Gentrification: Attention, un grand remplacement peut en cacher un autre ! (When will we have a social responsibility label to measure the social impact of the economic, societal and residential choices of our elites on the employment, housing and education of our middle classes ?)

24 janvier, 2023
https://images.bfmtv.com/aRhW-8G0iABru41H2k-fRyjsGYQ=/0x0:1280x720/images/Paris-Scan-la-gentrification-de-Paris-en-images-311650.jpgLe Parisien on Twitter: "3/ La gentrification de Paris est bien réelle : sans surprise, les prix élevés de l'immobilier ont chassé les employés et ouvriers de la capitale https://t.co/afSoT9PGVl https://t.co/nAd9Y8vGGa" /Géo. Thème 2 - Aménager et développer le territoire français - (page 2) - MDeforge

Montorgueil

Toi qui as fixé les frontières, dressé les bornes de la terre, tu as créé l’été, l’hiver !  Psaumes 74: 17

Un peuple connait, aime et défend toujours plus ses moeurs que ses lois. Montesquieu
Aux États-Unis, les plus opulents citoyens ont bien soin de ne point s’isoler du peuple ; au contraire, ils s’en rapprochent sans cesse, ils l’écoutent volontiers et lui parlent tous les jours. Ils savent que les riches des démocraties ont toujours besoin des pauvres et que, dans les temps démocratiques, on s’attache le pauvre par les manières plus que par les bienfaits. La grandeur même des bienfaits, qui met en lumière la différence des conditions, cause une irritation secrète à ceux qui en profitent; mais la simplicité des manières a des charmes presque irrésistibles : leur familiarité entraîne et leur grossièreté même ne déplaît pas toujours. Ce n’est pas du premier coup que cette vérité pénètre dans l’esprit des riches. Ils y résistent d’ordinaire tant que dure la révolution démocratique, et ils ne l’abandonnent même point aussitôt après que cette révolution est accomplie. Ils consentent volontiers à faire du bien au peuple ; mais ils veulent continuer à le tenir à distance. Ils croient que cela suffit ; ils se trompent. Ils se ruineraient ainsi sans réchauffer le coeur de la population qui les environne. Ce n’est pas le sacrifice de leur argent qu’elle leur demande; c’est celui de leur orgueil. Tocqueville
L’enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine. C’est un des plus difficiles à définir. Un être humain a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à l’existence d’une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d’avenir. Participation naturelle, c’est-à-dire amenée automatiquement par le lieu, la naissance, la profession, l’entourage. Chaque être humain a besoin d’avoir de multiples racines. Il a besoin de recevoir la presque totalité de sa vie morale, intellectuelle, spirituelle, par l’intermédiaire des milieux dont il fait naturellement partie. Simone Weil (1943)
Le déracinement déracine tout, sauf le besoin de racines. Christopher Lasch
Nous apprenons à nous sentir responsable d’autrui parce que nous partageons avec eux une histoire commune, un destin commun. Robert Reich
Les « élites » françaises, sous l’inspiration et la domination intellectuelle de François Mitterrand, on voulu faire jouer au Front National depuis 30 ans, le rôle, non simplement du diable en politique, mais de l’Apocalypse. Le Front National représentait l’imminence et le danger de la fin des Temps. L’épée de Damoclès que se devait de neutraliser toute politique «républicaine». Cet imaginaire de la fin, incarné dans l’anti-frontisme, arrive lui-même à sa fin. Pourquoi? Parce qu’il est devenu impossible de masquer aux Français que la fin est désormais derrière nous. La fin est consommée, la France en pleine décomposition, et la république agonisante, d’avoir voulu devenir trop bonne fille de l’Empire multiculturel européen. Or tout le monde comprend bien qu’il n’a nullement été besoin du Front national pour cela. Plus rien ou presque n’est à sauver, et c’est pourquoi le Front national fait de moins en moins peur, même si, pour cette fois encore, la manœuvre du «front républicain», orchestrée par Manuel Valls, a été efficace sur les électeurs socialistes. Les Français ont compris que la fin qu’on faisait incarner au Front national ayant déjà eu lieu, il avait joué, comme rôle dans le dispositif du mensonge généralisé, celui du bouc émissaire, vers lequel on détourne la violence sociale, afin qu’elle ne détruise pas tout sur son passage. (…) Nous approchons du point où la fonction de bouc émissaire, théorisée par René Girard  va être entièrement dévoilée et où la violence ne pourra plus se déchaîner vers une victime extérieure. Il faut bien mesurer le danger social d’une telle situation, et la haute probabilité de renversement qu’elle secrète: le moment approche pour ceux qui ont désigné la victime émissaire à la vindicte du peuple, de voir refluer sur eux, avec la vitesse et la violence d’un tsunami politique, la frustration sociale qu’ils avaient cherché à détourner. Les élections régionales sont sans doute un des derniers avertissements en ce sens. Les élites devraient anticiper la colère d’un peuple qui se découvre de plus en plus floué, et admettre qu’elles ont produit le système de la victime émissaire, afin de détourner la violence et la critique à l’égard de leur propre action. Pour cela, elles devraient cesser d’ostraciser le Front national, et accepter pleinement le débat avec lui, en le réintégrant sans réserve dans la vie politique républicaine française. Y-a-t-il une solution pour échapper à une telle issue? Avouons que cette responsabilité est celle des élites en place, ayant entonné depuis 30 ans le même refrain. A supposer cependant que nous voulions les sauver, nous pourrions leur donner le conseil suivant: leur seule possibilité de survivre serait d’anticiper la violence refluant sur elles en faisant le sacrifice de leur innocence. Elles devraient anticiper la colère d’un peuple qui se découvre de plus en plus floué, et admettre qu’elles ont produit le système de la victime émissaire, afin de détourner la violence et la critique à l’égard de leur propre action. Pour cela, elles devraient cesser d’ostraciser le Front national, et accepter pleinement le débat avec lui, en le réintégrant sans réserve dans la vie politique républicaine française. Pour cela, elles devraient admettre de déconstruire la gigantesque hallucination collective produite autour du Front national, hallucination revenant aujourd’hui sous la forme inversée du Sauveur. (…) Curieuses élites, qui ne comprennent pas que la posture «républicaine», initiée par Mitterrand, menace désormais de revenir comme un boomerang les détruire. Christopher Lasch avait écrit La révolte des élites, pour pointer leur sécession d’avec le peuple, c’est aujourd’hui le suicide de celles-ci qu’il faudrait expliquer, dernière conséquence peut-être de cette sécession. Vincent Coussedière
Il n’y a rien de plus douloureux pour moi à ce stade de ma vie que de marcher dans la rue, d’entendre des pas derrière moi, de penser que quelqu’un veut me voler, et en regardant autour de moi, de me sentir soulagé quand c’est un Blanc. Jesse Jackson (1993)
Vous allez dans certaines petites villes de Pennsylvanie où, comme ans beaucoup de petites villes du Middle West, les emplois ont disparu depuis maintenant 25 ans et n’ont été remplacés par rien d’autre (…) Et il n’est pas surprenant qu’ils deviennent pleins d’amertume, qu’ils s’accrochent aux armes à feu ou à la religion, ou à leur antipathie pour ceux qui ne sont pas comme eux, ou encore à un sentiment d’hostilité envers les immigrants. Barack Hussein Obama (2008)
Pour généraliser, en gros, vous pouvez placer la moitié des partisans de Trump dans ce que j’appelle le panier des pitoyables. Les racistes, sexistes, homophobes, xénophobes, islamophobes. A vous de choisir. Hillary Clinton (2016)
Bien sûr, nous sommes résolument cosmopolites. Bien sûr, tout ce qui est terroir, béret, bourrées, binious, bref franchouillard ou cocardier, nous est étranger, voire odieux. Bernard-Henri Lévy
Nous ne pouvons pas faire de distinction dans les droits, que ce soit la PMA, la GPA ou l’adoption. Moi, je suis pour toutes les libertés. Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence ? C’est faire un distinguo qui est choquant. Pierre Bergé
On les appelle bourgeois bohèmes Ou bien bobos pour les intimes Dans les chanson d’Vincent Delerm On les retrouve à chaque rime Ils sont une nouvelle classe Après les bourges et les prolos Pas loin des beaufs, quoique plus classe Je vais vous en dresser le tableau Sont un peu artistes c’est déjà ça Mais leur passion c’est leur boulot Dans l’informatique, les médias Sont fiers d’payer beaucoup d’impôts Ils vivent dans les beaux quartiers ou en banlieue mais dans un loft Ateliers d’artistes branchés, Bien plus tendance que l’avenue Foch ont des enfants bien élevés, qui ont lu le Petit Prince à 6 ans Qui vont dans des écoles privées Privées de racaille, je me comprends ils fument un joint de temps en temps, font leurs courses dans les marchés bios Roulent en 4×4, mais l’plus souvent, préfèrent s’déplacer à vélo Ils lisent Houellebecq ou Philippe Djian, les Inrocks et Télérama, Leur livre de chevet c’est Surand Près du catalogue Ikea. Ils aiment les restos japonais et le cinéma coréen passent leurs vacances au cap Ferret La côte d’azur, franchement ça craint Ils regardent surtout ARTE Canal plus, c’est pour les blaireaux Sauf pour les matchs du PSG et d’temps en temps un p’tit porno Ils écoutent sur leur chaîne hi fi France-info toute la journée Alain Bashung Françoise Hardy Et forcement Gérard Manset Ils aiment Desproges sans même savoir que Desproges les détestait Bedos et Jean Marie Bigard, même s’ils ont honte de l’avouer Ils aiment Jack Lang et Sarkozy Mais votent toujours écolo Ils adorent le Maire de Paris, Ardisson et son pote Marco La femme se fringue chez Diesel Et l’homme a des prix chez Kenzo Pour leur cachemire toujours nickel Zadig & Voltaire je dis bravo Ils fréquentent beaucoup les musées, les galeries d’art, les vieux bistrots boivent de la manzana glacée en écoutant Manu chao Ma plume est un peu assassine pour ces gens que je n’aime pas trop par certains côtés j’imagine que je fais aussi partie du lot. Renaud (2006)
La voie est devenue l’une des plus fréquentées du centre de Paris, aussi bien par les habitants que par les touristes. C’est surtout sa piétonnisation en 1991 qui lui a donné un charme irrésistible et qui a fait flamber les prix de l’immobilier. « Ici, il y a cette ambiance historique qui a vraiment la cote, surtout auprès des étrangers, notamment les Américains, souligne Caroline Baudry, directrice de l’agence Barnes IIe, IIIe et IVe arrondissements. Dans la rue, il y a beaucoup de restaurants et de commerces de bouche assez recherchés. » Effectivement, cette rue longue de 360 m, traversant deux arrondissements entre la rue Montmartre et la rue Saint-Sauveur, est l’une des plus anciennes de la capitale. La plupart des boutiques, qui ont fait sa réputation, sont installées ici depuis longtemps, comme la boulangerie-pâtisserie Stohrer, fondée en 1730, avec son fameux baba au rhum, ou le restaurant l’Escargot, créé en 1832, et spécialisé dans la cuisine bourguignonne et les recettes à base du petit gastéropode. Il a notamment eu pour clients Marcel Proust, Sarah Bernhardt, Sacha Guitry, Pablo Picasso ou encore Charlie Chaplin. Le restaurant Au Rocher de Cancale, qui a ouvert en 1804, a été rendu célèbre par Honoré de Balzac dans sa fresque historique « La Comédie humaine ». Le lieu sert de cadre, à plusieurs reprises, pour des rencontres entre ses différents personnages. « Nos clients recherchent aussi clairement le charme de l’ancien, poursuit l’experte. On retrouve beaucoup de logements avec cheminée, poutre apparente et parquet. Enfin, le fait qu’il y ait peu de biens à vendre chaque année permet de maintenir des prix assez élevés. » Le site est tellement coté que même les produits peu attractifs trouvent preneurs, comme ce studio de 27 mètres carrés, sombre, à refaire, au 2e étage sans ascenseur, qui est parti l’année dernière pour 267 000 euros, soit 11 800 euros le mètre carré. « On trouve majoritairement des petites et moyennes surfaces, souvent des deux-pièces, entre 25 et 60 mètres carrés, détaille Alexis Mathieu, patron de l’agence Laforêt Ier et IIe. Avec le taux de change qui les avantage, on voit passer pas mal d’Américains. » Les grands espaces, produits très rares, se vendent au-dessus des prix du marché, comme ce trois-pièces de 100 mètres carrés parti pour 1,35 million d’euros, soit 13 500 euros le mètre carré. « C’est sûr, il faut aimer l’ancien ici », reconnaît-il. Car bon nombre d’immeubles n’ont pas la structure ou la place pour supporter un ascenseur par exemple. Ce qui rend les accès compliqués pour les personnes âgées. C’est justement le cas de Marie (le prénom a été changé). La sémillante septuagénaire a décidé de vendre son 88 mètres carrés de la rue Montorgueil pour 1,08 million d’euros (12 272 euros le mètre carré), dont l’immeuble date de 1750, car elle commençait à avoir du mal à grimper les trois étages qui mènent à son appartement. « Il est dans ma famille depuis 1964 et j’y habite depuis ce temps-là, raconte-t-elle. J’ai vu les commerces changer. Avant, il y avait beaucoup de bouchers qui faisaient leurs boudins sous nos fenêtres et l’odeur qui va avec, tout comme la soupe à l’oignon proposée aux ouvriers des halles et aux noctambules, c’était assez folklo. » Avec la création de Rungis dans les années 1970, et donc la fermeture des halles, et la piétonnisation des années 1990, le quartier est clairement monté en gamme. « Les magasins de vêtements, les commerces de bouche, tout est plus luxueux, sourit-elle. Je me souviens que j’avais assisté, début 2000, à la visite de la reine d’Angleterre. Elle s’est notamment arrêtée à la boulangerie Stohrer ».  Si Marie apprécie l’absence des voitures, elle reconnaît quand même l’aspect assez bruyant de l’artère, notamment avec les nombreux passages de camions-poubelles et véhicules de livraison. Ce que l’office de tourisme de Paris décrit très poétiquement : « Au petit matin, les camions de livraison et l’agitation ambiante reflètent le Paris d’antan. » Malgré cela, elle tient à rester dans le quartier et espère trouver à proximité. Avec ascenseur. Mais ce ne sera pas facile. « On assiste pas mal à des ventes par le bouche-à-oreille, analyse Mickaël Boulaigre, de l’agence Fredélion, dont l’une va justement ouvrir dans la rue Montorgueil. Et on comprend le succès du lieu. Le tout faire à pied prend ici tout son sens, ce qui justifie son esprit village. Vous avez Beaubourg à deux pas, le quartier Latin pas loin, les Grands Boulevards avec leurs théâtres… Sans compter qu’avec Châtelet-les Halles, vous avez le gros hub de transport de France. » Le Parisien
L’augmentation des taxes foncières s’inscrit dans une tendance de fond que l’on observe dans de nombreuses villes. En France, les taxes foncières ont augmenté de 24,9 % en l’espace de dix ans. Alors qu’en parallèle, la hausse des loyers était de 7,5 % et l’inflation de 10,4 %. C’est dire le poids toujours plus douloureux de la fiscalité supportée par les propriétaires! Mais faut-il s’en étonner, alors que la disparition de la taxe d’habitation conduit inévitablement les maires à rechercher de nouvelles ressources pour financer le niveau toujours plus important des dépenses communales? L’équation devient impossible pour de nombreux propriétaires qui nous disent ne plus pouvoir faire face à l’augmentation de leurs charges, notamment fiscales. Il y a parmi les propriétaires occupants de nombreux retraités appartenant à la classe moyenne dont les revenus ont diminué quand ils ont quitté la vie active ou que l’un des membres du couple se retrouve veuf. Depuis deux ou trois ans, nombre d’entre eux sont pris à la gorge. On voit de plus en plus fréquemment des gens vendre un bien, ou recourir au viager, par exemple. Christophe Demerson (Union nationale des propriétaires immobiliers)
La flambée de la taxe foncière, à Paris comme dans de nombreuses villes, fait grimper l’inquiétude des propriétaires, déjà soumis à de lourdes contraintes financières et réglementaires. Rien ne va plus sur le front de la pierre. Entre colère et angoisse, les propriétaires immobiliers tirent la sonnette d’alarme alors que l’État comme les collectivités locales n’ont de cesse de les assommer d’impôts, de taxes et de contraintes en tout genre. Dernier tir en date: l’annonce par Anne Hidalgo, en quête désespérée de moyens financiers pour renflouer les caisses de la ville de Paris, d’une augmentation de plus de 50 % de la taxe foncière, dont le taux passerait en 2023 de 13,5 % à 20,5 %. Soit une hausse de 7 points de pourcentage et, à la clé, plusieurs centaines de millions d’euros que les propriétaires devront payer en plus. Et ce n’est pas tout, car les valeurs cadastrales locatives progresseront de 7 % en France l’an prochain (après 3,4 % en 2022 et +12,2 % en dix ans). (…) Les choses ne devraient pas s’arranger, alors que les subventions de l’État aux collectivités locales diminuent année après année. Or, les besoins restent identiques: il faut toujours éclairer les rues, chauffer les piscines, entretenir les stades… Comment, par exemple, trouver à l’avenir les moyens de financer la rénovation énergétique des bâtiments publics sinon en puisant dans la poche des propriétaires? Une urgence alors que l’envolée des prix de l’énergie générera l’an prochain un surcoût de dépenses publiques évalué à 11 milliards d’euros: presque le tiers des 36 milliards d’euros que rapportent les taxes foncières en France! (…) Pour les jeunes actifs, qui se sont fortement endettés ces dernières années pour se loger dans les grandes villes, proches des bassins d’emploi, en profitant des taux bas, souvent sur des longues durées, l’équation n’est pas simple non plus: pour les primo-accédants, chaque euro du budget familial compte. À Paris notamment, où l’effort financier consacré au logement est considérable, la flambée de la taxe foncière va devenir problématique pour certains, qui, ne pouvant assumer cette hausse en plus de leurs mensualités d’emprunt, pourraient devoir vendre leurs biens à des prix revus à la baisse. Mais cela fera peut-être les affaires de la Mairie, qui pourra ainsi préempter leurs appartements à moindre coût en vue d’augmenter le nombre de logements sociaux… La situation des propriétaires bailleurs n’est guère plus enviable. La rentabilité n’est plus là, avec des loyers plafonnés dans les grandes villes et un indice de référence des loyers – qui sert de base à la revalorisation de ces derniers – lui-même contraint par une limitation de principe à 3,5 % dans le cadre de la loi pouvoir d’achat, d’août 2022. Et cerise sur le gâteau, les bailleurs devront en prime se mettre aux normes des nouvelles exigences en matière énergétique, en engageant des travaux de rénovation parfois importants sans lesquels ils ne pourront plus louer leurs biens. Certains préféreront sans doute les retirer du marché locatif, déjà très tendu à Paris comme dans nombre de grandes villes de l’Hexagone. Voilà qui n’arrangera pas les difficultés des plus jeunes à se loger. Ghislain de Montalembert
En Île-de-France, comme à Paris, il y a toujours de moins en moins d’ouvriers et d’employés et de plus en plus de cadres et de professions intellectuelles supérieures. À l’intérieur du périphérique, ces derniers sont passés de 21 % en 1982 à 34 % en 2008. À côté de la bourgeoisie traditionnelle se développe une petite bourgeoisie intellectuelle, avec une surreprésentation des professions de l’information, des arts et des spectacles et des étudiants. Paris intra-muros concentre à elle seule 26 % de ces dernières à l’échelle du pays. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus d’employés ou d’ouvriers dans la capitale. Mais ils sont sous-représentés par rapport au reste de l’Île-de-France, ou même au reste du pays. À Paris, 20 % de la population des ménages sont des ouvriers ou des employés, contre 33 % en France. Il ne reste que quelques quartiers, comme Belleville ou la Goutte-d’Or, où ils sont encore surreprésentés par rapport au profil moyen de l’ensemble de la ville. Et encore, ces zones apparaissent à peine si on les compare au profil moyen de la région. (…) Le terme « bobo », inventé par un journaliste réactionnaire [?] aux États-Unis, n’a aucun fondement scientifique. Aucun chercheur en activité ne l’utilise. Je préfère utiliser les termes de gentrifieurs et de gentrification, qui ont été forgés en partie par un courant de géographie radicale anglophone. Cette notion désigne un embourgeoisement spécifique des quartiers populaires par remplacement de population et transformation matérielle de la ville. (…) La désindustrialisation a plusieurs facettes. Les grandes villes des anciens pays industrialisés ne sont plus des centres de fabrication, sous-traitée aux pays du Sud, mais elles restent des centres de commandement stratégique (direction, conception, gestion, finance). C’est ce qu’on appelle la métropolisation, une nouvelle division internationale du travail qui entraîne la concentration des emplois très qualifiés dans les villes qui dominent l’économie mondiale. La gentrification en est l’une des conséquences. Mais ces recompositions macroéconomiques ne tombent pas du ciel. Elles résultent de choix politiques. (…) L’ouverture des frontières et la libre concurrence ont été mises en place par les États à travers l’Union européenne ou l’OMC. Au niveau local, la désindustrialisation de la région parisienne a été accompagnée par la politique de décentralisation industrielle dès les années 1960, favorisant le contournement par l’espace des bastions ouvriers les plus syndiqués à l’époque. S’en est suivie une volonté de « tertiariser » la capitale dans les années 1970, symbolisée par l’édification de la tour Montparnasse. Pour autant, d’autres politiques publiques ont plutôt retardé la gentrification à Paris. Le contrôle des loyers par la loi de 1948 a freiné la spéculation immobilière jusqu’aux années 1980. Avec une indexation des loyers sur la surface et la qualité des logements et non sur les prix du marché, ce système était autrement plus efficace que celui que promeut actuellement Cécile Duflot à travers le projet de loi Alur. Il explique en grande partie pourquoi la capitale française reste encore peu chère par rapport à des villes comme New York ou Londres. D’autre part, les politiques de rénovation par démolition-reconstruction menées par la mairie de droite dans les années 1980-1990 ont eu un effet ambigu. Si elles avaient pour but de faire des bureaux et d’élever le niveau social de la population, elles ont malgré tout conduit à la construction d’un parc non négligeable de logements sociaux, assurant le maintien d’une partie des classes populaires. Certains îlots de rénovation, comme le quartier Couronnes à Belleville, sont aujourd’hui classés en politique de la ville. Cette politique de rénovation a été abandonnée en 1995 avec le remplacement de Chirac par Tiberi et le passage à gauche de six arrondissements du Nord-Est parisien. À la fin des années 1990, la production de logements sociaux s’effondre et la mairie se lance dans une politique de soutien public à la réhabilitation privée à travers les opérations d’amélioration de l’habitat (Opah). Elle encourage aussi l’embellissement de la ville, y compris des faubourgs, avec la création de pistes cyclables, d’espaces verts, qui accompagnent la gentrification de quartiers comme la Bastille… Encore embryonnaire sous Tiberi, cette politique a été amplifiée par Bertrand Delanoë. (…) Il y a un vrai effort sur le logement social. En termes de budget, il est même difficile de faire mieux, sauf à augmenter les impôts locaux. Le problème, c’est que cette politique ne peut à elle seule lutter contre la gentrification et l’éviction des classes populaires. À Paris, où les terrains libres sont rares, on produit du logement social par la démolition, la réhabilitation de logements insalubres ou le rachat de logements préexistants. Avec ces opérations, on crée des logements plus grands et de bien meilleure qualité, mais, d’un point de vue quantitatif, on réduit le nombre de logements accessibles aux classes populaires. Si rien n’est fait pour garantir l’accessibilité du parc privé aux ménages modestes, 20 ou 25 % de logements sociaux ne suffiront pas quand on sait que les classes populaires représentent 40 % de la population des ménages en Île-de-France. D’autant plus que les logements sociaux ne sont pas tous destinés aux classes populaires. Un tiers des HLM créées depuis 2001 sont des PLS et s’adressent à des ménages dont les revenus sont supérieurs aux plafonds habituels, alors que seuls 5 % des demandeurs peuvent y prétendre. Dans une ville déjà bourgeoise, il faudrait en priorité créer des logements très sociaux (Plai). Et même imposer, comme le demandaient les Verts et maintenant les élus du Front de gauche, le remplacement de chaque logement dégradé par un logement social. Or, ce type d’opération engage des financements de l’État. Et ceux-ci sont toujours insuffisants, malgré le changement de majorité. (…) Toutes les statistiques montrent clairement que ce sont les classes populaires qui déclinent le plus à Paris. Contrairement aux idées reçues, les professions intermédiaires sont en progression régulière depuis les années 1980 (autour de 23 % des actifs à Paris aujourd’hui, une part proche de celle de la région et du pays). Les dirigeants PS de la capitale ne cessent de mettre en avant un déficit de familles, sans dire lesquelles. Ils reprennent aussi l’idée de droite selon laquelle Paris serait une ville « des plus aisés et des plus aidés ». Toute leur politique est destinée aux classes moyennes. La lutte contre l’éviction des classes populaires et la gentrification n’a jamais été affichée comme un objectif. Ils préfèrent mettre en avant la mixité sociale, un but à géométrie variable au nom duquel on peut construire à la fois quelques logements sociaux dans les beaux quartiers et des PLS dans les quartiers populaires. On agit sur la ville comme si elle était figée, comme si le rapport de forces n’était pas en défaveur des classes populaires, chassées de la ville depuis plus de vingt ans. Rechercher la mixité sociale dans les quartiers populaires, alors que la bourgeoisie résiste toujours à celle-ci, et avec succès, dans les beaux quartiers, cela revient à accompagner la gentrification. (…) Il faut remettre en cause ces idées toutes faites. Qui peut croire que l’installation de classes moyennes à la Goutte-d’Or va améliorer les conditions de vie des ouvriers et des employés vivant dans ces quartiers ? Proximité spatiale ne signifie pas redistribution des richesses. Elle accroît même, parfois, les difficultés. Les familles populaires installées dans les logements sociaux construits en bas des Champs-Élysées, en plein cœur du 16e arrondissement, pour beaucoup d’origine africaine, se heurtent à un racisme bien plus important qu’ailleurs, et perdent des liens sociaux nécessaires pour résister à la crise. L’éviction et la dispersion des classes populaires vers la périphérie entraînent aussi la perte d’un précieux capital social, des réseaux de solidarité, voire des réseaux militants, particulièrement denses dans la ville-centre et certaines communes de proche banlieue. Aujourd’hui, l’injonction au vivre ensemble et la mixité sociale ont remplacé la lutte des classes. Ce ne sont que les succédanés contemporains de la collaboration de classe et de la justification d’un ordre social inégalitaire prônées par le catholicisme social au XIXe siècle pour concurrencer le socialisme. L’hégémonie de ce discours et l’ethnicisation croissante des questions sociales désarment les classes populaires face à la gentrification, et compliquent le développement d’une solidarité de classe. Il n’y a pas de ghettos, ni de ghettoïsation, mais une paupérisation considérable des classes populaires dans le nouveau régime capitaliste d’accumulation flexible. La concentration spatiale des classes populaires a au contraire été historiquement un support d’émancipation par la révolte et la révolution, comme les quartiers noirs états-uniens ont été la base du mouvement pour les droits civiques : à charge d’une gauche de gauche de prendre au sérieux les ferments actuels de révolte dans ces quartiers au lieu de vouloir les supprimer. (…) il faut d’abord poser la question du mode de production capitaliste de la ville. Pourquoi la capitale exclut-elle autant de personnes ? Parce que la production de la ville n’est pas faite pour satisfaire les besoins des gens. Elle vise d’abord à rentabiliser le capital, à immobiliser au sol les surplus de capitaux pour une rentabilisation ultérieure. La ville est un stabilisateur du capitalisme mondial. Lutter contre le processus de gentrification suppose de remettre en cause le capitalisme. C’est la condition nécessaire à la réappropriation de la ville par tous, et en particulier les classes populaires. Cela rejoint la proposition d’Henri Lefebvre pour le droit à la ville, autrement dit le droit collectif de produire et de gérer la ville, qui oppose la propriété d’usage à la propriété privée lucrative et remet en cause à la fois le pouvoir des propriétaires ou des promoteurs et celui des édiles au profit d’un pouvoir collectif direct. Cette lutte contre la production marchande et inégalitaire de la ville s’incarne, aux États-Unis, dans un mouvement appelé Right to the city. Cette coalition de collectifs locaux s’affirme clairement contre la gentrification, milite pour le droit au logement, ou se bat pour sauver un commerce populaire menacé par un promoteur… Une lutte multiforme qui permet d’ancrer la lutte des classes dans chaque quartier et de fédérer différentes luttes sectorielles au niveau local. Elle peut aussi inclure ceux qui fréquentent la ville, qui la font vivre, sans toutefois y résider. Parfois, ce sont d’anciens habitants qui continuent d’y passer du temps, comme à Château-Rouge (18e). La ville, longtemps réduite à la question du cadre de vie, peut être un levier aussi efficace que le monde du travail pour une prise de conscience anticapitaliste. Anne Clerval
Qui sont les gentrifieurs ? « La barricade de la rue Saint-Maur vient de mourir, celle de la Fontaine-au-Roi s’entête. » Ce livre sur l’éviction des classes populaires de Paris, issue d’une thèse, s’ouvre sur les derniers instants de la Commune décrits par Louise Michel. Ce n’est évidemment pas un hasard. Les transformations matérielles actuelles de Paris trouvent leurs racines dans « l’embellissement stratégique » d’Haussmann, et elles sont, comme à cette époque, le résultat du mode de production capitaliste de la ville. En menant ce travail abouti sur la gentrification, la géographe Anne Clerval permet de faire le lien entre la mutation de la ville et les rapports de domination, entre le changement de la rue et l’évolution du capitalisme mondial. Son livre, parfait révélateur des politiques publiques actuelles, écrase le mythe des « bobos », expression faisant croire à une catégorie homogène. À côté des « gentrifieurs stricto sensu », de catégories intermédiaires ou supérieures, propriétaires qui transforment leur logement, se trouvent aussi d’autres professions intellectuelles moins fortunés, souvent locataires, qui ne participent qu’à la marge à la gentrification. Ils sont souvent plus à gauche et plus critiques vis-à-vis du Parti socialiste. L’Humanité
Le concept de « dépossédés » permet de décrire la véritable nature des mouvements de contestation qui traversent les pays occidentaux depuis une vingtaine d’années, qui ne ressemblent pas aux mouvements sociaux des siècles passés. Ils revêtent une dimension sociale, mais aussi existentielle, en touchant des catégories très diverses qui constituaient hier le socle majoritaire de la classe moyenne occidentale. Nous sommes dans un moment très particulier de l’Occident, où, après plusieurs décennies d’adaptation aux normes de l’économie-monde, une majorité de la population considère qu’elle est en train d’être dépossédée de tout ce qui la constituait: son travail, ses lieux de vie, son système de représentation politique. Pour comprendre qui sont les dépossédés, il faut revenir au tournant des années 1980, le plus grand plan social de l’histoire, qui a débouché sur la liquidation progressive de cette classe moyenne occidentale. C’est le point de bascule essentiel, celui qui détermine tout. Le grand choc culturel, philosophique, démocratique et intellectuel de l’Occident est là. L’Occident était alors le seul espace géographique au monde à avoir réussi, après la dernière guerre, à faire émerger une classe moyenne majoritaire dans laquelle se reconnaissaient les ouvriers, les employés comme les paysans ou les cadres supérieurs. D’ailleurs, à l’époque, on ne se posait pas la question de la mixité sociale, de savoir par exemple si le fils de l’ouvrier allait à l’école avec le fils de l’avocat puisqu’on était intégré économiquement, mais aussi politiquement, et donc culturellement. Intégrées économiquement, les classes populaires étaient aussi représentées politiquement et respectées culturellement par le monde d’en haut. Ce qu’on appelle l’élite était alors au service de la majorité, comme l’a longtemps illustré par exemple le gaullo-communiste. Aujourd’hui, nous avons basculé dans le triptyque thatchéro-blairo-macroniste: «There is no alternative» ; «There is no society» ; «There is no majority.» Ce que l’on vit actuellement n’a donc rien à voir avec un mouvement social du XIX ou du XX siècle, ce n’est pas une résurgence de la classe ouvrière qui réclamerait de nouveaux droits. Nous sommes dans un moment très particulier de l’histoire occidentale où une classe majoritaire est en train de perdre ce qu’elle a et ce qu’elle est. Sociologiquement, et à moyen terme, le littoral atlantique ressemblera à la sociologie des quartiers gentrifiés des centres-villes. Et les grandes agglomérations prévoient de bannir les véhicules des plus pauvres. En réduisant l’accès à la mer et en interdisant la cité, c’est la ligne d’horizon des plus modestes qui se brise. (…) Ceux que j’appelle les dépossédés se révoltent contre la destruction de leur patrimoine aussi bien matériel qu’immatériel. Encore une fois, la question posée est existentielle. De ce point de vue, la gauche radicale comme la droite identitaire se trompent en s’enfermant dans un discours binaire. Les uns ne veulent voir que la paupérisation économique et sociale tandis que les autres s’en tiennent à la perte de repères culturels. Je ne nie pas les désordres provoqués par les flux migratoires incessants, au contraire, mais il est illusoire de vouloir séparer la question de l’immigration de celle du travail ou du pouvoir d’achat. Les dépossédés sont, en réalité, victimes d’une double dépossession, sociale et culturelle, qui est le fruit de quatre décennies de mondialisation. À cette double dépossession il faut ajouter une troisième, non moins importante: la dépossession des lieux, c’est-à-dire l’exclusion des plus modestes de leur lieu de vie et de naissance, liée à la fermeture des usines et plus largement au processus de métropolisation. Le péché originel de l’intelligentsia française est d’avoir accompagné, voire accentué, ce processus consubstantiel à la mondialisation. (…) La maison de pêcheur est en train de devenir la maison du cadre parisien. La pandémie, et le développement du télétravail, sont venus accélérer le mouvement de gentrification du littoral. Compte tenu de l’accroissement de l’écart entre revenus moyens régionaux et prix de l’immobilier, on peut désormais acter la fin programmée de la présence populaire près des bords de mer. Sociologiquement, et à moyen terme, le littoral atlantique ressemblera à la sociologie des quartiers gentrifiés des centres-villes. Cette évolution est décrite de manière positive par la plupart des médias et prescripteurs d’opinion, qui mettent en avant les bienfaits, notamment en termes d’activité et d’emplois, générés par l’arrivée des nouveaux habitants. Mais qu’un jeune issu d’un milieu modeste ne puisse plus vivre où il est né ne dérange pas grand monde. Cette violence sociale invisible est pourtant susceptible de générer des frustrations majeures. C’est déjà le cas depuis de longues années en Corse et ce n’est pas étranger à la montée en puissance du phénomène nationaliste. La dépossession géographique est également accentuée par la transformation des métropoles en cités interdites. À ce titre, rappelons que c’est en 2023 que les véhicules à essence immatriculés avant le 1er janvier 2006 et les moteurs Diesel immatriculés avant le 1er janvier 2011 seront interdits de circulation dans le Grand Paris. Les grandes agglomérations françaises prévoient, elles aussi, de bannir les véhicules les plus anciens, et donc ceux des plus pauvres, de leurs rues. Le bouclage de la cité par de nouvelles frontières invisibles impacte la société populaire à un niveau qui dépasse les tableaux de bord sociaux de Bercy. En réduisant l’accès à la mer et en interdisant la cité, c’est la ligne d’horizon des plus modestes qui se brise et, avec elle, la capacité de se projeter dans l’avenir. (…) L’effet bulle fait que les choses les plus basiques pour le commun des mortels ne le sont plus pour les technocrates de Bercy. Ce que l’on paie aujourd’hui, c’est la rupture presque anthropologique entre un monde d’en haut sécessionniste, dont la représentation est tronquée, et le monde réel. (…) [Quant au processus de fragmentation de la nation décrit par de nombreux observateurs] Aussi intéressante et stimulante intellectuellement soit-elle, cette représentation pose question, car elle nie l’existence d’une France majoritaire et, indirectement, valide le narratif néolibéral de segmentation de la société. Qualifier les «gilets jaunes» de «petits blancs», c’était une manière de les tribaliser, de les folkloriser, d’en faire une force de répulsion, et in fine de nier le fait qu’ils représentaient une majorité silencieuse et pouvaient potentiellement devenir une force très puissante et attractive, y compris pour des Français issus de l’immigration. Il ne faut pas oublier, du reste, que les DOM-TOM ont été au cœur de la contestation des «gilets jaunes». Ne pas oublier non plus que l’une des forces du trumpisme est d’avoir su attirer 40 % du vote latino et même une partie du vote noir. Les Latinos qui sont allés chez Trump, ou plus largement les populations immigrées qui vont vers le vote dit populiste, sont des gens qui se sont intégrés ou assimilés à l’ancienne, c’est-à-dire qu’ils se sont identifiés à la majorité et ont été attirés par une force d’attraction. En France, on aime à discuter des concepts abstraits de valeurs républicaines, de laïcité ou d’identité sans se préoccuper de ceux qui les incarnent et les font vivre au quotidien. Aucun concept n’existe sans les acteurs qui font vivre ces concepts. C’est l’ouvrier autochtone, quelle que soit son origine, par son mode de vie respecté, qui était jadis le meilleur vecteur de l’intégration. Par ailleurs, faire de l’islamisation un phénomène hyperpuissant qui balaierait tout sur son passage est une erreur. Sans nier le danger qu’elle représente, sa force est corrélée à l’impuissance de l’État régalien et au fait que les élites ont abandonné la force intrinsèque des sociétés occidentales, c’est-à-dire, appelez-les comme vous voulez, les gens ordinaires, les classes populaires ou encore les classes moyennes, ceux que j’appelle les dépossédés. Les islamistes ne sont forts que de la faiblesse de l’État et des élites. Et d’ailleurs, quand les dépossédés votent pour les partis dits populistes, ils votent plus contre l’impuissance régalienne que contre l’islamisation. Dans un État où les élites auraient encore une forme de confiance en leur propre peuple et dans le destin de leur pays, à condition bien sûr de réguler les flux, l’assimilation serait encore possible. Quand le monde populaire est attractif et respecté culturellement, cela fonctionne. Mais si, comme cela s’est produit depuis les années 1980, ce monde est décrit comme celui des «déplorables», alors la nation est désincarnée. Celle-ci n’est pas seulement un concept vague, une histoire ou une géographie, mais aussi un peuple qui l’incarne. On ne souligne pas assez que ce qu’on appelle «le déclin de l’Occident» est en fait d’abord la conséquence de l’abandon de ceux qui font vivre les valeurs de l’Occident. Nous sommes la seule partie du monde où les élites ont fait sécession, non seulement en se confinant dans leurs citadelles métropolitaines, mais aussi par une rhétorique culturelle, partagée aussi bien par la gauche que par une partie de la droite, y compris conservatrice. Ces élites ne cessent de déconsidérer ceux qui font vivre concrètement la République, la nation et in fine l’Occident, les décrivent comme des gens à bannir, «des veaux devant leur télé». C’est pour moi le cœur de l’explication du déclin des sociétés occidentales. (…) je ne suis pas en train d’expliquer que le monde des classes populaires serait un monde idéal. Si «la décence commune» existe, c’est parce que les plus modestes sont souvent liés par des solidarités contraintes. En revanche, ce qui me plaît dans ce monde-là par rapport à celui du salon, c’est qu’on n’y fait pas la morale matin, midi et soir. Je me méfie de ceux qui font la morale. Ce que les classes populaires ne supportent plus, c’est d’entendre ceux qui les dépossèdent leur expliquer comment ils doivent vivre, se comporter et être civilisés. La caractéristique de la bourgeoisie cool d’aujourd’hui, c’est justement de se placer dans une posture de supériorité morale délirante. Il fut un temps où même les bourgeois considéraient qu’ils pouvaient pécher. Sans leur faire la morale à mon tour, mon livre est aussi un moyen de rappeler à la nouvelle bourgeoisie son péché originel, la mise à l’écart des plus modestes: «Certes, vous êtes ouverts, inclusifs, écolos, mais vos actions ont aussi un impact négatif sur le devenir des classes populaires.» Sur le mode humoristique, je propose ainsi d’inventer un label socio-responsable sur le modèle du label écolo-responsable. De la même manière que l’on mesure scientifiquement l’empreinte écologique ou l’empreinte carbone, on pourrait mesurer, de manière technocratique et chiffrée, l’«empreinte sociale» de certains choix économiques, sociétaux ou résidentiels. Pourquoi pas un socio-label qui évaluerait l’impact d’une décision économique sur l’emploi des classes populaires? Un autre, l’impact de l’achat d’un bien immobilier dans une zone tendue où l’offre de logements est inaccessible aux plus modestes? Un petit dernier qui porterait sur les conséquences de l’évitement scolaire des classes supérieures sur le destin des plus modestes? (…) [Mais c’est aussi]  une forme de dépossession politique. Les partis de gauche et de droite, qui structuraient autrefois la vie politique, ont peu à peu spécialisé leur offre en direction de certains segments de la population (les retraités et les cadres pour la droite ; les fonctionnaires et les minorités pour la gauche), s’adressant de moins en moins à la majorité des Français. On peut parler de gentrification de l’offre politique: un peu à la manière du magasin le Bon Marché, attirant autrefois une clientèle populaire et aujourd’hui temple du luxe… De la même manière que les classes populaires ne mettent plus les pieds dans les grands magasins, elles se réfugient dans l’abstention ou le hard-discount électoral constitué par les partis dits «populistes»… (…) À chaque fois, les mouvements populistes sont portés par la même sociologie et presque la même géographie, hormis quelques spécificités locales, comme l’opposition Nord-Sud en Italie, qui reste en partie structurante. S’il y a un pays, qui a vu sa classe moyenne fracassée en Europe, c’est bien l’Italie (selon l’OCDE, l’Italie est le seul pays européen où les salaires ont diminué de 2,9 % entre 1990 et 2020, celui également où le taux de chômage, notamment des jeunes, reste supérieur à la moyenne européenne). Il est également frappant de constater qu’en Suède les sociaux-démocrates ont encore augmenté leur score à Stockholm, la ville la plus riche du pays. L’élection de Meloni, la percée des démocrates de Suède ne sont que des répliques de la grande dépossession des classes moyennes occidentales. En France, la diabolisation du diagnostic des gens ordinaires et maintenant les menaces apocalyptiques (écologique, sanitaire ou nucléaire avec la guerre en Ukraine) permettent d’évacuer les questions de fond, économiques, sociales et culturelles. Mais ces narratifs demeurent fragiles et ne créent que des moments de sidération ponctuels. La distribution de chèques est aussi une manière d’apaiser les choses, mais, à la fin des fins, le monde d’en haut se heurte à un mur qui n’est autre que celui de l’existence. Si un mouvement social se gère avec un chéquier, ce n’est pas le cas d’un mouvement existentiel. La mécanique est dès lors pour moi imparable: la réalité du phénomène que l’on vit, c’est le retour au centre d’une majorité ordinaire qui ne veut pas mourir. Notons qu’il suffit de quelques pompes à essence pour déstabiliser un ensemble ultra-fragile. Nous sommes ainsi sur un volcan et il suffira d’une étincelle pour que cela explose. Christophe Guilluy
Comme dans le film de Patrice Leconte (Les grands-ducs) les vieux comédiens sont de retour : le gouvernement qui réforme, les syndicats qui manifestent et les médias qui font de la pédagogie. Le spectacle a effectivement un air de déjà-vu et surtout il est joué par des acteurs (politiques, syndicats, médias) qui aujourd’hui ne suscitent plus que de la défiance. Comme d’habitude cette énième réforme provoque un énième rejet comme le montre la forte mobilisation notamment dans les petites villes et villes moyennes de la France périphérique. Pourquoi ? C’est moins du côté du contenu des mesures qu’il faut chercher la réponse que du côté de l’absence de sens de réformes qui ne s’inscrivent dans aucun dessein politique mais seulement dans un mécano technocratique. Le seul objectif semble être de répondre aux normes d’une économie mondialisée dans laquelle la classe moyenne occidentale est en fait trop payée et trop protégée. Aujourd’hui, les classes populaires et moyennes ne croient plus et n’écoutent plus ceux qui depuis des années les dépossèdent de ce qu’elles ont et de ce qu’elles sont sans jamais leur proposer d’autre horizon que celui d’une société du rationnement. Pilotée par une technostructure qui a démontré depuis bien longtemps que le bien commun n’était pas son sujet, cette énième réforme illustre bien la volonté d’être en marche mais en marche vers nulle part. (…) La contestation sociale et politique d’aujourd’hui, n’est pas un remake des Misérables, elle n’est pas un soulèvement de « pauvres » et ne vise pas non plus l’obtention de nouveaux droits sociaux. Elle n’est pas porté par une aspiration à un « nouveau monde » mais au contraire, elle vise la poursuite de l’ancien ; un monde où la majorité ordinaire était encore au « centre ». Au centre des rouages de l’économie, au centre des préoccupations de la classe politique et au centre des représentations culturelles. Cette révolte est animée par la conviction d’avoir été dépossédé de ses prérogatives, d’avoir peu à peu été mis au bord du monde. Ses ressorts profonds, et c’est bien là sa spécificité, ne sont pas seulement matériels, mais surtout existentiels. Cette dépossession est d’autant plus violente qu’elle s’accompagne d’une perte d’un statut essentiel : celui de référent politique et culturel. Cette angoisse existentielle est renforcée par le refus des élites de reconnaître ses trois échecs les plus saillants sur la mondialisation libérale, la métropolisation et sa gestion des flux migratoires. (…) Le jeu du pouvoir est évidemment de segmenter, de jouer sur des mesures catégorielles, de faire croire que nous ne sommes face qu’à une contestation des marges, de certaines catégories ou de certains territoires. La réalité est que ce qui se joue sous nos yeux, c’est la disparition de ce qu’on appelait jadis la classe moyenne occidentale. Les néolibéraux qui ont initié ce modèle (mondialisation, métropolisation) et les néo-keynésiens du « quoi qu’il en coûte » (qui permettent au modèle de perdurer) jouent main dans la main. Ils accompagnent en douceur cette disparition en feignant de répondre à l’inquiétude par la distribution de chèques ou de quelques dotations sur les territoires. (…) Sur l’Insécurité comme sur l’immigration – auxquelles il faut bien évidemment ajouter les thématiques qui s’y rattachent comme l’échec de l’État régalien et la survie de l’État-providence – tout a été dit… depuis si longtemps ! Sur la question des flux migratoires par exemple, la démographe Michèle Tribalat a tout écrit il y a plus de 30 ans. Contrairement à ce qu’affirment les médias, ces sujets sont parfaitement consensuels dans les milieux populaires, quelles que soient leurs origines. L’explosion des violences aux personnes et plus généralement la diffusion de la délinquance sur l’ensemble du territoire ont fait voler en éclats un cadre essentiel aux yeux des gens ordinaires, celui de la maîtrise de l’espace public. Les manquements de l’État et l’autisme d’une bourgeoisie qui surjoue la posture morale (en se protégeant bien sur des effets de l’insécurité et de l’immigration) sont vécus par la majorité ordinaire comme une négation de leur existence. Mais si, sur ces sujets, la brume médiatique et académique est épaisse, elle n’effacera jamais la réalité. C’est ce qu’ont compris les élites scandinaves qui en quelques années ont été capables de penser contre elles-mêmes et tout simplement de faire preuve de responsabilités sur ces sujets vitaux. Un sens de la responsabilité collective et du bien commun qui, pour l’heure, reste totalement étranger à la bourgeoisie progressiste. (…) Cette majorité ordinaire présentée par une part du monde médiatique et académique comme une masse anomique composée d’abrutis a effectivement quelques difficultés à imposer son diagnostic à une classe politique « netflixisée » qui considère que la majorité n’existe pas (pas plus que le pays d’ailleurs) et qui désormais bâtit ses programmes en ciblant des panels socioculturels. Contrairement à ce qu’on pense, la diabolisation ne vise pas prioritairement ce qu’on appelle « l’extrême droite ». Tout cela n’est que du spectacle. Le principal objet de la diabolisation est de délégitimer le diagnostic solide et rationnel des gens ordinaires ; un diagnostic parfaitement incompatible avec les intérêts des classes supérieures. Cette diabolisation permet au pouvoir de se maintenir sans projet, si ce n’est celui de gérer le chaos. Mais tout cela reste très fragile. Aujourd’hui le narratif dominant ne convainc plus que les bénéficiaires du modèle et une majorité de retraités. La réalité est qu’aujourd’hui la majorité ordinaire est le seul ensemble socioculturel cohérent, le seul socle sur lequel on puisse reconstruire un dessein politique commun. Autonome, sûre d’elle-même, affranchi du clivage gauche-droite et de la tutelle des syndicats ou des partis, la majorité ordinaire, c’est-à-dire la société elle-même, est engagée dans un mouvement existentiel. Ce n’est pas seulement son pouvoir d’achat qui est en jeu mais son être. Il ne manque qu’une étincelle pour qu’elle s’exprime dans la rue ou dans les urnes. Ce n’est qu’une question de temps. (…) Que le rapport au travail ait évolué, c’est une évidence mais comment peut-on considérer, comme le pense la gauche anti-Roussel, que le travail est une valeur dépassée ou pire que les classes populaires n’aspireraient qu’aux loisirs ? Ces représentations sont typiquement celles d’une catégorie sociale totalement déconnectée qui plaque sa réalité sur celle de la majorité ordinaire. Le problème des classes populaires n’est pas de savoir comment on occupe son temps libre. Le problème du temps libre, on peut y inclure la retraite, ou les congés, n’est pas d’en avoir mais de pouvoir en profiter. Rappelons que près de la moitié des Français ne partent jamais en vacances (une proportion qui augmente dans les milieux modestes) et que les RTT ont surtout été une bénédiction pour les classes supérieures. Entre congés payés et RTT, ces dernières disposent aujourd’hui de beaucoup plus de temps libre que, par exemple, les employés et les ouvriers non qualifiés (33 jours contre 26 en moyenne, source : DARES, ministère du Travail 2017). Le télétravail qui dessine aussi un autre rapport au travail concerne d’abord ces catégories (60 % des télétravailleurs sont des cadres, alors qu’ils ne représentent que 20 % des salariés). Nouveau marronnier de la presse, la thématique de la « grande démission », présentée comme massive, est un luxe que peu de catégories modestes peuvent se permettre. Fabien Roussel a eu raison de rappeler que dans leur immense majorité les classes populaires préfèrent le travail au chômage, de vivre des revenus de leur activité aux prestations. Pour compléter le tableau, la majorité ordinaire est aussi présentée comme une masse dont le seul objectif serait de consommer. Pour mémoire, en juin 2022, l’institut Ipsos confirmait que la marge de manœuvre budgétaire des Français n’avait cessé de baisser, et qu’aujourd’hui 58% d’entre eux font leurs courses à 10 euros près ou moins… un accès à la société de consommation tout relatif. Ces représentations qui émanent de classes urbaines qui baignent dans la surconsommation métropolitaine seraient risibles si, in fine, elles ne masquaient pas l’essentiel. Si le rapport au travail a changé, on le doit d’abord à des gens intelligents qui pilotent depuis des décennies et qui ont conduit à la grande désindustrialisation du pays en plongeant des familles entières dans le chômage et les prestations sociales. Pour résumer, ceux qui fracassent l’outil de production (la part de l’industrie est passée de 24 % du PIB en 1980 à 10 % en 2019) puis dissertent de la « fin du travail » ne voient pas que les gens n’aspirent qu’à une chose : avoir un emploi correctement rémunéré. (…) [Dans] la vision nihiliste qui est celle de Netflix : une société réduite aux panels du marketing (…) il n’y a plus de société, le marché fait la loi et surtout le pays n’existe plus. C’est peut-être la vision de quelques élites mais cela ne correspond pas à une réalité où les gens restent attachés à leur mode de vie ce qui induit mécaniquement des solidarités contraintes. Et puis cette représentation d’une société atomisée n’est pas nouvelle. De Gaulle nous parlait déjà de ce pays ingouvernable aux 350 fromages. Sauf qu’à l’époque, l’élite, y compris l’énarchie, était attachée à quelque chose qu’on appelait le bien commun et qui était en réalité un attachement à la Nation et à ceux qui la constitue. Cet attachement a produit la grande politique industrielle et sociale de l’après-guerre qu’on a appelé le gaullo-communisme, un pur produit de l’élitisme français. On feint de croire que la critique des élites contemporaines est un antiélitisme en soi. Rien n’est moins vrai. Les gens attendent des élites attachées au bien commun, c’est-à-dire à leur service, qui leur disent sincèrement « Je vous ai compris », « Nous nous sommes trompés », « Nous sommes allés trop loin dans la mondialisation libérale, la métropolisation, l’ouverture des frontières, et nous allons enfin vous servir ». [Les zones à faible émission] C’est l’aboutissement du processus de sécession de la bourgeoisie d’aujourd’hui et de dépossession géographique des classes populaires. Du mur de l’Atlantique (l’embourgeoisement des littoraux de la côte normande au Pays basque) aux murs métropoles-citadelles, les classes populaires sont évincés des lieux qu’ils occupaient hier. Dit autrement, les jeunes issus de milieux populaires ne peuvent plus vivre là où ils sont nés. De l’accès à la mer à l’accès aux zones d’emplois les plus actives, l’horizon de la majorité ordinaire s’est peu à peu fermé. Tout en communiquant sur leur ouverture, avec les ZFE, les métropoles achèvent donc de se débarrasser des classes populaires en installant le retour de l’octroi, au nom bien sûr de la défense de l’environnement. Christophe Guilluy

Attention: un grand remplacement peut en cacher un autre !

Gentrification, avec la flambée de l’immobilier, des taxes et des normes environnementales, des centres-villes et du littoral atlantique de la côte normande au Pays basque, transformation des grands magasins populaires en temples du luxe à la Bon Marché ou à la Samaritaine, bannissement des véhicules des plus pauvres des métropoles et des zones d’emplois les plus actives, perte de la maîtrise de l’espace public avec la diffusion de la délinquance et de l’immigration sauvage sur l’ensemble du territoire, panélisation et gentrification de l’offre politique…

Alors qu’avance la gentrification économique, culturelle, géographique et même politique de nos territoires…

Et que rivalisant dans l’hémiplégie, notre gauche radicale ne veut voir que la paupérisation économique et sociale …

Et notre droite identitaire que la perte de repères culturels …

A quand, comme le suggère le dernier livre du géographe Christophe Guilluy …

Un label socio-responsable pour mesurer l’empreinte sociale …

Véritable dépossession …

Au nom de l’ouverture et de l’écologie

Et même de la morale et de la bienpensance …

Des choix économiques, sociétaux et résidentiels de nos élites …

Sur l’emploi, le logement et l’éducation de nos classes moyennes et populaires ?

Christophe Guilluy: « Les classes moyennes ne croient plus et n’écoutent plus ceux qui les dépossèdent »

 

FIGAROVOX/ENTRETIEN – Pour le géographe, la réforme des retraites et l’opposition qu’elle provoque ne sont qu’un pâle reflet du malaise beaucoup plus profond qui hante la société française. Celui de l’angoisse existentielle d’une majorité ordinaire qui cherche, sans la trouver, une élite qui pourrait la représenter.

Géographe, Christophe Guilluy a notamment publié en 2022 Les Dépossédés (Flammarion).


FIGAROVOX. – La réforme des retraites restaure une chorégraphie sociale qui correspond à ce que l’on connaît depuis 30 ans sur ce sujet. Dans la charge symbolique et politique que l’on donne à cette réforme retrouvez-vous les inquiétudes des classes populaires sur lesquelles vous travaillez depuis des années ?

Christophe GUILLUY. – Comme dans le film de Patrice Lecomte (les grands-ducs) les vieux comédiens sont de retour : le gouvernement qui réforme, les syndicats qui manifestent et les médias qui font de la pédagogie. Le spectacle a effectivement un air de déjà-vu et surtout il est joué par des acteurs (politiques, syndicats, médias) qui aujourd’hui ne suscitent plus que de la défiance.

Comme d’habitude cette énième réforme provoque un énième rejet comme le montre la forte mobilisation notamment dans les petites villes et villes moyennes de la France périphérique. Pourquoi ? C’est moins du côté du contenu des mesures qu’il faut chercher la réponse que du côté de l’absence de sens de réformes qui ne s’inscrivent dans aucun dessein politique mais seulement dans un mécano technocratique. Le seul objectif semble être de répondre aux normes d’une économie mondialisée dans laquelle la classe moyenne occidentale est en fait trop payée et trop protégée.

Aujourd’hui, les classes populaires et moyennes ne croient plus et n’écoutent plus ceux qui depuis des années les dépossèdent de ce qu’elles ont et de ce qu’elles sont sans jamais leur proposer d’autre horizon que celui d’une société du rationnement. Pilotée par une technostructure qui a démontré depuis bien longtemps que le bien commun n’était pas son sujet, cette énième réforme illustre bien la volonté d’être en marche mais en marche vers nulle part.

Vous parlez d’instinct de survie, d’angoisse existentielle. Qu’est-ce qui selon vous menace ces catégories d’effacement ?

La contestation sociale et politique d’aujourd’hui, n’est pas un remake des Misérables , elle n’est pas un soulèvement de « pauvres » et ne vise pas non plus l’obtention de nouveaux droits sociaux. Elle n’est pas porté par une aspiration à un « nouveau monde » mais au contraire, elle vise la poursuite de l’ancien ; un monde où la majorité ordinaire était encore au « centre ». Au centre des rouages de l’économie, au centre des préoccupations de la classe politique et au centre des représentations culturelles.

Cette révolte est animée par la conviction d’avoir été dépossédé de ses prérogatives, d’avoir peu à peu été mis au bord du monde. Ses ressorts profonds, et c’est bien là sa spécificité, ne sont pas seulement matériels, mais surtout existentiels. Cette dépossession est d’autant plus violente qu’elle s’accompagne d’une perte d’un statut essentiel : celui de référent politique et culturel. Cette angoisse existentielle est renforcée par le refus des élites de reconnaître ses trois échecs les plus saillants sur la mondialisation libérale, la métropolisation et sa gestion des flux migratoires.

Diriez-vous que des décisions de détail – fin du timbre rouge, crise des boulangers, extinction des commerces dans les villes moyennes… – participent de cette inquiétude ?

Le jeu du pouvoir est évidemment de segmenter, de jouer sur des mesures catégorielles, de faire croire que nous ne sommes face qu’à une contestation des marges, de certaines catégories ou de certains territoires. La réalité est que ce qui se joue sous nos yeux, c’est la disparition de ce qu’on appelait jadis la classe moyenne occidentale. Les néolibéraux qui ont initié ce modèle (mondialisation, métropolisation) et les néo-keynésiens du « quoi qu’il en coûte » (qui permettent au modèle de perdurer) jouent main dans la main. Ils accompagnent en douceur cette disparition en feignant de répondre à l’inquiétude par la distribution de chèques ou de quelques dotations sur les territoires.

Quelle place donner à l’immigration anarchique et à la délinquance qui parfois en découlent dans cette inquiétude ?

Sur l’Insécurité comme sur l’immigration – auxquelles il faut bien évidemment ajouter les thématiques qui s’y rattachent comme l’échec de l’État régalien et la survie de l’État-providence – tout a été dit… depuis si longtemps ! Sur la question des flux migratoires par exemple, la démographe Michèle Tribalat a tout écrit il y a plus de 30 ans. Contrairement à ce qu’affirment les médias, ces sujets sont parfaitement consensuels dans les milieux populaires, quelles que soient leurs origines.

L’explosion des violences aux personnes et plus généralement la diffusion de la délinquance sur l’ensemble du territoire ont fait voler en éclats un cadre essentiel aux yeux des gens ordinaires, celui de la maîtrise de l’espace public. Les manquements de l’État et l’autisme d’une bourgeoisie qui surjoue la posture morale (en se protégeant bien sur des effets de l’insécurité et de l’immigration) sont vécus par la majorité ordinaire comme une négation de leur existence. Mais si, sur ces sujets, la brume médiatique et académique est épaisse, elle n’effacera jamais la réalité. C’est ce qu’ont compris les élites scandinaves qui en quelques années ont été capables de penser contre elles-mêmes et tout simplement de faire preuve de responsabilités sur ces sujets vitaux. Un sens de la responsabilité collective et du bien commun qui, pour l’heure, reste totalement étranger à la bourgeoisie progressiste.

Référendum de 2005, «gilets jaunes» et même réforme des retraites, une majorité hétéroclite s’agrège dans un front de refus mais elle ne trouve pas de débouché politique positif…

Cette majorité ordinaire présentée par une part du monde médiatique et académique comme une masse anomique composée d’abrutis a effectivement quelques difficultés à imposer son diagnostic à une classe politique « netflixisée » qui considère que la majorité n’existe pas (pas plus que le pays d’ailleurs) et qui désormais bâti ses programmes en ciblant des panels socioculturels.

Contrairement à ce qu’on pense, la diabolisation ne vise pas prioritairement ce qu’on appelle « l’extrême droite ». Tout cela n’est que du spectacle. Le principal objet de la diabolisation est de délégitimer le diagnostic solide et rationnel des gens ordinaires ; un diagnostic parfaitement incompatible avec les intérêts des classes supérieures. Cette diabolisation permet au pouvoir de se maintenir sans projet, si ce n’est celui de gérer le chaos. Mais tout cela reste très fragile. Aujourd’hui le narratif dominant ne convainc plus que les bénéficiaires du modèle et une majorité de retraités. La réalité est qu’aujourd’hui la majorité ordinaire est le seul ensemble socioculturel cohérent, le seul socle sur lequel on puisse reconstruire un dessein politique commun. Autonome, sûre d’elle-même, affranchi du clivage gauche-droite et de la tutelle des syndicats ou des partis, la majorité ordinaire, c’est-à-dire la société elle-même, est engagée dans un mouvement existentiel. Ce n’est pas seulement son pouvoir d’achat qui est en jeu mais son être. Il ne manque qu’une étincelle pour qu’elle s’exprime dans la rue ou dans les urnes. Ce n’est qu’une question de temps.

Beaucoup de Français sont comme atteints de Covid long expliquent Jérémie Peltier et Jérôme Fourquet dans une note récente. On voit la gauche se diviser entre gauche du travail et gauche du loisir. N’y a-t-il pas dans le rapport au travail un nouveau point de fracture dans les catégories populaires ?

Que le rapport au travail ait évolué, c’est une évidence mais comment peut-on considérer, comme le pense la gauche anti-Roussel, que le travail est une valeur dépassée ou pire que les classes populaires n’aspireraient qu’aux loisirs ? Ces représentations sont typiquement celles d’une catégorie sociale totalement déconnectée qui plaque sa réalité sur celle de la majorité ordinaire. Le problème des classes populaires n’est pas de savoir comment on occupe son temps libre. Le problème du temps libre, on peut y inclure la retraite, ou les congés, n’est pas d’en avoir mais de pouvoir en profiter. Rappelons que près de la moitié des Français ne partent jamais en vacances (une proportion qui augmente dans les milieux modestes) et que les RTT ont surtout été une bénédiction pour les classes supérieures. Entre congés payés et RTT, ces dernières disposent aujourd’hui de beaucoup plus de temps libre que, par exemple, les employés et les ouvriers non qualifiés (33 jours contre 26 en moyenne, source : DARES, ministère du Travail 2017).

Le télétravail qui dessine aussi un autre rapport au travail concerne d’abord ces catégories (60 % des télétravailleurs sont des cadres, alors qu’ils ne représentent que 20 % des salariés). Nouveau marronnier de la presse, la thématique de la « grande démission », présentée comme massive, est un luxe que peu de catégories modestes peuvent se permettre. Fabien Roussel a eu raison de rappeler que dans leur immense majorité les classes populaires préfèrent le travail au chômage, de vivre des revenus de leur activité aux prestations.

Pour compléter le tableau, la majorité ordinaire est aussi présentée comme une masse dont le seul objectif serait de consommer. Pour mémoire, en juin 2022, l’institut Ipsos confirmait que la marge de manœuvre budgétaire des Français n’avait cessé de baisser, et qu’aujourd’hui 58% d’entre eux font leurs courses à 10 euros près ou moins… un accès à la société de consommation tout relatif.

Ces représentations qui émanent de classes urbaines qui baignent dans la surconsommation métropolitaine seraient risibles si, in fine, elles ne masquaient pas l’essentiel. Si le rapport au travail a changé, on le doit d’abord à des gens intelligents qui pilotent depuis des décennies et qui ont conduit à la grande désindustrialisation du pays en plongeant des familles entières dans le chômage et les prestations sociales. Pour résumer, ceux qui fracassent l’outil de production (la part de l’industrie est passée de 24 % du PIB en 1980 à 10 % en 2019) puis dissertent de la « fin du travail » ne voient pas que les gens n’aspirent qu’à une chose : avoir un emploi correctement rémunéré.

N’est-ce pas le symptôme supplémentaire d’une société qui a placé comme unique horizon le cocon amicalo-familial ?

Vous validez indirectement la vision nihiliste qui est celle de Netflix : une société réduite aux panels du marketing. Dans ce schéma, il n’y a plus de société, le marché fait la loi et surtout le pays n’existe plus. C’est peut-être la vision de quelques élites mais cela ne correspond pas à une réalité où les gens restent attachés à leur mode de vie ce qui induit mécaniquement des solidarités contraintes. Et puis cette représentation d’une société atomisée n’est pas nouvelle. De Gaulle nous parlait déjà de ce pays ingouvernable aux 350 fromages. Sauf qu’à l’époque, l’élite, y compris l’énarchie, était attachée à quelque chose qu’on appelait le bien commun et qui était en réalité un attachement à la Nation et à ceux qui la constitue. Cet attachement a produit la grande politique industrielle et sociale de l’après-guerre qu’on a appelé le gaullo-communisme, un pur produit de l’élitisme français.

On feint de croire que la critique des élites contemporaines est un antiélitisme en soi. Rien n’est moins vrai. Les gens attendent des élites attachées au bien commun, c’est-à-dire à leur service, qui leur disent sincèrement « Je vous ai compris », « Nous nous sommes trompés », « Nous sommes allés trop loin dans la mondialisation libérale, la métropolisation, l’ouverture des frontières, et nous allons enfin vous servir ».

Les zones à faible émission installent une sorte de péage immatériel entre la France périphérique et les métropoles. Que vous inspire cette décision ?

C’est l’aboutissement du processus de sécession de la bourgeoisie d’aujourd’hui et de dépossession géographique des classes populaires. Du mur de l’Atlantique (l’embourgeoisement des littoraux de la côte normande au Pays basque) aux murs métropoles- citadelles, les classes populaires sont évincés des lieux qu’ils occupaient hier. Dit autrement, les jeunes issus de milieux populaires ne peuvent plus vivre là où ils sont nés. De l’accès à la mer à l’accès aux zones d’emplois les plus actives, l’horizon de la majorité ordinaire s’est peu à peu fermé. Tout en communiquant sur leur ouverture, avec les ZFE, les métropoles achèvent donc de se débarrasser des classes populaires en installant le retour de l’octroi, au nom bien sûr de la défense de l’environnement.

Voir aussi:

Christophe Guilluy: « Une majorité de la population se sent dépossédée de tout ce qui la constituait »

Alexandre Devecchio

Le Figaro

18 octobre 2022

GRAND ENTRETIEN – De livre en livre, l’auteur de La France périphérique ne cesse de renouveler et d’affiner son diagnostic. Son nouvel essai, Les Dépossédés (Flammarion), est une magistrale explication des soubresauts que traversent les démocraties occidentales ainsi qu’une méditation à la fois mélancolique et optimiste sur le devenir des classes populaires et moyennes.

LE FIGARO – Après les concepts de «France périphérique» ou de «gens ordinaires», votre nouveau livre évoque le sort de ceux que vous appelez désormais les «dépossédés»…

CHRISTOPHE GUILLUY – Le concept de «dépossédés» permet de décrire la véritable nature des mouvements de contestation qui traversent les pays occidentaux depuis une vingtaine d’années, qui ne ressemblent pas aux mouvements sociaux des siècles passés. Ils revêtent une dimension sociale, mais aussi existentielle, en touchant des catégories très diverses qui constituaient hier le socle majoritaire de la classe moyenne occidentale.

Nous sommes dans un moment très particulier de l’Occident, où, après plusieurs décennies d’adaptation aux normes de l’économie-monde, une majorité de la population considère qu’elle est en train d’être dépossédée de tout ce qui la constituait: son travail, ses lieux de vie, son système de représentation politique. Pour comprendre qui sont les dépossédés, il faut revenir au tournant des années 1980, le plus grand plan social de l’histoire, qui a débouché sur la liquidation progressive de cette classe moyenne occidentale. C’est le point de bascule essentiel, celui qui détermine tout. Le grand choc culturel, philosophique, démocratique et intellectuel de l’Occident est là. L’Occident était alors le seul espace géographique au monde à avoir réussi, après la dernière guerre, à faire émerger une classe moyenne majoritaire dans laquelle se reconnaissaient les ouvriers, les employés comme les paysans ou les cadres supérieurs. D’ailleurs, à l’époque, on ne se posait pas la question de la mixité sociale, de savoir par exemple si le fils de l’ouvrier allait à l’école avec le fils de l’avocat puisqu’on était intégré économiquement, mais aussi politiquement, et donc culturellement.

Intégrées économiquement, les classes populaires étaient aussi représentées politiquement et respectées culturellement par le monde d’en haut. Ce qu’on appelle l’élite était alors au service de la majorité, comme l’a longtemps illustré par exemple le gaullo-communiste. Aujourd’hui, nous avons basculé dans le triptyque thatchéro-blairo-macroniste: «There is no alternative» ; «There is no society» ; «There is no majority.» Ce que l’on vit actuellement n’a donc rien à voir avec un mouvement social du XIX ou du XX siècle, ce n’est pas une résurgence de la classe ouvrière qui réclamerait de nouveaux droits. Nous sommes dans un moment très particulier de l’histoire occidentale où une classe majoritaire est en train de perdre ce qu’elle a et ce qu’elle est.Sociologiquement, et à moyen terme, le littoral atlantique ressemblera à la sociologie des quartiers gentrifiés des centres-villes. Et les grandes agglomérations prévoient de bannir les véhicules des plus pauvres. En réduisant l’accès à la mer et en interdisant la cité, c’est la ligne d’horizon des plus modestes qui se brise

Leur révolte ne se résume donc pas à une nouvelle lutte des classes?

Ceux que j’appelle les dépossédés se révoltent contre la destruction de leur patrimoine aussi bien matériel qu’immatériel. Encore une fois, la question posée est existentielle. De ce point de vue, la gauche radicale comme la droite identitaire se trompent en s’enfermant dans un discours binaire. Les uns ne veulent voir que la paupérisation économique et sociale tandis que les autres s’en tiennent à la perte de repères culturels. Je ne nie pas les désordres provoqués par les flux migratoires incessants, au contraire, mais il est illusoire de vouloir séparer la question de l’immigration de celle du travail ou du pouvoir d’achat. Les dépossédés sont, en réalité, victimes d’une double dépossession, sociale et culturelle, qui est le fruit de quatre décennies de mondialisation.

À cette double dépossession il faut ajouter une troisième, non moins importante: la dépossession des lieux, c’est-à-dire l’exclusion des plus modestes de leur lieu de vie et de naissance, liée à la fermeture des usines et plus largement au processus de métropolisation. Le péché originel de l’intelligentsia française est d’avoir accompagné, voire accentué, ce processus consubstantiel à la mondialisation.

L’exode urbain, qui a accompagné la crise du Covid, a-t-il paradoxalement accentué cette dépossession?

Oui. La maison de pêcheur est en train de devenir la maison du cadre parisien. La pandémie, et le développement du télétravail, sont venus accélérer le mouvement de gentrification du littoral. Compte tenu de l’accroissement de l’écart entre revenus moyens régionaux et prix de l’immobilier, on peut désormais acter la fin programmée de la présence populaire près des bords de mer. Sociologiquement, et à moyen terme, le littoral atlantique ressemblera à la sociologie des quartiers gentrifiés des centres-villes. Cette évolution est décrite de manière positive par la plupart des médias et prescripteurs d’opinion, qui mettent en avant les bienfaits, notamment en termes d’activité et d’emplois, générés par l’arrivée des nouveaux habitants. Mais qu’un jeune issu d’un milieu modeste ne puisse plus vivre où il est né ne dérange pas grand monde.

Cette violence sociale invisible est pourtant susceptible de générer des frustrations majeures. C’est déjà le cas depuis de longues années en Corse et ce n’est pas étranger à la montée en puissance du phénomène nationaliste. La dépossession géographique est également accentuée par la transformation des métropoles en cités interdites. À ce titre, rappelons que c’est en 2023 que les véhicules à essence immatriculés avant le 1er janvier 2006 et les moteurs Diesel immatriculés avant le 1er janvier 2011 seront interdits de circulation dans le Grand Paris. Les grandes agglomérations françaises prévoient, elles aussi, de bannir les véhicules les plus anciens, et donc ceux des plus pauvres, de leurs rues. Le bouclage de la cité par de nouvelles frontières invisibles impacte la société populaire à un niveau qui dépasse les tableaux de bord sociaux de Bercy. En réduisant l’accès à la mer et en interdisant la cité, c’est la ligne d’horizon des plus modestes qui se brise et, avec elle, la capacité de se projeter dans l’avenir.

Est-ce parce qu’il est aveugle au mode de vie des classes populaires que le gouvernement a autant tardé à prendre la mesure des conséquences provoquées par la pénurie d’essence actuelle?

L’effet bulle fait que les choses les plus basiques pour le commun des mortels ne le sont plus pour les technocrates de Bercy. Ce que l’on paie aujourd’hui, c’est la rupture presque anthropologique entre un monde d’en haut sécessionniste, dont la représentation est tronquée, et le monde réel.

Si vous insistez sur la fracture élite-peuple, vous semblez sceptique sur le processus de fragmentation de la nation décrit par de nombreux observateurs…

Aussi intéressante et stimulante intellectuellement soit-elle, cette représentation pose question, car elle nie l’existence d’une France majoritaire et, indirectement, valide le narratif néolibéral de segmentation de la société. Qualifier les «gilets jaunes» de «petits blancs», c’était une manière de les tribaliser, de les folkloriser, d’en faire une force de répulsion, et in finede nier le fait qu’ils représentaient une majorité silencieuse et pouvaient potentiellement devenir une force très puissante et attractive, y compris pour des Français issus de l’immigration. Il ne faut pas oublier, du reste, que les DOM-TOM ont été au cœur de la contestation des «gilets jaunes». Ne pas oublier non plus que l’une des forces du trumpisme est d’avoir su attirer 40 % du vote latino et même une partie du vote noir. Les Latinos qui sont allés chez Trump, ou plus largement les populations immigrées qui vont vers le vote dit populiste, sont des gens qui se sont intégrés ou assimilés à l’ancienne, c’est-à-dire qu’ils se sont identifiés à la majorité et ont été attirés par une force d’attraction.Je ne suis pas en train d’expliquer que le monde des classes populaires serait idéal. En revanche, ce qui me plaît dans ce monde-là par rapport à celui du salon, c’est qu’on n’y fait pas la morale. Ce que les classes populaires ne supportent plus, c’est d’entendre ceux qui les dépossèdent leur expliquer comment ils doivent vivre et se comporter

En France, on aime à discuter des concepts abstraits de valeurs républicaines, de laïcité ou d’identité sans se préoccuper de ceux qui les incarnent et les font vivre au quotidien. Aucun concept n’existe sans les acteurs qui font vivre ces concepts. C’est l’ouvrier autochtone, quelle que soit son origine, par son mode de vie respecté, qui était jadis le meilleur vecteur de l’intégration. Par ailleurs, faire de l’islamisation un phénomène hyperpuissant qui balaierait tout sur son passage est une erreur. Sans nier le danger qu’elle représente, sa force est corrélée à l’impuissance de l’État régalien et au fait que les élites ont abandonné la force intrinsèque des sociétés occidentales, c’est-à-dire, appelez-les comme vous voulez, les gens ordinaires, les classes populaires ou encore les classes moyennes, ceux que j’appelle les dépossédés. Les islamistes ne sont forts que de la faiblesse de l’État et des élites. Et d’ailleurs, quand les dépossédés votent pour les partis dits populistes, ils votent plus contre l’impuissance régalienne que contre l’islamisation.

Dans un État où les élites auraient encore une forme de confiance en leur propre peuple et dans le destin de leur pays, à condition bien sûr de réguler les flux, l’assimilation serait encore possible. Quand le monde populaire est attractif et respecté culturellement, cela fonctionne. Mais si, comme cela s’est produit depuis les années 1980, ce monde est décrit comme celui des «déplorables», alors la nation est désincarnée. Celle-ci n’est pas seulement un concept vague, une histoire ou une géographie, mais aussi un peuple qui l’incarne. On ne souligne pas assez que ce qu’on appelle «le déclin de l’Occident» est en fait d’abord la conséquence de l’abandon de ceux qui font vivre les valeurs de l’Occident. Nous sommes la seule partie du monde où les élites ont fait sécession, non seulement en se confinant dans leurs citadelles métropolitaines, mais aussi par une rhétorique culturelle, partagée aussi bien par la gauche que par une partie de la droite, y compris conservatrice. Ces élites ne cessent de déconsidérer ceux qui font vivre concrètement la République, la nation et in fine l’Occident, les décrivent comme des gens à bannir, «des veaux devant leur télé». C’est pour moi le cœur de l’explication du déclin des sociétés occidentales.

N’avez-vous pas tendance à idéaliser les classes populaires? Ne sont-elles pas autant responsables du déclin occidental que les élites?

Non, je ne suis pas en train d’expliquer que le monde des classes populaires serait un monde idéal. Si «la décence commune» existe, c’est parce que les plus modestes sont souvent liés par des solidarités contraintes. En revanche, ce qui me plaît dans ce monde-là par rapport à celui du salon, c’est qu’on n’y fait pas la morale matin, midi et soir. Je me méfie de ceux qui font la morale. Ce que les classes populaires ne supportent plus, c’est d’entendre ceux qui les dépossèdent leur expliquer comment ils doivent vivre, se comporter et être civilisés. La caractéristique de la bourgeoisie cool d’aujourd’hui, c’est justement de se placer dans une posture de supériorité morale délirante. Il fut un temps où même les bourgeois considéraient qu’ils pouvaient pécher. Sans leur faire la morale à mon tour, mon livre est aussi un moyen de rappeler à la nouvelle bourgeoisie son péché originel, la mise à l’écart des plus modestes: «Certes, vous êtes ouverts, inclusifs, écolos, mais vos actions ont aussi un impact négatif sur le devenir des classes populaires.»

Sur le mode humoristique, je propose ainsi d’inventer un label socio-responsable sur le modèle du label écolo-responsable. De la même manière que l’on mesure scientifiquement l’empreinte écologique ou l’empreinte carbone, on pourrait mesurer, de manière technocratique et chiffrée, l’«empreinte sociale» de certains choix économiques, sociétaux ou résidentiels. Pourquoi pas un socio-label qui évaluerait l’impact d’une décision économique sur l’emploi des classes populaires? Un autre, l’impact de l’achat d’un bien immobilier dans une zone tendue où l’offre de logements est inaccessible aux plus modestes? Un petit dernier qui porterait sur les conséquences de l’évitement scolaire des classes supérieures sur le destin des plus modestes?

Vous expliquez que le processus d’exclusion économique, culturelle et géographique, s’est accompagné d’un processus d’exclusion politique…

Oui c’est une forme de dépossession politique. Les partis de gauche et de droite, qui structuraient autrefois la vie politique, ont peu à peu spécialisé leur offre en direction de certains segments de la population (les retraités et les cadres pour la droite ; les fonctionnaires et les minorités pour la gauche), s’adressant de moins en moins à la majorité des Français. On peut parler de gentrification de l’offre politique: un peu à la manière du magasin le Bon Marché, attirant autrefois une clientèle populaire et aujourd’hui temple du luxe… De la même manière que les classes populaires ne mettent plus les pieds dans les grands magasins, elles se réfugient dans l’abstention ou le hard-discount électoral constitué par les partis dits «populistes»…

C’est ce qui s’est passé en Italie et en Suède. La France peut-elle échapper au phénomène?

À chaque fois, les mouvements populistes sont portés par la même sociologie et presque la même géographie, hormis quelques spécificités locales, comme l’opposition Nord-Sud en Italie, qui reste en partie structurante. S’il y a un pays, qui a vu sa classe moyenne fracassée en Europe, c’est bien l’Italie (selon l’OCDE, l’Italie est le seul pays européen où les salaires ont diminué de 2,9 % entre 1990 et 2020, celui également où le taux de chômage, notamment des jeunes, reste supérieur à la moyenne européenne). Il est également frappant de constater qu’en Suède les sociaux-démocrates ont encore augmenté leur score à Stockholm, la ville la plus riche du pays. L’élection de Meloni, la percée des démocrates de Suède ne sont que des répliques de la grande dépossession des classes moyennes occidentales.

En France, la diabolisation du diagnostic des gens ordinaires et maintenant les menaces apocalyptiques (écologique, sanitaire ou nucléaire avec la guerre en Ukraine) permettent d’évacuer les questions de fond, économiques, sociales et culturelles. Mais ces narratifs demeurent fragiles et ne créent que des moments de sidération ponctuels. La distribution de chèques est aussi une manière d’apaiser les choses, mais, à la fin des fins, le monde d’en haut se heurte à un mur qui n’est autre que celui de l’existence. Si un mouvement social se gère avec un chéquier, ce n’est pas le cas d’un mouvement existentiel. La mécanique est dès lors pour moi imparable: la réalité du phénomène que l’on vit, c’est le retour au centre d’une majorité ordinaire qui ne veut pas mourir. Notons qu’il suffit de quelques pompes à essence pour déstabiliser un ensemble ultra-fragile. Nous sommes ainsi sur un volcan et il suffira d’une étincelle pour que cela explose.

Les Dépossédés, par Christophe Guilluy, Flammarion, 204 p., 19 €. Flammarion

Voir par ailleurs:

L’Humanité

18 Octobre 2013

 
 
Dans Paris sans le peuple (1), la géographe Anne Clerval analyse finement l’éviction des classes populaires de la capitale. Ce processus, appelé gentrification, ne tombe pas du ciel. Il est autant le fruit de la métropolisation que de l’absence, au niveau local, de politiques publiques permettant aux classes populaires de se réapproprier la ville.

Reste-t-il encore des espaces 
populaires à Paris ?

Anne Clerval. On ne peut pas répondre à cette question dans l’absolu. En Île-de-France, comme à Paris, il y a toujours de moins en moins d’ouvriers et d’employés et de plus en plus de cadres et de professions intellectuelles supérieures. À l’intérieur du périphérique, ces derniers sont passés de 21 % en 1982 à 34 % en 2008. À côté de la bourgeoisie traditionnelle se développe une petite bourgeoisie intellectuelle, avec une surreprésentation des professions de l’information, des arts et des spectacles et des étudiants. Paris intra-muros concentre à elle seule 26 % de ces dernières à l’échelle du pays. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus d’employés ou d’ouvriers dans la capitale. Mais ils sont sous-représentés par rapport au reste de l’Île-de-France, ou même au reste du pays. À Paris, 20 % de la population des ménages sont des ouvriers ou des employés, contre 33 % en France. Il ne reste que quelques quartiers, comme Belleville ou la Goutte-d’Or, où ils sont encore surreprésentés par rapport au profil moyen de l’ensemble de la ville. Et encore, ces zones apparaissent à peine si on les compare au profil moyen de la région.

Cet embourgeoisement de la capitale a été rendu visible par l’apparition des « bobos ». Un terme que vous prenez soin de ne jamais utiliser dans votre livre. Pourquoi ?

Anne Clerval. Le terme « bobo », inventé par un journaliste réactionnaire aux États-Unis, n’a aucun fondement scientifique. Aucun chercheur en activité ne l’utilise. Je préfère utiliser les termes de gentrifieurs et de gentrification, qui ont été forgés en partie par un courant de géographie radicale anglophone. Cette notion désigne un embourgeoisement spécifique des quartiers populaires par remplacement de population et transformation matérielle de la ville.

Cette recomposition sociale est-elle la conséquence directe de la désindustrialisation ?

Anne Clerval. La désindustrialisation a plusieurs facettes. Les grandes villes des anciens pays industrialisés ne sont plus des centres de fabrication, sous-traitée aux pays du Sud, mais elles restent des centres de commandement stratégique (direction, conception, gestion, finance). C’est ce qu’on appelle la métropolisation, une nouvelle division internationale du travail qui entraîne la concentration des emplois très qualifiés dans les villes qui dominent l’économie mondiale. La gentrification en est l’une des conséquences. Mais ces recompositions macroéconomiques ne tombent pas du ciel. Elles résultent de choix politiques.

C’est-à-dire ?

Anne Clerval. L’ouverture des frontières et la libre concurrence ont été mises en place par les États à travers l’Union européenne ou l’OMC. Au niveau local, la désindustrialisation de la région parisienne a été accompagnée par la politique de décentralisation industrielle dès les années 1960, favorisant le contournement par l’espace des bastions ouvriers les plus syndiqués à l’époque. S’en est suivie une volonté de « tertiariser » la capitale dans les années 1970, symbolisée par l’édification de la tour Montparnasse. Pour autant, d’autres politiques publiques ont plutôt retardé la gentrification à Paris. Le contrôle des loyers par la loi de 1948 a freiné la spéculation immobilière jusqu’aux années 1980. Avec une indexation des loyers sur la surface et la qualité des logements et non sur les prix du marché, ce système était autrement plus efficace que celui que promeut actuellement Cécile Duflot à travers le projet de loi Alur. Il explique en grande partie pourquoi la capitale française reste encore peu chère par rapport à des villes comme New York ou Londres. D’autre part, les politiques de rénovation par démolition-reconstruction menées par la mairie de droite dans les années 1980-1990 ont eu un effet ambigu. Si elles avaient pour but de faire des bureaux et d’élever le niveau social de la population, elles ont malgré tout conduit à la construction d’un parc non négligeable de logements sociaux, assurant le maintien d’une partie des classes populaires. Certains îlots de rénovation, comme le quartier Couronnes à Belleville, sont aujourd’hui classés en politique de la ville. Cette politique de rénovation a été abandonnée en 1995 avec le remplacement de Chirac par Tiberi et le passage à gauche de six arrondissements du Nord-Est parisien. À la fin des années 1990, la production de logements sociaux s’effondre et la mairie se lance dans une politique de soutien public à la réhabilitation privée à travers les opérations d’amélioration de l’habitat (Opah). Elle encourage aussi l’embellissement de la ville, y compris des faubourgs, avec la création de pistes cyclables, d’espaces verts, qui accompagnent la gentrification de quartiers comme la Bastille… Encore embryonnaire sous Tiberi, cette politique a été amplifiée par Bertrand Delanoë.

Depuis sa conquête de l’Hôtel de Ville, en 2001, la gauche a pourtant accéléré considérablement la construction de logements sociaux. Lors du dernier mandat, la majorité municipale a même dépassé ses objectifs de construction…

Anne Clerval. Il y a un vrai effort sur le logement social. En termes de budget, il est même difficile de faire mieux, sauf à augmenter les impôts locaux. Le problème, c’est que cette politique ne peut à elle seule lutter contre la gentrification et l’éviction des classes populaires. À Paris, où les terrains libres sont rares, on produit du logement social par la démolition, la réhabilitation de logements insalubres ou le rachat de logements préexistants. Avec ces opérations, on crée des logements plus grands et de bien meilleure qualité, mais, d’un point de vue quantitatif, on réduit le nombre de logements accessibles aux classes populaires. Si rien n’est fait pour garantir l’accessibilité du parc privé aux ménages modestes, 20 ou 25 % de logements sociaux ne suffiront pas quand on sait que les classes populaires représentent 40 % de la population des ménages en Île-de-France. D’autant plus que les logements sociaux ne sont pas tous destinés aux classes populaires. Un tiers des HLM créées depuis 2001 sont des PLS et s’adressent à des ménages dont les revenus sont supérieurs aux plafonds habituels, alors que seuls 5 % des demandeurs peuvent y prétendre. Dans une ville déjà bourgeoise, il faudrait en priorité créer des logements très sociaux (Plai). Et même imposer, comme le demandaient les Verts et maintenant les élus du Front de gauche, le remplacement de chaque logement dégradé par un logement social. Or, ce type d’opération engage des financements de l’État. Et ceux-ci sont toujours insuffisants, malgré le changement de majorité.

Anne Hidalgo a repris l’objectif des communistes d’atteindre 30 % de logements sociaux d’ici à 2030. Parallèlement, elle promet un « effort particulier sur les logements intermédiaires pour les classes moyennes et les jeunes actifs ». Les classes moyennes ne sont-elles pas, elles aussi, victimes de la gentrification ?

Anne Clerval. C’est faux. Toutes les statistiques montrent clairement que ce sont les classes populaires qui déclinent le plus à Paris. Contrairement aux idées reçues, les professions intermédiaires sont en progression régulière depuis les années 1980 (autour de 23 % des actifs à Paris aujourd’hui, une part proche de celle de la région et du pays). Les dirigeants PS de la capitale ne cessent de mettre en avant un déficit de familles, sans dire lesquelles. Ils reprennent aussi l’idée de droite selon laquelle Paris serait une ville « des plus aisés et des plus aidés ». Toute leur politique est destinée aux classes moyennes. La lutte contre l’éviction des classes populaires et la gentrification n’a jamais été affichée comme un objectif. Ils préfèrent mettre en avant la mixité sociale, un but à géométrie variable au nom duquel on peut construire à la fois quelques logements sociaux dans les beaux quartiers et des PLS dans les quartiers populaires. On agit sur la ville comme si elle était figée, comme si le rapport de forces n’était pas en défaveur des classes populaires, chassées de la ville depuis plus de vingt ans. Rechercher la mixité sociale dans les quartiers populaires, alors que la bourgeoisie résiste toujours à celle-ci, et avec succès, dans les beaux quartiers, cela revient à accompagner la gentrification.

Vous critiquez la mixité sociale, mais n’est-ce pas, finalement, une manière d’éviter une ghettoïsation de certains quartiers, de favoriser le vivre ensemble ?

Anne Clerval. Il faut remettre en cause ces idées toutes faites. Qui peut croire que l’installation de classes moyennes à la Goutte-d’Or va améliorer les conditions de vie des ouvriers et des employés vivant dans ces quartiers ? Proximité spatiale ne signifie pas redistribution des richesses. Elle accroît même, parfois, les difficultés. Les familles populaires installées dans les logements sociaux construits en bas des Champs-Élysées, en plein cœur du 16e arrondissement, pour beaucoup d’origine africaine, se heurtent à un racisme bien plus important qu’ailleurs, et perdent des liens sociaux nécessaires pour résister à la crise. L’éviction et la dispersion des classes populaires vers la périphérie entraînent aussi la perte d’un précieux capital social, des réseaux de solidarité, voire des réseaux militants, particulièrement denses dans la ville-centre et certaines communes de proche banlieue. Aujourd’hui, l’injonction au vivre ensemble et la mixité sociale ont remplacé la lutte des classes. Ce ne sont que les succédanés contemporains de la collaboration de classe et de la justification d’un ordre social inégalitaire prônées par le catholicisme social au XIXe siècle pour concurrencer le socialisme. L’hégémonie de ce discours et l’ethnicisation croissante des questions sociales désarment les classes populaires face à la gentrification, et compliquent le développement d’une solidarité de classe. Il n’y a pas de ghettos, ni de ghettoïsation, mais une paupérisation considérable des classes populaires dans le nouveau régime capitaliste d’accumulation flexible. La concentration spatiale des classes populaires a au contraire été historiquement un support d’émancipation par la révolte et la révolution, comme les quartiers noirs états-uniens ont été la base du mouvement pour les droits civiques : à charge d’une gauche de gauche de prendre au sérieux les ferments actuels de révolte dans ces quartiers au lieu de vouloir les supprimer.

Existe-t-il un contre-modèle pour faire le lien entre les moins fortunés des gentrifieurs, qui votent souvent Front de gauche, et les classes populaires ?

Anne Clerval. Pour cela, il faut d’abord poser la question du mode de production capitaliste de la ville. Pourquoi la capitale exclut-elle autant de personnes ? Parce que la production de la ville n’est pas faite pour satisfaire les besoins des gens. Elle vise d’abord à rentabiliser le capital, à immobiliser au sol les surplus de capitaux pour une rentabilisation ultérieure. La ville est un stabilisateur du capitalisme mondial. Lutter contre le processus de gentrification suppose de remettre en cause le capitalisme. C’est la condition nécessaire à la réappropriation de la ville par tous, et en particulier les classes populaires. Cela rejoint la proposition d’Henri Lefebvre pour le droit à la ville, autrement dit le droit collectif de produire et de gérer la ville, qui oppose la propriété d’usage à la propriété privée lucrative et remet en cause à la fois le pouvoir des propriétaires ou des promoteurs et celui des édiles au profit d’un pouvoir collectif direct. Cette lutte contre la production marchande et inégalitaire de la ville s’incarne, aux États-Unis, dans un mouvement appelé Right to the city. Cette coalition de collectifs locaux s’affirme clairement contre la gentrification, milite pour le droit au logement, ou se bat pour sauver un commerce populaire menacé par un promoteur… Une lutte multiforme qui permet d’ancrer la lutte des classes dans chaque quartier et de fédérer différentes luttes sectorielles au niveau local. Elle peut aussi inclure ceux qui fréquentent la ville, qui la font vivre, sans toutefois y résider. Parfois, ce sont d’anciens habitants qui continuent d’y passer du temps, comme à Château-Rouge (18e). La ville, longtemps réduite à la question du cadre de vie, peut être un levier aussi efficace que le monde du travail pour une prise de conscience anticapitaliste.

(1) Paris sans le peuple la Gentrification de la capitale. Éditions La Découverte, 2013, 24 euros.

Qui sont les gentrifieurs ? « La barricade de la rue Saint-Maur vient de mourir, celle de la Fontaine-au-Roi s’entête. » Ce livre sur l’éviction des classes populaires de Paris, issue d’une thèse, s’ouvre sur les derniers instants de la Commune décrits par Louise Michel. Ce n’est évidemment pas un hasard. Les transformations matérielles actuelles de Paris trouvent leurs racines dans « l’embellissement stratégique » d’Haussmann, et elles sont, comme à cette époque, le résultat du mode de production capitaliste de la ville. En menant ce travail abouti sur la gentrification, la géographe Anne Clerval permet de faire le lien entre la mutation de la ville et les rapports de domination, entre le changement de la rue et l’évolution du capitalisme mondial. Son livre, parfait révélateur des politiques publiques actuelles, écrase le mythe des « bobos », expression faisant croire à une catégorie homogène. À côté des « gentrifieurs stricto sensu », de catégories intermédiaires ou supérieures, propriétaires qui transforment leur logement, se trouvent aussi d’autres professions intellectuelles moins fortunés, souvent locataires, qui ne participent qu’à la marge à la gentrification. Ils sont souvent plus à gauche et plus critiques vis-à-vis du Parti socialiste.

Voir encore:

La grande colère des propriétaires immobiliers
Ghislain de Montalembert
Le Monde
18/11/2022

DÉCRYPTAGE – La flambée de la taxe foncière, à Paris comme dans de nombreuses villes, fait grimper l’inquiétude des propriétaires, déjà soumis à de lourdes contraintes financières et réglementaires.

Rien ne va plus sur le front de la pierre. Entre colère et angoisse, les propriétaires immobiliers tirent la sonnette d’alarme alors que l’État comme les collectivités locales n’ont de cesse de les assommer d’impôts, de taxes et de contraintes en tout genre. Dernier tir en date: l’annonce par Anne Hidalgo, en quête désespérée de moyens financiers pour renflouer les caisses de la ville de Paris, d’une augmentation de plus de 50 % de la taxe foncière, dont le taux passerait en 2023 de 13,5 % à 20,5 %. Soit une hausse de 7 points de pourcentage et, à la clé, plusieurs centaines de millions d’euros que les propriétaires devront payer en plus.

Et ce n’est pas tout, car les valeurs cadastrales locatives progresseront de 7 % en France l’an prochain (après 3,4 % en 2022 et +12,2 % en dix ans). «L’augmentation des taxes foncières s’inscrit dans une tendance de fond que l’on observe dans de nombreuses villes remarque Christophe Demerson, président de l’Union nationale des propriétaires immobiliers (UNPI). En France, les taxes foncières ont augmenté de 24,9 % en l’espace de dix ans. Alors qu’en parallèle, la hausse des loyers était de 7,5 % et l’inflation de 10,4 %. C’est dire le poids toujours plus douloureux de la fiscalité supportée par les propriétaires! Mais faut-il s’en étonner, alors que la disparition de la taxe d’habitation conduit inévitablement les maires à rechercher de nouvelles ressources pour financer le niveau toujours plus important des dépenses communales?»

Les choses ne devraient pas s’arranger, alors que les subventions de l’État aux collectivités locales diminuent année après année. Or, les besoins restent identiques: il faut toujours éclairer les rues, chauffer les piscines, entretenir les stades… Comment, par exemple, trouver à l’avenir les moyens de financer la rénovation énergétique des bâtiments publics sinon en puisant dans la poche des propriétaires? Une urgence alors que l’envolée des prix de l’énergie générera l’an prochain un surcoût de dépenses publiques évalué à 11 milliards d’euros: presque le tiers des 36 milliards d’euros que rapportent les taxes foncières en France!

«L’équation devient impossible pour de nombreux propriétaires qui nous disent ne plus pouvoir faire face à l’augmentation de leurs charges, notamment fiscales, reprend Christophe Demerson. Il y a parmi les propriétaires occupants de nombreux retraités appartenant à la classe moyenne dont les revenus ont diminué quand ils ont quitté la vie active ou que l’un des membres du couple se retrouve veuf. Depuis deux ou trois ans, nombre d’entre eux sont pris à la gorge. On voit de plus en plus fréquemment des gens vendre un bien, ou recourir au viager, par exemple.»

Les propriétaires bailleurs également touchés
Pour les jeunes actifs, qui se sont fortement endettés ces dernières années pour se loger dans les grandes villes, proches des bassins d’emploi, en profitant des taux bas, souvent sur des longues durées, l’équation n’est pas simple non plus: pour les primo-accédants, chaque euro du budget familial compte. À Paris notamment, où l’effort financier consacré au logement est considérable, la flambée de la taxe foncière va devenir problématique pour certains, qui, ne pouvant assumer cette hausse en plus de leurs mensualités d’emprunt, pourraient devoir vendre leurs biens à des prix revus à la baisse. Mais cela fera peut-être les affaires de la Mairie, qui pourra ainsi préempter leurs appartements à moindre coût en vue d’augmenter le nombre de logements sociaux…

La situation des propriétaires bailleurs n’est guère plus enviable. La rentabilité n’est plus là, avec des loyers plafonnés dans les grandes villes et un indice de référence des loyers – qui sert de base à la revalorisation de ces derniers – lui-même contraint par une limitation de principe à 3,5 % dans le cadre de la loi pouvoir d’achat, d’août 2022. Et cerise sur le gâteau, les bailleurs devront en prime se mettre aux normes des nouvelles exigences en matière énergétique, en engageant des travaux de rénovation parfois importants sans lesquels ils ne pourront plus louer leurs biens. Certains préféreront sans doute les retirer du marché locatif, déjà très tendu à Paris comme dans nombre de grandes villes de l’Hexagone. Voilà qui n’arrangera pas les difficultés des plus jeunes à se loger.

Voir enfin:

Les rues piétonnes de Paris : à Montorgueil, l’esprit village s’arrache à 12000 euros le mètre carré
La rue ne fait que quelques centaines de mètres mais connaît un dynamisme et une animation à nuls autres pareils. Ajoutez à cela les six siècles qui l’ont façonnée et vous obtenez une artère à fort pouvoir d’attractivité pour les investisseurs immobiliers… et les prix qui vont avec.
Sébastien Thomas

Le Parisien

22 janvier 2023 

Ce sont des ruelles discrètes, à l’abri des regards, ou bien au contraire de vraies artères passantes et commerçantes. Tous les jours de l’année, on peut s’y promener, faire ses courses, prendre un café en terrasse tranquillement sans se soucier des voitures qui passent. Le Parisien part à la découverte de ces rues piétonnes qui parfois font rêver et où les prix de l’immobilier s’envolent souvent.
C’est difficile à croire, surtout lorsqu’on sait que le prix moyen au mètre carré se négocie autour de 12 362 euros, selon le site d’estimation immobilière Meilleurs Agents (MA), mais voici comment était décrite la rue Montorgueil (Ier et IIe arrondissements) au XVIIe siècle dans un manuscrit de l’époque : « orde (d’une saleté repoussante), boueuse, avec plusieurs tas d’immondices ».
Et pour cause : dès le Xe siècle et jusqu’au XVe siècle, les Parisiens vont prendre l’habitude d’entasser leurs ordures sur le site. Ils baptisent ironiquement le Mont-Orgueilleux le tas qui se forme au fil du temps et qui deviendra la future rue Montorgueil.

Évidemment, aujourd’hui, les choses ont bien changé. La voie est devenue l’une des plus fréquentées du centre de Paris, aussi bien par les habitants que par les touristes. C’est surtout sa piétonnisation en 1991 qui lui a donné un charme irrésistible et qui a fait flamber les prix de l’immobilier.

« Ici, il y a cette ambiance historique qui a vraiment la cote, surtout auprès des étrangers, notamment les Américains, souligne Caroline Baudry, directrice de l’agence Barnes IIe, IIIe et IVe arrondissements. Dans la rue, il y a beaucoup de restaurants et de commerces de bouche assez recherchés. »

Marcel Proust, Sarah Bernhardt ou Charlie Chaplin y avaient leurs habitudes

Effectivement, cette rue longue de 360 m, traversant deux arrondissements entre la rue Montmartre et la rue Saint-Sauveur, est l’une des plus anciennes de la capitale. La plupart des boutiques, qui ont fait sa réputation, sont installées ici depuis longtemps, comme la boulangerie-pâtisserie Stohrer, fondée en 1730, avec son fameux baba au rhum, ou le restaurant l’Escargot, créé en 1832, et spécialisé dans la cuisine bourguignonne et les recettes à base du petit gastéropode. Il a notamment eu pour clients Marcel Proust, Sarah Bernhardt, Sacha Guitry, Pablo Picasso ou encore Charlie Chaplin.

La boulangerie pâtisserie Stohrer est le commerce le plus ancien, installé depuis 1730. LP/Jean-Baptiste QuentinLe restaurant Au Rocher de Cancale, qui a ouvert en 1804, a été rendu célèbre par Honoré de Balzac dans sa fresque historique « La Comédie humaine ». Le lieu sert de cadre, à plusieurs reprises, pour des rencontres entre ses différents personnages.
« Nos clients recherchent aussi clairement le charme de l’ancien, poursuit l’experte. On retrouve beaucoup de logements avec cheminée, poutre apparente et parquet. Enfin, le fait qu’il y ait peu de biens à vendre chaque année permet de maintenir des prix assez élevés. »

« C’est sûr, il faut aimer l’ancien ici »

Le site est tellement coté que même les produits peu attractifs trouvent preneurs, comme ce studio de 27 mètres carrés, sombre, à refaire, au 2e étage sans ascenseur, qui est parti l’année dernière pour 267 000 euros, soit 11 800 euros le mètre carré. « On trouve majoritairement des petites et moyennes surfaces, souvent des deux-pièces, entre 25 et 60 mètres carrés, détaille Alexis Mathieu, patron de l’agence Laforêt Ier et IIe. Avec le taux de change qui les avantage, on voit passer pas mal d’Américains. »

Les grands espaces, produits très rares, se vendent au-dessus des prix du marché, comme ce trois-pièces de 100 mètres carrés parti pour 1,35 million d’euros, soit 13 500 euros le mètre carré. « C’est sûr, il faut aimer l’ancien ici », reconnaît-il. Car bon nombre d’immeubles n’ont pas la structure ou la place pour supporter un ascenseur par exemple. Ce qui rend les accès compliqués pour les personnes âgées.

Depuis son appartement en vente, Marie a une vue dégagée sur la rue Montorgueil et Etienne-Marcel. LP/Jean-Baptiste QuentinC’est justement le cas de Marie (le prénom a été changé). La sémillante septuagénaire a décidé de vendre son 88 mètres carrés de la rue Montorgueil pour 1,08 million d’euros (12 272 euros le mètre carré), dont l’immeuble date de 1750, car elle commençait à avoir du mal à grimper les trois étages qui mènent à son appartement. « Il est dans ma famille depuis 1964 et j’y habite depuis ce temps-là, raconte-t-elle. J’ai vu les commerces changer. Avant, il y avait beaucoup de bouchers qui faisaient leurs boudins sous nos fenêtres et l’odeur qui va avec, tout comme la soupe à l’oignon proposée aux ouvriers des halles et aux noctambules, c’était assez folklo. »

Jolie, mais plutôt bruyante

Avec la création de Rungis dans les années 1970, et donc la fermeture des halles, et la piétonnisation des années 1990, le quartier est clairement monté en gamme. « Les magasins de vêtements, les commerces de bouche, tout est plus luxueux, sourit-elle. Je me souviens que j’avais assisté, début 2000, à la visite de la reine d’Angleterre.Elle s’est notamment arrêtée à la boulangerie Stohrer. »

Si Marie apprécie l’absence des voitures, elle reconnaît quand même l’aspect assez bruyant de l’artère, notamment avec les nombreux passages de camions-poubelles et véhicules de livraison. Ce que l’office de tourisme de Paris décrit très poétiquement : « Au petit matin, les camions de livraison et l’agitation ambiante reflètent le Paris d’antan. » Malgré cela, elle tient à rester dans le quartier et espère trouver à proximité. Avec ascenseur.

Mais ce ne sera pas facile. « On assiste pas mal à des ventes par le bouche-à-oreille, analyse Mickaël Boulaigre, de l’agence Fredélion, dont l’une va justement ouvrir dans la rue Montorgueil. Et on comprend le succès du lieu. Le tout faire à pied prend ici tout son sens, ce qui justifie son esprit village. Vous avez Beaubourg à deux pas, le quartier Latin pas loin, les Grands Boulevards avec leurs théâtres… Sans compter qu’avec Châtelet-les Halles, vous avez le gros hub de transport de France. »



R.M.N: On ne veut pas être le zoo de l’Europe ! (Guess why Cristian Mungiu’s masterful scanning of the way politically correct globalization keeps its victims from expressing their despair at the ransacking of their way of life came out empty-ended at Cannes last year ?)

25 octobre, 2022

https://cdn.sortiraparis.com/images/80/99712/800404-r-m-n-de-cristian-mungiu.jpgR.M.N. | Viennalehttps://medias.lavie.fr/api/v1/images/view/634eaaf31009e504b02e6466/width_1000/image.jpg



Tu n’as voulu ni sacrifice ni oblation… Donc j’ai dit: Voici, je viens. Psaume 40: 7-8
Voici l’Agneau de Dieu, qui ôte le péché du monde. Jean le baptiste (Jean 1: 29)
Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. Jésus (Matthieu 10 : 34-36)
Vous ne réfléchissez pas qu’il est dans votre intérêt qu’un seul homme meure pour le peuple, et que la nation entière ne périsse pas. Caïphe (Jean 11: 50)
Dionysos contre le ‘crucifié’ : la voici bien l’opposition. Ce n’est pas une différence quant au martyre – mais celui-ci a un sens différent. La vie même, son éternelle fécondité, son éternel retour, détermine le tourment, la destruction, la volonté d’anéantir pour Dionysos. Dans l’autre cas, la souffrance, le ‘crucifié’ en tant qu’il est ‘innocent’, sert d’argument contre cette vie, de formulation de sa condamnation. (…) L’individu a été si bien pris au sérieux, si bien posé comme un absolu par le christianisme, qu’on ne pouvait plus le sacrifier : mais l’espèce ne survit que grâce aux sacrifices humains… La véritable philanthropie exige le sacrifice pour le bien de l’espèce – elle est dure, elle oblige à se dominer soi-même, parce qu’elle a besoin du sacrifice humain. Et cette pseudo-humanité qui s’institue christianisme, veut précisément imposer que personne ne soit sacrifié. Nietzsche
Le christianisme est une rébellion contre la loi naturelle, une protestation contre la nature. Poussé à sa logique extrême, le christianisme signifierait la culture systématique de l’échec humain. Adolf Hitler
Le religieux et l’homme sont sans doute la même chose. C’est cela, l’invention de la culture, ce qui différencie l’homme des animaux. Les animaux vivent selon des réseaux de dominant/dominé. Quand ils se rencontrent pour la première fois, ils ont une relation mimétique, autour d’une femelle par exemple. Ils se battent et le moins fort se rend toujours au plus fort qui lui épargne la vie. Les hommes, eux, luttent jusqu’à la mort parce qu’ils ont des capacités mimétiques beaucoup plus fortes. La capacité mimétique étant aussi bien l’intelligence que la puissance. C’est pour éviter cette lutte à la mort qu’intervient le religieux, ses interdits et ses rituels. (…) C’est pourquoi [l’homme] se trouve dans une situation impossible : quand il est bridé par des interdits idiots ou devenus inadaptés, il végète ; quand il les brise, il crée une ouverture qui enclenche les crises. Rompre avec l’interdit est très bénéfique, car cela libère l’intelligence humaine. Pour défricher un champ, passer à l’agriculture, les primitifs ont dû se débarrasser de tous les esprits qui les en empêchaient. L’homme moderne ne connaît plus ces obstacles, il peut donc entreprendre toutes sortes de choses. Mais il se trouve de ce fait exposé à une violence beaucoup plus forte. C’est pourquoi le religieux s’accompagne également du rite sacrificiel, celui du bouc émissaire, central dans tous les mythes et les religions archaïques. Quand la crise atteint son apogée, il advient un moment où le mimétique tend à se polariser sur un individu. Ce phénomène social fondamental a un caractère mécanique et spontané dont il faut prendre conscience. En lui-même, ce phénomène n’a pas de sens, mais les hommes lui en donnent un. Car lorsque le mimétisme se transforme pour se contenter d’une seule victime dont le sacrifice réconcilie la communauté, il apparaît comme un phénomène merveilleux qu’il faut réitérer pour guérir les crises suivantes. C’est pourquoi l’homme lui donne un sens religieux. (…) la critique que l’on me fait [c’est que] parce que je suis religieux, toute ma réflexion serait religieuse. Bien au contraire, je donne là une explication parfaitement athée du religieux, fondée sur ce mimétisme. Cela dit, je suis en effet christo-centré. L’expérience fondamentale du Christ me paraît irremplaçable car, si elle s’inscrit dans la rupture que fait l’Ancien Testament avec le rituel des religions archaïques, elle ne se contente plus de refléter la scène du sacrifice. Au lieu de l’accepter, de l’entériner et de l’interpréter comme un phénomène transcendental, le Christ la révèle et la condamne. (…) Et c’est précisément ce que les religions archaïques ne peuvent pas voir. Elles voient Dieu comme un être méchant qui cause ces crises, et très secourable parce que c’est également lui qui les règle. Mais de loin. C’est pourquoi il faut faire des sacrifices. Seul le christianisme supprime totalement le sacrifice sanglant. (…) dans la logique rituelle du sacrifice mimétique, on pourrait penser que la violence actuelle est peut-être le signe inquiétant que l’effet pacificateur des grandes catastrophes du XXe siècle est terminé. Si le dépassement de cette mécanique est présent dans les Evangiles, il n’a pas encore gagné l’Histoire. D’une certaine manière, le christianisme nous expose à la violence parce qu’en nous faisant trop bien comprendre la logique du bouc émissaire, il nous prive et prive la société de ce mode d’organisation. Le christianisme ne fait que dire cela : « Je séparerai le père, la mère, etc. » ; « Ne croyez pas que je suis venu apporter la paix, j’apporte la guerre ». Mais par méconnaissance des textes, on considère le christianisme comme une espèce d’aspirine contre la violence qui ne produirait pas l’effet voulu. (…) L’homme ne se dit jamais qu’il est naturellement conflictuel. Le bouc émissaire ce n’est jamais soi, mais toujours les autres. Il n’y a pas d’expérience subjective du bouc émissaire. Sauf dans les Evangiles et chez Paul. Pierre fait cette expérience, après son reniement, quand il comprend qu’en ayant renié le Christ, il a participé à son sacrifice. Paul la fait aussi sur le chemin de Damas lorsque le Christ lui dit « pourquoi me persécutes-tu ? » L’expérience chrétienne fondamentale, c’est donc de comprendre que nous sommes incapables de nous passer de bouc émissaire. Et c’est justement ce que le christianisme nous demande : que nous nous en passions. Il nous appelle à une autre vocation. René Girard
Le christianisme (…) nous a fait passer de l’archaïsme à la modernité, en nous aidant à canaliser la violence autrement que par la mort.(…) En faisant d’un supplicié son Dieu, le christianisme va dénoncer le caractère inacceptable du sacrifice. Le Christ, fils de Dieu, innocent par essence, n’a-t-il pas dit – avec les prophètes juifs : « Je veux la miséricorde et non le sacrifice » ? En échange, il a promis le royaume de Dieu qui doit inaugurer l’ère de la réconciliation et la fin de la violence. La Passion inaugure ainsi un ordre inédit qui fonde les droits de l’homme, absolument inaliénables. (…) l’islam (…) ne supporte pas l’idée d’un Dieu crucifié, et donc le sacrifice ultime. Il prône la violence au nom de la guerre sainte et certains de ses fidèles recherchent le martyre en son nom. Archaïque ? Peut-être, mais l’est-il plus que notre société moderne hostile aux rites et de plus en plus soumise à la violence ? Jésus a-t-il échoué ? L’humanité a conservé de nombreux mécanismes sacrificiels. Il lui faut toujours tuer pour fonder, détruire pour créer, ce qui explique pour une part les génocides, les goulags et les holocaustes, le recours à l’arme nucléaire, et aujourd’hui le terrorisme. René Girard
La même force culturelle et spirituelle qui a joué un rôle si décisif dans la disparition du sacrifice humain est aujourd’hui en train de provoquer la disparition des rituels de sacrifice humain qui l’ont jadis remplacé. Tout cela semble être une bonne nouvelle, mais à condition que ceux qui comptaient sur ces ressources rituelles soient en mesure de les remplacer par des ressources religieuses durables d’un autre genre. Priver une société des ressources sacrificielles rudimentaires dont elle dépend sans lui proposer d’alternatives, c’est la plonger dans une crise qui la conduira presque certainement à la violence. Gil Bailie
Je viens vous aider à protéger votre belle diversité. Compteur d’ours français
Vous n’avez plus d’ours chez vous, on ne veut pas être le zoo de l’Europe ! Villageois roumain
Vous n’avez rien appris de Charlie Hebdo, vous n’avez plus rien de sacré ! Villageois roumain
Pendant le tournage, je suis tombé sur une photo de la fin du 19e siècle dans l’un des lieux de tournage, intitulée : L’Agneau de Dieu. J’ai pensé que ça ferait un bon titre. Christian Mungiu
L’histoire (…) parle de la façon dont nos croyances peuvent façonner nos choix, de nos instincts, de nos pulsions irrationnelles et de nos peurs, des animaux enfouis en nous, de l’ambiguïté de nos sentiments, de nos actions et de l’impossibilité de les comprendre pleinement. (… ) Il s’agit aussi d’une histoire sur la mondialisation et ses effets secondaires. (…) Le film évoque les effets de la mondialisation sur une petite communauté enracinée dans des traditions séculaires : les valeurs d’autrefois se sont dissipées, l’accès à l’internet n’a pas apporté à ces gens de nouvelles valeurs, mais les a plutôt accablés par la difficulté de distinguer la vérité de leurs opinions personnelles dans le chaos informationnel et moral actuel. R.M.N. aborde également les effets secondaires du politiquement correct : les gens ont appris qu’il valait mieux ne pas s’exprimer à haute voix quand leurs opinions diffèrent de la norme actuelle. Seulement le politiquement correct n’est pas un processus formateur et il n’a pas changé les opinions en profondeur ; il a juste fait en sorte que les gens expriment moins ce qu’ils pensent. Mais les choses finissent par s’accumuler et, à un moment donné, elles débordent. Christian Mungiu
Je savais dès le départ que cette scène serait capitale pour le film. Et pour l’écrire, je me base d’abord sur mes recherches. J’ai ainsi découvert que l’équivalent de cette scène existait sur Internet et avait d’ailleurs fait scandale lors de sa mise en ligne. Comme si ces échanges avaient mis en lumière des choses que personne ne voulait voir, alors que ceux qui l’ont mis en ligne l’avaient fait de manière tout à fait naïve sans se douter de ce que ça allait provoquer. Et ce que je trouve passionnant dans ce type de réunion, c’est la transformation de chaque individu au contact du groupe. Voilà pourquoi je voulais montrer le maximum de personnages à l’intérieur de cette scène. Le tout sans perdre le spectateur ni leur dire quoi penser. [le choix du plan-séquence, c’était] Pour respecter le continuum de la réalité et pour responsabiliser en quelque sorte le spectateur, en lui laissant le choix d’à travers qui suivre ces moments. Je ne l’oriente pas en passant par des champs contre-champs. Alors que je sais qu’aujourd’hui, on a plutôt tendance à pré-mâcher les choses. Je me sens à contre-courant en écrivant, tournant et montant R.M.N. et j’en ai pleinement conscience. Pour moi, s’il veut raconter la réalité, le cinéma ne peut pas diviser le monde en blanc et noir. Et c’est dans cette logique-là que cette scène est un pivot. (…) [Mes producteurs] craignaient que ce soit un film dans le film, une sorte de reportage filmé qui détonne avec le reste. Moi, j’avais exactement ce que je voulais en tête mais ce n’était pas simple de le formuler. A part une chose : le fait que, pendant tout ce plan-séquence, je n’allais jamais perdre de vue mon personnage central donc le fil de mon récit. Ce fut même la base de ma mise en scène. Mais par celle-ci, je devais aussi trouver le moyen de raconter ce que je cherchais à montrer : le rapport entre l’intimité et la société d’aujourd’hui. Car je trouve qu’il existe une grande différence – plus importante qu’avant – entre ce qu’on dit dans l’intimité et en public. Beaucoup s’autocensurent. Or, avec cette réunion, c’est l’inverse, il faut que les gens s’expriment et mettent tout sur la table pour régler les problèmes. (…) [Ce qui me plait au final dans cette scène, c’est] le fait qu’elle soit différente selon le personnage que vous allez choisir de suivre. Qu’elle puisse se lire et se voir de plein de façons. J’aime aussi son côté polyphonique et l’énergie qui va avec. Une dynamique qui épouse ce qui se passe dans nos sociétés actuelles et qui ambitionne d’en retranscrire la complexité. Cette complexité qui existe en chacun de nous entre notre côté animal et notre côté raisonnable. Je comprends que certains décrochent mais sans cette complexité, RMN n’aurait aucun intérêt. Christian Mungiu
R.M.N. (…) est l’acronyme local de notre IRM, l’Imagerie par résonance magnétique, autrement dit le scanner cérébral qui permet de révéler la maladie derrière la surface. Soit une bonne définition du cinéma de Cristian Mungiu qui, depuis ses débuts, diagnostique avec sa mise en scène au scalpel les maux de la société roumaine d’hier et d’aujourd’hui. Après les ravages de la politique nataliste sous la tyrannie de Ceausescu dans 4 mois, 3 semaines, 2 jours (Palme d’or 2007), la violence du pouvoir religieux dans Au-delà des collines (2012) ou la corruption endémique dans Baccalauréat (2016), les ravages du nationalisme et de la xénophobie sont au cœur de R.M.N. Et c’est aussi déprimant sur le plan politique qu’exaltant en termes de cinéma. Le film se déroule dans un petit village de Transylvanie, la région la plus à l’ouest de la Roumanie, où vivent encore une importante communauté hongroise et une petite minorité allemande. C’est là qu’est né Matthias, et où il revient après avoir perdu son boulot en Allemagne (…) Comme la quasi-totalité de ses voisins, Matthias refuse de travailler pour la boulangerie industrielle, le seul employeur du coin – mais qui ne paye pas assez… La patronne de l’usine et son adjointe, très impliquée dans la vie associative du village, n’ont d’autre solution que d’embaucher des ouvriers immigrés. Quand le village découvre qu’il s’agit de trois Sri-Lankais, ça coince… R.M.N. est, d’abord, une histoire d’incompréhension liée à la langue – ou, plutôt, aux langues. Le film passe sans arrêt (mais avec des couleurs différentes dans les sous-titres pour s’y retrouver !) du roumain au hongrois, avec quelques répliques en allemand et d’autres en anglais, l’idiome universel utilisé par les « étrangers » de l’histoire, dont, belle ironie, un zoologiste français venu, avec l’argent de l’Union européenne, recenser la population d’ours dans les forêts alentour. Les dialogues, remarquablement écrits et souvent très vifs, révèlent petit à petit le contexte explosif de l’intrigue : le poids de l’Histoire, les discriminations anti-Roms, l’exode massif des jeunes à l’Ouest pour une vie meilleure, et résumant tout cela, la haine d’une Europe perçue, au pire, comme une pseudo-dictature qui exploite le pays comme un vampire et voudrait imposer un mode de vie unique de Porto à Bucarest, au mieux, comme une tirelire à subventions. (…) lorsque les citoyens se réunissent dans la salle communale pour débattre du sort à réserver aux nouveaux venus (…) vingt-six personnages différents prennent la parole dans un flot d’invectives ininterrompu. Un grand déballage où toutes les rivalités culturelles ou économiques, tous les antagonismes personnels longtemps en sommeil se réveillent. Et où la haine de l’autre, surtout s’il vient de loin, l’obsession de l’invasion et du « grand remplacement » s’expriment sans la moindre retenue. R.M.N. se déroule en Roumanie mais difficile de ne pas penser à la situation en France ici et maintenant… Télérama
Radiographier le mal ou la maladie, c’est le projet du cinéaste, à l’échelle d’un village de Transylvanie, à la population multiethnique. (…) Matthias (…) un homme rustre et taciturne, impulsif. Humain malgré tout ? (…) son garçon, mutique depuis une rencontre traumatisante dans la forêt (…) son père, un berger vieillissant et malade (..) Csilla, son ancienne maîtresse (…) numéro 2 d’une boulangerie industrielle, seule entreprise dynamique du coin, mais aux salaires trop bas pour les jeunes locaux, qui ont préféré partir vers l’ouest (…) la main-d’œuvre étrangère, deux Sri-Lankais (…) la communauté, paupérisée, mécontentement et ressentiment (…) La violence xénophobe [qui] menace alors d’embraser le village. Il n’est pas question pour Cristian Mungiu (…) de la justifier, mais bien de la décortiquer, en exposant de manière magistrale les ressorts multiples qui l’alimentent. On écrit « magistrale », car le nombre d’éléments, à la fois économiques, culturels, religieux, anthropologiques, qu’il est parvenu à réunir force le respect. Ambitieuse est cette fresque, où l’on parle au moins cinq langues. Où se réfléchit le poids de l’histoire de la Transylvanie, avec un éclairage sur ses minorités — hongroises et allemandes. Et où sont montrés avec une ironie mordante les effets pervers de l’Union européenne et de la mondialisation. (…) Le privé et le public, le particulier et l’universel restent liés. Quant aux conflits, ils sont aussi intérieurs : le versatile Matthias ne sait plus très bien à quel camp lui-même appartient. R.M.N. montre comment chacun peut très vite se retrouver « le sale Gitan » d’un autre. Et comment la bête raciste tapie en nous peut se réveiller à tout moment, si on laisse les bas instincts prendre le dessus sur la raison. La peur de l’autre, de la nuit, des animaux traverse le film. Une peur implacable mais aussi grotesque, risible. L’atout majeur de R.M.N. réside sans doute dans son alliage de noirceur terrible et de farce absurde. Qui culmine dans la scène de la salle communale, où les habitants prennent à tour de rôle la parole pour débattre du sort des immigrés. Un formidable morceau de bravoure — dix-sept minutes de plan-séquence — pour un grand déballage, un théâtre de l’invective, de la rancœur, de la zizanie. On repense alors à ces vieux westerns qui finissent en bataille rangée, pire, en curée punitive. Mais celui-ci, glaçant, évoque l’ici et maintenant, un peu partout en Europe. Pourtant, dans une ultime pirouette, Cristian Mungiu réfute le pessimisme, en montrant ce que la nuit recèle aussi de profondeur énigmatique… Pas si loin, étrangement, de la magie de Noël. Télérama
Le titre de R.M.N. (…) résume bien l’horizon du récit, qui scanne les pulsions racistes et violentes d’un village perturbé par l’arrivée de travailleurs sri-lankais. Le programme n’est pas sans lourdeur – en témoigne un dernier plan métaphorique appuyé – mais la méthode de Mungiu, elle, se révèle plus sinueuse. Le film repose sur un entremêlement de petites scènes conservant une part lacunaire (le prologue où un enfant traverse seul un bois) ou qui mettent en exergue la complexité du maillage communautaire ici ausculté, afin d’entretenir un flottement permanent. Malin, le scénario brouille volontairement les pistes et dépeint un microcosme où la présence rampante du mal revêt potentiellement de multiples visages. D’une certaine manière, R.M.N. est ce que l’on pourrait appeler un film à « clignotants » : de nombreuses scènes font « signal », semblent indiquer que quelque chose d’important se joue, sans pour autant que l’on sache exactement quoi. (…) On voit un peu trop les coutures de la manœuvre : la stratégie, indéniablement habile, consiste à semer des petits cailloux pour donner l’impression d’une profondeur tentaculaire des enjeux, à force de sous-entendus et d’ambiguïtés, mais cette profondeur n’est dès lors qu’artificielle, fruit d’un calcul. Le film est en revanche plus intéressant lorsqu’il dépeint, en plan-séquence, des situations qui laissent libre cours à la parole et à l’impromptu. Ainsi d’une assemblée qui rappelle presque certains débats de City Hall de Frederick Wiseman. Si l’on devine que la scène est préparée au millimètre près, le retrait dont témoigne à ce moment-là la mise en scène permet de réellement donner vie à la communauté multi-ethnique divisée au cœur de l’intrigue. Critikart
Cristian Mungiu, qui avait reçu la palme d’or en 2007 pour 4 mois, 3 semaines et 2 jours et qui n’est pas connu pour sa puissance comique, sans doute parce qu’il a grandi dans un pays qui a connu la morne déliquescence d’une dictature grotesque et qu’il s’est forgé la certitude qu’il n’y a rien de bon à attendre de quelque organisation humaine que ce soit, nous offre avec R.M.N. une parenthèse de noirceur morale et de constats accablants. Le personnage principal est un type antipathique, Matthias, roumain travaillant dans un abattoir en Allemagne. Un contremaître le rappelle à l’ordre en le traitant de «gitan», ce qu’il prend très mal, secouant le mec et prenant la fuite. Il s’en revient dans sa Transylvanie natale où il avait laissé sa femme et son fils qui n’ont pas l’air particulièrement ravis de le voir rentrer. Le gamin ne parle plus depuis quelque temps, apparemment saisi d’horreur dans la forêt voisine qu’il doit traverser pour se rendre à l’école. Matthias, lui, est surtout pressé de renouer le contact très charnel avec son ex, devenue gérante d’une boulangerie industrielle qui tourne à plein régime mais doit recruter des travailleurs migrants pour le coup de pression des fêtes de fin d’année puisque apparemment les Roumains du secteur ne répondent pas aux petites annonces d’emplois trop mal payés. Trois Sri-Lankais débarquent dans le village où ils sont bien accueillis par une partie de la population mais aussi en butte à une coalition fortement organisée au sein de l’église locale qui veut les éjecter. Une longue scène de réunion publique tournée en plan-séquence montre les arguments des différents membres d’un bled traversé par le racisme, la haine de tout ce qui vient de l’Ouest associé à une forme de décadence morale, les conséquences jugées délétères de la construction européenne et de son libéralisme. Parmi les habitants, certains revendiquent toutes sortes de lubies folkloriques de défense d’une identité locale en peau de bêtes et virilisme gueulard, toujours prompt à sortir le fusil de chasse. Il faut savoir que la Transylvanie est composée d’une mosaïque de populations entre Roumains, Hongrois, Roms, Allemands… Il s’agit évidemment d’orchestrer la cacophonie contemporaine, ce grand désordre des points de vue, des opinions, des affects qui prend la forme d’un fascisme en gésine dont la petite musique terrifiante et mesquine contamine peu à peu le moindre espace de ce biotope asphyxié. La pesanteur démonstrative de l’ensemble qui ne laisse vraiment que peu d’espace aux personnages pour qu’ils puissent se sauver de ce traquenard (d’ailleurs à la fin, l’un d’eux se pend) rend finalement le film aussi peu aimable que ce qu’il entend dénoncer. Libération
En faisant tout sursignifier et en portant au rouge les affects […], R.M.N. prend hélas le risque de faire de son propre film le “zoo” de la société qu’il dépeint, et d’assigner au spectateur la place de Rudi, l’enfant coi. Cahiers du cinéma
Depuis sa palme d’or avec 4 mois, 3 semaines, 2 jours, en 2007, le Roumain Cristian Mungiu est toujours revenu du Festival de Cannes bardé de prix. En 2012, il est récompensé du prix du meilleur scénario et d’un double prix d’interprétation féminine pour Au-delà des collines. En 2016, il obtient le prix du meilleur scénario pour Baccalauréat . De retour cette année en compétition avec R.M.N., Mungiu est reparti bredouille. Son absence au palmarès interroge car il signe peut-être là son meilleur film. Il confirme en tout cas qu’il est un cinéaste passionnant. Un grand moraliste, le contraire d’un donneur de leçons. Et avant tout un vrai raconteur d’histoire. Matthias quitte l’abattoir où il travaille en Allemagne sur un coup de tête. Au propre comme au figuré. Il se fait traiter de «Gitan». L’insulte revient dans la bouche de plusieurs protagonistes de R.M.N., et change de cible selon le pays, la communauté, la position sociale. Chacun est le Gitan d’un autre. Matthias est Roumain. Il est de retour dans son village natal quelques jours avant Noël. Un village de Transylvanie, multiethnique, où l’on parle roumain, hongrois et allemand. Son fils Rudi, lui, ne parle plus depuis qu’il a vu «quelque chose de mal» dans la forêt. Son père aussi est mutique, de plus en plus impotent. Matthias retrouve son ancienne maîtresse, Csilla. Elle gère une usine qui fabrique du pain, parle anglais, joue du violoncelle. Elle peine à trouver des employés, les habitants refusant de travailler pour des salaires aussi bas. Elle finit par recruter trois Sri-Lankais qui débarquent sous la neige. Les premières tensions affleurent dans la communauté. Les forums internet déversent des torrents de haine à l’encontre de ces hommes à la peau sombre. R.M.N. n’est pas sans rapport avec As Bestas. L’Espagnol Rodrigo Sorogoyen mettait en scène Denis Ménochet et Marina Foïs en couple de bobos français pétris de bons sentiments dans un village isolé de Galice, affrontant une famille autochtone décidée à vendre sa ferme à un projet d’éoliennes pour ne pas crever de faim. Les meilleures scènes prenaient la forme de joutes verbales dans un café, purs moments de rhétorique. C’est aussi le cas ici, notamment dans la séquence de dix-sept minutes tournée en un seul plan. La scène n’est pas qu’un morceau de bravoure. Dans la salle des fêtes du village où se rassemble la communauté, 26 personnages prennent la parole. Dans ce laboratoire de la mondialisation malheureuse et du populisme, on entend 26 nuances d’intolérance et de xénophobie. De bonne conscience et d’hypocrisie aussi. L’Union européenne est incarnée par un Français candide, membre d’une ONG pour la préservation des ours. «Je viens vous aider à protéger votre belle diversité», assène la belle âme aux travailleurs qui ont vu leur mine fermer à cause des écologistes. Il se fait rembarrer: «Vous n’avez plus d’ours chez vous, on ne veut pas être le zoo de l’Europe!» Ou encore: «Vous n’avez rien appris de Charlie Hebdo, vous n’avez rien de sacré!» Matthias ne sait pas vraiment quoi penser de tout cela. Il chevauche sa moto, son fusil en bandoulière. Tempête sous un crâne. Entre les beaux yeux de Csilla et le poids des préjugés, son cœur balance. Comme le corps d’un pendu dans une forêt sombre de Transylvanie. Le Figaro
Dans tous ses films, Cristian Mungiu explore la société roumaine. Après l’avortement, les années Ceaușescu, la religion et l’éducation, il s’attaque aujourd’hui à la xénophobie qui gangrène le pays suite à la vague migratoire de ces dernières années. Le titre R.M.N. (I. R. M. en roumain) désigne l’imagerie médicale du cerveau du père de Mathias qu’il consulte régulièrement sur son portable. Cette représentation d’un cerveau dégénérescent pourrait renvoyer au logiciel roumain déréglé. Mais l’acronyme du titre fait aussi penser à celui de la Roumanie, comme sur une plaque minéralogique. Il évoquerait alors une Roumanie globale, à travers le cas particulier de ce village roumain. Le bilan n’est pas glorieux. (…) Le film s’enlise quelque peu dans la chronique de ce village enneigé, traversé d’anecdotes successives anodines dont il ressort une dramaturgie assez pauvre. Pourquoi pas ? Mais l’on se demande où Mungiu veut en venir avec ce collier de perles, aux épisodes répétitifs. Jusqu’à ce que le sujet de fond émerge enfin : l’opposition radicale de la population à la présence de trois étrangers dans le village. C’est la partie la plus intéressante du film, avec une scène de réunion municipale remarquable, jouée par des acteurs non professionnels qui improvisent leur texte. Mais quel déséquilibre dans la construction et le rythme du film. La scène finale, avec des acteurs grimés en ours est assez ridicule, et donne le coup de grâce à ce qui s’avère le moins bon film d’un cinéaste par ailleurs passionnant. France info
Au sein d’une ville dont tous les liants communautaires sont effilochés par un ordre libéral et supra-national incompréhensible, le metteur en scène chronique une inexorable spirale de folie et de mort. (…) Les récits portés par Cristian Mungiu, ambassadeur du cinéma roumain depuis tout juste deux décennies, ont toujours cherché, explorent les contradictions qui minent le corps social, quitte à le pousser à une forme d’auto-prédation terrible. Non-dits, révoltes rentrées ou compromissions insolubles, son cinéma a toujours pris le pouls de la société roumaine. Mais si depuis 2002 il aura alternativement traité de l’avortement, des liens parfois étroits entre religieux et superstition, ou encore des arrangements déraisonnables qui lestent l’ascenseur social de son pays, on aurait tort de décrire l’auteur comme un ascétique doloriste. La vibration inquiète qui a toujours porté ses films est surmultipliée dans R.M.N.. Pourtant, au premier abord, l’ensemble semble vouloir nous happer par la précision et la rigueur quasi-documentaire avec laquelle il aborde une problématique humaine et économique spécifique, à savoir le mouvement d’écartèlement vécu par des régions, dont la population active masculine s’expatrie pour travailler dans d’autres pays de l’Union européenne, contraignant leur localité d’origine à “importer” des travailleurs, souvent accueillis dans un climat de tension, voire de franc racisme. (…) La force première de R.M.N. est de feindre un geste naturaliste, dont on devine que la photographie comme les décors usent au maximum d’éléments réels, pour mieux laisser un sens de la dramaturgie (qui emprunte volontiers au réalisme magique, voire à l’horreur) s’insinuer comme un lent poison. En témoignent ces plans fixes qui pourraient n’être que d’innombrables pastilles grisâtres, mais dont l’étrangeté finit systématiquement par impressionner. Le monde qu’habite Matthias est saturé de violence, pollution qui a contaminé l’existant bien avant que notre anti-héros n’entame son chemin de croix. Dès l’ouverture, la lumière blafarde de l’abattoir, le son mat des coups sur les chairs dévitalisées de bovins… tout concourt à nous entraîner par petites, mais irrésistibles touches dans une réalité viciée, contaminée. Sous nos yeux, la Transylvanie de Mungiu dévisse, se dérègle et se complexifie. Le titre de l’œuvre nous intéresse puisqu’il peut à la fois se comprendre comme un quasi-acronyme de “Roumanie”, tandis qu’il s’entend aussi comme la traduction roumaine d’IRM. Examen que subit le père du protagoniste. Vieil homme à l’apparence paisible, harmonieuse, dont la santé se dégrade, son corps pourrissant par la tête. Et son fils de scruter, entre horreur et fascination, les clichés de son cerveau, comme pour détecter quelque insondable secret. (…) Connu pour un usage rigoureux et parfois sidérant de plans-séquences orchestrés autour d’un plan fixe, le metteur en scène propose ici une série de moments hallucinants. Le plus évident demeurera un conseil municipal (pas exactement un haut-lieu du romanesque sur grand écran) au cours duquel, à la faveur d’un cadre unique, toutes les passions mauvaises qui gangrènent les personnages vont entrer en éruption. L’image se compose autour des mains nouées de deux amants clandestins, qui jouent simultanément leur avenir amoureux et professionnel. Autour d’eux, fusent bientôt questionnements et invectives, une partie des habitants exigeant le départ des travailleurs étrangers, une autre fraction craignant que leur éviction ne s’accompagne de violences racistes, tout en menaçant le fragile équilibre économique de la région. Les arguments fusent, les faciès se croisent, se toisent et se tordent. (…) Finalement plus autopsie qu’examen médical, R.M.N. dresse un portrait terrible de la Roumanie. Pour autant, le scénario comme le filmage se gardent bien de trouver des coupables faciles ou monochromatiques à la putrescence qui menace de toute part. Le libéralisme inhumain est pointé du doigt, sans dissimuler non plus combien les mauvaises volontés individuelles ou désirs de dévoyer certains dispositifs sont au moins aussi responsables de la progression des haines. Personne n’échappe ni à la lumière ni aux ténèbres. Matthias n’est pas un homme hostile à des travailleurs étrangers dont il a partagé la condition, mais l’idée que sa maîtresse lui porte assistance éveille en lui une masculinité dominatrice et prédatrice. Le prêtre voudrait rassembler ses ouailles dans la paix et l’amour de leur prochain. De leur prochain, mais pas des Sri Lankais qu’il est prêt à sacrifier pour sauvegarder sa popularité. Csilla rêve de violon et d’émancipation, mais demeure l’exécutrice des basses-oeuvres d’une firme faisant des humains du bétail. « Pour survivre, il faut être impitoyable », explique tranquillement un père à son fils. Et les loups de sortir, vêtus de leurs capuches blanches et armés de torches, comme autant de spectres ou de monstres anciens, postés à la frontière entre lumière et ténèbres, pour mieux mordre qui aura l’inconséquence de s’approcher pour mieux les ramener à l’humanité. Et le film de le devenir radicalement dans son dernier mouvement, où le rideau du réel se déchire purement et simplement. (…) Ce que montre Mungiu, c’est le surgissement de ce que l’humanité a toujours voulu repousser, contenir loin de ses villes, de ses champs, de ses rêves, une forme d’animalité et de monstruosité qu’un XXIe siècle vorace et impitoyable convoque, et dont le surgissement est désormais imminent. Thierry Cheze
Si les cinéphiles connaissent la Transylvanie, c’est surtout parce que c’est dans cette région de la Roumanie qu’était censé habiter le comte Dracula, le héros de l’écrivain irlandais Bram Stoker et le personnage principal d’un grand nombre de films. La Transylvanie, toutefois, n’est pas que cela, c’est aussi une région que son histoire a rendu pluriethnique, même si elle l’est moins aujourd’hui qu’il y a un siècle. C’est ainsi que, dans la petite ville de Transylvanie où nous entraine Cristian Mungiu, cohabitent des populations roumaines, hongroises et allemandes, des gens de religions différentes, des gens qui, entre eux, parlent des langues différentes mais des gens qui, finalement, donnent l’impression de bien s’entendre. Comme beaucoup d’habitants de cette petite ville, Matthias était allé travailler à l’étranger et le voici de retour d’Allemagne à quelques jours de Noël, lui qui n’a pas supporté d’être traité de gitan par un collègue. A titre personnel, il s’inquiète pour Rudi, son fils de 8 ans, qui, en son absence, a pris de mauvaises habitudes et qui a peur d’aller seul à l’école car il a vu sur le chemin des choses qui l’ont effrayé. Il s’inquiète aussi pour Otto, son père, un homme âgé qui s’inquiète pour ses moutons, et il a hâte de retrouver Csilla, une femme de la communauté hongroise, qui était sa maîtresse avant son départ à l’étranger. Quant à la petite ville, elle est en train de prendre de plein fouet les méfaits de la mondialisation : en Roumanie, les salaires sont très bas par rapport aux autres pays européens et la population locale en âge de travailler préfère le plus souvent partir occuper un poste à l’étranger plutôt que d’en chercher un sur place. Comment, dans ces conditions, Csilla peut-elle arriver à embaucher du personnel dans la boulangerie industrielle qu’elle dirige, dans le but de dépasser le nombre de 50 employés et permettre ainsi l’obtention d’une subvention de l’Union Européenne ? En engageant des hommes ou des femmes venant de pays plus pauvres que la Roumanie, des sri-lankais, par exemple ? Sauf que les habitants de la ville qui refusent les salaires de misère qu’on leur propose sur place ne veulent pas entendre parler de l’installation chez eux d’une population venant de l’autre bout du monde et ils se liguent pour obtenir leur départ. Entourée d’une forêt épaisse et de collines, la petite ville roumaine dans laquelle se déroule l’action a tendance à vivre en vase clos. Certes, des communautés d’origines différentes, de langues différentes, de religions différentes arrivent à y vivre de façon cordiale les unes avec les autres, mais cette situation dure depuis longtemps et les antagonismes qui ont très probablement existé dans le passé ont petit à petit disparu. Par contre, il n’est pas question d’accueillir à bras ouverts une nouvelle communauté, qui plus est venant de très loin : dans cet environnement étriqué, tout nouvel arrivant est considéré comme un éventuel ennemi.  En fait, des évènements à peu près similaires à ceux que raconte le film se sont réellement déroulés en Transylvanie dans les années précédant la pandémie. Il est bon de se rappeler, toutefois, que de telles situations sont loin d’être une exclusivité de la Roumanie et que, malheureusement, on les retrouve, plus ou moins prononcées, un peu partout dans le monde, ne serait-ce que dans notre beau pays. En fait, attirés par les salaires de l’ouest de l’Europe, de nombreux roumains acceptent d’y être mal accueillis, d’être rejetés comme l’a été Matthias, et, simultanément, rejettent avec force les populations du tiers-monde qui viennent occuper les postes qu’ils considèrent comme sous-payés et dont ils ne veulent pas. (…) R.M.N., le titre original du film, dit tout sur ce que voulait montrer le réalisateur : Rezonanta Magnetica Nucleara en roumain, Imagerie par résonance magnétique, IRM, en français, une technique qui permet de détecter ce qui se passe sous la surface. Tant au niveau de cette histoire que d’un point de vue cinématographique, le point d’orgue de R.M.N. se niche dans une grande assemblée publique qui réunit dans une salle municipale, sur le sort à réserver aux travailleurs sri-lankais, une très grande partie de la population et où cours de laquelle s’expriment des discours racistes et xénophobes à l’encontre des gitans et des immigrés : un plan séquence de 17 minutes avec une intervention orale de la part de 26 personnes, dont un prêtre qui n’est pas le dernier dans le discours haineux. Pour arriver au résultat recherché par le réalisateur, plus de 20 prises ont été nécessaires, sur une durée de 48 heures. Alors que les rôles secondaires sont interprétés par des non professionnels, les rôles principaux de R.M.N. sont tenus par des acteurs professionnels, dont Marin Grigore dans le rôle de Matthias et Judith Slate dans celui de Csilla (…) Vu le contexte général de l’histoire, un grand nombre de langues sont parlées dans le film : roumain, hongrois, allemand, sinhala, la langue des sri-lankais, anglais, puisque le film parle des effets de la mondialisation, français, puisqu’un français est là, dépêché par la Commission Européenne pour faire le décompte des ours de la région. A noter qu’un effort à base de couleurs différentes a été fait pour distinguer les langues au niveau du sous-titrage. (…) A partir d’une histoire qui se déroule dans une région isolée de la Roumanie, [Cristian Mungiu] embrasse un sujet malheureusement universel, le rejet de l’autre, le rejet de celui que l’on ne connait pas, le rejet de celui qui vient d’ailleurs. Jean-Jacques Corrio

Devinez pourquoi avec son démontage magistral de l’actuel politiquement correct Cristian Mungiu est revenu bredouille du Festival de Cannes l’an dernier ?

« Portrait au vitriol d’une Roumanie xénophobe », « scanner, auscultation ou radiographie de la xénophobie ordinaire » …

« Ravages des populismes », « nationalisme »,  « rejet de l’autre », « virilisme gueulard en peau de bêtes et du fusil de chasse », « fascisme en gésine », « obsession de l’invasion et du grand remplacement »…

Héros rustre et taciturne, impulsif ayant fui son pays aux emplois sous-payés pour une Allemagne qui le traite de gitan ….

Petit garçon, mutique depuis une rencontre traumatisante dans la forêt …

Berger vieillissant et malade qui voit son troupeau décimé par les ours et ne trouvant d’issue que dans le suicide …

Ou acceptant plutôt de finir en agneau sacrificiel, en cette nuit de Noël, pour éviter le lynchage que l’on sentait venir des trois étrangers …

Ancienne maîtresse numéro 2 d’une boulangerie industrielle rêvant, entre verre de vin français et morceau de violoncelle, émancipation et vie associative …

Mais exécutrice des basses-oeuvres d’une firme seule entreprise dynamique du coin mais faisant des humains du bétail, mais aux salaires trop bas pour les jeunes locaux, qui ont préféré partir vers l’ouest …

Main-d’œuvre étrangère importée jusque du Sri-Lanka pour remplacer les locaux ayant quitté leur pays pour cause de bas salaires ..

Village isolé de la forêt transylvanienne du légendaire Dracula, à l’histoire à peine pacifiée d’une histoire mouvementée entre des minorités de langues (hongroise, allemande et roumaine) et de religion (catholique, luthérienne et orthodoxe) différentes…

Mais à présent dévorée par le ressentiment, suite à sa paupérisation via la fermeture d’une mine d’or qui sous Ceausescu avait noyé et détruit l’environnement sous une eau remplie de cyanure …

Prêtre roulant en Mercedes prêt à sacrifier, sur fond de fêtes de Noël mêlant appel chrétien à la bienveillance universelle et processions au flambeau et en peaux d’ours, les nouveaux venus pour sauvegarder sa popularité…

Mondialisation et Union européenne incarnées par un zoologiste français anglophone et membre d’une ONG pour la préservation de la vie sauvage …

Venu « protéger », derrière la « belle diversité » annoncée, les ours mêmes qui dévastent les troupeaux des bergers du coin  ..

Tout en prêchant un vivre ensemble qu’entre deux massacres, la France elle-même est incapable de réaliser …

Reprise d’une scène qui existait déjà sur Internet et avait fait scandale pour avoir mis en lumière des choses que personne ne voulait voir …

Comment ne pas être épaté, à l’instar de l’incroyable et inextricable complexité qu’est devenu notre monde, du nombre d’éléments, à la fois économiques, culturels, religieux, historiques et anthropologiques …

Que, mêlant habilement le plus grand naturalisme et le réalisme magique, le réalisateur roumain Cristian Mungiu a réussi à réunir dans cette histoire d’expulsion impossible (R.M.N. comme à la fois le terme roumain pour nos IRM et l’acronyme de la Roumanie) …

Et aussi comment contre le politiquement correct de la mondialisation heureuse et du vivre ensemble triomphant …

Il arrive à libérer comme peut-être jamais aussi explicitement dans le cinéma actuel …

La parole des victimes de ladite mondialisation, tout à leur désespoir face au saccage de leurs traditions et de leur mode de vie…

Mais comment ne pas voir aussi l’inévitable contresens de la plupart des critiques, n’y voyant que la dénonciation facile et habituelle de la xénophobie et du racisme ordinaire …

Et comment dès lors s’étonner de la sorte d’expulsion qu’a subi à son tour ce palmé d’or de Cannes et habitué multi-récompensé de ces temples du politiquement correct que sont devenus les grands festivals du cinéma mondiaux…

En en revenant pour la première fois bredouille l’an dernier ?

Cristian Mungiu : « Avec RMN, j’ambitionne de raconter la complexité de notre époque »
Thierry Cheze
Première
18/10/2022

Le cinéaste roumain décrypte le saisissant plan séquence de 17 minutes au cœur de son nouveau film qui ausculte la xénophobie ordinaire dans un petit village de Transylvanie.

RMN raconte comment, dans un village multi-ethnique de Transylvanie, l’embauche dans une usine locale de travailleurs venus du Sri- Lanka va faire exploser les haines de classe, de religion et de race enfouies depuis des années. Un film sur la xénophobie ordinaire au cœur duquel on trouve un plan-séquence renversant de 17 minutes captant la réunion municipale où se décide si les Sri-Lankais doivent quitter le village ou non. Comment naît ce plan- séquence à l’écriture ?

Cristian Mungiu : Je savais dès le départ que cette scène serait capitale pour le film. Et pour l’écrire, je me base d’abord sur mes recherches. J’ai ainsi découvert que l’équivalent de cette scène existait sur Internet et avait d’ailleurs fait scandale lors de sa mise en ligne. Comme si ces échanges avaient mis en lumière des choses que personne ne voulait voir, alors que ceux qui l’ont mis en ligne l’avaient fait de manière tout à fait naïve sans se douter de ce que ça allait provoquer. Et ce que je trouve passionnant dans ce type de réunion, c’est la transformation de chaque individu au contact du groupe. Voilà pourquoi je voulais montrer le maximum de personnages à l’intérieur de cette scène. Le tout sans perdre le spectateur ni leur dire quoi penser.

Pourquoi le choix du plan-séquence pour capter ce moment ?

Pour respecter le continuum de la réalité et pour responsabiliser en quelque sorte le spectateur, en lui laissant le choix d’à travers qui suivre ces moments. Je ne l’oriente pas en passant par des champs contre-champs. Alors que je sais qu’aujourd’hui, on a plutôt tendance à pré-mâcher les choses. Je me sens à contre-courant en écrivant, tournant et montant R.M.N. et j’en ai pleinement conscience. Pour moi, s’il veut raconter la réalité, le cinéma ne peut pas diviser le monde en blanc et noir. Et c’est dans cette logique-là que cette scène est un pivot

Est-ce qu’une telle scène a inquiété vos producteurs ?

Pas vraiment. Mais j’ai dû leur expliquer ce que je voulais faire car ils craignaient que ce soit un film dans le film, une sorte de reportage filmé qui détonne avec le reste. Moi, j’avais exactement ce que je voulais en tête mais ce n’était pas simple de le formuler. A part une chose : le fait que, pendant tout ce plan-séquence, je n’allais jamais perdre de vue mon personnage central donc le fil de mon récit. Ce fut même la base de ma mise en scène. Mais par celle-ci, je devais aussi trouver le moyen de raconter ce que je cherchais à montrer : le rapport entre l’intimité et la société d’aujourd’hui. Car je trouve qu’il existe une grande différence – plus importante qu’avant – entre ce qu’on dit dans l’intimité et en public. Beaucoup s’autocensurent. Or, avec cette réunion, c’est l’inverse, il faut que les gens s’expriment et mettent tout sur la table pour régler les problèmes.

Cette scène a-t’elle beaucoup évolué entre son écriture et le tournage ?

Oui parce qu’il faut s’adapter aux moyens qu’on a. Dans le scénario, la scène faisait 26 pages. Mais quand j’ai su que j’aurais seulement une journée pour répéter et deux jours pour la tourner, j’ai pris la décision de la réduire pour tenir les délais. Et ce en m’appuyant sur son essence-même, le fait que tout le monde parle en même temps et que personne n’écoute personne. J’ai donc choisi de mêler les dix premières pages puis j’ai entraîné les comédiens à parler les uns sur les autres. En ayant évidemment conscience de la prouesse technique que cela allait nécessiter de mon équipe son pour parvenir à tout capter et le rendre intelligible. Et le jour J, sur le plateau, j’ai demandé à tout le monde quelques heures de réflexion. Je me suis servi de morceaux de bois en les mettant au sol pour créer les positions et le mouvement que j’allais avoir à faire. Pour jouer aussi avec la lumière. Tout un travail qui doit être invisible aux yeux des spectateurs

Qu’avez-vous dit précisément à vos comédiens ?

Je leur ai envoyé un message la veille pour leur dire que ça allait être la scène la plus compliquée que j’ai jamais tournée dans un film et que cela serait sans doute la même chose pour eux. Je leur ai donc demandé de savoir leurs dialogues par cœur en leur assurant qu’à partir de là, je me débrouillerai, mais que sans cela, la scène irait droit dans le mur. Mais, le lendemain, j’ai tout de suite senti que les premières réactions des figurants ne donnaient pas aux comédiens l’énergie nécessaire. Je suis alors allé les voir et leur parler comme s’ils n’étaient plus des figurants mais des interprètes à part entière. Je leur ai donc laissé la possibilité de s’exprimer et ce faisant je les ai responsabilisés. Ca été un bordel sans nom au départ mais j’ai régulé tout ça et très vite, ça a donné une impulsion aux comédiens qui devaient s’imposer davantage. Puis, au fil des prises, je régulais le niveau des réactions comme un chef d’orchestre, ayant aussi besoin de moments de silence, et ce en changeant mes habitudes puisque d’habitude je reste derrière mon moniteur. Et pour que ceux qui ne soient plus dans le champ restent concentrés, j’ai inventé une deuxième caméra qui faisait partie intégrante de la scène avec un personnage de journaliste. Il était clair que je ne me servirai pas de ces images mais cela a changé l’implication des comédiens.

Comment s’est passée la post-production de cette scène ?

En tournant, je n’entendais pas tout ce que les gens disaient. Juste un mix dans le casque. C’est donc en post- production que j’ai écouté les pistes une par une et là j’ai entendu que tout ce petit monde avait dit des choses extrêmement intéressantes qui ne figuraient pas dans le scénario. J’ai pu les réintégrer. Le mixeur a eu un travail titanesque à faire. Ca peut servir de cas d’étude à la FEMIS ! (rires)

Qu’est ce qui vous plait au final dans cette scène telle qu’elle existe à l’écran ?

Le fait qu’elle soit différente selon le personnage que vous allez choisir de suivre. Qu’elle puisse se lire et se voir de plein de façons. J’aime aussi son côté polyphonique et l’énergie qui va avec. Une dynamique qui épouse ce qui se passe dans nos sociétés actuelles et qui ambitionne d’en retranscrire la complexité. Cette complexité qui existe en chacun de nous entre notre côté animal et notre côté raisonnable. Je comprends que certains décrochent mais sans cette complexité, RMN n’aurait aucun intérêt.

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R.M.N. : critique qui a vu la bête
Simon Riaux
Ecran large
18 octobre 2022

Multi-primé depuis le début de sa carrière, Cristian Mungiu est de retour avec R.M.N., une plongée suffocante au coeur de la Roumanie. Au sein d’une ville dont tous les liants communautaires sont effilochés par un ordre libéral et supra-national incompréhensible, le metteur en scène chronique une inexorable spirale de folie et de mort.

Dans les bois, sur le chemin de l’école, Rudi a vu quelque chose. Ou quelqu’un. Quoique ce fût, sa découverte a marqué l’enfant assez profondément pour transformer son quotidien dans une petite ville de Transylvanie en un long flux d’irrépressibles angoisses. Angoisses qui décontenancent sa mère, aussi bien que son père, Matthias, de retour après avoir vécu à Berlin en tant que travailleur détaché des mois durant.

Les récits portés par Cristian Mungiu, ambassadeur du cinéma roumain depuis tout juste deux décennies, ont toujours cherché, explorent les contradictions qui minent le corps social, quitte à le pousser à une forme d’auto-prédation terrible. Non-dits, révoltes rentrées ou compromissions insolubles, son cinéma a toujours pris le pouls de la société roumaine. Mais si depuis 2002 il aura alternativement traité de l’avortement, des liens parfois étroits entre religieux et superstition, ou encore des arrangements déraisonnables qui lestent l’ascenseur social de son pays, on aurait tort de décrire l’auteur comme un ascétique doloriste.

Le miracle économique allemand

La vibration inquiète qui a toujours porté ses films est surmultipliée dans R.M.N.. Pourtant, au premier abord, l’ensemble semble vouloir nous happer par la précision et la rigueur quasi-documentaire avec laquelle il aborde une problématique humaine et économique spécifique, à savoir le mouvement d’écartèlement vécu par des régions, dont la population active masculine s’expatrie pour travailler dans d’autres pays de l’Union européenne, contraignant leur localité d’origine à “importer” des travailleurs, souvent accueillis dans un climat de tension, voire de franc racisme.

Le sujet est complexe, ultra-contemporain, tandis que les conditions de tournage du métrage (au beau milieu de la crise sanitaire internationale) le contraignent, a priori, à opter pour des dispositifs de mise en scène légers, au plus près du réel. Soit la recette d’une sécheresse souvent caricaturée par un public qui aime à tancer les “films roumains”, quand bien même il a rarement l’occasion d’en découvrir. Mais R.M.N. déjoue toutes les attentes : la nouvelle création de Cristian Mungiu est une des propositions de cinéma les plus puissantes, débordantes d’idées et de style qu’on ait vu depuis bien longtemps.

Qu’a-t-il vu qui aurait rendu un autre fou ?

La force première de R.M.N. est de feindre un geste naturaliste, dont on devine que la photographie comme les décors usent au maximum d’éléments réels, pour mieux laisser un sens de la dramaturgie (qui emprunte volontiers au réalisme magique, voire à l’horreur) s’insinuer comme un lent poison. En témoignent ces plans fixes qui pourraient n’être que d’innombrables pastilles grisâtres, mais dont l’étrangeté finit systématiquement par impressionner. Le monde qu’habite Matthias est saturé de violence, pollution qui a contaminé l’existant bien avant que notre anti-héros n’entame son chemin de croix. Dès l’ouverture, la lumière blafarde de l’abattoir, le son mat des coups sur les chairs dévitalisées de bovins… tout concourt à nous entraîner par petites, mais irrésistibles touches dans une réalité viciée, contaminée.

Sous nos yeux, la Transylvanie de Mungiu dévisse, se dérègle et se complexifie. Le titre de l’œuvre nous intéresse puisqu’il peut à la fois se comprendre comme un quasi-acronyme de “Roumanie”, tandis qu’il s’entend aussi comme la traduction roumaine d’IRM. Examen que subit le père du protagoniste. Vieil homme à l’apparence paisible, harmonieuse, dont la santé se dégrade, son corps pourrissant par la tête. Et son fils de scruter, entre horreur et fascination, les clichés de son cerveau, comme pour détecter quelque insondable secret.

L’amour au premier regard sur le contrat de travail

C’est dans ces instants suspendus que le style de Mungiu est le plus reconnaissable. Distinct, mais certainement pas dans un geste de répétition, car atteignant pour la première fois un degré d’incandescence ainsi qu’une puissance évocatrice qui font de cette fable amère un objet de cinéma purement sensitif, difficilement catégorisable. Connu pour un usage rigoureux et parfois sidérant de plans-séquences orchestrés autour d’un plan fixe, le metteur en scène propose ici une série de moments hallucinants. Le plus évident demeurera un conseil municipal (pas exactement un haut-lieu du romanesque sur grand écran) au cours duquel, à la faveur d’un cadre unique, toutes les passions mauvaises qui gangrènent les personnages vont entrer en éruption.

L’image se compose autour des mains nouées de deux amants clandestins, qui jouent simultanément leur avenir amoureux et professionnel. Autour d’eux, fusent bientôt questionnements et invectives, une partie des habitants exigeant le départ des travailleurs étrangers, une autre fraction craignant que leur éviction ne s’accompagne de violences racistes, tout en menaçant le fragile équilibre économique de la région. Les arguments fusent, les faciès se croisent, se toisent et se tordent. Le dispositif pourrait n’être qu’un happening austère, si Mungiu ne parvenait pas, dans ce cadre traversé de morceau de bravoure de ces comédiens 18 minutes durant, à transformer soudain tout l’espace filmique en une terrifiante dimension carcérale.

Quand le corps social pourrit de l’intérieur

Finalement plus autopsie qu’examen médical, R.M.N. dresse un portrait terrible de la Roumanie. Pour autant, le scénario comme le filmage se gardent bien de trouver des coupables faciles ou monochromatiques à la putrescence qui menace de toute part. Le libéralisme inhumain est pointé du doigt, sans dissimuler non plus combien les mauvaises volontés individuelles ou désirs de dévoyer certains dispositifs sont au moins aussi responsables de la progression des haines. Personne n’échappe ni à la lumière ni aux ténèbres.

Matthias n’est pas un homme hostile à des travailleurs étrangers dont il a partagé la condition, mais l’idée que sa maîtresse lui porte assistance éveille en lui une masculinité dominatrice et prédatrice. Le prêtre voudrait rassembler ses ouailles dans la paix et l’amour de leur prochain. De leur prochain, mais pas des Sri Lankais qu’il est prêt à sacrifier pour sauvegarder sa popularité. Csilla rêve de violon et d’émancipation, mais demeure l’exécutrice des basses-oeuvres d’une firme faisant des humains du bétail.

Quand le violon scelle

« Pour survivre, il faut être impitoyable », explique tranquillement un père à son fils. Et les loups de sortir, vêtus de leurs capuches blanches et armés de torches, comme autant de spectres ou de monstres anciens, postés à la frontière entre lumière et ténèbres, pour mieux mordre qui aura l’inconséquence de s’approcher pour mieux les ramener à l’humanité.

Et le film de le devenir radicalement dans son dernier mouvement, où le rideau du réel se déchire purement et simplement. R.M.N. verse-t-il alors dans la démence pure, dans l’expérimentation, s’assume-t-il finalement comme un pur film d’horreur ? Une allégorie ? Il revient au spectateur de prendre la responsabilité de trancher, face à une conclusion hypnotique, inattendue, brutale et surtout terrifiante. Ce que montre Mungiu, c’est le surgissement de ce que l’humanité a toujours voulu repousser, contenir loin de ses villes, de ses champs, de ses rêves, une forme d’animalité et de monstruosité qu’un XXIe siècle vorace et impitoyable convoque, et dont le surgissement est désormais imminent.

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Critique : R.M.N.
Jean-Jacques Corrio
Critique
15 octobre 20220

S’il n’est pas particulièrement prolifique, avec seulement 5 longs métrages en 20 ans, le réalisateur roumain Cristian Mungiu peut se vanter qu’ils aient été tous les 5 présents au Festival de Cannes, dont 4 en compétition officielle. L’un d’entre eux, 4 mois, 3 semaines, 2 jours, a été récompensé de la Palme d’Or en 2007, Au delà des collines a obtenu le Prix du scénario et un double prix d’interprétation féminine en 2012 et Baccalauréat est reparti avec le Prix de la mise en scène en 2016. De nouveau en compétition cette année avec R.M.N., Cristian Mungiu est, cette fois ci, reparti bredouille malgré la grande qualité de son film.

Synopsis : Quelques jours avant Noël, Matthias est de retour dans son village natal, multiethnique, de Transylvanie, après avoir quitté son emploi en Allemagne. Il s’inquiète pour son fils, Rudi, qui grandit sans lui, pour son père, Otto, resté seul et il souhaite revoir Csilla, son ex-petite amie. Il tente de s’impliquer davantage dans l’éducation du garçon qui est resté trop longtemps à la charge de sa mère, Ana, et veut l’aider à surpasser ses angoisses irrationnelles. Quand l’usine que Csilla dirige décide de recruter des employés étrangers, la paix de la petite communauté est troublée, les angoisses gagnent aussi les adultes. Les frustrations, les conflits et les passions refont surface, brisant le semblant de paix dans la communauté.

Le retour de Matthias

Si les cinéphiles connaissent la Transylvanie, c’est surtout parce que c’est dans cette région de la Roumanie qu’était censé habiter le comte Dracula, le héros de l’écrivain irlandais Bram Stoker et le personnage principal d’un grand nombre de films. La Transylvanie, toutefois, n’est pas que cela, c’est aussi une région que son histoire a rendu pluriethnique, même si elle l’est moins aujourd’hui qu’il y a un siècle. C’est ainsi que, dans la petite ville de Transylvanie où nous entraine Cristian Mungiu, cohabitent des populations roumaines, hongroises et allemandes, des gens de religions différentes, des gens qui, entre eux, parlent des langues différentes mais des gens qui, finalement, donnent l’impression de bien s’entendre. Comme beaucoup d’habitants de cette petite ville, Matthias était allé travailler à l’étranger et le voici de retour d’Allemagne à quelques jours de Noël, lui qui n’a pas supporté d’être traité de gitan par un collègue.

A titre personnel, il s’inquiète pour Rudi, son fils de 8 ans, qui, en son absence, a pris de mauvaises habitudes et qui a peur d’aller seul à l’école car il a vu sur le chemin des choses qui l’ont effrayé. Il s’inquiète aussi pour Otto, son père, un homme âgé qui s’inquiète pour ses moutons, et il a hâte de retrouver Csilla, une femme de la communauté hongroise, qui était sa maîtresse avant son départ à l’étranger. Quant à la petite ville, elle est en train de prendre de plein fouet les méfaits de la mondialisation : en Roumanie, les salaires sont très bas par rapport aux autres pays européens et la population locale en âge de travailler préfère le plus souvent partir occuper un poste à l’étranger plutôt que d’en chercher un sur place. Comment, dans ces conditions, Csilla peut-elle arriver à embaucher du personnel dans la boulangerie industrielle qu’elle dirige, dans le but de dépasser le nombre de 50 employés et permettre ainsi l’obtention d’une subvention de l’Union Européenne ? En engageant des hommes ou des femmes venant de pays plus pauvres que la Roumanie, des sri-lankais, par exemple ? Sauf que les habitants de la ville qui refusent les salaires de misère qu’on leur propose sur place ne veulent pas entendre parler de l’installation chez eux d’une population venant de l’autre bout du monde et ils se liguent pour obtenir leur départ.

Un comportement malheureusement universel

Entourée d’une forêt épaisse et de collines, la petite ville roumaine dans laquelle se déroule l’action a tendance à vivre en vase clos. Certes, des communautés d’origines différentes, de langues différentes, de religions différentes arrivent à y vivre de façon cordiale les unes avec les autres, mais cette situation dure depuis longtemps et les antagonismes qui ont très probablement existé dans le passé ont petit à petit disparu. Par contre, il n’est pas question d’accueillir à bras ouverts une nouvelle communauté, qui plus est venant de très loin : dans cet environnement étriqué, tout nouvel arrivant est considéré comme un éventuel ennemi.  En fait, des évènements à peu près similaires à ceux que raconte le film se sont réellement déroulés en Transylvanie dans les années précédant la pandémie. Il est bon de se rappeler, toutefois, que de telles situations sont loin d’être une exclusivité de la Roumanie et que, malheureusement, on les retrouve, plus ou moins prononcées, un peu partout dans le monde, ne serait-ce que dans notre beau pays. En fait, attirés par les salaires de l’ouest de l’Europe, de nombreux roumains acceptent d’y être mal accueillis, d’être rejetés comme l’a été Matthias, et, simultanément, rejettent avec force les populations du tiers-monde qui viennent occuper les postes qu’ils considèrent comme sous-payés et dont ils ne veulent pas.

Une mise en scène virtuose

C’est dans une mise en scène très virtuose, utilisant le plan séquence avec maestria, que Cristian Mungiu nous raconte l’histoire de cette petite ville roumaine sombrant dans le racisme et la xénophobie. R.M.N., le titre original du film, dit tout sur ce que voulait montrer le réalisateur : Rezonanta Magnetica Nucleara en roumain, Imagerie par résonance magnétique, IRM, en français, une technique qui permet de détecter ce qui se passe sous la surface. Tant au niveau de cette histoire que d’un point de vue cinématographique, le point d’orgue de R.M.N. se niche dans une grande assemblée publique qui réunit dans une salle municipale, sur le sort à réserver aux travailleurs sri-lankais, une très grande partie de la population et où cours de laquelle s’expriment des discours racistes et xénophobes à l’encontre des gitans et des immigrés : un plan séquence de 17 minutes avec une intervention orale de la part de 26 personnes, dont un prêtre qui n’est pas le dernier dans le discours haineux. Pour arriver au résultat recherché par le réalisateur, plus de 20 prises ont été nécessaires, sur une durée de 48 heures.

Alors que les rôles secondaires sont interprétés par des non professionnels, les rôles principaux de R.M.N. sont tenus par des acteurs professionnels, dont Marin Grigore dans le rôle de Matthias et Judith Slate dans celui de Csilla, un comédien et une comédienne déjà rencontré.e.s chez Cristi Puiu pour l’un, chez Cristi Puiu et Marius Olteanu pour l’autre. Vu le contexte général de l’histoire, un grand nombre de langues sont parlées dans le film : roumain, hongrois, allemand, sinhala, la langue des sri-lankais, anglais, puisque le film parle des effets de la mondialisation, français, puisqu’un français est là, dépêché par la Commission Européenne pour faire le décompte des ours de la région. A noter qu’un effort à base de couleurs différentes a été fait pour distinguer les langues au niveau du sous-titrage.

Conclusion

Une fois de plus, Cristian Mungiu prouve par le sujet qu’il a choisi et par sa mise en scène, qu’il est un des grands réalisateurs de notre époque. A partir d’une histoire qui se déroule dans une région isolée de la Roumanie, il embrasse un sujet malheureusement universel, le rejet de l’autre, le rejet de celui que l’on ne connait pas, le rejet de celui qui vient d’ailleurs. Par rapport au niveau de qualité très élevé de la plus grande partie du film, on regrettera les choix faits par le réalisateur pour le conclure, choix qui laissent les spectateurs dans le flou, chacun pouvant y aller de sa propre interprétation. Même si on peut apprécier qu’une fin ouverte nous soit offerte, on aurait aimé qu’elle soit mieux présentée !

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R.M.N.

Traité de “sale Gitan” en Allemagne, un homme revient dans son village de Transylvanie, où couve aussi la violence xénophobe. Une fresque magistrale.

Dissipons la perplexité possible devant le titre. RMN est le sigle en roumain d’IRM (l’imagerie par résonance magnétique), soit un scanner très précis, cérébral en général. Radiographier le mal ou la maladie, c’est le projet du cinéaste, à l’échelle d’un village de Transylvanie, à la population multiethnique. Matthias y revient précipitamment, après avoir cogné son chef qui l’avait traité de « sale Gitan », en Allemagne, où il travaillait durement, dans un abattoir. Il n’est pas vraiment le bienvenu chez lui. Sa femme, qui élève seule leur fils, tient à garder ses distances : Matthias est un homme rustre et taciturne, impulsif. Humain malgré tout ? Il s’inquiète en tout cas pour la santé de son garçon, mutique depuis une rencontre traumatisante dans la forêt dont il ne veut rien dire. Et pour celle de son père, un berger vieillissant et malade. Le seul réconfort que le personnage semble trouver est entre les bras de Csilla, son ancienne maîtresse. Elle est la numéro 2 d’une boulangerie industrielle, seule entreprise dynamique du coin, mais aux salaires trop bas pour les jeunes locaux, qui ont préféré partir vers l’ouest. Csilla a donc fait appel à de la main-d’œuvre étrangère, deux Sri-Lankais parlant l’anglais. Elle les accueille, en leur trouvant un logement, chez des amis. Les nouveaux venus travaillent bien mais suscitent vite au sein de la communauté, paupérisée, mécontentement et ressentiment. La violence xénophobe menace alors d’embraser le village.

Il n’est pas question pour Cristian Mungiu (4 Mois, 3 semaines, 2 jours) de la justifier, mais bien de la décortiquer, en exposant de manière magistrale les ressorts multiples qui l’alimentent. On écrit « magistrale », car le nombre d’éléments, à la fois économiques, culturels, religieux, anthropologiques, qu’il est parvenu à réunir force le respect. Ambitieuse est cette fresque, où l’on parle au moins cinq langues. Où se réfléchit le poids de l’histoire de la Transylvanie, avec un éclairage sur ses minorités — hongroises et allemandes. Et où sont montrés avec une ironie mordante les effets pervers de l’Union européenne et de la mondialisation.

Tout cela pourrait s’avérer indigeste, mais le film reste étonnamment fluide, captivant de bout en bout, la fiction intime solidement chevillée à l’intrigue. On suit partout les deux personnages, Matthias et Csilla, au travail, en famille, chez le médecin ou dans l’alcôve. Le privé et le public, le particulier et l’universel restent liés. Quant aux conflits, ils sont aussi intérieurs : le versatile Matthias ne sait plus très bien à quel camp lui-même appartient. R.M.N. montre comment chacun peut très vite se retrouver « le sale Gitan » d’un autre. Et comment la bête raciste tapie en nous peut se réveiller à tout moment, si on laisse les bas instincts prendre le dessus sur la raison.

La peur de l’autre, de la nuit, des animaux traverse le film. Une peur implacable mais aussi grotesque, risible. L’atout majeur de R.M.N. réside sans doute dans son alliage de noirceur terrible et de farce absurde. Qui culmine dans la scène de la salle communale, où les habitants prennent à tour de rôle la parole pour débattre du sort des immigrés. Un formidable morceau de bravoure — dix-sept minutes de plan-séquence — pour un grand déballage, un théâtre de l’invective, de la rancœur, de la zizanie. On repense alors à ces vieux westerns qui finissent en bataille rangée, pire, en curée punitive. Mais celui-ci, glaçant, évoque l’ici et maintenant, un peu partout en Europe. Pourtant, dans une ultime pirouette, Cristian Mungiu réfute le pessimisme, en montrant ce que la nuit recèle aussi de profondeur énigmatique… Pas si loin, étrangement, de la magie de Noël.

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Cannes : avec “R.M.N.”, Cristian Mungiu passe au scanner la xénophobie ordinaire

Télérama

COMPÉTITION – Le cinéaste roumain, lauréat de la palme d’or en 2007, revient sur la Croisette avec une chronique implacable des ravages du nationalisme dans un village de Transylvanie. Magistral

Impossible, au bout de cinq jours de festival de Cannes, de savoir quel prix le jury présidé par Vincent Lindon décernera (ou pas) à R.M.N. samedi 28 mai. Mais le nouveau film de Cristian Mungiu décroche déjà la palme du titre le plus énigmatique de cette soixante-quinzième édition. À moins de parler le roumain couramment… R.M.N. (merci le dossier de presse !) est l’acronyme local de notre IRM, l’Imagerie par résonance magnétique, autrement dit le scanner cérébral qui permet de révéler la maladie derrière la surface.

Soit une bonne définition du cinéma de Cristian Mungiu qui, depuis ses débuts, diagnostique avec sa mise en scène au scalpel les maux de la société roumaine d’hier et d’aujourd’hui. Après les ravages de la politique nataliste sous la tyrannie de Ceausescu dans 4 mois, 3 semaines, 2 jours (Palme d’or 2007), la violence du pouvoir religieux dans Au-delà des collines (2012) ou la corruption endémique dans Baccalauréat (2016), les ravages du nationalisme et de la xénophobie sont au cœur de R.M.N. Et c’est aussi déprimant sur le plan politique qu’exaltant en termes de cinéma.

Le film se déroule dans un petit village de Transylvanie, la région la plus à l’ouest de la Roumanie, où vivent encore une importante communauté hongroise et une petite minorité allemande. C’est là qu’est né Matthias, et où il revient après avoir perdu son boulot en Allemagne, pour retrouver son jeune fils, son père à la santé défaillante, sa femme avec qui les relations sont polaires et son ex-maîtresse qu’il aimerait bien reconquérir. Comme la quasi-totalité de ses voisins, Matthias refuse de travailler pour la boulangerie industrielle, le seul employeur du coin – mais qui ne paye pas assez… La patronne de l’usine et son adjointe, très impliquée dans la vie associative du village, n’ont d’autre solution que d’embaucher des ouvriers immigrés. Quand le village découvre qu’il s’agit de trois Sri-Lankais, ça coince…

Un plan fixe de dix-sept minutes

R.M.N. est, d’abord, une histoire d’incompréhension liée à la langue – ou, plutôt, aux langues. Le film passe sans arrêt (mais avec des couleurs différentes dans les sous-titres pour s’y retrouver !) du roumain au hongrois, avec quelques répliques en allemand et d’autres en anglais, l’idiome universel utilisé par les « étrangers » de l’histoire, dont, belle ironie, un zoologiste français venu, avec l’argent de l’Union européenne, recenser la population d’ours dans les forêts alentour. Les dialogues, remarquablement écrits et souvent très vifs, révèlent petit à petit le contexte explosif de l’intrigue : le poids de l’Histoire, les discriminations anti-Roms, l’exode massif des jeunes à l’Ouest pour une vie meilleure, et résumant tout cela, la haine d’une Europe perçue, au pire, comme une pseudo-dictature qui exploite le pays comme un vampire et voudrait imposer un mode de vie unique de Porto à Bucarest, au mieux, comme une tirelire à subventions.

Le talent de Mungiu pour les plans-séquences trouve son apogée lorsque les citoyens se réunissent dans la salle communale pour débattre du sort à réserver aux nouveaux venus. Dans ce plan fixe magistral de dix-sept minutes (!), vingt-six personnages différents prennent la parole dans un flot d’invectives ininterrompu. Un grand déballage où toutes les rivalités culturelles ou économiques, tous les antagonismes personnels longtemps en sommeil se réveillent. Et où la haine de l’autre, surtout s’il vient de loin, l’obsession de l’invasion et du « grand remplacement » s’expriment sans la moindre retenue. R.M.N. se déroule en Roumanie mais difficile de ne pas penser à la situation en France ici et maintenant…

Voir également:

Multirécompensé au Festival de Cannes, Cristian Mungiu est reparti bredouille de l’édition 2022 avec un film consacré à l’immigration en Roumanie.
Jacky Bornet
France Télévisions
19/10/2022

Trois fois récompensé à Cannes, avec une Palme d’or pour 4 mois, 3 semaines, 12 jours en 2007, Cristian Mungiu poursuit son analyse de la société roumaine avec R.M.N. qui sort en salles mercredi 19 octobre. Le cinéaste est quelque peu en deçà des attentes en raison d’un manque d’équilibre entre la chronique d’un village roumain pris dans un hiver rigoureux, et la dénonciation de la xénophobie qui y sévit.

Imagerie médicale

Mathias revient d’Allemagne dans son petit village roumain, après avoir fui son travail, suite à une rixe dans son entreprise. Il retrouve son fils perturbé par une vision obsessionnelle, sa compagne qui s’en occupe, son père malade, et son ancienne maîtresse. Quand la boulangerie industrielle locale recrute des étrangers, la population lance une pétition pour les renvoyer chez eux. L’apparente paix civile entre communautés roumaine, hongroise et allemande du village s’en trouve brisée.

Dans tous ses films, Cristian Mungiu explore la société roumaine. Après l’avortement, les années Ceaușescu, la religion et l’éducation, il s’attaque aujourd’hui à la xénophobie qui gangrène le pays suite à la vague migratoire de ces dernières années. Le titre R.M.N. (I. R. M. en roumain) désigne l’imagerie médicale du cerveau du père de Mathias qu’il consulte régulièrement sur son portable. Cette représentation d’un cerveau dégénérescent pourrait renvoyer au logiciel roumain déréglé. Mais l’acronyme du titre fait aussi penser à celui de la Roumanie, comme sur une plaque minéralogique. Il évoquerait alors une Roumanie globale, à travers le cas particulier de ce village roumain. Le bilan n’est pas glorieux.

Déséquilibre

Commençant sur la mystérieuse vision d’un enfant effrayé dans la forêt, R.M.N. suit ensuite Mathias qui retrouve son monde et surtout son fils auquel il veut se consacrer. Mais il est embarrassé par la mère du petit, sa compagne, alors qu’il lui préfère une ex-maîtresse. Le film s’enlise quelque peu dans la chronique de ce village enneigé, traversé d’anecdotes successives anodines dont il ressort une dramaturgie assez pauvre. Pourquoi pas ? Mais l’on se demande où Mungiu veut en venir avec ce collier de perles, aux épisodes répétitifs. Jusqu’à ce que le sujet de fond émerge enfin : l’opposition radicale de la population à la présence de trois étrangers dans le village.

C’est la partie la plus intéressante du film, avec une scène de réunion municipale remarquable, jouée par des acteurs non professionnels qui improvisent leur texte. Mais quel déséquilibre dans la construction et le rythme du film. La scène finale, avec des acteurs grimés en ours est assez ridicule, et donne le coup de grâce à ce qui s’avère le moins bon film d’un cinéaste par ailleurs passionnant.

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Notre critique de R.M.N, de Cristian Mungiu: il était une fois dans les Carpates
Etienne Sorin
Le Figaro
18/10/2022

Matthias est Roumain. Il est de retour dans son village natal quelques jours avant Noël. Un village de Transylvanie, multiethnique, où l’on parle roumain, hongrois et allemand. Son fils Rudi, lui, ne parle plus depuis qu’il a vu «quelque chose de mal» dans la forêt. Le Figaro

CRITIQUE – Fort d’un plan séquence de dix-sept minutes, le nouveau film du Roumain Cristian Mungiu, portrait acéré de la société roumaine en forme de western contemporain, confirme qu’il est un cinéaste passionnant.

Depuis sa palme d’or avec 4 mois, 3 semaines, 2 jours, en 2007, le Roumain Cristian Mungiu est toujours revenu du Festival de Cannes bardé de prix. En 2012, il est récompensé du prix du meilleur scénario et d’un double prix d’interprétation féminine pour Au-delà des collines. En 2016, il obtient le prix du meilleur scénario pour Baccalauréat . De retour cette année en compétition avec R.M.N., Mungiu est reparti bredouille. Son absence au palmarès interroge car il signe peut-être là son meilleur film. Il confirme en tout cas qu’il est un cinéaste passionnant. Un grand moraliste, le contraire d’un donneur de leçons. Et avant tout un vrai raconteur d’histoire.

Matthias quitte l’abattoir où il travaille en Allemagne sur un coup de tête. Au propre comme au figuré. Il se fait traiter de «Gitan». L’insulte revient dans la bouche de plusieurs protagonistes de R.M.N., et change de cible selon le pays, la communauté, la position sociale. Chacun est le Gitan d’un autre. Matthias est Roumain. Il est de retour dans son village natal quelques jours avant Noël. Un village de Transylvanie, multiethnique, où l’on parle roumain, hongrois et allemand. Son fils Rudi, lui, ne parle plus depuis qu’il a vu «quelque chose de mal» dans la forêt. Son père aussi est mutique, de plus en plus impotent. Matthias retrouve son ancienne maîtresse, Csilla. Elle gère une usine qui fabrique du pain, parle anglais, joue du violoncelle. Elle peine à trouver des employés, les habitants refusant de travailler pour des salaires aussi bas. Elle finit par recruter trois Sri-Lankais qui débarquent sous la neige. Les premières tensions affleurent dans la communauté. Les forums internet déversent des torrents de haine à l’encontre de ces hommes à la peau sombre.

Joute verbale

R.M.N. n’est pas sans rapport avec As Bestas. L’Espagnol Rodrigo Sorogoyen mettait en scène Denis Ménochet et Marina Foïs en couple de bobos français pétris de bons sentiments dans un village isolé de Galice, affrontant une famille autochtone décidée à vendre sa ferme à un projet d’éoliennes pour ne pas crever de faim. Les meilleures scènes prenaient la forme de joutes verbales dans un café, purs moments de rhétorique. C’est aussi le cas ici, notamment dans la séquence de dix-sept minutes tournée en un seul plan. La scène n’est pas qu’un morceau de bravoure. Dans la salle des fêtes du village où se rassemble la communauté, 26 personnages prennent la parole. Dans ce laboratoire de la mondialisation malheureuse et du populisme, on entend 26 nuances d’intolérance et de xénophobie. De bonne conscience et d’hypocrisie aussi.

L’Union européenne est incarnée par un Français candide, membre d’une ONG pour la préservation des ours. «Je viens vous aider à protéger votre belle diversité», assène la belle âme aux travailleurs qui ont vu leur mine fermer à cause des écologistes. Il se fait rembarrer: «Vous n’avez plus d’ours chez vous, on ne veut pas être le zoo de l’Europe!» Ou encore: «Vous n’avez rien appris de Charlie Hebdo, vous n’avez rien de sacré!» Matthias ne sait pas vraiment quoi penser de tout cela. Il chevauche sa moto, son fusil en bandoulière. Tempête sous un crâne. Entre les beaux yeux de Csilla et le poids des préjugés, son cœur balance. Comme le corps d’un pendu dans une forêt sombre de Transylvanie.

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« R.M.N. », déprime de précarité
Pessimiste et pesant, le film de Cristian Mungiu suit l’arrivée de travailleurs immigrés dans un village roumain.
Didier Péron
Libération
19 octobre 2022

Après la longue et lente reptation dans les canalisations sans fin de la pandémie de Covid, masqués, confinés, la guerre déclenchée par Vladimir Poutine est venue sèchement couper court aux optimistes qui avaient cru entrevoir quelque chose qui ressemblait à une lumière au bout du tunnel. La crise économique, les menaces climatiques, la conflictualité omniprésente et sur des échelles d’antagonismes toujours plus vastes et incessants, on n’en finirait pas de lister tout ce qui, décidément, ne va pas, ne va plus. Cristian Mungiu, qui avait reçu la palme d’or en 2007 pour 4 mois, 3 semaines et 2 jours et qui n’est pas connu pour sa puissance comique, sans doute parce qu’il a grandi dans un pays qui a connu la morne déliquescence d’une dictature grotesque et qu’il s’est forgé la certitude qu’il n’y a rien de bon à attendre de quelque organisation humaine que ce soit, nous offre avec R.M.N. une parenthèse de noirceur morale et de constats accablants.

Peaux de bêtes et virilisme gueulard

Le personnage principal est un type antipathique, Matthias, roumain travaillant dans un abattoir en Allemagne. Un contremaître le rappelle à l’ordre en le traitant de «gitan», ce qu’il prend très mal, secouant le mec et prenant la fuite. Il s’en revient dans sa Transylvanie natale où il avait laissé sa femme et son fils qui n’ont pas l’air particulièrement ravis de le voir rentrer. Le gamin ne parle plus depuis quelque temps, apparemment saisi d’horreur dans la forêt voisine qu’il doit traverser pour se rendre à l’école. Matthias, lui, est surtout pressé de renouer le contact très charnel avec son ex, devenue gérante d’une boulangerie industrielle qui tourne à plein régime mais doit recruter des travailleurs migrants pour le coup de pression des fêtes de fin d’année puisque apparemment les Roumains du secteur ne répondent pas aux petites annonces d’emplois trop mal payés.

En rentrant dans sa Transylvanie natale, Matthias retrouve sa femme et son fils. (Mobra Films)
Trois Sri-Lankais débarquent dans le village où ils sont bien accueillis par une partie de la population mais aussi en butte à une coalition fortement organisée au sein de l’église locale qui veut les éjecter. Une longue scène de réunion publique tournée en plan-séquence montre les arguments des différents membres d’un bled traversé par le racisme, la haine de tout ce qui vient de l’Ouest associé à une forme de décadence morale, les conséquences jugées délétères de la construction européenne et de son libéralisme. Parmi les habitants, certains revendiquent toutes sortes de lubies folkloriques de défense d’une identité locale en peau de bêtes et virilisme gueulard, toujours prompt à sortir le fusil de chasse. Il faut savoir que la Transylvanie est composée d’une mosaïque de populations entre Roumains, Hongrois, Roms, Allemands…

Grand désordre des points de vue

Il s’agit évidemment d’orchestrer la cacophonie contemporaine, ce grand désordre des points de vue, des opinions, des affects qui prend la forme d’un fascisme en gésine dont la petite musique terrifiante et mesquine contamine peu à peu le moindre espace de ce biotope asphyxié. La pesanteur démonstrative de l’ensemble qui ne laisse vraiment que peu d’espace aux personnages pour qu’ils puissent se sauver de ce traquenard (d’ailleurs à la fin, l’un d’eux se pend) rend finalement le film aussi peu aimable que ce qu’il entend dénoncer.

R.M.N. de Cristian Mungiu, avec Marin Grigore, Judith State, Macrina Barladeanu… 2h05.

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Critiques de R.M.N.
Première
Thierry Chèze
Bien que reparti pour la première fois sans prix de Cannes, c’est un tour de force que réussit ici le cinéaste palmé de 4 mois, 3 semaines et 2 jours : encapsuler en deux heures toutes les problématiques communes à nos sociétés occidentales (chômage, précarité grandissantes, peur et par ricochet haine de l’étranger…) dans un geste de cinéma fort où naturalisme et onirisme dialoguent à merveille. Son récit se déploie dans un village multiethnique de Transylvanie où l’embauche dans une usine de fabrication de pain de travailleurs venus du Sri Lanka va mettre le feu aux poudres et faire exploser les haines de classe, de religion et de race enfouies depuis des années. Avec une scène aussi symbolique qu’impressionnante : 17 minutes de plan séquence au cœur d’une réunion municipale visant à décider si oui non les Sri-Lankais doivent être chassés du village. Sachant que les locaux ont décliné la proposition d’occuper ces postes, préférant aller mieux gagner leurs vies hors de leurs frontières… dans des pays où ils deviennent donc eux-mêmes des étrangers – haïs et craints – aux yeux des autres ! Mungiu explore l’absurdité tragique de cette situation et décrypte les rumeurs et les angoisses infondées à la base de cette haine de l’étranger. Et ce pendant qu’autour de ce village dont l’ultra-majorité des habitants laisse libre cours à son instinct le plus bassement animal, traînent des ours à qui le cinéaste laisse le dernier mot lors d’un plan final aussi majestueux que propice à toutes les interprétations.
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“R.M.N.” de Cristian Mungiu : quand la tour de Babel devient château de cartes
Théo Ribeton
Les Inrockuptibles
17 octobre 2022
Un petit traité de (dés)intégration européenne à l’échelle d’un village de Transylvanie : virtuose mais assez hermétique.
Deuxième film de Cristian Mungiu coproduit par les Dardenne (entre palmés, on s’entraide), R.M.N. se démarque pourtant nettement du thriller sociopolitique en flux tendu qu’était Baccalauréat (2016) pour aller vers une forme plus édifiante, sans doute la plus somptuaire jamais entreprise par le réalisateur de 4 Mois, 3 semaines et 2 jours (2007).Très dense, le film est essentiellement structuré par une unité de lieu, un petit village de Transylvanie complètement marginalisé et pourtant métonymique de l’Europe tout entière : scannant (le titre signifie “IRM”, appréciez la prétention) les déchirures d’un tissu social mêlant une population roumaine, une forte minorité hongroise, un petit groupe d’immigrés sri lankais et même un jeune chercheur français dandy, R.M.N. ressemble à une tour de Babel à deux doigts de s’écrouler – et aussi, un peu, à une conférence-spectacle de BHL.Tribunal populaireLe film navigue certes avec beaucoup de virtuosité dans son décor complexe et mouvant, où rôdent les fantômes d’une Europe déclassée et tentée par la violence, comme notamment dans son grand plan-séquence central (une espèce de tribunal populaire nocturne). Mais il peine à nous offrir un point d’ancrage émotionnel, un personnage accessible et aimable. En ressort une sorte de gros traité, très foisonnant, brillant par endroits, mais trop imperméable.R.M.N. de Cristian Mungiu, avec Marin Grigore, Judith State (Fr., Rou., 2022, 2 h 05). En salle le 19 octobre. 
Voir enfin:

R.M.N.

Quelques jours avant Noël, Matthias est de retour dans son village natal, multiethnique, de Transylvanie, après avoir quitté son emploi en Allemagne. Il s’inquiète pour son fils, Rudi, qui grandit sans lui, pour son père, Otto, resté seul et il souhaite revoir Csilla, son ex-petite amie. Il tente de s’impliquer davantage dans l’éducation du garçon qui est resté trop longtemps à la charge de sa mère, Ana, et veut l’aider à surpasser ses angoisses irrationnelles. Quand l’usine que Csilla dirige décide de recruter des employés étrangers, la paix de la petite communauté est troublée, les angoisses gagnent aussi les adultes. Les frustrations, les conflits et les passions refont surface, brisant le semblant de paix dans la communauté.

SYNOPSIS

R.M.N. se déroule en Transylvanie, la province plus occidentale de Roumanie, dans un petit village multi-ethnique, peu avant la pandémie de covid-19, entre Noël 2019 et le début de l’année 2020. L’histoire est celle de Matthias, qui revient d’Allemagne où il travaillait en usine, et de Csilla, qui est la numéro 2 d’une boulangerie industrielle installée au village.La TransylvanieJe me rappelle avoir vu dans les années 80 FRANKENSTEIN JUNIOR, de Mel Brooks. Le film était drôle et encore plus pour nous, Roumains : le héros prend un train à New York pour arriver à Bucarest, qui est présentée comme la capitale de la Transylvanie. La Transylvanie était alors cet endroit du bout du monde, le pays des vampires et des monstres.Je ne m’étendrai pas trop sur l’histoire réelle de la Transylvanie : c’est une région qui a été disputée entre deux pays et qui est passée de l’un à l’autre. Un peu comme l’Alsace et la Lorraine. Dans notre cas, c’est entre la Roumanie et la Hongrie, ou plutôt entre la Roumanie et l’Empire Austro-Hongrois. Ainsi, des Roumains et des Hongrois cohabitent en Transylvanie. Mais ils n’en sont pas les seuls habitants. Il y a environ 700 ans, les Saxons ont reçu des terres dans cette région, aux confins de l’Europe, près des Carpates. On trouve donc aussi des Allemands. La plupart d’entre eux sont partis dans les années 70, lorsque Ceausescu les a vendus à la République Fédérale Allemande pour 5000 Deutsche Mark par tête. Les autres sont partis après la chute du communisme. Mais leurs maisons, leurs églises fortifiées, leurs cimetières et leurs villages aux hautes clôtures sont toujours là. Il y a aussi beaucoup de Roms en Transylvanie. Les premiers sont arrivés en tant qu’esclaves ou en tant que domestiques il y a environ 200 ans et beaucoup se sont ensuite installés dans les maisons abandonnées par les Allemands après leur départ. Avec autant d’ethnies, la Transylvanie est devenue le terrain de jeu favori des mouvements populistes ou nationalistes de toutes sortes.

NOTE D’INTENTION DU RÉALISATEUR

Dans les années 90, de violentes tensions ont éclaté, faisant plusieurs victimes. Ensuite, les choses se sont calmées : beaucoup de gens sont partis travailler à l’étranger pour échapper à la pauvreté, qui touchait toutes les ethnies. De temps en temps, le nationalisme se ravive, surtout avant les élections.Mais ne vous méprenez pas : le film ne traite pas d’une situation spécifique à la Transylvanie, ni même du fait que Roumains, Hongrois et Allemands partagent le même territoire. Il parle aussi des Russes et des Ukrainiens, des Blancs et des Noirs, des Sunnites et des Chiites, des riches et des pauvres, voire des grands et des petits…Dès qu’apparaît un autre individu, il est tout de suite perçu comme appartenant à un autre clan et donc comme un ennemi potentiel.Langues, religions, drapeaux (et autres petites différences pour lesquelles les gens s’entretuent) Dans le film, les Hongrois parlent le hongrois, les Roumains parlent le roumain, les Allemands parlent l’allemand. Néanmoins, tous se comprennent. Ils parlent tous anglais, puisqu’il s’agit aussi d’une histoire sur la mondialisation et ses effets secondaires. Les personnages les plus sophistiqués parlent même français. Et, bien sûr, le Français parle anglais, tandis que les gens qui viennent de loin parlent leur langue, que personne ne comprend. En tant que spectateur, si vous comprenez toutes ces langues, bravo. Sinon, il y a des sous-titres : ils ont parfois des couleurs distinctes pour marquer les différentes langues, tandis que d’autres fois, ce sera à vous de trouver qui parle quoi. Les Roumains ont un drapeau rouge-jaune-bleu. Les Hongrois de Hongrie ont un drapeau rouge-blanc-vert. Les Hongrois de Transylvanie, eux, ont un drapeau bleu et jaune : le drapeau du comté autoproclamé de Székely (Tinutul Secuiesc en roumain, Pays Sicule en français), qui milite pour l’autonomie. Curieusement, pour des raisons historiques, ce comté ne se trouve pas à la frontière avec la Hongrie, mais au beau milieu de la Roumanie.

Les Roumains sont majoritairement orthodoxes, les Hongrois sont majoritairement catholiques et les Allemands sont majoritairement luthériens. Mais ce n’est pas si simple : certains Hongrois sont unitariens, certains Roumains sont gréco-catholiques, certains Allemands sont calvinistes. Ainsi, chaque village possède plusieurs églises, différentes les unes des autres ; même les cloches sonnent différemment. Aujourd’hui, avec tant de gens partis travailler à l’étranger, beaucoup d’églises ont perdu la plupart de leurs paroissiens. Les églises protestantes sont fermées. Pourtant, il y a souvent quelqu’un dans le village qui détient la clé de l’église pour ceux qui souhaitent la visiter. Lorsque quelqu’un du village meurt à l’étranger, parfois à des milliers de kilomètres, un membre de sa famille appelle afin que les cloches de son village natal sonnent pour lui.

Ces différences peuvent sembler mineures et elles sont certainement compliquées à suivre. Pourtant, tout au long de l’histoire, des guerres ont été menées à cause de ces particularités et des personnes ont tué d’autres personnes pour des différences encore plus petites.

MIORITZA et les autres inspirations du film

Je n’avais pas réalisé que MIORITZA était une source d’inspiration pour ce film avant de remarquer combien de moutons et autres animaux y figurent. Comment vous expliquer MIORITZA ? MIORITZA (qui signifie « agnelle ») est un poème populaire du folklore roumain qui raconte l’histoire de trois bergers et de leurs troupeaux. Ces bergers viennent de régions différentes, l’un d’entre eux a plus de moutons et il est plus riche ; alors les deux autres décident tout simplement de le tuer et de s’emparer de son troupeau. Ses moutons bien-aimés, son chien fidèle et la nature en général tentent de l’avertir, mais il croit au destin : si tel est son destin, qu’il en soit ainsi. Chez nous, il existe une sorte de philosophie de la vie associée à MIORITZA, à la mentalité du berger et à la géographie roumaine : il s’agit de suivre le rythme des montées et des descentes, selon le relief des collines et des vallées. Nous étudions tous MIORITZA à l’école et dans le film, les enfants le récitent pour la fête de Noël. Le chien fidèle de Matthias le prévient en cas de danger et ses moutons tiennent à lui peut-être plus que quiconque. Outre MIORITZA, il y a bien sûr l’histoire réelle : avant la pandémie, certains propriétaires d’usines du Comté de Székely ont envisagé d’embaucher des travailleurs venus de loin – étant donné que les locaux étaient partis travailler en Europe occidentale. Mais les personnages de R.M.N. et les relations entre eux sont fictifs, tout comme les motivations et les attitudes de chacun, ainsi que les événements du récit lui-même.Une autre source d’inspiration lointaine est l’histoire des mines d’or de Rosia Montana, en Transylvanie. En gros, il s’agit du dilemme suivant : faut-il donner du travail à des gens qui extraient de l’or (et en utilisent du cyanure qui détruit l’environnement) ou préserver l’environnement et les magnifiques paysages pour les générations futures, tandis que les habitants vivront dans un état de pauvreté permanent ?Et puis, il y a eu les reportages réguliers sur la présence d’animaux sauvages et leurs effets collatéraux, puisque la Roumanie possède apparemment la plus grande population d’ours et de loups d’Europe.Les Traditions Les traditions signifient que les gens font quelque chose parce que d’autres personnes l’ont fait avant eux. Cet acte a d’abord été accompli dans un certain but, très souvent pour «chasser le mauvais œil». Vous devez convenir que même cette explication a plus de sens que de faire quelque chose parce que «c’est la tradition». Dans le film, nous dépeignons plusieurs traditions se répétant autour de Noël : certains s’habillent en peaux de mouton ou de chèvre et dansent, d’autres portent des peaux d’ours et se font fouetter, d’autres encore s’habillent comme nos ancêtres, les Daces, appréciés pour s’être opposés à la conquête romaine. Dans certaines autres régions de Roumanie, les hommes portent simplement pour le Nouvel An des masques et un énorme casque sur la tête. Ils se retrouvent ensuite le premier jour de l’année et se battent entre eux, « jusqu’à ce que mort s’en suive ». Ils ne viennent même pas de villages différents : ce sont souvent ceux des collines contre ceux de la vallée – et parfois certains sont vraiment tués. Ne les jugez pas : au moins, c’est un combat équitable. Pas très différent de tous les sports et compétitions qui résultent du même instinct d’engager son clan contre un autre.

Stéréotypes et récits

On explique souvent la position actuelle de la Roumanie au sein de l’Europe par l’idée suivante : si nous n’avons pas réussi à nous développer autant que les sociétés occidentales c’est parce que nous étions occupés à combattre les envahisseurs sur leur route pour piller l’Europe. Pendant que nous les retenions à l’Est, les Occidentaux ont eu le temps de se développer – et ériger leurs opulentes cathédrales.Mais il y a beaucoup d’autres récits plus actuels pour expliquer l’état du monde d’aujourd’hui : la mondialisation est la nouvelle Babel, un signe que le monde arrive à sa fin ; lorsque les maladies seront elles aussi « mondialisées », la fin suivra rapidement. Le réchauffement de la planète est encore un autre signe de la fin imminente : bientôt les ressources surexploitées seront épuisées et les gens se battront pour survivre. Pendant des siècles, il était facile d’identifier les envahisseurs. Les habitants vivaient dans de petits villages au milieu des forêts et dès que quelqu’un à cheval arrivait de l’autre côté de la colline, c’était un ennemi potentiel (le tourisme est venu plus tard). Aujourd’hui, avec les avions, les choses sont devenues plus complexes.Un stéréotype dit aussi que les Huns, ancêtres des Hongrois, arrivaient à cheval et mangeaient de la viande crue qu’ils avaient attendrie sous leur selle. Cette croyance est si courante que personne ne la met en doute. Il y a une trentaine d’années, le Conseil européen a recommandé l’utilisation du terme Roms au lieu de Gitans – perçu comme offensant. La Roumanie a tenté de s’opposer à cette initiative pour la confusion qu’elle générait entre Roms et Roumains, mais sans succès, si bien que la confusion s’est accentuée. Pour les Roumains, le fait d’être considéré comme Rom est la plus grande offense, tandis que les Occidentaux perçoivent notre volonté de faire la distinction comme une attitude discriminatoire inappropriée.

Les Thèmes

R.M.N. questionne les dilemmes de la société actuelle : la solidarité face à l’individualisme, la tolérance face à l’égoïsme, le politiquement correct face à la sincérité. Il interroge aussi ce besoin atavique d’appartenance, de s’identifier à son groupe ethnique, à son clan et de considérer naturellement les autres (qu’ils soient d’une autre ethnie, d’une autre religion, d’un autre sexe ou d’une autre classe sociale) avec réserve et suspicion. C’est une histoire sur les temps anciens (perçus comme dignes de confiance) et les temps actuels (perçus comme chaotiques) ; sur la sournoiserie et la fausseté d’un ensemble de valeurs européennes qui sont davantage revendiquées qu’elles ne sont appliquées en réalité. C’est une histoire d’intolérance et de discrimination, de préjugés, de stéréotypes, d’autorité et de liberté. C’est une histoire de lâcheté et de courage, d’individu face à la foule, de destin personnel face au destin collectif. C’est aussi une histoire de survie, de pauvreté, de peur face à un avenir sombre.

Le film évoque les effets de la mondialisation sur une petite communauté enracinée dans des traditions séculaires : les valeurs d’autrefois se sont dissipées, l’accès à l’internet n’a pas apporté à ces gens de nouvelles valeurs, mais les a plutôt accablés par la difficulté de distinguer la vérité de leurs opinions personnelles dans le chaos informationnel et moral actuel.R.M.N. aborde également les effets secondaires du politiquement correct : les gens ont appris qu’il valait mieux ne pas s’exprimer à haute voix quand leurs opinions diffèrent de la norme actuelle. Seulement le politiquement correct n’est pas un processus formateur et il n’a pas changé les opinions en profondeur ; il a juste fait en sorte que les gens expriment moins ce qu’ils pensent. Mais les choses finissent par s’accumuler et, à un moment donné, elles débordent. Le film n’associe pas les opinions «politiquement incorrectes» à une ethnie ou un groupe en particulier : les opinions et les actions étant toujours individuelles, elles ne dépendent pas de l’identité d’un groupe mais de facteurs beaucoup plus complexes.Au-delà des connotations sociales, l’histoire se situe à un niveau humain plus profond : elle parle de la façon dont nos croyances peuvent façonner nos choix, de nos instincts, de nos pulsions irrationnelles et de nos peurs, des animaux enfouis en nous, de l’ambiguïté de nos sentiments, de nos actions et de l’impossibilité de les comprendre pleinement.Les choses que j’aime le plus dans le film sont celles qui ne peuvent être mises en mots.

Les Fils rouges visuels

Il y a plusieurs images et motifs visuels récurrents dans le film. Si vous avez un jour la patience de regarder le film deux fois, vous aurez quelque chose de plus à découvrir.

Le Style

Tourner chaque scène en plan séquence (quelle que soit sa longueur ou sa complexité) est une décision qui a défini le style de ce film. Par conséquent, en tant que réalisateur, je dois mettre en scène la situation de manière aussi crédible et véridique que possible, puis enregistrer ce moment. Le rythme ne vient pas du montage, mais il est inhérent à la scène. Les ellipses n’ont lieu qu’entre les scènes – la situation se déroule en temps réel, rien n’est coupé.Cette décision a conduit à tourner en une seule prise une scène collective de 17 minutes avec 26 personnages qui parlent.

Tournage

Le scénario a été écrit au printemps 2021, le financement et la production ont suivi rapidement. Le tournage a eu lieu de novembre 2021 à janvier 2022. Nous avons préféré ne pas tourner dans le comté de Székely, mais à Rimetea, un ancien village de Transylvanie qui a été classé au patrimoine de l’UNESCO. Les rôles principaux sont interprétés par des acteurs professionnels, les rôles secondaires par des non-professionnels. Chaque acteur a reçu ses dialogues mais pas les scènes concernant des situations que leurs personnages ne connaissent pas. Les dialogues étaient entièrement écrits.Le film a été tourné en numérique, dans des lieux existants, à l’exception de la maison de Csilla qui a été construite de toutes pièces sur place.

Le Titre

Apparemment, l’empathie et d’autres compétences sociales sont générées à la surface du cortex cérébral, tandis que les instincts plus primaires qui ont permis aux humains de survivre occupent les 99 % restants du cerveau. R.M.N. signifie Rezonanta Magnetica Nucleara. En anglais, c’est N.M.R. – Nuclear Magnetic Resonance. Et en français, c’est I.R.M., Imagerie par Résonance Magnétique. Plus largement, il s’agit d’une investigation du cerveau, un scanner cérébral qui tente de détecter des choses sous la surface. En lisant le scénario, quelqu’un a suggéré que le film pourrait s’appeler Europe 2.0. Pendant le tournage, je suis tombé sur une photo de la fin du 19e siècle dans l’un des lieux de tournage, intitulée : L’Agneau de Dieu. J’ai pensé que ça ferait un bon titre.

Cristian Mungiu est né en 1968 à Iaşi en Roumanie. Son premier film OCCIDENT est invité à la Quinzaine des Réalisateurs en 2002 et fait un triomphe en Roumanie. En 2007, son deuxième long métrage 4 MOIS, 3 SEMAINES, 2 JOURS est récompensé de la Palme d’or au Festival de Cannes. Il reçoit l’éloge des critiques et de nombreuses autres distinctions dont celles du Meilleur Film et Meilleur Réalisateur de l’Académie européenne du Cinéma. En 2009, il revient à Cannes en tant que scénariste-coréalisateur-producteur du film à sketches CONTES DE L’ÂGE D’OR, ainsi qu’en 2012 en tant que scénariste-réalisateur avec AU-DELÀ DES COLLINES récompensé du Prix du meilleur scénario et d’un double Prix d’Interprétation Féminine. En 2016, il obtient le Prix de la mise en scène lors du 69ème Festival de Cannes pour son cinquième film BACCALAURÉAT. Il signe son retour en 2022 avec R.M.N. Le film est présenté pour la première fois au Festival de Cannes, en sélection officielle, en compétition.

CRISTIAN MUNGIU BIOGRAPHIE RÉALISATEUR


Nobel de littérature: Yvetot valait donc bien Constantinople (Retour sur la première femme écrivain française nobélisée qui au nom de la justesse et de la justice n’a pas hésité à se faire la Madone du RER et l’écrivaine cégétiste qui écrit des livres de dactylo dans les supermarchés)

8 octobre, 2022

 (Image: News18)French author Annie Ernaux awarded Nobel Prize in Literature 2022; a look at her life and career (Image: News18) (Image: News18)

Soyez fils de votre Père qui est dans les cieux (qui) fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons et (…) pleuvoir sur les justes et sur les injustes. Jésus (Matthieu 5: 45)
Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. Jésus (Matthieu 10 : 34-36)
Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni libre,  il n’y a plus ni homme ni femme; car tous vous êtes un en Jésus-Christ. Paul (Galates 3: 28)
Il n’y a pas en littérature de beaux sujets d’art, et qu’Yvetot donc vaut Constantinople ; et qu’en conséquence l’on peut écrire n’importe quoi aussi bien que quoi que ce soit. L’artiste doit tout élever ; il est comme une pompe, il a en lui un grand tuyau qui descend aux entrailles des choses, dans les couches profondes. Il aspire et fait jaillir au soleil en gerbes géantes ce qui était plat sous terre et qu’on ne voyait pas. Gustave Flaubert (lettre à Louise Colet, 25 juin 1853
C’est peut-être dans la Bible qu’on trouverait des procédés littéraires nouveaux et l’art de laisser les choses à leur place. Marcel Schwob (lettre à Jules Renard, 1891)
Il va de soi que ce mélange des styles ne dénote aucune intention esthétique. Au contraire, il caractérise dès l’origine les écrits judéo-chrétiens ; il fut encore souligné par l’incarnation de Dieu dans un homme du dernier rang, par son existence terrestre parmi les humbles, par sa Passion ignominieuse au jugement du monde, et, par suite de la vaste diffusion et du puissant effet de ces écrits à une époque postérieure, agit naturellement de façon décisive sur la représentation du tragique et du sublime. (…) tout se joue entre des gens communs issus du peuple; une telle action, pour les Anciens, aurait fait la matière d’une farce ou d’une comédie. Et pourquoi n’avons-nous rien de tel ici? Pourquoi ce texte éveille-t-il en nous une profonde et grave sympathie? Parce qu’il représente quelque chose que ni la poésie antique ni l’historiographie antique n’ont jamais représenté: la naissance d’un mouvement spirituel dans les profondeurs du peuple, au sein des circonstances quotidiennes de l’existence du temps. Un nouveau cœur et un nouvel esprit naissent sous nos yeux. Ce que nous disons ici ne s’applique pas seulement au reniement de Pierre, mais à tous les faits que nous rapportent les livres du Nouveau Testament; dans chacun d’entre eux il s’agit toujours de la même question, toujours du même conflit, auquel tout homme se trouve forcément confronté et qui par là est un conflit toujours inachevé et infini. Il met en mouvement le monde entier des hommes, tandis que les enchevêtrements de destin et de passion que connaît l’antiquité gréco-romaine ne concernent directement qu’un seul individu, celui qui s’y trouve impliqué; c’est seulement en vertu d’une relation très générale, parce que nous sommes aussi des hommes, c’est-à-dire soumis au destin et aux passions, que nous ressentons de la terreur et de la pitié. Pierre, en revanche, ainsi que les autres personnages du Nouveau Testament sont plongés dans un mouvement général qui surgit des profondeurs, qui ne concerne d’abord qu’eux-mêmes et qui ne passe que très progressivement (les Actes des Apôtres illustrent le commencement de ce processus) au premier plan de l’histoire, mais qui dès le début est un mouvement sans limite qui aspire à toucher directement chaque homme et absorbe en lui tous les conflits purement personnels. Ainsi apparaît un monde d’une part tout à fait réel, quotidien, reconnaissable sous le rapport du temps, du lieu et des circonstances, et d’autre part ébranlé dans ses fondations, qui se transforme et se renouvelle sous nos yeux. Erich Auerbach (1946)
La naissance dans l’étable de Bethléem, la vie parmi les pêcheurs, des publicains et d’autres personnes du commun, la Passion avec touts ses épisodes réalistes et indignes ne convenaient ni au style de l’éloquence sublime ni à celui de la tragédie ou de la grande épopée; un tel arrière-plan, un tel environnement ne convenait guère, d’après les conceptions de l’esthétique augustéenne, qu’à l’un des genres littéraires les plus bas; mais le style bas de l’Ecriture sainte inclut le sublime. Erich Auerbach
Dans la littérature moderne, toute personne, quels que soient son caractère et sa position sociale, tout événement, qu’il appartienne à la légende, à la haute politique ou à la vie domestique, peut être représenté comme une réalité sérieuse, problématique et tragique, et le plus souvent se trouve effectivement représenté sous cette forme. Mais ceci est complètement impossible dans l’Antiquité. Il existe certes, dans la poésie pastorale ou amoureuse, quelques formes intermédiaires, mais dans l’ensemble la règle de la séparation des styles maintient son empire et demeure inviolée : tout ce qui est vulgairement réaliste, le quotidien tout entier, ne supporte qu’une représentation comique ; on n’en doit pas approfondir les problèmes virtuels. Un tel principe fixe d’étroites limites au réalisme, et on peut dire, en prenant le mot réalisme en un sens plutôt strict, qu’il ôtait à la littérature toute possibilité de prendre au sérieux les métiers et les états de la vie quotidienne – commerçants, artisans, paysans, esclaves –, le décor de la vie quotidienne – maison, atelier, boutique, champ –, les circonstances de la vie quotidienne – mariage, naissance d’un enfant, travail, nourriture –, bref de prendre au sérieux le peuple et la vie du peuple. (…) Au contraire, [le mélange des styles] caractérise dès l’origine les écrits judéo-chrétiens (…) Une figure tragique d’une telle origine, un héros si faible mais qui puise sa force dans sa faiblesse même, un tel va et vient du pendule, est incompatible avec le style élevé de la littérature classique gréco-romaine. (…) Du même coup, les conventions stylistiques de l’Antiquité disparaissent car il est impossible de représenter autrement qu’avec le plus grand sérieux l’attitude de chacun des individus qui se voient impliqués dans le mouvement ; tel pêcheur parmi les autres, ou tel publicain, ou tel jeune homme riche, telle Samaritaine ou telle femme adultère, chacun et chacune pris dans sa vie de tous les jours, se trouvent confrontés directement à la personne de Jésus, et l’attitude de chacune de ces personnes à ce moment précis est nécessairement une chose tragique. La règle stylistique de l’Antiquité, pour laquelle la représentation réaliste, la description de la vie quotidienne ne pouvaient relever que de la comédie (ou au mieux de l’idylle) est par conséquent incompatible avec la représentation de forces historiques dès que celle-ci s’efforce de rendre les choses concrètement. Car alors, elle est contrainte de descendre dans les profondeurs de la vie quotidienne du peuple, elle est dans l’obligation de prendre au sérieux ce qu’elle y rencontre, tandis qu’à l’inverse, la règle stylistique ne peut subsister que là où on renonce à rendre concrètement les forces historiques, où on n’éprouve même pas le besoin d’en tenir compte. Il va de soi que dans les écrits évangéliques cette prise de conscience de forces historiques revêt un caractère parfaitement « non scientifique » ; elle se réduit à des faits concrets et ne les dépasse pas à l’aide de concepts qui systématiseraient des expériences. (…) Néanmoins, quelle que soit la nature du mouvement que les récits évangéliques ont introduit dans l’historiographie, l’essentiel réside en ceci : que les couches profondes qui restaient immobiles aux yeux des observateurs antiques commencent à entrer en mouvement. Erich Auerbach
Il n’y a que l’Occident chrétien qui ait jamais trouvé la perspective et ce réalisme photographique dont on dit tant de mal: c’est également lui qui a inventé les caméras. Jamais les autres univers n’ont découvert ça. Un chercheur qui travaille dans ce domaine me faisait remarquer que, dans le trompe l’oeil occidental, tous les objets sont déformés d’après les mêmes principes par rapport à la lumière et à l’espace: c’est l’équivalent pictural du Dieu qui fait briller son soleil et tomber sa pluie sur les justes comme sur les injustes. On cesse de représenter en grand les gens importants socialement et en petit les autres. C’est l’égalité absolue dans la perception. René Girard 
D’une manière générale, mon souhait est d’écrire littérairement dans la langue de tous. C’est un choix qu’on pourrait qualifier de politique, puisque c’est une façon de détruire les hiérarchies, d’accorder la même importance de signification aux paroles, aux gestes des gens, quelle que soit leur place dans la société. Annie Ernaux (conférence à Yvetot, 2012)
Il y a beaucoup de livres qui ont pour moi valeur de littérature, bien qu’ils ne soient pas classés dans la littérature, des textes de Michel Foucault, de Bourdieu, par exemple. C’est le bouleversement, la sensation d’ouverture, d’élargissement, qui fait pour moi la littérature. Annie Ernaux
J’aimerais m’attarder sur cette notion d’intime qui, en un peu plus d’une décennie, est venue au premier plan, a fourni une classification littéraire  – « écrits intimes » – , a fait l’objet de débats dits de société à la télé et dans les magazines, se confond plus ou moins avec le sexuel (auquel il a été longtemps associé, faire sa toilette intime). On peut imaginer que l’émergence de cette notion a quelque chose à voir avec une modification de la perception de soi et du monde, qu’elle en est le signe. Toujours est-il que l’intime est, pour le moment, une catégorie de pensée à travers laquelle on voit, aborde et regroupe des textes. Cette façon de penser, de classer, m’est étrangère. L’intime est encore toujours du social, parce qu’un moi pur, où les autres, les lois, l’histoire, ne seraient pas présents est inconcevable. Quand j’écris, tout est chose, matière devant moi, extériorité, que ce soit mes sentiments, mon corps, mes pensées ou le comportement des gens dans le RER. Dans L’Événement, le sexe traversé par la sonde, les eaux et le sang, tout ce qu’on range dans l’intime, est là, de façon nue, mais qui renvoie à la loi d’alors, aux discours, au monde social en général. Existe-t-il un intime à partir du moment où le lecteur, la lectrice, ont le sentiment qu’ils se lisent eux-mêmes dans un texte ? (…) Je me considère très peu comme un être singulier, au sens d’absolument singulier, mais comme une somme d’expérience, de déterminations aussi, sociales, historiques, sexuelles, de langages, et continuellement en dialogue avec le monde (passé et présent), le tout formant, oui, forcément, une subjectivité unique. Mais je me sers de ma subjectivité pour retrouver, dévoiler les mécanismes ou des phénomènes plus généraux, collectifs. Annie Ernaux
Lire dans les années 1970 Les Héritiers, La Reproduction, plus tard La Distinction, c’était – c’est toujours – ressentir un choc ontologique violent. J’emploie à dessein ce terme d’ontologique : l’être qu’on croyait être n’est plus le même, la vision qu’on avait de soi et des autres dans la société se déchire, notre place, nos goûts, rien n’est plus naturel, allant de soi dans le fonctionnement des choses apparemment les plus ordinaires de la vie. Et, pour peu qu’on soit issu soi-même des couches sociales dominées, l’accord intellectuel qu’on donne aux analyses rigoureuses de Bourdieu se double du sentiment de l’évidence vécue, de la véracité de la théorie en quelque sorte garantie par l’expérience : on ne peut, par exemple, refuser la réalité de la violence symbolique lorsque, soi et ses proches, on l’a subie. Il m’est arrivé de comparer l’effet de ma première lecture de Bourdieu à celle du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, quinze ans auparavant : l’irruption d’une prise de conscience sans retour, ici sur la condition des femmes, là sur la structure du monde social. Irruption douloureuse mais suivie d’une joie, d’une force particulières, d’un sentiment de délivrance, de solitude brisée. Cela me reste un mystère et une tristesse que l’œuvre de Bourdieu, synonyme pour moi de libération et de « raisons d’agir » dans le monde, ait pu être perçue comme une soumission aux déterminismes sociaux. Il m’a toujours semblé au contraire que, mettant au jour les mécanismes cachés de la reproduction sociale, en objectivant les croyances et processus de domination intériorisés par les individus à leur insu, la sociologie critique de Bourdieu défatalise l’existence. En analysant les conditions de production des œuvres littéraires et artistiques, les champs de luttes dans lesquelles elles surgissent, Bourdieu ne détruit pas l’art, ne le réduit pas, il le désacralise simplement, il en fait ce qui est beaucoup mieux qu’une religion, une activité humaine complexe. Et les textes de Bourdieu ont été pour moi un encouragement à persévérer dans mon entreprise d’écriture, à dire, entre autres, ce qu’il nommait le refoulé social. Le refus opposé, avec une extrême violence parfois, à la sociologie de Pierre Bourdieu vient, me semble-t-il, de sa méthode et du langage qui lui est lié. Venu de la philosophie, Bourdieu a rompu avec le maniement abstrait des concepts qui la fonde, le beau, le bien, la liberté, la société, et donné à ceux-ci des contenus étudiés concrètement, scientifiquement. Il a dévoilé ce que signifiaient dans la réalité le beau quand on est agriculteur ou professeur, la liberté si l’on habite la cité des 3 000, expliqué pourquoi les individus s’excluent eux-mêmes de ce qui, de façon occulte, les exclut de toute façon. Comme dans la philosophie et, le meilleur des cas, la littérature, c’est encore et toujours de la condition humaine qu’il s’agit, mais non d’un homme en général, des individus tels qu’ils sont inscrits dans le monde social. Et si un discours abstrait, au-dessus des choses, ou prophétique, ne dérange personne, il n’en est pas de même dès lors qu’on donne le pourcentage écrasant d’enfants issus de milieux dominants intellectuellement ou économiquement dans les grandes écoles, qu’on révèle de manière rigoureuse les stratégies du pouvoir, ici et maintenant aussi bien chez les universitaires (Homo academicus) que dans les médias. Question de langage ; substituer, par exemple, à « milieux, gens, modestes » et « couches supérieures » les termes de « dominés » et « dominants », c’est changer tout : à la place d’une expression euphémisée et quasi naturelle des hiérarchies, c’est faire apparaître la réalité objective des rapports sociaux. Le travail de Bourdieu, acharné comme Pascal à détruire les apparences, à rendre manifeste le jeu, l’illusion, l’imaginaire social, ne pouvait que rencontrer des résistances dans la mesure où il contient des ferments de subversion, où il débouche sur une transformation du monde, dont l’ouvrage qu’il a dirigé avec son équipe de chercheurs, le plus connu, montre la misère. Si, avec la mort de Sartre, j’ai pu avoir le sentiment que quelque chose était achevé, intégré, que ses idées ne seraient plus actives, qu’il basculait, en somme, dans l’histoire, il n’en va pas de même avec Pierre Bourdieu. Si nous sommes tant à éprouver le chagrin de sa perte – j’ose, ce que je fais rarement, dire « nous », en raison de l’onde fraternelle qui s’est propagée spontanément à l’annonce de sa mort – nous sommes aussi nombreux à penser que l’influence de ses découvertes et de ses concepts, de ses ouvrages, ne va cesser de s’étendre. Comme ce fut le cas pour Jean-Jacques Rousseau, à propos de qui je ne sais lequel de ses contemporains s’insurgeait de ce que son écriture rendît le pauvre fier. Annie Ernaux
Il y a cette différence d’âge et de statut social, cette « pauvreté » du jeune homme qui est attirante : je veux être celle qui peut donner plein de choses. Chacun sait que donner, c’est prendre. Le côté économique compte beaucoup et je voulais même l’accentuer en listant tout ce que j’ai fait pour, non pas l’attacher, mais rétablir un ordre. (…) C’est un aspect de la domination qui est dû à mon âge, car je n’avais pas d’argent non plus. Cette domination-là lui facilite la vie mais je considère aussi les avantages. Lorsqu’il ne travaille pas, il me donne son temps : je le rétribue pour ça.  (…) Ce qui était le plus marquant était cette sensation de revivre, de me replonger dans une jeunesse, de retrouver une forme de spontanéité, de jeu. Le fait que cela se passe dans une ville où j’avais été jeune était d’autant plus troublant. Par exemple, revenir au restaurant universitaire que j’avais fréquenté tant d’années et dont la disposition intérieure n’avait pas changé fut particulièrement déroutant. Il y a là une sensation fantastique. (…) Ce qu’il m’a apporté, sans lui, je ne l’aurais pas. Ce qui était très difficile était ce sentiment de répétition tel qu’il ressemble à la mort. Être condamnée à répéter quelque chose qui, à mon sens, ne conduisait nulle part. Je me suis aperçue, en écrivant L’Événement, où je racontais comment j’avais expulsé cette grossesse non voulue, que, de la même façon, j’étais en train de le supprimer de mon existence. (…) Au même âge, je ne l’aurais même pas regardé. Il faisait un peu plouc. Il représentait ma propre plouquerie. C’est un aveu qui va sans doute me valoir des volées de bois vert. Cette image de moi qui est en lui satisfait quelque chose. D’autant que je ne peux pas dire que je suis restée comme ça. Là, on est en pleine domination économique et culturelle. (…) [La différence d’âge dans le couple] C’est toujours pareil. Il y a eu des livres de femmes sur ce sujet, comme celui de Camille Laurens. On a donné à ces femmes, qu’on appelle les cougars, le nom d’un fauve, d’un prédateur. Peut-être qu’il y a de ça mais pourquoi ne dit-on pas que les hommes sont des prédateurs ? Quand j’ai commencé ce texte, il y a plus de vingt ans, je ne voyais pas le scandale d’écrire cela. [Les Cahiers de L’Herne] Je ne me le représente pas comme quelque chose qui ferait de moi un classique. Ce qui me plaît dans la conception de ces Cahiers, c’est qu’ils ouvrent beaucoup de portes sur mon travail. Il y a des recherches très pointues, mais aussi des témoignages d’écrivains et d’écrivaines et d’autres personnes qui me connaissent d’un peu plus près. Souvent, on prend les Cahiers de L’Herne comme quelque chose d’académique mais là, cela échappe à l’académique. C’est très divers. J’en suis l’objet mais, pour un lecteur, il y a dans ce qu’il lit quelque chose qui dépasse l’objet. Cela peut, presque, se lire comme une fiction. (…) le réel n’est pas accessible en vivant seulement, contrairement à la parole. Je mets dans le travail d’écriture quelque chose qui va au-delà de la vie ordinaire. C’est ça l’écriture. C’est devenu ça. Sans preuves écrites, je n’avance qu’à tâtons. (…) Plus jeune, je pratiquais deux écritures : celle pour obtenir mes examens et celle des lettres adressées à mes parents, que je simplifiais pour ne pas montrer une supériorité – alors que j’étais une sale gamine qui faisait exprès d’employer des mots compliqués pour embêter mon père. Par contre, je savais que ma mère les enregistrait. Je jouais le rôle de l’institutrice. Ensuite, quand j’écris d’Angleterre, j’ai 19 ans et je suis consciente de ce que font mes parents pour moi et donc je ne leur inflige pas une sorte de supériorité que je ressens d’ailleurs beaucoup moins à cette époque qu’à l’adolescence. (…) Au départ, c’est une écriture très violente. Mes premiers textes Venger sa race, Les Armoires vides, etc. sont violents… C’est écrivant sur quelqu’un de proche, comme mon père, que j’ai adopté une écriture qui n’est pas une écriture dominante, qui surplombe. À l’époque, je ne formulais pas les choses comme cela mais on aurait pu dire que c’était une voie étroite entre le populisme et le misérabilisme. C’était justement cette écriture du réel, factuelle – que j’ai malencontreusement qualifiée d’écriture plate –, qui ne donne pas prise aux jugements du lecteur que je présumais toujours comme bourgeois. J’étais très arc-boutée sur cette position et j’ai donc écrit La Place dans cette optique. Cette écriture-là, je l’ai faite mienne, avec quand même des changements importants. Si vous prenez Le Jeune Homme et que vous le comparez à La Place, ou même Passion simple vous voyez bien qu’il y a une évolution. (…) C’est une écriture objective. Objectiver non seulement le matériel mais aussi ce qui est plus difficile : les choses mentales, abstraites comme les sentiments. (…) C’est presque devenu naturel chez moi. Pour moi, la fiction a lieu dans la construction du livre, c’est-à-dire que l’organisation d’un livre donne un sens en soi. Je n’ai pas besoin de la fiction. Écrire ne se confond pas avec imaginer, ni avec un laisser-aller : pour moi, écrire, c’est retrouver. (…) Il y avait cette idée que je faisais de l’autobiographie toute simple, et donc que c’était facile. C’est ce côté-là qui m’était reproché. (…) Passion simple, ça a été un grand moment de réception contrastée. On m’a aussi reproché mon écriture plate, ou, souvent, la crudité de mes propos, notamment dans le journal que j’ai publié sur ma mère, Je ne suis pas sortie de ma nuit. On se demandait comment on pouvait oser parler de sa mère ainsi, mais je ne parlais pas de ma mère, je parlais d’une maladie. (…) Je me souviens d’un écrivain avec lequel j’entretenais des rapports très amicaux. Il m’a demandé comment je pouvais parler d’hypermarchés dans un livre. Je lui ai répondu que c’était la réalité. Même si nous avons évolué sur ce que l’on peut montrer ou pas, l’argent reste sale. Quant à l’hypermarché, il ne devance jamais la société. Il crée tout, même des désirs, et il ne va voir que son intérêt. Faire des rayons garçon/fille, cela s’appelle de la segmentation, et cela fait gagner plus d’argent. Si, au moment du ramadan, ils proposent des produits adaptés, ce n’est pas parce qu’ils veulent une mixité sociale : c’est parce qu’ils gagnent de l’argent avec ça. (…) En général, rien ne me fait peur en écriture. (…) Je me souviens m’être dit, au moment où j’envisageais Les Années, « il manque du danger là-dedans ». Alors, ce qui était dangereux, c’était la forme. [Pour L’Usage de la photo] je n’y ai même pas pensé. J’avais oublié comment ce bouquin avait été stigmatisé. Pour plein de raisons : parce que je ne l’ai pas écrit toute seule, parce qu’allier le cancer et l’érotisme, cela paraît difficile… (…) [Parler de la boulimie] C’est rare, mais pour moi, en effet, c’est très important. La boulimie est une horreur et les filles qui en sont affligées en ont honte. Cela fait davantage honte que l’anorexie car la boulimie, c’est la matérialité : on mange beaucoup, on exècre beaucoup… C’est horrible ! L’évoquer, à cette distance-là, n’était pas très courageux, mais je voulais montrer cette addiction animale à la nourriture : on se jette sur du chocolat jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus – pour moi, avec le commerce de mes parents, c’était inépuisable. Dans L’Événement, j’ai écrit « Il n’y a pas de vérités inférieures. » Effectivement, là, je ne cache rien, et il fallait que j’aille au bout. Les gens qui ont vu le film – où la réalisatrice ne cache rien non plus – ont été surpris de voir comment cela se passait autrefois. (…) Toutes ces réflexions à propos de Proust, c’est parce que je faisais un cours sur lui. Et je voulais, au fond, ne pas avoir un regard universitaire sur lui. Je relisais ses écrits et je me suis arrêtée sur ce fameux geste de Gilberte dont Proust ne dit rien. J’ai parlé à des spécialistes et ils en sont à se demander quel était ce fameux geste. Je suis une fan de Proust mais en même temps, il y a une dimension sociale qui m’est insupportable. La façon dont il parle de Françoise… Il y a des phrases terribles où il compare tout de même sa façon de regarder le monde à celle d’un chien. Une sorte de vie inférieure. Il y a là quelque chose de profondément douloureux pour moi car, si beaucoup de lecteurs considèrent que Françoise n’a rien à voir avec leur vie, pour moi, profondément, Françoise, c’est tous mes ascendants. (…) Au début des années 1980, il y a eu un retour de la littérature au réel. Les textes de Pierre Bergounioux, Pierre Michon, Leslie Kaplan ou François Bon incarnaient ce mouvement. Mon premier livre, Les Armoires vides, date de 1974. Là, effectivement, j’étais un peu précurseur. On a considéré ce livre comme un ovni. Dans les années 1970, la littérature des femmes était pourtant très florissante. J’ai poursuivi dans cette voie et La Place a eu le prix Renaudot. Ce livre a tout de suite été remarqué par l’Éducation nationale. Il y a même eu un sujet de Capes qui portait sur La Place ! J’étais devenue un classique, dès la sortie du livre. (…) Je pense qu’écrire relève de la politique, mais il ne contient pas une politique. Les livres ne sont jamais des manifestes. Dans Les Années, certains ont tiqué et ont pointé du doigt le regard de gauche. Je ne voyais pas comment j’aurais pu tenir une sorte de balance… De toute façon, Les Années, c’est une mémoire collective, mais depuis une mémoire individuelle. Je ne suis pas allé puiser dans Internet ou dans les mémoires écrits. C’est à travers tout ce que ma mémoire retient, notamment ce que mes parents m’ont dit sur la guerre de 14, les corps de ferme. Mais je n’ai jamais cherché l’objectivité dans ce genre de livre. (…) J’ai été fortement marquée par l’éducation reçue dans un pensionnat et par ma mère qui était une vraie catholique. Je fais mon salut en écrivant. Il s’agit de sauver dans tous les sens : sauver son âme mais aussi garder, protéger de la disparition. Pourquoi suis-je venue au monde ? Il y avait quelque chose à faire et ce que je pouvais faire de mieux, c’était écrire. Assez tôt, j’ai eu cette conviction. À 20 ans. Avant, je n’avais pas le sens de vouloir sauver le monde. (…) [Etre régulièrement citée pour le prix Nobel] Ce n’est pas un cadeau. Je n’aime pas du tout ce système de prix. C’est malsain. Chaque année, je vois bien à quel point cela obsède les écrivains qui attendent. Il y a toujours une hiérarchisation en France. Il faut toujours un gagnant. Le prix Goncourt est souvent très difficile à gérer avec cette peur du livre d’après… Même moi, après La Place, j’ai souvent été perturbée. Le prix Marguerite-Yourcenar, c’est autre chose, c’était un prix pour l’ensemble. Quant au Nobel, c’est faire partie d’une brochette… Ça n’a pas beaucoup de sens au regard du temps. Je me souviens d’une Suédoise, Sigrid Undset, qui a eu le Nobel dans les années 1920. Quand je l’ai découverte, c’était ses livres qui comptaient. C’est cela qui fait que l’on reste, ce n’est pas le titre, mais la valeur des textes. Annie Ernaux
[Se réconcilier ?] Eh bien non, c’est pas possible. Je me dis que voilà, la coupure est à l’intérieur de moi. Ce sont deux mondes irréductibles. La lutte des classes est en moi. J’ai un mode de vie, une façon physique d’apparaître qui est celle de la classe dominante, je vais pas me le cacher. Mais je sais quelle était ma vision de petite fille, d’adolescente, et ce n’est pas réconciliable. Ma mémoire est dans un monde et ma vie est dans un autre et ça, c’est insupportable. Voyez, ce matin je sors de chez moi pour prendre le RER, et je vois qu’une grosse maison se construit. Il faisait très froid. Je vois un garçon avec une brouette. Immédiatement, je n’ai pas besoin de penser, me revient que travailler de ses mains c’est dur, c’est très, très dur. J’ai vu mon père travailler de ses mains, et pourtant je viens là, à Gallimard. Il n’y a pas de réconciliation, sinon sur un plan politique. Mais intérieurement, ce n’est pas possible. (…) Je vais pas dire que je me sens traître, mais j’ai tout de suite conscience qu’il y a des mondes ennemis, des classes sociales, qu’il y a de la liberté d’un côté et de l’aliénation de l’autre. Oui, j’ose employer ce terme marxiste, et on va pas me la faire « Mais non, il est très heureux cet homme qui fait des choses de ses mains. » Et en continuant sur le chemin du RER, je me disais : mais pourquoi je pense toujours comme ça ? Ça sert à quoi d’avoir vu ce garçon, d’avoir pensé à ça ? Ça ne m’empêche pas de vous rencontrer, de parler, d’avoir l’usage de la parole, de proférer des choses révoltées. Mais il faut que ça aille au delà. (…) Le dimanche ça dépasse le lieu, l’ennui, l’attente. C’est un trou, le dimanche, c’est métaphysique, le dimanche, c’est un leitmotiv de ce que j’écris. J’aimais beaucoup le mot dimanche quand j’étais petite fille et en même temps, ça a été très lié à des jours sombres, d’avoir l’impression de saisir le cœur du temps de la vie. J’ai commencé d’écrire un dimanche plusieurs fois. C’est là où on devrait se poser toutes les questions possibles, car le travail s’arrête. Tout peut arriver le dimanche. Pendant longtemps il n’y a pas eu de loisirs. Aujourd’hui, les gens fuient. Noël approche et ils vont se précipiter dans les magasins pour éviter cet ennui du dimanche. Quand on fait la révolution, c’est pour qu’il y ait un dimanche, le grand dimanche, non ? (…) [L’argent qui anime les combats ?] Pas seulement. J’ai bien aimé le film de Guédiguian, « Les Neiges du Kilimandjaro ». Il a posé en des termes qui ne sont pas forcément les miens, avec une bonté qui est peut-être excessive (moi j’aurais préféré plus de dureté), cette question de la coupure entre ces jeunes dont les parents sont des petites gens, qui vraiment ont du mal à s’en sortir, et ceux qui sont des héritiers, qui possèdent la culture et les réseaux sociaux. [Qui porte politiquement les attentes, les désirs de ces petites gens ?] Personne, ou alors il faudrait dire, hélas, Marine Le Pen, mais on va pas dire ça… Le Front de Gauche, si, bien sûr, c’est lui seul. Je vais voter Front de Gauche, Mélenchon, car il reprend une parole, communiste mais pas seulement, qu’on n’entendait plus. (…) Quelle conscience avais-je de m’élever en étant bonne élève, en étant la meilleure à l’école ? D’où me venait cette certitude ? Il y avait des injonctions plutôt que des certitudes : « Si tu travailles bien en classe, tu seras mieux que tes parents, tu ne serviras pas au bistrot. » Comme j’étais dans une école privée, il y avait aussi un autre discours : c’est le bon dieu qui m’avait donné l’intelligence, il fallait que j’en fasse quelque chose. C’était un discours valorisant dans le fond. Quand j’ai commencé à enseigner, on avait un discours de l’inné, des dons. Certains sont faits pour réussir et d’autres, non. J’ai participé de cette croyance. Aujourd’hui, je pense que l’école est un instrument de promotion personnelle pour les classes intellectuelles supérieures, pas pour les autres. (…) [dans mes classes les filles ou garçons qui me ressemblaient ?] Je ne faisais rien de particulier, seulement leur donner le plus de confiance possible en eux. Ça se marquait à l’oral, la maîtrise de l’oral, c’est un marqueur d’origine sociale, la facilité de langage. J’ai eu la chance de commencer par des classes qu’on n’appelait pas encore « de relégation », des classes d’aide comptable, de secrétariat. C’était un lycée classique-moderne-technique, dans une petite ville de 7 000 habitants, en Haute-Savoie, avec des élèves très difficiles, des classes de quarante. Et ça a vraiment été un grand choc. Le français pour eux n’était pas aussi important que la compta ou apprendre à taper. Et là, j’ai compris que la culture que je leur transmettais ne s’imposait pas à tous. Et puis et puis il y avait ces sixièmes, où certains parlaient en patois savoyard. Il y avait beaucoup d’enfants d’ouvriers. J’ai vu le décalage immense avec les lycées de centre-ville de Lyon où j’avais fait mes stages. Il y a eu un retournement, moi aussi j’avais été une élève qui ne savait pas s’exprimer, ne comprenait pas les mots que les maîtresses utilisaient. J’ai écrit « Les Armoires vides » en étant professeur. Enseigner m’a vraiment donné envie d’écrire.(…) [Pas eu d’amies quand j’étais étiez jeune ?] . Non… [Pour l’avortement] Il faut se remettre dans les années d’avant Simone Veil, d’avant 68. C’était quelque chose de terriblement honteux, criminel. Ce n’est pas seulement mon cas personnel : la plupart du temps, les filles qui avaient recours, elles ne pouvaient pas l’ébruiter. (…) mais tout de même (…) cette amie du collège qui est en photo dans le livre, nous nous nous sommes revues presque cinquante ans après, et c’est seulement à ce moment que nous avons tout dit de la honte. Et elle, elle avait encore plus honte, c’est seulement là qu’on parle, cinquante ans après. On aurait pu, mais on ne pouvait pas, c’est ça la question. Les dominants ils ont une complicité, ils ont les mêmes intérêts. Tandis que quand on est dominé, comme nous l’étions, sans sentiment de classe politique, on le cachait et on le taisait. Elle était fille de paysan, moi d’épicier. On n’avait pas cette conscience de classe plus active que possédaient mes cousines filles d’ouvriers. Elles étaient plus agressives, plus revendicatives. (…) [A mes parents qui m’ont mise dans une institution privée où je me suis retrouvée totalement isolée et différente des autres] Je leur en ai voulu après être sortie de ce pensionnat. Je voulais en sortir, je ne voulais surtout pas faire ma classe de philo dans cet établissement religieux. Quand je suis arrivée au lycée de Rouen, la souffrance sociale que je vivais à Saint-Michel a continué, et s’est même aggravée, c’est ça qui était terrible. Rouen, c’était un lycée bourgeois dans une ville bourgeoise. Les professeurs étaient infiniment supérieurs à ceux de mon établissement précédent, en français, en histoire-géo n’en parlons pas, en physique. Vraiment, il régnait un état d’esprit tellement plus ouvert. De l’autre côté, il y avait dans cette classe de philo une majorité de filles de la grande bourgeoisie de Rouen, trois filles de médecins, la fille du préfet. C’était impalpable, mais ça contredisait l’idéal égalitaire de l’école laïque publique. Elles ne disaient pas bonjour, elles formaient des petits groupes, je n’en étais pas. A Rouen, j’ai eu une amie durant deux, trois ans, fille de représentant. Et là vous touchez quelque chose d’assez intime : elle ne m’a jamais invitée chez elle. Après, j’y ai pensé. Elle devait avoir une forme de honte, comme moi, mais moi, je l’ai invitée chez moi. Vous savez, c’est un sentiment de honte le sentiment de classe, de mon temps c’était très diffus, on éprouvait ça de façon solitaire, personnelle. (…) A l’âge où j’ai envie d’aller avec les garçons, il est évident que je ne veux pas aller avec un ouvrier. Je fais mon petit barème intérieur, je dois dire c’est assez stupide, je me fonde sur des critères nuls : la façon de s’habiller, de parler, pour m’apercevoir que ce sont des cruches. C’est vrai, je capte leurs codes, j’essaye de savoir si ça vaut le coup. [Ce qui n’était pas possible avec les amies, ce rapprochement, devient possible avec la sexualité] Jusqu’à un certain point. A une époque où on se marie, venant d’où je viens, il ne peut pas être question que j’épouse quelqu’un de bourgeois. Et pourtant, je le ferai quand même. (…) Ma mère, la perdre, c’est vraiment perdre quelque chose d’immense, son corps. C’est perdre une forme de double de soi, celle qui était en tant que femme avant moi, et ça se joue sur tous les plans, un plan charnel, le plan de la loi – ma mère était la loi : ce qu’il faut faire et pas faire, elle était comme Dieu. Elle est morte, Dieu est mort aussi. Mon père, lui, représente ma classe sociale, la classe dont je suis issue. C’est quelqu’un qui portait le monde paysan, le monde auquel ma mère voulait échapper, et elle a tout fait pour y échapper. Mon père non, et il avait aussi une culture ouvrière. Très certainement il était animé par une haine de classe à l’égard de la bourgeoisie. La honte qui le nourrissait, je la raconte. Un voyage-pèlerinage à Lourdes, une scène dans un restaurant où les gens riches du groupe sont bien servis car ils prennent le menu à la carte, et nous, personne ne prête attention à nous car nous sommes au menu. Il ressortait ça souvent, avec des mots d’une extrême violence sur les « bonnes femmes couvertes de bijoux ». Etre orpheline de son père, c’est être dépositaire de cette haine de classe, encore plus. (…) Je revis souvent des situations où je me sens exclue, alors que je ne le suis pas. C’est parce que je ne suis pas à ma place, je ne me sens pas à ma place, d’une façon ou d’une autre. Et maintenant, ça ne m’intéresse pas, je n’en souffre plus car ça ne m’intéresse pas d’appartenir à ce monde. Je n’ai jamais voulu en faire partie, sauf au moment où j’ai voulu y accéder. Mais à peine entrée, je n’ai eu de cesse de vouloir en sortir. [« Le luxe c’est de pouvoir vivre une passion. »] J’écris ça à la fin de « Passion simple ». Au moment où je vis cette passion et où je l’écris, je suis également très engagée contre la guerre du Golfe. Mais oui, à un moment la vie amoureuse prend le dessus, dans l’écriture, mais pas dans la vie réelle. La passion amoureuse et la révolte politique, cela va de pair. (…) La sexualité, l’usage de la sexualité, l’acte sexuel a une sorte de vertu pour moi de dégrisement, de vision froide, comme si on atteignait le cœur des choses, que ni le bien ni le mal n’existent. C’est cette expérience-là, et pour moi presque toujours, c’était le désir d’écrire après, de façon violente. L’acte sexuel permet d’accéder à la connaissance, que ça soit du bien ou du mal, peu importe. (…) Il n’y a pas que l’écriture qui sauve… J’ai fait partie de cette génération en 68 qui pensait : il faut faire table rase. Justement non, je crois qu’il faut transmettre. Par un mode de vie qui serait différent, qui ne soit pas dans l’urgence ni l’effacement permanent de ce qui vient de se passer, dans la consommation. Où les gens trouvent-ils le temps de réfléchir, de faire des liens ? On ne peut pas échapper à la politique et il faut y réfléchir. Cette période que nous vivons, avant la présidentielle, ça me paraît nul comme période, et je crois que la majorité des gens le savent. Ça ne va rien changer, on s’étourdit avec ça, c’est une imposture. Entre Nicolas Sarkozy et François Hollande, je ne vois pas assez de différences. (…) Très souvent, vous voyez, on se demande pourquoi est-ce qu’on vit comme ça. Pourquoi est-ce qu’on se laisse complétement avoir par les dimanches où on va tous se précipiter dans les magasins, on va profiter des bons de réduction, des promotions. Comment casser ça, comment trouver plus de plaisir à faire la révolution qu’à aller acheter dans les magasins le dimanche ? Annie Ernaux (2016)
Les tours jumelles de Manhattan s’effondrant l’une après l’autre. On ne parvenait pas à sortir de la sidération, on en jouissait via les portables avec le maximum de gens. D’un seul coup, la représentation du monde basculait cul par dessus tête, quelques individus juste armés de cutters, avaient rasé en moins de deux heures les symboles de la puissance américaine. Le prodige de l’exploit émerveillait. Annie Ernaux (2011)
Je considère que c’est un très grand honneur qu’on me fait et, pour moi, en même temps, une grande responsabilité, une responsabilité qu’on me donne en me donnant le prix Nobel (…) c’est-à-dire de témoigner (…) d’une forme de justesse, de justice, par rapport au monde. Annie Ernaux
Quand je rentre à Paris, une fois par an, je vois trop de blancs. Annie Ernaux (2021)
Une fois de plus, on a frôlé l’affaire d’Etat, l’embrasement de la France comme naguère avec le burkini au motif qu’une entreprise française, Decathlon, a envisagé de commercialiser le hijab de course destiné aux filles et femmes musulmanes. Des bords de la droite et de l’extrême droite, du Modem, du Parti socialiste et de membres du gouvernement – des femmes notamment – ce fut à qui dénoncerait le plus fort ce funeste dessein. Le responsable de la communication de l’entreprise eut beau arguer que cette pièce de vêtement était destinée «à rendre le sport accessible pour toutes les femmes dans le monde», il y a eu consensus pour signifier tacitement que, en France, il en allait tout autrement, le port du voile contrevenant aux valeurs de la République. Des mails haineux et des menaces physiques à l’égard des vendeurs ont entraîné le retrait du projet par Decathlon et la réaction soulagée de Muriel Pénicaud, comme si la France venait d’échapper à un grand péril : «Heureusement qu’ils ont reculé.» A noter que personne ne s’est élevé contre la violence déployée à l’égard des employés de Decathlon, faute de pouvoir s’en prendre à celles qui portent le hijab. Si quelques voix ont souligné la liberté d’une entreprise privée de vendre ce qu’elle veut, d’autres rappelé que c’est l’Etat qui est laïque et non pas les individus, lesquels ont le droit d’arborer les signes d’une pratique religieuse (la loi de 1905 n’a pas obligé les prêtres à enlever leur soutane ni les religieuses leur voile), il n’a pas été fait mention de cette violence infligée, une nouvelle fois, à une partie des femmes qui vivent, travaillent, étudient sur le sol français, qui sont une composante de notre société. Violence, parce que sous couvert de défendre la liberté et l’égalité, dans les faits on tente de limiter le droit des femmes qui portent le hijab, ici, à faire du sport, là à chanter dans un télé-crochet (Mennel), à militer (Maryam Pougetoux), à accompagner des enfants en sortie scolaire (et se souvient-on de ce projet d’une sénatrice socialiste d’interdire le voile, dans leur domicile, aux assistantes maternelles ?), naguère à fréquenter les plages et se baigner. Bref, c’est de la vie collective qu’on cherche à les écarter. Violence, parce que dans cet épisode qui les concerne, elles, au premier chef, nul, dans les médias, à ma connaissance, ne s’est avisé de leur donner la parole (1). Qu’avaient-elles à dire sur cette possibilité de pratiquer le sport conformément à leur croyance ? Qu’éprouvaient-elles à entendre les propos stigmatisants proférés tous azimuts ? Tout se passe comme s’il n’y avait personne sous le «voile», pas d’être humain capable de réfléchir, de sentir, et de s’exprimer. La femme comme individu disparaît. On la réduit purement et simplement à un objet chargé, outre de sa signification musulmane – mais n’en doutons pas, à cause d’elle – d’un tombereau de symboles, soumission, archaïsme, étendard politique de l’islamisme, voire du jihad. En se référant à Simone de Beauvoir, on peut dire que sous le voile la femme n’est plus son corps, qu’il a disparu entièrement sous autre chose qu’elle (2). Plus que d’autres épisodes, celui du Decathlon me laisse une impression boueuse, parce que j’ai entendu trop de femmes politiques s’insurger contre le hijab et pas assez défendre la liberté de le porter. Parce que, de plus en plus, lorsque je croise une femme en hijab dans le bus ou à l’hypermarché, je peux, me mettant à sa place, penser que j’ai, dans la France d’aujourd’hui, le visage de son exclusion. Je pose la question, celle-là même que l’on met en avant pour faire valoir la liberté d’un choix existentiel : pourquoi refuser d’accorder aux individus un droit qui ne retire rien aux autres ? Comment nous, femmes féministes, qui avons réclamé le droit à disposer de notre corps, qui avons lutté et qui luttons toujours pour décider librement de notre vie pouvons-nous dénier le droit à d’autres femmes de choisir la leur ? Où est la sororité qui a permis, par exemple, la fulgurante expansion du mouvement #MeToo ? L’empathie, la solidarité cessent dès qu’il s’agit des musulmanes en hijab : elles sont le continent noir du féminisme. Ou plutôt d’un certain féminisme qui fait la guerre à d’autres femmes au nom d’une laïcité devenue le mantra d’un dogme qui dispense de toute autre considération. Si l’idée de me couvrir d’un voile – et plus encore celle que mes petites-filles le fassent – m’est profondément et intimement inimaginable, il me faut accepter que l’inverse, ne pas vouloir sortir sans hijab, puisse être vécu de la même manière absolue, intransigeante, quoi qu’il m’en coûte au regard de ce qu’est pour moi la liberté et une vie libre de femme. Qui suis-je pour obliger d’autres femmes à se libérer sans délai de la domination masculine ? Examiner loyalement son trajet personnel sous l’angle de la soumission et de la révolte à l’égard de celle-ci rabat l’orgueil et entame les certitudes. Je ne suis pas née féministe, je le suis devenue. N’y a-t-il pas de quoi échanger entre nous sur les images de notre identité sexuelle, sur le contrôle du corps féminin, l’injonction de le dévoiler ou le cacher, l’impératif impossible de rester toujours jeune ? Briser l’ignorance réciproque. Se parler comme le font ces adolescentes, l’une voilée et l’autre pas, que l’on voit marchant et riant ensemble dans les rues et les centres commerciaux. J’entends déjà les rires condescendants sur ma naïveté, les arguments définitifs qu’on m’assènera. Ni rire, ni pleurer, ni haïr mais comprendre, je reste fidèle au principe de Spinoza. Vouloir comprendre le sens de la pratique du hijab, ici et maintenant, c’est ne pas le séparer de la situation dominée des immigrés en France, ni par ailleurs des bouleversements, des mutations, de l’anomie même, des sociétés occidentales actuelles. C’est reconnaître dans celle qui choisit de le porter la revendication visible d’une identité, la fierté des humiliés. Annie Ernaux
Cette phrase, je n’ai pas besoin de la chercher loin. Elle surgit. Dans toute sa netteté, sa violence. Lapidaire. Irréfragable. Elle a été écrite il y a soixante ans dans mon journal intime. « J’écrirai pour venger ma race. » Elle faisait écho au cri de Rimbaud : « Je suis de race inférieure de toute éternité. » J’avais 22 ans. J’étais étudiante en lettres dans une faculté de province, parmi des filles et des garçons pour beaucoup issus de la bourgeoisie locale. Je pensais orgueilleusement et naïvement qu’écrire des livres, devenir écrivain, au bout d’une lignée de paysans sans terre, d’ouvriers et de petits commerçants, de gens méprisés pour leurs manières, leur accent, leur inculture, suffirait à réparer l’injustice sociale de la naissance. Qu’une victoire individuelle effaçait des siècles de domination et de pauvreté, dans une illusion que l’Ecole avait déjà entretenue en moi avec ma réussite scolaire. (…) La cherté des livres, la suspicion dont ils faisaient l’objet dans mon école religieuse me les rendaient encore plus désirables. Don Quichotte, Voyages de Gulliver, Jane Eyre, contes de Grimm et d’Andersen, David Copperfield, Autant en emporte le vent, plus tard Les Misérables, Les Raisins de la colère, La Nausée, L’Etranger : c’est le hasard, plus que des prescriptions venues de l’Ecole, qui déterminait mes lectures. (…) Ce sont des situations de la vie où être une femme pesait de tout son poids de différence avec être un homme dans une société où les rôles étaient définis selon les sexes, la contraception interdite et l’interruption de grossesse un crime. En couple avec deux enfants, un métier d’enseignante, et la charge de l’intendance familiale, je m’éloignais de plus en plus chaque jour de l’écriture et de ma promesse de venger ma race. Je ne pouvais lire « la parabole de la loi » dans Le Procès, de Kafka, sans y voir la figuration de mon destin : mourir sans avoir franchi la porte qui n’était faite que pour moi, le livre que seule je pourrais écrire. Mais c’était sans compter sur le hasard privé et historique. La mort d’un père qui décède trois jours après mon arrivée chez lui en vacances, un poste de professeur dans des classes dont les élèves sont issus de milieux populaires semblables au mien, des mouvements mondiaux de contestation : autant d’éléments qui me ramenaient par des voies imprévues et sensibles au monde de mes origines, à ma « race », et qui donnaient à mon désir d’écrire un caractère d’urgence secrète et absolue. Il ne s’agissait pas, cette fois, de me livrer à cet illusoire « écrire sur rien » de mes 20 ans, mais de plonger dans l’indicible d’une mémoire refoulée et de mettre au jour la façon d’exister des miens. Ecrire afin de comprendre les raisons en moi et hors de moi qui m’avaient éloignée de mes origines. Aucun choix d’écriture ne va de soi. Mais ceux qui, immigrés, ne parlent plus la langue de leurs parents, et ceux qui, transfuges de classe sociale, n’ont plus tout à fait la même, se pensent et s’expriment avec d’autres mots, tous sont mis devant des obstacles supplémentaires. Un dilemme. Ils ressentent, en effet, la difficulté, voire l’impossibilité d’écrire dans la langue acquise, dominante, qu’ils ont appris à maîtriser et qu’ils admirent dans ses œuvres littéraires, tout ce qui a trait à leur monde d’origine, ce monde premier fait de sensations, de mots qui disent la vie quotidienne, le travail, la place occupée dans la société. Il y a d’un côté la langue dans laquelle ils ont appris à nommer les choses, avec sa brutalité, avec ses silences, celui, par exemple, du face-à-face entre une mère et un fils, dans le très beau texte d’Albert Camus Entre oui et non. De l’autre, les modèles des œuvres admirées, intériorisées, celles qui ont ouvert l’univers premier et auxquelles ils se sentent redevables de leur élévation, qu’ils considèrent même souvent comme leur vraie patrie. Dans la mienne figuraient Flaubert, Proust, Virginia Woolf : au moment de reprendre l’écriture, ils ne m’étaient d’aucun secours. Il me fallait rompre avec le « bien-écrire », la belle phrase, celle-là même que j’enseignais à mes élèves, pour extirper, exhiber et comprendre la déchirure qui me traversait. Spontanément, c’est le fracas d’une langue charriant colère et dérision, voire grossièreté, qui m’est venu, une langue de l’excès, insurgée, souvent utilisée par les humiliés et les offensés, comme la seule façon de répondre à la mémoire des mépris, de la honte et de la honte de la honte. (…) Venger ma race et venger mon sexe ne feraient qu’un désormais.  (…) j’ai adopté, à partir de mon quatrième livre, une écriture neutre, objective, « plate » en ce sens qu’elle ne comportait ni métaphores ni signes d’émotion. La violence n’était plus exhibée, elle venait des faits eux-mêmes et non de l’écriture. Trouver les mots qui contiennent à la fois la réalité et la sensation procurée par la réalité allait devenir, jusqu’à aujourd’hui, mon souci constant en écrivant, quel que soit l’objet. Continuer à dire « je » m’était nécessaire. (…) Il est bon de rappeler que le « je », jusque-là privilège des nobles racontant des hauts faits d’armes dans des Mémoires, est en France une conquête démocratique du XVIIIe siècle, l’affirmation de l’égalité des individus et du droit à être sujet de leur histoire, ainsi que le revendique Jean-Jacques Rousseau dans ce premier préambule des Confessions : « Et qu’on n’objecte pas que n’étant qu’un homme du peuple je n’ai rien à dire qui mérite l’attention des lecteurs. (…) Dans quelque obscurité que j’aie pu vivre, si j’ai pensé plus et mieux que les rois, l’histoire de mon âme est plus intéressante que celle des leurs. » (…) Ecrivant dans un pays démocratique, je continue de m’interroger, cependant, sur la place occupée par les femmes, y compris dans le champ littéraire. Leur légitimité à produire des œuvres n’est pas encore acquise. Il y a en France et partout dans le monde des intellectuels masculins, pour qui les livres écrits par les femmes n’existent tout simplement pas, ils ne les citent jamais. La reconnaissance de mon travail par l’Académie suédoise constitue un signal de justice et d’espérance pour toutes les écrivaines. Dans la mise au jour de l’indicible social, cette intériorisation des rapports de domination de classe et/ou de race, de sexe également, qui est ressentie seulement par ceux qui en sont l’objet, il y a la possibilité d’une émancipation individuelle mais également collective. Déchiffrer le monde réel en le dépouillant des visions et des valeurs dont la langue, toute langue, est porteuse, c’est en déranger l’ordre institué, en bouleverser les hiérarchies. (…) Dans le monde actuel, où la multiplicité des sources d’information, la rapidité du remplacement des images par d’autres accoutument à une forme d’indifférence, se concentrer sur son art est une tentation. Mais, dans le même temps, il y a en Europe – masquée encore par la violence d’une guerre impérialiste menée par le dictateur à la tête de la Russie – la montée d’une idéologie de repli et de fermeture, qui se répand et gagne continûment du terrain dans des pays jusqu’ici démocratiques. Fondée sur l’exclusion des étrangers et des immigrés, l’abandon des économiquement faibles, sur la surveillance du corps des femmes, elle m’impose, à moi, comme à tous ceux pour qui la valeur d’un être humain est la même, toujours et partout, un devoir de vigilance. Quant au poids du sauvetage de la planète, détruite en grande partie par l’appétit des puissances économiques, il ne saurait peser, comme il est à craindre, sur ceux qui sont déjà démunis. Le silence, dans certains moments de l’Histoire, n’est pas de mise. (..) Si je me retourne sur la promesse faite à 20 ans de venger ma race, je ne saurais dire si je l’ai réalisée. C’est d’elle, de mes ascendants, hommes et femmes durs à des tâches qui les ont fait mourir tôt, que j’ai reçu assez de force et de colère pour avoir le désir et l’ambition de lui faire une place dans la littérature, dans cet ensemble de voix multiples qui, très tôt, m’a accompagnée en me donnant accès à d’autres mondes et d’autres pensées, y compris celle de m’insurger contre elle et de vouloir la modifier. Pour inscrire ma voix de femme et de transfuge social dans ce qui se présente toujours comme un lieu d’émancipation, la littérature. Annie Ernaux
Et qu’on n’objecte pas que n’étant qu’un homme du peuple je n’ai rien à dire qui mérite l’attention des lecteurs. (…) Dans quelque obscurité que j’aie pu vivre, si j’ai pensé plus et mieux que les rois, l’histoire de mon âme est plus intéressante que celle des leurs. Rousseau (Confessions)
J’ai résumé L’Étranger, il y a longtemps, par une phrase dont je reconnais qu’elle est très paradoxale : “Dans notre société tout homme qui ne pleure pas à l’enterrement de sa mère risque d’être condamné à mort.” Je voulais dire seulement que le héros du livre est condamné parce qu’il ne joue pas le jeu. En ce sens, il est étranger à la société où il vit, où il erre, en marge, dans les faubourgs de la vie privée, solitaire, sensuelle. Et c’est pourquoi des lecteurs ont été tentés de le considérer comme une épave. On aura cependant une idée plus exacte du personnage, plus conforme en tout cas aux intentions de son auteur, si l’on se demande en quoi Meursault ne joue pas le jeu. La réponse est simple : il refuse de mentir. (…) Meursault, pour moi, n’est donc pas une épave, mais un homme pauvre et nu, amoureux du soleil qui ne laisse pas d’ombres. Loin qu’il soit privé de toute sensibilité, une passion profonde parce que tenace, l’anime : la passion de l’absolu et de la vérité. Il s’agit d’une vérité encore négative, la vérité d’être et de sentir, mais sans laquelle nulle conquête sur soi et sur le monde ne sera jamais possible. On ne se tromperait donc pas beaucoup en lisant, dans L’Étranger, l’histoire d’un homme qui, sans aucune attitude héroïque, accepte de mourir pour la vérité. Il m’est arrivé de dire aussi, et toujours paradoxalement, que j’avais essayé de figurer, dans mon personnage, le seul Christ que nous méritions. On comprendra, après mes explications, que je l’aie dit sans aucune intention de blasphème et seulement avec l’affection un peu ironique qu’un artiste a le droit d’éprouver à l’égard des personnages de sa création. Albert Camus (préface américaine à L’Etranger, 1955)
Le thème du poète maudit né dans une société marchande (…) s’est durci dans un préjugé qui finit par vouloir qu’on ne puisse être un grand artiste que contre la société de son temps, quelle qu’elle soit. Légitime à l’origine quand il affirmait qu’un artiste véritable ne pouvait composer avec le monde de l’argent, le principe est devenu faux lorsqu’on en a tiré qu’un artiste ne pouvait s’affirmer qu’en étant contre toute chose en général. Albert Camus (discours de Suède, 1957)
Personne ne nous fera croire que l’appareil judiciaire d’un Etat moderne prend réellement pour objet l’extermination des petits bureaucrates qui s’adonnent au café au lait, aux films de Fernandel et aux passades amoureuses avec la secrétaire du patron. (…) Le besoin de se justifier hante toute la littérature moderne du «procès». Mais il y a plusieurs niveaux de conscience. Ce qu’on appelle le «mythe» du procès peut être abordé sous des angles radicalement différents. Dans L’Etranger, la seule question est de savoir si les personnages sont innocents ou coupables. Le criminel est innocent et les juges coupables. Dans la littérature traditionnelle, le criminel est généralement coupable et les juges innocents. La différence n’est pas aussi importante qu’il le semble. Dans les deux cas, le Bien et le Mal sont des concepts figés, immuables : on conteste le verdict des juges, mais pas les valeurs sur lesquelles il repose. La Chute va plus loin. Clamence s’efforce de démontrer qu’il est du côté du bien et les autres du côté du mal, mais les échelles de valeurs auxquelles il se réfère s’effondrent une à une. Le vrai problème n’est plus de savoir «qui est innocent et qui est coupable?», mais « pourquoi faut-il continuer à juger et à être jugé? ». C’est là une question plus intéressante, celle-là même qui préoccupait Dostoïevski. Avec La Chute, Camus élève la littérature du procès au niveau de son génial prédécesseur. Le Camus des premières oeuvres ne savait pas à quel point le jugement est un mal insidieux et difficile à éviter. Il se croyait en-dehors du jugement parce qu’il condamnait ceux qui condamnent. En utilisant la terminologie de Gabriel Marcel, on pourrait dire que Camus considérait le Mal comme quelque chose d’extérieur à lui, comme un «problème» qui ne concernait que les juges, alors que Clamence sait bien qu’il est lui aussi concerné. Le Mal, c’est le «mystère» d’une passion qui en condamnant les autres se condamne elle-même sans le savoir. C’est la passion d’Oedipe, autre héros de la littérature du procès, qui profère les malédictions qui le mènent à sa propre perte. (…) L’étranger n’est pas en dehors de la société mais en dedans, bien qu’il l’ignore. C’est cette ignorance qui limite la portée de L’Etranger tant au point de vue esthétique qu’au point de vue de la pensée. L’homme qui ressent le besoin d’écrire un roman-procès n’ appartient pas à la Méditerranée, mais aux brumes d’Amsterdam. Le monde dans lequel nous vivons est un monde de jugement perpétuel. C’est sans doute le vestige de notre tradition judéo-chrétienne. Nous ne sommes pas de robustes païens, ni des juifs, puisque nous n’avons pas de Loi. Mais nous ne sommes pas non plus de vrais chrétiens puisque nous continuons à juger. Qui sommes-nous? Un chrétien ne peut s’empêcher de penser que la réponse est là, à portée de la main : «Aussi es-tu sans excuse, qui que tu sois, toi qui juges. Car en jugeant autrui, tu juges contre toi-même : puisque tu agis de même, toi qui juges». Camus s’était-il aperçu que tous les thèmes de La Chute sont contenus dans les Epîtres de saint Paul ? (…) Meursault était coupable d’avoir jugé, mais il ne le sut jamais. Seul Clamence s’en rendit compte. On peut voir dans ces deux héros deux aspects d’un même personnage dont le destin décrit une ligne qui n’est pas sans rappeler celle des grands personnages de Dostoïevski. (…) Pour faire de Meursault un martyr, il faut lui faire commettre un acte vraiment répréhensible, mais pour lui conserver la sympathie du lecteur, il faut préserver son innocence (…) On nous conduit insensiblement à l’incroyable conclusion que le héros est condamné à mort non pour le crime dont il est accusé et dont il est réellement coupable, mais à cause de son innocence que ce crime n’a pas entachée, et qui doit rester visible aux yeux de tous comme si elle était l’attribut d’une divinité. René Girard (Critiques dans un souterrain, 1968/1976)
Il semble que la célébration de Mme Ernaux soit devenue obligatoire en France. Son dernier livre, Mémoire de fille, est unanimement salué par une critique béate. Le public suit. Les éditions Gallimard ont rassemblé son œuvre en un gros volume sous le titre: Ecrire la vie. La Pléiade est pour bientôt, le Nobel imminent, l’Académie s’impatiente, et ma fille l’étudie au lycée. Une suggestion à François Hollande: ouvrir le Panthéon aux vivants, spécialement pour Mme Ernaux. Seul Maxime Gorki a connu une gloire comparable, dans l’URSS des années 30. Il est permis de se méfier d’une telle sanctification collective. Récapitulons: en un demi-siècle, Annie Ernaux a successivement écrit sur son père, sa mère, son amant, son avortement, la maladie de sa mère, son deuil, son hypermarché. Cette fois c’est sur son dépucelage raté durant l’été 1958, en colonie de vacances, quand elle s’appelait Annie Duchesne. L’événement est raconté à cinquante ans de distance avec un sérieux inouï. Ce qui est étonnant avec Mme Ernaux, c’est à quel point ses livres, qui ne cessent de revenir sur ses origines modestes, ne le sont pas. C’est l’histoire d’un écrivain qui s’est installé au sommet de la société en passant sa vie à ressasser son injustice sociale. Ce dolorisme des origines révèle en réalité une misère de l’embourgeoisement. C’est comme si elle refusait d’admettre qu’elle s’en est très bien sortie ; 2016 n’effacera jamais 1958. Statufiée, Annie Ernaux prend son lecteur pour un abruti Mme Ernaux invente la plainte qui frime, la lamentation sûre d’elle. C’est regrettable, car il y a des bribes à sauver dans ce galimatias autosatisfait: «C’était un été sans particularité météorologique» sonne très modianesque ; et cet autoportrait «au total une jolie fille mal coiffée» évoque Sagan. Mais Sagan n’aurait jamais ajouté: «Je la sais dans la solitude intrépide de son intelligence.» A chaque fois que Mme Ernaux trouve quelque chose de beau, elle le gâte par une explication de texte laborieuse. Autre exemple: «Elle attend de vivre une histoire d’amour» est une phrase charmante, qui contient tout, y compris la déception à venir. Pourquoi ajouter: «il faut continuer, définir le terrain – social, familial et sexuel» comme si l’on devait se farcir un commentaire composé du bac français? A force d’être statufiée, Annie Ernaux prend son lecteur pour un abruti. Elle annihile son talent en le noyant sous sa propre exégèse fascinée. On regrette l’écrivain qu’elle a failli être, le livre qu’elle a failli écrire, la légèreté qu’elle se refuse depuis cet été 1958. Frédéric Beigbeder (2016)
Dans une tribune parue la semaine dernière dans Libération, la romancière Annie Ernaux revient sur la polémique autour du hijab de running et sur « l’embrasement de la France » qui s’ensuivit, selon ses propres mots. Pour Annie Ernaux, la violence, ce n’est pas de forcer certaines femmes à porter le hijab, ce n’est pas non plus de vouloir en affubler certaines fillettes, mais c’est de refuser la commercialisation d’un vêtement qui les enferme dans une identité. « Il n’a pas été fait mention de cette violence infligée, une nouvelle fois, à une partie des femmes qui vivent, travaillent, étudient sur le sol français, qui sont une composante de notre société », écrit-elle, affirmant ensuite que « c’est de la vie collective qu’on cherche à les écarter », et ne voyant pas combien l’emploi même des expressions « étudient sur le sol français » et « composante de notre société » met d’emblée ces femmes à part et fait d’elles des citoyennes de seconde zone. Comme lors de la polémique sur le burkini, il ne viendrait jamais à l’esprit de ces défenseurs du voile de se demander comment faisaient ces mêmes femmes avant que ces articles soient commercialisés, voire qu’ils existent. Si on les écoutait, on finirait par croire que jusqu’ici aucune Française de confession musulmane n’a jamais pu ni aller courir ni se baigner sur notre sol. « La loi de 1905 n’a pas obligé les prêtres à enlever leur soutane ni les religieuses leur voile », justifie Annie Ernaux, confondant allègrement citoyen lambda et représentant religieux. La romancière déplore ensuite « que dans cet épisode qui les concerne, elles, au premier chef, nul, dans les médias, à [sa] connaissance, ne s’est avisé de leur donner la parole », comme si les citoyennes de confession musulmane étaient toutes les mêmes et avaient nécessairement le même avis sur le hijab de running, le voile et la religion en général. C’est fou comme à chaque argument d’Annie Ernaux on sent à la fois une profonde connaissance du sujet mais également la volonté d’éviter tout cliché, comme lorsqu’elle fait le vœu que les adultes puissent « échanger » sur le sujet, « se parler, écrit-elle, comme le font ces adolescentes, l’une voilée et l’autre pas, que l’on voit marchant et riant ensemble dans les rues et les centres commerciaux » : c’est beau comme une pub des Inconnus pour Benetton. Mais Annie Ernaux ne pouvait pas s’arrêter là. Il fallait, comme tout bon article sur le sujet, rappeler à quel point la France est méchante et à quel point c’est elle qui cherche à instaurer un séparatisme et non pas ceux qui l’appellent de leurs vœux : « Parce que, de plus en plus, lorsque je croise une femme en hijab dans le bus ou à l’hypermarché, je peux, me mettant à sa place, penser que j’ai, dans la France d’aujourd’hui, le visage de son exclusion. » Par un de ces prodigieux renversements dont les défenseurs invétérés du voile ont le secret, ce seraient les contempteurs de ce fameux « bout de tissu » qui seraient responsables de la disparition de la femme sous son voile et de sa perte d’identité : « Tout se passe comme s’il n’y avait personne sous le « voile », pas d’être humain capable de réfléchir, de sentir, et de s’exprimer. La femme comme individu disparaît. On la réduit purement et simplement à un objet chargé, outre de sa signification musulmane – mais n’en doutons pas, à cause d’elle – d’un tombereau de symboles, soumission, archaïsme, étendard politique de l’islamisme, voire du jihad. »« Pourquoi refuser d’accorder aux individus un droit qui ne retire rien aux autres ? », s’interroge ensuite la romancière. C’est vrai qu’il n’y a, sur la planète, aucune femme qui se bat pour avoir le droit d’enlever son voile. « Qui suis-je pour obliger d’autres femmes à se libérer sans délai de la domination masculine ? », demande-t-elle pour finir. Peut-être une citoyenne française héritière de la laïcité à la française, d’une laïcité qui a toujours refusé, contrairement aux pays anglo-saxons, de se soumettre au marché et qui a préféré défendre son modèle républicain, notamment l’égalité entre les hommes et les femmes. Samuel Piquet
La liaison amoureuse qu’elle nous rapporte l’unit pendant deux ans en toute fin du XXe siècle à un étudiant qui était son cadet de trente ans et qui s’est épris d’elle de façon fervente ; de plus, ladite aventure va nous être narrée en juste 40 pages (dans la collection Blanche de Gallimard) avec force détails qui sont d’ailleurs de lecture plaisante. Pour rappel, Ernaux est issue de la classe populaire. Or, l’âge adulte étant largement venu et s’accompagnant d’une aisance acquise via d’importants droits d’auteur, l’autrice se retrouve parfaitement bourgeoise, jusqu’à faire visiter à son jeune amant désargenté belles villes et belles plages aux quatre coins de l’Europe ; reste qu’entre les deux amants subsiste ce gap de trente ans parfois lourd à porter. On serait tenté de dire que la présente fiction telle qu’elle fut vécue offre un caractère expérimental : qu’arrive-t-il lorsqu’une femme mûre se lie avec un « jeune » et se donne à voir à son bras en maints endroits — restaurants, plages ou autres — imitant les agissements de quantité de mâles adultes s’accompagnant de très jeunes femmes, parfois même de gamines ? Or, le bref roman que nous lisons est celui de la relation inverse, celui de la femme mûre au bras d’un jeune homme, qui ne peut guère que déclencher des « ça ne se fait pas » ou des « ça n’est pas permis ». Et la narratrice de noter : « Devant le couple que nous formions visiblement, les regards se faisaient impudents, frôlaient la sidération, comme devant un assemblage contre nature. Ou un mystère. Ce n’était pas nous qu’ils voyaient, c’était, confusément, l’inceste.» (p. 30). De fait, L’Œdipe façon Sophocle n’est pas loin, comme on peut voir. Le deal dont aime à parler la romancière entre A et elle-même tient du retournement de situation. Elle fut une jeune fille issue de la classe populaire avec des manières et un parler propres à cette classe. Par les études et par son talent d’artiste, elle s’en est sortie. Elle peut s’afficher désormais avec un jeunot mais il est clair que ce n’est guère accepté d’une femme adulte et dominante, sauf à susciter des regards envieux chez des femmes de même âge et de condition semblable. Nous pouvons dire qu’Ernaux est allée à l’école de Pierre Bourdieu, ce qu’elle a d’ailleurs fait, le lisant bien et beaucoup. À quelques endroits, elle relève des gestes et usages de son compagnon, gestes et conduites qu’elle connut elle-même en son jeune temps, chez elle ou chez ses pareilles. Ce que la romancière note avec une grande finesse qui confine par moments à la cruauté, faisant de son amant un « passé incorporé » : « Il était le porteur de la mémoire de mon premier monde. Agiter le sucre dans sa tasse de café pour qu’il fonde plus vite, couper ses spaghettis, détailler une pomme en petits morceaux piqués ensuite au bout du couteau, autant de gestes que je retrouvais en lui, de façon troublante. » (p. 21) Que nombre de fictions puissent ainsi proposer d’excellentes leçons de sociologie, la littérature le sait mieux aujourd’hui et le donne à voir. Annie Ernaux excelle dans cette veine, pour notre plus grand plaisir. Son Jeune homme, qui est un roman-essai très réussi dans sa brièveté même, nous le dit à chaque page et l’on s’en réjouit. Jacques Dubois
Annie Ernaux. 16ème écrivain français à être recomposé et 17ème femme à obtenir la plus haute distinction littéraire au monde. Annie Ernaux succède à l’écrivain tanzanien Abdelrazak Gurnah (2021) et à la poétesse américaine Louise Glück (2020). Elle est récompensée pour « le courage et l’acuité clinique avec laquelle elle découvre les racines, les éloignements et les contraintes collectives de la mémoire personnelle ».  Julie Viers
La tribune signée par des intellectuels et des artistes est un exercice classique dans la vie intellectuelle (et politique). On ne les compte plus. Moi-même, j’en signe. Ça me rassure : je vérifie ainsi que je suis bien un intellectuel (et un artiste). Et que je continue à m’intéresser au monde. Certaines sont plus pertinentes que d’autres, certes. Vous vous souvenez certainement de cette tribune qui, à l’initiative d’Annie Ernaux, a permis de débusquer de son trou le nazi Richard Millet (alias M le maudit). Ce fut un lynchage organisé. L’abject individu en a d’ailleurs perdu son emploi. Bien fait pour lui. Pour une fois qu’une tribune est efficace, il y a de quoi se réjouir ! Et puis j’aime bien les comités d’épuration, ils aident à rendre la justice. La même Ernaux a d’ailleurs appelé depuis au boycott d’Israël. Pierre Jourde
J’en étais à peu près à un livre par jour. Je venais de découvrir Modiano quand j’ai lu La place d’Annie Ernaux. Je pense que c’est la première à m’avoir parlé des femmes comme si elle me parlait de moi. Elle avait une sincérité, une précision dans l’écriture, sans fioritures ni rien, qui m’allait droit au cœur. Je l’ai reçue comme une alter ego. J’avais déjà lu des femmes, Beauvoir, Woolf, Sylvia Plath qui m’attirait, Sarah Bernhardt aussi, Marceline Desbordes-Valmore que j’adorais, et même des récits de prostitution ou de drogue, mais jamais je n’avais accédé à la sensibilité féminine avec cette fluidité, cette véracité, cette intimité contemporaine. À cette époque, je commençais à avoir des amitiés féminines profondes. Je pense qu’Ernaux a contribué à ce que je connaisse mieux les femmes. Je n’ai pas cessé de la lire depuis, parce que j’ai toujours retrouvé en elle quelqu’un de mon temps, qui me parle avec ma langue, des sentiments d’une pudeur et d’une sensibilité que je partage. PS : Après m’être relu, j’ajouterais qu’elle m’a certainement aidé à me comprendre en tant qu’homme. Daniel
J’aime bien la génération de ces filles qui avaient 20 ans en 2000 et qui en ont 40 aujourd’hui – tout le long de ces années, j’ai ressenti un changement dans leurs réflexions, dans leur attitude vis-à-vis des garçons. Leur demande d’égalité est claire. Elles ont remis en question les coutumes des hommes. Je vous parle de choses simples, comme ne jamais se laisser inviter au restaurant mais payer sa part, par exemple, ou revendiquer le fait de voyager n’importe où sans avoir des comptes à rendre ni être importunées – comme diraient ces dames de la pétition, vous vous souvenez ? (Tribune du journal Le Monde du 9 janvier 2018, où un collectif de cent femmes affirmait le rejet d’un certain féminisme sous le titre : « Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle », ndlr) » (…) Je n’aime pas le terme de liberté de parole, car s’il n’y avait que la parole de libérée, ça n’irait pas très loin, or la parole a souvent été libérée, notamment en littérature, et ça n’a rien changé pour les femmes. (…) Ma vie depuis le début a été ombrée par le fait que les filles n’avaient pas les mêmes droits que les garçons. Elles étaient soumises à des lois patriarcales qui envahissaient la société ; lors de mes 20 ans – pour faire bref –, c’était soit le mariage, soit l’avortement. En 1974 j’ai publié Les armoires vides, mon premier roman, et depuis, j’ai avancé sur les deux dimensions, sociales et féministes, la lutte pour la justice sociale et celle contre l’injustice faite aux femmes. Ce sont les deux lignes de mon écriture. Avec beaucoup plus de difficulté, ce sont aussi mes deux lignes de vie – mais enfin, je peux vous dire qu’en ce qui concerne ma vie, c’est nettement plus compliqué ! Parce que quand je relis mon journal intime, qui sera publié après ma mort, j’y vois une succession d’hommes, une succession de problèmes avec les hommes, plutôt. (…)Je suis une femme, et d’une manière générale, les femmes sont beaucoup moins reconnues, c’est indéniable. C’est partout pareil. Dans le domaine littéraire, c’est la même domination masculine qu’ailleurs. Il y a plus d’hommes critiques littéraires, plus de membres de jurys, plus d’éditeurs, plus de patrons ; des hommes avec des grandes gueules. Ils se permettent – ils se permettent… vous savez, j’ai eu ma part d’injures. Colette, Beauvoir ont eu leur lot d’insultes sexistes aussi. Dans les années 90, j’en ai eu même un sacré paquet, notamment pour Passion simple, La honte et Journal du dehors. (…) C’est complexe. Je n’ai jamais donné de gages à ce monde qui me regardait de haut. Je n’ai fait aucune concession. Il y a même des prix que j’ai refusés. Un texte comme La place a eu un grand retentissement, malgré certaines critiques qui trouvaient que c’était populo, une littérature 1930. Avec ce livre, j’ai eu le Renaudot, ça en a embêté plus d’un. Alors, lorsque j’ai sorti Passion simple, ils ont réglé leurs comptes. Un déchaînement. On m’a appelée Madame Ovarie. Il m’est tombé dessus un déluge de commentaires sarcastiques, j’étais l’écrivaine cégétiste qui écrit des livres de dactylo. J’ai eu droit au mépris social – et au mépris sexiste. Le retournement s’est fait avec Les années, mais c’était factice, le mépris est vite revenu, Regarde les lumières mon amour l’a rallumé : qu’essaie-t-elle de faire ? De la littérature dans les supermarchés, ces non-lieux où l’on croise n’importe qui ? On m’a appelée la Madone du RER, aussi. (…) Je ne suis pas en colère (…) Je tâche d’analyser ce qui m’arrive. Une analyse froide, enfin, froide, non, pas trop quand même. Je suis toujours dans la vie, et je suis toujours révoltée, le racisme, le sexisme, l’injustice, voilà, révoltée, c’est le mot. Je ne peux pas me taire. Dans un de mes carnets, il y a cette phrase : « J’écrirai pour venger ma race. » (…) Ça vient de Rimbaud. Il dit : « Je suis de race inférieure de toute éternité. » (3) Je me suis approprié ce mot, race, mais c’est évidemment d’origine sociale que je parle. Je parle de ceux dont je suis issue. (…) Il y a des films tirés de mes textes, mes livres sont étudiés à l’université. Quand on donne à lire La femme gelée, l’histoire d’un couple animé de théories idéales sur l’égalité des sexes rattrapé par les conventions sociales – même si ce livre a quarante ans, ça fait bouger les regards. Oui, je crois que ça sert. La parole a un énorme pouvoir. La parole tue. L’époque où j’étais une jeune fille reste dans ma mémoire comme l’époque des choses sans nom. Elles sont terribles, ces choses sans nom. [Le consentement et La familia grande] Non, je ne les ai pas lus, mais ces récits sont indispensables. Seulement, je n’écris pas… comment dire ? Pas comme ça. Peut-être que si j’avais eu ces mêmes choses à écrire… bien que, dans Mémoire de fille, j’écris, je décris. Je suis très heureuse de l’avoir fait avant #MeToo, pour moi la question était très exactement l’instant du consentement. J’interroge cet instant-là. Pour ma part, je consens à ce qui se passe cette nuit-là. Je consens à tout ce que cet homme me fait. Mais pourquoi ? Et qui était cette fille ? J’avais 70 ans quand j’ai écrit ce texte, et cette fille en avait 18. Je ne suis plus la même, je ne suis plus elle. L’époque n’est plus du tout la même non plus. Jamais à cette époque, ce qui s’est passé cette nuit-là n’aurait été appelé un viol. C’était la règle. Lui, il ne m’a posé aucune question, ça allait de soi. C’était brutal. « Déshabille-toi. » J’obéis. Pourquoi ? Il est plus âgé, c’est le responsable de la colonie de vacances. C’est la loi sauvage. Je suis nue. Son sexe est trop gros pour moi. Il force, ça ne rentre pas. Je crie. Alors, il le met dans ma bouche. Il a cette phrase terrible : « J’aimerais mieux que tu jouisses plutôt que tu gueules. » Dans Le deuxième sexe, Beauvoir dit que toute première nuit de noces est un viol. Pendant des années, mon corps en a subi les conséquences. Une aménorrhée. Ce manque de sang, pour ma mère, ce n’était pas normal. Je n’étais plus normale. Voilà. [Ce que j’aurais à dire aux hommes ?] Qu’ils ont tout à gagner à ce que les femmes soient leurs égales. [Et aux femmes] Ne laissez jamais rien passer. (…) Entre les hommes et les femmes, la lutte, c’est la vie. (…) Une famille, c’est un lieu de non-droit. (..) Les rêves n’existent pas au passé. [L’espoir dans tout cela] Cela s’appelle l’aurore. [Pour moi, la liberté] Ça ne va pas vous faire plaisir. (.) Ne plus faire qu’écrire. Ne pas avoir à répondre à toutes ces questions. Annie Ernaux

Yvetot valait donc bien Constantinople !

Retour …

Au lendemain d’un énième prix Nobel controversé

Avec cet entretien de Marie-Claire d’il y a un an …
Sur la première femme écrivain française nobélisée …
Qui reprenant après Flaubert et tant d’autres sans toujours le reconnaitre …
Comme l’avait si bien repéré Auerbach  » le style bas de l’Ecriture sainte qui inclut le sublime » …
N’a pas hésité pour aider les hommes à ce que les femmes soient leurs égales en apprenant aux femmes à ne plus rien laisser passer …
Mais au risque naturellement, comme nous en avait avertis le Christ, d’ajouter hors de l’amour évangélique de la division jusqu’au coeur de la famille …
 A se faire la « Madone du RER » et l’écrivaine cégétiste qui écrit des livres de dactylo » et de la « littérature dans les supermarchés » …
D’où au-delà de sa bien-pensance mélenchoniste
Un prix Nobel largement mérité …
Simonetta Greggio
Marie-Claire
06/10/2022
Depuis 1974, la prix Nobel de littérature 2022 construit une œuvre puissante où s’entrelacent les questions de l’intime, de la justice sociale et des droits des femmes. Et qui résonne aujourd’hui par-delà les frontières et le fossé des générations. Annie Ernaux faisait la « Une » de « Marie Claire », à l’occasion de la journée mondiale pour le droit des femmes en mars 2021. (Re)découvrez notre interview.
Pour nous, Annie Ernaux a accepté de rencontrer [à l’occasion de notre numéro spécial du 8 mars 2021, dont elle faisait l’une des 8 couvertures, ndlr] la romancière italienne Simonetta Greggio (1), qui a souhaité lui remettre la lettre d’un ami. Un billet dont les mots lui permettent de revenir sur son parcours et d’aborder, avec une précision et une acuité lumineuses, les problématiques auxquelles les femmes sont aujourd’hui confrontées.
La lettre à Annie Ernaux
« Chère amie, Tu m’as dit que tu allais rencontrer Annie Ernaux, et j’ai repensé à elle et à ce qu’elle a représenté pour moi. J’avais entre 15 et 17 ans, je dévorais le XVIIIe et le XIXe français, les Russes, les Espagnols, la littérature sud-américaine, les classiques anglais, les polars de Manchette, le théâtre américain et européen, la poésie, le nouveau roman qui m’avait souvent fait chier, sauf Duras, bref pas mal de choses, et ce XXe français que je connaissais mieux que scolairement.
J’en étais à peu près à un livre par jour. Je venais de découvrir Modiano quand j’ai lu La place d’Annie Ernaux. Je pense que c’est la première à m’avoir parlé des femmes comme si elle me parlait de moi. Elle avait une sincérité, une précision dans l’écriture, sans fioritures ni rien, qui m’allait droit au cœur. Je l’ai reçue comme une alter ego. J’avais déjà lu des femmes, Beauvoir, Woolf, Sylvia Plath qui m’attirait, Sarah Bernhardt aussi, Marceline Desbordes-Valmore que j’adorais, et même des récits de prostitution ou de drogue, mais jamais je n’avais accédé à la sensibilité féminine avec cette fluidité, cette véracité, cette intimité contemporaine.
À cette époque, je commençais à avoir des amitiés féminines profondes. Je pense qu’Ernaux a contribué à ce que je connaisse mieux les femmes. Je n’ai pas cessé de la lire depuis, parce que j’ai toujours retrouvé en elle quelqu’un de mon temps, qui me parle avec ma langue, des sentiments d’une pudeur et d’une sensibilité que je partage. J’y ai pensé cette nuit. Je voulais te dire ça avant de partir travailler ce matin. Je t’embrasse, Daniel.
PS : Après m’être relu, j’ajouterais qu’elle m’a certainement aidé à me comprendre en tant qu’homme. »
Les mots
Annie Ernaux : Ces mots me touchent ; qu’ils viennent d’un homme, aussi, me touche. Vous savez, c’est mon livre Passion simple (2), écrit à la première personne, qui m’a valu tous ces lecteurs. Presque autant de lecteurs que de lectrices, alors que d’autres livres, comme L’événement, par exemple, qui fait appel à cette expérience du corps féminin qu’est l’avortement clandestin, sont plus problématiques à lire pour les hommes.
Ceux qui s’y sont risqués en sont sortis ébranlés. Je me souviens d’un lecteur canadien me disant – je vous livre la réflexion parce qu’elle est dure –: « Je vous ai lue et je me suis dit, je suis né l’année de votre avortement, c’est terrible pour moi parce que j’ai pensé que j’aurais pu ne pas naître. » Je lui ai répondu qu’il y a des tas d’embryons qui ne naissent pas, et ce, le plus naturellement du monde.
Il était effaré par le texte car, au fond, les hommes ne savent pas, encore maintenant, comment se passe l’interruption de grossesse, ils l’ignorent totalement. Même si les femmes aujourd’hui parlent plus d’elles-mêmes, des règles, de la ménopause, il y a encore des silences, des tabous, et l’IVG en est clairement un. Les choses sont en train de changer très progressivement, depuis 2000 je dirais.
J’aime bien la génération de ces filles qui avaient 20 ans en 2000 et qui en ont 40 aujourd’hui – tout le long de ces années, j’ai ressenti un changement dans leurs réflexions, dans leur attitude vis-à-vis des garçons. Leur demande d’égalité est claire. Elles ont remis en question les coutumes des hommes. Je vous parle de choses simples, comme ne jamais se laisser inviter au restaurant mais payer sa part, par exemple, ou revendiquer le fait de voyager n’importe où sans avoir des comptes à rendre ni être importunées – comme diraient ces dames de la pétition, vous vous souvenez ? (Tribune du journal Le Monde du 9 janvier 2018, où un collectif de cent femmes affirmait le rejet d’un certain féminisme sous le titre : « Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle », ndlr) »
Simonneta Greggio : Vous avez contribué à cette liberté, et pas seulement par la parole.
Annie Ernaux : Je n’aime pas le terme de liberté de parole, car s’il n’y avait que la parole de libérée, ça n’irait pas très loin, or la parole a souvent été libérée, notamment en littérature, et ça n’a rien changé pour les femmes.
Mais vous prenez part au débat, votre parole est engagée, votre écriture est un engagement. Lorsque vous écrivez, le faites-vous avec une pensée militante, active ?
Ma vie depuis le début a été ombrée par le fait que les filles n’avaient pas les mêmes droits que les garçons. Elles étaient soumises à des lois patriarcales qui envahissaient la société ; lors de mes 20 ans – pour faire bref –, c’était soit le mariage, soit l’avortement.
En 1974 j’ai publié Les armoires vides, mon premier roman, et depuis, j’ai avancé sur les deux dimensions, sociales et féministes, la lutte pour la justice sociale et celle contre l’injustice faite aux femmes. Ce sont les deux lignes de mon écriture. Avec beaucoup plus de difficulté, ce sont aussi mes deux lignes de vie – mais enfin, je peux vous dire qu’en ce qui concerne ma vie, c’est nettement plus compliqué !
[Annie rit. Il y a des rires qui sont une manière de s’excuser. Le sien, non. Son rire vivant, libre et malicieux, lui ressemble. Il augure, soutient d’une certaine manière ce qu’elle va dire. Il provoque, invite l’interlocuteur à participer à une ironie privée…, ndr] Parce que quand je relis mon journal intime, qui sera publié après ma mort, j’y vois une succession d’hommes [lorsqu’elle rit de nouveau, elle soupire], une succession de problèmes avec les hommes, plutôt.
Les hommes
Depuis votre roman Les années, vous êtes enfin connue.
Reconnue, vous voulez dire…
Reconnue, oui. En 2020, vous avez été finaliste du Booker Prize. Mais à part le Renaudot en 1984 pour La place, vous n’avez pas eu de grands prix. Au contraire, je me souviens d’articles ou d’émissions radio qui vous étaient hostiles. J’ai souvent pensé qu’un Modiano, un Le Clézio, n’ont jamais eu de soucis avec la reconnaissance.
Je suis une femme, et d’une manière générale, les femmes sont beaucoup moins reconnues, c’est indéniable. C’est partout pareil. Dans le domaine littéraire, c’est la même domination masculine qu’ailleurs.
Il y a plus d’hommes critiques littéraires, plus de membres de jurys, plus d’éditeurs, plus de patrons ; des hommes avec des grandes gueules. Ils se permettent – ils se permettent… vous savez, j’ai eu ma part d’injures. Colette, Beauvoir ont eu leur lot d’insultes sexistes aussi. Dans les années 90, j’en ai eu même un sacré paquet, notamment pour Passion simple, La honte et Journal du dehors.
Que vous a-t-on reproché ?
C’est complexe. Je n’ai jamais donné de gages à ce monde qui me regardait de haut. Je n’ai fait aucune concession. Il y a même des prix que j’ai refusés. Un texte comme La place a eu un grand retentissement, malgré certaines critiques qui trouvaient que c’était populo, une littérature 1930. Avec ce livre, j’ai eu le Renaudot, ça en a embêté plus d’un.
J’ai eu droit au mépris social et au mépris sexiste.
Alors, lorsque j’ai sorti Passion simple, ils ont réglé leurs comptes. Un déchaînement. On m’a appelée Madame Ovarie. Il m’est tombé dessus un déluge de commentaires sarcastiques, j’étais l’écrivaine cégétiste qui écrit des livres de dactylo.
J’ai eu droit au mépris social – et au mépris sexiste. Le retournement s’est fait avec Les années, mais c’était factice, le mépris est vite revenu, Regarde les lumières mon amour l’a rallumé : qu’essaie-t-elle de faire ? De la littérature dans les supermarchés, ces non-lieux où l’on croise n’importe qui ? On m’a appelée la Madone du RER, aussi.
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Les femmes
Au lieu de vous mettre en colère, on dirait que ça vous a donné encore plus d’énergie.
Je ne suis pas en colère, c’est vrai. Je tâche d’analyser ce qui m’arrive. Une analyse froide, enfin, froide, non, pas trop quand même. Je suis toujours dans la vie, et je suis toujours révoltée, le racisme, le sexisme, l’injustice, voilà, révoltée, c’est le mot.
Je ne peux pas me taire. Dans un de mes carnets, il y a cette phrase : « J’écrirai pour venger ma race. »
C’est quoi, votre race ?
Ça vient de Rimbaud. Il dit : « Je suis de race inférieure de toute éternité. » (3) Je me suis approprié ce mot, race, mais c’est évidemment d’origine sociale que je parle. Je parle de ceux dont je suis issue.
Vous croyez qu’écrire sert à quelque chose ? Que ça fait bouger quoi que ce soit ?
Il y a des films tirés de mes textes, mes livres sont étudiés à l’université. Quand on donne à lire La femme gelée, l’histoire d’un couple animé de théories idéales sur l’égalité des sexes rattrapé par les conventions sociales – même si ce livre a quarante ans, ça fait bouger les regards.
Oui, je crois que ça sert. La parole a un énorme pouvoir. La parole tue.
Vous avez contribué à mettre des mots sur les choses.
L’époque où j’étais une jeune fille reste dans ma mémoire comme l’époque des choses sans nom. Elles sont terribles, ces choses sans nom.
Vous avez lu Le consentement (4) ? Et La familia grande (5) ?
Non, je ne les ai pas lus, mais ces récits sont indispensables. Seulement, je n’écris pas… comment dire ? Pas comme ça. Peut-être que si j’avais eu ces mêmes choses à écrire… bien que, dans Mémoire de fille, j’écris, je décris.
Jamais à cette époque, ce qui s’est passé cette nuit-là n’aurait été appelé un viol.
Je suis très heureuse de l’avoir fait avant #MeToo, pour moi la question était très exactement l’instant du consentement. J’interroge cet instant-là. Pour ma part, je consens à ce qui se passe cette nuit-là. Je consens à tout ce que cet homme me fait. Mais pourquoi ? Et qui était cette fille ?
J’avais 70 ans quand j’ai écrit ce texte, et cette fille en avait 18. Je ne suis plus la même, je ne suis plus elle. L’époque n’est plus du tout la même non plus. Jamais à cette époque, ce qui s’est passé cette nuit-là n’aurait été appelé un viol. C’était la règle. Lui, il ne m’a posé aucune question, ça allait de soi.
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C’était brutal. « Déshabille-toi. » J’obéis. Pourquoi ? Il est plus âgé, c’est le responsable de la colonie de vacances. C’est la loi sauvage. Je suis nue. Son sexe est trop gros pour moi. Il force, ça ne rentre pas. Je crie. Alors, il le met dans ma bouche. Il a cette phrase terrible : « J’aimerais mieux que tu jouisses plutôt que tu gueules. »
Il a cette phrase terrible : « J’aimerais mieux que tu jouisses plutôt que tu gueules ».
Dans Le deuxième sexe (6), Beauvoir dit que toute première nuit de noces est un viol. Pendant des années, mon corps en a subi les conséquences. Une aménorrhée. Ce manque de sang, pour ma mère, ce n’était pas normal. Je n’étais plus normale. Voilà.
Les choses
Auriez-vous aujourd’hui quelque chose à dire aux hommes ?
Qu’ils ont tout à gagner à ce que les femmes soient leurs égales.
Et aux femmes ?
Ne laissez jamais rien passer.
Que va-t-il arriver entre les hommes et les femmes ?
Entre les hommes et les femmes, la lutte, c’est la vie.
Qu’est-ce qu’une famille ?
Une famille, c’est un lieu de non-droit.
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Lesquels de vos rêves ont été exaucés ?
Les rêves n’existent pas au passé.
Est-ce qu’il y a un espoir dans tout cela, et comment s’appelle-t-il ?
Cela s’appelle l’aurore.
Quelle est aujourd’hui pour vous, Annie, la liberté ?
Ça ne va pas vous faire plaisir.
Nous ne sommes pas là pour ça.
Ne plus faire qu’écrire. Ne pas avoir à répondre à toutes ces questions.
Avant que je m’en aille, Annie Ernaux a écrit une lettre de réponse à mon ami Daniel. J’ai vu que ça se terminait par force, et tendresse. Le reste, c’est privé.
(1) auteure, notamment, de Elsa, mon amour, éd. Flammarion
(2) tous les ouvrages d’Annie Ernaux cités ici, éd. Gallimard
(3) Extrait du poème Mauvais sang.
(4) De Vanessa Springora, éd. Grasset.
(5) De Camille Kouchner, éd. du Seuil.
(6) Éd. Gallimard.
Cet entretien est initialement paru dans le n°823 de Marie Claire, daté d’avril 2021. Un numéro collector, avec huit interviews de femmes engagées (Leïla Bekhti, Juliette Binoche, Annie Ernaux, Odile Gautreau, Grace Ly, Aïssa Maïga, Elisa Rojas, et Lous and the Yakuza) et huit Unes, photographiées par Charlotte Abramow.
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Annie Ernaux et la bête immonde
Daniel Horowitz
Juin 13, 2022

Annie Ernaux est une écrivaine française de grand talent, dont l’œuvre est essentiellement autobiographique. Elle vient d’un milieu modeste, où ses parents étaient exploitants d’un café-épicerie après avoir été ouvriers. A force de persévérance elle arrive à s’extraire de son milieu et devient agrégée de lettres. Elle gardera toute sa vie un sentiment de culpabilité par rapport à sa classe sociale, dont elle s’est éloignée par la force des choses.

Ernaux est lauréate de nombreux prix littéraires, dont le Renaudot en 1984 pour son ouvrage « La Place ». Elle figure parmi les grands écrivains français de notre temps.

Ernaux est récemment passée à la télévison sur France 5, où elle était le principal centre d’intérêt. Indépendamment de sa belle plume, on a pu découvrir la dérive morale et intellectuelle de cette femme de lettres par ailleurs si brillante. Ernaux est néoféministe, raciste, indigéniste, communiste, antisémite, décoloniale, neoécologique, propalestinienne, ennemie d’Israël et militante de la France Insoumise depuis 10 ans. Elle est d’ailleurs une inconditionnelle du leader de ce parti islamogauchiste, Jean-Luc Mélenchon, qui adore lui aussi fréquenter les antisémites de son parti ou d’ailleurs.

Ernaux a cosigné dans le quotidien « Le Monde » une tribune de soutien à Houria Bouteldja, antisémite notoire, et appelé au boycott d’une manifestation culturelle franco-Israélienne. Son amie Bouteldja juge que Miss Provence était indigne de participer à Miss France, parce qu’elle avait un père israélo-italien. Elle trouve d’ailleurs d’une manière générale qu’on « ne peut pas être Israélien innocemment » et suggère d’envoyer tous les sionistes au Goulag.

C’est cette scélérate proche des pires ennemis de Juifs que soutient Annie Ernaux, qui n’a même pas l’excuse de l’ignorance.

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Annie Ernaux reçoit le prix Nobel de littérature 
Julie Viers
Toute la culture
06 octobre 2022

Après un succès critique et public, Annie Ernaux est la première écrivaine française à recevoir le prix Nobel de littérature.

Un Nobel pour Ernaux

Ce jeudi 6 octobre l’Académie royale des sciences suédoise a attribué le prix Nobel de littérature à Annie Ernaux. 16ème écrivain français à être recomposé et 17ème femme à obtenir la plus haute distinction littéraire au monde. Annie Ernaux succède à l’écrivain tanzanien Abdelrazak Gurnah (2021) et à la poétesse américaine Louise Glück (2020). Elle est récompensée pour « le courage et l’acuité clinique avec laquelle elle découvre les racines, les éloignements et les contraintes collectives de la mémoire personnelle », a expliqué le jury Nobel. L’intéressée a réagi à la télévision suédoise en disant :

« Je considère que c’est un très grand honneur qu’on me fait et, pour moi, en même temps, une grande responsabilité, une responsabilité qu’on me donne en me donnant le prix Nobel […] c’est-à-dire de témoigner (…) d’une forme de justesse, de justice, par rapport au monde »

Né en 1940, Annie Ernaux connait aussi bien un succès critique que public. Elle a reçu le prix Renaudot en 1984 pour son roman La Place. Certains de ses ouvrages ont été adapté au cinéma comme L’Événement par Audrey Diwan en 2021. Les Années reste son plus grand succès, traduit en 2018 en anglais. Dans cette autobiographie à la troisième personne elle mêle,comme elle sait si bien le faire, l’individuel et le collectif.

Une oeuvre « entre la littérature, la sociologue et l’histoire »

C’est de cette manière que l’écrivaine caractérise son travail. À travers ses ouvrages à la fois autobiographiques et universels, Annie Ernaux tente l’élucider le réel, de mettre en avant une vérité sur l’existence dans une démarche presque sociologique. Cela se fait également à travers un style d’une grande netteté mais très plat, presque sec, clinique. Cette absence d’ornement est une forme d’exigence de sa part. C’est de cette manière qu’elle dépeint le monde contemporain sous toutes ses coutures. Dans sa biographie intitulée Annie Ernaux : le temps et la mémoire il est écrit qu’ « elle est attentive aussi bien aux grandes problématiques sociales – différence de classes, distinction socioculturelle, revendications féminines… – qu’aux catégories que l’art ou la pensée ont récemment portées à l’avant-scène – questions de la mémoire et du quotidien, de l’héritage et de la filiation. »

« Yvetot vaut Constantinople »

Dans une lettre à Louise Colet datant du 25 juin 1853, Gustave Flaubert écrit : « il n’y a pas en littérature de beaux sujets d’art, et […] Yvetot donc vaut Constantinople ». Tout se vaut, il n’y a pas de hiérarchisation possible à propos de ce qui fait art. Annie Ernaux a repris cette idée. À travers ses ouvrages elle place le non noble à côté du noble. L’avortement, le RER, les supermarchés sont placés sur le même pied d’égalité que les grands sujets comme le temps, la mémoire et l’oubli.

Native de Lillebonne en Seine-Maritime, elle a grandidans le café que tenaient ses parents à Yvetot. Très vite elle a pris conscience des hiérarchies sociales, des différents langages, des formes de domination mêmes les plus infimes. Grâce à ses études elle est devenue professeure agrégée de français. Mais le fait d’être une transfuge de classe a provoqué en elle de la honte, de la culpabilité, du regret que l’on retrouve dans ses romans. Ainsi dans Les armoires vides son héroïne autobiographique vit entre deux mondes antinomiques. D’une part son adolescence marquée par l’ignorance, la vulgarité des clients ivrognes. D’autre part les jeunes filles belles, libres et légères issues de la petite bourgeoisie qui fréquentent son école. L’académicien Anders Olsson a d’ailleurs souligné que « dans son œuvre, elle explore constamment l’expérience d’une vie marquée par de grandes disparités en matière de genre, de langue et de classe ».

Voir de même:

Annie Ernaux à l’école de Pierre Bourdieu : Le Jeune homme

Jacques Dubois

Annie Ernaux est décidément l’une des grandes romancières de notre temps, surtout lorsqu’elle prend des risques autobiographiques, ce qu’elle fit en plus d’une circonstance. C’est bien le cas avec Le Jeune homme que vient de publier Gallimard et qui suscitera sans doute plus d’une réaction de rejet chez certains lecteurs ou lectrices. C’est que la mise en scène d’elle-même au bras d’un très jeune homme, alors qu’elle est pleinement adulte, pourrait choquer.

Que l’on en juge : la liaison amoureuse qu’elle nous rapporte l’unit pendant deux ans en toute fin du XXe siècle à un étudiant qui était son cadet de trente ans et qui s’est épris d’elle de façon fervente ; de plus, ladite aventure va nous être narrée en juste 40 pages (dans la collection Blanche de Gallimard) avec force détails qui sont d’ailleurs de lecture plaisante.

Pour rappel, Ernaux est issue de la classe populaire. Or, l’âge adulte étant largement venu et s’accompagnant d’une aisance acquise via d’importants droits d’auteur, l’autrice se retrouve parfaitement bourgeoise, jusqu’à faire visiter à son jeune amant désargenté belles villes et belles plages aux quatre coins de l’Europe ; reste qu’entre les deux amants subsiste ce gap de trente ans parfois lourd à porter.

On serait tenté de dire que la présente fiction telle qu’elle fut vécue offre un caractère expérimental : qu’arrive-t-il lorsqu’une femme mûre se lie avec un « jeune » et se donne à voir à son bras en maints endroits — restaurants, plages ou autres — imitant les agissements de quantité de mâles adultes s’accompagnant de très jeunes femmes, parfois même de gamines ? Or, le bref roman que nous lisons est celui de la relation inverse, celui de la femme mûre au bras d’un jeune homme, qui ne peut guère que déclencher des « ça ne se fait pas » ou des « ça n’est pas permis ». Et la narratrice de noter : « Devant le couple que nous formions visiblement, les regards se faisaient impudents, frôlaient la sidération, comme devant un assemblage contre nature. Ou un mystère. Ce n’était pas nous qu’ils voyaient, c’était, confusément, l’inceste. » (p. 30). De fait, L’Œdipe façon Sophocle n’est pas loin, comme on peut voir.

Le deal dont aime à parler la romancière entre A et elle-même tient du retournement de situation. Elle fut une jeune fille issue de la classe populaire avec des manières et un parler propres à cette classe. Par les études et par son talent d’artiste, elle s’en est sortie. Elle peut s’afficher désormais avec un jeunot mais il est clair que ce n’est guère accepté d’une femme adulte et dominante, sauf à susciter des regards envieux chez des femmes de même âge et de condition semblable.

Nous pouvons dire qu’Ernaux est allée à l’école de Pierre Bourdieu, ce qu’elle a d’ailleurs fait, le lisant bien et beaucoup. À quelques endroits, elle relève des gestes et usages de son compagnon, gestes et conduites qu’elle connut elle-même en son jeune temps, chez elle ou chez ses pareilles. Ce que la romancière note avec une grande finesse qui confine par moments à la cruauté, faisant de son amant un « passé incorporé » : « Il était le porteur de la mémoire de mon premier monde. Agiter le sucre dans sa tasse de café pour qu’il fonde plus vite, couper ses spaghettis, détailler un pomme en petits morceaux piqués ensuite au bout du couteau, autant de gestes que je retrouvais en lui, de façon troublante. » (p. 21)

Que nombre de fictions puissent ainsi proposer d’excellentes leçons de sociologie, la littérature le sait mieux aujourd’hui et le donne à voir. Annie Ernaux excelle dans cette veine, pour notre plus grand plaisir. Son Jeune homme, qui est un roman-essai très réussi dans sa brièveté même, nous le dit à chaque page et l’on s’en réjouit.

Annie Ernaux, Le jeune homme, éditions Gallimard, mai 2022, 48 p., 8 € — Lire un extrait

Voir de plus:

Annie Ernaux s’interroge sur la polémique sur le hijab de course : les opposantes à cet accessoire n’ont-elles pas oublié la femme qui était derrière le voile ? N’ont-elles pas oublié la sororité ?

Annie Ernaux, Ecrivaine

Libération
13 mars 2019

Une fois de plus, on a frôlé l’affaire d’Etat, l’embrasement de la France comme naguère avec le burkini au motif qu’une entreprise française, Decathlon, a envisagé de commercialiser le hijab de course destiné aux filles et femmes musulmanes. Des bords de la droite et de l’extrême droite, du Modem, du Parti socialiste et de membres du gouvernement – des femmes notamment – ce fut à qui dénoncerait le plus fort ce funeste dessein. Le responsable de la communication de l’entreprise eut beau arguer que cette pièce de vêtement était destinée «à rendre le sport accessible pour toutes les femmes dans le monde», il y a eu consensus pour signifier tacitement que, en France, il en allait tout autrement, le port du voile contrevenant aux valeurs de la République. Des mails haineux et des menaces physiques à l’égard des vendeurs ont entraîné le retrait du projet par Decathlon et la réaction soulagée de Muriel Pénicaud, comme si la France venait d’échapper à un grand péril : «Heureusement qu’ils ont reculé.» A noter que personne ne s’est élevé contre la violence déployée à l’égard des employés de Decathlon, faute de pouvoir s’en prendre à celles qui portent le hijab.

Si quelques voix ont souligné la liberté d’une entreprise privée de vendre ce qu’elle veut, d’autres rappelé que c’est l’Etat qui est laïque et non pas les individus, lesquels ont le droit d’arborer les signes d’une pratique religieuse (la loi de 1905 n’a pas obligé les prêtres à enlever leur soutane ni les religieuses leur voile), il n’a pas été fait mention de cette violence infligée, une nouvelle fois, à une partie des femmes qui vivent, travaillent, étudient sur le sol français, qui sont une composante de notre société.

Violence, parce que sous couvert de défendre la liberté et l’égalité, dans les faits on tente de limiter le droit des femmes qui portent le hijab, ici, à faire du sport, là à chanter dans un télé-crochet (Mennel), à militer (Maryam Pougetoux), à accompagner des enfants en sortie scolaire (et se souvient-on de ce projet d’une sénatrice socialiste d’interdire le voile, dans leur domicile, aux assistantes maternelles ?), naguère à fréquenter les plages et se baigner. Bref, c’est de la vie collective qu’on cherche à les écarter.

Violence, parce que dans cet épisode qui les concerne, elles, au premier chef, nul, dans les médias, à ma connaissance, ne s’est avisé de leur donner la parole (1). Qu’avaient-elles à dire sur cette possibilité de pratiquer le sport conformément à leur croyance ? Qu’éprouvaient-elles à entendre les propos stigmatisants proférés tous azimuts ?

Tout se passe comme s’il n’y avait personne sous le «voile», pas d’être humain capable de réfléchir, de sentir, et de s’exprimer. La femme comme individu disparaît. On la réduit purement et simplement à un objet chargé, outre de sa signification musulmane – mais n’en doutons pas, à cause d’elle – d’un tombereau de symboles, soumission, archaïsme, étendard politique de l’islamisme, voire du jihad. En se référant à Simone de Beauvoir, on peut dire que sous le voile la femme n’est plus son corps, qu’il a disparu entièrement sous autre chose qu’elle (2).

Plus que d’autres épisodes, celui du Decathlon me laisse une impression boueuse, parce que j’ai entendu trop de femmes politiques s’insurger contre le hijab et pas assez défendre la liberté de le porter. Parce que, de plus en plus, lorsque je croise une femme en hijab dans le bus ou à l’hypermarché, je peux, me mettant à sa place, penser que j’ai, dans la France d’aujourd’hui, le visage de son exclusion. Je pose la question, celle-là même que l’on met en avant pour faire valoir la liberté d’un choix existentiel : pourquoi refuser d’accorder aux individus un droit qui ne retire rien aux autres ? Comment nous, femmes féministes, qui avons réclamé le droit à disposer de notre corps, qui avons lutté et qui luttons toujours pour décider librement de notre vie pouvons-nous dénier le droit à d’autres femmes de choisir la leur ? Où est la sororité qui a permis, par exemple, la fulgurante expansion du mouvement #MeToo ? L’empathie, la solidarité cessent dès qu’il s’agit des musulmanes en hijab : elles sont le continent noir du féminisme. Ou plutôt d’un certain féminisme qui fait la guerre à d’autres femmes au nom d’une laïcité devenue le mantra d’un dogme qui dispense de toute autre considération.

Si l’idée de me couvrir d’un voile – et plus encore celle que mes petites-filles le fassent – m’est profondément et intimement inimaginable, il me faut accepter que l’inverse, ne pas vouloir sortir sans hijab, puisse être vécu de la même manière absolue, intransigeante, quoi qu’il m’en coûte au regard de ce qu’est pour moi la liberté et une vie libre de femme. Qui suis-je pour obliger d’autres femmes à se libérer sans délai de la domination masculine ? Examiner loyalement son trajet personnel sous l’angle de la soumission et de la révolte à l’égard de celle-ci rabat l’orgueil et entame les certitudes. Je ne suis pas née féministe, je le suis devenue.

N’y a-t-il pas de quoi échanger entre nous sur les images de notre identité sexuelle, sur le contrôle du corps féminin, l’injonction de le dévoiler ou le cacher, l’impératif impossible de rester toujours jeune ? Briser l’ignorance réciproque. Se parler comme le font ces adolescentes, l’une voilée et l’autre pas, que l’on voit marchant et riant ensemble dans les rues et les centres commerciaux. J’entends déjà les rires condescendants sur ma naïveté, les arguments définitifs qu’on m’assènera. Ni rire, ni pleurer, ni haïr mais comprendre, je reste fidèle au principe de Spinoza. Vouloir comprendre le sens de la pratique du hijab, ici et maintenant, c’est ne pas le séparer de la situation dominée des immigrés en France, ni par ailleurs des bouleversements, des mutations, de l’anomie même, des sociétés occidentales actuelles. C’est reconnaître dans celle qui choisit de le porter la revendication visible d’une identité, la fierté des humiliés.

(1) Des femmes voilées ont écrit une tribune pour Libération.fr : Hijab de running : «Nous demandons à Decathlon de ne pas céder aux intimidations». (2) «La femme comme l’homme est son corps mais son corps est autre chose qu’elle», le Deuxième Sexe.

Voir encore:

Annie Ernaux : le néoféminisme, le voile et le renversement systématique

Samuel Piquet

Dans une tribune parue la semaine dernière dans Libération, la romancière Annie Ernaux revient sur la polémique autour du hijab de running et sur « l’embrasement de la France » qui s’ensuivit, selon ses propres mots. Pour Annie Ernaux, la violence, ce n’est pas de forcer certaines femmes à porter le hijab, ce n’est pas non plus de vouloir en affubler certaines fillettes, mais c’est de refuser la commercialisation d’un vêtement qui les enferme dans une identité. « Il n’a pas été fait mention de cette violence infligée, une nouvelle fois, à une partie des femmes qui vivent, travaillent, étudient sur le sol français, qui sont une composante de notre société », écrit-elle, affirmant ensuite que « c’est de la vie collective qu’on cherche à les écarter », et ne voyant pas combien l’emploi même des expressions « étudient sur le sol français » et « composante de notre société » met d’emblée ces femmes à part et fait d’elles des citoyennes de seconde zone.

Confondre citoyen lambda et représentant religieux

Comme lors de la polémique sur le burkini, il ne viendrait jamais à l’esprit de ces défenseurs du voile de se demander comment faisaient ces mêmes femmes avant que ces articles soient commercialisés, voire qu’ils existent. Si on les écoutait, on finirait par croire que jusqu’ici aucune Française de confession musulmane n’a jamais pu ni aller courir ni se baigner sur notre sol. « La loi de 1905 n’a pas obligé les prêtres à enlever leur soutane ni les religieuses leur voile », justifie Annie Ernaux, confondant allègrement citoyen lambda et représentant religieux.

La romancière déplore ensuite « que dans cet épisode qui les concerne, elles, au premier chef, nul, dans les médias, à [sa] connaissance, ne s’est avisé de leur donner la parole », comme si les citoyennes de confession musulmane étaient toutes les mêmes et avaient nécessairement le même avis sur le hijab de running, le voile et la religion en général. C’est fou comme à chaque argument d’Annie Ernaux on sent à la fois une profonde connaissance du sujet mais également la volonté d’éviter tout cliché, comme lorsqu’elle fait le vœu que les adultes puissent « échanger » sur le sujet, « se parler, écrit-elle, comme le font ces adolescentes, l’une voilée et l’autre pas, que l’on voit marchant et riant ensemble dans les rues et les centres commerciaux » : c’est beau comme une pub des Inconnus pour Benetton.

Mais Annie Ernaux ne pouvait pas s’arrêter là. Il fallait, comme tout bon article sur le sujet, rappeler à quel point la France est méchante et à quel point c’est elle qui cherche à instaurer un séparatisme et non pas ceux qui l’appellent de leurs vœux : « Parce que, de plus en plus, lorsque je croise une femme en hijab dans le bus ou à l’hypermarché, je peux, me mettant à sa place, penser que j’ai, dans la France d’aujourd’hui, le visage de son exclusion. » Par un de ces prodigieux renversements dont les défenseurs invétérés du voile ont le secret, ce seraient les contempteurs de ce fameux « bout de tissu » qui seraient responsables de la disparition de la femme sous son voile et de sa perte d’identité : « Tout se passe comme s’il n’y avait personne sous le « voile », pas d’être humain capable de réfléchir, de sentir, et de s’exprimer. La femme comme individu disparaît. On la réduit purement et simplement à un objet chargé, outre de sa signification musulmane – mais n’en doutons pas, à cause d’elle – d’un tombereau de symboles, soumission, archaïsme, étendard politique de l’islamisme, voire du jihad. »

« Pourquoi refuser d’accorder aux individus un droit qui ne retire rien aux autres ? », s’interroge ensuite la romancière. C’est vrai qu’il n’y a, sur la planète, aucune femme qui se bat pour avoir le droit d’enlever son voile. « Qui suis-je pour obliger d’autres femmes à se libérer sans délai de la domination masculine ? », demande-t-elle pour finir. Peut-être une citoyenne française héritière de la laïcité à la française, d’une laïcité qui a toujours refusé, contrairement aux pays anglo-saxons, de se soumettre au marché et qui a préféré défendre son modèle républicain, notamment l’égalité entre les hommes et les femmes.

Voir aussi:

Annie Ernaux : « Passion amoureuse et révolte politique, cela va de pair »

Honte sociale, lutte des classes, Mélenchon, sexe, écriture : à l’occasion de la parution de l’anthologie « Ecrire la vie », Rue89 a rencontré l’écrivain Annie Ernaux.

Blandine Grosjean

Elle est assise dans la pénombre d’un orage hivernal, au bureau de Gaston Gallimard, et de sa vie dont nous parlons, de sa colère immense d’être née de ces parents-là, de l’amour qui font tous ses livres depuis « Les Armoires vides », il semble que c’est la honte qui prend le dessus.

La honte sociale, elle s’en est vengée en écrivant : écrire ce n’était pas un désir, mais une volonté. Mais la honte d’avoir renié ses parents, de les avoir détestés d’être si vulgaires, sales, incultes et gauches avec leur amour, d’avoir quitté très tôt leur monde sans jamais appartenir à celui des autres (ceux qui avaient des salle de bains, des mères parfumées et un peu artificielles qui disaient « sensas »), elle ne s’en est pas défaite. Elle l’a fouillée avec une impudeur et une liberté totales.

Annie Ernaux est une écrivain engagée, une écrivain marxiste et féministe. Mais cela n’a aucun sens de la présenter ainsi, tant sa langue est sienne et intérieure. Les textes très intimes – sur l’avortement, l’aliénation amoureuse – qui ont suivi « Les Armoires vides » ou « La Place » ne l’ont jamais empêchée de cuver la révolte politique.

« Ecrire la vie » d’Annie Ernaux

« Ecrire la vie », que Gallimard publie dans la collection Quatro, regroupe l’œuvre littéraire d’Annie Ernaux, dans l’ordre de sa biographie, non de la publication de ses livres.

Il y a, pour ouvrir cette anthologie, une cinquantaine de pages où se superposent des extraits inédits de son journal et des photographies.

Avant de rentrer dans sa maison de banlieue qui ressemble aux villas de ces filles du Havre qu’elle haïssait, elle se plie docilement à la séance photo. Et remercie Audrey Cerdan (photographe de Rue89) de la traiter gentiment.

Rue89 : Vous vous voyez dans le métro avec le regard de l’enfant que vous étiez. Et vous n’aimez pas la femme élégante, cultivée que la fille d’épiciers d’Yvetot est devenue. Est-il donc impossible de se réconcilier ?

Annie Ernaux : Eh bien non, c’est pas possible. Je me dis que voilà, la coupure est à l’intérieur de moi. Ce sont deux mondes irréductibles. La lutte des classes est en moi. J’ai un mode de vie, une façon physique d’apparaître qui est celle de la classe dominante, je vais pas me le cacher. Mais je sais quelle était ma vision de petite fille, d’adolescente, et ce n’est pas réconciliable. Ma mémoire est dans un monde et ma vie est dans un autre et ça, c’est insupportable.

Voyez, ce matin je sors de chez moi pour prendre le RER, et je vois qu’une grosse maison se construit. Il faisait très froid. Je vois un garçon avec une brouette. Immédiatement, je n’ai pas besoin de penser, me revient que travailler de ses mains c’est dur, c’est très, très dur. J’ai vu mon père travailler de ses mains, et pourtant je viens là, à Gallimard. Il n’y a pas de réconciliation, sinon sur un plan politique. Mais intérieurement, ce n’est pas possible.

Vous sentez-vous « traître » à votre classe ?

Je vais pas dire que je me sens traître, mais j’ai tout de suite conscience qu’il y a des mondes ennemis, des classes sociales, qu’il y a de la liberté d’un côté et de l’aliénation de l’autre. Oui, j’ose employer ce terme marxiste, et on va pas me la faire « Mais non, il est très heureux cet homme qui fait des choses de ses mains. »

Et en continuant sur le chemin du RER, je me disais : mais pourquoi je pense toujours comme ça ? Ça sert à quoi d’avoir vu ce garçon, d’avoir pensé à ça ? Ça ne m’empêche pas de vous rencontrer, de parler, d’avoir l’usage de la parole, de proférer des choses révoltées. Mais il faut que ça aille au delà.

Est-ce qu’on s’échappe un jour du dimanche d’Yvetot, des dimanches d’une enfance ?

Le dimanche, c’est sans doute… Le dimanche ça dépasse le lieu, l’ennui, l’attente. C’est un trou le dimanche, c’est métaphysique le dimanche, c’est un leitmotiv de ce que j’écris. J’aimais beaucoup le mot dimanche quand j’étais petite fille et en même temps, ça a été très lié à des jours sombres, d’avoir l’impression de saisir le cœur du temps de la vie. J’ai commencé d’écrire un dimanche plusieurs fois.

C’est là où on devrait se poser toutes les questions possibles, car le travail s’arrête. Tout peut arriver le dimanche. Pendant longtemps il n’y a pas eu de loisirs. Aujourd’hui, les gens fuient. Noël approche et ils vont se précipiter dans les magasins pour éviter cet ennui du dimanche. Quand on fait la révolution, c’est pour qu’il y ait un dimanche, le grand dimanche, non ?

L’instruction, sortir de son milieu, acquérir les codes sociaux et physiques : la grande affaire de votre vie. Mais aujourd’hui, n’est-ce pas tout simplement l’argent qui anime les combats ?

Pas seulement. J’ai bien aimé le film de Guédiguian, « Les Neiges du Kilimandjaro ». Il a posé en des termes qui ne sont pas forcément les miens, avec une bonté qui est peut-être excessive (moi j’aurais préféré plus de dureté), cette question de la coupure entre ces jeunes dont les parents sont des petites gens, qui vraiment ont du mal à s’en sortir, et ceux qui sont des héritiers, qui possèdent la culture et les réseaux sociaux.

Qui, selon vous, porte politiquement les attentes, les désirs de ces petites gens ?

Personne, ou alors il faudrait dire, hélas, Marine Le Pen, mais on va pas dire ça… Le Front de Gauche, si, bien sûr, c’est lui seul. Je vais voter Front de Gauche, Mélenchon, car il reprend une parole, communiste mais pas seulement, qu’on n’entendait plus.

Vous dites que vous avez été une mauvaise enseignante. Qu’avez-vous transmis, si ce ne sont les lettres, socialement ? Le désir de s’élever, de s’en sortir ?

Dans votre question, je me pose moi une question. Quelle conscience avais-je de m’élever en étant bonne élève, en étant la meilleure à l’école ? D’où me venait cette certitude ? Il y avait des injonctions plutôt que des certitudes : « Si tu travailles bien en classe, tu seras mieux que tes parents, tu ne serviras pas au bistrot. »

Comme j’étais dans une école privée, il y avait aussi un autre discours : c’est le bon dieu qui m’avait donné l’intelligence, il fallait que j’en fasse quelque chose. C’était un discours valorisant dans le fond.

Quand j’ai commencé à enseigner, on avait un discours de l’inné, des dons. Certains sont faits pour réussir et d’autres, non. J’ai participé de cette croyance. Aujourd’hui, je pense que l’école est un instrument de promotion personnelle pour les classes intellectuelles supérieures, pas pour les autres.

Vous avez reconnu dans vos classes des filles ou des garçons qui vous ressemblaient ?

Absolument. Je ne faisais rien de particulier, seulement leur donner le plus de confiance possible en eux. Ça se marquait à l’oral, la maîtrise de l’oral c’est un marqueur d’origine sociale, la facilité de langage. J’ai eu la chance de commencer par des classes qu’on n’appelait pas encore « de relégation », des classes d’aide comptable, de secrétariat.

C’était un lycée classique-moderne-technique, dans une petite ville de 7 000 habitants, en Haute-Savoie, avec des élèves très difficiles, des classes de quarante. Et ça a vraiment été un grand choc. Le français pour eux n’était pas aussi important que la compta ou apprendre à taper. Et là, j’ai compris que la culture que je leur transmettais ne s’imposait pas à tous.

Et puis et puis il y avait ces sixièmes, où certains parlaient en patois savoyard. Il y avait beaucoup d’enfants d’ouvriers. J’ai vu le décalage immense avec les lycées de centre-ville de Lyon où j’avais fait mes stages. Il y a eu un retournement, moi aussi j’avais été une élève qui ne savait pas s’exprimer, ne comprenait pas les mots que les maîtresses utilisaient. J’ai écrit « Les Armoires vides » en étant professeur. Enseigner m’a vraiment donné envie d’écrire.

Dans votre vie, il y a quelque chose d’assez frappant pour moi, vous n’avez pas eu d’amies quand vous étiez jeunes.

Non…

Dans « L’Evénement », le récit de l’avortement, pas une amie, copine à qui vous confier. Vous passez trois mois de solitude totale.

Il faut se remettre dans les années d’avant Simone Veil, d’avant 68. C’était quelque chose de terriblement honteux, criminel. Ce n’est pas seulement mon cas personnel : la plupart du temps, les filles qui avaient recours, elles ne pouvaient pas l’ébruiter.

Dans tous vos textes et les parties de votre journal que vous publiez, il y a une première vraie copine du quartier dont vous vous éloignez dès l’adolescence, et ensuite, une ou deux filles qui partagent avec vous l’isolement, l’humiliation sociale.

Effectivement, mais tout de même, voyez, cette amie du collège qui est en photo dans le livre, nous nous nous sommes revues presque cinquante ans après, et c’est seulement à ce moment que nous avons tout dit de la honte. Et elle, elle avait encore plus honte, c’est seulement là qu’on parle, cinquante ans après. On aurait pu, mais on ne pouvait pas, c’est ça la question. Les dominants ils ont une complicité, ils ont les mêmes intérêts. Tandis que quand on est dominé, comme nous l’étions, sans sentiment de classe politique, on le cachait et on le taisait.

Elle était fille de paysan, moi d’épicier. On n’avait pas cette conscience de classe plus active que possédaient mes cousines filles d’ouvriers. Elles étaient plus agressives, plus revendicatives.

Vous en voulez à vos parents de vous avoir mise dans une institution privée où vous vous êtes retrouvée totalement isolée et différente des autres ?

Je leur en ai voulu après être sortie de ce pensionnat. Je voulais en sortir, je ne voulais surtout pas faire ma classe de philo dans cet établissement religieux.

Quand je suis arrivée au lycée de Rouen, la souffrance sociale que je vivais à Saint-Michel a continué, et s’est même aggravée, c’est ça qui était terrible. Rouen, c’était un lycée bourgeois dans une ville bourgeoise. Les professeurs étaient infiniment supérieurs à ceux de mon établissement précédent, en français, en histoire-géo n’en parlons pas, en physique. Vraiment, il régnait un état d’esprit tellement plus ouvert.

De l’autre côté, il y avait dans cette classe de philo une majorité de filles de la grande bourgeoisie de Rouen, trois filles de médecins, la fille du préfet. C’était impalpable, mais ça contredisait l’idéal égalitaire de l’école laïque publique. Elles ne disaient pas bonjour, elles formaient des petits groupes, je n’en étais pas.

A Rouen, j’ai eu une amie durant deux, trois ans, fille de représentant. Et là vous touchez quelque chose d’assez intime : elle ne m’a jamais invitée chez elle. Après, j’y ai pensé. Elle devait avoir une forme de honte, comme moi, mais moi je l’ai invitée chez moi.

Vous savez, c’est un sentiment de honte le sentiment de classe, de mon temps c’était très diffus, on éprouvait ça de façon solitaire, personnelle.

Très jeune, les garçons représentent une façon de conquérir cet autre monde, en tout cas de l’approcher et de s’emparer de ses codes.

Je ne pense pas que ça se soit passé comme ça. A l’âge où j’ai envie d’aller avec les garçons, il est évident que je ne veux pas aller avec un ouvrier. Je fais mon petit barème intérieur, je dois dire c’est assez stupide, je me fonde sur des critères nuls : la façon de s’habiller, de parler, pour m’apercevoir que ce sont de cruches. C’est vrai, je capte leurs codes, j’essaye de savoir si ça vaut le coup.

Ce qui n’était pas possible avec les amies, ce rapprochement, devient possible avec la sexualité ?

Jusqu’à un certain point. A une époque où on se marie, venant d’où je viens, il ne peut pas être question que j’épouse quelqu’un de bourgeois. Et pourtant, je le ferai quand même.

Devient-on orphelin de son père et de sa mère différemment ?

Ma mère, la perdre, c’est vraiment perdre quelque chose d’immense, son corps. C’est perdre une forme de double de soi, celle qui était en tant que femme avant moi, et ça se joue sur tous les plans, un plan charnel, le plan de la loi – ma mère était la loi : ce qu’il faut faire et pas faire, elle était comme Dieu. Elle est morte, Dieu est mort aussi.

Mon père, lui, représente ma classe sociale, la classe dont je suis issue. C’est quelqu’un qui portait le monde paysan, le monde auquel ma mère voulait échapper, et elle a tout fait pour y échapper. Mon père non, et il avait aussi une culture ouvrière. Très certainement il était animé par une haine de classe à l’égard de la bourgeoisie.

La honte qui le nourrissait, je la raconte. Un voyage-pèlerinage à Lourdes, une scène dans un restaurant où les gens riches du groupe sont bien servis car ils prennent le menu à la carte, et nous, personne ne prête attention à nous car nous sommes au menu. Il ressortait ça souvent, avec des mots d’une extrême violence sur les « bonnes femmes couvertes de bijoux ».

Etre orpheline de son père, c’est être dépositaire de cette haine de classe, encore plus.

Cela vous arrive de vous retrouver « au menu » dans un restaurant de Limoges ?

Je revis souvent des situations où je me sens exclue, alors que je ne le suis pas. C’est parce que je ne suis pas à ma place, je ne me sens pas à ma place, d’une façon ou d’une autre. Et maintenant, ça ne m’intéresse pas, je n’en souffre plus car ça ne m’intéresse pas d’appartenir à ce monde. Je n’ai jamais voulu en faire partie, sauf au moment où j’ai voulu y accéder. Mais à peine entrée, je n’ai eu de cesse de vouloir en sortir.

Vous dites : « Le luxe c’est de pouvoir vivre une passion. » Elle vous a éloignée d’une écriture politique, diriez-vous ?

J’écris ça à la fin de « Passion simple ». Au moment où je vis cette passion et où je l’écris, je suis également très engagée contre la guerre du Golfe. Mais oui, à un moment la vie amoureuse prend le dessus, dans l’écriture, mais pas dans la vie réelle. La passion amoureuse et la révolte politique, cela va de pair.

Et le sexe ?

La sexualité, l’usage de la sexualité, l’acte sexuel a une sorte de vertu pour moi de dégrisement, de vision froide, comme si on atteignait le cœur des choses, que ni le bien ni le mal n’existent. C’est cette expérience-là, et pour moi presque toujours c’était le désir d’écrire après, de façon violente.

L’acte sexuel permet d’accéder à la connaissance, que ça soit du bien ou du mal, peu importe.

Le dernier mot du livre est « sauver ». Sauver par l’écriture ?

Il n’y a pas que l’écriture qui sauve… J’ai fait partie de cette génération en 68 qui pensait : il faut faire table rase. Justement non, je crois qu’il faut transmettre. Par un mode de vie qui serait différent, qui ne soit pas dans l’urgence ni l’effacement permanent de ce qui vient de se passer, dans la consommation. Où les gens trouvent-ils le temps de réfléchir, de faire des liens ? On ne peut pas échapper à la politique et il faut y réfléchir.

Cette période que nous vivons, avant la présidentielle, ça me paraît nul comme période, et je crois que la majorité des gens le savent. Ça ne va rien changer, on s’étourdit avec ça, c’est une imposture. Entre Nicolas Sarkozy et François Hollande, je ne vois pas assez de différences.

Vous voterez Hollande au second tour ?

Je ne sais pas encore.

Très souvent, vous voyez, on se demande pourquoi est-ce qu’on vit comme ça. Pourquoi est-ce qu’on se laisse complétement avoir par les dimanches où on va tous se précipiter dans les magasins, on va profiter des bons de réduction, des promotions. Comment casser ça, comment trouver plus de plaisir à faire la révolution qu’à aller acheter dans les magasins le dimanche ?

Voir également:

Bourdieu : le chagrin

Annie Ernaux
Le Monde

05.02.02.

La manière dont la mort de Pierre Bourdieu a été annoncée et commentée dans les médias, le 24 janvier, à la mi-journée, était instructive. Quelques minutes en fin de journal, insistance – comme s’il s’agissait de l’alliance incongrue, désormais impensable, de ces deux mots – sur « l’intellectuel engagé ». Par-dessus tout, le ton des journalistes révélait beaucoup : celui du respect éloigné, de l’hommage distant et convenu. A l’évidence, par-delà le ressentiment qu’ils avaient pu concevoir vis-à-vis de celui qui avait dénoncé les règles du jeu médiatique, Pierre Bourdieu n’était pas des leurs. Et le décalage apparaissait immense entre le discours entendu et la tristesse, qui, au même moment, envahissait des milliers de gens, des chercheurs et des étudiants, des enseignants, mais aussi des hommes et des femmes de tous horizons, pour qui la découverte des travaux de Pierre Bourdieu a constitué un tournant dans leur perception du monde et dans leur vie.

Lire dans les années 1970 Les Héritiers, La Reproduction, plus tard La Distinction, c’était – c’est toujours – ressentir un choc ontologique violent. J’emploie à dessein ce terme d’ontologique : l’être qu’on croyait être n’est plus le même, la vision qu’on avait de soi et des autres dans la société se déchire, notre place, nos goûts, rien n’est plus naturel, allant de soi dans le fonctionnement des choses apparemment les plus ordinaires de la vie.

Et, pour peu qu’on soit issu soi-même des couches sociales dominées, l’accord intellectuel qu’on donne aux analyses rigoureuses de Bourdieu se double du sentiment de l’évidence vécue, de la véracité de la théorie en quelque sorte garantie par l’expérience : on ne peut, par exemple, refuser la réalité de la violence symbolique lorsque, soi et ses proches, on l’a subie.

Il m’est arrivé de comparer l’effet de ma première lecture de Bourdieu à celle du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, quinze ans auparavant : l’irruption d’une prise de conscience sans retour, ici sur la condition des femmes, là sur la structure du monde social. Irruption douloureuse mais suivie d’une joie, d’une force particulières, d’un sentiment de délivrance, de solitude brisée.

Cela me reste un mystère et une tristesse que l’œuvre de Bourdieu, synonyme pour moi de libération et de « raisons d’agir » dans le monde, ait pu être perçue comme une soumission aux déterminismes sociaux. Il m’a toujours semblé au contraire que, mettant au jour les mécanismes cachés de la reproduction sociale, en objectivant les croyances et processus de domination intériorisés par les individus à leur insu, la sociologie critique de Bourdieu défatalise l’existence. En analysant les conditions de production des œuvres littéraires et artistiques, les champs de luttes dans lesquelles elles surgissent, Bourdieu ne détruit pas l’art, ne le réduit pas, il le désacralise simplement, il en fait ce qui est beaucoup mieux qu’une religion, une activité humaine complexe. Et les textes de Bourdieu ont été pour moi un encouragement à persévérer dans mon entreprise d’écriture, à dire, entre autres, ce qu’il nommait le refoulé social.

Le refus opposé, avec une extrême violence parfois, à la sociologie de Pierre Bourdieu vient, me semble-t-il, de sa méthode et du langage qui lui est lié. Venu de la philosophie, Bourdieu a rompu avec le maniement abstrait des concepts qui la fonde, le beau, le bien, la liberté, la société, et donné à ceux-ci des contenus étudiés concrètement, scientifiquement. Il a dévoilé ce que signifiaient dans la réalité le beau quand on est agriculteur ou professeur, la liberté si l’on habite la cité des 3 000, expliqué pourquoi les individus s’excluent eux-mêmes de ce qui, de façon occulte, les exclut de toute façon.

Comme dans la philosophie et, le meilleur des cas, la littérature, c’est encore et toujours de la con- dition humaine qu’il s’agit, mais non d’un homme en général, des individus tels qu’ils sont inscrits dans le monde social. Et si un discours abstrait, au-dessus des choses, ou prophétique, ne dérange personne, il n’en est pas de même dès lors qu’on donne le pourcentage écrasant d’enfants issus de milieux dominants intellectuellement ou économiquement dans les grandes écoles, qu’on révèle de manière rigoureuse les stratégies du pouvoir, ici et maintenant aussi bien chez les universitaires (Homo academicus) que dans les médias.

Question de langage ; substituer, par exemple, à « milieux, gens, modestes » et « couches supérieures » les termes de « dominés » et « dominants », c’est changer tout : à la place d’une expression euphémisée et quasi naturelle des hiérarchies, c’est faire apparaître la réalité objective des rapports sociaux.

Le travail de Bourdieu, acharné comme Pascal à détruire les apparences, à rendre manifeste le jeu, l’illusion, l’imaginaire social, ne pouvait que rencontrer des résistances dans la mesure où il contient des ferments de subversion, où il débouche sur une transformation du monde, dont l’ouvrage qu’il a dirigé avec son équipe de chercheurs, le plus connu, montre la misère.

Si, avec la mort de Sartre, j’ai pu avoir le sentiment que quelque chose était achevé, intégré, que ses idées ne seraient plus actives, qu’il basculait, en somme, dans l’histoire, il n’en va pas de même avec Pierre Bourdieu. Si nous sommes tant à éprouver le chagrin de sa perte – j’ose, ce que je fais rarement, dire « nous », en raison de l’onde fraternelle qui s’est propagée spontanément à l’annonce de sa mort – nous sommes aussi nombreux à penser que l’influence de ses découvertes et de ses concepts, de ses ouvrages, ne va cesser de s’étendre. Comme ce fut le cas pour Jean-Jacques Rousseau, à propos de qui je ne sais lequel de ses contemporains s’insurgeait de ce que son écriture rendît le pauvre fier.

Voir encore:

Annie Ernaux, l’écrivain officiel

Il semble que la célébration de Mme Ernaux soit devenue obligatoire en France. Son dernier livre, Mémoire de fille, est unanimement salué par une critique béate. Le public suit. Les éditions Gallimard ont rassemblé son œuvre en un gros volume sous le titre: Ecrire la vie. La Pléiade est pour bientôt, le Nobel imminent, l’Académie s’impatiente, et ma fille l’étudie au lycée. Une suggestion à François Hollande: ouvrir le Panthéon aux vivants, spécialement pour Mme Ernaux. Seul Maxime Gorki a connu une gloire comparable, dans l’URSS des années 30. Il est permis de se méfier d’une telle sanctification collective.

Récapitulons: en un demi-siècle, Annie Ernaux a successivement écrit sur son père, sa mère, son amant, son avortement, la maladie de sa mère, son deuil, son hypermarché. Cette fois c’est sur son dépucelage raté durant l’été 1958, en colonie de vacances, quand elle s’appelait Annie Duchesne. L’événement est raconté à cinquante ans de distance avec un sérieux inouï. Ce qui est étonnant avec Mme Ernaux, c’est à quel point ses livres, qui ne cessent de revenir sur ses origines modestes, ne le sont pas. C’est l’histoire d’un écrivain qui s’est installé au sommet de la société en passant sa vie à ressasser son injustice sociale. Ce dolorisme des origines révèle en réalité une misère de l’embourgeoisement. C’est comme si elle refusait d’admettre qu’elle s’en est très bien sortie ; 2016 n’effacera jamais 1958.

Statufiée, Annie Ernaux prend son lecteur pour un abruti

Mme Ernaux invente la plainte qui frime, la lamentation sûre d’elle. C’est regrettable, car il y a des bribes à sauver dans ce galimatias autosatisfait: «C’était un été sans particularité météorologique» sonne très modianesque ; et cet autoportrait «au total une jolie fille mal coiffée» évoque Sagan. Mais Sagan n’aurait jamais ajouté: «Je la sais dans la solitude intrépide de son intelligence.» A chaque fois que Mme Ernaux trouve quelque chose de beau, elle le gâte par une explication de texte laborieuse. Autre exemple: «Elle attend de vivre une histoire d’amour» est une phrase charmante, qui contient tout, y compris la déception à venir. Pourquoi ajouter: «il faut continuer, définir le terrain – social, familial et sexuel» comme si l’on devait se farcir un commentaire composé du bac français? A force d’être statufiée, Annie Ernaux prend son lecteur pour un abruti. Elle annihile son talent en le noyant sous sa propre exégèse fascinée. On regrette l’écrivain qu’elle a failli être, le livre qu’elle a failli écrire, la légèreté qu’elle se refuse depuis cet été 1958.

Mémoire de fille, d’Annie Ernaux, Gallimard, 151 p., 15 €.

 

 

 

 

 

 

 

Voir par ailleurs:

Petit florilège de citations d’Annie Ernaux

Le temps commercial violait de plus belle le temps calendaire. C’est déjà Noël, soupiraient les gens devant l’apparition en rafale au lendemain de la Toussaint des jouets et des chocolats dans les grandes surfaces, débilités par l’impossibilité d’échapper durant des semaines à l’enterrement de la fête majeur qui oblige de penser son être, sa solitude et son pouvoir d’achat par rapport à la société – comme si la vie entière aboutissait un soir de Noël.

La recherche du temps perdu passait par le Web. […] La mémoire était devenue inépuisable, mais la profondeur du temps […] avait disparu. On était dans un présent infini.

L’anomie gagnait. La déréalisation du langage grandissait, comme un signe de distinction intellectuelle. Compétitivité, précarité, employabilité, flexibilité faisaient rage.

L’enregistrement hétéroclite, continu, du monde, au fur et à mesure des jours, passait par la télévision. Une nouvelle mémoire naissait.

L’entreprise était la loi naturelle, la modernité, l’intelligence, elle sauverait le monde.

Le discours du plaisir gagnait tout. Il fallait jouir en lisant, écrivant, prenant son bain, déféquant. C’était la finalité des activités humaines.

On avait le temps de désirer les choses, la trousse en plastique, les chaussures à semelles de crêpe, la montre en or. Leur possession ne décevait pas.

La honte ne cessait pas de menacer les filles. Leur façon de s’habiller et de se maquiller, toujours guettée par le trop : court, long, décolleté, étroit, voyant, etc., la hauteur des talons, leurs fréquentations, leurs sorties et leurs rentrées à la maison, le fond de leur culotte chaque mois, tout d’elles était l’objet d’une surveillance généralisée de la société.

Le silence était le fond des choses et le vélo mesurait la vitesse de la vie.

Les garçons et les filles étaient partout séparés. Les garçons, êtres bruyants, sans larmes, toujours prêts à lancer quelque chose, cailloux, marrons, pétards, boules de neige dure, disaient des gros mots, lisaient Tarzan et Bibi Fricotin. Les filles, qui en avaient peur, étaient enjointes de ne pas les imiter, de préférer les jeux calmes, la ronde, la marelle, la bague d’or.

La profusion des choses cachait la rareté des idées et l’usure des croyances.

Les jeunesses du monde donnaient de leurs nouvelles avec violence. Elles trouvaient dans la guerre du Vietnam des raisons de se révolter et dans les Cent Fleurs de Mao celles de rêver. Il y avait un éveil de joie pure, qu’exprimaient les Beatles. Rien qu’à les entendre, on avait envie d’être heureux. Avec Antoine, Nino Ferrer et Dutronc, la loufoquerie gagnait. Les adultes installés faisaient mine de ne rien voir.

Nous étions débordés par le temps des choses. Un équilibre tenu longtemps entre leur attente et leur apparition, entre la privation et l’obtention, était rompu.

Le progrès était dans l’horizon des existences. Il signifiait le bien-être, la santé des enfants, le savoir, tout ce qui tournait le dos aux choses noires de la campagne et à la guerre. Il était dans le plastique et le Formica, les antibiotiques et les indemnités de la sécurité sociale, l’eau courante sur l’évier et le tout- à-l’égout, les colonies de vacances, la continuation des études et l’atome. Il faut être de son temps, disait-on à l’envi, comme une preuve d’intelligence et d’ouverture d’esprit.

Parce que les étés finissaient pas se ressembler et qu’il était de plus en plus lourd de n’avoir souci que de soi, que l’injonction de “se réaliser” tournait à vide à force de solitude et de discussions dans les mêmes cafés, que le sentiment d’être jeune se muait en celui d’une durée indéfinie et morne, qu’on constatait la supériorité sociale du couple sur le célibataire, on tombait amoureux avec plus de détermination que les autres fois et, un moment d’inattention au calendrier Ogino aidant, on se retrouvait mariés et bientôt parents.

Un petit homme glacé, à l’ambition impénétrable, au nom pour une fois facile à prononcer, Poutine, avait remplacé l’ivrogne Eltsine et promettait de « buter les Tchétchènes jusque dans les chiottes ». La Russie n’apportait plus d’espoir ni de peur, rien d’autre qu’une désolation perpétuelle. Elle s’était retirée de notre imaginaire — que les Américains occupaient malgré nous, comme un arbre gigantesque étalant ses branches à la surface de la terre. Ils nous énervaient de plus en plus avec leur discours moral, leurs actionnaires et leurs fonds de pension, leur pollution de la planète et leur dégoût de nos fromages. Pour signifier la pauvreté foncière de leur supériorité, fondée sur les armes et l’économie, un mot les définissait usuellement : « arrogance ». Des conquérants sans idéal sinon le pétrole et les dollars. Leurs valeurs et leurs principes — ne compter que sur soi — ne donnaient d’espérance à personne d’autre qu’eux et nous rêvions d’« un autre monde ».

De prime abord c’était quelque chose qui ne pouvait être cru — comme le montrerait ultérieurement un film où l’on voit George W. Bush sans réaction, tel un enfant perdu, quand on lui annonce la nouvelle à l’oreille —, ni pensé, ni ressenti, juste regardé sur l’écran de télévision, encore et encore, les tours jumelles de Manhattan s’effondrant l’une après l’autre, en cet après-midi de septembre — qui était le matin à New York mais resterait toujours pour nous l’après-midi — comme si à force de voir les images cela allait devenir réel. On ne parvenait pas à sortir de la sidération, on en jouissait via les portables avec le maximum de gens.
Les discours et les analyses affluaient. La pureté de l’événement se dissipait. On se rebiffait contre la proclamation du Monde, « Nous sommes tous Américains ». D’un seul coup, la représentation du monde basculait cul par-dessus tête, quelques individus fanatisés venus de pays obscurantistes, juste armés de cutters, avaient rasé en moins de deux heures les symboles de la puissance américaine. Le prodige de l’exploit émerveillait. On s’en voulait d’avoir cru les États-Unis invincibles, on se vengeait d’une illusion. On se souvenait d’un autre 11 septembre et de l’assassinat d’Allende. Quelque chose se payait. Il serait temps ensuite d’avoir de la compassion et de penser aux conséquences. Ce qui comptait, c’était de dire où, comment, par qui ou quoi on avait appris l’attaque des Twin Towers. Les très rares à ne pas en avoir été informés le jour même conserveraient l’impression d’un rendez-vous manqué avec le reste du monde.
Et chacun cherchait ce qu’il était en train de faire juste à ce moment où le premier avion avait touché la tour du World Trade Center, que des couples s’étaient jetés dans le vide en se tenant par la main. Il n’y avait aucun rapport entre les deux, sinon d’avoir été vivant en même temps que les trois mille êtres humains qui allaient mourir mais l’ignoraient le quart d’heure d’avant. En nous souvenant, j’étais chez le dentiste, sur la route, chez moi à lire, dans cet ahurissement de la contemporanéité on saisissait la séparation des gens sur la terre et notre lien dans une identique précarité. Et l’ignorance où l’on était en regardant un tableau de Van Gogh au musée d’Orsay de ce qui se passait à cette seconde à Manhattan était celle du moment de notre propre mort. Cependant, au milieu de l’écoulement insignifiant des jours, cette heure qui contenait à la fois les tours explosées du World Trade Center et un rendez-vous chez le dentiste ou le contrôle technique d’une voiture était sauvée.
Le 11 septembre refoulait toutes les dates qui nous avaient accompagnés jusqu’ici. De la même façon qu’on avait dit « après Auschwitz », on disait « après le 11 septembre », un jour unique. Ici commençait on ne savait pas quoi. Le temps aussi se mondialisait.
Plus tard, quand nous penserons à des faits que, après hésitation, on situera en 2001 — un orage à Paris le week-end du 15 août, une tuerie à la Caisse d’épargne de Cergy-Pontoise, le Loft, la parution de La Vie sexuelle de Catherine M. —, on sera surpris de devoir les placer avant le 11 septembre, frappés de constater que rien ne les distinguait de ceux qui avaient eu lieu après, en octobre ou novembre. Ils avaient repris leur flottement dans le passé et leur liberté par rapport à un événement dont il fallait bien admettre maintenant qu’on ne l’avait pas réellement vécu.
Sans avoir le temps de réfléchir on entrait dans la peur, une force obscure s’était infiltrée dans le monde, prête aux actes les plus atroces sur tous les points du globe, des enveloppes remplies d’une poudre blanche tuaient leurs destinataires, Le Monde titrait « La guerre qui vient ». Le président des États-Unis, George W. Bush, falot fils du précédent, élu de façon ridicule après d’interminables recomptages de voix, proclamait la guerre des civilisations, du Bien contre le Mal. Le terrorisme avait un nom, Al Qaida, une religion, l’islam, un pays, l’Afghanistan. Il ne fallait plus dormir, être en alerte jusqu’à la fin des temps. L’obligation d’endosser la peur des Américains refroidissait la solidarité et la compassion. On se gaussait de leur incapacité à attraper Ben Laden et le mollah Omar, évaporé à motocyclette.
La représentation du monde musulman se retournait. Cette nébuleuse d’hommes en robe et de femmes voilées comme des saintes vierges, de chameliers, danses du ventre, minarets et muezzin, passait de l’état d’objet lointain, pittoresque et arriéré, à celui de force moderne. Les gens peinaient à unir modernité et pèlerinage à La Mecque, fille en tchador et préparation d’une thèse à l’université de Téhéran. On ne pouvait plus oublier les musulmans. Un milliard deux cents millions.
(Le milliard trois cents millions de Chinois sans croyance autre qu’en l’économie qui turbinaient à la fabrication des choses bon marché à destination de l’Occident n’étaient que silence lointain.)
La religion revenait mais ce n’était pas la nôtre, celle à laquelle on ne croyait plus, qu’on n’avait pas voulu transmettre, qui restait au fond la seule légitime, la meilleure s’il fallait classer. Celle dont la dizaine de chapelet, les cantiques et le poisson le vendredi faisaient partie du musée de l’enfance, Je suis chrétien, voilà ma gloire.
La distinction entre les « Français de souche » — c’était tout dire, l’arbre, la terre — et ceux « issus de l’immigration » ne bougeait pas. Quand le président de la République dans une allocution évoquait « le peuple français » il allait de soi que c’était une entité — généreuse, au-dessus de tout soupçon xénophobe — charriant Victor Hugo, la prise de la Bastille, les paysans, les instituteurs et les curés, l’abbé Pierre et de Gaulle, Bernard Pivot, Astérix, la mère Denis et Coluche, les Marie et les Patrick. Il n’incluait pas Fatima, Ali et Boubacar, ceux qui se servaient dans le rayon halal des grandes surfaces et faisaient le ramadan. Encore moins les « jeunes des quartiers » dont la capuche rabattue sur la tête, la démarche nonchalante paraissaient les signes assurés de leur sournoiserie et de leur paresse, les prolégomènes sûrs d’un mauvais coup. De façon obscure, ils étaient les indigènes d’une colonie intérieure sur laquelle on n’avait plus de pouvoir.
« Le langage construisait avec constance la partition entre nous et eux, les circonscrivait en « communautés » dans les « quartiers », sur des « territoires de non-droit » livrés au trafic de drogue et aux « tournantes », les ensauvageait. Les Français sont inquiets, affirmaient les journalistes. D’après les sondages — qui dictaient les émotions — l’insécurité était le premier souci des gens. Elle avait la figure inavouée d’une population basanée de l’ombre et de hordes rapides à délester les honnêtes gens de leur portable. »

Annie Ernaux (Les Années, 2008)

Les parents d’un enfant mort ne savent pas ce que leur douleur fait à celui qui est vivant. Annie Ernaux (L’Autre fille, 2011)

Quelquefois, je me disais qu’il passait peut-être toute une journée sans penser une seconde à moi. Je le voyais se lever, prendre son café, parler, rire, comme si je n’existais pas. Ce décalage avec ma propre obsession me remplissait d’étonnement. Comment était-ce possible. Mais lui-même aurait été stupéfait d’apprendre qu’il ne quittait pas ma tête du matin au soir. Il n’y avait pas de raison de trouver plus juste mon attitude ou la sienne. En un sens, j’avais plus de chance que lui. Annie Ernaux (Passion simple, 1991)

J’allais vers eux avec mon petit bagage, les conversations des filles, des romans, des conseils de l’écho de la mode, des chansons, quelques poèmes de Musset et une overdose de rêves, Bovary ma grande soeur. » Annie Ernaux (La femme gelée, 1981)

Ecrire, c’est d’abord ne pas être vu. Annie Ernaux (L’Occupation, 2002)

COMPLEMENT:

JE SUIS UN NEGRE, DE RACE INFERIEURE DE TOUTE ETERNITE (Retour sur la sorte de discours de Stockholm anticipé de notre poète maudit préféré où rejouant dans un autoportrait au vitriol la carte de l’étrangeté et de l’extériorité absolue à l’égard de la civilisation occidentale, il crache allègrement dans la soupe – annonçant après lui nos Albert Camus et nos Annie Ernaux comme leurs émules du wokisme aujourd’hui)
J’ai de mes ancêtres gaulois l’œil bleu blanc, la cervelle étroite, et la maladresse dans la lutte. Je trouve mon habillement aussi barbare que le leur. Mais je ne beurre pas ma chevelure.
Les Gaulois étaient les écorcheurs de bêtes, les brûleurs d’herbes les plus ineptes de leur temps.
D’eux, j’ai : l’idolâtrie et l’amour du sacrilège ; — oh ! tous les vices, colère, luxure, — magnifique, la luxure ; — surtout mensonge et paresse.
J’ai horreur de tous les métiers. Maîtres et ouvriers, tous paysans, ignobles. La main à plume vaut la main à charrue. — Quel siècle à mains ! — Je n’aurai jamais ma main. Après, la domesticité mène trop loin. L’honnêteté de la mendicité me navre. Les criminels dégoûtent comme des châtrés : moi, je suis intact, et ça m’est égal.
Mais ! qui a fait ma langue perfide tellement qu’elle ait guidé et sauvegardé jusqu’ici ma paresse ? Sans me servir pour vivre même de mon corps, et plus oisif que le crapaud, j’ai vécu partout. Pas une famille d’Europe que je ne connaisse. — J’entends des familles comme la mienne, qui tiennent tout de la déclaration des Droits de l’Homme. — J’ai connu chaque fils de famille !
Si j’avais des antécédents à un point quelconque de l’histoire de France !
Mais non, rien.
Il m’est bien évident que j’ai toujours été de race inférieure. Je ne puis comprendre la révolte. Ma race ne se souleva jamais que pour piller : tels les loups à la bête qu’ils n’ont pas tuée.
Je me rappelle l’histoire de la France fille aînée de l’Église. J’aurais fait, manant, le voyage de terre sainte, j’ai dans la tête des routes dans les plaines souabes, des vues de Byzance, des remparts de Solyme ; le culte de Marie, l’attendrissement sur le crucifié s’éveillent en moi parmi les mille féeries profanes. — Je suis assis, lépreux, sur les pots cassés et les orties, au pied d’un mur rongé par le soleil. — Plus tard, reître, j’aurais bivaqué sous les nuits d’Allemagne.
Ah ! encore : je danse le sabbat dans une rouge clairière, avec des vieilles et des enfants.
Je ne me souviens pas plus loin que cette terre-ci et le christianisme. Je n’en finirais pas de me revoir dans ce passé. Mais toujours seul ; sans famille ; même, quelle langue parlais-je ? Je ne me vois jamais dans les conseils du Christ ; ni dans les conseils des Seigneurs, — représentants du Christ.
Qu’étais-je au siècle dernier : je ne me retrouve qu’aujourd’hui. Plus de vagabonds, plus de guerres vagues. La race inférieure a tout couvert — le peuple, comme on dit, la raison ; la nation et la science.
Oh ! la science ! On a tout repris. Pour le corps et pour l’âme, — le viatique, — on a la médecine et la philosophie, — les remèdes de bonnes femmes et les chansons populaires arrangées. Et les divertissements des princes et les jeux qu’ils interdisaient ! Géographie, cosmographie, mécanique, chimie !…
La science, la nouvelle noblesse ! Le progrès. Le monde marche ! Pourquoi ne tournerait-il pas ?
C’est la vision des nombres. Nous allons à l’Esprit. C’est très certain, c’est oracle, ce que je dis. Je comprends, et ne sachant m’expliquer sans paroles païennes, je voudrais me taire.
 
Le sang païen revient ! L’Esprit est proche, pourquoi Christ ne m’aide-t-il pas, en donnant à mon âme noblesse et liberté. Hélas ! l’Évangile a passé ! l’Évangile ! l’Évangile.
J’attends Dieu avec gourmandise. Je suis de race inférieure de toute éternité.
Me voici sur la plage armoricaine. Que les villes s’allument dans le soir. Ma journée est faite ; je quitte l’Europe. L’air marin brûlera mes poumons ; les climats perdus me tanneront. Nager, broyer l’herbe, chasser, fumer surtout ; boire des liqueurs fortes comme du métal bouillant, — comme faisaient ces chers ancêtres autour des feux.
Je reviendrai, avec des membres de fer, la peau sombre, l’œil furieux : sur mon masque, on me jugera d’une race forte. J’aurai de l’or : je serai oisif et brutal. Les femmes soignent ces féroces infirmes retour des pays chauds. Je serai mêlé aux affaires politiques. Sauvé.
Maintenant je suis maudit, j’ai horreur de la patrie. Le meilleur, c’est un sommeil bien ivre, sur la grève.

 

On ne part pas. — Reprenons les chemins d’ici, chargé de mon vice, le vice qui a poussé ses racines de souffrance à mon côté, dès l’âge de raison — qui monte au ciel, me bat, me renverse, me traîne.
La dernière innocence et la dernière timidité. C’est dit. Ne pas porter au monde mes dégoûts et mes trahisons.
Allons ! La marche, le fardeau, le désert, l’ennui et la colère.
À qui me louer ? Quelle bête faut-il adorer ? Quelle sainte image attaque-t-on ? Quels cœurs briserai-je ? Quel mensonge dois-je tenir ? — Dans quel sang marcher ?
Plutôt, se garder de la justice. — La vie dure, l’abrutissement simple, — soulever, le poing desséché, le couvercle du cercueil, s’asseoir, s’étouffer. Ainsi point de vieillesse, ni de dangers : la terreur n’est pas française.
— Ah ! je suis tellement délaissé que j’offre à n’importe quelle divine image des élans vers la perfection.
Ô mon abnégation, ô ma charité merveilleuse ! ici-bas, pourtant !
De profundis Domine, suis-je bête !
Encore tout enfant, j’admirais le forçat intraitable sur qui se referme toujours le bagne ; je visitais les auberges et les garnis qu’il aurait sacrés par son séjour ; je voyais avec son idée le ciel bleu et le travail fleuri de la campagne ; je flairais sa fatalité dans les villes. Il avait plus de force qu’un saint, plus de bon sens qu’un voyageur — et lui, lui seul ! pour témoin de sa gloire et de sa raison.
Sur les routes, par des nuits d’hiver, sans gîte, sans habits, sans pain, une voix étreignait mon cœur gelé : « Faiblesse ou force : te voilà, c’est la force. Tu ne sais ni où tu vas ni pourquoi tu vas, entre partout, réponds à tout. On ne te tuera pas plus que si tu étais cadavre. » Au matin j’avais le regard si perdu et la contenance si morte, que ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu.
Dans les villes la boue m’apparaissait soudainement rouge et noire, comme une glace quand la lampe circule dans la chambre voisine, comme un trésor dans la forêt ! Bonne chance, criais-je, et je voyais une mer de flammes et de fumées au ciel ; et, à gauche, à droite, toutes les richesses flambant comme un milliard de tonnerres.
Mais l’orgie et la camaraderie des femmes m’étaient interdites. Pas même un compagnon. Je me voyais devant une foule exaspérée, en face du peloton d’exécution, pleurant du malheur qu’ils n’aient pu comprendre, et pardonnant ! — Comme Jeanne d’Arc ! — « Prêtres, professeurs, maîtres, vous vous trompez en me livrant à la justice. Je n’ai jamais été de ce peuple-ci ; je n’ai jamais été chrétien ; je suis de la race qui chantait dans le supplice ; je ne comprends pas les lois ; je n’ai pas le sens moral, je suis une brute : vous vous trompez… »
Oui, j’ai les yeux fermés à votre lumière. Je suis une bête, un nègre. Mais je puis être sauvé. Vous êtes de faux nègres, vous maniaques, féroces, avares. Marchand, tu es nègre ; magistrat, tu es nègre ; général, tu es nègre ; empereur, vieille démangeaison, tu es nègre : tu as bu d’une liqueur non taxée, de la fabrique de Satan. — Ce peuple est inspiré par la fièvre et le cancer. Infirmes et vieillards sont tellement respectables qu’ils demandent à être bouillis. — Le plus malin est de quitter ce continent, où la folie rôde pour pourvoir d’otages ces misérables. J’entre au vrai royaume des enfants de Cham.
Connais-je encore la nature ? me connais-je ? — Plus de mots. J’ensevelis les morts dans mon ventre. Cris, tambour, danse, danse, danse, danse ! Je ne vois même pas l’heure où, les blancs débarquant, je tomberai au néant.
Faim, soif, cris, danse, danse, danse, danse !
Les blancs débarquent. Le canon ! Il faut se soumettre au baptême, s’habiller, travailler.
J’ai reçu au cœur le coup de la grâce. Ah ! je ne l’avais pas prévu !
Je n’ai point fait le mal. Les jours vont m’être légers, le repentir me sera épargné. Je n’aurai pas eu les tourments de l’âme presque morte au bien, où remonte la lumière sévère comme les cierges funéraires. Le sort du fils de famille, cercueil prématuré couvert de limpides larmes. Sans doute la débauche est bête, le vice est bête ; il faut jeter la pourriture à l’écart. Mais l’horloge ne sera pas arrivée à ne plus sonner que l’heure de la pure douleur ! Vais-je être enlevé comme un enfant, pour jouer au paradis dans l’oubli de tout le malheur !
Vite ! est-il d’autres vies ? — Le sommeil dans la richesse est impossible. La richesse a toujours été bien public. L’amour divin seul octroie les clefs de la science.
Je vois que la nature n’est qu’un spectacle de bonté. Adieu chimères, idéals, erreurs.
Le chant raisonnable des anges s’élève du navire sauveur : c’est l’amour divin. — Deux amours ! je puis mourir de l’amour terrestre, mourir de dévouement. J’ai laissé des âmes dont la peine s’accroîtra de mon départ ! Vous me choisissez parmi les naufragés, ceux qui restent sont-ils pas mes amis ?
Sauvez-les !
La raison est née. Le monde est bon. Je bénirai la vie. J’aimerai mes frères. Ce ne sont plus des promesses d’enfance. Ni l’espoir d’échapper à la vieillesse et à la mort. Dieu fait ma force, et je loue Dieu.
L’ennui n’est plus mon amour. Les rages, les débauches, la folie, dont je sais tous les élans et les désastres, — tout mon fardeau est déposé. Apprécions sans vertige l’étendu de mon innocence.
Je ne serais plus capable de demander le réconfort d’une bastonnade. Je ne me crois pas embarqué pour une noce avec Jésus-Christ pour beau-père.
Je ne suis pas prisonnier de ma raison. J’ai dit : Dieu. Je veux la liberté dans le salut : comment la poursuivre ? Les goûts frivoles m’ont quitté. Plus besoin de dévouement ni d’amour divin. Je ne regrette pas le siècle des cœurs sensibles. Chacun a sa raison, mépris et charité : je retiens ma place au sommet de cette angélique échelle de bon sens.
Quant au bonheur établi, domestique ou non… non, je ne peux pas. Je suis trop dissipé, trop faible. La vie fleurit par le travail, vieille vérité : moi, ma vie n’est pas assez pesante, elle s’envole et flotte loin au-dessus de l’action, ce cher point du monde.
Comme je deviens vieille fille, à manquer du courage d’aimer la mort !
Si Dieu m’accordait le calme céleste, aérien, la prière, — comme les anciens saints. — Les saints ! des forts ! les anachorètes, des artistes comme il n’en faut plus !
Farce continuelle ! Mon innocence me ferait pleurer. La vie est la farce à mener par tous.
Assez ! voici la punition. — En marche !
Ah ! les poumons brûlent, les tempes grondent ! la nuit roule dans mes yeux, par ce soleil ! le cœur… les membres…
Où va-t-on ? au combat ? je suis faible ! les autres avancent. Les outils, les armes… le temps !…
Feu ! feu sur moi ! Là ! ou je me rends. — Lâches ! — Je me tue ! Je me jette aux pieds des chevaux !
Ah !…
— Je m’y habituerai.
Ce serait la vie française, le sentier de l’honneur !
 
Mauvais sang, Une saison en enfer, avril-août 1873.
 
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Dans son réquisitoire contre lui-même, Rimbaud se voit comme le produit d’un double déterminisme, racial (les gaulois) et social (la classe qui est la sienne, celle des roturiers : maîtres et valets, tous […] ignobles — « ignobles » au sens étymologique de non-nobles ? — ).
Ce discours auto-accusateur est-il sincère ? Rimbaud, dans ce moment de crise où il rédige Une saison en enfer, se laisse-t-il envahir par la honte et la fatigue de soi ? Ou bien faut-il deviner là quelque ironie, le « damné » se complaisant à mimer la parole de l’Autre, du juge, du bourreau, par provocation, par bravade ?
Rimbaud se sent pris dans un engrenage lié à son origine sociale, à sa race et, plus généralement, à l’Histoire. Il semble concevoir celle-ci comme un processus fatal, mathématiquement agencé (C’est la vision des nombres), et progressant vers un but supérieur que, conformément à diverses traditions philosophiques ou théosophiques, Rimbaud nomme l’Esprit (Nous allons à l’Esprit. C’est très certain, c’est oracle, ce que je dis).
Le poète tente d’imaginer les vies qui auraient pu être les siennes à d’autres moments de l’Histoire. Il s’y retrouve toujours comme un membre de la race inférieure, parmi ceux que l’on a enrôlés dans les croisades mais qui n’ont été que superficiellement christianisés, ceux qui ont servi de mercenaires dans les guerres, ceux qui dansaient avec les sorcières (souvenirs de l’histoire de France, telle que la racontent Guizot, Augustin Thierry ou Michelet).
Il est frappant de constater que les notions de race et de classe sociale se confondent ici totalement, conformément à l’historiographie libérale de la première moitié du XIXe siècle qui décrivait la Révolution comme le dénouement d’une légitime lutte pluriséculaire des Gaulois (le peuple conquis, les serfs, les ancêtres du Tiers-état) contre les Francs (les conquérants, les nobles). Les élites contemporaines utilisaient volontiers ces catégories, en inversant les pôles, pour dévaloriser les « classes dangereuses » : les révoltés de Juillet (1830), de juin 48, de la Commune étaient les nouveaux gaulois, les barbares, des sauvages animés par un instinct de destruction, des ivrognes à la brutalité héréditaire (voir les prolétaires de Zola), sans projet politique qui soit compatible avec la civilisation. De même, Rimbaud se dit issu d’une race qui ne se souleva jamais que pour piller : tels les loups à la bête qu’ils n’ont pas tuée. Il déclare : Je ne puis comprendre la révolte. Dans cette nuit médiévale où il tente de se représenter, il s’imagine voué à une agressivité toute instinctive, à la rapine, à la jacquerie, en deçà de toute révolte rationnelle. On le sent : le procès qui est instruit dans ces lignes n’est pas seulement celui de l’individu Arthur Rimbaud, c’est celui du Peuple en général : La race inférieure a tout couvert — le peuple, comme on dit, la raison ; la nation et la science.
Est-ce Rimbaud qui parle dans ce « monologue du fils de famille » par quoi commence « Mauvais sang » ? Est-ce vraiment l’auteur des lettres « du Voyant », le sympathisant enthousiaste de la Commune, qui s’exprime ici ? Dans ce cas, il le fait dans des termes si péjoratifs pour lui-même que le lecteur hésite : provocation orgueilleuse ou sincère mortification ? Rimbaud assume-t-il par pure bravade et sans y adhérer aucunement l’image négative qu’on lui renvoie de lui ? Ou bien, au contraire, dans un moment de dépression, retourne-t-il contre lui-même le discours plein de mépris qu’il a vu tenir aux dominants contre ceux d’en bas ?
Rimbaud se représente, dirait-on, le moment actuel comme celui d’un achèvement de l’Histoire. Cette fin des temps est marquée par un retour du paganisme, ce qui n’est pas étonnant puisque la race inférieure a tout couvert et que cette race inférieure, nous l’avons vu dans la section 2, s’identifie pour lui avec les barbares gaulois mal christianisés. Le retour du sang païen est lui-même annonciateur de l’avènement de l’Esprit (à travers quelque apocalypse sociale ou métaphysique ?). En somme, le poète convoque les grands mythes pour exprimer de façon hyperbolique son impression de vivre, sur un plan personnel, une situation de crise profonde et irréversible.
Quel recours, dans ce péril extrême ?
Dieu, la religion ? Mais « l’Évangile a passé ». Le temps de l’Évangile est révolu, dans la vie personnelle de l’auteur comme dans l’histoire des hommes. Sans doute aimerait-il y croire : comme tout païen, il est encore en attente de la révélation (J’attends Dieu avec gourmandise) ; mais il n’y croit plus, ou il craint qu’il ne soit plus temps, pour lui, de s’amender.
Reste une autre voie de repentir, dans laquelle on croit reconnaître le destin classique des « fils de famille », des « fils du Peuple » : se mettre aveuglément au service des dominants. Hier, c’étaient les croisades, les guerres de mercenaires. Aujourd’hui, ce sont les expéditions coloniales de la République : quitter l’Europe, aller aux climats perdus, se mêler aux affaires politiques …
Mais comment prendre un tel parti lorsqu’on s’appelle Arthur Rimbaud et qu’on a horreur de la patrie ? Car dans ces dernières lignes, plus de doute pour le lecteur, c’est bien Rimbaud qui parle en son nom.
Faisant transition avec la section 3, le premier paragraphe commence par poser l’inutilité du départ et, de façon plus générale, l’impossibilité d’échapper à son destin, à son « vice ». De quel « vice » s’agit-il ? Le lecteur doit-il voir dans la phrase initiale du second paragraphe (La dernière innocence et la dernière timidité) une réponse à cette légitime question ? Sans doute, bien que la chose ne soit pas aussi clairement « dite » que le poète le déclare (C’est dit). Rimbaud semble s’avouer trop naïf (la dernière innocence), trop sensible (timidité), il avoue de la lâcheté (cf. le mot trahisons), des dégoûts, ce qui n’infirme pas nécessairement les gloses sexuelles plus précises (l’homosexualité, l’onanisme) que certains critiques ont avancées. Ce sentiment d’insuffisance et de faiblesse est confirmé a contrario dans la section 5 par l’obsession de la « force » qui s’y fait jour (Faiblesse ou force ? Te voilà, c’est la force !).
Le poète se résout donc à mener une vie obscure (Ne pas porter au monde mes dégoûts et mes trahisons), à accepter le type de vie que la société « française » réserve à ses esclaves : la marche, le fardeau, le désert, l’ennui et la colère. Il se « louera » à qui aura besoin de mercenaires, mettra sa charge intérieure de violence au service de n’importe quel mensonge — sans toutefois s’exposer à tomber sous les coups de la Justice, se laissera « abrutir » dans la vie dure que la société réserve aux « fils de famille », ce qui n’est rien d’autre au fond qu’une forme de mort précoce (point de vieillesse), d’où le thème du cercueil dans lequel le narrateur « s’étouffe » lui-même, suicide en douceur, car la terreur n’est pas française (voir la même métaphore dans la section 6 de « Mauvais sang » et dans « Enfance V »).
Enfin, dans un soupir, la tentation de la conversion et de la réhabilitation vient hanter à nouveau le narrateur, tentation absurde, aussitôt repoussée d’une pichenette : Suis-je bête !
De la section 4 à la section 5, il y a comme une rupture après laquelle le texte reprend un rythme de narration plus lent et rappelle les évocations d’enfance par quoi commencent généralement les autobiographies. La section 1 présentait une attaque de même style, avec son autoportrait et sa référence aux lointains ancêtres du narrateur.
Rimbaud avoue d’abord une fascination ancienne pour le brigand (souvenir de Jean Valjean et autres hors-la-loi romantiques ?), que la ville, c’est à dire la société moderne, avec ses injustices, engendre fatalement (je flairais sa fatalité dans les villes).
C’est la « force » du hors-la-loi que le jeune homme invoque lorsqu’il est aux prises avec la peur pendant ses vagabondages, sur les routes (§2) ou dans les villes (§3). C’est cette même « force » qui semble lui manquer pour nouer relation avec les femmes : Mais l’orgie et la camaraderie des femmes m’étaient interdites (§3).
Pour toutes ces raisons se sentant différent, exclu, coupable, le narrateur se voit en imagination traîné devant les tribunaux, insulté par la foule, et injustement condamné à mort, comme la pucelle d’Orléans.
Pour mieux démontrer son innocence, il allègue (comme dans la section 1) ses origines païennes : il est étranger à la morale et à la religion chrétiennes, il ne saurait être condamné au nom de valeurs qui ne sont pas les siennes. Cette étrangeté absolue, cette extériorité à l’égard de la civilisation occidentale, Rimbaud la résume par le mot « nègre » : Je suis une bête, un nègre.
Le « nègre », dans la vision du monde qui est celle de l’occident chrétien, étant l’immoralité, l’irréligion, le Mal incarnés, le damné retourne l’insulte contre ses accusateurs en les traitant à leur tour de « nègres », car ils sont aussi cruels et aussi barbares qu’eux. Mais ce sont des « nègres » qui s’ignorent et, surtout, ils n’ont pas l’excuse, qu’ont ces derniers, de ne pas avoir été christianisés. Pour cette raison, ils ne sont pas de vrais « nègres » et c’est ainsi, sans doute, qu’il faut comprendre l’insulte : Vous êtes de faux nègres.
Alors revient, comme un leitmotiv, la tentation de quitter l’Europe, ce continent inspiré par la fièvre et le cancer : Le plus malin est de quitter ce continent, où la folie rôde pour pourvoir d’otages ces misérables. J’entre au vrai royaume des enfants de Cham (Cham est, dans la Bible, l’ancêtre des noirs). Le narrateur ne se contente pas de se transporter en Afrique, il se fait « nègre » lui-même pour de bon : Plus de mots. J’ensevelis les morts dans mon ventre. Cris, tambour, danse, danse, danse, danse ! Et la hantise de la punition prend dès lors, pour Rimbaud, la forme de la prémonition anxieuse du débarquement des colonisateurs.
La section 6 est tout entière consacrée à ce qu’on pourrait appeler : le monologue du converti. La chose commence très ironiquement sous le déguisement du « nègre » qui voit débarquer les blancs et qui reçoit le coup de la grâce (détournement facétieux de la locution « le coup de grâce »). Physiquement anéanti, l’innocent indigène est dès lors spirituellement sauvé. En effet, il est vierge de tout péché, n’ayant eu jusqu’ici aucune idée du bien et du mal. Il va donc aller droit au paradis, comme les enfants morts sans baptême, ainsi que l’enseigne la religion. Vite !, il va savoir s’il existe d’autres vies après la mort. Et Rimbaud continue à réciter son catéchisme … catholique et socialiste : l’argent n’est rien (les premiers seront les derniers) ; la richesse appartient à tous ; seul compte l’amour divin ; il n’y a d’autre connaissance que celle qui nous vient de Dieu ; l’homme est bon naturellement … Puis, vient la métaphore du navire sauveur, dont le Hugo de Plein ciel a fait l’allégorie d’une double mystique, celle du Progrès social et celle du Salut chrétien (on retrouvera cette image presque identique dans « Adieu », à la fin de la Saison). Dans une surenchère de bonté, le dévot personnage s’étonne d’être seul élu, il voudrait que ses amis l’accompagnent sur l’arche. C’est le triomphe de la raison et de la fraternité. Rien à voir, nous assure le locuteur, avec la religion naïve de l’enfance ni avec ces conversions douteuses à l’article de la mort.
La naïveté de cette profession de foi rend l’ironie manifeste aux yeux du lecteur. Il va de soi que ce n’est pas Rimbaud qui parle ici, mais un masque, un personnage ridicule qu’il s’amuse à jouer pour en discréditer la philosophie.
La section 7 développe la critique de la précédente, parfois terme à terme, et l’on peut estimer qu’on y entend la vraie voix de l’auteur. Elle annonce d’abord une volonté de tourner la page : de rejeter l’ennui, les rages, les débauches, la folie qui sont les attributs habituels du poète maudit. Il y a donc bien, dans ce désir de table rase, une sorte d’innocence retrouvée, semble avouer Rimbaud. Mais une innocence qu’il faut débarrasser du vertige mystique de la section précédente. Refus, aussi, de tout sentiment de culpabilité (pas de bastonnade consentie de gaîté de cœur pour ses fautes passées), et de toute religiosité (Rimbaud n’aura pas Jésus-Christ pour beau-père, ce qui se produirait, explique ingénieusement Jean-Luc Steinmetz dans son édition — GF n°106, p.197 — si Rimbaud épousait la vie française, puisque la France est « fille aînée de l’Église »). Refus, encore, des vertus chrétiennes (dévouement, amour divin) et de l’humanisme rousseauiste (raison, cœurs sensibles). Tout cela au nom de la liberté, du droit d’avoir sa raison à soi et son propre bon sens. Refus, enfin, du bonheur établi et du travail, parce que c’est au-dessus de ses forces.
Mais, avec ce nouvel aveu de faiblesse (le « vice » natif évoqué section 4), la blessure ancienne semble se rouvrir : Comme je deviens vieille fille, à manquer du courage d’aimer la mort ! Et, conséquence de ce désarroi, voici à nouveau la tentation mystique : pourquoi Dieu ne me donne-t-il pas la force des héros, ceux qui aiment la mort, les saints, les artistes ? Enfin, une fois de plus, le passage s’achève sur une chute épigrammatique congédiant la pensée illusoire que le narrateur vient de laisser échapper.
Le dénouement de « Mauvais sang » prend la forme d’une brève scène dramatique que l’on pourrait intituler : le monologue du conscrit. Ne sachant comment trancher le dilemme qui le hante, Rimbaud semble laisser la vie décider pour lui. Et la vie, pour bien des jeunes français de son âge et de son temps, c’est le service militaire. Une nouvelle fois dans le chapitre, voici le thème du mercenaire, du « fils de famille » enrôlé pour quelque croisade dont il ne comprend pas les buts, et le fantasme d’une mort sans courage sur le champ de bataille.
Au moment de conclure, il faut répondre à cette question qui s’est, à plusieurs reprises, posée à nous depuis le début de notre lecture : qui est « Je » ? est-ce Rimbaud qui parle ici ? Il est courant de lire chez les critiques contemporains que « le locuteur de Mauvais sang ne saurait se confondre avec l’auteur » (Pierre Brunel, Une saison en enfer, édition critique, Corti, 1987, p.214). « Se confondre » ? Non certes ! Encore faut-il préciser quel sens on pense pouvoir donner à cette ambiguïté énonciative. Pour moi, à l’évidence, c’est Rimbaud qui parle dans « Mauvais sang », et qui se confie, et qui réfléchit. À un moment critique de sa vie, il envisage les solutions qui pourraient le tirer de l’impasse où il s’est fourvoyé. Elles sont deux, essentiellement : se ranger, se convertir. Se ranger, ce serait se réconcilier avec la vie française ; se convertir, revenir vers la religion de son enfance. Un autre que lui choisirait peut-être l’une de ces issues. Lui ne peut pas. Il essaie pourtant : son imagination lui permet de devenir par moments cet Autre. Tantôt, c’est la pantomime du fils du peuple docile et résigné se louant à ses maîtres, tantôt celle du doux chrétien louant son Dieu. Dans ce sens, en effet, des pans entiers de « Mauvais sang » ne représentent pas la pensée de Rimbaud mais plutôt le discours dominant de la société, celui que l’auteur cherche à éprouver en se demandant s’il pourrait, éventuellement, le faire sien. À d’autres moments, c’est au contraire la voix de Rimbaud que nous entendons, celle, du moins, qui nous est familière et que nous identifions, peut-être indûment, comme son vrai Moi : la voix de la critique et du refus. Le dialogue dramatisé entre les voix multiples de ce Moi divisé s’achève sur une résignation que l’on sent fragile : Je m’y habituerai, et un conditionnel qui sous-entend bien des hésitations : Ce serait la vie française, le sentier de l’honneur !
J’ECRIRAI POUR VENGER MA RACE ET MON SEXE (JE SUIS UN NEGRE, DE RACE INFERIEURE DE TOUTE ETERNITE (Retour sur le discours de Stockholm de notre dernière poètesse maudite en date, femme et « immigrée de l’intérieur » comme il se doit désormais, rejouant elle aussi après son préfigurateur « nègre de classe inférieure de toute éternité » Rimbaud et le Camus de l’Etranger – mais non celui de La Chute et de son propre discours de Stockholm – la carte de l’extériorité absolue à l’égard de la civilisation occidentale et crachant comme il se doit depuis, entre Black Lives Matter et wokisme, de cracher allègrement dans la soupe)
« Le thème du poète maudit né dans une société marchande (…) s’est durci dans un préjugé qui finit par vouloir qu’on ne puisse être un grand artiste que contre la société de son temps, quelle qu’elle soit. Légitime à l’origine quand il affirmait qu’un artiste véritable ne pouvait composer avec le monde de l’argent, le principe est devenu faux lorsqu’on en a tiré qu’un artiste ne pouvait s’affirmer qu’en étant contre toute chose en général. »
Albert Camus (discours de Suède, 1957)
« Et qu’on n’objecte pas que n’étant qu’un homme du peuple je n’ai rien à dire qui mérite l’attention des lecteurs. (…) Dans quelque obscurité que j’aie pu vivre, si j’ai pensé plus et mieux que les rois, l’histoire de mon âme est plus intéressante que celle des leurs. »
Rousseau (Confessions)
Annie Ernaux : « J’écrirai pour venger ma race », le discours de la Prix Nobel de littérature
L’écrivaine française recevra officiellement son prix Nobel de littérature à Stockholm le 10 décembre. « Le Monde » publie l’intégralité de son discours devant l’Académie suédoise.
Annie Ernaux
Le Monde
07 décembre 2022
Document. Par où commencer ? Cette question, je me la suis posée des dizaines de fois devant la page blanche. Comme s’il me fallait trouver la phrase, la seule, qui me permettra d’entrer dans l’écriture du livre et lèvera d’un seul coup tous les doutes. Une sorte de clé. Aujourd’hui, pour affronter une situation que, passé la stupeur de l’événement – « est-ce bien à moi que ça arrive ? » –, mon imagination me présente avec un effroi grandissant, c’est la même nécessité qui m’envahit. Trouver la phrase qui me donnera la liberté et la fermeté de parler sans trembler, à cette place où vous m’invitez ce soir.
Cette phrase, je n’ai pas besoin de la chercher loin. Elle surgit. Dans toute sa netteté, sa violence. Lapidaire. Irréfragable. Elle a été écrite il y a soixante ans dans mon journal intime. « J’écrirai pour venger ma race. » Elle faisait écho au cri de Rimbaud : « Je suis de race inférieure de toute éternité. » J’avais 22 ans. J’étais étudiante en lettres dans une faculté de province, parmi des filles et des garçons pour beaucoup issus de la bourgeoisie locale. Je pensais orgueilleusement et naïvement qu’écrire des livres, devenir écrivain, au bout d’une lignée de paysans sans terre, d’ouvriers et de petits commerçants, de gens méprisés pour leurs manières, leur accent, leur inculture, suffirait à réparer l’injustice sociale de la naissance. Qu’une victoire individuelle effaçait des siècles de domination et de pauvreté, dans une illusion que l’Ecole avait déjà entretenue en moi avec ma réussite scolaire. En quoi ma réalisation personnelle aurait-elle pu racheter quoi que ce soit des humiliations et des offenses subies ? Je ne me posais pas la question. J’avais quelques excuses.
Depuis que je savais lire, les livres étaient mes compagnons, la lecture mon occupation naturelle en dehors de l’école. Ce goût était entretenu par une mère, elle-même grande lectrice de romans entre deux clients de sa boutique, qui me préférait lisant plutôt que cousant et tricotant. La cherté des livres, la suspicion dont ils faisaient l’objet dans mon école religieuse me les rendaient encore plus désirables. Don Quichotte, Voyages de Gulliver, Jane Eyre, contes de Grimm et d’Andersen, David Copperfield, Autant en emporte le vent, plus tard Les Misérables, Les Raisins de la colère, La Nausée, L’Etranger : c’est le hasard, plus que des prescriptions venues de l’Ecole, qui déterminait mes lectures.
Je m’éloignais de plus en plus chaque jour de l’écriture
Le choix de faire des études de lettres avait été celui de rester dans la littérature, devenue la valeur supérieure à toutes les autres, un mode de vie même qui me faisait me projeter dans un roman de Flaubert ou de Virginia Woolf et de les vivre littéralement. Une sorte de continent que j’opposais inconsciemment à mon milieu social. Et je ne concevais l’écriture que comme la possibilité de transfigurer le réel.
Ce n’est pas le refus d’un premier roman par deux ou trois éditeurs – roman dont le seul mérite était la recherche d’une forme nouvelle – qui a rabattu mon désir et mon orgueil. Ce sont des situations de la vie où être une femme pesait de tout son poids de différence avec être un homme dans une société où les rôles étaient définis selon les sexes, la contraception interdite et l’interruption de grossesse un crime. En couple avec deux enfants, un métier d’enseignante, et la charge de l’intendance familiale, je m’éloignais de plus en plus chaque jour de l’écriture et de ma promesse de venger ma race. Je ne pouvais lire « la parabole de la loi » dans Le Procès, de Kafka, sans y voir la figuration de mon destin : mourir sans avoir franchi la porte qui n’était faite que pour moi, le livre que seule je pourrais écrire.
Mais c’était sans compter sur le hasard privé et historique. La mort d’un père qui décède trois jours après mon arrivée chez lui en vacances, un poste de professeur dans des classes dont les élèves sont issus de milieux populaires semblables au mien, des mouvements mondiaux de contestation : autant d’éléments qui me ramenaient par des voies imprévues et sensibles au monde de mes origines, à ma « race », et qui donnaient à mon désir d’écrire un caractère d’urgence secrète et absolue. Il ne s’agissait pas, cette fois, de me livrer à cet illusoire « écrire sur rien » de mes 20 ans, mais de plonger dans l’indicible d’une mémoire refoulée et de mettre au jour la façon d’exister des miens. Ecrire afin de comprendre les raisons en moi et hors de moi qui m’avaient éloignée de mes origines.
Il me fallait rompre avec le « bien-écrire »
Aucun choix d’écriture ne va de soi. Mais ceux qui, immigrés, ne parlent plus la langue de leurs parents, et ceux qui, transfuges de classe sociale, n’ont plus tout à fait la même, se pensent et s’expriment avec d’autres mots, tous sont mis devant des obstacles supplémentaires. Un dilemme. Ils ressentent, en effet, la difficulté, voire l’impossibilité d’écrire dans la langue acquise, dominante, qu’ils ont appris à maîtriser et qu’ils admirent dans ses œuvres littéraires, tout ce qui a trait à leur monde d’origine, ce monde premier fait de sensations, de mots qui disent la vie quotidienne, le travail, la place occupée dans la société. Il y a d’un côté la langue dans laquelle ils ont appris à nommer les choses, avec sa brutalité, avec ses silences, celui, par exemple, du face-à-face entre une mère et un fils, dans le très beau texte d’Albert Camus Entre oui et non. De l’autre, les modèles des œuvres admirées, intériorisées, celles qui ont ouvert l’univers premier et auxquelles ils se sentent redevables de leur élévation, qu’ils considèrent même souvent comme leur vraie patrie. Dans la mienne figuraient Flaubert, Proust, Virginia Woolf : au moment de reprendre l’écriture, ils ne m’étaient d’aucun secours. Il me fallait rompre avec le « bien-écrire », la belle phrase, celle-là même que j’enseignais à mes élèves, pour extirper, exhiber et comprendre la déchirure qui me traversait. Spontanément, c’est le fracas d’une langue charriant colère et dérision, voire grossièreté, qui m’est venu, une langue de l’excès, insurgée, souvent utilisée par les humiliés et les offensés, comme la seule façon de répondre à la mémoire des mépris, de la honte et de la honte de la honte.
Très vite aussi, il m’a paru évident – au point de ne pouvoir envisager d’autre point de départ – d’ancrer le récit de ma déchirure sociale dans la situation qui avait été la mienne lorsque j’étais étudiante, celle, révoltante, à laquelle l’Etat français condamnait toujours les femmes, le recours à l’avortement clandestin entre les mains d’une faiseuse d’anges. Et je voulais décrire tout ce qui est arrivé à mon corps de fille, la découverte du plaisir, les règles. Ainsi, dans ce premier livre, publié en 1974, sans que j’en sois alors consciente, se trouvait définie l’aire dans laquelle je placerais mon travail d’écriture, une aire à la fois sociale et féministe. Venger ma race et venger mon sexe ne feraient qu’un désormais.
Comment ne pas s’interroger sur la vie sans le faire aussi sur l’écriture ? Sans se demander si celle-ci conforte ou dérange les représentations admises, intériorisées sur les êtres et les choses ? Est-ce que l’écriture insurgée, par sa violence et sa dérision, ne reflétait pas une attitude de dominée ? Quand le lecteur était un privilégié culturel, il conservait la même position de surplomb et de condescendance par rapport au personnage du livre que dans la vie réelle. C’est donc, à l’origine, pour déjouer ce regard qui, porté sur mon père dont je voulais raconter la vie, aurait été insoutenable et, je le sentais, une trahison, que j’ai adopté, à partir de mon quatrième livre, une écriture neutre, objective, « plate » en ce sens qu’elle ne comportait ni métaphores ni signes d’émotion. La violence n’était plus exhibée, elle venait des faits eux-mêmes et non de l’écriture. Trouver les mots qui contiennent à la fois la réalité et la sensation procurée par la réalité allait devenir, jusqu’à aujourd’hui, mon souci constant en écrivant, quel que soit l’objet.
Le désir de me servir du « je »
Continuer à dire « je » m’était nécessaire. La première personne – celle par laquelle, dans la plupart des langues, nous existons, dès que nous savons parler, jusqu’à la mort – est souvent considérée, dans son usage littéraire, comme narcissique dès lors qu’elle réfère à l’auteur, qu’il ne s’agit pas d’un « je » présenté comme fictif. Il est bon de rappeler que le « je », jusque-là privilège des nobles racontant des hauts faits d’armes dans des Mémoires, est en France une conquête démocratique du XVIIIe siècle, l’affirmation de l’égalité des individus et du droit à être sujet de leur histoire, ainsi que le revendique Jean-Jacques Rousseau dans ce premier préambule des Confessions : « Et qu’on n’objecte pas que n’étant qu’un homme du peuple je n’ai rien à dire qui mérite l’attention des lecteurs. (…) Dans quelque obscurité que j’aie pu vivre, si j’ai pensé plus et mieux que les rois, l’histoire de mon âme est plus intéressante que celle des leurs. »
Ce n’est pas cet orgueil plébéien qui me motivait (encore que…), mais le désir de me servir du « je » – forme à la fois masculine et féminine – comme un outil exploratoire qui capte les sensations, celles que la mémoire a enfouies, celles que le monde autour ne cesse de nous donner, partout et tout le temps. Ce préalable de la sensation est devenu pour moi à la fois le guide et la garantie de l’authenticité de ma recherche. Mais à quelles fins ? Il ne s’agit pas pour moi de raconter l’histoire de ma vie ni de me délivrer de ses secrets, mais de déchiffrer une situation vécue, un événement, une relation amoureuse, et dévoiler ainsi quelque chose que seule l’écriture peut faire exister et passer, peut-être, dans d’autres consciences, d’autres mémoires. Qui pourrait dire que l’amour, la douleur et le deuil, la honte ne sont pas universels ? Victor Hugo a écrit : « Nul de nous n’a l’honneur d’avoir une vie qui soit à lui. » Mais toutes choses étant vécues inexorablement sur le mode individuel – « c’est à moi que ça arrive » –, elles ne peuvent être lues de la même façon que si le « je » du livre devient, d’une certaine façon, transparent et que celui du lecteur ou de la lectrice vienne l’occuper. Que ce « je » soit, en somme, transpersonnel, que le singulier atteigne l’universel.
C’est ainsi que j’ai conçu mon engagement dans l’écriture, lequel ne consiste pas à écrire « pour » une catégorie de lecteurs, mais « depuis » mon expérience de femme et d’immigrée de l’intérieur, depuis ma mémoire désormais de plus en plus longue des années traversées, depuis le présent, sans cesse pourvoyeur d’images et de paroles des autres. Cet engagement comme mise en gage de moi-même dans l’écriture est soutenu par la croyance, devenue certitude, qu’un livre peut contribuer à changer la vie personnelle, à briser la solitude des choses subies et enfouies, à se penser différemment. Quand l’indicible vient au jour, c’est politique.
Forme la plus violente et la plus archaïque
On le voit aujourd’hui avec la révolte de ces femmes qui ont trouvé les mots pour bouleverser le pouvoir masculin et se sont élevées, comme en Iran, contre sa forme la plus violente et la plus archaïque. Ecrivant dans un pays démocratique, je continue de m’interroger, cependant, sur la place occupée par les femmes, y compris dans le champ littéraire. Leur légitimité à produire des œuvres n’est pas encore acquise. Il y a en France et partout dans le monde des intellectuels masculins, pour qui les livres écrits par les femmes n’existent tout simplement pas, ils ne les citent jamais. La reconnaissance de mon travail par l’Académie suédoise constitue un signal de justice et d’espérance pour toutes les écrivaines.
Dans la mise au jour de l’indicible social, cette intériorisation des rapports de domination de classe et/ou de race, de sexe également, qui est ressentie seulement par ceux qui en sont l’objet, il y a la possibilité d’une émancipation individuelle mais également collective. Déchiffrer le monde réel en le dépouillant des visions et des valeurs dont la langue, toute langue, est porteuse, c’est en déranger l’ordre institué, en bouleverser les hiérarchies.
Lire le portrait : Article réservé à nos abonnés Annie Ernaux, une Nobel dont le « je » dit l’expérience commune
Mais je ne confonds pas cette action politique de l’écriture littéraire, soumise à sa réception par le lecteur ou la lectrice avec les prises de position que je me sens tenue de prendre par rapport aux événements, aux conflits et aux idées. J’ai grandi dans la génération de l’après-guerre mondiale, où il allait de soi que des écrivains et des intellectuels se positionnent par rapport à la politique de la France et s’impliquent dans les luttes sociales. Personne ne peut dire aujourd’hui si les choses auraient tourné autrement sans leur parole et leur engagement. Dans le monde actuel, où la multiplicité des sources d’information, la rapidité du remplacement des images par d’autres accoutument à une forme d’indifférence, se concentrer sur son art est une tentation. Mais, dans le même temps, il y a en Europe – masquée encore par la violence d’une guerre impérialiste menée par le dictateur à la tête de la Russie – la montée d’une idéologie de repli et de fermeture, qui se répand et gagne continûment du terrain dans des pays jusqu’ici démocratiques. Fondée sur l’exclusion des étrangers et des immigrés, l’abandon des économiquement faibles, sur la surveillance du corps des femmes, elle m’impose, à moi, comme à tous ceux pour qui la valeur d’un être humain est la même, toujours et partout, un devoir de vigilance. Quant au poids du sauvetage de la planète, détruite en grande partie par l’appétit des puissances économiques, il ne saurait peser, comme il est à craindre, sur ceux qui sont déjà démunis. Le silence, dans certains moments de l’Histoire, n’est pas de mise.
Une victoire collective
En m’accordant la plus haute distinction littéraire qui soit, c’est un travail d’écriture et une recherche personnelle menés dans la solitude et le doute qui se trouvent placés dans une grande lumière. Elle ne m’éblouit pas. Je ne regarde pas l’attribution qui m’a été faite du prix Nobel comme une victoire individuelle. Ce n’est ni orgueil ni modestie de penser qu’elle est, d’une certaine façon, une victoire collective. J’en partage la fierté avec ceux et celles qui, d’une façon ou d’une autre, souhaitent plus de liberté, d’égalité et de dignité pour tous les humains, quels que soient leur sexe et leur genre, leur peau et leur culture. Ceux et celles qui pensent aux générations à venir, à la sauvegarde d’une Terre que l’appétit de profit d’un petit nombre continue de rendre de moins en moins vivable pour l’ensemble des populations.
Si je me retourne sur la promesse faite à 20 ans de venger ma race, je ne saurais dire si je l’ai réalisée. C’est d’elle, de mes ascendants, hommes et femmes durs à des tâches qui les ont fait mourir tôt, que j’ai reçu assez de force et de colère pour avoir le désir et l’ambition de lui faire une place dans la littérature, dans cet ensemble de voix multiples qui, très tôt, m’a accompagnée en me donnant accès à d’autres mondes et d’autres pensées, y compris celle de m’insurger contre elle et de vouloir la modifier. Pour inscrire ma voix de femme et de transfuge social dans ce qui se présente toujours comme un lieu d’émancipation, la littérature.
Annie Ernaux

Surdélinquance des étrangers: On ne voit que ce qu’on regarde (Will France finally face the reality of minorities’ over-representation in crime rates when refusing racial statistics it acknowledges that with a little over 7% of the population, foreigners commit 19% of crimes ?)

26 août, 2022

https://www.letribunaldunet.fr/wp-content/uploads/2022/08/gerald-darmanin-chiffres-delinquance-3.jpg
À Lyon, Paris et Marseille, 39 %, 48 % et 55 % des actes de délinquance sont le fait d'étrangers (MàJ : 48% pour Montpellier, dont deux tiers sont originaires du Maroc et d'Algérie) - Fdesouche 
 
Gap between number of blacks, whites in prison narrows | Pew Research Center 
Immigration and Public Safety | The Sentencing Project
Le plus difficile n’est pas de dire ce que l’on voit mais d’accepter de voir ce que l’on voit. Péguy
Il faut constamment se battre pour voir ce qui se trouve au bout de son nez. Orwell
Songeons à la carence de ces avant-gardes qui nous prêchaient l’inexistence du réel ! Il nous faut entrer dans une pensée du temps où la bataille de Poitiers et les Croisades sont beaucoup plus proches de nous que la Révolution française et l’industrialisation du Second Empire. (…) Mais ce à quoi nous assistons avec l’islamisme est néanmoins beaucoup plus qu’un retour de la Conquête, c’est ce qui monte depuis que la révolution monte, après la séquence communiste qui aura fourni un intermédiaire. Le léninisme comportait en effet déjà certains de ces éléments. Mais ce qui lui manquait, c’était le religieux. La montée aux extrêmes est donc capable de se servir de tous les éléments : culture, mode, théorie de l’État, théologie, idéologie, religion. Ce qui mène l’histoire n’est pas ce qui apparaît comme essentiel aux yeux du rationaliste occidental. Dans l’invraisemblable amalgame actuel, je pense que le mimétisme est le vrai fil conducteur. Si l’on avait dit aux gens, dans les années 1980, que l’islam jouerait le rôle qu’il joue aujourd’hui, on serait passé pour dément. Or il y avait déjà dans l’idéologie diffusée par Staline des éléments para-religieux qui annonçaient des contaminations de plus en plus radicales, à mesure que le temps passerait. L’Europe était moins malléable au temps de Napoléon. Elle est redevenue, après le Communisme, cet espace infiniment vulnérable que devait être le village médiéval face aux Vikings.(…) J’ai personnellement l’impression que cette religion a pris appui sur le biblique pour refaire une religion archaïque plus puissante que toutes les autres. Elle menace de devenir un instrument apocalyptique, le nouveau visage de la montée aux extrêmes. Alors qu’il n’y a plus de religion archaïque, tout se passe comme s’il y en avait une autre qui se serait faite sur le dos du biblique, d’un biblique un peu transformé. Elle serait une religion archaïque renforcée par les apports du biblique et du chrétien. Car l’archaïque s’était évanoui devant la révélation judéo-chrétienne. Mais l’islam a résisté, au contraire. Alors que le christianisme, partout où il entre, supprime le sacrifice, l’islam semble à bien des égards se situer avant ce rejet. Certes, il y a du ressentiment dans son attitude à l’égard du judéo-christianisme et de l’Occident. Mais il s’agit aussi d’une religion nouvelle, on ne peut le nier. (…)  la montée aux extrêmes se sert aujourd’hui de l’islamisme comme elle s’est servie hier du napoléonisme ou du pangermanisme. (…) Pourquoi la révélation chrétienne a-t-elle été soumise pendant des siècles à des critiques hostiles, aussi féroces que possible, et jamais l’islam ? Il y a là une démission de la raison. Elle ressemble par certains côtés aux apories du pacifisme, dont nous avons vu à quel point elles pouvaient encourager le bellicisme. (…) Il faut donc réveiller les consciences endormies. Vouloir rassurer, c’est toujours contribuer au pire. René Girard
J’ai touché ici un problème qui est masqué si l’on parle de racisme. Et c’est le fait que les différences majeures entre les gens du dedans et les gens du dehors, qui créent des tensions et des irritations, ne sont pas la forme du visage ou la couleur de la peau mais la forme du comportement : quelque chose qui s’apprend. La forme de comportement et de sentiment, de sentiment, est différente dans les groupes immigrés de celle des groupes établis, et cela peut donner lieu à une énorme irritation. Norbert Elias
La façon dont on se comporte et se sent en tant que Néerlandais et Néerlandaise est le résultat d’un long développement. Ce n’est en aucun cas « la manière naturelle » ou « la manière humaine » de se comporter, c’est un code de comportement particulier qui s’est développé au fil des ans. Et ces gens, les immigrés, viennent d’un groupe où différentes normes de conduite et de comportement se sont développées. Ce qui entre en conflit, c’est ces deux normes de conduite et de comportement. Norbert Elias
Vous avez finalement un paradoxe aujourd’hui dans la politique française, qui est presque une tenaille. C’est à dire que nous sommes pris en tenaille entre d’une part une gauche qui dans son ensemble ne reconnait pas le danger de l’islamisme, ou en tout cas ne l’évalue pas à sa juste dimension. (…)  Et puis, (…) une droite qui est incapable de penser la question russe. (…) Il y a un côté, que je dirais presque tragique pour nous Français, de se dire qu’il n’y a pas vraiment sur la scène politique un homme politique qui est capable de penser de manière vraiment sérieuse ces deux menaces en même temps. Laure Mandeville
Nous avons besoin aussi d’apprendre à garder les yeux ouverts, au lieu de nous concentrer sur «le réel» qui arrange nos postulats idéologiques. En France notamment, la droite nationale doit reconnaître son aveuglement dans l’appréciation du danger russe, et s’interroger sur les raisons pour lesquelles elle s’est laissée abuser. La gauche doit, de son côté, absolument prendre acte du danger stratégique que constitue l’islamisation croissante de notre pays, sujet sur lequel elle reste plongée dans un déni suicidaire. Sinon, dans vingt ans, nous aurons à l’intérieur de nos murs une catastrophe tout aussi grave que celle qui a surgi à l’est de l’Europe. Laure Mandeville
Fille de Douguine assassinée, saillies guerrières de Macron, provocations de Zelensky autour des sites nucléaires à la recherche d’un incident… Il est clair que le camp washingtonien veut la guerre ! Et Macron n’attend que ça ! Florian Philippot (ancien numéro deux du Front nationa)
Lorsqu’un point de bascule est atteint, l’inégalité extrême commence à éroder le contrat social et se traduit de plus en plus par des comportements antisociaux (voire criminels) souvent dirigés contre la propriété. En conséquence, il faut envisager l’évolution des modes de consommation. Klaus Schwab et Thierry Malleret
Le moment que nous vivons peut sembler être structuré par une série de crises graves (…) et il se pourrait que d’aucuns voient notre destin comme étant perpétuellement de gérer les crises ou des urgences. Je crois, pour ma part, que ce que nous sommes en train de vivre est plutôt de l’ordre d’une grande bascule ou d’un grand bouleversement. Nous vivons la fin de ce qui pouvait apparaître comme une abondance. Emmanuel Macron
C’est très bien que le ministre de l’intérieur dise la vérité qui est due aux citoyens. Dire la vérité et communiquer au peuple les informations importantes est même à la base de la démocratie. À défaut, le peuple décide à l’aveugle, ou son jugement est induit en erreur. Sur le fait que Gérald Darmanin précise que l’étranger n’est pas par nature un délinquant, je l’approuve, et pour cause ! Permettez-moi une anecdote personnelle. Dans mon livre, je raconte que, des années après être revenue vivre en France – où je suis née –, j’ai revu un couple de professeurs qui avaient été mes enseignants de collège en Algérie, il s’agissait de coopérants techniques français. Pour leur toute fin de carrière, ils avaient été mutés en région parisienne. Or ils ont rapidement jeté l’éponge, me disant «ici, ce sont des sauvages. Enseigner n’est pas possible». Avec beaucoup de nostalgie et d’émotion, ces deux enseignants me reparlaient de la qualité de l’ambiance scolaire dans laquelle ils s’étaient toute leur vie appliqués à transmettre les savoirs à leurs élèves en Algérie. Dans leurs nouvelles classes de banlieue parisienne, ils avaient pour l’essentiel le même public d’un point de vue ethnique, mais les comportements étaient radicalement différents. En Algérie, c’était le respect de l’enseignant et des savoirs qui prévalait, aussi bien chez les élèves que chez leurs parents. En France, là où ils avaient été affectés en fin de carrière, ce n’était manifestement pas le même climat. Ayant vécu quinze ans en Algérie, j’ai pu mesurer à quel point la société d’accueil – ici, française – ainsi que les discours de repentance et de mise en accusation récurrente des «Français de souche» ont pu jouer un rôle de premier plan dans le sentiment d’impunité qui a ouvert la voie à bien des dérives. Ils ne m’étonnent guère. Ils résultent des politiques menées ces dernières décennies, et de la dictature ravageuse du «politiquement correct» qui a empêché de déployer les actions qui s’imposaient. Ces chiffres sont très préoccupants car ils révèlent qu’aux yeux de ces délinquants, la France où ils vivent ne mérite aucun respect. C’est cet irrespect qui doit le plus inquiéter la société. Dans un pays qui fonctionne normalement, voilà longtemps que les frontières auraient cessé d’être des passoires et que toutes les mesures qui s’imposent auraient été mises en œuvre, y compris la refonte du Code de la nationalité telle que je l’ai recommandée lors de mon audition par la mission parlementaire sur le droit de la nationalité.  (…) Tandis que [Gérald Darmanin] s’exprime sur le cas de Mayotte et du droit du sol, il dit: «nous prenons cette décision car la situation est très préoccupante.» En une phrase, il résume la cause du mal profond qui a touché nombre de nos élites: l’absence de capacité de prospective, l’extrême difficulté à anticiper les événements et les mutations, ce qui conduit à ne se préoccuper du feu que lorsque celui-ci a déjà accompli de sérieux ravages… Nombreux sont ceux qui ont écrit ou parlé sur cette question, mais, durant des années, rien ne passait en raison de la tyrannie de la «bien-pensance». Au début de l’année 2011, Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre de l’Intérieur, a dit qu’il suffisait «de consulter les listings de la Direction centrale de la Sécurité publique du ministère de l’Intérieur, pour constater que plus de 50% des infractions constatées sont imputables à des jeunes dont le patronyme est de consonance africaine ou maghrébine.» Il est vrai que pendant longtemps, on a caché la réalité de la délinquance. Puis lorsqu’elle est devenue si conséquente qu’on ne pouvait plus guère la masquer, de nombreuses voix se sont mises à systématiquement justifier les actes de délinquance et de rébellion en invoquant des raisons d’ordre socio-économique, faisant ainsi honteusement injure aux pauvres qui vivent dans le respect des autres et de la société. Les mêmes voix ont aussi fait un amalgame entre toutes les personnes issues de l’immigration extra-européenne quand il convenait, tout au contraire, de dire la vérité afin de bien séparer le bon grain de l’ivraie, et ainsi ménager les conditions d’un vivre ensemble harmonieux et non placé sous le signe de la défiance. La question se pose en d’autres termes. Les gouvernants disposaient-ils, oui ou non, d’informations suffisantes pour agir ? La réponse est oui. Au Haut Conseil à l’intégration, dont j’ai été membre, nous disposions de toutes les remontées de terrain utiles et nécessaires. Au demeurant, existent également de nombreux rapports parlementaires qui constituent une mine d’informations. Pour qui veut agir, toutes les données existent. Bien sûr, l’absence de sérénité du débat public a joué un rôle. Il suffit d’analyser les enquêtes d’opinion à travers le temps pour noter que le peuple était prêt, mais que c’est une partie de la classe politique, des médias et des intellectuels qui ont fait le choix de «pourrir» le débat et de ruiner ainsi sa sérénité nécessaire. Il convient aussi de mentionner le rôle joué par le Conseil d’État. J’ai déjà eu l’occasion de lister un certain nombre de ses décisions qui, depuis 1977, ont empêché la résolution des problèmes dans ce dossier. Au vu de la gravité des conséquences, une réflexion sur la réforme du Conseil d’État, son fonctionnement ainsi que les modalités de désignation de ses membres, s’impose. Les autres démocraties libérales s’en sortent-elles mieux ? Exemple récent parmi d’autres: au printemps dernier, la Suède a été secouée par plusieurs semaines d’émeutes et une partie du pays s’est embrasée. Dès 1987, bien des problèmes étaient en réalité déjà connus des instances européennes et un document a été rendu public en septembre 1991 à Luxembourg. On y lit, entre autres : dans tous les États membres, la délinquance est généralement plus répandue chez ceux qui sont insuffisamment intégrés dans la société. Or, tel est relativement plus souvent le cas chez les communautés d’immigrés et les groupes ethniques que dans l’ensemble de la population.» On y lit aussi que «c’est vrai en particulier pour les jeunes gens issus de certains groupes ethniques ou communautés d’immigrés», et qu’«il arrive d’ailleurs d’ores et déjà que les quartiers défavorisés des villes européennes, où vivent beaucoup d’immigrés, soient le théâtre de violences qui mettent aux prises soit la majorité autochtone et des groupes d’immigrés, soit les immigrés et la police, qui représente l’autorité de la société majoritaire.» Y sont même évoquées «les flambées de violence, qui peuvent dégénérer en véritables émeutes», et «le climat de tension largement répandu» ainsi que la nécessité «d’agir avec détermination pour chercher à réduire les risques que cette situation comporte pour l’avenir.» Puisque aucun pays ne semble épargné, cela aurait dû conduire à un ensemble d’actions politiques coordonnées, adaptées à la hauteur des enjeux et défis. Cela a-t-il été fait ? Non. En France, en trois décennies, ce sont plus de vingt lois qui ont été votées sur ces sujets, avec les résultats misérables qui s’étalent sous nos yeux. Ces lois étaient inadaptées car mal pensées. Trop de temps a été perdu. Il n’est plus temps de palabrer. Il faut agir. Malika Sorel
La santé publique des États-Unis a longtemps été compromise par l’inégalité du fardeau de la violence personnelle. Les Noirs sont six fois plus susceptibles que les Blancs de mourir par homicide, un crime de nature essentiellement intraracial. L’homicide est la principale cause de décès chez les jeunes Noirs, et les dossiers de police et les enquêtes autodéclarées montrent une implication disproportionnée dans la violence grave chez les Noirs. Étonnamment, cependant, les Latinos connaissent des taux de violence globalement inférieurs à ceux des Noirs, bien qu’ils soient généralement plus pauvres; les taux des Latinos convergeant avec ceux des Blancs ces dernières années. (…) Notre étude révèle que plus de 60 % de cet écart s’explique par le statut d’immigration, le mariage, la durée de résidence, la capacité verbale/de lecture, l’impulsivité et le contexte du quartier. (…) De tous les facteurs, le contexte du quartier était la source la plus importante de la réduction de l’écart et les différences constitutionnelles la moins importante. (…) Bien que l’écart initial de violence entre les Blancs et les Latinos ait été plus faible que celui entre les Blancs et les Noirs, notre analyse a néanmoins expliqué tout l’écart de violence entre les Blancs et les Latinos. Le taux de violence plus faible chez les Américains d’origine mexicaine par rapport aux Blancs s’explique par une combinaison de parents mariés, vivant dans un quartier à forte concentration d’immigrants et du statut d’immigrant individuel. Robert J. Sampson, Jeffrey D. Morenoff and Stephen Raudenbush (2005)
Le sociologue Robert Sampson (…) a trouvé des taux de violence plus faibles dans les communautés à prédominance mexicaine américaine avec de nombreux immigrants récents que dans les communautés de Chicago composées de Noirs et de Blancs. Les immigrants de première et de deuxième génération dans l’étude étaient, respectivement, 45% et 22% moins susceptibles de commettre des crimes violents que les Américains de troisième génération, écrivait-il. Kubrin, aujourd’hui chercheur à l’Université de Californie, Irvine (…) a commencé par développer les travaux de Sampson, en concevant des études pour examiner la relation entre la concentration d’immigrants et la criminalité dans les villes du pays. Après avoir publié certaines de ces études, elle a été invitée par l’Académie nationale des sciences des États-Unis à passer en revue la littérature scientifique depuis les années 1920 sur la question pour savoir comment l’immigration affecte la criminalité. L’essentiel des preuves concordait avec le travail de Sampson : l’immigration n’a pas augmenté la criminalité – au contraire, elle était liée à une diminution de la criminalité. Puis Kubrin est allé plus loin. Elle et le chercheur Graham Ousey du College of William and Mary en Virginie ont effectué une méta-analyse – regroupant les résultats d’environ 50 études dont environ 550 découvertes parmi elles, et utilisant des méthodes statistiques pour analyser les données. Les deux ont passé quatre ans à coder les détails des études et à exécuter des analyses. Dans l’ensemble, ils ont trouvé un lien faible entre l’immigration et la diminution de la criminalité. La plupart des résultats inclus dans la méta-analyse n’ont montré aucune corrélation entre l’immigration et la criminalité, mais là où des effets existaient, l’immigration était 2,5 fois plus susceptible d’être liée à moins de criminalité qu’à plus. (…) Sampson, dont l’article d’opinion a inspiré les recherches de Kubrin, utilise également un langage prudent lorsqu’il parle de la science autour de l’immigration et de la criminalité. Bien qu’il soit fermement convaincu que les données montrent que les immigrants n’ont pas rendu l’Amérique moins sûre, il veille à ne pas s’écarter des conclusions qu’il peut tirer directement des données. Et les données ne sont pas parfaites, ajoute-t-il. Pour suivre la criminalité, les chercheurs doivent s’appuyer sur des rapports officiels sur les crimes, des enquêtes de victimisation ou des questionnaires confidentiels qui demandent aux gens s’ils ont commis des actes de violence ou d’autres activités criminelles. Toutes les méthodes ont leurs défauts. Les rapports officiels peuvent être faussés par une réticence des immigrants sans papiers ou récents à se rendre à la police (la plupart des immigrants américains sont légalement dans le pays). Et les sondages et les entretiens dépendent de l’honnêteté des répondants ; cela aussi peut varier d’une communauté à l’autre en fonction de facteurs tels que la peur des répercussions. Certains chercheurs ont évité ces problèmes en se concentrant sur les homicides – des crimes qui passent rarement inaperçus, dit Sampson. Les données de villes à travers les États-Unis montrent que l’immigration et les meurtres n’augmentent pas ensemble. Il est révélateur que les données provenant de plusieurs sources convergent malgré les limites des études individuelles, dit Sampson. Bien qu’il pense que les criminologues devraient continuer à affiner les études sur la criminalité liée à l’immigration, il dit qu’il est assez évident que la recherche ne soutient pas l’affirmation selon laquelle l’immigration augmente la criminalité. (…) Kubrin (…) pense qu’il est probable que les immigrants soient auto-sélectionnés pour leur courage et leur détermination. Les enclaves de soutien caractéristiques de nombreuses communautés d’immigrants pourraient également aider les gens à rester dans le droit chemin, dit-elle, et des facteurs familiaux, tels que les différences de taux de divorce, peuvent également jouer un rôle. Lindzi Wessel (2019)
Les détenus sont surtout des hommes jeunes : près de la moitié ont moins de 30 ans. La fréquence d’incarcération est maximale entre 21 et 25 ans. Mais, depuis 20 ans, la population carcérale a vieilli. Les milieux défavorisés sont surreprésentés, tous les indicateurs le confirment : profession, âge de fin d’études, pays de naissance. Les détenus sont souvent issus de fratries nombreuses, et ils ont fréquemment quitté tôt le domicile de leurs parents. Plus d’une union sur dix dont l’un des membres est un détenu est rompue durant le mois de son incarcération. Un détenu sur cinq suivait une formation en février 1999, date de l’enquête. D’après les données de l’Administration pénitentiaire, 51 200 personnes étaient détenues dans un établissement pénitentiaire au premier février 1999, soit près de 1 habitant sur 1000. La population carcérale est très fortement masculine : 49 200 hommes et 2 000 femmes. Les hommes nés à l’étranger sont deux fois plus nombreux en prison que dans l’ensemble de la population : 24 % contre 13 %. Ce sont d’abord les hommes nés en Europe orientale, en Roumanie et ex-Yougoslavie en particulier ; ils sont soumis à un risque relatif de 3,3 contre 1, à âge égal, par rapport aux hommes nés en France : le séjour irrégulier en France est en lui-même un motif d’incarcération, pour des populations récemment immigrées. Viennent ensuite les hommes nés dans les pays du Maghreb (risque relatif de 3,0), les immigrés issus de nombreux pays d’Afrique au sud du Sahara (2,7) et les ressortissants de l’Union européenne (1,4). Près de quatre détenus sur dix ont un père né à l’étranger ou dans les anciennes colonies, un quart dans un pays du Maghreb. Prison.eu.org
Certes, 80% des jeunes délinquants d’origine maghrébine ont des parents ouvriers ou employés. Mais, à niveau socio-économique équivalent, les enfants d’immigrés sont plus délinquants que les autres. Sébastian Roché
La surreprésentation des jeunes d’origine étrangère dans la délinquance n’est un mystère pour personne, mais cette donnée est peu renseignée, et elle n’est jamais débattue dans l’espace public. (…) Nous sommes face à une justice qui concentre son énergie à condamner des jeunes d’origine étrangère. (…) Comment expliquer à ces jeunes que la loi est essentiellement tournée vers eux ? Comment éviter qu’ils croient à une lecture communautaire de la justice ? Sébastian Roché
La société est devenue d’abord plus tolérante vis-à-vis des déviances mineures. Nous sommes de plus en plus individualistes; le contrôle social s’est affaibli, on ne vit plus sous le regard d’une seule communauté comme autrefois. Et puis, l’opinion des parents sur la conduite de leurs enfants est devenue plus indulgente. Ils sont plus laxistes sur la morale quotidienne, et ce dans tous les milieux. (…) Pour être efficace, la réparation doit être immédiate. Or, dans les lycées, la norme veut que l’on ne répare les casiers abîmés qu’au troisième. Au prétexte que le coût unitaire est trop élevé. De même, tous les offices d’HLM ne sont pas convaincus de l’utilité des poubelles ignifugées ou des produits antitags. Sébastian Roché
Les mineurs délinquants cumulent les handicaps, expliquent Monique Dagnaud et Sebastian Roché. L’immigration de fraîche date, associée aux difficultés à trouver un emploi ou à la ghettoïsation de l’habitat, en fait partie, sans qu’il soit possible de mesurer l’importance respective des différents facteurs qui peuvent éclairer les parcours délictueux. D’une façon générale, la pauvreté économique concerne 60 % des familles. Les pères sont, à 26 %, inactifs. Ceux qui ont un travail sont en majorité des ouvriers (59 %), les mères des employées (46 %). Le contexte familial, difficile, éclaire aussi les parcours des mineurs. Les deux tiers sont issus de fratries de quatre frères et soeurs ou plus. Près de 40 % des dossiers judiciaires font état de violence familiale ; 20 % évoquent un père alcoolique. Seuls 54,5 % de ces mineurs vivent avec leurs deux parents ; 11 % sont hébergés en foyer. Dans 9,3 % des cas, ces adolescents ont un de leurs parents décédé. Enfin, leur situation scolaire est sinistrée : 79 % ont redoublé, 55 % plusieurs fois et près de 60 % ont fait l’objet d’une ou de plusieurs exclusions. Les mineurs d’origine étrangère « cumulent encore plus que les autres les traits de désavantage socio-économique », notent les chercheurs. Le Monde
En France, nous ne parvenons pas à dire certaines choses parfois pour des raisons louables. Il en est ainsi de la surdélinquance des jeunes issus de l’immigration qui a longtemps été niée, sous prétexte de ne pas stigmatiser. On a attendu que la réalité des quartiers, des commissariats, des tribunaux, des prisons impose l’évidence de cette surreprésentation pour la reconnaître publiquement. Et encore, les politiques ne savent pas encore en parler. Christian Delorme (2001)
Nous ne sommes ni dans la naïveté générale de l’extrême gauche, ni dans la caricature absolue de l’extrême droite. Nous ne jugeons pas les étrangers pour ce qu’ils sont, mais pour ce qu’ils font. S’ils souhaitent s’intégrer à la République, ils sont les bienvenus. S’ils ne respectent pas nos valeurs et nos lois, ils doivent partir. Aujourd’hui, les étrangers représentent 7 % de la population française et commettent 19 % des actes de délinquance. Refuser de le voir, ce serait nier le réel. Mais il serait faux de réduire la délinquance aux étrangers. Nous devons avoir davantage de fermeté lorsqu’on constate que, à Lyon et à Paris, respectivement 39 % et 48 % des actes de délinquance sont le fait d’étrangers, souvent des multirécidivistes qui n’ont rien à faire sur notre sol et que je vais m’employer à expulser. Gérald Darmanin
La majorité des trafiquants de drogue sont eux-même noirs ou maghrébins, c’est un fait. Eric Zemmour
Je connais trop la souffrance réelle de mes compatriotes «Arabes et noirs», honnêtes travailleurs, parents intègres, qui se sentent «salis» par les exactions des bandes de jeunes gens qui ont la même origine qu’eux. Je le sais d’autant mieux qu’avec mon patronyme, je me souviens du temps pas si lointain – les années 70- où une bande de truands célèbres – les frères Zemour – défrayaient la chronique criminelle, la honte dans les yeux de mon grand-père; et accessoirement, l’attente interminable dans les aéroports pour la vérification vétilleuse – et sans ordinateur- de mon identité. Mon grand-père souffrait en silence pour «son nom traîné dans la boue», mais il n’a jamais prétendu que nos homonymes n’étaient pas des brigands de grand chemin! Eric Zemmour
Mes contempteurs pourraient d’ailleurs me rétorquer que ces chiffres prouvent bien que les personnes issues de l’immigration sont défavorisées, puisque depuis Victor Hugo, on sait bien que c’est la misère qui crée la délinquance. On pourrait aussi rappeler que dans tous les pays d’immigration, les derniers arrivés donnent souvent les gros effectifs à la délinquance – Irlandais dans l’Amérique du XIXème siècle, Marocains dans l’Israël des années 50, Russes aujourd’hui. Ces arguments ne sont d’ailleurs pas sans fondement, mais on ne me les présente nullement. On exige seulement que je me taise. Eric Zemmour
Je propose à un citoyen de bonne foi de venir assister aux audiences correctionnelles et parfois criminelles à Paris et il ne pourra que constater la validité de ce “fait”, la justesse de cette intuition qui, aujourd’hui, confirment un mouvement né il y a quelques années. Tous les noirs et tous les arabes ne sont pas des trafiquants mais beaucoup de ceux-ci sont noirs et arabes. Je précise car rien dans ce domaine n’est inutile : qu’il y ait aussi des “trafiquants” ni noirs ni arabes est une évidence et ne me rend pas plus complaisant à leur égard. Il n’est point besoin d’aller chercher des consolations dans les statistiques officielles dont la finalité presque exclusive est de masquer ce qui crève les yeux et l’esprit si on accepte de regarder. Philippe Bilger (Avocat général près la cour d’appel de Paris)
C’est triste mais c’est ainsi, il y a des détails qui sautent aux yeux, et la couleur de la peau en fait hélas partie, mais d’autres auxquels on ne fait pas attention. Je pense en effet que les deux tiers des prévenus à une audience ordinaire sont typés noirs ou maghrébins (ce qui ne les empêche pas d’être le plus souvent français). Une prédominance de 66%, nonobstant les biais qui faussent la population statistique que je viens de détailler, peut sembler néanmoins pertinente et représentative, du moins dans les juridictions des grandes villes où se trouvent les population d’origine immigrée depuis les Trente Glorieuses (je pense que le tribunal correctionnel de Guéret voit moins de prévenus noirs que celui de Bobigny, tandis que celui de Fort-de-France en verra sans doute plus). Soit, mais il y a une autre prédominance, que je pense supérieure à 95%, qui a fortiori apparaît encore plus pertinente et dont personne, et spécialement M. Zemmour, ne semble vouloir tirer de conclusion. 95% des prévenus, et c’est un minimum, sont des hommes. Le sexe semble être un critère beaucoup plus pertinent pour repérer les délinquants potentiels, mais M. Zemmour ayant pour les hommes les yeux de Chimène, il semble balayer ce critère d’un revers de main. La sociologie juridique a des limites. Mais il demeure ce fait : en région parisienne et dans les grandes villes, la population noire et maghrébine se taille la part du lion dans le box des prévenus, avec les gitans pour les juridictions du sud de la France. Aucune statistique fiable n’existe, puisque tout traitement de données sur des bases ethniques est interdit comme contraire à la Constitution (CC, décision n° 2007-557 DC du 15 novembre 2007), ce qui laisse, effet pervers, la part belle aux préjugés et à l’argumentation selon laquelle les bien-pensants préfèrent se voiler la face. Admettons le principe de cette sur-représentation et demandons-nous pourquoi elle existe. (…) Le délinquant type gibier de correctionnelle (en excluant la délinquance routière qui est un cas à part, une délinquance d’honnêtes gens, bien intégrés et ayant un métier, et qui d’ailleurs est traitée différemment) est un homme, je l’ai déjà dit, plutôt jeune, pauvre, issu d’une famille pauvre, sans formation, ayant souvent abandonné l’école dès 16 ans, au chômage ou connaissant la précarité du travail, trimballé de “plate-forme de mobilisation” (oui, c’est un terme tout à fait authentique de la novlangue de Pôle Emploi) en formations inadaptées. Quand il a le droit de travailler, ce qui n’est pas le cas d’un étranger en situation irrégulière (soit dit en passant, dépouiller un homme de son droit de travailler est une des plus grandes atteintes à sa dignité qui se puisse commettre, et c’est l’État qui le commet en notre nom). L’alcool ou la drogue (le cannabis, le plus souvent) sont souvent présents, pour l’aider à tenir dans cette vie sans espoir de s’en sortir, et sont parfois la cause de la délinquance (énormément de petits dealers font ça uniquement pour financer leur consommation, et ce sont ces amateurs qui sont des proies faciles pour la police). (…) Mettez un homme, quelle que soit son origine, sa race, ou sa religion, dans cette situation, et vous en ferez probablement un délinquant. Or ce portrait robot correspond majoritairement à des personnes issues de familles noires et arabes, venues travailler en France dans la seconde moitié du XXe siècle où la France manquait de main d’œuvre et touchées de plein fouet par la crise. Et tout ce que retiennent Eric Zemmour et Philippe Bilger, c’est l’origine ethnique des délinquants, comme si elle était pertinente. C’est s’arrêter à la surface. Et pointer du doigt toute une population qui partage ce trait physique majoritaire chez les délinquants. Comme si elle avait besoin de ça. Regardez donc les grands criminels, ceux qui peuplent les assises, ceux qui violent ou tuent. Marc Dutroux est-il arabe ? Michel Fourniret et Monique Olivier sont-ils noirs ? Francis Heaulme ? Didier Gentil ? Marcel Petiot ? Patrick henry ? Yvan Colonna ? Les tueurs de l’ETA ? Ou sans aller chercher les grands criminels, Céline Lesage, Véronique Courjault, Marc Cécillon puisqu’il faut bien que je parle encore un peu de rugby ? On me rétorquera Youssouf Fofana et Omar Radad ; mais je n’affirme nullement que les noirs et les arabes sont à l’abri du crime. Mais ôtez le moteur de la pauvreté et du désespoir social (et le crime de Fofana, avant d’être raciste, est avant tout crapuleux), et miracle, la part de la population pauvre diminue instantanément. Il n’y a pas de gène de la criminalité. En est-on à devoir rappeler de telles évidences ? C’est aussi à mon sens des facteurs sociaux qui expliquent la si faible part des femmes dans la délinquance. La société repose encore sur l’image qu’un homme doit gagner sa vie voire celle de sa famille. Une femme qui gagne sa vie a du mérite, un homme, non, c’est ce qu’on attend de lui, depuis la préhistoire où il partait chasser le mammouth. Pour un homme, ne pas avoir cette perspective est humiliant : cela pousse au mépris de soi, et quand on se méprise on ne peut respecter les autres, et à trouver des expédients pour avoir de l’argent. Les femmes d’une part n’ont pas cette pression sociale, et d’autre part ont immédiatement à l’esprit que pour avoir un travail, elle devront étudier. D’où leurs meilleurs résultats à l’école dès le primaire et leur part de plus en plus importantes dans les études supérieures (les écoles d’ingénieurs étant le dernier bastion des mâles, mais les murs s’effritent chaque année, courage mesdames !). La faculté de droit est tombée depuis longtemps, pour mon plus grand bonheur (Ah, les amphis au printemps, quand les beaux jours reviennent : comment s’intéresser aux servitudes et à l’exception de litispendance dans ces conditions…?) Les box des tribunaux correctionnels ne sont pas remplis de noirs ou d’arabes. Ils sont remplis de pauvres désespérés. C’était déjà le cas il y a un siècle, quand le blanc était la couleur dominante. La France n’a pas échoué à intégrer les populations qu’elle a fait venir d’Afrique ces cinquante dernières années. Elle n’a même pas essayé. C’est cela que la couleur des prévenus nous rappelle à chaque audience. C’est que pas un seul d’entre eux, bien que né en France, n’a pensé une seule seconde qu’il avait une chance de devenir lui aussi médecin, avocat, juge, journaliste au Figaro ou avocat général. La honte est sur nous et pas sur eux. Maitre Eolas
Cachez ce réel que je ne saurais voir !
A l’heure où sous le coup du retour du réel …
Nos gouvernants font brusquement, après des décennies d’immobilisme, mine de se réveiller …
Sur la sur-représentation des étrangers dans les statistiques de la délinquance
En un pays où, tabou sur les statistiques obligent, on ne peut distinguer minorités et immigrés
Et où avec le nouvel euphémisme de « migrants » et l’abolition du délit d’immigration illégale, on ne peut même plus distinguer les immigrés réguliers des « migrants »ou « réfugiés » irréguliers …
Pendant que du côté de la menace russe, notre droite nationale en rajoute dans l’hémiplégie
Retour sur un petit joyau de déni et de cécité volontaire
D’un de nos plus populaires juristes, le fameux maitre Eolas …
Qui se résignant finalement à la réalité de la sur-représentation délinquante des étrangers …
A  l’occasion de la controverse qui a vu le magistrat Phillippe Bilger venir au secours de la liberté de parole d’Eric Zemmour lors d’une énième condamnation de ce dernier pour avoir à nouveau tenté de dire le réel interdit …
Mais appliquant à la lettre le constat qu’il dénonce …
Qui veut qu’on ne voit que ce qu’on regarde …
N’y voit que rage et désespoir du côté des délinquants …
Et surtout refus d’intégrer du côté de la France !

On ne voit que ce qu’on regarde
Eolas
25 mars 2010

Les sciences exactes ne servent pas qu’à empêcher les adolescents d’être heureux au collège. Elles apprennent la rigueur. Et l’économie, si elle n’est pas une science exacte, utilise ces sciences pour étudier le comportement humain avec cette rigueur.

Et s’il est une leçon que l’économie donne à tous, c’est précisément de se méfier des fausses évidences, des erreurs de corrélation (croire que si A et b augmentent simultanément c’est que A et B sont liés), et de rechercher les vraies causes d’un phénomène.

Deux ouvrages vous en feront la démonstration : “Freakonomics”, de Steven D. Levitt et Stephen J. Dubner, traduction Anatole Muchnik (qui notamment vous démontrera que la plus spectaculaire baisse de la criminalité aux États-Unis n’a rien à voir avec la politique de “tolérance zéro” de M. Giuliani, mais doit tout à une jeune fille de 21 ans qui ne voulait pas être enceinte), et “Sexe, drogue… et économie : Pas de sujet tabou pour les économistes !”, par mes amis Alexandre Delaigue et Stéphane Ménia, auteurs du blog “Econoclaste”.

Cette sagesse des économistes est fort utile au juriste, plus intéressé aux conséquences du comportement des hommes qu’à ses causes. Et même les plus estimables d’entre eux peuvent parfois s’égarer.

Et c’est à mon sens ce que fait l’avocat général Philippe Bilger, dont mes lecteurs savent le respect teinté d’admiration que j’ai pour lui, respect et admiration que ce désaccord laisse intacts, tout comme je sais qu’il goûte trop au plaisir de la contradiction pour me tenir rigueur de la lui porter ici.

Tout commence avec les déclarations à l’emporte-pièce, pardonnez le pléonasme, d’Éric Zemmour à l’émission produite et présentée par Thierry Ardisson sur canal+, “Salut les Terriens”. Le polémiste déclarait qu’il était normal que la police controlât plus volontiers l’identité d’individus typés noirs ou maghrébins, car “la majorité des trafiquants de drogue sont eux-même noirs ou maghrébins, c’est un fait”. J’attire votre attention sur ces quatre derniers mots, qui constituent l’intégralité de la démonstration de M. Zemmour, et probablement une des argumentations les plus développées qu’il ait jamais produite.

Les propos ont fait scandale, c’était d’ailleurs leur but. Le CSA a réagi, mal, comme d’habitude, la LICRA a menacé d’un procès, comme d’habitude, avant d’y renoncer après avoir reçu une lettre d’excuse, comme d’habitude.

Mais c’est avec un certain regret que j’ai vu un esprit d’une autre envergure voler à son secours, en la personne de monsieur Philippe Bilger, avocat général à la cour d’appel de Paris.

Un petit mot ici pour rappeler qu’un avocat général n’est pas plus avocat qu’il n’est général. C’est un magistrat du parquet d’une cour d’appel, dont les fonctions consistent plus particulièrement à requérir aux audiences et spécialement devant la cour d’assises. On ne l’appelle donc pas “maître”, mais monsieur, comme tous les magistrats, sauf les dames, bien évidemment.

Dans un billet sur son blog, l’avocat général vole au secours du polémiste qui en a bien besoin, en tenant, sur l’affirmation litigieuse, les propos suivants :

En effet, je propose à un citoyen de bonne foi de venir assister aux audiences correctionnelles et parfois criminelles à Paris et il ne pourra que constater la validité de ce “fait”, la justesse de cette intuition qui, aujourd’hui, confirment un mouvement né il y a quelques années. Tous les noirs et tous les arabes ne sont pas des trafiquants mais beaucoup de ceux-ci sont noirs et arabes. Je précise car rien dans ce domaine n’est inutile : qu’il y ait aussi des “trafiquants” ni noirs ni arabes est une évidence et ne me rend pas plus complaisant à leur égard. Il n’est point besoin d’aller chercher des consolations dans les statistiques officielles dont la finalité presque exclusive est de masquer ce qui crève les yeux et l’esprit si on accepte de regarder.

On voit d’entrée l’habileté du rhéteur, qui d’emblée laisse entendre que toute personne qui contesterait cette affirmation serait de mauvaise foi. Ça tombe bien, je suis avocat, la mauvaise foi, ça me connaît, et les audiences correctionnelles, j’y assiste, sans doute plus souvent qu’un avocat général, et je suis même pas trop mal placé.

Et je confirme que pour les audiences de “service général”, vols, violences et petit trafic de stupéfiant, les prévenus ont des noms qui évoquent les sommets de l’Atlas, l’immensité du Sahara ou les grands fleuves serpentant dans d’impénétrables forêts. Curieusement, c’est nettement moins le cas aux audiences économiques et financières ; il n’y avait qu’un arabe dans l’affaire Clearstream, et ce n’était même pas un maghrébin, mais ce doit être une décimale flottante qui fausse les statistiques.

Car le vice du raisonnement saute d’emblée aux yeux. S’il semble acquis, puisque ni le grand magistrat ni le petit polémiste ne contestent que la police contrôle plus volontiers noirs et arabes -et je confirme que sur ces trente dernières années, je n’ai fait l’objet que de deux contrôles d’identité sur la voie publique ou dans l’enceinte du métro, tandis qu’un estimable confrère d’origine martiniquaise a remarqué qu’il devait exhiber sa carte d’identité une fois par mois-, il ne faut pas s’étonner qu’ils soient plus nombreux dans le box. C’est confondre cause et conséquence.

En outre, il faut rappeler une autre évidence : n’est prévenu que celui que le parquet décide de poursuivre. Il n’y a pas tirage au sort dans une population homogène : chaque dossier est étudié, au pas de charge, par un parquetier débordé qui en quelques minutes va décider en cochant une case s’il y a lieu à classement après rappel à la loi, alternative aux poursuites, CRPC ou citation devant le tribunal (je mentionne pour mémoire l’ouverture d’une instruction tant qu’elle existe). Il y a donc un filtre totalement subjectif : cette décision repose sur des critères qui n’ont jamais à être motivés, certains objectifs (existence d’antécédents judiciaires au casier, gravité exceptionnelle des faits), d’autres moins (instructions générales du chef du parquet : mettre la pression sur tel type de délits plutôt que tels autres), et les derniers enfin beaucoup moins : le pifomètre qui va diriger le stylo ver telle ou telle case après un bref moment d’hésitation les sourcils froncés.

Je ne dis pas que les parquetiers soient mus par des réflexes xénophobes : simplement ils prennent rapidement une décision non motivée. Tirer des conclusions de données statistiques passés par un tel filtre ne peut que mener à des erreurs.

Donc tout citoyen de bonne foi se rendant à une audience correctionnelle, exercice que je lui conseille ardemment, saura qu’il ne doit rien déduire de la couleur dominante dans le box.

Car c’est triste mais c’est ainsi, il y a des détails qui sautent aux yeux, et la couleur de la peau en fait hélas partie, mais d’autres auxquels on ne fait pas attention. Je pense en effet que les deux tiers des prévenus à une audience ordinaire sont typés noirs ou maghrébins (ce qui ne les empêche pas d’être le plus souvent français). Une prédominance de 66%, nonobstant les biais qui faussent la population statistique que je viens de détailler, peut sembler néanmoins pertinente et représentative, du moins dans les juridictions des grandes villes où se trouvent les population d’origine immigrée depuis les Trente Glorieuses (je pense que le tribunal correctionnel de Guéret voit moins de prévenus noirs que celui de Bobigny, tandis que celui de Fort-de-France en verra sans doute plus).

Soit, mais il y a une autre prédominance, que je pense supérieure à 95%, qui a fortiori apparaît encore plus pertinente et dont personne, et spécialement M. Zemmour, ne semble vouloir tirer de conclusion.

95% des prévenus, et c’est un minimum, sont des hommes. Le sexe semble être un critère beaucoup plus pertinent pour repérer les délinquants potentiels, mais M. Zemmour ayant pour les hommes les yeux de Chimène, il semble balayer ce critère d’un revers de main. La sociologie juridique a des limites.

Mais il demeure ce fait : en région parisienne et dans les grandes villes, la population noire et maghrébine se taille la part du lion dans le box des prévenus, avec les gitans pour les juridictions du sud de la France. Aucune statistique fiable n’existe, puisque tout traitement de données sur des bases ethniques est interdit comme contraire à la Constitution (CC, décision n° 2007-557 DC du 15 novembre 2007), ce qui laisse, effet pervers, la part belle aux préjugés et à l’argumentation selon laquelle les bien-pensants préfèrent se voiler la face.

Admettons le principe de cette sur-représentation et demandons-nous pourquoi elle existe.

C’est là que mes modestes connaissances peuvent servir. Ces prévenus, je les défends. J’ai accès au dossier, je m’entretiens avec eux, je fouille un peu dans leur vie pour chercher des moyens d’éviter la détention. Et pour le passage à l’acte, je constate que les mêmes critères réapparaissent avec une constance inébranlable.

Et d’emblée, le cliché du parasite cynique, qui hait la France et se croit tous les droits de s’emparer de ce que bon lui chante parce que nous sommes trop gentils avec lui, est tout simplement inexistant.

Le délinquant type gibier de correctionnelle (en excluant la délinquance routière qui est un cas à part, une délinquance d’honnêtes gens, bien intégrés et ayant un métier, et qui d’ailleurs est traitée différemment) est un homme, je l’ai déjà dit, plutôt jeune, pauvre, issu d’une famille pauvre, sans formation, ayant souvent abandonné l’école dès 16 ans, au chômage ou connaissant la précarité du travail, trimballé de “plate-forme de mobilisation” (oui, c’est un terme tout à fait authentique de la novlangue de Pôle Emploi) en formations inadaptées. Quand il a le droit de travailler, ce qui n’est pas le cas d’un étranger en situation irrégulière (soit dit en passant, dépouiller un homme de son droit de travailler est une des plus grandes atteintes à sa dignité qui se puisse commettre, et c’est l’État qui le commet en notre nom). L’alcool ou la drogue (le cannabis, le plus souvent) sont souvent présents, pour l’aider à tenir dans cette vie sans espoir de s’en sortir, et sont parfois la cause de la délinquance (énormément de petits dealers font ça uniquement pour financer leur consommation, et ce sont ces amateurs qui sont des proies faciles pour la police).

Allez à une audience de comparutions immédiates, vous entendrez la litanie des enquêtes de personnalité, vous verrez si je dis vrai (à Paris, du lundi au vendredi à 13h30, 23e chambre, escalier B, rez de chaussée, le samedi à 13h30 dans les locaux de la 25e chambre, escalier Y, rez de chaussée, entrée libre, c’est gratuit).

Mettez un homme, quelle que soit son origine, sa race, ou sa religion, dans cette situation, et vous en ferez probablement un délinquant. Or ce portrait robot correspond majoritairement à des personnes issues de familles noires et arabes, venues travailler en France dans la seconde moitié du XXe siècle où la France manquait de main d’œuvre et touchées de plein fouet par la crise.

Et tout ce que retiennent Eric Zemmour et Philippe Bilger, c’est l’origine ethnique des délinquants, comme si elle était pertinente. C’est s’arrêter à la surface. Et pointer du doigt toute une population qui partage ce trait physique majoritaire chez les délinquants. Comme si elle avait besoin de ça.

Regardez donc les grands criminels, ceux qui peuplent les assises, ceux qui violent ou tuent. Marc Dutroux est-il arabe ? Michel Fourniret et Monique Olivier sont-ils noirs ? Francis Heaulme ? Didier Gentil ? Marcel Petiot ? Patrick henry ? Yvan Colonna ? Les tueurs de l’ETA ? Ou sans aller chercher les grands criminels, Céline Lesage, Véronique Courjault, Marc Cécillon puisqu’il faut bien que je parle encore un peu de rugby ? On me rétorquera Youssouf Fofana et Omar Radad ; mais je n’affirme nullement que les noirs et les arabes sont à l’abri du crime. Mais ôtez le moteur de la pauvreté et du désespoir social (et le crime de Fofana, avant d’être raciste, est avant tout crapuleux), et miracle, la part de la population pauvre diminue instantanément. Il n’y a pas de gène de la criminalité. En est-on à devoir rappeler de telles évidences ?

C’est aussi à mon sens des facteurs sociaux qui expliquent la si faible part des femmes dans la délinquance. La société repose encore sur l’image qu’un homme doit gagner sa vie voire celle de sa famille. Une femme qui gagne sa vie a du mérite, un homme, non, c’est ce qu’on attend de lui, depuis la préhistoire où il partait chasser le mammouth. Pour un homme, ne pas avoir cette perspective est humiliant : cela pousse au mépris de soi, et quand on se méprise on ne peut respecter les autres, et à trouver des expédients pour avoir de l’argent. Les femmes d’une part n’ont pas cette pression sociale, et d’autre part ont immédiatement à l’esprit que pour avoir un travail, elle devront étudier. D’où leurs meilleurs résultats à l’école dès le primaire et leur part de plus en plus importantes dans les études supérieures (les écoles d’ingénieurs étant le dernier bastion des mâles, mais les murs s’effritent chaque année, courage mesdames !). La faculté de droit est tombée depuis longtemps, pour mon plus grand bonheur (Ah, les amphis au printemps, quand les beaux jours reviennent : comment s’intéresser aux servitudes et à l’exception de litispendance dans ces conditions…?)

Les box des tribunaux correctionnels ne sont pas remplis de noirs ou d’arabes. Ils sont remplis de pauvres désespérés. C’était déjà le cas il y a un siècle, quand le blanc était la couleur dominante.

La France n’a pas échoué à intégrer les populations qu’elle a fait venir d’Afrique ces cinquante dernières années. Elle n’a même pas essayé. C’est cela que la couleur des prévenus nous rappelle à chaque audience. C’est que pas un seul d’entre eux, bien que né en France, n’a pensé une seule seconde qu’il avait une chance de devenir lui aussi médecin, avocat, juge, journaliste au Figaro ou avocat général.

La honte est sur nous et pas sur eux.

Voir aussi:

Gérald Darmanin: « Une lutte plus intraitable que jamais contre les délinquants étrangers »
Arthur Berdah et Christophe Cornevin
Le Figaro
03/08/2022

ENTRETIEN EXCLUSIF – Le ministre de l’Intérieur annonce au Figaro un débat sur l’immigration et dévoile les pistes de l’exécutif pour mieux lutter contre l’insécurité.

Numéro trois du gouvernement, Gérald Darmanin est ministre de l’Intérieur et des Outre-mer.

LE FIGARO. – Cet été, des faits divers ont mis en scène des délinquants étrangers. Sur le front de l’immigration, vous avez décidé de passer à l’offensive. Quel est votre plan de bataille et votre calendrier?

Gérald DARMANIN. – Tout à fait. Pendant la présidence française de l’Union européenne, grâce à l’action du président de la République, nous avons obtenu un accord historique sur le contrôle de nos frontières extérieures. Dans le même temps, nous souhaitons passer à la vitesse supérieure en France. Cela va passer par une réforme profonde de l’organisation de l’asile, une intégration bien plus exigeante des étrangers arrivant sur le territoire national, une réflexion nécessaire sur le rapport entre immigration et économie, ainsi que par une lutte plus intraitable que jamais contre les étrangers délinquants.

À la demande de la première ministre, dès la fin août et en septembre, nous allons organiser une concertation Place Beauvau sur la base de nos propositions, avec tous les partis, les partenaires sociaux, les associations et les représentants de la société civile. En octobre, nous mettrons à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale et du Sénat un grand débat sur l’immigration avant qu’un projet de loi finalisé ne soit présenté. Nous avons une proposition de texte législatif, mais, pour un tel sujet, deux mois de concertation ne sont pas de trop.

La machine des expulsions est grippée, avec un taux d’exécution des obligations de quitter le territoire français (OQTF) qui a chuté à 10 % pendant la crise sanitaire. Comment lever les protections derrière lesquelles se retranchent les clandestins et les étrangers délinquants qui n’ont plus vocation à rester?

D’abord, la période du Covid n’était pas significative puisque, pour expulser une personne, il fallait qu’elle accepte un test PCR et qu’elle ait un vol alors que l’espace aérien était fermé! Depuis la fin de la pandémie, nous retrouvons des chiffres plus «classiques», avec environ 30 % des OQTF exécutées. Au premier semestre, ce chiffre a même augmenté de 50 % vers les pays du Maghreb et de l’Afrique et plus de 3000 délinquants étrangers ont été éloignés en deux ans. Nous avons progressé, mais nous devons faire mieux.

Nous pourrions ainsi examiner les protections contre l’éloignement dont bénéficient certaines catégories d’étrangers, en lien avec leur âge d’arrivée en France ou leur statut marital, et qui ne découlent pas d’obligations constitutionnelles ou internationales. Nous proposons par ailleurs de porter de 1 à 3 ans la possibilité de placer en rétention ou d’assigner à résidence un étranger sur le fondement de son OQTF. Nous proposons enfin de réduire le délai pour quitter volontairement le sol français de 30 à 15 jours après l’injonction du préfet.

Comment simplifier le contentieux des étrangers, qui reste un casse-tête en France?

Aujourd’hui, les recours peuvent se multiplier et durer plusieurs années. C’est bien trop long! Ces délais permettent à certains de se volatiliser dans la nature. C’est pourquoi nous proposons de simplifier les règles du contentieux des étrangers, conformément aux orientations du Conseil d’État et de l’excellent rapport du sénateur LR François-Noël Buffet. Cela passe notamment par une forte réduction du nombre de procédures applicables.

Ce rapport parlementaire pointe aussi la gestion kafkaïenne de l’immigration dans les préfectures, asphyxiées par le nombre de dossiers…

Nous souhaitons appliquer les préconisations de ce rapport. Si on doit être très ferme sur le contrôle de l’immigration, on doit en effet être plus humain sur le traitement des étrangers sur notre sol. Or, malgré les efforts consentis par les agents des préfectures, force est de constater que nous sommes encore mal organisés. Je veux que, d’ici à un an, les files d’attente devant les préfectures – qui choquent légitimement tout le monde – disparaissent.

Nous proposons, fait totalement nouveau, qu’une décision d’éloignement soit prononcée dès le rejet de la demande d’asile

Gérald Darmanin
Pour y arriver, je vais réorganiser le travail en dématérialisant la constitution des dossiers et en expérimentant des «back-offices» de préinstruction qui permettront de libérer des agents pour offrir un accueil personnalisé à partir de 2023. En somme, une modernisation digne du prélèvement à la source. Avec cette nouvelle organisation, nous constaterons par ailleurs que chaque étranger demandant un titre de séjour n’a pas de casier judiciaire. Et, pour nous assurer de la bonne intégration de chaque étranger, nous proposons que l’obtention d’un certificat prouvant la maîtrise du français et l’acceptation des valeurs de la République, comme la laïcité ou l’égalité entre les femmes et les hommes, conditionne le titre de séjour.

Plus de 60 % des demandeurs d’asile sont déboutés et s’ajoutent aux dizaines de milliers qui restent en France. Comment procéder pour que ces personnes quittent vraiment le territoire?

Nous proposons, fait totalement nouveau, qu’une décision d’éloignement soit prononcée dès le rejet de la demande d’asile, ce qui réduira considérablement les délais. Par ailleurs nous proposons également que, dans la majorité des cas, un juge unique, contre trois aujourd’hui, siège à la Cour nationale du droit d’asile, chargée d’examiner les recours. Nous poursuivrons aussi le dialogue volontariste que nous avons engagé avec les États au sujet des laissez-passer consulaires.

La lutte contre les clandestins passe aussi par la répression des filières criminelles qui les acheminent sur notre territoire. Comment renforcer la traque?

Le texte que nous proposerons reprend la proposition du garde des Sceaux: considérer l’aide au séjour irrégulier comme un crime et non comme un délit. La peine infligée aux passeurs, qui sont des trafiquants d’êtres humains, passerait de 10 à 20 ans de réclusion.

Par ailleurs, nous travaillons à la création d’un office d’investigations à l’échelle européenne pour débusquer les filières et nous faisons aussi monter en puissance nos moyens de renseignement dans les pays d’origine, pour mieux traquer les réseaux à la source.

Le Medef souhaite recourir à l’immigration économique pour pallier le manque de main-d’œuvre. Est-ce envisageable?

Avec le ministre du Travail, nous sommes tout à fait prêts à imaginer des quotas supplémentaires par métier ou par secteur en tension – hôtellerie, agriculture, restauration, BTP… Mais il faut mettre ce sujet sur la place publique: quelle responsabilité sociale compte prendre le patronat pour accueillir cette main-d’œuvre, qui doit se loger, scolariser ses enfants, s’intégrer? Les étrangers ne peuvent pas être vus simplement comme une main-d’œuvre qui viendrait pallier les difficultés de recrutement ou mènerait à effectuer des pressions à la baisse sur les salaires selon le seul point de vue capitaliste. Par ailleurs, attention à la contradiction apparente des mêmes personnes qui demandent plus d’étrangers pour travailler, mais moins d’étrangers dans le pays…

À quoi va ressembler la loi d’orientation et de programmation du ministère de l’Intérieur?

La première ministre souhaite des projets de loi courts au service d’un débat parlementaire efficace. C’est pourquoi, sans rien retirer à notre ambition, nous proposons un premier texte de quinze articles qui sacralise les 15 milliards d’euros d’augmentation du budget du ministère de l’Intérieur sur cinq ans, conformément aux engagements du président de la République. Le texte consacre le doublement de la présence des forces de l’ordre sur le terrain, avec notamment les 200 nouvelles brigades de gendarmerie et la création de 11 unités de force mobile.

Nous ne sommes ni dans la naïveté générale de l’extrême gauche, ni dans la caricature absolue de l’extrême droite. Nous ne jugeons pas les étrangers pour ce qu’ils sont, mais pour ce qu’ils font

Gérald Darmanin
Le deuxième chantier concernera le cyber: en préparation des Jeux olympiques de 2024, mais aussi pour penser la police de demain. Nous allons donc former 1500 cyberpatrouilleurs, intégrer des cours de codage aux écoles de police et de gendarmerie, créer des concours spécifiques… Bref, il y a une révolution technologique à mener au ministère de l’Intérieur. Enfin, puisqu’il faut plus d’officiers de police judiciaire pour suivre les progrès en matière de sécurité publique, il y aura un important volet sur l’investigation.

Établissez-vous un lien entre insécurité et immigration?

Nous ne sommes ni dans la naïveté générale de l’extrême gauche, ni dans la caricature absolue de l’extrême droite. Nous ne jugeons pas les étrangers pour ce qu’ils sont, mais pour ce qu’ils font. S’ils souhaitent s’intégrer à la République, ils sont les bienvenus. S’ils ne respectent pas nos valeurs et nos lois, ils doivent partir. Aujourd’hui, les étrangers représentent 7 % de la population française et commettent 19 % des actes de délinquance. Refuser de le voir, ce serait nier le réel. Mais il serait faux de réduire la délinquance aux étrangers. Nous devons avoir davantage de fermeté lorsqu’on constate que, à Lyon et à Paris, respectivement 39 % et 48 % des actes de délinquance sont le fait d’étrangers, souvent des multirécidivistes qui n’ont rien à faire sur notre sol et que je vais m’employer à expulser.

Le maire de Lyon a refusé de vous accueillir dans sa ville samedi. Où en sont les relations entre l’État et la troisième ville de France?

J’ai toujours mis un point d’honneur à accueillir les ministres lorsqu’ils venaient à Tourcoing car en tant que maire, j’étais le représentant de tous les habitants de ma commune, sans idéologie ni parti pris. Quand on est maire, on doit toujours privilégier l’intérêt général à son parti pris idéologique. Grégory Doucet a donc fait deux erreurs.

D’abord, par son comportement, il a refusé d’être le porte-parole de ses administrés et des habitants de La Guillotière que j’ai longuement rencontrés. Ensuite – sans doute en communauté de pensée avec Jean-Luc Mélenchon qui considère que «la police tue» -, il n’a pas souhaité saluer les forces de l’ordre pourtant agressées. Et c’est sans doute là le plus grave.

Êtes-vous aujourd’hui le Gérald Darmanin qui dénonçait il y a deux ans «l’ensauvagement d’une partie de la société» ou celui qui tançait durant la campagne «les candidats “Orange mécanique”»?

Je suis une personne de bon sens, provinciale, enfant de classe moyenne qui se contente de parler français, avec les mots qu’utilisent les Français. Lorsqu’il y a des violences de plus en plus sauvages dans la société, je le dis. Et, quand je vois que l’extrême droite essaie d’exciter les pulsions, je le dis aussi. Le tout, sans aucun autre calcul politique que la volonté de servir la République. J’essaie d’incarner le bon sens populaire, qui allie générosité et fermeté.

Le président de la République ne peut pas se représenter en 2027. Certains préparent déjà la suite: Édouard Philippe avec Horizons, Bruno Le Maire en devenant le «M. Idées» de Renaissance… Et vous?

On m’a demandé de m’investir dans le futur parti présidentiel. Étant donné que je n’ai qu’une seule boussole, la réussite du quinquennat, j’ai accepté. J’y ferai entendre la voix des classes populaires et moyennes, qui allie respect de l’autorité et intérêt pour la question sociale. Mais, à propos de bon sens populaire, comme disait ma grand-mère, «avant l’heure, c’est pas l’heure»! Tout le monde doit se concentrer sur la réussite du président de la République, de son quinquennat, qui sera aussi la réussite de la France. Il ne peut y avoir de destins individuels en cas de défaite collective.

Voir également:

Malika Sorel: « La surreprésentation d’étrangers parmi les auteurs de faits de délinquance constatée par Darmanin était connue, mais le “politiquement correct” paralysait »
Martin Bernier

Le Figaro

24/08/2022

ENTRETIEN – Gérald Darmanin a déclaré dans le JDD qu’«il serait idiot de ne pas dire qu’il y a une part importante de la délinquance qui vient de personnes immigrées». Pour l’essayiste, il s’agit d’un fait avéré, et le reconnaître est nécessaire, car cette réalité a été longtemps peu ou prou occultée.

Malika Sorel-Sutter, essayiste, est ancien membre du collège du Haut Conseil à l’Intégration et de sa mission Laïcité. Elle a reçu le prix Honneur et Patrie de la Société des membres de la Légion d’honneur pour son essai Décomposition française (Fayard, 2015). Son dernier ouvrage publié est Les Dindons de la farce – En finir avec la repentance coloniale (Albin Michel, mars 2022, 224 p., 18,90€).

FIGAROVOX. – Dans un entretien accordé au Journal du dimanche du 21 août, Gérald Darmanin a affirmé qu’«il serait idiot de ne pas dire qu’il y a une part importante de la délinquance qui vient de personnes immigrées. 48 % des gens interpellés pour des actes de délinquance à Paris, 55 % à Marseille et 39 % à Lyon sont des étrangers.» Il a ensuite résumé ainsi sa position: «Bien sûr que l’étranger n’est pas par nature un délinquant. Mais il est évident que nous avons un problème de délinquance étrangère». Que pensez-vous de sa déclaration ?

Malika SOREL. – C’est très bien que le ministre de l’intérieur dise la vérité qui est due aux citoyens. Dire la vérité et communiquer au peuple les informations importantes est même à la base de la démocratie. À défaut, le peuple décide à l’aveugle, ou son jugement est induit en erreur.

Sur le fait que Gérald Darmanin précise que l’étranger n’est pas par nature un délinquant, je l’approuve, et pour cause ! Permettez-moi une anecdote personnelle. Dans mon livre, je raconte que, des années après être revenue vivre en France – où je suis née –, j’ai revu un couple de professeurs qui avaient été mes enseignants de collège en Algérie, il s’agissait de coopérants techniques français. Pour leur toute fin de carrière, ils avaient été mutés en région parisienne. Or ils ont rapidement jeté l’éponge, me disant «ici, ce sont des sauvages. Enseigner n’est pas possible». Avec beaucoup de nostalgie et d’émotion, ces deux enseignants me reparlaient de la qualité de l’ambiance scolaire dans laquelle ils s’étaient toute leur vie appliqués à transmettre les savoirs à leurs élèves en Algérie. Dans leurs nouvelles classes de banlieue parisienne, ils avaient pour l’essentiel le même public d’un point de vue ethnique, mais les comportements étaient radicalement différents. En Algérie, c’était le respect de l’enseignant et des savoirs qui prévalait, aussi bien chez les élèves que chez leurs parents. En France, là où ils avaient été affectés en fin de carrière, ce n’était manifestement pas le même climat.

Ayant vécu quinze ans en Algérie, j’ai pu mesurer à quel point la société d’accueil – ici, française – ainsi que les discours de repentance et de mise en accusation récurrente des «Français de souche» ont pu jouer un rôle de premier plan dans le sentiment d’impunité qui a ouvert la voie à bien des dérives.

Comment expliquer les chiffres spectaculaires avancés par le ministre de l’Intérieur ?

Ils ne m’étonnent guère. Ils résultent des politiques menées ces dernières décennies, et de la dictature ravageuse du «politiquement correct» qui a empêché de déployer les actions qui s’imposaient. Ces chiffres sont très préoccupants car ils révèlent qu’aux yeux de ces délinquants, la France où ils vivent ne mérite aucun respect. C’est cet irrespect qui doit le plus inquiéter la société.

Dans un pays qui fonctionne normalement, voilà longtemps que les frontières auraient cessé d’être des passoires et que toutes les mesures qui s’imposent auraient été mises en œuvre, y compris la refonte du Code de la nationalité telle que je l’ai recommandée lors de mon audition par la mission parlementaire sur le droit de la nationalité. Pour les lecteurs que cela intéresse, j’ai transcrit et intégré le contenu de cette audition dans mon dernier livre. Outre les préconisations, j’y explique par le menu pourquoi et comment certaines décisions politiques parées de bonnes intentions ont participé à faire le lit de la Berezina actuelle.

Il y a un autre point de l’entretien de Gérald Darmanin que je souhaiterais pointer tant il est éloquent. Tandis qu’il s’exprime sur le cas de Mayotte et du droit du sol, il dit: «nous prenons cette décision car la situation est très préoccupante.» En une phrase, il résume la cause du mal profond qui a touché nombre de nos élites: l’absence de capacité de prospective, l’extrême difficulté à anticiper les événements et les mutations, ce qui conduit à ne se préoccuper du feu que lorsque celui-ci a déjà accompli de sérieux ravages…

Estimez-vous exact de dire que les faits relatés par Gérald Darmanin ont été longtemps occultés ?

Oui et non. Nombreux sont ceux qui ont écrit ou parlé sur cette question, mais, durant des années, rien ne passait en raison de la tyrannie de la «bien-pensance». Au début de l’année 2011, Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre de l’Intérieur, a dit qu’il suffisait «de consulter les listings de la Direction centrale de la Sécurité publique du ministère de l’Intérieur, pour constater que plus de 50% des infractions constatées sont imputables à des jeunes dont le patronyme est de consonance africaine ou maghrébine.»

Il est vrai que pendant longtemps, on a caché la réalité de la délinquance. Puis lorsqu’elle est devenue si conséquente qu’on ne pouvait plus guère la masquer, de nombreuses voix se sont mises à systématiquement justifier les actes de délinquance et de rébellion en invoquant des raisons d’ordre socio-économique, faisant ainsi honteusement injure aux pauvres qui vivent dans le respect des autres et de la société. Les mêmes voix ont aussi fait un amalgame entre toutes les personnes issues de l’immigration extra-européenne quand il convenait, tout au contraire, de dire la vérité afin de bien séparer le bon grain de l’ivraie, et ainsi ménager les conditions d’un vivre ensemble harmonieux et non placé sous le signe de la défiance.

Il suffit d’analyser les enquêtes d’opinion à travers le temps pour noter que le peuple était prêt, mais que c’est une partie de la classe politique, des médias et des intellectuels qui ont fait le choix de « pourrir » le débat et de torpiller ainsi sa sérénité nécessaire.

Malika Sorel
De façon plus générale, la France, par rapport aux autres démocraties libérales, disposerait-elle de moins d’outils statistiques pour connaître de façon objective la réalité de la délinquance ? Ou le problème vient-il d’un manque de sérénité du débat public, de son caractère passionnel ?

La question se pose en d’autres termes. Les gouvernants disposaient-ils, oui ou non, d’informations suffisantes pour agir ? La réponse est oui. Au Haut Conseil à l’intégration, dont j’ai été membre, nous disposions de toutes les remontées de terrain utiles et nécessaires. Au demeurant, existent également de nombreux rapports parlementaires qui constituent une mine d’informations. Pour qui veut agir, toutes les données existent.

Bien sûr, l’absence de sérénité du débat public a joué un rôle. Il suffit d’analyser les enquêtes d’opinion à travers le temps pour noter que le peuple était prêt, mais que c’est une partie de la classe politique, des médias et des intellectuels qui ont fait le choix de «pourrir» le débat et de ruiner ainsi sa sérénité nécessaire.

Il convient aussi de mentionner le rôle joué par le Conseil d’État. J’ai déjà eu l’occasion de lister un certain nombre de ses décisions qui, depuis 1977, ont empêché la résolution des problèmes dans ce dossier. Au vu de la gravité des conséquences, une réflexion sur la réforme du Conseil d’État, son fonctionnement ainsi que les modalités de désignation de ses membres, s’impose.

Les autres démocraties libérales s’en sortent-elles mieux ? Exemple récent parmi d’autres: au printemps dernier, la Suède a été secouée par plusieurs semaines d’émeutes et une partie du pays s’est embrasée.

Dès 1987, bien des problèmes étaient en réalité déjà connus des instances européennes et un document a été rendu public en septembre 1991 à Luxembourg. On y lit, entre autres : dans tous les États membres, la délinquance est généralement plus répandue chez ceux qui sont insuffisamment intégrés dans la société. Or, tel est relativement plus souvent le cas chez les communautés d’immigrés et les groupes ethniques que dans l’ensemble de la population.» On y lit aussi que «c’est vrai en particulier pour les jeunes gens issus de certains groupes ethniques ou communautés d’immigrés», et qu’«il arrive d’ailleurs d’ores et déjà que les quartiers défavorisés des villes européennes, où vivent beaucoup d’immigrés, soient le théâtre de violences qui mettent aux prises soit la majorité autochtone et des groupes d’immigrés, soit les immigrés et la police, qui représente l’autorité de la société majoritaire.» Y sont même évoquées «les flambées de violence, qui peuvent dégénérer en véritables émeutes», et «le climat de tension largement répandu» ainsi que la nécessité «d’agir avec détermination pour chercher à réduire les risques que cette situation comporte pour l’avenir.»

Puisque aucun pays ne semble épargné, cela aurait dû conduire à un ensemble d’actions politiques coordonnées, adaptées à la hauteur des enjeux et défis. Cela a-t-il été fait ? Non.

En France, en trois décennies, ce sont plus de vingt lois qui ont été votées sur ces sujets, avec les résultats misérables qui s’étalent sous nos yeux. Ces lois étaient inadaptées car mal pensées. Trop de temps a été perdu. Il n’est plus temps de palabrer. Il faut agir.

Voir de même:

Cambridge, Mass. – LAW enforcement officials, politicians and social scientists have put forward many explanations for the astonishing drop in crime rates in America over the last decade or so, and yet we remain mystified. Studies have shown that while each of the usual suspects — a decline in crack use, aggressive policing, increased prison populations, a relatively strong economy, increased availability of abortion — has probably played some role, none has proved to be as dominant a factor as initially suggested.

Perhaps we have been overlooking something obvious — something that our implicit biases caused us not to notice. My unusual suspect is foreigners: evidence points to increased immigration as a major factor associated with the lower crime rate of the 1990’s (and its recent leveling off).

Consider what sociologists call the « Latino paradox »: Hispanic Americans do better on a range of various social indicators — including propensity to violence — than one would expect given their socioeconomic disadvantages. My colleagues and I have completed a study in which we examined violent acts by almost 3,000 males and females, ranging in age from 8 to 25, from 1995 to 2003. The study selected whites, blacks and Hispanics (primarily Mexican-Americans) from 180 Chicago neighborhoods ranging from highly segregated to very integrated. We also analyzed data from police records, the Census and a separate survey of more than 8,000 Chicago residents who were asked about the characteristics of their neighborhoods.

Surprisingly, we found a significantly lower rate of violence among Mexican-Americans than among blacks and whites. A major reason is that more than a quarter of all those of Mexican descent were born abroad and more than half lived in neighborhoods where the majority of residents were also Mexican. Indeed, the first-generation immigrants (those born outside the United States) in our study were 45 percent less likely to commit violence than were third-generation Americans, adjusting for family and neighborhood background. Second-generation immigrants were 22 percent less likely to commit violence than the third generation.

This « protective » pattern among immigrants holds true for non-Hispanic whites and blacks as well. Our study further showed that living in a neighborhood of concentrated immigration is directly associated with lower violence (again, after taking into account a host of factors, including poverty and an individual’s immigrant status).

Now consider that immigration to the United States rose sharply in the 1990’s, especially from Mexico and especially to immigrant enclaves in large cities. Overall, the foreign-born population increased by more than 50 percent in 10 years, to 31 million people in 2000. A report by the Pew Hispanic Center found that immigration grew most significantly in the middle of the 90’s and hit its peak at the end of the decade, when the national homicide rate plunged to levels not seen since the 1960’s. Immigrant flows have receded since 2001, while the national homicide rate leveled off and seems now to be creeping up.

The emerging story goes against the grain of popular stereotypes. Among the public, policymakers and even academics, a common expectation is that a concentration of immigrants and an influx of foreigners drive up crime rates, because of the assumed propensities of these groups to commit crimes and settle in poor, presumably disorganized communities. This belief is so pervasive, studies show, that the concentration of Latinos in a neighborhood strongly predicts perceptions of disorder no matter what the actual amount of crime and disorder.

Yet our study found that immigrants appear in general to be less violent than people born in America, particularly when they live in neighborhoods with high numbers of other immigrants. We are thus witnessing a different pattern from early 20th-century America, when growth in immigration from Europe was linked with increasing crime and formed a building block for what became known as « social disorganization » theory.

In today’s world, then, it is no longer tenable to assume that immigration automatically leads to chaos and crime. New York is a magnet for immigration, yet it has for a decade ranked as one of America’s safest cities. Border cities like El Paso and San Diego have made similar gains against crime. Perhaps the lesson is that if we want to continue to crack down on crime, closing the nation’s doors is not the answer.

Op-Ed Contributor Robert J. Sampson is a professor of sociology at Harvard.

Voir de plus:

Immigration isn’t linked to higher crime rates — but not everyone can believe it

Criminologist Charis Kubrin has spent more than a decade researching the effects of immigration on law and order. She’s finding that it takes more than data to make her case.


Still in her pajamas on a weekend morning in March of 2006, criminologist Charis Kubrin read with interest an article about an idea foreign to many people: With more immigration may come a decrease, not an increase, in crime.

The opinion article, in the New York Times, was by sociologist Robert Sampson, and described his research in Chicago. He had found lower rates of violence among predominantly Mexican American communities with many recent immigrants than in Chicago communities of blacks and whites. First- and second-generation immigrants in the study were, respectively, 45 percent and 22 percent less likely to commit violent crimes than third-generation Americans, he wrote.

Kubrin, now a researcher at the University of California, Irvine, emailed Sampson to congratulate him on the piece and to ask for a copy of his academic paper. His answer surprised her: Hers was the first nice response he’d received.

Kubrin was taken aback. At the time, a good deal of research had rejected an oft-proposed link between immigrants and increased crime, finding instead that the concentration of immigrants in a community had no effect or even correlated with slightly reduced crime rates. But many email responses Sampson had gotten — some vitriolic — insisted, despite the data, that more immigrants meant more crime.

Kubrin stayed at her computer all day, reviewing the recent research on immigration and crime as well as data on the public’s perception of the issue. The two views seemed far apart. By the evening, she had decided to get involved. “I naively thought that we need more studies and better studies,” she says.

Kubrin started by expanding on Sampson’s work, designing studies to examine the relationship between immigrant concentration and crime in cities around the country. After publishing some of those studies, she was invited by the US National Academy of Sciences to review the scientific literature dating back to the 1920s on the question of how immigration affects crime. The bulk of the evidence agreed with Sampson’s work: Immigration did not increase crime — if anything, it was linked to less crime.

Then Kubrin went further. She and researcher Graham Ousey of the College of William and Mary in Virginia performed a meta-analysis — pooling the results of about 50 studies with about 550 findings among them, and using statistical methods to number-crunch the data. The two spent four years coding details of the studies and running analyses.

Overall, the pair found a weak link between immigration and decreased crime. Most findings included in the meta-analysis showed no correlation between immigration and crime, but where effects existed, immigration was 2.5 times more likely to be linked to less crime than it was to be linked to more.

“You do all this work and the conclusion is right where we thought we’d be based on our previous research,” Kubrin says. “This, to me, is very definitive.”

But when she turns on the news, she often feels like the rest of the world isn’t listening.

The disconnect has motivated her to speak up. In the last few years, she’s made an effort to talk publicly about all of her research (she also has an extensive body of work on criminal justice reform and the use of rap lyrics as evidence in criminal court cases). She makes it a point to take media calls, looks for opportunities to share her work in local presentations and has published a number of opinion pieces in major news outlets.

Spurred by the tough stance on immigration that has been a focus of Donald Trump’s presidency, Kubrin recently doubled down on her resolve to share her data on immigration and crime — particularly with people the least likely to accept it. She’s been mostly pleased with the results of her efforts to escape “my echo-chamber,” as she puts it. She enjoyed a lively question-and-answer session with UC Irvine’s Conservative Student Union this past fall. She’s had meaningful email exchanges with people writing to question her assertions.

But some reactions have been unpleasant, even scary. She’s been harassed on Twitter. Critics have filled her inbox with hate mail and devoted blog posts to “how stupid I am,” Kubrin says. She keeps a folder titled “Victimization” on her computer where she saves messages that make her especially nervous: an email suggesting she should watch her back, for example, and a set of aggressive messages from the same writer that pinged her mailbox in quick succession.

In 2018, most US adults think undocumented immigrants are no more likely than US citizens to commit serious crimes, a PEW survey finds. But a strong minority disagrees. Those who disagree are most likely to be over 65 and conservative.

Kubrin’s experiences aren’t unique. Science is a work in progress — findings are made, results are (or aren’t) reproduced, nuances reveal themselves, knowledge slowly builds. But even when the data converge on concrete conclusions, some people remain unconvinced, especially in cases where belief in a narrative becomes enmeshed with politics, ideology or fear.

Both sides of the political aisle can engage in this. Plant geneticist Pamela Ronald of the University of California, Davis, communicates about the benefits of genetic engineering for food security and sustainable agriculture while working to counter the misperception that genetically engineered crops are unsafe to eat. Ronald says she has been called a shill and been accused of lying for financial gain, and must turn over her emails every six months or so to activists who have used the Freedom of Information Act to target scientists at public universities.

Like Kubrin, Ronald keeps going. She wants the genuinely curious to be able to talk with scientists and doesn’t want her students to be discouraged from their own outreach projects down the road. For her trolls, she says, “that really is the goal — to prevent scientists from communicating. So I think it’s important to continue.”

Paul Offit, a Children’s Hospital of Philadelphia pediatrician specializing in infectious diseases and an expert on vaccines, immunology and virology, is also resolute in continuing to engage. Offit has long been the target of harassment for his efforts to dispel the notion, tested and refuted over and over again, that vaccines cause autism. He says that in some ways scientists’ training — to be cautious and nuanced and to qualify findings — is at odds with the ideal for clear public communication. Speaking scientifically, for example, no epidemiological study can prove cause and effect. And no study sample size can be infinite, so scientists are taught to never say never.

“That makes for weak language,” Offit says. “Scientists will always sound like they’re waffling and all they’re doing is being respectful of the scientific method.”

Sampson, whose opinion article inspired Kubrin’s research, also uses cautious language when talking about the science around immigration and crime. Though he firmly believes that the data show immigrants have not made America less safe, he is careful to not stray from conclusions he can draw directly from evidence.

And the data aren’t perfect, he adds. To track crime, researchers must rely on official crime reports, victimization surveys or confidential questionnaires that ask people whether they have committed violence or other criminal activities. All the methods have their shortcomings. Official reports may be skewed by a reluctance of undocumented or recent immigrants to go to the police (most US immigrants are in the country legally). And surveys and interviews depend upon the honesty of respondents; this, too, may vary in different communities based on factors such as fear of repercussions.

Some researchers have avoided these problems by focusing on homicides — crimes that rarely go unreported, Sampson says. Data from cities across the United States show that immigration and murder do not increase together.

It’s telling that the data from multiple sources converge despite the limitations of individual studies, says Sampson. Though he thinks criminologists should continue to refine immigration-crime studies, he says it’s pretty evident that research doesn’t support the claim that immigration increases crime. “For now, if you had to tell a policy maker what is the state of the art — that is, what is the best conclusion we can draw given the information that we have at hand — the answer is pretty clear,” he says.

Kubrin herself feels so confident in her findings on immigration and crime that “I’m bored,” she says. She’s ready to move on to deeper questions about why immigration might sometimes be associated with lower crime. She thinks it’s likely that immigrants may be self-selected for grit and determination. The supportive enclaves characteristic of many immigrant communities also might help people stay on the straight and narrow, she says, and family factors, such as differences in divorce rates, may play in as well.

She says it’s hard to know if she’s making much headway in convincing people through her outreach, though. “It just feels like trying to patch up a dam with a little Band-Aid,” she says. “It’s so difficult to get public perception to turn on this.”

Voir encore:

SHOULD rap lyrics be used in court as evidence of a crime?

Next week, the Supreme Court of New Jersey will hear a case that could help decide just that. At issue is a prosecutor’s extensive use of rap lyrics, composed by a man named Vonte Skinner, as evidence of his involvement in a 2005 shooting.

During Mr. Skinner’s trial in 2008, the prosecutor read the jury 13 pages of violent lyrics written by Mr. Skinner, even though all of the lyrics were composed before the shooting (in some cases, years before) and none of them mentioned the victim or specific details about the crime.

In keeping with rap’s “gangsta” subgenre, the lyrics read like an ode to violent street life, with lines like “In the hood, I am a threat / It’s written on my arm and signed in blood on my Tech” — a reference to a Tec-9 handgun. “I’m in love with you, death.”

The other evidence against Mr. Skinner was largely testimony from witnesses who changed their stories multiple times. And yet, the jury found him guilty of attempted murder, and he was sentenced to 30 years in prison.

But in 2012, the conviction was overturned by an appellate court that ruled that the lyrics should never have been admitted as evidence. The majority opinion stated, “We have a significant doubt about whether the jurors would have found defendant guilty if they had not been required to listen to the extended reading of these disturbing and highly prejudicial lyrics.” The state appealed the ruling to the Supreme Court.

Mr. Skinner’s case is far from unique. Rap lyrics and videos are turning up as evidence in courtrooms across the country with alarming regularity. Last year, the American Civil Liberties Union of New Jersey found that in 18 cases in which various courts considered the admissibility of rap as evidence, the lyrics were allowed nearly 80 percent of the time.

As expert witnesses who have testified in such cases, we have observed firsthand how prosecutors misrepresent rap music to judges and juries, who rarely understand the genre conventions of gangsta rap or the industry forces that drive aspiring rappers to adopt this style. One common tactic is to present a defendant’s raps as autobiography. Even when defendants use a stage name to signal their creation of a fictional first-person narrator, rap about exploits that are exaggerated to the point of absurdity, and make use of figurative language, prosecutors will insist that the lyrics are effectively rhymed confessions. No other form of fictional expression is exploited this way in the courts.

Admittedly, the complex and creative manipulation of identity in rap helps account for its treatment in court. Nobody believes that Johnny Cash shot a man in Reno or that Bret Easton Ellis carried out the gory murders described in “American Psycho”; neither artist claimed that he was writing autobiographically. That’s not always the case with rappers. Many remain in character long after they leave the recording studio, trying to establish their authenticity by convincing listeners that they live the lives they rap about. Those familiar with the genre understand that this posturing is often nothing more than a marketing pose.

But for the uninitiated, it is easy to conflate these artists with their art. It becomes easier still when that art reinforces stereotypes about young men of color — who are almost exclusively the defendants in these cases — as violent, hypersexual and dangerous. If that’s what jurors see, what are the chances for a fair trial?

To address this question, Stuart Fischoff, a psychologist at California State University, Los Angeles, conducted a study in the late 1990s to measure the impact of gangsta rap lyrics on juries. Participants were given basic biographical information about a hypothetical 18-year-old black male, but only some were shown a set of his violent, sexually explicit rap lyrics. Those who read the lyrics were significantly more likely to believe the man was capable of committing a murder than those who did not.

More than a decade later, this bias appears to persist, leaving rap music as vulnerable as ever to judicial abuse. Although appellate courts in Massachusetts and Maryland have recently reversed convictions after citing prosecutors for their improper use of rap lyrics or videos as evidence, most similar appeals are unsuccessful. Just this summer the Supreme Court of Nevada upheld the admissibility of rap lyrics as evidence in a first-degree murder case. A definitive ruling by the Supreme Court of New Jersey rejecting this use of rap music could help turn the tide.

In anticipation of Mr. Skinner’s case, the American Civil Liberties Union of New Jersey filed an amicus brief arguing that rap lyrics, however unsavory they might be, are “artistic expressions entitled to constitutional protection.” For scholars and fans of hip-hop, this is a statement of the obvious. In today’s court system, sadly, it is not.

Voir enfin:

DOCUMENT – La lettre d’Éric Zemmour au président de la LICRA

Le Point 


Révolte des agriculteurs aux Pays-Bas: Ce que le marxisme a fait à l’Amérique latine (What extremism when for no other reason than ideology, the « luxury beliefs »of the laptop elites demanding ever more restrictive and radical health, environmental and educational policies end up ruining the livelihood and lifestyle of the West’s middle and lower classes … without which they themselves could not survive for more than a few days ?)

11 juillet, 2022
Dutch farmers
livres | jcdurbant
Le Sri Lanka au bord de l'insurrection - Le TempsPolitical Cartoons by Pat CrossLa crise consiste justement dans le fait que le vieux meure et que le neuf ne peut apparaitre. Gramsci
La souveraineté appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum. Aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s’en attribuer l’exercice. Constitution française (article 3)
Le Président de la République (…) assure et est le garant de l’indépendance nationale, de l’intégrité du territoire et du respect des traités. Constitution française (article 5)
Un peuple connait, aime et défend toujours plus ses moeurs que ses lois. Montesquieu
L’essentiel est d’être bon aux gens avec qui l’on vit. (…) Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher au loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédaignent de remplir autour d’eux. Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d’aimer ses voisins. Rousseau
La thèse d’Inglehart sur la révolution silencieuse se concentre sur le changement de valeur sur le pôle gauche du spectre politique, en omettant la droite. Dans plusieurs de ses publications, Ronald Inglehart soutient qu’une nouvelle dimension matérialiste/postmatérialiste façonne les attitudes politiques en Occident et au Japon. L’émergence d’un nouvel ensemble de valeurs qui met l’accent sur des valeurs non matérialistes (telles que la liberté, la participation, la réalisation de soi) a donné naissance à la Nouvelle Politique. Pour Inglehart, ce changement du système de valeurs vers une augmentation régulière et progressive du postmatérialisme affecte les préférences partisanes. En particulier, les postmatérialistes penchent massivement en faveur des partis de gauche. En d’autres termes, le changement de valeur a produit de nouveaux alignements politiques et de nouveaux mouvements politiques sur le côté gauche du spectre politique. (…) L’incohérence de la thèse d’Inglehart avec la montée des partis d’extrême droite est encore plus déconcertante. Pourquoi, à une époque de montée du postmatérialisme et de croissance économique, trouvons-nous un nombre croissant d’électeurs de droite ? Et pourquoi l’affirmation de la nouvelle politique n’a-t-elle pas réduit l’espace de l’extrême droite ? Notre hypothèse est que, parallèlement à la diffusion du postmatérialisme, dans les pays occidentaux dans les années 1980, un climat culturel et politique différent, partiellement stimulé par la même « Nouvelle politique », a également pris racine. Ce changement de croyances et d’attitudes s’est partiellement exprimé dans le soi-disant néoconservatisme (et a été partiellement interprété par les partis conservateurs). Mais, dans une large mesure, il est resté souterrain jusqu’à la montée récente des PED. Un tel creuset souterrain d’attitudes et de sentiments comprend l’émergence de nouvelles priorités et questions non traitées par les partis établis, une désillusion à l’égard des partis en général, un manque croissant de confiance dans le système politique et ses institutions, et un pessimisme général quant à l’avenir. En un sens, on pourrait dire que les Verts et les PED sont respectivement les enfants légitimes et les enfants indésirables de la Nouvelle Politique ; comme les Verts sortent de la révolution silencieuse, les PED dérivent d’une réaction à celle-ci, une sorte de « contre-révolution silencieuse ».  Piero Ignazi (1992)
Un des grands problèmes de la Russie – et plus encore de la Chine – est que, contrairement aux camps de concentration hitlériens, les leurs n’ont jamais été libérés et qu’il n’y a eu aucun tribunal de Nuremberg pour juger les crimes commis. Thérèse Delpech (2005)
La propagande russe présente la Russie comme un État menacé qui a besoin de toute urgence de « garanties de sécurité » de la part de l’Occident. (…) [Mais] il y a actuellement plus d’ogives nucléaires stockées en Russie que dans l’ensemble des trois États membres de l’OTAN dotés d’armes nucléaires : les États-Unis, le Royaume-Uni et la France. Moscou dispose d’un large éventail de vecteurs pour ses milliers d’armes nucléaires : des missiles balistiques intercontinentaux aux bombardiers de longue portée en passant par les sous-marins nucléaires. La Russie possède l’une des trois armées conventionnelles les plus puissantes du monde, ainsi qu’un droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU. La Fédération de Russie est donc l’un des États les plus protégés du monde sur le plan militaire. Le Kremlin utilise des troupes régulières et irrégulières, ainsi que le potentiel de sa menace nucléaire, pour mener diverses guerres et occuper de manière permanente plusieurs territoires dans les anciennes Républiques soviétiques. Non seulement en Europe orientale, mais aussi en Europe occidentale et sur d’autres continents, le Kremlin revendique sans complexe des droits spéciaux pour faire valoir ses intérêts sur le territoire d’États souverains. Contournant les règles, les traités et les organisations internationales, Moscou chasse des ennemis dans le monde entier. Le Kremlin tente de saper les processus électoraux, l’État de droit et la cohésion sociale dans des pays étrangers par des campagnes de propagande, des fake news et des attaques de pirates informatiques, entre autres. Ces agissements sont réalisés en partie en secret, mais dans le but évident d’entraver ou de discréditer la prise de décision démocratique dans les États pluralistes. Il s’agit en particulier de porter atteinte à l’intégrité politique et territoriale des États post-soviétiques en voie de démocratisation. En tant que première puissance économique d’Europe, l’Allemagne observe ces activités d’un œil critique, mais reste largement passive, depuis maintenant trois décennies. (…) En outre, la politique étrangère et la politique économique de Berlin ont contribué à l’affaiblissement politique et économique des pays d’Europe orientale non dotés d’armes nucléaires et au renforcement géo-économique d’une superpuissance nucléaire de plus en plus expansive. En 2008, l’Allemagne a joué un rôle central pour empêcher la Géorgie et l’Ukraine de rejoindre l’OTAN. (…) Pour les relations ukraino-russes déjà fragiles, la mise en service du premier gazoduc Nord Stream en 2011-2012, totalement superflu en termes énergétiques et économiques, a été une catastrophe. Rétrospectivement, cela semble avoir ouvert la voie à l’invasion de l’Ukraine par la Russie deux ans plus tard. Une grande partie de la capacité existante de transport de gaz entre la Sibérie et l’UE n’a pas été utilisée en 2021. Pourtant, la République fédérale se prépare maintenant à éliminer complètement le dernier levier économique de l’Ukraine sur la Russie avec l’ouverture du gazoduc Nord Stream 2 (…) L’attaque de Poutine contre l’Ukraine en 2014 apparaît comme une conséquence presque logique de la passivité politique allemande des vingt années précédentes vis-à-vis du néo-impérialisme russe. (…) Le Kremlin remet désormais aussi en question la souveraineté politique de pays comme la Suède et la Finlande. Il demande l’interdiction d’une éventuelle adhésion à l’OTAN non seulement pour les pays post-soviétiques mais aussi pour les pays scandinaves. Le Kremlin fait peur à toute l’Europe en lui promettant des réactions « militaro-techniques » au cas où l’OTAN ne répondrait pas « immédiatement », selon Poutine, aux exigences démesurées de la Russie visant à réviser l’ordre de sécurité européen. La Russie brandit la menace d’une escalade militaire si elle n’obtient pas de « garanties de sécurité », c’est-à-dire l’autorisation pour le Kremlin de suspendre le droit international en Europe. (…) Les crimes perpétrés par l’Allemagne nazie sur le territoire de l’actuelle Russie en 1941-1944 ne peuvent justifier l’attitude réservée de l’Allemagne d’aujourd’hui face au revanchisme et au nihilisme juridique international du Kremlin. Lettre ouverte de 73 experts allemands (Die Zeit, 14 janvier 2022)La propagande russe présente la Russie comme un État menacé qui a besoin de toute urgence de « garanties de sécurité » de la part de l’Occident. (…) [Mais] il y a actuellement plus d’ogives nucléaires stockées en Russie que dans l’ensemble des trois États membres de l’OTAN dotés d’armes nucléaires : les États-Unis, le Royaume-Uni et la France. Moscou dispose d’un large éventail de vecteurs pour ses milliers d’armes nucléaires : des missiles balistiques intercontinentaux aux bombardiers de longue portée en passant par les sous-marins nucléaires. La Russie possède l’une des trois armées conventionnelles les plus puissantes du monde, ainsi qu’un droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU. La Fédération de Russie est donc l’un des États les plus protégés du monde sur le plan militaire. Le Kremlin utilise des troupes régulières et irrégulières, ainsi que le potentiel de sa menace nucléaire, pour mener diverses guerres et occuper de manière permanente plusieurs territoires dans les anciennes Républiques soviétiques. Non seulement en Europe orientale, mais aussi en Europe occidentale et sur d’autres continents, le Kremlin revendique sans complexe des droits spéciaux pour faire valoir ses intérêts sur le territoire d’États souverains. Contournant les règles, les traités et les organisations internationales, Moscou chasse des ennemis dans le monde entier. Le Kremlin tente de saper les processus électoraux, l’État de droit et la cohésion sociale dans des pays étrangers par des campagnes de propagande, des fake news et des attaques de pirates informatiques, entre autres. Ces agissements sont réalisés en partie en secret, mais dans le but évident d’entraver ou de discréditer la prise de décision démocratique dans les États pluralistes. Il s’agit en particulier de porter atteinte à l’intégrité politique et territoriale des États post-soviétiques en voie de démocratisation. En tant que première puissance économique d’Europe, l’Allemagne observe ces activités d’un œil critique, mais reste largement passive, depuis maintenant trois décennies. (…) En outre, la politique étrangère et la politique économique de Berlin ont contribué à l’affaiblissement politique et économique des pays d’Europe orientale non dotés d’armes nucléaires et au renforcement géo-économique d’une superpuissance nucléaire de plus en plus expansive. En 2008, l’Allemagne a joué un rôle central pour empêcher la Géorgie et l’Ukraine de rejoindre l’OTAN. (…) Pour les relations ukraino-russes déjà fragiles, la mise en service du premier gazoduc Nord Stream en 2011-2012, totalement superflu en termes énergétiques et économiques, a été une catastrophe. Rétrospectivement, cela semble avoir ouvert la voie à l’invasion de l’Ukraine par la Russie deux ans plus tard. Une grande partie de la capacité existante de transport de gaz entre la Sibérie et l’UE n’a pas été utilisée en 2021. Pourtant, la République fédérale se prépare maintenant à éliminer complètement le dernier levier économique de l’Ukraine sur la Russie avec l’ouverture du gazoduc Nord Stream 2 (…) L’attaque de Poutine contre l’Ukraine en 2014 apparaît comme une conséquence presque logique de la passivité politique allemande des vingt années précédentes vis-à-vis du néo-impérialisme russe. (…) Le Kremlin remet désormais aussi en question la souveraineté politique de pays comme la Suède et la Finlande. Il demande l’interdiction d’une éventuelle adhésion à l’OTAN non seulement pour les pays post-soviétiques mais aussi pour les pays scandinaves. Le Kremlin fait peur à toute l’Europe en lui promettant des réactions « militaro-techniques » au cas où l’OTAN ne répondrait pas « immédiatement », selon Poutine, aux exigences démesurées de la Russie visant à réviser l’ordre de sécurité européen. La Russie brandit la menace d’une escalade militaire si elle n’obtient pas de « garanties de sécurité », c’est-à-dire l’autorisation pour le Kremlin de suspendre le droit international en Europe. (…) Les crimes perpétrés par l’Allemagne nazie sur le territoire de l’actuelle Russie en 1941-1944 ne peuvent justifier l’attitude réservée de l’Allemagne d’aujourd’hui face au revanchisme et au nihilisme juridique international du Kremlin. Lettre ouverte de 73 experts allemands (Die Zeit, 14 janvier 2022)
Bien sûr, nous sommes résolument cosmopolites. Bien sûr, tout ce qui est terroir, béret, bourrées, binious, bref franchouillard ou cocardier, nous est étranger, voire odieux. Bernard-Henri Lévy
Je n’oublie pas d’où je viens. Je ne suis pas l’enfant naturel de temps calme de la vie politique. Je suis le fruit d’une forme de brutalité de l’histoire, d’une effraction parce que la France était malheureuse et inquiète, si j’oublie tout cela, ce sera le début de l’épreuve. Emmanuel Macron
Poutine a eu le plus de succès, paradoxalement, dans les domaines de l’économie et de la politique, où l’Occident pensait que son pouvoir était le plus fort. (…) Menés par la Chine et rejoints par l’Inde et le Brésil, les pays du monde entier choisissent le commerce avec la Russie (…) Depuis que le dirigeant russe a attaqué la Géorgie en 2008, les dirigeants occidentaux ont constamment mal interprété et sous-estimé la menace que représentent les puissances révisionnistes (Chine, Russie et Iran) [en] Géorgie, Crimée, mer de Chine méridionale et au Moyen-Orient. Tactiquement, M. Poutine veut absorber autant d’Ukraine que possible, mais cette guerre ne concerne pas vraiment quelques tranches du Donbass. Stratégiquement, MM. Poutine, Xi et leurs acolytes iraniens cherchent à détruire ce qu’ils considèrent comme une hégémonie mondiale dirigée par les Américains et dominée par l’Occident. Ils estiment que malgré ses atouts imposants (les pays du G-7 représentent 45 % du produit intérieur brut mondial et 52 % des dépenses militaires mondiales), cet ordre est décadent et vulnérable. (…) Alors que la sagesse conventionnelle occidentale croit que l’élément « basé sur les valeurs » de la politique étrangère américaine et européenne est une source vitale de force dans le monde, les révisionnistes croient que le narcissisme et l’aveuglement occidentaux ont conduit les puissances occidentales dans un piège historique. (…) Les défenseurs conventionnels de l’ordre mondial occidental répliquent en vantant son attachement à des valeurs universelles telles que les droits de l’homme et la lutte contre le changement climatique. L’ordre mondial actuel peut, reconnaissent-ils, être historiquement enraciné dans la puissance impériale occidentale, mais en tant qu’« empire de valeurs », l’ordre mondial occidental mérite le soutien de tous ceux qui se soucient de l’avenir de l’humanité. Malheureusement, le programme de valeurs de plus en plus « woke » de l’Occident n’est pas aussi crédible ou aussi populaire que l’espèrent les libéraux. (…) De nombreuses valeurs chères au cœur des leaders culturels occidentaux (droits LGBTQ, avortement à la demande, liberté d’expression comprise comme autorisant la pornographie incontrôlée sur Internet) intriguent et offensent des milliards de personnes dans le monde qui n’ont pas suivi les modes actuelles sur les campus américains. Les tentatives des institutions financières et des régulateurs occidentaux de bloquer le financement de l’extraction et du raffinage des combustibles fossiles dans les pays en développement exaspèrent à la fois les élites de là-bas et le grand public. De plus, le nouveau programme de valeurs post-judéo-chrétiennes de l’Occident libéral divise l’Occident. Les guerres culturelles chez nous ne favorisent pas l’unité à l’étranger. Si M. Biden, avec le soutien du Parlement européen, fait de l’avortement à la demande un élément clé de l’agenda des valeurs de l’ordre mondial, il est plus susceptible d’affaiblir le soutien américain à l’Ukraine que d’unir le monde contre M. Poutine. La confusion morale et politique de l’Occident contemporain est l’arme secrète qui, selon les dirigeants de la Russie et de la Chine, mettra à genoux l’ordre mondial américain. MM. Poutine et Xi pourraient avoir tort ; et on l’espère bien. Mais leur pari sur la décadence occidentale porte ses fruits depuis plus d’une décennie. La survie occidentale et l’épanouissement mondial nécessitent plus de réflexion et des changements plus profonds que ce que peuvent actuellement imaginer l’administration Biden et ses alliés européens. Walter Russell Mead
Je dis depuis quinze ans qu’il y a un éléphant malade (la classe moyenne) dans le magasin de porcelaine (l’Occident) et qu’on m’explique qu’il n’y a pas d’éléphant. Les « gilets jaunes » correspondent effectivement à la sociologie et à la géographie de la France périphérique que j’observe depuis des années. Ouvriers, employés ou petits indépendants, ils ont du mal à boucler leurs fins de mois. Socialement précarisées, ces catégories modestes vivent dans les territoires (villes, moyennes ou petites, campagnes) qui créent le moins d’emplois. Ces déclassés illustrent un mouvement enraciné sur le temps long : la fin de la classe moyenne dont ils formaient hier encore le socle. (…) Du paysan historiquement de droite à l’ouvrier historiquement de gauche, les « gilets jaunes » constatent que le modèle mondialisé ne les intègre plus. Ils roulent en diesel parce qu’on leur a dit de le faire, mais se font traiter de pollueurs par les élites des grandes métropoles. Alors que le monde d’en haut réaffirme sans cesse son identité culturelle (la ville mondialisée, le bio, le vivre-ensemble…), les « gilets jaunes » n’entendent pas se plier au modèle économique et culturel qui les exclut. (…) Plus que l’exclusion des plus modestes, c’est d’abord la sécession du monde d’en haut qui a joué. La rupture entre le haut et le bas de la société se creuse à mesure que les élites ostracisent le peuple. Macron a beau avoir fait le bon diagnostic quand il a déclaré : « Je n’ai pas réussi à réconcilier le peuple français avec ses dirigeants », son camp s’est empressé de traiter les « gilets jaunes » de racistes, d’antisémites et d’homophobes. Ça ne favorise pas la réconciliation ! Pourtant majoritaire, puisqu’elle constitue 60 % de la population, la France périphérique est rejetée par le monde d’en haut qui ne se reconnaît plus dans son propre peuple. L’importance du mouvement et surtout du soutien de l’opinion (huit Français sur dix) révèle l’isolement du monde d’en haut et des représentations sociales et territoriales totalement erronées. Ce divorce soulève un véritable problème démocratique, car les classes moyennes ont toujours été le référent culturel de la classe dirigeante. (…) Certes, il y a des manifestants de droite, de gauche, d’extrême droite et d’extrême gauche qui structurent assez mal leurs discours. Mais tous souhaitent la même chose : du travail et la préservation de ce qu’ils sont. La question du respect est fondamentale, mais le pouvoir y répond par l’insulte ! (…) Tout est possible. Il y a un tel déficit d’offre politique qu’un leader populiste pourrait surgir aussi vite que Macron a émergé. La demande existe. Dans le reste du monde, les populistes réussissent en adaptant leur idéologie à la demande. Il y a quelques années, Salvini défendait des positions sécessionnistes, libérales et racistes en s’attaquant aux Italiens du Sud. Aujourd’hui ministre, il se fait acclamer à Naples, devient étatiste, prône l’unité italienne et vote un budget quasiment de gauche. Quant à Trump, c’est un membre de l’hyperélite new-yorkaise qui a écouté les demandes de l’Amérique périphérique. Ces leaders ne se disent pas qu’il faut rééduquer le peuple. Au contraire, ce sont les demandes de la base qui leur indiquent la voie à suivre. Ainsi, un Mouvement 5 étoiles pourra émerger en France s’il répond aux demandes populaires de régulation (économique, migratoire). (…) Dans tous les pays occidentaux, la classe moyenne est en train d’exploser par le bas. Cette évolution a démarré dans les années 1970-1980 par la crise du monde ouvrier, avec les restructurations industrielles, puis a touché les paysans, les employés du secteur tertiaire, et enfin des territoires ruraux et des villes moyennes. Si on met bout à bout toutes ces catégories, cela touche le cœur de la société. Sur les décombres des classes moyennes telles qu’elles existaient pendant les Trente Glorieuses, les nouvelles classes populaires – ouvriers, employés, paysans, petits commerçants – forment partout l’immense majorité de la population. (…) Maintenant que la classe moyenne a explosé, deux grandes catégories sociales s’affrontent avec comme arrière-plan un nouveau modèle économique de polarisation de l’emploi. D’un côté, les catégories supérieures – 20 à 25 % de la population –, qui occupent des emplois extrêmement qualifiés et hyper intégrés, se concentrent dans les métropoles. De l’autre, une grosse masse de précaires dont les salaires ne suivent pas, vit dans des zones périphériques. Même dans une région riche comme la Bavière, l’électorat AfD recoupe une sociologie et une géographie plutôt populaires réparties dans des petites villes, des villes moyennes et des zones rurales. (…) La classe moyenne n’est absolument pas une catégorie ethnique. Dans mon dernier livre, je critique l’ethnicisation du concept qui, contrairement à ce qu’on croit, est venue de l’intelligentsia de gauche. Depuis quelques années, il y a un glissement sémantique : quand certains parlent des banlieues ou de la politique de la ville, ils désignent les populations issues de l’immigration récente, et quand ils évoquent la « classe moyenne », ils veulent dire « Blancs ». C’est une bêtise. La classe moyenne est le produit d’une intégration économique et culturelle qui a fonctionné pour les Antillais ainsi que pour les premières vagues d’immigration maghrébine qui en épousaient les valeurs, quelle que fût leur origine ou leur religion. Faut-il le rappeler, les DOM-TOM font partie de la France périphérique. Dans ces territoires, les demandes de régulation (économique et migratoire) émanent des mêmes catégories. Cette dynamique est aujourd’hui cassée car le modèle occidental n’intègre plus ces catégories, ni économiquement, ni socialement, ni culturellement. Même dans des régions du monde prospères comme la Scandinavie, les petites gens sont fragilisées culturellement. Cette explosion des classes moyennes entraîne la crise des valeurs culturelles qu’elles portaient, donc des systèmes d’assimilation. (…) Si les classes moyennes, socle populaire du monde d’en haut, ne sont plus les référents culturels de celui-ci, qui ne cesse de les décrire comme des déplorables, elles ne peuvent plus mécaniquement être celles à qui ont envie de ressembler les immigrés. Hier, un immigré qui débarquait s’assimilait mécaniquement en voulant ressembler au Français moyen. De même, l’American way of life était porté par l’ouvrier américain à qui l’immigré avait envie de ressembler. Dès lors que les milieux modestes sont fragilisés et perçus comme des perdants, ils perdent leur capacité d’attractivité. C’est un choc psychologique gigantesque. Cerise sur le gâteau, l’intelligentsia vomit ces gens, à l’image d’Hillary Clinton qui traitait les électeurs de Trump de « déplorables ». Personne n’a envie de ressembler à un déplorable ! (…) La dynamique populiste joue sur deux ressorts à la fois : l’insécurité sociale et l’insécurité culturelle. L’insécurité culturelle sans l’insécurité économique et sociale, cela donne l’électorat Fillon, qui a logiquement voté Macron au second tour : il n’a aucun intérêt à renverser le modèle dont il bénéficie. On l’a vu avec l’élection de Trump, aucun vote populiste n’émerge sans la conjonction de fragilités identitaire et sociale. Il est donc vain de se demander si c’est l’une ou l’autre de ces composantes qui joue. Raison pour laquelle les débats sur la prétendue influence d’Éric Zemmour sont idiots. Zemmour exprime un mouvement réel de la société, qui explique qu’avec 11 millions d’électeurs pour Marine Le Pen, le Front national ait battu son record absolu de voix au second tour en 2017. Malgré tout, la redistribution reste très forte et les protégés sont nombreux. Emmanuel Macron n’a pas seulement été élu par le monde d’en haut. Il a aussi été largement soutenu par les protégés, c’est-à-dire les retraités – notamment de la classe moyenne – et les fonctionnaires. Là est le paradoxe français : ce qui reste de l’État providence protège le monde d’en haut… (…) Cela explique son effondrement dans les sondages. Ceci dit, le niveau de pension reste relativement correct et ne pousse pas les retraités français à renverser la table, même ceux qui estiment qu’il y a des problèmes avec l’immigration. Mais cela pourrait changer aux États-Unis et en Grande-Bretagne, l’État providence étant fragilisé depuis les années 1980, les retraités ne craignent pas de bousculer le système. Ils ont voté pour le Brexit parce qu’ils n’ont rien à perdre. Si demain le gouvernement fragilise les retraités français, ils ne cautionneront pas éternellement le système. En détricotant tous les filets sociaux, comme la redistribution en faveur des retraités, on prend de très gros risques pour la suite des opérations. (…) Et ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le gouvernement a fait marche arrière sur la CSG. La pension de retraite médiane en France tourne autour de 1 000, 1 100 euros par mois ! En dessous de 1 000 euros par mois, cela commence à être très compliqué. La majorité des retraités sont issus des catégories populaires. Et ils sont les seuls, au sein de celles-ci, à n’avoir pas majoritairement basculé dans l’abstention ou dans le vote populiste. Le jour où eux aussi basculeront, le choc sera comparable au Brexit. Regardez aussi la rapidité avec laquelle les populistes ont gagné en Italie. (…) Qu’on le veuille ou non, le mouvement est là et il suffit d’attendre. Partout en Occident, il y a une très forte demande de régulation : économique, sociale, migratoire. Pour toute réponse à cette demande populaire, on la traite de fasciste – je suis bien placé pour le savoir. Le résultat de cette stratégie de diversion, c’est que la fracture entre l’élite et les classes supérieures, d’une part, et le peuple d’autre part, ne cesse de se creuser. Jamais dans l’histoire ces deux mondes n’avaient été aussi étrangers l’un à l’autre. (…) Ce monde d’en haut ne tient pas seulement avec le 1 % ou les hyper riches, mais avec des catégories supérieures et une technostructure – les énarques, mais aussi les technocrates territoriaux issus de l’INET. Ses membres viennent tous des mêmes milieux et partagent exactement la même vision de la société. À l’inverse, quand je me balade en France, je rencontre des élus de gauche ou de droite qui partagent mon diagnostic. Et qui se désolent de voir qu’au sommet de leur parti, domine le modèle mondialisé structuré autour des métropoles. (…) Quand la pensée est vraiment en décalage avec le réel, les tentatives de déni et de diabolisation ne marchent plus. Cependant, avec toute la volonté politique du monde, sans l’appui de la technostructure, aucun changement n’est possible. La même question se pose dans les territoires : comment initier des politiques différentes avec la même technostructure ? Peu importe qui est maire de Paris ou Bordeaux, ces villes créent de la richesse grâce au libre jeu du marché. En revanche, il faut être sacrément doué pour sortir Guéret ou Vierzon de l’impasse. (…) Actuellement, on traite la France périphérique à coups de subventions. On redistribue un peu, beaucoup, passionnément, de façon à ce que les gens puissent remplir leur caddie au supermarché. On est arrivé au bout de ce modèle, notamment parce que l’État et les ménages sont surendettés. Mais lorsque des élus locaux et des entreprises privées se réunissent autour d’une table pour impulser un projet économique, cela réussit. Je pense par exemple à la relance des couteaux de Laguiole, dans l’Aveyron. (…) Comme le démontre l’exemple de Laguiole, on ne peut plus penser l’organisation territoriale uniquement à travers une volonté imposée d’en haut par les pouvoirs publics. C’est du bas vers le haut qu’il faut penser ces territoires. Dans des départements ruraux comme la Nièvre, les élus réclament la compétence économique pour initier des projets. Les présidents de conseils départementaux connaissent parfaitement leur territoire, les entreprises qui marchent et la raison de leur succès, la ville où il y a des pauvres et des chômeurs. Ils sont souples, inventifs, pragmatiques et ont à leur disposition des fonctionnaires départementaux issus du cru. Mais les hauts fonctionnaires qui forment l’administration régionale ou étatique cherchent à leur retirer de plus en plus de compétences économiques. Quoique majoritaire, la France des territoires n’existe pas politiquement. Les élus locaux sont marginalisés au sein de leurs partis, contrairement aux élus des grandes villes. Tout doit donc commencer par un rééquilibrage démocratique. Christophe Guilluy
Il n’y a aucun complot. Les métropoles ne sont pas un bras armé, mais simplement l’application aux territoires du modèle économique mondialisé et de la loi du marché. Et la loi du marché bénéficie, comme cela a toujours été le cas, à la bourgeoisie. La seule courbe des prix de l’immobilier suffit à le démontrer. Un ouvrier qui économiserait chaque mois 100 euros pour acheter un logement mettrait une vie entière pour acquérir 10 m2 à Paris. [« La société ouverte »] C’est l’autre nom de loi du marché. Les métropoles sont des citadelles imprenables. Elles érigent, grâce à l’argent,  des murs d’enceintes bien plus solides que ceux du moyen âge. Un discret entre soi et un grégarisme social fonctionnent aussi à plein. Cette tendance est renforcée par un mode de vie respectueux de l’environnement qui, in fine, renforce la gentrification. La fermeture des grands axes et la piétonnisation renchérissent le foncier. Déguisés en hipsters, les nouveaux Rougon-Macquart se fondent dans le décorum ouvrier des bars et restaurants des anciens quartiers populaires et se constituent des patrimoines immobiliers considérables. Mais les masques finissent par tomber… (…) Après le Brexit, dont la géographie recouvre celle de « l’Angleterre et la Grande-Bretagne périphérique » et populaire, les classes dominantes ont expliqué que ce vote devait être invalidé car porté par des gens  « peu éduqués » selon Alain Minc ou des « crétins » d’après Bernard-Henri Lévy. Anne Hidalgo et son collègue de Londres Sadiq Khan ont fait par la suite l’apologie des villes-mondes qui doivent damer le pion aux Etats-Nations, en prônant en filigrane une forme d’abandon  des périphéries populaires. Leur projet de « cités-Etats » rappelle paradoxalement les discours séparatistes de partis populistes comme celui de la Ligue du Nord italienne. (…) Les métropoles ont besoin de catégories populaires pour occuper les emplois peu qualifiés (dans les services, le BTP, la restauration). Il leur faut aussi des catégories intermédiaires, des « key workers » qui assurent la continuité du service public. Le logement social permet de maintenir ces travailleurs dans les métropoles gentrifiées. Bertrand Delanoë, tout comme Anne Hidalgo, ont construit beaucoup de logements sociaux pour répondre à ce besoin. Tout cela est rationnel.  Mais si le taux de logements sociaux est passé de 13,4 % en 2001 à 17,6 % aujourd’hui, il ne compense en rien la disparition d’un parc privé, « social de fait », qui accueillait hier les classes populaires. Or, sur le marché de l’emploi métropolitain, on a essentiellement besoin de catégories très qualifiées et, à la marge, de catégories populaires. La majorité des catégories modestes, c’est à dire de la population, n’a donc plus sa place dans ces espaces. (…) S’il reste encore des classes populaires, des ménages pauvres et des chômeurs dans les quartiers de logements sociaux des grandes métropoles, la majorité de ces catégories  vit désormais à l’écart des métropoles dans une « France périphérique », celle des petites villes, des villes moyennes et des zones rurales. Ces territoires sont, en moyenne, marqués par une plus faible création d’emplois et de richesses et sont fragiles socialement. Ce modèle n’est pas spécifique à la France, il constitue l’une des conséquences de l’application d’un modèle économique mondialisé qui repose notamment sur la division internationale du travail. Ce système marche très bien, il crée de la richesse et de l’emploi. Mais il ne fait pas société. (…) En réalité, la « boutique » tourne aujourd’hui sans les catégories populaires. Les territoires de la France périphérique, en particulier ceux de la désindustrialisation du Nord et de l’Est, sont marqués par une grande fragilité économique et sociale. Ils ont bénéficié à ce titre d’une forte redistribution. La péréquation, la création d’emplois publics ont joué le rôle d’amortisseur. La commune et l’hôpital étaient les premiers et les seuls véritables employeurs de ces communes. Mais dans un contexte de raréfaction de l’argent public et des dotations de l’Etat et de désertification de l’emploi, les champs du possible se restreignent. (…)  Le géographe Gérard-François Dumont parle d’une « idéologie de la métropolisation », une idéologie portée par l’ensemble de la classe dominante qui in fine  renforce le poids des métropoles et celui des classes supérieures. Cette idéologie interdit l’évocation d’une France populaire majoritaire comme s’il fallait laisser dans l’invisibilité les perdants de la mondialisation. Dans cette lutte des classes, on assimile sciemment cette France populaire à celle du repli, des ignares. Derrière cette fausse polémique et cette vraie guerre des représentations, il y a tout simplement une lutte des classes non dites qui révèle  la « prolophobie » selon l’expression du politologue Gaël Brustier.  Christophe Guilluy
Constitué de pas moins de douze textes, il vise à réduire les émissions de CO2 de 55% d’ici à 2030 (par rapport à 1990), avec l’objectif d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. L’annonce de la fin des véhicules à moteur thermique en 2035 a retenu l’attention. Mais l’automobile n’est pas seule concernée. Tous les transports sont sollicités : aviation, transport maritime et transport routier. C’est en outre toute l’industrie qui sera mobilisée à travers le contrôle de ses émissions de CO2 via le SEQE-UE (Système d’échange de quotas d’émission). Un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM, Carbon Border Adjustment Mechanism) viendra en complément du SEQE-UE afin d’éviter une concurrence déloyale des industriels hors UE. Enfin, la directive sur la taxation de l’énergie fera l’objet d’une importante révision afin de rehausser les niveaux de taxation sur les combustibles fossiles. Après avoir insisté sur ce qu’il faut bien appeler l’hypocrisie du CO2 importé (la baisse des émissions de CO2 provient principalement des importations, c’est-à-dire de la désindustrialisation) et sur l’immense difficulté de l’instauration d’une taxe carbone aux frontières, notre étude tente d’évaluer l’impact de la transition énergétique sur le PIB. Analysant en détails plusieurs travaux fondés sur l’équation de Kaya, elle l’évalue à une décroissance de l’ordre de 2,5 à 3% par an d’ici 2030. Elle rappelle en outre que la Cour des comptes européenne a mesuré le besoin de financement de la transition écologique en Europe à 11 200 milliards d’euros entre 2021 et 2030 : ramené à la France, cela correspond chaque année à 6% du PIB français et à 10,6% des dépenses publiques. Notre étude s’efforce également de mesurer l’impact de ces politiques sur différents agents et secteurs économiques. En s’appuyant sur des données du Commissariat général au développement durable et du Boston Consulting Group, elle montre qu’à travers le transport (l’automobile) et le logement, le pouvoir d’achat des ménages sera très lourdement impacté. Elle analyse ensuite les conséquences sur le secteur automobile européen, dont on se demande comment il pourra survivre (le tout véhicule électrique favorisant en dernière instance le « made in China »). Elle passe également en revue les secteurs du logement, de l’électricité et même bancaire. Mais il faut aussi prendre la mesure des effets politiques de ces choix, fondés sur un discours systématiquement catastrophiste et une intolérance inquiétante. La transition énergétique comme impératif catégorique aboutit à ce que nous appelons la cancel economy, c’est-à-dire la casse de l’appareil industriel européen et le rejet de ce qui a fait la puissance de l’Occident (progrès scientifique, recherche, applications industrielles, etc.). Barbara Pompili, ministre de la transition écologique, ne dit rien d’autre quand elle affirme qu’il « s’agit de changer de civilisation, de culture et de mode de vie ». Et c’est par l’action de l’État que ce bouleversement sera rendu possible : en offrant une légitimité morale aux lois, restrictions, interdictions et contraintes imposées aux personnes et aux entreprises, la cancel economy permet aux États de renforcer leur emprise sur la société. Philippe Herlin
Il y a eu les bonnets rouges, les gilets jaunes, le convoi de la liberté, et maintenant cela : nous sommes entrés dans l’ère des soulèvements. C’est la manifestation du désaccord contre une élite démocratique qui impose des règles de manière abstraite, sans concertation aucune. Ici, ce sont les normes européennes imposées de manière verticale, au service d’une écologie politique, qui sont remises en cause. Pendant des décennies, on a adopté aux Pays-Bas un modèle d’agriculture technologique et, subitement, on veut revenir à une agriculture artisanale. Michel Maffesoli
À force de mettre en œuvre une stratégie de la peur, des explosions de colère se développent. Les «gilets jaunes» en étaient une expression, les manifestations du samedi ou les rassemblements juvéniles et musicaux aussi. Nous vivons un moment de déconnexion entre le peuple et les élites, définies comme celles ayant le pouvoir de dire ou de faire. Ce n’est pas la première jacquerie de ce genre que nous connaissons. Une explosion de cet ordre se déroule, alors que certains ne se reconnaissent plus dans la gestion de l’épidémie. De ce que je constate, les manifestations qui pourraient commencer en fin de semaine ne seront pas forcément négligeables. Essentiellement, elles sont dues à ce déphasage entre le peuple et les élites. C’est un moment de déconnexion, de désaccord. (…) Dans les élites, il y a une forme d’entre-soi avec des gens qui répètent la même chose. D’une manière générale, il existe une grande méfiance à l’endroit de ce qui est dit sur les réseaux sociaux. On ne peut pas nier que les «freedom convoy» au Canada et au Québec se sont organisés sur les réseaux sociaux, c’est là que ça se passe. Les réseaux sociaux sont comparables à l’invention de l’imprimerie par Gutenberg quand les moines avaient un monopole sur les livres. Je pense qu’on ne peut pas ne pas en tenir compte. Ce sont des indices, au sens étymologique du terme : ceux qui pointent. S’ils ne sont pas la vérité, un observateur est obligé de les voir. (…) On peut voir qu’au Canada, cette colère existe. Le problème, c’est qu’elle peut prendre des formes brutales, et conduire à une forme de sécession. Ce qui apparaît à Ottawa avec le gouvernement Trudeau. Quand la parole publique ne porte plus, des explosions émotionnelles voient le jour. Ce retour des émotions, qui connaît un développement depuis de longues années, ne procède pas d’une action volontaire ou rationnelle. Je suis allé traîner mes guêtres sur des ronds-points avec les «gilets jaunes» ou les samedis. Tous ne sont pas antivax, mais beaucoup en ont marre d’une société de contrôle. Ils en ont assez des gestes barrières de la vie quotidienne, cette espèce de totalitarisme doux, de distanciation par rapport à l’autre. (…) Étymologiquement, l’apocalypse est la révélation. Avant la Réforme protestante, les indulgences permettaient de ne pas aller en enfer, dont les gens avaient très peur. Aujourd’hui, nous connaissons la peur de la mort, de la maladie et au fond de la finitude. Ces grands rassemblements sont une manière de contester la peur. Ils se multiplient dans de nombreux pays. Le problème n’est pas de nier la finitude mais de la ritualiser, de l’«homéopathiser». Or, une certaine stratégie de la peur, développée pendant la crise sanitaire, consiste à évacuer ces rituels. Si on ne permet la continuation de ces rituels, de s’accommoder avec la finitude, il y a une révolte, une insurrection, une colère. C’est exactement ce qui s’est passé au Canada. Nous verrons si nous aurons une contestation de cet ordre. Cette colère populaire s’exprimera au travers de diverses formes. Michel Maffesoli
Comme le décrivait le grand financier Warren Buffet, c’est quand la marée se retire, que l’on voit les baigneurs qui sont nus. Je m’explique : la guerre en Ukraine a mis en lumière les grandes faiblesses structurelles d’un certain nombre de pays, dont le Sri Lanka. Ces faiblesses sont ici liées à la mauvaise gouvernance du pays, il y a un accord des spécialistes sur ce point. Mais elles ne datent pas d’hier. Après la grande guerre civile de 1983-2009, s’est installé au pouvoir le clan cingalais bouddhiste, qui l’avait emporté contre la minorité tamoule indienne. S’instaure alors une sorte de populisme nationaliste religieux, derrière lequel se cache un clan, une famille – les Rajapaksa, qui va progressivement prendre tous les leviers du pouvoir, avec notamment le frère du président, Mahinda Rajapaksa, qui était devenu premier ministre. Ce clan va se surendetter, notamment vis-à-vis de la Chine, pour faire semblant de prendre de l’autonomie vis-à-vis du grand frère indien. Cela va déclencher une crise de la dette, qui se manifeste par des réserves de change complètement vides. Par ailleurs, le pouvoir va mal gérer les finances publiques, en introduisant des allongements fiscaux visant les membres du clan, de sorte que le déficit ne cesse de se creuser. Enfin, le président a joué la carte de la spécialisation internationale du Sri Lanka sur le tourisme et, ce faisant, a dégarni l’économie nationale de son autonomie alimentaire. Ainsi, le Sri Lanka a abandonné l’économie de plantation qui avait pourtant fait la richesse du pays. Dans les années 1960, le PIB par habitant était cinq fois supérieur à celui de l’Inde ! Dans ce contexte, surviennent ce que j’appellerais les trois «coups de gong». Le Covid-19 tout d’abord, fragilisant l’économie essentiellement fondée sur le tourisme. Puis, le choix d’investir dans une agriculture organique sans engrais et pesticide, sans y être du tout préparé, qui se traduit par une population rurale – majoritaire – pénalisée par des chutes très nettes de rendement. Enfin, la montée des prix des matières premières énergétiques, mais aussi par exemple, du béton. Or, une économie fondée essentiellement sur le tourisme importe énormément. (…) Dans les 18 mois à venir, on va avoir, partout dans le monde émergent, des situations extrêmement difficiles liées à l’explosion de l’inflation, notamment dans les régimes en fin de course, qui se traduiront par des crises économiques, devenant des crises sociales et politiques. On le voit en Amérique latine, par exemple en ce moment au Pérou. On a eu également le cas du Pakistan, où le premier ministre a été renvoyé en avril dernier. Mais dans ce pays, c’est l’armée qui tient d’une main de fer le pays et a décidé que la transition se ferait au profit de l’opposition. Au Sénégal, où le président actuel est tenté par un troisième mandat, il y a des mouvements de rue très importants, et rien ne dit qu’il n’y ait pas de crise politique ouverte dans les prochains mois, même si le pays, sur le plan économique, dispose d’un soutien du camp occidental bien plus fort que le Sri Lanka, qui a joué la carte de la Chine. Jean-Joseph Boillot
Assiste-t-on à la naissance des gilets jaunes néerlandais ? Depuis le 10 juin, agriculteurs et éleveurs des Pays-Bas manifestent régulièrement dans tout le pays pour protester contre l’annonce par le gouvernement d’un projet visant à réduire drastiquement les émissions d’azote. Le mouvement de contestation, d’abord tâtonnant, est monté crescendo. Ces derniers jours, des tracteurs ont bloqué plusieurs centres de distribution de supermarchés, déclenchant des pénuries dans certaines enseignes. Des agriculteurs ont également forcé un cordon de police devant le domicile de la ministre de l’Environnement, Christianne van der Wal. Surtout, dans la nuit du 5 au 6 juillet, un rassemblement a dangereusement dégénéré, et des policiers ont ouvert le feu. (…) La presse belge fait état de huit arrestations dans le cadre de l’enquête. Si les circonstances sont encore incertaines, cet événement démontre la montée en puissance d’un mouvement qui pourrait prendre encore plus d’ampleur dans les prochains jours. Aux origines de la colère, un vaste projet de réduction des rejets d’azote dans l’air, engagé par le gouvernement sous la pression de la plus haute juridiction administrative du pays. «On parle de réduire les émissions azotées jusqu’à 70% d’ici 2030 dans les zones Natura 2000, protégées par la réglementation», explique au Figaro Alessandra Kirsch, docteur en économie et politique agricole et directrice des études du think-tank Agriculture Stratégies. (…) Les principaux concernés par ces restrictions se trouvent donc être les agriculteurs et les éleveurs, qui sont pléthores aux Pays-Bas puisque le pays est le deuxième exportateur agricole mondial, derrière les États-Unis. «On y compte 53.000 exploitations, quatre millions de bovins, 12 millions de porcs et 100 millions de poulets sur une toute petite surface agricole de 1,82 million d’hectares», rappelle Alessandra Kirsch. Par conséquent, «l’élevage contribue pour 40% aux excès azotés» aux Pays-Bas, souligne-t-elle. Au total, l’agriculture est tenue pour responsable de 16% des émissions néerlandaises de gaz à effet de serre, en particulier via les engrais et le purin. Depuis plusieurs années, les éleveurs néerlandais ont utilisé un certain nombre de leviers techniques pour réduire ces émissions : «couverture des fosses à lisier (un réservoir utilisé pour rassembler les déchets animaux, NDLR), utilisation de matériel d’épandage spécifique, ajustement de la ration alimentaire des animaux pour que les besoins azotés soient couverts au plus juste, diminution du nombre d’animaux présents par hectares au pâturage», énumère la spécialiste. Cependant, «les objectifs de réduction sont très élevés à un horizon très court et ces leviers risquent de ne pas suffire. Si bien qu’on évoque la possibilité d’une réduction d’un tiers du cheptel», poursuit-elle. Les éleveurs se retrouvent donc face à un dilemme cornélien : s’adapter en utilisant ces leviers techniques et en diminuant le cheptel, se délocaliser vers des zones moins sensibles ou arrêter purement et simplement leur activité. Au pied du mur, les agriculteurs et éleveurs des Pays-Bas sont donc descendus dans la rue, formant un mouvement qui en évoque d’autres. (…) En novembre 2021, les Néerlandais s’étaient déjà révoltés de façon brutale contre la politique sanitaire imposée par le gouvernement. Des heurts avaient éclaté dans plusieurs villes entre policiers et manifestants et de nombreux blessés avaient été déplorés. Les manifestations contre le plan azote s’inscrivent dans la même idée de «décalage entre le peuple et les élites», suggère Michel Maffesoli. Au risque d’un «mécanisme de saturation», observé notamment pendant le mouvement des gilets jaunes. «Au bout d’un moment, ce genre de processus peut devenir violent», alerte le sociologue. Le fait que les syndicats d’agriculteurs et d’éleveurs se soient récemment désolidarisés des manifestants prouve d’ailleurs que le mouvement tend à se radicaliser. Il est même en train de gagner d’autres secteurs que le monde agricole. Hugues Maillot
Certains en Occident savourent les images de révolte en provenance du Sri Lanka. Les tweeteurs et les gauchistes s’émerveillent devant les images et les photos montrant des Sri Lankais en colère prenant d’assaut le palais présidentiel et se baignant dans sa somptueuse piscine. Les images sont en effet frappantes et encourageantes : cela fait toujours plaisir de voir des gens rejeter leurs dirigeants incompétents et corrompus. Et pourtant ces observateurs occidentaux pourraient bientôt être surpris, car cette révolte n’est pas seulement une mise en accusation des élites sri lankaises et de leurs légions d’erreurs de jugement. C’est aussi plus largement une mise en accusation des vanités des élites mondiales. Elle remet en question les préjugés et les politiques des establishments mondiaux sous l’emprise de l’alarmisme climatique et de l’autoritarisme Covid. Au Sri Lanka, nous assistons à une rébellion non seulement contre les responsables gouvernementaux corrompus, mais aussi contre la vision du monde dangereusement déconnectée de la technocratie internationale. (…) Le Sri Lanka nous montre ce qui se passe lorsque la politique d’un pays est déterminée par les désirs et les préjugés des nouvelles élites plutôt que par les besoins des gens ordinaires. Les confinements ont peut-être été une aubaine pour les élites du télétravail et pour certains milliardaires, mais il a été incroyablement préjudiciable pour une grande partie de la classe ouvrière occidentale et pour des millions de démunis des pays du Sud. L’idéologie verte peut donner un sens à leur vie aux nouvelles élites, flattant leur illusion narcissique selon laquelle elles sauvent la planète d’une mort provoquée par le réchauffement climatique, mais ce sont les ouvriers occidentaux qui en font les frais et qui paient au bout du compte pour la folie de la neutralité carbone, et cela attise la faim et la misère dans ces parties du monde qui ne sont pas encore aussi développées que l’Occident. Le Sri Lanka représente un cas extrême et inquiétant de ce qui se passe lorsque la politique mondiale est construite sur la peur et le narcissisme d’élites déconnectées, plutôt qu’à partir des besoins des gens pour s’épanouir et sortir de la pauvreté. Mais ce que l’on voit aussi au Sri Lanka, c’est exactement le type de réaction dont nous avons besoin contre tout cela. Les gens n’en peuvent plus. Et ils ne sont pas les seuls. Des routiers canadiens révoltés contre les mesures anti-Covid qui détruisent leurs moyens de subsistance aux agriculteurs néerlandais insurgés contre la folie des  politiques écologiques de leur gouvernement, des protestations des chauffeurs de taxi italiens contre la hausse des prix du carburant aux manifestations de masse albanaises contre la hausse des prix alimentaires et du carburant après le confinement et la guerre en Ukraine, des manifestations populaires éclatent partout à travers le monde. Le gouvernement du Sri Lanka a peut-être été le premier à tomber, mais il semble peu probable qu’il soit le dernier. Les soulèvements manquent de cohérence. Certains refusent les leaders. Les demandes ne sont pas toujours claires. Mais s’il y a une chose évidente, c’est la raison pour laquelle les gens sont en colère – l’irrationalité des décisions d’une nouvelle classe de responsables politiques qui préfèrent les mesures de répression rapides et les démonstrations de vertu à la tâche difficile de trouver comment améliorer matériellement et spirituellement la vie des gens. Ceux qui pensent que le populisme est terminé maintenant que Trump et même Boris Johnson sont partis pourraient bien avoir des surprises. Réveillez-vous, les gars ! Surveillez vos fenêtres ! Faites gaffe à vos piscines ! Brendan O’Neill
Un soulèvement populaire de la classe ouvrière contre les élites et leurs valeurs est en cours – et il traverse le monde. Il y a une résistance croissante de la part des classes moyennes et inférieures contre ce que Rob Henderson a appelé les «croyances de luxe» des élites, alors que les gens ordinaires réalisent le mal que cela leur cause, à eux et à leurs communautés. Il y a eu des premières lueurs en février dernier, lorsque le Convoi de routiers canadiens a opposé les camionneurs de la classe ouvrière à la classe des télétravailleurs exigeant des mesures COVID-19 toujours plus restrictives. On l’a légalement vu dans la victoire du gouverneur de Virginie, Glenn Youngkin, qui s’est présenté au nom des droits des parents à l’éducation et a ensuite remporté à la fois les banlieues et les zones rurales. On peut le voir dans le soutien croissant des électeurs hispaniques à un parti républicain, qui s’identifie de plus en plus comme anti-woke et pro-classe ouvrière. Et maintenant, nous assistons à sa dernière itération aux Pays-Bas sous la forme d’une manifestation d’agriculteurs contre de nouvelles réglementations environnementales qui vont les ruiner. Plus de 30 000 agriculteurs néerlandais se sont levés pour protester contre le gouvernement à la suite des nouvelles limites d’azote qui les obligent les à réduire radicalement jusqu’à 70 % leurs émissions d’azote  au cours des huit prochaines années. Cela les obligerait à utiliser moins d’engrais et même à réduire le nombre de leurs têtes de bétail. Alors que sur le papier, les grandes entreprises agricoles auraient les moyens d’atteindre ces objectifs et pourraient passer à des engrais non azotés, cela est impossible pour les petites exploitations souvent familiales. Les nouvelles réglementations environnementales sont si extrêmes qu’elles obligeraient de nombreuses personnes à mettre la clé sous la porte, y compris des familles qui sont dans l’agriculture depuis trois ou quatre générations. En signe de protestation, les agriculteurs bloquent les rues et refusent de livrer leurs produits aux chaînes de supermarchés. Cela a entraîné de graves pénuries d’œufs et de lait, entre autres produits alimentaires. Mais les effets vont être mondiaux. Les Pays-Bas sont le deuxième exportateur agricole mondial après les États-Unis, faisant du pays d’à peine 17 millions d’habitants une superpuissance alimentaire. Compte tenu des pénuries alimentaires mondiales et de la hausse des prix, le rôle des agriculteurs néerlandais dans la chaîne alimentaire mondiale n’a jamais été aussi important. Mais si vous pensiez que le gouvernement néerlandais allait en tenir compte et veiller à ce que les gens puissent mettre de la nourriture sur la table, vous auriez tort ; lorsqu’on lui a offert le choix entre la sécurité alimentaire et la lutte contre le « changement climatique », c’est cette dernière que le gouvernement néerlandais a choisi.  Ce qui est particulièrement frustrant, c’est que le gouvernement est pleinement conscient que ce qu’il demande aux agriculteurs de faire en fera disparaître un grand nombre. En fait, le gouvernement avait initialement prévu d’avancer à un rythme plus lent, jusqu’à ce qu’un procès intenté par des groupes environnementaux en 2019 le contraigne  à accélérer son calendrier. La réaction des membres du secteur agricole a été massive et continue depuis 2019, mais l’apparition de la pandémie de COVID-19 a permis au gouvernement du Premier ministre Mark Rutte d’interdire les manifestations en 2020 et 2021. Avec la reprise des manifestations cette année, les autorités sont également passés à une approche plus agressive. Il y a eu des arrestations et même des coups de semonce tirés par la police sur les agriculteurs, dont l’un a failli tuer un manifestant de 16 ans. Pourtant, les sympathies des Néerlandais ne vont pas à leur gouvernement ; ils sont solidaires de leurs agriculteurs. Les sondages actuels indiquent que le Parti politique des agriculteurs, formé il y a seulement trois ans en réponse à la nouvelle réglementation, gagnerait 11 sièges au Parlement si des élections avaient lieu aujourd’hui (il n’en détient actuellement qu’un seul). De plus, l’Union des pêcheurs néerlandais s’est publiquement jointe aux manifestations, bloquant les ports avec des équipages de pêche brandissant des pancartes indiquant « Eendracht maakt Kracht »: L’unité fait la force. Mais alors que les Néerlandais sont du côté des agriculteurs, leurs élites se comportent à peu près comme elles l’ont fait au Canada et aux États-Unis, et pas seulement celles du gouvernement. Les médias refusent même de parler des manifestations et, lorsqu’ils le font, ils qualifient les agriculteurs d’extrémistes. Pourquoi la déconnexion ? Chaque sondage fiable des salles de rédaction européennes, de l’Allemagne aux Pays-Bas, montre que le changement climatique est un sujet beaucoup plus important pour les journalistes que pour les gens ordinaires. Ce n’est pas que les citoyens ordinaires ne se soucient pas du changement climatique, mais qu’ils ont le bon sens de savoir que détruire leur ferme afin que les objectifs d’émissions du gouvernement puissent être atteints en 2030 au lieu de 2035 ne changera pas le climat de la planète. Après tout, les Pays-Bas ne représentent que 0,46 % des émissions mondiales de CO2, et bien qu’une nouvelle réduction soit souhaitable, elle ne sera pas décisive dans la lutte contre le changement climatique au cours des huit prochaines années. Cela peut aider faire les élites du pays à se sentir bien dans leur peau, mais cela se traduira également par le fait que de larges pans de la population verront leur niveau de vie baisser et leur existence économique ciblée par l’État pour des raisons idéologiques. Il y a un malaise en Occident actuellement, où les objectifs idéologiques sont poursuivis au détriment des classes moyennes et ouvrières. Qu’il s’agisse des camionneurs au Canada, des agriculteurs aux Pays-Bas, des sociétés pétrolières et gazières aux États-Unis, l’idéologie, et non la science ou les preuves objectives, domine l’ordre du jour, gratifiant les élites tout en appauvrissant la classe ouvrière. En fin de compte, il y a un risque que les politiques climatiques fassent à l’Europe ce que le marxisme a fait à l’Amérique latine. Un continent réunissant toutes les conditions d’une prospérité générale et d’un environnement sain s’appauvrissant et se ruinant pour de pures raisons idéologiques. Et à la fois les gens et le climat moins bien lotis au bout du compte. Ralph Schoellhammer

Attention: un extrémisme peut en cacher un autre !

A l’heure où après une nouvelle élection volée en France …

Et suite à des législatives catastrophiques …

L’ancien sauveur des progressistes occidentaux se voit contraint de rabattre son caquet …

Et où de l’autre côté de l’Atlantique, l’accident industriel Biden …

Se prépare, après la première invalidation du putsch judiciaire sur l’avortement, à des élections intermédiaires désastreuses …

Pendant qu’en Ukraine et peut-être bientôt à Taiwan …

Après, venue elle aussi de Chine, la nouvelle « grippe espagnole »

La planète entière est en train de payer la folie mercantiliste de décennies d’apaisement

De régimes revanchistes qui depuis bientôt 80 ans attendent toujours leurs procès de Nuremberg ou de Tokyo …

Pour leurs plus de 100 millions de victimes à eux deux …

Comment ne pas voir …

Alors qu’après la France, le Canada et les Etats-Unis …

Et déjà, avec un programme qui aurait ravi nos verts entre abandon de l’économie de plantation et choix unilatéral de l’agriculture sans engrais ni pesticide, le Sri Lanka

Démultipliée, avec l’avènement des réseaux sociaux, par la perte du monopole médiatique de nos nouveaux clercs …

Et les coups de semonce du non au référendum de 2015, du Brexit et de l’élection de Trump

Malgré les tentatives, entre accusation d’extrémisme racial, sociétal, informationnel, environnemental ou politique, de diabolisation systématique …

La giletjaunisation gagne à présent les agriculteurs néerlandais …

Où se situe vraiment l’extrémisme…

Quand sans aucune autre raison qu’idéologique …

Les « croyances de luxe » des élites du télétravail dans les universités, les médias et les gouvernements …

Qui exigent des mesures et des valeurs sanitaires, environnementales et éducatives toujours plus restrictives et radicales…

Finissent à l’instar de ce que le marxisme a fait à l’Amérique latine …

Comme le rappelle très justement le professeur autrichien Ralph Schoellhammer…

Par détruire les moyens de subsistance et le mode de vie même des classes moyennes et ouvrières occidentales…

Sans lesquelles comme l’a bien montré l’épisode du covid …

Elles ne pourraient elles-mêmes survivre plus de quelques jours ?

A Popular Uprising Against the Elites Has Gone Global
Ralph Schoellhammer, assistant professor in economics and political science at Webster University, Vienna
Newsweek
7/7/22

A popular uprising of working-class people against the elites and their values is underway—and it’s crossing the globe. There is a growing resistance by the middle and lower classes against what Rob Henderson has coined the « luxury beliefs » of the elites, as everyday folks realize the harm it causes them and their communities.

There were early glimmerings last February, when the Canadian Trucker Convoy pitched working class truck drivers against a « laptop class » demanding ever more restrictive COVID-19 policies. You saw it as well in the victory of Virginia Governor Glenn Youngkin, who ran on parents’ rights in education and went on to win both suburbs and rural areas. You can see it in the growing support of Hispanic voters for a Republican Party, which increasingly identifies as anti-woke, and pro-working class. And now we’re seeing the latest iteration in the Netherlands in the form of a farmer’s protest against new environmental rulings that will ruin them.

Over 30,000 Dutch farmers have risen in protest against the government in the wake of new nitrogen limits that require farmers to radically curb their nitrogen emissions by up to 70 percent in the next eight years. It would require farmers to use less fertilizer and even to reduce the number of their livestock. While large farming companies have the means to hypothetically meet these goals and can switch to non-nitrogen-based fertilizers, it is impossible for smaller, often family-owned farms. The new environmental regulations are so extreme that they would force many to shutter, including people whose families have been farming for three or four generations. In protest, farmers have been blockading streets and refusing to deliver their products to supermarket chains. It’s been leading to serious shortages of eggs and milk, among other food items.

But the effects will be global. The Netherlands is the world’s second largest agricultural exporter after the United States, making the country of barely 17 million inhabitants a food superpower. Given global food shortages and rising prices, the role of Dutch farmers in the global food chain has never been more important. But if you thought the Dutch government was going to take that into account and ensure that people can put food on the table, you would be wrong; when offered the choice between food security and acting against « climate change, » the Dutch government decided to pursue the latter.

What is particularly frustrating is that the government is fully aware that what it is asking farmers to do will drive many of them out of existence. In fact, the government originally planned to move at a slower pace—until a lawsuit brought by environmental groups in 2019 forced an acceleration of the timetable.

The reaction by members of the agricultural sector has been massive and ongoing since 2019, but the onset of the COVID-19 pandemic allowed the government of Prime Minister Mark Rutte to ban protests in 2020 and 2021. With the reignited demonstrations this year, the authorities have also switched to a more aggressive approach. There have been arrests and even warning shots fired by police at farmers, one almost killing a 16-year-old protestor.

Yet the sympathies of the Dutch are not with their government; they are solidly with their farmers. Current polls indicate that the Farmers Political Party, formed just three years ago in response to the new regulations, would gain a whopping 11 seats in Parliament if elections were held today (it currently holds just one seat). Moreover, the Dutch Fishermen’s Union has publicly joined the protests, blocking harbors with fishing crews holding signs that read « Eendracht maakt Kracht »: Unity Creates Strength.

But while the Dutch people are on the side of the farmers, their elites are behaving much as they did in Canada and the U.S., and not just those in government. Media outlets are refusing to even report the protests, and when they do, they cast the farmers as extremists.

Why the disconnect? Every reliable poll of European newsrooms from Germany to the Netherlands show that climate change is a much more important topic for journalists than it is for ordinary people. It’s not that average citizens don’t care about climate change, but that they have the common sense to know that destroying their farm so the government’s emission goals can be met in 2030 instead of 2035 will not change the planet’s climate.

After all, the Netherlands accounts for just 0.46 percent of the world’s CO2 emissions, and while a further reduction might be desirable, it will not be decisive in combating climate change over the next eight years. It may make the country’s elite to feel good about themselves, but it will also result in large parts of the population seeing their living standards decline and their economic existence targeted by the state for ideological reasons.

There is a malaise in the West currently, where ideological goals are pursued at the expense of the lower middle and working classes. Whether it’s truckers in Canada, farmers in the Netherlands, oil and gas companies in the United States, ideology, not science or hard evidence, is dominating the agenda, gratifying the elites while immiserating the working class.

Ultimately, there is a risk that climate policies will do to Europe what Marxism did to Latin America. A continent with all the conditions for widespread prosperity and a healthy environment will impoverish and ruin itself for ideological reasons.

In the end, both the people and the climate will be worse off.

Ralph Schoellhammer is an assistant professor in economics and political science at Webster University Vienna.

Voir aussi:

Manifestations aux Pays-Bas : les raisons d’une colère qui enfle
Hugues Maillot
Le Figaro
08/07/2022

DÉCRYPTAGE – Depuis le 10 juin, les agriculteurs néerlandais manifestent vivement leur colère face à un plan de réduction drastique des rejets d’azote. Mardi, la police a ouvert le feu sur un tracteur.

Assiste-t-on à la naissance des gilets jaunes néerlandais ? Depuis le 10 juin, agriculteurs et éleveurs des Pays-Bas manifestent régulièrement dans tout le pays pour protester contre l’annonce par le gouvernement d’un projet visant à réduire drastiquement les émissions d’azote. Le mouvement de contestation, d’abord tâtonnant, est monté crescendo. Ces derniers jours, des tracteurs ont bloqué plusieurs centres de distribution de supermarchés, déclenchant des pénuries dans certaines enseignes. Des agriculteurs ont également forcé un cordon de police devant le domicile de la ministre de l’Environnement, Christianne van der Wal.

Surtout, dans la nuit du 5 au 6 juillet, un rassemblement a dangereusement dégénéré, et des policiers ont ouvert le feu. «Vers 22h30, des conducteurs de tracteurs ont tenté de percuter des agents et des véhicules de service. (…) Une situation menaçante s’est présentée, des coups de semonce ont été tirés, ainsi que des tirs ciblés», a indiqué la police locale sur son compte Twitter. «Un tracteur a été touché. (…) Trois suspects ont été arrêtés. Personne n’a été blessé », a-t-elle ajouté.

La presse belge fait état de huit arrestations dans le cadre de l’enquête. Si les circonstances sont encore incertaines, cet événement démontre la montée en puissance d’un mouvement qui pourrait prendre encore plus d’ampleur dans les prochains jours.

Une réduction d’un tiers du cheptel à prévoir ?

Aux origines de la colère, un vaste projet de réduction des rejets d’azote dans l’air, engagé par le gouvernement sous la pression de la plus haute juridiction administrative du pays. «On parle de réduire les émissions azotées jusqu’à 70% d’ici 2030 dans les zones Natura 2000, protégées par la réglementation», explique au Figaro Alessandra Kirsch, docteur en économie et politique agricole et directrice des études du think-tank Agriculture Stratégies. L’azote prend principalement trois formes : «Le NO2, dans les gaz d’échappement des voitures, le N20, issu des engrais et des effluents d’élevage lors du pâturage et le NH3, qui vient des déjections des animaux», détaille l’ingénieure agronome. Depuis 2019, les limitations de vitesse pour les voitures sont passées de 130 à 100 km/h pour lutter contre le NO2. Désormais, le gouvernement s’attaque au N20, un gaz à effet de serre, et au NH3, l’ammoniac.

Les principaux concernés par ces restrictions se trouvent donc être les agriculteurs et les éleveurs, qui sont pléthores aux Pays-Bas puisque le pays est le deuxième exportateur agricole mondial, derrière les États-Unis. «On y compte 53.000 exploitations, quatre millions de bovins, 12 millions de porcs et 100 millions de poulets sur une toute petite surface agricole de 1,82 million d’hectares», rappelle Alessandra Kirsch. Par conséquent, «l’élevage contribue pour 40% aux excès azotés» aux Pays-Bas, souligne-t-elle. Au total, l’agriculture est tenue pour responsable de 16% des émissions néerlandaises de gaz à effet de serre, en particulier via les engrais et le purin.

Depuis plusieurs années, les éleveurs néerlandais ont utilisé un certain nombre de leviers techniques pour réduire ces émissions : «couverture des fosses à lisier (un réservoir utilisé pour rassembler les déchets animaux, NDLR), utilisation de matériel d’épandage spécifique, ajustement de la ration alimentaire des animaux pour que les besoins azotés soient couverts au plus juste, diminution du nombre d’animaux présents par hectares au pâturage», énumère la spécialiste. Cependant, «les objectifs de réduction sont très élevés à un horizon très court et ces leviers risquent de ne pas suffire. Si bien qu’on évoque la possibilité d’une réduction d’un tiers du cheptel», poursuit-elle. Les éleveurs se retrouvent donc face à un dilemme cornélien : s’adapter en utilisant ces leviers techniques et en diminuant le cheptel, se délocaliser vers des zones moins sensibles ou arrêter purement et simplement leur activité.

Dans la continuité des gilets jaunes et du convoi de la liberté

Au pied du mur, les agriculteurs et éleveurs des Pays-Bas sont donc descendus dans la rue, formant un mouvement qui en évoque d’autres. «Il y a eu les bonnets rouges, les gilets jaunes, le convoi de la liberté, et maintenant cela : nous sommes entrés dans l’ère des soulèvements», analyse pour Le Figaro Michel Maffesoli, sociologue et professeur émérite à la Sorbonne, qui a consacré un livre à cette thématique. Pour lui, tous ces mouvements ont la même cause : «C’est la manifestation du désaccord contre une élite démocratique qui impose des règles de manière abstraite, sans concertation aucune». Ici, ce sont «les normes européennes imposées de manière verticale», au service d’une «écologie politique», qui sont remises en cause. «Pendant des décennies, on a adopté aux Pays-Bas un modèle d’agriculture technologique et, subitement, on veut revenir à une agriculture artisanale», traduit-il.

En novembre 2021, les Néerlandais s’étaient déjà révoltés de façon brutale contre la politique sanitaire imposée par le gouvernement. Des heurts avaient éclaté dans plusieurs villes entre policiers et manifestants et de nombreux blessés avaient été déplorés. Les manifestations contre le plan azote s’inscrivent dans la même idée de «décalage entre le peuple et les élites», suggère Michel Maffesoli. Au risque d’un «mécanisme de saturation», observé notamment pendant le mouvement des gilets jaunes. «Au bout d’un moment, ce genre de processus peut devenir violent», alerte le sociologue.

Le fait que les syndicats d’agriculteurs et d’éleveurs se soient récemment désolidarisés des manifestants prouve d’ailleurs que le mouvement tend à se radicaliser. Il est même en train de gagner d’autres secteurs que le monde agricole, selon plusieurs anciens élèves de Michel Maffesoli, désormais installés aux Pays-Bas. Et une chose est certaine, selon eux : «Les manifestations devraient se développer et ne s’arrêteront pas du jour au lendemain, malgré l’arrivée de l’été».

Voir également:

Michel Maffesoli: « Les convois de la liberté montrent que beaucoup en ont marre d’une société de contrôle »
Amaury Coutansais Pervinquière
Le Figaro
08/02/2022

ENTRETIEN – À l’image de ceux du Canada, des rassemblements s’organisent pour converger vers Paris vendredi. Selon le sociologue, ils marquent le retour des émotions dans le débat public.

Michel Maffesoli est sociologue et professeur émérite à la Sorbonne. Il a publié l’Ère des soulèvements.

LE FIGARO. – Des mouvements s’organisent sur les réseaux sociaux pour imiter le «Freedom Convoy». Comment les qualifier ?

Michel MAFFESOLI. – À force de mettre en œuvre une stratégie de la peur, des explosions de colère se développent. Les «gilets jaunes» en étaient une expression, les manifestations du samedi ou les rassemblements juvéniles et musicaux aussi. Nous vivons un moment de déconnexion entre le peuple et les élites, définies comme celles ayant le pouvoir de dire ou de faire. Ce n’est pas la première jacquerie de ce genre que nous connaissons. Une explosion de cet ordre se déroule, alors que certains ne se reconnaissent plus dans la gestion de l’épidémie.

De ce que je constate, les manifestations qui pourraient commencer en fin de semaine ne seront pas forcément négligeables. Essentiellement, elles sont dues à ce déphasage entre le peuple et les élites. C’est un moment de déconnexion, de désaccord.

Les réseaux sociaux sont essentiels dans l’organisation de ces manifestations. Pourquoi ?

Dans les élites, il y a une forme d’entre-soi avec des gens qui répètent la même chose. D’une manière générale, il existe une grande méfiance à l’endroit de ce qui est dit sur les réseaux sociaux. On ne peut pas nier que les «freedom convoy» au Canada et au Québec se sont organisés sur les réseaux sociaux, c’est là que ça se passe. Les réseaux sociaux sont comparables à l’invention de l’imprimerie par Gutenberg quand les moines avaient un monopole sur les livres.

Je pense qu’on ne peut pas ne pas en tenir compte. Ce sont des indices, au sens étymologique du terme : ceux qui pointent. S’ils ne sont pas la vérité, un observateur est obligé de les voir.

Selon vous, les manifestations au Canada démontrent un retour de l’émotionnel. Pourquoi ?

On peut voir qu’au Canada, cette colère existe. Le problème, c’est qu’elle peut prendre des formes brutales, et conduire à une forme de sécession. Ce qui apparaît à Ottawa avec le gouvernement Trudeau. Quand la parole publique ne porte plus, des explosions émotionnelles voient le jour.

Ce retour des émotions, qui connaît un développement depuis de longues années, ne procède pas d’une action volontaire ou rationnelle. Je suis allé traîner mes guêtres sur des ronds-points avec les «gilets jaunes» ou les samedis. Tous ne sont pas antivax, mais beaucoup en ont marre d’une société de contrôle. Ils en ont assez des gestes barrières de la vie quotidienne, cette espèce de totalitarisme doux, de distanciation par rapport à l’autre.

La peur, l’émotionnel, la colère… N’est-ce pas un peu apocalyptique ?

Étymologiquement, l’apocalypse est la révélation. Avant la Réforme protestante, les indulgences permettaient de ne pas aller en enfer, dont les gens avaient très peur. Aujourd’hui, nous connaissons la peur de la mort, de la maladie et au fond de la finitude. Ces grands rassemblements sont une manière de contester la peur. Ils se multiplient dans de nombreux pays.

Le problème n’est pas de nier la finitude mais de la ritualiser, de l’«homéopathiser». Or, une certaine stratégie de la peur, développée pendant la crise sanitaire, consiste à évacuer ces rituels. Si on ne permet la continuation de ces rituels, de s’accommoder avec la finitude, il y a une révolte, une insurrection, une colère. C’est exactement ce qu’il s’est passé au Canada. Nous verrons si nous aurons une contestation de cet ordre. Cette colère populaire s’exprimera au travers de diverses formes.

Voir de plus:

Fuite du président du Sri Lanka: « Dans les 18 mois, on aura partout dans le monde émergent des crises liées à l’inflation »
Bénédicte Lutaud
Le Figaro
09/07/2022

ENTRETIEN – Le président de l’État insulaire a annoncé qu’il démissionnerait le 13 juillet, sur fond de crise économique et politique inédite. Un scénario qui risque de se répéter dans d’autres économies émergentes, selon Jean-Joseph Boillot, chercheur à l’IRIS.

Le Président du Sri Lanka, Gotabaya Rajapaksa, a fui ce samedi matin sa résidence officielle de Colombo quelques minutes avant qu’elle ne soit prise d’assaut par des milliers de manifestants en colère, puis a annoncé plus tard dans la journée qu’il démissionnerait le 13 juillet.

La nation insulaire souffre depuis plusieurs mois d’une pénurie sans précédent de produits de première nécessité (énergie, médicaments, nourriture), et ses 22 millions d’habitants subissent une inflation galopante et des coupures de courant prolongées . Le pays, en défaut de paiement pour la première fois de son histoire, préparait depuis le printemps dernier sa population à des mesures d’austérité pour obtenir l’aide du Fonds monétaire international (FMI). Une crise économique qui s’est rapidement mue en crise sociale et politique : depuis des mois, des manifestants campaient devant le siège de la présidence à Colombo pour demander la démission du Président, qu’ils accusent de mauvaise gestion.

Jean-Joseph Boillot, chercheur spécialiste de l’économie indienne et conseiller pour les pays émergents à l’IRIS, revient pour Le Figaro sur les prémices de cette crise économique, sociale et politique sans précédent. Un scénario qui pourrait, anticipe l’expert, toucher plusieurs autres économies émergentes dans le monde, fragilisées par les conséquences de la guerre en Ukraine.

LE FIGARO. – Depuis avril, le Sri Lanka est en défaut de paiement, pour la première fois de son histoire, et son économie fait face à un «effondrement total»,selon les mots du premier ministre. Quel a été l’élément déclencheur d’une telle banqueroute ?

Jean-Joseph BOILLOT. – Comme le décrivait le grand financier Warren Buffet, c’est quand la marée se retire, que l’on voit les baigneurs qui sont nus. Je m’explique : la guerre en Ukraine a mis en lumière les grandes faiblesses structurelles d’un certain nombre de pays, dont le Sri Lanka. Ces faiblesses sont ici liées à la mauvaise gouvernance du pays, il y a un accord des spécialistes sur ce point. Mais elles ne datent pas d’hier.

Après la grande guerre civile de 1983-2009, s’est installé au pouvoir le clan cingalais bouddhiste, qui l’avait emporté contre la minorité tamoule indienne. S’instaure alors une sorte de populisme nationaliste religieux, derrière lequel se cache un clan, une famille – les Rajapaksa, qui va progressivement prendre tous les leviers du pouvoir, avec notamment le frère du président, Mahinda Rajapaksa, qui était devenu premier ministre.

Ce clan va se surendetter, notamment vis-à-vis de la Chine, pour faire semblant de prendre de l’autonomie vis-à-vis du grand frère indien. Cela va déclencher une crise de la dette, qui se manifeste par des réserves de change complètement vides. Par ailleurs, le pouvoir va mal gérer les finances publiques, en introduisant des allongements fiscaux visant les membres du clan, de sorte que le déficit ne cesse de se creuser. Enfin, le président a joué la carte de la spécialisation internationale du Sri Lanka sur le tourisme et, ce faisant, a dégarni l’économie nationale de son autonomie alimentaire. Ainsi, le Sri Lanka a abandonné l’économie de plantation qui avait pourtant fait la richesse du pays. Dans les années 1960, le PIB par habitant était cinq fois supérieur à celui de l’Inde !

Dans ce contexte, surviennent ce que j’appellerais les trois «coups de gong». Le Covid-19 tout d’abord, fragilisant l’économie essentiellement fondée sur le tourisme. Puis, le choix d’investir dans une agriculture organique sans engrais et pesticide, sans y être du tout préparé, qui se traduit par une population rurale – majoritaire – pénalisée par des chutes très nettes de rendement. Enfin, la montée des prix des matières premières énergétiques, mais aussi par exemple, du béton. Or, une économie fondée essentiellement sur le tourisme importe énormément.

Face à cet effondrement économique progressif, la grogne sociale n’a fait qu’augmenter. Comment le clan Rajapaksa a-t-il réagi ces derniers mois pour tenter de la canaliser ?

Face aux manifestations d’avril-mai dernier, ce clan très rusé joue la carte du fusible, en faisant démissionner le frère du président de son poste de premier ministre, et en trouvant un autre premier ministre assez compétent. Il choisit également de négocier avec le FMI un plan d’urgence car le pays n’a plus de quoi importer : il n’y a plus du tout d’essence.

Mais cette solution politique de court terme ne satisfait pas la population, confrontée à des pénuries massives au quotidien, et qui n’a pas le temps d’attendre : on est en pleine saison touristique, de juin à septembre. Désormais, étant donné que son frère a déjà démissionné, il est normal que ce soit le président qui soit en ligne de mire.

Une alternative politique est-elle possible à court terme ?

Les experts divergent sur ce point. Mon sentiment personnel est qu’il y a un leader de l’opposition plutôt techniquement assez bon. Ce n’est pas un grand populiste, et il devrait être capable de rassembler les forces d’opposition qui pour l’instant, se retrouvent en ordre dispersé dans la rue.

Mais souvent, les gens au pouvoir au Sri Lanka s’y accrochent. Le clan Rajapaksa est là depuis longtemps et tire toutes les ficelles, du pouvoir économique aux médias. Il est donc peu probable qu’il se désiste de lui-même.

Vous l’évoquiez en début d’entretien : d’autres pays aux économies émergentes risquent-ils, avec l’explosion de l’inflation due à l’épidémie de Covid puis à la guerre en Ukraine, de se retrouver face au même scénario que le Sri Lanka ?

Oui. Dans les 18 mois à venir, on va avoir, partout dans le monde émergent, des situations extrêmement difficiles liées à l’explosion de l’inflation, notamment dans les régimes en fin de course, qui se traduiront par des crises économiques, devenant des crises sociales et politiques.

On le voit en Amérique latine, par exemple en ce moment au Pérou. On a eu également le cas du Pakistan, où le premier ministre a été renvoyé en avril dernier. Mais dans ce pays, c’est l’armée qui tient d’une main de fer le pays et a décidé que la transition se ferait au profit de l’opposition. Au Sénégal, où le président actuel est tenté par un troisième mandat, il y a des mouvements de rue très importants, et rien ne dit qu’il n’y ait pas de crise politique ouverte dans les prochains mois, même si le pays, sur le plan économique, dispose d’un soutien du camp occidental bien plus fort que le Sri Lanka, qui a joué la carte de la Chine.

Voir enfin:

Cancel economy · Pourquoi la transition énergétique est une catastrophe économique
Philippe Herlin, économiste
Institut Thomas More
Octobre 2021 • Note 51 •

Le « Paquet climat », présenté le 14 juillet 2021 par la Commission européenne, est une accélération sans précédent dans la lutte contre le réchauffement climatique

Constitué de pas moins de douze textes, il vise à réduire les émissions de CO2 de 55% d’ici à 2030 (par rapport à 1990), avec l’objectif d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. L’annonce de la fin des véhicules à moteur thermique en 2035 a retenu l’attention. Mais l’automobile n’est pas seule concernée. Tous les transports sont sollicités : aviation, transport maritime et transport routier. C’est en outre toute l’industrie qui sera mobilisée à travers le contrôle de ses émissions de CO2 via le SEQE-UE (Système d’échange de quotas d’émission). Un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM, Carbon Border Adjustment Mechanism) viendra en complément du SEQE-UE afin d’éviter une concurrence déloyale des industriels hors UE. Enfin, la directive sur la taxation de l’énergie fera l’objet d’une importante révision afin de rehausser les niveaux de taxation sur les combustibles fossiles.

Conséquences macroéconomiques de la transition énergétique : vers la décroissance

Après avoir insisté sur ce qu’il faut bien appeler l’hypocrisie du CO2 importé (la baisse des émissions de CO2 provient principalement des importations, c’est-à-dire de la désindustrialisation) et sur l’immense difficulté de l’instauration d’une taxe carbone aux frontières, notre étude tente d’évaluer l’impact de la transition énergétique sur le PIB. Analysant en détails plusieurs travaux fondés sur l’équation de Kaya, elle l’évalue à une décroissance de l’ordre de 2,5 à 3% par an d’ici 2030. Elle rappelle en outre que la Cour des comptes européenne a mesuré le besoin de financement de la transition écologique en Europe à 11 200 milliards d’euros entre 2021 et 2030 : ramené à la France, cela correspond chaque année à 6% du PIB français et à 10,6% des dépenses publiques.

Conséquences sectorielles de la transition énergétique : les ménages et le secteur automobile en première ligne

Notre étude s’efforce également de mesurer l’impact de ces politiques sur différents agents et secteurs économiques. En s’appuyant sur des données du Commissariat général au développement durable et du Boston Consulting Group, elle montre qu’à travers le transport (l’automobile) et le logement, le pouvoir d’achat des ménages sera très lourdement impacté. Elle analyse ensuite les conséquences sur le secteur automobile européen, dont on se demande comment il pourra survivre (le tout véhicule électrique favorisant en dernière instance le « made in China »). Elle passe également en revue les secteurs du logement, de l’électricité et même bancaire.

Conséquences politiques de la transition énergétique : cancel economy et étatisation

Mais il faut aussi prendre la mesure des effets politiques de ces choix, fondés sur un discours systématiquement catastrophiste et une intolérance inquiétante. La transition énergétique comme impératif catégorique aboutit à ce que nous appelons la cancel economy, c’est-à-dire la casse de l’appareil industriel européen et le rejet de ce qui a fait la puissance de l’Occident (progrès scientifique, recherche, applications industrielles, etc.). Barbara Pompili, ministre de la transition écologique, ne dit rien d’autre quand elle affirme qu’il « s’agit de changer de civilisation, de culture et de mode de vie ». Et c’est par l’action de l’État que ce bouleversement sera rendu possible : en offrant une légitimité morale aux lois, restrictions, interdictions et contraintes imposées aux personnes et aux entreprises, la cancel economy permet aux États de renforcer leur emprise sur la société.

COMPLEMENT:

Sri Lanka and the global revolt against the laptop elites
From Sri Lanka to the Netherlands, Albania to Canada, the masses are stirring.
Brendan O’Neill
12th July 2022

Some in the West are relishing the images of revolt coming out of Sri Lanka. Tweeters and leftists are marvelling at the footage and photos showing angry Sri Lankans storming the presidential palace and having a dip in its ornate pool. The imagery is indeed striking, and heartening: it’s always good to see people pushing back against their inept, corrupt rulers.

And yet these Western observers might soon be in for a surprise, for this revolt is not only an indictment of the Sri Lankan elites and their legion errors of judgement. It is also an indictment of the conceits of the global elites more broadly. It calls into question the prejudices and policies of global establishments in thrall to climate-change alarmism and Covid authoritarianism. In Sri Lanka we are witnessing a rebellion not only against corrupt government officials, but also against the dangerously out-of-touch worldview of the international technocracy.

Sri Lanka’s economic crisis is incredibly serious. The nation is bankrupt. Inflation is rampant. Food prices have risen by 80 per cent. Last month petrol prices rose by 24 per cent, diesel prices by 38 per cent. At the end of June the government announced that petrol supplies were almost at an end – it banned the sale of petrol except for essential services, essentially making driving illegal. People cannot make ends meet. Over the past year, half a million Sri Lankans have been plunged back into poverty. The UN says more than three-quarters of the population have reduced their consumption of food due to the severe food shortages.

It’s little wonder there have been months of rebellion. And huge political tumult, too, including the resignation of the cabinet in April; the resignation of the prime minister, Mahinda Rajapaksa, in May; and the fleeing of the president – Rajapaksa’s brother, Gotabaya – at the weekend. President Rajapaksa was spirited away by the army shortly before the people stormed his compound. Those images of struggling Sri Lankans lying back on luxury sofas in a palace abandoned by the petrified ruling class might just be the most iconic proof yet that a global revolt of angry working people is well and truly brewing.

The crisis in Sri Lanka is multi-faceted, for sure. But there are two important contributory factors we should be talking about. First there’s the impact of the global Covid lockdowns. They shattered Sri Lanka’s tourism industry. Tourism raked in $4.4 billion for Sri Lanka in 2018, making up 5.6 per cent of its GDP. In 2020 tourism contributed just 0.8 per cent to GDP. And things did not improve in 2021, as they had been expected to.

More importantly, the global shutdowns, and the restrictions on production and trade they entailed, impacted on Sri Lanka’s supplies of food and essentials, too. As one report says, the ‘economic turmoil and human misery’ in Sri Lanka are partially a consequence of the ‘economic fallout of the Covid-19 pandemic’. The drastic slowing down of global economic output has stored up dire consequences for poorer parts of the world. The UN Food and Agriculture Organisation says the number of people affected by hunger has risen by an astonishing 150million since the start of the pandemic. It is estimated that the inflationary consequences of mankind’s self-imposed economic torpor during the pandemic have dragged tens of millions of people around the world back into poverty.

So perhaps those who predicted that the lockdown’s unprecedented halt on economic activity would prove devastating for the less developed countries were right. Perhaps they should not have been denounced as granny-killers and No Platformed from social media after all. Perhaps we should have thought carefully, and talked seriously, about the potential consequences of suspending economic life before taking such rash, experimental action.

The other facet of Sri Lanka’s crisis we must confront is the role played by eco-ideology. It is unquestionable that Sri Lanka’s suffering has been inflamed and exacerbated by its determination to become a Net Zero nation. A nation of fertiliser-free farming. A ‘good’ environmentally responsible nation that will please the green elites in global institutions. Sri Lanka’s severe green policies have had a devastating impact on food production and on its key export industries, worsening its crisis of inflation.

In April last year, the Sri Lankan government banned the import of chemical fertilisers and pesticides. Its aim was to encourage organic farming. This was a borderline psychotic policy – 90 per cent of Sri Lanka’s farmers use fertilisers, and they predicted, rightly, that their crop yield would diminish in the absence of these modern substances. The production of rice, tea and rubber was seriously undermined by the ideological rush to organic.

Try to take this in. In 2019 Sri Lanka produced 3.5 billion kilograms of rice. In 2021, following the fertiliser ban, it is thought that rice production fell by 43 per cent. Self-imposed hunger, to appease the gods of environmentalism. Seventy per cent of Sri Lanka’s population of 22million are directly or indirectly dependent on agriculture, so the severe changes to farming predictably had severe consequences across society. They contributed to inflation hitting a 47-month high – 8.3 per cent – towards the end of last year, with food inflation reaching 11.7 per cent. The fertiliser ban was reversed in November, when its horrible impact became clear, but by then it was too late. ‘[Crop] yields may not rebound’, reported Reuters, which turned out to be right.

As with the global lockdown’s dire impact on Sri Lanka, these deranged and damaging green policies will feel to many Sri Lankans like an external imposition, something pushed on their nation by global institutions and global decisions. Yes, Sri Lanka’s own political elite feverishly embraced the organic lunacy. But as Michael Shellenberger points out, the World Economic Forum promoted organic in Sri Lanka. Many elite campaigners in the West advocated for Sri Lanka to move to full organic, some of them supported by funds from ostentatiously eco-friendly corporations like Google, Disney and JPMorgan.

If I were a Sri Lankan farmer, watching my yield deplete, seeing prices sky-rocket, seeing fuel and food running out, I would be angry primarily with my government, yes. But I would save some of my fury for the world’s influential eco-elites, who seem to view the developing world as a site for environmental experimentation rather than as a part of the world that needs more industrialisation and growth in order that it might enjoy economic equality with us in the West.

Sri Lanka shows us what happens when policy is shaped according to the desires and prejudices of the new elites rather than the needs of ordinary people. Lockdown may have been a boon for the laptop elites and for some billionaires, but it was incredibly harmful for many working-class people in the West and for millions of hard-up people in the global South. The green ideology may provide the new elites with a sense of purpose, flattering their narcissistic delusion that they are saving the planet from a man-made heat death, but it hits the pockets of workers in the West who will end up paying for the Net Zero madness, and it inflames hunger and destitution in those parts of the world not yet as developed as the West.

In Sri Lanka, we see an extreme and unsettling case study of what happens when global policy is built on the fear and narcissism of disconnected elites, rather than being informed by the question of what people need in order to flourish and become wealthier. Also in Sri Lanka we see exactly the kind of pushback we need against all this. The people have had enough. And they are not alone.

From the Canadian truckers who revolted against livelihood-destroying Covid rules to the Dutch farmers rising up against their government’s mad eco-policies, from Italian taxi drivers protesting against the rise in fuel prices to the mass protests in Albania against food and fuel price rises following the lockdown and the war in Ukraine, popular protests are breaking out across the world. The government of Sri Lanka may have been the first to fall, but it seems unlikely it will be the last.

The uprisings are inchoate. Some are leaderless. The demands are not always clear. But it’s obvious what people are generally angry about – the irrational decision-making practices of a new class of political rulers who prefer quick-fix clampdowns and displays of virtue over the tough task of working out how to materially and spiritually improve people’s lives. Those who think populism is over now that Trump and even Boris Johnson have gone are in for a shock. Wake up. Look out your windows. Check your swimming pools.

Brendan O’Neill is spiked’s chief political writer and host of the spiked podcast, The Brendan O’Neill Show


Droit à l’avortement aux Etats-Unis: Merci qui ? (Guess who hoping to change rules in their favor over constitutional norms that served America well for so many years, ended up ensuring Trump could overturn almost in one stroke 50 years of a silent revolution of our values and lifestyles ?)

25 juin, 2022
États-Unis : qu'est-ce que l'arrêt "Roe v. Wade", qui garantissait le droit à l'avortement avant la décision de la Cour suprême ? | TF1 INFO
Roe V. Wade Destroyed: Political Cartoons - Omar Zackanne testuz 🌍🌏🌎🇺🇦 (@annetestuz) / TwitterTous ceux qui prendront l’épée périront par l’épée. Jésus (Matthieu 26: 52)
Ce qui est vraiment stupéfiant, c’est l’hubris qui se reflète dans le Putsch judiciaire d’aujourd’hui. Antonio Scalia (2014)
Vous semblez … considérer les juges comme les arbitres ultimes de toutes les questions constitutionnelles; doctrine très dangereuse en effet, et qui nous placerait sous le despotisme d’une oligarchie. Nos juges sont aussi honnêtes que les autres hommes, et pas plus. Ils ont, avec d’autres, les mêmes passions pour le parti, pour le pouvoir et le privilège de leur corps. Leur maxime est boni judicis est ampliare jurisdictionem [un bon juge élargit sa compétence], et leur pouvoir est d’autant plus dangereux qu’ils détiennent leur fonction à  vie et qu’ils ne sont pas, comme les autres fonctionnaires, responsables devant un corps électoral. La Constitution n’a pas érigé un tribunal unique de ce genre, sachant que, quelles que soient les mains confiées, avec la corruption du temps et du parti, ses membres deviendraient des despotes. Il a plus judicieusement rendu tous les départements co-égaux et co-souverains en eux-mêmes. Thomas Jefferson (lettre à William Charles Jarvis, 28 septembre 1820)
Si le juge avait pu attaquer les lois d’une façon théorique et générale ; s’il avait pu prendre l’initiative et censurer le législateur, il fût entré avec éclat sur la scène politique ; devenu le champion ou l’adversaire d’un parti, il eût appelé toutes les passions qui divisent le pays à prendre part à la lutte. Mais quand le juge attaque une loi dans un débat obscur et sur une application particulière, il dérobe en partie l’importance de l’attaque aux regards du public. Son arrêt n’a pour but que de frapper un intérêt individuel ; la loi ne se trouve blessée que par hasard. Tocqueville
Qu’on y prenne garde, un pouvoir électif qui n’est pas soumis à un pouvoir judiciaire échappe tôt ou tard à tout contrôle ou est détruit. (…) L’extension du pouvoir judiciaire dans le monde politique doit donc être corrélative à l’extension du pouvoir électif. Si ces deux choses ne vont point ensemble, l’État finit par tomber en anarchie ou en servitude. Tocqueville (1835)
J’ai été commis au juge Scalia il y a plus de 20 ans, mais les leçons que j’ai apprises résonnent toujours. Sa philosophie judiciaire est aussi la mienne: un juge doit appliquer la loi telle qu’elle est écrite. Les juges ne sont pas des décideurs politiques, et ils doivent être résolus à mettre de côté toutes les opinions politiques qu’ils pourraient avoir. Amy Coney Barrett
Le traitement par la Cour de l’importante question constitutionnelle soulevée par cette affaire a créé inutilement des conditions qui pourraient conduire à de graves problèmes post-électoraux. La Cour suprême de Pennsylvanie a publié un décret qui modifie complètement une importante disposition législative promulguée par la législature de Pennsylvanie conformément à son autorité en vertu de la Constitution des États-Unis d’établir des règles régissant la conduite des élections pour un poste fédéral. (…) Dans une loi appelée loi 77, le législateur a autorisé tous les électeurs à voter par correspondance, mais a exigé sans ambiguïté que tous les bulletins de vote par correspondance soient reçus avant 20 heures le jour des élections. (…) Il a également précisé que si cette disposition était déclarée invalide, une grande partie du reste de la loi 77, y compris sa libéralisation du vote par correspondance, serait nulle. (…) Le législateur a par la suite précisé que, dans son jugement, la pandémie de COVID-19 n’appelait aucune modification du délai le jour du scrutin. Dans une loi promulguée en mars 2020, le législateur a abordé les problèmes liés aux élections causés par la pandémie, mais il a choisi de ne pas modifier le délai de réception des bulletins de vote par correspondance. (…) Face au délai de la loi 77, la Cour suprême de Pennsylvanie, par quatre voix contre trois, a décrété que les bulletins de vote par correspondance ne devaient pas être reçus avant le jour du scrutin. (…) Au lieu de cela, elle a imposé une règle différente : les bulletins de vote doivent être considérés comme valides s’ils sont oblitérés le jour du scrutin ou avant et sont reçus dans les trois jours qui suivent. (…) En outre, le tribunal a ordonné qu’un bulletin de vote sans cachet de la poste ou illisible soit considéré comme valide s’il est reçu à cette même date. (…) Le tribunal a expressément reconnu que la disposition légale imposant la réception au plus tard le jour du scrutin était sans ambiguïté et que son abrogation de cette règle n’était pas fondée sur une interprétation de la loi. (…) Il a en outre admis que le délai légal était constitutionnel à première vue, mais il a revendiqué un large pouvoir pour faire ce qu’il jugeait nécessaire pour répondre à une ‘catastrophe naturelle’, et il a justifié son décret comme étant nécessaire pour protéger les droits des électeurs en vertu de la clause d’élections libres et égales de la Constitution de l’état. (…) Il y a un mois, le Parti républicain de Pennsylvanie et les dirigeants du Sénat de Pennsylvanie ont demandé à cette Cour de suspendre la décision de la Cour suprême de Pennsylvanie en attendant le dépôt et le règlement d’une requête en certiorari. (…) Ils ont fait valoir que la décision du tribunal de l’état violait les dispositions constitutionnelles précédemment citées, ainsi que la loi fédérale fixant une date uniforme pour les élections fédérales. (…) Mis en cause, le Parti démocrate de Pennsylvanie (DPP), a convenu que la constitutionnalité de la décision de la Cour suprême de l’état était une question d’importance nationale et nous a exhortés à accorder un examen et à trancher la question avant les élections. (…) Au lieu de faire ce que l’une ou l’autre des parties demandait, la Cour a simplement refusé la suspension. Bien qu’il y ait eu quatre votes pour inscrire une suspension, la demande a échoué à un vote également divisé. Maintenant, dans une ultime tentative pour empêcher les élections en Pennsylvanie de se dérouler sous un nuage, on nous a demandé d’accorder une requête pour un mémoire de certiorari, d’accélérer la révision et de trancher la question constitutionnelle avant les élections. Il serait hautement souhaitable de se prononcer sur la constitutionnalité de la décision de la Cour suprême de l’état avant les élections. Cette question a une importance nationale et il est fort probable que la décision de la Cour suprême de l’état viole la Constitution fédérale. Les dispositions de la Constitution fédérale conférant aux législatures des états, et non aux tribunaux des états, le pouvoir d’établir des règles régissant les élections fédérales n’auraient aucun sens si un tribunal d’état pouvait outrepasser les règles adoptées par le législateur simplement en prétendant qu’une disposition constitutionnelle de l’état donne aux tribunaux l’autorité d’établir les règles qu’il juge appropriées pour la conduite d’une élection équitable. (…) Pour ces raisons, la question posée par la décision de la Cour suprême de Pennsylvanie appelle un examen par cette Cour – comme l’ont convenu les partis républicain et démocrate de l’état lorsque le premier a demandé une suspension. Mais je conclus à contrecœur qu’il n’y a tout simplement pas assez de temps à cette date tardive pour trancher la question avant les élections. Justice Samuel Alito (28 octobre, 2020)
Quelques semaines avant une élection nationale, un juge de district fédéral a décrété que la loi du Wisconsin enfreignait la Constitution en obligeant les électeurs absents à retourner leur bulletin de vote au plus tard le jour du scrutin. Le tribunal a rendu sa décision même si plus de 30 états appliquent depuis longtemps la même date limite de vote par procuration – et pour des raisons compréhensibles: les élections doivent se terminer à un moment donné, une seule date limite fournit un avis clair et l’exigence que les bulletins de vote aient lieu le jour du scrutin met tous les électeurs sur le même pied. «Le bon sens, ainsi que le droit constitutionnel, obligent à la conclusion ce gouvernement doit jouer un rôle actif dans la structuration des élections », et les états ont toujours exigé des électeurs« qu’ils agissent en temps opportun s’ils souhaitent exprimer leur point de vue dans l’isoloir ». Burdick v. Taku-shi, 504 US 428, 433, 438 (1992). Pourquoi le tribunal de district a-t-il cherché à saborder une tradition si ancienne dans ce domaine? COVID. En raison de la pandémie actuelle, le tribunal a suggéré qu’il était libre de substituer sa propre date limite électorale à celle de l’état. Peu importe qu’en réponse à la pandémie, la Commission électorale du Wisconsin ait décidé d’envoyer par courrier aux électeurs inscrits une demande de vote par correspondance et une enveloppe de retour au cours de l’été, de sorte que personne n’ait eu à en demander une. Qu’importe que les électeurs soient également libres de rechercher et de renvoyer les bulletins de vote par correspondance depuis septembre. Peu importe que les électeurs puissent renvoyer leurs bulletins de vote non seulement par la poste, mais aussi en les apportant au bureau du greffier du comté ou dans diverses boîtes de dépôt «sans contact» organisé localement ou dans certains bureaux de vote le jour du scrutin. N’oubliez pas que ceux qui ne sont pas en mesure de voter le jour du scrutin ont encore d’autres options dans le Wisconsin, comme voter en personne pendant une période de vote de deux semaines avant le jour du scrutin. Et n’oubliez pas que le tribunal lui-même a trouvé que la pandémie constituait une menace insuffisante pour la santé et la sécurité des électeurs pour justifier la refonte des procédures du vote en personne de l’état. Il est donc incontestable que le Wisconsin a fait des efforts considérables pour accueillir le vote anticipé et répondre à la COVID. Le seul grief possible du tribunal de district est que l’état n’a pas fait assez. Mais à quel moment en a-t-on fait assez ? Si le délai légal de vote par procuration du Wisconsin peut être écarté du fait du statut de l’état en tant que «hotspot» COVID, qu’en est-il des délais identiques dans 30 autres états? Dans quelle mesure un état (ou peut-être une partie de celui-ci) doit-il être un «point chaud» avant que les juges décident d’improviser une nouvelle législation ? Ensuite, il y a la question de savoir ce que devraient être ces nouvelles échéances ad hoc. Le juge dans cette affaire a ajouté 6 jours à la date limite des élections de l’état, mais pourquoi pas 3, 7 ou 10, et qu’est-ce qui empêcherait différents juges de choisir (comme ils le feraient sûrement) des délais différents dans différentes juridictions? Une politique étatique largement partagée cherchant à concrétiser le jour des élections céderait la place à une Babel de décrets. Et comment empêcher les tribunaux de modifier également les règles du vote en personne? Ce juge a refusé d’aller aussi loin, mais les plaignants pensaient qu’il aurait dû le faire, et il n’est pas difficile d’imaginer que d’autres juges acceptent des invitations à élargir les cartes de la circonscription et à décider si les états devraient ajouter des bureaux de vote, réviser leurs horaires, réorganiser les isoloirs en leur sein, ou peut-être même compléter les protocoles existants de distanciation sociale, de lavage des mains et de ventilation. La Constitution dicte une approche différente de ces questions d’où on met la barre. La Constitution stipule que les législatures des états – et non ni les juges fédéraux, ni les juges des états, ni les gouverneurs des états, ni les autres représentants de l’état – portent la responsabilité principale de l’établissement des règles électorales. Art. I, §4, cl. 1. Et la Constitution offre également un deuxième niveau de protection. Si les règles de l’état doivent être révisées, le Congrès est libre de les modifier. Ibid. («Les heures, les lieux et les modalités de tenue des élections des sénateurs et des représentants sont prescrits dans chaque état par la législature de celui-ci; mais le Congrès peut à tout moment par la loi établir ou modifier de tels règlements…»). Rien dans notre document fondateur n’envisage le type d’intervention judiciaire qui a eu lieu en l’espèce, et il n’y a pas non plus de précédent en 230 ans de décisions de cette Cour. Et avec raison. Les législateurs peuvent être tenus responsables par les citoyens des règles qu’ils écrivent ou ne parviennent pas à rédiger; mais généralement, pas les juges. Les législatures élaborent des politiques et mettent en œuvre la sagesse collective de tout le peuple lorsqu’elles le font, tandis que les tribunaux ne rendent le jugement que pour une seule personne ou une poignée d’individus. Les législatures disposent de ressources beaucoup plus importantes pour la recherche et l’établissement des faits sur les questions de science et de sécurité que celles qui peuvent habituellement être réunies dans un litige entre des parties distinctes devant un juge unique. En prenant leurs décisions, les législateurs doivent faire des compromis pour parvenir au large consensus social nécessaire pour promulguer de nouvelles lois, ce qui n’est pas facilement reproductible dans les salles d’audience où généralement une partie doit gagner et l’autre perdre. Bien entendu, les processus démocratiques peuvent s’avérer frustrants. Parce qu’ils ne peuvent pas facilement agir sans un large consensus social, les législatures sont souvent lentes à réagir et tièdes quand elles le font. La clameur pour que les juges interviennent et abordent les problèmes émergents, et la tentation pour les juges individuels de combler le vide de l’inaction perçue peut être grande. Mais ce qui semble parfois être une faute dans la conception constitutionnelle était une caractéristique pour les rédacteurs, un moyen de garantir que tout changement du statu quo ne serait pas fait à la hâte, sans délibération minutieuse, consultation approfondie et consensus social. Nous ne pouvons pas non plus annuler cet arrangement simplement parce que nous pourrions être frustrés. Notre serment de respecter la Constitution est mis à l’épreuve par les temps difficiles, pas par les temps faciles. Et céder à la tentation de contourner les règles constitutionnelles habituelles n’est jamais gratuit. Cela porte atteinte à la foi en la Constitution écrite en tant que loi, au pouvoir du peuple de superviser son propre gouvernement et à l’autorité des législatures, car plus nous assumons leurs devoirs, moins ils sont incités à les remplir. Les modifications de dernière minute des règles électorales de longue date risquent également de générer d’autres problèmes, suscitant la confusion et le chaos et érodant la confiance du public dans les résultats électoraux. Personne ne doute que la tenue d’élections nationales en période de pandémie pose de sérieux défis. Mais rien de tout cela ne signifie que les juges individuels peuvent improviser avec leurs propres règles électorales à la place de celles que les représentants du peuple ont adoptées. Justice Neil Gorsuch (October 26, 2020)
L’avortement ne sera pas interdit aux Etats-Unis. Si « Roe vs Wade » est invalidée, l’avortement sera à nouveau géré par chaque Etat de manière autonome. Comme c’était le cas avant cette décision. Il n’y aura plus une mais cinquante législations différentes sur l’avortement. La procédure restera légale dans des dizaines d’Etats, mais sera restreinte voire prohibée dans d’autres. L’explication de l’embrasement politico-médiatique tient au fait que la question de l’avortement touche à trois sujets sensibles aux Etats-Unis. Le premier est l’interruption de grossesse, proprement dite, avec ses connotations sociales, morales, religieuses, et médicales sur le commencement de la vie. Est-ce que la vie commence à la naissance ? Ou à la conception ? Ou quelque part entre les deux ? Le second sujet est le rôle et le fonctionnement de la Cour Suprême dans les institutions américaines. Troisième branche du pouvoir et ultime arbitre des litiges judiciaires, la Cour Suprême a pris une dimension politique aux cours des dernières décennies du fait de l’influence de ses décisions sur les questions de société. Tant que ces décisions allaient dans le sens souhaité par les Démocrates et la gauche progressiste, cette politisation était bienvenue. Depuis que la direction s’est inversée, cette même gauche conteste la légitimité de la Cour, et sape sans vergogne ce pilier fondamental de la démocratie américaine. Le troisième sujet enfin touche à la répartition des pouvoirs entre le gouvernement fédéral et les Etats de l’Union. Les Etats-Unis sont une fédération, où le pouvoir du gouvernement fédéral, limité à l’origine, n’a cessé de s’étendre. Certains, chez les Démocrates et à l’extrême gauche voudraient le voir s’étendre encore plus, quitte à éliminer les particularités qui font des Etats-Unis, une nation à part. (…) Il n’existe pas de loi affirmant la légalité de l’avortement aux Etats-Unis. La question n’a jamais été légiférée. Il n’y a jamais eu de débat parlementaire. Il n’y a jamais eu de vote des élus. Pour la bonne raison que le résultat aurait été négatif. En 2009 le Congrès voulut profiter du vent de libéralisme social suscité par l’élection de Barack Obama à la Maison Blanche pour faire voter une loi légalisant l’avortement. Elle fut rejetée en première lecture… Dès la diffusion du scoop de Politico, le Sénat a organisé un nouveau vote sur un futur texte de loi, légalisant l’avortement. Ce texte a été rejeté à 51 voix contre 49, alors qu’il avait besoin d’une majorité qualifiée de 60 voix pour avancer. Les Démocrates n’ont même pas fait le plein de leurs propres voix. Il n’y a donc, aux Etats-Unis, aucun équivalent à la loi Weil de 1975 sur l’Interruption Volontaire de Grossesse en France ; loi votée après un long débat parlementaire et devenue un acquis de la Ve République ! Aux Etats-Unis cette question a traditionnellement été laissée à la discrétion de chaque Etat. Jusque dans les années 1960 elle était d’ailleurs peu débattue. (…) Dans les années 1960, les bouleversements culturels et sociaux, en particulier l’intégration des femmes dans la vie active et la diffusion de la pilule contraceptive, à partir de 1962, ont engendré une révolution des mœurs et contribué aux demandes des mouvements féministes bourgeonnants pour l’émancipation des femmes et en particulier pour une libération de ce qu’elles appelaient la « servitude reproductive ». (…) A l’époque, trente Etats américains interdisaient l’avortement et seize l’autorisaient avec des restrictions. Seuls quatre Etats l’autorisaient largement: l’Alaska, Hawaïi, New York et Washington. En 1965, dans l’affaire Griswold v Connecticut, la Cour Suprême avait reconnu l’existence d’un « droit à la vie privée » protégeant la vie maritale des Américains. Le Connecticut, riche Etat de Nouvelle Angleterre, interdisait alors la vente de contraceptifs. Un couple marié demandait la levée de cette interdiction parce qu’elle constituait, selon leurs avocats, une ingérence inacceptable du gouvernement dans la « vie privée » des Américains. Les juges avaient approuvé ce raisonnement à sept contre deux. Toutefois ce « droit à la vie privée » n’est aucunement stipulé dans la Constitution américaine, ni dans ses articles, ni dans les dix amendements qui constituent la « Charte des Droits » (Bill of Rights), ni dans les amendements qui ont suivi. Aussi les juges suprêmes de l’époque ont-ils opiné que ce droit était garanti de manière « implicite » parce qu’il rentre dans le cadre des libertés individuelles protégées par la Constitution. C’est dans « la pénombre et les émanations » (sic) du texte constitutionnel que les juges d’alors ont trouvé la justification du droit à la vie privée… Même si la fragilité du raisonnement fut soulignée alors, la décision allait dans l’air du temps et chacun reconnaissait que l’Etat n’avait pas à fourrer son nez dans la « chambre de couples mariés ». La décision Griswold v Connecticut annonçait celle qui allait suivre. Si le gouvernement ne pouvait dicter leur conduite sexuelle aux couples mariés, il ne pouvait pas non plus la dicter aux personnes célibataires, tout le monde étant égal devant la loi, et ne pouvait pas non plus interdire à une femme d’interrompre une grossesse. Cette conclusion logique fut atteinte six ans plus tard, le 22 janvier 1973 par la fameuse décision « Roe vs Wade ». Jane Roe était le pseudonyme d’une femme attaquant l’Etat du Texas pour le droit d’avorter. Wade était le nom du procureur de Dallas où la plainte avait été déposée. D’appel en appel le dossier parvint jusqu’à la Cour Suprême qui après de longs mois de débats vota en faveur du plaignant à sept voix contre deux. Les juges suprêmes réaffirmèrent alors l’existence du fameux droit à la vie privée, basé plus particulièrement sur le XIVe amendement, garantissant, entre autres, à tous les citoyens américains l’égalité devant la loi. Leur décision équivalait à une légalisation de l’avortement sur l’ensemble du territoire fédéral. La date devint historique. Byron White, l’un des deux juges à rejeter cette décision écrivit alors qu’elle constituait un « abus brutal du pouvoir judiciaire. » La force de cette décision était qu’elle s’appliquait au niveau fédéral. Elle avait force de loi, prenant le pas sur les législations particulières de chacun des cinquante Etats. La faiblesse de cette décision était qu’elle se basait sur une interprétation contestable de la Constitution. D’ailleurs elle n’a cessé d’être contestée depuis. Gérald Olivier
Les Etats-Unis de 1973 comptaient de nombreux Etats conservateurs, marqués par la morale religieuse et le patriarcat. Pour ces Américains-là, la légalisation de l’avortement constituait une révolution culturelle aussi inattendue qu’inacceptable. Quelques leaders religieux, dont le révérend Jerry Falwell, pionnier parmi les télé-évangélistes conservateurs, comprirent l’énorme force politique que constituaient les chrétiens évangéliques, soudés par leur opposition à l’avortement. Ils décidèrent de mettre cette force au service du parti républicain en échange d’un engagement de ses élus à se battre pour invalider Roe v Wade, entre autres façons par la nomination de juges conservateurs à la Cour Suprême. Du jour au lendemain des personnalités politiques qui ne s’étaient pas jusqu’alors engagées dans le débat sur l’avortement prenaient des positions publiques tranchées, et se déclaraient « pro-life » pour se concilier le vote évangélique. Le plus proéminent d’entre eux fut Ronald Reagan. En 1967 alors gouverneur de la Californie, Reagan avait signé une loi légalisant l’avortement, mais à partir de 1978, en tant que candidat à la Maison Blanche, il se déclarait partisan du « caractère sacré de la vie ». Idem plus récemment pour Donald Trump. L’ancien playboy new yorkais, qui avait longtemps fait profession foi de sa tolérance et de son progressisme en la matière, reconnaissant le droit d’une femme à « choisir », se mua en partisan virulent du droit à la vie lors de sa campagne présidentielle de 2016. En 2018, devenu président, il s’adressa, depuis les jardins de la Maison Blanche, aux manifestants qui participent tous les ans, le 22 janvier, à une marche de protestation sur la capitale fédérale Washington D.C. pour commémorer la funeste décision de 1973, et leur déclara qu’il défendrait toujours le premier droit garanti par la Constitution, le « droit à la vie »… Face à ces engagements, les forces pro-avortement se sont mobilisées pour défendre et conforter ce droit jugé fondamental. Les nominations de juges à la cour Suprême sont devenues l’enjeu de batailles féroces qui n’ont fait que s’envenimer avec le temps. La première bataille eut lieu en 1987 quand le président Reagan y présenta la candidature du juge Robert Bork. Bork était un haut magistrat reconnu et expérimenté, professeur à l’université de Yale, qui ne cachait pas son désaccord avec nombres de décisions antérieures de la Cour suprême, dont « Roe vs Wade », conséquences pour lui d’une lecture extrapolative de la Constitution. Sa nomination, médiatisée comme aucune autre jusqu’alors, fut torpillée par le Sénat, à l’incitation de Ted Kennedy, le benjamin des trois frères, alors sénateur du Massachusetts, et du président de la Commission judiciaire, un certain Joe Biden. Bork dénonça « un arbitraire et des mensonges grossiers », mais rien n’y fit. Les Démocrates étaient alors majoritaires au Congrès et il n’était pas question qu’ils admettent à la Cour Suprême, un juge anti-avortement. Bork fut rejeté. A sa place, Reagan nomma Anthony Kennedy, un centriste, acquis au maintien de Roe v Wade. La seconde bataille se déroula en 1991 avec la nomination du juge Clarence Thomas par George Bush père. Thomas, un Noir conservateur, opposé à l’avortement, fut immédiatement attaqué, non pas sur sa philosophie judiciaire, mais sur sa personne et son passé. Les Démocrates mirent en avant une ancienne stagiaire, Anita Hill, qui l’accusa de harcèlement sexuel. L’homme orchestrant ces accusations fut à nouveau le président de la Commission judiciaire du Sénat, Joe Biden. Une enquête du FBI jugea les accusations de Hill « infondées ». Néanmoins elle fut invitée à témoigner lors des audiences de confirmation qui s’étalèrent sur près de deux mois, une durée sans précédent ! Clarence Thomas compara la procédure à une « honte nationale » et un « lynchage médiatique » destiné à « détruire sa réputation » et intimider « tous les Noirs qui oseraient ne pas suivre l’ordre établi et penser par eux-mêmes ». Il fut finalement confirmé par un vote de 52 voix contre 48 au Sénat. Quarante-six sénateurs démocrates sur cinquante-sept votèrent contre lui. Cette bataille fut un prélude à une autre bataille encore plus brutale engagée toujours par les mêmes Démocrates, cette fois contre le juge Brett Kavanaugh en 2018. Kavanaugh était le second juge nommé par Donald Trump, sa nomination pouvait donner à la Cour une majorité conservatrice susceptible d’invalider Roe v Wade. Les démocrates étaient donc prêts à tout pour faire dérailler sa nomination. D’autant que le climat politique était alors particulièrement tendu. 2016, la dernière année du mandat présidentiel de Barack Obama s’était ouverte avec une cour comprenant quatre juges progressistes (Ruth Bader Ginzburg et Stephen Breyer, nommés par Bill Clinton, Sonya Sotomayor et Elena Kagan, nommées par Barack Obama) trois juges conservateurs (Antonin Scalia, nommé par Ronald Reagan, Clarence Thomas, nommé par George Bush père et Samuel Alito, nommé par George W. Bush), ainsi que deux juges centristes, nommés par deux présidents républicains mais rejoignant très souvent les positions des quatre juges progressistes, (Anthony Kennedy, nommé par Reagan et John Roberts, le président de la Cour, nommé par George W. Bush). Les progressistes avaient donc la majorité au sein de la cour, mais cette majorité était fragile. Un simple ralliement de Kennedy et Roberts au camp conservateur pouvait donner à celui-ci une majorité de cinq voix contre quatre. La nomination de deux nouveaux juges conservateurs pouvait aussi inverser le rapport de force. En février 2016 Antonin Scalia, le plus conservateur des neuf juges, décéda subitement. Barack Obama s’empressa de proposer pour lui succéder le juge Merrick Garland (aujourd’hui ministre de la Justice du président Biden). C’était l’occasion de consolider la majorité de gauche à la Cour Suprême ! Mais le Sénat, contrôlé par le parti républicain, parvint à repousser les audiences de confirmation jusqu’après l’élection présidentielle de novembre. Garland n’eut jamais l’occasion de défendre sa nomination. La manœuvre fit grincer des dents et valut à son auteur, Mitch Mc Connell, chef de file des Républicains du Sénat, une très mauvaise presse. Mais les Démocrates étaient alors persuadés que Hillary Clinton serait élue présidente en novembre 2016. Elle pourrait nommer Garland ou un autre juge tout aussi progressiste et les Républicains seraient alors obligés de confirmer sa nomination. Ce n’est pas ce qui se produisit ! Le 8 novembre 2016, le candidat républicain Donald Trump fut élu de justesse, créant ainsi la plus grosse surprise électorale de l’histoire présidentielle américaine. Et remportant le droit de nommer le juge de son choix pour succéder à Antonin Scalia. Ce fut Neil Gorsuch. Sa nomination ne changea pas l’équilibre de la Cour. Scalia, le sortant était conservateur, Gorsuch l’entrant l’était aussi. Deux ans plus tard en 2018 le juge Anthony Kennedy, âgé de 82 ans, prit sa retraite, offrant à Donald Trump la possibilité de nommer un deuxième juge à la Cour. Ce fut Brett Kavanaugh. Dans le contexte polarisé de la présidence Trump, les audiences de confirmation de Brett Kavannaugh dégénérèrent dans un chaos sans précédent. (…) Elle ne parvint cependant pas à faire dérailler la nomination de Kavanaugh. La Cour Suprême avait désormais une majorité conservatrice. Et pour rajouter encore à la déconvenue des Démocrates, Ruth Bader Ginzburg, âgée de 87 ans, souffrant d’un cancer depuis des années et qui ne siégeait plus à la Cour que par intermittence à cause de séjours répétés en hôpital, décéda à son tour quelques mois avant la fin du mandat de Donald Trump. La juge la plus à gauche, véritable pilier de l’idéologie progressiste laissait son siège vacant et offrait au président Trump le privilège rare de nommer un troisième juge à la Cour en un seul mandat ! Celui-ci s’empressait de désigner Amy Coney Barrett et le Sénat, toujours contrôlé par les Républicains, s’empressait de confirmer sa nomination. Cette fois la cause était entendue. Le camp progressiste au sein de la Cour Suprême est réduit à trois juges : Sonia Sotomayor, Elena Kagan et Stephen Breyer (qui sera bientôt remplacé par Katanji Brown Jackson, tout récemment nommée par le président Biden et déjà confirmée). Le camp conservateur en compte cinq : Clarence Thomas, Samuel Alito, Neil Gorsuch, Brett Kavannaugh et Amy Coney Barret). Quatre d’entre eux ont moins de soixante ans et devraient siéger pour des décennies. Le président de la Cour reste le juge John Roberts. Son vote, imprévisible, peut renforcer la majorité conservatrice, à six voix contre trois, ou la réduire à cinq voix contre quatre. Mais cette majorité conservatrice est solidement ancrée. Les Démocrates ont perdu la bataille de la Cour Suprême. Sans surprise, leur stratégie a donc radicalement évolué à son égard. Ils suggèrent désormais de porter le nombre de ses juges à quinze. Cela s’appelle en anglais le « Court Packing ». Autoriser le président, démocrate bien sûr, à nommer d’un coup six juges, pour rendre au camp progressiste le contrôle des débats. Pour y parvenir les Démocrates ont besoin d’une majorité qualifiée de 60 voix au Sénat. Ils en sont loin. La manœuvre est donc purement symbolique. Ce qui enrage et angoisse les Démocrates. Car la question de l’avortement n’est pas la seule question devant la Cour Suprême. D’autres questions de société peuvent lui être soumises. Leur hantise est de voir les acquis récents – qui ne sont qu’un échafaudage de déconstruction sociétale sans précédent – dont la reconnaissance du mariage homosexuel, de l’agenda LGBT et des droits des immigrants clandestins, à leur tour, battus en brèche. Derrière la question de l’avortement, il y a de vrais enjeux de société aux Etats-Unis. Enjeux pour lesquels la Cour Suprême aura un rôle légitime à jouer. L’annulation de Roe v Wade serait le premier signe de la fin des dérives engagées depuis un demi-siècle et l’amorce d’un retour de balancier, espéré et attendu depuis des décennies par la fameuse majorité silencieuse. Gérald Olivier
La thèse d’Inglehart sur la révolution silencieuse se concentre sur le changement de valeur sur le pôle gauche du spectre politique, en omettant la droite. Dans plusieurs de ses publications, Ronald Inglehart soutient qu’une nouvelle dimension matérialiste/postmatérialiste façonne les attitudes politiques en Occident et au Japon. L’émergence d’un nouvel ensemble de valeurs qui met l’accent sur des valeurs non matérialistes (telles que la liberté, la participation, la réalisation de soi) a donné naissance à la Nouvelle Politique. Pour Inglehart, ce changement du système de valeurs vers une augmentation régulière et progressive du postmatérialisme affecte les préférences partisanes. En particulier, les postmatérialistes penchent massivement en faveur des partis de gauche. En d’autres termes, le changement de valeur a produit de nouveaux alignements politiques et de nouveaux mouvements politiques sur le côté gauche du spectre politique. (…) L’incohérence de la thèse d’Inglehart avec la montée des partis d’extrême droite est encore plus déconcertante. Pourquoi, à une époque de montée du postmatérialisme et de croissance économique, trouvons-nous un nombre croissant d’électeurs de droite ? Et pourquoi l’affirmation de la nouvelle politique n’a-t-elle pas réduit l’espace de l’extrême droite ? Notre hypothèse est que, parallèlement à la diffusion du postmatérialisme, dans les pays occidentaux dans les années 1980, un climat culturel et politique différent, partiellement stimulé par la même « Nouvelle politique », a également pris racine. Ce changement de croyances et d’attitudes s’est partiellement exprimé dans le soi-disant néoconservatisme (et a été partiellement interprété par les partis conservateurs). Mais, dans une large mesure, il est resté souterrain jusqu’à la montée récente des PED. Un tel creuset souterrain d’attitudes et de sentiments comprend l’émergence de nouvelles priorités et questions non traitées par les partis établis, une désillusion à l’égard des partis en général, un manque croissant de confiance dans le système politique et ses institutions, et un pessimisme général quant à l’avenir. En un sens, on pourrait dire que les Verts et les PED sont respectivement les enfants légitimes et les enfants indésirables de la Nouvelle Politique ; comme les Verts sortent de la révolution silencieuse, les PED dérivent d’une réaction à celle-ci, une sorte de « contre-révolution silencieuse ».  Piero Ignazi (1992)
Aujourd’hui, la notion de genre est très attaquée, notamment lorsqu’elle est déployée en milieu scolaire. La rhétorique de l’extrême droite est que les associations procéderaient à du lavage de cerveau envers les jeunes. Et le résultat de ce discours nourri de transphobie, c’est qu’on a 89 députés du RN. Matthieu Gatipon (collectif LGBT)
Des centres LGBT se font attaquer, des personnes LGBT se font agresser tous les jours. On aimerait un peu plus de soutien du gouvernement, qui se dit notre allié mais ne fait pas grand-chose. Elisa Koubi (collectif LGBT)
C’est une décision juridique. C’est juste un renvoi de la décision au peuple. Paul Reen (Republicans in France)
Trump brought about the end of Roe. That is something every prior Republican decidedly couldn’t do or refused to do… One relevant question is whether a different Republican nominee would have yielded as good results, Supreme Court-wise, in 2016 through 2020 as Trump did (…) maybe it took Trump’s unique appeal to the working-class voter in order to carry Michigan, Pennsylvania, and Wisconsin in 2016. Also, once in office, perhaps it took Trump’s unique disdain for the liberal media to place three conservatives on the high court. When the Washington Post and Democratic senators rallied relentlessly behind uncorroborated sexual assault allegations against Brett Kavanaugh, would another Republican president have caved? When the media and Democrats decided that it was somehow foul play to replace Justice Ruth Bader Ginsburg a month before the election in 2020, would another Republican have gone along with that argument? Timothy P. Carney
For the reasons Alito lays out, I believe that Roe was a terribly misguided decision, and that a wiser course would have been for the issue of abortion to have been given a democratic outlet, allowing even the losers “the satisfaction of a fair hearing and an honest fight,” in the words of the late Justice Antonin Scalia. Instead, for nearly half a century, Roe has been the law of the land. But even those who would welcome its undoing should acknowledge that its reversal could convulse the nation. If we are going to debate abortion in every state, given how fractured and angry America is today, we need caution and epistemic humility to guide our approach. We can start by acknowledging the inescapable ambiguities in this staggeringly complicated moral question. No matter one’s position on abortion, each of us should recognize that those who hold views different from our own have some valid points, and that the positions we embrace raise complicated issues. That realization alone should lead us to engage in this debate with a little more tolerance and a bit less certitude. (…) For example, about half of all fertilized eggs are aborted spontaneously—that is, result in miscarriage—usually before the woman knows she is pregnant. Focus on the Family, an influential Christian ministry, is emphatic: “Human life begins at fertilization.” Does this mean that when a fertilized egg is spontaneously aborted, it is comparable—biologically, morally, ethically, or in any other way—to when a 2-year-old child dies? If not, why not? (…) The pro-choice side, for its part, seldom focuses on late-term abortions. Let’s grant that late-term abortions are very rare. But the question remains: Is there any point during gestation when pro-choice advocates would say “slow down” or “stop”—and if so, on what grounds? Or do they believe, in principle, that aborting a child up to the point of delivery is a defensible and justifiable act; that an abortion procedure is, ethically speaking, the same as removing an appendix? If not, are those who are pro-choice willing to say, as do most Americans, that the procedure gets more ethically problematic the further along in a pregnancy? (…) At the same time, even if one believes that the moral needle ought to lean in the direction of protecting the unborn from abortion, that doesn’t mean one should be indifferent to the enormous burden on the woman who is carrying the child and seeks an abortion, including women who discover that their unborn child has severe birth defects. Nor does it mean that all of us who are disturbed by abortion believe it is the equivalent of killing a child after birth. In this respect, my view is similar to that of some Jewish authorities, who hold that until delivery, a fetus is considered a part of the mother’s body, although it does possess certain characteristics of a person and has value. But an early-term abortion is not equivalent to killing a young child. (…) with abortion, we’re dealing with an awesome mystery and insoluble empirical questions. Which means that rather than hurling invective at one another and caricaturing those with whom we disagree, we should try to understand their views, acknowledge our limitations, and even show a touch of grace and empathy. In this nation, riven and pulsating with hate, that’s not the direction the debate is most likely to take. But that doesn’t excuse us from trying. Peter Wehner
Ce qui peut vivre par la Cour, peut mourir par la Cour. (…) C’est une très bonne nouvelle, car il ne s’agit pas d’interdire l’avortement, mais de renvoyer l’un des sujets les plus sérieux qui soit vers le corps politique. La politique doit venir en premier, le droit en second. Les juges ne peuvent se substituer au débat démocratique. Nous devons redevenir une nation politique, surmonter nos désaccords profonds par la conversation, même quand elle est extrêmement difficile, au lieu d’abandonner les décisions aux juges ou aux experts. Tout le monde avait conclu que la gauche avait gagné la bataille culturelle. Cette dernière imaginait qu’elle pouvait considérer ceux qui résistaient comme “des accidents historiques” à ignorer, mais cette décision de la Cour, qui résulte de la contre-offensive menée sous Trump, montre que c’est plus compliqué. Je doute qu’un seul État aille vers une interdiction totale. Les changements sociétaux qui se produisent à gauche, notamment dans le mouvement woke, visent à repousser ou ignorer la nature et ses limites. L’attaque contre “Roe vs Wade”, en retour, veut rappeler que la nature existe, et que les bébés, à l’intérieur du corps de la femme, sont réels. Avec le progrès technologique, il est devenu impossible d’ignorer leur souffrance, elle doit faire partie de l’équation au même titre que la souffrance des femmes. Joshua Mitchell (Georgetown)
En annulant la célèbre décision « Roe vs Wade » de 1973 qui instaurait un droit fédéral à l’avortement, et en renvoyant aux États le pouvoir de trancher sur cette question douloureuse, les juges de la Cour suprême américaine de 2022, ont pris, par 6 voix contre 3, une décision historique. Opposant ceux qui se réjouissent d’une «victoire de la vie» à ceux qui veulent défendre la liberté des femmes de «contrôler leur corps», elle va déchirer l’Amérique et constituera un sujet central de la bataille des élections de mi-mandat. Dans un contexte de quasi-guerre civile politique, cela dessine un terrain glissant et dangereux, dont la tentative d’attentat contre le juge conservateur Brett Kavanaugh qui a suivi le vote, illustre le caractère explosif. Mais présenter la décision de la Cour suprême comme « un retour au Moyen Âge » ou une « talibanisation » des États-Unis, comme on le martèle depuis quelques jours, apparaît comme une véritable caricature, très idéologique. Évacuant la question morale, malgré toutes les découvertes scientifiques sur la vie intra-utérine du fœtus, cette lecture des événements nie toute légitimité à ceux qui n’ont jamais cessé de défendre le droit sacré à la vie, ou veulent – c’est la majorité du camp conservateur – imposer des limites de temps plus strictes, au droit d’avorter, aujourd’hui beaucoup plus permissif aux États-Unis qu’en Europe. Faudrait-il faire comme s’ils n’existaient pas et ne voir le sujet que sous l’angle des féministes, qui a bien sûr sa légitimité? Ou accepter de débattre? À bien y regarder, cette décision n’est pas étonnante. Contrairement aux Français, qui ont accepté collectivement le droit à l’avortement à la faveur d’un vote démocratique, les Américains, court-circuités par les juges, ne sont jamais parvenus à un consensus. Pays fédéral toujours très chrétien, les États-Unis restent en réalité très partagés sur l’avortement, même si une majorité de 60 % est aujourd’hui favorable à ce droit, les désaccords portant surtout sur son encadrement. Loin de refléter l’approbation de la majorité de la population, la décision «Roe vs Wade» avait été imposée par le haut au pays en 1973 par une Cour suprême progressiste, évacuant du débat la moitié conservatrice du pays. La décision de vendredi dernier ressemble de ce point de vue à un effet boomerang. Comme le note le professeur de philosophie politique Joshua Mitchell, de l’université de Georgetown, «ce qui peut vivre par la Cour, peut mourir par la Cour». Autrement dit, les juges américains s’étaient substitués à la délibération démocratique. Aujourd’hui, ils ne vont pas jusque-là, mais exigent un retour du dossier vers les États, revendication constante des conservateurs. Reflétant ce point de vue, le professeur Mitchell, favorable au droit à l’avortement des femmes dans «des limites raisonnables» de 12 semaines, parle d’une «très bonne nouvelle, car il ne s’agit pas d’interdire l’avortement, mais de renvoyer l’un des sujets les plus sérieux qui soit vers le corps politique». «La politique doit venir en premier, le droit en second. Les juges ne peuvent se substituer au débat démocratique. Nous devons redevenir une nation politique, surmonter nos désaccords profonds par la conversation, même quand elle est extrêmement difficile, au lieu d’abandonner les décisions aux juges ou aux experts», insiste-t-il. «Tout le monde avait conclu que la gauche avait gagné la bataille culturelle. Cette dernière imaginait qu’elle pouvait considérer ceux qui résistaient comme “des accidents historiques” à ignorer, mais cette décision de la Cour, qui résulte de la contre-offensive menée sous Trump, montre que c’est plus compliqué», analyse Mitchell. Le camp libéral, consterné, s’en inquiète, soulignant, non sans raison, qu’il existe un groupe substantiel d’ «intégralistes conservateurs» qui rêverait d’absolutiser le dossier, et d’interdire tout de go l’avortement, même en cas d’inceste ou de viol. Mais présenter ce camp comme majoritaire brouille la réalité des humeurs de la majorité des républicains, favorables à l’avortement, mais avec une interdiction au-delà de 12 ou 15 semaines. (..) La décision «Roe vs Wade» a en effet permis de pratiquer des avortements, pratiquement jusqu’à la naissance, dans de nombreux États. «Les changements sociétaux qui se produisent à gauche, notamment dans le mouvement woke, visent à repousser ou ignorer la nature et ses limites. L’attaque contre “Roe vs Wade”, en retour, veut rappeler que la nature existe, et que les bébés, à l’intérieur du corps de la femme, sont réels. Avec le progrès technologique, il est devenu impossible d’ignorer leur souffrance, elle doit faire partie de l’équation au même titre que la souffrance des femmes», note Mitchell. Des dizaines de millions d’avortements ont été réalisés aux États-Unis depuis 1973. Laure Mandeville
La gauche supposait qu’après 2016, Hillary Clinton, en tant que présidente, nommerait trois ou quatre autres juges militants au cours de son mandat de huit ans presque garanti. Mais l’impensable s’est produit avec l’étonnante élection de Donald Trump en 2016. Trump a maintenant nommé trois juges traditionalistes (et relativement jeunes) à des postes à vie à la Cour suprême. Ironiquement, il a été habilité à le faire après que le chef de la majorité démocrate au Sénat, Harry Reid, a modifié les règles du Sénat en 2013, réduisant le seuil d’approbation des candidats à l’exécutif et à la magistrature de 60 voix à 51 voix. Reid a pris à tort pour acquis que les Démocrates contrôleraient le Sénat pendant la prochaine décennie dans le cadre d’un continuum Obama-Clinton de 16 ans. Reid souhaitait s’assurer que la minorité républicaine au Sénat n’aurait pas la possibilité d’entraver la nomination de candidats progressistes jusqu’en 2024 au moins. Au lieu de cela, Reid a permis à Trump et à un Sénat contrôlé par les Républicains de nommer des juges conservateurs à volonté selon les nouvelles règles. Victor Davis Hanson
La contre-révolution silencieuse contre-attaque !

Après l’aussi cinglante qu’inattendue remise à sa place …

Aussi bien au niveau extérieur avec l’Ukraine …

Qu’intérieur avec le retour en force d’un parlement depuis cinq ans réduit à faire de la figuration…

D’un président français qui après son casse de 2017 était présenté comme le coup d’arrêt progressiste à la vague de populisme qui traverse l’Occident depuis quelques années …

Et au lendemain d’une décision historique de la Cour suprême américaine …

Qui voit nos médias bien-pensants nous bassiner du matin au soir …

Avec une prétendue « révocation du droit à l’avortement » …

Pour non une privation comme ils le clament …

Mais en fait derrière un désaccord qui porte pour l’essentiel sur la question de l’encadrement

A savoir des limites de temps plus strictes pour une pratique en fait beaucoup plus permissive qu’en Europe …

Un retour des droits à chaque Etat de l’Union …

En cette journée après un mois de propagande intensive ..

Où entre campagne d’affichage de notre Ministère de la santé et appels à étendre l’actuel lavage de cerveau jusque dans les écoles de nos enfants

Le lobby homosexuel va reprendre comme chaque année et dans de plus en plus de pays ses provocations dans nos rues

Devinez qui, contre le respect des normes constitutionnelles et des traditions de longue date qui ont bien servi l’Amérique pendant de si nombreuses années …

Espérant avec Hillary Clinton changer les règles qu’ils estimaient gênantes …
A fini en fait ironie de l’histoire …
Par permettre à Trump et à un Sénat contrôlé par les Républicains…
Via la nomination, avec seulement une majorité de 50 sénateurs et non plus 60, de juges conservateurs relativement jeunes …
 De clore une longue parenthèse de révolution silencieuse
Qui depuis les années 60 aux Etats-Unis …
Avait grâce à la même Cour suprême en ce temps-là ouvertement militante …
D’un putsch judiciaire à un autre …
Et de l’avortement à présent jusqu’à quasiment la naissance à l’aberration du mariage homosexuel…
Sans compter, il y a deux ans sous prétexte d’épidémie, l’avalisation d’une élection manifestement dévoyée
Cru révolutionner pour toujours …
Nos modes de vies et nos moeurs  ?

2020 election is not really about a choice between Trump vs. Biden

Victor Davis Hanson

Fox News

November 3, 2020

In traditional presidential campaigns, the two major parties offer contrasting ideas and policies. The Democratic and Republican candidates barnstorm the nation to make their cases.

Not this year.

Democratic nominee Joe Biden is more or less a virtual candidate, mostly communicating from home via Zoom. He offers few detailed alternatives to the first four years of the Trump administration.

Instead, Biden is running on the idea that Donald Trump caused the COVID-19 pandemic and the resulting economic recession, and that he’s responsible for violence in the streets.

But Biden rarely offers contrasting visions of what he would have done differently than the Trump administration — or, for that matter, major European countries that are now in worse economic shape and fighting another coronavirus spike.

Even in the final days of the race, Biden is making far fewer campaign appearances than Trump. The challenger is outsourcing to the media his defense against allegations that the Biden family has peddled influence to foreign interests for millions of dollars that were routed into family coffers.

An inert Biden is playing the role of good ol’ Joe from Scranton, while his supporters hope not to just to change presidency, but to alter the very rules of how America has been governed for decades and even centuries.

Not long ago, the left favored the Electoral College. California, New York and Illinois gave Democrats more than 100 automatic Electoral College votes.

The left bragged that their “Blue Wall” lock on solidly Democratic, union-heavy Midwestern states had ensured Barack Obama two presidential terms — and in 2016 would guarantee Hillary Clinton the presidency as well.

But in 2016, the Blue wall crumbled — perhaps permanently.

Now, furious progressives plan to end the constitutionally mandated Electoral College by hook or crook. They feel it is no longer serves their election purposes.

Ditto the traditional structure of the Supreme Court. For nearly 60 years, a left-leaning Supreme Court revolutionized American cultural and political life with progressive decisions. The majority on the court advanced liberal agendas that often found little support in referenda, state legislatures and Congress.

Even Republican-appointed judges often flipped from conservative to liberal in the progressive culture of Washington. Once strict constructionist justices such as Harry Blackmun, William Brennan, Lewis F. Powell Jr., David Souter, John Paul Stevens, Potter Stewart and Earl Warren all became activists, delighting the left. Almost no Democratic-appointed justices turned traditional and conservative.

The Supreme Court includes two of Barack Obama’s liberal nominees, Sonia Sotomayor and Elena Kagan. The left assumed that after 2016, Hillary Clinton as president would appoint three or four more activist justices over her almost guaranteed eight-year tenure.

But then the unthinkable happened with the stunning 2016 election of Donald Trump.

Trump now has appointed three traditionalist (and relatively young) justices to lifetime spots on the Supreme Court. Ironically, he was empowered to so after Democratic Senate Majority Leader Harry Reid changed the Senate rules in 2013, reducing the threshold for approval of executive and judicial nominees from 60 votes to 51 votes.

Reid wrongly took for granted that Democrats would control the Senate for the next decade as part of an Obama-Clinton 16-year continuum. Reid wished to ensure that the Republican Senate minority would have no ability to obstruct the appointment of progressive nominees until at least 2024.

Instead, Reid ensured that Trump and a Republican-controlled Senate could appoint conservative judges at will under the new rules.

If elected president, Joe Biden would likely “pack” the Supreme Court with additional slots. That enlargement would ensure new activist left-wing justices.

In other words, the 151-year tradition of a Supreme Court with nine justices would end.

The left also wants to pack the Senate — and change the rules. Puerto Rico and Washington, D.C., would become new states. Their admission would end the tradition of 50-state America and would likely mean another four Democratic senators.

A Biden presidency and Democratic-controlled Senate would also quickly kill off what is left of the filibuster. Democrats wish to ensure that a surviving Republican minority could not impede progressive agendas in the same manner that the Democratic minority has stopped Republican legislation in recent years.

In sum, the 2020 election is not just about Joe Biden sitting on a perceived lead and trying to run out the clock against barnstorming incumbent President Trump.

It is really a choice between changing rules when they are deemed inconvenient and respecting constitutional norms and long-held traditions that have served America well for many years.

Voir aussi:

There’s a Better Way to Debate Abortion
Caution and epistemic humility can guide our approach.
Peter Wehner
The Atlantic
May 17, 2022

If Justice Samuel Alito’s draft majority opinion in Dobbs v. Jackson Women’s Health Organization becomes law, we will enter a post–Roe v. Wade world in which the laws governing abortion will be legislatively decided in 50 states.

In the short term, at least, the abortion debate will become even more inflamed than it has been. Overturning Roe, after all, would be a profound change not just in the law but in many people’s lives, shattering the assumption of millions of Americans that they have a constitutional right to an abortion.

This doesn’t mean Roe was correct. For the reasons Alito lays out, I believe that Roe was a terribly misguided decision, and that a wiser course would have been for the issue of abortion to have been given a democratic outlet, allowing even the losers “the satisfaction of a fair hearing and an honest fight,” in the words of the late Justice Antonin Scalia. Instead, for nearly half a century, Roe has been the law of the land. But even those who would welcome its undoing should acknowledge that its reversal could convulse the nation.

If we are going to debate abortion in every state, given how fractured and angry America is today, we need caution and epistemic humility to guide our approach.

We can start by acknowledging the inescapable ambiguities in this staggeringly complicated moral question. No matter one’s position on abortion, each of us should recognize that those who hold views different from our own have some valid points, and that the positions we embrace raise complicated issues. That realization alone should lead us to engage in this debate with a little more tolerance and a bit less certitude.

Many of those on the pro-life side exhibit a gap between the rhetoric they employ and the conclusions they actually seem to draw. In the 1990s, I had an exchange, via fax, with a pro-life thinker. During our dialogue, I pressed him on what he believed, morally speaking, should be the legal penalty for a woman who has an abortion and a doctor who performs one.

My point was a simple one: If he believed, as he claimed, that an abortion even moments after conception is the killing of an innocent child—that the fetus, from the instant of conception, is a human being deserving of all the moral and political rights granted to your neighbor next door—then the act ought to be treated, if not as murder, at least as manslaughter. Surely, given what my interlocutor considered to be the gravity of the offense, fining the doctor and taking no action against the mother would be morally incongruent. He was understandably uncomfortable with this line of questioning, unwilling to go to the places his premises led. When it comes to abortion, few people are.

Humane pro-life advocates respond that while an abortion is the taking of a human life, the woman having the abortion has been misled by our degraded culture into denying the humanity of the child. She is a victim of misinformation; she can’t be held accountable for what she doesn’t know. I’m not unsympathetic to this argument, but I think it ultimately falls short. In other contexts, insisting that people who committed atrocities because they truly believed the people against whom they were committing atrocities were less than human should be let off the hook doesn’t carry the day. I’m struggling to understand why it would in this context.

There are other complicating matters. For example, about half of all fertilized eggs are aborted spontaneously—that is, result in miscarriage—usually before the woman knows she is pregnant. Focus on the Family, an influential Christian ministry, is emphatic: “Human life begins at fertilization.” Does this mean that when a fertilized egg is spontaneously aborted, it is comparable—biologically, morally, ethically, or in any other way—to when a 2-year-old child dies? If not, why not? There’s also the matter of those who are pro-life and contend that abortion is the killing of an innocent human being but allow for exceptions in the case of rape or incest. That is an understandable impulse but I don’t think it’s a logically sustainable one.

The pro-choice side, for its part, seldom focuses on late-term abortions. Let’s grant that late-term abortions are very rare. But the question remains: Is there any point during gestation when pro-choice advocates would say “slow down” or “stop”—and if so, on what grounds? Or do they believe, in principle, that aborting a child up to the point of delivery is a defensible and justifiable act; that an abortion procedure is, ethically speaking, the same as removing an appendix? If not, are those who are pro-choice willing to say, as do most Americans, that the procedure gets more ethically problematic the further along in a pregnancy?

Plenty of people who consider themselves pro-choice have over the years put on their refrigerator door sonograms of the baby they are expecting. That tells us something. So does biology. The human embryo is a human organism, with the genetic makeup of a human being. “The argument, in which thoughtful people differ, is about the moral significance and hence the proper legal status of life in its early stages,” as the columnist George Will put it.

These are not “gotcha questions”; they are ones I have struggled with for as long as I’ve thought through where I stand on abortion, and I’ve tried to remain open to corrections in my thinking. I’m not comfortable with those who are unwilling to grant any concessions to the other side or acknowledge difficulties inherent in their own position. But I’m not comfortable with my own position, either—thinking about abortion taking place on a continuum, and troubled by abortions, particularly later in pregnancy, as the child develops.

The question I can’t answer is where the moral inflection point is, when the fetus starts to have claims of its own, including the right to life. Does it depend on fetal development? If so, what aspect of fetal development? Brain waves? Feeling pain? Dreaming? The development of the spine? Viability outside the womb? Something else? Any line I might draw seems to me entirely arbitrary and capricious.

Because of that, I consider myself pro-life, but with caveats. My inability to identify a clear demarcation point—when a fetus becomes a person—argues for erring on the side of protecting the unborn. But it’s a prudential judgment, hardly a certain one.

At the same time, even if one believes that the moral needle ought to lean in the direction of protecting the unborn from abortion, that doesn’t mean one should be indifferent to the enormous burden on the woman who is carrying the child and seeks an abortion, including women who discover that their unborn child has severe birth defects. Nor does it mean that all of us who are disturbed by abortion believe it is the equivalent of killing a child after birth. In this respect, my view is similar to that of some Jewish authorities, who hold that until delivery, a fetus is considered a part of the mother’s body, although it does possess certain characteristics of a person and has value. But an early-term abortion is not equivalent to killing a young child. (Many of those who hold this position base their views in part on Exodus 21, in which a miscarriage that results from men fighting and pushing a pregnant woman is punished by a fine, but the person responsible for the miscarriage is not tried for murder.)

“There is not the slightest recognition on either side that abortion might be at the limits of our empirical and moral knowledge,” the columnist Charles Krauthammer wrote in 1985. “The problem starts with an awesome mystery: the transformation of two soulless cells into a living human being. That leads to an insoluble empirical question: How and exactly when does that occur? On that, in turn, hangs the moral issue: What are the claims of the entity undergoing that transformation?”

That strikes me as right; with abortion, we’re dealing with an awesome mystery and insoluble empirical questions. Which means that rather than hurling invective at one another and caricaturing those with whom we disagree, we should try to understand their views, acknowledge our limitations, and even show a touch of grace and empathy. In this nation, riven and pulsating with hate, that’s not the direction the debate is most likely to take. But that doesn’t excuse us from trying.

Voir de plus:

Le Sénat de New York a voté une loi autorisation l’avortement après 24 semaines de grossesse, si la santé de la mère est en danger, ou que le foetus n’est pas viable. Dans cet Etat, la loi n’avait pas évolué depuis 1970

Robin Andraca

Libération
30 janvier 2019

Question posée le 29/01/2019

Bonjour,

Vous faites référence à plusieurs articles publiés ces derniers jours sur le sujet. «Le Sénat de New York adopte un projet de loi permettant l’avortement jusqu’à la naissance», titrait par exemple le site «Info Chrétienne» ce 23 janvier. Suivi six jours plus tard par Valeurs Actuelles : «A New York, on peut désormais avorter jusqu’à la naissance». Laissant ainsi penser que toutes les femmes, dans l’Etat de New York, pouvaient désormais avorter jusqu’au dernier jour de leur grossesse, sans raison particulière.

La réalité est pourtant plus complexe, comme le concède Valeurs Actuelles dans le premier paragraphe de son article : «Une femme pourra désormais avoir recours à l’avortement jusqu’au dernier jour de sa grossesse, si sa santé ou celle de l’enfant est en danger, ou encore si le fœtus n’est pas jugé viable».

C’est en effet le sens du texte voté le 22 janvier par le Sénat de l’Etat de New York, avec 38 voix pour et 24 contre. Que prévoit ce «Reproductive Health Act», bloqué depuis des années par les Républicains lorsqu’ils contrôlaient encore cette chambre ? Trois choses.

La première : le fait de pouvoir avorter après 24 semaines de grossesse (et jusqu’au terme) lorsque le fœtus n’est pas viable. Jusqu’à présent, pour l’Etat de New York, les avortements tardifs étaient seulement autorisés si la vie de la mère était en danger.

Deuxième point : ce vote étend la liste des professionnels qui peuvent pratiquer cet acte. Il ne concerne désormais plus seulement les médecins, mais aussi les infirmières praticiennes, les sages-femmes habilitées, et les assistants médecins.

Dernier point : l’avortement est retiré du Code pénal de l’Etat de New York, et dépend désormais du code de la santé publique. Réaliser un avortement tarif était jusque-là considéré comme un crime dans l’Etat de New York. et poussait certains médecins à refuser cet acte, de peur d’un procès. Il contraignait aussi les femmes à aller dans d’autres Etats pour interrompre sa grossesse : ainsi, une habitante de l’Etat de New York avait dû se rendre au Colorado pour avorter, après avoir appris après 31 semaines de grossesse que son bébé n’avait aucune chance de survivre après la naissance.

Comme l’explique le New York Times, la législation sur l’avortement n’avait pas évolué depuis 1970 dans cet Etat, et ne comprenait pas certaines dispositions prévues par l’emblématique arrêt Roe v.Wade, rendu par la cour suprême trois ans plus tard, en 1973, et qui a reconnu le droit des femmes à l’avortement aux Etats-Unis.

Voilà, en réalité, deux ans que le gouverneur de New York entendait protéger le droit à l’avortement dans son Etat, en raison du nouveau rapport de force à la cour suprême, où Trump avait nommé en janvier 2017 un juge anti-avortement, menaçant ainsi directement l’arrêt Roe v.Wade.

«Alors que Washington veut restreindre les droits des femmes, nous voulons les protéger, et puisqu’ils menacent les droits reproductifs, je propose un amendement constitutionnel pour inscrire Roe V. Wade dans la Constitution de l’Etat de New York et empêcher toute attaque sur le droit de choisir», déclarait dès janvier 2017 le gouverneur de New York, Andrew Cuomo.

Bien cordialement,

Voir encore:

Etats-Unis : Pourquoi tant d’affolement autour de l’avortement (1)

Gérald Olivier

France Amérique

14 mai 2022

1ere partie: L’avortement ne sera pas interdit

Séisme dans la sphère politique progressiste américaine ! Le site internet Politico a révélé il y a quelques jours, que la Cour Suprême des Etats-Unis était sur le point d’invalider la fameuse décision de 1973 « Roe vs Wade », légalisant l’avortement. Pour preuve de cette affirmation fracassante, Politico affirme détenir le brouillon de cette décision, un document d’une centaine de pages ayant reçu l’aval de cinq des neuf juges de la Cour, soit la majorité !

La nouvelle a fait l’effet d’une bombe ! Tout y était sensationnel.

Le sujet d’abord, l’avortement, l’un des plus clivants et des plus controversés des cinquante dernières années aux Etats-Unis. Car même s’il y est actuellement légal, l’avortement reste un sujet de divisions aigües.

La méthode par laquelle cette nouvelle a été connue, ensuite : une fuite de document sans précédent. Les débats internes à la Cour Suprême se sont toujours déroulés sous le sceau du secret absolu. Un sceau inviolé pendant deux cent trente-trois ans !Jusqu’au scoop de Politico.

Les enjeux enfin, car à quelques mois des élections de mi-mandat, échéance majeure qui verra le renouvellement de l’ensemble du Congrès et de l’appareil politique de dizaines d’Etats, cette révélation pourrait avoir un impact électoral considérable.

Les réactions ne se sont pas fait attendre.

Les partisans du « droit à la vie » (anti-avortement) ont exprimé une satisfaction retenue quant à l’abrogation annoncée de Roe v Wade, mais ils ont déploré la « fuite historique », illustration, pour eux, d’une volonté d’interférer avec le processus judiciaire et de faire pression sur les juges suprêmes.

Les élus démocrates, les médias dominants et les grandes chaînes de télévision ont unanimement critiqué cette décision annoncée, qualifiée d’assaut intolérable contre une liberté fondamentale.

Quant aux sympathisants du « droit de choisir » et autre militants pro-avortement, ils sont descendus dans la rue pour mettre en scène leur colère devant les caméras de télévision. Ils ont manifesté devant la Cour Suprême, et devant les résidences personnelles de certains juges de la Cour, dont les adresses personnelles ont été communiquées sur les réseaux sociaux. La Maison Blanche refusant de condamner ces comportements, les violences verbales ont dégénéré en violences physiques et depuis plusieurs jours les actes de vandalisme contre des églises, associations et centres de défense du droit à la vie se sont multipliés, aussi bien à New York que dans le Wisconsin, au Texas ou en Californie.

Pour comprendre cet embrasement, il faut rappeler que la question de l’avortement n’a jamais été vraiment résolue aux Etats-Unis. Loin de clore le débat, la décision « Roe vs Wade » de 1973 l’a enflammé, divisant les Américains entre « pro-choice » ou « pro-life », les partisans du droit de choisir contre les partisans du droit à la vie… Le presque demi-siècle écoulé depuis n’a en rien calmé les passions. Le débat demeure brûlant, clivant, parfois violent.

Quoi que décide la Cour Suprême (un « brouillon » n’étant par définition pas un texte définitif) l’avortement ne sera pas interdit aux Etats-Unis. Si « Roe vs Wade » est invalidée, l’avortement sera à nouveau géré par chaque Etat de manière autonome. Comme c’était le cas avant cette décision. Il n’y aura plus une mais cinquante législations différentes sur l’avortement. La procédure restera légale dans des dizaines d’Etats, mais sera restreinte voire prohibée dans d’autres.

L’explication de l’embrasement politico-médiatique tient au fait que la question de l’avortement touche à trois sujets sensibles aux Etats-Unis.

Le premier est l’interruption de grossesse, proprement dite, avec ses connotations sociales, morales, religieuses, et médicales sur le commencement de la vie. Est-ce que la vie commence à la naissance ? Ou à la conception ? Ou quelque part entre les deux ?

Le second sujet est le rôle et le fonctionnement de la Cour Suprême dans les institutions américaines. Troisième branche du pouvoir et ultime arbitre des litiges judiciaires, la Cour Suprême a pris une dimension politique aux cours des dernières décennies du fait de l’influence de ses décisions sur les questions de société. Tant que ces décisions allaient dans le sens souhaité par les Démocrates et la gauche progressiste, cette politisation était bienvenue. Depuis que la direction s’est inversée, cette même gauche conteste la légitimité de la Cour, et sape sans vergogne ce pilier fondamental de la démocratie américaine.

Le troisième sujet enfin touche à la répartition des pouvoirs entre le gouvernement fédéral et les Etats de l’Union. Les Etats-Unis sont une fédération, où le pouvoir du gouvernement fédéral, limité à l’origine, n’a cessé de s’étendre. Certains, chez les Démocrates et à l’extrême gauche voudraient le voir s’étendre encore plus, quitte à éliminer les particularités qui font des Etats-Unis, une nation à part.

Explications.

1 L’avortement :

Il n’existe pas de loi affirmant la légalité de l’avortement aux Etats-Unis. La question n’a jamais été légiférée. Il n’y a jamais eu de débat parlementaire. Il n’y a jamais eu de vote des élus. Pour la bonne raison que le résultat aurait été négatif. En 2009 le Congrès voulut profiter du vent de libéralisme social suscité par l’élection de Barack Obama à la Maison Blanche pour faire voter une loi légalisant l’avortement. Elle fut rejetée en première lecture… Dès la diffusion du scoop de Politico, le Sénat a organisé un nouveau vote sur un futur texte de loi, légalisant l’avortement. Ce texte a été rejeté à 51 voix contre 49, alors qu’il avait besoin d’une majorité qualifiée de 60 voix pour avancer. Les Démocrates n’ont même pas fait le plein de leurs propres voix.

Il n’y a donc, aux Etats-Unis, aucun équivalent à la loi Weil de 1975 sur l’Interruption Volontaire de Grossesse en France ; loi votée après un long débat parlementaire et devenue un acquis de la Ve République !

Aux Etats-Unis cette question a traditionnellement été laissée à la discrétion de chaque Etat. Jusque dans les années 1960 elle était d’ailleurs peu débattue. Tolérée dans les premières années de la République américaine, la pratique de l’avortement fut progressivement condamnée puis interdite dans la deuxième moitié du XIXe siècle à la demande non pas d’un parti politique mais des médecins. Ceux-ci rechignaient à pratiquer l’avortement car la procédure consiste à supprimer une vie plutôt qu’à la protéger. La procédure était donc confiée à des sages-femmes, ou des « faiseuses d’anges » qui agissaient par conviction mais sans vraie formation médicale, qui opéraient dans le secret, avec des risques considérables pour la mère. C’est donc au nom de la protection des femmes que les médecins ont obtenu des législateurs de chaque Etat qu’ils restreignent ou interdisent l’avortement.

Dans les années 1960, les bouleversements culturels et sociaux, en particulier l’intégration des femmes dans la vie active et la diffusion de la pilule contraceptive, à partir de 1962, ont engendré une révolution des mœurs et contribué aux demandes des mouvements féministes bourgeonnants pour l’émancipation des femmes et en particulier pour une libération de ce qu’elles appelaient la « servitude reproductive ».

L’avortement n’a plus été vu comme une simple procédure médicale aux dimensions émotionnelles et morales complexes, mais plutôt comme une forme de discrimination sociale. Les femmes les plus pauvres, souvent membres de minorités raciales, et à l’instruction la plus limitée étaient les plus fréquentes victimes des conséquences de grossesses non souhaitées. Et pour les autres, ces mêmes grossesses étaient perçues comme un obstacle à leur accomplissement professionnel et un frein à leur ascension sociale. Les revendications pour la reconnaissance d’un droit à l’avortement se sont alors multipliées.

A l’époque, trente Etats américains interdisaient l’avortement et seize l’autorisaient avec des restrictions. Seuls quatre Etats l’autorisaient largement: l’Alaska, Hawaïi, New York et Washington.

En 1965, dans l’affaire Griswold v Connecticut, la Cour Suprême avait reconnu l’existence d’un « droit à la vie privée » protégeant la vie maritale des Américains. Le Connecticut, riche Etat de Nouvelle Angleterre, interdisait alors la vente de contraceptifs. Un couple marié demandait la levée de cette interdiction parce qu’elle constituait, selon leurs avocats, une ingérence inacceptable du gouvernement dans la « vie privée » des Américains. Les juges avaient approuvé ce raisonnement à sept contre deux.

Toutefois ce « droit à la vie privée » n’est aucunement stipulé dans la Constitution américaine, ni dans ses articles, ni dans les dix amendements qui constituent la « Charte des Droits » (Bill of Rights), ni dans les amendements qui ont suivi. Aussi les juges suprêmes de l’époque ont-ils opiné que ce droit était garanti de manière « implicite » parce qu’il rentre dans le cadre des libertés individuelles protégées par la Constitution. C’est dans « la pénombre et les émanations » (sic) du texte constitutionnel que les juges d’alors ont trouvé la justification du droit à la vie privée… Même si la fragilité du raisonnement fut soulignée alors, la décision allait dans l’air du temps et chacun reconnaissait que l’Etat n’avait pas à fourrer son nez dans la « chambre de couples mariés ».

La décision Griswold v Connecticut annonçait celle qui allait suivre. Si le gouvernement ne pouvait dicter leur conduite sexuelle aux couples mariés, il ne pouvait pas non plus la dicter aux personnes célibataires, tout le monde étant égal devant la loi, et ne pouvait pas non plus interdire à une femme d’interrompre une grossesse.

Cette conclusion logique fut atteinte six ans plus tard, le 22 janvier 1973 par la fameuse décision « Roe vs Wade ». Jane Roe était le pseudonyme d’une femme attaquant l’Etat du Texas pour le droit d’avorter. Wade était le nom du procureur de Dallas où la plainte avait été déposée. D’appel en appel le dossier parvint jusqu’à la Cour Suprême qui après de longs mois de débats vota en faveur du plaignant à sept voix contre deux. Les juges suprêmes réaffirmèrent alors l’existence du fameux droit à la vie privée, basé plus particulièrement sur le XIVe amendement, garantissant, entre autres, à tous les citoyens américains l’égalité devant la loi. Leur décision équivalait à une légalisation de l’avortement sur l’ensemble du territoire fédéral. La date devint historique.

Byron White, l’un des deux juges à rejeter cette décision écrivit alors qu’elle constituait un « abus brutal du pouvoir judiciaire. » La force de cette décision était qu’elle s’appliquait au niveau fédéral. Elle avait force de loi, prenant le pas sur les législations particulières de chacun des cinquante Etats.

La faiblesse de cette décision était qu’elle se basait sur une interprétation contestable de la Constitution. D’ailleurs elle n’a cessé d’être contestée depuis. De plus elle tenait à quelques voix, celles de sept juges, tous des hommes. Toute évolution de la composition de la Cour Suprême pouvait remettre en question cette décision. Sans le savoir, la Cour Suprême venait de devenir l’objet d’un combat politique sans merci, ce qu’elle n’avait pas été jusqu’alors…

Etats-Unis : Pourquoi tant d’affolement autour de l’avortement (2)

Gérald Olivier

France Amérique

16 mai 2022

2 La Bataille pour la Cour Suprême

La Cour Suprême des Etats-Unis est le sommet de l’appareil judiciaire. Elle est la troisième branche du pouvoir. Son rôle est d’arbitrer les litiges et d’interpréter la Constitution pour « dire le droit » américain. Ses décisions ont valeur de loi et font jurisprudence. Elle compte neuf juges (six à sa création en 1787, mais ce nombre a été porté à neuf en 1869), nommés à vie par le président avec confirmation du Sénat. Les décisions s’y prennent à la majorité. Cinq juges suffisent donc pour imposer des décisions susceptibles de bouleverser la société, comme ce fut le cas pour « Roe v Wade », la décision de 1973 légalisant l’avortement.

Loin de clore le débat sur le sujet, Roe v Wade en fit un enjeu politique majeur pour les décennies à venir. Le droit à l’avortement est devenu une ligne de démarcation entre l’Amérique progressiste largement Démocrate, et l’Amérique conservatrice proche des Républicains. Il est devenu un critère capital dans la nomination des juges suprêmes.

Les Etats-Unis de 1973 comptaient de nombreux Etats conservateurs, marqués par la morale religieuse et le patriarcat. Pour ces Américains-là, la légalisation de l’avortement constituait une révolution culturelle aussi inattendue qu’inacceptable. Quelques leaders religieux, dont le révérend Jerry Falwell, pionnier parmi les télé-évangélistes conservateurs, comprirent l’énorme force politique que constituaient les chrétiens évangéliques, soudés par leur opposition à l’avortement. Ils décidèrent de mettre cette force au service du parti Républicain en échange d’un engagement de ses élus à se battre pour invalider Roe v Wade, entre autres façons par la nomination de juges conservateurs à la Cour Suprême.

Du jour au lendemain des personnalités politiques qui ne s’étaient pas jusqu’alors engagées dans le débat sur l’avortement prenaient des positions publiques tranchées, et se déclaraient « pro-life » pour se concilier le vote évangélique. Le plus proéminent d’entre eux fut Ronald Reagan. En 1967 alors gouverneur de la Californie, Reagan avait signé une loi légalisant l’avortement, mais à partir de 1978, en tant que candidat à la Maison Blanche, il se déclarait partisan du « caractère sacré de la vie ».

Idem plus récemment pour Donald Trump. L’ancien playboy new yorkais, qui avait longtemps fait profession foi de sa tolérance et de son progressisme en la matière, reconnaissant le droit d’une femme à « choisir », se mua en partisan virulent du droit à la vie lors de sa campagne présidentielle de 2016. En 2018, devenu président, il s’adressa, depuis les jardins de la Maison Blanche, aux manifestants qui participent tous les ans, le 22 janvier, à une marche de protestation sur la capitale fédérale Washington D.C. pour commémorer la funeste décision de 1973, et leur déclara qu’il défendrait toujours le premier droit garanti par la Constitution, le « droit à la vie »…

Face à ces engagements, les forces pro-avortement se sont mobilisées pour défendre et conforter ce droit jugé fondamental. Les nominations de juges à la cour Suprême sont devenues l’enjeu de batailles féroces qui n’ont fait que s’envenimer avec le temps.

La première bataille eut lieu en 1987 quand le président Reagan y présenta la candidature du juge Robert Bork. Bork était un haut magistrat reconnu et expérimenté, professeur à l’université de Yale, qui ne cachait pas son désaccord avec nombres de décisions antérieures de la Cour suprême, dont « Roe vs Wade », conséquences pour lui d’une lecture extrapolative de la Constitution.

Sa nomination, médiatisée comme aucune autre jusqu’alors, fut torpillée par le Sénat, à l’incitation de Ted Kennedy, le benjamin des trois frères, alors sénateur du Massachusetts, et du président de la Commission judiciaire, un certain Joe Biden. Bork dénonça « un arbitraire et des mensonges grossiers », mais rien n’y fit. Les Démocrates étaient alors majoritaires au Congrès et il n’était pas question qu’ils admettent à la Cour Suprême, un juge anti-avortement. Bork fut rejeté. A sa place, Reagan nomma Anthony Kennedy, un centriste, acquis au maintien de Roe v Wade.

La seconde bataille se déroula en 1991 avec la nomination du juge Clarence Thomas par George Bush père. Thomas, un Noir conservateur, opposé à l’avortement, fut immédiatement attaqué, non pas sur sa philosophie judiciaire, mais sur sa personne et son passé. Les Démocrates mirent en avant une ancienne stagiaire, Anita Hill, qui l’accusa de harcèlement sexuel. L’homme orchestrant ces accusations fut à nouveau le président de la Commission judiciaire du Sénat, Joe Biden. Une enquête du FBI jugea les accusations de Hill « infondées ». Néanmoins elle fut invitée à témoigner lors des audiences de confirmation qui s’étalèrent sur près de deux mois, une durée sans précédent !

Clarence Thomas compara la procédure à une « honte nationale » et un « lynchage médiatique » destiné à « détruire sa réputation » et intimider « tous les Noirs qui oseraient ne pas suivre l’ordre établi et penser par eux-mêmes ». Il fut finalement confirmé par un vote de 52 voix contre 48 au Sénat. Quarante-six sénateurs démocrates sur cinquante-sept votèrent contre lui.

Cette bataille fut un prélude à une autre bataille encore plus brutale engagée toujours par les mêmes Démocrates, cette fois contre le juge Brett Kavanaugh en 2018. Kavanaugh était le second juge nommé par Donald Trump, sa nomination pouvait donner à la Cour une majorité conservatrice susceptible d’invalider Roe v Wade. Les démocrates étaient donc prêts à tout pour faire dérailler sa nomination.

D’autant que le climat politique était alors particulièrement tendu.

2016, la dernière année du mandat présidentiel de Barack Obama s’était ouverte avec une cour comprenant quatre juges progressistes (Ruth Bader Ginzburg et Stephen Breyer, nommés par Bill Clinton, Sonya Sotomayor et Elena Kagan, nommées par Barack Obama) trois juges conservateurs (Antonin Scalia, nommé par Ronald Reagan, Clarence Thomas, nommé par George Bush père et Samuel Alito, nommé par George W. Bush), ainsi que deux juges centristes, nommés par deux présidents républicains mais rejoignant très souvent les positions des quatre juges progressistes, (Anthony Kennedy, nommé par Reagan et John Roberts, le président de la Cour, nommé par George W. Bush).

Les progressistes avaient donc la majorité au sein de la cour, mais cette majorité était fragile. Un simple ralliement de Kennedy et Roberts au camp conservateur pouvait donner à celui-ci une majorité de cinq voix contre quatre. La nomination de deux nouveaux juges conservateurs pouvait aussi inverser le rapport de force.

En février 2016 Antonin Scalia, le plus conservateur des neuf juges, décéda subitement. Barack Obama s’empressa de proposer pour lui succéder le juge Merrick Garland (aujourd’hui ministre de la Justice du président Biden). C’était l’occasion de consolider la majorité de gauche à la Cour Suprême ! Mais le Sénat, contrôlé par le parti républicain, parvint à repousser les audiences de confirmation jusqu’après l’élection présidentielle de novembre. Garland n’eut jamais l’occasion de défendre sa nomination.

La manœuvre fit grincer des dents et valut à son auteur, Mitch Mc Connell, chef de file des Républicains du Sénat, une très mauvaise presse. Mais les Démocrates étaient alors persuadés que Hillary Clinton serait élue présidente en novembre 2016. Elle pourrait nommer Garland ou un autre juge tout aussi progressiste et les Républicains seraient alors obligés de confirmer sa nomination.

Ce n’est pas ce qui se produisit ! Le 8 novembre 2016, le candidat républicain Donald Trump fut élu de justesse, créant ainsi la plus grosse surprise électorale de l’histoire présidentielle américaine. Et remportant le droit de nommer le juge de son choix pour succéder à Antonin Scalia. Ce fut Neil Gorsuch. Sa nomination ne changea pas l’équilibre de la Cour. Scalia, le sortant était conservateur, Gorsuch l’entrant l’était aussi.

Deux ans plus tard en 2018 le juge Anthony Kennedy, âgé de 82 ans, prit sa retraite, offrant à Donald Trump la possibilité de nommer un deuxième juge à la Cour. Ce fut Brett Kavanaugh.

Dans le contexte polarisé de la présidence Trump, les audiences de confirmation de Brett Kavannaugh dégénérèrent dans un chaos sans précédent. Emmenés par la jeune sénatrice de Californie Kamala Harris les membres de la Commission refusèrent d’abord de respecter la procédure, puis ils présentèrent le témoignage d’une femme de 52 ans, Christine Blasey Ford, venue accuser Kavanaugh d’avoir tenté de la violer, lors d’une soirée quelques trente-six plus tôt, en 1982, quand tous deux étaient lycéens !

Le FBI fut mandaté pour enquêter et ne trouva rien pour corroborer ses accusations, que personne ne vint confirmer. Plusieurs témoins, au contraire, présents ce fameux soir, nièrent tout incident. Néanmoins Blasey Ford fit la couverture de Time Magazine et devint une héroïne de la cause démocrate. Après son témoignage elle reçut plus d’un million de dollars en donations diverses pour récompenser son « courage »… Elle ne parvint cependant pas à faire dérailler la nomination de Kavanaugh.

La Cour Suprême avait désormais une majorité conservatrice. Et pour rajouter encore à la déconvenue des Démocrates, Ruth Bader Ginzburg, âgée de 87 ans, souffrant d’un cancer depuis des années et qui ne siégeait plus à la Cour que par intermittence à cause de séjours répétés en hôpital, décéda à son tour quelques mois avant la fin du mandat de Donald Trump. La juge la plus à gauche, véritable pilier de l’idéologie progressiste laissait son siège vacant et offrait au président Trump le privilège rare de nommer un troisième juge à la Cour en un seul mandat ! Celui-ci s’empressait de désigner Amy Coney Barrett et le Sénat, toujours contrôlé par les Républicains, s’empressait de confirmer sa nomination.

Cette fois la cause était entendue. Le camp progressiste au sein de la Cour Suprême est réduit à trois juges : Sonia Sotomayor, Elena Kagan et Stephen Breyer (qui sera bientôt remplacé par Katanji Brown Jackson, tout récemment nommée par le président Biden et déjà confirmée). Le camp conservateur en compte cinq : Clarence Thomas, Samuel Alito, Neil Gorsuch, Brett Kavannaugh et Amy Coney Barret). Quatre d’entre eux ont moins de soixante ans et devraient siéger pour des décennies. Le président de la Cour reste le juge John Roberts. Son vote, imprévisible, peut renforcer la majorité conservatrice, à six voix contre trois, ou la réduire à cinq voix contre quatre. Mais cette majorité conservatrice est solidement ancrée.

Les Démocrates ont perdu la bataille de la Cour Suprême.

Sans surprise, leur stratégie a donc radicalement évolué à son égard. Ils suggèrent désormais de porter le nombre de ses juges à quinze. Cela s’appelle en anglais le « Court Packing ». Autoriser le président, Démocrate bien sûr, à nommer d’un coup six juges, pour rendre au camp progressiste le contrôle des débats. Pour y parvenir les Démocrates ont besoin d’une majorité qualifiée de 60 voix au Sénat. Ils en sont loin.

La manœuvre est donc purement symbolique. Ce qui enrage et angoisse les Démocrates. Car la question de l’avortement n’est pas la seule question devant la Cour Suprême. D’autres questions de société peuvent lui être soumises. Leur hantise est de voir les acquis récents – qui ne sont qu’un échafaudage de déconstruction sociétale sans précédent – dont la reconnaissance du mariage homosexuel, de l’agenda LGBT et des droits des immigrants clandestins, à leur tour, battus en brèche.

Derrière la question de l’avortement, il y a de vrais enjeux de société aux Etats-Unis. Enjeux pour lesquels la Cour Suprême aura un rôle légitime à jouer. L’annulation de Roe v Wade serait le premier signe de la fin des dérives engagées depuis un demi-siècle et l’amorce d’un retour de balancier, espéré et attendu depuis des décennies par la fameuse majorité silencieuse.

Voir par ailleurs:

Cinq choses à savoir sur la marche des Fiertés qui a lieu ce samedi à Paris
Le Télégramme
25 juin 2022

Manifestation festive, elle retrouvera toutes ses couleurs après deux années de restrictions en raison de la covid. La marche des Fiertés LGBT + a lieu ce samedi à Paris. Le point sur cet événement emblématique, qui s’est diffusé dans toute la France

1 Une manifestation massive

Le défilé parisien rassemble habituellement 500 000 personnes, ce qui en fait l’un des plus importants événements récurrents de la capitale. Cette année, les participants défileront de la station de métro Michel Bizot, dans le 12e arrondissement, à la place de la République.

Le mot d’ordre fixé est « Nos corps, nos droits, vos gueules ! ». Il s’agit notamment de protester contre la « banalisation » de la « parole LGBTQIphobe et surtout transphobe », trop souvent ignorée des pouvoirs publics, selon le collectif associatif Inter-LGBT, qui organise cette marche.

« Aujourd’hui, la notion de genre est très attaquée, notamment lorsqu’elle est déployée en milieu scolaire », déplore Matthieu Gatipon, l’un de ses porte-parole. « La rhétorique de l’extrême droite est que les associations procéderaient à du lavage de cerveau envers les jeunes. Et le résultat de ce discours nourri de transphobie, c’est qu’on a 89 députés du RN », a-t-il ajouté lors d’une conférence de presse jeudi.« Des centres LGBT se font attaquer, des personnes LGBT se font agresser tous les jours. On aimerait un peu plus de soutien du gouvernement, qui se dit notre allié mais ne fait pas grand-chose », a ajouté Elisa Koubi, coprésidente du collectif.

2 1977 : première marche parisienne

Un mouvement de défense des personnes homosexuelles s’est constitué à partir de 1971 en France et participe d’abord aux défilés du 1er mai. « C’est le moment où l’homosexualité devient une question politique », indique Antoine Idier, sociologue et historien.

La première manifestation homosexuelle indépendante parisienne a lieu en 1977 (sept ans après la première Pride au monde, en 1970 à Chicago). Les participants ferraillent contre la répression et des lois discriminantes.

3 Paillettes et politique

Paillettes, drapeaux arc-en-ciel, chants et danses : les marches des Fiertés sont généralement festives. « Le mouvement homosexuel a toujours revendiqué d’être à la fois politique et festif », souligne Antoine Idier. « La dimension festive permet de rompre avec la politique classique ».

Le mouvement homosexuel revendique « une forme de politisation du corps, de l’intime, de la vie privée, or la fête incarne aussi tous ces éléments », ajoute l’historien.

Samedi, quelque 30 000 personnes sont attendues à l’arrivée de la marche parisienne, pour un spectacle gratuit associant une centaine d’artistes, dont Bilal Hassani.

4 Cortèges alternatifs

Outre la manifestation habituelle, des marches alternatives sont apparues ces dernières années, affichant d’autres slogans et revendications, souvent plus contestataires. Cela démontre « un foisonnement et un enrichissement du militantisme LGBT + », plutôt qu’un « éparpillement », analysait récemment dans Le Monde la sociologue et historienne Ilana Eloit.

Le 4 juin, un millier de personnes ont ainsi défilé à Saint-Denis pour la deuxième « pride des banlieues ». Et le 19 juin, ils étaient quelque 50 000 à Paris à la « Pride radicale » anticapitaliste et antiraciste, selon les estimations des associations organisatrices.

« Il y a toujours eu un débat au sein du mouvement homosexuel pour savoir s’il doit parler uniquement de l’homosexualité ou porter une critique de la société tout entière », décrit Antoine Idier.

Pour Elisa Koubi, de l’inter-LGBT, « c’est très bien qu’il y ait d’autres marches ». « On est toujours le radical de quelqu’un », et les différentes manifestations sont « complémentaires », ajoute-t-elle.

5 Multiplication des marches

Les marches des Fiertés ont lieu dans de nombreux pays. En France, elles sont organisées localement, par des associations, sans coordination au niveau national.

Au début des années 1990, de premières marches ont lieu en régions. « Pendant longtemps, on est resté avec une marche à Paris et quelques autres dans les principales grandes villes », note Denis Quinqueton, codirecteur de l’Observatoire LGBTI +. «On observe depuis quelques années un essaimage ».

Des marches ont ainsi été organisées pour la première fois cette année dans de petites villes comme Châlons-en-Champagne, Carcassonne ou Périgueux, ainsi que dans des départements ruraux, tels que la Lozère et l’Oise.

En Bretagne, celle de Rennes a déjà près de 30 ans : la 28e édition s’est déroulée le 4 juin. Il y a également eu le Festi-Gay à Gourin pendant des années. Mais des collectifs ont aussi organisé de tels événements dans d’autres villes plus récemment, notamment à Brest, Vannes, Lorient, Saint-Brieuc ou encore Quimper.

« La société a beaucoup évolué sur ces sujets. Il y a 30 ans, certaines personnes n’auraient pas osé aller manifester », mais « aujourd’hui, c’est moins le cas », relève Denis Quinqueton.

COMPLEMENT:

ANALYSE – Contrairement aux Français, qui ont accepté collectivement le droit à l’IVG à la faveur d’un vote démocratique, les Américains, court-circuités par les juges, ne sont jamais parvenus à un consensus.

Aucun doute. En annulant la célèbre décision «Roe vs Wade» de 1973 qui instaurait un droit fédéral à l’avortement, et en renvoyant aux États le pouvoir de trancher sur cette question douloureuse, les juges de la Cour suprême américaine de 2022, ont pris, par 6 voix contre 3, une décision historique. Opposant ceux qui se réjouissent d’une «victoire de la vie» à ceux qui veulent défendre la liberté des femmes de «contrôler leur corps», elle va déchirer l’Amérique et constituera un sujet central de la bataille des élections de mi-mandat. Dans un contexte de quasi-guerre civile politique, cela dessine un terrain glissant et dangereux, dont la tentative d’attentat contre le juge conservateur Brett Kavanaugh qui a suivi le vote, illustre le caractère explosif.

Mais présenter la décision de la Cour suprême comme «un retour au Moyen Âge» ou une «talibanisation» des États-Unis, comme on le martèle depuis quelques jours, apparaît comme une véritable caricature, très idéologique. Évacuant la question morale, malgré toutes les découvertes scientifiques sur la vie intra-utérine du fœtus, cette lecture des événements nie toute légitimité à ceux qui n’ont jamais cessé de défendre le droit sacré à la vie, ou veulent – c’est la majorité du camp conservateur – imposer des limites de temps plus strictes, au droit d’avorter, aujourd’hui beaucoup plus permissif aux États-Unis qu’en Europe. Faudrait-il faire comme s’ils n’existaient pas et ne voir le sujet que sous l’angle des féministes, qui a bien sûr sa légitimité? Ou accepter de débattre?

À bien y regarder, cette décision n’est pas étonnante. Contrairement aux Français, qui ont accepté collectivement le droit à l’avortement à la faveur d’un vote démocratique, les Américains, court-circuités par les juges, ne sont jamais parvenus à un consensus. Pays fédéral toujours très chrétien, les États-Unis restent en réalité très partagés sur l’avortement, même si une majorité de 60 % est aujourd’hui favorable à ce droit, les désaccords portant surtout sur son encadrement. Loin de refléter l’approbation de la majorité de la population, la décision «Roe vs Wade» avait été imposée par le haut au pays en 1973 par une Cour suprême progressiste, évacuant du débat la moitié conservatrice du pays. La décision de vendredi dernier ressemble de ce point de vue à un effet boomerang. Comme le note le professeur de philosophie politique Joshua Mitchell, de l’université de Georgetown, «ce qui peut vivre par la Cour, peut mourir par la Cour». Autrement dit, les juges américains s’étaient substitués à la délibération démocratique.

Aujourd’hui, ils ne vont pas jusque-là, mais exigent un retour du dossier vers les États, revendication constante des conservateurs. Reflétant ce point de vue, le professeur Mitchell, favorable au droit à l’avortement des femmes dans «des limites raisonnables» de 12 semaines, parle d’une «très bonne nouvelle, car il ne s’agit pas d’interdire l’avortement, mais de renvoyer l’un des sujets les plus sérieux qui soit vers le corps politique». «La politique doit venir en premier, le droit en second. Les juges ne peuvent se substituer au débat démocratique. Nous devons redevenir une nation politique, surmonter nos désaccords profonds par la conversation, même quand elle est extrêmement difficile, au lieu d’abandonner les décisions aux juges ou aux experts», insiste-t-il. «Tout le monde avait conclu que la gauche avait gagné la bataille culturelle. Cette dernière imaginait qu’elle pouvait considérer ceux qui résistaient comme “des accidents historiques” à ignorer, mais cette décision de la Cour, qui résulte de la contre-offensive menée sous Trump, montre que c’est plus compliqué», analyse Mitchell.

Le camp libéral, consterné, s’en inquiète, soulignant, non sans raison, qu’il existe un groupe substantiel d’ «intégralistes conservateurs» qui rêverait d’absolutiser le dossier, et d’interdire tout de go l’avortement, même en cas d’inceste ou de viol. Mais présenter ce camp comme majoritaire brouille la réalité des humeurs de la majorité des républicains, favorables à l’avortement, mais avec une interdiction au-delà de 12 ou 15 semaines. «Je doute qu’un seul État aille vers une interdiction totale», présume Mitchell. Le camp conservateur souhaiterait surtout opposer une logique de responsabilité à la logique de liberté qui prévaut à gauche, affirme-t-on à droite. La décision «Roe vs Wade» a en effet permis de pratiquer des avortements, pratiquement jusqu’à la naissance, dans de nombreux États. «Les changements sociétaux qui se produisent à gauche, notamment dans le mouvement woke, visent à repousser ou ignorer la nature et ses limites. L’attaque contre “Roe vs Wade”, en retour, veut rappeler que la nature existe, et que les bébés, à l’intérieur du corps de la femme, sont réels. Avec le progrès technologique, il est devenu impossible d’ignorer leur souffrance, elle doit faire partie de l’équation au même titre que la souffrance des femmes», note Mitchell. Des dizaines de millions d’avortements ont été réalisés aux États-Unis depuis 1973.


Mois des fiertés: Du passé faisons table rase ! (Devinez pourquoi, au moment où notre civilisation est de plus en plus diabolisée, de plus en plus d’entre nous nous sentons de plus en plus honteux de nous-mêmes et de notre propre pays ?)

11 juin, 2022

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Le monde moderne n’est pas mauvais : à certains égards, il est bien trop bon. Il est rempli de vertus féroces et gâchées. Lorsqu’un dispositif religieux est brisé (comme le fut le christianisme pendant la Réforme), ce ne sont pas seulement les vices qui sont libérés. Les vices sont en effet libérés, et ils errent de par le monde en faisant des ravages ; mais les vertus le sont aussi, et elles errent plus férocement encore en faisant des ravages plus terribles. Le monde moderne est saturé des vieilles vertus chrétiennes virant à la folie. Elles ont viré à la folie parce qu’on les a isolées les unes des autres et qu’elles errent indépendamment dans la solitude. Ainsi des scientifiques se passionnent-ils pour la vérité, et leur vérité est impitoyable. Ainsi des « humanitaires » ne se soucient-ils que de la pitié, mais leur pitié (je regrette de le dire) est souvent mensongère. G.K. Chesterton
FO et la CGT dans le carré de tête, je ne m’y retrouve pas … On sait déjà ce qui va faire l’ouverture du 20 Heures, ce sont les drag queens et les types avec des chaînes. Or ils ne représentent pas le gay moyen, celui qui comme moi vit normalement depuis dix ans avec son copain. Olivier Robert (ancien patron du Carré, rue du Temple à Paris)
Le mois des fiertés se situe en juin il y a plus de 50 ans aux États-Unis. Plus précisément en 1969 avec l’interruption de la police à Stonewall Inn. En effet, Stonewall Inn était un bar gay de New York. À la suite de cette interruption, un groupe de personnes composé de lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres se sont rebellées contre l’autorité. Juste un an plus tard (1979), toujours à New York, Brenda Howard (activiste américain luttant pour les droits bisexuels, entre autres luttes) organise la première marche des fiertés. En effet, Brenda devient une figure importante pour le mouvement LGBT et fait du mois de juin le mois des fiertés. Après plus de 50 ans, le mois des fiertés et la marche de la Gay Pride continue à être célébrée même si la société accepte de plus en plus l’homosexualité. Aujourd’hui, cette marche continue à se faire pour plusieurs raisons, l’une étant de continuer à lutter pour l’égalité, l’autre pour honorer les discriminations passées. Mais aussi pour soutenir les discriminations actuelles, car elles continuent malheureusement d’exister. (…) Avant la création de l’actuel drapeau LGBT, Hitler avait créé le premier symbole d’identification des homosexuels. Effectivement, c’était un triangle rose qu’ils devaient porter sur leurs vêtements, un emblème qui, à l’époque, servait aux nazis pour pouvoir distinguer les homosexuels dans les rues. À l’occasion de la huitième Gay Pride (25 juin 1978) et à seulement 27 ans, Gilbert Baker eut l’idée de coudre un drapeau composé de huit couleurs : le rose, le rouge, l’orange, le jaune, le vert, le turquoise, le bleu et le violet. Ces couleurs allaient les unes avec les autres avec une orientation horizontale. Un drapeau plein de symbolisme, puisque chaque couleur a été choisie pour une raison : le rose représentait la sexualité, le rouge faisait référence à la vie, l’orange était symbole de la guérison (en termes de santé), le jaune représentait le soleil, le vert a été choisi pour symboliser la nature, le turquoise faisait référence à l’art et à la magie, le bleu dénotait l’harmonie et la sérénité, et finalement le violet était présent pour représenter l’esprit humain. Puisque dans la Bible, l’arc-en-ciel est un symbole important, avec cette combinaison de couleurs, ce que Gilbert Baker voulait était de transmettre une promesse de paix. Mais aussi il voulait permettre aux homosexuels d’avoir un moyen de se reconnaître entre eux par un plus beau symbole qu’ils n’avaient initialement. (…) Aujourd’hui, ce drapeau créé en 1978 reste le symbole du mois des fiertés et de la communauté LGBT : lesbienne, gay, bi, trans. La même communauté que maintenant, ajoute Q de Queer, I d’Intersexo, A d’Asexual et le signe + pour tous les autres, actualisant ainsi son nom d’identification à LGBTQIA+. Revenant à l’ordre chronologique de l’histoire de ce drapeau, en 1979, soit un an après sa création,  la couleur rose et la turquoise ont disparu. Cette décision a été prise par les industries de fabrication des drapeaux. Les industries ne voyaient pas le coût du colorant de ces deux couleurs en particulier rentable. Ainsi, depuis 1979, le fameux drapeau LGBT passe de huit couleurs à seulement six couleurs horizontales : rouge, orange, jaune, vert, bleu et violet. Femivoz
Les hommes aiment les hommes. Ils nous expliquent tout le temps combien ils aiment les femmes, mais on sait toutes qu’ils nous bobardent. Ils s’aiment, entre eux (…). A force de les entendre se plaindre que les femmes ne baisent pas assez, n’aiment pas le sexe comme il faudrait, ne comprennent jamais rien, on ne peut s’empêcher de se demander : qu’est-ce qu’ils attendent pour s’enculer ? Allez-y. Si ça peut vous rendre plus souriants, c’est que c’est bien. Virginie Despentes
Coucher avec une autre femme quand on est une femme, c’est comme trouver un très bon ostéopathe. Anne Akrich
Le phénomène de contagion sociale fait référence à un type d’influence exercée spécifiquement par les «pairs», qui vous encouragent à imiter un certain comportement. Dans le cas de la dysphorie de genre, les «influenceurs» en ligne jouent un grand rôle dans la propagation du sentiment de malaise vis-à-vis de son propre corps, et encouragent l’idée selon laquelle n’importe quel symptôme d’échec à être parfaitement féminine signifie qu’une fille est probablement transgenre. Les amis jouent également un grand rôle dans la diffusion et l’encouragement de ce sentiment – à la fois la propension à s’identifier comme transgenre et l’incitation à obtenir des traitements hormonaux ou des chirurgies de réassignement sexuel. (…) Nous n’avons pas de médecine centralisée aux États-Unis et un patient n’a pas besoin d’un diagnostic de dysphorie de genre d’un professionnel de la santé psychologique pour obtenir des hormones dans une clinique de genre («gender clinic»: établissements spécialisés dans le changement de sexe, NDLR). Ces deux facteurs rendent difficile l’obtention d’une comptabilité précise de ce pic soudain. Mais voici ce que nous savons: depuis 2007, l’Amérique est passée de deux cliniques de genre à bien plus de 50. Entre 2016 et 2017, le nombre de chirurgies de genre sur des personnes nées femmes a quadruplé aux États-Unis. Historiquement, seulement 0,01% de la population américaine était atteinte de dysphorie de genre, mais en 2018, 2% des lycéens américains disaient être transgenres et la plupart d’entre eux semblent être des femmes. (…) La dysphorie de genre traditionnelle commence dans la petite enfance et a toujours été, dans une très large majorité, ressentie par des hommes. Les adultes transgenres qui souffrent véritablement de dysphorie de genre (et j’en ai interviewé beaucoup) n’ont pas choisi cette identité pour se faire des amis, et n’y sont pas non plus arrivés après avoir subi l’influence des réseaux sociaux. Ils ont simplement éprouvé un malaise sévère dans leur sexe biologique aussi longtemps qu’ils s’en souviennent. (…) Les réseaux sociaux accélèrent cette tendance de la même manière qu’ils le font avec des choses comme l’anorexie – des adolescentes en véritable souffrance partagent cette souffrance avec des amies et la diffusent. Comme je l’explique dans le livre, cela a à voir avec les modes d’amitié que les filles partagent – leur tendance à assumer la souffrance de leurs amis, à être en accord avec leurs croyances, au point même de suspendre la réalité pour se mettre de leur côté. Et ainsi, elles s’encouragent dans leur dysphorie, se poussant mutuellement aux hormones et aux chirurgies. (…) Toute procédure médicale inutile constitue un dommage irréversible. Pour autant, je ne pense pas que toute transition médicale est dommageable ; de fait, j’ai interviewé de nombreux adultes transgenres qui attestent avoir été aidés par leur transition. Mais parmi ces adolescentes prises dans une contagion sociale, encouragées à prendre des hormones et à subir des chirurgies avec peu de surveillance médicale, beaucoup ont provoqué une altération permanente de leur corps qu’elles sont susceptibles de regretter. Ce sont ces dommages irréversibles que je dénonce. (…) La liberté d’expression est difficile car un petit nombre d’activistes radicaux utilisent les réseaux pour punir les dissidents et leur faire honte. Ils poursuivent toute personne qui exprime son scepticisme quant à la possibilité d’une transition médicale pour tout le monde, à la demande, sans aucune surveillance appropriée – mais ils font de même pour d’autres questions. (…) Je ne pensais pas pouvoir admirer J. K. Rowling davantage que je ne le faisais déjà. J’avais tort. Elle ne fait pas seulement partie des rares auteurs vivants dont nous lirons certainement encore les œuvres dans cent ans, elle est aussi une femme de grands principes et de décence qui a su lever la voix quand il le fallait au nom des femmes et des jeunes filles. Le fait que les gens soient traînés dans la boue pour avoir donné une définition sensée de «la femme» entraîne des conséquences terribles – comme tous les mensonges ont tendance à le faire. Prenons les prisons pour femmes par exemple: désormais des hommes biologiques violents y ont accès à condition qu’ils s’identifient comme femmes. En Californie, là où je vis, nous l’autorisons. Il s’agit d’une grave violation des droits fondamentaux des femmes détenues, et j’espère qu’elle donnera lieu à une contestation constitutionnelle devant nos tribunaux. Si forcer des prisonnières à vivre dans des quartiers confinés avec des hommes biologiques n’est pas une punition «cruelle et inhabituelle», je ne sais pas ce que c’est. Abigail Shrier
Alors que les demandes de changement de sexe chez les mineurs sont «en très forte augmentation» en France, dans le sillage des pays anglo-saxons, l’Académie de médecine alerte sur le «nombre croissant de jeunes adultes transgenres souhaitant “détransitionner”». Pointant un «risque de surestimation diagnostique réel», la société savante a appelé fin février à une «grande prudence médicale» chez l’enfant et l’adolescent, «compte tenu de la vulnérabilité, en particulier psychologique, de cette population et des nombreux effets indésirables, voire des complications graves, que peuvent provoquer certaines des thérapeutiques disponibles». Ypomoni, un collectif de parents qui milite «pour une approche éthique des questions de genre» et qui «grossit de semaine en semaine», rapporte «des histoires qui se ressemblent toutes: ados harcelés, agressés sexuellement, haut potentiel intellectuel (HPI), autistes, consultations expédiées, certificats de complaisance…» Et dans certains cas, les familles n’hésitent plus à se tourner vers la justice. Pour étayer son propos, l’Académie de médecine s’est appuyée sur la décision de l’hôpital universitaire Karolinska de Stockholm d’interdire, l’an dernier, l’usage des bloqueurs d’hormones. En France, il est autorisé, comme les prescriptions d’hormones du sexe opposé, avec l’accord des parents et sans conditions d’âge. Quant aux traitements chirurgicaux – notamment la mastectomie (ablation des seins), autorisée en France dès l’âge de 14 ans, – et ceux portant sur l’appareil génital externe (vulve, pénis) après la majorité, elle souligne leur «caractère irréversible». Et appelle à prolonger «autant que faire se peut» la phase de prise en charge psychologique. «Il n’y a pas d’âge pour débuter une transition», estime a contrario le guide publié par l’association OUTrans. Effet de mode, inquiétant phénomène d’embrigadement ou conquête de nouvelles frontières de l’identité? Les cas d’enfants, d’adolescents et de jeunes adultes qui pensent ne pas être «nés dans le bon genre» et veulent changer socialement ou médicalement de sexe se sont multipliés ces dernières années. Le rapport «relatif à la santé et aux parcours de soins des personnes trans», remis en janvier au ministère de la Santé, confirme un «nombre croissant depuis dix ans de mineurs en interrogation de genre et en demande de transition». «Les consultations spécialisées sont saturées», indique ce document, rédigé avec l’appui de l’Igas, qui appelle «à accueillir sans a priori les questionnements d’identité de genre», mais aussi à prendre en compte «les facteurs de survulnérabilité» chez les adolescents trans comme la déscolarisation, les comportements suicidaires, les troubles psychiques et les troubles du spectre autistiques. En mai, le suicide d’un élève transgenre de 15 ans dans son lycée, au Mans, a suscité l’émotion. «Pour nous l’épidémie est là: c’est une épidémie de suicides», s’inquiète Simon Jutant, juriste de l’association Acceptess-T, spécialisée dans la défense des droits des personnes transgenres, et co-auteur du rapport. Chez les adultes, le nombre de personnes prises en charge médicalement (admises en affection longue durée) pour transidentité a été multiplié par dix en dix ans, pour atteindre environ 9000 personnes en 2020, selon des chiffres de la Caisse nationale d’assurance-maladie (Cnam), cités dans le rapport. «70% des bénéficiaires ont entre 18 et 35 ans», précise le document. Épouvantée par l’ampleur du phénomène, Blandine, une enseignante, a créé avec un groupe de militantes féministes le podcast Rebelles du genre, afin de donner la parole à des «détransitionneuses». Pour elle, le discours actuel sur le genre signe l’apparition d’une «nouvelle oppression» sur les femmes. «Le phénomène trans touche plus les jeunes filles aujourd’hui, notamment celles qui ne rentrent pas dans les stéréotypes de genre. De plus, cette volonté de changer de sexe est souvent liée à la volonté d’échapper à un passé de violences sexuelles, de harcèlement. La difficulté de s’accepter comme lesbienne, à faire face à la lesbophobie peut également jouer un rôle», pointe-t-elle. «Aujourd’hui, l’accès au parcours de transition est un peu plus ouvert qu’autrefois et moins contraignant, ce qui explique cette augmentation des demandes, considère pour sa part Simon Jutant. De même, lorsque l’on a arrêté de contrarier les gauchers, leur nombre a augmenté d’un coup.» En France, le phénomène a explosé «durant le confinement», insiste la militante de Rebelles du genre, avec un effet de «contagion» sur les réseaux sociaux. «Isolées de la vie réelle, des jeunes filles se sont convaincues en ligne, en quelques semaines, qu’elles étaient des garçons. Des adolescentes m’ont raconté qu’elles étaient en permanence connectées à des forums de communautés trans qui jouent sur la victimisation. Elles avaient l’impression de rejoindre le camp du bien, des opprimés, et se voyaient acclamées quand elles se déclaraient non-binaires». Même constat pour l’association SOS Éducation, qui demande «que l’École reste en dehors du militantisme trans-affirmatif, dans l’intérêt supérieur des enfants»: «L’emprise des idéologies militantes trans-affirmatives fait croire à de plus en plus de jeunes en questionnement que le changement de sexe est la seule solution pour échapper à la souffrance identitaire qu’ils traversent, s’effraie-t-elle. Aveuglés par les réseaux sociaux, pris dans les mailles d’un dispositif associatif sectaire, le risque est qu’ils s’engagent, en marge de leur famille, mais adoubés à l’école, dans des transitions irréversibles. Les pays qui ont pratiqué ces expériences sur des enfants font marche arrière face aux vies brisées. Pourquoi l’Éducation nationale n’en tient-elle pas compte? Qui assumera la responsabilité d’avoir laissé des enfants sous influence devenir des “regretteurs”, des femmes à barbe stériles, volontairement mutilées?» Pour Blandine, «passé la période de l’adolescence, un certain nombre de ces jeunes se rendent compte qu’ils ont fait fausse route ; mais c’est une démarche très difficile de revenir en arrière». Les études scientifiques internationales ne relèvent jusqu’à présent que de faibles pourcentages de «détransitionneurs», entre 1 et 2 %. «Une minorité parmi la minorité», commente Simon Jutant, mais «qu’il faut entendre». «La vague est à venir», prévient de son côté la militante de Rebelle du genre. «Aujourd’hui, les “détransitionneuses” sont encore peu nombreuses car il faut généralement plusieurs années avant de se rendre compte que l’on s’est trompé. » Stéphane Kovacs et Agnès Leclair
Tous les sondages sur la sexualité en France, du rapport Simon de 1972 à l’Enquête sur la sexualité en France menée en 2008 par Nathalie Bajos et Michel Bozon — la plus complète à ce jour — indiquent que le nombre d’homosexuels exclusifs est stable, aux alentours de 4,5%. Un fait de nature — et pas de culture, contrairement à ce qu’affirment tous ces ignares.  (…) Évidemment, dans le IVe arrondissement de Paris, ils sont plus nombreux, et savent trouver une oreille à l’Hôtel de ville, où le lobby LGBT a ses entrées… Et ils tentent de convaincre les adolescents qui errent — c’est de leur âge — entre des désirs contradictoires. C’est que l’homosexualité ou la transsexualité sont aujourd’hui « tendance », comme on dit, et de nombreux jeunes succombent à un effet de mode, importé d’Amérique, qui les pousse, à un âge d’incertitudes, à se revendiquer autres que ce qu’ils sont. « Oui, ma fille est lesbienne » / « Oui, mon père est gay », clame le ministère… Au point que l’école peut procéder à un changement d’état-civil sur un mineur sans en référer aux parents. Les effets à terme de cette mode peuvent être terrifiants, comme le raconte le Figaro dans un article récent. Une fois qu’une gamine s’est fait enlever les seins et l’utérus en croyant qu’au fond elle était un homme parce qu’elle préférait les femmes, il n’y a pas de retour possible. Quant aux traitements hormonaux pris pour compléter la chirurgie, eux aussi ont des effets permanents à long terme. D’autant que l’effet de mode passé, nombre de ces « trans » auto-proclamés rentrent dans le rang et dans leur sexe biologique. On appelle cela des désisteuses. Et la gamine malheureuse interviewée sur le sujet regrette franchement le « lavage de cerveau » opéré par certaines organisations. Abigail Shrier a fait paraître un ouvrage, Dommages irréversibles, sur le sujet — « un ouvrage transphobe », selon l’American Booksellers Association. Cela confirme les propos de l’auteur, qui parle dans Le Point de la « terreur » que font régner sur les campus les militants LGBT. J’avoue par ailleurs ne pas bien comprendre ce qui dans l’homosexualité mérite de générer une quelconque « fierté » — c’est le nom générique des marches organisées çà et là pour glorifier les LGBT. La dernière a eu lieu le 4 juin Saint-Denis. Les organisateurs attendaient entre 5 et 10 000 participants. Ils furent un petit millier : le LGBT n’est pas « tendance » dans les banlieues musulmanes. Mais au nom de l’intersectionnalité des luttes, on n’y fera pas attention, si on te pète la gueule à Saint-Denis, ce n’est pas la même chose qu’un fasciste qui casse du gay au faubourg Saint-Germain. À Saint-Denis, c’est culturel, mon pote… Comme les viols à Hambourg ou au Caire, probablement. Pour avoir eu quelques étudiants maghrébins homosexuels des deux sexes, je sais les contorsions et les ruses qu’ils pratiquaient pour que leur « communauté » ne sache rien de leur vie. Et si vous voulez savoir comment on traite les homosexuels dans certaines régions d’Afrique — au Mali par exemple… Je ne vois pas où est la fierté. On peut être fier de ses accomplissements — et si demain le ministère de l’Éducation lance une campagne sur le thème « Oui, ma fille est polytechnicienne » / « Oui, mon fils est docteur en Droit », j’applaudirai des deux mains. Je ne me flatte pas de ne pas attraper de coups de soleil ou d’avoir besoin de très peu de sommeil — c’est pratique, mais je n’y suis pour rien, c’est une caractéristique génétique. On vaut par ce que l’on fait — et pas par ce que l’on est, parce que l’on n’est rien, en dehors de ce que l’on fait. La vraie audace serait de lancer des affiches sur le thème « Oui, ma coloc vote Zemmour ! », « Oui, mon petit-fils aime Gérard Darmanin ! » — aussi extrême que puisse paraître cette dernière situation. Je me fiche des orientations sexuelles de mes contemporains — ou de leurs options religieuses, qui devraient être réservées elles aussi au domaine privé —, tant que je ne suis pas partie prenante. Je n’exhibe pas les miennes, étant entendu que ce qui se fait entre adultes consentants ne regarde personne en dehors des intéressés. Vouloir à toute force défiler avec une étoile rose, c’est faire du nazisme à l’envers — tout comme il existe du racisme à l’envers. Et forcer sa nature relève du crétinisme le plus profond.  Jean-Paul Brighelli

Du passé faisons table rase !

A l’heure où au nom même de la souveraineté …

Le nouveau Führer de Moscou et ses idiots utiles occidentaux tentent d’imposer à  coups de canon son nouvel impérialisme à l’ensemble de ses voisins …

Et où à la veille d’élections intermédiaires annoncées catastrophiques …

Les Démocrates américains reprennent leurs procès de Moscou …

Contre un ancien président dont ils ont non seulement systématiquement subverti l’élection et le mandat …

Mais volé la réélection …

Et en ce mois, désormais planétaire, dit « mois des fiertés »

Où entre emprise et embrigadement par des idéologies de plus en plus militantes…

Avec l’appui de plus en plus intrusif, à coup de campagnes publicitaires dans nos rues, d’un Etat de plus en plus irresponsable …

Nos jeunes les plus vulnérables se voient embarquées, mode et contagion obligent et entre ablation des seins et de l’utérus, dans des transitions sexuelles toujours plus irréversibles …

Et où  remis en cause à grand renfort d’échange de sextoys et au nom d’un répertoire sexuel plus large, plus jouissif et plus fréquemment utilisé …

Notre système se voit reprocher son obsession de sa propre reproduction …

Devinez pourquoi au moment où notre civilisation est de plus en plus diabolisée …

Sur fond d’immigration de plus en plus hors contrôle …

De plus en plus d’entre nous se sentent de plus en plus honteux …

Non seulement de nous-mêmes mais de notre propre pays ?

Oui, ma petite-fille est trans — et autres slogans officiels 

Jean-Paul Brighelli – 

Causeur 

7 juin 2022 

Chacun fait ce qu’il veut derrière la porte de son domicile. Homosexuels des deux rives et autres LGBT++ ont les mêmes droits que tous les citoyens français. De là à en faire une campagne officielle patronnée par le ministère de la Santé… 

En 1967, dans “Devine qui vient dîner”, Stanley Kramer confrontait avec humour une jeune fille blanche à ses parents, Démocrates bon teint aux idées larges, soudain confrontés au fiancé de leur fille — le magnifique Sidney Poitier, par ailleurs médecin prometteur. Katharine Hepburn et Spencer Tracy n’en revenaient pas. Et le film croula sous les récompenses — sans que personne ne s’interroge sur la probabilité infime qu’un Noir accède au statut de médecin dans l’Amérique de la Ségrégation. 

Imaginons leur tête, quand dans un remake (qui mériterait d’être tourné, cinéastes woke, à vos caméras !), ladite jeune fille (en existe-t-il encore qui se revendiquent comme telles ?) leur amènera un clone de Conchita Wurst. Comme dit l’une des affiches de la campagne du Ministère de la Santé : « Oui, ma petite-fille est trans… » 

Un effet de mode 

Il fut un temps où l’homosexualité était en France un crime puni de mort — et elle l’est toujours dans nombre de pays musulmans. Puis un délit — jusqu’en 1981. Vint un temps où, par une loi de 1993 résumée dans la formule « don’t tell / don’t ask », les homosexuels purent entrer dans les forces armées américaines, à condition de ne pas faire étalage de leurs préférences. Enfin, en 1981 en France, ce ne fut plus un délit — et c’est tant mieux : tous les sondages sur la sexualité en France, du rapport Simon de 1972 à l’Enquête sur la sexualité en France menée en 2008 par Nathalie Bajos et Michel Bozon — la plus complète à ce jour — indiquent que le nombre d’homosexuels exclusifs est stable, aux alentours de 4,5%. Un fait de nature — et pas de culture, contrairement à ce qu’affirment tous ces ignares. Les mêmes qui ont conspué J.K. Rowling quand elle a déclaré qu’une femme était une personne susceptible d’avoir des règles. Une école anglaise qui portait son nom s’est débaptisée pour ne plus rien avoir à faire avec une « transphobe ».  

4,5%. Évidemment, dans le IVe arrondissement de Paris, ils sont plus nombreux, et savent trouver une oreille à l’Hôtel de ville, où le lobby LGBT a ses entrées… Et ils tentent de convaincre les adolescents qui errent — c’est de leur âge — entre des désirs contradictoires. 

C’est que l’homosexualité ou la transsexualité sont aujourd’hui « tendance », comme on dit, et de nombreux jeunes succombent à un effet de mode, importé d’Amérique, qui les pousse, à un âge d’incertitudes, à se revendiquer autres que ce qu’ils sont. « Oui, ma fille est lesbienne » / « Oui, mon père est gay », clame le ministère… Au point que l’école peut procéder à un changement d’état-civil sur un mineur sans en référer aux parents. 

Les effets à terme de cette mode peuvent être terrifiants, comme le raconte le Figaro dans un article récent. Une fois qu’une gamine s’est fait enlever les seins et l’utérus en croyant qu’au fond elle était un homme parce qu’elle préférait les femmes, il n’y a pas de retour possible. Quant aux traitements hormonaux pris pour compléter la chirurgie, eux aussi ont des effets permanents à long terme. 

La terreur trans 

D’autant que l’effet de mode passé, nombre de ces « trans » auto-proclamés rentrent dans le rang et dans leur sexe biologique. On appelle cela des désisteuses. Et la gamine malheureuse interviewée sur le sujet regrette franchement le « lavage de cerveau » opéré par certaines organisations. Abigail Shrier a fait paraître un ouvrage, Dommages irréversibles, sur le sujet — « un ouvrage transphobe », selon l’American Booksellers Association. Cela confirme les propos de l’auteur, qui parle dans Le Point de la « terreur » que font régner sur les campus les militants LGBT. 

J’avoue par ailleurs ne pas bien comprendre ce qui dans l’homosexualité mérite de générer une quelconque « fierté » — c’est le nom générique des marches organisées çà et là pour glorifier les LGBT. La dernière a eu lieu le 4 juin Saint-Denis. Les organisateurs attendaient entre 5 et 10 000 participants. Ils furent un petit millier : le LGBT n’est pas « tendance » dans les banlieues musulmanes. Mais au nom de l’intersectionnalité des luttes, on n’y fera pas attention, si on te pète la gueule à Saint-Denis, ce n’est pas la même chose qu’un fasciste qui casse du gay au faubourg Saint-Germain. À Saint-Denis, c’est culturel, mon pote…  

Comme les viols à Hambourg ou au Caire, probablement. Pour avoir eu quelques étudiants maghrébins homosexuels des deux sexes, je sais les contorsions et les ruses qu’ils pratiquaient pour que leur « communauté » ne sache rien de leur vie. 

Et si vous voulez savoir comment on traite les homosexuels dans certaines régions d’Afrique — au Mali par exemple… 

Je ne vois pas où est la fierté. On peut être fier de ses accomplissements — et si demain le ministère de l’Éducation lance une campagne sur le thème « Oui, ma fille est polytechnicienne » / « Oui, mon fils est docteur en Droit », j’applaudirai des deux mains. Je ne me flatte pas de ne pas attraper de coups de soleil ou d’avoir besoin de très peu de sommeil — c’est pratique, mais je n’y suis pour rien, c’est une caractéristique génétique. On vaut par ce que l’on fait — et pas par ce que l’on est, parce que l’on n’est rien, en dehors de ce que l’on fait. La vraie audace serait de lancer des affiches sur le thème « Oui, ma coloc vote Zemmour ! », « Oui, mon petit-fils aime Gérard Darmanin ! » — aussi extrême que puisse paraître cette dernière situation. 

Je me fiche des orientations sexuelles de mes contemporains — ou de leurs options religieuses, qui devraient être réservées elles aussi au domaine privé —, tant que je ne suis pas partie prenante. Je n’exhibe pas les miennes, étant entendu que ce qui se fait entre adultes consentants ne regarde personne en dehors des intéressés. Vouloir à toute force défiler avec une étoile rose, c’est faire du nazisme à l’envers — tout comme il existe du racisme à l’envers. Et forcer sa nature relève du crétinisme le plus profond. 

PS. Bien sûr, les palinodies de Manuel Valls lui ont aliéné nombre de ses supporters. N’empêche que cet homme était, au pouvoir, d’une laïcité intransigeante. Et que Karim Ben Cheikh, le candidat de la NUPES arrivé en tête pour la 9ème circonscription (Maghreb et Afrique de l’Ouest), ne l’est pas forcément autant. 

Voir aussi:

Adolescents transgenres: «Il existe un vrai phénomène de mode aux États-Unis»

Eugénie Bastié

Le Figaro

15/12/2020

ENTRETIEN – Abigail Shrier, journaliste américaine au Wall Street Journal, publie une enquête sur l’engouement que suscitent les enfants et les adolescents transgenres aux États-Unis. Ce phénomène qui touche en particulier les jeunes filles est, selon elle, très préoccupant. Son livre fait l’objet d’attaques et d’appels au boycott outre-Atlantique.

LE FIGARO. – Dans votre livre, Irreversible Damage («Dommage irréversible»), vous parlez de la «contagion sociale» à l’œuvre parmi les jeunes adolescentes qui décident de commencer une transition. Qu’entendez-vous par là? Pourquoi employer le terme de «contagion sociale» ?

Abigail SHRIER. – Le phénomène de contagion sociale fait référence à un type d’influence exercée spécifiquement par les «pairs», qui vous encouragent à imiter un certain comportement. Dans le cas de la dysphorie de genre, les «influenceurs» en ligne jouent un grand rôle dans la propagation du sentiment de malaise vis-à-vis de son propre corps, et encouragent l’idée selon laquelle n’importe quel symptôme d’échec à être parfaitement féminine signifie qu’une fille est probablement transgenre. Les amis jouent également un grand rôle dans la diffusion et l’encouragement de ce sentiment – à la fois la propension à s’identifier comme transgenre et l’incitation à obtenir des traitements hormonaux ou des chirurgies de réassignement sexuel.

Quelle est l’ampleur de ce phénomène aux États-Unis?

Nous n’avons pas de médecine centralisée aux États-Unis et un patient n’a pas besoin d’un diagnostic de dysphorie de genre d’un professionnel de la santé psychologique pour obtenir des hormones dans une clinique de genre («gender clinic»: établissements spécialisés dans le changement de sexe, NDLR). Ces deux facteurs rendent difficile l’obtention d’une comptabilité précise de ce pic soudain. Mais voici ce que nous savons: depuis 2007, l’Amérique est passée de deux cliniques de genre à bien plus de 50. Entre 2016 et 2017, le nombre de chirurgies de genre sur des personnes nées femmes a quadruplé aux États-Unis. Historiquement, seulement 0,01% de la population américaine était atteinte de dysphorie de genre, mais en 2018, 2% des lycéens américains disaient être transgenres et la plupart d’entre eux semblent être des femmes.

Quelle différence faites-vous entre la dysphorie de genre, qui est une réalité, et ce phénomène que vous estimez être de «contagion sociale» ?

La dysphorie de genre traditionnelle commence dans la petite enfance et a toujours été, dans une très large majorité, ressentie par des hommes. Les adultes transgenres qui souffrent véritablement de dysphorie de genre (et j’en ai interviewé beaucoup) n’ont pas choisi cette identité pour se faire des amis, et n’y sont pas non plus arrivés après avoir subi l’influence des réseaux sociaux. Ils ont simplement éprouvé un malaise sévère dans leur sexe biologique aussi longtemps qu’ils s’en souviennent.

En quoi les réseaux sociaux accélèrent-ils cette tendance?

Les réseaux sociaux accélèrent cette tendance de la même manière qu’ils le font avec des choses comme l’anorexie – des adolescentes en véritable souffrance partagent cette souffrance avec des amies et la diffusent. Comme je l’explique dans le livre, cela a à voir avec les modes d’amitié que les filles partagent – leur tendance à assumer la souffrance de leurs amis, à être en accord avec leurs croyances, au point même de suspendre la réalité pour se mettre de leur côté. Et ainsi, elles s’encouragent dans leur dysphorie, se poussant mutuellement aux hormones et aux chirurgies.

En quoi ce phénomène a-t-il des conséquences néfastes? Pourquoi parlez-vous de dommages «irréversibles»?

Toute procédure médicale inutile constitue un dommage irréversible. Pour autant, je ne pense pas que toute transition médicale est dommageable ; de fait, j’ai interviewé de nombreux adultes transgenres qui attestent avoir été aidés par leur transition. Mais parmi ces adolescentes prises dans une contagion sociale, encouragées à prendre des hormones et à subir des chirurgies avec peu de surveillance médicale, beaucoup ont provoqué une altération permanente de leur corps qu’elles sont susceptibles de regretter. Ce sont ces dommages irréversibles que je dénonce.

Depuis que votre livre a été publié, certains militants ont tenté de vous faire taire. Une professeur de Berkeley a même encouragé à «brûler» votre livre. Comment expliquez-vous que la liberté d’expression soit si difficile à ce sujet?

La liberté d’expression est difficile car un petit nombre d’activistes radicaux utilisent les réseaux pour punir les dissidents et leur faire honte. Ils poursuivent toute personne qui exprime son scepticisme quant à la possibilité d’une transition médicale pour tout le monde, à la demande, sans aucune surveillance appropriée – mais ils font de même pour d’autres questions.

La romancière J. K. Rowling, créatrice d’Harry Potter, a été vivement critiquée pour avoir déclaré que les hommes et les femmes sont différents. Que pensez-vous de cette polémique et du fait que l’on ne peut plus définir ce qu’est une femme?

Je ne pensais pas pouvoir admirer J. K. Rowling davantage que je ne le faisais déjà. J’avais tort. Elle ne fait pas seulement partie des rares auteurs vivants dont nous lirons certainement encore les œuvres dans cent ans, elle est aussi une femme de grands principes et de décence qui a su lever la voix quand il le fallait au nom des femmes et des jeunes filles.

Le fait que les gens soient traînés dans la boue pour avoir donné une définition sensée de «la femme» entraîne des conséquences terribles – comme tous les mensonges ont tendance à le faire. Prenons les prisons pour femmes par exemple: désormais des hommes biologiques violents y ont accès à condition qu’ils s’identifient comme femmes. En Californie, là où je vis, nous l’autorisons.

Il s’agit d’une grave violation des droits fondamentaux des femmes détenues, et j’espère qu’elle donnera lieu à une contestation constitutionnelle devant nos tribunaux. Si forcer des prisonnières à vivre dans des quartiers confinés avec des hommes biologiques n’est pas une punition «cruelle et inhabituelle», je ne sais pas ce que c’est.

«Irreversible Damage: The Transgender Craze Seducing Our Daughters», Regnery Publishing, 2020.

Voir également:

La détresse de ces jeunes qui regrettent d’avoir voulu changer de sexe 

Stéphane Kovacs et Agnès Leclair 

Le Figaro 

 30/05/2022  

ENQUÊTE – Alors que les demandes de changement de sexe sont en forte augmentation, familles, enseignants et associations alertent sur son «caractère irréversible». 

Premiers regrets, premières contestations. Alors que les demandes de changement de sexe chez les mineurs sont «en très forte augmentation» en France, dans le sillage des pays anglo-saxons, l’Académie de médecine alerte sur le «nombre croissant de jeunes adultes transgenres souhaitant “détransitionner”». Pointant un «risque de surestimation diagnostique réel», la société savante a appelé fin février à une «grande prudence médicale» chez l’enfant et l’adolescent, «compte tenu de la vulnérabilité, en particulier psychologique, de cette population et des nombreux effets indésirables, voire des complications graves, que peuvent provoquer certaines des thérapeutiques disponibles». Ypomoni, un collectif de parents qui milite «pour une approche éthique des questions de genre» et qui «grossit de semaine en semaine», rapporte «des histoires qui se ressemblent toutes: ados harcelés, agressés sexuellement, haut potentiel intellectuel (HPI), autistes, consultations expédiées, certificats de complaisance…» Et dans certains cas, les familles n’hésitent plus à se tourner vers la justice. 

Pour étayer son propos, l’Académie de médecine s’est appuyée sur la décision de l’hôpital universitaire Karolinska de Stockholm d’interdire, l’an dernier, l’usage des bloqueurs d’hormones. En France, il est autorisé, comme les prescriptions d’hormones du sexe opposé, avec l’accord des parents et sans conditions d’âge. Quant aux traitements chirurgicaux – notamment la mastectomie (ablation des seins), autorisée en France dès l’âge de 14 ans, – et ceux portant sur l’appareil génital externe (vulve, pénis) après la majorité, elle souligne leur «caractère irréversible». Et appelle à prolonger «autant que faire se peut» la phase de prise en charge psychologique. «Il n’y a pas d’âge pour débuter une transition», estime a contrario le guide publié par l’association OUTrans. 

«Épidémie de suicides» 

Effet de mode, inquiétant phénomène d’embrigadement ou conquête de nouvelles frontières de l’identité? Les cas d’enfants, d’adolescents et de jeunes adultes qui pensent ne pas être «nés dans le bon genre» et veulent changer socialement ou médicalement de sexe se sont multipliés ces dernières années. Le rapport «relatif à la santé et aux parcours de soins des personnes trans», remis en janvier au ministère de la Santé, confirme un «nombre croissant depuis dix ans de mineurs en interrogation de genre et en demande de transition». «Les consultations spécialisées sont saturées», indique ce document, rédigé avec l’appui de l’Igas, qui appelle «à accueillir sans a priori les questionnements d’identité de genre», mais aussi à prendre en compte «les facteurs de survulnérabilité» chez les adolescents trans comme la déscolarisation, les comportements suicidaires, les troubles psychiques et les troubles du spectre autistiques. En mai, le suicide d’un élève transgenre de 15 ans dans son lycée, au Mans, a suscité l’émotion. «Pour nous l’épidémie est là: c’est une épidémie de suicides», s’inquiète Simon Jutant, juriste de l’association Acceptess-T, spécialisée dans la défense des droits des personnes transgenres, et co-auteur du rapport. Chez les adultes, le nombre de personnes prises en charge médicalement (admises en affection longue durée) pour transidentité a été multiplié par dix en dix ans, pour atteindre environ 9000 personnes en 2020, selon des chiffres de la Caisse nationale d’assurance-maladie (Cnam), cités dans le rapport. «70% des bénéficiaires ont entre 18 et 35 ans», précise le document. 

Épouvantée par l’ampleur du phénomène, Blandine, une enseignante, a créé avec un groupe de militantes féministes le podcast Rebelles du genre, afin de donner la parole à des «détransitionneuses». Pour elle, le discours actuel sur le genre signe l’apparition d’une «nouvelle oppression» sur les femmes. «Le phénomène trans touche plus les jeunes filles aujourd’hui, notamment celles qui ne rentrent pas dans les stéréotypes de genre. De plus, cette volonté de changer de sexe est souvent liée à la volonté d’échapper à un passé de violences sexuelles, de harcèlement. La difficulté de s’accepter comme lesbienne, à faire face à la lesbophobie peut également jouer un rôle», pointe-t-elle. «Aujourd’hui, l’accès au parcours de transition est un peu plus ouvert qu’autrefois et moins contraignant, ce qui explique cette augmentation des demandes, considère pour sa part Simon Jutant. De même, lorsque l’on a arrêté de contrarier les gauchers, leur nombre a augmenté d’un coup.» 

«L’emprise des idéologies militantes» 

En France, le phénomène a explosé «durant le confinement», insiste la militante de Rebelles du genre, avec un effet de «contagion» sur les réseaux sociaux. «Isolées de la vie réelle, des jeunes filles se sont convaincues en ligne, en quelques semaines, qu’elles étaient des garçons. Des adolescentes m’ont raconté qu’elles étaient en permanence connectées à des forums de communautés trans qui jouent sur la victimisation. Elles avaient l’impression de rejoindre le camp du bien, des opprimés, et se voyaient acclamées quand elles se déclaraient non-binaires». Même constat pour l’association SOS Éducation, qui demande «que l’École reste en dehors du militantisme trans-affirmatif, dans l’intérêt supérieur des enfants»: «L’emprise des idéologies militantes trans-affirmatives fait croire à de plus en plus de jeunes en questionnement que le changement de sexe est la seule solution pour échapper à la souffrance identitaire qu’ils traversent, s’effraie-t-elle. 

Aveuglés par les réseaux sociaux, pris dans les mailles d’un dispositif associatif sectaire, le risque est qu’ils s’engagent, en marge de leur famille, mais adoubés à l’école, dans des transitions irréversibles. Les pays qui ont pratiqué ces expériences sur des enfants font marche arrière face aux vies brisées. Pourquoi l’Éducation nationale n’en tient-elle pas compte? Qui assumera la responsabilité d’avoir laissé des enfants sous influence devenir des “regretteurs”, des femmes à barbe stériles, volontairement mutilées?» 

Pour Blandine, «passé la période de l’adolescence, un certain nombre de ces jeunes se rendent compte qu’ils ont fait fausse route ; mais c’est une démarche très difficile de revenir en arrière». Les études scientifiques internationales ne relèvent jusqu’à présent que de faibles pourcentages de «détransitionneurs», entre 1 et 2 %. «Une minorité parmi la minorité», commente Simon Jutant, mais «qu’il faut entendre». «La vague est à venir», prévient de son côté la militante de Rebelle du genre. «Aujourd’hui, les “détransitionneuses” sont encore peu nombreuses car il faut généralement plusieurs années avant de se rendre compte que l’on s’est trompé.» 

 Voir de même:

Je suis un vieux con et j’ai perdu la guerre

Ces évolutions de la société française qui choquent le vieux con que je suis – et quelques autres…

Causeur

9 juin 2022

Je suis un vieux con. Le vieux con se définit généralement comme décalé, plus très en phase avec les évolutions de la société. L’expression « vieux con » ne met pas l’accent sur « con », mais sur « vieux ». A partir d’un certain âge, le vieux lâche prise et devient con parce qu’il ne comprend pas ou n’adhère pas aux signaux que lui envoie la société.

A ma décharge, je connais des plus jeunes qui, comme moi, sont aussi des vieux cons. Comme moi, de jeunes cons s’ébahissent de la campagne de publicité menée par Santé Publique France, établissement public placé sous la tutelle du ministère de la Santé. Sur tous les abribus et sur les murs, des affiches en couleur de personnes qui se serrent chaleureusement l’une contre l’autre proclament : « Oui ma fille est lesbienne » , « Oui ma petite-fille est trans », « Oui ma coloc est lesbienne » ou « Mon père est gay », Chacune des affiches est marquée du slogan : « Face à l’intolérance, à nous de faire la différence. »

Ayant fait très tôt le choix de ne pas me soucier de ce que chacun peut bien faire dans l’intimité de son lit, le vieux con que je suis est interloqué. Pourquoi l’Etat s’acharne-t-il alors à me faire la morale ? Pourquoi cette campagne me place-t-elle en position de délinquant intolérant vis-à-vis de minorités dont le comportement sexuel m’est indifférent ? Pourquoi une succursale de l’Etat m’explique-t-elle que je ne me comporte pas correctement ? Pourquoi dois-je payer des impôts pour être morigéné dans mes trajets quotidiens ?

Le vieux con que je suis aime aussi regarder passer les jolies femmes. Mais depuis un an au moins, j’ai appris à être prudent. Les féministes affirment qu’un regard admiratif peut être considéré comme dégradant, attentatoire à l’intégrité corporelle des femmes équivalent à une tentative de viol. Ce que les jolies femmes d’autrefois prenaient pour un hommage, les jeunes connes d’aujourd’hui l’assimilent à une agression, un rapport de prédation qui rompt le principe d’égalité entre les sexes.

Le vieux con que je suis se sent aussi de plus en plus décalé dans une société qui considère l’homosexualité comme une norme. Je lis ainsi dans le journal Le Monde un article qui pose une question proprement suffocante : « Comment peut-on encore être hétérosexuel ?! Maïa Mazaurette, auteur de l’article, postule que le « vieux con » que je suis est titulaire d’une identité sexuelle factice qu’il lui serait facile de quitter s’il … était moins con. Je suis donc invité à « sortir de l’hétérosexualité » alors qu’il ne me viendrait pas à l’idée d’expliquer à un gay, à un trans ou à toute autre lettre majeure de l’alphabet qu’il ou elle serait « plus épanoui » s’il était hétéro.

Le vieux con n’aime pas du tout non plus que la société soit gouvernée par des victimes professionnelles (racisées, LGBTQ, femmes, noirs, musulmans ….) qui réclament d’entorchonner la tête des femmes au nom de leur liberté religieuse et prônent la suprématie noire au nom de la lutte contre la suprématie blanche.

Mais d’autres évolutions, plus significatives encore, choquent le vieux con que je suis. L’école et l’hôpital étaient, au temps de ma jeunesse, deux institutions fondatrices de la société française. Or aujourd’hui, j’apprends que les infirmières quittent l’hôpital en masse faute d’argent et de considération et que des services entiers ferment faute de médecins pour soigner les malades. J’apprends aussi que l’académie de Versailles compte recruter 1300 profs via un « job dating » de quatre jours ou n’importe qui a été invité à postuler. Une bonne présentation et une bonne élocution ont remplacé les diplômes qu’il était autrefois difficile de conquérir. Qu’est ce que cette école transformée en garderie ?

Le choix du nouveau ministre de l’éducation, Pap Ndiaye sidère aussi le vieux con que je suis. L’éminent Pierre-André Taguieff, historien, philosophe, sociologue s’est senti lui aussi vieux con et a reconnu dans Le Figaro qu’il avait été saisi par « un sentiment de stupéfaction, voire de sidération » à l’annonce de cette nomination. Le nouveau ministre n’est pas plus crétin qu’un autre, mais il s’inscrit dans un courant de pensée dit « décolonial » qui affirme que la société française doit être « décolonisée » parce qu’elle est « blanche », donc « structurellement raciste », que ses natifs bénéficient du « privilège blanc » et que cette « hégémonie blanche » va de pair avec l’« hétéro-patriarcat » sans oublier que pour les décoloniaux, le sionisme est un racisme qui fait d’Israël un « État d’apartheid ». Les décoloniaux – et sans doute aussi Pap Ndiaye croient aussi que les musulmans souffrent de « discriminations systémiques » et sont victimes d’une islamophobie d’État.

Les plus jeunes et moins cons que moi clament haut et fort qu’il faut « attendre » et ne pas préjuger de l’action du nouveau ministre, mais ils ne se demandent pas pourquoi un président qui a dénoncé la colonisation et institué la discrimination positive à l’orée de son premier quinquennat (emplois sans charges pour les jeunes de banlieue) choisit un tel homme-symbole pour présider aux destinées de l’Education Nationale. Moi, je leur réponds : il ne s’agit pas d’assurer la pérennité du système, mais de le communautariser.

Le « vieux con » que je suis est las aussi de voir des jeunes cons comme Alizé, 22 ans, activiste écologiste, interrompre une demi-finale de Roland Garros, et s’attacher au filet d’un court de tennis pour rappeler qu’il reste trois ans pour respecter les absurdes Accords de Paris sur le climat, Accords qui ne servent qu’à appauvrir les pays riches pour enrichir les comptes bancaires des potentats des pays pauvres. Les vieux cons ne supportent plus le pillage et la diabolisation de la civilisation occidentale par l’écologie et l’écolo-islamo-gauchisme.

En réalité, un vieux con comme moi ne souffre pas d’être devenu un vieux con, c’est-à-dire un individu qui a lâché prise et se laisse distancer par une société qui évolue naturellement, tirée par sa jeunesse et l’innovation technologique. J’aurais au contraire adoré accompagner le mouvement, expérimenter, comprendre tester des nouveautés culturelles, techniques ou sociétales. Mais ce n’est pas de cela dont il est question. Les vieux cons aujourd’hui ne perdent pas pied parce qu’ils sont vieux. Ils souffrent – comme les jeunes – de devenir étrangers dans leur pays, ils peinent face à trop d’immigration et sont malheureux qu’un communautarisme islamique mette en pièces la laïcité. Ils souffrent que la civilisation française à laquelle ils se sont assimilés au prix de tellement d’efforts et de ravissements mélangés – le vieux con que je suis est issu de la décolonisation d’un ghetto juif d’Afrique du Nord par les Français– soit dépecée, démantelée, pièce après pièce par tous ceux qui (politiques, universitaires, médias, magistrats…) devraient avoir pour métier et vocation de la défendre.

Le vieux con se sent vieux et con parce qu’il a compris trop tard qu’une guerre était menée contre lui. Il a perdu la guerre parce que ce monde qu’il croyait aussi solide que le Mont Blanc a commencé de partir en morceaux sans qu’il réagisse et qu’aujourd’hui, on ne voit pas quelle force peut enrayer le processus. Le vieux con n’est pas seulement vieux et con, il est aussi très, très triste.

Voir de plus:

Comment peut-on encore être hétérosexuel ?

L’orientation sexuelle ne conditionne pas les pratiques, souligne Maïa Mazaurette, chroniqueuse de « La Matinale », qui invite à sortir du cadre rigide de la culture hétérosexuelle et à élargir son répertoire pour une sexualité plus épanouie.

Maïa Mazaurette

Le Monde

05 juin 2022

En 2006, dans son œuvre-culte King Kong Théorie, Virginie Despentes constatait les limites de l’hétérosexualité : « Les hommes aiment les hommes. Ils nous expliquent tout le temps combien ils aiment les femmes, mais on sait toutes qu’ils nous bobardent. Ils s’aiment, entre eux (…). A force de les entendre se plaindre que les femmes ne baisent pas assez, n’aiment pas le sexe comme il faudrait, ne comprennent jamais rien, on ne peut s’empêcher de se demander : qu’est-ce qu’ils attendent pour s’enculer ? Allez-y. Si ça peut vous rendre plus souriants, c’est que c’est bien. »

Seize ans plus tard, l’actualité littéraire aborde encore plus frontalement la question d’une possible impasse des rapports hommes-femmes. Deux essais en ont récemment fait leur objet : Sortir de l’hétérosexualité, de Juliet Drouar (Binge Audio, 2021), et Comment devenir lesbienne en dix étapes, de Louise Morel (Hors d’atteinte, 226 pages, 12 euros). Le même questionnement émerge dans des ouvrages plus généralistes, comme Le Sexe des femmes, d’Anne Akrich (Gallimard, 192 pages, 18,50 euros), où on peut lire cet amusant encouragement : « Coucher avec une autre femme quand on est une femme, c’est comme trouver un très bon ostéopathe. »

Il faut mesurer le chemin écoulé : en 2009, une maison d’édition comme La Musardine proposait les Conseils d’une lesbienne pour faire l’amour à une femme (par Marie Candoe), puis en 2015 les Conseils d’un gay pour faire l’amour à un homme (par Erik Rémès). L’homosexualité était utilisée pour rassembler les hétérosexuels. Aujourd’hui, il s’agirait plutôt de faire sécession !

Satisfaction sexuelle

Sommes-nous donc face à un énième signal de la fin du vivre-ensemble (et soyons fous, de la civilisation) ? Pas si sûr. La critique du système hétérosexuel se double d’une attente immédiate et concrète : avoir une vie plus douce… et une sexualité plus épanouie. Si vous le voulez bien, je vais volontairement laisser de côté dans cette chronique les aspects sociétaux liés à l’homosexualité – et notamment la LGBTphobie – pour me concentrer uniquement sur la satisfaction sexuelle. Comme vous allez le constater, les chantres de la plénitude homosexuelle disposent de solides arguments.

Commençons par l’orgasme : si les hommes gays et hétérosexuels l’atteignent à peu près à la même fréquence, ce n’est pas le cas des femmes lesbiennes (qui y arrivent 86 % du temps) et des hétérosexuelles (66 % du temps, selon les Archives of Sex Behaviour, 2018). Un différentiel identique s’observe dans les enquêtes françaises : 19 % des femmes hétéros disent avoir « souvent » du mal à atteindre l’orgasme, mais 0 % des lesbiennes. 99 % de ces dernières trouvent leur partenaire actuelle très attentive à leur plaisir, contre 88 % des hétéros… ce qui reste, tout de même, un bon score (source : IFOP/Online Séduction, 2019).

Du côté du nombre de partenaires, les hétérosexuels sont à la traîne : à Paris par exemple, 80 % des homosexuels ont eu plus de 10 partenaires dans leur vie… mais seulement 37 % des hétérosexuels. Même écart chez les femmes : 44 % des lesbiennes ont eu plus de 10 partenaires, mais 23 % des hétérosexuelles (IFOP/Cam4, 2017).

Abordons maintenant la fréquence et l’amplitude des pratiques : en 2014, un couple hétérosexuel avait 1,4 rapport par semaine en moyenne… mais un couple homosexuel en avait 1,7. Les gays et lesbiennes ont une plus grande expérience des coups d’un soir, du sexe à plusieurs, des pratiques anales et des sextoys : victoire à plate couture, sur toute la ligne (enquête Marianne/IFOP, 2014).

Des préférences qui évoluent

Tout serait donc parfait chez les homos ? Pas vraiment. Par exemple, on trouve plus d’insatisfaction sentimentale chez les lesbiennes (37 %) que chez les hétérosexuelles (27 %, selon l’IFOP/The Poken Company, 2021). Quant aux gays, moins satisfaits sexuellement que leurs copains hétéros, ils sont plus nombreux à avoir déjà simulé un orgasme – 48 %, contre 25 % des hétéros, selon une enquête Zavamed.

Alors, bien sûr, j’entends certains mauvais esprits me rétorquer que cette avalanche de chiffres ne sert à rien, puisqu’on ne peut pas « devenir » gay ou lesbienne. Une telle « conversion », surtout par opportunisme sexuel, serait tout aussi aberrante que l’imposition forcée de l’hétérosexualité à coups de prétendues « thérapies de conversion » (qui sont désormais interdites). Cela fait des décennies que les militants de la cause LGBT nous le répètent : l’orientation sexuelle ne se décide pas.

Et pourtant, on voit ponctuellement apparaître des contre-discours (par exemple chez certaines militantes féministes) : soit d’ordre politique (on pourrait aligner son désir sur ses valeurs), soit d’ordre pratique (en essayant, on découvre que ses certitudes hétérosexuelles sont finalement très flexibles). Sans rejouer un énième match nature contre culture, on se contentera de constater que certaines préférences évoluent. Ou même que de temps en temps, elles se laissent modeler.

Remettre en cause l’hétéronormativité

Faut-il donc se débarrasser de l’hétérosexualité ? Non, et d’ailleurs, ce n’est absolument pas la position que défendent les penseuses dont j’ai cité les essais. Ce qui est remis en cause, c’est l’hétéronormativité, c’est-à-dire le cadre extrêmement rigide par lequel la culture hétérosexuelle aligne ses codes sur la reproduction – un pénis, un vagin, une pénétration. Rien n’empêche de coucher avec une personne de l’autre sexe, sans adhérer à un cadre hétéronormé – et d’ailleurs, il y a fort à parier que ça (vous ?) arrive fréquemment. Quand le cunnilingus ou le chevillage (l’acte pour une femme de pénétrer un homme avec un gode-ceinture) s’invitent dans des pratiques hétéros, quand une femme prend le dessus, quand on renonce à la pénétration obligatoire, quand on s’échange ses sextoys, c’est déjà une subversion… et c’est déjà une manière de rester hétéro dans le choix de ses partenaires, tout en sortant de l’hétérosexualité comme système.

Non seulement l’orientation sexuelle ne conditionne pas les pratiques, mais elle ne conditionne pas la communication entre les corps. On entend parfois dire qu’il est plus simple de coucher avec quelqu’un qui nous ressemble, au prétexte que l’autre fonctionnerait comme un « double ». Attention à ce genre de raccourcis, qui gomme les différences individuelles tout en rappelant certaines théories réactionnaires.

Si la remise en question de l’hétérosexualité est certainement méritée, surtout quand on la frotte aux statistiques, elle ne justifie ni l’idéalisation d’une homosexualité qui reste très malmenée dans la société ni l’auto-apitoiement hétérosexuel. Au contraire, le fait que certains et certaines d’entre nous bénéficient d’un répertoire sexuel plus large, plus jouissif et plus fréquemment utilisé devrait inspirer les personnes hétérosexuelles. Et leur donner envie de relever le défi.

La chronique de Maïa Mazaurette adopte un rythme mensuel, vous la retrouverez désormais le premier dimanche du mois.

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La Gay Pride divise le Marais
Emmanuelle Mougne
Le Parisien
30 juin 2007

TANDIS que Madrid célèbre l’Europride, les homosexuels défileront aujourd’hui de Montparnasse à la Bastille, pour leur traditionnelle Gay Pride, maintenant appelée Marche des fiertés homosexuelles avec pour mot d’ordre « Egalité, ne transigeons pas». Comme les années précédentes, trois minutes de silence contre le sida seront observées à 16 heures tout le long du cortège.

Mais, alors que la communauté homosexuelle est de mieux en mieux intégrée, des fissures apparaissent ici et là au sein du milieu gay et certains désertent la manifestation annuelle. Ainsi Olivier Robert, ancien patron du Carré (rue du Temple), Bernard Bousset, patron de l’Open Café (rue des Archives), et Gilles Pigot, qui possède le Tilt, un sauna de la rue Sainte-Anne, tous trois membres du Syndicat national des entreprises gays (SNEG) ne se rendront pas aujourd’hui au défilé. Pêle-mêle, ils accusent la Gay Pride d’être devenue « trop festive », « trop commerciale » ou « trop politique ».

« FO et la CGT dans le carré de tête, je ne m’y retrouve pas », lance ainsi Olivier… Qui n’adhère pas plus au côté spectacle : « On sait déjà ce qui va faire l’ouverture du 20 Heures, ce sont les drag queens et les types avec des chaînes, dit-il. Or ils ne représentent pas le gay moyen, celui qui comme moi vit normalement depuis dix ans avec son copain. »

Bruno Lalanne, qui dirige le Cud et qui participe pour la première fois à la Gay Pride avec un char au nom de son établissement, revendique au contraire cette double appartenance : « Le côté festif appartient à notre identité, dit-il.

Ce qui n’empêche pas les revendications car il reste des combats à mener, notamment autour de l’amélioration du pacs ou de la lutte contre l’homophobie. Alors comme cette année j’ai lesmoyens, j’y participe avec mon char… (NDLR : un char coûte de 10 000 à 15 000 ). »

Quant à Alain Piriou, porte-parole de l’inter-associative lesbienne, gaie, bi et transexuelle, organisatrice de la marche, il prend les critiques avec philosophie. « Le fait même qu’on nous reproche à la fois d’être trop festif ou trop politique prouve que nous avons sans doute atteint un point d’équilibre. » Et il assène : « Le succès de la marche est notre meilleure défense. Et si ce succès est lié à l’afflux d’hétérosexuels, tant mieux. Cela prouve que notre combat contre la discrimination avance. »

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Le mois des fiertés se situe en juin il y a plus de 50 ans aux États-Unis. Plus précisément en 1969 avec l’interruption de la police à Stonewall Inn. En effet, Stonewall Inn était un bar gay de New York. À la suite de cette interruption, un groupe de personnes composé de lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres se sont rebellées contre l’autorité.

Juste un an plus tard (1979), toujours à New York, Brenda Howard (activiste américain luttant pour les droits bisexuels, entre autres luttes) organise la première marche des fiertés. En effet, Brenda devient une figure importante pour le mouvement LGBT et fait du mois de juin le mois des fiertés.

Après plus de 50 ans, le mois des fiertés et la marche de la Gay Pride continue à être célébrée même si la société accepte de plus en plus l’homosexualité. Aujourd’hui, cette marche continue à se faire pour plusieurs raisons, l’une étant de continuer à lutter pour l’égalité, l’autre pour honorer les discriminations passées. Mais aussi pour soutenir les discriminations actuelles, car elles continuent malheureusement d’exister.

LA COMMUNAUTÉ TRANSIDENTITAIRE

L’origine du terme trans identité remonte au début du XXe siècle. Depuis sa naissance, ce mot est utilisé quand nous voulons faire référence à la différence entre le genre que nous avons quand nous sommes nés et celui que nous voulons vraiment avoir. Par conséquent, chaque fois que ce terme était utilisé, trois questions étaient en jeu à la fois : des questions médicales, juridiques et sociales.

Si nous nous arrêtons un moment sur la première des questions ci-dessus, il faut savoir que les premiers changements de sexe se situent dans le premier tiers du XXe siècle. Moment où les progrès médicaux et chirurgicaux commencent à les rendre possibles. Notamment cela marque un avant et un après pour la communauté LGBT, autrement dit, si nous voulons parler de visibilité trans, nous devrons nous situer en 1960.

Ensuite, en Allemagne, c’est en 1910 que Magnus Hirschfield décrit les personnes transsexuelles comme celles qui ressentent une différence entre leur sexe anatomique et leur sentiment d’appartenance. En somme, selon Hirschfield, la première mastectomie en 1912 est réalisée sur une personne en pleine transition, mais ce n’est qu’en 1930 que la première vaginoplastie de la main de Félix Abraham est réalisée. En même temps, les opérations de changement de sexe commencent au Danemark.

DIFFÉRENCE ENTRE TERMES

Cependant, jusqu’en 1953, il n’y a pas de différence entre les termes “transexualité” et “homosexualité”. Cette différence est établie par Harry Benjamin avec la création officielle de la définition de la transsexualité comme “le sentiment d’appartenance au sexe opposé et le désir corrélatif d’une transformation corporelle“. Cependant, en Allemagne, ils ont préféré continuer à utiliser le terme “travesti”.

Des années plus tard, grâce aux révélations de presse d’April Ashley, le concept de “transsexualité” gagne en visibilité en France. Au contraire, le Conseil d’ordre des médecins n’a pas approuvé l’accompagnement dans les opérations pour les personnes transsexuelles.

Cependant, en 1972, la Suède et les Pays-Bas commencent à construire des Gender Clinics. Des cliniques qui avait le but d’offrir des soins payés aux personnes demandant une réassignation chirurgicale. Pour ce faire, ils s’inspirent d’un modèle déjà implanté aux États-Unis.

Ainsi, c’est à partir des années 1990, mais surtout en 2000, que naissent de nombreuses associations. Des associations qui commencent leur marche dans le but de lutter pour la reconnaissance juridique des personnes trans. Mais surtout des associations qui luttent pour un changement de mentalité vis-à-vis de la société. D’ailleurs, l’aspect juridique commence à s’améliorer avec la création des premiers droits en faveur de ces personnes.

MOIS DES FIERTÉS : ORIGINE ET EXPLICATION DU DRAPEAU LGBT

Avant la création de l’actuel drapeau LGBT, Hitler avait créé le premier symbole d’identification des homosexuels. Effectivement, c’était un triangle rose qu’ils devaient porter sur leurs vêtements, un emblème qui, à l’époque, servait aux nazis pour pouvoir distinguer les homosexuels dans les rues.

À l’occasion de la huitième Gay Pride (25 juin 1978) et à seulement 27 ans, Gilbert Baker eut l’idée de coudre un drapeau composé de huit couleurs : le rose, le rouge, l’orange, le jaune, le vert, le turquoise, le bleu et le violet. Ces couleurs allaient les unes avec les autres avec une orientation horizontale.

Un drapeau plein de symbolisme, puisque chaque couleur a été choisie pour une raison : le rose représentait la sexualité, le rouge faisait référence à la vie, l’orange était symbole de la guérison (en termes de santé), le jaune représentait le soleil, le vert a été choisi pour symboliser la nature, le turquoise faisait référence à l’art et à la magie, le bleu dénotait l’harmonie et la sérénité, et finalement le violet était présent pour représenter l’esprit humain.

Puisque dans la Bible, l’arc-en-ciel est un symbole important, avec cette combinaison de couleurs, ce que Gilbert Baker voulait était de transmettre une promesse de paix. Mais aussi il voulait permettre aux homosexuels d’avoir un moyen de se reconnaître entre eux par un plus beau symbole qu’ils n’avaient initialement

NOUVELLES VERSIONS DU DRAPEAU LGBT

Aujourd’hui, ce drapeau créé en 1978 reste le symbole du mois des fiertés et de la communauté LGBT : lesbienne, gay, bi, trans. La même communauté que maintenant, ajoute Q de Queer, I d’Intersexo, A d’Asexual et le signe + pour tous les autres, actualisant ainsi son nom d’identification à LGBTQIA+.

Revenant à l’ordre chronologique de l’histoire de ce drapeau, en 1979, soit un an après sa création,  la couleur rose et la turquoise ont disparu. Cette décision a été prise par les industries de fabrication des drapeaux. Les industries ne voyaient pas le coût du colorant de ces deux couleurs en particulier rentable. Ainsi, depuis 1979, le fameux drapeau LGBT passe de huit couleurs à seulement six couleurs horizontales : rouge, orange, jaune, vert, bleu et violet.

Enfin, au fil des ans, le drapeau arc-en-ciel de Gilbert Baker a été réutilisé pour créer d’autres drapeaux symboliques.

Pour conclure, les drapeaux plus connus sont :

  • Le drapeau de Philadelphie créé en 2017 dans le but de lutter contre les discriminations envers les bars gays de la ville.
  • Le drapeau Progress Pride flag créé en 2018 par Daniel Quasar. Celui-ci a les mêmes couleurs que la première, mais ajoute le blanc, le bleu clair et le rose.
  • La plus actuelle est la Progress Pride flag 2021. Une nouvelle variante qui comprend également un drapeau intersectoriel pour tous ceux qui sont souvent oubliés.