Laurent Murawiec: La fin de la « doctrine Eisenhower » (From Eisenhower to Bush doctrine)

Unfreex_2En ce dixième et tragique anniversaire de l’attentat saoudien des tours de Khobar* qui a coûté la vie à 19 GI’s (et blessé des centaines de civils!), on mesure à quel point les choses ont changé dans l’approche géostratégique américaine.

A la vieille politique de tolérance face aux despotes et tyrans du monde arabe pour raisons de guerre froide et de protection de la « station-service » du monde (la fameuse « doctrine Eisenhower ») a enfin fait place, 11/9 oblige, la « doctrine Bush », à savoir, comme le montrait bien le spécialiste des relations internationales franco-américain Laurent Murawiec dans sa fameuse tribune du Figaro d’avril 2003, la fin des impunités et des immunités.

* la presse française préfère apparemment parler de « base aérienne de Khobar » (où d’ailleurs était stationnée une escadrille internationale – incluant même alors encore…des pilotes français ! – et chargée, par l’ONU, de surveiller l’Irak), ce qui n’est bien sûr pas faux mais, faisant l’impasse sur la présence de centaines de blessés CIVILS (on découvre d’ailleurs dans l’article qu’il s’agissait de « quartiers d’habitation » qui jouxtaient effectivement une base aérienne), montre bien la volonté systématique des medias français (en l’occurence du Monde) de minimiser la dimension tout aussi systématiquement indiscriminée de ce type d’attentats. De même, le fait que ce 10e anniversaire soit (apparemment) passé totalement inaperçu en France est aussi assez significatif …

La fin de la « doctrine Eisenhower »
Laurent Murawiec *
Le Figaro
Le 9 avril 2003

Toute guerre d’envergure, Clausewitz l’a montré, est porteuse d’une dynamique propre. Quand, le 20 septembre 2001, le président Bush annonça une guerre de longue haleine s’attaquant, au-delà de simples groupes terroristes, aux États qui promeuvent la terreur, il laissa entrevoir une guerre sur la durée, ressemblant plus à la guerre froide, avec ses fronts et ses épisodes multiples, qu’à la Seconde Guerre mondiale, paroxysme concentré de violence militaire aux fronts nettement définis.

La fin de la guerre froide a entraîné une révision parfois précipitée, parfois hésitante, de toutes les doctrines qui avaient structuré l’affrontement bipolaire. C’est ainsi que l’Inde et les États-Unis se sont rapprochés, que les connivences sino-américaines ont volé en éclats, que l’Otan a perdu de son rôle de pivot. Seul le monde arabe avait jusqu’à présent échappé à la redistribution des cartes, lui qui avait plus que tout autre tiré parti de la guerre froide, soit en jouant le jeu du non-alignement, soit en exploitant le besoin occidental de sécuriser l’approvisionnement pétrolier.

L’approche américaine du Moyen-Orient depuis 1945 a été tout entière guidée par l’impératif géostratégique – parfaitement légitime en tant que tel, insistons-y – du pétrole : s’assurer de la « station-service », empêcher que d’autres puissances n’en privent les États-Unis ou s’y servent elles-mêmes. À cette fin, amadouer le nationalisme arabe, propriétaire foncier local, le soutenir même dans ses extravagances, devenait impératif. N’est-ce pas la CIA qui finança le coup d’État qui, en 1952, porta au pouvoir les « officiers libres » égyptiens et le colonel Nasser ?

Despotes et dictateurs arabes devinrent les piliers de la stratégie américaine dans la région, avec en sus un despote persan et les Turcs occidentalisés, membres de l’Otan. Ce n’est pas avant 1967 que le soutien américain à Israël devint important. Témoignage de son importance, cette stratégie acquit même un nom en 1956 : la « doctrine Eisenhower », quand le président et son secrétaire d’État John Foster Dulles intervinrent brutalement pour intimer à la France et à la Grande-Bretagne l’ordre de cesser leur attaque contre le démagogue Gamal Abdel Nasser, qui venait de nationaliser illégalement le canal de Suez, premier pas d’une interminable liste d’outrageantes actions menées contre les Occidentaux par les potentats prédateurs qui dominent la région.

Cette formidable erreur stratégique des Américains, commise au nom d’un « anticolonialisme » intéressé, ne fut pas payée en retour par des bénéficiaires vraiment ingrats : sitôt sauvé du naufrage militaire par l’intervention américaine, Nasser, politiquement ressuscité, se tourna vers l’URSS, au nom du socialisme arabe. Quant aux « pro-américains », ils exprimèrent tout leur amour pour Washington un peu plus tard. En 1973, le partenaire saoudien joua un rôle essentiel dans la grande razzia lancée contre l’économie mondiale au moyen du quadruplement des prix du pétrole. Puis il appuya de toute la puissance de sa nouvelle richesse usurpée l’essor de l’armée du djihad.

Le terrorisme international des trente dernières années, l’évidence est criante, est principalement arabo-musulman, il émane du Moyen-Orient, d’où sont venus les pirates de l’air du 11 septembre. Mais le sacro-saint principe de l’alliance à tout prix avec les despotes et les dictateurs conduisit à octroyer d’étranges immunités. Le massacre des deux cent quarante et un marines dans leur caserne de Beyrouth, en 1983, avait été organisé par l’Iran et la Syrie, et partiellement sous-traité au Hezbollah et à l’OLP. Qu’à cela ne tienne ! L’impunité resta complète. Les États-Unis se ruèrent vers la porte de sortie, au prix de leur crédibilité dans la région.

Les États-Unis avaient hérité de la pax britannica au Moyen-Orient, mais ne l’avaient ni altérée ni remodelée : ils se contentèrent de gérer le statu quo. « C’est un salaud, mais c’est notre salaud » : la formule prêtée à Dulles l’exprimait parfaitement. Tant que la guerre froide battait son plein, cette politique possédait encore l’ombre d’une justification. Après la chute de l’URSS, il n’y en eut plus aucune.

En apparence, le monde arabe était comme dans un état intemporel, exonéré de l’histoire. Mais, comme l’a montré l’équipe d’intellectuels arabes qui a élaboré et publié l’été dernier, pour le compte du Programme des Nations unies pour le développement, l’accablant rapport « L’état du développement humain dans le monde arabe », c’est une crise historique qui en est résultée.

Ce qui nous amène à l’épisode irakien de la grande guerre dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. L’impunité et l’immunité ont pris fin à la date du 11 septembre 2001. Les talibans s’en aperçurent peu après. Et l’assaut contre Bagdad inaugure un retournement complet de la stratégie américaine au Moyen-Orient. Afin de mener la guerre contre le terrorisme, le président Bush a répudié et abrogé la « doctrine Eisenhower ». C’est pourquoi la dictature syrienne, l’égale de l’irakienne, tremble si fort, et les ayatollahs honnis de leur propre population, et les perfides Saoudo-Wahhabites. C’est pourquoi on recommence à parler d’un Liban libre, au lieu de prétendre que tous les problèmes du Moyen-Orient viennent de la « question palestinienne », antienne des dictateurs qui permettait de masquer la malgouvernance et la tyrannie. L’effondrement du château de cartes saddamien montre à quel point les despotismes moyen-orientaux sont des tigres de papier.

Dans l’affirmation de ce nouveau cours stratégique, il y aura des hauts et des bas, pour cette simple raison que nul ne change le statu quo sans perturber les vieilles habitudes. De mémoire d’homme, tous les acteurs du drame moyen-oriental vivaient dans le cadre de la doctrine qui vient d’être abandonnée : ils n’ont pour la plupart pas encore saisi qu’ils vivent dans un nouvel univers. Mais c’est de cela, c’est avant tout de cela qu’il est désormais question.

* Senior Fellow à l’Institut Hudson, Washington. Auteur de La Guerre au XXIesiècle (Ed. Odile Jacob, 2000).

5 commentaires pour Laurent Murawiec: La fin de la « doctrine Eisenhower » (From Eisenhower to Bush doctrine)

  1. […] L’approche américaine du Moyen-Orient depuis 1945 a été tout entière guidée par l’impératif géostratégique – parfaitement légitime en tant que tel, insistons-y – du pétrole : s’assurer de la “station-service”, empêcher que d’autres puissances n’en privent les États-Unis ou s’y servent elles-mêmes. (…) Témoignage de son importance, cette stratégie acquit même un nom en 1956 : la “doctrine Eisenhower”. (…) L’impunité et l’immunité ont pris fin à la date du 11 septembre 2001. (…) Afin de mener la guerre contre le terrorisme, le président Bush a répudié et abrogé la “doctrine Eisenhower”. Laurent Murawiec […]

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  2. […] avec le géopolitologue et conseiller du candidat Romney Walid Phares, sur cette sorte de nouvelle doctrine Eisenhower non déclarée que menace de perpétuer une réélection Obama, consistant à  “laisser […]

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  3. […] avec le géopolitologue et conseiller du candidat Romney Walid Phares, sur cette sorte de nouvelle doctrine Eisenhower non déclarée que menace de perpétuer une réélection Obama, consistant à  “laisser […]

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