11 septembre/10e: Le seul racisme autorisé dans le monde moderne (The only authorized racism in the modern world)

Le seul racisme autorisé dans le monde moderne est l’anti-américanisme. Chris Patten
Je préférerais encore être sous le joug de l’Armée rouge que d’avoir à manger des hamburgers.  Alain de Benoist
 Voici la définition de la politique étrangère américaine : “Baise mon cul ou j’écrase ta gueule.” Milosevic a refusé de baiser le cul de l’Amérique, alors Clinton écrase la gueule du peuple serbe. Pinter
Le problème n’est pas technique ni même politique. Il est mental et culturel. Ne dénonçons pas la manipulation, tentons de comprendre l’acculturation. Qui nous permet de faire nôtres, en bons somnambules, des images et des mots venus d’une autre histoire, d’une autre tradition. (…) Cette combinaison passe-partout porte le sceau du modèle américain de politique étrangère que l’Europe a fait sien : l’idéalisme moral et la supériorité technique – disons le wilsonisme, plus le tomahawk. Le droit et les machines. Le droit fixe la norme, les machines la font respecter. Fuir la politique dans la technique, et s’arracher aux pesanteurs et complications du passé par la conquête de l’espace, d’une frontière à l’autre (cheval, automobile, avion, fusée) – sont les deux mythes moteurs de l’Odyssée américaine. L’histoire et la géographie n’ont jamais fait problème pour cette terre promise, qui eut dès le départ un destin, mais non un passé. Ses premiers occupants se sont installés dans un espace vide, ou, quand il ne l’était pas assez, nettoyé à la Winchester – purification ethnique sublimée par l’image en conquête de l’Ouest. Pas de voisins menaçants. Les territoires de bordure, on les achète – Louisiane, Alaska, Oregon, Floride. Quant à la religion du droit, c’est là-bas un juste hommage à l’origine. La Constitution a précédé la Fédération nord-américaine, qui tient par elle – d’où sa sacralité. En Europe, le code et l’histoire ont dû passer des compromis, car l’histoire était là avant ; aux Etats-Unis, c’est le code, contrat passé avec Dieu, qui a précédé et fait l’histoire des hommes. Or l’on sait que pour un chrétien (et quel Etat l’est plus que celui-là ?), entre la résurrection et le jugement dernier, il ne se passe, en rigueur, rien de sérieux. On peut dire qu’une tête est américanisée quand elle a remplacé le temps par l’espace, l’histoire par la technique et la politique par l’Evangile. Régis Debray
 La condamnation morale, l’union sacrée contre le terrorisme sont à la mesure de la jubilation prodigieuse de voir détruire cette superpuissance mondiale, mieux, de la voir en quelque sorte se détruire elle-même, se suicider en beauté. Car c’est elle qui, de par son insupportable puissance, a fomenté toute cette violence infuse de par le monde, et donc cette imagination terroriste (sans le savoir) qui nous habite tous. Que nous ayons rêvé de cet événement, que tout le monde sans exception en ait rêvé, parce que nul ne peut ne pas rêver de la destruction de n’importe quelle puissance devenue à ce point hégémonique, cela est inacceptable pour la conscience morale occidentale, mais c’est pourtant un fait, et qui se mesure justement à la violence pathétique de tous les discours qui veulent l’effacer. (…) A la limite, c’est eux qui l’ont fait, mais c’est nous qui l’avons voulu. Si l’on ne tient pas compte de cela, l’événement perd toute dimension. (…) Quand la situation est ainsi monopolisée par la puissance mondiale, quand on a affaire à cette formidable condensation de toutes les fonctions par la machinerie technocratique et la pensée unique, quelle autre voie y a-t-il qu’un transfert terroriste de situation ? C’est le système lui-même qui a créé les conditions objectives de cette rétorsion brutale. (…) Terreur contre terreur – il n’y a plus d’idéologie derrière tout cela. On est désormais loin au-delà de l’idéologie et du politique. L’énergie qui alimente la terreur, aucune idéologie, aucune cause, pas même islamique, ne peut en rendre compte. Ça ne vise même plus à transformer le monde, ça vise (comme les hérésies en leur temps) à le radicaliser par le sacrifice, alors que le système vise à le réaliser par la force.  Jean Baudrillard (sur le 11/9)
Que des cerveaux puissent réaliser quelque chose en un seul acte, dont nous en musique ne puissions même pas rêver, que des gens répètent comme des fous pendant dix années, totalement fanatiquement pour un seul concert, et puis meurent. C’est la plus grande oeuvre d’art possible dans tout le cosmos Imaginez ce qui s’est produit là. Il y a des gens qui sont ainsi concentrés sur une exécution, et alors 5 000 personnes sont chassées dans l’Au-delà, en un seul moment. Ca, je ne pourrais le faire. A côté, nous ne sommes rien, nous les compositeurs… Imaginez ceci, que je puisse créer une oeuvre d’art maintenant et que vous tous soyez non seulement étonnés, mais que vous tombiez morts immédiatement, vous seriez mort et vous seriez né à nouveau, parce que c’est tout simplement trop fou. Certains artistes essayent aussi de franchir les limites du possible ou de l’imaginable, pour nous réveiller, pour nous ouvrir un autre monde. Karl Stockhausen
Trois semaines ont passé depuis le 11 septembre et déjà la stupeur se dissipe, l’examen de conscience succède à l’épouvante. A peine entrons-nous dans la période du deuil que la pensée progressiste s’affaire à instruire le procès de la puissance américaine. Il n’y a pas de fumée sans feu, dit le Tribunal, pas de révolte sans bon motif, pas de terrorisme pour rien. L’Amérique n’a été si spectaculairement frappée que parce qu’elle est coupable. Coupable d’étrangler la population irakienne par un embargo qui a déjà fait des centaines de milliers de morts. Coupable de n’avoir pas signé le protocole de Kyoto visant à réduire l’émission de gaz à effet de serre. Coupable d’avoir fabriqué les talibans, et Oussama Ben Laden. Coupable de faire payer aux Arabes un crime commis par les Européens, en leur imposant l’Etat d’Israël. Coupable, quand il ne l’instrumentalise pas, d’humilier l’islam. Coupable de ne pleurer que ses propres victimes et de se laver les mains de catastrophes bien plus graves, comme le génocide du Rwanda, en les baptisant « crises humanitaires ». Coupable donc de surenchérir par le racisme lacrymal sur son impérialisme sans pitié. On se prend à penser, devant ce réquisitoire monumental, qu’il n’existe sur la terre aucune injustice dont le pays de la bannière étoilée puisse se dire innocent. Tout le mal lui revient, à lui et à nous, nous Occidentaux, nous Européens, dans la mesure où nous faisons bloc avec les Américains et où nous versons les mêmes sanglots discriminatoires. Une telle agressivité pénitente reconduit, en l’inversant, l’arrogance qu’elle dénonce. Pour le bien de l’humanité hier et pour son plus grand malheur aujourd’hui, l’Occident prend toute la place : l’autre n’est qu’un comparse, un figurant, un ectoplasme ou, au mieux, un symptôme. Mais pour qu’un tel raisonnement tienne le coup, il faudrait d’abord que les deux seules actions militaires entreprises par l’OTAN depuis sa création n’aient pas eu pour objectif de rompre avec l’inertie de la communauté internationale ou, plus précisément, des non-Occidentaux face à la situation désespérée des peuples majoritairement musulmans de Bosnie-Herzégovine et du Kosovo. (…) Le nom d’Israël accablé de la responsabilité de l’antisémitisme dans sa version meurtrière et de la terreur qui s’est abattue sur le sol américain : voilà où nous en sommes ; voilà ce que le progressisme a fait de la pensée critique ; voilà ce qu’est devenue l’aptitude à se mettre soi-même en question et à sortir de son exclusivisme qui a longtemps constitué le trait distinctif de l’Occident, et sa force spirituelle. Alain Finkielkraut
Plus nos intellectuels sont laïcs, désenchantés, plus ils ont besoin du diable américain auquel ils croient de toutes leurs forces. Raymond Aron disait déjà de Sartre que les États-Unis jouaient dans son imaginaire le même rôle que les Juifs dans la démonologie national-socialiste. Il y a d’ailleurs une parenté entre l’antiaméricanisme et l’antisémitisme puisque l’un et l’autre sont des pathologies de la proximité. Les Américains sont maudits en raison de la déviation minuscule qu’ils représentent par rapport à l’Europe, frères ennemis, presque semblables et pourtant différents. La haine vise le parent, le cousin dont on désavoue l’insupportable contiguïté. L’Amérique, c’est la mauvaise Europe, coloniale et arrogante, sa fille dénaturée qui concentre tous les traits négatifs de ses patries d’origine. Double de l’Europe peut-être mais au sens où les parents les plus sains peuvent enfanter des monstres. Pour qu’un verdict irrévocable soit rendu à l’encontre de Washington, il faut que cette progéniture déshonorante occupe plusieurs rôles contradictoires, qu’elle soit la parente et la hors caste, que son voisinage ne dissimule pas une distance infranchissable, en somme qu’elle représente le chancre lové au coeur de l’Occident.
 En ce sens l’Amérique incarne bien le trésor démocratique que nous avons refoulé. Nous lui en voulons d’avoir grandi sur notre rapetissement, mais surtout de défendre, parfois de façon brouillonne et brutale, des valeurs que nous avons enterrées. Tel un fils qui reprend le flambeau abandonné par ses pères, elle nous rappelle à notre mission. Nous la détestons pour ses bons côtés puisqu’elle reste, en dépit de tout, la patrie de la liberté conquérante quand la Vieille Europe, à l’exception notable du Royaume-Uni, a décidé de limiter la liberté à ses frontières et de composer avec tous les régimes, quels qu’ils soient. Les États-Unis croient encore aux vertus de l’action commune quand l’Europe, échaudée par une histoire effroyable, se cantonne à la prudence, à la défense du statu quo. On peut le déplorer mais partout où les peuples souffrent et gémissent dans les chaînes, Bosnie et Kosovo hier, Géorgie, Ukraine, Kurdistan aujourd’hui, c’est vers les États-Unis qu’ils se tournent et non vers Paris, Bruxelles ou Berlin. Même les Palestiniens croient plus en Washington pour construire leur État que dans les vertus de l’Union européenne. Pour le Vieux Monde qui se pense comme postnational, postmoderne, posthistorique, le crime majeur des États-Unis (et à un moindre degré d’Israël), c’est d’être des fauteurs d’histoire au double sens du terme, encore englués dans cette dramaturgie sanglante dont nous sommes sortis à grand-peine.
Pour cela l’antiaméricanisme est en France une machine à consensus, le seul moyen de réconcilier toutes les familles politiques et intellectuelles. Pascal Bruckner

 Ultime avatar du relativisme culturel, … l’antiaméricanisme!

Au lendemain du 10e anniversaire des attentats du 11/9 et de notre dernier billet sur les dérives du relativisme culturel illustrées notamment par la tribune en une du Monde où notre Baudrillard national peinait alors à contenir sa jubilation intérieure  …

Où l’on a vu, de nos Villepin à nos Védrine nationaux, les larmes de crocodile de ceux qui s’étaient alors empressés de condamner et trahir cette Amérique coupable de trop grande hégémonie …

Alors qu’après leur vil renoncement devant le déni de justice imposé aux contribuables parisiens dans les interminables affaires Chirac et leur silence complice devant les révélations de distribution d’argent liquide à l’ensemble des responsables politiques de droite par la femme la plus riche de France, nos médias font à présent mine de découvrir le secret de polichinelle des turpitudes africaines de nos Mitterrand comme de nos Chirac et nos Villepin, sans oublier hélas nos Sarkozy mais aussi nos Le Pen …

Pendant que notre actuel et multicumulard chef de la diplomatie française s’éclipse courageusement dans le Pacifique pour éviter de rencontrer le président du pays africain dont il avait, lorsqu’il était dans les mêmes fonctions sous le président Mitterrand, soutenu et exfiltré les génocidaires …

Petite piqûre de rappel avec un texte de 2006 de Pascal Bruckner dans la Revue Le Meilleur des mondes, sur « le seul racisme autorisé dans le monde moderne » (Chris Patten) et, en France,  » machine à consensus » et  » seul moyen de réconcilier toutes les familles politiques et intellectuelles », à savoir l’antiaméricanisme …

Les paradoxes de l’antiaméricanisme

Pascal Bruckner

Le meilleur des mondes

Printemps 2006

En Europe et à tout le moins en France, l’antiaméricanisme constitue une structure fondamentale de la pensée et de la vie politique. Dans ses formes les plus extrêmes, il incarne un principe d’interprétation globale. Décryptage d’une pathologie nationale.

Interrogé par Philip Roth sur sa vie d’écrivain, Saul Bellow a raconté un épisode particulier de sa carrière, son installation à Paris en 1948 : « Oh, les Américains avaient libéré Paris, maintenant c’était au tour de Paris de faire quelque chose pour moi. La ville était plongée dans une profonde dépression. […] La tristesse partout était lourde et laide. La Seine sentait comme une mixture pharmaceutique. Le pain et le charbon étaient encore rationnés. Les Français nous haïssaient. J’avais une explication juive pour cela : la mauvaise conscience. Non seulement avaient-ils été écrasés par les Allemands en trois semaines mais ils avaient collaboré. Vichy les avait rendus cyniques. Ils prétendaient qu’il y avait eu un vaste mouvement souterrain tout au long de la guerre mais la vérité semblait être qu’ils avaient passé leurs années de guerre à chercher de la nourriture dans la campagne. Et ces fils de putes étaient aussi patriotes. La France avait été humiliée et c’était la faute de leurs libérateurs, les Britanniques et les GI1. »

UNE PRODUCTION DE STÉRÉOTYPES

L’explication par l’Amérique nous offre le vertige du panorama et permet d’embrasser la totalité du réel. Si l’Amérique n’existait pas, il faudrait l’inventer : sur quel bouc émissaire aussi commode pourrions-nous nous laver de nos péchés, nous défausser de nos ordures ? Où trouverions-nous un tel centre de blanchiment des crimes de la planète puisque tout ce qui va mal sur cette terre, du réchauffement climatique au terrorisme, peut lui être imputé ? C’est une chance finalement pour une dictature, un groupe criminel d’être pourchassés, montrés du doigt par les États-Unis. Cela leur vaut immédiatement la sympathie, la bienveillance de tous ceux pour qui « le seul racisme autorisé dans le monde moderne est d’être antiaméricain » (Chris Patten).

N’en doutons pas un instant : si le débarquement de juin 1944 avait lieu aujourd’hui, l’oncle Adolf jouirait de la sympathie d’innombrables patriotes et radicaux de la gauche extrême au motif que l’oncle Sam tenterait de l’écraser. Écartons d’emblée un contresens : l’antiaméricanisme n’est pas une critique de l’Amérique, de ses fautes ou de ses crimes. Comme toute démocratie et spécialement comme superpuissance qui use et abuse de son pouvoir, les États-Unis sont éminemment critiquables et les Américains eux-mêmes ne s’en privent pas. De la même façon ne confondons pas l’antiaméricanisme avec l’hostilité à George W. Bush, cet ambassadeur impopulaire de la liberté, dont le style, mélange de bigoterie militante et de messianisme exalté, lui vaut une antipathie quasi universelle. Tant que son Administration restera au pouvoir et portera le poids d’un semi-échec en Irak, de la torture institutionnalisée, les États-Unis souffriront de par le monde d’un supplément de rage et d’aversion par rapport à l’animosité qu’ils suscitent naturellement.

Non, l’antiaméricanisme est un discours autonome. Il se nourrit de soi-même et s’émancipe de la réalité : l’événement ne l’ébranle pas mais le confirme ou le renforce même lorsqu’il semble le contredire. Produit par la caste intellectuelle depuis deux siècles, l’antiaméricanisme forme un de ces grands récits de la modernité doté d’une capacité fédératrice et allégorique: en parlant des États-Unis, il en dit long sur l’Hexagone et le Vieux Monde en général. Il existe bien sûr mille raisons de détester l’Amérique revêtue de tous les signes auxquels se reconnaît la culpabilité de l’Occident : aussi riche qu’inégalitaire, dominatrice, arrogante, polluante, fondée sur un double crime, le génocide des Indiens et l’esclavage des Noirs, ne prospérant que par la menace et les canons, indifférente aux institutions internationales qu’elle soutient du bout des lèvres quand elle ne les récuse pas, tout entière vouée au culte du billet vert, la seule religion de ce pays matérialiste. Rajoutons que pour les Européens de l’Ouest, il est difficile encore aujourd’hui de pardonner aux États-Unis de les avoir libérés du joug nazi et fasciste, de leur avoir épargné l’épreuve du communisme. Certaines générosités sont des formes d’affront surtout quand elles soulignent nos faiblesses et prouvent à quel point la petite cousine yankee a dépassé, en vigueur, en créativité, ses aïeules du continent. On ne critique pas le Grand Satan américain comme on critique l’Italie, l’Espagne, la France ou la Russie. Les États-Unis concentrent sur eux, en Europe et ailleurs, une répugnance particulière qui constitue presque un hommage : une telle détestation vaut élection. Elle prouve que cette nation est prise au sérieux alors que la sympathie bienveillante dont jouit l’Europe signifie simplement que notre continent ne compte plus. Car l’Amérique, aux yeux de ses ennemis, est condamnable non pour ce qu’elle fait mais parce qu’elle est. Son seul crime est d’exister. Quoi qu’elle fasse, qu’elle intervienne sur le théâtre extérieur ou qu’elle reste cloîtrée dans ses frontières, elle a tort.

Plus nos intellectuels sont laïcs, désenchantés, plus ils ont besoin du diable américain auquel ils croient de toutes leurs forces. Raymond Aron disait déjà de Sartre que les États-Unis jouaient dans son imaginaire le même rôle que les Juifs dans la démonologie national-socialiste. Il y a d’ailleurs une parenté entre l’antiaméricanisme et l’antisémitisme puisque l’un et l’autre sont des pathologies de la proximité. Les Américains sont maudits en raison de la déviation minuscule qu’ils représentent par rapport à l’Europe, frères ennemis, presque semblables et pourtant différents. La haine vise le parent, le cousin dont on désavoue l’insupportable contiguïté. L’Amérique, c’est la mauvaise Europe, coloniale et arrogante, sa fille dénaturée qui concentre tous les traits négatifs de ses patries d’origine. Double de l’Europe peut-être mais au sens où les parents les plus sains peuvent enfanter des monstres. Pour qu’un verdict irrévocable soit rendu à l’encontre de Washington, il faut que cette progéniture déshonorante occupe plusieurs rôles contradictoires, qu’elle soit la parente et la hors caste, que son voisinage ne dissimule pas une distance infranchissable, en somme qu’elle représente le chancre lové au coeur de l’Occident.

LES VISAGES DE LA RÉPROBATION

Dès que l’on évoque les États-Unis, les meilleurs esprits quittent le domaine de la raison. Dans les années 80, Alain de Benoist, idéologue de la Nouvelle Droite, écrivait : « Je préférerais encore être sous le joug de l’Armée rouge que d’avoir à manger des hamburgers. » Début 1999, le philosophe français Jean Baudrillard démontrait à son tour dans Libération comment l’Otan et Washington avaient monté un complot pour aider Milosevic à liquider les Albanais du Kosovo. En 1991, dans un article du Monde, un critique de cinéma comparait la production de Hollywood à la Propaganda-Staffel de Goebbels. Durant le bref conflit du Kosovo, le dramaturge anglais Harold

Pinter, nobélisé depuis, a déclaré : « Voici la définition de la politique étrangère américaine : “Baise mon cul ou j’écrase ta gueule.” Milosevic a refusé de baiser le cul de l’Amérique, alors Clinton écrase la gueule du peuple serbe2. » À la même époque le philosophe trotskiste Daniel Bensaïd rejette d’un même trait Milosevic et l’Otan, « deux formes parfaitement contemporaines et jumelles de la barbarie moderne ». Pour sa part, le directeur du musée Picasso de Paris, Jean Clerc, compare Belgrade à Guernica et les aviateurs américains aux pilotes nazis, indifférents aux populations qu’ils écrasent.

Le 11-Septembre aura donné lieu aussi à un florilège intéressant : à commencer par les théories du complot lancées en France par Thierry Meyssan et en Allemagne par un ancien ministre SPD, von Bülow. Ils « révélaient » que le Pentagone lui-même avait lancé des avions contre les tours pour prendre le pouvoir. Les écrivains allemands Günter Grass et Botho Strauss pointèrent dans l’effondrement des tours « les doigts imprécateurs de la finance tranchés » et dans l’expédition en Afghanistan « la guerre des méchants contre les méchants ». La palme revient en la matière à Jean Baudrillard qui se dit, tel Néron face à Rome en flammes, fasciné par l’esthétique « jubilatoire » de l’attentat et renvoie dos à dos les protagonistes. Le système américain a tellement monopolisé la puissance qu’il force les terroristes à lui répondre par un acte définitif et brutal : « Terreur contre terreur, il n’y a plus d’idéologie derrière tout cela. » En 2003, lors de la préparation de la deuxième guerre du Golfe, un ancien ministre socialiste met sur un pied d’égalité George Bush et Ben Laden (il reviendra sur cette affirmation ensuite) et Le Nouvel Observateur dépeint le chef de la Maison- Blanche sous les traits du « dictateur » de Chaplin jouant avec le globe, c’est-à-dire qu’il l’assimile à Hitler ! En 2003 toujours, le démographe Emmanuel Todd annonce dans son livre Après l’empire l’écroulement inéluctable du système américain et l’ascension irrésistible de l’Europe. Inutile désormais d’être antiaméricain, puisque l’Amérique, entraînée dans ses délires militaristes, est finie. Nous n’aurons pas la cruauté de confronter ces propos avec la réalité d’une Europe en lambeaux et d’une France en crise aggravée. Mais encore une fois, la complexité du monde est le principal ennemi de ces « théoriciens » qui ressortent leur stock de poncifs pour « interpréter » l’actualité, c’est-à-dire l’annexer à leurs préjugés : on n’est plus ici dans l’analyse politique mais dans le registre religieux de l’anathème.

LE DESPOTISME AFFABLE

En somme, non seulement l’Amérique est la réincarnation du IIIe Reich, « Hitler made in USA » comme disaient les communistes français dans les années 50, mais en plus nous sommes « coca-colonisés» pour reprendre une vieille expression. La force de l’Amérique serait donc d’occuper nos cerveaux par la « persuasion clandestine » pour utiliser le titre célèbre de Vance Packard. Nous avons tous « l’Amérique dans la tête » et ceux qui croient parler et décider librement sont de simples ventriloques de l’oncle Sam, des marionnettes dont d’autres tirent les ficelles. « Avec CNN, écrit Régis Debray, la planète entre en Amérique et la politique étrangère de la métropole achève de s’intégrer à sa politique intérieure ; et à l’intérieur de McWorld l’Amérique, fournissant à tous le son et l’image par grand et petit écran, meuble à ses conditions l’inconscient collectif des jeunes de banlieue jusqu’aux gouvernements. […] L’Amérique n’a même plus besoin d’être dominatrice, elle est devenue pour nous irréfutable, c’est-à-dire intérieure3. » Parce qu’elle formate le style et le rythme des images modernes, « elle pénètre en nous par les yeux » explique Ignacio Ramonet du Monde diplomatique. Peu importe que les films ou les séries soient français, allemands, italiens, chinois, brésiliens, dans le fond ils sont tous gagnés par l’esthétique yankee. « L’américanisation des esprits est tellement avancée que la dénoncer apparaît à certains de plus en plus inacceptable. Il faudrait pour y renoncer être prêt à s’amputer d’un grand nombre de pratiques culturelles (vestimentaires, sportives, ludiques, distractives, langagières, alimentaires) auxquelles nous nous livrons depuis l’enfance et qui nous habitent en permanence. Beaucoup de citoyens européens sont désormais des transculturels, des mixtes irréconciliables possédant un esprit américain dans une peau d’Européen4. » On se souvient que pour décrire le phénomène colonial, le psychiatre antillais Frantz Fanon avait utilisé dans les années 60 la métaphore des « peaux noires, masques blancs ». La mentalité du colon a pénétré la tête du colonisé et faussé sa vision du monde, l’amenant à pactiser avec son maître. Autrement dit, consentants ou non, nous sommes des collabos du géant américain, installé dans notre intimité, régnant en souverain. Il est vrai que l’antiaméricanisme ne serait pas si virulent s’il ne cachait une dose importante de fascination. L’Amérique : le plus grand pouvoir d’attraction et le plus grand pouvoir de répulsion. Elle horripile horripile et envoûte parce qu’elle incarne la modernité dans ses pires et ses meilleurs aspects avec ce petit plus d’excès et de démesure qui la rend unique. Cette terre d’exception autant que d’élection a ouvert des horizons nouveaux aux autres peuples. Dans la fureur qu’elle inspire entrent de la stupeur, de l’admiration, de la jalousie.

Ainsi les États-Unis, cette république roturière, nouveau riche, dépourvue de style et de manières, ce parangon de vulgarité et de clinquant, suscitent-ils, même chez leurs détracteurs, une adulation singulière. Une telle exécration, qui traverse les siècles, les générations, les clivages politiques, est un privilège. Aucune puissance n’est aujourd’hui aussi diffamée, piétinée et donc vénérée. Les mêmes qui brûlent la bannière étoilée se précipitent dans les fast-foods, ne voient que des films « made in USA » et vomissent le géant américain dans les symboles mêmes de l’Amérique.

LA FRANCE OBNUBILÉE PAR L’ONCLE SAM

Voyez le cas de la France : elle s’est toujours vécue en rivalité avec les États-Unis. Ce sont les deux seules nations porteuses d’un messianisme universel. Bien que Paris et Washington ne se soient jamais fait la guerre, une coexistence belliqueuse caractérise caractérise les rapports entre nos pays, surtout depuis que la civilisation anglosaxonne, de par ses succès, éclipse la civilisation française. Il n’est pas exagéré d’écrire que la France d’aujourd’hui, se détournant de ses voisins, ne regarde que vers l’Amérique, unique objet de son ressentiment. La France déteste l’Amérique parce qu’elle lui ressemble trop, en miniature : même fatuité, même certitude d’incarner l’excellence, même mélange de moralisme et de cynisme. Mais il lui manque les moyens de la puissance.

Pour cela l’antiaméricanisme est en France une machine à consensus, le seul moyen de réconcilier toutes les familles politiques et intellectuelles. Régis Debray, commentant avec amertume la décision de la Pologne de préférer les F16 américains aux Mirage français, qualifia en 2003 cette nation d’« Amérique de l’Est ». Suprême infamie : si les nouveaux entrants en Europe ne font pas allégeance au modèle gaulois, les voilà rejetés dans le camp yankee, accusés d’allégeance, de servilité. Durant la campagne pour le référendum sur la constitution européenne en 2005, les partisans du oui comme ceux du non accusaient leurs adversaires de faire le jeu de George W. Bush, promu en ennemi majuscule, en Grand Satan. Comme l’a souvent exprimé Dominique de Villepin, le principal titre de gloire de notre pays est de résister à l’Amérique, de souligner ses lacunes, de lui mettre des bâtons dans les roues, de la dénoncer toujours et partout. C’est là une entorse à la tradition gaulliste puisque le général avait pour principe de soutenir l’Amérique en temps de crise quitte à s’opposer à elle en temps de paix. Beaucoup à Paris préfèrent désormais détruire la communauté des nations démocratiques plutôt que de s’associer, aux côtés de l’Amérique, à la destruction des dictatures. C’est ainsi que Le Monde du 25 décembre 2003, faisant état de difficultés consécutives au refroidissement des relations entre Paris et Washington après la chute et l’arrestation de Saddam Hussein, titrait en première page : « Les USA et la France en état de guerre larvée ! » Diable : quel mot énorme pour traduire un différend entre alliés et qui semble relever non d’un lapsus mais d’un voeu pieux, d’une envie d’en découdre. Ce gros titre rappelle une phrase d’Alain de Benoist, déjà cité, expliquant en 1984 que la prochaine guerre mondiale au XXIe siècle opposerait l’Europe et l’Amérique.

Comment ne pas voir toutefois que cette animosité est un lien plus fort qu’une amitié de surface ? L’Amérique est en France une passion très ancienne parallèle à notre implantation de jadis en Louisiane et au Canada : l’attraction des grands espaces, la conquête de l’Ouest, l’épopée indienne, la bande dessinée, le thriller, le film noir, le jazz, le blues, la soul, le funk, le rap continuent de faire rêver de ce côté-ci de l’Atlantique. Les Français font un triomphe à la dream factory de Hollywood, lisent et traduisent presque tous les romanciers américains, même les plus mauvais, se ruent sur les séries télévisées du Nouveau Monde, se rendent en masse chaque année à New York ou Miami.

Ne parlons même pas de ce nouveau pidgin ou charabia qui s’est répandu comme traînée de poudre dans le monde des affaires et des publicitaires, c’est-à-dire l’insertion de mots ou de phrases en anglais dans la conversation. Il rappelle l’anglomanie des classes dirigeantes au XIXe siècle. On pourrait dire que l’usage du franglais est en général inversement proportionnel à la connaissance de l’idiome de Shakespeare et constitue une injure au génie des deux langues. Notre plus célèbre chanteur national, Johnny Hallyday, est un clone d’Elvis Presley, un rocker mimétique entièrement habité par les mythologies musicales américaines.

Bref, tout cela ne va pas sans snobisme et jobardise. Les Français ont d’ailleurs une tendance irrépressible à copier les défauts de l’Amérique – correction politique, judiciarisation à outrance – et à éluder leurs qualités. Plus ils adoptent certaines méthodes anglo-saxonnes au travail ou dans le droit, plus ils en récusent l’origine. Le décalque se fait sur le mode de la dénégation. La vénération de l’Amérique se fera volontiers par le biais de ces Américains « dissidents » qui se réclament de la contre-culture et se veulent critiques de leur patrie. L’amour se trouve alors dédouané et s’engouffre dans cette voie, se croyant lucide et froid. Adorer l’Amérique à travers l’aversion que lui vouent certains de ses artistes constitue sans doute la forme d’attachement la plus solide.

Qu’est-ce qui nous séduit dans la culture américaine, populaire ou élitiste ? C’est d’abord, en littérature ou au cinéma, qu’elle parle du monde et non du moi, qu’elle élargisse nos horizons au-delà des maigres joies de l’introspection, du narcissisme ou de l’autofiction. C’est aussi qu’elle sache concilier les audaces formelles avec les charmes d’un récit, c’est enfin sa foi dans la perfectibilité de l’homme, son culte du héros ordinaire, homme ou femme, pris dans une situation inextricable et contraint de s’en sortir par les seules armes du courage et de la volonté. En somme, l’Amérique reste portée par un optimisme de l’amélioration quand l’Europe combine un idéalisme des relations internationales (paix, tolérance, dialogue) avec un pessimisme du changement.

LES VERTIGES DE LA POSTHISTOIRE

Nous touchons là, me semble-t-il, au cœur du problème. En février 2005, Condoleezza Rice vient à Paris consacrer le réchauffement entre nos deux pays. S’exprimant à l’Institut d’études politiques, elle parle de la mission des démocraties qui est de répandre la liberté et d’abattre les tyrannies : « Nous savons, dit-elle, que nous devons faire face au monde tel qu’il est, mais nous ne devons pas accepter ce monde tel qu’il est. » La presse française s’étonne de ce langage, se cabre, parle d’exaltation, d’extrémisme.

Étrange amnésie : car la secrétaire d’État américaine, par ces mots très simples, rappelait aux Français qui l’avaient oublié le message de la révolution de 1789. En ce sens l’Amérique incarne bien le trésor démocratique que nous avons refoulé. Nous lui en voulons d’avoir grandi sur notre rapetissement, mais surtout de défendre, parfois de façon brouillonne et brutale, des valeurs que nous avons enterrées. Tel un fils qui reprend le flambeau abandonné par ses pères, elle nous rappelle à notre mission. Nous la détestons pour ses bons côtés puisqu’elle reste, en dépit de tout, la patrie de la liberté conquérante quand la Vieille Europe, à l’exception notable du Royaume-Uni, a décidé de limiter la liberté à ses frontières et de composer avec tous les régimes, quels qu’ils soient. Les États-Unis croient encore aux vertus de l’action commune quand l’Europe, échaudée par une histoire effroyable, se cantonne à la prudence, à la défense du statu quo. On peut le déplorer mais partout où les peuples souffrent et gémissent dans les chaînes, Bosnie et Kosovo hier, Géorgie, Ukraine, Kurdistan aujourd’hui, c’est vers les États-Unis qu’ils se tournent et non vers Paris, Bruxelles ou Berlin. Même les Palestiniens croient plus en Washington pour construire leur État que dans les vertus de l’Union européenne. Pour le Vieux Monde qui se pense comme postnational, postmoderne, posthistorique, le crime majeur des États-Unis (et à un moindre degré d’Israël), c’est d’être des fauteurs d’histoire au double sens du terme, encore englués dans cette dramaturgie sanglante dont nous sommes sortis à grand-peine. « Ils en sont encore là ! » nous exclamons-nous en voyant les GI embourbés en Irak. À cause d’eux, le vieux cortège archaïque de massacres, de vengeances, d’exterminations risque de reprendre : leur folie guerrière nous met en danger. De vieilles nations, toutes couturées de cicatrices et encore meurtries par leurs égarements d’hier, admonestent cette jeune superpuissance et la supplient de garder la tête froide, de renoncer à la guerre au profit de la concertation. Nous sommes la raison du monde, ils en sont la folie. C’est exactement ce qu’expliquait Dominique de Villepin le 23 mars 2005 : « L’Europe et la France ont acquis un temps d’avance par rapport à d’autres pays. Nous sommes revenus de nombreuses guerres, d’épreuves et de barbaries dont nous avons tiré les leçons. »

Ce raisonnement vertueux oublie un petit détail : que l’Europe, pour l’instant démunie d’outils politiques et militaires crédibles, dépend encore du grand frère yankee pour sa sécurité. C’est lui, si critiquable soit-il, qui continue à jouer le rôle ingrat de gendarme du monde, même si c’est un gendarme surmené et malhabile. Immaturité flagrante: nous préférons maudire que grandir. L’Europe n’a toujours pas atteint la stature d’un acteur historique et n’a pas de solution alternative à offrir à la politique de la Maison-Blanche.

Sauf à se cantonner à la diplomatie du roquet qui mord et aboie pour exister. On rêverait entre le Vieux et le Nouveau Monde d’un partage des responsabilités, on rêverait surtout d’une conversation entre deux cultures qui ont beaucoup à s’enseigner l’une l’autre en termes d’audace et de sagesse, de modération et de passion. L’Europe a désappris l’ivresse de la conquête, elle a surtout acquis le sens de la fragilité des affaires humaines. Mais elle est minée aujourd’hui par un scepticisme grandissant qui lui interdit d’être un contrepoids intelligent à l’hégémonie de sa cousine d’outre-Atlantique. L’antiaméricanisme n’est que le symptôme de cette faiblesse. La relation d’amourhaine a de beaux jours devant elle.

1. Philip Roth, « “I got a scheme !”, The Words of Saul Bellow », The New Yorker, 25 avril 2005.

2. Harold Pinter, « Clinton est dangereux », Libération, 9 avril 1999.

3. Régis Debray, « L’Europe somnambule », Le Monde, 1er avril 1999.

4. Ignacio Ramonet, Propagandes silencieuses, Galilée, 2000, pp. 14-15.

Voir aussi:

Déconcertant progressisme

Alain Finkielkraut

Le Monde

08.10.2001

Trois semaines ont passé depuis le 11 septembre et déjà la stupeur se dissipe, l’examen de conscience succède à l’épouvante. A peine entrons-nous dans la période du deuil que la pensée progressiste s’affaire à instruire le procès de la puissance américaine.

Il n’y a pas de fumée sans feu, dit le Tribunal, pas de révolte sans bon motif, pas de terrorisme pour rien. L’Amérique n’a été si spectaculairement frappée que parce qu’elle est coupable. Coupable d’étrangler la population irakienne par un embargo qui a déjà fait des centaines de milliers de morts. Coupable de n’avoir pas signé le protocole de Kyoto visant à réduire l’émission de gaz à effet de serre. Coupable d’avoir fabriqué les talibans, et Oussama Ben Laden. Coupable de faire payer aux Arabes un crime commis par les Européens, en leur imposant l’Etat d’Israël. Coupable, quand il ne l’instrumentalise pas, d’humilier l’islam. Coupable de ne pleurer que ses propres victimes et de se laver les mains de catastrophes bien plus graves, comme le génocide du Rwanda, en les baptisant « crises humanitaires ». Coupable donc de surenchérir par le racisme lacrymal sur son impérialisme sans pitié.

On se prend à penser, devant ce réquisitoire monumental, qu’il n’existe sur la terre aucune injustice dont le pays de la bannière étoi- lée puisse se dire innocent. Tout le mal lui revient, à lui et à nous, nous Occidentaux, nous Européens, dans la mesure où nous faisons bloc avec les Américains et où nous versons les mêmes sanglots discriminatoires.

Une telle agressivité pénitente reconduit, en l’inversant, l’arrogance qu’elle dénonce. Pour le bien de l’humanité hier et pour son plus grand malheur aujourd’hui, l’Occident prend toute la place : l’autre n’est qu’un comparse, un figurant, un ectoplasme ou, au mieux, un symptôme.

Mais pour qu’un tel raisonnement tienne le coup, il faudrait d’abord que les deux seules actions militaires entreprises par l’OTAN depuis sa création n’aient pas eu pour objectif de rompre avec l’inertie de la communauté internationale ou, plus précisément, des non-Occidentaux face à la situation désespérée des peuples majoritairement musulmans de Bosnie-Herzégovine et du Kosovo. Et puis, il faudrait surtout que la colère islamiste soit dirigée contre ce que l’Occident a de pire : la rapacité financière, la consommation effrénée, l’égoïsme du bien-être. Or les commanditaires des pieux carnages du 11 septembre et leurs admirateurs n’ont aucunement le souci de remédier à la misère du monde ou de sauvegarder la planète : le réchauffement climatique est le cadet de leurs soucis. Ils haïssent l’Occident non pour ce qu’il a de haïssable ou de navrant, mais pour ce qu’il a d’aimable et même pour ce qu’il a de meilleur : la civilisation des hommes par les femmes et le lien avec Israël.

C’est le destin claquemuré qu’ils font subir aux femmes, le mépris où ils les tiennent et le désert masculin de leur vie qui rend fous les fous de Dieu : fous de violence, fous de hargne et de ressentiment contre le commerce européen des sexes, contre l’égalité, contre la séduction, contre la conversation galante ; fous, enfin, du désir frénétique de quitter la terre pour jouir de l’éternité dans les jardins du Paradis où les attendent et les appellent des jeunes filles « parées de leurs plus beaux atours ».

Quant au lien profond, malgré toutes les vicissitudes, entre les Etats-Unis et Israël, il a donné assez de crédit au président Carter pour négocier, en 1978, la restitution à l’Egypte de sa souveraineté sur le Sinaï, et assez de poids au président Clinton, vingt-deux ans plus tard, pour convaincre le gouvernement d’Ehoud Barak de partager Jérusalem suivant la formule : tout ce qui est arabe est palestinien, tout ce qui est juif est israélien. Shlomo Ben Ami, le principal négociateur israélien de Camp David, a raison d’écrire : « Aucun pays européen, aucun forum international n’a fait pour la cause palestinienne ce que Clinton a fait pour elle. »

Mais son chef, Yasser Arafat, voulait plus que ce partage de Jérusalem et que la création d’un Etat palestinien. Avec la revendication du droit au retour, il s’est placé dans la perspective de la lente absorption de l’Etat juif par l’islam. Peut-être n’est-il pas trop tard. Peut-être les protagonistes seront-ils capables ou contraints de s’arracher à la logique de l’affrontement malgré l’amertume et la méfiance accumulées. Une chose est sûre, en tout cas : aux yeux des fondamentalistes high-tech qui ne désirent rien tant que la montée aux extrêmes, l’Amérique incarne la menace du compromis, c’est-à-dire du sacrifice pour la paix d’une partie de la terre de Palestine.

C’est donc mentir que d’expliquer et de justifier la fureur du sentiment anti-américain par le soutien indéfectible de la Maison Blanche à la politique « fasciste », « colonialiste », voire « génocidaire » d’Israël. Quant à prétendre, comme tel expert en géostratégie entendu l’autre jour à la télévision, que le mouvement palestinien, pacifique et démocratique dans l’âme, est contraint aux attentats-suicides par la brutalité de l’occupant, c’est délivrer un brevet de légitime défense au combattant de la guerre sainte qui affirme que « tout juif est une cible et doit être tué ».

Le nom d’Israël accablé de la responsabilité de l’antisémitisme dans sa version meurtrière et de la terreur qui s’est abattue sur le sol américain : voilà où nous en sommes ; voilà ce que le progressisme a fait de la pensée critique ; voilà ce qu’est devenue l’aptitude à se mettre soi-même en question et à sortir de son exclusivisme qui a longtemps constitué le trait distinctif de l’Occident, et sa force spirituelle.

Alain Finkielkraut est professeur à l’Ecole polytechnique.

Voir enfin:

L’Europe somnambule

Régis Debray

Le Monde

01.04.99

N’avoir que des idées suggérées et les croire spontanées, observe le génial auteur des Lois de l’imitation, telle est l’illusion propre au somnambule, et aussi bien à l’homme social.  » Sans vouloir réduire le plus actuel des sociologues français au théoricien maniaque de la  » contagion imitative « , personne mieux que Gabriel Tarde (1843-1904) ne peut nous faire entrer dans le vif d’un engrenage idiot, en 1999, où des Européens intelligents mais mimétiques nous engagent de bonne foi.

C’est en période de guerre que l’état social se rapproche le plus d’un état d’hypnose partagée. Aussi en sort-on généralement comme on se réveille d’un mauvais rêve, voire d’un bon – un peu penaud, tout dessillé, trop tard ( » Mais comment donc ai-je pu y croire ? « ). Ce qui, dans ces secousses, parcourt le corps social, souligne Tarde,  » c’est un rêve de commande et un rêve en action « . Plus la réalité est dérangeante, plus nous avons besoin de l’enrober de mythes, et on ne connaît pas de conflit armé entre intérêts opposés qui n’ait été rendu acceptable, sinon désirable, par le conflit d’entités imaginaires que le rêve collectif lui superpose des deux côtés (le Droit contre la Barbarie, disions-nous du nôtre, en 14-18, petite guerre balkanique étendue à l’ouest et au nord).

Avec les massacres du Kosovo et la guerre en Serbie, le médiologue, professionnellement attaché aux technologies du faire-croire, s’intéressera d’abord aux moyens de commande du rêve otanien, qui ont rendu crédible l’aventure. L’explication par les artifices de communication ne suffit pas. Encore moins le complot d’un Big Brother hypnotiseur installé en régie, à Washington ou Bruxelles, et nous bombardant d’images et de mots étudiés.

Nous ne sommes pas victimes d’une intox, nous collaborons activement, avec nos images et nos mots, à une entreprise contre- productive. Elle précipite ce qu’elle voulait éviter, comme il est de règle en stratégie où le noir sort du blanc et le blanc du noir (c’est pourquoi les bons sentiments ne font jamais de bonnes stratégies).

Le problème n’est pas technique ni même politique. Il est mental et culturel. Ne dénonçons pas la manipulation, tentons de comprendre l’acculturation. Qui nous permet de faire nôtres, en bons somnambules, des images et des mots venus d’une autre histoire, d’une autre tradition.  » La défense des populations civiles et des valeurs communes aux démocraties parlementaires « . Telle est la justification officielle de ces raids, humanitaire (halte au massacre) et moralisante (nos idéaux). Qui peut être contre ? C’est la grammaire aseptisée de l’ère posthistorique. Nos porte-parole ne parlent pas politique et encore moins histoire. Le discours otanien va et vient entre l’exaction ponctuelle garantie par l’écran (le toit qui brûle, la femme qui fuit, l’enfant qui pleure), et la hauteur de principes universels.

Cette combinaison passe-partout porte le sceau du modèle américain de politique étrangère que l’Europe a fait sien : l’idéalisme moral et la supériorité technique – disons le wilsonisme, plus le tomahawk. Le droit et les machines. Le droit fixe la norme, les machines la font respecter. Fuir la politique dans la technique, et s’arracher aux pesanteurs et complications du passé par la conquête de l’espace, d’une frontière à l’autre (cheval, automobile, avion, fusée) – sont les deux mythes moteurs de l’Odyssée américaine. L’histoire et la géographie n’ont jamais fait problème pour cette terre promise, qui eut dès le départ un destin, mais non un passé. Ses premiers occupants se sont installés dans un espace vide, ou, quand il ne l’était pas assez, nettoyé à la Winchester – purification ethnique sublimée par l’image en conquête de l’Ouest. Pas de voisins menaçants. Les territoires de bordure, on les achète – Louisiane, Alaska, Oregon, Floride.

Quant à la religion du droit, c’est là-bas un juste hommage à l’origine. La Constitution a précédé la Fédération nord-américaine, qui tient par elle – d’où sa sacralité. En Europe, le code et l’histoire ont dû passer des compromis, car l’histoire était là avant ; aux Etats-Unis, c’est le code, contrat passé avec Dieu, qui a précédé et fait l’histoire des hommes. Or l’on sait que pour un chrétien (et quel Etat l’est plus que celui-là ?), entre la résurrection et le jugement dernier, il ne se passe, en rigueur, rien de sérieux.

On peut dire qu’une tête est américanisée quand elle a remplacé le temps par l’espace, l’histoire par la technique et la politique par l’Evangile. C’est ainsi qu’apparaissent  » les populations  » – comme on appelle les peuples aplatis, déconnectés de leur passé (ennemis héréditaires, épopées de fondation, langue et religion) – et donc de leur identité. Les populations se décomposent à leur tour en victimes et en réfugiés, quand elles sont du bon côté, du nôtre, et en éléments fanatisés et en meneurs, dans le cas contraire. Il en résulte une vision du monde par survol, d’où tout contexte sociopolitique a disparu. Réductible à une carte coloriée, comme celle que Clinton a montrée à ses ouailles pour leur expliquer de quoi il retourne en Yougoslavie. Cette géographie unidimensionnelle parce que sans profondeur de temps est pure abstraction. Il eût mieux fait, pour être concret, de montrer la chronologie régionale – un millénaire de batailles, de mythes, de schismes et d’affrontements. Mais la télé n’est pas faite pour présenter l’historique des choses. Une rhapsodie de flashes émotionnels, sans fil conducteur, y tient lieu d’enchaînement logique.

Les Etats-Unis croient que ce qui a été bon pour eux, la morale et la technique, sera bon pour les autres. C’est normal : ils n’ont jamais bien saisi la différence entre eux et le reste du monde. Comme tous les empires, ils se croient au milieu. Le plus curieux, c’est que les Européens épousent désormais cette superstition. L’information, déjà, leur tient lieu de connaissance, l’image de synthèse d’analyse, et Halloween, de jour des morts. Et il est vrai que forts de leur Manifest destiny, les Américains ont toujours su faire de la rédemption morale une arme offensive et construire les meilleures machines.

Mais s’il est une région où l’outillage simplificateur du New World Order tombe à faux, si l’on peut dire, c’est bien l’Europe tragique et pessimiste où se sont recroisées toutes les cultures de l’ancien monde. Le manichéisme puritain se marie avec le business, non avec les Balkans. Le problème est qu’avec l’hyperespace il n’y a plus de barrières mentales entre l’ancien et le nouveau monde, ce dernier étant de plus en plus fondé à se croire partout chez lui. Avec CNN, la planète rentre en Amérique, et la politique étrangère de la métropole achève de s’intégrer à sa politique intérieure ; et, à l’intérieur de McWorld, l’Amérique, fournissant à tous le son et l’image, par grand et petit écran, meuble à ses conditions l’inconscient collectif – des jeunes de banlieue jusqu’aux gouvernements.

Cette contagion des critères et références, sensorielle et spontanée, quoique délibérément entretenue par l’administration impériale, confine à la narcose. Notre  » rêve d’action « , c’est celui du spectateur dans son fauteuil. Sauf qu’au cinéma,  » usine à rêves « , succède la télé, l’atelier du réflexe. C’est moins inventif, et cela force à faire encore plus simple.

Pour vendre une guerre à l’opinion, et  » make a long story short « , la Maison Blanche doit, bien sûr, garantir l’innocuité, la rapidité et le bon rapport économique, mais elle doit d’abord raconter une bonne histoire. Un film d’action moderne, exportable partout car débarrassé de toute contextualité historique susceptible de limiter l’audience. L’indigène, fugitive apparition, se limitant à la couleur locale, comme le couple de Français apeurés, dans le Soldat Ryan, ou les Mexicains huileux chez John Ford.  » Good guy « , résolu mais n’échappant pas aux états d’âme, fardeau du justicier et distinction du Démocrate, contre  » bad guy « , oeil torve et groin de cochon. Psychopathe, pervers, nationaliste buté.

Scénario tautologique (le méchant est méchant,  » a rose is a rose is a rose « ) , qui n’apprend rien mais fait plaisir aux figurants et auxiliaires de la périphérie. Côté chevalier blanc, donc, la Démocratie, entité théologique, aérienne, impolluée (par nature étrangère à la culture de violence – comme le savent bien Algériens, Vietnamiens et Irlandais). La US Army est son bras séculier, l’ONU, une carte de visite amovible, la  » communauté internationale « , un nom commode et le président des Etats-Unis, le sourcilleux tuteur.

Côté docteur Nô, planqués dans leurs bunkers, les barbares et les dictateurs. Leur mise à terre signifiera le retour immédiat à la civilisation, à la morale internationale, à la libre circulation des capitaux. Nasser, Kadhafi, Castro, Assad, Khomeiny, Milosevic : c’est de ce monstre que vient tout le mal. Car chaque duel est la der des der, et l’immonde à terrasser, le dernier des dinosaures. L’ultime obstacle entre les populations arriérées et la globalisation de la liberté, sans taxes ni droits de douane (l’Arabie saoudite n’a donc rien d’une dictature, elle est en zone libre). Ces Hitler intermittents ne sont pas liés à des peuples, des traditions, des sensibilités qui les précèdent et leur survivront : l’épouvantail est seul, mastodonte sans mandants ni adhérents.

Surtout, pas de flash-back, une photo suffira. La lumière éteinte dans les zones d’opérations, on allumera les écrans chez soi, où les nouveaux procédés infographiques feront merveille. Pas d’images ? Qu’importe ! Les signes feront le travail, à partir d’un document quelconque. On dit parfois que la technologie annule la force des mots. En fait, mythes et machines se tirent l’un l’autre. Un mythe, ce n’est pas un commentaire en off, c’est une façon de construire l’image elle-même. Dans ces crises à l’aveugle, on ne coupe jamais le son et le discours sur l’actualité, à l’arrière, devient l’actualité même.

On peut décliner le produit en fonction des folklores. Le scénario original, tempête sur les méchants, est grand public, façon Tim Burton, Luc Besson ou Cameron. S’il relève à la source du Fun-Military-Industrial Complex (les fans de New York n’y croient pas plus que cela), il peut prendre chez nous une gravité conceptuelle, pathétique et métaphysique qui crispe les visages et enrauque les voix. Le destin du siècle, nous dira-t-on, est en jeu. Aux signes-clichés, les intellectuels français s’entendent à ajouter des signes-mémoire, puisés dans le réservoir des symboles antifascistes et antitotalitaires – goulag, Staline, guerre d’Espagne, Oradour-sur-Glane – signalétique intimidante mais utile car dispensant de toute analyse circonstanciée. Là où règnent les majuscules, l’exactitude est à déconseiller.  » La deuxième guerre mondiale, a-t-on dit, fut le premier film dans lequel chaque Américain pouvait avoir un rôle…  » Nous lui devons beaucoup, nous Européens, à cet acteur improvisé de Normandie et des Ardennes – presque autant qu’à celui de Stalingrad. Peut-être parce qu’une juste cause imposée par l’Histoire ne se présente ni ne se pense jamais comme un film dès le départ. On n’a pas à forcer sur la fierté de soi. C’est après, non pendant, qu’on amène spots et trucages.

Les guerres d’Irak et de Serbie ont au moins ce point commun que les besoins de la narration y ont déterminé et rythmé l’intrigue, en temps réel. Avec, dans le dernier cas, un certain embarras scénaristique. Gros bras contre coupe-jarret – c’était pourtant un script honorable. Mais comment pilonner une population sans faire un peuple martyr, quand la palme du martyr – pensons au Vietnam – vaut laurier de vainqueur ? Comment transformer en héros les pilotes professionnels les mieux protégés du monde ? Comment distiller un beau combat singulier, un duel d’honneur, quand le rapport des forces, et des PNB, est de mille à un ? Comment même appeler  » guerre  » – situation impliquant un minimum de réciprocité, je te frappe, tu me frappes – une opération punitive à zéro mort, où le tortionnaire est bel et bien mis à la torture (étant entendu qu’il ne tient qu’au misérable d’arrêter la gégène, sur un simple signe, indiquant qu’il accepte de se rendre ou de parler – au lieu de s’entêter dans l’irrationnel).

L’Occident sait faire, côté prestidigitation. Il tient les réseaux. Il peut même compter sur M. Milosevic pour, conscient des difficultés de tournage, rendre service à la cause de son mieux, en massacrant et expulsant les Albanais sans vergogne. Voilà qui remet la compassion du bon côté, du nôtre. Mais arrêtons les ironies. La question devrait être : comment arrêter le mieux possible la  » catastrophe humanitaire « , et non comment l’exploiter en termes de communication ?

Force déterminée, force imbécile ? La Grèce avait conquis son conquérant en le coulant dans son moule de culture. Et reprogrammé intelligemment la force romaine (le grec, rappelons-le, était la lingua franca de l’Empire romain). Preuve que les empires se suivent et ne se ressemblent pas : l’Amérique déprogramme l’Europe qui devient aussi fruste et myope que son leader. En vain se flatte-t-elle de ne pas recevoir d’instructions de sa métropole. En vain ses diplomates s’ingénient-ils à prendre des initiatives, animer des groupes de contact, tirer des leçons, faire des mines.

L’Amérique n’a même plus besoin d’être dominatrice. Elle est devenue pour nous irréfutable, c’est-à-dire intérieure. On dit désormais, sans y penser :  » les Occidentaux « . Allergique à ses propres complexités, le dominé se pense selon les spécifications du dominant, par images et slogans (Etat de droit, Démocratie, Liberté). Ce qui rend ce western crédible, c’est une crise générale de la transmission européenne – crise de l’école, de l’imprimé, du spectacle, toutes les filières de la mémoire. Perdue la maîtrise intellectuelle de notre passé, notre présent politique nous devient à ce point étranger que nous pouvons faire sincèrement nôtre le simplisme vertueux d’Hollywood. Et confondre dans son sillage l’idéalisme historique, qui consiste à mettre la force des choses au service d’un idéal, et le médiatisme anhistorique, qui consiste à substituer le choc des images au poids du réel, à remplacer le raisonnement politique par le sentiment moral, et finalement, comme disait Barthes, à  » donner à un réel cynique la caution d’une morale noble « .

Ainsi s’impose comme  » inévitable  » le guignol populiste du Combat des Essences (Démocratie contre Forces du mal), là où l’on aurait besoin d’une balance à mouches et d’une méticuleuse connaissance des cicatrices séculaires pour réconcilier pas à pas la justice et la justesse. Résultat : un empire stop and go mais arrogant, instantanéiste et sans mémoire mais sûr de lui, aux mythologies manichéennes, se voit investi de la summa potestas, pouvoir de vie et de mort, sur une région par malheur malade comme aucune autre d’un excès de mémoire. Où le passé surdétermine chaque lieu, névrotiquement, et où ne seront viables, demain comme hier, que des cotes mal taillées, au coup par coup, sans formalisme ni grandiloquence.

Entre la superstition de l’histoire qui sévit dans les Balkans et l’éradication de l’histoire qui sévit dans le Middle West, entre la paranoïa et la frivolité, on aurait pu souhaiter que le Vieux Continent impose une juste mesure, puisque, à Belgrade et Pristina, c’est encore à son propre passé qu’il est confronté : invasion ottomane, question d’Orient, traité de Versailles. Sans remonter à 1389, au mythe fondateur du roman national serbe, le premier ministre Pacic ne demandait-il pas à Clemenceau, en 1918, l’expulsion des Albanais du Kosovo ? L’Histoire n’est pas notre code, certes, mais les dissocier n’a jamais donné de résultats viables.

Pour recoller les morceaux, il eût fallu à l’Europe un de Gaulle, c’est-à-dire une lucidité doublée d’un caractère, capable de devancer l’avenir parce que rendant à l’actualité sa profondeur de temps. Un réfractaire, ou quelques-uns, osant penser les affaires européennes dans une grammaire européenne, au lieu de se plier aux vues d’une bureaucratie impériale erratique et parcimonieuse, traitant les dossiers périphériques non pas de jour en jour et sur la durée, mais d’émission en émission, au rythme des médias, machine folle. Et voulant la domination absolue sans en payer le prix comptant.

La gageure n’est pas mince, s’il est vrai qu’au tribunal du conformisme, qui rend ses verdicts quotidiens en titres et en infos, le moindre récalcitrant est tenu pour délinquant (rouge, brun ou les deux). Nous faudra-t-il alors abdiquer tout projet de vaillance, et rêver en esthètes sur la beauté des civilisations qui meurent ? Le savoir objectif accumulé en grimoires au fond de nos chancelleries, des siècles de traités, conférences et congrès entassés dans les bibliothèques, des kilomètres linéaires de pragmatismes subtils, de massacres arrêtés, de haines ancestrales tempérées ou maîtrisées – venant expirer au pied d’une flamboyante reporter-vedette de CNN, égérie d’un secrétaire général du State Department rivé au petit écran… Point d’orgue parfait pour un chef-d’oeuvre mélancolique intitulé Le Crépuscule européen, qu’aurait pu signer Spengler et porter à l’écran, magnifiquement, Visconti.

Un commentaire pour 11 septembre/10e: Le seul racisme autorisé dans le monde moderne (The only authorized racism in the modern world)

  1. […] de rappel avec un texte de 2006 de Pascal Bruckner dans la Revue Le Meilleur des mondes, sur »le seul racisme autorisé dans le monde moderne » (Chris Patten) et, en France, » machine à consensus » et « seul moyen de réconcilier toutes […]

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