Education: My tailor is rich ! (Anywhere people: France’s start up nation prepares its world city’s future expatriates)

8 novembre, 2021

My tailor is rich. Where is Brian? – Et maintenant in English

Paris  c’est  une  ville-monde. Maîtriser l’anglais à la fin du collège, c’est indispensable dans sa vie professionnelle, pour voyager, pour être pleinement intégré dans le monde. Benjamin  Griveaux (candidat LREM  à  la  mairie  de  Paris, 2019)
J’ai souhaité entamer cette rentrée politique par l’éducation car c’est la pierre angulaire qui permet à l’enfant de construire sa vie. C’est la clé de l’émancipation et de la liberté. J’ai demandé à Carole Diamant de présider un Conseil de l’éducation composé de spécialistes, de Parisiens et de jeunes qui pourront nous éclairer sur les choix à faire. J’ai un projet qui me tient particulièrement à cœur : permettre aux enfants de devenir parfaitement bilingues en anglais à la fin du collège. (…) Tous les linguistes disent que l’apprentissage doit se faire avant 11 ans, notamment pour l’oral. Notre idée est de proposer une immersion dans les crèches et dans les écoles sur le temps périscolaire en s’appuyant sur des ressortissants étrangers ou des professeurs d’anglais. Pour que le bilinguisme ne soit réservé pas aux plus prestigieuses institutions parisiennes. (…) L’amélioration de la qualité de l’air à Paris passe par des mobilités plus propres évidemment. Mais on peut agir demain très concrètement dans les salles de classe où nos enfants passent cinq à six heures par jour. Changer les systèmes de ventilation, les fameuses VMC, dans les 8 000 salles de classe parisiennes représentera 10 M€ par an pendant six ans. Pour une ville qui investit 1,5 milliard par an, consacrer 10 millions à la santé des élèves parisiens cela semble raisonnable et possible et je m’étonne que cela n’ait pas encore été fait. Enfin, je propose qu’il y ait trois examens respiratoires : l’un à l’entrée en maternelle à 3 ans, l’autre à l’entrée en CP à 6 ans et le dernier à l’entrée en collège à 11 ans. (…) Il y a ceux qui promettent la révolution et qui ne tiennent pas leurs promesses. Moi je préfère le petit matin au grand soir. C’est en additionnant les petits pas qu’on y arrivera. (…) Les enfants en situation de handicap ne doivent plus être à part mais intégrés au sein de la communauté éducative comme au Canada ou en Belgique. Il faut commencer par rendre accessibles les écoles et les stations de métro les desservant. Benjamin Griveaux
Les jeunes enfants apprennent très vite et très bien les langues étrangères. Benjamin Griveaux m’a chargée de piloter ce Conseil de l’éducation composé d’une dizaine de spécialistes et de gens de bonne volonté qui seront chargés de faire émerger des propositions, la première concernant l’apprentissage de l’anglais. Ce conseil réfléchira aussi à la façon de sensibiliser les enfants dès le plus jeune âge aux questions d’environnement, aux dépenses énergétiques ou au recyclage des déchets et du papier qui sont les enjeux de demain. Carole Diamant
65 % des jeunes de dix-sept à vingt-trois ans dont les parents sont  CSP+  sont  déjà  allés  plusieurs  fois  en  vacances  ou  en  voyage  à  l’étranger  contre  46  %  des  jeunes  issus  des  classes  moyennes  et  seulement 38 % de ceux dont les parents sont employés ou ouvriers. Ce  clivage  social  se  double  d’une  fracture  territoriale.  La  proportion  de  jeunes  ayant  eu  l’occasion  de  partir  plusieurs  fois  à  l’étranger  décline  linéairement  avec  le  gradient  d’urbanité  :  58  %  dans  l’agglomération parisienne, 48 % dans les agglomérations de plus de 100  000  habitants,  43  %  dans  celles  de  20  000  à  100  000  habitants,  39  %  dans  celles  de  moins  de  20  000  habitants  et  seulement  30  %  au  sein  des  communes  rurales.  L’habitus  international  ne  s’acquiert  pas  qu’au  travers  de  voyages  et  de  séjours  à  l’étranger  mais  aussi,  bien  entendu,  grâce  à  la  maîtrise  de  la  langue  internationale  reine  :  l’anglais. Forts de ce constat, 34 % des jeunes ayant des parents CSP+ ont bénéficié à un moment ou à un autre de leur scolarité de cours de  langues  extra-scolaires  payés  par  leurs  parents  contre  21  %  des  enfants  de  la  classe  moyenne  et  23  %  des  enfants  issus  des  milieux  populaires. En la matière, le clivage géographique entre Franciliens et provinciaux est encore plus marqué que le critère social, comme si le fait d’habiter dans une métropole pleinement mondialisée rendait encore  plus  évidente  la  nécessaire  maîtrise  des  langues  étrangères.  Seulement   23   %   des   jeunes   provinciaux   ont  ainsi  eu  droit  à  des  cours  de  langues  étrangères  payés  par  leurs  parents  contre  42    %  des  Franciliens.  Cet  écart  quasiment  du  simple  au  double  met  en  évidence  une  nouvelle  inégalité  en  train  de  fausser  très  profondément  la  compétition  scolaire.  La  sélection sur les mathématiques, jusqu’alors pratiquée,  était  censitairement  beaucoup  moins violente qu’une sélection sur la maîtrise de l’anglais et d’autres langues étrangères, capacité bien plus liée aux origines sociales et au capital culturel hérité que le niveau en mathématiques. Ces  chiffres  montrent,  par  ailleurs,  que  l’acquisition  d’une  langue  étrangère  est  devenue  un  enjeu  majeur  pour  toute  une  partie  de  la  population  de  la  métropole  parisienne.  Cette  demande  sociétale  d’un  nouveau  genre  n’a  pas  échappé  à  Benjamin  Griveaux,  candidat LREM  à  la  mairie  de  Paris,  qui  a  intégré  en  bonne  place  dans  son  programme de campagne l’objectif que tous les adolescents parisiens soient  bilingues  anglais  à  la  sortie  du  collège. (…) À notre connaissance, c’est la première fois que dans une campagne municipale la maîtrise de l’anglais est affichée comme un objectif politique. Il n’est pas anodin que ce soit un représentant de LREM qui se soit emparé de ce sujet car l’électorat macronien comprend, notamment  à  Paris,  une  très  forte  population  de  cadres  et  de  diplômés  du  supérieur,  catégories  très  ouvertes  sur  l’international.  Ces  électeurs  macroniens  correspondent  en  tout  point  aux  «  people  from  anywhere » (ceux de partout) que l’essayiste David Goodhart oppose dans  son  analyse  brillante  sur  la  société  britannique  aux  «  people  from somewhere » (ceux de quelque part). David Goodhart insiste à juste titre sur l’ampleur de la fracture séparant ces deux populations tant en termes de niveau éducatif, de rapport à l’immigration et à la globalisation, de goûts culturels, d’attitude face au changement ou de degré d’attachement au cadre national. Si tout les oppose donc, ces deux  groupes  ont  néanmoins  quelque  chose  en  commun  :  l’anglais,  qui est à la fois leur langue maternelle mais également la langue internationale par excellence.De ce point de vue, et au regard des chiffres évoqués précédemment, le clivage entre « Somewhere » et « Anywhere » pourrait bien à  terme,  en  France,  se  creuser  davantage  qu’en  Grande-Bretagne  ou aux États-Unis. Du fait de la tertiairisation des économies occidentales, les secteurs de la logistique (en lien avec l’import/export) et  du  tourisme  fournissent  de  nombreux  emplois  peu  qualifiés  mais  nécessitant  souvent  un  minimum  de  maîtrise  de  l’anglais.  En  Grande-Bretagne ou aux États-Unis, ces jobs peuvent être occupés par les « people from somewhere » locaux. En France, c’est moins évident.  De  la  même  manière,  un  jeune  Britannique  ayant  grandi  dans une famille ouvrière du Yorkshire ou des Midlands aura moins de difficultés culturelles et linguistiques à s’expatrier pour trouver un emploi  dans  l’anglosphère  (États-Unis,  Canada,  Australie…)  qu’un  fils d’ouvrier de Lens ou d’Alès. Les enfants des « Somewhere » français n’ont, en effet, contrairement à leurs homologues britanniques et américains, pas hérités de la maîtrise de l’anglais à la naissance. Ce capital, les enfants des « Anywhere » tricolores sont en train de l’acquérir à marche forcée pour ressembler à leurs alter ego d’outre-Manche  et  d’outre-Atlantique  avec  qui  ils  ont  vocation  à  être  en  compétition  dans  un  marché  du  travail  des  cadres  supérieurs  qui  s’internationalise de plus en plus. Jérome Fourquet

TRAVAILLE TON ANGLAIS ! (La  sélection sur les mathématiques, jusqu’alors pratiquée,  était censitairement  beaucoup  moins violente qu’une sélection sur la maîtrise de l’anglais et d’autres langues étrangères, capacité bien plus liée aux origines sociales et au capital culturel hérité)

Jérome fourquet
Directeur du département Opinion et Stratégies d’entreprise de l’Ifop.
Dernier ouvrage paru :  L’Archipel français, Paris, Seuil, 2019.
Le front de la compétition scolaire la plus aiguë s’est déployé sur un nouveau terrain ces dernières années. Dans un contexte de globalisation  et  de  concurrence  accrue  entre  des  diplômés  de  plus  en  plus  nombreux,  maîtriser  l’anglais  devient  un  atout  décisif.  Dotés d’une vision stratégique particulièrement aiguisée des champs scolaire et professionnel, les cadres, les professions intellectuelles et les habitants de l’agglomération francilienne investissent massivement pour  que  leurs  enfants  acquièrent  ce  précieux  capital  linguistique.  Moins  au  fait  de  l’«  upgradation  »  –  pour  reprendre  un  terme  en  vogue dans ces milieux très prompts à adopter des anglicismes – des règles de cette compétition acharnée, les autres milieux sociaux et les provinciaux ne déploient manifestement pas les mêmes efforts et les écarts se creusent très nettement.Ainsi, 65 % des jeunes de dix-sept à vingt-trois ans dont les parents sont  CSP+  sont  déjà  allés  plusieurs  fois  en  vacances  ou  en  voyage  à  l’étranger  contre  46  %  des  jeunes  issus  des  classes  moyennes  et  seulement 38 % de ceux dont les parents sont employés ou ouvriers.
Ce  clivage  social  se  double  d’une  fracture  territoriale.  La  proportion  de  jeunes  ayant  eu  l’occasion  de  partir  plusieurs  fois  à  l’étranger  décline  linéairement  avec  le  gradient  d’urbanité  :  58  %  dans  l’agglomération parisienne, 48 % dans les agglomérations de plus de 100  000  habitants,  43  %  dans  celles  de  20  000  à  100  000  habitants,  39  %  dans  celles  de  moins  de  20  000  habitants  et  seulement  30  %  au  sein  des  communes  rurales.  L’habitus  international  ne  s’acquiert  pas  qu’au  travers  de  voyages  et  de  séjours  à  l’étranger  mais  aussi,  bien  entendu,  grâce  à  la  maîtrise  de  la  langue  internationale  reine  :  l’anglais. Forts de ce constat, 34 % des jeunes ayant des parents CSP+ ont bénéficié à un moment ou à un autre de leur scolarité de cours de  langues  extra-scolaires  payés  par  leurs  parents  contre  21  %  des  enfants  de  la  classe  moyenne  et  23  %  des  enfants  issus  des  milieux  populaires. En la matière, le clivage géographique entre Franciliens et provinciaux est encore plus marqué que le critère social, comme si le fait d’habiter dans une métropole pleinement mondialisée rendait encore  plus  évidente  la  nécessaire  maîtrise  des  langues  étrangères.  Seulement   23   %   des   jeunes   provinciaux   ont  ainsi  eu  droit  à  des  cours  de  langues  étrangères  payés  par  leurs  parents  contre  42    %  des  Franciliens.  Cet  écart  quasiment  du  simple  au  double  met  en  évidence  une  nouvelle  inégalité  en  train  de  fausser  très  profondément  la  compétition  scolaire.  La  sélection sur les mathématiques, jusqu’alors pratiquée,  était  censitairement  beaucoup  moins violente qu’une sélection sur la maîtrise de l’anglais et d’autres langues étrangères, capacité bien plus liée aux origines sociales et au capital culturel hérité que le niveau en mathématiques.
L’APPRENTISSAGE DE L’ANGLAIS AU PROGRAMME DES MUNICIPALES
Ces  chiffres  montrent,  par  ailleurs,  que  l’acquisition  d’une  langue  étrangère  est  devenue  un  enjeu  majeur  pour  toute  une  partie  de  la  population  de  la  métropole  parisienne.  Cette  demande  sociétale  d’un  nouveau  genre  n’a  pas  échappé  à  Benjamin  Griveaux,  candidat LREM  à  la  mairie  de  Paris,  qui  a  intégré  en  bonne  place  dans  son  programme de campagne l’objectif que tous les adolescents parisiens soient  bilingues  anglais  à  la  sortie  du  collège  :  «  Paris  c’est  une  ville-monde. Maîtriser l’anglais à la fin du collège, c’est indispensable dans sa vie professionnelle, pour voyager, pour être pleinement intégré dans le monde1. »À notre connaissance, c’est la première fois que dans une campagne municipale la maîtrise de l’anglais est affichée comme un objectif poli-tique. Il n’est pas anodin que ce soit un représentant de LREM qui se soit emparé de ce sujet car l’électorat macronien comprend, notam-ment  à  Paris,  une  très  forte  population  de  cadres  et  de  diplômés  du  supérieur,  catégories  très  ouvertes  sur  l’international.  Ces  élec-teurs  macroniens  correspondent  en  tout  point  aux  «  people  from  anywhere » (ceux de partout) que l’essayiste David Goodhart oppose dans  son  analyse  brillante2  sur  la  société  britannique  aux  «  people  from somewhere » (ceux de quelque part). David Goodhart insiste à juste titre sur l’ampleur de la fracture séparant ces deux populations tant en termes de niveau éducatif, de rapport à l’immigration et à la globalisation, de goûts culturels, d’attitude face au changement ou de degré d’attachement au cadre national3. Si tout les oppose donc, ces deux  groupes  ont  néanmoins  quelque  chose  en  commun  :  l’anglais,  qui est à la fois leur langue maternelle mais également la langue inter-nationale par excellence.De ce point de vue, et au regard des chiffres évoqués précédem-ment, le clivage entre « Somewhere » et « Anywhere » pourrait bien à  terme,  en  France,  se  creuser  davantage  qu’en  Grande-Bretagne  ou aux États-Unis. Du fait de la tertiairisation des économies occidentales, les secteurs de la logistique (en lien avec l’import/export) et  du  tourisme  fournissent  de  nombreux  emplois  peu  qualifiés  mais  nécessitant  souvent  un  minimum  de  maîtrise  de  l’anglais.  En  Grande-Bretagne ou aux États-Unis, ces jobs peuvent être occupés par les « people from somewhere » locaux. En France, c’est moins évident.  De  la  même  manière,  un  jeune  Britannique  ayant  grandi  dans une famille ouvrière du Yorkshire ou des Midlands aura moins de difficultés culturelles et linguistiques à s’expatrier pour trouver un emploi  dans  l’anglosphère  (États-Unis,  Canada,  Australie…)  qu’un  fils d’ouvrier de Lens ou d’Alès. Les enfants des « Somewhere » français n’ont, en effet, contrairement à leurs homologues britanniques et américains, pas hérités de la maîtrise de l’anglais à la naissance. Ce capital, les enfants des « Anywhere » tricolores sont en train de l’acquérir à marche forcée pour ressembler à leurs alter ego d’outre-Manche  et  d’outre-Atlantique  avec  qui  ils  ont  vocation  à  être  en  compétition  dans  un  marché  du  travail  des  cadres  supérieurs  qui  s’internationalise de plus en plus.
UN NOUVEAU CLIVAGE LINGUISTIQUE
Cette  marginalisation  linguistique  vient  renforcer  un  clivage  mis  en  lumière  dans  un  livre  d’Erkki  Maillard  et  de  Salomé  Berlioux  publié  en 2019, Les Invisibles de la République1. S’inscrivant dans la continuité des travaux pionniers de Christophe Guilluy2, les auteurs se penchent dans  ce  livre  qui  a  rencontré  un  large  écho  sur  un  angle  mort  des  politiques publiques et du débat national : le sort de la jeunesse de la France périphérique. Si les « millennials » d’un côté  et  la  jeunesse  des  banlieues  de  l’autre  bénéficient  d’un  fort  intérêt  médiatique,  la  jeunesse qui grandit dans les campagnes ou les villes petites et moyennes souffrait d’invi-sibilité. En s’appuyant sur leur expérience du terrain, Erkki Maillard et Salomé Berlioux ont notamment mis en lumière le déficit d’accès à l’information en matière d’orientation scolaire et universitaire, la plus faible présence de figures inspirantes (membres de la famille, de l’entourage)  dans  ces  territoires  qu’en  milieu  urbain  ou  bien  encore  les  difficultés matérielles et financières à envisager la poursuite d’études supérieures dans une région autre que la sienne. Tous ces handicaps contextuels,  matériels,  culturels  et  financiers  se  combinent  et  aboutissent  à  nourrir  des  freins  psychologiques  plus  prégnants  parmi  les  jeunes de cette France périphérique. De manière consciente ou non, ces derniers sont ainsi nombreux à développer une forme d’autocensure. Alors qu’ils ne sont qu’à l’orée de leur vie d’adulte, le champ des possibles,  tel  qu’ils  l’envisagent,  apparaît  plus  borné  et  restreint  que pour les jeunes qui ont grandi dans les grandes villes. L’enquête  réalisée  par  l’Ifop  pour  la  Fondation  Jean-Jaurès  et  l’association Chemins d’avenir1 a permis d’objectiver, chiffres à l’appui,  le  diagnostic  posé  par  Salomé  Berlioux  et  Erkki  Maillard.  Si  68 % des jeunes vivant dans l’agglomération parisienne ont le sentiment d’avoir eu ou d’avoir toutes les informations nécessaires pour bien s’orienter, ils ne sont que 58 % dans ce cas parmi les jeunes ruraux  et  des  villes  de  moins  de  20  000  habitants. De la même manière, seuls 28 % des jeunes ruraux déclarent disposer dans leur entourage d’un ou de modèles qui les ont  inspirés  dans  leur  choix  de  formation  ou  de  carrière.  Cette  proportion  s’établit  à  42  %  parmi  les  jeunes  résidant  dans  le  centre d’une grande agglomération. Ayant grandi  dans  des  écosystèmes  différents  n’offrant  pas  le  même  degré  d’ouverture  culturelle  et  d’opportunités  d’orientation,  ces  jeunesses  de  France  ne  s’autorisent  pas les mêmes projets d’orientation. Ainsi, seul un jeune sur deux de la France rurale et des petites villes définit son choix d’études supérieures  comme  ambitieux  contre  60  %  de  ceux  qui  vivent  dans des agglomérations de plus de 20 000 habitants et 67 % des jeunes Franciliens. On mesure dans ces 17 points d’écart entre les réponses  de  la  France  périphérique  et  celle  de  la  jeunesse  francilienne  le  poids  d’une  autocensure  condensant  des  handicaps  culturels,  un  déficit  d’information  et  une  moindre  exposition  à  diverses opportunités.
Erkki Maillard et Salomé Berlioux ont un double mérite, celui d’avoir mis en lumière ces inégalités de destin et celui de se mobiliser sur le terrain pour réduire ce déterminisme sociogéographique. Mais alors qu’ils ont contribué à un début de prise de conscience collective tardive et salutaire, on constate que la compétition scolaire prend des formes  renouvelées,  plus  détournées,  dont  la  maîtrise  précoce  de  l’anglais est un parfait symptôme.
 
Voir aussi:
MY TAILOR IS RICH ! (Quand la start up nation prépare à la ville monde ses futurs expatriés)
Benjamin Griveaux : « Je souhaite que les enfants soient bilingues en anglais à la sortie du collège »

Le candidat LREM à la mairie de Paris a mis en place un Conseil de l’éducation qui sera présidé par Carole Diamant, professeure de philosophie en zone sensible et déléguée générale de la Fondation égalité des chances.
Paris XVe, ce mercredi. Benjamin Griveaux, candidat LREM à la mairie de Paris, et Carole Diamant, professeure de philosophie, dévoilent leurs propositions pour l’éducation des petits Parisiens.
Christine Henry
Le Parisien
28 août 2019

A l’approche de la rentrée scolaire, Benjamin Griveaux, candidat LREM à la mairie de Paris, présente ses propositions en matière d’éducation. Au programme : l’apprentissage de l’anglais dès le plus jeune âge, la lutte contre la pollution dans les écoles ou bien encore la place des élèves en situation de handicap… Et la création d’un Conseil de l’éducation qui sera présidé par Carole Diamant, enseignante en philosophie et fervente partisane de l’égalité des chances.

Le Parisien : Comment abordez-vous cette rentrée ?
Benjamin Griveaux : J’ai souhaité entamer cette rentrée politique par l’éducation car c’est la pierre angulaire qui permet à l’enfant de construire sa vie. C’est la clé de l’émancipation et de la liberté. J’ai demandé à Carole Diamant de présider un Conseil de l’éducation composé de spécialistes, de Parisiens et de jeunes qui pourront nous éclairer sur les choix à faire. J’ai un projet qui me tient particulièrement à cœur : permettre aux enfants de devenir parfaitement bilingues en Anglais à la fin du collège.
Comment comptez-vous vous y prendre ?
Tous les linguistes disent que l’apprentissage doit se faire avant 11 ans, notamment pour l’oral. Notre idée est de proposer une immersion dans les crèches et dans les écoles sur le temps périscolaire en s’appuyant sur des ressortissants étrangers ou des professeurs d’anglais. Pour que le bilinguisme ne soit réservé pas aux plus prestigieuses institutions parisiennes.
Cet objectif est-il réaliste ?
Carole Diamant : Les jeunes enfants apprennent très vite et très bien les langues étrangères. Benjamin Griveaux m’a chargée de piloter ce Conseil de l’éducation composé d’une dizaine de spécialistes et de gens de bonne volonté qui seront chargés de faire émerger des propositions, la première concernant l’apprentissage de l’anglais. Ce conseil réfléchira aussi à la façon de sensibiliser les enfants dès le plus jeune âge aux questions d’environnement, aux dépenses énergétiques ou au recyclage des déchets et du papier qui sont les enjeux de demain.
Il y a eu un pic de pollution ces derniers jours. Que préconisez-vous pour maintenir les enfants en bonne santé ?
Benjamin Griveaux : L’amélioration de la qualité de l’air à Paris passe par des mobilités plus propres évidemment. Mais on peut agir demain très concrètement dans les salles de classe où nos enfants passent cinq à six heures par jour. Changer les systèmes de ventilation, les fameuses VMC, dans les 8 000 salles de classe parisiennes représentera 10 M€ par an pendant six ans. Pour une ville qui investit 1,5 milliard par an, consacrer 10 millions à la santé des élèves parisiens cela semble raisonnable et possible et je m’étonne que cela n’ait pas encore été fait. Enfin, je propose qu’il y ait trois examens respiratoires : l’un à l’entrée en maternelle à 3 ans, l’autre à l’entrée en CP à 6 ans et le dernier à l’entrée en collège à 11 ans.
Ces propositions ont été raillées par les écologistes… Sont-elles suffisantes ?
Il y a ceux qui promettent la révolution et qui ne tiennent pas leurs promesses. Moi je préfère le petit matin au grand soir. C’est en additionnant les petits pas qu’on y arrivera.
Une classe pour les enfants autistes va ouvrir dans une école maternelle du IXe à la rentrée. Que proposez-vous pour les handicapés ?
Les enfants en situation de handicap ne doivent plus être à part mais intégrés au sein de la communauté éducative comme au Canada ou en Belgique. Il faut commencer par rendre accessibles les écoles et les stations de métro les desservant.

Télévision: A quand les camps de rééducation woke pour nos enfants ? (Woke Dead poets society: What wokenization of French students through TV series ?)

3 novembre, 2021

De son poste d’observation, Winston pouvait encore déchiffrer sur la façade l’inscription artistique des trois slogans du Parti : LA GUERRE C’EST LA PAIX, LA LIBERTE C’EST L’ESCLAVAGE, L’IGNORANCE C’EST LA FORCE. George Orwell (1984)
Dans des temps de tromperie généralisée, le seul fait de dire la vérité est un acte révolutionnaire. Orwell
Le pacifisme est objectivement pro-fasciste. C’est du bon sens élémentaire. George Orwell
Il faut constamment se battre pour voir ce qui se trouve au bout de son nez. Orwell
Le plus difficile n’est pas de dire ce que l’on voit mais d’accepter de voir ce que l’on voit. Péguy
Le Parti vous disait de rejeter le témoignage de vos yeux et de vos oreilles. C’était son commandement ultime, et le plus essentiel. Le cœur de Winston défaillit quand il pensa à l’énorme puissance déployée contre lui, à la facilité avec laquelle n’importe quel intellectuel du Parti le vaincrait dans une discussion, aux arguments qu’il serait incapable de comprendre et auxquels il pourrait encore moins répondre. Et cependant, c’était lui qui avait raison ! Ils avaient tort, et il avait raison. Il fallait défendre l’évident, le bêta et le vrai. Les truismes sont vrais, cramponne-toi à cela. Le monde matériel existe, ses lois ne changent pas. Les pierres sont dures, l’eau est humide, et les objets qu’on lâche tombent vers le centre de la terre. Avec le sentiment […] qu’il posait un axiome important, il écrivit : “La liberté, c’est la liberté de dire que deux et deux font quatre. Si cela est accordé, tout le reste suit. George Orwell (1984)
Ce qui me tracasse en ce moment, c’est qu’on ne sait pas très bien si dans des pays comme l’Angleterre les gens ordinaires font suffisamment la différence entre démocratie et despotisme pour avoir envie de défendre leurs libertés. […] Les intellectuels qui affirment aujourd’hui que démocratie et fascisme, c’est blanc bonnet et bonnet blanc, etc., me dépriment au plus haut point. Mais il se peut qu’au moment de l’épreuve de vérité les gens ordinaires s’avèrent être plus intelligents que les intellectuels. George Orwell
L’Amérique est une nation de musulmans, de chrétiens et de juifs. Barack Hussein Obama (Entretien à la télévision saoudienne Al-Arabiya, 27 janvier, 2009)
Les Etats-Unis et le monde occidental doivent apprendre à mieux connaître l’islam. D’ailleurs, si l’on compte le nombre d’Américains musulmans, on voit que les Etats-Unis sont l’un des plus grands pays musulmans de la planète. Barack Hussein Obama (entretien pour Canal +, le 2 juin 2009)
Les racines de l’Europe sont autant musulmanes que chrétiennes. Jacques Chirac
La France est un pays musulman, l’islam est la seconde religion en France, nous avons entre 4 et 8 millions de musulmans qui ont un héritage musulman. Étienne de Gonneville (ambassadeur de France en Suède)

A quand les camps de rééducation woke pour nos enfants ?

A l’heure où après cet ambassadeur français en Suède qui l’an passé qualifiait la France de « pays musulman » …
Le Conseil de l’Europe distille sa novlangue islamique
Devinez qui vient de se joindre à la véritable campagne d’endoctrinement « woke » de nos enfants ?
Quelle wokisation de nos enfants ?
« L’Education nationale en a rien à foutre de nos individualités. Leurs programmes ont été créés par et pour des hommes cis blancs hétéros qui nient nos différences…

Angie Lopez Diallo (Louise Marion)

https://twitter.com/Berbo78/status/1453740468798255110

On veut des noirs, des gays des non-binaires et du métissage ! (Quel bourrage de crânes woke de nos enfants ?)

« Je sais que certains parmi vous n’osent pas s’affirmer : des gays, des lesbiennes, des non-binaires qui comptent chaque jour les séparant du bac pour enfin se sentir libres d’être qui ils sont. Sauf qu’aujourd’hui, la diversité, c’est la norme et je refuse que des vieux boomers nous invisibilisent. On veut étudier des auteurs noirs, gays, non binaires, des femmes issues de l’immigration ou du métissage. Bref, des gens qui nous ressemblent. »
Angie Lopez Diallo
Quel Cercle des poètes disparus woke ? (Demain nous appartient, 4′ 38 et 13′ 22)

https://www.tf1.fr/tf1/demain-nous-appartient/videos/demain-nous-appartient-du-12-octobre-2021-episode-1033-89442850.html

https://www.youtube.com/watch?v=UziGQK3LotQ


Enseigne « Au Nègre joyeux »: Dernier inventaire avant liquidation (What wokism gone mad when after years of vandalizing, an 1897 Paris sign representing a black free man in full aristocratic gear proudly being served by a white maid is permanently taken down for anti-black racism ?)

6 juillet, 2021

Pour le retour du « Nègre Joyeux » place de la Contrescarpe – SOS Paris Au Nègre joyeux — Wikipédiahttps://www.latribunedelart.com/IMG/jpg/negre_joyeux-2.jpg?41745/a13aca87f3611bd912a9ffdead5183f6d3345afdhttps://france3-regions.francetvinfo.fr/image/e3VBv-e6PSQKegElj3NkUkj8snQ/1200x900/regions/2020/06/09/5edf7d857b8ec_maxbestof002495-4260711.jpgMarcel Dorigny : «A Paris, il faudrait redonner du sens plutôt qu'effacer les noms» – Libérationhttps://jcdurbant.files.wordpress.com/2021/07/b17b4-dsc_2180.jpg

Paris-bise-art : Salle des ventes... Pour un banc public...
Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. Candide (Voltaire, Chapitre XIX, 1759)
Debout ! les damnés de la terre ! Debout ! les forçats de la faim ! La raison tonne en son cratère, C’est l’éruption de la fin. Du passé faisons table rase, Foule esclave, debout ! debout ! Le monde va changer de base : Nous ne sommes rien, soyons tout ! C’est la lutte finale Groupons-nous, et demain, L’Internationale, Sera le genre humain. Eugène Pottier (1871)
Te rends-tu compte que le passé a été aboli jusqu’à hier ? S’il survit quelque part, c’est dans quelques objets auxquels n’est attaché aucun mot, comme ce bloc de verre sur la table. Déjà, nous ne savons littéralement presque rien de la Révolution et des années qui la précédèrent. Tous les documents ont été détruits ou falsifiés, tous les livres récrits, tous les tableaux repeints. Toutes les statues, les rues, les édifices, ont changé de nom, toutes les dates ont été modifiées. Et le processus continue tous les jours, à chaque minute. L’histoire s’est arrêtée. Rien n’existe qu’un présent éternel dans lequel le Parti a toujours raison. Je sais naturellement que le passé est falsifié, mais il me serait impossible de le prouver, alors même que j’ai personnellement procédé à la falsification. La chose faite, aucune preuve ne subsiste. La seule preuve est à l’intérieur de mon cerveau et je n’ai aucune certitude qu’un autre être humain quelconque partage mes souvenirs. De toute ma vie, il ne m’est arrivé qu’une seule fois de tenir la preuve réelle et concrète. Des années après. Winston (1984, George Orwell)
Qui contrôle le passé contrôle l’avenir; qui contrôle le présent contrôle le passé, répéta Winston obéissant. George Orwell (1984)
Avec la conception et la naissance, les parents n’ont pas seulement donné la vie à leurs enfants ; ils les ont en même temps introduits dans un monde. En les éduquant, ils assument la responsabilité de la vie et du développement de l’enfant, mais aussi celle de la continuité du monde. (…) L’enfant a besoin d’être tout particulièrement protégé et soigné pour éviter que le monde puisse le détruire. Mais ce monde aussi a besoin d’une protection qui l’empêche d’être dévasté et détruit par la vague des nouveaux venus qui déferle sur lui à chaque nouvelle génération. (…) Il me semble que le conservatisme, pris au sens de conservation, est l’essence même de l’éducation, qui a toujours pour tâche d’entourer et de protéger quelque chose, – l’enfant contre le monde, le monde contre l’enfant, le nouveau contre l’ancien, l’ancien contre le nouveau (…) C’est justement pour préserver ce qui est neuf et révolutionnaire dans chaque enfant que l’éducation doit être conservatrice ; elle – doit protéger cette nouveauté et l’introduire comme un ferment nouveau dans un monde déjà vieux qui, si révolutionnaire que puissent être ses actes, est, du point de vue de la génération suivante, suranné et proche de la ruine. (…) La crise de l’autorité dans l’éducation est étroitement liée à la crise de la tradition, c’est-à-dire à la crise de notre attitude envers tout ce qui touche au passé. Pour l’éducateur, cet aspect de la crise est particulièrement difficile à porter, car il lui appartient de faire le lien entre l’ancien et le nouveau : sa profession exige de lui un immense respect du passé. Pendant des siècles, c’est-à-dire tout au long de la période de civilisation romano-chrétienne, il n’avait pas à s’aviser qu’il possédait cette qualité, car le respect du passé était un trait essentiel de l’esprit romain et le Christianisme n’a ni modifié ni supprimé cela, mais l’a simplement établi sur de nouvelles bases. (…) L’éducation est le point où se décide si nous aimons assez le monde pour en assumer la responsabilité et, de plus, le sauver de cette ruine qui serait inévitable sans ce renouvellement et sans cette arrivée de jeunes et de nouveaux venus. C’est également avec l’éducation que nous décidons si nous aimons assez nos enfants pour ne pas les rejeter de notre monde, ni les abandonner à eux-mêmes, ni leur enlever leur chance d’entreprendre quelque chose de neuf, quelque chose que nous n’avions pas prévu, mais les préparer d’avance à la tâche de renouveler un monde commun. Hannah Arendt (1949)
Un charmant tableau sous verre représentant une dame de l’époque 80 attablée devant une orgie de sucreries, tandis que le nègre en culotte donne libre cours à sa gaîté. Claude Blanchard (Le Petit Parisien, 1931)
Un serveur noir, au large sourire, en culotte et bas blancs à la française qui tient une carafe et s’apprête à verser quelque nectar à une dame assise à table. Jean Ferniot (1995)
Un noir souriant, serviteur ou esclave, est habillé en valet avec des bas blancs et une culotte rayée. Le Nègre Joyeux sert une dame bien habillée attablée devant un service à thé. Catherine-Alice Palagret (2011)
Une femme de la haute société se fait servir à table par celui qui est visiblement son domestique, un Noir, au sourire béat. Julien Badaud (Le Nouvel Obs, 2011)
Le tableau représente Zamor serviteur de Madame du Barry (…) un homme noir, debout, souriant et habillé en valet, servant une femme blanche, assise. Thierry Depeyrot (Histoire & Histoires, 2016
Au Nègre Joyeux, une grande enseigne qui date de la fin du XVIIIe siècle, est bien en vue dans un quartier très touristique de Paris, en France. Il n’y a pas de plaque historique d’accompagnement pour expliquer sa provenance ou sa signification, et les sources sur la pièce sont aussi bien contradictoires que suspectes. Je soutiens que cette enseigne n’est pas seulement vécue comme anti-noir au quotidien, mais est en fait précisément cela: anti-noir. Non seulement l’enseigne renforce les représentations stigmatisantes des personnes racialisées comme noires (donc « n » en minuscule), une telle imagerie visuelle, déguisée en art public, nie également toute notion de cécité raciale en France, passée et présente. Trica Keaton (
Pendant la période 39-45, il y avait des affiches sur les Juifs. Aujourd’hui il n’y en a plus aucune. Qu’il en soit de même pour nous ! (…) On nous dit constamment que la violence ne sert à rien, mais par rapport à la question raciale c’est malheureusement par les émeutes que les choses changent. Franco
Il faut faire remonter les choses à un service organisé comme nous le faisons. S’ils veulent nous en informer, il n’y a aucun problème ! Sammy Ghozlan (Bureau National de Vigilance contre l’Antisémitisme)
Comment des parents peuvent expliquer à leurs enfants ces enseignes? Ils se retrouveraient face à une contradiction: pourquoi afficher dans les rues des expressions péjoratives!  (…) L’ensemble de la société devrait être concerné par le combat du nègre joyeux. François Durpaire (historien français)
Ici, l’homme vêtu d’un costume datant du 18e siècle, qui s’apprête à se servir « joyeusement », est une représentation parodique inversant cette image courante d’un serviteur noir. Une telle iconographie témoigne des clichés et des stéréotypes racistes répandus à la fin du 19e siècle. Proposition d’inscription pour plaque explicative
Une étude historique sur l’œuvre est programmée pour établir un dossier exhaustif sur l’origine et l’histoire de la boutique et de son enseigne. Il s’agit en effet d’actualiser ou de compléter l’inventaire des collections publiques liées à l’histoire de l’esclavage, de la traite négrière et de leurs abolitions, suite aux travaux du 1er récolement décennal des collections des musées de France. Mairie de Paris
N’étant pas en adéquation avec les valeurs antiracistes portées par notre époque et notre ville, celle-ci ne saurait demeurer dans l’espace public.  La Ville de Paris ne saurait remettre dans l’espace public cette enseigne publicitaire au titre choquant et indéniablement raciste. Karen Taieb (Mairie de Paris)
Le Noir porte la tenue des aristocrates de la fin de l’ancien régime, composée de mocassins à boucles, de bas, d’une culotte et d’une veste de velours jaune évoquant l’or. La culotte est cousue d’un tissu blanc rayé de rouge dont était également faite les pantalons courts des esclaves dans les colonies des Antilles, évoquant ainsi la condition des ancêtres de l’homme noir devenu libre depuis l’abolition de l’esclavage en 1848. Cette représentation d’un gentilhomme noir appartient à l’iconographie des Noirs libres des colonies des Antilles : esclaves affranchis, mulâtres ou quarterons. Objets du mépris des Blancs, les Noirs libres adoptaient alors les habits élégants des maîtres européens, se démarquant par le costume des individus réduits en esclavage. Réalisée en 1897, soit 50 ans après l’abolition de l’esclavage, l’enseigne du « Nègre joyeux » représente ainsi un Noir libre selon des codes de représentation appartenant à l’époque de l’esclavage. Une serviette blanche est nouée autour du cou du gentilhomme noir, mettant en valeur son visage rieur, ainsi que son regard sortant du champ du tableau afin d’interpeller directement le passant. Le Noir libre est ici le consommateur des produits provenant des colonies. (…) S’étant relevé de sa chaise, le gentilhomme noir brandit une carafe en verre remplie d’un alcool jaune et désigne de sa main sa tasse. Il débarrasse ainsi la table de cette carafe afin de permettre la dépose du plateau, à la surprise de la serveuse qui esquisse un sourire à cet aimable consommateur. (…) Cet objet mobilier historique possède ainsi un fort intérêt patrimonial. Son exposition dans l’espace public doit s’accompagner d’une médiation à destination des passants, développant les thématiques de l’histoire de l’épicerie du 14 rue Mouffetard, de la représentation des Noirs dans les publicités anciennes, et de l’évolution de l’utilisation du mot « nègre » dans la société française depuis la fin du 19e siècle. Matthieu Couchet
Non seulement cette scène n’est pas une représentation dépréciative pour l’homme de couleur, mais elle symbolise un Noir libre (il ne pouvait en être autrement, cinquante ans après l’abolition de l’esclavage), en habit de gentilhomme, heureux d’être servi d’une tasse de chocolat par une serveuse blanche. Il n’y a pas le début de commencement de racisme dans cette scène, mais manifestement, dès qu’il est question d’un Noir – rappelons que le terme « Nègre », à l’époque, n’avait pas l’aspect fortement insultant et péjoratif qu’il a aujourd’hui – la Mairie de Paris sort cette carte de sa poche. Car contrairement à ce qui avait été promis par des politiques dont on connaît la propension à multiplier les contre-vérités, l’enseigne n’a jamais été remise en place. Et désormais, il n’en est plus question comme la nouvelle adjointe au patrimoine, Karen Taïeb, l’a expliqué aux copropriétaires de l’immeuble. (…) En supprimant cette enseigne de l’espace public, la mairie ne fait que poursuivre son plan, qui apparaît assez méthodique, d’éliminer des rues parisiennes tout ce qui peut d’une façon ou d’une autre rappeler la seconde moitié du XIXe siècle, ce que l’on constate quotidiennement dans la disparition du mobilier urbain. Mais ici, certains s’inquiétant de la disparition de l’enseigne, on utilise le politiquement correct le plus grotesque combiné à la mauvaise foi la plus absolue, qui fait passer une scène bien anodine pour le parangon d’un racisme qui ne relève que de la plus parfaite « infox », puisqu’il s’agit désormais du mot à la mode. Où se trouve le racisme ? Chez ceux qui souhaitent le retour de cette enseigne, ou chez ceux qui ne peuvent supporter la représentation d’un Noir buvant du chocolat ? Chez ceux qui s’appuient sur des travaux historiques insoupçonnables (et commandés par la Mairie de Paris), ou chez ceux qui réécrivent l’histoire ? Didier Rykner
Le sens d’un mot et, a fortiori, ses différentes connotations, ne s’apprécie que contextuellement et historiquement. Pour savoir dans quel esprit et quelle intention l’enseigne « Au nègre joyeux » a été créée en 1897, il convient de retracer l’évolution du mot « nègre » au XIXe siècle. (…) En 1897, l’empire colonial français est largement africain et comprend outre l’Afrique occidentale et Madagascar, les anciennes colonies esclavagistes (Antilles et Réunion), la Tunisie, la Nouvelle Calédonie, l’Indochine. C’est dire que le mot « nègre » et ses usages vont renvoyer à des situations géographiques, historiques et sociales très différentes mais qui vont se contaminer. Et pour compliquer un peu plus le problème, il faut ajouter l’importation moins du mot lui-même que des valeurs qui ont cours en quelque sorte chez nos voisins et rivaux : Espagnols, Portugais, puis Anglais et Nord-Américains. La globalisation actuelle n’arrange rien qui projette sur le passé des catégories et surtout des jugements anachroniques. D’où ces actes de vandalisme à l’égard de ce pauvre « nègre » dont le principal tort est sans doute d’être donné comme « joyeux ». Dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, le mot « nègre » est quasiment le mot usuel. Savoir s’il est péjoratif ou non est difficile à apprécier. Il est évident qu’il renvoie à l’esclavage. S’il est bien question de « race », il n’est pas raciste au sens où nous l’entendons. Car la grande idée des Lumières qui va inspirer le progressisme jusqu’à nos jours, c’est que la « race » n’explique rien, ne détermine rien. Un « nègre » éduqué, vivant dans de bonnes conditions, est aussi « civilisé » qu’un Européen blanc. Le tout est de le sortir de l’esclavage qui l’avilit et en fait une sous-homme. Au demeurant, c’est le même processus déshumanisant pour le « blanc » aliéné qui travaille la terre ou en usine. Le Chevalier de Saint-Georges est l’exemple type du « fort potentiel » d’un « nègre » émancipé : Né en 1739 à Basse-Terre d’une esclave d’origine sénégalaise et d’un planteur noble, Joseph Bologne de Saint-George, plus connu sous le nom de « chevalier de Saint-George » est vite adopté par l’aristocratie parisienne pour ses multiples talents : escrimeur, danseur, séducteur, et surtout musicien, Il passe pour le rival de Mozart, Il devient le premier Noir franc-maçon de France. Nommé directeur de l’Opéra royal par Louis XVI, il doit renoncer face au refus de deux cantatrices d’être dirigées par un… mulâtre. Il se bat en duel contre le chevalier d’Eon, avant de s’engager corps et âme pour la Révolution : il crée alors un régiment de Noirs et de métis, la légion de Saint-George. Trois ans après sa mort en 1799, Napoléon rétablit l’esclavage. Contre exemple, le « nègre républicain », Zamor (1762-1820), page de la comtesse Du Barry, qui, avili par elle, va la dénoncer et finir mal famé dans la misère malgré sa bonne volonté républicaine. (…) « Nègre » vient du latin « niger » qui a donné notamment : « nero » en italien, « noir » en français « negro » en espagnol et portugais, « negre » en occitan (le e occitan se prononce [é]) Le nom commun français « nègre » vient du portugais et désigne un « homme noir » (autre dénomination) ».« denigrare » (rendre noir, noircir) puis, au sens figuré on employait l’expression « denigrare famam » : noircir la réputation (de quelqu’un) (le latin a donné l’ancien français fame et fameux, mots passés en anglais : fame, famous). (…) Dans les pays d’Oc, de l’Andorre aux Alpes-Maritimes, en passant par les Cévennes, de nombreux noms de lieux portent le nom de « Nègre ». Citons, par exemple : 
- le Mourre Nègre, point culminant du Lubéron (1125 m) , Le Cap Nègre sur la Côte des Maures… le Soudan est le pays des noirs. Ce nom vient de l’arabe balad as-sūdān : pays (cf. bled) des noirs (pluriel de aswad : noir) C’est le nom que les Arabes ont donné à la Nubie. Après l’abolition de l’esclavage qui ne distingue aucune « race » particulière et s’applique à tous, le mot prend une connotation raciale, voire raciste. Il faut alors nettement distinguer « nègre » et « noir ». Le mot « noir », surtout adjectif associé à « homme » est positif qui rattache bien le « noir » à l’humanité, sans distinction de couleur. (…) Le « nègre» [de l’enseigne] fête manifestement son émancipation par la colonisation française qui, on l’oublie, a aboli l’esclavage dans toutes les colonies françaises. D’où son habit XVIIIe siècle inspiré par celui du Chevalier de Saint-Georges. Il est donc « joyeux » et semble bien inviter la servante à participer à sa joie. Evidemment, le message est ambigu et, à la lumière, si l’on peut dire, de la réalité du colonialisme et du nouvel esclavagisme qu’il a instauré en remplaçant l’esclave par un travailleur (mal) salarié, ou par un petit exploitant exploité et spolié, cette célébration a un goût aussi amer que le café dont il est le faire-valoir. Y ajouter du sucre ne fait que creuser la différence entre la réalité et le discours. Ce qu’enseigne cette enseigne ? C’est la vérité de la phrase du « nègre » de Surinam dans Candide de Voltaire : « C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe ». Reste à savoir si le fait de vandaliser et détruire ce témoignage de notre passé résoudra ce douloureux problème. Effacer le mot « nègre » de nos usages actuels ne semble pas non plus une solution. Mieux vaudrait remplacer cette éradication par une explication comme cette modeste mise en perspective a tenté de le faire. Françoise Chenet
Après l’avoir conservée et régulièrement restaurée à ses frais durant une soixantaine d’années, notre copropriété a fait don de l’enseigne à la Ville de Paris en 1988, sous condition de son maintien en place et de son entretien. C’est la raison pour laquelle l’enseigne figure aujourd’hui dans les collections du Musée Carnavalet -qui est consacré à l’histoire de Paris et de ses habitants. (…) L’enseigne a été décrochée le 26 mars 2018 pour partir en restauration. Elle devait être remise en place à peine deux mois plus tard, le 14 ou le 22 mai 2018. Mais elle n’est pas revenue…  (…) La façade fait alors la réclame des produits vendus dans la boutique, selon une démarche commerciale moderne qui sera popularisée par le développement de la publicité murale au début du 20e siècle. L’épicerie fine des Lenglet est spécialisée dans la vente de produits exotiques, principalement importés des colonies: le café, bien sûr, mais aussi le chocolat, le thé, la vanille, le poivre, le tapioca. On y trouve aussi des produits locaux comme de la chicorée, des pâtes, des vins, des liqueurs mais également des confitures et des dragées de baptême. (…) Nombreux sont les journalistes, les blogueurs et les écrivains qui l’ont décrit: «un charmant tableau sous verre représentant une dame de l’époque 80 attablée devant une orgie de sucreries, tandis que le nègre en culotte donne libre cours à sa gaîté» (…) La scène se passe dans un intérieur bourgeois parisien de la deuxième moitié du 19ème siècle, meublé d’une table et de deux chaises. Au dessus d’un sous-bassement en boiseries bordeaux, les murs sont couverts d’un papier-peint foncé typique de l’époque. Le portrait d’un homme chapeauté et moustachu s’en détache, appuyé sur deux branches de canne-à-sucre disposées en croix. Le parquet à l’anglaise est éclairé par une grande fenêtre garnie de voilages en dentelle blanche et encadrée d’épais rideaux de velours rouge sombre bordés de petits pompons. Au centre de la composition et au premier plan, la table couverte d’une nappe blanche brodée présente élégamment des produits qu’on peut acheter dans l’épicerie des Lenglet. On y voit aussi deux tasses à café. Dans ce décor, au premier plan à gauche, un homme noir, très élégant, est le personnage principal du tableau, comme l’indique son titre «Au Nègre Joyeux». Il est habillé à la façon des aristocrates de la fin du 18ème siècle : une veste de velours jaune aux reflets dorés, une culotte de soie blanche rayée de rouge, des bas blancs et des souliers à boucles serties de strass. L’historien Matthieu Couchet, qui a produit une étude historique sur l’enseigne en avril 2018 à la demande du Musée Carnavalet, explique que cette tenue est typique des Noirs libres des Antilles au XVIIIe siècle. Il appuie notamment son analyse sur l’œuvre du peintre Agostino Brunias. Ce dernier a réalisé de nombreux tableaux décrivant la société dominicaine de son époque ; les hommes libres de couleur de la Dominique s’habillaient à la manière des maîtres blancs pour se différencier des esclaves. On remarque aussi qu’une grande serviette de table blanche est nouée autour du cou de notre Nègre Joyeux et le désigne ainsi sans ambiguïté comme un consommateur. Il brandit, dans sa main gauche, une carafe remplie d’un liquide ambré -un alcool, très certainement. Debout, de trois-quarts contre la table, le regard tourné vers le spectateur, il semble l’inviter à s’asseoir en sa compagnie pour prendre un café arrosé de liqueur. (…) l’autre personnage de l’image (…) est une femme, blanche, vêtue d’une robe bleue aux manches «gigot» caractéristiques de la mode de 1897. Elle porte une coiffe de dentelle blanche sur ses cheveux relevés en chignon, un tablier blanc assorti épinglé sur sa poitrine, et elle tient un plateau sur lequel sont posés une cafetière et un sucrier en argenterie. Autrement dit: c’est une serveuse! Elle en a tous les attributs. D’après sa taille, elle semble assise à table, mais d’après sa position, elle ne peut être que debout. Il n’y aurait pas de cohérence à porter un plateau en étant assise. D’ailleurs, le fait que le dossier de chaise soit visible à côté d’elle indique qu’elle n’est pas assise sur cette chaise. L’illusion vient de ce que le peintre a commis une maladresse en la peignant : il n’a pas respecté la règle classique des proportions du corps qui veut qu’un corps mesure sept têtes. Dans les archives de Madame Christmann, un reçu rédigé sur le papier à en-tête de l’épicerie nous permet d’observer un dessin au trait reprenant les éléments présents dans le tableau de l’enseigne. La vignette située en haut à gauche du document montre la même scène que la peinture, réduite et simplifiée. Probablement réalisée par un autre artiste que l’auteur du tableau de l’enseigne, car relevant d’une technique graphique adaptée à l’imprimerie (gravure), elle présente des différences avec le tableau et sa lisibilité nous permet de mieux comprendre ce qui est représenté sur la toile. Dans ce dessin, les proportions des personnages respectent le canon classique, et on remarque que l’éloignement de la femme est plus évident. Sa silhouette est plus petite que celle de l’homme ; elle est en cohérence avec sa position derrière la table, au second plan. On remarque qu’ainsi dessinée, la femme nous apparaît sans ambiguïté comme étant debout. (…) L’enseigne «Au Nègre Joyeux» nous présente donc un homme noir en train de déguster des produits de l’épicerie spécialisée du même nom, servis par une femme blanche. Il me semble que l’homme noir est ici évocateur de l’exotisme et de la provenance des produits des colonies, comme une sorte d’allégorie. Sa tenue n’évoque pas l’esclavage mais la liberté, cinquante ans après l’abolition définitive de l’esclavage et dans un quartier résolument populaire et républicain. Pourquoi nous sommes-nous donc trompés dans la lecture de cette image? Voici plusieurs explications : Elle est accrochée en hauteur, à plusieurs mètres de distance des observateurs. De plus, elle est présentée sous un verre qui est certes protecteur, mais qui n’est pas antireflet ; si bien que les conditions d’observation sont plutôt mauvaises. Dans la grande majorité, les Noirs représentés dans les publicités coloniales ont un rôle de serviteur ou de domestique, voire d’esclave selon l’époque. L’amalgame entre ce Noir exceptionnel et la règle des Noirs exploités se fait spontanément dans notre esprit. L’erreur de proportion de la femme laisse penser qu’elle est attablée, donc consommatrice. Le petit panneau «Maison fondée en 1748» sur la façade de la maison voisine nous induit en erreur. C’est le dernier vestige de la Charcuterie Labonde, située jadis au N°12 de la rue Mouffetard. Nous l’associons à l’enseigne «Au Nègre Joyeux» sans même réaliser qu’il n’est pas sur le même immeuble et il nous ramène à une période bien antérieure à la date de l’abolition de l’esclavage. Revêtant dans un emploi actuel des notions exclusivement péjoratives, le mot «Nègre» dans le titre influence notre entendement. En 1897, il avait un sens bien plus large que maintenant (cf. les Arts Nègres). Dans une perspective historique, le réduire à la désignation des esclaves ou à une insulte est une erreur car il a évoqué longtemps un peuple, sa culture et son histoire. Notre langue et notre culture ont évolué au fil de ces 120 dernières années, notamment sous l’influence nord-américaine, et le nouveau vocabulaire entre parfois en conflit avec l’origine latine de notre langue. (…) Le 25 septembre 2017, Madame Raphaëlle Primet prend la parole au Conseil de Paris pour proposer un amendement au vœu du groupe Communiste – Front de Gauche de la création un musée de l’esclavage. Elle demande le retrait de l’espace publique de l’enseigne «Au Nègre Joyeux» et son placement dans ce musée de l’esclavage, au motif que celle-ci «piétine les valeurs de paix, de solidarité internationale et de fraternité» et «fait honte à la Ville de Paris». Elle décrit l’objet comme suit: «le tableau dépeint un homme noir souriant, habillé tel un valet, debout et servant une femme blanche d’une classe sociale élevée et assise». Bruno Julliard, alors 1er adjoint et également adjoint au patrimoine, exprime son désaccord et préfèrerait faire un acte pédagogique d’explication à côté de l’enseigne in situ. En toute incohérence, il émet cependant un avis favorable au nom de l’exécutif, et la proposition du voeu de dépose de l’enseigne est adoptée. (…) Le 17 octobre 2017, je remets une étude historique que j’ai réalisée sur l’enseigne au cabinet de Bruno Julliard afin de lui signaler que l’observation et les conclusions qui fondent la proposition de l’amendement du groupe Communiste – Front de gauche sont erronées. Ma recherche est transmise en interne aux divers services concernés. En conséquence, une réunion a lieu le 13 février 2018, réunissant toutes les parties: le Musée Carnavalet, la Mairie de Paris, la Mairie du 5ème, le Comité d’histoire de Paris, notre copropriété, le collectif porteur du budget participatif pour la restauration, le maintien en place et la plaque explicative, etc. Madame Véronique Levieux, qui succède à Monsieur Bruno Julliard comme adjointe au Patrimoine, déclare qu’elle va faire annuler l’amendement de dépose en faisant voter un vœu de maintien in situ de l’enseigne, qu’à cette fin cette dernière devra être retirée temporairement de la façade pour être restaurée, et qu’elle sera remise en place deux mois plus tard à son endroit d’origine. Une plaque explicative, dont le contenu sera déterminé par une étude historique commandée sans tarder à un historien du patrimoine, viendra apporter les explications nécessaires à sa valorisation et sa compréhension. C’est cette décision officielle écrite qui motive notre copropriété à autoriser la dépose de l’enseigne le 26 mars 2018, afin que celle-ci puisse bénéficier d’une restauration plus que nécessaire et très attendue. Le 2 mai 2018, les équipes du Musée Carnavalet annoncent que la restauration du bandeau porteur des lettres nécessite plus de temps que prévu mais que le ré-accrochage aura lieu avant la fin de l’année 2018. L’étude historique commandée par le Musée Carnavalet à l’historien Matthieu Couchet est prête et elle confirme ma propre étude, insistant sur le fait que cette enseigne doit être maintenue à sa place et doit être accompagnée d’explications pour mettre en valeur sa rareté et son intérêt. En avril 2019, encore une nouvelle adjointe au Patrimoine, Madame Karen Taïeb, déclare à notre copropriété que l’enseigne ne sera pas reposée sur notre façade, conformément à l’amendement du groupe Communiste – Front de gauche voté initialement ! Balayant d’un revers de la main toutes les études, toutes les réunions et tous les accords négociés depuis des mois entre les parties, elle décrète que cette enseigne est raciste et que la Mairie de Paris veut retirer de l’espace public les mots et objets de patrimoine qui rappellent l’esclavage. Elle annonce que la toile peinte sera exposée dans les collections permanentes du Musée Carnavalet, lorsqu’il aura ré-ouvert. Le bandeau porteur des lettres, qu’elle juge «indéniablement choquant et raciste», sera, lui, conservé dans les réserves du musée. Au mépris des conclusions de l’étude historique officielle de Monsieur Matthieu Couchet, pourtant commandée par le Musée Carnavalet afin de pouvoir justement rédiger une plaque explicative sur l’enseigne, Madame Karen Taïeb veut que soit installée sur la place de la Contrescarpe une plaque portant le texte suivant: Ce texte a été rédigé par un «comité scientifique ad hoc réuni par le Comité d’Histoire de la Ville de Paris». Loin de décrire objectivement l’enseigne, il se trompe sur la nature du commerce référent, ne parle pas du rôle de chaque personnage, ne nous apporte aucune information historique, ni même ne mentionne la présence de la femme dans l’image. Il procède en revanche à une habile torsion de la vérité par l’emploi de mots-clés (surlignés en vert dans le texte) qui construisent une image mentale dans laquelle l’homme noir est maltraité (esclavage, racisme) et confiné dans un rôle de service. Madame Karen Taïeb précise de surcroît que la photo de la façade prise par Eugène Atget en 1908 sera reproduite à côté de ce texte. Le choix de cette photo, certes pertinent pour montrer la façade de l’immeuble, ne permet cependant en rien d’examiner l’enseigne et rend impossible le jugement du passant. En outre, au lieu de relever le caractère exceptionnel d’un homme noir dans le rôle du consommateur et la convivialité remarquable entre Noir et Blanche dans cette publicité, ce texte nie la réalité de la scène en évoquant la parodie ; il gomme également son intérêt en niant ses particularités et en en faisant un échantillon banal des publicités coloniales représentant des Noirs (…). Ce faisant, la Mairie de Paris recolle systématiquement sur l’enseigne « Au Nègre Joyeux » l’image raciste à laquelle elle est attachée, alors que la vapeur des études historiques avaient commencé à la décoller. Ce texte n’est donc, en fait d’explication, qu’une sombre épitaphe. Le corps de l’enseigne a disparu de son espace, démembré. Ses morceaux ont été dispersés. Les informations diffusées par la Ville à son sujet sont diverses (…) mais toutes éloignées de l’étude historique de Matthieu Couchet qui devait faire référence. Il faudra, après cet effacement, être un fin limier pour retrouver la véritable histoire de l’enseigne « Au Nègre Joyeux ». Charlotte Pouzadoux

Après le vandalisme universitaire et le vandalisme de rue, le vandalisme d’Etat !

A l’heure où de nos universités à nos entreprises

Et entre ostracisation, autocritiques publiques et stages de rééducation idéologique, la nouvelle religion contre-raciste « woke » continue à faire ses ravages

Et où entre cuisine française, concours de beauté ou bancs publics parisiens

Ou même le régime méditerranéen

La liquidation de notre patrimoine continue …

Comment s’étonner encore …

De l’incroyable contre-sens …

Après la fatwa d’une universitaire américaine

Et le vandalisme de rue …

Consistant pour cause de prétendu racisme à démanteler et mettre aux poubelles de l’histoire

Pardon: à « actualiser ou compléter l’inventaire des collections publiques liées à l’histoire de l’esclavage, de la traite négrière et de leurs abolitions »…

Sous la forme d’un tableau d’un Noir libre en tenue d’aristocrate

Vantant fièrement les produits exotiques de la maison que lui apporte sur un plateau d’argent une serveuse blanche

Une véritable ode en fait 50 ans après …

A l’abolition de l’esclavage ?

Mais comment aussi ne pas s’inquiéter …

Du danger que représente ce vandalisme épistémologique devenu désormais vandalisme d’Etat …

Pour la transmission de cette « continuité du monde » …

Qu’Hannah Arendt plaçait, on s’en souvient, au centre de l’éducation de nos enfants…

Et sans laquelle il ne saurait y avoir de monde commun ?

Enseigne « Au Nègre Joyeux » : la Mairie de Paris réarrange l’histoire à sa façon

Didier Rykner
La Tribune de l’art

Dans un article paru en novembre 2017, nous expliquions ce que toute personne de bonne foi peut constater elle-même en regardant attentivement l’image : l’enseigne « Au Nègre joyeux », qui se trouvait rue Mouffetard et qui avait été vandalisée à plusieurs reprises, bien loin de représenter une scène raciste ou colonialiste, montrait en réalité un jeune noir buvant du chocolat, qui lui est servi par une jeune femme blanche. Jamais il n’est question ici d’un serviteur noir qui servirait une blanche. Et quand bien même cela aurait été le cas, il s’agit d’une enseigne du XIXe siècle qui méritait, tout au plus, une explication du contexte dans lequel elle avait été créée. Le vœu du Conseil de Paris, voté en septembre 2017, de retirer cette enseigne de sa façade, était donc absurde

En mars 2018, nous publiions une brève indiquant que cette enseigne serait finalement restaurée par le Musée Carnavalet, et remise en place, avec une plaque explicative. Ceci était le résultat d’une réunion organisée par la Mairie de Paris, en liaison avec la mairie du Ve arrondissement, qui avait pu constater l’inanité des accusations portées contre cet objet historique. La repose de l’enseigne devait avoir lieu, selon le compte-rendu de la réunion, le 14 ou le 22 mai 2018. On apprenait également à l’occasion de ce compte-rendu qu’« une consultation auprès de spécialistes a[vait] été lancée par le Musée Carnavalet en vue d’une étude historique de l’enseigne. Les conclusions de cette étude ainsi que la proposition de plaque explicative à apposer à proximité de l’enseigne lors de la repose seront partagées avec les participants à la réunion et les associations déjà consultées auparavant sur ce projet ».
Cette étude historique sur cet immeuble et sur l’enseigne, commandée à un historien du patrimoine, Matthieu Couchet, s’est terminée en avril 2018. Au terme d’une enquête très fouillée et documentée, celui-ci a remis un rapport de pas moins de 57 pages, y compris les annexes. Son interprétation, qui se base sur des faits et sur les archives qu’il a pu consulter, est la suivante, et va même encore au-delà de ce que nous avions écrit, et qu’il faut lire entièrement : « Le Noir porte la tenue des aristocrates de la fin de l’ancien régime, composée de mocassins à boucles, de bas, d’une culotte et d’une veste de velours jaune évoquant l’or. La culotte est cousue d’un tissu blanc rayé de rouge dont était également faite les pantalons courts des esclaves dans les colonies des Antilles, évoquant ainsi la condition des ancêtres de l’homme noir devenu libre depuis l’abolition de l’esclavage en 1848. Cette représentation d’un gentilhomme noir appartient à l’iconographie des Noirs libres des colonies des Antilles : esclaves affranchis, mulâtres ou quarterons. Objets du mépris des Blancs, les Noirs libres adoptaient alors les habits élégants des maîtres européens, se démarquant par le costume des individus réduits en esclavage. Réalisée en 1897, soit 50 ans après l’abolition de l’esclavage, l’enseigne du « Nègre joyeux » représente ainsi un Noir libre selon des codes de représentation appartenant à l’époque de l’esclavage. Une serviette blanche est nouée autour du cou du gentilhomme noir, mettant en valeur son visage rieur, ainsi que son regard sortant du champ du tableau afin d’interpeller directement le passant. Le Noir libre est ici le consommateur des produits provenant des colonies. […] S’étant relevé de sa chaise, le gentilhomme noir brandit une carafe en verre remplie d’un alcool jaune et désigne de sa main sa tasse. Il débarrasse ainsi la table de cette carafe afin de permettre la dépose du plateau, à la surprise de la serveuse qui esquisse un sourire à cet aimable consommateur. »

La conclusion de l’historien – mandaté, rappelons-le, par la Mairie de Paris elle-même – était claire, et confortait la décision prise en mars : « Cet objet mobilier historique possède ainsi un fort intérêt patrimonial. Son exposition dans l’espace public doit s’accompagner d’une médiation à destination des passants, développant les thématiques de l’histoire de l’épicerie du 14 rue Mouffetard, de la représentation des Noirs dans les publicités anciennes, et de l’évolution de l’utilisation du mot « nègre » dans la société française depuis la fin du 19e siècle. »

Ainsi, non seulement cette scène n’est pas une représentation dépréciative pour l’homme de couleur, mais elle symbolise un Noir libre (il ne pouvait en être autrement, cinquante ans après l’abolition de l’esclavage), en habit de gentilhomme, heureux d’être servi d’une tasse de chocolat par une serveuse blanche. Il n’y a pas le début de commencement de racisme dans cette scène, mais manifestement, dès qu’il est question d’un Noir – rappelons que le terme « Nègre », à l’époque, n’avait pas l’aspect fortement insultant et péjoratif qu’il a aujourd’hui – la Mairie de Paris sort cette carte de sa poche.

Car contrairement à ce qui avait été promis par des politiques dont on connaît la propension à multiplier les contre-vérités, l’enseigne n’a jamais été remise en place. Et désormais, il n’en est plus question comme la nouvelle adjointe au patrimoine, Karen Taïeb, l’a expliqué aux copropriétaires de l’immeuble.

En avril 2019, alors qu’elle était parfaitement au courant de cette affaire, de la promesse de la ville datant de mars 2018 et du rapport de l’historien commandé par ses services, elle a écrit au syndic des copropriétaires que « n’étant pas en adéquation avec les valeurs antiracistes portées par notre époque et notre ville, celle-ci ne saurait demeurer dans l’espace public » et que « la Ville de Paris ne saurait remettre dans l’espace public cette enseigne publicitaire au titre choquant et indéniablement raciste ».

Elle donne ensuite le texte de la plaque qui serait, affirme-t-elle, posée sur l’immeuble pour rappeler l’existence de l’enseigne. On pourra notamment y lire ceci : « Ici, l’homme vêtu d’un costume datant du 18e siècle, qui s’apprête à se servir « joyeusement », est une représentation parodique inversant cette image courante d’un serviteur noir. Une telle iconographie témoigne des clichés et des stéréotypes racistes répandus à la fin du 19e siècle. »

Pour justifier cette décision, l’adjointe au maire se retranche derrière la résolution du Conseil de Paris datant d’octobre 2017, qui n’était plus d’actualité, et jette à la poubelle le rapport historique qui avait été commandée à un historien indépendant, se retranchant derrière le fait que cette plaque serait rédigée par « les historiens de la Ville », dont on ne saura pas qui ils sont, et dont imagine l’indépendance dont ils ont pu disposer.

En supprimant cette enseigne de l’espace public, la mairie ne fait que poursuivre son plan, qui apparaît assez méthodique, d’éliminer des rues parisiennes tout ce qui peut d’une façon ou d’une autre rappeler la seconde moitié du XIXe siècle, ce que l’on constate quotidiennement dans la disparition du mobilier urbain. Mais ici, certains s’inquiétant de la disparition de l’enseigne, on utilise le politiquement correct le plus grotesque combiné à la mauvaise foi la plus absolue, qui fait passer une scène bien anodine pour le parangon d’un racisme qui ne relève que de la plus parfaite « infox », puisqu’il s’agit désormais du mot à la mode. Où se trouve le racisme ? Chez ceux qui souhaitent le retour de cette enseigne, ou chez ceux qui ne peuvent supporter la représentation d’un Noir buvant du chocolat ? Chez ceux qui s’appuient sur des travaux historiques insoupçonnables (et commandés par la Mairie de Paris), ou chez ceux qui réécrivent l’histoire ?

Une pétition a été mise en ligne que vous pouvez signer ici, si vous le souhaitez.

Voir de même:

« Au Nègre Joyeux » n’est pas une enseigne raciste

Didier Rykner
L’iconoclasme n’est pas mort. C’est ainsi qu’une des rares enseignes anciennes encore présente sur un immeuble parisien, celle appelée « Au Nègre Joyeux [1] » place de la Contrescarpe dans le cinquième arrondissement de Paris (ill. 1 et 2), est vandalisée depuis de nombreuses années (ill. 3), et a été la cible, alors qu’elle se trouve ici depuis plus d’un siècle, d’organisations diverses qui ont demandé à la Ville de Paris qu’elles soit enlevée, un vœu que le Conseil de Paris a voté. L’enseigne devrait être déposée au Musée Carnavalet (à qui elle appartient [2]) pour y être présentée. Personne ne pense d’ailleurs sérieusement qu’elle le sera, d’autant que le nombre d’œuvres exposées lors de la réouverture de ce musée sera inférieur à celui qu’il était à sa fermeture.

Même si cette enseigne représentait ce que la plupart des journaux a écrit, c’est-à-dire un noir, serviteur ou esclave, servant une femme de la haute bourgeoisie, cela ne justifierait pas à notre sens d’enlever une enseigne qui fait partie de l’histoire de Paris. L’esclavage a existé, c’est une réalité, et vouloir le cacher est la meilleure façon d’oublier que cela est arrivé.

Mais il s’avère, comme nous l’a démontré de façon particulièrement rigoureuse Charlotte Pouzadoux, présidente du conseil syndical de l’immeuble, que la réalité est tout autre. Elle précise d’abord que cette enseigne, dont les habitants de l’immeuble étaient propriétaires, avait été donnée à la Ville en 1988 en échange d’une restauration qu’ils n’étaient pas en mesure de mener. Celle-ci fut faite en 2002

Elle explique ensuite, documents, photos et archives à l’appui que contrairement à ce qui se dit, la maison « Au Nègre Joyeux » n’a pas été fondée en 1748 mais en 1897, succédant à une épicerie. Qu’il ne s’agissait pas d’une chocolaterie mais d’un magasin vendant du café (une plaque avec la mention « Cafés » existait au dessus de l’ancienne encore sur une photographie de 1960 – ill. 4). Et que, surtout, l’enseigne ne montre absolument pas une scène où un noir servirait sa maîtresse blanche, bien au contraire. Il suffit d’ailleurs d’avoir des yeux pour en être convaincu [3]. Celle qui sert est bien la femme, qui porte le plateau avec la cafetière, le sucrier et les gâteaux [4]. Et celui qui va consommer est bien l’homme noir, sa serviette autour du cou, qui avance la main vers la tasse à café et brandit une carafe de l’autre main, sans doute du rhum avec lequel il va arroser son café. La femme, qui porte un tablier et une coiffe, est vêtue comme une servante. Elle ne peut donc en aucune manière figurer Madame du Barry comme certains l’affirment sans aucune preuve et contre toute évidence. Si le « nègre » – terme qui au XIXe siècle était le seul à désigner un homme noir et n’avait pas la connotation raciste qu’on lui associe aujourd’hui en France – est « joyeux », c’est qu’on lui sert un café et des gâteaux, qu’il va l’arroser de rhum.

Nous citerons enfin ce qu’écrit Charlotte Pouzadoux pour conclure son plaidoyer pour cette enseigne, qui est d’ailleurs partagé selon elle par les copropriétaires de l’immeuble qui souhaitent que celle-ci reste en place et soit restaurée : « Cette enseigne, rare survivante parmi la multitude de panneaux qui décoraient jadis les façades des maisons de ce quartier, a résisté à 12 décennies, soit à 5 générations, tout en restant à son emplacement d’origine.
Traversant les époques, du haut de sa façade, cette « vieille dame » aura été le témoin des bals du 14 juillet, des liesses célébrant les victoires de la Première et de la Deuxième Guerre mondiale, de l’excitation des passages au XXème puis au XXIème siècle. Elle continue à veiller sur les réunions conviviales quotidiennes de gens venus de tous horizons, de toutes origines et de tous milieux. Exposée aux intempéries, restaurée à maintes reprises et conservée sur son mur par notre copropriété bien au-delà de l’existence du commerce du même nom, elle n’a jamais subi autant de manifestions de violences que ces dix dernières années. 
La condamnation de cette enseigne par des gens qui ne la regardent même pas m’apparaît comme un marqueur de la régression de la bienveillance, de la tolérance et de la culture qui caractérise notre société actuelle. […] Sur cette petite place charmante, bordée de cafés, et qui est le point de rencontre de tous types de populations – étudiante, touristique, familiale, aisée ou modeste, française ou étrangère – « Au Nègre Joyeux » nous donne à voir une scène de convivialité dénuée de pensées négatives et en parfaite adéquation avec son environnement. La convivialité, ce mot d’origine latine « convivere », « vivre ensemble » – si à la mode en ce moment –, est une tradition de notre quartier.
C’est aussi pour ces valeurs et pas seulement pour son charme que cette enseigne est appréciée de tous ceux qui la regardent dans sa vérité. Retirer cette enseigne de son environnement laisserait triompher l’exclusion aveugle et injustifiée autant que la négation de notre tradition et de notre art de vivre. En défendant son maintien, la Ville peut saisir une formidable opportunité de proclamer le « vivre-ensemble » et de renforcer sa position culturelle.
 »

Il ne s’agit ici que de bon sens. Il est d’ailleurs intéressant de noter que l’adjoint à la Maire de Paris, Bruno Julliard, avec qui nous sommes souvent en désaccord, semble lui aussi regretter cette chasse à l’enseigne alors qu’il ne remettait même pas en cause sa fausse interprétation : « Je ne pense pas que le meilleur travail pédagogique soit d’effacer ces traces et de les réserver à un musée » a-t-il déclaré, ce qui ne l’a cependant pas empêché de voter pour son retrait par crainte d’une éventuelle « instrumentalisation » d’un refus (lire ici). Nul doute désormais que la démonstration imparable de Charlotte Pouzadoux, dont il a eu connaissance, ne lui permette comme il en a exprimé le souhait de « revenir dans quelques mois devant le Conseil de Paris avec une proposition consensuelle » qui ne peut être que de laisser l’enseigne en place, de la restaurer, et pourquoi pas d’installer non loin de celle-ci un texte explicatif pour expliquer aux mal comprenants (soyons aussi politiquement correct) pourquoi cette enseigne historique ne doit pas bouger. Interrogée par nos soins, la Mairie de Paris a répondu qu’« une étude historique sur l’œuvre est programmée pour établir un dossier exhaustif sur l’origine et l’histoire de la boutique et de son enseigne ». Elle ajoute qu’« il s’agit en effet d’actualiser ou de compléter l’inventaire des collections publiques liées à l’histoire de l’esclavage, de la traite négrière et de leurs abolitions, suite aux travaux du 1er récolement décennal des collections des musées de France ». Espérons que le bon sens sera revenu lorsque l’étude historique aura confirmé ce que nous avançons ici, et avant que la dépose ne soit effectuée (sa date n’est pas encore fixée).

Notes

[1Il s’agit d’une huile sur toile d’environ 142 x 171 cm, protégée par un caisson en verre.

[2Elle porte sur les inventaires du Musée Carnavalet le numéro EN 185.

[3Signalons cependant ce site, qui rétablit les faits, et la page de Wikipedia qui, après avoir longtemps été erronée, a été justement corrigée en septembre (sauf sur l’historique).

[4Addendum : les gâteaux sont déjà posés sur un drageoir.

Voir également:

A Paris, des associations noires demandent le retrait de la fresque « Au Nègre Joyeux ». Classée « monument historique » seul le ministre pourrait la retirer; mais elle est introuvable dans les registres du ministère de la Culture.

« Il faut l’enlever ! A la rigueur l’envoyer dans des musées pour rappeler l’Histoire raciste de la France mais c’est inacceptable ! » Franco, le leader de la Brigade Anti-Négrophobie est remonté comme un coucou quand StreetPress évoque avec lui la fresque « Au Nègre Joyeux » qui orne une des façades de la place de la Contrescarpe à Paris dans le Vème arrondissement.Objet du scandale: L’enseigne coloniale « Au Nègre Joyeux » qui surplombe le supermarché G20 du 12 rue Mouffetard. L’écriteau de 5 mètres de large est accompagné d’une fresque datée du XVIIIème siècle où un esclave au sourire béat apporte à une maîtresse sévère son déjeuner. «Une attaque du fondement de l’identité nègre !» pour le militant. Tous les samedis depuis 3 semaines, son association la Brigade Anti-Négrophobie réunit une trentaine de personnes au pied de l’immeuble pour une manifestation silencieuse.Bim, bam, boum Deux impacts de jets de pierre ont brisé en plein centre la vitre de plexiglas censée protéger la fresque. « Ça arrive très souvent ! » rigole la caissière de la supérette située juste en dessous de l’enseigne. Franco et la Brigade Anti-Négrophobie réfutent toute responsabilité:« Ce n’est pas nous qui avons lancé des projectiles. Mais je comprends totalement le geste ! Il n’est pas normal de ne pas s’offusquer devant une telle affiche. »Rokhaya, Patrick et SammyL’association demande le retrait de la fresque. Ou au moins qu’un panneau explicatif soit installé pour effectuer « un travail de sensibilisation ». « Il n’est pas acceptable que survive sans explications dans la Cité une représentation neutre voire complaisante de l’esclavage » lit-on dans un communiqué publié sur le site du collectif Cités en mouvement, mobilisé avec l’Alliance Noire Citoyenne.« Pendant la période 39-45, il y avait des affiches sur les Juifs. Aujourd’hui il n’y en a plus aucune. Qu’il en soit de même pour nous ! », argumente Franco. Même le Cran de l’ancien UDF Patrick Lozès y est allé de son petit mot chez Rue89 et les Indivisibles de Rokhaya Diallo ont rejoint la Brigade Anti-Négrophobie dans la lutte. Plus funky le soutien de Sammy Ghozlan du Bureau National de Vigilance contre l’Antisémitisme qui propose son aide: « Il faut faire remonter les choses à un service organisé comme nous le faisons. S’ils veulent nous en informer, il n’y a aucun problème ! » Mazel Tov.Mais à qui appartient l’enseigne ? En attendant de réfléchir à « une démarche de contentieux » Charles Morel, l’avocat des associations Alliance Noire Citoyenne et Cités en mouvement, a écrit le 29 septembre à Frédéric Mitterrand:« Comme l’enseigne est un monument historique: seule la préfecture peut la retirer ou la modifier. Mais on a interpellé le ministre pour qu’il se saisisse du problème et utilise son pouvoir d’évocation » explique t-il joint par StreetPressProblème: « Aucune trace » du « Nègre Joyeux » dans le registre national des monuments historiques. Pire l’enseigne n’a pas l’air d’exister pour l’administration française. Au bureau de protection des monuments historiques qui dépend du ministère de la Culture « on pense qu’elle est sous le contrôle du service de la Conservation régionale des monuments historiques » qui conseille lui de s’adresser aux architectes des bâtiments de France … qui n’en savent rien du tout … Ah si ! « Peut-être qu’elle a été inscrite pendant les campagnes de protection des devantures dans les années 60 et 70 … Mais je n’ai pas la liste ! » Bon courage à la Brigade.

Le point de vue de François Durpaire

« Placées dans des musées »

Pour l’historien François Durpaire il ne fait aucun doute que les enseignes coloniales n’ont plus leur place dans les rues de Paris. « Comment des parents peuvent expliquer à leurs enfants ces enseignes? Ils se retrouveraient face à une contradiction: Pourquoi afficher dans les rues des expressions péjoratives! »

Le président du Mouvement Pluricitoyen voit dans la Brigade Anti-Négrophobie et son action «  l’embryon » d’une « communauté noire qui n’existe pas » et dont il souhaite l’existence. Sur les positions plutôt radicales de Franco et sa troupe: « Ça s’explique ! Est-ce que ce que vous percevez comme une sorte de repli n’est pas à comprendre comme une volonté de mobiliser une communauté qui ne l’est pas ? »
Le spécialiste des États-Unis estime néanmoins que « l’ensemble de la société devrait être concerné par le combat du nègre joyeux ».

Des émeutes dans le 5ème ? Monument ou pas: Franco n’est pas prêt à lâcher l’affaire. « On va continuer jusqu’à ce que le gouvernement entende raison … ou que notre endurance en prenne un coup ». En cas de statu quo l’ancien rappeur du groupe La Brigade n’exclue pas de sortir l’échelle pour déloger l’enseigne de force:

« On nous dit constamment que la violence ne sert à rien, mais par rapport à la question raciale c’est malheureusement par les émeutes que les choses changent. »

Avant de sortir les cocktails molotov, son avocat-militant Charles Morel préfère mobiliser. « Nous allons interpeller Bertrand Delanöé si blocage il y a ». Une copie de la lettre adressée à Frédéric Mitterrand a déjà été envoyée au maire du Vème Jean Tiberi et au préfet de Paris. Samedi 15 octobre peut-être qu’ils seront un peu plus nombreux devant le G20 de la place de la Contrescarpe.

Voir de plus:

« Ce qu’enseignent les enseignes »
Victor Hugo, Le Rhin, Lettre VI
Usages et mésusages du mot « nègre » en français
Françoise Chenet
Quartier latin.Paris
20 novembre 2019

Le sens d’un mot et, a fortiori, ses différentes connotations, ne s’apprécie que contextuellement et historiquement. Pour savoir dans quel esprit et quelle intention l’enseigne « Au nègre joyeux » a été créée en 1897, il convient de retracer l’évolution du mot « nègre » au XIXe siècle. Rappelons que ce siècle a vu l’abolition progressive de l’esclavage dans tous les pays du monde, de 1792 par le Danemark à la « loi d’Or » du 13 mai 1888 au Brésil. En France, après avoir été aboli par la Révolution en 1794 puis rétabli par Napoléon en 1802, la loi du 27 avril 1848, sous la deuxième République, l’abolit définitivement.

Mais, en contrepoint, la France se lance dans l’aventure coloniale avec la conquête de l’Algérie en 1830-1847 puis celle de l’Afrique subsaharienne, dite Afrique noire, principalement. Le 28 juillet 1885, Jules Ferry dans un grand discours pour financer une expédition à Madagascar et imposer le protectorat français va se faire le théoricien de ce nouveau colonialisme, en fait, impérialisme. En 1897, l’empire colonial français est largement africain et comprend outre l’Afrique occidentale et Madagascar, les anciennes colonies esclavagistes (Antilles et Réunion), la Tunisie, la Nouvelle Calédonie, l’Indochine. C’est dire que le mot « nègre » et ses usages vont renvoyer à des situations géographiques, historiques et sociales très différentes mais qui vont se contaminer. Et pour compliquer un peu plus le problème, il faut ajouter l’importation moins du mot lui-même que des valeurs qui ont cours en quelque sorte chez nos voisins et rivaux : Espagnols, Portugais, puis Anglais et Nord-Américains.

La globalisation actuelle n’arrange rien qui projette sur le passé des catégories et surtout des jugements anachroniques. D’où ces actes de vandalisme à l’égard de ce pauvre « nègre » dont le principal tort est sans doute d’être donné comme « joyeux ».
Pour y voir un peu plus clair, ces quelques textes et références pour comprendre comment nous en sommes arrivés là.

Du Nègre des Lumières au nègre romantique

Dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, le mot « nègre » est quasiment le mot usuel. Savoir s’il est péjoratif ou non est difficile à apprécier. Il est évident qu’il renvoie à l’esclavage. S’il est bien question de « race », il n’est pas raciste au sens où nous l’entendons. Car la grande idée des Lumières qui va inspirer le progressisme jusqu’à nos jours, c’est que la « race » n’explique rien, ne détermine rien. Un « nègre » éduqué, vivant dans de bonnes conditions, est aussi « civilisé » qu’un Européen blanc. Le tout est de le sortir de l’esclavage qui l’avilit et en fait une sous-homme. Au demeurant, c’est le même processus déshumanisant pour le « blanc » aliéné qui travaille la terre ou en usine.
Le Chevalier de Saint-Georges est l’exemple type du « fort potentiel » d’un « nègre » émancipé :
Né en 1739 à Basse-Terre d’une esclave d’origine sénégalaise et d’un planteur noble, Joseph Bologne de Saint-George, plus connu sous le nom de « chevalier de Saint-George » est vite adopté par l’aristocratie parisienne pour ses multiples talents : escrimeur, danseur, séducteur, et surtout musicien, Il passe pour le rival de Mozart, Il devient le premier Noir franc-maçon de France. Nommé directeur de l’Opéra royal par Louis XVI, il doit renoncer face au refus de deux cantatrices d’être dirigées par un… mulâtre. Il se bat en duel contre le chevalier d’Eon, avant de s’engager corps et âme pour la Révolution : il crée alors un régiment de Noirs et de métis, la légion de Saint-George. Trois ans après sa mort en 1799, Napoléon rétablit l’esclavage.

Contre exemple, le « nègre républicain », Zamor (1762-1820), page de la comtesse Du Barry, qui, avili par elle, va la dénoncer et finir mal famé dans la misère malgré sa bonne volonté républicaine.
Victor Hugo dans cet extrait de Bug Jargal (1826) donne un tableau intéressant sur les différentes nuances du mot « nègre » suivant le degré de métissage, à la même période, en fait 1830. Il s’agit de la révolte de Saint-Domingue en 1791. G. Biassou, 1741-1801 est un personnage historique :
« — Général ! excellence ! monseigneur ! reprit le chef d’un air impatienté ; tu es un aristocrate !
— Oh ! vraiment non ! s’écria le citoyen général ; je suis bon patriote de 91 et fervent négrophile !…
— Négrophile, interrompit le généralissime ; qu’est-ce que c’est qu’un négrophile ?…
— C’est un ami des noirs, balbutia le citoyen.
— Il ne suffit pas d’être ami des noirs, repartit sévèrement Biassou, il faut l’être aussi des hommes de couleur. »
Je crois avoir dit que Biassou était sacatra.
« Des hommes de couleur, c’est ce que je voulais dire, répondit humblement le négrophile. Je suis lié avec tous les plus fameux partisans des nègres et des mulâtres… »
Biassou, heureux d’humilier un blanc, l’interrompit encore :
« Nègres et mulâtres ! qu’est-ce que cela veut dire ? Viens-tu ici nous insulter avec ces noms odieux, inventés par le mépris des blancs ? Il n’y a ici que des hommes de couleur et des noirs, entendez-vous, monsieur le colon ?
— C’est une mauvaise habitude contractée dès l’enfance, reprit C*** ; pardonnez-moi, je n’ai point eu l’intention de vous offenser, monseigneur…
[…]
« Hélas ! dit enfin le citoyen général, vous me jugez bien mal, noble défenseur des droits imprescriptibles de la moitié du genre humain… »
Dans l’embarras de donner une qualification quelconque à ce chef qui paraissait les refuser toutes, il avait eu recours à l’une de ces périphrases sonores que les révolutionnaires substituent volontiers au nom et au titre de la personne qu’ils haranguent.
Biassou le regarda fixement et lui dit :
« Tu aimes donc les noirs et les sang-mêlés ?
— Si je les aime ! s’écria le citoyen C*** ; je corresponds avec Brissot et… »
Victor Hugo, Bug Jargal, 1826

Des Maures aux Noirs :

Outre la concurrence dans ce texte mais aussi dans la langue entre le mot « nègre » et le mot « noir » (j’y reviendrai) pour désigner la même couleur de peau sans plus de distinction, on notera que ces mots ont remplacé une autre catégorie plus nettement géographique : le « maure » :
« Maure/More » = noir, sombre. Désignait les populations noires de l’Afrique septentrionale, l’actuel Maghreb. Toute la région était alors habitée par des populations noires africaines. Les romains nommaient la région la Maurétanie, le pays des maures. Il était limité au Nord par la Méditerranée, au Sud le pays des Getudes, à l’Ouest par l’Atlantique, enfin à l’Est par la Numidie.
La présence des Maures est attestée en Europe au début de l’empire romain, bien avant l’arrivée des Arabes, qu’ils appelaient les Sarrasins. On peut donc dire que la différence entre Maures et Arabes était visible physiquement. Les Maures faisaient partie de la légion romaine, qui récompensaient leur meilleurs légionnaires en leur offrant des colonies dans les territoires conquis.
Le Maure est représenté dans la peinture romantique de façon valorisante. Prince, guerrier, il est toujours en situation de domination. Dans le drame de Shakespeare, Othello, le « Maure de Venise », traite d’égal à égal avec la République de Venise qui en a fait son général. C’est au XIXe siècle et aux jeunes Etats-Unis d’Amérique, esclavagistes, qu’est jugée scandaleuse son union avec une femme blanche (voir Stendhal).
Ces définitions étymologiques et historiques du mot « nègre » montrent la concurrence  au moins dans la toponymie actuelle:

« Nègre » vient du latin « niger » qui a donné notamment :
« nero » en italien, « noir » en français « negro » en espagnol et portugais, « negre » en occitan (le e occitan se prononce [é])
Le nom commun français « nègre » vient du portugais et désigne un « homme noir » (autre dénomination) ».
« denigrare » (rendre noir, noircir) puis, au sens figuré on employait l’expression « denigrare famam » : noircir la réputation (de quelqu’un) (le latin a donné l’ancien français fame et fameux, mots passés en anglais : fame, famous).

« Nègre », un nom de lieu:
Dans les pays d’Oc, de l’Andorre aux Alpes-Maritimes, en passant par les Cévennes, de nombreux noms de lieux portent le nom de « Nègre ». Citons, par exemple : 
- le Mourre Nègre, point culminant du Lubéron (1125 m) , Le Cap Nègre sur la Côte des Maures…
le Soudan est le pays des noirs. Ce nom vient de l’arabe balad as-sūdān : pays (cf. bled) des noirs (pluriel de aswad : noir) C’est le nom que les Arabes ont donné à la Nubie.

Après l’abolition de l’esclavage qui ne distingue aucune « race » particulière et s’applique à tous, le mot prend une connotation raciale, voire raciste. Il faut alors nettement distinguer « nègre » et « noir ». Le mot « noir », surtout adjectif associé à « homme » est positif qui rattache bien le « noir » à l’humanité, sans distinction de couleur.

Le « Nègre » colonial…
L’article de Pierre Larousse nous apparaît très choquant. Il l’est objectivement mais il reflète bien l’état des mentalités même chez un progressiste. Pour comprendre en quoi il est progressiste, il faut revenir au « Nègre des Lumières » : le « nègre », c’est le « noir » non civilisé, encore « sauvage » et à éduquer. C’est toute la différence avec le racisme qui assigne à la couleur de la peau et à la « race » qu’elle est censée définir, et donc à une origine ethnique et biologique, une nature indépassable :

Article « nègre-négresse » du Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle de Pierre Larousse :
« C’est en vain que quelques philanthropes ont essayé de prouver que l’espèce nègre est aussi intelligente que l’espèce blanche. Quelques rares exemples ne suffisent point pour prouver l’existence chez eux de grandes facultés intellectuelles. Un fait incontestable et qui domine tous les autres, c’est qu’ils ont le cerveau plus rétréci, plus léger et moins volumineux que celui de l’espèce blanche, et comme, dans toute la série animale, l’intelligence est en raison directe des dimensions du cerveau, du nombre et de la profondeur dés circonvolutions, ce fait suffit pour prouver la supériorité de l’espèce blanche sur l’espèce noire.
Mais cette supériorité intellectuelle, qui selon nous ne peut être révoquée en doute, donne-t-elle aux blancs le droit de réduire en esclavage la race inférieure? Non, mille fois non. Si les nègres se rapprochent de certaines espèces animales par leurs formes anatomiques, par leurs instincts grossiers, ils en diffèrent et se rapprochent des hommes blancs sous d’autres rapports dont nous devons tenir grand compte. Ils sont doués de la parole, et par la parole nous pouvons nouer avec eux des relations intellectuelles et morales, nous pouvons essayer de les élever jusqu’à nous, certains d’y réussir dans une certaine limite.

Du reste, un fait physiologique que nous ne devons jamais oublier, c’est que leur race est susceptible de se mêler à la nôtre, signe sensible et frappant de notre commune nature. Leur infériorité intellectuelle, loin de nous conférer le droit d’abuser de leur faiblesse, nous impose le devoir de les aider et de les protéger. »

Cet article nous mène au contexte exact de l’enseigne « Au nègre joyeux » dont il permet une interprétation nuancée :
Le « nègre » fête manifestement son émancipation par la colonisation française qui, on l’oublie, a aboli l’esclavage dans toutes les colonies françaises. D’où son habit XVIIIe siècle inspiré par celui du Chevalier de Saint-Georges. Il est donc « joyeux » et semble bien inviter la servante à participer à sa joie.
Evidemment, le message est ambigu et, à la lumière, si l’on peut dire, de la réalité du colonialisme et du nouvel esclavagisme qu’il a instauré en remplaçant l’esclave par un travailleur (mal) salarié, ou par un petit exploitant exploité et spolié, cette célébration a un goût aussi amer que le café dont il est le faire-valoir. Y ajouter du sucre ne fait que creuser la différence entre la réalité et le discours.
Ce qu’enseigne cette enseigne ? C’est la vérité de la phrase du « nègre » de Surinam dans Candide de Voltaire : « C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. ». Reste à savoir si le fait de vandaliser et détruire ce témoignage de notre passé résoudra ce douloureux problème. Effacer le mot « nègre » de nos usages actuels ne semble pas non plus une solution. Mieux vaudrait remplacer cette éradication par une explication comme cette modeste mise en perspective a tenté de le faire.

Voir encore:

Déposée pour restauration le 26 mars 2018, l’enseigne devait revenir Place de la Contrescarpe deux mois plus tard.

La Ville de Paris refuse désormais son retour, au mépris de ses engagements.

Cette enseigne se compose de deux éléments : un tableau et un bandeau portant l’inscription « Au Nègre Joyeux ». L’ensemble ornait la façade d’une épicerie du même nom, créée en 1897 au 14 rue Mouffetard et spécialisée dans la vente de cafés.

Le tableau représente un homme noir et une femme blanche, dans un intérieur bourgeois de la Belle Époque. Au premier plan de cette image publicitaire, l’homme noir, élégant et souriant, porte une serviette de table nouée autour du cou, ce qui le définit clairement comme un consommateur. Il brandit une carafe d’alcool à l’intention du passant -potentiel client- en l’invitant à sa table pour y déguster un café, un alcool ou d’autres produits vendus dans la boutique. Quel que soit son statut, libre de couleur du XVIIIe siècle ou domestique en livrée, c’est un consommateur noir qui s’adresse à d’autres consommateurs. Au second plan, derrière la table, s’avance une femme blanche chargée d’un plateau avec cafetière et sucrier ; elle arbore une coiffe et un tablier qui sont les attributs d’une serveuse.

La Mairie de Paris persiste depuis 2017 à voir un serviteur noir qui renverrait à l’histoire de l’esclavage et elle détache le mot « Nègre » de son contexte historique pour ne le considérer que dans son acception strictement actuelle péjorative. Elle décrète que l’enseigne doit être retirée de l’espace public où sa présence rappellerait les crimes de l’esclavage.

Nous contestons cette décision unilatérale fondée sur une interprétation inexacte. Nous demandons que l’enseigne soit remise dans l’espace public pour lequel elle a été conçue et où elle devra être expliquée.

Sauvegardons, protégeons et valorisons notre patrimoine de rue. Maintenons-le en ville !

Premiers signataires :

Dimitri Casali, Historien et professeur d’histoire, auteur du Grand Procès de l’histoire de France et de L’histoire de France interdite,

Bernadette Christmann, Architecte D.P.L.G. et membre du conseil syndical de la copropriété du 14 rue Mouffetard qui est la donatrice de l’enseigne,

Hamid Djouadi, Gérant du Café des Arts sur la Place de la Contrescarpe,

Pierre Housieaux, Président de Paris Historique, Association pour la sauvegarde et la mise en valeur du Paris historique,

Julien Lacaze, Président de Sites & Monuments (SPPEF),

Robert Lévy, Professeur agrégé de philosophie  (ancien élève de l’ENS Ulm 1974), habitant du quartier,

Jamáa Lherdoum, Gérant du supermarché Sitis sur la Place de la Contrescarpe,

Éloïse Li, Gérante du pub Le Requin Chagrin sur la Place de la Contrescarpe,

Christine Nedelec, Secrétaire générale de S.O.S. Paris, Association de défense du patrimoine architectural et du cadre de vie,

Clémentine Portier Kaltenbach, Historienne, écrivain et riveraine de la Place de la Contrescarpe,

Charlotte Pouzadoux, Illustratrice, diplômée en esthétique des arts de l’Afrique subsaharienne, membre du conseil syndical de la copropriété du 14 rue Mouffetard qui est la donatrice de l’enseigne,

Jean Rossier, Membre de l’Académie des Sciences et Ancien Professeur à l’École Supérieure de Physique et de Chimie Industrielles de la Ville de Paris (ESPCI), habitant du quartier.

TABLE RONDE: LES TRIBULATIONS DU « NÈGRE JOYEUX » organisée par l’association Comité Quartier Latin à la Mairie du 5e arrondissement de Paris le 15 novembre 2019

Voir aussi:

Intervention de Charlotte Pouzadoux

Je suis illustratrice, je possède une licence d’Arts Plastiques et une maîtrise d’Esthétique des Arts de l’Afrique Subsaharienne obtenues à Paris I – Panthéon Sorbonne. J’ai également suivi l’enseignement de Michel Pastoureau, historien des couleurs, dans le cadre d’un DEA à l’École Pratique des Hautes Études. Je fais partie du conseil syndical de l’immeuble dont la façade sur la rue Mouffetard a servi de support à l’enseigne «Au Nègre Joyeux» depuis sa création. Après l’avoir conservée et régulièrement restaurée à ses frais durant une soixantaine d’années, notre copropriété a fait don de l’enseigne à la Ville de Paris en 1988, sous condition de son maintien en place et de son entretien. C’est la raison pour laquelle l’enseigne figure aujourd’hui dans les collections du Musée Carnavalet -qui est consacré à l’histoire de Paris et de ses habitants.

L’enseigne Au Nègre Joyeux, les habitants du quartier la connaissent bien. Effectivement, cela fait plus de 120 ans qu’elle est accrochée à sa façade sur la place de la Contrescarpe. Enfin, plutôt elle était accrochée; en effet, depuis 20 mois le mur de l’immeuble, au dessus de l’épicerie du 14 rue Mouffetard, est nu. L’enseigne a été décrochée le 26 mars 2018 pour partir en restauration. Elle devait être remise en place à peine deux mois plus tard, le 14 ou le 22 mai 2018. Mais elle n’est pas revenue… Unique à plusieurs titres, insolite, séduisante, elle a accroché le regard de nombreux observateurs à travers les âges. D’abord celui des chalands, puisque c’est la première fonction de toute enseigneque d’attirer les clients vers la boutique qu’elle désigne. Ensuite celui des promeneurs, des amateurs «d’art de rue» et passionnés d’histoire, celui aussi des guides accompagnés de leurs groupes de touristes sur le circuit des enseignes de la rue Mouffetard. Elle confère charme et caractère au pittoresque décor parisien de la place de la Contrescarpe, et rappelle la longue tradition commerçante de ce quartier, qui est parmi les plus anciens de Paris et qui a conservé une belle atmosphère.

L’enseigne telle que nous la connaissons se compose de deux éléments: -un bandeau sombre de la largeur de la façade, suspendu au dessus des fenêtres du premier étage, portant l’inscription en lettres capitales dorées «AU NÈGRE JOYEUX » Jusqu’à la fin des années 60, l’enseigne comptait encore trois éléments: en effet, un bandeau de même dimension que l’autre était suspendu au dessus des fenêtres du deuxième étage. Sur celui-là était écrit le mot «CAFÉS». La copropriété a décidé de l’enlever car il était alors en mauvais état et menaçait de tomber sur la voie.

Si l’on remonte dans le temps, en observant des photos du début du XXème siècle -et ici cette photo d’Eugène ATGET prise en 1908- on constate qu’à l’origine, ces trois éléments faisaient partie d’un important dispositif publicitaire relatif à la boutique du rez-de-chaussée. Madame CHRISTMANN, membre de notre conseil syndical et descendante de la famille du propriétaire de la maison depuis 1812, a miraculeusement hérité de certaines archives de l’immeuble, dont les baux successifs du commerce du 14 de la rue Mouffetard. Ces divers documents d’archives nous apprennent pour qui et à quelle date la devanture du «Nègre Joyeux» a été créée. Le commanditaire de cette décoration de façade est Monsieur Gaston LENGLET. En 1897 Gaston LENGLET a 27 ans; il est commis dans l’épicerie de Monsieur et Madame LABA, une épicerie spécialisée dans la vente de cafés et de confiseries, au 147 rue du Faubourg Saint-Antoine à Paris. Gaston LENGLET habite à cette même adresse.

Le 8 juillet de cette année 1897, il se marie avec Léonie LABA, la fille de ses patrons, alors âgée de 18 ans. Le jeune couple est entreprenant et a plein de projets. Tout à fait dans l’esprit enthousiaste de la Belle Époque, dans ce contexte de croissance, de progrès et de modernité qui caractérise le passage au XXème siècle, Gaston et Léonie LENGLET vont ouvrir leur propre commerce sans tarder. Dès le mois qui suit leur mariage, ils vont utiliser l’argent de leur dot pour racheter le fond de commerce de Monsieur VACHERAT, alors épicier au 14 rue Mouffetard. Ils vont rapidement faire réaliser d’importants travaux de devanture. Le bail de location de l’épicerie, qu’ils signent le 25 août 1897, stipule que Monsieur et Madame LENGLET sont autorisés à faire peindre le deuxième étage et à faire accrocher des tableaux en tôle sur toute la largeur de la maison, en saillie sur la voie. Il est précisé que ces tableaux pourront être accrochés au dessus des fenêtres du premier et du deuxième étage. Il est également permis aux LENGLET de commencer les travaux immédiatement.

C’est ainsi qu’au dernier trimestre de l’année 1897, entre la charcuterie LABONDE au N° 12 et la boulangerie LEBOUX au N°16, l’épicerie située depuis 1812 au N°14 de la rue Mouffetard va subir d’importantes transformations et prendre le nom d’« Au Nègre Joyeux» Sur la façade, en plus des trois panneaux principaux déjà cités, toutes les portions de mur du deuxième étage seront peintes des indications « Café, 1F80 le ½Kilo avec prime », « Bon café, 2F le ½Kilo avec prime», et « Brisures de bon café, 1F60 le ½Kilo ». Au premier étage seront accrochés, sur les murs et sur les garde-corps des fenêtres, plusieurs autres panneaux portants les inscriptions «Café du Nègre joyeux, 2F40 le ½Kilo avec prime», « Dépôt des chocolats », « Gros » et « Détail ». Les fenêtres de l’appartement de ce niveau seront habillées de stores publicitaires peints avec les mentions « Dragées » et « Bon chocolat ». Enfin, au rez-de-chaussée, un auvent réalisé dans un tissu rayé reprendra le nom de la boutique « Au Nègre joyeux » et l’inscription « Cafés ». De part et d’autre de la porte d’entrée de la boutique, deux meubles-présentoirs, porteront chacun l’inscription «Au Nègre Joyeux».

La façade fait alors la réclame des produits vendus dans la boutique, selon une démarche commerciale moderne qui sera popularisée par le développement de la publicité murale au début du 20e siècle. L’épicerie fine des LENGLET est spécialisée dans la vente de produits exotiques, principalement importés des colonies: le café, bien sûr, mais aussi le chocolat, le thé, la vanille, le poivre, le tapioca. On y trouve aussi des produits locaux comme de la chicorée, des pâtes, des vins, des liqueurs mais également des confitures et des dragées de baptême. Les époux LENGLET resteront 10 ans à la tête de cette épicerie prospère, puis ils vendront leur fonds de commerce en 1908 pour prendre une affaire plus importante. Leurs successeurs continueront à commercialiser pendant plusieurs années les produits de l’épicerie sous la marque «Au Nègre Joyeux».

Tout d’abord, LE BANDEAU. Il mesure 69,5 cm de haut et 554 cm de long. Il est composé d’un fond de métal ferreux, peint dans un ton obscur qui ressemble à un noir délavé, sur lequel sont vissées des lettres capitales en zinc embouti. Ces lettres en relief sont peintes dans des tons ocre/doré et composent l’inscription «AU NÈGRE JOYEUX». Des moulures en bois, peintes dans la couleur du fond métallique, sont vissées sur le pourtour du bandeau pour en finir les bords.

Suite à l’expertise des éléments déposés de la façade, l’équipe de restauration du Musée Carnavalet a annoncé le 2 mai 2018 que l’état du bandeau était très dégradé et que sa réfection allait nécessiter une extension conséquente du délai de restauration prévu. Le rapport d’intervention indique que la restauration s’est terminée en novembre 2018.

Je ne peux pas vous montrer l’aspect du bandeau depuis sa restauration, ni vous dire quelles couleurs ont été choisies pour sa remise en état, car le Musée Carnavalet ne m’a pas autorisée à le voir.

Le rapport d’intervention qui m’a été transmis a manifestement été tronqué et ne présente que les photos du bandeau avant restauration, alors qu’il était démonté et abîmé. Le Musée Carnavalet déclare n’avoir aucune photo du bandeau restauré, ce qui est assez invraisemblable.

Je rappelle que, dans le cadre du budget participatif 2016, la somme considérable de 90.000€a été allouée à la restauration, la mise en valeur et l’explication de cette enseigne (au moyen d’une plaque informative installée à proximité). Non seulement le projet du budget participatif n’a pas été respecté, mais il n’y aurait aucune photo pour que nous puissions au moins nous rendre compte du travail effectué avec cet argent public?.

Passons au TA B L E AU. Alors que la plupart des peintures d’enseigne que nous connaissons sont sur métal ou sur bois, celle-ci est une huile sur toile, tendue sur châssis de bois. On remarque que les enseignes historiques sont en voie de disparition dans notre paysage urbain, mais «Au Nègre Joyeux» était, de surcroît, le seul spécimen d’enseigne sur support de toile qui était encore visible dans nos rues.

L’oeuvre ne porte pas de signature et nous ne connaissons pas son auteur.

Elle mesure aujourd’hui 141,5 cm de large sur 171 cm de haut. Cependant, comme on peut le constater en comparant la photo du tableau aujourd’hui avec celle prise par Eugène ATGET en 1908, la hauteur du tableau était plus importante à l’origine.

En effet, celui-ci a été recadré par la copropriété à un moment donné, probablement pour ôter des parties de la toile qui auront été jugées trop abîmées pour être restaurées, ou bien pour changer le système d’accrochage du cadre sur la façade et le sécuriser. Il est possible que la zone coupée ait porté la signature du peintre.

Fragile et vulnérable aux intempéries, la toile peinte a toujours été encadrée et protégée par un verre. Depuis la restauration d’envergure dont elle a bénéficié en 2002, elle était même dans une sorte de boitier étanche composé d’une vitre de sécurité de 8 mm d’épaisseur pour la face et d’une plaque d’aluminium pour le fond; l’ensemble était maintenu dans un cadre en aluminium anodisé, brun foncé et mat, de 8 cm d’épaisseur. Ce dispositif a assuré une bonne protection de la toile peinte, malgré les multiples actes de vandalisme qu’elle a subis ces dix dernières années. Et l’équipe de restauration qui l’a dégagée de son cadre en 2018 a estimé que son état de conservation était satisfaisant. Le tableau a donc reçu une restauration d’entretien normale pour un objet qui a passé seize ans à l’extérieur sans soins.

Alors, ce tableau, que représente-t-il? Nombreux sont les journalistes, les blogueurs et les écrivains qui l’ont décrit: «un charmant tableau sous verre représentant une dame de l’époque 80 attablée devant une orgie de sucreries, tandis que le nègre en culotte donne libre cours à sa gaîté» écrit le journaliste Claude BLANCHARD dans le journal Le Petit Parisien en 1931. «un serveur noir, au large sourire, en culotte et bas blancs à la française qui tient une carafe et s’apprête à verser quelque nectar à une dame assise à table» nous dit l’écrivain Jean FERNIOT dans son livre sur La Mouffe en 1995. «Un noir souriant, serviteur ou esclave, est habillé en valet avec des bas blancs et une culotte rayée. Le Nègre Joyeux sert une dame bien habillée attablée devant un service à thé» mentionne la blogueuse Catherine-Alice PALAGRET sur archeologue.over-blog.com en 2011. «une femme de la haute société se fait servir à table par celui qui est visiblement son domestique, un Noir, au sourire béat» interprète le journaliste Julien BADAUD dans Le Nouvel Obs – rue 89 en 2011. «Le tableau représente Zamor serviteur de Madame du Barry (…) un homme noir, debout, souriant et habillé en valet, servant une femme blanche, assise (…)» écrit Thierry DEPEYROT dans le N°4 de sa revue Histoire & Histoires… en 2016.

Regardons ensemble: La scène se passe dans un intérieur bourgeois parisien de la deuxième moitié du 19ème siècle, meublé d’une table et de deux chaises. Au dessus d’un sous-bassement en boiseries bordeaux, les murs sont couverts d’un papier-peint foncé typique de l’époque. Le portrait d’un homme chapeauté et moustachu s’en détache, appuyé sur deux branches de canne-à-sucre disposées en croix. Le parquet à l’anglaise est éclairé par une grande fenêtre garnie de voilages en dentelle blanche et encadrée d’épais rideaux de velours rouge sombre bordés de petits pompons. Au centre de la composition et au premier plan, la table couverte d’une nappe blanche brodée présente élégamment des produits qu’on peut acheter dans l’épicerie des LENGLET. On y voit aussi deux tasses à café.

Dans ce décor, au premier plan à gauche, un homme noir, très élégant, est le personnage principal du tableau, comme l’indique son titre «Au Nègre Joyeux».

Il est habillé à la façon des aristocrates de la fin du 18ème siècle : une veste de velours jaune aux reflets dorés, une culotte de soie blanche rayée de rouge, des bas blancs et des souliers à boucles serties de strass.

L’historien Matthieu COUCHET, qui a produit une étude historique sur l’enseigne en avril 2018 à la demande du Musée Carnavalet, explique que cette tenue est typique des Noirs libres des Antilles au XVIIIe siècle. Il appuie notamment son analyse sur l’œuvre du peintre Agostino BRUNIAS. Ce dernier a réalisé de nombreux tableaux décrivant la société dominicaine de son époque ; les hommes libres de couleur de la Dominique s’habillaient à la manière des maîtres blancs pour se différencier des esclaves.

On remarque aussi qu’une grande serviette de table blanche est nouée autour du cou de notre Nègre Joyeux et le désigne ainsi sans ambiguïté comme un consommateur. Il brandit, dans sa main gauche, une carafe remplie d’un liquide ambré -un alcool, très certainement. Debout, de trois-quarts contre la table, le regard tourné vers le spectateur, il semble l’inviter à s’asseoir en sa compagnie pour prendre un café arrosé de liqueur.

La situation de notre homme, libre, consommateur et servi, est donc bien différente de celle de l’homme de couleur présenté dans une autre enseigne ancienne parisienne intitulée «Au Planteur», située 10 rue des petits carreaux et souvent comparée à celle du Nègre Joyeux». En effet, l’homme noir de cette seconde enseigne est, lui, indéniablement au service de l’homme blanc et dans une position d’esclave, tout au moins de subalterne. Le titre, «Au Planteur», nous confirme par ailleurs lequel des deux hommes est le personnage principal.

Maintenant, regardons l’autre personnage de l’image. C’est une femme, blanche, vêtue d’une robe bleue aux manches «gigot» caractéristiques de la mode de 1897.

Elle porte une coiffe de dentelle blanche sur ses cheveux relevés en chignon, un tablier blanc assorti épinglé sur sa poitrine, et elle tient un plateau sur lequel sont posés une cafetière et un sucrier en argenterie. Autrement dit: c’est une serveuse! Elle en a tous les attributs.

D’après sa taille, elle semble assise à table, mais d’après sa position, elle ne peut être que debout. Il n’y aurait pas de cohérence à porter un plateau en étant assise.

D’ailleurs, le fait que le dossier de chaise soit visible à côté d’elle indique qu’elle n’est pas assise sur cette chaise.

L’illusion vient de ce que le peintre a commis une maladresse en la peignant : il n’a pas respecté la règle classique des proportions du corps qui veut qu’un corps mesure sept têtes.

Pour mettre cet aspect en évidence, j’ai recomposé sous Photoshop la partie du corps de la femme qui était cachée par la table et j’ai extrait la silhouette ainsi reconstituée hors du tableau.

Je l’ai alors comparée au dessin de Léonard de Vinci de «l’homme de Vitruve», qui est une référence des proportions classiques du corps humain.

Selon Léonard de Vinci, le corps humain mesure sept têtes. Le milieu du corps se situe à l’entrejambe, à trois têtes et demie du sommet du crâne et de la plante des pieds.

On constate que, si le buste de la serveuse est correctement proportionné jusqu’à l’entrejambe, le peintre lui a en revanche fait des jambes trop courtes auxquelles il manque la mesure d’une tête et demie.

En effet, le buste de la femme est de la même taille que celui de l’homme qui occupe le premier plan. Pourtant, la serveuse se trouve derrière la table, donc sur un plan plus éloigné ; les lois de la perspective voudraient qu’elle soit plus petite que lui.

Dans les archives de Madame CHRISTMANN, un reçu rédigé sur le papier à en-tête de l’épicerie nous permet d’observer un dessin au trait reprenant les éléments présents dans le tableau de l’enseigne.

La vignette située en haut à gauche du document montre la même scène que la peinture, réduite et simplifiée.

Probablement réalisée par un autre artiste que l’auteur du tableau de l’enseigne, car relevant d’une technique graphique adaptée à l’imprimerie (gravure), elle présente des différences avec le tableau et sa lisibilité nous permet de mieux comprendre ce qui est représenté sur la toile.

Dans ce dessin, les proportions des personnages respectent le canon classique, et on remarque que l’éloignement de la femme est plus évident. Sa silhouette est plus petite que celle de l’homme ; elle est en cohérence avec sa position derrière la table, au second plan.

On remarque qu’ainsi dessinée, la femme nous apparaît sans ambiguïté comme étant debout.

La femme du tableau a la même taille réduite que la femme de la vignette gravée par rapport à l’homme du premier plan. En revanche, son corps n’est pas bien proportionné.

Pour être correctement proportionné, il faudrait que le bas de son corps soit plus allongé, comme je l’ai étiré ci-dessous avec l’aide de Photoshop.

Pourquoi cette erreur de proportions? Mon point de vue est que cette peinture, en tant qu’image publicitaire, devait toucher le public ciblé. Or elle s’adressait à une clientèle principalement blanche et féminine qui devait pouvoir s’identifier aux personnages représentés.

Ainsi, peut-être que ce défaut de proportion a été commis «intentionnellement» par le peintre afin de donner plus de présence à la femme blanche dans l’image. Elle aurait été autrement trop discrète, reléguée à un plan plus éloigné. Peut-être aussi que cette tricherie sur la perspective avait pour objectif de renforcer le côté convivial de la scène: les personnages souriants et proches l’un de l’autre dans la toile peinte instaurent une ambiance bien plus chaleureuse et accueillante que dans la version de la facturette où se manifeste une certaine distance. Cette convivialité participe à l’image de marque de l’épicerie.
L’enseigne «Au Nègre Joyeux» nous présente donc un homme noir en train de déguster des produits de l’épicerie spécialisée du même nom, servis par une femme blanche. Il me semble que l’homme noir est ici évocateur de l’exotisme et de la provenance des produits des colonies, comme une sorte d’allégorie. Sa tenue n’évoque pas l’esclavage mais la liberté, cinquante ans après l’abolition définitive de l’esclavage et dans un quartier résolument populaire et républicain. C’est une surprise!
Pourquoi nous sommes-nous donc trompés dans la lecture de cette image? Voici plusieurs explications :
•Elle est accrochée en hauteur, à plusieurs mètres de distance des observateurs. De plus, elle est présentée sous un verre qui est certes protecteur, mais qui n’est pas antireflet ; si bien que les conditions d’observation sont plutôt mauvaises.
•Dans la grande majorité, les Noirs représentés dans les publicités coloniales ont un rôle de serviteur ou de domestique, voire d’esclave selon l’époque. L’amalgame entre ce Noir exceptionnel et la règle des Noirs exploités se fait spontanément dans notre esprit.
•L’erreur de proportion de la femme laisse penser qu’elle est attablée, donc consommatrice.
•Le petit panneau «Maison fondée en 1748» sur la façade de la maison voisine nous induit en erreur. C’est le dernier vestige de la Charcuterie LABONDE, située jadis au N°12 de la rue Mouffetard. Nous l’associons à l’enseigne «Au Nègre Joyeux» sans même réaliser qu’il n’est pas sur le même immeuble et il nous ramène à une période bien antérieure à la date de l’abolition de l’esclavage.
•Revêtant dans un emploi actuel des notions exclusivement péjoratives, le mot «Nègre» dans le titre influence notre entendement. En 1897, il avait un sens bien plus large que maintenant (cf. les Arts Nègres). Dans une perspective historique, le réduire à la désignation des esclaves ou à une insulte est une erreur car il a évoqué longtemps un peuple, sa culture et son histoire. Notre langue et notre culture ont évolué au fil de ces 120 dernières années, notamment sous l’influence nord-américaine, et le nouveau vocabulaire entre parfois en conflit avec l’origine latine de notre langue.
Pour finir cet exposé, je voudrais quand même vous parler des erreurs, des errances, et des incohérences de la Mairie de Paris dans la gestion du sort de cette pièce de patrimoine. Ce qu’on pourrait appeler une valse à 4 temps: la valse des adjoints au patrimoine.
1er temps de la valse
Le 25 septembre 2017, Madame Raphaëlle PRIMET prend la parole au Conseil de Paris pour proposer un amendement au vœu du groupe Communiste – Front de Gauche de la création un musée de l’esclavage. Elle demande le retrait de l’espace publique de l’enseigne «Au Nègre Joyeux» et son placement dans ce musée de l’esclavage, au motif que celle-ci «piétine les valeurs de paix, de solidarité internationale et de fraternité» et «fait honte à la Ville de Paris». Elle décrit l’objet comme suit: «le tableau dépeint un homme noir souriant, habillé tel un valet, debout et servant une femme blanche d’une classe sociale élevée et assise». Bruno JULLIARD, alors 1er adjoint et également adjoint au patrimoine, exprime son désaccord et préfèrerait faire un acte pédagogique d’explication à côté de l’enseigne in situ. En toute incohérence, il émet cependant un avis favorable au nom de l’exécutif, et la proposition du voeu de dépose de l’enseigne est adoptée.
2etemps de la valse
Le 17 octobre 2017, je remets une étude historique que j’ai réalisée sur l’enseigne au cabinet de Bruno JULLIARD afin de lui signaler que l’observation et les conclusions qui fondent la proposition de l’amendement du groupe Communiste – Front de gauche sont erronées. Ma recherche est transmise en interne aux divers services concernés.

3etemps de la valse

En conséquence, une réunion a lieu le 13 février 2018, réunissant toutes les parties: le Musée Carnavalet, la Mairie de Paris, la Mairie du 5ème, le Comité d’histoire de Paris, notre copropriété, le collectif porteur du budget participatif pour la restauration, le maintien en place et la plaque explicative, etc. Madame Véronique LEVIEUX, qui succède à Monsieur Bruno JULLIARD comme adjointe au Patrimoine, déclare qu’elle va faire annuler l’amendement de dépose en faisant voter un vœu de maintien in situ de l’enseigne, qu’à cette fin cette dernière devra être retirée temporairement de la façade pour être restaurée, et qu’elle sera remise en place deux mois plus tard à son endroit d’origine. Une plaque explicative, dont le contenu sera déterminé par une étude historique commandée sans tarder à un historien du patrimoine, viendra apporter les explications nécessaires à sa valorisation et sa compréhension. C’est cette décision officielle écrite qui motive notre copropriété à autoriser la dépose de l’enseigne le 26 mars 2018, afin que celle-ci puisse bénéficier d’une restauration plus que nécessaire et très attendue. Le 2 mai 2018, les équipes du Musée Carnavalet annoncent que la restauration du bandeau porteur des lettres nécessite plus de temps que prévu mais que le ré-accrochage aura lieu avant la fin de l’année 2018. L’étude historique commandée par le Musée Carnavalet à l’historien Matthieu COUCHET est prête et elle confirme ma propre étude, insistant sur le fait que cette enseigne doit être maintenue à sa place et doit être accompagnée d’explications pour mettre en valeur sa rareté et son intérêt.

4etemps de la valse

En avril 2019, encore une nouvelle adjointe au Patrimoine, Madame Karen TAÏEB, déclare à notre copropriété que l’enseigne ne sera pas reposée sur notre façade, conformément à l’amendement du groupe Communiste – Front de gauche voté initialement ! Balayant d’un revers de la main toutes les études, toutes les réunions et tous les accords négociés depuis des mois entre les parties, elle décrète que cette enseigne est raciste et que la Mairie de Paris veut retirer de l’espace public les mots et objets de patrimoine qui rappellent l’esclavage. Elle annonce que la toile peinte sera exposée dans les collections permanentes du Musée Carnavalet, lorsqu’il aura ré-ouvert. Le bandeau porteur des lettres, qu’elle juge «indéniablement choquant et raciste», sera, lui, conservé dans les réserves du musée. Au mépris des conclusions de l’étude historique officielle de Monsieur Matthieu COUCHET, pourtant commandée par le Musée Carnavalet afin de pouvoir justement rédiger une plaque explicative sur l’enseigne, Madame Karen TAÏEB veut que soit installée sur la place de la Contrescarpe une plaque portant le texte suivant:

Ce texte a été rédigé par un «comité scientifique ad hoc réuni par le Comité d’Histoire de la Ville de Paris». Loin de décrire objectivement l’enseigne, il se trompe sur la nature du commerce référent, ne parle pas du rôle de chaque personnage, ne nous apporte aucune information historique, ni même ne mentionne la présence de la femme dans l’image. Il procède en revanche à une habile torsion de la vérité par l’emploi de mots-clés (surlignés en vert dans le texte) qui construisent une image mentale dans laquelle l’homme noir est maltraité (esclavage, racisme) et confiné dans un rôle de service.

Madame Karen TAÏEB précise de surcroît que la photo de la façade prise par Eugène ATGET en 1908 sera reproduite à côté de ce texte. Le choix de cette photo, certes pertinent pour montrer la façade de l’immeuble, ne permet cependant en rien d’examiner l’enseigne et rend impossible le jugement du passant. En outre, au lieu de relever le caractère exceptionnel d’un homme noir dans le rôle du consommateur et la convivialité remarquable entre Noir et Blanche dans cette publicité, ce texte nie la réalité de la scène en évoquant la parodie ; il gomme également son intérêt en niant ses particularités et en en faisant un échantillon banal des publicités coloniales représentant des Noirs (passages surlignés en jaune dans le texte). Ce faisant, la Mairie de Paris recolle systématiquement sur l’enseigne «Au Nègre Joyeux» l’image raciste à laquelle elle est attachée, alors que la vapeur des études historiques avaient commencé à la décoller.

Ce texte n’est donc, en fait d’explication, qu’une sombre épitaphe. Le corps de l’enseigne a disparu de son espace, démembré. Ses morceaux ont été dispersés. Les informations diffusées par la Ville à son sujet sont diverses (cf. Parhistoire) mais toutes éloignées de l’étude historique de Matthieu COUCHET qui devait faire référence. Il faudra, après cet effacement, être un fin limier pour retrouver la véritable histoire de l’enseigne «Au Nègre Joyeux».

Voir enfin:

Texte d’ouverture de Robert Lévy

Au nom du Comité Quartier Latin que j’ai l’honneur de présider, je voudrais tout d’abord, avant de lui donner la parole, remercier Florence Berthout de nous avoir accueillis dans cette Salle des mariages de la Mairie du 5e arrondissement.
Le Comité Quartier Latin est une association   qui milite en faveur du commerce, bien sûr en faveur des commerces culturels, mais plus largement en faveur des échanges d’idées et  de pensées qui font la vie si particulière et si intense du Quartier Latin.
Un mot encore concernant l’absence à cette table ronde de Marie-Christine  Lemardeley: nous avions évidemment souhaité sa présence comme porte-parole de la Mairie de Paris;  elle m’a dans un premier temps donné son accord et dans un second m’a informé de son impossibilité d’y participer, du fait d’un engagement antérieur.
Nous avons reçu il y a quelques jours une lettre en provenance du cabinet de Karen Taïeb,  lettre dans laquelle se trouvent exposés les motifs et les raisons qui ont poussé la Mairie de Paris à ne pas remettre en place l’enseigne “ Au Nègre Joyeux”. Nous en ferons la lecture le moment venu.
Bien sûr nous allons parler du “ Nègre joyeux”,  mais pas seulement: Nous vivons en effet une époque bien étrange et riche en révélations,  et si nous avons décidé de donner à cette table ronde le titre:” les tribulations du “Nègre Joyeux” “ c’est que “tribulations”  désigne une suite d’aventures plus ou moins désagréables, une série d’épreuves et de surprises:
Ainsi les millions d’habitants et de touristes qui ont fréquenté au Quartier Latin et depuis des décennies la place de la Contrescarpe auraient eu sous les yeux une enseigne  raciste et esclavagiste ; et sans s’en rendre compte . N’est-ce pas cette hypothèse -cette révélation – , qui légitimerait la décision de la soustraire aux regards du public?
Analogiquement, est-il vrai et donc indiscutable qu’en applaudissant à la fin de l’opéra de Bizet des millions de spectateurs applaudissaient « le meurtre d’une femme », d’un féminicide ? Sans s’en rendre compte ? Il serait alors légitime de réécrire la fin du “Carmen” de Bizet; mais n’est-ce pas là tenir des propos confus et hâtifs?
Si l’on revient au “Nègre Joyeux” , une lecture minutieuse de cette enseigne semble pourtant indiquer un autre message. Nous l’évoquerons.
Il y a évidemment aussi le titre de l’enseigne qui comporte le mot “Nègre”; est-il impossible aujourd’hui de le laisser sur un mur de Paris ? Et même dans l’hypothèse de l’installation d’un cartel en rappelant l’histoire? Nous en discuterons, librement.
Nous ne sommes pas les premiers à aborder ces questions, et à coup sûr nous ne serons pas les derniers. Pour preuve quelques extraits d’un article du Monde rapportant les échanges autour de cette enseigne, aux Bouffes du Nord :
C’est un « sujet qui soulève les passions », avait prévenu Michel Guerrin en introduisant la conférence « “Blackface”, appropriation culturelle, décolonialisme : la liberté d’expression est-elle menacée ? » au Monde Festival le samedi 5 octobre 2019. Et lorsque vient la question de savoir si l’enseigne « Au Nègre joyeux », datant du XIXe siècle et accrochée à une boutique parisienne jusqu’en 2018, devait être déposée, voire détruite, les réponses sont unanimes. Tous s’accordent à dire qu’en tant que témoignage de l’histoire coloniale de la France, elle aurait dû rester visible de tous dans l’espace public. Norman Ajari souligne le besoin d’une « pédagogie » autour de « cette histoire raciste », soutenu par Mame-Fatou Niang, qui appelle à réfléchir et à déconstruire l’ « imaginaire colonial » qui permet encore, insiste-t-elle, des représentations racistes du corps des Noirs.
« A-t-on encore les outils qui nous permettent de faire cette pédagogie, tant le sujet devient émotionnel ? », s’interroge Isabelle Barbéris, tandis que Laurent Dubreuil acquiesce. Prenant l’exemple de la fresque antiraciste de Victor Arnautoff, Vie de George Washington, qui orne les murs du lycée George Washington de San Francisco depuis 1936 et qui a récemment été censurée car jugée offensante par des étudiants amérindiens et afro-américains, il dénonce comme une « folie furieuse » la volonté de détruire ou de masquer les œuvres qui témoignent de « ce passé de domination colonial et esclavagiste » au seul motif qu’elles « dérangent ».
(voir https://www.lemonde.fr/festival/video/2019/10/10/en-video-blackface-appropriation-culturelle-decolonialisme-la-liberte-d-expression-est-elle-menacee_6014947_4415198.html)
Autre exemple récent ,autres citations :« Jean-Paul Goude, qui depuis cinquante ans, a toujours été du côté  de ceux qui défendent le mélange et le métissage, qui depuis cinquante ans, a toujours rêvé de faire dialoguer les cultures, quand certains font primer le mot « origine » sur le mot « culture » déclare : « Le défilé de 1989 sur les Champs-Elysées était une ode au métissage, il associait Blacks, Blancs, Beurs, tirailleurs sénégalais, valseuses maghrébines… Je ne crois pas que ce défilé serait encore possible aujourd’hui.  Nombre d’images d’antan qui m’ont valu des louanges ne peuvent plus être montrées ou publiées. J’ai décliné récemment une invitation à exposer mon travail à New York, car il m’aurait fallu retirer trop d’œuvres importantes. La vulgate autour de l’appropriation culturelle, le blackface, le décolonialisme, tout cela est un cauchemar pour moi. L’anachronisme devient la norme : on juge mes images du passé dans le contexte d’aujourd’hui. A ce compte, une bonne partie des œuvres d’art qui marquent l’histoire sont condamnables. Cet anachronisme est imposé par de nouveaux inquisiteurs, qui considèrent l’art non plus sous l’angle esthétique ou culturel, mais communautaire. »
Pourquoi un défilé comme celui de 1989 ne serait plus possible aujourd’hui. Parce que vous êtes Blanc et que vous ne restez pas dans votre culture ? demande le journaliste
« Chacun cultive l’entre-soi : les Noirs avec les Noirs, les femmes avec les femmes, etc. C’est grave pour la liberté de tous. Quand Kim Kardashian porte des tresses africaines, elle est violemment attaquée par des membres de la communauté afro-américaine. Un exemple parmi des dizaines…
(…)  La question de l’appropriation culturelle restreint aussi la liberté des créateurs. Regardez ce qui est arrivé au metteur en scène canadien Robert Lepage, que je connais depuis longtemps et dont j’admire les pièces. Il a dû annuler son spectacle Kanata, à Montréal, en 2018, parce qu’il n’a pas impliqué d’acteurs amérindiens dans sa relecture de l’histoire de son pays. Nous étions habitués aux censures d’Etat, au nom de l’ordre moral. Nous devons désormais affronter des revendications communautaires, portées par les réseaux sociaux. Le combat a changé de nature, mais il est tout aussi rude. »
Vous sentez-vous le droit de vous approprier la culture noire ? demande le journaliste
« Chacun doit se sentir autorisé à s’inspirer, voire à s’approprier la culture de l’autre ! Cela dépend du contexte et de la façon dont on le fait. Mais aujourd’hui, le débat est autre. Certains Noirs veulent faire payer aux Blancs le colonialisme. Pour ma part, j’estime que je n’ai pas à payer pour les erreurs de nos ancêtres. Et puis, si mon origine est blanche, ma culture est noire.
L’époque a changé. Les attitudes ont changé. Les jeunes ont changé. Les relations ont changé. Les mots ont changé aussi. « Appropriation culturelle », « décolonialisme », « racisé » sont des mots nouveaux, inconnus il y a trente ans. Les nouveaux censeurs ne prennent pas en compte l’imaginaire de l’artiste, ni ce qui sépare la réalité de sa représentation. Si vous convoquez une autre culture dans vos images, mieux vaut éviter la subtilité et l’ambiguïté. Vous devez rester au premier degré et vous cantonner aux «clichés positifs » sur cette culture. Peu importe que le résultat soit souvent creux et déborde de bons sentiments. » Voir https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/10/31/jean-paul-goude-j-ai-toujours-ete-du-cote-de-ceux-qui-defendent-le-melange-et-le-metissage_6017504_3232.html
Après avoir élargi le débat, il est sans doute nécessaire  de revenir à l’objet de notre table ronde.

 


Culture « woke »: Les entreprises aussi ! (Back in the USSR: Racial dysphoria goes big-buck corporate and fully confirms Chesterton’s 100-year-old prophecy of a modern world full of the old Christian virtues gone mad)

1 juillet, 2021

Image gallery for The Confession - FilmAffinityExcellence, Schmexcellence Part III*: When the Better is the Enemy of the Good - New APPS: Art, Politics, Philosophy, Science"</p

 

 

I’m back in the USSR, you don’t know how lucky you are boy, back in the US, back in the US, back in the USSR. Lennon-McCartney
Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni libre, il n’y a plus ni homme ni femme; car tous vous êtes un en Jésus Christ. Paul (Galates 3: 28)
La loi naturelle n’est pas un système de valeurs possible parmi beaucoup d’autres. C’est la seule source de tous les jugements de valeur. Si on la rejette, on rejette toute valeur. Si on conserve une seule valeur, on la conserve tout entier. (. . .) La rébellion des nouvelles idéologies contre la loi naturelle est une rébellion des branches contre l’arbre : si les rebelles réussissaient, ils découvriraient qu’ils se sont détruits eux-mêmes. L’intelligence humaine n’a pas davantage le pouvoir d’inventer une nouvelle valeur qu’il n’en a d’imaginer une nouvelle couleur primaire ou de créer un nouveau soleil avec un nouveau firmament pour qu’il s’y déplace. (…) Tout nouveau pouvoir conquis par l’homme est aussi un pouvoir sur l’homme. Tout progrès le laisse à la fois plus faible et plus fort. Dans chaque victoire, il est à la fois le général qui triomphe et le prisonnier qui suit le char triomphal . (…) Le processus qui, si on ne l’arrête pas, abolira l’homme, va aussi vite dans les pays communistes que chez les démocrates et les fascistes. Les méthodes peuvent (au premier abord) différer dans leur brutalité. Mais il y a parmi nous plus d’un savant au regard inoffensif derrière son pince-nez, plus d’un dramaturge populaire, plus d’un philosophe amateur qui poursuivent en fin de compte les mêmes buts que les dirigeants de l’Allemagne nazie. Il s’agit toujours de discréditer totalement les valeurs traditionnelles et de donner à l’humanité une forme nouvelle conformément à la volonté (qui ne peut être qu’arbitraire) de quelques membres ″chanceux″ d’une génération ″chanceuse″ qui a appris comment s’y prendre. C.S. Lewis (L’abolition de l’homme, 1943)
Le monde moderne n’est pas mauvais : à certains égards, il est bien trop bon. Il est rempli de vertus féroces et gâchées. Lorsqu’un dispositif religieux est brisé (comme le fut le christianisme pendant la Réforme), ce ne sont pas seulement les vices qui sont libérés. Les vices sont en effet libérés, et ils errent de par le monde en faisant des ravages ; mais les vertus le sont aussi, et elles errent plus férocement encore en faisant des ravages plus terribles. Le monde moderne est saturé des vieilles vertus chrétiennes virant à la folie. Elles ont viré à la folie parce qu’on les a isolées les unes des autres et qu’elles errent indépendamment dans la solitude. Ainsi des scientifiques se passionnent-ils pour la vérité, et leur vérité est impitoyable. Ainsi des « humanitaires » ne se soucient-ils que de la pitié, mais leur pitié (je regrette de le dire) est souvent mensongère. G.K. Chesterton
Il faut se rappeler que les chefs militaires allemands jouaient un jeu désespéré. Néanmoins, ce fut avec un sentiment d’effroi qu’ils tournèrent contre la Russie la plus affreuse de toutes les armes. Ils firent transporter Lénine, de Suisse en Russie, comme un bacille de la peste, dans un wagon plombé. Winston Churchill
Quand Freud est arrivé aux États-Unis, en voyant New York il a dit: « Je leur apporte la peste. » Il avait tort. Les Américains n’ont eu aucun mal à digérer une psychanalyse vite américanisée. Mais en 1966, nous avons vraiment apporté la peste avec Lacan et la déconstruction… du moins dans les universités! Au point que je me suis senti soudain aussi étranger à Johns Hopkins qu’à Avignon au milieu de mes amis post-surréalistes. Un an plus tard, la déconstruction était déjà à la mode. Cela me mettait mal à l’aise. C’est la raison pour laquelle je suis parti pour Buffalo en 1968. René Girard
Puisqu’on l’opprime dans sa race et à cause d’elle, c’est d’abord de sa race qu’il lui faut prendre conscience. Ceux qui, durant des siècles, ont vainement tenté, parce qu’il était  nègre, de le réduire à l’état  de  bête, il faut qu’il les oblige à le reconnaître  pour un homme. Or il n’est pas ici d’échappatoire, ni de tricherie, ni de « passage de ligne  » qu’il puisse envisager : un Juif, blanc parmi les  blancs, peut nier qu’il  soit juif, se déclarer un homme parmi les hommes. Le nègre ne peut  nier qu’il  soit  nègre ni réclamer pour lui cette abstraite humanité incolore : il est noir. Ainsi est-il acculé à l’authenticité : insulté, asservi, il se redresse, il ramasse  le  mot de « nègre » qu’on lui a  jeté comme une pierre, il se revendique  comme noir, en face du blanc, dans la fierté. L’unité finale qui rapprochera tous les opprimés  dans le même combat doit être  précédée aux colonies par ce que je nommerai le moment de la séparation ou de la négativité : ce racisme  antiraciste est le  seul chemin qui puisse  mener à l’abolition  des  différences de race. Jean-Paul Sartre (Orphée noir, 1948)
Je ne suis pas noire parce que je suis née noire, mais parce que c’est inné, cela a toujours été au fond de mon cœur. Rachel Dolezal
C’était facile pour les Blancs de l’accepter en tant qu’Afro-Américaine parce qu’elle leur ressemblait, contrairement à une femme plus basanée aux cheveux crépus… De nombreuses femmes noires avaient le même message et n’ont pas reçu le même soutien. Kitara Johnson (NAACP)
J’ai essayé de m’enfuir de ma condition de Blanc et cherché à tout prix à ne pas être blanc. Je sais que ce n’est peut-être pas la bonne réaction, ou que c’est impossible, ou même que c’est un privilège de Blanc, de pouvoir essayer d’en réchapper et de faire ce qu’on veut. Converti à l’islam
Dans cent ans, ceci sera aussi commun que de se faire refaire le nez. Mais il y a toujours quelqu’un qui vient en premier. Jess Row
Si vous pouvez être transgenre, vous pouvez aussi être TRANSRACIAL. Pourquoi y a-t-il un tel double standard et une telle hypocrisie avec des gens qui me critiquent parce que je suis coréen. C’est la même chose que quelqu’un qui est né dans le mauvais corps et veut devenir un homme ou une femme. Je suis effectivement né dans le mauvais corps ! Oli London
Je sais que beaucoup de gens ne comprennent pas, mais je m’identifie en tant que coréen, je ne m’identifie pas comme britannique, et maintenant j’ai l’air coréen, je me sens coréen. (…) C’est ma culture, mon pays, (…) j’ai enfin eu le courage d’aller au bout de ma transition raciale, et j’en suis très heureux. (…) Pendant si longtemps je me suis senti prisonnier de mon corps. (…) J’ai vécu en Corée, je parle la langue (…) Si vous ne me connaissiez pas, vous penseriez que je suis coréen, et non un homme ni une femme, juste une personne. (…) J’espère que cette vidéo encouragera d’autres jeunes à toujours faire ce qui les rend heureux dans la vie, c’est mon message, soyez qui vous voulez être. Oli London
Oli London, influenceur Instagram qui s’identifie en tant que Coréen, a dépensé près de 150 000 euros pour ressembler à son idole K-Pop. Et relancé au passage les débats autour du transracialisme. Pour lui, c’était une évidence. Oli London est né dans le mauvais corps, celui d’un homme blanc britannique, alors que son moi profond est coréen. Au mois de juin, Oli London a fait son coming-out, celui d’une personne non-binaire coréenne. Après avoir subi 18 opérations de chirurgie esthétique étalées sur 8 ans pour avoir le physique le plus approchant possible de celui du chanteur Park Ji-Min du groupe BTS, il a également repris le prénom de l’artiste. Alors qu’Oli alias Ji-Min se félicite de sa transition, les critiques enflamment les réseaux sociaux et les médias, relançant les discussions autour du transracialisme. (…) Les critiques acérées pleuvent sur l’artiste qui se revendique désormais comme « le premier activiste transracial ». Oli London aka Ji-Min aurait même reçu en plus d’acerbes reproches (principalement de la part de « blancs de gauche », selon lui) des centaines de menaces de mort. En Corée, la transition fait ricaner, voire révolte franchement. Depuis plusieurs mois, Oli London est dans le collimateur de youtubeurs coréens qui accusent la jeune personne de fétichisation, d’appropriation culturelle, d’activisme performatif et d’exploitation, notamment à cause de la manière dont il présente la Corée dans ses clips. À ces critiques, Oli London oppose dans un tweet une question à laquelle il n’est guère aisé de répondre, et autour de laquelle philosophes et académiciens continuent de s’écharper. « Si vous pouvez être transgenre, vous pouvez aussi être TRANSRACIAL. » (…) En 2015, « l’affaire Dolezal » secoue les États-Unis. Au détour d’une interview filmée, le pays découvre que Rachel Dolezal, responsable d’une section locale de la NAACP, association de défense des Afro-Américains, n’est pas noire comme elle le prétend, mais blanche. Après des mois de polémique, Rachel sort en 2017 In full color, un ouvrage très mal accueilli par les communautés afro-américaines dans lequel elle affirme qu’être noire correspond à son identité. « Je ne suis pas noire parce que je suis née noire, mais parce que c’est inné, cela a toujours été au fond de mon cœur », affirme-t-elle alors. Qu’en est-il alors ? Existe-t-il réellement des personnes « transraciales », au même titre qu’il existe des personnes « transgenres », nées avec un sexe biologique qui ne correspond pas à leur identité de genre ? Comme le rappelle Slate dans son article très fouillé, la question divise, empêtrée dans des notions d’auto-identification, de doubles standards, d’héritage culturel et de privilèges. Et la réponse est loin d’être évidente, opposant frontalement journalistes, militants, sociologues et intellectuels de tous bords. En 2017 déjà, la philosophe Rebecca Tuvel avait déchaîné les foudres de 800 universitaires en publiant dans une revue académique l’article « En défense du transracialisme », rappelant que la race est de toute façon avant tout une construction sociale… Laure Coromines
Quand le monde a changé, nous avons été trop lents à réagir. Nous devions arrêter d’être ce que veulent les hommes et être ce que veulent les femmes. Je savais que nous devions changer cette marque depuis longtemps, nous n’avions simplement pas le contrôle de l’entreprise pour pouvoir le faire. Pour le moment, je ne considère pas [les Anges] comme étant culturellement pertinents. Autrefois, la marque Victoria avait un seul objectif, qui s’appelait ‘sexy’. (…) [ce qui signifiait aussi] que la marque n’a jamais célébré la fête des mères. Martin Adams
Confrères diététiciens blancs : arrêtez, s’il vous plaît, de dire que le régime méditerranéen est la façon la plus « saine » de manger. Cela confirme la suprématie blanche. Kathleen Meehan (diététicienne et nutritionniste diplômée)
Le repas français est souvent représenté comme un rituel national auquel tous les citoyens peuvent participer à égalité. [Mais] les habitudes alimentaires sont façonnées par les normes des classes moyennes supérieures blanches. Mathilde Cohen (chargée de recherche au CNRS mais également maître de conférences à l’université du Connecticut aux États-Unis)
La gastronomie française, raciste? C’est ce qu’a expliqué une chercheuse dans une intervention qui suscite depuis la polémique sur les réseaux sociaux, à l’occasion de la «semaine doctorale intensive» organisée par l’École de Droit de l’Institut d’études politiques de Paris chaque année.  (…) La « blanchité alimentaire » participerait à « renforcer la blanchité comme identité raciale dominante », en s’imposant dans la société à l’aide du droit, si l’on en croit la chercheuse. Elle appuie son raisonnement sur deux exemples: d’un côté, les cantines scolaires établies aux XIXe siècle et justifiées par « un discours racialisé et eugéniste » auraient établi les «normes blanches et chrétiennes» comme normes par défaut. De l’autre, la nationalité française aurait été accordée en fonction de « perfomances blanches » dont font partie les habitudes alimentaires. «Les administrateurs coloniaux prêtaient attention aux modes de vie des postulants, y compris leurs habitudes alimentaires: mangeaient-ils du riz ou du pain? Mangeaient-ils au sol ou attablés?», poursuit la chercheuse. «Le droit contribue à marginaliser les minorités raciales et ethnologiques en accordant à la culture alimentaire blanche française le statut de régime alimentaire privilégié et juridiquement protégé », conclut-elle. Pour terminer, Mathilde Cohen déplore que ce «problème» dépasse largement la France, car, souligne-t-elle, «la cuisine française est dans de nombreux pays un modèle de technique culinaire et de gastronomie. » Le Figaro
Ce qui est vraiment stupéfiant, c’est l’hubris qui se reflète dans le Putsch judiciaire d’aujourd’hui. Antonio Scalia
La Cour n’est pas une législature. (…) Que le mariage homosexuel soit une bonne idée ne devrait pas nous concerner mais est du ressort de la loi. John Roberts
La justice française a été longtemps considérée comme soumise au pouvoir exécutif, et il était difficile de le contester. La catastrophe des années 80 qualifiées à juste titre d’«années fric» qui a vu une corruption massive investir le champ politique, a fini par provoquer de vives réactions dans la société française. C’est le triomphe du slogan «tous pourris» et un certain nombre de magistrats, à l’image de ce qui s’est passé en Italie avec l’opération «Mani pulite», ont vu là une opportunité pour s’émanciper de la soumission au pouvoir qu’on leur reprochait. Avec l’appui de l’opinion publique mais aussi de la presse, ils ont alors lancé une offensive contre une classe politique affaiblie. Dans un contexte de crise économique, les politiques incarnaient ceux dont les privilèges étaient insupportables, et il leur était reproché, souvent à juste titre, d’entretenir des rapports élastiques avec la morale publique. Alors, dans une lutte, vouée à l’échec, de reconquête de leur crédibilité, ils ont multiplié les textes destinés à restaurer leur image, mais qui ont eu surtout pour conséquence de les exposer et de les affaiblir. Ce fut bien sûr la fameuse loi sur le financement des partis politiques adoptée en 1990, qui eut le mérite de faire reculer la corruption qui en était auparavant l’outil principal. Désormais les partis recevaient des fonds publics en proportion de leurs résultats électoraux, mais la contrepartie était celle du contrôle part des organes dédiés et surtout par le juge. Il y eut également la multiplication des textes répressifs, chaque affaire politico-financière provoquant l’adoption de nouvelles lois, de nouvelles contraintes, et de nouvelles sanctions. Le problème a été aggravé par ce que les politiques eux-mêmes n’ont pas résisté à la tentation d’instrumentaliser les affaires judiciaires contre leurs adversaires, espérant, en ces temps de recul des clivages idéologiques, en percevoir des bénéfices politiques. Dans un premier temps ce fut la droite qui joua à ce petit jeu avant que l’alternance ne la ramène au pouvoir, où elle devint la cible d’offensives méthodiques, contre Jacques Chirac d’abord puis Nicolas Sarkozy ensuite. Méthodiques, parce qu’elles bénéficiaient d’une forte présence de la «gauche» socialiste au sein de la magistrature organisée dans les deux principales organisations syndicales que sont le Syndicat de la Magistrature (SM) et l’Union Syndicale des Magistrats (USM). C’est ainsi que l’on a entendu en permanence, comme une psalmodie, la revendication de «l’indépendance», sans jamais prononcer le mot «d’impartialité» dont l’indépendance ne devrait être que le moyen. De façon très paradoxale l’autonomie conquise par la magistrature est devenue l’outil de la partialité, celle-ci étant d’ailleurs revendiquée comme l’a montré la fameuse affaire du «mur des cons». La présidence de François Hollande a été le moyen pour lui de finaliser un dispositif directement politique avec la création au moment de l’affaire Cahuzac de deux outils essentiels. D’abord le Parquet National Financier (PNF), autorité de poursuite à compétence nationale qui permet de décider sur l’ensemble du territoire, qui sera poursuivi et qui ne le sera pas. La Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique (HATVP) ensuite, destinataire de toutes les informations financières concernant les élus, qui peuvent s’avérer bien utiles le moment venu. La nomination à sa tête d’un ami du parti socialiste fut une jolie confirmation. (…) Il est aujourd’hui difficile de nier que François Fillon a fait l’objet d’un traitement très particulier du haut appareil judiciaire à partir du 25 janvier 2017, le jour de la publication par le Canard enchaîné d’informations relatives à l’emploi d’attachée parlementaire de son épouse Pénélope. Rappelons que l’enquête préliminaire ouverte par le PNF l’a été en fin de matinée du même jour. Difficile d’être plus rapide! En janvier 2017 les sondages donnaient François Fillon à 24 % d’intentions de vote et Emmanuel Macron à 16 %. Pendant un mois et demi, ce fut un invraisemblable tintamarre politico-judiciaire, à base de violations grossières et orientées du secret de l’enquête, de la séparation des pouvoirs, et d’initiatives judiciaires absolument fulgurantes. Aucun magistrat ou avocat de bonne foi, ne peut prétendre avoir déjà vu une affaire pénale se dérouler de cette façon. François Fillon s’est certes très mal défendu, et a contribué à sa défaite, mais il ne serait pas non plus sérieux de prétendre que sans le raid judiciaire dont il a été l’objet, le résultat eût été le même. En tout cas, de la part de ceux qui étaient à la manœuvre, probablement à l’Élysée puis dans l’appareil judiciaire, c’était bien l’objectif poursuivi. Comme Éliane Houlette ancienne patronne du PNF l’a quasiment reconnu lors de son audition par une commission parlementaire en juin 2020. Emmanuel Macron fut secrétaire général adjoint de l’Élysée avant de devenir ministre de l’économie sous François Hollande. Il était perçu par l’opinion et l’essentiel du parti socialiste comme le successeur et l’héritier de celui-ci. La mansuétude dont je parle est tout à fait établie, si l’on pense à Kader Arif ministre de Hollande mis en examen en 2014 et dont on n’a plus jamais entendu parler, Bruno Le Roux éphémère ministre de l’intérieur démissionné pour des emplois d’attachés parlementaires familiaux, lui aussi mis en examen, et disparu dans un trou noir. Mais aussi les traitements judiciaires bienveillants dont ont bénéficié Richard Ferrand, Alexis Kohler, Ismael Emelien, François Bayrou, Sylvie Goulard, Jean-Paul Delevoye, et quelques autres. Alexandre Benalla n’a, jusqu’à présent, pas eu à se plaindre des rigueurs judiciaires qui ne l’ont pas empêché de violer allègrement son contrôle judiciaire et de poursuivre ses petits business. On peut aussi constater le refus de se pencher plus précisément sur les conditions financières de la campagne d’Emmanuel Macron. (…) Il n’a pas été nécessaire de donner des ordres puisque dans son ensemble l’appareil judiciaire s’est mis au service d’Emmanuel Macron. D’abord pour son arrivée au pouvoir, et ensuite pour l’exercice de celui-ci. Rappelons les poursuites judiciaires contre ses adversaires, comme Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon en ont fait l’expérience. La mansuétude pour ses amis, et une répression de masse contre les mouvements sociaux, les gilets jaunes en savent quelque chose. Point n’est besoin pour cela d’un engagement pour un parti, mais c’est simplement l’expression d’une disponibilité idéologique et par conséquent politique pour l’actuel pouvoir en place. Incontestablement pour des raisons sociologiques et professionnelles, le corps des magistrats a des affinités avec ce pouvoir macroniste, dont on peut raisonnablement considérer qu’il rassemble le centre-droit et le centre-gauche. (…) La France est un pays hétérogène qui s’est constitué en tant que nation grâce à un État fort. La culture administrative y est traditionnellement beaucoup plus forte que la culture juridique, c’est incontestable. Une des conséquences et que l’on y préfère l’ordre à la justice. Et malheureusement ce tropisme est partagé par les magistrats qui se considèrent comme dépositaires de la protection d’un ordre plutôt que comme des arbitres chargés de trancher impartialement les contradictions qui naissent dans la société et qui leur sont soumises. La conséquence malheureuse réside dans un attachement insuffisant de l’opinion aux libertés publiques, et une méconnaissance des règles judiciaires en ce qu’elles sont d’abord là pour protéger les innocents. Ce qui explique la facilité avec laquelle on veut attribuer à la justice des objectifs et des fins qui ne sont pas les siens. Et la volonté de vouloir l’instrumentaliser. Les débats récents autour des questions de la pédophilie et de l’inceste reflètent malheureusement cette tendance. Le problème est aggravé par le fait que les élites de ce pays partagent cette culture comme le démontre l’exemple [de] l’ancienne ministre socialiste Juliette Méadel réclamant la suppression du «bénéfice du doute» en cas de délinquance sexuelle. Madame Méadel a été avocate avant de passer l’ENA, ce qui démontre que sept ans d’études juridiques et une prestation de serment ne protègent de rien… (…) Le problème est celui de la définition de la «mission sacrée» qui devrait être, il ne faut pas l’oublier, celle d’un arbitre impartial et qui a besoin par exemple en matière pénale du débat contradictoire pour se prononcer. Pour parvenir à élaborer une «vérité judiciaire» lui permettant de prendre une décision légitime. Par conséquent l’autorité de poursuite c’est-à-dire le parquet, et d’autre part les avocats devaient être perçus comme des auxiliaires de l’élaboration de cette vérité judiciaire. Dès lors qu’aujourd’hui le corps des magistrats ne se perçoit plus comme un corps d’arbitres impartiaux mais comme un outil porteur d’une responsabilité directement politique, les avocats sont de plus en plus perçus comme un obstacle. Il y a par exemple l’affaire de l’enquête secrète du PNF mettant sous surveillance une dizaine d’avocats pénalistes pendant six ans pour en témoigner. Malheureusement, de ce scandale, Éliane Houlette ancienne patronne du PNF soutenue par l’ensemble du corps a refusé catégoriquement de rendre des comptes. Il y a aussi les perquisitions dans les cabinets d’avocats devenues désormais pour certains magistrats instructeurs une pratique systématique. Et enfin n’oublions pas les attaques judiciaires directes contre ce secret professionnel des avocats réduit aujourd’hui à peau de chagrin avec l’appui de la Cour de cassation. On ne citera que le récent arrêt de la CEDH condamnant l’État français pour une décision de cette même Cour de cassation validant la diffusion par Mediapart d’une conversation enregistrée de Madame Bettencourt et de son avocat. (…) L’expérience a montré que la nomination d’un avocat comme ministre de la Justice ne garantissait pas grand chose. Et certains confrères n’ont pas laissé de souvenir marquant de leur passage place Vendôme, c’est le moins que l’on puisse dire. La nomination d’Eric Dupond Moretti à ce poste a constitué une surprise car il n’est guère apprécié par les magistrats et d’ailleurs l’affrontement n’a pas tardé. Comme l’a montré la plainte pour «prise illégale d’intérêts» déposée devant la Cour de justice de la république par deux organisations syndicales contre celui-ci. Cette réaction étonnante du refus par l’autorité judiciaire d’une décision du pouvoir exécutif a eu le mérite de démontrer l’existence de cette autonomie politique. Preuve que le soutien apporté par la justice à Emmanuel Macron dont j’ai tenté de démontrer l’existence, est le fruit non pas d’une soumission mais bien d’une connivence politique. Et que celle-ci ne lui est pas garantie dans la durée. (…) Un retour rapide sur la façon dont cette affaire s’est déroulée le démontre abondamment. Lors d’une émission le journaliste Jean-Jacques Bourdin, avait comparé le Front National à Daesh faisant vivement réagir Marine Le Pen et Gilbert Collard. Qui avaient alors, chacun de leur côté brièvement publié sur les réseaux des photos des exactions de l’organisation terroriste, assorties du commentaire: «Daesh, c’est ça!» Il s’est immédiatement trouvé un parquet pour chercher le moyen de mettre en cause judiciairement les deux parlementaires. Enquête préliminaire et ouverture d’une information judiciaire confiée à un juge du siège qui prononça prestement la mise en examen des horribles criminels. L’incrimination utilisée était celle prévue à l’article 227-24 du Code pénal, texte spécialement destiné à la protection de l’enfance! Détournement de procédure évident, qui vit le magistrat instructeur, naturellement plein de zèle, et alors que sa procédure n’en avait nul besoin, solliciter la mainlevée de l’immunité des deux parlementaires, immédiatement accordée par la majorité LREM. Puis multiplier les auditions, dont la presse était toujours la première informée, pendant la campagne de l’élection présidentielle de 2017, pour finir par faire convoquer les prévenus par un expert psychiatre chargé de déterminer si Marine Le Pen et Gilbert Collard devaient être astreints à un traitement inhibiteur de libido! Une ordonnance de non-lieu aurait mieux valu pour l’image de la justice. Mais, lutte contre un fascisme imaginaire oblige, on a assisté à un renvoi devant le tribunal correctionnel, à une audience ridicule où un parquet gêné a requis de simples amendes! Il faut ajouter que pour organiser cette manipulation, nul besoin de consignes du pouvoir. Se comportant en militants, ceux qui s’y sont livrés l’on fait spontanément. (…) Dans [la] fameuse «Affaire du siècle», l’État français a été considéré comme ayant commis une faute engageant sa responsabilité en ne respectant pas les objectifs qu’il s’était lui-même fixés en matière de la lutte contre le réchauffement climatique et pour n’avoir pas mis en œuvre les moyens afin d’y parvenir. Dans le système français, le juge administratif est chargé de contrôler les décisions de la sphère publique et dans son principe la décision rendue dans cette affaire n’est pas une première. Par exemple l’État a déjà été condamné, pour faute lourde pour n’avoir pas, interdit l’utilisation de l’amiante dès lors que les preuves scientifiques de sa dangerosité étaient indiscutables. Ou interdit les transfusions de sang non chauffé alors que l’on savait qu’il était susceptible de transmettre le virus du sida. La nouveauté avec la décision récente est que le tribunal administratif de Paris s’est donné en plus deux mois de délibéré pour prononcer des injonctions à l’égard de l’État. C’est-à-dire que le juge considère qu’il a le pouvoir de lui dire ce qu’il doit faire pour atteindre les objectifs qu’il s’est lui-même fixés. Cela change tout: si on comprend bien, la juridiction considère qu’elle ne doit pas se limiter au constat de la défaillance de l’État, mais prendre sa place pour décider les mesures à prendre. Le fait est que dans une interprétation excessive de «l’État de droit» on a enserré l’action de la puissance publique, normalement émanation de la souveraineté du peuple, dans un carcan de règles multiples qu’elles soient nationales, européennes ou internationales (par l’adhésion à des conventions du même nom).Et naturellement, cette nflation de normes qui s’imposent à l’État multiplie les possibilités d’intervention du juge, qui peut ainsi empiéter sur les prérogatives de la puissance publique. Dans la mesure où ces interventions judiciaires vont être à l’initiative de divers groupes de pressions, plus ou moins légitimes ou représentatifs, le risque de déséquilibre démocratique est réel. Régis de Castelnau
An explosion of fortune in 2020 is one of the few universal things in the amorphous industry of diversity consulting — a space as varied as its constellation of interrelated acronyms and ampersands implies. DEI and DE&I “diversity, equity, and inclusion” are more common than D&I, but many refer to the cause as I&D or DEIB (the B is for “belonging”). Portrayed by the right wing as a single-minded cult, DEI is in reality a loose federation of adherents, with a host of methodologies, competing for money and attention. DEI practitioners share a worldview — that workplaces can become more humane and just — but they are also rivals in a for-profit industry of their own making, with the same incentives of salespeople and marketers everywhere. Corporate America spends roughly $8 billion annually on diversity, according to a figure that gets passed around routinely — though that rough estimate was first cited in 2003, which means the true profitability of the market is uncharted. Certainly, after Floyd’s murder, the business became astronomically larger than ever. But instead of an industry finally coming into focus, thanks to unprecedented funding and momentum, what composes DEI feels even more dizzyingly diffuse, and its true beneficiaries remain in question. “It really is the Wild West,” Lily Zheng, a consultant in San Francisco who has amassed more than 23,000 followers on LinkedIn, tells me. “One of the major challenges of DEI is there’s no quality control. Anyone can call themselves a DEI practitioner. When your clients are these companies that are desperate to do anything and don’t quite understand how this works, ineffective DEI work can be lucrative. And we’re seeing cynicism pop up as a result, that DEI is just a shitty way in which companies burn money. And I’m like, Yeah, it can be.” If you work in an office, virtual or otherwise, chances are high you’ve been required to take a diversity-related training course. (…) There is a saying among professionals that HR is where DEI goes to die, and when they say it, they usually have something like these two characters in mind. (…) DEI consultants argue (out of self-interest, but persuasively) that the generalists in HR, tasked with organizing everything from commuter discounts to holiday parties, don’t have the skills to set norms around the most sensitive interactions in the office. (…) [It ] hearkens back to the origin of the corporate diversity movement: Title VII of the 1964 Civil Rights Act, which barred certain forms of discrimination at work. The earliest corporate training consisted of short sessions, led by HR departments, to remind managers of company policies. The goal was to protect corporations from litigation. In the late 1980s, as women and people of color entered the white-collar workforce in greater numbers, diversity efforts shifted. The advent of “sensitivity training” concerned the well-being of these newcomers in a variety of common scenarios that went beyond legal liability into the realms of appropriateness and respect. This evolution of the work required more than just knowledge of the law and gave way to a niche industry. Companies began hiring outsiders to tell them how to behave. (…) This new way of corporate thinking — that the thing called “diversity” was not a potential source of losses via litigation but rather a source of value in and of itself — led to the idea of “inclusion,” a necessary counterpart, through the late 1990s and early aughts. Companies were betting on an appeal to multicultural consumers as well as employees. Even some of the most staid institutions embraced new measures, like the NFL, whose Rooney Rule required every team with a head-coaching vacancy to interview at least one “diverse candidate.” (When the rule was instituted in 2003, there were three Black head coaches. Today, the number is still three.) Harris says that when he got started at what became Kaleidoscope, there were about 12 firms in the U.S. doing his kind of work; he estimates that there are now about 600 worldwide. In 2014, Google famously revealed its hiring data, showing dismal racial and gender disparities: 30 percent of employees globally were women, and black and Hispanic employees together made up just 5 percent of workers in the U.S. Facebook, Microsoft, and Apple soon published similarly stark numbers. The reckoning that followed, led by younger and more progressive tech workers, shaped the diversity-consulting industry as it existed when Floyd was murdered. Many contemporary DEI agencies are now focused on helping companies that profess to have progressive values live up to those ideals. This is referred to in DEI parlance as “alignment”: The idea is to jerk system operations into sync with make-the-world-better branding, like a diversity chiropractor. (…) It can be as contentious and awkward as therapy; one strategist recalls how, during a call on how bias impacts performance reviews, a white male CEO hung up when accused of potential prejudice, “like an angry teenager slamming the door on their parents.” If all goes well, the public results of consulting by Collective, for example, can look like this: A millennial media company ditches a logo that appears to feature a thin white woman. Or Peloton formalizes a structure for its employee resource groups to participate in marketing and branding discussions. The whole service, from assessment to implementation, can cost between $70,000 and $150,000. (…) Zheng can command $15,000 for a corporate speech, as can Wagner, who is hiring a publicist.(…) In August, a conservative journalist named Christopher Rufo wrote excitedly on Twitter about an “explosive” leak he had received from inside Sandia National Laboratories, a nuclear-weapons research facility in New Mexico. The documents concerned an event called “White Men’s Caucus on Eliminating Racism, Sexism, and Homophobia in Organizations” that had been conducted with Sandia’s largely white and male executives at a luxury resort. It had been led by a DEI consultancy called White Men As Full Diversity Partners. What Rufo published, under the headline “Nuclear Consequences,” was ultimately tame. There was an image showing the phrase WHITE MEN on a dry-erase board along with a word cloud of associated terms: MAGA hat, mass killings, beer, Founding Fathers, heart failure. Although Rufo referenced the participants being forced to “publicly recite” statements about their own privilege, most of the materials seem to have been generated by the participants themselves, including handwritten assessments about how much the workshop helped them feel as though they could be better people. Tucker Carlson, funneling the story into right-wing panic about critical race theory, called the event a “reeducation camp” with “mandatory Maoist struggle sessions.” Senator Josh Hawley wrote to the secretary of Energy that the material was “deeply disturbing.” President Donald Trump signed an executive order on diversity training, partly inspired by what had happened at Sandia. White Men As Full Diversity Partners is not, in reality, a shadowy cabal of fanatics. The group was founded in 1997 by two white men, Bill Proudman and Michael Welp, who had both been Outward Bound instructors for executive clients and shifted into diversity consulting. (Welp traveled to South Africa, doing ropes courses for newly integrated employees of mines, banks, and pharmaceutical companies, and later got a Ph.D.) They saw that women and nonwhite people bore the brunt of educating white men about race and gender and that there was value in white men being explicitly asked to learn on their own; it became the founding principle of their company. Though they lead all kinds of sessions for companies and not all of their consultants are white men, their best-known offering is the caucus, in which “white men rediscover their sense of mutual self-interest in a more inclusive world,” as Welp puts it. First, white men learn that they have a shared culture. (Facilitators show clips from films like Apollo 13 and Gran Torino.) They do exercises to establish empathy: Standing on one side of the room, participants take one step forward if they belong to a members-only country club but take a step back if they lived in a mobile home growing up. The company’s three-and-a-half-day program can cost north of $50,000. (…) Another horrific cycle of death, protest, and corporate spending occurred in March, when eight people, six of whom were Asian women, were shot to death in suburban Atlanta — the apex of months of anti-Asian violence. There was a rush for consultants who could translate, sometimes literally, systemic issues of oppression and bias faced by the Asian American and Pacific Islander community. “Almost everyone I know who has even the most basic knowledge of Asian American studies got trucked out on MSNBC, CNN,” says Kim Tran, an equity consultant, a community organizer, and a writer with a Ph.D. in ethnic studies. Corporations and brands seemed to react more nimbly to this spate of violence than they had to previous high-profile killings. “There’s a playbook now,” Tran says, “and it goes something like: A terrible thing happens to a marginalized community; then we put out a statement of outrage; then we do a listening session; and then we drop it until the next terrible thing.” After the shootings, Ad Age released a live blog “tracking how brands, agencies and media players are supporting AAPI communities and responding to anti-Asian sentiment.” Bridget Read
Rachel Dolezal est-elle une personne «transraciale», un peu comme il existe des personnes «transgenres», nées avec un sexe qui ne correspond pas à leur identité profonde de genre? C’est ainsi que se nomme l’intéressée, dans une interview à la NBC: «trans-noire», ce qui selon elle veut dire qu’elle n’est «pas née comme cela» mais que «c’est ce qu’[elle est] réellement». C’est depuis cette affaire que le mot «transracialisme» a pris ce sens, alors qu’il désignait avant aux États-Unis les enfants noirs adoptés par des familles blanches, ou inversement, les enfants blancs adoptés par des familles noires. Sur les réseaux sociaux et dans le monde académique, le débat fait rage. «Dolezal a menti sur elle-même et elle continue de mentir. En tant que femme trans je n’ai pas envie d’être comparée à une menteuse», s’insurge la YouTubeuse noire et transgenre Kat Blaque. En avril 2017, la philosophe Rebecca Tuvel publie un article intitulé «En défense du transracialisme» dans une revue académique, qui suscite un vif débat. «Puisque nous devrions accepter les décisions des individus trans de changer de sexe, alors nous devrions aussi accepter les décisions des individus transraciaux de changer de race», argumente-t-elle, déclenchant une lettre ouverte de près de 800 universitaires qui demandent la suspension de la publication, et la démission de la rédactrice en chef de la revue. Jesse Singal du New York Magazine parle de chasse aux sorcières, et Glenn Greenwald, le journaliste qui a publié les révélations d’Edward Snowden sur la NSA, de «campagne hideuse». En France, les chercheurs et chercheuses que nous avons interrogées sont gênées aux entournures: «Le terme ne peut s’utiliser qu’avec précautions», confie Magali Bessone, professeure de philosophie politique à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, autrice en 2013 de Sans distinction de race? Une analyse critique du concept de race et de ses effets pratiques. «Ce n’est pas une catégorie que je mobiliserais, mais je ne dirai peut-être pas la même chose dans deux ans», nuance la politiste Audrey Célestine. Et les militantes aussi: «Concernant la “transracialité”, je me permets de vous suggérer de ne pas utiliser ce terme car il crée une analogie injustifiée avec la transidentité», nous écrit une membre d’un collectif afro-féministe. «Une violente farce», une «non notion», une «errance raciste et essentialisante», juge Ketsia Mutombo, présidente et co-fondatrice de l’association Féministes contre le cyberharcèlement. Mais d’abord, qu’entend-t-on par transracialisme? Les définitions données par les spécialistes que nous avons interviewées varient. «C’est le fait de passer d’une race à une autre», explique Magali Bessone. La philosophe définit le transracialisme comme une catégorie large, qui comprend par exemple le fait de passer de blanc à noir, tout comme le fait de passer de noir à blanc. Ce dernier phénomène est plus connu et fut utilisé par certaines personnes noires aux États-Unis durant la période de ségrégation constitutionnelle pour éviter les sanctions ou bénéficier d’avantages structurellement réservés aux Blancs. On l’appelle «passing». D’autres universitaires, comme Éric Fassin, choisissent de réserver le mot «transracialisme» au passage de blanc à noir: «C’est l’inverse du passing», déclare-t-il. On parle aussi parfois de passing inversé, justement pour désigner le passage de blanc à noir. Le phénomène du passing a engendré toute une série de romans autour des années 1920 sur ce phénomène, les passing novels. (…) Le passing, aujourd’hui, prend des formes plus diffuses. On retrouve des réminiscences de ce phénomène dans les nombreuses échoppes du quartier de Château Rouge à Paris, qui proposent des crèmes à l’hydroquinone, pour blanchir l’épiderme et bercer les espoirs de femmes noires. On appelle aussi ce phénomène le «teint Hollywood», selon l’historien Pap Ndiaye, teint que sont soupçonnées d’avoir adopté de nombreuses stars comme Beyoncé ou encore l’acteur Denzel Washington. Quant à Michael Jackson, il a toujours affirmé être atteint de vitiligo, une maladie qui dépigmente la peau par endroits. Son dermatologue, Arnold Klein, a lui-même affirmé qu’il l’avait «rendu blanc parce qu’il était malade». Outre blanchir sa peau, avoir un conjoint ou une conjointe blanche et des enfants métis est une autre façon de «passer», précise Pap Ndiaye. En Guadeloupe, les parents qui ont un enfant à peau plus claire sont encore parfois félicités, et l’enfant né qualifié de «po chapé», ce qui signifie «peau échappée, peau sauvée». «Comme dans les campagnes, on pouvait féliciter d’avoir eu un garçon plutôt qu’une fille», fait remarquer l’historien. Dans tous les cas, le mot transracialisme semble revêtir une dimension plus psychologique, tandis que le passing a un caractère stratégique, de survie dans un monde de dominants. «Cette démarche procède d’une forme d’intelligence des hiérarchies sociales: ces personnes ne souhaitent pas devenir blanches, elles souhaitent rester noires avec la peau plus claire», explique Pap Ndiaye. «C’est un changement de race essentiellement effectué pour des raisons économiques», détaille Magali Bessone. «Le passing n’est qu’un calcul, ça n’est pas un enjeu identitaire, c’est un enjeu de survie», complète Audrey Celestine. Si l’on comprend largement les raisons qui poussent un individu à vouloir passer pour blanc –favoriser une carrière, être moins sujet aux discriminations voire à certaines époques aux violences ou même à l’esclavage–, le chemin inverse semble beaucoup moins évident. Certes, aux États-Unis, il peut y avoir des avantages à être racialisé, pour bénéficier de places à l’université par exemple. Ou lorsqu’on évolue dans le milieu musical, notamment dans le blues, «où être noir est un avantage, par une sorte d’inversion des normes communes», souligne Pap Ndiaye. «Armstrong, je ne suis pas noir / Je suis blanc de peau» chantait Nougaro. Mais, socialement et économiquement, les désavantages sont bien plus nombreux, en raison des discriminations persistantes. Dans une étude publiée en 2013, des chercheuses ont pourtant montré que les personnes nées de couples bi-raciaux dont l’un est blanc, et l’autre noir, ont plutôt tendance à se déclarer comme noires. «Nous voyons un schéma inversé du passing par rapport à la période des lois Jim Crow [la période allant de 1876 à 1964, ndlr]», commentent les autrices de cette étude. Depuis les années 1960, dans le sillage du mouvement pour les droits civiques, ces personnes qu’en France on qualifierait de métisses s’affirment comme noires. D’abord parce qu’elles sont considérées comme noires par la société, mais aussi parce qu’elles le revendiquent. Parce qu’être noir n’est plus un objet de honte, mais au contraire, de fierté. Cette fierté entraînerait-elle, en parallèle, à mesure que s’affirment les minorités, certaines personnes blanches à désirer être non-blanches? En France, c’est ce que suggèrent les recherches de Juliette Galonnier. Cette sociologue a travaillé sur les conversions à l’islam en France et aux États-Unis dans le cadre de sa thèse en sociologie soutenue en juin 2017, et a pu interroger plusieurs personnes qui ne s’identifiaient plus comme blanches, par rejet du groupe dominant. C’est le cas par exemple de Noémie*, une jeune femme originaire du Gers, qu’elle a rencontrée en 2014, alors qu’elle avait 27 ans. Noémie ne se sent «pas française» raconte-t-elle, à cause de «l’histoire de l’esclavage, de la colonisation» et des «discriminations», qui la détachent de cette identité-là. Mais elle va plus loin qu’un simple rejet de son identité française. Au sortir de l’adolescence, captivée par un groupe de femmes portant le voile et discutant de féminisme musulman, elle commence à développer un réseau d’amis pratiquants. Elle se fascine alors pour la négritude et rencontre un jeune musulman originaire de Mauritanie. Un jour, en l’attendant à la sortie d’une mosquée, elle entend un appel à la prière, et sans savoir pourquoi, sans comprendre, se met à pleurer. Elle se convertit, quelques semaines après, à l’islam. Elle épouse ensuite son compagnon et commence à porter le voile. Elle bascule alors aux yeux des gens selon ses propres mots «de la majorité à la minorité»: «En quoi ça me fait plaisir que ça rejaillisse sur moi? répond-t-elle à la chercheuse qui l’interroge sur les discriminations qu’elle subit, selon le texte des entretiens que Slate a pu consulter. Je suis plus prisonnière de cette identité de petite Blanche française dominante qui m’horripile, parce qu’elle correspond pas à ce que j’ai dans mon cœur». Cette histoire montre qu’être perçue comme une personne blanche ou noire dépend aussi d’un certain contexte culturel et social, même si cela ne peut être bien sûr totalement indépendant de facteurs génétiques et biologiques (le taux de mélanine par exemple). Les femmes blanches qui se mettent à porter le voile ou les hommes blancs qui arborent une grande barbe «sont exposés à de nouvelles catégorisations raciales comme arabes et maghrébins», explique Juliette Galonnier, tout simplement parce que les musulmans en France aujourd’hui viennent à 80% d’Afrique du Nord. «Les gens font de nouvelles hypothèses sur leur origines ethniques.» Les exemples qui démontrent que la perception de la couleur de peau varie selon le contexte social, ou même historique, sont nombreux. On sait qu’à la fin du XVIIIe siècle, Benjamin Franklin, qui avait classé les humains en trois catégories, les «Noirs», les «Blancs» et les «Basanés», avait rangé les Suédoises et les Suédois chez… les Basanés, tout comme les Français et Françaises d’ailleurs. «Les Tchétchènes sont considérés comme noirs, parce que c’est un critère de dévalorisation… Et Malcolm X, quand il voyageait, s’était vu demander “pourquoi il s’intéressait tant aux Noirs”», raconte Pap Ndiaye. On sait aussi que les Irlandaises et Irlandais ont été associés aux Noirs aux États-Unis au XIXe siècle, parce qu’ils étaient pauvres et catholiques. La militante Angela Davis raconte comment elle parvenait à pénétrer dans des boutiques interdites aux Noires en parlant français, tout comme au début du XXe siècle, les Noirs du Temple de la science maure d’Amérique, qui se définissaient comme musulmans, réussissaient à entrer dans des wagons réservés aux Blancs grâce à leur garde-robe (turban pour les femmes et fez pour les hommes). Ceux-là même qui se définissaient comme «maures» avant tout refusaient d’ailleurs de cocher la case «negro» sur les formulaires. «La “race” mobilise deux caractéristiques: le phénotype et les relations de pouvoir. Et c’est dans la relation entre les deux que tout se joue», résume la philosophe Magali Bessone. «Les catégories de “blanc” ou “noir” existent dans un contexte social: être blanc ou noir en France c’est pas la même chose qu’aux États-Unis», abonde Audrey Célestine, qui elle-même a pu se rendre compte à quel point cette expérience varie. L’un de ses plus jeunes frères, à moitié algérien, et qu’on reconnaissait à Dunkerque comme quelqu’un d’origine maghrébine, s’est vu perçu comme un «blanc» à son arrivée en Guadeloupe, à un moment particulier où le territoire connaissait un état d’urgence, raconte-t-elle dans un livre publié en mai, Une famille française. «Aux Antilles, la blanchité ne se voit pas qu’à la couleur de peau mais aussi par la maîtrise du créole», commente la chercheuse. Dans What Blood Won’t Tell: A History of Race on Trial in America, une historienne américaine raconte les procès intentés au XIXe siècle par des esclaves pour essayer de prouver qu’ils étaient blancs. Ces procès tournaient moins autour de la fameuse «règle de la goutte de sang» («one-drop rule», la règle selon laquelle toute personne ayant un ancêtre noir était considérée comme noire) que des relations sociales ou encore de la «moralité» de ladite personne ou de son civisme. Alors qu’au contraire, aujourd’hui une personne considérée comme très blanche de peau, et qui dans d’autres pays serait très clairement considérée comme blanche, peut s’identifier, puisqu’il s’agit d’une auto-déclaration, comme étant noire aux États-Unis, en vertu de la survivance dans les consciences de la «règle de la goutte de sang». «Si Rachel Dolezal avait effectivement eu une ascendance (même éloignée) africaine-américaine, il est très probable que son cas n’aurait pas suscité un tel scandale et qu’on lui aurait reconnu beaucoup plus facilement le droit de se définir comme noire», estime Solène Brun, doctorante à Sciences-Po qui travaille sur les frontières ethno-raciales et la construction des identités. C’est à la lueur de ces expériences qu’on peut comprendre la réaction d’Arnaud Gauthier Fawas. Ce militant LGBT a fait rire internet et déchaîné des torrents de violence après ses propos sur le plateau d’Arrêt sur images, où il refusait d’être qualifié d’homme. Il refusait aussi d’être qualifié de blanc, malgré son apparence. Interpellé par un membre du collectif Stop au Pinkwashing qui déplorait «un plateau très blanc» (quatre personnes d’apparence masculine et blanches de peau), cet administrateur de l’Inter-LGBT a rétorqué que ce n’était pas le cas, parce qu’il a un parent libanais. «C’est intéressant qu’on interroge tous nos propres stéréotypes autour de la table. Parce que sans même m’avoir posé la question, vous supposez que je suis un homme. Et seulement par mon apparence vous estimez que je suis blanc. La frontière de nos propres stéréotypes est plus fluide que ce qu’on peut penser», a-t-il plaidé. D’une certaine manière, Arnaud Gauthier Fawas a raison. S’il est considéré comme blanc en France, il aurait très bien pu cocher une autre case aux États-Unis, et à coup sûr, sa remarque n’y aurait pas déclenché de telles réactions. Le cas de ce militant LGBT+ est bien différent de celui de Rachel Dolezal, mais interroge de la même manière: qu’est-ce qu’une ou un Blanc? Et qu’est-ce qu’une ou un Noir? Ou plus généralement, qu’est-ce qui fait qu’on est «racialisé»? Et peut-on choisir de se définir comme blanc ou noir, ou est-ce à la société de le faire? Ce qui choque, dans ces deux exemples, a un certain rapport avec la notion de «privilèges». Peut-être qu’Arnaud Gauthier Fawas n’est pas blanc, selon une définition «génétique» ou «héréditaire» très américaine de la chose, mais puisqu’il est perçu comme tel la plupart du temps, il bénéficie largement des «privilèges» qui vont avec, c’est-à-dire qu’il n’écope pas des discriminations dont souffrent en France les personnes perçues comme arabes ou noires. Peut-être a-t-il déjà vécu du racisme lié à son ascendance libanaise, mais cette raison paraît un peu faible pour compenser le fait qu’il y a bien quatre hommes perçus comme blancs sur le plateau d’Arrêt sur images… De même, la dissimulation de Rachel Dolezal, qu’elle relève initialement d’un sentiment sincère ou non, a irrité bon nombre de personnes qui ont jugé qu’elle n’avait pas subi des discriminations liées à sa couleur de peau dans son enfance, avant de «devenir» noire. Et surtout, que pouvoir choisir d’être noir ressemblait encore à un privilège de Blanc. (…) C’est aussi ce que répond l’un des convertis à l’islam interrogés par Juliette Galonnier, et qui ne s’identifie plus comme blanc. (…) Qu’en serait-il si chacun et chacune pouvait avoir entièrement la capacité à s’autodéfinir, sans trop de lien, ou un lien seulement faible, avec la réalité perçue et la réalité sociale vécue? Telle est la question que pose le geste d’Arnaud Gauthier Fawas, dont les implications ne sont pas sans difficultés. Au Brésil, les débats autour des quotas pour les citoyens et citoyennes noires de peau ont commencé à s’envenimer le jour où certains ont remarqué que davantage de personnes claires de peau postulaient. Voilà qui allait donc détruire une partie de l’effet recherché de ces politiques publiques… Les universités n’ont pas trouvé mieux, pendant un temps, que d’instaurer des «commissions de vérifications raciales», rappelant d’inquiétants souvenirs… On retrouve le même type de critiques s’agissant des personnes transgenres, dans une frange minoritaire des milieux féministes, qui reprochent aux femmes transgenres de pouvoir «choisir» leur sexe sans avoir vécu l’oppression qui va avec (alors que l’identité de genre est bien plus souvent présentée comme une nécessité intérieure, et non un choix, par les personnes trans elles-mêmes). Au Royaume-Uni, quand les conservateurs britanniques ont soutenu une réforme du changement d’état civil pour les personnes trans passant par une simple déclaration, nombre de ces Terf, pour «trans exclusionary radical feminists», se sont insurgées, dénonçant une ruse pour leur piquer des places sur les listes électorales. «L’auto-identification qui consiste à affirmer “je suis qui j’affirme être” pue l’autorité et la suprématie masculine», ont tonné une dizaine de femmes du Labour, indiquant que 300 d’entre elles avaient quitté le parti à cause de ces nouvelles règles. En France, ces positions ont moins d’audience dans les milieux féministes, mais elles existent, par exemple sous la plume d’une des figures du Mouvement de libération des femmes (MLF), Christine Delphy: «L’identité n’est pas quelque chose que l’on se forge tout seul, c’est quelque chose qui vous est imposé. […] Je pense que là-dedans il y a une négation de la réalité du genre, qui est quelque chose de social, et pas quelque chose de sexuel ou biologique. Et une négation de l’oppression des femmes», faisait valoir en mars la philosophe et sociologue dans l’émission «Vieille Branche» (…) Mais le regard sur la transidentité dans les milieux progressistes et féministes est très différent de celui sur le «transracialisme». Même si les personnes transgenres font l’objet d’une exclusion encore très forte au niveau social, les milieux progressistes et féministes prônent plutôt tolérance et compréhension à leur égard. La transidentité a récemment été retirée de la liste des maladies mentales, et fait l’objet de politiques publiques pour faciliter la vie des personnes trans. Il ne peut pas être encore question de politiques publiques s’agissant du transracialisme, phénomène ultra-minoritaire, dont on n’est même pas encore sûr qu’il ait une véritable existence, mais la réaction quant à ce phénomène en provenance de personnes issues de milieux progressistes voire universitaires interroge. Pourquoi le transracialisme n’est-il pas autant accepté que le transgenrisme? Ce qui étonne dans la virulence des attaques contre Rachel Dolezal, c’est que la «race», comme concept, est communément admise comme étant fictive, comme n’ayant pas d’assise biologique, et c’est précisément pour cela que le transracialisme devrait, selon cette logique, moins choquer que le transgenrisme, alors que le sexe continue d’être perçu comme une chose biologique. «Si Rachel sent qu’elle est au fond d’elle-même une personne noire, qui suis-je pour dire qu’elle fait une erreur?» Signe de ce deux poids, deux mesures, l’Assemblée nationale vient d’inscrire dans la Constitution l’interdiction de la «distinction de sexe», au moment même où elle en supprimait le mot «race». S’il y a moins de «race» que de «sexe», pourquoi n’accepterait-on pas une certaine forme de fluidité entre les couleurs de peau, tout comme on accepte que les personnes trans puissent se sentir nées dans le mauvais sexe? C’est l’interrogation du sociologue américian Rogers Brubaker, dans un livre qui a reçu énormément de critiques, Trans: Gender and Race in an Age of Unsettled Identities. Rachel Dolezal a elle-même exploité cette comparaison, allant jusqu’à dire dans une interview avec la sociologue Ann Morning que le stigmate qui pèse sur les personnes «transraciales» serait plus grand, puisque, selon ses mots, «la fluidité de genre est plus largement acceptée que la fluidité de race». «Si Rachel sent qu’elle est au fond d’elle-même une personne noire, qui suis-je pour dire qu’elle fait une erreur? Les races ont été créées par les Européens et ils avaient tort», affirme Albert Wilkerson, un homme que Rachel Dolezal appelle son «vrai» père, dans le documentaire Rachel Dolezal, un portrait contrasté. Les arguments contre l’acceptation du transracialisme paraissent souvent faibles, et tombent assez facilement dès lors qu’on opère une comparaison avec la transidentité et qu’on regarde de près le cas de Rachel Dolezal. À ceux et celles qui lui reprochent d’avoir commis un «blackface» (soit de s’être approchée de cette pratique théâtrale au XIXe siècle dans laquelle des Blancs se grimaient en personnes de couleur pour en faire une caricature débile), on peut rétorquer que Rachel Dolezal est très loin de se moquer des Noirs. «Le black face est occasionnel, ce n’est pas la même chose que de vivre en Noir», acquiesce Éric Fassin. Peut-on reprocher à Rachel Dolezal de s’être approprié une culture, à la manière de ces chaînes internationales de vêtements qui plagient purement et simplement les traditions de pays dans lesquels par ailleurs elles menacent le commerce local? L’«appropriation culturelle» est un problème lorsqu’elle est faite «sans aucune conscience ni lien dans leur épaisseur avec la culture dont le vêtement est issu», relève Pap Ndiaye. «Quel degré de mélanine faudrait-il avoir pour avoir le droit de s’habiller ainsi?» pointe aussi l’historien, soulignant par là les limites d’une telle critique appliquée aux individus. Reproche-t-on à Rachel Dolezal d’accentuer les stéréotypes associés aux personnes noires, en adoptant des signes extérieurs à cette culture? Mais la même critique vaudrait alors pour les personnes trans, qui sont nombreuses, comme Caitlyn Jenner, à se délecter de longues robes et de talons hauts, réflexe qu’on peut comprendre simplement avec un peu d’humanité, puisque cet amour des signes féminins découle tout simplement du fait qu’ils leur ont été interdits pendant longtemps. Quant au «luxe de s’autodéfinir» que s’octroieraient les personnes blanches, ce «privilège» qu’elles auraient de se choisir noires, il tombe là aussi à l’eau lorsqu’on opère une comparaison avec la transidentité: qui connaît un peu le sujet sait que les personnes trans ne «choisissent» pas pour la plupart leur genre, elles le vivent et l’ont pour la plupart toujours vécu pleinement, depuis l’enfance. Douloureusement. Pour l’instant, puisque le sujet de la transracialité est encore totalement méconnu, il est très difficile de dire si les quelques cas relevés dans le monde ressortent d’une nécessité intérieure ou d’un choix délibéré. La biographie de Rachel Dolezal penche plutôt pour la première option. Une explication, plutôt qu’une justification, à ce double standard, tient sans doute à l’histoire des luttes féministes d’un côté, et antiracistes de l’autre. Comme le relève la docteure en sociologie Sarah Mazouz dans une recension du livre de Brubaker, les premières «ont affirmé la fluidité des catégories et la possible circulation d’une identité à une autre comme l’un des principaux instruments de remise en cause d’un ordre social genré et de ses hiérarchies», tandis que «le changement de race n’est pas un enjeu central des mouvements antiracistes». La «race», par ailleurs, à l’inverse du genre, est «inscrite dans une hérédité. Elle implique des ancêtres, une généalogie et une histoire, ce qui n’est, dans les grands traits, pas le cas du genre», explique aussi Solène Brun. Comme dit plus haut, certaines personnes métisses sont très fières de se revendiquer noires, car elles s’inscrivent dans cette histoire de luttes, retournant le stigmate en un atout de fierté. Qu’on puisse leur dérober ceci leur paraît parfaitement insupportable. Le genre semble relever par contraste d’une dimension plus intime. «La race me semble engager davantage d’emblée des communautés et des relations socio-politiques», suggère Magali Bessone. Si la transidentité est mieux acceptée (même si tout est relatif) dans les milieux féministes que le transracialisme, c’est peut-être aussi parce qu’il n’y a jamais vraiment eu, au fond, de «classe des femmes» solidairement unie contre la «classe des hommes», comme il y a eu une solidarité des Noirs contre l’oppression des Blancs. Parce que femmes et hommes ne peuvent vivre séparément, et ne l’ont jamais complètement fait, tandis qu’il a existé des quartiers complètement ségrégés, où Noirs et Blancs étaient séparés. Et parce que par conséquent une femme transgenre ou un homme transgenre ne peut être regardé –du moins par les femmes féministes– comme un «traître à sa classe», au même titre qu’un Noir ou un Blanc qui «passe» de l’autre côté pourrait l’être, à cause de cette histoire. Il faut relire Simone de Beauvoir, au début du Deuxième Sexe, pour le comprendre: «Le prolétariat pourrait se proposer de massacrer la classe dirigeante, un Juif, un Noir fanatiques pourraient rêver d’accaparer le secret de la bombe atomique et de faire une humanité tout entière juive, tout entière noire: même en songe la femme ne peut exterminer les mâles. Le lien qui l’unit à ses oppresseurs n’est comparable à aucun autre». Mais comprendre n’est pas justifier, et il n’est pas sûr qu’un jour les arguments contre le transracialisme ne finissent par tomber, comme ceux qui ont longtemps érigé la transidentité en «abomination». Si le cas de Rachel Dolezal est largement regardé comme de la mythomanie pathologique, il n’est pas exclu qu’un jour ce regard change. «C’est comme si elle vivait dans un futur encore non avéré», a écrit à propos d’elle le New York Times Magazine. Avons-nous aujourd’hui les lunettes pour voir le transracialisme? Rachel Dolezal est-elle une menteuse, ou une pionnière? «Dans cent ans, ceci sera aussi commun que de se faire refaire le nez. Mais il y a toujours quelqu’un qui vient en premier», affirme Martin, le personnage de Your face in mine. Il faudra sans doute encore attendre quelques années pour voir si cette prédiction est juste. Aude Lorriaux
Depuis la mort de George Floyd, lors d’un contrôle de police à Minneapolis, des manifestations ont lieu partout aux États-Unis avec pour slogan Black Lives Matter, comme ici à Oklahoma City, le 31 mai 2020. Louboutin revendique (…) le lancement d’une nouvelle collection, « Walk a Mile in my Shoes », inspirée par la phrase de Martin Luther King, et une rencontre avec l’une des fondatrices du mouvement américain Black Lives Matter. Les bénéfices de la collection seront reversés à des organisations œuvrant pour la justice sociale, précise la société. Pour 995 euros, chacun peut ainsi s’offrir l’escarpin Free Walkie, qui « exprime cette saison l’empathie et la solidarité ». L’affaire paraît si caricaturale qu’elle prête d’abord à sourire, rappelant les outrances de l’antiracisme hollywoodien dépeints par Romain Gary ou l’essai au vitriol de Tom Wolf Radical Chic. Le romancier y décrivait une soirée mondaine donnée par le chef d’orchestre Leonard Bernstein dans son splendide appartement de Park Avenue en l’honneur des Black Panthers. La variation Louboutin apporte toutefois une nuance de poids: après les stars et les grands-bourgeois, ce sont désormais les entreprises qui se saisissent à pleines mains de la puissante bannière de l’antiracisme. Ce mouvement vient des États-Unis, où les grandes corporations, pour répondre aux attentes de leurs clients et jeunes recrues, mais surtout éviter toute recension critique par des associations militantes, tentent de coller au mieux à ce qu’elles identifient comme un socle commun d’aspirations de la société. Un tournant politique accentué par l’arrêt Citizens United de 2010, qui autorise les entreprises à financer les campagnes électorales. Ainsi s’est bâti un nouvel équilibre fragile où entreprises, politique et société civile, représentée par les associations, tentent ensemble d’organiser la vie de la cité. La décision, en mai 2019, de l’État de Géorgie d’adopter une loi restrictive sur l’avortement a parfaitement illustré ces nouveaux rapports de force. À l’annonce de la réforme, des activistes ont appelé sur les réseaux sociaux à boycotter entreprises et événements organisés en Géorgie. Les grands groupes ont embrayé, Netflix, Disney et Warner menaçant de stopper leurs tournages dans l’État. Une centaine de patrons ont ensuite manifesté leur opposition à la loi via une page dans le New York Times. Le texte a pour finir été bloqué, quelques mois plus tard, par un tribunal fédéral américain arguant de sa contradiction avec la jurisprudence de la Cour suprême. Depuis trois ans, c’est autour du mouvement woke, terme qui s’est répandu dans le sillage du mouvement Black Lives Matter contre les violences policières dont sont victimes les Noirs (sic) aux États-Unis, que se mobilisent les grands groupes américains. Pour gagner leurs galons woke, c’est-à-dire en état d’éveil face aux injustices sociales et raciales, les entreprises les plus motivées n’hésitent pas à organiser une forme de ségrégation entre leurs salariés. Les jeunes recrues à la peau blanche étant formées à prendre conscience de leurs privilèges tandis que les personnes de couleur sont invitées à se reconnaître dans le rôle de victimes. Au siège de Disney, en Californie, la direction des ressources humaines a par exemple constitué trois groupes affinitaires destinés de facto respectivement aux Latinos, aux Asiatiques et aux Noirs. Les employés blancs étant de leur côté incités à s’interroger entre autres sur les liens entre leur patrimoine et le « racisme structurel de la société américaine ». Le journaliste Christopher Rufo, à l’origine des révélations sur Disney, a même relaté l’existence dans certains groupes et administrations de stages de quasi-rééducation réservés aux hommes blancs hétérosexuels. Ces combats woke s’imposent au sein des grands groupes, essentiellement constitués de cadres urbains. Ils sont valorisés par les actionnaires institutionnels (fonds d’investissement, fonds de pensions, gestionnaire d’actifs…) qui identifient ces formations à des actions de lutte contre les discriminations, un des piliers de la responsabilité sociale et environnementale (RSE) des entreprises. Les sociétés cotées en Bourse tendent alors à s’y convertir pas à pas, avec plus ou moins d’enthousiasme et d’intensité. Ce n’est toutefois pas le cas de l’intégralité du capitalisme américain. Détenue par une famille de fervents chrétiens, la troisième enseigne de restauration rapide du pays, Chick-fil-A, reste par exemple parfaitement hermétique au mouvement. Le groupe conseille à ses franchisés de mener leur établissement «selon les principes de la Bible», ce qui passe notamment par une fermeture le dimanche. En Europe, les entreprises, fidèles à une tradition remontant au XIXe siècle, sont aussi fortement engagées sur les questions de responsabilité sociale et environnementale (RSE). (….) L’industrie cosmétique, directement exposée par ses produits à ces questions de couleur de peau, a ainsi franchi le Rubicon. En juin 2020, L’Oréal annonçait retirer «les mots blanc/blanchissant, clair de tous ses produits destinés à uniformiser la peau». Le français suivait son concurrent américain Johnson and Johnson, propriétaire notamment des marques Neutrogena, RoC ou Le Petit Marseillais, qui avait déclaré plus tôt abandonner la production de substances éclaircissantes commercialisées en Asie et au Proche-Orient. Le luxe, tétanisé par les procès en appropriation culturelle, suit également le mouvement de près, comme la campagne Louboutin le reflète. Gucci, une marque phare de Kering, s’est ainsi retrouvé au printemps 2019 dans la tempête, pour avoir lancé un col roulé décoré de larges lèvres rouges, jugé raciste, car pouvant évoquer une blackface, une caricature de visage noir. Afin de se faire pardonner, le groupe a multiplié les dons à des associations de lutte contre les discriminations et les séminaires de sensibilisation. Pour les entreprises, rejoindre la croisade woke peut s’apparenter à un très tentant, et économique, bain de jouvence marketing. La conversion exige toutefois un certain professionnalisme, comme la Poste espagnole l’a appris à ses dépens, en mai. Pour marquer l’anniversaire de la mort de George Floyd, lors de son arrestation par la police, le groupe a lancé une collection de timbre, les Equality Stamps, représentant différentes couleurs de peaux. Scandale immédiat car la valeur des timbres était corrélée à la clarté de la peau, variant de 0,70 euro pour celui représentant la peau noire à 1,60 euros pour le blanc. En France, le modèle universel républicain s’oppose frontalement à ces approches racialistes. La grande majorité des chefs d’entreprise, conscients de cette spécificité, se montrent prudents sur ces sujets et tendent plutôt à freiner l’enthousiasme de leurs jeunes directions de l’éthique et/ou de la diversité. L’intense polémique suscité par un tweet d’Évian s’excusant d’avoir fait la publicité de son eau en pleine journée de ramadan a bien démontré la réactivité épidermique d’une grande partie du public hexagonal devant les approches communautaristes.
Il est bien vu, ces jours-ci, de présenter Joe Biden comme un nouveau Roosevelt, ambitieux et pragmatique, courageux et modéré. Celui qui passait hier encore pour un gaffeur hasardeux prend désormais les traits du bon géronte, consacrant sa présidence à la réconciliation d’un pays fracturé. Mais cette image rassurante ne résiste pas à la réalé des faits et masque bien mal la nouvelle poussée de fièvre idéologique associée au wokisme qui traverse la société américaine, très présente dans l’aile gauche de son propre parti. (…) La nouvelle révolution américaine vient des campus mais n’y est plus cantonnée: son idéologie se déploie désormais dans les administrations publiques et privées. Et (…) c’est au nom du concept d’équité qu’elle se déploie. (…) Mais surtout, on ne saurait tolérer d’autre explication à la moindre disparité dans la représentation que par le «racisme systémique». Comment s’arracher à ce dernier? Par un travail constant de rééducation. Le journaliste Christopher Rufo a critiqué à plusieurs reprises au cours des dernières années les délires du «diversity training». Il l’a encore fait ces derniers jours en révélant que certains dirigeants masculins blancs de Lockheed Martin avaient dû participer à un séminaire sur plusieurs jours pour apprendre à reconnaître leur «privilège blanc» et apprendre à le déconstruire en se livrant au rituel de l’autocritique raciale. Au cœur du complexe militaro-industriel, le wokisme triomphe. Plus largement, dans une entreprise, un salarié refusant de participer à un tel séminaire s’autodésigne comme un suspect. La réingénierie sociale culmine dans une logique de purge. (…) Et comme «l’antiracisme» d’hier a inventé la discrimination positive, celui d’aujourd’hui engendre ce qu’on appellera la ségrégation positive. Ainsi, la mairesse démocrate noire de Chicago, Lori Lightfoot, pour marquer le deuxième anniversaire de son élection, a décidé de réserver ses entrevues personnalisées aux journalistes «racisés» – autrement dit, de ne pas en accorder aux Blancs. Au nom de la justice raciale elle revendiquait explicitement une nécessaire discrimination raciale contre les Blancs. On n’en sera pas surpris: Ibram X. Kendi, l’intellectuel de référence du racialisme, explique que la discrimination raciale n’est en rien condamnable, pour peu qu’elle produise de l’égalité raciale. Cette nouvelle idéologie américaine s’impose partout en Occident en traitant les pays qui y résistent en provinces rebelles à mater. L’expérience américaine, fondamentalement révolutionnaire, cherche à s’exporter, comme si elle entendait se poser comme norme à suivre pour toutes les sociétés, et plus encore pour celles prétendant suivre les évolutions de la modernité. Nos sociétés sont invitées à s’abolir pour renaître à elles-mêmes, purgées du mal par une nouvelle inquisition se réclamant de l’antiracisme révolutionnaire. (…) À l’échelle de l’histoire, et même s’il faut garder à l’esprit que toute comparaison a ses limites, on y verra un transfert du flambeau révolutionnaire, de l’URSS aux États-Unis, comme si avec la fin de la guerre froide, le fondamentalisme de la modernité avait renoué avec la première société qui a voulu se définir intégralement dans ses catégories. On se forme dans les universités américaines à la manière d’un détour dans le centre idéologique de l’empire et grâce aux programmes du Département d’État, on va faire un stage en diversité sur les deux côtes américaines comme on allait hier en pèlerinage dans les pays du socialisme réel. Comme Gide jadis, un grand écrivain s’y rendant pourrait bien en revenir, ensuite, en ramenant dans sa besace un ouvrage qu’il intitulerait Retour des USA, en comprenant que ce modèle conduit notre civilisation vers l’abîme pendant qu’un homme aux airs de bon grand-père croit lui apporter la paix pour notre temps. Mathieu Bock-Côté
Les scènes auxquelles nous assistons dans le sillage du «Black Lives Matter» aux États-Unis, en Grande- Bretagne, en France, comme un peu partout en Europe, pour solder une histoire accusée d’être «raciste» ne sont pas sans rappeler des aveuglements de sinistre mémoire. Du passé faisons table rase! Cette injonction célèbre de L’Internationale, le chant révolutionnaire né à l’époque de la Commune de Paris de 1871, peut être lourde de conséquences. (…) Toutes proportions gardées, et dans un contexte politique radicalement différent, la volonté destructrice du passé à laquelle nous assistons fait penser à la Chine maoïste des années 1960-1970 lorsque des cohortes de Gardes rouges s’en prenaient aux symboles de l’histoire. Certes, ces foules étaient téléguidées par un Mao à la reconquête d’un pouvoir qui lui avait été contesté après la gigantesque catastrophe du «Grand Bond en avant» (de 30 à 50 millions de morts selon les estimations) dont il était responsable. Certes, les violences des manifestants actuels ne peuvent naturellement pas être assimilées à celles des jeunes excités chinois qui agitaient leur petit Livre rouge en s’en prenant aux élites cultivées, coupables d’incarner le monde ancien, allant jusqu’à les mettre à mort, suivi de bacchanales où le foie du supplicié pouvait être mangé. Il n’empêche, la mise au pilori d’intellectuels, d’universitaires, aux États-Unis et ailleurs, qui ne se plient pas à la nouvelle doxa sur l’antiracisme, l’anticolonialisme, voire l’antisexisme, participe du même désir d’exclusion, de destruction, non de l’être mais de l’esprit, que complètent d’absurdes censures. «Sur une page blanche, tout est possible ; on peut y écrire et dessiner ce qu’il y a de plus nouveau et de plus beau», cette citation de Mao a servi d’argument aux Gardes rouges pour éradiquer l’histoire. Par ce mot d’ordre, le Grand Timonier voulait priver le peuple chinois de mémoire historique afin de le tailler à la mesure de sa propre démesure. Mao a tenté de mettre en œuvre le fameux aphorisme de Big Brother, dans le 1984 de George Orwell, qui exprime au mieux les vrais enjeux, ceux d’hier comme ceux d’aujourd’hui: «Celui qui contrôle le passé contrôle l’avenir, celui qui contrôle le présent contrôle le passé.» (…) La charge antiraciste menée de nos jours s’accompagne d’une volonté de culpabiliser ceux qui n’ont pas la chance d’être né du bon côté de l’histoire nouvelle que l’on cherche à imposer. Voir des édiles, comme le maire de Minneapolis, implorer les manifestants pour qu’ils pardonnent son «privilège» d’être Blanc, renvoie pour le coup aux pires moments de la Révolution culturelle chinoise lorsque l’érudit devait avouer son amour des lettres anciennes avant d’être exécuté. L’autocritique est un classique du communisme. Il ne s’agissait pas de prouver la justesse de l’accusation mais de donner bonne conscience aux bourreaux chargés d’éliminer le coupable. Thierry Wolton

Back in the USSR !

Camps de rééducation, séances d’autocritique publique, dénonciations, excommunications, procès-spectacles, censure et auto-censure médiatique, purges périodiques, police de la pensée, inquisition, révisions de la langue,  déboulonnages de statues, effacement de photos, exportation de la révolution …

A l’heure où, après avoir gagné le sexe, la dysphorie s’attaque à présent à la race …
Et à coup de bistouri, un influenceur blanc peut devenir coréen
Tout comme pendant que la lingerie elle-même se wokise …
Un homme peut devenir reine de beauté
Le tout alors qu’avant d’envahir nos stades, l’un vient de remplacer l‘autre dans notre Constitution
Ou après avoir mis le feu à l’Amérique et au monde occidental …
Entre question raciale et épidémie …
Et au prix du hold up électoral du siècle …
Et de son lot classique de boucs émissaires
Un vieil apparatchik nous fait à présent le coup du réconciliateur d’un pays fracturé …
Comment ne pas voir le nouveau totalitarisme qui vient …
Avec l’aide, entre inflation des normes et simple connivence idéologique, de la politisation de la justice
Comme du système médiatique et, avec les réseaux sociaux, paramédiatique …
Où après le bolchévisme et le maoïsme de la Révolution culturelle chinoise …
C’est désormais nos propres entreprises
Qui entre rééducation idéologique, séances d’autocritique publique et excommunication numérique …
Et contre espèces sonnantes et trébuchantes
Sont gagnées par ce monde moderne, prophétisé par Chesterton il y a un siècle, rempli d’idées chrétiennes devenues folles ?

« Demander pardon pour ce qu’on est? Cela s’appelle l’autocritique communiste »

TRIBUNE – Si l’analogie a, Dieu merci, d’évidentes limites, il est difficile de ne pas songer à la Révolution culturelle chinoise en considérant les actes d’intimidation, les menaces voire la violence physique des activistes américains qui fustigent le «privilège blanc», argumente Thierry Wolton, essayiste, spécialiste du communisme.


Thierry Wolton est l’auteur, notamment, de «Une histoire mondiale du communisme», en trois volumes chez Grasset: «Les Bourreaux» (2015), «Les Victimes» (2016), «Les Complices» (2017).


Les scènes auxquelles nous assistons dans le sillage du «Black Lives Matter» aux États-Unis, en Grande- Bretagne, en France, comme un peu partout en Europe, pour solder une histoire accusée d’être «raciste» ne sont pas sans rappeler des aveuglements de sinistre mémoire. Du passé faisons table rase! Cette injonction célèbre de L’Internationale, le chant révolutionnaire né à l’époque de la Commune de Paris de 1871, peut être lourde de conséquences. Tourner la page d’hier, croire que l’on peut repartir de zéro pour bâtir un monde nouveau, forcément meilleur, est une tentation pour chaque génération, convaincue qu’elle peut faire mieux que ses prédécesseurs, que l’avenir lui appartient. Cette espérance, qui fait des vies de chacun un point de départ toujours renouvelé, peut néanmoins tourner au cauchemar si elle devient un impératif, destiné non plus à ouvrir les chemins de l’avenir mais à démolir systématiquement ce qui s’est fait auparavant, à renier l’histoire constitutive de ce que l’on est présentement. Faire du passé table rase au risque de l’amnésie ouvre la porte aux manipulations, faute de repères dans le temps.

Toutes proportions gardées, et dans un contexte politique radicalement différent, la volonté destructrice du passé à laquelle nous assistons fait penser à la Chine maoïste des années 1960-1970 lorsque des cohortes de Gardes rouges s’en prenaient aux symboles de l’histoire. Certes, ces foules étaient téléguidées par un Mao à la reconquête d’un pouvoir qui lui avait été contesté après la gigantesque catastrophe du «Grand Bond en avant» (de 30 à 50 millions de morts selon les estimations) dont il était responsable. Certes, les violences des manifestants actuels ne peuvent naturellement pas être assimilées à celles des jeunes excités Chinois qui agitaient leur petit Livre rouge en s’en prenant aux élites cultivées, coupables d’incarner le monde ancien, allant jusqu’à les mettre à mort, suivi de bacchanales où le foie du supplicié pouvait être mangé. Il n’empêche, la mise au pilori d’intellectuels, d’universitaires, aux États-Unis et ailleurs, qui ne se plient pas à la nouvelle doxa sur l’antiracisme, l’anticolonialisme, voire l’antisexiste, participe du même désir d’exclusion, de destruction, non de l’être mais de l’esprit, que complètent d’absurdes censures.

«Sur une page blanche, tout est possible ; on peut y écrire et dessiner ce qu’il y a de plus nouveau et de plus beau», cette citation de Mao a servi d’argument aux Gardes rouges pour éradiquer l’histoire. Par ce mot d’ordre, le Grand Timonier voulait priver le peuple chinois de mémoire historique afin de le tailler à la mesure de sa propre démesure. Mao a tenté de mettre en œuvre le fameux aphorisme de Big Brother, dans le 1984 de George Orwell, qui exprime au mieux les vrais enjeux, ceux d’hier comme ceux d’aujourd’hui: «Celui qui contrôle le passé contrôle l’avenir, celui qui contrôle le présent contrôle le passé.» Ce n’est pas en épurant l’histoire des faits et des hommes qui déplaisent à la conscience du moment, qu’on peut la comprendre et en tirer les leçons.

La charge antiraciste menée de nos jours s’accompagne d’une volonté de culpabiliser ceux qui n’ont pas la chance d’être né du bon côté de l’histoire nouvelle que l’on cherche à imposer. Voir des édiles, comme le maire de Minneapolis, implorer les manifestants pour qu’ils pardonnent son «privilège» d’être Blanc, renvoie pour le coup aux pires moments de la Révolution culturelle chinoise lorsque l’érudit devait avouer son amour des lettres anciennes avant d’être exécuté. L’autocritique est un classique du communisme. Il ne s’agissait pas de prouver la justesse de l’accusation mais de donner bonne conscience aux bourreaux chargés d’éliminer le coupable.

La lutte contre le racisme est une noble cause qui rappelle la commune condition du genre humain, une évidence qui ne devrait pas avoir besoin d’être défendue. Faut-il pour autant que cette lutte cherche à instrumentaliser l’histoire comme si elle était coupable, comme si on pouvait la réécrire au goût du jour pour plaire aux plaignants du moment? La destruction de symboles d’un passé supposé raciste, le déboulonnage de quelques héros accusés d’actes, de propos racistes, la mise à l’index de chefs-d’œuvre qui ne correspondent plus aux canons à la mode, ne résoudront rien.

De tels actes servent tout au plus à assouvir des haines qui ne sont jamais de bonnes conseillères. Le jusqu’au-boutisme qui aboutit à la stigmatisation de ceux jugés coupables a priori donne au mouvement «antiraciste» actuel une orientation qui permet de douter de sa sincérité. Culpabiliser un Blanc parce qu’il est Blanc, quand il n’y est pour rien, est une stupidité et une inconvenance. S’excuser, demander pardon pour ce que l’on a fait soi-même, pour ce dont on s’est rendu coupable à titre individuel, certes oui, mais certainement pas pour ce que l’on est ou pour ce qui s’est produit plusieurs siècles avant votre naissance.

Tout passe. Les jeunes Chinois d’aujourd’hui ne font plus du passé table rase. Sur ordre du pouvoir national-communiste de Xi Jinping, ils encensent la glorieuse histoire de l’empire du Milieu, celle-là même que Mao voulait passer à la trappe. La roue de l’histoire tourne au rythme que les hommes lui donnent, les vérités d’aujourd’hui ne peuvent pas plus prétendre à l’éternité que celle d’hier, et probablement que celles de demain. Cela ne veut pas dire que les faits en eux-mêmes ne doivent pas être discutés, analysés, voire jugés, mais sans émoi et surtout sans diktat, pressions et menaces, quels qu’ils soient.

Voir aussi:

Mathieu Bock-Côté: «Rééducation à l’américaine»
CHRONIQUE – L’idéologie racialiste américaine cherche à s’exporter, comme si elle entendait se poser comme norme à suivre pour toutes les sociétés.
Mathieu Bock-Côté
Le Figaro
28/05/2021

Il est bien vu, ces jours-ci, de présenter Joe Biden comme un nouveau Roosevelt, ambitieux et pragmatique, courageux et modéré. Celui qui passait hier encore pour un gaffeur hasardeux prend désormais les traits du bon géronte, consacrant sa présidence à la réconciliation d’un pays fracturé. Mais cette image rassurante ne résiste pas à la réalité des faits et masque bien mal la nouvelle poussée de fièvre idéologique associée au wokisme qui traverse la société américaine, très présente dans l’aile gauche de son propre parti. Celle-ci n’est pas loin de considérer Joe Biden comme un président de transition, alors qu’une nouvelle garde s’installe dans un pays dont les coordonnées identitaires de base se transforment. Il laisse croire à un retour au calme alors que tout s’embrase.

La nouvelle révolution américaine vient des campus mais n’y est plus cantonnée: son idéologie se déploie désormais dans les administrations publiques et privées. Et comme le notait récemment Christopher Caldwell dans la National Review, c’est au nom du concept d’équité qu’elle se déploie. Le principe d’équité prétend accomplir l’égalité à l’américaine mais en fait le falsifie, en liquidant la référence à l’individu pour la reporter à l’échelle raciale: chaque groupe identifié par la bureaucratie diversitaire doit être représenté dans tous les domaines de l’existence sociale selon son poids dans la population, sans la moindre nuance. Le monde se laisse absorber par un fantasme mathématique. Mais surtout, on ne saurait tolérer d’autre explication à la moindre disparité dans la représentation que par le «racisme systémique».

Comment s’arracher à ce dernier? Par un travail constant de rééducation. Le journaliste Christopher Rufo a critiqué à plusieurs reprises au cours des dernières années les délires du «diversity training». Il l’a encore fait ces derniers jours en révélant que certains dirigeants masculins blancs de Lockheed Martin avaient dû participer à un séminaire sur plusieurs jours pour apprendre à reconnaître leur «privilège blanc» et apprendre à le déconstruire en se livrant au rituel de l’autocritique raciale. Au cœur du complexe militaro-industriel, le wokisme triomphe. Plus largement, dans une entreprise, un salarié refusant de participer à un tel séminaire s’autodésigne comme un suspect. La réingénierie sociale culmine dans une logique de purge.

La ségrégation positive

L’obsession raciale conduit à la ségrégation raciale. Et comme «l’antiracisme» d’hier a inventé la discrimination positive, celui d’aujourd’hui engendre ce qu’on appellera la ségrégation positive. Ainsi, la mairesse démocrate noire de Chicago, Lori Lightfoot, pour marquer le deuxième anniversaire de son élection, a décidé de réserver ses entrevues personnalisées aux journalistes «racisés» – autrement dit, de ne pas en accorder aux Blancs. Au nom de la justice raciale elle revendiquait explicitement une nécessaire discrimination raciale contre les Blancs. On n’en sera pas surpris: Ibram X. Kendi, l’intellectuel de référence du racialisme, explique que la discrimination raciale n’est en rien condamnable, pour peu qu’elle produise de l’égalité raciale.

Cette nouvelle idéologie américaine s’impose partout en Occident en traitant les pays qui y résistent en provinces rebelles à mater. L’expérience américaine, fondamentalement révolutionnaire, cherche à s’exporter, comme si elle entendait se poser comme norme à suivre pour toutes les sociétés, et plus encore pour celles prétendant suivre les évolutions de la modernité. Nos sociétés sont invitées à s’abolir pour renaître à elles-mêmes, purgées du mal par une nouvelle inquisition se réclamant de l’antiracisme révolutionnaire. L’individu habité par une névrose raciale et se convertissant à une identité de genre indéterminée est le nouveau visage du rêve américain.

À l’échelle de l’histoire, et même s’il faut garder à l’esprit que toute comparaison a ses limites, on y verra un transfert du flambeau révolutionnaire, de l’URSS aux États-Unis, comme si avec la fin de la guerre froide, le fondamentalisme de la modernité avait renoué avec la première société qui a voulu se définir intégralement dans ses catégories. On se forme dans les universités américaines à la manière d’un détour dans le centre idéologique de l’empire et grâce aux programmes du Département d’État, on va faire un stage en diversité sur les deux côtes américaines comme on allait hier en pèlerinage dans les pays du socialisme réel. Comme Gide jadis, un grand écrivain s’y rendant pourrait bien en revenir, ensuite, en ramenant dans sa besace un ouvrage qu’il intitulerait Retour des USA, en comprenant que ce modèle conduit notre civilisation vers l’abîme pendant qu’un homme aux airs de bon grand-père croit lui apporter la paix pour notre temps.

Voir également:

La culture « woke » s’immisce pas à pas dans les entreprises
ENQUÊTE – Aux États-Unis, les entreprises se sont converties à cet antiracisme militant, quitte à organiser une forme de ségrégation au sein de leurs salariés. Les patrons français gardent un regard critique sur le mouvement, même si quelques lignes commencent à céder.
Anne de Guigné
Le Figaro
27/06/2021

Assa Traoré le poing levé sur son canapé en hauts talons de la marque Louboutin. Publiée sur le compte Facebook du collectif La Vérité pour Adama, la photo s’agrémente d’un texte où la militante antiraciste évoque la mort de son frère Adama «il y a cinq ans entre les mains des gendarmes» avant de conclure sur un lyrique: «Je marcherai dans vos pas à tous les trois (les designers de la maison, NDLR), grandie par cette élégante création qui fait de moi une femme fière de ce que nous construisons ensemble. Justice pour tous».

L’ensemble a fait couler tant d’encre que la marque a dû préciser que l’emblématique jeune femme ne comptait pas parmi ses égéries. Louboutin revendique en revanche le lancement d’une nouvelle collection, «Walk a Mile in my Shoes», inspirée par la phrase de Martin Luther King, et une rencontre avec l’une des fondatrices du mouvement américain Black Lives Matter. Les bénéfices de la collection seront reversés à des organisations œuvrant pour la justice sociale, précise la société. Pour 995 euros, chacun peut ainsi s’offrir l’escarpin Free Walkie, qui «exprime cette saison l’empathie et la solidarité».

L’affaire paraît si caricaturale qu’elle prête d’abord à sourire, rappelant les outrances de l’antiracisme hollywoodien dépeints par Romain Gary ou l’essai au vitriol de Tom Wolf Radical Chic. Le romancier y décrivait une soirée mondaine donnée par le chef d’orchestre Leonard Bernstein dans son splendide appartement de Park Avenue en l’honneur des Black Panthers. La variation Louboutin apporte toutefois une nuance de poids: après les stars et les grands-bourgeois, ce sont désormais les entreprises qui se saisissent à pleines mains de la puissante bannière de l’antiracisme.

Appel au boycott

Ce mouvement vient des États-Unis, où les grandes corporations, pour répondre aux attentes de leurs clients et jeunes recrues, mais surtout éviter toute recension critique par des associations militantes, tentent de coller au mieux à ce qu’elles identifient comme un socle commun d’aspirations de la société. Un tournant politique accentué par l’arrêt Citizens United de 2010, qui autorise les entreprises à financer les campagnes électorales. Ainsi s’est bâti un nouvel équilibre fragile où entreprises, politique et société civile, représentée par les associations, tentent ensemble d’organiser la vie de la cité. La décision, en mai 2019, de l’État de Géorgie d’adopter une loi restrictive sur l’avortement a parfaitement illustré ces nouveaux rapports de force. À l’annonce de la réforme, des activistes ont appelé sur les réseaux sociaux à boycotter entreprises et événements organisés en Géorgie. Les grands groupes ont embrayé, Netflix, Disney et Warner menaçant de stopper leurs tournages dans l’État. Une centaine de patrons ont ensuite manifesté leur opposition à la loi via une page dans le New York Times. Le texte a pour finir été bloqué, quelques mois plus tard, par un tribunal fédéral américain arguant de sa contradiction avec la jurisprudence de la Cour suprême.

Depuis trois ans, c’est autour du mouvement woke, terme qui s’est répandu dans le sillage du mouvement Black Lives Matter contre les violences policières dont sont victimes les Noirs aux États-Unis, que se mobilisent les grands groupes américains. Pour gagner leurs galons woke, c’est-à-dire en état d’éveil face aux injustices sociales et raciales, les entreprises les plus motivées n’hésitent pas à organiser une forme de ségrégation entre leurs salariés. Les jeunes recrues à la peau blanche étant formées à prendre conscience de leurs privilèges tandis que les personnes de couleur sont invitées à se reconnaître dans le rôle de victimes. Au siège de Disney, en Californie, la direction des ressources humaines a par exemple constitué trois groupes affinitaires destinés de facto respectivement aux Latinos, aux Asiatiques et aux Noirs. Les employés blancs étant de leur côté incités à s’interroger entre autres sur les liens entre leur patrimoine et le «racisme structurel de la société américaine».

Stage de quasi-rééducation

Le journaliste Christopher Rufo, à l’origine des révélations sur Disney, a même relaté l’existence dans certains groupes et administrations de stages de quasi-rééducation réservés aux hommes blancs hétérosexuels. Ces combats woke s’imposent au sein des grands groupes, essentiellement constitués de cadres urbains. Ils sont valorisés par les actionnaires institutionnels (fonds d’investissement, fonds de pensions, gestionnaire d’actifs…) qui identifient ces formations à des actions de lutte contre les discriminations, un des piliers de la responsabilité sociale et environnementale (RSE) des entreprises. Les sociétés cotées en Bourse tendent alors à s’y convertir pas à pas, avec plus ou moins d’enthousiasme et d’intensité. Ce n’est toutefois pas le cas de l’intégralité du capitalisme américain. Détenue par une famille de fervents chrétiens, la troisième enseigne de restauration rapide du pays, Chick-fil-A, reste par exemple parfaitement hermétique au mouvement. Le groupe conseille à ses franchisés de mener leur établissement «selon les principes de la Bible», ce qui passe notamment par une fermeture le dimanche.

En Europe, les entreprises, fidèles à une tradition remontant au XIXe siècle, sont aussi fortement engagées sur les questions de responsabilité sociale et environnementale (RSE). Sur le Vieux Continent, comme aux États-Unis, la définition de la RSE a eu tendance à évoluer ; synonyme, il y a dix ans, d’un principe de responsabilité de l’impact de ses actions, la RSE dernière génération tend davantage vers la défense de valeurs. Les grands groupes, essentiellement de services, multiplient ainsi les actions en faveur de l’inclusivité et de la diversité, avec un fort accent en faveur de l’égalité hommes-femmes ou de la visibilité des personnes LGBT. À quelques exceptions près, ils conservent toutefois un pas de côté vis-à-vis de l’antiracisme à la sauce woke, se contentant d’inclure ces problématiques dans des formations plus larges aux discriminations.

Les lignes commencent toutefois à bouger. L’industrie cosmétique, directement exposée par ses produits à ces questions de couleur de peau, a ainsi franchi le Rubicon. En juin 2020, L’Oréal annonçait retirer «les mots blanc/blanchissant, clair de tous ses produits destinés à uniformiser la peau». Le français suivait son concurrent américain Johnson and Johnson, propriétaire notamment des marques Neutrogena, RoC ou Le Petit Marseillais, qui avait déclaré plus tôt abandonner la production de substances éclaircissantes commercialisées en Asie et au Proche-Orient. Le luxe, tétanisé par les procès en appropriation culturelle, suit également le mouvement de près, comme la campagne Louboutin le reflète. Gucci, une marque phare de Kering, s’est ainsi retrouvé au printemps 2019 dans la tempête, pour avoir lancé un col roulé décoré de larges lèvres rouges, jugé raciste, car pouvant évoquer une blackface, une caricature de visage noir. Afin de se faire pardonner, le groupe a multiplié les dons à des associations de lutte contre les discriminations et les séminaires de sensibilisation.

Pour les entreprises, rejoindre la croisade woke peut s’apparenter à un très tentant, et économique, bain de jouvence marketing. La conversion exige toutefois un certain professionnalisme, comme la Poste espagnole l’a appris à ses dépens, en mai. Pour marquer l’anniversaire de la mort de George Floyd, lors de son arrestation par la police, le groupe a lancé une collection de timbre, les Equality Stamps, représentant différentes couleurs de peaux. Scandale immédiat car la valeur des timbres était corrélée à la clarté de la peau, variant de 0,70 euro pour celui représentant la peau noire à 1,60 euros pour le blanc.

En France, le modèle universel républicain s’oppose frontalement à ces approches racialistes. La grande majorité des chefs d’entreprise, conscients de cette spécificité, se montrent prudents sur ces sujets et tendent plutôt à freiner l’enthousiasme de leurs jeunes directions de l’éthique et/ou de la diversité. L’intense polémique suscité par un tweet d’Évian s’excusant d’avoir fait la publicité de son eau en pleine journée de ramadan a bien démontré la réactivité épidermique d’une grande partie du public hexagonal devant les approches communautaristes. Les prochaines années, voire les prochains mois, s’annoncent délicates pour les chefs d’entreprise, qui devront naviguer entre les injonctions contradictoires de leur base française et de leurs contreparties anglo-saxonnes. Les crispations risquant de se cristalliser autour de l’épineuse question de la religion en entreprise.

Voir de même:

Brut lève 75 millions de dollars auprès de Murdoch, Pinault et Orange

Le média social français connu dans le monde entier, est valorisé autour de 300 millions de dollars.

Le tour de table du média social français Brut, devient l’un des plus chic de la planète média. Après avoir séduit Xavier Niel, Alexandre Mars et Bpifrance lors d’un tour de table de 40 millions de dollars en 2019, Brut accueille aujourd’hui à son capital James Murdoch (via son fonds Lupa Systems), François-Henri Pinault (via la holding Artémis), le fonds Tikehau et Orange Ventures qui est l’un des plus importants participants à ce tour de table.

Les sagas et les stratégies de l’éco. La vie et les coulisses des entreprises, du monde des affaires et de celles et ceux qui l’animent, par Bertille Bayart.

Tous ces investisseurs, anciens et nouveaux, apportent 75 millions de dollars d’argent frais à Brut sur la base d’une valorisation approchant les 300 millions de dollars. Les trois fondateurs, Guillaume Lacroix, Renaud Le Van Kim et Laurent Lucas, conservent cependant le contrôle de la société.

«Nous discutions depuis deux ans avec James Murdoch. Il nous apportera sa capacité de monter des deals stratégiques dans le monde entier. Il est, tout comme François Henri Pinault, très aligné sur les valeurs de Brut. De son côté, Orange Ventures nous aidera à nous développer en Afrique francophone» détaille Guillaume Lacroix, président de Brut. Jérôme Berger, patron d’Orange Ventures confirme «la présence d’Orange dans 18 pays d’Afrique et le lien avec 130 millions de clients sera un atout considérable pour le développement à la fois de la partie média et de la plateforme de SVOD de Brut».

Guillaume Lacroix souligne, par ailleurs, que le média social français est le premier à recevoir le label international Bcorp, attribuée par B Lab Europe, qui labellise les entreprises répondant à des normes sociales et environnementales rigoureuses. Ce label est de plus en plus exigé par les fonds d’investissement.

Depuis la création Brut sur Facebook en novembre 2016, le média social a conquis une audience planétaire. Plus de 300 millions d’internautes partagent chaque mois les vidéos de Brut sous titrées en langues locales. En 2020, le cap des 20 milliards de vidéos Brut visionnées a été franchi. Brut est très populaire en France, aux États-Unis et en Inde, auprès des jeunes de moins de 35 ans, grâce à une ligne éditoriale reposant sur des valeurs largement partagées par cette communauté : l’environnement, le droit des femmes, les genres ou encore la responsabilité des pouvoirs.

Le live streaming shopping

Aux côtés de ce média social, Brut a lancé en avril dernier, son service de streaming vidéo par abonnement BrutX, en France puis en Suisse, en Belgique, au Luxembourg et récemment en Afrique francophone. Guillaume Lacroix, PDG de Brut, espère atteindre le million d’abonnés en 2023, avant d’étendre ce service dans le reste du monde.

Aujourd’hui, le groupe repose donc sur deux pieds : l’audience avec Brut et l’abonnement avec Brut X. L’apport d’argent frais va permettre d’accélérer les investissements sur ces deux premiers étages de fusée mais aussi d’en ajouter un troisième. Ainsi, Brut lance aux États-Unis, en Inde et en France, une plateforme de services et de conversation pour permettre aux jeunes créateurs du monde entier de promouvoir des contenus, des services ou même des marques en accord avec les valeurs de Brut. «Nous avons développé une influence dans le monde et maintenant nous voulons utiliser cette influence pour aider les jeunes créateurs. Grâce aux données récoltées auprès de nos communautés de fidèles, nous pouvons les aider à se construire des audiences sur les réseaux sociaux, à les monétiser et même à vendre des produits en live streaming shopping» précise Guillaume Lacroix.

L’arrivée d’investisseurs internationaux réputés, valide le modèle économique de Brut. L’ensemble pourrait atteindre un chiffre d’affaires compris entre 20 et 30 millions d’euros cette année et connaître une croissance supérieure à 200 % l’année prochaine. Déjà rentable en France et en Inde, le média social accélère ses investissements pour consolider sa position.

Soutenu dès sa création par Facebook et son créateur Mark Zuckerberg, Brut a été aussi célébré par Tim Cook, le patron d’Apple, lors de la dernière édition de Vivatech à Paris.

Voir encore:

Doing the Work at Work

What are companies desperate for diversity consultants actually buying?

As the sun went down on May 31, 2020, Kellie Wagner was packing up her Brooklyn apartment when she heard a roar: the chanting of thousands of Black Lives Matter marchers arriving in Fort Greene Park from a nearby rally at Barclays Center. It was the sixth day of nationwide protests in response to the murder of George Floyd, and the NYPD had already made several violent arrests.

Wagner was about to move to California, expecting a slow summer: The pandemic had caused half a million dollars in future business to dry up virtually overnight for Collective, the workplace-diversity consultancy she founded. Companies told her they no longer had the budget for her services. Wagner, who is 35, thought she might have to close up shop for good. Just before she left for the airport, she passed the remnants of a burned-out cop car, broken glass glittering on the sidewalk.

Two days later, Wagner was in Palm Springs — and her in-box was overrun with more than a hundred inquiries from prospective clients. Companies that had canceled on her two months prior were now desperate for help. There were a lot of white CEOs crying on the phone, Wagner recalls, because they had crash-read Robin DiAngelo’s White Fragility and were racked with guilt. There were heads of fashion and beauty brands whose Black employees had begun speaking out on social media about their companies’ racist cultures. What should the CEOs Slack to their staffs? What should they tweet to their customers? What wouldn’t get them criticized but would seem humble and aware — but not so humble and aware that they’d get criticized regardless?

It went on like that for a week, with Wagner in back-to-back-to-back intake calls. Another rush occurred on June 2, #BlackoutTuesday, when two Black entertainment executives called on companies, celebrities, and influencers to post a black square on their Instagram feeds to show solidarity with Black Lives Matter. Brands wanted Wagner’s advice on how best to participate in the campaign — and then, when many of them were excoriated for the low stakes of the gesture, they wanted her advice on how to apologize for it. “They were calling and saying, ‘Well, the black square didn’t work,’ ” Wagner says. “But when you make external statements and you haven’t cleaned up your own house, it’s so inauthentic. You’re asking to be dragged.”

Collective was even courted by the notoriously vulgar media company Barstool Sports, whose founder, Dave Portnoy, was known for provocations like comparing Colin Kaepernick to Osama bin Laden. Wagner said she would consider taking on Barstool as a client if Portnoy agreed to executive-leadership training. She never heard back. (Barstool disputes this.)

Across the country, consultants in the diversity business felt that same whiplash of pandemic bust turning into protest boom. Practitioners who were collecting unemployment received calls from the CEOs of major corporations looking to spend tens or hundreds of thousands of dollars publicly and fast. An in-house diversity professional in San Francisco who had been laid off in a five-minute Zoom meeting in March saw the company re-list his job in a lengthy, solemn Medium post. In Seattle, Tali Lavarry, a former corporate-event planner who had opened her consulting business a few months before statewide shutdowns began, was surviving on instant noodles and peanut-butter sandwiches when her phone started ringing; soon, she took on so many clients she had to hire four employees.

The onslaught was a jarring combination of exhilaration and chaos. One white male executive told Lavarry, “I think I handle colored people all right.” She politely disagreed. Wagner, who is Black, says she had “a kind of breakdown” a few weeks in. “I was having to exert all of this emotional energy to hold space for these white people, who were just waking up for the first time and being like, ‘Oh my God, racism exists.’ ” Still, the mad dash meant that within a quarter, she was able to scale up to 20 employees.

An explosion of fortune in 2020 is one of the few universal things in the amorphous industry of diversity consulting — a space as varied as its constellation of interrelated acronyms and ampersands implies. DEI and DE&I “diversity, equity, and inclusion” are more common than D&I, but many refer to the cause as I&D or DEIB (the B is for “belonging”). Portrayed by the right wing as a single-minded cult, DEI is in reality a loose federation of adherents, with a host of methodologies, competing for money and attention. DEI practitioners share a worldview — that workplaces can become more humane and just — but they are also rivals in a for-profit industry of their own making, with the same incentives of salespeople and marketers everywhere. Corporate America spends roughly $8 billion annually on diversity, according to a figure that gets passed around routinely — though that rough estimate was first cited in 2003, which means the true profitability of the market is uncharted.

Certainly, after Floyd’s murder, the business became astronomically larger than ever. But instead of an industry finally coming into focus, thanks to unprecedented funding and momentum, what composes DEI feels even more dizzyingly diffuse, and its true beneficiaries remain in question. “It really is the Wild West,” Lily Zheng, a consultant in San Francisco who has amassed more than 23,000 followers on LinkedIn, tells me. “One of the major challenges of DEI is there’s no quality control. Anyone can call themselves a DEI practitioner. When your clients are these companies that are desperate to do anything and don’t quite understand how this works, ineffective DEI work can be lucrative. And we’re seeing cynicism pop up as a result, that DEI is just a shitty way in which companies burn money. And I’m like, Yeah, it can be.

If you work in an office, virtual or otherwise, chances are high you’ve been required to take a diversity-related training course. Recently, workers at a multinational company clicked open one such module and encountered “Case Study No. 3: Ethnic Stereotype,” with a photo of a heavyset white man. This was “Michael,” a security guard who “clocks out for lunch from his post on the Upper East Side of Manhattan and sits down to eat in the employee lounge,” where Cindy, his colleague, notices he has only a small sandwich and some apple slices. Cindy needles Michael: “What kind of Italian are you?” she says. “That is the smallest sandwich I have ever seen! Throw some meat on that bread or bust out some pasta and gravy, you big paisan. You’re gonna be starved by the end of your shift!” The module invited workers to consider the ramifications of Cindy’s actions: “How do you think this makes Michael feel? Is Cindy implying that Michael needs to eat more food because he is Italian? Do you think Cindy’s comment could have offended others in the lounge?”

There is a saying among professionals that HR is where DEI goes to die, and when they say it, they usually have something like these two characters in mind. Cindy and Michael are diversity training as bad pornography: low budget, nonsensical, poorly written, too funny to be taken seriously. No one is learning anything meaningful or relevant about bias from this scene. (On Twitter, where it went viral, one user mockingly worried about the “italianx community.”) Its absurdity undermines the entire enterprise. DEI consultants argue (out of self-interest, but persuasively) that the generalists in HR, tasked with organizing everything from commuter discounts to holiday parties, don’t have the skills to set norms around the most sensitive interactions in the office. A security guard who actually took the Cindy-and-Michael training looked into it and told me that he’s pretty sure the video was created in-house by his company’s HR wing — specifically by a white woman from Pennsylvania named Jordyn.

The sandwich incident hearkens back to the origin of the corporate diversity movement: Title VII of the 1964 Civil Rights Act, which barred certain forms of discrimination at work. The earliest corporate training consisted of short sessions, led by HR departments, to remind managers of company policies. The goal was to protect corporations from litigation. In the late 1980s, as women and people of color entered the white-collar workforce in greater numbers, diversity efforts shifted. The advent of “sensitivity training” concerned the well-being of these newcomers in a variety of common scenarios that went beyond legal liability into the realms of appropriateness and respect. This evolution of the work required more than just knowledge of the law and gave way to a niche industry. Companies began hiring outsiders to tell them how to behave.

Doug Harris, the CEO of the Kaleidoscope Group, became a consultant during this wave and has witnessed every subsequent trend in the diversity Zeitgeist. In 1989, Harris was working in minority-talent recruitment when a white woman asked him to join her diversity-consulting firm. (He remembers thinking, “Wow, you can make money doing this?” It seemed like a natural extension of what he had been doing his whole life, as a Black man navigating nearly all-white environments, ever since he first got a scholarship to a prep school in Connecticut.) In 2006, he bought her out. “When I first started doing this work, people were staying out of trouble,” he says, describing the field’s iterations. “Somebody told a bad joke or something happened. And then it went to ‘being nice’: Don’t say anything wrong. Here’s all the dos and don’ts. And then it went to valuing differences, and that’s when the work really changed.”

This new way of corporate thinking — that the thing called “diversity” was not a potential source of losses via litigation but rather a source of value in and of itself — led to the idea of “inclusion,” a necessary counterpart, through the late 1990s and early aughts. Companies were betting on an appeal to multicultural consumers as well as employees. Even some of the most staid institutions embraced new measures, like the NFL, whose Rooney Rule required every team with a head-coaching vacancy to interview at least one “diverse candidate.” (When the rule was instituted in 2003, there were three Black head coaches. Today, the number is still three.) Harris says that when he got started at what became Kaleidoscope, there were about 12 firms in the U.S. doing his kind of work; he estimates that there are now about 600 worldwide.

In 2014, Google famously revealed its hiring data, showing dismal racial and gender disparities: 30 percent of employees globally were women, and Black and Hispanic employees together made up just 5 percent of workers in the U.S. Facebook, Microsoft, and Apple soon published similarly stark numbers. The reckoning that followed, led by younger and more progressive tech workers, shaped the diversity-consulting industry as it existed when Floyd was murdered.

Many contemporary DEI agencies are now focused on helping companies that profess to have progressive values live up to those ideals. This is referred to in DEI parlance as “alignment”: The idea is to jerk system operations into sync with make-the-world-better branding, like a diversity chiropractor. Wagner’s Collective is one of these outfits. She founded the company in 2017 after working at several tech firms where she saw CEOs profess to care about making workers happy; invariably, the Black employees were not.

Compared with more corporate enterprises like Kaleidoscope, consultancies like Collective tend to have sleeker branding. The people in their stock photos wear T-shirts and clear-framed eyeglasses instead of bad suits, and their websites, in pastel hues, often list the names of the Indigenous tribes on whose ancestral land they do business. They tend to use more overtly political terminology like “anti-racism.” The divide is somewhat generational. “I’m not a fan,” says Harris, though he employs young consultants who use the more confrontational approach. “They tell me, ‘Doug, you old, man. You’re dry.’ But I’m not in that world.”

Both Harris and Wagner, who primarily do operations strategy, share an aversion to DEI work’s lowest-hanging fruit: programs that sound nice and can be sold to multiple clients quickly without much alteration. One popular trend at Fortune 500 companies is requiring employees to take “unconscious-bias training,” a generalized lesson in how bias can affect behavior, and it’s profitable for those consultants who offer it. Collective doesn’t because many DEI practitioners suspect it doesn’t really work. Zheng, the consultant from San Francisco, has a form on their website that asks prospective clients “How did you hear about me?” Zheng doesn’t sign on with the ones who write something like “Google.”

The work done by people like Wagner, Harris, and Zheng is granular and unsexy. It can be as contentious and awkward as therapy; one strategist recalls how, during a call on how bias impacts performance reviews, a white male CEO hung up when accused of potential prejudice, “like an angry teenager slamming the door on their parents.” If all goes well, the public results of consulting by Collective, for example, can look like this: A millennial media company ditches a logo that appears to feature a thin white woman. Or Peloton formalizes a structure for its employee resource groups to participate in marketing and branding discussions. The whole service, from assessment to implementation, can cost between $70,000 and $150,000.

Many corporate clients, of course, don’t really want to change; they just want to look as if they are changing. For the consultants, doing flimsier, higher-volume work is a constant temptation. “Speaking is so much more lucrative than project work, just infinitely,” says Zheng, who has become a kind of DEI influencer on LinkedIn, where a new crop of self-proclaimed experts has flourished. Zheng can command $15,000 for a corporate speech, as can Wagner, who is hiring a publicist. “The money that I’m making from even my biggest client right now, for a year-plus of work, I could make in ten one-hour talks,” says Zheng. “When I’m having a bad day, sometimes I’m like, What if I quit and then talked about unconscious bias once a day and just rolled in money?

“Everybody wants to do new things, but people don’t want to stop doing old things,” Harris says. “I’ll say, ‘You really need to look at your insurance policies and how you’re giving out rates.’ Clients will say, ‘I ain’t going to mess with that. Let’s talk about allyship. Let’s talk about white fragility — that’d be a great topic.’ ” He adds, “You can make a lot of money in diversity being abstract.”

In August, a conservative journalist named Christopher Rufo wrote excitedly on Twitter about an “explosive” leak he had received from inside Sandia National Laboratories, a nuclear-weapons research facility in New Mexico. The documents concerned an event called “White Men’s Caucus on Eliminating Racism, Sexism, and Homophobia in Organizations” that had been conducted with Sandia’s largely white and male executives at a luxury resort. It had been led by a DEI consultancy called White Men As Full Diversity Partners.

What Rufo published, under the headline “Nuclear Consequences,” was ultimately tame. There was an image showing the phrase WHITE MEN on a dry-erase board along with a word cloud of associated terms: MAGA hat, mass killings, beer, Founding Fathers, heart failure. Although Rufo referenced the participants being forced to “publicly recite” statements about their own privilege, most of the materials seem to have been generated by the participants themselves, including handwritten assessments about how much the workshop helped them feel as though they could be better people.

Tucker Carlson, funneling the story into right-wing panic about critical race theory, called the event a “reeducation camp” with “mandatory Maoist struggle sessions.” Senator Josh Hawley wrote to the secretary of Energy that the material was “deeply disturbing.” President Donald Trump signed an executive order on diversity training, partly inspired by what had happened at Sandia.

White Men As Full Diversity Partners is not, in reality, a shadowy cabal of fanatics. The group was founded in 1997 by two white men, Bill Proudman and Michael Welp, who had both been Outward Bound instructors for executive clients and shifted into diversity consulting. (Welp traveled to South Africa, doing ropes courses for newly integrated employees of mines, banks, and pharmaceutical companies, and later got a Ph.D.) They saw that women and nonwhite people bore the brunt of educating white men about race and gender and that there was value in white men being explicitly asked to learn on their own; it became the founding principle of their company.

Though they lead all kinds of sessions for companies and not all of their consultants are white men, their best-known offering is the caucus, in which “white men rediscover their sense of mutual self-interest in a more inclusive world,” as Welp puts it. First, white men learn that they have a shared culture. (Facilitators show clips from films like Apollo 13 and Gran Torino.) They do exercises to establish empathy: Standing on one side of the room, participants take one step forward if they belong to a members-only country club but take a step back if they lived in a mobile home growing up. The company’s three-and-a-half-day program can cost north of $50,000.

Shock value is the point of the “White Men” name — a “wake-up call,” in their words. Though they have been doing it for more than two decades, their explicit, emotion-triggering tactics are in vogue alongside recent trends in the anti-racist community. But WMFDP’s founders are far from radicals. They are certainly not Marxists. Instead, they are pointedly apolitical. “We don’t turn this into the PC police, where all of a sudden, to work here, you have to think like I do. What we have to do is behave,” Proudman says. “We have to be respectful. We don’t have to love each other. Some of my best clients were at opposite ends of the political spectrum, and I’ve seen them be incredible champions around equity and inclusion without having to change their belief systems.”

This is why WMFDP is repeatedly invited to work with the federal government and some of the world’s most prominent companies. Last summer, after Jacob Blake was shot by a police officer in Wisconsin, major sports leagues suspended play. The National Hockey League was conspicuously late to act. Afterward, the NHL announced a suite of initiatives, including that all employees would participate in an “inclusion learning experience,” to be led by WMFDP.

The night before the press release went out, Akim Aliu received a call while walking his dog at home in Toronto. Aliu, who was born in Nigeria, is the co-founder of the Hockey Diversity Alliance, an independent group made up of current and former Black and brown players; the league wanted to know if the HDA would agree to be named in the release. Aliu was insulted. Months earlier, the HDA had submitted an eight-point plan asking the NHL to commit to several measures, including a promise that the employment of Black non-player personnel would rise to 10 percent before the end of the 2020–21 season. Talks between the groups disintegrated. (The NHL says they couldn’t agree on timing and other specifics.) In the end, the HDA did agree to the release, but it later severed ties with the league, calling its efforts “performative” in a blistering statement.

Aliu finds the dismissal of the NHL’s players in favor of outside consultants galling. “I’ll never understand how you can say no to players that are currently in your league and have been in your league,” he says, “but think you’re going to do it the right way with someone else that knows nothing about hockey, that knows nothing about being Black in hockey.”

That an organization with a name so rhetorically antagonistic to power is one of the most corporate-friendly DEI consultancies on the ground seems like an omen. I asked Proudman about Aliu and the HDA, and whether he ever felt like he, the consultant, was colluding — to use a DEI concept — with management against employees. “The whole notion that hiring a largely white company to go in to do that feels disingenuous — I absolutely understand the seeds of that,” he says. He had read about the HDA after the partnership was announced and some of its more “brutal” comments. “It’s part of the mosaic of how we have to come together and figure out how to do this work with one another,” he says. “This is what the work looks like.”

Another horrific cycle of death, protest, and corporate spending occurred in March, when eight people, six of whom were Asian women, were shot to death in suburban Atlanta — the apex of months of anti-Asian violence. There was a rush for consultants who could translate, sometimes literally, systemic issues of oppression and bias faced by the Asian American and Pacific Islander community. “Almost everyone I know who has even the most basic knowledge of Asian American studies got trucked out on MSNBC, CNN,” says Kim Tran, an equity consultant, a community organizer, and a writer with a Ph.D. in ethnic studies.

Corporations and brands seemed to react more nimbly to this spate of violence than they had to previous high-profile killings. “There’s a playbook now,” Tran says, “and it goes something like: A terrible thing happens to a marginalized community; then we put out a statement of outrage; then we do a listening session; and then we drop it until the next terrible thing.” After the shootings, Ad Age released a live blog “tracking how brands, agencies and media players are supporting AAPI communities and responding to anti-Asian sentiment.”

The diversity industry has evolved again, and one company at the forefront is Kindred. The start-up is more of a networking entity than a consultancy — it connects “purpose driven” leaders at businesses and nonprofits with experts in areas of environmental, social, and corporate governance. Ian Schafer, a co-founder, describes Kindred as a curation service and a platform. “A member said to me once, ‘You’re like the Peloton of corporate social responsibility,’ ” he says.

Schafer, who once worked in digital marketing for Harvey Weinstein’s Miramax (he says the toxic environment led him to leave and start his own creative agency), remembers thinking in 2015 that a new realm of possibility was opening in the corporate world. “Accountability was going to be the next great disruptor to business,” he says. The original idea was to create a kind of Davos-like event around that prediction. Kindred raised several million dollars and planned to hold its first major conference in the spring of 2020, with speakers including Chance the Rapper and the CEO of Ben & Jerry’s. Then came the pandemic. In October, Schafer and co-founder Elyssa Byck, who had worked in corporate strategy at BuzzFeed, relaunched the company with a new business model. Clients would charge “members” — entities from Casper to Wells Fargo — $3,500 to $7,000 annually for access to diversity experts (like Zheng) and their services, including speaker series and project planning. They also get to join a members-only Slack in which they can see one another’s contact information and collaborate. Companies like Verizon can purchase discounted “enterprise memberships” for large groups of employees. In December, in a joint effort with Kindred, Verizon’s Yahoo division announced a project called the “Allyship Pledge,” which connects “digital creators” with anti-racist activists and academics for four-hour talks. Participants received Allyship Pledge–branded swag, including a notebook and a water bottle.

Members can also access Kindred’s “Concierge” service and commission data analysis or research reports on “ESG topics.” They can appeal for emergency help via “Rapid Response Support” — say, if there is a brutal police killing and consumers or employees are demanding that management address it. Before the verdict in Derek Chauvin’s trial, Kindred members had the chance to book “office hours” with a former LAPD conflict-resolution specialist and mediator. “Where else can you get that?” Schafer says.

He is aware of the optics of running a business, he says, that focuses more explicitly on DEI so quickly after last summer. “I look like the problem that a lot of people have with the way that business does business just by the fact that I’m a cis straight white man. We aren’t here to be activists. We’re actually here to be very practical incrementalists.”

At least one consultant of color says they declined a partnership offer from Kindred. “It felt like they wanted us to do the heavy lifting and give them credibility,” the consultant says. “To have people with more resources and connections come in and take business away from us is really frustrating. It feels so opposite to the goal of equity — just because DEI is trending right now.”

As more money pours into the diversity industry, the products and services for sale are becoming ever more abstracted away from actual workers in pain. Steven Huang, a disillusioned consultant who wants to disrupt the field, plans to experiment with DEI and psychedelics, believing that CEOs who microdose might have an easier time opening their minds to accelerated change than sober ones. There is now DEI.AI, which reads emails for sensitivity, and DEI virtual reality. The right-wing nightmare is that militant “diversinistas” are taking over America’s most beloved institutions, changing the fabric of work life. The much more likely danger is that executives will become better at sounding as if they are onboard with a mandate of social transformation, while little material change happens for the people who need it most. Take Kroger, the grocery chain, which just released an update on its diversity efforts, noting that it had partnered with 107 new diverse suppliers in 2020, an increase of 91 percent. Chairman and CEO Rodney McMullen touted in a press release that “greater racial, gender, health, and wealth equity will drive true and long-lasting change and better outcomes in our country.” Three days later, the company revealed in a regulatory filing that McMullen made his biggest salary ever, $22.4 million, in 2020, while the median salary of workers fell 8 percent to $24,617. In the U.S., workers like stockists and checkout clerks are, of course, disproportionately people of color.

“Diversity, equity, and inclusion functions with the world as it is,” says Tran, “and not the world as we want it to be.”

There is one consultant with a small operation who has perhaps the best sounding board in the world for her efforts to improve it. Aida Davis’s aunt by marriage is Angela Davis, and she is the daughter of Alemayehu G. Mariam, an Ethiopian political scientist and human-rights scholar; her parents immigrated to the U.S. as political refugees, and she grew up in a working-class town near San Bernardino called Apple Valley. In college, Davis became an organizer with the Service Employees International Union and stayed in organizing for a decade. She runs her company, Decolonize Design, from L.A.

Davis founded the company in part as a rejection of DEI, she says, and created her own acronym: BDJ, for “belonging, dignity, and justice.” (There will soon be another J, for joy.) Instead of “tinkering around the edges” of the DEI industry, Davis says, her company is explicitly anti-assimilationist, with a worker-centric approach influenced by her time in the labor movement.

What does anti-assimilationist consulting look like? One example is Davis’s work with a well-known company. This chain’s locations are mostly owned by franchisees, who typically pick the music that is played in the stores — a practice that seems benign but can be overtly exclusionary. At one of these places, in the town where I went to college, the owners blasted classical music as a blatant attempt to deter local Black teenagers. No matter that the workers inside were also Black teenagers who might not have liked the music. The chain wanted to change the policy; at one point, Davis says, it considered devising a standardized playlist that would somehow represent artists from all backgrounds. Her company’s advice instead was to simply let the workers choose what they wanted to play. Now, everywhere in the country, they can.

The change Davis helped implement is remarkable in its specificity. In thinking about the freedom of that choice — to be able to play your own music in the place where you work — the buzzwords of belonging and community feel real again, reinscribed with meaning. They have a bearing on physical space. The strategy isn’t flashy, however; it isn’t a statement from the CEO or a huge donation. Nor is it scalable or something that can go viral. The company, on her recommendation, just gave something up.

Davis says she is still constantly in tension over what she does. She and members of her radical family have long conversations when she works with corporate clients. “I’m like, ‘Am I doing the wrong thing? Where do I stand? Am I selling out?’ ” she says. “They are philosophers, so I don’t get answers. I get more questions.”

Voir de plus:
États-Unis.

Pour avoir des chefs d’entreprise moins blancs, le temps des quotas est-il venu ?

Seuls quatre PDG sont noirs au sein des 500 entreprises les plus influentes des États-Unis, rappelle Bloomberg Businessweek. L’instauration de quotas, qui a déjà facilité l’accès des femmes à des postes de dirigeant, pourrait-elle aussi être une solution pour favoriser une plus grande diversité ? Le magazine économique s’est penché sur la question.

Parmi les rangées de visages blancs qui s’alignent à la une de Bloomberg Businessweek, seules quatre photos se démarquent du lot : celles des quatre PDG noirs que compte le classement “Fortune 500”, recensant les 500 premières entreprises des États-Unis en termes de chiffre d’affaires.

Une situation qui doit impérativement évoluer, estime Jide Zeitlin, PDG du groupe Tapestry, propriétaire de plusieurs sociétés de la mode et du luxe, et l’un des quatre visages noirs de ce classement : “Pas dans dix ans, pas dans quinze ans, mais dans l’année qui vient, ou dans un ou deux ans”, a-t-il récemment déclaré. Une nécessité rendue “encore plus urgente par le contexte des manifestations massives contre la violence policière et le racisme”, souligne le magazine économique.

Si les dirigeants noirs des grandes entreprises américaines se comptent sur les doigts d’une seule main, “ça ne s’améliore pas lorsqu’on regarde plus bas dans la hiérarchie”, poursuit le journal, qui cite Victor Ray, sociologue spécialiste des questions raciales à l’université de l’Iowa : “L’organigramme de la plupart des entreprises conventionnelles ressemble fort à ceux des plantations [exploitations agricoles où de très nombreux Africains-Américains ont été réduits en esclavage, dans le sud des États-Unis, jusqu’en 1865]. Les Noirs sont en bas de l’échelle.”

L’instauration de quotas en question

Alors, comment lutter efficacement contre ce problème ? s’interroge Bloomberg Businessweek. Ce qui est sûr, c’est qu’il faudra bien plus qu’un “engagement presque utopique” pour “atteindre une représentation juste”. C’est pourquoi le magazine explore la piste de “la coercition, ou pour être plus précis des quotas” :

Le mot provoque immédiatement un haussement de sourcils et hérisse le poil. Pour certains, il évoque une époque où les quotas étaient utilisés pour limiter l’embauche des Juifs et des personnes non blanches. Les chefs d’entreprise, qui se fondent sur les statistiques pour évaluer leur réussite, y deviennent allergiques lorsqu’elles concernent la race.”

Mais ces dernières semaines, le mouvement Black Lives Matter a sensiblement changé la donne, explique le média. Le 9 juin, la filiale nord-américaine du groupe allemand Adidas a par exemple annoncé qu’“au moins 30 % de ses futurs employés seraient noirs ou latinos” – il s’agit toutefois d’un simple objectif, et non d’un quota à proprement parler, précise le journal.

Or en matière d’égalité hommes-femmes, l’instauration de certains quotas a déjà commencé à faire ses preuves : la Californie, par exemple, a voté en 2018 une loi contraignant les entreprises cotées en Bourse et dont le siège social est dans cet État à avoir au moins une femme administratrice avant la fin de 2019. D’ici à la fin 2021, elles devront en compter au moins deux lorsque le conseil est composé de cinq personnes, et au moins trois, au-delà. Si la mesure était à l’origine impopulaire, elle a rencontré un franc succès. “Les femmes représentaient près de la moitié des nouveaux membres des conseils d’administration en Californie en 2019”, rapporte le titre.

Pour Bloomberg Businessweek, cette initiative a permis “ce qui est peut-être l’avancée la plus significative en termes de diversité ces dernières années”. Pour autant, nuance le média économique, “les quotas ne résoudront pas le racisme” et certaines problématiques ne disparaîtront pas avec leur instauration. Prenant l’exemple de la Norvège, où les femmes occupent aujourd’hui 42 % des sièges des conseils d’administration à la suite de l’instauration de quotas, le magazine souligne que “les hommes détiennent toujours la majorité du pouvoir exécutif”. De la même manière, une culture d’entreprise excluante à l’égard des Noirs peut perdurer malgré le fait qu’ils soient davantage embauchés : “Envoyer des personnes noires dans un environnement hostile n’est pas beaucoup mieux que de ne pas les embaucher du tout.”

Voir de plus:
Engagement.

Contre le racisme, les entreprises américaines doivent passer des discours aux actes

Courrier international

De nombreuses entreprises ont été promptes à dénoncer les ravages du racisme et des violences policières aux États-Unis à la suite de la mort de George Floyd à Minneapolis. Mais la presse note qu’il existe un certain décalage entre les discours et la réalité des actions menées pas ces firmes.

L’indignation, le rejet du racisme, la condamnation des violences policières et les appels à l’unité forgent les prises de position, ces derniers jours, de nombreuses entreprises aux États-Unis. Un soutien aux manifestants qui devient nécessaire pour des firmes “sous forte pression” qui “vendent des biens et des services au grand public”, explique Quartz. “Le temps où elles pouvaient rester silencieuses sur des sujets de société essentiels est révolu depuis longtemps.”

Mais donner de la voix et faire des promesses ne suffit pas. Ainsi, le Los Angeles Times dresse une liste non exhaustive des entreprises de haute technologie dont les prises de position récentes détonnent avec la réalité quotidienne. Facebook est la première cible du quotidien californien.

La réalité derrière le discours

Depuis le samedi 30 mai, des employés s’opposent à leur patron, Mark Zuckerberg, qui a refusé de retirer du réseau social un message publié par Donald Trump. Le célèbre PDG s’est défendu en promettant un don pour soutenir la justice raciale dans le pays. Pourtant, “ce n’est pas la première fois que Facebook est accusée d’avoir ‘un problème avec les Noirs’”. En 2018, un salarié, raconte le Los Angeles Times, avait publié un texte dénonçant le traitement des utilisateurs noirs de Facebook ainsi que des discriminations subies par des employés noirs.

Même décalage chez Amazon, qui dénonce le “traitement brutal et inéquitable” que subissent les minorités noires, tout en étant partenaire de “200 services de police”, par l’intermédiaire de sa société de surveillance à domicile, Ring, qui encourage l’utilisation d’une application de surveillance de voisinage critiquée pour des “problèmes de profilage racial”. Le Los Angeles Times relève le même genre de contradictions pour Google, Nextdoor ou encore Reddit.

Les entreprises, loin du compte en matière d’intégration sociale

Au-delà de ce décalage, la presse s’interroge sur la capacité des entreprises à agir sur l’intégration sociale des minorités aux États-Unis. Car, comme le note Quartz, les multinationales sont loin d’être exemplaires en matière de diversité. Chez Nike, “si 22 % de l’ensemble des employés sont noirs, […] cette proportion se réduit au fur et à mesure qu’on monte dans la hiérarchie. Parmi les directeurs, 10 % sont noirs et 77 % blancs.” En 2019, les conseils d’administration d’“environ 37 %” des grandes entreprises composant l’indice boursier S & P 500 ne comptaient aucun membre noir, poursuit le média économique, citant une étude du magazine Black Enterprise.

CNN Business rappelle que, dans le classement des 500 premières entreprises américaines du magazine Fortune, quatre seulement ont un PDG noir. “La vraie diversité doit se refléter au sommet”, proclame la chaîne de télévision.

“Prendre des mesures significatives contre le racisme”

Cette promotion de la diversité aurait sûrement “plus d’effet qu’un tweet” déclare le site Mashable.

Le lien entre les violences policières contre les Noirs et un monde des hautes technologies plus juste et avec plus de diversité ne semble pas évident. Pourtant, il existe.”

Ce manque de diversité au sein des entreprises n’est que le résultat, selon le site d’actualité, de la manière dont les “institutions maintiennent les personnes de couleur à distance des chances économiques”. Pour Wired, cela montre la “difficulté pour l’industrie [de la tech] de rompre avec ses racines et avec son histoire, faite de produits fabriqués par un certain type de personnes pour un certain type de personnes.”

Ainsi, la Harvard Business Review appelle les entreprises américaines à prendre des “mesures significatives contre le racisme” et à aller au-delà des discours consolants et des promesses.

Voir par ailleurs:

[Vidéo] Un influenceur blanc britannique dit avoir subi 18 opérations pour devenir non-binaire coréen “transracial”

Le jeune homme affirme se sentir coréen, mais être né dans le mauvais corps. Il a provoqué une vague d’indignation en Corée du Sud.

Jusqu’où peut-on aller dans l’autodétermination de sa propre identité sexuelle et même ethnique ? L’influenceur Oli London a, lui, été jusqu’à de multiples interventions de chirurgie esthétique pour passer de son visage de jeune Britannique blanc à celui de Coréen « non-binaire ». Il a annoncé dans une vidéo, publiée samedi 26 juin, avoir achevé sa « transition » après une nouvelle intervention du visage, afin de se faire notamment lifter le front et brider les yeux. Une démarche qui a choqué de nombreuses personnes, y compris la communauté coréenne.

Insulte à la culture coréenne

« Salut les gars ! Je suis finalement devenu coréen. J’ai accompli ma transition », a-t-il déclaré. Sur le modèle des transgenres, il affirme avoir été « piégé dans le mauvais corps » depuis l’enfance, à savoir celui d’un Anglais blanc, alors qu’il se sent coréen et en revendique la culture. « C’est le pire des sentiments d’être ainsi piégé et de ne pas pouvoir être soi-même. Mais enfin je suis coréen. Je peux être moi-même ».

Oli London affirme avoir subi 18 interventions et dépensé plus de 125 000 euros pour en arriver à ce résultat. Cela fait désormais 6 ans qu’il a annoncé vouloir modifier son visage, avec pour modèle un chanteur de K-Pop, Park Ji-min, dont il a d’ailleurs décidé d’adopter le prénom. Il avait même été jusqu’à annoncer son mariage avec… une image en carton de l’artiste.

La volonté de l’influenceur de se décréter une origine ethnique avait été largement critiquée en Corée du Sud. Les médias locaux avaient notamment dénoncé une insulte envers leur culture, ou une « banalisation » de l’identité coréenne sous prétexte que celle-ci est « à la mode ».

Voir de plus:
Transracialisme : un influenceur blanc se fait opérer pour « devenir » coréen

Laure Coromines
30 juin 2021

Oli London, influenceur Instagram qui s’identifie en tant que Coréen, a dépensé près de 150 000 euros pour ressembler à son idole K-Pop. Et relancé au passage les débats autour du transracialisme.

Pour lui, c’était une évidence. Oli London est né dans le mauvais corps, celui d’un homme blanc britannique, alors que son moi profond est coréen. Au mois de juin, Oli London a fait son coming-out, celui d’une personne non-binaire coréenne. Après avoir subi 18 opérations de chirurgie esthétique étalées sur 8 ans pour avoir le physique le plus approchant possible de celui du chanteur Park Ji-Min du groupe BTS, iel a également repris le prénom de l’artiste. Alors qu’Oli alias Ji-Min se félicite de sa transition, les critiques enflamment les réseaux sociaux et les médias, relançant les discussions autour du transracialisme.

« Soyez qui vous voulez être »

Dans une vidéo YouTube, Oli London explique depuis son lit sa démarche : « Je sais que beaucoup de gens ne comprennent pas, mais je m’identifie en tant que Coréen, je ne m’identifie pas comme Britannique, et maintenant j’ai l’air Coréen, je me sens Coréen. (…) C’est ma culture, mon pays, (…), j’ai enfin eu le courage d’aller au bout de ma transition raciale, et j’en suis très heureux. (…) Pendant si longtemps je me suis senti prisonnier de mon corps. (…) J’ai vécu en Corée, je parle la langue (…) Si vous ne me connaissiez pas, vous penseriez que je suis Coréen, et non un homme ni une femme, juste une personne. (…) J’espère que cette vidéo encouragera d’autres jeunes à toujours faire ce qui les rend heureux dans la vie, c’est mon message, soyez qui vous voulez être. »

Suite à cette annonce, les critiques acérées pleuvent sur l’artiste qui se revendique désormais comme « le premier activiste transracial ». Oli London aka Ji-Min aurait même reçu en plus d’acerbes reproches (principalement de la part de « Blancs de gauche », selon iel) des centaines de menaces de mort.

En Corée, la transition fait ricaner, voire révolte franchement. Depuis plusieurs mois, Oli London est dans le collimateur de youtubeurs coréens qui accusent la jeune personne de fétichisation, d’appropriation culturelle, d’activisme performatif et d’exploitation, notamment à cause de la manière dont iel présente la Corée dans ses clips.

À ces critiques, Oli London oppose dans un tweet une question à laquelle il n’est guère aisé de répondre, et autour de laquelle philosophes et académiciens continuent de s’écharper.

« Si vous pouvez être transgenre, vous pouvez aussi être TRANSRACIAL. Pourquoi y a-t-il un tel double standard et une telle hypocrisie avec des gens qui me critiquent parce que je suis Coréen. C’est la même chose que quelqu’un qui est né dans le mauvais corps et veut devenir un homme ou une femme. Je suis effectivement né dans le mauvais corps ! »

L’affaire Dolezal et la question de l’identité raciale

En 2015, « l’affaire Dolezal » secoue les États-Unis. Au détour d’une interview filmée, le pays découvre que Rachel Dolezal, responsable d’une section locale de la NAACP, association de défense des Afro-Américains, n’est pas noire comme elle le prétend, mais blanche. Après des mois de polémique, Rachel sort en 2017 In full color, un ouvrage très mal accueilli par les communautés afro-américaines dans lequel elle affirme qu’être noire correspond à son identité. « Je ne suis pas noire parce que je suis née noire, mais parce que c’est inné, cela a toujours été au fond de mon cœur », affirme-t-elle alors.

Qu’en est-il alors ? Existe-t-il réellement des personnes « transraciales », au même titre qu’il existe des personnes « transgenres », nées avec un sexe biologique qui ne correspond pas à leur identité de genre ?

Comme le rappelle Slate dans son article très fouillé, la question divise, empêtrée dans des notions d’auto-identification, de doubles standards, d’héritage culturel et de privilèges. Et la réponse est loin d’être évidente, opposant frontalement journalistes, militants, sociologues et intellectuels de tous bords. En 2017 déjà, la philosophe Rebecca Tuvel avait déchaîné les foudres de 800 universitaires en publiant dans une revue académique l’article « En défense du transracialisme », rappelant que la race est de toute façon avant tout une construction sociale

À lire pour aller plus loin : Your face in mine, un roman de Jess Row sorti en 2014 racontant l’histoire d’un homme souffrant de « dysphorie raciale ».

Voir encore:

« Blanchité alimentaire »: Sciences Po sous le feu des critiques après les propos d’une chercheuse du CNRS

Le Figaro

Dans le cadre d’un séminaire organisé par Sciences Po Paris et l’Université de Nanterre, cette chercheuse a défendu le concept de «blanchité alimentaire» comme outil de «l’identité raciale dominante». L’école se défend, affirmant ne promouvoir «aucune théorie ni école de pensée particulière».

La gastronomie française, raciste? C’est ce qu’a expliqué une chercheuse dans une intervention qui suscite depuis la polémique sur les réseaux sociaux, à l’occasion de la «semaine doctorale intensive» organisée par l’École de Droit de l’Institut d’études politiques de Paris chaque année. «Le repas français est souvent représenté comme un rituel national auquel tous les citoyens peuvent participer à égalité», introduit-elle. Jusqu’ici, on ne saurait lui donner tort. Mathilde Cohen, chargée de recherche au CNRS mais également maître de conférences à l’université du Connecticut aux États-Unis, continue: «les habitudes alimentaires sont façonnées par les normes des classes moyennes supérieures blanches.»

La «blanchité alimentaire» participerait à «renforcer la blanchité comme identité raciale dominante», en s’imposant dans la société à l’aide du droit, si l’on en croit la chercheuse. Elle appuie son raisonnement sur deux exemples: d’un côté, les cantines scolaires établies aux XIXe siècle et justifiées par «un discours racialisé et eugéniste» auraient établi les «normes blanches et chrétiennes» comme normes par défaut. De l’autre, la nationalité française aurait été accordée en fonction de «perfomances blanches» dont font partie les habitudes alimentaires. «Les administrateurs coloniaux prêtaient attention aux modes de vie des postulants, y compris leurs habitudes alimentaires: mangeaient-ils du riz ou du pain? Mangeaient-ils au sol ou attablés?», poursuit la chercheuse. «Le droit contribue à marginaliser les minorités raciales et ethnologiques en accordant à la culture alimentaire blanche française le statut de régime alimentaire privilégié et juridiquement protégé», conclut-elle.

Pour terminer, Mathilde Cohen déplore que ce «problème» dépasse largement la France, car, souligne-t-elle, «la cuisine française est dans de nombreux pays un modèle de technique culinaire et de gastronomie.»

Sciences Po se défend

Des extraits de cette intervention ont été largement relayés sur les réseaux sociaux. Le logo de l’Institut d’études politiques de Paris, organisateur de l’événement, apparaît sur la vidéo en question, jetant le trouble sur une éventuelle approbation de ce discours par l’école. La séquence n’a pas manqué d’alimenter la polémique alors que le débat sur la prégnance de l’idéologie dite «woke» dans les universités françaises est plus que jamais d’actualité. Le député LR Eric Ciotti a par exemple regretté que l’école dont il est diplômé, «jadis d’ouverture et d’excellence, enseigne désormais des théories indigénistes, racialistes et totalement délirantes.»

Sciences Po a tenu à réagir sur Twitter en précisantne promouvoir «aucune théorie ni école de pensée particulière», soulignant que la chercheuse n’enseigne pas dans l’université parisienne. «Notre Université accueille, dans le cadre du débat scientifique, la pluralité des approches contemporaines des sciences humaines et sociales, dans le respect du cadre déontologique de la recherche». Le séminaire a accueilli «une cinquantaine de vidéos sur divers sujets», s’est défendu l’établissement.

Cette intervention controversée intervient après d’autres polémiques questionnant la place dans l’enseignement supérieur de cette idéologie «woke» venue d’Amérique. À la suite d’un article du Figaro paru en février dernier, la ministre de l’Enseignement supérieur Frédérique Vidal avait demandé au CNRS – dont est issue Mathilde Cohen – de dresser un «bilan de l’ensemble des recherches» afin de distinguer ce qui relève de la recherche académique et ce qui relève du militantisme. Si le travail est toujours en cours, un rapport a montré dernièrement l’hégémonie inquiétante du discours «racialiste» et «décoloniale» dans les facs.

En mai dernier, c’est l’organisation d’un «mois décolonial»  à Grenoble dont l’Université et l’IEP isérois étaient partenaires qui avait suscité la polémique. Sciences Po Grenoble avait demandé aux organisateurs «de retirer les marques de soutiens officiels de nos institutions».

Voir enfin:

Le transracialisme existe-t-il? (et pourquoi serait-il moins accepté que la transidentité?)

«L’affaire Dolezal» a mis sur le devant de la scène une question aussi intime que celle de l’identité de genre.

Kelly a perdu sa femme et sa fille dans un accident de voiture. Il revient à Baltimore, où il accepte un poste de manager dans une station de radio locale. Là-bas, sur le parking d’un supermarché asiatique, il croise un homme noir. Un étrange sentiment de familiarité le prend au corps. Cet homme-là, il le connaît, c’est certain. Mais impossible de dire qui il est précisément… «Kelly. Je parie que tu te demandes comment je connais ton nom. Kelly, c’est Martin.» L’homme s’approche, et alors le passé, soudain, ressurgit. Ce visage inconnu se superpose avec une figure ancienne. Celle d’un gringalet pâlichon, en Doc Martens et baggy noir, bassiste dans son groupe au lycée. Mais Martin était blanc. Il n’avait pas le même nez. Ni les mêmes cheveux. Ni l’air d’un Afro-Américain comme l’homme qui se tient en face de lui. «Chirurgie de réassignation raciale», lui répond Martin.

Dans Your face in mine, un roman sorti en 2014, raconte l’histoire fictive d’un homme qui souffre d’une maladie qui n’a sûrement encore jamais été diagnostiquée: «dysphorie raciale». Son identité intérieure n’est pas alignée sur son identité extérieure, ou sa «race», entendue dans tout cet article au sens sociologique (on est «racialisé» par autrui, par le regard et les attitudes des autres). À la manière des personnes trans. On a longtemps parlé en effet de «dysphorie de genre». Un terme clinique aujourd’hui délaissé pour sa connotation pathologique, au profit de l’expression «identité de genre».

Est-ce qu’on peut être noir ou noire de peau, et se sentir profondément blanc ou blanche, ou inversement, être blanc ou blanche de peau, et se sentir profondément noir ou noire? Un peu comme les personnes transgenres? Le roman de Jess Row, qui se situe dans un futur proche, soulève de profondes questions. Des questions d’autant plus troublantes qu’éclate aux États-Unis, à peine un an après sa parution, une affaire bien réelle: «l’affaire Dolezal».

«Cela a toujours été au fond de mon cœur»

Au moment où l’affaire éclate, Rachel Dolezal est responsable d’une section locale de la NAACP, l’une des plus anciennes associations de défense des personnes noires. Elle a les cheveux frisés, souvent attachés en tresses. Elle a la peau légèrement hâlée, portant parfois des tenues avec des motifs ethniques, comme cette robe. Elle se dit «noire», et personne ne remet en question cette affirmation. Lors du recensement, où aux États-Unis chaque personne auto-déclare sa «race», elle a coché des origines «blanches, noires et américano-indiennes» à la mairie de sa ville de résidence. Son combat est respecté. Rachel Dolezal est devenue une personnalité importante au sein de la communauté afro-américaine et du mouvement anti-raciste. Tout bascule pourtant lors d’une interview. Un journaliste lui montre la photo d’un homme noir que Rachel Dolezal a qualifié de «père» dans un post Facebook:
– Est-ce qu’il s’agit de votre père?
– Oui.
– Êtes-vous africaine-américaine?
– Que suggérez-vous par là? Je vous ai dit que c’était mon père.

Puis elle tourne les talons et s’enfuit. Rachel Dolezal a deux parents blancs, et n’a aucune origine afro-américaine.

Autour d’elle, beaucoup, beaucoup de gens ont été bernés. «Je me demande comment je n’ai rien vu», confie à Society un conseiller municipal. «Nous nous sentons manipulés», rapporte le journal local dans lequel elle écrivait. Rachel Dolezal a-t-elle monté ce bateau pour arracher un poste à la NAACP? Et pour obtenir un poste de professeure associée d’études africaines à l’université Eastern Washington? A-t-elle menti pour quelques privilèges? C’est ce qu’une partie des utilisateurs de réseaux sociaux et commentatrices suggèrent.

On aurait pu se contenter de cette explication, si l’histoire n’avait pas été un peu plus complexe. Car Rachel Dolezal n’est pas juste une personne mimant quelques attitudes afro-américaines et plaidant la mythomanie. Dans un livre, In full color, publié en 2017, elle affirme que noire est son identité profonde. «Je ne suis pas noire parce que je suis née noire, mais parce que c’est inné, cela a toujours été au fond de mon cœur», écrit-elle.

Rachel Dolezal naît dans une famille très religieuse, au terme d’un accouchement qui se passe très mal pour sa mère. «J’ai assimilé l’idée que j’avais commis une erreur ou bien que j’en étais une», explique-t-elle dans le documentaire Rachel Dolezal, un portrait contrasté. À l’adolescence, ses parents adoptent quatre enfants, dont trois noirs. Ils sont battus au fouet et au pistolet à colle, selon leur propre témoignage. Rachel Dolezal ressent un profond désir de protection de ses frères et sœurs, et dit alors avoir un «déclic»: «J’ai voulu établir un pont… alors j’ai consulté des livres sur l’histoire des Noirs, des romans, et tout ce qui était écrit par des auteurs noirs […] Grâce à mes frères et sœurs c’est comme si j’avais un prétexte légitime pour poursuivre l’appel de mon âme.»

Bande-annonce du documentaire Rachel Dolezal, un portrait contrasté.

Quand elle dessine, ce sont des personnages noirs. Et lorsqu’elle peut enfin quitter le domicile familial où ses parents, selon ses dires, essaient de «l’exorciser» de son «identité noire», la voilà qui file vers le Sud, à Jackson, une ville à 80% noire. «Elle ne s’est pas réveillée un matin en disant “je vais être noire”, cela s’est fait graduellement», affirme son fils Franklin, dans le documentaire de Laura Brownson. «J’ai commencé à me sentir noire quand j’ai eu la garde d’Izaiah», son frère puis fils adoptif, se souvient-elle. «Izaiah ne voulait pas se sentir adopté, elle a choisi cette voie pour renforcer son sentiment d’appartenance», suggère son autre fils, Franklin. De ses deux frères, le premier reconnaît à Rachel une profonde identité noire. L’autre avance qu’elle «n’a jamais perdu la conscience d’être blanche».

«Chasse aux sorcières»

Entre les deux versions, laquelle est vraie? Rachel Dolezal est-elle une personne «transraciale», un peu comme il existe des personnes «transgenres», nées avec un sexe qui ne correspond pas à leur identité profonde de genre? C’est ainsi que se nomme l’intéressée, dans une interview à la NBC: «trans-noire», ce qui selon elle veut dire qu’elle n’est «pas née comme cela» mais que «c’est ce qu’[elle est] réellement». C’est depuis cette affaire que le mot «transracialisme» a pris ce sens, alors qu’il désignait avant aux États-Unis les enfants noirs adoptés par des familles blanches, ou inversement, les enfants blancs adoptés par des familles noires.

Sur les réseaux sociaux et dans le monde académique, le débat fait rage. «Dolezal a menti sur elle-même et elle continue de mentir. En tant que femme trans je n’ai pas envie d’être comparée à une menteuse», s’insurge la YouTubeuse noire et transgenre Kat Blaque. En avril 2017, la philosophe Rebecca Tuvel publie un article intitulé «En défense du transracialisme» dans une revue académique, qui suscite un vif débat. «Puisque nous devrions accepter les décisions des individus trans de changer de sexe, alors nous devrions aussi accepter les décisions des individus transraciaux de changer de race», argumente-t-elle, déclenchant une lettre ouverte de près de 800 universitaires qui demandent la suspension de la publication, et la démission de la rédactrice en chef de la revue. Jesse Singal du New York Magazine parle de chasse aux sorcières, et Glenn Greenwald, le journaliste qui a publié les révélations d’Edward Snowden sur la NSA, de «campagne hideuse».

«Bravo à Jesse Singal d’avoir dénoncé et discrédité cette campagne de salissage hideuse contre une professeure de philosophie.»

En France, les chercheurs et chercheuses que nous avons interrogées sont gênées aux entournures: «Le terme ne peut s’utiliser qu’avec précautions», confie Magali Bessone, professeure de philosophie politique à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, autrice en 2013 de Sans distinction de race? Une analyse critique du concept de race et de ses effets pratiques. «Ce n’est pas une catégorie que je mobiliserais, mais je ne dirai peut-être pas la même chose dans deux ans», nuance la politiste Audrey Célestine.

Et les militantes aussi: «Concernant la “transracialité”, je me permets de vous suggérer de ne pas utiliser ce terme car il crée une analogie injustifiée avec la transidentité», nous écrit une membre d’un collectif afro-féministe. «Une violente farce», une «non notion», une «errance raciste et essentialisante», juge Ketsia Mutombo, présidente et co-fondatrice de l’association Féministes contre le cyberharcèlement.

Transracialisme et «passing»

Mais d’abord, qu’entend-t-on par transracialisme? Les définitions données par les spécialistes que nous avons interviewées varient. «C’est le fait de passer d’une race à une autre», explique Magali Bessone. La philosophe définit le transracialisme comme une catégorie large, qui comprend par exemple le fait de passer de blanc à noir, tout comme le fait de passer de noir à blanc. Ce dernier phénomène est plus connu et fut utilisé par certaines personnes noires aux États-Unis durant la période de ségrégation constitutionnelle pour éviter les sanctions ou bénéficier d’avantages structurellement réservés aux Blancs. On l’appelle «passing». D’autres universitaires, comme Éric Fassin, choisissent de réserver le mot «transracialisme» au passage de blanc à noir: «C’est l’inverse du passing», déclare-t-il. On parle aussi parfois de passing inversé, justement pour désigner le passage de blanc à noir.

Le phénomène du passing a engendré toute une série de romans autour des années 1920 sur ce phénomène, les passing novels. Dans The autobiography of an ex-couloured man, publié en 1912, James Weldon Johnson raconte la vie d’un fils d’une mère noire et d’un riche homme blanc, qui réalise en entrant à l’école qu’il n’est pas considéré comme blanc. Moqué par ses camarades et par son professeur qui lui demande de ne pas s’asseoir sur des places réservées aux Blancs, il comprend le sort qui lui est réservé. Des années plus tard, il assiste au lynchage d’un homme noir et décide alors d’abandonner tout lien avec son passé pour «devenir» un homme blanc, et passer pour tel. Il renonce à sa mère et à sa famille maternelle. Ses enfants eux-mêmes croient qu’ils sont blancs. Il se dit heureux, mais le soir, lorsqu’il ouvre son manuscrit, «dernière trace d’un rêve évanoui», il ne peut s’empêcher de se dire qu’il a troqué son identité contre un «plat de lentilles».

James Weldon Johnson en 1932. | Carl Van Vechten via Wikimedia Commons License by

Le passing, aujourd’hui, prend des formes plus diffuses. On retrouve des réminiscences de ce phénomène dans les nombreuses échoppes du quartier de Château Rouge à Paris, qui proposent des crèmes à l’hydroquinone, pour blanchir l’épiderme et bercer les espoirs de femmes noires. On appelle aussi ce phénomène le «teint Hollywood», selon l’historien Pap Ndiaye, teint que sont soupçonnées d’avoir adopté de nombreuses stars comme Beyoncé ou encore l’acteur Denzel Washington. Quant à Michael Jackson, il a toujours affirmé être atteint de vitiligo, une maladie qui dépigmente la peau par endroits. Son dermatologue, Arnold Klein, a lui-même affirmé qu’il l’avait «rendu blanc parce qu’il était malade».

Outre blanchir sa peau, avoir un conjoint ou une conjointe blanche et des enfants métis est une autre façon de «passer», précise Pap Ndiaye. En Guadeloupe, les parents qui ont un enfant à peau plus claire sont encore parfois félicités, et l’enfant né qualifié de «po chapé», ce qui signifie «peau échappée, peau sauvée». «Comme dans les campagnes, on pouvait féliciter d’avoir eu un garçon plutôt qu’une fille», fait remarquer l’historien.

Dans tous les cas, le mot transracialisme semble revêtir une dimension plus psychologique, tandis que le passing a un caractère stratégique, de survie dans un monde de dominants. «Cette démarche procède d’une forme d’intelligence des hiérarchies sociales: ces personnes ne souhaitent pas devenir blanches, elles souhaitent rester noires avec la peau plus claire», explique Pap Ndiaye. «C’est un changement de race essentiellement effectué pour des raisons économiques», détaille Magali Bessone. «Le passing n’est qu’un calcul, ça n’est pas un enjeu identitaire, c’est un enjeu de survie», complète Audrey Celestine.

Le «plaisir» de basculer «de la majorité à la minorité»

Si l’on comprend largement les raisons qui poussent un individu à vouloir passer pour blanc –favoriser une carrière, être moins sujet aux discriminations voire à certaines époques aux violences ou même à l’esclavage–, le chemin inverse semble beaucoup moins évident. Certes, aux États-Unis, il peut y avoir des avantages à être racialisé, pour bénéficier de places à l’université par exemple. Ou lorsqu’on évolue dans le milieu musical, notamment dans le blues, «où être noir est un avantage, par une sorte d’inversion des normes communes», souligne Pap Ndiaye. «Armstrong, je ne suis pas noir / Je suis blanc de peau» chantait Nougaro.

Mais, socialement et économiquement, les désavantages sont bien plus nombreux, en raison des discriminations persistantes. Dans une étude publiée en 2013, des chercheuses ont pourtant montré que les personnes nées de couples bi-raciaux dont l’un est blanc, et l’autre noir, ont plutôt tendance à se déclarer comme noires. «Nous voyons un schéma inversé du passing par rapport à la période des lois Jim Crow [la période allant de 1876 à 1964, ndlr]», commentent les autrices de cette étude. Depuis les années 1960, dans le sillage du mouvement pour les droits civiques, ces personnes qu’en France on qualifierait de métisses s’affirment comme noires. D’abord parce qu’elles sont considérées comme noires par la société, mais aussi parce qu’elles le revendiquent. Parce qu’être noir n’est plus un objet de honte, mais au contraire, de fierté. Cette fierté entraînerait-elle, en parallèle, à mesure que s’affirment les minorités, certaines personnes blanches à désirer être non-blanches?

En France, c’est ce que suggèrent les recherches de Juliette Galonnier. Cette sociologue a travaillé sur les conversions à l’islam en France et aux États-Unis dans le cadre de sa thèse en sociologie soutenue en juin 2017, et a pu interroger plusieurs personnes qui ne s’identifiaient plus comme blanches, par rejet du groupe dominant. C’est le cas par exemple de Noémie*, une jeune femme originaire du Gers, qu’elle a rencontrée en 2014, alors qu’elle avait 27 ans. Noémie ne se sent «pas française» raconte-t-elle, à cause de «l’histoire de l’esclavage, de la colonisation» et des «discriminations», qui la détachent de cette identité-là. Mais elle va plus loin qu’un simple rejet de son identité française.

«Je suis plus prisonnière de cette identité de petite Blanche française dominante qui m’horripile»

Au sortir de l’adolescence, captivée par un groupe de femmes portant le voile et discutant de féminisme musulman, elle commence à développer un réseau d’amis pratiquants. Elle se fascine alors pour la négritude et rencontre un jeune musulman originaire de Mauritanie. Un jour, en l’attendant à la sortie d’une mosquée, elle entend un appel à la prière, et sans savoir pourquoi, sans comprendre, se met à pleurer. Elle se convertit, quelques semaines après, à l’islam. Elle épouse ensuite son compagnon et commence à porter le voile.

Elle bascule alors aux yeux des gens selon ses propres mots «de la majorité à la minorité»: «En quoi ça me fait plaisir que ça rejaillisse sur moi? répond-t-elle à la chercheuse qui l’interroge sur les discriminations qu’elle subit, selon le texte des entretiens que Slate a pu consulter. Je suis plus prisonnière de cette identité de petite Blanche française dominante qui m’horripile, parce qu’elle correspond pas à ce que j’ai dans mon cœur».

Être perçu comme blanc ou noir, une question de couleur et de relations sociales

Cette histoire montre qu’être perçue comme une personne blanche ou noire dépend aussi d’un certain contexte culturel et social, même si cela ne peut être bien sûr totalement indépendant de facteurs génétiques et biologiques (le taux de mélanine par exemple). Les femmes blanches qui se mettent à porter le voile ou les hommes blancs qui arborent une grande barbe «sont exposés à de nouvelles catégorisations raciales comme arabes et maghrébins», explique Juliette Galonnier, tout simplement parce que les musulmans en France aujourd’hui viennent à 80% d’Afrique du Nord. «Les gens font de nouvelles hypothèses sur leur origines ethniques.»

Les exemples qui démontrent que la perception de la couleur de peau varie selon le contexte social, ou même historique, sont nombreux. On sait qu’à la fin du XVIIIe siècle, Benjamin Franklin, qui avait classé les humains en trois catégories, les «Noirs», les «Blancs» et les «Basanés», avait rangé les Suédoises et les Suédois chez… les Basanés, tout comme les Français et Françaises d’ailleurs. «Les Tchétchènes sont considérés comme noirs, parce que c’est un critère de dévalorisation… Et Malcolm X, quand il voyageait, s’était vu demander “pourquoi il s’intéressait tant aux Noirs”», raconte Pap Ndiaye. On sait aussi que les Irlandaises et Irlandais ont été associés aux Noirs aux États-Unis au XIXe siècle, parce qu’ils étaient pauvres et catholiques.

La militante Angela Davis raconte comment elle parvenait à pénétrer dans des boutiques interdites aux Noires en parlant français, tout comme au début du XXe siècle, les Noirs du Temple de la science maure d’Amérique, qui se définissaient comme musulmans, réussissaient à entrer dans des wagons réservés aux Blancs grâce à leur garde-robe (turban pour les femmes et fez pour les hommes). Ceux-là même qui se définissaient comme «maures» avant tout refusaient d’ailleurs de cocher la case «negro» sur les formulaires.

Le Temple de la science maure de Chicago en 1928. Noble Drew Ali, le fondateur de l’organisation est au centre du permier rang en blanc. | MrHarman via Wikimedia Commons License by

«La “race” mobilise deux caractéristiques: le phénotype et les relations de pouvoir. Et c’est dans la relation entre les deux que tout se joue», résume la philosophe Magali Bessone. «Les catégories de “blanc” ou “noir” existent dans un contexte social: être blanc ou noir en France c’est pas la même chose qu’aux États-Unis», abonde Audrey Célestine, qui elle-même a pu se rendre compte à quel point cette expérience varie. L’un de ses plus jeunes frères, à moitié algérien, et qu’on reconnaissait à Dunkerque comme quelqu’un d’origine maghrébine, s’est vu perçu comme un «blanc» à son arrivée en Guadeloupe, à un moment particulier où le territoire connaissait un état d’urgence, raconte-t-elle dans un livre publié en mai, Une famille française. «Aux Antilles, la blanchité ne se voit pas qu’à la couleur de peau mais aussi par la maîtrise du créole», commente la chercheuse.

«Si Rachel Dolezal avait effectivement eu une ascendance africaine-américaine, son cas n’aurait pas suscité un tel scandale»

Dans What Blood Won’t Tell: A History of Race on Trial in America, une historienne américaine raconte les procès intentés au XIXe siècle par des esclaves pour essayer de prouver qu’ils étaient blancs. Ces procès tournaient moins autour de la fameuse «règle de la goutte de sang» («one-drop rule», la règle selon laquelle toute personne ayant un ancêtre noir était considérée comme noire) que des relations sociales ou encore de la «moralité» de ladite personne ou de son civisme.

Alors qu’au contraire, aujourd’hui une personne considérée comme très blanche de peau, et qui dans d’autres pays serait très clairement considérée comme blanche, peut s’identifier, puisqu’il s’agit d’une auto-déclaration, comme étant noire aux États-Unis, en vertu de la survivance dans les consciences de la «règle de la goutte de sang». «Si Rachel Dolezal avait effectivement eu une ascendance (même éloignée) africaine-américaine, il est très probable que son cas n’aurait pas suscité un tel scandale et qu’on lui aurait reconnu beaucoup plus facilement le droit de se définir comme noire», estime Solène Brun, doctorante à Sciences-Po qui travaille sur les frontières ethno-raciales et la construction des identités.

Être blanc, une question de privilèges

C’est à la lueur de ces expériences qu’on peut comprendre la réaction d’Arnaud Gauthier Fawas. Ce militant LGBT a fait rire internet et déchaîné des torrents de violence après ses propos sur le plateau d’Arrêt sur images, où il refusait d’être qualifié d’homme. Il refusait aussi d’être qualifié de blanc, malgré son apparence. Interpellé par un membre du collectif Stop au Pinkwashing qui déplorait «un plateau très blanc» (quatre personnes d’apparence masculine et blanches de peau), cet administrateur de l’Inter-LGBT a rétorqué que ce n’était pas le cas, parce qu’il a un parent libanais.

«C’est intéressant qu’on interroge tous nos propres stéréotypes autour de la table. Parce que sans même m’avoir posé la question, vous supposez que je suis un homme. Et seulement par mon apparence vous estimez que je suis blanc. La frontière de nos propres stéréotypes est plus fluide que ce qu’on peut penser», a-t-il plaidé.

D’une certaine manière, Arnaud Gauthier Fawas a raison. S’il est considéré comme blanc en France, il aurait très bien pu cocher une autre case aux États-Unis, et à coup sûr, sa remarque n’y aurait pas déclenché de telles réactions. Le cas de ce militant LGBT+ est bien différent de celui de Rachel Dolezal, mais interroge de la même manière: qu’est-ce qu’une ou un Blanc? Et qu’est-ce qu’une ou un Noir? Ou plus généralement, qu’est-ce qui fait qu’on est «racialisé»? Et peut-on choisir de se définir comme blanc ou noir, ou est-ce à la société de le faire?

Ce qui choque, dans ces deux exemples, a un certain rapport avec la notion de «privilèges». Peut-être qu’Arnaud Gauthier Fawas n’est pas blanc, selon une définition «génétique» ou «héréditaire» très américaine de la chose, mais puisqu’il est perçu comme tel la plupart du temps, il bénéficie largement des «privilèges» qui vont avec, c’est-à-dire qu’il n’écope pas des discriminations dont souffrent en France les personnes perçues comme arabes ou noires. Peut-être a-t-il déjà vécu du racisme lié à son ascendance libanaise, mais cette raison paraît un peu faible pour compenser le fait qu’il y a bien quatre hommes perçus comme blancs sur le plateau d’Arrêt sur images…

«Je sais que c’est un privilège de Blanc, de pouvoir essayer d’en réchapper et de faire ce qu’on veut»

De même, la dissimulation de Rachel Dolezal, qu’elle relève initialement d’un sentiment sincère ou non, a irrité bon nombre de personnes qui ont jugé qu’elle n’avait pas subi des discriminations liées à sa couleur de peau dans son enfance, avant de «devenir» noire. Et surtout, que pouvoir choisir d’être noir ressemblait encore à un privilège de Blanc. «C’était facile pour les Blancs de l’accepter en tant qu’Afro-Américaine parce qu’elle leur ressemblait, contrairement à une femme plus basanée aux cheveux crépus… De nombreuses femmes noires avaient le même message et n’ont pas reçu le même soutien», assure Kitara Johnson, membre de la NAACP, dans le documentaire de Laura Brownson.

C’est aussi ce que répond l’un des convertis à l’islam interrogés par Juliette Galonnier, et qui ne s’identifie plus comme blanc: «J’ai essayé de m’enfuire de ma condition de Blanc et cherché à tout prix à ne pas être blanc. Je sais que ce n’est peut-être pas la bonne réaction, ou que c’est impossible, ou même que c’est un privilège de Blanc, de pouvoir essayer d’en réchapper et de faire ce qu’on veut», dit-il en riant à la chercheuse.

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Les critiques sur le «choix» de la couleur de peau et celles contre les personnes trans

Qu’en serait-il si chacun et chacune pouvait avoir entièrement la capacité à s’autodéfinir, sans trop de lien, ou un lien seulement faible, avec la réalité perçue et la réalité sociale vécue? Telle est la question que pose le geste d’Arnaud Gauthier Fawas, dont les implications ne sont pas sans difficultés. Au Brésil, les débats autour des quotas pour les citoyens et citoyennes noires de peau ont commencé à s’envenimer le jour où certains ont remarqué que davantage de personnes claires de peau postulaient. Voilà qui allait donc détruire une partie de l’effet recherché de ces politiques publiques… Les universités n’ont pas trouvé mieux, pendant un temps, que d’instaurer des «commissions de vérifications raciales», rappelant d’inquiétants souvenirs…

«L’auto-identification qui consiste à affirmer “je suis qui j’affirme être” pue l’autorité et la suprématie masculine»

On retrouve le même type de critiques s’agissant des personnes transgenres, dans une frange minoritaire des milieux féministes, qui reprochent aux femmes transgenres de pouvoir «choisir» leur sexe sans avoir vécu l’oppression qui va avec (alors que l’identité de genre est bien plus souvent présentée comme une nécessité intérieure, et non un choix, par les personnes trans elles-mêmes). Au Royaume-Uni, quand les conservateurs britanniques ont soutenu une réforme du changement d’état civil pour les personnes trans passant par une simple déclaration, nombre de ces Terf, pour «trans exclusionary radical feminists», se sont insurgées, dénonçant une ruse pour leur piquer des places sur les listes électorales. «L’auto-identification qui consiste à affirmer “je suis qui j’affirme être” pue l’autorité et la suprématie masculine», ont tonné une dizaine de femmes du Labour, indiquant que 300 d’entre elles avaient quitté le parti à cause de ces nouvelles règles.

En France, ces positions ont moins d’audience dans les milieux féministes, mais elles existent, par exemple sous la plume d’une des figures du Mouvement de libération des femmes (MLF), Christine Delphy: «L’identité n’est pas quelque chose que l’on se forge tout seul, c’est quelque chose qui vous est imposé. […] Je pense que là-dedans il y a une négation de la réalité du genre, qui est quelque chose de social, et pas quelque chose de sexuel ou biologique. Et une négation de l’oppression des femmes», faisait valoir en mars la philosophe et sociologue dans l’émission «Vieille Branche» (à partir de 52’06):

Pourquoi les personnes «transraciales» sont-elles moins acceptées que les personnes transgenres?

Mais le regard sur la transidentité dans les milieux progressistes et féministes est très différent de celui sur le «transracialisme». Même si les personnes transgenres font l’objet d’une exclusion encore très forte au niveau social, les milieux progressistes et féministes prônent plutôt tolérance et compréhension à leur égard. La transidentité a récemment été retirée de la liste des maladies mentales, et fait l’objet de politiques publiques pour faciliter la vie des personnes trans. Il ne peut pas être encore question de politiques publiques s’agissant du transracialisme, phénomène ultra-minoritaire, dont on n’est même pas encore sûr qu’il ait une véritable existence, mais la réaction quant à ce phénomène en provenance de personnes issues de milieux progressistes voire universitaires interroge. Pourquoi le transracialisme n’est-il pas autant accepté que le transgenrisme?

Ce qui étonne dans la virulence des attaques contre Rachel Dolezal, c’est que la «race», comme concept, est communément admise comme étant fictive, comme n’ayant pas d’assise biologique, et c’est précisément pour cela que le transracialisme devrait, selon cette logique, moins choquer que le transgenrisme, alors que le sexe continue d’être perçu comme une chose biologique.

«Si Rachel sent qu’elle est au fond d’elle-même une personne noire, qui suis-je pour dire qu’elle fait une erreur?»

Signe de ce deux poids, deux mesures, l’Assemblée nationale vient d’inscrire dans la Constitution l’interdiction de la «distinction de sexe», au moment même où elle en supprimait le mot «race». S’il y a moins de «race» que de «sexe», pourquoi n’accepterait-on pas une certaine forme de fluidité entre les couleurs de peau, tout comme on accepte que les personnes trans puissent se sentir nées dans le mauvais sexe? C’est l’interrogation du sociologue américian Rogers Brubaker, dans un livre qui a reçu énormément de critiques, Trans: Gender and Race in an Age of Unsettled Identities.

Rachel Dolezal a elle-même exploité cette comparaison, allant jusqu’à dire dans une interview avec la sociologue Ann Morning que le stigmate qui pèse sur les personnes «transraciales» serait plus grand, puisque, selon ses mots, «la fluidité de genre est plus largement acceptée que la fluidité de race».

«Si Rachel sent qu’elle est au fond d’elle-même une personne noire, qui suis-je pour dire qu’elle fait une erreur? Les races ont été créées par les Européens et ils avaient tort», affirme Albert Wilkerson, un homme que Rachel Dolezal appelle son «vrai» père, dans le documentaire Rachel Dolezal, un portrait contrasté.

Double standard

Les arguments contre l’acceptation du transracialisme paraissent souvent faibles, et tombent assez facilement dès lors qu’on opère une comparaison avec la transidentité et qu’on regarde de près le cas de Rachel Dolezal. À ceux et celles qui lui reprochent d’avoir commis un «blackface» (soit de s’être approchée de cette pratique théâtrale au XIXe siècle dans laquelle des Blancs se grimaient en personnes de couleur pour en faire une caricature débile), on peut rétorquer que Rachel Dolezal est très loin de se moquer des Noirs. «Le black face est occasionnel, ce n’est pas la même chose que de vivre en Noir», acquiesce Éric Fassin.

Peut-on reprocher à Rachel Dolezal de s’être approprié une culture, à la manière de ces chaînes internationales de vêtements qui plagient purement et simplement les traditions de pays dans lesquels par ailleurs elles menacent le commerce local? L’«appropriation culturelle» est un problème lorsqu’elle est faite «sans aucune conscience ni lien dans leur épaisseur avec la culture dont le vêtement est issu», relève Pap Ndiaye. «Quel degré de mélanine faudrait-il avoir pour avoir le droit de s’habiller ainsi?» pointe aussi l’historien, soulignant par là les limites d’une telle critique appliquée aux individus.

Reproche-t-on à Rachel Dolezal d’accentuer les stéréotypes associés aux personnes noires, en adoptant des signes extérieurs à cette culture? Mais la même critique vaudrait alors pour les personnes trans, qui sont nombreuses, comme Caitlyn Jenner, à se délecter de longues robes et de talons hauts, réflexe qu’on peut comprendre simplement avec un peu d’humanité, puisque cet amour des signes féminins découle tout simplement du fait qu’ils leur ont été interdits pendant longtemps.

Quant au «luxe de s’autodéfinir» que s’octroieraient les personnes blanches, ce «privilège» qu’elles auraient de se choisir noires, il tombe là aussi à l’eau lorsqu’on opère une comparaison avec la transidentité: qui connaît un peu le sujet sait que les personnes trans ne «choisissent» pas pour la plupart leur genre, elles le vivent et l’ont pour la plupart toujours vécu pleinement, depuis l’enfance. Douloureusement.

Pour l’instant, puisque le sujet de la transracialité est encore totalement méconnu, il est très difficile de dire si les quelques cas relevés dans le monde ressortent d’une nécessité intérieure ou d’un choix délibéré. La biographie de Rachel Dolezal penche plutôt pour la première option.

Hérédité vs intimité

Une explication, plutôt qu’une justification, à ce double standard, tient sans doute à l’histoire des luttes féministes d’un côté, et antiracistes de l’autre. Comme le relève la docteure en sociologie Sarah Mazouz dans une recension du livre de Brubaker, les premières «ont affirmé la fluidité des catégories et la possible circulation d’une identité à une autre comme l’un des principaux instruments de remise en cause d’un ordre social genré et de ses hiérarchies», tandis que «le changement de race n’est pas un enjeu central des mouvements antiracistes».

La «race», par ailleurs, à l’inverse du genre, est «inscrite dans une hérédité. Elle implique des ancêtres, une généalogie et une histoire, ce qui n’est, dans les grands traits, pas le cas du genre», explique aussi Solène Brun. Comme dit plus haut, certaines personnes métisses sont très fières de se revendiquer noires, car elles s’inscrivent dans cette histoire de luttes, retournant le stigmate en un atout de fierté. Qu’on puisse leur dérober ceci leur paraît parfaitement insupportable. Le genre semble relever par contraste d’une dimension plus intime. «La race me semble engager davantage d’emblée des communautés et des relations socio-politiques», suggère Magali Bessone.

Capture d’écran du documentaire Rachel Dolezal, un portrait contrasté de Laura Brownson.

Si la transidentité est mieux acceptée (même si tout est relatif) dans les milieux féministes que le transracialisme, c’est peut-être aussi parce qu’il n’y a jamais vraiment eu, au fond, de «classe des femmes» solidairement unie contre la «classe des hommes», comme il y a eu une solidarité des Noirs contre l’oppression des Blancs. Parce que femmes et hommes ne peuvent vivre séparément, et ne l’ont jamais complètement fait, tandis qu’il a existé des quartiers complètement ségrégés, où Noirs et Blancs étaient séparés. Et parce que par conséquent une femme transgenre ou un homme transgenre ne peut être regardé –du moins par les femmes féministes– comme un «traître à sa classe», au même titre qu’un Noir ou un Blanc qui «passe» de l’autre côté pourrait l’être, à cause de cette histoire.

Il faut relire Simone de Beauvoir, au début du Deuxième Sexe, pour le comprendre: «Le prolétariat pourrait se proposer de massacrer la classe dirigeante, un Juif, un Noir fanatiques pourraient rêver d’accaparer le secret de la bombe atomique et de faire une humanité tout entière juive, tout entière noire: même en songe la femme ne peut exterminer les mâles. Le lien qui l’unit à ses oppresseurs n’est comparable à aucun autre».

«Dans cent ans, ceci sera aussi commun que de se faire refaire le nez. Mais il y a toujours quelqu’un qui vient en premier.»

Mais comprendre n’est pas justifier, et il n’est pas sûr qu’un jour les arguments contre le transracialisme ne finissent par tomber, comme ceux qui ont longtemps érigé la transidentité en «abomination». Si le cas de Rachel Dolezal est largement regardé comme de la mythomanie pathologique, il n’est pas exclu qu’un jour ce regard change. «C’est comme si elle vivait dans un futur encore non avéré», a écrit à propos d’elle le New York Times Magazine.

Avons-nous aujourd’hui les lunettes pour voir le transracialisme? Rachel Dolezal est-elle une menteuse, ou une pionnière? «Dans cent ans, ceci sera aussi commun que de se faire refaire le nez. Mais il y a toujours quelqu’un qui vient en premier», affirme Martin, le personnage de Your face in mine. Il faudra sans doute encore attendre quelques années pour voir si cette prédiction est juste.


Environnement: Comme les Aztèques qui tuaient toujours plus de victimes (While climate change turns into cargo cult science, what of our quasi-religious addiction to growth as the rest of the world demands its own American dream and our finite planet eventually runs out of resources ?)

2 mai, 2021

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Socialter N°34 Fin du monde, fin du mois, même combat ? - avril/mai 2019 - POLLEN DIFPOP
Students at the International School of Beijing playing in one of two domes with air-filtration systems for when smog is severeChinese millionaire and philanthropist Chen Guangbiao hands out cans of air during a publicity stunt on a day of heavy air pollution last week at a financial district in Beijing.DIEU EST AMERICAIN
 
Une nation s’élèvera contre une nation, et un royaume contre un royaume; il y aura de grands tremblements de terre, et, en divers lieux, des pestes et des famines; il y aura des phénomènes terribles, et de grands signes dans le ciel. (…) Il y aura des signes dans le soleil, dans la lune et dans les étoiles. Et sur la terre, il y aura de l’angoisse chez les nations qui ne sauront que faire, au bruit de la mer et des flots. Jésus (Luc 21: 10-25)
Où est Dieu? cria-t-il, je vais vous le dire! Nous l’avons tué – vous et moi! Nous tous sommes ses meurtriers! Mais comment avons-nous fait cela? Comment avons-nous pu vider la mer? Qui nous a donné l’éponge pour effacer l’horizon tout entier? Dieu est mort! (…) Et c’est nous qui l’avons tué ! (…) Ce que le monde avait possédé jusqu’alors de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous nos couteaux (…) Quelles solennités expiatoires, quels jeux sacrés nous faudra-t-il inventer? Nietzsche
Quand vous avez éliminé l’impossible, ce qui reste, aussi improbable cela soit-il, doit être la vérité. Sherlock Holmes
Ce sont les enjeux ! Pour faire un monde où chaque enfant de Dieu puisse vivre, ou entrer dans l’obscurité, nous devons soit nous aimer l’un l’autre, soit mourir. Lyndon Johnson (1964)
Interdire le DDT a tué plus de personnes qu’Hitler. Personnage d’un roman de  Michael Crichton (State of Fear, 2004)
Dans la mythologie grecque, Prométhée est le titan qui donne le feu aux hommes. Il incarne désormais la civilisation industrielle si décriée par l’écologie politique. Je tente de restituer son bilan en lui offrant un procès équitable. Il ne s’agit pas seulement de rappeler que la société industrielle nous a délivrés de la famine, de l’ignorance, de la maladie, des effets ravageurs des aléas naturels et de la pénibilité. Il convient aussi de liquider le mythe du paradis perdu qui prétend que notre environnement n’a jamais été aussi toxique qu’aujourd’hui. On doit cette fable aux penchants rousseauistes de l’idéologie écologiste : ils reprochent au progrès industriel de souiller notre monde. (…) Ce récit décliniste suggère que les sociétés prémodernes entretenaient avec leur environnement une relation plus harmonieuse. Mais cette nostalgie n’a aucun fondement. Les hommes des cavernes et les villes préindustrielles étaient exposés à des nuisances environnementales bien plus ravageuses que les citadins des métropoles modernes. La pollution et les catastrophes naturelles font plus de victimes dans les pays faiblement industrialisés que dans les nations développées. Enfin, les secondes sont mieux armées que les premières pour affronter le changement climatique. Il serait immoral et contreproductif de renoncer à l’expansion de l’industrialisme. On trahirait les peuples enfermés dans les fléaux écologiques prémodernes en éloignant l’humanité des solutions aux nouveaux défis. (…) La technologie provient toujours de ce que le philosophe Jacques Ellul appelait avec dédain la «passion de l’efficacité». Elle a pour objet d’augmenter notre puissance. La question est de savoir si cette quête de puissance est bienveillante ou non. L’écologie politique l’envisage avec pessimisme. Hans Jonas écrivait que la véritable menace que porte la technologie «ne réside pas tant dans ses moyens de destruction que dans son paisible usage quotidien». On accuse la technique d’augmenter les penchants destructeurs de l’homme. Les tragédies du XXe siècle et l’attention accordée aux nouveaux risques ont renforcé le prestige de cette lecture, quitte encore à sombrer dans la fable du bon sauvage. Pourtant, les travaux de Lawrence Keeley montrent que les guerres préhistoriques étaient plus fréquentes et meurtrières que les conflits modernes. Les Hutus n’ont guère eu besoin de la haute technologie pour décimer les Tutsis. Si l’on revient à l’environnement, les outils rudimentaires des chasseurs-cueilleurs ont suffi à conduire une partie de la mégafaune du Pléistocène à l’extinction tandis que leur mode de vie exigeait des infanticides et des géronticides réguliers. Bien sûr, il ne faut pas tomber dans l’excès inverse, qui voit dans le progrès technique la condition suffisante du progrès moral, en oubliant la variable culturelle. Mais en l’occurrence, et en dépit des nouveaux risques, le bilan sécuritaire de la modernité est positif, comme en témoigne notre succès évolutif. Il n’appartient qu’à nous de faire en sorte qu’il le demeure en usant de notre puissance pour servir notre espèce et non l’asservir. (…) Déjà au XVIIe siècle, l’humaniste Hugo Grotius constatait que le fondement du commerce mondial résidait dans l’inégale répartition géographique des ressources et des terres fertiles ainsi que l’incapacité des nations à subvenir seules à leurs besoins. En s’inscrivant à contre-courant de la mondialisation, localisme et décroissance constituent un profond désintérêt pour le sort de l’humanité. Des études suggèrent que seul un tiers de l’humanité pourrait se nourrir dans un monde localiste. Faut-il tuer les autres ? Lorsque les écologistes pourfendent le productivisme, veulent diminuer les rendements agricoles, préfèrent les sources d’énergie intermittentes aux énergies abondantes, on peut se demander si l’hécatombe humanitaire n’est pas délibérément recherchée. D’autant que les vertus écologiques de ces propositions sont surestimées. Toutes choses égales par ailleurs, une agriculture aux rendements faibles, c’est plus de déforestation. Le localisme néglige le fait que le transport contribue, en proportion, peu aux pollutions, contrairement à la phase de production. C’est pourquoi il est parfois moins polluant de se procurer une marchandise produite par un industriel étranger qui, pour des raisons géographiques, climatiques, techniques, logistiques ou par le jeu des économies d’échelle, parvient à utiliser moins de ressources pour produire une unité de richesses qu’un producteur local aux méthodes inefficientes. Si chaque ville française produisait sa nourriture localement, le gaspillage exploserait. Enfin, un effondrement du commerce mondial appauvrirait l’humanité, ainsi qu’on l’a vu avec la Covid, ce qui amputerait ses capacités à investir dans des technologies propres, mais coûteuses. Pour verdir notre monde sans renoncer à améliorer le sort de l’humanité, il serait plus vertueux que les pays riches investissent dans la modernisation de leur appareil productif ainsi que dans celui des pays du Sud. (…) L’écologie profonde personnifie la nature sauvage en la plaçant au-dessus de l’homme tandis que l’écologie intégrale, selon les termes du Manifeste de la nouvelle droite publié en 2000, «en appelle au dépassement de l’anthropocentrisme moderne». Certes, elle «ne gomme pas la spécificité de l’homme», mais elle lui dénie tout de même «la place exclusive que lui avaient donnée le christianisme et l’humanisme classique». Ces deux écoles ont en commun de se méfier de la souveraineté que l’homme exerce sur la nature. Cette méfiance est désormais partagée par le Pape. Preuve en est qu’il préfère dénoncer la «démesure anthropocentrique» qui définirait notre époque que souligner les atteintes aux droits de l’homme qui ralentissent le développement des pays du Sud. Le souverain pontife propose d’ailleurs de ralentir le développement, voire d’y renoncer. Ce qui montre que l’humanisme n’est plus sa grille de lecture. Comment ne pas déceler des bribes de paganisme dans un discours qui compte parmi les pauvres notre «Terre opprimée», accuse les hommes de «piller» la nature comme si seule Gaïa était propriétaire des ressources et que nous ne serions plus légitimes à en disposer (comme le font tous les autres êtres vivants à leur humble échelle) ? Je ne parle même pas de l’image figée de la biosphère héritée de l’ère pré-darwinienne qui assimile toute transformation des écosystèmes à une destruction. François taxe enfin d’extrémisme ceux qui, dans le sillage des Lumières, placent leur confiance dans le progrès pour résoudre nos problèmes actuels ! Je vois dans cette inflexion du discours catholique le signe de l’hégémonie d’une écologie misanthrope à qui il faut donner des gages : elle ne définit plus la protection de la nature comme la sauvegarde d’un milieu hospitalier pour l’homme, mais comme la «sanctuarisation» d’un milieu dont il faut l’exclure. Pourtant, les écologistes insistent – à raison – sur le fait que l’homme appartient à la nature ! Sapiens doit visiblement se chercher d’autres alliés. (…) Depuis Platon, la philosophie politique occidentale admet que le but des sociétés réside dans l’allégement de la peine que l’homme s’inflige pour assouvir ses besoins. C’est pourquoi on préfère la Cité à l’ermitage. La réduction du labeur est une aspiration naturelle et universelle. Elle n’a pas attendu l’émergence de la question ouvrière au XIXe siècle pour se manifester. En 1516, le penseur humaniste Thomas More imaginait un monde utopique où 6 heures de travail par jour suffisent pour bien vivre. Et tandis que l’ouvrier occidental moyen devait besogner plus de 3000 heures par an pour s’acheter le niveau de vie du XIXe siècle, il peut désormais travailler 1500 heures par an, soit 4 heures par jour, pour obtenir le confort du XXIe siècle. Le progrès de l’industrie et l’ouverture du commerce permettent de faire mieux que l’utopie de More. Le libéral que je suis ne considère pas le travail comme une fin en soi. Ce n’est que le vulgaire prix à payer pour vivre, assouvir ses besoins et servir ses semblables. Le but du progrès est de réduire ce prix pour tendre vers la perfection (même si nous ne l’atteindrons jamais) que décrivait l’économiste Frédéric Bastiat en son temps : un effort nul pour un gain infini. Ces idéaux ont longtemps été consensuels. Mais le comble est de voir désormais la gauche radicale, naguère favorable au «droit à la paresse», plaider pour assigner l’humanité à la malédiction de Sisyphe : un effort infini pour un gain nul. C’est ainsi qu’il faut interpréter les propositions d’un Nicolas Hulot ou d’un Dominique Bourg. Ce dernier veut reconduire un tiers de la population dans les champs, avec pour seule aide «l’énergie musculaire et animale». Ces délires réactionnaires seraient amusants s’ils n’influençaient pas les responsables «modérés» : nous avons déjà entendu un ministre français plaider pour le retour aux pratiques agricoles de nos grands-parents. (…) Malthus craignait le scénario d’une production de richesses incapable de suivre une croissance démographique exponentielle. En dépit de ses erreurs, l’épouvantail de la surpopulation continue d’être agité par les écologistes, comme en témoignent les cas de Paul Ehrlich, qui envisageait la stérilisation forcée, ou de Pablo Servigne, qui suggère dans son best-seller que nous devons dès maintenant choisir qui doit naître pour ne pas avoir à choisir qui devra mourir demain. Rappelons qu’au temps de Malthus, nous étions un milliard et la misère était la norme. Aujourd’hui, nous sommes 8 milliards et la misère devient l’exception, ce qui infirme les scénarios apocalyptiques que l’on pouvait lire dans les années 70 à travers le rapport au Club de Rome. Ces progrès humanitaires s’expliquent par le fait que les hommes, loin de n’être que des ventres sur pattes, sont d’abord des ouvriers, des ingénieurs et des innovateurs. Ils créent plus qu’ils ne détruisent. Jean Bodin avait raison de souligner dès le XVIe siècle qu’il ne faut jamais craindre qu’il y ait trop de citoyens dans la mesure où il n’y a de richesse que d’hommes. Désormais, le néo-malthusianisme prétend qu’une «surpopulation» d’êtres opulents menace de rendre notre planète toxique. Le raisonnement semble a priori logique. On peut en effet se dire que, toutes choses égales par ailleurs, plus on est, plus on consomme, plus on pollue. Sauf que la variable technologique fait que les choses ne sont jamais égales par ailleurs ! Par exemple, Paris comptait 200 000 âmes en 1328, soit 10 fois moins qu’aujourd’hui. Pourtant, la pollution tuait une proportion de Parisiens plus forte au Moyen Âge qu’au XXIe siècle : une métropole équipée de l’électricité et du traitement des eaux usées bénéficie d’un environnement de meilleure qualité qu’une petite bourgade dépourvue de ces technologies. (…) Le raisonnement vaut pour le changement climatique. Entre 1979 et 2019, grâce au nucléaire et à l’efficacité énergétique, les émissions territoriales françaises de CO2 ont baissé tandis que la population française a gagné 11 millions d’habitants sur la même période et que notre production industrielle est plus élevée en 2019 qu’en 1979 en valeur absolue. Les émissions importées suivront la même trajectoire à mesure que nos partenaires commerciaux obtiendront nos technologies. Or, ainsi que le rappelait l’économiste Julian Simon, une large démographie favorise l’innovation, car elle permet une abondance de bras et de cerveaux brillants. Enfin, le jeu des économies d’échelle fait que les grandes communautés obtiennent plus aisément les technologies propres qui, parce que coûteuses, seraient inaccessibles aux petites communautés. C’est la raison pour laquelle les villes sont mieux équipées que les campagnes en infrastructures essentielles à un environnement sain, comme les réseaux d’égout ou les stations d’épuration. Pour sauver notre habitat, mieux vaut des familles nombreuses composées d’ingénieurs que des zadistes célibataires. D’ailleurs, si l’on regarde les trajectoires démographiques actuelles, la menace qui plane sur nous est plutôt le vieillissement et le déclin démographique de notre espèce. (…) Je dénonce une récurrence étrange chez les écologistes. Les mesures qu’ils proposent contreviennent toujours à la résolution des problèmes qu’ils soulignent, voire les aggravent. On ne peut pas comprendre cette dissonance si on ne la met pas en lien avec les arrière-pensées anticapitalistes de ce mouvement. Je cite dans mon ouvrage d’éminents auteurs écologistes qui redoutent le scénario d’une humanité qui parvient à se doter d’une énergie abondante, fut-elle propre, et qui présentent la pauvreté comme l’horizon souhaitable de notre espèce. Ce qui suffit à prouver leur insincérité. Si le but est de lutter contre le changement climatique en assurant à l’humanité le niveau de vie le plus élevé possible, alors, outre l’efficacité énergétique, il faut que celle-ci cesse de fermer des centrales nucléaires et se convertisse massivement à l’énergie atomique, soit la source d’énergie la plus décarbonée, fiable et efficace à grande échelle. Les centaines de milliards que les pouvoirs publics et le secteur privé des pays développés dilapident dans l’éolien et le solaire doivent être immédiatement réaffectés vers l’atome. Sans cela, toute tentative de décarboner l’électricité mondiale, d’électrifier nos usages, de synthétiser des carburants ou des engrais propres ou d’investir dans la capture du CO₂ sera inefficiente. Plutôt que de culpabiliser les pays émergents, nous devrions porter l’idéal d’une filière nucléaire ambitieuse, capable de frapper à la porte de tous les pays soucieux de se délivrer de la misère et des énergies fossiles. Il ne faut pas non plus oublier l’impératif de l’adaptation, qui montre là encore l’inanité de la post-croissance : la résistance des sociétés face aux aléas naturels augmente avec la richesse. Un Israélien ou un Néerlandais qui peut se procurer des stations pour dessaler l’eau de mer ou un système de protection côtière ultra-sophistiqué contre la montée des eaux est moins vulnérable à la sécheresse et aux inondations qu’un Malgache ou qu’un Bangladais. Une des réponses au changement climatique consiste à nous assurer que ces gains en résilience devancent l’émergence des nouveaux risques. Ce ne sont là que des premières pistes qui méritent d’être approfondies par des entrepreneurs, ingénieurs et scientifiques assez humanistes pour refuser le discours qui feint de s’inquiéter des maux du changement climatique pour assigner les hommes aux fléaux de la misère. Ferghane Azihari
Combien de dirigeants mondiaux, depuis combien de décennies ont vu et su ce qui vient, mais ont décidé qu’il était politiquement plus opportun de le garder à huis clos ? Ma génération et les générations après moi n’ont pas ce luxe. En 2050, j’aurai 56 ans. Pourtant, aujourd’hui, l’âge moyen de ce 52e Parlement est de 49 ans. OK, boomer ! Les institutions politiques actuelles se sont avérées incompétentes pour penser en dehors du court terme politique. Chloe Swarbruck
Parents have scrambled to buy air purifiers. IQAir, a Swiss company, makes purifiers that cost up to $3,000 here and are displayed in shiny showrooms. Mike Murphy, the chief executive of IQAir China, said sales had tripled in the first three months of 2013 over the same period last year. Face masks are now part of the urban dress code. Ms. Zhang laid out half a dozen masks on her dining room table and held up one with a picture of a teddy bear that fits Xiaotian. Schools are adopting emergency measures. Xiaotian’s private kindergarten used to take the children on a field trip once a week, but it has canceled most of those this year. At the prestigious Beijing No. 4 High School, which has long trained Chinese leaders and their children, outdoor physical education classes are now canceled when the pollution index is high. (…) Elite schools are investing in infrastructure to keep children active. Among them are Dulwich College Beijing and the International School of Beijing, which in January completed two large white sports domes of synthetic fabric that cover athletic fields and tennis courts. The construction of the domes and an accompanying building began a year ago, to give the 1,900 students a place to exercise in both bad weather and high pollution, said Jeff Johanson, director of student activities. The project cost $5.7 million and includes hospital-grade air-filtration systems. Teachers check the hourly air ratings from the United States Embassy to determine whether children should play outside or beneath the domes. NYT
From gigantic domes that keep out pollution to face masks with fancy fiber filters, purifiers and even canned air, Chinese businesses are trying to find a way to market that most elusive commodity: clean air. An unprecedented wave of pollution throughout China (dubbed the “airpocalypse” or “airmageddon” by headline writers) has spawned an almost entirely new industry. The biggest ticket item is a huge dome that looks like a cross between the Biosphere and an overgrown wedding tent. Two of them recently went up at the International School of Beijing, one with six tennis courts, another large enough to harbor kids playing soccer and badminton and shooting hoops simultaneously Friday afternoon. The contraptions are held up with pressure from the system pumping in fresh air. Your ears pop when you go in through one of three revolving doors that maintain a tight air lock. The anti-pollution dome is the joint creation of a Shenzhen-based manufacturer of outdoor enclosures and a California company, Valencia-based UVDI, that makes air filtration and disinfection systems for hospitals, schools, museums and airports, including the new international terminal at Los Angeles International Airport. Although the technologies aren’t new, this is the first time they’ve been put together specifically to keep out pollution, the manufacturers say. (…) Since air pollution skyrocketed in mid-January, Xiao said, orders for domes were pouring in from schools, government sports facilities and wealthy individuals who want them in their backyards. He said domes measuring more than 54,000 square feet each cost more than $1 million. (…) Because it’s not possible to put a dome over all of Beijing, where air quality is the worst, people are taking matters into their own hands. Not since the 2003 epidemic of SARS have face masks been such hot sellers. Many manufacturers are reporting record sales of devices varying from high-tech neoprene masks with exhalation valves, designed for urban bicyclists, that cost up to $50 each, to cheap cloth masks (some in stripes, polka dots, paisley and some emulating animal faces). (…) In mid-January, measurements of particulate matter reached more than 1,000 micrograms per cubic meter in some parts of northeast China. Anything above 300 is considered “hazardous” and the index stops at 500. By comparison, the U.S. has seen readings of 1,000 only in areas downwind of forest fires. The U.S. Centers for Disease Control and Prevention reported last year that the average particulate matter reading from 16 airport smokers’ lounges was 166.6. The Chinese government has been experimenting with various emergency measures, curtailing the use of official cars and ordering factories and construction sites to shut down. Some cities are even considering curbs on fireworks during the upcoming Chinese New Year holiday, interfering with an almost sacred tradition. In the meantime, home air filters have joined the new must-have appliances for middle class Chinese. (…) Many distributors report panic buying of air purifiers. In China, home air purifiers range from $15 gizmos that look like night lights to handsome $6,000 wood-finished models that are supplied to Zhongnanhai, the headquarters of the Chinese Communist Party and to other leadership facilities. One model is advertised as emitting vitamin C to build immunity and to prevent skin aging. In a more tongue in cheek approach to the problem, a self-promoting Chinese millionaire has been selling soda-sized cans of, you guessed it, air. (…) “I want to tell mayors, county chiefs and heads of big companies,” Chen told reporters Wednesday, while giving out free cans of air on a Beijing sidewalk as a publicity stunt. “Don’t just chase GDP growth, don’t chase the biggest profits at the expense of our children and grandchildren. » LA Times
Plus la guerre froide s’éloigne, plus le nombre de conflits diminue. (…) il n’y a eu ainsi en 2010 que 15 conflits d’ampleur significative, tous internes. (…)  Grosso modo, le nombre de conflits d’importance a diminué de 60% depuis la fin de la guerre froide (…) outre le fait que les guerres sont plutôt moins meurtrières, en moyenne, qu’elles ne l’étaient jusque dans les années 1960, cette réduction trouve sa source essentiellement dans la diminution spectaculaire du nombre de guerres civiles. La fin des conflits indirects entre l’Est et l’Ouest, l’intervention croissante des organisations internationales et des médiateurs externes, et dans une certaine mesure le développement économique et social des États, sont les causes principales de cette tendance. S’y ajoutent sans doute (…) des évolutions démographiques favorables. Bruno Tertrais
Imaginez que [Fukushima] se soit produit dans un pays non-développé: le nombre de morts aurait été de 200 000. Le développement et la croissance nous protègent des catastrophes naturelles. Bruno Tertrais
Longtemps, les divinités représentèrent le lieu de cette extériorité. Les sociétés modernes ont voulu s’en affranchir: mais cette désacralisation peut nous laisser sans protection aucune face à notre violence et nous mener à la catastrophe finale. Jean-Pierre Dupuy
Nous étions installés dans le temps des catastrophes. Le monde a vécu l’événement du 11 septembre moins comme l’inscription dans le réel de quelque chose d’insensé, donc d’impossible, que comme l’irruption du possible dans l’impossible. La pire horreur devient désormais possible. Si elle est devenue possible, c’est qu’elle ne l’était pas. Et pourtant, objecte le bon sens, si elle s’est produite, c’est bien qu’elle était possible. […] C’est bien là la source de notre problème. Car s’il faut prévenir la catastrophe, on a besoin de croire en sa possibilité avant qu’elle ne se produise. Si, inversement, on réussit à la prévenir, sa non-réalisation la maintient dans le domaine de l’impossible, et les efforts de prévention en apparaissent rétrospectivement inutiles. J.-P. Dupuy (Pour un catastrophisme éclairé – Quand l’impossible est certain, 2002)
Le catastrophisme éclairé, c’est être pessimiste pour se donner les moyens d’être optimiste. Il faut regarder la catastrophe en face pour se donner une chance de l’éviter. Jean-Pierre Dupuy
On peut dire de ce type de prophétie qu’elle est auto-invalidante de la même manière que l’on parle de prophétie auto-réalisatrice. (…) S’il veut être un vrai prophète, le prophète, en annonçant l’avenir, doit donc tenir compte de l’effet de sa parole sur le comportement des gens. Il doit annoncer un avenir tel que les réactions de ses auditeurs co-produisent l’avenir en question, ou, en tout cas, ne l’empêchent pas de se réaliser. (…) En d’autres termes, le prophète prétend annoncer un futur fixe c’est-à-dire indépendant des actions des agents, un avenir destinal en somme, alors qu’il a en réalité tenu compte des réactions de son auditoire pour se caler en un avenir tel que, celui-ci une fois annoncé, les réactions des agents l’engendreront. Ce procédé fonctionne d’autant mieux que les agents ignorent qu’ils participent à un tel schème. Ils tiennent que la parole du prophète dit ce que sera l’avenir. Si le prophète s’est calé sur un point fixe, l’avenir devenu présent ne les démentira pas. Si, de plus, cet avenir est celui que le prophète voulait faire arriver, soit parce qu’il est bon soit parce qu’il évite un désastre, qui songera à soupçonner le prophète ? Il aura eu recours à un détour métaphysique pour aller dans le bon sens. Autrement dit, le prophète fait fond sur la logique de la prophétie auto-réalisatrice. Le défi que doit relever le prophète de malheur apparaît dès lors dans sa singularité : il doit résoudre en termes de prophétie auto-réalisatrice un problème dont la nature est celui d’une prophétie auto-invalidante. C’est l’objectif que je me suis fixé dès mon livre de 2002 sur le « catastrophisme éclairé » et c’est en ce point que je me suis écarté tant de Jonas que d’Anders, lesquels en sont restés au stade de la prophétie auto-invalidante, celle qui rend le prophète ridicule mais fier d’avoir sauvegardé la vie. (…) Existe-t-il une manière de prophétiser la catastrophe par l’annonce d’un avenir nécessaire qui l’évite et qui soit tel que cette annonce induise des comportements qui favorisent cet évitement ? Peut-on vraiment rabattre la prophétie auto-invalidante sur la prophétie auto-réalisatrice ? Comme nous l’avons déjà vu, deux types opposés de rapport prophétique à l’avenir conduisent à renforcer la probabilité d’une catastrophe majeure. Celui des optimistes béats qui voient les choses s’arranger de toute façon, quoi que fassent les agents, par la grâce du principe qui veut que l’humanité se soit toujours sortie des pires situations. Et celui des catastrophistes mortifères que sont les collapsologues, qui annoncent comme certain ce qu’ils appellent l’effondrement. Dans l’un et l’autre cas, on contribue à en renforcer le caractère probable en démobilisant les agents, mais dans le second cas, cela va dans le sens de la prophétie, et dans le premier en sens opposé. (…) Prophétiser que la catastrophe est sur le point de se produire, c’est contribuer à la faire advenir. La passer sous silence ou en minimiser l’importance, à la façon des optimistes béats, conduit au même résultat. Ce qu’il faudrait, c’est combiner les deux démarches : annoncer un avenir nécessaire qui superposerait l’occurrence de la catastrophe, pour qu’elle puisse faire office de dissuasion, et sa non-occurrence, pour préserver l’espoir. (…) Il existe diverses manières de concevoir la superposition des états qui réalise l’indétermination. Je me contenterai ici de deux sortes d’exemples, tirés de mes travaux passés. D’abord le concept de near miss (ou near hit), familier aux stratèges nucléaires. Plusieurs dizaines de fois au cours de la Guerre froide, mais aussi plus tard, on est passé « à un cheveu » du déclenchement d’une guerre nucléaire. Est-ce à mettre au crédit ou au passif de la dissuasion ? Les deux réponses sont simultanément bonnes. McNamara conclut à l’inefficacité de la dissuasion. «We lucked out » (Nous avons eu du bol) dit-il à ce sujet en recourant à une expression argotique bien trempée. Cette conclusion n’est-elle pas trop hâtive ? Ne pourrait-on pas dire au contraire que c’est ce flirt répété avec le tigre nucléaire, cette série d’apocalypses qui n’ont pas eu lieu, qui nous a protégés du danger que représentent l’accoutumance, le contentement de soi, l’indifférence, le cynisme, la bêtise, la croyance béate que le pire nous sera épargné ? Ni trop près, ni trop loin du trou noir, ou bien être à la fois proche et distant de l’abîme, telle semble être la leçon à tirer de la Guerre froide. Le point fixe endogène est ici une apocalypse qui n’a pas eu lieu mais il s’en est fallu de peu. Je suis encore tout secoué que ma fille brésilienne se soit trouvée à bord du vol Air France AF 447 qui relie quotidiennement Rio de Janeiro à Paris le 31 mai 2009, soit la veille du jour où le même vol a disparu en mer. Mais si elle avait été sur ce vol une semaine, un mois, une année avant le crash, mon sentiment de peur rétroactive aurait-il été le même ? La catastrophe n’a pas eu lieu, cela arrive tous les jours, sinon c’en serait fini de l’industrie aéronautique. Le near miss, c’est autre chose. Il y a, sous-jacente à l’absence de la catastrophe, l’image de la catastrophe elle-même, l’ensemble constituant ce qu’on peut appeler une présence-absence. La nouvelle de Philippe K. Dick, « Minority Report », développe une idée contenue dans le Zadig de Voltaire et illustre d’une autre façon les paradoxes examinés ici. La police du futur y est représentée comme ce qu’on appelle aujourd’hui, alors qu’elle est mise en place dans diverses villes du monde, une police prédictive qui prévoit tous les crimes qui vont être commis dans une zone donnée. Elle intervient parfois au tout dernier moment pour empêcher le criminel d’accomplir son forfait, ce qui fait dire à ce dernier : « Mais je n’ai rien fait ! », à quoi la police répond : « Mais vous alliez le faire. » L’un des policiers, plus tourné vers la métaphysique que les autres, a ce mot : « Ce n’est pas l’avenir si on l’empêche de se produire ! ». Mais c’est sur le titre de la nouvelle que je veux insister ici. L’« avis minoritaire » se réfère à cette pratique à laquelle ont recours nombre d’institutions importantes de par le monde, par exemple la Cour Suprême des États-Unis ou le Conseil d’État français, qui consiste, lorsqu’elles rendent un avis qui ne fait pas l’unanimité, à inclure, à côté de l’avis majoritaire qui devient de ce fait l’avis de la Cour ou du Conseil, l’avis de la minorité. Dans la nouvelle de Dick, la prophétie est faite par un trio de Parques nommées Precogs (pour Pre-cognition). Trois est un nombre très intéressant car, ou bien les trois Parques sont d’accord, ou bien c’est deux contre une. La minorité, s’il y en a une, ne contient qu’un élément. L’avis de celui-ci apparaît en supplément de l’avis rendu, qu’il contredit tout en en faisant partie. Voilà à quoi devrait ressembler la prophétie face à une catastrophe anticipée mais dont la date est inconnue : le malheur ne devrait y figurer qu’en filigrane d’une annonce de bonheur, ce bonheur consistant en l’évitement du malheur. On pourrait dire que le bonheur contient le malheur tout en étant son contraire, en prenant le verbe « contenir » dans son double sens d’avoir en soi et de faire barrage à. Jean-Pierre Dupuy
Nous vivons à la fois dans lehttp://www.lekairn.fr/article-231120-jean-pierre-dupuy/ meilleur et le pire des mondes. Les progrès de l’humanité sont réels. Nos lois sont meilleures et nous nous tuons moins les uns les autres. En même temps, nous ne voulons pas voir notre responsabilité dans les menaces et les possibilités de destruction qui pèsent sur nous. René Girard
Les événements qui se déroulent sous nos yeux sont à la fois naturels et culturels, c’est-à-dire qu’ils sont apocalyptiques. Jusqu’à présent, les textes de l’Apocalypse faisaient rire. Tout l’effort de la pensée moderne a été de séparer le culturel du naturel. La science consiste à montrer que les phénomènes culturels ne sont pas naturels et qu’on se trompe forcément si on mélange les tremblements de terre et les rumeurs de guerre, comme le fait le texte de l’Apocalypse. Mais, tout à coup, la science prend conscience que les activités de l’homme sont en train de détruire la nature. C’est la science qui revient à l’Apocalypse. René Girard
L’interprétation que Dupuy et Dumouchel donnent de notre société me paraît juste, seulement un peu trop optimiste. D’après eux, la société de consommation constitue une façon de désamorcer la rivalité mimétique, de réduire sa puissance conflictuelle. C’est vrai. S’arranger pour que les mêmes objets, les mêmes marchandises soient accessibles à tout le monde, c’est réduire les occasions de conflit et de rivalité entre les individus. Lorsque ce système devient permanent, toutefois, les individus finissent par se désintéresser de ces objets trop accessibles et identiques. Il faut du temps pour que cette « usure » se produise, mais elle se produit toujours. Parce qu’elle rend les objets trop faciles à acquérir, la société de consommation travaille à sa propre destruction. Comme tout mécanisme sacrificiel, cette société a besoin de se réinventer de temps à autre. Pour survivre, elle doit inventer des gadgets toujours nouveaux. Et la société de marché engloutit les ressources de la terre, un peu comme les Aztèques qui tuaient toujours plus de victimes. Tout remède sacrificiel perd son efficacité avec le temps. René Girard
Certains spécialistes avancent le chiffre de vingt mille victimes par an au moment de la conquête de Cortès. Même s’il y avait beaucoup d’exagération, le sacrifice humain n’en jouerait pas moins chez les Aztèques un rôle proprement monstrueux. Ce peuple était constamment occupé à guerroyer, non pour étendre son territoire, mais pour se procurer les victimes nécessaires aux innombrables sacrifices recensés par Bernardino de Sahagun. Les ethnologues possèdent toutes ces données depuis des siècles, depuis l’époque, en vérité, qui effectua les premiers déchiffrements de la représentation persécutrice dans le monde occidental. Mais ils ne tirent pas les mêmes conclusions dans les deux cas. Aujourd’hui moins que jamais. Ils passent le plus clair de leur temps à minimiser, sinon à justifier entièrement, chez les Aztèques, ce qu’ils condamnent à juste titre dans leur propre univers. Une fois de plus nous retrouvons les deux poids et les deux mesures qui caractérisent les sciences de l’homme dans leur traitement des sociétés historiques et des sociétés ethnologiques. Notre impuissance à repérer dans les mythes une représentation persécutrice plus mystifiée encore que la nôtre ne tient pas seulement à la difficulté plus grande de l’entreprise, à la transfiguration plus extrême des données, elle relève “modernes sont surtout obsédés par le mépris et ils s’efforcent de présenter ces univers disparus sous les couleurs les plus favorables. (…) Les ethnologues décrivent avec gourmandise le sort enviable de ces victimes. Pendant la période qui précède leur sacrifice, elles jouissent de privilèges extraordinaires et c’est sereinement, peut-être même joyeusement, qu’elles s’avancent vers la mort. Jacques Soustelle, entre autres, recommande à ses lecteurs de ne pas interpréter ces boucheries religieuses à la lumière de nos concepts. L’affreux péché d’ethnocentrisme nous guette et, quoi que fassent les sociétés exotiques, il faut se garder du moindre jugement négatif. Si louable que soit le souci de « réhabiliter » des mondes méconnus, il faut y mettre du discernement. Les excès actuels rivalisent de ridicule avec l’enflure orgueilleuse de naguère, mais en sens contraire. Au fond, c’est toujours la même condescendance : nous n’appliquons pas à ces sociétés les critères que nous appliquons à nous-mêmes, mais à la suite, cette fois, d’une inversion démagogique bien caractéristique de notre fin de siècle. Ou bien nos sources ne valent rien et nous n’avons plus qu’à nous taire : nous ne saurons jamais rien de certain sur les Aztèques, ou bien nos sources valent quelque chose, et l’honnêteté oblige à conclure que la religion de ce peuple n’a pas usurpé sa place au musée planétaire de l’horreur humaine. Le zèle antiethnocentrique s’égare quand il justifie les orgies sanglantes de l’image visiblement trompeuse qu’elles donnent d’elles-mêmes. Bien que pénétré d’idéologie sacrificielle, le mythe atroce et magnifique de Teotihuacan porte sourdement témoignage contre cette vision mystificatrice. Si quelque chose humanise ce texte, ce n’est pas la fausse idylle des victimes et des bourreaux qu’épousent fâcheusement le néo-rousseauisme et le néo-nietzschéisme de nos deux après-guerres, c’est ce qui s’oppose à cette hypocrite vision, sans aller jusqu’à la contredire ouvertement, ce sont les hésitations que j’ai notées face aux fausses évidences qui les entourent. René Girard
Cargo cult: any of the religious movements chiefly, but not solely, in Melanesia that exhibit belief in the imminence of a new age of blessing, to be initiated by the arrival of a special “cargo” of goods from supernatural sources—based on the observation by local residents of the delivery of supplies to colonial officials. Tribal divinities, culture heroes, or ancestors may be expected to return with the cargo, or the goods may be expected to come through foreigners, who are sometimes accused of having intercepted material goods intended for the native peoples. If the cargo is expected by ship or plane, symbolic wharves or landing strips and warehouses are sometimes built in preparation, and traditional material resources are abandoned—gardening ceases, and pigs and foodstocks are destroyed. Former customs may be revived or current practices drastically changed, and new social organizations, sometimes imitative of the colonial police or armed forces, initiated. Encyclopaedia Britannica
Pur produit des sociétés dans lesquelles les élites ignorent que les processus culturels précèdent le succès, le Culte du Cargo, qui consiste à investir dans une infrastructure dont est dotée une société prospère en espérant que cette acquisition produise les mêmes effets pour soi, fut l’un des moteurs des emprunts toxiques des collectivités locales. L’expression a été popularisée lors de la seconde guerre mondiale, quand elle s’est exprimée par de fausses infrastructures créées par les insulaires et destinées à attirer les cargos.(…) Les collectivités ont développé une addiction à la dépense et, comme les ménages victimes plus ou moins conscientes des subprimes, elles ont facilement trouvé un dealer pour leur répondre. Les causes en sont assez évidentes : multiplication des élus locaux n’ayant pas toujours de compétences techniques et encore moins financières, peu ou pas formés, tenus parfois par leur administration devenue maîtresse des lieux, et engagés dans une concurrence à la visibilité entre la ville, l’agglomération, le département à qui voudra montrer qu’il construit ou qu’il anime plus et mieux que l’autre, dans une relation finalement assez féodale. (…) Il serait sans doute erroné de porter l’opprobre sur les élus locaux ou même sur les banques, car il s’agit là de la manifestation d’une tendance de fond très profonde et très simple qui a à faire avec le désir mimétique et le Culte du Cargo. Ce dernier fut particulièrement évident en Océanie pendant la seconde guerre mondiale, où des habitants des îles observant une corrélation entre l’appel du radio et l’arrivée d’un cargo de vivres, ou bien entre l’existence d’une piste et l’arrivée d’avions, se mirent à construire un culte fait de simulacre de radio et de fausses pistes d’atterrissage, espérant ainsi que l’existence de moyens ferait venir l’objet désiré. Il s’agit d’un phénomène général, comme par exemple en informatique lorsque l’on recopie une procédure que l’on ne comprend pas dans son propre programme, en espérant qu’elle y produise le même effet que dans son programme d’origine. (…) Bien que paradoxale, l’addiction à la dette est synchrone avec les difficultés financières et correspond peut-être inconsciemment à l’instinct du joueur à se “refaire”. Ce qui est toutefois plus grave est, d’une part, l’hallucination collective qui permet le phénomène de Culte du Cargo, mais aussi l’absence totale de contre-pouvoir à cette pensée devenue unique, voire magique. Le Culte du Cargo aggrave toujours la situation. La raison est aussi simple que diabolique : les prêtres du Culte du Cargo dépensent pour acheter des infrastructures similaires à ce qu’ils ont vu ailleurs dans l’espoir d’attirer la fortune sur leur tribu. Malheureusement, dans le même temps, les “esprits” qui restaient dans la tribu se sont enfuis ou se taisent devant la pression de la foule en attente de miracle. Alors, les élites, qui ignorent totalement que derrière l’apparent résultat se cachent des processus culturels complexes qu’ils ne comprennent pas, se dotent d’un faux aéroport ou d’une fausse radio et dilapident ainsi, en pure perte, leurs dernières ressources. Il serait injuste de penser que ce phénomène ne concerne que des populations peu avancées. En 1974, Richard Feynman dénonça la “Cargo Cult Science” lors d’un discours à Caltech. Les collectivités confrontées à une concurrence pour la population organisent agendas et ateliers (en fait des brainstormings) pour évoquer les raisons de leurs handicaps par rapport à d’autres. Il suit généralement une liste de solutions précédées de “Il faut” : de la Recherche, des Jeunes, des Cadres, une communauté homosexuelle, une patinoire, une piscine, le TGV, un festival, une équipe sportive onéreuse, son gymnase…Tout cela est peut-être vrai, mais cela revient à confondre les effets avec les processus requis pour les obtenir. Comme nul ne comprend les processus culturels qui ont conduit à ce qu’une collectivité réussisse, il est plus facile de croire que boire le café de George Clooney vous apportera le même succès. Rien de nouveau ici : la publicité et ses 700 milliards de dollars de budget mondial annuel manipule cela depuis le début de la société de consommation. Routes menant à des plateformes logistiques ou des zones industrielles jamais construites, bureaux vides, duplication des infrastructures (piscines, technopoles, pépinières…) à quelques mètres les unes des autres, le Culte du Cargo nous coûte cher : il faut que cela se voit, même si cela ne sert à rien. Malheureusement, les vraies actions de création des processus culturels et sociaux ne se voient généralement pas aussi bien qu’un beau bâtiment tout neuf. (…) Ainsi, les pôles de compétitivité marchent d’autant mieux qu’ils viennent seulement labelliser un système culturel déjà préexistant. Lorsqu’ils sont des créations dans l’urgence, en hydroponique, par la volonté rituelle de reproduire, leurs effets relèvent de l’espoir, non d’une stratégie. (…) Ainsi, la tentation française de copier les mesures allemandes qui ont conduit au succès, sans que les dirigeants français aient vraiment compris pourquoi, mais en espérant les mêmes bénéfices, peut être considérée comme une expression du Culte du Cargo. C’est en effet faire fi des processus culturels engagés depuis des décennies en Allemagne et qui ont conduit à une culture de la négociation sociale et à des syndicats représentatifs. (…) Contrairement à ce que veulent faire croire les prêtres du Culte du Cargo, les danses de la pluie ne marchent pas, il faut réfléchir. Luc Brunet
Je crois qu’il y a  quelque chose qui se passe. Il y a quelque chose qui est en train de changer et cela va changer à nouveau. Je ne pense pas que ce soit un canular, je pense qu’il y a probablement une différence. Mais je ne sais pas si c’est à cause de l’homme. (…) Je ne veux pas donner des trillions et des trillions de dollars. Je ne veux pas perdre des millions et des millions d’emplois. Je ne veux pas qu’on y perde au change. (…) Et on ne sait pas si ça se serait passé avec ou sans l’homme. On ne sait pas. (…) Il y a des scientifiques qui ne sont pas d’accord avec ça. (…) Je ne nie pas le changement climatique. Mais cela pourrait très bien repartir dans l’autre sens. Vous savez, on parle de plus de millions d’années. Il y en a qui disent que nous avons eu des ouragans qui étaient bien pires que ce que nous venons d’avoir avec Michael. (…) Vous savez, les scientifiques aussi ont leurs visées politiques. Président Trump (15.10.2018)
La « fin du monde » contre la « fin du mois ». L’expression, supposée avoir été employée initialement par un gilet jaune, a fait florès : comment concilier les impératifs de pouvoir d’achat à court terme, et les exigences écologiques vitales pour la survie de la planète ? La formule a même été reprise ce mardi par Emmanuel Macron, dans son discours sur la transition énergétique. « On l’entend, le président, le gouvernement, a-t-il expliqué, en paraphrasant les requêtes supposées des contestataires. Ils évoquent la fin du monde, nous on parle de la fin du mois. Nous allons traiter les deux, et nous devons traiter les deux. » (…) C’est dire que l’expression – si elle a pu être reprise ponctuellement par tel ou tel manifestant – émane en fait de nos élites boboïsantes. Elle correspond bien à la vision méprisante qu’elles ont d’une France périphérique aux idées étriquées, obsédée par le « pognon » indifférente au bien commun, là où nos dirigeants auraient la capacité à embrasser plus large, et à voir plus loin. Or, la réalité est toute autre : quand on prend le temps de parler à ces gilets jaunes, on constate qu’ils sont parfaitement conscients de la problématique écologique. Parmi leurs revendications, dévoilées ces derniers jours, il y a ainsi l’interdiction immédiate du glyphosate, cancérogène probable que le gouvernement a en revanche autorisé pour encore au moins trois ans. Mais, s’ils se sentent concernés par l’avenir de la planète, les représentants de cette France rurale et périurbaine refusent de payer pour les turpitudes d’un système économique qui détruit l’environnement. D’autant que c’est ce même système qui est à l’origine de la désindustrialisation et de la dévitalisation des territoires, dont ils subissent depuis trente ans les conséquences en première ligne. A l’inverse, nos grandes consciences donneuses de leçon sont bien souvent les principaux bénéficiaires de cette économie mondialisée. Qui est égoïste, et qui est altruiste ? Parmi les doléances des gilets jaunes, on trouve d’ailleurs aussi nombre de revendications politiques : comptabilisation du vote blanc, présence obligatoire des députés à l’Assemblée nationale, promulgation des lois par les citoyens eux-mêmes. Des revendications qu’on peut bien moquer, ou balayer d’un revers de manche en estimant qu’elles ne sont pas de leur ressort. Elles n’en témoignent pas moins d’un souci du politique, au sens le plus noble du terme, celui du devenir de la Cité. A l’inverse, en se repaissant d’une figure rhétorique caricaturale, reprise comme un « gimmick » de communication, nos élites démontrent leur goût pour le paraître et la superficialité, ainsi que la facilité avec laquelle elles s’entichent de clichés qui ne font que conforter leurs préjugés. Alors, qui est ouvert, et qui est étriqué ? Qui voit loin, et qui est replié sur lui-même ? Qui pense à ses fins de mois, et qui, à la fin du monde ? Benjamin Masse-Stamberger
In the South Seas there is a Cargo Cult of people. During the war they saw airplanes land with lots of good materials, and they want the same thing to happen now. So they’ve arranged to make things like runways, to put fires along the sides of the runways, to make a wooden hut for a man to sit in, with two wooden pieces on his head like headphones and bars of bamboo sticking out like antennas—he’s the controller—and they wait for the airplanes to land. They’re doing everything right. The form is perfect. It looks exactly the way it looked before. But it doesn’t work. No airplanes land. So I call these things Cargo Cult Science, because they follow all the apparent precepts and forms of scientific investigation, but they’re missing something essential, because the planes don’t land. Now it behooves me, of course, to tell you what they’re missing. But it would he just about as difficult to explain to the South Sea Islanders how they have to arrange things so that they get some wealth in their system. It is not something simple like telling them how to improve the shapes of the earphones. But there is one feature I notice that is generally missing in Cargo Cult Science. That is the idea that we all hope you have learned in studying science in school (…) It’s a kind of scientific integrity, a principle of scientific thought that corresponds to a kind of utter honesty—a kind of leaning over backwards. For example, if you’re doing an experiment, you should report everything that you think might make it invalid—not only what you think is right about it: other causes that could possibly explain your results; and things you thought of that you’ve eliminated by some other experiment, and how they worked—to make sure the other fellow can tell they have been eliminated. Details that could throw doubt on your interpretation must be given, if you know them. You must do the best you can—if you know anything at all wrong, or possibly wrong—to explain it. If you make a theory, for example, and advertise it, or put it out, then you must also put down all the facts that disagree with it, as well as those that agree with it. There is also a more subtle problem. When you have put a lot of ideas together to make an elaborate theory, you want to make sure, when explaining what it fits, that those things it fits are not just the things that gave you the idea for the theory; but that the finished theory makes something else come out right, in addition. In summary, the idea is to try to give all of the information to help others to judge the value of your contribution; not just the information that leads to judgment in one particular direction or another. The first principle is that you must not fool yourself—and you are the easiest person to fool. So you have to be very careful about that. After you’ve not fooled yourself, it’s easy not to fool other scientists… You just have to be honest in a conventional way after that. Richard Feynman (1974)
If it’s consensus, it isn’t science. If it’s science, it isn’t consensus. Period. Michael Crichton (2013)
Humans exert a growing, but physically small, warming influence on the climate. The results from many different climate models disagree with, or even contradict, each other and many kinds of observations. In short, the science is insufficient to make useful predictions about how the climate will change over the coming decades, much less what effect our actions will have on it. Dr. Steven E. Koonin
‘The Science,” we’re told, is settled. How many times have you heard it? Humans have broken the earth’s climate. Temperatures are rising, sea level is surging, ice is disappearing, and heat waves, storms, droughts, floods, and wildfires are an ever-worsening scourge on the world. Greenhouse gas emissions are causing all of this. And unless they’re eliminated promptly by radical changes to society and its energy systems, “The Science” says Earth is doomed.  Yes, it’s true that the globe is warming, and that humans are exerting a warming influence upon it. But beyond that — to paraphrase the classic movie “The Princess Bride” — “I do not think ‘The Science’ says what you think it says.”  For example, both research literature and government reports state clearly that heat waves in the US are now no more common than they were in 1900, and that the warmest temperatures in the US have not risen in the past fifty years. When I tell people this, most are incredulous. Some gasp. And some get downright hostile.  These are almost certainly not the only climate facts you haven’t heard. Here are three more that might surprise you, drawn from recent published research or assessments of climate science published by the US government and the UN:   Humans have had no detectable impact on hurricanes over the past century. Greenland’s ice sheet isn’t shrinking any more rapidly today than it was 80 years ago. The global area burned by wildfires has declined more than 25 percent since 2003 and 2020 was one of the lowest years on record.  Why haven’t you heard these facts before?  Most of the disconnect comes from the long game of telephone that starts with the research literature and runs through the assessment reports to the summaries of the assessment reports and on to the media coverage. There are abundant opportunities to get things wrong — both accidentally and on purpose — as the information goes through filter after filter to be packaged for various audiences. The public gets their climate information almost exclusively from the media; very few people actually read the assessment summaries, let alone the reports and research papers themselves. That’s perfectly understandable — the data and analyses are nearly impenetrable for non-experts, and the writing is not exactly gripping. As a result, most people don’t get the whole story. Policymakers, too, have to rely on information that’s been put through several different wringers by the time it gets to them. Because most government officials are not themselves scientists, it’s up to scientists to make sure that those who make key policy decisions get an accurate, complete and transparent picture of what’s known (and unknown) about the changing climate, one undistorted by “agenda” or “narrative.” Unfortunately, getting that story straight isn’t as easy as it sounds. (…) the public discussions of climate and energy [have become] increasingly distant from the science. Phrases like “climate emergency,” “climate crisis” and “climate disaster” are now routinely bandied about to support sweeping policy proposals to “fight climate change” with government interventions and subsidies. Not surprisingly, the Biden administration has made climate and energy a major priority infused throughout the government, with the appointment of John Kerry as climate envoy and proposed spending of almost $2 trillion dollars to fight this “existential threat to humanity.” Trillion-dollar decisions about reducing human influences on the climate should be informed by an accurate understanding of scientific certainties and uncertainties. My late Nobel-prizewinning Caltech colleague Richard Feynman was one of the greatest physicists of the 20th century. At the 1974 Caltech commencement, he gave a now famous address titled “Cargo Cult Science” about the rigor scientists must adopt to avoid fooling not only themselves. “Give all of the information to help others to judge the value of your contribution; not just the information that leads to judgment in one particular direction or another,” he implored.  Much of the public portrayal of climate science ignores the great late physicist’s advice. It is an effort to persuade rather than inform, and the information presented withholds either essential context or what doesn’t “fit.” Scientists write and too-casually review the reports, reporters uncritically repeat them, editors allow that to happen, activists and their organizations fan the fires of alarm, and experts endorse the deception by keeping silent.  As a result, the constant repetition of these and many other climate fallacies are turned into accepted truths known as “The Science.” Dr. Steven E. Koonin
Physicist Steven Koonin kicks the hornet’s nest right out of the gate in “Unsettled.” In the book’s first sentences he asserts that “the Science” about our planet’s climate is anything but “settled.” Mr. Koonin knows well that it is nonetheless a settled subject in the minds of most pundits and politicians and most of the population. Further proof of the public’s sentiment: Earlier this year the United Nations Development Programme published the mother of all climate surveys, titled “The Peoples’ Climate Vote.” With more than a million respondents from 50 countries, the survey, unsurprisingly, found “64% of people said that climate change was an emergency.” But science itself is not conducted by polls, regardless of how often we are urged to heed a “scientific consensus” on climate. As the science-trained novelist Michael Crichton summarized in a famous 2003 lecture at Caltech: “If it’s consensus, it isn’t science. If it’s science, it isn’t consensus. Period.” Mr. Koonin says much the same in “Unsettled.” The book is no polemic. It’s a plea for understanding how scientists extract clarity from complexity. And, as Mr. Koonin makes clear, few areas of science are as complex and multidisciplinary as the planet’s climate. (…) But Mr. Koonin is no “climate denier,” to use the concocted phrase used to shut down debate. The word “denier” is of course meant to associate skeptics of climate alarmism with Holocaust deniers. (…) Mr. Koonin makes it clear, on the book’s first page, that “it’s true that the globe is warming, and that humans are exerting a warming influence upon it.” The heart of the science debate, however, isn’t about whether the globe is warmer or whether humanity contributed. The important questions are about the magnitude of civilization’s contribution and the speed of changes; and, derivatively, about the urgency and scale of governmental response. (…) As Mr Koonin illustrates, tornado frequency and severity are also not trending up; nor are the number and severity of droughts. The extent of global fires has been trending significantly downward. The rate of sea-level rise has not accelerated. Global crop yields are rising, not falling. And while global atmospheric CO2 levels are obviously higher now than two centuries ago, they’re not at any record planetary high—they’re at a low that has only been seen once before in the past 500 million years. Mr. Koonin laments the sloppiness of those using local weather “events” to make claims about long-cycle planetary phenomena. He chastises not so much local news media as journalists with prestigious national media who should know better. (…) When it comes to the vaunted computer models, Mr. Koonin is persuasively skeptical. It’s a big problem, he says, when models can’t retroactively “predict” events that have already happened. And he notes that some of the “tuning” done to models so that they work better amounts to “cooking the books.” (…) Since all the data that Mr. Koonin uses are available to others, he poses the obvious question: “Why haven’t you heard these facts before?” (…) He points to such things as incentives to invoke alarm for fundraising purposes and official reports that “mislead by omission.” Many of the primary scientific reports, he observes repeatedly, are factual. Still, “the public gets their climate information almost exclusively from the media; very few people actually read the assessment summaries.” (…) But even if one remains unconvinced by his arguments, the right response is to debate the science. We’ll see if that happens in a world in which politicians assert the science is settled and plan astronomical levels of spending to replace the nation’s massive infrastructures with “green” alternatives. Never have so many spent so much public money on the basis of claims that are so unsettled. The prospects for a reasoned debate are not good. Mark P. Mills
La prophétie de malheur est faite pour éviter qu’elle ne se réalise; et se gausser ultérieurement d’éventuels sonneurs d’alarme en leur rappelant que le pire ne s’est pas réalisé serait le comble de l’injustice: il se peut que leur impair soit leur mérite. Hans Jonas
(Noah was tired of playing the prophet of doom and of always foretelling a catastrophe that would not occur and that no one would take seriously. One day,) he clothed himself in sackcloth and put ashes on his head. This act was only permitted to someone lamenting the loss of his dear child or his wife. Clothed in the habit of truth, acting sorrowful, he went back to the city, intent on using to his advantage the curiosity, malignity and superstition of its people. Within a short time, he had gathered around him a small crowd, and the questions began to surface. He was asked if someone was dead and who the dead person was. Noah answered them that many were dead and, much to the amusement of those who were listening, that they themselves were dead. Asked when this catastrophe had taken place, he answered: tomorrow. Seizing this moment of attention and disarray, Noah stood up to his full height and began to speak: the day after tomorrow, the flood will be something that will have been. And when the flood will have been, all that is will never have existed. When the flood will have carried away all that is, all that will have been, it will be too late to remember, for there will be no one left. So there will no longer be any difference between the dead and those who weep for them. If I have come before you, it is to reverse time, it is to weep today for tomorrow’s dead. The day after tomorrow, it will be too late. Upon this, he went back home, took his clothes off, removed the ashes covering his face, and went to his workshop. In the evening, a carpenter knocked on his door and said to him: let me help you build an ark, so that this may become false. Later, a roofer joined with them and said: it is raining over the mountains, let me help you, so that this may become false. Günther Anders
Si nous nous distinguons des apocalypticiens judéo-chrétiens classiques, ce n’est pas seulement parce que nous craignons la fin (qu’ils ont, eux, espérée), mais surtout parce que notre passion apocalyptique n’a pas d’autre objectif que celui d’empêcher l’apocalypse. Nous ne sommes apocalypticiens que pour avoir tort. Que pour jouir chaque jour à nouveau de la chance d’être là, ridicules mais toujours debout. Günther Anders
Quiconque tient une guerre imminente pour certaine contribue à son déclenchement, précisément par la certitude qu’il en a. Quiconque tient la paix pour certaine se conduit avec insouciance et nous mène sans le vouloir à la guerre. Seul celui qui voit le péril et ne l’oublie pas un seul instant se montre capable de se comporter rationnellement et de faire tout le possible pour l’exorciser. Karl Jaspers
To make the prospect of a catastrophe credible, one must increase the ontological force of its inscription in the future. But to do this with too much success would be to lose sight of the goal, which is precisely to raise awareness and spur action so that the catastrophe does not take place. Jean-Pierre Dupuy (The Paradox of Enlightened Doomsaying/The Jonah Paradox]
Annoncer que la catastrophe est certaine, c’est contribuer à la rendre telle. La passer sous silence ou en minimiser l’importance, à la façon des optimistes béats, conduit au même résultat. Ce qu’il faudrait, c’est combiner les deux démarches : annoncer un avenir destinal qui superposerait l’occurrence de la catastrophe, pour qu’elle puisse faire office de dissuasion, et sa non-occurrence, pour préserver l’espoir. C’est parce que la catastrophe constitue un destin détestable dont nous devons dire que nous n’en voulons pas qu’il faut garder les yeux fixés sur elle, sans jamais la perdre de vue. Jean-Pierre Dupuy
La modernité (…) repose sur la conviction que la croissance économique n’est pas seulement possible mais absolument essentielle. Prières, bonnes actions et méditation pourraient bien être une source de consolation et d’inspiration, mais des problèmes tels que la famine, les épidémies et la guerre ne sauraient être résolus que par la croissance. Ce dogme fondamental se laisse résumer par une idée simple : « Si tu as un problème, tu as probablement besoin de plus, et pour avoir plus, il faut produire plus ! » Les responsables politiques et les économistes modernes insistent : la croissance est vitale pour trois grandes raisons. Premièrement, quand nous produisons plus, nous pouvons consommer plus, accroître notre niveau de vie et, prétendument, jouir d’une vie plus heureuse. Deuxièmement, tant que l’espèce humaine se multiplie, la croissance économique est nécessaire à seule fin de rester où nous en sommes. (…) La modernité a fait du « toujours plus » une panacée applicable à la quasi-totalité des problèmes publics et privés – du fondamentalisme religieux au mariage raté, en passant par l’autoritarisme dans le tiers-monde. (…) La croissance économique est ainsi devenue le carrefour où se rejoignent la quasi-totalité des religions, idéologies et mouvements modernes. L’Union soviétique, avec ses plans quinquennaux mégalomaniaques, n’était pas moins obsédée par la croissance que l’impitoyable requin de la finance américain. De même que chrétiens et musulmans croient tous au ciel et ne divergent que sur le moyen d’y parvenir, au cours de la guerre froide, capitalistes et communistes imaginaient créer le paradis sur terre par la croissance économique et ne se disputaient que sur la méthode exacte. (…) De fait, on n’a sans doute pas tort de parler de religion lorsqu’il s’agit de la croyance dans la croissance économique : elle prétend aujourd’hui résoudre nombre de nos problèmes éthiques, sinon la plupart. La croissance économique étant prétendument la source de toutes les bonnes choses, elle encourage les gens à enterrer leurs désaccords éthiques pour adopter la ligne d’action qui maximise la croissance à long terme. Le credo du « toujours plus » presse en conséquence les individus, les entreprises et les gouvernements de mépriser tout ce qui pourrait entraver la croissance économique : par exemple, préserver l’égalité sociale, assurer l’harmonie écologique ou honorer ses parents. En Union soviétique, les dirigeants pensaient que le communisme étatique était la voie de la croissance la plus rapide : tout ce qui se mettait en travers de la collectivisation fut donc passé au bulldozer, y compris des millions de koulaks, la liberté d’expression et la mer d’Aral. De nos jours, il est généralement admis qu’une forme de capitalisme de marché est une manière beaucoup plus efficace d’assurer la croissance à long terme : on protège donc les magnats cupides, les paysans riches et la liberté d’expression, tout en démantelant et détruisant les habitats écologiques, les structures sociales et les valeurs traditionnelles qui gênent le capitalisme de marché. (….) Le capitalisme de marché a une réponse sans appel. Si la croissance économique exige que nous relâchions les liens familiaux, encouragions les gens à vivre loin de leurs parents, et importions des aides de l’autre bout du monde, ainsi soit-il. Cette réponse implique cependant un jugement éthique, plutôt qu’un énoncé factuel. Lorsque certains se spécialisent dans les logiciels quand d’autres consacrent leur temps à soigner les aînés, on peut sans nul doute produire plus de logiciels et assurer aux personnes âgées des soins plus professionnels. Mais la croissance économique est-elle plus importante que les liens familiaux ? En se permettant de porter des jugements éthiques de ce type, le capitalisme de marché a franchi la frontière qui séparait le champ de la science de celui de la religion. L’étiquette de « religion » déplairait probablement à la plupart des capitalistes, mais, pour ce qui est des religions, le capitalisme peut au moins tenir la tête haute. À la différence des autres religions qui nous promettent un gâteau au ciel, le capitalisme promet des miracles ici, sur terre… et parfois même en accomplit. Le capitalisme mérite même des lauriers pour avoir réduit la violence humaine et accru la tolérance et la coopération. (…) La croissance économique peut-elle cependant se poursuivre éternellement ? L’économie ne finira-t-elle pas par être à court de ressources et par s’arrêter ? Pour assurer une croissance perpétuelle, il nous faut découvrir un stock de ressources inépuisable. Une solution consiste à explorer et à conquérir de nouvelles terres. Des siècles durant, la croissance de l’économie européenne et l’expansion du système capitaliste se sont largement nourries de conquêtes impériales outre-mer. Or le nombre d’îles et de continents est limité. Certains entrepreneurs espèrent finalement explorer et conquérir de nouvelles planètes, voire de nouvelles galaxies, mais, en attendant, l’économie moderne doit trouver une meilleure méthode pour poursuivre son expansion. (…) La véritable némésis de l’économie moderne est l’effondrement écologique. Le progrès scientifique et la croissance économique prennent place dans une biosphère fragile et, à mesure qu’ils prennent de l’ampleur, les ondes de choc déstabilisent l’écologie. Pour assurer à chaque personne dans le monde le même niveau de vie que dans la société d’abondance américaine, il faudrait quelques planètes de plus ; or nous n’avons que celle-ci. (…) Une débâcle écologique provoquera une ruine économique, des troubles politiques et une chute du niveau de vie. Elle pourrait bien menacer l’existence même de la civilisation humaine. (…) Nous pourrions amoindrir le danger en ralentissant le rythme du progrès et de la croissance. Si cette année les investisseurs attendent un retour de 6 % sur leurs portefeuilles, dans dix ans ils pourraient apprendre à se satisfaire de 3 %, puis de 1 % dans vingt ans ; dans trente ans, l’économie cessera de croître et nous nous contenterons de ce que nous avons déjà. Le credo de la croissance s’oppose pourtant fermement à cette idée hérétique et il suggère plutôt d’aller encore plus vite. Si nos découvertes déstabilisent l’écosystème et menacent l’humanité, il nous faut découvrir quelque chose qui nous protège. Si la couche d’ozone s’amenuise et nous expose au cancer de la peau, à nous d’inventer un meilleur écran solaire et de meilleurs traitements contre le cancer, favorisant ainsi l’essor de nouvelles usines de crèmes solaires et de centres anticancéreux. Si les nouvelles industries polluent l’atmosphère et les océans, provoquant un réchauffement général et des extinctions massives, il nous appartient de construire des mondes virtuels et des sanctuaires high-tech qui nous offriront toutes les bonnes choses de la vie, même si la planète devient aussi chaude, morne et polluée que l’enfer. (…) L’humanité se trouve coincée dans une course double. D’un côté, nous nous sentons obligés d’accélérer le rythme du progrès scientifique et de la croissance économique. Un milliard de Chinois et un milliard d’Indiens aspirent au niveau de vie de la classe moyenne américaine, et ils ne voient aucune raison de brider leurs rêves quand les Américains ne sont pas disposés à renoncer à leurs 4×4 et à leurs centres commerciaux. D’un autre côté, nous devons garder au moins une longueur d’avance sur l’Armageddon écologique. Mener de front cette double course devient chaque année plus difficile, parce que chaque pas qui rapproche l’habitant des bidonvilles de Delhi du rêve américain rapproche aussi la planète du gouffre. (…) Qui sait si la science sera toujours capable de sauver simultanément l’économie du gel et l’écologie du point d’ébullition. Et puisque le rythme continue de s’accélérer, les marges d’erreur ne cessent de se rétrécir. Si, précédemment, il suffisait d’une invention stupéfiante une fois par siècle, nous avons aujourd’hui besoin d’un miracle tous les deux ans. (…) Paradoxalement, le pouvoir même de la science peut accroître ledanger, en rendant les plus riches complaisants. (…) Trop de politiciens et d’électeurs pensent que, tant que l’économie poursuit sa croissance, les ingénieurs et les hommes de science pourront toujours la sauver du jugement dernier. S’agissant du changement climatique, beaucoup de défenseurs de la croissance ne se contentent pas d’espérer des miracles : ils tiennent pour acquis que les miracles se produiront. (…) Même si les choses tournent au pire, et que la science ne peut empêcher le déluge, les ingénieurs pourraient encore construire une arche de Noé high-tech pour la caste supérieure, et laisser les milliards d’autres hommes se noyer. La croyance en cette arche high-tech est actuellement une des plus grosses menaces sur l’avenir de l’humanité et de tout l’écosystème. (…) Et les plus pauvres ? Pourquoi ne protestent-ils pas ? Si le déluge survient un jour, ils en supporteront le coût, mais ils seront aussi les premiers à faire les frais de la stagnation économique. Dans un monde capitaliste, leur vie s’améliore uniquement quand l’économie croît. Aussi est-il peu probable qu’ils soutiennent des mesures pour réduire les menaces écologiques futures fondées sur le ralentissement de la croissance économique actuelle. Protéger l’environnement est une très belle idée, mais ceux qui n’arrivent pas à payer leur loyer s’inquiètent bien davantage de leur découvert bancaire que de la fonte de la calotte glaciaire. (…) Même si nous continuons de courir assez vite et parvenons à parer à la foi l’effondrement économique et la débâcle écologique, la course elle-même crée d’immenses problèmes. (…) Sur un plan collectif, les gouvernements, les entreprises et les organismes sont encouragés à mesurer leur succès en termes de croissance et à craindre l’équilibre comme le diable. Sur le plan individuel, nous sommes constamment poussés à accroître nos revenus et notre niveau de vie. Même si vous êtes satisfait de votre situation actuelle, vous devez rechercher toujours plus. Le luxe d’hier devient nécessité d’aujourd’hui. (…) Le deal moderne nous promettait un pouvoir sans précédent. La promesse a été tenue. Mais à quel prix ? Yuval Harari
Les outils dont l’homme dispose aujourd’hui sont infiniment plus puissants que tous ceux qu’il a connus auparavant. Ces outils, l’homme est parfaitement capable de les utiliser de façon égoïste et rivalitaire. Ce qui m’intéresse, c’est cet accroissement de la puissance de l’homme sur le réel. Les statistiques de production et de consommation d’énergie sont en progrès constant, et la rapidité d’augmentation de ce progrès augmente elle aussi constamment, dessinant une courbe parfaite, presque verticale. C’est pour moi une immense source d’effroi tant les hommes, essentiellement, restent des rivaux, rivalisant pour le même objet ou la même gloire – ce qui est la même chose. Nous sommes arrivés à un stade où le milieu humain est menacé par la puissance même de l’homme. Il s’agit avant tout de la menace écologique, des armes et des manipulations biologiques. (…) Loin d’être absurdes ou impensables, les grands textes eschatologiques – ceux des Évangiles synoptiques, en particulier Matthieu, chapitre 24, et Marc, chapitre 13 –, sont d’une actualité saisissante. La science moderne a séparé la nature et la culture, alors qu’on avait défini la religion comme le tonnerre de Zeus, etc. Dans les textes apocalyptiques, ce qui frappe, c’est ce mélange de nature et de culture ; les guerres et rumeurs de guerre, le fracas de la mer et des flots ne forment qu’un. Or si nous regardons ce qui se passe autour de nous, si nous nous interrogeons sur l’action des hommes sur le réel, le réchauffement global, la montée du niveau la mer, nous nous retrouvons face à un univers où les choses naturelles et culturelles sont confondues. La science elle-même le reconnaît. J’ai voulu radicaliser cet aspect apocalyptique. Je pense que les gens sont trop rassurés. Ils se rassurent eux-mêmes. L’homme est comme un insecte qui fait son nid ; il fait confiance à l’environnement. La créature fait toujours confiance à l’environnement… Le rationalisme issu des Lumières continue aussi à rassurer. (…) La Chine a favorisé le développement de l’automobile. Cette priorité dénote une rivalité avec les Américains sur un terrain très redoutable ; la pollution dans la région de Shanghai est effrayante. Mais avoir autant d’automobiles que l’Amérique est un but dont il est, semble-t-il, impossible de priver les hommes. L’Occident conseille aux pays en voie de développement et aux pays les plus peuplés du globe, comme la Chine et l’Inde, de ne pas faire la même chose que lui ! Il y a là quelque chose de paradoxal et de scandaleux pour ceux auxquels ces conseils s’adressent. Aux États-Unis, les politiciens vous diront tous qu’ils sont d’accord pour prendre des mesures écologiques si elles ne touchent pas les accroissements de production. Or, s’il y a une partie du monde qui n’a pas besoin d’accroissement de production, c’est bien les États-Unis ; le profit individuel et les rivalités, qui ne sont pas immédiatement guerrières et destructrices mais qui le seront peut-être indirectement, et de façon plus massive encore, sont sacrées ; pas question de les toucher. Que faut-il pour qu’elles cessent d’être sacrées ? Il n’est pas certain que la situation actuelle, notamment la disparition croissante des espèces, soit menaçante pour la vie sur la planète, mais il y a une possibilité très forte qu’elle le soit. Ne pas prendre de précaution, alors qu’on est dans le doute, est dément. Des mesures écologiques sérieuses impliqueraient des diminutions de production. Mais ce raisonnement ne joue pas dans l’écologie, l’humanité étant follement attachée à ce type de concurrence qui structure en particulier la réalité occidentale, les habitudes de vie, de goût de l’humanité dite « développée ». René Girard

Attention: un culte du cargo peut en cacher un autre !

A l’heure où au nom d’une prétendue science hautement selective et de plus en plus douteuse

Et où après avoir ruiné, à coup de délocalisations et d’immigration sauvages, leurs emplois et leurs vies …

Entre deux petites virées à l’autre bout du monde et des annonces de centaines de milliards de dépenses pour reverdir nos économies …

Nos ayatollahs du climat et intermittents du jetset « de la fin du monde » font feu de tout bois contre la France ou l’Amérique « de la fin du mois » qui « fume des clopes et roule en diesel » …

Pendant que pour rattraper tant d’injustices face à l’inextricable dilemme entre environnement et emplois, nos populistes tentent de relancer encore plus fort la folle machine de la croissance à tout prix …

Ou nos nouveaux prêtres du transhumanisme multiplient littéralement les promesses en l’air sur l’éventuelle colonisation de l’une ou l’autre des autres planètes de notre système solaire …

Comment ne pas repenser …

Après le feu prix Nobel de physique américain Richard Feynman

Qui dès les années 70 nous en avait averti …

A la pseudoscience ou nouvelle pensée magique qu’est en train de devenir la science dont nos sociétés ont fait rien de moins qu’une nouvelle religion

Qu’il avait en son temps qualifiée de « science du culte cargo » (improprement dit « culte du cargo » en français, en référence aux bateaux du même nom, alors que le mot anglais, proche du français « cargaison », fait en réalité référence aux marchandises ou aux biens matériels) …

Car ayant quitté, dans une approche non réfléchie et ritualiste, son enracinement dans l’expérience et de plus en plus tentée, sous la pression politique et médiatique, de ne garder que le nom et l’apparence de la méthode scientifique …

A la manière de ces sortes de versions modernisées des antiques danses de la pluie des habitants de certaines petites iles mélanésiennes de la seconde guerre mondiale…

Où observant une corrélation entre l’appel du radio et l’arrivée d’une cargaison de vivres et d’objets manufacturés ou entre l’existence d’une piste et l’arrivée d’avions …

Ces derniers s’étaient mis, on le sait, à construire un culte fait de simulacre de radio et de fausses pistes d’atterrissage, espérant ainsi que l’existence de moyens ferait venir les biens matériels occidentaux désirés tout en dilapidant, en pure perte, leurs propres maigres ressources ?

Mais comment ne pas voir aussi …

Avec de Jonas, Anders, Jaspers à Dupuy, nos penseurs du dilemme du prophète de malheur dont « l’impair pourrait être le mérite » …

Et notre regretté anthropologue français René Girard

Ou plus récemment l’historien israélien Yuval Harari

A la fois fascinés par la formidable capacité de notre monde moderne à désamorcer la puissance conflictuelle de la rivalité mimétique en rendant les mêmes marchandises accessibles à tous …

Et effrayés par la tout aussi formidable puissance des outils dont nous disposons …

Qui entre menace écologique, armes et manipulations biologiques proprement apocalyptiques

Menacent notre propre milieu naturel avec l’entrée dans la danse, mimétisme planétaire oblige, des milliards de Chinois, Indiens ou autres jusque là laissés pour compte  …

Dans une fuite en avant que suppose notre système même puisqu’il ne vit que par l’innovation et la croissance perpétuelles …

Et qui à terme, au nom de la désormais sacro-sainte croissance mais aussi du fait de la simple accoutumance poussant comme pour les drogues à toujours plus de consommation pour conserver les mêmes effets, ne peut qu’engloutir les ressources de la terre …

A la manière de ces Aztèques qui à la veille de leur inévitable défaite devant Cortès…

Multipliaient, jusqu’à des dizaines de milliers par an, le nombre des victimes de leurs sacrifices humains ?

Obama administration scientist says climate ‘emergency’ is based on fallacy

‘The Science,” we’re told, is settled. How many times have you heard it?

Humans have broken the earth’s climate. Temperatures are rising, sea level is surging, ice is disappearing, and heat waves, storms, droughts, floods, and wildfires are an ever-worsening scourge on the world. Greenhouse gas emissions are causing all of this. And unless they’re eliminated promptly by radical changes to society and its energy systems, “The Science” says Earth is doomed. 

Yes, it’s true that the globe is warming, and that humans are exerting a warming influence upon it. But beyond that — to paraphrase the classic movie “The Princess Bride” — “I do not think ‘The Science’ says what you think it says.”

For example, both research literature and government reports state clearly that heat waves in the US are now no more common than they were in 1900, and that the warmest temperatures in the US have not risen in the past fifty years. When I tell people this, most are incredulous. Some gasp. And some get downright hostile.

These are almost certainly not the only climate facts you haven’t heard. Here are three more that might surprise you, drawn from recent published research or assessments of climate science published by the US government and the UN:

  •  Humans have had no detectable impact on hurricanes over the past century.
  • Greenland’s ice sheet isn’t shrinking any more rapidly today than it was 80 years ago.
  • The global area burned by wildfires has declined more than 25 percent since 2003 and 2020 was one of the lowest years on record.

Why haven’t you heard these facts before?

Most of the disconnect comes from the long game of telephone that starts with the research literature and runs through the assessment reports to the summaries of the assessment reports and on to the media coverage. There are abundant opportunities to get things wrong — both accidentally and on purpose — as the information goes through filter after filter to be packaged for various audiences. The public gets their climate information almost exclusively from the media; very few people actually read the assessment summaries, let alone the reports and research papers themselves. That’s perfectly understandable — the data and analyses are nearly impenetrable for non-experts, and the writing is not exactly gripping. As a result, most people don’t get the whole story.

Policymakers, too, have to rely on information that’s been put through several different wringers by the time it gets to them. Because most government officials are not themselves scientists, it’s up to scientists to make sure that those who make key policy decisions get an accurate, complete and transparent picture of what’s known (and unknown) about the changing climate, one undistorted by “agenda” or “narrative.” Unfortunately, getting that story straight isn’t as easy as it sounds.

I should know. That used to be my job.

I’m a scientist — I work to understand the world through measurements and observations, and then to communicate clearly both the excitement and the implications of that understanding. Early in my career, I had great fun doing this for esoteric phenomena in the realm of atoms and nuclei using high-performance computer modeling (which is also an important tool for much of climate science). But beginning in 2004, I spent about a decade turning those same methods to the subject of climate and its implications for energy technologies. I did this first as chief scientist for the oil company BP, where I focused on advancing renewable energy, and then as undersecretary for science in the Obama administration’s Department of Energy, where I helped guide the government’s investments in energy technologies and climate science. I found great satisfaction in these roles, helping to define and catalyze actions that would reduce carbon dioxide emissions, the agreed-upon imperative that would “save the planet.”

But doubts began in late 2013 when I was asked by the American Physical Society to lead an update of its public statement on climate. As part of that effort, in January 2014 I convened a workshop with a specific objective: to “stress test” the state of climate science.

I came away from the APS workshop not only surprised, but shaken by the realization that climate science was far less mature than I had supposed. Here’s what I discovered:

Humans exert a growing, but physically small, warming influence on the climate. The results from many different climate models disagree with, or even contradict, each other and many kinds of observations. In short, the science is insufficient to make useful predictions about how the climate will change over the coming decades, much less what effect our actions will have on it. 

In the seven years since that workshop, I watched with dismay as the public discussions of climate and energy became increasingly distant from the science. Phrases like “climate emergency,” “climate crisis” and “climate disaster” are now routinely bandied about to support sweeping policy proposals to “fight climate change” with government interventions and subsidies. Not surprisingly, the Biden administration has made climate and energy a major priority infused throughout the government, with the appointment of John Kerry as climate envoy and proposed spending of almost $2 trillion dollars to fight this “existential threat to humanity.”

Trillion-dollar decisions about reducing human influences on the climate should be informed by an accurate understanding of scientific certainties and uncertainties. My late Nobel-prizewinning Caltech colleague Richard Feynman was one of the greatest physicists of the 20th century. At the 1974 Caltech commencement, he gave a now famous address titled “Cargo Cult Science” about the rigor scientists must adopt to avoid fooling not only themselves. “Give all of the information to help others to judge the value of your contribution; not just the information that leads to judgment in one particular direction or another,” he implored.

Much of the public portrayal of climate science ignores the great late physicist’s advice. It is an effort to persuade rather than inform, and the information presented withholds either essential context or what doesn’t “fit.” Scientists write and too-casually review the reports, reporters uncritically repeat them, editors allow that to happen, activists and their organizations fan the fires of alarm, and experts endorse the deception by keeping silent.

As a result, the constant repetition of these and many other climate fallacies are turned into accepted truths known as “The Science.”

This article is an adapted excerpt from Dr. Koonin’s book, “Unsettled: What Climate Science Tells Us, What It Doesn’t, and Why It Matters” (BenBella Books), out May 4.

Voir aussi:

‘Unsettled’ Review: The ‘Consensus’ On Climate
A top Obama scientist looks at the evidence on warming and CO2 emissions and rebuts much of the dominant political narrative.
Mark P. Mills
The Wall Street Journal
April 25, 2021

Physicist Steven Koonin kicks the hornet’s nest right out of the gate in “Unsettled.” In the book’s first sentences he asserts that “the Science” about our planet’s climate is anything but “settled.” Mr. Koonin knows well that it is nonetheless a settled subject in the minds of most pundits and politicians and most of the population.

Further proof of the public’s sentiment: Earlier this year the United Nations Development Programme published the mother of all climate surveys, titled “The Peoples’ Climate Vote.” With more than a million respondents from 50 countries, the survey, unsurprisingly, found “64% of people said that climate change was an emergency.”

But science itself is not conducted by polls, regardless of how often we are urged to heed a “scientific consensus” on climate. As the science-trained novelist Michael Crichton summarized in a famous 2003 lecture at Caltech: “If it’s consensus, it isn’t science. If it’s science, it isn’t consensus. Period.” Mr. Koonin says much the same in “Unsettled.”

The book is no polemic. It’s a plea for understanding how scientists extract clarity from complexity. And, as Mr. Koonin makes clear, few areas of science are as complex and multidisciplinary as the planet’s climate.

But Mr. Koonin is no “climate denier,” to use the concocted phrase used to shut down debate. The word “denier” is of course meant to associate skeptics of climate alarmism with Holocaust deniers. Mr. Koonin finds this label particularly abhorrent, since “the Nazis killed more than two hundred of my relatives in Eastern Europe.” As for “denying,” Mr. Koonin makes it clear, on the book’s first page, that “it’s true that the globe is warming, and that humans are exerting a warming influence upon it.”

The heart of the science debate, however, isn’t about whether the globe is warmer or whether humanity contributed. The important questions are about the magnitude of civilization’s contribution and the speed of changes; and, derivatively, about the urgency and scale of governmental response. Mr. Koonin thinks most readers will be surprised at what the data show. I dare say they will.

As Mr Koonin illustrates, tornado frequency and severity are also not trending up; nor are the number and severity of droughts. The extent of global fires has been trending significantly downward. The rate of sea-level rise has not accelerated. Global crop yields are rising, not falling. And while global atmospheric CO2 levels are obviously higher now than two centuries ago, they’re not at any record planetary high—they’re at a low that has only been seen once before in the past 500 million years.

Mr. Koonin laments the sloppiness of those using local weather “events” to make claims about long-cycle planetary phenomena. He chastises not so much local news media as journalists with prestigious national media who should know better. This attribution error evokes one of Mr. Koonin’s rare rebukes: “Pointing to hurricanes as an example of the ravages of human-caused climate change is at best unconvincing, and at worst plainly dishonest.”

When it comes to the vaunted computer models, Mr. Koonin is persuasively skeptical. It’s a big problem, he says, when models can’t retroactively “predict” events that have already happened. And he notes that some of the “tuning” done to models so that they work better amounts to “cooking the books.” He should know, having written one of the first textbooks on using computers to model physics phenomena.

Mr. Koonin’s science credentials are impeccable—unlike, say, those of one well-known Swedish teenager to whom the media affords great attention on climate matters. He has been a professor of physics at Caltech and served as the top scientist in Barack Obama’s Energy Department. The book is copiously referenced and relies on widely accepted government documents.

Since all the data that Mr. Koonin uses are available to others, he poses the obvious question: “Why haven’t you heard these facts before?” He is cautious, perhaps overly so, in proposing the causes for so much misinformation. He points to such things as incentives to invoke alarm for fundraising purposes and official reports that “mislead by omission.” Many of the primary scientific reports, he observes repeatedly, are factual. Still, “the public gets their climate information almost exclusively from the media; very few people actually read the assessment summaries.”

Mr. Koonin says that he knows he’ll be criticized, even “attacked.” You can’t blame him for taking a few pages to shadow box with his critics. But even if one remains unconvinced by his arguments, the right response is to debate the science. We’ll see if that happens in a world in which politicians assert the science is settled and plan astronomical levels of spending to replace the nation’s massive infrastructures with “green” alternatives. Never have so many spent so much public money on the basis of claims that are so unsettled. The prospects for a reasoned debate are not good. Good luck, Mr. Koonin.

Mr. Mills, a senior fellow at the Manhattan Institute, is the author of “Digital Cathedrals” and a forthcoming book on how the cloud and new technologies will create an economic boom.

Voir également:

ANTICIPATION

Culte du Cargo : contagion des collectivités aux Etats

Luc Brunet

MAP

Mars 2012

Pur produit des sociétés dans lesquelles les élites ignorent que les processus culturels précèdent le succès, le Culte du Cargo, qui consiste à investir dans une infrastructure dont est dotée une société prospère en espérant que cette acquisition produise les mêmes effets pour soi, fut l’un des moteurs des emprunts toxiques des collectivités locales. L’expression a été popularisée lors de la seconde guerre mondiale, quand elle s’est exprimée par de fausses infrastructures créées par les insulaires et destinées à attirer les cargos. En 2012, le Culte du Cargo tendra à se généraliser au niveau des Etats.

En septembre 2011, dans l’orbite des difficultés de DEXIA, les personnes qui ne lisent pas le GEAB découvraient avec stupéfaction que des milliers de collectivités locales étaient exposées à des emprunts toxiques1. En décembre, un rapport parlementaire français2 évalue le désastre à 19 Milliards d’euros, près du double de ce qu’estimait la Cours des Comptes six mois plus tôt. Les collectivités représentent, en France par exemple, 70% de l’investissement public3, soit 51,7 milliards d’euros en 2010 (-2,1% par rapport à 2009).

Les collectivités ont développé une addiction à la dépense4 et, comme les ménages victimes plus ou moins conscientes des subprimes, elles ont facilement trouvé un dealer pour leur répondre5. Les causes en sont assez évidentes : multiplication des élus locaux n’ayant pas toujours de compétences techniques et encore moins financières, peu ou pas formés, tenus parfois par leur administration devenue maîtresse des lieux, et engagés dans une concurrence à la visibilité entre la ville, l’agglomération, le département à qui voudra montrer qu’il construit ou qu’il anime plus et mieux que l’autre, dans une relation finalement assez féodale. L’Italie a prévu une baisse de 3 milliards d’euros des subventions aux collectivités, la Suède et le Royaume-Uni6(dont les collectivités avaient par ailleurs été exposées aux faillites des institutions financières islandaises7) s’engagent aussi dans un douloureux sevrage, dans l’optique de gagner en stabilité financière ce qui risque fort d’être perdu en autonomie.

Il serait sans doute erroné de porter l’opprobre sur les élus locaux ou même sur les banques, car il s’agit là de la manifestation d’une tendance de fond très profonde et très simple qui a à faire avec le désir mimétique et le Culte du Cargo. Ce dernier fut particulièrement évident en Océanie pendant la seconde guerre mondiale, où des habitants des îles observant une corrélation entre l’appel du radio et l’arrivée d’un cargo de vivres, ou bien entre l’existence d’une piste et l’arrivée d’avions, se mirent à construire un culte fait de simulacre de radio et de fausses pistes d’atterrissage, espérant ainsi que l’existence de moyens ferait venir l’objet désiré.

Il s’agit d’un phénomène général, comme par exemple en informatique lorsque l’on recopie une procédure que l’on ne comprend pas dans son propre programme, en espérant qu’elle y produise le même effet que dans son programme d’origine.

Un exemple emblématique est celui de Flint, Michigan. La fermeture brutale des usines General Motors a vu la patrie de Michael Moore perdre 25.000 habitants et se paupériser, la population étant pratiquement divisée par deux entre 1960 et 2010. Il s’agit évidemment là d’une distillation : la crise provoque l’évaporation de l’esprit (c’est-à-dire des talents) qui s’envole vers d’autres lieux plus prospères tandis que se concentrent les problèmes et la pauvreté dans la cité autrefois bénie par son parrain industriel. C’est alors que la bénédiction devient un baiser de la mort puisque, dans leur prospérité, ses élus n’ont pas réfléchi ni vu les tendances de fond pourtant évidentes de la mondialisation. C’est alors qu’arrive l’idée de Six Flags Autoworld. Ce parc d’attraction automobile, supposé être “La renaissance de la Grande Cité de Flint” selon le gouverneur du Michigan J. Blanchard, ouvre en 1984. Un an et 80 millions de dollars plus loin, le parc ferme et il sera finalement détruit en 1997.8

Bien que paradoxale, l’addiction à la dette est synchrone avec les difficultés financières et correspond peut-être inconsciemment à l’instinct du joueur à se “refaire”9. Ce qui est toutefois plus grave est, d’une part, l’hallucination collective qui permet le phénomène de Culte du Cargo, mais aussi l’absence totale de contre-pouvoir à cette pensée devenue unique, voire magique. Le Culte du Cargo aggrave toujours la situation.
La raison est aussi simple que diabolique : les prêtres du Culte du Cargo dépensent pour acheter des infrastructures similaires à ce qu’ils ont vu ailleurs dans l’espoir d’attirer la fortune sur leur tribu. Malheureusement, dans le même temps, les “esprits” qui restaient dans la tribu se sont enfuis ou se taisent devant la pression de la foule en attente de miracle. Alors, les élites, qui ignorent totalement que derrière l’apparent résultat se cachent des processus culturels complexes qu’ils ne comprennent pas, se dotent d’un faux aéroport ou d’une fausse radio et dilapident ainsi, en pure perte, leurs dernières ressources.
Il serait injuste de penser que ce phénomène ne concerne que des populations peu avancées. En 1974, Richard Feynman dénonça la “Cargo Cult Science” lors d’un discours à Caltech10.
Les collectivités confrontées à une concurrence pour la population organisent agendas et ateliers (en fait des brainstormings) pour évoquer les raisons de leurs handicaps par rapport à d’autres. Il suit généralement une liste de solutions précédées de “Il faut” : de la Recherche, des Jeunes, des Cadres, une communauté homosexuelle, une patinoire, une piscine, le TGV, un festival, une équipe sportive onéreuse, son gymnase…Tout cela est peut-être vrai, mais cela revient à confondre les effets avec les processus requis pour les obtenir.
Comme nul ne comprend les processus culturels qui ont conduit à ce qu’une collectivité réussisse, il est plus facile de croire que boire le café de Georges Clooney vous apportera le même succès. Rien de nouveau ici : la publicité et ses 700 milliards de dollars de budget mondial annuel manipule cela depuis le début de la société de consommation.
Routes menant à des plateformes logistiques ou des zones industrielles jamais construites, bureaux vides, duplication des infrastructures (piscines, technopoles, pépinières…) à quelques mètres les unes des autres, le Culte du Cargo nous coûte cher : il faut que cela se voit, même si cela ne sert à rien. Malheureusement, les vraies actions de création des processus culturels et sociaux ne se voient généralement pas aussi bien qu’un beau bâtiment tout neuf.
Le processus suit trois étapes et retour : crise, fuite ou éviction des rationnels, rituel de brainstorming puis Culte du Cargo et investissement, qui conduisent enfin à une aggravation de la crise.
Ainsi, les pôles de compétitivité marchent d’autant mieux qu’ils viennent seulement labelliser un système culturel déjà préexistant. Lorsqu’ils sont des créations dans l’urgence, en hydroponique, par la volonté rituelle de reproduire, leurs effets relèvent de l’espoir, non d’une stratégie. Le culte du Cargo est une façon pour les collectivités prises au sens large de ne pas se poser la question véritable : Est-ce que chacune d’entre elles peut de manière identique accéder au même destin dans la société de la connaissance ?
2012 : les Indiens fuient-ils les Amériques ?
Le monde occidental est, contrairement à l’idée reçue, une société dont le moteur est l’inégalité. La compétition pour l’attractivité de la “meilleure” population fait rage et elle a été, tout le XXème siècle, à l’avantage des Etats-Unis. Une des raisons profondes à l’étrange résilience du dollar et à la curieuse faiblesse de l’Euro est l’irrationnel pari de la plus grande attractivité des Etats-Unis pour les compétences.
Depuis la création du G20, il y a au moins quatre “New kids in Town”, les BRICs. Si l’un des révélateurs d’un engrenage de type cargo est la fuite des cerveaux, alors, même si elle ne bat pas encore son plein, l’Occident, et particulièrement les Etats-Unis, risque fort de perdre une part de ses élites asiatiques. La multiplication des études, notamment de la part des institutions académiques indiennes, est révélatrice quant à elle d’une actualité
Si beaucoup des informaticiens des Etats-Unis sont Indiens, parfois mal dans leur peau aux USA11, et qu’une part croissante est maintenant attirée par un retour121314 dans une Inde démocratique et en train de gérer son problème de corruption, les deux premières phases du processus sont déjà bien engagées.
Il reste l’étape du rituel de brainstorming visant à étudier les conditions du succès Suisse, Chinois ou autre, pour que les idées de dépenses les plus incohérentes soient lancées
2012 : Contagion du Culte du Cargo aux Etats
Les campagnes électorales de 2012 seront un révélateur. S’il reste encore quelques esprits pour dire que la mise en place, coûteuse et dérangeante, des actions visant à rétablir les processus culturels conduisant à la création de richesse concrète, c’est-à-dire vendables à d’autres, alors l’Occident aura vécu un de ses énièmes rebonds civilisationnels. Si nous observons des investissements déraisonnables d’un point de vue thermodynamique, dans des infrastructures énergétiques décoratives mais inefficaces, ou bien dans de faux projets d’apparat visant à renforcer l’attractivité perdue, il faudra boire jusqu’à la lie le jus amer de la crise.
Ainsi, la tentation française de copier les mesures allemandes qui ont conduit au succès, sans que les dirigeants français aient vraiment compris pourquoi, mais en espérant les mêmes bénéfices, peut être considérée comme une expression du Culte du Cargo. C’est en effet faire fi des processus culturels engagés depuis des décennies en Allemagne et qui ont conduit à une culture de la négociation sociale et à des syndicats représentatifs.
En période de crise, il faudrait toujours prouver l’utilité des actions, pas le caractère publicitaire qu’elles pourraient avoir. En 2012, il faudra sans doute, dans les pays où des élections vont avoir lieu, poser la question du pourquoi des investissements. Les candidats proposant de séduisants mais coûteux gadgets devront être questionnés par les journalistes sur leur analyse.15
Dernières nouvelles de Flint, en novembre 2011, le gouverneur confirme l’état d’urgence financière de la ville15. Contrairement à ce que veulent faire croire les prêtres du Culte du Cargo, les danses de la pluie ne marchent pas, il faut réfléchir.13
Voir de même:

Cargo Cult Science

Richard P. Feynman

Caltech

1974

Some remarks on science, pseudoscience, and learning how to not fool yourself. Caltech’s 1974 commencement address.

During the Middle Ages there were all kinds of crazy ideas, such as that a piece of rhinoceros horn would increase potency. (Another crazy idea of the Middle Ages is these hats we have on today—which is too loose in my case.) Then a method was discovered for separating the ideas—which was to try one to see if it worked, and if it didn’t work, to eliminate it. This method became organized, of course, into science. And it developed very well, so that we are now in the scientific age. It is such a scientific age, in fact, that we have difficulty in understanding how­ witch doctors could ever have existed, when nothing that they proposed ever really worked—or very little of it did.

But even today I meet lots of people who sooner or later get me into a conversation about UFO’s, or astrology, or some form of mysticism, expanded consciousness, new types of awareness, ESP, and so forth. And I’ve concluded that it’s not a scientific world.

Most people believe so many wonderful things that I decided to investigate why they did. And what has been referred to as my curiosity for investigation has landed me in a difficulty where I found so much junk to talk about that I can’t do it in this talk. I’m overwhelmed. First I started out by investigating various ideas of mysticism, and mystic experiences. I went into isolation tanks (they’re dark and quiet and you float in Epsom salts) and got many hours of hallucinations, so I know something about that. Then I went to Esalen, which is a hotbed of this kind of thought (it’s a wonderful place; you should go visit there). Then I became overwhelmed. I didn’t realize how much there was.

I was sitting, for example, in a hot bath and there’s another guy and a girl in the bath. He says to the girl, “I’m learning massage and I wonder if I could practice on you?” She says OK, so she gets up on a table and he starts off on her foot—working on her big toe and pushing it around. Then he turns to what is apparently his instructor, and says, “I feel a kind of dent. Is that the pituitary?” And she says, “No, that’s not the way it feels.” I say, “You’re a hell of a long way from the pituitary, man.” And they both looked at me—I had blown my cover, you see—and she said, “It’s reflexology.” So I closed my eyes and appeared to be meditating.

That’s just an example of the kind of things that overwhelm me. I also looked into extrasensory perception and PSI phenomena, and the latest craze there was Uri Geller, a man who is supposed to be able to bend keys by rubbing them with his finger. So I went to his hotel room, on his invitation, to see a demonstration of both mind reading and bending keys. He didn’t do any mind reading that succeeded; nobody can read my mind, I guess. And my boy held a key and Geller rubbed it, and nothing happened. Then he told us it works better under water, and so you can picture all of us standing in the bathroom with the water turned on and the key under it, and him rubbing the key with his finger. Nothing happened. So I was unable to investigate that phenomenon.

But then I began to think, what else is there that we believe? (And I thought then about the witch doctors, and how easy it would have been to check on them by noticing that nothing really worked.) So I found things that even more people believe, such as that we have some knowledge of how to educate. There are big schools of reading methods and mathematics methods, and so forth, but if you notice, you’ll see the reading scores keep going down—or hardly going up—in spite of the fact that we continually use these same people to improve the methods. There’s a witch doctor remedy that doesn’t work. It ought to be looked into: how do they know that their method should work? Another example is how to treat criminals. We obviously have made no progress—lots of theory, but no progress—in decreasing the amount of crime by the method that we use to handle criminals.

Yet these things are said to be scientific. We study them. And I think ordinary people with commonsense ideas are intimidated by this pseudoscience. A teacher who has some good idea of how to teach her children to read is forced by the school system to do it some other way—or is even fooled by the school system into thinking that her method is not necessarily a good one. Or a parent of bad boys, after disciplining them in one way or another, feels guilty for the rest of her life because she didn’t do “the right thing,” according to the experts.

So we really ought to look into theories that don’t work, and science that isn’t science.

I tried to find a principle for discovering more of these kinds of things, and came up with the following system. Any time you find yourself in a conversation at a cocktail party—in which you do not feel uncomfortable that the hostess might come around and say, “Why are you fellows talking shop?’’ or that your wife will come around and say, “Why are you flirting again?”—then you can be sure you are talking about something about which nobody knows anything.

Using this method, I discovered a few more topics that I had forgotten—among them the efficacy of various forms of psychotherapy. So I began to investigate through the library, and so on, and I have so much to tell you that I can’t do it at all. I will have to limit myself to just a few little things. I’ll concentrate on the things more people believe in. Maybe I will give a series of speeches next year on all these subjects. It will take a long time.

I think the educational and psychological studies I mentioned are examples of what I would like to call Cargo Cult Science. In the South Seas there is a Cargo Cult of people. During the war they saw airplanes land with lots of good materials, and they want the same thing to happen now. So they’ve arranged to make things like runways, to put fires along the sides of the runways, to make a wooden hut for a man to sit in, with two wooden pieces on his head like headphones and bars of bamboo sticking out like antennas—he’s the controller—and they wait for the airplanes to land. They’re doing everything right. The form is perfect. It looks exactly the way it looked before. But it doesn’t work. No airplanes land. So I call these things Cargo Cult Science, because they follow all the apparent precepts and forms of scientific investigation, but they’re missing something essential, because the planes don’t land.

Now it behooves me, of course, to tell you what they’re missing. But it would he just about as difficult to explain to the South Sea Islanders how they have to arrange things so that they get some wealth in their system. It is not something simple like telling them how to improve the shapes of the earphones. But there is one feature I notice that is generally missing in Cargo Cult Science. That is the idea that we all hope you have learned in studying science in school—we never explicitly say what this is, but just hope that you catch on by all the examples of scientific investigation. It is interesting, therefore, to bring it out now and speak of it explicitly. It’s a kind of scientific integrity, a principle of scientific thought that corresponds to a kind of utter honesty—a kind of leaning over backwards. For example, if you’re doing an experiment, you should report everything that you think might make it invalid—not only what you think is right about it: other causes that could possibly explain your results; and things you thought of that you’ve eliminated by some other experiment, and how they worked—to make sure the other fellow can tell they have been eliminated.

Details that could throw doubt on your interpretation must be given, if you know them. You must do the best you can—if you know anything at all wrong, or possibly wrong—to explain it. If you make a theory, for example, and advertise it, or put it out, then you must also put down all the facts that disagree with it, as well as those that agree with it. There is also a more subtle problem. When you have put a lot of ideas together to make an elaborate theory, you want to make sure, when explaining what it fits, that those things it fits are not just the things that gave you the idea for the theory; but that the finished theory makes something else come out right, in addition.

In summary, the idea is to try to give all of the information to help others to judge the value of your contribution; not just the information that leads to judgment in one particular direction or another.

The easiest way to explain this idea is to contrast it, for example, with advertising. Last night I heard that Wesson Oil doesn’t soak through food. Well, that’s true. It’s not dishonest; but the thing I’m talking about is not just a matter of not being dishonest, it’s a matter of scientific integrity, which is another level. The fact that should be added to that advertising statement is that no oils soak through food, if operated at a certain temperature. If operated at another temperature, they all will—including Wesson Oil. So it’s the implication which has been conveyed, not the fact, which is true, and the difference is what we have to deal with.

We’ve learned from experience that the truth will out. Other experimenters will repeat your experiment and find out whether you were wrong or right. Nature’s phenomena will agree or they’ll disagree with your theory. And, although you may gain some temporary fame and excitement, you will not gain a good reputation as a scientist if you haven’t tried to be very careful in this kind of work. And it’s this type of integrity, this kind of care not to fool yourself, that is missing to a large extent in much of the research in Cargo Cult Science.

A great deal of their difficulty is, of course, the difficulty of the subject and the inapplicability of the scientific method to the subject. Nevertheless, it should be remarked that this is not the only difficulty. That’s why the planes don’t land—but they don’t land.

We have learned a lot from experience about how to handle some of the ways we fool ourselves. One example: Millikan measured the charge on an electron by an experiment with falling oil drops and got an answer which we now know not to be quite right. It’s a little bit off, because he had the incorrect value for the viscosity of air. It’s interesting to look at the history of measurements of the charge of the electron, after Millikan. If you plot them as a function of time, you find that one is a little bigger than Millikan’s, and the next one’s a little bit bigger than that, and the next one’s a little bit bigger than that, until finally they settle down to a number which is higher.

Why didn’t they discover that the new number was higher right away? It’s a thing that scientists are ashamed of—this history—because it’s apparent that people did things like this: When they got a number that was too high above Millikan’s, they thought something must be wrong—and they would look for and find a reason why something might be wrong. When they got a number closer to Millikan’s value they didn’t look so hard. And so they eliminated the numbers that were too far off, and did other things like that. We’ve learned those tricks nowadays, and now we don’t have that kind of a disease.

But this long history of learning how to not fool ourselves—of having utter scientific integrity—is, I’m sorry to say, something that we haven’t specifically included in any particular course that I know of. We just hope you’ve caught on by osmosis.

The first principle is that you must not fool yourself—and you are the easiest person to fool. So you have to be very careful about that. After you’ve not fooled yourself, it’s easy not to fool other scientists. You just have to be honest in a conventional way after that.

I would like to add something that’s not essential to the science, but something I kind of believe, which is that you should not fool the layman when you’re talking as a scientist. I’m not trying to tell you what to do about cheating on your wife, or fooling your girlfriend, or something like that, when you’re not trying to be a scientist, but just trying to be an ordinary human being. We’ll leave those problems up to you and your rabbi. I’m talking about a specific, extra type of integrity that is not lying, but bending over backwards to show how you’re maybe wrong, that you ought to do when acting as a scientist. And this is our responsibility as scientists, certainly to other scientists, and I think to laymen.

For example, I was a little surprised when I was talking to a friend who was going to go on the radio. He does work on cosmology and astronomy, and he wondered how he would explain what the applications of this work were. “Well,” I said, “there aren’t any.” He said, “Yes, but then we won’t get support for more research of this kind.” I think that’s kind of dishonest. If you’re representing yourself as a scientist, then you should explain to the layman what you’re doing—and if they don’t want to support you under those circumstances, then that’s their decision.

One example of the principle is this: If you’ve made up your mind to test a theory, or you want to explain some idea, you should always decide to publish it whichever way it comes out. If we only publish results of a certain kind, we can make the argument look good. We must publish both kinds of result. For example—let’s take advertising again—suppose some particular cigarette has some particular property, like low nicotine. It’s published widely by the company that this means it is good for you—they don’t say, for instance, that the tars are a different proportion, or that something else is the matter with the cigarette. In other words, publication probability depends upon the answer. That should not be done.

I say that’s also important in giving certain types of government advice. Supposing a senator asked you for advice about whether drilling a hole should be done in his state; and you decide it would he better in some other state. If you don’t publish such a result, it seems to me you’re not giving scientific advice. You’re being used. If your answer happens to come out in the direction the government or the politicians like, they can use it as an argument in their favor; if it comes out the other way, they don’t publish it at all. That’s not giving scientific advice.

Other kinds of errors are more characteristic of poor science. When I was at Cornell. I often talked to the people in the psychology department. One of the students told me she wanted to do an experiment that went something like this—I don’t remember it in detail, but it had been found by others that under certain circumstances, X, rats did something, A. She was curious as to whether, if she changed the circumstances to Y, they would still do, A. So her proposal was to do the experiment under circumstances Y and see if they still did A.

I explained to her that it was necessary first to repeat in her laboratory the experiment of the other person—to do it under condition X to see if she could also get result A—and then change to Y and see if A changed. Then she would know that the real difference was the thing she thought she had under control.

She was very delighted with this new idea, and went to her professor. And his reply was, no, you cannot do that, because the experiment has already been done and you would be wasting time. This was in about 1935 or so, and it seems to have been the general policy then to not try to repeat psychological experiments, but only to change the conditions and see what happens.

Nowadays there’s a certain danger of the same thing happening, even in the famous field of physics. I was shocked to hear of an experiment done at the big accelerator at the National Accelerator Laboratory, where a person used deuterium. In order to compare his heavy hydrogen results to what might happen to light hydrogen he had to use data from someone else’s experiment on light hydrogen, which was done on different apparatus. When asked he said it was because he couldn’t get time on the program (because there’s so little time and it’s such expensive apparatus) to do the experiment with light hydrogen on this apparatus because there wouldn’t be any new result. And so the men in charge of programs at NAL are so anxious for new results, in order to get more money to keep the thing going for public relations purposes, they are destroying—possibly—the value of the experiments themselves, which is the whole purpose of the thing. It is often hard for the experimenters there to complete their work as their scientific integrity demands.

All experiments in psychology are not of this type, however. For example, there have been many experiments running rats through all kinds of mazes, and so on—with little clear result. But in 1937 a man named Young did a very interesting one. He had a long corridor with doors all along one side where the rats came in, and doors along the other side where the food was. He wanted to see if he could train the rats to go in at the third door down from wherever he started them off. No. The rats went immediately to the door where the food had been the time before.

The question was, how did the rats know, because the corridor was so beautifully built and so uniform, that this was the same door as before? Obviously there was something about the door that was different from the other doors. So he painted the doors very carefully, arranging the textures on the faces of the doors exactly the same. Still the rats could tell. Then he thought maybe the rats were smelling the food, so he used chemicals to change the smell after each run. Still the rats could tell. Then he realized the rats might be able to tell by seeing the lights and the arrangement in the laboratory like any commonsense person. So he covered the corridor, and, still the rats could tell.

He finally found that they could tell by the way the floor sounded when they ran over it. And he could only fix that by putting his corridor in sand. So he covered one after another of all possible clues and finally was able to fool the rats so that they had to learn to go in the third door. If he relaxed any of his conditions, the rats could tell.

Now, from a scientific standpoint, that is an A‑Number‑l experiment. That is the experiment that makes rat‑running experiments sensible, because it uncovers the clues that the rat is really using—not what you think it’s using. And that is the experiment that tells exactly what conditions you have to use in order to be careful and control everything in an experiment with rat‑running.

I looked into the subsequent history of this research. The subsequent experiment, and the one after that, never referred to Mr. Young. They never used any of his criteria of putting the corridor on sand, or being very careful. They just went right on running rats in the same old way, and paid no attention to the great discoveries of Mr. Young, and his papers are not referred to, because he didn’t discover anything about the rats. In fact, he discovered all the things you have to do to discover something about rats. But not paying attention to experiments like that is a characteristic of Cargo Cult Science.

Another example is the ESP experiments of Mr. Rhine, and other people. As various people have made criticisms—and they themselves have made criticisms of their own experiments—they improve the techniques so that the effects are smaller, and smaller, and smaller until they gradually disappear. All the parapsychologists are looking for some experiment that can be repeated—that you can do again and get the same effect—statistically, even. They run a million rats—no, it’s people this time—they do a lot of things and get a certain statistical effect. Next time they try it they don’t get it any more. And now you find a man saying that it is an irrelevant demand to expect a repeatable experiment. This is science?

This man also speaks about a new institution, in a talk in which he was resigning as Director of the Institute of Parapsychology. And, in telling people what to do next, he says that one of the things they have to do is be sure they only train students who have shown their ability to get PSI results to an acceptable extent—not to waste their time on those ambitious and interested students who get only chance results. It is very dangerous to have such a policy in teaching—to teach students only how to get certain results, rather than how to do an experiment with scientific integrity.

So I wish to you—I have no more time, so I have just one wish for you—the good luck to be somewhere where you are free to maintain the kind of integrity I have described, and where you do not feel forced by a need to maintain your position in the organization, or financial support, or so on, to lose your integrity. May you have that freedom. May I also give you one last bit of advice: Never say that you’ll give a talk unless you know clearly what you’re going to talk about and more or less what you’re going to say.

Voir de plus:

René Girard. « L’accroissement de la puissance de l’homme sur le réel m’effraie »

René Girard, propos recueillis par Juliette Cerf publié le 11 min

[Actualisation: René Girard est mort mercredi 4 novembre 2015, à l’âge de 91 ans] Auteur d’une théorie fertile et discutée, René Girard est un penseur inclassable qui vit aux Etats-Unis depuis 1947. Entre critique littéraire, théologie et anthropologie, il révèle les liens unissant la violence et le religieux, et construit une « science des rapports humains ».

Transdisciplinaire, la théorie du désir mimétique de René Girard repose sur l’idée que l’homme ne désire jamais par lui-même sinon en imitant les désirs d’un tiers pris pour modèle, le médiateur. Aux concepts abstraits et à la fixité, il a toujours préféré la matière des œuvres et le dynamisme des mécanismes, comme celui du bouc émissaire et du sacrifice. Né le 25 décembre 1923 à Avignon, ancien élève de l’École des chartes, venu « de nulle part » comme il aime à le dire, René Girard s’est d’abord intéressé au désir mimétique à travers la littérature (Mensonge romantique et vérité romanesque) avant de prendre pour objet les religions archaïques (La Violence et le Sacré) puis la Bible et le christianisme (Des choses cachées depuis la fondation du monde). Anthropologue autodidacte élu à l’Académie française en 2005, penseur chrétien converti par sa théorie – « Ce n’est pas parce je suis chrétien que je pense comme je le fais ; c’est parce que mes recherches m’ont amené à penser ce que je pense, que je suis devenu chrétien », a-t-il écrit –, René Girard a bâti une anthropologie du phénomène religieux. En insistant sur le passage des religions mythiques au christianisme, il invente une genèse de la culture.

Philosophie magazine : Votre parcours est atypique. Votre position  extérieure à l’université vous a-t-elle permis d’élaborer votre théorie transversale ?

René Girard : Oui, sans conteste, et cela remonte très tôt dans mon enfance. Je n’ai jamais rien appris dans les établissements d’enseignement. J’ai des souvenirs de mon entrée en classe de dixième à Avignon. Je vois encore la maîtresse, aussi peu terrifiante que possible. Elle m’a pourtant causé une véritable panique… Ma mère m’a retiré du lycée et j’ai passé mes premières années d’enseignement dans ce que mon père appelait une école de gâtés. Je suis retourné au lycée en sixième et je suis devenu terriblement chahuteur, si bien que je me suis fait renvoyer de l’année de philo. J’avais passé mon premier bac très médiocrement et j’ai fait ma classe de philo seul. J’ai obtenu une mention bien. À partir de là, mon père a considéré que j’étais le meilleur professeur de moi-même… En 1941, je suis parti pour la khâgne de Lyon. La situation était difficile, il y avait déjà des restrictions alimentaires, et je suis rentré chez mes parents. Mon père, qui était conservateur de la bibliothèque et du musée d’Avignon, m’a suggéré de préparer seul l’École des chartes. J’ai été reçu en 1943. Mais j’ai trouvé cela ennuyeux et suis parti pour les États-Unis en 1947, répondant à une offre d’assistant de français.

C’est la littérature qui est à la source de votre théorie.

«Le christianisme est, selon moi, à la source du scepticisme moderne, il est démystification»

Aux États-Unis, j’ai commencé à enseigner la littérature française. Mon idée première a été de me demander comment enseigner ces romans que, pour beaucoup, je n’avais pas lus. La critique littéraire était déjà très différentialiste ; il fallait découvrir dans les œuvres ce qui les rendait exceptionnelles, différentes les unes des autres. En lisant ces romans, ce qui m’a frappé au contraire, c’est la substance très analogue qui en émanait, de Stendhal à Proust par exemple. La même problématique sociale reparaissait sous un jour différent, mais avec des différences liées à la période plutôt qu’à la personnalité du romancier. Je suis arrivé à l’idée que s’il y a des modes et de l’Histoire, c’est parce que les hommes ont tendance à désirer la même chose. Ils imitent le désir les uns des autres. L’imitation, pour cette raison, est source de conflits. Désirer la même chose, c’est s’opposer à son modèle, c’est essayer de lui enlever l’objet qu’il désire. Le modèle se change en rival. Ces allers-retours accélèrent les échanges hostiles et la puissance du désir ; il y a donc chez l’homme une espèce de spirale ascendante de rivalité, de concurrence et de violence. Si la littérature a été un point de départ pour moi, c’est que le roman ne parle que des rapports concrets, des vraies relations humaines ; il ne monologue pas. C’est à partir de trois personnages que l’on peut parler correctement des rapports humains et jamais à partir d’un sujet seul. C’est la rivalité mimétique qui est première pour moi, non l’individu.

Vous reprochez à la philosophie de ne pas penser assez la relation. Que faire de l’intersubjectivité ?

L’intersubjectivité est la bonne direction mais elle est récente. Lévinas a bien compris le mimétisme ; il cite toujours cette parole talmudique formidable : si tout le monde est d’accord pour condamner un individu, libérez-le, il doit être innocent. L’accord contre lui est un accord mimétique. Dans le Talmud, il y a une conscience du mimétisme, de l’influence réciproque des hommes les uns sur les autres qui tranche complètement sur les religions antiques et en particulier sur la religion grecque. Cette dernière voit les individus comme des boules de billard, isolées les unes des autres. Nous avons vécu une longue période où la philosophie ne voyait que des différences ; la déconstruction et le structuralisme ont alors joué un rôle important. Pour moi, au fond, il n’y a que des identités méconnues. La méconnaissance que l’Amérique a de l’Europe est à cet égard frappante ; les Américains imaginent qu’il y a quelque chose de spécifiquement européen qu’ils n’ont pas et ne comprennent pas. En réalité, ils ne comprennent pas l’identité des réactions de part et d’autre ; les différences ne sont que des différences de situation, de pouvoir relatif. L’Europe fait la même chose vis-à-vis de l’Amérique : elle ne voit pas à quel point l’Amérique est la même chose que l’Europe. Chez les Américains, il y a quand même cette idée qu’on a immigré parce qu’on est des Européens ratés ; par conséquent, l’Amérique est en rivalité permanente, toujours en train de prouver à l’Europe qu’elle peut faire mieux qu’elle.

La violence est au cœur de votre anthropologie mimétique. Cet aspect conflictuel de l’imitation, la philosophie ne l’avait-elle pas déjà mis en lumière ?

Platon est le premier à avoir parlé de l’imitation. Il lui a accordé un rôle prodigieux : l’imitation, pour lui, est essentielle et dangereuse. Il la redoute. L’imitation, c’est le passage de l’essence à l’existence. Dans La République, il y a des textes extraordinaires sur les dangers des gardiens de la cité idéale s’imitant les uns les autres. L’hostilité de Platon envers la foule, qui est dans une imitation déréglée, déchaînée, est impressionnante. Platon est l’un des précurseurs de cette vision conflictuelle de l’imitation, mais il n’en révèle pas vraiment le mécanisme. Tout ceci disparaît avec Aristote qui rend l’imitation anodine et docile ; pour lui, l’imitation, c’est le peintre du dimanche voulant être aussi réaliste que possible ! Depuis Aristote, l’imitation est considérée comme une faculté, une technique assez stupide et dérisoire, qui joue un rôle dans l’éducation élémentaire.

Selon vous, la philosophie est idéaliste, essentialiste. Est-ce votre réalisme qui vous en éloigne ?

Oui, je pense que l’accent mis sur l’observation du réel dans le monde moderne a été quelque chose de très efficace, autant dans le danger que dans le bénéfice. Les outils dont l’homme dispose aujourd’hui sont infiniment plus puissants que tous ceux qu’il a connus auparavant. Ces outils, l’homme est parfaitement capable de les utiliser de façon égoïste et rivalitaire. Ce qui m’intéresse, c’est cet accroissement de la puissance de l’homme sur le réel. Les statistiques de production et de consommation d’énergie sont en progrès constant, et la rapidité d’augmentation de ce progrès augmente elle aussi constamment, dessinant une courbe parfaite, presque verticale. C’est pour moi une immense source d’effroi tant les hommes, essentiellement, restent des rivaux, rivalisant pour le même objet ou la même gloire – ce qui est la même chose. Nous sommes arrivés à un stade où le milieu humain est menacé par la puissance même de l’homme. Il s’agit avant tout de la menace écologique, des armes et des manipulations biologiques.

Dans Achever Clausewitz, vous ne cachez pas votre inquiétude face à ce climat « apocalyptique ».

«L’humanisme occidental ne voit pas que la violence se développe spontanément quand les hommes rivalisent pour un objet»

Loin d’être absurdes ou impensables, les grands textes eschatologiques – ceux des Évangiles synoptiques, en particulier Matthieu, chapitre 24, et Marc, chapitre 13 –, sont d’une actualité saisissante. La science moderne a séparé la nature et la culture, alors qu’on avait défini la religion comme le tonnerre de Zeus, etc. Dans les textes apocalyptiques, ce qui frappe, c’est ce mélange de nature et de culture ; les guerres et rumeurs de guerre, le fracas de la mer et des flots ne forment qu’un. Or si nous regardons ce qui se passe autour de nous, si nous nous interrogeons sur l’action des hommes sur le réel, le réchauffement global, la montée du niveau la mer, nous nous retrouvons face à un univers où les choses naturelles et culturelles sont confondues. La science elle-même le reconnaît. J’ai voulu radicaliser cet aspect apocalyptique. Je pense que les gens sont trop rassurés. Ils se rassurent eux-mêmes. L’homme est comme un insecte qui fait son nid ; il fait confiance à l’environnement. La créature fait toujours confiance à l’environnement… Le rationalisme issu des Lumières continue aussi à rassurer. Les rapports humains, l’humanisme des Lumières les juge stables ; il considère que les rapports hostiles entre individus sont exactement comme ces boules de billard qui s’entrechoquent : c’est la plus grosse ou la plus rapide qui l’emporte sur les autres. L’humanisme occidental ne voit pas que la violence est ce qui se développe spontanément entre les hommes lorsqu’ils rivalisent pour un objet. Clausewitz était un homme des Lumières, et ce n’est, à mon avis, que parce qu’il parle de la guerre qu’il saisit les rapports humains véritables ; libéré, il peut parler de la violence. Quand Clausewitz définit la guerre comme une montée aux extrêmes, il décrit un mécanisme très simple : lorsque nous nous bagarrons avec quelqu’un, nous allons toujours vers le pire, nos injures seront toujours plus violentes. Il se produit ce que nous appelons aujourd’hui une « escalade », escalation en anglais, une montée par échelle d’intensité.

Certains phénomènes contemporains relèvent-ils, pour vous, du mécanisme mimétique ?

La Chine a favorisé le développement de l’automobile. Cette priorité dénote une rivalité avec les Américains sur un terrain très redoutable ; la pollution dans la région de Shanghai est effrayante. Mais avoir autant d’automobiles que l’Amérique est un but dont il est, semble-t-il, impossible de priver les hommes. L’Occident conseille aux pays en voie de développement et aux pays les plus peuplés du globe, comme la Chine et l’Inde, de ne pas faire la même chose que lui ! Il y a là quelque chose de paradoxal et de scandaleux pour ceux auxquels ces conseils s’adressent. Aux États-Unis, les politiciens vous diront tous qu’ils sont d’accord pour prendre des mesures écologiques si elles ne touchent pas les accroissements de production. Or, s’il y a une partie du monde qui n’a pas besoin d’accroissement de production, c’est bien les États-Unis ; le profit individuel et les rivalités, qui ne sont pas immédiatement guerrières et destructrices mais qui le seront peut-être indirectement, et de façon plus massive encore, sont sacrées ; pas question de les toucher. Que faut-il pour qu’elles cessent d’être sacrées ? Il n’est pas certain que la situation actuelle, notamment la disparition croissante des espèces, soit menaçante pour la vie sur la planète, mais il y a une possibilité très forte qu’elle le soit. Ne pas prendre de précaution, alors qu’on est dans le doute, est dément. Des mesures écologiques sérieuses impliqueraient des diminutions de production. Mais ce raisonnement ne joue pas dans l’écologie, l’humanité étant follement attachée à ce type de concurrence qui structure en particulier la réalité occidentale, les habitudes de vie, de goût de l’humanité dite « développée ».

Vivons-nous dans une société de victimes ? Ce processus actuel de victimisation ressemble-t-il à celui que vous avez analysé dans Le Bouc émissaire ?

Notre société s’intéresse aux victimes et dénonce la victimisation collective d’individus innocents. Le besoin de bouc émissaire est si puissant que nous accusons toujours les gens de faire des boucs émissaires. Aujourd’hui, nous victimisons les victimisateurs ou ceux que nous jugeons comme tels. Dès que nous sommes hostiles à quelqu’un, nous l’accusons de faire des victimes, ce qui est très différent de l’hostilité qui structure les sociétés archaïques. Dans mon système, il y a deux types de religions. D’abord, les religions archaïques, qui sont fondées sur des crises de violence se résolvant par des phénomènes de bouc émissaire, c’est-à-dire par le choix d’une victime insignifiante mais dont on comprend, au regard des mythes, qu’elle n’est pas choisie au hasard : Œdipe est boiteux, il a attiré l’attention pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le parricide et l’inceste. Le fait religieux, c’est un bouc émissaire qui rassemble contre lui une communauté troublée et qui fait cesser ce trouble. Ce bouc émissaire apparaît très méchant, dangereux, mais aussi très bon et secourable puisqu’il ressoude la communauté et purge la violence. Il faut l’apaiser. Pour cela, on recommence prudemment sur des victimes désignées à l’avance qui n’appartiennent pas à la communauté, qui lui sont un peu extérieures ; c’est-à-dire qu’on fait des sacrifices, des moments de violence contrôlés, ritualisés. La religion protège ainsi les sociétés de la violence mimétique. Ensuite, le judaïque et le chrétien révèlent la vérité du système. Dans les sociétés archaïques, le système fonctionne parce qu’on ne le comprend pas. C’est ce que j’appelle la méconnaissance : avoir un bouc émissaire, c’est ne pas savoir qu’on l’a ; apprendre qu’on en a un, c’est le perdre. L’anthropologie moderne a compris que, d’une certaine manière, le drame dans le judaïque et le chrétien, et en particulier la crucifixion du Christ, a la même structure que les mythes. Mais ce que les antropologues n’ont pas vu, c’est que dans les mythes, la victime apparaît comme coupable, tandis que les Évangiles reconnaissent l’innocence de la victime sacrificielle. On peut les considérer comme une explication de la religion archaïque : mieux on comprend les Évangiles, plus on comprend qu’ils suppriment les religions. J’exalte le christianisme d’une façon paradoxale. Selon moi, il est à la source du scepticisme moderne. Il est révélation des boucs émissaires. Il est démystification.

Voir encore:

« Fin du monde » contre « fin du mois », la rhétorique méprisante de nos élites

En reprenant à son compte cette expression, Emmanuel Macron a illustré la vision caricaturale qu’ont nos dirigeants de la France périphérique.

Benjamin Masse-Stamberger

Marianne

La « fin du monde » contre la « fin du mois ». L’expression, supposée avoir été employée initialement par un gilet jaune, a fait florès : comment concilier les impératifs de pouvoir d’achat à court terme, et les exigences écologiques vitales pour la survie de la planète ? La formule a même été reprise ce mardi par Emmanuel Macron, dans son discours sur la transition énergétique. « On l’entend, le président, le gouvernement, a-t-il expliqué, en paraphrasant les requêtes supposées des contestataires. Ils évoquent la fin du monde, nous on parle de la fin du mois. Nous allons traiter les deux, et nous devons traiter les deux. »

L’expression a-t-elle effectivement été employée par des gilets jaunes ? Peut-être. Mais le moins qu’on puisse dire, c’est que nos élites se sont saisies avec gourmandise de cette dialectique rassurante, reprise comme une antienne sur tous les plateaux de télévision pour résumer la problématique soulevée par ce mouvement sans précédent. Les politiques eux-mêmes en ont fait leurs choux gras : l’expression avait déjà été employée par Nicolas Hulot le 22 novembre, lors de l’Emission politique sur France 2, puis par Emmanuelle Wargon, la secrétaire d’Etat à l’Ecologie, le 24 novembre sur LCI enfin par Ségolène Royal le 25 novembre dernier, sur France 3. A vrai dire, elle avait même été utilisée par David Cormand, le secrétaire national d’Europe-Ecologie-Les Verts, sur France Info… dès le 4 septembre !

Quand on prend le temps de parler à ces gilets jaunes, on constate qu’ils sont parfaitement conscients de la problématique écologique

C’est dire que l’expression – si elle a pu être reprise ponctuellement par tel ou tel manifestant – émane en fait de nos élites boboïsantes. Elle correspond bien à la vision méprisante qu’elles ont d’une France périphérique aux idées étriquées, obsédée par le « pognon » indifférente au bien commun, là où nos dirigeants auraient la capacité à embrasser plus large, et à voir plus loin.

Or, la réalité est toute autre : quand on prend le temps de parler à ces gilets jaunes, on constate qu’ils sont parfaitement conscients de la problématique écologique. Parmi leurs revendications, dévoilées ces derniers jours, il y a ainsi l’interdiction immédiate du glyphosate, cancérogène probable que le gouvernement a en revanche autorisé pour encore au moins trois ans. Mais, s’ils se sentent concernés par l’avenir de la planète, les représentants de cette France rurale et périurbaine refusent de payer pour les turpitudes d’un système économique qui détruit l’environnement. D’autant que c’est ce même système qui est à l’origine de la désindustrialisation et de la dévitalisation des territoires, dont ils subissent depuis trente ans les conséquences en première ligne. A l’inverse, nos grandes consciences donneuses de leçon sont bien souvent les principaux bénéficiaires de cette économie mondialisée. Qui est égoïste, et qui est altruiste ?

Parmi les doléances des gilets jaunes, on trouve d’ailleurs aussi nombre de revendications politiques : comptabilisation du vote blanc, présence obligatoire des députés à l’Assemblée nationale, promulgation des lois par les citoyens eux-mêmes. Des revendications qu’on peut bien moquer, ou balayer d’un revers de manche en estimant qu’elles ne sont pas de leur ressort. Elles n’en témoignent pas moins d’un souci du politique, au sens le plus noble du terme, celui du devenir de la Cité. A l’inverse, en se repaissant d’une figure rhétorique caricaturale, reprise comme un « gimmick » de communication, nos élites démontrent leur goût pour le paraître et la superficialité, ainsi que la facilité avec laquelle elles s’entichent de clichés qui ne font que conforter leurs préjugés. Alors, qui est ouvert, et qui est étriqué ? Qui voit loin, et qui est replié sur lui-même ? Qui pense à ses fins de mois, et qui, à la fin du monde ?

Voir enfin:

LE GATEAU MIRACLE

Homo deus

Yuval Noah Harari

2015

/…/ La modernité (…) repose sur la conviction que la croissance économique n’est pas seulement possible mais absolument essentielle. Prières, bonnes actions et méditation pourraient bien être une source de consolation et d’inspiration, mais des problèmes tels que la famine, les épidémies et la guerre ne sauraient être résolus que par la croissance. Ce dogme fondamental se laisse résumer par une idée simple : « Si tu as un problème, tu as probablement besoin de plus, et pour avoir plus, il faut produire plus ! »

Les responsables politiques et les économistes modernes insistent : la croissance est vitale pour trois grandes raisons. Premièrement, quand nous produisons plus, nous pouvons consommer plus, accroître notre niveau de vie et, prétendument, jouir d’une vie plus heureuse. Deuxièmement, tant que l’espèce humaine se multiplie, la croissance économique est nécessaire à seule fin de rester où nous en sommes. En Inde, par exemple, la croissance démographique est de 1,2 % par an. Cela signifie que, si l’économie indienne n’enregistre pas une croissance annuelle d’au moins 1,2 %, le chômage augmentera, les salaires diminueront et le niveau de vie moyen déclinera. Troisièmement, même si les Indiens cessent de se multiplier, et si la classe moyenne indienne peut secontenter de son niveau de vie actuel, que devrait faire l’Inde de ses centaines demillions de citoyens frappés par la pauvreté ? Sans croissance, le gâteau reste dela même taille ; on ne saurait par conséquent donner plus aux pauvres qu’en prenant aux riches. Cela obligera à des choix très difficiles, et causera probablement beaucoup de rancœur, voire de violence. Si vous souhaitez éviter des choix douloureux, le ressentiment et les violences, il vous faut un gâteau plus gros.

La modernité a fait du « toujours plus » une panacée applicable à la quasi-totalité des problèmes publics et privés – du fondamentalisme religieux au mariage raté, en passant par l’autoritarisme dans le tiers-monde. Si seulement des pays comme le Pakistan et l’Égypte pouvaient soutenir une croissance régulière, leurs citoyens profiteraient des avantages que constituent voitures individuelles et réfrigérateurs pleins à craquer ; dès lors, ils suivraient la voie dela prospérité ici-bas au lieu d’emboîter le pas au joueur de pipeau fondamentaliste. De même, dans des pays comme le Congo et la Birmanie, lacroissance économique produirait une classe moyenne prospère, qui est le socle de la démocratie libérale. Quant au couple qui traverse une mauvaise passe, il serait sauvé si seulement il pouvait acquérir une maison plus grande (que mari et femme n’aient pas à partager un bureau encombré), acheter un lave-vaisselle (qu’ils cessent de se disputer pour savoir à qui le tour de faire la vaisselle) et suivre de coûteuses séances de thérapie deux fois par semaine.

La croissance économique est ainsi devenue le carrefour où se rejoignent la quasi-totalité des religions, idéologies et mouvements modernes. L’Union soviétique, avec ses plans quinquennaux mégalomaniaques, n’était pas moins obsédée par la croissance que l’impitoyable requin de la finance américain. De même que chrétiens et musulmans croient tous au ciel et ne divergent que sur le moyen d’y parvenir, au cours de la guerre froide, capitalistes et communistes imaginaient créer le paradis sur terre par la croissance économique et ne sedisputaient que sur la méthode exacte.

Aujourd’hui, les revivalistes hindous, les musulmans pieux, les nationalistes japonais et les communistes chinois peuvent bien proclamer leur adhésion à de valeurs et objectifs très différents : tous ont cependant fini par croire que la croissance économique est la clé pour atteindre leurs buts disparates. En 2014, Narendra Modi, hindou fervent, a ainsi été élu Premier ministre de l’Inde ; sonélection a largement été due au fait qu’il a su stimuler la croissance économiquedans son État du Gujarât et à l’idée largement partagée que lui seul pourrait ranimer une économie nationale léthargique. En Turquie, des vues analogues ontpermis à l’islamiste Recep Tayyip Erdoğan de conserver le pouvoir depuis 2003. Le nom de son parti – Parti de la justice et du développement – souligne sonattachement au développement économique ; de fait, le gouvernement Erdoğan aréussi à obtenir des taux de croissance impressionnants depuis plus de dix ans.

En 2012, le Premier ministre japonais, le nationaliste Shinzō Abe, est arrivé au pouvoir en promettant d’arracher l’économie japonaise à deux décennies de stagnation. À cette fin, il a recouru à des mesures si agressives et inhabituellesqu’on a parlé d’ « abenomie ». Dans le même temps, en Chine, le particommuniste a rendu hommage du bout des lèvres aux idéaux marxistes-léninistes traditionnels ; dans les faits, cependant, il s’en tient aux célèbresmaximes de Deng Xiaoping : « le développement est la seule vérité tangible » et « qu’importe que le chat soit noir ou blanc, pourvu qu’il attrape les souris ». Ce qui veut dire en clair : faites tout ce qui sert la croissance économique, même sicela aurait déplu à Marx et à Lénine.

À Singapour, comme il sied à cet État-cité qui va droit au but, cet axe de réflexion est poussé encore plus loin, au point que les salaires des ministres sontindexés sur le PIB. Quand l’économie croît, le salaire des ministres estaugmenté, comme si leur mission se réduisait à cela. Cette obsession de la croissance pourrait sembler aller de soi, mais c’est uniquement parce que nous vivons dans le monde moderne. Les maharajas indiens, les sultans ottomans, les shoguns de Kamakura et les empereurs Han fondaient rarement leur destin politique sur la croissance économique. Que Modi, Erdoğan, Abe et le président chinois Xi Jinping aient tous misé leur carrière sur la croissance atteste le statut quasi religieux que la croissance a fini par acquérir à travers le monde. De fait, on n’a sans doute pas tort de parler de religion lorsqu’il s’agit de la croyance dans la croissance économique : elle prétend aujourd’hui résoudre nombre de nos problèmes éthiques, sinon la plupart. La croissance économique étant prétendument la source de toutes les bonnes choses, elle encourage les gens à enterrer leurs désaccords éthiques pour adopter la ligne d’action qui maximise la croissance à long terme. L’Inde de Modi abrite des milliers de sectes, de partis, de mouvements et de gourous : bien que leurs objectifs ultimes puissent diverger, tous doivent passer par le même goulet d’étranglement de la croissance économique. Alors, en attendant, pourquoi ne pas tous se serrer les coudes ?

Le credo du « toujours plus » presse en conséquence les individus, les entreprises et les gouvernements de mépriser tout ce qui pourrait entraver la croissance économique : par exemple, préserver l’égalité sociale, assurer l’harmonie écologique ou honorer ses parents. En Union soviétique, lesdirigeants pensaient que le communisme étatique était la voie de la croissance laplus rapide : tout ce qui se mettait en travers de la collectivisation fut donc passé au bulldozer, y compris des millions de koulaks, la liberté d’expression et la mer d’Aral. De nos jours, il est généralement admis qu’une forme de capitalisme de marché est une manière beaucoup plus efficace d’assurer la croissance à long terme : on protège donc les magnats cupides, les paysans riches et la liberté d’expression, tout en démantelant et détruisant les habitats écologiques, les structures sociales et les valeurs traditionnelles qui gênent le capitalisme de marché.

Prenez, par exemple, une ingénieure logiciel qui touche 100 dollars par heure de travail dans une start-up de high-tech. Un jour, son vieux père fait un AVC. Il a besoin d’aide pour faire ses courses, la cuisine et même sa toilette. Elle pourrait installer son père chez elle, partir plus tard au travail le matin, rentrer plus tôt le soir et prendre soin personnellement de son père. Ses revenus et la productivité de la start-up en souffriraient, mais son père profiterait des soins d’une fille dévouée et aimante. Inversement, elle pourrait faire appel à une aide mexicaine qui, pour 12 dollars de l’heure, vivrait avec son père et pourvoirait à tous ses besoins. Cela ne changerait rien à sa vie d’ingénieure et à la start-up, et cela profiterait à l’aide et l’économie mexicaines. Que doit faire notre ingénieure ?

Le capitalisme de marché a une réponse sans appel. Si la croissance économique exige que nous relâchions les liens familiaux, encouragions les gens à vivre loin de leurs parents, et importions des aides de l’autre bout du monde, ainsi soit-il. Cette réponse implique cependant un jugement éthique, plutôt qu’unénoncé factuel. Lorsque certains se spécialisent dans les logiciels quand d’autresconsacrent leur temps à soigner les aînés, on peut sans nul doute produire plus de logiciels et assurer aux personnes âgées des soins plus professionnels. Mais la croissance économique est-elle plus importante que les liens familiaux ? En sepermettant de porter des jugements éthiques de ce type, le capitalisme de marchéa franchi la frontière qui séparait le champ de la science de celui de la religion.

L’étiquette de « religion » déplairait probablement à la plupart des capitalistes, mais, pour ce qui est des religions, le capitalisme peut au moins tenir la tête haute. À la différence des autres religions qui nous promettent un gâteau au ciel, le capitalisme promet des miracles ici, sur terre… et parfois même en accomplit. Le capitalisme mérite même des lauriers pour avoir réduit la violence humaine etaccru la tolérance et la coopération. Ainsi que l’explique le chapitre suivant, d’autres facteurs entrent ici en jeu, mais le capitalisme a amplement contribué à l’harmonie mondiale en encourageant les hommes à cesser de voir l’économie comme un jeu à somme nulle, où votre profit est ma perte, pour y voir plutôt une situation gagnant-gagnant, où votre profit est aussi le mien. Cette approche dubénéfice mutuel a probablement bien plus contribué à l’harmonie générale quedes siècles de prédication chrétienne sur le thème du « aime ton prochain » et « tends l’autre joue ».

De sa croyance en la valeur suprême de la croissance, le capitalisme déduit son commandement numéro un : tu investiras tes profits pour augmenter la croissance. Pendant le plus clair de l’histoire, les princes et les prêtres ont dilapidé leurs profits en carnavals flamboyants, somptueux palais et guerres inutiles. Inversement, ils ont placé leurs pièces d’or dans des coffres de fer, scellés et enfermés dans un donjon. Aujourd’hui, les fervents capitalistes se servent de leurs profits pour embaucher, développer leur usine ou mettre au point un nouveau produit.

S’ils ne savent comment faire, ils confient leur argent à quelqu’un qui saura : un banquier ou un spécialiste du capital-risque. Ce dernier prête de l’argent à divers entrepreneurs. Des paysans empruntent pour planter de nouveaux champs de blé ; des sous-traitants, pour construire de nouvelles maisons, des compagniesénergétiques, pour explorer de nouveaux champs de pétrole et les usinesd’armement, pour mettre au point de nouvelles armes. Les profits de toutes cesactivités permettent aux entrepreneurs de rembourser avec intérêts. Non seulement nous avons maintenant plus de blé, de maisons, de pétrole et d’armes, mais nous avons aussi plus d’argent, que les banques et les fonds peuvent denouveau prêter. Cette roue ne cessera jamais de tourner, du moins pas selon le capitalisme. Jamais n’arrivera un moment où le capitalisme dira : « Ça suffit. Il y a assez de croissance ! On peut se la couler douce. » Si vous voulez savoir pourquoi la roue capitaliste a peu de chance de s’arrêter un jour de tourner, discutez donc une heure avec un ami qui a accumulé 100 000 dollars et se demande qu’en faire.

« Les banques offrent des taux d’intérêt si bas, déplore-t-il. Je ne veux pasmettre mon argent sur un compte d’épargne qui rapporte à peine 0,5 % par an. Peut-être puis-je obtenir 2 % en bons du Trésor. L’an dernier, mon cousin Richie a acheté un appartement à Seattle, et son investissement lui a déjà rapporté 20 % ! Peut-être devrais-je me lancer dans l’immobilier, mais tout le monde parle d’une nouvelle bulle spéculative. Alors que penses-tu de la Bourse ? Un ami m’a dit que le bon plan, ces derniers temps, c’est d’acheter un fonds négocié en Bourse qui suit les économies émergentes comme le Brésil ou la Chine. » Il s’arrête un moment pour reprendre son souffle, et vous lui posez la questionsuivante : « Eh bien, pourquoi ne pas te contenter de tes 100 000 dollars ? » Il vous expliquera mieux que je ne saurais le faire pourquoi le capitalisme nes’arrêtera jamais.

On apprend même cette leçon aux enfants et aux adolescents à travers des jeux capitalistes omniprésents. Les jeux prémodernes, comme les échecs, supposaient une économie stagnante. Vous commencez une partie d’échecs avec seize pièces et, à la fin, vous n’en avez plus. Dans de rares cas, un pion peut être transformé en reine, mais vous ne pouvez produire de nouveaux pions ni métamorphoser vos cavaliers en chars. Les joueurs d’échecs n’ont donc jamais à  penser investissement. À l’opposé, beaucoup de jeux de société modernes et de jeux vidéo se focalisent sur l’investissement et la croissance.

Particulièrement révélateurs sont les jeux de stratégie du genre de Minecraft,Les Colons de Catane ou Civilizationde Sid Meier. Le jeu peut avoir pour cadre le Moyen Âge, l’âge de pierre ou quelque pays imaginaire, mais les principes restent les mêmes – et sont toujours capitalistes. Votre but est d’établir une ville,un royaume, voire toute une civilisation. Vous partez d’une base très modeste : juste un village, peut-être, avec les champs voisins. Vos actifs vous assurent un revenu initial sous forme de blé, de bois, de fer ou d’or. À vous d’investir ce revenu à bon escient. Il vous faut choisir entre des outils improductifs mais encore nécessaires, comme les soldats, et des actifs productifs, tels que des villages, des mines et des champs supplémentaires. La stratégie gagnante consiste habituellement à investir le strict minimum dans des produits de première nécessité improductifs, tout en maximisant vos actifs productifs. Aménager des villages supplémentaires signifie qu’au prochain tour vous disposerez d’un revenu plus important qui pourrait vous permettre non seulement d’acheter d’autres soldats, si besoin, mais aussi d’augmenter vos investissements productifs. Bientôt vous pourrez ainsi transformer vos villages en villes, bâtir des universités, des ports et des usines, explorer les mers et les océans, créer votre civilisation et gagner la partie.

LE SYNDROME DE L’ARCHE

La croissance économique peut-elle cependant se poursuivre éternellement ? L’économie ne finira-t-elle pas par être à court de ressources et par s’arrêter ? Pour assurer une croissance perpétuelle, il nous faut découvrir un stock de ressources inépuisable. Une solution consiste à explorer et à conquérir de nouvelles terres. Des siècles durant, la croissance de l’économie européenne et l’expansion du système capitaliste se sont largement nourries de conquêtes impériales outre-mer. Or le nombre d’îles et de continents est limité. Certains entrepreneurs espèrent finalement explorer et conquérir de nouvelles planètes, voire de nouvelles galaxies, mais, en attendant, l’économie moderne doit trouver une meilleure méthode pour poursuivre son expansion.

C’est la science qui a fourni la solution à la modernité. L’économie des renards ne saurait croître, parce qu’ils ne savent pas produire plus de lapins. L’économie des lapins stagne, parce qu’ils ne peuvent faire pousser l’herbe plus vite. Mais l’économie humaine peut croître, parce que les hommes peuvent découvrir des sources d’énergie et des matériaux nouveaux.

La vision traditionnelle du monde comme un gâteau de taille fixe présuppose qu’il n’y a que deux types de ressources : les matières premières et l’énergie. En vérité, cependant, il y en a trois : les matières premières, l’énergie et la connaissance. Les matières premières et l’énergie sont épuisables : plus vous les utilisez, moins vous en avez. Le savoir, en revanche, est une ressource en perpétuelle croissance : plus vous l’utilisez, plus vous en possédez. En fait,quand vous augmentez votre stock de connaissances, il peut vous faire accéder aussi à plus de matières premières et d’énergie. Si j’investis 100 millions de dollars dans la recherche de pétrole en Alaska et si j’en trouve, j’ai plus de pétrole, mais mes petits-enfants en auront moins. En revanche, si j’investis la même somme dans la recherche sur l’énergie solaire et que je découvre une nouvelle façon plus efficace de la domestiquer, mes petits-enfants et moi aurons davantage d’énergie.

Pendant des millénaires, la route scientifique de la croissance est restée bloquée parce que les gens croyaient que les Saintes Écritures et les anciennes traditions contenaient tout ce que le monde avait à offrir en connaissances importantes. Une société convaincue que tous les gisements de pétrole ont déjà été découverts ne perdrait pas de temps ni d’argent à chercher du pétrole. De même, une culture humaine persuadée de savoir déjà tout ce qui vaut la peine d’être su ne ferait pas l’effort de se mettre en quête de nouvelles connaissances. Telle était la position de la plupart des civilisations humaines prémodernes. La révolution scientifique a cependant libéré l’humanité de cette conviction naïve. La plus grande découverte scientifique a été la découverte de l’ignorance. Du jour où les hommes ont compris à quel point ils en savaient peu sur le monde, ils ont eu soudain une excellente raison de rechercher des connaissances nouvelles, ce qui a ouvert la voie scientifique du progrès.

À chaque génération, la science a contribué à découvrir de nouvelles sources d’énergie, de nouvelles matières premières, des machines plus performantes et des méthodes de production inédites. En 2017, l’humanité dispose donc de bien plus d’énergie et de matières premières que jamais, et la production s’envole. Des inventions comme la machine à vapeur, le moteur à combustion interne et l’ordinateur ont créé de toutes pièces des industries nouvelles. Si nous nous projetons dans vingt ans, en 2037, nous produirons et consommerons beaucoup plus qu’en 2017. Nous faisons confiance aux nanotechnologies, au géniegénétique et à l’intelligence artificielle pour révolutionner encore la production et ouvrir de nouveaux rayons dans nos supermarchés en perpétuelle expansion.

Nous avons donc de bonnes chances de triompher du problème de la rareté des ressources. La véritable némésis de l’économie moderne est l’effondrement écologique. Le progrès scientifique et la croissance économique prennent place dans une biosphère fragile et, à mesure qu’ils prennent de l’ampleur, les ondes de choc déstabilisent l’écologie. Pour assurer à chaque personne dans le mondele même niveau de vie que dans la société d’abondance américaine, il faudrait quelques planètes de plus ; or nous n’avons que celle-ci. Si le progrès et la croissance finissent par détruire l’écosystème, cela n’en coûtera pas seulement aux chauves-souris vampires, aux renards et aux lapins. Mais aussi à Sapiens. Une débâcle écologique provoquera une ruine économique, des troubles politiques et une chute du niveau de vie. Elle pourrait bien menacer l’existence même de la civilisation humaine.

Nous pourrions amoindrir le danger en ralentissant le rythme du progrès et de la croissance. Si cette année les investisseurs attendent un retour de 6 % sur leursportefeuilles, dans dix ans ils pourraient apprendre à se satisfaire de 3 %, puis de 1 % dans vingt ans ; dans trente ans, l’économie cessera de croître et nous nous contenterons de ce que nous avons déjà. Le credo de la croissance s’oppose pourtant fermement à cette idée hérétique et il suggère plutôt d’aller encore plus vite. Si nos découvertes déstabilisent l’écosystème et menacent l’humanité, il nous faut découvrir quelque chose qui nous protège. Si la couche d’ozone s’amenuise et nous expose au cancer de la peau, à nous d’inventer un meilleur écran solaire et de meilleurs traitements contre le cancer, favorisant ainsi l’essor de nouvelles usines de crèmes solaires et de centres anticancéreux. Si les nouvelles industries polluent l’atmosphère et les océans, provoquant un réchauffement général et des extinctions massives, il nous appartient de construire des mondes virtuels et des sanctuaires high-tech qui nous offriront toutes les bonnes choses de la vie, même si la planète devient aussi chaude, morne et polluée que l’enfer.

Pékin est déjà tellement polluée que la population évite de sortir, et que les riches Chinois dépensent des milliers de dollars en purificateurs d’air intérieur. Les super-riches construisent même des protections au-dessus de leur cour. En 2013, l’École internationale de Pékin, destinée aux enfants de diplomatesétrangers et de la haute société chinoise, est allée encore plus loin et a construitune immense coupole de 5 millions de dollars au-dessus de ses six courts detennis et de ses terrains de jeux. D’autres écoles suivent le mouvement, et le marché chinois des purificateurs d’air explose. Bien entendu, la plupart des Pékinois ne peuvent s’offrir pareil luxe, ni envoyer leurs enfants à l’École internationale.

L’humanité se trouve coincée dans une course double. D’un côté, nous nous sentons obligés d’accélérer le rythme du progrès scientifique et de la croissance économique. Un milliard de Chinois et un milliard d’Indiens aspirent au niveau de vie de la classe moyenne américaine, et ils ne voient aucune raison de brider leurs rêves quand les Américains ne sont pas disposés à renoncer à leurs 4×4 et à leurs centres commerciaux. D’un autre côté, nous devons garder au moins une longueur d’avance sur l’Armageddon écologique. Mener de front cette double course devient chaque année plus difficile, parce que chaque pas qui rapproche l’habitant des bidonvilles de Delhi du rêve américain rapproche aussi la planète du gouffre.

La bonne nouvelle, c’est que l’humanité jouit depuis des siècles de la croissance économique sans pour autant être victime de la débâcle écologique. Bien d’autres espèces ont péri en cours de route, et les hommes se sont aussi retrouvés face à un certain nombre de crises économiques et de désastres écologiques, mais jusqu’ici nous avons toujours réussi à nous en tirer. Reste qu’aucune loi de la nature ne garantit le succès futur. Qui sait si la science sera toujours capable de sauver simultanément l’économie du gel et l’écologie du point d’ébullition. Et puisque le rythme continue de s’accélérer, les marges d’erreur ne cessent de se rétrécir. Si, précédemment, il suffisait d’une invention stupéfiante une fois par siècle, nous avons aujourd’hui besoin d’un miracle tous les deux ans.

Nous devrions aussi nous inquiéter qu’une apocalypse écologique puisse avoirdes conséquences différentes en fonction des différentes castes humaines. Il n’ya pas de justice dans l’histoire. Quand une catastrophe s’abat, les pauvressouffrent toujours bien plus que les riches, même si ce sont ces derniers qui sontresponsables de la tragédie. Le réchauffement climatique affecte déjà la vie desplus pauvres dans les pays arides d’Afrique bien plus que la vie des Occidentauxplus aisés. Paradoxalement, le pouvoir même de la science peut accroître ledanger, en rendant les plus riches complaisants.

Prenez les émissions de gaz à effet de serre. La plupart des savants et un nombre croissant de responsables politiques reconnaissent la réalité du réchauffement climatique et l’ampleur du danger. Jusqu’ici, pourtant, cette reconnaissance n’a pas suffi à changer sensiblement notre comportement. Nous parlons beaucoup du réchauffement, mais, en pratique, l’humanité n’est pas prête aux sérieux sacrifices économiques, sociaux ou politiques nécessaires pour arrêter la catastrophe. Les émissions n’ont pas du tout diminué entre 2000 et 2010. Elles ont au contraire augmenté de 2,2 % par an, contre un taux annuel de 1,3 % entre 1970 et 2000(4). Signé en 1997, le protocole de Kyoto sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre visait à ralentir le réchauffement plutôt qu’à l’arrêter, mais le pollueur numéro un du monde, les États-Unis, a refusé de le ratifier et n’a fait aucun effort pour essayer de réduire de manière notable ses émissions, de peur de gêner sa croissance économique.

En décembre 2015, l’accord de Paris a fixé des objectifs plus ambitieux, appelant à limiter l’augmentation de la température moyenne à 1,5 degré au-dessus des niveaux préindustriels. Toutefois, nombre des douloureuses mesures nécessaires pour atteindre ce but ont été comme par hasard différées après 2030, ce qui revient de fait à passer la patate chaude à la génération suivante. Les administrations actuelles peuvent ainsi récolter les avantages politiques immédiats de leur apparent engagement vert, tandis que le lourd prix politique de la réduction des émissions (et du ralentissement de la croissance) est légué aux administrations futures. Malgré tout, au moment où j’écris (janvier 2016), il est loin d’être certain que les États-Unis et d’autres grands pollueurs ratifieront et mettront en œuvre l’accord de Paris. Trop de politiciens et d’électeurs pensent que, tant que l’économie poursuit sa croissance, les ingénieurs et les hommes de science pourront toujours la sauver du jugement dernier. S’agissant du changement climatique, beaucoup de défenseurs de la croissance ne se contentent pas d’espérer des miracles : ils tiennent pour acquis que les miracles se produiront.

À quel point est-il rationnel de risquer l’avenir de l’humanité en supposant que les futurs chercheurs feront des découvertes insoupçonnées qui sauveront la planète ? La plupart des présidents, ministres et PDG qui dirigent le monde sont des gens très rationnels. Pourquoi sont-ils disposés à faire un tel pari ? Peut-être parce qu’ils ne pensent pas parier sur leur avenir personnel. Même si les choses tournent au pire, et que la science ne peut empêcher le déluge, les ingénieurs pourraient encore construire une arche de Noé high-tech pour la caste supérieure, et laisser les milliards d’autres hommes se noyer. La croyance en cette arche high-tech est actuellement une des plus grosses menaces sur l’avenir de l’humanité et de tout l’écosystème. Les gens qui croient à l’arche high-tech ne devraient pas être en charge de l’écologie mondiale, pour la même raison qu’ilne faut pas confier les armes nucléaires à ceux qui croient à un au-delà céleste.

Et les plus pauvres ? Pourquoi ne protestent-ils pas ? Si le déluge survient un jour, ils en supporteront le coût, mais ils seront aussi les premiers à faire les frais de la stagnation économique. Dans un monde capitaliste, leur vie s’améliore uniquement quand l’économie croît. Aussi est-il peu probable qu’ils soutiennent des mesures pour réduire les menaces écologiques futures fondées sur le ralentissement de la croissance économique actuelle. Protéger l’environnement est une très belle idée, mais ceux qui n’arrivent pas à payer leur loyer s’inquiètent bien davantage de leur découvert bancaire que de la fonte de la calotte glaciaire.

FOIRE D’EMPOIGNE

Même si nous continuons de courir assez vite et parvenons à parer à la foi ’effondrement économique et la débâcle écologique, la course elle-même créed’immenses problèmes. Pour l’individu, elle se traduit par de hauts niveaux destress et de tension. Après des siècles de croissance économique et de progrèsscientifique, la vie aurait dû devenir calme et paisible, tout au moins dans lespays les plus avancés. Si nos ancêtres avaient eu un aperçu des outils et desressources dont nous disposons, ils auraient conjecturé que nous jouissons d’unetranquillité céleste, débarrassés de tout tracas et de tout souci. La vérité est trèsdifférente. Malgré toutes nos réalisations, nous sommes constamment pressés defaire et produire toujours plus.

Nous nous en prenons à nous-mêmes, au patron, à l’hypothèque, au gouvernement, au système scolaire. Mais ce n’est pas vraiment leur faute. C’est le deal moderne, que nous avons tous souscrit le jour de notre naissance. Dans le monde prémoderne, les gens étaient proches des modestes employés d’une bureaucratie socialiste. Ils pointaient et attendaient qu’un autre fasse quelque chose. Dans le monde moderne, c’est nous, les hommes, qui avons les choses en main, et nous sommes soumis jour et nuit à une pression constante.

Sur le plan collectif, la course se manifeste par des chambardements incessants. Alors que les systèmes politiques et sociaux duraient autrefois des siècles, aujourd’hui chaque génération détruit le vieux monde pour en construire un nouveau à la place. Comme le Manifeste communiste le montre brillamment,le monde moderne a absolument besoin d’incertitude et de perturbation. Toutes les relations fixes, tous les vieux préjugés sont balayés, les nouvelles structures deviennent archaïques avant même de pouvoir faire de vieux os. Tout ce qui est solide se dissipe dans l’air. Il n’est pas facile de vivre dans un monde aussi chaotique, et encore moins de le gouverner.

La modernité doit donc travailler dur pour s’assurer que ni les individus ni le collectif n’essaient de se retirer de la course, malgré la tension et le chaos qu’elle crée. À cette fin, elle brandit la croissance comme la valeur suprême au nom de laquelle on devrait tout sacrifier et braver tous les dangers. Sur un plan collectif, les gouvernements, les entreprises et les organismes sont encouragés à mesurer leur succès en termes de croissance et à craindre l’équilibre comme le diable. Sur le plan individuel, nous sommes constamment poussés à accroître nos revenus et notre niveau de vie. Même si vous êtes satisfait de votre situation actuelle, vous devez rechercher toujours plus. Le luxe d’hier devient nécessité d’aujourd’hui. Si autrefois vous viviez bien dans un appartement avec trois chambres, une voiture et un ordinateur fixe, aujourd’hui il vous faut une maison de cinq chambres, avec deux voitures et une nuée d’iPods, de tablettes et de smartphones.

Il n’était pas très difficile de convaincre les individus de vouloir plus. La cupidité vient facilement aux êtres humains. Le gros problème a été de convaincre les institutions collectives comme les États et les Églises d’accompagner le nouvel idéal. Des millénaires durant, les sociétés se sont efforcées de freiner les désirs individuels et de promouvoir une sorte d’équilibre. Il était notoire que les gens voulaient toujours plus pour eux-mêmes, mais le gâteau étant d’une taille fixe, l’harmonie sociale dépendait de la retenue. L’avarice était mauvaise. La modernité a mis le monde sens dessus dessous. Elle a convaincu les instances collectives que l’équilibre est bien plus effrayant que le chaos, et que comme l’avarice nourrit la croissance, c’est une force du bien. Dès lors, la modernité a incité les gens à vouloir plus, et a démantelé les disciplines séculaires qui tempéraient la cupidité.

Les angoisses qui en résultèrent furent largement apaisées par le capitalisme de marché : c’est une des raisons de la popularité de cette idéologie. Les penseurs capitalistes ne cessent de nous calmer : « Ne vous inquiétez pas, tout ira bien. Du moment que l’économie croît, la main invisible du marché pourvoira à tout. » Le capitalisme a donc sanctifié un système vorace et chaotique qui croît à pas de géant, sans que personne comprenne ce qui se passe et où nous courons. (Le communisme, qui croyait aussi à la croissance, pensait pouvoir empêcher le chaos et orchestrer la croissance par la planification. Après ses premiers succès, cependant, il s’est laissé largement distancer par la cavalcade désordonnée du marché.)

Il est de bon ton aujourd’hui, chez les intellectuels, de dénigrer le capitalisme. Puisqu’il domine le monde, nous ne devons rien négliger pour en saisir les insuffisances avant qu’elles ne produisent des catastrophes apocalyptiques. La critique du capitalisme ne doit pourtant pas nous aveugler sur ses avantages et ses réalisations. Il a été jusqu’ici un succès stupéfiant, du moins si nous ignorons les risques de débâcle écologique future, et si nous mesurons la réussite à l’aune de la production et de la croissance. Sans doute vivons-nous en 2017 dans un monde de stress et de chaos, mais les sombres prophéties d’effondrement et de violence ne se sont pas matérialisées, tandis que les scandaleuses promesses de croissance perpétuelle et de coopération mondiale s’accomplissent. Nous connaissons certes des crises économiques épisodiques et des guerres internationales, mais, à long terme, le capitalisme ne s’est pas seulement imposé, il a aussi réussi à surmonter la famine, les épidémies et la guerre. Des millénaires durant, prêtres, rabbins et muftis nous avaient expliqué que les hommes n’y parviendraient pas par leurs propres efforts. Puis sont venus les banquiers, les investisseurs et les industriels : en deux siècles, ils y sont arrivés !

Le deal moderne nous promettait un pouvoir sans précédent. La promesse a été tenue. Mais à quel prix ? En échange du pouvoir, le deal moderne attend de nous que nous renoncions au sens. Comment les hommes ont-ils accueilli cette exigence glaçante ? Obtempérer aurait pu aisément se traduire par un monde sinistre, dénué d’éthique, d’esthétique et de compassion. Il n’en reste pas moins vrai que l’humanité est aujourd’hui non seulement bien plus puissante que jamais, mais aussi beaucoup plus paisible et coopérative. Comment y sommes-nous parvenus ? Comment la morale, la beauté et même la compassion ont-elles survécu et fleuri dans un monde sans dieux, ni ciel, ni enfer ?

Une fois encore, les capitalistes sont prompts à en créditer la main invisible du marché. Pourtant, celle-ci n’est pas seulement invisible, elle est aussi aveugle : toute seule, jamais elle n’aurait pu sauver la société humaine. En vérité, même une foire d’empoigne générale ne saurait se passer de la main secourable d’un dieu, d’un roi ou d’une Église. Si tout est à vendre, y compris les tribunaux et la police, la confiance s’évapore, le crédit se dissipe et les affaires périclitent. Qu’est-ce qui a sauvé la société moderne de l’effondrement ? L’espèce humaine n’a pas été sauvée par la loi de l’offre et de la demande, mais par l’essor d’une nouvelle religion révolutionnaire : l’humanisme.

Voir par ailleurs:

In China, Breathing Becomes a Childhood Risk
Edward Wong
The New York Times
April 22, 2013

BEIJING — The boy’s chronic cough and stuffy nose began last year at the age of 3. His symptoms worsened this winter, when smog across northern China surged to record levels. Now he needs his sinuses cleared every night with saltwater piped through a machine’s tubes.

The boy’s mother, Zhang Zixuan, said she almost never lets him go outside, and when she does she usually makes him wear a face mask. The difference between Britain, where she once studied, and China is “heaven and hell,” she said.

Levels of deadly pollutants up to 40 times the recommended exposure limit in Beijing and other cities have struck fear into parents and led them to take steps that are radically altering the nature of urban life for their children.

Parents are confining sons and daughters to their homes, even if it means keeping them away from friends. Schools are canceling outdoor activities and field trips. Parents with means are choosing schools based on air-filtration systems, and some international schools have built gigantic, futuristic-looking domes over sports fields to ensure healthy breathing.

“I hope in the future we’ll move to a foreign country,” Ms. Zhang, a lawyer, said as her ailing son, Wu Xiaotian, played on a mat in their apartment, near a new air purifier. “Otherwise we’ll choke to death.”

She is not alone in looking to leave. Some middle- and upper-class Chinese parents and expatriates have already begun leaving China, a trend that executives say could result in a huge loss of talent and experience. Foreign parents are also turning down prestigious jobs or negotiating for hardship pay from their employers, citing the pollution.

There are no statistics for the flight, and many people are still eager to come work in Beijing, but talk of leaving is gaining urgency around the capital and on Chinese microblogs and parenting forums. Chinese are also discussing holidays to what they call the “clean-air destinations” of Tibet, Hainan and Fujian.

“I’ve been here for six years and I’ve never seen anxiety levels the way they are now,” said Dr. Richard Saint Cyr, a new father and a family health doctor at Beijing United Family Hospital, whose patients are half Chinese and half foreigners. “Even for me, I’ve never been as anxious as I am now. It has been extraordinarily bad.”

He added: “Many mothers, especially, have been second-guessing their living in Beijing. I think many mothers are fed up with keeping their children inside.”

Few developments have eroded trust in the Communist Party as quickly as the realization that the leaders have failed to rein in threats to children’s health and safety. There was national outrage in 2008 after more than 5,000 children were killed when their schools collapsed in an earthquake, and hundreds of thousands were sickened and six infants died in a tainted-formula scandal. Officials tried to suppress angry parents, sometimes by force or with payoffs.

But the fury over air pollution is much more widespread and is just beginning to gain momentum.

“I don’t trust the pollution measurements of the Beijing government,” said Ms. Zhang’s father, Zhang Xiaochuan, a retired newspaper administrator.

Scientific studies justify fears of long-term damage to children and fetuses. A study published by The New England Journal of Medicine showed that children exposed to high levels of air pollution can suffer permanent lung damage. The research was done in the 1990s in Los Angeles, where levels of pollution were much lower than those in Chinese cities today.

A study by California researchers published last month suggested a link between autism in children and the exposure of pregnant women to traffic-related air pollution. Columbia University researchers, in a study done in New York, found that prenatal exposure to air pollutants could result in children with anxiety, depression and attention-span problems. Some of the same researchers found in an earlier study that children in Chongqing, China, who had prenatal exposure to high levels of air pollutants from a coal-fired plant were born with smaller head circumferences, showed slower growth and performed less well on cognitive development tests at age 2. The shutdown of the plant resulted in children born with fewer difficulties.

Analyses show little relief ahead if China does not change growth policies and strengthen environmental regulation. A Deutsche Bank report released in February said the current trends of coal use and automobile emissions meant air pollution was expected to worsen by an additional 70 percent by 2025.

Some children’s hospitals in northern China reported a large number of patients with respiratory illnesses this winter, when the air pollution soared. During one bad week in January, Beijing Children’s Hospital admitted up to 9,000 patients a day for emergency visits, half of them for respiratory problems, according to a report by Xinhua, the state news agency.

Parents have scrambled to buy air purifiers. IQAir, a Swiss company, makes purifiers that cost up to $3,000 here and are displayed in shiny showrooms. Mike Murphy, the chief executive of IQAir China, said sales had tripled in the first three months of 2013 over the same period last year.

Face masks are now part of the urban dress code. Ms. Zhang laid out half a dozen masks on her dining room table and held up one with a picture of a teddy bear that fits Xiaotian. Schools are adopting emergency measures. Xiaotian’s private kindergarten used to take the children on a field trip once a week, but it has canceled most of those this year.

At the prestigious Beijing No. 4 High School, which has long trained Chinese leaders and their children, outdoor physical education classes are now canceled when the pollution index is high.

“The days with blue sky and seemingly clean air are treasured, and I usually go out and do exercise,” said Dong Yifu, a senior there who was just accepted to Yale University.

Elite schools are investing in infrastructure to keep children active. Among them are Dulwich College Beijing and the International School of Beijing, which in January completed two large white sports domes of synthetic fabric that cover athletic fields and tennis courts.

The construction of the domes and an accompanying building began a year ago, to give the 1,900 students a place to exercise in both bad weather and high pollution, said Jeff Johanson, director of student activities. The project cost $5.7 million and includes hospital-grade air-filtration systems.

Teachers check the hourly air ratings from the United States Embassy to determine whether children should play outside or beneath the domes. “The elementary schoolchildren don’t miss recess anymore,” Mr. Johanson said.

One American mother, Tara Duffy, said she had chosen a prekindergarten school for her daughter in part because the school had air filters in the classrooms. The school, called the 3e International School, also brings in doctors to talk about pollution and bars the children from playing outdoors during increases in smog levels. “In the past six months, there have been a lot more ‘red flag’ days, and they keep the kids inside,” said Ms. Duffy, a writer and former foundation consultant.

Ms. Duffy said she also checked the daily air quality index to decide whether to take her daughter to an outdoor picnic or an indoor play space.

Now, after nine years here, Ms. Duffy is leaving China, and she cites the pollution and traffic as major factors.

That calculus is playing out with expatriates across Beijing, and even with foreigners outside China. One American couple with a young child discussed the pollution when considering a prestigious foundation job in Beijing, and it was among the reasons they turned down the offer.

James McGregor, a senior counselor in the Beijing office of APCO Worldwide, a consulting company, said he had heard of an American diplomat with young children who had turned down a posting here. That was despite the fact that the State Department provides a 15 percent salary bonus for Beijing that exists partly because of the pollution. The hardship bonus for other Chinese cities, which also suffer from awful air, ranges from 20 percent to 30 percent, except for Shanghai, where it is 10 percent.

“I’ve lived in Beijing 23 years, and my children were brought up here, but if I had young children I’d have to leave,” Mr. McGregor said. “A lot of people have started exit plans.”

Voir aussi:

China entrepreneurs cash in on air pollution

BEIJING — Bad air is good news for many Chinese entrepreneurs.

From gigantic domes that keep out pollution to face masks with fancy fiber filters, purifiers and even canned air, Chinese businesses are trying to find a way to market that most elusive commodity: clean air.

An unprecedented wave of pollution throughout China (dubbed the “airpocalypse” or “airmageddon” by headline writers) has spawned an almost entirely new industry.

The biggest ticket item is a huge dome that looks like a cross between the Biosphere and an overgrown wedding tent. Two of them recently went up at the International School of Beijing, one with six tennis courts, another large enough to harbor kids playing soccer and badminton and shooting hoops simultaneously Friday afternoon.

The contraptions are held up with pressure from the system pumping in fresh air. Your ears pop when you go in through one of three revolving doors that maintain a tight air lock.

The anti-pollution dome is the joint creation of a Shenzhen-based manufacturer of outdoor enclosures and a California company, Valencia-based UVDI, that makes air filtration and disinfection systems for hospitals, schools, museums and airports, including the new international terminal at Los Angeles International Airport.

Although the technologies aren’t new, this is the first time they’ve been put together specifically to keep out pollution, the manufacturers say.

“So far there is no better way to solve the pollution problem,” said Xiao Long, the head of the Shenzhen company, Broadwell Technologies.

On a recent day when the fine particulate matter in the air reached 650 micrograms per cubic meter, well into the hazardous range, the measurement inside was 25. Before the dome, the international school, like many others, had to suspend outdoor activities on high pollution days. By U.S. standards, readings below 50 are considered “good” and those below 100 are considered “moderate.”

Since air pollution skyrocketed in mid-January, Xiao said, orders for domes were pouring in from schools, government sports facilities and wealthy individuals who want them in their backyards. He said domes measuring more than 54,000 square feet each cost more than $1 million.

“This is a product only for China. You don’t have pollution this bad in California,” Xiao said.

Because it’s not possible to put a dome over all of Beijing, where air quality is the worst, people are taking matters into their own hands.

Not since the 2003 epidemic of SARS have face masks been such hot sellers. Many manufacturers are reporting record sales of devices varying from high-tech neoprene masks with exhalation valves, designed for urban bicyclists, that cost up to $50 each, to cheap cloth masks (some in stripes, polka dots, paisley and some emulating animal faces).

“Practically speaking, people have no other options,” said Zhao Danqing, head of a Shanghai-based mask manufacturer that registered its name as PM 2.5, referring to particulate matter smaller than 2.5 micrograms.

The term, virtually unknown in China a few years ago, is now as much a feature of daily weather chitchat as temperature and humidity, and Zhao’s company has sold 1 million masks at $5 each since the summer.

Having China clean up the air would be preferable to making a profit from the crisis, Zhao said.

“When people ask me what is the future of our product, I tell them I hope it will be retired soon,” Zhao said.

A combination of windless weather, rising temperatures and emissions from coal heating has created some of the worst air pollution on record in the country.

In mid-January, measurements of particulate matter reached more than 1,000 micrograms per cubic meter in some parts of northeast China. Anything above 300 is considered “hazardous” and the index stops at 500. By comparison, the U.S. has seen readings of 1,000 only in areas downwind of forest fires. The U.S. Centers for Disease Control and Prevention reported last year that the average particulate matter reading from 16 airport smokers’ lounges was 166.6.

The Chinese government has been experimenting with various emergency measures, curtailing the use of official cars and ordering factories and construction sites to shut down. Some cities are even considering curbs on fireworks during the upcoming Chinese New Year holiday, interfering with an almost sacred tradition.

In the meantime, home air filters have joined the new must-have appliances for middle class Chinese.

“Our customers used to be all foreigners. Now they are mostly Chinese,” said Cathy Liu, a sales manager at a branch of Villa Lifestyles, a distributor of Swiss IQAir purifiers, which start at $1,600 here for a machine large enough for a bedroom. The weekend of Jan. 12, when the poor air quality hit unprecedented levels, the stock sold out, she said.

Many distributors report panic buying of air purifiers. In China, home air purifiers range from $15 gizmos that look like night lights to handsome $6,000 wood-finished models that are supplied to Zhongnanhai, the headquarters of the Chinese Communist Party and to other leadership facilities. One model is advertised as emitting vitamin C to build immunity and to prevent skin aging.

In a more tongue in cheek approach to the problem, a self-promoting Chinese millionaire has been selling soda-sized cans of, you guessed it, air.

Chen Guangbiao, a relentless self-promoter who made his fortune in the recycling business, claims to have collected the air from remote parts of western China and Taiwan. The cans, which are emblazoned with Chen’s name and labeled “fresh air,” sell for 80 cents each, with proceeds going to charity, he said.

“I want to tell mayors, county chiefs and heads of big companies,” Chen told reporters Wednesday, while giving out free cans of air on a Beijing sidewalk as a publicity stunt. “Don’t just chase GDP growth, don’t chase the biggest profits at the expense of our children and grandchild. »

Voir enfin:

Contre les collapsologues et les optimistes béats, réaffirmer le catastrophisme éclairé

Jean-Pierre Dupuy

Le Kairn

23/11/20

Le « catastrophisme éclairé » théorisé il y a près de vingt ans par Jean-Pierre Dupuy est aujourd’hui l’objet de beaucoup de malentendus. Pour lui redonner son sens, il faut mener de front la critique des collapsologues et des «optimistes béats », dont les positions miroirs sont en réalité le plus sûr moyen de faire advenir la catastrophe. Ce qu’il faudrait, c’est combiner les deux démarches : annoncer un avenir nécessaire qui superposerait l’occurrence de la catastrophe, pour qu’elle puisse faire office de dissuasion, et sa non-occurrence, pour préserver l’espoir.

La critique assez radicale que j’ai faite des collapsologues dans AOC a semble-t-il surpris voire choqué. On me tenait pour au moins aussi « catastrophiste » qu’eux. Ne me citaient-ils pas positivement ? Et voilà que je m’écarte d’eux en leur faisant la leçon, les accusant de discréditer la cause qu’ils entendent servir. En vérité, j’avais prévu en accord avec les éditeurs d’AOC d’équilibrer mon propos par un second article qui serait une critique non moins ace&nbsp;rbe de ceux que j’appelle les aveugles bienheureux, les optimistes béats, tous ceux dont l’anti-catastrophisme militant mène à nier l’évidence, à savoir que nous sommes engagés dans une course suicidaire.

Critique des « optimistes béats »

J’ai donc lu leurs ouvrages et en suis sorti consterné. La plupart sont si honteusement mauvais que ce serait leur faire trop d’honneur que de citer même leur titre[1] et le nom de leurs auteurs. Faut-il donc être ignorant, malhonnête et bête pour critiquer le catastrophisme ? La haine de l’écologie est-elle si pernicieuse qu’elle fait perdre tout sens critique et toute éthique professionnelle à des auteurs qui peuvent par ailleurs avoir des œuvres reconnues ?

Je m’empresse d’ajouter que toutes les critiques du catastrophisme ne sont pas de la même farine. Les plus solides représentent un défi sérieux pour tous ceux qui comme moi insistent pour regarder la terrible réalité en face tout en s’en tenant aux normes de la rationalité la plus exigeante[2].

Entre les collapsologues et les anti-catastrophistes, un jeu de miroirs s’est formé. Tout se passe comme si les collapsologues donnaient raison aux critiques les plus radicales du catastrophisme. S’ils n’existaient pas, les anti-catastrophistes les auraient inventés. L’homme de paille que ces derniers ont construit pour mieux l’incendier est devenu réel. Mais, comme toujours avec les extrêmes, des points de contact apparaissent. J’en vois au moins trois.

En premier lieu, toutes les parties en présence ont tendance à considérer qu’il n’y a qu’une forme de catastrophisme, à savoir une quelconque variante de la collapsologie. De la part des collapsologues, cela n’est pas pour étonner. Mais il en va de même de leurs critiques. Comme s’il ne pouvait pas exister un catastrophisme rationnel ou « éclairé ».

Le deuxième point de contact est l’incapacité des uns et des autres à penser le rôle paradoxal du prophète de malheur aujourd’hui. Tous ont repéré chez les fondateurs allemands du catastrophisme, Hans Jonas et Günther Anders, des citations comme celles-ci :
Hans Jonas : « La prophétie de malheur est faite pour éviter qu’elle ne se réalise ; et se gausser ultérieurement d’éventuels sonneurs d’alarme en leur rappelant que le pire ne s’est pas réalisé serait le comble de l’injustice : il se peut que leur impair soit leur mérite. [3] »
Günther Anders : « Si nous nous distinguons des apocalypticiens judéo-chrétiens classiques, ce n’est pas seulement parce que nous craignons la fin (qu’ils ont, eux, espérée), mais surtout parce que notre passion apocalyptique n’a pas d’autre objectif que celui d’empêcher l’apocalypse. Nous ne sommes apocalypticiens que pour avoir tort. Que pour jouir chaque jour à nouveau de la chance d’être là, ridicules mais toujours debout. [4]»

Au regard de cette philosophie, qu’ils citent mais ne respectent pas, on peut dire que les collapsologues ont renoncé à se battre pour éviter que « l’effondrement » ne se produise, jugeant que l’apocalypse est certaine et ne faisant rien pour l’empêcher.

Quant aux critiques du catastrophisme, trop souvent ils ne prennent pas la mesure de la tragédie qui est celle de l’éveilleur de conscience face à la catastrophe annoncée : s’il veut être efficace, et faire par sa parole que le malheur ne se produise pas, il doit être un faux prophète[5], au sens qu’il doit annoncer publiquement un avenir dont il sait qu’il ne se réalisera pas, et cela du fait même de cette parole[6].

Enfin, tant les catastrophistes mortifères que les aveugles satisfaits d’eux-mêmes accélèrent la marche vers l’abîme, les premiers en excluant que nous puissions l’arrêter, les seconds en tournant la tête ailleurs.

Comment donc analyser les implications du type de prophétie que préconisent Jonas et Anders ?

Notons qu’en soi, annoncer un avenir possible et désastreux de façon à modifier les comportements des gens et faire que cet avenir ne se réalise pas ne soulève aucun problème logique ou métaphysique particulier, comme le montre l’exemple massif de la prévention, à quoi on peut ajouter aujourd’hui la précaution, forte de son fameux principe. La prévention, lorsqu’elle s’exprime dans un discours public, annonce non ce que sera l’avenir, mais ce qu’il serait si les sujets ne changeaient pas leurs comportements. Elle n’a aucune vocation à jouer les prophètes.

Qu’est-ce donc qui fait qu’un prophète est un prophète ? C’est qu’il se présente comme annonçant le seul avenir qui sera, avenir qu’on peut appeler « actuel » aux sens latin et anglais du terme : « notre » avenir. La prophétie à la Hans Jonas pose alors un problème apparemment insurmontable, comme l’histoire de Jonas[7], le prophète biblique du VIIIe siècle avant JC, le montre magnifiquement.

« La parole de Yahvé advint à Jonas, fils d’Amittaï, en ces termes : “Debout ! Va à Ninive, la grande ville, et crie contre elle que leur méchanceté est montée devant moi.” Jonas partit pour fuir à Tarsis, loin de la Face de Yahvé. »

Dieu demande à Jonas de prophétiser la chute de Ninive qui a péché devant la Face de l’Éternel. Au lieu de faire son travail de prophète, Jonas s’enfuit. Pourquoi ? À ce stade, la question est sans réponse. Tout le monde sait la suite de l’histoire, l’embarquement sur le vaisseau étranger qui se rend à Tarsis (détroit de Gibraltar), la grande tempête punitive, le tirage au sort qui révèle la culpabilité de Jonas, celui-ci jeté par-dessus bord par les marins afin de calmer le courroux de Yahvé, le grand poisson miséricordieux qui l’avale et, finalement, après que trois jours et trois nuits se sont écoulés, le vomit sur la terre sèche.

Mais se rappelle-t-on la fin de l’histoire ? C’est là seulement que l’on comprend pourquoi Jonas a désobéi à Dieu. C’est que Jonas avait prévu, en tant que prophète efficace, ce qui allait se passer s’il faisait sa prophétie ! Ce qui se serait passé, c’est ce qui se passe maintenant, alors que Yahvé, pour la seconde fois, lui donne l’ordre de prophétiser la chute de Ninive et que cette fois, ayant compris ce qu’il lui en coûtait de désobéir, il obtempère. Les Ninivites se repentent, se convertissent, et Dieu leur pardonne. Leur cité sera épargnée. Mais pour Jonas, c’est un échec cuisant, qui le laisse tout « contrarié », nous dit le texte.

On peut dire de ce type de prophétie qu’elle est auto-invalidante de la même manière que l’on parle de prophétie auto-réalisatrice. Le prophète traditionnel, par exemple le prophète biblique, quelle que soit la nature de sa prophétie, est un homme public, en vue, doté d’un grand prestige, et tous prêtent grande attention à sa parole, qu’ils tiennent pour vraie. C’est tout le contraire du Troyen Laocoon ou de sa sœur Cassandre que le dieu avait condamnés à ne pas être entendus.

S’il veut être un vrai prophète, le prophète, en annonçant l’avenir, doit donc tenir compte de l’effet de sa parole sur le comportement des gens. Il doit annoncer un avenir tel que les réactions de ses auditeurs co-produisent l’avenir en question, ou, en tout cas, ne l’empêchent pas de se réaliser. C’est, ce qu’en mathématiques, logique et métaphysique, on appelle la recherche d’un point fixe. Ce type de point fixe n’est pas donné de l’extérieur (comme Dieu chez Leibniz, voir les travaux éminents du premier Michel Serres), il est une émergence produite par le système des relations entre le prophète et le peuple auquel il s’adresse. J’ai proposé l’expression « point fixe endogène » pour désigner ce type de point fixe[8].

En d’autres termes, le prophète prétend annoncer un futur fixe c’est-à-dire indépendant des actions des agents, un avenir destinal en somme, alors qu’il a en réalité tenu compte des réactions de son auditoire pour se caler en un avenir tel que, celui-ci une fois annoncé, les réactions des agents l’engendreront. Ce procédé fonctionne d’autant mieux que les agents ignorent qu’ils participent à un tel schème. Ils tiennent que la parole du prophète dit ce que sera l’avenir. Si le prophète s’est calé sur un point fixe, l’avenir devenu présent ne les démentira pas. Si, de plus, cet avenir est celui que le prophète voulait faire arriver, soit parce qu’il est bon soit parce qu’il évite un désastre, qui songera à soupçonner le prophète ? Il aura eu recours à un détour métaphysique pour aller dans le bon sens.

Autrement dit, le prophète fait fond sur la logique de la prophétie auto-réalisatrice. Le défi que doit relever le prophète de malheur apparaît dès lors dans sa singularité : il doit résoudre en termes de prophétie auto-réalisatrice un problème dont la nature est celui d’une prophétie auto-invalidante. C’est l’objectif que je me suis fixé dès mon livre de 2002 sur le « catastrophisme éclairé » et c’est en ce point que je me suis écarté tant de Jonas que d’Anders, lesquels en sont restés au stade de la prophétie auto-invalidante, celle qui rend le prophète ridicule mais fier d’avoir sauvegardé la vie. C’est un point essentiel que j’ai échoué à faire comprendre, puisqu’on m’associe toujours à Jonas, et je le regrette. Je profite de l’hospitalité d’AOC pour tenter de faire mieux.

Peut-on rabattre la prophétie auto-invalidante sur la prophétie auto-réalisatrice ?

Jusqu’ici, nous avons considéré le cas du prophète isolé, extérieur au groupe dont il dit le destin, tout en étant suffisamment proche de lui pour tout savoir à son sujet y compris son avenir, un peu à la manière du Législateur selon Rousseau. Il existe une version beaucoup plus démocratique de cette configuration dans laquelle c’est le groupe lui-même, ou en tout cas ses représentants, qui prend par rapport à lui-même la position de prophète. Dans ce cas, prédire l’avenir (comme s’il était inscrit dans les astres : fatalisme) ou se le fixer comme objectif (volontarisme) coïncident tout en restant contradictoires.

Puisque, une fois décidé, tous prennent cet avenir pour point de repère fixe, intangible, c’est-à-dire indépendant des actions présentes, alors même que tous savent que l’avenir en dépend causalement[9], on peut dire que tous tiennent l’avenir pour nécessaire[10], sans pour autant faire de cet avenir un destin : c’est une convention[11] que tous acceptent parce qu’ils se la donnent à eux-mêmes[12].

Il devrait être évident que, comme dans le cas de la prophétie d’un individu isolé, cette convention ne peut pas être n’importe quoi. Elle ne peut « tenir », c’est-à-dire résister à l’observation, que si « ça boucle » : les réactions à l’avenir annoncé ne doivent pas empêcher la réalisation causale de cet avenir. En d’autres termes, elle doit être un point fixe endogène. Dans le cas positif, j’ai pris l’exemple du Plan quinquennal français, dont le mot d’ordre était : obtenir par la concertation et l’étude une image de l’avenir suffisamment attirante pour qu’on désire la voir se réaliser et suffisamment crédible pour qu’on ait des raisons de penser qu’on peut y arriver. La condition de bouclage est indispensable, sinon n’importe quelle utopie ferait l’affaire.

C’est sur cette configuration que je repose la question de la logique paradoxale de la prophétie de malheur. Existe-t-il une manière de prophétiser la catastrophe par l’annonce d’un avenir nécessaire qui l’évite et qui soit tel que cette annonce induise des comportements qui favorisent cet évitement ? Peut-on vraiment rabattre la prophétie auto-invalidante sur la prophétie auto-réalisatrice ?

Comme nous l’avons déjà vu, deux types opposés de rapport prophétique à l’avenir conduisent à renforcer la probabilité d’une catastrophe majeure. Celui des optimistes béats qui voient les choses s’arranger de toute façon, quoi que fassent les agents, par la grâce du principe qui veut que l’humanité se soit toujours sortie des pires situations. Et celui des catastrophistes mortifères que sont les collapsologues, qui annoncent comme certain ce qu’ils appellent l’effondrement. Dans l’un et l’autre cas, on contribue à en renforcer le caractère probable en démobilisant les agents, mais dans le second cas, cela va dans le sens de la prophétie, et dans le premier en sens opposé.

Nul mieux que le philosophe allemand Karl Jaspers, au sortir de la seconde guerre mondiale, n’a dit cette double impasse : « Quiconque tient une guerre imminente pour certaine contribue à son déclenchement, précisément par la certitude qu’il en a. Quiconque tient la paix pour certaine se conduit avec insouciance et nous mène sans le vouloir à la guerre. Seul celui qui voit le péril et ne l’oublie pas un seul instant se montre capable de se comporter rationnellement et de faire tout le possible pour l’exorciser.[13] »

Prophétiser que la catastrophe est sur le point de se produire, c’est contribuer à la faire advenir. La passer sous silence ou en minimiser l’importance, à la façon des optimistes béats, conduit au même résultat. Ce qu’il faudrait, c’est combiner les deux démarches : annoncer un avenir nécessaire qui superposerait l’occurrence de la catastrophe, pour qu’elle puisse faire office de dissuasion, et sa non-occurrence, pour préserver l’espoir. En mécanique quantique, une superposition de ce type est la marque d’une indétermination (Unbestimmtheit en allemand). Sans vouloir chercher ici une analogie qui poserait trop de problèmes, j’ai proposé de retenir ce terme pour désigner le type d’incertitude radicale qui caractérise un tel avenir. Elle n’est pas probabilisable car les probabilités présupposent des disjonctions, alors qu’un avenir nécessaire ne connaît que des conjonctions. Le « poids » accordé à la catastrophe doit par ailleurs être aussi petit que possible, évanescent ou infinitésimal dans le cas d’une catastrophe majeure telle qu’une guerre nucléaire mondiale. La prophétie de malheur aura alors accompli son programme, à cet infinitésimal près[14].

Comment penser un avenir à la fois nécessaire et indéterminé ?

Cette question par laquelle je conclus cette mise au point est la plus problématique[15]. Elle fait l’objet de recherches que je suis heureux de ne pas conduire seul, tant elles posent de défis. Il existe diverses manières de concevoir la superposition des états qui réalise l’indétermination. Je me contenterai ici de deux sortes d’exemples, tirés de mes travaux passés.

D’abord le concept de near miss (ou near hit), familier aux stratèges nucléaires. Plusieurs dizaines de fois au cours de la Guerre froide, mais aussi plus tard, on est passé « à un cheveu » du déclenchement d’une guerre nucléaire. Est-ce à mettre au crédit ou au passif de la dissuasion ? Les deux réponses sont simultanément bonnes. McNamara conclut à l’inefficacité de la dissuasion. «We lucked out » (Nous avons eu du bol) dit-il à ce sujet en recourant à une expression argotique bien trempée.

Cette conclusion n’est-elle pas trop hâtive ? Ne pourrait-on pas dire au contraire que c’est ce flirt répété avec le tigre nucléaire, cette série d’apocalypses qui n’ont pas eu lieu, qui nous a protégés du danger que représentent l’accoutumance, le contentement de soi, l’indifférence, le cynisme, la bêtise, la croyance béate que le pire nous sera épargné ? Ni trop près, ni trop loin du trou noir, ou bien être à la fois proche et distant de l’abîme, telle semble être la leçon à tirer de la Guerre froide.

Le point fixe endogène est ici une apocalypse qui n’a pas eu lieu mais il s’en est fallu de peu. Je suis encore tout secoué que ma fille brésilienne se soit trouvée à bord du vol Air France AF 447 qui relie quotidiennement Rio de Janeiro à Paris le 31 mai 2009, soit la veille du jour où le même vol a disparu en mer. Mais si elle avait été sur ce vol une semaine, un mois, une année avant le crash, mon sentiment de peur rétroactive aurait-il été le même ? La catastrophe n’a pas eu lieu, cela arrive tous les jours, sinon c’en serait fini de l’industrie aéronautique. Le near miss, c’est autre chose. Il y a, sous-jacente à l’absence de la catastrophe, l’image de la catastrophe elle-même, l’ensemble constituant ce qu’on peut appeler une présence-absence.

La nouvelle de Philippe K. Dick, « Minority Report », développe une idée contenue dans le Zadig de Voltaire et illustre d’une autre façon les paradoxes examinés ici. La police du futur y est représentée comme ce qu’on appelle aujourd’hui, alors qu’elle est mise en place dans diverses villes du monde, une police prédictive qui prévoit tous les crimes qui vont être commis dans une zone donnée. Elle intervient parfois au tout dernier moment pour empêcher le criminel d’accomplir son forfait, ce qui fait dire à ce dernier : « Mais je n’ai rien fait ! », à quoi la police répond : « Mais vous alliez le faire. » L’un des policiers, plus tourné vers la métaphysique que les autres, a ce mot : « Ce n’est pas l’avenir si on l’empêche de se produire ! ».

Mais c’est sur le titre de la nouvelle que je veux insister ici. L’« avis minoritaire » se réfère à cette pratique à laquelle ont recours nombre d’institutions importantes de par le monde, par exemple la Cour Suprême des États-Unis ou le Conseil d’État français, qui consiste, lorsqu’elles rendent un avis qui ne fait pas l’unanimité, à inclure, à côté de l’avis majoritaire qui devient de ce fait l’avis de la Cour ou du Conseil, l’avis de la minorité. Dans la nouvelle de Dick, la prophétie est faite par un trio de Parques nommées Precogs (pour Pre-cognition). Trois est un nombre très intéressant car, ou bien les trois Parques sont d’accord, ou bien c’est deux contre une. La minorité, s’il y en a une, ne contient qu’un élément. L’avis de celui-ci apparaît en supplément de l’avis rendu, qu’il contredit tout en en faisant partie[16].

Voilà à quoi devrait ressembler la prophétie face à une catastrophe anticipée mais dont la date est inconnue : le malheur ne devrait y figurer qu’en filigrane d’une annonce de bonheur, ce bonheur consistant en l’évitement du malheur. On pourrait dire que le bonheur contient le malheur tout en étant son contraire, en prenant le verbe « contenir » dans son double sens d’avoir en soi et de faire barrage à.

 


[1] Ces titres ou sous-titres ont tous plus ou moins la même forme, du genre « Pour en finir avec l’apocalypse », « Halte à la déraison catastrophiste », « La fin du monde n’est pas pour tout de suite » (titres que j’invente sans préjuger de leur existence possible).

[2] Parmi les chercheurs dont les critiques m’ont aidé même si je reste en désaccord sur des points essentiels avec la plupart d’entre eux : Catherine Larrère, Michael Foessel, Luc Ferry, Gérald Bronner, Hicham-Stéphane Afeissa et quelques autres.

[3] Hans Jonas, Le Principe Responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique, Paris, Flammarion, Coll. Champs, 1995, p. 233. Je souligne.

[4] Günther Anders, Le temps de la fin, L’Herne, 2007, p. 88. Je souligne.

[5] Pour ce qui est de la Bible, le Deutéronome nous apprend que le seul et véritable critère de reconnaissance du vrai prophète était que sa parole s’accomplissait, que sa prophétie s’avérait exacte : « Peut-être diras-tu en ton cœur : “Comment reconnaîtrons-nous la parole que Yahvé n’a pas dite ?” Quand le prophète aura parlé au nom de Yahvé, si ce qu’il dit n’a pas lieu et n’arrive pas, voilà la parole que Yahvé n’a pas dite ; c’est par présomption qu’a parlé le prophète : tu ne le redouteras pas ! » [Deut. 18: 21-22]. C’est la non-réalisation de la prophétie qui prouve qu’elle n’est pas d’origine divine. Dans un monde laïc, ce même critère peut servir à distinguer les charlatans des autres prédicteurs.

[6] Deux livres fort différents illustrent cette incompréhension. L’essayiste Pascal Bruckner, dans son pamphlet Le fanatisme de l’apocalypse (Grasset, 2011), use jusqu’à la corde une technique qui atteint bien vite le point de rupture : alors qu’il devrait se faire tout petit devant l’importance des enjeux, il se moque de ce qu’il ne comprend pas. Se référant à la citation d’Anders que j’ai faite plus haut, il y voit une manifestation de fausse humilité, sans saisir que l’humilité n’a rien à voir à l’affaire et que le prophète efficace se condamne vraiment à avoir tort. Citant Jonas comme je l’ai également fait, il ironise : « Gagner, ce serait perdre mais perdre c’est gagner », incapable de comprendre la logique perverse de la prophétie de malheur. Le livre de Michaël Foessel, Après la fin du monde. Critique de la raison apocalyptique, (Seuil, coll. Points Essais, 2012/2019) est d’une autre facture, un livre de vrai philosophe cette fois. Cependant, Foessel fait dire aux catastrophistes que « l’apocalypticien contemporain est animé par la passion d’avoir tort. » (p. 30).  Non, le catastrophiste rationnel d’aujourd’hui n’a aucunement la passion d’être ridicule : il veut éviter la catastrophe même s’il lui faut pour cela payer le prix de paraître un mauvais, c’est-à-dire un faux prophète. Ce n’est pas du tout la même chose !

[7] Le fait que Hans Jonas porte le nom de ce prophète est l’un de ces clins d’œil de l’histoire qui laisse confondu.

[8] Voir Jean-Pierre Dupuy, Introduction aux sciences sociales. Logique des phénomènes collectifs, Ellipses, coll. Cours de l’École Polytechnique, 1982.

[9] En philosophie, on dirait que l’avenir est contrefactuellement indépendant des actions présentes alors même qu’il en dépend causalement. Le non-parallélisme entre de telles dépendances ne bute pas sur une impossibilité logique.

[10] Dire que l’avenir est nécessaire c’est dire que tous les événements futurs s’y produisent nécessairement : il est impossible qu’ils ne s’y produisent pas. Il est équivalent de dire – mais cela requiert une démonstration – que l’avenir est nécessaire et de dire que tout événement qui ne se produira jamais est impossible.

[11] Au sens technique donné à ce terme par David K. Lewis, à la suite de David Hume, dans son livre Convention, Wiley-Blackwell, 2008.

[12] Dans mon livre L’Avenir de l’économie (Flammarion, 2012), j’ai nommé « coordination par l’avenir » cette modalité de la régulation sociale.

[13] Karl Jaspers, Von Ursprung und Ziel der Geschichte (De l’origine et du but de l’histoire), Munich/Zürich: R. Piper & Co. Verlag, 1949. (Je traduis et souligne).

[14] Trois livres marquent les étapes de ma réflexion : Pour un catastrophisme éclairé, 2002, op. cit.; L’Avenir de l’économie, 2012, op. cit.; La Guerre qui ne peut pas avoir lieu, Desclée de Brouwer, 2019.

[15] La nécessité, à l’instar de la possibilité chez Bergson, ne peut être que rétrospective. Un événement qui se produit devient nécessaire, non seulement parce qu’il entre dans le passé, mais parce qu’il devient vrai qu’il aura toujours été nécessaire.

[16] Cette figure paradoxale est exactement celle que le regretté anthropologue et sociologue Louis Dumont nommait la « hiérarchie comme englobement du contraire ». Voir Louis Dumont, Homo Hierarchicus, Gallimard, 1967 ; repris in Coll. Tel, 1979.

Jean-Pierre Dupuy

PHILOSOPHE, PROFESSEUR À STANFORD UNIVERSITY

COMPLEMENT:

Ferghane Azihari: «Doit-on nécessairement être anti-moderne pour être écologiste ?»

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – Le jeune auteur libéral publie Les écologistes contre la modernité, un essai argumenté qui dresse les contradictions des écologistes, et déconstruit le mythe d’un paradis perdu que la civilisation industrielle aurait saccagé.

Ferghane Azihari est délégué général de l’Académie libre des sciences humaines (ALSH) et membre de la Société d’économie politique (SEP). Il publie Les Écologistes contre la modernité aux Presses de la Cité.


FIGAROVOX. – Votre livre Les écologistes contre la modernité est sous-titré «Le procès de Prométhée». Dans le Principe responsabilité (1979), le philosophe Hans Jonas fait référence au mythe de Prométhée pour dénoncer les risques inconsidérés de certains comportements humains et de certains choix techniques, par rapport à l’équilibre écologique, social, et économique de la planète. Cherchez-vous dans ce livre à prendre le parti de l’accusé ?

Ferghane AZIHARI. – Dans la mythologie grecque, Prométhée est le titan qui donne le feu aux hommes. Il incarne désormais la civilisation industrielle si décriée par l’écologie politique. Je tente de restituer son bilan en lui offrant un procès équitable.

Il ne s’agit pas seulement de rappeler que la société industrielle nous a délivrés de la famine, de l’ignorance, de la maladie, des effets ravageurs des aléas naturels et de la pénibilité. Il convient aussi de liquider le mythe du paradis perdu qui prétend que notre environnement n’a jamais été aussi toxique qu’aujourd’hui. On doit cette fable aux penchants rousseauistes de l’idéologie écologiste : ils reprochent au progrès industriel de souiller notre monde.

Ce récit décliniste suggère que les sociétés prémodernes entretenaient avec leur environnement une relation plus harmonieuse. Mais cette nostalgie n’a aucun fondement. Les hommes des cavernes et les villes préindustrielles étaient exposés à des nuisances environnementales bien plus ravageuses que les citadins des métropoles modernes. La pollution et les catastrophes naturelles font plus de victimes dans les pays faiblement industrialisés que dans les nations développées. Enfin, les secondes sont mieux armées que les premières pour affronter le changement climatique. Il serait immoral et contreproductif de renoncer à l’expansion de l’industrialisme. On trahirait les peuples enfermés dans les fléaux écologiques prémodernes en éloignant l’humanité des solutions aux nouveaux défis.

Vous dénoncez une lecture technocritique du mythe de Prométhée. Ne pensez-vous pas qu’il faille toutefois distinguer la technique ancienne (outils) et la technique moderne – en tant que manifestation ultime de volonté de puissance (capable de se retourner contre l’humain) ?

La technologie provient toujours de ce que le philosophe Jacques Ellul appelait avec dédain la «passion de l’efficacité». Elle a pour objet d’augmenter notre puissance. La question est de savoir si cette quête de puissance est bienveillante ou non.

L’écologie politique l’envisage avec pessimisme. Hans Jonas écrivait que la véritable menace que porte la technologie «ne réside pas tant dans ses moyens de destruction que dans son paisible usage quotidien». On accuse la technique d’augmenter les penchants destructeurs de l’homme.

Les tragédies du XXe siècle et l’attention accordée aux nouveaux risques ont renforcé le prestige de cette lecture, quitte encore à sombrer dans la fable du bon sauvage. Pourtant, les travaux de Lawrence Keeley montrent que les guerres préhistoriques étaient plus fréquentes et meurtrières que les conflits modernes. Les Hutus n’ont guère eu besoin de la haute technologie pour décimer les Tutsis. Si l’on revient à l’environnement, les outils rudimentaires des chasseurs-cueilleurs ont suffi à conduire une partie de la mégafaune du Pléistocène à l’extinction tandis que leur mode de vie exigeait des infanticides et des géronticides réguliers.

Bien sûr, il ne faut pas tomber dans l’excès inverse, qui voit dans le progrès technique la condition suffisante du progrès moral, en oubliant la variable culturelle. Mais en l’occurrence, et en dépit des nouveaux risques, le bilan sécuritaire de la modernité est positif, comme en témoigne notre succès évolutif. Il n’appartient qu’à nous de faire en sorte qu’il le demeure en usant de notre puissance pour servir notre espèce et non l’asservir.

Pourquoi, ni le programme des Verts, ni le localisme d’un Hervé Juvin ne peuvent constituer des alternatives viables, selon vous ?

Déjà au XVIIe siècle, l’humaniste Hugo Grotius constatait que le fondement du commerce mondial résidait dans l’inégale répartition géographique des ressources et des terres fertiles ainsi que l’incapacité des nations à subvenir seules à leurs besoins. En s’inscrivant à contre-courant de la mondialisation, localisme et décroissance constituent un profond désintérêt pour le sort de l’humanité. Des études suggèrent que seul un tiers de l’humanité pourrait se nourrir dans un monde localiste. Faut-il tuer les autres ?

Lorsque les écologistes pourfendent le productivisme, veulent diminuer les rendements agricoles, préfèrent les sources d’énergie intermittentes aux énergies abondantes, on peut se demander si l’hécatombe humanitaire n’est pas délibérément recherchée. D’autant que les vertus écologiques de ces propositions sont surestimées. Toutes choses égales par ailleurs, une agriculture aux rendements faibles, c’est plus de déforestation.

Le localisme néglige le fait que le transport contribue, en proportion, peu aux pollutions, contrairement à la phase de production. C’est pourquoi il est parfois moins polluant de se procurer une marchandise produite par un industriel étranger qui, pour des raisons géographiques, climatiques, techniques, logistiques ou par le jeu des économies d’échelle, parvient à utiliser moins de ressources pour produire une unité de richesses qu’un producteur local aux méthodes inefficientes. Si chaque ville française produisait sa nourriture localement, le gaspillage exploserait.

Enfin, un effondrement du commerce mondial appauvrirait l’humanité, ainsi qu’on l’a vu avec la Covid, ce qui amputerait ses capacités à investir dans des technologies propres, mais coûteuses. Pour verdir notre monde sans renoncer à améliorer le sort de l’humanité, il serait plus vertueux que les pays riches investissent dans la modernisation de leur appareil productif ainsi que dans celui des pays du Sud.

Vous assimilez l’«écologie intégrale» au panthéisme et affirmez que cette écologie «qui séduit tant de conservateurs est à l’origine le pur produit d’une droite néopaïenne et anti-chrétienne ». Ne faites-vous pas ici la confusion entre l’«écologie profonde» de la Nouvelle Droite et l’«écologie intégrale» proposée par le pape François dans son encyclique Laudato Si ? En effet, l’Eglise prône une écologie anthropocentrée, qui rend responsables les hommes en leur demandant de respecter la «maison commune »

L’écologie profonde personnifie la nature sauvage en la plaçant au-dessus de l’homme tandis que l’écologie intégrale, selon les termes du Manifeste de la nouvelle droite publié en 2000, «en appelle au dépassement de l’anthropocentrisme moderne». Certes, elle «ne gomme pas la spécificité de l’homme», mais elle lui dénie tout de même «la place exclusive que lui avaient donnée le christianisme et l’humanisme classique».

Ces deux écoles ont en commun de se méfier de la souveraineté que l’homme exerce sur la nature. Cette méfiance est désormais partagée par le Pape. Preuve en est qu’il préfère dénoncer la «démesure anthropocentrique» qui définirait notre époque que souligner les atteintes aux droits de l’homme qui ralentissent le développement des pays du Sud. Le souverain pontife propose d’ailleurs de ralentir le développement, voire d’y renoncer. Ce qui montre que l’humanisme n’est plus sa grille de lecture.

Comment ne pas déceler des bribes de paganisme dans un discours qui compte parmi les pauvres notre «Terre opprimée», accuse les hommes de «piller» la nature comme si seule Gaïa était propriétaire des ressources et que nous ne serions plus légitimes à en disposer (comme le font tous les autres êtres vivants à leur humble échelle) ?

Je ne parle même pas de l’image figée de la biosphère héritée de l’ère pré-darwinienne qui assimile toute transformation des écosystèmes à une destruction. François taxe enfin d’extrémisme ceux qui, dans le sillage des Lumières, placent leur confiance dans le progrès pour résoudre nos problèmes actuels ! Je vois dans cette inflexion du discours catholique le signe de l’hégémonie d’une écologie misanthrope à qui il faut donner des gages : elle ne définit plus la protection de la nature comme la sauvegarde d’un milieu hospitalier pour l’homme, mais comme la «sanctuarisation» d’un milieu dont il faut l’exclure. Pourtant, les écologistes insistent – à raison – sur le fait que l’homme appartient à la nature ! Sapiens doit visiblement se chercher d’autres alliés.

Vous démontrez que le temps de travail s’est considérablement réduit depuis la révolution industrielle. Si nous devons nous réjouir de la non-pénibilité du travail, est-il souhaitable de le voir disparaître ?

Depuis Platon, la philosophie politique occidentale admet que le but des sociétés réside dans l’allégement de la peine que l’homme s’inflige pour assouvir ses besoins. C’est pourquoi on préfère la Cité à l’ermitage. La réduction du labeur est une aspiration naturelle et universelle.

Elle n’a pas attendu l’émergence de la question ouvrière au XIXe siècle pour se manifester. En 1516, le penseur humaniste Thomas More imaginait un monde utopique où 6 heures de travail par jour suffisent pour bien vivre. Et tandis que l’ouvrier occidental moyen devait besogner plus de 3000 heures par an pour s’acheter le niveau de vie du XIXe siècle, il peut désormais travailler 1500 heures par an, soit 4 heures par jour, pour obtenir le confort du XXIe siècle. Le progrès de l’industrie et l’ouverture du commerce permettent de faire mieux que l’utopie de More.

Le libéral que je suis ne considère pas le travail comme une fin en soi. Ce n’est que le vulgaire prix à payer pour vivre, assouvir ses besoins et servir ses semblables. Le but du progrès est de réduire ce prix pour tendre vers la perfection (même si nous ne l’atteindrons jamais) que décrivait l’économiste Frédéric Bastiat en son temps : un effort nul pour un gain infini.

Ces idéaux ont longtemps été consensuels. Mais le comble est de voir désormais la gauche radicale, naguère favorable au «droit à la paresse», plaider pour assigner l’humanité à la malédiction de Sisyphe : un effort infini pour un gain nul. C’est ainsi qu’il faut interpréter les propositions d’un Nicolas Hulot ou d’un Dominique Bourg. Ce dernier veut reconduire un tiers de la population dans les champs, avec pour seule aide «l’énergie musculaire et animale». Ces délires réactionnaires seraient amusants s’ils n’influençaient pas les responsables «modérés» : nous avons déjà entendu un ministre français plaider pour le retour aux pratiques agricoles de nos grands-parents.

Vous considérez que Thomas Malthus, qui proposait une politique de contrôle des naissances pour préserver les ressources, s’est trompé. Pourquoi ?

Malthus craignait le scénario d’une production de richesses incapable de suivre une croissance démographique exponentielle. En dépit de ses erreurs, l’épouvantail de la surpopulation continue d’être agité par les écologistes, comme en témoignent les cas de Paul Ehrlich, qui envisageait la stérilisation forcée, ou de Pablo Servigne, qui suggère dans son best-seller que nous devons dès maintenant choisir qui doit naître pour ne pas avoir à choisir qui devra mourir demain.

Rappelons qu’au temps de Malthus, nous étions un milliard et la misère était la norme. Aujourd’hui, nous sommes 8 milliards et la misère devient l’exception, ce qui infirme les scénarios apocalyptiques que l’on pouvait lire dans les années 70 à travers le rapport au Club de Rome. Ces progrès humanitaires s’expliquent par le fait que les hommes, loin de n’être que des ventres sur pattes, sont d’abord des ouvriers, des ingénieurs et des innovateurs. Ils créent plus qu’ils ne détruisent.

Jean Bodin avait raison de souligner dès le XVIe siècle qu’il ne faut jamais craindre qu’il y ait trop de citoyens dans la mesure où il n’y a de richesse que d’hommes. Désormais, le néo-malthusianisme prétend qu’une «surpopulation» d’êtres opulents menace de rendre notre planète toxique. Le raisonnement semble a priori logique. On peut en effet se dire que, toutes choses égales par ailleurs, plus on est, plus on consomme, plus on pollue. Sauf que la variable technologique fait que les choses ne sont jamais égales par ailleurs !

Par exemple, Paris comptait 200 000 âmes en 1328, soit 10 fois moins qu’aujourd’hui. Pourtant, la pollution tuait une proportion de Parisiens plus forte au Moyen Âge qu’au XXIe siècle : une métropole équipée de l’électricité et du traitement des eaux usées bénéficie d’un environnement de meilleure qualité qu’une petite bourgade dépourvue de ces technologies.

Le raisonnement vaut pour le changement climatique. Entre 1979 et 2019, grâce au nucléaire et à l’efficacité énergétique, les émissions territoriales françaises de CO2 ont baissé tandis que la population française a gagné 11 millions d’habitants sur la même période et que notre production industrielle est plus élevée en 2019 qu’en 1979 en valeur absolue. Les émissions importées suivront la même trajectoire à mesure que nos partenaires commerciaux obtiendront nos technologies.

Or, ainsi que le rappelait l’économiste Julian Simon, une large démographie favorise l’innovation, car elle permet une abondance de bras et de cerveaux brillants. Enfin, le jeu des économies d’échelle fait que les grandes communautés obtiennent plus aisément les technologies propres qui, parce que coûteuses, seraient inaccessibles aux petites communautés. C’est la raison pour laquelle les villes sont mieux équipées que les campagnes en infrastructures essentielles à un environnement sain, comme les réseaux d’égout ou les stations d’épuration. Pour sauver notre habitat, mieux vaut des familles nombreuses composées d’ingénieurs que des zadistes célibataires. D’ailleurs, si l’on regarde les trajectoires démographiques actuelles, la menace qui plane sur nous est plutôt le vieillissement et le déclin démographique de notre espèce.

Si aucune solution écologiste ne trouve grâce à vos yeux, que proposez-vous pour répondre à l’urgence climatique, au sujet de laquelle les scientifiques nous alertent ?

Je dénonce une récurrence étrange chez les écologistes. Les mesures qu’ils proposent contreviennent toujours à la résolution des problèmes qu’ils soulignent, voire les aggravent. On ne peut pas comprendre cette dissonance si on ne la met pas en lien avec les arrière-pensées anticapitalistes de ce mouvement. Je cite dans mon ouvrage d’éminents auteurs écologistes qui redoutent le scénario d’une humanité qui parvient à se doter d’une énergie abondante, fut-elle propre, et qui présentent la pauvreté comme l’horizon souhaitable de notre espèce. Ce qui suffit à prouver leur insincérité.

Si le but est de lutter contre le changement climatique en assurant à l’humanité le niveau de vie le plus élevé possible, alors, outre l’efficacité énergétique, il faut que celle-ci cesse de fermer des centrales nucléaires et se convertisse massivement à l’énergie atomique, soit la source d’énergie la plus décarbonée, fiable et efficace à grande échelle. Les centaines de milliards que les pouvoirs publics et le secteur privé des pays développés dilapident dans l’éolien et le solaire doivent être immédiatement réaffectés vers l’atome. Sans cela, toute tentative de décarboner l’électricité mondiale, d’électrifier nos usages, de synthétiser des carburants ou des engrais propres ou d’investir dans la capture du CO₂ sera inefficiente.

Plutôt que de culpabiliser les pays émergents, nous devrions porter l’idéal d’une filière nucléaire ambitieuse, capable de frapper à la porte de tous les pays soucieux de se délivrer de la misère et des énergies fossiles. Il ne faut pas non plus oublier l’impératif de l’adaptation, qui montre là encore l’inanité de la post-croissance : la résistance des sociétés face aux aléas naturels augmente avec la richesse. Un Israélien ou un Néerlandais qui peut se procurer des stations pour dessaler l’eau mer ou un système de protection côtière ultra-sophistiqué contre la montée des eaux est moins vulnérable à la sécheresse et aux inondations qu’un Malgache ou qu’un Bangladais.

Une des réponses au changement climatique consiste à nous assurer que ces gains en résilience devancent l’émergence des nouveaux risques. Ce ne sont là que des premières pistes qui méritent d’être approfondies par des entrepreneurs, ingénieurs et scientifiques assez humanistes pour refuser le discours qui feint de s’inquiéter des maux du changement climatique pour assigner les hommes aux fléaux de la misère.


Verdict Chauvin: Merci, George Floyd, d’avoir sacrifié votre vie pour la justice (Homo sapiens is the only species capable of co-operating flexibly in large numbers, but revolutions are rare and can be easily hijacked because it’s not only numbers but flexible organization that counts)

23 avril, 2021

Iran's Leader Future -Nicolae Elena Ceausescu Execution - YouTube

Hold The Front Page: Romania's Ceausescu and Wife Executed (1989)

Il est dans votre intérêt qu’un seul homme meure pour le peuple, et que la nation entière ne périsse pas. Caïphe (Jean 11: 50)
Lorsqu’un Sanhédrin s’est déclaré unanime pour condamner, l’accusé sera acquitté. Le Talmud
Il arrive que les victimes d’une foule soient tout à fait aléatoires; il arrive aussi qu’elles ne le soient pas. Il arrive même que les crimes dont on les accuse soient réels, mais ce ne sont pas eux, même dans ce cas-là, qui joue le premier rôle dans le choix des persécuteurs, c’est l’appartenance des victimes à certaines catégories particulièrement exposées à la persécution. (…) il existe donc des traits universels de sélection victimaire (…) à côté des critères culturels et religieux, il y en a de purement physiques. La maladie, la folie, les difformités génétiques, les mutilations accidentelles et même les infirmités en général tendent à polariser les persécuteurs. (…) l’infirmité s’inscrit dans un ensemble indissociable du signe victimaire et dans certains groupes — à l’internat scolaire par exemple — tout individu qui éprouve des difficultés d’adaptation, l’étranger, le provincial, l’orphelin, le fils de famille, le fauché, ou, tout simplement, le dernier arrivé, est plus ou moins interchangeables avec l’infirme.(…) lorsqu’un groupe humain l’habitude de choisir ses victimes dans une certaine catégorie sociale, ethnique, religieuse, il tend à lui attribuer les infirmités ou les difformités qui renforceraient la polarisation victimaire si elles étaient réelles. (…) à la marginalité des miséreux, ou marginalité  du dehors, il faut en ajouter une seconde, la marginalité du dedans, celle des riches et du dedans. Le monarque et sa cour font parfois songer à l’oeil d’un ouragan. Cette double marginalité suggère une organisation tourbillonnante. En temps normal, certes, les riches et les puissants jouissent de toutes sortes de protections et de privilèges qui font défaut aux déshérités. Mais ce ne sont pas les circonstances normales qui nous concernent ici, ce sont les périodes de crise. Le moindre regard sur l’histoire universelle révèle que les risques de mort violente aux mains d’une foule déchaînée sont statistiquement plus élevés pour les que pour toute autre catégorie. A la limite ce sont toutes les qualités extrêmes qui attirent, de temps en temps, les foudres collectives, pas seulement les extrêmes de la richesse et de la pauvreté, mais également ceux du succès et de l’échec, de la beauté et de la laideur, du vice de la vertu, du pouvoir de séduire et du pouvoir de déplaire ; c’est la faiblesse des femmes, des enfants et des vieillards, mais c’est aussi la force des plus forts qui devient faiblesse devant le nombre. (…) On retrouve dans la révolution tous les traits caractéristiques des grandes crises qui favorisent les persécutions collectives.René Girard
Louis doit mourir, parce qu’il faut que la patrie vive. Robespierre (3 décembre 1792)
Une nation ne se régénère que sur un monceau de cadavres. Saint-Just
L’arbre de la liberté doit être revivifié de temps en temps par le sang des patriotes et des tyrans. Jefferson
Qu’un sang impur abreuve nos sillons! Rouget de Lisle
Presque aucun des fidèles ne se retenait de s’esclaffer, et ils avaient l’air d’une bande d’anthropophages chez qui une blessure faite à un blanc a réveillé le goût du sang. Car l’instinct d’imitation et l’absence de courage gouvernent les sociétés comme les foules. Et tout le monde rit de quelqu’un dont on voit se moquer, quitte à le vénérer dix ans plus tard dans un cercle où il est admiré. C’est de la même façon que le peuple chasse ou acclame les rois. Marcel Proust
Prévoyante, la ville d’Athènes entretenait à ses frais un certain nombre de malheureux […]. En cas de besoin, c’est-à-dire quand une calamité s’abattait ou menaçait de s’abattre sur la ville, épidémie, famine, invasion étrangère, dissensions intérieures, il y avait toujours un pharmakos à la disposition de la collectivité. […] On promenait le pharmakos un peu partout, afin de drainer les impuretés et de les rassembler sur sa tête ; après quoi on chassait ou on tuait le pharmakos dans une cérémonie à laquelle toute la populace prenait part. […] D’une part, on […] [voyait] en lui un personnage lamentable, méprisable et même coupable ; il […] [était] en butte à toutes sortes de moqueries, d’insultes et bien sûr de violences ; on […] [l’entourait], d’autre part, d’une vénération quasi-religieuse ; il […] [jouait] le rôle principal dans une espèce de culte.  René Girard
Pour qu’il y ait cette unanimité dans les deux sens, un mimétisme de foule doit chaque fois jouer. Les membres de la communauté s’influencent réciproquement, ils s’imitent les uns les autres dans l’adulation fanatique puis dans l’hostilité plus fanatique encore. René Girard
Merci, George Floyd, d’avoir sacrifié votre vie pour la justice. Nancy Pelosi (présidente de la Chambre des Représentants)
Nous devons rester dans la rue et nous devons être plus actifs, nous devons devenir plus conflictuels. Nous devons nous assurer qu’ils savent que nous sommes sérieux. Maxine Waters représentante démocrate de Californie)
Je prie pour que le verdict soit le bon. À mon avis, c’est accablant. Je ne dirais pas cela si le jury ne s’était pas retiré pour délibérer. J’ai appris à connaître la famille de George (…). C’est une famille bien. Joe Biden
Le président Biden a parlé hier (lundi) avec la famille de George Floyd pour prendre de ses nouvelles et lui assurer qu’il priait pour elle. Jen Psaki (porte-parole de l’exécutif américain)
L’heure est venue pour ce pays de se rassembler.  Le verdict de culpabilité ne fera pas revenir George» mais cette décision peut être le moment d’un changement significatif. Joe Biden
Nous sommes tous tellement soulagés – pas seulement pour le verdict, mais parce qu’il a été reconnu coupable des trois chefs d’accusation, pas d’un seul. C’est très important. Nous allons faire beaucoup plus. Nous allons faire beaucoup de choses.C’est peut-être une première étape dans la lutte contre ce qui relève véritablement du racisme systémique. Joe Biden
Nous sommes tous tellement soulagés. J’aurais aimé être là pour vous prendre dans mes bras. Joe Biden
Aujourd’hui, nous poussons un soupir de soulagement. Cela n’enlève toutefois pas la douleur. Une mesure de justice n’est pas la même chose qu’une justice équitable. Ce verdict est un pas dans la bonne direction. Et, le fait est que nous avons encore du travail à faire. Nous devons encore réformer le système. Kamala Harris
Justice est faite. Adam Silver (patron de la NBA)
Je vais vous dire que la membre du Congrès Waters vous a peut-être donné quelque chose en appel qui pourrait entraîner l’annulation de tout ce procès. Juge Peter Cahill
L’avocat de Derek Chauvin a pour sa part demandé l’acquittement de son client. L’accusation «a échoué à apporter la preuve au-delà du doute raisonnable et Derek Chauvin doit par conséquent être déclaré non-coupable», a affirmé l’avocat du policier, Eric Nelson, après près de trois heures de plaidoirie. Le procès se tient dans un climat de fortes tensions, après la mort récente d’un jeune homme noir lors d’un contrôle routier près de Minneapolis. (…) Selon Eric Nelson, George Floyd est mort d’une crise cardiaque due à des problèmes de cœur, aggravés par la consommation de fentanyl, un opiacé, et de méthamphétamine, un stimulant, et par l’inhalation de gaz d’échappement pendant qu’il était allongé au sol. D’après la défense, le policier a utilisé une procédure autorisée pour maîtriser un individu qui se débattait et le maintenir au sol. Elle évoque aussi une «foule hostile» qui représentait une «menace» et aurait détourné l’attention du policier du sort de George Floyd. Le jury, qui s’est retiré lundi pour délibérer, doit rendre un verdict unanime sur chacune des trois charges. «Vous devez être absolument impartiaux», leur a dit le juge Peter Cahill, qui les a invités à «examiner les preuves, de les soupeser et d’appliquer la loi». Cela pourrait prendre des heures, des jours, voire des semaines. Les condamnations de policiers pour meurtre sont très rares, les jurés ayant tendance à leur octroyer le bénéfice du doute. Si le jury ne parvient pas à se mettre d’accord sur l’ensemble des charges, le procès sera déclaré «nul». Tout autre scénario qu’une condamnation inquiète les autorités locales. La tension est très forte à Minneapolis, qui s’était déjà embrasée après la mort de George Floyd. Plus de 400 personnes ont défilé lundi dans les rues de la ville pour demander la condamnation de Derek Chauvin, chantant «le monde observe, nous observons, faites ce qui est juste». Marchant derrière une banderole réclamant «justice pour George Floyd», ils ont croisé sur leur chemin des soldats de la Garde nationale, les observant près de véhicules blindés. Tenue de camouflage, et fusil mitrailleur en bandoulière, ces militaires patrouillent depuis plusieurs semaines dans les rues de la ville. La mort récente de Daunte Wright, un jeune Afro-Américain d’une vingtaine d’années tué par une policière blanche lors d’un banal contrôle routier dans la banlieue de Minneapolis, n’a fait qu’ajouter à la tension qui règne depuis le début du procès. Le Figaro
Cops are forming a conga line down at the pension section and I don’t blame them. NYPD cops are looking for better jobs with other departments or even embarking on new careers. Joseph Giacalone (retired NYPD sergeant and adjunct professor at John Jay College of Criminal Justice)
More than 5,300 NYPD uniformed officers retired or put in their papers to leave in 2020 — a 75 percent spike from the year before, department data show. The exodus — amid the pandemic, anti-cop hostility, riots and a skyrocketing number of NYC shootings — saw 2,600 officers say goodbye to the job and another 2,746 file for retirement, a combined 5,346. In 2019, the NYPD had 1,509 uniformed officers leave and 1,544 file for retirement, for a total of 3,053. The departures and planned departures of 5,300 officers represents about 15 percent of the force. Already, as of April 5, the NYPD headcount of uniformed officers has dropped to 34,974 from 36,900 in 2019. Through April 21 of this year, 831 cops have retired or filed to leave — and many more are expected to follow suit in the current anti-cop climate, according to Joseph Giacalone, a retired NYPD sergeant and adjunct professor at John Jay College of Criminal Justice. NYPost
Nous ne tolérons pas l’usage d’un langage raciste, qu’il soit intentionnel ou non. Le NYT
Qui d’entre nous veut vivre dans un monde, ou travailler dans un domaine, où l’intention est catégoriquement exclue comme circonstance atténuante ? Bret Stephens
I have never taken a salary from the Black Lives Matter Global Network Foundation and that’s important because what the right-wing media is trying to say is the donations that people have made to Black Lives Matter went toward my spending and that is categorically untrue and incredibly dangerous. I’m a college professor first of all, I’m a TV producer and I have had two book deals…. and also have had a YouTube deal. So all of my income comes directly from the work that I do. Organizers should get paid for the work that they do. They should get paid a living wage. And the fact that the right-wing media is trying to create hysteria around my spending is, frankly, racist and sexist and I also want to say that many of us that end up investing in homes in the black community often invest in homes to take care of their family. You can talk to so many black people and black women particularly that take care of their families, take care of their loved ones especially when they’re in a position to. The homes I have bought ‘directly support the people that I love and care about and I’m not ‘renting them out in some Airbnb operation. The way that I live my life is a direct support to black people, including my black family members, first and foremost. For so many black folks who are able to invest in themselves and their communities they choose to invest in their family and that is what I have chosen to do. I have a child, I have a brother who has a severe mental illness that I take care of, I support my mother, I support many other family members of mine and so I see my money as not my own. I see it as my family’s money, as well. The whole point of these articles and these attacks against me are to discredit me, but also to discredit the movement.We have to stay focused on white supremacy and see through the right-wing lies. I have not just been a target of white supremacists and the right in this moment but obviously since the beginning of when I started Black Lives Matter I have been a target and these folks have created a much more dangerous situation for me and my family. It is very serious. The minute we started to receive funding I looked at my team and said we have to get these dollars out the door now. Now that Black Lives Matter has money, we have to be a grantmaking body as well as a think tank, act tank. And so much of the work that BLM specifically has done has been reinvesting into the black community. (…) a quarter of our budget [is] going back into the community and also we have to build an organization,’. It’s the first time we’ve ever had real dollars and we have to build a black institution that can challenge policing, that can take care of the black community. [But] the organization is not a ‘charity'(….) I do understand why people expect that from us. But I think it’s important that people recognize there are other places they can also get grants. There are other places they can also get resources. And, most importantly, our target should be the United States government. Our target should be calling on Congress to pass reparations.’ Patrisse Cullors (BLM cofounder)
Les dirigeants noirs actuels en sont réduits à vivre des dernières bribes d’autorité morale qui leur restent de leurs jours de gloire des années 50 et 60. (…) Ce ne serait pas la première fois qu’un mouvement initié dans une profonde clarté morale, et qui avait atteint la grandeur, finirait par se perdre en une parodie de lui-même – terrassé non par l’échec mais par son succès même. Les dirigeants des droits civiques d’aujourd’hui refusent de voir l’évidence: la réussite de leurs ancêtres dans la réalisation de la transformation de la société américaine leur interdit aujourd’hui l’héroïsme alors inévitable d’un Martin Luther King, d’un James Farmer ou d’un Nelson Mandela. Jesse Jackson et Al Sharpton ne peuvent nous réécrire la lettre mémorable de la prison de Birmingham ou traverser à nouveau, comme John Lewis en 1965, le pont Edmund Pettus à Selma, en Alabama, dans un maelström de chiens policiers et de matraques. Cette Amérique n’est plus (ce qui ne veut pas dire que toute trace d’elle a disparu). Les Revs. Jackson et Sharpton sont voués à un destin difficile: ils ne peuvent plus jamais être que d’inutiles redondances, des échos des grands hommes qu’ils imitent parce que l’Amérique a changé. Difficile d’être un King ou un Mandela aujourd’hui alors que votre monstrueux ennemi n’a plus que le visage poupin d’un George Zimmerman. Le but de l’establishment des droits civiques d’aujourd’hui n’est pas de rechercher la justice, mais de rechercher le pouvoir des Noirs dans la vie américaine sur la base de la présomption qu’ils sont toujours, de mille manières subtiles, victimes du racisme blanc. Shelby Steele
Avant les années 1960, l’identité des noirs-américains (bien que personne n’ait jamais utilisé le mot) était basée sur notre humanité commune, sur l’idée que la race était toujours une division artificielle et abusive entre les gens. Après les années 60, dans une société coupable d’avoir abusé de nous depuis longtemps, nous avons pris notre victimisation historique comme le thème central de notre identité de groupe. Nous n’aurions pu faire de pire erreur. Cela nous a donné une génération de chasseurs d’ambulances et l’illusion que notre plus grand pouvoir réside dans la manipulation de la culpabilité blanche. Shelby Steele
Il faut se rappeler que les chefs militaires allemands jouaient un jeu désespéré. Néanmoins, ce fut avec un sentiment d’effroi qu’ils tournèrent contre la Russie la plus affreuse de toutes les armes. Ils firent transporter Lénine, de Suisse en Russie, comme un bacille de la peste, dans un wagon plombé. Winston Churchill
Quand Freud est arrivé aux États-Unis, en voyant New York il a dit: « Je leur apporte la peste. » Il avait tort. Les Américains n’ont eu aucun mal à digérer une psychanalyse vite américanisée. Mais en 1966, nous avons vraiment apporté la peste avec Lacan et la déconstruction… du moins dans les universités! Au point que je me suis senti soudain aussi étranger à Johns Hopkins qu’à Avignon au milieu de mes amis post-surréalistes. Un an plus tard, la déconstruction était déjà à la mode. Cela me mettait mal à l’aise. C’est la raison pour laquelle je suis parti pour Buffalo en 1968. René Girard
Ce racisme  antiraciste est le  seul chemin qui puisse  mener à l’abolition  des  différences de race. Jean-Paul Sartre (Orphée noir, 1948)
Le monde moderne n’est pas mauvais : à certains égards, il est bien trop bon. Il est rempli de vertus féroces et gâchées. Lorsqu’un dispositif religieux est brisé (comme le fut le christianisme pendant la Réforme), ce ne sont pas seulement les vices qui sont libérés. Les vices sont en effet libérés, et ils errent de par le monde en faisant des ravages ; mais les vertus le sont aussi, et elles errent plus férocement encore en faisant des ravages plus terribles. Le monde moderne est saturé des vieilles vertus chrétiennes virant à la folie.  G.K. Chesterton
L’inauguration majestueuse de l’ère « post-chrétienne » est une plaisanterie. Nous sommes dans un ultra-christianisme caricatural qui essaie d’échapper à l’orbite judéo-chrétienne en « radicalisant » le souci des victimes dans un sens antichrétien. (…) Jusqu’au nazisme, le judaïsme était la victime préférentielle de ce système de bouc émissaire. Le christianisme ne venait qu’en second lieu. Depuis l’Holocauste, en revanche, on n’ose plus s’en prendre au judaïsme, et le christianisme est promu au rang de bouc émissaire numéro un. René Girard
Nous sommes entrés dans un mouvement qui est de l’ordre du religieux. Entrés dans la mécanique du sacrilège: la victime, dans nos sociétés, est entourée de l’aura du sacré. Du coup, l’écriture de l’histoire, la recherche universitaire, se retrouvent soumises à l’appréciation du législateur et du juge comme, autrefois, à celle de la Sorbonne ecclésiastique. Françoise Chandernagor
La Wokeité est la nouvelle religion, qui grandit plus vite et plus fort que le christianisme lui-même. Son sacerdoce dépasse le clergé et exerce beaucoup plus de pouvoir. La Silicon Valley est le nouveau Vatican et Amazon, Apple, Facebook, Google et Twitter les nouveaux évangiles. Victor Davis Hanson
Quand j’ai écrit mon livre, je suis retourné à Max Weber et à Alexis de Tocqueville, car tous deux avaient identifié l’importance fondamentale de l’anxiété spirituelle que nous éprouvons tous. Il me semble qu’à la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle, nous avons oublié la centralité de cette anxiété, de ces démons ou anges spirituels qui nous habitent. Ils nous gouvernent de manière profondément dangereuse. (…) Tocqueville avait saisi l’importance du fait religieux et de la panoplie des Églises protestantes qui ont défini la nation américaine. Il a montré que malgré leur nombre innombrable et leurs querelles, elles étaient parvenues à s’unir pour être ce qu’il appelait joliment «le courant central des manières et de la morale». Quelles que soient les empoignades entre anglicans épiscopaliens et congrégationalistes, entre congrégationalistes et presbytériens, entre presbytériens et baptistes, les protestants se sont combinés pour donner une forme à nos vies: celle des mariages, des baptêmes et des funérailles ; des familles, et même de la politique, en cela même que le protestantisme ne cesse d’affirmer qu’il y a quelque chose de plus important que la politique. Ce modèle a perduré jusqu’au milieu des années 1960. (…) Pour moi, c’est avant tout le mouvement de l’Évangile social qui a gagné les Églises protestantes, qui est à la racine de l’effondrement. (…) Mais ils n’ont pas été remplacés. Le résultat de tout cela, c’est que l’Église protestante américaine a connu un déclin catastrophique. En 1965, 50 % des Américains appartenaient à l’une des 8 Églises protestantes dominantes. Aujourd’hui, ce chiffre s’établit à 4 %!  (…) Une partie de ces protestants ont migré vers les Églises chrétiennes évangéliques, qui dans les années 1970, sous Jimmy Carter, ont émergé comme force politique. On a vu également un nombre surprenant de conversions au catholicisme, surtout chez les intellectuels. Mais la majorité sont devenus ce que j’appelle dans mon livre des «post-protestants», ce qui nous amène au décryptage des événements d’aujourd’hui. Ces post-protestants se sont approprié une série de thèmes empruntés à l’Évangile social de Walter Rauschenbusch. Quand vous reprenez les péchés sociaux qu’il faut selon lui rejeter pour accéder à une forme de rédemption – l’intolérance, le pouvoir, le militarisme, l’oppression de classe… vous retrouvez exactement les thèmes que brandissent les gens qui mettent aujourd’hui le feu à Portland et d’autres villes. Ce sont les post-protestants. Ils se sont juste débarrassés de Dieu! Quand je dis à mes étudiants qu’ils sont les héritiers de leurs grands-parents protestants, ils sont offensés. Mais ils ont exactement la même approche moralisatrice et le même sens exacerbé de leur importance, la même condescendance et le même sentiment de supériorité exaspérante et ridicule, que les protestants exprimaient notamment vis-à-vis des catholiques. (…) Mais ils ne le savent pas. En fait, l’état de l’Amérique a été toujours lié à l’état de la religion protestante. Les catholiques se sont fait une place mais le protestantisme a été le Mississippi qui a arrosé le pays. Et c’est toujours le cas! C’est juste que nous avons maintenant une Église du Christ sans le Christ. Cela veut dire qu’il n’y a pas de pardon possible. Dans la religion chrétienne, le péché originel est l’idée que vous êtes né coupable, que l’humanité hérite d’une tache qui corrompt nos désirs et nos actions. Mais le Christ paie les dettes du péché originel, nous en libérant. Si vous enlevez le Christ du tableau en revanche, vous obtenez… la culpabilité blanche et le racisme systémique. Bien sûr, les jeunes radicaux n’utilisent pas le mot «péché originel». Mais ils utilisent exactement les termes qui s’y appliquent. (…) Ils parlent d’«une tache reçue en héritage» qui «infecte votre esprit». C’est une idée très dangereuse, que les Églises canalisaient autrefois. Mais aujourd’hui que cette idée s’est échappée de l’Église, elle a gagné la rue et vous avez des meutes de post-protestants qui parcourent Washington DC, en s’en prenant à des gens dans des restaurants pour exiger d’eux qu’ils lèvent le poing. Leur conviction que l’Amérique est intrinsèquement corrompue par l’esclavage et n’a réalisé que le Mal, n’est pas enracinée dans des faits que l’on pourrait discuter, elle relève de la croyance religieuse. On exclut ceux qui ne se soumettent pas. On dérive vers une vision apocalyptique du monde qui n’est plus équilibrée par rien d’autre. Cela peut donner la pire forme d’environnementalisme, par exemple, parce que toutes les autres dimensions sont disqualifiées au nom de «la fin du monde». C’est l’idée chrétienne de l’apocalypse, mais dégagée du christianisme. Il y a des douzaines d’exemples de religiosité visibles dans le comportement des protestataires: ils s’allongent par terre face au sol et gémissent, comme des prêtres que l’on consacre dans l’Église catholique. Ils ont organisé une cérémonie à Portland durant laquelle ils ont lavé les pieds de personnes noires pour montrer leur repentir pour la culpabilité blanche. Ils s’agenouillent. Tout cela sans savoir que c’est religieux! C’est religieux parce que l’humanité est religieuse. Il y a une faim spirituelle à l’intérieur de nous, qui se manifeste de différentes manières, y compris la violence! Ces gens veulent un monde qui ait un sens, et ils ne l’ont pas. (…) Le marxisme est une religion par analogie. Certes, il porte cette idée d’une nouvelle naissance. Certaines personnes voulaient des certitudes et ne les trouvant plus dans leurs Églises, ils sont allés vers le marxisme. Mais en Amérique, c’est différent, car tout est centré sur le protestantisme. Dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Max Weber, avec génie et insolence, prend Marx et le met cul par-dessus tête. Marx avait dit que le protestantisme avait émergé à la faveur de changements économiques. Weber dit l’inverse. Ce n’est pas l’économie qui a transformé la religion, c’est la religion qui a transformé l’économie. Le protestantisme nous a donné le capitalisme, pas l’inverse! Parce que les puritains devaient épargner de l’argent pour assurer leur salut. Le ressort principal n’était pas l’économie mais la faim spirituelle, ce sentiment beaucoup plus profond, selon Weber. Une faim spirituelle a mené les gens vers le marxisme, et c’est la même faim spirituelle qui fait qu’ils sont dans les rues d’Amérique aujourd’hui. (…) Ces gens-là veulent être sûrs d’être de «bonnes personnes». Ils savent qu’ils sont de bonnes personnes s’ils sont opposés au racisme. Ils pensent être de bonnes personnes parce qu’ils sont opposés à la destruction de l’environnement. Ils veulent avoir la bonne «attitude», c’est la raison pour laquelle ceux qui n’ont pas la bonne attitude sont expulsés de leurs universités ou de leur travail pour des raisons dérisoires. Avant, on était exclu de l’Église, aujourd’hui, on est exclu de la vie publique… C’est pour cela que les gens qui soutiennent Trump, sont vus comme des «déplorables», comme disait Hillary Clinton, c’est-à-dire des gens qui ne peuvent être rachetés. Ils ont leur bible et leur fusil et ne suivent pas les commandements de la justice sociale. (…) Il faut comprendre que l’idéologie «woke» de la justice sociale a pénétré les institutions américaines à un point incroyable. Je n’imagine pas qu’un professeur ayant une chaire à la Sorbonne soit forcé d’assister à des classes obligatoires organisées pour le corps professoral sur leur «culpabilité blanche», et enseignées par des gens qui viennent à peine de finir le collège. Mais c’est la réalité des universités américaines. Un sondage récent a montré que la majorité des professeurs d’université ne disent rien. Ils abandonnent plutôt toute mention de tout sujet controversé. Pourtant, des études ont montré que la foule des vigies de Twitter qui obtient la tête des professeurs excommuniés, remplirait à peine la moitié d’un terrain de football universitaire! Il y a un manque de courage. (…)  mes étudiants, et tous ces post-protestants dont je vous parle, sont absolument convaincus que tous les gens qui ont précédé, étaient stupides et sans doute maléfiques. Ils ne croient plus au projet historique américain. Ils sont contre les «affinités électives» qui, selon Weber, nous ont donné la modernité: la science, le capitalisme, l’État-nation. Si la théorie de la physique de Newton, Principia, est un manuel de viol, comme l’a dit une universitaire féministe, si sa physique est l’invention d’un moyen de violer le monde, cela veut dire que la science est mauvaise. Si vous êtes soupçonneux de la science, du capitalisme, du protestantisme, si vous rejetez tous les moteurs de la modernité la seule chose qui reste, ce sont les péchés qui nous ont menés là où nous sommes. Pour sûr, nous en avons commis. Mais si on ne voit pas que ça, il n’y a plus d’échappatoire, plus de projet. Ce qui passe aujourd’hui est différent de 1968 en France, quand la remise en cause a finalement été absorbée dans quelque chose de plus large. Le mouvement actuel ne peut être absorbé car il vise à défaire les États-Unis dans ses fondements: l’État-nation, le capitalisme et la religion protestante. Mais comme les États-Unis n’ont pas d’histoire prémoderne, nous ne pouvons absorber un mouvement vraiment antimoderne. (…) Il y a une phrase de Heidegger qui dit que «seulement un Dieu pourrait nous sauver»! On a le sentiment qu’on est aux prémices d’une apocalypse, d’une guerre civile, d’une grande destruction de la modernité. Est-ce à cause de la trahison des clercs? Pour moi, l’incapacité des vieux libéraux à faire rempart contre les jeunes radicaux, est aujourd’hui le grand danger. Quand j’ai vu que de jeunes journalistes du New York Times avaient menacé de partir, parce qu’un responsable éditorial avait publié une tribune d’un sénateur américain qui leur déplaisait, j’ai été stupéfait. Je suis assez vieux pour savoir que dans le passé, la direction aurait immédiatement dit à ces jeunes journalistes de prendre la porte s’ils n’étaient pas contents. Mais ce qui s’est passé, c’est que le rédacteur en chef a été limogé. Joseph Bottum
Le procès controversé de Minneapolis porte moins sur les faits que sur l’exorcisation des démons racistes de l’Amérique (…) L’homicide involontaire (…) était la seule accusation initiale portée contre lui, et cela aurait été une affaire facile pour l’accusation. Mais comme une peine d’homicide involontaire ne serait passible que d’un maximum de 57 mois de prison, les procureurs ont ajouté des accusations de meurtre au troisième degré – portant la peine à 25 ans s’il est reconnu coupable. Il sera beaucoup plus difficile pour l’accusation de prouver au-delà d’un doute raisonnable que Chauvin est coupable de meurtre au troisième degré. Selon les directives du Minnesota, le meurtre au troisième degré se produit quand « le meurtre non intentionnel d’un autre [être humain] par le biais d’un acte éminemment dangereux est commis avec un esprit dépravé et sans égard pour la vie humaine ». Il est difficile de voir comment l’action de Chauvin s’inscrit dans cette définition. Il y a de sérieux doutes quant à savoir si l’action de Chauvin était en fait la seule cause de la mort de Floyd (il était intoxiqué au phénéthyle et à la méthamphétamine à l’époque), et il y a encore plus de doutes que cela était le résultat d’un acte dangereux commis avec un esprit dépravé; après tout, il semble que la police du Minnesota enseigne la technique consistant à restreindre les sujets en mettant un genou sur leur tête – même si, certes, Chauvin n’a pas suivi les directives jusqu’au bout. Pourtant, même si Chauvin était coupable des accusations portées contre lui, il serait toujours un bouc émissaire. Le célèbre critique culturel français René Girard a bâti toute sa réputation universitaire sur l’étude des processus de bouc émissaire. Il a réalisé que chaque fois que les sociétés sont menacées par des crises et des violences internes, certaines personnes sont choisies comme boucs émissaires. Elles sont accusées d’un fait, dûment punies (fréquemment exécutées), et ce faisant, la collectivité canalise ses propres violences constructives sur le bouc émissaire, et la paix revient. Pour Girard, dans la plupart des cas, les boucs émissaires sont innocents des charges retenues contre eux. Mais parfois, le bouc émissaire peut aussi cibler des coupables. Dans son livre intitulé Le bouc émissaire, Girard considère le cas d’un homme noir qui viole en fait une femme blanche et se fait lyncher pour cela. Ce noir serait-il un bouc émissaire, même s’il est coupable de viol ? Pour Girard, oui. En effet, à l’époque terrible du lynchage aux États-Unis, certains hommes noirs auraient pu violer des femmes blanches. Mais cela ne rendait nullement le lynchage moins criminel. Ces victimes de lynchage étaient ciblées en raison de leur couleur de peau. Les violeurs blancs, eux, n’étaient jamais lynchés, ce qui prouve que c’était à cause de la race, et non d’un crime particulier, qu’ils étaient brutalement pendus par des foules en colère. Chauvin peut être coupable ou non du meurtre au troisième degré. Mais il reste un bouc émissaire. La façon dont les médias attisent les flammes montre clairement qu’il sera probablement condamné, non pas en raison du poids des preuves, mais simplement parce que la foule a besoin d’être apaisée. Chauvin est jugé, non pas comme l’officier qui a mis le genou sur un homme en état d’arrestation, mais comme le représentant du mal le plus redouté dans le manuel de l’idéologie éveillée : le racisme. Après une histoire embarrassante d’esclavage et de ségrégation raciale, une grande partie du peuple américain veut se laver de sa culpabilité collective. Tout comme les anciens Israélites se débarrassaient de leur culpabilité en transférant leurs péchés sur Azazel – le bouc de Lévitique 6 – de nombreux Américains veulent à présent se débarrasser de leur culpabilité historique en la transférant sur Chauvin. Gabriel Andrade
Le facteur crucial de notre conquête du monde a plutôt été notre capacité de relier de nombreux humains les uns aux autres. Si, de nos jours, les humains dominent sans concurrence la planète, ce n’est pas que l’individu humain soit plus malin et agile de ses dix doigts que le chimpanzé ou le loup, mais parce qu’Homo sapiens est la seule espèce sur terre capable de coopérer en masse et en souplesse. L’intelligence et la fabrication d’outils ont été aussi manifestement très importants. (…) Si la coopération est la clé, pourquoi les fourmis et les abeilles n’ont-elles pas inventé la bombe atomique avant nous, alors même qu’elles ont appris à coopérer toutes ensemble des millions d’années plus tôt ? Parce que leur coopération manque de souplesse. Les abeilles coopèrent avec une grande sophistication, mais sont incapables de réinventer leur système social du jour au lendemain. Si une ruche faisait face à une nouvelle menace ou à une nouvelle opportunité, les abeilles seraient par exemple incapables de guillotiner la reine ou d’instaurer une République. Des mammifères sociaux comme les éléphants et les chimpanzés coopèrent bien plus souplement que les abeilles, mais ils ne le font qu’avec un petit nombre de camarades et de membres de leur famille. Leur coopération repose sur ce lien personnel. (…) Pour autant qu’on le sache, seul Sapiens est en mesure de coopérer très souplement avec d’innombrables inconnus. Yuval Noah Harari
La Roumanie communiste s’effondra quand 80 000 personnes, sur la place centrale de Bucarest, comprirent qu’elles étaient beaucoup plus fortes que le vieil homme à la toque de fourrure sur le balcon. Ce qui est vraiment stupéfiant, cependant, ce n’est pas cet instant où le système s’est effondré, mais qu’il ait réussi à survivre des décennies durant. Pourquoi les révolutions sont-elles si rares ? Pourquoi les masses passent-elles des siècles à applaudir et acclamer, à faire tout ce que leur ordonne l’homme au balcon, alors même qu’elles pourraient en théorie charger à tout moment et le tailler en pièces ? Ceauşescu et les siens dominèrent trois décennies durant vingt millions de Roumains en remplissant trois conditions incontournables. Premièrement, ils placèrent de fidèles apparatchiks communistes à la tête de tous les réseaux de coopération, comme l’armée, les syndicats et même les associations sportives. Deuxièmement, ils empêchèrent la création d’organisations rivales – politiques, économiques et sociales – susceptibles de servir de base à une coopération anticommuniste. Troisièmement, ils comptèrent sur le soutien des partis frères d’Union soviétique et d’Europe de l’Est. (…) Ceauşescu ne perdit le pouvoir que le jour où ces trois conditions cessèrent d’être réunies. À la fin des années 1980, l’Union soviétique retira sa protection, et les régimes communistes commencèrent à tomber comme des dominos. En décembre 1989, Ceauşescu ne pouvait espérer aucune aide extérieure. Bien au contraire, les révolutions des paysans voisins donnèrent du cœur à l’opposition locale. Deuxièmement, le parti communiste lui-même commença à se scinder en camps rivaux, les modérés souhaitant se débarrasser de Ceauşescu et initier des réformes avant qu’il ne fût trop tard. Troisièmement, en organisant la réunion de soutien de Bucarest et en la diffusant à la télévision, Ceauşescu fournit aux révolutionnaires l’occasion idéale de découvrir leur pouvoir et de manifester contre lui. Quel moyen plus rapide de propager la révolution que de la montrer à la télévision ? Pourtant, quand le pouvoir échappa aux mains de l’organisateur maladroit sur son balcon, ce ne sont pas les masses populaires de la place qui le récupérèrent. (…) de même que dans la Russie de 1917, le pouvoir échut à un petit groupe d’acteurs politiques qui avaient pour seul atout d’être organisés. La révolution roumaine fut piratée par le Front de salut national (FSN) autoproclamé, qui n’était en réalité qu’un écran de fumée dissimulant l’aile modérée du parti communiste. (…) formé de cadres moyens du parti et dirigé par Ion Iliescu, ancien membre du Comité central du PC et un temps responsable de la propagande. Iliescu et ses camarades du FSN se métamorphosèrent en démocrates, proclamèrent devant tous les micros qu’ils étaient les chefs de la révolution, puis usèrent de leur longue expérience et de leurs réseaux de copains pour prendre le contrôle du pays et se mettre ses ressources dans la poche. (…) Ion Iliescu fut élu président ; ses collègues devinrent ministres, parlementaires, directeurs de banque et multimillionnaires. La nouvelle élite roumaine qui contrôle aujourd’hui encore le pays se compose essentiellement des anciens communistes et de leurs familles. Yuval Harari

Merci, George Floyd, d’avoir sacrifié votre vie pour la justice !

Au lendemain d’un verdict qui par son unanimité, sa rapidité, sa prédictiblité, son effet cathartique

Comme, sur fond de crise sanitaire en ces temps où la blancheur de peau et la profession de policier sont devenues les pires tares, les traits distinctifs de sa victime …

Au terme de mois d’émeutes et de pillage et d’une campagne médiatico-politique proprement orchestrée jusqu’au plus haut niveau de l’appareil d’Etat

Pour comme souvent, couleur de l’impétrant comprise, un banal refus d’optempérer tournant à la tragédie, suite à la malheureuse combinaison de certaines fragilités latentes et de la suringestion de drogues de celui-ci …

Avec les conséquences, que l’on sait, sur les forces de police et les résidents des quartiers les plus vulnérables

Aura jusqu’au dernier jour, au point même d’en inquiéter le juge et selon les mots mêmes de la présidente de la Chambre des représentants

Pris toutes les caractéristiques d’une expulsion de bouc émissaire réussie …

Comment ne pas voir …

Quelques mois après son accession aux pleins pouvoirs politiques …

Via l’instrumentalisation du virus chinois et de la mort accidentelle de George Floyd …

Et, entre deux mascarades de procédures de destitution, l’élection volée de Joe Biden

L’apothéose de cette  idéologie « woke » du racisme antiraciste et de la censure politiquement correcte …

Qui fonds de commerce d’une véritable « génération de chasseurs d’ambulances » condamnée à rejouer éternellement les luttes du passé

Avait patiemment pendant des décennies conquis l’université et les grands médias, puis ces dernières années les réseaux sociaux ?

Et comment ne pas repenser …

Avec le dernier best-seller de l’historien israélien Yuval Harari (« Homo deus »)…

Même si en bon postmoderne il en évacue totalement la dimension pourtant évidemment sacrificielle et quasi-religieuse …

A cette singulière capacité humaine de coopérer en masse et en souplesse …

Qui permet en certes de rares occasions et via une simple poignée d’hommes …

De produire le meilleur comme avec le processus civilisateur introduit par la révélation judéo-chrétienne …

Mais aussi pour peu que l’organisation soit suffisamment efficace et flexible ….

Comme avec leurs lots d’exécutions et de purges l’a tant de fois montré l’histoire …

De la France de 1789 et la Russie de 1917 …

A la Roumanie de 1989 ou l’Egypte de 2011 …

Etre si facilement détournée ?

VIVE LA REVOLUTION !

Yuval Noah Harari

Homo deus

2015

Pour monter une révolution, le nombre ne suffit jamais. Les révolutions sont généralement l’œuvre de petits réseaux d’agitateurs, non des masses. Si vous voulez lancer une révolution, ne vous demandez pas : « Combien de gens soutiennent mes idées ? », mais plutôt : « Parmi mes partisans, combien sont capables de coopérer efficacement ? » La révolution russe a fini par éclater non pas le jour où 180 millions de paysans se sont soulevés contre le tsar, mais quand une poignée de communistes se sont trouvés au bon endroit au bon moment. Début 1917, alors que l’aristocratie et la bourgeoisie russes comptaient au moins trois millions de personnes, la fraction bolchévique de Lénine (qui deviendrait le parti communiste) ne dépassait pas les 23 000 militants. Les communistes n’en prirent pas moins le contrôle de l’immense Empire russe, parce qu’ils surent s’organiser. Quand l’autorité échappa aux mains décrépites du tsar et à celles tout aussi tremblantes du gouvernement provisoire de Kerenski, les communistes s’en saisirent sans attendre, s’emparant des rênes du pouvoir tel un bulldog qui referme ses crocs sur un os.

Les communistes ne devaient relâcher leur emprise qu’à la fin des années 1980. L’efficacité de leur organisation leur permit de conserver le pouvoir plus de sept longues décennies, et s’ils finirent par tomber, ce fut en raison de leur organisation défaillante. Le 21 décembre 1989, Nicolae Ceauşescu, le dictateur roumain, organisa une grande manifestation de soutien au centre de Bucarest. Au cours des mois précédents, l’Union soviétique avait retiré son soutien aux régimes communistes d’Europe de l’Est, le mur de Berlin était tombé, et des révolutions avaient balayé la Pologne, l’Allemagne de l’Est, la Hongrie, la Bulgarie et la Tchécoslovaquie. Ceauşescu, qui dirigeait son pays depuis 1965, pensait pouvoir résister au tsunami, alors même que des émeutes contre son régime avaient éclaté dans la ville de Timişoara le 17 décembre. Voulant contre-attaquer, Ceauşescu organisa un vaste rassemblement à Bucarest afin de prouver aux Roumains et au reste du monde que la majorité de la population continuait de l’aimer, ou tout au moins de le craindre. L’appareil du parti qui se fissurait mobilisa 80 000 personnes sur la place centrale de la ville ; les citoyens roumains reçurent pour consigne de cesser toute activité et d’allumer leur poste de radio ou de télévision.

Sous les vivats d’une foule apparemment enthousiaste, Ceauşescu se présenta au balcon dominant la place, comme il l’avait fait à maintes reprises au cours des précédentes décennies. Flanqué de son épouse Elena, de dirigeants du parti et d’une bande de gardes du corps, il se mit à prononcer un de ces discours monotones qui étaient sa marque de fabrique, regardant d’un air très satisfait la foule qui applaudissait mécaniquement. Puis quelque chose dérapa. Vous pouvez le voir sur YouTube. Il vous suffit de taper « Ceauşescu, dernier discours », et de regarder l’histoire en action.

La vidéo YouTube montre Ceauşescu qui commence une énième longue phrase : « Je tiens à remercier les initiateurs et organisateurs de ce grand événement à Bucarest, y voyant un… » Puis il se tait, les yeux grands ouverts, et se fige, incrédule. Dans cette fraction de seconde, on assiste à l’effondrement de tout un monde. Dans le public, quelqu’un a hué. On débat encore aujourd’hui de l’identité de celui qui, le premier, a osé huer. Puis une autre personne a fait de même, puis une autre, et encore une autre ; quelques secondes plus tard, la masse se mit à siffler, crier des injures et scander « Ti-mi-şoa-ra ! Ti-mi-şoa-ra ! »

Tout cela se produisit en direct à la télévision roumaine sous les yeux des trois quarts de la population, scotchée au petit écran, le cœur battant la chamade. La Securitate, la sinistre police secrète, ordonna aussitôt l’arrêt de la retransmission, mais les équipes de télévision refusèrent d’obtempérer et l’interruption fut très brève. Le cameraman pointa la caméra vers le ciel, en sorte que les téléspectateurs ne puissent pas voir la panique gagnant les dirigeants du parti sur le balcon, mais le preneur de son continua d’enregistrer, et les techniciens de retransmettre la scène après un arrêt d’à peine plus d’une minute. La foule continuait à huer et Ceauşescu à crier « Hello ! Hello ! Hello ! », comme si le problème venait du micro. Sa femme Elena se mit à réprimander le public :« Taisez-vous ! Taisez-vous ! », jusqu’à ce que Ceauşescu se tourne vers elle et lui crie au vu et au su de tous : « Tais-toi ! » Après quoi il en appela à la foule déchaînée de la place en l’implorant : « Camarades ! Camarades ! Du calme, camarades ! »

Mais les camarades ne voulaient pas se calmer. La Roumanie communiste s’effondra quand 80 000 personnes, sur la place centrale de Bucarest, comprirent qu’elles étaient beaucoup plus fortes que le vieil homme à la toque de fourrure sur le balcon. Ce qui est vraiment stupéfiant, cependant, ce n’est pas cet instant où le système s’est effondré, mais qu’il ait réussi à survivre des décennies durant. Pourquoi les révolutions sont-elles si rares ? Pourquoi les masses passent-elles des siècles à applaudir et acclamer, à faire tout ce que leur ordonne l’homme au balcon, alors même qu’elles pourraient en théorie charger à tout moment et le tailler en pièces ?

Ceauşescu et les siens dominèrent trois décennies durant vingt millions de Roumains en remplissant trois conditions incontournables. Premièrement, ils placèrent de fidèles apparatchiks communistes à la tête de tous les réseaux de coopération, comme l’armée, les syndicats et même les associations sportives. Deuxièmement, ils empêchèrent la création d’organisations rivales – politiques, économiques et sociales – susceptibles de servir de base à une coopération anticommuniste. Troisièmement, ils comptèrent sur le soutien des partis frères d’Union soviétique et d’Europe de l’Est. Malgré des tensions occasionnelles, ces partis s’entraidèrent en cas de besoin ou, tout au moins, veillèrent à ce qu’aucun intrus ne vienne perturber le paradis socialiste. Dans ces conditions, malgré les épreuves et les souffrances que leur infligea l’élite dirigeante, les vingt millions de Roumains ne réussirent à organiser aucune opposition efficace.

Ceauşescu ne perdit le pouvoir que le jour où ces trois conditions cessèrent d’être réunies. À la fin des années 1980, l’Union soviétique retira sa protection, et les régimes communistes commencèrent à tomber comme des dominos. En décembre 1989, Ceauşescu ne pouvait espérer aucune aide extérieure. Bien au contraire, les révolutions des paysans voisins donnèrent du cœur à l’opposition locale. Deuxièmement, le parti communiste lui-même commença à se scinder en camps rivaux, les modérés souhaitant se débarrasser de Ceauşescu et initier des réformes avant qu’il ne fût trop tard. Troisièmement, en organisant la réunion de soutien de Bucarest et en la diffusant à la télévision, Ceauşescu fournit aux révolutionnaires l’occasion idéale de découvrir leur pouvoir et de manifester contre lui. Quel moyen plus rapide de propager la révolution que de la montrer à la télévision ?

Pourtant, quand le pouvoir échappa aux mains de l’organisateur maladroit sur son balcon, ce ne sont pas les masses populaires de la place qui le récupérèrent. Bien que nombreuse et enthousiaste, la foule ne savait pas s’organiser. Dès lors, de même que dans la Russie de 1917, le pouvoir échut à un petit groupe d’acteurs politiques qui avaient pour seul atout d’être organisés. La révolution roumaine fut piratée par le Front de salut national (FSN) autoproclamé, qui n’était en réalité qu’un écran de fumée dissimulant l’aile modérée du parti communiste. Le Front n’avait pas de lien véritable avec la foule des manifestants. Il était formé de cadres moyens du parti et dirigé par Ion Iliescu, ancien membre du Comité central du PC et un temps responsable de la propagande. Iliescu et ses camarades du FSN se métamorphosèrent en démocrates, proclamèrent devant tous les micros qu’ils étaient les chefs de la révolution, puis usèrent de leur longue expérience et de leurs réseaux de copains pour prendre le contrôle du pays et se mettre ses ressources dans la poche.

Dans la Roumanie communiste, l’État possédait presque tout. La Roumanie démocratique s’empressa de privatiser tous ses actifs, les vendant à des prix sacrifiés aux anciens communistes qui furent les seuls à comprendre ce qui se passait et s’aidèrent mutuellement à constituer leur magot. Les entreprises d’État qui contrôlaient l’infrastructure et les ressources naturelles furent bradées à d’anciens cadres communistes, tandis que les fantassins du parti achetaient maisons et appartements pour quelques sous.

Ion Iliescu fut élu président ; ses collègues devinrent ministres, parlementaires, directeurs de banque et multimillionnaires. La nouvelle élite roumaine qui contrôle aujourd’hui encore le pays se compose essentiellement des anciens communistes et de leurs familles. Les masses qui ont risqué leur peau à Timişoara et Bucarest ont dû se contenter des restes parce qu’elles n’ont pas su coopérer ni créer une organisation efficace pour prendre en main leurs intérêts.

La révolution égyptienne de 2011 a connu le même destin. Ce que la télévision avait fait en 1989, Facebook et Twitter l’ont fait en 2011. Les nouveaux médias ont aidé les masses à coordonner leurs activités : des milliers de gens ont inondé les rues et les places au bon moment et renversé le régime de Moubarak. Toutefois, faire descendre 100 000 personnes sur la place Tahrir est une chose ; c’en est une autre de s’emparer de la machine politique, de serrer les bonnes mains dans les bonnes arrière-salles et de diriger efficacement un pays. Dès lors, quand Moubarak est tombé, les manifestants n’ont pas pu combler le vide. L’Égypte n’avait que deux institutions assez organisées pour diriger le pays : l’armée et les Frères musulmans. La révolution a donc été récupérée d’abord par les Frères musulmans, puis par l’armée.

Les ex-communistes roumains et les généraux égyptiens n’étaient pas plus intelligents ou habiles que les anciens dictateurs ou les manifestants de Bucarest ou du Caire. Leur avantage résidait dans une coopération tout en souplesse. Ils coopéraient mieux que les foules et étaient disposés à se montrer bien plus souples que des hommes rigides comme Ceauşescu et Moubarak.

Voir aussi:

Mort de George Floyd : l’avocat de Derek Chauvin demande l’acquittement

Après l’ultime journée du procès, les jurés se sont retirés pour délibérer. Ils devront rendre un verdict unanime pour chacun des trois chefs d’inculpation. Tout autre scénario qu’une condamnation inquiète les autorités locales.

George Floyd «a appelé à l’aide dans son dernier souffle» avant de mourir sous le genou de Derek Chauvin, a affirmé lundi 19 avril le procureur dans son réquisitoire contre le policier accusé d’avoir tué le quadragénaire afro-américain le 25 mai 2020 à Minneapolis. «George Floyd a supplié jusqu’à ce qu’il ne puisse plus parler», a dit Steve Schleicher au jury. «Il fallait juste un peu de compassion, et personne n’en a montré ce jour-là», a ajouté le procureur.

Le policier blanc de 45 ans est jugé pour meurtre, homicide involontaire et violences volontaires ayant entraîné la mort de George Floyd, qui avait été interpellé pour une infraction mineure. Pendant plus de neuf minutes, il avait maintenu un genou sur le cou du quadragénaire qui était allongé sur le ventre, les mains menottées dans le dos. Sa mort a suscité des manifestations antiracistes d’une ampleur historique et une vague d’indignation mondiale contre les brutalités policières.

«Il a appelé à l’aide dans son dernier souffle mais l’agent n’a pas aidé, l’accusé est resté sur lui», a rappelé le procureur, affirmant que le policier avait enfreint le code de la police de Minneapolis en matière d’usage de la force. «George Floyd n’était une menace pour personne, il ne tentait de faire de mal à personne», a-t-il dit. Il a aussi fustigé l’inaction du policier, qui n’a rien fait pour ranimer George Floyd. «En tant que premier secours, vous devez faire un massage cardiaque, il ne l’a pas fait alors qu’il était formé à cela», a lancé le procureur. «L’accusé n’est pas jugé parce qu’il est policier» mais «il est jugé pour ce qu’il a fait», a souligné Steve Schleicher, estimant que Derek Chauvin avait «trahi son insigne».

L’avocat de Derek Chauvin a pour sa part demandé l’acquittement de son client. L’accusation «a échoué à apporter la preuve au-delà du doute raisonnable et Derek Chauvin doit par conséquent être déclaré non-coupable», a affirmé l’avocat du policier, Eric Nelson, après près de trois heures de plaidoirie. Le procès se tient dans un climat de fortes tensions, après la mort récente d’un jeune homme noir lors d’un contrôle routier près de Minneapolis. «C’était un meurtre, l’accusé est coupable des trois chefs d’accusation et il n’y a aucune excuse», a asséné le procureur en conclusion de son réquisitoire, qui a duré plus d’une heure et demie.

Le risque d’un verdict «nul»

Pour l’accusation, qui a appelé à la barre près de 40 témoins, c’est bien le policier qui a tué George Floyd, qui ne «pouvait pas respirer». Il est mort d’un «manque d’oxygène» provoqué par la pression de Derek Chauvin sur son cou et son dos, ont expliqué plusieurs médecins. L’Afro-Américain avait des problèmes cardiaques mais même une personne en bonne santé «serait morte de ce que George Floyd a subi», a affirmé le pneumologue Martin Tobin. Pour David Schultz, professeur de droit à l’université du Minnesota, les procureurs «ont fait du très bon travail» pour démontrer que le policier n’avait pas agi «de manière raisonnable».

Selon Eric Nelson, George Floyd est mort d’une crise cardiaque due à des problèmes de cœur, aggravés par la consommation de fentanyl, un opiacé, et de méthamphétamine, un stimulant, et par l’inhalation de gaz d’échappement pendant qu’il était allongé au sol. D’après la défense, le policier a utilisé une procédure autorisée pour maîtriser un individu qui se débattait et le maintenir au sol. Elle évoque aussi une «foule hostile» qui représentait une «menace» et aurait détourné l’attention du policier du sort de George Floyd. Derek Chauvin, lui, a refusé de s’expliquer, usant du droit de tout accusé aux États-Unis à ne pas apporter de témoignage susceptible de l’incriminer.

Le jury, qui s’est retiré lundi pour délibérer, doit rendre un verdict unanime sur chacune des trois charges. «Vous devez être absolument impartiaux», leur a dit le juge Peter Cahill, qui les a invités à «examiner les preuves, de les soupeser et d’appliquer la loi». Cela pourrait prendre des heures, des jours, voire des semaines. Les condamnations de policiers pour meurtre sont très rares, les jurés ayant tendance à leur octroyer le bénéfice du doute. Si le jury ne parvient pas à se mettre d’accord sur l’ensemble des charges, le procès sera déclaré «nul». Tout autre scénario qu’une condamnation inquiète les autorités locales.

La tension est très forte à Minneapolis, qui s’était déjà embrasée après la mort de George Floyd. Plus de 400 personnes ont défilé lundi dans les rues de la ville pour demander la condamnation de Derek Chauvin, chantant «le monde observe, nous observons, faites ce qui est juste». Marchant derrière une banderole réclamant «justice pour George Floyd», ils ont croisé sur leur chemin des soldats de la Garde nationale, les observant près de véhicules blindés. Tenue de camouflage, et fusil mitrailleur en bandoulière, ces militaires patrouillent depuis plusieurs semaines dans les rues de la ville. La mort récente de Daunte Wright, un jeune Afro-Américain d’une vingtaine d’années tué par une policière blanche lors d’un banal contrôle routier dans la banlieue de Minneapolis, n’a fait qu’ajouter à la tension qui règne depuis le début du procès.

Rodney Floyd, l’un des frères de George, a fait part plus tôt dans la journée, de sa gratitude pour les messages de soutien «venus du monde entier» à sa famille, dont plusieurs membres ont suivi les débats depuis le 29 mars. «J’espère que les jurés vont rendre le bon verdict», déclare Courtenay Carver, un travailleur social afro-américain de 56 ans. «Nous nous préparons au pire», confiait Janay Clanton, une habitante de Minneapolis. «Tout va exploser», a même prédit la sexagénaire, si Derek Chauvin n’est pas reconnu coupable. L’issue du procès aura aussi un impact sur celui de trois autres agents qui doivent être jugés en août pour «complicité de meurtre».

Voir enfin:

Even if he’s guilty, Derek Chauvin is a scapegoat

The controversial trial in Minneapolis is less about about the facts and more about exorcising America’s racist demons

 

In the Gospel of John, which was read in many churches last week, the High Priest Caiaphas pronounces the infamous words, “You do not realize that it is better for you that one man die for the people than that the whole nation perish.” Caiaphas seems to imply that even if Jesus were innocent, he still ought to be killed in order to save the nation.

In other words, Caiaphas is happy to turn Jesus into a scapegoat.

In the Derek Chauvin trial— the police officer who is accused of killing George Floyd— the jury will likely face a similar dilemma. If Chauvin is found not guilty, a new wave of riots will most likely follow. If a juror in good conscience believes that the prosecution has not proven its case beyond a reasonable doubt, he or she will still have to consider Caiaphas’ dilemma: even if Chauvin is not guilty, must he be acquitted?

There is immense pressure for the jury to reason as Caiaphas did. The media has sent subtle— and not so subtle— messages, warning audiences that anything short of a full conviction will lead to fatalities and  massive destruction of property. So, basically, it is the jury’s duty to prevent riots from happening, and to do that, they must convict Chauvin. In so doing, Chauvin will become the sacrificial lamb whose imprisonment will save the nation.

Now, it might be easily objected that whereas Jesus preached love, Chauvin killed a man with his knee. Unlike Jesus, Chauvin is not a scapegoat, because whereas the former was innocent, the latter is really guilty.

This would be true, were Chauvin charged only with manslaughter. Indeed, that was the sole initial charge brought against him, and that would have been an easy case for the prosecution. But since a manslaughter sentence would only carry a maximum of 57 months in prison, prosecutors added charges of third-degree murder — if found guilty, the sentence would be 25 years.

It will be much harder for the prosecution to prove beyond a reasonable doubt that Chauvin is guilty of third-degree murder. According to Minnesota guidelines, third-degree murder happens as “the unintentional killing of another [human being] through an eminently dangerous act committed with a depraved mind and without regard for human life.” It is hard to see how Chauvin’s action fits into this definition.

There are serious doubts about whether Chauvin’s action was actually the sole cause of Floyd’s death (he was intoxicated with phenethyl and methamphetamine at the time), and there are even greater doubts that this was a result of a dangerous act committed with a depraved mind; after all, it appears that the Minnesota Police does teach the technique of restraining subjects by putting a knee on the head­— even if, admittedly, Chauvin did not follow the guidelines thoroughly.

Yet, even if Chauvin were guilty of the charges brought against him, he would still be a scapegoat.

Renowned French cultural critic René Girard made an academic living by studying scapegoating processes. He came to realize that whenever societies are threatened by crises and inner violence, certain people are selected as scapegoats. They are accused of some deed, duly punished (frequently executed), and in so doing, the collectivity channels its own destructive violence towards the scapegoat, and peace returns.

According to Girard, in most cases, scapegoats are innocent of the charges brought against them. But sometimes, scapegoating can also target guilty parties. In this book The Scapegoat, Girard considers the case of a black male who actually rapes a white female, and is lynched for it. Would that black male be a scapegoat, even if he is guilty of rape? According to Girard, yes, he would. Indeed, during the terrible era of lynching in the United States, some black men might have raped some white women. But that in no way made lynching less of a crime. These victims of lynching were targeted because of their skin colour. White rapists were never lynched, and that proves that it was because of race, and not a particular crime, that they were brutally hanged by mobs.

Chauvin may or may not be guilty of third-degree murder. But he is still a scapegoat.

The way media is fuming the flames makes it clear that he will likely be convicted, not because of the weight of the evidence, but simply, because the mob needs to be appeased. Chauvin is being judged, not as the officer who put the knee on a man under arrest, but as the representative of the most feared evil in the handbook of woke ideology: racism.

After an embarrassing history of slavery and racial segregation, a large section of the American people wants to cleanse its collective guilt. Just as the ancient Israelites cleansed their guilt by transferring their sins to Azazel— the goat of Leviticus 6— many Americans now want to cleanse their historical guilt by transferring it to Chauvin.

One can only hope that the jury refuses to play this scapegoating game, and decides Chauvin’s fate solely on the basis of evidence.


Livres: Cachez ce péché originel que je ne saurai voir ! (We’re all children and forever indebted to evil empires born in blood and maintained through oppression and war that no academic or political surgery can ever purge because we’d be defending nothing but the legacy of an older and no less brutal empire)

6 mars, 2021

Victoria Station Bombay, Chhatrapati Shivaji Terminus. India 2011 - YouTubeTaj Mahal built by traitors, says BJP 'hate speaker' - The Frontier Post

The invader (Léon-Maxime Faivre, 1884)

West Bank neighbors flock to Mt. Gerizim for Samaritan Passover sheep  slaughter | The Times of IsraelYaniv Nadav Photography | Samaritan community attend the traditional  Passover sacrifice in Mount GerizimCaïn se jeta sur son frère Abel et le tua. (…) Il bâtit ensuite une ville et il donna à cette ville le nom de son fils Hénoc. Genèse 4: 8-17
Voici, je suis né dans l’iniquité, et ma mère m’a conçu dans le péché. David (Psaume 51: 5)
Vous dites: Si nous avions vécu du temps de nos pères, nous ne nous serions pas joints à eux pour répandre le sang des prophètes. Vous témoignez ainsi contre vous-mêmes que vous êtes les fils de ceux qui ont tué les prophètes. Jésus (Matthieu 23: 30-31)
C’est un ennemi qui a fait cela. (…) Non, [ne l’arrachez pas] de peur qu’en arrachant l’ivraie, vous ne déraciniez en même temps le blé. Laissez croître ensemble l’un et l’autre jusqu’à la moisson. Jésus (Matthieu 13: 27-30)
Vous avez appris qu’il a été dit: Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi. Mais moi, je vous dis: Aimez vos ennemis (…) afin que vous soyez fils de votre Père qui est dans les cieux; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. Jésus (Matthieu 5: 43-45)
Bon, mais à part les égouts, l’éducation, le vin, l’ordre public, l’irrigation, les routes, le système d’eau courante et la santé publique, qu’est-ce que les Romains ont fait pour nous ? Life of Brian
Enlever, égorger, piller, c’est, dans leur faux langage, gouverner ; et, où ils ont fait un désert, ils disent qu’ils ont donné la paix. Calgacos (d’après Tacite, 83 après JC)
Nous sommes une société qui, tous les cinquante ans ou presque, est prise d’une sorte de paroxysme de vertu – une orgie d’auto-purification à travers laquelle le mal d’une forme ou d’une autre doit être chassé. De la chasse aux sorcières de Salem aux chasses aux communistes de l’ère McCarthy à la violente fixation actuelle sur la maltraitance des enfants, on retrouve le même fil conducteur d’hystérie morale. Après la période du maccarthisme, les gens demandaient : mais comment cela a-t-il pu arriver ? Comment la présomption d’innocence a-t-elle pu être abandonnée aussi systématiquement ? Comment de grandes et puissantes institutions ont-elles pu accepté que des enquêteurs du Congrès aient fait si peu de cas des libertés civiles – tout cela au nom d’une guerre contre les communistes ? Comment était-il possible de croire que des subversifs se cachaient derrière chaque porte de bibliothèque, dans chaque station de radio, que chaque acteur de troisième zone qui avait appartenu à la mauvaise organisation politique constituait une menace pour la sécurité de la nation ? Dans quelques décennies peut-être les gens ne manqueront pas de se poser les mêmes questions sur notre époque actuelle; une époque où les accusations de sévices les plus improbables trouvent des oreilles bienveillantes; une époque où il suffit d’être accusé par des sources anonymes pour être jeté en pâture à la justice; une époque où la chasse à ceux qui maltraitent les enfants est devenu une pathologie nationale. Dorothy Rabinowitz
La révolution iranienne fut en quelque sorte la version islamique et tiers-mondiste de la contre-culture occidentale. Il serait intéressant de mettre en exergue les analogies et les ressemblances que l’on retrouve dans le discours anti-consommateur, anti-technologique et anti-moderne des dirigeants islamiques de celui que l’on découvre chez les protagonistes les plus exaltés de la contre-culture occidentale. Daryiush Shayegan (Les Illusions de l’identité, 1992)
Malgré eux, les islamistes sont des Occidentaux. Même en rejetant l’Occident, ils l’acceptent. Aussi réactionnaires que soient ses intentions, l’islamisme intègre non seulement les idées de l’Occident mais aussi ses institutions. Le rêve islamiste d’effacer le mode de vie occidental de la vie musulmane est, dans ces conditions, incapable de réussir. Le système hybride qui en résulte est plus solide qu’il n’y paraît. Les adversaires de l’islam militant souvent le rejettent en le qualifiant d’effort de repli pour éviter la vie moderne et ils se consolent avec la prédiction selon laquelle il est dès lors condamné à se trouver à la traîne des avancées de la modernisation qui a eu lieu. Mais cette attente est erronée. Car l’islamisme attire précisément les musulmans qui, aux prises avec les défis de la modernité, sont confrontés à des difficultés, et sa puissance et le nombre de ses adeptes ne cessent de croître. Les tendances actuelles donnent à penser que l’islam radical restera une force pendant un certain temps encore. Daniel Pipes
Il est malheureux que le Moyen-Orient ait rencontré pour la première fois la modernité occidentale à travers les échos de la Révolution française. Progressistes, égalitaristes et opposés à l’Eglise, Robespierre et les jacobins étaient des héros à même d’inspirer les radicaux arabes. Les modèles ultérieurs — Italie mussolinienne, Allemagne nazie, Union soviétique — furent encore plus désastreux …Ce qui rend l’entreprise terroriste des islamistes aussi dangereuse, ce n’est pas tant la haine religieuse qu’ils puisent dans des textes anciens — souvent au prix de distorsions grossières —, mais la synthèse qu’ils font entre fanatisme religieux et idéologie moderne. Ian Buruma et Avishai Margalit
L’erreur est toujours de raisonner dans les catégories de la « différence », alors que la racine de tous les conflits, c’est plutôt la « concurrence », la rivalité mimétique entre des êtres, des pays, des cultures. La concurrence, c’est-à-dire le désir d’imiter l’autre pour obtenir la même chose que lui, au besoin par la violence. Sans doute le terrorisme est-il lié à un monde « différent » du nôtre, mais ce qui suscite le terrorisme n’est pas dans cette « différence » qui l’éloigne le plus de nous et nous le rend inconcevable. Il est au contraire dans un désir exacerbé de convergence et de ressemblance. (…) Ce qui se vit aujourd’hui est une forme de rivalité mimétique à l’échelle planétaire. Lorsque j’ai lu les premiers documents de Ben Laden, constaté ses allusions aux bombes américaines tombées sur le Japon, je me suis senti d’emblée à un niveau qui est au-delà de l’islam, celui de la planète entière. Sous l’étiquette de l’islam, on trouve une volonté de rallier et de mobiliser tout un tiers-monde de frustrés et de victimes dans leurs rapports de rivalité mimétique avec l’Occident. Mais les tours détruites occupaient autant d’étrangers que d’Américains. Et par leur efficacité, par la sophistication des moyens employés, par la connaissance qu’ils avaient des Etats-Unis, par leurs conditions d’entraînement, les auteurs des attentats n’étaient-ils pas un peu américains ? On est en plein mimétisme.Ce sentiment n’est pas vrai des masses, mais des dirigeants. Sur le plan de la fortune personnelle, on sait qu’un homme comme Ben Laden n’a rien à envier à personne. Et combien de chefs de parti ou de faction sont dans cette situation intermédiaire, identique à la sienne. Regardez un Mirabeau au début de la Révolution française : il a un pied dans un camp et un pied dans l’autre, et il n’en vit que de manière plus aiguë son ressentiment. Aux Etats-Unis, des immigrés s’intègrent avec facilité, alors que d’autres, même si leur réussite est éclatante, vivent aussi dans un déchirement et un ressentiment permanents. Parce qu’ils sont ramenés à leur enfance, à des frustrations et des humiliations héritées du passé. Cette dimension est essentielle, en particulier chez des musulmans qui ont des traditions de fierté et un style de rapports individuels encore proche de la féodalité. (…) Cette concurrence mimétique, quand elle est malheureuse, ressort toujours, à un moment donné, sous une forme violente. A cet égard, c’est l’islam qui fournit aujourd’hui le ciment qu’on trouvait autrefois dans le marxisme.  René Girard
De nombreux commentateurs veulent aujourd’hui montrer que, loin d’être non violente, la Bible est vraiment pleine de violence. En un sens, ils ont raison. La représentation de la violence dans la Bible est énorme et plus vive, plus évocatrice, que dans la mythologie même grecque. (…) Il est une chose que j’apprécie dans le refus contemporain de cautionner la violence biblique, quelque chose de rafraîchissant et de stimulant, une capacité d’indignation qui, à quelques exceptions près, manque dans la recherche et l’exégèse religieuse classiques. (…) Une fois que nous nous rendons compte que nous avons à faire au même phénomène social dans la Bible que la mythologie, à savoir la foule hystérique qui ne se calmera pas tant qu’elle n’aura pas lynché une victime, nous ne pouvons manquer de prendre conscience du fait de la grande singularité biblique, même de son caractère unique. (…) Dans la mythologie, la violence collective est toujours représentée à partir du point de vue de l’agresseur et donc on n’entend jamais les victimes elles-mêmes. On ne les entend jamais se lamenter sur leur triste sort et maudire leurs persécuteurs comme ils le font dans les Psaumes. Tout est raconté du point de vue des bourreaux. (…) Pas étonnant que les mythes grecs, les épopées grecques et les tragédies grecques sont toutes sereines, harmonieuses et non perturbées. (…) Pour moi, les Psaumes racontent la même histoire de base que les mythes mais retournée, pour ainsi dire. (…) Les Psaumes d’exécration ou de malédiction sont les premiers textes dans l’histoire qui permettent aux victimes, à jamais réduites au silence dans la mythologie, d’avoir une voix qui leur soit propre. (…) Ces victimes ressentent exactement la même chose que Job. Il faut décrire le livre de Job, je crois, comme un psaume considérablement élargi de malédiction. Si Job était un mythe, nous aurions seulement le point de vue des amis. (…) La critique actuelle de la violence dans la Bible ne soupçonne pas que la violence représentée dans la Bible peut être aussi dans les évènements derrière la mythologie, bien qu’invisible parce qu’elle est non représentée. La Bible est le premier texte à représenter la victimisation du point de vue de la victime, et c’est cette représentation qui est responsable, en fin de compte, de notre propre sensibilité supérieure à la violence. Ce n’est pas le fait de notre intelligence supérieure ou de notre sensibilité. Le fait qu’aujourd’hui nous pouvons passer jugement sur ces textes pour leur violence est un mystère. Personne d’autre n’a jamais fait cela dans le passé. C’est pour des raisons bibliques, paradoxalement, que nous critiquons la Bible. (…) Alors que dans le mythe, nous apprenons le lynchage de la bouche des persécuteurs qui soutiennent qu’ils ont bien fait de lyncher leurs victimes, dans la Bible nous entendons la voix des victimes elles-mêmes qui ne voient nullement le lynchage comme une chose agréable et nous disent en des mots extrêmement violents, des mots qui reflètent une réalité violente qui est aussi à l’origine de la mythologie, mais qui restant invisible, déforme notre compréhension générale de la littérature païenne et de la mythologie. René Girard
Aujourd’hui nous pourrions vraiment faire la synthèse de l’anthropologie de la fin du XIXe et du début du XXe. Prenez James George Frazer, l’auteur du célèbre Rameau d’or: qu’est-ce qu’il n’a pas vu sur le bouc émissaire! Lorsqu’il a choisi l’expression « bouc émissaire » pour désigner toute une catégorie de victimes, il a créé ses propres catégories, qui sont un peu hésitantes parfois, mais il est toujours allé dans la bonne direction. S’il s’est vite arrêté, c’est qu’il ne voulait pas reconnaître dans son monde et en lui-même, le bouc émissaire. Aujourd’hui on repère les boucs émissaires dans l’Angleterre victorienne et on ne les repère plus dans les sociétés archaïques. C’est défendu. Frazer a vu ce que les déconstructionnistes ne voient pas. Il a vu le bouc émissaire chez les autres, il ne l’a pas vu dans l’Angleterre victorienne. On peut dire que la pensée moderne opère toujours un jeu de cache-cache pour ne pas voir la violence. Tantôt on la voit chez les autres, et pas chez soi, tantôt on la voit seulement chez soi, et pas chez les autres. Or, c’est du pareil au même. Mais le fait que nous la voyons maintenant chez nous est le signe d’une aggravation de la crise sacrificielle et donc on peut espérer qu’on va vers la vérité. La meilleure manière de démontrer la théorie du bouc émissaire, revient à mettre en rapport les hommes du XIXe siècle qui ne voyaient la présence de boucs émissaires qu’ailleurs et nous qui ne la voyons que chez nous et non ailleurs. Rassemblez les deux et vous aurez la vérité. (…) La théorie mimétique le fait parce qu’elle introduit la notion d’évolution, d’évolution historique ou de cassure. Elle est obligée d’introduire le temps pour éviter précisément le jugement moral anachronique. Si vous introduisez la notion de temps pleinement, vous n’allez pas condamner les cultures archaïques. Notre époque a raison de réhabiliter les boucs émissaires du passé! Mais nous nous croyons supérieurs à nos pères, dont nous faisons à notre tour des boucs émissaires. Nous sommes comme ces pharisiens dont parle Jésus, qui élevaient benoîtement des tombeaux à tous les prophètes que leurs pères avaient tués, pour se glorifier eux-mêmes. (…) Le Christ dénonce la répétition mimétique du passé, ce mécanisme mimétique selon lequel les fils pensent faire mieux que les pères, être indemnes de violence. Comme c’est le cas aujourd’hui. René Girard
Les gens imaginent aujourd’hui l’ancien Temple de Jérusalem comme une sorte de grande synagogue où les prêtres vêtus de robes blanches comme neige accueillaient les pieux pèlerins au son de psaumes mélodieux dans une atmosphère lourde d’encens. En réalité, cela tenait plutôt de l’abattoir et du barbecue géant. Les pèlerins n’arrivaient pas les mains vides. Ils apportaient avec eux un flot incessant de moutons, de chèvres, de poulets et d’autres animaux, qui étaient sacrifiés sur l’autel de Dieu puis cuisinés et consommés. Les psaumes chantés par le chœur étaient noyés sous les beuglements et les bêlements des veaux et des chevreaux. Les prêtres aux habits souillés de sang tranchaient la gorge des victimes, recueillaient dans des jarres le sang jaillissant et le répandaient sur l’autel. Le parfum d’encens se mêlait aux odeurs de sang coagulé et de viande rôtie, tandis que des essaims de mouches noires bourdonnaient de toutes parts(voir, par exemple, Nombres 28, Deutéronome 12 et 1, Samuel 2). Une famille juive moderne qui célèbre une fête religieuse par un barbecue sur sa pelouse est bien plus proche de l’esprit des temps bibliques qu’une famille orthodoxe qui passe son temps à étudier les Écritures dans une synagogue. Yuval Harari (Homo deus, 2015)
La gare ferroviaire Chhatrapati Shivaji de Mumbai, anciennement Victoria Station, quand la ville s’appelait Bombay. Les Britanniques la construisirent dans le style néogothique alors en vogue à la fin du XIXe siècle en Grande-Bretagne. Un gouvernement nationaliste hindou changea le nom de la ville et de la gare, sans être pour autant tenté de raser un bâtiment aussi magnifique alors même qu’il était l’œuvre d’oppresseurs étrangers. Yuval Noah Harari
Le Taj Mahal. Exemple de culture indienne « authentique » ou création étrangère de l’impérialisme islamique ? Yuval Noah Harari
Combien d’Indiens, de nos jours, appelleraient de leurs vœux un référendum pour se défaire de la démocratie, de l’anglais, du réseau ferroviaire, du système juridique, du cricket et du thé sous prétexte qu’ils font partie de l’héritage impérial ? Même s’ils le faisaient, le fait même d’appeler à un vote pour trancher n’illustrerait-il pas leur dette envers leurs anciens suzerains ? Même si nous devions entièrement désavouer l’héritage d’un empire brutal dans l’espoir de reconstruire ou de sauvegarder les cultures  « authentiques » d’avant, nous ne défendrions très probablement que l’héritage d’un empire plus ancien et non moins brutal. Ceux qui s’offusquent de la mutilation de la culture indienne par le Raj britannique sanctifient à leur insu l’héritage de l’Empire moghol et du sultanat conquérant de Delhi. Et qui s’efforce de sauver l’« authentique culture indienne » des influences étrangères de ces empires musulmans sanctifie l’héritage des empires gupta, kushan et maurya. Si un ultranationaliste hindou devait détruire tous les bâtiments laissés par les conquérants britanniques comme la gare centrale de Bombay, que ferait-il des constructions des conquérants musulmans comme le Taj Mahal ? Nul ne sait réellement résoudre cette épineuse question de l’héritage culturel. Quelle que soit la voie suivie, la première étape consiste à prendre acte de la complexité du dilemme et à accepter que la division simpliste du passé en braves types et en sales types ne mène à rien. À moins, bien entendu, que nous soyons prêts à admettre que nous marchons habituellement sur les brisées des sales types. Yuval Noah Harari

Cachez ce péché originel que je ne saurai voir !

Et si …

A l’heure où nous traversons à nouveau …

A l’instar de nos pogroms, chasses aux sorcières, révolutions ou génocides …

Cette fois entre déboulonnages de statues, débaptêmes de rues et mise au pilori de professeurs ou d’intellectuels …

L’une de ces périodes, dont est faite notre histoire, de folie furieuse de purification

Comment ne pas repenser …

A cet excellent texte issu de Sapiens, le best-seller mondial de l’historien israélien Yuval Noah Harari …

Où reprenant pour l’histoire humaine, l’entreprise vulgarisatrice de bref survol historique de Hawking pour l’univers …

Mais oubliant en passager clandestin typique de notre siècle …

La source de cette singulière lucidité de notre époque

Mais hélas aussi de son double non moins singulier de cécité

A savoir l’idée, proprement biblique mais aujourd’hui si décriée, de péché originel …

Comme avec la parabole évangélique de l’ivraie à ne pas arracher par peur d’arracher le bon grain avec …

Celle de la tolérance dont nous sommes aujourd’hui si fiers …

Il montre à quel point nous sommes tous les enfants à jamais redevables des méchants empires qui nous ont précédés …

Nés dans le sang et maintenus par l’oppression et la guerre …

Mais qu’aucune chirurgie académique ou politique ne pourra jamais purger …

Parce que nous ne défendrions rien d’autre que l’héritage d’un empire plus ancien et non moins brutal … ?

BRAVES TYPES ET SALES TYPES DANS L’HISTOIRE

Yuval Noah Harari

Sapiens – Une brève histoire de l’humanité

2012

Il est tentant de diviser le monde en braves types et en sales types pour classer les empires parmi les salauds de l’histoire. Après tout, la quasi-totalité de ces empires sont nés dans le sang et ont conservé le pouvoir par l’oppression et la guerre. Pourtant, la plupart des cultures actuelles reposent sur des héritages impériaux. Si les empires sont mauvais par définition, qu’est-ce que cela dit de nous ? Il est des écoles de pensée et des mouvements politiques qui voudraient purger la culture humaine de l’impérialisme, pour ne laisser qu’une civilisation qu’ils croient pure, authentique, sans la souillure du péché. Ces idéologies sont au mieux naïves ; au pire, elles servent de façade hypocrite au nationalisme et au fanatisme sommaires. Peut-être pourriez-vous plaider que, dans la myriade de cultures apparues à l’aube de l’histoire, il en était quelques-unes de pures, soustraites au péché et aux influences délétères des autres sociétés. Depuis cette aube, cependant, aucune culture ne saurait raisonnablement y prétendre ; il n’existe assurément aucune culture de ce genre sur terre. Toutes les cultures humaines sont au moins en partie héritières d’empires et de civilisations impériales, et aucune opération de chirurgie universitaire ou politique ne saurait retrancher l’héritage impérial sans tuer le patient.Songez, par exemple, à la relation ambivalente qui existe entre l’actuelle République indienne indépendante et le Raj britannique. La conquête et l’occupation britanniques coûtèrent la vie à des millions d’Indiens et se soldèrent par l’humiliation et l’exploitation de centaines de millions d’autres. Beaucoup d’Indiens adoptèrent néanmoins, avec l’ardeur de néophytes, des idées occidentales comme l’autodétermination et les droits de l’homme. Ils furent consternés de voir les Britanniques refuser d’appliquer leurs valeurs proclamées et d’accorder aux indigènes des droits égaux en tant que sujets britanniques ou l’indépendance. L’État indien moderne n’en est pas moins fils de l’Empire britannique. Certes les Britanniques tuèrent, blessèrent et persécutèrent les habitants du sous-continent, mais ils unirent également une ahurissante mosaïque de royaumes,principautés et tribus rivales, créant une conscience nationale partagée et un pays formant plus ou moins une unité politique. Ils jetèrent les bases du système judiciaire indien, créèrent une administration et construisirent un réseau ferroviaire critique pour l’intégration économique. L’Inde indépendante fit de la démocratie occidentale, dans son incarnation britannique, sa forme de gouvernement. L’anglais reste la lingua franca du sous-continent : une langue neutre qui permet de communiquer entre citoyens de langue hindi, tamoul ou malayalam. Les Indiens sont des joueurs de cricket passionnés et de grands buveurs de chai (thé) : le jeu et la boisson sont tous deux des héritages britanniques. La culture commerciale du thé n’existait pas en Inde avant que la British East India Company ne l’introduise au milieu du XIXe siècle. Ce sont les snobs de sahibs britanniques qui lancèrent la consommation de thé dans tout le sous-continent.

Combien d’Indiens, de nos jours, appelleraient de leurs vœux un référendum pour se défaire de la démocratie, de l’anglais, du réseau ferroviaire, du système juridique, du cricket et du thé sous prétexte qu’ils font partie de l’héritage impérial ? Même s’ils le faisaient, le fait même d’appeler à un vote pour trancher n’illustrerait-il pas leur dette envers leurs anciens suzerains ? Même si nous devions entièrement désavouer l’héritage d’un empire brutal dans l’espoir de reconstruire ou de sauvegarder les cultures « authentiques »d’avant, nous ne défendrions très probablement que l’héritage d’un empire plus ancien et non moins brutal. Ceux qui s’offusquent de la mutilation de la culture indienne par le Raj britannique sanctifient à leur insu l’héritage de l’Empire moghol et du sultanat conquérant de Delhi. Et qui s’efforce de sauver l’« authentique culture indienne » des influences étrangères de ces empires musulmans sanctifie l’héritage des empires gupta, kushan et maurya. Si un ultranationaliste hindou devait détruire tous les bâtiments laissés par les conquérants britanniques comme la gare centrale de Bombay, que ferait-il des constructions des conquérants musulmans comme le Taj Mahal ?

Nul ne sait réellement résoudre cette épineuse question de l’héritage culturel. Quelle que soit la voie suivie, la première étape consiste à prendre acte de la complexité du dilemme et à accepter que la division simpliste du passé en braves types et en sales types ne mène à rien. À moins, bien entendu, que nous soyons prêts à admettre que nous marchons habituellement sur les brisées des sales types.

Voir aussi:

Good Guys and Bad Guys in History

It is tempting to divide history neatly into good guys and bad guys, with all empires among the bad guys. For the vast majority of empires were founded on blood, and maintained their power through oppression and war. Yet most of today’s cultures are based on imperial legacies. If empires are by definition bad, what does that say about us?

There are schools of thought and political movements that seek to purge human culture of imperialism, leaving behind what they claim is a pure, authentic civilisation, untainted by sin. These ideologies are at best naïve; at worst they serve as disingenuous window-dressing for crude nationalism and bigotry. Perhaps you could make a case that some of the myriad cultures that emerged at the dawn of recorded history were pure, untouched by sin and unadulterated by other societies. But no culture since that dawn can reasonably make that claim, certainly no culture that exists now on earth. All human cultures are at least in part the legacy of empires and imperial civilisations, and no academic or political surgery can cut out the imperial legacies without killing the patient.

Think, for example, about the love-hate relationship between the independent Indian republic of today and the British Raj. The British conquest and occupation of India cost the lives of millions of Indians, and was responsible for the continuous humiliation and exploitation of hundreds of millions more. Yet many Indians adopted, with the zest of converts, Western ideas such as self-determination and human rights, and were dismayed when the British refused to live up to their own declared values by granting native Indians either equal rights as British subjects or independence.

Nevertheless, the modern Indian state is a child of the British Empire. The British killed, injured and persecuted the inhabitants of the subcontinent, but they also united a bewildering mosaic of warring kingdoms, principalities and tribes, creating a shared national consciousness and a country that functioned more or less as a single political unit. They laid the foundations of the Indian judicial system, created its administrative structure, and built the railroad network that was critical for economic integration. Independent India adopted Western democracy, in its British incarnation, as its form of government. English is still the subcontinent’s lingua franca, a neutral tongue that native speakers of Hindi, Tamil and Malayalam can use to communicate. Indians are passionate cricket players and chai (tea) drinkers, and both game and beverage are British legacies. Commercial tea farming did not exist in India until the mid-nineteenth century, when it was introduced by the British East India Company. It was the snobbish British sahibs who spread the custom of tea drinking throughout the subcontinent.

28. The Chhatrapati Shivaji train station in Mumbai. It began its life as Victoria Station, Bombay. The British built it in the Neo-Gothic style that was popular in late nineteenth-century Britain. A Hindu nationalist government changed the names of both city and station, but showed no appetite for razing such a magnificent building, even if it was built by foreign oppressors.

How many Indians today would want to call a vote to divest themselves of democracy, English, the railway network, the legal system, cricket and tea on the grounds that they are imperial legacies? And if they did, wouldn’t the very act of calling a vote to decide the issue demonstrate their debt to their former overlords?

29. The Taj Mahal. An example of ‘authentic’ Indian culture, or the alien creation of Muslim imperialism?

Even if we were to completely disavow the legacy of a brutal empire in the hope of reconstructing and safeguarding the ‘authentic’ cultures that preceded it, in all probability what we will be defending is nothing but the legacy of an older and no less brutal empire. Those who resent the mutilation of Indian culture by the British Raj inadvertently sanctify the legacies of the Mughal Empire and the conquering sultanate of Delhi. And whoever attempts to rescue ‘authentic Indian culture’ from the alien influences of these Muslim empires sanctifies the legacies of the Gupta Empire, the Kushan Empire and the Maurya Empire. If an extreme Hindu nationalist were to destroy all the buildings left by the British conquerors, such as Mumbai’s main train station, what about the structures left by India’s Muslim conquerors, such as the Taj Mahal?

Nobody really knows how to solve this thorny question of cultural inheritance. Whatever path we take, the first step is to acknowledge the complexity of the dilemma and to accept that simplistically dividing the past into good guys and bad guys leads nowhere. Unless, of course, we are willing to admit that we usually follow the lead of the bad guys.

Voir également:

Were we happier in the stone age?
Does modern life make us happy? We have gained much but we have lost a great deal too. Are humans better suited to a hunter-gatherer lifestyle?
Yuval Noah Harari
The Guardian
5 Sep 2014

We are far more powerful than our ancestors, but are we much happier? Historians seldom stop to ponder this question, yet ultimately, isn’t it what history is all about? Our understanding and our judgment of, say, the worldwide spread of monotheistic religion surely depends on whether we conclude that it raised or lowered global happiness levels. And if the spread of monotheism had no noticeable impact on global happiness, what difference did it make?

With the rise of individualism and the decline of collectivist ideologies, happiness is arguably becoming our supreme value. With the stupendous growth in human production, happiness is also acquiring unprecedented economic importance. Consumerist economies are increasingly geared to supply happiness rather than subsistence or even affluence, and a chorus of voices is now calling for a replacement of GDP measurements with happiness statistics as the basic economic yardstick. Politics seems to be following suit. The traditional right to « the pursuit of happiness » is imperceptibly morphing into a right to happiness, which means that it is becoming the duty of government to ensure the happiness of its citizens. In 2007 the European commission launched « Beyond GDP » to consider the feasibility of using a wellbeing index to replace or complement GDP. Similar initiatives have recently been developed in numerous other countries – from Thailand to Canada, from Israel to Brazil.

Most governments still focus on achieving economic growth, but when asked what is so good about growth, even diehard capitalists almost invariably turn to happiness. Suppose we caught David Cameron in a corner, and demanded to know why he cared so much about economic growth. « Well, » he might answer, « growth is essential to provide people with higher standards of living, better medical care, bigger houses, faster cars, tastier ice-cream. » And, we could press further, what is so good about higher standards of living? « Isn’t it obvious? » Cameron might reply, « It makes people happier. »

Ice-cream
A reason to be happy … tastier ice-cream? Photograph: Envision/Corbis

Suppose, for the sake of argument, that we could somehow scientifically prove that higher standards of living did not translate into greater happiness. « But David, » we could say, « look at these historical, psychological and biological studies. They prove beyond any reasonable doubt that having bigger houses, tastier ice-cream and even better medicines does not increase human happiness. » « Really? » he would gasp, « Why did nobody tell me! Well, if that’s the case, forget about my plans to boost economic growth. I am leaving everything and joining a hippie commune. »

This is a highly unlikely scenario, and not only because so far we have almost no scientific studies of the long-term history of happiness. Scholars have researched the history of just about everything – politics, economics, diseases, sexuality, food – yet they have seldom asked how they all influence human happiness. Over the last decade, I have been writing a history of humankind, tracking down the transformation of our species from an insignificant African ape into the master of the planet. It was not easy to understand what turned Homo sapiens into an ecological serial killer; why men dominated women in most human societies; or why capitalism became the most successful religion ever. It wasn’t easy to address such questions because scholars have offered so many different and conflicting answers. In contrast, when it came to assessing the bottom line – whether thousands of years of inventions and discoveries have made us happier – it was surprising to realise that scholars have neglected even to ask the question. This is the largest lacuna in our understanding of history.

The Whig view of history

Though few scholars have studied the long-term history of happiness, almost everybody has some idea about it. One common preconception – often termed « the Whig view of history » – sees history as the triumphal march of progress. Each passing millennium witnessed new discoveries: agriculture, the wheel, writing, print, steam engines, antibiotics. Humans generally use newly found powers to alleviate miseries and fulfil aspirations. It follows that the exponential growth in human power must have resulted in an exponential growth in happiness. Modern people are happier than medieval people, and medieval people were happier than stone age people.

Antibiotics
The discovery of antibiotics … a marker in the triumphal march of progess. Photograph: Doug Steley C/Alamy

But this progressive view is highly controversial. Though few would dispute the fact that human power has been growing since the dawn of history, it is far less clear that power correlates with happiness. The advent of agriculture, for example, increased the collective power of humankind by several orders of magnitude. Yet it did not necessarily improve the lot of the individual. For millions of years, human bodies and minds were adapted to running after gazelles, climbing trees to pick apples, and sniffing here and there in search of mushrooms. Peasant life, in contrast, included long hours of agricultural drudgery: ploughing, weeding, harvesting and carrying water buckets from the river. Such a lifestyle was harmful to human backs, knees and joints, and numbing to the human mind.

In return for all this hard work, peasants usually had a worse diet than hunter-gatherers, and suffered more from malnutrition and starvation. Their crowded settlements became hotbeds for new infectious diseases, most of which originated in domesticated farm animals. Agriculture also opened the way for social stratification, exploitation and possibly patriarchy. From the viewpoint of individual happiness, the « agricultural revolution » was, in the words of the scientist Jared Diamond, « the worst mistake in the history of the human race ».

The case of the agricultural revolution is not a single aberration, however. Themarch of progress from the first Sumerian city-states to the empires of Assyria and Babylonia was accompanied by a steady deterioration in the social status and economic freedom of women. The European Renaissance, for all its marvellous discoveries and inventions, benefited few people outside the circle of male elites. The spread of European empires fostered the exchange of technologies, ideas and products, yet this was hardly good news for millions of Native Americans, Africans and Aboriginal Australians.

The point need not be elaborated further. Scholars have thrashed the Whig view of history so thoroughly, that the only question left is: why do so many people still believe in it?

Paradise lost

There is an equally common but completely opposite preconception, which might be dubbed the « romantic view of history ». This argues that there is a reverse correlation between power and happiness. As humankind gained more power, it created a cold mechanistic world, which is ill-suited to our real needs.

'Computers have turned us into zombies'
‘Computers have turned us into zombies.’ Photograph: Christopher Thomond for the Guardian

Romantics never tire of finding the dark side of every discovery. Writing gave rise to extortionate taxation. Printing begot mass propaganda and brainwashing. Computers turn us into zombies. The harshest criticism of all is reserved for the unholy trinity of industrialism, capitalism and consumerism. These three bugbears have alienated people from their natural surroundings, from their human communities, and even from their daily activities. The factory worker is nothing but a mechanical cog, a slave to the requirements of machines and the interests of money. The middle class may enjoy better working conditions and many material comforts, but it pays for them dearly with social disintegration and spiritual emptiness. From a romantic perspective, the lives of medieval peasants were preferable to those of modern factory-hands and office clerks, and the lives of stone-age foragers were the best of all.

Yet the romantic insistence on seeing the dark side of every novelty is as dogmatic as the Whig belief in progress. For instance, over the last two centuries modern medicine has beaten back the army of diseases that prey on humankind, from tuberculosis and measles to cholera and diphtheria. Average life expectancy has soared, and global child mortality has dropped from roughly 33% to less than 5%. Can anyone doubt that this made a huge contribution to the happiness not only of those children who might otherwise be dead, but also of their parents, siblings and friends?

Paradise now

A more nuanced stance agrees with the romantics that, up until the modern age, there was no clear correlation between power and happiness. Medieval peasants may indeed have been more miserable than their hunter-gatherer ancestors. But the romantics are wrong in their harsh judgment of modernity. In the last few centuries we have not only gained immense powers, but more importantly, new humanist ideologies have finally harnessed our collective power in the service of individual happiness. Despite some catastrophes such as the Holocaust and the Atlantic slave trade (so the story goes), we have at long last turned the corner and begun increasing global happiness systematically. The triumphs of modern medicine are just one example. Other unprecedented achievements include the decline of international wars; the dramatic drop in domestic violence; and the elimination of mass-scale famines. (See Steven Pinker’s book The Better Angels of Our Nature.)

Yet this, too, is an oversimplification. We can congratulate ourselves on the accomplishments of modern Homo sapiens only if we completely ignore the fate of all other animals. Much of the wealth that shields humans from disease and famine was accumulated at the expense of laboratory monkeys, dairy cows and conveyor-belt chickens. Tens of billions of them have been subjected over the last two centuries to a regime of industrial exploitation, whose cruelty has no precedent in the annals of planet Earth.

Dairy cows
‘Much of the wealth that shields humans from disease and famine was accumulated at the expense of laboratory monkeys, dairy cows and conveyor-belt chickens.’ Photograph: Graeme Robertson for the Guardian

Secondly, the time frame we are talking about is extremely short. Even if we focus only on the fate of humans, it is hard to argue that the life of the ordinary Welsh coalminer or Chinese peasant in 1800 was better than that of the ordinary forager 20,000 years ago. Most humans began to enjoy the fruits of modern medicine no earlier than 1850. Mass famines and major wars continued to blight much of humanity up to the middle of the 20th century. Even though the last few decades have proven to be a relative golden age for humanity in the developed world, it is too early to know whether this represents a fundamental shift in the currents of history, or an ephemeral wave of good fortune: 50 years is simply not enough time on which to base sweeping generalisations.

Indeed, the contemporary golden age may turn out to have sown the seeds of future catastrophe. Over the last few decades we have been disturbing the ecologic equilibrium of our planet in myriad ways, and nobody knows what the consequences will be. We may be destroying the groundwork of human prosperity in an orgy of reckless consumption.

Lonely and grey?

Even if we take into account solely the citizens of today’s affluent societies, Romantics may point out that our comfort and security have their price. Homo sapiens evolved as a social animal, and our wellbeing is usually influenced by the quality of our relationships more than by our household amenities, the size of our bank accounts or even our health. Unfortunately, the immense improvement in material conditions that affluent westerners have enjoyed over the last century was coupled with the collapse of most intimate communities.

People in the developed world rely on the state and the market for almost everything they need: food, shelter, education, health, security. Therefore it has become possible to survive without having extended families or any real friends. A person living in a London high rise is surrounded by thousands of people wherever she goes, but she might never have visited the flat next door, and might know very little about her colleagues at work. Even her friends might be just pub buddies. Many present-day friendships involve little more than talking and having fun together. We meet a friend at a pub, call him on the phone, or send an email, so that we can unload our anger at what happened today in the office, or share our thoughts on the latest royal scandal. Yet how well can you really know a person only from conversations?

In contrast to such pub buddies, friends in the stone age depended on one another for their very survival. Humans lived in close-knit communities, and friends were people with whom you went hunting mammoths. You survived long journeys and difficult winters together. You took care of one another when one of you fell sick, and shared your last morsels of food in times of want. Such friends knew each other more intimately than many present-day couples. Replacing such precarious tribal networks with the security of modern economies and states obviously has enormous advantages. But the quality and depth of intimate relationships are likely to have suffered.

Mammoth
In the stone age, friends went mammoth-hunting together. Photograph: Andrew Nelmerm/Getty Images/Dorling Kindersley

In addition to shallower relationships, contemporary people also suffer from a much poorer sensory world. Ancient foragers lived in the present moment, acutely aware of every sound, taste and smell. Their survival depended on it. They listened to the slightest movement in the grass to learn whether a snake might be lurking there. They carefully observed the foliage of trees in order to discover fruits and birds’ nests. They sniffed the wind for approaching danger. They moved with a minimum of effort and noise, and knew how to sit, walk and run in the most agile and efficient manner. Varied and constant use of their bodies gave them physical dexterity that people today are unable to achieve even after years of practising yoga or tai chi.

Today we can go to the supermarket and choose to eat a thousand different dishes. But whatever we choose, we might eat it in haste in front of the TV, not really paying attention to the taste. We can go on vacation to a thousand amazing locations. But wherever we go, we might play with our smartphone instead of really seeing the place. We have more choice than ever before, but what good is this choice, when we have lost the ability really to pay attention?

Well, what did you expect?

Even if you don’t buy into this picture of Pleistocene richness replaced by modern poverty, it is clear that the immense rise in human power has not been matched by an equal rise in human happiness. We are a thousand times more powerful than our hunter-gatherer ancestors, but not even the most optimistic Whig can believe that we are a thousand times happier. If we told our great-great-grandmother how we live, with vaccinations and painkillers and running water and stuffed refrigerators, she would likely have clasped her hands in astonishment and said: « You are living in paradise! You probably wake up every morning with a song in your heart, and pass your days walking on sunshine, full of gratitude and loving-kindness for all. » Well, we don’t. Compared to what most people in history dreamed about, we may be living in paradise. But for some reason, we don’t feel that we are.

One explanation has been provided by social scientists, who have recently rediscovered an ancient wisdom: our happiness depends less on objective conditions and more on our own expectations. Expectations, however, tend to adapt to conditions. When things improve, expectations rise, and consequently even dramatic improvements in conditions might leave us as dissatisfied as before. In their pursuit of happiness, people are stuck on the proverbial « hedonic treadmill », running faster and faster but getting nowhere.

If you don’t believe that, just ask Hosni Mubarak. The average Egyptian was far less likely to die from starvation, plague or violence under Mubarak than under any previous regime in Egyptian history. In all likelihood, Mubarak’s regime was also less corrupt. Nevertheless, in 2011 Egyptians took to the streets in anger to overthrow Mubarak. For they had much higher expectations than their ancestors.

Indeed, if happiness is strongly influenced by expectations then one of the central pillars of the modern world, mass media, seems almost tailored to prevent significant increases in global happiness levels. A man living in a small village 5,000 years ago measured himself against the other 50 men in the village. Compared to them, he looked pretty hot. Today, a man living in a small village compares himself to film stars and models, whom he sees every day on screens and giant billboards. Our modern villager is likely to be less happy with the way he looks.

The biological glass ceiling

Evolutionary biologists offer a complementary explanation for the hedonic treadmill. They contend that both our expectations and our happiness are not really determined by political, social or cultural factors, but rather by our biochemical system. Nobody is ever made happy, they argue, by getting a promotion, winning the lottery, or even finding true love. People are made happy by one thing and one thing only – pleasant sensations in their bodies. A person who just got a promotion and jumps from joy is not really reacting to the good news. She is reacting to various hormones coursing through her bloodstream, and to the storm of electric signals flashing between different parts of her brain.

Evolution illustration
‘Evolution has no interest in happiness per se: it is interested only in survival and repro­duction, and it uses happiness and misery as mere goads.’ Photograph: Philipp Kammerer/Alamy

The bad news is that pleasant sensations quickly subside. If last year I got a promotion, I might still be filling the new position, but the very pleasant sensations that I felt back then subsided long ago. If I want to continue feeling such sensations, I must get another promotion. And another. This is all the fault of evolution. Evolution has no interest in happiness per se: it is interested only in survival and reproduction, and it uses happiness and misery as mere goads. Evolution makes sure that no matter what we achieve, we remain dissatisfied, forever grasping for more. Happiness is thus a homeostatic system. Just as our biochemical system maintains our body temperature and sugar levels within narrow boundaries, it also prevents our happiness levels from rising beyond certain thresholds.

If happiness really is determined by our biochemical system, then further economic growth, social reforms and political revolutions will not make our world a much happier place. The only way dramatically to raise global happiness levels is by psychiatric drugs, genetic engineering and other direct manipulations of our biochemical infrastructure. In Brave New World, Aldous Huxley envisaged a world in which happiness is the supreme value, and in which everybody constantly takes the drug soma, which makes people happy without harming their productivity and efficiency. The drug forms one of the foundations of the World State, which is never threatened by wars, revolutions or strikes, because all people are supremely content with their current conditions. Huxley presented this world as a frightening dystopia. Today, more and more scientists, policymakers and ordinary people are adopting it as their goal.

Second thoughts

There are people who think that happiness is really not that important, and that it is a mistake to define individual satisfaction as the aim of human society. Others agree that happiness is the supreme good, but think that happiness isn’t just a matter of pleasant sensations. Thousands of years ago Buddhist monks reached the surprising conclusion that pursuing pleasant sensations is in fact the root of suffering, and that happiness lies in the opposite direction. Pleasant sensations are just ephemeral and meaningless vibrations. If five minutes ago I felt joyful or peaceful, that feeling is now gone, and I may well feel angry or bored. If I identify happiness with pleasant sensations, and crave to experience more and more of them, I have no choice but constantly to pursue them, and even if I get them, they immediately disappear, and I have to start all over again. This pursuit brings no lasting achievement. On the contrary: the more I crave these pleasant sensations, the more stressed and dissatisfied I become. However, if I learn to see my sensations for what they really are – ephemeral and meaningless vibrations – I lose interest in pursuing them, and can be content with whatever I experience. For what is the point of running after something that disappears as fast as it arises? For Buddhism, then, happiness isn’t pleasant sensations, but rather the wisdom, serenity and freedom that come from understanding our true nature.

True or false, the practical impact of such alternative views is minimal. For the capitalist juggernaut, happiness is pleasure. Full stop. With each passing year, our tolerance for unpleasant sensations decreases, whereas our craving for pleasant sensations increases. Both scientific research and economic activity are geared to that end, producing each year better painkillers, new ice-cream flavours, more comfortable mattresses, and more addictive games for our smartphones, so that we will not suffer a single boring moment while waiting for the bus.

All this is hardly enough, of course. Humans are not adapted by evolution to experience constant pleasure, so ice‑cream and smartphone games will not do. If that is what humankind nevertheless wants, it will be necessary to re-engineer our bodies and minds. We are working on it.

Yuval Noah Harari’s Sapiens: A Brief History of Humankind is published by Harvill Secker. He will be speaking at the Natural History Museum, Oxford, on 10 September.

Voir par ailleurs:

The Taj Mahal and 4 other monuments earned Rs 146.05 crore, more than half the total revenue generated by centrally-protected monuments, in 2017-18.

New Delhi: Fringe Hindu groups and even some BJP leaders may have sought to belittle their significance but official data shows that India’s top five revenue generating monuments were all built by Muslim rulers – the Taj Mahal, Agra Fort, Qutub Minar, Fatehpur Sikri and Red Fort.

While Qutub Minar was built by rulers of the Delhi Sultanate, the rest were constructed by the Mughals.

These five monuments together earned the government Rs 146.05 crore in 2017-18, according Archaeological Survey of India (ASI) data. This is more than half the total revenue of Rs 271.8 crore generated by all centrally-protected monuments.

While some politicians sparked a controversy last year by arguing that the Mughal-era monument did not represent Indian culture, the number of visitors to it, both Indian and foreign, only increased since 2016-17.

A total of 64.58 lakh people visited the Taj Mahal in 2017-18 compared to 50.66 lakh in 2016-17.

Last year, the UP tourism department had even omitted the Taj Mahal, a UNESCO world heritage site, from a brochure listing the state’s principal attractions.

With total earnings of Rs 30.55 crore, Agra Fort built by Mughal emperor Akbar, another UNESCO world heritage site, was the second highest revenue generator in the last financial year.

While the Konark Sun Temple in Odisha came second after the Taj Mahal in terms of number of visitors (32.3 lakh), it generated only Rs 10.06 crore as revenue. This, officials said, is because the temple is mostly popular only with Indian tourists, with 32.21 lakh domestic visitors making the trip last year.

While Indian tourists are charged Rs 30 per head as entry fee to world heritage monuments across the country, foreign tourists have to pay Rs 500 each.

“It is impossible to communalise the entire Indian population through the meaningless political venom spewed by politicians,” said historian S. Irfan Habib, explaining the increase in visitors to the Taj.

“No matter what they say about the Taj Mahal and Red Fort, Indians will continue going there,” he added.


Nostalgie: Quand la pierre qui roule n’amassait pas mousse (But that’s not how it used to be: looking back at Don McLean’s classic song about America’s loss of innocence)

3 octobre, 2020


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Mais, quand le Fils de l’homme viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre? Jésus (Luc 18: 8)
Christianity will go. It will vanish and shrink. I needn’t argue about that; I’m right and I’ll be proved right. We’re more popular than Jesus now; I don’t know which will go first – rock ‘n’ roll or Christianity. Jesus was all right but his disciples were thick and ordinary. It’s them twisting it that ruins it for me. John Lennon (1966)
Who wrote the book of love? Tell me, tell me… I wonder, wonder who … Was it someone from above? The Monotones (1958)
Well, that’ll be the day, when you say goodbye Yes, that’ll be the day, when you make me cry You say you’re gonna leave, you know it’s a lie ‘Cause that’ll be the day when I die. Buddy Holly (1957)
Well, ya know a rolling stone don’t gather no moss. Buddy Holly (1958)
Now, for ten years we’ve been on our own And moss grows fat on a rolling stone But, that’s not how it used to be. (…) The Father, Son, and the Holy Ghost, they caught the last train for the coast, the day the music died. Don McLean
C’était une sorte de Woodstock, le genre de truc qui marchait à l’époque, mais cette mode allait sur sa fin. Si Woodstock a lancé la mode, elle a pris fin ce jour-là. Charlie Watts
Ça a été horrible, vraiment horrible. Tu te sens responsable. Comment cela a-t-il pu déraper de la sorte ? Mais je n’ai pas pensé à tous ces trucs auxquels les journalistes ont pensé : la grande perte de l’innocence, la fin d’une ère… C’était davantage le côté effroyable de la situation, le fait horrible que quelqu’un soit tué pendant un concert, combien c’était triste pour sa famille, mais aussi le comportement flippant des Hell’s Angels. Mick Jagger
J’y suis pas allé pour faire la police. J’suis pas flic. Je ne prétendrai jamais être flic. Ce Mick Jagger, il met tout sur le dos des Angels. Il nous prend pour des nazes. En ce qui me concerne, on s’est vraiment fait entuber par cet abruti. On m’a dit que si je m’asseyais sur le bord de la scène, pour bloquer les gens, je pourrais boire de la bière jusqu’à la fin du concert. C’est pour ça que j’y suis allé. Et tu sais quoi ? Quand ils ont commencé à toucher nos motos, tout a dérapé. Je sais pas si vous pensez qu’on les paie 50 $ ou qu’on les vole, ou que ça coûte cher ou quoi. Personne ne touche à ma moto. Juste parce qu’il y a une foule de 300 000 personnes ils pensent pouvoir s’en sortir. Mais quand je vois quelque chose qui est toute ma vie, avec tout ce que j’y ai investi, la chose que j’aime le plus au monde, et qu’un type lui donne des coups de pied, on va le choper. Et tu sais quoi ? On les a eus. Je ne suis pas un pacifiste minable, en aucun cas. Et c’est peut-être des hippies à fleurs et tout ça. Certains étaient bourrés de drogue, et c’est dommage qu’on ne l’ait pas été, ils descendaient la colline en courant et en hurlant et en sautant sur les gens. Et pas toujours sur des Angels, mais quand ils ont sauté sur un Angel, ils se sont fait mal.  Sonny Barger
SOS Racisme. SOS Baleines. Ambiguïté : dans un cas, c’est pour dénoncer le racisme ; dans l’autre, c’est pour sauver les baleines. Et si dans le premier cas, c’était aussi un appel subliminal à sauver le racisme, et donc l’enjeu de la lutte antiraciste comme dernier vestige des passions politiques, et donc une espèce virtuellement condamnée. Jean Baudrillard (1987)
I had an idea for a big song about America, and I didn’t want to write that this land is your land or some song like that. And I came up with this notion that politics and music flow parallel together forward through history. So the music you get is related somehow to the political environment that’s going on. And in the song, « American Pie, » the verses get somewhat more dire each time until you get to the end, but the good old boys are always there singing and singing, « Bye-bye Miss American Pie » almost like fiddling while Rome is burning. This was all in my head, and it sort of turned out to be true because, you now have a kind of music in America that’s really more spectacle, it owes more to Liberace than it does to Elvis Presley. And it’s somewhat meaningless and loud and bloviating and, and yet — and then we have this sort of spectacle in Washington, this kind of politics, which has gotten so out of control. And so the theory seems to hold up, but again, it was only my theory, and that’s how I wrote the song. That was the principle behind it. Don McLean
For some reason I wanted to write a big song about America and about politics, but I wanted to do it in a different way. As I was fiddling around, I started singing this thing about the Buddy Holly crash, the thing that came out (singing), ‘Long, long time ago, I can still remember how that music used to make me smile.’ I thought, Whoa, what’s that? And then the day the music died, it just came out. And I said, Oh, that is such a great idea. And so that’s all I had. And then I thought, I can’t have another slow song on this record. I’ve got to speed this up. I came up with this chorus, crazy chorus. And then one time about a month later I just woke up and wrote the other five verses. Because I realized what it was, I knew what I had. And basically, all I had to do was speed up the slow verse with the chorus and then slow down the last verse so it was like the first verse, and then tell the story, which was a dream. It is from all these fantasies, all these memories that I made personal. Buddy Holly’s death to me was a personal tragedy. As a child, a 15-year-old, I had no idea that nobody else felt that way much. I mean, I went to school and mentioned it and they said, ‘So what?’ So I carried this yearning and longing, if you will, this weird sadness that would overtake me when I would look at this album, The Buddy Holly Story, because that was my last Buddy record before he passed away. Don McLean
I was headed on a certain course, and the success I got with ‘American Pie’ really threw me off. It just shattered my lifestyle and made me quite neurotic and extremely petulant. I was really prickly for a long time. If the things you’re doing aren’t increasing your energy and awareness and clarity and enjoyment, then you feel as though you’re moving blindly. That’s what happened to me. I seemed to be in a place where nothing felt like anything, and nothing meant anything. Literally nothing mattered. It was very hard for me to wake up in the morning and decide why it was I wanted to get up. Don McLean
I’m very proud of the song. It is biographical in nature and I don’t think anyone has ever picked up on that. The song starts off with my memories of the death of Buddy Holly. But it moves on to describe America as I was seeing it and how I was fantasizing it might become, so it’s part reality and part fantasy but I’m always in the song as a witness or as even the subject sometimes in some of the verses. You know how when you dream something you can see something change into something else and it’s illogical when you examine it in the morning but when you’re dreaming it seems perfectly logical. So it’s perfectly okay for me to talk about being in the gym and seeing this girl dancing with someone else and suddenly have this become this other thing that this verse becomes and moving on just like that. That’s why I’ve never analyzed the lyrics to the song. They’re beyond analysis. They’re poetry. Don McLean
By 1964, you didn’t hear anything about Buddy Holly. He was completely forgotten. But I didn’t forget him, and I think this song helped make people aware that Buddy’s legitimate musical contribution had been overlooked. When I first heard ‘American Pie’ on the radio, I was playing a gig somewhere, and it was immediately followed by ‘Peggy Sue.’ They caught right on to the Holly connection, and that made me very happy. I realized that it was actually gonna perform some good works. Don McLean
It means never having to work again for the rest of my life. Don McLean (1991)
A month or so later I was in Philadelphia and I wrote the rest of the song. I was trying to figure out what this song was trying to tell me and where it was supposed to go. That’s when I realized it had to go forward from 1957 and it had to take in everything that has happened. I had to be a witness to the things going on, kind of like Mickey Mouse in Fantasia. I didn’t know anything about hit records. I was just trying to make the most interesting and exciting record that I could. Once the song was written, there was no doubt that it was the whole enchilada. It was clearly a very interesting, wonderful thing and everybody knew it. Don McLean (2003)
Basically in ‘American Pie’ things are heading in the wrong direction… It is becoming less idyllic. I don’t know whether you consider that wrong or right but it is a morality song in a sense. I was around in 1970 and now I am around in 2015… there is no poetry and very little romance in anything anymore, so it is really like the last phase of ‘American Pie’. Don McLean (2015)
The song has nostalgic themes, stretching from the late 1950s until the late 1960s. Except to acknowledge that he first learned about Buddy Holly’s death on February 3, 1959—McLean was age 13—when he was folding newspapers for his paper route on the morning of February 4, 1959 (hence the line « February made me shiver/with every paper I’d deliver »), McLean has generally avoided responding to direct questions about the song’s lyrics; he has said: « They’re beyond analysis. They’re poetry. » He also stated in an editorial published in 2009, on the 50th anniversary of the crash that killed Holly, Ritchie Valens, and J. P. « The Big Bopper » Richardson (who are alluded to in the final verse in a comparison with the Christian Holy Trinity), that writing the first verse of the song exorcised his long-running grief over Holly’s death and that he considers the song to be « a big song … that summed up the world known as America ». McLean dedicated the American Pie album to Holly. It was also speculated that the song contains numerous references to post-World War II American events (such as the murders of civil rights workers Chaney, Goodman, and Schwerner), and elements of culture, including 1960s culture (e.g. sock hops, cruising, Bob Dylan, The Beatles, Charles Manson, and much more). When asked what « American Pie » meant, McLean jokingly replied, « It means I don’t ever have to work again if I don’t want to. » Later, he stated, « You will find many interpretations of my lyrics but none of them by me … Sorry to leave you all on your own like this but long ago I realized that songwriters should make their statements and move on, maintaining a dignified silence. » He also commented on the popularity of his music, « I didn’t write songs that were just catchy, but with a point of view, or songs about the environment. In February 2015, McLean announced he would reveal the meaning of the lyrics to the song when the original manuscript went for auction in New York City, in April 2015. The lyrics and notes were auctioned on April 7, and sold for $1.2 million. In the sale catalogue notes, McLean revealed the meaning in the song’s lyrics: « Basically in American Pie things are heading in the wrong direction. … It [life] is becoming less idyllic. I don’t know whether you consider that wrong or right but it is a morality song in a sense. » The catalogue confirmed some of the better known references in the song’s lyrics, including mentions of Elvis Presley (« the king ») and Bob Dylan (« the jester »), and confirmed that the song culminates with a near-verbatim description of the death of Meredith Hunter at the Altamont Free Concert, ten years after the plane crash that killed Holly, Valens, and Richardson. Wikipedia
« The Jester » is probably Bob Dylan. It refers to him wearing « A coat he borrowed from James Dean, » and being « On the sidelines in a cast. » Dylan wore a red jacket similar to James Dean’s on the cover of The Freewheeling Bob Dylan, and got in a motorcycle accident in 1966 which put him out of service for most of that year. Dylan also made frequent use of jokers, jesters or clowns in his lyrics. The line, « And a voice that came from you and me » could refer to the folk style he sings, and the line, « And while the king was looking down the jester stole his thorny crown » could be about how Dylan took Elvis Presley’s place as the number one performer. The line, « Eight miles high and falling fast » is likely a reference to The Byrds’ hit « Eight Miles High. » Regarding the line, « The birds (Byrds) flew off from a fallout shelter, » a fallout shelter is a ’60s term for a drug rehabilitation facility, which one of the band members of The Byrds checked into after being caught with drugs. The section with the line, « The flames climbed high into the night, » is probably about the Altamont Speedway concert in 1969. While the Rolling Stones were playing, a fan was stabbed to death by a member of The Hells Angels who was hired for security. The line, « Sergeants played a marching tune, » is likely a reference to The Beatles’ album Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band. The line, « I met a girl who sang the blues and I asked her for some happy news, but she just smiled and turned away, » is probably about Janis Joplin. She died of a drug overdose in 1970. The lyric, « And while Lenin/Lennon read a book on Marx, » has been interpreted different ways. Some view it as a reference to Vladimir Lenin, the communist dictator who led the Russian Revolution in 1917 and who built the USSR, which was later ruled by Josef Stalin. The « Marx » referred to here would be the socialist philosopher Karl Marx. Others believe it is about John Lennon, whose songs often reflected a very communistic theology (particularly « Imagine »). Some have even suggested that in the latter case, « Marx » is actually Groucho Marx, another cynical entertainer who was suspected of being a socialist, and whose wordplay was often similar to Lennon’s lyrics. « Did you write the book of love » is probably a reference to the 1958 hit « Book Of Love » by the Monotones. The chorus for that song is « Who wrote the book of love? Tell me, tell me… I wonder, wonder who » etc. One of the lines asks, « Was it someone from above? » Don McLean was a practicing Catholic, and believed in the depravity of ’60s music, hence the closing lyric: « The Father, Son, and the Holy Ghost, they caught the last train for the coast, the day the music died. » Some, have postulated that in this line, the Trinity represents Buddy Holly, Ritchie Valens, and the Big Bopper. « And moss grows fat on our rolling stone » – Mick Jagger’s appearance at a concert in skin-tight outfits, displaying a roll of fat, unusual for the skinny Stones frontman. Also, the words, « You know a rolling stone don’t gather no moss » appear in the Buddy Holly song « Early in the Morning, » which is about his ex missing him early in the morning when he’s gone. « The quartet practiced in the park » – The Beatles performing at Shea Stadium. « And we sang dirges in the dark, the day the music died » – The ’60s peace marches. « Helter Skelter in a summer swelter » – The Manson Family’s attack on Sharon Tate and others in California. « We all got up to dance, Oh, but we never got the chance, ’cause the players tried to take the field, the marching band refused to yield » – The huge numbers of young people who went to Chicago for the 1968 Democratic Party National Convention, and who thought they would be part of the process (« the players tried to take the field »), only to receive a violently rude awakening by the Chicago Police Department nightsticks (the commissions who studied the violence after-the-fact would later term the Chicago PD as « conducting a full-scale police riot ») or as McLean calls the police « the marching band. » (…)The line « Jack be nimble, Jack be quick, Jack Flash sat on a candle stick » is taken from a nursery rhyme that goes « Jack be nimble, Jack be quick, Jack jump over the candlestick. » Jumping over the candlestick comes from a game where people would jump over fires. « Jumpin’ Jack Flash » is a Rolling Stones song. Another possible reference to The Stones can be found in the line, « Fire is the devils only friend, » which could be The Rolling Stones « Sympathy For The Devil, » which is on the same Rolling Stones album. (…) McLean wrote the opening verse first, then came up with the chorus, including the famous title. The phrase « as American as apple pie » was part of the lexicon, but « American Pie » was not. When McLean came up with those two words, he says « a light went off in my head. » (…) Regarding the lyrics, « Jack Flash sat on a candlestick, ’cause fire is the devil’s only friend, » this could be a reference to the space program, and to the role it played in the Cold War between America and Russia throughout the ’60s. It is central to McLean’s theme of the blending of the political turmoil and musical protest as they intertwined through our lives during this remarkable point in history. Thus, the reference incorporates Jack Flash (the Rolling Stones), with our first astronaut to orbit the earth, John (common nickname for John is Jack) Glenn, paired with « Flash » (an allusion to fire), with another image for a rocket launch, « candlestick, » then pulls the whole theme together with « ’cause fire is the Devil’s (Russia’s) only friend, » as Russia had beaten America to manned orbital flight. At 8 minutes 32 seconds, this is the longest song in length to hit #1 on the Hot 100. The single was split in two parts because the 45 did not have enough room for the whole song on one side. The A-side ran 4:11 and the B-side was 4:31 – you had to flip the record in the middle to hear all of it. Disc jockeys usually played the album version at full length, which was to their benefit because it gave them time for a snack, a cigarette or a bathroom break. (…) When the original was released at a whopping 8:32, some radio stations in the United States refused to play it because of a policy limiting airplay to 3:30. Some interpret the song as a protest against this policy. When Madonna covered the song many years later, she cut huge swathes of the song, ironically to make it more radio friendly, to 4:34 on the album and under 4 minutes for the radio edit. In 1971, a singer named Lori Lieberman saw McLean perform this at the Troubadour theater in Los Angeles. She claimed that she was so moved by the concert that her experience became the basis for her song « Killing Me Softly With His Song, » which was a huge hit for Roberta Flack in 1973. When we spoke with Charles Fox, who wrote « Killing Me Softly » with Norman Gimbel, he explained that when Lieberman heard their song, it reminded her of the show, and she had nothing to do with writing the song. This song did a great deal to revive interest in Buddy Holly. Says McLean: « By 1964, you didn’t hear anything about Buddy Holly. He was completely forgotten. But I didn’t forget him, and I think this song helped make people aware that Buddy’s legitimate musical contribution had been overlooked. When I first heard ‘American Pie’ on the radio, I was playing a gig somewhere, and it was immediately followed by ‘Peggy Sue.’ They caught right on to the Holly connection, and that made me very happy. I realized that it was actually gonna perform some good works. » In 2002, this was featured in a Chevrolet ad. It showed a guy in his Chevy singing along to the end of this song. At the end, he gets out and it is clear that he was not going to leave the car until the song was over. The ad played up the heritage of Chevrolet, which has a history of being mentioned in famous songs (the line in this one is « Drove my Chevy to the levee »). Chevy used the same idea a year earlier when it ran billboards of a red Corvette that said, « They don’t write songs about Volvos. » Weird Al Yankovic did a parody of this song for his 1999 album Running With Scissors. It was called « The Saga Begins » and was about Star Wars: The Phantom Menace written from the point of view of Obi-Wan Kenobi. Sample lyric: « Bye, bye this here Anakin guy, maybe Vader someday later but now just a small fry. » It was the second Star Wars themed parody for Weird Al – his first being « Yoda, » which is a takeoff on « Lola » by The Kinks. Al admitted that he wrote « The Saga Begins » before the movie came out, entirely based on Internet rumors. (…) This song was enshrined in the Grammy Hall of Fame in 2002, 29 years after it was snubbed for the four categories it was nominated in. At the 1973 ceremony, « American Pie » lost both Song of the Year and Record of the year to « First Time Ever I Saw Your Face. » (…) Fans still make the occasional pilgrimage to the spot of the plane crash that inspired this song. It’s in a location so remote that tourists are few. The song starts in mono, and gradually goes to stereo over its eight-and-a-half minutes. This was done to represent going from the monaural era into the age of stereo. This song was a forebear to the ’50s nostalgia the became popular later in the decade. A year after it was released, Elton John scored a ’50s-themed hit with « Crocodile Rock; in 1973 the George Lucas movie American Graffiti harkened back to that decade, and in 1978 the movie The Buddy Holly Story hit theaters. One of the more bizarre covers of this song came in 1972, when it appeared on the album Meet The Brady Bunch, performed by the cast of the TV show. This version runs just 3:39. This song appears in the films Born on the Fourth of July (1989), Celebrity (1998) and Josie and the Pussycats (2001). Don McLean’s original manuscript of « American Pie » was sold for $1.2 million at a Christie’s New York auction on April 7, 2015. Songfacts

Nostalgie quand tu nous tiens !

En ces jours étranges ….

Où, à l’instar d’une espèce condamnée comme l’avait bien vu Baudrillard …

Le racisme devient « l’enjeu de la lutte antiraciste comme dernier vestige des passions politiques » …

Et SOS racisme attaque à nouveau Eric Zemmour en justice …

Pendant qu’au Sénat ou dans les beaux quartiers parisiens, ses notables de créateurs coulent des jours paisibles …

Comment ne pas repenser …

A la fameuse phrase de la célébrissime chanson de Don McLean …

Qui  entre la mort de Buddy Holly et celle, quatre mois après Woodstock, d’un fan au festival d’Altamont pendant le passage des Rolling Stones ….

Revenait, il y a 50 ans sur la perte d’innocence du rock et de l’Amérique de son adolescence …

Regrettant le temps proverbial …

Où « la pierre qui roule n’amassait pas mousse » ?

What is Don McLean’s song “American Pie” all about?

Dear Cecil:

I’ve been listening to Don McLean sing « American Pie » for twenty years now and I still don’t know what the hell he’s talking about. I know, I know, the « day the music died » is a reference to the Buddy Holly/Ritchie Valens/Big Bopper plane crash, but the rest of the song seems to be chock full of musical symbolism that I’ve never been able to decipher. There are clear references to the Byrds ( » … eight miles high and fallin’ fast … ») and the Rolling Stones (« … Jack Flash sat on a candlestick … »), but the song also mentions the « King and Queen, » the « Jester » (I’ve heard this is either Mick Jagger or Bob Dylan), a « girl who sang the blues » (Janis Joplin?), and the Devil himself. I’ve heard there is an answer key that explains all the symbols. Is there? Even if there isn’t, can you give me a line on who’s who and what’s what in this mediocre but firmly-entrenched-in-my-mind piece of music?

Scott McGough, Baltimore

Cecil replies:

Now, now, Scott. If you can’t clarify the confused, certainly the pinnacle of literary achievement in my mind, history (e.g., the towering rep of James Joyce) instructs us that your next best bet is to obfuscate the obvious. Don McLean has never issued an “answer key” for “American Pie,” undoubtedly on the theory that as long as you can keep ’em guessing, your legend will never die.

He’s probably right. Still, he’s dropped a few hints. Straight Dope musicologist Stefan Daystrom taped the following intro from Casey Kasem’s American Top 40 radio show circa January 1972: “A few days ago we phoned Don McLean for a little help in interpreting his great hit ‘American Pie.’ He was pretty reluctant to give us a straight interpretation of his work; he’d rather let it speak for itself. But he explained some of the specific references that he makes. The most important one is the death of rockabilly singer Buddy Holly in 1959; for McLean, that’s when the music died. The court jester he refers to is Bob Dylan. The Stones and the flames in the sky refer to the concert at Altamont, California. And McLean goes on, painting his picture,” blah blah, segue to record.

Not much to go on, but at least it rules out the Christ imagery. For the rest we turn to the song’s legion of freelance interpreters, whose thoughts were most recently compiled by Rich Kulawiec into a file that I plucked from the Internet. (I love the Internet.) No room to reprint all the lyrics, which you probably haven’t been able to forget anyway, but herewith the high points:

February made me shiver: Holly’s plane crashed February 3, 1959.

Them good ole boys were singing “This’ll be the day that I die”: Holly’s hit “That’ll Be the Day” had a similar line.

The Jester sang for the King and Queen in a coat he borrowed from James Dean: ID of K and Q obscure. Elvis and Connie Francis (or Little Richard)? John and Jackie Kennedy? Or Queen Elizabeth and consort, for whom Dylan apparently did play once? Dean’s coat is the famous red windbreaker he wore in Rebel Without a Cause; Dylan wore a similar one on “The Freewheeling Bob Dylan” album cover.

With the Jester on the sidelines in a cast: On July 29, 1966 Dylan had a motorcycle accident that kept him laid up for nine months.

While sergeants played a marching tune: The Beatles’ “Sergeant Pepper’s Lonely Hearts Club Band.”

And as I watched him on the stage/ my hands were clenched in fists of rage/ No angel born in hell/ Could break that Satan’s spell/ And as the flames climbed high into the night: Mick Jagger, Altamont.

I met a girl who sang the blues/ And I asked her for some happy news/ But she just smiled and turned away: Janis Joplin OD’d October 4, 1970.

The three men I admire most/ The Father, Son, and Holy Ghost/ They caught the last train for the coast: Major mystery. Holly, Bopper, Valens? Hank Williams, Elvis, Holly? JFK, RFK, ML King? The literal tripartite deity? As for the coast, could be the departure of the music biz for California. Or it simply rhymes, a big determinant of plot direction in pop music lyrics (which may also explain “drove my Chevy to the levee”). Best I can do for now. Just don’t ask me to explain “Stairway to Heaven.”

The last word (probably) on “American Pie”

Dear Cecil:

As you can imagine, over the years I have been asked many times to discuss and explain my song “American Pie.” I have never discussed the lyrics, but have admitted to the Holly reference in the opening stanzas. I dedicated the album American Pie to Buddy Holly as well in order to connect the entire statement to Holly in hopes of bringing about an interest in him, which subsequently did occur.

This brings me to my point. Casey Kasem never spoke to me and none of the references he confirms my making were made by me. You will find many “interpretations” of my lyrics but none of them by me. Isn’t this fun?

Sorry to leave you all on your own like this but long ago I realized that songwriters should make their statements and move on, maintaining a dignified silence.

— Don McLean, Castine, Maine

Cecil Adams

Voir aussi:

It had been a while since I’d seen “Gimme Shelter,” one of the early classics of the Maysles brothers, Albert and David, and I watched it again on the occasion of the passing of Albert Maysles last Thursday. To my surprise, I found that a big part of the story of “Gimme Shelter” is in the end credits, which say that the movie was filmed by “the Maysles Brothers and (in alphabetical order)” the names of twenty-two more camera operators. By way of contrast, the brothers’ previous feature, “Salesman,” credited “photography” solely to Albert Maysles, and “Grey Gardens,” from 1976, was “filmed by” Albert Maysles and David Maysles. The difference is drastic: it’s the distinction between newsgathering and relationships, and relationships are what the Maysleses built their films on.

The Maysleses virtually lived with the Bible peddlers on the road, they virtually inhabited Grey Gardens with Big Edie and Little Edie, but—as Michael Sragow reports in this superb study, from 2000, on the making of “Gimme Shelter”—the Maysleses didn’t and couldn’t move in with the Rolling Stones. Stan Goldstein, a Maysles associate, told Sragow, “In the film there are virtually no personal moments with the Stones—the Maysles were not involved with the Stones’ lives. They did not have unlimited access. It was an outside view.”

It’s a commonplace to consider the documentary filmmaker Frederick Wiseman’s films to be centered on the lives of institutions and those of the Maysleses to be centered on the lives of people, but “Gimme Shelter” does both. Though it’s replete with some exhilarating concert footage—notably, of the Stones performing on the concert tour that led up to the Altamont disaster—its central subject is how the Altamont concert came into being. “Gimme Shelter” is a film about a concert that is only incidentally a concert film. Yet the Maysleses’ vision of the unfolding events is distinctive—and, for that matter, historic—by virtue of their distinctive directorial procedure.

Early on, Charlie Watts, the Stones drummer, is seen in the editing room, watching footage with David Maysles, who tells him that it will take eight weeks to edit the film. Watts asks whether Maysles thinks he can do it in that time, and Maysles answers, waving his arm to indicate the editing room, “This gives us the freedom, you guys watching it.”

Filming in the editing room (which, Sragow reports, was the idea of Charlotte Zwerin, one of the film’s editors and directors, who had joined the project after the rest of the shoot) gave them the freedom to break from the strict chronology of the concert season that went from New York to Altamont while staying within the participatory logic of their direct-cinema program. It’s easy to imagine another filmmaker using a voice-over and a montage to introduce, at the start, the fatal outcome of the Altamont concert and portentously declare the intention to follow the band on their American tour to see how they reached that calamitous result. The Maysleses, repudiating such ex-cathedra interventions, instead create a new, and newly personal, sphere of action for the Stones and themselves that the filmmakers can use to frame the concert footage.

The editing-room sequences render the concert footage archival, making it look like what it is—in effect, found footage of a historical event. The result is to turn the impersonal archive personal and to give the Maysles brothers, as well as the Rolling Stones, a personal implication in even the documentary images that they themselves didn’t film.

Among those images are those of a press conference where Mick Jagger announced his plans for a free concert and his intentions in holding it, which are of a worthy and progressive cast: “It’s creating a microcosmic society which sets examples for the rest of America as to how one can behave at large gatherings.” (Later, though, he frames it in more demotic terms: “The concert is an excuse for everyone to talk to each other, get together, sleep with each other, hold each other, and get very stoned.”)

A strange convergence of interests appears in negotiations filmed by the Maysleses between the attorney Melvin Belli, acting on the Stones’ behalf; Dick Carter, the owner of the Altamont Speedway; and other local authorities. The intense pressure to make the concert happen is suggested in a radio broadcast from the day before the concert, during which the announcer Frank Terry snarks that “apparently it’s one of the most difficult things in the world to give a free concert.” The Stones want to perform; their fans want to see them perform a free concert; the local government wants to deliver that show and not to stand in its way; Belli wants to facilitate it; and the Stones don’t exactly renounce their authority in the process but do, in revealing moments, lay bare to the Maysleses’ cameras their readiness to engage with a mighty system of which they themselves aren’t quite the masters.

Within this convergence of rational interests, one element is overlooked: madness. Jagger approaches the concert with constructive purpose and festive enthusiasm, but he performs like a man possessed, singing with fury of a crossfire hurricane and warning his listeners that to play with him is to play with fire. No, what happened at Altamont is not the music’s fault. Celebrity was already a scene of madness in Frank Sinatra’s first flush of fame and when the Beatles were chased through the train station in “A Hard Day’s Night.” But the Beatles’ celebrity was, almost from the start, their subject as well as their object, and they approached it and managed it with a Warholian consciousness, as in their movies; they managed their music in the same way and became, like Glenn Gould, concert dropouts. By contrast, the Stones were primal and natural performers, whose music seemed to thrive, even to exist, in contact with the audience. That contact becomes the movie’s subject—a subject that surpasses the Rolling Stones and enters into history at large.

The Maysleses and Zwerin intercut the discussions between Belli, Carter, and the authorities with concert footage from the Stones’ other venues along the way. The effect—the music running as the nighttime preparations for the Altamont concert occur, with fires and headlights, a swirling tumult—suggests the forces about to be unleashed on the world at large. A cut from a moment in concert to a helicopter shot of an apocalyptic line of cars winding through the hills toward Altamont and of the crowd already gathered there suggests that something wild has escaped from the closed confines of the Garden and other halls. The Maysleses’ enduring theme of the absent boundary between theatre and life, between show and reality, is stood on its head: art as great as that of the Stones is destined to have a mighty real-world effect. There’s a reason why the crucial adjective for art is “powerful”; it’s ultimately forced to engage with power as such.

What died at Altamont was the notion of spontaneity, of the sense that things could happen on their own and that benevolent spirits would prevail. What ended was the idea of the unproduced. What was born there was infrastructure—the physical infrastructure of facilities, the abstract one of authority. From that point on, concerts were the tip of the iceberg, the superstructure, the mere public face and shining aftermath of elaborate planning. The lawyers and the insurers, the politicians and the police, security consultants and fire-safety experts—the masters and mistresses of management—would be running the show.

The movie ends with concertgoers the morning after, walking away, their backs to the viewer, leaving a blank natural realm of earth and sky; they’re leaving the state of nature and heading back to the city, from which they’ll never be able to leave innocently again. What emerges accursed is the very idea of nature, of the idea that, left to their own inclinations and stripped of the trappings of the wider social order, the young people of the new generation will somehow spontaneously create a higher, gentler, more loving grassroots order. What died at Altamont is the Rousseauian dream itself. What was envisioned in “Lord of the Flies” and subsequently dramatized in such films as “Straw Dogs” and “Deliverance” was presented in reality in “Gimme Shelter.” The haunting freeze-frame on Jagger staring into the camera, at the end of the film, after his forensic examination of the footage of the killing of Meredith Hunter at the concert, reveals not the filmmakers’ accusation or his own sense of guilt but lost illusions.


Antifas: Attention, un extrémisme peut en cacher un autre ! (It is time to confront the violent extremism on the left by treating black-clad Antifa protesters as a gang, says Berkeley mayor Jesse Arreguin)

1 octobre, 2020

Antifa face off against white supremacists in Charlottesville, VA

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Les fascistes de demain s’appelleront eux-mêmes antifascistes. Winston Churchill (?)
Police: A toujours tort. Flaubert (Dictionnaire des idées reçues ou catalogue des opinions chics, 1913)
Vous avez des gueules de fils à papa. Je vous haïs, comme je hais vos papas. Bon sang ne saurait mentir. (…) Lorsque hier, à Valle Giulia, vous vous êtes battus avec les policiers, moi, je sympathisais avec les policiers. Car les policiers sont fils de pauvres. Ils viennent de sub-utopies, paysannes ou urbaines. (…) Ils ont vingt ans, le même âge que vous, chers et chères. Evidemment, nous sommes d’accord contre l’institution de la police. Mais prenez-vous-en à la Magistrature, et vous verrez ! Les garçons policiers que vous, par pur vandalisme (attitude dignement héritée du Risorgimento), de fils à papa, avez tabassés, appartiennent à l’autre classe sociale. À Valle Giulia, hier, il y a eu ainsi un fragment de lutte de classe : et vous, très chers (bien que du côté de la raison) vous étiez les riches, tandis que les policiers (qui étaient du côté du tort) étaient les pauvres. Belle victoire, donc, que la vôtre ! Dans ces cas-là, c’est aux policiers qu’on donne des fleurs, très chers. La Stampa et Il Corriere della Sera, NewsWeek et Le Monde vous lèchent le cul. Vous êtes leurs fils, leur espérance, leur futur : s’il vous font des reproches il ne se prépareront pas, c’est sûr, à une lutte de classe contre vous ! Au contraire, il s’agit plutôt d’une lutte intestine. Pour celui qui, intellectuel ou ouvrier, est extérieur à votre lutte, l’idée est très divertissante qu’un jeune bourgeois cogne un vieux bourgeois, et qu’un vieux bourgeois condamne un jeune bourgeois. (…) Allez occuper les universités, chers fils, mais donnez la moitié de vos revenus paternels, aussi maigres soient-ils, à de jeunes ouvriers afin qu’ils puissent occuper, avec vous, leurs usines. Pier Palo Pasolini (1968)
Frapper vite, frapper fort, un bon flic est un flic mort. Pekatralatak (Flics porcs assassins, Pour un Djihad de Classe, 2008)
A riot is the language of the unheard. ​I hope we can avoid riots because riots are self-defeating and socially destructive. Martin Luther King
On se demande souvent quelle idéologie va remplacer le socialisme. Mais elle est déjà là, sous nos yeux : c’est l’antiracisme (…) Comme toutes les idéologies, celle de l’antiracisme se propose non de servir ceux qu’elle prétend délivrer, mais d’asservir ceux qu’elle vise à enrôler (…) Agissant par la terreur et non par la raison, cet antiracisme fabrique plus de racistes qu’il n’en guérit […] L’antiracisme idéologique, qu’il faut soigneusement distinguer de l’antiracisme effectif et sincère, attise les divisions entre les humains au nom de leur fraternité proclamée.  Jean-François Revel (1999)
C’est une sphère très difficile à cerner, qui a parfois des réactions surréalistes et des actions très violentes. On les reconnait à leur «dress code»: «des vêtements noirs, des bottes hautes… Comme les militants de l’extrême droite, à la différence que les gauchistes ont des lacets rouges et les autres, des lacets blancs. Ce sont des militants chevronnés, proches des milieux libertaires et anarchistes, qui viennent des ZAD (Zones à défendre, ndlr) de Sivens, Notre-Dame-des-Landes, Turin… et que l’on voit aujourd’hui aux avant-postes des manifestations sauvages. (…) Cette ultragauche est à l’affût de toutes les luttes: il y a trente ans, les redskins tapaient contre les fascistes, au début des années 2000 on retrouvait ces groupes sur les manifestations contre les sommets gouvernementaux et aujourd’hui, ils se rassemblent contre la loi travail. Même si ce ne sont pas les mêmes générations militantes qui agissent, il y a eu comme un passage de témoin. (…) beaucoup de slogans, d’affiches de [Mai 8] sont repris aujourd’hui dans les cortèges avec des appels pour les «grèves, blocages et manifestations sauvages. (…) Globalement, les antifascistes d’aujourd’hui sont moins violents, plus politisés et plus composites que dans les années 80. Ils sont souvent surdiplômés, viennent de milieux plus bourgeois mais ne trouvent pas de raison d’être à travers le travail. La société plonge avec eux dans un cycle offensif: une action violente, suivie d’une répression forte. L’ultragauche cherche ainsi à créer plus de solidarité entre groupes, et recruter de nouveaux militants dans les rangs des défenseurs de liberté. Jacques Leclercq (2016)
L’insécurité sociale et culturelle dans laquelle ont été plongées les classes populaires, leur relégation spatiale, débouchent sur une crise politique majeure. L’émergence d’une « France périphérique », la montée des radicalités politiques et sociales sont autant de signes d’une remise en cause du modèle économique et sociétal dominant. Face à ces contestations, la classe dominante n’a plus d’autre choix que de dégainer sa dernière arme, celle de l’antifascisme. Contrairement à l’antifascisme du siècle dernier, il ne s’agit pas de combattre un régime autoritaire ou un parti unique. Comme l’annonçait déjà Pier Paolo Pasolini en 1974, analysant la nouvelle stratégie d’une gauche qui abandonnait la question sociale, il s’agit de mettre en scène « un antifascisme facile qui a pour objet un fascisme archaïque qui n’existe plus et n’existera plus jamais ». C’est d’ailleurs en 1983, au moment où la gauche française initie son virage libéral, abandonne les classes populaires et la question sociale, qu’elle lance son grand mouvement de résistance au fascisme qui vient. Lionel Jospin reconnaîtra plus tard que cette « lutte antifasciste en France n’a été que du théâtre » et même que « le Front national n’a jamais été un parti fasciste ». Ce n’est pas un hasard si les instigateurs et financeurs de l’antiracisme et de l’antifascisme sont aussi des représentants du modèle mondialisé. De Bernard-Henri Lévy à Pierre Bergé, des médias (contrôlés par des multinationales), du Medef aux entreprises du CAC 40, de Hollywood à Canal Plus, l’ensemble de la classe dominante se lance dans la résistance de salon. « No pasaràn » devient le cri de ralliement des classes dominantes, économiques ou intellectuelles, de gauche comme de droite. Il n’est d’ailleurs pas inintéressant de constater, comme le fait le chercheur Jacques Leclerq, que les groupes « antifa » (qui s’étaient notamment fait remarquer pendant les manifestations contre la loi Travail par des violences contre des policiers), recrutent essentiellement des jeunes diplômés de la bourgeoisie. Véritable arme de classe, l’antifascisme présente en effet un intérêt majeur. Il confère une supériorité morale à des élites délégitimées en réduisant toute critique des effets de la mondialisation à une dérive fasciste ou raciste. Mais, pour être durable, cette stratégie nécessite la promotion de l’« ennemi fasciste » et donc la surmédiatisation du Front national… Aujourd’hui, on lutte donc contre le fascisme en faisant sa promotion. Un « combat à mort » où on ne cherche pas à détruire l’adversaire, mais à assurer sa longévité. Il est en effet très étrange que les républicains, qui sauf erreur détiennent le pouvoir, n’interdisent pas un parti identifié comme « fasciste ». À moins que ces nouveaux partisans n’aient pas véritablement en ligne de mire ce petit parti, cette « PME familiale », mais les classes populaires dans leur ensemble. Car le problème est que ce n’est pas le Front national qui influence les classes populaires, mais l’inverse. Le FN n’est qu’un symptôme d’un refus radical des classes populaires du modèle mondialisé. L’antifascisme de salon ne vise pas le FN, mais l’ensemble des classes populaires qu’il convient de fasciser afin de délégitimer leur diagnostic, un « diagnostic d’en bas » qu’on appelle « populisme ». Cette désignation laisse entendre que les plus modestes n’ont pas les capacités d’analyser les effets de la mondialisation sur le quotidien et qu’elles sont aisément manipulables. Expert en « antifascisme », Bernard-Henri Lévy a ainsi ruiné l’argumentaire souverainiste, celui de Chevènement, en l’assimilant à une dérive nationaliste – lire : fasciste. Du refus du référendum européen à la critique des effets de la dérégulation, du dogme du libre-échange, toute critique directe ou indirecte de la mondialisation est désormais fascisée. Le souverainisme, une « saloperie », nous dit Bernard-Henri Lévy. Décrire l’insécurité sociale et culturelle en milieu populaire, c’est « faire le jeu de ». Dessiner les contours d’une France fragilisée, celle de la France périphérique, « c’est aussi faire le jeu de ». Illustration parfaite du « fascisme de l’antifascisme », l’argument selon lequel il ne faudrait pas dire certaines vérités, car cela « ferait le jeu de », est régulièrement utilisé. Il faut dire que les enjeux sont considérables. Si elle perd la guerre des représentations, la classe dominante est nue. Elle devra alors faire face à la question sociale et assumer des choix économiques et sociétaux qui ont précarisé les classes populaires. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la multiplication des procès en sorcellerie et le nouveau maccarthysme des « libéraux-godwiniens ». L’expression du philosophe Jean-Claude Michéa vise à dénoncer l’utilisation systématique par les libéraux de la théorie du juriste Mike Godwin selon laquelle « plus une discussion en ligne dure longtemps (sur Internet), plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Hitler s’approche de 1 ». Pour la classe dominante, la défense même de gens ordinaires devient suspecte. (…) On pourrait multiplier les exemples, mais la méthode est toujours la même : fasciser ceux qui donnent à voir la réalité populaire. Face à une guerre des représentations qu’elle est en train de perdre, la classe dominante en arrive même à fasciser les territoires ! La « France périphérique » est ainsi présentée comme une représentation d’une France blanche xénophobe opposée aux quartiers ethnicisés de banlieue. Peu importe que la distinction entre les territoires ruraux, les petites villes et les villes moyennes et les métropoles n’ait jamais reposé sur un clivage ethnique, peu importe que la France périphérique, qui comprend les DOM-TOM, ne soit pas homogène ethniquement et culturellement, l’objectif est avant tout d’ostraciser et de délégitimer les territoires populaires. Et, inversement, de présenter la France des métropoles comme ouverte et cosmopolite. La France du repli d’un côté, des ploucs et des ruraux, la France de l’ouverture et de la tolérance de l’autre. Mais qu’on ne s’y trompe pas, cet « antiracisme de salon » ne vise absolument pas à protéger l’« immigré », le « musulman », les « minorités » face au fascisme qui vient, il s’agit d’abord de défendre des intérêts de classe, ceux de la bourgeoisie. Si l’arme de l’antifascisme permet à moyen terme de décrédibiliser toute proposition économique alternative et de contenir la contestation populaire, elle révèle aussi l’isolement des classes dominantes et supérieures. Cette stratégie de la peur n’a en effet plus aucune influence sur les catégories modestes, ni dans la France périphérique, ni en banlieue. C’est terminé. Les classes populaires ne parlent plus avec les « mots » de l’intelligentsia. Le « théâtre de la lutte antifasciste » se joue devant des salles vides. En ostracisant, et en falsifiant, l’idéologie antifasciste vise à isoler, atomiser les classes populaires et les opposants au modèle dominant en créant un climat de peur. Le problème est que cette stratégie de défense de classe devient inopérante et, pire, est en train de se retourner contre ses promoteurs. La volonté de polariser encore plus le débat public entre « racistes et antiracistes », entre « fascistes et antifascistes » semble aussi indiquer la fuite en avant d’une classe dominante qui n’est pas prête à remettre en question un modèle qui ne fait plus société. Réunie sous la bannière de l’antifascisme, partageant une représentation unique (de la société et des territoires), les bourgeoisies de gauche et de droite sont tentées par le parti unique. Si les « intellectuels sont portés au totalitarisme bien plus que les gens ordinaires », une tentation totalitaire semble aussi imprégner de plus en plus une classe dominante délégitimée, et ce d’autant plus qu’elle est en train de perdre la bataille des représentations. Ainsi, quand la fascisation ne suffit plus, la classe dominante n’hésite plus à délégitimer les résultats électoraux lorsqu’ils ne lui sont pas favorables. La tentation d’exclure les catégories modestes du champ de la démocratie devient plus précisé. L’argument utilisé, un argument de classe et d’autorité, est celui du niveau d’éducation des classes populaires. Il permet de justifier une reprise en main idéologique. En juin 2016, le vote des classes populaires britanniques pour le Brexit a non seulement révélé un mépris de classe, mais aussi une volonté de restreindre la démocratie. Quand Alain Mine déclare que le Brexit, « c’est la victoire des gens peu formés sur les gens éduqués » ou lorsque Bernard-Henri Lévy insiste sur la « victoire du petit sur le grand, et de la crétinerie sur l’esprit », la volonté totalitaire des classes dominantes se fait jour. Les mots de l’antifascisme sont ceux de la classe dominante, les catégories modestes l’ont parfaitement compris et refusent désormais les conditions d’un débat tronqué. Christophe Guilluy
Ce qui s’appelle tour à tour Antifa et Black Blocks est une unique nébuleuse d’anarchistes ; d’usage, des gosses de riches en révolte pubertaire. Gauchistes à 20 ans, ils combattent fictivement un fascisme onirique – et à 40 ans, dirigent les boîtes de com’ ou médias du système. Ces casseurs sont connus. A Paris et autour (92, 93, 94) opère la DRPP, Direction du renseignement de la préfecture de police, très affutée sur son territoire. L’auteur est formel : la DRPP connaît un par un les deux ou trois cents pires Black blocks et peut les cueillir au nid avant toute émeute (dans les beaux quartiers ou des squats…) puis les isoler quelques heures ; les codes en vigueur le permettent. En prime, ces milieux anarchistes grouillent d’indicateurs. En Ile-de-France, la PP connaît ainsi les préparatifs d’une émeute. Enfin, l’Europe du renseignement existe : quand trente émeutiers allemands, belges ou italiens, vont à Paris se joindre à la « fête », un signalement est fourni. Ces alertes donnent des itinéraires, l’immatriculation des véhicules, etc. (les « indics », toujours…). Là, un barrage filtrant règle le problème. Ainsi, L’Intérieur peut, sinon neutraliser une émeute – du moins, en limiter à 90% les dégâts. Exemple : avant l’élection présidentielle, les Black blocks veulent attaquer une réunion du Front national au Zénith le 17 avril 2017. Comme d’usage prévenue, la police agit et l’affaire avorte. Cela, elle le peut toujours – même en mars 2019. (…) Ce qui est advenu samedi 16 mars sur les Champs-Elysées n’a rien à voir avec la population française, et fort marginalement, avec les Gilets jaunes eux-mêmes. Bien plutôt, la Mairie de Paris et les gouvernements Hollande-Macron doivent s’en prendre à eux-mêmes. Depuis dix ans, ils considèrent les Antifa comme de preux hérauts de la démocratie – certes un tantinet excités mais n’est-ce pas, il faut que jeunesse se passe. Ici règne la connivence : ces anarchistes sont leurs fils ou les copains de ceux-ci. Certes moins gravement, c’est le cas de figure Maison-Blanche – Moudjahidine afghans. Utiles pour combattre l’Union soviétique en Afghanistan – mais l’URSS disparue, ils ne rentrent pas docilement à la niche – ils suscitent Oussama ben Laden. Ici pareil, les Antifa chouchous-Bobos sont en même temps des Black Block. Là, catastrophe ! On ne sait que dire, on se borne à gémir sur la violence qui doit cesser et à édicter des lois futiles. Car bien sûr, chacun sait qu’au rayon répression ferme, le chien Hollande-Macron n’a pas de crocs. Et comment se montrer féroce envers ses propres enfants ? Il y a des exemples récents de cela ; des noms, des faits. Si un Antifa est par hasard arrêté, il est peu après relâché en douce. (…) L’impéritie de ce gouvernement, son ignorance des élémentaires normes du maintien de l’ordre éclatent au grand jour. Et l’isolement de M. Macron, tout autant. M. Castaner d’abord. Dans le petit milieu politiciens-médias, là où se recrutent confidents, amants et associés, on sait que le ministre de l’Intérieur est un farceur, occupant ce poste car M. Macron n’avait nul candidat fiable à y mettre. Alors que la France vit sa pire crise de violence sociale en un siècle, M. Castaner fait la noce en boîte de nuit, où – je cite la presse people, il « embrasse une inconnue sur la bouche « . Ebahis, toutes les racailles, narcos et Antifa soupirent d’aise. On connaît le proverbe « Quand le chat n’est pas là, les souris dansent ». On a vu le bal samedi 16 mars sur les Champs-Elysées. M. Macron, lui, skie. A mesure où la situation s’aggrave ; à mesure où, certains jours, la France frôle la guerre civile ; M. Macron renforce son contrôle – chaque jour plus tatillon – sur les médias, notamment l’information des radios-télévisions, tenues à la laisse courte. Le président croit ainsi visiblement que l’actuel chaos est affaire de communication. Or bien sûr, c’est tout sauf ça. Une telle erreur de diagnostic n’augure rien de bon pour la suite de son quinquennat. Xavier Raufer
Vous savez, le respect de la loi n’est pas une catégorie pertinente pour moi, ce qui compte c’est la justice et la pureté, ce n’est pas la loi. (…) La personne la plus condamnée de France, c’est le préfet de police de Paris, qui a 135 condamnations au tribunal administratif pour des manœuvres dilatoires sur la question de la demande d’asile, donc je ne crois pas que les gouvernants obéissent beaucoup à la loi. Je ne vois pas pourquoi nous on devrait le faire. (…)  C’est l’analyse sociologique. C’est-à-dire que vous pouvez établir dans le monde social qu’il y a un certain nombre de mécanismes qui produisent de la persécution ou la mise à mort prématurée d’un certain nombre de populations. Si jamais vous produisez une action qui lève ces systèmes de persécution, qui soulagent les corps de la souffrance, vous produisez une action qui est juste et qui est pure. Et si à l’inverse vous prenez des mesures qui renforcent l’exposition des corps à la persécution, alors vous êtes impur et vous êtes injuste. (…) C’est objectif, tout le monde le sait. Tout le monde sait très bien ce que c’est qu’un corps qui souffre, tout le monde sait très bien qu’il y a des clochards dans la rue. Quand Macron dit qu’il n’y a pas de pénibilité du travail, il le sait qu’il y a de la pénibilité. (…) Quand il dit qu’il n’y a pas de violences policières et qu’on voit les vidéos du Burger King pendant les gilets jaunes (…). Il voit très bien qu’en niant ces réalités, il active des systèmes de pouvoir de dénégation qui permettent de perpétuer des systèmes de persécution. (…) Moi je pense que le but de la gauche, c’est de produire des fractures, des gens intolérables et des débats intolérables dans le monde social. Il faut savoir qu’il y a des paradigmes irréconciliables. Moi, je suis contre le paradigme du débat, contre le paradigme de la discussion. Je pense que nous perdons notre temps lorsque nous allons sur des chaînes d’info débattre avec des gens qui sont de toute façon pas convaincables. En fait, nous ratifions la possibilité qu’il fasse partie de l’espace du débat. Je pense que la politique est de l’ordre de l’antagonisme et de la lutte et j’assume totalement le fait qu’il faille reproduire un certain nombre de censures dans l’espace public, pour rétablir un espace où les opinions justes prennent le pouvoir sur les opinions injustes. (…) Plus que la censure – parce que je ne suis pas favorable à l’appareil d’Etat -, je suis favorable à une forme de mépris que la gauche doit avoir pour les opinions de droite. Quand vous avez sur une chaîne d’info en continu des débats d’extrême droite ou semi racistes, tout le monde sait que c’est fait pour ça, et tout le monde va se mettre à réagir ça. (…) On se met à être contaminé dans nos espaces de gauche par ces prises de parole complètement délirantes plutôt que les laisser tranquilles dans leur coin à faire le silence, les renvoyer à leur insignifiance. Geoffroy de Lagasnerie
Beaucoup de gens ici font profil bas. Je connais au moins 25 personnes dans la rue qui sont des partisans de Trump, mais qui sortent pas leurs pancartes. C’est une bataille constante et lorsque vous avez des pancartes, il y a un facteur d’intimidation. Ma femme et ma fille de 3 ans sont sorties et des gars sont passés en voiture et ont baissé leur vitre et leur ont crié des obscénités. C’est dégoûtant mais c’est juste le genre de trucs merdiques qui se passent. Ma fille a été isolée des enfants des voisins. L’été dernier, ils jouaient tous ensemble. Cet été, ils ne vont pas jouer avec elle. C’est méchant. Je ne peux pas l’expliquer mais c’est le comportement que nous constatons. Tom Moran (Scranton, Pennsylvania)
Dans un monde turbulent sous la menace de prédateurs comme le président chinois Xi Jinping, sur qui comptez-vous pour défendre l’Amérique ? Un pitbull agressif prêt à faire n’importe quoi pour gagner, ou un faiblard souriant qui lance des insultes de cour de récréation ? Ce point de vue est probablement derrière le fait que 66% des téléspectateurs hispanophones de Telemundo ont jugé Trump vainqueur du débat, le résultat inverse de sondages similaires sur CNN et CBS News. Après tout, si vous avez vécu sous une dictature socialiste ou la tyrannie de gangs tueurs, vous appréciez un leader costaud pour vous protéger. Les Américains ont voté pour Trump en 2016 précisément parce que c’est un pitbull, un barbare, un franc-tireur qu’ils ont engagé pour combattre la gauche corrompue, drainer le marécage, ramener leurs emplois de Chine et défendre le drapeau, la famille et le bon sens. (…) Ils n’ont que faire de sa « présidentialité » tant qu’il se bat pour eux. Miranda Devine
We’re a drinking club with a patriot problem. As Proud Boys, I think our main objective is to defend the West. Enrique Tarrio
I am not taking this as a direct endorsement from the President. He did an excellent job and was asked a VERY pointed question. The question was in reference to WHITE SUPREMACY…which we are not. Enrique Tarrio
Gotta say: the Proud Boys aren’t white supremacists. Enrique Tarrio, their overall leader, is a Black Cuban dude. The Proud Boys explicitly say they’re not racist. They are an openly right-leaning group and they’ll openly fight you — they don’t deny any of this — but saying they’re white supremacist: If you’re talking about a group of people more than 10% people of color and headed by an Afro-Latino guy, that doesn’t make sense. Wilfred Reilly (Kentucky State University)
Unbelievable. Every person in America knows these riots are being orchestrated by black lives matter and Antifa. Chris Wallace asks the President to condemn white supremacists but did not think to ask Joe Biden to condemn Antifa or BLM. Candice Owens
Good people can go to Charlottesville. Michelle Piercy
We came to Charlottesville, Virginia, to tell both sides, the far right and the far left, listen, whether we agree with what you have to say or not, we agree with your right to say it, without being in fear of being assaulted by the other group. But what happened when we came here? We were the one who were assaulted. Joshua Shoaff (American Warrior Revolution)
You had some very bad people in that group, but you also had people that were very fine people, on both sides. You had people in that group … There were people in that rally — and I looked the night before — if you look, there were people protesting very quietly the taking down of the statue of Robert E. Lee. I’m sure in that group there were some bad ones. The following day it looked like they had some rough, bad people — neo-Nazis, white nationalists, whatever you want to call them. But you had a lot of people in that group that were there to innocently protest, and very legally protest. President Trump, Aug. 15, 2017
I was talking about people that went because they felt very strongly about the monument to Robert E. Lee, a great general. Trump, April 26, 2019
By and large, in my experience militia groups are not any more racist than any other group of middle-aged white men. Militias are not about whiteness, not about racism, but their anti-Islam feelings spring from fear and ignorance of Muslims. Amy Cooter (Vanderbilt University)
Militias started showing up at events where left-wing elements would be, and that includes white-supremacist events. They aren’t white supremacists. They are there opposing the people opposing the white supremacists. Mark Pitcavage (Anti-Defamation League)
Militia leaders … emphasize their defense of free speech and depict themselves as peacekeepers. But they never go out and protect the free speech rights of antifa and left-wing groups. Sam Jackson (University at Albany)
Militia groups purported to be there to protect the First Amendment rights of the protesters. The real goal, the evidence showed, was to provoke violent confrontations with counterprotesters and make a strong physical showing of white supremacy and white nationalism. I certainly think that AWR knew which side it was ‘protecting,’ and made that choice willingly. Mary McCord (Georgetown’s Institute for Constitutional Advocacy and Protection)
The Charlottesville City Council in February 2017 had voted to remove a statue of Confederate Gen. Robert E. Lee that had stood in the city since 1924, but opponents quickly sued in court to block the decision. In June 2017, the City Council voted to give Lee Park, where the statue stood, a new name — Emancipation Park. (In 2018, the park was renamed yet again to Market Street Park.) The city’s actions inspired a group of neo-Nazis, white supremacists and related groups to schedule the “Unite the Right” rally for the weekend of Aug. 12, 2017, in Charlottesville. There is little dispute over the makeup of the groups associated with the rally. A well-known white nationalist, Richard Spencer, was involved; former Ku Klux Klan head David Duke was a scheduled speaker. “Charlottesville prepares for a white nationalist rally on Saturday,” a Washington Post headline read. Counterdemonstrations were planned by people opposed to the alt-right, such as church groups, civil rights leaders and anti-fascist activists known as “antifa,” many of whom arrived with sticks and shields. Suddenly, a militia group associated with the Patriot movement announced it was also going to hold an event called 1Team1Fight Unity in Charlottesville on Saturday, Aug. 12, rescheduling an event that has been planned for Greenville, S.C., 370 miles away. Other militia groups also made plans to attend. On the night of Aug. 11, the neo-Nazi and white-supremacist groups marched on the campus of the University of Virginia, carrying flaming torches and chanting anti-Semitic slogans. This is where Trump got into trouble. While he condemned right-wing hate groups — “those who cause violence in its name are criminals and thugs, including the KKK, neo-Nazis, white supremacists, and other hate groups that are repugnant to everything we hold dear as Americans” — he appeared to believe there were peaceful protesters there as well. (…) But there were only neo-Nazis and white supremacists in the Friday night rally. Virtually anyone watching cable news coverage or looking at the pictures of the event would know that. It’s possible Trump became confused and was really referring to the Saturday rallies. But he asserted there were people who were not alt-right who were “very quietly” protesting the removal of Lee’s statue. But that’s wrong. There were white supremacists. There were counterprotesters. And there were heavily armed anti-government militias who showed up on Saturday. “Although Virginia is an open-carry state, the presence of the militia was unnerving to law enforcement officials on the scene,” The Post reported. The day after Trump’s Aug. 15 news conference, the New York Times quoted a woman named Michelle Piercy and described her as “a night shift worker at a Wichita, Kan., retirement home, who drove all night with a conservative group that opposed the planned removal of a statue of the Confederate general Robert E. Lee.” She told the Times: “Good people can go to Charlottesville.” Some Trump defenders, such as in a video titled “The Charlottesville Lie,” have prominently featured Piercy’s quote as evidence that Trump was right — there were protesters opposed to the removal of the statue. (…) As far as we can tell, Piercy gave one other interview about Charlottesville, with the pro-Trump website Media Equalizer, which described AWR as “a group that stands up for individual free speech rights and acts as a buffer between competing voices.” Piercy told Media Equalizer: “We were made aware that the situation could be dangerous, and we were prepared.” That is confirmed by Facebook videos, streamed by AWR, that show roughly three dozen militia members marching through the streets of Charlottesville, armed and dressed in military-style clothing, supposedly seeking people whose rights were being infringed. Police encouraged them to leave, according to an independent review of the day’s events commissioned by Charlottesville, but they attracted attention from counterprotesters. One militia member then was hit in the head by a rock, halting their retreat. “The militia members apparently did not realize that they had stopped directly across the street from Friendship Court, a predominantly African-American public housing complex,” the review said. A video posted on YouTube shows Heyer briefly crossing paths with AWR after the militia group was challenged by residents and counterprotesters to leave the area. Two revealing Facebook videos posted by the group have been deleted but were obtained by The Fact Checker. One, titled “The Truth about Charlottesville,” was posted on Aug. 12, immediately after law enforcement shut down the rally. It lasts about 25 minutes, and it is mostly narrated by Joshua Shoaff, also known as Ace Baker, the leader of AWR. Members of other militia groups also speak in the video. There’s no suggestion the militias traveled to Charlottesville because of the Lee statue, though late in the video a couple of militia members make brief references to the Confederate flag and Confederate monuments. (The 207-page independent review commissioned by Charlottesville also makes no mention of peaceful pro-statue demonstrators.) “We came to Charlottesville, Virginia, to tell both sides, the far right and the far left, listen, whether we agree with what you have to say or not, we agree with your right to say it, without being in fear of being assaulted by the other group,” Shoaff says. But he complains, “What happened when we came here? We were the one who were assaulted.” During the video, a militia member who is black appears on screen, and Shoaff sarcastically says, “Hey, look, hey, there’s black guy in here, oh, my God.” At another point, an unidentified militia member says: “We are civil nationalists. We love America. We love the Constitution. We respect any race, any color. We are all about respecting constitutional values.” After the city of Charlottesville sued AWR and other militia groups, Baker on Oct. 12 posted another video obtained by The Fact Checker. “We had long guns. We had pistols. We were pelted with bricks, and could have f—ing used deadly force. But we didn’t,” he declares. “We had the justification to use deadly force that day and mow people f—ing down. But we didn’t.” So what’s going on here? Anti-government militia groups are not racist but tend to be wary of Muslims and immigrants, according to experts who study the Patriot movement. (…) Militias are strongly pro-Trump, but his election posed a conundrum: They had always been deeply suspicious of the federal government, but now it was headed by someone they supported. So they started to build up antifa as an enemy, falsely believing the activists are bankrolled by billionaire investor George Soros, according to Mark Pitcavage, senior research fellow at the Center on Extremism of the Anti-Defamation League. Antifa, short for anti-fascist, sprung up to challenge neo-Nazis. “Militias started showing up at events where left-wing elements would be, and that includes white-supremacist events,” Pitcavage said. “They aren’t white supremacists. They are there opposing the people opposing the white supremacists.” Sam Jackson, a University at Albany professor who studies anti-government extremism, said that militia leaders have “strategic motivations to frame things in certain ways and it may not match real motivations.” That’s why they emphasize their defense of free speech and depict themselves as peacekeepers. But, he noted, “they never go out and protect the free speech rights of antifa and left-wing groups.” Militia groups “purported to be there to protect the First Amendment rights of the protesters,” said Mary McCord, legal director at Georgetown’s Institute for Constitutional Advocacy and Protection and counsel for Charlottesville in a lawsuit. The “real goal, the evidence showed, was to provoke violent confrontations with counterprotesters and make a strong physical showing of white supremacy and white nationalism. I certainly think that AWR knew which side it was ‘protecting,’ and made that choice willingly.” In recent weeks, Trump has echoed the language he used regarding the Charlottesville attendees to encourage protests against social distancing orders. “These are very good people, but they are angry,” Trump tweeted on May 1. In other tweets, he urged governors to “liberate” states. That’s the language of militias, McCord said — code for liberation from a tyrannical government. And who has been showing up at the rallies opposing shutdown orders? Armed militias associated with the Patriot movement. (…) The evidence shows there were no quiet protesters against removing the statue that weekend. That’s just a figment of the president’s imagination. The militia groups were not spurred on by the Confederate statue controversy. They arrived in Charlottesville heavily armed and, by their own account, were prepared to use deadly force (?) — because of a desire to insert themselves in a dangerous situation that, in effect, pitted them against the foes of white supremacists. Trump earns Four Pinocchios.