Sport: Pourquoi les dieux du stade ne sont-ils plus blancs? (Why do white athletes no longer dominate sports?)

Chariots of fire poster
Beijing's all-black 100 dash final (2008)
Je rebronzerai une jeunesse veule et confinée. Pierre de Coubertin (1896)
Si on a une certitude, c’est justement qu’il lui faudra ignorer sa couleur pour aller plus vite et trouver une crédibilité sportive plus que raciale à sa présence dans les couloirs impitoyables du monde du sprint. Car s’il est une incongruité dans toute cette affaire, ce n’est pas tant qu’un blanc soit descendu hier sous les 10 » mais bien qu’aucun autre ne l’ai fait avant lui. Nicolas Herbelot (sur les 9′ 98 de Christophe  Lemaitre aux 100 m, L’Equipe, 10.07.10)
Ca fait bien longtemps qu’un Blanc aurait dû courir le 100 m en moins de 10′. Beaucoup s’en étaient approchés, déjà. Mais visiblement, ça ne les intéresse pas trop. (…) Dès que quelqu’un fait tomber une barrière, d’autres s’engouffrent dans la brèche. On peut donc penser qu’après Lemaitre, de nombreux blancs y parviendront. Asafa Powell (jamaïcain, ex-recordman du monde du 100 m, L’Equipe)
On fait une distinction de couleur alors que c’est une question de mode et de niveau de vie. Aux Etats-Unis, les noirs font de la course pour obtenir des bourses. (..) D’ailleurs, il va peut-être lever une génération qui fera moins de 10 ». Regardez, le tennis était un sport de blancs et, après Noah, il y a maintenant Tsonga, Monfils. Teddy Tamgho (champion du monde de triple saut, L’Equipe)
J’ai vu courir Borzov, ou Woronin. Sur une piste moderne, avec des pointes modernes, avec les techniques d’entraînement actuelles, ils seraient passés en dessous des dix secondes. Il n’y a sans doute jamais eu un aussi beau sprinteur en virage que Mennea (…) C’est un faux débat. Si un jour les Chinois décident de fabriquer un mec qui court en moins de dix, ils le feront. (…) Pour moi, c’est socio-culturel. Dites-moi simplement pourquoi un jeune blanc irait s’embêter à s’entraîner dur… Nous sommes égaux devant la performance. C’est la société qui est construite de telle sorte que les noirs courent le 100 m… Ensuite, cela s’auto-entretient : les blancs se disent que ce n’est pas possible. La chance de Lemaitre, c’est qu’il est dans sa bulle et qu’il ne porte aucune attention à tout cela. Zoran Denoix (entraîneur)
En fait, j’étais meilleur au tennis qu’à la course. Mais je n’avais personne à admirer, pas de champion noir du tennis. Alors je me suis dit que je serai le premier. (…) Les courts étaient remplis. Beaucoup de monde, aucun Noir. Ils avaient tous l’air si chic, avec leur belle voiture garée devant. Je ne me suis pas senti à l’aise mais j’ai demandé les tarifs d’inscription et le prix des cours. Je me suis dit: impossible. Et je suis parti. (…) Il faut avoir en tête une image de succès. Linford, il a réussi, et il vient du fin fond des quartiers ouest de Londres, comme moi. (…) Si j’étais un Blanc de 16 ans, je ne rêverais pas d’athlétisme; je me dirais : je n’ai aucune chance. (…) Il faut avoir en tête une image de succès. Julian Golding (coureur britannique d’origine jamaïcaine, famille de 5 enfants)
A 24 ans, Julian Golding est l’un des brillants espoirs du sport britannique: il a été champion du Commonwealth sur 200 mètres en 1998. Dès son plus jeune âge, Golding se savait rapide. Il ne rêvait pas pour autant de devenir un champion. Ses parents – des immigrés jamaïcains arrivés dans les années 60 – lui ont appris que la «porte de sortie» de la condition ouvrière était la réussite scolaire, et non le sport. Le petit Julian travaillait donc beaucoup à l’école et pratiquait le tennis, la course et le trampoline durant ses loisirs. Mais, à 16 ans, son directeur d’école le prit à part: «Pourquoi ne pas faire carrière en athlétisme? Tu es doué!» Mêmes encouragements de la part de son professeur d’éducation physique et sportive (EPS). Et pas d’allusion à d’éventuelles études universitaires. Amy Otchet
[des professeurs d’EPS] pensent que certains enfants, en particulier les jeunes Noirs, font mieux de viser une carrière sportive, parce qu’ils ne réussiront jamais à s’imposer dans la finance ou en médecine par exemple. Ben Carrington
Un Noir doit être loin devant les autres pour que sa sélection soit incontestable. cela brouille, dans l’esprit des gens, l’image des performances des Noirs. Le public ne prête jamais attention aux Noirs dont les performances sont moyennes car ils ne sont pas sélectionnés. Donc, les gens disent: “Tu as vu? Il y a sûrement quelque chose de particulier chez les Noirs”. Ben Carrington
Usain Bolt ou Asafa Powell sont des exemples pour nous. Ils nous inspirent. Jeune coureur de 100 mètres)
Le public russe avait conspué les Bleus parce que cinq Noirs figuraient dans leurs rangs (Gérard Janvion, Marius Trésor, Jean Tigana, Jacques Zimako et Alain Couriol). Pascal Blanchard (en référence à un match de l’équipe de France contre l’URSS à Moscou en 1980)
Les spectateurs étaient surpris. Ils imaginaient l’équipe de France… différente. Lilian Thuram (après un match de l’équipe de France en Afrique du Sud  2000)
L’équipe de France de football ayant été de tous temps le creuset des flux migratoires, il y a toujours eu, à chaque génération, trop de «quelque chose» : trop de Hongrois, trop de Polonais, trop de Maghrébins, trop d’Italiens… Il y a même eu trop de Belges à une époque. Pascal Blanchard (historien de la question coloniale)
Voyant que 25 % des médailles gagnées par les Etats-Unis [aux JO de Berlin de 1936] l’avaient été par des Afro-Américains, les autorités sportives françaises de l’époque et L’Auto [ancêtre de L’Equipe] se sont dit qu’il serait stupide de ne pas faire la même chose. Une mission en Afrique occidentale française a été organisée, des milliers de gamins ont été réunis torse nu dans des stades. Cela n’a rien rapporté sur le coup, mais cela a semé une idée. Des clubs pro ont vite compris l’intérêt de regarder en direction de ce potentiel composé de joueurs coûtant peu cher. Une dynamique s’est installée. Dont l’équipe de France a ensuite profité. Pascal Blanchard
Pourquoi autant de Blacks ? C’est très simple. Le foot est un ascenseur social pour une grande partie des populations en difficulté. C’est vrai que la société française n’est pas constituée de tels pourcentages, mais le sport pro n’est pas représentatif de cette société. Ces jeunes développent des aptitudes plus élevées, ils sont en avance sur le plan physiologique, ils ont une maturité plus précoce. Le foot, c’est un milieu très excessif, on est à l’ère du tout physique. Les clubs français recrutent en masse ces jeunes là, mais ils vont devoir se poser la question : faut-il recruter uniquement des joueurs athlétiques ? Ou trouver le bon compromis, entre vivacité et puissance? En 1998, la sélection, c’était Blanc, Black, Beur, aujourd’hui c’est plutôt Black, Beur, Blanc. Erick Mombaerts (sélectionneur de l’équipe de France Espoirs/moins de 21 ans)
Dans beaucoup de pays, les joueurs de football professionnels viennent généralement des classes sociales les plus basses. C’est précisément là que l’on trouve en grande majorité les populations noires en France, comme la grande majorité des énarques est issue des classes sociales les plus hautes. Lilian Thuram

Au lendemain d’une 1ère Coupe du monde de football en Afrique du sud …

Où aucune équipe africaine n’a pu dépasser les 8e de finale …

Et qui, avec l’accident industriel de la France black-blanc-beur que l’on sait, a relancé le débat sur la composition majoritairement noire de ladite équipe …

Pendant qu’en athlétisme on fêtait à grand bruit l’avènement du  premier blanc (le Français Christophe Lemaitre)à briser depuis plus de 40 ans le plafond de verre qui maintenait ses malheureux congénères hors des « couloirs impitoyables du monde du sprint » …

Comment ne pas poser la question que personne ne semble vouloir poser?

A savoir, dans un sport moderne inventé et dominé pendant des décennies par des Européens et principalement Britanniques …

Pourquoi les dieux du stade ne sont-ils plus ou de moins en moins blancs?

Car en effet comment oublier que, mises au point à partir de jeux traditionnels en vue de l’édification morale et physique des élèves des établissements d’élite (public schools à la Eton et Rugby ou grandes universités à la Oxbridge), football comme athlétisme* furent à l’origine des pratiques aristocratiques et bourgeoises et donc, y compris quand, anglomanie oblige, elles diffuseront dans les élites du Continent et d’Amérique, exclusivement blanches?

Et pourquoi ne pas imaginer que comme lesdites pratiques ont, distinction oblige, reflué dans les milieux aristocratiques attachés à l’amateurisme avec l’arrivée du professionalisme et des classes populaires …

Elles tendent aujourd’hui, avec la généralisation des études supérieures et l’accès à des voies d’ascension sociale physiquement moins exigeantes et risquées, à refluer parmi les blancs, rebutés ou découragés tant par  leur  hyperprofessionalisation que l’arrivée des races autrefois colonisées?

Et ce au moment même où, difficultés d’intégration et idéologie ambiante aidant (au-delà des éventuelles prédispositions biologiques ou effets de sursélection), ces derniers issus le plus souvent des classes les plus défavorisées y voient (ou croient y voir) leur salut social?

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*  les noirs,  à l’instar  des Arthur Ashe et soeurs Williams (tennis),  Anthony Nesty (natation),  Tiger Woods (golf) ou Lewis Hamilton (formule un),  restant peu nombreux dans les sports plus sélectifs …

Racisme: la course d’obstacles

Amy Otchet

Courrier de l’UNESCO

1999

«Quels que soient les jeux qu’on nous fait jouer, nous ne devons pas jouer avec nous-même.»

Ralph Waldo Emerson

Les Noirs dominent l’athlétisme britannique. Preuve d’une victoire sur le racisme, disent certains. A voir, répondent le sociologue Ben Carrington et le sprinter Julian Golding.

Des spectateurs lui lancent des peaux de bananes en imitant le cri du singe: ce footballeur britannique noir a commis le «crime» d’avoir raté un but. C’est un comportement raciste odieux, reconnaissent les commentateurs, mais ces gestes isolés sont ceux de quelques brebis galeuses. Regardons au-delà de ces extrémistes et nous verrons, poursuivent-ils, que le sport est un des domaines, dans la société britannique, où l’égalité des chances est une réalité. Impossible, selon eux, de pointer du doigt un quelconque obstacle de classe ou de couleur de peau sur les pistes, car le chronomètre est seul juge. D’après UK Athletics, l’institut gouvernemental chargé de la promotion de l’athlétisme, 24% des sportifs de haut niveau qui ont obtenu des bourses (sur la base de leurs performances) sont d’origines africaine ou caribéenne, bien que ces communautés ne représentent que 2% de la population du Royaume-Uni. Et si on exclut, au sein de ce groupe, ceux qui mènent parallèlement des études universitaires, les Noirs représentent 48% de ces boursiers.

Robin Philips de UK Athletics estime que cette forte représentation est en général perçue positivement, comme un signe de progrès social et de non-discrimination. Les choses se compliquent lorsque l’on pose la question suivante: pourquoi tant de Noirs pratiquent-ils la course? «Peut-être parce qu’ils n’ont pas les mêmes chances de réussir ailleurs», avance Ben Carrington, un sociologue de l’Université de Brighton très respecté dans les milieux académiques britanniques pour ses recherches sur le racisme dans le sport. Par cette formule, il ne veut absolument pas suggérer que les Noirs seraient génétiquement doués pour le sport: il rejette violemment cette idée, la juge raciste et sans le moindre fondement scientifique. Il considère seulement que les stéréotypes racistes pèsent insidieusement sur la vie des jeunes sportifs noirs et qu’ils renforcent les motivations économiques et sociales qui les orientent vers l’athlétisme.

Les noirs plus doués que les autres?

A 24 ans, Julian Golding est l’un des brillants espoirs du sport britannique: il a été champion du Commonwealth sur 200 mètres en 1998. Dès son plus jeune âge, Golding se savait rapide. Il ne rêvait pas pour autant de devenir un champion. Ses parents – des immigrés jamaïcains arrivés dans les années 60 – lui ont appris que la «porte de sortie» de la condition ouvrière était la réussite scolaire, et non le sport. Le petit Julian travaillait donc beaucoup à l’école et pratiquait le tennis, la course et le trampoline durant ses loisirs. Mais, à 16 ans, son directeur d’école le prit à part: «Pourquoi ne pas faire carrière en athlétisme? Tu es doué!» Mêmes encouragements de la part de son professeur d’éducation physique et sportive (EPS). Et pas d’allusion à d’éventuelles études universitaires.

Julian Golding se mit à réfléchir: «En fait, j’étais meilleur au tennis qu’à la course. Mais je n’avais personne à admirer, pas de champion noir du tennis. Alors je me suis dit que je serai le premier». Il se rend au club de tennis local. «Les courts étaient remplis. Beaucoup de monde, aucun Noir. Ils avaient tous l’air si chic, avec leur belle voiture garée devant. Je ne me suis pas senti à l’aise mais j’ai demandé les tarifs d’inscription et le prix des cours.» Ses parents avaient cinq enfants à charge. Il a calculé la dépense totale. «Je me suis dit: impossible. Et je suis parti.»

Alors, il s’est entraîné sur une piste du quartier en pensant aux géants noirs, comme Linford Christie, champion olympique du 100 mètres en 1992. «Il faut avoir en tête une image de succès. Linford, il a réussi, et il vient du fin fond des quartiers ouest de Londres, comme moi.»

Le parcours de Julian Golding est typique, estime Ben Carrington. L’argent, le prestige, la gloire «attirent» les enfants vers le sport. Mais les enfants noirs, eux, sont plus particulièrement poussés vers le sport par des professeurs d’EPS. «Ils pensent que certains enfants, en particulier les jeunes Noirs, font mieux de viser une carrière sportive, parce qu’ils ne réussiront jamais à s’imposer dans la finance ou en médecine par exemple», dit B. Carrington.

Le sociologue évoque les nombreuses recherches effectuées dans ce domaine. L’une des études les plus récentes, menée par Sid Hayes et John Sugden de l’université de Brighton, a porté sur les attitudes de 35 professeurs d’EPS dans une région des Midlands très cosmopolite. Plus de 80% d’entre eux ont estimé que «les élèves noirs ont tendance à être avantagés en sport», particulièrement en athlétisme. Près de 75% de ces professeurs attribuaient la réussite sportive de leurs élèves noirs à des «raisons physiologiques».

Explications de type «biologique»

Ces réponses n’étonnent pas Julian Golding. Il a lui-même intégré les stéréotypes sur la puissance musculaire des Noirs. Lorsqu’il était adolescent, on lui a enseigné (à tort), comme une «vérité scientifique», que les «muscles des Noirs réagissaient plus vite que ceux des Blancs», parce que leur fibre musculaire était particulière. «Les statistiques semblent le prouver, dit-il. Quand avons-nous vu pour la dernière fois un sprinter blanc en finale des Jeux olympiques? Il faut remonter aux années 80, il y a près de 20 ans.»

Pas tout à fait convaincu par cette «théorie du muscle», Julian Golding accueille cependant avec intérêt le jugement sans appel de Ben Carrington, selon lequel tout ceci est scientifiquement infondé. Golding a-t-il alors d’autres explications de type biologique au succès des Noirs en athlétisme? L’émotion dans sa voix traduit un tiraillement: d’un côté, on lui a appris que les Noirs sont «doués» en athlétisme. D’un autre côté, il n’ignore pas les préjugés racistes sur la «puissance musculaire des Noirs» versus l’«intelligence» supérieure des Blancs.

Ces fausses «explications biologiques» remontent, selon Ben Carrington, au mouvement eugéniste des années 20 et 30, né en Amérique du Nord et répandu ensuite en Europe. Il s’agissait de créer une hiérarchie des races, où les Noirs étaient tout en bas de l’échelle, et d’affirmer la notion de population supérieure du point de vue génétique. «Ces travaux étaient intrinsèquement racistes et n’ont jamais été scientifiquement validés», précise le sociologue.

Le mouvement eugéniste n’a plus fait parler de lui après l’holocauste. Mais Ben Carrington voit aujourd’hui réémerger, à travers la génétique, certains de ses «arguments biologiques», et les mêmes conceptions idéologiques. Certaines personnes s’imaginent, à tort, que des savants vont bientôt découvrir des différences entre races. «Nous savons aujourd’hui que le corps humain comporte environ 100 000 gènes. Or, moins de 10 d’entre eux ont un quelconque rapport avec la couleur de la peau. Il y a manifestement des différences entre groupes humains», poursuit le sociologue, mais elles sont liées à la géographie. Lorsque les hommes se sont répandus sur la planète, ils se sont adaptés à leur environnement naturel et ont transmis ces modifications à leurs descendants.

«Le gène qui fait courir les Noirs»

Il n’en demeure pas moins que beaucoup continuent de croire qu’on va découvrir demain le gène qui fait courir les Noirs plus vite. «Alors, on va aussi découvrir, parmi la classe ouvrière anglaise blanche, le gène du billard ou du jeu de fléchettes, ironise le sociologue. C’est ridicule. Personne ne prétendra jamais que les Canadiens ont le gène du hockey sur glace. Mais, à chaque fois qu’un Noir l’emporte, on avance des arguments génétiques!». Ces arguments servent souvent à nier ou à minimiser les efforts acharnés et l’intelligence des champions noirs, en particulier dans les médias, estime Ben Carrington. Sans aller jusqu’à suggérer que le racisme serait inhérent aux commentateurs sportifs, le sociologue constate qu’ils ont tendance à traiter les athlètes différemment suivant la couleur de leur peau. Souvent, affirme-t-il, ils soulignent les aptitudes naturelles des athlètes noirs tandis qu’ils mettent en avant la volonté et la stratégie subtile des athlètes blancs.

Julian Golding évoque une autre dimension de la question: «Si j’étais un Blanc de 16 ans, je ne rêverais pas d’athlétisme; je me dirais: je n’ai aucune chance». «Comme les Noirs dominent le sport, poursuit le sprinter, on sent aussi que le public a envie d’un nouveau Roger Black», le coureur anglais (blanc) du 400 mètres qui a remporté la médaille d’argent aux J.O. de 1996. Ce désir ne se manifeste pas à travers une quelconque forme de racisme affiché mais plutôt par des «priorités secrètes». Aux yeux de Ben Carrington, l’existence même d’un tel désir est sujette à caution. Mais il est important de se pencher sur les conséquences du fait qu’on croit qu’il existe. Imaginons quatre athlètes, trois Noirs et un Blanc en concurrence pour trois places dans une équipe. Les deux premiers courent très vite et sont sélectionnés. Les deux autres réalisent des temps très proches mais l’athlète blanc est légèrement plus lent. Fera-t-il quand même partie de l’équipe?

«Un Noir doit être loin devant les autres pour que sa sélection soit incontestable, dit Ben Carrington, et cela brouille, dans l’esprit des gens, l’image des performances des Noirs. Le public ne prête jamais attention aux Noirs dont les performances sont moyennes car ils ne sont pas sélectionnés. Donc, les gens disent: “Tu as vu? Il y a sûrement quelque chose de particulier chez les Noirs”.»

Voir aussi:

Le bleu et le noir

Gérard Davet et Frédéric Potet

Le Monde

02.03.10

L’équipe de France de football est majoritairement composée de joueurs d’origine antillaise ou africaine, suscitant parfois les quolibets. Cette présence trouve pourtant des explications rationnelles, historiques ou sociologiques

Pour différentes raisons, notamment politiques, l’équipe de France de football n’a disputé qu’un seul match, de toute son histoire, en Afrique du Sud. C’était il y a dix ans. Une rencontre amicale sans grand intérêt (0-0), mais précédée d’une entrevue avec Nelson Mandela. Sur la pelouse de l’Ellis Park de Johannesburg, le lendemain, le sélectionneur Roger Lemerre avait aligné huit joueurs noirs. Un aspect qui, deux ans après la victoire de l’équipe black-blanc-beur en Coupe du monde, passa quasi inaperçu en France. Mais ne laissa pas insensible en Afrique du Sud, où le football est le sport de prédilection de la population noire.

«Les spectateurs étaient surpris, se souvient l’ancien défenseur Lilian Thuram. Ils imaginaient l’équipe de France… différente.» Et dix ans plus tard, alors que les Bleus de Raymond Domenech entament leur préparation au Mondial sud-africain en recevant l’Espagne, mercredi 3 mars, la «photographie» de l’équipe de France n’a pas changé, sinon dans ce sens : la probabilité de voir une sélection majoritairement composée de joueurs noirs est encore plus forte.

Faire ce constat est une réalité. Croire qu’il ne dérange personne en France est, en revanche, une naïveté. Le sujet a déjà alimenté plusieurs polémiques. La dernière en date remonte certes à 2006, mais elle a été relancée à la faveur des derniers dérapages de son auteur, Georges Frêche : « Dans cette équipe, il y a neuf Blacks sur onze. La normalité serait qu’il y en ait trois ou quatre, ce serait le reflet de la société. Mais là, s’il y en a autant, c’est parce que les Blancs sont nuls. J’ai honte pour ce pays. » Sur ce terrain, Jean-Marie Le Pen l’avait précédé à deux reprises (1996, 2006). Entre-temps (2005), le philosophe Alain Finkielkraut s’était fendu d’une déclaration peu heureuse (et mal interprétée, selon lui) dans laquelle il décrivait une équipe « black-black-black » synonyme de « ricanements » en Europe.

Trouver qu’il y a trop de Noirs, et plus généralement trop « d’étrangers », sous le maillot bleu n’est pas un fait nouveau. « L’équipe de France de football ayant été de tous temps le creuset des flux migratoires, il y a toujours eu, à chaque génération, trop de «quelque chose» : trop de Hongrois, trop de Polonais, trop de Maghrébins, trop d’Italiens… Il y a même eu trop de Belges à une épo que », rappelle l’historien Pascal Blanchard, spécialiste de la question coloniale et coauteur du documentaire « Des Noirs en couleur » (sortie en DVD en mai 2009 chez Universal). D’après lui, la première réaction de «négrophobie» à l’encontre de la sélection nationale remonte à un match à Moscou contre l’URSS : « Le public russe avait conspué les Bleus parce que cinq Noirs figuraient dans leurs rangs (Gérard Janvion, Marius Trésor, Jean Tigana, Jacques Zimako et Alain Couri ol). » C’était en 1980.

Paradoxalement, si la France possède une certaine antériorité sur le sujet, c’est aussi parce qu’elle fut précurseur en matière d’intégration de footballeurs de couleur. Le Guyanais Raoul Diagne fut ainsi, dès 1931, le premier Noir appelé en équipe nationale alors que son « équivalent » anglais, Viv Anderson, ne disputa son premier match international qu’en 1978 – soit deux ans après qu’un Guadeloupéen, Marius Trésor, fut devenu le premier capitaine noir de l’équipe de France…

Peu de pays occidentaux, voire aucun, n’ont à ce point affronté leur passé colonial via le sport. D’après Pascal Blanchard, l’explication remonterait aux Jeux olympiques de Berlin de 1936 : « Voyant que 25 % des médailles gagnées par les Etats-Unis l’avaient été par des Afro-Américains, les autorités sportives françaises de l’époque et L’Auto [ancêtre de L’Equipe] se sont dit qu’il serait stupide de ne pas faire la même chose. Une mission en Afrique occidentale française a été organisée, des milliers de gamins ont été réunis torse nu dans des stades. Cela n’a rien rapporté sur le coup, mais cela a semé une idée. Des clubs pro ont vite compris l’intérêt de regarder en direction de ce potentiel composé de joueurs coûtant peu cher. Une dynamique s’est installée. Dont l’équipe de France a ensuite pro fité. »

L’Afrique noire et le Maghreb seront les premières zones de détection. Les Antilles viendront plus tard. Et pour Pascal Blanchard, la présence de joueurs noirs dans le foot français tient donc d’une « tradition ».

C’est sur la base de cette tradition que l’équipe nationale accueille aujourd’hui, outre des joueurs d’origine antillaise (Thierry Henry, William Gallas, Nicolas Anelka…), des enfants de la deuxième génération immigrée (Bacary Sagna, Alou Diarra, Lassana Diarra). Cela n’explique pas pour autant pourquoi ceux-ci sont aujourd’hui majoritaires en bleu. La question est complexe, sensible, et même… inopportune pour certains : « Quand je vois l’équipe de France, je ne vois que des Français : ce serait dangereux de les différencier en fonction de leur couleur de peau, insiste la ministre des sports, Rama Yade. A l’inverse de nombreux domaines de la vie sociale où des considérations autres que la performance peuvent venir parasiter les choix et les promotions, en sport on prend les meilleurs. Après, il s’avère qu’ils sont noirs. Que voulez-vous qu’on y fasse ? »

A ce stade, deux thèses s’opposent ou se complètent selon les interlocuteurs. La première voudrait que les sportifs noirs bénéficient de prédispositions physiques particulières. L’argument, qu’aucune étude scientifique n’a jamais démontré, est bien ancré dans les consciences, comme le démontre un sondage LH2 Sport pour la fondation que Lilian Thuram a créée en faveur de l’éducation contre le racisme : à la question « Selon vous, quelles sont les qualités spécifiques des personnes de couleur noire ? », 22 % des Français répondent « les qualités physiques et athlétiques ».

Lilian Thuram ne voit dans cette théorie que « le préjugé raciste le plus commun, très dangereux, car nous vivons dans une société qui oppose la force physique à l’intelligence : être plus fort physiquement sous-entend souvent être moins intelligent. En effet à la même question, 3 % des sondés répondent «une bonne capacité intellectuelle» ». Pour le sociologue Claude Boli, responsable scientifique du Musée national du sport et spécialiste des populations noires en Europe, la presse sportive n’est pas exempte de tout reproche en la matière : « Il arrive encore de lire que les joueurs africains sont meilleurs en été qu’en hiver ou qu’ils sont pourvus d’une certaine nonchalance. On leur attribue aussi parfois un vocabulaire animalier, en parlant de gardien de but «félin» par exemple ! »

Le fait est que cette idée a largement fait son lit dans le football professionnel, et notamment dans le domaine de la formation, où les joueurs afro-antillais n’ont jamais été aussi nombreux. « Pourquoi autant de Blacks ?, interroge Erick Mombaerts, le sélectionneur de l’équipe de France Espoirs (moins de 21 ans). C’est très simple. Le foot est un ascenseur social pour une grande partie des populations en difficulté. C’est vrai que la société française n’est pas constituée de tels pourcentages, mais le sport pro n’est pas représentatif de cette société. »

«Ces jeunes développent des aptitudes plus élevées, ils sont en avance sur le plan physiologique, ils ont une maturité plus précoce, reprend l’entraîneur des Bleuets. Le foot, c’est un milieu très excessif, on est à l’ère du tout physique . Les clubs français recrutent en masse ces jeunes là, mais ils vont devoir se poser la q uestion : faut-il recruter uniquement des joueurs athlétiques ? Ou trouver le bon compromis, entre vivacité et puissance ? En 1998, la sélection, c’était Blanc, Black, Beur, aujourd’hui c’est plutôt Black, Beur, Blanc. »

A la base, l’équation s’avère aussi économique : « Dans beaucoup de pays, les joueurs de football professionnels viennent généralement des classes sociales les plus basses. C’est précisément là que l’on trouve en grande majorité les populations noires en France, comme la grande majorité des énarques est issue des classes sociales les plus hautes », souligne Lilian Thuram.

Voir enfin:

SPORT   » Pourquoi les dieux du stade sont-ils noirs ?

Aux Etats-Unis, où la controverse sur l’inégalité des races est toujours sous-jacente, la supériorité évidente des athlètes d’origine africaine est un sujet tabou. Mais un nouveau livre, en avançant une explication d’ordre génÈéique, vient s’attaquer à ce débat explosif.

Gary Kamiya

Salon

20.04.2000

Ce n’est un secret pour personne: les Noirs dominent le monde du sport. En athlétisme, la discipline la plus pure, les coureurs d’origine africaine détiennent tous les records du monde, sans exception, sur les distances officielles, du 100 mètres (depuis 1960) au marathon. En basket-ball professionnel, le sport le plus exigeant en termes de détente, de nervosité et d’agilité, la quasi-totalité des grandes vedettes sont des Noirs. En base-ball, ces derniers sont également très majoritaires, mais pas autant que dans les disciplines plus athlétiques que sont le basket-ball et le football américain, par exemple.

Tout cela n’a rien de nouveau pour quiconque suit de près les sports américains ou l’athlétisme. Et il faut remonter au début des années 60, voire avant, pour retrouver une époque où les Noirs ne régnaient pas en maitres sur le basket-ball et, dans une moindre mesure, sur le football américain. La domination athlétique des Noirs est si largement admise que l’on aurait tendance à l’oublier. Mais il y a plus étonnant : tout le monde – hormis les athlètes eux-mêmes – a peur de s’exprimer publiquement sur ce sujet. Le simple fait de reconnaitre que les Noirs sont des athlètes supérieurs suscite l’embarras, car ce constat appelle une interrogation qui reste traumatisante pour une Amérique hypersensible aux questions raciales : pourquoi le sont-ils ? Non parce qu’ils sont biologiquement avantagés, mais parce qu’ils sont socialement désavantagés, affirment les partisans du politiquement correct. Selon eux, la supériorité athlétique des Noirs est une conséquence directe du racisme : le sport étant à peu près le seul moyen de sortir du ghetto, ils s’y sont investis avec une motivation hors du commun.

Il y a évidemment beaucoup de vrai dans cette explication. Avant de ricaner à l’idée que l’environnement puisse à lui seul expliquer le phénomène, il est bon de se souvenir que les facteurs socioculturels sont trop souvent sous-estimés. Personne n’irait prétendre que les juifs ashkénazes ou les Asiatiques sont génétiquement conçus pour devenir de grands musiciens classiques. (De même, personne n’affirme que les Noirs sont génétiquement prédisposés à devenir des virtuoses de l’improvisation musicale. Ce qui ne les empêche pas de dominer le jazz comme ils dominent le football américain ou le basket-ball.) Il existe en outre de bonnes raisons de vouloir croire que la supériorité athlétique des Noirs n’a aucune base physiologique.

En effet, l’histoire regorge d’exemples où la science a réalisé des extrapolations erronées à partir de données peu probantes – des extrapolations qui, souvent, n’ont fait que confirmer les préjugés de l’époque. Dans le cas des Noirs, déterminés selon les Blancs dès leur première rencontre par leur « bestialité », ces préjugés sont aujourd’hui assoupis, mais il suffirait d’une petite étincelle pour les réveiller. Reste que certains exploits (un record du 100 mètres, par exemple) sont plus faciles à quantifier que d’autres (un concerto de Rachmaninov ou un morceau de trompette de Miles Davis).

A mesure que progressent la domination athlétique des Noirs et notre connaissance de la génétique, de l’anthropologie physique et de la physiologie, il devient de plus en plus difficile de croire à la seule explication par l’environnement social. Et ce n’est pas le livre de Jon Entine [voir ci-contre] qui inversera la tendance. Journaliste et producteur de télévision, Entine présente une série d’arguments convaincants, sinon tout à fait décisifs, en faveur de la supÈrioritÈ naturelle des athlËtes noirs. Selon l’auteur, leurs performances extraordinaires sont dues en grande partie à certaines caractéristiques physiologiques dont l’origine est génétique. Ces particularités seraient communes à deux populations issues du continent africain, la première d’Afrique de l’Ouest et la seconde d’Afrique de l’Est et du Nord. Les Africains de l’Ouest (dont la plupart des Noirs américains se considèrent les descendants) sont des coureurs exceptionnellement rapides et d’excellents sauteurs. Les Africains de l’Est et du Nord excellent en endurance. Difficile de dire laquelle des deux populations a exercé la plus grande domination : les Noirs originaires d’Afrique de l’Ouest détiennent pas moins de 95 % des records en sprint, tandis que les athlètes d’un seul pays d’Afrique de l’Est, le Kenya (et d’une seule région pour la plupart), détiennent un tiers des records en fond et en demi-fond.

Pour dissiper tout malentendu, Entine précise d’emblée qu’il raisonne en termes de groupes, et non d’individus : il ne s’agit pas de dire que tous les Noirs, ou la plupart d’entre eux, sont de meilleurs athlètes que les membres d’autres groupes raciaux, mais que, sur l’ensemble de la population, il y a davantage de probabilités que certains Noirs courent plus vite ou sautent plus haut que des individus d’autres groupes. Il souligne avec insistance que le simple fait d’avoir un avantage génétique ne conduit pas automatiquement au succès : les athlètes noirs doivent travailler autant que les autres s’ils veulent accéder au sommet. Leur réussite est le résultat d’une « rencontre unique entre des forces culturelles et génétiques ». Le rôle de l’individu reste essentiel, assure Entine. « Remporter des compétitions sportives ne donne aucune supériorité au sens moral du terme. Cela signifie simplement que la personne a tiré le bon numéro à la loterie de la génétique et de la motivation personnelle. » Mais, surtout, l’auteur réfute l’idée qu’il y ait un revers à cette médaille. Or c’est évidemment cette idée qui rend le sujet aussi sensible. « Le problème, c’est l’intelligence. Car les gens ont tendance à penser, à tort, que QI et performances sportives sont inversement proportionnels. » Entine balaie d’un revers de main cette assertion, en rappelant qu’elle n’est étayée par aucune preuve scientifique.

Quant à savoir si une telle pensée risque de trouver un terrain fertile dans les ouvrages comme celui d’Entine, c’est une autre question. Pour appuyer sa théorie, Entine fait appel à deux types d’arguments : le palmarès sportif des Noirs, indéniable mais peu scientifique, et les théories des anthropologues, physiologistes et généticiens, contestées certes, mais de moins en moins. A lui seul, aucun de ces deux arguments n’est décisif. Pris ensemble, ils s’avèrent assez convaincants.

Pourquoi donc, en tant que groupe, les Noirs sont-ils meilleurs en sport que les Blancs ou les Asiatiques ? La réponse est simple : c’est inscrit dans leurs gènes. « De nombreux travaux attestent que les grands athlètes noirs possèdent un avantage phénotypique : un squelette, une musculature et des structures métaboliques spécifiques, ainsi que d’autres caractéristiques issues de dizaines de milliers d’années déÈvolution, écrit l’auteur.

Les premières recherches laissent supposer que ces phénotypes particuliers sont au moins partiellement inscrits dans les gènes. Il y aurait donc une spécificité génotypique, qui peut se traduire par un avantage dans certains sports. » Quels sont donc les avantages phénotypiques observables ? « Les Noirs originaires d’Afrique de l’Ouest se caractèrisent généralement par une quantité plus faible de graisses sous-cutanées au niveau des bras et des jambes, une masse musculaire proportionnellement plus élevée, des épaules plus larges, des quadriceps plus volumineux et une musculature générale plus développée ; une cage thoracique plus petite ; un centre de gravité plus haut ; un réflexe rotulien plus rapide ; une densité corporelle plus élevée ; un taux de testostérone plasmatique légèrement plus élevé, qui a un effet anabolisant, c’est-‡-dire qu’il contribue théoriquement à accroitre la masse musculaire, à faire baisser la quantité de graisse et à permettre des efforts plus intenses avec un temps de récupération plus court ; enfin, un pourcentage plus élevé de fibres musculaires à contraction rapide et d’enzymes anaérobies, qui peuvent se traduire par un surcroit d’énergie explosive. » La génétique n’en étant qu’à ses balbutiements, personne ne peut affirmer avec certitude que ces atouts phénotypiques sont inscrits dans les gènes – ces recherches n’ont pas encore été effectuées.

Cependant, grâce aux « immenses progrès de la génétique quantitative », ce n’est plus qu’une question de temps, assure l’auteur. (L’Afrique présente une plus grande diversité génétique que les autres continents, ce qui renforce l’idée que les personnes d’origine africaine soient avantagées sur le plan génétique.)

On pourra objecter que le raisonnement d’Entine ne tient pas la route parce que le concept de race n’a pas de sens. Examinant la question avec lucidité, Entine démolit cette assertion très en vogue selon laquelle « les races n’existent pas », expliquant que le débat sur cette question est avant tout une histoire de mots. « Limiter l’utilisation rhétorique de concepts tels que la race, objectif noble s’il en est, ne fera pas disparaitre les variations biologiques sur lesquelles ils sont fondés », affirme-t-il. Entine reconnait toutefois que le concept de race a quelque chose de « flou », qu’il est chargÈ d’idÈes fausses et de mythes populaires. Mais, quel que soit le nom qu’on leur donne, il existe diffÈrentes populations humaines, qui se sont regroupÈes et ont acquis des caractÈristiques hÈrÈditaires spÈcifiques par sÈparation gÈographique, sÈlection naturelle, voire en raison de catastrophes gÈologiques. Bref, un NigÈrian est diffÈrent d’un SuÈdois. Outre la couleur de la peau, y a-t-il des diffÈrences gÈnÈtiques significatives entre les membres des divers groupes humains ? A gauche, les dÈtracteurs d’une approche essentialiste des races, comme Stephen Jay Gould et Richard Lewontin, assurent que ces diffÈrences ne sont rien comparÈes aux points communs qui unissent l’espËce humaine. Les différences raciales sont si infimes qu’elles en deviennent négligeables sur le plan génétique, affirme Lewontin ; la couleur n’est qu’un indicateur parmi tant d’autres – comme les empreintes digitales et la résistanceà‡ la malaria – et peut induire en erreur. A l’appui de la thèse de Lewontin, Entine cite l’exemple des Lemba, une tribu africaine parlant le bantou : bien que leur peau soit noire, ils sont liés sur le plan génétique aux juifs séfarades. De même, Gould souligne que « les différences entre les races sont infimes comparées aux différences à l’intérieur des races ». Certes, reconnait Entine, « les conclusions de Lewontin selon lesquelles les êtres humains partagent le même patrimoine génétique à 99,8 % sont tout à fait exactes ». Mais il estime que Lewontin, qui s’est donné pour mission de « réaffirmer notre humanité commune », fournit une interprétation tendancieuse de cette réalité.

En fait, souligne-t-il, « le pourcentage de gènes différents importe beaucoup moins que la nature de ces gènes ». Entine rappelle que nous partageons 98,4 % de notre ADN avec les chimpanzés, et qu’à peine « 50 gènes sur les 100 000 attribués aux humains et aux chimpanzés expliqueraient toutes les différences cognitives entre l’homme et le singe ». Les gènes appelés régulateurs, qui ne représentent que 1,4 % du patrimoine génétique total, peuvent avoir « de profondes conséquences sur tous les aspects de notre humanité ».

Compte tenu de la logique de l’évolution, il est extrêmement probable que ces gènes diffèrent d’une population à l’autre. On voit mal comment attribuer des motivations douteuses à l’auteur. Entine aborde le sujet avec une curiosité neutre pour la fascinante diversité de l’espèce humaine. Malgré tout, son livre ne manquera pas de faire scandale dans certains milieux. Mais l’ouvrage affirme qu’un « débat ouvert » est préférable à « des ragots d’arrière-boutique » si l’on veut combattre les « virulents stéréotypes » qui continuent d’entourer la question des Noirs et du sport.

Pour certains, qui jugent suspect, voire ouvertement raciste, l’intérêt des AmÈricains pour un tel sujet, cette argumentation peut sembler un peu légère. « L’obsession de la supériorité naturelle des athlètes noirs est une manoeuvre pour nous rabaisser tous », s’emporte l’écrivain Ralph Wiley, dont les propos sont rapportés par Entine. William Rhoden, journaliste sportif au New York Times, parle lui aussi d' »obsession », de « bêtise » et d’une « folie qui ne peut qu’alimenter le racisme ». Bob Herbert, éditorialiste dans le même journal, a été plus loin en écrivant que c’était « une façon polie de dire ‘nègre' ». Pour Entine, ces rÈactions sont comprÈhensibles, mais dÈpassÈes. Il n’y a plus de vÈritable dÈsaccord sur ce sujet, estime-t-il. Les gens qui s’entÍtent ‡ ne pas voir les choses en face se comportent en autruches. Entine Ègratigne certains universitaires postmodernes zÈlÈs, qui tiennent tellement ‡ brosser un tableau positif de la question raciale qu’ils font l’impasse sur la science. A l’heure actuelle, la science ne permet pas d’apporter ‡ cette question une rÈponse catÈgorique, mais elle penche plutÙt en faveur d’Entine. Au bout du compte, il faudrait donc savoir ce que l’on veut croire. Une personne prÍte ‡ croire que les Noirs en tant que groupe possËdent un avantage athlÈtique inscrit dans les gËnes est-elle raciste ? Ou dÈmontre-t-elle au contraire qu’elle est scientifiquement ÈclairÈe, disposÈe ‡ s’ouvrir ‡ la vÈritÈ, quelles qu’en soient les consÈquences ? Et n’oublions pas la question de l’instrumentalisation : le simple fait d’Èvoquer ce sujet entraÓnera-t-il une rÈgression des mentalitÈs sur la question des races ? La fraternitÈ entre les hommes est-elle menacÈe si certains d’entre eux courent plus vite que les autres ? Selon les progressistes de la vieille Ècole, confrontÈs ‡ l’hÈritage du racisme scientiste, quiconque estime que les populations humaines prÈsentent des diffÈrences fondamentales est un raciste ou un positiviste pervers, cherchant ‡ Ètendre le champ des sciences dures au-del‡ du raisonnable (pour favoriser la diffusion d’idÈes rÈtrogrades, bien s˚r). C’est, dans les grandes lignes, l’argument que Gould oppose aux psychologues de l’évolution et à tous ceux qui, comme eux, cherchent une explication darwiniste aux exactions de l’homme. Dans le passé, ce point de vue était fondé. Il le reste partiellement aujourd’hui. Les racistes continuent à cacher leur intolérance sous une blouse blanche. Mais, comme le répète Entine au fil de son livre, ce n’est pas parce que certains arguments valables ont été avancés par des racistes, ou parce que des réalités scientifiques alimentent des préjugés détestables, qu’il faut renoncer à ces arguments et nier ces réalités. Dans sa version la plus extrême, le combat contre l’essentialisme n’est rien d’autre qu’une agression contre l’esprit même de la recherche scientifique. Oui, le livre d’Entine réjouira un certain nombre d’intolérants, qui vont chercher à relancer l’idée fausse selon laquelle « esprit faible égale dos puissant ». Et certaines personnes faibles et pleines de rancoeur y trouveront la confirmation de leur ressentiment et de leur peur. Mais le temps où ce genre d’appels simplistes et manichéens pouvaient s’emparer des esprits est révolu.

En fait, si elle peut déclencher un tollé dans les débuts, l’idée que la supériorité athlétique des Noirs est naturelle ne devrait pas révolutionner le monde. Lorsqu’elle sera définitivement établie, si elle l’est un jour, les Noirs seront simplement considérés comme physiquement doués, favorisés par l’extraordinaire diversité génétique de leur continent natal, l’Afrique. Une réalité humaine fascinante mais somme toute mineure, un numéro gagnant à la loterie de l’évolution, à peine plus significatif qu’une autre réalité génétique : le fait que certains Asiatiques deviennent tout rouges lorsqu’ils boivent. L’éventail de la connaissance humaine, de l’humanité elle-même, s’en trouvera élargi. Et l’on se souviendra de cette avancée le jour où l’on aura définitivement enterré l’idée que les Noirs, parce qu’ils courent vite, ne peuvent pas être intelligents.

Brûlot

Le livre de Jon Entine Taboo : Why Black Athletes Dominate Sports and Why We Are Afraid to Talk About It (Un sujet tabou : pourquoi les athlètes noirs dominent le sport et pourquoi nous avons peur d’en parler, ed.  Public Affairs) fait resurgir le vieux débat sur l’inégalité des races aux Etats-Unis, où ce sujet est encore plus sensible qu’ailleurs.

2 commentaires pour Sport: Pourquoi les dieux du stade ne sont-ils plus blancs? (Why do white athletes no longer dominate sports?)

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