Violences extrêmes et génocides: Comparer pour mieux différencier

Purifier et détruire (Jacques Sémelin)Ou bien les poux triompheront du socialisme ou bien le socialisme triomphera des poux. Lénine
Comparer, c’est différencier. (…) Selon moi, le génocide caractérise un processus spécifique de destruction qui vise à l’éradication totale d’une collectivité. (…) Dans un nettoyage ethnique, on tue les gens en partie, mais on leur dit : par ici la sortie. Dans un génocide, on ferme toutes les portes. Jacques Sémelin
Je préfère la notion de « processus » à celle de « continuum » dans la mesure où la première implique l’idée d’une dynamique de destruction qui peut connaître des aléas, des inflexions, des accélérations, bref un scénario qui n’est pas écrit à l’avance, mais qui se construit au gré de la volonté des acteurs et des circonstances. Pour être encore plus précis, je parlerai d’un processus organisé de destruction des civils, visant à la fois les personnes et leurs biens : Processus donc, car la pratique collective du massacre peut être considérée comme la résultante d’une situation complexe, principalement créée par la conjonction d’une histoire politique au long cours, d’un espace culturel et d’un contexte international particuliers ; Organisé, car il ne s’agit pas d’une destruction « naturelle » (du type tremblement de terre), ou accidentelle (du type catastrophe nucléaire de Tchernobyl). Ce processus de violence, loin d’être anarchique, est canalisé, orienté, voire construit contre tel ou tel groupe. Il prend concrètement la forme d’une action collective, impulsée le plus souvent par un État (et ses agents), qui ont la volonté d’organiser cette violence. Cela n’empêche pas une possible improvisation, voire spontanéité, des acteurs dans les manières de faire souffrir et de tuer ; Destruction car le terme est plus large que celui de « meurtre », incluant de possibles pratiques de démolition ou d’incendie des maisons, édifices religieux, bâtiments culturels afin d’annihiler la présence de l’« autre-ennemi ». Ce qui peut encore impliquer d’éventuels procédés de déshumanisation des victimes avant leur élimination. Les marches forcées et autres techniques de déportation, qui entraînent souvent un fort taux de mortalité, relèvent aussi de ces procédés de destruction des populations. En fait, le mot « destruction » ne préjuge pas plus de la méthode du meurtre, que ce soit par le feu, l’eau, le gaz, la faim, le froid, ou tout autre moyen lent ou rapide de faire mourir. Des civils car force est de constater que si cette violence peut être initialement dirigée contre des objectifs militaires (ou paramilitaires), elle tend à s’en détacher pour frapper essentiellement voire exclusivement des non-combattants, donc des civils. On connaît l’expression « destruction des populations civiles », familière du vocabulaire stratégique. Mais celle-ci renvoie trop à l’idée d’un bombardement aérien, donc de la mort provoquée d’une collectivité entière (par exemple les habitants d’une ville). Or, il faut aussi penser au processus de destruction plus différenciée, dirigée contre des civils « éparpillés » au sein d’une même société. C’est pourquoi l’expression « destruction des civils » est préférable parce qu’elle permet d’englober ces deux dimensions, qui vont de l’élimination d’individus éparpillés à celle de groupes constitués, jusqu’à des populations entières. Dans tous les cas, ces actions collectives de destruction sous-entendent un rapport totalement dissymétrique entre agresseurs et victimes. Il s’agit bien de la destruction d’un seul côté (one-sided destruction) contre des individus et des groupes qui ne sont pas en situation de se défendre. Mais attention : ceci ne préjuge en rien de la position antérieure ou future des victimes qui ont pu être ou pourront devenir à leur tour des bourreaux. Parallèlement à la constitution d’un vocabulaire propre à ce champ de recherche, il est important de différencier les dynamiques à l’œuvre dans ces processus de destruction des civils. (…) Par-delà l’horreur, force est de reconnaître que ceux-ci poursuivent des buts bien précis : appropriation de richesses, contrôles de territoires, conquête du pouvoir, déstabilisation d’un système politique, etc. (…)ceux qui commettent des massacres leur assignent des buts politiques ou stratégiques précis, lesquels peuvent cependant se modifier avec l’évolution de l’action, le contexte international, la réaction des victimes, etc. La diversité des situations historiques conduit ainsi à distinguer au moins deux types fondamentaux d’objectifs associés aux processus de destruction partielle, voire totale d’une collectivité visant à : sa soumission, son éradication. Le but est ici de faire mourir des civils pour détruire partiellement une collectivité afin de soumettre totalement ce qu’il en restera. Par définition, le processus de destruction est donc partiel mais son effet se veut global. Car les responsables de l’action comptent sur l’effet de terreur pour imposer ainsi leur domination politique sur les survivants. C’est pourquoi le procédé du massacre est particulièrement adapté à une telle stratégie : le massacre n’a pas à être tu mais su, de manière à ce que son effet terrorisant se propage dans la population. Depuis la nuit des temps, cette pratique du massacre est associée à l’exercice même de la guerre. La dynamique de destruction/soumission des civils peut en effet parfaitement s’intégrer dans une opération militaire pour précipiter la capitulation de l’adversaire, hâter la conquête de son territoire et la sujétion de ses populations. Ainsi, de la guerre antique à la guerre moderne en passant par la guerre coloniale, le massacre est presque toujours là, non comme un « excès » de la guerre, mais bien comme l’une de ses dimensions : pour hâter la capitulation de l’ennemi. C’est ce que Michael Walzer nomme la « guerre contre les civils », dans laquelle il range aussi les diverses formes de sièges et blocus visant à faire tomber une cité ou un pays (Walzer, 1992) ; pratiques de la destruction/soumission qui se retrouvent d’ailleurs aussi dans les guerres civiles contemporaines où l’on ne fait plus de distinction entre combattants et non-combattants. Ces pratiques de destruction/soumission peuvent aussi s’étendre à la gestion des peuples. À la guerre de conquête, qui a pu être conduite par le massacre, succède l’exploitation économique du peuple vaincu, en recourant encore, le cas échéant, au massacre de certains de ses membres. Telle fut par exemple l’attitude fondamentale des Conquistadores à l’égard des Indiens, perçus par eux comme des êtres sans valeur, corvéables à merci. L’histoire offre encore des variantes plus « politiques » de la logique destruction/soumission, passant de la guerre à la gestion des peuples. En ce cas, on pourrait renverser la formule de Clauzewitz : « Ce n’est plus la guerre qui est le moyen de continuer la politique : c’est la politique qui est le moyen de poursuivre la guerre »… contre les civils. Ceux qui gagnent une guerre civile sont d’ailleurs fort logiquement aspirés dans cette dynamique de construction de leur pouvoir, comme le montre d’une certaine manière l’exemple de la France révolutionnaire, plus encore celui des Bolcheviks dans la Russie de Lénine et des Khmers rouges dans le Cambodge de Pol Pot. La pratique d’une extrême violence, qui s’est développée au cours de la guerre civile, tend à se transférer dans la phase de la construction du pouvoir. Qu’il y ait eu ou non guerre civile, le procédé est de toute façon fort ancien : supplicier et massacrer « pour l’exemple » constitue l’une des techniques les plus classiques du tyran, qui entend mettre fin à une rébellion interne. Telle fut encore la tactique des exécutions d’otages pratiquée en Europe par les nazis (cent civils exécutés pour un Allemand tué) afin de combattre les foyers armés de résistance. Par la suite, certains régimes ont mis au point des techniques plus sophistiquées, comme celles de la « disparition », mises en œuvre par diverses dictatures latino-américaines des années 1970. On est là dans une pratique « discrète » d’élimination des civils, au sens à la fois formel et statistique. Car le nombre des disparus est en fin de compte assez faible, comme l’indiquent des études récentes (…) Dans certains cas, l’instauration d’un climat de terreur est à situer dans le contexte plus général du re-façonnage, sinon de la restructuration entière de la société. La détermination à détruire les bases de l’ancien système (et par conséquent, ceux et celles qui l’incarnent) s’enracine dans la volonté d’en construire un nouveau par tous les moyens. La conviction idéologique des dirigeants qui impulsent ce projet politique est donc ici déterminante. Dès lors, considérer que les pratiques variées de violences contre les civils ont pour seul but d’instiller un climat de terreur dans cette « nouvelle société » serait proposer une interprétation bien trop réductrice. Selon Uwe Makino, celles-ci font partie d’un ensemble plus large, n’étant que l’une des techniques d’une ingénierie sociale visant à transformer de fond en comble une société (Makino, 2001). Comme ce projet véritablement révolutionnaire concerne toute la société, on doit donc s’attendre à ce qu’il fasse des victimes dans toutes les strates de ladite société. Cette notion d’ingénierie sociale est également utilisée par Nicolas Werth dans son interprétation de la famine en Ukraine des années 1932-1933 et de la grande terreur stalinienne des années 1937-1938 (Werth, 2001). Dans des conditions fort différentes, on ne peut s’empêcher de penser aussi à la période de la Révolution culturelle chinoise dans cette perspective (Domenach, 1992). Ceux qui ont été probablement le plus loin dans cette voie sont les Khmers rouges au Cambodge. Mais le processus multiforme de la destruction/soumission de la société cambodgienne a eu ceci d’extraordinaire, mais de parfaitement cohérent, d’aller de pair avec le projet de la rééducation des Cambodgiens, puisque le soir étaient prévues des séances d’éducation idéologique. C’est dire que, dans sa forme probablement la plus radicale, le massacre de masse au Cambodge n’est pas synonyme d’extermination totale, le sens même de l’entreprise des Khmers rouges ayant été de viser la rééducation de ceux qui seraient épargnés ou qui réussiraient à survivre. Tout autre est cette seconde dynamique de la destruction/éradication. Son but n’est plus vraiment la soumission, mais bien l’élimination d’une collectivité, d’un territoire, plus ou moins vaste, contrôlé ou convoité par un pouvoir. Il s’agit de « nettoyer » ou de « purifier » cet espace de la présence d’un autre, jugé indésirable et/ou dangereux. C’est pourquoi la notion d’ « éradication » semble particulièrement pertinente dans la mesure où son étymologie renvoie à l’idée de « couper les racines », d’ « extraire de la terre », bref de « déraciner », comme on le dirait d’une plante malfaisante ou d’une maladie contagieuse ; sauf que, dans ce cas, cette vaste opération de déracinement vise une collectivité humaine tout entière. Ce processus de destruction/éradication, de nature identitaire, peut être également associé à la guerre de conquête. C’est le sens même de l’expression populaire : « Ôte-toi de là que je m’y mette ! » Le procédé du massacre, associé au pillage et au viol, est le moyen de se faire bien comprendre et donc de hâter le départ de cet « autre » jugé indésirable. Ainsi la destruction partielle du groupe et l’effet de terreur qui en résulte sont-ils de nature à provoquer et accélérer ces départs. Tel fut par exemple le procédé utilisé par les colons européens en Amérique du Nord à l’encontre des populations indiennes, les repoussant de plus en plus vers l’Ouest, au-delà du Mississippi. Dans les Balkans, ce mouvement contraint de populations chassées d’un territoire a été appelé « purification ethnique », notamment pour qualifier les différentes opérations de « nettoyage » pratiquées essentiellement par la Serbie et la Croatie, au début des années 1990. Mais les procédés utilisés (massacres, incendies des villages, destruction des édifices religieux…) ressortissent à des pratiques antérieures dans cette région, au moins depuis le xixe siècle dans le contexte de la montée des nationalismes et du déclin de l’Empire ottoman. Là encore, ces procédés à l’œuvre dans la guerre peuvent être réutilisés dans la « gestion » interne des peuples. Ainsi en est-il de toute la gamme des conflits ethniques étudiés par Andrew Bell-Fialkoff (1996), Donald Horowitz (2000) ou Norman Nairmark (2000). En général, on assiste à une instrumentalisation du critère ethnique à des fins de domination politique d’un groupe sur l’ensemble d’une collectivité. Le recours au massacre est alors légitimé pour régler définitivement un problème jugé insoluble. Mais ce processus peut prendre une forme encore plus radicale quand il s’agit d’éliminer totalement la collectivité visée sans même laisser à ses membres la possibilité de s’enfuir. En ce cas, le but est de capturer tous les individus de cette collectivité pour les faire disparaître. La notion de « territoire à purifier » devient secondaire par rapport à celle d’extermination proprement dite. Certains massacres coloniaux ont probablement été perpétrés dans une telle perspective, comme celui, peu connu, de la population des Hereros en 1904 par les colons allemands installés en Namibie. Y en a-t-il d’autres ? J’avoue mon incompétence. Nous savons encore bien trop peu de choses sur les massacres coloniaux, y compris ceux perpétrés par la France dans la conquête de l’Algérie au cours du xixe siècle. En tout cas, ce sont les dirigeants de l’Allemagne nazie qui ont été le plus loin dans le projet de destruction totale d’une collectivité. En effet, l’extermination des Juifs européens entre 1941 et 1945, qui fait suite à l’élimination partielle des malades mentaux allemands, est l’exemple prototypique de ce processus d’éradication poussé à l’extrême. Dans des contextes historiques fort différents, on peut en dire autant de l’extermination des Arméniens de l’Empire ottoman en 1915-1916 et de celle des Rwandais tutsis en 1994. Le but n’est plus ici de forcer un peuple à se disperser sur d’autres territoires. Il s’agit de le faire disparaître, non seulement de sa terre, mais de la terre, pour reprendre l’expression de Hannah Arendt. C’est à ce stade ultime de l’éradication que la notion de génocide peut être réintroduite, cette fois-ci comme concept en sciences sociales. En général, le grand public considère que le génocide est une sorte de massacre à grande échelle. En somme, quand le chiffre des morts atteindrait plusieurs centaines de milliers, et plus encore plusieurs millions, il y aurait lieu de parler de génocide. Mais cette approche intuitive, qui prend comme critère le grand nombre de victimes, n’est pourtant pas spécifique d’une action génocidaire. Du reste, aucun expert ne saurait dire aujourd’hui à partir de quel chiffre de morts commence un génocide. Ce qui définit plus sûrement ce dernier, c’est un critère qualitatif combiné à ce critère quantitatif : la volonté d’éradication totale d’une collectivité. En ce sens, le génocide se situe bien dans le même continuum de destructivité que l’épuration ethnique, mais s’en distingue fondamentalement. En effet, leurs dynamiques respectives sont toutes deux orientées vers l’éradication. Mais, comme le souligne bien Helen Fein, dans le premier cas (l’épuration), le départ ou la fuite des populations visées restent encore possibles, tandis que dans le second cas (le génocide), toutes les portes de sortie sont fermées. Je définirais donc le génocide comme ce processus particulier de la destruction des civils qui vise à l’éradication totale d’une collectivité dont les critères sont définis par son persécuteur. (…) Cette définition restrictive du génocide va donc à l’encontre de celle – bien plus large – de la convention de l’onu. D’une certaine manière, la définition du génocide proposée ici continue pourtant à prendre appui sur l’approche initiale de Raphaël Lemkin, du moins sur l’« essence de sa définition », comme le dit Éric Markusen, c’est-à-dire l’annihilation d’un groupe en tant que tel. (…) Mais ce raisonnement doit encore être complexifié dans la mesure où les processus de destruction/soumission et de destruction/éradication peuvent coexister, voire être imbriqués dans une même situation historique en visant des groupes différents. En général, l’un est dominant et l’autre secondaire. Ainsi, au Rwanda, en 1994, on a assisté à un processus d’éradication des Rwandais tutsis (qui peut donc être qualifié de génocide), mais en même temps, aux massacres de Hutus opposants au pouvoir (ce qui relève donc d’un processus de destruction/soumission). À l’inverse, au Cambodge, les massacres de masse relevaient bien d’un processus de destruction/soumission (tant il est vrai que Pol Pot n’a jamais voulu détruire tous les Khmers), mais ce processus de destruction comportait cependant certaines impulsions éradicatrices envers des groupes spécifiques (notamment la minorité musulmane des Chams). Notre travail d’analyste est précisément de discerner ces différentes dynamiques de violences, ce qui est souvent très complexe, car celles-ci peuvent non seulement être imbriquées, mais aussi évoluer avec le temps, passer par exemple de la soumission à l’éradication. Jacques Sémelin

Suite à notre dernier billet sur le génocide rwandais et le rôle fort douteux qu’y a joué la France …

Retour sur la véritable somme du meilleur spécialiste français de la question avec Yves Ternon, l’historien Jacques Sémelin, sur les violences extrêmes et les génocides (« Purifier et détruire. Usages politiques des massacres et génocides ») avec une critique d’Elwis Potier.

Et qui, contre ceux qui crient au génocide partout, a le mérite de présenter les choses à la fois transdisciplinairement et comparativement à partir des grands massacres historiques du xxe siècle, du génocide juif aux nettoyages ethniques de l’ex-Yougoslavie et au génocide Toutsi au Rwanda.

Tout en s’appuyant sur les travaux des meilleurs historiens sur la question et en en confrontant à chaque fois les différentes lectures et interprétations.

Ce qui permet de saisir à la fois les constantes du phénomène (la déshumanisation, l’animalisation, la part des intellectuels et autorités morales ou religieuses) et ses singularités .

Ainsi, en ces temps confus du n‘importe quoi, on comprend mieux la distinction entre un génocide et la simple épuration ethnique.

Mais aussi entre une logique génocidaire de type identitaire (nazie, houtoue) où l’ennemi est unique (juif, toutsi) et une logique politique (bolchévique, maoïste, khmère rouge) où, comme pour la Terreur de 1793, les ennemis ou suspects sont multiples et indéfiniment multipliables.

D’où aussi, ajouterions-nous, le bien plus grand nombre de victimes (jusqu’à des classes sociales entières !) que peut produire le second système …

Réflexion sur les violences extrêmes:Sémelin, J., Purifier et détruire.
Elwis Potier
Cultures & conflits
n°61 (2006)

Sémelin, J., Purifier et détruire.
Usages politiques des massacres et génocides, coll. « La Couleur des idées », Paris, Le Seuil, 2005.

Jacques Sémelin poursuit sa vaste exploration de la violence en menant une réflexion approfondie sur ses formes les plus extrêmes, les plus négatrices : la violence dans ce qu’elle a de plus macabre, de plus terrifiant, de plus absurde ou de proprement sidérant. L’auteur de ce grand livre oriente sa recherche vers ce qui paraît toujours plus inintelligible, l’énigme éminemment politique ainsi nommée « destructivité humaine de masse », pour comprendre les mécanismes à l’œuvre, les conditions et les processus qui aboutissent aux meurtres de masse.

Après avoir centré ses recherches sur la non-violence, initiant des travaux remarquables conduits au sein de l’Institut de recherche sur la résolution non violente des conflits1 et précisément sur la résistance civile en Europe sous le nazisme2, études qui ont contribué de manière décisive à porter un autre regard sur la Résistance3, Jacques Sémelin, en historien et penseur de la Résistance civile, montre dans cet ouvrage comment se mettent en place les processus de purification et de destruction du « corps social » afin d’analyser les « usages politiques des massacres et des génocides ». Tel est le projet annoncé par le sous-titre, ce qui revient en l’occurrence à traquer, notamment dans les « passages à l’acte », ce qui précisément résiste à l’analyse.

Si le titre de l’ouvrage rappelle inévitablement Surveiller et Punir de Michel Foucault, ce n’est pas seulement en raison de son homophonie. Il indique de la sorte une des références dont l’enquête ici engagée, parce qu’elle vise à saisir les liens entre violence et pouvoir, est d’une certaine façon une continuation, un prolongement possible, même si elle ne reprend pas, ou si peu, les analyses de Foucault. L’auteur s’en explique d’ailleurs dès son introduction intitulée « Comprendre4 ? » : « A l’évidence, le pouvoir politique, qui fait la matière de ce livre, n’apparaît pas de même nature que ceux des xviie et xviiie siècles, analysés par Foucault5 ». S’il évoque à nouveau rapidement la naissance du « bio-pouvoir » dans le dernier chapitre du livre, non sans avoir très justement relevé auparavant l’expression de « populicide » employée par Babeuf lors de la Révolution française, ces questions de « population », de « biopolitique » et de génocide, retravaillées ensuite par Foucault dans ses cours au Collège de France, ne font pas ici l’objet d’autres commentaires. Ce sont sans doute le titre évocateur et le caractère très explicite de la référence à Foucault qui peuvent parfois susciter de telles attentes.

Les deux verbes, « purifier » et « détruire », désignent exactement les deux facettes du même pouvoir dont l’auteur entreprend d’analyser les manifestations à travers la comparaison des grands massacres historiques du xxe siècle, principalement la Shoah, les nettoyages ethniques de l’ex-Yougoslavie et le génocide des Tutsi au Rwanda, en élargissant, selon les problématiques traitées, à d’autres exemples comme les génocides arménien et cambodgien. Il ne s’agit donc pas d’une archéologie du génocide, ni même d’un essai au sens philosophique du terme. Cette étude, qui prend la forme d’une synthèse de plusieurs années de recherches au CNRS, ne cherche pas à faire une relecture philosophique de l’histoire, c’est d’ailleurs ce qui en fait sa qualité première. L’auteur reste clairement dans une démarche d’enquête empirique et donne au lecteur tous les éléments de méthode utiles lui permettant de vérifier ou de juger sur pièces (on se reportera profitablement à l’introduction et aux annexes).

Il s’agit bien plus d’analyser, dans une approche transdisciplinaire, les différentes formes historiques de massacres collectifs suivant une démarche comparative rigoureuse en s’appuyant sur les nombreux travaux d’historiens et confrontant les différentes lectures et interprétations. Cela tend à situer Jacques Sémelin, comme il s’en réclame lui-même, davantage dans la lignée d’historiens comme Léon Poliakov et Yves Ternon. La qualité du travail historiographique n’a d’égal que la richesse de la documentation sur laquelle se fonde le questionnement. L’ouvrage, à cet égard, fait figure d’outil de travail indispensable, qui plus est, passionnant. L’autre intérêt indéniable tient à la portée des analyses et à la compréhension qu’il donne de la complexité des phénomènes décrits, une compréhension qui doit beaucoup à la diversité des références théoriques et à la posture singulière du chercheur.

Jacques Sémelin a été psychosociologue avant d’être professeur à Sciences Po. Il en a gardé un attrait pour les approches pluridisciplinaires, ce qui l’amène à croiser les regards psychologique, psychosociologique, anthropologique, philosophique, tout en maintenant le cap d’une sociologie politique, que l’on peut, sans hésiter qualifier de compréhensive. Cela revient, outre la filiation à Weber, à faire appel à des éclairages différents « sans réduire les phénomènes sociaux à des processus psychologiques6 ». On retrouve ainsi avec plaisir des auteurs qui ont nourri sa réflexion et jalonné ses écrits depuis son premier livre publié en 1983 Pour sortir de la violence7 : Arendt, Freud, Bettelheim, Fornari, Milgram, etc. Dans le cinquième chapitre par exemple (« Les vertiges de l’impunité8 »), les pages consacrées au « crime d’obéissance » reprennent les expériences de Milgram et Zimbardo avant de revenir plus longuement sur « la banalité du mal » et de revisiter les thèses d’Arendt. Cette ouverture pluridisciplinaire stimule la réflexion critique et permet de rendre compte des convergences et des divergences entre les différentes approches, d’autant que l’auteur, méfiant vis-à-vis du jargon et de l’enflure verbale, se garde bien de glisser vers une « esthétique de l’horreur9» et parvient à exprimer les différents points de vue, y compris le sien, dans un style simple et précis.

Les noms de psychologues, de philosophes et autres écrivains viennent naturellement compléter l’impressionnante liste des historiens, sociologues ou politistes de divers horizons qui alimentent la réflexion tout au long de l’ouvrage. L’étendue de l’investigation, par cette pluralité des approches et des thématiques, peut poser la question des limites de son champ, autrement dit, de la dispersion, mais il n’en est rien : la complexité de « l’abîme génocidaire » nécessite une telle démarche. C’est davantage l’objet même de cette recherche qui pose inévitablement problème, à commencer par les termes choisis et les notions qui le désignent. Jacques Sémelin en est pleinement conscient et décide de s’en tenir au terme de « massacre », terme qu’il qualifie paradoxalement de « minimal » et qu’il propose de définir en tant que « forme d’action le plus souvent collective de destruction de non-combattants10 ». La question du génocide est renvoyée en fin d’ouvrage et fait l’objet d’une analyse critique de ses usages et instrumentalisations, depuis son invention par Raphael Lemkin en 1944 et la définition du crime de génocide par la Convention de l’ONU en 1948, qui a marqué les premières études en sciences sociales sur le sujet. Cette clarification ne pourra se faire sans revenir sur la notion de massacre collectif, et sans reprendre les débats sur l’emploi du terme « Holocaust » et de l’expression « nettoyage ethnique ». Le parti pris de Sémelin veut donc que l’analyse de ces « usages politiques » ne puisse se faire qu’après avoir enquêté sur les processus qui aboutissent aux massacres. Cette mise à distance à laquelle correspond le report du travail sur la définition de l’objet d’étude répond bien de la démarche empruntée par le chercheur soucieux d’adopter une juste posture face à cet objet difficile, s’il en est. Ce qu’il nomme « l’abîme génocidaire » est en effet un objet massif (c’est cet aspect qui est le premier discriminant), sidérant, « hideux », qui oblige à une distance critique y compris envers les mots eux-mêmes, mots par lesquels le fantasme se mêle à la réalité.

La construction de l’ouvrage est donc remarquable à plus d’un titre. Chaque chapitre s’ouvre sur un éclairage particulier, un nouvel angle d’analyse, qui prolonge le précédent et renouvelle le questionnement. L’auteur nous convie ainsi à plusieurs temps d’analyse qui sont autant de niveaux d’interprétation, dans l’articulation desquels progresse une réelle compréhension du phénomène génocidaire. Il serait donc vain, on l’aura compris, de vouloir résumer une telle somme, tout au plus pouvons-nous donner quelques indications afin de rendre une idée de l’ensemble et nous interroger sur quelques points.

Le fil rouge qui dessine le parcours emprunté par l’auteur pour affronter la question du pouvoir de destruction est le passage à l’acte, « mouvement de bascule du fantasme à l’action11 ». Ce « moment » décisif semble insaisissable puisqu’il n’y a pas « un » acte ou « une » décision comme il ne peut y avoir « une seule » cause. Il sera alors appréhendé comme « processus de bascule, complexe, imbriquant des dynamiques collectives et individuelles, de nature politique, sociale, psychologique, etc.12 ».

Le premier chapitre13 s’ouvre naturellement sur une revue critique des théories qui privilégient un seul facteur, qu’il soit économique, culturel, démographique ou psychologique. Cette mise au point est d’emblée nécessaire tant les explications hâtives sont légion, comme l’interprétation très courue qui voudrait que la violence politique et les massacres collectifs traduisent une dilution14 du politique, celle des institutions et des Etats-nations. Sémelin rappelle à juste titre qu’« écrire l’histoire, c’est ouvrir le champ des possibles, en se méfiant de toute interprétation causale simpliste et déterministe du passé15 ». L’enchevêtrement des causes est certainement plus pertinent mais l’accumulation des « causes » possibles ne peut faire l’économie des significations de la situation pour les acteurs impliqués. « Pour vivre, les hommes ont besoin de donner du sens à leur existence. Pour tuer, il en est de même. Ce tremplin mental vers le meurtre de masse repose sur les interactions constantes entre imaginaire et réel, à travers lesquelles toute limite est abolie16 ».

Ces considérations sur les significations sociales amènent l’auteur à souligner la puissance de l’imaginaire, un imaginaire finement analysé à travers les thèmes de l’identité, de la pureté et de la sécurité, dans ses rapports à l’idéologie qui le relie au réel. Cette dynamique se traduit par le passage de l’angoisse collective à la peur intense à l’égard d’un ennemi, peur qui va pouvoir faire l’objet de manipulations. Après avoir décrit l’imaginaire de toute puissance et de destruction et la logique identitaire justement résumée par la formule « détruire le “eux” pour sauver le “nous”17», Sémelin s’attarde, dans le deuxième chapitre18, sur l’intention à partir de laquelle se construit le « discours incendiaire » et « la violence sacrificielle ». L’analyse porte sur la nature du discours, les conditions de son élaboration et de sa légitimation, notamment par la convergence des registres intellectuel, politique, religieux et social. Le chapitre suivant sur le « contexte international, guerre et médias19 » se tourne vers les facteurs externes aux pays pour comprendre comment s’effectue la « transformation du processus de violence en acte de guerre ». Le quatrième chapitre sur « les dynamiques du meurtre de masse20 » est une description des « pratiques collectives » de massacre et des différents modes d’adhésion, sinon de participation, de la société. Le rôle déterminant des acteurs étatiques et para-étatiques est alors replacé dans sa juste mesure.

Insistons au passage sur un point crucial : il est nécessaire, et même salutaire, de rappeler, comme le fait Sémelin, qu’il n’y a pas de violence « spontanée » des masses21 comme il n’y a pas de « passivité » absolue des populations22. La fin de cette partie dresse un tableau à la fois édifiant et contrasté des « morphologies de la violence extrême » et des types de destruction qui s’achève par la question fondamentale et critique à nos yeux de « l’autonomisation 23» du meurtre de masse. Voilà quelques unes des nombreuses idées qui ne manqueront pas d’éveiller la conscience. De même que nous nous abstenons de rentrer dans les faits historiques qui n’ont d’intérêt que remis en perspective, ce survol très rapide du « cœur » de l’ouvrage n’a pour but que de renvoyer au « corps » du texte en espérant donner envie de le lire.

La partie sur « les vertiges de l’impunité » est l’occasion pour Sémelin de centrer l’analyse sur le « moment », le « noyau dur » du passage à l’acte, et d’aller, en quelque sorte, au bout de son raisonnement. Au fil des pages de cet avant-dernier chapitre, en suivant les interrogations et les considérations sur la rationalité et le délire, puis sur la « jouissance de la cruauté », on arrive dans une « zone grise24 » qui semble aboutir à une impasse, à moins que ce ne soit le signe de notre libre arbitre.

Le dernier chapitre, synthèse sur les « usages politiques des massacres », est à part. Il est en partie consacré, nous l’avons dit, à une réflexion sur la notion de génocide en lien avec d’autres notions proches. A ce propos, la perspective que donne l’auteur du « nettoyage ethnique » est détonante et nous paraît viser juste : le « nettoyage ethnique », apparaît selon lui, comme « une nouvelle forme d’ingénierie sociale qui consiste […] à découper le peuple rebelle25 ». Mais on peut, en revanche, s’interroger sur la place qu’il donne par la suite au terrorisme et sur l’intérêt d’engager en toute fin de volume une réflexion sur cette question. Les cas historiques évoqués – et le 11 septembre 2001 y prend, bien évidemment, toute sa place – n’ont que peu de rapport avec les cas de génocides précédemment cités. Bien sûr, on peut considérer que les actes terroristes, ou désignés comme tels, provoquent des massacres mais peut-on, pour autant, rester sur une définition « minimale » pour justifier toute comparaison ? L’auteur, bien entendu, discute de l’usage du terme et cite les chercheurs qui font autorité en la matière26, mais il ne suit manifestement pas les avertissements de Didier Bigo pour qui « ce n’est pas un concept utilisable par les sciences sociales et la stratégie27 », et préfère s’en remettre aux conceptions d’Isabelle Sommier (la « violence totale 28»), chez qui il trouve la justification de ce rapprochement avec le génocide. Il faut dire que ce dernier chapitre est également en grande partie consacré à la typologie que Sémelin a conçue au terme de sa recherche. Il distingue trois types de logiques politiques des massacres que sont la soumission, l’éradication et l’insurrection. Il se trouve que le terrorisme constitue la principale illustration de la logique insurrectionnelle. Peut-on expliquer avec les mêmes concepts la violence génocidaire et la violence terroriste ? Des massacres peuvent, certes, participer d’une logique d’insurrection, mais faut-il toujours parler de « massacres de masse » ? Peut-être ne s’agit-il plus de la même « masse », non plus des mêmes « massacres » ni de la même « destruction ».

La conclusion ouvre des pistes intéressantes pour apporter des réponses concrètes aux problèmes soulevés. Soucieux de mener des recherches utiles, et fidèle à une éthique de la responsabilité, Jacques Sémelin propose des axes de travail prometteurs tant sur le plan des sciences sociales que sur celui de l’action internationale.

Notes

1. Publiés dans la revue Alternatives non violentes.
2. Son ouvrage Sans armes face à Hitler (préfacé par Jean-Pierre Azéma, Paris, Editions Payot, 1989), né d’une interrogation « de nature éthique et stratégique », a fait date sur la question.
3. Ces différentes études ont largement contribué à ouvrir le champ des sciences politiques par l’élaboration de nouvelles notions telles la « dissuasion civile » et la constitution de ce qu’il conviendrait d’appeler un « répertoire » des actions non violentes.
4. Sémelin J., Purifier et détruire, opcit., pp15-23.
5. Ibid., p21.
6. p286.
7. Sémelin J., Pour sortir de la violence, Paris, Les Editions ouvrières, 1983.
8. Sémelin J., Purifier et détruire, opcit., pp285-364.
9. Ibid., p22.
10. Ibid., p19.
11. Ibid., p39
12. Ibid., p. 16
13. Ibid., pp. 25-74
14. Ne confondons pas « dilution » et « délitement », Sémelin est convaincu qu’ « aucune société n’est à l’abri de tels processus dès lors qu’elle commence à se déliter » (Ibid., p. 25).
15. Ibid., p87.
16. Ibid., p287.
17. Ibid., p70.
18. Ibid., pp75-133.
19. Ibid., pp135-200.
20. Ibid., pp201-284.
21. Ibid., p203.
22. Ibid., p267.
23. Ibid., p. 284.
24. Expression de Primo Levi, dans Les Naufragés et les RescapésQuarante ans après Auschwitz, Paris, Gallimard, 1989.
25. p403.
26. pp.416-419.
27. Bigo D., « L’impossible cartographie du terrorisme », Cultures & Conflits, automne 2001.
28. Voir Sommier I., Le Terrorisme, Paris, Flammarion, coll« Dominos », 2000.
Pour citer cet article
Référence papier

Cultures & Conflits n°61 (2006) pp.165-172
Référence électronique

Elwis Potier, « Réflexion sur les violences extrêmes : Purifier et détruire, de Jacques Sémelin. », Cultures & Conflits, 61, printemps 2006, [En ligne], mis en ligne le 17 mai 2006. URL : http://www.conflits.org/index2044.html. Consulté le 19 août 2008.
Auteur
Elwis Potier

Elwis Potier est psychosociologue, auteur de l’article « L’imaginaire du contrôle des foules dans l’armée de terre française », Cultures & Conflits n°56, hiver 2004.

Voir aussi:


Le terme « génocide » a été créé en 1944 par Raphaël Lemkin, juriste américain d’origine polonaise, et institutionnalisé en 1948, sur le plan international, par la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, adoptée par les Nations Unies. Cette notion de « génocide » est d’un emploi malaisé en sciences sociales du fait des enjeux moraux et politiques qui lui sont associés.

  • Enjeux de mémoire : du fait de l’existence de cette convention internationale, nombreux sont ceux qui veulent faire reconnaître que les massacres et violences subis dans le passé, de la part de tel groupe ou État, rentre dans la catégorie du génocide : le combat le plus emblématique à cet égard est celui de la communauté arménienne ;
  • Enjeux liés à l’action immédiate : quand une population semble ou est effectivement en danger de mort, le recours au mot « génocide » constitue comme le signal ultime adressé à tous pour empêcher la tragédie d’advenir ; cela pour provoquer un choc dans les consciences et susciter une intervention internationale en faveur des victimes ;
  • Enjeux judiciaires proprement dits : pour poursuivre en justice des responsables de violences de masse et de massacres (inculpation de Pinochet et plus récemment de Miloševic pour « génocide »).

Or, tiraillé entre ces enjeux moraux et politiques, il n’est pas facile pour le chercheur de se frayer un chemin, c’est-à-dire celui de sa propre autonomie. Ces mobilisations communautaires, citoyennes ou judiciaires, si importantes soient-elles, ne relèvent pas véritablement du métier de chercheur. Son rôle premier est ailleurs. Il est de conduire des enquêtes de terrain, de recueillir des données, d’élaborer des outils d’analyse pour interpréter ce que l’on nomme « génocide » (ce qui ne va pas de soi), et plus généralement, son rôle consiste à tenter de comprendre les processus de bascule dans les pratiques de violence extrême (et les massacres). Naturellement, les résultats de ses recherches peuvent servir par la suite à l’action et à la prévention.

Mon intention générale est précisément d’œuvrer à l’émancipation des sciences sociales, dans le champ des études sur le génocide, c’est-à-dire à une véritable autonomie du chercheur. Dans ce but, je propose trois axes de travail :

  1. Redéfinir les notions en partant d’une approche critique de celle de « génocide » (pour se dégager d’une approche juridique) ;
  2. Distinguer les différents processus de destruction dans les pratiques de massacres (en s’appuyant sur la sociologie historique et politique) ;
  3. Construire des problématiques de recherche qui nous aident à comprendre le processus du passage à l’acte dans la violence extrême, ce qui me paraît être la question centrale (et énigmatique) des études sur le génocide.

À l’avenir, je compte concentrer mon effort de recherche sur ce dernier point. Mais, compte tenu des limites de cet article, je me bornerai ici à l’exposé succinct des deux premiers.

Redéfinir les notions

Dans un récent numéro du Journal of Genocide Research, son directeur, Henry Huttenbach, écrivait dans son éditorial : « Les études sur le génocide sont-elles déjà dans un cul-de-sac ? » (Huttenbach, 2001, p. 7). Ce jugement a de quoi surprendre… Si Henry Huttenbach affirme cela, c’est parce qu’il n’existe pas de consensus entre les chercheurs sur ce qu’est ou n’est pas un génocide. Entre l’historien Stephan Katz, qui estime qu’il n’y a qu’un seul génocide – celui des juifs –, et le psychologue Israël Charny, qui considère que tout massacre est un génocide (en y incluant les catastrophes industrielles du type Tchernobyl), la gamme des définitions est très large. Parmi les travaux les plus intéressants dans le champ des genocide studies, je noterai ceux d’Helen Fein (1990), de Frank Chalk et Kurt Jonnasohn (1990), ainsi que de Marc Levene (2000). Mais même entre ces chercheurs, il n’existe pas vraiment d’accord sur une définition commune du génocide, ce qui rend très difficile le travail de comparaison.
D’une certaine manière, on peut comprendre que ceux qui veulent faire valoir l’unicité du génocide des juifs aient réussi à imposer d’autres mots, celui de Holocaust aux États-Unis et de Shoah en France. Évolution quelque peu paradoxale car si la convention sur le génocide a été votée par l’onu en 1948, c’est précisément dans le contexte de l’après-Auschwitz.

Je ne crois pourtant pas que les études sur le génocide soient dans une impasse : il suffit de constater la richesse des contributions publiées dans le Journal of Genocide Research. Mais il y a effectivement des problèmes cruciaux qu’il nous faut identifier : quels sont-ils ?

  1. Le premier tient à la nature de l’objet étudié. Nous nous intéressons ici à des « événements monstres » qui sont en eux-mêmes très difficiles à analyser ; d’autant que les archives sont souvent défaillantes. Certains estiment mêmes que l’on ne peut les comprendre. Ce n’est pas ma position. Des travaux en histoire, comme ceux de Christopher Browning, auteur Des hommes ordinaires (1992), ou en psychologie sociale, comme ceux de Stanley Milgram (1974), me semblent pertinents. Comprendre les génocides, et plus généralement les massacres, implique nécessairement le genre de démarche transdisciplinaire que suggère cette juxtaposition de références. Mais je crois aussi que nous avons toujours à faire preuve de modestie et d’humilité face à l’énigme de notre propre barbarie.
  2. Le deuxième tient à la jeunesse de ce champ d’études qui cherche son vocabulaire, sa méthodologie, etc. À cet égard, on a assisté durant ces trente dernières années à l’invention de nouveaux termes. Outre celui d’« ethnocide », déjà ancien, notons ceux de « politicide », créé par Ted Gurr et Barbara Harff (1988), de « démocide », par Rudolf Rummel (1994), et encore de « fémicide », de « culturicide », d’urbicide », etc. Tout se passe comme si l’effort s’était concentré sur le point de savoir comment nommer les phénomènes de destruction des populations civiles pour pouvoir les penser.
  3. Une troisième difficulté tient à la position même du mot « génocide », à l’intersection du droit international et des sciences sociales. Ceci peut se lire très explicitement dans le premier texte de Lemkin, dans son livre de 1944 : « Voici un phénomène nouveau qui est en train de se produire en Europe. Ce phénomène nouveau appelle un terme nouveau : je crée celui de « génocide ». Et il termine son texte en formulant des recommandations juridiques pour lutter contre ce nouveau type de crime sur le plan international.

Or, l’essentiel des études sur le génocide, depuis Lemkin, sont héritières de cette approche initiale. Le champ des études sur le génocide a été enfanté par le droit. Il suffit, pour nous en fournir la preuve, de faire un examen des principaux livres que je viens d’évoquer : ils commencent presque tous par une présentation et une discussion de la convention de l’onu de 1948. Or, on le sait, le texte de cette convention présente des insuffisances, voire des contradictions, sur lesquelles je ne reviendrai pas ici. En résultent maints débats et polémiques entre les chercheurs.

Plus profondément encore, le problème est d’utiliser une notion juridique comme catégorie d’analyse en sciences sociales. Autrement dit, on en vient à utiliser une norme qui est, par définition, politique, puisque le texte de cette convention résulte évidemment d’un accord international entre les États en 1948, dans le contexte de l’après-guerre.
Une telle situation est problématique. Elle fait penser à la critique développée par Durkheim, au début du xxe siècle, à propos de l’utilisation normative de la notion de « crime » en sociologie. En ce début de xxie siècle, nous avons également à développer la critique de l’utilisation normative de la notion de « génocide » dans les sciences sociales.
Ainsi, dans cette perspective d’autonomisation des sciences sociales (évoquée en introduction), cela doit s’exprimer d’abord dans leur émancipation à l’égard du droit et donc du politique. Ce n’est pas forcément à la mode dans la mesure où, de nos jours, tout devient juridique et, inversement, on utilise le droit pour faire de la politique. Le droit étant lui-même politique. En matière de droit international, nous commençons d’ailleurs à disposer d’excellents travaux de synthèse (Schabas, 2000). Néanmoins, cette émancipation de l’approche juridique me semble une étape indispensable, pour ne pas dire vitale, afin que les études sur le génocide acquièrent leur propre maturité.
Première conséquence de cette volonté d’autonomie : elle me conduit à employer un vocabulaire non normatif, non juridique, pour construire cet objet de recherche. En ce sens, je préconise d’abord l’utilisation de la notion de « massacre », comme unité lexicale de référence, dans ce champ d’études. Bien moins générale que celle de violence, la notion de « massacre » désigne une forme d’action le plus souvent collective, détruisant des individus sans défense ce qui, d’ailleurs, se dit aussi des animaux, depuis le Moyen Âge européen. Ce rapprochement immédiat entre le massacre des animaux et celui d’êtres humains, rapprochement à la fois sur le plan historique et sémantique, n’est d’ailleurs pas anodin.
Il est certain que cela ne résout pas encore la question d’une définition du génocide du point de vue des sciences sociales. Mais avant d’en arriver là, il s’agit d’abord de travailler sur le massacre ; tant il est vrai que tout massacre ne peut être considéré comme un génocide et qu’un génocide est d’abord constitué d’un ou plusieurs massacres. C’est donc le simple bon sens méthodologique qui conduit à privilégier l’objet d’études « massacre », la question étant notamment de savoir quand et dans quelles circonstances un massacre devient un génocide.

Mes travaux m’incitent donc à tenter de Penser les massacres (Sémelin, 2001), à partir d’un vocabulaire de base autour de cette notion, distinguant par exemple :

  • Massacres de proximité (de type « face to face ») et massacre à distance (du type bombardement aérien) ;
  • Massacres bilatéraux (comme dans la guerre civile) et massacres unilatéraux (du type d’un État contre son peuple) ;
  • La notion de « massacre de masse » (comme en Indonésie en 1965 ou au Rwanda en 1994) dans lesquels entre 500 000 à 800 000 personnes ont été tuées en quelques semaines) et des massacres à une échelle beaucoup plus réduite, comme en Algérie ou en Colombie. Dans le premier cas, il semble justifié de parler de « massacre de masse », de la même manière que l’on distingue entre une manifestation et une manifestation de masse.

La notion de massacre présente toutefois un inconvénient : celle de focaliser l’attention du chercheur sur l’ « événement massacre » proprement dit, sans prendre en compte le processus qui a conduit au fait de massacrer. En somme, elle met l’accent sur son dénouement physique : l’acte de donner la mort. Or, ce peut être là un biais important de l’appréhension du phénomène dans la mesure où des formes diverses de violences – avant le massacre – pourraient être tout simplement oubliées ou relativisées. L’exemple du Kosovo est à cet égard particulièrement significatif. Une polémique s’est développée en France sur le nombre de morts dans cette province de l’ex-Yougoslavie, à la suite des opérations de « nettoyage ethnique » entreprises par l’armée serbe et diverses milices. Au moment de l’intervention de l’otan de 1999, destinée officiellement à y mettre un terme, des chiffres de morts fort différents ont été avancés par les uns et les autres : 3 000 ? 10 000 ? 100 000 ? Cette comptabilité, pour macabre qu’elle soit, est certes nécessaire, ne serait-ce que dans une perspective judiciaire. Mais elle est bien trop réductrice des réalités des destructions causées au Kosovo depuis 1998 (sinon depuis 1990) en termes de personnes disparues, de familles déplacées, de femmes violées, de maisons brûlées, etc.

C’est dire l’importance de penser le massacre comme étant « seulement » la forme la plus spectaculaire et tragique d’un processus global de destruction. Le massacre peut soit « accompagner » ce processus soit en être l’aboutissement. Je rejoins ici l’approche du psychosociologue Ervin Staub, qui a jeté les bases d’une théorie à la fois psychologique et politique, du massacre de masse (1989). Toutefois, celui-ci avance plutôt l’idée d’un continuum de destruction et non d’un processus. Or, cette idée de « continuum » semble discutable dans la mesure où elle pourrait suggérer une continuité inéluctable qui irait nécessairement d’un événement a) à un événement b) ; par exemple de la persécution croissante d’une minorité à son massacre. Une telle vision est certainement inspirée de l’histoire de la « Shoah ». Mais on admet aujourd’hui qu’il s’agit d’une interprétation erronée reconstruite a posteriori (parce que l’on connaît la fin de l’histoire) : la persécution des juifs allemands au tout début de l’Allemagne hitlérienne n’impliquait nullement que le scénario d’Auschwitz était déjà écrit. C’est pourquoi je préfère la notion de « processus » à celle de « continuum » dans la mesure où la première implique l’idée d’une dynamique de destruction qui peut connaître des aléas, des inflexions, des accélérations, bref un scénario qui n’est pas écrit à l’avance, mais qui se construit au gré de la volonté des acteurs et des circonstances.

Pour être encore plus précis, je parlerai d’un processus organisé de destruction des civils, visant à la fois les personnes et leurs biens :

  • Processus donc, car la pratique collective du massacre peut être considérée comme la résultante d’une situation complexe, principalement créée par la conjonction d’une histoire politique au long cours, d’un espace culturel et d’un contexte international particuliers ;
  • Organisé, car il ne s’agit pas d’une destruction « naturelle » (du type tremblement de terre), ou accidentelle (du type catastrophe nucléaire de Tchernobyl). Ce processus de violence, loin d’être anarchique, est canalisé, orienté, voire construit contre tel ou tel groupe. Il prend concrètement la forme d’une action collective, impulsée le plus souvent par un État (et ses agents), qui ont la volonté d’organiser cette violence. Cela n’empêche pas une possible improvisation, voire spontanéité, des acteurs dans les manières de faire souffrir et de tuer ;
  • Destruction car le terme est plus large que celui de « meurtre », incluant de possibles pratiques de démolition ou d’incendie des maisons, édifices religieux, bâtiments culturels afin d’annihiler la présence de l’« autre-ennemi ». Ce qui peut encore impliquer d’éventuels procédés de déshumanisation des victimes avant leur élimination. Les marches forcées et autres techniques de déportation, qui entraînent souvent un fort taux de mortalité, relèvent aussi de ces procédés de destruction des populations. En fait, le mot « destruction » ne préjuge pas plus de la méthode du meurtre, que ce soit par le feu, l’eau, le gaz, la faim, le froid, ou tout autre moyen lent ou rapide de faire mourir.
  • Des civils car force est de constater que si cette violence peut être initialement dirigée contre des objectifs militaires (ou paramilitaires), elle tend à s’en détacher pour frapper essentiellement voire exclusivement des non-combattants, donc des civils. On connaît l’expression « destruction des populations civiles », familière du vocabulaire stratégique. Mais celle-ci renvoie trop à l’idée d’un bombardement aérien, donc de la mort provoquée d’une collectivité entière (par exemple les habitants d’une ville). Or, il faut aussi penser au processus de destruction plus différenciée, dirigée contre des civils « éparpillés » au sein d’une même société. C’est pourquoi l’expression « destruction des civils » est préférable parce qu’elle permet d’englober ces deux dimensions, qui vont de l’élimination d’individus éparpillés à celle de groupes constitués, jusqu’à des populations entières.

Dans tous les cas, ces actions collectives de destruction sous-entendent un rapport totalement dissymétrique entre agresseurs et victimes. Il s’agit bien de la destruction d’un seul côté (one-sided destruction) contre des individus et des groupes qui ne sont pas en situation de se défendre. Mais attention : ceci ne préjuge en rien de la position antérieure ou future des victimes qui ont pu être ou pourront devenir à leur tour des bourreaux.

Distinguer les différents processus de destruction des civils

Parallèlement à la constitution d’un vocabulaire propre à ce champ de recherche, il est important de différencier les dynamiques à l’œuvre dans ces processus de destruction des civils. Lorsqu’un massacre est commis et révélé par la presse, des journalistes sont enclins à insister sur son apparente irrationalité : pourquoi s’en prendre aux enfants, aux femmes, aux personnes âgées ? Des détails sur les atrocités sont aussi donnés dans ces reportages. Les caractéristiques révoltantes des massacres ne doivent pourtant pas empêcher de s’interroger sur la logique des acteurs, non seulement du point de vue de leurs moyens d’action mais de leurs objectifs et de leurs représentations de l’ennemi. Par-delà l’horreur, force est de reconnaître que ceux-ci poursuivent des buts bien précis : appropriation de richesses, contrôles de territoires, conquête du pouvoir, déstabilisation d’un système politique, etc.
Penser le massacre, c’est alors chercher à saisir à la fois sa rationalité et son irrationalité : ce qui peut relever du froid calcul et de la folie des hommes : ce que je nomme sa rationalité délirante. Ce qualificatif de « délirant » renvoie à deux réalités de nature psychiatrique. La première est celle d’une attitude de type « psychotique » à l’égard d’un autre à détruire, qui en fait n’est pas un « autre », parce qu’il est perçu par celui qui va l’anéantir comme un « non semblable » à lui-même. C’est dans le déni de l’humanité de cet autre « barbare » que réside la part psychotique du rapport du bourreau à sa future victime. Mais « délirant » peut encore signifier une représentation paranoïaque de cet autre perçu comme constituant une menace, voire incarnant le mal. Or la particularité d’une structure paranoïaque est sa dangerosité, la conviction d’avoir à faire à un autre malfaisant étant si forte qu’il y a effectivement risque de passage à l’acte. Ainsi, dans le massacre, la « polarisation binaire » « Bien/Mal » et « Amis/Ennemis » est à son comble comme dans la guerre. C’est pourquoi le massacre fait toujours bon ménage avec la guerre ou, s’il n’y a pas de guerre à proprement parler, il est vécu comme un acte de guerre.

C’est par là que les massacres ne sont pas « insensés », du point de vue de ceux qui les perpétuent, parce qu’ils ressortissent à une dynamique ou à des dynamiques de guerre. À ce titre, ceux qui commettent des massacres leur assignent des buts politiques ou stratégiques précis, lesquels peuvent cependant se modifier avec l’évolution de l’action, le contexte international, la réaction des victimes, etc. La diversité des situations historiques conduit ainsi à distinguer au moins deux types fondamentaux d’objectifs associés aux processus de destruction partielle, voire totale d’une collectivité visant à :

Détruire pour soumettre

Le but est ici de faire mourir des civils pour détruire partiellement une collectivité afin de soumettre totalement ce qu’il en restera. Par définition, le processus de destruction est donc partiel mais son effet se veut global. Car les responsables de l’action comptent sur l’effet de terreur pour imposer ainsi leur domination politique sur les survivants. C’est pourquoi le procédé du massacre est particulièrement adapté à une telle stratégie : le massacre n’a pas à être tu mais su, de manière à ce que son effet terrorisant se propage dans la population.
Depuis la nuit des temps, cette pratique du massacre est associée à l’exercice même de la guerre. La dynamique de destruction/soumission des civils peut en effet parfaitement s’intégrer dans une opération militaire pour précipiter la capitulation de l’adversaire, hâter la conquête de son territoire et la sujétion de ses populations. Ainsi, de la guerre antique à la guerre moderne en passant par la guerre coloniale, le massacre est presque toujours là, non comme un « excès » de la guerre, mais bien comme l’une de ses dimensions : pour hâter la capitulation de l’ennemi.
C’est ce que Michael Walzer nomme la « guerre contre les civils », dans laquelle il range aussi les diverses formes de sièges et blocus visant à faire tomber une cité ou un pays (Walzer, 1992) ; pratiques de la destruction/soumission qui se retrouvent d’ailleurs aussi dans les guerres civiles contemporaines où l’on ne fait plus de distinction entre combattants et non-combattants.
Ces pratiques de destruction/soumission peuvent aussi s’étendre à la gestion des peuples. À la guerre de conquête, qui a pu être conduite par le massacre, succède l’exploitation économique du peuple vaincu, en recourant encore, le cas échéant, au massacre de certains de ses membres. Telle fut par exemple l’attitude fondamentale des Conquistadores à l’égard des Indiens, perçus par eux comme des êtres sans valeur, corvéables à merci. L’histoire offre encore des variantes plus « politiques » de la logique destruction/soumission, passant de la guerre à la gestion des peuples. En ce cas, on pourrait renverser la formule de Clauzewitz : « Ce n’est plus la guerre qui est le moyen de continuer la politique : c’est la politique qui est le moyen de poursuivre la guerre »… contre les civils. Ceux qui gagnent une guerre civile sont d’ailleurs fort logiquement aspirés dans cette dynamique de construction de leur pouvoir, comme le montre d’une certaine manière l’exemple de la France révolutionnaire, plus encore celui des Bolcheviks dans la Russie de Lénine et des Khmers rouges dans le Cambodge de Pol Pot. La pratique d’une extrême violence, qui s’est développée au cours de la guerre civile, tend à se transférer dans la phase de la construction du pouvoir.
Qu’il y ait eu ou non guerre civile, le procédé est de toute façon fort ancien : supplicier et massacrer « pour l’exemple » constitue l’une des techniques les plus classiques du tyran, qui entend mettre fin à une rébellion interne. Telle fut encore la tactique des exécutions d’otages pratiquée en Europe par les nazis (cent civils exécutés pour un Allemand tué) afin de combattre les foyers armés de résistance. Par la suite, certains régimes ont mis au point des techniques plus sophistiquées, comme celles de la « disparition », mises en œuvre par diverses dictatures latino-américaines des années 1970. On est là dans une pratique « discrète » d’élimination des civils, au sens à la fois formel et statistique. Car le nombre des disparus est en fin de compte assez faible, comme l’indiquent des études récentes (voir ici l’article de Sandrine Lefranc).
Dans certains cas, l’instauration d’un climat de terreur est à situer dans le contexte plus général du re-façonnage, sinon de la restructuration entière de la société. La détermination à détruire les bases de l’ancien système (et par conséquent, ceux et celles qui l’incarnent) s’enracine dans la volonté d’en construire un nouveau par tous les moyens. La conviction idéologique des dirigeants qui impulsent ce projet politique est donc ici déterminante. Dès lors, considérer que les pratiques variées de violences contre les civils ont pour seul but d’instiller un climat de terreur dans cette « nouvelle société » serait proposer une interprétation bien trop réductrice. Selon Uwe Makino, celles-ci font partie d’un ensemble plus large, n’étant que l’une des techniques d’une ingénierie sociale visant à transformer de fond en comble une société (Makino, 2001). Comme ce projet véritablement révolutionnaire concerne toute la société, on doit donc s’attendre à ce qu’il fasse des victimes dans toutes les strates de ladite société. Cette notion d’ingénierie sociale est également utilisée par Nicolas Werth dans son interprétation de la famine en Ukraine des années 1932-1933 et de la grande terreur stalinienne des années 1937-1938 (Werth, 2001). Dans des conditions fort différentes, on ne peut s’empêcher de penser aussi à la période de la Révolution culturelle chinoise dans cette perspective (Domenach, 1992). Ceux qui ont été probablement le plus loin dans cette voie sont les Khmers rouges au Cambodge. Mais le processus multiforme de la destruction/soumission de la société cambodgienne a eu ceci d’extraordinaire, mais de parfaitement cohérent, d’aller de pair avec le projet de la rééducation des Cambodgiens, puisque le soir étaient prévues des séances d’éducation idéologique. C’est dire que, dans sa forme probablement la plus radicale, le massacre de masse au Cambodge n’est pas synonyme d’extermination totale, le sens même de l’entreprise des Khmers rouges ayant été de viser la rééducation de ceux qui seraient épargnés ou qui réussiraient à survivre.
Détruire pour éradiquer

Tout autre est cette seconde dynamique de la destruction/éradication. Son but n’est plus vraiment la soumission, mais bien l’élimination d’une collectivité, d’un territoire, plus ou moins vaste, contrôlé ou convoité par un pouvoir. Il s’agit de « nettoyer » ou de « purifier » cet espace de la présence d’un autre, jugé indésirable et/ou dangereux. C’est pourquoi la notion d’ « éradication » semble particulièrement pertinente dans la mesure où son étymologie renvoie à l’idée de « couper les racines », d’ « extraire de la terre », bref de « déraciner », comme on le dirait d’une plante malfaisante ou d’une maladie contagieuse ; sauf que, dans ce cas, cette vaste opération de déracinement vise une collectivité humaine tout entière.
Ce processus de destruction/éradication, de nature identitaire, peut être également associé à la guerre de conquête. C’est le sens même de l’expression populaire : « Ôte-toi de là que je m’y mette ! » Le procédé du massacre, associé au pillage et au viol, est le moyen de se faire bien comprendre et donc de hâter le départ de cet « autre » jugé indésirable. Ainsi la destruction partielle du groupe et l’effet de terreur qui en résulte sont-ils de nature à provoquer et accélérer ces départs. Tel fut par exemple le procédé utilisé par les colons européens en Amérique du Nord à l’encontre des populations indiennes, les repoussant de plus en plus vers l’Ouest, au-delà du Mississippi. Dans les Balkans, ce mouvement contraint de populations chassées d’un territoire a été appelé « purification ethnique », notamment pour qualifier les différentes opérations de « nettoyage » pratiquées essentiellement par la Serbie et la Croatie, au début des années 1990. Mais les procédés utilisés (massacres, incendies des villages, destruction des édifices religieux…) ressortissent à des pratiques antérieures dans cette région, au moins depuis le xixe siècle dans le contexte de la montée des nationalismes et du déclin de l’Empire ottoman.
Là encore, ces procédés à l’œuvre dans la guerre peuvent être réutilisés dans la « gestion » interne des peuples. Ainsi en est-il de toute la gamme des conflits ethniques étudiés par Andrew Bell-Fialkoff (1996), Donald Horowitz (2000) ou Norman Nairmark (2000). En général, on assiste à une instrumentalisation du critère ethnique à des fins de domination politique d’un groupe sur l’ensemble d’une collectivité. Le recours au massacre est alors légitimé pour régler définitivement un problème jugé insoluble.
Mais ce processus peut prendre une forme encore plus radicale quand il s’agit d’éliminer totalement la collectivité visée sans même laisser à ses membres la possibilité de s’enfuir. En ce cas, le but est de capturer tous les individus de cette collectivité pour les faire disparaître. La notion de « territoire à purifier » devient secondaire par rapport à celle d’extermination proprement dite. Certains massacres coloniaux ont probablement été perpétrés dans une telle perspective, comme celui, peu connu, de la population des Hereros en 1904 par les colons allemands installés en Namibie. Y en a-t-il d’autres ? J’avoue mon incompétence. Nous savons encore bien trop peu de choses sur les massacres coloniaux, y compris ceux perpétrés par la France dans la conquête de l’Algérie au cours du xixe siècle.
En tout cas, ce sont les dirigeants de l’Allemagne nazie qui ont été le plus loin dans le projet de destruction totale d’une collectivité. En effet, l’extermination des Juifs européens entre 1941 et 1945, qui fait suite à l’élimination partielle des malades mentaux allemands, est l’exemple prototypique de ce processus d’éradication poussé à l’extrême. Dans des contextes historiques fort différents, on peut en dire autant de l’extermination des Arméniens de l’Empire ottoman en 1915-1916 et de celle des Rwandais tutsis en 1994. Le but n’est plus ici de forcer un peuple à se disperser sur d’autres territoires. Il s’agit de le faire disparaître, non seulement de sa terre, mais de la terre, pour reprendre l’expression de Hannah Arendt.
C’est à ce stade ultime de l’éradication que la notion de génocide peut être réintroduite, cette fois-ci comme concept en sciences sociales. En général, le grand public considère que le génocide est une sorte de massacre à grande échelle. En somme, quand le chiffre des morts atteindrait plusieurs centaines de milliers, et plus encore plusieurs millions, il y aurait lieu de parler de génocide. Mais cette approche intuitive, qui prend comme critère le grand nombre de victimes, n’est pourtant pas spécifique d’une action génocidaire. Du reste, aucun expert ne saurait dire aujourd’hui à partir de quel chiffre de morts commence un génocide. Ce qui définit plus sûrement ce dernier, c’est un critère qualitatif combiné à ce critère quantitatif : la volonté d’éradication totale d’une collectivité. En ce sens, le génocide se situe bien dans le même continuum de destructivité que l’épuration ethnique, mais s’en distingue fondamentalement. En effet, leurs dynamiques respectives sont toutes deux orientées vers l’éradication. Mais, comme le souligne bien Helen Fein, dans le premier cas (l’épuration), le départ ou la fuite des populations visées restent encore possibles, tandis que dans le second cas (le génocide), toutes les portes de sortie sont fermées. Je définirais donc le génocide comme ce processus particulier de la destruction des civils qui vise à l’éradication totale d’une collectivité dont les critères sont définis par son persécuteur.
Il est vrai que certains auteurs appliquent la notion de « génocide » à tout l’éventail, à toute la gamme du processus de destruction/éradication, considérant donc le nettoyage ethnique comme une forme de génocide. Mais cette démarche me paraît poser beaucoup de problèmes. Je suis donc pour ma part en faveur d’une approche plus restrictive de la notion.

Conclusion

Cette définition restrictive du génocide va donc à l’encontre de celle – bien plus large – de la convention de l’onu. D’une certaine manière, la définition du génocide proposée ici continue pourtant à prendre appui sur l’approche initiale de Raphaël Lemkin, du moins sur l’« essence de sa définition », comme le dit Éric Markusen, c’est-à-dire l’annihilation d’un groupe en tant que tel. Néanmoins, il est clair qu’elle opère deux ruptures avec des travaux antérieurs.
Tout d’abord, il ne s’agit plus à l’évidence de partir du droit. C’est la démarche inverse qui prévaut, c’est-à-dire étudier la nature de la violence extrême à l’œuvre dans une situation historique pour déterminer – in fine – si le processus de destruction vise à l’éradication totale d’une collectivité. Autrement dit, l’éventuelle qualification de « génocide » vient au terme de l’analyse du chercheur : à lui alors de discuter son approche avec celle du juriste.
L’autre changement tient à la manière même de définir la notion de génocide. Parler de « processus » ou d’ « évolution », c’est appréhender le génocide comme une dynamique spécifique de violence. C’est donc rompre avec des approches descriptives, quasi statiques, à ce jour largement dominantes dans ce champ d’études. Celles-ci qualifient en effet de « génocide » un acte ou un événement au moyen d’une batterie d’items : a, b, c, d. Approches qui sont précisément héritières du droit et explicitement celle de la convention de l’onu[2][2] La Convention dispose, en son article 2 : « Le génocide…. Mieux vaudrait donc toujours parler d’un processus génocidaire de manière à insister sur cette dynamique particulière de la destruction/éradication.
Mais ce raisonnement doit encore être complexifié dans la mesure où les processus de destruction/soumission et de destruction/éradication peuvent coexister, voire être imbriqués dans une même situation historique en visant des groupes différents. En général, l’un est dominant et l’autre secondaire. Ainsi, au Rwanda, en 1994, on a assisté à un processus d’éradication des Rwandais tutsis (qui peut donc être qualifié de génocide), mais en même temps, aux massacres de Hutus opposants au pouvoir (ce qui relève donc d’un processus de destruction/soumission). À l’inverse, au Cambodge, les massacres de masse relevaient bien d’un processus de destruction/soumission (tant il est vrai que Pol Pot n’a jamais voulu détruire tous les Khmers), mais ce processus de destruction comportait cependant certaines impulsions éradicatrices envers des groupes spécifiques (notamment la minorité musulmane des Chams). Notre travail d’analyste est précisément de discerner ces différentes dynamiques de violences, ce qui est souvent très complexe, car celles-ci peuvent non seulement être imbriquées, mais aussi évoluer avec le temps, passer par exemple de la soumission à l’éradication.

Références

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Notes

[1] On pourrait développer ici l’idée d’un troisième type d’objectif : celui de la déstabilisation, que visent des groupes non étatiques recourant à des pratiques de massacres aux fins de lutte contre un État ou un système politique. C’est ce que l’on nomme communément « terrorisme », mais ce terme, tout aussi difficile d’emploi en sciences sociales que celui de génocide, nécessite d’être « déconstruit », comme le fait Isabelle Sommier dans ce numéro. Quoi qu’il en soit, les attentats-suicides du 11 septembre 2001 à New York relèvent d’une telle dynamique de destruction.

[2] La Convention dispose, en son article 2 : « Le génocide s’entend dans l’un quelconque des actes ci-après commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux en tant que tel :

  1. meurtre de membres du groupe ;
  2. atteintes graves à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupes ;
  3. soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ;
  4. les mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ;
  5. transferts forcés d’enfants du groupe à un autre groupe. »

Résumé

Français

Depuis le travail pionnier de Raphaël Lemkin, les études sur le génocide se sont surtout développées à la croisée du droit et des sciences sociales. Il en résulte un usage souvent normatif du terme « génocide », source de multiples controverses et difficultés conceptuelles. Comment sortir de ces problèmes ? Cet article se prononce résolument en faveur de l’émancipation des genocide studies à l’égard de l’approche juridique. Il préconise en premier lieu l’utilisation d’un vocabulaire non normatif autour de la notion de « massacre », proposée comme unité lexicale de référence. Il avance aussi l’expression plus générale de « processus de destruction », dont le massacre est la forme la plus spectaculaire. L’acte de massacrer n’est pas véritablement « fou » mais obéit à ce que l’auteur appelle une « rationalité délirante ». À cet égard, il distingue deux logiques de destruction : l’une orientée vers la soumission du groupe, l’autre vers son éradication. C’est dans ce second cas que l’on parlera d’un processus génocidaire. Ainsi, cet article voudrait rompre avec toute définition statique du génocide pour concevoir celui-ci bien davantage comme une dynamique spécifique de destruction des civils, produit à la fois de la volonté des acteurs et de circonstances favorables.

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