Liberté d’expression: Après l’histoire, c’est désormais la sociologie qui se dit dans les prétoires (French historian sued for spilling the beans on Arab antisemitism)

10 février, 2017
deracinement
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‘All further migration from mainly Muslim countries should be stopped’

Nous sommes entrés dans un mouvement qui est de l’ordre du religieux. Entrés dans la mécanique du sacrilège : la victime, dans nos sociétés, est entourée de l’aura du sacré. Du coup, l’écriture de l’histoire, la recherche universitaire, se retrouvent soumises à l’appréciation du législateur et du juge comme, autrefois, à celle de la Sorbonne ecclésiastique. Françoise Chandernagor (février 2007)
Il n’y a pas une culture française, il y a une culture en France et elle est diverse. Emmanuel Macron
Poland showed the strongest opposition to migrants arriving from Muslim countries, with 71 per cent supporting the ban. Opposition to further migration was also intense in Austria (65 per cent), Belgium (64 per cent), Hungary (64 perc cent) and France (61 per cent) and Greece (58 per cent). The idea of a Trump-style ban also received support in Germany, with 53 per cent calling for increased curbs and 51 per cent in Italy. But there was not majority support in Britain or Spain, which was most opposed to the idea of a ban with only 41 per cent voicing support. Overall, across all ten of the European countries an average of 55 per cent agreed that all further migration from mainly Muslim countries should be stopped. The Sun
Selon une étude menée par l’institut de recherche britannique Chatham House, les Européens seraient majoritairement favorables à la fermeture de leurs frontières aux individus originaires de pays musulmans. 55% des personnes interrogées ont ainsi déclaré être d’accord avec cette affirmation : “Toute immigration supplémentaire venant de pays à majorité musulmane doit cesser”. Un chiffre impressionnant. Dans le commentaire de l’étude, l’institut livre ses conclusions : “Nos résultats sont frappants et donnent à réfléchir. Ils suggèrent que l’opposition à l’immigration venant de pays à majorité musulmane n’est pas confinée à l’électorat de Donald Trump aux Etats-Unis mais est largement répandue”. Largement, mais plus spécialement dans les pays qui “ont été au centre de la crise migratoire ou ont vécu des attaques terroristes ces dernières années”. La Pologne (71%), l’Autriche (65%), la Hongrie et la Belgique (64%), ainsi que la France (61%), sont ainsi parmi les plus favorables à l’assertion de départ. Valeurs actuelles
Ils ont tout, c’est connu. Vous êtes passé par le centre-ville de Metz ? Toutes les bijouteries appartiennent aux juifs. On le sait, c’est tout. Vous n’avez qu’à lire les noms israéliens sur les enseignes. Vous avez regardé une ancienne carte de la Palestine et une d’aujourd’hui ? Ils ont tout colonisé. Maintenant c’est les bijouteries. Ils sont partout, sauf en Chine parce que c’est communiste. Tous les gouvernements sont juifs, même François Hollande. Le monde est dirigé par les francs-maçons et les francs-maçons sont tous juifs. Ce qui est certain c’est que l’argent injecté par les francs-maçons est donné à Israël. Sur le site des Illuminatis, le plus surveillé du monde, tout est écrit. (…) On se renseigne mais on ne trouve pas ces infos à la télévision parce qu’elle appartient aux juifs aussi. Si Patrick Poivre d’Arvor a été jeté de TF1 alors que tout le monde l’aimait bien, c’est parce qu’il a été critique envers Nicolas Sarkozy, qui est juif… (…)  Mais nous n’avons pas de potes juifs. Pourquoi ils viendraient ici ? Ils habitent tous dans des petits pavillons dans le centre, vers Queuleu. Ils ne naissent pas pauvres. Ici, pour eux, c’est un zoo, c’est pire que l’Irak. Peut-être que si j’habitais dans le centre, j’aurais des amis juifs, mais je ne crois pas, je n’ai pas envie. J’ai une haine profonde. Pour moi, c’est la pire des races. Je vous le dis du fond du cœur, mais je ne suis pas raciste, c’est un sentiment. Faut voir ce qu’ils font aux Palestiniens, les massacres et tout. Mais bon, on ne va pas dire que tous les juifs sont des monstres. Pourquoi vouloir réunir les juifs et les musulmans ? Tout ça c’est politique. Cela ne va rien changer. C’est en Palestine qu’il faut aller, pas en France. Karim
Ce sont les cerveaux du monde. Tous les tableaux qui sont exposés au centre Pompidou appartiennent à des juifs. A Metz, tous les avocats et les procureurs sont juifs. Ils sont tous hauts placés et ils ne nous laisseront jamais monter dans la société. « Ils ont aussi Coca-Cola. Regardez une bouteille de Coca-Cola, quand on met le logo à l’envers on peut lire : « Non à Allah, non au prophète ». C’est pour cela que les arabes ont inventé le « Mecca-cola ». Au McDo c’est pareil. Pour chaque menu acheté, un euro est reversé à l’armée israélienne. Les juifs, ils ont même coincé les Saoudiens. Ils ont inventé les voitures électriques pour éviter d’acheter leur pétrole. C’est connu. On se renseigne. (…) Si Mohamed Merah n’avait pas été tué par le Raid, le Mossad s’en serait chargé. Il serait venu avec des avions privés. Ali
En fait, tout est écrit dans le Coran. Le châtiment des juifs, c’est l’enfer. L’histoire de Moïse est belle. Dieu lui a fait faire des miracles. Il a coupé la mer en deux pour qu’il puisse la traverser. Mais après tous ces miracles, les juifs ont préféré adorer un veau d’or. C’est à cause de cela que ce peuple est maudit par Dieu. Je parle avec mon père de ces choses-là. Parce que parmi les autres musulmans, il y a des sectes, des barbus qui peuvent t’envoyer te faire exploser je ne sais où. Alors je mets des remparts avec eux. Je suis fragile d’esprit, je préfère parler de ça avec ma famille, elle m’apporte l’islam qui me fait du bien. Djamal
À en croire, par ordre d’entrée en scène, Enzo Traverso, Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, Edwy Plenel, Philippe Corcuff, Renaud Dély, Pascal Blanchard, Claude Askolovitch et Yvan Gastaut: les années 1930 sont de retour. La droite intégriste et factieuse occupe la rue, la crise économique pousse à la recherche d’un bouc émissaire et l’islamophobie prend le relais de l’antisémitisme. Tous les auteurs que j’ai cités observent, comme l’écrit Luc Boltanski: «la présence de thèmes traditionalistes et nationalistes issus de la rhétorique de l’Action française et la réorientation contre les musulmans d’une hostilité qui fut dans la première moitié du XXe siècle principalement dirigé contre les juifs». Cette analogie historique prétend nous éclairer: elle nous aveugle. Au lieu de lire le présent à la lumière du passé, elle en occulte la nouveauté inquiétante. Il n’y avait pas dans les années 1930 d’équivalent juif des brigades de la charia qui patrouillent aujourd’hui dans les rues de Wuppertal, la ville de Pina Bausch et du métro suspendu. Il n’y avait pas d’équivalent du noyautage islamiste de plusieurs écoles publiques à Birmingham. Il n’y avait pas d’équivalent de la contestation des cours d’histoire, de littérature ou de philosophie dans les lycées ou les collèges dits sensibles. Aucun élève alors n’aurait songé à opposer au professeur, qui faisait cours sur Flaubert, cette fin de non-recevoir: «Madame Bovary est contraire à ma religion.» Il n’y avait pas, d’autre part, de charte de la diversité. On ne pratiquait pas la discrimination positive. Ne régnait pas non plus à l’université, dans les médias, dans les prétoires, cet antiracisme vigilant qui traque les mauvaises pensées des grands auteurs du patrimoine et qui sanctionne sous le nom de «dérapage» le moindre manquement au dogme du jour: l’égalité de tout avec tout. Quant à parler de retour de l’ordre moral alors que les œuvres du marquis de Sade ont les honneurs de la Pléiade, que La Vie d’Adèle a obtenu la palme d’or à Cannes et que les Femen s’exhibent en toute impunité dans les églises et les cathédrales de leur choix, c’est non seulement se payer de mots, mais réclamer pour l’ordre idéologique de plus en plus étouffant sous lequel nous vivons les lauriers de la dissidence. (…) Pour dire avec Plenel et les autres que ce sont les musulmans désormais qui portent l’étoile jaune, il faut faire bon marché de la situation actuelle des juifs de France. S’il n’y a pratiquement plus d’élèves juifs dans les écoles publiques de Seine-Saint-Denis, c’est parce que, comme le répète dans l’indifférence générale Georges Bensoussan, le coordinateur du livre Les Territoires perdus de la République (Mille et Une Nuits), l’antisémitisme y est devenu un code culturel. Tous les musulmans ne sont pas antisémites, loin s’en faut, mais si l’imam de Bordeaux et le recteur de la grande mosquée de Lyon combattent ce phénomène avec une telle vigueur, c’est parce que la majorité des antisémites de nos jours sont musulmans. Cette réalité, les antiracistes officiels la nient ou la noient dans ses causes sociales pour mieux incriminer au bout du compte «la France aux relents coloniaux». Ce n’est pas aux dominés, expliquent-ils en substance, qu’il faut reprocher leurs raccourcis détestables ou leur passage à l’acte violent, c’est à la férocité quotidienne du système de domination. (…) Au début de l’affaire Dreyfus, Zola écrivait Pour les juifs. Après m’avoir écouté sur France Inter, Edwy Plenel indigné écrit Pour les musulmans. Fou amoureux de cette image si gratifiante de lui-même et imbu d’une empathie tout abstraite pour une population dont il ne veut rien savoir de peur de «l’essentialiser», il signifie aux juifs que ceux qui les traitent aujourd’hui de «sales feujs» sont les juifs de notre temps. Le racisme se meurt, tant mieux. Mais si c’est cela l’antiracisme, on n’a pas vraiment gagné au change. Et il y a pire peut-être: l’analogie entre les années 1930 et notre époque, tout entière dressée pour ne pas voir le choc culturel dont l’Europe est aujourd’hui le théâtre, efface sans vergogne le travail critique que mènent, avec un courage et une ténacité admirables, les meilleurs intellectuels musulmans. (…) Pendant ce temps, tout à la fierté jubilatoire de dénoncer notre recherche effrénée d’un bouc émissaire, les intellectuels progressistes fournissent avec le thème de «la France islamophobe» un bouc émissaire inespéré au salafisme en expansion. En même temps qu’il fait de nouveaux adeptes, l’Islam littéral gagne sans cesse de nouveaux Rantanplan. Ce ne sont pas les années 1930 qui reviennent, ce sont, dans un contexte totalement inédit, les idiots utiles. (…) Autrefois, on m’aurait peut-être traité de «sale race», me voici devenu «raciste» et «maurrassien» parce que je veux acquitter ma dette envers l’école républicaine et que j’appelle un chat, un chat. Entre ces deux injures, mon cœur balance. Mais pas longtemps. Mon père et mes grands-parents ayant été déportés par l’État dont Maurras se faisait l’apôtre, c’est la seconde qui me semble, excusez-moi du terme mais il n’y en a pas d’autres, la plus dégueulasse. (…) J’attends d’avoir fini le livre d’Eric Zemmour pour réagir. Mais d’ores et déjà, force m’est de constater que ceux qui dénoncent jour et nuit les amalgames et les stigmatisations se jettent sur l’analyse irrecevable que Zemmour fait du régime de Vichy pour pratiquer les amalgames stigmatisants avec tous ceux qu’ils appellent les néoréactionnaires et les néomaurrassiens. Ils ont besoin que le fascisme soit fort et même hégémonique pour valider leur thèse. Le succès de Zemmour pour eux vient à point nommé. Mais je le répète, ce n’est pas être fasciste que de déplorer l’incapacité grandissante de la France à assumer sa culture. Et ce n’est surement pas être antifasciste que de se féliciter de son effondrement. Alain Finkielkraut 
L’antisémitisme traditionnel en France est originellement marqué par l’Eglise, l’extrême droite et le nationalisme: c’est l’antisémitisme de l’affaire Dreyfus qui connaît son acmé sous Vichy. L’antisémitisme nouveau est un antisémitisme d’importation. Il est lié à la fois à la culture traditionnelle des pays magrébins, à l’islam et au contexte colonial. En Algérie, le décret Crémieux qui permit aux juifs de devenir français dès 1870 attise la jalousie des musulmans. En Tunisie et au Maroc, les juifs n’étaient pas français mais leur émancipation par le biais de l’école leur a donné une large avance sur le plan scolaire et social sur la majorité musulmane. Cela s’est terminé par le départ de la minorité juive. Cet antisémitisme-là s’est transposé sur notre territoire par le truchement de l’immigration familiale (c’est cela qui a été importé et pas le conflit israélo-palestinien comme le répètent les médias). Un antisémitisme qui préexistait toutefois auparavant (mais en mode mineur) comme le rappellent les affrontements survenus à Belleville en juin 1967 ou le Mouvement des Travailleurs arabes au début des années 1970. Paradoxalement, cet antisémitisme ne s’est pas dilué, mais enkysté. C’est dans les familles qu’il se transmet et s’apprend. Arrivé à l’école, l’affaire est déjà jouée. Nouveau par les formes et l’origine, il épouse parfois le vocabulaire de l’antisémitisme traditionnel. Par exemple, le mot «youpin», qui avait tendance à disparaître en France, est réutilisé dans des milieux de banlieues qui ne le connaissaient pas. Bref, les différentes branches de l’antisémitisme sont en train de se conjuguer. L’extrême droite traditionnelle qui connait un renouveau, une certaine ultra gauche qui par le biais de l’antisionisme a parfois du mal à maquiller son antisémitisme (l’enquête Fondapol d’octobre 2014 menée par Dominique Reynié était édifiante à cet égard). On a oublié que l’antisémitisme plongeait de longues racines à gauche, depuis Proudhon jusqu’aux propos de Benoît Frachon en juin 1967, secrétaire général de la CGT. Mais la branche la plus massive, et de loin, est la branche arabo-islamiste. Celle-là seule passe aux actes, elle insulte, frappe et tue. Elle n’est d’ailleurs pas seulement arabo-islamiste car elle déborde aujourd’hui dans les banlieues. Nombre de jeunes qui ne sont pas issus de l’immigration arabo-musulmane adoptent pourtant le code culturel de l’antisémitisme, lequel est devenu un code d’intégration dans les cités. Ainsi, ici, l’intégration à la France se fait-elle à rebours, en chassant la part juive de la société française. Adopter ces clichés et ce langage c’est se donner plus de chances d’être intégré dans l’économie sociale des banlieues. Et pour parler comme la banlieue, il faut parler «anti-feuj». (…) En tant qu’historien, je suis frappé par la stupidité d’une telle comparaison [sort des musulmans aujourd’hui à celui des juifs hier]. Je n’ai pas souvenir dans l’histoire des années 30 d’avoir entendu parler de l’équivalent juif de Mohammed Merah, de Mehdi Nemmouche ou des frères Kouachi se mettant à attaquer des écoles françaises, des boutiques ou des Eglises. Assistait-on dans les années 1930 à un repli communautaire des juifs? Tout au contraire, s’agissait-il d’une course éperdue vers l’intégration et l’assimilation. Les juifs cherchaient à se faire le plus petit possible. Ils étaient 330 000, dont 150 000 juifs étrangers qui vivaient dans la crainte d’être expulsés. Beaucoup étaient des réfugiés de la misère, d’autres fuyaient le nazisme et les violences antisémites d’Europe orientale. Aujourd’hui, place Beauvau, on estime la minorité musulmane entre six et dix millions de personnes. Ils n’ont pas été chassés par un régime qui veut les exterminer mais sont venus ici, dans l’immense majorité des cas, pour trouver des conditions de vie meilleures. Les situations sont incomparables, ne serait-ce qu’au regard des effectifs concernés: en Europe, aujourd’hui, un musulman sur quatre vit en France. Cette question est toutefois intéressante à un autre titre: pourquoi une partie de la population française d’origine maghrébine est-elle habitée par un mimétisme juif, une obsession juive, voire une jalousie sociale comme si l’histoire du Maghreb colonial se perpétuait ici? L’histoire de la Shoah est-elle en cause? Elle n’a pas été surestimée, il s’agit bien de la plus profonde coupure anthropologique du siècle passé, et elle dépasse de loin la seule question antisémite. En réalité, c’est la trivialisation de cette tragédie historique qui a produit des effets pervers. Car la Shoah, elle, au-delà de toutes les instrumentalisations, reste une question d’histoire cardinale qui interroge politiquement toutes les sociétés. Qu’est-ce qu’un génocide? Comment en est-on arrivé-là? Pourquoi l’Allemagne? Pourquoi l’Europe? Pourquoi les juifs? Comment une idéologie meurtrière se met-elle en place? Comment des hommes ordinaires, bons pères de famille, deviennent-ils parfois des assassins en groupe? Cette césure historique, matrice d’un questionnement sans fin, a été rabaissée à un catéchisme moralisateur («Plus jamais ça!») et à une avalanche assez niaiseuse de bons sentiments qui, pédagogiquement, ne sont d’aucune utilité. Et qui fait que nous passons parfois à côté des mécanismes politiques qui régulent des sociétés de masse d’autant plus dangereuses qu’anomiées. Le discours de la repentance a pu stériliser la pensée et frapper de silence des questions jugées iconoclastes. Comme les questions d’histoire culturelle évoquées tout à l’heure. Comme si invoquer le facteur culturel à propos de minorités dont l’intégration est en panne serait emprunter le «chemin d’Auschwitz». Cet affadissement a paralysé la réflexion politique, enté sur la conviction erronée que les situations se reproduisent à l’identique. Or, si les mécanismes sont les mêmes, les situations ne le sont jamais. Le travail de l’historien illustre sans fin le mot d’Héraclite: «On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve…» (…) Mais ces lois [mémorielles] ont des effets pervers. Dans des sociétés de masse animées par la passion de l’égalité, toute différence, est perçue comme une injustice. La Shoah étant perçue comme le summum de la souffrance, le peuple juif aux yeux de certains est devenu le «peuple élu de la souffrance». De là une concurrence des mémoires alimentée plus encore par un cadre de références où la victime prend le pas sur le citoyen. Comme s’il fallait avoir été victime d’une tragédie historique pour être reconnu. Second élément de la dérive, la transgression qui permet d’échapper à l’anonymat. Et dans une société qui a fait de la Shoah (contre les historiens) une «religion civile», la meilleure façon de transgresser est de s’en prendre à cette mémoire soit dans le franc négationnisme hier, soit dans la bêtise de masse (qui se veut dérision) type Dieudonné aujourd’hui. Sur ce plan, tous les éléments sont réunis pour favoriser la transgression qui canalise les frustrations innombrables d’un temps marqué au sceau du «désenchantement du monde». C’est d’ailleurs pourquoi on a tort de réagir à chacune des provocations relatives à la Shoah. C’est précisément ce qu’attend le provocateur, notre indignation est sa jouissance. (…) Pour une journée de jumelage avec Tel-Aviv, il a fallu déployer 500 CRS. L’ampleur de la polémique me parait disproportionnée. Israël n’est pas un Etat fasciste et le conflit avec les Palestiniens est de basse intensité. Il y a pratiquement tous les jours entre cinquante et cent morts par attentats dans le monde arabo-musulman dans l’indifférence générale. La guerre civile en Syrie a fait à ce jour, et en quatre ans, 240 000 morts. Le conflit israélo-palestinien en aurait fait 90 000 depuis 1948. La disproportion est frappante. Peu importe que des Arabes tuent d’autres Arabes. Tout le monde s’en moque. Les juifs seuls donnent du prix à ces morts. Dès qu’ils sont de la partie, on descend dans la rue. Cette passion débordante, disproportionnée, n’interroge pas le conflit. Elle interroge ce que devient la société française. Les menaces sur Tel Aviv sur scène sont venues des mêmes milieux qui ont laissé faire les violences de Barbès en juillet 2014, la tentative d’assaut contre la la synagogue de la rue de la Roquette à Paris et une semaine plus tard contre celle de Sarcelles. Bref, je le redis, ce n’est pas le conflit qui a été importé, c’est l’antisémitisme du Maghreb. Les cris de haine d’aujourd’hui sont l’habillage nouveau d’une animosité ancienne. (…) A la lecture de Christophe Guilluy, on comprend d’ailleurs qu’il n’y a pas deux France, mais trois. La France périphérique méprisée par les élites, qui souffre et est tenue de se taire. Elle constitue le gros du vivier FN. La France des biens nés, intégrée socialement, plus aisée et qui regarde avec condescendance la France populaire qui «pense mal». Enfin, une troisième France, tout aussi en souffrance que la première, en voie de désintégration sous l’effet de la relégation géographique, sociale, scolaire, et dont une frange se radicalise. Mais l’erreur, ici, serait de lier la poussée islamiste à la seule déshérence sociale: dès lors que des jeunes intégrés, et diplômés basculent vers la radicalité islamiste, on comprend que le facteur culturel a été longtemps sous-estimé. (…) A force de nier le réel, on a fait le lit du FN. Les millions de Français qui sont aujourd’hui sympathisants du Front national n’ont pas le profil de fascistes. Beaucoup d’entre eux votaient jadis à gauche, et le FN authentiquement parti d’extrême droite, est aussi aujourd’hui le premier parti ouvrier de France. Comment en est-on arrivé-là? Quelle responsabilité ont les classes dominantes dans ce naufrage et, notamment la classe intellectuelle? Voilà les questions qui importent vraiment. En revanche, la question rhétorique du «plus grand danger», FN ou islamisme, vise à nous faire taire. Avec à la clé ce chantage: «A dénoncer la poussée de l’islamisme, du communautarisme, la désintégration d’une partie de l’immigration de masse, vous faites le jeu du Front national!». Tenter de répondre à la question ainsi formulée, c’est tomber dans ce piège rhétorique. Il faudrait, au contraire, retourner cette question à ceux qui la posent: n’avez-vous pas fait le jeu du FN en invalidant la parole d’une partie du peuple français, en le qualifiant de «franchouillard», de raciste, de fasciste? Et en sous estimant le sentiment d’abandon et de mépris vécu par ces dominés de toujours? Georges Bensoussan
En 2002, nous étions encore habités par le mot «République», agité comme un talisman, comme un sésame salvateur. Or, la République est d’abord une forme de régime. Elle ne désigne pas un ancrage culturel ou historique. La nation, elle, est l’adhésion à un ensemble de valeurs et rien d’autre. Ce n’est pas le sang, pas le sol, pas la race. Peut être Français, quelle que soit sa couleur de peau ou sa religion, celui qui adhère au roman national selon la définition bien connue d’Ernest Renan: «Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis.» Nous avions un peu délaissé cette définition pour mettre en avant les valeurs de la République. Nous avons fait une erreur de diagnostic. Nous n’avions pas vu que la nation, et non seulement la République, était en train de se déliter. Une partie de la population française, née en France, souvent de parents eux-mêmes nés en France, a le sentiment de ne pas appartenir à celle-ci. Alors qu’ils sont français depuis deux générations pour beaucoup, certains adolescents dans les collèges et lycées, comme aussi certains adultes, n’hésitent plus à affirmer que la France n’est pas leur pays. Ajoutant: «Mon pays c’est l’Algérie…» (ou la Tunisie, etc…). Les incidents lors de la minute de silence pour les assassinés de Merah comme pour ceux de janvier 2015 furent extrêmement nombreux. On a cherché comme toujours à masquer, à minimiser, à ne pas nommer. Dans la longue histoire de l’immigration en France, cet échec à la 3° génération est un fait historique inédit. Certains historiens de l’immigration font remarquer, à juste titre, qu’il y eut toujours des problèmes d’intégration, même avec l’immigration européenne. Mais pour la première fois dans l’Histoire nous assistons à un phénomène de désintégration, voire de désassimilation. C’est pourquoi, ce n’est pas la République seule qui est en cause, mais bien la nation française: notre ancrage historique, nos valeurs, notre langue, notre littérature et notre Histoire. Toute une partie de la jeunesse de notre pays se reconnaît de moins en moins dans notre culture. Elle lui devient un code culturel étranger, une langue morte et pas seulement pour des raisons sociales. Nous sommes en train d’assister en France à l’émergence de deux peuples au point que certains évoquent des germes de guerre civile. (…)  la culture est tout sauf une essence. Ce qui est essence s’appelle «la race». Lorsqu’on est né dans un groupe ethnique, on n’en sort pas. On restera toujours ethniquement parlant Juif du Maroc ou Sénégalais peul. En revanche, la culture s’acquiert. Elle est dynamique. On peut être Juif du Maroc ou Sénégalais peul, lorsqu’on vit en France et qu’on finit par aimer ce pays, on devient français. La culture est le contraire absolu de l’essence. L’histoire culturelle, c’est l’histoire des mentalités, des croyances, de la mythologie, des valeurs d’une société qui permet de comprendre l’imaginaire des hommes d’un temps donné. Cette histoire n’est pas fixe. Il suffit pour s’en convaincre de réfléchir à la conception de l’enfant dans la culture occidentale, à l’image qu’on s’en faisait au Moyen-Age, au XVIIIe siècle, au XXe siècle. Il s’agit là d’un processus dynamique, rien d’un fixisme. Mais si la culture est le contraire de la race, pourquoi une telle frilosité à faire de l’histoire culturelle, une telle peur de nommer les problèmes culturels par leurs noms? Dans un domaine moins polémique, pourquoi certains ont-ils encore peur de dire que le nazisme est un enfant de l’Allemagne et pas seulement de l’Europe? Qu’il y a dans le nazisme des éléments qui n’appartiennent qu’à la culture allemande traditionnelle depuis Luther et même bien avant. Les grands germanistes français du XX° siècle le savaient, depuis Edmond Vermeil jusqu’à Rita Thalmann et plus près de nous Edouard Husson. Est-ce faire du racisme anti-allemand que le dire? Est-ce faire du racisme que constater dans la culture musulmane, le Coran et les hadiths sont présents des éléments qui rendent impossible la coexistence sur un pied d’égalité avec les non musulmans. Je ne parle pas de la tolérance du dhimmi. Je parle d’égalité et de culture du compromis et de la négociation. Travaillant plusieurs années sur l’histoire des juifs dans le monde arabe aux XIXe et au XXe siècle (pour juifs en pays arabes. Le grand déracinement, 1850-1975, Tallandier, 2012), j’avais constaté l’existence d’une culture arabo-musulmane, du Maroc à l’Irak, entachée d’un puissant antijudaïsme, et ce bien avant le sionisme et la question d’Israël et de la Palestine. Il existe en effet, et de longue date, une culture arabo-musulmane anti-juive, souvent exacerbée par la colonisation (mais qui n’en fut toutefois jamais à l’origine). Il fallait faire de l’histoire culturelle pour comprendre comment, pourquoi et quand la minorité juive qui s’était progressivement émancipée grâce à l’école, s’était heurtée à une majorité arabo-musulmane aux yeux de laquelle l’émancipation des juifs était inconcevable et irrecevable. Il n’était question alors ni de sionisme, ni d’Israël ni de Gaza. Et encore moins de «territoires occupés» qui, pour les ignorants et les naïfs, constituent le cœur du problème actuel. Ce conflit entre une majorité qui ne supporte pas que le dominé de toujours s’émancipe, et le dominé de toujours qui ne supporte plus la domination d’autrefois, se traduit par un divorce, et donc un départ. Il s’agit là d’histoire culturelle. Où est le racisme? Georges Bensoussan
Nous sommes dans le déni. Peut-être parce qu’étant donnée l’horreur des exactions subies par les juifs dans le monde chrétien, et particulièrement sous les nazis, on a voulu croire à un islam tolérant. Or la légende d’Al Andalus, cette Espagne musulmane où les trois monothéismes auraient cohabité harmonieusement sous des gouvernements musulmans, a été forgée de toute pièce par le judaïsme européen au XIXe siècle, en particulier par les Juifs allemands, afin de promouvoir leur propre émancipation. Elle a ensuite été reprise par le monde arabe dans le but de montrer que les responsables de l’antagonisme entre juifs et Arabes étaient le sionisme et la naissance de l’État d’Israël. Coupables du départ massif des communautés juives d’Irak, d’Égypte, de Syrie, de Libye, du Maroc, etc., soit près d’un million de personnes entre 1945 et 1970. Mais, s’ils étaient si heureux dans leur pays d’origine, pourquoi ces gens sont-ils partis de leur plein gré ? En Irak, par exemple, les juifs comptaient parmi les plus arabisés d’Orient, et n’étaient guère tentés par le sionisme. Or ils ont été plus de 90 % en 1951-1952 à quitter le pays, après avoir subi le pogrom de Bagdad en juin 1941 – plus de 180 morts –, après avoir été victimes de meurtres, d’enlèvements, d’arrestations, de séquestrations, de vols et de torture dans les commissariats. C’est cette réalité-là qui a poussé ces juifs à l’exil. Un véritable processus d’épuration ethnique, d’autant plus sournois qu’à l’exception de l’Égypte, il n’a pas pris la forme d’une expulsion. (…) à eux seuls, des agents sionistes peuvent difficilement déraciner une communauté qui ne veut pas partir. Si les Juifs du Maroc ont quitté en masse leur pays – un tiers déjà avant l’indépendance –, c’est parce qu’ils avaient peur. D’expérience, ils craignaient le retour de la souveraineté arabe sur leurs terres. Ils ne se voyaient pas d’avenir dans leur pays, où la législation leur rendait la vie de plus en plus difficile. (…) Le Sultan, dit-on, se serait opposé au port de l’étoile jaune par ses sujets juifs. À ceci près qu’il n’y eut jamais d’étoile jaune au Maroc (et pas même en zone sud en France). Le sultan a fait appliquer à la lettre les statuts des juifs d’octobre 1940 et de juin 1941. (…) L’administration de Vichy était si gangrenée par l’antisémitisme (à commencer par le Résident général Charles Noguès) que l’attitude du sultan, par contraste, en apparaissait presque bienveillante ! En second lieu, les Juifs marocains partis en masse s’installer en Israël constituaient la partie la plus pauvre de la judéité marocaine, celle qui, de faible niveau social et professionnel, essuiera de front le racisme des élites ashkénazes. Être « marocain » en Israël était (et demeure) un « marqueur » péjoratif. Cette immigration s’est mise à idéaliser son passé marocain, sa culture, le temps de sa jeunesse, parfois tissé, au niveau individuel, de relations d’amitié entre juifs et Arabes. Ajoutons que la mémoire collective est socialement stratifiée. Il faut donc compter avec celle, moins douloureuse, des classes plus aisées qui ont émigré, elles, davantage, en France ou au Canada. Il justifie l’infériorisation du juif par le musulman : il autorise en effet les membres des religions dites du Livre à pratiquer leur foi, à la condition de payer un impôt spécial et d’accepter de se comporter en « soumis ». Leurs maisons ne doivent pas être plus hautes que celles des musulmans, ils doivent pratiquer discrètement leur foi, et leur voix ne vaut rien devant un tribunal musulman. Tout cela a fait du juif un être de second ordre. Les témoignages abondent, de non-juifs en particulier – des militaires, des commerçants, des médecins –, sur la misère et la manière infamante dont les juifs pouvaient être traités. Mais ce statut avait été intégré par des communautés profondément religieuses, marquées par l’attente messianique et considérant que ce qu’elles vivaient était le prix de l’Exil. Les choses ont changé avec l’arrivée des Européens et la possibilité d’avoir accès à une éducation marquée par les valeurs issues des Lumières. Pour autant, le regard arabo-musulman sur « le Juif » ne changera pas de sitôt : un sujet toléré tant qu’il accepte son infériorité statutaire. Même les juifs qui rejoindront le combat des indépendances arabes comprendront peu à peu qu’ils ne seront jamais acceptés. De fait, tous ont été écartés ou sont partis d’eux-mêmes, et la création de l’État d’Israël ne fera qu’accroître le rejet. (…) il faut distinguer le monde turc, plus tolérant que le monde arabe, même si la situation est loin d’y avoir été idyllique. Le statut de dhimmi a été aboli dans l’Empire ottoman par deux fois, en 1839 et 1856, et l’on constate que les contrées où les juifs connurent la condition la plus dure – le Yémen, la Perse et le Maroc – ne furent que peu ou pas du tout colonisées par les Turcs. (…) Dans la France d’aujourd’hui, les problèmes d’intégration d’une fraction des jeunes Français d’origine arabo-musulmane font rejouer les préjugés ancestraux et donnent prise à la culture du complot qui cristallise sur « le Juif », cette cible déjà désignée dans l’imaginaire culturel maghrébin, et aggravée par la réussite de la communauté juive de France. Mais qu’y a-t-il de « raciste » à faire ce constat, à moins d’invalider toute tentative de décrire le réel ? Ce qui est inquiétant dans mon affaire, au-delà de ma personne, est que la justice donne suite à la dénonciation du CCIF, dont l’objectif est de nous imputer le raisonnement débile du racisme pour mieux, moi et d’autres avec moi, nous réduire au silence. (…) Quand les faits leur donnent tort, ils invoquent l’« objectivité » alors que le seul souci de l’historien face aux sources, a fortiori quand elles contreviennent à sa vision du monde, demeure l’honnêteté. Comme au temps où il était impossible de critiquer l’Union soviétique au risque, sinon, de « faire le jeu de l’impérialisme », la doxa progressiste s’enferme dans cette paresse de l’esprit. Il n’est donc pas possible aujourd’hui de dire que le monde arabe, quoique colonisé hier, fut tout autant raciste, antisémite et esclavagiste. Quand la sociologue franco-algérienne Fanny Colonna a montré dès les années cinquante le poids de l’islamisme dans le nationalisme algérien, elle s’est heurtée aux « pieds rouges », ces intellectuels qui soutenaient le FLN et qui ne voulaient pas faire le jeu des opposants à la décolonisation. Orwell le soulignait jadis, certains intellectuels ont du mal à accepter une réalité dérangeante. Georges Bensoussan
La pire insulte qu’un Marocain puisse faire à un autre, c’est de le traiter de juif, c’est avec ce lait haineux que nous avons grandi. Saïd Ghallab (Les Temps modernes, 1965)
Cet antisémitisme il est déjà déposé dans l’espace domestique. Il est dans l’espace domestique et il est quasi naturellement déposé sur la langue, déposé dans la langue. Une des insultes des parents à leurs enfants quand ils veulent les réprimander, il suffit de les traiter de juif. Mais ça toutes les familles arabes le savent. C’est une hypocrisie monumentale que de ne pas voir que cet antisémitisme il est d’abord domestique et bien évidemment il est sans aucun doute renforcé, durci, légitimé, quasi naturalisé au travers d’un certain nombre de distinctions à l’extérieur. Mais il le trouvera chez lui, et puis il n’y aura pas de discontinuité radicale entre chez lui et l’environnement extérieur parce que l’environnement extérieur en réalité était le plus souvent dans ce qu’on appelle les ghettos, il est là, il est dans l’air que l’on respire. Il n’est pas du tout étranger et il est même difficile d’y échapper en particulier quand on se retrouve entre soi, ce sont les mêmes mots qui circulent. Ce sont souvent les mêmes visions du monde qui circulent. Ce sont souvent les mêmes visions du monde, fondées sur les mêmes oppositions et en particulier cette première opposition qui est l’opposition « eux et nous ». Smain Laacher
L’intégration est en panne aujourd’hui effectivement nous sommes en présence d’un autre peuple qui se constitue au sein de la nation française qui fait régresser un certain nombre de valeurs démocratiques qui nous ont portés » (…) Cet antisémitisme viscéral (…) on ne peut pas le laisser sous silence. Il se trouve qu’un sociologue algérien, Smaïn Laacher, d’un très grand courage, vient de dire dans un film qui passera sur France 3 « c’est une honte de maintenir ce tabou, à savoir que dans les familles arabes en France, et tout le monde le sait mais personne ne veut le dire, l’antisémitisme on le tête avec le lait de la mère ». Georges Bensoussan
L’insulte en arabe « espèce de juif ! » n’est pas antisémite car « on ne pense pas ce qu’on dit ». Il s’agit « d’une expression figée, passée dans le langage courant. Nacira Guénif (Paris VIII)
Les juifs ne tuent pas d’Arabes ? Et en Palestine ? Avocat du CCIF
Si le tribunal cède à cette intimidation, ce sera à la fois une catastrophe intellectuelle et une catastrophe morale… Si on refuse de voir la réalité et si on incrimine ceux qui s’efforcent de la penser, on n’a plus aucune chance d’échapper à la division et à la montée de la haine ! Alain Finkielkraut
Bensoussan a rappelé qu’il y avait un antisémitisme de tradition culturelle dans les pays arabo-musulmans. Une tradition qui fait l’objet d’un déni massif, mais qu’avait eue le courage de proclamer par exemple un sociologue comme Smain Laacher, professeur à Strasbourg, dans un documentaire télévisé de France 3. (…) L’autre accusation concerne (…) l’affirmation répétée de son interlocuteur d’une unité sans problème de la population française. Il exprimait au contraire sa crainte que la population musulmane ne finisse par constituer une forme de contre-société, un peuple dans le peuple. Cette crainte, partagée par beaucoup d’observateurs et d’analystes ne relève que de la liberté de jugement qui est le propre d’un homme d’étude. M. Bensoussan ne soulignait d’ailleurs le phénomène que pour le déplorer et insistait sur la nécessité de le regarder en face pour mieux le dominer. Le déni de la réalité n’ayant jamais été le meilleur moyen de la transformer. Il paraît évident que l’accusation du CCIF n’est qu’une manière de tester la résistance de la justice républicaine aux pressions sur la liberté d’opinion et d’expression. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Pierre Nora
Les propos reprochés ne sont en rien un acte d’islamophobie… (…) J’ai moi-même dénoncé cette culture de la haine inculquée dans les familles arabes à leurs enfants, haine contre le juif, le chrétien, l’homosexuel. (…)  Dire que l’antisémitisme relève de la culture, c’est simplement répéter ce qui est écrit dans le Coran et enseigné à la mosquée. Boualem Sansal
Comment aurais-je pu imaginer un jour, en trente années de vie d’avocat à avoir à défendre un chercheur qui a fait de la dénonciation du racisme l’essentiel de sa vie professionnelle, à avoir à le défendre contre une accusation aussi infâme ! (…) Comment ces plaintes ont-elles pu être considérées comme recevables par le ministère public, alors que le CCIF a partie liée avec les idéologues islamistes ? » »Comment accepter ces dénonciations d’un racisme d’Etat alors même que le CCIF a refusé de condamner les attentats, les crimes contre Charlie ? M° Michel Laval
La justice française ne badine pas avec les figures de style. Pour avoir paraphrasé une citation utilisant une métaphore, l’historien Georges Bensoussan comparaissait le 25 janvier devant la 17ème chambre correctionnelle, pour « provocation à la haine raciale ». C’est à la suite du signalement fait auprès du Procureur de la République par le CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France) que celui-ci a décidé de poursuivre Bensoussan. Plusieurs autres associations antiracistes (Licra, MRAP, LDH, SOS Racisme) se sont jointes au CCIF et se sont donc aussi portées partie civiles. (…) On étudie l’antisémitisme nazi, stalinien, communiste mais  l’antisémitisme issu du monde arabo-musulman reste un tabou majeur dans notre République des lettres. « Pas d’amalgame », « islamophobie », les injonctions ne manquent pas pour censurer tout regard critique, tout constat raisonné de ce qui ravage la culture commune d’une grande partie de la jeunesse « issue de la diversité » dans les « quartiers difficiles». Les euphémismes sont indispensables pour ne pas oser nommer ces territoires occupés dans la République, ceux qui ont été désertés par les familles juives pour mettre leurs enfants à l’abri des menaces et des insultes antisémites. Ces euphémismes sont la règle obligée du discours pour ne pas nommer les choses et il faudra attendre que Mohamed Merah tue des enfants juifs parce qu’ils sont Juifs pour que enfin on prenne la mesure de cet aboutissement. (…) Bensoussan était jugé pour avoir dit explicitement que la haine antijuive, en France, avait muté, qu’elle n’était plus le fait exclusif de l’extrême droite nazifiante et de ses épigones et qu’elle se manifestait aujourd’hui de manière particulièrement vivace dans les mentalités arabo-musulmanes. Pire, il aurait suggéré que cette haine antijuive était profondément inscrite dans la culture des populations arabo-musulmanes. Pour certains, cet état de choses ne peut être vrai, cette parole ne doit pas être dite. Elle serait une affabulation qui obéirait à une obsession idéologique de Bensoussan, celle d’un projet destructeur du récit enchanté du « vivre-ensemble » judéo-arabe ou judéo-musulman. (…) Les paroles de Bensoussan dans Répliques évoquaient avec lucidité l’antisémitisme de personnes de culture arabo-musulmane ou maghrébine. Il n’était pas le premier à le dire puisque de grands intellectuels, notamment maghrébins, l’avaient déjà souligné en faisant remarquer qu’il était plus facile de se voiler la face que de dire le réel dans sa crudité, sans pour cela tomber dans un racisme nauséabond. Boualem Sansal, Kamel Daoud, Fethi Benslama, Riad Sattouf,  pour ne citer que des auteurs reconnus en France, ont largement décrit et dénoncé ces éléments culturels, hélas fréquemment présents dans les mentalités d’une partie de ces populations. L’erreur de Georges Bensoussan, la seule, fut de ne pas reprendre exactement les mots prononcés par Laacher dans le documentaire diffusé par FR3. (…) Des plaidoiries des parties civiles au réquisitoire de la procureure, ce fut un défilé des poncifs idéologiques du politiquement correct, défenseur de l’humanité souffrante sous le joug du colon sioniste, du planteur raciste et esclavagiste en Caroline du sud. Ce Juif-SS-Dupont la joie de Bensoussan en prit pour son grade. (…) Plus grave fut le témoignage de Mohamed Sifaoui cité par la Licra. Comment cet adversaire farouche de l’islamisme pouvait-il se retrouver ainsi sur le même banc que le CCIF ? Comment ce journaliste, menacé de mort par les islamistes, ne se trouvait-il pas au contraire aux côtés de Bensoussan ? Comment la Licra elle-même, peut-elle être partie civile contre Bensoussan ? Comment Sifaoui qui écrivait, le 6 juillet 2015, que cette « prétendue association antiraciste (le CCIF) avait beaucoup de mal à condamner l’antisémitisme » pouvait-il à ce point changer de bord alors qu’en juin 2015, le CCIF traitait Sifaoui de « chantre de la haine » ? En revenant sur la fameuse métaphore de « l’antisémitisme tété au sein », il évoque même « un biberon empli d’un lait fabriqué en Israël ! ». (…) Un procès de même nature a été intenté par l’association des Indigènes de la République, contre Pascal Bruckner  qui avait déclaré, début 2015, qu’il fallait « faire le procès des collabos des assassins de Charlie ». Pascal Bruckner fut aussi trainé devant la 17e chambre pour des propos visant deux associations, selon lui, seraient des «complices idéologiques» des terroristes: «Les Indivisibles» de la militante « antiraciste » Rokhaya Diallo (qui n’en est plus membre) et «Les Indigènes de la République» dont Houria Bouteldja est la porte-parole. L’écrivain avait déclaré au cours de l’émission d’Arte 28 minutes qu’il fallait «faire le dossier des collabos, des assassins de Charlie» et accusé ces associations de «justifier idéologiquement la mort des journalistes de Charlie Hebdo». Ces deux associations qui avaient attaqué Pascal Bruckner pour diffamation suite à des propos sur l’islamisme ont été déboutées par la justice. Comment un Etat, la France, qui combat militairement le djihadisme après avoir été attaquée sur son propre sol par le terrorisme islamiste, peut-elle, dans le même temps, faire un procès à ceux qui dévoilent les stratégies de diffusion de son idéologie ? Comment la justice peut-elle accorder un crédit aux accusations de racisme énoncées par ceux-là même qui sont les promoteurs de la haine antijuive et antifrançaise ?  Comment peut-elle être à ce point aveugle devant la manipulation des mots, le dévoiement des institutions, celui des règles démocratiques visant justement à les retourner contre la première des libertés qui est celle de penser librement? Lentement mais sûrement, l’islamisme impose son agenda à l’Europe et à la France. Bien sûr, la police marque des points contre les projets terroristes, les déjoue et arrête préventivement des tueurs, mais l’arbre des terroristes ne saurait cacher la forêt de leurs complices, collabos et idiots utiles. Quand quelques jours après le massacre au camion tueur sur la promenade des Anglais à Nice, le 14 juillet dernier, l’affaire du burkini a occupé le devant de la scène estivale, il fallait bien se rendre compte que la République avait affaire à des ennemis particulièrement retors et intelligents : avoir réussi à faire qualifier la France de pays raciste alors que le sang à Nice n’était pas encore sec, révélait une grande efficacité de la propagande islamiste. Chaque jour qui passe nous révèle cette progression tous azimuts avec un partage des taches bien ordonné : présence dans le paysage, conquête de nouveaux territoires perdus pour la République, menaces contre les femmes, intimidation, action en justice contre des supposés islamophobes, chantage, séduction sur les vertus cachées de la religion de paix et d’amour. Alors que Houria Bouteldja, porte-parole des Indigènes de la République, est l’auteur du livre Les blancs, les juifs et nous explicitement raciste et antisémite, ce sont Bensoussan et Bruckner qui sont convoqués devant le tribunal pour répondre de leur « racisme » ou de leur « islamophobie ». Dans cette affaire, les idiots utiles ne sont pas ceux que l’on croit : ce ne sont pas les terroristes, mais bien plutôt ceux qui les inspirent, les promeuvent, les soutiennent. Ce sont eux qui occupent le terrain conquis, abandonnés par des démocrates soucieux de ne pas apparaître comme « islamophobes ». Ces islamo-fascistes ont lu Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres » Les monstres nouveaux ont bien compris que la victoire politique avait un préalable : la conquête des esprits. Au bal orchestré par Tariq Ramadan et le CCIF, les faux culs de l’antiracisme, la LICRA, le MRAP, la LDH, SOS Racisme, seront sur la piste. Jacques Tarnero

Après l’histoire, c’est désormais la sociologie qui se dit dans les prétoires !

A l’heure où sur l’immigration, l’Europe vote largement Trump

Et qu’après le lynchage médiatique du seul véritable espoir d’alternative pour la prochaine présidentielle …

La nouvelle coqueluche des médias pour mai prochain en est à nier l’existence même d’une culture française

Pendant que pris à son tour entre kippa, burkha et double nationalité dans les fausses équivalences morales dont raffolent nos médias, le parti des bonnes questions s’enferre à nouveau dans les mauvaises réponses

Et qu »à l’ONU sur fond d’épuration religieuse du Moyen-Orient, c’est la présence même des juifs sur leurs lieux les plus sacrés qu’on dénie …

Devinez qui désormais l’on traine, entre deux attentats ou menaces islamistes, devant nos tribunaux débordés …

Pour après les « territoires perdus » de nos écoles et les « territoires interdits » de nos services publics …

Avoir osé évoquer le secret de polichinelle de l’origine proprement familiale de l’antisémitisme de nombre de nos chères têtes blondes ?

Affaire Bensoussan: au bal des faux-culs antiracistes

SOS Racisme et la Licra au secours du CCIF

Jacques Tarnero est essayiste et auteur de documentaires.

Causeur

04 février 2017

Georges Bensoussan et Pascal Brucker sont traînés devant les tribunaux pour avoir dénoncé l’antisémitisme culturel d’une partie du monde arabo-musulman, banlieues françaises comprises. C’est affligeant. Mais que dire des authentiques antiracistes qui se joignent au choeur des pleureuses?

La justice française ne badine pas avec les figures de style. Pour avoir paraphrasé une citation utilisant une métaphore, l’historien Georges Bensoussan comparaissait le 25 janvier devant la 17ème chambre correctionnelle, pour « provocation à la haine raciale ». C’est à la suite du signalement fait auprès du Procureur de la République par le CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France) que celui-ci a décidé de poursuivre Bensoussan. Plusieurs autres associations antiracistes (Licra, MRAP, LDH, SOS Racisme) se sont jointes au CCIF et se sont donc aussi portées partie civiles.

Le procès d’une métaphore 

Cette audience de douze heures devant la 17ème chambre correctionnelle est à marquer d’une pierre noire : la justice fit procès, au nom de l’antiracisme, à un historien ayant dénoncé par ses travaux, l’antisémitisme. On retiendra ce moment symbolique: ce Durban-sur-Seine, en tous points semblable à ce qui s’est déroulé l’été 2001, à Durban, en Afrique du sud, lors d’une conférence de l’ONU, censée dénoncer le racisme, ce sont des « mort aux juifs » qui furent scandés au nom de l’antiracisme. Cette agonie de la lucidité, drapée  dans les vertueux habits de la justice et de la vérité, signifie une effroyable défaite intellectuelle, morale et politique. Les derniers mots de Georges Bensoussan, à la fin de l’audience, ont donné toute l’intensité symbolique à ce moment : « Ce soir, Madame la présidente, pour la première fois de ma vie, j’ai eu la tentation de l’exil. » On ne saurait mieux dire l’accablement ressenti car il était déjà minuit passé dans ce siècle qui commence.

Du début de l’après-midi jusqu’à une heure du matin, ce fut un concentré des mauvaises passions de l’époque qui fut exposé, trituré, contesté, plaidé. « L’antisémitisme n’est pas une pensée, c’est une passion. », ces mots de Sartre conservaient toute leur pertinence au Palais de justice. De ces passions toujours vives, cette audience en fut le miroir. Toute l’œuvre de l’historien Georges Bensoussan a consisté à démasquer, à révéler, à mettre à jour, à raconter l’antisémitisme. Directeur éditorial de la Revue d’histoire de la Shoah, Bensoussan fouille depuis trente ans les labyrinthes multiples de cette passion. Mais ce que Bensoussan ne savait peut-être pas, c’est qu’il existait en France, en 2017, des interdits de penser.

Un antisémitisme tabou

On étudie l’antisémitisme nazi, stalinien, communiste mais  l’antisémitisme issu du monde arabo-musulman reste un tabou majeur dans notre République des lettres. « Pas d’amalgame », « islamophobie », les injonctions ne manquent pas pour censurer tout regard critique, tout constat raisonné de ce qui ravage la culture commune d’une grande partie de la jeunesse « issue de la diversité » dans les « quartiers difficiles». Les euphémismes sont indispensables pour ne pas oser nommer ces territoires occupés dans la République, ceux qui ont été désertés par les familles juives pour mettre leurs enfants à l’abri des menaces et des insultes antisémites. Ces euphémismes sont la règle obligée du discours pour ne pas nommer les choses et il faudra attendre que Mohamed Merah tue des enfants juifs parce qu’ils sont Juifs pour que enfin on prenne la mesure de cet aboutissement. On a cru un temps que l’immense manifestation du 11 janvier où tout le monde fut « Charlie », c’était sans compter avec la Nuit debout des cervelles éteintes.

Bensoussan était jugé pour avoir dit explicitement que la haine antijuive, en France, avait muté, qu’elle n’était plus le fait exclusif de l’extrême droite nazifiante et de ses épigones et qu’elle se manifestait aujourd’hui de manière particulièrement vivace dans les mentalités arabo-musulmanes. Pire, il aurait suggéré que cette haine antijuive était profondément inscrite dans la culture des populations arabo-musulmanes. Pour certains, cet état de choses ne peut être vrai, cette parole ne doit pas être dite. Elle serait une affabulation qui obéirait à une obsession idéologique de Bensoussan, celle d’un projet destructeur du récit enchanté du « vivre-ensemble » judéo-arabe ou judéo-musulman. C’est bien connu. Depuis Mohamed Merah, depuis le Bataclan et l’Hyper casher, ce vivre-ensemble s’épanouit de jour en jour. C’est donc pour réinjecter l’espoir et la fraternité dans la République, que le MRAP, la Licra, SOS Racisme et la LDH se sont associés au  CCIF (Collectif Contre l’Islamophobie en France), pour poursuivre devant la XVIIe chambre correctionnelle ce raciste voilé nommé Georges Bensoussan.

De quoi Bensoussan était-il présumé coupable ?

Dans l’émission Répliques du 10 octobre 2015, produite et animée par Alain Finkielkraut sur France Culture, Georges Bensoussan débattait avec Patrick Weil de l’état de la France. Les propos mis en cause furent les suivants : « (…) l’intégration est en panne aujourd’hui effectivement nous sommes en présence d’un autre peuple qui se constitue au sein de la nation française qui fait régresser un certain nombre de valeurs démocratiques qui nous ont portés » (…) Cet antisémitisme viscéral (…) on ne peut pas le laisser sous silence. Il se trouve qu’un sociologue algérien, Smaïn Laacher, d’un très grand courage, vient de dire dans un film qui passera sur France 3 « c’est une honte de maintenir ce tabou, à savoir que dans les familles arabes en France, et tout le monde le sait mais personne ne veut le dire, l’antisémitisme on le tête avec le lait de la mère ».

En octobre 2015, à la suite d’une pétition hébergée par Mediapart et signée par une quinzaine de personnes, le MRAP déclarait qu’il entendait  « faire citer Georges Bensoussan devant le tribunal correctionnel pour injures racistes et provocation à la haine et à la violence raciste ». De leur côté, les sites internet Palestine solidarité et Oumma.com s’étaient associés à ces dénonciations dans des termes d’une extrême violence. Oumma.com avait publié un texte signé Jacques-Marie Bourget dont on peut aujourd’hui saisir toute la menace: «  Je n’ai pas entendu dire que le CSA ou la direction de France Culture, s’ils existent encore, avaient rappelé Finkielkraut à ne pas propager haine et mensonge. Car si l’antisémitisme n’est pas une opinion mais un délit, il doit en aller de même de l’islamophobie la plus grotesque et primaire. À Smaïn Laacher, qui n’est pas Gandhi, on pourrait faire remarquer que ce que les musulmans français « tètent », ce n’est pas l’antisémitisme mais d’abord le lait d’amertume, celui de l’injustice historique faite au peuple palestinien. Si personne ne vient crier « halte à la haine », armons-nous et préparons dès maintenant la guerre civile ».

Les paroles de Bensoussan dans Répliques évoquaient avec lucidité l’antisémitisme de personnes de culture arabo-musulmane ou maghrébine. Il n’était pas le premier à le dire puisque de grands intellectuels, notamment maghrébins, l’avaient déjà souligné en faisant remarquer qu’il était plus facile de se voiler la face que de dire le réel dans sa crudité, sans pour cela tomber dans un racisme nauséabond. Boualem Sansal, Kamel Daoud, Fethi Benslama, Riad Sattouf,  pour ne citer que des auteurs reconnus en France, ont largement décrit et dénoncé ces éléments culturels, hélas fréquemment présents dans les mentalités d’une partie de ces populations.

Crime contre la pensée juste

L’erreur de Georges Bensoussan, la seule, fut de ne pas reprendre exactement les mots prononcés par Laacher dans le documentaire diffusé par FR3. Il ne faisait qu’exprimer à travers une métaphore ce que celui-ci déclarait: “donc cet antisémitisme il est déjà déposé dans l’espace domestique. Il est dans l’espace domestique et il est quasi naturellement déposé sur la langue, déposé dans la langue. Une des insultes des parents à leurs enfants quand ils veulent les réprimander, il suffit de les traiter de juif. Mais ça toutes les familles arabes le savent. C’est une hypocrisie monumentale que de ne pas voir que cet antisémitisme il est d’abord domestique et bien évidemment il est sans aucun doute renforcé, durci, légitimé, quasi naturalisé au travers d’un certain nombre de distinctions à l’extérieur. Mais il le trouvera chez lui, et puis il n’y aura pas de discontinuité radicale entre chez lui et l’environnement extérieur parce que l’environnement extérieur en réalité était le plus souvent dans ce qu’on appelle les ghettos, il est là, il est dans l’air que l’on respire. Il n’est pas du tout étranger et il est même difficile d’y échapper en particulier quand on se retrouve entre soi, ce sont les mêmes mots qui circulent. Ce sont souvent les mêmes visions du monde qui circulent. Ce sont souvent les mêmes visions du monde, fondées sur les mêmes oppositions et en particulier cette première opposition qui est l’opposition « eux et nous ».

Nulle part on ne peut trouver trace d’arguments « biologiques» pour nourrir ces constats et leur prêter une valeur « raciste ». L’expression “téter avec le lait de la mère”, est d’un usage courant dans la langue française depuis plusieurs siècles. Georges Bensoussan, en s’y référant, avait usé métaphoriquement de l’expression « l’antisémitisme, on le tète avec le lait de sa mère ». Ce crime contre « la pensée juste », Bensoussan, douze heures durant, va en savourer les effets.

Ce procès fut un grand moment judiciaire

Georges Bensoussan fut donc d’abord interrogé par la Présidente du Tribunal, Fabienne Siredey-Garnier, sur ses propos mais aussi sur ses travaux. Rappelant qu’il travaille depuis vingt-cinq ans sur les sujets liés à la Shoah, au nazisme, à l’antisémitisme et plus généralement aux mécanismes conduisant à la haine de l’autre. Il a élargi son champ de recherches, notamment, sur le statut des juifs dans les pays musulmans. Bensoussan devait citer l’expression utilisée en 1965 dans la revue les Temps modernes par l’auteur marocain Saïd Ghallab. Sous le titre Les juifs vont en enfer, qui écrivait alors : « ... la pire insulte qu’un Marocain puisse faire à un autre, c’est de le traiter de juif, c’est avec ce lait haineux que nous avons grandi… ». Désormais, en France, toutes les enquêtes réalisées sur l’antisémitisme par la Fondation pour la recherche politique, comme les témoignages multiples recueillis dans son enquête collective Les territoires perdus de la République ou son dernier ouvrage Une France soumise, attestent d’une croissance des préjugés antijuifs chez les jeunes de culture musulmane. La récente enquête de l’Institut Montaigne révélant que 28% de ces mêmes publics estiment que la loi islamique (la charia) prime les lois françaises, confirme la radicalisation en cours.

Bensoussan rappelait le contexte du moment : l’enlèvement et l’assassinat de Ilan Halimi, en 2006, dont la justice avait nié dans un premier temps le caractère antisémite, les crimes de Mohamed Merah, les attentats de l’Hypercasher et du Bataclan. Les élèves juifs désertent les écoles et les lycées publics des quartiers dits « sensibles ». Bensoussan conclut cette première déposition par ces mots : « Est-ce moi qui dois me trouver devant ce tribunal aujourd’hui ? N’est-ce pas l’antisémitisme qui nous a conduits à la situation actuelle qui devrait être jugé ? »

Des parties civiles très politiquement correctes

Des plaidoiries des parties civiles au réquisitoire de la procureure, ce fut un défilé des poncifs idéologiques du politiquement correct, défenseur de l’humanité souffrante sous le joug du colon sioniste, du planteur raciste et esclavagiste en Caroline du sud. Ce Juif-SS-Dupont la joie de Bensoussan en prit pour son grade.

Quelques perles à charge contre Bensoussan méritent d’être rapportées : une éminente universitaire de Paris VIII, Nacira Guénif, déclara pour commenter les propos de Smain Laacher, que l’insulte en arabe « espèce de juif ! » n’est pas antisémite car « on ne pense pas ce qu’on dit », et qu’il s’agit « d’une expression figée, passée dans le langage courant »….

Plus grave fut le témoignage de Mohamed Sifaoui cité par la Licra. Comment cet adversaire farouche de l’islamisme pouvait-il se retrouver ainsi sur le même banc que le CCIF ? Comment ce journaliste, menacé de mort par les islamistes, ne se trouvait-il pas au contraire aux côtés de Bensoussan ? Comment la Licra elle-même, peut-elle être partie civile contre Bensoussan ? Comment Sifaoui qui écrivait, le 6 juillet 2015, que cette « prétendue association antiraciste (le CCIF) avait beaucoup de mal à condamner l’antisémitisme » pouvait-il à ce point changer de bord alors qu’en juin 2015, le CCIF traitait Sifaoui de « chantre de la haine » ? En revenant sur la fameuse métaphore de « l’antisémitisme tété au sein », il évoque même « un biberon empli d’un lait fabriqué en Israël ! ». Plus tard, dans sa plaidoirie, l’avocat du CCIF interpellera l’historien : « Les juifs ne tuent pas d’Arabes ? Et en Palestine ? »

Les choses sont dites. Sous Bensoussan, l’ennemi subliminal est nommé : Israël, dont Bensoussan a écrit l’histoire du mouvement national, le sionisme. En attribuant à Bensoussan une volonté de destruction de «  tous les moments positifs entre juifs et arabes. N’est-il pas en train d’écrire une histoire qui peut servir à des milieux douteux ? C’est un destructeur des ponts entre juifs et arabes. » En rejoignant à son tour le camp du déni du réel la Licra et Sifaoui effectuent un inquiétant retournement.

Ce fut surtout un grand moment politique

Cité en défense de Bensoussan, Alain Finkielkraut présentait tout l’enjeu de ce procès: « Si le tribunal cède à cette intimidation, ce sera à la fois une catastrophe intellectuelle et une catastrophe morale… Si on refuse de voir la réalité et si on incrimine ceux qui s’efforcent de la penser, on n’a plus aucune chance d’échapper à la division et à la montée de la haine ! » La jeune procureure de la République, dans son réquisitoire, était-elle du côté de ceux qui essaient de penser la complexité du moment présent ou bien s’est-elle conformée aux mécanismes du politiquement correct, à  l’idéologie dominante ? On peut craindre le pire tant son propos était empreint des mots et des clichés déjà énoncés par les parties civiles. Revendiquant fièrement qu’elle était l’auteur de la décision de poursuivre Bensoussan en justice, elle justifiait ce choix par « le passage à l’acte dans le champ lexical » opéré par Bensoussan. Ce très chic déplacement du propos juridique vers le jargon linguistique, est un indicateur de la finesse intellectuelle de l’accusation.

En rappelant que Georges Bensoussan avait dirigé deux publications de la Revue d’Histoire de la Shoah, consacrés au génocide des Arméniens et à celui commis au Rwanda contre les Tutsis, Elisabeth de Fontenay tint à mettre en valeur dans son témoignage, les qualités d’ouverture intellectuelle de l’historien : son travail n’obéit pas à une vision communautariste des choses, bien au contraire, il a su mettre en valeur la folie universelle du XXe siècle comme siècle des crimes contre l’humanité, des massacres de masse et des totalitarismes génocidaires. C’est aussi ce que Yves Ternon vint confirmer. Pour cet ancien chirurgien ayant soutenu le FLN pendant la guerre d’Algérie, le soutien aux victimes des fascismes, du colonialisme ne se partage pas. Le crime contre l’humanité et sa négation forment un ensemble problématique pour penser les parts maudites de histoire contemporaine. Georges Bensoussan fait ce travail de fouilles ? quitte à exhumer des vérités dérangeantes. Regarder au plus près les discours ayant conduit au crime ou pouvant y conduire, est-ce cela qui est reproché à Bensoussan ? Elisabeth de Fontenay et Yves Ternon disent leur stupéfaction devant l’accusation faite à Bensoussan. C’est ce que le témoignage écrit de Pierre Nora, lu par la présidente du tribunal, vint confirmer : « Bensoussan a rappelé qu’il y avait un antisémitisme de tradition culturelle dans les pays arabo-musulmans. Une tradition qui fait l’objet d’un déni massif, mais qu’avait eue le courage de proclamer par exemple un sociologue comme Smain Laacher, professeur à Strasbourg, dans un documentaire télévisé de France 3. (…) L’autre accusation concerne (…) l’affirmation répétée de son interlocuteur d’une unité sans problème de la population française. Il exprimait au contraire sa crainte que la population musulmane ne finisse par constituer une forme de contre-société, un peuple dans le peuple. Cette crainte, partagée par beaucoup d’observateurs et d’analystes ne relève que de la liberté de jugement qui est le propre d’un homme d’étude. M. Bensoussan ne soulignait d’ailleurs le phénomène que pour le déplorer et insistait sur la nécessité de le regarder en face pour mieux le dominer. Le déni de la réalité n’ayant jamais été le meilleur moyen de la transformer. Il paraît évident que l’accusation du CCIF n’est qu’une manière de tester la résistance de la justice républicaine aux pressions sur la liberté d’opinion et d’expression. Car c’est bien de cela qu’il s’agit ».

Faut-il désespérer de la justice de la République ?

Dans sa plaidoirie en défense de Bensoussan, M° Michel Laval fit d’abord part de sa stupéfaction devant le moment qu’il était en train de vivre : « Comment aurais-je pu imaginer un jour, en trente années de vie d’avocat à avoir à défendre un chercheur qui a fait de la dénonciation du racisme l’essentiel de sa vie professionnelle, à avoir à le défendre contre une accusation aussi infâme ! »

Il fit aussi remarquer plusieurs erreurs bien plus ordinaires dans la citation à comparaitre signifiée à Bensoussan : il y était question d’une émission de radio nommée « les Répliques » qui aurait eu lieu en novembre 2015 (et non pas en octobre)

En assimilant les propos de Bensoussan à ceux d’Eric Zemmour, Madame la procureure ne fit pas preuve de finesse. Sans doute les grandes causes ne s’embarrassent pas de détails, portées qu’elles sont par le souffle puissant de leur générosité. En voulant caricaturer Georges Bensoussan, en le présentant comme un réactionnaire raciste, le ministère public s’est aligné sur l’idéologie du célèbre « mur des cons » bien connu pour son impartialité.

De cette accumulation d’accusations diffamatoires, M° Laval, fit son miel. Le ton se fit ensuite plus ironique devant la sottise et la posture morale de l’accusation, devant la « traque des mots » alors que « dans ce palais de justice la valeur la plus importante c’était la liberté de penser ! » M° Laval dénonça le moment présent, celui de la « perversion du système judiciaire par l’idéologie » « Comment ces plaintes ont-elles pu être considérées comme recevables par le ministère public, alors que le CCIF a partie liée avec les idéologues islamistes ? » »Comment accepter ces dénonciations d’un racisme d’Etat alors même que le CCIF a refusé de condamner les attentats, les crimes contre Charlie ? »

Le témoignage du grand écrivain algérien Boualem Sansal, lue par la présidente, vint conclure la défense de Bensoussan : « Les propos reprochés ne sont en rien un acte d’islamophobie… (…) J’ai moi-même dénoncé cette culture de la haine inculquée dans les familles arabes à leurs enfants, haine contre le juif, le chrétien, l’homosexuel… » Boualem Sansal écrit ensuite : « Dire que l’antisémitisme relève de la culture, c’est simplement répéter ce qui est écrit dans le Coran et enseigné à la mosquée ». Sera-t-il poursuivi à la XVIIe chambre ?

Un procès de même nature a été intenté par l’association des Indigènes de la République, contre Pascal Bruckner  qui avait déclaré, début 2015, qu’il fallait « faire le procès des collabos des assassins de Charlie ». Pascal Bruckner fut aussi trainé devant la 17e chambre pour des propos visant deux associations, selon lui, seraient des «complices idéologiques» des terroristes: «Les Indivisibles» de la militante « antiraciste » Rokhaya Diallo (qui n’en est plus membre) et «Les Indigènes de la République» dont Houria Bouteldja est la porte-parole. L’écrivain avait déclaré au cours de l’émission d’Arte 28 minutes qu’il fallait «faire le dossier des collabos, des assassins de Charlie» et accusé ces associations de «justifier idéologiquement la mort des journalistes de Charlie Hebdo». Ces deux associations qui avaient attaqué Pascal Bruckner pour diffamation suite à des propos sur l’islamisme ont été déboutées par la justice.

L’étrange défaite

Comment un Etat, la France, qui combat militairement le djihadisme après avoir été attaquée sur son propre sol par le terrorisme islamiste, peut-elle, dans le même temps, faire un procès à ceux qui dévoilent les stratégies de diffusion de son idéologie ? Comment la justice peut-elle accorder un crédit aux accusations de racisme énoncées par ceux-là même qui sont les promoteurs de la haine antijuive et antifrançaise ?  Comment peut-elle être à ce point aveugle devant la manipulation des mots, le dévoiement des institutions, celui des règles démocratiques visant justement à les retourner contre la première des libertés qui est celle de penser librement?

Lentement mais sûrement, l’islamisme impose son agenda à l’Europe et à la France. Bien sûr, la police marque des points contre les projets terroristes, les déjoue et arrête préventivement des tueurs, mais l’arbre des terroristes ne saurait cacher la forêt de leurs complices, collabos et idiots utiles. Quand quelques jours après le massacre au camion tueur sur la promenade des Anglais à Nice, le 14 juillet dernier, l’affaire du burkini a occupé le devant de la scène estivale, il fallait bien se rendre compte que la République avait affaire à des ennemis particulièrement retors et intelligents : avoir réussi à faire qualifier la France de pays raciste alors que le sang à Nice n’était pas encore sec, révélait une grande efficacité de la propagande islamiste.

Chaque jour qui passe nous révèle cette progression tous azimuts avec un partage des taches bien ordonné : présence dans le paysage, conquête de nouveaux territoires perdus pour la République, menaces contre les femmes, intimidation, action en justice contre des supposés islamophobes, chantage, séduction sur les vertus cachées de la religion de paix et d’amour. Alors que Houria Bouteldja, porte-parole des Indigènes de la République, est l’auteur du livre Les blancs, les juifs et nous explicitement raciste et antisémite, ce sont Bensoussan et Bruckner qui sont convoqués devant le tribunal pour répondre de leur « racisme » ou de leur « islamophobie ».

Dans cette affaire, les idiots utiles ne sont pas ceux que l’on croit : ce ne sont pas les terroristes, mais bien plutôt ceux qui les inspirent, les promeuvent, les soutiennent. Ce sont eux qui occupent le terrain conquis, abandonnés par des démocrates soucieux de ne pas apparaître comme « islamophobes ». Ces islamo-fascistes ont lu Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres » Les monstres nouveaux ont bien compris que la victoire politique avait un préalable : la conquête des esprits.

Au bal orchestré par Tariq Ramadan et le CCIF, les faux culs de l’antiracisme, la LICRA, le MRAP, la LDH, SOS Racisme, seront sur la piste.

Voir aussi:

GEORGES BENSOUSSAN : »Si les juifs ont quitté en masse le Maroc, c’est parce qu’ils avaient peur »
Le Point

24/01/2017

INTERVIEW. Pour Georges Bensoussan, la tolérance de l’islam n’est qu’un mythe. La preuve, les souffrances subies par les juifs en terre musulmane.
PROPOS RECUEILLIS PAR CATHERINE GOLLIAU

Mercredi 25 janvier, Georges Bensoussan passe devant un tribunal pour avoir dit que l’antisémitisme des musulmans était une transmission familiale. À tort ou à raison ? Ce spécialiste de l’histoire des juifs d’Europe de l’Est et de la Shoah est un historien engagé. En 2002, il rédigeait la postface des Territoires perdus de la République (Fayard), où des professeurs de collège témoignaient de la violence des adolescents, de leur racisme, leur antisémitisme et leur sexisme. Lui-même sort chez Albin Michel Une France soumise, un ouvrage collectif préfacé par Élisabeth Badinter « herself », où enseignants, policiers, travailleurs sociaux disent pourquoi ils ne peuvent plus exercer leur métier dans les écoles et les banlieues. Toujours à cause de cette violence et de ce rejet de l’autre – et particulièrement du Juif – , qui ne font que s’accentuer. Mais cette haine, d’où vient-elle ? Pour l’historien, comme il l’explique dans Les Juifs du monde arabe. La question interdite, qui paraît également cette semaine chez Odile Jacob, elle est directement liée au statut du dhimmi, imposé par le Coran au juif et au chrétien, soumission imposée qui s’est perpétuée jusqu’à la période coloniale, et qui est resté dans les consciences, même s’il a officiellement disparu des États modernes.

Le Point.fr : Pour vous, contrairement à ce qu’affirment nombre d’historiens, les juifs n’ont pas été bien traités dans le monde musulman…
Georges Bensoussan : Oui, nous sommes dans le déni. Peut-être parce qu’étant donnée l’horreur des exactions subies par les juifs dans le monde chrétien, et particulièrement sous les nazis, on a voulu croire à un islam tolérant. Or la légende d’Al Andalus, cette Espagne musulmane où les trois monothéismes auraient cohabité harmonieusement sous des gouvernements musulmans, a été forgée de toute pièce par le judaïsme européen au XIXe siècle, en particulier par les Juifs allemands, afin de promouvoir leur propre émancipation. Elle a ensuite été reprise par le monde arabe dans le but de montrer que les responsables de l’antagonisme entre juifs et Arabes étaient le sionisme et la naissance de l’État d’Israël. Coupables du départ massif des communautés juives d’Irak, d’Égypte, de Syrie, de Libye, du Maroc, etc., soit près d’un million de personnes entre 1945 et 1970. Mais, s’ils étaient si heureux dans leur pays d’origine, pourquoi ces gens sont-ils partis de leur plein gré ? En Irak, par exemple, les juifs comptaient parmi les plus arabisés d’Orient, et n’étaient guère tentés par le sionisme. Or ils ont été plus de 90 % en 1951-1952 à quitter le pays, après avoir subi le pogrom de Bagdad en juin 1941 – plus de 180 morts –, après avoir été victimes de meurtres, d’enlèvements, d’arrestations, de séquestrations, de vols et de torture dans les commissariats. C’est cette réalité-là qui a poussé ces juifs à l’exil. Un véritable processus d’épuration ethnique, d’autant plus sournois qu’à l’exception de l’Égypte, il n’a pas pris la forme d’une expulsion.

Vous ne pouvez nier pourtant que les sionistes ont largement œuvré pour que les juifs viennent s’installer en Israël…
Bien évidemment, et comment le leur reprocher ? Ils voulaient renforcer leur jeune État. Mais à eux seuls, des agents sionistes peuvent difficilement déraciner une communauté qui ne veut pas partir. Si les Juifs du Maroc ont quitté en masse leur pays – un tiers déjà avant l’indépendance –, c’est parce qu’ils avaient peur. D’expérience, ils craignaient le retour de la souveraineté arabe sur leurs terres. Ils ne se voyaient pas d’avenir dans leur pays, où la législation leur rendait la vie de plus en plus difficile.
L’administration de Vichy était si gangrenée par l’antisémitisme que l’attitude du sultan du Maroc, par contraste, en apparaissait presque bienveillante !

Le sultan du Maroc a pourtant la réputation d’avoir protégé les juifs entre 1939 et 1945, quand le pays était contrôlé par le gouvernement de Vichy…
Le Sultan, dit-on, se serait opposé au port de l’étoile jaune par ses sujets juifs. À ceci près qu’il n’y eut jamais d’étoile jaune au Maroc (et pas même en zone sud en France). Le sultan a fait appliquer à la lettre les statuts des juifs d’octobre 1940 et de juin 1941.

Si c’est une légende, elle est pourtant entretenue dans les milieux juifs d’origine marocaine…
En partie, oui, et pour plusieurs raisons. L’administration de Vichy était si gangrenée par l’antisémitisme (à commencer par le Résident général Charles Noguès) que l’attitude du sultan, par contraste, en apparaissait presque bienveillante ! En second lieu, les Juifs marocains partis en masse s’installer en Israël constituaient la partie la plus pauvre de la judéité marocaine, celle qui, de faible niveau social et professionnel, essuiera de front le racisme des élites ashkénazes. Être « marocain » en Israël était (et demeure) un « marqueur » péjoratif. Cette immigration s’est mise à idéaliser son passé marocain, sa culture, le temps de sa jeunesse, parfois tissé, au niveau individuel, de relations d’amitié entre juifs et Arabes. Ajoutons que la mémoire collective est socialement stratifiée. Il faut donc compter avec celle, moins douloureuse, des classes plus aisées qui ont émigré, elles, davantage, en France ou au Canada.
Leurs maisons ne doivent pas être plus hautes que celles des musulmans, ils doivent pratiquer discrètement leur foi, et leur voix ne vaut rien devant un tribunal musulman
Le statut de « dhimmi » imposé aux chrétiens et aux juifs par le Coran explique-t-il l’antisémitisme que vous dénoncez ?
Il justifie l’infériorisation du juif par le musulman : il autorise en effet les membres des religions dites du Livre à pratiquer leur foi, à la condition de payer un impôt spécial et d’accepter de se comporter en « soumis ». Leurs maisons ne doivent pas être plus hautes que celles des musulmans, ils doivent pratiquer discrètement leur foi, et leur voix ne vaut rien devant un tribunal musulman. Tout cela a fait du juif un être de second ordre. Les témoignages abondent, de non-juifs en particulier – des militaires, des commerçants, des médecins –, sur la misère et la manière infamante dont les juifs pouvaient être traités. Mais ce statut avait été intégré par des communautés profondément religieuses, marquées par l’attente messianique et considérant que ce qu’elles vivaient était le prix de l’Exil. Les choses ont changé avec l’arrivée des Européens et la possibilité d’avoir accès à une éducation marquée par les valeurs issues des Lumières. Pour autant, le regard arabo-musulman sur « le Juif » ne changera pas de sitôt : un sujet toléré tant qu’il accepte son infériorité statutaire. Même les juifs qui rejoindront le combat des indépendances arabes comprendront peu à peu qu’ils ne seront jamais acceptés. De fait, tous ont été écartés ou sont partis d’eux-mêmes, et la création de l’État d’Israël ne fera qu’accroître le rejet.

Mais leur situation était-elle la même partout ? Les Juifs de Salonique ont prospéré sous les Turcs et ont vu leur statut se détériorer quand les Grecs orthodoxes ont pris le contrôle de la ville, en 1922…
En effet, il faut distinguer le monde turc, plus tolérant que le monde arabe, même si la situation est loin d’y avoir été idyllique. Le statut de dhimmi a été aboli dans l’Empire ottoman par deux fois, en 1839 et 1856, et l’on constate que les contrées où les juifs connurent la condition la plus dure – le Yémen, la Perse et le Maroc – ne furent que peu ou pas du tout colonisées par les Turcs.
Dans la France d’aujourd’hui, les problèmes d’intégration d’une fraction des jeunes Français d’origine arabo-musulmane font rejouer les préjugés ancestraux

Vous dénoncez l’antisémitisme des émigrés de la troisième génération en France, ce qui vous vaut d’ailleurs un procès pour racisme intenté par le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF).
J’ai effectivement été assigné pour « propos racistes », parce que, lors d’une émission de France Culture, et à propos d’une partie de l’immigration maghrébine, j’ai usé de la métaphore d’un « antisémitisme tété avec le lait de sa mère ». Je ne faisais pourtant, par cette formule, que reprendre celle utilisée par le sociologue Smaïn Laacher qui, dans un documentaire diffusé sur France 3, parlait d’un antisémitisme « quasi naturellement déposé sur la langue, déposé dans la langue […]. Bon, mais ça toutes les familles arabes le savent ! C’est une hypocrisie monumentale de ne pas voir que cet antisémitisme, il est d’abord domestique […] comme dans l’air qu’on respire ». Ces deux métaphores disaient la même chose, une transmission culturelle et non génétique : le lait n’est pas le sang. À ceci près que l’une est dite par un Arabe, l’autre par un juif. L’indignation est sélective… Dans la France d’aujourd’hui, les problèmes d’intégration d’une fraction des jeunes Français d’origine arabo-musulmane font rejouer les préjugés ancestraux et donnent prise à la culture du complot qui cristallise sur « le Juif », cette cible déjà désignée dans l’imaginaire culturel maghrébin, et aggravée par la réussite de la communauté juive de France. Mais qu’y a-t-il de « raciste » à faire ce constat, à moins d’invalider toute tentative de décrire le réel ? Ce qui est inquiétant dans mon affaire, au-delà de ma personne, est que la justice donne suite à la dénonciation du CCIF, dont l’objectif est de nous imputer le raisonnement débile du racisme pour mieux, moi et d’autres avec moi, nous réduire au silence.

Vos collègues vous reprochent de manquer de l’objectivité indispensable à l’historien…
Quand les faits leur donnent tort, ils invoquent l’« objectivité » alors que le seul souci de l’historien face aux sources, a fortiori quand elles contreviennent à sa vision du monde, demeure l’honnêteté. Comme au temps où il était impossible de critiquer l’Union soviétique au risque, sinon, de « faire le jeu de l’impérialisme », la doxa progressiste s’enferme dans cette paresse de l’esprit. Il n’est donc pas possible aujourd’hui de dire que le monde arabe, quoique colonisé hier, fut tout autant raciste, antisémite et esclavagiste. Quand la sociologue franco-algérienne Fanny Colonna a montré dès les années cinquante le poids de l’islamisme dans le nationalisme algérien, elle s’est heurtée aux « pieds rouges », ces intellectuels qui soutenaient le FLN et qui ne voulaient pas faire le jeu des opposants à la décolonisation. Orwell le soulignait jadis, certains intellectuels ont du mal à accepter une réalité dérangeante.

Les Juifs du monde arabe. La question interdite, Odile Jacob, 167 pages, 21,90 euros
Une France soumise – Les voix du refus, Albin Michel, 2017, 664 pages, 24,90 euros

Voir également:

Valeurs actuelles

8 février 2017

Islamisation. Selon une étude de l’institut britannique Chatham House repérée par RT, plus de la moitié des Européens sont d’accord avec l’idée de stopper l’immigration en provenance des pays à majorité musulmane.

 C’est ce que Donald Trump avait promis pendant la campagne présidentielle, et qui avait fait hurler tant de commentateurs : stopper l’immigration en provenance de certains pays à majorité musulmane, pour réduire la menace terroriste qui pèse sur les Etats-Unis. Depuis son élection, le décret pris par le président suscite l’indignation et l’opposition d’une large partie de la classe politique américaine, malgré le sceau apposé par le suffrage.

“Toute immigration supplémentaire venant de pays à majorité musulmane doit cesser”

Une telle mesure pourrait-elle être prise en Europe ? Le vieux continent a été touché depuis deux ans par une série d’attentats terroristes, commis le plus souvent par des individus visés par le controversé décret anti-immigration.

Selon une étude menée par l’institut de recherche britannique Chatham House, les Européens seraient majoritairement favorables à la fermeture de leurs frontières aux individus originaires de pays musulmans. 55% des personnes interrogées ont ainsi déclaré être d’accord avec cette affirmation : “Toute immigration supplémentaire venant de pays à majorité musulmane doit cesser”. Un chiffre impressionnant.

“Nos résultats sont frappants et donnent à réfléchir”

Dans le commentaire de l’étude, l’institut livre ses conclusions : “Nos résultats sont frappants et donnent à réfléchir. Ils suggèrent que l’opposition à l’immigration venant de pays à majorité musulmane n’est pas confinée à l’électorat de Donald Trump aux Etats-Unis mais est largement répandue”.

Largement, mais plus spécialement dans les pays qui “ont été au centre de la crise migratoire ou ont vécu des attaques terroristes ces dernières années”. La Pologne (71%), l’Autriche (65%), la Hongrie et la Belgique (64%), ainsi que la France (61%), sont ainsi parmi les plus favorables à l’assertion de départ.

Voir enfin:

The Jewish Chronicle

February 7, 2017

French Jewish scholar Georges Bensoussan is being sued by Muslim anti-racism groups for saying in a radio debate: “In French Arab families, babies suckle antisemitism with their mothers’ milk.”

Mr Bensoussan, who is the editor of the magazine The Shoah History Review, said he was roughly quoting Algerian sociologist Smain Laacher, but the groups suing him claim his statements amounted to incitement to hatred.

In a Paris court last week, Mr Bensoussan argued that many Muslim scholars “have said the same things that I have but they’re not being sued”.

Several scholars testified at the stand, some saying they were outraged to see Mr Bensoussan in court, others saying the historian had crossed red lines.

“I was shocked by his words. I am an Arab and I’m not an anti-Semite. My family has never taught me to hate Jews,” said journalist Mohamed Sifaoui. “I sent emissaries to Georges Bensoussan to ask him to apologize to those he has hurt but he refused. He’s a historian he should be more subtle. Of course many Muslims are anti-Semitic. Saying otherwise would be dishonest. But there are also Muslims who fight antisemitism. Denying that is also dishonest.”

But the judge noted that Mr Sifaoui himself had written in an article that “Arabs don’t visit Auschwitz” and that Arabs are either “swamped by a culture of indifference” or “they suckle on anti-Semitic hatred nipples”.

“My expression is completely different from the one Bensoussan used,” replied Mr Sifaoui.

“Many Muslim scholars have said the same things that I have but they’re not being sued. That’s racism!” argued Mr Bensoussan.

“I’m surprised I have to defend him in front of a court,” said philosopher Alain Finkielkraut who hosts the radio show on which Mr Bensoussan made the controversial statement. “Anti-racist groups want to ban all thought and debate. They say we’re accusing a whole community but Bensoussan says he’s fighting for integration. He’s quoting Arab scholars. If he’s convicted it would be an intellectual and moral catastrophe. Denying reality will only bring more division and hatred.”

“Georges Bensoussan is not a bigot. He signed petitions for peace in the Middle East. He dedicated several issued of the Shoah memorial magazine to the Armenian and Rwandan genocides. He’s denouncing a problem that exists. All those who cherish democracy should thank him,” said retired Professor Elisabeth de Fontenay.

Historian Yves Ternon, who has studied the Armenian genocide said he admired Mr Bensoussan. “We’ve worked together for decades, studying the scientific similarities between genocides,” said Ternon. “You know revisionists have tools: one of them is to accuse those who accuse them. Bensoussan is a whistleblower. When hatred against Jews spreads, everyone gets hurt.”

The judge read out a study showing that the far-right and Muslims tend to have antisemitic beliefs.

He said: “Nineteen per cent of the French population believes Jews have too much political power. The share is at 51 per cent among Muslims and 63 per cent among religious Muslims.”

“I don’t believe in that study but it’s true that among Muslims we use the expression ‘Jew – sorry!’ to disapprove of something. However that’s not really hatred. It’s an old expression which isn’t really considered as a hate insult today,” said Nacera Guenif, a sociologist testifying against the historian. “What’s important is that Mr Bensoussan is spreading a dangerous theory. When you say all Muslims behave in a bad way, you encourage suspicion that can lead to hate and violence. When you’re a historian, when you have a popular radio show you also have responsibilities.”

Mr Bensoussan told the court he had apologised several times to those who were hurt by his comments. He said he did not mean to generalise his remarks to all Muslims.

The court is due to rule on March 7.

Voir par ailleurs:

La victoire de l’Orientalisme
Richard Landes
(publié dans le Middle-East Quarterly du site Middle East Forum)
Hiver 2017
Traduction Magali Marc/Dreuz
The Augean Stables
29 janvier 2017

Que l’on considère l’impact d’Edward Saïd (1935-2003) sur le monde universitaire comme un grand triomphe ou comme une tragique catastrophe, peu de gens peuvent remettre en question l’étonnante portée et la pénétration de son magnum opus, L’Orientalisme.

En une génération, une transformation radicale a dominé les études du Moyen-Orient : une nouvelle catégorie d’universitaires «post-coloniaux», ayant une perspective libératrice et anti-impérialiste, a remplacé une génération d’érudits que Saïd a dénigrés en les traitant d’«Orientalistes».

Cette transformation ne se limitait pas aux études du Moyen-Orient : Saïd et son paradigme post-colonial réunissaient un large éventail d’acolytes dans de nombreux domaines des sciences sociales et humaines.

Pourtant, quand on examine les événements des deux dernières décennies, on peut dire que les héritiers académiques de Saïd se sont plantés de façon spectaculaire dans leurs analyses et prescriptions concernant la façon dont il fallait s’y prendre pour régler les problèmes du Moyen-Orient.

Nulle part cela n’a été aussi évident que dans la lecture erronée du désastreux «processus de paix» israélo-palestinien d’Oslo et des fameux «printemps arabes» qui se sont rapidement détériorés en vagues de guerres tribales et sectaires, créant des millions de réfugiés, dont beaucoup ont littéralement détruit les malheureux rivages de l’Europe.

Une grande partie de cet échec peut être attribuée aux restrictions imposées par la pensée postcoloniale sur la capacité de discuter de la dynamique sociale et politique du Moyen-Orient. Si les experts et les journalistes ont été hypnotisés par les perspectives de paix arabo-israélienne et le mirage d’une vague de démocratisation arabe, c’est en partie parce qu’ils avaient systématiquement sous-estimé le rôle de la culture d’honneur et de honte dans les sociétés arabes et musulmanes et son impact sur la religiosité islamique.

La dynamique «honneur-honte» dans les dimensions politique et religieuse
Les termes honneur-honte désignent des cultures où l’acquisition, l’entretien et la restauration de l’honneur public triomphent de toutes les autres préoccupations.

Alors que tout le monde se soucie de ce que les autres pensent et veut sauver la face même si cela signifie mentir, dans les cultures d’honneur et de honte, ces préoccupations dominent le discours public : il n’y a pas de prix trop élevé à payer– y compris la vie– pour préserver l’honneur.

Dans de telles cultures politiques, l’opinion publique accepte, attend, exige même que le sang soit versé pour l’honneur.

Dans de telles sociétés, quand les gens critiquent publiquement ceux qui sont au pouvoir– ceux qui ont l’honneur– ils attaquent leur être même. Si ces derniers ne répondaient pas– de préférence par la violence– ils perdraient la face.

Les sociétés autoritaires permettent donc à leurs mâles dominants de supprimer violemment ceux dont les paroles les offensent.

Conséquemment, les cultures d’honneur et de honte ont une immense difficulté à tolérer la liberté d’expression, de religion, de la presse tout autant que de traiter avec les sociétés qui pratique cette tolérance.

Dans les cultures où les gens se font eux-mêmes justice, cette insistance sur l’honneur peut signifier tuer quelqu’un qui a tué un parent, et dans la culture japonaise, l’honneur peut signifier se suicider.

Cependant, dans certaines cultures d’honneur, cette préoccupation signifie tuer un membre de la famille pour sauver l’honneur de la famille. Le «jugement public», dont le verdict détermine le sort de la communauté demeure le vecteur qui motive le besoin de sauver la face, et définit les façons de faire. Le terme arabe pour «commérage» est kalam an-nas, (la parole du peuple), qui est souvent sévère dans son jugement des autres.

À ce sujet, le psychologue Talib Kafaji a écrit :

«La culture arabe est une culture de jugement, et tout ce qu’une personne fait est sujet au jugement… induisant de nombreuses peurs… avec de graves conséquences sur la vie individuelle. Éviter ce jugement peut être la préoccupation constante des gens, presque comme si toute la culture était paralysée par le kalam [an] –nas.»

Autrement dit, dans la société arabe, tous les individus sont les otages les unes des autres.

En dépit de sa résonnance «orientaliste», cette attention à un jugementalisme paralysant et omniprésent fournit des aperçus importants sur les dysfonctionnements du monde arabe d’aujourd’hui.

Les cultures d’honneur et de honte ont tendance à être à somme nulle : les hommes d’honneur gardent jalousement leur honneur et considèrent l’ascension des autres comme une menace pour eux-mêmes. Dans les cultures à somme nulle de «bien limité», l’honneur pour une personne signifie la honte pour les autres. Si l’autre gagne, vous perdez. Afin que vous ayez le dessus, l’autre doit perdre.

Ceux qui sont juste en dessous continuent de défier ceux qui sont juste au-dessus, et l’ascension n’est possible que par l’agression. Tu n’es pas un homme tant que tu n’as pas tué un autre homme. La prise des biens d’autrui –par le vol ou le pillage– est supérieure à la production. Domine ou soit dominé. Le visage noirci (de la honte) est lavé dans le sang (de l’honneur).

Cette même mentalité dite «à somme nulle», «gouverne-ou-soit-gouverné», qui domine la plupart des interactions dans la politique des cultures d’honneur et de honte, a son analogie dans la religiosité du triomphalisme, la croyance que la domination de sa religion sur les autres constitue la preuve de la vérité de cette religion.

De la même manière que les chrétiens ont pris la conversion de l’Empire romain au Christianisme comme un signe que leurs revendications sur les Juifs avaient triomphé ; les musulmans triomphalistes, dans une expression suprême de la religiosité inspirée par l’honneur, croient que l’islam est une religion de domination destinée à gouverner le monde.

Cette dynamique d’honneur et de honte explique en grande partie l’hostilité arabe et musulmane envers Israël, ainsi qu’envers l’Occident.

Israël, un État de Juifs libres (c’est-à-dire, des infidèles non-dhimmis), vivant à l’intérieur du Dar al-Islam historique (royaume de la soumission), constitue un blasphème vivant. La capacité d’Israël à survivre aux efforts répétés des Arabes pour le détruire constitue un état permanent de honte arabe devant toute la communauté mondiale. Cela fait de l’hostilité musulmane triomphaliste envers Israël un cas particulièrement grave d’une hostilité généralisée envers les infidèles et les musulmans «modérés».

Tout effort pour comprendre ce qui se passe dans le monde arabe aujourd’hui doit tenir compte de cette dynamique religio-culturelle.

Pourtant, dans l’ensemble, cette dynamique n’est pas seulement ignorée, mais ceux qui en parlent sont réprimandés pour (prétendument) contribuer à aggraver le conflit plutôt que de le comprendre.

Une grande partie de cette ignorance (à la fois active et intransitive) remonte à Saïd, qui a fait de l’analyse «honneur-honte» un péché «orientaliste» particulièrement impardonnable.

Avant même que n’arrive la contribution de Saïd, l’anthropologie s’était éloignée de cette analyse. Lui en a fait un dogme. A tel point que, dans le dernier tiers du XXe siècle, il est devenu paradoxalement honteux– voire raciste– qu’un anthropologue discute de l’«honneur et de la honte» arabe ou musulmane.

La honte de Saïd et la désorientation de l’Occident
L’Orientalisme de Saïd a exploité une tendance occidentale à l’autocritique morale concernant l’analyse des autres cultures, dans le but de protéger son peuple de la honte. Pour lui, la critique des Arabes ou des musulmans reflète les préjugés ethnocentriques de l’Occident et de son projet culturel discriminatoire de domination impérialiste.

Ce n’était pas ce que les orientalistes croyaient faire, eux pensaient qu’ils offraient des observations précises concernant les caractéristiques et les conditions d’une autre culture et de son histoire.

Pour Saïd, au contraire, tout contraste entre les cultures de l’Occident démocratique et celles des Arabes et des musulmans– certainement ceux qui montraient ces derniers sous une lumière peu flatteuse– étaient des exemples lamentables de xénophobie hostile dirigée contre des «inférieurs», et ne pouvaient pas constituer une réflexion sur une réalité sociale.

À propos du dix-neuvième siècle, Saïd a écrit : «Tout Européen qui parlait de l’Orient était raciste, impérialiste et presque totalement ethnocentrique».

Saïd a lancé un plaidoyer en faveur d’une alternative : il fallait à tout prix éviter d’orientaliser l’Orient, encore et encore.

Sans l’«Orient» il y aurait des érudits, des critiques, des intellectuels, des êtres humains pour lesquels les distinctions raciales, ethniques et nationales seraient moins importantes que l’entreprise commune dans la promotion de la communauté humaine.

Bien compris, cet appel demande aux chercheurs de ne pas parler de différences ethniques, raciales ou religieuses, alors que la plupart des moyen-orientaux vous diront que ce sont des questions culturelles très importantes pour eux.

Ainsi, dans la nouvelle édition d’«Orientalisme» publiée en 1994, SaÏd se plaignait-il de la focalisation croissante de l’Occident sur le danger que représente l’islam : «les médias électroniques et imprimés ont été inondés par des stéréotypes dégradants qui amalgament l’islam et le terrorisme, les Arabes et la violence, l’Orient et la tyrannie.»
Ces phénomènes, insistait Saïd, ne faisaient pas partie de l’ensemble de l’image et se concentrer sur eux «était humiliant et déshumanisant pour les gens en situation d’infériorité… qui se trouvaient niés, supprimés, déformés.»

En substance, Saïd exhortait ses collègues non-musulmans à ignorer les questions mêmes qu’ils avaient le plus besoin de comprendre afin de suivre les développements du XXIe siècle.

De ce fait, les facteurs qui prédominent aujourd’hui dans la culture politique arabe et musulmane– le zèle religieux, la violence, le terrorisme, l’autoritarisme débridé et l’exploitation des faibles, y compris des femmes, des réfugiés et bien sûr de ces victimes permanentes de la culture politique arabe, les Palestiniens, ne doivent pas être mentionnés parce que cela déprécierait les Arabes et les musulmans et les heurterait dans leur sensibilité.

Ceux qui violent ces nouvelles directives anti-orientalistes déclenchent la colère de ceux qu’ils critiquent et les protestations véhémentes, quoique moins violentes, de leurs concitoyens, les accusant lorsqu’ils critiquent l’islam de faire preuve de racisme et de rejeter le blâme sur les victimes. Ceux qui critiquent le discours haineux musulman sont accusés d’aggraver le conflit.

Ainsi, les traits que les esprits racistes ont développés en Orient et qui font leur force, ne sont discutés qu’à contrecœur par les mandarins des études du Moyen-Orient et les universitaires post-coloniaux, et seulement quand ils sont poussés à le faire, principalement pour les minimiser. Avec pour conséquence, que les auditoires occidentaux demeurent à ce jour mal informés sur les Arabes et sur les musulmans.

Alors que Saïd a formulé sa critique de l’Occident en termes postmodernistes et humanistes, elle pourrait bien être reformulée en fonction de la dynamique culturelle de l’honneur et de la honte. Le «kalam an-nas»– l’opinion publique dont la désapprobation est si douloureuse– contribue à expliquer la direction qu’a prise la pensée de Saïd menant à l’orientalisme.

En tant qu’Arabe qui a connu un grand succès en se servant des règles occidentales, entouré de collègues admiratifs (son «monde d’honneur»), Saïd a vécu la défaite arabe catastrophique de la guerre des Six Jours de 1967 comme une «punition du destin».

Le tissu de racisme, de stéréotypes culturels, d’impérialisme politique, d’idéologie déshumanisante qui règne chez les Arabes ou les musulmans est très fort, et c’est ce tissu que chaque Palestinien en est venu à ressentir comme étant son destin exclusif et punitif.

Aucun universitaire américain ne s’était identifié sans réserve avec les Arabes culturellement et politiquement.

Il y a certainement eu des identifications à un certain niveau, mais elles n’ont jamais pris une forme «acceptable» comme l’a fait l’identification de la gauche américaine avec le sionisme.

En tant que «Palestinien», Saïd avait perdu la face dans cette catastrophe. Sa réponse d’honneur ne fut pas de porter un regard autocritique sur les attitudes et les acteurs arabes qui avaient contribué à la fois à cette guerre inutile et à cette défaite catastrophique, mais fut plutôt d’exprimer sa colère envers ceux qui pensaient du mal des Arabes et qui prétendaient occuper le haut du pavé en matière de morale.

En conséquence, il ne s’est pas préoccupé de savoir si la cause palestinienne qu’il soutenait «sans réserve» en souhaitant que les autres suivent reflétait (ou dédaignait) les valeurs de la gauche auxquelles il avait fait appel.

Pour celui qui défend son honneur, la défense d’un côté ou un autre dans un conflit n’est pas basée sur l’intégrité ou sur les valeurs de la gauche, mais sur l’idée de sauver l’honneur, sur la façon dont on sauve la face.

Il n’est donc pas surprenant que peu de sujets aient autant enflammé Saïd que la discussion sur le rôle de la culture arabe dans la recherche, le maintien et la reconquête de l’honneur et l’évitement et l’élimination de la honte.

Étant donné que des traits culturels tels que le patriarcat misogyne, les homicides d’honneur, les querelles sanglantes, l’esclavage, les massacres de civils, etc., ne semblaient pas très bons aux gauchistes occidentaux, Saïd devait sauver la face arabe en évitant ce regard occidental hostile.

Il a eu l’idée brillante de rendre honteux pour les universitaires occidentaux le fait même de se référer à ces questions dans la discussion du monde arabe, en qualifiant ce type de questionnement de raciste.

Ses règles du jeu de l’orientalisme, au contraire, exigeaient une action positive et morale. En conséquence, Saïd et ses acolytes réprimandaient quiconque osait expliquer l’obsession périlleuse musulmane arabe de détruire Israël en termes de questions culturelles. «Comment osez-vous les traiter comme un groupe de sauvages, d’irréductibles, de fous superstitieux qui se nourrissent de fantasmes de vengeance génocidaire pour rétablir l’honneur perdu et retrouver leur situation de domination ?!»

Au contraire, disait Saïd «la relation entre Arabes, musulmans et terrorisme» que tant d’orientalistes établissent est «entièrement factice».

Pour tout outsider, soupçonner les dirigeants palestiniens (ou Arabes ou musulmans) de comportements belliqueux constitue pour les post-coloniaux, une agression inacceptable, une forme de racisme. Selon eux, le conflit concerne l’impérialisme israélien et la résistance naturelle qu’il provoque.

Grâce à cette brillante sauvegarde de la «face» arabe, à cette façon d’utiliser le kalam an-nas, l’orientalisme de Saïd a su contourner les vecteurs du jugement négatif paralysant.

D’une part, cette défense protégeait les Arabes des critiques publiques, de l’autre, elle faisait de l’Occident «impérialiste» (et de son avant-garde supposée les «colons» israéliens), l’objet d’une critique implacable.

Son succès à cet égard a donné naissance à une génération de spécialistes du Moyen-Orient, y compris des universitaires, qui ont décrit les mondes arabe et musulman comme des «sociétés civiles florissantes», d’imminentes «démocraties» tout en décrivant l’Occident comme un monde raciste, impérialiste, qui a besoin d’être déconstruit, théoriquement et pratiquement.

Un tel mouvement a peut-être flatté l’image que les Arabes et les Occidentaux (gauchistes) avaient d’eux-mêmes, mais il a eu pour prix l’ignorance des réalités plus sombres sur le terrain.

Pourtant, pour beaucoup, cette ignorance semblait être un faible prix à payer. Après tout, le cadre de référence de Saïd offrait aux progressistes pacifistes un moyen d’éviter le choc des civilisations.

Donner aux Arabes et aux musulmans le bénéfice du doute, les traiter avec honneur plutôt que de les inciter gratuitement à la critique, voilà la façon de résoudre les conflits et d’apporter la paix.

Les éducateurs occidentaux qui adoptaient le discours de Saïd considéraient ses thèses comme une sorte de récit thérapeutique qui, en accentuant le positif et en dissimulant le négatif, encourageait l’autre plutôt que de l’aliéner.

Il s’agissait, entre autres, de traiter les Arabes et les musulmans comme si leur culture politique avait déjà atteint ce niveau de modernité, d’engagement sociétal envers les droits universels de l’homme, de paix par la tolérance, d’égalitarisme. Tout cela dans le but de favoriser les relations positives– alors qu’en réalité, une telle évaluation n’était pas objective.

Le monde postmoderne ne peut pas être (est même très éloigné) de toute évaluation objective (ce que, présumément, il prétend être).

De la «Paix» d’Oslo au Jihad
Peu de débâcles illustrent mieux la folie qui consiste à ignorer la dynamique de la honte et de l’honneur que le «processus de paix» d’Oslo qui a fondé sa logique sur le principe d’un échange de «terre pour la paix» : Israël céderait des terres aux Palestiniens (la plus grande partie de la Judée/Samarie et Gaza) afin de créer un État indépendant et les Palestiniens enterreraient la hache de guerre puisqu’ils obtiendraient ce qu’ils voulaient sans avoir à se battre.

Ainsi, les accords d’Oslo changeraient l’engagement palestinien défini par leur charte, de reconquérir l’honneur arabe et musulman en effaçant la honte qu’est Israël, et les amèneraient à accepter la légitimité de l’existence de l’État hébreu.

Un tel changement dépendait de la compréhension de ce que cette concession promise à Israël amènerait, étant donné que les Palestiniens «aspirent», à la liberté de se gouverner dans la paix et la dignité. Cela semblait être un contrat gagnant-gagnant si évident, que, comme Gavin Esler de la BBC l’avait déclaré, «le conflit allait être résolu avec un courriel.»

Ce que les architectes d’Oslo et leurs partisans occidentaux ont si complètement sous-estimé, c’est l’emprise que l’univers basé sur l’honneur aurait sur le président de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), Yasser Arafat.

Ce manque de perspicacité a non seulement dominé la pensée dans les cercles occidentaux (eux qui n’étaient pas mis en danger par un tel pari), mais avait aussi cours dans les cercles politiques et du renseignement israélien, qui eux avaient beaucoup à perdre.

Il est clair que ce n’est pas seulement la direction politique d’Israël qui a été prise en otage par la conception chimérique de l’instauration d’une ère de paix avec l’Autorité palestinienne. Le système de sécurité militaire et le service de sécurité Shin Bet ont eu des difficultés à se libérer du même sentiment. Les fonctionnaires du renseignement n’étaient pas toujours disposés à laisser les faits perturber leur perception idéalisée de la réalité.

Le simple fait que les analystes occidentaux et israéliens aient négligé de leur prêter attention, cependant, ne signifie pas que les règles d’honneur et de honte aient cessé d’opérer.

Après la cérémonie de signature de l’entente sur la pelouse de la Maison-Blanche, le président de l’OLP, Arafat, s’est trouvé la cible d’une immense hostilité de la part de son groupe d’honneur arabe et musulman pour avoir porté la honte à tous les Arabes et à tous les musulmans.

Lorsqu’il est arrivé à Gaza en juillet 1994, le Hamas l’a dénoncé en ces termes : «Sa visite est honteuse et humiliante, car elle se produit dans l’ombre de l’occupation et à l’ombre de la soumission humiliante d’Arafat devant le gouvernement ennemi et sa volonté. Il veut présenter une défaite comme une victoire.»

Edward Saïd, fier membre du Conseil national palestinien, semi-parlement de l’OLP, a fait écho aux paroles du Hamas : les compromis impliquaient un acte humiliant et «dégradant… d’obéissance… Une capitulation… qui a produit un état d’abjection et d’obéissance… se soumettant honteusement à Israël.»

Ainsi l’intellectuel «post-colonial» a utilisé le langage tribal à somme nulle d’honneur et de honte arabe et musulmane, attaquant la négociation comme déshonorante. C’était la langue même dont les Occidentaux évitaient de discuter de peur qu’ils n’«orientassent l’Orient».

Et pourtant Arafat a utilisé le même langage d’honneur et de honte en arabe, dès que les accords ont été signés et que le Prix Nobel a été accordé.

Six mois après son retour de Tunisie en juillet 1994 à ce qui était devenu un territoire sous contrôle palestinien grâce aux accords d’Oslo, il a défendu sa politique devant des musulmans d’Afrique du Sud, non pas en parlant de la «paix des braves», mais plutôt en invoquant le traité de Mahaybiya de Muhammad, signé quand il était en position de faiblesse, rompu quand il fut en position de force.

Dans la mesure où les Arabes avaient accepté le processus d’Oslo, ils le considéraient comme un cheval de Troie, non pas comme une concession (nécessairement) humiliante. Un projet de guerre honorable et non pas de paix ignominieuse.

Dans les cultures où, pour l’honneur, «ce qui a été pris par la force doit être repris par la force», toute négociation est forcément honteuse et lâche.

De façon générale, les journalistes et les décideurs occidentaux, y compris le «camp de la paix» en Israël, et même les services de renseignement, ont ignoré les invocations répétées d’Arafat à Hudaybiya.

Les partisans de la paix les considéraient comme des railleries conçues pour apaiser l’opinion publique (en elle-même une chose qui méritait qu’on y réfléchisse) et étaient persuadés que, finalement, l’appel plus mature de la communauté internationale placerait Arafat du côté de la raison positive. Les praticiens du «journalisme de paix» en Israël, par exemple, ont délibérément évité des nouvelles décourageantes de ce genre et le sens de Hudaybiya en particulier.

Dans son mémoire de 800 pages sur l’échec d’Oslo, Dennis Ross, l’envoyé américain du Moyen-Orient le plus impliqué dans les négociations avec la direction palestinienne, n’a pas eu un mot à dire sur la controverse de Hudaybiya, en dépit du fait qu’il avait correctement jugé le comportement problématique d’Arafat et son «échec à préparer son peuple aux compromis nécessaires à la paix».

Le péché d’Arafat n’était pas d’omission, mais de commission : il préparait systématiquement son peuple à la guerre sous le nez des Israéliens et de l’Occident.

Plutôt que d’examiner les conséquences de cette contre-preuve, ceux qui appuyaient le processus attaquaient quiconque y attirait l’attention.

Le Conseil des relations américano-islamiques (CAIR), une soi-disant organisation de défense des droits civils musulmans ayant des liens avec les mêmes confréries musulmanes dont le Hamas est une branche, a mené l’attaque au nom de la protection de la réputation du prophète Muhammad.

Daniel Pipes a écrit plusieurs textes concernant le discours de la mosquée de Johannesburg et le sens du traité de Hudaybiya, ainsi que sur les problèmes rencontrés par les Occidentaux quand ils osaient soulever ce sujet.

En dépit de son insistance à se montrer juste envers le prophète musulman sur des bases historiques, les écrits de Pipes lui ont amené une volée de condamnations furieuses et une accusation précoce d’islamophobie.

Les protestataires interdisaient essentiellement aux critiques d’examiner les preuves pertinentes à leurs préoccupations pressantes. Au lieu de cela, les enthousiastes de la paix voyaient Arafat et les dirigeants palestiniens comme des acteurs modernes à part entière qui souhaitaient avoir leur propre pays et leur liberté, et auxquels on pouvait faire confiance pour le respect de leurs engagements.

La plupart pensaient qu’Arafat, quand l’occasion se présenterait, choisirait l’imparfait, la somme positive, le gagnant-gagnant, plutôt que la somme nulle, tout ou rien, gagnant-perdant.

Ils «avaient foi» en la direction palestinienne et faisaient honte à quiconque osait suggérer que les Palestiniens s’accrochaient encore fermement à leur désir atavique de vengeance.

Ainsi, alors que Jérusalem et Washington se préparaient à une grande finale du processus de paix à Camp David à l’été 2000, alors même que les médias israéliens préparaient leur peuple à la paix, les médias d’Arafat préparaient les Palestiniens à la guerre. Et aucun des principaux décideurs n’y a porté attention.

L’incapacité à comprendre la dynamique du maintien de l’honneur (en luttant contre Israël) et à éviter la honte (provoquée par le compromis avec Israël) a condamné Oslo à l’échec dès le départ.

Les gens impliqués, qui pensaient que les deux parties étaient «si proches» et que si seulement Israël avait donné plus, les accords auraient réussi, ont été dupés.

Pour les décideurs palestiniens, ils n’ont jamais été proches. Même une entente réussie aurait mené à plus de guerres.

En effet, selon cette logique, plus l’accord favorisait les Palestiniens– c’est-à-dire, plus les Israéliens étaient affaiblis– plus l’agression accompagnerait leur mise en œuvre.

Une fois qu’Oslo a explosé, les Occidentaux qui se sont accrochés à leurs fantasmes ont continué à mal comprendre les événements ultérieurs.

Au lendemain du «non» retentissant mais prévisible d’Arafat à Camp David en juillet 2000, et à plusieurs reprises après le déclenchement de sa guerre de terreur (minimisée en tant qu’«Intifada al-Aqsa») fin septembre, les apologistes ont fait des efforts héroïques afin d’interpréter son comportement comme étant rationnel et d’ignorer sa planification délibérée de la guerre de terreur, et ont blâmé Israël.

Dans le cadre de la contre-attaque, les critiques à l’encontre d’Arafat, en particulier pour son comportement caractéristique de la culture d’honneur et de honte, ont suscité des cris de racisme.

Par exemple, lors d’une interview avec l’universitaire israélien Benny Morris, l’ancien premier ministre israélien Ehud Barak se plaignait des mensonges systématiques d’Arafat, qui faisait de chaque discussion un calcul entre la dénonciation des mensonges ou l’idée de les ignorer et d’accepter de se mettre en position de faiblesse.

Ces remarques ont agacé les observateurs du Moyen-Orient, Hussein Agha et Robert Malley :

Les mots de [Barak] dans l’entretien initial étaient sans équivoque. «Ils sont le produit d’une culture dans laquelle dire un mensonge… ne crée pas de dissonance». «Ils ne souffrent pas du problème du mensonge tel qu’il existe dans la culture judéo-chrétienne. La vérité est perçue comme non pertinente.» etc. Mais, clairement, la précision factuelle et la cohérence logique n’étaient pas souhaitées par Morris et Barak. Ce qui importe, c’est l’autojustification de quelqu’un qui a choisi de faire carrière– et peut-être de revenir– en se livrant à la vilification d’un peuple tout entier».

C’est du classique Edward Saïd : attaquez les motifs de vos critiques (souvent par projection) ; clamez que vous subissez une blessure morale à cause de l’insulte, et dans le processus, détournez l’attention de la précision des remarques orientalistes.

Bien qu’appuyées sur des preuves tangibles de l’utilisation étendue et typiquement palestinienne de mensonges évidents lors des négociations, l’accusation de Barak devenait, dans les mains des apologistes d’Arafat, la «vilification d’un peuple entier».

Le succès de cette utilisation de ce que l’on pourrait appeler la «carte raciste» signifie que la littérature académique sur le mensonge dans la culture arabe, qui devrait couvrir les murs des bibliothèques (du moins dans les bibliothèques de nos services de renseignement) est sérieusement sous-développée. Si Oslo a échoué, c’est principalement parce que les Israéliens et les Américains ont refusé de croire que les Palestiniens leur mentaient –d’un bout à l’autre du processus.

Ignorance de la quête du califat
Pour cette raison, et bien des raisons analogues, lorsque les djihadistes sont sortis du ventre du cheval d’Oslo à la fin de septembre 2000, trop d’Occidentaux, désireux d’interpréter la violence comme le «désespoir» des combattants de la liberté dont les droits ont été niés, ont ignoré les preuves à l’effet qu’Arafat avait planifié la guerre, et ont jeté le blâme sur Israël.

En conséquence, de nombreux journalistes et spécialistes, qui ont dit à leurs auditoires occidentaux que l’Intifada al-Aqsa était un soulèvement national de libération contre l’occupation, semblaient n’avoir aucune idée (ou s’ils en avaient une, ont choisi de ne pas la révéler) que dans l’esprit de plusieurs de ces combattants l’intifada al-Aqsa était le lancement d’une nouvelle phase de djihad global apocalyptique dont l’objectif messianique était un califat mondial pour lequel la terreur des attaques suicides constituait l’arme la plus nouvelle et la plus puissante.

La réaction indifférente, voire négative, de la communauté d’experts aux premières études de la pensée apocalyptique du Hamas dans les années 1990, signifiait que la sphère publique occidentale allait devoir attendre la seconde décennie du XXIe siècle pour découvrir que le djihad global qui a créé un califat dans des parties substantielles de la Syrie et de l’Irak et qui ciblait les infidèles dans leur propre pays, était issu des mêmes visions apocalyptiques.

En fait, la plupart des observateurs ne savent toujours pas comment les djihadistes mondiaux ont exploité l’Intifada al-Aqsa pour alimenter leurs campagnes et leur recrutement.

Ainsi, au lieu de se méfier de ce nouvel impérialisme religieux violent et de condamner les opérations de martyre sauvage du djihad, les journalistes européens diffusent sa propagande de guerre antisioniste en tant que nouvelle tandis que les progressistes européens le saluent et l’encouragent.

Désinformés par les reportages des médias en avril 2002 du massacre supposé des forces de défense israéliennes à Jénine, les manifestants occidentaux marchaient dans les rues avec des simulations de ceintures explosives pour montrer leur solidarité avec les «martyrs» du Hamas.

Après la guerre du Liban en 2006, des savants comme la pacifiste Judith Butler, ont accueilli le Hamas et le Hezbollah dans la «gauche progressiste mondiale» en tant que «camarades dans la lutte anti-impérialiste».

Les progressistes malheureusement mal informés ont accueilli avec enthousiasme un djihad qui frappait alors Israël, mais qui maintenant hante le monde entier, et en particulier le monde musulman.

Les professionnels de l’information occidentaux– journalistes, experts, analystes politiques, même traducteurs– ont été tellement aveuglés par leur propre rhétorique post-coloniale, qu’ils ont été incapables d’identifier l’islam triomphaliste qui a constamment augmenté son élan vers un califat mondial dans cette génération et ce siècle.

S’ils se sont rendu compte de la présence de ces musulmans impérialistes, ils refusent d’en parler et attaquent quiconque le fait. Cette attitude prédominante a gravement endommagé la capacité de l’Occident à distinguer entre les faux modérés qui veulent réduire les infidèles du monde entier à la dhimmitude et les modérés qui veulent vraiment vivre en paix avec les non-musulmans.

Presque tout le monde conviendra que ces djihadistes qui recourent à l’épée, comme Al-Qaïda ou l’État islamique, ne sont pas des modérés.

Mais qu’en est-il de ceux qui s’en tiennent au da’wa (sommation à la conversion), et qui travaillent de manière non violente dans le même but ultime de rétablir le califat ?

Quand Yusuf Qaradawi des Frères Musulmans dit que «les États-Unis et l’Europe seront conquis non pas par le djihad, mais par le da’wa», cela fait-il de lui un modéré ? Et si le prédicateur du da’wa jouait juste au bon flic pendant que le djihadiste joue au méchant flic ? (NDT : good cop, bad cop)

Du point de vue de l’objectif millénaire d’un califat mondial, la différence entre les islamistes radicaux et les «modérés» est moins une question de vision que de calendrier, moins une question de buts différents que de tactiques différentes.

De telles connexions, cependant, ne s’inscrivent pas sur les écrans radars des professionnels de l’information qui demeurent fidèles aux réticences anti-orientalistes de Saïd. Ils nous poussent plutôt à les voir comme étant clairement distincts. Une telle approche tombe dans le piège djihadiste classique.

Lorsque les partisans du da’wa du califat dénonce les violences d’Al-Qaïda ou de l’ÉI, insistant sur le fait que ces djihadistes n’ont rien à voir avec l’islam, ils le font comme une tactique de guerre cognitive trompeuse.

Ils savent très bien que l’Islam qu’ils ont adopté est une religion de conquête. Ils ne veulent tout simplement pas que les «infidèles» occidentaux, leurs ennemis jurés et leurs cibles, reconnaissent cette hostilité implacable et impérialiste, du moins tant que le djihad mondial est militairement faible.

Ils préfèrent que les décideurs occidentaux renoncent au discours «islamophobe» de la domination mondiale et, apaisent plutôt les griefs des musulmans.

Beaucoup trop d’Occidentaux se sont conformés –en partant du discours de George W. Bush sur l’«Islam, religion de paix» juste après les attentats terroristes du 11 septembre, aux grands efforts de l’administration Obama pour ignorer, refuser et sublimer tout ce qui ressemble à de la violence islamique, jusqu’à une longue série d’universitaires qui auraient dû se hâter de corriger le dossier après la concession rhétorique de Bush et ont plutôt fait des efforts pour souligner la nature pacifique de l’Islam.

Les choses s’aggravent progressivement. L’insistance sur la similitude fondamentale de la culture arabe/musulmane et de la culture occidentale (la «grande majorité» des musulmans pacifiques, les «sociétés civiles dynamiques» en Syrie et en Irak) est passée d’une expérience thérapeutique à une formule dogmatique : la remettre en question est raciste et «islamophobe».

Ceux qui violent cette norme et qui discutent de ces choses désagréables sont punis, exclus, exilés. En effet, la crainte de l’accusation d’«islamophobie» est si forte qu’elle est venue jouer le rôle du serpent de mer qui a étranglé Laocoon quand il a essayé d’avertir les Troyens de la ruse du Cheval de bois offert par les Grecs.

Les politiciens, les policiers et les journalistes britanniques, par exemple, n’ont rien fait pour protéger des milliers de jeunes filles contre l’exploitation sexuelle pendant plus d’une décennie, afin d’éviter d’être qualifiés d’«islamophobes».

Peu d’incidents illustrent mieux cette cécité et cette incompétence auto-induites que la façon dont les professionnels de l’information occidentaux ont traité les soulèvements arabes de 2010-11. Dans une interprétation erronée des manifestations populaires, propulsées dans les médias sociaux, qui ont chassé certains dictateurs arabes de leurs perchoirs, les érudits ont interprété les soulèvements à la lumière des révolutions démocratiques européennes : le «Printemps des Nations» de 1848 et la libération de l’Europe de l’Est et de la Russie en 1989.

Rejetant systématiquement le danger que les Frères musulmans puissent prendre le pouvoir lors d’élections démocratiques, les commentateurs et les décideurs ont appelé à soutenir le mouvement islamiste, considéré par les professionnels de l’information post-coloniaux comme leur miroir, leur compagnon d’armes.

Si les «Orientalistes» pré-Saïd n’avaient (soi-disant) vu que le mauvais côté (des islamistes) par projection, après eux, les post-orientalistes ne pouvaient voir que le bien.

Cette approche politiquement correcte a même infecté les services de renseignements américains.

En février 2011, juste au moment où l’administration Obama prenait des décisions cruciales (et trompeuses) sur la façon de faire face à la crise égyptienne, James Clapper, directeur des renseignements au niveau national, a présenté une étonnante évaluation devant le Congrès (qu’il a reniée par la suite) :

«Le terme “Fraternité musulmane”… est un terme générique pour une variété de mouvements, dans le cas de l’Égypte, c’est un groupe très hétérogène, largement laïque, qui a évité la violence et a dénoncé Al Qaïda comme une perversion de l’islam ..»

Il est difficile de cataloguer les idées fausses impliquées dans cette déclaration étonnamment stupide. Elle traduit un manque de compréhension du comportement religieux triomphaliste et une application superficielle d’une terminologie inappropriée qui laisse l’observateur se demander s’il s’agissait d’un acte délibéré de désinformation ou d’un véritable produit de la collecte et de l’évaluation des renseignements des États-Unis.

Il est aussi difficile de séparer cette évaluation opérationnelle totalement désorientée de la discussion académique qui la sous-tend, largement influencée par le paradigme pénitentiel auquel Saïd exhortait l’Occident. Ici les dupes occidentaux doivent interpréter la non-violence comme un signe de modération musulmane et attribuer la violence musulmane à la provocation occidentale. Nous devons supposer que lorsque les musulmans dénoncent la violence, ils sont avec «nous» et non avec «eux», qu’ils ne partagent pas l’objectif djihadiste d’un califat mondial.

Plutôt que de combattre un ennemi aspirant à la domination mondiale, les islamistes exhortent l’Occident à s’attaquer au sentiment d’impuissance des musulmans en les habilitant.

Les résultats de cette méconnaissance aveugle de la réalité sur le terrain– le pouvoir des mouvements religieux inspirés par l’honneur ; le calcul variable de la violence selon que l’on se sent faible ou fort ; les réponses à la faiblesse perçue et à l’absence de détermination de la part des ennemis signifient que ce que les leaders de la pensée occidentale prenaient pour un printemps démocratique, qu’ils accueillaient avec enthousiasme, était en réalité le printemps de la guerre tribale et apocalyptique. Un djihad d’Oslo à grande échelle. Une guerre générationnelle, cataclysmique, «une Guerre des Trente ans» qui ne fait que commencer.

Où l’Occident est intervenu (Libye, Egypte), il a échoué, et où il n’est pas intervenu (la Syrie), la situation a explosé.

Alors que des millions de réfugiés sont jetés sur les rivages européens par ces bouleversements, les décideurs occidentaux restent captifs de leurs clichés suicidaires («nous ne pouvons simplement pas leur refuser l’entrée») qui témoignent d’une profonde ignorance de la culture arabe et musulmane, de ceux qui les font fuir, et de ceux qui ont le pouvoir, mais pas le désir de s’attaquer à cette destruction de leurs sociétés sous les coups du califat.

Conclusion
A travers la porte dérobée d’une préoccupation pour les «autres», sans réciprocité, les Occidentaux éduqués ont permis à un discours hostile, intimidant basé sur l’honneur et la honte d’occuper une grande partie de leur espace public : c’est l’«islamophobie», et non l’islamisme qui est le problème.

Les Palestiniens continuent de sauver la face et de retrouver leur honneur en salissant Israël qui, par son existence même et son succès, leur fait honte.

Pendant ce temps, de nombreux guerriers de la justice sociale, remplis de culpabilité post-coloniale et craignant le label «islamophobe», unissent leurs forces à la «brigade d’honneur» afin de pousser Israël au-delà des limites acceptables.

Dans le cadre plus large du développement civilisationnel, c’est lamentable. Il a fallu un millénaire d’efforts constants et douloureux pour que la culture occidentale apprenne à sublimer la libido dominandi de l’homme au point de créer une société tolérante à la diversité, qui résout les différends avec un discours d’équité plutôt que de violence et où l’échange est gagnant-gagnant. Les échanges à somme positive sont la norme souhaitée.

Insister, comme le font beaucoup de gauchistes, pour que cette réussite exceptionnelle soit considérée comme le mode par défaut de l’humanité, indépendamment de la mesure dans laquelle l’autre est éloigné de cet objectif précieux et de manière à exempter les ennemis de la démocratie de la responsabilité civique de l’autocritique au prix de redoubler son propre fardeau, fini par saper les libertés que la civilisation occidentale s’est données au cours des siècles.

À moins que les universitaires et les professionnels de l’information ne s’emparent et ne cultivent les champs de connaissance tels que la dynamique de la honte et de l’honneur et le triomphalisme islamiste, les Occidentaux ne pourront pas comprendre les sociétés arabes et islamiques et continueront d’accuser les critiques et non l’objectif légitime des critiques au risque de perdre leurs valeurs démocratiques et leurs intérêts nationaux.

L’incapacité de s’engager dans l’autocritique est la plus grande faiblesse des cultures basées sur l’honneur et la honte, et la capacité de le faire est la plus grande force de ceux qui croient fermement à l’intégrité.

Pourtant, maintenant, paradoxalement, l’incapacité des islamistes est devenue leur force, et notre surempressement à compenser est devenu notre faiblesse.


Antiracisme: Appropriation culturelle, espaces protégés, signalisation des contenus, bienvenue au meilleur des mondes que nous préparent nos universités! (Executing Socrates all over again: How trigger warnings end up silencing all students)

15 janvier, 2017
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Le monde moderne n’est pas mauvais : à certains égards, il est bien trop bon. Il est rempli de vertus féroces et gâchées. Lorsqu’un dispositif religieux est brisé (comme le fut le christianisme pendant la Réforme), ce ne sont pas seulement les vices qui sont libérés. Les vices sont en effet libérés, et ils errent de par le monde en faisant des ravages ; mais les vertus le sont aussi, et elles errent plus férocement encore en faisant des ravages plus terribles. Le monde moderne est saturé des vieilles vertus chrétiennes virant à la folie.  G.K. Chesterton
La noble idée de « la guerre contre le racisme » se transforme graduellement en une idéologie hideusement mensongère. Et cet antiracisme sera, pour le XXIe siècle, ce qu’a été le communisme pour le XXe. Alain Finkielkraut
L’ordre politico-économique actuel est paradoxal. Il faut commencer par reconnaître que les notions de mondialisation et de « gouvernance mondiale » vont, en fait, de pair avec celle de bureaucratie. Ce qui se prétend libéral a tendance à ne pas l’être du tout. L’invocation d’une forme d’autoritarisme constitue certes un symptôme du rejet du système actuel, mais ça n’est pas nécessairement le dernier mot du virage politique actuel. Nous vivons d’ores et déjà dans un système de bureaucratie absolue, qui, dans le même temps, aspire à ne plus rien gérer que de dérisoire et fait mine de « déréguler » en invoquant la mondialisation et ses avatars. Sur la base de l’économie administrée d’après guerre s’est construite une machine administrative qui, à partir des années 1970, a commencé, comme ivre de son propre pouvoir, à vaciller et à se prétendre libérale. Depuis 2008, « le roi est nu ». On assiste, en particulier dans le monde anglophone, à une prise de conscience des failles fondamentales du système de « gouvernance mondiale ». Trump et le Brexit sont des manifestations historiques de ce phénomène. Il suffit de s’amuser à lire le Financial Times ou le Wall Street Journal entre les lignes pour se convaincre que, malgré les dichotomies électorales, cette prise de conscience y touche autant l’élite financière que les classes populaires. On réalise enfin que les bureaucraties pseudo-libérales ne comprennent pas les marchés et ne font qu’aggraver des phénomènes de bulles à répétition. Dans le même temps, ce système bureaucratique repose en fait sur une destruction de l’élite traditionnelle et de l’élite scientifique qui, dans le cas français, se fait au profit de la « haute fonction publique ». On est très loin d’un système de démocratie libérale et même à l’opposé. Si l’on s’intéresse à la fulgurance de Fukuyama, on pourrait lui rétorquer que la démocratie libérale n’a simplement pas eu lieu… Exit la fin de l’histoire. Le populisme est, dans une certaine mesure, une réaction aux dérives et aux échecs de ce système de déresponsabilisation. La petite musique autoritaire des populistes occidentaux fait surtout écho au discrédit donc souffre l’antienne pseudo-libérale. Les partis traditionnels, s’ils sont sincères dans leur invocation du libéralisme, seraient bien inspirés de comprendre la nécessité d’un retour à un véritable système de gouvernement et de responsabilité, seul rempart contre l’extrémisme. (…) La question de l’islamisme en occident est double. On observe une sorte d’effet de résonance entre, d’un côté, la crise politico-religieuse qui ravage le monde arabe et y détruit des constructions étatiques aussi violentes que fragiles et, de l’autre, la crise propre aux démocraties occidentales. Ces deux crises simultanées sont pourtant d’une nature très différente. La plupart des pays développés font face à une dégénérescence spécifique de leur système étatique en une bureaucratie tentaculaire (publique et privée) qui, dans le même temps, s’est déresponsabilisée en invoquant la mondialisation. Mais cette « décadence » se manifeste à la suite d’un immense succès. Ce succès a notamment reposé sur l’alliance entre développement des institutions, facilité de financement et progrès technique. Les systèmes politiques occidentaux présentent pourtant désormais, malgré l’ultra-individualisme, des maux associés aux systèmes collectivistes. D’un côté, la standardisation de l’existence, l’isolement et l’extension continue du périmètre de la bureaucratie produisent un effet d’aliénation croissante, de sentiment d’inutilité et de crise psychique profonde dans la société et au cœur même de l’élite. De l’autre, la logique bureaucratique et la dissociation géographique entre conception, production et consommation sapent le fonctionnement du capitalisme (entraînant une stagnation de la productivité) et la notion de citoyenneté. Les classes populaires, les jeunes, les sous-diplômés puis les surdiplômés… en fait plus personne à terme n’est appelé à être véritablement inclus dans un tel système en dehors d’un microcosme bureaucratique qui évoque celui du communisme. Dans ce contexte, l’appel électoral récurrent aux minorités par la classe des pseudo-progressistes est une imposture vouée à l’échec, comme l’a montré la déconvenue de Mme Clinton. (…) La réponse la plus raisonnable c’est la démocratie libérale dans un cadre institutionnel et géographique raisonnable (un cadre national, vu de façon apaisée, serait un bon candidat), pas l’ersatz brandi par une bureaucratie aux abois. Il faut d’abord voir la réalité de nos systèmes politico-économiques et analyser leurs échecs. La pire des approches consisteraient à prolonger le statu quo économique globaliste des quatre dernières décennies tout en invoquant la modernité et le progressisme. C’est l’approche suivie par un certain nombre d’acteurs politiques ultra-conformistes, d’Hillary Clinton aux Etats-Unis au courant Macron-Hollande en France. La plupart des mouvements populistes européens apparaissent incapables de gouverner du fait de leur désorganisation et de leur ancrage dans une forme ou une autre d’extrémisme. Quoi que l’on pense du personnage de Donald Trump et des relents xénophobes de sa campagne, il faut reconnaitre que sa relative autonomie financière de milliardaire lui a permis de mettre les pieds dans le plat de la question de la localisation de la production industrielle. Il sera impossible de renouer avec la croissance, les gains de productivité et le plein emploi sans surmonter cette question. Le meilleur moyen de répondre à la tendance à l’autoritarisme, c’est d’y opposer un renouveau de l’idée de gouvernement. En Europe et en France en particulier, cela n’adviendra que lorsqu’un parti sérieux se résoudra à aborder simultanément la question du poids de la bureaucratie dans l’économie (sans s’égarer dans les manipulations du fonctionnaire Macron) et du rééquilibrage européen face à l’unilatéralisme allemand. Rémi Bourgeot
Les années 90 ont en effet été marquées par l’idée d’une « Fin de l’Histoire », une sorte de happy end qui aurait vu l’humanité entière s’acheminer vers un monde apaisé grâce à l’accroissement des richesses, la fin progressive de la misère et le développement de l’Etat de droit partout dans le monde. Cette idée d’un monde sans ennemi après la chute de l’Urss, où les valeurs libérales et démocratiques de l’Occident l’auraient définitivement emporté, s’est heurtée à l’irruption d’un nouvel antagonisme historique, celui qui oppose l’islam radicalisé à un Occident qui, loin d’être sûr de lui-même, est travaillé par une profonde fracture. Il y a donc deux fractures à prendre en compte: la fracture qui divise le monde islamique entre musulmans pacifiques et musulmans radicalisés et la fracture qui divise l’Occident entre ceux qui prétendent universaliser le modèle occidental et notamment le modèle américain- c’était le cas de la famille Bush et des néos conservateurs américains- et ceux qui pensent que l’Occident traverse une grave, très grave crise spirituelle et morale, une crise de légitimité liée notamment au recul des valeurs traditionnelles. Autrement dit la bataille a lieu sur tous les fronts et elle déchire chacun des camps. La victoire de Trump est aussi la victoire d’une forme de critique de l’Occident libéral et post moderne par ceux qui récusent ce nouveau monde qui prétend ringardiser tous ceux qui y rechignent. Les Américains qui l’ont élu voudraient que leur pays renoue avec un imaginaire puissant celui d’un rêve américain, mais un rêve américain qui ne soit pas celui des minorités et du politiquement correct, notion qui est réellement née aux Etats-Unis et que les élites libérales et progressistes américaines ont exporté en Europe depuis les années 60. Un rêve américain accessible d’abord à ceux qui ont créé les Etats-Unis, à savoir les blancs eux-mêmes, qui seront peut-être la minorité de demain. La victoire de Trump signifie peut-être la fin d’une période marquée par la culpabilisation de l’américain blanc, qu’il soit pauvre, riche ou des classes moyennes, par les lobbys féministes et afro-américains. En Europe, la question est sensiblement différente, car l’angoisse qui aujourd’hui prédomine est liée à l’immigration et surtout à l’islam. Le Brexit a signifié le refus des classes populaires anglaises de voir l’Angleterre se mondialiser à l’aune d’une immigration sans limite. Il n’y a pas, à mon sens, de menace autoritaire en Europe. Dès lors qu’un gouvernement est élu par la majorité d’une population, la démocratie exige que les vœux de cette majorité soient pris en compte. Arrêter ou limiter les flux migratoires n’a rien à voir avec un principe dictatorial. Cela fait partie intégrante des droits des peuples à disposer d’eux-mêmes. (…) Les jeunes qui s’engagent dans le Djihad, si l’on en croit ceux qui ont étudié leurs motivations, notamment Olivier Roy ou Gilles Keppel, ont l’impression de vivre dans un monde factice et virtuel, celui d’Internet, un monde déréalisé. La motivation mystique, selon Olivier Roy qui a écrit un livre intéressant, Le Djihad et la mort, n’est en partie qu’un alibi. Ce que cherchent ces jeunes dans le Djihad c’est avant tout une forme d’excitation et de reconnaissance. La société où nous sommes -c’est une idée que je développe dans « Malaise de l’Occident, vers une révolution conservatrice » (Pierre Guillaume de Roux)- est une société de l’illusion et du simulacre. Nous pouvons tous croire que nous existons dans le regard des autres en envoyant un message sur Twitter ou sur Facebook. La société du spectacle mondialisée permet à des quidams de satisfaire leur narcissisme à peu de frais. Elle permet aussi d’exprimer une pulsion de mort qui va venger le quidam de son anonymat et du sentiment de nullité qui l’habite. L’islam radical est un moyen de reconnaissance pour ceux qui n’ont que la peur et la terreur pour enfin exister dans le regard des autres. Faire peur est toujours mieux que faire pitié. Voilà ce que se disent ceux qui nous haïssent notamment parce que nous ne cessons de les plaindre. Le discours sur l’exclusion que la gauche tient depuis longtemps enferme les gens dans leur sentiment victimaire. Pour autant le malaise de notre civilisation est aussi profond que réel. Nous avons perdu le gout d’être nous-même et l’Europe multiculturelle des élites a contribué à la diffusion de ce sentiment. Ce n’est pas un hasard si le livre de Michel Onfray, qui n’est pas un homme de droite, s’intitule « Décadence ». Abrutis par le consumérisme les peuples européens ont peut-être perdu le gout de se défendre et cette absence de pugnacité ne peut que renforcer le mépris des islamistes. (…) Je ne crois pas à l’avenir d’un régime autoritaire en France. Nous sommes des peuples individualistes et les Français n’ont jamais supporté une quelconque dictature. Le régime de Vichy, qui a duré 4 ans, était une plaisanterie à côté du national-socialisme et la dictature napoléonienne n’a été possible, quelques années durant, que parce que la gloire de Napoléon était telle que les Français ont accepté de limiter leurs libertés. Les libertés fondamentales d’opinion et de contestation sont inhérentes au tempérament gaulois et De Gaulle lui-même a dû en tenir compte, alors que son tempérament était autoritaire. Par contre je crois à la nécessité d’un Etat fort et respecté. Pour cela le prochain président devra jouir d’une majorité importante qui lui assure une légitimité durable. Paul-François Paoli
Il est certain que l’on a observé, sous l’ère Obama, un relatif repli de l’hégémonie américaine qui a laissé le champ libre à l’émergence ou la réémergence de puissances régionales, dont certaines ont des ambitions mondiales : la Russie, la Chine, l’Iran sont les plus antagoniques à la puissance américaine. Cependant, un tel repli n’est pas inédit et rien ne permet d’affirmer qu’il sera définitif, au contraire. En effet, les Etats-Unis ont souffert durant la dernière décennie de deux traumatismes majeurs : d’une part un traumatisme psychologico-militaire, avec l’impasse de la politique américaine de « guerre contre la terreur » et de remodelage démocratique du Moyen Orient, en commençant par l’Irak, qui s’est soldée par un piteux retrait – lequel a gâché une victoire militaire authentique après le succès du surge – auquel a bien vite succédé le chaos terroriste islamiste; d’autre part un traumatisme économique, la crise de 2008 et ses conséquences. Tout ceci a provoqué une crise de conscience aux Etats-Unis, avec un doute important sur la légitimité et l’intérêt du pays à se projeter ainsi à travers le monde ; et aujourd’hui, hors des Etats-Unis, l’on se demande si le règne de l’Amérique ne touche pas à sa fin et s’il n’est pas temps d’envisager un monde « multipolaire » dans lequel il faudrait se repositionner, éventuellement en revoyant l’alliance américaine. Mais à vrai dire, nous avons déjà connu la même chose il y a quarante ans : après la présidence de Nixon, dans les années 1970, le rêve américain semblait brisé par la guerre du Vietnam, qui avait coûté cher, économiquement et humainement, pour un résultat nul puisque le Sud-Vietnam fut envahi deux ans après le retrait américain et tout le pays bascula dans le communisme. La même année, en 1975, les accords d’Helsinki sont souvent considérés comme l’apogée de l’URSS et en 1979, l’Iran échappe à l’influence américaine. Nombreux à l’époque ont cru que c’en était fini de la puissance américaine et que les soviétiques, dont le stock d’armes nucléaires gonflait à grande vitesse, deviendraient le véritable hégémon mondial. En fait, la décennie s’achevait par l’élection de Ronald Reagan et America is back, et au cours des dix années suivantes, l’Union soviétique s’effondrait et l’Amérique triomphait. Donc, s’il est certain que nous sommes actuellement dans une phase de repli de la puissance américaine, rien ne permet de dire qu’elle doit se prolonger. Au contraire, l’élection « surprise  » de Donald Trump, dont le slogan de campagne « Make America Great Again » était l’un des slogans de Reagan, m’apparaît comme un premier signe du retour du leadership américain, et je ne pense pas qu’il faudra attendre cinq ans pour le voir. En revanche, il est certain que les puissances ennemies ou rivales des Etats-Unis, qui ont énormément profité du reflux américain, ont la volonté de l’exploiter plus avant, et que le retour d’une Amérique sûre d’elle-même ne sera pas pour leur plaire. Les réactions estomaquées qu’ont provoqué les premiers tweets de Donald Trump à propos de la Chine et de Taïwan ne sont qu’un aperçu de cette évolution. (…) l’Inde est le grand émergent d’aujourd’hui, d’un niveau comparable à ce qu’était la Chine au tournant du millénaire. Des usines commencent à quitter la Chine pour s’installer en Inde : la Chine perd des emplois au profit de l’Inde par délocalisation ! Des études démographiques, publiées il y a quelques mois, donnaient en outre une population indienne dépassant la population chinoise dès 2022. De plus, l’Inde peut espérer dans les années qui viennent une forme de soutien des Etats-Unis dans une sorte d’alliance de revers contre la Chine. Par ailleurs, l’Inde commence à se comporter elle aussi en puissance régionale en se constituant un réseau d’alliances : elle vient ainsi de livrer des missiles au Vietnam, vieil ennemi de la Chine, en forme de représailles au soutien chinois au Pakistan, et surtout à la constitution du « corridor économique » sino-pakistanais dont le tracé passe par le Cachemire, territoire revendiqué par l’Inde. La montée en puissance du rival indien, face à une Chine qui est encore elle-même une jeune puissance, est l’un des principaux défis à la stabilité de l’Asie dans les années qui viennent, car la Chine pourrait être tentée d’enrayer la menace indienne avant qu’elle ne soit trop imposante. A ce propos, il faut voir que la Chine pourrait vouloir profiter de l’avantage démographique tant qu’il est de son côté pour tenter militairement sa chance. Il faut savoir que la population chinoise souffre d’un gros déséquilibre au plan des sexes : sur la population des 18-34 ans, la population masculine est supérieure de vingt millions à la population féminine. Cela signifie que la Chine peut perdre vingt millions d’hommes dans un conflit sans virtuellement aucune conséquence démographique à long terme, puisque ce sont des individus qui ne pourront pas, statistiquement, disposer d’un partenaire pour se reproduire. Pour des esprits froids comme ceux des dirigeants du Parti Communiste Chinois, cela peut sembler une fenêtre de tir intéressante. (…) Si l’Etat islamique ne devrait pas survivre longtemps comme entité territoriale, il a probablement de beaux jours devant lui comme réseau terroriste : son reflux territorial en Syrie et en Irak a été concomittant à un essaimage, en Libye notamment, et le réseau devrait se renforcer en Europe avec le retour des djihadistes ayat combattu au Moyen Orient.  (…) on a déjà commencé à observer ce retour des nationalismes en Europe avec le PiS en Pologne, la progression d’Alternative fur Deutschland en Allemagne, le Brexit… et bien sûr la montée du Front national en France. Parier sur la poursuite du mouvement en Europe dans les années qui viennent relève de l’évidence. La crise migratoire et l’expansion du terrorisme islamiste ont évidemment favorisé ce mouvement, de même que le manque de vision à l’échelle européenne et l’appel d’air désastreux d’Angela Merkel. Il faut ajouter à cela le fait que le fer de lance du populisme nationaliste sur le continent européen, la Russie de Poutine, finance et soutient le développement des discours les plus sommaires sur l’islam et l’immigration, bénéficiant certes du politiquement correct qui a empêché de débattre de certaines questions jusqu’à présent, mais également renforçant ce refus du débat de peur qu’il doive se faire dans les termes des populistes. Il en résulte une forme d’impasse intellectuelle et politique qui peut déboucher sur des formes de violence. (…) Par ailleurs, à l’échelle du monde, on observe également une montée des nationalismes : les ambitions des pays comme la Russie, la Chine, l’Iran, mais aussi la Turquie ou l’Inde en relèvent, évidemment. On peut également parler, à propos de l’élection de Donald Trump, d’un retour d’une forme de nationalisme américain, et contrairement à ce qui a été beaucoup dit, la présidence de Trump ne sera certainement pas isolationniste : l’on assiste simplement à une mutation de l’impérialisme américain, qui risque de tourner le dos à l’idéalisme qui en était le fond depuis un siècle et la présidence de Woodrow Wilson, pour une forme plus pragmatique avec Trump et son souci de faire des « deals » avantageux. Deals qui peuvent impliquer, avant la négociation, d’imposer un rapport de force, comme il semble vouloir le faire avec la Chine – raison pour laquelle il cherche à ménager Poutine, afin de n’avoir pas à se soucier de l’Europe et d’avoir les mains libres en Asie. (…) Après huit décennies de paix nucléaire, nous nous sommes imprégnés de l’idée, en Occident, que de grandes guerres entre Etats sont impossibles en raison du risque d’anéantissement nucléaire. Or, l’escalade actuelle entre Russie et Etats-Unis en Europe de l’Est, où chacun installe du matériel et des troupes , montre que les forces conventionnelles revêtent encore un aspect important. Par ailleurs, il s’est produit un changement important lors de l’affaire de Crimée : Vladimir Poutine a dit qu’il était prêt, lors de l’annexion de ce territoire, à utiliser l’arme nucléaire si l’Occident se faisait trop menaçant. C’est un événement d’une importance historique qui n’a pratiquement pas été relevé par les commentateurs : Vladimir Poutine a énoncé une toute nouvelle doctrine nucléaire, très dangereuse : il s’agit non plus d’une arme de dissuasion défensive, mais de dissuasion offensive. L’arme nucléaire est désormais utilisée par la Russie pour couvrir des annexions, des opérations extérieures, un usage qui n’a jamais été fait auparavant. C’est tout simplement du chantage nucléaire. Après des décennies de terreur face à l’idée de « destruction mutuelle assurée », le président russe a compris que l’effet paralysant de l’arme nucléaire pouvait être utilisé non seulement pour se défendre, mais pour attaquer, avec l’idée que les pays de l’Otan préfèreront n’importe quel recul au risque d’extermination atomique. Et cela rend de nouveaux affrontements sur champs de bataille vraisemblables : après ne pas avoir osé, durant des décennies, s’affronter par crainte de l’anéantissement nucléaire, les grandes puissances pourraient être poussées à se battre uniquement de manière conventionnelle en raison des mêmes craintes. Cela peut paraître paradoxal mais est probable si Vladimir Poutine tente d’autres mouvements en agitant encore la menace nucléaire. En revanche, le rôle éminent des cyberattaques me paraît incontestable, et si elles ne remplaceront pas la guerre conventionnelle, elle s’y surajoureront certainement. Il faut voir, en effet, que généralement, les grandes guerres sont menées avec les armes qui ont terminé les guerres précédentes : les Prussiens ont gagné la guerre de 1870 grâce à leur forte supériorité d’artillerie, avec des canons chargés par la culasse alors que les canons français se chargeaient encore par la bouche ; la guerre de 1914-1918 fut d’abord une guerre d’artillerie, et donc de position et de tranchées, amenant un blocage qui ne fut surmonté que par le développement de l’aviation et des blindés. Aviations et blindés qui furent les armes principales de la Seconde Guerre mondiale débutée avec la Blitzkrieg allemande, et terminée par l’arme nucléaire. A son tour, l’arme nucléaire a été l’arme principale de la Guerre froide : on dit, à tort, qu’elle n’a pas été utilisée, mais elle l’a, au contraire, été continuellement : par nature arme de dissuasion, elle servait en permanence à dissuader. De fait, elle a eu, à l’échelle mondiale, un rôle comparable à celui de l’artillerie en 1914 : la Guerre froide a été une guerre mondiale de tranchées, où les lignes ont peu bougé jusqu’à ce que les Etats-Unis surmontent le blocage en lançant l’Initiative de Défense Stratégique de Reagan, qui fit plier l’Union soviétique, incapable de suivre dans ce défi technologique et économique – tout comme l’Allemagne de 1918 avait été incapable de fabriquer des chars d’assaut dignes de ce nom. Les armes principales du prochain conflit seront donc celles retombées de l’IDS : les missiles à très haute précision, notamment antisatellites, et celles reposant sur les technologies de guerre électronique en tous genres. L’on sait, depuis le virus Stuxnet, que les cyberarmes peuvent causer d’importants dégâts physiques, comparable à des frappes classiques. En 2014, une aciérie allemande a vu l’un de ses hauts fourneaux détruit par une cyberattaque. Des cyberattaques massives peuvent servir à déstabiliser un pays, notamment en attaquant les infrastructures essentielles : distribution d’eau et d’électricité, mais aussi à préparer, tout simplement, une invasion militaire classique. Elles peuvent aussi provoquer de telles invasions en représailles : un pays harcelé par des cyberattaques pourrait être tenté d’intervenir militairement contre le pays qu’il soupçonne de l’attaquer ainsi. Ainsi donc, si je ne pense pas que les guerres à venir pourraient vraiment se limiter à des cyberattaques, sans confrontation physique, il me paraît certain que ce sont bien avec des cyberattaques massives que s’ouvriront les hostilités. Philippe Fabry
Il y a plus de 200 différends territoriaux dans le monde et l’Union européenne a décidé de se concentrer sur Israël et la Cisjordanie. Le conflit que nous avons avec les Palestiniens est connu et la seule manière d’essayer de le résoudre, c’est de s’assoir autour d’une table pour négocier et discuter. Le fait que les Palestiniens refusent de venir négocier – et notre Premier ministre les a invités à le faire à plusieurs reprises ces derniers mois – montre qu’il n’y a pas de réelle volonté politique en ce sens. Et le fait est que Mahmoud Abbas a pris une décision stratégique il y a deux ou trois ans quand il a choisi d’exercer via la communauté internationale une pression sur Israël en espérant que le gouvernement israélien serait poussé à faire des concessions. Malheureusement pour lui, les Israéliens ne cèdent pas à la pression et nous l’avons montré dans le passé. Quand on a été prêt à faire des concessions territoriales avec l’Egypte et la Jordanie, c‘était parce que la population israélienne se rendait compte que l’autre partie était de bonne foi, mais quand l’autre partie n’est pas vue comme étant de bonne foi, alors les chances de concessions sont vraiment minces. Aliza Bin-Noun (ambassadrice d’Israël en France)
Cette résolution est une honte car on veut ainsi à nouveau expulser les Juifs des terres de leurs ancêtres, la Judée et la Samarie et Jérusalem. Est-il utile de rappeler qu’avant la guerre d’indépendance d’Israël, les Juifs y vivaient depuis des millénaires ? Sans la purification ethnique que la Jordanie a effectuée en 1948, les Juifs y auraient été encore présents à ce jour. Maintenant, on veut à nouveau effectuer une purification ethnique à l’encontre des Juifs. C’est un peu comme si on allait à Saint-Denis, là où se trouve la basilique où la plupart des Rois de France sont inhumés et que l’on demandait l’expulsion des chrétiens de Saint-Denis sous prétexte qu’une majorité musulmane s’y trouve. Philippe Karsenty
The safe space, Ms. Byron explained, was intended to give people who might find comments “troubling” or “triggering,” a place to recuperate. The room was equipped with cookies, coloring books, bubbles, Play-Doh, calming music, pillows, blankets and a video of frolicking puppies, as well as students and staff members trained to deal with trauma. Emma Hall, a junior, rape survivor and “sexual assault peer educator” who helped set up the room and worked in it during the debate, estimates that a couple of dozen people used it. At one point she went to the lecture hall — it was packed — but after a while, she had to return to the safe space. “I was feeling bombarded by a lot of viewpoints that really go against my dearly and closely held beliefs,” Ms. Hall said. Safe spaces are an expression of the conviction, increasingly prevalent among college students, that their schools should keep them from being “bombarded” by discomfiting or distressing viewpoints. Think of the safe space as the live-action version of the better-known trigger warning, a notice put on top of a syllabus or an assigned reading to alert students to the presence of potentially disturbing material. Some people trace safe spaces back to the feminist consciousness-raising groups of the 1960s and 1970s, others to the gay and lesbian movement of the early 1990s. In most cases, safe spaces are innocuous gatherings of like-minded people who agree to refrain from ridicule, criticism or what they term microaggressions — subtle displays of racial or sexual bias — so that everyone can relax enough to explore the nuances of, say, a fluid gender identity. As long as all parties consent to such restrictions, these little islands of self-restraint seem like a perfectly fine idea. But the notion that ticklish conversations must be scrubbed clean of controversy has a way of leaking out and spreading. Once you designate some spaces as safe, you imply that the rest are unsafe. It follows that they should be made safer. (…) I’m old enough to remember a time when college students objected to providing a platform to certain speakers because they were deemed politically unacceptable. Now students worry whether acts of speech or pieces of writing may put them in emotional peril. Two weeks ago, students at Northwestern University marched to protest an article by Laura Kipnis, a professor in the university’s School of Communication. Professor Kipnis had criticized — O.K., ridiculed — what she called the sexual paranoia pervading campus life. At Oxford University’s Christ Church college in November, the college censors (a “censor” being more or less the Oxford equivalent of an undergraduate dean) canceled a debate on abortion after campus feminists threatened to disrupt it because both would-be debaters were men. “I’m relieved the censors have made this decision,” said the treasurer of Christ Church’s student union, who had pressed for the cancellation. “It clearly makes the most sense for the safety — both physical and mental — of the students who live and work in Christ Church. » A year and a half ago, a Hampshire College student group disinvited an Afrofunk band that had been attacked on social media for having too many white musicians; the vitriolic discussion had made students feel “unsafe.” Last fall, the president of Smith College, Kathleen McCartney, apologized for causing students and faculty to be “hurt” when she failed to object to a racial epithet uttered by a fellow panel member at an alumnae event in New York. The offender was the free-speech advocate Wendy Kaminer, who had been arguing against the use of the euphemism “the n-word” when teaching American history or “The Adventures of Huckleberry Finn.” (…)  Still, it’s disconcerting to see students clamor for a kind of intrusive supervision that would have outraged students a few generations ago. But those were hardier souls. Now students’ needs are anticipated by a small army of service professionals — mental health counselors, student-life deans and the like. This new bureaucracy may be exacerbating students’ “self-infantilization,” as Judith Shapiro, the former president of Barnard College, suggested in an essay for Inside Higher Ed. Another reason students resort to the quasi-medicalized terminology of trauma is that it forces administrators to respond. Universities are in a double bind. They’re required by two civil-rights statutes, Title VII and Title IX, to ensure that their campuses don’t create a “hostile environment” for women and other groups subject to harassment. However, universities are not supposed to go too far in suppressing free speech, either. If a university cancels a talk or punishes a professor and a lawsuit ensues, history suggests that the university will lose. But if officials don’t censure or don’t prevent speech that may inflict psychological damage on a member of a protected class, they risk fostering a hostile environment and prompting an investigation. As a result, students who say they feel unsafe are more likely to be heard than students who demand censorship on other grounds. Judith Shulevitz
A determination to treat adults as children is becoming a feature of life on campus, and not just in America. Strangely, some of the most enthusiastic supporters of this development are the students themselves. (…) Last year a debate on abortion at Oxford University was cancelled after some students complained that hearing the views of anti-abortionists would make them feel unsafe. Many British universities now provide “safe spaces” for students to protect them from views which they might find objectionable. Sometimes demands for safe space enter the classroom. Jeannie Suk, a Harvard law professor, has written about how students there tried to dissuade her from discussing rape in class when teaching the law on domestic violence, lest it trigger traumatic memories. Like many bad ideas, the notion of safe spaces at universities has its roots in a good one. Gay people once used the term to refer to bars and clubs where they could gather without fear, at a time when many states still had laws against sodomy. In the worst cases, though, an idea that began by denoting a place where people could assemble without being prosecuted has been reinvented by students to serve as a justification for shutting out ideas. At Colorado College, safety has been invoked by a student group to prevent the screening of a film celebrating the Stonewall riots which downplays the role of minorities in the gay-rights movement. The same reasoning has led some students to request warnings before colleges expose them to literature that deals with racism and violence. People as different as Condoleezza Rice, a former secretary of state, and Bill Maher, a satirist, have been dissuaded from giving speeches on campuses, sometimes on grounds of safety. What makes this so objectionable is that there are plenty of things on American campuses that really do warrant censure from the university. Administrators at the University of Oklahoma managed not to notice that one of its fraternities, Sigma Alpha Epsilon, had cheerily sung a song about hanging black people from a tree for years, until a video of them doing so appeared on the internet. At the University of Missouri, whose president resigned on November 9th, administrators did a poor job of responding to complaints of unacceptable behaviour on campus—which included the scattering of balls of cotton about the place, as a put-down to black students, and the smearing of faeces in the shape of a swastika in a bathroom. Distinguishing between this sort of thing and obnoxious Halloween costumes ought not to be a difficult task. But by equating smaller ills with bigger ones, students and universities have made it harder, and diminished worthwhile protests in the process. The University of Missouri episode shows how damaging this confusion can be: some activists tried to prevent the college’s own newspaper from covering their demonstration, claiming that to do so would have endangered their safe space, thereby rendering a reasonable protest absurd. Fifty years ago student radicals agitated for academic freedom and the right to engage in political activities on campus. Now some of their successors are campaigning for censorship and increased policing by universities of student activities. The supporters of these ideas on campus are usually described as radicals. They are, in fact, the opposite. The Economist
Le scandale canadien du mois, révélé par le quotidien La Presse, nous vient de l’université Queen’s en Ontario. À la mi-novembre s’est tenu sur le campus un bal costumé, où certains étudiants se sont déguisés en moines bouddhistes, en combattants Viêt-cong ou en cheikhs arabes. Un banal bal costumé, donc. Mais non, ça ne se passe plus comme ça au Canada. En effet, dès que la nouvelle a circulé, l’antiracisme universitaire s’est instantanément mobilisé pour condamner ce scandale. Et l’accusation est grave : il s’agirait là d’un cas manifeste d’appropriation culturelle. Le badaud de bonne foi se demandera de quoi on parle. Ce concept est en vogue depuis quelques années dans les universités américaines. (…) il y a appropriation culturelle lorsqu’une personne associée à la majorité blanche dominante (lorsque c’est un homme hétérosexuel, c’est encore pire) s’approprie un symbole culturel – sacré ou non – lié à une minorité dominée pour l’instrumentaliser de manière esthétique ou ludique. C’est aussi pour cela qu’en novembre 2015, un cours de yoga avait été annulé à l’université d’Ottawa, parce qu’il légitimait, nous a-t-on expliqué, une sorte de néocolonialisme s’emparant sans gêne de pratiques culturelles de sociétés victimes de l’Occident. Étrange retournement. On croyait devoir chanter le métissage, mais l’antiracisme se retourne et célèbre l’essentialisme identitaire : chacun restera dans sa case et n’en sortira jamais. Paradoxalement, les mêmes célèbrent la théorie du genre qui permet à chacun de céder au fantasme de l’auto-engendrement tout en multipliant les bricolages identitaires. (…) Tout cela peut faire rire. Mais on devrait s’inquiéter de ce que deviennent les universités nord-américaines, où le multiculturalisme et le politiquement correct s’accouplent pour engendrer une forme de bêtise fanatisée qui voit partout s’exercer l’empire de l’homme blanc et pousse à une résistance généralisée contre lui. C’est aussi dans cet esprit que se multiplient les safe spaces où les différentes minorités victimes peuvent se replier dans un entre-soi réconfortant pour se dérober au regard inquisiteur de leurs bourreaux putatifs. Tant qu’à parler sans cesse de radicalisation, on devrait s’inquiéter de celle du multiculturalisme, qui devient de plus en plus ouvertement un racisme antiblanc et de celle du féminisme qui devient un sexisme antihomme. Le politiquement correct est rendu fou, l’esprit de sérieux domine tout, et la nouvelle police des mœurs diversitaires met son nez partout. Amis français, soyez attentifs, ça arrivera bientôt chez vous. Mathieu Bock-Côté
Although trigger warnings and safe spaces claim to create an environment where everyone is free to speak their minds, the spirit of tolerance and respect that inspires these policies can also stifle dialogue about controversial topics, particularly race, gender, and, in my experience, religious beliefs. Students should be free to argue their beliefs without fear of being labeled intolerant or disrespectful, whether they think certain sexual orientations are forbidden by God, life occurs at the moment of conception, or Islam is the exclusive path to salvation; and conversely, the same freedom should apply to those who believe God doesn’t care about who we have sex with, abortion is a fundamental right, or Islam is based on nothing more than superstitious nonsense. As it stands, that freedom does not exist in most academic settings, except when students’ opinions line up with what can be broadly understood as progressive political values.Trigger warnings and safe spaces are terms that reflect the values of the communities in which they’re used. The loudest, most prominent advocates of these practices are often the people most likely to condemn Western yoga as “cultural appropriation,” to view arguments about the inherent danger of Islam as hate speech, or to label arguments against affirmative action as impermissible microaggressions. These advocates routinely use the word “ally” to describe those who support their positions on race, gender, and religion, implying that anyone who disagrees is an “enemy.”Understood in this broader context, trigger warnings and safe spaces are not merely about allowing traumatized students access to education. Whatever their original purpose may have been, trigger warnings are now used to mark discussions of racism, sexism, and U.S. imperialism. The logic of this more expansive use is straightforward: Any threat to one’s core identity, especially if that identity is marginalized, is a potential trigger that creates an unsafe space. But what about situations in which students encounter this kind of discussion from fellow students? Would a University of Chicago freshman want to express an opinion that might make her someone’s enemy? Would she want to be responsible for intolerant, disrespectful hate speech that creates an unsafe space? Best, instead, to remain silent. (…) The unpleasant truth is that historically marginalized groups, including racial minorities and members of the LGBT community, are not the only people whose beliefs and identities are marginalized on many college campuses. Those who believe in the exclusive truth of a single revealed religion or those who believe that all religions are nonsensical are silenced by the culture of trigger warnings and safe spaces. (…) There is no doubt that in America, the perspective of white, heterosexual Christian males has enjoyed disproportionate emphasis, particularly in higher education. Trigger warnings, safe spaces, diversity initiatives, and attention to social justice: all of these are essential for pushing back against this lopsided power dynamic. But there is a very real danger that these efforts will become overzealous and render opposing opinions taboo. Instead of dialogues in which everyone is fairly represented, campus conversations about race, gender, and religion will devolve into monologues about the virtues of tolerance and diversity. I have seen it happen, not only at the University of Chicago, my alma mater, but also at the school where I currently teach, James Madison University, where the majority of students are white and Christian. The problem, I’d wager, is fairly widespread, at least at secular universities.Silencing these voices is not a good thing for anyone, especially the advocates of marginalized groups who hope to sway public opinion. Take for example the idea that God opposes homosexuality, a belief that some students still hold. On an ideal campus, these students would feel free to voice their belief. They would then be confronted by opposing arguments, spoken, perhaps, by the very people whose sexual orientation they have asserted is sinful. At least in this kind of environment, these students would have an opportunity to see the weaknesses in their position and potentially change their minds. But if students do not feel free to voice their opinions, they will remain silent, retreating from the classroom to discuss their position on homosexuality with family, friends, and other like-minded individuals. They will believe, correctly in some cases, that advocates of gay rights see them as hateful, intolerant bigots who deserve to be silenced, and which may persuade them to cling with even greater intensity to their convictions.A more charitable interpretation of the University of Chicago letter is that it is meant to inoculate students against allergy to argument. Modern, secular, liberal education is supposed to combine a Socratic ideal of the examined life with a Millian marketplace of ideas. It is boot camp, not a hotel. In theory, this will produce individuals who have cultivated their intellect and embraced new ideas via communal debate—the kind of individuals who make good neighbors and citizens.The communal aspect of the debate is important. It demands patience, open-mindedness, empathy, the courage to question others and be questioned, and above all, attempting to see things as others do. But even though academic debate takes place in a community, it is also combat. Combat can hurt. It is literally offensive. Without offense there is no antagonistic dialogue, no competitive marketplace, and no chance to change your mind. Impious, disrespectful Socrates was executed in Athens for having the temerity to challenge people’s most deeply held beliefs. It would be a shame to execute him again. Alan Levinovitz

Attention, un racisme peut en cacher un autre !

Condamnation d’un bal costumé et annulation d’un cours de yoga, accusations d’appropriation culturelle, espaces protégés (avec biscuits, livres à colorier, bulles, pâte à modeler, musique apaisante, oreillers, couvertures et vidéo de chiots batifolant), signalisation des contenus, essentialisme identitaire, racisme antiblanc, sexisme antihomme ou antichristianisme primaire …

A l’heure où  entre une Allemagne où brûler une synagogue est devenu une manière justifiée d’ « attirer l’attention sur le conflit entre Gaza et Israël » …

Et un Vatican où le simple appel à la purification ethnique des seuls juifs et chrétiens de leurs berceaux historiques vous vaut une ambassade

Et après la résolution de la honte du mois dernier …

La planète entière assemblée à Paris communie …

En l’absence des protagonistes et à respectivement cinq jours et cinq mois du départ des gouvernements de ses principaux organisateurs …

Pour une énième condamnation du seul Etat d’Israël

Pendant que contre le choix du peuple américain et entre menaces de boycott et menaces de mort, Hollywood et les réseaux sociaux veulent nous faire passer pour le plus avancé des progressismes leur loi de la foule et de la rue …

Devinez…

Au nom même du métissage et de la diversité …

A quoi peuvent bien se déchirer et nous préparer nos universités ?

Appropriation culturelle, un racisme déguisé ?

Se déguiser n’est pas jouer

Mathieu Bock-Côté est sociologue, auteur du « Multiculturalisme comme religion politique » (Cerf Ed., 2016).
Causeur
30 décembre 2016

Le scandale canadien du mois, révélé par le quotidien La Presse, nous vient de l’université Queen’s en Ontario. À la mi-novembre s’est tenu sur le campus un bal costumé, où certains étudiants se sont déguisés en moines bouddhistes, en combattants Viêt-cong ou en cheikhs arabes. Un banal bal costumé, donc. Mais non, ça ne se passe plus comme ça au Canada.

En effet, dès que la nouvelle a circulé, l’antiracisme universitaire s’est instantanément mobilisé pour condamner ce scandale. Et l’accusation est grave : il s’agirait là d’un cas manifeste d’appropriation culturelle. Le badaud de bonne foi se demandera de quoi on parle. Ce concept est en vogue depuis quelques années dans les universités américaines.

On définira la chose ainsi : il y a appropriation culturelle lorsqu’une personne associée à la majorité blanche dominante (lorsque c’est un homme hétérosexuel, c’est encore pire) s’approprie un symbole culturel – sacré ou non – lié à une minorité dominée pour l’instrumentaliser de manière esthétique ou ludique. C’est aussi pour cela qu’en novembre 2015, un cours de yoga avait été annulé à l’université d’Ottawa, parce qu’il légitimait, nous a-t-on expliqué, une sorte de néocolonialisme s’emparant sans gêne de pratiques culturelles de sociétés victimes de l’Occident.

L’antiracisme identitaire

Étrange retournement. On croyait devoir chanter le métissage, mais l’antiracisme se retourne et célèbre l’essentialisme identitaire : chacun restera dans sa case et n’en sortira jamais. Paradoxalement, les mêmes célèbrent la théorie du genre qui permet à chacun de céder au fantasme de l’auto-engendrement tout en multipliant les bricolages identitaires.

Dans le cas qui nous intéresse ici, celui de l’université Queen’s, s’ajoutait l’accusation de reproduire des stéréotypes racistes. Tout cela peut faire rire. Mais on devrait s’inquiéter de ce que deviennent les universités nord-américaines, où le multiculturalisme et le politiquement correct s’accouplent pour engendrer une forme de bêtise fanatisée qui voit partout s’exercer l’empire de l’homme blanc et pousse à une résistance généralisée contre lui.

C’est aussi dans cet esprit que se multiplient les safe spaces où les différentes minorités victimes peuvent se replier dans un entre-soi réconfortant pour se dérober au regard inquisiteur de leurs bourreaux putatifs.

Tant qu’à parler sans cesse de radicalisation, on devrait s’inquiéter de celle du multiculturalisme, qui devient de plus en plus ouvertement un racisme antiblanc et de celle du féminisme qui devient un sexisme antihomme. Le politiquement correct est rendu fou, l’esprit de sérieux domine tout, et la nouvelle police des mœurs diversitaires met son nez partout. Amis français, soyez attentifs, ça arrivera bientôt chez vous.

 Voir aussi:

How Trigger Warnings Silence Religious Students
Practices meant to protect marginalized communities can also ostracize those who disagree with them.
Alan Levinovitz
The Atlantic
Aug 30, 2016

Last week, the University of Chicago’s dean of students sent a welcome letter to freshmen decrying trigger warnings and safe spaces—ways for students to be warned about and opt out of exposure to potentially challenging material. While some supported the school’s actions, arguing that these practices threaten free speech and the purpose of higher education, the note also led to widespread outrage, and understandably so. Considered in isolation, trigger warnings may seem straightforwardly good. Basic human decency means professors like myself should be aware of students’ traumatic experiences, and give them a heads up about course content—photographs of dead bodies, extended accounts of abuse, disordered eating, self-harm—that might trigger an anxiety attack and foreclose intellectual engagement. Similarly, it may seem silly to object to the creation of safe spaces on campus, where members of marginalized groups can count on meeting supportive conversation partners who empathize with their life experiences, and where they feel free to be themselves without the threat of judgment or censure.In response to the letter, some have argued that the dean willfully ignored or misunderstood these intended purposes to play up a caricature of today’s college students as coddled and entitled. Safe spaces and trigger warnings pose no real threat to free speech, these critics say—that idea is just a specter conjured up by crotchety elites who fear empowered students.Perhaps. But as a professor of religious studies, I know firsthand how debates about trigger warnings and safe spaces can have a chilling effect on classroom discussions. It’s not my free speech I’m worried about; professors generally feel confident presenting difficult or controversial material, although some may fear for their jobs after seeing other faculty members subjected to intense and public criticism. Students, on the other hand, do not have that assurance. Their ability to speak freely in the classroom is currently endangered—but not in the way some of their peers might think. Although trigger warnings and safe spaces claim to create an environment where everyone is free to speak their minds, the spirit of tolerance and respect that inspires these policies can also stifle dialogue about controversial topics, particularly race, gender, and, in my experience, religious beliefs.
Students should be free to argue their beliefs without fear of being labeled intolerant or disrespectful, whether they think certain sexual orientations are forbidden by God, life occurs at the moment of conception, or Islam is the exclusive path to salvation; and conversely, the same freedom should apply to those who believe God doesn’t care about who we have sex with, abortion is a fundamental right, or Islam is based on nothing more than superstitious nonsense. As it stands, that freedom does not exist in most academic settings, except when students’ opinions line up with what can be broadly understood as progressive political values.Trigger warnings and safe spaces are terms that reflect the values of the communities in which they’re used. The loudest, most prominent advocates of these practices are often the people most likely to condemn Western yoga as “cultural appropriation,” to view arguments about the inherent danger of Islam as hate speech, or to label arguments against affirmative action as impermissible microaggressions. These advocates routinely use the word “ally” to describe those who support their positions on race, gender, and religion, implying that anyone who disagrees is an “enemy.”Understood in this broader context, trigger warnings and safe spaces are not merely about allowing traumatized students access to education. Whatever their original purpose may have been, trigger warnings are now used to mark discussions of racism, sexism, and U.S. imperialism. The logic of this more expansive use is straightforward: Any threat to one’s core identity, especially if that identity is marginalized, is a potential trigger that creates an unsafe space.

But what about situations in which students encounter this kind of discussion from fellow students? Would a University of Chicago freshman want to express an opinion that might make her someone’s enemy? Would she want to be responsible for intolerant, disrespectful hate speech that creates an unsafe space? Best, instead, to remain silent.

This attitude is a disaster in the religious-studies classroom. As the Boston University professor Stephen Prothero put it in his book God Is Not One, “Students are good with ‘respectful,’ but they are allergic to ‘argument.’” Religion can be an immensely important part of one’s identity—for many, more important than race or sexual orientation. To assert that a classmate’s most deeply held beliefs are false or evil is to attack his or her identity, arguably similar to the way in which asserting that a transgender person is mistaken about their gender is an attack on their identity.Objections to “anti-Muslim” campus speakers as promoting “hate speech” and creating a “hostile learning environment” vividly illustrate the connection between contentious assertions about religion, trigger warnings, and safe spaces. The claim that Islam—or, by implication, any religious faith—is false or dangerous is indistinguishable from hostile hate speech. To make such a claim in class is to be a potential enemy of fellow students, to marginalize them, disrespect them, and make them feel unsafe. If respect requires refraining from attacking people’s identity, then the only respectful discussion of religion is one in which everyone affirms everyone else’s beliefs, describes those beliefs without passing judgment, or simply remains silent.As Prothero notes, that’s usually what ends up happening. According to anonymous in-class surveys, about one-third of my students believe in the exclusive salvific truth of Christianity. But rarely do these students defend their beliefs in class. In private, they have told me that they believe doing so could be construed as hateful, hostile, intolerant, and disrespectful; after all, they’re saying that if others don’t believe what they do, they’ll go to hell. Then there are my students, about one-fourth of them, who think no religion is true. They probably agree with Thomas Jefferson that the final book of the New Testament is “merely the ravings of a maniac, no more worthy, nor capable of explanation, than the incoherences of our own nightly dreams.” But they’d never say so in class. This kind of comment would likely seem even worse when directed at religious minorities, including those who practice Judaism, Islam, or Buddhism.
One could make the case that students who refrain from religious debate are making a mistake by confusing religious identity, which is free game for criticism, with racial and gender identity, which are not. Racial and gender identity deserve special consideration because they are unchosen aspects of one’s biological and historical self, while religious identity is a set of propositions about reality that can be accepted or rejected on the basis of evidence and argument. But this argument is itself controversial. Religion is a part of one’s historical self, and to reject religious beliefs often means rejecting family and friends. (Nor, as Jews can attest, are the categories of religion and race separable.) Religion also has a great deal to say about sex and gender, and may shape people’s perceptions of their own sexuality or gender identity.

The unpleasant truth is that historically marginalized groups, including racial minorities and members of the LGBT community, are not the only people whose beliefs and identities are marginalized on many college campuses. Those who believe in the exclusive truth of a single revealed religion or those who believe that all religions are nonsensical are silenced by the culture of trigger warnings and safe spaces. I know this is true because I know these students are in my classroom, but I rarely hear their opinions expressed in class.

There is no doubt that in America, the perspective of white, heterosexual Christian males has enjoyed disproportionate emphasis, particularly in higher education. Trigger warnings, safe spaces, diversity initiatives, and attention to social justice: all of these are essential for pushing back against this lopsided power dynamic. But there is a very real danger that these efforts will become overzealous and render opposing opinions taboo. Instead of dialogues in which everyone is fairly represented, campus conversations about race, gender, and religion will devolve into monologues about the virtues of tolerance and diversity. I have seen it happen, not only at the University of Chicago, my alma mater, but also at the school where I currently teach, James Madison University, where the majority of students are white and Christian. The problem, I’d wager, is fairly widespread, at least at secular universities.Silencing these voices is not a good thing for anyone, especially the advocates of marginalized groups who hope to sway public opinion. Take for example the idea that God opposes homosexuality, a belief that some students still hold. On an ideal campus, these students would feel free to voice their belief. They would then be confronted by opposing arguments, spoken, perhaps, by the very people whose sexual orientation they have asserted is sinful. At least in this kind of environment, these students would have an opportunity to see the weaknesses in their position and potentially change their minds. But if students do not feel free to voice their opinions, they will remain silent, retreating from the classroom to discuss their position on homosexuality with family, friends, and other like-minded individuals. They will believe, correctly in some cases, that advocates of gay rights see them as hateful, intolerant bigots who deserve to be silenced, and which may persuade them to cling with even greater intensity to their convictions.A more charitable interpretation of the University of Chicago letter is that it is meant to inoculate students against allergy to argument. Modern, secular, liberal education is supposed to combine a Socratic ideal of the examined life with a Millian marketplace of ideas. It is boot camp, not a hotel. In theory, this will produce individuals who have cultivated their intellect and embraced new ideas via communal debate—the kind of individuals who make good neighbors and citizens.The communal aspect of the debate is important. It demands patience, open-mindedness, empathy, the courage to question others and be questioned, and above all, attempting to see things as others do. But even though academic debate takes place in a community, it is also combat. Combat can hurt. It is literally offensive. Without offense there is no antagonistic dialogue, no competitive marketplace, and no chance to change your mind. Impious, disrespectful Socrates was executed in Athens for having the temerity to challenge people’s most deeply held beliefs. It would be a shame to execute him again.
Voir également:

Students Are Literally ‘Hiding from Scary Ideas,’ Or Why My Mom’s Nursery School Is Edgier Than College

Safe spaces are infantilizing and insulting.

Robby Soave
Mar. 22, 2015

My mother is a nursery school teacher. Her classroom is a place for children between one and two years of age—adorable little tykes who are learning how to crawl, how to walk, and eventually, how to talk. Coloring materials, Play-Doh, playful tunes, bubbles, and nap time are a few of the components of her room: a veritable « safe space » for the kids entrusted to her expert care.

We’ll come back to that in a minute.

Judith Shulevitz—formerly of The New Republic, where her eminently reasonable and fact-based perspective has been replaced by mean-spirited blathering—writes that college students now fear perspectives that clash with their own so deeply that they are quite literally hiding from them.

In a must-read op-ed for The New York Times, Shulevitz provides examples of the most egregious instances. At Brown University last fall, for instance, the prospect of a debate between leftist-feminist Jessica Valenti and libertarian-feminist (and Reason contributor) Wendy McElroy was so horrifying to some students—including Sexual Assault Task Force member Katherine Byron—that the creation of a « safe space » was necessary. McElroy’s contrarian perspective on the existence of rape culture ran the risk of « invalidating people’s experiences » and « damaging » them, according to Byron.

The safe space she created, as described by Shulevitz, sounds familiar to me:

The safe space, Ms. Byron explained, was intended to give people who might find comments “troubling” or “triggering,” a place to recuperate. The room was equipped with cookies, coloring books, bubbles, Play-Doh, calming music, pillows, blankets and a video of frolicking puppies, as well as students and staff members trained to deal with trauma. Emma Hall, a junior, rape survivor and “sexual assault peer educator” who helped set up the room and worked in it during the debate, estimates that a couple of dozen people used it. At one point she went to the lecture hall — it was packed — but after a while, she had to return to the safe space. “I was feeling bombarded by a lot of viewpoints that really go against my dearly and closely held beliefs,” Ms. Hall said.

It’s my mother’s classroom!

To say that the 18-year-olds at Brown who sought refuge from ideas that offended them are behaving like toddlers is actually to insult the toddlers—who don’t attend daycare by choice, and who routinely demonstrate more intellectual courage than these students seem capable of. (Anyone who has ever observed a child tackling blocks for the first time, or taking a chance on the slide, knows what I mean.)

Lest anyone conclude that Brown must be a laughable outlier, read the rest of Shulevitz’s essay:

A few weeks ago, Zineb El Rhazoui, a journalist at Charlie Hebdo, spoke at the University of Chicago, protected by the security guards she has traveled with since supporters of the Islamic State issued death threats against her. During the question-and-answer period, a Muslim student stood up to object to the newspaper’s apparent disrespect for Muslims and to express her dislike of the phrase “I am Charlie.” …

A few days later, a guest editorialist in the student newspaper took Ms. El Rhazoui to task. She had failed to ensure “that others felt safe enough to express dissenting opinions.” Ms. El Rhazoui’s “relative position of power,” the writer continued, had granted her a “free pass to make condescending attacks on a member of the university.” In a letter to the editor, the president and the vice president of the University of Chicago French Club, which had sponsored the talk, shot back, saying, “El Rhazoui is an immigrant, a woman, Arab, a human-rights activist who has known exile, and a journalist living in very real fear of death. She was invited to speak precisely because her right to do so is, quite literally, under threat.”

You’d be hard-pressed to avoid the conclusion that the student and her defender had burrowed so deep inside their cocoons, were so overcome by their own fragility, that they couldn’t see that it was Ms. El Rhazoui who was in need of a safer space.

Caving to students’ demands for trigger warnings and safe spaces is doing them no favors: it robs them of the intellectually-challenging, worldview-altering kind of experience they should be having at college. It also emboldens them to seek increasingly absurd and infantilizing restrictions on themselves and each other.

As their students mature, my mother and her co-workers encourage the children to forego high chairs and upgrade from diapers to « big kid » toilets. If only American college administrators and professors did the same with their students.

Voir encore:

In College and Hiding From Scary Ideas
Judith Shulevitz
The New York Times
March 21, 2015

KATHERINE BYRON, a senior at Brown University and a member of its Sexual Assault Task Force, considers it her duty to make Brown a safe place for rape victims, free from anything that might prompt memories of trauma.

So when she heard last fall that a student group had organized a debate about campus sexual assault between Jessica Valenti, the founder of feministing.com, and Wendy McElroy, a libertarian, and that Ms. McElroy was likely to criticize the term “rape culture,” Ms. Byron was alarmed. “Bringing in a speaker like that could serve to invalidate people’s experiences,” she told me. It could be “damaging.”

Ms. Byron and some fellow task force members secured a meeting with administrators. Not long after, Brown’s president, Christina H. Paxson, announced that the university would hold a simultaneous, competing talk to provide “research and facts” about “the role of culture in sexual assault.” Meanwhile, student volunteers put up posters advertising that a “safe space” would be available for anyone who found the debate too upsetting.

The safe space, Ms. Byron explained, was intended to give people who might find comments “troubling” or “triggering,” a place to recuperate. The room was equipped with cookies, coloring books, bubbles, Play-Doh, calming music, pillows, blankets and a video of frolicking puppies, as well as students and staff members trained to deal with trauma. Emma Hall, a junior, rape survivor and “sexual assault peer educator” who helped set up the room and worked in it during the debate, estimates that a couple of dozen people used it. At one point she went to the lecture hall — it was packed — but after a while, she had to return to the safe space. “I was feeling bombarded by a lot of viewpoints that really go against my dearly and closely held beliefs,” Ms. Hall said.

Safe spaces are an expression of the conviction, increasingly prevalent among college students, that their schools should keep them from being “bombarded” by discomfiting or distressing viewpoints. Think of the safe space as the live-action version of the better-known trigger warning, a notice put on top of a syllabus or an assigned reading to alert students to the presence of potentially disturbing material.

Some people trace safe spaces back to the feminist consciousness-raising groups of the 1960s and 1970s, others to the gay and lesbian movement of the early 1990s. In most cases, safe spaces are innocuous gatherings of like-minded people who agree to refrain from ridicule, criticism or what they term microaggressions — subtle displays of racial or sexual bias — so that everyone can relax enough to explore the nuances of, say, a fluid gender identity. As long as all parties consent to such restrictions, these little islands of self-restraint seem like a perfectly fine idea.

But the notion that ticklish conversations must be scrubbed clean of controversy has a way of leaking out and spreading. Once you designate some spaces as safe, you imply that the rest are unsafe. It follows that they should be made safer.

This logic clearly informed a campaign undertaken this fall by a Columbia University student group called Everyone Allied Against Homophobia that consisted of slipping a flier under the door of every dorm room on campus. The headline of the flier stated, “I want this space to be a safer space.” The text below instructed students to tape the fliers to their windows. The group’s vice president then had the flier published in the Columbia Daily Spectator, the student newspaper, along with an editorial asserting that “making spaces safer is about learning how to be kind to each other.”

A junior named Adam Shapiro decided he didn’t want his room to be a safer space. He printed up his own flier calling it a dangerous space and had that, too, published in the Columbia Daily Spectator. “Kindness alone won’t allow us to gain more insight into truth,” he wrote. In an interview, Mr. Shapiro said, “If the point of a safe space is therapy for people who feel victimized by traumatization, that sounds like a great mission.” But a safe-space mentality has begun infiltrating classrooms, he said, making both professors and students loath to say anything that might hurt someone’s feelings. “I don’t see how you can have a therapeutic space that’s also an intellectual space,” he said.

I’m old enough to remember a time when college students objected to providing a platform to certain speakers because they were deemed politically unacceptable. Now students worry whether acts of speech or pieces of writing may put them in emotional peril. Two weeks ago, students at Northwestern University marched to protest an article by Laura Kipnis, a professor in the university’s School of Communication. Professor Kipnis had criticized — O.K., ridiculed — what she called the sexual paranoia pervading campus life.

The protesters carried mattresses and demanded that the administration condemn the essay. One student complained that Professor Kipnis was “erasing the very traumatic experience” of victims who spoke out. An organizer of the demonstration said, “we need to be setting aside spaces to talk” about “victim-blaming.” Last Wednesday, Northwestern’s president, Morton O. Schapiro, wrote an op-ed article in The Wall Street Journal affirming his commitment to academic freedom. But plenty of others at universities are willing to dignify students’ fears, citing threats to their stability as reasons to cancel debates, disinvite commencement speakers and apologize for so-called mistakes.

At Oxford University’s Christ Church college in November, the college censors (a “censor” being more or less the Oxford equivalent of an undergraduate dean) canceled a debate on abortion after campus feminists threatened to disrupt it because both would-be debaters were men. “I’m relieved the censors have made this decision,” said the treasurer of Christ Church’s student union, who had pressed for the cancellation. “It clearly makes the most sense for the safety — both physical and mental — of the students who live and work in Christ Church.”

A year and a half ago, a Hampshire College student group disinvited an Afrofunk band that had been attacked on social media for having too many white musicians; the vitriolic discussion had made students feel “unsafe.”

Last fall, the president of Smith College, Kathleen McCartney, apologized for causing students and faculty to be “hurt” when she failed to object to a racial epithet uttered by a fellow panel member at an alumnae event in New York. The offender was the free-speech advocate Wendy Kaminer, who had been arguing against the use of the euphemism “the n-word” when teaching American history or “The Adventures of Huckleberry Finn.” In the uproar that followed, the Student Government Association wrote a letter declaring that “if Smith is unsafe for one student, it is unsafe for all students.”

“It’s amazing to me that they can’t distinguish between racist speech and speech about racist speech, between racism and discussions of racism,” Ms. Kaminer said in an email.

The confusion is telling, though. It shows that while keeping college-level discussions “safe” may feel good to the hypersensitive, it’s bad for them and for everyone else. People ought to go to college to sharpen their wits and broaden their field of vision. Shield them from unfamiliar ideas, and they’ll never learn the discipline of seeing the world as other people see it. They’ll be unprepared for the social and intellectual headwinds that will hit them as soon as they step off the campuses whose climates they have so carefully controlled. What will they do when they hear opinions they’ve learned to shrink from? If they want to change the world, how will they learn to persuade people to join them?

Only a few of the students want stronger anti-hate-speech codes. Mostly they ask for things like mandatory training sessions and stricter enforcement of existing rules. Still, it’s disconcerting to see students clamor for a kind of intrusive supervision that would have outraged students a few generations ago. But those were hardier souls. Now students’ needs are anticipated by a small army of service professionals — mental health counselors, student-life deans and the like. This new bureaucracy may be exacerbating students’ “self-infantilization,” as Judith Shapiro, the former president of Barnard College, suggested in an essay for Inside Higher Ed.

But why are students so eager to self-infantilize? Their parents should probably share the blame. Eric Posner, a professor at the University of Chicago Law School, wrote on Slate last month that although universities cosset students more than they used to, that’s what they have to do, because today’s undergraduates are more puerile than their predecessors. “Perhaps overprogrammed children engineered to the specifications of college admissions offices no longer experience the risks and challenges that breed maturity,” he wrote. But “if college students are children, then they should be protected like children.”

Another reason students resort to the quasi-medicalized terminology of trauma is that it forces administrators to respond. Universities are in a double bind. They’re required by two civil-rights statutes, Title VII and Title IX, to ensure that their campuses don’t create a “hostile environment” for women and other groups subject to harassment. However, universities are not supposed to go too far in suppressing free speech, either. If a university cancels a talk or punishes a professor and a lawsuit ensues, history suggests that the university will lose. But if officials don’t censure or don’t prevent speech that may inflict psychological damage on a member of a protected class, they risk fostering a hostile environment and prompting an investigation. As a result, students who say they feel unsafe are more likely to be heard than students who demand censorship on other grounds.

The theory that vulnerable students should be guaranteed psychological security has roots in a body of legal thought elaborated in the 1980s and 1990s and still read today. Feminist and anti-racist legal scholars argued that the First Amendment should not safeguard language that inflicted emotional injury through racist or sexist stigmatization. One scholar, Mari J. Matsuda, was particularly insistent that college students not be subjected to “the violence of the word” because many of them “are away from home for the first time and at a vulnerable stage of psychological development.” If they’re targeted and the university does nothing to help them, they will be “left to their own resources in coping with the damage wrought.” That might have, she wrote, “lifelong repercussions.”

Perhaps. But Ms. Matsuda doesn’t seem to have considered the possibility that insulating students could also make them, well, insular. A few weeks ago, Zineb El Rhazoui, a journalist at Charlie Hebdo, spoke at the University of Chicago, protected by the security guards she has traveled with since supporters of the Islamic State issued death threats against her. During the question-and-answer period, a Muslim student stood up to object to the newspaper’s apparent disrespect for Muslims and to express her dislike of the phrase “I am Charlie.”

Ms. El Rhazoui replied, somewhat irritably, “Being Charlie Hebdo means to die because of a drawing,” and not everyone has the guts to do that (although she didn’t use the word guts). She lives under constant threat, Ms. El Rhazoui said. The student answered that she felt threatened, too.

A few days later, a guest editorialist in the student newspaper took Ms. El Rhazoui to task. She had failed to ensure “that others felt safe enough to express dissenting opinions.” Ms. El Rhazoui’s “relative position of power,” the writer continued, had granted her a “free pass to make condescending attacks on a member of the university.” In a letter to the editor, the president and the vice president of the University of Chicago French Club, which had sponsored the talk, shot back, saying, “El Rhazoui is an immigrant, a woman, Arab, a human-rights activist who has known exile, and a journalist living in very real fear of death. She was invited to speak precisely because her right to do so is, quite literally, under threat.”

You’d be hard-pressed to avoid the conclusion that the student and her defender had burrowed so deep inside their cocoons, were so overcome by their own fragility, that they couldn’t see that it was Ms. El Rhazoui who was in need of a safer space.

Judith Shulevitz is a contributing opinion writer and the author of “The Sabbath World: Glimpses of a Different Order of Time.”

Voir de plus:

Trigger happy
The « trigger warning » has spread from blogs to college classes. Can it be stopped?
Jenny Jarvie
New Republic
March 4, 2014

The headline above would, if some readers had their way, include a « trigger warning »—a disclaimer to alert you that this article contains potentially traumatic subject matter. Such warnings, which are most commonly applied to discussions about rape, sexual abuse, and mental illness, have appeared on message boards since the early days of the Web. Some consider them an irksome tic of the blogosphere’s most hypersensitive fringes, and yet they’ve spread from feminist forums and social media to sites as large as the The Huffington Post. Now, the trigger warning is gaining momentum beyond the Internet—at some of the nation’s most prestigious universities.

Last week, student leaders at the University of California, Santa Barbara, passed a resolution urging officials to institute mandatory trigger warnings on class syllabi. Professors who present « content that may trigger the onset of symptoms of Post-Traumatic Stress Disorder » would be required to issue advance alerts and allow students to skip those classes. According to UCSB newspaper The Daily Nexus, Bailey Loverin, the student who sponsored the proposal, decided to push the issue after attending a class in which she “felt forced” to sit through a film that featured an “insinuation” of sexual assault and a graphic depiction of rape. A victim of sexual abuse, she did not want to remain in the room, but she feared she would only draw attention to herself by walking out.

On college campuses across the country, a growing number of students are demanding trigger warnings on class content. Many instructors are obliging with alerts in handouts and before presentations, even emailing notes of caution ahead of class. At Scripps College, lecturers give warnings before presenting a core curriculum class, the “Histories of the Present: Violence, » although some have questioned the value of such alerts when students are still required to attend class. Oberlin College has published an official document on triggers, advising faculty members to « be aware of racism, classism, sexism, heterosexism, cissexism, ableism, and other issues of privilege and oppression, » to remove triggering material when it doesn’t « directly » contribute to learning goals and « strongly consider » developing a policy to make « triggering material » optional. Chinua Achebe’s Things Fall Apart, it states, is a novel that may « trigger readers who have experienced racism, colonialism, religious persecution, violence, suicide and more. » Warnings have been proposed even for books long considered suitable material for high-schoolers: Last month, a Rutgers University sophomore suggested that an alert for F. Scott Fitzgerald’s The Great Gatsby say, « TW: suicide, domestic abuse and graphic violence. »

What began as a way of moderating Internet forums for the vulnerable and mentally ill now threatens to define public discussion both online and off. The trigger warning signals not only the growing precautionary approach to words and ideas in the university, but a wider cultural hypersensitivity to harm and a paranoia about giving offense. And yet, for all the debate about the warnings on campuses and on the Internet, few are grappling with the ramifications for society as a whole.

Not everyone seems to agree on what the trigger warning is, let alone how it should be applied. Initially, trigger warnings were used in self-help and feminist forums to help readers who might have post traumatic stress disorder to avoid graphic content that might cause painful memories, flashbacks, or panic attacks. Some websites, like Bodies Under Siege, a self-injury support message board, developed systems of adding abbreviated topic tags—from SI (self injury) to ED (eating disorders)—to particularly explicit posts. As the Internet grew, warnings became more popular, and critics began to question their use. In 2010, Susannah Breslin wrote in True/Slant that feminists were applying the term « like a Southern cook applies Pam cooking spray to an overused nonstick frying pan »—prompting Feministing to call her a « certifiable asshole, » and Jezebel to lament that the debate has « been totally clouded by ridiculous inflammatory rhetoric. »

The term only spread with the advent of social media. In 2012, The Awl’s Choire Sicha argued that it had « lost all its meaning. » Since then, alerts have been applied to topics as diverse as sex, pregnancy, addiction, bullying, suicide, sizeism, ableism, homophobia, transphobia, slut shaming, victim-blaming, alcohol, blood, insects, small holes, and animals in wigs. Certain people, from rapper Chris Brown to sex columnist Dan Savage, have been dubbed “triggering.” Some have called for trigger warnings for television shows such as « Scandal » and « Downton Abbey. » Even The New Republic has suggested the satirical news site, The Onion, carry trigger warnings.

At the end of last year, Slate declared 2013 the « Year of the Trigger Warning,” noting that such alerts had become the target of humor. Jezebel, which does not issue trigger warnings, raised hackles in August by using the term as a headline joke: « It’s Time To Talk About Bug Infestations [TRIGGER WARNING]. » Such usage, one critic argued, amounted to « trivializing » such alerts and « trolling people who believe in them. » And in Britain, Suzanne Moore, a feminist columnist for The Guardian, was taken to task when she put a trigger warning on her Twitter bioline, mocking those who followed her feeds only to claim offense. Some critics have ridiculed her in turn: « Trigger warning, @Suzanne_moore is talking again. » (Moore’s Twitter bio now reads, « Media Whore. »)

The backlash has not stopped the growth of the trigger warning, and now that they’ve entered university classrooms, it’s only a matter of time before warnings are demanded for other grade levels. As students introduce them in college newspapers, promotional material for plays, even poetry slams, it’s not inconceivable that they’ll appear at the beginning of film screenings and at the entrance to art exhibits. Will newspapers start applying warnings to articles about rape, murder, and war? Could they even become a regular feature of speech? « I was walking down Main Street last night when—trigger warning—I saw an elderly woman get mugged. »

The « Geek Feminism Wiki » states that trigger warnings should be used for « graphic descriptions or extensive discussion » of abuse, torture, self-harm, suicide, eating disorders, body shaming, and even « psychologically realistic » depictions of the mental state of people suffering from those; it notes that some have gone further, arguing for warnings before the « depiction or discussion of any consensual sexual activity [and] of discriminatory attitudes or actions, such as sexism or racism. » The definition on the Queer Dictionary Tumblr is similar, but expands warnings even to discussion of statistics on hate crimes and self-harming.

As the list of trigger warning–worthy topics continues to grow, there’s scant research demonstrating how words « trigger » or how warnings might help. Most psychological research on P.T.S.D. suggests that, for those who have experienced trauma, « triggers » can be complex and unpredictable, appearing in many forms, from sounds to smells to weather conditions and times of the year. In this sense, anything can be a trigger—a musky cologne, a ditsy pop song, a footprint in the snow.

As a means of navigating the Internet, or setting the tone for academic discussion, the trigger warning is unhelpful. Once we start imposing alerts on the basis of potential trauma, where do we stop? One of the problems with the concept of triggering—understanding words as devices that activate a mechanism or cause a situation—is it promotes a rigid, overly deterministic approach to language. There is no rational basis for applying warnings because there is no objective measure of words’ potential harm. Of course, words can inspire intense reactions, but they have no intrinsic danger. Two people who have endured similarly painful experiences, from rape to war, can read the same material and respond in wholly different ways.

Issuing caution on the basis of potential harm or insult doesn’t help us negotiate our reactions; it makes our dealings with others more fraught. As Breslin pointed out, trigger warnings can have the opposite of their intended effect, luring in sensitive people (and perhaps connoisseurs of graphic content, too). More importantly, they reinforce the fear of words by depicting an ever-expanding number of articles and books as dangerous and requiring of regulation. By framing more public spaces, from the Internet to the college classroom, as full of infinite yet ill-defined hazards, trigger warnings encourage us to think of ourselves as more weak and fragile than we really are.

What’s more, the fear of triggers risks narrowing what we’re exposed to. Raechel Tiffe, an assistant professor in Communication Arts and Sciences at Merrimack College, Massachusetts, described a lesson in which she thought everything had gone well, until a student approached her about a clip from the television musical comedy, « Glee, » in which a student commits suicide. For Tiffe, who uses trigger warnings for sexual assault and rape, the incident was a « teaching moment »—not for the students, but for her to be more aware of the breadth of students’ sensitivities.

As academics become more preoccupied with students’ feelings of harm, they risk opening the door to a never-ending litany of requests. Last month, students at Wellesley College protested a sculpture of a man in his underwear because, according to the Change.org petition, it was a source of « triggering thoughts regarding sexual assault. » While the petition acknowledged the sculpture may not disturb everyone on campus, it insisted we share a “responsibility to pay attention to and attempt to answer the needs of all of our community members. » Even after the artist explained that the figure was supposed to be sleepwalking, students continued to insist it be moved indoors.

Trigger warnings are presented as a gesture of empathy, but the irony is they lead only to more solipsism, an over-preoccupation with one’s own feelings—much to the detriment of society as a whole. Structuring public life around the most fragile personal sensitivities will only restrict all of our horizons. Engaging with ideas involves risk, and slapping warnings on them only undermines the principle of intellectual exploration. We cannot anticipate every potential trigger—the world, like the Internet, is too large and unwieldy. But even if we could, why would we want to? Bending the world to accommodate our personal frailties does not help us overcome them.

Voir de même:

Student protests
The right to fright
An obsession with safe spaces is not just bad for education: it also diminishes worthwhile campus protests
The Economist
Nov 14th 2015

HALLOWEEN is supposed to last for one night only. At Yale University (motto: “Light and Truth”) it has dragged on considerably longer. As happens at many American universities, Yale administrators sent an advisory e-mail to students before the big night, requesting them to refrain from wearing costumes that other students might find offensive. Given that it is legal for 18-year-old Americans to drive, marry and, in most places, own firearms, it might seem reasonable to let students make their own decisions about dressing-up—and to face the consequences when photographs of them disguised as Osama bin Laden can forever be found on Facebook or Instagram. Yet a determination to treat adults as children is becoming a feature of life on campus, and not just in America. Strangely, some of the most enthusiastic supporters of this development are the students themselves.

In response to the Yale e-mail, a faculty member wrote a carefully worded reply. In it she suggested that students and faculty ought to ponder whether a university should seek to control the behaviour of students in this way. Yes it should, came the reply, in the form of a letter signed by hundreds of students, protests and calls for two academics to resign for suggesting otherwise. Tellingly, the complaint made by some students at Yale’s Silliman College, where the row took place, was that they now felt unsafe.

On the face of it this is odd. New Haven, which surrounds Yale, had 60 shootings in 2014, 12 of them fatal. Thankfully, there has never been a shooting at the university. The choice of words was deliberate, though. Last year a debate on abortion at Oxford University was cancelled after some students complained that hearing the views of anti-abortionists would make them feel unsafe. Many British universities now provide “safe spaces” for students to protect them from views which they might find objectionable. Sometimes demands for safe space enter the classroom. Jeannie Suk, a Harvard law professor, has written about how students there tried to dissuade her from discussing rape in class when teaching the law on domestic violence, lest it trigger traumatic memories.

Bodies upon the gears

Like many bad ideas, the notion of safe spaces at universities has its roots in a good one. Gay people once used the term to refer to bars and clubs where they could gather without fear, at a time when many states still had laws against sodomy.

In the worst cases, though, an idea that began by denoting a place where people could assemble without being prosecuted has been reinvented by students to serve as a justification for shutting out ideas. At Colorado College, safety has been invoked by a student group to prevent the screening of a film celebrating the Stonewall riots which downplays the role of minorities in the gay-rights movement. The same reasoning has led some students to request warnings before colleges expose them to literature that deals with racism and violence. People as different as Condoleezza Rice, a former secretary of state, and Bill Maher, a satirist, have been dissuaded from giving speeches on campuses, sometimes on grounds of safety.

What makes this so objectionable is that there are plenty of things on American campuses that really do warrant censure from the university. Administrators at the University of Oklahoma managed not to notice that one of its fraternities, Sigma Alpha Epsilon, had cheerily sung a song about hanging black people from a tree for years, until a video of them doing so appeared on the internet. At the University of Missouri, whose president resigned on November 9th, administrators did a poor job of responding to complaints of unacceptable behaviour on campus—which included the scattering of balls of cotton about the place, as a put-down to black students, and the smearing of faeces in the shape of a swastika in a bathroom.

Distinguishing between this sort of thing and obnoxious Halloween costumes ought not to be a difficult task. But by equating smaller ills with bigger ones, students and universities have made it harder, and diminished worthwhile protests in the process. The University of Missouri episode shows how damaging this confusion can be: some activists tried to prevent the college’s own newspaper from covering their demonstration, claiming that to do so would have endangered their safe space, thereby rendering a reasonable protest absurd.

Fifty years ago student radicals agitated for academic freedom and the right to engage in political activities on campus. Now some of their successors are campaigning for censorship and increased policing by universities of student activities. The supporters of these ideas on campus are usually described as radicals. They are, in fact, the opposite.

Voir également:

The Trapdoor of Trigger Words

What the science of trauma can tell us about an endless campus debate.

Katy Waldman

Photo illustration by Natalie Matthews-Ramo. Photos by Thinkstock.

As educators and students suited up for the fall semester last month, University of Chicago dean of students John Ellison sent a provocative letter to incoming freshmen about all the cushioning policies they should not expect at their new school. “We do not support so-called ‘trigger warnings,’ we do not cancel invited speakers because their topics might prove controversial, and we do not condone the creation of intellectual ‘safe spaces’ where individuals can retreat from ideas and perspectives at odds with their own,” Ellison wrote.

Ellison’s pre-emptive strike against trigger warnings, or alerts that professors might stamp on coursework that could provoke a strong emotional response, was the latest salvo in a yearslong and stormy conversation on college campuses—a kind of agon between “free speech” and “safe spaces.” The University of Chicago missive seemed to plant a flag in the former camp, declaring itself a Political Correctness Avenger, its cape of First Amendment verities fluttering in the wind.

Its side of the debate insists that students have embraced an ethos of personal fragility—that they are infantilizing themselves by overreacting to tiny slights. A splashy Atlantic cover story from September 2015 on the “coddling of the American mind” argued that universities were playacting at PTSD, co-opting the disorder’s hypersensitivity and hypervigilance. The other side protests administrators’ lack of awareness of marginalized groups; these students say they seek more inclusive, responsive, and enlightened spaces for learning. For them, the “tiny slights” have a name—microaggressions—and a high cost. They accumulate like a swarm of poisonous bee stings. As one outgoing college senior at American University told the Washington Post in May, “I don’t think it’s outrageous for me to want my campus to be better than the world around it. … I think that makes me a good person.”

The Atlantic piece cited Chinua Achebe’s Things Fall Apart and F. Scott Fitzgerald’s The Great Gatsby as two classic texts that have stirred calls for trigger warnings due to their racially motivated violence and domestic abuse, respectively. Students at Rutgers in 2014 beseeched a professor to append a trigger warning to descriptions of suicidal thinking in Mrs. Dalloway; students at Columbia did the same in 2015 for scenes of sexual assault in Ovid’s Metamorphoses. In some cases, the flags are meant to shepherd students away from high-voltage material; in others, they simply advise readers to be prepared. Often derided or ironized online by concerned citizens (and especially by free speech advocates), they are a response to something real: Scientists agree that triggers can awaken dormant memories and hijack the rational control board of the cortex, drowning awareness of the present moment in eddies of panic.

Enacted correctly, trigger warnings and related measures are not supposed to constrict academic horizons.

As Ali Vingiano recounts for BuzzFeed, trigger warnings were born not in the ivory tower but on the lady-blogosphere, where they prefaced message-board postings about topics like self-harm, eating disorders, and sexual assault. The advisory labels swam to LiveJournal in the early aughts, then spread across Tumblr, Twitter, and Facebook. By 2012, they speckled such feminist sites as Bitch, Shakesville, and xoJane, creating protective force fields around articles that touched on everything from depression to aggressive dogs. These internet “heads up” notes allowed vulnerable readers to tread lightly through and around subjects that reignited their pain. But they also acquired a sanctimonious, performative aura. “As practiced in the real world,” Amanda Marcotte wrote in Slate last year, “the trigger warning is less about preventive mental health care and more about social signaling of liberal credentials.”

Similarly, the vaudeville toughness of Ellison’s letter felt designed more to make a cultural point than to edify students. Enacted correctly, the measures Ellison invokes are not supposed to constrict academic horizons. They are meant to secure for minority students the same freedoms to speak and explore that white male students have enjoyed for decades.

A spokesman for the University of Chicago, Jeremy Manier, acknowledged on the phone that at issue were “intellectual safe spaces,” not safe spaces in general: The university has already thrown its support behind a “safe space program” for lesbian, gay, bisexual, and transgender students. Individual University of Chicago professors, Manier added, are also welcome to use trigger warnings if they so choose.

For all the furor they inspire, trigger warnings are relatively rare. According to a National Coalition Against Censorship survey last year of more than 800 educators, fewer than 1 percent of institutions have adopted a policy on trigger warnings; 15 percent of respondents reported students requesting them in their courses; and only 7.5 percent reported students initiating efforts to require trigger warnings.

What’s more, as the survey notes, while media narratives paint these cautions as forms of left-wing political correctness, a significant minority of trigger warnings arise on conservative campuses in response to explicit or queer content. NCAC executive director Joan Bertin told me that the survey yielded more than 94 reports of sex-related trigger warnings, including from art history teachers displaying homoerotic images and studio drawing teachers importuned to announce nudity and help “conservative students … feel more in control of the material.” A professor wrote in that he’d offered a trigger warning after “a Rastafarian student was very offended at my comparison of Akhenaten’s Great Hymn to Psalm 104.” Requests for advisory labels stemmed from representations of famine, gender stereotypes, childbirth, religious intolerance, spiders, and “sad people.”

Given the myths and emotions enveloping the issue of trigger warnings and safe spaces, it’s worth asking what science can tell us about the actual effects of verbal triggers on the body, brain, and psyche. Certain people experience certain words as dangerous. Should they have to listen to those words anyway?

* * *

During the winter of her freshman year in college, Lindsey met a guy, a junior, at a party. A week later, he asked her to another party and picked her up in his car. She didn’t realize something was wrong until he pulled into a parking lot and told her to get in the backseat. When she refused and asked to go home, he informed her that they weren’t going anywhere until she had sex with him. Then he climbed on top of her and raped her.

It took years for Lindsey to find her way to a therapist, where she discovered that the occasional flashbacks, phantom sensations of being touched, and breathlessness she experienced in the wake of this violation were symptoms of post-traumatic stress disorder. The episodes struck whenever she saw or read words associated with sexual violence: rape, molest, attack, even incest. She’d notice a tingling shock in her chest and “the feeling of fear, maybe a flash of a point of time during my assault, and sometimes it was like he was doing it again,” she says.

Several months ago, a friend of Lindsey’s was regaling her with stories about the movie Room, in which the young female protagonist is imprisoned for years in a shed and repeatedly raped. Lindsey hadn’t seen it, didn’t want to see it; yet when her friend said the word trapped, she detected the unwanted caress of her disorder across her body, felt her pulse begin to race.

Voir enfin:

Trigger Warnings, un outil pour mieux vivre ensemble sur Internet

Les Trigger Warnings, qu’est-ce donc ? Il s’agit d’une façon de prévenir les internautes qu’un contenu pourrait être choquant pour certaines personnes. Une évidence ? Pas forcément… Petite présentation.

— Publié initialement le 25 juin 2013

– Cet article contient dans sa première sous-partie de petites infos sur les films Les Mondes de Ralph et Iron Man 3.

Laissez-moi vous conter une petite histoire. Il y a quelques semaines, surfant tranquillement sur les eaux calmes des Internets français, je parcourais un site d’actualités lorsque, sous le choc d’une image violente et inattendue, je repoussai — physiquement, et violemment — mon ordi et fis volte-face.

Pourquoi donc ? Je venais de tomber sur une photo de la victime du cannibale de Miami. Un homme, certes vivant et, toutes proportions gardées, « bien » portant, mais qui a néanmoins été attaqué par une personne sous l’emprise de drogues ayant dévoré une partie de son visage. Visage que, donc, je vous laisse imaginer.

Après la stupéfaction et la douleur, je ressentis principalement de la colère. Quelle idée de poster une telle image sans AUCUN préavis, mis à part un titre sur lequel le regard glisse pendant qu’on fait défiler la page ! J’avais l’impression qu’on m’avait collé une baffe, et j’étais très énervée.

Ce qui m’amène à vous parler des Trigger Warnings, une « règle » visant justement à éviter ce genre de mauvaise surprise en ligne.

Qu’est-ce qu’une « trigger » ?

Une « trigger », ou en français un déclencheur, c’est un contenu — des mots, des images, un son, parfois même une odeur — qui déclenche chez quelqu’un ayant vécu un évènement traumatisant le souvenir de cet évènement, parfois suivi de moments très difficiles comme des crises d’angoisse, des flashbacks et d’autres éléments qui se retrouvent notamment dans le trouble de stress post-traumatique.

Pour prendre un exemple qui risque de ne pas déranger trop de monde : si vous êtes phobique, disons, des lapins et que vous étiez dans un parc à boire un Coca quand une boule de poils à oreilles vous a soudain sauté sur le pied, il est possible que le goût ou la vue du Coca vous cause un sentiment de malaise, sans forcément que vous ne vous en rendiez compte.

La plupart des déclencheurs concernent des choses plus sérieuses, comme des agressions, des viols, et d’autres traumatismes très violents.

« Triggers » au cinéma : Les Mondes de Ralph

Récemment, on a vu deux exemples réalistes, au cinéma, de personnes traumatisées réagissant à un déclencheur. Le premier est — et c’est assez surprenant — dans Les Mondes de Ralph, le dernier Disney, sorti pour Noël 2012.

Comme on le voit sur ce post Tumblr, le sergent Calhoun, une femme forte, guerrière et combative, réagit très violemment au surnom « Dynamite Gal » que lui donne innocemment Félix Fixe, un gentil réparateur, car cela la ramène directement à un énorme traumatisme : la mort de son compagnon pendant leur mariage.

Ce simple surnom suffit à provoquer chez elle une terreur soudaine, et pas moins vivace ni moins réelle que celle qui l’a emplie lors de l’évènement traumatisant. Félix n’utilisera d’ailleurs plus jamais ces termes et prendra soin de ne pas la choquer à nouveau, ce qui est la bonne chose à faire.

« Triggers » au cinéma : Iron Man 3

Plus récemment encore, dans Iron Man 3, Tony Stark est gravement traumatisé par un évènement très dur traversé pendant Avengers, dont l’action se situe à New York. Lorsque les gens — et ils sont nombreux à le faire — lui en parlent, il entre dans de violentes crises d’angoisse, se sent hautement vulnérable, a du mal à respirer et ressent le besoin impérieux de se mettre à l’abri dans une de ses armures.

Tony Stark fait un cauchemar lié à son traumatisme

À plusieurs reprises, il indique à divers personnages du film qu’il faut arrêter de lui parler de New York, que cela déclenche chez lui une grande angoisse qui peut le mettre en danger, mais aussi blesser les autres. Cependant, quelques personnages n’en tiennent pas compte et le film montre clairement que ce n’est pas une bonne attitude à avoir envers les personnes ayant traversé des évènements traumatisants.

Prendre en compte les autres pour ne pas les choquer

Forcément, c’est plus facile de ne pas provoquer de déclencheur chez quelqu’un que vous connaissez qu’en ligne. Impossible pour vous de savoir si un-e de vos abonné-e-s Tumblr va être choqué-e par un webcomic sur la culture du viol, ou si un-e de vos followers sur Twitter va jeter son smartphone à l’autre bout de la pièce en ouvrant votre lien pour découvrir le top 10 des pires insectes d’Amazonie.

La solution, c’est donc de prévenir que le contenu est sensible, surtout sur Twitter et Tumblr où, contrairement à Facebook, vous ne connaissez pas tou-te-s vos abonné-e-s. Mais comment faire ça de façon simple, limpide et surtout rapide ?

Les Trigger Warnings sur Tumblr

Sur Tumblr, on peut utiliser les tags « tw », « trigger warning », et préciser quel type de déclencheur contient le post (par exeple : « tw : blood » pour le contenu comportant du sang). Mais il faut utiliser ces tags de façon intelligente, pas comme sur cet exemple :

Ici, impossible de savoir à quel genre de contenu on a affaire. Les tags ne le précisent pas et le « Ne lisez pas ça » ne fait que générer un sentiment de curiosité.

Voici un exemple de Trigger Warning correctement utilisé :

On sait clairement que ce post parle de transphobie et les personnes ne voulant ou ne pouvant pas supporter ce genre de contenu peuvent aisément le contourner.

Une application Chrome, Tumblr Savior, permet d’éviter facilement les contenus sensibles, tant qu’ils sont correctement taggués. Il suffit d’indiquer à l’application quels tags intégrer dans la « Black List » et les posts comportant ces mots-clefs seront invisibles sur votre tableau de bord.

Autant prendre donc quelques minutes chaque jour pour correctement tagguer vos posts « sensibles » ; ce n’est pas grand-chose et ça peut éviter à un-e de vos gentil-le-s followers  des émotions pas très agréables alors qu’il/elle voulait juste traîner sur le Net comme vous et moi.

Les Trigger Warnings sur Twitter

Sur Twitter, les Trigger Warnings sont utiles car le nombre de caractères limité peut donner lieu à des mauvaises surprises. Pas toujours facile de prévenir du contenu caché derrière un lien ou une image en 140 lettres… De plus, avec les liens raccourcis (comme bit.ly, tinyurl…) il est souvent impossible de savoir sur quel site on va finir.

Bien sûr, vous pouvez continuer à tweeter « Voici une photo de ma chatte » et à troller tout le monde avec un cliché de Miaouss, votre persane de six mois, c’est une blague qui ne vieillit jamais (si). Mais comment protéger vos followers d’un contenu sensible ?

Au lieu de tweeter « OH. MON. DIEU. » et d’y ajouter le lien vers une image (probablement photoshoppée, de toute façon) de l’araignée-la-plus-grosse-du-monde-qui-peut-manger-un-lynx-adulte, c’est quand même plus sympa d’ajouter quelques hashtags (#Araignée #Insectes #Arachnophobie #Photoshop) histoire de prévenir que vous allez parler d’un contenu sensible qui risque de faire flipper une bonne partie de vos aimants followers.

Les limites des Trigger Warnings

Bien sûr, les Trigger Warnings ont leur limite. Si vous avez une phobie rare (des lapins ou des papillons par exemple), ou que vous ne supportez absolument PAS qu’on vous parle de patates, il y a peu de chances que vous tombiez sur des gens prêts à vous prévenir qu’ils viennent de poster un gif de lapin mangeant des pommes de terre pendant que de jolis petits papillons volent autour de lui.

C’est la vie.

Pour conclure, l’important est de se rappeler que les Trigger Warnings sont un outil simple pour vivre en communauté et prendre en compte les autres utilisateurs d’Internet, surtout ceux qui vous suivent sur les réseaux sociaux. Dites-vous que sans le savoir, vous avez peut-être déjà échappé à un contenu traumatisant (pour vous) grâce à une personne prévenante !

Voir par ailleurs:

La fin est proche
Rémi Bourgeot, Paul-François Paoli
Atlantico
15 Janvier 2017

La vraie fin de la fin de l’histoire, c’est maintenant. Mais voilà pourquoi la dissolution de nos démocraties libérales ne ressemblera probablement pas à ce que nous en imaginions

Atlantico : La demande d’autoritarisme est un phénomène qui touche une grande partie de l’occident et qui est loin d’épargner la France. L’élection de Donald Trump, le Brexit ou de manière générale la hausse des populismes sont autant d’expressions de cette demande. Angoisse économiques et sociales liées à la mondialisation, déterritorialisation des grands groupes du web (GAFA) et des flux de population… Quelles sont selon vous les causes et les raisons qui ont produit cette demande de la part des sociétés occidentale. Vivons-nous la fin de la « Fin de l’Histoire » comme elle a été conceptualisée par Francis Fukuyama ?

Rémi Bourgeot : L’ordre politico-économique actuel est paradoxal. Il faut commencer par reconnaître que les notions de mondialisation et de « gouvernance mondiale » vont, en fait, de pair avec celle de bureaucratie. Ce qui se prétend libéral a tendance à ne pas l’être du tout. L’invocation d’une forme d’autoritarisme constitue certes un symptôme du rejet du système actuel, mais ça n’est pas nécessairement le dernier mot du virage politique actuel. Nous vivons d’ores et déjà dans un système de bureaucratie absolue, qui, dans le même temps, aspire à ne plus rien gérer que de dérisoire et fait mine de « déréguler » en invoquant la mondialisation et ses avatars. Sur la base de l’économie administrée d’après guerre s’est construite une machine administrative qui, à partir des années 1970, a commencé, comme ivre de son propre pouvoir, à vaciller et à se prétendre libérale. Depuis 2008, « le roi est nu ». On assiste, en particulier dans le monde anglophone, à une prise de conscience des failles fondamentales du système de « gouvernance mondiale ». Trump et le Brexit sont des manifestations historiques de ce phénomène. Il suffit de s’amuser à lire le Financial Times ou le Wall Street Journal entre les lignes pour se convaincre que, malgré les dichotomies électorales, cette prise de conscience y touche autant l’élite financière que les classes populaires. On réalise enfin que les bureaucraties pseudo-libérales ne comprennent pas les marchés et ne font qu’aggraver des phénomènes de bulles à répétition. Dans le même temps, ce système bureaucratique repose en fait sur une destruction de l’élite traditionnelle et de l’élite scientifique qui, dans le cas français, se fait au profit de la « haute fonction publique ». On est très loin d’un système de démocratie libérale et même à l’opposé. Si l’on s’intéresse à la fulgurance de Fukuyama, on pourrait lui rétorquer que la démocratie libérale n’a simplement pas eu lieu… Exit la fin de l’histoire. Le populisme est, dans une certaine mesure, une réaction aux dérives et aux échecs de ce système de déresponsabilisation. La petite musique autoritaire des populistes occidentaux fait surtout écho au discrédit donc souffre l’antienne pseudo-libérale. Les partis traditionnels, s’ils sont sincères dans leur invocation du libéralisme, seraient bien inspirés de comprendre la nécessité d’un retour à un véritable système de gouvernement et de responsabilité, seul rempart contre l’extrémisme.

Paul-François Paoli : Il est très difficile de répondre de manière simple à votre question dont l’enjeu est très vaste. Je vais donc essayer de respecter la complexité sans esquiver la question. Les années 90 ont en effet été marquées par l’idée d’une « Fin de l’Histoire », une sorte de happy end qui aurait vu l’humanité entière s’acheminer vers un monde apaisé grâce à l’accroissement des richesses, la fin progressive de la misère et le développement de l’Etat de droit partout dans le monde. Cette idée d’un monde sans ennemi après la chute de l’Urss, où les valeurs libérales et démocratiques de l’Occident l’auraient définitivement emporté, s’est heurtée à l’irruption d’un nouvel antagonisme historique, celui qui oppose l’islam radicalisé à un Occident qui, loin d’être sûr de lui-même, est travaillé par une profonde fracture. Il y a donc deux fractures à prendre en compte: la fracture qui divise le monde islamique entre musulmans pacifiques et musulmans radicalisés et la fracture qui divise l’Occident entre ceux qui prétendent universaliser le modèle occidental et notamment le modèle américain- c’était le cas de la famille Bush et des néos conservateurs américains- et ceux qui pensent que l’Occident traverse une grave, très grave crise spirituelle et morale, une crise de légitimité liée notamment au recul des valeurs traditionnelles. Autrement dit la bataille a lieu sur tous les fronts et elle déchire chacun des camps.

La victoire de Trump est aussi la victoire d’une forme de critique de l’Occident libéral et post moderne par ceux qui récusent ce nouveau monde qui prétend ringardiser tous ceux qui y rechignent. Les Américains qui l’ont élu voudraient que leur pays renoue avec un imaginaire puissant celui d’un rêve américain, mais un rêve américain qui ne soit pas celui des minorités et du politiquement correct, notion qui est réellement née aux Etats-Unis et que les élites libérales et progressistes américaines ont exporté en Europe depuis les années 60. Un rêve américain accessible d’abord à ceux qui ont créé les Etats-Unis, à savoir les blancs eux-mêmes, qui seront peut-être la minorité de demain. La victoire de Trump signifie peut-être la fin d’une période marquée par la culpabilisation de l’américain blanc, qu’il soit pauvre, riche ou des classes moyennes, par les lobbys féministes et afro-américains. En Europe, la question est sensiblement différente, car l’angoisse qui aujourd’hui prédomine est liée à l’immigration et surtout à l’islam. Le Brexit a signifié le refus des classes populaires anglaises de voir l’Angleterre se mondialiser à l’aune d’une immigration sans limite. Il n’y a pas, à mon sens, de menace autoritaire en Europe. Dès lors qu’un gouvernement est élu par la majorité d’une population, la démocratie exige que les vœux de cette majorité soient pris en compte. Arrêter ou limiter les flux migratoires n’a rien à voir avec un principe dictatorial. Cela fait partie intégrante des droits des peuples à disposer d’eux-mêmes.
Est-ce que la perte des valeurs traditionnelles et d’un modèle, d’un cadre idéologique peuvent permettre d’expliquer, en partie, le fait de voir de jeunes gens aller s’engager dans les rangs de l’Etat Islamique ? Plus modérément, est-ce un facteur explicatif de la montée des extrémismes en Europe ? Comment analyser ce sentiment de dépossession de destin ?

Rémi Bourgeot : La question de l’islamisme en occident est double. On observe une sorte d’effet de résonance entre, d’un côté, la crise politico-religieuse qui ravage le monde arabe et y détruit des constructions étatiques aussi violentes que fragiles et, de l’autre, la crise propre aux démocraties occidentales. Ces deux crises simultanées sont pourtant d’une nature très différente. La plupart des pays développés font face à une dégénérescence spécifique de leur système étatique en une bureaucratie tentaculaire (publique et privée) qui, dans le même temps, s’est déresponsabilisée en invoquant la mondialisation. Mais cette « décadence » se manifeste à la suite d’un immense succès. Ce succès a notamment reposé sur l’alliance entre développement des institutions, facilité de financement et progrès technique. Les systèmes politiques occidentaux présentent pourtant désormais, malgré l’ultra-individualisme, des maux associés aux systèmes collectivistes. D’un côté, la standardisation de l’existence, l’isolement et l’extension continue du périmètre de la bureaucratie produisent un effet d’aliénation croissante, de sentiment d’inutilité et de crise psychique profonde dans la société et au cœur même de l’élite.

De l’autre, la logique bureaucratique et la dissociation géographique entre conception, production et consommation sapent le fonctionnement du capitalisme (entraînant une stagnation de la productivité) et la notion de citoyenneté. Les classes populaires, les jeunes, les sous-diplômés puis les surdiplômés… en fait plus personne à terme n’est appelé à être véritablement inclus dans un tel système en dehors d’un microcosme bureaucratique qui évoque celui du communisme. Dans ce contexte, l’appel électoral récurrent aux minorités par la classe des pseudo-progressistes est une imposture vouée à l’échec, comme l’a montré la déconvenue de Mme Clinton.

Paul-François Paoli : Les jeunes qui s’engagent dans le Djihad, si l’on en croit ceux qui ont étudié leurs motivations, notamment Olivier Roy ou Gilles Keppel, ont l’impression de vivre dans un monde factice et virtuel, celui d’Internet, un monde déréalisé. La motivation mystique, selon Olivier Roy qui a écrit un livre intéressant, Le Djihad et la mort, n’est en partie qu’un alibi. Ce que cherchent ces jeunes dans le Djihad c’est avant tout une forme d’excitation et de reconnaissance. La société où nous sommes -c’est une idée que je développe dans « Malaise de l’Occident, vers une révolution conservatrice » (Pierre Guillaume de Roux)- est une société de l’illusion et du simulacre. Nous pouvons tous croire que nous existons dans le regard des autres en envoyant un message sur Twitter ou sur Facebook. La société du spectacle mondialisée permet à des quidams de satisfaire leur narcissisme à peu de frais. Elle permet aussi d’exprimer une pulsion de mort qui va venger le quidam de son anonymat et du sentiment de nullité qui l’habite. L’islam radical est un moyen de reconnaissance pour ceux qui n’ont que la peur et la terreur pour enfin exister dans le regard des autres.

Faire peur est toujours mieux que faire pitié. Voilà ce que se disent ceux qui nous haïssent notamment parce que nous ne cessons de les plaindre. Le discours sur l’exclusion que la gauche tient depuis longtemps enferme les gens dans leur sentiment victimaire. Pour autant le malaise de notre civilisation est aussi profond que réel. Nous avons perdu le gout d’être nous-même et l’Europe multiculturelle des élites a contribué à la diffusion de ce sentiment. Ce n’est pas un hasard si le livre de Michel Onfray, qui n’est pas un homme de droite, s’intitule « Décadence ». Abrutis par le consumérisme les peuples européens ont peut-être perdu le gout de se défendre et cette absence de pugnacité ne peut que renforcer le mépris des islamistes.
Comment pourrait-on répondre de manière efficace à cette demande d’autoritarisme sans sacrifier nos démocraties selon vous ?

Rémi Bourgeot : La réponse la plus raisonnable c’est la démocratie libérale dans un cadre institutionnelle et géographique raisonnable (un cadre national, vu de façon apaisée, serait un bon candidat), pas l’ersatz brandi par une bureaucratie aux abois. Il faut d’abord voir la réalité de nos systèmes politico-économiques et analyser leurs échecs. La pire des approches consisteraient à prolonger le statu quo économique globaliste des quatre dernières décennies tout en invoquant la modernité et le progressisme. C’est l’approche suivie par un certain nombre d’acteurs politiques ultra-conformistes, d’Hillary Clinton aux Etats-Unis au courant Macron-Hollande en France.

La plupart des mouvements populistes européens apparaissent incapables de gouverner du fait de leur désorganisation et de leur ancrage dans une forme ou une autre d’extrémisme. Quoi que l’on pense du personnage de Donald Trump et des relents xénophobes de sa campagne, il faut reconnaitre que sa relative autonomie financière de milliardaire lui a permis de mettre les pieds dans le plat de la question de la localisation de la production industrielle. Il sera impossible de renouer avec la croissance, les gains de productivité et le plein emploi sans surmonter cette question. Le meilleur moyen de répondre à la tendance à l’autoritarisme, c’est d’y opposer un renouveau de l’idée de gouvernement. En Europe et en France en particulier, cela n’adviendra que lorsqu’un parti sérieux se résoudra à aborder simultanément la question du poids de la bureaucratie dans l’économie (sans s’égarer dans les manipulations du fonctionnaire Macron) et du rééquilibrage européen face à l’unilatéralisme allemand.

Paul-François Paoli : Je ne crois pas à l’avenir d’un régime autoritaire en France. Nous sommes des peuples individualistes et les Français n’ont jamais supporté une quelconque dictature. Le régime de Vichy, qui a duré 4 ans, était une plaisanterie à côté du national-socialisme et la dictature napoléonienne n’a été possible, quelques années durant, que parce que la gloire de Napoléon était telle que les Français ont accepté de limiter leurs libertés. Les libertés fondamentales d’opinion et de contestation sont inhérentes au tempérament gaulois et De Gaulle lui-même a dû en tenir compte, alors que son tempérament était autoritaire. Par contre je crois à la nécessité d’un Etat fort et respecté. Pour cela le prochain président devra jouir d’une majorité importante qui lui assure une légitimité durable.

Voir enfin:

Prospective inquiétante
Tous aux abris : voici à quoi ressemblera le monde en 2022 selon le renseignement américain
Philippe Fabry
Atlantico
14 Janvier 2017

Tous les quatre ans, un groupe d’analystes du NIC (National Intelligence Council) établit un rapport prévisionnel sur l’état du monde dans cinq ans. Pour chacune des grandes prévisions relevée dans ce document, nous avons demandé à Philippe Fabry de les juger possibles ou non.
La fin de la domination américaine, et avec elle de l’ordre mondial tel que nous le connaissons depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Philippe Fabry : Il est certain que l’on a observé, sous l’ère Obama, un relatif repli de l’hégémonie américaine qui a laissé le champ libre à l’émergence ou la réémergence de puissances régionales, dont certaines ont des ambitions mondiales : la Russie, la Chine, l’Iran sont les plus antagoniques à la puissance américaine.

Cependant, un tel repli n’est pas inédit et rien ne permet d’affirmer qu’il sera définitif, au contraire.

En effet, les Etats-Unis ont souffert durant la dernière décennie de deux traumatismes majeurs : d’une part un traumatisme psychologico-militaire, avec l’impasse de la politique américaine de « guerre contre la terreur » et de remodelage démocratique du Moyen Orient, en commençant par l’Irak, qui s’est soldée par un piteux retrait – lequel a gâché une victoire militaire authentique après le succès du surge – auquel a bien vite succédé le chaos terroriste islamiste; d’autre part un traumatisme économique, la crise de 2008 et ses conséquences. Tout ceci a provoqué une crise de conscience aux Etats-Unis, avec un doute important sur la légitimité et l’intérêt du pays à se projeter ainsi à travers le monde ; et aujourd’hui, hors des Etats-Unis, l’on se demande si le règne de l’Amérique ne touche pas à sa fin et s’il n’est pas temps d’envisager un monde « multipolaire » dans lequel il faudrait se repositionner, éventuellement en revoyant l’alliance américaine.

Mais à vrai dire, nous avons déjà connu la même chose il y a quarante ans : après la présidence de Nixon, dans les années 1970, le rêve américain semblait brisé par la guerre du Vietnam, qui avait coûté cher, économiquement et humainement, pour un résultat nul puisque le Sud-Vietnam fut envahi deux ans après le retrait américain et tout le pays bascula dans le communisme. La même année, en 1975, les accords d’Helsinki sont souvent considérés comme l’apogée de l’URSS et en 1979, l’Iran échappe à l’influence américaine. Nombreux à l’époque ont cru que c’en était fini de la puissance américaine et que les soviétiques, dont le stock d’armes nucléaires gonflait à grande vitesse, deviendraient le véritable hégémon mondial. En fait, la décennie s’achevait par l’élection de Ronald Reagan et America is back, et au cours des dix années suivantes, l’Union soviétique s’effondrait et l’Amérique triomphait.

Donc, s’il est certain que nous sommes actuellement dans une phase de repli de la puissance américaine, rien ne permet de dire qu’elle doit se prolonger. Au contraire, l’élection « surprise  » de Donald Trump, dont le slogan de campagne « Make America Great Again » était l’un des slogans de Reagan, m’apparaît comme un premier signe du retour du leadership américain, et je ne pense pas qu’il faudra attendre cinq ans pour le voir.

En revanche, il est certain que les puissances ennemies ou rivales des Etats-Unis, qui ont énormément profité du reflux américain, ont la volonté de l’exploiter plus avant, et que le retour d’une Amérique sûre d’elle-même ne sera pas pour leur plaire. Les réactions estomaquées qu’ont provoqué les premiers tweets de Donald Trump à propos de la Chine et de Taïwan ne sont qu’un aperçu de cette évolution.
L’affirmation de la puissance indienne.

Oui, l’Inde est le grand émergent d’aujourd’hui, d’un niveau comparable à ce qu’était la Chine au tournant du millénaire. Des usines commencent à quitter la Chine pour s’installer en Inde : la Chine perd des emplois au profit de l’Inde par délocalisation ! Des études démographiques, publiées il y a quelques mois, donnaient en outre une population indienne dépassant la population chinoise dès 2022. De plus, l’Inde peut espérer dans les années qui viennent une forme de soutien des Etats-Unis dans une sorte d’alliance de revers contre la Chine.

Par ailleurs, l’Inde commence à se comporter elle aussi en puissance régionale en se constituant un réseau d’alliances : elle vient ainsi de livrer des missiles au Vietnam, vieil ennemi de la Chine, en forme de représailles au soutien chinois au Pakistan, et surtout à la constitution du « corridor économique » sino-pakistanais dont le tracé passe par le Cachemire, territoire revendiqué par l’Inde.

La montée en puissance du rival indien, face à une Chine qui est encore elle-même une jeune puissance, est l’un des principaux défis à la stabilité de l’Asie dans les années qui viennent, car la Chine pourrait être tentée d’enrayer la menace indienne avant qu’elle ne soit trop imposante.

A ce propos, il faut voir que la Chine pourrait vouloir profiter de l’avantage démographique tant qu’il est de son côté pour tenter militairement sa chance. Il faut savoir que la population chinoise souffre d’un gros déséquilibre au plan des sexes : sur la population des 18-34 ans, la population masculine est supérieure de vingt millions à la population féminine. Cela signifie que la Chine peut perdre vingt millions d’hommes dans un conflit sans virtuellement aucune conséquence démographique à long terme, puisque ce sont des individus qui ne pourront pas, statistiquement, disposer d’un partenaire pour se reproduire. Pour des esprits froids comme ceux des dirigeants du Parti Communiste Chinois, cela peut sembler une fenêtre de tir intéressante.
L’accroissement de la menace terroriste.

C’est hélas très vraisemblable. Si l’Etat islamique ne devrait pas survivre longtemps comme entité territoriale, il a probablement de beaux jours devant lui comme réseau terroriste : son reflux territorial en Syrie et en Irak a été concomittant à un essaimage, en Libye notamment, et le réseau devrait se renforcer en Europe avec le retour des djihadistes ayat combattu au Moyen Orient.
Un retour des nationalismes.

A vrai dire, il s’agit ici plus d’un diagnostic que d’un pronostic : l’on a déjà commencé à observer ce retour des nationalismes en Europe avec le PiS en Pologne, la progression d’Alternative fur Deutschland en Allemagne, le Brexit… et bien sûr la montée du Front national en France. Parier sur la poursuite du mouvement en Europe dans les années qui viennent relève de l’évidence. La crise migratoire et l’expansion du terrorisme islamiste ont évidemment favorisé ce mouvement, de même que le manque de vision à l’échelle européenne et l’appel d’air désastreux d’Angela Merkel. Il faut ajouter à cela le fait que le fer de lance du populisme nationaliste sur le continent européen, la Russie de Poutine, finance et soutient le développement des discours les plus sommaires sur l’islam et l’immigration, bénéficiant certes du politiquement correct qui a empêché de débattre de certaines questions jusqu’à présent, mais également renforçant ce refus du débat de peur qu’il doive se faire dans les termes des populistes. Il en résulte une forme d’impasse intellectuelle et politique qui peut déboucher sur des formes de violence. Voilà pour l’Europe.

Par ailleurs, à l’échelle du monde, on observe également une montée des nationalismes : les ambitions des pays comme la Russie, la Chine, l’Iran, mais aussi la Turquie ou l’Inde en relèvent, évidemment.

On peut également parler, à propos de l’élection de Donald Trump, d’un retour d’une forme de nationalisme américain, et contrairement à ce qui a été beaucoup dit, la présidence de Trump ne sera certainement pas isolationniste : l’on assiste simplement à une mutation de l’impérialisme américain, qui risque de tourner le dos à l’idéalisme qui en était le fond depuis un siècle et la présidence de Woodrow Wilson, pour une forme plus pragmatique avec Trump et son souci de faire des « deals » avantageux. Deals qui peuvent impliquer, avant la négociation, d’imposer un rapport de force, comme il semble vouloir le faire avec la Chine – raison pour laquelle il cherche à ménager Poutine, afin de n’avoir pas à se soucier de l’Europe et d’avoir les mains libres en Asie.
Le changement de nature des conflits futurs.

C’est sans doute le point que je juge le plus contestable de ces prévisions.

Après huit décennies de paix nucléaire, nous nous sommes imprégnés de l’idée, en Occident, que de grandes guerres entre Etats sont impossibles en raison du risque d’anéantissement nucléaire. Or, l’escalade actuelle entre Russie et Etats-Unis en Europe de l’Est, où chacun installe du matériel et des troupes , montre que les forces conventionnelles revêtent encore un aspect important.

Par ailleurs, il s’est produit un changement important lors de l’affaire de Crimée : Vladimir Poutine a dit qu’il était prêt, lors de l’annexion de ce territoire, à utiliser l’arme nucléaire si l’Occident se faisait trop menaçant. C’est un événement d’une importance historique qui n’a pratiquement pas été relevé par les commentateurs : Vladimir Poutine a énoncé une toute nouvelle doctrine nucléaire, très dangereuse : il s’agit non plus d’une arme de dissuasion défensive, mais de dissuasion offensive. L’arme nucléaire est désormais utilisée par la Russie pour couvrir des annexions, des opérations extérieures, un usage qui n’a jamais été fait auparavant. C’est tout simplement du chantage nucléaire. Après des décennies de terreur face à l’idée de « destruction mutuelle assurée », le président russe a compris que l’effet paralysant de l’arme nucléaire pouvait être utilisé non seulement pour se défendre, mais pour attaquer, avec l’idée que les pays de l’Otan préfèreront n’importe quel recul au risque d’extermination atomique.

Et cela rend de nouveaux affrontements sur champs de bataille vraisemblables : après ne pas avoir osé, durant des décennies, s’affronter par crainte de l’anéantissement nucléaire, les grandes puissances pourraient être poussées à se battre uniquement de manière conventionnelle en raison des mêmes craintes. Cela peut paraître paradoxal mais est probable si Vladimir Poutine tente d’autres mouvements en agitant encore la menace nucléaire.

En revanche, le rôle éminent des cyberattaques me paraît incontestable, et si elles ne remplaceront pas la guerre conventionnelle, elle s’y surajoureront certainement.

Il faut voir, en effet, que généralement, les grandes guerres sont menées avec les armes qui ont terminé les guerres précédentes : les Prussiens ont gagné la guerre de 1870 grâce à leur forte supériorité d’artillerie, avec des canons chargés par la culasse alors que les canons français se chargeaient encore par la bouche ; la guerre de 1914-1918 fut d’abord une guerre d’artillerie, et donc de position et de tranchées, amenant un blocage qui ne fut surmonté que par le développement de l’aviation et des blindés. Aviations et blindés qui furent les armes principales de la Seconde Guerre mondiale débutée avec la Blitzkrieg allemande, et terminée par l’arme nucléaire.

A son tour, l’arme nucléaire a été l’arme principale de la Guerre froide : on dit, à tort, qu’elle n’a pas été utilisée, mais elle l’a, au contraire, été continuellement : par nature arme de dissuasion, elle servait en permanence à dissuader. De fait, elle a eu, à l’échelle mondiale, un rôle comparable à celui de l’artillerie en 1914 : la Guerre froide a été une guerre mondiale de tranchées, où les lignes ont peu bougé jusqu’à ce que les Etats-Unis surmontent le blocage en lançant l’Initiative de Défense Stratégique de Reagan, qui fit plier l’Union soviétique, incapable de suivre dans ce défi technologique et économique – tout comme l’Allemagne de 1918 avait été incapable de fabriquer des chars d’assaut dignes de ce nom.

Les armes principales du prochain conflit seront donc celles retombées de l’IDS : les missiles à très haute précision, notamment antisatellites, et celles reposant sur les technologies de guerre électronique en tous genres. L’on sait, depuis le virus Stuxnet, que les cyberarmes peuvent causer d’importants dégâts physiques, comparable à des frappes classiques. En 2014, une aciérie allemande a vu l’un de ses hauts fourneaux détruit par une cyberattaque. Des cyberattaques massives peuvent servir à déstabiliser un pays, notamment en attaquant les infrastructures essentielles : distribution d’eau et d’électricité, mais aussi à préparer, tout simplement, une invasion militaire classique. Elles peuvent aussi provoquer de telles invasions en représailles : un pays harcelé par des cyberattaques pourrait être tenté d’intervenir militairement contre le pays qu’il soupçonne de l’attaquer ainsi.

Ainsi donc, si je ne pense pas que les guerres à venir pourraient vraiment se limiter à des cyberattaques, sans confrontation physique, il me paraît certain que ce sont bien avec des cyberattaques massives que s’ouvriront les hostilités.


Primaire de la droite: Attention, une campagne dégueulasse peut en cacher une autre ! (In France’s deeply ingrained statist culture, guess who is denounced as an ultra-liberal and medieval reactionary Thatcherite !)

23 novembre, 2016
 fillonthatcher ali-juppe2
collectivite
fillon-not-a-chancejuppe-deja-gagneQu’est-ce que c’est, dégueulasse ? Patricia
Quand j’ai lu le livre de Houellebecq, quelques jours après les assassinats à Charlie Hebdo, il m’a semblé que ses intuitions sur la vie politique française étaient tout à fait correctes. Les élites françaises donnent souvent l’impression qu’elles seraient moins perturbées par un parti islamiste au pouvoir que par le Front national. La lecture du travail de Christophe Guilluy sur ces questions a aiguisé ma réflexion sur la politique européenne. Guilluy se demande pourquoi la classe moyenne est en déclin à Paris comme dans la plupart des grandes villes européennes et il répond: parce que les villes européennes n’ont pas vraiment besoin d’une classe moyenne. Les emplois occupés auparavant par les classes moyennes et populaires, principalement dans le secteur manufacturier, sont maintenant plus rentablement pourvus en Chine. Ce dont les grandes villes européennes ont besoin, c’est d’équipements et de services pour les categories aisées qui y vivent. Ces services sont aujourd’hui fournis par des immigrés. Les classes supérieures et les nouveaux arrivants s’accomodent plutôt bien de la mondialisation. Ils ont donc une certaine affinité, ils sont complices d’une certaine manière. Voilà ce que Houellebecq a vu. Les populistes européens ne parviennent pas toujours à développer une explication logique à leur perception de l’immigration comme origine principale de leurs maux, mais leurs points de vues ne sont pas non plus totalement absurdes. (…) ce qui se passe est un phénomène profond, anthropologique. Une culture – l’islam – qui apparaît, quels que soient ses défauts, comme jeune, dynamique, optimiste et surtout centrée sur la famille entre en conflit avec la culture que l’Europe a adoptée depuis la seconde guerre mondiale, celle de la «société ouverte» comme Charles Michel et Angela Merkel se sont empressés de la qualifier après les attentats du 22 Mars. En raison même de son postulat individualiste, cette culture est timide, confuse, et, surtout, hostile aux familles. Tel est le problème fondamental: l’Islam est plus jeune, plus fort et fait preuve d’une vitalité évidente. (…) Pierre Manent (…) a raison de dire que, comme pure question sociologique, l’Islam est désormais un fait en France. Manent est aussi extrêmement fin sur les failles de la laïcité comme moyen d’assimiler les musulmans, laïcité qui fut construite autour d’un problème très spécifique et bâtie comme un ensemble de dispositions destinées à démanteler les institutions par lesquelles l’Église catholique influençait la politique française il y a un siècle. Au fil du temps les arguments d’origine se sont transformés en simples slogans. La France invoque aujourd’hui, pour faire entrer les musulmans dans la communauté nationale, des règles destinées à expulser les catholiques de la vie politique. Il faut aussi se rappeler que Manent a fait sa proposition avant les attentats de novembre dernier. De plus, sa volonté d’offrir des accomodements à la religion musulmane était assortie d’une insistance à ce que l’Islam rejette les influences étrangères, ce qui à mon sens ne se fera pas. D’abord parce que ces attentats ayant eu lieu, la France paraîtrait faible et non pas généreuse, en proposant un tel accord. Et aussi parce que tant que l’immigration se poursuivra, favorisant un établissement inéluctable de l’islam en France, les instances musulmanes peuvent estimer qu’elles n’ont aucun intérêt à transiger. (…) L’Europe ne va pas disparaître. Il y a quelque chose d’immortel en elle. Mais elle sera diminuée. Je ne pense pas que l’on puisse en accuser l’Europe des Lumières, qui n’ a jamais été une menace fondamentale pour la continuité de l’Europe. La menace tient pour l’essentiel à cet objectif plus recent de «société ouverte» dont le principe moteur est de vider la société de toute métaphysique, héritée ou antérieure (ce qui soulève la question, très complexe, de de la tendance du capitalisme à s’ériger lui-même en métaphysique). A certains égards, on comprend pourquoi des gens préfèrent cette société ouverte au christianisme culturel qu’elle remplace. Mais dans l’optique de la survie, elle se montre cependant nettement inférieure. Christopher Caldwell
Il n’y en aura que deux, Juppé et Sarkozy. Fillon n’a aucune chance. Non parce qu’il n’a pas de qualités, il en a sans doute; ni un mauvais programme, il a le programme le plus explicite; non parce qu’il n’a pas de densité personnelle … Mais son rôle est tenu par Juppé. C’est-à-dire pourquoi voter Fillon alors qu’il y a Juppé ? il n’y aurait pas Juppé, je dirais, oui, sans doute que Fillon est le mieux placé pour disputer à Sarkozy l’investiture. Mais il se trouve qu’il y a Juppé. François Hollande
Le masque d’Alain Juppé va tomber tôt ou tard quand les Français s’apercevront qu’il est le même qu’en 1986, le même qu’en 1995. À savoir, un homme pas très sympathique qui veut administrer au pays une potion libérale. François Hollande
C’est un Corrézien qui avait succédé en 1995 à François Mitterrand. Je veux croire qu’en 2012, ce sera aussi un autre Corrézien qui reprendra le fil du changement. François Hollande
Chirac, c’est l’empathie avec les gens, avec le peuple, c’est la capacité d’écoute. C’est un peu l’exemple que je cherche à suivre». (…) Je veux poursuivre l’œuvre de Jacques Chirac. Alain Juppé
Je relis les magnifiques pages des Mémoires d’Outre-Tombe que Chateaubriand consacre à l’épopée napoléonienne. Alain Juppé (16/10/2016)
Nous devons (…) gagner pour sortir la France du marasme où elle stagne aujourd’hui. (…) La première condition sera de rassembler dès le premier tour les forces de la droite et du centre autour d’un candidat capable d’affronter le Front national d’un côté et le PS ou ce qui en tiendra lieu de l’autre. Si nous nous divisons, l’issue du premier tour devient incertaine et les conséquences sur le deuxième tour imprévisibles. Alain Juppé (20/08/2014)
Est-ce vraiment un revenu universel ? Est-ce que tout le monde va le toucher, de Madame Bettencourt (…) à la vendeuse de Prisunic. Alain Juppé
Je vais mettre toute la gomme ! Alain Juppé
J’ai la pêche et avec vous, j’ai la super pêche ! Alain Juppé
Je suis baptisé, je m’appelle Alain Marie, je n’ai pas changé de religion. Alain Juppé
Je suis candidat pour porter un projet de rupture et de progrès autour d’une ambition : faire de la France la première puissance européenne en dix ans. François Fillon
Quand ma maman allait à la messe, elle portait un foulard. Alain Juppé
J’aurais aimé qu’un certain nombre de mes compétiteurs condamnent cette campagne ignominieuse, je le répète. Mais lorsque la calomnie se cache derrière l’anonymat, la bonne foi est impuissante et je vous demande de vous battre contre ces messages parce qu’ils ont fait des dégâts.  Et j’ai des témoignages précis, dans les queues au moment du bureau de vote la semaine dernière, de personnes qui parfois ont changé leur vote parce qu’elles avaient été impressionnées par cette campagne dégueulasse, je n’hésite pas à le dire ! Alain Juppé
Il y a un discours privé et un discours public très différents l’un de l’autre. Il n’assume pas et il omet. Il faut qu’il clarifie les choses. Évoquer la Manif pour tous comme si elle était infréquentable, quand il nous a reçus, tout à fait à l’écoute, en acceptant des pistes de travail communes, notamment sur la question de la filiation et de l’adoption, et de l’intérêt supérieur de l’enfant, je trouve ça étonnant. J’ai rencontré tous les candidats à la primaire (de la droite). Le dernier, c’était Juppé. Est-il purement électoraliste ? (…) S’il traite François Fillon de traditionaliste pour sa proximité avec la Manif pour tous, le lien est exactement le même avec lui. Ludivine de la Rochère (Manif pour tous)
 Il y a beaucoup à dire sur les naïvetés d’Alain Juppé en matière de lutte contre l’intégrisme, catholique ou musulman. On a raison de s’inquiéter de sa complicité, ancienne, avec l’imam de Bordeaux. Tareq Oubrou a beau passer pour un modéré sur toutes les antennes, il n’a jamais renié son appartenance à l’UOIF, ni ses maîtres à penser, et joue les entremetteurs entre les islamistes et l’extrême droite. Pas vraiment un atout contre la radicalisation. Caroline Fourest
Suppression des 35 heures et de l’ISF, coupes dans la fonction publique, détricotage des lois Taubira, rétablissement de la double peine… Le programme ultraconservateur et ultralibéral de François Fillon. Libération
Journée des dupes. Beaucoup d’électeurs ont voulu écarter un ancien président à leurs yeux trop à droite. Impuissants devant la mobilisation de la droite profonde, ils héritent d’un candidat encore plus réac. C’est ainsi que le Schtroumpf grognon du conservatisme se retrouve en impétrant probable. «Avec Carla, c’est du sérieux», disait le premier. Avec Fillon, c’est du lugubre. Bonjour tristesse… La droitisation de la droite a trouvé son chevalier à la triste figure. C’est vrai en matière économique et sociale, tant François Fillon en rajoute dans la rupture libérale, décidé à démolir une bonne part de l’héritage de la Libération et du Conseil national de la Résistance. Etrange apostasie pour cet ancien gaulliste social, émule de Philippe Séguin, qui se pose désormais en homme de fer de la révolution conservatrice à la française. Aligner la France sur l’orthodoxie du laissez-faire : le bon Philippe doit se retourner dans sa tombe. On comprend le rôle tenu par les intellectuels du déclin qui occupent depuis deux décennies les studios pour vouer aux gémonies la «pensée unique» sociale-démocrate et le «droit-de-l’hommisme» candide : ouvrir la voie au meilleur économiste de la Sarthe, émule de Milton Friedman et de Vladimir Poutine. Nous avions l’Etat-providence ; nous aurons la providence sans l’Etat. C’est encore plus net dans le domaine sociétal, où ce chrétien enraciné a passé une alliance avec les illuminés de la «manif pour tous». Il y a désormais en France un catholicisme politique, activiste et agressif, qui fait pendant à l’islam politique. Le révérend père Fillon s’en fait le prêcheur mélancolique. D’ici à ce qu’il devienne une sorte de Tariq Ramadan des sacristies, il n’y a qu’un pas. Avant de retourner à leurs querelles de boutique rose ou rouge, les progressistes doivent y réfléchir à deux fois. Sinon, la messe est dite. Libération
François Fillon est triplement coupable d’être de droite, d’être croyant et, pour parachever le mauvais goût, d’avoir été soutenu par le mouvement catholique Sens commun. (…) Tous les coups bas sont permis, y compris en provenance des alliés politiques. Alain Juppé, chassé de son piédestal de grand favori consensuel, ne se prive pas de patauger dans les mesquineries boueuses de ce terrain glissant, jusqu’à faire passer son rival pour un affreux réac. Il l’accuse même d’avoir bénéficié des voies de la fachosphère, comme s’il y pouvait quelque chose. Que ne ferait-on pour draguer le camp d’en face. De celui qui fut lui-même Premier ministre il y a plus de vingt ans, on attendait une hauteur de vue qu’on n’espérait plus de la part de Nicolas Sarkozy. Erreur. Le second a ravalé la rancœur de la défaite derrière un discours digne, responsable et, osons le mot, élégant, appelant à voter Fillon ; tandis que le premier s’est cramponné à ses avidités électorales et ratisse tous azimuts. Aurait-il dû se retirer de la course? Dans l’absolu, c’eût été l’attitude la plus respectable: faire bloc autour du vainqueur. (…) Ce deuxième tour aura toutefois l’avantage de permettre à François Fillon de clarifier son projet et de court-circuiter les critiques de la gauche et du FN qui ne manqueront pas de pleuvoir durant la campagne de 2017. La tactique usée jusqu’à la corde est déjà perceptible. Le débat sera déplacé vers le registre de l’affect: Fillon deviendra l’émissaire du Malin qui veut anéantir le modèle social français et le service public, en supprimant 500 000 postes de fonctionnaires. Manuel Valls fourbit ses armes, au cas où. Sait-on jamais. Il dénonce des «solutions ultralibérales et conservatrices» qui déboucheront sur «moins de gendarmes, moins de profs, moins de police». Comme si la fonction publique à la sauce socialiste, totalement désorganisée par les 35 heures, avait gagné en efficacité. Ultralibéral, Fillon? Non, libéral. L’économiste Marc de Scitivaux voit dans ses objectifs une «remise à niveau» consistant à accomplir «avec vingt ans de retard tout ce que les autres pays ont fait». 40 milliards de baisse de charges pour les entreprises, ses 10 milliards d’allègements sociaux et fiscaux pour les ménages et ses 100 milliards de réduction des dépenses publiques sur cinq ans: la méthode Fillon se veut le défibrillateur qui réanimera un Hexagone réduit à l’état végétatif par les Trente Frileuses d’une gouvernance bureaucratique. Sa France sera «celle de l’initiative contre celle des circulaires». Il joue franc-jeu: les deux premières années, à l’issue desquelles s’opérera le retournement, seront difficiles – elles devraient en outre coûter 1,5 % de PIB, prévient Emmanuel Lechypre. Le redressement sera effectif au bout du quinquennat et fera de la France la première nation de l’Europe au terme d’une décennie, annonce le candidat en meeting près de Lyon. Ambitieux, flamboyant. Et irréaliste, tancent ses opposants, conditionnés dans l’idée qu’il est urgent de ne rien faire ou si peu. Eloïse Lenesley
Mr. Fillon (…) says France “for 40 years hasn’t understood that it is private firms that create jobs—not the state.” His solution is to reverse the balance of power between state and citizens. He proposes cutting €100 billion ($105.92 billion) in public spending over five years, reducing government expenditure as a share of gross domestic product to less than 50% from 57% (the comparable figure is 44% in Germany and 38% in the U.S.). He proposes to abolish the 35-hour workweek and a wealth tax that are the bane of job creators in France. Mr. Fillon also wants to cut €40 billion in corporate taxes and “social fees” and €10 billion in personal taxes. And he calls for a €12 billion expansion in defense and security spending in response to Europe’s perilous security climate. Many of Mr. Fillon’s economic plans track those of Mr. Juppé, who also has been a longtime critic of the French welfare state. Where the two men mainly differ is on foreign policy. Mr. Juppé is more of a traditional Atlanticist, while Mr. Fillon seems to have a fondness for Russia’s Vladimir Putin and says he favors Bashar Assad in Syria’s civil war. He also indulges the French tendency to disparage the U.S. on foreign and trade policy, and he rails against a European free-trade agreement with America. These columns endorse ideas, not candidates, and we’ve long been disappointed in center-right French politicians promising economic reforms but never delivering. Still, if Sunday’s primary says anything, it’s that France’s center-right voters are eager for a leader who will deliver a smaller government and faster growth, not another subsidy to a favored constituency. That’s progress. WSJ
Alors que la France devrait baisser le nombre de fonctionnaires pour diminuer son déficit et ses dépenses publiques, leur nombre augmente. Nous avons le plus grand pourcentage (24 %) de fonctionnaires (avec statut) par rapport à la population active de tous les pays membres de l’OCDE (en moyenne, 15 %). En France, il y a 90 fonctionnaires pour 1000 habitants alors qu’il y en a seulement 50 pour 1000 en Allemagne ! L’explication est simple : nous sommes incapables de créer des emplois et nous continuons à augmenter la taille de l’Etat et des collectivités locales. Et nous avons perdu le contrôle. (…) Il existe des difficultés car dans de nombreux pays les fonctionnaires ne bénéficient plus d’un statut comme en France. Plus d’emploi à vie, ni de privilèges. Prenons un exemple. Dans le tableau de l’OCDE, en Suède, la proportion de fonctionnaires par rapport à la population active serait encore plus élevée qu’en France (27 % contre 24 %). Or, en Suède, il n’y a plus de statut, ni d’emploi à vie. Ces fonctionnaires sont employés comme dans le privé et peuvent être licenciés. (…)  La France reste pratiquement le seul pays à ne pas avoir touché au statut ! (…)  Partout, le nombre de fonctionnaires baisse et on transfère au privé des missions de l’Etat. Le Canada et la Suède l’ont fait dans les années 1990, l’Allemagne au début des années 2000. En Grande-Bretagne par exemple, depuis 2010 et l’arrivée au gouvernement des conservateurs, le secteur public a vu entre 500 000 et 600 000 emplois publics supprimés. Entre 2009 et décembre 2012, sous Obama, le nombre de fonctionnaires territoriaux a connu une chute spectaculaire aux Etats-Unis : – 560 000 (- 4%). Sur (presque) la même période (2009-déc. 2011), le nombre de fonctionnaires des collectivités locales françaises a augmenté de… 70 000 personnes (+ 4%). Au total, plus de 720 000 postes de fonctionnaires ont été supprimés aux Etats-Unis depuis 2009. D’autres pays comme l’Irlande, le Portugal, l’Espagne ou même la Grèce ont drastiquement baissé le nombre de fonctionnaires. L’Irlande  a réduit leurs salaires jusqu’à 20% tandis que l’Espagne est allé jusqu’à 15% et, comme le Portugal, a choisi de remplacer seulement 1 fonctionnaire sur 10 ! Contrairement à la France, ces Etats qui ont décidé de tailler dans le vif montrent – Grande-Bretagne, Etats-Unis et Irlande en tête – affichent de vrais signes de reprise économique. (…) La sécurité sociale et l’Education sont les secteurs avec la plus grande bureaucratie. C’est là qu’on pourrait économiser plusieurs milliards en coupant dans les effectifs. Mais tout cela ne peut être réalisé que grâce à des réformes structurelles : ouverture à la concurrence du secteur de la santé, privatisation des écoles… C’est ce qui a été fait aux Pays-Bas, en Allemagne, en Suède ou en Suisse. Mais ce n’est pas la voie empruntée par le gouvernement socialiste… (…) J’ai déjà écrit sur Météo-France qu’il faudrait fermer car depuis Internet, la météo est fournie par de nombreux organismes beaucoup moins chers. Mais on peut s’attaquer à de plus grands organismes qui coûtent encore plus cher : la Banque de France par exemple, où les frais de personnel sont 2 fois plus élevés que ceux de la Bundesbank (4000 employés de plus !),  les salaires, 24 % de plus qu’à la Bundesbank et le coût des retraites, 300 Millions d’euros de plus. (…)  Dans les années 1990, la Suède, le Canada ou les Pays-Bas ont fait des coupes drastiques dans leurs dépenses et ont diminué le nombre de fonctionnaires. Des ministères ont eu leur budget divisé par deux et les postes de fonctionnaires par trois ou quatre. Le statut des fonctionnaires a même été supprimé, en Suède par exemple, et certaines administrations sont devenues des organismes mi-publics, mi-privé. Il faut noter aussi que ces réformes ont été menées par des gouvernements de centre-gauche ou de gauche comme en Suède ou au Canada, pays terriblement étatisés et au bord de la faillite au début des années 1980. Au Canada, on a adopté à l’époque la règle suivante : 7 dollars d’économies pour 1 dollar d’impôts nouveaux (en France, le chiffre est plus qu’inversé aujourd’hui : 20 euros d’impôts nouveaux pour 1 euro d’économie). Dans ces pays, les fonctionnaires n’ont pas été mis à la porte du jour au lendemain. On a privilégié les retraites anticipées avec des primes au départ. Mais, en même temps, les nouveaux venus perdaient tous les avantages de leurs prédécesseurs : plus de statut, ni de privilèges. C’est un bon exemple pour la France. Nicolas Lecaussin
La France est en effet l’un cinq des pays de l’OCDE où la part des employés publics (ce qui est plus large encore car il faut inclure de nombreux emplois qui ne sont pas fonctionnaires) dans le total des personnes employées est la plus forte. Cela s’explique certainement par une tradition d’interventionnisme public très fort en France depuis la fin de Seconde guerre mondiale. L’augmentation continue de la dépense publique est allée de pair avec des recrutements massifs, qui représentent environ un quart de la dépense publique (c’est à dire de l’Etat, des collectivités locales et de la Sécurité sociale). Les rémunérations des seuls fonctionnaires représentent 13% du PIB et un tiers du budget de l’Etat. Or un fonctionnaire représente une dépense rigide de très long terme : le contribuable doit payer son salaire et sa retraite. Le poids de l’emploi public s’explique également, comme le montre la note de l’INSEE, par la multiplication des échelons administratifs : départements, régions, communes, intercommunalités … à chaque niveau cela suppose des agents (pour la sécurité, l’entretien, le secrétariat, le suivi des dossiers). (…) Dans les autres pays de l’Union européenne, la tendance n’est pas vraiment à la hausse de l’emploi public, faute de moyens. En Grande-Bretagne par exemple, le Gouvernement avait annoncé dès 2010 la suppression de 500 000 postes de fonctionnaires… La question qui se pose réellement est celle de l’efficacité de ce poids des fonctionnaires. D’un point de vue économique, elle n’est pas évidente. Les fonctionnaires ont plus de vacances (INSEE), partent à la retraite plus tôt (DREES) et sont en moyenne mieux payés (INSEE). Est-ce justifié par une efficacité claire pour la collectivité ? Plus largement, le poids des fonctionnaires dans l’économie entretient les connivences et le copinage, ce qui nuit à la performance économique et à l’équité sociale. Au-delà, ce poids des fonctionnaires pose des questions démocratiques. Ils sont surreprésentés à l’Assemblée Nationale et leur engagement dans la vie politique pose clairement des conflits d’intérêts : comment comprendre qu’un magistrat administratif, qui doit juger en toute impartialité, affiche des préférences politiques. (…) L’Etat a eu tendance, ces dernières années, à baisser le nombre de ses fonctionnaires, alors que les collectivités locales ont fait exploser tous les plafonds. En ce sens, la rationalisation du nombre d’échelons administratifs, comme l’a proposé Manuel Valls, est une bonne chose. Pour autant, il faut aller plus loin et se poser la question de l’efficacité de la dépense publique. Le Président Hollande, jusqu’à maintenant, a fait le choix de partir du principe que la quantité d’agents publics était une réponse pertinente : c’est ce qu’il fait par exemple avec le dogme des « 60 000 postes » dans l’Education nationale. Or, ce n’est absolument pas évident. En Grande-Bretagne, David Cameron a tenu le discours suivant en matière d’éducation : gardons la dépense publique, pour autant qu’elle soit efficace ; pour cela, l’Etat pourra se tourner vers des partenaires privés pour fournir les services scolaires. En l’occurrence, il a fait appel aux parents, qui ont créé leurs propres écoles. La France doit faire une révolution mentale. Même Terra Nova a défendu l’idée qu’on peut très bien avoir un service public rendu par une entreprise privée et des salariés privés. Ce qui importe, c’est la qualité du service rendu à l’usager, pas la nature du contrat de l’agent qui le fournit ni la nature juridique (publique ou privée) du prestataire. Erwan Le Noan
La dépense publique n’a (…) pas reculé en valeur en France depuis 1960, date des premières statistiques de l’Insee dans ce domaine. En revanche, il est possible de réduire le poids relatif de l’Etat dans l’économie. La Suède ou le Canada ont enregistré des succès en la matière au début des années 1990. « Mais ces pays ont dû effectuer des arbitrages. Ils ont choisi que telle ou telle fonction ne dépendrait plus de l’Etat mais relèverait désormais de la sphère privée « , selon Olivier Chemla, économiste à l’Association française des entreprises privées (Afep). En clair, la politique du rabot ne peut suffire à faire maigrir l’Etat. Dans leur ouvrage « Changer de modèle » paru l’an passé, les économistes Philippe Aghion, Gilbert Cette et Elie Cohen calculaient que, entre 1995 et 2012, les pays rhénans (Allemagne, Belgique et Pays-Bas) avaient réduit la part des dépenses publiques dans le PIB de 7 points, à 48,8 %. Sur la même période, celle des pays scandinaves (Suède, Danemark et Finlande) a reculé de 6 points, à 56 %. En Suède, la part des prestations sociales dans le PIB est passée de 22,2 % en 1994 à 18,5 % en 1997. Le nombre de fonctionnaires est passé de 400.000 à 250.000 entre 1993 et 2000. Les réformes sont donc douloureuses. Elles interviennent à chaque fois après une crise et après qu’un nouveau gouvernement a été mis en place, notent les trois auteurs. Seulement, à chaque fois aussi, les politiques sont coordonnées : la couronne suédoise et le dollar canadien se sont beaucoup dépréciés au moment où les réformes ont été entreprises, afin de relancer l’activité. L’Allemagne aussi, qualifiée d’« homme malade de l’Europe » au début des années 2000, a profité de la bonne santé économique de ses partenaires commerciaux pour entamer ses réformes… pour finir en excédent budgétaire cette année. Toute la difficulté de la politique économique réside entre une rigueur nécessaire pour les finances publiques sans pour autant casser l’activité. Ce qui signifie une coordination entre la politique budgétaire et la politique monétaire, dont l’absence dans la zone euro n’a pas cessé d’être critiquée par Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne. Comme le disait l’économiste John Maynard Keynes, « les périodes d’expansion, et non pas de récession, sont les bonnes pour l’austérité « . (…) Dans la zone euro, outre l’Allemagne, le seul grand pays à avoir réellement réussi à faire baisser l’importance de ses dépenses publiques est l’Espagne, au prix d’un effort drastique. Les Echos
Notre pays est probablement le seul parmi les membres les plus riches de l’OCDE à ne pas avoir touché au nombre de fonctionnaires et à leurs privilèges. Et pourtant, plus de 23 % de la population active travaille pour l’Etat et les collectivités locales contre 14 % en moyenne dans les pays de l’OCDE. Nous avons 90 fonctionnaires pour 1 000 habitants contre 50 pour 1 000 en Allemagne. Notre Etat dépense en moyenne 135 Mds d’euros de plus par an que l’Etat allemand. Et, d’après les calculs de Jean-Philippe Delsol, 14.5 millions de Français vivent, directement ou indirectement, de l’argent public. Il y a donc urgence à faire de vraies réformes. D’autant plus que tout le monde l’a fait ou est en train de le faire. Un Rapport (Economic Policy Reforms 2014) de l’OCDE qui vient de sortir (février 2014) montre que pratiquement tous les pays membres (à l’exception de plusieurs émergents) ont mis en place depuis le début de la crise de 2008 des réformes structurelles importantes. Parmi ceux qui ont agi le plus figurent aussi les plus touchés par la crise : l’Irlande, l’Espagne, le Portugal ou bien la Grèce. L’Irlande par exemple a été l’un des pays les plus touchés par la crise de 2008. Les dépenses publiques et le chômage ont explosé, par l’effet direct de l’écroulement du secteur immobilier et des faillites bancaires. Fin 2010, l’économie du pays était à l’agonie, dont la dette et les déficits récurrents le prédestinaient à un avenir toujours plus morose. Dès 2011, le Fonds monétaire international et l’Union européenne venaient à son secours et débloquaient 85 Md€ d’aides financières, soit plus de la moitié de son PIB. Dès 2010, l’Irlande décide de réduire sont budget de 10 Md€, soit 7 % du PIB (l’Irlande est d’ailleurs championne d’Europe de la baisse des dépenses publiques). Par comparaison, c’est l’équivalent d’une réduction de la dépense publique de l’ordre de 120 Md€ en France ! Pour y parvenir, l’Irlande sabre dans les services publics, et réduit de 20 % les traitements de ses fonctionnaires, ainsi que les pensions de retraites. De plus, l’Irlande décide de ne pas céder au chantage de l’Union européenne et de garder son taux d’IS (Impôt sur les sociétés) à 12.5 %. Cet entêtement a porté ses fruits : Il y a trois ans, le marché de l’emploi détruisait 7 000 emplois par mois. Aujourd’hui, on assiste à une création nette mensuelle de 5 000 postes. En Espagne, pour économiser 50 Mds d’euros sur trois ans, le Premier ministre de l’époque, Zapatero a annoncé en 2010 une réduction en moyenne de 5 % des salaires des fonctionnaires (le gouvernement s’appliquera une réduction de 15%), le renouvellement d’un seul fonctionnaire sur 10 partant à la retraite et la baisse de l’investissement public de 6 Mds d’euros en 2010 et en 2011. En 2012, le nouveau chef du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy, décide de frapper fort en baissant drastiquement les dépenses publiques. Les budgets des ministères espagnols sont réduits de 17 % en moyenne et les salaires des fonctionnaires restent gelés. On prévoit aussi la suppression de la plupart des niches fiscales et une amnistie fiscale pour lutter contre l’économie au noir qui représenterait environ 20 % du PIB. Les communautés autonomes sont aussi obligées de baisser leurs dépenses afin d’arriver à l’équilibre budgétaire. Le Portugal a baissé le nombre de fonctionnaires et leurs salaires (jusqu’à 20 % de réduction sur la fiche de paye). Même la Grèce l’a fait : 150 000 postes de fonctionnaires supprimés entre 2011 et 2014, soit 20 % du total ! En Grande-Bretagne on ne parle que du chiffre de 700.000. C’est le nombre de fonctionnaires que le gouvernement anglais a programmé de supprimer entre 2011 et 2017 : 100.000 par an. Par comparaison, la France a supprimé, au titre de la politique de non remplacement d’un fonctionnaire sur deux, seulement 31 600 en 2011. Trois fois moins qu’en Grande-Bretagne qui a – déjà – beaucoup moins de fonctionnaires que la France : 4 millions contre 6 millions… Depuis 2010, et l’arrivée au gouvernement des conservateurs, le secteur public a vu entre 500 000 et 600 000 emplois publics supprimés (et cela continue) là où le secteur privé a créé 1,4 millions. La Grande-Bretagne ne fait pas aussi bien que les Etats-Unis (1 emploi public supprimé et 5 emplois créés dans le privé) mais elle se situe nettement au-dessus de la France : 2.8 emplois créés dans le privé pour 1 emploi supprimé dans le public entre 2010 et 2013. Aux Etats-Unis donc, sous Obama, entre 2010 et début 2013, on a supprimé 1.2 millions d’emplois dans le secteur public ! Plus de 400 000 postes de fonctionnaire centraux ont été supprimés et aussi plus de 700 000 postes de fonctionnaires territoriaux. A titre de comparaison, sur la même période (2010-2013), le nombre d’agents publics a augmenté de 13 000 en France (surtout au niveau local) et on a compté 41 000 emplois privés détruits tandis que l’Amérique en créait 5.2 millions ! Toutes ces réformes ont été provoquées par la crise de 2008 mais aussi par les exemples canadien et suédois. Ces pays ont déjà diminué le poids de l’Etat dès le début des années 1990. Et cela s’est vu car les deux pays ont plutôt été épargnés par la crise comme l’Allemagne qui a aussi réformé durant les années Gerhart Schroeder. Une comparaison mérite l’attention. Le Canada a supprimé environ 23 % de sa fonction publique en trois ans (entre 1992 et 1995). Si la France faisait la même réforme et dans les mêmes proportions, 1.3 millions de fonctionnaires français devraient quitter leurs postes ! Mais les réformes ont concerné aussi la fiscalité. (…) Il y a deux ans, la Grande-Bretagne avait annoncé une baisse de l’impôt sur les sociétés de 28 à 24 %. Mais le gouvernement de David Cameron veut aller encore plus loin et annonce une baisse jusqu’à 22 % d’ici 2015. Moins 6 points en 3 ans seulement. En janvier 2013, l’impôt sur les sociétés a baissé de 26.3 à 22 % en Suède. Une baisse sensible, qui suit l’exemple d’autres pays comme l’Allemagne (de 30 à 26 %). La Finlande l’a fait aussi (de 28 à 26 %). Et le Danemark : son taux d’impôt sur les sociétés passera d’ici 2016 de 25 à 22 %. Tous les pays ont d’ailleurs compris qu’il faut soulager les entreprises sauf… la France. Dans le classement des taux d’imposition sur les sociétés, la France est championne européenne avec un taux à plus de 36 %. L’IREF a même montré que parmi les membres de l’OCDE, c’est en Norvège que l’IS génère le plus de rentrées fiscales (11 % du PIB). Et pourtant, le taux de l’IS se situe à 24 %, plus de 10 points de moins que l’IS français (36 %) qui ne fait rentrer que… 2.5 % du PIB. Voici d’autres exemples : au Luxembourg, le taux d’IS est à 17.1 % mais les recettes générées représentent 5 % du PIB, le double de ce qu’elles génèrent en France. En Grande-Bretagne, c’est 3 % du PIB pour un IS à 26,7 %. En Belgique, c’est 3 % du PIB pour un IS à 17 %. Faut-il encore rappeler le 12,5 % de l’Irlande qui avec 2,6 % du PIB rapporte davantage que ce que nous vaut le taux français, trois fois supérieur ! IREF
La Suède a supprimé le statut de fonctionnaire. Il y en a encore, mais sans la garantie de l’emploi. Elle a licencié 20% des effectifs. Une cure deux fois plus sévère que celle proposée par François Fillon dans son programme. Elle l’a fait en dix ans dans les années 90. Au Royaume-Uni, ce sont 15% des effectifs des fonctionnaires qui ont été supprimés par David Cameron de 2010 à 2014, notamment dans la police, la défense et les transports. Au Canada, ce sont plus de 20% des fonctionnaires qui ont été licenciés en seulement trois ans dans les années 2000. Chaque ministère a dû couper dans ses budgets et là encore privatisation des chemins de fer et des aéroports. Conséquences, des dysfonctionnements dans les urgences à cause des fermetures d’hôpitaux au Canada. Au Royaume-Uni, le nombre d’élèves par classe a augmenté. La dette a néanmoins été divisée par deux en dix ans au Canada. Jean-Paul Chapel
Le refrain de « l’ultra-libéralisme » est en effet entonné dans tous les médias de gauche et par Manuel Valls lui-même à l’encontre de François Fillon. Notons d’abord la connotation doublement polémique de ce terme dans notre culture politique : « ultra » renvoie aux aristocrates réactionnaires de la Restauration qui, selon le mot de Talleyrand, n’avaient « rien appris, ni rien oublié ». Quant à « libéral », on sait qu’il est chez nous l’équivalent de « loi de la jungle » de « droit du plus fort » et d’ »anti-social ». François Hollande vient ainsi de tweeter que le « libéralisme, c’est la liberté des uns contre celle des autres ». Notre tradition étatiste et égalitariste nous a fait largement oublié que le libéralisme est d’abord une philosophie de la liberté qui a inspiré notamment la Déclaration des droits de l’homme, l’instruction publique et l’émancipation féminine. Autrement dit, personne n’est plus « anti-ultra » que les libéraux ! La dénonciation de « l’ultra-libéralisme » est donc, en même temps qu’une double charge polémique, un double contre-sens historique et idéologique. A quoi s’ajoute que, de Montesquieu à Revel en passant par Tocqueville, Bastiat, Alain et Aron, la France est très riche de cette pensée libérale.  Mais nos lycéens et même nos étudiants n’ont pas le droit de le savoir… Dans votre question, il y a le mot « remise en ordre » : de fait la volonté d’ordre est plus typique de l’horizon politique de la droite conservatrice que de celle du libéralisme qui croit davantage à l’ordre spontané du marché, sous réserve d’une régulation juridique de l’Etat, ce que l’on oublie toujours. Quant au sérieux budgétaire, il n’a rien de libéral en soi : tout dépend des circonstances. Poincaré, Rueff, Barre ou Bérégovoy y croyaient parce qu’ils constataient l’impasse de la gabegie budgétaire. Il est vrai que la chose s’est un peu perdue depuis les années 2000. Allons plus loin : en bon libéral, je m’interroge sur les motivations de tant commentateurs qui hurlent au loup (c’est-à-dire à « l’ultra-libéralisme ») devant le programme de F. Fillon. Et je constate que ces hurlements viennent des innombrables rentiers de l’Etat qui s’inquiètent naturellement de la perspective d’une baisse des dépenses publiques et défendent non moins naturellement leurs intérêts : fonctionnaires, syndicats, classe politique, audiovisuel public et une bonne partie de la presse…Pour certains, comme Libération, c’est une question de survie : on comprend leur violence anti-Fillon. Cette hostilité de « l’establishment d’Etat » va rendre la tâche très difficile à ce dernier, dès cette semaine et plus encore lors de la campagne présidentielle, s’il franchit les primaires. (…) François Fillon l’a dit lui-même : son libéralisme n’est pas un « choix idéologique » mais un « constat » : l’excès des charges pesant sur les entreprises et sur le travail est l’une des causes majeures du déclin français. Le taux de prélèvements obligatoires est passé de 30 à 45% du PIB depuis 1960. Il n’y nulle contradiction dans son nouveau positionnement qui est simplement lié à l’évolution des choses et notamment du niveau de la dépense publique. J’observe que les commentaires de la plupart des médias présentent ce programme comme « dur », « violent ». Mais pour qui ? Certainement pas pour les entreprises qui vont connaître une baisse sans précédent de leurs charges sociales et fiscales (40 milliards), ni pour les familles des classe moyennes ; ni pour les millions de chômeurs qui sont évincés d’un marché du travail hyper-rigide ; ni pour les commerçants et indépendants dont le régime fiscal et social sera aligné sur le statut d’autoentrepreneur . Demandez-leur s’ils redoutent davantage « l’ultralibéralisme » supposé de Fillon ou la spoliation actuelle du RSI ? Curieusement, on ne parle jamais de ces catégories fort nombreuses lorsqu’on aborde l’impact des « mesures Fillon » sur les uns ou les autres… Pour le reste, le parcours de F. Fillon est celui d’un gaulliste social. Son programme vise à mettre en place des coopérations renforcées en Europe, nullement un Etat supranational. De plus, son indulgence pour Poutine ne traduit pas, c’est le moins qu’on puisse dire, un penchant libéral. Pas plus que ces positions dans le domaine sociétal. François Fillon est donc non pas un libéral mais un PRAGMATIQUE en matière économique, un conservateur en matière sociétale (mais non un réactionnaire puisqu’il ne reviendra ni sur le mariage pour tous ni sur l’avortement) et un champion de « l’intérêt national » sur le plan extérieur. En somme, la parfaite définition d’un gaulliste qui raisonne et agit, comme disait le Général, « les choses étant ce qu’elles sont ». Avec un léger penchant russophile, comme de Gaulle lui-même au demeurant. (…) On mesure ici le non-libéralisme de Fillon qui ne croit pas aux vertus du libre-échange. Celui-ci n’est pas un « dogme » mais une démonstration économique que l’on doit à Ricardo et un constat des résultats positifs de l’intégration économique européenne sur notre pouvoir d’achat ou de la mondialisation en matière de baisse spectaculaire de la pauvreté (ce que les Français ignorent). F. Fillon se méfie de la mondialisation, même s’il ne propose pas -pragmatisme là encore oblige- de « démondialisation ». Il s’oppose au TAFTA, comme… Trump, qui n’est pas non plus un libéral. La bonne position aurait été de défendre bec et ongles les intérêts français et européens – ce que l’on n’a pas assez fait avec la Chine – mais non de renoncer dès à présent au TAFTA. Le risque de surenchère protectionniste est réel et devrait nous alerter quand on connaît les précédents, tant au XIXème siècle que dans les années 30. L’un dans l’autre, Génération libre n’avait mis que 12/20 à Fillon en matière de libéralisme. Il est vrai qu’avec cette note il arrivait quand même en deuxième position derrière NKM. Ce qui en dit long sur le libéralisme de nos hommes politiques, droite comprise… Christophe de Voogd
La droite française depuis plus de 20 ans est beaucoup plus à gauche et antilibérale que les droites classiques européennes, et même que certaines gauches sociales-démocrates (Blair et même Schroeder plus libéraux que Chirac, etc.). Et dans ce contexte franchouillard, oui, Fillon est libéral. Mais le fait que Gorbatchev était plus libéral que Brejnev et beaucoup plus libéral que Staline n’en faisait pas pour autant un authentique libéral. C’est l’histoire du borgne aux pays des aveugles : Fillon est un poil plus libéral que l’archétype des énarques (Juppé), que l’idéal-type des énarques (Le Maire) et que le prince des interventionnistes (Sarkozy). Mais il ne faut pas avoir peur du ridicule pour le comparer à Margareth Thatcher. Cette dernière avait un programme, des troupes, du courage. On est aussi assez loin de Jacques Rueff. A moins que Fillon nous étonne sur le tard, c’est plus un « budgétariste » et éventuellement un réformateur qu’un libéral. Il est plus proche de Juppé que de Madelin (regardez sur son site internet le chapitre « créer des géants européens du numérique », par exemple, on est bien loin de la Sillicon Valley, idem sur la culture, le logement, l’agriculture, etc.). Ce sera un bon administrateur, il a un track record de cinq ans en la matière, pas un libéral, là il n’y a guère que la privatisation de France Telecom à son actif. Mais dans l’opinion cela suffira peut-être : après cinq années de hollandisme, n’importe quelle présidence même centriste apparaîtra comme très libérale.  (…) Séguiniste à 18 ans (mais pas après, faut pas déconner…), je suis sans doute mal placé pour critiquer le sombre passé politique du futur président. Il y a tout de même des passés plus troubles que celui là (Chirac ancien communiste pas vraiment repenti, Jospin ancien trotsko pas vraiment repenti, Mitterrand ancien pétainiste pas vraiment repenti, etc.). Ce n’est certes pas le parcours d’un pur libéral, mais c’est logique puisqu’un libéral intransigeant ne rassemblerait pas 44% des voix dans une primaire de la droite en France. Il faudra juger sur les actes, et ce n’est certainement pas en promettant de monter la TVA que Fillon deviendra le grand président libéral de notre pays socialiste. (…) En déclarant qu’il ne considère pas « le libre-échange comme l’alpha et l’oméga de la pensée économique », Fillon joue un jeu dangereux. Cela s’accompagne comme toujours de la petite musique traditionnelle selon laquelle « les USA, eux, savent défendre leurs intérêts », musique idiote dans la mesure où : a) ce n’est pas parce que les autres se tirent une balle dans le pied qu’il faut impérativement en faire autant, b) on fait mine ainsi de penser que nous avons les marges de manœuvre d’un pays cinq fois plus peuplé, six fois plus riche et cinquante fois plus libre monétairement,  c) ce sont souvent les mêmes qui dénoncent le néoprotectionnisme américain et qui soulignent dans le même temps leur activisme dans les instances libre-échangistes globales et/ou l’amplitude de leurs déficits commerciaux ; comprenne qui pourra. (…) Toujours, bien entendu, pour protéger les plus démunis, alors que ce sont les rentiers qui demandent et qui obtiennent des protections. Mais Fillon, comme Hollande ou Merkel, sait surfer sur ce qui marche et éviter les combats impopulaires, et il se trouve que le TAFTA n’est pas en odeur de sainteté par les temps qui courent. Pas sûr qu’il ait lu Bastiat, comme Ronald Reagan. Pas sûr par conséquent qu’il reste très « libéral » entre 2017 et 2022 si les vents de l’opinion deviennent (comme c’est probable) trop défavorables à cette orientation, a fortiori s’il veut rassembler sa famille puis donner quelques gages à la gauche après une victoire au 2e tour contre Le Pen. Mathieu Mucherie

Vous avez dit dégueulasse ?

Alors qu’au lendemain d’un premier tour d’une primaire qui, fidèle au scénario inauguré par le référendum du Brexit et la présidentielle américaine, a bousculé tous les pronostics

Le lecteur exalté des Mémoires d’Outre-Tombe et héritier chiraquien revendiqué qui peine, entre « Prisunic », « gomme » et « super pêche », à faire oublier ses vénérables 71 ans

Dénonce, tout en jouant sur tous les tableaux, la « France nostalgique de l’ordre ancien » prétendument personnifiée par son adversaire …

Mais aussi, pour sa notoire complaisance avec l’islam politique, la « campagne dégueulasse » et « ignominieuse » dont il est l’objet de la part de sites d’extrême-droite …

Pendant que l’ancien banquier d’affaires et ministre d’un gouvernement socialiste ne nous sort rien de moins que la « Révolution » …

Comment ne pas voir …

Avec le site Atlantico

La véritable campagne de désinformation de nos dûment stipendiés médias …

Face au prétendu, Libération et sa couverture de Fillon Thatcherisé dixit, « programme ultraconservateur et ultralibéral » et « Tariq Ramadan des sacristies » …

D’un  candidat ancien séguiniste et anti-TAFTA que l’actuel président n’arrivait même pas à distinguer d’Alain Juppé lui-même ?

Comme les côtés autant surréalistes que révélateurs d’un tel débat …

Dans un pays qui alors qu’après le Canada et la Suède dans les années 90 la plupart des pays occidentaux ont réduit drastiquement leur fonction publique …

Continue à employer quelque 5,5 millions de fonctionnaires soit un Français sur cinq (24 % de la population active contre 15 % en moyenne pour l’OCDE) ?

Pourquoi François Fillon n’est pas l’ultra-libéral que veulent voir ses opposants de tous bords
Si l’accusation d’ultra-libéral revient souvent dans la bouche des opposants à François Fillon, le parcours politique du candidat LR à la primaire de la droite et ses prises de position sur certains sujets majeurs sont pourtant loin de coller avec la pensée « ultra-libérale »

Atlantico

22 novembre 2016

Atlantico : En termes de vision économique, François Fillon est souvent taxé d’ultra-libéral par une partie de ses opposants. Est-ce vraiment un « procès » qu’on peut lui faire ? Le sérieux budgétaire et la volonté de remise en ordre qu’il incarne sont-ils vraiment une marque « d’ultra-libéralisme » ?

Christophe de Voogd : Le refrain de « l’ultra-libéralisme » est en effet entonné dans tous les médias de gauche et par Manuel Valls lui-même à l’encontre de François Fillon. Notons d’abord la connotation doublement polémique de ce terme dans notre culture politique : « ultra » renvoie aux aristocrates réactionnaires de la Restauration qui, selon le mot de Talleyrand, n’avaient « rien appris, ni rien oublié ». Quant à « libéral », on sait qu’il est chez nous l’équivalent de « loi de la jungle » de « droit du plus fort » et d’ »anti-social ». François Hollande vient ainsi de tweeter que le « libéralisme, c’est la liberté des uns contre celle des autres ». Notre tradition étatiste et égalitariste nous a fait largement oublié que le libéralisme est d’abord une philosophie de la liberté qui a inspiré notamment la Déclaration des droits de l’homme, l’instruction publique et l’émancipation féminine. Autrement dit, personne n’est plus « anti-ultra » que les libéraux ! La dénonciation de « l’ultra-libéralisme » est donc, en même temps qu’une double charge polémique, un double contre-sens historique et idéologique. A quoi s’ajoute que, de Montesquieu à Revel en passant par Tocqueville, Bastiat, Alain et Aron, la France est très riche de cette pensée libérale.  Mais nos lycéens et même nos étudiants n’ont pas le droit de le savoir…

Dans votre question, il y a le mot « remise en ordre » : de fait la volonté d’ordre est plus typique de l’horizon politique de la droite conservatrice que de celle du libéralisme qui croit davantage à l’ordre spontané du marché, sous réserve d’une régulation juridique de l’Etat, ce que l’on oublie toujours. Quant au sérieux budgétaire, il n’a rien de libéral en soi : tout dépend des circonstances. Poincaré, Rueff, Barre ou Bérégovoy y croyaient parce qu’ils constataient l’impasse de la gabegie budgétaire. Il est vrai que la chose s’est un peu perdue depuis les années 2000.

Allons plus loin : en bon libéral, je m’interroge sur les motivations de tant commentateurs qui hurlent au loup (c’est-à-dire à « l’ultra-libéralisme ») devant le programme de F. Fillon. Et je constate que ces hurlements viennent des innombrables rentiers de l’Etat qui s’inquiètent naturellement de la perspective d’une baisse des dépenses publiques et défendent non moins naturellement leurs intérêts : fonctionnaires, syndicats, classe politique, audiovisuel public et une bonne partie de la presse…Pour certains, comme Libération, c’est une question de survie : on comprend leur violence anti-Fillon. Cette hostilité de « l’establishment d’Etat » va rendre la tâche très difficile à ce dernier, dès cette semaine et plus encore lors de la campagne présidentielle, s’il franchit les primaires.

Mathieu Mucherie : La droite française depuis plus de 20 ans est beaucoup plus à gauche et antilibérale que les droites classiques européennes, et même que certaines gauches sociales-démocrates (Blair et même Schroeder plus libéraux que Chirac, etc.). Et dans ce contexte franchouillard, oui, Fillon est libéral. Mais le fait que Gorbatchev était plus libéral que Brejnev et beaucoup plus libéral que Staline n’en faisait pas pour autant un authentique libéral. C’est l’histoire du borgne aux pays des aveugles : Fillon est un poil plus libéral que l’archétype des énarques (Juppé), que l’idéal-type des énarques (Le Maire) et que le prince des interventionnistes (Sarkozy). Mais il ne faut pas avoir peur du ridicule pour le comparer à Margareth Thatcher. Cette dernière avait un programme, des troupes, du courage. On est aussi assez loin de Jacques Rueff.

A moins que Fillon nous étonne sur le tard, c’est plus un « budgétariste » et éventuellement un réformateur qu’un libéral. Il est plus proche de Juppé que de Madelin (regardez sur son site internet le chapitre « créer des géants européens du numérique », par exemple, on est bien loin de la Sillicon Valley, idem sur la culture, le logement, l’agriculture, etc.). Ce sera un bon administrateur, il a un track record de cinq ans en la matière, pas un libéral, là il n’y a guère que la privatisation de France Telecom à son actif. Mais dans l’opinion cela suffira peut-être : après cinq années de hollandisme, n’importe quelle présidence même centriste apparaîtra comme très libérale.

Le parcours politique de François Fillon (opposition au traité de Maastricht, filiation séguiniste…) est-il vraiment en accord avec ce que l’on pourrait attendre d’un « ultra-libéral » ?

Mathieu Mucherie : La plupart des authentiques libéraux ont trouvé que le traité de Maastricht était un carcan incompatible avec les libertés à long terme et avec l’efficience économique à tous les horizons ; surtout l’idée de taux de changes nominaux fixes « pour l’éternité » avec en plus une gestion de la monnaie par une banque centrale indépendante (indépendante des autres sphères, autant dire un État dans l’État). Ce n’est pas une histoire de droite ou de gauche : quand des gens aussi éloignés que Paul Krugman, Milton Friedman ou Martin Feldstein arrivent grosso modo à la même conclusion, on peut se douter que l’édifice construit par nos élites européennes n’est peut-être pas très libéral, quelle que soit la définition que l’on donne à ce terme. Les pays les plus libéraux (Angleterre, Suisse…) ne s’y sont pas trompés.

Séguiniste à 18 ans (mais pas après, faut pas déconner…), je suis sans doute mal placé pour critiquer le sombre passé politique du futur président. Il y a tout de même des passés plus troubles que celui là (Chirac ancien communiste pas vraiment repenti, Jospin ancien trotsko pas vraiment repenti, Mitterrand ancien pétainiste pas vraiment repenti, etc.). Ce n’est certes pas le parcours d’un pur libéral, mais c’est logique puisqu’un libéral intransigeant ne rassemblerait pas 44% des voix dans une primaire de la droite en France. Il faudra juger sur les actes, et ce n’est certainement pas en promettant de monter la TVA que Fillon deviendra le grand président libéral de notre pays socialiste.

Christophe de Voogd : François Fillon l’a dit lui-même : son libéralisme n’est pas un « choix idéologique » mais un « constat » : l’excès des charges pesant sur les entreprises et sur le travail est l’une des causes majeures du déclin français. Le taux de prélèvements obligatoires est passé de 30 à 45% du PIB depuis 1960. Il n’y nulle contradiction dans son nouveau positionnement qui est simplement lié à l’évolution des choses et notamment du niveau de la dépense publique. J’observe que les commentaires de la plupart des médias présentent ce programme comme « dur », « violent ». Mais pour qui ? Certainement pas pour les entreprises qui vont connaître une baisse sans précédent de leurs charges sociales et fiscales (40 milliards), ni pour les familles des classe moyennes ; ni pour les millions de chômeurs qui sont évincés d’un marché du travail hyper-rigide ; ni pour les commerçants et indépendants dont le régime fiscal et social sera aligné sur le statut d’autoentrepreneur . Demandez-leur s’ils redoutent davantage « l’ultralibéralisme » supposé de Fillon ou la spoliation actuelle du RSI ? Curieusement, on ne parle jamais de ces catégories fort nombreuses lorsqu’on aborde l’impact des « mesures Fillon » sur les uns ou les autres…

Pour le reste, le parcours de F. Fillon est celui d’un gaulliste social. Son programme vise à mettre en place des coopérations renforcées en Europe, nullement un Etat supranational. De plus, son indulgence pour Poutine ne traduit pas, c’est le moins qu’on puisse dire, un penchant libéral. Pas plus que ces positions dans le domaine sociétal.

François Fillon est donc non pas un libéral mais un PRAGMATIQUE en matière économique, un conservateur en matière sociétale (mais non un réactionnaire puisqu’il ne reviendra ni sur le mariage pour tous ni sur l’avortement) et un champion de « l’intérêt national » sur le plan extérieur. En somme, la parfaite définition d’un gaulliste qui raisonne et agit, comme disait le Général, « les choses étant ce qu’elles sont ». Avec un léger penchant russophile, comme de Gaulle lui-même au demeurant.

En quoi la position de François Fillon sur le libre-échange, et notamment le controversé traité TAFTA, s’inscrit-elle en faux avec la pensée des économistes et politiques « ultra-libéraux » ?

Christophe de Voogd : Après tout ce qui précède, vous admettrez que j’écarte ce mot « d’ultralibéral » ! On mesure ici le non-libéralisme de Fillon qui ne croit pas aux vertus du libre-échange. Celui-ci n’est pas un « dogme » mais une démonstration économique que l’on doit à Ricardo et un constat des résultats positifs de l’intégration économique européenne sur notre pouvoir d’achat ou de la mondialisation en matière de baisse spectaculaire de la pauvreté (ce que les Français ignorent). F. Fillon se méfie de la mondialisation, même s’il ne propose pas -pragmatisme là encore oblige- de « démondialisation ». Il s’oppose au TAFTA, comme… Trump, qui n’est pas non plus un libéral. La bonne position aurait été de défendre bec et ongles les intérêts français et européens – ce que l’on n’a pas assez fait avec la Chine – mais non de renoncer dès à présent au TAFTA. Le risque de surenchère protectionniste est réel et devrait nous alerter quand on connaît les précédents, tant au XIXème siècle que dans les années 30.

L’un dans l’autre, Génération libre n’avait mis que 12/20 à Fillon en matière de libéralisme. Il est vrai qu’avec cette note il arrivait quand même en deuxième position derrière NKM. Ce qui en dit long sur le libéralisme de nos hommes politiques, droite comprise…

Mathieu Mucherie : En déclarant qu’il ne considère pas « le libre-échange comme l’alpha et l’oméga de la pensée économique », Fillon joue un jeu dangereux. Cela s’accompagne comme toujours de la petite musique traditionnelle selon laquelle « les USA, eux, savent défendre leurs intérêts », musique idiote dans la mesure où :

a) ce n’est pas parce que les autres se tirent une balle dans le pied qu’il faut impérativement en faire autant,
b) on fait mine ainsi de penser que nous avons les marges de manœuvre d’un pays cinq fois plus peuplé, six fois plus riche et cinquante fois plus libre monétairement,
c) ce sont souvent les mêmes qui dénoncent le néoprotectionnisme américain et qui soulignent dans le même temps leur activisme dans les instances libre-échangistes globales et/ou l’amplitude de leurs déficits commerciaux ; comprenne qui pourra.

En vérité, le meilleur test consiste à demander : êtes-vous favorable, partout et tout le temps, au désarmement douanier le plus total et le plus unilatéral ? un non-économiste cherchera toujours à négocier sur ce point, à tergiverser, à éluder ou à inventer des contre-exemples historiques ou théoriques, tous foireux (dans le best of, l’argument des droits de douane américains élevés au XIXe siècle, qui se garde bien de préciser où en étaient la fiscalité et la réglementation aux USA à l’époque, sans parler de la mobilité des hommes et des capitaux). Toujours, bien entendu, pour protéger les plus démunis, alors que ce sont les rentiers qui demandent et qui obtiennent des protections. Mais Fillon, comme Hollande ou Merkel, sait surfer sur ce qui marche et éviter les combats impopulaires, et il se trouve que le TAFTA n’est pas en odeur de sainteté par les temps qui courent. Pas sûr qu’il ait lu Bastiat, comme Ronald Reagan. Pas sûr par conséquent qu’il reste très « libéral » entre 2017 et 2022 si les vents de l’opinion deviennent (comme c’est probable) trop défavorables à cette orientation, a fortiori s’il veut rassembler sa famille puis donner quelques gages à la gauche après une victoire au 2e tour contre Le Pen.

Voir aussi:

Primaire
Qui veut la peau d’«Ali Juppé» ?
Laure Equy et Dominique Albertini

Libération

22 novembre 2016

Cible d’une campagne grotesque mais efficace sur sa supposée complaisance envers l’islam politique, le challenger de Fillon à la primaire de droite s’est résolu à contre-attaquer.

«Cette histoire de mosquée, ça le met dans une colère noire», soufflent ses conseillers depuis le début de la campagne. Depuis des mois, Alain Juppé a les sites et twittos d’extrême droite aux basques. Un harcèlement viral parti de sa ville de Bordeaux et qui a pris, avec la primaire, une dimension nationale. S’il a longtemps laissé courir, le candidat dénonce désormais avec force une «campagne de caniveau», «ignominieuse», «des attaques franchement dégueulasses». C’est que – son équipe et lui en sont convaincus – ces caricatures et intox relayées sur les réseaux sociaux et via des chaînes de mails ont fait dimanche de sérieux dégâts dans les urnes.

Quelle forme prend la cabale ?
A l’origine de cette campagne de diffamation, l’extrême droite et une partie de la droite dite «classique» – mais désormais alignée sur le FN en matière identitaire. Sur Internet, des représentants de ces milieux ne désignent plus le maire de Bordeaux que par le surnom d’«Ali Juppé», l’accusant de compromissions avec les franges les plus rétrogrades de l’islam.

Parce qu’il permet l’anonymat et la circulation virale de ces attaques, Internet est devenu le terrain privilégié de ce procès en islamophilie. C’est la «fachosphère» qui est à l’œuvre : un ensemble confus et mouvant de blogueurs, d’utilisateurs des réseaux sociaux ou de commentateurs des sites d’information, dont l’islamophobie est l’un des combats fédérateurs. Au sein de cette nébuleuse décentralisée, on partage avec enthousiasme les rumeurs les plus fantaisistes, mais aussi les productions les plus «réussies», notamment les images. Telle cette caricature d’un Juppé léchant la babouche de Tariq Ramadan, ou ce photomontage le représentant barbu et vêtu d’un kamis musulman.

De manière moins visible, ces attaques ont aussi atterri dans les boîtes mails de nombreux électeurs, via des «chaînes de messages» que chaque récepteur est invité à partager avec ses contacts. «Il s’agit d’un procédé de diffusion dont l’audience n’est pas quantifiable, contrairement aux réseaux sociaux, explique Jonathan Chibois, chercheur en anthropologie politique. C’est très souterrain. Ces chaînes de mails fonctionnent toutefois très bien chez ceux qui n’utilisent pas Twitter ou Facebook, notamment les personnes âgées. Quand on vit à la campagne, on s’en aperçoit bien. Même lorsque ces récits ne sont pas pris au sérieux, ils installent une ambiance, en jouant sur l’adage populaire « il n’y a pas de fumée sans feu ».»

Cette campagne a même trouvé un relais chez Jean-Frédéric Poisson, candidat à la primaire, qui a repris le couplet, évoquant une proximité entre Juppé et «des organisations directement liées aux Frères musulmans». Idem pour l’hebdo très droitier Valeurs actuelles, qui a décrit un Juppé «aux petits soins avec les Frères musulmans».

D’où viennent ces accusations ?
C’est un projet de «centre culturel et cultuel musulman», lancé au milieu des années 2000 par la Fédération musulmane de la Gironde (FMG), qui a enflammé la fachosphère. Censé répondre aux besoins des musulmans locaux, le bâtiment doit réunir une salle de prière, une bibliothèque, un restaurant ou encore une salle d’exposition. Le maire de Bordeaux n’est pas opposé au projet : «Nous sommes en discussion avec la communauté musulmane, indique-t-il en 2008. Nous avons d’excellentes relations avec ses principaux leaders. J’ai déjà indiqué qu’un terrain leur serait proposé.»

Cette ouverture vaut à Juppé d’être ciblé par l’extrême droite. En 2009, des militants du mouvement Génération identitaire occupent le toit d’un parking bordelais et y suspendent une banderole proclamant : «Ce maire commence à poser un vrai problème». Le Front national local ne tarde pas à embrayer, accusant faussement la municipalité de vouloir financer la construction de la mosquée. Et un site à la dénomination apparemment neutre, «Infos Bordeaux» – en réalité relais d’opinion pour l’extrême droite – agite depuis des années le spectre d’une «mosquée-cathédrale».

Aujourd’hui, pourtant, la «grande mosquée de Bordeaux» n’est pas sortie de terre. Selon la première adjointe, Virginie Calmels, Alain Juppé aurait exigé que le projet ne reçoive pas de financement étranger et aucun permis de construire n’a été déposé.

L’offensive contre l’édile bordelais s’était intensifiée pendant la campagne municipale de 2014 puis aux dernières régionales contre Virginie Calmels. Un tract du FN, titré «Non au centre islamique à Bordeaux», accusait la candidate (LR) pour la région Nouvelle Aquitaine et Alain Juppé de préparer «une islamisation de Bordeaux» et de vouloir financer le projet «d’un coût de 22 millions d’euros en grande partie avec l’argent des contribuables». Calmels a porté plainte pour diffamation, sans succès.

Ce n’est pas tout : c’est aussi sur ses liens avec l’imam bordelais Tareq Oubrou qu’Alain Juppé est attaqué par l’extrême droite. Probable recteur du futur lieu de culte, si celui-ci existe un jour, Obrou est membre de l’Union des organisations islamiques de France (l’UOIF), vitrine française des Frères musulmans. L’homme entretient de cordiales relations avec le maire de Bordeaux. Il n’en fallait pas plus pour que ce dernier soit accusé de connivence avec le fondamentalisme musulman – voire d’antisémitisme. «Tareq Oubrou serait-il le Premier ministre d’Ali Juppé ?» questionnait en juillet le site xénophobe et anti-islam Riposte laïque, accusant l’imam de vouloir «imposer la charia en Europe et en France». Tareq Obrou a par le passé défendu une stricte orthodoxie religieuse. Mais il promeut aujourd’hui une conception libérale de l’islam, affirmant par exemple qu’«une musulmane qui ne se couvre pas les cheveux est aussi musulmane que celle qui se couvre», ou laissant femmes et hommes prier ensemble dans sa mosquée. Peu importe pour les détracteurs de l’imam (et du maire de Bordeaux), convaincus que ce dernier dissimulerait ses vraies convictions.

Quel impact sur la campagne ?
Alors que l’ex-Premier ministre a fait le pari d’assumer son objectif de «l’identité heureuse», cette offensive visant à le faire passer pour un faible à l’égard des islamistes a pu troubler certains électeurs, «des esprits mal informés», dixit Juppé. Qu’importe si le candidat prône l’expulsion des imams radicaux ou l’obligation du prêche en français, la puissance de la charge rend parfois inaudible les déclarations du candidat et les éléments de programme.

«Cela a été un bruit de fond qui a parasité toute la campagne», soupire Aurore Bergé, responsable de la campagne numérique de Juppé, qui reconnaît la difficulté de mettre sur pied une riposte : «C’est très compliqué d’établir la bonne stratégie. On peut tenter d’opposer des arguments mais clairement, ces attaques ne parlent pas à la rationalité des gens.» Poursuivre pour diffamation ? Selon elle, beaucoup de ces comptes Twitter sont hébergés à l’étranger. Et n’est-ce pas risquer d’amplifier l’écho de leurs allégations ? Interpellés régulièrement, Juppé et son entourage ont dénoncé cette «propagande sur les réseaux sociaux», notamment au JT de TF1 en juin, mais ont préféré ne pas faire mousser leurs détracteurs. «On a considéré qu’il valait mieux traiter par le mépris car le truc est tellement invraisemblable», explique un membre de son équipe. Après avoir subi le même dénigrement en 2014, «il a été élu au premier tour à 61 %. Juppé s’est dit que les Bordelais savaient que tout cela était complètement diffamatoire, rappelle sa première adjointe, Virginie Calmels. Mais le problème est qu’on a changé d’échelle.» Pour Aurore Bergé, il faudra, si Juppé devient dimanche le candidat de la droite à la présidentielle, «trouver des modes d’action pour déconstruire la parole d’extrême droite, et pas seulement des gentils Tumblr. Même si on doit sourcer, être rigoureux sur les contenus qu’on produit».

Depuis quelques jours, et particulièrement après le premier tour, Juppé hausse le ton. Dans l’Express, il va jusqu’à souligner son pedigree catholique : «Je suis baptisé, je m’appelle Alain Marie, je n’ai pas changé de religion.» Lundi sur France 2, il concédait que «la bonne foi est souvent impuissante contre la calomnie, surtout quand elle est anonyme». Mais il s’en prend aussi à ses concurrents, remarquant mardi matin sur Europe 1 qu’aucun «n’a condamné» cette campagne contre lui. Son équipe observe d’ailleurs que des militants sarkozystes ou fillonistes n’ont pas manqué de faire tourner ces intox sur les réseaux sociaux.

Et ces attaques ne devraient pas disparaître d’ici à dimanche. «Pour contrer le vote musulman, votons Fillon en masse !» exhorte le site Riposte laïque, où l’on présente Juppé comme «le plus islamo-collabo, le plus francophobe, le plus immigrationniste» des candidats de la primaire. Jusqu’alors épargné, Fillon, désormais favori, devrait toutefois être ciblé à son tour. Depuis lundi, remontent sur Twitter des photos de lui inaugurant en 2010 la mosquée d’Argenteuil (Val-d’Oise). Un autre site islamophobe entend épingler «ces membres de l’équipe Fillon qui collaborent avec des mosquées en mairie».

Voir également:

Juppé «observe» des «soutiens d’extrême droite» pour Fillon
Libération/AFP

22 novembre 2016

Alain Juppé a observé mardi que «depuis quelques jours les soutiens d’extrême droite arrivent en force» en faveur de François Fillon, son adversaire au second tour de la primaire de la droite.

Evoquant lors d’un meeting à Toulouse «la reconstitution de l’équipe 2007-2012», M. Juppé a dit : «J’observe que depuis quelques jours d’ailleurs les soutiens de l’extrême droite arrivent en force pour cette équipe».

Interrogée, son équipe a cité les noms de Jacques Bompard et de Carl Lang, ancien secrétaire général du FN et président du Parti de la France, qui a souhaité dimanche «confirmer au deuxième tour le rejet d’Alain Juppé». Mais M. Lang a précisé à l’AFP qu’il n’entendait pas voter dimanche.

Une autre groupe d’extrême droite, Riposte laïque, a lancé un appel contre le maire de Bordeaux mardi: «pour contrer le vote musulman, votons Fillon en masse!».

Alain Juppé a lancé pour sa part: «Moi je suis soutenu par une grande partie de LR, par l’UDI, le MoDem, le rassemblement qui nous a toujours permis de gagner».

«François Fillon a reçu le soutien de Nicolas Sarkozy, ce qui reconstitue l’équipe de 2007-2012», a-t-il ajouté.

«Il paraît que François Fillon a été choqué que je lui demande de clarifier sa position sur l’IVG – c’était quand même nécessaire puisqu’il y a quelque temps il écrivait dans un livre que c’était un droit fondamental de la femme, avant de changer d’avis puis de donner un sentiment personnel et de dire qu’il ne changerait rien à la législation actuelle».

«Et je vous le dis, je ne renoncerai pas à poser d’autres questions», a-t-il lancé. «L’IVG est un droit fondamental, durement acquis par les femmes», a-t-il ajouté.

François Fillon s’est indigné mardi que son concurrent lui demande de «clarifier» sa position.

Alain Juppé s’est par ailleurs ému face aux «attaques personnelles ignominieuses» émanant des réseaux sociaux le baptisant «Ali Juppé, grand mufti de Bordeaux» et aux calomnies sur le «salafisme et l’antisémitisme». Le maire de Bordeaux s’était déjà insurgé à plusieurs reprises contre ces calommnies.

«Ca a fait des dégâts, j’ai des témoignages précis dans des queues de personnes qui parfois ont changé leur vote parce qu’ils ont été impressionnés par cette campagne dégueulasse!», s’est-il emporté. «J’aurais aimé que certains de mes compétiteurs condamnent cette campagne ignominieuse», a-t-il lancé.

Alain Juppé, arrivé près de 16 points derrière François Fillon au premier tour alors qu’il était le favori du scrutin, a de nouveau pointé «la brutalité» du programme «mal étudié» qui n’a «pas de sens» de son adversaire. «On ne supprimera pas 500.000 fonctionnaires en 5 ans», a-t-il dit. «Cela ne se fera pas», a-t-il assuré, opposant au contraire la «crédibilité» de son programme.

«J’ai dans mon conseil municipal un représentant de +Sens Commun+ (mouvement hostile au mariage pour tous qui soutient Fillon), qui appartient à ma majorité, parce que je l’ai embarqué dans ma liste – voyez que je suis ouvert d’esprit- eh bien chaque fois qu’il y a une subvention — pas souvent, de temps en temps — qui va à une association d’homosexuels eh bien il refuse de voter», a-t-il expliqué. «Ce n’est pas ma conception de la société», a-t-il déclaré.

Jean-François Copé, qui a rallié le maire de Bordeaux, a loué son «sang froid» ainsi que son «courage». Nathalie Kosciusko-Morizet avait également fait le déplacement, ralliée «pas par calcul» mais «pas par hasard». «Je me suis battue et je continuerai à le faire contre les conservatismes de droite et de gauche et aujourd’hui, c’est toi, Alain, qui portes la tête de ce combat», a-t-elle lancé.

Voir encore:

Sacristie

Laurent Joffrin
Libération
21 novembre 2016 
Édito

Journée des dupes. Beaucoup d’électeurs ont voulu écarter un ancien président à leurs yeux trop à droite. Impuissants devant la mobilisation de la droite profonde, ils héritent d’un candidat encore plus réac. C’est ainsi que le Schtroumpf grognon du conservatisme se retrouve en impétrant probable. «Avec Carla, c’est du sérieux», disait le premier. Avec Fillon, c’est du lugubre. Bonjour tristesse… La droitisation de la droite a trouvé son chevalier à la triste figure. C’est vrai en matière économique et sociale, tant François Fillon en rajoute dans la rupture libérale, décidé à démolir une bonne part de l’héritage de la Libération et du Conseil national de la Résistance. Etrange apostasie pour cet ancien gaulliste social, émule de Philippe Séguin, qui se pose désormais en homme de fer de la révolution conservatrice à la française. Aligner la France sur l’orthodoxie du laissez-faire : le bon Philippe doit se retourner dans sa tombe. On comprend le rôle tenu par les intellectuels du déclin qui occupent depuis deux décennies les studios pour vouer aux gémonies la «pensée unique» sociale-démocrate et le «droit-de-l’hommisme» candide : ouvrir la voie au meilleur économiste de la Sarthe, émule de Milton Friedman et de Vladimir Poutine. Nous avions l’Etat-providence ; nous aurons la providence sans l’Etat. C’est encore plus net dans le domaine sociétal, où ce chrétien enraciné a passé une alliance avec les illuminés de la «manif pour tous». Il y a désormais en France un catholicisme politique, activiste et agressif, qui fait pendant à l’islam politique. Le révérend père Fillon s’en fait le prêcheur mélancolique. D’ici à ce qu’il devienne une sorte de Tariq Ramadan des sacristies, il n’y a qu’un pas. Avant de retourner à leurs querelles de boutique rose ou rouge, les progressistes doivent y réfléchir à deux fois. Sinon, la messe est dite.

Voir de plus:

Alain Juppé: « La vision de François Fillon me paraît tournée vers le passé »
Presidentielle 2017
Propos recueillis par Corinne Lhaïk

Libération

22/11/2016

Alain Juppé revient dans une longue interview à L’Express sur son programme et sa vision de la France alors qu’il est confronté à François Fillon, très en avance dans les sondages, pour le second tour de la primaire à droite.
Vous décrivez une différence de degré avec vous, pas de nature…

Il y a une différence de nature quand, moi, je veux une France moderne, ouverte sur l’avenir. Sa vision me paraît beaucoup plus traditionaliste et tournée vers le passé. Sur les questions sociales, sur l’évolution des moeurs, la prise en compte de deux enjeux fondamentaux – l’égalité entre les femmes et les hommes ou la conception d’une nouvelle croissance pour sauver la planète du réchauffement climatique -, il s’est peu exprimé.

Vos positions sur des sujets de société peuvent susciter l’incompréhension de certains électeurs de droite. Que leur dites-vous?

Je leur ai toujours dit que je respectais leurs convictions. Je suis moi-même catholique, contrairement à l’ignominieuse campagne développée par je ne sais qui et qui me présente comme converti à l’islam et complaisant vis-à-vis de l’islamisme. Cette campagne de caniveau a fait des dégâts sur certains esprits mal informés. Je suis catholique, je suis baptisé, je m’appelle Alain Marie, je n’ai pas changé de religion et je comprends parfaitement le point de vue de mes coreligionnaires catholiques. Certains sont plus intégristes, moi, je me reconnais davantage dans la vision du pape François.

Voir de même:

La victoire de François Fillon au premier tour de la primaire de la droite, dimanche, a surpris jusqu’à l’Elysée, où le président n’avait pas vu venir la défaite de Nicolas Sarkozy.

Europe 1

21 novembre 2016

Un résultat sans appel qui a surpris tout le monde. Personne n’avait imaginé une telle avance pour François Fillon au premier tour de la primaire de la droite, dimanche soir. Encore moins le président de la République. François Hollande n’avait pas non plus vu venir la défaite de Nicolas Sarkozy. Dans cette soirée électorale, le chef de l’Etat a perdu son ennemi préféré et il n’a surtout plus grand-chose à quoi se raccrocher. Explications.

Hollande ne l’avait pas vu venir. Chez les proches du président, c’est l’abattement en fin de soirée. « Regardez Fillon, glisse l’un de ses proches, il était dans les choux à la rentrée. Ça prouve que rien ne se passe jamais comme prévu ». L’analyse peut paraître ironique quand on sait que le président ne prédisait pas du tout ce résultat il y a encore quelques mois. « Fillon n’a aucune chance », prophétisait-il à Gérard Davet et Fabrice Lhomme, dans le fameux livre d’entretiens Un président ne devrait pas dire ça (éditions Stock).

Fillon, le plus réactionnaire pour Hollande. Dimanche soir, devant sa télévision, dans ses appartements privés de l’Elysée, le chef de l’Etat a échangé frénétiquement par SMS avec ses conseillers, ses amis. Le message est désormais clair : François Fillon est le plus libéral, le plus réactionnaire, selon François Hollande. Face à cet adversaire, il peut encore incarner la défense du modèle social.

Personne ne veut d’un remake de 2012. Mais une partie de la gauche fait déjà une toute autre lecture du scrutin, persuadée que le résultat de dimanche montre surtout une chose : personne ne veut d’un remake de 2012. Un député proche de Manuel Valls sort déjà les crocs : « Hollande n’aura pas son match retour avec Sarkozy, c’est un signe de plus qu’il faut laisser la place ».

Voir aussi:

Hollande pense que « le masque de Juppé va tomber »

En petit comité, le chef de l’État explique que la popularité d’Alain Juppé explosera à la lumière de la primaire, quand « le masque va tomber ».

Emmanuel Berretta

Le Point
09/03/2016

Pornographie enfantine: Attention, une perversion peut en cacher une autre ! (Arrested development: How the eternal child misfit or pedophiliac sexual deviant myths finally obscured Lewis Carrol’s life and works)

30 octobre, 2016
This drawing is a self-portrait of Charles Dodgson (Lewis Carroll).151aliceinherbestking-cophetuaA king and a beggar maid *oil on canvas *163 x 123 cm *signed b.l.: E.BLAIR LEIGHTON . 1898hatch_beatrice_lewis_carroll_30-07-1873
olderalicecameron_cupidrejlanderLaissez les petits enfants, et ne les empêchez pas de venir à moi; car le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent. Jésus (Matthieu 19: 14
Si quelqu’un scandalisait un de ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu’on suspendît à son cou une meule de moulin et qu’on le jetât au fond de la mer. Jésus (Matthieu 18: 6)
Depuis que l’ordre religieux est ébranlé – comme le christianisme le fut sous la Réforme – les vices ne sont pas seuls à se trouver libérés. Certes les vices sont libérés et ils errent à l’aventure et ils font des ravages. Mais les vertus aussi sont libérées et elles errent, plus farouches encore, et elles font des ravages plus terribles encore. Le monde moderne est envahi des veilles vertus chrétiennes devenues folles. Les vertus sont devenues folles pour avoir été isolées les unes des autres, contraintes à errer chacune en sa solitude.  G.K. Chesterton
Une civilisation est testée sur la manière dont elle traite ses membres les plus faibles. Pearl Buck
N’est-ce pas là, enfant, une ballade du roi et de la mendiante ? Armado (Peines d’amour perdues, IV, 1, Shakespeare)
Her arms across her breast she laid ;
She was more fair than words can say :
Bare-footed came the beggar maid
Before the king Cophetua.
In robe and crown the king stept down,
To meet and greet her on her way ;
“It is no wonder,” said the lords,
“She is more beautiful than day.”
As shines the moon in clouded skies,
She in her poor attire was seen :
One praised her ankles, one her eyes,
One her dark hair and lovesome mien.
So sweet a face, such angel grace,
In all that land had never been :
Cophetua swore a royal oath :
“This beggar maid shall be my queen!”
The Beggar Maid (Alfred Tennyson, 1842)
Selon la légende dont l’origine est inconnue, Cophetua était un roi africain très riche qui avait une absence totale d’attirance sexuelle ou amoureuse pour qui que ce soit. Un jour pourtant, alors qu’il était accoudé à la fenêtre de son palais, il vit passer une jeune mendiante. Ce fut le coup de foudre. Mythologica.fr
Tout art est une révolte contre la morale traditionnelle. Eric Gill (1927)
Il faut peut-être entendre par démocratie les vices de quelques-uns à la portée du plus grand nombre. Henry Becque
Mais il est inutile, à présent, de faire semblant d’être deux ! Alors qu’il reste à peine assez de moi pour faire une seule personne digne de ce nom. Alice
Et la morale de ceci, c’est : Soyez ce que vous voudriez avoir l’air d’être ; ou, pour parler plus simplement : Ne vous imaginez pas être différente de ce qu’il eût pu sembler à autrui que vous fussiez ou eussiez pu être en restant identique à ce que vous fûtes sans jamais paraître autre que vous n’étiez avant d’être devenue ce que vous êtes. La Duchesse
Je marque ce jour d’une pierre blanche. Le résultat de cette activité forcenée, sournoise, embarrassée, c’est cette « collection » superbe de photos. Charles Dogson
Ils disent que les photographes sont, dans le meilleur des cas, une race aveugle. Ils disent que nous ne faisons que regarder le combat de l’ombre et de la lumière dans les plus jolis visages, que nous admirons rarement et n’aimons jamais. C’est une illusion que je brûle de faire éclater en morceaux. Charles Dogson
J’espère que vous m’autoriserez à photographier tout au moins Janet nue ; il paraît absurde d’avoir le moindre scrupule au sujet de la nudité d’une enfant de cet âge. Charles Dogson (Lettre à la mère de trois fillettes)
Here I am, an amateur photographer, with a deep sense of admiration for form, especially the human form, and one who believes it to be the most beautiful thing God has made on this earth. […] Now, your Ethel is beautiful both in face and form ; and is also a perfectly simple-minded child of Nature, who would have no sort of objection to serving as model for a friend she knows as well as she does me. So my humble petition is, that you will bring the 3 girls and that you will allow me to try some grouping of Ethel and Janet […] without any drapery or suggestion of it. I need hardly say that the pictures should be such as you might if you liked frame and hang up in your dining room. On no account would I do a picture which I should be unwilling to show to all the world—or at least the artistic world. If I did not believe I could take such pictures without any lower motive than a pure love of Art, I would not ask it : and if I thought there was any fear of its lessening their beautiful simplicity of character, I would not ask it. Lewis Carroll
I had much rather have all the fairies girls, if you wouldn’t mind. For I confess I do not admire naked boys in pictures. They always seem to me to need clothes : whereas one hardly sees why the lovely forms of girls should ever be covered up ! Lewis Carroll
Ici, on vous met en prison si vous couchez avec une fille de 12 ans alors qu’en Orient, on vous marie avec une gamine de 11 ans. C’est incompréhensible! Klaus Kinski (1977)
De la petite fille, Lewis Carroll s’est fait le servant, elle est l’objet qu’il dessine, elle est l’oreille qu’il veut atteindre, elle est celle à qui il s’adresse véritablement entre nous tous. (…) Il faut dire que le comble du ridicule là dessus est représenté par un psychanalyste, pourtant averti – disons son nom, Schilder1 qui dénonce dans cette œuvre l’incitation à l’agressivité et la pente offerte au refus de la réalité. On ne va pas plus loin dans le contresens sur les effets psychologiques de l’œuvre d’art. (…) on ne lui fait justice, à lui comme à aucun autre, si on ne part pas de l’idée que les prétendues discordances de la personnalité n’ont de portée qu’à y reconnaître la nécessité où elles vont. Il y a bien, comme on nous le dit, Lewis Carroll, le rêveur, le poète, l’amoureux si l’on veut, et Lewis Carroll, le logicien, le professeur de mathématiques. Lewis Carroll est bien divisé, si cela vous chante, mais les deux sont nécessaires à la réalisation de l’œuvre. Le penchant de Lewis Carroll pour la petite fille impubère, ce n’est pas là son génie. Nous autres psychanalystes n’avons pas besoin de nos clients pour savoir où cela échoue à la fin, dans un jardin public. Son enseignement de professeur n’a rien non plus qui casse les manivelles : en pleine époque de renaissance de la logique et d’inauguration de la forme mathématique que depuis elle a prise, Lewis Carroll, quelque amusant que soient ses exercices, reste à la traîne d’Aristote. Mais c’est bien la conjuration des deux positions d’où jaillit cet objet merveilleux, indéchiffré encore, et pour toujours éblouissant : son œuvre. (…) Lewis Carroll je le rappelle était religieux, religieux de la foi la plus naïvement, étroitement paroissiale qui soit, dût ce terme auquel il faut que vous donniez sa couleur la plus crue vous inspirer de la répulsion. (…) Je dis que ceci a sa part dans l’unicité de l’équilibre que réalise l’œuvre. Cette sorte de bonheur auquel elle atteint, tient à cette gouache, l’adjonction de surcroît à nos deux Lewis Carroll, si vous les entendez ainsi, de ce que nous appellerons du nom dont il est béni à l’orée d’une histoire, l’histoire encore en cours, un pauvre d’esprit. Je voudrais dire ce qui m’apparaît la corrélation la plus efficace à situer Lewis Carroll : c’est l’épique de l’ère scientifique. Il n’est pas vain qu’Alice apparaisse en même temps que « L’Origine des Espèces » dont elle est, si l’on peut dire, l’opposition. Registre épique donc, qui sans doute s’exprime comme idylle dans l’idéologie. (…) Pour un psychanalyste, elle est, cette œuvre, un lieu élu à démontrer la véritable nature de la sublimation dans l’œuvre d’art. Lacan
Où l’on voit que, sans beaucoup étendre la portée du signifiant intéressé dans l’expérience, soit en redoublant seulement l’espèce nominale par la seule juxtaposition de deux termes dont le sens complémentaire paraît devoir s’en consolider, la surprise se produit d’une précipitation du sens inattendue : dans l’image de deux portes jumelles qui symbolisent avec l’isoloir offert à l’homme occidental pour satisfaire à ses besoins naturels hors de sa maison, l’impératif qu’il semble partager avec la grande majorité des communautés primitives et qui soumet sa vie publique aux lois de la ségrégation urinaire. Ceci n’est pas seulement pour sidérer par un coup bas le débat nominaliste, mais pour montrer comment le signifiant entre en fait dans le signifié ; à savoir sous une forme qui, pour n’être pas immatérielle, pose la question de sa place dans la réalité. Car à devoir s’approcher des petites plaques émaillées qui le supportent, le regard clignotant d’un myope serait peut-être justifié à questionner si c’est bien là qu’il faut voir le signifiant, dont le signifié dans ce cas recevrait de la double et solennelle procession de la nef supérieure les honneurs derniers.Mais nul exemple construit ne saurait égaler le relief qui se rencontre dans le vécu de la vérité. (…) Un train arrive en gare. Un petit garçon et une petite fille, le frère et la sœur, dans un compartiment sont assis l’un en face de l’autre du côté où la vitre donnant sur l’extérieur laisse se dérouler la vue des bâtiments du quai le long duquel le train stoppe : « Tiens, dit le frère, on est à Dames ! – Imbécile ! répond la sœur, tu ne vois pas qu’on est à Hommes ». Outre en effet que les rails dans cette histoire matérialisent la barre de l’algorithme saussurien sous une forme bien faite pour suggérer que sa résistance puisse être autre que dialectique, il faudrait, c’est bien l’image qui convient, n’avoir pas les yeux en face des trous pour s’y embrouiller sur la place respective du signifiant et du signifié, et ne pas suivre de quel centre rayonnant le premier vient à refléter sa lumière dans la ténèbre des significations inachevées.Car il va porter la Dissension, seulement animale et vouée à l’oubli des brumes naturelles, à la puissance sans mesure, implacable aux familles et harcelante aux Dieux, de la Guerre idéologique. Hommes et Dames seront dès lors pour ces enfants deux patries vers quoi leurs âmes chacune tireront d’une aile divergente, et sur lesquelles il leur sera d’autant plus impossible de pactiser qu’étant en vérité la même, aucun ne saurait céder sur la précellence de l’une sans attenter à la gloire de l’autre. Arrêtons-nous là. On dirait l’histoire de France. Plus humaine, comme de juste, à s’évoquer ici que celle d’Angleterre, vouée à culbuter du Gros au Petit Bout de l’œuf du Doyen Swift.Reste à concevoir quel marchepied et quel couloir l’S du signifiant, visible ici dans les pluriels dont il centre ses accueils au delà de la vitre, doit franchir pour porter ses coudes aux canalisations par où, comme l’air chaud et l’air froid, l’indignation et le mépris viennent à souffler en deçà. Jacques Lacan (L’Instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison, 1957) Dans la photo la plus inoubliable et sans doute la plus révélatrice qu’il ait jamais prise, « La Petite mendiante », Alice, debout contre un mur sale, ses jambes et ses pieds nus, nous regarde, les yeux pleins d’une énorme tristesse. Sa robe est déchirée et la pend en lambeaux, sa chair nue comme si elle venait d’être violée. Brassaï
Had I done to Dolly, perhaps, what Frank Lasalle, a fifty-year-old mechanic, had done to eleven-year-old Sally Horner in 1948? Vladimir Nabokov
Ici, on vous met en prison si vous couchez avec une fille de 12 ans alors qu’en Orient, on vous marie avec une gamine de 11 ans. C’est incompréhensible! Klaus Kinski (1977)
There’s only three of us in this business. Nabokov penned it, Balthus painted it, and I photographed it. David Hamilton
Dans la catégorie des personnes classées vulnérables, figurent les mineurs. Cependant, le législateur semble estimer que les enfants ne sont pas suffisamment protégés, notamment dans le cadre des activités à caractère sexuel. C’est ainsi que la protection des mineurs, dans ce sens, a été intensifiée dans ce projet de Code, notamment la pornographie enfantine. Surtout pour ceux qui usent de moyens informatiques. Ce qui fait que, maintenant, celui qui produit, enregistre, offre, met à disposition, diffuse, transmet une image ou une représentation présentant un caractère de pornographie infantile par le biais d’un système informatique, est puni d’un emprisonnement de 5 à 10 ans. Les mêmes peines sont appliquées à toute personne qui possède, en connaissance de cause, une image ou une représentation présentant un caractère de pornographie enfantine dans un système informatique ou dans un moyen quelconque de stockage de données informatiques. Aussi, toute personne qui facilite sciemment à un mineur, l’accès à des images, documents présentant un caractère de pornographie, sera condamnée à une peine comprise entre 5 et 10 ans de prison. Aussi, celui qui propose intentionnellement, par le biais des technologies de l’information et de la communication, une rencontre avec un mineur, dans le but de commettre à son encontre une des infractions comme le viol, la pédophilie ou l’attentat à la pudeur, sera puni des mêmes peines. Et le législateur opte pour la répression en attestant que, lorsque la proposition sexuelle a été suivie d’actes matériels conduisant à ladite rencontre, le juge ne pourra ni prononcer le sursis à l’exécution de la peine, ni appliquer à l’auteur les circonstances atténuantes. IGFM
C’est une décision absurde de la Tate. Je ne serais peut-être pas arrivé à la même conclusion que la Tate, mais finalement, la décision est raisonnable et défendable. Si les photos montrent des jeunes filles qui ont été abusées, il est logique d’avoir un mouvement de recul. Anthony Julius (avocat)
La Tate a pris la bonne décision, parce que, moralement, les modèles sont en droit de ne pas vouloir être exposées. (…) Même en imaginant que ces oeuvres aient été réalisées par quelqu’un qui n’avait rien fait de mal, ces images sont troublantes. Elles montrent des petites filles sexualisées, et rappellent que des pulsions sombres peuvent exister en chacun de nous. Il n’est pas question d’agir sur ces pulsions, mais cela ne veut pas dire qu’elles n’existent pas. Matthew Kieran (philosophe, université de Leeds)
Fallait-il ou non montrer les oeuvres de Graham Ovenden ? Né en 1943, l’artiste britannique s’est fait connaître par ses photographies d’enfants de rue, avant de devenir une figure contestée de la peinture pop art. Le 2 avril, il a été reconnu coupable de pédophilie pour six chefs d’accusation concernant l’indécence envers un mineur et un chef d’accusation concernant la molestation sexuelle de mineur. Quatre femmes, qui avaient posé pour lui enfants, l’accusaient d’avoir abusé d’elles entre 1972 et 1985. Elles ont raconté notamment qu’il leur mettait un foulard sur les yeux pour organiser des « jeux de dégustation » menant à des abus sexuels oraux. (…) Deux jours après la condamnation, la Tate Gallery, qui possédait trente-quatre de ses oeuvres, a décidé de les retirer de la vue du public. Ces photos de jeunes filles plus ou moins dénudées, dans des poses parfois ambiguës – l’une montre clairement le pubis –, n’étaient pas exposées mais elles étaient disponibles sur le site Internet, et elles pouvaient être vues sur rendez-vous. Ce n’est plus le cas. La décision est controversée. Les oeuvres, jugées intéressantes avant le procès, sont-elles soudain différentes ? Ont-elles perdu leur valeur artistique ? (…) Le problème est que les noms des quatre plaignantes n’ont pas été publiés pour des raisons légales : personne ne sait donc si elles figurent sur les photos de la Tate. Le Monde a décidé de ne pas publier, pour cette page, de photos ou de peintures de Graham Ovenden montrant de très jeunes filles nues. Nous risquerions, puisque nous ignorons l’identité des femmes qui ont déposé plainte, de montrer des jeunes filles qui ont été abusé avant ou après les séances de pose avec le photographe. Nous publions en revanche des portraits de Maud Hewes qui, jeune fille, a posé à de nombreuses reprises pour Graham Ovenden : elle a témoigné n’avoir jamais été abusée par l’artiste. Dans certaines de ces images, l’ambiguïté saute aux yeux. Et voilà toute la difficulté : c’est précisément ce qui en fait l’intérêt. (…) Pour le philosophe, ces oeuvres soulèvent des questions intéressantes, si pénibles soient-elles. C’est pour cela qu’il avertit : il ne faut pas détruire le travail de Graham Ovenden ou imposer une censure d’Etat. Dans de nombreuses années, quand les victimes ne seront plus vivantes, il sera de nouveau possible de les exposer, estime-t-il. C’est d’ailleurs le cas de bien des oeuvres. En 1912, Egon Schiele (1890-1918) avait été condamné à vingt et un jours de prison après avoir abusé d’une fillette de 12 ans – la jeune fille avait cependant retiré son accusation pendant le procès. Les toiles du peintre autrichien n’en sont pas moins exposées dans les musées du monde entier. Des corps anguleux et nus, parfois de très jeunes femmes, laissant voir avec précision les organes génitaux. L’artiste britannique Eric Gill (1882-1940), qui a notamment réalisé les bas-reliefs du chemin de croix de la cathédrale catholique de Westminster, à Londres, est également un cas qui laisse songeur. Il a eu des relations incestueuses avec sa soeur, violé ses enfants, et eu des expériences sexuelles avec son chien. Ecstasy, un bas-relief présentant un couple en pleine fornication, est aujourd’hui en possession de la Tate. Connaître les méfaits de l’artiste change-t-il quelque chose à l’appréciation de son oeuvre ? Le Monde
Les photos d’art montrant des enfants nus sont-elles acceptables ? En Australie, c’est devenu un débat national, discuté dans les dîners ou à la tête du gouvernement. S’attaquant au sujet, une revue d’art australienne, Art Monthly Australia, vient de publier, en couverture de son numéro de juillet, la photographie d’une fillette de 6 ans, nue. Mal lui en a pris : la commission australienne de classification va procéder à l’examen de la revue pour déterminer si elle peut être vendue librement. (…) Tout a débuté lorsque fin mai, la police fédérale a mené une perquisition dans une galerie d’art de Sydney, sur le point d’inaugurer une exposition de Bill Henson, un photographe renommé, connu pour ses portraits en noir et blanc. Les policiers emportent alors des épreuves photographiques montrant une adolescente poitrine nue. L’affaire prend rapidement une dimension nationale, lorsque le premier ministre, Kevin Rudd, se dit « absolument révolté » par les images. Tandis que des associations de défense des enfants protestent contre une « exploitation » des adolescents photographiés, de nombreux artistes crient, eux, à la censure. Une lettre, signée des grands noms de la scène artistique australienne, dont l’actrice Cate Blanchett, est même adressée au premier ministre pour lui demander de revenir sur ses déclarations. Il y a quelques jours, la police a finalement annoncé qu’aucune poursuite ne serait engagée à l’encontre de Bill Henson. Mais la publication du dernier numéro d’Art Monthly a ravivé les tensions. Sur le cliché, datant de 2003, la photographe Polixeni Papapetrou a fait poser sa fille, les bras croisés autour d’une jambe, dans une posture qui ne présente a priori rien de provocateur. « Cette photo a fait le tour des expositions à travers le pays depuis cinq ans, sans aucun problème. La réaction des médias et du public pose des questions non pas sur la photo, mais sur l’évolution de la société », soutient le rédacteur en chef du magazine, Maurice O’Riordan. Cette fois encore, le premier ministre travailliste a condamné les images : « Nous parlons de l’innocence de petits enfants ici. (…) Franchement, je ne peux pas supporter ce genre de choses », a affirmé M. Rudd. Dans les médias, parents ou commentateurs s’indignent de nouveau. « Le débat n’est pas le bon : on ferait mieux de se battre pour les enfants vraiment exploités », commente pour sa part James McDougall, directeur du Centre légal australien pour les enfants et les jeunes. Le Monde (2008)
Lewis Carroll was a proper English don at Oxford, and the son of a minister; I don’t think he would have done anything. He was a romantic; he thought that young girls were made in the image of God, that they were perfect. He thought they were absolutely beautiful and they are.’ Polixeni Papapetrou
I think that the picture my mum took of me had nothing to do with being abused and I think nudity can be a part of art.  Olympia Nelson (11)
It’s hard to see what all the fuss is about. AMA’s cover is an obvious reworking of Lewis Carroll’s 1873 photograph of Beatrice Hatch, aged seven (3). Carroll’s photograph also shows a nude girl sitting on a seaweed-covered rock, with white cliffs in the background. The backdrop is hand-painted on glass. Carroll’s photo is taken sideways on, while Olympia is photographed looking directly at the camera, but otherwise the poses are similar. Beatrice Hatch was a daughter of Edwin Hatch, a theologian who was then vice-principal of St Mary Hall, Oxford, and later university reader in Ecclesiastical history. The Hatches allowed Carroll to take a number of nude shots of their young daughters. It’s ironic that, in twenty-first century Australia, similar photos cause a national controversy, with some censorial puritans campaigning for them to be made illegal. The AMA cover is in response to an earlier controversy about childhood and nudity. In May this year, the police raided the Roslyn Oxley9 gallery in Sydney and confiscated photographs of nude teenagers by Bill Henson, only hours before the opening of an exhibition. Henson is a leading Australian photographer, whose work features in collections throughout the country and who has had great acclaim internationally.  Rudd condemned Henson’s photos, too and called them ‘revolting’. He said: ‘I am passionate about children having innocence in their childhood.’ (4) Hetty Johnston, founder of the Australian child protection pressure group Bravehearts, called for Henson and the Roslyn Oxley9 gallery to be prosecuted. After a brief, but intense period of public controversy, during which the Roslyn Oxley9 gallery received firebomb threats, the Sydney authorities decided that there were no grounds to prosecute either Henson or the gallery. However, by then, presumably on a precautionary basis, the Roslyn Oxley9 gallery itself had pulled two of Henson’s photographs from its website, Untitled #8 and Untitled #39. There is nothing offensive about these particular images, and their abrupt removal from public view illustrates the chilling effect of moral panics about art, nudity and the young on artistic freedom and free speech. They lead to more and more shrill protests and to self-censorship in order to avoid controversy. It is remarkable that the gallery had held a similar show of Henson’s work in 2006, which is still available to view on the gallery’s website. This again featured some pictures of nude young models, shot in a moody light, but apparently no one was sufficiently affronted to complain to the authorities on that occasion. Now, Hetty Johnston has said that the nude photographs in the current issue of AMA amount to the ‘sexual exploitation of children’. She has called for new laws to make it illegal to take a photo of a naked child for exhibition, sale or publication. Puritanism is on the march here. And as Oscar Wilde observed: ‘Puritanism is never so offensive and destructive as when it deals with art matters.’ Defending the magazine’s cover, AMA editor Maurice O’Riordan said that he intended to ‘restore some dignity to the debate … and validate nudity and childhood as subjects for art’ (5). A blanket ban on photographs of naked children will not stop child abuse, and the notion that merely photographing a naked child or teenager is tantamount to child abuse is difficult to take seriously. The assumption that any photograph of a naked child is pornographic is simply ridiculous. Article 20.2 of the Council of Europe’s recent Convention on the Protection of Children against Sexual Exploitation and Sexual Abuse (25 October 2007), for example, gives a much more restrictive definition: ‘The term “child pornography” shall mean any material that visually depicts a child engaging in real or simulated sexual explicit conduct or any depiction of a child’s sexual organs for primarily sexual purposes.’ Is Johnston suggesting that parents should not be able to take nude photos of their own children? No one would condone a parent who permitted pornographic pictures to be taken of their child, or allowed them to be put into public circulation, but underlying Johnston’s proposal is a profound mistrust of all adults, as well as the corrosive idea that nudity is inherently corrupting. If all photos of nude children were to be banned, then logically there is no reason why photographs of Donatello’s David should not also be banned, along with Lewis Carroll’s photos of nude children, much of Wilhelm von Gloeden’s oeuvre, and any reproduction of Bronzino’s Allegory of Venus with Cupid, to name but a few. Indeed, applying Johnston’s baleful logic, just about every image in Western medieval and Renaissance art showing the naked infant Jesus, putti or Cupid would similarly need to be banned to protect us from our baser impulses. This new Puritanism would seem to be heading in the direction of a regressive anti-aesthetic, which dictates that any reproduction of the naked human form is unacceptable. Barbara Hewson (barrister, Hardwicke Building, London)
Sous le lit de mes parents, il y avait une boîte qui conte­nait des pho­tos de mes parents ado­les­cents en Grèce et aussi les pho­to­gra­phies de leurs pre­mières années en Aus­tra­lie. Je sor­tais ces pho­tos toutes les semaines pour les étudier. Elles étaient un mys­tère pour moi. Je ne peux pas pré­ci­sé­ment me sou­ve­nir d’une seule image comme la pre­mière mais cette boîte de pho­to­gra­phies fut cer­tai­ne­ment pour moi ma pre­mière ren­contre avec les images. Beau­coup plus tard, quand je voya­geais en Grèce, on m’a donné la seule pho­to­gra­phie sur­vi­vante de mes grands-parents que je n’ai jamais ren­con­trés. Ce n’est pas la pre­mière image dont je me sou­viens mais c’est l’image la plus mémo­rable pour moi. (…) Quand j’ai com­mencé l’école pri­maire, je ne savais pas par­ler anglais. On me demanda de lire un livre d’école inti­tulé « John et Betty ». Ce livre défi­nis­sait les attentes des filles et des gar­çons de l’époque. Comme nous n’avions pas de livres en anglais à la mai­son, j’en ai volé un à l’école mais je fus décou­verte : une lettre fut envoyé à mes parents avec comme résul­tat une punition. (…) J’éprouve beau­coup de rap­pro­che­ments avec les pho­to­graphes et les pra­ti­ciens d’autres arts et la lit­té­ra­ture. Peut-être que ce qui m’en dis­tingue — en dehors de mon passé et de ma per­son­na­lité — est l’opportunité d’avoir pu tra­vailler avec des êtres ins­pi­rés spé­cia­le­ment dans mon enfance. Je pense que j’ai eu un pri­vi­lège unique en ayant accès à leur inno­cence, leur com­pré­hen­sion, leur ima­gi­na­tion, leur intel­li­gence incom­pa­rable et leur naï­veté, leur com­pré­hen­sion natu­relle du sym­bo­lique et leur sens du mer­veilleux. Je me rends compte que tout le monde ne peut aimer la pers­pec­tive fraîche, enchan­tée de ce que les enfants peuvent appor­ter aux adultes quand ils sont trop réflé­chis et conditionnés. (…) Je ne suis pas ouver­te­ment fémi­niste mais ce que je retiens du fémi­nisme est son appré­hen­sion du pou­voir des struc­tures qui fonc­tionnent dans les lignes de démar­ca­tion de la notion de genre – ce que beau­coup de mes pho­to­gra­phies tentent de sub­ver­tir. Un thème per­sis­tant au cours de mon tra­vail est com­ment se tra­vaillent les « changes » à tra­vers les formes et par le jeu de rôle. Par exemple, mes enfants — fémi­nins et mas­cu­lins – ont été bénis habillés de la robe de bap­tême dévo­lues au sexe opposé (« Phan­tom­wise », 2002). J’ai aussi emprunté au fémi­nisme le désir de com­prendre les dyna­miques des filles (« Games of Conse­quence », 2008), le sym­bole phal­lique (« The Ghil­lies », 2013) et plus récem­ment com­ment les femmes, les fleurs et le jar­din ont été réin­ter­pré­tés par les fémi­nistes en tant que décons­truc­tion de la pas­si­vité fémi­nine que sou­ligne toute l’histoire de l’horticulture déco­ra­tive (« Eden », 2016).  Polixeni Papa­pe­trou
Il y a une dizaine d’années, Polixeni Papa­pe­trou a été vic­time d’une stu­pide contro­verse dans son pays. Le pré­texte en était qu’elle pho­to­gra­phiait sa fille (à l’époque âgée de six ans) nue. C’était ne rien com­prendre à ce que Polixeni Papa­pe­trou explore. Prin­ci­pa­le­ment, le thème de la trans­for­ma­tion de l’enfance à l’adolescence, de l’âge adulte à la vieillesse. Son expé­rience de la mala­die l’a ren­due encore plus poreuse à la fra­gi­lité de la vie. La beauté reste l’essence de sa vision des femmes. A sa manière la créa­trice lutte pour leur liberté comme aussi celle de la créa­tion. L’Australienne sait créer un « roman­tisme » très par­ti­cu­lier. Au lyrisme qui dis­sipe l’intelligence, elle pré­fère cette der­nière tout en demeu­rant capable d’offrir des émotions. Elles per­mettent de fran­chir le pas du passé au pré­sent et vers le futur que l’œuvre annonce sub­ti­le­ment au sein de son céré­mo­nial par­ti­cu­lier. Il est intense, dans son écono­mie de moyens l’artiste nour­rit une réelle fée­rie. Il n’existe plus d’un côté le réel et de l’autre sa fic­tion. Ne res­tent que des signes qui se par­tagent entre l’ascèse et la sou­plesse. ils deviennent moins des parures qu’une men­ta­li­sa­tion du réel. Celui-ci change de registre et qua­si­ment de sta­tut en ce qui tient du défi plastique. Le Littéraire.com
Depuis l’affaire Marc Dutroux (1996), la pédophilie est le sujet tabou par excellence. Tout écrivain qui s’avise d’y toucher risque d’être victime d’un lynchage immédiat. Puis-je rappeler, avant de me griller complètement, deux principes de base? 1) Il existe une grande différence entre le fantasme littéraire et le passage à l’acte criminel. 2) On doit pouvoir écrire sur tous les sujets, surtout sur les choses choquantes, ignobles, atroces, sinon à quoi cela sert-il d’écrire? Voulons-nous que les livres ne parlent que de choses légales, propres, gentilles? Si l’on ne peut plus explorer ce qui nous fait peur, autant foutre en l’air la notion même de littérature. Ces deux principes étant posés, il est temps de susciter ma levée de boucliers. À mon avis, l’écriture doit explorer AUSSI ce qui nous excite et nous attire dans le Mal. Par exemple, il faut avoir le courage d’affronter l’idée qu’un enfant est sexy. La société actuelle utilise l’innocence et la pureté de l’enfance pour vendre des millions de produits. Nous vivons dans un monde qui exploite le désir de la beauté juvénile d’un côté pour aussitôt réprimer et dénoncer toute concupiscence adulte de l’autre. Le roman doit-il se laisser brider par cette schizophrénie? La chasse aux sorcières qui vient d’être ranimée par l’affaire Polanski, puis le délire sur Frédéric Mitterrand (annoncé par l’attaque de François Bayrou sur Daniel Cohn-Bendit) oublient ce qui est en vente dans les librairies. Disons les choses clairement : ceux qui s’indignent avec tant de virulence doivent brûler une longue liste d’ouvrages. Messieurs et Mesdames les censeurs, dégainez vos briquets! Vous avez de l’autodafé sur la planche : Le blé en herbe de Colette, Si le grain ne meurt d’André Gide, Lolita de Nabokov, Il entrerait dans la légende de Louis Skorecki, Au secours pardon de votre serviteur, Rose bonbon de Nicolas Jones-Gorlin, Les 120 journées de Sodome du marquis de Sade, Ivre du vin perdu de Gabriel Matzneff, Les amitiés particulières de Roger Peyrefitte, La ville dont le prince est un enfant d’Henry de Montherlant, Il m’aimait de Christophe Tison, Le roi des Aulnes de Michel Tournier, Pour mon plaisir et ma délectation charnelle de Pierre Combescot, Journal d’un innocent de Tony Duvert, Mineure de Yann Queffélec, Les chants de Maldoror de Lautréamont, Microfictions de Régis Jauffret, Moins que zéro de Bret Easton Ellis, Mémoire de mes putains tristes de Gabriel Garcia Marquez, Enfantines de Valéry Larbaud, Histoire de ma vie de Casanova ou même, quoique en version platonique, Mort à Venise de Thomas Mann doivent rapidement être incendiés! Ma liste n’est pas exhaustive. Je remercie les maccarthystes français anti-pédophilie de m’aider à compléter cette liste d’autodafés en envoyant leurs lettres de délation au magazine car je suis sûr que j’en oublie et j’ai hâte de les lire… pour mieux être révolté, bien sûr, et avoir un regard désapprobateur sur ces œuvres! C’est donc le sourcil froncé que j’aimerais terminer sur une citation, insupportablement comique, tirée du Manuel de civilité pour les petites filles à l’usage des maisons d’éducation (1926) de Pierre Louys : « À partir de l’âge de huit ans, il n’est pas convenable qu’une petite fille soit encore pucelle, même si elle suce la pine depuis plusieurs années. » Ah! zut zut, nous voilà bien. Que faire de ce numéro de Lire avec cette phrase dedans? Doit-on aussi le brûler à présent? Frédéric Beigbeder (2009)
Dans la préface de Sylvie et Bruno, publié en 1889, chef-d’œuvre qui témoigne d’une technique entièrement renouvelée par rapport à Alice, Lewis Carroll proclame son désir d’ouvrir une nouvelle voie littéraire. L’audace est grande, pour l’époque, de la construction de deux intrigues, le rêve constamment accolé à la réalité. L’objectif essentiel du narrateur est de franchir le mur de la réalité pour atteindre le royaume du rêve : il voit l’un des personnages de son rêve pénétrer dans la vie réelle. Lewis Carroll crée l’effet de duplication de ses personnages. L’intérêt réside également dans la juxtaposition des deux intrigues. L’originalité de Lewis Carroll ne consiste pas à unifier rêve et réalité mais à reconstituer une unité à partir de la multiplicité initiale. Dans sa préface, ce qu’il nous dit de la construction de son livre : un noyau qui grossit peu à peu, une énorme masse de « litiérature » (litter, ordure) fort peu maniable, un agrégat d’écrits fragmentaires dont rien ne dit qu’ils formeront jamais un tout. Le roman n’est plus cette totalité harmonieuse où s’exprime le souffle de l’inspiration. Le fini romanesque est démystifié d’une façon ironique et pour tout dire sacrilège pour l’époque victorienne. Wikipedia
Il n’a pas envoyé Alice au fond d’un terrier de lapin un après-midi d’été pour le bénéfice d’une future génération de Freudiens mais pour le plaisir de trois petites Victoriennes. Derek Hudson
Karoline Leach, auteur de scénarios pour la télévision (…) renverse une à une les suspicions attachées à la personne de l’écrivain. Elle observe d’abord que Lewis Carroll, loin d’avoir été solitaire, participait très activement à la vie littéraire, photographique et théâtrale de son temps. Que ses amitiés avec les enfants étaient soigneusement inscrites dans le cadre de la famille – il était souvent l’ami des parents – et articulées à ses activités artistiques. Dans ce contexte, elle aborde l’aspect le plus troublant des activités du personnage : ses photos de nus. C’est ici précisément qu’un jugement bien avisé ne saurait faire fi de l’histoire. Leach explique avec patience que dans ces images, qui nous semblent aujourd’hui choquantes, la nudité était perçue comme un symbole spirituel. Par effet, dira-t-on, de l’hypocrisie bourgeoise ? Peut-être. Mais d’une part, poursuit Leach, «les archives des photographes les plus célèbres de l’époque, Oscar Rejlander et Julia Margaret Cameron, regorgent d’images du même genre». D’autre part, ces images ne jouent pas pour Carroll le rôle que l’on croit. En effet, Leach observa que les soi-disant «amies-enfants» de Lewis Carroll étaient parfois des jeunes femmes de vingt ou trente ans – ce qu’aucun «spécialiste» de l’écrivain n’avait relevé jusqu’à elle. Qu’il s’agissait, de surcroît, d’actrices dont Carroll suivait la carrière, encourageait les audaces et recherchait les privautés. Selon son interprétation, l’enfance n’était donc pour Lewis Carroll qu’une couverture destinée à cacher des liaisons aussi scandaleuses pour l’époque, celles qu’il entretenait avec des femmes parfaitement nubiles. On mesure la méprise. Soucieuse de suivre les distorsions de la vérité, Leach montre comment Carroll vit son alibi se retourner contre lui après sa mort, et comment, à la faveur des interprétations psychanalytiques, on en vint à soupçonner de pédophilie un homme qui pensait vivre tranquillement «à l’ombre de l’enfant-idéale» ses amours avec les actrices. Soucieux de se protéger des uns, Carroll devint ensuite la cible des autres. (…) Seulement voilà, Karoline Leach, à son tour, alla trop loin. Soucieuse de dénoncer toutes les hypocrisies, elle s’attaqua au trio bourgeois formé par Monsieur et Madame Liddell avec leur adorable fille. Il lui fut aisé de montrer que l’affection (réelle) de Carroll pour Alice avait été artificiellement isolée : ce n’est même pas à elle, mais à son ami George MacDonald, que Carroll envoya le premier exemplaire de son livre ! Leach s’avisa ensuite de citer les pages fort émouvantes que Henry Liddell avait écrites à propos de l’amour entre hommes – suggérant par là que son épouse n’était peut-être pas comblée. Par déductions successives, celle-ci se retrouvait ainsi en position, suggérait Leach, d’être la véritable cause des problèmes de conscience et des crises de culpabilité que Lewis Carroll avait traversées dans les années 1860. N’était-il pas envisageable que l’écrivain ait filé avec la maman d’Alice des amours adultères ? Ainsi, en même temps qu’elle démolissait un mythe, Karoline Leach entreprenait d’en recréer un autre. Comme si le secret explicitement souhaité par Carroll, et respecté par ses héritiers à grand renfort de mensonges, appelait irrésistiblement le fantasme ou la calomnie. Cette polémique n’est devenue constructive que tout récemment. Lors de la publication française de son livre (1), en 2010, Leach a effacé toute allusion à d’éventuelles amours entre Carroll et Mme Liddell. Sa recherche, désormais relayée par d’autres travaux, a trouvé son véritable objet : le «mythe Carroll», entendu comme l’ensemble des élucubrations universitaires, des déformations historiques et des projections imaginaires, est devenu le sujet d’études régulièrement publiées sous forme d’articles sur un site (www.carrollmyth.com). Abordant la question par des entrées entièrement renouvelées, les jeunes chercheurs montrent comment les secrets – définitivement impénétrables – de la vie de Lewis Carroll reflètent les caprices de la morale des peuples. Une chose, dirait Alice, «curieusement curieuse» («curiouser and curiouser»). Maxime Rovere
Can you ever divorce an artist’s life from their work? “Knowing Van Gogh shot himself, does that change the way you look at his paintings? Caravaggio was a murderer – does that make you look at him differently?” Searle asks. “There are lots of things we don’t like for all sorts of temporal reasons. What is unacceptable now may not be unacceptable in the future, and ditto in the past. The Victorian sculptures of black, naked slave girls tell us something about the Victorians – they are historical documents as well as sculptures.” The attitude, says art writer Jonathan Jones, “where people [think] the art exists in its own sphere – I think that’s not true at all. Ovenden’s art probably does reflect aspects of his life we now find deeply troubling.” The question of how harshly we should judge the art by its artist remains. Can you read Alice in Wonderland in the same way when you’ve seen Lewis Carroll’s photographs of naked girls? Or listen to Benjamin Britten’s work, knowing he wrote great music for children, with such attention, because he had an obsession with pubescent boys (as detailed in John Bridcut’s 2006 biography)?“One school of thought is the artwork is divorced from its creator and we should make an assessment of the work in isolation from any consideration of the artist’s intentions,” says Jonathan Pugh, research fellow at Oxford University’s Uehiro Centre for Practical Ethics. “One issue that muddies the water is a question of complicity. Certain kinds of art might involve complicity in further wrongdoings. If we think that displaying certain works might entice people to carry out wrongs of the sort that are depicted in the work, then that might be cause for moral concern.”  If we only allowed art by artists with unimpeachable moral standards, we’d have empty libraries and galleries. But it appears there are degrees of what we will tolerate. If the sexual abuse of children seems to be the crime that a viewer or reader cannot get over, apparently it’s only for a while. There are no calls for the works of Caravaggio, for instance, to be hidden or destroyed, even though his paintings Victorious Cupid and St John the Baptist are of a naked, pre-pubescent boy, an assistant with whom Caravaggio is believed to have been having sex – which we would consider to be abuse by today’s standards. Instead, they are considered masterpieces. But you don’t have to go back centuries. The BBC, while busy purging all mention of Jimmy Savile, has said there are no plans to remove sculptures by Eric Gill – a man who abused his daughters, and had sex with not only his sister but also his dog – outside Broadcasting House, despite calls from charities representing people who have survived abuse asking them to do so. The Tate, which removed 34 works by Ovenden from its online collection following his conviction, has many works by Gill, who died in 1940. The Tate said it had sought to establish any connection between Ovendon’s work and his crimes, and that the prints can still be viewed on application. It has been pretty obvious that in the art world, and in wider society, great art confers a degree of protection, which has to explain why many in Hollywood stick by Roman Polanski, even though the film director sexually assaulted a child. The passing of time, and the death of an artist, also seems to help rehabilitate work. “If the art is good then the story of the life illuminates it,” says Jones. It would be a mistake to consider Ovenden a “great” artist, he adds, and some of Ovenden’s work now looks “extremely troubling”, but that does not justify its destruction. Demonising art, he says, “is not a rational response to it. There is no way that you should punish the art for the crimes of the artist. A civilised society preserves art and tries to learn from it.” (…) Pictures of children, particularly naked ones, are abhorred when we know about the reprehensible motives of their creator, but even when there is no suggestion that the artist has worrying intentions or desires, their work has raised suspicion. “This lens has crept between us and the art, that says this [a hysteria over abuse] is the thing you must look at,” says Frances Spalding, the art historian and editor of art journal the Burlington magazine. “It rather destroys the pleasure in looking at certain kinds of child nudity which can be, in other ways, an expression of a joy in life.” Charles Dodgson’s family’s incursive destruction of his papers immediately after his death, and their steady refusal to allow evidence to be made public, meant that the first hand biographical evidence remained almost non-existent until the second half of this present century. In a separate but ultimately linked development, a massive and almost irresistible myth surrounding the name « Lewis Carroll » had begun to develop even while Dodgson still lived. In the fallow space left by the lack of prima facie evidence, and the silence of his family, this myth grew in an unprecedented and powerful way. When early biographers wrote their studies of Lewis Carroll, lacking almost all first hand evidence, they had little choice but to fill their books with the stuff of this myth. And thus very early on it became dignified by an apparent scholastic pedigree. Later biographers took their lead and repeated these supposedly already verified « facts ».(…) For the Victorians, caught as they were on the cusp of a new age in which all old certainties were dying, « Lewis Carroll » came to mean a readiness to believe — in wonderland, fairytales, innocence, sainthood, the fast-fading vision of a golden age when it seemed possible for humanity to transcend the human condition. Carroll became a way of affirming that such things really had once been. Even before Dodgson’s death, his assumed name had become the ultimate embodiment of this Victorian aspiration toward otherworldliness. « Lewis Carroll » was the Pied Piper and Francis of Assisi. His supposed tenderness for all children was seen as part of a Christlike renunciation of adult pleasure and the adult world. It became an emanation of the strange Victorian obsession with childhood innocence, that identified immaturity with inviolability in a way impossible for us now. In common with so many icons-in-the-making, Dodgson himself was one of the first to perceive the growth of the myth surrounding Carroll, and with typical contrariness he both deplored and manipulated it. He instinctively understood the power of an image. He was throughout his life, not only impulsive and contradictory, but also quite a shameless manipulator of his own persona, who could very cleverly present a view of himself designed to produce his desired effect, and as we will see further on « Carroll » began to be famous at precisely the time in Dodgson’s life when he was most filled with self-doubt, most motivated to consciously re-invent himself. The guise of the patron saint of children offered itself at precisely the right time, and he took it up, as a part-time persona. By a kind of mutual agreement, he and his society began creating their mutually beneficial myth of Carroll and little girls. Purity was exactly what the Victorians wanted to connect with Carroll, and purity was precisely what it (intermittently) suited Dodgson to have associated with himself. His genuine and instinctive affection for children began to be selfconscious, exaggerated, and, inevitably, somewhat insincere. He began to play the part of child-worshipper, with a strange mix of sincerity and irony. He invented the word « child-friend », but misused it, with almost malicious intent. He worshipped the child as an article of religious faith, and exploited it as a means of concealment for his own unconventional, possibly sexual, relationships with women. It was inextricably bound up with his wish to rediscover himself as an innocent man, and — on a different level — his cynical wish for others to see him as innocent. Carroll’s love for the child was always in part a construction. In real terms, children were never as prominent in his life as the legend, or even Dodgson’s own testimony, would have it. (…)  It is an indication of the power of this need, as well as the extraordinary degree to which « Lewis Carroll » already enjoyed an existence independent of Dodgson in the public mind, that while this mythic image of child-centredness was already the assumed reality of « Carroll », his alter ego Charles Dodgson was the subject of a widespread gossip that contradicted this image almost entirely. Dodgson was being condemned and criticised for his unconventional contacts with grown women, even while « Carroll » was being sanctified for loving only children. The scandals about women and cutesy magazine stories of « little girls » co-existed but never touched. Emine Saner (The Guardian)
Comment expliquer l’absence de Carroll sur les rayonnages de l’ancienne salle de lecture de la British Library, tandis que Beatrix Potter ou Charles Kinsley figurent en bonne place parmi les plus grands noms de la littérature britannique et d’autres moins connus ? (…) Peut-être le soupçon de mise à l’écart s’avérait-il injustifié, mais il faut dire que mon interrogation quant à la cause de cette absence prenait place dans un contexte où la réputation de celui-ci semble avoir eu à souffrir du privilège accordé aux petites filles dans son œuvre ou sur ses clichés, au point que les ouvrages actuels qui lui sont consacrés se sentent tous en devoir de prendre sa défense, parfois au prix d’une révision fantaisiste de sa biographie. Les débordements de passion encore récents à propos de cas de pédophilie en Europe (en Belgique et en Angleterre en particulier) seraient-ils cause de cette éclipse silencieuse ? Nous en sommes réduits aux conjectures, mais l’orientation de celles-ci prend nul doute racine dans cette atmosphère. Matthew Sweet, dans son livre intitulé Inventing the Victorians, rapporte que l’artiste Graham Ovenden, suspecté à tort de faire partie d’un réseau de pédophilie, fut conduit à Scotland Yard en 1993 ; pour preuve à charge : sa collection de photos de Lewis Carroll. Qu’il soit pervers ou non, le « cas » Carroll, aux côtés de Nabokov, s’est en effet trouvé pris dans les arcanes des discours contemporains sur la perversion. Le mythe de l’auteur aux tendances pédophiles, dont l’œuvre composait un danger pour les enfants, fut engendré par certains psychanalystes de la première heure, comme le montre Karoline Leach. Ceux-ci détournèrent l’enseignement freudien sur le travail de l’artiste pour ne voir que corruption là où les philosophes, les linguistes, les critiques littéraires et les mathématiciens s’attachaient encore à célébrer le génie de l’œuvre et la modernité de ses intuitions. Ce mythe venait toutefois en opposition à l’image tout aussi erronée du cœur pur, adorateur de l’innocence suggérée par la première biographie de l’auteur, écrite par son neveu et qui tenait de l’hagiographie. (…) S’ils ne fournissent pas de quoi nous convaincre, les travaux récents attestent néanmoins d’une volonté d’écarter la suspicion de pathologie sexuelle qui a entouré la biographie de Carroll à la suite des publications référées à la psychanalyse au début du siècle. (…) Ces jugements étayés sur des approches divergentes de la question de la perversion, captives d’un discours moral, ne parviennent pas toutefois à sortir de l’opposition : culpabilité contre innocence. (…) Un récent travail à ce sujet me conduisit à saisir comment, du « tous pervers » post-moderne à la condamnation fondée sur une morale étriquée en passant par les plaidoiries de l’innocence, toutes les positions prises à ce sujet font fi du fantasme et de la portée de sublimation et de symptôme de l’œuvre, qui seuls s’avèrent pouvoir nous permettre de tenir une juste position éthique, de traiter du rapport de l’artiste à sa production en dehors de cette dialectique étriquée. (…) Si la loi morale a bien pour envers la perversion, selon Lacan, elles sont comme les deux faces d’une même médaille, l’une s’avérant irrémédiablement liée à l’autre. Aussi nous invite-t-il à nous écarter d’une trop simple opposition entre culpabilité et innocence qui ne saurait servir de fondement à une position éthique (celle-ci implique de prendre en compte la dimension du fantasme et de la jouissance du sujet), encore moins à une appréciation de l’œuvre. Dans son « Hommage rendu à Lewis Carroll », prononcé lors d’une intervention radiophonique en 1966 (…) relève à cet égard que jouissance et loi morale s’avèrent toutes deux participer également de la constitution de l’œuvre (…) L’homme de foi prend place au côté du poète et du mathématicien pour contribuer à l’équilibre de l’œuvre. (…) La dialectique de la culpabilité et de l’innocence contribue en effet à masquer le véritable enjeu, le véritable enseignement de l’œuvre. (…) En effet, on peut se demander en premier lieu jusqu’à quel point Lewis Carroll n’aurait pas largement participé de la construction du mythe de l’enfance et du culte de l’innocence des victoriens, lui qui devait se défendre des rumeurs qui couraient sur son compte (il ne fut pas toujours lui-même perçu de son vivant comme si innocent que cela, sa correspondance indique qu’il ne l’ignorait pas). Ainsi invoquait-il la pureté de ses intentions (il ne faut pas douter qu’il y croyait lui-même), son admiration pour la pureté formelle de ses jeunes amies qu’il associe à leur parfaite innocence. (…) S’il n’y a aucune raison de ne pas croire à sa sincérité, les multiples précautions oratoires laissent entendre qu’il n’ignorait pas que la question n’était pas si simple et que de telles pensées étaient néanmoins présentes à son esprit, ne fut-ce que pour les rejeter. Le mythe de l’innocence vient en outre lui permettre de justifier sa pratique photographique. Dans sa correspondance avec ses amies-enfants, en revanche, il se présente volontiers à elles comme un amoureux transi voire délaissé. Comment ne pas être saisi par ailleurs par le fait que ses propos au sujet de ses amies-enfants laissent bien poindre qu’en effet ce n’est pas d’amour qu’il s’agit, mais d’amitié non plus. L’affection y perce peu, il se montre plutôt attiré par des sujets photographiques potentiels (…) D’ailleurs ne l’intéressent, semble-t-il, que les petites filles qu’il repère et décide de conquérir. Les lettres attestent d’une certaine distance avec celles qui vinrent à lui d’elles-mêmes, attirées par l’auteur d’Alice. La distance qu’il marqua avec ses amies quand elles grandirent indique, en outre, que la relation qu’il entamait était plus avec ce que l’enfant représentait pour lui, une petite fille, qu’avec un sujet pour laquelle il aurait développé une affection particulière. (…) En collectionneur presque, il multiplie les amitiés, mais il ne veut rencontrer les petites filles qu’une par une. (…) La rencontre d’une enfant en particulier compte moins que le fait d’avoir une amie-enfant. Étrange assertion enfin que celle-ci dans laquelle il témoigne de son aversion pour le sexe des garçons et de son admiration pour le corps dénudé des petites filles, lorsqu’il évoque pour Gertrude Thomson ses illustrations pour Sylvie et Bruno (…) Dans son « Hommage à Lewis Carroll », Lacan (…) insiste néanmoins sur la place qu’occupe dans cette construction la figure de la petite fille dans sa « portée d’objet absolu ». Nous tiendrons qu’au-delà des mythes entendus au sens de construction idéologiques qu’elle a contribué à produire, Alice, personnage ancré dans ce que furent les petites filles pour Carroll, contribue à la dimension proprement mythique de l’œuvre au sens fort, telle que la dégage Lacan. Sophie Marret
Ce qui pose réellement problème, c’est la place grandissante de la psychopathologie de la création artistique : le génie et la névrose sont mis en étroite connexion. Mais interpréter des œuvres littéraires comme la production brute d’un inconscient, c’est nier le travail d’élaboration (d’ordre créatif) de l’auteur, et surtout, en tout état de cause, la relation de sa production littéraire à la littérature et à la culture. On déhistoricise ainsi une œuvre. On oblitère aussi tout un pan de l’analyse critique, tout ce qui tient à la volonté consciente et créatrice, au projet d’écriture. Florence Becker Lennon, par exemple, nie la portée de cette dimension du travail littéraire lorsqu’elle estime, dans sa biographie de 1945, que dans sa dernière œuvre littéraire, Sylvie et Bruno, Carroll a perdu son génie créatif en acquérant une plus grande conscience de sa propre philosophie (…) Pourquoi, précisément, les psychobiographies posent-elles un problème du point de vue de la critique littéraire ? D’une part, les psychobiographies fonctionnent sur le principe de la recherche du secret, le « sale petit secret qui nourrit la manie d’interpréter », pour citer Gilles Deleuze. Au principe de ce secret, on trouve presque toujours l’enfance. Car le noyau dur au centre de toute recherche d’ordre psychobiographique, c’est l’origine, la genèse du « sale petit secret ». Or l’origine, c’est forcément l’enfance. Ce faisant, l’écriture biographique détache le sujet des influences sociales, culturelles et littéraires qui ont formé son art. De plus, en posant tout acte créateur sur la fondation unique d’un inconscient préadulte, on met en place le concept d’un génie miraculeux et forcément naïf. Là encore se pose le problème du statut de l’écrivain. La psychanalyse, telle, du moins, qu’elle est comprise par les psychobiographes, pose clairement un problème théorique au sein du carrollisme. Elle a permis le passage radical d’une croyance en l’inconnaissable et l’indicible en ce qui concernait la personne humaine, avec le respect absolu de sa mémoire, à une recherche minutieuse des secrets réels ou supposés : il s’agit du désir de croire qu’il devient possible d’avoir accès à l’inconscient, et donc de connaître le tout de l’auteur. Sous couvert d’iconoclastie (c’est-à-dire casser une image figée pour aller voir derrière), les psychobiographes, s’ils se donnent accès à des aspects d’une personnalité restée jusque-là inexplorée, réduisent leur lecture par une orientation unique de leur interprétation. L’iconoclastie, en matière de biographie, a un intérêt qui marque aussi sa limite. D’autre part, considérer l’auteur d’abord comme un personnage dont il faut percer les secrets biographiques, c’est occulter certains aspects de son œuvre, qu’on s’empêche de voir autrement que par le prisme des éléments biographiques déjà exhumés. S’interroger sur la question de l’enfance chez Carroll, c’est souvent ignorer que cette question a, pour lui, une dimension philosophique importante. Comme Jean-Jacques Lecercle l’a noté, l’enfant pour les victoriens est à la fois emblème de la pureté, de l’innocence absolue, et un être humain déjà porteur du péché originel qu’il faut éduquer et redresser. Mais pour Carroll, l’enfant est aussi celui qui connaît l’amour, et à qui il importe de donner une vision de plus en plus large de cet amour, de le guider dans sa connaissance intuitive de l’amour divin. Non perverti par les doctrines, il est celui qui aide l’adulte à comprendre l’importance de l’amour divin, mais limité par son expérience, il est celui qu’il faut aider à acquérir le sens des devoirs envers Dieu et les hommes. Ceci prend son sens si on s’autorise à lire Sylvie et Bruno, par exemple, non pas comme un échec littéraire, mais comme l’expression d’une philosophie personnelle très aboutie, construite à partir de fréquentations et de lectures dont on a longtemps ignoré l’importance, fascinés comme l’étaient les psychobiographes par la recherche de l’anormalité du discours relatif à l’amour et l’interrogation sur les motifs possibles de cette anormalité. Certes, la question de l’enfance est importante – pas parce qu’elle se réfère à l’enfance de Carroll, ni à son amour de l’enfance, mais parce que cette question est centrale dans sa philosophie. (…) L’articulation paradoxale de l’innocence et de la perversité est un motif récurrent des psychobiographies. Elle est souvent résolue en posant que Carroll avait une connaissance intuitive de la perversité, comme tout enfant (selon la formule de Freud, incorrectement lue, selon laquelle l’enfant est un « pervers polymorphe »), mais que son inconscience de ses propres mécanismes psychiques ne lui permettait pas de la comprendre dans toute sa dimension proprement adulte. Michael Bakewell, dans sa biographie de 1996, estime ainsi que les « pensées impures » que Carroll évoque dans sa préface à Sylvie et Bruno sont impures au sens où le catéchisme l’entend. Mais lorsqu’il écrit cette préface, Carroll a cinquante-sept ans, et peut difficilement être suspecté d’entretenir une inquiétude adolescente sur la masturbation – sauf à s’acharner à croire à un esprit infantile enfermé dans le corps d’un homme mûr. L’idée qu’il puisse s’agir de doute religieux ou d’inquiétudes métaphysique ne l’effleure pas un instant, elle est pourtant digne d’être explorée. La fermeture au monde est un autre motif. On entend par là le monde adulte, événementiel, politique, etc. (…) C’est une chose de définir le nonsense comme un système clos, c’en est une autre d’affirmer que Carroll était un îlot retiré du monde adulte. Difficile, dans ce cas, de considérer que c’était un homme cultivé, par exemple. Or, Hugues Lebailly l’a montré, il était très au fait de la production culturelle de son époque, et souvent même peu orthodoxe dans ses choix ; pas parce qu’il ne connaissait pas l’orthodoxie, mais parce qu’il s’en détachait tout à fait consciemment. Fréquenter le théâtre lui était interdit implicitement, sinon explicitement, mais il était capable de défendre son point de vue et de s’y tenir. Pierre Bourdieu parle, dans Les règles de l’art, à propos de Sartre biographe de Flaubert, de « cette forme de narcissisme par procuration que l’on tient d’ordinaire pour la forme suprême de la “compréhension”». Loin d’objectiver son sujet, le psychobiographe, de la même façon, se contente souvent de plaquer sur le personnage de Carroll sa lecture d’événements biographiques réels ou imaginaires (hérités de la doxa), qui est une lecture non seulement stérile, mais également violente. Loin de s’interroger sur la genèse du travail créatif, il postule une genèse idéale et indicible et développe l’image d’un « créateur inconscient » ou « créateur incréé ». Ceci repose sur la croyance qu’une vie, telle qu’on la voit, est orientée par sa finalité : en d’autres termes, chacun des événements biographiques et des interprétations qui en sont tirées a une signification touchant à un but ultime. C’est une téléologie qui implique une forme de transcendance. Carroll, enfant dans l’âme, innocent et inconscient de son propre génie, a écrit des chefs- d’œuvre : c’est incompréhensible mais cela est, miraculeusement. Cette irruption de la transcendance dans la psychobiographie scelle son échec. Il me semble qu’une autre hypothèse peut être posée en ce qui concerne l’auteur en tant que mythe. Je me demande si le discours si prégnant dans le carrollisme sur la pureté absolue du personnage d’Alice ne nous fournit pas déjà une piste. Je ne trouve pas, personnellement, qu’Alice soit d’une exceptionnelle pureté. Tout en représentant l’innocence, elle me semble même particulièrement perverse et manipulatrice, bien qu’elle soit (ou peut-être parce qu’elle est) elle-même manipulée par les autres personnages. Je vois là une image bien perverse de petite fille. Je crois d’ailleurs que les enfants le perçoivent, certains s’en effrayent et d’autres s’en amusent, d’autres encore font les deux simultanément ou successivement. Si ma lecture est un tant soit peu correcte, alors comment le paradoxe de l’articulation entre innocence et perversité dans le personnage d’Alice se résout-il ? Je pense qu’il n’est pas absolument absurde de penser que Carroll, en tant que figure mythique, est la réponse à ce paradoxe. Ce serait bien, selon la formule de Lévi-Strauss, un « modèle logique de résolution d’une contradiction », en ceci qu’il incorpore, plutôt que son héroïne, la perversité portée par son texte. En d’autres termes, Carroll serait devenu une figure mythique quand les carrolliens, ne supportant plus de voir en Alice la perversité, l’ont fait porter, par un mécanisme collectif de projection, sur la figure de l’auteur. On obtient ainsi deux figures mythiques : celle de l’enfant parfaitement innocent et pur, et celle de l’auteur absolument pervers et anormal. De fait, cela pourrait commencer à expliquer pourquoi Sylvie et Bruno, où la perversité est sans conteste présente, est si dépréciée par les psychobiographes, qui affirment qu’avec cette œuvre, Carroll a perdu son pouvoir créatif pour écrire des bêtises. La figure de l’auteur ayant perdu là sa perversité alors que son dernier roman la regagnait, l’équation ne fonctionne plus par le mythe. Plus largement, il me semble que les psychobiographies posent le problème de la réception des œuvres littéraires (…) Dans la relation entre auteur et lecteur, le « sujet supposé savoir » est à la fois l’auteur, le lecteur et le texte, chacun étant relié aux autres par la relation très particulière de la lecture. Mais dans la relation entre auteur, lecteur et biographe, le « sujet supposé savoir » se doit forcément d’être le psychobiographe, faute d’avouer son incapacité à donner sens à son travail, ce qu’il ne fait jamais. Il me semble que les psychobiographes posent le problème des dangers de la critique littéraire, en creux : si le critique se pose en « sujet supposé savoir » il se résigne à la transcendance et à porter sur ses propres épaules tout le poids du sens qu’il donne au texte. S’il s’avoue qu’il ne sait pas, il entre dans la relation classique entre lecteur, auteur et texte, et fait fonctionner le texte en respectant sa portée, toute sa portée et rien que sa portée. Si les psychobiographies appliquées à Carroll ont un sens, c’est peut-être celui-là : démontrer par l’absurde ce que la critique ne peut pas se permettre de faire. Il me semble que le double mythe de l’enfance et de l’auteur tel qu’il a été exploité par les psychobiographies est passé dans la doxa carrollienne. Mais il doit être examiné en dehors d’elle pour que la critique ait une chance d’en faire un concept constructif. Pascale Renaud-Grosbras

Attention: une perversion peut en cacher une autre !

En ce monde et ces temps étranges d’idées chrétiennes devenues folles

Où, démocratisation et mondialisation obligent, la quasi-fétichisation du droit des victimes (enfants, femmes, minorités, homosexuels) peut coexister avec leur pire exploitation (prostitution enfantine, pédophilie, mariages forcés/prépubères, excision, changement de sexe prépubère ou filiation mensongère mais aussi enfants-soldats, boucliers humains ou faux réfugiés) …

Où la dénonciation du long silence coupable sur la pédophilie dans l’Eglise catholique va de pair avec la complaisance la plus douteuse pour les relations proprement incestueuses de certains de nos happy few

l’irresponsabilité la plus débridée dans l’habillement comme dans le comportement ou le langage cotoie la pudibonderie la plus rétrograde dans les relations hommes-femmes …

Où après s’être si longtemps battu pour la création de toilettes séparées pour les femmes, l’on se déchire à présent,  au nom de la nouvelle minorité du moment et président américain en tête, contre la « ségrégation urinaire » fameusement décrite il y a exactement 50 ans par Jacques Lacan …

Où une affaire de détournement de mineure pourrait indirectement faire basculer l’élection de la première femme à la tête de la première puissance mondiale et du Monde libre …

Et où, protection des droits de l’enfant oblige, peintres, photographes ou cinéastes se voient, alternativement et avec leurs oeuvres et ceux qui les détiennent, portés au nues ou mis au pilori ….

Quelle meilleure illustration de la prolifération de doubles contraintes ou d’injonctions paradoxales où nous place de plus en plus notre condition postmoderne …

Que la destinée posthume de Lewis Carroll …

Lui qui vivait déjà, première mondialisation oblige, dans un monde d’extrêmes entre enfance bourgeoise quasi-vénérée d’un côté et  enfance de rue proprement dickensienne de l’autre (prostitution, « sweatshops ») …

Mais aussi d’intense compétition entre les rares nouveaux praticiens d’un art tout juste naissant …

Où un auteur à la riche carrière de romancier, essayiste, photographe et logicien-mathématicien …

Qui avait tant fait pour déniaiser la littérature enfantine et la littérature tout court …

Se voit relégué apparemment pour l’éternité au statut d’écrivain pour enfants …

 Soit, encensement précoce et expurgation familiale de ses archives aidant, comme véritable saint désincarné de l’innocence enfantine …

Soit, pansexualisation psychanalytique oblige et entre Brassaï et Nabokov, comme déviant soupçonné des pires arrières-pensées pédophiles …

Et finit à l’instar de sa dernière oeuvre, son opus magnum et inspiration des plus grands « Sylvie et Bruno » condamné comme échec littéraire …

Par se voir interdire avec ses lecteurs potentiels…

La maturité dont la prétendue non-acquisition lui était justement reprochée ?

Les petites filles : de l’inconscient au mythe

Sophie Marret

1À plusieurs égards, le nom de Lewis Carroll est devenu indissociable de la figure de la petite fille. Dans le prénom d’Alice se sont condensés les titres de ses œuvres majeures, soulignant la dimension mythique que le personnage a revêtue, dès la publication du premier volume. Entendons la notion de mythe selon une acception faible pour l’instant, suivant l’usage commun par lequel le terme désigne le caractère fabuleux du personnage imaginaire, porteur de rêve et d’idéal et dont les résonances touchent un large public, au-delà des barrières culturelles. Les petites filles sont au cœur de l’œuvre : bien qu’inégalement, Alice partage la place d’héroïne avec Sylvie ; elles se sont aussi trouvées au cœur de la vie de l’auteur, lui valant autant de regards bienveillants que méfiants. Les amitiés enfantines de Carroll ont contribué aux mythes qui entourent ses biographies. Entendons cette fois les constructions biaisées qui permettent de satisfaire tel ou tel critère d’appréciation et dont Roland Barthes a souligné le lien à l’idéologie1. En ce qui concerne Carroll, nous ne pouvons que nous référer à l’habile travail de démythification de Karoline Leach qui n’a toutefois pas su éviter l’ornière2.

2À l’heure où les échos de la vie retentissent de façon suspecte sur l’œuvre, il convient de revenir sur l’aura de scandale attachée aux amies-enfants pour dégager la véritable portée mythique de l’œuvre, entendue dans un sens positif cette fois-ci, comme ce par quoi l’œuvre de fiction emporte une vérité. Mon propos sera d’interroger comment la figure de la petite fille autour de laquelle se condensent les mythes qui entourent la vie et l’œuvre intervient dans la dimension proprement mythique de l’œuvre, partant du postulat que l’enfant de la fable est informée de ce que fut une petite fille pour Carroll, au-delà d’une analogie par trop simpliste entre la vie et l’œuvre.

Entre innocence et culpabilité

3Comment expliquer l’absence de Carroll sur les rayonnages de l’ancienne salle de lecture de la British Library, tandis que Beatrix Potter ou Charles Kinsley figurent en bonne place parmi les plus grands noms de la littérature britannique et d’autres moins connus ? Les gardiens ne surent m’apporter de réponse. Peut-être le soupçon de mise à l’écart s’avérait-il injustifié, mais il faut dire que mon interrogation quant à la cause de cette absence prenait place dans un contexte où la réputation de celui-ci semble avoir eu à souffrir du privilège accordé aux petites filles dans son œuvre ou sur ses clichés, au point que les ouvrages actuels qui lui sont consacrés se sentent tous en devoir de prendre sa défense, parfois au prix d’une révision fantaisiste de sa biographie. Les débordements de passion encore récents à propos de cas de pédophilie en Europe (en Belgique et en Angleterre en particulier) seraient-ils cause de cette éclipse silencieuse ? Nous en sommes réduits aux conjectures, mais l’orientation de celles-ci prend nul doute racine dans cette atmosphère. Matthew Sweet, dans son livre intitulé Inventing the Victorians, rapporte que l’artiste Graham Ovenden, suspecté à tort de faire partie d’un réseau de pédophilie, fut conduit à Scotland Yard en 1993 ; pour preuve à charge : sa collection de photos de Lewis Carroll3.

4Qu’il soit pervers ou non, le « cas » Carroll, aux côtés de Nabokov, s’est en effet trouvé pris dans les arcanes des discours contemporains sur la perversion. Le mythe de l’auteur aux tendances pédophiles, dont l’œuvre composait un danger pour les enfants, fut engendré par certains psychanalystes de la première heure, comme le montre Karoline Leach. Ceux-ci détournèrent l’enseignement freudien sur le travail de l’artiste pour ne voir que corruption là où les philosophes, les linguistes, les critiques littéraires et les mathématiciens s’attachaient encore à célébrer le génie de l’œuvre et la modernité de ses intuitions. Ce mythe venait toutefois en opposition à l’image tout aussi erronée du cœur pur, adorateur de l’innocence suggérée par la première biographie de l’auteur, écrite par son neveu et qui tenait de l’hagiographie4. Plaidant la nécessité d’une contextualisation de l’œuvre par rapport à la conception victorienne de l’enfance, les critiques littéraires contemporains ont pour la plupart cherché à innocenter leur favori. Karoline Leach n’échappe pas à cette tentation lorsqu’elle tente de dénoncer la fixation supposée de Carroll sur les petites filles en évoquant des erreurs concernant l’âge de certaines de ses amies-enfants, le maintien de certains liens avec d’anciennes amies après leur mariage. Elle prend appui, elle aussi, sur le contexte victorien pour repousser toute trace d’ambiguïté dans l’intérêt de Carroll pour les petites filles et pense s’attaquer aux deux mythes de l’innocence et du désir déviant, en lui supposant une vie amoureuse finalement banale. Rejetant l’hypothèse (courante mais sans véritable fondement) selon laquelle Lewis Carroll serait tombé amoureux d’Alice et l’aurait demandée en mariage, ce qui lui aurait été refusé par ses parents, Karoline Leach construit son argumentation autour de l’amour caché, car scandaleux, de celui-ci pour la mère d’Alice. Ainsi pense-t-elle pouvoir élucider les zones d’ombre des journaux, l’état dépressif dont Carroll fait part à une certaine période sans en dévoiler de cause, la référence au péché qui hante son esprit (qu’elle rapporte également à la masturbation), ou la censure appliquée à ses écrits personnels par les membres de sa famille. Son interprétation est déduite de la lecture de certains poèmes, d’un déchiffrage éminemment problématique de la correspondance et du journal et de spéculations logiques souvent douteuses (qu’il n’est pas le lieu de développer ici). S’ils ne fournissent pas de quoi nous convaincre, les travaux récents attestent néanmoins d’une volonté d’écarter la suspicion de pathologie sexuelle qui a entouré la biographie de Carroll à la suite des publications référées à la psychanalyse au début du siècle. En dépit de sa tentative de ne pas cautionner le mythe de l’innocence victorienne véhiculé par la biographie de Collingwood, Karoline Leach ne cherche pas moins à restaurer une image de pureté coïncidant avec une norme morale contemporaine, c’est-à-dire celle d’une normalité sexuelle acceptable, impliquant pratique de la masturbation à l’adolescence et désir pour une femme, alors que le célibat et la chasteté de Carroll en étaient venus précisément à attirer les soupçons.

5Certains vont jusqu’à soutenir que le jugement moral relève d’une attitude défensive devant notre propre perversion face à laquelle nous met l’auteur. C’est le cas notamment de James Kincaid5. Ces jugements étayés sur des approches divergentes de la question de la perversion, captives d’un discours moral, ne parviennent pas toutefois à sortir de l’opposition : culpabilité contre innocence. L’œuvre s’y trouve étrangement mêlée. Un récent travail à ce sujet6 me conduisit à saisir comment, du « tous pervers » post-moderne à la condamnation fondée sur une morale étriquée en passant par les plaidoiries de l’innocence, toutes les positions prises à ce sujet font fi du fantasme et de la portée de sublimation et de symptôme de l’œuvre, qui seuls s’avèrent pouvoir nous permettre de tenir une juste position éthique, de traiter du rapport de l’artiste à sa production en dehors de cette dialectique étriquée.

Perversion et sublimation

6Nous conviant à nous détacher d’une interprétation morale de ce terme, Lacan nous invite à une révision de la catégorie clinique de la perversion dont il fait une structure avec pour caractéristique une inversion de l’écriture du fantasme par rapport à la névrose. Jacques-Alain Miller, suivant ses pas, a mis en évidence par ailleurs les coordonnées de la perversion Gidienne qui tiennent en la dissociation de moins et de phi (Lacan écrit moins phi l’objet du désir, voile sur le manque qui le constitue, image attirante qui porte les traces de l’objet perdu cause du désir)7. Dans ce que Jacques-Alain Miller qualifie de forme « non standard » de la perversion8, les deux composantes sont disjointes : d’un côté le phallus mort, l’idéal désincarné, l’amour pour Madeleine (moins) et de l’autre la jouissance, ses relations avec de jeunes garçons (phi), jouissance métonymique, sur le mode de la collection, radicalement disjointe de l’amour. Lacan invite dès lors à repenser le rapport de la perversion à l’éthique et à décoller l’appréhension clinique de la perversion du jugement moral impliqué par l’emploi de ce terme ambigu. Ce qui ne signifie pas bien sûr accepter l’inacceptable.

7Lorsqu’il convoque la perversion à propos de l’éthique, Lacan vise à souligner comment loi morale et jouissance se trouvent inextricablement liées. « La genèse de la loi morale ne s’enracine pas ailleurs que dans le désir lui-même », indique-t-il9, ce qui implique une intrication de la loi morale et de la culpabilité fondamentale du sujet. Sade « complète » Kant, « la philosophie dans le boudoir […] donne la vérité de la Critique10 ». Kant néglige ce qu’avait entrevu Aristote, que le plaisir (et donc l’instinct de mort) agit comme « fonction directrice de l’éthique11 » (la recherche du bonheur), tandis que l’échec de « l’affranchissement matérialiste du désir » tient en ce que « nous ne nous trouvons pas devant un homme moins chargé de devoirs qu’avant la grande expérience critique de la pensée dite libertine12 ». Par cet énoncé, il vise l’échec de Sade.

8Si la loi morale a bien pour envers la perversion, selon Lacan, elles sont comme les deux faces d’une même médaille, l’une s’avérant irrémédiablement liée à l’autre. Aussi nous invite-t-il à nous écarter d’une trop simple opposition entre culpabilité et innocence qui ne saurait servir de fondement à une position éthique (celle-ci implique de prendre en compte la dimension du fantasme et de la jouissance du sujet), encore moins à une appréciation de l’œuvre. Dans son « Hommage rendu à Lewis Carroll », prononcé lors d’une intervention radiophonique en 1966 et récemment publié dans la revue Ornicar ?13, Lacan estimait que la curiosité quant à savoir comment Carroll en était venu à se faire servant des petites filles était vouée à rester sur sa faim, « car la biographie de cet homme qui tint un scrupuleux journal ne nous en échappe pas moins ». Il ajoutait : « L’histoire, certes, est dominante dans le traitement psychanalytique de la vérité, mais ce n’est pas la seule dimension : la structure la domine. On fait de meilleurs critiques littéraires là où on sait cela14. » Critiquant avec virulence Paul Schilder pour son approche psycho-biographique15, il en appelait à une lecture du génie de l’œuvre fondée sur son rapport à la vérité de l’inconscient. Toutefois, si d’une part il indique : « Le penchant de Lewis Carroll pour la petite fille impubère, ce n’est pas là son génie », il ajoute : « Nous autres psychanalystes n’avons pas besoin de nos clients pour savoir où cela échoue à la fin dans un jardin public16. » S’il laisse entendre par là qu’il soupçonne que Carroll relève d’une structure perverse sans s’y étendre, c’est qu’il relève à cet égard que jouissance et loi morale s’avèrent toutes deux participer également de la constitution de l’œuvre : « Lewis Carroll […] était religieux, religieux de la foi la plus naïvement, étroitement paroissiale qui soit, dût ce terme auquel il faut que vous donniez sa couleur la plus crue vous inspirer de la répulsion. [.] Je dis que ceci a sa part dans l’unicité, de l’équilibre que réalise l’œuvre. Cette sorte de bonheur auquel elle atteint, tient à cette gouache, l’adjonction de surcroît à nos deux Lewis Carroll, de ce que nous appellerons du nom dont il est béni à l’oreille d’une histoire, l’histoire encore en cours, un pauvre d’esprit17. » L’homme de foi prend place au côté du poète et du mathématicien pour contribuer à l’équilibre de l’œuvre.

9Lacan note par ailleurs que « la sublimation est l’autre face de l’exploration que Freud fait des racines du sentiment éthique18 ». Il place sur le même plan perversion et « sublimation excessive de l’objet » comme les deux cas que Kant n’envisage pas : « Deux formes de la transgression au-delà des limites normalement désignées au principe de plaisir19. » « Sublimation et perversion [poursuit-il], sont l’une et l’autre un certain rapport du désir qui attire notre attention sur la possibilité de formuler, sous la forme d’un point d’interrogation, un autre critère d’une autre, ou de la même, moralité, en face du principe de réalité20. » La mise en rapport qu’il opère entre perversion et sublimation, comme ce qui fait entrevoir la dimension de la pulsion, mérite qu’on s’y attarde. Il distingue en effet la sublimation de « l’économie de substitution où se satisfait d’habitude la pulsion en tant qu’elle est refoulée21 ». La sublimation s’avère propre à porter l’accent sur la pulsion dans la mesure où celle-ci y est dérivée mais non refoulée. Sans-doute faut- il saisir là ce qui participe au génie de l’œuvre d’art : celle de Carroll nous enseigne incontestablement sur le réel ; elle laisse entrevoir comment le sujet du désir vient en opposition au sujet de la raison, ce que Lacan s’attache également à démontrer dans cette intervention. Son ouverture sur la pulsion aurait-elle contribué à ce que certains préfèrent soutenir qu’il ne fallait rien y voir de tel ou que d’autres la tirent du côté de la perversion ? La dialectique de la culpabilité et de l’innocence contribue en effet à masquer le véritable enjeu, le véritable enseignement de l’œuvre.

10Dès lors, supposer la perversion de Carroll ne s’avère pas non plus nécessaire à l’appréhension de l’œuvre, le travail de la sublimation suffirait à rendre compte de son ouverture au réel de la pulsion. Néanmoins Lacan soulignait que l’attrait de celui-ci pour les petites filles participe de la composition de l’œuvre : « Le penchant de Lewis Carroll pour la petite fille impubère, ce n’est pas là son génie… mais c’est bien de la conjuration des deux positions [ce penchant, celui du “poète”, du “rêveur”, de “l’amoureux si l’on veut” et la position du professeur de mathématiques] d’où jaillit cet objet merveilleux […] son œuvre22. » S’il indiquait que s’attarder sur la prétendue perversion de Carroll risquait de nous faire rater le génie de l’œuvre, il tenait néanmoins ce « penchant » comme constitutif de l’œuvre, aux côtés du savoir du professeur de mathématiques.

11Il nous conduit dès lors à nous interroger malgré tout sur ce que furent les petites filles pour Carroll afin de saisir comment elles informent l’œuvre et le mythe qu’elle supporte. Pour cela, j’ai fait le pari de m’intéresser à ce qu’il dit aux petites filles à travers la correspondance23. Le décalage de ses dires est assez saisissant avec le mythe de l’enfance auquel il s’accroche et qu’il contribue à nourrir.

A travers la correspondance

12En effet, on peut se demander en premier lieu jusqu’à quel point Lewis Carroll n’aurait pas largement participé de la construction du mythe de l’enfance et du culte de l’innocence des victoriens, lui qui devait se défendre des rumeurs qui couraient sur son compte (il ne fut pas toujours lui-même perçu de son vivant comme si innocent que cela, sa correspondance indique qu’il ne l’ignorait pas). Ainsi invoquait-il la pureté de ses intentions (il ne faut pas douter qu’il y croyait lui-même), son admiration pour la pureté formelle de ses jeunes amies qu’il associe à leur parfaite innocence. En atteste une de ses lettres pour solliciter l’autorisation de prendre des clichés d’une petite fille dans le plus simple appareil :

Here I am, an amateur photographer, with a deep sense of admiration for form, especially the human form, and one who believes it to be the most beautiful thing God has made on this earth. […] Now, your Ethel is beautiful both in face and form ; and is also a perfectly simple-minded child of Nature, who would have no sort of objection to serving as model for a friend she knows as well as she does me. So my humble petition is, that you will bring the 3 girls and that you will allow me to try some grouping of Ethel and Janet […] without any drapery or suggestion of it.
I need hardly say that the pictures should be such as you might if you liked frame and hang up in your dining room. On no account would I do a picture which I should be unwilling to show to all the world—or at least the artistic world.
If I did not believe I could take such pictures without any lower motive than a pure love of Art, I would not ask it : and if I thought there was any fear of its lessening their beautiful simplicity of character, I would not ask it24.

13S’il n’y a aucune raison de ne pas croire à sa sincérité, les multiples précautions oratoires laissent entendre qu’il n’ignorait pas que la question n’était pas si simple et que de telles pensées étaient néanmoins présentes à son esprit, ne fut-ce que pour les rejeter. Le mythe de l’innocence vient en outre lui permettre de justifier sa pratique photographique.

14Dans sa correspondance avec ses amies-enfants, en revanche, il se présente volontiers à elles comme un amoureux transi voire délaissé. Il écrit à Agnes Arles : « Where shall you be in the summer ? in the land of foxes, or lilies ? I shall probably have no sleep till I hear, and next to no appetite for dinner, so I hope you’ll tell me as soon as its settled25 », ou à Gertrude Chataway :

My dear Gertrude,
Explain to me how I am to enjoy Sandown without you. How can I walk on the beach alone ? How can I sit all alone on those wooden steps ? So you see, as I shan’t be able to do without you, you will have to come26.

15L’excès hyperbolique dévoile la parodie et vise à provoquer le rire, mais c’est sous couvert des jeux de l’amour, montrés dans leur dimension de semblant, de jeu, qu’il aborde les petites filles. En passer par l’amour, balayé d’un trait d’humour pour indiquer que ce n’est pas de cela qu’il s’agit, ne relève-t-il pas d’un étrange paradoxe ? La relation épistolaire d’ailleurs s’avère propre à convoquer ce registre.

16Comment ne pas être saisi par ailleurs par le fait que ses propos au sujet de ses amies-enfants laissent bien poindre qu’en effet ce n’est pas d’amour qu’il s’agit, mais d’amitié non plus. L’affection y perce peu, il se montre plutôt attiré par des sujets photographiques potentiels :

The next 2 or 3 days were very enjoyable, though very uneventful. I called on Mrs Cameron on Monday, and told her I felt rather tempted to have my camera sent down here—there are so many pretty children about—but that it was too much trouble, and instead, I asked her if she would photograph for me (in focus) the prettiest two, one being a child of Mr Bradley’s, the master of Marlborough, and the other, name unknown, but constantly to be seen about : I described her as well as I could. “Well then,” said Mrs Cameron, “next time you see her, just ask her her name,” and this I half resolved to do27.

17D’ailleurs ne l’intéressent, semble-t-il, que les petites filles qu’il repère et décide de conquérir. Les lettres attestent d’une certaine distance avec celles qui vinrent à lui d’elles-mêmes, attirées par l’auteur d’Alice. La distance qu’il marqua avec ses amies quand elles grandirent indique, en outre, que la relation qu’il entamait était plus avec ce que l’enfant représentait pour lui, une petite fille, qu’avec un sujet pour laquelle il aurait développé une affection particulière.

18La gêne se fait sentir dans l’attitude des enfants elle-même, auxquelles il reproche occasionnellement une certaine froideur à son égard, un certain éloignement. Il écrit à Agnes Hull :

My Darling Aggie,
(Oh yes, I know quite well what you’re saying—“why can’t the man take a hint ?. He might have seen that the beginning of my last letter was meant to show that my affection was cooling down !” Why, of course I saw it ! But that is no reason why mine should cool down, to match ? I put it to you as a reasonable young person—one who, from always arguing with Alice for an hour before getting up, has had good practise in Logic—haven’t I a right to be affectionate if I like ? Surely, just as much as you have a right to be as unaffectionate as you like. And of course you mustn’t think of writing a bit more than you feel : no, no, truth before all things !). (Cheers. Ten minutes allowed for refreshment)28.

19En collectionneur presque, il multiplie les amitiés, mais il ne veut rencontrer les petites filles qu’une par une. « I like my child friends best one by one », écrit- il à Beatrice Earle29. L’âge venant, il s’avère occupé à former de nouvelles amitiés, supportant mal que celles-ci viennent à manquer. La rencontre d’une enfant en particulier compte moins que le fait d’avoir une amie-enfant. Il écrit à Edith Rix : « […] I got rather tired of having no child-friend : so made acquaintance with a child, of about 12 years old, who lodges a few doors off30. » La froideur de ses lettres ultérieures à Alice, au sujet de ses publications, indique que rien de l’affection d’antan n’a subsisté pour la femme qu’elle est devenue. Elle fut réservée à l’enfant en tant que telle (il est bien connu qu’il se désintéressait de ses amies quand elles grandissaient, cette particularité si constante ne saurait être attribuée au seul fait d’une nouvelle pudeur ou d’un changement de caractère de celles-ci).

20Étrange assertion enfin que celle-ci dans laquelle il témoigne de son aversion pour le sexe des garçons et de son admiration pour le corps dénudé des petites filles, lorsqu’il évoque pour Gertrude Thomson ses illustrations pour Sylvie et Bruno : « I had much rather have all the fairies girls, if you wouldn’t mind. For I confess I do not admire naked boys in pictures. They always seem to me to need clothes : whereas one hardly sees why the lovely forms of girls should ever be covered up31 ! » Pour le formuler en termes cliniques, les petites filles se situent entre phallus (dans sa fonction de voile sur le manque attaché à l’image idéalisée, alors que le sexe masculin est plus propre à évoquer la castration) et objet dont il tire jouissance de les collectionner et de les regarder. Elles ont presque la valeur d’un fétiche. Lacan soulignait dans son séminaire « D’un autre à l’Autre » : « La petite fille est l’objet de désir du voyeur, c’est très précisément ce qu’il peut s’y voir qu’à ce qu’elle le supporte, de l’insaisissable même, d’une ligne où il manque, c’est-à- dire le phallus32. »

L’objet du mythe

21Lacan soulignait par ailleurs la valeur phallique de la petite fille et son rapport avec l’objet dans son séminaire « L’objet de la psychanalyse », contemporain de son intervention à France Culture, dans lequel il indique : « Seule la psychanalyse éclaire la portée d’objet absolu que peut prendre la petite fille, c’est parce qu’elle incarne une entité négative, qui porte un nom que je n’ai pas à prononcer ici, si je ne veux pas embarquer mes auditeurs dans les confusions ordinaires. De la petite fille, Lewis Carroll s’est fait le servant, elle est l’objet qu’il dessine, elle est l’oreille qu’il veut atteindre, elle est celle à qui il s’adresse véritablement entre nous tous33. » Dans « L’objet de la psychanalyse », il compare à Alice l’infante du tableau de Vélasquez, Les Ménines, dont il indique qu’elle est le signe qui vient à la place de l’objet chu, du regard du peintre34.

22Là où Lacan constate que l’Alice du conte a pour valeur moins phi, les petites filles s’avèrent plutôt avoir eu pour valeur phi (coupé du moins) à travers la correspondance de Carroll. Son rapport à celles-ci semble construit sur une coupure entre amour et jouissance sur le mode de la perversion Gidienne.

23Postulons que l’écriture de l’œuvre contribua pour l’écrivain à nouer le phi et le moins par une prise du désir et de la jouissance à l’idéal (l’enfant y devient, grâce aux illustrations de Tenniel notamment, prise dans un discours, une idéologie conforme aux idéaux victoriens, la valeur de fétiche est enrobée d’un discours esthétique). L’Alice du récit en outre est devenue un nom, la petite fille du texte noue la jouissance au signifiant, de fétiche, elle devient moins phi, phallus imaginaire « qui n’est rien d’autre que ce point de manque qu’il indique dans le sujet35 ». Le texte porte dès lors une trace de la subversion de ces idéaux par le savoir sur la pulsion et l’inconscient qu’il dévoile. Nous ferons l’hypothèse que le rapport spécifique de la petite fille à la jouissance pour Carroll contribua à ce que la figure d’Alice s’avère particulièrement propre à supporter l’ouverture du texte sur le réel. « Seule la psychanalyse éclaire la portée d’objet absolu que peut prendre la petite fille », indique Lacan dans son « Hommage rendu à Lewis Carroll » (soit ici moins phi). Il faut entendre qu’il pointe les affinités de la figure d’Alice avec la jouissance. Il conclut : « Pour un psychanalyste, elle est, cette œuvre, un lieu élu à démontrer la véritable nature de la sublimation dans l’œuvre d’art36 », qu’il comprend comme la prise de l’objet cause du désir à la lettre.

24« Le mi-dire est la loi interne de toute espèce d’énonciation de la vérité, et ce qui l’incarne le mieux, c’est le mythe37 », indique Lacan. « Épave du discours de la science, le propre du mythe est de toucher à la vérité qui est sœur de jouissance », indique-t-il dans le même séminaire38. Le mythe est une écriture qui ouvre à l’inconscient, au réel de la pulsion hors signifiant.

25Dans son « Hommage à Lewis Carroll », Lacan indique comment les affinités de l’œuvre avec les mathématiques contribuent à faire émerger une intuition du réel, direction que mon propre travail ne peut que me porter à suivre. Il insiste néanmoins sur la place qu’occupe dans cette construction la figure de la petite fille dans sa « portée d’objet absolu ». Nous tiendrons qu’au-delà des mythes entendus au sens de construction idéologiques qu’elle a contribué à produire, Alice, personnage ancré dans ce que furent les petites filles pour Carroll, contribue à la dimension proprement mythique de l’œuvre au sens fort, telle que la dégage Lacan. Nous conclurons avec lui : « Il y a bien, comme on nous le dit, Lewis Carroll, le rêveur, le poète, l’amoureux si l’on veut, et Lewis Carroll le logicien, le professeur de mathématiques. Lewis Carroll est bien divisé, si cela vous chante, mais les deux sont nécessaires à la réalisation de l’œuvre39. »

Notes

1 Roland Barthes, Mythologies, Paris, Seuil, 1957.

2 Karoline Leach, In the Shadow of the Dreamchild : A New Understanding of Lewis Carroll, Londres, Peter Owens, 1999.

3 Matthew Sweet, Inventing the Victorians, Londres, Faber and Faber, 2001, p. 166.

4 Stuart Dodgson Collingwood, The Life and Letters of Lewis Carroll, Londres, Fisher Unwin, 1908.

5 James Kinkaid, Child-Loving, The Erotic Child and Victorian Culture, Routledge, 1992.

6 Sophie Marret, « Lewis Carroll : entre culpabilité et innocence », Bulletin du groupe petite enfance, n° 18, Paris, Agalma, octobre 2002.

7 Jacques-Alain Miller, « Sur le Gide de Lacan », Critique de la sublimation, La Cause Freudienne, n° 25.

8 Ibidem, p. 14.

9 Jacques Lacan, L’éthique de la psychanalyse, Le séminaire, livre VII, 1959-1960, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 11.

10 Jacques Lacan, « Kant avec Sade », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 766.

11 Jacques Lacan, Léthique de la psychanalyse, p. 36.

12 Ibidem, p. 12.

13 Jacques Lacan, « Hommage rendu à Lewis Carroll », texte prononcé le 31 décembre 1966 sur France Culture, sous le titre « Commentaire d’un psychanalyste ». Transcription de Marlène Bélilos à partir de la bande sonore. Texte établi par Jacques-Alain Miller in Ornicar ?, n° 50, revue du Champ Freudien, diffusion Navarin-Seuil, 2002.

14 Ibidem, p. 9.

15 Paul Schilder, « Psychoanalytical Remarks on Alice in Wonderland and Lewis Carroll », The journal of nervous and mental diseases, LXXXVII, 1938.

16 Jacques Lacan, « Hommage rendu à Lewis Carroll », p. 11.

17 Ibidem, p. 11-12.

18 Jacques Lacan, L’éthique de la psychanalyse, p. 105.

19 Ibidem, p. 131.

20 Ibid.

21 Ibid., p. 132.

22 Jacques Lacan, « Hommage rendu à Lewis Carroll », p. 11.

23 The Letters ofLewis Carroll, edited by Morton N. Cohen, Oxford University Press, 1979.

24 Ibidem, vol. 1, p. 338.

25 Ibid., vol. 1, p. 129.

26 Ibid., vol. 1, p. 254.

27 Ibid., vol. 1, p. 66-67.

28 Ibid., vol. 1, p. 421.

29 Ibid., vol. 1, p. 528.

30 Ibid., vol. 2, p. 715.

31 Ibid., vol. 2, p. 947.

32 Jacques Lacan, « D’un autre à l’Autre », séminaire inédit, cours du 26 mars 1969.

33 Jacques Lacan, « Hommage rendu à Lewis Carroll », p. 9.

34 Jacques Lacan, « L’objet de la psychanalyse », séminaire inédit, conférence du 15 décembre 1965, p. 19.

35 Jacques Lacan, « La science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 877.

36 Jacques Lacan, « Hommage rendu à Lewis Carroll », p. 12.

37 Jacques Lacan, L’envers de la psychanalyse (1969-1970), texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 127.

38 Ibidem, p. 76.

39 Jacques Lacan, « Hommage rendu à Lewis Carroll », p. 11.

Voir aussi:

Lewis Carroll et les psychobiographes : la fondation du mythe ou l’enfance réifiée

Pascale Renaud-Grosbras

1Nous savons que toute biographie est une construction. Mais certaines ont des traits si spécifiques qu’elles prennent une apparence particulière, à tel point qu’elles semblent devoir remplir une fonction : il s’agit des psychobiographies. C’est l’hypothèse de travail qui sera développée ici.

2La toute première biographie de Lewis Carroll fut publiée en 1898 par Stuart Dodgson Collingwood, son neveu1. Il travaillait à partir des témoignages de la famille et des papiers laissés par son oncle, dont son Journal, et de quelques vagues souvenirs personnels. Cette biographie est typique du genre biographique souvent hagiographique de l’époque victorienne, du style « Life and Letters ». Collingwood avait entrepris de donner une image lisse de son oncle. Rappelons qu’il fut le dernier biographe à voir le Journal dans sa version intégrale, puisque plusieurs volumes disparaîtront ensuite et qu’une version lourdement expurgée sera tout ce que les biographes pourront consulter par la suite2. En choisissant de placer en fin de volume une sélection de lettres d’amies-enfants (sans jamais, d’ailleurs, préciser l’âge de ces amies dont certaines n’étaient pas exactement des enfants), il commençait à orienter la lecture de la vie et des œuvres de Carroll. On croirait à le lire que son oncle n’a jamais quitté le refuge d’Oxford et a passé son temps à faire connaissance avec des petites filles et correspondre avec elles. Le seul moment où il approche de l’admission que son oncle ait pu être intéressé par les questions qui intéressaient ses contemporains, c’est pour les mettre de côté comme rebutantes pour les lecteurs de Sylvie et Bruno :

As things are, there are probably hundreds of readers who have been scared by the religious arguments and political discussions which make up a large part of it, and who have never discovered that Sylvie is just as entrancing a personage as Alice when you get to know her3.

3Il est vrai que le roman n’avait connu qu’un succès très limité, pour ne pas dire un échec, à sa parution. Mais Collingwood expédie ainsi les questions religieuses et politiques traitées par son oncle avec un sérieux auquel il tenait énormément, comme en témoignent les deux préfaces à Sylvie et Bruno, en se contentant de dire que c’est dommage car elles empêchent de faire la connaissance du personnage de la petite fille. Voilà déjà l’enfance au cœur de la biographie carrol- lienne, et nous verrons qu’elle y restera. Je n’ai pas l’intention de faire ici une étude détaillée des biographies de Carroll, quoique ce serait certainement une étude fascinante. Je me contenterai de donner quelques repères dans l’évolution de l’écriture biographique à propos de Carroll.

4Une étape que je trouve particulièrement importante est le texte de Virginia Woolf à l’occasion de la publication des œuvres complètes par Nonesuch Press en 19394. Elle y développe la vision d’un homme si effacé qu’il en est presque inexistant, la vision aussi d’une vie à la fois poétique et mystique, mystérieuse et transcendante, idéale et stérile :

But the Reverend C.L. Dodgson had no life. He passed through the world so lightly that he left no print. He melted so passively into Oxford that he is invisible. He accepted every convention ; he was prudish, pernickety, pious, and jocose. If Oxford dons in the nineteenth century had an essence, he was that essence. He was so good that his sisters worshiped him ; so pure that his nephew has nothing to say about him5.

5La notion d’enfance prend ici une dimension poétique qui, appliquée à la biographie, aboutit à des conclusions séduisantes car elles sont succinctes et de l’ordre d’un mythe ; elles répondent en effet au désir du retour à l’âge d’une fraîcheur enfantine supposée :

Childhood normally fades slowly. […] But it was not so with Lewis Carroll. For some reason, we know not what, his childhood was sharply severed. It lodged in him whole and entire. He could not disperse it. And therefore as he grew older this impediment in the center of his being, this hard block of pure childhood, starved the mature man of nourishment. He slipped through the grown-up world like a shadow, solidifying only on the beach at Eastbourne, with little girls whose frocks he pinned up with safety pins. But since childhood remained in him entire, he could do what no one else has ever been able to do—he could return to that world ; he could re-create it, so that we too become children again6.

6La magie, l’innocence, l’immatérialité de l’enfance sont au cœur de cette lecture de Carroll par Virginia Woolf. Le thème de l’enfance détruite par quelque événement grave est au fondement de certaines approches psychanalytiques, aussi nous est-il familier ; mais pour elle, il ne s’agit pas de mettre en place une étude de cas, mais de donner à la lecture des œuvres une fraîcheur et une dimension poétique portées par une forme de transcendance mystérieuse. De fait, la biographie n’intéresse pas Virginia Woolf et peu lui importe la véracité de ses analyses. Le problème fut que cette lecture poétique s’est « incrustée » dans la doxa carrollienne. Collingwood avait utilisé le motif de l’enfance pour donner de son oncle une image pure et détourner tout intérêt de ses activités adultes ; j’entends par là sa réflexion théologique et son amitié pour les progressistes Maurice et MacDonald, par exemple, qui dans une famille aussi ancrée dans les valeurs anglicanes que la famille Dodgson ne pouvaient qu’être suspectes. Virginia Woolf, elle, fait de l’enfance un principe explicatif de l’œuvre ainsi que de la vie de Carroll, en lui conservant encore le mystère poétique du concept de l’enfant innocent. Dès lors, les biographes successifs vont s’emparer du concept de l’enfance pour l’intégrer à leur façon dans leur lecture de la vie de Carroll, et bien souvent aussi, de ses œuvres.

7L’enfance, à cette époque de l’écriture biographique consacrée à Carroll, est considérée comme la limitation d’un monde à un imaginaire enfantin et le refus d’un monde adulte. Cette lecture a perduré longtemps, notamment chez Jean Gattégno, en France, qui dans sa thèse de 1966 publiée en 1970 développe l’hypothèse selon laquelle « c’est le refus du monde réel qui forme l’ossature du projet carrollien » ; ce refus est un repli dans un monde de l’enfance sclérosé et fermé aux influences du monde extérieur7. Il considère que Carroll, même s’il se désolait, par exemple, de certaines injustices sociales, était incapable de quitter l’abri que représentait Oxford pour se lancer dans l’action collective, incapable aussi d’écrire autrement que dans le cadre strict du nonsense. Dans son livre de 1974, il avoue que l’écriture biographique semble impossible face à un homme comme Carroll, et se résout à renoncer à rechercher une unité8.

L’avènement de la psychobiographie

8Ce qui imprime définitivement le thème de l’enfance et toute la complexité y afférente dans l’image de Carroll, c’est l’avènement d’un genre particulier de biographie, qu’on peut appeler la « psychobiographie ».

9Vers le début du xxe siècle, il semble que le genre biographique ait perdu sa portée didactique et hagiographique pour permettre à l’auteur d’explorer ce qui devient un « sujet » : non plus sujet au sens de personne, mais sujet au sens de sujet d’étude. Le sujet de la biographie était jusqu’alors un personnage à respecter, un personnage littéraire central à la tentative littéraire qu’est une biographie, devant lequel s’effaçait en apparence tout point de vue idéologique. Je dis « en apparence » car il est certain que ce point de vue existait, sans être nécessairement revendiqué ni même conscient chez le biographe. Je pense ici particulièrement à Mrs Gaskell, qui s’efforce de faire de Charlotte Brontë une sainte domestique dont le sens du devoir domina toute la vie, et qui pour ce faire n’hésite pas, en toute bonne conscience, à manipuler la chronologie, à censurer délibérément certains événements de la vie de son héroïne (il s’agit ici clairement d’une héroïne), voire à passer sous silence une analyse proprement littéraire des œuvres de l’auteur qu’elle aborde9. Le point de vue idéologique de Mrs Gaskell est évident à un lecteur d’aujourd’hui : elle ne pouvait admettre qu’une femme consacre exclusivement sa vie à autre chose que l’idéal petit bourgeois de la famille et du devoir, y compris le devoir religieux. Elle avait aussi entrepris de la défendre contre les accusations de « grossièreté » qui avaient été formulées après la parution de Jane Eyre, et surtout après la révélation que l’auteur de ce roman était une femme. Elle renvoya donc à l’environnement de Charlotte Brontë, plutôt qu’à la conscience de l’auteur, tout ce qui lui semblait justifier cette accusation, égratignant au passage des personnes encore en vie, qui furent évidemment furieuses de se voir portraiturer ainsi10. Mrs Gaskell, en cherchant à défendre son héroïne qu’elle trouvait elle-même indéfendable, était de fait dans une position paradoxale, qui fait de sa biographie un monument littéraire, un modèle du genre biographique – vers lequel il est pourtant impossible de se tourner sans arrière-pensée si l’on cherche à « connaître » la vie de Charlotte Brontë, pour autant que cela soit possible. La bonne conscience de Mrs Gaskell lui permit d’écrire son livre, sinon d’en assumer totalement les conséquences : elle se hâta en effet de partir en vacances sur le continent à la parution du livre pour échapper aux poursuites judiciaires auxquelles elle s’attendait. Cette bonne conscience repose entièrement sur le but didactique de ce qui est finalement une hagiographie. Il s’agit d’enseigner au public le sens du devoir, incarné dans un personnage. Elle le fit ailleurs, comme romancière, mais ici elle n’a aucune hésitation à « utiliser » un personnage réel, et dans les deux cas, en tant que romancière ou en tant que biographe, elle s’efface derrière ses personnages qui portent, ou représentent, l’idéal qu’elle entend exposer au public. J’ai pris cet exemple car il me semble particulièrement représentatif du genre biographique anglais au xixe siècle, où la biographie a un but didactique, lequel but peut difficilement pousser vers autre chose qu’une hagiographie. On est du côté de la défense : défense du sujet de l’étude et défense d’un point de vue idéologique plus ou moins assumé.

10Les biographes qui suivirent immédiatement Mrs Gaskell se montrèrent très possessifs et protecteurs envers Charlotte Brontë, refusant de prendre la mesure de la signification des lettres à M. Heger publiées dans le Times en 1913, une mesure qu’ils jugèrent vulgaire et blessante envers la mémoire de leur héroïne. Mais en 1920, une certaine Lucile Dooley publia une étude de Charlotte Brontë pour un journal de psychologie américain, où elle étudiait la personnalité de Charlotte à la lumière du concept de la névrose, introduisant le complexe d’Electre, ou la fixation au père, pour expliquer la genèse du génie de l’auteur. Le génie est donc étroitement lié à une pathologie et l’acte d’écrire est considéré comme une soupape de sécurité destinée à l’empêcher de sombrer dans la folie, plutôt que comme une tentative artistique proprement dite. Curieusement, Lucile Dooley, tout en posant comme hypothèse que Charlotte Brontë était inconsciente des raisons profondes qui la faisait écrire et inconsciente de son art, pose comme hypothèse corollaire qu’elle a su exposer au monde les rouages de la psyché dans ce qui est finalement « une grande contribution à la psychologie ». D’autres biographes suivirent, qui clamèrent que Charlotte était restée bloquée éternellement au stade de la psychose enfantine, qui l’empêchait de vivre parmi ses semblables. Chacun d’entre eux affirme tour à tour être parvenu au « noyau dur de la personnalité » de leur sujet. Un d’entre eux ne peut s’empêcher de noter que Charlotte a disparu à trente-huit ans, l’âge auquel sa mère est morte. Le fatalisme de ces études est frappant. Toute action, qu’elle soit créative ou quotidienne, est passée par le filtre de la pathologie. Il est vrai que la biographie de Mrs Gaskell présentait déjà tous les éléments nécessaires à une telle débauche interprétative, et qu’aucun de ces biographes n’a pris la peine de vérifier certains faits que Mrs. Gaskell tenait de commérages ou avait purement et simplement inventés. Mais l’idée que la clé ultime de l’analyse est à portée de main suffit à déclencher une véritable avalanche de nouvelles biographies11.

11Vers le début du xxe siècle donc, en matière de biographie, il y a de moins en moins un souci d’édification et de plus en plus un souci d’ordre scientifique. Ce terme est douteux, certes, dans un contexte littéraire, mais il me semble important néanmoins. Le but de la biographie, en effet, devient la recherche, selon une méthode explicite, des preuves justifiant d’une hypothèse posée par l’auteur de la biographie au cours de sa recherche précédant l’écriture proprement dite. La forme de la biographie évolue : du genre « Life and Letters », on passe à un travail de remaniement des données biographiques connues en ayant recours à des théories appartenant à l’histoire de la pensée contemporaine. C’est sur ce dernier point surtout qu’il me semble important de se pencher, car l’avènement de la psychobiographie s’appuie entièrement sur l’importance grandissante de la psychanalyse, considérée non plus comme méthode thérapeutique, mais comme système explicatif. Il est vrai que Freud lui-même avait ouvert la voie, avec ses études sur Léonard de Vinci ou Dostoïevski. Il s’indignait de ce que la biographie passe sous silence le « refoulé » de la sexualité, qu’il considérait au moins aussi important que les événements proprement dits et qu’il cherchait dans la production créatrice de ces artistes. Il s’indignait surtout de la « pruderie » des biographes traditionnels. Mais en 1928, dans son texte sur Dostoïevski et le parricide, il admet que « malheureusement, l’analyse ne peut que déposer les armes devant le problème du créateur littéraire12 ».

12Une brèche était toutefois ouverte, où les biographes de Carroll se sont engouffrés. Il s’agissait de s’intéresser à la part secrète de la vie de l’auteur, non plus en tant qu’auteur, ni en tant que personnage, mais en tant que sujet porteur d’un inconscient potentiellement accessible pour peu que l’on s’appuie sur une lecture minutieuse de ses œuvres et une relecture tout aussi minutieuse de ce qui était connu de sa vie. En ce qui concerne Carroll, dans ce genre de biographies, l’écriture devient symptôme, plutôt qu’œuvre d’art. Le geste créatif est inconscient plutôt que conscient. La notion selon laquelle ses livres sont sortis tout écrits des limbes de son inconscient ou d’un pré-conscient commence à apparaître. Et chez Carroll, cela prend une dimension particulière, puisqu’il est traditionnellement vu comme auteur pour enfant : ce quelque chose de secret qu’il exprime dans ses écrits, ça doit avoir un rapport avec l’enfance. On cherche donc à accumuler, à partir de la masse de données héritées des biographies antérieures, des indices en forme de symptômes que l’écriture critique formera en syndromes : en d’autres termes, écrire une psychobiographie, c’est faire une étude de cas et dégager des syndromes à partir des symptômes tirés de ce qui est connu de la vie. Or, il est rare que ces auteurs aillent chercher ailleurs que dans les biographies précédentes les données dont ils se servent. On ne trouve que très rarement des tentatives pour interroger ceux qui ont connu leur sujet d’étude, et plus le temps passe, plus cette possibilité s’éteint. Les biographies successives s’écrivent donc peu à peu à partir des biographies précédentes, cherchant toujours plus le « secret », le « refoulé », que les auteurs précédents n’auraient pas vu. C’est alors que la séparation établie par Carroll entre sa personnalité d’auteur comme Lewis Carroll et sa personnalité en tant que Charles Lutwidge Dodgson a pris un sens particulier. Je crois qu’aucun de ces auteurs ne s’est arrêté sur le fait qu’en renversant son prénom et le nom de sa mère, Charles et Lutwidge, en les latinisant puis en les transcrivant en anglais, il a, littéralement, « coupé le nom du père » (Dodgson). Cela ne me semble pas anodin, et pas simplement pour des raisons psychologiques. En effet, en tant que fils aîné d’une grande famille de filles appelé à prendre la place de son père à la tête de la famille, il était destiné à suivre les traces de celui-ci, ce qu’il a commencé à faire en entrant à Oxford. Mais il a ensuite refusé de rentrer dans les ordres, et a acquis sa notoriété en devenant écrivain. Ce n’était pas là le comportement qui était attendu de lui. Sa famille, anglicane et traditionaliste si lui-même ne l’était pas, était néanmoins à sa charge. Il me semble que cette raison de prendre un nom de plume, et celui-là en particulier, méritait d’être explorée avant de se lancer dans ce que je considère être une hypothèse délirante, celle de la séparation pathologique de sa personnalité en deux identités distinctes. Quant à l’idée selon laquelle deux parties différentes de son cerveau prenaient le dessus tour à tour selon son activité du moment, je vois mal comment elle pourrait être défendue sérieusement. Hypocrisie peut-être, méfiance sans doute, mais pathologie je ne crois pas – ou alors il faudrait arriver à cette hypothèse en dernière analyse. Mais l’œuvre de Carroll abonde en symboles, en rêves et en jeux de mots. Là aussi, c’est pain béni pour le psychobiographe. Interpréter un symbole, c’est ainsi que la connaissance populaire de la psychanalyse voit sa pratique – symboles sexuels en premier lieu, et là aussi il est évident que Carroll fut un sujet particulièrement bien choisi par ces auteurs. L’image évolue peu à peu pour arriver chez certains à celle d’une personnalité anormale : on a vu que pour Gattégno, l’hypothèse est le refus du monde réel. Chez plusieurs autres auteurs revient le motif de la fixation à l’enfance. Dans l’esprit du public, la pédophilie est largement présente.

13Ce qui pose réellement problème, c’est la place grandissante de la psychopathologie de la création artistique : le génie et la névrose sont mis en étroite connexion. Mais interpréter des œuvres littéraires comme la production brute d’un inconscient, c’est nier le travail d’élaboration (d’ordre créatif) de l’auteur, et surtout, en tout état de cause, la relation de sa production littéraire à la littérature et à la culture. On déhistoricise ainsi une œuvre. On oblitère aussi tout un pan de l’analyse critique, tout ce qui tient à la volonté consciente et créatrice, au projet d’écriture. Florence Becker Lennon, par exemple, nie la portée de cette dimension du travail littéraire lorsqu’elle estime, dans sa biographie de 1945, que dans sa dernière œuvre littéraire, Sylvie et Bruno, Carroll a perdu son génie créatif en acquérant une plus grande conscience de sa propre philosophie :

Carroll’s philosophy became steadily more conscious and more concentrated, from Wonderland to Looking-Glass, from Looking-Glass to Sylvie and Bruno, with is moralistic detours. But, as his philosophy became more conscious, it also grew more concentrated, drier, and less nutritious13.

14C’est Florence Becker Lennon encore, dans son introduction à sa biographie, qui a cette métaphore extraordinaire sur le genre biographique, la métaphore d’un oignon qu’on pèle sans jamais arriver au cœur. On a beau décortiquer, il restera toujours quelque chose, un autre secret à découvrir dans un processus sans fin :

All the great abstractions—Genius, Love, Religion—like Peer Gynt, resemble an onion. But their onions, unlike Peer Gynt, are infinite. At least, no one has yet succeeded in defoliating any of them till all the leaves were in one hand and nothing in the other. Each one is made up of known and common qualities—plus X. And no matter how many leaves we succeed in pulling off—perhaps no single individual has pulled more than one—bulb X in the other hand never looks any smaller14.

15En 1955, Phyllis Greenacre publie une étude psychanalytique des œuvres de Swift et de Carroll15. Elle fait remonter la névrose de Carroll à l’enfance de Charles Dodgson, né de parents cousins germains, dans une famille nombreuse où les rivalités n’étaient sans doute pas exprimées à cause de l’exemple parental de vertu chré- tienne. En tant que Lewis Carroll, l’homme aurait voulu retrouver l’état de déraison propre à la période pré-verbale de la petite enfance, qu’il tenta d’éloigner dans sa vie quotidienne par ses habitudes strictes et son refoulement des émotions, mais qui affleure dans ses œuvres de nonsense. Élevé avec des petites filles, il n’aurait pas réussi à résoudre le fantasme de sa propre identité, et un attachement œdipien non résolu l’aurait poussé à s’identifier à sa mère. Dans le roman Sylvie et Bruno, Phyllis Greenacre estime que le jardinier est une image dégradée du père, qui ouvre la porte aux enfants afin qu’ils rejoignent une image idéalisée du père, capable d’enseigner l’amour universel mais pas l’amour individuel. Elle voit dans les scènes de rêve, en particulier la chanson du jardinier, une représentation onirique typique d’une scène d’excitation sexuelle. Voir dans ces passages la mise en scène d’une représentation de la scène primitive impossible à assimiler interdit de s’interroger sur la portée stylistique du poème, et sur son importance dans la construction structurelle du roman. Selon Phyllis Greenacre, tout cet aspect effrayant de la vie sexuelle adulte, l’auteur l’aura toujours repoussé, ce qui culmina dans Sylvie and Bruno où l’amour n’est qu’amour fraternel, amour universel, bref, amour désexualisé. Mais là encore cela pose un problème, puisque cette interprétation ne permet pas de s’interroger sur la portée philosophique et proprement théologique de la notion d’amour pour Carroll.

16Dans ces tentatives biographiques, le biographe est un porteur de compétence critique : loin de s’effacer devant son sujet, au moins en apparence, le point de vue du biographe s’expose, se revendique, avec plus ou moins de prudence. Le sujet de la biographie n’est plus un héros mais un sujet d’étude, en toute bonne conscience car le but est d’ordre scientifique. Il ne s’agit plus de montrer une vie qui puisse être un modèle pour le public, mais de découvrir les éléments cachés d’une personnalité, dont les œuvres servent de support à la lecture de symptômes. Plus grave, ces approches ne se limitent pas à trouver de l’anormalité chez l’homme, mais à englober aussi, voire surtout, ses œuvres littéraires. Que n’a-t-on pas écrit sur Sylvie et Bruno ? Pour ceux qui ne l’ont jamais lu mais connaissent la littérature consacrée à Carroll, le roman est un indigeste fouillis d’où le nonsense est absent, et où un petit garçon parle de façon terriblement agaçante. Mais en premier lieu, le reproche principal fait au livre est que Carroll a perdu sa capacité à approcher l’enfance et à la restituer. Roger Lancelyn Green, par exemple, considère que pour les deux volumes consacrés à Alice, Dodgson équilibrait parfaitement son âme d’enfant retrouvée et l’adresse et le jugement logique de l’adulte intelligent16. Mais quand il a écrit Sylvie et Bruno, dit-il, l’équilibre était rompu et il utilisait les paroles et les fantasmes de ses amies-enfants, sans les faire passer par le filtre de la maturité. C’est la perte de l’accès à l’enfance et le règne absolu de l’adulte qui signerait donc l’échec du roman. On ne peut plus parler ici d’anormalité psychique : on entre dans le domaine de la critique littéraire la plus abusive. On ne cherche plus seulement le secret, mais l’échec, un échec dû à des raisons psychologiques. L’auteur, pour les psychobiographes, est écrivant plutôt qu’écrivain. Pourquoi pas ? Mais dans ce cas, le genre trouve sa clôture dans le fait même qu’il prend pour sujets premiers des artistes, des écrivains. Personne ici ne peut sérieusement remettre en question le fait que Carroll est écrivain – sinon ce colloque n’aurait jamais eu lieu.

17Pourquoi, précisément, les psychobiographies posent-elles un problème du point de vue de la critique littéraire ? D’une part, les psychobiographies fonctionnent sur le principe de la recherche du secret, le « sale petit secret qui nourrit la manie d’interpréter », pour citer Gilles Deleuze17. Au principe de ce secret, on trouve presque toujours l’enfance. Car le noyau dur au centre de toute recherche d’ordre psychobiographique, c’est l’origine, la genèse du « sale petit secret ». Or l’origine, c’est forcément l’enfance. Ce faisant, l’écriture biographique détache le sujet des influences sociales, culturelles et littéraires qui ont formé son art. De plus, en posant tout acte créateur sur la fondation unique d’un inconscient préadulte, on met en place le concept d’un génie miraculeux et forcément naïf. Là encore se pose le problème du statut de l’écrivain. La psychanalyse, telle, du moins, qu’elle est comprise par les psychobiographes, pose clairement un problème théorique au sein du carrollisme. Elle a permis le passage radical d’une croyance en l’inconnaissable et l’indicible en ce qui concernait la personne humaine, avec le respect absolu de sa mémoire, à une recherche minutieuse des secrets réels ou supposés : il s’agit du désir de croire qu’il devient possible d’avoir accès à l’inconscient, et donc de connaître le tout de l’auteur. Sous couvert d’iconoclastie (c’est-à-dire casser une image figée pour aller voir derrière), les psychobiographes, s’ils se donnent accès à des aspects d’une personnalité restée jusque-là inexplorée, réduisent leur lecture par une orientation unique de leur interprétation. L’iconoclastie, en matière de biographie, a un intérêt qui marque aussi sa limite. D’autre part, considérer l’auteur d’abord comme un personnage dont il faut percer les secrets biographiques, c’est occulter certains aspects de son œuvre, qu’on s’empêche de voir autrement que par le prisme des éléments biographiques déjà exhumés. S’interroger sur la question de l’enfance chez Carroll, c’est souvent ignorer que cette question a, pour lui, une dimension philosophique importante. Comme Jean-Jacques Lecercle l’a noté, l’enfant pour les victoriens est à la fois emblème de la pureté, de l’innocence absolue, et un être humain déjà porteur du péché originel qu’il faut éduquer et redresser18. Mais pour Carroll, l’enfant est aussi celui qui connaît l’amour, et à qui il importe de donner une vision de plus en plus large de cet amour, de le guider dans sa connaissance intuitive de l’amour divin. Non perverti par les doctrines, il est celui qui aide l’adulte à comprendre l’importance de l’amour divin, mais limité par son expérience, il est celui qu’il faut aider à acquérir le sens des devoirs envers Dieu et les hommes. Ceci prend son sens si on s’autorise à lire Sylvie et Bruno, par exemple, non pas comme un échec littéraire, mais comme l’expression d’une philosophie personnelle très aboutie, construite à partir de fréquentations et de lectures dont on a longtemps ignoré l’importance, fascinés comme l’étaient les psychobiographes par la recherche de l’anormalité du discours relatif à l’amour et l’interrogation sur les motifs possibles de cette anormalité. Certes, la question de l’enfance est importante – pas parce qu’elle se réfère à l’enfance de Carroll, ni à son amour de l’enfance, mais parce que cette question est centrale dans sa philosophie.

Les fonctions : l’auteur, l’enfance

18Il me semble que les psychobiographies mettent en regard deux formes mythiques, deux fonctions, celle de l’enfance et celle de l’auteur. On a déjà vu quelques-unes des catégories que porte la figure mythique de l’enfance : le miracle, l’innocence, la naïveté, le refus d’un monde adulte incompréhensible. La liste est sans doute longue ; d’ailleurs, si la notion d’enfance est mythique, c’est bien parce que chaque époque y puise, ou y met, ce qui lui convient. C’est une fonction malléable car stable, ou stable car malléable.

19La fonction de l’auteur, c’est sans doute Michel Foucault qui l’a le mieux décrite19. Selon lui, le nom d’auteur, en premier lieu, a une fonction. Fonction classificatoire d’abord : il circonscrit un corpus. En carrollisme, le problème du corpus est réglé par l’attribution à Dodgson des textes dits « sérieux » et à Carroll des textes littéraires ; pourtant, cette distribution est débordée par le paradoxe constitutif de la classification basée sur le nom d’auteur : en témoignent les hésitations sur le statut de Sylvie et Bruno. Le nom d’auteur a aussi une fonction d’attribution d’un mode de réception spécifique, en d’autres termes il attribue un statut aux discours de l’auteur. Selon Michel Foucault :

Il manifeste l’événement d’un certain ensemble de discours, et il se réfère au statut de ce discours à l’intérieur d’une société et à l’intérieur d’une culture. Le nom d’auteur n’est pas situé dans l’état civil des hommes, il n’est pas non plus situé dans la fiction de l’œuvre, il est situé dans la rupture qui instaure un certain groupe de discours et son mode d’être singulier. […] La fonction auteur est donc caractéristique du mode d’existence, de circulation et de fonctionnement de certains discours à l’intérieur d’une société20.

20Le carrollisme a fourni un statut au discours de Carroll en s’appropriant et en construisant l’image de l’auteur ; par le même mouvement, le carrollisme fonde sa légitimité en caractérisant son propre discours par la référence à l’auteur. L’image de Carroll que nous possédons aujourd’hui est construite, cette construction est même probablement l’enjeu principal du carrollisme. On peut poser l’hypothèse selon laquelle, pour les psychobiographes comme pour tous ceux qui parlent de Carroll, l’auteur a pour fonction d’inscrire les discours dont il est porteur dans un ensemble de discours qui le concernent, lui, sa vie et ses œuvres.

21La confluence de la fonction auteur et de l’enfance considérée comme une fonction s’articule particulièrement bien dans le cas de Carroll, pour donner des figures rhétoriques typiques du mythe, tout un ensemble de figures insistantes dont on peut dresser une liste non exhaustive. Ce sont les formules de base de la doxa carrollienne.

22La figure de l’innocence, d’abord : la formule de Collingwood, « a very beautiful personality21 », était déjà vide de sens quand on considère qu’il parlait non seulement de son oncle – tout le monde peut s’amuser à écrire la biographie de son oncle – mais d’un auteur. Les psychobiographes ne se sont pas embarrassés de commenter la beauté de la personnalité de leur sujet. Ils l’ont réduite à une figure de la plus grande innocence. Un auteur proche de son âme d’enfant est forcément innocent et pur, ou innocent mais pervers, selon la vision que l’on a de l’enfance. D’autre part, si l’auteur est un enfant, alors il ne sait pas grand-chose du monde, et il devient possible à celui qui l’étudie de trouver dans ses œuvres ce qu’il ne savait pas lui-même y avoir mis. On voit le danger à ne jamais s’interroger sur cette idée ; elle peut être féconde comme totalement vide de sens. À l’inverse, on peut aussi considérer que si l’auteur est un enfant, il a joué comme un enfant : on peut dès lors s’autoriser à chercher dans ses œuvres les jeux auxquels il a joué. Un des derniers biographes de Carroll, Richard Wallace, en 1990, pose l’hypothèse selon laquelle Carroll aurait été victime d’agressions sexuelles lorsqu’il était élève à Rugby et que cela aurait développé en lui une homosexualité et une perversité qu’il aurait dévoilées dans ses écrits, sous forme d’anagrammes22. Aussi s’efforce-t-il d’explorer minutieusement les œuvres de Carroll pour y retrouver ces anagrammes – et les trouve, bien évidemment. Paradoxalement, la figure de l’innocence rejoint ici celle de la perversité. Quelques années plus tard, c’est lui encore qui a écrit ce livre affirmant que Carroll est Jack the Ripper23. Il est évident que ce type de recherche en dit plus long sur leur auteur que sur Carroll. L’articulation paradoxale de l’innocence et de la perversité est un motif récurrent des psychobiographies. Elle est souvent résolue en posant que Carroll avait une connaissance intuitive de la perversité, comme tout enfant (selon la formule de Freud, incorrectement lue, selon laquelle l’enfant est un « pervers polymorphe »), mais que son inconscience de ses propres mécanismes psychiques ne lui permettait pas de la comprendre dans toute sa dimension proprement adulte. Michael Bakewell, dans sa biographie de 1996, estime ainsi que les « pensées impures » que Carroll évoque dans sa préface à Sylvie et Bruno sont impures au sens où le catéchisme l’entend24. Mais lorsqu’il écrit cette préface, Carroll a cinquante-sept ans, et peut difficilement être suspecté d’entretenir une inquiétude adolescente sur la masturbation – sauf à s’acharner à croire à un esprit infantile enfermé dans le corps d’un homme mûr. L’idée qu’il puisse s’agir de doute religieux ou d’inquiétudes métaphysique ne l’effleure pas un instant, elle est pourtant digne d’être explorée.

23La fermeture au monde est un autre motif. On entend par là le monde adulte, événementiel, politique, etc. Nous connaissons tous cette anecdote dont il est difficile de retrouver la source une fois qu’on l’a lue, mais qui est très probablement apocryphe, de Carroll entrant à quatre pattes dans un salon, pensant n’y trouver que des enfants, et se trouvant nez à nez avec des adultes interloqués25. C’est une chose de définir le nonsense comme un système clos, c’en est une autre d’affirmer que Carroll était un îlot retiré du monde adulte. Difficile, dans ce cas, de considérer que c’était un homme cultivé, par exemple. Or, Hugues Lebailly l’a montré, il était très au fait de la production culturelle de son époque26, et souvent même peu orthodoxe dans ses choix ; pas parce qu’il ne connaissait pas l’orthodoxie, mais parce qu’il s’en détachait tout à fait consciemment. Fréquenter le théâtre lui était interdit implicitement, sinon explicitement, mais il était capable de défendre son point de vue et de s’y tenir.

24Pierre Bourdieu parle, dans Les règles de l’art, à propos de Sartre biographe de Flaubert, de « cette forme de narcissisme par procuration que l’on tient d’ordinaire pour la forme suprême de la “compréhension”27 ». Loin d’objectiver son sujet, le psychobiographe, de la même façon, se contente souvent de plaquer sur le personnage de Carroll sa lecture d’événements biographiques réels ou imaginaires (hérités de la doxa), qui est une lecture non seulement stérile, mais également violente. Loin de s’interroger sur la genèse du travail créatif, il postule une genèse idéale et indicible et développe l’image d’un « créateur inconscient » ou « créateur incréé ». Ceci repose sur la croyance qu’une vie, telle qu’on la voit, est orientée par sa finalité : en d’autres termes, chacun des événements biographiques et des interprétations qui en sont tirées a une signification touchant à un but ultime. C’est une téléologie qui implique une forme de transcendance. Carroll, enfant dans l’âme, innocent et inconscient de son propre génie, a écrit des chefs- d’œuvre : c’est incompréhensible mais cela est, miraculeusement. Cette irruption de la transcendance dans la psychobiographie scelle son échec.

Le mythe carrollien comme résolution d’un paradoxe

25Il me semble qu’une autre hypothèse peut être posée en ce qui concerne l’auteur en tant que mythe. Je me demande si le discours si prégnant dans le carrollisme sur la pureté absolue du personnage d’Alice ne nous fournit pas déjà une piste. Je ne trouve pas, personnellement, qu’Alice soit d’une exceptionnelle pureté. Tout en représentant l’innocence, elle me semble même particulièrement perverse et manipulatrice, bien qu’elle soit (ou peut-être parce qu’elle est) elle-même manipulée par les autres personnages. Je vois là une image bien perverse de petite fille. Je crois d’ailleurs que les enfants le perçoivent, certains s’en effrayent et d’autres s’en amusent, d’autres encore font les deux simultanément ou successivement. Si ma lecture est un tant soit peu correcte, alors comment le paradoxe de l’articulation entre innocence et perversité dans le personnage d’Alice se résout-il ? Je pense qu’il n’est pas absolument absurde de penser que Carroll, en tant que figure mythique, est la réponse à ce paradoxe. Ce serait bien, selon la formule de Lévi-Strauss, un « modèle logique de résolution d’une contradiction », en ceci qu’il incorpore, plutôt que son héroïne, la perversité portée par son texte. En d’autres termes, Carroll serait devenu une figure mythique quand les carrolliens, ne supportant plus de voir en Alice la perversité, l’ont fait porter, par un mécanisme collectif de projection, sur la figure de l’auteur. On obtient ainsi deux figures mythiques : celle de l’enfant parfaitement innocent et pur, et celle de l’auteur absolument pervers et anormal.

26De fait, cela pourrait commencer à expliquer pourquoi Sylvie et Bruno, où la perversité est sans conteste présente, est si dépréciée par les psychobiographes, qui affirment qu’avec cette œuvre, Carroll a perdu son pouvoir créatif pour écrire des bêtises. La figure de l’auteur ayant perdu là sa perversité alors que son dernier roman la regagnait, l’équation ne fonctionne plus par le mythe.

Le « sujet supposé savoir »

27Plus largement, il me semble que les psychobiographies posent le problème de la réception des œuvres littéraires, que je voudrais ici tenter d’exposer autrement en quelques mots. Dans la relation entre auteur et lecteur, le « sujet supposé savoir » est à la fois l’auteur, le lecteur et le texte, chacun étant relié aux autres par la relation très particulière de la lecture. Mais dans la relation entre auteur, lecteur et biographe, le « sujet supposé savoir » se doit forcément d’être le psychobiographe, faute d’avouer son incapacité à donner sens à son travail, ce qu’il ne fait jamais. Il me semble que les psychobiographes posent le problème des dangers de la critique littéraire, en creux : si le critique se pose en « sujet supposé savoir » il se résigne à la transcendance et à porter sur ses propres épaules tout le poids du sens qu’il donne au texte. S’il s’avoue qu’il ne sait pas, il entre dans la relation classique entre lecteur, auteur et texte, et fait fonctionner le texte en respectant sa portée, toute sa portée et rien que sa portée. Si les psychobiographies appliquées à Carroll ont un sens, c’est peut-être celui-là : démontrer par l’absurde ce que la critique ne peut pas se permettre de faire. Il me semble que le double mythe de l’enfance et de l’auteur tel qu’il a été exploité par les psychobiographies est passé dans la doxa carrollienne. Mais il doit être examiné en dehors d’elle pour que la critique ait une chance d’en faire un concept constructif.

Notes

1 Stuart Dodgson Collingwood, The Life and Letters of Lewis Carroll (Rev. C.L. Dodgson), Londres, Thomas Nelson & Sons, 1898.

2 The Diaries of Lewis Carroll, éd. Roger Lancelyn Green, 2 vol., Londres, Cassel and Company, 1953.

3 Stuart Dodgson Collingwood, op. cit., p. 236-237.

4 Introduction de Virginia Woolf pour The Complete Works of Lewis Carroll, éd. Alexander Woolcott, Londres, Penguin Books, 1988 [Nonesuch Press, 1939].

5 Ibidem., p. 47-48.

6 Ibid., p. 48.

7 Jean Gattégno, L’univers de Lewis Carroll, Paris, José Corti, 1970, p.

8 « Ceci est-il une biographie ? La question n’est pas rhétorique, et j’ai beaucoup hésité à écrire “La Vie de Lewis Carroll”. De qui vais-je parler en effet ? De celui qui répondait au nom de Charles Lutwidge Dodgson ? ou de celui que l’on ne connaît que sous le nom de Lewis Carroll ? La vie de Charles L. Dodgson, son neveu l’a écrite dès l’année de sa mort. Celle de Carroll supposerait, pour être possible, le pouvoir de trancher entre la vie et les livres » (Jean Gattégno, Lewis Carroll : une vie, Paris, Seuil, 1974, p. 13).

9 Elizabeth Gaskell, The Life of Charlotte Brontë, Londres, Penguin Classics, 1997 (1857).

10 Voir à ce sujet l’appareil critique du livre d’Elizabeth Gaskell, Charlotte Brontë, traduction de Lew Crossford revue, corrigée et annotée par Pascale Renaud-Grosbras, Paris-Monaco, Éditions du Rocher, 2004.

11 L’étude des biographies des sœurs Brontë a été réalisée brillamment par Lucasta Miller dans The Brontë Myth, Londres, Vintage, 2002. Voir en particulier le chapitre 5, « Secrets and Psychobiography », p. 109-139, sur lequel je me suis largement appuyée ici.

12 Sigmund Freud, « Dostoïevski et le parricide » (1928), trad. J. B. Pontalis, C. Heim et L. Weibel, in Résultats, idées, problèmes II, Paris, Presses universitaires de France, 1985.

13 Florence Becker Lennon, « Escape Through the Looking-Glass » (1945), Aspects of Alice : Lewis Carroll’s Dreamchild as seen through the Critics’Looking-Glasses (1865-1971), éd. Robert Phillips, Londres, Victor Gollancz Ltd, 1972, p. 76.

14 Florence Becker Lennon, « An apology for biographies », préface à Lewis Carroll : a Biography, Londres, Cassell & Co, 1947, p. 7.

15 Phyllis Greenacre, Swift and Carroll : a Psychoanalitic Study of Two Lives, New York, International Universities Press, 1955.

16 Cité par Selwyn H. Goodacre dans « Lewis Carroll the Creative Writer », Mr Dodgson : Nine Lewis Carroll Studies, LCSNA, 1973, p. 15-22.

17 Gilles Deleuze et Claire Parnet, Dialogues, Paris, Flammarion (Champs), 1996, p. 58.

18 Jean-Jacques Lecercle, « Un amour d’enfant », Jean-Jacques Lecercle (dir.), Alice, Paris, Autrement (Figures mythiques), 1998, p. 7-48.

19 Conférence donnée à la Société française de philosophie le 22 février 1969, texte repris dans Michel Foucault, Dits et écrits, 1954-1988, vol. 1, Paris, Gallimard, 1994, p. 789-821.

20 Ibidem, p. 798.

21 Pour évoquer Sylvie and Bruno, Collingwood parlait en effet de « revelation of a very beautiful personality » à propos de son auteur. Stuart Dodgson Collingwood, op. cit., p. 319.

22 Richard Wallace, The Agony of Lewis Carroll, Melrose, Gemini Press, 1990. Notons en passant que Richard Wallace se présente comme thérapeute pour enfants.

23 Richard Wallace, Jack The Ripper : « Light-Hearted Friend », Melrose, Gemini Press, 1996.

24 Michael Bakewell, Lewis Carroll : A Biography, Londres, Heinemann, 1996, p. 110.

25 Cet incident est rapporté pour la première fois dans la biographie de Langford Reed, The Life of Lewis Carroll, Londres, W. & G. Foyle, 1932. Il n’indique aucune source.

26 Voir Hugues Lebailly, Charles Lutwidge Dodgson et la vie artistique victorienne : les journaux et les lettres, chroniques des excentricités d’un reclus monomaniaque ou témoignages de l’intégration d’un amateur éclairé ?, thèse soutenue auprès de l’université de Strasbourg 2, 1997.

27 Pierre Bourdieu, Les règles de l’art : genèse et structure du champ littéraire, Paris, Seuil (Libre examen), 1992, p. 267.

 Voir également:

L’imagination et le diptyque chez Lewis Carroll

Toshiro Nakajima
Traducteur Pascale Renaud-Grosbras

1La photographie d’Alice Pleasance Liddell prise dans les jardins du doyen de Christ Church est une des plus connues de Lewis Carroll, logicien, photographe et écrivain, qui a su se détacher des conventions victoriennes portant sur le portrait enfantin pour créer son propre langage esthétique. Nous verrons dans cet article que chez Carroll, la photographie est le versant visuel de sa production artistique, dont les autres versants sont l’écriture et le dessin : elle est donc, par essence, intertextuelle. On ne peut comprendre cette photographie de 1858, Alice Liddell as the Beggar Maid1, sans se pencher sur les complexités esthétiques et les ambiguïtés contenues dans cette image.

2Alice Liddell as the Beggar Maid, la plus mémorable des photographies d’Alice Liddell par Lewis Carroll, montre la petite fille qui enflamma son imagination absorbée dans la contemplation du spectateur, dans une attitude de mendiante. La vérité de ce portrait trouve sa source dans la figure d’une héroïne énigmatique mais issue d’une longue tradition, figure à laquelle le modèle comme l’artiste ont collaboré : le visage de la petite fille montre une attention soutenue pour la présence du photographe, dont le regard traverse l’appareil Ottewil.Lire cette photographie, c’est s’interroger à la fois sur la place qu’elle a prise dans la culture britannique depuis l’époque victorienne et la replacer dans les débats sur l’esthétisme contemporain. Au cours des dernières décennies, comme le disent Roger Taylor et Edward Wakeling, « it has caused the most intense speculation2 ». On a souvent dit que la fascination qui s’en dégage était due à l’évocation de l’innocence enfantine et à la glorification de la pureté. Pourtant, la plupart des critiques insistent également sur la fascination d’ordre sexuel qu’inspire la figure de cette petite fille. Brassaï, un des plus grands photographes du vingtième siècle, qui considérait Lewis Carroll comme un des plus grands photographes amateurs anglais, se plaisait à imaginer son exil hors de l’âge adulte où il lisait la peur de grandir et concluait que :

[…] in the most unforgettable and doubtless most revealing picture he ever took, “The Beggar Maid,” Alice, standing against a filthy wall, her legs and feet bare, looks at us, her eyes full of enormous sadness. Her dress is torn and hanging in shreds, her flesh bare as though she has just been raped3.

3Plus tard, il devint courant d’interpréter le plaisir visible que prenait Lewis Carroll à photographier de petites filles « sans habillement » comme une preuve de sa pédophilie supposée. Cette photographie, en particulier, a servi à construire le mythe de la pédophilie de Lewis Carroll chez certains auteurs :

Alice Liddell as the “Beggar Maid” operates as further evidence of Carroll’s uneasy relationship with children outside the utopian circles of Oxford and the Pre-Raphaelites. Carroll’s camera operated like the “cult of the child” industry as a whole4.

4Helmut Gernsheim, le premier biographe du photographe Lewis Carroll, a probablement contribuer à fixer ce mythe dans les esprits :

Characteristically, his dislike of boys extended also to their nakedness. “I confess do not admire naked boys. They always seem to me to need clothes—whereas one hardly sees why the lovely forms of girls should ever be covered up.” In his hobby there was no danger of outraging Mrs. Grundy provided he found little girls—and parents—who raised no objection5.

5La question de la sexualité du photographe s’est donc souvent posée chez les critiques, qu’ils décrivent Alice comme une fillette consciente de l’attraction qu’elle exerce ou comme une délicieuse jeune innocente, des interprétations qui, sans doute, prennent leur source dans le climat contemporain d’anxiété généralisée à propos de l’exploitation sexuelle des enfants6. La question de la pédophilie a toutefois été dernièrement largement remise en cause. L’historienne de l’art Anna Higonnet met en doute ce mythe profondément ancré dans les esprits contemporains par la toute-puissance du concept d’innocence enfantine, un des plus précieux concepts de notre culture actuelle.

Having once seen Carroll’s nudes, Alice’s bare calves and shoulders, her soliciting gesture, and her ripped rags, all provoke suspicion. The whole beggar pretext seems dubious, since Alice exudes health, wealth, and the arrogant privilege. To Carroll’s contemporaries, however, Alice’s beggar portrait did not look prurient at all. No less an eminent Victorian that the British poet laureate Alfred, Lord Tennyson said it was the most beautiful photograph he had ever seen7.

6Par-delà ces considérations, que signifie réellement la figure de la petite mendiante ? Depuis que le poète William Blake a donné une voix à l’enfant, cette figure a été largement représentée et interprétée. Sa popularité tient sans doute à son ambiguïté. Le thème de la mendiante était populaire à l’ère victorienne, pour ceux qui s’intéressaient aux relations entre l’individu et la société et aux relations de classe. On rencontre souvent, dans la littérature, ce désir d’éveiller la compassion pour les maux soufferts par les plus pauvres au cœur de la cité, comme dans ce poème dont l’auteur est anonyme :

The wand’ring beggar girl may meet
Some pity, as she walks the street
While some relieve her woe ;
Her artless accents float along,
And tho the heart direct the song
The burthen sad—Heigho ! Heigho !
Although the burthen be—Heigho !

Wealth and power may guilt await,
envy not their pomp and state,
Whom virtue thus forego ;
I’d rather tune my artless voice,
And in an honest heart rejoice,
Than sigh in guilt—Heigho ! Heigho !
Nor let the burden be—Heigho8 !

7L’image de la mendiante apparaît ici comme un cliché ironique. On peut rapprocher cette image de la caricature de George Cruickshank, Our Gutter Children, qui date de 1869. Il y critiquait les efforts hypocrites des classes aisées envers les petites filles destinées à être exilées dans les colonies afin d’y trouver une vie meilleure. Indigné par le projet d’une dénommée Miss Rye, il fit circuler sa caricature parmi les députés9. Lewis Carroll, lui, ne considérait pas que l’art avait le pouvoir de faire évoluer la moralité ni la société victoriennes, et ce n’est pas précisément là qu’est la portée de sa photographie.

8Plusieurs critiques l’ont souligné, elle tire son titre du poème de Tennyson, The Beggar Maid (1842) :

Her arms across her breast she laid ;
She was more fair than words can say :
Bare-footed came the beggar maid
Before the king Cophetua.
In robe and crown the king stept down,
To meet and greet her on her way ;
“It is no wonder,” said the lords,
“She is more beautiful than day.”

As shines the moon in clouded skies,
She in her poor attire was seen :
One praised her ankles, one her eyes,
One her dark hair and lovesome mien.
So sweet a face, such angel grace,
In all that land had never been :
Cophetua swore a royal oath :
“This beggar maid shall be my queen10

9Le sujet de ce poème est dérivé d’une ballade élizabéthaine dont la plus ancienne version se trouve dans Crowne Garland of Goulden Roses (1612) de Richard Johnson. Elle est souvent citée par Shakespeare chez qui le nom de la mendiante est Zenelophon11. Chez Thomas Percy, dans Reliques of Ancient English poetry, son nom devient Penelophon. William Holman Hunt a illustré le poème de Tennyson pour l’édition Moxon. Edward Burne-Jones est l’auteur de King Cophetua and the Beggar Maid12 (1884), qui fut exposé à l’Exposition universelle de Paris en 1889, où le roi est représenté aux pieds de la mendiante, au moment où l’amour et la spiritualité transcende les barrières de classe et la raison même13.

10Tennyson demanda à Julia Margaret Cameron d’illustrer ses Idylls of the King and Other Poems, une collaboration qui met en valeur la collaboration étroite entre texte et illustration. Sa composition pour King Cophetua and the Beggar Maid représente l’arrivée de la pauvre mendiante qui couvre sa poitrine en s’avançant devant le roi, dont la photographe capture l’expression au moment où il s’apprête à plier le genou devant elle.

11Revenons à Lewis Carroll et à sa propre composition sur ce thème. L’album Lewis Carroll de la Princeton University Library contient plusieurs autres portraits d’Alice, dont Alice Liddell Dressed in her Best (1858). Cette photographie est à l’opposé de la première : Alice y est représentée comme une petite fille de la meilleure société. On a l’habitude de voir Alice as the Beggar Maid seule, hors du contexte que le photographe lui-même avait l’intention de proposer – c’est-à-dire auprès de Alice Liddell Dressed in her Best. Comme le rappelle Roger Taylor :

Like Rejlander’s genre studies, the photograph was most probably meant to be seen as one of a pair, with the other showing little Alice, then aged six, dressed in her best outfit, complete with white ankle socks and black leather shoes. It is a diptych suggestive of class distinction, as well as a fall from grace and a rise to redemption14.

12Il me semble également que ces deux photographies doivent être vues côte à côte, comme un diptyque. Le mot « diptyque », qui en grec signifie « ensemble », se réfère à un objet qui se plie en deux, le plus souvent des tablettes articulées de bois, d’ivoire ou de métal. Les surfaces internes étaient garnies de cire et étaient utilisées pour l’écriture. Les premiers chrétiens l’adoptèrent pour un usage liturgique. Au Moyen Âge et durant la Renaissance, le diptyque était plus précisément un tableau peint sur deux panneaux articulés, le donateur apparaissant fréquemment sur un des deux panneaux, dans une posture d’adoration envers les personnages peints sur l’autre.

13Carroll fit coloriser la photographie Alice Liddell as the Beggar Maid afin de l’offrir à sa muse, montée sur un carton dans un coffret couvert de velours violet15. Les diptyques contenant le nom des morts ou des vivants, en particulier des saints et des martyrs, étaient souvent déposés sur l’autel. Il est vrai cependant que cette photographie est unique, même si elle est montée sur une carte qui s’ouvre comme un diptyque ; mais j’aime à croire que Lewis Carroll, spectateur de sa muse, apparaît sur le panneau manquant pour adorer la petite fille éternelle.

14Charles Lamb disait de William Hogarth : « […] his graphic representations are indeed books : they have the teeming, fruitful, suggestive meaning of words. Other pictures we look at—his prints are read16w ». Les photographies de Lewis Carroll devraient, il me semble, être lues elles aussi par le biais de son imagination qui s’appuie sur le diptyque. On trouve beaucoup de ces photographies dans ses albums. En 1858, il y eut Quintin Twiss in « The Rat-Catcher’s Daughter » où le personnage passe le seuil d’une maison, un sac à la main, et Quintin Twiss in « The Two Bonnycastles », où il est assis, l’air rêveur, en train de fumer un brûle-gueule. En 1878, il y eut deux photographies de Xie Kitchin adossée à une pile de boîtes exotiques, vêtue d’une tunique brodée de dragons, l’une intitulée Xie Kitchin as Tea-Merchant (On Duty) et l’autre Xie Kitchin as Tea-Merchant (Off Duty).

15Il y eut la même petite fille, dans une longue chemise de nuit blanche, endormie dans un lit dans Xie Kitchin in « Where Dreadful Fancies Dwell » en 1873 et éveillée, la joue sur la main, dans Xie Kitchin in « A Summer Night » l’année suivante.

16On retrouve cette imagination orientée par le motif du diptyque dans ses écrits littéraires. Dans Alice’s Adventures in Wonderland, lorsque Alice est confrontée au terrible dilemme « Who in the world am I », elle est très inquiète et évoque tous les enfants de son âge auxquels elle peut penser pour retrouver sa propre identité.

“I’m sure I’m not Ada,” she said, “for her hair goes in such long ringlets, and mine doesn’t go in ringlets at all ; and I’m sure I can’t be Mabel, for I know all sorts of things, and she, oh, she knows such a very little ! Besides, she’s she, and I’m I, and—oh dear, how puzzling it all is ! I’ll try if I know all the things I used to know17.”

17Dans ce contexte, Ada et Mabel sont tour à tour la mendiante, tandis que l’héroïne Alice est Alice elle-même dans Alice Liddell Dressed in her Best. De même, au chapitre VI, « Pig and Pepper », un bébé d’une forme étrange se met à ressembler à une étoile de mer puis se change en cochon :

“If it had grown up,” she said to herself, “it would have made a dreadfully ugly child : but it makes a rather handsome pig, I think.” And she began thinking over other children she knew, who might do very well as pigs, and was just saying to herself “if one only knew the right way to change them18…”

18Vu de l’extérieur, un étrange bébé se change en cochon ; mais le point de vue change pour considérer la situation de l’intérieur, grâce à la figure du diptyque.

19Le conflit binaire que l’on reconnaît dans les activités créatrices de Lewis Carroll, entre l’inaccessible (l’idéal) et le réel (la réalité indéterminée) se retrouve dans ses écrits comme dans ses photographies. Les deux portraits en diptyque d’Alice nous montrent, non seulement l’amour qu’il portait à la petite fille, mais aussi cette forme d’imagination, profondément ancrée chez lui, qui lui permettait de concevoir ses histoires d’Alice et ses photographies sur le même modèle, pour ce qui est de la forme comme pour ce qui est du fond.

Notes

1 « Ten prints of this image, in varying crops, are recorded. These comprise : two in the Liddell family collection ; two in the M.L. Parish collection, Princeton University ; one, carte-de-visite format, in the Pierpont Morgan Library, New York ; one in the Gilman collection, in the Henry W. and Albert A. Berg collection, New York Public Library ; one, carte-de-visite format, in a private collection, one formerly in the Justin Schiller collection, and one in a private collection », Lewis Carroll’s Alice, Londres, Sotheby’s, 2001, p. 52.

2 Roger Taylor et Edward Wakeling, Lewis Carroll : Photographer, Yale University Press, 2002, p. 61.

3 Brassaï, « Carroll the Photographer », Literature and Photography : Interactions 1840-1922, ed. Jane M. Rabb, Albuquerque, University of New Mexico Press, 1995, p. 56.

4 Carol Mavor, Pleasures Taken : Performances of Sexuality and Loss in Victorian Photographs, Londres, I. B. Tauris, 1996, p. 35.

5 Helmut Gernsheim, Lewis Carroll : Photographer, New York, Dover, 1969, p. 21.

6 Voir Diane Waggoner, « Photographing Childhood : Lewis Carroll and Alice », in Marilyn R. Brown, Picturing Children : Constructions of Childhood between Rousseau and Freud, Hampshire, Ashgate, 2002, p. 149.

7 Anna Higonnet, Pictures of Innocence : The History and Critics of Ideal Childhood, Londres, Thames and Hudson, 1998, p. 125.

8 « The Wand’ring Beggar-Girl », in The Universal Songster ; or, Museum of Mirth : Forming the Most Complete, Extensive, and Valuable Collection of Ancient and Modern Songs in the English Language, with a Copious and Classified Index, Londres, Johnes and Co., 1832, I, p. 254.

9 Voir Robert L. Patten, George Cruikshank’s Life, Times, and Art, Londres, Methuen, 1996, II, p. 447. La caricature donne la parole à quatre personnages. Le Juif dit : « There are many plans suggested for providing for the neglected children of drunken parents, but none such a Sweeping measure as this, for by this plan, we provide for them at once, and get rid of the dear little ones altogether. » Une dame s’exclame : « This is a delightful talk ! And we shall never want a supply of these neglected children, whilst the Pious and respectable Distillers and Brewers carry on their trade and we shall always find plenty of little dears about the Gin Palaces and Beer shops. » Le clergyman, pour sa part, jette des pelletées de petites filles dans une charrette en disant : « All these little Gutter girls are our sisters, and therefore, I feel it my duty as a Christian Minister to assist in this good work. » Miss Rye, tenant un fouet à la main, conclut : « I am greatly obliged to you, Christian ladies and gentlemen for your help, and as soon as you have filled the cart, I’ll drive off and pitch the little dears aboard of a ship and take them thousand of miles away from their native land, so that they may never see any of their relations again. »

10 Alfred Lord Tennyson, Poems, Londres, E. Moxson, 1857, p. 359-360.

11 Voir en particulier Love’s Labour’s Lost, IV, 1, 60-66.

12 Il commenta ainsi la fin de son travail sur ce tableau : « This very hour I have ended my work on my picture. I am very tired of it—I can see nothing more in it, I have stared it out of all countenance and it has no word for me. It is like a child that one watches without ceasing till it grows up, and lo ! It is a stranger », Lady Georgiana Burne-Jones, Memories of Edward Burne-Jones, Londres, 1904, I, p. 253.

13 Le critique d’art Fernand Khnopff remarque : « […] the polished metal reflects the beggar maid’s feet, adorable feet—their ivory whiteness enhanced by contrast with the scarlet anemones that lie here and there », Fernand Khnopff, « In Memoriam Sir Edward Burne-Jones, Bart. : A Tribute from Belgium », Magazine of Art (1898), p. 522.

14 Roger Taylor, op. cit., p. 64.

15 Voir Lewis Carroll’s Alice, p. 52.

16 Charles Lamb, « Essay on the Genius and Characters of Hogarth », The Reflector, III, 1811.

17 Lewis Carroll, Alice’s Adventures in Wonderland and Through the Looking-Glass, Harmondsworth, Penguin Books (Centenary Edition), 1998, p. 18.

18 Ibidem, p. 55-56.

Voir encore:

Lewis Carroll writer & photographer: clearing up a few myths

Lawrence Gasquet

1If the works of Lewis Carroll are still celebrated today by scholars all over the world, it is precisely because they possess the rare ability to make their readers think about the functions and limits of the media involved in oral and written language. A lot of energy has been devoted to the study of the linguistic and philosophic depth of works such as the Alices, The Hunting of the Snark, and to a lesser extent Sylvie and Bruno; however, he who looks at these works a little closer is also assured to find similar treasures as far as the aesthetic dimension is concerned. Carroll’s text deals constantly with the visual, either at a purely material level of organisation, or at a more abstract level of reference. The study of the structures that make reality intelligible in Carroll’s writings is indeed rewarding, because of his ability to turn what is mainly surface into depth, whether it be the surface of the mirror, chessboard, Euclidian plane or photographic plate. We will not have time here to detail aspects of this study; let it be sufficient for the moment to state that Carrollian Nonsense is synonymous with order, and that this orderly dimension is achieved through the combined use of image and text1. What characterises Carroll’s writing is the constant and direct interplay with the pictural. It has been shown that Nonsense thrives on structure, and takes advantages of overstructuration to reveal the flaws of our language system2. Denouncing in various ways the polysemous dimension of linguistic signs, which according to him stands in the way of accurate thought, Carroll reminds us that we indulge in approximations whenever we deal with a sign system that is complete enough to be exact. The hunting of the sign is similar to the The Hunting of the Snark, insofar as they both try to eradicate the informal and the irrepresentable, in other words, that which cannot form a valid system, and which consequently generates entropy. Thus, Lewis Carroll resorts to graphic malleability to denounce (or celebrate, depending on the point of view adopted) the inexactitude of language. Dodgson’s keen concern for form, and his mixing of the textual and the visual in order to achieve better understanding, makes him appear as extremely modern, for indeed it is relatively recently that the debate on the status of the graphic sign has led to a kind of middle-ground, acknowledging the validity of WJ.T. Mitchell’s statement:

The image/text problem is not just something constructed “between” the arts, the media, or different forms of representation, but an unavoidable issue within the individual arts and media. In short, all arts are “composite” arts (both text and image); all media are mixed media, combining different codes, discursive conventions, channels, sensory and cognitive modes3

2The reception of a work of art thus presupposes aesthetic and linguistic interdependence4. From a pragmatic point of view, it seems that image and language are linked by common goals: both function rather similarly as regards reference, expression of intention, and production of effects on the reader/spectator (hence the birth of a new discipline called visual semiotics)5. Pragmatically, then, there is no essential difference between text and image, since both obey similar strategies. The image is caught in language, and language is bound to the image; their intertwining is precisely what fascinates Carroll, and his writings make the reader experience the plenitude of the graphic sign. Jean-François Lyotard declares that the best form possible is the one that remains at an intersection between two contradictory requirements, that of the “articulate meaning” and that of the “plastic sense”: Carroll understood this perfectly when he composed rebus-letters, preferred schemas to words, varied the font-size of his texts, or attempted to create a new mathematical sign system6, in which the shape of symbols would suggest their meaning, just like Humpty-Dumpty’s name suggests his roundness (“My name means the shape I am—and a good handsome shape it is, too7” 192). Mathematical symbols, belonging to the category of signs situated at the highest level of schematic abstraction8, are then conceived as formally motivated. These attempts at improving the impact of the sign confirm the Carrollian will to control signification, to eliminate possible interferences between sign and meaning; they also testify to the ability of the visual to complete some deficiencies of the written language. In general, Carroll’s writings try to circumscribe polysemous meaning, preferring exactitude to semantic range and overdetermination to vagueness. Carrollian language looks for semantic limpidity, revealing a mistrust of the ambiguous nature of words, and the natural porosity of the sign. In Dodgson’s eyes, language cannot compete with visual sensations; both media are complementary, but they do not generate the same emotion. The visual takes you unawares and overwhelms you in one second, whereas language, caught in its own linearity, cannot possibly possess so instantaneous and powerful an impact. Both language and image are complementary, but one can detect in all of Dodgson’s works a particular sensitiveness towards the visual; visual sensations trigger his strongest emotions. This of course is palpable in his passion for photography, and his extreme frustration for not being much of a painter. Dealing with Charles Lutwidge Dodgson’s art of photography proves painstaking indeed, because of the apparent difficulty in abstracting ourselves from the influence of his literary productions, and because his photographs get inserted into the standard biographies to illustrate what then becomes “the writer’s ‘hobby’”. Yet, whoever becomes interested in the history of photography, or in the history of photographic practices, knows that although Dodgson first took up photography as a diversion from his mathematical work, it evolved into something much more meaningful, both to him and to the scholar. As Douglas Nickel underlines in the recent exhibition catalogue of the San Francisco MOMA9, the camera immediately became a passport for Dodgson, allowing him a particular kind of circulation and an excuse for meeting persons of high station. He exchanged information with the leading practitioners of photography in Victorian England (including Rejlander, Cameron, Peach Robinson), published a review of one photographic exhibition, and by 1860 was distributing his own list of 159 photographs for sale (no doubt to cover the cost of what was still an extremely expensive activity). His diaries also testify to the expense and difficulty of the undertaking and the sincerity of his ambitions for it. The impromptu success of the Alices afforded him a financial independence that enabled him to return to photography, allowing him to indulge in a more private vision, without as much concern for market opinion as before. In a period of 24 years, Dodgson generated about 3000 negatives, preserving his best images in a set of circulating albums. He became a renowned figure in photographic circles; therefore, Douglas Nickel is certainly right to claim that if we wish to make a case for Dodgson as a visual artist, we first have to engage his images as if they were not known to be the production of a household name—to show, paradoxically enough, that the photographs have artistic merit in spite of the renown of their maker: “They must not be prejudged as keepsakes, the by-products of a writer’s hobby, but as the serious expression of an innovator demonstrably committed to his medium and the world of pictures10.” The most slippery path is obviously the approach focalising exclusively on his alleged predilection for little girls, forgetting that to entertain a special interest in young females was at the time very ordinary indeed, as some colleagues have shown in illuminating articles11. It seems rather unfair that posterity should have focused on the same aspect that appealed to Nabokov for example, contributing to the building of the myth denouncing Carroll as a vile Humbert Humbert:

I have always been very fond of Carroll… He has a pathetic affinity with Humbert Humbert but some odd scruple prevented me from alluding in Lolita to his perversion and to those ambiguous photographs he took in dim rooms. He got away with it, as so many other Victorians got away with pederasty or nympholepsy.
His were sad scrawny little nymphets, bedraggled and half-dressed, or rather semiundraped, as if participating in some dusty and dreadful charade12.

3I think that there is more to his photographs than mere voyeurism and fetishism; I prefer to leave the bedraggled nymphets to psychoanalysts, and I will try to concentrate on a much less controversial aspect of his pictures, since I am going to focus on their composition.

4Let us briefly state that Dodgson was first and foremost a portraitist; he never really indulged in the Victorian craze of serious tableaux-vivants, with the exception of a handful of pictures which are quite remarkable in that they can be considered as mock tableaux-vivants, mere sketches of them enacted for fun. These embryonic tableaux do possess an irresistible charm for their very lack of perfection, for their auto-referential dimension I should say: Dodgson’s St. George hasn’t slain much of a dragon, in spite of the impressive size of his sword13; the ghosts which people some of his dreams seem indeed congenial14, and the rare special effects he uses in his pictures appear so obvious that they become all the more charming. These odd and sketchy pictures are quite interesting in Carroll’s practice because they reveal his differences as regards a majority of his Victorian fellow-photographers: his aim is not to make his spectators guess the intended subject from schematic props and perfect costumes, as was the point of tableaux-vivants, but to approximate theatrical living pictures without ever masking the personality of his models. “St. George and the Dragon” does not represent the slaughter of a dragon, it is a portrait of Xie Kitchin as a princess, just as “The Dream” is a simple pretext for representing Mary MacDonald in the act of sleeping15. The originality of Dodgson’s portraits stems precisely from their ability to depart from the norm, thereby underlining the idiosyncrasies of each sitter, and perhaps illustrating his own fantasies as well. This deviance from the norm is palpable for instance in Xie Kitchin’s portrait as Penelope Boothby, after Reynold’s painting and Millais’ Cherry Ripe. Xie Kitchin’s face has lost much of the innocence that characterized the painted girls, as she is now almost a woman, her provocative eyes challenging those of the spectator. Thus, it seems to me that Dodgson is always able to retain the personality of his sitter, by refusing to submerge her under props and by favoring some imperfections. We can also remember the picture of Agnes Grace Weld as Little Red Riding Hood16; if you compare it to the series of pictures created by Henry Peach Robinson for his Little Red Riding Hood series17, it becomes obvious that Dodgson is not in the least interested in recreating a seemingly perfect fiction. Robinson’s Riding Hood finds herself glued, so to speak, in a “narration” which weight is underlined by the profusion and exactitude of details. These pictures can hardly be deemed portraits, unlike Dodgson’s. Peach Robinson and his fellow photographers illustrate literary works, but Dodgson never illustrates anything but his own imaginary fictions. Dodgson’s photographs confirm the truthfulness of Susan Sontag’s claim that “photographs […] are attempts to contact or lay claim to another reality18”. I would say that, in the example of tableaux-vivants, fiction becomes a pretext for portraiture. I will take a last allegorical example, rarely acknowledged as such though; it is maybe the most famous of all pictures taken by Dodgson, namely Alice as a beggar-maid. In fact, thanks to the catalogue established very recently by Edward Wakeling19, we learn that this picture was one of a pair20, created in the fashion of Rejlander’s photographic diptychs. The notoriety of the photograph ensures that it is invariably displayed alone, removed from its original context. Like Rejlander’s genre studies, it is likely that Dodgson conceived the pair to be seen as the two sides of the same subject, to contrast a demure girl of good breeding with a ragged beggar girl whose knowing look and wayward stance were purposely contrived to obtain alms from willing pockets. Beyond the alleged transmutation of Alice Liddell into a temptress, there was also simply an attempt at staging allegorical figures in common fashion. The little props favoured by Dodgson are rather run-of-the-mill; as many other Victorian photographers he often uses books, flowers, and other usual accessories to convey basic metonymic information about the sitter. Dodgson here simply follows the common language in use at the time, and there is nothing especially original in the nature of his prop selection. What is sometimes slightly odd, on the contrary, is his choice of settings and his composition. Lindsay Smith has underlined how bare his settings were sometimes, as if he wanted to emphasize the intrinsic qualities of his subjects. She has noticed in her study of women and children in the 19th century how several Victorian photographers, like Hawarden or Cameron, carefully contextualise their figures in order to load them with meaning; by comparison, “in Carroll context is largely disregarded”. I can only agree with Lindsay that in some particular indoor pictures Dodgson does not seem to be interested in sustaining any fictional frame, the person captured being self-sufficient. But I wouldn’t go as far as to say that “the faults smack of a blindness to anything other than the little girl captured […] errors […] are simply not seen, it is not that the photographer’s eye is simply comfortable with them. One feels it does not notice them”. Knowing how fussy he was in matters of illustration, I cannot believe that he was blind to these defects, if we must call them so (today, to reveal the corner of a carpet or to underline the artificiality of the décor is delightfully postmodern and cutting edge). I would say that these pictures featuring a subject leaning on a wall were the result of a deliberate choice; first of all, the subjects were very often obliged to lean against a fixed surface in order not to move during the exposure time, which was quite long (approximately 65 seconds in the 1870’s); this is why Dodgson’s pictures rarely feature any depth of field. Secondly we can suppose that Carroll was not able to take all the time he would have liked when dealing with his little friends, who could not pose for hours in a row but were rather eager to play. So I would surmise that Dodgson preferred to have a rather shabby décor enhancing the beauty of his model than the contrary. Carroll ridiculed the Victorian taste for impersonating famous characters and elaborate settings in “Hiawatha’s Photographing”, a short story that he wrote in 1857, in which different family members demand that they should be photographed according to their ostentatious whims, varying from Ruskinian attitude to Napoleonic pose. Dodgson does indeed bow to the Victorian tradition for his portraits of famous personalities of the time, but it is true that as a lioniser he could hardly let go of conventions. The pictures that reveal the true dynamics of his vision are the pictures of his friends, not those of his acquaintances. I would argue that those pictures testify to a sharp concern for form, as their composition is carefully executed. We know through Dodgson’s writings that he was indeed very receptive to all kinds of visual stimuli21 and I would argue that the detailed study of the composition of his photographs confirms that Carrollian photography is just another version of a painstaking attempt to structure reality, totally similar to Nonsense in this respect.

5I would contend that a substantial majority of Dodgson’s photographs are composed according to basic geometrical figures22, their structural organisation being further enhanced by the black and white quality of the pictures23. Dodgson’s best photographs feature a criss-crossed plane, whose overall visual power lies in the intersection or parallelism of straight lines; similarly, the subjects are generally placed by Dodgson so that the final arrangement composes geometrical forms, such as triangles, squares or, less frequently, circles. Where a typical Victorian photographer would have preferred picturesque or artificial backgrounds, Carroll always favours close backgrounds and obviously selects them because of the structuring power of their straight lines. The fact that Dodgson chose to photograph many sitters holding props that divide the picture along an impressive slanting line is also quite remarkable, and cannot be purely accidental. Several studies have shown that a hierarchy exists in the perception of form by the human eye; if the same image is presented to dozens of different persons, the eyes of these persons always choose the same points to rest on. Constant patterns of perception have thus been proved to exist, and horizontal or vertical lines belong to the category of elements that immediately organize space24

6. The fact that Dodgson tries to recreate in his photographs a symmetry that does not exist in nature is worth noticing. The very exactness of his composition remains a source of harmony, and confirms that he perfectly understood the evocative power of form. Photography reproduces the outer forms of reality, the precise reality whose imprint lies on photographic paper. Dodgson, however, is never satisfied with recording passively the forms suggested by chance, that constitute a first echo of forms between reality and its representation; he always attempts to create another series of echoes, that make sense and resound inside the restricted sphere of representation. This last echo is borne by the geometrical forms that pervade his photographs. This system of visual echoing is poetic, insofar as it aims at creating emotion through visual perception; its very existence lays bare the peculiarity of Dodgson’s vision, confirming that quality photography is definitely wrought by human perception, and cannot possibly be reduced to a mere chemical process. François Soulages contends that one of the characteristics of photography lies in the twofold point of view that is presented to the viewer: the first viewpoint he calls “visual”, and the second he calls “artistic”25: photography then embodies the dialectics between the visual and the artistic, it allows both the coexistence of these two perspectives and the passing from one to the other. We could say that the common point, the intersection of these two concepts (visual and artistic) would be structure. In this vein, I would say that Dodgson indeed problematizes and illustrates this concept of structure. In fact, Dodgson’s pictures amplify or sublime structure in the same way his literary practice does. He pushes this geometrization further than other Victorian photographers, and this obvious tendency to organize space geometrically, to create what we could call visual echoes, becomes highly significant. The photographic work of Charles Lutwidge Dodgson does precisely the same as the literary work of Lewis Carroll; they both amplify and exalt a structure that is normally already present in both media. Dodgson’s particular enterprise of overstructuration doubtlessly arises from a need to classify and order, thus characterising his relation to the external world.

7Lewis Carroll’s works constitute a good example of the pragmatic use of images. Rudolf Arnheim once put forward the idea that available forms are as varied as the sounds of language but, more essentially, they organize themselves according to easily definable models, of which geometric forms are the best example26. It seems that Carroll well understood that images can help elucidate the world. Carroll strives to anticipate the mental representation of his readers, making the task easier for them. He arranges his fictional space according to clear and intelligible rules, this deformation being also, most of the time, a simplification. To simplify or purify a form does not mean weakening it, but on the contrary increasing its potential for significance. A form that is simple enough to be easily manipulated and integrated thus possesses a pragmatic function, allowing a clearer correspondence between sign and referent. By favouring simple forms, Carroll thus establishes a system of clear and univocal relations, thus making his dream of a semiotically transparent communication system come true. For instance, Carroll is especially interested in charts, diagrams or maps because they constitute different possibilities of visual representations, in which visible space structures abstract knowledge. Through the Looking-Glass is on a strictly diegetic level a faithful recording of the trajectories of chess pieces on a chess-board, as the first page reminds us; following a similar pattern, a diegetic chart meant by Carroll to help the reader find his way in a winding plot is featured in Sylvie and Brunos preface. We all remember the Captain’s blank map in The Hunting of the Snark, or Mein Herr’s ideal map on the scale of one to one in Sylvie and Bruno Concluded, which would cover the entire country. The schema, as the abstract representation of some external phenomenon, points to semantic inflation27. Pedagogy favours schemas because they allow the user to retain only what is essential, to abstract and reduce the perceived world to intelligible signs. A great defender of synthetical devices, Carroll anticipates the following statement by Arnheim on the pragmatic role of images: “visual thinking is the ability of the mind to unite observing and reasoning in every field of learning28”. In other words, visualisation undoubtedly stimulates intellectual reasoning: and we know that Carroll is primarily interested in reasoning. One of the messages that we can read in the Alices is that if solutions momentarily solve problems, they do not however suppress the problems. The unanswerable riddle of the Mad Hatter is only the most provoking example of a set of highly problematic questions, that continue to haunt our minds even after they have received some kind of answer. It is precisely this seemingly infinite questioning and reasoning that fascinates Carroll. The process was pointed out by Gilles Deleuze when he tried to rehabilitate what he called le problématique29. The yearning for the problematic pervades Carroll’s work; to dream of recreative mathematics is just another way of working out problems while pretending not to do so. The Carrollian tendency to schematise reflects his indirect but insistent need to reason. Trying to understand what Carroll’s motivation for transforming the world into a riddle could be, Deleuze concludes that:

On ne peut parler des événements que dans les problèmes dont ils déterminent les conditions. On ne peut parler des événements que comme des singularités qui se déploient dans un champ problématique, et au voisinage desquelles s’organisent les solutions. C’est pourquoi toute une méthode de problèmes et de solutions parcourt l’œuvre de Carroll, constituant le langage scientifique des événements et de leurs effectuations30.

8What constitutes the fundamental originality of Lewis Carroll is that while he attempts to enact this potentially infinite reasoning, he constantly relies on the visual dimension, which becomes a support for the intellect. “The Dynamics of a Parti-cle” and one of the Professor’s stories in Sylvie and Bruno Concluded (658) both show Lewis Carroll’s propensity to adorn abstractions with feelings, emotions, and even intelligence. In the same vein, the ingenious “Offer to the Clarendon Trustees” features unexpected prosopopeia; in the following letter Carroll requires material means to improve mathematical research in Christ Church:

It may be sufficient for the present to enumerate the following requisites: others might be added as funds permitted.
A. A very large room for calculating Greatest Common Measure. To this a small one might be attached for Least Common Multiple; this, however, might be dispensed with.
B. A piece of open ground for keeping Roots and practising their extraction; it would be advisable to keep Square Roots by themselves, as their corners are apt to damage others.
C. A room for reducing fractions to their Lowest terms. This should be provided with a cellar for keeping the Lowest Terms when found, which might also be available to the general body of undergraduates, for the purpose of “keeping Terms”[…].
D. A large Room, which might be darkened, and fitted up with a magic lantern, for the purpose of exhibiting Circulating decimals in the act of circulation. This might also contain cupboards, fitted with glass-doors, for keeping the various scales of Notation.
E. A narrow strip of ground, railed off and carefully leveled, for investigating the properties of Asymptotes, and testing practically whether Parallel Lines meet or not: for this purpose it should reach, to use the expressive language of Euclid, “ever so far”. This last process, of “continually producing the Lines”, may require centuries or more; but such a period, though long in the life of an individual, is as nothing in the life of the university.
As photography is now very much employed in recording human expressions, and might possibly be adapted to Algebraic expressions, a small photographic room would be desirable, both for general use and for representing the various phenomena of gravity, Disturbance of Equilibrium, Resolution, etc., which affect the features during severe mathematical operations.

9This little masterpiece of humour is in fact a typical example of how Carroll converts some highly abstract concepts into concrete figures that can be seen. This passage invites us to regress from the metaphorical to the literal, as very often in Carroll’s works: here he alludes to abstract mathematical entities as if they were palpable beings; he is careful to ask that the square roots should be planted carefully, so that their sharp corners do not cause any damage. What is most fascinating is that the reader ends up actually imagining the impossible objects evoked by Carroll, mingling real mathematical characteristics, sign systems and the fanciful information given by the narrator. The humour of the passage is created by the process of hybridisation that takes place within each reader.

10This ability to turn non-visual concepts into visual objects is a tour-de-force that is common to Carroll. He goes beyond other writers, because he attempts precisely to draw from the undrawable, where common writers only strive to give a depiction of what is already perceivable, usually using long descriptions. Carroll nearly never resorts to hypotyposis (apart perhaps in Sylvie and Bruno, which tends to adopt usual novelistic techniques). To find an interest in the fact that Carroll manages to give a shape to what has none, we have of course to agree upon the fact that literature generally depends for its realization on the reader’s power to convert words into effectively charged imagery (such as landscapes, room decoration, faces, and so on) and we know that this is hardly an easy task. In simpler words, the challenge for a writer is to make the reader picture his words. The Carrollian imagination seems to be primarily visual; the constant introduction of sketches in epistolary texts, the tendency to insert geometrical features everywhere (take for instance the nickname given to the little ghost in Phantasmagoria: “old brick, old parallelepiped”). All these characteristics tend to prove that the Carrollian world is carefully designed and structured, just as the literary genre of Nonsense obeys specific rules of its own, as Elizabeth Sewell argued several years ago.

11These brief examples help us understand how Carroll transforms in his texts abstract concepts into fictional anthropomorphic beings, finally questioning our primary perception of abstraction. We also understand that his favouring visual representation perfectly matches his taste for the literal; in addition to the comforting dimension of the literal (insofar as what is literal presupposes a clear correspondence between signifying and signified, contrary to the metaphoric)31, literal interpretations generally allow for concrete and thus relatively easy mental representation. This recognition that mental representation provides a cognitive prop which permits a greater efficiency of reasoning can help us better understand the Carrollian need for visual support; among his numerous intuitions, Carroll knew that seeing things allowed one to think more efficiently. Unfortunately, the fact that his sitters were often little girls has hidden this dimension behind an enticing yet superficial myth. Yet the main point should be that his devotion to photography appears then perfectly in tone with his ultimate quest for order and cognitive effectiveness.

Notes

1 For a detailed study, see Lawrence Gasquet, “De l’esprit à la lettre: forme et graphisme dans l’œuvre de Lewis Carroll”, Ph.D. Thesis, November 1999, Université Michel de Montaigne, Bordeaux III.

2 See Jean-Jacques Lecercle, Le Dictionnaire et le cri, Presses Universitaires de Nancy, 1995, Philosophy of Nonsense, London, Routledge, 1994, The Violence of Language, London, Routledge, 1990, as well as Elizabeth Sewell, Field of Nonsense, London, Chatto and Windus, 1952.

3 W.J.T. Mitchell, Picture Theory, Chicago, University of Chicago Press, 1995, p. 95.

4 On this subject, see Bernard Vouilloux, La peinture dans le texte: xviiiexxe siècles, Paris, CNRS Éditions, 1994, p. 114.

5 See Marie Carani, ed., De l’histoire de l’art à la sémiotique visuelle, Sillery (Québec), Septentrion, 1992.

6 See Sophie Marret, Lewis Carroll: De l’autre côté de la logique, Presses Universitaires de Rennes, 1995, p. 39 and Jean-François Lyotard, Discours, Figure, Paris, Klincksieck, 1971.

7 The reference edition is The Complete Works of Lewis Carroll, Harmondsworth, Penguin, 1982.

8 See Abraham Moles, L’image, communication fonctionnelle, Paris, Casterman, 1981, p. 107.

9 Douglas Nickel, Dreaming in Pictures: The Photography of Lewis Carroll, San Francisco, San Francisco MOMA, Yale University Press, 2002, p. 12.

10 Ibidem, p. 12.

11 See Hugues Lebailly, “Charles Lutwidge Dodgson et la pédolâtrie victorienne: ébauche de contextualisation d’une fascination prétendument idiosyncrasique”, in Lewis Carroll, jeux et enjeux critiques, Presses Universitaires de Nancy, 2003.

12 Interview by Alfred Appel, sept. 1966, in Wisconsin Studies in Contemporary Literature 8, n° 2, (Spring 1967), p. 143.

13 Lewis Carroll, “St. George and the Dragon”, 1875; see also “The Fair Rosamond”, 1863.

14 Lewis Carroll, “The Dream”, ca. 1860.

15 Lewis Carroll, “The Dream: Mary MacDonald Dreaming of her Father and Brother”, 1863.

16 Lewis Carroll, “Little Red Riding Hood”, 1857.

17 Henry Peach Robinson, 1858.

18 Susan Sontag, On Photography, Harmondsworth, Penguin, 1973, p. 16.

19 Edward Wakeling and Roger Taylor, Lewis Carroll Photographer, Princeton UP, 2002.

20 Ibidem, p. 6. “Alice Liddell as a Beggar-Maid” and “Alice Liddell dressed in her Best Outfit”, 1858.

21 Let us remember for example the extraordinary amount of energy he invested in the architectural modifications inflicted temporarily to Christ Church in 1872; Dodgson wrote a pamphlet entitled “The New Belfry of Christ Church, Oxford. A Monograph by D.L.C. A Thing of Beauty is a Joy Forever” (1872) and went so far as to compose a pastiche of The Compleat Angler, or The Contemplative Man’s Recreation by Isaac Walton. “The Vision of the Three T’s” was supposed to ridicule the giant wood structure meant to protect the bells while the university was being refurbished.

22 See Lawrence Gasquet, “De l’esprit à la lettre: forme et graphisme dans l’œuvre de Lewis Carroll”, chap. III.

23 About the essentially abstract quality of black and white, see Henri Cartier-Bresson, “L’instant décisif”, in Images à la Sauvette, Paris, Verve, 1952, non paginé.

24 See Abraham Moles, L’image, communication fonctionnelle, Paris, Casterman, 1981, p. 54-57; Claude Gandelman, Le regard dans le texte, Paris, Klincksieck, 1986, p. 17-25; Rudolph Arnheim, The Power of the Center, Berkeley, University of California Press, new version, 1988.

25 François Soulages, Esthétique de la Photographie, la perte et le reste, Paris, Nathan, 1998, p. 268.

26 Rudolf Arnheim, La Pensée Visuelle, Paris, Champs Flammarion, 1976, p. 98.

27 See Abraham Moles, L’image, communication fonctionnelle, p. 98.

28 Rudolf Arnheim, The Split and the Structure, Twenty Eight Essays, Berkeley, University of California Press, 1996, p. 119.

29 Gilles Deleuze, Logique du sens, Paris, Minuit, 1969, p. 70.

30 Ibidem, p. 72.

31 On the avoidance of metaphor in Nonsense, see Jean-Jacques Lecercle, Philosophy of Nonsense, p. 29 and p. 62-69.

Voir de plus:
Lewis Carroll au pays des fantasmes
Maxime Rovere
Marianne
15 Juillet 2012

Amateur «d’amies-enfants», de photos de nus mais aussi d’actrices, le père d’ «Alice au pays des merveilles» traîne depuis toujours une réputation sulfureuse relayée par les biographes. A l’occasion des 150 ans du conte, apprendra-t-on enfin la vérité ?

C’était il y a tout juste cent cinquante ans. Le vendredi 4 juillet 1862, par une après-midi légèrement pluvieuse, le révérend Charles Lutwidge Dodgson, accompagné de son ami Robinson Duckworth, emmenait trois petites filles pour une promenade en barque. Comme à son habitude, il improvisa une histoire absurde, les aventures d’une enfant portant le prénom de l’une d’entre elles – Alice – découvrant le Pays des Merveilles. Ce jour-là, Lewis Carroll (son nom de plume), donnait naissance à l’un des contes les plus extraordinaires et les plus inclassables de la littérature mondiale. Avec une insouciance désarmante, il abordait des rivages inconnus, à la croisée du jeu de hasard et de la linguistique, de la logique et de la fantaisie, exprimant d’une seule voix les obsessions de l’Angleterre victorienne et l’universelle aspiration à un monde de rêve et d’innocence.

Seulement voilà, pendant un siècle et demi, tandis que le personnage d’Alice s’élevait toujours plus haut au firmament de l’imaginaire, inspirant les plus grands artistes – John Tenniel, Arthur Rackham, Walt Disney, Salvador Dali, Annie Leibovits et Tim Burton, entre autres – l’image de son créateur, Lewis Carroll, connaissait de moins enviables mésaventures. La médisance, l’aveuglement, l’ignorance et l’esprit de sérieux se combinèrent successivement pour former à la fin un écheveau inextricable d’interprétations et de soupçons oiseux sur l’homme qui aimait les «amies-enfants». Jusqu’à ce que l’anglaise Karoline Leach, à l’aube de l’an 2000, tombe par hasard sur la pièce manquante. Depuis, ce qu’on appelle le «mythe Carroll» a volé en éclats. Qui était réellement le père d’Alice, du Lapin Blanc et du Chapelier Fou ? L’anniversaire du conte est l’occasion de laisser à nouveau Lewis Carroll mener la barque, comme en ce fameux jour de juillet 1862.

Pour comprendre l’extraordinaire raz-de-marée qui a bouleversé les études anglaises, il convient tout d’abord de restituer l’histoire officielle de Carroll telle qu’on la trouve encore un peu partout, et jusque dans la biographie de l’universitaire Morton Cohen (Lewis Carroll, une vie, une légende, éd. Autrement). Cette histoire raconte que Charles Dodgson, jeune professeur de mathématiques dans la prestigieuse université anglaise de Christ Church (Oxford), s’était pris d’affection pour les fillettes du doyen Henry George Liddell, ancien proviseur de Westminster. Peu accommodant, proche de la famille royale, cet homme et sa femme Lorina Hannah Reeve laissèrent le jeune Charles s’approcher de leurs enfants – un garçon nommé Harry né en 1847 et surtout Lorina (1849), Alice (1852) et Edith (1854) – pour un motif qui leur sembla d’abord très honorable : Dodgson prenait des photographies, et rien n’était si chic que d’avoir des portraits de famille tirés au collodion. Soucieux des convenances, les Liddell contrôlèrent néanmoins très attentivement l’amitié entre leurs enfants et le jeune professeur. Carroll voulut-il donner des cours particuliers au jeune Harry ? Mme Liddell refusa. Voulut-il organiser des séances de photographies avec d’autres enfants ? Elle refusa encore. Les têtes blondes, de leur côté, idolâtraient celui qu’elles appelaient «oncle Dodgson». Alors, la méfiance de Mme Liddell s’affaiblit. Pendant quatre années (les cahiers intimes tenus par Lewis Carroll durant cette période, 1858–1862, ont disparu, comme nombre de ses documents et photos), elle laissa croître malgré elle l’intimité entre l’écrivain et ses enfants – d’où les parties d’échec, les promenades en barque et les interminables récits imaginaires.

Mais le 27 septembre 1863, un événement eut lieu. Brutalement, toute relation cessa : alors qu’il travaillait encore à rédiger pour la petite Alice le conte qui la mettait en scène, Lewis Carroll fut déclaré persona non grata dans la maison Liddell. Il ne verra plus jamais les enfants – en tout cas, jamais en privé. Les centaines de lettres qu’il envoya à Alice, et sans doute aussi à Harry et à Lorina, furent bientôt brûlées par leur mère. Celle-ci fit savoir que le nom de Carroll ne devait plus jamais être prononcé devant elle, et lorsqu’un universitaire entreprit la biographie de son mari helléniste, elle lui imposa de ne faire aucune mention du professeur de mathématiques. Celui-ci devait passer le reste de sa vie à photographier des petites filles, tout en devenant une star mondiale de la littérature pour enfants.

Que s’est-il donc passé entre Alice et son pygmalion ? Comment expliquer une rupture aussi violente ? Le Journal que tint scrupuleusement Lewis Carroll aurait pu renseigner la postérité si une main – bien ou mal avisée ? – n’avait déchiré la page du 27 septembre 1863. Et tout serait décidément resté à l’état d’hypothèses si Karoline Leach, auteur de scénarios pour la télévision, n’avait découvert par hasard, le 3 mai 1996, dans les archives de Guilford, le document qui incite à relire toute l’histoire de Lewis Carroll. Il s’agit d’un bout de papier déchiré où se trouvent résumées les pages volontairement «censurées» du journal. Violet Dodgson, nièce et gardienne des papiers de Lewis Carroll entre 1929 et 1966, y a noté d’une écriture très reconnaissable ce que contenait la page du 27 septembre 1863 : «L. C. apprend de Mme Liddell qu’on murmure qu’il utilise les enfants afin de courtiser la gouvernante – et [certains (?)] murmurent aussi qu’il fait la cour à Ina (diminutif de Lorina, la sœur aînée d’Alice)

Ces quelques lignes, immédiatement publiées dans le Times Literary Supplement, furent un coup de tonnerre. L’hypothèse selon laquelle Lewis Carroll aurait demandé Alice en mariage, que les universitaires avaient fini par tenir pour acquise, s’effondrait comme un jeu de cartes. L’une des amitiés les plus touchantes de l’histoire littéraire n’était pas morte de s’être indûment transformée en amour : la love story n’était qu’un montage fabriqué par le temps, comme un faux portrait de couple diffusé sur internet, fruit du rapprochement oiseux de deux photographies parfaitement anodines. Il fallait tout revoir. Il fallait, pour comprendre la vie de Lewis Carroll, prendre en compte le rôle très considérable joué par la rumeur dans l’Angleterre victorienne, que l’écrivain défie sans cesse par la fantaisie de ses contes.

Retour aux passages conservés du Journal. Que lit-on ? Le 17 mai 1857, alors que son intimité avec les Liddell commence à peine, Lewis Carroll écrit : «J’ai découvert, à ma grande surprise, que certains étudiants interprètent l’attention que je porte (aux enfants) comme une marque d’intérêt à l’égard de Miss Prickett, la gouvernante. (…) Ce serait manquer de tact envers (elle) que de continuer de donner prise à des remarques de cette sorte.» Une première fois, donc, Lewis Carroll avait senti la menace de celle que les Anglais appellent « Mrs. Grundy », la voix de la rumeur, incarnation proverbiale des conventions victoriennes. Mais en dépit de ses résolutions, il avait continué de fréquenter assidûment la famille Liddell – ainsi que quelques autres, dont les MacDonald, les Price, les Brodie. En 1863, lorsqu’il apprend que non seulement les rumeurs anciennes concernant Miss Prickett ne se sont pas affaiblies, mais qu’elles concernent maintenant l’aînée de ses amis, son sang ne fait qu’un tour. Et c’est sans doute d’un commun accord avec Mme Liddell, et non pas congédié par elle, que Lewis Carroll s’éloigne de la famille. Hélas ! En faisant la lumière sur cet événement, le document découvert par Leach remettait en cause toute la biographie de Carroll.

Pendant trois ans, Karoline Leach s’efforça donc, avec plus ou moins de bonheur, de démolir point par point le récit officiel. La première version de sa biographie de Carroll (In the shadow of the dreamchild. A new understanding of Lewis Carroll, Owen, 1999) est un véritable chamboule-tout. Avec la précision d’un sniper, elle renverse une à une les suspicions attachées à la personne de l’écrivain. Elle observe d’abord que Lewis Carroll, loin d’avoir été solitaire, participait très activement à la vie littéraire, photographique et théâtrale de son temps. Que ses amitiés avec les enfants étaient soigneusement inscrites dans le cadre de la famille – il était souvent l’ami des parents – et articulées à ses activités artistiques.

Dans ce contexte, elle aborde l’aspect le plus troublant des activités du personnage : ses photos de nus. C’est ici précisément qu’un jugement bien avisé ne saurait faire fi de l’histoire. Leach explique avec patience que dans ces images, qui nous semblent aujourd’hui choquantes, la nudité était perçue comme un symbole spirituel. Par effet, dira-t-on, de l’hypocrisie bourgeoise ? Peut-être. Mais d’une part, poursuit Leach, «les archives des photographes les plus célèbres de l’époque, Oscar Rejlander et Julia Margaret Cameron, regorgent d’images du même genre». D’autre part, ces images ne jouent pas pour Carroll le rôle que l’on croit.

En effet, Leach observa que les soi-disant «amies-enfants» de Lewis Carroll étaient parfois des jeunes femmes de vingt ou trente ans – ce qu’aucun «spécialiste» de l’écrivain n’avait relevé jusqu’à elle. Qu’il s’agissait, de surcroît, d’actrices dont Carroll suivait la carrière, encourageait les audaces et recherchait les privautés. Selon son interprétation, l’enfance n’était donc pour Lewis Carroll qu’une couverture destinée à cacher des liaisons aussi scandaleuses pour l’époque, celles qu’il entretenait avec des femmes parfaitement nubiles.

On mesure la méprise. Soucieuse de suivre les distorsions de la vérité, Leach montre comment Carroll vit son alibi se retourner contre lui après sa mort, et comment, à la faveur des interprétations psychanalytiques, on en vint à soupçonner de pédophilie un homme qui pensait vivre tranquillement «à l’ombre de l’enfant-idéale» ses amours avec les actrices. Soucieux de se protéger des uns, Carroll devint ensuite la cible des autres. Invincible Mrs. Grundy.

Seulement voilà, Karoline Leach, à son tour, alla trop loin. Soucieuse de dénoncer toutes les hypocrisies, elle s’attaqua au trio bourgeois formé par Monsieur et Madame Liddell avec leur adorable fille. Il lui fut aisé de montrer que l’affection (réelle) de Carroll pour Alice avait été artificiellement isolée : ce n’est même pas à elle, mais à son ami George MacDonald, que Carroll envoya le premier exemplaire de son livre ! Leach s’avisa ensuite de citer les pages fort émouvantes que Henry Liddell avait écrites à propos de l’amour entre hommes – suggérant par là que son épouse n’était peut-être pas comblée. Par déductions successives, celle-ci se retrouvait ainsi en position, suggérait Leach, d’être la véritable cause des problèmes de conscience et des crises de culpabilité que Lewis Carroll avait traversées dans les années 1860. N’était-il pas envisageable que l’écrivain ait filé avec la maman d’Alice des amours adultères ? Ainsi, en même temps qu’elle démolissait un mythe, Karoline Leach entreprenait d’en recréer un autre. Comme si le secret explicitement souhaité par Carroll, et respecté par ses héritiers à grand renfort de mensonges, appelait irrésistiblement le fantasme ou la calomnie.

Cette polémique n’est devenue constructive que tout récemment. Lors de la publication française de son livre (1), en 2010, Leach a effacé toute allusion à d’éventuelles amours entre Carroll et Mme Liddell. Sa recherche, désormais relayée par d’autres travaux, a trouvé son véritable objet : le «mythe Carroll», entendu comme l’ensemble des élucubrations universitaires, des déformations historiques et des projections imaginaires, est devenu le sujet d’études régulièrement publiées sous forme d’articles sur un site (). Abordant la question par des entrées entièrement renouvelées, les jeunes chercheurs montrent comment les secrets – définitivement impénétrables – de la vie de Lewis Carroll reflètent les caprices de la morale des peuples. Une chose, dirait Alice, «curieusement curieuse» («curiouser and curiouser»).

(1) Lewis Caroll, une réalité retrouvée, de Karoline Leach, traduit de l’anglais par Béatrice Vierne, Arléa, 250 p., 26 €.

LES MILLE VISAGES D’ALICE

L’héroïne inventée par Lewis Carroll est la toute première petite fille à avoir séduit le monde entier. Par voie de conséquence, elle s’est incarnée en une longue suite d’adaptations fascinées par le même problème : comment représenter celle que Carroll appelait «l’enfant idéale» («dreamchild») ? Et en particulier, quel âge devait-elle avoir ? Sur ce point, l’évolution de la morale, de l’éducation et de l’imaginaire collectif lié à l’enfance ont engendré bien des malentendus. Bientôt associée à un univers romantique, Alice a rapidement vieilli.

Arthur Rackham, sans doute l’un des plus grands illustrateurs du XXe siècle, fut le premier à lui donner en 1907 la taille, l’âge et les traits d’une jeune femme éthérée. L’étrangeté de l’univers carrollien y trouva une nouvelle dimension : il devenait inquiétant, comme si les moments où les personnages malmènent la petite fille prenaient le pas sur son propre amusement. Le dilemme de l’adolescence, divisée entre les responsabilités de l’âge adulte et les émois de l’enfance, s’invitait au Pays des Merveilles.

Tandis qu’évoluaient les acquis scolaires des tout-petits, le grand nombre de références manipulées par les personnages devinrent incompréhensibles (surtout aux non-anglophones), donc inquiétantes : les jeux sur les connaissances mathématiques, musicales, géographiques de l’école primaire se dissolvaient dans une lecture nocturne. Alice cessa d’incarner le bon sens enfantin – cet esprit volontiers terre-à-terre mais libre d’interdits, capable d’accéder à des raisonnements étrangers aux adultes et de tirer profit de ses erreurs… Elle devint gothique. L’adaptation cinématographique de Tim Burton (2009) magnifia le Chapelier Fou, mais acheva de tuer le personnage d’Alice : à la fin du film, la jeune femme suggère même à son père de se lancer… dans le commerce avec la Chine !

Pour lutter contre la colonisation du Pays des Merveilles par les adultes, un certain nombre d’illustrateurs ont cherché refuge dans l’apparence d’Alice Liddell : les interprétations de Thomas Perino (Seuil, 2008) ou de Rébecca Dautremer (Hachette, 2010) ont ainsi renoncé aux boucles blondes pour montrer une brunette arborant une coupe au carré.

Liberté des artistes ? Pourquoi pas. A condition de ne pas donner des leçons d’histoire en se cachant derrière la «vraie Alice». En réalité, Carroll ne prit à la petite Liddell que son nom ; ses propres dessins et les directives qu’il donna à John Tenniel, le tout premier illustrateur, indiquent très clairement que l’apparence de la «dreamchild» s’inspire de deux autres petites filles qu’il prit en photo : Mary Hilton Badcock et Beatrice Henley, plus blondes l’une que l’autre. Walt Disney, autre génie de l’enfance, fut scrupuleusement fidèle à ce cliché, absolument central à l’époque victorienne, toujours majeur dans les années 1950. Et pour le XXIe siècle ? On attend encore les images d’une Alice qui seraient, comme tous les personnages de rêves, «ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre».

Voir de même:

« Lewis Carroll »: A Myth in the Making

Karoline Leach

The Victorian web

[« ‘Lewis Carroll’: A Myth in the Making » has been adapted with permission of author and publisher from the opening chapter of Karoline Leach’s In the Shadow of the Dreamchild (London: Peter Owen Ltd, 1999). E-mail: Antonia@peterowen.com. British Reviews of the book.]

« Lewis Carroll is among the immortals of literature, C. L. Dodgson was soon forgotten, except by the very few. » — Claude M. Blagden, Student of Christ Church from 1896.

« He was the last saint of this irreverent world; those who have surrendered the myths of Santa Claus, … of Jehovah, hang their last remnants of mysticism on Lewis Carroll and will not allow themselves to examine him dispassionately » — Florence Becker Lennon

Charles Dodgson was born on January 27 1832. He lived his life and eventually died on January 14 1898.

« Lewis Carroll » was born on March 1 1856, and is still very much alive.

The hundred years of scholarship surrounding the author of Alice, has, I suggest, been largely concerned with the second rather than the first of these two incarnations. It has been devoted primarily to a potent mythology surrounding the name « Lewis Carroll », rather than the reality of the man, Dodgson. The evidence for this is everywhere, the reasons are only partly explicable in rational terms.

Charles Dodgson’s family’s incursive destruction of his papers immediately after his death, and their steady refusal to allow evidence to be made public, meant that the first hand biographical evidence remained almost non-existent until the second half of this present century. In a separate but ultimately linked development, a massive and almost irresistible myth surrounding the name « Lewis Carroll » had begun to develop even while Dodgson still lived. In the fallow space left by the lack of prima facie evidence, and the silence of his family, this myth grew in an unprecedented and powerful way. When early biographers wrote their studies of Lewis Carroll, lacking almost all first hand evidence, they had little choice but to fill their books with the stuff of this myth. And thus very early on it became dignified by an apparent scholastic pedigree. Later biographers took their lead and repeated these supposedly already verified « facts ».

By the time any large amounts of prima facie data became available, the supposed « truth » about Charles Dodgson’s life had become so well known, so embedded in the scholastic tradition that revision on any major scale seemed unnecessary, even impertinent. And evidence — sometimes extremely large and conclusive amounts of evidence — that suggested other possibilities tended to be marginalised and ignored. Thus, scholarship itself has become enmeshed in the evolution of the myth, in a way that may be unique in literary scholarship. Thus, the current biography of the author of Alice is in some of its most important respects, an invented biography of an invented name. It is more an extended essay on the unconscious power of myth and its place in the most civilised society, than it is any kind of full exposition of Dodgson’s life.

I am not about to suggest by this that all modern biographers of Lewis Carroll are wilful story-tellers or incompetent fantasists. I am not about to suggest that they have no regard for the value of evidence. On the contrary, the last thirty years have seen something of a renaissance in Lewis Carroll scholarship. Research that ought to have been undertaken years before, has finally got under way. Volumes of his letters were published in the late 1970s. His unexpurgated diary is at present being prepared for publication.

But so far, the effect of this renaissance has only been to emphasise the degree to which the Carroll image exists beyond the reach of such evidence, in a curious quasi-religious realm of faith and intuition; the extent to which the entire Carroll phenomenon — popular culture and scholarship — manifests the psychology of iconicism, in its most bizarre and subliminal form. The image of the man presented by the biographies is so uniform and so confidently asserted that it gives the impression of arising from a firm and irrefutable basis. It seems inevitable that this degree of certainty, of unity, must have a considerable amount of good evidence at its source. But in fact something much stranger than straightforward biography is at work here.

Lewis Carroll’s first biography appeared, officially sanctioned by the family, within months of his death in 1898. The image it presented of the man and his life has changed very little in the ensuing hundred years. By now, it is familiar. It is a portrait of a Victorian clergyman, shy and prim, and locked to some degree in perpetual childhood. A Janus who stumbled into genius through psychological fragmentation. A man who « had no life », who lived apart from the world and apart from normal human contact, who was monkish and chaste, and « died a virgin ».

Perhaps above all else, it is a portrait of a man emotionally focused on pre-pubescent female children; a man who sought comfort and companionship exclusively through serial friendships with « little girls », and who almost invariably lost interest in them when they reached puberty. His emotional life is presented as an ultimately sterile and lonely series of « repeated rejections », as the little ones grew up and inevitably left him behind. Since Freudian analysis plucked out the heart of his mystery sixty years ago, and found it cankered, this obsession has been seen by many as evidence of a repressed and deviant sexuality, and Carroll has been described as a man who struggled to master his « differing sexual appetites ». To the popular press and the popular mind he is seen as a « paedophile ». To distinguished scholars he is a man who « wanted the company of female children ».

In the most high profile and respected of modern biography, Carroll is variously described as one « [whose] sexual energies sought unconventional outlets », who was « utterly depend[ent] upon the company and the affection of little girls ». It is said with certainty that he was infamous for this passion even during his own lifetime, his photography of their bodies « perilously close to a kind of substitute for the sexual act ». (Bakewell, xvii, 245, Cohen, 530). Even those who do not accept the sexual connotation, and set out to « defend » him against a supposed Freudian stigma — like Derek Hudson’s 1954 biography, and Roger Lancelyn Green’s preface to the edited Diaries of 1953 — make no attempt to question his supposed exclusive passion for the girl child. Their contention is merely that this obsession was largely sexless, because Lewis Carroll was too emotionally immature, too « simple hearted » to experience adult sexual desire for anyone or anything, or too prim to give any expression to it. For Hudson the very idea of Carroll as a sexual being was « delightfully absurd »: He was a man who carried his childhood with him; the love that he understood and longed for was a protective love … (Hudson, 100, 188). But the most academically impeccable of recent works, the one described more than once as « definitive », is the most outspoken about the nature and exclusivity of Lewis Carroll’s obsession. Professor Morton Cohen’s Lewis Carroll: a Biography entirely disowns the image of the asexual eternal child in favour of a picture of « a highly charged, fully grown male, with strong mature emotional responses » whose « emotions focus[ed] on children, not on adults ». (193) It is a passionately believed-in portrait of a rigidly-controlled sexual deviant.

Whichever interpretation is presented, whether of controlled deviancy or of absolute asexuality, the axiom on which they both depend, indeed the axiom upon which the entire analysis of Carroll’s life and literature depends, is the assumption that the girl-child was the single outlet for his emotional and creative energies in an otherwise lonely and isolated life. That she was the sole inspiration for his genius; that she inhabited the place in his heart, occupied in more normal lives by adult friends and by lovers. This belief, and its corollaries — his loneliness and his unassailable chastity — are the assumptions by which everything else about Carroll is evaluated.

The consensus seems to put the matter beyond question. It persuades us that the image of Carroll available in every biography is well-founded, and evidentially secure. The idea that so much respected tradition might be no more than a collation of powerful but baseless myths seems an outrageous and impudent suggestion. But nonetheless, it happens to be true.

The prima facie record, as it has emerged over the past fifty years, simply does not adequately support these images, or the present certainties of modern biography that have been built upon them. As this book will attempt to show, the very reverse is the case.

The man who emerges from the pages of Dodgson’s diary and from his own extensive correspondence is not a « simple-hearted », naive dreamer of children, not a shy asexual recluse, loathing little boys, obsessed with little girls and unable to function in an adult world. The legend is true insofar that his preferred companions were always female, but he never hated boys or men, in fact he enjoyed several important men and boy-friendships in his life. And, despite frequent self-caricature as a « hermit », and despite its frequent repetition in biography, he was never any kind of a recluse. His diary makes it clear that he was almost addicted to company — particularly female company — and he never had any shortage of this in his life. In fact certain times were characterised for him by an almost obsessive socialising, hurrying about London visiting artists and writers and business associates, and his innumerable female friends, making more than half a dozen calls a day and fitting in theatre-visits and invitations to dine in between. Myth has just preferred to have it otherwise.

The same applies to an even greater extent to the most controversial and least understood area of Dodgson’s life. Perhaps the defining emblem of his existence, whether seen as saintly uncle or as deviant; the belief that Lewis Carroll gave his love and attention exclusively to pre-pubescent girl children; that he abandoned all these friendships when the girls reached fourteen.

The reality of the life recorded in his diaries and his letters allows of no such glib and easy dismissal. It was Dodgson who invented the now famous term « child-friend ». But with typical elusiveness he chose to use it in a peculiarly personal, almost deliberately misleading way. For Dodgson a « child-friend » was any female of almost any age — at least under forty — with whom he enjoyed a relationship of a special kind of closeness. Some indeed were little girls, some began as such but grew up and were still « child-friends » at twenty or thirty; some were given the name even though their relationship with Dodgson began when they were young women. A little girl of ten and a married woman of thirty five, a child he met once at the beach and a woman he shared intimate exchanges with for twenty years or more, might equally be termed « child-friends » by Dodgson. Far from losing interest in girls when they reached puberty, at any one time a substantial proportion – anything from 30 to 90% — of his « child-friends » were already at or well beyond this watershed.

In defiance of everything that is presently believed, and beneath the misleading and infantilising appellation, his women-friendships were numerous. There were married women like Constance Burch, widows like Edith Shute and Sarah Blakemore, and single girls like Theo Heaphy, May Miller and « darling Isa » Bowman. These women were an integral part of his life, a potent source of companionship and comfort. They went on theatre trips with him, or dined tete-à-tete with him in his rooms, sometimes nursed him when he was ill, mended his clothes, shared his lodgings for extended periods. Some of them modelled for his camera, in what he called « outré » costume, long after leaving their childhood behind.

Many of these relationships were evidently very intimate and important to him; indeed he defied the conventions of his society in order to maintain them. Some of them were heavily sexualised, possessive and jealous, and certainly rumoured at the time to be sexual. He was gossiped about in consequence, sometimes vindictively, his social life, his photography all the source of powerful rumour. The gossip dogged and worried him. « Mrs. Grundy » became his personal Torquemada, tut-tutting at his heels as he walked his women-friends through polite society; whispering and hinting and rumour-mongering behind his back. His philosophy about such disapproval was barbed, but resigned.

You need not be shocked at my being spoken against. Anybody, who is spoken about at all, is sure to be spoken against by somebody. [Letters, II, 978]

he wrote to his morally-panicked younger sister, when talk about his relationship with a 25 year old woman threatened open scandal.

Beyond the bland and insincere mythology, his mature life was dominated by such scandals, about his attachment to married ladies, or unmarried women, prepared to surrender something of their reputation to be with him, in open defiance of the prevailing moral code. The reality of the author of Alice, his life and his literature, is of a rich and curious existence that, for a century or more, both biography and popular imagery have elected to ignore, in favour of a largely invented portrait.

Such apparently radical contentions will doubtless outrage those who like their biographical certitudes to be absolute, but, as I hope I will show, they are contentions that are considerably better supported by the evidence than almost any part of the current consensus. But before we begin any in-depth re-analysis of the data and its interpretation, I think we should look at how the current image was arrived at, and why it might be at the same time, so popular and so far-removed from any demonstrable reality.

The answer to the first part of this is, I believe, that his life has fallen victim, not simply to biographical selectivity, but to the process of iconisation. Lewis Carroll has become a myth almost as powerful as his fairy tale.

Carroll and his Alice have always shared a strange incestuous kind of immortality. Almost from the moment of her literary birth, they have been the two parts of a bizarre and unique symbiosis where the author and his creation have penetrated one another, merging until the boundaries of their identities are no longer clear. At the centre of the Alice stories lies the image of Carroll and at the centre of the Carroll image lies Alice. With the spread of his fame worldwide, the name « Lewis Carroll », an invention, the conceit of a man who liked to play with words and symbols, became in itself a word-symbol, a semi-tangible rendering of an idea. It became aspiration.

For the Victorians, caught as they were on the cusp of a new age in which all old certainties were dying, « Lewis Carroll » came to mean a readiness to believe — in wonderland, fairytales, innocence, sainthood, the fast-fading vision of a golden age when it seemed possible for humanity to transcend the human condition. Carroll became a way of affirming that such things really had once been. Even before Dodgson’s death, his assumed name had become the ultimate embodiment of this Victorian aspiration toward otherworldliness. « Lewis Carroll » was the Pied Piper and Francis of Assisi. His supposed tenderness for all children was seen as part of a Christlike renunciation of adult pleasure and the adult world. It became an emanation of the strange Victorian obsession with childhood innocence, that identified immaturity with inviolability in a way impossible for us now.

In common with so many icons2-in-the-making, Dodgson himself was one of the first to perceive the growth of the myth surrounding Carroll, and with typical contrariness he both deplored and manipulated it. He instinctively understood the power of an image. He was throughout his life, not only impulsive and contradictory, but also quite a shameless manipulator of his own persona, who could very cleverly present a view of himself designed to produce his desired effect, and as we will see further on « Carroll » began to be famous at precisely the time in Dodgson’s life when he was most filled with self-doubt, most motivated to consciously re-invent himself. The guise of the patron saint of children offered itself at precisely the right time, and he took it up, as a part-time persona. By a kind of mutual agreement, he and his society began creating their mutually beneficial myth of Carroll and little girls.

Purity was exactly what the Victorians wanted to connect with Carroll, and purity was precisely what it (intermittently) suited Dodgson to have associated with himself. His genuine and instinctive affection for children began to be selfconscious, exaggerated, and, inevitably, somewhat insincere. He began to play the part of child-worshipper, with a strange mix of sincerity and irony. He invented the word « child-friend », but misused it, with almost malicious intent. He worshipped the child as an article of religious faith, and exploited it as a means of concealment for his own unconventional, possibly sexual, relationships with women. It was inextricably bound up with his wish to rediscover himself as an innocent man, and — on a different level — his cynical wish for others to see him as innocent. Carroll’s love for the child was always in part a construction. In real terms, children were never as prominent in his life as the legend, or even Dodgson’s own testimony, would have it.

« Carroll » became one of the truths by which his age measured itself and its values, and reassured itself that all was well. By the 1890s, the « reality » of this image was already an axiom, magazine articles celebrated « a genuine lover of children », « as tenderly attached to his mathematical studies as he is to children », inhabiting « an El Dorado of innocent delights ». And even those who knew Dodgson, were persuaded that they saw Carroll and drew him in impossibly idealised lines. To his adoring artist friend Gertrude Thomson he was « not exactly an ordinary human being of flesh and blood. Rather … some delicate, ethereal spirit, enveloped for the moment in a semblance of common humanity. » (Harper’s Monthly Magazine, July 1890, 254; Illustrated News, 4 April 1891, 435; Interviews and Recollections, 235) To an extent one can see the same compulsion operating in the biographies of other « immortal » children’s storytellers. Hans Christian Andersen and Edward Lear have to a lesser degree been separated from the full meaning of their own lives, crammed, sometimes with great struggle, into the sailor-suit of perpetual childhood (an outfit that for Lear, with his syphilis and his possible bisexuality, seems particularly inappropriate), and then condemned for their inability to grow up. (Levi, 31) Perhaps there is something in us that refuses to allow the heroes of our own childhood out of the nursery, even while it finds them infinitely suspect for remaining there. But only Lewis Carroll has inspired such an irresistible need to realign him as a fiction. Only to him, partly by reason of his own personal charisma, and proactive involvement in making the legend, has it fallen to become a genuine icon, an image for every subsequent generation.

Even while Dodgson was still alive, and practising his own personal brand of morality, the evidence of possible sexual activity was the aspect of reality most invisible to the Carroll legend. In keeping with the vaguely religious and Christlike undertone of his mythology, Carroll has always, as an imperative, been required to appear chaste. Even now, when widely perceived as a deviant, he is defined absolutely as a non-practising, essentially innocent and virginal deviant. An abstinence from sexual activity is the first requirement of his mythology. It is an indication of the power of this need, as well as the extraordinary degree to which « Lewis Carroll » already enjoyed an existence independent of Dodgson in the public mind, that while this mythic image of child-centredness was already the assumed reality of « Carroll », his alter ego Charles Dodgson was the subject of a widespread gossip that contradicted this image almost entirely. Dodgson was being condemned and criticised for his unconventional contacts with grown women, even while « Carroll » was being sanctified for loving only children. The scandals about women and cutesy magazine stories of « little girls » co-existed but never touched. It is as if, in the public mind, the two were already quite separate individuals, and suggests that it is within our perception, not within him, that the famous « dual personality » has its root.

However complicit he may have been in using the prevalent fictions to his own advantage, the myth was not of Dodgson’s making. It existed beyond his control, and it effortlessly survived him. While he lived, the drive to turn Dodgson into Carroll was held in check to an extent by his corporeal existence. Dodgson’s life and the Carroll image existed in semi-detached tolerance of one another. But, when Dodgson died in the new year of 1898, « Carroll » continued with barely a blip, barely a shiver. To the irresistible process of bizarre apotheosis, the death was hardly more than the shedding of a skin.

Unsurprisingly, the obituaries of January 1898 set a tone of respectful eulogy on a Christian life decently lived. It is not surprising that they had nothing to say about its more controversial aspects. This was nineteenth century England, which did not have quite our modern appetite for the « outing » of the guilty. But amnesia about the reality of Dodgson’s life extended beyond what was required by the most punctilious discretion, into something far stranger.

Over the years immediately following his death, many people who had known Charles Dodgson left their impressions of him. These were almost uniformly sincere tributes from those who had admired, respected or loved him. But even the most affectionate of them seemed unable to forget it was « Lewis Carroll » they were conjuring, and in pursuit of him, not only did they choose to disregard those aspects that might have appeared morally ambiguous, they began a process of selective remembering, concentrating on the special, the magical, the unworldly or child-like aspects of Dodgson’s character to the exclusion of the ordinary, the everyday, the « normal » or the worldly. It was as if they turned the general need to believe into an article of personal faith and themselves into disciples and handmaidens; clutching the hem of the new messiah as he danced down the roads of memory, touched by magic, softened by nostalgia; « the property of an older and vanishing world. »

As he began to be seen across the great divide of a brand new century, as all the Victorian certainties collapsed into the disaster of the Great War, and the brave new world beyond, so the need to believe that what Carroll was seen to represent had once been real became ever more fervent. Alice Maitland’s heartfelt cry, « Alas! alas! that life should change; …all the dear, old, familiar places and faces disappear », could be the leitmotif for all such memoirists. In their poignant visions of antique rectitude, in the images of the perpetual child, lost in the golden splendour of a perpetual summer day, we see not reality but desperate and touching aspiration. The need to be sure that once it had really been like that. The memoirs are lyrical in their evocations of the latter-day Merlin, half lost in his own vivid fancy, or the quaint creaky philosopher with a heart of unassailable goodness. He was remembered as « one of the few genuine scholar-saints », as « a bringer of delight in those dim, far-off days’, as « one of those innocents of whom is the Kingdom of Heaven ». (Interviews and Recollections, 68-9, 124, 163, 181, 186.)

What he could never be was an adult, human male. And most things that demonstrated his sexual identity, his adulthood, were swiftly lost from the tradition, while hyperbole converted his eccentricities into near grotesqueries, his complexities into simplistic absolutes. He had to be sealed off from the ordinary, preserved for posterity, half in the cloister, half in fairyland. It was a process expedited, perhaps legitimised, by the first work of biography to appear after his death.

Voir de même:

ART begets certainties that biography can’t confirm. We know, for instance, that Charles Lutwidge Dodgson, whose nom de plume was Lewis Carroll, loved little girls a little too much. Only a man with a dangerous affinity with female children could have produced the defiantly sane Alice, debunker of Wonderland; the beautiful and troubling photographs of her real-life counterpart, Alice Liddell; and all those other portraits of startlingly unbashful prepubescent maidens. The historical record, riddled with gaps made when Dodgson’s family excised passages from his diary or mislaid volumes altogether, doesn’t prove Dodgson’s — let’s not call it pedophilia, let’s call it obsession — but doesn’t disprove it either, and so into the evidentiary void generations of biographers and novelists and filmmakers have poured their beliefs about his secret sexual predilections, which have been repeated so often they have attained the status of fact.

But what if those beliefs turned out to be wrong? In a book published three years ago in Britain, called  »In the Shadow of the Dreamchild, » the British playwright Karoline Leach proposed a revision of the reigning perception of Dodgson. Dodgson, she argues, was not the man his hagiographers made him out to be. He was not a sweet, saintly, shy, stuttering Oxford mathematics don, afraid of grown women and drawn to under-age females in partial or total undress. He was a witty, urbane, well-connected roué, a bit bored by his academic duties but completely alert to women — and not just preteenage women, but full-breasted teenagers, women nearing or past the age of majority, and in one notable case, a woman five years his senior.

This last is the subject of Leach’s most interesting and problematic claim, which is that the great love of Dodgson’s life was not Alice, as has been unanimously supposed, but her mother, Lorina Liddell, a famous beauty married to a man widely believed to have been in love with one of his male colleagues. (Her husband, Henry George Liddel, was the dean of Christ Church, the Oxford college where Dodgson taught.) Leach, like all Dodgson biographers, bases her argument on a reading of three obscure but crucial passages in the Dodgson story. There was, first, the mysterious incident in late June 1863 that led to the Liddells’ break with Dodgson after years of close friendship. Second, there is the page cropped clumsily from his 1863 diary, in which the causes of the break were presumably explained. Third, there are the many entries in that diary and others from the period in which Dodgson chronicles his anguished battles with sin, and begs God for strength to resist it.

Morton N. Cohen, considered the greatest living Dodgson scholar, speculated in his 1995 biography that the sin was his love for Alice and that the incident involved her in some way. He suggests that Dodgson may have alarmed her mother by hinting at marriage with Alice. Leach, however, has since discovered a scrap of paper in the archives written in the hand of Dodgson’s niece, one of the guardians of his papers. The paper is headed  »Cut Pages in Diary » and contains a short summary of three entries. One of these is the missing entry, which appears to have described a conversation between Mrs. Liddell and Dodgson in which she tells him that he is thought to be using the children to get to the governess or else to be courting the oldest Liddell daughter, Alice’s sister Ina.

Leach makes much of the fact that the missing page says nothing about Alice — indeed, there is little mention of Alice in any of the diaries — and shows, instead, intense anxiety about gossip. To bolster her theory, Leach adduces other evidence, all of it circumstantial: that Dodgson frequently quoted Psalm 51, King David’s hymn of repentance after his adultery with Bathsheba, in his pleas for God’s forgiveness; that the heroine of Dodgson’s love poetry written at that period was an elusive woman, not a child; that in 1862 Dodgson got the dean to exempt him from an Oxford rule requiring certain teachers to become priests in the Church of England — something the proper Liddell would only have done if he had to, perhaps out of a fear of scandal. Leach points out that in Victorian society an adulterous affair would have been much more damaging to all parties implicated than mere attraction to a child, which would have been dismissed as a charming foible.

Is Leach right? Her book has been well received in British literary circles, and she tells the story of the hypothetical affair, and both families’ efforts to suppress all trace of it, with the flair of a writer of scholarly detective fiction. More important than the truth of her thesis, though, is the skepticism she brings to the stereotype of the genius as emasculated misfit. But in an effort to explain the origins of the myth of pedophilia, Leach also advances a theory that strikes this reader as too subtle by half.

Later in life, after the  »Alice » books had made him famous, Dodgson began to cultivate a public image as a patron of little girls. He prowled beaches and streets to strike up their acquaintance; he begged mothers to let him escort the girls around town; he photographed them naked. Reading Dodgson’s letters carefully, Leach shows that many of the females Dodgson called his  »child-friends » were actually postpubescent teenagers and even young adult women, and concludes that Dodgson, and later his family, stressed his love of children in order to deflect attention from his intimacies with unmarried women, which his contemporaries would have found far more disgraceful.

And yet, to emphasize Dodgson’s adult sexuality, Leach feels she must play down the unusual attention he unquestionably paid to girls of, say, 8 and up. Many of his older  »child-friends » entered his life as actual children, and faded out of it in their mid-20’s. It is as if he made no distinction between the child and the adult. A refusal to respect the sanctity of childhood may be even more disturbing than excessive love of it, but this does help us understand the one body of work that appears to contradict Leach’s thesis: Dodgson’s photographs. The best of these are of little girls; none of his pictures of boys or grown men and women are half as good. Their success lies in their unsentimentality and Dodgson’s ability to solicit from the girls expressions of emotion as full-blown and complex as any adult’s.

One girl in her nightgown stares at the photographer in dismay at her uncombable hair. Another stands on her father’s back and crows with triumphant glee. Alice Liddell looks out from her beggar maid’s and Chinese costumes with an inquisitiveness so grave it can’t help being seductive, as if to say, I’m not sure what game you’re playing here, but I know it has consequences. There are both love and trust in that look, feelings that had to have been encouraged and reciprocated, whether romantically or in some less categorizable way. Art may not be enough to solve the puzzles of life, but if it’s good, it doesn’t lie.

Voir par ailleurs:

From Caravaggio to Graham Ovenden: do artists’ crimes taint their art?

A court this week ordered the destruction of portraits belonging to artist and sex offender Graham Ovenden on grounds of indecency – to the dismay of some observers. The question of how to treat such objects is not going away

Emine Saner

The Guardian

17 October 2015

In Court 1 of Hammersmith magistrates court on Tuesday, a judge was deciding the fate of hundreds of photographs and pictures. District Judge Elizabeth Roscoe had to rule on whether works by and belonging to the artist Graham Ovenden, a convicted paedophile, were indecent. She decided they were, ordering the destruction of a number of them, including photographs of young girls taken by the French writer and artist Pierre Louÿs in the 1860s and 1870s, and works by the German artist Wilhelm von Plüschow.

The judge acknowledged she would “invite the wrath of the art world” and said she was “no judge of art or artistic merit”. Her decision led one writer this week to compare her decision to “an act of medievalism to match any of the statue-smashing antics of the Islamic State”. Outside the court, Ovenden said: “I am a famous artist. I am an equally famous photographer, and they are destroying material which has been in the public domain for over 40 years.”

What troubled Judge Roscoe was that some of the images “appear to be sexually provocative. Some, whether overtly or not, evoke poses by adult women that are intended to be sexually alluring.” She was assessing the images, she said, “on the basis of the ‘recognised standards of propriety’ which exist today”.

From a legal perspective, what is indecent in England and Wales is subjective. “It’s purely down to the [judge’s] personal opinion. A different judge could reach a different verdict,” says Alisdair Gillespie, a professor of criminal law at Lancaster University who specialises in child pornography law. Photographs come under the Protection of Children Act 1978, whereas paintings would be dealt with as a prohibited image of a child under a different Act.

“The difficulty is that photographs that are classed as indecent are what we call child pornography, and the test is vague at best. There is no [permissible] defence of artistic merit, where there would be under obscene publications [which paintings are usually tested under], and there is case law that says context is irrelevant.”

He acknowledges differences of opinion. “There has always been doubt as to where child nudity fits into our laws. Some countries decide child pornography means sexualised photographs [to distinguish] between indecency and sexuality. Our laws cover nudity, which other countries might not.” Once a judge has decided an image is indecent, he or she has no choice but to order its forfeiture. On the whole, he says, our child pornography laws work well. “Where I think it doesn’t particularly work is at the very nuances, the close decisions. But if you were the government, would you change the law? Probably not.”

Gillespie says art is assessed in itself, and Ovenden’s conviction is not relevant to a judge. But what about the rest of us? In 2013, Ovenden, who has never shown remorse, was sentenced to two years in prison after his earlier non-custodial sentence for sexual offences against children in the 1970s and 1980s was ruled unduly lenient. But Ovenden, who had once produced a book titled Aspects of Lolita, had been considered a suspect figure long before his 2013 conviction. In 1991, US customs officials seized proofs from a book of images of children by Ovenden. Two years later, British officers removed boxes of photographs and videos from his Cornwall estate. In 2009 Ovenden was accused of making indecent images of children, but the case was thrown out.

“I’m shocked that a judge would feel they had the right to destroy these things,” says the Guardian’s art critic Adrian Searle of this latest decision. He seems less bothered about Ovenden’s work (“I always felt he was a rubbish artist”) but says there are grounds for appeal to avoid the destruction of photographs by Louÿs and others. “The judge needs to see it in the context not of Ovenden and his proclivities, or what use he put the photographs to, but in terms of [the works’] interest and importance in relation to early photography.” Also, Searle points out, they will have been reproduced over the years – destroying the originals seems idiotic.

Can you ever divorce an artist’s life from their work? “Knowing Van Gogh shot himself, does that change the way you look at his paintings? Caravaggio was a murderer – does that make you look at him differently?” Searle asks. “There are lots of things we don’t like for all sorts of temporal reasons. What is unacceptable now may not be unacceptable in the future, and ditto in the past. The Victorian sculptures of black, naked slave girls tell us something about the Victorians – they are historical documents as well as sculptures.”

The attitude, says art writer Jonathan Jones, “where people [think] the art exists in its own sphere – I think that’s not true at all. Ovenden’s art probably does reflect aspects of his life we now find deeply troubling.” The question of how harshly we should judge the art by its artist remains. Can you read Alice in Wonderland in the same way when you’ve seen Lewis Carroll’s photographs of naked girls? Or listen to Benjamin Britten’s work, knowing he wrote great music for children, with such attention, because he had an obsession with pubescent boys (as detailed in John Bridcut’s 2006 biography)?

“One school of thought is the artwork is divorced from its creator and we should make an assessment of the work in isolation from any consideration of the artist’s intentions,” says Jonathan Pugh, research fellow at Oxford University’s Uehiro Centre for Practical Ethics. “One issue that muddies the water is a question of complicity. Certain kinds of art might involve complicity in further wrongdoings. If we think that displaying certain works might entice people to carry out wrongs of the sort that are depicted in the work, then that might be cause for moral concern.”

If we only allowed art by artists with unimpeachable moral standards, we’d have empty libraries and galleries. But it appears there are degrees of what we will tolerate. If the sexual abuse of children seems to be the crime that a viewer or reader cannot get over, apparently it’s only for a while. There are no calls for the works of Caravaggio, for instance, to be hidden or destroyed, even though his paintings Victorious Cupid and St John the Baptist are of a naked, pre-pubescent boy, an assistant with whom Caravaggio is believed to have been having sex – which we would consider to be abuse by today’s standards. Instead, they are considered masterpieces. But you don’t have to go back centuries. The BBC, while busy purging all mention of Jimmy Savile, has said there are no plans to remove sculptures by Eric Gill – a man who abused his daughters, and had sex with not only his sister but also his dog – outside Broadcasting House, despite calls from charities representing people who have survived abuse asking them to do so. The Tate, which removed 34 works by Ovenden from its online collection following his conviction, has many works by Gill, who died in 1940. The Tate said it had sought to establish any connection between Ovendon’s work and his crimes, and that the prints can still be viewed on application.

It has been pretty obvious that in the art world, and in wider society, great art confers a degree of protection, which has to explain why many in Hollywood stick by Roman Polanski, even though the film director sexually assaulted a child. The passing of time, and the death of an artist, also seems to help rehabilitate work. “If the art is good then the story of the life illuminates it,” says Jones. It would be a mistake to consider Ovenden a “great” artist, he adds, and some of Ovenden’s work now looks “extremely troubling”, but that does not justify its destruction. Demonising art, he says, “is not a rational response to it. There is no way that you should punish the art for the crimes of the artist. A civilised society preserves art and tries to learn from it.”

Ovenden was given 21 days to appeal, and those who disagree with the judge’s decision will be in the uncomfortable position of supporting a paedophile’s right to keep his collection of questionable images. Ovenden has suggested the V&A take them, but this would be up to the police. The police have the right to destroy them, says Gillespie. It is unlikely they could be displayed “but they could theoretically be stored. If the police were to do this, I suspect they would do so privately.”

Pictures of children, particularly naked ones, are abhorred when we know about the reprehensible motives of their creator, but even when there is no suggestion that the artist has worrying intentions or desires, their work has raised suspicion. “This lens has crept between us and the art, that says this [a hysteria over abuse] is the thing you must look at,” says Frances Spalding, the art historian and editor of art journal the Burlington magazine. “It rather destroys the pleasure in looking at certain kinds of child nudity which can be, in other ways, an expression of a joy in life.”

Several works have been looked at by police, often by the artist mothers of child subjects, even though there has been no suggestion any abuse has taken place, or that the artists have suspect motives. In 2001, police visited the Saatchi Gallery after concern was raised about a photograph of the artist Tierney Gearon’s children, photographed naked on a beach. No further action was taken. “I don’t see sex in any of those prints, and if someone else reads that into them, then surely that is their issue, not mine,” wrote Gearon in this paper about the uproar. In 2007, a photograph of two little girls – one partially clothed and dancing over another naked child – by the American photographer Nan Goldin was seized from the Baltic gallery in Gateshead (it was later returned after the CPS decided it was not indecent).

Richard Prince’s work, Spiritual America, an appropriation of a nude photograph of the then 10-year-old Brooke Shields, wearing makeup and posing provocatively, was removed from an exhibition at Tate Modern in 2009. Last year, a gallery in Germany cancelled an exhibition of photographs by the artist Balthus after public criticism. But both Prince’s work and Balthus’s photographs had been shown elsewhere without incident.

The American photographer Sally Mann’s work Immediate Family, published in a book in 1992, became instantly controversial: her fascinating and beautiful black-and-white images, which included naked photographs of her three young children, were said to be pornographic by some (mainly on the religious right). Mann has defended herself, saying her photographs are “natural through the eyes of a mother”. She has talked of a time just before hysteria about paedophilia exploded. Child pornography, she said, “wasn’t in people’s consciousness. Showing my children’s bodies didn’t seem unusual to me. Exploitation was the farthest thing from my mind.”

Voir aussi:

 Des photos d’enfants nus choquent l’Australie

S’attaquant au sujet, une revue d’art australienne, « Art Monthly Australia », vient de publier, en couverture de son numéro de juillet, la photographie d’une fillette de 6 ans, nue.

Marie-Morgane Le Moël

Le Monde

23.07.2008

Les photos d’art montrant des enfants nus sont-elles acceptables ? En Australie, c’est devenu un débat national, discuté dans les dîners ou à la tête du gouvernement.

S’attaquant au sujet, une revue d’art australienne, Art Monthly Australia, vient de publier, en couverture de son numéro de juillet, la photographie d’une fillette de 6 ans, nue. Mal lui en a pris : la commission australienne de classification va procéder à l’examen de la revue pour déterminer si elle peut être vendue librement.

La polémique a pris de l’ampleur depuis plusieurs semaines.

Tout a débuté lorsque fin mai, la police fédérale a mené une perquisition dans une galerie d’art de Sydney, sur le point d’inaugurer une exposition de Bill Henson, un photographe renommé, connu pour ses portraits en noir et blanc. Les policiers emportent alors des épreuves photographiques montrant une adolescente poitrine nue. L’affaire prend rapidement une dimension nationale, lorsque le premier ministre, Kevin Rudd, se dit « absolument révolté » par les images. Tandis que des associations de défense des enfants protestent contre une « exploitation » des adolescents photographiés, de nombreux artistes crient, eux, à la censure.

Une lettre, signée des grands noms de la scène artistique australienne, dont l’actrice Cate Blanchett, est même adressée au premier ministre pour lui demander de revenir sur ses déclarations.

Il y a quelques jours, la police a finalement annoncé qu’aucune poursuite ne serait engagée à l’encontre de Bill Henson. Mais la publication du dernier numéro d’Art Monthly a ravivé les tensions. Sur le cliché, datant de 2003, la photographe Polixeni Papapetrou a fait poser sa fille, les bras croisés autour d’une jambe, dans une posture qui ne présente a priori rien de provocateur. « Cette photo a fait le tour des expositions à travers le pays depuis cinq ans, sans aucun problème. La réaction des médias et du public pose des questions non pas sur la photo, mais sur l’évolution de la société », soutient le rédacteur en chef du magazine, Maurice O’Riordan. Cette fois encore, le premier ministre travailliste a condamné les images : « Nous parlons de l’innocence de petits enfants ici. (…) Franchement, je ne peux pas supporter ce genre de choses », a affirmé M. Rudd. Dans les médias, parents ou commentateurs s’indignent de nouveau. « Le débat n’est pas le bon : on ferait mieux de se battre pour les enfants vraiment exploités », commente pour sa part James McDougall, directeur du Centre légal australien pour les enfants et les jeunes.

 Voir de plus:

FOUR years ago, artist Polixeni Papapetrou found herself the centre of a controversy when a nude photograph of her six-year-old daughter, Olympia, graced the front cover of Art Monthly.

The magazine was joining in a noisy debate that had erupted over the artistic portrayal of children in the wake of the Bill Henson debacle, when police swooped on a Sydney gallery and seized photographs of naked adolescent girls in the belief they could be pornographic (the inquiry was abandoned two weeks later and the pictures put back on display).

The effect, however, was similar to dousing a fire with petrol. Kevin Rudd called the photograph disgusting, prompting the young Olympia to face a barrage of media baying at her front door with a lofty denunciation of the then PM, and a declaration that the picture was beautiful. What is not known is that behind the impressive facade of their home in Fitzroy, Papapetrou was recovering from radical surgery for breast cancer.  »Olympia was very angry that it was happening at this time, » she recalls.

Now Papapetrou’s two children are back on display in a new exhibition, The Dreamkeepers, only this time they are fully clothed and disguised with puppet masks. As they enter adolescence, she is keen to protect their identity.

Was she surprised at the furore?  »Yes. What I failed to realise is that the culture had changed. We are living in more anxious times; we are anxious about looking at children and we worry about them being exploited. »

Perhaps the concern over the picture of Olympia was that the shot of her perched on a rock against a painted backdrop of white cliffs was a replica of an earlier work by children’s author Lewis Carroll. The tortured genius had an avid interest in photographing naked young girls, leading to speculation that he had an erotic attraction to them.

 »It’s an interesting idea, » she concedes.  »But Lewis Carroll was a proper English don at Oxford, and the son of a minister; I don’t think he would have done anything. He was a romantic; he thought that young girls were made in the image of God, that they were perfect. He thought they were absolutely beautiful and they are. » Olympia, she says, bears no scars from having her body so publicly discussed.

In The Dreamkeepers, Papapetrou explores the theme of transformation: from child to adolescence, and adulthood to old age, dramatic points in a person’s life. She does this by collapsing the state of the child and the elderly into one body and the result is arrestingly surreal; young frames with old heads on their shoulders engaging in simple pleasures; collecting shells, watching waves. The colours are vivid and the landscapes beautiful; Mount Buller on a clear day; the ochre cliffs at Black Rock. The photographs emanate an unspeakable poignancy and act as a gentle reminder of the fragility of life. Papapetrou has two relatives with dementia, who are returning to a childlike state, and her experience of cancer has prompted her to think about death differently.

 »I had only thought about it before as an idea, a concept. Now it has become a reality. I have started taking more risks with my work. I realise that art doesn’t have to be safe. » And she has got over any residual guilt she felt about working with her children.  »I know that when I am not here I have left behind a record of our journey together. They will remember that we had a lot of fun doing this. »

Voir encore:

Australian PM in new nude art row

A child pictured naked on the cover of an Australian arts magazine has said she is « offended » by Prime Minister Kevin Rudd’s criticism of the photo.

BBC news

7 July 2008

Mr Rudd re-ignited a row over children in art when he criticised the July cover of Art Monthly Australia.

The girl, Olympia Nelson, 11, has said she is proud of the image taken by her mother, a photographer, in 2003.

The magazine’s editor said the cover was in protest at the closing of a photo exhibition of naked children.

Childhood innocence

Mr Rudd had reacted strongly to the front cover image, saying: « Frankly, I can’t stand this stuff. »

He added: « We’re talking about the innocence of little children here. A little child cannot answer for themselves about whether they wish to be depicted in this way. »

He was supported by opposition Liberal Party leader Brendan Nelson, who described the image as a « two-fingered salute to the rest of society ».

Officials have said they will review the magazine’s public funding.

Editor Maurice O’Riordan wrote in the magazine that he knew the photograph would be controversial, but that he hoped to « restore some dignity to the debate… and validate nudity and childhood as subjects for art ».

In May, an exhibition of pictures of naked children by photographer Bill Henson was closed before it opened, in a case that provoked a nationwide debate over censorship.

‘Part of art’

However, Olympia Nelson appeared at a press conference with her father, the art critic Robert Nelson, and said the picture was her favourite image.

It shows her sitting naked in front of a painted landscape. The photograph was taken by her mother, Melbourne photographer Polixeni Papapetrou, when she was six years old.

« I’m really, really offended by what Kevin Rudd had to say about this picture, » she told reporters.

« I love the photo so much, » she aded. « I think that the picture my mum took of me had nothing to do with being abused and I think nudity can be a part of art. »

The Australian Childhood Foundation said that parents had no ethical right to consent to nude photographs being taken of their children, as it could have psychological effects in later years.

Child protection activist Hetty Johnston told told Nine Network Television that the photographs amounted to the « sexual exploitation of children » and called for new laws against the use of photographs of naked children for exhibition, sale or publication.

« We need to put a line in the sand – because clearly some of those in the arts world can’t do that – and say this is where you don’t go, this is a no-go zone, » she said.

The debate has provoked a strong debate in the Australian media. In an editorial entitled « Art stunt betrays our children », the Australian daily newspaper The Daily Telegraph said it saw the need to protect artistic expression but said some of the images of children published in Art Monthly Australia were « highly sexualised ».

Corrie Perkin

The Australian
August 22, 2008

ONE Sunday morning last month, a culture war was declared on an unsuspecting Melbourne family. Artist and lawyer Polixeni Papapetrou and her husband Robert Nelson were woken up at 5.30am by a television producer seeking an interview to discuss the July issue of Art Monthly Australia magazine. The Sunday Telegraph had published a story that morning under the headline « Art mag’s ‘sick’ nude child stunt » that referred to the cover image of a naked five-year-old girl.

Papapetrou, creator of the 2002 image Lewis Carroll’s Beatrice Hatch before White Cliffs, declined to be interviewed at the time. She’d given the magazine permission to reproduce the photograph, which had toured nationally as part of an exhibition in 2003. And she had done this after discussing it with the model, her daughter Olympia, now 11, and her husband, a respected art academic and critic. Now, artist and photograph were under attack.

Papapetrou was bewildered by the media attention that followed, including TV crews camped outside her house. « It’s not as if I had photographed Olympia now, it was a very old image and it had been seen by a lot of people, » she says.

« When I asked Olympia if we could use the image on the cover, she said: ‘Sure, Mum.’ I said it could appear on the newsstands and be bought by people; she said: ‘That’s fine, it was taken when I was a baby.’ She sees that body as very different to the body she has now. »

Olympia is one of the subjects in Papapetrou’s latest body of work, opening at Sydney’s Stills Gallery next Thursday.

The exhibition, Games of Consequence, reveals children playing in the landscape. « Away from our familiar urban environment, Papapetrou’s children act out roles that take us into a familiar but forgotten past, » curator Natalie King writes in the exhibition catalogue essay.

« In doing so, Papapetrou induces what she calls the ‘wonderfully heterogenous dimensions of childhood, where the fear and danger mix with the angelic’. »

King adds: « Lost in a beguiling narrative, the young characters in Papapetrou’s fabrications wander without a story, escaping the inevitable fate of all tales: an ending. »

Papapetrou developed her passion for photography while studying law at the University of Melbourne. She has photographed many children, including her nine-year-old son Solomon, during her critically acclaimed career. Her PhD, which she completed in 2006, examined children in 19th-century photography.

« You’re only a child for such a short time but you’re an adult for the rest of your life, » she explains when asked why she finds children such interesting subjects to photograph. « A lot of people look back on their childhood very nostalgically. They loved it or they hated it. Childhood is such a formative period and I think I’m privileged to have been able to photograph children. Because once they’re 15 or 16, it’s over. »

She shows me a black-and-white photograph of Olympia, taken when she was eight months old. The baby stares boldly at the camera; her dark eyes mesmerise the viewer.

Her daughter, Papapetrou says, is a constant source of inspiration. « I didn’t start photographing her for my work until she was much older, but I was aware from a young age she had this incredible presence before the camera, » she says.

« As a subject matter, Olympia is totally fascinating. I have photographed Solomon, but Olympia has this relationship with the camera. I think it’s like why some film directors work with the same actors over and over again. »

Papapetrou, who was born in 1960, says Games of Consequence was partly inspired by her own childhood. The oldest child of Greek migrants, she grew up in a Melbourne bayside suburb when children played in parks, on the beach and in the neighbourhood streets with no adults to monitor their safety. « I wanted to make pictures about my childhood so I could show my children what I did and how I discovered a world of freedom, » she says. « I don’t think that world exists for children any more. »

Papapetrou dressed the children in clothes from the late 1960s and early ’70s, then asked them to re-enact the games she remembered from her own youth.

For example? « At the beach it was picking up shells and listening to the water; we believed it was the mermaids singing to us, » Papapetrou says. « And we’d just sort of walk around paddocks and vacant lots and play with ropes, we’d tie each other up. We tested ourselves. We would wander for hours and sometimes we’d become lost but we always found our way home. »

Papapetrou’s parents both worked. She was often left in charge of her younger sister and brother. « It would be all of us – other neighbourhood children and my brother and sister – playing as a group, » she says. « We would just wheel my brother around in a pram. Can you imagine a six-year-old today wandering around with a newborn baby? That’s what we did, and we’d do it for hours. We had such fun. »

These childhood photographs were taken during 2007. Then in October, two weeks after her last shoot, Papapetrou was diagnosed with breast cancer. She had two active tumours in one breast but decided to have a bilateral mastectomy. « I really had no time to think about my work, other than simply trying to manage my life and my children and my family, » she recalls.

In March her work featured in an exhibition at Tokyo’s National Art Centre. She has also been preparing for the Games of Consequence exhibition, which travels to New York, then back to Melbourne after its Sydney run.

Papapetrou is ready to start working again. Her recent health battle and the Art Monthly Australia saga have prompted her to think deeply about children and the complex world into which they step once they become teenagers.

The Art Monthly Australia cover image reignited the passionate anti-child pornography debate that surfaced during the previous month’s imbroglio over artist Bill Henson’s images of naked underage children. Papapetrou says she agreed for her photograph to be reproduced by Art Monthly Australia after NSW police decided to drop their investigation into the Henson issue. « I thought, ‘Well, we all know where we stand now, »‘ she says.

« If Bill Henson’s images had been given an R rating or if charges had been laid against him, I would have thought: ‘Well, maybe the ground has shifted, the territory has changed.’

« What I failed to realise was that even though the matter had been settled in Bill Henson’s favour, that actually there had been a cultural shift in this country. »

Kevin Rudd fuelled the debate when he expressed his concern that the image was onthe cover of a national magazine.

« We’re talking about the innocence of little children here, » the Prime Minister said. « A little child cannot answer for themselves about whether they wish to be depicted in this way. »

Papapetrou says Olympia was angered by Rudd’s response and the way her naked body had been blacked out on TV.

« She was just upset by the way people were making a big deal out of it, » Papapetrou says. « Most of all, she was angry that part of her body had been blocked and that the PM said disparaging things about the work. She felt very let down by the politicians and the media, who she felt had misunderstood the work. »

She adds: « At no point did she feel a victim. She had been consulted the whole way through the process. She enjoyed being photographed, and I think is proud of the work we’ve done together. She wanted to defend it. »

And how did the artist, who was recovering from surgery after recent cancer treatment, respond?

« I was astounded, » she recalls over a cup of tea. « Everything that I believe in was attacked. My art was attacked, my role as a mother was attacked, as if I’d abrogated my maternal duties by allowing the work to be published, then allowing Olympia to appear before the media. »

Papapetrou and Art Monthly Australia’s critics were vindicated two weeks later when the Classification Board said the July edition – including the three essays – warranted unrestricted classification.

Standing in front of the 2002 original photograph that hangs on Papapetrou’s sitting-room wall, I ask what she feels when she sees the image.

« Oh, love, » she says. « And Olympia is not ashamed of this picture. She sees this as a part of her life that’s gone, she will never be like this again. It’s her baby body. »

Speaking about her children’s images, Papapetrou says: « I’ve journeyed from domestic space to play space to imaginative space to the real world, and what I’m finding now is that I want to go back to where I started from. »

She picks up the photo of eight-month-old Olympia, still sitting on the table next to her cup of tea. « It may sound strange, but I think I’ve done a complete circle with my work. I want to go back to where I started, exploring that intimacy you find in the space that is the home. I’m ready for that. »

Games of Consequence opens at Stills Gallery, Paddington, NSW, on August 28.

The Dreamkeepers exhibition is at Nellie Castan Gallery, 12 River Street, South Yarra, until June 2.

Voir également:

A naked return for puritanism
A row in Australia over an art magazine cover shows that our leaders are less at ease with child nudity than the prudish Victorians were
Barbara Hewson
Spiked
15 July 2008

Kevin Rudd, Australia’s prime minister, has started yet another row over nudity in art by protesting about the July cover of Art Monthly Australia (AMA). The cover photograph was taken by Melbourne photographer Polixeni Papapetrou in 2003, and it shows her daughter Olympia at the age of six, seated nude on a seaweed-covered rock on a beach, against a painted backdrop of white cliffs. The July AMA issue also contains two other pictures of nude children.

Rudd complained: ‘Frankly, I can’t stand this stuff.’ (1) The leader of Australia’s opposition Liberal Party, Brendan Nelson, was also outraged, calling Papapetrou’s photo ‘indefensible’ and a ‘two-fingered salute to the rest of society’. Olympia, now 11, has rushed to her mother’s defence. She appeared at a press conference with her father, the art critic Robert Nelson, and told reporters that she is proud of the cover picture. ‘I love the photo so much. It is one of my favourites’, she told reporters. ‘I think that the picture my mum took of me had nothing to do with being abused and I think nudity can be a part of art.’ (2)

Indeed, it’s hard to see what all the fuss is about. AMA’s cover is an obvious reworking of Lewis Carroll’s 1873 photograph of Beatrice Hatch, aged seven (3). Carroll’s photograph also shows a nude girl sitting on a seaweed-covered rock, with white cliffs in the background. The backdrop is hand-painted on glass. Carroll’s photo is taken sideways on, while Olympia is photographed looking directly at the camera, but otherwise the poses are similar.

Beatrice Hatch was a daughter of Edwin Hatch, a theologian who was then vice-principal of St Mary Hall, Oxford, and later university reader in Ecclesiastical history. The Hatches allowed Carroll to take a number of nude shots of their young daughters. It’s ironic that, in twenty-first century Australia, similar photos cause a national controversy, with some censorial puritans campaigning for them to be made illegal.

The AMA cover is in response to an earlier controversy about childhood and nudity. In May this year, the police raided the Roslyn Oxley9 gallery in Sydney and confiscated photographs of nude teenagers by Bill Henson, only hours before the opening of an exhibition. Henson is a leading Australian photographer, whose work features in collections throughout the country and who has had great acclaim internationally.

Tom Slaterenson’s photos, too and called them ‘revolting’. He said: ‘I am passionate about children having innocence in their childhood.’ (4) Hetty Johnston, founder of the Australian child protection pressure group Bravehearts, called for Henson and the Roslyn Oxley9 gallery to be prosecuted.

After a brief, but intense period of public controversy, during which the Roslyn Oxley9 gallery received firebomb threats, the Sydney authorities decided that there were no grounds to prosecute either Henson or the gallery. However, by then, presumably on a precautionary basis, the Roslyn Oxley9 gallery itself had pulled two of Henson’s photographs from its website, Untitled #8 and Untitled #39. There is nothing offensive about these particular images, and their abrupt removal from public view illustrates the chilling effect of moral panics about art, nudity and the young on artistic freedom and free speech. They lead to more and more shrill protests and to self-censorship in order to avoid controversy.

It is remarkable that the gallery had held a similar show of Henson’s work in 2006, which is still available to view on the gallery’s website. This again featured some pictures of nude young models, shot in a moody light, but apparently no one was sufficiently affronted to complain to the authorities on that occasion.

Now, Hetty Johnston has said that the nude photographs in the current issue of AMA amount to the ‘sexual exploitation of children’. She has called for new laws to make it illegal to take a photo of a naked child for exhibition, sale or publication. Puritanism is on the march here. And as Oscar Wilde observed: ‘Puritanism is never so offensive and destructive as when it deals with art matters.’ Defending the magazine’s cover, AMA editor Maurice O’Riordan said that he intended to ‘restore some dignity to the debate … and validate nudity and childhood as subjects for art’ (5).

A blanket ban on photographs of naked children will not stop child abuse, and the notion that merely photographing a naked child or teenager is tantamount to child abuse is difficult to take seriously. The assumption that any photograph of a naked child is pornographic is simply ridiculous. Article 20.2 of the Council of Europe’s recent Convention on the Protection of Children against Sexual Exploitation and Sexual Abuse (25 October 2007), for example, gives a much more restrictive definition: ‘The term “child pornography” shall mean any material that visually depicts a child engaging in real or simulated sexual explicit conduct or any depiction of a child’s sexual organs for primarily sexual purposes.’

Is Johnston suggesting that parents should not be able to take nude photos of their own children? No one would condone a parent who permitted pornographic pictures to be taken of their child, or allowed them to be put into public circulation, but underlying Johnston’s proposal is a profound mistrust of all adults, as well as the corrosive idea that nudity is inherently corrupting.

If all photos of nude children were to be banned, then logically there is no reason why photographs of Donatello’s David should not also be banned, along with Lewis Carroll’s photos of nude children, much of Wilhelm von Gloeden’s oeuvre, and any reproduction of Bronzino’s Allegory of Venus with Cupid, to name but a few.

Indeed, applying Johnston’s baleful logic, just about every image in Western medieval and Renaissance art showing the naked infant Jesus, putti or Cupid would similarly need to be banned to protect us from our baser impulses. This new Puritanism would seem to be heading in the direction of a regressive anti-aesthetic, which dictates that any reproduction of the naked human form is unacceptable.

Barbara Hewson is a barrister at Hardwicke Building in London.

Previously on spiked

Nathalie Rothschild outlined how a photograph of 15-year-old Disney star Miley Cyrus’ back caused a global storm of controversy. Previously, she argued that censoring photos of children is damaging to artistic licence. Brendan O’Neill said a Sensitivity Stasi is eroding artistic freedom. Josie Appleton said paedophile panics blurred our view of Betsy Schneider’s photos at a London exhibition on childhood. Or read more at spiked issue Arts and entertainment.

(1) Australian PM in new nude art row, BBC News, 7 July 2008

(2) Australian PM in new nude art row, BBC News, 7 July 2008

(3) Indeed, it is part of a series of pictures inspired by Lewis Carroll. See the Johnston Gallery website

(4) Blanchett steps into nude art row, BBC News, 28 May 2008

(5) Rudd v art critic over child nudity, The Age, 7 July 2008

Voir aussi:

The world debate over naked children in art that arose over Polixeni Papapetrou’s pictures in Art Monthly Australia is bigger than art and touches on civil liberties. This has been acknowledged obliquely in international media, with papers such as El Universal in Mexico expressing surprise that the debate had arisen in Australia and not an ultraconservative country like Iran (15 July 2008). In their Australian resolution, the issues go well beyond Kevin Rudd’s paternalistic instructions to the Australia Council that artists dealing with children must now follow protocols to protect the innocence of children.

Unbeknown to many artists working only six years ago like my wife Polixeni the image of naked children became criminalized. We all knew that child pornography was banned but that’s very different to art: pornography is explicitly and proactively sexual, as in a definition from the Council of Europe, describing child pornography as any material that visually depicts a child engaging in real or simulated sexually explicit conduct or any depiction of a child’s sexual organs for primarily sexual purposes. (Convention on the Protection of Children against Sexual Exploitation and Sexual Abuse, article 20.2, 25 October 2007).

We had no idea that perceptions had moved so far beyond the law to become intolerant of all images of naked children. Nowadays you cannot collect shots of a naked child at a colour lab without fear of being reported to the Police as a paedophile. Detectives will be waiting for you. Families with naked children captured digitally live in fear of a Police audit of their hard disk. Orthodox families, once proud of their baptismal image, with the body held up after immersion in the sacred font, now feel forced to demote the picture from the mantelpiece to the archive at the back of the wardrobe, where it languishes under layers of uncertainty and worry.

All of this has occurred without good science and without the necessary debate. It has arisen in a mood of panic and has ended in a culture of repression, cultivating anxieties of the most destructive kind throughout the general community which have the paradoxical consequence of abolishing the innocence of children, for the innocence of children can no longer be recognized or celebrated for what it is. Not surprisingly, art has got itself caught up in this shift of increasingly obtuse public perception, as artists have always been schooled in more liberal ways and are, for the most part, unsympathetic to a moral order that is destined to cloak children in shame for their bodies.

The debate has even moved during the Art Monthly Papapetrou controversy. Child protection spokespeople no longer feel obliged to explain how an image is pornographic. It suffices that it show a naked child. The discourse is no longer about pornography but child exploitation. Child protection advocates have receded from the term pornography because this might entail some demonstrations of visual intentionality and have begun using ugly terms like child exploitation image which exonerates the accuser from any form of proof of erotically stimulating content.

This has persistently struck me as irrational and even sly; but it is telling of the culture that now engulfs us. For me, an image of a naked child can only be exploitative if it is pornographic. Its something in the nudity, otherwise pictures of children fully clad would also be exploitative. To become reprehensible in any sense, the nudity must be seen as sexual in adult terms, inappropriately sexualizing the child and conferring on the child an unwholesome availability to transgressive erotic engagement by an adult. The very term child exploitation image is a way of stigmatizing the picture of a naked child without having to prove (a) that the image is pornographic and (b) that any harm can come to anyone through its publication.

The problem with child nudity

We have to ask ourselves, as if nothing had ever been said: what is the problem with child nudity? A child’s body is not intrinsically sinful. It would be a terrible adult hang-up if we considered it so, as if a sign of the Fall; and this perception ought to be dispelled for the prejudice that it is. To maintain the rage against naked children in pictures without having to prove their pornographic quality, three claims have emerged.

First, nudity in pictures strips children of their innocence and children need protection from such a violation. This was the argument by which the Australian Prime Minister Kevin Rudd initiated the debate over Papapetrou. He stated, from within his deeply held personal beliefs, that the protection of the innocence of children should be stepped up. On one level, who can deny that children’s innocence should be protected? It’s a truism, but applied illogically to the circumstance. It seemed necessary to ask how innocence can be lost by the body being seen in a photograph, a question that I posed in The Age (8 July 08) and which Rudd didn’t answer. The Prime Minister had all the passion to make the claim but none of the patience to justify it. I argued that a loss of innocence can only occur if the consciousness of the child is corrupted, that is, if adult consciousness somehow intrudes upon and displaces the clean mind of the young one. It seemed unclear when and how this could occur in an artistic picture. No one, as far as I know, has so far helped Rudd out with this question.

Second, the image increases the risk of sexual crime against the child. I have repeatedly called for evidence of this claim and it has not, to my knowledge, been forthcoming. The overwhelming majority of sexual crimes committed against children occurs within families by people known to the family. Such horrible people already have access to the child. They have no need of artworks of that child. In the history of the world, there has never been a case of a sexual crime against children being caused by an artwork. The exposure to significant paedophilic risk is unsubstantiated and, based on the statistics, is exceedingly unlikely. If the image is a genuine artwork, it will be thoughtful presumably a total turn-off for a paedophile and will avoid that pure objectification which is supposed to make someone lust after a targeted individual. And even if the image is not thoroughly thoughtful, the link between literal exposure and exposure to risk is still missing. So there would be two steps that you would have to take to mount the case: (a) that a thoughtful artwork can act as a sexual stimulant and (b) that an image of any kind causes sexual crime against its subject.

When we see children on TV, in theatre, dance and film, any given child would be subject to the same exploitative exposure, because (while not exactly nude) the child is nearly always projected as lovely and cute in its body as well as mind, inviting quite as much undesirable attention by perverts who could arrive to watch the child by the advertising associated with the event. So unlikely is a crime against such children that the public endorses these child spectacles with full confidence. We are all complicit in their creation as consumers of the film or theatrical production when we buy the ticket. By the criteria now applied to art, if ever you have watched a film or play or dance with an adorable child in it, you have supported child exploitation. This is self-evidently silly. Having a child seen as gorgeous in the public view involves negligible risk and zero moral problem along the lines of exploitation. And that is why you continue to buy your ticket, uninhibited by such scruples.

Third, it has been argued that other children are exposed to greater risk by virtue of one child being seen naked in an artwork. Never mind Olympia herself (Papapetrou’s model and our daughter), who may remain safe with vigilant parents minding their daughter under lock and key. It is other children in less secure environments who become subject to predators as a result of the artistic encouragement by artists like Papapetrou. I call this the induction of vulnerability argument. It basically says that if culture accepts nude pictures of children in one circumstance, kids become vulnerable in another circumstance. The suggestion is that if we allow naked child pictures to proliferate, we valorize a kind of laying bare of children’s flesh for adult delectation and hence precipitate a lustful predisposition toward children in these offenders. Again, this argument only holds if the pictures can truthfully be described as pornographic.

Leaving aside the need for that proof, there is a fault in logic. Let us also leave aside the obvious question: why would you not consider it nobler to cultivate a society where children’s nudity is seen as natural? Unless we can return to this, we promulgate adult hang-ups, project anxieties upon children and induce destructive fears into our relationship with children. We move toward an epoch in which parents now feel remiss in letting their children’s bodies be seen; and this taboo in turn encourages children to be ashamed of their bodies. And so we go headlong into a culture of shame, creating transgenerational repression of something that ought to be natural. But this may be too idealistic for the moment (artists are idealistic!) and so let us return to the logic.

The induction of vulnerability argument also comes without any evidence or good reasoning. No image has these inductive powers. An image cannot create evil lust where none existed beforehand; nor can it justify illicit lust or promote a crime against the knowledge that the crime is wrong. Even if you count the image as totally objectifying (i.e. porn rather than art) the causal link between the image and the crime lacks credibility. We have other serious crimes: for example, the rape of women. The rape of women is absolutely unacceptable. There is no degree to which we can say: raping women is more acceptable than any other crime. The offence is absolute. So do we ban pornography which objectifies women on the basis that it normalizes a rapist’s designs and assuages his guilty conscience? No, we do not, because the community does not fundamentally believe that there is a causal link between the image and the crime. And rightly so. Impugning the image on this basis presupposes a direct connexion between visual fantasy and actual felony; and this is an unfounded assumption in which nobody in our community really believes; otherwise we would criminalize adult pornography forthwith. Pornography is tolerated on a massive scale, presumably on the basis that it is more likely to help desperate men manage their lust than cause them to convert their desires into crime. We know full well that pictures don’t make rapists or paedophiles. Neither logic nor evidence has been brought to the induction of vulnerability argument. To use the appropriately Australian term, it is a furphy.

Even if one day an artwork is found among a child rapists possessions (among all the thousands of cases where none has been detected) the causal link in that instance still remains weak. There is no greater demonstration of agency in the picture than if, say, a gunman is found to have had violent movies in the house or an axe-murderer is known to have possessed splatter flicks. These items of artifice neither create nor justify nor normalize criminality, because bitter and twisted people do not become bitter and twisted through representations but a horrible prior cycle of abuse, humiliation and repression. The artworks or films neither provide a cue nor a justification nor a motif of escalation. You could just as easily say that the male killer committed the murder because the movies failed him; they were no longer effective in keeping the angry outlet within his fantasy. The argument that pictures of any kind much less pictures authorized by the chastity of art cause these enormities does not stand up to scrutiny.

The question of rights

Without the righteous being able to demonstrate a link between pictures and ill-consequence, parents can still be accused of exploiting their child by photographing them naked and exhibiting the image. Even though the picture might be rated as benign (which was often conceded with Polixeni’s Olympia as Beatrice Hatch by White Cliffs, the image on the cover of Art Monthly) the accusation has been maintained that the use of the child for this artistic purpose is still intrinsically unfair to the child because the child is not in a position to decide the issue with the necessary cognitive maturity. Much has been debated on the question of rights. This issue was raised by Kevin Rudd who immediately said that a child at six, eight or ten could not be presumed to have the ability to evaluate the consequences. So the debate was bound to take that direction. Who decides that a picture with a naked child can be made and published? How is consent constituted between parents and kids? Who considers all of the moral consequences and who does the risk evaluation? Who, if anyone, mediates?

The argument has been put that a child’s rights must not be subsumed by the guardian. Given that a child cannot evaluate all the issues, it is immoral so we hear for the parent to presume to decide on the child’s behalf. There has been a suggestion that it is necessary to wait till age 18 for the child, by then an adult, to give permission to publish the image. The child cannot decide for herself or himself because a child cannot be informed of all consequences.

This argument continues: therefore, either a third party must intercede a body of unknown shape and size, an authority, an ethical rule, perhaps the new Australia Council protocols, something super-parental with the power of legalizing or we need blanket prevention. Some have taken this argument to the extreme: we need total undiscriminating censorship, a totalitarian ban on naked children in art and presumably beyond art as well, wherever an image can be seen by a third party.

How necessary is it to repeal the sacrosanct rights of parents in judging what is best for their children? The only way of answering this is to compare the risks involved with those in other areas of life where parents subject their children to certain risks.

In turn, to scrutinize the parental economy of risk, we need to understand the concept of risk, which is more or less quantifiable according to the OHS culture that we now know in every workplace throughout the developed world. Risk is computed as the severity of any possible damage multiplied by the likelihood of the event occurring. We judge, for example, that driving a car or riding a bike is an acceptable risk. We say this even though the possible damage is extremely severe. You can be killed. There is proof, because lots of people get killed on the roads each week. But given the number of total motor journeys, it isn’t very likely that you’ll have a serious accident on any given day. So you declare the risk worth taking and drive (with children in the cabin) or ride the bike every day.

The incitement to paedophiles (or perhaps loss of privacy, if that is the problem) caused by nude children in an artwork can therefore be compared with other risks. It should be compared with sport, for example; because though seen as a kind of archetype of health and youth, implanted in us as wholesome from early education, sport is in fact the source of permanent injury, where people wreck their knees, break necks and spines and encounter other corporal disasters that cripple them for life. Every weekend yields a fresh harvest in our hospitals. Notwithstanding, children in our community face immense pressure not just from parents but also teachers and junior associations to entertain the sporting spirit in a fierce degree, to strive to win with all energy, to take on feverish enthusiasm, overcome all fear of risk, and trounce the opposition. I am personally relieved that our boy Solomon has rejected football for this reason, because I feel sure that one day he would return home via the surgery, as I once did in competition sport, with a permanent disability.

So as not to be too culturally elitist in targeting sport, consider ballet. This beautiful and understandable artistic enthusiasm is also incubated under massive parental pressure and manipulation: you’re so pretty in your tutu, girls are assured. They are indoctrinated by their parents, with the typical blend of hope, ambition and vanity that all parents project on their kids. The parent is hugely gratified to see a daughter move gracefully on the stage to public applause. Yet this same reward may also yield anorexia and arthritis, well known risks to any psychiatrist or even any soul with balletic experience.

The physical and psychological damage to the child in these instances is not just likely but widespread. In any given street, every family is likely to be affected, because the massive societal endorsement makes sport unavoidable and artistic activities like ballet compellingly attractive. So on a social level, these activities are a much greater worry, because the serious damage that they cause is constant and ubiquitous.

Parents make decisions on their children’s behalf, either by forcing them, brow-beating them, shaming them, or (we hope) by lovely encouragement, sweet blandishments and benign imploring. Yet the result is the same: we expose them to risk. So why not institute some super-parental discouragement? Why not invoke anti-football protocols and demand identification for when it is ethically appropriate for children to be allowed to participate in these tangibly damaging activities? The only reason we do not think this way in relation to sport but do when it comes to nudity in art is just that sport is common, usual, accepted. It is valorized by custom and, because it is mainstream, it is unchallenged. Parents absolutely enjoy the right to decide and bring on these risks for their children.

The reason nudity in art is singled out among all these parental prerogatives is that it’s unusual: it’s a minority activity. The majority regularizes. The risk to kids is accepted if institutionalized and maintained by custom. Art is rat bag and deviant because individual. It is based on individual choice rather than convention in a way that makes the responsibilities more conspicuous. It seems easier to accuse the parental influence of being irresponsible, even though it exposes children to much lower levels of risk than socially normalized leisure activities. While other forms of risk-taking are programmed in conformity to expectations, art is not. So it is mercilessly targeted.

Through all of this, we are witnessing the great discourse against difference playing itself out in the realm of art. You might cast a glance at the vocabulary used by the psychologist Michael Carr-Gregg speaking out against our daughter Olympia when he called her mouthy. The implication behind this gratuitous insult is that she mustn’t stand out. We are irresponsible parents if we let our children be identified in any way as different, because this will lead to bullying at school. Instead of helping to bring dignity to difference, Carr-Gregg finds difference a liability which is dangerous to let out. Let us leave aside the hypocrisy of a psychologist so piously looking after children against bullying while at the same time fomenting strife for Olympia with an abusive intervention in the media which may as well be designed to shame her with the quality of difference.

Because our antagonists have produced no good arguments, I have tried to develop some for them to explain their rancour in my own mind.

Perhaps a more benign interpretation of the hatred of parental prerogative in art matters but not in conformist matters like sport and traditional ballet would be the sentiment associated with the possible damage. Maybe the community feels more h4ly about risks to children through artistic nudity just because it seems to involve crime? The worst outcome is not an innocently broken spine but a heinous deed perpetrated upon a child by human will. The fact that the possible damage is criminal obscures from public consciousness that risk is risk and damage is damage, irrespective of the source of the harm and whether or not it involves volition. To focus on a danger just because there is a criminal narrative within it creates an irrational promotion of the danger in public consciousness. Subjecting a child to risk seems okay if the risk can be seen as natural as if there is anything natural about football or ballet! but it inspires horror when the risk has a human element of malevolence and perversion. The criminality entails a cocktail of emotion and blame that are not taken care of through apparently guilt-free terms like accident. The scene is set for emotion to prevail over reason.

The scale of unscientific desperation

In fact, risk is risk and the currency is not altered by the source of the danger. We must disentangle the issues analytically at every stage and the community deserves its experts to keep them separate. Our authorities and leaders need greater scrupulosity in their arguments, people like Kevin Rudd, the leader of the opposition Brendan Nelson, state premiers Morris Iemma and John Bracks, senior lawyers Moira Rainer and David Galbally, child psychologists and journalists, all variously accusing good parents of dereliction and child abuse, even in letting Olympia speak to the cameras.

When Polixeni constructed her photographs in 2003, she was busy not just with the artistic work but also concerned herself as a scholar with the proprieties of photographing children. Her investigation formalized in a PhD at Monash University took her both to the analysis and historical interpretation of the photography and writing of Charles Dodgson, aka Lewis Carroll, as well as the tradition of female photographers whose subject matter has been their own children.

Sadly, the best international mother-artists have encountered the worst and most embittered reactions, from Sally Mann and Nan Goldin to Tierney Garson and Betsy Schneider. These women have all been vilified for their work. In 2007, Polixeni had the opportunity to meet personally with Connie Petrillo in Perth, whom the WA Police had prosecuted ten years ago for photographing her boys naked. Though acquitted by the jury, the process left Petrillo traumatized. There has never been an apology emanating from the Police or the State for their false accusations and bullying. This I call an injustice against motherhood. The ferocity with which the warm artistic inquiry of mother-artists has been attacked is a blot on civil society.

Polixeni has shown due diligence as an intellectual, a mother and an artist in investigating the moral, historical, psychological and legal issues that touch on her work. In the campaign against her, we have witnessed (a) a total absence of evidence being adduced and (b) psychological brutality against her and Olympia, as if neither child protection advocate, legal counsel, clinician nor art critic has ever heard of defamation. Art critic? Yes, John McDonald was not ashamed to represent our family on the ABC as calculating attention-seekers, feeling persecution envy when the Henson affair was current and bringing ourselves as inferior artists into the media limelight. He expressed glee that now were really getting it. This is a stage family pushing a daughter out there. Watching stuff happening to Henson, asking, Why him and not us? Well they’ve got it now. (PM, 10 July 2008)

Bah, artists should be inured to malice. It is curious for me to front up at our primary school and greet all the other parents and their children, knowing that I stand accused of being a child abuser and a derelict father who has willfully abandoned the paternal duty to protect his girl, a dad who has effectively sold his daughter into visual prostitution.

Fortunately, contact with our wonderful school community has revealed to me that parents do not share the views of so many critics in the media. In response to Janet Albrechtsen, who fulminated that we dismally shirked our heavy responsibility as parents and failed to understand that adults are the grown-ups, one of the school mothers said: well, she as a grown-up forgot her manners. In their zeal to be seen as upholders of moral standards and best parental practice, our critics have failed to remember what they were taught at school and university, that they need evidence to back up their claims, not to mention any politeness of avoiding an attack ad hominem.

But never mind such subtleties of civility and etiquette! The zeal over this matter caused one commentator to come perilously close to fabricating evidence against us. Andrew Bolt asked me a question in The Herald-Sun: did Olympia consent as a toddler to being photographed and exhibited sucking on a dummy as if she were dreaming of sex? In a letter on Bolts blog at breakfast time on the same day as his column appeared (11 June 2008), I pointed out that this question implicitly described a picture which Bolt had never seen. I asked Bolt: had he ever seen any of the Pacifier images? Monica Attard later asked him the same question and he replied that he had seen a picture of Olympia with her grandmother’s jewelry. Well, this is not a Pacifier image. Bolt, not normally a shy man, did not answer the question with a simple yes, so I think the implication is clear.

Unless I have misunderstood, Bolt was detected fabricating a picture in his own mind one that he hadn’t yet seen but in which he already imagined the model dreaming of sex to project his own fantasy upon it, thus condemning the work and its interpreter. Bolt cannot tell us that he has seen the work, yet wreaked opprobrium upon it and its creator. Even if it’s just an implication, it seems as if Bolt misled the public, concocting false shadows in order to discredit Polixeni and me. Such zeal to denounce us as filth-mongers (deeply, deeply disturbing as Bolt said), even if it means risking a kind of journalistic fraud, is deplorable. In order to frame Polixeni and me as pornographers, the scrupulosity that honours the truth like evidence and logic can be sacrificed.

Making a political point

During the Papapetrou controversy, I was repeatedly asked why we had used (or abused) our daughter in order to make a political point, first in creating a nude picture and allowing it to be published and second in encouraging her to speak on our behalf. For many commentators, this was proof of child exploitation. It was never credited as Olympia speaking on her own behalf. Unlike Henson, the argument went, the decision to publish the image was not made innocently, unaware of the sensitivities and inflammatory consequences of a naked child being seen in an image at this time. It was a shameless exercise to gain attention, a stunt, for which we exploited our daughter.

It is difficult to explain the problems of being asked to provide an image in a magazine. As the artist, you don’t have control of the editorial content. Polixeni and I felt that the magazine was quite within its rights to provide an artistic forum to debrief over Henson and also to contemplate earlier cases of censorship in which Polixeni was involved. It seemed important to do this; and granted that the edition would scrutinize the rights and wrongs of child nudity in art, it seemed entirely fair that the editor, Maurice O’Riordan, would seek to illustrate the magazine with some balance, choosing an alternative to Henson, an Australian artist who also enjoys a h4 international profile but who works with children as a female and a mother at that and had encountered controversy before. (Incidentally, when Kevin Rudd visited the National Art Center in Tokyo to see the show of the late Emily Kngwarreye, he may have been told that if he’d arrived only a few weeks earlier, he would have seen a large exhibition of Polixeni Papapetrou in the same gallery.) In all events, the bona fides of the Art Monthly approach to Polixeni was borne out by the content of the magazine, one article in which (by Adam Geczy) was in fact quite critical of the Hensonesque approach.

In a way, though all of this is true, I was surprised that the media seemed to need these defences. The work was made in 2003 and earlier, when there was no talk of provocation. The spirit of all of Polixeni’s works is non-combative and non-provocative. But even if the editor of the magazine, Maurice O’Riordan, phrased the purpose of the edition as a protest which in fact he did not it would not have changed the image nor Polixeni’s reasons for allowing it to be published. As a work of art, it has been produced in good faith to entertain the higher powers of the mind, with the conviction of the artist that it is wholesome and worth seeing. In the artists estimation, either the image is worth seeing or not; and this was an image in which the artist had excellent faith. It had already received huge endorsement locally and interstate; it was published in broadsheets; cards for Citibank reproduced it; and, in all of this, the picture had caused no controversy locally or internationally.

The idea that the magazine was motivated by a political purpose and therefore Olympias contribution constituted a form of exploitation to make a political point makes no sense. The only reason that you would make an artwork is to have it seen. If it was worth seeing in 2003, then it is worth seeing now as well. We are not about to concede that the times have temporarily made it inappropriate. There was never going to be a time in the future in which the work would be more or less acceptable according to child protection pressure groups. If anything, their influence is rising, owing to the support that they get from the Commonwealth and the media. There is no prospect of a more diplomatic moment. An editor wanted to publish it in a serious context. As there is nothing wrong with the image, there was also no reason to refuse publication. All the talk about exploitation to make a political point is a red herring. It all presupposes that there is something wrong with the image. But if you begin with the premise that there is nothing wrong with the image, then there is no exploitation in displaying the work at any time.

Commentators of course charged us with the likelihood that one day Olympia would disavow her participation in the picture and reproach her mother either for making the picture or both parents (and herself) for consenting to have it displayed on Art Monthly. And I had to agree with these interrogators on one point. Her willingness at age five and enthusiasm at age eleven are no guarantee of her support in years to come. Certainly, she may foreswear the whole exercise and recriminate both of us for leading her into an embarrassment. This is a possibility. It is entirely up to Olympia. But there is also a much likelier possibility based on what we know of other enlightened children of art that she will remain delighted with the image, that it will be an object of great pride which logically accompanies her personal courage in defending it against the scorn of the Prime Minister. Like any actor in a film, the performance of Olympia in her mother’s photographs is a substantial achievement. She has had a rare artistic and educational opportunity and has been able to grow with the experiences. It is likelier that she will look fondly on the family culture that provided this privilege than despise it. But of course time will tell and we will take responsibility for it.

One possible ground for Olympia reproaching us would be along the lines of what Guy Rundle has stated, Arena Magazine, 96: children need their privacy protected and this should surmount the artist’s right to free speech. But then we have to ask: what privacy is lost, even if the images circulate unrestricted on the web? It just so happens that in none of Polixeni’s images under discussion is there any genital exposure. To be sure, in Olympia as Beatrice Hatch, anyone can see that Olympia has thighs and the contour of a rump. I would expect that when she is a lot older, Olympia will be able to reason as she does now that every child has these features and none should be ashamed of them.

We would be worried about the likelihood of future recrimination if we felt that there was something wrong with the pictures or something of Olympia’s future privacy was at stake. But a child at five is innocent. Olympia already identifies her body in the image from 2003 as her kid body, the one that she’s already outgrown. When children grow up, their bodies change greatly and maybe we then have something to be ashamed of (or maybe not). But a picture of anyone as a weenie in no way compromises the privacy that the same person enjoys in later life. That has always been the reason we allow kids to promenade naked on the beach: they have nothing to be ashamed of. This doesn’t change just because now we have the internet. Privacy is not an issue precisely because children are innocent. The protection of privacy makes little sense unless there is a demonstrable link to a loss of innocence.

This is why artists need to make images of naked children. The mother-artists cited above, who been vilified for their work, have in many ways created the best record of child innocence that history can lay claim to. I find it sad that Rundle forecloses on their warm artistic inquiry, which has never done any harm to anyone. The innocence of children deserves to be recognized, celebrated and understood. It is a fundamental part of child identity and human experience; and it crucially involves nudity. If we ban its representation, our community plunges headlong into repression, all at the expense of curiosity and insight, and all without evidence or good grounds to impugn it.

If there was a political point in making and disseminating the image, it was only the political point that all serious art makes in its every manifestation: it is the universal right of free speech. But even this is not the reason the work was made nor the reason it was published. It was made and published because it is beautiful, evocative, resonant and totally harmless.

The industrialization of anxiety

From beginning to end, the Papapetrou controversy was very unlike the Henson affair. In Henson’s case, the saga commenced with the NSW Police seizing pictures from the gallery. The materials that the Police considered offensive were the photographs themselves, an invitation in the mail plus the publication of the photographs on the internet. The allegation was that the material is child pornography; and the main defence given was that the artist has a formidable reputation. The artist said nothing and a large body of arts figures supported Henson with arguments of dubious substance. The best that I read more or less only argued that the works deserve to sell for a steep price and that they’re very good pictures, with grand art-historical ancestry, which do not resemble porn because the models do not have a come-hither look. A come-hither look is not a prerequisite for porn, so I didn’t rate this as a particularly h4 argument. Most utterances in Henson’s favour did not recognize the key theme of the public polemic, namely that the pictures stood accused not of nakedness in general but specifically the nakedness of children. Nevertheless, the case fizzled out once the Classification Board gave the pictures a G rating. Throughout the debate, the taciturn Henson remained the same charismatic Dark Lord of the Camera as he was called in The Age in 2005.

In Papapetrou’s case, a magazine published images that she had taken in 2003 and earlier in order to restore dignity to the debate. The magazine was accused of provocation in the wake of the Henson affair and was referred to the Classification Board. h4 protestations were made by the artist and her family. As noted, the debate swung around more clearly to the theme of child exploitation and precipitated a world response.
The really big deal in the Papapetrou controversy that didn’t emerge in the Henson affair is the question of civil liberties. The terms of the Henson debate were to do with the freedom of art. The terms of the Papapetrou debate are more to do with the freedom of parents and children. At no stage did any of us in the Nelson-Papapetrou family justify what we did because art is a higher priority than the rights of children. We have never seen art as quarantining anyone from civil codes or insulating them from parental responsibilities. Art is not a screen and we have never invoked its protection for that purpose.

The main reason that my family has been vociferous against the accusations during the Papapetrou controversy is that our feelings are not just about art but parental culture in general and civil rights in particular. This is the first test-case where a robust family has been threatened with the withdrawal of their freedom to act as any family might, not just an artistic family. The freedom at issue is to photograph a child naked and to let other people see the image. In my mind, at least, this attack upon civil liberties is also an attack upon the innocence of children, because it cruels our chances as parents of recognizing and celebrating the innocence of children within families and beyond.
We can see culture within the space of a couple of years turning to deny the dignity of a child’s body (not just as representation but in reality), seeing it as a sign not of the innocence of the child but the depravity of the adult witness. Its not a case of a couple of rotten eggs spoiling it for everyone else. Its a problem of massive impercipience, brought on by the industrialization of anxiety.

My fear that people are losing a natural relationship to children has been graphically demonstrated through the opinion on numerous antagonistic blogs in response to the Papapetrou controversy. In many vituperative comments, Olympia has been incorrectly described as wearing make-up in the now famous Olympia as Beatrice Hatch by White Cliffs of 2003. Bloggers have repeated this erroneous claim again and again, which was also discussed on radio. In fact, Olympia was wearing no make-up and wig. Just as there is no wig, so there is no rouge on her cheeks, no eye shadow, lippy, nothing, just Olympia’s skin and hair. This is the natural colour of a five year old girl. Not only is there no make-up but there is no Photoshop either. There is no digital manipulation between the model, the negative and the print.

When the public decides that Olympia is wearing make-up, it has jumped to a conclusion that assumes, I guess, that children are as grey as we adults are. But in fact they often have a wonderful colour that we lack entirely and subsequently fudge in mature years through artificial means. To see this wonderful chromatic richness and luminosity, however, you actually have to look, rather as Polixeni looks with her Hasselblad. And here is the problem. Its as if no one any longer looks at children. Its as if they’re too scared to. If you get caught looking at a child, you might be considered a paedophile. So people are wary of looking at children by extension to the ban on touching them. Males, especially, are scared to make jokes with them, to develop any intimacy with them and make wriggly giggly gags that cause children to become excited and in which men, in the past, have shown winsome talent. Playing with kids always used to be one of the few behavioural options that humanized men and let them relax their rigid masculinity. And as we now know from the Papapetrou controversy, women can also be suspected of various degrees of child abuse. They too have to be guarded in their gaze to avoid suspicion as having an unhealthy or exploitative interest in children.

We are as a community losing the innocence of children, because we have already lost an assumption that our fondness for children is untainted. The incrementally regulatory environment is killing childhood innocence, not the artist who seeks to celebrate childhood innocence.

The moral panic over protecting the innocence of children against artists is a symptom of something larger, more insidious and more sinister in our culture. It is the anxiety revolution, in which a vast array of goods and services is promoted by stimulating anxiety. Anxiety is commercialized from health insurance to the marketing of private schools to schemes for monitoring adolescents in a panorama of drug and sex hazards. Check out Michael Carr-Greggs website for voyeuristic evidence.

In our culture, only one emotional stimulant for boosting sales is as powerful as sex and that is fear. It began with fundamentalist religion and reactionary politicians and it has spread virally throughout the fabric of institutional life. It is the most common commercial strategy, because once you have inseminated fear, you can sell security. Business was never simpler: identify risk, conflate it with great emotion and then sell solutions. Who would be without a marketing plan that does not propagate fear? The h4est purveyors of fear are the media. TV could not live a day in its competitive environment without promoting fear in the community. It thrives on predators, on cases of people not being sufficiently guarded and falling prey to villains or bad luck. There is always a coda implying that superior levels of security should have been provided. It is a mad spiral, a constantly worsening manipulation of public perception toward insecurity by the most influential channels.

So where does the irresponsibility lie? The cultivation of anxiety for commercial purposes is extremely damaging and one of the victims now is childhood innocence. It has caused childhood nudity to be criminalized. Put this together with the equally massive projection of teen sexuality upon children and you have a lot of very confused parents. Parents sense that they are out of control in this media-environment, when each weekend they can watch their tiny daughters emulating all the erotic moves on television that their pumping teenage role-models promiscuously exhibit to loud thumping music. Actually, parents often feel that they have to go along with this emulation and admire their daughters for such precocity. The sexualization of children is endemic throughout our culture (with absolutely nothing to do with art) and remains powerfully promoted by the commercial interests that shape popular culture and seduce the very young especially girls to gaze, act and dance with a sexual body language.

Parents are struggling to achieve a sense of control in all of this and look for the likeliest scapegoat in the vicinity. Again, the politicians and media will gladly spring to their assistance. An artist with an unpronounceable name, an outspoken daughter and a husband in a bright shirt and bowtie will certainly do. These must be the people who are wrecking child innocence. We need a law against their visual profanities. They are terrible snobbish people who thumb their nose at the law. They give, as Brendan Nelson said, the two finger salute to the nation. They are arrogant and slippery, enjoying indulgences that should now finally stop.

Back to art and children

And this brings me to the final sadness. The Australian community has long been suspicious of artists; but now the caricature of the irresponsible artist has acquired a new dimension, arousing not just suspicion but resentment. The new persona of the artist is someone who can use art as a loophole to break the law and obtain a dear privilege denied to everyone else. Parents in the general community no longer enjoy the privilege of photographing their kids in the nude. How come artists get to do this? What puts them above the law?

Though this is a terrible insult to artists, I actually have some sympathy for the reaction. It proves to me that parents have been diddled of something owing to them. They would dearly love to be able to photograph their children in the nude and not fear prosecution. So I completely understand their resentment over the privilege of artists, that its all right for some but not for us. An inalienable right has been taken away from ordinary parents. How hurtful, then, that ordinary parents are not allowed to possess a record of their children’s innocence but artists are allowed to seize this privilege! The mums and dads who work an honest living and have the fondest relationship with their kids are denied a record of enormous value to their family and their children when they grow up. Unless their parents were artists, the future men and women who are now kids will never see what they looked like lounging around in the nude as only children can (if they are still allowed). The memory of a key part of their innocence is deleted. Permanently.

We are in a most unfortunate predicament where everyone is a loser. With the incremental attack on civil rights, parents lose an inestimable treasure in the imagery of their child’s innocence. The artist earns the resentment of the general community for retaining this privilege. The child protection spokesperson is on the losing legal side and resorts to insulting a child. The politicians are caught talking about things that they know nothing about. Senior lawyers risk getting caught defaming an artistic family. The righteous journalist is caught fabricating a picture that lets him indulge his sexual fantasy and bring false witness to his adversary. Opinion writers are caught speaking with neither evidence nor science nor decorum. No one gains in this dire moral downward spiral. It has brutalized so many commentators and few have escaped with their honour intact. It wrecks the credibility of everyone who goes near it. It makes fools of the police who are ordered to prosecute and then have to return the confiscated artworks. It bludgeons the gallerists and artists who will never hear an apology over the way they are mishandled. The issues are beyond the Classification Board, whose criteria have nothing to do with the current preoccupations. The moral downward spiral sucks the Australia Council into becoming a super-parent, forced to take over relations between artist, child and parent. The Australia Council has to come up with a world-first in paternalism, imposing a kind of toddler harness on the nations artists, where the people who think profoundly about the issues are constrained by politicians who scarcely think about them at all. In short, there was never a cultural mess like it since the epoch of iconoclasm in Byzantium.

But while artists may suffer from a new alienation in the general community, the real victims are children, children who can no longer be gazed upon without occasioning fears of paedophilia among their onlookers. In 2000, I wrote a Freudian essay recognizing the sensuality of children which has been held up as an example of a disturbing paedophilic tendency. Amazingly, I got into trouble and had to explain myself on radio for having said, back then, that the sensuality of children is integral to parental fondness. Just what did you mean by that? I was asked, as if cuddling your own child is suspect and expressing it breaches a taboo. When the essay described the oral pleasure of infantile dummy sucking, various commentators thought that they had proof of my depravity.

Wherever artistic and academic interest is suppressed, you can be sure that the general public suffers a yet more serious eradication of consciousness. As the community is harrowed of its visible affection for children, children grow up with emotionally stunted relations with their adult families. Children are being quarantined from the recognition of their sensual pleasures; and so they, too, are denied much: emotional things that are important and integral to their development and wellbeing, things that arise from the curiosity and fond empathetic wonder of adults. We are witnessing an unprecedented alienation of childhood where it is considered shameful to wonder what makes a kid giggle, in which parental curiosity is being eliminated for fear of being condemned as paedophilic.

I remember when I was a boy how I used to smile at everyone in the street. People used to smile back and I felt that I could generate this warmth between me and others. My friendliness had my parents approval; they used to admire my toothy grin. That sense of being an emotional agent in the world is progressively being denied to children and for no good reason. Nowadays, hardly any male dares look at a child much less smile at one, for fear of the friendliness being misconstrued. The relationship is increasingly suspect, with an intervention emanating from state control. What we demand of the state is that it protect children from psychological and physical violation. We do not for that reason permit the state to wipe the smile from the child’s face, to wreck what innocence we have retained between adults and children and to banish the child’s body from public view. The state has no moral right to make this incursion into family life. It never had a mandate to interfere in this way. It is a new bureaucratic barbarism, in which some ambitious brave hearts and vulgarizing politicians have persuaded the world to abandon reason, art and science.

 Voir également:

Déesse grecque d’Australie : entretien avec Polixeni Papapetrou

Le littéraire.com

21 juillet 2016

Il y a une dizaine d’années, Polixeni Papa­pe­trou a été vic­time d’une stu­pide contro­verse dans son pays. Le pré­texte en était qu’elle pho­to­gra­phiait sa fille (à l’époque âgée de six ans) nue. C’était ne rien com­prendre à ce que Polixeni Papa­pe­trou explore. Prin­ci­pa­le­ment, le thème de la trans­for­ma­tion de l’enfance à l’adolescence, de l’âge adulte à la vieillesse.
Son expé­rience de la mala­die l’a ren­due encore plus poreuse à la fra­gi­lité de la vie. La beauté reste l’essence de sa vision des femmes. A sa manière la créa­trice lutte pour leur liberté comme aussi celle de la créa­tion. L’australienne sait créer un « roman­tisme » très par­ti­cu­lier. Au lyrisme qui dis­sipe l’intelligence, elle pré­fère cette der­nière tout en demeu­rant capable d’offrir des émotions. Elles per­mettent de fran­chir le pas du passé au pré­sent et vers le futur que l’œuvre annonce sub­ti­le­ment au sein de son céré­mo­nial par­ti­cu­lier. Il est intense, dans son écono­mie de moyens l’artiste nour­rit une réelle fée­rie.
Il n’existe plus d’un côté le réel et de l’autre sa fic­tion. Ne res­tent que des signes qui se par­tagent entre l’ascèse et la sou­plesse. ils deviennent moins des parures qu’une men­ta­li­sa­tion du réel. Celui-ci change de registre et qua­si­ment de sta­tut en ce qui tient du défi plastique.

 Entretien :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Il y a tou­jours tant de choses à faire que je dois sor­tir du lit. La pre­mière chose que je fais est de pré­pa­rer le petit-déjeuner, lire le jour­nal et ache­ver mon crois­sant. La nour­ri­ture est une puis­sante moti­va­tion. Récem­ment, je suis deve­nue gour­mande des crois­sants pour le petit-déjeuner car une bou­lan­ge­rie fran­çaise s’est ouverte près de chez moi.

Que sont deve­nus vos rêves d’enfant ?
Enfant, je me rap­pelle que j’éprouvais une forte urgence de quit­ter ma famille et décou­vrir une autre vie que la mienne. Je crois que mes rêves tour­naient tous autour de l’idée de fuite : le rêve majeur était de par­tir pour l’université et je l’ai réa­lisé. Ce qui a changé ma vie pour toujours.

A quoi avez-vous renoncé ?
A rien je pense et c’est plu­tôt le contraire : j’ai beau­coup gagné.

D’où venez-vous ?
Je suis née et j’ai grandi à Mel­bourne de parents grecs. Je suis Aus­tra­lienne avec un héri­tage grec. Aussi je me res­sens comme si je venais de Grèce parce que, lorsque je visite ce pays, je me sens autant chez moi qu’en Australie.

Quelle est la pre­mière image dont vous vous sou­ve­nez ?
Sous le lit de mes parents, il y avait une boîte qui conte­nait des pho­tos de mes parents ado­les­cents en Grèce et aussi les pho­to­gra­phies de leurs pre­mières années en Aus­tra­lie. Je sor­tais ces pho­tos toutes les semaines pour les étudier. Elles étaient un mys­tère pour moi. Je ne peux pas pré­ci­sé­ment me sou­ve­nir d’une seule image comme la pre­mière mais cette boîte de pho­to­gra­phies fut cer­tai­ne­ment pour moi ma pre­mière ren­contre avec les images. Beau­coup plus tard, quand je voya­geais en Grèce, on m’a donné la seule pho­to­gra­phie sur­vi­vante de mes grands-parents que je n’ai jamais ren­con­trés. Ce n’est pas la pre­mière image dont je me sou­viens mais c’est l’image la plus mémo­rable pour moi.

Et votre pre­mière lec­ture ?
Quand j’ai com­mencé l’école pri­maire, je ne savais pas par­ler anglais. On me demanda de lire un livre d’école inti­tulé « John et Betty ». Ce livre défi­nis­sait les attentes des filles et des gar­çons de l’époque. Comme nous n’avions pas de livres en anglais à la mai­son, j’en ai volé un à l’école mais je fus décou­verte : une lettre fut envoyé à mes parents avec comme résul­tat une punition.

Qu’est-ce qui vous dis­tingue des autres artistes ?
J’éprouve beau­coup de rap­pro­che­ments avec les pho­to­graphes et les pra­ti­ciens d’autres arts et la lit­té­ra­ture. Peut-être que ce qui m’en dis­tingue — en dehors de mon passé et de ma per­son­na­lité — est l’opportunité d’avoir pu tra­vailler avec des êtres ins­pi­rés spé­cia­le­ment dans mon enfance. Je pense que j’ai eu un pri­vi­lège unique en ayant accès à leur inno­cence, leur com­pré­hen­sion, leur ima­gi­na­tion, leur intel­li­gence incom­pa­rable et leur naï­veté, leur com­pré­hen­sion natu­relle du sym­bo­lique et leur sens du mer­veilleux. Je me rends compte que tout le monde ne peut aimer la pers­pec­tive fraîche, enchan­tée de ce que les enfants peuvent appor­ter aux adultes quand ils sont trop réflé­chis et conditionnés.

Acceptez-vous le terme de pho­to­graphe fémi­niste ?
Oui, dans le sens que je ne peux dire le contraire. Je ne suis pas ouver­te­ment fémi­niste mais ce que je retiens du fémi­niste est son appré­hen­sion du pou­voir des struc­tures qui fonc­tionnent dans les lignes de démar­ca­tion de la notion de genre – ce que beau­coup de mes pho­to­gra­phies tentent de sub­ver­tir. Un thème per­sis­tant au cours de mon tra­vail est com­ment se tra­vaillent les « changes » à tra­vers les formes et par le jeu de rôle. Par exemple, mes enfants — fémi­nins et mas­cu­lins – ont été bénis habillés de la robe de bap­tême dévo­lues au sexe opposé (« Phan­tom­wise », 2002). J’ai aussi emprunté au fémi­nisme le désir de com­prendre les dyna­miques des filles (« Games of Conse­quence », 2008), le sym­bole phal­lique (« The Ghil­lies », 2013) et plus récem­ment com­ment les femmes, les fleurs et le jar­din ont été réin­ter­pré­tés par les fémi­nistes en tant que décons­truc­tion de la pas­si­vité fémi­nine que sou­ligne toute l’histoire de l’horticulture déco­ra­tive (« Eden », 2016).

Ou travaillez-vous et com­ment ?
Je tra­vaille tou­jours en Aus­tra­lie. Chaque cor­pus est créé soit à l’extérieur, soit en stu­dio. Je vais de l’un à l’autre cela, dépend du type d’espace que je désire pour entou­rer mes portraits.

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Mmm, ma mère ? C’est juste une plai­san­te­rie. Je suis une épis­to­lière quelque peu intré­pide. A peine sor­tie de mes études pho­to­gra­phiques, j’ai écrit à Richard Ave­don (et j’ai eu une belle réponse) et j’ai aussi écrit à un ancien Pre­mier Ministre aus­tra­lien pour expri­mer ma décep­tion face à son phi­lis­ti­nisme. Le seul pro­blème que j’ai à écrire est la crainte de leur faire perdre leur temps.

Quelle musique écoutez-vous ?
J’aime la musique et j’en écoute de tous les genres et de toutes les époques. Je chante sou­vent à par­tir de la petite liste de mon iPhone. Elle contient des airs popu­laires avec les­quels j’ai grandi en tant que tee­na­ger dans les années 70. La musique clas­sique repré­sente une grande par­tie de la culture de ma famille. Ma fille Olym­pia joue du vio­lon dans un orchestre et j’aime son réper­toire. Mon com­po­si­teur favori est sans doute Bach.

Quel livre aimez-vous relire ?
« Madame Bovary » de Flau­bert pour la struc­ture psy­cho­lo­gique d’Emma et com­ment celle-ci est en par­tie déter­mi­née par la posi­tion de la femme au XIXème siècle. Sa morale, son déclin finan­cier et psy­cho­lo­gique est un récit tra­gique et édifiant sur beau­coup d’aspects du XIXème siècle.

Quand vous regar­dez dans un miroir qui voyez-vous ?
Par chance moi-même. Mais c’est une grande ques­tion. En anglais, nous uti­li­sons le pro­nom réflexif “myself’ (moi-même). Mais nous pou­vons dire aussi je vois « my self » : signi­fi­ca­tion de ma nature inté­rieure. Je ne ferais pas cette allu­sion sous pré­texte que j’essaye tou­jours de com­prendre qui je suis. Comme l’appareil photo, le miroir ne ren­voie pas d’analyse. C’est à l’œuvre d’art de la proposer.

Quel lieu à valeur de mythe pour vous ?
Paris, énor­mé­ment, et pour rai­sons de pur plai­sir. Il y a d’autres villes en tant que capi­tales du monde. Londres par exemple qui est pour moi majes­tueuse et belle. Mais Paris pos­sède une gran­deur baroque et la gran­di­lo­quence du dix-neuvième siècle qui ne cessent jamais d’être intimes, lyriques, par­lantes, déco­ra­tives et gaies. Cela me rend heu­reuse d’y pen­ser. Il y a d’autres endroits qui manquent entiè­re­ment de l’élégance cha­ris­ma­tique de Paris mais qui résonnent puis­sam­ment avec moi. Les terres autour de Mil­dura, au nord-ouest de mon état de Vic­to­ria en est un exemple. Tout l’Australie pré-coloniale est char­gée d’histoires avec une signi­fi­ca­tion spi­ri­tuelle pro­fonde. Vous pou­vez tou­jours le sen­tir for­te­ment dans cette par­tie sèche mais belle que nous appe­lons le Mallee.

Quels sont les artistes dont vous êtes le plus proche ?
Ce sont des artistes qui sont des amis ou que je connais per­son­nel­le­ment. Bien sûr, pour avoir une rela­tion proche, il faut que j’admire leur tra­vail et leur engagement.

Quel film vous fait pleu­rer ?
C’est une bonne ques­tion. J’ai tou­jours et seule­ment pleuré devant les films sur l’Holocauste. Bien que je trouve ces films dif­fi­ciles à regar­der, je m’oblige à les regar­der et je demande à mes enfants (de 17 et 19 ans) de le faire afin de ne pas se trom­per sur ce qui est arrivé et de com­prendre l’histoire de leur grand-mère paternelle.

Que voudriez-vous rece­voir pour votre anni­ver­saire ?
Ah, tris­te­ment, je vou­drais que mon doc­teur me dise que je fête­rai le pro­chain après celui-ci.

Que vous ins­pire la phrase de Lacan : “L’amour c’est don­ner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas “ ?
L’idée de Lacan est un modèle du défi­cit d’amour. Il sup­pose que vous avez un dépôt fini d’actif d’amour selon lequel vous emprun­tez, simu­lez ou pro­met­tez de rendre de quoi vous man­quez. De l’autre côté, « notre » amant ne manque de rien et n’a aucun besoin de l’amour, autre­ment la rela­tion serait la dépen­dance et non de vrai amour. Cette vision est intel­li­gente mais fausse. Je dirai qu’il pro­pose une réa­lité proche de l’offrande par­ti­cu­lière des fleurs. Vous n’avez pas de fleurs et per­sonne pour les rece­voir (comme mon mari par exemple). On peut donc consi­dé­rer que c’est inutile. Mais le miracle de l’amour fait que plus on donne, plus on doit don­ner. Ce n’est pas un modèle défi­ci­taire mais génératif.

Et celle de Woody Allen : « la réponse est oui mais quelle était la ques­tion » ?
Nous connais­sons cette énigme. La ques­tion doit être : « La vie a-t-elle un sens ? ». Bien sûr, la réponse est oui. Mais après cette affir­ma­tion, nous ne connais­sons tou­jours pas la ques­tion. Et toutes les autres et belles ques­tions séman­tiques suivent. L’art, la musique ont-ils un sens ? Oui ! Mais quelle est la question ?

Quelle ques­tion ai-je oublié de vous poser ?
Aimez-vous faire du shop­ping ? Et la réponse est…

Pré­sen­ta­tion, entre­tien et tra­duc­tion réa­li­sés  par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le 18 juillet 2016.

Voir de plus:

L’art pervers

Célèbre pour ses tableaux et photos de petites filles, Graham Ovenden vient d’être reconnu coupable d’actes de pédophilie sur ses modèles. La Tate Gallery cache ses images. Connaître la vie d’un artiste joue-t-il sur l’appréciation de son oeuvre?

Eric Albert (Londres, correspondance)

LE MONDE CULTURE ET IDEES

02.05.2013

Attention, sujet tabou. Pour cet article, plusieurs commentateurs de la scène artistique britannique ont refusé de nous répondre. La Tate Gallery n’a pas donné suite à nos demandes répétées d’entretien. Et nous avons hésité sur l’attitude à adopter : fallait-il ou non montrer les oeuvres de Graham Ovenden ?

Né en 1943, l’artiste britannique s’est fait connaître par ses photographies d’enfants de rue, avant de devenir une figure contestée de la peinture pop art. Le 2 avril, il a été reconnu coupable de pédophilie pour six chefs d’accusation concernant l’indécence envers un mineur et un chef d’accusation concernant la molestation sexuelle de mineur.

Quatre femmes, qui avaient posé pour lui enfants, l’accusaient d’avoir abusé d’elles entre 1972 et 1985. Elles ont raconté notamment qu’il leur mettait un foulard sur les yeux pour organiser des « jeux de dégustation » menant à des abus sexuels oraux.

POSES PARFOIS AMBIGÜES

La peine n’a pas encore été prononcée, et Graham Ovenden – qui clame son innocence – peut faire appel. Il a déjà connu des démêlés avec la justice, notamment pour possession d’images indécentes de mineurs, mais il avait chaque fois été blanchi.

Deux jours après la condamnation, la Tate Gallery, qui possédait trente-quatre de ses oeuvres, a décidé de les retirer de la vue du public. Ces photos de jeunes filles plus ou moins dénudées, dans des poses parfois ambiguës – l’une montre clairement le pubis –, n’étaient pas exposées mais elles étaient disponibles sur le site Internet, et elles pouvaient être vues sur rendez-vous. Ce n’est plus le cas.

La décision est controversée. Les oeuvres, jugées intéressantes avant le procès, sont-elles soudain différentes ? Ont-elles perdu leur valeur artistique ? « C’est une décision absurde de la Tate », répond d’emblée Anthony Julius, avocat, auteur de plusieurs ouvrages sur la transgression dans l’art.

Mais après réflexion, il se reprend : « Je ne serais peut-être pas arrivé à la même conclusion que la Tate, mais finalement, la décision est raisonnable et défendable. Si les photos montrent des jeunes filles qui ont été abusées, il est logique d’avoir un mouvement de recul. »

RESPECTER LES VICTIMES

Pour Matthew Kieran, professeur de philosophie et d’art à l’université de Leeds, toute la question est là : quelle que soit la valeur artistique des oeuvres, il faut respecter les victimes. « La Tate a pris la bonne décision, parce que, moralement, les modèles sont en droit de ne pas vouloir être exposées. » Le problème est que les noms des quatre plaignantes n’ont pas été publiés pour des raisons légales : personne ne sait donc si elles figurent sur les photos de la Tate.

Le Monde a décidé de ne pas publier, pour cette page, de photos ou de peintures de Graham Ovenden montrant de très jeunes filles nues. Nous risquerions, puisque nous ignorons l’identité des femmes qui ont déposé plainte, de montrer des jeunes filles qui ont été abusé avant ou après les séances de pose avec le photographe.

Nous publions en revanche des portraits de Maud Hewes qui, jeune fille, a posé à de nombreuses reprises pour Graham Ovenden : elle a témoigné n’avoir jamais été abusée par l’artiste.

Dans certaines de ces images, l’ambiguïté saute aux yeux. Et voilà toute la difficulté : c’est précisément ce qui en fait l’intérêt. « Même en imaginant que ces oeuvres aient été réalisées par quelqu’un qui n’avait rien fait de mal, ces images sont troublantes, souligne le philosophe Matthew Kieran. Elles montrent des petites filles sexualisées, et rappellent que des pulsions sombres peuvent exister en chacun de nous. Il n’est pas question d’agir sur ces pulsions, mais cela ne veut pas dire qu’elles n’existent pas. »

EGON SCHIELE EN PRISON

Pour le philosophe, ces oeuvres soulèvent des questions intéressantes, si pénibles soient-elles. C’est pour cela qu’il avertit : il ne faut pas détruire le travail de Graham Ovenden ou imposer une censure d’Etat. Dans de nombreuses années, quand les victimes ne seront plus vivantes, il sera de nouveau possible de les exposer, estime-t-il.

C’est d’ailleurs le cas de bien des oeuvres. En 1912, Egon Schiele (1890-1918) avait été condamné à vingt et un jours de prison après avoir abusé d’une fillette de 12 ans – la jeune fille avait cependant retiré son accusation pendant le procès. Les toiles du peintre autrichien n’en sont pas moins exposées dans les musées du monde entier. Des corps anguleux et nus, parfois de très jeunes femmes, laissant voir avec précision les organes génitaux.

L’artiste britannique Eric Gill (1882-1940), qui a notamment réalisé les bas-reliefs du chemin de croix de la cathédrale catholique de Westminster, à Londres, est également un cas qui laisse songeur. Il a eu des relations incestueuses avec sa soeur, violé ses enfants, et eu des expériences sexuelles avec son chien. Ecstasy, un bas-relief présentant un couple en pleine fornication, est aujourd’hui en possession de la Tate. Connaître les méfaits de l’artiste change-t-il quelque chose à l’appréciation de son oeuvre ?

Voir de :

De la pédophilie en littérature

Frédéric Beigbeder

Lire

Novembre 2009

Ouh là là! Quel titre effrayant! Que vais-je bien pouvoir dire sur ce sujet sans déclencher une avalanche de courrier? ! Depuis l’affaire Marc Dutroux (1996), la pédophilie est le sujet tabou par excellence. Tout écrivain qui s’avise d’y toucher risque d’être victime d’un lynchage immédiat. Puis-je rappeler, avant de me griller complètement, deux principes de base? 1) Il existe une grande différence entre le fantasme littéraire et le passage à l’acte criminel. 2) On doit pouvoir écrire sur tous les sujets, surtout sur les choses choquantes, ignobles, atroces, sinon à quoi cela sert-il d’écrire? Voulons-nous que les livres ne parlent que de choses légales, propres, gentilles? Si l’on ne peut plus explorer ce qui nous fait peur, autant foutre en l’air la notion même de littérature. Ces deux principes étant posés, il est temps de susciter ma levée de boucliers. À mon avis, l’écriture doit explorer AUSSI ce qui nous excite et nous attire dans le Mal. Par exemple, il faut avoir le courage d’affronter l’idée qu’un enfant est sexy. La société actuelle utilise l’innocence et la pureté de l’enfance pour vendre des millions de produits. Nous vivons dans un monde qui exploite le désir de la beauté juvénile d’un côté pour aussitôt réprimer et dénoncer toute concupiscence adulte de l’autre.

Le roman doit-il se laisser brider par cette schizophrénie? La chasse aux sorcières qui vient d’être ranimée par l’affaire Polanski, puis le délire sur Frédéric Mitterrand (annoncé par l’attaque de François Bayrou sur Daniel Cohn-Bendit) oublient ce qui est en vente dans les librairies. Disons les choses clairement : ceux qui s’indignent avec tant de virulence doivent brûler une longue liste d’ouvrages. Messieurs et Mesdames les censeurs, dégainez vos briquets! Vous avez de l’autodafé sur la planche : Le blé en herbe de Colette, Si le grain ne meurt d’André Gide, Lolita de Nabokov, Il entrerait dans la légende de Louis Skorecki, Au secours pardon de votre serviteur, Rose bonbon de Nicolas Jones-Gorlin, Les 120 journées de Sodome du marquis de Sade, Ivre du vin perdu de Gabriel Matzneff, Les amitiés particulières de Roger Peyrefitte, La ville dont le prince est un enfant d’Henry de Montherlant, Il m’aimait de Christophe Tison, Le roi des Aulnes de Michel Tournier, Pour mon plaisir et ma délectation charnelle de Pierre Combescot, Journal d’un innocent de Tony Duvert, Mineure de Yann Queffélec, Les chants de Maldoror de Lautréamont, Microfictions de Régis Jauffret, Moins que zéro de Bret Easton Ellis, Mémoire de mes putains tristes de Gabriel Garcia Marquez, Enfantines de Valéry Larbaud, Histoire de ma vie de Casanova ou même, quoique en version platonique, Mort à Venise de Thomas Mann doivent rapidement être incendiés! Ma liste n’est pas exhaustive. Je remercie les maccarthystes français anti-pédophilie de m’aider à compléter cette liste d’autodafés en envoyant leurs lettres de délation au magazine car je suis sûr que j’en oublie et j’ai hâte de les lire… pour mieux être révolté, bien sûr, et avoir un regard désapprobateur sur ces œuvres! C’est donc le sourcil froncé que j’aimerais terminer sur une citation, insupportablement comique, tirée du Manuel de civilité pour les petites filles à l’usage des maisons d’éducation (1926) de Pierre Louys : « À partir de l’âge de huit ans, il n’est pas convenable qu’une petite fille soit encore pucelle, même si elle suce la pine depuis plusieurs années. » Ah! zut zut, nous voilà bien. Que faire de ce numéro de Lire avec cette phrase dedans? Doit-on aussi le brûler à présent?


Affaire David Hamilton: It’s no rock ‘n’ roll show (Looking back at the dark side of rock music’s magnetism)

26 octobre, 2016

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