Anglomanie: Proust était bien plus qu’un neuroscientifique (Great books are written in a kind of foreign language: Proust was also a first-rate linguist and sociologist)

22 mars, 2016
ProustNeuroscientistProust2Le passé est un pays étranger. Ils font les choses différemment là-bas. Lesley Poles Hartley (« Le Messager »)
Aucune théorie, aucune formule, aucune recette ne saurait prendre la place de l’expérience pratique. Auguste Escoffier
Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère. Proust
Chaque écrivain est obligé de se faire sa langue, comme chaque violoniste est obligé de se faire son “son”. Proust
Je me lève un jour sur quatre et descends ce jour-là dicter quelques pages à une dactylographe. Comme elle ne sait pas le français et moi pas l’anglais mon roman se trouve écrit dans une langue intermédiaire à laquelle je compte que vous trouverez de la saveur quand vous recevrez le volume. Proust
Le trait d’esprit était ce qu’on appelait un « à peu près », mais qui avait changé de forme, car il y a une évolution pour les calembours comme pour les genres littéraires, les épidémies qui disparaissent remplacées par d’autres, etc… Jadis la forme de l’ « ‘à peu près » était le « comble ». Mais elle était surannée, personne ne l’employait plus, il n’y avait plus que Cottard pour dire encore parfois, au milieu d’une partie de « piquet »: « Savez-vous quel est le comble de la distraction ? C’est de prendre l’édit de Nantes pour une Anglaise ». Proust (Sodome et Gomorrhe)
Je trouve ce genre de milieux cléricaux exaspérants. Ce sont des milieux, on fait tribu, on fait congrégation et chapelle. Tu ne me diras pas que ce n’est pas une petite secte ; on est tout miel pour les gens qui en sont, on n’a pas assez de dédain pour les gens qui n’en sont pas. La question n’est pas, comme pour Hamlet, d’être ou de ne pas être, mais d’en être ou de ne pas en être. Tu en es, mon oncle Charlus en est. Que veuxtu ? moi je n’ai jamais aimé ça, ce n’est pas ma fauteSaint-Loup, Proust, Sodome et Gomorrhe)
Puisqu’en France on donne à toute chose plus ou moins britannique le nom qu’elle ne porte pas en Angleterre. Proust
Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l’appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi. (…) Quand d’un passé ancien, rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. Proust
Proust fut l’un des premiers artistes à intégrer la philosophie de Bergson. Son œuvre littéraire devint une célébration de l’intuition, de toutes les vérités que nous pouvons découvrir simplement en étant allongé sur le lit à réfléchir tranquillement. (…) En fait, l’assimilation approfondie de la philosophie de Bergson amena Proust à conclure que le roman du xixe siècle, qui privilégiait les choses par rapport aux idées, n’avait absolument rien compris. « Le type de littérature qui se satisfait de “décrire les choses”, écrivit Proust, de leur consacrer un maigre résumé en termes de lignes et de surfaces, a beau se prétendre réaliste, est en fait le plus éloigné de la réalité. » Comme le soutenait Bergson, la meilleure manière de comprendre la réalité est subjective. Et intuitive pour avoir accès à ses vérités. Mais comment une œuvre de fiction pouvait-elle démontrer le pouvoir de l’intuition ? Comment un roman pouvait-il prouver que la réalité était, selon la formule de Bergson, « en dernier lieu spirituelle, et non physique » ? La réponse de Proust prit une forme inattendue, celle d’un petit gâteau sec au beurre parfumé au zeste de citron et en forme de coquillage. C’était là un peu de matière qui révélait « la structure de son esprit », un dessert qui pouvait « se réduire à ses éléments psychologiques ». C’est ainsi que débute la Recherche, avec la célèbre madeleine, à partir de laquelle se dévoile tout un esprit. (…) Ce magnifique paragraphe résume toute l’essence de l’art de Proust, la vérité s’élevant comme de la buée d’une tasse de thé limpide. Alors que la madeleine était le déclencheur de la révélation de Proust, ce passage ne porte pas sur la madeleine. Le gâteau sec est simplement pour Proust un prétexte pratique pour explorer son sujet favori : lui-même. Qu’ont appris à Proust ces miettes prophétiques de sucre, farine et beurre ? Il a en réalité fait preuve d’une immense intuition au sujet de la structure du cerveau humain. En 1911, l’année de la madeleine, les physiologistes n’avaient pas la moindre idée du mode de connexion des sens à l’intérieur du crâne. C’est là que Proust eut l’une de ses intuitions les plus pénétrantes : notre odorat et notre goût portent ensemble le poids de la mémoire. (…) Les neurosciences ont maintenant pu prouver que Proust avait vu juste. Rachel Herz, psychologue à l’université Brown, a montré – dans un article scientifique intitulé avec beaucoup d’esprit « Tester l’hypothèse proustienne » – que notre odorat et notre goût sont exceptionnellement sentimentaux, car ce sont les seuls sens directement connectés à l’hippocampe, centre de la mémoire à long terme du cerveau. Leur marque est indélébile. Tous nos autres sens (vue, toucher et ouïe) sont au départ traités par le thalamus, source du langage et porte d’entrée de la conscience. Ils sont donc beaucoup moins efficaces pour évoquer notre passé. Proust a eu l’intuition de cette anatomie. Il s’est servi, pour faire remonter à la surface de la mémoire son enfance, du goût de la madeleine et de l’odeur du thé car la vue seule du gâteau sec en forme de coquille n’a pas suffi. Proust est d’ailleurs même allé jusqu’à accuser son sens de la vue de brouiller ses souvenirs d’enfance. « Peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, écrit Proust, leur image s’était dissociée de ces jours à Combray »[6]. Fort heureusement pour la littérature, Proust décida de porter à sa bouche le gâteau sec. Jonah Lehrer
One day, I found myself engrossed in Swann’s Way. As I read this epic novel about one man’s memory, I had an epiphany. I realized that Proust and modern neuroscience shared a vision of how our memory works. If you listened closely, they were actually saying the same thing. (…) After I realized that Proust had anticipated these scientific theories, I suddenly started re-reading all my favorite novelists, poets and artists. What did Virginia Woolf intuit about consciousness? Why was Walt Whitman so obsessed with his “body electric”? Why did Cezanne paint in such an abstract style? Once I started asking these strange questions, I saw all sorts of connections. I realized that there was a whole group of artists that had discovered truths about the human mind—real, tangible truths—that science is only now re-discovering. (…) Proust would be thrilled. But he wouldn’t be surprised. Proust was confident that every reader, once they read his novel, would “recognize in his own self what the book says…This will be the proof of its veracity.” And Proust wasn’t the only artist who was convinced that his art was full of truth. George Eliot famously said that her art was “simply a set of experiments in life.” Virginia Woolf, before she wrote Mrs. Dalloway, said that in her new novel the “psychology should be done very realistically.” Whitman thought he was expressing deep “truths about the body and soul” that the science of his time had yet to understand. In other words, all of these artists believed that their art was capable of being literally true, just like science. (…) Each artist had his or her own peculiar method. (And some of them, like Proust, were very peculiar.) But one thing these artists all shared was an obsession with our experience. They wanted their art to express what it was like to be alive, to be conscious, to feel, to remember, to taste, to see. They turned themselves into empiricists of ordinary life. That’s where their wisdom came from. (…) Escoffier defined cooking as “equal parts art and science,” and I tend to agree with him. (I also tend to agree with Brillat-Savarin, who declared that “The discovery of a new dish does more for the happiness of the human race than the discovery of a new star.”) Furthermore, I think that Escoffier demonstrates one of the larger themes of the book, which is that we can discover truths about ourselves just by paying attention to our subjective experience. After all, it’s not like Escoffier understood the molecular mechanisms behind our taste receptors. He just wanted his food to taste good, and that led him to invent recipes that accurately reflected the anatomy of our tongue. This chapter also grew out of my own experience as a line cook. I’ve been lucky enough to work in the kitchens of some nice restaurants (Le Cirque 2000, Melisse, Le Bernardin), and I was always struck by how much chefs know about the sensation of taste, even if they aren’t familiar with the underlying cellular mechanisms. Watching a chef concoct a new dish is a lot like watching a science experiment: they put some stuff together, then taste it, then add some more stuff, then taste again, and so on. But the whole process is really empirical. A good chef is constantly testing. (…) They were extremely engaged with their contemporary science. While the artists I discuss often disagreed with the science of their time, they always used it as a springboard. Long before C.P. Snow mourned the separation of our two cultures, Whitman was busy studying brain anatomy textbooks and watching gruesome surgeries, George Eliot was reading Darwin and James Clerk Maxwell, Stein was conducting psychology experiments in William James’ lab, and Woolf was learning about the biology of mental illness. It is impossible to understand their art without taking into account its relationship to science. (…) First of all, I hope this book compels people to look at art in a new way. I think that we’ve diminished the importance of art. We think of art as just a collection of entertaining stories and pretty paintings. But Proust and Whitman and Woolf saw themselves as truthtellers. I hope this book compels people to think about the potential of art, to reimagine what the imagination is capable of. Of course, in order for a novel or poem to be “true” we need to redefine what the “truth” is. Our current culture subscribes to a very narrow definition of truth. If something can’t be quantified or calculated, then it can’t be true. Because this strict scientific approach has explained so much, we assume that it can explain everything. But every method, even the experimental method, has limits. Take the human mind. Scientists describe our brain in terms of its physical details; they say we are nothing but a loom of electrical cells and synaptic spaces. What science forgets is that this isn’t how we experience the world. (We feel like the ghost, not like the machine.) It is ironic, but true: the one reality science cannot reduce is the only reality we will ever know. This is why we need art. Jonah Lehrer
Proust anticipated important truths about memory: the sense of taste and smell are uniquely sentimental, memories are dishonest and do not faithfully reproduce the past, and memories are able to persist – even if we never think about them. (…) Contradicting the science of his time, Whitman believed that the body and mind were profoundly connected, and that the flesh was the source of feelings. (“Behold the body includes and is the meaning, the main/Concern, and includes and is the soul,” he wrote.) Modern neuroscience now concurs, and has discovered that emotions often have a bodily source. (…) In her time, scientists believed that people were prisoners of their genes. But Eliot’s art consistently argued that our mind was “not cut in marble.” She believed that the most essential element of human nature was its malleability, the way we can “will ourselves to change.” She anticipated the discovery of neural plasticity. (…) Escoffier’s kitchen articulated biological truths of the tongue and his seminal recipes anticipated basic truths about the sensation of taste. He also realized that the taste of most flavors is actually a smell. (…) Though criticized as overly abstract, Cézanne wasn’t interested in pure abstraction, and always made sure that his surreal brushstrokes could be translated into real objects. With just enough information, the brain can decipher his paintings. If he left some details out, and canvas blank, it was to show what the visual cortex puts in. (…) Stravinsky knew that a symphony was nothing but a collection of acoustic patterns that the brain had learned how to hear. Further, what makes music pleasurable is the tension between the melodic patterns expected and the patterns actually heard. He forced the audience to learn an entirely new set of patterns, and though this newness caused a riot at the time, he knew that the brain would adapt. He was right: he’s now considered by many to be the most influential composer of 20th-century music. (…) Stein exposed the “deep structure” of language, and observed “Everybody said the same thing over and over again with infinite variations but over and over again.” Stein, in anticipation of Noam Chomsky, saw the source of this sameness, to cut our words until their structure showed through. (…) Virginia Woolf realized that the stream of consciousness “was very erratic, very undependable.” At any given moment, her mind seemed to be scattered in a million little pieces. And yet, something bound those fleeting sensations together. Woolf’s revelation was that we emerge from our own subjective interpretations. When we sense something, we naturally invent a subject for our sensation. The self is simply this subject; it is the story we tell ourselves about our own experience. As Woolf wrote in her unfinished memoir, “We are the words; we are the music; we are the thing itself.”Jonah Lehrer
Le langage intermédiaire du roman de Proust véhicule les oscillations de l’entre-deux sexuel, social et temporel. Le texte de La Recherche qui navigue entre le temps perdu et le temps retrouvé est jonché de mots anglais qui participent à la représentation de la société mondaine d’avant la guerre tout en frayant un chemin du côté de Sodome et Gomorrhe. La question de comment traduire les mots anglais enchâssés dans le texte français se pose donc lors de sa traduction en anglais. Faut-il garder le jeu entre les deux langues en préservant la touche de l’étrangeté ou peut-on l’aplanir en laissant les mots anglais de la version originale se fondre dans la traduction  (…) Perdu et retrouvé : ces deux termes constituant la trame du texte de La Recherche se rapportent aussi bien à la traduction des mots anglais de Proust. Ce qui est perdu dans la traduction d’un mot peut être retrouvé dans la traduction d’un autre, par un jeu de compensation ou de déplacement. Cependant les cas étudiés ici montrent que les mots anglais de Proust-tels que « lady-like » ou « smoking » ? sont rebelles à la traduction. Ils font trébucher la langue, et le traducteur qui bute contre eux doit déployer toutes sortes de stratégies pour rendre leur effet d’intrusion intempestive, de perte d’équilibre, de vacillement sémantique. Ces mots anglais ont beau être des pierres d’achoppement pour le traducteur, ce sont des pierres précieuses incrustées dans la poétique de l’étranger proustien. Emily Eells

Attention: un scientifique peut en cacher un autre !

A l’heure où l’on escrime en France …

Pour les derniers vestiges de l’état le plus ancien de notre langue …

Que seule a jusqu’ici cru bon de conserver la langue de notre ennemi héréditaire lui-même …

Avec, comme le disait Clémenceau, le « français mal prononcé » d’une « colonie française qui a mal tourné » …

Qui se souvient que le plus grand et le plus snob, au moins de réputation, de nos écrivains  …

Etait non seulement en fait comme le rappelle une étude sur les problèmes de traduction anglaise (fascinant « jeu de compensation ou de déplacement ») de ses nombreux emprunts à la langue de Shakespeare …

Le plus anglophile voire le plus anglomane

Mais qu’en véritable spécialiste de neuroscience qu’il était, en avait fait une véritable « langue intermédiaire », lui qui ne la pratiquait d’ailleurs pas mais faisait taper ses manuscrits par une secrétaire anglaise non-francophone …

Tout comme une remarquable instrument pour débusquer ces innombrables jeux sociaux …

Où, entre « calembours surannés, » « passeport pour la haute société »,  » carte d’identité homosexuelle », source de ridicule basculant d’un moment à l’autre en objet admiration ou « palais clos » de mise à distance de l’être aimé voire d’ échappatoire (à l’instar de la très significative et seule phrase entière en langue anglaise de La Recherche : « I do not speak french ») …

Et à l’instar de la seule phrase entière en langue anglaise de La recherche et sans compter ces non moins innombrables néologismes puisqu’en France, comme le rappelle très justement Proust lui-même, on donne à toute chose plus ou moins britannique le nom qu’elle ne porte pas en Angleterre …

La question n’était pas, comme le faisait remarquer l’un de ses personnages, d’être ou de ne pas être, comme pour Hamlet, mais « d’en être ou de ne pas en être » ?

Les belles rebelles : comment traduire les mots anglais de Proust ?

Emily Eells
Books Open edition

« Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère », note Proust dans ses brouillons1. Gilles Deleuze a repris cette formule pour définir le style littéraire qui distingue l’écrivain taillant « dans sa langue une langue étrangère et qui ne préexiste pas2 ». L’écrivain se forge son propre langage, ou pour citer la métaphore musicale que Proust utilise dans sa correspondance : « Chaque écrivain est obligé de se faire sa langue, comme chaque violoniste est obligé de se faire son “son3. »

Les mots anglais qui figurent dans le texte de Proust, tels des ornements musicaux qui le modulent-feront l’objet de cette étude sur la traduction. Cet aspect du style proustien a été étudié avec brio par Daniel Karlin dans Proust’s English4, où il recense et analyse l’emploi de 225 termes ou expressions anglais dans À la recherche du temps perdu. La présence de ces mots anglais dans le texte de Proust reflète l’anglomanie qui envahissait la société parisienne de la belle époque. Le mot étranger traduit une volonté de suivre la mode ou de faire partie d’une certaine coterie sociale. Il participe à la dynamique du texte dans lequel les personnages se déplacent en « buggy » ou en « victoria5 ». Les mots anglais ajoutent une note de modernité et de snobisme au texte de Proust, qui semble écrit dans ce qu’il appelle une « langue intermédiaire », lorsqu’il explique dans une lettre à un de ses amis qu’il résulte d’une collaboration franco-anglaise au stade de la dactylographie. En effet, la dactylographe anglaise au Grand-Hôtel de Cabourg, employée pour faire la saisie de son texte lorsque Proust y séjournait, ne comprenait pas ce qu’elle tapait:

Je me lève un jour sur quatre et descends ce jour-là dicter quelques pages à une dactylographe. Comme elle ne sait pas le français et moi pas l’anglais mon roman se trouve écrit dans une langue intermédiaire à laquelle je compte que vous trouverez de la saveur quand vous recevrez le volume6.

Bien que cette « langue intermédiaire » ait une valeur anecdotique, elle participe pleinement au projet esthétique de Proust. Notons en passant qu’il s’en sert aussi de façon humoristique pour formuler un calembour fondé sur la ressemblance entre un mot français et un mot anglais : « Savez-vous quel est le comble de la distraction ? », demande l’un de ses personnages. « C’est de prendre l’édit de Nantes pour une Anglaise7 ». Ce jeu de mots bilingue, où « l’édit » et « lady » se confondent, pose problème aux différents traducteurs de Proust, dont le premier insère le mot français entre crochets dans la conclusion de sa traduction : « It’s to think that the Edict of [l’edit de] Nantes was an Englishwoman8. » Les mots de la langue intermédiaire constituent des difficultés pour le traducteur, que je qualifie de « belles rebelles », pour faire écho au concept de la traduction comme une « belle infidèle9 ».

Je propose de développer une réflexion sur la traduction des mots anglais dans le texte de Proust en commençant par une analyse des caractéristiques de cette langue intermédiaire et de ses fonctions dans La Recherche, avant d’étudier les stratégies adoptées par les différents traducteurs pour en préserver la « saveur ». Je ferai appel aux trois versions du texte marquant l’his- toire de sa traduction en anglais, qui débute du vivant de Proust, avec la publication des volumes traduits par Charles Kenneth Scott Moncrieff entre 1922-1931. S’ensuivent deux révisions de ce travail monumental, d’abord par Terence Kilmartin au début des années 1980, puis par le poète D. J. une dizaine d’années plus tard. Ce dernier a fait un changement de taille, en abandonnant la citation du sonnet de Shakespeare adoptée comme titre par Moncrieff – Remembrance of Things Past – en faveur d’un titre fondé sur une traduction plus littérale : In Search of Lost Time. La nouvelle traduction coordonnée et éditée par Christopher Prendergast, publiée en 2002, a pour spécificité que chaque volume du roman est traduit par quelqu’un d’autre. Il s’agit d’une traduction polyphonique, composée de voix des différentes nationalités anglophones (australienne, américaine, anglaise et irlandaise). Après avoir examiné comment ces différentes traductions négocient la présence des mots anglais dans la version originale, je terminerai en étudiant de près la traduction du passage dans lequel Proust inscrit la seule phrase complète en anglais.

LA « LANGUE INTERMÉDIAIRE » DE PROUST

La langue intermédiaire de Proust participe d’une affectation anglophile : elle est parlée exclusivement par des francophones, que ce soit le narrateur ou les personnages de La Recherche. Ils s’en servent le plus souvent dans un « entre-deux », c’est-à-dire aux abords d’un autre espace, que ce soit au seuil d’une porte, dans une cour d’entrée d’un hôtel particulier, ou dans un vestibule. Par exemple, le narrateur ajoute un mot anglais à la description de son entrée dans un restaurant :

[…] une fois engagé dans la porte tournante dont je n’avais pas l’habitude, je crus que je ne pourrais pas arriver à en sortir. (Disons en passant, pour les amateurs d’un vocabulaire plus précis, que cette porte tambour, malgré ses apparences pacifiques, s’appelle porte révolver, de l’anglais revolving door) 1010.

Le terme « porte révolver » tourne en rond entre les deux langues, en ce sens qu’il n’est ni tout à fait anglais, ni nécessaire en français, où il sert simplement de synonyme à « porte tambour ». Un autre exemple de la façon dont le français adopte un synonyme de l’anglais alors qu’il possède déjà un terme pour désigner le même objet se trouve dans le passage suivant, où le mot anglais « snow-boots » vient remplacer l’expression française « les caoutchoucs américains ». Le narrateur se trouve de nouveau dans un espace intermédiaire car il quitte une soirée mondaine pour se préparer au retour à la maison :

Dans le vestibule où je demandai à un valet de pied mes snow-boots que j’avais pris par précaution contre la neige, dont il était tombé quelques flocons vite changés en boue, ne me rendant pas compte que c’était peu élégant, j’éprouvai, du sourire dédaigneux de tous, une honte qui atteignit son plus haut degré quand je vis que M me de Parme n’était pas partie et me voyait chaussant mes caoutchoucs américains. La princesse revint vers moi « Oh ! quelle bonne idée, s’écria-t-elle, comme c’est pratique ! voilà un homme intelligent. Madame, il faudra que nous achetions cela », dit-elle à sa dame d’honneur tandis que l’ironie des valets se changeait en respect et que les invités s’empressaient autour de moi pour s’enquérir où j’avais pu trouver ces merveilles11.

Le mot « snowboots » est entré dans la langue française en 1888, mais son emploi est critiqué par Rémy de Gourmont dans son Esthétique de la langue française, qui considère cet emprunt superflu. Il fait figurer le mot « snowboot » dans sa liste des mots étrangers comme « garden-party » et « rocking-chair » (qu’on trouve aussi dans La Recherche) qui contaminent la langue française de façon inutile12. Ce mot anglais fait vaciller la langue, car bien que de sonorité anglaise, il s’agit d’un néologisme créé par la langue française pour désigner un objet que l’anglais appelle plutôt « galoshes » ou « rubber overshoes ». Le mot anglais inventé par le français est donc associé à un contexte de snobisme où le narrateur se sent ridicule avant que la Princesse de Parme ne tourne la dérision en admiration, en louant « ces merveilles » de snowboots.

Odette Swann se sert couramment d’anglicismes qui sont pour elle comme un passeport pour la haute société. Demi-mondaine d’origine, elle réussit à améliorer son rang social grâce à son anglomanie et en parlant une sorte de franglais qui la distingue. Elle reçoit pour le five o’clock, loue le fair play13 des anglais pendant la guerre et s’entretient en anglais avec sa fille Gilberte. Le jeune narrateur qui en est amoureux se sent alors mis à distance, car il est exclu par son manque de compréhension :

« […] Odette […] se mit à parler anglais à sa fille. Aussitôt ce fut comme si un mur m’avait caché une partie de la vie de Gilberte, comme si un génie malfaisant avait emmené loin de moi mon amie. Dans une langue que nous savons, nous avons substitué à l’opacité des sons la transparence des idées. Mais une langue que nous ne savons pas est un palais clos dans lequel celle que nous aimons peut nous tromper, sans que, restés au-dehors et désespérément crispés dans notre impuissance, nous parvenions à rien voir, à rien empêcher14. »

La langue étrangère est comparée à « un palais clos » dont sont exclus ceux qui ne le comprennent pas. Il réduit le narrateur à l’impuissance. Devant un mur d’ostracisme, d’incompréhension et de silence, il ressent la violence d’un enlèvement.

Au moment de la Grande Guerre, par contre, la langue étrangère mène à l’inclusion et Odette continue à parler le langage des alliés :

Son langage à elle était pourtant, plus encore qu’autrefois, la trace de son admiration pour les Anglais, qu’elle n’était plus obligée de se contenter d’appeler comme autrefois « nos voisins d’outre-Manche », ou tout au plus « nos amis les Anglais », mais « nos loyaux alliés. » Inutile de dire qu’elle ne se faisait pas faute de citer à tout propos l’expression de fair play pour montrer les Anglais trouvant les Allemands des joueurs incorrects, et « ce qu’il faut c’est gagner la guerre, comme disent nos braves alliés ». Tout au plus associait-elle assez maladroitement le nom de son gendre à tout ce qui touchait les soldats anglais et au plaisir qu’il trouvait à vivre dans l’intimité des Australiens aussi bien que des Ecossais, des Néo-Zélandais et des Canadiens. « Mon gendre Saint-Loup connaît maintenant l’argot de tous les braves tommies, il sait se faire entendre de ceux des plus lointains dominions et, aussi bien qu’avec le général commandant la base, fraternise avec le plus humble private 15. »

Ainsi, Odette bat en brèche la hiérarchie des classes sociales, mais étant donné le penchant sexuel de Saint-Loup, on pourrait aussi décoder dans cet emploi de l’anglais une allusion à ses rapports intimes avec les alliés. Selon l’argumentaire de mon livre Proust’s Cup of Tea : Homoeroticism and Victorian Culture16, Proust associe l’homosexualité à la langue et la culture anglaises. À commencer par le mot « fast » utilisé dans le premier portrait que le narrateur campe d’Albertine17. Proust joue avec l’ambigüité de la langue, lorsqu’il met une citation de Shakespeare dans la bouche de Saint-Loup : « la question n’est pas comme pour Hamlet d’être ou de ne pas être, mais d’en être ou de ne pas en être18. » Cette citation se réfère à l’inclusion à une certaine coterie sociale (le clan des Verdurin) mais, dans le contexte plus général de Sodome et Gomorrhe, la phrase revêt la valeur d’une carte d’identité homosexuelle.

Le langage intermédiaire du roman de Proust véhicule les oscillations de l’entre-deux sexuel, social et temporel. Le texte de La Recherche qui navigue entre le temps perdu et le temps retrouvé est jonché de mots anglais qui participent à la représentation de la société mondaine d’avant la guerre tout en frayant un chemin du côté de Sodome et Gomorrhe. La question de comment traduire les mots anglais enchâssés dans le texte français se pose donc lors de sa traduction en anglais. Faut-il garder le jeu entre les deux langues en préservant la touche de l’étrangeté ou peut-on l’aplanir en laissant les mots anglais de la version originale se fondre dans la traduction ?

COMMENT TRADUIRE L’ANGLAIS DU TEXTE-SOURCE FRANÇAIS AU TEXTE-CIBLE ANGLAIS

Le traducteur du texte de Proust bute contre les mots anglais dans la version originale et s’efforce de maintenir leur saveur dans la version anglaise. Un simple transfert du mot anglais dans le texte-source français au texte-cible anglais gommerait son caractère étranger et atténuerait la façon dont il fait irruption dans le texte de Proust. Une telle opération correspondrait à la dernière pratique de déformation définie par Antoine Berman dans son analytique de la traduction, à savoir l’effacement de la superposition des langues dans un texte19. Ne pas traduire les rapports de tension et d’intégration des mots étrangers dans le texte d’origine voudrait dire rendre homogène un texte qui était à l’origine hétérogène, et aurait pour effet d’annuler ce que Berman appelle « l’épreuve de l’étranger ».

Le traducteur a souvent recours à la typographie pour faire ressortir l’étrangeté du mot anglais dans le texte d’origine, étrangeté qui peut se doubler, comme nous l’avons vu, d’un emploi approximatif du terme anglais. L’adoption du mot « smoking » par le français ? que Proust explique par « une anglomanie mal informée20 » ? montre comment le passage d’une langue à une autre change le sens du mot. Le français a en effet intégré le mot « smoking jacket » dans son lexique en 1888, en l’abrégeant à « smoking » et en l’utilisant pour désigner non pas une veste en velours avec une ceinture à noeud, mais ce que les anglais appellent « a dinner jacket » et les américains un « tuxedo ». L’emploi de « smoking » (dont on trouve une vingtaine d’occurrences dans le texte de Proust) relève non seulement de son statut de mot étranger, mais aussi d’un usage particulier de ce mot qui marque la différence, ou un léger décalage avec son usage normal. Le narrateur de La Recherche compare le Duc de Guermantes à un « Hercule en “ smoking ” », avant de commenter cet anglicisme : « puisqu’en France on donne à toute chose plus ou moins britannique le nom qu’elle ne porte pas en Angleterre21. » Le traducteur peut se permettre de garder le terme « smoking » sans le modifier, car la façon dont il détonne légèrement dans un contexte anglais reproduit l’effet de l’original : « this Hercules in his “ smoking ” (for in France anything that is the least bit British gets given the name it happens not to have in England)22. » La typographie met l’étrangeté du mot en relief, en doublant d’italiques les guillemets de la version originale. L’emploi d’un terme impropre est chargé de sens ici, car il indique que le Duc n’est pas à sa place dans ce café-concert populaire, et qu’il essaie de se faire passer pour le mari fidèle alors que nous le savons un véritable Don Juan.

La façon dont Odette emprunte une expression anglaise pour la faire sienne a pour résultat la fabrication d’un idiome à elle. Elle modifie le sens de « meeting » que l’anglais utilise le plus souvent pour désigner une réunion politique lorsqu’elle invite le narrateur à « une réunion mondaine chez des amis des Swann (ce que celle-ci appelait “ un petit meeting ”)23 ». La dernière traduction de Proust précise que dans son emploi erroné du terme, Odette se forge un anglais à elle : « a social gathering at the house of one of the Swanns’own friends (what M me Swann called in her English a little “meeting”)24 ».

Les anglicismes d’Odette caractérisent son salon, où le protocole diffère de celui que connaît le jeune narrateur proustien. Y aller équivaut à un voyage à l’étranger, et à la traversée d’un fuseau horaire. Le « lunch » auquel Odette invite le narrateur est en décalage horaire par rapport au déjeuner servi chez lui, à 11 h 30. Il se trouve donc suspendu dans le temps, avec une heure à perdre dans un entre-deux temporel et géographique entre chez lui et chez les Swann. Son entrée chez eux a quelque chose de féerique et d’irréel, comme s’il était transporté dans un autre monde :

À midi et demi, je me décidais enfin à entrer dans cette maison qui, comme un gros soulier de Noël, me semblait devoir m’apporter de surnaturels plaisirs. (Le nom de Noël était du reste inconnu à M me Swann et à Gilberte qui l’avaient remplacé par celui de Christmas, et ne parlaient que du pudding de Christmas, et de ce qu’on leur avait donné pour leur Christmas, de s’absenter-ce qui me rendait fou de douleur-pour Christmas. Même à la maison, je me serais cru déshonoré en parlant de Noël, et je ne disais plus que Christmas, ce que mon père trouvait extrêmement ridicule.)25

Le traducteur le plus récent de ce volume de La Recherche, James Grieve, a reproduit le relief de l’interaction des deux langues à l’aide d’italiques et en gardant quelques mots français dans sa traduction, introduisant aussi un anglicisme en appelant les cadeaux « des présents » :

By half-past twelve, I would have plucked up the courage to enter the house which, like a great Christmas stocking, seemed to promise supernatural delights. The French word Noël, by the way, was never heard from the lips of M me Swann or Gilberte. They had replaced it by the English word and spoke of le pudding de Christmas, of the présents de Christmas which they had been given, of going away (which gave me an unbearable pang) pour Christmas. At home, it would have been beneath my dignity to speak of Noël ; and I went about talking of le Christmas, in the teeth of my father’s ridicule26.

Cette traduction met en pratique la stratégie de la compensation dont parle Peter Newmark dans About Translation : « puns, alliterations, rhyme, slang, metaphor, pregnant words-all these can be compensated, if the game is worth the candle […]27. » On peut aussi noter que la traduction opère une transposition culturelle en traduisant « le soulier », qui selon la coutume française se met devant la cheminée à Noël, par le « stocking », qu’on suspend au manteau de cheminée en Angleterre. Ce passage saturé de la répétition du mot « Christmas » illustre comment le narrateur proustien savoure le mot étranger qui pimente le familier et le commun.

Il fait ainsi écho à l’exemple cité par Deleuze et Guattari de la façon dont Kafka enfant répétait un mot qu’il venait d’entendre et « dont le sens n’est que vaguement pressenti, pour le faire vibrer sur lui-même28 », pour le plaisir du mot dans la bouche.

La traduction met en pratique différentes stratégies de compensation et d’équivalence pour garder l’hétérogénéité linguistique du texte source. Proust se sert de la langue intermédiaire représentant l’entre-deux pour rendre compte d’une expérience de la mémoire involontaire qui a lieu dans la cour de l’hôtel des Guermantes. Il fait trébucher la langue lorsqu’il décrit comment le narrateur trébuche sur les pavés inégaux en employant un mot à résonance anglaise-wattman ? mais qui n’existe pas en anglais :

J’étais entré dans la cour de l’hôtel de Guermantes et dans ma distraction je n’avais pas vu une voiture qui s’avançait ; au cri du wattman je n’eus que le temps de me ranger vivement de côté, et je reculai assez pour buter malgré moi contre les pavés assez mal équarris derrière lesquels était une remise. Mais au moment où, me remettant d’aplomb, je posai mon pied sur un pavé qui était un peu moins élevé que le précédent, tout mon découragement s’évanouit devant la même félicité [que m’avait donnée] […] la saveur d’une madeleine trempée dans une infusion29.

Le français a créé l’antonomase « wattman » (à partir du nom propre de l’ingénieur écossais James Watt) pour désigner le mécanicien chargé de la conduite d’une automobile électrique ou d’un tramway, alors qu’il s’agit d’un emprunt erroné de l’anglais. La traduction de Terence Kilmartin garde une touche de langue étrangère en remplaçant le « wattman » de la version originale par le mot français « chauffeur », adopté par l’anglais aussi récemment que 189930.

Proust fait aussi appel à l’anglais dans le contexte de l’homosexualité, par exemple, pour décrire la démarche du baron de Charlus, qui franchit le seuil du salon des Verdurin :

Bien qu’il eût demandé à son corps de rendre manifeste (au moment où il entrait chez les Verdurin) toute la courtoisie d’un grand seigneur, ce corps […] déploya, au point que le baron eût mérité l’épithète de lady-like, toutes les séductions d’une grande dame31.

La traduction préserve la saveur du texte original, en laissant l’expression française « grande dame » dans le texte anglais, et met en valeur l’adjectif « lady-like » en le positionnant en fin de phrase et en le rehaussant de guillemets :

Although he had demanded of his body that it manifest (at the moment of entering the Verdurins’house) all the courtesy of a great nobleman, that body […] deployed all the seductiveness of a grande dame, to the point that the Baron might have merited the epithet of “ lady-like ”32.

La traduction opère donc ce que Basil Hatim et Ian Mason appellent une compensation par déplacement : « It matters less where exactly the impression is conveyed than that it is conveyed to an equivalent extent33. »

LA PHRASE « I DON’T SPEAK FRENCH » DANS SON CONTEXTE

L’association de la langue anglaise et de l’homosexualité est inscrite dans la seule phrase entière en langue anglaise du roman de Proust. De façon significative, elle se trouve dans Sodome et Gomorrhe, que Proust consacre explicitement à l’homosexualité. Elle fait partie du récit de la soirée chez la Princesse de Guermantes où l’arrivée des invités est annoncée par un « huissier ». Or l’huissier de la Princesse en est, et avait quelques jours auparavant partagé des plaisirs sexuels avec un des cousins de la Princesse, le Duc de Châtellerault, tout en ignorant son identité. La phrase en anglais s’insère dans le passage suivant :

Il y avait quelqu’un qui, ce soir-là comme les précédents, pensait beaucoup au duc de Châtellerault, sans soupçonner du reste qui il était : c’était l’huissier (qu’on appelait dans ce temps-là « l’aboyeur ») de M me de Guermantes. M. de Châtellerault, bien loin d’être un des intimes – comme il était l’un des cousins – de la princesse, était reçu dans son salon pour la première fois. Ses parents, brouillés avec elle depuis dix ans, s’étaient réconciliés depuis quinze jours, et forcés d’être ce soir absents de Paris, avaient chargé leur fils de les représenter. Or, quelques jours auparavant, l’huissier de la princesse avait rencontré dans les Champs-Elysées un jeune homme qu’il avait trouvé charmant mais dont il n’avait pu arriver à établir l’identité. Non que le jeune homme ne se fût montré aussi aimable que généreux. Toutes les faveurs que l’huissier s’était figuré avoir à accorder à un monsieur si jeune, il les avait au contraire reçues. Mais M. de Châtellerault était aussi froussard qu’imprudent ; il était d’autant plus décidé à ne pas dévoiler son incognito qu’il ignorait à qui il avait à faire ; il aurait eu une peur bien plus grande-quoique mal fondée-s’il l’avait su. Il s’était borné à se faire passer pour un Anglais, et à toutes les questions passionnées de l’huissier désireux de retrouver quelqu’un à qui il devait tant de plaisir et de largesses, le duc s’était borné à répondre, tout le long de l’avenue Gabriel : “ I do not speak french34. ”

Charles K. Scott Moncrieff traduit :

There was one person who, on that evening as on the previous evenings, had been thinking a great deal about the Duc de Châtellerault, without however suspecting who he was : this was the usher (styled at that time the aboyeur) of M me de Guermantes. M. de Châtellerault, so far from being one of the Princess’s intimate friends, albeit he was one of her cousins, had been invited to her house for the first time. His parents, who had not been on speaking terms with her for the last ten years, had been reconciled to her within the last fortnight, and, obliged to be out of Paris that evening, had requested their son to fill their place. Now, a few days earlier, the Princess’s usher had met in the Champs-Elysées a young man whom he had found charming but whose identity he had been unable to establish. Not that the young man had not shewn himself as obliging as he had been generous. All the favours that the usher had supposed that he would have to bestow upon so young a gentleman, he had on the contrary received. But M. de Châtellerault was as reticent as he was rash ; he was all the more determined not to disclose his incognito since he did not know with what sort of person he was dealing ; his fear would have been far greater, although quite unfounded, if he had known. He had confined himself to posing as an Englishman, and to all the passionate questions with which he was plied by the usher, desirous to meet again a person to whom he was indebted for so much pleasure and so ample a gratuity, the Duke had merely replied, from one end of the Avenue Gabriel to the other : “ I do not speak French35. ”

Voici la révision proposée par Terence Kilmartin et revue par D. J. Enright :

There was one person who, on that evening as on the previous evenings, had been thinking a great deal about the Duc de Châtellerault, without however suspecting who he was : this was the Princesse de Guermantes’s usher (styled at that time the “ barker ”). M. de Châtellerault, so far from being one of the Princess’s intimate friends, although he was one of her cousins, had been invited to her house for the first time. […] He had confined himself to posing as an Englishman, and to all the passionate questions with which he was plied by the usher, desirous to meet again a person to whom he was indebted for so much pleasure and largesse, the Duke had merely replied, from one end of the Avenue Gabriel to the other : “ I do not speak French36. ”

Voici enfin la traduction la plus récente, signée John Sturrock :

On that, as on the preceding evenings, there was someone who had the Duc de Châtellerault very much on his mind, without, however, suspecting who he was : this was Mme de Guermantes’s doorman (known in those days as the’barker’). M. de Châtellerault, very far from being an intimate – as he was of the cousins – of the Princesse, was being received in her drawing-room for the first time. […] He had merely passed himself off as an Englishman, and to all the doorman’s impassioned questions, who was eager to see someone to whom he was indebted for so much pleasure and largesse again, the Duc had merely answered in English, all the way along the Avenue Gabriel, “ I do not speak French37. ”

29Constatons tout d’abord que Proust propose une traduction d’ordre « intralinguistique », pour utiliser le terme de Roman Jakobson, c’est-dire un mot français est traduit par un mot français38, car le terme désuet d’« aboyeur » est actualisé par l’emploi du mot « huissier ». Les deux phrases suivantes ont été source d’erreurs pour les premiers traducteurs de Proust qui ont mal compris le français : le Duc de Châtellerault et sa famille étaient en froid avec les Guermantes suite à une querelle, et donc l’incise « comme il était l’un des cousins » veut dire « puisque » ou « parce que ». La traduction de John Sturrock est bonne (« as he was one of the cousins »), mais ni Scott-Moncrieff ni Kilmartin n’en traduisent le sens. Celui-là traduit « albeit » ; celui-ci pense corriger l’erreur alors qu’il en commet une autre : « although ». La traduction de la phrase « M. de Châtellerault était reçu dans son salon » pose problème dans toutes les versions. La Princesse de Guermantes a un « salon » dans le sens qu’elle organise des réunions mondaines, celle dont il est question ici ayant lieu principalement dans les jardins de son hôtel particulier et non pas à l’intérieur. Il faut donc entendre « salon » dans le sens d’une réception mondaine et non pas la désignation d’un lieu comme le font les traducteurs de Proust (« her house », « her drawing room »). Une traduction anglaise qui garde le mot français en italiques aurait pu servir de référence à ce phénomène culturel.

La phrase avant la conclusion du passage a également donné lieu à des traductions qui méritent commentaire. Dans le contexte, la nature du plaisir et des largesses accordées si généreusement est claire, même si elle n’est pas explicite. L’huissier n’est pas un jeune prostitué, et le duc ne lui donne pas d’argent. Pour garder le non-dit de l’original, la traduction pourrait laisser « largesse » sans préciser de quelle largesse il s’agit.

Enfin, de peur de compromettre sa réputation comme membre de l’aristocratie, le Duc se cache derrière la langue étrangère en formulant une phrase en anglais qui essaie de nier son identité française. Le paragraphe que nous sommes en train d’étudier était ajouté aux épreuves de la première version publiée de cette partie du roman, qui est parue en 1921 sous forme d’un long extrait dans la revue Les Oeuvres libres39. Proust souligne la phrase qu’il inscrit sur les épreuves comme indication qu’il faut la mettre en italiques. Le premier mot est biffé et difficile à déchiffrer : Proust a peut-être écrit « And do not speak French », auquel cas la conjonction suggère la continuation d’un dialogue en anglais, ou bien Proust a voulu écrire au départ « A do not », où le « A » servirait de transcription phonétique d’une mauvaise prononciation de « I ». Le « f » minuscule dans « french » respecte les règles de typographie française, car l’anglais exige la lettre majuscule en ce cas. Ce signe typographique fonctionne comme une transcription de l’accent français du duc lorsqu’il prononce la phrase en anglais. La graphie de Proust est révélatrice, car on relève une faute d’orthographe sur « speack » qui semble transcrire la prononciation du mot par un étranger.

Perdu et retrouvé : ces deux termes constituant la trame du texte de La Recherche se rapportent aussi bien à la traduction des mots anglais de Proust. Ce qui est perdu dans la traduction d’un mot peut être retrouvé dans la traduction d’un autre, par un jeu de compensation ou de déplacement. Cependant les cas étudiés ici montrent que les mots anglais de Proust-tels que « lady-like » ou « smoking » ? sont rebelles à la traduction. Ils font trébucher la langue, et le traducteur qui bute contre eux doit déployer toutes sortes de stratégies pour rendre leur effet d’intrusion intempestive, de perte d’équilibre, de vacillement sémantique. Ces mots anglais ont beau être des pierres d’achoppement pour le traducteur, ce sont des pierres précieuses incrustées dans la poétique de l’étranger proustien.

Bibliographie

BIBLIOGRAPHIE COMPLÉMENTAIRE

Eells Emily, Proust’s Cup of Tea : Homoeroticism and Victorian Culture, Aldershot, G. B., Ashgate, 2002.

Traductions anglaises d’À la recherche du temps perdu

Remembrance of Things Past, Scott Moncrieff Charles Kenneth (trad.), Londres, Chatto&Windus, 1922-1931.

Remembrance of Things Past, Kilmartin Terence (trad.), Londres, Penguin Books, 1983.

In Search of Lost Time, Enright D. J. (trad.), Londres, Chatto&Windus, 1992.

In Search of Lost Time, Prendergast Christopher (dir.), Londres, Allen Lane Publishing, 2002.

Notes

1 Proust Marcel, Contre Sainte-Beuve, Clarac Pierre et Sandre Yves (éd.), Paris, Gallimard, « de la Pléiade », 1971, p. 305.

2 Deleuze Gilles, « Bégaya-t-il», in Critique et Clinique, Paris, Les Éditions de Minuit, 1993, p. 138

3 Proust Marcel, Correspondance, Kolb Philip (éd.), vol. 8, Paris, Plon, 1981, p. 276.

4 Karlin Daniel, Proust’s English, Oxford, Oxford University Press, 2005.

5 Voir à ce propos Boyer-Weinmann Martine, « et Outre-langue : Fonctions de la citation (à peu près) anglaise dans À la recherche du temps perdu », in Citer la langue de l’autre. Mots étrangers dans le roman, de Proust à W. G. Sebald, Perrot-Corpet Danielle et Queffelec Christine (dir.), Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2007, p. 25.

6 Proust Marcel, Correspondance, Kolb Philip (éd.), vol. 10, Paris, Plon, 1983, p. 320-321.

7 Proust Marcel, À la recherche du temps perdu, Tadié Jean-Yves (dir.), Paris, Gallimard, « de la Pléiade », en quatre volumes (1987-1989) ; vol. 3, p. 328. Les références suivantes utilisent l’abréviation RTP, le numéro du volume en chiffres romains et le numéro de la page en chiffres arabes.

8 Proust Marcel, Cities of the Plain, Scott Moncrieff Charles Kenneth (trad.), New York, A & C Boni, 1927, p. 115.

9 Mounin Georges, Les Belles Infidèles. Essai sur la traduction, Paris, Cahiers du Sud, 1955.

10 RTP II 695.

11 RTP II 835.

12 Gourmont Rémy de, Esthétique de la langue française, Paris, Mercure de France, 1899, p. 87

13 RTP IV 368.

14 RTP I 572-3.

15 RTP IV 368.

16 Publié en 2002 à Aldershot, G. B., par les Éditions Ashgate.

17 RTP I 503.

18 RTP IV 410.

19 Berman Antoine, « traduction comme épreuve de l’étranger », in Texte. Revue de critique et de théorie littéraire (4), 1985, p. 71.

20 RTP I 483.

21 RTP II 771.

22 Proust Marcel, The Guermantes Way, Treharne Mark (trad.), Londres, Allen Lane Publishing, 2002, p. 479.

23 RTP I 516.

24 Proust Marcel, In the Shadow of Young Girls in Flower, Grieve James (trad.), Londres, Allen Lane Publishing, 2002, p. 101.

25 RTP I 517.

26 Proust Marcel, In the Shadow of Young Girls in Flower, Grieve James (trad.), Londres, Allen Lane Publishing, 2002, p. 102.

27 Newmark Peter, About Translation, Londres, Clevedon Press, « Matters », 1991, p. 144.

28 Deleuze Gilles et Guattari Félix, Kafka. Pour une littérature mineure, Paris, Les Éditions de Minuit, 1975, p. 38.

29 RTP IV 445.

30 Proust Marcel, Remembrance of Things Past, Kilmartin, Terence (trad.), Londres, Penguin Books, 1983, vol. 3, p. 898.

31 RTP III 300.

32 Proust Marcel, Sodom and Gomorrah, Sturrock John (trad.), Londres, Allen Lane Publishing, 2002, p. 306.

33 Hatim Basil et Mason Ian, Discourse and the Translator, Londres, Longman, 1990, p. 210.

34 RTP III 35. Ici et dans les citations suivantes j’ai mis en gras les phrases qui sont en rapport avec les questions de traduction soulevées.

35 Remembrance of Things Past. Cities of the Plain, Scott Moncrieff C. K. (trad. 1927), New York, Alfred A Knopf, 1929, p. 48-9.

36 Remembrance of Things Past. Cities of the Plain, Scott Moncrieff C. K. (trad. 1927), revue par Terence Kilmartin (1981), deuxième révision par D. J. Enright (1992). Cité ici de In Search of Lost Time, Londres, Chatto & Windus, 1992, vol. 4, p. 40.

37 In Search of Lost Time. Sodom and Gomorrah, Sturrock John (trans.), London, Allen Lane Publishing, 2002, p. 40.

38 Jakobson Roman, « Linguistic Aspects of Translation », in On Translation, Brower Reuben A. (dir.), Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1959, p. 233.

39 Les épreuves corrigées de cette prépublication se trouvent à la Bibliothèque nationale de France, Cabinet des Manuscrits. Je cite ici N. A. Fr 16728 f° 31.

Voir aussi:

PROUST ÉTAIT UN NEUROSCIENTIFIQUE
Ces artistes qui ont devancé les hommes de sciences
Jonah LEHRER

Traduit par
Hayet DHIFALLAH
La science a besoin de l’art pour exprimer la dimension du mystère, mais l’art a besoin de la science pour que tout ne demeure pas mystère.

Ce livre s’intéresse à des artistes qui ont découvert, avant les neurosciences, des vérités sur l’esprit humain – réelles, tangibles –, que la science commence à peine à redécouvrir. Alors que la connaissance scientifique et objective de l’univers progresse grâce aux expériences menées par les spécialistes, le neuroscientifique Jonah Lehrer a constaté une chose très surprenante – du moins pour les esprits trop rationnels qui ne croient qu’à la mesure et à la quantification : certains écrivains ou artistes, supposés n’inventer que de belles histoires (récits, tableaux, symphonies, etc.) ont fait des découvertes majeures sur notre cerveau. C’est après la lecture de Marcel Proust et sa gigantesque oeuvre construite sur la mémoire que le scientifique a acquis cette conviction : il a été possible, par des voies autres que celles de la science, d’anticiper des découvertes contemporaines.

Jonah Lehrer s’est alors attelé à la tâche de découvrir plusieurs autres  » précurseurs  » inattendus, et de cette recherche personnelle est né cet ouvrage. C’est ainsi que l’on retrouve trois chapitres consacrés à trois Français célèbres (sur les huit personnages que compte le livre) : Proust, bien sûr, et sa méthode de la mémoire ; mais aussi un grand cuisinier comme Auguste Escoffier, et « l’essence du goût » ; ou encore ce maître de la peinture que fut Paul Cézanne, et son « processus de la vision ». Les amateurs de littérature et de poésie retrouveront aussi Virginia Woolf ou Walt Whitman ; les amateurs de musique Igor Stravinsky…

Il n’est pas inutile de préciser, comme le fait remarquer Jonah Lehrer, que l’extrême précision de leurs découvertes coïncide avec l’intérêt profond que ces artistes eurent pour la science de leur époque, que ce soit en biologie, psychologie, chimie, etc. « Un jour, pensons-nous, la science élucidera tout », rappelle l’auteur. Or, l’imagination des artistes « a prédit les faits à venir ». Une proposition étonnante que tout lecteur de l’ouvrage peut vérifier par lui-même. Preuve que, pour décrire le cerveau, il y a « nécessité de faire appel aux deux cultures, art et science ». Autrement dit, « d’allier les méthodes réductionnistes de la science à une investigation artistique de notre expérience ».

Voir également:

Proust Was a Neuroscientist
by Jonah Lehrer

About the Book

While an undergraduate at Columbia University, 25-year-old Rhodes scholar Jonah Lehrer worked in a neuroscience lab, trying to figure out how the mind remembers. At the same time, he happened to be taking a course in twentieth-century French Literature, and began reading Proust. He would often bring his copy of Swann’s Way to the lab, and read a few pages while waiting for an experiment to finish.

All he expected from Proust was a little entertainment, but he began to see a surprising convergence. Proust’s narrator recovers his childhood memories when he bites into the madeleine, revealing crucial things about memory that neuroscientists didn’t uncover until 2001: first, that memory is uniquely tied to taste and smell. And, second, as Proust so thoroughly examines, memory is fallible.

This led Lehrer to start thinking about other artists who anticipated modern neuroscience, and he realized that there was a whole group of artists that had discovered truths about the human mind – real, tangible truths – that science is only now re-discovering.

In PROUST WAS A NEUROSCIENTIST (Houghton Mifflin, November 2007) Lehrer argues that science is not the only path to knowledge. In fact, where the brain is concerned, art got there first. Taking a group of artists – a painter, a poet, a chef, a composer, and a handful of novelists – Lehrer shows how each one discovered essential truths about the human mind.

We learn how Proust first revealed the fallibility of memory; how George Eliot discovered brain plasticity; how the French chef Escoffier discovered umami (the fifth taste); how Cezanne worked out the subtleties of vision; and how Gertrude Stein exposed the deep structure of language – a full half-century before Chomsky. Lehrer reveals that the newfangled facts of science provide a whole new way to appreciate our fictions. He helps us revisit the classics and see them through a new and fascinating prism.

Also, Lehrer notes, scientists describe our brain in terms of its physical details; they say we are nothing but a loom of electrical cells and synaptic spaces. But, what science forgets is that this isn’t how we experience the world. (We feel like the ghost in the machine, not like the machine itself.) It is ironic, but true: the one reality science cannot reduce is the only reality we will ever know. This is why we need art.

About the Author
Author Jonah Lehrer, 25, is editor at large for SEED magazine. A graduate of Columbia University and a Rhodes scholar, Lehrer has worked in the lab of Nobel Prizewinning neuroscientist Eric Kandel and studied with Hermione Lee at Oxford. He’s also written for Nature, NPR and NOVA ScienceNow. He even worked as a line cook for three years in Los Angeles and NYC at Le Cirque 2000 and Le Bernardin, which inspired his chapter on Escoffier. Lehrer writes a well-trafficked blog, ‘The Frontal Cortex’: http://scienceblogs.com/cortex/. This is his first book.

A Conversation with Jonah Lehrer

Q: Where did you get the idea for Proust Was A Neuroscientist?

A: It was pure serendipity. At the time, I was working in the lab of Nobel Prize laureate Eric Kandel, investigating the molecular basis of memory. I was also studying French Literature. (I double-majored in English and Neuroscience as an undergraduate.) There was a lot of down time in the lab, so I would often read novels while waiting for an experiment to finish. One day, I found myself engrossed in Swann’s Way. As I read this epic novel about one man’s memory, I had an epiphany. I realized that Proust and modern neuroscience shared a vision of how our memory works. If you listened closely, they were actually saying the same thing.

Q: How did you select the other artists in the book?

A: It was a fun process. After I realized that Proust had anticipated these scientific theories, I suddenly started re-reading all my favorite novelists, poets and artists. What did Virginia Woolf intuit about consciousness? Why was Walt Whitman so obsessed with his “body electric”? Why did Cezanne paint in such an abstract style? Once I started asking these strange questions, I saw all sorts of connections. I realized that there was a whole group of artists that had discovered truths about the human mind—real, tangible truths—that science is only now re-discovering. Of course, I don’t intend my list to be exhaustive. These aren’t the only artists who were interested in the mind, or anticipated important facts about the mind. I hope that this book inspires other people to look at their favorite artists through the prism of neuroscience. The newfangled facts of science provide us with a whole new way to appreciate our fictions.

Q: How do you think these artists would feel about your book? Would Proust be happy that he intuited some scientific truths?

A: Proust would be thrilled. But he wouldn’t be surprised. Proust was confident that every reader, once they read his novel, would “recognize in his own self what the book says…This will be the proof of its veracity.” And Proust wasn’t the only artist who was convinced that his art was full of truth. George Eliot famously said that her art was “simply a set of experiments in life.” Virginia Woolf, before she wrote Mrs. Dalloway, said that in her new novel the “psychology should be done very realistically.” Whitman thought he was expressing deep “truths about the body and soul” that the science of his time had yet to understand. In other words, all of these artists believed that their art was capable of being literally true, just like science.

Q: How did these artists come up with so much truth?

A: Each artist had his or her own peculiar method. (And some of them, like Proust, were very peculiar.) But one thing these artists all shared was an obsession with our experience. They wanted their art to express what it was like to be alive, to be conscious, to feel, to remember, to taste, to see. They turned themselves into empiricists of ordinary life. That’s where their wisdom came from.

Q: Escoffier seems like the odd man out. After all, he’s not generally seen as an artist. Why did you decide to include a chef?

A: Escoffier defined cooking as “equal parts art and science,” and I tend to agree with him. (I also tend to agree with Brillat-Savarin, who declared that “The discovery of a new dish does more for the happiness of the human race than the discovery of a new star.”) Furthermore, I think that Escoffier demonstrates one of the larger themes of the book, which is that we can discover truths about ourselves just by paying attention to our subjective experience. After all, it’s not like Escoffier understood the molecular mechanisms behind our taste receptors. He just wanted his food to taste good, and that led him to invent recipes that accurately reflected the anatomy of our tongue.

This chapter also grew out of my own experience as a line cook. I’ve been lucky enough to work in the kitchens of some nice restaurants (Le Cirque 2000, Melisse, Le Bernardin), and I was always struck by how much chefs know about the sensation of taste, even if they aren’t familiar with the underlying cellular mechanisms. Watching a chef concoct a new dish is a lot like watching a science experiment: they put some stuff together, then taste it, then add some more stuff, then taste again, and so on. But the whole process is really empirical. A good chef is constantly testing

Q: How did these artists interact with the science of their time?

A: They were extremely engaged with their contemporary science. While the artists I discuss often disagreed with the science of their time, they always used it as a springboard. Long before C.P. Snow mourned the separation of our two cultures, Whitman was busy studying brain anatomy textbooks and watching gruesome surgeries, George Eliot was reading Darwin and James Clerk Maxwell, Stein was conducting psychology experiments in William James’ lab, and Woolf was learning about the biology of mental illness. It is impossible to understand their art without taking into account its relationship to science.

Q: Why don’t you include any modern artists?

A: I end the book by discussing Ian McEwan’s Saturday, a novel about a neurosurgeon that embodies many of the themes I discuss throughout Proust Was A Neuroscientist. And there are many modern artists who I could have easily written about. (For example, I think Richard Powers’ recent novel The Echo Maker is a particularly eloquent meditation on the limits of neuroscience. And I could have used McEwan’s Atonement to make many of the same points about memory that I discuss in my chapter on Proust.) But I decided that the best way to demonstrate the connections between art and neuroscience was to focus on cases where artists had anticipated scientific discoveries. Perhaps in a few decades I’ll get to write a sequel to Proust Was A Neuroscientist, in which I describe how artists like McEwan and Powers anticipated the neuroscience of the 21st century.

Q: What do you want people to take away from Proust Was A Neuroscientist?

A: First of all, I hope this book compels people to look at art in a new way. I think that we’ve diminished the importance of art. We think of art as just a collection of entertaining stories and pretty paintings. But Proust and Whitman and Woolf saw themselves as truthtellers. I hope this book compels people to think about the potential of art, to reimagine what the imagination is capable of.

Of course, in order for a novel or poem to be “true” we need to redefine what the “truth” is. Our current culture subscribes to a very narrow definition of truth. If something can’t be quantified or calculated, then it can’t be true. Because this strict scientific approach has explained so much, we assume that it can explain everything. But every method, even the experimental method, has limits. Take the human mind. Scientists describe our brain in terms of its physical details; they say we are nothing but a loom of electrical cells and synaptic spaces. What science forgets is that this isn’t how we experience the world. (We feel like the ghost, not like the machine.) It is ironic, but true: the one reality science cannot reduce is the only reality we will ever know. This is why we need art.
The Five Painters, a Composer, and a Chef Who Discovered the Truth About the Mind

Marcel Proust, on memory: Proust anticipated important truths about memory: the sense of taste and smell are uniquely sentimental, memories are dishonest and do not faithfully reproduce the past, and memories are able to persist – even if we never think about them.

Walt Whitman, on feeling: Contradicting the science of his time, Whitman believed that the body and mind were profoundly connected, and that the flesh was the source of feelings. (“Behold the body includes and is the meaning, the main/Concern, and includes and is the soul,” he wrote.) Modern neuroscience now concurs, and has discovered that emotions often have a bodily source.

George Eliot, on thinking: In her time, scientists believed that people were prisoners of their genes. But, Eliot’s art consistently argued that our mind was “not cut in marble.” She believed that the most essential element of human nature was its malleability, the way we can “will ourselves to change.” She anticipated the discovery of neural plasticity.

Auguste Escoffier, on taste: Escoffier’s kitchen articulated biological truths of the tongue and his seminal recipes anticipated basic truths about the sensation of taste. He also realized that the taste of most flavors is actually a smell.

Paul Cezanne, on seeing: Though criticized as overly abstract, he wasn’t interested in pure abstraction, and always made sure that his surreal brushstrokes could be translated into real objects. With just enough information, the brain can decipher his paintings. If he left some details out, and canvas blank, it was to show what the visual cortex puts in.

Igor Stravinsky, on listening: He knew that a symphony was nothing but a collection of acoustic patterns that the brain had learned how to hear. Further, what makes music pleasurable is the tension between the melodic patterns expected and the patterns actually heard. He forced the audience to learn an entirely new set of patterns, and though this newness caused a riot at the time, he knew that the brain would adapt. He was right: he’s now considered by many to be the most influential composer of 20th-century music.

Gertrude Stein, on language: Stein exposed the “deep structure” of language, and observed “Everybody said the same thing over and over again with infinite variations but over and over again.” Stein, in anticipation of Noam Chomsky, saw the source of this sameness, to cut our words until their structure showed through.

Virginia Woolf, on consciousness: She realized that the stream of consciousness “was very erratic, very undependable.” At any given moment, her mind seemed to be scattered in a million little pieces. And yet, something bound those fleeting sensations together. Woolf’s revelation was that we emerge from our own subjective interpretations. When we sense something, we naturally invent a subject for our sensation. The self is simply this subject; it is the story we tell ourselves about our own experience. As Woolf wrote in her unfinished memoir, “We are the words; we are the music; we are the thing itself.”

Voir encore:

It is the humanities that tell us what it is like to be human, says Simon Ings

In this book, Lehrer asks why, when it comes to understanding the mind, neuroscience has been pipped to the post, not once, but time and time again, by writers, artists, composers and cooks, especially those working in the early part of the 20th century.

In the most powerful, well-argued and carefully condensed of his biographical essays, Lehrer says of the paintings of Paul Cézanne: « Instead of giving us a scene of fully realised forms, Cézanne supplies us with layers of suggestive edges, out of which forms slowly unfurl. Our vision is made of lines, and Cézanne has made the lines distressingly visible. » In other words, Cézanne got the eye right, long before Hubel and Wiesel transformed our understanding of the visual cortex in 1959. Around the time Cézanne was making migranous perceptual puzzles out of the Bibémus quarries, Gertrude Stein was working in William James’s Harvard psychology lab. Her own neuroscientific safari, attempting to abstract grammar from sense, hit a much-lampooned stylistic brick wall – but her failure was far ahead of its time, straightening paths for Noam Chomsky’s hunt (again, in the 50s) for a human’s innate, hard-wired « universal grammar ».

One of the great pleasures of this book is to read intensely felt, cogently argued apologias for people whose towering achievements you might not otherwise be able to stomach. (This card-carrying anti-modernist was persuaded – positively charmed – by Lehrer’s chapter on Virginia Woolf.)

The trouble is, in writing a series of accessible, linked essays, Lehrer deprives himself of the chance to explain why modernism ran so far ahead of contemporary science in its exploration of the working mind.

At the end of the 19th century, surrealism, occultism and psychoanalysis were all born out of a growing awareness that science, narrowly conceived, had no way of studying the mind. After all, the sciences can only study what they have the means to study, and in the first half of the 20th century, the only analytical tool capable of exploring subjectivity was « guided introspection » – a rather overworked form of meditation in which subjects tried to describe what their thinking felt like.

Artistic experimentation, informed by the science of the day, turned out to be a much more robust analytic technique, and over time perceptual-cognitive experiments of the Cézanne/Stein/Stravinsky sort have found their way into the laboratory. They have become precise, repeatable, scientifically respectable – and fodder for a shelf full of pop-science books a lot less interesting than this one. This lends Lehrer’s energetic and passionate prose a stridency he may not have meant. He seems, with his first book, to have burst, gun in hand, through a door that is already open.

He writes several too many « So-and-so was Right and Science was Wrong » passages. To say that Auguste Escoffier was « right » about the fundamental taste umami is like saying Democritus (460-370BC) was right about atoms which (let’s be clear) he jolly well wasn’t. Indeed, nobody discovers anything for ever, and nobody discovers anything first. The truth is always too complicated, the world always too big, for claims of that sort.

But it is impossible to stay grumpy with a writer who calls the three tiny bones that enable us to hear « a skeleton locked inside the ear », while dropping cheerful quips about Proust’s « weak spot for subclauses and patisserie ». Anyway, Lehrer’s central point holds. Science had, has, and always will have a problem with subjective experience.

Scientific accounts of the world offer us a user’s manual – a description of how we interact with the world. They say nothing whatsoever about the way the world really works – what vision scientist Donald Hoffman in 1998 dubbed « the relational realm »: « We might hope that the theories of science will converge to a true theory of the relational realm. This is the hope of scientific realism. But it’s a hope as yet unrealised, and a hope that cannot be proved true. »

Carried away by his own enthusiasm, Lehrer sometimes writes as if he thought scientists were unaware of their bind. Elsewhere he summarises the problem in words so right, they sing: « It is ironic but true, the one reality science cannot reduce is the only reality we will ever know. »

Not everything that is true can be proved. Lehrer’s quotation from Escoffier is well chosen: « No theory, no formula, and no recipe can take the place of experience. »

Simon Ings’s The Weight of Numbers is published by Atlantic.

Voir enfin:

Proust était un neuroscientifique sans le savoir

Jonah Lehrer

EXTRAIT

Marcel Proust

La méthode de la mémoire

Intuitions

Proust ne serait pas surpris par ses pouvoirs prophétiques. Il considérait que l’art et la science traitaient tous deux de faits (« L’impression est pour l’écrivain ce que l’expérimentation est pour le scientifique »), que seul l’artiste pouvait décrire la réalité telle qu’on la vivait réellement. Proust en était certain, tout lecteur de son roman « reconnaîtrait en lui-même ce que le livre racontait… Ceci sera la preuve de sa véracité ».

Proust apprit à croire au pouvoir étrange de l’art grâce au philosophe Henri Bergson[1]. Quand Proust entreprit l’écriture de La Recherche, Bergson était sur la voie de la célébrité. Le métaphysicien remplissait les salles de concert, les touristes intellectuels écoutaient avec une profonde attention ses conférences[2] sur l’élan vital, la comédie et « l’évolution créative ». Dans son essence, la philosophie de Bergson consistait en une résistance acharnée à une vision mécaniste de l’univers. Les lois de la science étaient bonnes pour la matière inerte, disait Bergson, pour discerner les relations entre atomes et cellules, mais qu’en était-il nous concernant ? Nous avions une conscience, une mémoire, un être. Selon Bergson, cette réalité – la réalité de notre conscience de soi – ne pouvait se prêter à une réduction ou une dissection expérimentale. Il pensait que seule l’intuition nous permettait de nous comprendre nous-mêmes, et ce processus demandait beaucoup d’introspection, des journées oisives de contemplation de nos connexions internes. C’était, en substance, une méditation pour les bourgeois.

Proust fut l’un des premiers artistes à intégrer la philosophie de Bergson. Son œuvre littéraire devint une célébration de l’intuition, de toutes les vérités que nous pouvons découvrir simplement en étant allongé sur le lit à réfléchir tranquillement. Et même si l’influence de Bergson n’était pas sans inquiéter Proust – « J’ai assez à faire, écrivit-il dans une lettre, sans essayer de faire de la philosophie de Bergson un roman ! » –, Proust ne pouvait malgré tout pas résister aux thèmes bergsoniens. En fait, l’assimilation approfondie de la philosophie de Bergson amena Proust à conclure que le roman du xixe siècle, qui privilégiait les choses par rapport aux idées, n’avait absolument rien compris. « Le type de littérature qui se satisfait de “décrire les choses”, écrivit Proust, de leur consacrer un maigre résumé en termes de lignes et de surfaces, a beau se prétendre réaliste, est en fait le plus éloigné de la réalité. » Comme le soutenait Bergson, la meilleure manière de comprendre la réalité est subjective. Et intuitive pour avoir accès à ses vérités.

Mais comment une œuvre de fiction pouvait-elle démontrer le pouvoir de l’intuition ? Comment un roman pouvait-il prouver que la réalité était, selon la formule de Bergson, « en dernier lieu spirituelle, et non physique » ? La réponse de Proust prit une forme inattendue, celle d’un petit gâteau sec au beurre parfumé au zeste de citron et en forme de coquillage. C’était là un peu de matière qui révélait « la structure de son esprit », un dessert qui pouvait « se réduire à ses éléments psychologiques ». C’est ainsi que débute la Recherche, avec la célèbre madeleine, à partir de laquelle se dévoile tout un esprit :

« Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l’appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi »[3].

Ce magnifique paragraphe résume toute l’essence de l’art de Proust, la vérité s’élevant comme de la buée d’une tasse de thé limpide. Alors que la madeleine était le déclencheur de la révélation de Proust, ce passage ne porte pas sur la madeleine. Le gâteau sec est simplement pour Proust un prétexte pratique pour explorer son sujet favori : lui-même.

Qu’ont appris à Proust ces miettes prophétiques de sucre, farine et beurre ? Il a en réalité fait preuve d’une immense intuition au sujet de la structure du cerveau humain. En 1911, l’année de la madeleine, les physiologistes n’avaient pas la moindre idée du mode de connexion des sens à l’intérieur du crâne. C’est là que Proust eut l’une de ses intuitions les plus pénétrantes : notre odorat et notre goût portent ensemble le poids de la mémoire.

« Quand d’un passé ancien, rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir »[4].

Les neurosciences ont maintenant pu prouver que Proust avait vu juste. Rachel Herz, psychologue à l’université Brown, a montré – dans un article scientifique intitulé avec beaucoup d’esprit « Tester l’hypothèse proustienne » – que notre odorat et notre goût sont exceptionnellement sentimentaux, car ce sont les seuls sens directement connectés à l’hippocampe, centre de la mémoire à long terme du cerveau. Leur marque est indélébile. Tous nos autres sens (vue, toucher et ouïe) sont au départ traités par le thalamus, source du langage et porte d’entrée de la conscience. Ils sont donc beaucoup moins efficaces pour évoquer notre passé.

Proust a eu l’intuition de cette anatomie. Il s’est servi, pour faire remonter à la surface de la mémoire son enfance[5], du goût de la madeleine et de l’odeur du thé car la vue seule du gâteau sec en forme de coquille n’a pas suffi. Proust est d’ailleurs même allé jusqu’à accuser son sens de la vue de brouiller ses souvenirs d’enfance. « Peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, écrit Proust, leur image s’était dissociée de ces jours à Combray »[6]. Fort heureusement pour la littérature, Proust décida de porter à sa bouche le gâteau sec.

[1] Proust assista aux conférences de Bergson données à la Sorbonne de 1891 à 1893. De plus, il lut Matière et mémoire, l’ouvrage de Bergson, en 1909, juste au moment où il commençait à rédiger Du côté de chez Swan. En 1892, Bergson épousa la cousine de Proust. Mais une seule conversation est attestée entre Proust et Bergson, au cours de laquelle ils discutèrent de la nature du sommeil. Il est également fait état de cette conversation dans Sodome et Gomorrhe. Pour le philosophe, toutefois, Proust n’est demeuré que le cousin qui lui avait acheté une boîte d’excellentes boules Quies, sans plus.
[2] Son apparition à l’université de Columbia provoqua le premier embouteillage jamais connu à New York.
[3] À la recherche du temps perdu, tome 1, Du côté de chez Swan, GF Flammarion, Paris, 1987, édition revue et mise à jour en 2009, p. 144-145.
[4] À la recherche du temps perdu, tome 1, Du côté de chez Swan, GF Flammarion, Paris, 1987, édition revue et mise à jour en 2009, p. 147.
[5] A. J. Liebling, célèbre hédoniste et journaliste au New Yorker, a écrit : « À la lumière de ce que Proust a écrit avec un stimulus aussi léger (la quantité de cognac contenue dans une madeleine ne suffirait pas pour faire une friction à l’alcool à un moucheron), qu’il n’ait pas eu un appétit plus solide est une perte pour l’humanité. » Liebling aurait été content de savoir que Proust avait en fait un excellent appétit. Il ne prenait qu’un repas par jour (sur ordre du médecin), mais son dîner était digne de Liebling. Un exemple de menu : deux œufs sauce à la crème, trois croissants, la moitié d’un poulet rôti, des pommes de terre frites, des raisins, de la bière et quelques gorgées de café.
[6] À la recherche du temps perdu, tome 1, Du côté de chez Swan, GF Flammarion, Paris, 1987, édition revue et mise à jour en 2009, p. 147.


Viols de masse: Nos arrière-grands-parents ont violé l’Italie (Looking back at another Arab invasion: How French colonial troops raped their way through Italy)

17 mars, 2016
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VaincreSansGloireNos arrière-grands-parents ont libéré la France, nos grands-parents l’ont reconstruite, nos parents l’ont nettoyée, nous, on va la raconter. Jamel Debbouze
Ce que l’ONU redoutait est arrivé. Les photos pornographiques prises par un employé français de la mission de maintien de la paix en République démocratique du Congo (RDC) ont commencé à « sortir ». Vendredi 11 février, la chaîne de télévision ABC a révélé l’identité de ce cadre, ancien chef de l’unité de logistique à Goma. Il s’agit de Didier Bourguet, qui est âgé de 41 ans. La chaîne publie sa photo et affirme avoir pu prendre connaissance du disque dur de son ordinateur. Y figurent « des milliers de photographies de lui en train d’avoir des relations sexuelles », indique ABC. Des « centaines de jeunes Congolaises » sont impliquées. Les Nations unies avaient toujours refusé, jusqu’à présent, de détailler les faits qui sont reprochés à cet employé, arrêté le 31 octobre 2004 à Goma et livré aux autorités françaises à l’ambassade à Kinshasa. Mais des sources officieuses avaient fait état de photos digitales et de vidéos, faisant circuler dans les couloirs l’angoisse d’avoir à subir un « Abou Ghraib à l’ONU ». Le Monde snes (13.02.05)
Le véritable scandale, c’est l’hypocrisie et la répétition de ce genre d’affaires. On envoie des jeunes gens dans un pays où la misère est absolue, sans assurer l’encadrement adéquat. Comme si cela faisait partie des risques du genre. Comme si on vivait à l’époque des bordels de campagne ambulants, sauf qu’au Congo, c’est le pays qui est traité comme un bordel. Et c’est d’autant plus choquant que les gens qu’on envoie sont censés protéger et rassurer des gens traumatisés par des années de guerre et de violences. Me Emmanuel Daoud
On sort de ce documentaire abasourdi, mais guère surpris, la violence sexuelle ayant longtemps été considérée comme un inévitable dommage de guerre. Il aura fallu soixante ans pour qu’un livre et un film dévoile la face cachée de la libération de l’Europe, quelques mois ont suffi pour que le monde entier apprenne, et condamne, les exactions commises lors de la « libératon » de l’Irak. Ce sera notre seule raison d’éspérer. Christian Sorg (15/3/06)
On peut parler aujourd’hui d’invasion arabe. C’est un fait social. Combien d’invasions l’Europe a connu tout au long de son histoire ! Elle a toujours su se surmonter elle-même, aller de l’avant pour se trouver ensuite comme agrandie par l’échange entre les cultures. Pape François
Récemment, toutes les femmes de Patrica, Pofi, Isoletta, Supino, et Morolo ont été violées. À Lenola, pris par les Alliés le 21 mai, cinquante femmes ont été violées, et -comme il n’y en avait pas assez pour tous- des enfants et même des vieux furent violés. Il semble normal que deux Marocains s’en prennent simultanément à une femme, l’un ayant une relation normale, tandis que l’autre la sodomise.Norman Lewis (Naples ’44: A World War II Diary of Occupied Italy)
La bataille du Monte Cassino a été très violente et très frustrante pour les soldats qui ont piétiné pendant des mois dans le froid, sans pouvoir vraiment avancer. Il y a donc eu un phénomène de décompensation qui s’est retourné contre les civils. Par ailleurs, le commandement français a clairement entretenu l’esprit de revanche des troupes à l’égard des Italiens qui avaient « trahi la France ». Résultat : les civils ont parfois été considérés comme le butin de cette guerre. (…) Si l’armée n’en parle pas ouvertement, c’est aussi pour ne pas ternir l’image glorieuse de la bataille de Monte Cassino, surtout à un moment où l’on commence à redonner sa juste place à la contribution des troupes coloniales, car cela brouille le message politique. Julie Le Gac
Quiconque se trouve sur leur route est attaqué à main armée […]. Ils s’emparent de tout […], et si dans le groupe se trouvent des femmes, elles sont déshabillées avec violence en cas de résistance. Si, par exemple, ils s’engouffrent dans quelques fermes encore habitées, ils s’adonnent à un vrai saccage ; à la suite de quoi, les armes à la main, ils chassent les hommes des maisons et violent les femmes sans aucun respect ni pour les jeunes ni pour les personnes âgées. […] Dans tous les cas, on déplore que les actes de violence charnelle s’accompagnent de coups très violents. Les rapports médicaux mentionnent dans leurs diagnostics des déflorations associées à des lésions multiples, des ecchymoses et autres traumatismes […]. Dans l’ensemble, on peut affirmer, sans risque d’être démenti, que 90 % des personnes qui ont traversé la zone d’opérations des troupes marocaines ont été détroussées de tous leurs biens, qu’un nombre élevé de femmes ont été violentées, et que l’on a compté un nombre important d’hommes auxquels on a fait subir des actes contre nature. Officier de l’armée italienne
Cette libération s’accompagna d’un comportement particulièrement agressif et violent envers les populations locales. Dès les premiers temps de leur progression victorieuse, les soldats du contingent français se rendirent coupables de « graves […] violences et […] abus […] dans toutes les régions où ils sont passés », s’abandonnant « à une activité terroriste » marquée par « des centaines de vols, homicides, attaques à main armée, violences sexuelles, coups et blessures, saccages et dévastations ». (…) Les conditions particulières de la « libération » des villages du Latium méridional sont reconstituées de manière détaillée dans une longue lettre de Giovanni Moretti envoyée au commandement militaire français. Passée la première journée d’occupation, le 17 mai, le maire de la commune d’Esperia écrit : « On a constaté dans de nombreuses habitations les premiers cas de violence contre des femmes, des vols, des saccages, des vols à main armée, et le meurtre de ceux qui tentèrent de défendre leurs femmes, ainsi que des incendies. Terrorisées par ces agissements, les populations cherchèrent de l’aide auprès des officiers français commandant ces détachements ; on leur répondit toujours évasivement et parfois négativement. Les troupes purent impunément poursuivre leurs actions criminelles durant les deux ou trois jours qui suivirent, sans que la population civile ne se livre à des mesures de rétorsion : affamée et dépitée, elle dut subir ces humiliations de la part des troupes. Comme les unités marocaines étendirent leur occupation sur tout le territoire de la commune et qu’elles y stationnèrent pendant plus de dix jours, les maisons, les granges, les taudis furent fouillés et saccagés, parfois incendiés et dépouillés de tous les objets : « L’or, l’argent liquide, le bétail, les nappes, le linge, etc. En un court laps de temps, la zone tout entière fut pillée et la population terrorisée. […] Par la suite, la population s’achemina vers Spigno Saturnio, siège du commandement américain, et fut agressée durant le parcours pour être systématiquement dépossédée de ses derniers objets de valeur ; souvent les femmes furent violentées et durent subir des sévices. (…) En tenant compte à la fois du nombre élevé de communes concernées par le passage des troupes coloniales (plus d’une quarantaine) et de la longueur relativement importante de la période durant laquelle des violences sexuelles eurent lieu, le chiffre de douze mille femmes violées qu’avance l’organisation communiste féminine l’Unione Donne Italiane semble crédible. Selon la même enquête, les demandes d’indemnités pour des dommages matériels causés par les soldats français à la population italienne (catégorie générale regroupant des réalités aussi différentes que les vols ou les homicides) s’élevaient à soixante mille environ. Par-delà la spéculation autour des chiffres, un élément paraît irréfutable : dans le Latium méridional, les violences sexuelles perpétrées par les troupes alliées ont eu une dimension massive, faisant de la situation italienne un cas unique. Certes, différents cas de viols commis, par exemple, par les soldats américains peuvent être dénombrés en Europe occidentale durant la seconde guerre mondiale ; mais il s’agissait, la plupart du temps, d’initiatives individuelles se produisant à l’arrière du front. Ces événements italiens semblent en revanche s’insérer à mi-chemin entre l’aspect épisodique des viols commis par les soldats alliés en Angleterre, en France ou en Allemagne, et le côté systématique des violences sexuelles qui accompagnèrent l’avancée de l’Armée rouge vers l’Allemagne. La mémoire des habitants du bas Latium présente de fortes similitudes avec celle de la population de l’Autriche méridionale : dans cette région également, l’attente de la fin de la guerre fut compromise par le comportement des « libérateurs » russes enclins, au-delà des prises de positions officielles, à considérer les civils comme des ennemis vaincus, devant acquitter la défaite aux prix du saccage et du viol. Comme les troupes soviétiques, les soldats coloniaux purent, durant leur offensive contre la ligne Gustav et sur une période importante, profiter d’un régime disciplinaire particulièrement permissif. Le relâchement de la discipline interne aux subdivisions se confirme lorsqu’on analyse l’attitude adoptée par le commandement français face aux délits commis avant la percée du front. Depuis le débarquement en Italie, des violences contre la population civile avaient été perpétrées par les membres du corps expéditionnaire français, particulièrement en Campanie. Les autorités françaises avaient alors collaboré avec les forces de l’ordre italiennes, en cherchant à identifier les coupables. À Atella, par exemple, une jeune fille avait « perdu sa virginité avec violence et été violée pendant plus d’une heure par trois militaires arabes de l’armée française, puis abandonnée à terre », le 24 décembre 1943. Les responsables du viol furent « identifiés et arrêtés par le commandement de leur régiment », et déférés devant le tribunal militaire allié. Devant des crimes plus atroces encore, des méthodes plus expéditives avaient été employées. Après la découverte du cadavre d’un enfant de 9 ans dans la commune de Santa-Maria-la-Fossa, comprenant « des lacérations de l’orifice anal, des signes évidents de blessures dans la région abdominale et d’étranglement au moyen d’une corde, et des ecchymoses sur tout le corps », l’auteur de ce délit macabre, un militaire français de couleur, avait été non seulement identifié mais également emmené par la police militaire française près du cimetière du village où il avait été fusillé en présence de tout son détachement. Même les documents français relatifs au corps expéditionnaire, conservés au Service historique de l’armée de terre, relate de nombreux épisodes similaires à ceux qui viennent d’être narrés. Dans les zones éloignées du front, les autorités françaises punirent des soldats responsables de violences contre les civils. Environ trois cent soixante militaires du corps expéditionnaire français furent déférés devant les tribunaux militaires pour des délits commis durant la campagne d’Italie. Mais « au moment où se déroule cette bataille, aucun pouvoir ne peut, ou ne veut, intervenir pour défendre les civils. (…) Les soldats du corps expéditionnaire commirent encore, mais dans une moindre mesure, de graves violences à l’encontre des populations locales dans le Latium septentrional et la Toscane. Les autorités militaires italiennes signalaient que « les militaires marocains […] continuaient à développer une activité terroriste dans toutes les zones où ils passaient comme […] à Montefiascone, et en général dans toute la zone du lac de Bolsena, où ils avaient commis des centaines de vols, d’homicides, de braquages, de viols, de coups et blessures, des saccages et des dévastations ». Après le Viterbois on dénombra des incidents même dans la province de Sienne. « Même là en effet, reprenaient les autorités italiennes, les troupes françaises, et particulièrement les contingents marocains, ont continué à recourir à des violences à caractère sexuel contre les populations, suscitant la panique et la honte », au point qu’elles accueillirent avec soulagement la rumeur selon laquelle « dans ces zones les troupes françaises seraient rapidement relevées par des contingents britanniques ». Les passages des troupes coloniales dans la province de Livourne et à l’île d’Elbe furent particulièrement dramatiques. Ils suivirent les mêmes modalités que lors de la percée de la ligne Gustav. Là aussi, viols et homicides succédèrent à des opérations militaires délicates et semblent avoir bénéficié du consentement de la hiérarchie militaire. Les soldats du corps expéditionnaire français (soit environ 17 400 hommes), Sénégalais et Marocains dans leur grande majorité, dirigés par des gradés français, débarquèrent dans la nuit du 17 juin 1944. Après avoir débordé en deux jours « la défense – dans certaines zones – acharnée de divisions allemandes et fascistes de la République sociale italienne », ils s’abandonnèrent « envers la population de l’île à toutes sortes d’excès, violant, volant, razziant villages et domaines, prélevant le bétail, le vin, et tuant qui tentait de s’opposer à leur arbitraire ». « Les officiers assistèrent dans l’indifférence à ces massacres », obligeant les habitants du lieu à se retirer « dans les maisons en montagne », en attendant le retour à la normale, qui n’intervint « qu’au départ des divisions, vingt-cinq jours plus tard ». Selon « les vérifications diligentes » des carabiniers, outre les vols, braquages, et dévastations, s’étaient produits dans cette zone 191 cas de violences sexuelles, 20 tentatives de viols sur des femmes, et une tentative de viol sur une petite fille. Les homicides liés à la résistance furent nombreux. Mais la plus grande partie des troupes présentes en Italie fut retirée pour être engagée dans le débarquement en Provence, suivant le vœu du général de Gaulle qui préférait, de loin, engager ces troupes dans la libération du territoire national, plutôt que de les utiliser sur un théâtre d’opération à ses yeux secondaire. L’ampleur des violences perpétrées par les militaires du corps expéditionnaire français en Italie mérite une réflexion sur les causes plus profondes de ces événements. Dans cette perspective, l’existence ou non d’ordres (écrits ou oraux) cautionnant le comportement des troupes françaises ne constitue pas un enjeu décisif. En revanche, la conception selon laquelle des populations civiles impliquées dans des événements guerriers ont été considérées comme un butin de guerre représente un élément central. Les soldats coloniaux en profitèrent tant lors des viols isolés, effectués de nuit dans les campagnes sans l’aval des hiérarchies militaires, que lors de violences sexuelles, liées aux opérations militaires, implicitement admises par le commandement. Dans le Latium méridional, ces violences n’ont cependant pas eu pour objectif une affirmation ethnique. Le comportement des troupes coloniales a souvent été interprété en référence à l’appartenance tribale des soldats, celle des goumiers notamment. Lors de leur passage caractérisé par son extrême brutalité, avec droit de saccages et de viols, auraient été transposées des coutumes encore en vigueur sur le continent africain. Lorsqu’ils traitent des viols, les documents américains font allusion « à l’habitude des Africains de se comporter ainsi contre les populations hostiles quand ils sont victorieux », tout en insistant sur d’autres causes, la présence insuffisante d’officiers européens notamment. Cette position est fortement réductrice et influencée par le « regard colonial », l’Occident redéfinissant sa propre identité, en s’opposant à celle que l’on attribuait aux colonies. Le discours colonial français a ainsi fréquemment déshumanisé les soldats marocains, représentés comme des sauvages naturellement enclins à la guerre, dotés de dispositions ataviques à la vie militaire du fait même de leur appartenance au grade le plus bas de la civilisation humaine. En réalité, cette disposition au saccage et au viol, loin d’être propre aux troupes coloniales, est fréquente parmi les armées européennes, au moins jusqu’au 17e siècle. Plus justement, la violence des troupes coloniales, et spécialement celle des goumiers, doit être reliée aux fonctions de police coloniale que ces troupes exerçaient. Les goumiers furent souvent recrutés de manière coercitive et entraînés par des officiers de l’armée régulière, afin de réprimer les résistances antifrançaises, encore fréquentes durant les années 1930. De nombreuses techniques guerrières, dont celles relatives aux comportements envers les civils, se forgèrent dans ce contexte et furent finalement exportées vers d’autres théâtres d’opérations. Il est donc difficile de distinguer ce qui, dans la pratique militaire adoptée par les soldats coloniaux, dérive des « traditionnelles barbaries africaines », de ce qui au contraire provient de l’apport européen à la violence coloniale contre les civils indigènes. Ce même problème de la « sauvagerie » des troupes coloniales s’était pour la première fois manifesté lors de la première guerre mondiale, quand des contingents furent engagés en Europe par la France et par la Grande-Bretagne, provoquant la protestation des empires centraux qui accusèrent les puissances de l’Entente de se servir de soldats barbares et sauvages. Ils contestaient une manière de conduire les conflits qui, en réalité, était pratiquée par tous dans les territoires extra-européens. L’opinion publique européenne fut, dans son ensemble, perturbée par la présence de soldats de couleur sur son sol, comme le prouve la forte préoccupation relative aux éventuels rapports sexuels entre soldats africains ou asiatiques et femmes occidentales. Cette donnée amena l’État français à opter pour une ségrégation des races et des genres, jusque dans les hôpitaux, des militaires provenant des colonies d’avec les infirmières françaises. Relancé par une vaste campagne de presse développée en Allemagne contre les viols commis par des soldats marocains durant l’occupation française de la Rhénanie, le stéréotype du soldat noir, barbare et violeur, se renforça dans l’imaginaire du vieux continent. De même dans l’Italie des années 1930, les auxiliaires indigènes de l’armée royale furent considérés comme particulièrement féroces et sanguinaires en raison de leur origine tribale. Dans l’imaginaire européen, l’agressivité et la férocité du soldat de couleur sont associées à sa condition de « bête sauvage » et d’animalité. Dans un ouvrage consacré aux goumiers, Yves Salkin finit par les comparer à des bêtes sauvages pour leur aptitude à se déplacer dans les zones de montagne les moins praticables.  (…) Les conséquences de cette vision sont loin d’être anodines. Assimiler les soldats coloniaux à des bêtes dominées par des pulsions naturelles et privées de raison aboutit inévitablement à les soustraire du jugement moral, en faisant de leur comportement « sauvage » une réaction instinctive ou automatique, « animalière » précisément. La « naturalisation » de la violence a une signification différente selon les acteurs. Si les dirigeants politiques et militaires français justifient par leur « bestialité » les crimes des soldats marocains, ils se délient de toute responsabilité même indirecte. La population italienne, elle, se sert de l’animalité des troupes pour souligner le rôle des commandements militaires, français ou américains. En insistant sur les responsabilités générales des commandements alliés, les habitants des villages « libérés » par les troupes françaises semblent percevoir la nature moderne des viols. Ceux-ci, selon le point de vue des habitants, sont liés à la « totalisation » du conflit, à laquelle les Anglo-Américains contribuent dans une certaine mesure. Afin de poursuivre leur objectif stratégique, ces derniers choisissent d’engager des troupes propices à une forte agressivité à l’encontre des civils durant les combats, soutenant ainsi leurs comportements, même s’ils n’en sont pas les promoteurs directs. Les violences sexuelles commises dans le Latium méridional sont donc à replacer dans le contexte de la culture européenne de la guerre. Tout en refusant les révisionnismes infondés, n’oublions pas que les Anglo-Américains n’étaient pas totalement étrangers à cette culture de la guerre, fondée sur la notion absolue d’« ennemi ». Dans un contexte spécifique et particulier, les « libérateurs » ne sont donc pas toujours reconnus dans ce rôle par les populations locales, précisément parce qu’ils choisissent de conduire la guerre de façon très pénalisante pour les civils. Dans le Latium méridional s’est forgée une mémoire très critique de leur comportement, sans engendrer pour autant de réflexion collective. Les épisodes des violences commis par les soldats coloniaux, dont le souvenir reste fort au niveau individuel, ont suscité trop de contradictions dans une société locale marquée par une culture masculine et machiste dominante, tendant à culpabiliser les victimes des viols et leur imposant le silence sur les méfaits subis. « C’était passé… c’était fait… on ne pensait qu’à çà… cela ne sortait plus de notre esprit », raconte Marianna Corelli, se référant au comportement de la famille de son mari envers la belle-sœur violée. Les municipalités évitèrent donc d’initier des politiques commémoratives dans les communes où les soldats français étaient passés. L’expérience belliqueuse vécue par la population civile ne trouva ni reconnaissance ni forme de codification. Les récits dissonants relatifs aux viols perpétrés dans le bas Latium n’ont pas pu trouver d’écho dans la mémoire publique nationale de l’après-guerre. En adhérant à l’OTAN en 1949, l’Italie républicaine pouvait difficilement faire accepter des visions critiques de la campagne militaire menée en 1944 par deux nouveaux et importants alliés : la France et, plus encore, les États-Unis. Revenir sur les violences sexuelles auraient pu inciter « à discuter les valeurs de l’Allié et de l’Alliance occidentale », en fournissant d’utiles arguments aux partis de gauche qui s’opposaient à l’entrée italienne dans le Pacte atlantique. Il n’était donc pas judicieux, du point de vue de la politique intérieure comme extérieure, d’ouvrir cette boîte de Pandore. Sur un tout autre plan, cette reconnaissance se révélait absolument « incompatible avec le processus de reconstruction d’un sentiment masculin national valorisant». L’exaltation de la figure du partisan en armes, mise au centre du discours public sur la résistance, célébrait également la renaissance de la patrie italienne, en proposant de nouveau l’idéal proprement masculin de l’homme-guerrier. En combattant contre l’étranger et ses collaborateurs, les partisans avaient aussi tenté de restaurer le prestige de la composante masculine nationale qui s’était évaporée avec la crise de l’armée, consécutive à l’armistice du 8 septembre 1943. La thématique des viols obligeait au contraire à se confronter avec la défaite italienne, avec l’effondrement des institutions de l’État, et surtout avec l’incapacité attestée des hommes à défendre leurs femmes. Le thème de la défense de la nation est étroitement lié à celui de la sexualité féminine : la défense des femmes passe « par la sauvegarde de la cohésion interne et des frontières extérieures de la spécificité nationale ». Le recours au viol comme acte de guerre est une des façons de sanctionner la défaite des groupes masculins des nations belligérantes. Rappeler ouvertement les viols revenait donc à souligner la longue impuissance des hommes italiens à la suite de la reddition. Dans ce contexte, le thème des violences sexuelles ne pouvait trouver d’exutoire dans le discours public. Cette expérience particulière n’avait pas la possibilité d’être lue à travers les lunettes du patriotisme et de la résistance à l’envahisseur étranger. Les auteurs de ces viols n’étaient pas des ennemis (les Allemands) contre qui une communauté masculine « retrouvée » (les partisans) prenait les armes, mais au contraire des « alliés », au côté desquels on combattait pour faire renaître la nation détruite par le fascisme. En outre, le viol ne pouvait être présenté comme un fragment de la tragédie collective du peuple italien, servant à dénoncer l’ennemi fasciste et nazi. De même, le viol ne pouvait être présenté comme un fragment de la tragédie collective du peuple italien permettant de dénoncer l’ennemi fasciste ou nazi, au rebours de ce qui s’est récemment passé au Kosovo. La situation italienne en 1944 ne correspond pas au modèle du « héros masculin » accolé à l’image féminine de la « victime souffrante ». On comprend, dès lors, que cette dimension soit longtemps restée absente de l’historiographie italienne. Aussi, l’analyse des massacres nazis en Italie, caractérisée par une forte attention aux mémoires locales, a récemment focalisé l’attention des historiens qui se sont intéressés aux populations civiles en temps de guerre. Dans les zones traversées par la ligne Gustav, l’étude de la seconde guerre mondiale a conduit certains d’entre eux, recourant aux sources orales, à s’interroger sur le thème des violences alliées, évoquées de nouveau par les interviewés, tant sous le biais des bombardements anglo-américains que sous l’angle du passage dramatique des troupes du corps expéditionnaire français. Sans être toujours relayés par l’opinion publique, ces événements ont laissé des traces très profondes dans la mémoire collective, traces que les outils propres à l’historiographie permettent aujourd’hui d’analyser. Tommaso Baris
Disparus de la mémoire de la Libération, les viols de masse commis au printemps 1944 par les troupes françaises restent une plaie ouverte dans le cœur des Italiens du Latium. Sept décennies plus tard, la France ne s’est jamais excusée et les victimes n’ont pas oublié. (…) Le 11 mai 1944 … au terme de six mois de guerre, de pertes humaines considérables, l’armée de Libération remporte la bataille de Monte Cassino. Grâce à l’intervention décisive du général Juin et des soldats du Corps expéditionnaire français (CEF), la route vers la capitale est ouverte, la Wehrmacht est défaite, la libération de Rome n’est plus qu’une question de semaines. Ivres de leur victoire, des milliers de soldats du CEF déferlent sur les petits villages du Latium. Mais, à la surprise des civils qui croient accueillir une armée de libérateurs, l’esprit de conquête se libère en fureur… Entre le 15 mai 1944 et le début du mois de juillet, des milliers de viols sont commis par les soldats tricolores. Femmes, hommes, enfants, vieillards, les civils de 8 à 72 ans sont victimes des marocchinate, des «maroquinades», un mot générique (et particulièrement injuste) pour désigner les «viols de masse» (2) commis par les soldats du CEF (dont 60% étaient originaires d’Afrique du Nord). Le général Juin, lui, deviendra un des plus grands héros militaires de la Seconde Guerre mondiale. (…) Pour ne rien arranger, le général Juin mettra neuf jours à réagir aux exactions alors que les alertes arrivent de toutes parts. Le héros de Monte Cassino ne le fera qu’«à la demande insistante des Alliés». (…) Les récits des survivants ou de leurs descendants rivalisent d’horreur, et pourtant ils sont moins cruels que les comptes rendus factuels des tribunaux militaires. Ces documents, que nous nous sommes procurés, décrivent avec force détails le traitement réservé aux civils et mettent en cause la responsabilité du haut commandement qui avait obtenu de la part des gendarmes, des médecins et des coupables eux-mêmes, la preuve de ces exactions. «En réunion et sous le regard des proches.» C’est ainsi que Pierre D., soldat 2e classe, reconnaît avoir, le 12 juin 1944, «conduit dans une grotte» sous la «menace d’une arme» un garçon de 12 ans – qui témoigne également dans l’acte d’accusation. «Dans cette grotte, je l’ai déshabillé pour le violer, comme il s’opposait à ma volonté, je l’ai frappé de plusieurs coups de poing à la figure, puis je l’ai jeté à terre et l’ai fait coucher sur le ventre. A ce moment, le garçon s’est mis à crier, je l’ai menacé de mon arme en lui disant « ne crie pas ou bien je te tue ». Afin d’étouffer ses cris, j’ai appliqué ma main sur sa bouche, puis me jetant sur lui, je l’ai violé.» Le militaire sera condamné à dix ans de travaux forcés pour «atteinte à la pudeur». Cette histoire fait terriblement écho à celle de Pietro, le vieux paysan de Lenola, et pourtant le mode opératoire de cette agression reste exceptionnel. En effet, selon les actes d’accusation dont nous avons eu copie, les militaires du général Juin qui se sont rendus coupables de violences sexuelles l’ont fait presque toujours en réunion, sous la garde d’au moins un camarade. Dans la majorité des cas, les soldats entraînaient les victimes un peu à l’écart du lieu de la rencontre ou commettaient leur crime dans la maison sous le regard des proches. C’est ainsi que le 30 mai 1944, quatre soldats français, Belgacem B., Jean-Marie G., François S. et Mohamed G. sont reconnus coupables de viol sur deux jeunes femmes de Castro dei Volsci, âgées de 20 et 29 ans. La première avait été agressée dans sa propre chambre en présence de sa mère et de sa tante, avant de l’être de nouveau par deux autres soldats, dans un champ de blé voisin. La seconde avait été violée dans la grange de la ferme. Bien que les quatre soldats furent reconnus coupables, seuls Jean-Marie G. et François S., les soldats français, obtiendront des suspensions d’exécution de peine. Indiqué dans les comptes rendus, le motif de la clémence est identique dans les deux cas : «Il semble bien résulter des données et des débats que X s’est laissé entraîner par des camarades indigènes et qu’il ne se soit pas rendu compte de la gravité de sa faute.» Aucun des historiens interrogés n’a pu expliquer cette différence de traitement. Selon les données récoltées par Julie Le Gac, 207 soldats seront jugés pour violences sexuelles, et 19%, soit 39 hommes, seront acquittés, «le plus souvent faute de preuves». Vingt-huit soldats pris en flagrant délit seront exécutés sans jugement. L’historienne précise que «55 % d’entre eux bénéficieront de circonstances atténuantes attribuées de manière discrétionnaire». Pour certains, ces décisions de justice sont la preuve que la France a bien condamné ces exactions. En outre, après enquête, le 1er janvier 1947, Paris a autorisé l’indemnisation de 1 488 victimes de violences sexuelles. Une forme de reconnaissance ? Peut-être. Sauf que c’est Rome qui a payé. Selon la procédure mise en place par les Alliés, l’Italie, pays vaincu, a dû indemniser les victimes des exactions. Au-delà de la question financière, pour Fabrizio Battistelli, professeur de sociologie à l’université de Rome (Sapienza), c’est avant tout une affaire de «reconnaissance». Selon le chercheur qui a travaillé sur les violences du CEF dans le Latium méridional, «il ne semble pas que, du côté français, il y ait eu une prise de conscience appropriée de la gravité des faits». Pour lui, «la responsabilité de la République française, représentée sur le terrain par le général Juin et ses subordonnés, est indiscutable». En effet, le professeur estime que ces «crimes» ont été commis de «manière systématique» dans un cadre «de tolérance générale, sinon d’autorisation ouverte» du commandement français. Moins radicale, l’historienne française estime que ces violences «ne sont pas un sujet tabou pour l’armée française», mais reconnaît «un problème d’encadrement dû à un manque de personnel». (…) Le nombre des viols commis par le CEF à cette période fait l’objet de débats parmi les historiens (entre 200 – le nombre de condamnations par les tribunaux militaires – et 12 000 environ), les gouvernements (2 000 pour le gouvernement italien, 1 488 personnes indemnisées pour les autorités françaises) et les associations (60 000). «Viol de masse», en raison de la faible densité démographique de la province et de la courte période durant laquelle ils ont été commis. Libération
Les Goums, formations de l’Armée d’Afrique (à distinguer de l’armée coloniale), étaient recrutés de manière régulière, mais collectivement par unités complètes, encadrement compris. Ces troupes contractuelles appelées goums marocains, mais avec un statut particulier, proche des coutumes locales de la zone de recrutement, fournissaient l’ossature de l’infanterie d’une division d’infanterie marocaine. Ils appartenaient au CEF (Corps expéditionnaire français) aux côtés de la 2e division d’infanterie marocaine, de la 3e division d’infanterie algérienne, de la 4e division marocaine de montagne et de la 1re division d’infanterie motorisée (1re DIM) qui se faisait appeler la 1re division française libre. Les goums étaient sous les ordres du général français Augustin Guillaume. Le 14 mai 1944 les goumiers, avec leurs convois de mules, passèrent par un endroit réputé infranchissable dans les monts Aurunci et contournèrent les lignes de défense allemandes dans la vallée du Liri, permettant au XIIIe Corps britannique d’enfoncer la ligne Gustav et d’avancer jusqu’à la ligne de défense suivante que les troupes allemandes avaient préparée, la Ligne Hitler. C’est après cette bataille qu’eurent lieu les violences sur les populations civiles. Lors de sa première visite sur le front italien en mars 1944, De Gaulle prévoit déjà de rapatrier les goumiers au Maroc et de les employer uniquement à des taches d’utilité publique. La demande pressante de ses officiers pour renforcer le contingent de prostituées à hauteur de 300 Marocaines et de 150 Algériennes avait débouché sur la venue de seulement 171 Marocaines. En Italie, les exactions des goumiers marocains ont donné naissance aux termes « marocchinate », « marocchinare » qui se rapportent aux viols d’une cruauté insurpassable commis. Du 15 au 17 mai, plus de 600 femmes sont violées, beaucoup d’hommes subissent le même sort ainsi qu’un prêtre. Un rapport anglais révèle que des femmes et des jeunes filles, des adolescents et des enfants sont violés dans la rue, des prisonniers sodomisés et des notables castrés. Dans l’Italie de l’après guerre parler des « maroquinades » évoque toujours des scènes de pillages et de viols. (…) Cependant ces violences ne se limitèrent pas à cette seule zone de l’Italie : le phénomène aurait déjà commencé en juillet 1943 en Sicile, avant de se propager par la suite dans toute la péninsule et il n’aurait pris fin qu’en octobre 1944, avec le transfert en Provence des CEF. En Sicile, les goumiers auraient eu des heurts très sévères avec la population pour cette raison : on parle de quelques soldats qu’on aurait retrouvé tués avec les parties génitales coupées. Avec l’avancée des alliés le long de la péninsule, des événements de ce genre sont aussi rapportés dans le Nord du Latium 8 et le Sud de la Toscane où les goumiers violèrent, et parfois tuèrent, des femmes et des enfants après la retraite des troupes allemandes, sans épargner des membres de la résistance italienne. Les mêmes méfaits se sont répétés lors de la prise de Freudenstadt, en Allemagne, les 16 et 17 avril 1945, quand au moins 600 femmes ont été violées par les troupes françaises, dont une partie de goumiers9. Le 18 juin 1944, le pape Pie XII sollicita le général de Gaulle afin qu’il prenne des mesures face à cette situation. La réponse qu’il reçut du général montrait à la fois sa compassion et son irritation. La justice française entra donc en lice et 207 soldats furent jugés pour violences sexuelles ; 39 d’entre eux furent acquittés, faute de preuves. À ces chiffres, il faut cependant ajouter le nombre de ceux (28) qui furent pris sur le fait et fusillés. Le 1er janvier 1947, la France autorise l’indemnisation de 1 488 victimes de violences sexuelles ; indemnisations payées par l’Italie, pays vaincu. (…) À titre de comparaison, mais se référant à un effectif global des armées bien plus important que les bataillons ici en cause, l’historien américain J. Robert Tilly dans son ouvrage La Face cachée des GI’s, rend compte de 379 dossiers archivés, de 879 cas dénombrés officiellement, et extrapolant sur ces bases pour tenir compte des affaires n’ayant jamais donné lieu à des plaintes estime que plus de 17 000 viols auraient été commis par les militaires américains pendant les campagnes de France et d’Allemagne entre 1942 et 1945. Les viols commis par l’Armée soviétique sont quant à eux estimés à de plus de deux millions de femmes allemandes violées en 1944-1945 (dont 100 000 pendant la seule bataille de Berlin). Wikipedia

 Attention: une occultation peut en cacher une autre !

A l’heure où à l’instar du pape, l’Europe se félicite de l’invasion arabe dont elle est actuellement l’objet …

Et où après les débordements du Nouvel An que l’on sait …

Nos belles belles âmes se dévouent pour leur apprendre la position du missionnaire

Comment ne pas repenser en ces temps de réhabilitation généralisée de la mémoire jusqu’ici occultée de nos nouveaux damnés de la terre …

A une autre occultation celle-là – il ne fallait pas « brouiller le message politique » – de ces milliers de viols de femmes italiennes …

Par ces fameux indigènes dont on nous avait ….

Entre deux dénonciations des barbares de Normandie ou d’Abou Ghraib et sans parler de nos propres casques bleus pédophiles …

Tant vanté il y a quelques années les prétendus exploits militaires ?

«Elle avait 17 ans et elle a été violée par 40 soldats»
Leïla Minano, Envoyée spéciale dans le Latium (Italie)

Libération

15 mai 2015

Disparus de la mémoire de la Libération, les viols de masse commis au printemps 1944 par les troupes françaises restent une plaie ouverte dans le cœur des Italiens du Latium. Sept décennies plus tard, la France ne s’est jamais excusée et les victimes n’ont pas oublié.

«Elle avait 17 ans et elle a été violée par 40 soldats»
«Ils m’ont tout fait… Ils m’ont tout fait.» Le vieux paysan referme la main sur son pantalon en velours côtelé. Le regard est vide, la voix sûre, mais les doigts broient le tissu à s’en tordre les phalanges. Pour le rassurer, Marina, sa petite-fille de 20 ans, lui parle à l’oreille. Mais Pietro, 86 ans, ne faiblit pas : «Ils m’ont pris comme une femme… Ils m’ont tout fait, comme des bêtes, et puis ils m’ont tiré dessus.» Et de montrer la cicatrice de la balle qui l’a frappé à l’arrière du cou. «Pourtant mon père m’avait prévenu, il m’avait dit de rester à la maison. Mais j’étais jeune, fou, c’était la guerre et toute la famille était affamée, il fallait bien sortir pour trouver de quoi manger.» Dans le salon de la grande maison en pierre, trois générations de la famille Socco écoutent religieusement cette histoire que «l’ancien» ne leur a jamais racontée. «Ce jour-là, j’étais avec mon ami Lorenzo, mais lui n’a pas survécu. Dans la soirée, quand ils m’ont retrouvé, j’avais perdu beaucoup de sang, mon père me croyait déjà mort, mais je m’en suis sorti. Il m’a dit « tu es vivant, c’est tout ce que j’ai besoin de savoir », alors je n’ai rien ajouté.» C’était il y a soixante-et-onze ans. Mais dans les mots du grand-père, le souvenir enfoui remonte à la surface avec la précision d’un flash.

«Les civils considérés comme butin de guerre»
Au printemps 1944, Pietro a 15 ans, et vit à Lenola, petit village escarpé qu’il n’a jamais quitté. Les Socco, comme la majorité des habitants de la province de Frosinone, une zone rurale à deux heures de Rome, sont affamés par quatre ans de guerre «où il a fallu nourrir le soldat allemand». Dans cette partie du Latium, les bombardements frappent durement Lenola et les petites communes situées à quelques kilomètres du front. Dans tout le pays, la confusion est totale : c’est la valse des uniformes depuis que Mussolini est tombé et que les Alliés ont débarqué en Sicile. Le 11 mai 1944, ils renversent enfin la vapeur : au terme de six mois de guerre, de pertes humaines considérables, l’armée de Libération remporte la bataille de Monte Cassino. Grâce à l’intervention décisive du général Juin et des soldats du Corps expéditionnaire français (CEF), la route vers la capitale est ouverte, la Wehrmacht est défaite, la libération de Rome n’est plus qu’une question de semaines.

Ivres de leur victoire, des milliers de soldats du CEF déferlent sur les petits villages du Latium. Mais, à la surprise des civils qui croient accueillir une armée de libérateurs, l’esprit de conquête se libère en fureur… Entre le 15 mai 1944 et le début du mois de juillet, des milliers de viols (1) sont commis par les soldats tricolores. Femmes, hommes, enfants, vieillards, les civils de 8 à 72 ans sont victimes des marocchinate, des «maroquinades», un mot générique (et particulièrement injuste) pour désigner les «viols de masse» (2) commis par les soldats du CEF (dont 60% étaient originaires d’Afrique du Nord). Le général Juin, lui, deviendra un des plus grands héros militaires de la Seconde Guerre mondiale.

«La bataille du Monte Cassino a été très violente et très frustrante pour les soldats qui ont piétiné pendant des mois dans le froid, sans pouvoir vraiment avancer. Il y a donc eu un phénomène de décompensation qui s’est retourné contre les civils, explique l’historienne Julie Le Gac, auteure d’une thèse édifiante sur le CEF (3). Par ailleurs, le commandement français a clairement entretenu l’esprit de revanche des troupes à l’égard des Italiens qui avaient « trahi la France ». Résultat : les civils ont parfois été considérés comme le butin de cette guerre.» Pour ne rien arranger, le général Juin mettra neuf jours à réagir aux exactions alors que les alertes arrivent de toutes parts. Le héros de Monte Cassino ne le fera qu’«à la demande insistante des Alliés».

Devant la frilosité des réactions des officiers français, la population du Latium méridional se protège tant bien que mal. Dès les premières exactions, la rumeur se répand comme une traînée de poudre dans les petites communes isolées : «A l’époque, ils disaient « il faut cacher les filles car les diables les enlèvent »», raconte le maire adjoint de Lenola, dont les trois grands-tantes ont été violées. D’après plusieurs témoignages, «les proies potentielles» sont cachées «dans les grottes», «les écuries», «les fermes et les égli ses reculées».

Sylvia a 18 ans quand elle est envoyée chez sa grand-mère qui vit dans une ferme isolée des environs de Lenola. Sept décennies plus tard, la jeune fille est devenue une petite grand-mère, timide et discrète. Difficile de déceler dans la fragile vieille dame de 89 ans enrubannée dans un foulard noir l’adolescente espiègle qu’elle a pu être. «A l’époque, nous ne parlions pas de ces choses-là et nous ne posions pas beaucoup de questions, commence Sylvia, recroquevillée dans un coin du salon. Mais nous savions que les soldats recherchaient les filles.»

«Des femmes sont devenues folles»
En dépit de l’isolement de la ferme, deux soldats du CEF finissent par frapper à la porte de la maison. Sa grand-mère lui demande de se cacher sous ses jupes. Les yeux de Sylvia s’allument quand elle pense à la supercherie : «Les femmes portaient de larges jupes noires et moi, j’étais toute maigre, je me suis mise sous le banc, dissimulée par la jupe, et ils ne m’ont pas vue… Ils ont fouillé partout et puis les Américains sont arrivés, ça les a effrayés, ils sont partis.» Et de poursuivre plus tristement : «Tout le monde n’a pas eu la même chance que moi. Je ne sais pas combien de filles ont été « attrapées », mais quand les soldats sont partis, beaucoup avaient des maladies vénériennes. Certaines sont tombées enceintes, des fiancés ont rejeté leur promise. Il y a même des jeunes femmes qui sont devenues folles et se sont suicidées. Personne n’en parlait vraiment, ça restait dans la famille, les victimes allaient chez les médecins secrètement et on donnait aux filles des plantes pour avorter. Cette période a été terrible, c’est comme s’ils avaient tué la joie de la jeunesse, tout le monde était devenu triste, déprimé.»

De l’autre côté de la colline verdoyante qui supporte Lenola, à Castro dei Volsci, une autre jeune fille a eu moins de chance que Sylvia. Au mois de juin 1944, Elide a 15 ans. Depuis quelques jours, l’adolescente et sa mère ont trouvé refuge dans la ferme de sa tante, quand deux soldats du Corps expéditionnaire français défoncent la porte. «Quand ils sont arrivés, j’ai juste eu le temps de me cacher dans un grand coffre qui servait de banc. Mais lorsqu’ils sont entrés dans la pièce pour fouiller, mon ventre a gargouillé, alors ils m’ont trouvée… J’avais tellement faim.» Assise devant la table de la salle à manger, l’ancienne boulangère du village, cheveux courts blonds peroxydés, s’est apprêtée. «Le premier soldat a fait sortir de force ma mère et ma tante, c’était horrible ; je les entendais hurler, pleurer, mais il n’y avait pas de compassion chez eux.» Elide se lève brusquement et mime la scène avec de grands gestes comme si les soldats se trouvaient toujours dans la pièce. «Je suis restée seule avec lui, j’étais contre le mur, il essayait de me faire tomber par terre et je hurlais, je criais à ma mère de venir m’aider… Mais elle ne pouvait rien faire, alors, de l’autre côté de la porte, elle hurlait aussi et quand il m’agressait je me débattais.» Les yeux clairs d’Elide sont fous, sa voix s’éraille, mais le petit gabarit ne s’effondre pas : «Il sentait mauvais, il était sale, il avait des boutons sur les jambes…» L’apparition d’un groupe de soldats met fin au calvaire de l’adolescente : «Les Canadiens sont arrivés et les « chiens » se sont enfuis… Ils auraient pu nous tuer. La fille de Valentina, ils l’ont tuée. Elle avait 17 ans, elle était très belle et elle a été violée par 40 soldats. Quand sa mère s’est interposée, ils lui ont coupé la langue et l’ont obligée à regarder.» L’horreur de l’histoire finit par calmer l’octogénaire qui devient moins bavarde. Pourtant, les langues n’ont pas fini de se délier, car dans le Latium, la mémoire des anciens regorge de souvenirs, plus terribles les uns que les autres.

La responsabilité du haut commandement
Arturo, 79 ans, nous attend à la Maison des anciens de Lenola, où se retrouvent chaque jour les plus âgés pour jouer à la pétanque et aux cartes. Il est 14 heures et le petit local, installé sur les hauteurs du village, est encore vide. Arturo, cheveux encore noirs, yeux bleus malicieux, semble ne pouvoir se défaire d’un petit sourire espiègle. «J’avais 8 ans, nous étions réfugiés dans une maison avec une centaine d’autres habitants, quand les Marocains sont descendus. Ils ont entouré la maison et, plus tard, ils sont venus chercher les femmes les unes après les autres pour les emmener dehors. Les gens pleuraient, suppliaient, mais il n’y avait aucune pitié, même pour les très jeunes.» Intrigué et «sans peur», le petit Arturo parvient à se glisser dehors. «Je voulais savoir ce qu’ils faisaient avec les filles, où ils les emmenaient pour pouvoir retourner les chercher. Alors, j’ai suivi une fille, j’ai regardé au coin de la maison pour voir dans quelle direction ils partaient, mais ils m’ont repéré et ils ont tiré. J’ai couru me cacher dans le petit bois juste en face. Ils m’ont vite oublié, ils étaient plus intéressés par ce qu’ils allaient faire… Ils se sont jetés sur elle, ils étaient trois. Je fermais les yeux mais je l’entendais toujours pleurer.» Assis dans le salon de la pièce nue et froide de l’association, Arturo a de nouveau 8 ans, il se recroqueville sur sa chaise et éclate en sanglots. Nous l’apprendrons plus tard, la femme qu’il a suivie, la femme qu’il a vu se faire violer, était sa mère.

Arturo s’effondre quand Ennio, 84 ans, un autre ancien de l’association, reprend à son tour le fil du récit. Alerte, l’ancien ouvrier vêtu à la mode des années 70 «accepte de raconter, même s’il aurait préféré tout oublier». Ennio n’a que 13 ans quand un groupe d’une dizaine de soldats français et marocains fait irruption dans la maison de berger où il s’est réfugié avec sa famille et plusieurs de leurs voisins. «Ils étaient en colère car les jeunes filles étaient cachées ailleurs, dans une grotte. Alors les militaires ont pris la seule femme qui était présente, une mère de famille, et ils m’ont obligé à tirer un matelas à l’extérieur de la maison. Ensuite, ils m’ont demandé d’aller chercher une bougie, pour que nous puissions tous bien voir ce qui allait se passer. Les uns après les autres, ils l’ont violée. Personne ne pouvait bouger, car ils étaient armés. L’un d’entre eux, un Blanc, nous a dit dans notre langue, que c’était ce que les Italiens avaient fait aux femmes françaises pendant la guerre.» Sept décennies plus tard, Ennio, rêve toujours de cette nuit «où il n’aurait jamais dû aller chercher le matelas».

Les récits des survivants ou de leurs descendants rivalisent d’horreur, et pourtant ils sont moins cruels que les comptes rendus factuels des tribunaux militaires. Ces documents, que nous nous sommes procurés, décrivent avec force détails le traitement réservé aux civils et mettent en cause la responsabilité du haut commandement qui avait obtenu de la part des gendarmes, des médecins et des coupables eux-mêmes, la preuve de ces exactions. «En réunion et sous le regard des proches.» C’est ainsi que Pierre D., soldat 2e classe, reconnaît avoir, le 12 juin 1944, «conduit dans une grotte» sous la «menace d’une arme» un garçon de 12 ans – qui témoigne également dans l’acte d’accusation. «Dans cette grotte, je l’ai déshabillé pour le violer, comme il s’opposait à ma volonté, je l’ai frappé de plusieurs coups de poing à la figure, puis je l’ai jeté à terre et l’ai fait coucher sur le ventre. A ce moment, le garçon s’est mis à crier, je l’ai menacé de mon arme en lui disant « ne crie pas ou bien je te tue ». Afin d’étouffer ses cris, j’ai appliqué ma main sur sa bouche, puis me jetant sur lui, je l’ai violé.» Le militaire sera condamné à dix ans de travaux forcés pour «atteinte à la pudeur».

Cette histoire fait terriblement écho à celle de Pietro, le vieux paysan de Lenola, et pourtant le mode opératoire de cette agression reste exceptionnel. En effet, selon les actes d’accusation dont nous avons eu copie, les militaires du général Juin qui se sont rendus coupables de violences sexuelles l’ont fait presque toujours en réunion, sous la garde d’au moins un camarade. Dans la majorité des cas, les soldats entraînaient les victimes un peu à l’écart du lieu de la rencontre ou commettaient leur crime dans la maison sous le regard des proches.

Une affaire de «reconnaissance»
C’est ainsi que le 30 mai 1944, quatre soldats français, Belgacem B., Jean-Marie G., François S. et Mohamed G. sont reconnus coupables de viol sur deux jeunes femmes de Castro dei Volsci, âgées de 20 et 29 ans. La première avait été agressée dans sa propre chambre en présence de sa mère et de sa tante, avant de l’être de nouveau par deux autres soldats, dans un champ de blé voisin. La seconde avait été violée dans la grange de la ferme. Bien que les quatre soldats furent reconnus coupables, seuls Jean-Marie G. et François S., les soldats français, obtiendront des suspensions d’exécution de peine. Indiqué dans les comptes rendus, le motif de la clémence est identique dans les deux cas : «Il semble bien résulter des données et des débats que X s’est laissé entraîner par des camarades indigènes et qu’il ne se soit pas rendu compte de la gravité de sa faute.» Aucun des historiens interrogés n’a pu expliquer cette différence de traitement.

Selon les données récoltées par Julie Le Gac, 207 soldats seront jugés pour violences sexuelles, et 19%, soit 39 hommes, seront acquittés, «le plus souvent faute de preuves». Vingt-huit soldats pris en flagrant délit seront exécutés sans jugement. L’historienne précise que «55 % d’entre eux bénéficieront de circonstances atténuantes attribuées de manière discrétionnaire». Pour certains, ces décisions de justice sont la preuve que la France a bien condamné ces exactions. En outre, après enquête, le 1er janvier 1947, Paris a autorisé l’indemnisation de 1 488 victimes de violences sexuelles. Une forme de reconnaissance ? Peut-être. Sauf que c’est Rome qui a payé. Selon la procédure mise en place par les Alliés, l’Italie, pays vaincu, a dû indemniser les victimes des exactions.

Au-delà de la question financière, pour Fabrizio Battistelli, professeur de sociologie à l’université de Rome (Sapienza), c’est avant tout une affaire de «reconnaissance». Selon le chercheur qui a travaillé sur les violences du CEF dans le Latium méridional, «il ne semble pas que, du côté français, il y ait eu une prise de conscience appropriée de la gravité des faits». Pour lui, «la responsabilité de la République française, représentée sur le terrain par le général Juin et ses subordonnés, est indiscutable».

En effet, le professeur estime que ces «crimes» ont été commis de «manière systématique» dans un cadre «de tolérance générale, sinon d’autorisation ouverte» du commandement français.

Moins radicale, l’historienne française estime que ces violences «ne sont pas un sujet tabou pour l’armée française», mais reconnaît «un problème d’encadrement dû à un manque de personnel». Julie Le Gac ajoute : «Si l’armée n’en parle pas ouvertement, c’est aussi pour ne pas ternir l’image glorieuse de la bataille de Monte Cassino, surtout à un moment où l’on commence à redonner sa juste place à la contribution des troupes coloniales, car cela brouille le message politique.»

Nous avons interrogé le ministère de la Défense, qui nous a fait la réponse suivante : «Nous ne pouvons pas nous positionner sur des faits historiques, par contre les historiens qui ont travaillé sur cette question se sont exprimés, vous pouvez consulter le service historique de la Défense, mais l’affaire est avérée.»

D’après Emiliano Ciotti, président de l’Association nationale des victimes des Marocchinate, qui collecte des archives depuis 2010, «l’objectif du travail de mémoire n’est pas de stigmatiser un groupe ethnique. C’est avant tout un geste politique. Il faut que la France reconnaisse l’existence de ces viols, qu’ils soient inscrits dans l’histoire de la Libération, que les manuels d’histoire la racontent. Pour qu’ils ne se reproduisent plus».

(1) Le nombre des viols commis par le CEF à cette période fait l’objet de débats parmi les historiens (entre 200 – le nombre de condamnations par les tribunaux militaires – et 12 000 environ), les gouvernements (2 000 pour le gouvernement italien, 1 488 personnes indemnisées pour les autorités françaises) et les associations (60 000). (2) «Viol de masse», en raison de la faible densité démographique de la province et de la courte période durant laquelle ils ont été commis. (3) «Vaincre sans gloire, le Corps expéditionnaire français en Italie», thèse publiée aux éditions les Belles Lettres, ministère de la Défense-DMPA.

Voir aussi:

Les nazis bottés hors d’Italie
Yannick Ripa

Libération

18 décembre 2013

La bataille de Monte Cassino ? «Un déluge de feu massif et terrifiant, des corps à corps silencieux et assassins», et des bombardements qui laissent un monastère en ruines et ouvrent aux Alliés la route de Rome en juin 1944. Voilà ce qu’au mieux les mémoires et les manuels ont retenu de la reconquête de l’Italie. C’est faire peu de cas du rôle militaire, mais aussi symbolique, du corps expéditionnaire français (CEF) que commande Juin : pour la première fois depuis 1940, les couleurs de la France sont brandies sur un champ de bataille européen, la réinsérant dans le camp des combattants. C’est cette épopée que raconte ce livre magnifique et puissant, qui additionne les qualités des thèses d’Etat d’autrefois et les apports historiographiques des dernières décennies, intégrant à une histoire militaire celles de la guerre vue d’en bas, des sensibilités, des représentations et du genre.

Julie Le Gac mène le lecteur avec brio de la création du CEF en novembre 1942, en Afrique du Nord, à son action au plus près de la ligne Gustave, après son débarquement en novembre 1943 à Naples, loin du territoire national dont la libération est son objectif principal.

Merlinettes

Sont réunis dans cette unité d’anciens cadres de l’Armée d’Afrique qui ont rompu avec Vichy sous la pression «de l’extérieur afin que l’armée de reconquête soit celle du peuple français», des membres des Forces françaises libres, des évadés par l’Espagne, des Français des colonies et des «indigènes» de l’Empire. La cohésion repose sur une proximité entre le commandement et la troupe, puis sur un tragique destin partagé. Dans la bataille se tissent des liens entre Européens et indigènes, et entre hommes et femmes. Face à la «faiblesse du vivier européen», le général Merlin a recouru au recrutement féminin, malgré les réticences, tant le port des armes demeure constitutif de l’identité masculine. Aussi les Merlinettes (3 000 volontaires) ne seront-elles pas de vrais soldats : la mort de l’une d’elles est vécue comme l’effet désastreux et inacceptable d’une transgression du genre. Le conflit a d’autres effets : face à la «violence inouïe», aux pertes «considérables», au déracinement, certains sombrent dans la folie. Malgré l’identification des névroses de guerre lors du conflit précédent, les autorités françaises, à l’inverse des Alliés, continuent de les ignorer. La reconnaissance de la frustration sexuelle des combattants conduit, elle, à l’ouverture de bordels de campagne.

Le Gac, qui domine son sujet à la perfection, fait se répondre les objectifs des dirigeants et les élans et doutes des combattants, ceux surtout des indigènes dont l’incorporation a révélé les profondes fissures entre colons et colonisés : «La mobilisation des cœurs a échoué.» Quant à l’évolution des enjeux dans chaque camp, elle échappe sans doute en partie aux soldats du CEF, tout comme l’instrumentalisation par les nazis de la destruction du monastère, érigé en symbole de la culture européenne que les Alliés menaceraient.

Barbarisation

«L’âpre et destructive guerre de position» transforme Monte Cassino en Verdun de la Seconde Guerre mondiale ; l’horreur des combats dissout le sens idéologique de la lutte, qui plus est chez ceux qui ont été appelés pour défendre des principes et des libertés qu’aucun gouvernement ne leur a ni appliqués ni accordés. La guerre n’y change rien : les goumiers sont pour leurs chefs des soldats de seconde zone, incapables de «se substituer aux Européens». Ils leur attribuent des qualités guerrières ataviques, des cruautés ou lâchetés, en application de «l’idéologie des races martiales». Cette lecture favorise leur barbarisation par la propagande ennemie et imprègne les mentalités des Italiens, hésitant à voir en eux des libérateurs, leur attribuant violences et viols sur les civil(e)s. De fait, les exactions se multiplient après la victoire ; le scandale entache le CEF. Victorieux sans gloire, il est dissous pour des raisons de «stratégie internationale et de politique nationale» à l’été 1944, alors même que se dessine l’image d’Epinal d’une France libérée par ses colonies.

Yannick RIPA Julie Le Gac Vaincre sans gloire. Le corps expéditionnaire français en Italie (novembre 1942-juillet 1944) Les Belles Lettres/Ministère de la Défense-DMPA, 613 pp., 29,50 €.

Voir également:

Le corps expéditionnaire français en Italie

Violences des « libérateurs » durant l’été 1944
Tommaso Baris [*]

Vingtième Siècle. Revue d’histoire
2007/1 (no 93)

Récemment projeté sur les écrans français, le film Indigènes entend réhabiliter la mémoire, il est vrai occultée, des troupes coloniales qui participèrent à la campagne d’Italie puis contribuèrent tant à la libération de la France qu’à la victoire du 8 mai 1945. Ce souvenir glorieux qu’illustra d’abord la bataille de Cassino n’a pas été partagé en Italie, où le passage des troupes françaises a laissé d’autres traces. Vingtième Siècle. Revue d’histoire verse au dossier les données et les conclusions de l’enquête conduite sur ce point par des historiens italiens.

On associe généralement la présence du corps expéditionnaire français en Italie à son rôle décisif dans la chute de la ligne Gustav. Suivant le maréchal Juin, commandant en chef du contingent français, les militaires ayant participé à cette campagne ont volontiers souligné dans leurs Mémoires le rôle central des troupes tricolores dans une épopée qui permit notamment d’ouvrir la route de Rome aux forces anglo-américaines [1][1] Alphonse Juin, Mémoires. Alger, Tunis, Rome, Paris,….

Aujourd’hui encore, les anciens revendiquent fièrement ce titre de gloire. Citons, pour ne prendre que ce seul exemple, le général François Barillon, alors jeune officier d’artillerie, interviewé dans le documentaire Mattatoio Cassino (la boucherie de Cassino), retransmis par la télévision publique italienne lors des commémorations du 60e anniversaire de la percée du front [2] L’historiographie française sur la bataille de Cassino s’est d’abord préoccupée, dès les premières publications de l’immédiat après-guerre, de souligner l’apport du corps expéditionnaire à la défaite des Allemands, célébrant avec emphase sa valeur militaire [3] Les travaux les plus récents adoptent la même perspective et revendiquent, parfois agressivement, ces titres de gloire, soulignant sans pondération le rôle joué dans la percée de la ligne Gustav [4]

Rappel historique
Les troupes du corps expéditionnaire débarquent à Naples en novembre 1943. Armées et équipées par les Alliés, elles sont aux deux tiers composées d’hommes enrôlés au Maroc, en Algérie et en Tunisie. Des officiers et des sous-officiers majoritairement français les encadrent, même si quelques éléments maghrébins se trouvent parmi les grades supérieurs. Dirigé par Alphonse Juin depuis janvier 1944, ce contingent français est formé de deux divisions d’infanterie. À partir du printemps, et après avoir fait ses preuves dans le secteur d’Atina, il fut renforcé par d’autres détachements. En outre, quelque 12 000 goumiers marocains s’ajoutèrent au corps expéditionnaire français, portant ses effectifs à 112 000 hommes [5]

Le terme de « goum » désignait initialement l’unité de police coloniale créée par les Français au Maroc en 1908. Au départ utilisés pour mater les révoltes dans le royaume chérifien, les goumiers furent employés hors du territoire marocain et engagés dans d’autres conflits dès la première guerre mondiale. Formé de deux cents membres, chaque goum se subdivisait en tabors, formation plus restreinte composée de cinquante à soixante-dix hommes commandés par des officiers français. Recrutés parmi les tribus arabes et berbères de l’Atlas, ces goumiers étaient spécialisés dans les combats en montagne, comme ils l’avaient démontré en réprimant l’insurrection du Rif dans les années 1920 [6] Compte tenu de ces caractéristiques, leur engagement dans les combats paraissait désormais crucial pour la stratégie alliée : après des mois d’exténuants et inutiles affrontements autour de Monte Cassino, une offensive devait être lancée dans la zone Sud-Est, à la frontière du Latium et de la Campanie. Les soldats du corps expéditionnaire français avaient la difficile mission d’ouvrir la route aux troupes américaines de la 5e armée, en conquérant les chaînes montagneuses des Aurunci et des Ausoni, à mi-chemin des provinces de Latina et Frosinone. Dans la nuit du 11 mai 1944, les troupes coloniales françaises s’élancèrent donc à l’assaut des monts Maio et Faito, dont le contrôle permettait de conquérir la vallée du Liri.

Dans cette zone, les défenses allemandes étaient dégarnies, le secteur étant « considéré [comme] inattaquable […], à cause de la morphologie inhospitalière ». Nonobstant son infériorité numérique, la 71e division de la Wehrmacht réussit à infliger de lourdes pertes aux soldats coloniaux, en bloquant leur avancée pendant deux jours. C’est seulement en ayant recours à une autre division, envoyée en première ligne, que le général Juin vint à bout de la résistance ennemie : après d’âpres combats, les villages de Vallemaio et San-Giorgio-a-Liri se rendaient le 14 mai, la commune d’Ausonia étant conquise le lendemain. Après s’être assurées du contrôle de Monte Petrella le 16 mai, les troupes françaises conquirent également, dès le jour suivant, le petit village d’Esperia, amorçant ainsi une rapide avancée le long de l’arrête dorsale des Aurunci [7] Les soldats français, les goumiers notamment, capables de franchir les zones les plus inaccessibles, occupèrent les petits centres urbains de Campodimele, Itri, Lenola, et Vallecorsa, et ouvrirent la voie de Ceprano et Frosinone aux blindés alliés. Malgré de très lourdes pertes, les bataillons coloniaux n’interrompirent pas leur marche, remontant la vallée de l’Amaseno et de Sacco, et rejoignant Valmonte, à peu de kilomètres de Rome, lors des dernières semaines de mai. De sorte que les généraux allemands furent contraints d’ordonner une retraite désastreuse pour éviter l’encerclement total de leurs troupes [8] Le 4 juin 1944, les Anglo-Américains entraient triomphalement dans Rome.

Violences
Cette libération s’accompagna d’un comportement particulièrement agressif et violent envers les populations locales. Dès les premiers temps de leur progression victorieuse, les soldats du contingent français se rendirent coupables de « graves […] violences et […] abus […] dans toutes les régions où ils sont passés », s’abandonnant « à une activité terroriste » marquée par « des centaines de vols, homicides, attaques à main armée, violences sexuelles, coups et blessures, saccages et dévastations » [9] Un officier de l’armée italienne décrivait ainsi le comportement de ces troupes :

« Quiconque se trouve sur leur route est attaqué à main armée […]. Ils s’emparent de tout […], et si dans le groupe se trouvent des femmes, elles sont déshabillées avec violence en cas de résistance. Si, par exemple, ils s’engouffrent dans quelques fermes encore habitées, ils s’adonnent à un vrai saccage ; à la suite de quoi, les armes à la main, ils chassent les hommes des maisons et violent les femmes sans aucun respect ni pour les jeunes ni pour les personnes âgées. […] Dans tous les cas, on déplore que les actes de violence charnelle s’accompagnent de coups très violents. Les rapports médicaux mentionnent dans leurs diagnostics des déflorations associées à des lésions multiples, des ecchymoses et autres traumatismes […]. Dans l’ensemble, on peut affirmer, sans risque d’être démenti, que 90 % des personnes qui ont traversé la zone d’opérations des troupes marocaines ont été détroussées de tous leurs biens, qu’un nombre élevé de femmes ont été violentées, et que l’on a compté un nombre important d’hommes auxquels on a fait subir des actes contre nature [10]

Les conditions particulières de la « libération » des villages du Latium méridional sont reconstituées de manière détaillée dans une longue lettre de Giovanni Moretti envoyée au commandement militaire français. Passée la première journée d’occupation, le 17 mai, le maire de la commune d’Esperia écrit : « On a constaté dans de nombreuses habitations les premiers cas de violence contre des femmes, des vols, des saccages, des vols à main armée, et le meurtre de ceux qui tentèrent de défendre leurs femmes, ainsi que des incendies. Terrorisées par ces agissements, les populations cherchèrent de l’aide auprès des officiers français commandant ces détachements ; on leur répondit toujours évasivement et parfois négativement [11]

Les troupes purent impunément poursuivre leurs actions criminelles durant les deux ou trois jours qui suivirent, sans que la population civile ne se livre à des mesures de rétorsion : affamée et dépitée, elle dut subir ces humiliations de la part des troupes. Comme les unités marocaines étendirent leur occupation sur tout le territoire de la commune et qu’elles y stationnèrent pendant plus de dix jours, les maisons, les granges, les taudis furent fouillés et saccagés, parfois incendiés et dépouillés de tous les objets : « L’or, l’argent liquide, le bétail, les nappes, le linge, etc. En un court laps de temps, la zone tout entière fut pillée et la population terrorisée. […] Par la suite, la population s’achemina vers Spigno Saturnio, siège du commandement américain, et fut agressée durant le parcours pour être systématiquement dépossédée de ses derniers objets de valeur ; souvent les femmes furent violentées et durent subir des sévices [12] Amelia De Andreis décrit par exemple l’assaut contre la maison où s’était caché un groupe de réfugiés, puis l’assassinat d’une vieille femme, écartelée alors qu’elle voulait s’opposer aux violences des soldats marocains :
11« Ensuite, quand on sortait, c’était la nuit… il faisait sombre et nous nous sommes réunis dans une petite maison, toute délabrée, juste pour se mettre à l’abri… nous étions nombreux, plus d’une centaine, et puis là, les Marocains […] sonnèrent à la cloche… et puis ils ont attrapé Martella et puis tous ceux qui se mirent à crier, et puis une et toutes les autres se mirent à pleurer… ô combien de pleurs, Sainte Vierge, ô combien de pleurs, combien de larmes… La femme qui habitait en dessous de chez nous… à Fontanella… ils la suspendirent à l’envers, avec les pieds attachés en l’air et ils la découpèrent morceau par morceau… parce qu’elle n’avait pas obéi à leurs ordres… les Marocains ont fait ça : ils l’ont découpée… comme un cochon… tu as vu comme on découpe un porc… ils ont fait pareil [13]

Le passage des soldats coloniaux est évoqué par les témoins comme un moment d’extrême violence, également confirmé dans les descriptions de certains abus sexuels que conservent les archives locales. Dans la plainte provenant d’Itri, on peut lire :

« Dimanche matin un nombre important de Marocains sont arrivés à la maison de ma belle-sœur […], ils l’ont emmenée dans une grange et elle fut violentée par quatre Marocains. Peu de temps après, une autre femme […] fut portée derrière une meule de foin, où une dizaine de Marocains la violèrent. Une de mes petites filles […] fut amenée dans la campagne et violée par sept Marocains, l’un d’eux la mordit à la cuisse et au cou […]. Une autre de mes petites filles […], alors qu’elle tentait de s’éloigner avec les chèvres, fut violentée par de nombreux Marocains (je crois cinq ou six). Venus à la maison ils prirent ensuite la sœur de […] et tentèrent de l’emmener dehors, évidement pour la violer : ceux qui étaient présents s’y opposèrent, mais ils furent bastonnés et la fille eut la main entaillée [14]

Ne nous étonnons pas qu’une comparaison entre l’occupation allemande et le passage des troupes françaises se soit rétrospectivement opérée : le comportement des soldats allemands est évoqué en des termes élogieux, en évidente opposition avec l’attitude des soldats coloniaux. Filomena Palazzo raconte : « Les Allemands se comportaient bien… la grande tragédie ce sont les Marocains qui l’ont commise… Les Allemands, au contraire, n’ont outragé aucune femme, ils volaient uniquement un peu de nourriture pour manger [15] Sur ce point, le récit des interviewés, recueillis soixante ans après les événements, et les dires des réfugiés rapportés juste après le passage des militaires français concordent. « Nous avons plus souffert durant les vingt-quatre heures où nous avons été en contact avec les Marocains que durant les huit mois où nous avons subi l’occupation allemande », peut-on lire dans une note datée du 25 mai 1944, reprenant les rumeurs propagées par des réfugiés qui avaient rejoint Capoue. « Les Allemands nous ont volé des chèvres, des brebis, des vivres, mais ils ont respecté nos femmes, nos pauvres économies ; les Marocains se sont précipités sur nous comme des démons déchaînés, ils ont violenté, en menaçant avec leurs mitraillettes, jeunes filles, femmes, enfants, se succédant comme des bêtes à tour de rôle, ils nous ont dépouillés de notre argent, ils nous ont poursuivis jusque dans nos villages et nous ont pris nos paquets, notre linge, nos chaussures, nous laissant ainsi [16]

Responsabilités

Pour la population, un niveau aussi généralisé de violences n’aurait pu avoir lieu sans l’aval des commandements anglo-américains, accusés d’avoir laissé les mains libres aux soldats coloniaux, contrepartie du prix élevé payé durant l’avancée victorieuse des troupes. « Les Américains ont donné carte blanche aux Marocains, pour qu’ils percent la ligne de front, et aussi pour épargner leurs propres soldats. Alors, ils laissaient faire à ces soldats ce qu’ils voulaient… sinon, sans carte blanche, les Marocains ne combattaient plus et n’avançaient plus », confirme Tommaso Pelle [17] Fortement enracinée dans la mémoire collective, cette opinion est amplement reprise par les nombreux travaux d’histoire locale qui évoquent la guerre dans le Latium méridional. Elle présente même comme authentique un faux message du général Juin, adressé aux soldats coloniaux, dans lequel il leur promet le droit de saccage et de razzia, si ceux-ci réussissent à percer la ligne Gustav. Cette déclaration aurait autorisé les troupes coloniales « à pouvoir, durant cinquante heures, dans les territoires conquis, “tout prendre, tout faire, détruire et tout emporter s’ils l’avaient mérité”, avec une allusion explicite aux femmes [18]. La déclaration suivante serait, selon ces ouvrages, la traduction, depuis l’arabe, du message diffusé aux troupes coloniales :

« Au-delà des monts, au-delà des ennemis que cette nuit vous tuerez, il y a une terre abondante et riche de femmes, de vin, de maisons. Si vous réussissez à passer outre cette ligne sans laisser un seul ennemi vivant, votre général vous le promet, vous le jure, vous le proclame : ces femmes, ces maisons, ce vin, tout ce que vous trouverez sera à vous, à votre bon plaisir et votre volonté. Pour cinquante heures. Et vous pourrez avoir tout, faire tout, prendre tout, tout détruire ou tout emmener, si vous avez vaincu, si vous l’avez mérité. Votre général tiendra sa promesse, si vous obéissez pour la dernière fois jusqu’à la victoire [19][19] L’Italia Martire. Il sacrificio di un popolo, Rome,…. »

Resté introuvable dans les archives, ce texte est apparu pour la première fois dans un volume publié en 1965 par l’Associazione nazionale vittime civili di guerra (Association nationale des victimes civiles de la guerre), une structure qui, par sa fonction institutionnelle, est prête à endosser, quitte à l’adapter, le point de vue de la population civile. Les années suivantes, la déclaration présumée du général Juin a trouvé un crédit croissant ; elle a finalement été de nouveau diffusée dans des publications ou sur des sites internet parfois liés à l’extrême droite (mais pas exclusivement), où elle est présentée comme authentique [20] Un message exaltant la « France libre » fut effectivement envoyé par Juin à ses troupes avant le déchaînement de l’offensive. Il est d’ailleurs repris dans ses Mémoires et constitue peut-être l’origine de cette fausse déclaration. Mais le problème de son authenticité n’efface pas son importance [21] : les « fausses informations » doivent être considérées dans leur acceptation collective ; et quand elles ne sont pas vraies, ou au moins vraisemblables, les chercheurs doivent s’interroger sur les falsifications historiques et les constructions sociales qui se dissimulent derrière des perceptions si communément partagées [22] En l’occurrence, cette fausse déclaration permet d’expliquer l’expérience concrète de la population. Du point de vue des habitants du Latium méridional, il était impossible que dans le cadre d’une armée, des soldats puissent, sans l’accord des hiérarchies supérieures, en arriver à de telles extrémités et à une telle violence. Seul un ordre officiel rendait compréhensible un tel relâchement de la discipline militaire.

Dans cette perspective, les assonances entre le faux message et les récits des interviewés illustrent la force hégémonique d’une véritable invention de la mémoire collective, pouvant s’émanciper du récit oral par sa capacité à représenter « le jugement exprimé par les habitants [23]. Dans la fausse déclaration, apparaissent de manière significative des éléments tels que la référence aux « cinquante heures de carte blanche », évoquée par de nombreux interviewés : « Les Français ont garanti aux troupes marocaines, qui se sont acclimatées dans les montagnes, dans la zone entre le Maroc et l’Algérie […], cinquante heures de carte blanche », raconte Giuseppe Caporusso [24] En ce qui concerne l’extension temporelle des violences, l’« erreur » de la mémoire est d’autant plus intéressante qu’elle touche directement à la perception des habitants de la zone. L’idée des cinquante heures de « carte blanche » s’est fortement enracinée dans l’imaginaire collectif. Pour les habitants des différentes communes, ces cinquante heures correspondent à peu près à la durée séparant l’arrivée des premières patrouilles de soldats marocains et son corollaire de violence, de l’irruption des divisions américaines qui coïncide avec la fin des viols, du moins dans les centres urbains. Dans chaque commune, les viols, les vols et les saccages se sont concentrés sur deux à trois jours maximum, même si globalement les violences des troupes coloniales ont duré plus longtemps. Aussi, les viols et les autres délits commencèrent dès la mi-mai dans les premiers centres urbains « libérés » de la vallée du Liri. À Lenola, petit centre de la province de Latina, un peu plus au nord d’Esperia, sur les monts Aurunci, 302 violences sexuelles furent recensées (parmi lesquelles 18 à l’encontre d’hommes), touchant des femmes âgées de 11 à 80 ans. Débutant le 20 mai, elle se concentrèrent entre le 23 et le 25 mai. Ce n’est qu’à la fin du mois, aux alentours du 29 mai, qu’elles s’atténuèrent, concomitamment à l’éloignement des troupes marocaines [25] Dans les communes de Giuliano-de-Roma, Patrica, Ceccano, Supino, Morolo et Sgurgola, situées à quelques dizaines de kilomètres de la capitale, on dénombre en seulement trois jours (entre le 2 et le 5 juin, soit après la libération de la capitale italienne) au moins 418 violences sexuelles (dont 3 sur des hommes), 29 homicides et 517 vols commis par des hommes du corps expéditionnaire français [26]

Impossibles statistiques

Il est toutefois difficile de dresser un bilan complet des violences perpétrées par la troupe du corps expéditionnaire durant l’offensive contre la ligne Gustav. Les chiffres divergent d’un écrit à l’autre, notamment en raison de l’extrême difficulté qu’éprouvent les victimes à parler, comme le mentionne la préfecture de Frosinone en juin 1945 : « Les enquêtes sont d’autant plus difficiles que les cas de violences perpétrées par les troupes marocaines sont importants, et qu’il faut prendre en compte la pudeur d’une partie des femmes violées, réticentes à narrer les violences subies [27] Si quelques fausses déclarations de viols ont pu surgir dans l’espoir d’obtenir un dédommagement du gouvernement français, et plus tardivement une pension de l’État italien, nombre de femmes violées, malgré les possibles avantages financiers, renoncèrent à signaler leurs viols. Ceci apparaît clairement dans les rapports des forces de l’ordre, chargées de vérifier la véracité des demandes parvenues aux autorités centrales. Les carabiniers de Pontecorvo, un centre de la province de Frosinone, se référant aux violences commises par des soldats marocains et subies par une jeune fille, signalaient que la victime, « par honte, ne les avait révélées à personne et ne s’était pas faite examiner [28]

L’attitude ambiguë du gouvernement italien compliqua la situation. Initialement, les autorités du Royaume du Sud se montrèrent attentives à la question des violences sexuelles, espérant l’utiliser comme monnaie d’échange lors des négociations avec certains pays de la coalition alliée. Dans cette perspective, la présidence du Conseil invitait durant l’été 1944 « à recueillir une documentation rigoureuse des violences commises sur le territoire italien par les troupes marocaines », afin « de répondre concrètement aux accusations récurrentes de violences perpétrées par nos propres troupes dans les territoires qu’elles ont occupés et à d’éventuelles désignations de criminels de guerre italiens ». Une fois la guerre achevée, la définition de nouveaux équilibres au cours de la guerre froide, rendit superflu le rappel des viols commis par le corps expéditionnaire français. Le gouvernement central refusa alors certaines demandes qui lui étaient adressées, affirmant qu’« elles ne reposaient sur aucun fondement, les personnes n’ayant subi aucun préjudice, comme en témoignent d’ailleurs un certain nombre de requêtes accusées d’escroquer l’État [29]. Le pouvoir laissait ainsi entendre que toutes les demandes d’indemnités (cinquante mille lires environ) présentées par des victimes civiles étaient le fruit d’exagérations, ou pire, de tentatives d’escroquerie.

Le décompte des violences sexuelles commises par les soldats du corps expéditionnaire est risqué. Si l’on se réfère au rapport d’un inspecteur du ministère de la Santé, envoyé par le gouvernement italien dans le bas Latium en septembre 1944, le nombre de victimes s’élèverait à environ trois mille cent dans les provinces de Frosinone et de Latina [30]. Mais au cours de cette enquête, de nombreux centres urbains parmi les plus touchés ne furent pas examinés. À Esperia par exemple, le généraliste local précisait au maire en 1946, qu’il avait soigné plus de sept cents femmes, contaminées par des maladies vénériennes comme la blennorragie ou la syphilis [31]

De nombreuses autres petites villes, touchées par le passage des troupes françaises, ne furent jamais visitées. En tenant compte à la fois du nombre élevé de communes concernées par le passage des troupes coloniales (plus d’une quarantaine) et de la longueur relativement importante de la période durant laquelle des violences sexuelles eurent lieu, le chiffre de douze mille femmes violées qu’avance l’organisation communiste féminine l’Unione Donne Italiane semble crédible. Selon la même enquête, les demandes d’indemnités pour des dommages matériels causés par les soldats français à la population italienne (catégorie générale regroupant des réalités aussi différentes que les vols ou les homicides) s’élevaient à soixante mille environ [32]. Par-delà la spéculation autour des chiffres, un élément paraît irréfutable : dans le Latium méridional, les violences sexuelles perpétrées par les troupes alliées ont eu une dimension massive, faisant de la situation italienne un cas unique. Certes, différents cas de viols commis, par exemple, par les soldats américains peuvent être dénombrés en Europe occidentale durant la seconde guerre mondiale ; mais il s’agissait, la plupart du temps, d’initiatives individuelles se produisant à l’arrière du front [33][33] J. Robert Lilly, La Face cachée des GI’s. Les viols…. Ces événements italiens semblent en revanche s’insérer à mi-chemin entre l’aspect épisodique des viols commis par les soldats alliés en Angleterre, en France ou en Allemagne, et le côté systématique des violences sexuelles qui accompagnèrent l’avancée de l’Armée rouge vers l’Allemagne [34][34] Norman M. Naimark, The Russians in Germany. A History…. La mémoire des habitants du bas Latium présente de fortes similitudes avec celle de la population de l’Autriche méridionale : dans cette région également, l’attente de la fin de la guerre fut compromise par le comportement des « libérateurs » russes enclins, au-delà des prises de positions officielles, à considérer les civils comme des ennemis vaincus, devant acquitter la défaite aux prix du saccage et du viol [35][35] Paul Pasteur, « Violences et viols des vainqueurs :….
Carte blanche du commandement français ?

Comme les troupes soviétiques, les soldats coloniaux purent, durant leur offensive contre la ligne Gustav et sur une période importante, profiter d’un régime disciplinaire particulièrement permissif. Le relâchement de la discipline interne aux subdivisions se confirme lorsqu’on analyse l’attitude adoptée par le commandement français face aux délits commis avant la percée du front. Depuis le débarquement en Italie, des violences contre la population civile avaient été perpétrées par les membres du corps expéditionnaire français, particulièrement en Campanie. Les autorités françaises avaient alors collaboré avec les forces de l’ordre italiennes, en cherchant à identifier les coupables. À Atella, par exemple, une jeune fille avait « perdu sa virginité avec violence et été violée pendant plus d’une heure par trois militaires arabes de l’armée française, puis abandonnée à terre », le 24 décembre 1943. Les responsables du viol furent « identifiés et arrêtés par le commandement de leur régiment », et déférés devant le tribunal militaire allié. Devant des crimes plus atroces encore, des méthodes plus expéditives avaient été employées. Après la découverte du cadavre d’un enfant de 9 ans dans la commune de Santa-Maria-la-Fossa, comprenant « des lacérations de l’orifice anal, des signes évidents de blessures dans la région abdominale et d’étranglement au moyen d’une corde, et des ecchymoses sur tout le corps », l’auteur de ce délit macabre, un militaire français de couleur, avait été non seulement identifié mais également emmené par la police militaire française près du cimetière du village où il avait été fusillé en présence de tout son détachement [36][36] ACS, MI, DGPS, 1944-1946, b. 175, f. « Napoli. Incidenti….

Même les documents français relatifs au corps expéditionnaire, conservés au Service historique de l’armée de terre, relate de nombreux épisodes similaires à ceux qui viennent d’être narrés. Dans les zones éloignées du front, les autorités françaises punirent des soldats responsables de violences contre les civils. Environ trois cent soixante militaires du corps expédi-tionnaire français furent déférés devant les tribunaux militaires pour des délits commis durant la campagne d’Italie [37][37] Jean-Christophe Notin, op. cit., p. 505.. Mais « au moment où se déroule cette bataille, aucun pouvoir ne peut, ou ne veut, intervenir pour défendre les civils [38][38] Gabriella Gribaudi, Guerra Totale. Tra bombe alleate… », comme l’écrit Gabriella Gribaudi.

Le commandement français resta tout d’abord indifférent au sort des civils italiens. Les archives françaises révèlent pourtant qu’il avait eu connaissance des violences commises lors de la percée de la ligne Gustav, d’autant plus que les chefs militaires alliés leur avaient rapidement transmis ces informations. Pour mettre fin à de tels épisodes, le commandant général de l’armée française intervint. Mais dans la déclaration envoyée à ses officiers le 24 mai, soit dix jours après le début des violences dans le bas Latium, Alphonse Juin se montra ambivalent. Tout en les invitant à faire cesser les actes de brigandages, de vols et de viols, il utilisa un vocabulaire ambigu à l’égard de l’Italie, définie « comme un pays conquis », dont le peuple « expérimente actuellement toutes les horreurs de la guerre et dont les conditions sont pitoyables aux yeux de nos alliés ». Le commandant français expliquait « qu’il fallait maintenir une attitude digne, malgré nos sentiments à l’égard d’une nation qui a odieusement trahi la France ». Vu la teneur de ce message, il n’est pas surprenant que les autorités alliées aient trouvé inopportun d’envoyer ce texte au gouvernement italien, bien que sa rédaction soit intervenue après sollicitation des commandements anglo-américains – ce que reconnaissait d’ailleurs le général français, décrivant son commandement « choqué par les accusations portées par l’AMG [Allied Military Government] sur le comportement de certains éléments des troupes françaises à l’encontre des Italiens [39][39] ACS, PCM, 1948-50, 33491, f. « Violenze truppe alleate »,… ».

Dans une note datée du lendemain, les Anglo-Américains persistaient à souligner que « le comportement des troupes françaises avait causé de grosses difficultés » : ils recevaient « continuellement des plaintes pour vols et homicides », dont l’authenticité ne faisait aucun doute. D’où les remontrances des chefs de la 5e armée auprès du commandant français, qui tentaient « de renforcer la discipline dans leurs rangs et leurs troupes ». Dans un rapport daté du 27 mai, les mêmes commandements français reconnaissaient l’évidente difficulté à « superviser le comportement de leurs troupes durant une guerre de mouvement dans un pays de montagne, caractérisée par des excès de tous types, notamment des viols perpétrés dans d’horribles conditions », « conséquence directe d’un relâchement de la discipline ». Il fallait donc, répétait Juin « mettre fin à ces agissements qui étaient indignes d’une armée victorieuse [40][40] ANG, b. 63, f. 270, « Fonti in copia sull’occupazione… ». Au-delà des paroles rassurantes et des engagements pris par le commandement français, les violences des soldats coloniaux se poursuivirent. Le général Harold R. Alexander, commandant en chef des troupes alliées en Italie, expliquait lui-même le peu d’écho qu’obtint la déclaration du général Juin. Bien que des « mesures drastiques », dont la peine de mort, aient été adoptées par le général français, on peut douter « que les jeunes officiers français l’aient pris au sérieux. Les troupes françaises ont envers les Italiens un dur ressentiment et je crois que dans de nombreux cas, ceci a eu pour conséquences que les jeunes officiers ont autorisé ou ignoré le comportement de leurs troupes [41][41] Ibid., note du général Harold R. Alexander du 2 juillet… ».

Les archives américaines confirment en substance les accusations formulées par le gouvernement italien. Ivanoe Bonomi, alors président du Conseil, écrivait dans un mémorandum envoyé aux autorités anglo-américaines : « L’aspect le plus singulier et douloureux de la question est l’attitude adoptée par les officiers français. Loin d’être intervenus ou d’avoir réprimés de tels crimes, ils se sont au contraire acharnés contre les populations civiles qui cherchaient à s’opposer à de tels agissements. » Le document rappelait que les « Italiens étaient particulièrement amers et ce d’autant plus qu’ils savaient que les troupes françaises de couleur opérant en Italie avaient été enrôlées selon un accord leur laissant un droit de vols et de saccages ». Les crimes commis n’étaient donc que « la conséquence naturelle de leur engagement » et « leur comportement ne pouvait pas ne pas avoir été prévu lors de leur envoi en Italie » [42][42] ACS, PCM 1948-50, f. 19.10., n. 33491, f. « Violenze…. Il sous-entendait donc que l’utilisation des troupes marocaines avait été délibérée, forme de punition, peut-être, pour l’agression commise en 1940 contre la France. Dans ses grandes lignes, cette attitude hostile coïncidait avec les positions officielles du gouvernement de la France libre à l’égard de l’Italie. Le Comité français de la libération nationale n’avait reconnu ni l’armistice signé par l’Italie en septembre 1943 ni son statut de puissance cobelligérante, arguant de la permanence de l’état de guerre entre les deux nations. Pour les Français, l’Italie restait encore, durant l’été 1944, un pays ennemi qui ne pouvait être coopté dans la coalition des forces alliées. Il en irait ainsi jusqu’à la fin du conflit [43][43] Sur les rapports entre le gouvernement de la France…. Malgré la demande des commandements anglo-américains, les violences des troupes françaises se poursuivirent, même après la libération de Rome.
Nouvelles violences

Les soldats du corps expéditionnaire commirent encore, mais dans une moindre mesure, de graves violences à l’encontre des populations locales dans le Latium septentrional et la Toscane. Les autorités militaires italiennes signalaient que « les militaires marocains […] continuaient à développer une activité terroriste dans toutes les zones où ils passaient comme […] à Montefiascone, et en général dans toute la zone du lac de Bolsena, où ils avaient commis des centaines de vols, d’homicides, de braquages, de viols, de coups et blessures, des saccages et des dévastations [44][44] AUSSME, Carteggio Comando Supremo e Stato Maggiore… ». Après le Viterbois on dénombra des incidents même dans la province de Sienne. « Même là en effet, reprenaient les autorités italiennes, les troupes françaises, et particulièrement les contingents marocains, ont continué à recourir à des violences à caractère sexuel contre les populations, suscitant la panique et la honte », au point qu’elles accueillirent avec soulagement la rumeur selon laquelle « dans ces zones les troupes françaises seraient rapidement relevées par des contingents britanniques » [45][45] Ibid., racc. 150, f. « Patrioti Bande Italia Centrale…. Les passages des troupes coloniales dans la province de Livourne et à l’île d’Elbe furent particulièrement dramatiques. Ils suivirent les mêmes modalités que lors de la percée de la ligne Gustav. Là aussi, viols et homicides succédèrent à des opérations militaires délicates et semblent avoir bénéficié du consentement de la hiérarchie militaire.

Les soldats du corps expéditionnaire français (soit environ 17 400 hommes), Sénégalais et Marocains dans leur grande majorité, dirigés par des gradés français, débarquèrent dans la nuit du 17 juin 1944. Après avoir débordé en deux jours « la défense – dans certaines zones – acharnée de divisions allemandes et fascistes de la République sociale italienne », ils s’abandonnèrent « envers la population de l’île à toutes sortes d’excès, violant, volant, razziant villages et domaines, prélevant le bétail, le vin, et tuant qui tentait de s’opposer à leur arbitraire ». « Les officiers assistèrent dans l’indifférence à ces massacres », obligeant les habitants du lieu à se retirer « dans les maisons en montagne », en attendant le retour à la normale, qui n’intervint « qu’au départ des divisions, vingt-cinq jours plus tard ». Selon « les vérifications diligentes » des carabiniers, outre les vols, braquages, et dévastations, s’étaient produits dans cette zone 191 cas de violences sexuelles, 20 tentatives de viols sur des femmes, et une tentative de viol sur une petite fille. Les homicides liés à la résistance furent nombreux [46][46] ACS, MI, DGPS, 1944-1946, b. 175, f. « Livorno. Incidenti…. Mais la plus grande partie des troupes présentes en Italie fut retirée pour être engagée dans le débarquement en Provence, suivant le vœu du général de Gaulle qui préférait, de loin, engager ces troupes dans la libération du territoire national, plutôt que de les utiliser sur un théâtre d’opération à ses yeux secondaire [47][47] Sur le débarquement de Provence : André Cousine, « La….

Une violence tribale ?

L’ampleur des violences perpétrées par les militaires du corps expéditionnaire français en Italie mérite une réflexion sur les causes plus profondes de ces événements. Dans cette perspective, l’existence ou non d’ordres (écrits ou oraux) cautionnant le comportement des troupes françaises ne constitue pas un enjeu décisif. En revanche, la conception selon laquelle des populations civiles impliquées dans des événements guerriers ont été considérées comme un butin de guerre représente un élément central. Les soldats coloniaux en profitèrent tant lors des viols isolés, effectués de nuit dans les campagnes sans l’aval des hiérarchies militaires, que lors de violences sexuelles, liées aux opérations militaires, implicitement admises par le commandement. Dans le Latium méridional, ces violences n’ont cependant pas eu pour objectif une affirmation ethnique. Le comportement des troupes coloniales a souvent été interprété en référence à l’appartenance tribale des soldats, celle des goumiers notamment. Lors de leur passage caractérisé par son extrême brutalité, avec droit de saccages et de viols, auraient été transposées des coutumes encore en vigueur sur le continent africain [48][48] Edward L. Bimberg, The Moroccan Goums : Tribal Warriors…. Lorsqu’ils traitent des viols, les documents américains font allusion « à l’habitude des Africains de se comporter ainsi contre les populations hostiles quand ils sont victorieux », tout en insistant sur d’autres causes, la présence insuffisante d’officiers européens notamment [49][49] ANG, b. 63, f. 270 « Fonti in copia sull’occupazione….

Cette position est fortement réductrice et influencée par le « regard colonial », l’Occident redéfinissant sa propre identité, en s’opposant à celle que l’on attribuait aux colonies [50][50] Edward W. Said, Orientalism, New York, Pantheon Books,…. Le discours colonial français a ainsi fréquemment déshumanisé les soldats marocains, représentés comme des sauvages naturellement enclins à la guerre, dotés de dispositions ataviques à la vie militaire du fait même de leur appartenance au grade le plus bas de la civilisation humaine [51][51] Driss Maghraoui, « The Moroccan Colonial Soldiers….. En réalité, cette disposition au saccage et au viol, loin d’être propre aux troupes coloniales, est fréquente parmi les armées européennes, au moins jusqu’au 17e siècle [52][52] John R. Hale, Guerra e società nell’Europa del Rinascimento…. Plus justement, la violence des troupes coloniales, et spécialement celle des goumiers, doit être reliée aux fonctions de police coloniale que ces troupes exerçaient. Les goumiers furent souvent recrutés de manière coercitive et entraînés par des officiers de l’armée régulière, afin de réprimer les résistances antifrançaises, encore fréquentes durant les années 1930. De nombreuses techniques guerrières, dont celles relatives aux comportements envers les civils, se forgèrent dans ce contexte et furent finalement exportées vers d’autres théâtres d’opérations [53][53] Anthony Clayton, France, Soldiers and Africa, Londres,…. Il est donc difficile de distinguer ce qui, dans la pratique militaire adoptée par les soldats coloniaux, dérive des « traditionnelles barbaries africaines », de ce qui au contraire provient de l’apport européen à la violence coloniale contre les civils indigènes [54][54] Sur les pratiques de guerre des armées européennes….

Ce même problème de la « sauvagerie » des troupes coloniales s’était pour la première fois manifesté lors de la première guerre mondiale, quand des contingents furent engagés en Europe par la France et par la Grande-Bretagne, provoquant la protestation des empires centraux qui accusèrent les puissances de l’Entente de se servir de soldats barbares et sauvages. Ils contestaient une manière de conduire les conflits qui, en réalité, était pratiquée par tous dans les territoires extra-européens [55][55] Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, 14-18 Retrouver…. L’opinion publique européenne fut, dans son ensemble, perturbée par la présence de soldats de couleur sur son sol, comme le prouve la forte préoccupation relative aux éventuels rapports sexuels entre soldats africains ou asiatiques et femmes occidentales. Cette donnée amena l’État français à opter pour une ségrégation des races et des genres, jusque dans les hôpitaux, des militaires provenant des colonies d’avec les infirmières françaises [56][56] Luc Capdevila, François Rouquet, Fabrice Virgili et…. Relancé par une vaste campagne de presse développée en Allemagne contre les viols commis par des soldats marocains durant l’occupation française de la Rhénanie, le stéréotype du soldat noir, barbare et violeur, se renforça dans l’imaginaire du vieux continent [57][57] Keith L. Nelson, « The “Black Horror on the Rhine” :…. De même dans l’Italie des années 1930, les auxiliaires indigènes de l’armée royale furent considérés comme particulièrement féroces et sanguinaires en raison de leur origine tribale [58][58] Irma Taddia, La Memoria dell’Impero. Autobiografie…. Dans l’imaginaire européen, l’agressivité et la férocité du soldat de couleur sont associées à sa condition de « bête sauvage » et d’animalité [59][59] Sur ce sujet, Nicola Labanca, Una guerra per l’impero….. Dans un ouvrage consacré aux goumiers, Yves Salkin finit par les comparer à des bêtes sauvages pour leur aptitude à se déplacer dans les zones de montagne les moins praticables [60][60] Yves Salkin et Jacques Morineau, Histoire des goums…. Don Antonio Biondi, le curé d’un village traversé par les troupes coloniales, Morolo, rappelle dans son journal « les pauvres femmes surprises seules dans la campagne ou la montagne », qui durent « subir la honte » du viol par les soldats marocains. Il évoque alors « les instincts bestiaux de ces êtres humains » [61][61] L’extrait du journal de Don Antonio Biondi, curé de….
33Les conséquences de cette vision sont loin d’être anodines. Assimiler les soldats coloniaux à des bêtes dominées par des pulsions naturelles et privées de raison aboutit inévitablement à les soustraire du jugement moral, en faisant de leur comportement « sauvage » une réaction instinctive ou automatique, « animalière » précisément. La « naturalisation » de la violence a une signification différente selon les acteurs. Si les dirigeants politiques et militaires français justifient par leur « bestialité » les crimes des soldats marocains, ils se délient de toute responsabilité même indirecte. La population italienne, elle, se sert de l’animalité des troupes pour souligner le rôle des commandements militaires, français ou américains. En insistant sur les responsabilités générales des commandements alliés, les habitants des villages « libérés » par les troupes françaises semblent percevoir la nature moderne des viols. Ceux-ci, selon le point de vue des habitants, sont liés à la « totalisation » du conflit, à laquelle les Anglo-Américains contribuent dans une certaine mesure. Afin de poursuivre leur objectif stratégique, ces derniers choisissent d’engager des troupes propices à une forte agressivité à l’encontre des civils durant les combats, soutenant ainsi leurs comportements, même s’ils n’en sont pas les promoteurs directs [62][62] Nicola Labanca, « Dominio e repressione. I crimini….

Les violences sexuelles commises dans le Latium méridional sont donc à replacer dans le contexte de la culture européenne de la guerre. Tout en refusant les révisionnismes infondés, n’oublions pas que les Anglo-Américains n’étaient pas totalement étrangers à cette culture de la guerre, fondée sur la notion absolue d’« ennemi ». Dans un contexte spécifique et particulier, les « libérateurs » ne sont donc pas toujours reconnus dans ce rôle par les populations locales, précisément parce qu’ils choisissent de conduire la guerre de façon très pénalisante pour les civils. Dans le Latium méridional s’est forgée une mémoire très critique de leur comportement, sans engendrer pour autant de réflexion collective. Les épisodes des violences commis par les soldats coloniaux, dont le souvenir reste fort au niveau individuel, ont suscité trop de contradictions dans une société locale marquée par une culture masculine et machiste dominante, tendant à culpabiliser les victimes des viols et leur imposant le silence sur les méfaits subis. « C’était passé… c’était fait… on ne pensait qu’à çà… cela ne sortait plus de notre esprit », raconte Marianna Corelli, se référant au comportement de la famille de son mari envers la belle-sœur violée [63][63] Interview de Marianna Corelli, 1924, paysanne, réalisée…. Les municipalités évitèrent donc d’initier des politiques commémoratives dans les communes où les soldats français étaient passés. L’expérience belliqueuse vécue par la population civile ne trouva ni reconnaissance ni forme de codification.
Un discours inaudible

Les récits dissonants relatifs aux viols perpétrés dans le bas Latium n’ont pas pu trouver d’écho dans la mémoire publique nationale de l’après-guerre. En adhérant à l’OTAN en 1949, l’Italie républicaine pouvait difficilement faire accepter des visions critiques de la campagne militaire menée en 1944 par deux nouveaux et importants alliés : la France et, plus encore, les États-Unis. Revenir sur les violences sexuelles auraient pu inciter « à discuter les valeurs de l’Allié et de l’Alliance occidentale », en fournissant d’utiles arguments aux partis de gauche qui s’opposaient à l’entrée italienne dans le Pacte atlantique. Il n’était donc pas judicieux, du point de vue de la politique intérieure comme extérieure, d’ouvrir cette boîte de Pandore. Sur un tout autre plan, cette reconnaissance se révélait absolument « incompatible avec le processus de reconstruction d’un sentiment masculin national valorisant [64][64] Daniella Gagliani, « La Guerra come perdita e sofferenza »,… ». L’exaltation de la figure du partisan en armes, mise au centre du discours public sur la résistance, célébrait également la renaissance de la patrie italienne, en proposant de nouveau l’idéal proprement masculin de l’homme-guerrier [65][65] Gabriella Gribaudi, « Introduzione », in Gabriella…. En combattant contre l’étranger et ses collaborateurs, les partisans avaient aussi tenté de restaurer le prestige de la composante masculine nationale qui s’était évaporée avec la crise de l’armée, consécutive à l’armistice du 8 septembre 1943. La thématique des viols obligeait au contraire à se confronter avec la défaite italienne, avec l’effondrement des institutions de l’État, et surtout avec l’incapacité attestée des hommes à défendre leurs femmes. Le thème de la défense de la nation est étroitement lié à celui de la sexualité féminine : la défense des femmes passe « par la sauvegarde de la cohésion interne et des frontières extérieures de la spécificité nationale ». Le recours au viol comme acte de guerre est une des façons de sanctionner la défaite des groupes masculins des nations belligérantes [66][66] Anette Warring, « Identità nazionale, genere e sessualità :….

Rappeler ouvertement les viols revenait donc à souligner la longue impuissance des hommes italiens à la suite de la reddition. Dans ce contexte, le thème des violences sexuelles ne pouvait trouver d’exutoire dans le discours public. Cette expérience particulière n’avait pas la possibilité d’être lue à travers les lunettes du patriotisme et de la résistance à l’envahisseur étranger [67][67] Sur ce sujet, Pieter Lagrou, The Legacy of Nazi Occupation….. Les auteurs de ces viols n’étaient pas des ennemis (les Allemands) contre qui une communauté masculine « retrouvée » (les partisans) prenait les armes, mais au contraire des « alliés », au côté desquels on combattait pour faire renaître la nation détruite par le fascisme. En outre, le viol ne pouvait être présenté comme un fragment de la tragédie collective du peuple italien, servant à dénoncer l’ennemi fasciste et nazi. De même, le viol ne pouvait être présenté comme un fragment de la tragédie collective du peuple italien permettant de dénoncer l’ennemi fasciste ou nazi, au rebours de ce qui s’est récemment passé au Kosovo [68][68] Silvia Salvatici, « Identità di genere, identità nazionale…. La situation italienne en 1944 ne correspond pas au modèle du « héros masculin » accolé à l’image féminine de la « victime souffrante » [69][69] Sur ces paradigmes, Jean Bethke Elshtain, Donne e guerra,…. On comprend, dès lors, que cette dimension soit longtemps restée absente de l’historiographie italienne. Aussi, l’analyse des massacres nazis en Italie, caractérisée par une forte attention aux mémoires locales, a récemment focalisé l’attention des historiens qui se sont intéressés aux populations civiles en temps de guerre [70][70] Sur les populations civiles pendant la guerre, Paolo…. Dans les zones traversées par la ligne Gustav, l’étude de la seconde guerre mondiale a conduit certains d’entre eux, recourant aux sources orales, à s’interroger sur le thème des violences alliées, évoquées de nouveau par les interviewés, tant sous le biais des bombardements anglo-américains que sous l’angle du passage dramatique des troupes du corps expéditionnaire français. Sans être toujours relayés par l’opinion publique, ces événements ont laissé des traces très profondes dans la mémoire collective, traces que les outils propres à l’historiographie permettent aujourd’hui d’analyser [71][71] À propos de ces analyses : Tommaso Baris, Tra due fuochi…..

Notes
[1] Alphonse Juin, Mémoires. Alger, Tunis, Rome, Paris, Fayard, 1959, p. 304-324. Les reconstructions de ses plus proches collaborateurs sont du même style : Marcel Carpentier, Les Forces alliées en Italie. La campagne d’Italie, Paris, Berger-Levraut, 1949, p. 171-196.[2] Ce documentaire, dans lequel est présenté l’interview du général Barillon, président de l’Association des anciens combattants du corps expéditionnaire français en Italie, a été réalisé par Vanesse Roghi et Erwin Flores, et filmé par Angelo Ros-setti. Il a été diffusé dans le cadre du programme « Rai Educational » de la Rai Tre, le 19 mai 2004.[3] Sur cette interprétation : colonel Jean-François Adolphe Goutard, Le Corps expéditionnaire français dans la campagne d’Ita-lie (1943-1944), Paris, Charles Lavauzelle, 1947 ; René Chambe, L’Épopée française d’Italie, Paris, Flammarion, 1952 ; Robert Jars, La Campagne d’Italie 1943-1945, Paris, Payot, 1954.
[4] Voir, par exemple, Jean-Christophe Notin, La Campagne d’Italie. Les victoires oubliées de la France 1943-1945, Paris, Perrin, 2002 ; et Jean-Louis Mourrut, « La Campagna d’Italia : i francesi », in Romain H. Rainero et Renato Sicurezza (dir.), L’Italia nella seconda guerra mondiale. Aspetti e problemi (1944-1994), t. V : L’Italia in guerra. Il quinto anno di guerra 1944, Gaëte, Commissione italiana di storia militare, 1995, p. 45-57.
[5] André Corvisier (dir.), Histoire militaire de la France, vol. 4 : André Martel (dir.), De 1940 à nos jours, Paris, PUF, 1994, p. 199-201 ; Jean-Christophe Notin, op. cit., p. 189-213.
[6] Moshe Gershovich, French Military Rule Over Marocco : Colonialism and its Consequences, Londres, Frank Cass, 2001, p. 165-198.
[7] Livio Cavallaro, Cassino. Le battaglie per la linea Gustav 12 gennaio-18 maggio 1944, Milan, Mursia, 2004, p. 203 et 227-238.
[8] Basil H. Liddel Hart, Storia militare della seconda guerra mondiale, Milan, Mondadori, 1970, p. 750-752.
[9] Archivio dell’Ufficio Storico dello Stato Maggiore dell’Esercito (AUSSME), I 3, racc. 102, f. « Incidenti con gli anglo-americani carteggio 1943-1944 », note du commandement militaire de la Campanie adressée au commandement suprême de l’armée italienne, 13 août 1944.
[10] Archivio Storico del Ministero degli Affari Esteri (ASMAE), Affari Politici, Francia, b. 98, f. « Atrocità varie commesse dalle truppe francesi ai nostri danni », sf. 1., rapport du capitaine Umberto Pittali, 28 mai 1944.
[11] Archivio Storico del Comune di Esperia (ASCE), RRI 44, b. 1, f. 1945-1953, lettre du maire de Esperia, Giovanni Moretti, au commandement militaire français de Rome, 11 octobre 1947.
[12] Ibid.
[13] Interview d’Amelia De Andreis (pseud.), 1924, paysanne, réalisée à Esperia (Frosinone) le 7 avril 2004. Toutes les interviews ont été réalisées par Tommaso Baris.
[14] Archivio Nicola Gallerano (ANG), conservé auprès de l’Istituto Romano per la Storia d’Italia dal Fascismo alla Resistenza, b. 61, f. 265, « Fonti in copia sull’occupazione militare alleata », note du chef d’état-major de l’armée italienne Gio-vanni Messe, au général Noel MacFarlane du commandement de la commission alliée de contrôle, 28 mai 1944, et les documents relatifs n. 1-4.
[15] Interview de Filomena Palazzo, 1922, paysanne, réalisée à Esperia (Frosinone) le 21 octobre 1999.
[16] ANG, Testi e fonti in copia sul Regno del Sud, b. 61, f. 265 « Fonti in copia dell’occupazione militare alleata », rapport pour le chef du gouvernement Pietro Badoglio, 25 mai 1944.
[17] Interview de Tommaso Pelle, 1920, ouvrier, réalisée à Esperia (Frosinone) le 19 octobre 1999.
[18] La citation est tirée de Giuseppe Palladino, Otto mesi d’inferno, Marina di Minturno, Caramanica, 2004, p. 102 ; Fabio Palatta, Il mio paese nella tragedia della guerra. Castro dei Volsci 1943-1944, Frosinone, Bianchini, 1990, p. 67-68 ; Anto-nio Pontone, La Lunga attesa, Cassino, Ciolfi, 1998, p. 56-57.
[19] L’Italia Martire. Il sacrificio di un popolo, Rome, Associazione nazionale vittime civili di guerra, 1965, p. 266.
[20] Pour la littérature d’extrême droite : Massimo Lucioli et Davide Sabatini, La Ciociara e le altre. Il corpo di spedizione francese in Italia 1943-1944, Monte Porzio Catone, Tusculum, 1998. Sur les sites internet néofascistes : hhttp:// http://www.italiasociale.org et hhttp:// http://www.ilduce.net.
[21] Sur l’improbable liberté d’action accordée aux troupes coloniales contre les civils par les autorités militaires : Jean-Louis Mourrut, « Risposta alla domanda sul comportamento di alcune truppe sotto comando francese », in Roman H. Rainero et Renato Sicurezza (dir.), op. cit., vol. 5, p. 58-59 ; Jean-Christophe Notin, op. cit., p. 504-505.
[22] Sur la thématique des « fausses nouvelles » : Marc Bloch, « Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre », Écrits de guerre 1914-1918, textes réunis et présentés par Étienne Bloch, introduction de Stéphane Audoin-Rouzeau, Paris, Armand Colin, 1997, p. 169-184 ; trad. it., id., Le Guerra e le false notizie. Ricordi (1914-1915) e riflessioni (1921), introduction de Maurice Aymard, trad. du fr. par Gregorio de Paola, Rome, Donzelli, 1994, p. 82-100.
[23] Alessandro Portelli, Biografia di una città. Storia e racconti : Terni 1830-1985, Turin, Einaudi, 1985, p. 18-19.
[24] Interview de Giuseppe Caporusso, 1937, avocat, réalisée à Esperia (Frosinone) le 9 avril 2004.
[25] Francesca Albani, « Gli stupri di Lenola. Microstoria di efferatezze sui civili inermi che attende di entrare nella “grande” storia di Italia », Studi Cassinati, 4, 2004, p. 273-281.
[26] Archivio Centrale dello Stato (ACS), PCM, 1944-1947, n. 10270, f. 19-10, sf. 1, « Truppe alleate comportamento », note du commandement général des carabiniers pour le chef du gouvernement, 25 juin 1944.
[27] ACS, MI, DGPS, 1944-1446, b. 175, f. « Frosinone. Incidenti tra truppe alleate e italiani », note du préfet de Frosi-none au ministère de l’Intérieur, 24 juin 1945.
[28] Archivio di Stato di Frosinone (ASF), Prefettura di Fro-sinone, 1927-1987, II serie, b. 931, f. « Pontecorvo ECA. Donne violentate dai marocchini », rapport du maréchal des carabiniers Angelo Fioravani du 20 juin 1947.
[29] ACS, PCM, 1948-1950, n. 33491, f. 19-10, sf. 8, « Violenze truppe alleate. Danni arrecati dalle truppe marocchine », correspondance entre le sous-secrétaire à la présidence du Conseil Fenoltea et le sous-secrétaire du ministère des Affaires étrangères Visconti Venosta, lettres du 26 juillet 1994 et du 2 juillet 1944, et note du ministère du Trésor au chef du gouvernement du 6 mai 1950.
[30] ACS, MI, Gab, 1944-1946, b. 27, f. 2097, « Assistenza sanitaria alle donne che subirono violenza da parte delle truppe marocchine nella provincia di Frosinone e Littoria », note du 13 septembre 1944.
[31] ASCE, RRI, b. 1, f. « Donne violentate dai marocchini. Corrispondenze », note de l’officier sanitaire Luigi Pelagalli au maire d’Esperia, 29 juillet 1946.
[32] Archivio Storico dell’Unione Donne Italiane (ASUDI), b. 27, f. 291 « Centro Udi », rapport intitulé « Note informative sulle marocchinate », non daté.
[33] J. Robert Lilly, La Face cachée des GI’s. Les viols commis par des soldats américains en France, en Angleterre et en Allemagne pendant la seconde guerre mondiale, Paris, Payot, 2003.
[34] Norman M. Naimark, The Russians in Germany. A History of the Soviet Zone of Occupation 1945-1949, Cambridge (Mass.), The Belknap Press, 1995, p. 66-96.
[35] Paul Pasteur, « Violences et viols des vainqueurs : les femmes à Vienne et en Basse-Autriche avril-août 1945 », Guerres mondiales et conflits contemporains, 198, 2000, p. 123-136.
[36] ACS, MI, DGPS, 1944-1946, b. 175, f. « Napoli. Incidenti tra truppe alleate e italiani », note des carabiniers d’Aversa du 27 décembre 1943 et de la préfecture de Naples du 22 juillet 1944 toujours au ministère de l’Intérieur.
[37] Jean-Christophe Notin, op. cit., p. 505.
[38] Gabriella Gribaudi, Guerra Totale. Tra bombe alleate e violenze naziste : Napoli e il fronte meridionale 1940-1944, Turin, Bollati Boringhieri, 2005, p. 544.
[39] ACS, PCM, 1948-50, 33491, f. « Violenze truppe alleate », mémorandum du commandant en chef du corps expéditionnaire français, 24 mai 1944.
[40] ANG, b. 63, f. 270, « Fonti in copia sull’occupazione militare alleata », note du 25 mai 1944 pour le chef de la commission alliée de contrôle, mémorandum du général Juin du 27 mai 1944.
[41] Ibid., note du général Harold R. Alexander du 2 juillet 1944.
[42] ACS, PCM 1948-50, f. 19.10., n. 33491, f. « Violenze truppe alleate. Lettere del presidente del consiglio alla commissione alleata di controllo », memorandum accompagné d’une note du président du Conseil Ivanoe Bonomi à la commission alliée de contrôle, envoyée le 13 juillet 1944.
[43] Sur les rapports entre le gouvernement de la France libre et celui du Royaume du Sud : Pierre Guillen, « La Francia e la resistenza italiana », in Francesca Ferratini Tosi, Gaetano Grassi et Massimo Legnani (dir.), L’Italia nella seconda guerra mondiale e nella resistenza, Milan, Franco Angeli, 1988, p. 127-139.
[44] AUSSME, Carteggio Comando Supremo e Stato Maggiore dell’esercito, II guerra mondiale, 1940-1947, racc. 102, f. « Incidenti con gli Anglo-americani. Carteggio 1943-1944 », note du commandement militaire de la Campanie au chef d’état-major de l’armée du 13 août 1944.
[45] Ibid., racc. 150, f. « Patrioti Bande Italia Centrale 1944 », note du commandement général des carabiniers à la présidence du Conseil au ministère de la Guerre, au chef d’état-major de l’armée du 25 juillet 1944.
[46] ACS, MI, DGPS, 1944-1946, b. 175, f. « Livorno. Incidenti tra militari alleati e italiani », note du commandement général des carabiniers pour le ministre des Affaires étrangères du 21 septembre 1944.
[47] Sur le débarquement de Provence : André Cousine, « La participation française à la campagne d’Italie et au débarquement de Provence 1943-1944 », in Les Armées françaises pendant la seconde guerre mondiale 1939-1945, Paris, Institut d’histoire des conflits contemporains, 1986, p. 365-383.
[48] Edward L. Bimberg, The Moroccan Goums : Tribal Warriors in a Modern War, Westport, Greenwood Press, 1999, p. 62-63 ; Rick Atkinson, An Army at Dawn : The War in the North Africa 1942-1943, New York, Henry Holt, 2002, p. 503.
[49] ANG, b. 63, f. 270 « Fonti in copia sull’occupazione militare alleata », note du 25 mai 1944 pour le chef de la commission alliée de contrôle.
[50] Edward W. Said, Orientalism, New York, Pantheon Books, 1978.
[51] Driss Maghraoui, « The Moroccan Colonial Soldiers. Between Selective Memory and Collective Memory », in Ali Abdullatif Ahmida (dir.), Beyond Colonialism and Nationalism in the Maghreb. History, Culture, and Politics, New York, Palgrave, 2000, p. 58-59.
[52] John R. Hale, Guerra e società nell’Europa del Rinascimento (1450-1620), Rome, Laterza, 1987, p. 197-225.
[53] Anthony Clayton, France, Soldiers and Africa, Londres, Brassey’s Defense Publishers, 1988, p. 118-119.
[54] Sur les pratiques de guerre des armées européennes dans les colonies : David Killingray, « Colonial Warfare in West Africa 1870-1914 », in Jaap A. De Moor et Hendrik Lodewijk Wesseling (dir.), Imperialism and War. Essays on Colonial Wars in Asia and Africa, Leyde, E. J. Brill, 1989, p. 155-157.
[55] Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, 14-18 Retrouver la guerre, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des histoires », 2000 ; trad. it., id., La violenza, la crociata, il lutto. La Grande Guerra e la storia del Novecento, introduction d’Antonio Gibelli, trad. du fr. par Silvia Vacca, Turin, Einaudi, 2002, p. 136-142.
[56] Luc Capdevila, François Rouquet, Fabrice Virgili et Danièle Voldman, Hommes et femmes dans la France en guerre (1914-1945), Paris, Payot, 2003, p. 165-168.
[57] Keith L. Nelson, « The “Black Horror on the Rhine” : Race as a Factor in Post-World War I Diplomacy », Journal of Modern History, 42, 1970, p. 606-627.
[58] Irma Taddia, La Memoria dell’Impero. Autobiografie d’Africa Orientale, Manduria, Lacaita Editore, 1988, p. 94-95.
[59] Sur ce sujet, Nicola Labanca, Una guerra per l’impero. Memorie della campagna d’Etiopia 1935-1936, Bologne, Il Mulino, 2005, p. 260-263.
[60] Yves Salkin et Jacques Morineau, Histoire des goums marocains. La seconde guerre mondiale et l’après-guerre 1934-1956, Paris, La Koumia, 1987, t. II, p. 22-23.
[61] L’extrait du journal de Don Antonio Biondi, curé de Morolo, est cité par Costantino Iadecola, Linea Gustav, Sora, Centro Studi Vittorio Patriarca, 1994, p. 441.
[62] Nicola Labanca, « Dominio e repressione. I crimini di guerra nelle colonie italiane », in Luca Baldissara et Paolo Pez-zino (dir.), Crimini e memorie di guerra. Violenze sulle popolazioni e politiche del ricordo, Naples, L’Ancora del Mediterraneo, 2004, p. 267-268.
[63] Interview de Marianna Corelli, 1924, paysanne, réalisée à Esperia (Frosinone) le 31 décembre 2001.
[64] Daniella Gagliani, « La Guerra come perdita e sofferenza », Parolechiave, 20-21, 1999, p. 207.
[65] Gabriella Gribaudi, « Introduzione », in Gabriella Gribaudi (dir.), Terra bruciata. Le stragi naziste sul fronte meridionale, Naples, L’Ancora del Mediterraneo, 2003, p. 13.
[66] Anette Warring, « Identità nazionale, genere e sessualità : le donne danesi e le forze d’occupazione tedesche », Storia e problemi contemporanei, numéro spécial « Donne tra fascismo, nazismo, guerra e resistenza », 24, 1999, p. 37-38.
[67] Sur ce sujet, Pieter Lagrou, The Legacy of Nazi Occupation. Patriotic Memory and National Recovery in Western Europe 1945-1965, Cambridge, Cambridge University Press, 2000.
[68] Silvia Salvatici, « Identità di genere, identità nazionale e nazionalismo nel Kosovo del dopoguerra. La comunità albanese », Contemporanea, 4, 2002, p. 677-711.
[69] Sur ces paradigmes, Jean Bethke Elshtain, Donne e guerra, Bologne, Il Mulino, 1991.
[70] Sur les populations civiles pendant la guerre, Paolo Pez-zino, Anatomia di un massacro. Controversia sopra una strage tedesca, Bologne, Il Mulino, 1997 ; et Giovanni Contini, La Memoria divisa, Milan, Rizzoli, 1997.
[71] À propos de ces analyses : Tommaso Baris, Tra due fuochi. Esperienza e memoria della guerra lungo la linea Gustav, Rome, Laterza, 2003 ; et Gabriella Gribaudi, Guerra Totale…, op. cit. ; Daria Frezza, « Cassino 1943-1944 : la memoria », Passato e Presente, 61, 2004, p. 117-140. Je remercie Yannick Beaulieu pour son aide lors de la traduction et pour ses conseils.
[*] Docteur en histoire contemporaine de la faculté de sciences politiques de l’université La Sapienza de Rome, Tommaso Baris a publié Tra due fuochi. Esperienza e memoria della guerra lungo la linea Gustav (Laterza, 2003). Il est actuellement allocataire de recherche au département d’histoire et de philologie de l’université de Cassino.(tommaso.baris@libero.it)
Résumé
Français

Durant la campagne d’Italie entre 1943 et 1944, les troupes coloniales du corps expéditionnaire français furent responsables de nombreux actes de violences à l’encontre de la population civile italienne. Les vols, les attaques à main armée, les saccages et surtout les viols furent très fréquents. Initialement, ce ne furent que des actes isolés, commis par des individus seuls, et punis par les autorités alliées, françaises comme anglo-américaines. Au cours de l’offensive victorieuse de l’été 1944 qui permit de franchir la ligne Gustav dans le Latium méridional, les troupes françaises ont obtenu de la part de leurs supérieurs une relative liberté d’action, entraînant des viols de masse. Au début des années 1950, l’Unione Donne Italiane, a recensé environ douze mille victimes de violences sexuelles. Cette organisation communiste féminine a tenté d’obtenir des indemnités pour ces femmes victimes du corps expéditionnaire français. Ces violences sexuelles ont semble-t-il été tolérées comme une « désagréable » conséquence des habitudes guerrières des corps irréguliers, tels que les goumiers marocains. Elles ont aussi été un message clair adressé aux Italiens, et particulièrement à la composante masculine de la population. L’humiliation et l’outrage sexuel contre leurs femmes ont servi à réaffirmer leur nature de vaincus lors de ce conflit.

English

During the Italian campaign, 1943 and 1944, the French expeditionary corps colonial troops were responsible for many acts of violence against the Italian civilian population. Theft, armed robbery, plunder, and especially rape were very frequent. At the beginning they were isolated acts committed by single individuals, and punished by the French or Anglo-American allied authorities. During the 1944 victorious summer offensive that made it possible to cross the Gustav line in the southern Lazio, the French troops garnered from their superiors a relative liberty of action, leading to rapes. During the 1950s, the Unione Donne Italiane counted about twelve thousand victims of sexual violence. This communist women’s organization tried to obtain compensation for these women victims of the French expeditionary corps. This sexual violence was apparently tolerated as a “disagreeable” consequence of the war habits of irregular corps such as Moroccan goumiers [soldiers from a goum, an auxiliary military body of native North Africans, under French officers’ authority]. They were also a clear message to Italians, particularly the men. The humiliation and sexual outrage against their wives served to reassert their status as the conquered during this conflict.

Julie Le Gac, Vaincre sans gloire. Le Corps expéditionnaire français en Italie (novembre 1942-juillet 1944)

Paris, Les Belles-Lettres /ministère de la défense-DMPA, 2013
Yannick Ripa
p. 294-296

Référence(s) :

Julie Le Gac, Vaincre sans gloire. Le Corps expéditionnaire français en Italie (novembre 1942-juillet 1944), Paris, Les Belles-Lettres /ministère de la défense-DMPA, 2013, 613 p.

1Dans l’avalanche de publications sur la Première Guerre mondiale suscitées par son centenaire, nombre évoqueront certainement Verdun, mais qui se souvient que le second conflit mondial eut aussi son Verdun ? Ainsi fut surnommée, en raison de son semblable « déluge de feu massif et terrifiant », la longue bataille de Monte Cassino, centrée sur son monastère, devenu selon les nazis, l’emblème de la culture européenne.

2 Si cet ouvrage, extrêmement riche, offre « l’anatomie de la bataille », suit le mouvement des troupes le long de la ligne Gustav, après leur débarquement à Naples en novembre 1943, il ne se contente pas d’analyser finement l’aspect militaire ; il s’intéresse, aussi près que les sources le permettent, aux hommes mais aussi aux femmes, militaires ou civil-e-s, pris dans les rets de cette stratégie.

3 Le premier mérite de cet ouvrage, issu d’une thèse (sous la direction d’Olivier Wieviorka) qu’on aurait en d’autres temps aisément qualifiée d’État, est de rafraichir les mémoires en montrant les analogies entre ces deux sanglantes opérations, mais aussi, au-delà de l’importance de la victoire des Alliés – l’ouverture en juin 1944 de la route vers Rome –, de souligner sa valeur politique et symbolique : pour la première fois depuis la défaite de 1940, le drapeau tricolore se déploie en Europe sur un terrain militaire, réinsérant la France républicaine dans le camp des nations en lutte contre les totalitarismes. Il est brandi par le Corps expéditionnaire français, sous le commandement du général Juin. L’absence d’un véritable vivier de recrutement en Afrique, où il est créé en novembre 1942, a conduit à un assemblage maigre et hétéroclite de soldats, que les autorités espèrent souder par une commune lutte. Se retrouvent ainsi des membres des Forces françaises libres, d’anciens cadres de Vichy qui ont difficilement rompu avec leur fidélité pétainiste sous la pression « de l’extérieur afin que l’armée de reconquête soit celle du peuple français », des évadés politiques de l’Espagne franquiste, des Français des colonies et des « indigènes » de l’Empire, dont la motivation première est d’ordre financier. Julie Le Gac montre habilement que cette volonté de cohésion cache, outre bien des dissensions, les préjugés des autorités militaires sur la définition normative de la virilité, blanche s’entend. Malgré leur indéniable valeur dans l’« âpre et destructive guerre de position », les « goumiers » demeurent à leurs yeux des soldats imparfaits qui, comme tels, ne sauraient se substituer aux Européens. Cette vision racialisante est poussée à l’extrême puisqu’elle distingue chez ces combattants-là des qualités et des défauts innés selon leur appartenance ethnique ; ainsi, pour le général Dody les habitants de la Medina de Meknès ne constituent qu’un « apport insignifiant et indésirable d’éléments peu combatifs », contrairement à quelques « tribus de montagnes très frustres, mais qui, du fait de leur rusticité, sont surtout aptes à servir de réservoir d’effectifs pour les forces supplétives ». L’application de cette « idéologie des races martiales » identifie parfois des guerriers de valeur, mais cet atavisme implique aussi un rapport spécifique à la violence, hors des codes de guerre des nations dites civilisées. Cette lecture est bientôt partagée par les Italiens qui craignent aussitôt ces libérateurs et devinent en eux une virilité barbare. L’historienne montre avec brio qu’au sein du CEF ces représentations n’ont pas résisté à l’épreuve du feu : elle constate que, tandis que « la mobilisation des cœurs a échoué » en raison des différends profonds entre colons et colonisés, un esprit de corps naît ensuite de l’horreur des combats et face à des pertes considérables, liées en partie à l’inexpérience de ces troupes et au « désir d’impressionner les Alliés », d’où « des décisions prématurées et des prises de risque inconsidérées ». Cette fraternité tente de calmer les peurs et de pallier la solitude éprouvée par les combattants alors qu’« ils vivent en collectivité et que leur intimité se réduit comme une peau de chagrin » ; cette solidarité n’empêche pas certains de sombrer dans la névrose de guerre que les médecins du CEF semblent ignorer, ne tirant aucune leçon du premier conflit mondial qui avait reconnu l’existence de ces pathologies mentales. L’armée française se montre plus attentive aux frustrations sexuelles des soldats, persuadée que « les indigènes sont habités de besoins irrépressibles » et ouvre des bordels de campagne à la demande du général Juin en janvier 1944.

4 Les souffrances endurées et partagées permettent donc de dépasser les différences ethniques – notamment entre Arabes et Berbères –, les divers statuts et même les frontières de genre. Faute d’un nombre suffisant d’hommes, des femmes ont en effet été requises par le général Merlin, malgré bien des réticences. Comme les Munitionnettes de la Grande Guerre, ces 3 000 volontaires sont infantilisées par leur surnom de Merlinettes. Secrétaires dans les services d’état-major, téléphonistes des transmissions, infirmières ou conductrices sanitaires, elles ne sont pas au combat, elles ne peuvent l’être car le champ de bataille est le domaine des hommes et le port des armes un monopole masculin. D’où l’émoi des troupes lors du décès de l’une d’elles : sa mort est perçue comme le résultat dramatique d’une transgression majeure du genre.

5 Néanmoins, la dureté et la durée de la bataille de Monte Cassino fissurent la cohésion du CEF et son unité patriotique : les « corps à corps silencieux et assassins » dissolvent le sens idéologique de la lutte, le transforment en sacrifice absurde aux yeux de ceux qui se battent pour des principes dont ils sont eux-mêmes exclus. Ce désenchantement participe-t-il aux exactions qui ternissent l’action du CEF ? Julie Le Gac n’établit pas ce lien, mais indique combien les représentations de la virilité des indigènes permirent aisément de leur attribuer les violences sexuelles qui accompagnèrent la victoire finale. Ces forces du CEF sont accusées à la fin de mai 1944 d’avoir agi en « barbares » à l’égard des civils sans défense, ce dont témoigne le personnel médical des centres de réfugiés. Les femmes, plus que les hommes, sont victimes de ces agissements : de nombreux viols sont alors perpétrés contre elles. Ils sont reconnus traumatisants non seulement pour les victimes mais aussi pour la population dans son ensemble qui se sent salie dans son honneur, dont le corps féminin est ainsi le dépositaire. Il en résulte aussi sur le plan diplomatique de vives tensions et les Allemands tirent partie de ces méfaits pour pourfendre la gestion anglo-américaine, « une banqueroute alliée ». Par ailleurs, désigner ces violences par le terme « atrocités » impose le rapprochement, volontairement troublant, avec le comportement des Allemands lors de l’invasion de la Belgique et de la France du Nord en 1914. La gloire de la victoire échappe au CEF. La raison d’État parachève cette triste fin : à l’été 1944, au nom de la « stratégie internationale et de [la] politique nationale », le CEF est dissous ; paradoxalement, rappelle l’auteure de cette remarquable étude, se dessine au même moment, l’image d’Épinal d’une France qui doit sa libération à ses colonies…

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Pour citer cet article

Référence papier

Yannick Ripa, « Julie Le Gac, Vaincre sans gloire. Le Corps expéditionnaire français en Italie (novembre 1942-juillet 1944) », Clio. Femmes, Genre, Histoire [En ligne], 39 | 2014, 39 | 2014, 294-296.

Référence électronique

Yannick Ripa, « Julie Le Gac, Vaincre sans gloire. Le Corps expéditionnaire français en Italie (novembre 1942-juillet 1944) », Clio. Femmes, Genre, Histoire [En ligne], 39 | 2014, mis en ligne le 01 juin 2014, consulté le 17 mars 2016. URL : http://clio.revues.org/11966

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Auteur

Yannick Ripa

Université Paris 8

Articles du même auteur

Voir aussi:

Une armée d’Afrique
XIXe-XXIe – dans mensuel n°398 daté mars 2014 à la page 92
Le livre de Julie Le Gac, extrait de sa thèse de doctorat (2011) et appuyé sur une abondante documentation française et étrangère, est un modèle d’histoire militaire globale.

L’auteur s’arrête d’abord sur la formation du corps expéditionnaire en Afrique du Nord. Elle détaille les conditions du recrutement des soldats coloniaux, le choc des cultures entre d’une part une armée d’Afrique, restée profondément maréchaliste, d’autre part les Français libres (la 1re DFL est intégrée au Corps expéditionnaire français en Italie, Cefi) et les évadés par l’Espagne qui arrivent de France animés d’un tout autre état d’esprit. Julie Le Gac souligne ainsi le traumatisme durable que provoqua l’épuration (bien que clémente) d’une partie des cadres de l’armée d’Afrique. Elle décrit également en détail la personnalité des chefs du Cefi et prend soin d’inscrire cette histoire dans les âpres conflits entre Alliés relatifs à la stratégie méditerranéenne.

Les deux parties suivantes sont consacrées aux durs combats de Cassino et du Belvedere, puis aux victoires du printemps 1944 (marche sur Rome, contrôle de la Toscane, raid sur l’île d’Elbe). Ces pages renouvellent l’histoire militaire de la campagne, mais s’attachent aussi à dresser l’état des pertes, à décrire la psychologie des combattants et abordent avec lucidité la délicate question des exactions à l’encontre des civils, particulièrement la question des viols. Si Julie Le Gac fournit ici seulement une estimation (3 000 à 4 000 femmes violées), l’analyse qui permet d’y parvenir est un exemple de rigueur historique.

Un ouvrage destiné à s’imposer comme la référence.

VAINCRE SANS GLOIRE. LE CORPS EXPÉDITIONNAIRE FRANÇAIS EN ITALIE par Julie Le Gac, Les Belles Lettres, 2013, 424 p., 29,50 E.

Voir également:

Trois livres d’histoire sur le soldat. La tristesse de la chair à canon
LE MONDE DES LIVRES | 09.10.2013 à 18h36 • Mis à jour le 17.02.2014 à 10h11 | André Loez

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image: http://s2.lemde.fr/image/2011/12/21/534×267/1621272_3_17f5_soldats-americains-quittant-l-irak-2011_13efd889e202b73dfaad8ad9fd64d63a.jpg

Le fait guerrier est intimement lié à la narration historique depuis l’Antiquité grecque, où Hérodote puis Thucydide en établirent les principes en fixant le souvenir des guerres médiques et du conflit péloponnésien. Il suffit d’observer aujourd’hui les tables des libraires pour constater combien la chose militaire domine encore, en volume du moins, les parutions en histoire.

Cette production est, il est vrai, inégale : s’il est des chefs-d’oeuvre, comme Le Dimanche de Bouvines, de Georges Duby (Gallimard, 1973), faisant de la guerre un prisme dévoilant en profondeur le fonctionnement de la société médiévale, l’histoire militaire conventionnelle s’y taille toujours une large part, offrant aux lecteurs friands de faits d’armes et d’affrontements la confortable linéarité des biographies de généraux ou des récits de batailles.

CORPS ANGOISSÉS, CORPS MEURTRIS

Ce dernier genre fut pourtant réinventé, voilà près de quarante ans, par l’historien anglais John Keegan (1934-2012). Dans son ouvrage majeur, Anatomie de la bataille, de 1976, que republient aujourd’hui les éditions Perrin, il fait voler en éclats le modèle narratif traditionnel de l’histoire militaire, rompant avec la vision surplombante des stratèges en chambre et avec l’illusion rétrospective de combats au déroulement bien ordonné, conforme aux plans, « qui réduit les soldats à des pions « .

Dans ce livre, ce ne sont plus les chefs de guerre qui tiennent la première place, mais les corps des soldats. Corps angoissés, corps meurtris, dont l’auteur, croisant de façon pionnière la lecture des témoignages et l’apport de l’archéologie du champ de bataille, restitue l’expérience physique et sensible pour savoir comment les hommes ont « dompté leurs peurs, pansé leurs blessures ou trouvé la mort ».

Levant le voile sur des aspects peu évoqués jusqu’alors dans les grands récits de guerre (les redditions ou massacres de prisonniers, la nourriture des troupes, l’agonie des blessés, qui fait l’objet de pages bouleversantes), il donne aussi une grande leçon de contextualisation, en insistant sur les spécificités matérielles de chaque épisode évoqué, dès lors irréductible à une étude générique de « la bataille » : le poids des armures médiévales à Azincourt (1415), la fumée des canons limitant la vue à Waterloo (1815), la cadence mortifère des mitrailleuses sur la Somme (1916).

Cette démarche est enfin servie par le style de l’auteur, riche en détails vivants, plein d’empathie et d’humour, à la fois imprégné d’immenses lectures et volontiers irrévérencieux envers ses aînés. Il faut cependant déplorer que cette réédition, certes dans une traduction remaniée, ne soit pas accompagnée d’une préface ou d’un dossier qui retrace justement l’influence du livre, chez l’antiquisant Victor Davis Hanson, par exemple (Le Modèle occidental de la guerre, 1989 ; traduction Les Belles Lettres, 1990), ou dans l’historiographie de 1914-1918, si profondément renouvelée par l’approche de l’expérience de guerre. Cette initiative aurait aussi permis d’intégrer les retouches ou les compléments qu’une nouvelle génération d’historiens militaires a pu apporter à ce travail fondateur.

EFFARANTE VIOLENCE DE LA BATAILLE

Parmi ceux-ci, Hervé Drévillon, professeur à l’université Paris-I et directeur de l’Institut des études sur la guerre et la paix, est devenu une figure majeure. Un de ses précédents livres avait fait écho à l’oeuvre de Keegan (Batailles. Scènes de guerre de la Table ronde aux tranchées, Seuil, 2007). Son nouvel ouvrage, L’Individu et la Guerre, en garde les acquis, mais élargit de nouveau la focale : il s’agit d’interroger la place de l’individu dans les dispositifs militaires et guerriers, du XVIe siècle à 1914, de l’émergence du soldat autonome doté d’une arme à feu à son annihilation dans l’hécatombe de la Grande Guerre.

Ce parcours éclaire des débats importants : celui des facteurs faisant « tenir » les hommes au feu, mais aussi celui de la prétendue naissance d’une « guerre totale » à la fin du XVIIIe siècle. Ces enjeux conceptuels sont régulièrement confrontés aux données empiriques et aux réalités guerrières, ce qui rend parfois la construction du propos difficile à suivre. Mais cela lui donne aussi un relief supplémentaire : derrière le débat tactique sur la disposition en colonnes ou en lignes des soldats, c’est, par exemple, l’effarante violence de la bataille de Fontenoy (1745), celle du fameux « Messieurs les Anglais, tirez les premiers », qui est rendue intelligible.

Ici, toutefois, pas de plongée dans la mêlée, mais d’abord une analyse des discours et du cadre juridique qui enserrent le soldat ou, plutôt, qui vont le libérer, sur le plan tactique mais aussi politique, avec l’invention du « soldat-citoyen » durant la Révolution française. Ainsi, à travers le statut des combattants, c’est à une histoire bien plus large et plus ambitieuse que convie l’auteur, celle de la construction des Etats modernes, dont il montre que la composante militaire fut essentielle. L’armée, en effet, fut d’abord un lieu de déprise des conventions et des blocages de la société d’ordres où une « forme d’isonomie » (la même règle pour tous) rapprochait les individus ; elle fut aussi le lieu où les idées nouvelles de nation et de république furent expérimentées, léguant au XIXe siècle l’héritage paradoxal de la gloire napoléonienne et de la conscription égalitaire, cette dernière étant passionnément débattue sous la IIIe République, notamment par Jean Jaurès (L’Armée nouvelle, 1911).

UNE ARMÉE AMBIGUË

Hervé Drévillon clôt ainsi l’enquête au seuil de la « guerre des masses », comme si la question de l’individu et du lien social dans l’armée ne pouvait se poser après 1914. C’est pourtant ce que fait, à sa façon, le travail rigoureux de Julie Le Gac consacré au corps expéditionnaire français en Italie durant la seconde guerre mondiale, Vaincre sans gloire. Il tient compte de tous les acquis de l’historiographie depuis Keegan, laissant de côté « le triptyque traditionnel du militaire, du politique et du diplomatique » comme « l’épopée mythique » pour saisir les expériences de ceux qui combattirent sous l’uniforme français à Monte Cassino ou devant Rome en 1943-1944.

L’intérêt premier de l’ouvrage réside dans ce terrain d’enquête quelque peu délaissé, théâtre d’opérations marginal d’une armée ambiguë, composée d’anciens officiers vichystes comme de volontaires gaullistes, véritable mosaïque de métropolitains, de colons et d’indigènes où figurent même, chose inédite, quelques milliers d’auxiliaires féminines. L’histoire de cette troupe est donc celle des tensions qui la parcourent : ressentiment des colonisés dont la valeur militaire ne suffit pas à garantir l’émancipation, clivages idéologiques entre maréchalistes et résistants, incompréhensions entre Français d’Afrique du Nord et de métropole que l’épreuve du feu ne pourra entièrement dissiper.

Pour aborder ces enjeux, l’auteure a largement ouvert le questionnaire et rassemblé une impressionnante documentation, avec un recours probant aux archives judiciaires et médicales, révélant l’ampleur des psychonévroses de guerre suscitées par les très violents combats de la campagne italienne, interrogeant également les déterminants de l’obéissance. C’est enfin le sombre dossier des viols et des pillages envers les civils qui est analysé avec recul, tandis que les effets à moyen terme de ces combats sur la domination coloniale sont finement pesés. En dépit de passages plus conventionnels, ce travail d’une jeune chercheuse illustre bien la maturité qui peut être celle de l’histoire militaire lorsqu’elle intègre les individus à sa réflexion.

Libérée de l’anecdote, de l’hagiographie ou du récit épique, elle permet d’envisager la guerre dans toute son ampleur, en tant que fait social total. Mais à voir le flot de publications suscité par le centenaire de la Grande Guerre, dont beaucoup sont sans relief, cette bataille historiographique-là est encore loin d’être gagnée.

Anatomie de la bataille. Azincourt 1415, Waterloo 1815, la Somme 1916 (The Face of Battle), de John Keegan, traduit de l’anglais par Jean Colonna et Antoine Bourguilleau, Perrin, 420 p., 23 €.

L’Individu et la Guerre. Du chevalier Bayard au soldat inconnu, d’Hervé Drévillon, Belin, « Histoire », 320 p., 25 €.

Vaincre sans gloire. Le corps expéditionnaire français en Italie (novembre1942-juillet1944), de Julie Le Gac, Les Belles Lettres, 624 p., 29,50 €.

André Loez
Journaliste au Monde

Extraits

« Nous ne pouvons pas avoir la vision que les chroniqueurs ont eue de ces nuées de flèches qui volaient au-dessus de la scène, nous ne pouvons pas les entendre ; nous ne pouvons pas savoir où portait l’effort de l’homme en armure sur son adversaire lors du premier choc ; quelles étaient la densité de la charge de la cavalerie française, sa vitesse. Nous ne savons pas non plus ce que voyait un témoin extérieur à la mêlée, par exemple l’un des soldats de la troisième ligne française. Nous ignorons le niveau sonore atteint par l’engagement et comment les commandements sur le terrain arrivaient à se faire entendre, s’ils y parvenaient. »

Anatomie de la bataille, page 85

« L’exercice d’une discipline plus arbitraire que sévère, l’épreuve déshumanisante du combat en ligne et l’iniquité du système d’avancement concouraient à maintenir les soldats dans un état d’indignité impuissante. Les moeurs militaires les encourageaient pourtant à exprimer, parfois de façon tapageuse, leur fierté, leur virilité et même l’honneur d’appartenir à la communauté des défenseurs de la patrie. L’armée concentrait ainsi toutes les tensions d’une société d’Ancien Régime partagée entre la préservation des privilèges et leur contestation par les pratiques administratives, fiscales et judiciaires qui encourageaient l’égalité devant la loi. »

L’Individu et la Guerre, page 140

« Le froid, la fatigue physique, la mort qui rôde, harassent les soldats alliés (…). De la simple appréhension précédant l’assaut à l’épouvante qui submerge, en passant par les angoisses multiples qui hantent les soldats, la peur fait partie du quotidien du champ de bataille. Il demeure cependant malaisé de saisir cette émotion, par essence intime, parfois inavouée, souvent minimisée. Les rapports de la hiérarchie militaire, nous y reviendrons, abordent la question sous l’angle de la discipline. Il s’agit d’encadrer ces peurs afin de prévenir toute défaillance individuelle ou collective de la troupe dans l’exercice de son devoir. »

Vaincre sans gloire, pages 283-284


Droits des femmes: Vous avez dit « égalité réelle » ? (With new postings for « real equality » and « family, children and women’s rights », French government revives a long tradition of bizarre ministry titles)

12 mars, 2016
campagne-de-recrutement-de-l-education-nationale-1er-juin-2011-10469894gtcdu_1713missionarypositionpub1On peut parler aujourd’hui d’invasion arabe. C’est un fait social. Combien d’invasions l’Europe a connu tout au long de son histoire ! Elle a toujours su se surmonter elle-même, aller de l’avant pour se trouver ensuite comme agrandie par l’échange entre les cultures. Pape François
Présider la République, c’est ne pas inviter les dictateurs en grand appareil à Paris. François Hollande (janvier 2012, Le Bourget)
Moi, président de la République, les ministres ne pourraient pas cumuler leurs fonctions avec un mandat local…  …parce que je considère qu’ils devraient se consacrer pleinement à leurs tâches. François Hollande
Légion d’honneur pour le prince héritier Saoudien. 154 exécutions l’an dernier dans son pays. (…) Voilà pourquoi j’ai refusé la Légion d’Honneur. Sophie Marceau
La seule liste garantie sans cumul. Slogan de la liste d’Emmanuelle Cosse
Les filles seraient par nature plus tournées vers la littérature et la communication, les garçons seraient plus doués pour les sciences. L’école ne parvient pas à combattre efficacement ces stéréotypes. Rapport
Après avoir jugé probable dimanche la suppression d’au moins 16.000 postes l’an prochain, Luc Chatel a lancé ce mercredi une campagne de recrutement de 17.000 postes en 2011. «33.000 fonctionnaires partent à la retraite dans l’année, 16.000 ne sont pas remplacés (non-remplacement d’un départ en retraite sur deux) donc 17.000 sont à pourvoir», explique-t-on au ministère, joint par 20Minutes. Sauf que les 16.000 suppressions de 2012 concernent, si l’on en croit Luc Chatel, uniquement des enseignants et que, dans le détail, les 17.000 nouveaux fonctionnaires ne seront pas que des professeurs. Ils ne seront en effet que 11.600 (3.000 dans le premier degré, 8.600 dans le second), le reste étant «des agents administratifs, du personnel de santé scolaire, des métiers extrêmement variés». (…) Les syndicats ne croient pas au but de cette campagne: «L’objectif, c’est que tout le monde s’y perde!», persifle Christian Chevalier, secrétaire général de SE-Unsa, contacté par 20Minutes. «C’est un plan com’ pour brouiller les esprits, une publicité sur ce qui existe déjà puisqu’on recrute autant d’enseignants chaque année», ajoute le syndicaliste.(…) «C’est la première fois que le nombre de candidats qui se présentent au concours chute de manière brutale», indique Christian Chevalier, qui explique ce phénomène par trois facteurs. Le premier, c’est un «vivier pas suffisant». Le nouveau niveau de recrutement en M1 au lieu de la licence écarte de fait près de 200.000 candidats potentiels. Les disciplines scientifiques sont les plus en peine avec «autant de candidats que de postes à pourvoir», précise le syndicaliste. Ensuite, c’est l’image du métier qui cloche: suppressions de postes, classe surchargées, métier difficile et anxiogène… Autant d’éléments qui ne profitent pas à la valorisation de l’Education nationale, selon Christian Chevalier, qui déplore également un troisième facteur financier. Pour le syndicaliste, «démarrer une carrière à 1.500 euros pour atteindre 2.000 euros dix à douze ans plus tard», ce n’est pas très alléchant. «Il y a nettement mieux ailleurs, notamment dans le domaine scientifique. Les étudiants préfèrent aller bosser chez Total, où les promotions sont plus avantageuses», ajoute Christian Chevalier.  Ce sont justement ces deux derniers facteurs auxquels le ministère entend s’attaquer avec cette campagne. «Cela fait partie de la politique de revalorisation du métier d’enseignant», précise-t-on rue de Grenelle, où l’on se vante toujours d’être toujours «le premier recruteur de France». Dotée d’un budget de plus d’un million d’euros, la promotion de l’Education nationale voit large avec une présence dans tous les médias sauf la télévision. La campagne a pour objectif «d’attirer les meilleurs talents au service de la plus noble des missions: assurer la réussite de chaque élève». Sur les affiches, «Laura a trouvé le poste de ses rêves» et Julien «un poste à la hauteur de ses ambitions». Un sexisme dont se gausse Christian Olivier: «On essaie quotidiennement en classe de tordre les clichés quand l’institution les reprend à son compte.» «La réalité, c’est que le métier d’enseignant ne fait plus recette et on va vers une crise du recrutement», résume-t-il encore, dans l’attente d’une politique «qui redonnerait ses lettres de noblesse» à la profession. 20 minutes
Cette déconsidération est liée au déclassement social des professeurs, lui-même lié à la massification de l’enseignement. Environ 20% d’une génération d’élèves obtenaient le bac en 1970, contre 76% en 2012! Jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, un professeur était un ­notable dans sa préfecture, l’instituteur était un notable au même titre que le maire ou le médecin du village. Les métiers de l’enseignement étaient des métiers de promotion sociale. Ils ont cessé de jouer ce rôle. La féminisation massive de ce métier a achevé de le déclasser, c’est d’ailleurs ce qui est en train de se passer pour la magistrature. C’est inéluctable. Un métier ­féminin reste encore souvent un emploi d’appoint dans un couple. L’enseignement est choisi par les femmes en raison de la souplesse de l’emploi du temps et des nombreuses vacances qui leur permettent de bien s’occuper de leurs enfants. (…) Nous avons tous des témoi­gnages d’incidents, d’absence de respect entre élèves et professeurs, y compris lors des premières années d’université. Ce n’est pas étonnant. Ces incidents reflètent ce que pensent les parents et l’ensemble de la société des enseignants. (…) Le métier de professeur est un métier sans aucune évolution. Les seules promotions possibles, c’est le syndicalisme ou l’inspection. Mais, en réalité, lorsqu’on dénonce le pouvoir syndical, on nage en plein mythe. Le syndicalisme perd de son influence. Les syndicats ont ainsi de plus en plus de mal à recruter chez les jeunes. (…) Ce qui est aberrant, c’est ce statut des enseignants qui n’a pas évolué depuis 1950. Il date d’avant la télévision, d’une époque où très peu de Français allaient au collège et encore moins au lycée. La prise en compte des seules heures de cours devant les élèves en guise de «temps de service» n’a pas de sens. Il faut plus de présence dans les établissements et les bureaux! Le travail en équipe devrait être généralisé. Les professeurs du secondaire s’identifient à leur discipline, s’y réfugient pour réagir à leur déclassement social. Je ne nie pas le fait qu’ils ont un très bon niveau disciplinaire, utile au lycée. Mais, concernant le collège, qu’y a-t-il de dégradant pour un professeur de français d’enseigner aussi l’histoire? Il y a trop d’enseignants différents au collège, c’est déstabilisant pour d’aussi jeunes élèves, ballottés toutes les heures d’un adulte à l’autre. Beaucoup ne se remettent pas de cette diffé­rence avec l’école primaire. La transition serait plus douce avec moins d’enseignants. Antoine Compagnon

Attention: une déconsidération peut en cacher une autre !

Au lendemain d’une énième fête des femmes

Et d’un énième remaniement du gouvernement Hollande qui vient de nous doter, entre secrétariats d’Etat à «l’aide aux victimes», à la biodiversité ou à la réforme de l’Etat et la simplification et Ministère du Logement et de l’Habitat Durable …

A un Ministère de la Famille, de l’Enfance et des Droits des femmes doublé d’un Secrétariat d’Etat à « l’égalité réelle »

Pendant qu’entre rencontres de dictateurs et légions d’honneur aux découpeurs de têtes et lapideurs de femmes adultères …

Président comme ministres continuent à s’asseoir sur leurs promesses de campagne …

Et qu’à nos nouveaux envahisseurs chez nos voisins germaniques ou nordiques, on enseigne la position du missionnaire

Petit retour avec une publicité de l’Education nationale d’il y a cinq ans …

Particulièrement significative, entre jeune professeur ambitieux tout droit « sorti du magazine Challenge ou Capital » et jeune professeure rêveuse digne d‘un catalogue IKEA » …

De tout le chemin qui reste à faire …

Vers l’égalité « réelle » des femmes …

Certes pour une profession à la fois en panne de recrutement et massivement féminisée

Recrutement des profs : elle a des rêves, il a de l’ambition
Le ministère de l’Education nationale, « premier employeur de France », recrute cette année 17 000 personnes « dans un contexte où l’ensemble de ses métiers évolue en profondeur ». Il lance une campagne destinée à tous les
Blandine Grosjean Rédactrice en chef
Rue 89
16/06/2011

Le ministère de l’Education nationale, « premier employeur de France », recrute cette année 17 000 personnes « dans un contexte où l’ensemble de ses métiers évolue en profondeur ».

Il lance une campagne destinée à tous les étudiants qui réfléchissent à leur avenir professionnel. Il s’agit « d’attirer les meilleurs talents au service de la plus noble des missions : assurer la réussite de chaque élève ».

► Elle : Laura a des « rêves »

Elle s’appelle Laura, elle lit (un roman… « Madame Bovary » ?). Et elle « rêve ». De quoi ? Pas d’argent, ni de réussite, ni d’une grosse voiture. Non, « d’avenir ».

« Et l’avenir pour elle, c’est de faire vivre et partager sa passion, transmettre [eh oui, la vie, ndlr], se consacrer à la réussite de ses élèves. »
L’univers de Laura : tons crème et lin, bois clair, zen et féminine attitude. Le thé vert est hors-champ, Laura écoute France Musique, elle aime aussi dessiner et elle fait du yoga (on imagine). Sans doute va-t-elle demander une décharge de poste pour passer plus de temps avec ses enfants, ou pour se consacrer à ses projets personnels (on imagine encore).

Elle rêve aussi d’emmener « ses » classes découvrir la Rome antique (là encore, il s’agit de supputations sexistes de l’auteure).

► Lui : Julien a des « ambitions »

Changement de code couleurs : on passe au bleu, au gris, high-tech. L’ordi, la chemise bleue (retroussée), Julien bosse au petit matin ou en soirée. Et lui, il a un projet, « concret », qu’il va « concrétiser ». Enseignant, c’est la « concrétisation de son projet professionnel », il peut partager :

sa passion,
ses savoirs,
ses valeurs (comme Laura mais c’est plus concret dans le cas de Julien).
On vous fiche notre billet que Julien est appelé à de hautes responsabilités : proviseur, inspecteur, responsable syndical…

Laura est une femme, elle est littéraire, douce, plutôt blonde.

Julien est un homme, il est techno, carré, brun. Il a des valeurs.

Voir aussi:

Education Nationale : à elle les « rêves », à lui « l’ambition »
Laure Daussy

Arrêt sur images

le 16/06/2011

Les stéréotypes hommes/femmes ont encore de beaux jours devant eux, à voir la nouvelle campagne de l’Education nationale. Le ministère veut recruter 17000 personnes, et a lancé pour cela une campagne d’affiches que l’on peut voir dans plusieurs médias.

On y découvre un florilège des clichés sur les différences hommes/femme, pointés notamment par Rue89. D’un côté, une femme, Laura, qui « a trouvé le poste de ses rêves », et de l’autre, Julien, qui a trouvé le poste à la hauteur de ses… « ambitions ». L’homme peut apparemment se permettre d’être ambitieux quand la femme se contente de rêver.
Les univers des deux protagonistes sont bien différenciés. Rue89 décrit ainsi : « L’univers de Laura: tons crème et lin, bois clair, zen et féminine attitude. Le thé vert est hors-champ, Laura écoute France-Musique, elle aime aussi dessiner et elle fait du yoga (on imagine). Sans doute va-t-elle demander une décharge de poste pour passer plus de temps avec ses enfants, ou pour se consacrer à ses projets personnels (on imagine encore). »

Quant à Julien : « Changement de code couleurs: on passe au bleu, au gris, high-tech. L’ordi, la chemise bleue (retroussée), Julien bosse au petit matin ou en soirée. Et lui, il a un projet, «concret», qu’il va «concrétiser». Enseignant, c’est la «concrétisation de son projet professionnel». On vous fiche notre billet que Julien est appelé à de hautes responsabilités: proviseur, inspecteur, responsable syndical… »

On a donc, d’un côté, la femme, la douceur, les couleurs pastels, la littérature, la blondeur, le rêve, et de l’autre, l’homme, l’ordinateur, le bleu, l’attitude concentrée, l’ambition.

Heureusement que l’Education Nationale a prévu, dans les nouveaux manuels de Sciences de la vie et de la terre, d’enseigner – un peu – les « gender studies ». Avec cette exigeance précisée dans le bulletin officiel, sous le titre « Devenir homme ou femme » : « Différencier, (…) ce qui relève : de l’identité sexuelle, des rôles en tant qu’individus sexués et de leurs stéréotypes dans la société (…) ». Ouf !

Voir également:

Professeur, un métier pour filles rêveuses ?
Véronique Soulé

Libération

8 juillet 2011

Laura, la jeune et jolie prof sur l’affiche du ministère de l’Education, a l’air douce et rêveuse – elle lit posément un livre. Julien n’est pas mal non plus – mais pour les hommes, c’est quand même moins important… Surtout, il a l’air décidé et fort en informatique – il est devant un ordinateur. L’actuelle campagne de recrutement de l’Education nationale, qui a mis en colère les syndicats enseignants, dénonçant une opération de com au moment où l’on supprime 16 000 postes, a des côtés très distrayants, voire incongrus.

D’abord, alors que l’on s’inquiète plutôt aujourd’hui des clichés sexistes véhiculés à l’école, elle les reprend allègrement. Laura, la jeune prof, «a trouvé le poste de ses rêves». Julien, son collègue mâle, a, lui, «trouvé un poste à la hauteur de ses ambitions». Interrogé par Libération, le ministre de l’Education, Luc Chatel, a reconnu que ce problème ne lui avait pas sauté aux yeux. En septembre, il avait pourtant reçu un rapport sur les discriminations à l’école où les experts se désolaient : «Les filles seraient par nature plus tournées vers la littérature et la communication, les garçons seraient plus doués pour les sciences. L’école ne parvient pas à combattre efficacement ces stéréotypes.» Suivaient des propositions pour mieux faire.

Autre bizarrerie : pourquoi cette campagne très médiatique, alors que chaque année, le ministère fait disparaître des postes ? L’opération, qui s’achève le 12 juillet, coûte 1,35 million d’euros hors taxes. Réponse officielle : l’Education nationale veut attirer les meilleurs. Or, avec tout le ramdam autour des suppressions de postes, les gens ont oublié qu’elle recrutait – comme on ne renouvelle pas la moitié des 33 000 départs à la retraite, elle supprime 16 000 postes et embauche 17 000 personnes (dont 11 600 profs). «Nous sommes même le plus gros recruteur de diplômés de master», se félicite-t-on. Mais aussi le plus gros destructeur de postes.

Les syndicats enseignants n’ont pas tout à fait la même version. Pour eux, cette campagne vise à attirer des candidats tout court, dans le cadre d’une baisse inquiétante des vocations. L’an dernier, pour le Capes de maths, discipline quasi désertée, on n’avait pas deux candidats pour un poste. Au ministère, on juge normal d’avoir moins de candidats puisqu’il faut un master contre, avant, une licence, «et les maths sont un problème ancien». Laura la rêveuse et Julien l’ambitieux sauront-ils inverser la tendance ? Réponse dans une semaine avec le nombre d’inscrits aux concours. Officiellement, ça remonte…

Voir encore:

Décortiqué : campagne publicitaire « l’éducation nationale recrute »
Nicolas Gaillard

Le CorteX

8 juin 2011

Vous avez mené avec brio votre analyse de la page « Campagne publicitaire à analyser : l’éducation nationale recrute » ? Voilà ma propre analyse, n’hésitez pas à nous écrire pour compléter / corriger cette proposition de décorticage.

1/ Les effets rhétoriques

L’éducation nationale recrute 17000 personnes…

Ce recrutement semble a priori en contradiction :

D’une part avec le plan d’austérité du gouvernement dénoncé par les syndicats de l’éducation nationale, les élus locaux et nationaux et les fédérations de parents d’élèves : coupes budgétaires, fermetures de classes et suppression d’emplois (comme le présente le reportage ci-contre.)

D’autre part avec la démarche demaîtrise des dépenses publique dans l’éducation nationale, notamment par la suppression de postes, annoncée l’année dernière par Luc Chatel et toujours d’actualité.
La publicité annonce donc « 17 000 postes d’enseignants, d’infirmier(e)s et de médecins scolaires sont à pourvoir en 2011. »
On est face à une rhétorique en deux étapes :

– Un effet paillasson, c’est-à-dire que le terme pourvoir est ambigu et peut renvoyer à de nombreuses définitions dans cette situation. Il peut vouloir dire plusieurs choses. Ces postes sont-ils créés ? Sont-ils à pourvoir au sens de « remplacer ce qui manque » ? Sont-ils à pourvoir parce que désertés par les professionnels ? Sont-ce des postes précaires ?

Selon comment on l’interprète, ce terme va jouer sur l’équivoque et la compréhension du sens de cette phrase. N’écrire que « 17000 postes sont à pourvoir » désyncrétise le problème, et gomme toute interprétation négative : cela évoque plutôt des maintiens d’emploi, des embauches, voire des créations de postes, de surcroît dans une période de crise.

– Un carpaccio .

Le chiffre 17 000 est un chiffre détaché – c’est-à-dire que l’on ne sait pas à quoi le comparer, ni sur quelle base l’appréhender – il crée un impact important : je me dis « 17 000, c’est beaucoup ! » .

Pourtant cette affirmation dissimule une réalité moins joviale. Si le Ministère de l’éducation nationale recrute 17 000 personnes c’est qu’en réalité sur les 33 000 départs à la retraite en 2011, seule la moitié est effectivement maintenue, conformément aux principes de non remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite (dans le carde de la révision générale des politiques publiques).

La manière dont la publicité est construite met en scène 17 000 postes à pourvoir comme s’il s’agissait de 17 000 postes créés, tout en dissimulant 16 000 suppressions de postes. C’est une forme de scénarisation de l’information, pour l’embellir, la rendre séduisante, mais bien souvent en cachant ses aspects les plus rébarbatifs. On nomme cette manière de faire la technique du Carpaccio ; il suffit de couper en fines lamelles une rondelle de tomate, une feuille de salade, du bœuf ou un ministre de l’éducation pour en faire un « carpaccio de… » beaucoup plus attrayant. Il suffit de « tourner » l’information en la blanchissant, en la mettant en scène, et on obtient un produit d’appel publicitaire.

Enfin, cette campagne met fortement en avant la profession d’enseignant, dans les textes principaux et les images, renforçant une possible erreur de compréhension « 17 000 postes = 17 000 postes d’enseignants ». Mais c’est bien 11 600 postes d’enseignants qui seront recrutés sur les 17 000.

Cela porte à confusion même si ce n’est pas à proprement parler une dissimulation puisque l’information apparaît en bas du document, mais sans donner la répartition des professions et en petits caractères : « Pourquoi pas vous ? 17 000 postes d’enseignants, d’infirmier(e)s et de médecins scolaires sont à pourvoir en 2011. »

En creusant un peu, on s’aperçoit que les arrêtés publiés au Bulletin Officiel fixant au titre de l’année 2011 le nombre de postes offerts au concours pour le recrutement d’infirmier-e-s et de médecins arrivent au maximum à 514 postes (sans savoir précisément si l’ensemble de ces postes sont intégrés dans le total des 17 000 recrutements.)

Je fais une rapide soustraction : 17000 – 11600 – 514 = 4 886

Il reste donc environ 4 886 postes non-précisés et qui n’apparaissent pas dans le texte. C’est bien 17 000 postes dont 11 600 d’enseignants, 414 d’infirmier(e)s, 100 de médecins scolaires et 4886 autres, qui sont à pourvoir en 2011. Finalement la dissimulation pointe le bout de son nez, puisque rien ne laisse supposer que d’autres professions sont concernées et en quelle proportion. (J’ai demandé des informations au Ministère, j’attends et je publierai la réponse.)

Cette campagne publicitaire oriente délibérément vers une erreur de perception : 17 000 postes = 17 000 postes d’enseignants, d’infirmier(e)s et de médecins scolaires. C’est embêtant.

2/ La fabrication de l’image

Julien semble sorti du magazine Challenge ou Capital (magazines sur l’actualité économique en direction des cadres et managers), et Laura d‘un catalogue de mobiliers IKEA.

Les images sont fortement sexuées, avec des stéréotypes classiques, notamment sur les critères de beautés attendus. Pour le garçon c’est une ambiance à dominante bleue, cheveux courts, bruns, chemise dans un environnement studieux. Pour la fille c’est une ambiance à dominante rose : cheveux blonds mi-longs, habits clairs et dans un environnement de détente. Intérieurs aseptisés et modernes, les acteurs sont quasi-souriants, ils semblent détendus, en un mot : heureux. La technologie est mise en avant avec Julien qui est occupé sur un ordinateur portable. Pour Laura c’est la culture littéraire qui est privilégiée, elle lit adossée à une bibliothèque, la jambe nonchalamment pliée.

Ces choix ne sont pas anodins, puisque l’objectif de cette campagne est de rendre séduisant un métier qui ne l’est plus. Alors pas d’élève (pourtant central dans le texte), pas d’établissement scolaire, on est très loin d’une classe surchargée de RAR (Réseau Ambition Réussite).

C’est la plénitude et la dynamique intellectuelle qui sont mises en avant dans ces visuels.

Ce choix scénaristique utilise les mêmes leviers que les campagnes du Ministère de la défense pour les recrutements de l’armée de terre, où le dynamisme, l’aventure et le dépassement de soi sont les axes forts.

3/ Le vocabulaire utilisé dans les images

Que connote-t-il ? Quels problèmes cela peut-il poser ?

La comparaison des deux textes dénote sans ambivalence la différence de genre entre hommes et femmes. Les termes reproduisent les stéréotypes de genre en différenciant la démarche de Laura et de Julien. Laura lit un livre, elle est représentée nonchalante, passive, dans un environnement clair, voire rose (stéréotype féminin) :

« Laura a trouvé le poste de ses rêves. C’est l’avenir qu’elle a toujours envisagé. »

Julien pianote sur un portable, il semble dynamique et actif, il est dans un environnement de travail :

« Julien a trouvé un poste à la hauteur de ses ambitions. C’est la concrétisation de son projet professionnel. »

Laura a trouvé le poste de ses rêves : est-ce l’unique ? Celui qui lui était destiné ? Le poste de ses rêves connote un déterminisme de genré « fille », où selon les représentations classiques, la femme est maîtresse d’école ou infirmière plus volontiers que chercheur en physique (ce qu’on appelle les professions du care, « prendre soin »). C’est d’ailleurs l’avenir qu’elle a toujours envisagé, le déterminisme est renforcé, c’est devenu sa vocation (étymologiquement un appel venu d’ailleurs, comme Jeanne d’Arc), son destin..

Julien, quant à lui, a trouvé un poste ; un parmi d’autres, contrairement à Laura. A-t-il plus de choix que Laura ? Les termes connotent clairement une attitude dynamique, affirmée et déterminée. Il a de l’ambition et concrétise ses projets. Ceux-ci sont professionnels, là où Laura vit un rêve.

Laura est une fée, douce, blonde, habillée en blanc et cantonnée à la littérature ; Julien est un homme, il est branché haute-technologie, dynamique, brun, en chemise aux manches retroussées et cantonné aux sciences.

Tous ces éléments viennent renforcer un essentialisme sexuel. On reproduit l’idée implicite de comportements genrés qui seraient naturels, en évinçant la question de leurs construction sociale. Voir les travaux du Cortex sur ces questions Sociologie, anthropologie – Atelier sur le racisme ordinaire et Biologie, essentialisme – Nature, écologisme, sexisme, racisme, spécisme .

Finissons sur un détail : cette publicité est un exemple rare de la féminisation des textes. C’est en général peu employé, d’abord par commodité de lecture, c’est une pratique qui alourdit le texte. Pourtant ici, infirmier apparaît infirmier(e)s. Initiative intéressante, si ce n’est que celle-ci n’est appliquée que dans un sens : simplement pour masculiniser une profession, infirmière, plutôt que pour en féminiser également une autre, comme enseignant. On peut se demander alors ce que vise réellement cette démarche, elle ne cherche apparemment pas à pointer la construction genrée de notre grammaire et rétablir un peu la balance.

Alors même que les établissements scolaires cherchent à lutter quotidiennement contre les discriminations, notamment sexuelles, cette campagne de publicité s’inscrit précisément dans la reproduction de stéréotypes. Bigre, je gronde mais à 1,35 milion d’€ la campagne publicitaire, le résultat n’est pas fameux : je préviens le Ministre de ce pas et promis je vous mettrai la réponse plus bas.

Voir de même:

Education nationale: La campagne de recrutement du ministère fait jaser les syndicats
SOCIETE Elle promet 17.000 nouveaux postes, quand 16.000 sont supprimés dans le même temps…

Capture d’écran du site du ministère de l’Education nationale consacré à sa campagne de recrutement en 2011. – 20minutes.fr
Corentin Chauvel

20 minutes

01.06.2011

Avec l’Education nationale, il ne vaut mieux pas se perdre dans les chiffres. Après avoir jugé probable dimanche la suppression d’au moins 16.000 postes l’an prochain, Luc Chatel a lancé ce mercredi une campagne de recrutement de 17.000 postes en 2011.

«33.000 fonctionnaires partent à la retraite dans l’année, 16.000 ne sont pas remplacés (non-remplacement d’un départ en retraite sur deux) donc 17.000 sont à pourvoir», explique-t-on au ministère, joint par 20Minutes.

Sauf que les 16.000 suppressions de 2012 concernent, si l’on en croit Luc Chatel, uniquement des enseignants et que, dans le détail, les 17.000 nouveaux fonctionnaires ne seront pas que des professeurs. Ils ne seront en effet que 11.600 (3.000 dans le premier degré, 8.600 dans le second), le reste étant «des agents administratifs, du personnel de santé scolaire, des métiers extrêmement variés».

«L’objectif, c’est que tout le monde s’y perde!»
Les syndicats ne croient pas au but de cette campagne: «L’objectif, c’est que tout le monde s’y perde!», persifle Christian Chevalier, secrétaire général de SE-Unsa, contacté par 20Minutes. «C’est un plan com’ pour brouiller les esprits, une publicité sur ce qui existe déjà puisqu’on recrute autant d’enseignants chaque année», ajoute le syndicaliste.

«C’est limite de la provocation», renchérit Bernadette Groison, secrétaire générale du FSU, pour qui cette promotion «ne se confronte pas à la vraie question de la revalorisation du métier. Car la difficulté à recruter des enseignants est bien réelle. «C’est la première fois que le nombre de candidats qui se présentent au concours chute de manière brutale», indique Christian Chevalier, qui explique ce phénomène par trois facteurs.

Trois facteurs déterminants
Le premier, c’est un «vivier pas suffisant». Le nouveau niveau de recrutement en M1 au lieu de la licence écarte de fait près de 200.000 candidats potentiels. Les disciplines scientifiques sont les plus en peine avec «autant de candidats que de postes à pourvoir», précise le syndicaliste.

Ensuite, c’est l’image du métier qui cloche: suppressions de postes, classe surchargées, métier difficile et anxiogène… Autant d’éléments qui ne profitent pas à la valorisation de l’Education nationale, selon Christian Chevalier, qui déplore également un troisième facteur financier.

Pour le syndicaliste, «démarrer une carrière à 1.500 euros pour atteindre 2.000 euros dix à douze ans plus tard», ce n’est pas très alléchant. «Il y a nettement mieux ailleurs, notamment dans le domaine scientifique. Les étudiants préfèrent aller bosser chez Total, où les promotions sont plus avantageuses», ajoute Christian Chevalier.

«Vers une crise du recrutement»
Ce sont justement ces deux derniers facteurs auxquels le ministère entend s’attaquer avec cette campagne. «Cela fait partie de la politique de revalorisation du métier d’enseignant», précise-t-on rue de Grenelle, où l’on se vante toujours d’être toujours «le premier recruteur de France».

Dotée d’un budget de plus d’un million d’euros, la promotion de l’Education nationale voit large avec une présence dans tous les médias sauf la télévision. La campagne a pour objectif «d’attirer les meilleurs talents au service de la plus noble des missions: assurer la réussite de chaque élève». Sur les affiches, «Laura a trouvé le poste de ses rêves» et Julien «un poste à la hauteur de ses ambitions».

Un sexisme dont se gausse Christian Olivier: «On essaie quotidiennement en classe de tordre les clichés quand l’institution les reprend à son compte.» «La réalité, c’est que le métier d’enseignant ne fait plus recette et on va vers une crise du recrutement», résume-t-il encore, dans l’attente d’une politique «qui redonnerait ses lettres de noblesse» à la profession.

Voir de plus:

Féminisation des noms de métiers : encore un effort !
Gaëlle Dupont

Le Monde

11.03.2016

Il y a trente ans, dans la foulée de la Journée internationale des droits des femmes, le premier ministre Laurent Fabius adressait à son gouvernement la circulaire du 11 mars 1986 prescrivant « la féminisation des noms de métiers, fonctions, grades, ou titres » dans tous les textes réglementaires et documents officiels. Vingt-neuf journées des droits des femmes après, beaucoup de chemin reste à faire. Il arrive encore régulièrement d’entendre « Madame le député » ou « Madame le sénateur » au Parlement, par exemple.

Un « Madame le président », adressé à la vice-présidente socialiste de l’Assemblée nationale Sandrine Mazetier en octobre 2014, avait valu au député (UMP) Julien Aubert une sanction financière. « Monsieur la députée, vous étiez la dernière oratrice inscrite », avait riposté Mme Mazetier. L’affaire avait créé un de ces drames dont sont coutumiers les Français, friands de querelles langagières.

Les élus ne sont pas les seuls concernés. Hélène Carrère d’Encausse veut être appelée Madame le secrétaire perpétuel de l’Académie française – en accord avec la ligne de l’institution. Muriel Mayette a longtemps été administrateur général de la Comédie-Française. Dans le langage courant se répand l’usage du pronom féminin accolé à un terme qui reste au masculin : une professeur, une médecin, une chef – quoique cheffe gagne du terrain.

La puissance des habitudes
Plusieurs raisons expliquent cette inertie. Dans une mise au point d’octobre 2014, l’Académie française s’élevait contre « un esprit de système qui tend à imposer (…) des formes qui sont contraires aux règles ordinaires de dérivation et constituent de véritables barbarismes », par exemple procureure, sapeuse-pompière, recteure. Pour l’institution, « la dénomination de la fonction s’entend comme un neutre distinct du sexe de l’individu qui l’incarne ».

L’esthétique est souvent citée. La puissance des habitudes est déterminante. Autrice, le féminin d’auteur, est unanimement jugé laid, alors qu’actrice ne l’est pas. Dans un guide d’aide à la féminisation des noms publié en 1999 à la demande du gouvernement, le linguiste Bernard Cerquiglini estimait ces réticences d’ordre « psychologique et socioculturel ». « La néologie est dissonante quand elle est dérangeante », affirmait-il en préambule d’une liste comportant des centaines de substantifs féminins, d’abatteuse à zootechnicienne.

Les usages changent tout de même, à mesure que les femmes accèdent à des postes et des métiers autrefois fermés. « Appelez-moi Madame la maire », a déclaré Anne Hidalgo dès son élection en mars 2014. On rencontre aujourd’hui des chirurgiennes, des expertes, des policières, des préfètes, des principales. Le Monde a consacré jeudi 10 mars un article au rapport de la contrôleure générale des prisons, Adeline Hazan.

« Le Monde accompagne, et quelquefois précède légèrement, par sympathie, la féminisation des noms », explique Lucien Jedwab, ancien chef de la correction du journal. Non sans débats. « Auteure a suscité des réticences, y compris chez certaines rédactrices », se souvient-il. L’emploi de contrôleure a fait réagir des lecteurs. « Contrôleuse pose problème, estime Lucien Jedwab. Il y a un attachement à l’idée que la fonction doit sonner à l’oreille. »

« Dans les cas compliqués, il faut laisser les choses se faire, estime Gaëlle Abily, membre du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes. L’usage tranchera. » Cette institution est désormais un aiguillon. « L’usage du féminin est un enjeu fondamental au même titre que l’égalité des salaires, estime Mme Abily. Le langage est le reflet de notre société. La prééminence du masculin est un choix qui date du XVIIe siècle. Il a été jugé plus noble. »

Signe d’une nouvelle ère ? Le Guide pratique pour une communication publique sans stéréotype de sexe, publié par le Haut Conseil en novembre 2015, a rencontré un succès inespéré. Il comporte dix recommandations, dont la féminisation des noms, mais aussi l’utilisation de l’ordre alphabétique (égalité femmes-hommes), ou encore le recours à une écriture où sont visibles le féminin et le masculin, « afin que les femmes comme les hommes soient inclus.e.s ». Cette formule commence à percer dans certains documents officiels. Reste à savoir si elle conviendra au plus grand nombre de lecteur.trice.s

Voir encore:

« Professeur, un métier sans évolution »

Marie-Estelle Pech

Le Figaro

07/01/2014

INTERVIEW – Antoine Compagnon, professeur de littérature française au Col­lège de France, est notamment l’auteur d’Un été avec Montaigne. Pour lui, le déclassement social des enseignants est lié à la massification de l’enseignement.

LE FIGARO. – Pourquoi le métier d’enseignant est-il déconsidéré en France, comme dans la plupart des pays européens?

Antoine COMPAGNON. Cette déconsidération est liée au déclassement social des professeurs, lui-même lié à la massification de l’enseignement. Environ 20% d’une génération d’élèves obtenaient le bac en 1970, contre 76% en 2012! Jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, un professeur était un ­notable dans sa préfecture, l’instituteur était un notable au même titre que le maire ou le médecin du village. Les métiers de l’enseignement étaient des métiers de promotion sociale. Ils ont cessé de jouer ce rôle. La féminisation massive de ce métier a achevé de le déclasser, c’est d’ailleurs ce qui est en train de se passer pour la magistrature. C’est inéluctable. Un métier ­féminin reste encore souvent un emploi d’appoint dans un couple. L’enseignement est choisi par les femmes en raison de la souplesse de l’emploi du temps et des nombreuses vacances qui leur permettent de bien s’occuper de leurs enfants.

Pourquoi les jeunes respectent-ils moins les professeurs en France qu’ailleurs?

Nous avons tous des témoi­gnages d’incidents, d’absence de respect entre élèves et professeurs, y compris lors des premières années d’université. Ce n’est pas étonnant. Ces incidents reflètent ce que pensent les parents et l’ensemble de la société des enseignants.

Nos compatriotes critiquent fortement l’influence des syndicats d’enseignants…

Le métier de professeur est un métier sans aucune évolution. Les seules promotions possibles, c’est le syndicalisme ou l’inspection. Mais, en réalité, lorsqu’on dénonce le pouvoir syndical, on nage en plein mythe. Le syndicalisme perd de son influence. Les syndicats ont ainsi de plus en plus de mal à recruter chez les jeunes.

Quelles réformes proposez-vous concernant le statut des enseignants, en pleine discussion au ministère?

Ce qui est aberrant, c’est ce statut des enseignants qui n’a pas évolué depuis 1950. Il date d’avant la télévision, d’une époque où très peu de Français allaient au collège et encore moins au lycée. La prise en compte des seules heures de cours devant les élèves en guise de «temps de service» n’a pas de sens. Il faut plus de présence dans les établissements et les bureaux!

Le travail en équipe devrait être généralisé. Les professeurs du secondaire s’identifient à leur discipline, s’y réfugient pour réagir à leur déclassement social. Je ne nie pas le fait qu’ils ont un très bon niveau disciplinaire, utile au lycée. Mais, concernant le collège, qu’y a-t-il de dégradant pour un professeur de français d’enseigner aussi l’histoire? Il y a trop d’enseignants différents au collège, c’est déstabilisant pour d’aussi jeunes élèves, ballottés toutes les heures d’un adulte à l’autre. Beaucoup ne se remettent pas de cette diffé­rence avec l’école primaire. La transition serait plus douce avec moins d’enseignants.

Voir aussi:

Y a-t-il trop de femmes à l’école?

La féminisation d’un métier est-il un mauvais signe pour ce métier? Est-ce parce qu’il est féminisé qu’il est déclassé, ou l’inverse? Quelle est la place des hommes et des femmes dans l’Education nationale? Une interview critiquée d’Antoine Compagnon permet de se pencher sur ces questions.

Professeur au Collège de France, grand spécialiste de Montaigne, Antoine Compagnon a accordé un entretien à Marie-Estelle Pech, journaliste éducation au Figaro, qui a provoqué des réactions inhabituelles pour le monsieur et le sujet. Le propos tournait autour du manque de perspectives dans le métier d’enseignant et de la déconsidération dont il pâtit. Pour Antoine Compagnon, un temps pressenti pour être nommé à la tête du Conseil supérieur des programmes (scolaires), cette déconsidération s’explique:

«Les métiers de l’enseignement étaient des métiers de promotion sociale. Ils ont cessé de jouer ce rôle. La féminisation massive de ce métier a achevé de le déclasser, c’est d’ailleurs ce qui est en train de se passer pour la magistrature. C’est inéluctable. Un métier féminin reste encore souvent un emploi d’appoint dans un couple. L’enseignement est choisi par les femmes en raison de la souplesse de l’emploi du temps et des nombreuses vacances qui leur permettent de bien s’occuper de leurs enfants.»

Les Inrocks ont publié une autre interview pour vérifier que c’était bien ce que Compagnon pensait avoir dit et pensait tout court et, apparemment, c’est le cas.

Les propos de l’universitaire ont évidemment été vertement critiqués sur les réseaux sociaux et sur des sites d’information comme avec cet intéressant article par exemple. Un texte en particulier, signé Anne-Charlotte Husson, a beaucoup circulé. Et la colère est grande:

«Grâce à vous, j’en ai appris encore un peu plus sur ma réelle motivation, celle que je me cachais à moi-même. J’avais sous-estimé un fait important : j’ai moi aussi un titre, je suis Etre Humain à Utérus Intégré (EHUI, à prononcer “eh oui”), et cela ne peut que déterminer chaque aspect de ma vie.»

Mais revenons sur la déclaration d’Antoine Compagnon, point par point.

«Les métiers de l’enseignement étaient des métiers de promotion sociale. Ils ont cessé de jouer ce rôle. La féminisation massive de ce métier a achevé de le déclasser»

Est-ce une fausse banalité ou cette affirmation est-elle étayée? Si les enseignants sont une profession dévalorisée que dire des juges et des médecins dont parle l’interview? Et des politiques? Est-ce la présence accrue des femmes qui dévalorise un métier?

Marlaine Cacouaut-Bittaud explore les articulations complexes mais possibles entre vie personnelle et vie professionnelle chez les enseignantes. Elle a publié une étude qui portait très précisément sur ce sujet. Elle date de 2001 et est intitulée: «La féminisation d’une profession est-elle signe de perte de prestige?»

Elle cite Christian Baudelot et Roger Establet, deux très grands  sociologues de l’éducation pour qui la présence minoritaire des hommes dans les écoles n’est pas un phénomène récent puisque les institutrices formaient déjà 62% du corps en 1923 et 67,2% en 1939. C’est seulement dans les années 1960 qu’on l’interprète comme un signe de déclin.

Marlaine Cacouaut-Bittaud rappelle aussi que l’idée qu’une profession se dévaloriserait par la présence des femmes est en général véhiculée par… des hommes. Avec une vision contradictoire de leurs intérêts et de ceux de femmes. Un exemple avec les médecins:

«Au cours des dernières décennies, une partie des médecins (les généralistes plus que les spécialistes, ceux qui occupent “les positions relativement dominées”) se sentent “déclassés”. Le mode d’exercice, fréquent chez les femmes, qui consiste à se réserver un jour de liberté, à s’associer, à travailler à temps partiel, apparaît comme une menace. En effet, il contribue à banaliser le métier: que les médecins s’organisent pour vivre “comme tout le monde” est considéré par beaucoup d’entre eux comme l’indice d’une baisse de prestige. Un métier “masculin” (qui suppose une épouse dévouée et des revenus confortables) se verrait transformé en métier “féminin”, aux horaires et aux revenus limités, de plus en plus contrôlé par l’Etat. Comme nous l’avons laissé entendre, la réalité est plus complexe car des salariées peuvent atteindre un niveau de rémunération plus élevé que des généralistes et des spécialistes femmes cumulent un bon niveau de revenus et une souplesse dans l’organisation de leur temps. Néanmoins, des questions cruciales sont soulevées à l’occasion des discussions ou des polémiques entre praticiens. Les femmes revendiquent l’amélioration de la couverture maternité des indépendantes, dénoncent l’augmentation des cotisations retraite, acceptable pour les hauts revenus mais pénalisante pour les professionnelles, qui gagnent, dans l’ensemble, moins que leurs confrères et gèrent plus souvent un cabinet à temps partiel».

Bref, un métier valorisé, serait un métier chronophage. Le fait est que le temps partiel ou l’organisation des temps de vie qui permet de tout faire –entendez l’éducation des enfants– reste majoritairement un choix de femmes et que 80% des tâches domestiques et éducatives sont assurés par les femmes. Ce n’est pas une opinion, ce sont les statistiques qui le montrent.

«Un métier féminin reste encore souvent un emploi d’appoint dans un couple»

Concernant la question du salaire d’appoint, Marlaine Cacouaut-Bittaud rappelle que oui, dans les années 1970-80 beaucoup d’enseignantes étaient femmes de cadres (ce qui induisait des vraies différence sociales au sein des équipes soit dit en passant).

Cette réalité paraît périmée, comme la notion de salaire d’appoint en général. Mais ce qui n’est pas périmé, c’est que le salaire des enseignants subit une baisse relative depuis cinquante ans et ça, ce sont leurs syndicats qui l’affirment.

«L’enseignement est choisi par les femmes en raison de la souplesse de l’emploi du temps et des nombreuses vacances qui leur permettent de bien s’occuper de leurs enfants.»

En 2010, Julie Jarty a étudié les usages de la flexibilité temporelle chez les enseignants en partant du postulat suivant:

«Il existe une perception largement répandue selon laquelle la profession enseignante serait woman-friendly, “bien pour une femme”»

Son étude la conduit à la conclusion suivante:

«La contraction du temps passé au sein de l’établissement après la naissance d’un enfant se révèle une pratique plutôt féminine; rares sont les hommes pour qui la naissance d’un enfant engendre un tel changement. Si la négociation d’emploi du temps “sur mesure”, permettant une compatibilité d’enseignement avec les horaires scolaires de leurs propres enfants, est une pratique courante et admise dans les collèges et lycées étudiés, les directions d’établissement consentent souvent à élaborer des emplois du temps explicitement évoqués en termes “d’horaires de mamans”, avec des journées de cours concentrées entre neuf heures et seize heures et/ou des mercredis matins libérés.»

Voilà pour le collège. Et le sociologue François Dubet avance même que pour une partie des femmes, le choix du métier d’enseignant se fait sur l’idée qu’il s’agit d’un métier diplômé qui va leur permettre de concilier leur vie professionnelle et personnelle.

Que le métier attire aujourd’hui moins d’hommes et plus de femmes devraient nous faire réfléchir d’autant que, d’après les statistiques du ministère du Travail, il s’agit une exception dans les métiers diplômés où la tendance est plutôt à l’équilibrage.

«Pour certains enfants, il serait préférable d’avoir aussi affaire à des hommes à l’école primaire, à des figures masculines comme à des figures féminines.»

Antoine Compagnon affirme cela non pas dans Le Figaro mais dans Les Inrocks et c’est peut-être ce qu’il y a de plus scandaleux dans ses propos récents.

L’idée selon laquelle «il serait préférable d’avoir aussi affaire à des hommes» reste totalement à démontrer à ce jour et relève d’une conception étroite de l’éducation… et des femmes.

Mais, voyons comment se répartissent les postes entre hommes et femmes à l’école. Il n’y a presque que des femmes dans les maternelles (93%) mais leurs inspecteurs sont majoritairement des hommes (62%). Alors le plafond de verre à l’école, on en parle? Dans le secondaire: 56% de femmes, mais des personnels de direction majoritairement masculin (60%). Il y a aussi 70% de recteurs (mais là le progrès est notable). Plus on monte dans la hiérarchie scolaire, plus il y a d’hommes. Et tout en haut, au ministère, ils sont majoritaires comme dans le cabinet de Vincent Peillon.

En matière d’inégalités, dans la vie professionnelle comme personnelle, la féminisation du corps enseignant et sa répartition dans l’école posent aussi de bonnes questions. Des questions qu’il serait regrettable d’ignorer alors que l’institution promeut le combat contre les stéréotypes en son sein.

Voir aussi:

«Egalité réelle», «biodiversité»: Hollande ou l’art d’inventer des secrétariats d’Etat ridicules
Anne-Sophie Letac
Le Figaro

12/02/2016

FIGAROVOX/CHRONIQUE- Anne-Sophie Letac a lu la liste des ministres et des secretaires d’Etat du nouveau gouvernement. Et essayé de comprendre à quoi ils peuvent correspondre.

Ancienne élève de l’école Normale supérieure, Anne-Sophie Letac enseigne en classes préparatoires. Elle tient une chronique sur FigaroVox.

Au delà du calcul grossièrement visible de François Hollande, qui change de gouvernement pour un aéroport et s’offre au prix promotionnel de deux maroquins les gros titres dithyrambiques de La Dépêche, le récent remaniement ministériel illustre deux caractéristiques majeures de notre vie politique, la mise au placard du sens du ridicule, qui tue en politique, contrairement à ce qu’en dit le sens commun, et l’absence totale d’un sentiment pourtant utile et noble, la vergogne.

Dans un système où la communication oblitère les idées, la parole politique perd ainsi tout son sens, et comme une voiture qui perdrait l’adhérence avec la route, se trouve victime d’un périlleux aquaplaning dans l’opinion publique.

C’est ce qui se produit par exemple lorsqu’on ose créer un Secrétariat d’Etat à «l’égalité réelle», parfaite illustration de cette perte de sens. Est-ce à dire que l’égalité était depuis mai 2012 fictive, partiellement irréelle ou purement théorique? Un autre secrétariat d’Etat est dévolu à «l’aide aux victimes», mais victimes de quoi au juste? Sûrement des attentats, mais pourquoi pas du choc fiscal, des accidents d’autocar, de la réforme de l’orthographe, ou de la catalepsie due aux discours empêtrés de François Hollande? Un troisième est chargé de la biodiversité, à côté du ministère de l’Environnement. Peut-être s’agit-il de veiller sur l’écosystème du gouvernement, cet élevage de homards qui s’entredévoreront si on ne leur bloque les pinces avec des élastiques? Certes nous devrions être rassurés par le Ministère du Logement et de l’Habitat Durable, qui nous garantit que la maison n’est pas en carton. Enfin, dans le domaine plus subtil de l’injonction paradoxale, le nouveau gouvernement affiche une parité irréprochable, mais associe désormais de manière rétrograde la défense des droits des femmes à la famille et à l’enfance, peut-être pour faire oublier le mariage pour tous.

Qui mieux que Jean-Vincent Placé pouvait assurer la « réforme de l’Etat et la simplification », lui qui, élu public, représentant de la nation, a résolu le problème de ses 133 contraventions impayées en les rangeant dans un tiroir ?

Il est d’autre part frappant de constater la perte de toute vergogne, de tout sens du ridicule, et l’impudence de certains politiques.

Qui mieux que Jean-Vincent Placé pouvait assurer la «réforme de l’Etat et la simplification», lui qui, élu public, représentant de la nation, a résolu le problème de ses 133 contraventions impayées en les rangeant dans un tiroir? Gageons que cette charge lui a été confiée après qu’il ait déclaré «ne pas être très bon avec les papiers», un peu comme son malheureux collègue Thomas Thévenoud, atteint de «phobie administrative» qui conclut récemment dans la presse: «Evidemment c’était une connerie de communication, il ne fallait pas le dire». Jean-Vincent Placé considérait tout secrétariat d’Etat comme indigne de lui: «Maman va penser que je fais le courrier» avait-il affirmé au JDD le 7 février 2011. Il faut croire qu’il l’a oublié, ou bien qu’il y a prescription, pas comme en Suède, où les mots comptent, et où la transparence exige que les dépenses des ministres soient accessibles publiquement. La ministre Mona Sahlin dut ainsi démissionner en 1995 et disparaître dix ans de la vie politique pour avoir acheté des chocolats avec sa carte bleue de fonction.

Il est d’autre part frappant de constater la perte de toute vergogne, de tout sens du ridicule, et l’impudence de certains politiques.
De son côté, Jean-Marc Ayrault n’éprouve aucune gêne à devenir ministre des Affaires Etrangères de Valls III après avoir été premier ministre d’un gouvernement où ses amis politiques se chargeaient de l’humilier sans l’aide de l’opposition. Claude Bartolone disait de lui «Il est là… Au Parlement, on fait avec». De son côté, la verte Emmanuelle Cosse semble affligée d’une mémoire de petit pois, elle qui tweetait le 19 janvier dernier: «Déchéance de nationalité: un non sens, une incompréhension totale, cette proposition fait du mal à la société» et en février 2015 «49.3, aveu de faiblesse, déni de démocratie #loiMacron». Ces critiques acerbes, de même que la fidélité à son parti, ont cédé devant l’attrait du pouvoir.

Bizarrement oublieux ou distraits, ces personnages comptent sur la mémoire de poisson rouge du citoyen, affaiblie par la vie quotidienne et par la succession frénétique d’événements chassant les précédents. Pourtant leur espoir se heurte cruellement à la réalité, puisqu’il n’a jamais été aussi facile de retrouver les traces des faits et dits de chacun, ce dont ne se privent pas les réseaux sociaux.

La première victime de l’aquaplaning, c’est donc François Hollande, dont la parole ne porte pas plus que celle d’un professeur chahuté dans une classe où volent des drones en papier. Gaspard Gantzer lui aurait conseillé de se taire, mais même son silence est désormais inaudible.

Voir également:

Alors que l’ancienne secrétaire d’État et nouvelle ministre de la Famille et de l’Enfance, Laurence Rossignol, se voit également confier la question des Droits des femmes, les féministes se sont insurgées contre cette association thématique qu’elles considèrent être un retour en arrière.

Passés de ministère à secrétariat dédié, les droits des femmes sont repassés hier au statut de ministère, mais relégués derrière deux autres virgules polémiques : la famille et l’enfance. Il n’a pas fallu longtemps à Laurence Rossignol, en charge du nouveau ministère de la Famille, de l’Enfance et des Droits des femmes donc pour affronter sa première tempête médiatique. Plusieurs mouvements féministes ont vivement critiqué ce rapprochement aux accents « Trente Glorieuses » selon eux. L’association Osez le féminisme s’est rapidement fendue d’un communiqué jeudi soir dénonçant le « nouveau triptyque rétrograde du gouvernement ». « François Hollande et Manuel Valls, à travers cette nouvelle composition, affichent tout leur mépris à l’encontre des droits des femmes, subalternes à la question de la famille et des enfants. Nous rappelons encore et toujours que les droits des femmes sont une question transversale à toutes les questions politiques, et pas que à la famille. » Le collectif Les effronté-e-s, lui, est resté « baba ». « Comme c’était de coutume sous la droite, l’État assigne les femmes aux thématiques de la famille et de l’enfance ! », a-t-il déclaré dans un très court communiqué.

Levée de boucliers

Les femmes politiques Danielle Bousquet (présidente du Haut-Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes), Chantal Jouanno (sénatrice UDI) et Pascale Vion (membre du CESE) ont coécrit un communiqué le jour même pour faire part de leurs « sérieuses préoccupations » quant à ce rapprochement. « Mettre sous un même ministère « la famille, l’enfance et les droits des femmes », n’est-ce pas enfermer les femmes dans le rôle stéréotypé qui leur est assigné depuis des siècles : celui d’épouse et de mère ? », s’interrogent les signataires, qui réclament « des clarifications et des assurances du gouvernement quant à son engagement en matière de droits des femmes et d’égalité entre les sexes ».

De son côté, Caroline de Haas, militante très médiatisée et ancienne fondatrice d’Osez le féminisme, est -sans surprise- contre le parti pris du gouvernement. Elle a aussitôt initié une campagne via le site Macholand qu’elle a lancé en 2014, sorte de vigie qui traque le machisme et propose de harceler ses initiateurs via les réseaux sociaux. « Les droits des femmes sont désormais la responsabilité de Laurence Rossignol, avec la famille et l’enfance. Un vrai truc de filles (…) Aujourd’hui, c’est un nouveau renoncement et un nouveau bras d’honneur à la défense des droits des femmes », dénonce, tout en mesure, le texte de présentation de l’opération qui vise à adresser massivement au compte Twitter de François Hollande le tweet suivant :

Le blog féministe Les Martiennes est parmi les seuls à avoir emprunté la voie de la pédagogie. « Pourquoi c’est une maladresse ? Parce que les sujets touchant les droits des femmes sont beaucoup plus larges que la famille et les enfants. À vrai dire, ceux-ci concernent tout le monde… Le signal envoyé ? Les femmes sont encore cantonnées à la maison et à la sphère familiale. Rappelons que le temps partiel subi, les inégalités salariales, les violences faites aux femmes, l’éternel plafond de verre, la faible représentation dans les sphères de pouvoir politique ou économique n’ont rien à voir avec la famille ».

Famille et droits des femmes « intimement liés »

En guise de réponse, la nouvelle ministre a tenu à dédiaboliser le « triptyque rétrograde », en soutenant que rapprocher famille et droits des femmes n’est pas une insulte réductrice, mais une vision pragmatique. Au micro de Jean-Jacques Bourdin sur BFM TV vendredi matin, elle a affirmé : « la famille, ce n’est pas un repoussoir, ce n’est pas une valeur négative. C’est probablement la principale valeur commune : tout le monde en a une, ceux qui n’en ont pas aimeraient bien en avoir une mais c’est aussi l’axe d’une partie des inégalités. Quand on sait par exemple que 40% des femmes changent leur façon de travailler ou leur projet de carrière professionnelle à l’arrivée du premier enfant contre simplement 6% des hommes, on voit bien que, dans les inégalités femme-homme, quelque chose se construit et se dessine dans ce triptyque famille-enfance-droits des femmes », a-t-elle clarifié.

En effet, la carrière des femmes est souvent mise entre parenthèses pour maintenir l’équilibre interne d’une cellule familiale dont elles assument 80% des tâches domestiques. Plus souvent que son conjoint, la femme arrête de travailler ou choisit un temps partiel ou le télétravail pour s’occuper de leur nouveau-né, suit son partenaire en expatriation et n’ose pas postuler ou accepter une promotion. La conciliation entre vies privée et professionnelle reste encore majoritairement l’affaire des femmes dans la société.

Plutôt que de voir la femme au foyer, bébé dans un bras, torchon à la main, Laurence Rossignol soutient une vision pragmatique du rôle de la famille dans les inégalités. « Les inégalités professionnelles dans l’entreprise, les inégalités salariales, elles se jouent aussi dans la charge qu’ont les femmes dans les familles. Quand on voit à quelle lenteur évoluent la répartition et le partage des tâches ménagères et des responsabilités familiales… Qu’est-ce que je peux faire moi ? Ce que je faisais déjà : une politique familiale dans laquelle l’accès au mode d’accueil pour les jeunes enfants est une priorité parce que c’est la clé ».

Qui plus est, c’est aussi dans la sphère familiale que surviennent les violences conjugales, récemment illustrées par l’affaire Jacqueline Sauvage, les mutilations sexuelles, les viols (80% des victimes connaissent leur agresseur), les stéréotypes culturels sexistes, l’autocensure notamment liés à l’éducation ou encore l’isolement des mères célibataires, auxquelles la ministre a fait référence. « La famille, les droits des femmes et les enfants sont intimement liés dans la vie quotidienne des femmes. Ce qui a changé, ce sont les familles, en particulier les familles monoparentales. Aujourd’hui, elles représentent presque 25% des familles. Ce sont des femmes seules qui concentrent sur leurs épaules une part importante de la pauvreté, de la précarité, elles élèvent leurs enfants seules, c’est dur, elles travaillent et elles sont parfois aussi très isolées. »


Journée des femmes: Si les femmes s’arrêtaient vingt minutes, les Alliés perdraient la guerre (Munitionettes: Looking back at the Great War’s munitions workers)

8 mars, 2016
Rosie2RosieRosie3MunitionnettesAppel_aux_Femmes_FrançaisesSi les femmes qui travaillent dans les usines s’arrêtaient vingt minutes, les Alliés perdraient la guerre. Général Joffre (1915)
Par le port des armes réservé aux seuls hommes, la guerre est une mission virile assumée qui raffermit le stéréotype et la frontière entre les sexes. Progressivement, sous l’effet de la durée du conflit et de sa violence qui traumatise les hommes, le modèle masculin se délite. Les souffrances et les frustrations accumulées par les combattants fondent alors, peu à peu, une misogynie dont l’intensité s’accroît en rapport avec le fantasme de l’émancipation féminine. Poussée jusqu’au sentiment d’émasculation, la souffrance des hommes en guerre, qui se sentent dévalorisés et dévirilisés, se prolonge douloureusement dans la mémoire des anciens combattants qui opposent un avant qui a fait son devoir à un home front féminin insouciant accusé d’avoir profité de la situation pour « pour faire la vie » et secouer sa tutelle naturelle. Jean-Yves Le Naour
En France, le 7 août 1914, elles sont appelées à travailler par le président du Conseil René Viviani par le biais d’un communiqué officiel. On croit alors à une victoire rapide, et ce communiqué s’adresse donc principalement aux femmes d’agriculteurs. Le but est d’assurer le bon déroulement des moissons et des vendanges avant le retour des soldats. Ce n’est qu’en 1915 qu’on se rend compte que la guerre peut durer et c’est à ce moment que l’on fait appel aux femmes pour pallier le manque de main d’œuvre dans les usines pour fabriquer des munitions, des avions ou encore des canons. Le fait de pouvoir fournir cela au front permettra aux hommes partis au champ de bataille d’emporter la victoire et de rentrer chez eux. Les « Munitionettes » ont en particulier travaillé sur l’usine mise en place d’urgence par André Citroën à Paris, quai de Javel, produisant 10 000 obus par jour, puis 55 000 obus par jour en 1917, qui sera après la guerre reconvertie en quatre mois pour être utilisée pour la création de la société Citroën. Dans le but de gagner la guerre, la République française demande à la population de s’investir dans l’effort de guerre de toutes les manières possibles. C’est que l’on appelle la guerre totale. Dans cette optique, les femmes remplacent alors leurs maris et leurs frères dans le monde du travail et les enfants trop jeunes aident dans les champs. L’État fait aussi appel aux populations de l’arrière pour financer la guerre en donnant leur or par ce qui est alors appelé des « emprunts ». Au début de la guerre, les femmes représentent 6 à 7 %2 de la main d’œuvre des usines d’armement en France. À la fin de la guerre, elles sont près de 420 000 à manipuler chaque jour des obus, soit un quart de la main d’œuvre totale. Au Royaume-Uni, elles sont plus d’un million à travailler dans des usines d’armement telle que celle de Chilwell (en), dans le Nottinghamshire. La main d’œuvre féminine était tellement cruciale pour l’effort de guerre qu’en 1915, le général Joffre a déclaré : « Si les femmes qui travaillent dans les usines s’arrêtaient vingt minutes, les Alliés perdraient la guerre ». En quatre années de guerre, les munitionnettes auront fabriqué trois cents millions d’obus et plus de six milliards de cartouches. (…) Une fois l’Armistice signée en 1918, les hommes rentrent chez eux. Et les femmes rentrent chez elles. La Grande guerre a donc permis de démocratiser le travail des femmes. La main d’œuvre d’avant 1914 était en effet déjà composée de 7 à 10 % de femmes alors qu’à la fin de la guerre, un travailleur sur quatre était de sexe féminin5. Le travail des femmes pendant la Première guerre mondiale n’a cependant pas toujours été vu de façon positive. En effet, la plupart des poilus revenus du front « accusaient les femmes d’avoir profité et d’avoir fait la vie » pendant leur absence. Enfin, notons qu’au Royaume-Uni, les femmes ont été récompensées de leur effort de guerre par le Representation of the People Act, une loi accordant le droit de vote des femmes âgées d’au moins 30 ans. Cet âge sera abaissé à 21 ans, la majorité de l’époque, en 1928. En France, il faudra attendre le 21 avril 1944 pour acquérir ce droit. (…) On a de nouveau fait appel aux femmes lors de la Seconde Guerre mondiale au Royaume-Uni, aux États-Unis et au Canada notamment. Elles sont d’ailleurs plus de 6 millions de femmes américaines à travailler dans l’industrie militaire. Wikipedia

En cette nouvelle journée des femmes …

Retour sur ces femmes surnommées, des deux côtés de la Manche, « munitionnettes » …

Pionnières qui ont ouvert la voie pour leurs consoeurs plus connues de la Deuxième guerre mondiale …

Mais sans lesquelles les deux guerres n’auraient pu être gagnées …

« Il faut sauver notre pantalon ». La Première Guerre mondiale et le sentiment masculin d’inversion du rapport de domination

Jean-Yves Le Naour

Cahier de l’Histoire

1Parler des hommes et plus encore des poilus dans un numéro portant sur la sexualité et la domination peut sembler déplacé voire malvenu. En effet, la guerre a consacré les valeurs masculines et l’héroïsation des combattants, l’exaltation des valeurs viriles jusque dans l’après-guerre s’accordant peu en apparence avec une quelconque remise en cause de la tutelle masculine sur les femmes. Cependant, les hommes de 14-18 apparaissent comme traumatisés par leur expérience et pas seulement par celle du feu mais aussi par celle de l’éloignement et de la séparation des femmes durant quatre années. Dans leur mémoire de la guerre, les anciens combattants sont quasi unanimes à accuser les femmes d’avoir « profité » et d’avoir « fait la vie » tandis que les hommes se faisaient « casser la gueule » pour les défendre. Aucune récompense ne serait venue soulager leurs souffrances. Selon eux, ils ont été dupés, joués, diminués par des femmes qui ont saisi l’occasion de leur absence pour les remplacer et jouir d’une toute nouvelle et incroyable indépendance.

  • 1  Mary Louise Roberts, Civilization without sexes. Reconstructing gender in postwar France (1917-192 (…)
  • 2  Parmi eux, citons pour exemple André Ducasse, Jacques Meyer ou Gabriel Perreux.
  • 3  Stéphane Audoin-Rouzeau, L’Enfant de l’ennemi, Paris, Aubier, 1995, 222 p., p. 177.
  • 4  Voir les conclusions d’Alain Corbin in Michel Lagrée et François Lebrun (dir), Autour de l’œuvre d (…)
  • 5  Sur ce modèle nous renvoyons à George L. Mosse, L’image de l’homme, l’invention de la virilité mod (…)
  • 6  Odile Roynette, « Signes et traces de la souffrance masculine pendant le service militaire au xixe(…)

2C’est donc avec raison que Mary Louise Roberts considère la guerre comme « une expérience profondément émasculatrice »1, un sentiment de perte de pouvoir qui prend sa source dans les souffrances endurées par les hommes. Aussi surprenant que cela puisse paraître, les historiens ont pendant longtemps refusé de prendre la mesure de ces souffrances ou les ont seulement cantonnées au domaine physique : le froid, la boue, les poux, le manque de sommeil, etc. Prisonniers de l’icône sacrée du héros, ces historiens, souvent anciens combattants eux-mêmes 2, préféraient ignorer certains aspects traumatiques de la vie du soldat, sans doute parce que leur exposition les aurait contraints à se dévoiler et à pratiquer une histoire par trop personnelle. En ce sens, « ils ont fait leurs les non-dits les plus ancrés des récits de guerre et les ont transférés dans l’historiographie »3. Ils ont « aseptisé » le passé afin de le rendre supportable selon la réflexion d’Alain Corbin 4. À leur décharge, il faut reconnaître que l’étude des souffrances masculines était contrariée par la traditionnelle division des sexes en matière de sensibilité : les larmes, l’asthénie, l’hystérie, associées à la féminité, sont à cent lieux de correspondre au modèle de la virilité 5. La question de la souffrance a donc été délaissée par les historiens qui ont ainsi, pour Odile Roynette, « largement contribué à conforter dans l’imaginaire social un ensemble de représentations accordant le monopole de la sensibilité, de la fragilité et de l’émotivité aux seules femmes »6. La situation si particulière de la guerre met donc à nu les hommes et les place devant des contradictions pour le moins perturbantes. Ces souffrances fondent peu à peu une misogynie dont la violence s’accroît au fur et à mesure que la guerre se prolonge et avec elle l’expérience de la séparation des sexes. De la fierté de porter les armes pour défendre les femmes jusqu’au sentiment d’émasculation et d’inversion du rapport de domination, ce sont les étapes de ce traumatisme masculin qui vont nous intéresser ici.

Défendre les femmes, une mission virile assumée

  • 7  Françoise Héritier, Masculin-féminin : la pensée de la différence, Paris, Odile Jacob, 1996, 332 p (…)
  • 8  A l’origine du mot « poilu », on peut également évoquer les locutions « avoir du poil au cœur », o (…)
  • 9  Le Mercure de France, août 1915, « Les soldats ».

3Depuis la thèse de Jean-Jacques Becker, on sait que les Français sont partis sans enthousiasme mais résolus. La guerre ne devait durer que quelques semaines, quelques mois tout au plus et il fallait faire son devoir. Un devoir qui s’inscrit également dans un cadre sexué car la guerre opère une séparation radicale entre les hommes et les femmes en augmentant le pouvoir des premiers qui sont seuls dépositaires du « savoir-faire masculin hautement technique et spécialisé » du maniement des armes, comme le souligne Françoise Héritier 7. Défendre la patrie et défendre le foyer ne font plus qu’un et l’on ne peut se dérober à ces deux impératifs car ce serait perdre et la qualité de Français et celle d’homme. Il n’est d’ailleurs pas innocent que les combattants soient appelés « poilus », c’est-à-dire ayant du poil en (leurs)parties viriles, une caractéristique reconnue populairement comme marque de courage et de masculinité 8. Inversement, les « embusqués », les hommes qui ne portent pas les armes alors qu’ils ne sont ni trop jeunes ni trop vieux pour le faire ou, plus généralement, qui ne sont pas confrontés au feu de l’ennemi de par leur affectation militaire, sont méprisés comme des sous-hommes appartenant au monde féminin, celui des « épilées ». Dans Le Mercure de France, l’officier Georges Pierredon s’interroge ainsi sur les capacités sexuelles de ceux qui ne combattent pas : « Nous nous demandons comment on peut être embusqué, comment un homme jeune ayant des muscles, des capacités sexuelles suffisantes, un estomac passable, peut-il vivre loin de la guerre, loin du danger, loin du plaisir élégant de risquer son bonheur et sa vie ? Une seule explication possible : il y a deux sortes d’hommes, ceux qui ont des maîtresses et ceux que toutes les femmes trompent. L’embusqué est le type du cocu. Nous nous rattraperons sur les amies de ces messieurs »9. De même, dans les colonnes de La Guerre sociale puis de La Victoire, Gustave Hervé assimile sans cesse les neutres à des « eunuques », car pour être un homme, il faut se battre.

  • 10  Appel aux femmes françaises, 1915, Bibliothèque Marguerite Durand, dossier Witt-Schlumberger.
  • 11  AD Orne, M 52.
  • 12  La Vie parisienne, 17 avril 1915, « Féminités ».

4À la mission masculine de porter les armes correspond une attitude féminine idéale : (les femmes) elles doivent attendre, passivement, le retour des héros. Fidèles, aimantes, elles doivent soutenir leurs hommes et non tenter de les retenir ou de les « amollir » par leur affection. Même les féministes modérées du Conseil national des femmes françaises (CNFF) adhèrent à ce modèle et prescrivent, à l’occasion des premières permissions en 1915, de ne pas affaiblir les soldats par les larmes : « Toute femme qui, à l’heure présente, ébranlerait chez l’homme le sens du devoir envers la patrie serait une criminelle » écrit Marguerite de Witt-Schlumberger 10. Certes, il est des femmes qui ne se contentent pas du rôle qui est le leur et qui brûlent, comme Madeleine Pelletier, de s’engager plus directement dans la guerre autrement qu’en tournant des obus dans les usines ou en devenant infirmière ou marraine. À la transgression du genre répond alors une condamnation sans appel qui présente ces femmes comme des exaltées hystériques à l’instar de Suzanne Levoyer qui écrit par deux fois au ministre de la Guerre en septembre 1914 pour être enrôlée comme soldat : « Pourquoi, dit-elle dans sa première lettre, ne périrais-je pas aussi comme eux [les hommes] ? »11 Celles qui ne supportent pas la séparation et décident de se rendre dans la zone des armées à la rencontre de leurs époux ou amants en cantonnement sont tout autant sévèrement jugées : « le beau sexe n’a pas besoin de s’exposer inutilement à recevoir des marmites [obus], le pot-au-feu doit lui suffire »12.

  • 13  Gabriel Chevallier, La Peur, Paris, PUF, 1951 [1930], 274 p., p. 19 et 20.
  • 14  SHAT 9 N 968 S, Rapport du médecin-inspecteur Simonin, p. 5.
  • 15  Le Journal des praticiens, 1916-1917, p. DCCCV, « L’idée de lutte ».
  • 16  Susan Brownmiller, Le viol, Paris, Stock, 1976, 568 p.
  • 17  E. Coralys, L’éducation morale du soldat, Paris, 1890, in Odile Roynette, « Bons pour le service » (…)
  • 18  René Naegelen, Les suppliciés, Paris, Colbert, 1966 [1925], 231 p.

5Pétris de leurs responsabilités et de leur devoir, les hommes peuvent tirer fierté de leur statut d’hommes en armes – avant de connaître les réalités de la boucherie. Le jeune Gabriel Chevallier, comme tant d’autres de ses camarades, se souvient de sa première journée en tenue militaire, heureux « de ne pas appartenir à cette catégorie de citoyens méprisés qu’on voyait encore à l’arrière dans la force de l’âge ». Et le mobilisé de parcourir Paris, quarante-huit heures durant, croyant lire dans les yeux des femmes « le tendre intérêt que méritaient notre jeunesse et notre intrépidité »13. À l’image du récit de Gabriel Chevallier, d’autres témoignages insistent sur la faveur des femmes dans les premiers temps de la guerre à l’égard des mobilisés. Les médecins raisonnent le phénomène et voient dans la bonne disposition des femmes envers les militaires une « compensation », « une sorte de pitié affectueuse » pour ces hommes qui ont souffert ou qui vont souffrir 14. Le docteur Émile Tardieu, dans les colonnes du très professionnel Journal des praticiens, rappelle pour sa part que la guerre est une « loi de la vie » qui explique que « le lutteur [fasse] prime dans le cœur des femmes ». « La femme, poursuit-il dans le cadre d’un darwinisme sexuel, n’aime pas le faible qui ne prendra pas sa défense ; elle élit un fort pour maître qui saura dompter le destin »15. Émile Tardieu ne fait alors que reprendre un poncif sur l’attraction sexuelle du militaire, un homme virilisé par ce que Susan Brownmiller appelle « le pouvoir du fusil »16 : en 1890, par exemple, E. Coralys affirme que « les bons mâles font les bons soldats et les filles aiment les bons soldats ; ceux qui ne peuvent payer l’impôt du sang sont dédaignés par elles »17. Les militaires en sont persuadés, eux qui lors des veillées dans les cantonnements racontent leur bonne fortune amoureuse, en affabulant au besoin, surtout quand ils sont de retour de permission. Les plus jeunes qui les écoutent et qui n’ont pas tous connu l’amour charnel, comme René Naegelen, se prennent à rêver de cet arrière où les femmes offrent leur corps et où le poilu est prioritaire en toute chose 18.

  • 19  Voir en particulier les carnets du sergent Giboulet dont la transcription intégrale figure en anne (…)

6Mais les récompenses avérées ou promises ne suffisent pas aux militaires. Partir à la guerre c’est aussi rompre avec la vie paisible du citoyen pour devenir un soldat, peut-être un héros, en tout cas un vainqueur avec à la clé des récompenses qui n’ont plus rien à voir avec le libre consentement des femmes. Dans les premiers temps du conflit en effet, l’idée de l’invasion de l’Allemagne éveille chez les mobilisés des envies de pillage et de viol. L’inscription « train de plaisir pour Berlin » affichée sur les wagons partant pour le front ne se réfère évidemment pas seulement à la facilité supposée du combat contre l’ennemi mais revêt un sens moins avouable. Bien sûr, les témoignages ne sont pas très nombreux à ce sujet, ils ne font pas partie de ceux que l’on couche volontiers dans son journal et moins encore dans ses mémoires une fois la guerre achevée ; mais ils existent pourtant et la question du viol des Allemandes occupe une partie des discussions lors des veillées des soldats 19. S’emparer des femmes de l’ennemi est un butin rêvé qui marque évidemment la victoire et humilie les vaincus qui n’ont pu remplir leur mission de défense.

7En fait de promesses, les réalités de la guerre industrielle se chargent de détruire les rêves et les assurances viriles des premiers mois. Dès la deuxième moitié de l’année 1915, les doutes se font plus forts au fur et à mesure que le stéréotype se délite.

Les désillusions : la guerre est une escroquerie

  • 20  Pierre Drieu La Rochelle, La comédie de Charleroi, Paris, Le Livre de poche, 1970 [1934], p. 305.
  • 21  Ibid, p32.
  • 22  Stéphane Audoin-Rouzeau, L’enfant de l’ennemi, op. cit.

8« Nous sommes escroqués de toute gloire »20. C’est par ces mots que Drieu La Rochelle a perçu la Première Guerre mondiale, lui qui a tant cru dans ses vertus régénératrices. Pour ce nationaliste convaincu, la guerre moderne a mis fin au temps des héros, du corps à corps, et de la possibilité de s’illustrer par son courage : il n’y a plus aucune noblesse mais « des veaux marqués entre dix millions de veaux et de bœufs »21, des hommes qui avancent à quatre pattes, « toutes les postures de la honte ». Sans adhérer à l’idéologie réactionnaire de Drieu La Rochelle, les soldats de 14-18 ont été profondément ébranlés par les conditions matérielles du conflit, par la mort anonyme, invisible et donc omniprésente, ainsi que par le sentiment d’impuissance qui en résulte. Ils doivent tenir mais ne maîtrisent plus rien de leur destin. De plus, le rêve de la guerre courte s’est rapidement écroulé et la fixité des fronts a projeté les hommes dans une guerre longue dont ils ne voient pas la fin. Enfin, une partie du territoire a été envahie et des femmes françaises ont été violées par l’ennemi, un choc pour des hommes dont la mission est précisément de défendre et la terre et les femmes de France. À juste raison, Stéphane Audoin-Rouzeau parle de « traumatisme masculin » à l’égard des viols de 1914 et du débat sur l’avortement des « petits vipéreaux » et de la « mauvaise graine boche » qui va suivre 22. À plusieurs points de vue, les soldats ont le sentiment d’être passifs, d’assister en spectateurs aux événements sur lesquels ils semblent n’avoir aucune prise. Ce sentiment alimentera plus tard le courant pacifiste dans la dénonciation des militaristes et des capitalistes qui ont conduit les bonshommes à l’abattoir. En tout cas, force est de constater qu’avec le premier conflit mondial, la guerre n’est plus la fabrique des mâles que les nationalistes présentaient avant 1914.

  • 23  Guillaume Apollinaire, Poèmes à Lou, Paris, Gallimard, NRF, 1988, 247 p., p. 128.
  • 24  SHAT, 16 N 1398, Contrôle postal de la IIIe armée, 15-21 avril 1916.

9Au contraire, les rôles dévolus aux uns et aux autres se modifient et les soldats qui devaient écrire l’histoire souffrent de plus en plus d’un état de dépendance vis-à-vis de l’arrière féminin. Dépendance à l’égard des infirmières qui manipulent les corps d’hommes infantilisés par la blessure ou la maladie, mais surtout dépendance du courrier des épouses et des fiancées. Toute défaillance est cruellement ressentie comme un abandon et tous ne peuvent, comme Guillaume Apollinaire, sublimer la douleur en la faisant rimer : « Quatre jours mon amour, pas de lettres de toi/Le jour n’existe plus, le soleil s’est noyé/La caserne est changée en maison de l’effroi/Et je suis triste ainsi qu’un cheval convoyé »23. Plus que jamais dans l’univers morbide des tranchées, les hommes ont besoin de se rassurer et de puiser leur courage dans le soutien affectif du home front féminin ; celui-ci vient-il à manquer qu’une des plus puissantes raisons de combattre disparaît. Cette détresse masculine est exprimée en particulier dans les romans de Roland Dorgelès qui fut lui-même exposé à l’infidélité et à l’abandon progressif de Madeleine, sa maîtresse d’avant-guerre. Il ne faudrait cependant pas considérer cette souffrance comme un thème uniquement littéraire, le contrôle postal atteste par exemple de lettres de poilus qui supplient leurs femmes « de songer à leurs devoirs et de ne pas les trahir »24. Car avec l’absence prolongée, c’est la peur de l’adultère qui étreint peu à peu les militaires.

  • 25  Le Journal, 13 avril 1916.

10Incontestablement, l’adultère est plus fantasmatique que réel. Il n’en reste pas moins que le doute, la rancœur et l’aigreur font lentement leur œuvre et il ne sert pas à grand-chose de vouloir persuader les combattants du contraire comme le tente l’académicien Eugène Brieux en 1916 : après avoir rappelé la vertu des femmes de France, leur fidélité aux héros, il insiste sur la nécessité de se défier du doute, ce « poison boche », cet « ennemi du dedans » aussi sournois, lourd et silencieux « que les gaz que répand l’adversaire »25. Peine perdue puisque ce sentiment n’est pas raisonné mais repose sur un état de fait, le retranchement du monde supposé heureux des vivants et peut-être plus encore sur la frustration sexuelle, au risque du paradoxe entre l’arrière détesté, accusé de festoyer continuellement pendant que les poilus sont à la peine, et l’arrière qui fascine avec ses promesses de plaisir. Là encore, en ce qui concerne la douleur de l’obsession de la chair, on se heurte au silence des témoignages, au non-dit et, dans le meilleur des cas, aux périphrases, mais il est certain que l’image de la femme légère, frivole, qui « fait la vie » depuis que son homme est parti à la guerre, procède de cette frustration, de cette impuissance sexuelle dans une sorte de miroir inversé bien entendu fantasmatique.

  • 26  Françoise Thébaud, « La Grande Guerre : le triomphe de la division sexuelle », in Georges Duby, Mi (…)
  • 27  Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, Paris, La Découverte, 1998, 564 p., p. 539.
  • 28  Virginie Auduit, Les carnets de guerre de Germain Balard, ambulancier, mémoire de maîtrise, UTM, 1 (…)

11Dernière escroquerie, et non des moindres même si elle est plus connue, les hommes partis à la guerre ont l’impression d’avoir été remplacés, évincés par les femmes qui ont profité de leur départ pour usurper leur place dans la vie économique et sociale. L’investissement des femmes dans la grande industrie et dans des métiers jusqu’alors réservés au sexe fort bouleverse les repères en contribuant à accroître l’angoisse masculine de l’émasculation liée à la virilisation des femmes. Si les médecins accordent une plus grande attention aux cas de « virilisme » chez la femme au point de vue de la pilosité et de la voix, les contemporains tentent toutefois de limiter le trouble en rebaptisant « munitionnettes » les ouvrières des usines de guerre, ce qui permet, comme le souligne Françoise Thébaud, « de se rassurer sur l’immuabilité du monde et de la frontière des sexes [et] d’affirmer le caractère temporaire de la situation »26. Plus humiliant encore, on se passe finalement assez bien des hommes pour faire tourner le ménage, la ferme ou la boutique, et bon nombre d’épouses de condition modeste, cumulant salaire et allocation de mobilisation, connaissent même une situation financière meilleure que dans l’avant-guerre. Les femmes des campagnes, par exemple, qui bénéficient également du prix élevé des denrées agricoles, opèrent un rattrapage du niveau de vie urbain visible par la généralisation des bas de soie. Les militaires, dont les opinions sont relayées complaisamment par la presse, s’insurgent contre le luxe de la toilette des femmes alimenté par les soi-disant hauts salaires qui les poussent à l’indépendance et donc à l’immoralité. Le caporal Louis Barthas, en permission à Paris, est tout bonnement scandalisé par la tenue des Parisiennes qu’il assimile à un affront à la souffrance et au deuil 27. Tout comme lui, l’ambulancier Germain Balard est écœuré : « Combien de femmes, devenues chefs de famille, ne voyait-on pas grisées par cette pluie d’or, jeter leur bonnet par-dessus les moulins, pour s’habiller avec la dernière élégance – depuis quelque temps la mode était aux bas de soie et aux jupes étroites et longues d’abord, puis se raccourcissant beaucoup, pour laisser le mouvement des jambes tout à fait libre – pour fréquenter régulièrement les dancings, les cinémas et autres endroits où l’on s’amusait »28. Libérées de la tutelle masculine, affranchies économiquement, les femmes de l’arrière deviennent naturellement des femmes légères pour des hommes sevrés d’amour physique. Au bout de la souffrance masculine, c’est donc le mépris des femmes qui s’impose.

Un fossé de haine

  • 29  Odile Roynette, op. cit, p380.
  • 30  Erich Maria Remarque, A l’ouest rien de nouveau, Paris, Stock, 1987 [1928], 287 p., p. 145.
  • 31  Blaise Cendrars, La main coupée, Paris, coll. « Folio », Gallimard, 1993 [1946], 433 p., p. 30-31.

12Désorientés, se sentant impuissants et dépossédés de leur autorité, les hommes réagissent avec violence voire obscénité. La vulgarité des propos tenus sur les femmes est à ce sujet éloquente. Certes, la grossièreté et la misogynie peuvent être présentées comme la marque d’identification de groupes masculins repliés sur eux-mêmes, a fortiori pour les militaires qui affichent pour les femmes un mépris convenu à l’instar de la mort et des faibles. Déjà avant-guerre, la trivialité régnait à la caserne, au point de constituer, selon Odile Roynette, une norme langagière qui reproduit dans la communication des conscrits la violence et la brutalité physique de leur dressage 29. Il semble néanmoins que la guerre et l’éloignement prolongé renforcent la violence des communautés viriles. De la sexualité de groupe, entre camarades et prostituées, aux paroles déplacées adressées aux femmes sur leur passage en passant par les privautés sur les serveuses, les limites policées de la situation du temps de paix sont transgressées. « Celui qui ne dit pas de cochonneries n’est pas un soldat »30 affirme E. M. Remarque, et Blaise Cendrars lui emboîte le pas en confirmant « les horreurs que les hommes peuvent raconter sur les femmes quand ils sont seuls entre soi »31, des horreurs où entrent certainement une bonne part de compensation de la frustration sexuelle.

13Face à la menace de dépossession de leur autorité, les hommes réagissent en employant le vocabulaire de la domination sexuelle, confondant ni plus ni moins leur pouvoir politique et social, qu’ils croient en danger, avec leur sexe. La chanson « Faut leur rentrer d’dans », construite sur des métaphores proches de la pornographie, témoigne de la peur de l’émancipation féminine et de la castration, sa conséquence :

« Mes amis faut pas s’laisser faire !

Les femm’s’mêl’nt de nos affaires,

J’me tords quand j’vois des femm’s cochers,

Pourquoi pas des femmes députés ? […]

Les féminist’s, les féminettes,

Il faut les m’ner à la baguette,

Afin d’les rendr’ comme des moutons

Tous les jours on aura l’bâton.

La femme demand’qu’on la domine

Et pour que la votr’ vous câline,

Fait’s lui pousser des hurlements

Les femm’s il faut leur rentrer d’dans !

Viv’ment les mâles et la République !

Dressons-nous et levons la trique,

Nous somm’s en danger tout du long,

Il faut sauver notre pantalon.

Car c’est notre honneur qu’il renferme,

Allons, tous debout, soyons fermes !

Pensez-y en les embrassant,

  • 32  Faut leur rentrer d’dans !, paroles de Plebus, musique d’Edouard Jouve, s.d, A.P.Po. B/A 709.

Les femm’s il faut leur rentrer d’dans ! » 32

14La chanson du traumatisme masculin ne fut pas visée par la censure qui la jugea par trop immorale. En attendant, les combattants imputent aux femmes la responsabilité du conflit puisqu’elles seules, à les en croire, en tirent profit. La fin de la guerre ne sonnerait-elle pas le glas de leur liberté et de leur fortune matérielle ?

  • 33  Cité par André Ducasse, Jacques Meyer, Gabriel Perreux, Vie et mort des Français, Hachette, 1959, (…)
  • 34  Gabriel Chevallier, op. cit, p117.
  • 35  Andreas Latzko, Hommes en guerre, cité par Frédéric Rousseau, La guerre censurée, Paris, Seuil, 19 (…)
  • 36  Françoise Thébaud, « La Grande Guerre : le triomphe de la division sexuelle », op. cit, p44.
  • 37  Henry Poulaille, Pain de soldat (1914-1917), Paris, Grasset, 1995 [1937], 528 p., p. 477-478.
  • 38  Henry Poulaille, Ils étaient quatre, Paris, Grasset, 1925, 183 p.

15Pour Anatole France, il ne faut pas chercher ailleurs la raison de la si longue durée de la guerre, les 80 % de femmes malheureuses d’avant 1914 sont enfin débarrassées de leurs tyrans et maîtres 33. Dans ses souvenirs publiés en 1930, revisités à l’aune du pacifisme dominant, Gabriel Chevallier cherche lui aussi à comprendre les raisons d’une boucherie absurde dans laquelle les soldats allemands, frères de misère, ne sont pour rien. Pour lui, les femmes ont excité les hommes à se battre afin de satisfaire leurs fantasmes sexuels, ni plus ni moins : « Les tendres chéries ! Il leur faut un héros dans leur lit, un héros authentique, bien barbouillé de sang, pour les faire gueuler de plaisir ! […] Qu’auront-elles fait pendant la guerre ? Elles auront excité les hommes à se faire casser la figure »34. De même, Andreas Latzko accuse sans détours et se prend à rêver d’une guerre qui n’aurait jamais eu lieu si les femmes avaient refusé de sacrifier leurs enfants : « Si elles ne nous avaient pas laissés nous empiler dans les trains, si elles avaient crié qu’elles ne voulaient pas d’assassins, aucun général n’aurait rien pu faire.[…] Pas une n’a bronché »35. Pourquoi n’ont-elles pas protesté et procédé, à la manière de Lysistrata d’Aristophane, à une grève du sexe et de l’amour pour accélérer le retour à la paix ? Le drame grec n’a rien d’anachronique en cette Grande Guerre, il est d’ailleurs adapté au théâtre en 1915 pour la Gaîté-Rochechouart. Jugée inopportune par la censure, la pièce est pourtant représentée une nouvelle fois en décembre 1918 aux Bouffes du Nord. Ce discours d’accusation est notamment tenu par les pacifistes et les socialistes tant il est difficile, pour les plus convaincus d’entre eux, d’accepter leur part de responsabilité collective que l’on préfère reporter sur un bouc émissaire. Les syndicalistes Raymond Péricat et Alphonse Merrheim considèrent que les femmes ont vendu leurs maris pour les vingt-cinq sous de l’allocation 36 et l’anarchiste Henry Poulaille, dans un texte de septembre 1917, n’hésite pas à parler de « prostitution à la guerre ». Il ajoute qu’au cours du procès que l’on fera demain à la guerre, l’épouse et la mère auront une place d’honneur parce qu’elles ont consenti au départ des hommes et à leur mort en tournant des obus, en France comme en Allemagne, dans les usines de munition : « Combien meurent avec le mot “maman” à la bouche. Les journalistes, les écrivailleurs peuvent broder… c’est un cri de reproche qui tombe des lèvres du mourant. Ne vous y trompez pas nos mères »37. Le premier roman d’Henry Poulaille, Ils étaient quatre, était déjà bâti sur l’idée d’abandon 38, dans Pain de soldat, « l’écrivain prolétarien », comme le nomme Barbusse, rédige un roman contre la guerre en y incorporant des textes personnels contemporains où la femme concentre les reproches que l’on ne veut pas se faire à soi-même :

«Tournez l’obus, sans nul haut-le-cœur

Tant pis pour ceux qu’il déchire ou broie

Au diable tout sentiment ou foi.

Pourvu que les “nôtres” soient vainqueurs

Ceux-ci pour “ces vaches d’Allemands”,

Pour nous ceux-là qui seront trop courts

Là-bas, en face, on fait mêmement

  • 39  Henry Poulaille, Pain de soldat, op. cit, p. 434-435.

Tournez, nos sœurs, nos femmes, nos mamans. »39

  • 40  Pour la paix, la voix des mères, 1915, Genève, 14 p., p. 6.
  • 41  Ibid. p. 4-5.

16La violence de la condamnation correspond tout simplement à l’image de la femme naturellement pacifiste parce que mère, refusant la mise à mort de ce qu’elle a de plus cher. « Le cœur des femmes a essentiellement pour patrie cette patrie réduite qu’est le foyer »40 affirme une brochure suisse appelant à la paix. Contre la guerre, pacifistes et féministes opposent le rôle naturel des femmes, « conservatrices de la vie », qui refuseront de se taire pour n’être pas « complices de l’erreur monstrueuse »41. Mais pas plus que de solidarité de classe, il n’y a pas eu de solidarité de sexe contre la guerre. Pouvait-on en vouloir aux femmes d’avoir été des Françaises et d’avoir, comme les hommes, répondu aux appels du sentiment national ? De toute façon, peu importe la réalité : pendant la guerre, le spectacle du deuil, les angoisses des épouses et des mères ont pu être niés par des militaires en souffrance, aussi l’après-guerre pacifiste peut-il voir des hommes se déculpabiliser en rejetant la responsabilité du conflit sur les femmes sans aucun souci de cohérence. D’un côté, en effet, les femmes sont présentées comme de mauvaises Françaises, des égoïstes oublieuses des peines des hommes, pressées de jouir et d’usurper la place de leurs maîtres, de l’autre elles deviennent des responsables, des patriotes acharnées qui ont supporté le conflit. En tout cas, l’expérience de la guerre crée un fossé entre les sexes.

  • 42  Paul Géraldy, La guerre, madame…, Paris, Crès, 1916, 230 p., p. 136.

17Dans les années qui suivent la Première Guerre mondiale, la courbe des divorces augmente sensiblement et pour la première fois, les demandes de divorce sont plus nombreuses à être formulées par les hommes que par les femmes. Loin d’être expliqué par le seul argument de l’adultère féminin, ce phénomène peut aussi se comprendre par l’aigreur accumulée en quatre ans de guerre, la difficulté à reprendre la vie commune après une séparation prolongée, même entrecoupée de quelques permissions. La guerre est évidemment une expérience sexuée et si les mobilisés revenus à la vie civile s’inquiètent du bouleversement des genres et de la remise en cause de leur autorité, à la façon d’un Paul Géraldy qui confie sur un ton désabusé « quand j’ai revu ma femme, je n’ai pas reconnu ses yeux »42, les hommes qui reviennent oublient qu’ils ont changé eux aussi. Mais seule la femme a des torts. Tout se passe comme si la violence, la vulgarité et la misogynie, produits incontestables de la culture de guerre, s’étaient nourris de la situation de détresse masculine, de la souffrance, de la frustration des hommes, de leur impression d’impuissance et de soumission. Le mépris des femmes ne serait rien d’autre qu’une réaction défensive de la part de communautés viriles traumatisées. Finalement et très paradoxalement, la fragilité des hommes a fortifié l’idéal de la virilité.

Notes

1  Mary Louise Roberts, Civilization without sexes. Reconstructing gender in postwar France (1917-1927), University of Chicago Press, 1994, 337 p., p. 31.

2  Parmi eux, citons pour exemple André Ducasse, Jacques Meyer ou Gabriel Perreux.

3  Stéphane Audoin-Rouzeau, L’Enfant de l’ennemi, Paris, Aubier, 1995, 222 p., p. 177.

4  Voir les conclusions d’Alain Corbin in Michel Lagrée et François Lebrun (dir), Autour de l’œuvre de Jacques Leonard, Rennes, PUR, 1994, 109 p., p. 108.

5  Sur ce modèle nous renvoyons à George L. Mosse, L’image de l’homme, l’invention de la virilité moderne, Paris, Ed. Abbeville, 1997, 215 p. ; et André Rauch, Le premier sexe, mutation et crise de l’identité masculine, Paris, Hachette, 2000, 297 p.

6  Odile Roynette, « Signes et traces de la souffrance masculine pendant le service militaire au xixe siècle », in Anne‑Marie Sohn, Françoise Thélamon, Une histoire sans les femmes est-elle possible ?, Paris, Perrin, 1998, 427 p., p. 265-289.

7  Françoise Héritier, Masculin-féminin : la pensée de la différence, Paris, Odile Jacob, 1996, 332 p. À l’appui de cette thèse, l’anthropologue Nicole-Claude Mathieu considère, dans un schéma féministe calqué sur le marxisme, que la domination masculine réside spécifiquement dans ce contrôle des moyens de défense et de violence au même titre que ceux des moyens de production (outils, techniques, capitaux…). Nicole-Claude Mathieu, L’arraisonnement des femmes. Essai en anthropologie des sexes, Paris, EHESS, 1985, 251 p. ; et L’anatomie politique. Catégorisations et idéologie du sexe, Paris, Côté-femmes, 1991, 291 p.

8  A l’origine du mot « poilu », on peut également évoquer les locutions « avoir du poil au cœur », ou « du poil aux yeux » signifiant là aussi courage et témérité.

9  Le Mercure de France, août 1915, « Les soldats ».

10  Appel aux femmes françaises, 1915, Bibliothèque Marguerite Durand, dossier Witt-Schlumberger.

11  AD Orne, M 52.

12  La Vie parisienne, 17 avril 1915, « Féminités ».

13  Gabriel Chevallier, La Peur, Paris, PUF, 1951 [1930], 274 p., p. 19 et 20.

14  SHAT 9 N 968 S, Rapport du médecin-inspecteur Simonin, p. 5.

15  Le Journal des praticiens, 1916-1917, p. DCCCV, « L’idée de lutte ».

16  Susan Brownmiller, Le viol, Paris, Stock, 1976, 568 p.

17  E. Coralys, L’éducation morale du soldat, Paris, 1890, in Odile Roynette, « Bons pour le service ». L’expérience de la caserne en France à la fin du xixe siècle, Paris, Belin, 2000, 458 p., p. 340.

18  René Naegelen, Les suppliciés, Paris, Colbert, 1966 [1925], 231 p.

19  Voir en particulier les carnets du sergent Giboulet dont la transcription intégrale figure en annexe de la maîtrise de Solenne Boitreaud, Les carnets de guerre du sergent Giboulet, sergent-mitrailleur, UTM, 2000, 2 vol., p. 62.

20  Pierre Drieu La Rochelle, La comédie de Charleroi, Paris, Le Livre de poche, 1970 [1934], p. 305.

21  Ibid, p32.

22  Stéphane Audoin-Rouzeau, L’enfant de l’ennemi, op. cit.

23  Guillaume Apollinaire, Poèmes à Lou, Paris, Gallimard, NRF, 1988, 247 p., p. 128.

24  SHAT, 16 N 1398, Contrôle postal de la IIIe armée, 15-21 avril 1916.

25  Le Journal, 13 avril 1916.

26  Françoise Thébaud, « La Grande Guerre : le triomphe de la division sexuelle », in Georges Duby, Michelle Perrot (dir), Histoire des femmes, t.V, Le xxe siècle, Paris, Plon, 1992, p. 42.

27  Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, Paris, La Découverte, 1998, 564 p., p. 539.

28  Virginie Auduit, Les carnets de guerre de Germain Balard, ambulancier, mémoire de maîtrise, UTM, 1998, 197 p., p. 175.

29  Odile Roynette, op. cit, p380.

30  Erich Maria Remarque, A l’ouest rien de nouveau, Paris, Stock, 1987 [1928], 287 p., p. 145.

31  Blaise Cendrars, La main coupée, Paris, coll. « Folio », Gallimard, 1993 [1946], 433 p., p. 30-31.

32  Faut leur rentrer d’dans !, paroles de Plebus, musique d’Edouard Jouve, s.d, A.P.Po. B/A 709.

33  Cité par André Ducasse, Jacques Meyer, Gabriel Perreux, Vie et mort des Français, Hachette, 1959, 508 p., p. 264.

34  Gabriel Chevallier, op. cit, p117.

35  Andreas Latzko, Hommes en guerre, cité par Frédéric Rousseau, La guerre censurée, Paris, Seuil, 1999, 412 p., p. 262.

36  Françoise Thébaud, « La Grande Guerre : le triomphe de la division sexuelle », op. cit, p44.

37  Henry Poulaille, Pain de soldat (1914-1917), Paris, Grasset, 1995 [1937], 528 p., p. 477-478.

38  Henry Poulaille, Ils étaient quatre, Paris, Grasset, 1925, 183 p.

39  Henry Poulaille, Pain de soldat, op. cit, p. 434-435.

40  Pour la paix, la voix des mères, 1915, Genève, 14 p., p. 6.

41  Ibid. p. 4-5.

42  Paul Géraldy, La guerre, madame…, Paris, Crès, 1916, 230 p., p. 136.

Voir aussi:

L’IMPACT DE LA GUERRE SUR LA FEMME

-La 1ere guerre mondiale

       La Première Guerre mondiale a signée l’arrivée des femmes sur le marché du travail

Le travail féminin est alors le bienvenu, quand les hommes sont au front ou prisonniers ou quand la France a besoin de se développer

Le travail féminin dans l’industrie :

En 1914, déjà 7,7 millions de femmes travaillent. La guerre sensibilise le travail des femmes car la pénurie de main-d’œuvre correspond à la nécessité, pour de nombreuses femmes de travailler. A la fin de l’année 1917, le personnel féminin dans l’industrie et dans le commerce dépasse de 20% son niveau d’avant guerre. La part de la main-d’œuvre féminine passe de 32 à 40% environ. Pour faire admettre les femmes dans l’industrie de guerre, il a fallu vaincre la méfiance des industriels, multiplier les circulaires, ouvrir des bureaux d’embauche et faire de nombreuses affiches. Le bulletin du ministre du Travail de janvier-février 1918, souligne qu’après avoir été affectées à des tâches en rapport avec leurs aptitudes physiques, les ouvrières sont adaptées à des travaux divers. « Actuellement, elles exécutent, soit aux machines, soit comme manœuvres (ouvrière qui ne fait pas de gros ouvrages), la plupart des opérations, depuis le moment où la matière première de l’usine jusqu’à celui où elle est expédiée sous forme de produits manufacturés ». Début 1918, les femmes forment un quart de la main-d’œuvre dans l’industrie de guerre. Quatre cent trente milles munitionnettes venues de tous les horizons couturières, ménagères, artiste au chômage, jeunes filles sans travail sont attirées par les hauts salaires : véritable transfert de main-d’œuvre, sans lien aucun avec les capacités de chacune. Les ouvrières donnent très vite satisfaction : « Si les femmes qui travaillent dans les usines s’arrêtaient vingt minutes, les Alliés perdraient la guerre » aurait dit le maréchal Joffre.

Les femmes sont minimes dans la fonderie ou l’aéronautique, cependant elles sont très nombreuses dans la fabrication des obus (on les appelle les obusettes), cartouches, grenades et fusées, employées comme manœuvres aux travaux mécanique en série et à la fabrication des pièces fines ou à la vérification. Là où leurs rendements sont les plus élevés.

Les industriels doivent moderniser leur outillage et réorganiser le travail pour l’adapter à cette nouvelle main d’œuvre. Des appareils de levage et de manutention, des machines automatiques apparaissent dans tous les secteurs : machines à décharner dans les mégisseries, encolleuses dans l’industrie cotonnière, etc.

Les industriels affectent les ouvrières à des tâches délimitées et organisent la production en série. On découvre les « qualités féminines » : aptitude aux travaux monotones, patience et habileté…

Les accidents de travail sont très fréquents dans les usines de guerre, et les femmes y paient un lourd tribut.

Les midinettes de la couture sont mal payées. Elles obtiennent après 14 jours de grève au printemps 1917, la semaine anglaise (semaine de travail qui comporte le samedi et le dimanche comme jour de repos) et des contrats collectifs de travail. Deux ans avant la loi du 23 avril 1919 qui généralisera les conventions collectives, les ouvrières à domicile de l’industrie de vêtements, qualifiées par Edouard Herriot de « victimes les plus lamentables de la guerre », avaient obtenu l’institution de minima de salaires horaires et à la pièce.

Il y a en France, une expansion continue de l’emploi d’ouvrière dans la métallurgie, particulièrement dans la métallurgie légère, après 1920, elle se fait dans le cadre d’une segmentation sexuée du travail qui attribue aux femmes le travail répétitif et déqualifié. Là comme ailleurs la guerre a plutôt contribué à une accentuation des différences sexuelle.

Quatre cent trente milles femmes travaillent dans les industries d’armement.

A l’arrière on assiste à une sorte de mobilisation féminine, sans précédent. Dans les administrations, dans les usines, dans les ateliers, partout les femmes remplacent les hommes.

Dans cette longue phase industrielle, la guerre de 1914-1918 tient une place à part, même si ses retombées ne sont pas aussi radicales qu’on le dit sur l’activité des femmes. La mémoire collective a retenu de ces années un afflux des femmes dans les usines, tout particulièrement les usines de guerre et de munitions qui embauchent plusieurs centaines de milliers de « munitionnettes ». Bien sûr, elles sont 100.000 dans la Seine –contre à peine 10.000 dans les entreprises métallurgiques et mécaniques en 1914-, un tiers des salarié(e)s de ce secteur, et 420.000 dans la France entière en 1918. Mais elles n’arrivent pas toutes sur le marché du travail : en 1915, un tiers des munitionnettes interrogées dit déjà connaître le travail en usine. D’ailleurs, les chiffres du recensement de 1911 affichent bien déjà 2.063.000 ouvrières et encore 880.000 patronnes de l’industrie et du commerce, 715.000 employées et 789.000 domestiques. Il en est parmi elles qui changent de secteur, tout comme entre sur le marché du travail une partie des 6,3 millions de femmes de 15 à 64 ans déclarées inactives. Au moment de la mobilisation, la population industrielle baisse de 20 %, quand il faut produire, surtout des armes. Certaines usines se créent de toutes pièces, comme celle d’André Citroën, quai de Javel : modernes, rationalisées, tendant vers la monoproduction d’obus de 75 mm, elles peuvent employer jusqu’à 80 % de femmes dans certains ateliers. Ailleurs, la main-d’œuvre masculine est encore largement nécessaire, comme chez Renault où les ouvrières ne sont que 30 % ou chez Blériot, 10 %. Et il n’y a pas que Paris. Les autres grands centres industriels sont aussi sollicités, à plus forte raison après l’occupation du Nord. A Lyon, à St Etienne, dans la basse Seine, dans la vallée de la Romanche, dans le sud de la France travaillent des femmes parfois logées dans des cantonnements où « de simples cloisons de bois sont insuffisantes contre le froid ; châssis des lits à même le sol ; deux ou trois occupants dans le même lit, deux châssis l’un au-dessus de l’autre ; pas de meubles pour les vêtements, pas d’eau courant et des tinettes mobiles ». La situation des femmes ouvrières inquiète, surtout sur le plan moral, mais l’inspection des cantonnements n’est créée qu’en 1916.

Les « munitionnettes » sont les mieux payées des femmes, leurs écarts moyens de salaires d’avec les ouvriers masculins se réduisent : de 50 % en 1913 à 20 % en 1917, un thème qui alimente les conversations du café du Commerce : on y dit que les ouvrières souhaitent une guerre longue.

Des années de guerre, l’opinion publique a retenu la forte présence féminine dans les industries mécaniques et dans les bureaux, mais en 1917 leur taux d’activité n’est pas estimé à plus de 60. Leurs accès à des métiers interdits frappe bien sûr les imaginations  là, le passage des femmes sera bref, il leur faudra attendre encore un demi-siècle pour y accéder à nouveau. Mais, ailleurs, les femmes gardent leur place, en particulier dans les usines au travail recomposé par l’organisation scientifique du travail et la mécanisation.

Le travail des femmes dans l’agriculture

Avant la guerre les femmes ne s’occupaient pas des récoltes, c’était le travail des hommes. Le 7 août 1914, Viviani, le président du Conseil, fait appelle aux femmes pour qu’elles achèvent la moisson puis qu’elles entreprennent les travaux de l’automne. Elles ont accompli l’essentiel du travail dans un grand élan patriotique et avec un sens nouveau de la solidarité. Le travail repose sur les 3,2 millions d’agricultrices, ouvrières agricoles ou femmes d’exploitant. Les femmes deviennent maréchal-ferrant, garde champêtre, boulangère comme Madeleine Deniou d’Exoudun qui, pendant des mois, fait avec son frère de 14 ans, 400 kg de pain par jour.

Toutes les villageoises travaillent pour le salut de la France. Du fait de la guerre, 850 000 femmes d’exploitants, un bon tiers de celles déclarées au recensement de 1911, se trouvent à la tête de l’exploitation et 300 000 femmes d’ouvriers agricoles ont à charge une famille. Elles ont de lourdes responsabilités auxquelles elles étaient peu préparées (décider des productions, diriger la main d’œuvre, vendre), sauf sur les petites exploitations des régions pauvres qui connaissaient des migrations masculines plus importantes. En Dordogne, il y a même des cas où elles ont amélioré la valeur de l’exploitation et sont arrivées à payer des dettes antérieures à la mobilisation.

Chefs d’exploitation ou pas, les paysannes joignent aux tâches qui leur étaient traditionnellement imparties une grande part des travaux d’hommes, même ceux qui exigent de la force ou un long apprentissage.

Partout les femmes ont labourés, semé, hersé, fauché à la main ou à la machine, rentré les foins. Des instruments agricoles qui ne leur étaient jamais confiés leur deviennent familiers, comme la faucheuse, la moissonneuse lieuse, la batteuse

1916

En Franche-Comté, elles abattent le bois, chargent les voitures conduisent les attelages.

En Bourgogne, « la Vie féminine les a vue à l’œuvre à la taille en culottes, ou au travail de sulfatage, plus tard à la vendange, au pressoir et même tonnelières, ce qui est exceptionnel ».

En Dordogne, la femme aurait remplacé l’homme dans la proportion d’1/3, en Charente dans la proportion des 4/5ème, dans les Basses-Pyrénées des 9/10ème.

Pour laisser le moins possible de terres en friches, susceptibles d’être réquisitionnées par la commune, les paysannes s’épuisent au travail. La réquisition des animaux de trait, chevaux et bœufs ne facilite pas les choses, et toutes n’ont pas les moyens même en se groupant de se mécaniser. Il y a eut des membres sectionnés par la faucheuse, des mauvais coups et des chutes, les maladies aussi contractées par fatigue, des fausses couches et des naissances prématurées. Les outils étaient inadaptés aux femmes.

Il y a cependant des femmes qui quittent les campagnes et deviennent citadines. De paysannes elles se font ouvrières.

La guerre ne semble pas avoir émancipées les femmes proprement dit mais a accentué son phénomène, et encore moins aboli la « distinction entre métier masculins et métiers féminins »- comme le souhaitait Madeleine Pelletier (une féministe)-.

Ailleurs, les années de guerre sont une brève recomposition d’une partie de secteurs d’activité en faveur des femmes. Sur les 8 millions d’hommes mobilisés en quatre ans, la moitié se trouve dans les unités combattantes ; l’autre est mobilisée à l’arrière. Dans l’agriculture point de nécessité d’avoir de ces paysans-mobilisés estime le ministère de la Guerre (il faut attendre 1917 pour la démobilisation des agriculteurs de plus de 46 ans et des pères de plus de cinq enfants) : il reste dans les campagnes 1,5 million d’hommes, jeunes et vieux, exemptés, prisonniers de guerre travailleurs étrangers et 3,2 millions de femmes.

Mais les hommes veillent quand même, ceux des fratries restés sur place et aussi les maris qui écrivent, parfois chaque jour : « Sème comme je te l’ai dit ; écris-moi au fur et à mesure des morceaux que tu a fait » ; ou « C’est bien compris : d’abord les bœufs, puis le carré de luzerne, puis le jardin ; tu en as pour huit jours. Je te renverrai sur ta lettre ce qu’il faut faire l’autre semaine ».

Dans les campagnes comme dans les villes, des métiers exclusivement masculins en temps de paix basculent sous la responsabilité des femmes : aidées souvent par un grand fils ou un jeune frère, elles deviennent bouchères, gardes champêtres, prennent en charge les classes de garçons dans le primaire et le secondaire. Dans les services publics, les usines, les mines, des ouvriers-mobilisés aux compétences techniques spécifiques sont rapatriés du front. Mais pour les métiers peu qualifiés, vite appris, voire interdits dans le cadre des conventions collectives, les femmes sont là. Les crieuses de journaux renouvellent les mœurs de leurs confrères ; « plus les courses échevelées le long des boulevards, plus de cris indistincts et assourdissants où se complaisaient naguère les vendeurs de journaux ; elles circulent comme tout le monde et d’une voix nette et posée offrent leur marchandise ; quelques-unes font même preuve de psychologie et annoncent les bonnes nouvelles ».

Le travail féminin dans les transports

Au début de la guerre le Syndicat des transports parisien s’est opposé à l’embauche d’un personnel féminin. Mais les Parisiens en ont vite assez d’attendre des heures une hypothétique voiture ou d’aller à pied ; habitués aux moteurs, ils n’aiment guère non plus pédaler dans les rues ou appeler un cocher qui ressort son fiacre avec bonheur. Même si au début les syndicats s’y sont opposé, les femmes ont obtenu du préfet de la Seine en août 1914 l’autorisation d’être employées comme receveuses sur voitures, les compagnies de transport demandent et obtiennent en 1915 celle  de les utiliser comme wattwomen (conductrice d’un véhicule électrique), à l’image de la province, mais à condition de reprendre leurs employés mobilisés à la fin des hostilités.

Dans les tramways parisiens, il y a en 1915, 2 670 femmes au côté de 8 000 hommes ; et 5 800 en 1917. Elles sont vêtues d’un costume sombre et d’un calot, la sacoche en bandoulière, la planche à ticket d’une main, l’extrémité de l’index de l’autre main gantée de caoutchouc pour détacher aisément les papiers multicolores, les receveuses circulent entre la foule pour percevoir le prix des trajets, sautent en marche à chaque changement de direction pour manier rapidement la lourde barre de fer qui fait basculer l’aiguille, et manoeuvrent la perche en fin de course.

Les conductrices, qui ont un travail moins fatiguant suscitent plus de méfiance et des commentaires acerbes au moindre incident. Pourtant malgré une formation qui dure au plus 8 jours, elles font preuve d’une maîtrise et d’un sang-froid inattendus. Le 3 septembre 1917, le directeur de la compagnie des omnibus confie à un journaliste sa satisfaction : « Malgré leurs connaissances, on pouvait redouter que l’insuffisance de leurs moyens physiques, la faiblesse certaine de leurs nerfs ne vinssent en des conjonctures soudaines et critiques leur enlever tout ou partie de leur libre-arbitre. Il n’en a rien été. Nos conductrices sont sûres d’elles-mêmes, calmes en présence de l’obstacle inattendu, promptes et précises en leurs décisions. Le pourcentage des accidents n’a pas augmenté depuis que nous les employons. »

Le métro n’emploi pas de conductrices, à cause des complications du système de signalisation et des petites tâches de réparation. Mais 2 000 femmes environ y travaillent et un millier au Nord-Sud. Elles vendent et poinçonnent les billets, nettoient les voitures ou bien encore sont surveillantes de contrôle dans les stations ou gardes de voiture : le plus pénible et alors de lutter avec les clients qui veulent monter en surcharge. On les estime moins productrices et perçoivent donc par jours 1 Franc de moins que les hommes. Tandis qu’au tramway, les femmes perçoivent le même salaire que les hommes, mais les journées de repos ne leur sont pas payées, bien que tout le monde répète que les travailleuses ne doivent pas négliger le foyer les enfants.

Durant les quatre années de guerre, les femmes vont assurer la quasi-totalité des tâches réservées jusque là aux hommes. On trouve ainsi des factrices, des chauffeuses de locomotives, des allumeuses de réverbères, des conductrices de tramways. Il y en a même qui deviennent mécaniciennes de locomotives. Certaines ont pris en charge des hôpitaux, des bibliothèques, des services d’entre-aides.

Exemple de répartition du personnel dans une société de construction mécanique

Année % hommes % femmes
Mars 1914 91,8 8,2
Mars 1915 95,5 4,5
Février1916 75,25 24,75
Mars 1917 74,6 25,4
Avril 1918 77,3 22,7
Février 1919 79,7 20,3
Octobre 1925 77,7 22,3

N’oublions pas, par ailleurs, la forte présence féminine dans un monde d’hommes, sur le front et à l’arrière auprès des blessés, avec les « anges blancs », ces infirmières qui soigneront trois millions de soldats blessés. On compte sans doute 100.000 femmes soignantes, dont des dizaines de milliers bénévoles de la Croix-Rouge et autres associations, et encore 10.000 sœurs congréganistes

Les femmes sont assignées aux travaux de nettoyage et de manutention, aux travaux en série qui se mécanisent grâce à l’impulsion du ministère de la Guerre : soudure, polissage, conduite des presses et des ponts roulants… Les conditions de travail sont terribles, il n’y a plus de limitation de la journée à 8 heures, d’interdiction du travail de nuit, de repos hebdomadaire : 12 heures par jour, deux jours de repos par mois, puis, en 1917, une circulaire qui demande la journée de 10 heures, l’installation de sièges, la journée du dimanche, si possible. Le turn-over est fort, les rendements parfois mauvais. Pour limiter ces contraintes, les salaires comportent des minima et des primes de productivité.

La prise de conscience

La première guerre mondiale a entraîné une rupture importante dans l’ordre familial et social, avec l’ouverture de nouvelles professions aux femmes. Certaines historiennes ont ainsi considéré cette période comme propice à l’émancipation des femmes car les relations entre les genres ont été profondément modifiées, malgré le statu quo étatique du mouvement antérieur: c’était « l’ère du possible ». Pour la plupart des femmes, le fait de vivre seule, sortir seule et assumer seule les responsabilités familiales a créé un grand bouleversement. Mais, il est vrai que cette période n’a été qu’une parenthèse avant le retour à la « normalité ». Cette expérience de liberté et de prise de conscience de leurs capacités et de leur indépendance économique a donné aux femmes un apprentissage, individuel et collectif. Nous ne possédons pas encore d’études permettant de mesurer les répercussions sur la deuxième génération mais l’intégration des femmes aux professions supérieures a été bien réelle. En France, par exemple, les jeunes filles peuvent entrer dans la plupart des écoles d’ingénieurs et de commerce et s’inscrire à l’université de médecine ou de droit.

La mode reflète ces évolutions: simplification des vêtements, disparition du corset, raccourcissement des jupes pour faciliter les mouvements. Mais l’expérience de la guerre a été bien différente pour les femmes. Cette guerre a permis à certaines femmes d’affirmer leur personnalité et de prendre conscience de leur force alors que d’autres aspiraient au replis familial. 

Certains pensent pourtant que ces événements n’ont produit que des changements superficiels sans que les rôles sociaux ne soient vraiment redéfinis. En effet, ils considèrent que la mobilisation des hommes a permis de renforcer les sentiments familiaux et le mythe de « l’homme protecteur » de la mère patrie et des siens et, que d’autre part, les femmes ont répondu par des tâches de « remplacement », de « service » (l’abnégation de l’infirmière et de la mère sont les exemples les plus cités pendant la guerre) renforçant ainsi le rôle traditionnel des femmes. L’intégration provisoire des femmes à l’industrie de l’armement a permis aux patrons de découvrir les qualités des femmes pour le travail à la chaîne et, une fois la guerre terminée, certaines structures d’apprentissage vont se développer en France. Mais nous ne pouvons oublier que cette situation s’accompagne de discours patriotiques sur les valeurs de la famille et de politiques natalistes. Ainsi, les positions hostiles au travail des femmes, à leur émancipation et au féminisme se durcissent. On considérait qu’il fallait rendre aux combattants le monde pour lequel ils avaient lutté, dans lequel les femmes n’avaient pas changé.

            Ainsi, la grande guerre a été à l’origine de l’émancipation de la femme française. Les hommes partis au front, elles ont pris leur destin en main et les ont remplacés dans divers domaines : économique, politique, social ainsi qu’au sein de chaque famille. Elles ont pris le rôle de chef de famille et ont prouvé ainsi aux hommes qu’elles pouvaient les remplacer. Elles n’accepteront plus d’être soumise à leur volonté. Les emplois féminins se sont très largement développés. Les capacités des françaises et leur sérieux ne sont plus à prouver. Cette transformation se caractérise de diverses façons : au niveau vestimentaire (jupes courtes et cheveux courts), de leur attitude sociale (la femmes lit, joue, fume, fait du sport, sort et voyage seule), idéologique (elle est indépendante, revendicatrice). Mais plus la femmes réclamera des droits plus ses devoirs augmenteront. La jeune génération des hommes de cette époque décimée, les femmes seront amenées à avoir une vie plus solitaire et à poursuivre leur émancipation.

-L’entre deux guerres

Les trois premiers quarts du XXe siècle ne sont pas très déterminants pour l’évolution de la condition féminine et, d’une guerre à l’autre, les changements ne sont en rien articulés dans des réformes profondes.

Des exemples en témoignent en 1919, les travailleuses, appelées à faire fonctionner le pays pendant la guerre, sont renvoyées dans leurs foyers avec la consigne de repeupler la France.

Durant l’entre-deux-guerres l’activité féminine a diminuée. En effet, pour la comptabilisation de l’activité féminine, une attention particulière doit être portée au recensement de 1926, qui marque sa plus forte décroissance depuis le début du XIXe siècle.

Notons que si entre 1921 et 1926, l’activité féminine baisse de huit points, il ne s’agit jamais que de 332.000 femmes, sur 7,2 millions, ce qui est peu ; de plus, au recensement de 1931, on enregistre déjà 87.000 actives supplémentaires.

Il suffit pour s’en convaincre de regarder les chiffres des recensements : entre celui de 1911 et celui de 1921, le nombre de femmes recensées sur le marché du travail ne bouge pas : 7.217.000 en 1911, 7.213.000 en 1921.

Il faut donc largement nuancer cette baisse d’activité des femmes qui suit la Première Guerre mondiale ; il ne s’agit en rien ici d’un retour à la maison, mais d’une crise agricole doublée de restructurations industrielles et d’un rétrécissement de la pyramide des âges des actives. Si on regarde la part de la population active féminine hors agriculture, c’est 58 femmes actives pour 100 hommes en 1911, puis 61 en 1921, pourcentage qui se stabilise ensuite à 55 %. Les femmes sont bien, au minimum, 30 % de la population active.

La répartition des femmes dans les différents secteurs

Après la guerre, on assiste en France à une féminisation progressive du secteur tertiaire. Dans ce secteur, les femmes étaient pour la plupart issues de la bourgeoisie et elles étaient amenées à travailler pour pallier les revers de fortune. Contrairement à leurs mères, ces femmes réussiront à obtenir une indépendance économique. Dans les années 1920 et 1930, l’accès des femmes à l’enseignement secondaire a fortement augmenté. En France, en 1919, l’entrée des femmes à l’université est favorisée par l’instauration d’un baccalauréat féminin et en 1924, les baccalauréats masculin et féminin sont similaires

De plus, lors des trois recensements qui précèdent la grande crise économique (1921, 1926, 1931), deux secteurs apparaissent déjà touchés : l’agriculture et l’industrie. Dans l’agriculture, entre 1921 et 1926, ce sont 134.000 femmes qui disparaissent, mais aussi 230.000 hommes, chiffres qui montrent les difficultés d’un secteur où la déperditions continuent ensuite de s’accentuer : moins 172.000 femmes et moins 279.000 hommes en 1931. Parallèlement, 59.000 femmes quittent l’industrie en 1926 (mais 12.000 y entrent à nouveau en 1931). De fait, cette forte baisse correspond au déclin accéléré du travail des étoffes (couturières, giletières, lingères et modistes). Dentelles et broderies, soit, dans des secteurs désormais mécanisés, 178.000 actives de moins entre 1921 et 1936. Pour les employées, la perte est de 139.000 entre 1921 et 1926, avec en revanche une profession de 243.000 femmes en 1931 ; pour les domestiques, pour une partie probablement employées dans les fermes, le secteur perd 57.000 femmes en 1926, mais en regagne 14.000 en 1931. En revanche, les patronnes du commerce progressent de 88.000 unités durant ces dix ans, attestant que ce secteur est bien celui du repli pendant les crises, des rurales comme des ouvrières.

Par ailleurs, dans les années 1920-1930, les femmes représentaient 70% des employés de ce secteur. Mais, comme pour les autres activités salariées, la participation des femmes aux professions sanitaires et sociales est marquée par deux caractéristiques: leur exclusion pendant des siècles des professions les plus qualifiées (médecine, pharmacie, odontologie, médecine vétérinaire) et une ségrégation horizontale du travail pour les autres activités, ségrégation qui les a cantonnées dans des professions considérées comme féminines (infirmière ou sage-femme) mais qui a également créé des domaines réservés dans les professions traditionnellement masculines. On observe, par exemple, une concentration des femmes médecins dans les spécialités telles que pédiatre, laborantine ou médecin généraliste, de sorte que les spécialisations en chirurgie ou cardiologie étaient jusqu’à récemment exclusivement réservées aux hommes.

Le chômage

Pendant la crise des années 1930, les femmes sont bien sûr atteintes par le chômage, qui culmine en 1935 avec l’augmentation de la durée de non-emploi. Comme les hommes, elles sont touchées de manière différenciée : les plus âgées sont les plus licenciées, quand les plus jeunes, plus mobiles, trouvent à se réemployer. Certains secteurs, gros employeurs d’ouvrières, sont relativement protégés comme les industries alimentaires et chimiques où les effectifs croissent entre 1931 et 1936 ; l’activité moyenne augmente aussi dans le travail des métaux, quand les secteurs les plus exposés sont la parfumerie, le papier carton, le vêtement, où les femmes sont nombreuses. Pourtant, les organisations patronales ont tenté des pressions pour limiter le travail des femmes mariées et organiser méthodiquement leur remplacement. C’est ce que le Groupement des industries mécaniques appelle supprimer le « cumul des fonctions ». L’instruction reste lettre morte, en particulier dans le secteur des industries mécaniques électriques, où les femmes occupent des emplois précis et tournent entre les différentes entreprises du secteur : soudeuses, câbleuses, monteuses, étameuses… ; les hommes ne leur sont pas substitués et continuent d’être ajusteurs, outilleurs, tourneurs…

         Ainsi, pendant l’entre-deux-guerres, tous les progrès acquis par les femmes ont été progressivement réduits. On assiste au fur et à mesure à une tertiarisation de l’emploi féminin. Enfin le chômage se met à les toucher durant cette période, en conséquence du retour des survivants de la guerre.

-La deuxième guerre mondiale

On peut se demander quel a été l’impact de la seconde guerre mondiale sur le travail des femmes, et si cette période de guerre a remédié à la conjoncture défavorable qu’ont connue les femmes durant l’entre-deux-guerres.

La Seconde Guerre mondiale, le front, puis le temps de la Collaboration et de l’Occupation ne sont pas une période exactement comparable aux quatre années de la Première Guerre. D’abord, si les femmes les ont remplacés dans les usines, les commerces et les bureaux, les hommes ont été mobilisés plus brièvement, même si, en juin 1940, l’adversaire a fait 1,6 million de prisonniers dont 1 million vont vivre cinq ans de captivité. L’interdit de Vichy sur l’emploi et l’embauche des femmes mariées dans l’administration et les services publics, promulgué en octobre 1940, ne peut tenir face aux nécessités économiques : la loi est suspendue en septembre 1942, après la première mise en place du travail obligatoire (STO), en février. D’ailleurs, l’Etat ne s’était pas fait faute de déjà y déroger dans le cadre de l’embauche d’auxiliaires dans l’enseignement, les postes et télécommunications, la SNCF ; de décembre 1941 à décembre 1943, la SNCF en a recruté 20.000 et en 1944, plus de 25.000 postes de titulaires des PTT sont tenus par des femmes auxiliaires. Entre 1942 et 1944, les différentes lois sur l’utilisation et l’orientation de la main-d’œuvre font que 600.000 à 700.000 hommes partent pour l’Allemagne et que probablement des femmes les remplacent (lois des 4 septembre 1942, 26 août 1943, 1er septembre 1944). D’ailleurs, elles partent aussi, la propagande s’adressant aux hommes comme aux femmes ; en juin 1944, 44.835 Françaises travaillent en Allemagne.

De plus, octobre 1940 est le moment qui conjugue une période de chômage due à la désorganisation économique et le retour des démobilisés. En septembre 1941, il avait été arrêté que les « femmes ont accès à l’emploi public dans la mesure où leur présence dans l’administration est justifiée par les besoins du service. Des lois particulières et des réglements propres à chaque administrations fixent les limites dans lesquels cet accès est autorisé.  Et en mai 1942, toutes les interdictions concernant le travail des femmes mariées sont levées.

Par ailleurs, en 1921, 7,2 millions de femmes sont recensées actives, leur taux d’activité est de 48 % ; en 1936, durant la grande crise, ce sont 6,5 millions, pour un taux d’activité de 43,2 % ; 1954, les actives sont 6,6 millions et sont 42,8 % à travailler : on voit là que le résultat des mesures prises à la Libération dans le cadre des allocations familiales et surtout de l’allocation salaire unique est surtout lisible en remontant plusieurs décennies en arrière. Il est notable que, pour la tranche d’âge supposée en plein élevage des enfants, les 25-39 ans, le taux d’activité est de 42 % en 1936 et perd à peine deux points en 1952. Ainsi, en 1936, le taux d’activité était de 75 % contre 40 % pour les femmes.

La résistance au féminin :

La nature même de la Résistance, l’improvisation au coup par coup qui la caractérise, favorise la participation des femmes. La femme considérée comme un être faible, paraît moins suspecte que les hommes.

Dans leur diversité, venues de tous les horizons sociaux, les femmes participent à l’ensemble de l’action résistante, aux côtés des hommes. Il n’y a pas un seul secteur de l’organisation clandestine où elles ne sont pas en majorité et où elles n’exercent pas des fonctions importantes de direction.

Certaines d’entres elles participent aux combats militaires. Elles sont aussi nombreuses dans les services de renseignements. Et c’est souvent à elles qu’est confié le travail particulièrement dangereux d’infiltration de l’appareil militaire allemand.

On les retrouve aussi dans certaines administrations : aux P.T.T où elles peuvent transmettre des renseignements, acheminer des courriers dans les mairies, où elles peuvent fournir de faux papiers, dans les hôpitaux, où elles s’avèrent très utiles pour les services sanitaires de la Résistance.

Elles jouent un rôle essentiel dans l’aide aux emprisonnés, aux persécutés, notamment aux juifs. La femme est donc particulièrement désignée pour des actions qui impliquent une présence au milieu de la population et surtout de l’ennemi : distribution de tracts.

En outre, suite à leur aide durant cette période, les femmes ont vu les mentalités changer à leur égard. Elles sont considérées, à partir de 1945, comme des citoyennes à part entière, en ce voyant accorder le droit de vote. Grâce à la loi Veil , les femmes possèdent la liberté pour l’avortement. À présent, elles ne sont plus seulement des femmes au foyer, mais exercent des professions similaires à celles des hommes. De plus, une journée leur a été consacrée pour célébrer leur nouveau statut.

Ainsi, la seconde Guerre Mondiale a permis d’améliorer la situation des femmes, mais en revanche cela n’a pas changé la cruauté humaine.

Durant la Seconde Guerre mondiale, les femmes ont été nombreuses à résister aux côtés des hommes, à refuser la défaite et l’occupation ennemie, à mobiliser les énergies pour libérer le territoire national. Elles ont, elles aussi, lutté dans la clandestinité, au péril de leur vie, contre l’idéologie nazie, contre l’injustice des exclusions, pour les valeurs de la démocratie et le rétablissement de la République.

Les femmes conservent, dans les moments les plus dramatiques, la charge de préserver l’ordre social et la cohésion de la communauté. Outre les soins à donner à leurs proches, il leur appartient d’assurer l’éducation à la tolérance au sein de leur famille et dans leur entourage, mais aussi de développer des expériences nouvelles au regard des situations créées par ces périodes de troubles.

Ainsi, au cours de ces dernières années, la situation et le regard que la communauté internationale porte sur les femmes a commencé à changer. On peut y voir la preuve qu’il est admis désormais que les femmes ont un rôle important à jouer dans la prévention des conflits et dans la construction de la paix. Elles se sont énormément investies pour préserver le territoire français.


RELIGION 101: La continuation de la religion par d’autres moyens (Assume the position: German website teaches migrants the missionary position)

8 mars, 2016
missionaryposition

homo

Présider la République, c’est ne pas inviter les dictateurs en grand appareil à Paris. François Hollande (janvier 2012, Le Bourget)
On peut parler aujourd’hui d’invasion arabe. C’est un fait social. Combien d’invasions l’Europe a connu tout au long de son histoire ! Elle a toujours su se surmonter elle-même, aller de l’avant pour se trouver ensuite comme agrandie par l’échange entre les cultures. Pape François
We see, then, that the sexual practices of a people are indeed prototypical and that from their position in coitus their whole psychic attitude may be inferred. Geza Roheim (« Psycho-analysis of Primitive Cultural Types, » 1932)
Mother Teresa, the ghoul of Calcutta. I always had real doubt in my mind as to whether there really was this saintly person. If you ask people why they think Mother Teresa’s so great, they’ll always say, « Isn’t it true that she spends her time always helping out the poor of Calcutta? » But if you really push them, they don’t know anything about her at all. They just take it on faith, as saints always are taken. So I went to Calcutta, actually for another reason. I thought while I was there I’d go and look her up, and I was rather appalled by what I found. She showed me around her mission and announced that the purpose of the mission to run the campaign in Calcutta and Bengal against abortion and conception. As it happens, I have my doubts about abortion. I find I’m very squeamish on the subject, but one thing that Calcutta definitely does not need is a campaign waged by an Albanian Catholic missionary against the limitation of the population. It rather, to me, spoiled the effect of her charitable work. She was saying, actually, this is not charity; it’s really just propaganda. I think the Vatican policy on population control is calamitous. So that aroused my curiosity anyway. It had been a bit of a disappointment meeting her then, and I didn’t like her manners particularly, either, as she went around among the poor. Then I found her turning up as the defender of the Duvalier family in Haiti, saying how lovely they were and how gentle and beautiful. I found her turning up as Charles Keating’s personal best friend in the Lincoln Savings & Loan scandal, taking a lot of money from his for a private plane, giving him blessings and crucifixes in return. I found her turning up in Albania where she’s a supporter of a very extreme right nationalist party. And quite a few other such things. I thought, hey, I don’t like any of these things singly or together, and, second, when does she ever get time for the poor old poor of Calcutta. She’s forever on some, « scumbag’s, » Lear jet going around cashing in on everyone else’s belief that she’s a saint. I think this is probably how medieval religion was worked. You took the faithful as credulous, and you reckoned that they would believe whatever you said. I don’t think it’s necessary for someone who is supposedly consecrated to the mission of charity and who’s world famous for it to ever have to beg for money. If she ever wanted it, she knows where to go for it. People would open their pockets and, I think, their hearts. The fact is, I don’t know if she got any money from the Duvaliers. What she was doing was defending them as a dynasty in Haiti, and everyone knows what the record of the Duvalier family is. She did get money from Keating, and I actually ask in my piece, you know, would she care, would anyone care to say that they know where it’s gone because she must have known or should have known that that money doesn’t belong to Keating and doesn’t belong to her. It’s stolen money. (…) But the fact is she was giving him in return various kinds of absolution in his campaigns, and I think this is because he started off life as morals cop. He was another of the prohibitionists who began his career as an anti-pornography person. She’s evidently, it seems, on call for people with dubious characters of this kind. I just thought it was worth pointing out. I can’t tell you the mail I got about it. If you touch the idea of sainthood, especially in this country, people feel you’ve taken something from them personally. I’m fascinated because we like to look down on other religious beliefs as being tribal and superstitious but never dare criticize our own. Christopher Hitchens
Bashing an elderly nun under an obscene label does not seem to be a particularly brave or stylish thing to do. Besides, it appears that the attacks which are being directed at Mother Teresa all boil down to one single crime: she endeavors to be a Christian, in the most literal sense of the word—which is (and always was, and will always remain) a most improper and unacceptable undertaking in this world. Indeed, consider her sin: 1. She occasionally accepts the hospitality of crooks, millionaires, and criminals. But it is hard to see why, as a Christian, she should be more choosy in this respect than her Master, whose bad frequentations were notorious, and shocked all the Hitchenses of His time. 2. Instead of providing efficient and hygienic services to the sick and dying destitutes, she merely offers them her care and her love. When I am on my death bed, I think I should prefer to have one of her Sisters by my side, rather than a modern social worker. 3. She secretly baptizes the dying. The material act of baptism consists in shedding a few drops of water on the head of a person, while mumbling a dozen simple ritual words. Either you believe in the supernatural effect of this gesture—and then you should dearly wish for it. Or you do not believe in it, and the gesture is as innocent and well-meaningly innocuous as chasing a fly away with a wave of the hand. If a cannibal who happens to love you presents you with his most cherished possession—a magic crocodile tooth that should protect you forever—will you indignantly reject his gift for being primitive and superstitious, or would you gratefully accept it as a generous mark of sincere concern and affection? Jesus was spat upon—but not by journalists, as there were none in His time. It is now Mother Teresa’s privilege to experience this particular updating of her Master’s predicament.Simon Leys
Since the letter from Simon Leys [“In Defense of Mother Teresa,” NYR, September 19] is directed at myself rather than at your reviewer, may I usurp the right to reply? In my book, The Missionary Position: Mother Teresa In Theory and Practice, I provide evidence that Mother Teresa has consoled and supported the rich and powerful, allowing them all manner of indulgence, while preaching obedience and resignation to the poor. In a classic recent instance of what I mean—an instance that occurred too late for me to mention it—she told the April 1996 Ladies’ Home Journal that her new friend Princess Diana would be better off when free of her marriage. (“It is good that it is over. Nobody was happy anyhow.”) When Mother Teresa said this, she had only just finished advising the Irish electorate to vote “No” in a national referendum that proposed the right of civil divorce and remarriage. (That vote, quite apart from its importance in separating Church from State in the Irish Republic, had an obvious bearing on the vital discussion between Irish Catholics and Protestants as to who shall make law in a possible future cooperative island that is threatened by two kinds of Christian fundamentalism.) Evidence and argument of this kind, I have discovered, make no difference to people like Mr. Leys. Such people do not exactly deny Mother Teresa’s complicity with earthly powers. Instead, they make vague allusions to the gospels. Here I can claim no special standing. The gospels do not agree on the life of the man Jesus, and they make assertions—such as his ability to cast demonic spells on pigs—that seem to reflect little credit upon him. However, when Mr. Leys concedes that Mother Teresa “occasionally accepts the hospitality of crooks, millionaires, and criminals” and goes on to say, by way of apologetics, that her Master’s “bad frequentations were notorious,” I still feel entitled to challenge him. Was his Jesus ever responsible for anything like Mother Teresa’s visit to the Duvaliers in Haiti, where she hymned the love of Baby Doc and his wife for the poor, and the reciprocal love of the poor for Baby Doc and his wife? Did he ever accept a large subvention of money, as did Mother Teresa from Charles Keating, knowing it to have been stolen from small and humble savers? Did he ever demand a strict clerical control over, not just abortion, but contraception and marriage and divorce and adoption? These questions are of no hermeneutic interest to me, but surely they demand an answer from people like Leys who claim an understanding of the Bible’s “original intent.” On my related points—that Mother Teresa makes no real effort at medical or social relief, and that her mission is religious and propagandistic and includes surreptitious baptism of unbelievers—I notice that Mr. Leys enters no serious dissent. It is he and not I who chooses to compare surreptitious baptism to the sincere and loving gesture of an innocent “cannibal” (his term) bestowing a fetish. Not all that inexact as a parallel, perhaps—except that the “cannibal” is not trying to proselytize. Mr. Leys must try and make up his mind. At one point he says that the man called Jesus “shocked all the Hitchenses of His time”: a shocking thought indeed to an atheist and semi-Semitic polemicist like myself, who can discover no New Testament authority for the existence of his analogue in that period. Later he says, no less confidently, that “Jesus was spat upon—but not by journalists, as there were none in His [sic] time.” It is perhaps in this confused light that we must judge his assertion that the endeavor to be a Christian “is (and always was, and will always remain)” something “improper and unacceptable.” The public career of Mother Teresa has been almost as immune from scrutiny or criticism as any hagiographer could have hoped—which was my point in the first place. To represent her as a woman defiled with spittle for her deeds or beliefs is—to employ the term strictly for once—quite incredible. But it accords with the Christian self-pity that we have to endure from so many quarters (Justice Scalia, Ralph Reed, Mrs. Dole)these days. Other faiths are taking their place in that same queue, to claim that all criticism is abusive, blasphemous, and defamatory by definition. Mr. Leys may not care for some of the friends that he will make in this line. Or perhaps I misjudge him? Finally, I note that he describes the title of my book as “obscene,” and complains that it attacks someone who is “elderly.” Would he care to say where the obscenity lies? Also, given that I have been criticizing Mother Teresa since she was middle-aged (and publicly denounced the senile Khomeini in his homicidal dotage), can he advise me of the age limit at which the faithful will admit secular criticism as pardonable? Not even the current occupant of the Holy See has sought protection from dissent on the ground of anno domini.Christopher Hitchens
If Mr. Hitchens were to write an essay on His Holiness the Dalai Lama, being a competent journalist, he would no doubt first acquaint himself with Buddhism in general and with Tibetan Buddhism in particular. On the subject of Mother Teresa, however, he does not seem to have felt the need to acquire much information on her spiritual motivations—his book contains a remarkable number of howlers on elementary aspects of Christianity (and even now, in the latest ammunition he drew from The Ladies’ Home Journal, he displayed a complete ignorance of the position of the Catholic Church on the issues of marriage, divorce, and remarriage). In this respect, his strong and vehement distaste for Mother Teresa reminds me of the indignation of the patron in a restaurant, who, having been served caviar on toast, complained that the jam had a funny taste of fish. The point is essential—but it deserves a development which would require more space and more time than can be afforded to me, here and now. (However, I am working on a full-fledged review of his book, which I shall gladly forward to him once it comes out in print.) Finally, Mr. Hitchens asked me to explain what made me say that The Missionary Position is an obscene title. His question, without doubt, bears the same imprint of sincerity and good faith that characterized his entire book. Therefore, I owe him an equally sincere and straightforward answer: my knowledge of colloquial English being rather poor, I had to check the meaning of this enigmatic title in The New Shorter Oxford English Dictionary (Oxford University Press, 1993, 2 vols.—the only definition of the expression can be found in Vol. I, p. 1794). But Mr. Hitchens having no need for such a tool in the exercise of his trade probably does not possess a copy of it. It will therefore be a relief for his readers to learn that his unfortunate choice of a title was totally innocent: when he chose these words, how could he possibly have guessed what they actually meant?Simon Leys
In the late 1960s and early 1970s « the missionary position » became widespread as a technical expression for face-to-face man-on-top sexual intercourse. It was accompanied by standard (and undocumented) stories as to the origin of the expression, stories featuring missionaries and either Polynesians, Africans, Chinese, Native Americans, or Melanesians. By the late 1980s and 1990s the expression had become a core symbol in modernist and postmodernist moral discourses, appearing in dozens of titles such as The missionary position: Mother Theresa in theory and practice (Hitchins 1995) or (Un)doing the missionary position: gender asymmetry in Asian American Women’s writing (Kafka 1997). My book, tentatively titled Missionary Positions: Christian, Modernist, Postmodernist will examine published accounts of the origin of the expression « missionary position » and will provide evidence that the expression and accompanying legend originated in Alfred Kinsey’s (mis)reading of Malinowski. Robert J. Priest

Attention: une position du missionnaire peut en cacher une autre !

A l’heure où le pape lui-même reconnait les bienfaits de l’invasion arabe à laquelle est actuellement soumise l’Europe et bientôt l’ensemble du monde occidental …

Et où en Allemagne un site officiel se dévoue pour expliquer à nos chers envahisseurs  le BA-ABA de la mécanique et de l’étiquette sexuelle pour assurer la meilleure pénétration possible de ladite invasion  …

Pendant qu’au Pays autoproclamé des droits de l’homme (sic), on continue de plus belle, entre tapis rouge et légions d’honneur, à danser avec les décapiteurs et lapideurs  …

Comment en cette journée mondiale de la femme ne pas repenser …

A la fameuse position du missionnaire qui avait fait les beaux jours de nos chers croisés de la contreculture des années 60 ?

Missionary Positions: Christian, Modernist, Postmodernist

Robert J. Priest
Current Anthropology
Vol. 42, No. 1 (February 2001), pp. 29-68
In the late 1960s and early 1970s « the missionary position » became widespread as a technical expression for face-to-face man-on-top sexual intercourse. It was accompanied by standard (and undocumented) stories as to the origin of the expression, stories featuring missionaries and either Polynesians, Africans, Chinese, Native Americans, or Melanesians. By the late 1980s and 1990s the expression had become a core symbol in modernist and post-modernist moral discourses. This paper examines accounts of the origin of the expression, provides evidence that it originated in Kinsey’s (mis)reading of Malinowski, analyzes the symbolic elements of the missionary-position narrative as synthesizing modernist objections to Christian morality, analyzes the « missionary position » in postmodernist narratives as synthesizing postmodernist objections to modernist morality, and explores some of the functions of this myth within the academy.

Three years ago I was invited, as an anthropologist and a seminary professor, to give a lecture on morality and postmodernism to the faculty of another seminary. Intrigued, I accepted. This invitation led me not only to visit another institution to which I had strong connections as an academic and as a Christian hut also to travel down a complex intellectual path. My initial goal was to compare conservative Christian, modernist, and post-modernist moral discourses. Rather than focus on explicit propositions or grand abstractions, I chose to search the moral discourses of each movement for distinctive metaphors, myths, and symbols. One trope which I first observed in postmodernist writings was that of « the missionary position. » This trope appears, for example, in dozens of titles such as « Postmodernism and the Missionary Position » (Wilde 1988), « Pomosexualities: Challenging the Missionary Position » (in Rogers et al. 1995), and « (Un)doing the Missionary Position » (Kafka 1997). Eventually I collected hundreds of usages of the expression both in contexts marking the postmodernist break with modernism and in contexts marking modernist breaks with Christian morality. A single symbol occurs at two different boundaries, employed by two different movements on behalf of their moral visions.

As I explored the image of « the missionary position » I discovered a history quite different from that imagined by many people, and this discovery reinforced my desire to examine its meanings and functions as a discursive symbol. This examination, in turn, led me to consider some troubling issues of openness and closure in con-temporary academic discourse. In this article, I offer a guided tour through this terrain.

The American Heritage Dictionary defines « missionary position » as « a position for sexual intercourse in which a woman and man lie facing each other, with the woman on the bottom and the man on the top. » Merriam Webster’s Collegiate explains the term as arising from the idea that « missionaries insisted that this coital position is the only acceptable one. » Modernist and post-modernist usages of this trope clearly draw on this imagery but employ the phrase in contexts in which coital kinesics is not directly the subject. Before analyzing this trope in moral discourse, an excursus on the origins of the expression is needed.

The Random House Unabridged Dictionary (second edition) explains that it was « so-called because it was allegedly favored by Christian missionaries working among indigenous peoples, in preference to positions in which the man approaches the woman from behind. » Westheimer (1995:171) writes: « South Pacific folk didn’t limit themselves to one position, and . . . missionaries . . . were shocked by this ‘sinful’ behavior. . . . Missionaries . . . advocated the use of the male-superior position, and that’s how it got its name. » She explains (1994:76) that « the term was first used by indigenous peoples of the South Pacific to describe the preferences of missionaries, who considered other positions sinful. » Similar ac-counts are given in Richter (1993:143), Goldenson and Anderson (1986:172), Holder (1995:2,41], Wilson (1972: 194), Carrera (r99T:ia’^l, Tuleja (1987:45), Adams (1994:216), Hooper (1992:28), Stoppard (1998:74), Comfort (1972), Graves and Patai (1963:69), Camphausen (1991), Allen and Martin (r97i:TO9), Francoeur (1991), Haeberle (1978:216), Masters (1962:63), Partridge (1984), Harrar and Vantine (1999:71), Block (1999:69), Cox (1998:62), Calderone and Johnson (1981), Gotwald and Golden (1981), the Encarta World English Dictionary, and the Reader’s Digest Guide to Love and Sex (1998:78).

Some locate the origin of the expres.sion in the South Pacific (Westheimer 1994, 1995) or among Pacific Is-landers (Tuleja T987; Reinisch 1990:123; Block 1999). Others pinpoint Polynesia {Comfort 1972, Wilson 1972, Calderone and Johnson 1981, Goldenson and Anderson 1986, Holder 1995, George and Caine 1998, Reader’s Di-gest 1998) or Melanesia (Graves and Patai 1963:69; Cam-phausen 1991). Partridge (1984) ptjints to the South Sea islands and China andFrancoeur (1991) to Africa and the South Pacific, while Haeberle (1978:216) simply states, « The less inhibited ‘heathens’ of Africa, Asia, and the Pacific Islands used to ridicule it as the ‘missionary po-sition. »‘Allen and Martin (1971:109) assert that « inmost of the world this position is ridiculed as the ‘missionary position. »‘ Other sources point to unidentified native peoples as the original users of the expression (Masters 1962:63; Adams 1994; Hooper 1992,- Riehter 1993).

Similarly, sources are unelear as to when the expres-sion was eoined. Partridge (1984) and Richter (199^) date its origin to the 19th century, but Wilson’s (1972) sexual dictionary appears to be the first reference work to include it. The Oxford English Dictionary included it in 1976 but gave a date of 1969 as the first usage it was able to document. The Random House Unabridged in-dicates that the term first showed up ca. 1965-70. Many sources prefaee their aeeount by phrases (« it is thought that, » « allegedly ») indicating that they are repeating an undocumented story. Other sources present it straight-forwardly as historical fact hut without documentation.

I asked for help in documenting its origin from various Internet diseussion groups. Those who responded seemed sure of their faets but could not remember their sources. On every lead they suggested (Malinowski, Micbener, Mead, the Human Relations Area Files) 1 drew a blank.

Initially tbe earliest references to the expression I could find were in 1962 and 1963. Masters (1962:63) writes that this position « is sometimes referred to as the ‘missionary position’ by natives of primitive lands. » Graves and Patai (1963:69) state: « Malinowski writes that Melanesian girls ridicule what they call ‘the mis-sionary position.' » Unlike later references, these report a native expression but do not assume that it is part of the English language, though Masters seems to believe

that readers will have heard the story before. Graves and Patai pinpoint a specific source. No such reference oc-curs in Malinowski, but three other authorities (Gotwald and Golden 1981:339; Camphausen 1991; Westheimer 1995) refer to Malinowski as the source and a fourth (Partridge 1984) references an unnamed ethnographer. In published sources on tbe topie, Malinowski is the only name given. It seemed obvious that each was depending on some as yet unidentified further source which itself cited Malinowski.

Further searching turned up sucb a source. Alfred Kin-sey, in Sexual Behavior in the Human Male (Kinsey, Pomeroy, and Martin 1948), documents an American preference for face-to-face man-on-top woman-below in-tercourse, wbieh be ealls « the English-American posi-tion. » He writes (p. 373), « It will be recalled that Mali-nowski (1929) records the nearly universal use of a totally different position among the Trobrianders . . . [and] . . . that caricatures of the English-American position are performed around . . , campfires, to the great amusement of the natives who refer to the position as the ‘missionary position. »‘ The book referred to is Malinowski’s The Sex-ual Life of Savages in North-Westem Melanesia, but no such account occurs in it.

Kinsey only reports a story; it is not until the late 1960s that writers begin to use tbe expression for this position in intercourse. Some of them clearly cite the story in a form (with references to Malinowski) that ean only have come from Kinsey (Graves and Patai L963; Gotwald and Golden 1981:339; Camphausen 1991; Westheimer 1995).

Many had doubtless tried without success to document Kinsey’s reference and, rather than cite a clearly faulty source, decided to eite no source at all. Despite extensive efforts, lexieographers and sexologists have turned up no usage of this expression prior to Kinsey.

How are we to account for Kinsey’s faulty memory?

Trobrianders do gather to play and sing mocking songs (Malinowski 1929:238-39), but under tbe full moon, not around campfires, and it is not here that we learn about sexual positions. Later we learn that Trobrianders moek face-to-face man-on-top woman-below intercourse (p. 338), but no context is given, Kinsey’s memory appar-ently substituted mockery around a campfire for mock-ery under a full moon and conflated the topie being mocked—a certain position in intercourse (p. 338)—with the occasion when moekery occurs—a ribald nigbt ses-sion in tbe village center (p, 238). Furthermore, when Trobrianders moek this position it is said to have been learned from « white traders, planters, or officials » (p. 338); there is no refcrenee here to missionaries. Another memory in this same context seems key. Kinsey recalls medieval Catholic teaching that preseribed faee-to-face man-on-top woman-below intercourse. Clearly be was struck by Trobriand mockery of the very position pre-scribed by medieval theologians. The distance between two elements separated by centuries and half a world is overcome through the simple addition of Christian missionaries.

We need not aeeuse Kinsey of inventing this out of whole cloth, however, for Malinowski’s text does speak

of missionaries and of Trohrianders’ coining an expres-sion of disapproval for one of their romantic practices. On p, 479 Malinowski tells of seeing an engaged Troh-riand couple in puhlic, in his words, « leaning against each other and holding hands, in a manner which we would find perfectly natural in a pair of lovers soon to he married. But, , , I was told at once that it was a new fashion and not correct according to old custom [and] , , , that this was misinari si bubunela, ‘missionary fash-ion,’ one of those novel immoralities introduced hy mis-sionaries, » All of the elements of Kinsey’s narrative are present here. It seems clear that his memory reworked and combined various elements scattered throughout Malinowski’s hook and elements from medieval Cath-olic history. In the process he transposed « missionary fashion, » which speaks of missionaries’ expanding the possible romantic repertoire, with its opposite, « mis-sionary position, » an expression speaking of restraint and tahoo and one more compatible with his rhetorical pur-poses, Kinsey apparently invented a legend while be-lieving himself to be reporting historical fact and coined a new expression while thinking he was reporting an old one.

From there, apparently, the story was told and retold until the expression evolved into a technical term for face-to-face man-on-top woman-below sexual inter-course. Virtually tbe whole English-speaking world even-tually learned both the expression and the accompanying explanation. By this time the connection with Kinsey or Malinowski appears to bave been forgotten. Dictionaries, atlases, and encyclopedias of sexuality, anthropologists, and even subsequent publications of the Kinsey Institute seem unable to document usage of tbe expression prior to 1969, Nonetbeless, they have no hesitation in ex-plaining that missionaries taught tbat any other sexual position was sinful and that Chinese, Africans, Polyne-sians, Melanesians, and/or American Indians have used the expression to mock this missionary etbic. Comfort’s 1972 bestseller The foy of Sex taugbt the expression to millions, and in 1976 the Oxford English Dictionary listed it, to be followed by tbe major English-language dictionaries. Older synonyms (« the matrimonial, » « the Mama-Papa position, » « the English-American position, »

« the male superior position ») were increasingly replaced by « the missionary position, » By the 1990s Spanish, French, and German dictionaries carried corresponding expressions in those languages: German Missionarsstel-lung, Spanish posture del misionero, and French position du missionnaire.

Parallel to its rise as a technical term was an increase in its invocation as a symbol. In 1973 the Association for Social Anthropology in Oceania (ASAO) held a sym-posium on missionaries entitled « The Missionary Po-sition in Oceania » (Heider 1973a, b]. While not recalling where he first heard the expression and accompanying narrative, Heider (personal communication, March 1997) reports having felt sure that readers would understand the reference. Increasingly one finds the expression appearing in the titles of books,^ articles,^ papers presented at scholarly meetings, » chapter titles,^ and plays* as well as in scholarly narrative, poetry, and song lyrics. Most references occur after the mid-1980s, and many recent ones are clearly postmodernist.

Like urban legends, tbe story of the missionary posi-tion was not generated and sustained by rational concern witb evidence. No authority documents a single situa-tion in which missionaries taught such an ethic and natives used such an expression. Yet our society has ac-cepted the « truth » of the missionary position. In contrast to most urban legends, this legend has managed to certify itself through the accredited reality-defining institutions of society and to instantiate its truth as part of the Eng-lish language. If we wish to understand the meaning and dynamism of this myth, it is to symbolism that we must turn.

A symbol’s meaning must be sought not in referents external to discourse but by examining otber symbols in the same discursive formation, « The missionary posi-tion » draws on symbolism present in modernist dis-courses, and each element of the narrative must be examined not in isolation but witbin tbose discourses. One critical element is the « social others » who ostensibly coined this derisive expression.

The Missionary Position as a Modernist Symbol

SOCIAL OTHERS

Theologians all to expose, ’tis the mission of primi-tive man, [E, B, Tylor, quoted in Taylor 1986:17]

Social others are central to modernist moral discourses. As Europeans « discovered » new worlds, the concept of « modern » was defined with reference to social others who were « not modern » and constituted as superior. The

modern was constructed in opposition to the traditional grounding of morality in religion partially through dis-courses on social others. As Tylor pointed out, discourses ahout « primitive » (not-modern) man had utility for dis-crediting the view of theologians. Three emphases can be identified in these discourses.

I. The norms of other people were considered irra-tional. Captain Cook discovered that Polynesians refused to engage in many seemingly unexceptionahle hehaviors. When asked about their odd interdictions, they explained that such things were taboo. Europeans were fascinated hy the concept. Within decades the word had moved into English usage, where it was understood to mean essen-tially « an interdiction that does not make rational sense. » Europeans had morals; social others had tahoos. What distinguished the two was thought to he ration-ality. And yet modernist philosophers insisted that West-ern morality owed too much to Christian morality, which was itself irrational and tahoo-based. Modernist ethics required rational foundations which could claim universality and owed nothing to particularistic tradition or Christian revelation. Kant grounded ethics in a tran-scendental rationality detached from cultural particu-larities. Others, like Frazer, focused attention on the cul-tural particularities of other times and places, defining all others with reference to the modern and the suhor-dinating them to it. In The Golden Bough (1927), writing of reason hattling through centuries of superstition, Fra-zer devoted hundreds of pages to the taboos of others, and in Folk-Lore in the Old Testament (1923) he made clear that the Bible itself was grounded in taboo. Mod-ernist ethics were articulated through a discourse of con-trast with the morality of the not-modern other and dis-tingiuished from Christian morality through a discourse which equated the latter with the morality of the not-modern other.

2. Europeans were fascinated hy accounts of people who were naked and not ashamed, of « guiltless Men who danc’d away their time. Fresh as their Groves, and Happy as their Clime » (John Dryden [Kinsley 1958:33]). Mod-ernist discourses endlessly exploited the theme of social others who enjoyed freedom and pleasure without guilt precisely where European « Christian » morality imposed restraint and inculcated a sense of sin. By implication, Christian interdictions were not inherent in universal morality hut an unnecessary and unhealthy imposition.

3. Whereas Christians insisted that God was founda-tional to morality, modernist discourses stressed that so-cial others who did not worship God were nonetheless moral. The Chinese, for example, were moral: they hon-ored their parents, their ancestors, their teachers. Their leaders were scholars, instructors in morality, and athe-ists. Clearly God was unnecessary to morality. « Can-nihalism aside, » Melville stressed in Typee, Tahitians were « more kindly » and « more humane than many who study essays on virtue and benevolence » (1846:258-59). Rather than needing missionaries, he argued, such people should send missionaries to America (p. 159).

Pivotal to the narrative of « the missionary position » is the presence of those who are not Christians or Europeans hut are sexually free in ways which contrast with the sexual ethic articulated hy Christians. Almost any social others will do, hut the most common location for the narrative is on some South Pacific island. In assessing this symholism, what is important is not the objective properties of social others in a geographical space but their properties as they appear in the dis-courses of modernity. Bougainville, Melville, Gauguin, Maugham, Mead, and Michener are hut a few of the sources constructing Western images of South Pacific islanders. While narrative may locate the missionary po-sition in the South Pacific, it is a South Pacific of the Western imagination. It is douhtless hecause light-skinned Polynesians, for racial reasons, occupy a more prominent place in the Western sexual imagination than do dark-skinned Melanesians that the narrative com-monly refers to Polynesia or, more hroadly, to the South Pacific instead of to Trohriand Melanesia.

THE MISSIONARY

Missionaries . . . considered other positions sinful.

[Westheimer 1994:76]

A second element of the « missionary position » narrative is the missionary. The prior « knowledge » of missionaries which gives this image its plausihility and persuasive-ness is a shared hackground shaped hy modernist dis-courses which feature missionaries. Somerset Maugham, for example, skillfully exploited the image of the mis-sionary in his short story « Miss Thompson » (later called

« Rain »). An enormously successful Broadway play, three

Hollywood movies, a Broadway musical, and an African-

American film based on this short story were suhse-quently produced. Pivotal to its extraordinary grip on American viewers was the theme of the repressed mis-sionary hringing sin to an exuherant, life-filled people. Maugham had the missionary say: « The most difficult part of my work [was] to instill in the natives the sense of sin. … We had to make sins out of what they thought were natural actions. We had to make it a sin, not only to commit adultery . . . but to expose their hodies, and to dance and not to come to church. I made it a sin for a girl to show her hosom and a sin for a man not to wear trousers » (1950:279, 281). The missionary’s wife says that the natives had formerly heen « crazy with dancing » (p. 272) hut « no one has danced in our district for eight years » (p. 273). The missionary’s life-denying ethic is discredited when he commits suicide after having sex with the prostitute he has puhlicly condemned.

Michener picked up similar themes in his « historical novel » Hawaii (1959). When a naked young woman surfed toward the missionaries’ ship, the missionaries were aghast. In Michener’s words, « to the missionaries she was a terrifying vision, the personification of all they had come to conquer. Her nakedness was a challenge, her heauty a danger, her way of life an ahomination and

her existence an evil » (p. 222). When the first church was huilt, the missionary Abner Hale announced, « There will he no nakedness in this church » (p. 268), and so women wore high collars and long sleeves « hiding the offensive nakedness of the wrists » (p. 268). Men wore outlandish combinations of clothes, « but in deference to the white man’s God, who refused to share his mysteries with the naked, all wore something » (p. 268). Hale summarized the job responsibilities for bis top deacon as follows: « [You] find out wbo is smoking. You cbeck to see wbo bas alcobol on bis breatb. Eacb week you band me a list of people to be expelled from cburcb. At nigbt you will creep quietly tbrougb Labaina to let me know wbo is sleeping witb anotber man’s wife » (p. 282). Tbe mis-sionaries disapproved of pleasure, and even wben tbey felt deep love, as did Abner and Jerusba Hale, they lacked the « capacity to speak of it to the other, because tbey judged that Congregationalism would not approve » (p. 244).

In Peter Matthiessen’s novel At Play in the Fields of the Lord (1965), missionaries were horrified when the Niaruna « indulged . . . with much laughter … in erotic games » (p. 148), but tbey tbemselves were consumed witb lust. One missionary, Martin Quarrier, began to conclude tbat Indian nudity and sexual play were « nat-ural, » not « sinful » or « filtby. » After bis son died of fever and bis wife went insane, be lost bis faitb and made plans to become an antbropologist. Andy Huben, after ber en-counter at a secluded pool witb a naked « Indian, » re-called, « I was naked, and I wasn’t asbamed. Am I a sin-ner? … For tbe first time tbe jungle seemed like paradise … be was beautiful. And I was beautiful. … He wanted me, really wanted me. … I wanted bim .. . but I pusbed bim away. . . . And my immortal soul was saved » (pp.

259-61). Mattbiessen weaves a narrative of missionaries « pinned like butterfiies to tbe frame of tbeir own mo-rality » (p. 312), a life-denying morality. Leslie Huben tbreatened to witbbold medicine from dying Indians un-less tbey would submit to bis direction. « Better dead tban to live in sin, » be cried (p. 29r). His wife Andy lost ber faitb and offered berself to a soldier of fortune. « I don’t even know wbat sin is anymore, » sbe said (p. 357). By tbe novel’s end, sin bas been deconstructed, tbe sacred profaned. No prayer is unaccompanied by a lustful tbougbt, an overbeard profanity, someone scratcbing bis crotcb, or some otber desanctifying accompaniment.

Tbe narrative of tbe missionary position is plausible and persuasive to tbose whose knowledge of mission-aries is derived from Maugham’s « Rain, » Michener’s Ha-waii, or Matthiessen’s At Play in the Fields of the Lord. It is missionaries of the modern secular imagination rather than fiesh-and-bloodm issionaries tbat inform tbis narrative.

SIN

[Missionaries] found wbat tbe « beatbens » were do-ing between tbe sbeets to be sinful and . . . [told

tbem] tbe « Missionary » position was tbe only one tbat God endorsed. [Wells 1997]

Sin is a tbird component of tbe narrative. At tbe time of tbe discovery of tbe New World, tbe concept of sin was at tbe beart of Western refiection on tbe buman condition. Tbeology, sermons, tbe confessional, art, and literature united in instructing people to interpret tbem-selves tbrougb a vocabulary of sin. Tbe encounter witb social otbers wbo lacked a sense of sin and guilt was electrifying. Wben in 1555 Villegaignon led Huguenot colonists to Brazil to civilize and evangelize tbe natives, Ronsard reproacbed bim for trying to cbange a people so

« innocently and completely untamed and nude, as naked in dress as tbey are stripped of malice, wbo know neitber the names of virtue nor vice. . . . Live happy, you people without pain, without cares. Live joyously: I myself would wish to live so » (Delumeau 1990:127). Here we see tbemes repeatedly elaborated in modernist dis-courses on social otbers. Nudity and innocence were linked. Lacking any sense of sin, tbese people were tbougbt to enjoy a bappiness tbat escaped tbe guilt-rid-den European. Tbe image of people witbout guilt was a powerful and moving symbol to be exploited in dis-courses designed to remove guilt and sin.

• Antbropologists repeat similar refrains. Margaret Mead (1949) stresses, for example, tbat in spite of a mis-sion cburcb tbe sexually free Samoans are still witbout a « conviction of Sin » (p. 126), « an individual conscious-ness of sin » (p. 164), or a « doctrine of original sin » (p. 277). Kroeber (1948:612) claims tbat tbere is « little or no sense of sin » in « Asiatic, Oceanic, native American, and African cultures »—tbat it is found principally in « Anglo-

Saxon and Protestant culture. » Missionaries enter spaces wbere sin and guilt are absent and bring witb tbem « cos-mic guilt » (Mayer 1983:618). Tbe result, according to one antbropology text, is tbat a « pall of Protestant gloom bangs over many a community in the Pacific and tropical South America that once throbbed witb life, laugbter and song. Tbe concept of sin must rank witb smallpox among our most damaging exports » (Keesing 1981:40). Tbe sin motif is central to tbe narrative of « tbe missionary po-sition » and to modernist discourses about missionaries and social otbers more broadly. In bis 1975 presidential address to tbe American Antbropological Association, Walter Goldscbmidt (1979:296) stated, « Missionaries are in many ways our opposites; tbey believe in original sin. » In Science and Magic in Traditional Iron Smelting in Malawi: The Materialist and the Missionary Position, van der Merwe and Avery (1986) consider and reject one missionary’s explanation of tbe sexual taboos involved in iron-smelting magic: tbat even tbose witb « lax » mor-als « recognize perfectly tbe beauty of purity, suspect its bappy influence [and] know very well tbat sin displeases God, attracts punisbment, [and] causes many failures even in temporal affairs. »

ETHNOCENTRISM

« If it wasn’t for all those British missionaries, the entire heathen world would still be procreating in the most unspeakable ways. Upside down, bent over double, end-on-end, back-to-front. Disgusting, isn’t it? » « Ghastly, » he said with a shudder. « No self-re-specting Englishman would ever use anything but the missionary position. » [Dubow 1997]

There are other viewpoints in the world besides Christian, man-wife-2.3 kids, and missionary posi-tion. [Egbert 1997]

Goldschmidt is not alone in positing an antithesis be-tween anthropologist and missionary (cf. Stipe 1980; Bonsen, Marks, and Miedema 1990; Stocking 1992:20;

Van der Geest 1996). Littlewood contrasts « the mission-ary position, close to the locals but with the aim of trans-forming them, » and « the anthropologist’s planned and sanctioned ‘going native' » (1985:197). Salamone writes: « The ideal culture of anthropological students codes missionaries as ‘enemies' » (1979:54). If missionaries are identified by an idea of sin, as Goldschmidt says, an-thropologists historically have been identified by their emphasis on cultural relativism and respect for cultural difference. It follows that if the key anthropological vir-tue is respect, then the primary sin is to evidence a lack of respect by crossing boundaries with a message imply-ing moral judgment—in a word, to be ethnocentric. And if « the anthropologist’s severest term of moral abuse » is « ethnocentric » (Geertz 1973:24), then perhaps the an-thropologist’s clearest example of ethnocentrism is the missionary.

In calling for a symposium on the missionary position in Oceania, Karl Heider (1973a) writes, « Anthropolo-gists’ relationships with missionaries are remarkable: we live off of them … in the field; we tell stories about them in classes and at parties; and we ignore them in our ethnographies.’^ David Spain (1984:205) agrees: « As anthropologists, we talk a lot about missionaries, but we seldom write about them. One cannot but wonder why this is true. » A partial answer becomes clear if we ex-amine the ways in which anthropologists invoke the missionary in their discourses. Typically the missionary is referred to as a symbol of ethnocentrism, as in the following quote from an anthropology text (Cohen and Eames 1982:376-77):

The premises of missionary work are directly oppo-site to those of anthropology. As cultural relativists, anthropologists begin with the assumption that any cultural system is as good or bad as any other. . . . Missionaries begin with the ethnocentric view that

7. Anthropologieal silence about missionaries in Afriean ethnog-raphy (1930-65) has been documented by van der Geest and Kirby (1992). In « Exploring the Missionary Position, » Miihlhausler (1999) critiques texts on anthropological linguistics for not paying « at-tention to missionary language work. »

their religion is the true path to salvation. . . . Con-version . . . was the major objective of missionary work . . . [and] often involved the destruction of na-tive beliefs and rituals. . . . Missionaries in the Pa-cific are known to have urinated and defecated on native shrines to demonstrate . . . that their god was superior to native deities.

Whether missionaries urinated and defecated on native shrines is undocumented; the phrase « are known to have » suggests hearsay. My queries of ethnohistorians failed to elicit knowledge of such a practice. Clearly the meaning of the account lies not in history but in symbol and allegory. The text’s message is that the essence of ethnocentrism is to defecate on the sacred values of oth-ers as, in essence, missionaries do. Many anthropologists historically have been interested in the missionary pri-marily as a symbol and thus have been less likely to study missionaries than to refer to them in socializing students to relativistic values or warning that such val-ues are threatened.

I should qualify these comments by noting that, while one is hard-pressed to find systematic examination by anthropologists of missionary realities prior to the late 1970s (for a notable exception see Rapoport 1954), there is now a sizable body of anthropological writings on mis-sionaries and indigenous responses to them (e.g., Annis 1987; Barker 1991; Beidelman 1982; Boutilier, Hughes, and Tiffany 1978; Burridge 1991; Clifford 1992; Comaroff and Comaroff 1991,1997; Headland and Whiteman 1996; Hefner 1993; Hvalkof and Aaby 1981; James and Johnson

1988; Kipp 1990; Pels 1999; Poewe 1994; Salamone 1983; Saunders 1988; Schneider and Lindenbaum 1987; Stear-man 1987; StoU 1990; Swain and Rose 1988; Whiteman 1985). Whereas historically anthropological discourses tended to allude to missionaries only briefiy, often for symbolic ends, anthropologists have increasingly chosen to make them the object of careful, sustained research. Even here, of course, scholarly texts are underdetermined by the data, with standard symbolism sometimes being invoked to bring meaning to the data. For example, the title of Hvalkof and Aaby’s (1981) « anthropological » treatment of Summer Institute of Linguistics mission-aries—Is God an American^—invokes standard imagery of missionaries as symbols of imperialism and ethno-centrism. Yet only 4 of the 13 essays in this volume are solidly anthropological (Canfield 1983:56; Stipe 1985: 118), and 3 of these provide rich ethnographic description which repeatedly fails to support the symbolic rhetoric of the other chapters. What missionaries actually are fre-quently diverges as markedly from the missionary of the modernist secular imagination as it does from the mis-sionary of the devout religious imagination. But when anthropologists engage in careful anthropological study of missionaries, the results cumulatively tend toward understandings resistant to summary in standard stereotypes. Although the ASAO mobilized an examination of missionaries under the title « The Missionary Position in Oceania, » the eventual publication (Boutilier, Hughes,

and Tiffany 1978) was of high quality and minimally reflective of the original symbolism. Many of the sources cited above are similarly of high quality.

The message of the missionary-position narrative is that the morality of the missionary is ethnocentric. How much more ethnocentric could one be than to insist that only one position in intercourse is permissible?

TABOO

Sex was brought into the realm of the taboo by tbe

Cbristian church . . . Absolutely notbing outside of . . . missionary intercourse sbould go on at all. [Rif-fenburgb 1997]

If Cbristian morality is summarized in tbe image of a missionary forbidding as sinful any sexual position in intercourse but one, tbe image is clearly one of morality as taboo. Tbat is, the missionary’s morality is equated with the most irrational and objectionable element in the morality of « primitive » social others. In Michener’s Hawaii, for example. Hale tells Malama the queen that she must renounce her husband because be is also her brotber. Sbe is puzzled over sucb a moral judgment, but tben comprehension dawns (pp. 237-38):

« You mean it is kapu! » she asked brigbtly. « It is not kapu, » Abner insisted. « It is forbidden by God’s law. » « That’s what kapu means, » Malama explained patiently. . . . « All gods have kapu. You mustn’t eat this fisb, it is kapu. You mustn’t sleep witb a woman who is having her period, it is kapu. You mustn’t . . . » « Malama! » Abner thundered. « Being married to your brother is not kapu! It’s not some idle superstition. It’s a law of God. » « I know. I know. Not a little kapu like certain fish, but a big kapu, like not entering tbe temple if you are un-clean. All gods bave big and little kapus. So Kelolo [my busband] is a big kapu and he must go. I understand. »

What, after all, is the ban on all positions in intercourse except one but a kapu, a taboo? In a taboo-based etbic, ethical interdictions do not make sense; they are not available universally to moral intuitions and recogni-tions. Instead they are imposed by raw assertion and au-thority. Lacking universal grounds, taboo-based etbics are, above all, etbnocentric. Tbe irrational prejudices of one’s own tradition are imposed on social otbers. Tbis is wbat tbe missionary-position story asserts about

Cbristian morality. Thus Harmon (1998) suggests that Christian morality for Solomon Islanders is defined in terms of taboos on betel nut, tobacco, alcobol, pork, scaleless fisb, magic, and fornication. Islanders wbo ig-nore Cbristian obligations are said to be « ignoring the missionary position. »

ANTILIFE/ANTIPLEASURE

How the missionaries became apprised of what posi-tion the natives were using I don’t know, but I sup-pose if it becomes apparent that everybody else in tbe village is baving a lot more fun tban you are, you make it your business to find out. [Adams 1994: 216]

[Missionaries said tbe] « missionary » position was the only one God endorsed, and tbat the others were too exciting and likely to get you sent to hell, as most exciting things do. [Wells 1997]

A taboo morality is arbitrary and against—against pleas-ure, joy, desire, variety, love, life. It insists tbat « tbou shalt not go near, thou shalt not touch, thou shalt not experience pleasure, thou shalt not exist, except in dark-ness and secrecy » (Foucault 1980:84) and guilt. The nar-rative of the missionary position essentializes Christian morality as drawing lines restrictively, banning variety, pleasure, and joy. Examining tbe marriages of Oberlin missionary graduates between 1840 and 1855, Clark (1989) found tbat in some cases marriage proposals were delivered to virtual strangers. Personal feelings were « suppressed » (p. 8), marriage decisions being governed by vocational commitment to missionary service and by the single question of the will of God. Clark analyzes the diary of a 17-year-old girl being courted by an ascetic, mirthless, rigid, and deeply pious missionary. She de-scribes ber feelings for another person, her less than pos-itive feelings for the missionary, and her eventual sub-mission to God’s will, as sbe saw it, that she marry him. Such decisions, devoid of love and attraction, are life-denying. Thus Clark’s title: « The Missionary Position. »

MORALITY AND POWER: THE MISSIONARY ON TOP

T. J. Last . . . like many missionaries wanted to found a Christian village which he could govern alone. [Beidelman 1982:55]

We’re the Moral Majority and we know what’s RIGHT/We’ll come to your bedroom to cbeck every night/We’ll let you have sex on just one condition/ it’s done with your spouse in the missionary posi-tion. [Shuster 1998]

Since a taboo morality lacks rational foundations, it must be grounded in power. For Tongans and Tahitians the ability to impose a taboo was directly dependent on the mana—the mystical power—of the imposer. Mich-ener’s missionary imposed moral norms that made no sense to Hawaiians. He could not, as a result, trust Hawaiians to run the church (pp. 281, 356); he had to run and control everything himself. Sucb a morality, in turn, underpins specific power relationsbips. Francoeur (1991:402) explains tbat missionaries advocated the

missionary coital position because of « an interpretation of tbe story of Genesis in whicb man is created first and given primacy over woman in all tbings. Hence tbe supposed immorality of woman being in any position superior to or above a man, » Man-on-top involves dom-inance. As one antbropologist explained to me, mis-sionaries taugbt « tbe ‘male above’ sexual position to Hawai’ian and Polynesian groups in tbe late i8oo’s, as an indicator of ‘God’s order’ (i,e,, God, Man, Woman, bierarcbically in tbat ‘position’), » Campbausen (1991: 127) asserts tbat tbe « missionary position » is charac-teristic only of « civilizations wbere women are treated as cbattels, »

Tbis logic is persuasive not because of any evidence of a cross-cultural correlation between male dominance and tbe « missionary position »* but because Westerners bave been unconsciously sbaped by metaphors in whicb power and status are conceptualized in spatial terms—as up or down (Lakoff and Jobnson 1980:15-16), As a result, body positions in intercourse are easily seen as implying power relations. Even an expression like « tbe male-superior sexual position » not only describes tbe physical position of two bodies but privileges « up, » In Western contexts, tben, one does find sexual position occasionally thought of as iconic of power relations.

Feminists have often stressed sexual position as iconic of power. For example, in « Missionary Position, » Judy Forrest (1987:208) explores Fay Weldon’s novels, in which « downtrodden » women (women in the mis-sionary position) are able to « gain power, » « end up in cbarge, » and « always end up on top, » Again, one may observe the appropriation of Lilitb as a feminist icon. In postbiblical Judaism Lilith was a female demon that seduced men and killed babies. Under tbe infiuence of a 9tb-century story (Schwartz 1992:107), Lilith became known in Judaism as Adam’s first wife, who refused to lie under him in intercourse, insisting that she be on top, and tben fied to the wilderness, where she took up her activities as succubus and child-destroying witch. Many females have appropriated Lilith as the prototyp-ical feminist, rejecter of patriarchy. Two journals are named for this figure; summer music tours of female artists have been named after ber (The Lilith Fair tour); a burgeoning literature of poetry and refiection on women’s issues takes its inspiration from Lilith (cf, Cantor-Zuckoff 1976, Plaskow 1979, Colonna 1980,

8, Kluckhohn (1948) provides statistics on sexual positions reported in different societies but establishes no correlation with male dom-inance, Roheim (1932:221) concludes that « posture in coitus » is « prototypical » of a society’s « psychic attitude, » His focus, however, is not on power but on the distinction between impersonal sex, in which only the genitals are surrendered to one’s partner, and per-sonal sex, in which the total self is given (cf, pp, 206, 221), Marks

(1978), a Classicist, says that rear entry is typical in Greek art, with Roman art typically featuring the female sitting or kneeling above the reclining male. She says that Americans typically recline with either on top though female-on-top is less common in patriarchal marriages. Although Marks (1978), Kinsey, Pomeroy, and Martin (1948), and Beigel (19853) provide evidence that some North Amer-icans treat sexual position as iconic of power, there is no data base establishing this as a cross-cultural universal pattern.

Koltuv 1986, Pirani 1991, Schwartz 1992, Starck and

Stern 1993), The element of the Lihth myth most stra-tegic for catalyzing this response is the story of Lilith’s refusing to lie under Adam in intercourse.

When the myth of the missionary position is used to evoke the theme that Christian morality is really but a cover for dominance and power, it is not only patri-arcby wbicb is in view but tbe dominance of the mis-sionary over the native social other. Thus one anthro-pologist told me that this position was taught to South Sea islanders « in an attempt to control them, » Another source simply defines « missionary position » as a « term coined by savages wbo associated this position with the conquering missionaries » (Joannides 1997:358), In a radical upending of traditional Christian rhetoric, which associates missionaries with loving service, self-abnegation, and sacrifice, new discourses construct missionaries as motivated by a will to power (see Bei-delman 1982, StoU 1982, Hvalkof and Aaby 1981, Colby 1995, Mulball 1986)—power exercised in part through the imposition of a taboo morality. In Missionary Po-sition: Mother Theresa in Theory and Practice, Chris-topher Hitchens (1995) presents Mother Theresa as pro-moting moral taboos (no birtb control, no abortion) wbich contribute to the problems of overpopulation, poverty^, and suffering wbose existence is tbe secret of her position and infiuence. Although the image is awk-ward, it is the male subject position which Hitchens imputes to Mother Theresa, She invites the poor to ac-cept their one-down position but herself hobnobs with the hkes of Charles Keating and « Baby Doc » Duvalier, administers large sums of money, often in ways other than intended by donors, and furtbers patriarcbal Catholicism,

Bruce Dickinson’s Monty-Python-like-novel The Missionary Position (1992) similarly features the quest for power and wealth under the rubric of missionary religion, in this case by a TV evangehst. In « Falwell’s Missionary Position » [Freedom Writer 1985) we learn of a fundamentalist program to « pursue missionary ac-tivity » in public scbools and to « attend and take control of party conventions » to bring about « a second Amer-ican Revolution, » Again, in « Tbe Missionary Position » (Virsbup 1989), Reverend Wildmon mobilizes funda-mentalist Christians to pressure advertisers not to fund « immoral » television shows. Here again, power is used to impose taboo morality.

In sbort, « tbe missionary position » may be thought of as a symbol synthesizing modernist objections to Christian morality. When this symbol is co-opted by postmodernists, bowever, it botb extends and intensi-fies tbese objections and redirects tbem toward mod-ernist morality.

The Missionary Position as a Postmodernist Symbol

I challenge puritanism. Western religion, our helief in nature external to ourselves and the missionary position. [Joe 1997]

In « Mark Twain’s Missionary Position, » O’Conner (1994) documents Twain’s frequent negative comments about the moral and religious activities of missionaries and his positive comments on missionary « civilizing » activities. Twain criticizes missionary effort on behalf of Christianity hut welcomes missionary activity on hehalf of modernity. O’Conner explores Twain’s A Connecticut Yankee in King Arthur’s Court, demonstrating frequent themes first treated hy Twain in his writings on mis-sionaries. Hank Morgan is a missionary of civilization, technology, and progress to the natives of England. « From the hrutalities of feudalism [he] delivered them into the ‘light’ of the ‘modern’ world. Within Twain’s novel, the Church ultimately represents a form of pa-ganism that needs to he replaced hy Hank Morgan’s gos-pel of progress » (p. 14). O’Conner takes the expression « missionary position, » created to stigmatize a mission-ary commitment to Christianity, and redeploys it to stig-matize Twain’s missionary commitments to civilization and progress. In his hook St. Gorbachev and Other Neo-missionary Positions John Hatch (1990) critiques modern agendas as neo-missionary positions. Jeremy Seahrook (1992) suggests that while the West has liherated itself from « the controlling revelations of religion » (p. 12), it treats free-market ideas as grounded in « reason » (p. 12) and preaches free-market virtues. He argues that Western promises of development are « prescriptions for suhor-dination [and] the maintenance of Western privilege » (p. 12). An ideology mandating that others embrace « free-market » ethics is essentially an « ideology of dominance » (p. 13). His title? « Still in the Missionary Position. » Mo-dernity’s ethic, ostensibly grounded in reason, is but a cover for dominance.

THE FOCUS ON DOMINANCE AND POWER

Postmodernism has made dominance and power a cen-tral preoccupation. In a review of Sonia Boyce’s London art exhibition, Michael Archer (19 8 7) notes the rhetorical hias of modernism which excludes those already ex-cluded from mainstream culture—such as Boyce, horn in London of West Indian parents. He focuses on one art piece: « Missionary Position II addresses the interpene-tration of gender, race, politics and religion within the act of submission » (p. 144). Boyce’s painting Missionary Position I clearly elaborates similar themes (Beaumont

1987:12). While religion is still present, the missionary-position idea has been broadened to implicate modernist patterns as well in dominance and subordination.

The body has long heen treated as metaphor. Every-thing from a society to a church has been thought of as

a hody. Postmodernist writings, in particular, treat the body as text. If one body over another in sexual inter-course is a semiotic text narrating sexual power asym-metries and if the hody is itself a metaphor for society, then power asymmetries hetween societies or social groups may naturally be symbolized through sexual ico-nography. U.S. advocacy of a Canada-U.S. free-trade agreement is critiqued by the Canadian Margaret At-wood as follows: « Canada as a separate hut dominated country has done ahout as well under the U.S. as women, worldwide, have done under men; about the only posi-tion they’ve ever adopted toward us, country to country, has heen the missionary position, and we were not on top » (quoted in Tome 1993:74). In « On the Limitations of the Missionary Position, » Lieherman (1991) explores the ways in which regional art puhlishing is suhordinated to the New York cultural mecca and marketplace. In « Between the Missionaries’ Positions and the Mission-ary Position: Mexican Dirty Jokes and the Puhlic (Suh)version of Sexuality, » Jennifer Hirsch (1990) argues that Mexican dirty-joke discourses which affirm patri-archy are really metaphors for Spanish dominance over Indians and Mestizos. The « missionary position » is sym-hoiic of patriarchy, which in turn symbolizes dominance hetween social groups.

In « (Un)Doing the Missionary Position, » Kafka (1997:

62) suggests that white men force Asian men « into the missionary position—into feminine suhject positions in work and social situations. . . . [Such men], in order to avoid internalizing female acculturation, . . . tend ‘to reassert their lost patriarchal power’ hy dominating . . . [their] women. » These women are douhly suhordinated hoth « as racial minority and as women crossing between two patriarchal cultures, . .. Chinese and … American » (p. 4). ‘ »The missionary position,’ patriarchy is a glohal system » (p. 170), Kafka argues. She says that anger at this « global asymmetry » is the « source of inspiration for . . . the contemporary Asian American women writers in this text » (p. 93).

In « Missionary Positions, » Bredheck (1997) analyzes E. M. Forster’s story « The Life to Come, » in which « two dominant topics » of Forster’s fiction, « homosexuality and British colonialist expansion . . . are fused » (p. 141). Pinmay, a missionary, preaches love, has sex with native chief Vithohai, and, guilt-stricken, preaches law. Vitho-hai is marginalized as the colonial enterprise advances; after « years of painful denial and repression caused hy Pinmay’s refusal to have further relations with him » (p.

140), Vithohai kills Pinmay and commits suicide, ex-pecting they will consummate their love in « the life to come. » Bredheck argues that Forster deconstructs the Christian colonial missionary position but has his own

« missionary position. » It is Forster’s « own deferred erotic desires, » working through « projection and intro-jection, metaphoric and metonymic strategies, displace-ment, overdetermination, guilt and aggressivity » (p. 147), which create « that most pernicious trope of colonial rep-resentation, the stereotype » (p. 146) of « unrepressed erot-icism » (p. 145) or even of « the hestial sexual license of the African » (p. 147). That is, Forster’s depiction of oth

erness « in point of fact erases any possibility of otber-ness » (p. 144).

Postmodernists see begemonic realities as discursively constructed. Brown, in « Alternatives to the Missionary Position » (199s), argues that the writers of Victorian (and modernist) travel narratives tend to adopt the « mission-ary position » as a discursive strategy (p. 596), hegemon-ically « positioning » themselves in the text above those they write about. (Sbe explores an exception to tbe rule, tbe writings of Anna Leonowens.) Suzaan Boettger, in a review of feminist ecological art entitled « In tbe Mis-sionary Position, » suggests tbat feminist discursive priv-ileging of tbe feminine over tbe masculine is itself a « missionary position » violating feminists’ own non-bierarcbical precepts (1994:255). In « Gotta Be on Top: Wby tbe Missionary Position Fails to Excite Me, » Marie

Baker (1994), wbo describes berself as an « uppity » native woman writer (p. 299), suggests tbat wbite feminists con-trol and set tbe agenda for writing and publisbing about native women and tbeir cultures and are tbus in tbe « On Top Wbite position » (p. 310). Gina Dent, in « Missionary Position » (1995), argues tbat the feminist discursive form of « confession » is governed by disciplinary and exclu-sionary rules wbicb privilege wbite feminism over black feminism or « womanism. »

zed bomo/betero binary, » universalizing tbe bomosexual as « transbistorical, trans-spatial subject. » « Like tbeir missionary forebears, » tbey export tbeir sexual « mis-sionary-position » norms, failing to be sensitive to otber ways of organizing corporeal intimacies wbich are not grounded in such a binary.

SEXUALITY AND MORALITY

Tbere sbould be taboos on sex in tbe office, wrote Margaret Mead. . . . Witbout strict bans on work-place romance, … it would be impossible for women « to work on an equal basis witb men. » However, Dr. Mead didn’t cleave to ber own mis-sionary position—ber second and tbird busbands were close colleagues. [Kesterton 1991]

Drawing on ber own rational and commonsense ideas. Mead asserted ber own moral taboos on sexuality, but like tbe missionary in « Rain » sbe failed to live by tbem berself. Similarly, postmodernists accuse modernists of imposing taboos wbicb restrict and restrain otbers. Fou-cault (1980) argues tbat modernists obsessively pursue discourses on sexuality wbicb claim to be liberating but in fact impose restraints. Medical, demograpbic, psycbo-logical, and sociological discourses force bodies and pleasures to submit to the dictates of rationality, replac-ing premodern concepts like sin with modern concepts like pathology that equally restrict. Thus, in « Missionary Positions » one psychoanalyst (Goldberg 1995) condemns the « missionary position » of another who sees homo-sexuality as pathological. In « Making the World Safe for the Missionary Position » (Adams 1990) we learn that literary images of lesbianism as pathological are moti-vated by tbe old restrictive etbic of tbe missionary position.

In « Representing ‘African’ ‘Sodomy’ in tbe Missionary Position, » Hoad (1999; cf. 2000) argues tbat many ho-mosexual-rights advocates operate with an « essentialized homo/hetero binary, » universalizing tbe homosexual as « transhistorical, trans-spatial subject. » « Like tbeir missionary forebears, » tbey export tbeir sexual « mis-sionary-position » norms, failing to be sensitive to otber ways of organizing corporeal intimacies wbich are not grounded in such a binary.

PROCREATIVE SEX

« Ah, yes. For uncounted millennia Elosia was the trysting place for all the species of the galaxy. Then suddenly, my dear Mr. Rider, horror! [Missionaries initiated] a formal prohibition of all forms of sexual activity save in the pursuit of mindless procreation. And as the Elosians—delightful trisexuals in their native form, as I recall—are fertile for perhaps a week in every thousand years, you can imagine the gravity of the prohibition. » [Science fiction sbort story entitled « Tbe Missionaries’ Position, » Peirce 1977:104].

If biblical fundamentalists are going to follow [tbe Bible] . . . tbey will no longer engage in any sexual act otber tban missionary intercourse—and tben only wben procreation is tbe goal. [Duberman 1991:

347]

Despite biblical silence about sexual position, church authorities from the 6 th to the i6th centuries taught that, except when illness, obesity, or pregnancy dictated otberwise, sexual intercourse sbould be face-to-face witb tbe man on top (Brundage 1984,- Payer 1980, 1984, 1993; Ten tier 1977). A procreative ethic combined witb a par-ticular medical model of conception (semen needed to run witb gravity) undergirded tbis teacbing. While Prot-estants did not produce discourses on sexual position and Catholics eventually abandoned sucb discourses, this historical association makes « the missionary position » naturally symbolic of a procreative etbic. Tbose espous-ing « more deviation, less population » do so in opposition to « tbe missionary position » (Nicbols 1997)—wbicb, by extension, now stands for all beterosexual intercourse. For example, in a review of tbe 1995-96 Paris art exbi-bition « Feminine-Masculine: Tbe Art of Sex, » Stepben Todd writes: « In the exhibition’s anteroom, Louise Bour-geois’ pneumatic Twosome (1991) goes tbrougb its pen-etrative perpetual motions. Enormous, beavymetal, and sleekly mecbanical, as you pass on tbe way in it looks impressive. On tbe way out, it looks like it’s pumping in tbe missionary position » (1996:67). Todd argues tbat tbe position of this modernist machine is symbolic of the wbole exbibition. Wby? Because tbis exbibition sub-limated « tbe anus as a site of erotic pleasure » and priv-ileged « male and female reproductive organs as tbe locus of libidinous activity, » tbus relegating « sex to a progen-itive role » (p. 67). Tbe title of bis review: « Tbe Mission-ary Position. »

NATURAL VERSUS UNNATURAL SEX

Missionaries told . . . converts other positions were unnatural. [Alice 1996]

[There are] 3 intrinsic differences between the ani-mal kingdom and human-kind: the opposable thumb, the neo-cortex, and the missionary position.

[La Rocque 1993]

How can you tell your dog is kinky? When it starts having sex in the missionary position.

The medieval Catholic Church, observing that animals copulated in the ventro-dorsal position and humans in the ventro-ventral position, concluded that the ventro-dorsal position was unnatural to humans. That is, it in-terdicted ventro-dorsal intercourse on the basis of an ap-peal to « nature, » not to Scripture. When modernists rejected the revelation of Scripture, they nonetheless continued to make moral judgments under the rubric of the natural versus unnatural. Lawmakers ceased to ground their sexual interdictions in religion and instead appealed to nature. Homosexual acts were banned as « crimes against nature. » Of course, laws euphemistically banning « unnatural and lascivious acts, » « crimes against nature, » or even « sodomy » were unclear. When pressed, lawmakers often clarified them by defining which body parts were not to be brought into contact. A law might stipulate anal or oral sex as « a crime against nature, » for example, and while homosexual relations may have been in the minds of lawmakers, the law, as written, provided no indication that it should not apply to heterosexual marital relations as well as to homosexual ones. While many states have repealed these laws, others have not.

In « Sex Laws and Alternative Life Styles » Myricks and

Rubin (1977:357) write: « Many states have laws which prohibit every sexual act except sexual intercourse, in the missionary position, between husband and wife. » The Oxford English Dictionary quotes a newspaper: « In six States [in the U.S.] a woman may still be awarded a divorce if her husband makes love to her in any other than the missionary position. » Repeatedly it is asserted that in Arkansas (Hypercleats 1985), Florida (Stupid Laws 1997), North Carolina (Cariaga 1996), and South Carolina (Gv^ryn 1991), all sex other than married sex « in the mis-sionary position » is illegal. At least one human-sexuality text (Gotwald and Golden 1981:339-40) stresses the same. What do these laws actually say? South Carolina bans « the abominable crime of buggery, » North Carolina any « crime against nature, » Florida any « unnatural and lascivious act, » and Arkansas « sodomy »—same sex only (Summersgill 1994). Such laws do not refer to positions in intercourse. Despite the rhetoric, it would appear that no U.S. law has ever banned ventro-dorsal heterosexual intercourse or stipulated which partner needed to be on top. But such laws have banned sexual activities, in-cluding oral and anal sex, on the ground that certain behaviors are « against nature » (cf. Leonard 1993), the

same logic appealed to by medieval theologians writing about sexual position. Thus, the « missionary position » has been employed to symbolize laws which restrict sex-ual behavior said to be « against nature. » In an article reporting on Congress’s failure to pass a bill that would have « decriminalized homosexual conduct, » the title proclaims: « Congress Assumes the Missionary Position » (Krieger 1981).

The missionary position serves as a symbol of an ethic grounded in a distinction between the natural and the unnatural and is deployed by postmodernists against modernist moralizing grounded in such an ethic, as is evident in the articles by Adams (1990), Goldberg (1995), and Todd (1996) summarized above. In an explicitly post-modernist textbook, Rogers et al. (1995) set themselves the task of resisting « social psychology’s own missionary agenda » (p. i). « We seek . . . not to define but to un-define » (p. i)—that is, to deconstruct modernist dis-courses as mixing biology with ideology. Their chapter on sexuality (pp. 192—224) follows Foucault in seeing modernist discourses as normalizing certain patterns of sexual behavior and pathologizing others. Sexual « de-viations » cease to be treated in a language of sin but are medicalized or psychiatrized as pathology (i.e., against nature). Yet moralizing impulses underlie such modern-ist and scientistic categories, operating by stealth, and should be critiqued. Their chapter title: « Pomosexuali-ties: Challenging the Missionary Position. »

In « Missionary Positions: AIDS, ‘Africa,’ and Race, » Watney (1989) examines « the discursive regularities of

Western AIDS commentary … in the construction of ‘African AIDS' » (p. 45). Watney argues that discourses about a medical problem are shot through with imagery and references of a moral sort (to promiscuity, prosti-tution, Sodom and Gomorrah, orgies) which repHcate the moral rhetoric of missionaries. Medical discourse be-comes a cover for moral discourse. Black Africans and gay men are rendered interchangeable, Africa becoming a deviant continent and Western gay men effectively Af-ricanized (p. 50).

BEYOND THE MISSIONARY POSITION

Dan Ouinn struck her as a simple man. Steak and potatoes. The missionary position. [Hoag 1994:256]

We are a … couple . . . looking for sexual adven-tures above and beyond the missionary position. . . .

Seeking women, men, mixed-sex couples or groups.

[Polypersonals 1997]

In a book on « the sexual revolution, » Heidenry (1997) covers the antipornography efforts of Christian funda-mentalists and liberal feminists in a chapter entitled « Missionary Positions, » indicating that missionary po-sitions are espoused not just by fundamentalists but by other movements in the mainstream of modernity. Vogel (1982) in « Missionary Positions » argues that the Motion

Picture Association of America and tbe National Asso-ciation of Broadcasters support the missionary position through rating systems which enforce an absence of « re-alistic sex. » Sex manuals and sex seminars bear tbe title « Beyond tbe Missionary Position, » a rallying cry for tbe advocacy of sexual diversity.

This expression is used in calling for the rejection of a variety of modern patterns. Food cooked in restaurant-chain « cook-by-tbe numbers establisbments » is « mis-sionary position food » (Childress 1996, Nasser-McMil-lan 1996). Art which essentializes ethnic and gender identity is « missionary position » art (Steyn 1996). Those wbo pursue democracy in Cambodia or Congo are adopt-ing « tbe missionary position » {Economist 1993, Mam-dami 1997). Writers wbo begin with their own great ideas rather than with the need of the audience are performing « the missionary position in public » (Carr 1991). Rbet-oricians who impose their understandings of rhetoric on other disciplines with different discourse conventions are in the « missionary position » (Brent 1995; Segal et al.

1998a, b). In « Beyond the Missionary Position » Wat

(1998) calls for « student activism from the bottom up. » In « Beyond tbe Missionary Position: Teacber Desire and

Radical Pedagogy » McWilliam (1997^:219-20) theorizes

« the pedagogical relation as a power relation » in which, under the guise of « value-free knowledge … Eurocentric and androcentric knowledges and cultural practices . . . delegitimate the claims of those disadvantaged by their identity position in terms of race, class, culture, gender, and ecology. » And yet a feminism which « refuses to ac-knowledge its own will to power » (p. 224), refuses to affirm eros, and fails to « perform » its « critiques in ways tbat point to its own lack of innocence » (p. 221) is also in the « missionary position. » (For similar and highly elaborated uses of missionary-position imagery, see McWilliam i^^jb, 2000.)

Final Analysis: Tbe Missionary Position as a Symbol

Modernism and postmodernism are cultural movements sustained and transmitted tbrough symbols. Wbat gives definition and coberence to each is less its explicit prop-ositions than its distinctive metaphors, narratives, and mytbs. As one movement emerges from and contests the hegemony of another, it co-opts old symbols and invents new ones not only to legitimate and sanctify new ideas and values but to desanctify and discredit prior ones. Postmodernism’s moral vision diverges from that of modernism just as modernism’s diverged from that of orthodox Christianity. Each prescribes ways of relating to social otbers, distinctive views of power/authority, characteristic approaches to the body, desire, and sexu-ality, and common justifications/foundations. While ab-stract univocal logic engages only one sucb issue at a time, the symbol’s multivocalic properties allow it to engage all of tbese matters at once. Tbis paper analyzes such a symbol—a symbol first used by modernists to

mark tbe break witb Christian morality and then co-opted by postmodernists to mark tbe break with mod-ernism. As originally articulated, the missionary-posi-tion symbol summarizes modernist objections to Cbristian morality as a morality of negation, as ethno-centric, and as lacking adequate foundations. By post-modernists this symbol is employed to argue that mod-ernism itself is a morality of negation, that it is ethnocentric, and that it lacks adequate foundations. As a foundation for morality, rationality is as inadequate as God and special revelation.

Postmodernism can be read as an intensification of modernism—as a call for modernists to abandon alto-getber any morality of restriction and any effort to find rational grounds for morality and carry tbrough more consistently tbe valorizing of social otbers. And yet there is another sense in which the postmodernist critique of modernism represents a significant rupture; postmod-ernists argue that, lacking rational foundations for mo-rality, modernism’s hegemonic exclusion and suppres-sion of other moral voices can only be grounded in power. This critique opens up the need for rethinking the orig-inal modernist silencing and exclusion of otber voices, including Cbristian voices. And since it is tbrough nar-rative that power is visibly operative, it is in the context of modernist narratives—such as narratives of the mis-sionary position—that such reassessment should take place.

Ernest Gellner has suggested that while most ideolog-ical confiicts have been binary, currently « tbere are not two, but three basic contestants . . . tbree fundamental and irreducible positions » (1992:1). « Roughly equidis-tant » from each other are modernism, postmodernism, and religious fundamentalism—which Gellner defines as any brand of religion wbicb resists modernism or post-modernism wbile insisting tbat its own historical relig-ious meanings are true. In these terms, any version of Christianity which continues to be missionary on behalf of historical orthodoxies may be defined as fundamen-talist. Religious fundamentalism, of course, comes in dif-ferent forms. Gellner’s particular focus was fundamen-talist Islam; ours bere is fundamentalist/ortbodox/ evangelical Christianity.

More commonly scholars tend to frame things in dy-adic terms: modernism versus postmodernism. In part, this tendency refiects the social location of scholars within the academy, where only two positions are sig-nificantly represented. Until recently, the discourses of the academy were modernist—notable for claims to im-partial, disinterested, and universal knowledge. Modern-ists employed an impersonal voice of autbority and de-nied tbat tbeir discourses refiected a particular position. At tbe same time, since religious voices were clearly refiective of particular subject positions, tbey were si-lenced in the academy. Only those writing from an « ob-jective nowhere » were allowed a voice. More recently, postmodernists have stressed tbat scholars do not write about gender, race, religion, or colonial subalterns « from tbe moon, » to borrow a pbrase from Geertz (Olson 1991: 262). Every « social analyst is a positioned subject » (Ros

aldo 1989:207) and is prepared by bis or ber position to observe « witb a particular angle of vision » (p, 19), Par-ticular subject positions « botb enable and inbibit par-ticular kinds of insigbt » (p, 19), Despite modernist rhet-oric, no scholar sees from an « Archimedean point » (p, 169) giving a « God’s eye view » (p, 173), Even modernist construals of reality contain metaphoric, value-laden, mythic, metanarrative dimensions refiective of modern-ist subject positions. Postmodernism bas now won a place in tbe academy. University-based discourses are modernist and/or postmodernist. Conversation is binary; tbe tbird party is talked about, not talked witb.

Postmodernists bave taugbt us to attend to tbe si-lencing and exclusion of voices and to tbe ways power is used for sucb ends, Boas’s effort to prevent missionary linguists from entering tbe « American Indian linguistics establishment » (Stocking 1992:69) exemplifies the power of academic gatekeepers to silence and exclude. Mis-sionaries desirous of becoming antbropologists often bave linguistic fiuency and long-term field experience in minority communities (desirable traits for any antbro-pologist) but may nonetbeless find tbat gatekeepers act deliberately to exclude tbem. Again, I bave queried sev-eral dozen antbropologists wbo were devout evangelicals and/or missionaries (botb Catbolic and Protestant) about their experiences in the academy. With few exceptions, their narratives told of painful struggles with forms of exclusionary power. This paper, however, focuses on an-other form of power—the power of the symbol. Post-modernists bave stressed tbat power is operative tbrough discourse and that discourse should be assessed in terms not just of truth but of power, Antbropologists, of course, bave long understood tbat, more tban just transmitting meanings, symbols operate as active forces in tbe social process. As « agencies and foci of social mobilization »

(Turner 1975:150), symbols not only « say » tbings but « do » things.

THE MISSION OF METAPHOR

What is truth?: A mobile army of metapbors , , , wbicb , , , come to be thought of, after long usage , , , as fixed, binding, and canonical. Truths are illu-sions which we have forgotten are illusions , , ,

[Nietzsche, quoted in Maclntyre 1990:35]

James Fernandez suggests that « in metaphoric predica-tion we are generally not interested in mere parallel alignment, but in adornment or disparagement, Tbe in-tention is to move tbe ‘I,’ the ‘he,’ and the ‘we’ around » (1974:129), The missionary-position metaphor, part of a « mobile army of metaphors, » accomplishes its strategic ends through disparagement. Disparagement can of course take many forms. When Michener describes bis missionary Abner Hale as « skinny, bad complexion, eyes ruined tbrougb too mucb study, sanctimonious, dirty fin-gernails, about six years retarded in all social graces »

(1959:139), repeating sucb disparaging descriptions again

and again (pp, 127, 129, 131, 132, 139, 142, 143), it is clear tbat tbis is not a person tbe reader ougbt to like. It sbould be noted, bowever, tbat such descriptions are usually placed in the mouth of a family member, friend, or acquaintance. In tbis way Micbener disguises bis own subject position, conveying tbe illusion tbat as a bistor-ical novelist be is impartial and dispassionate wbile nonetbeless accomplisbing disparaging ends,

Tbe narrative of the missionary position refiects a sim-ilar rhetorical move. It purports to report on an expres-sion coined by social otbers to ridicule tbe missionary sexual etbic, Tbe expression bas power because of tbe illusion tbat it was coined by social others. In fact, how-ever, it was coined by a modernist (Kinsey) and taugbt to the whole world through a ventriloquism which led listeners to believe it came from autbentic social otb-ers—a move wbich was necessary for modernism to maintain its stance of dispassionate neutrality while rid-iculing Christian morality.

One may, of course, argue that the « truth value » of the story depends not on whether missionaries actually taught such a sexual position and natives coined such an expression but on metapborical truth grounded in a « parallel alignment » between tbe mytb and wbat it sym-bolizes—tbat is, tbat tbe mytb accurately portrays Chris-tian morality as restrictive of pleasure. Nonetheless, we must not forget Fernandez’s insight that « in metaphoric predication we are , , , not interested in mere parallel alignment, but in adornment or disparagement, » Tbat Cbristian morality contains restrictions is not enough to establisb tbat tbe mytb exemplifies parallel align-ment; one must first consider wbere the restriction oc-curs botb in Cbristian morality and in tbe mytb. And wbile Christian communities through time have varied in boundaries drawn, drawing boundaries as to how bod-ies are positioned bas not been common. The mission-ary-position myth was constructed by drawing on an el-ement affirmed in one Cbristian communion bundreds of years earlier—an element not affirmed by any otber Christian community or even by contemporary repre-sentatives of tbat same communion, Tbe myth was cre-ated and deployed in the mid-to-late 20th century as a way of essentializing and discrediting Christian morality by obtaining tbe putative witness of social otbers against it—but in a context in wbicb no contemporary Cbris-tians affirm sucb norms,

Jobannes Fabian argues tbat antbropologists bave « a persistent , , , tendency to place tbe referent(s) of an-tbropology in a Time otber than the present of the pro-ducer of anthropological discourse » (1983:31), Social oth-ers are construed in terms of temporal distance and denied coevality, I suggest that the moral position of fundamentalist/orthodox/evangelical Christian others is essentialized not in terms of current exponents but in terms of wbat current exponents would consider an ab-erration in history. The rhetoric of the missionary po-sition allows one to talk about Cbristians witbout truly accepting tbem as contemporaries,

Metapboric misalignment occurs through allochron-ism and misdirection. Contemporary Christians do not

advocate restricting positions in intercourse to face-to-face man-on-top. Most do affirm an ethic restricting sex-ual relationships outside of marriage, but for modernists essentializing Christian sexual morality as tied to mar-riage has less rhetorical utility than essentializing it in terms of the missionary position. For one thing, it would be more likely to mobilize a defense, since it would be framed in terms that really do matter to many contem-poraries. One would he forced to talk with and not just about those who affirm a Christian sexual ethic, and this would make the outcome of the discussion less easy to control. Furthermore, how one frames the issue is pivotal in rhetorical terms. If all of paradise can be portrayed as lying on the other side of prohibition, then one mobilizes great energy against the prohibition. When in the Gen-esis narrative God grants all the fruit in the garden to Adam and Eve, with one exception, and the serpent sub-sequently asks if God has not banned all the fruit in the garden, a modest restriction is portrayed as an extreme restriction, a great negative—something hiblical inter-preters understand as a key rhetorical move in the se-duction of Eve. Similarly, essentializing Christian sexual morality in terms of the missionary position involves moving the boundary over to an extreme—essentializing Christian morality as a great negative, a great no to life.

It is true that particular Christian communities his-torically have stigmatized all sexual pleasure. Others, however, have celehrated the joys of marital sex. It is equally true that modernist forces in particular times and places have stigmatized sexual pleasure. Recent re-visionist historiography argues that Victorians were more sex-affirming than is commonly thought and/or that Victorian antisensualism had modernist rather than Christian roots (Gay 1998; Haller and Haller 1995; Ma-son 1994a, b]. Mason argues, for example, that 19th-cen-tury « anti-sensual attitudes tended ahove all to emanate from secularist and progressive quarters » (1994^:3), with British Evangelicalism a « counter culture » that was, as pertains to marital sexuality, decidedly prosensual (19940, a]. Measuring the effects of religious morality on sexual pleasure poses difficult methodological prohlems. But, adopting the modernist strategy pioneered hy Kinsey of measuring sexual pleasure by counting reported or-gasms, Laumann et al. (1994), in the most comprehensive nationwide study conducted to date in the United States, indicate that 21.5% of women with no religion, 26.5% of Catholic women, 27.4% of liheral Protestants, and fully 32.6% of evangelical/fundamentalist Protestants reported always having an orgasm with their partner (p. 117). Clearly realities here are more complex and variahle than is sometimes assumed.

SEX AS A SITE OF RESISTANCE

Foucault suggests that modernism produced a « discur-sive explosion » (1980:17) on sexuality. For centuries the Western world spoke nonstop about sex while pretending it was censored and secret (pp. 33-35). Whether the topic was culture, kinship, morality, religion, or missionaries, sex was a pivotal theme. The missionary in « Rain » com

mits adultery; Abner Hale feels guilt for marital pleasure; Pinmay has sexual relations with Chief Vithohai; sexual play and missionary lust are central themes in At Play in the Fields of the Lord. Michael Palin’s movie The Missionary features a rescue mission filled « with happy whores, all of whom are sleeping with the missionary, » according to Ansen’s (1982:90) review entitled « The Mis-sionary Position. » Kathleen Taylor’s (1993) novel The Missionary Position features a missionary who is the sole holdout in a corrupt hut outwardly pious town to the seductions of Delphine. He eventually is sexually seduced, then murdered. Hayward (1978) and Dickinson (1992) have produced novels entitled The Missionary Po-sition that feature missionaries and sex. The expression « missionary position » is part of a wider pattern in which modern discourses on missionaries are simultaneously discourses on sexuality. Discourses on social others and discourses concerning Christianity, modernism, and postmodernism often focus on sexuality. While modern-ist discourses ahout sexuality are supposedly rational and dispassionate, in fact they are moral in nature. Foucault (1980:7-8) writes:

Today it is sex that serves as a support for the an-cient form—so familiar and important in the West— of preaching. A great sexual sermon—which has had its suhtle theologians and its popular voices—has swept through our societies; … it has chastised the old order, denounced hypocrisy, and praised the rights of the immediate and real; it has made people dream of a New City. . . . the lyricism and religios-ity that long accompanied the revolutionary project have, in Western industrial societies, been largely carried over to sex.

Such sexual preaching allows one to « speak out against the powers that he, to utter truths and promise hliss, to link together enlightenment, liheration and manifold pleasures » (p. 7). As one small part of that great sexual sermon referred to hy Foucault, we find the « missionary position. »

SUBTECT POSITIONS

In « Map-making in the Missionary Position, » Cornwell (1994) critiques a modernist scholar who writes about South Africa with an « impersonal voice » of « sovereign ohjectivity, » never acknowledging that his own dis-course is implicated in the very power dynamics heing authoritatively addressed—that his scientific description serves prescriptive ends. When Kinsey read of two Trob-rianders, soon to be married, holding hands in puhlic « missionary-fashion, » what he did with the story re-flected a particular suhject position. One could imagine someone from a different suhject position accurately re-porting the incident and suggesting this as a symhol of Christian morality in which marital sex should be pub-licly acknowledged in a socially approved relationship with hand-holding the appropriate symhol. « Missionar

ies taugbt native peoples tbat engaged and married cou-ples ougbt to bold bands in public! » moves people quite differently from « Missionaries taugbt native peoples tbat all positions in intercourse except one are sinful! » My point is not to construct an alternative mytb but simply to point out tbat Kinsey’s own narrative reworked var-ious tropes (sin, social otbers, missionaries, taboo, etc.) into a mytb refiective of and in tbe service of a particular subject position.

Kinsey’s success in deploying scientific rbetoric of ob-jectivity, disinterestedness, and neutrality was critical to tbe « trutb » value ascribed to bis writings. He wrote, as it were, « from tbe moon, » but bis writings clearly bave strong modernist subject positions underpinning tbem (Robinson 1977:42-119). Tbe bistorian James Jones (1997) deconstructs bis cultivated image of conventional family man and simple empiricist devoid of any ideo-logical agenda. He documents Kinsey’s sexual « maso-cbism » and « bomosexuality » (bisexuality would be more accurate) and bis decree tbat tbe men of tbe senior staff of tbe Kinsey Institute « could bave sex witb eacb otber, wives would be swapped, and wives, too, would be free to embrace wbicbever sexual partners tbey liked » (p. 603) and explores tbe relationsbip of all tbis to bis early experiences of and attitudes toward Gbristianity in re-lation to sexuality. Jones writes, « Mucb of Kinsey’s life can be read as a struggle to use science to free bimself from bis own religious upbringing and tbe sexual guilt be felt as a boy » (p. 790). Repeatedly Jones cbaracterizes Kinsey as a man witb a « mission » (pp. 335, 465, 488, 687), a « secular evangelist » (pp. 334, 335, 684) witb a « gospel » (pp. 466, 615, 684, 686) to proclaim, and as dis-playing « missionary » (pp. 468, 614) zeal and instincts.

Like Kinsey, modernist antbropologists wrote about sexual matters witb a distanced voice of dispassionate scientificity wbile « remaining very tigbt-lipped about tbeir own sexuality » (Kulick 1996:3). Rutb Benedict’s treatment of bomosexuality (1934a; ig^^b-.ioo) andMar-garet Mead’s treatment of bisexuality (1975), for exam-ple, are solidly witbin tbe modernist tradition—writing from a distanced stance of objective rationality wbile remaining « tigbt-lipped » about tbe fact tbat tbeir topic was deeply personal (cf. Bateson 1984:115-24; Caffrey 1989:188-205; Lapsley 1999). Witb tbe postbumous pub-lication of Malinowski’s diary (1967) disclosing bis con-tinual struggles witb sexual lust and guilt, bis « pawing » of native women (pp. 256, 268), and bis « batred of mis-sionaries » (pp. 31, 41, 46, 57), it bas become increasingly difficult to maintain tbe modernist conviction tbat tbe personal position of the ethnographer is not a factor in the production of academic discourse.

Under the infiuence of postmodernism, recent anthro-pological treatments of sexuality are much more likely to stress that all scholars write from subject positions, tbat tbose subject positions sbould be explicitly noted, or even tbat tbe sexuality of etbnograpbers ougbt to re-ceive explicit attention as a factor in the production of ethnographic texts. From this perspective. Mead, Bene-dict, Malinowski, and Kinsey are to be critiqued not for baving personal positions but for pretending that they

did not—a pretense designed to justify tbeir own au-tboritative voices wbile also justifying tbe exclusion of tbose wbose position was more evident. Tbe postmod-ernist answer to tbe problem of possible bias is to declare one’s subject position. Positioned knowledge is account-able knowledge.

Under modernism, religious scbolars learned that dis-closing their religious subject position was a quick way to discredit themselves. Those who could not convince themselves that their religious subject position was ir-relevant to tbeir scbolarsbip found the modernist acad-emy unfriendly and tended either to withdraw from ac-ademic endeavors altogether or to pursue such endeavors within a smaller, less academic enclave of schools and publisbing bouses devoted exclusively to tbeir faitb-in-formed subject positions. Some, of course, mastered tbe art of writing from « nowbere » and successfully partici-pated in tbe larger academy. However, subject positions, wbetber sexual or religious, do not cease to affect tbe intellectual process wben tbey are denied or unacknowl-edged. Tbey simply operate in more circuitous and sur-reptitious ways, accompanied by camoufiage or even deception.

Postmodernists call for a recognition tbat tbe social location of a scbolar (in terms of race, etbnicity, class, gender, sexual orientation/identity, or religion) is salient to knowledge production and sbould receive explicit ack-nowledgment. Indeed, subject positions provide angles of vision, perspectives, and motivations and affect field-work relationsbips in ways wbicb potentially contribute to knowledge production in areas wbicb might be missed by scbolars witb otber subject positions. African-Amer-icans, women, gays, Buddbists, or evangelicals migbt ap-proacb social researcb witb motivations, perspectives, and fieldwork relationsbips wbicb allow tbem to dis-cover trutbs unlikely to be discovered or pursued by, for example, wbite, male, beterosexual secularists. Post-modernists, tben, bave called for openness to tbe voices of social otbers—tbose wbom tbe modernist academy bas excluded.

Many religious academics realize tbat tbeir own relig-ious commitments are basic to tbeir social location and to tbe perspectives from wbicb tbey approach research. But with the new call for display tbey fear that the avowed openness to the voices of social others does not include openness to their voices—that religious subject positions are still seen as discreditable. Now judgment will be rendered not just on tbe merits of wbat is said but on tbe location of tbe speaker. Tbe requirement tbat one display one’s subject position in a power field wbere display results in exclusion or subordination is doubly problematic. Now even tbe survival strategy of « passing » or « staying in tbe closet » is no longer available.

At tbe same time, some express bope tbat the rhetoric of openness is more than rhetoric. The historian George Marsden (1994), for example, argues that the dismantling of the old Protestant establisbment in bigber education was laudable but went too far. It replaced one hegemonic position with another—one hostile to any expression re-fiective of religious belief. Marsden notes tbe new open

ness to diverse subject positions, argues that such open-ness has inconsistently been withheld from traditional religionists, and calls on the academy to live out its own new ethic and allow traditional religious subject posi-tions to be present. In a follow-up book, Marsden (1997), himself an evangelical, further elaborates his hope that research from a Christian subject position will take its place alongside research from other subject positions.

The idea that a Christian subject position should be discredited because it entails personal commitments and values is a modernist norm which founders on the wide-spread critique that everyone writes from a subject po-sition (Rosaldo 1989). Again and again one finds the trope of modernist scholars as missionaries (Boettger 1994; Brent 1995; Goldberg 1995; Herbert 1991:155; Hoad

1999; Rogers et al. 1995:1-14, 192-224; Segal et al. 1998; Watney 1989). A number of writers explicitly acknowl-edge that they are themselves « in the missionary posi-tion » (cf. Kissick 1998, Kitzelman 1998, Snow 1998, Wilde 1988, Prager 1999). While some postmodernists claim not to be missionary, most acknowledge a mis-sionary agenda of some type. In « Postmodernism and the Missionary Position » Alan Wilde (1988) finds himself on the horns of a dilemma. To be consistently postmodern-ist, one should not be missionary, but if one is not in some sense missionary on behalf of postmodernism, then in what sense is one truly postmodernist? He argues that « all-inclusiveness is indistinguishable from chaos » (p. 23) and that postmodernism requires its own defined limits and categories if it is not to dissolve into chaos. As such, it requires taking a missionary position. In their postmodernist text on social psychology Rogers et al. (1995) argue that modernist social psychologists are mis-sionary but fail to admit it. They acknowledge that they themselves are not neutral—that they have a « mission-ary agenda » (pp. i, 4)—but, unlike modernists, they ex-plicitly acknowledge the personal commitments which inform their work.

Positions affect what one is likely to see or not see.

Most modernist and postmodernist scholars have been so shaped by myths and metanarratives essentializing religion and Christianity that they are incapable of un-covering the myth-making properties of their own think-ing. As an evangelical Christian, son of missionary par-ents, educated at a Bible college and a theological seminary, with graduate degrees from the University of Chicago (M.A., social sciences) and the University of California at Berkeley (Ph.D., anthropology), I encoun-tered these myths from a rather different subject posi-tion—one in which the myths served not to liberate or empower me but, within the academy, to essentialize, marginalize, and silence key elements of the self. I en-countered such myths from a « one-down » position—a vantage point predisposing me to question and doubt. While religious people are often seen as credulous be-lievers in contrast to scientists, who are rational doubt-ers, in fact doubt is’ a function of where one stands vis-a-vis the culture’s dominant myths and certitudes. In the case of this essay, I doubted the veracity of the story of the missionary position, examined it at length, and, I

believe, moved us closer to an accurate understanding of the history and symbolic functions of the expression. My subject position gave me a perspective which helped me to see certain realities that were not as likely to be seen from another position but quite capable of being considered and evaluated once they were pointed out. This essay treats evidence and appeals to standards of interpretation and reason which are public and which, if I am to count my work successful, should be persuasive to those not sharing my subject position. I submit my work to peer review by those from other subject posi-tions, inviting critique and engagement. I disclose my subject position despite the temptation to « pass »—to conceal a discreditable position—not as an appeal to ir-rational subjectivity or as a demand that I be allowed to speak ex cathedra but because an essay on subject po-sitions naturally requires such disclosure and because this provides an illustration of my point that even relig-ious subject positions, if not excluded or silenced, may make positive contributions to scholarship.

POSITIONING AND POWER

If Christian subject positions are not discreditable be-cause they alone fail to be neutral, then perhaps they are discreditable for having a unique propensity for abuse of power. Certainly Christianity has played key roles in old hegemonies, but whether it should be essentialized as dominator (as in the myth of the missionary position) is another matter. Missionaries were present in colonial settings, but their activity was often less straightfor-wardly colonial than modernist myths would suggest and modernism itself more aggressively colonial. In Po-sitioning the Missionary Brett Christophers (1998) con-trasts British secular (modernist) colonial discourses, which employed a grammar of « race, » « time, » and « space » to construct a fixed hierarchical relationship grounded in immutable and asymmetrical differences, with that of Anglican missionaries in British Columbia, who rejected this modernist grammar and the secular colonial agenda. While some colonial governments ac-cepted interracial sexual contact, interracial marriage was seen as a threat to fixed hierarchies (p. 61). These Anglican missionaries, in contrast, criticized concubi-nage out of moral concern; they encouraged European men to marry the native women with whom they were cohabiting. Their sexual morality « transcended ‘race’ and space » (p. 62). Christophers sees the missionaries as colonialists but of a « peculiar » (p. 95) sort. They were often at odds with other white interests, were « adamant that ungodly white colonialists were responsible for Na-tive depopulation » (p. 95), and worked to promote health, to secure means of subsistence, and to intervene with colonial governments on behalf of Native peoples (p. 95). « Few other colonists had Native welfare in mind, still fewer made it the kernel of their calling » (p. 95). Mis-sionary rhetoric stressed « transformation rather than subjugation » (p. 21) and called for a community of faith in which hierarchies of space, time, and race would disappear.

Modernist discourses essentializing Cbristianity as aiming for social hierarchy are motivated discourses and commonly reflect the requirements of modernist metanarrative more closely than they do actual social realities. Missionary realities vis-a-vis power are more diverse and complex than modernist myths would sug-gest (cf. Strayer 1976, Fields 1982, Clifford 1992, Sanneh 1989, Headland and Whiteman 1996). Marsden (1994) documents a historical process in which Protestants lost hegemony in the academy in significant part because of their renunciation of exclusionary power. That is, it is possible to arrive at moral disapproval of inappropriate power (including historical uses of power by Clbristian communities) from a distinctively Cbristian subject position.

Tbis is not to say that fear of an exercise of power by religious people is groundless. Any exercise of power by one group wbicb impinges on other groups will and should raise legitimate concerns by members of tbose other groups. Indeed, according to Marsden, in the latter half of the 20th century it was the hegemony of « estab-lisbed nonbeiief » which, within the academy, exercised coercive power. Coercive power incites resistant or re-actionary power. Any exclusion grounded simply in power tends to encourage the excluded to strategize in terms of power—particularly if they lose faith in the ra-tionale of the caste system which excludes them. Those employing a rhetoric that supports pluralist structures while excluding and silencing certain social groups should not be surprised if those groups fail to display strong commitment to pluralist structures. A society that muzzles academically sophisticated religious voices will instead hear religious voices that are less rational, less interested in constructive reasoned interaction, less supportive of structures underpinning procedural plu-ralist participation, and more grounded in and refiective of a quest for power. Silence in the academic arena is bought at tbe price of shouting in the political arena. Theologically conservative Christians are feared in pol-itics in part because they are squelched elsewhere.

MYTH IN THE SERVICE OF EXCLUSION

While postmodernists stress inclusion, they have gen-erally not directed their attention toward religious in-clusion. In his study of American academia, Hollinger (1996:30) notes that « a persistent deficiency in the mul-ticultural debate is tbe relative silence of almost all ma-jor participants concerning tbe place of religious affili-ation. » In bis book The Culture of Disbelief, the Yale law professor Stephen Carter writes that « for ail the calls for diversity in the hiring of university faculty, one rarely hears such arguments in favor of the devoutly relig-ious—a group, according to survey data, that is grossly underrepresented on campus » (1994:57). Even when someone like Jiirgen Habermas calls for inclusion of all parties in an « ideal speech » seminar, he refuses to admit « religious fundamentalists » (1994:133)—in Stanley Fish’s (1998:80) paraphrase, « I hear you knocking, but you can’t come in! »

Peremptory exclusion and silencing of this sort is grounded in power. Silencing, of course, requires justi-fication. Dominant groups typically generate narratives which contribute to tbe subordination and exclusion of other groups by essentializing them as meriting exclu-sion. In such narratives the symbol becomes more real than the real; image equals essence. The missionary or traditional Christian of the modernist and postmodernist imagination depends very little on what missionaries or traditional Christians are. Mythic narratives displace and exclude the real. The displacement occurs in narrative, but it enables and is enabled by tbe exclusion or at least silencing of such persons within the academy. Academ-ics ban such people from their midst and then tell stories about tbem designed to justify tbe exclusion. Tbe stories assume a presence wbicb stands in for tbose absent. Con-versation about such people is carried on in their absence or in a voice wbich assumes their absence.

Modernist and postmodernist metanarratives do not simply ignore Christian narratives and tropes. Rather, they incorporate such tropes in ways wbich dismantle, subvert, and desanctify Christian metanarratives and justify uses of power that silence and exclude Christian voices. One may critique such narratives not only for being mytbic or for justifying exclusion and silencing but for doing so in bad faitb. The myth of the missionary position essentializes (and scorns) Christian morality as taboo morality and uses this very scorn of taboo morality as justification for imposing a taboo on speecb from an explicitly religious subject position in academic discur-sive spaces. Violating this taboo is a « sin » meriting ex-communication from the community of faith. This new taboo is grounded in mytb and metaphor every bit as mucb as were tbe taboos of ancient Tabiti. Tbe mytb of the missionary position takes a group which, insofar as the academy is concerned, is marginalized, silenced, and dominated and essentializes it as dominator in order to justify its subordination and exclusion. That is, the dom-inator constructs a myth pretending great indignation over the idea of domination as a mecbanism for domi-nation and exclusion. Modernists and postmodernists project tbeir own attributes onto Christians and justify their exclusion in terms of the dangers associated witb these attributes. They employ power against religionists and tben point to any resistant power moves wbicb tbeir own actions have provoked as evidence that religionists have a dangerous problem witb power. Modernists claim « male » virtues of rationality and objectivity for them-selves while attributing « female » traits of subjectivity and irrationality to religious believers—wbo are ex-pected, within tbe academy, to lie quiet and subordinate, with minds receptively open to penetration and insem-ination by those on top, those in privileged positions of power within the academy. Postmodernists, of course, formally renounce any one-up claims to such « male » virtues. However, against their own stated values, many nonetheless expect religious believers in the academy to remain in the silent one-down position. Or they repeat, with Stanley Fish, « I hear you knocking, but you can’t come in!

Nevertheless, I am not without some faith that there is openness in the academy. In fact, I am convinced that the time is ripe for this discussion and that there is no better disciplinary community to engage these matters than the community of anthropologists—we who spend our lives theorizing about relations with diverse social others.

 Voir aussi:

L’asservissement de l’Église au show-biz, à la superstition et au populisme.

L’essayiste Christopher Hitchens a publié cet article sur Mère Teresa en 2003, au moment de la béatification de celle-ci par Jean-Paul II. Nous le publions 12 ans plus tard, alors qu’Hitchens est décédé, et que le pape François est prêt à promulguer le décret de la canonisation de la prétendue Sainte.

Je crois que c’est Macaulay qui disait qu’il fallait rendre hommage à l’Église catholique romaine pour (et elle lui devait sa longévité) sa capacité de gestion et de contrôle du fanatisme. Un compliment oblique propre à une époque bien plus sérieuse. Ce qu’il y a de si frappant dans la «béatification» d’une femme qui se targuait d’être «Mère» Teresa, c’est cet abject asservissement, du côté de l’Église, aux forces du show-biz, de la superstition et du populisme.

L’œil est tout d’abord piqué par un éclat de mauvais goût. D’habitude, quelqu’un ne pouvait être nommé à la «béatification», première étape vers la «canonisation», que cinq ans après sa mort. Un garde-fou contre les excès d’enthousiasme local ou populaire, et la promotion de personnages douteux. Jean-Paul II aura nommé MT un an après son décès en 1997. D’habitude, une procédure d’enquête se mettait en route, comportant notamment l’examen d’un advocatus diaboli, «l’avocat du diable», histoire de vérifier la crédibilité des affirmations extraordinaires. Jean-Paul II aura supprimé ce cabinet et, à lui tout seul, créé davantage de saints instantanés que la somme de tous ses prédécesseurs depuis le XVIe siècle.

Un miracle? Une arnaque

Quant au «miracle» devant être attesté, que peut-on en dire? A l’évidence, tout catholique respectable se tord de honte face à la grossièreté de l’arnaque. Une Bangladaise, Monica Besra, affirme qu’un rayon de lumière est sorti d’une photo de MT, qu’elle avait en sa possession à son domicile, et l’a guérie d’une tumeur cancéreuse. Son médecin, le Dr. Ranjan Mustafi, déclare que sa patiente n’a jamais eu de cancer et que son kyste tuberculeux s’est résorbé grâce aux médicaments qu’il lui avait prescrits. A-t-elle été interrogée par les enquêteurs du Vatican? Non. (Je précise que j’ai moi-même été soumis à cette enquête, qui demeure des plus superficielles. Reste que la procédure exige que l’on consulte des sceptiques, consultation qui, dans ce cas, aura été de la pure esbroufe).

Selon un article non-contredit du journal italien L’Eco di Bergamo, le Secrétaire d’État du Vatican a envoyé en juin un courrier aux cardinaux de la Curie leur demandant, de la part du pape, leur avis sur la canonisation immédiate de MT. L’intention manifeste du pape: accélérer le processus pour pouvoir célébrer la cérémonie de son vivant. La réponse fut négative, selon Père Brian Kolodiejchuk, le prêtre canadien agissant en qualité de postulateur, ou juge d’instruction, de la «canonisation». Trop tard. Les dégâts, à l’intégrité propre du processus, avaient déjà été faits.

Une extrême réactionnaire

Lors des délibérations du Concile de Vatican II, sous l’intendance du Pape Jean XXIII, MT était en première ligne pour s’opposer à toute suggestion de réforme. Ce qu’il fallait, insista-t-elle, c’était davantage de travail et davantage de foi, pas de révision doctrinale. Une position ultra-réactionnaire et fondamentaliste, même en termes catholiques orthodoxes. De fait, les croyants sont enjoints d’abhorrer et de refuser l’avortement, sans pour autant devoir considérer l’avortement comme «le plus grand destructeur de la paix», ce que déclarera MT devant une audience médusée lors de la remise de son Prix Nobel de la Paix. De même, les croyants sont enjoints d’abhorrer et de refuser le divorce, sans vouloir qu’une interdiction du divorce et du remariage soit inscrite dans la constitution de leur pays, ce que demandera MT lors d’un référendum en Irlande (son camp perdra de peu) en 1996. La même année, elle déclarera au Ladies Home Journal qu’elle était heureuse du divorce de son amie la Princesse Diana, parce que son mariage avait été manifestement malheureux…

Mère Teresa n’était pas une amie des pauvres. Elle était une amie de la pauvreté. Elle disait que la souffrance était un cadeau de Dieu

Et nous voilà revenus à la corruption médiévale de l’Église, qui vendait des indulgences aux riches, tout en prêchant le feu de l’enfer et la continence aux pauvres. MT n’était pas une amie des pauvres. Elle était une amie de la pauvreté. Elle disait que la souffrance était un cadeau de Dieu. Elle passera sa vie à combattre le seul traitement connu contre la misère –l’autonomisation des femmes et leur émancipation d’une existence de bêtes de somme à la reproduction obligatoirement compulsive. Et elle était une amie des pires des riches, qui profita des biens mal acquis de l’atroce famille Duvalier en Haïti (dont elle ne cessa de louer le régime, pour faire bonne mesure) ou des largesses de Charles Keating, du scandale éponyme. Où sont allés tout cet argent, toutes ces donations? A sa mort, son hospice de Calcutta était aussi délabré que de son vivant –malade, elle préférera se faire soigner dans des cliniques privées californiennes– et son ordre refusera toujours l’audit. Il nous reste ses bonnes paroles: elle aurait ouvert plus de 500 couvents dans plus d’une centaine de pays, tous au nom de sa congrégation. Pardonnez-moi, mais s’agit-il de modestie? D’humilité?

Le monde des riches a une misérable conscience et on aima souvent y apaiser ses tourments en envoyant de l’argent à une femme apparemment défenderesse des «plus pauvres d’entre les pauvres». Mais les gens n’aiment pas admettre qu’ils ont été nigauds ou entubés. L’avènement du mythe servit à leur donner une contenance, tandis que des médias paresseux préférèrent s’asseoir sur leur droit de suite. Si bon nombre de bénévoles partis à Calcutta en revinrent violemment désillusionnés par la raideur idéologique et l’amour de la pauvreté qui suppuraient des «Missionnaires de la Charité», leurs dires ne purent que tomber dans des oreilles de sourds. L’avertissement de George Orwell dans son essai sur Gandhi –que les saints doivent toujours être présumés coupables avant d’être prouvés innocents– fut noyé sous un flot de propagande pour cœurs d’artichaut et cervelles de piaf.

Parmi les fléaux de l’Inde, à l’instar d’autres pays pauvres, il y a le chaman charlatan, qui dépouille le souffrant par ses promesses de guérison miraculeuse. Le 19 octobre 2003 aura été un jour merveilleux pour ces parasites, qui auront vu leurs minables méthodes adoubées par sa sainteté et la presse internationale leur dérouler plus ou moins le tapis rouge. Oubliées les règles élémentaires de la logique, à savoir qu’à allégations extraordinaires, il faut des preuves extraordinaires et que ce qui s’affirme sans preuves peut aussi être infirmé sans preuves. Qui plus est, nous avons assisté à l’élévation et à la consécration du dogmatisme extrême, de la foi étriquée et d’un culte d’une personnalité humaine des plus médiocres. Beaucoup plus de gens sont pauvres et malades à cause de la vie de MT, et encore davantage seront pauvres et malades si son exemple est suivi. Elle était une fanatique, une fondamentaliste et une imposture, et une Église qui protège officiellement ceux qui violent l’innocent nous montre, une nouvelle fois, quelle est sa position réelle en matière morale et éthique.

Légion d’honneur au prince héritier saoudien : face au tollé, Ayrault se justifie

Louis Nadau

Le Figaro

07/03/2016

LE SCAN POLITIQUE/VIDÉO – Le geste diplomatique réalisé dans la plus grande discrétion agace responsables politiques et défenseurs des droits de l’homme.

Devant le tollé provoqué par la Légion d’honneur remise au prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed Ben Nayef, Jean-Marc Ayrault s’est lancé lundi matin dans une périlleuse opération déminage, arguant sur France Inter qu’il s’agissait d’une «tradition diplomatique». Également ministre de l’Intérieur d’un régime responsable de 70 exécutions depuis le début de l’année, Ben Nayef a reçu la médaille des mains de François Hollande, vendredi dernier, lors d’une discrète cérémonie à l’Elysée.

Bien qu’il «comprenne les réactions» suscitées par cette décoration, le ministre des Affaires étrangères s’est justifié sur le protocole: «Je pourrais vous en citer plein, de Légions d’honneur qui ont été données ou de décorations qui ont été reçues par la France». François Hollande avait d’ailleurs reçu la décoration suprême du royaume lors de sa visite en Arabie saoudite. L’ancien premier ministre a également fait valoir l’importance du partenariat avec l’Arabie saoudite dans le conflit syrien.

Un argument insuffisant aux yeux de nombreux responsables politiques, parmi lesquels les membres du Front National, très virulents. «Doit-on parler de Légion du déshonneur?», interroge ainsi le vice-président du FN, Florian Philippot sur Twitter. «Catin d’émirs bedonnants», s’emporte Jordan Bardella, conseiller régional FN d’Île-de-France, dans un tweet agrémenté d’une photo de François Hollande. Le député du Gard Gilbert Collard s’est lui aussi indigné.

Enfin, Marine Le Pen a conclu le tir de barrage frontiste sur le mode de l’ironie: «Si le président de la République fait ça discrètement, c’est peut-être qu’il a honte de son geste, ou peut-être qu’il considère que cette décoration n’est pas méritée».

S’il est en première ligne depuis la révélation de la décoration par l’agence de presse saoudienne SPA, le FN n’est pas le seul à monter au créneau. «C’est honteux, a commenté le porte-parole d’EELV, Julien Bayou, (…) La Légion d’honneur a valeur d’exemplarité, c’est censé être public. Cela montre que nous sommes otages de nos relations commerciales avec l’Arabie saoudite, comme avec le Qatar.» L’écologiste a également rappelé que le candidat Hollande avait, lors de son discours du Bourget, promis de «ne pas inviter les dictateurs en grand appareil à Paris». Jean-Luc Romero, conseiller régional d’Ile-de-France apparenté PS, s’est également étranglé sur Twitter:

Chez Les Républicains, c’est Thierry Solère qui a ouvert les hostilités: «L’Arabie saoudite n’est pas une démocratie, il y a des exécutions capitales (…). La France devrait être plus ferme, comme les autres grandes démocraties occidentales, à exiger un comportement différent», a réclamé le député LR sur Public Sénat.


POLITICS 101: La continuation de la politique par d’autres moyens (German website teaches migrants about entryism)

8 mars, 2016
missionarypositionL’entrisme est une stratégie d’organisation qui consiste à faire entrer de manière concertée des membres d’une organisation dans une autre organisation aux idées proches, mais concurrentes. Le terme entrisme est intrinsèquement lié à l’histoire du léninisme et du trotskisme, mais est aussi employé depuis lors pour décrire des pratiques du même ordre (infiltration, noyautage, etc.). L’objectif est d’influer sur l’orientation et la puissance d’un courant d’idées au sein de l’organisation ciblée, dans le but de parvenir à infléchir la stratégie de l’ensemble de l’organisation. Il existe deux types d’entrisme : officiel (que Léon Trotski appelle « à drapeaux déployés ») et clandestin. Il existe aussi l’entrisme organisé par une direction pour préserver son pouvoir ou se préserver d’une opposition. Le recours à l’entrisme est envisagé lorsque le mouvement trotskyste se sent trop faible et trop peu influent face aux soubresauts de l’Histoire ou, au contraire, face à l’apathie des masses ouvrières qui se tournent plutôt du côté des PC nationaux ou des partis sociaux-démocrates. Pour les trotskystes, la seule voie pour donner une efficacité concrète à leurs idées reste alors de chercher à influer sur des mouvements moins radicaux, mais ayant un rôle réel dans la vie politique. Il a donc été recouru à l’entrisme pendant des périodes relativement courtes, avant que le mouvement ne change une nouvelle fois de stratégie. De plus, son opportunité a fait débat au sein du mouvement, provoquant parfois des affrontements, voire des scissions. Wikipedia
Entryism is a political strategy in which an organisation or state encourages its members or supporters to join another, usually larger, organisation in an attempt to expand influence and expand their ideas and program. In situations where the organization being « entered » is hostile to entrism, the entrists may engage in a degree of subterfuge to hide the fact that they are an organisation in their own right. The French Turn refers to the classic form of entrism advocated by Leon Trotsky in his essays on « the French Turn ». In June 1934, he proposed that the French Trotskyists dissolve their Communist League to join the French Section of the Workers’ International (SFIO) and that it also dissolve its youth section to join more easily with revolutionary elements. The tactic was adopted in August 1934, despite some opposition. The turn successfully raised the group’s membership to 300 activists. Proponents of the tactic advocated that the Trotskyists should enter the social democratic parties to connect with revolutionary socialist currents within them, and steer those currents toward Leninism. However, entry lasted only for a brief period: the leadership of the SFIO started to expel the Trotskyists. The Trotskyists of the Workers Party of the United States also successfully used their entry into the Socialist Party of America to recruit their youth group and other members. Similar tactics were also used by Trotskyist organisations in other countries, including The Netherlands, Belgium, Switzerland and Poland. Entrism was used to connect with and recruit leftward-moving political currents inside radical parties. Since the turn in France, Marxists have used the tactic even if they had different preconceptions of how long the period of entry would last. « Deep entryism » refers to the long duration. Open entrism: some political parties, such as the Workers’ Party in Brazil or the Scottish Socialist Party allow political tendencies to openly organise within them. In these cases the term entryism is not usually used. Political groups which work within a larger organisation but also maintain a « public face » often reject the term « entrism » but are nevertheless sometimes considered to be entryists by the larger organisation.  Wikipedia
Quand on pense dans ces termes-là, effectivement, il n’y a pas d’ »invasion » puisqu’il n’y a pas de nations mais uniquement des individus et puisqu’il n’y a pas d’Etat, pas de pouvoir et donc pas de frontières. Quant aux « migrants », ils ne sont pas considérés dans leur identité puisqu’on ne se soucie que des « droits de l’homme », de l’homme en général et pas des droits des citoyens qui sont toujours citoyens d’un Etat particulier, identifié, etc. L’empaquetage victimaire et compassionnel des faits devient possible et crédible, en puisant dans le meilleur des sentiments humains. Ainsi ce qui se passe ne constitue pas une crise politique et militaire mais humanitaire. Le martyre de la traversée en mer efface le risque pris par les immigrants et la culpabilité des passeurs mais aussi des pays qui les laissent accomplir leurs forfaits. (…) Le chaos identitaire que l’Union Européenne en position de Diafoirus est en train de programmer s’avérera terrible. S’il conforte le pouvoir central sans identité de l’Union, il recèle une explosion atomique dans l’ordre du symbolique et du politique pour les ex-Etats européens, auxquels ces populations poseront demain un grave défi quant à leur continuité culturelle et identitaire. Le mépris que les économistes et technocrates européens témoignent pour la dimension symbolique et identitaire se retournera contre leurs constructions technocratiques décollées de la réalité. A Bruxelles comme à Strasbourg on a perdu le sens du réel, et le réel se vengera. (…) Le chaos européen que je viens de décrire annonce quelque chose d’inquiétant et de monstrueux. Nous sommes les témoins de la fin d’une civilisation et d’un ordre du monde. Shmuel Trigano
On peut parler aujourd’hui d’invasion arabe. C’est un fait social. Combien d’invasions l’Europe a connu tout au long de son histoire ! Elle a toujours su se surmonter elle-même, aller de l’avant pour se trouver ensuite comme agrandie par l’échange entre les cultures. Pape François

Vous avez dit invasion ?

A l’heure où le pape lui-même reconnait les bienfaits de l’invasion arabe à laquelle est actuellement soumise l’Europe et bientôt l’ensemble du monde occidental …

Et où en Allemagne un site officiel se dévoue pour expliquer à nos chers envahisseurs  le BA-ABA de la mécanique et de l’étiquette sexuelle pour assurer la meilleure pénétration possible de ladite invasion  …

Comment en cette journée mondiale de la femme ne pas repenser …

A la célèbre théorie de l’entrisme de nos chers amis trostkistes des années 30 ?

« Invasion arabe », laïcité, argent : ce qu’a voulu dire le pape

Lors d’une rencontre entre le pape François et des acteurs français du christianisme social relatée sur le site de La Vie, certaines citations ont fait réagir. Au-delà de la polémique, quel sens donner aux propos du souverain pontife ? Qu’a-t-il vraiment voulu dire ? Décryptage.

« On peut parler aujourd’hui d’invasion arabe. C’est un fait social »

C’est la phrase qui a marqué les esprits : sur les réseaux sociaux, la sphère proche de l’extrême droite a jubilé en faisant largement connaître ce que certains ont pris pour une légitimation papale de leur position anti-immigrants. Pourtant, le pape a enchainé immédiatement : « Combien d’invasions l’Europe a connu tout au long de son histoire ! Elle a toujours su se surmonter elle-même, aller de l’avant pour se trouver ensuite comme agrandie par l’échange entre les cultures. »

Dans les colonnes du Monde, jeudi 3 mars, le directeur de la rédaction de La Vie a insisté : « Je suis scandalisé qu’on puisse faire semblant de faire croire que le pape appelle au choc des civilisations. Tout l’entretien dit le contraire. Pour lui, avec l’islam, il n’y a qu’une solution, c’est le dialogue. Aucun de ses discours ne prête à la moindre confusion. » Avant d’ajouter : « Il nous a dit que si l’on regardait l’histoire de l’Europe, des vagues migratoires, il y en avait eu, et que non seulement l’Europe les a surmontées, mais qu’elles lui ont été bénéfiques. Il est malhonnête de lui faire dire le contraire de ce qu’il dit depuis le début du pontificat. Le pape de Lampedusa n’est pas le pape du Front national. »

Le père Federico Lombardi, porte-parole du Vatican, a d’ailleurs précisé à La Croix jeudi 4 mars : « Le pape n’a pas parlé d’une invasion violente ou préoccupante. » Les autres personnes présentes lors de la rencontre ont aussi témoigné d’un message positif délivré par François, comme le souligne Jérôme Vignon, président des Semaines sociales de France : « En aucune manière, il n’a voulu jeter de l’huile sur le feu pour provoquer une polémique. »

Pour Philippe de Roux, fondateur du courant des Poissons Roses au PS et organisateur de l’entrevue, « le pape a bien dit « invasion » mais s’il a pris ce mot-là, c’est parce qu’il est dans notre imaginaire ». S’exprimant sur Radio Notre-Dame jeudi, il était accompagné de Pascal Margueritte, attaché parlementaire de Bruno-Nestor Azerot, député de la Martinique et membre du cercle politique Esprit Civique faisant partie de la délégation à Rome. « Le pape touche du doigt là où ça fait mal en parlant d’invasion arabe, commente Pascal Margueritte, mais pour immédiatement dire qu’à chaque fois dans l’Histoire, cela a été un enrichissement. Il dit : il y a un problème, donc dépassons-le, prenons-le à bras le corps. »

Ce constat du pape François s’est inscrit dans un échange portant sur l’Europe rappelé vigoureusement par Jérôme Vignon, ancien parlementaire européen : le pape François juge l’Europe unique précisément « par sa manière de faire droit à la diversité tout en recherchant l’unité, par sa manière d’être en chemin, en recherche de cette unité, par le trésor de mémoire qu’elle a accumulé ».

Quant au site musulman SaphirNews, il estime lui-même que la « polémique (…), au bout du compte, fait pschitt, au regard d’abord de la phrase qui a suivi sa déclaration ». « Faut-il mettre l’expression sur le compte d’une maladresse ? Oui selon toute vraisemblance. A l’heure où l’Europe continue de faire face à un afflux des réfugiés venus ces derniers mois du Moyen-Orient, les positions du pape à ce sujet sont claires », ajoute le site.

« La France doit devenir un Etat plus laïc »

« La France a réussi à instaurer dans la démocratie le concept de laïcité. C’est sain. De nos jours, un État se doit d’être laïc. […] Votre laïcité est incomplète. La France doit devenir un pays plus laïc », a déclaré le pape. Voilà qui devrait réjouir les partisans d’une Eglise catholique plus discrète dans les débats publiques !

Et pourtant, de quelle laïcité parle-t-il ? « Une laïcité saine comprend une ouverture à toutes les formes de transcendance, selon les différentes traditions religieuses et philosophiques. D’ailleurs même un athée peut avoir une intériorité », a ajouté le pape, accompagnant la parole par un geste de la main qui part de son cœur. « Parce que la recherche de la transcendance n’est pas seulement un fait, mais un droit. »

Philippe de Roux précise encore sur Radio Notre-Dame : « La méthode de François est de retourner les mots pour nous mettre face à eux. Pour lui, la croyance philosophique ou religieuse est bien un droit. Et la République se doit d’être bienveillante à cet égard. »

« Le culte de l’argent est devenu le centre du système mondial »

Reprenant là une vision de l’argent souvent défendue dans ses discours et homélies, le pape François réaffirme le dangereux impact d’une mauvaise répartition des richesses. « Un ambassadeur venu d’un pays non chrétien m’a dit : nous nous sommes égarés dans l’idéologie de l’argent, a-t-il raconté. Voilà l’ennemi : la dépendance au veau d’or. Quand je lis que les 20% les plus riches possèdent 80% des richesses, ce n’est pas normal. Le culte de l’argent a toujours existé, mais aujourd’hui cette idolâtrie est devenue le centre du système mondial. »

Il a insisté : « Les adversaires d’aujourd’hui, c’est le narcissisme consumériste et tous les mots en « isme ». Nous nous sommes enfermés dans une dépendance plus forte que celle que provoquent les drogues, mettant à l’écart l’homme et la femme pour leur substituer l’idole de l’argent. C’est la culture du rejet. »

Le pape a néanmoins laissé entrevoir une lueur d’espoir inattendue dans ce sombre tableau : Christine Lagarde, présidente du FMI, qui, à ses yeux, « pressent que l’argent doit être au service de l’humanité et non l’inverse ».

Dès 2013, en visite pastorale en Sardaigne, et toujours en juillet 2015 en Bolivie, François avait déjà dénoncé « un système économique qui a en son centre une idole qui s’appelle argent ». Récemment, à l’occasion de son voyage au Mexique, à la mi-février, il n’avait pas hésité à s’en référer au « démon » qu’est l’argent : « On ne dialogue pas avec le démon ! Nous savons ce que signifie être séduit par l’argent, la gloire et le pouvoir. »


Primaire républicaine: Les néoconservateurs sauveront-ils le parti démocrate ? (By pushing the neocons back to their liberal roots, will Trump help save the Democratic party ?)

5 mars, 2016
Un néoconservateur est un homme de gauche qui s’est fait braquer par la réalité. Un néolibéral est un homme de gauche qui s’est fait lui aussi agresser par la réalité, mais n’a pas porté plainte. Irving Kristol
Aussi loin que je me souvienne, j’ai été néo-quelque chose: néo-marxiste, néo-trotskyste, néo-gauchiste, néo-conservateur et, en religion, toujours néo–orthodoxe, même quand j’étais néo-trotskyste et néo-marxiste. Je vais finir néo-. Juste néo-, c’est tout. Néo-tiret-rien. Irving Kristol
Neo-conservatism is not at all hostile to the idea of a welfare state, but it is critical of the Great Society version of this welfare state. In general, it approves of those social reforms that, while providing needed security and comfort to the individual in our dynamic, urbanized society, do so with a minimum of bureaucratic intrusion in the individual’s affairs. Such reforms would include, of course, social security, unemployment insurance, some form of national health insurance, some kind of family assistance plan, etc. In contrast, it is skeptical of those social: programs that create vast and energetic bureaucracies to “solve social problems.” In short, while being for the welfare state, it is opposed to the paternalistic state. It also believes that this welfare state will best promote the common good if it is conceived in such a way, as not to go bankrupt. Irving Kristol (« What Is a ‘Neo-Conservative’?”, Newsweek, January 19, 1976)
La France n’est pas gouvernée par l’aile droite du PS, mais par des néoconservateurs, dans tous les domaines, à quelques exceptions près… D’ailleurs, leurs alliés sont désormais issus du bloc réactionnaire: déchéance de nationalité, état d’urgence, surenchère pénale, droit du travail. Pouria Amirshahi (député socialiste français)
Ne l’oublions pas : à l’exception du sénateur Joe Lieberman et de quelques autres, le parti démocrate s’est radicalement éloigné de la tradition qui fut celle de Franklin Roosevelt, Harry Truman et de John Kennedy, combattants de la guerre contre le totalitarisme. Tout acquis aux enfantillages post-modernes de l’anti-capitalisme, de la lutte des races et des sexes, et de l’utopie pacifiste, qui a gagné les cœurs d’artichauts des élites de l’Union européenne, ce parti Démocrate fait tout ce qu’il peut pour saboter la lutte contre l’Islam radical. Ses candidats sont à l’unisson de son idéologie. Hillary et Obama n’ont pas de grand désaccord sur le fond, seulement sur leur ambition. Hillary a levé tant de fonds, que sa campagne regorge d’argent. Obama aussi. Hollywood, fief traditionnel des Clinton, adoooore Obama, oui ma chère ! Quelle prestance ! Pour peu, on demanderait à Robert Redford ou à Brad Pitt de jouer son rôle dans le prochain film. C’est qu’Obama est soutenu par toute l’extrême-gauche la plus hystérique, celle qui prie ardemment pour que les Etats-Unis perdent toujours et partout, celle qui voit dans les Etats-Unis la source de tous les maux de la planète, y compris la Guerre de Cent Ans et les caries dentaires. Son pasteur, à Chicago, – Obama est sénateur de l’Illinois – est un agité du bonnet, raciste noir, ségrégationniste à rebours, ancien Black Muslim, – qui déclarait que le 11 septembre fut la punition (justifiée) de l’Amérique -, et qui s’attaque au « racisme sioniste », etc. On aura reconnu les antiennes fascisantes de l’extrême-gauche. Les fanatiques de la haine de l’Amérique se sont engagés à fond du côté du beau gosse. Hillary est trop modérée. Elle a voté, comme la plupart des sénateurs démocrates, qui se tortillent comme des bretzels pour nier l’avoir fait, les pouvoirs de guerre à Bush pour envahir l’Irak. Traîtresse ! Elle a beau se justifier, c’était par opportunisme, mes chéris ! (…) Qui emportera le concours de beauté ? Comme son mari, Hillary, gagnante et présidente, gouvernerait au gré des sondages, avec, à la différence de Bill, qui n’a qu’une idéologie, celle du narcissisme, un fort fond de gauchisme soixante-huitard, jamais renié et un amour immodéré de l’étatisme, façon nanny-state (l’Etat-nounou). Mais n’oublions pas que le Clintonisme, c’est une propension illimitée au mensonge au service d’une ambition narcissique démesurée. C’est une vénalité hors du commun, une aptitude singulière à corrompre tout ce qu’ils touchent, le tout couronné par la certitude indomptable que tout ce que je fais est légitime et inconditionnellement justifié. Bill et Hillary incarnent la génération de Woodstock dans ce qu’elle a de pire : I, me, me, mine, (Je, moi, moi, le mien), comme chantaient les Beatles. Laurent Murawiec
In fact, the original strand of neoconservatism didn’t pay any attention to foreign policy. Its earliest members were veterans of the anti-communist struggles who had reacted negatively to the leftward evolution of American liberalism in the 1960s. They were sociologists and political scientists who criticized the failures and unintended consequences of President Lyndon Johnson’s « Great Society » programs, especially the war on poverty. They also bemoaned the excesses of what Lionel Trilling called the « adversary culture » — in their view, individualistic, hedonistic, and relativistic — that had taken hold of the baby-boom generation on college campuses. Although these critics were not unconditional supporters of the free market and still belonged to the liberal camp, they did point out the limits of the welfare state and the naiveté of the boundless egalitarian dreams of the New Left. These thinkers found outlets in prestigious journals like Commentary and The Public Interest, founded in 1965 by Kristol and Daniel Bell (and financed by Warren Demian Manshel, who helped launch Foreign Policy a few years later). Intellectuals like Nathan Glazer, Seymour Martin Lipset, Daniel Patrick Moynihan, James Q. Wilson, and a few others took to the pages of these journals to offer a more prudent course for American liberalism. They were criticized for being too « timid and acquiescent » by their former allies on the left, among them Michael Harrington, who dubbed them « neoconservatives » to ostracize them from liberalism. Although some rejected the label, Kristol embraced it. He started constructing a school of thought, both by fostering a network of like-minded intellectuals (particularly around the American Enterprise Institute) and by codifying what neoconservatism meant. This latter mission proved challenging, as neoconservatism often seemed more like an attitude than a doctrine. Kristol himself always described it in vague terms, as a « tendency » or a « persuasion. » Even some intellectuals branded as part of the movement were skeptical that it existed. « Whenever I read about neoconservatism, » Bell once quipped, « I think, ‘That isn’t neoconservatism; it’s just Irving.’ » Regardless of what it was, neoconservatism started to achieve a significant impact on American public life, questioning the liberal take on social issues and advancing innovative policy ideas like school vouchers and the Laffer Curve. If the first generation of neoconservatives was composed of New York intellectuals interested in domestic issues, the second was formed by Washington Democratic operatives interested in foreign policy. This strand gave most of its DNA to latter-day neocons — and Kristol played only a tangential role. The second wave of neoconservatives came in reaction to the nomination of George McGovern as the 1972 Democratic presidential candidate. Cold War liberals deemed McGovern too far to the left, particularly in foreign policy. He suggested deep cuts in the defense budget, a hasty retreat from Vietnam, and a neo-isolationist grand strategy. New neocons coalesced around organizations like the Coalition for a Democratic Majority and the Committee on the Present Danger, journals like Norman Podhoretz’s Commentary (the enigmatic Podhoretz being the only adherent to neoconservatism in all its stages), and figures like Democratic Sen. Henry « Scoop » Jackson — hence their alternative label, the « Scoop Jackson Democrats. » These thinkers, like the original neoconservatives, had moved from left to right. Many of them, even if members of the Democratic Party, ended up working in the Reagan administration. Others joined the American Enterprise Institute and wrote for Commentary and the editorial pages of the Wall Street Journal. Moreover, some original neoconservatives, like Moynihan, became Scoop Jackson Democrats. Thus, the labels became interchangeable and the two movements seemed to merge. But this elided significant differences between them. On domestic issues, Scoop Jackson Democrats remained traditional liberals. In the 1970s, while Jackson was advocating universal health care and even the control of prices and salaries in times of crisis, Kristol was promoting supply-side economics and consulting for business associations and conservative foundations. On foreign-policy issues, Scoop Jackson Democrats emphasized human rights and democracy promotion, while Kristol was a classical realist. They agreed, however, on the necessity of a hawkish foreign and defense policy against the Soviet empire. (…) Although a few other neoconservatives followed Kristol’s realist line (Glazer and, to some extent, Jeane Kirkpatrick), for most of the others the idea of retrenching and playing a more modest international role disturbingly looked like the realpolitik that had led to détente and other distasteful policies. The vast majority of Scoop Jackson Democrats advocated a more assertive and interventionist posture and continued to favor at least a dose of democracy promotion (most notably Joshua Muravchik, Ben Wattenberg, Carl Gershman, Michael Ledeen, Elliott Abrams, Podhoretz, and others). Their legacy would prevail. Thus, the neocons — the third wave — were born in the mid-1990s. Their immediate predecessors, more so than the original neoconservatives, provided inspiration. But they developed their ideas in a new context where America had much more relative power. And this time, they were firmly planted on the Republican side of the spectrum. Kristol’s son, Bill, played a leading role, along with Robert Kagan, in this resurrection through two initiatives he launched — the Weekly Standard magazine and the Project for the New American Century (PNAC), a small advocacy think tank. Bill Kristol and Kagan initially rejected the « neoconservative » appellation, preferring « neo-Reaganism. » But the kinship with the second age, that of the Scoop Jackson Democrats, was undeniable, and there was a strong resemblance in terms of organizational forms and influence on public opinion. Hence the neoconservative label stuck. The main beliefs of the neocons — originated in a 1996 Foreign Affairs article by Kagan and Bill Kristol, reiterated by PNAC, and promulgated more recently by the Foreign Policy Initiative — are well-known. American power is a force for good; the United States should shape the world, lest it be shaped by inimical interests; it should do so unilaterally if necessary; the danger is to do too little, not too much; the expansion of democracy advances U.S. interests. But what was Irving Kristol’s view on these principles and on their application? Toward the end of his life, the elder Kristol tried to triangulate between his position and that of most neocons, arguing in 2003 that there exists « no set of neoconservative beliefs concerning foreign policy, only a set of attitudes » (including patriotism and the rejection of world government), and minimizing democracy promotion. But at this point, the movement’s center of gravity was clearly more interventionist and confident of the ability to enact (democratic) change through the application of American power than Kristol could countenance. He kept silent on the 2003 invasion of Iraq, while the Scoop Jackson Democrats and third-wave neocons cheered. Thus, ironically, when most people repeat the line about Kristol being « the godfather of neoconservatism, » they assume he was a neocon in the modern sense. But this ignores his realist foreign policy — while also obscuring the impressive intellectual and political legacy he leaves behind him on domestic issues. Justin Vaïsse
What happened to the evangelicals? They were supposed to be the bedrock of the Ted Cruz candidacy. Yet on Super Tuesday he lost them to Donald Trump. (…) How could this have happened? A more scripturally, spiritually flawed man than Trump would be hard to find. As several anti-Trump evangelical voices have argued, Christian witness cannot possibly support a thrice-married man with such an impressive list of sins, featuring especially spectacular displays of the seven deadlys. These theological arguments are both eloquent and impassioned but, in this season of fear and anxiety, beside the point. This time around, evangelicals are not looking for someone like them. They’re looking for someone who will protect them. They’ve tried backing exemplary Scripture-quoting Christians — without result. After Mike Huckabee and Rick Santorum and considerations of Cruz himself, they are increasingly reluctant to support like-minded candidates who are nonetheless incapable of advancing their cause in a hostile political arena so dominated by secularism. They have no illusions about Trump. They have no expectations of religious uplift. What he offers them is not spirit but “muscle” (to borrow a word from the notorious former professor Melissa Click of the University of Missouri). (…) The message is clear: I may not be one of you. I can’t recite or even correctly cite Scripture. But I will patrol the borders of Christendom on your behalf. After all, who do you want out there — a choir boy or a tough guy with a loaded gun and a kick-ass demeanor? The essence of Trump’s appeal everywhere, far beyond evangelicals, is precisely the same: “I’m tough, I will protect you.” That’s why he remains so bulletproof. His lack of policy, the contradictory nature of his pronouncements that pass as policy — especially their capricious eruption and summary abandonment — have turned out to be an irrelevance. (…) That’s the reason none of the rhetorical outrages that would have destroyed another candidacy have even left a mark on Trump. (…) Which is why the only possible way to stop Trump is a full-scale, open-the-bomb-bay-doors attack on the very core of his appeal: his persona of the tough guy you can trust to protect you. It may be too late. But everything else will simply bounce off the Teflon. Charles Krauthammer
Big-government populism, small-government austerity, or conservative reform? It’s hard to believe that the United States, having resisted the siren song of socialism during its entire 20th-century heyday (the only major democracy to do so), should suddenly succumb to socialism’s charms a generation after its intellectual demise. Indeed, the prospect of socialist Bernie Sanders, whatever his current momentum, winning the Democratic nomination remains far-fetched. The Dems would be risking a November electoral disaster of historic dimensions. Yet there is no denying how far Sanders has pulled his party to the left — and how hard the establishment candidate, Hillary Clinton, has been racing to catch up. The Republicans, on the other hand, are dealing with a full-scale riot. The temptation they face is trading in a century of conservatism for Trumpism. The 2016 presidential race has turned into an epic contest between the ethno-nationalist populism of Donald Trump and traditional conservatism, though in two varieties: the scorched-earth fundamentalist version of Ted Cruz, and a reformist version, represented by Marco Rubio (and several so-called establishment candidates) and articulated most fully by non-candidate Paul Ryan and a cluster of highly productive thinkers and policy wonks dubbed “reformicons.” Trump insists that he’s a conservative, but in his pronouncements and policies, conservatism seems more of a rental — a three-story penthouse rental with Central Park view, to be sure — than an ideological home. Trump protests that Ronald Reagan, too, migrated from left to right. True, but Reagan’s transformation occurred in his 40s — not, as with Trump, in his 60s. In radically different ways, Trump and Sanders are addressing the deep anxiety stemming from the secular stagnation in wages and living standards that has squeezed the middle and working classes for a generation. Sanders locates the villainy in a billionaire class that has rigged both the economic and the political systems. Trump blames foreigners, most prominently those cunning Mexicans, Chinese, Japanese, and Saudis who’ve been taking merciless advantage of us, in concert with America’s own leaders, who are, alternatively, stupid and incompetent or bought and corrupt. (…) Trump has limited concern for the central tenet of American conservatism (and most especially of the tea-party movement) — limited government. (…) Trump has not yet called Vladimir Putin wonderful, but he has taken a shine to the swaggering mini-czar who seems to run his trains on time. When informed that Putin kills opponents and journalists, Trump’s initial reaction was, “Well, I think that our country does plenty of killing, also,” the kind of moronic what-about-the-Crusades moral equivalence that conservatives have railed against for decades. Although, to be fair, after some prompting, Trump did come out against the killing of journalists. (…) My personal preference is for the third ideological alternative, the reform conservatism that locates the source of our problems not in heartless billionaires or crafty foreigners, but in our superannuated, increasingly sclerotic 20th-century welfare-state structures. (…) Paired with a president like Rubio (or Chris Christie or Carly Fiorina, to go longshot), such an agenda would give conservatism its best opportunity since Reagan to become the country’s governing philosophy. Unless the GOP takes the populist leap. In which case, a conservative restoration will be a long time coming. Charles Krauthammer
The New Hampshire results have solidified the reigning cliché that the 2016 campaign is an anti-establishment revolt of both the Left and the Right. Largely overlooked, however, is the role played in setting the national mood by the seven-year legacy of the Obama presidency. Yes, you hear constant denunciations of institutions, parties, leaders, donors, lobbyists, influence peddlers. But the starting point of the bipartisan critique is the social, economic, and geopolitical wreckage all around us. Bernie Sanders is careful never to blame Obama directly, but his description of the America Obama leaves behind is devastating — a wasteland of stagnant wages, rising inequality, a sinking middle class, young people crushed by debt, the American Dream dying. Take away the Brooklyn accent and the Larry David mannerisms and you would have thought you were listening to a Republican candidate. After all, who’s been in charge for the last seven years? Donald Trump is even more colorful in describing the current “mess” and more direct in attributing it to the country’s leadership — most pungently, its stupidity and incompetence. Both candidates are not just anti-establishment but anti–status quo. The revolt is as much about the Obama legacy as it is about institutions. Look at New Hampshire. Hillary Clinton had made a strategic decision, as highlighted in the debates, to wrap herself in the mantle of the Obama presidency. Big mistake. She lost New Hampshire by three touchdowns. Beyond railing against the wreckage, the other commonality between the two big New Hampshire winners is in the nature of the cure they offer. Let the others propose carefully budgeted five-point plans. Sanders and Trump offer magic. Take Sanders’s New Hampshire victory speech. It promised the moon: college education, free; universal health care, free; world peace, also free because we won’t be “the policeman of the world” (mythical Sunni armies will presumably be doing that for us). Plus a guaranteed $15 minimum wage. All to be achieved by taxing the rich. Who can be against a “speculation” tax (whatever that means)? So with Trump. Leave it to him. Jobs will flow back in a rush from China, from Japan, from Mexico, from everywhere. Universal health care, with Obamacare replaced by “something terrific.” Veterans finally taken care of. Drugs stopped cold at the border. Indeed, an end to drug addiction itself. Victory upon victory of every kind. How? That question never comes up anymore. No one expects an answer. His will be done, on earth if not yet in heaven. Yes, people love Trump’s contempt for the “establishment” — which as far as I can tell means anything not Trump — but what is truly thrilling is the promise of a near-biblical restoration. As painless as Sanders’s. (…) There certainly is a crisis of confidence in the country’s institutions. But that’s hardly new. The current run of endemic distrust began with Vietnam and Watergate. Yet not in our lifetimes have the left and right populism of the Sanders and Trump variety enjoyed such massive support. The added factor is the Obama effect, the depressed and anxious mood of a nation experiencing its worst economic recovery since World War II and watching its power and influence abroad decline amid a willed global retreat. The result is a politics of high fantasy. Things can’t get any worse, we hear, so why not shake things up to their foundation? Anyone who thinks things can’t get any worse knows nothing. And risks everything. Charles Krauthammer
The candidacy of Donald Trump is the open sewer of American conservatism. This Super Tuesday, polls show a plurality of GOP voters intend to dive right into it, like the boy in the “Slumdog Millionaire” toilet scene. And they’re not even holding their noses. In recent weeks, Mr. Trump has endorsed the Code Pink view of the Iraq War (Bush lied; people died). He has cited and embraced an aphorism of Benito Mussolini. (“It’s a very good quote,” Mr. Trump told NBC’s Chuck Todd.) He has refused to release his “very beautiful” tax returns. And he has taken his time disavowing the endorsement of onetime Ku Klux Klan Grand Wizard David Duke—offering, by way of a transparently dishonest excuse, that “I know nothing about David Duke.” Mr. Trump left the Reform Party in 2000 after Mr. Duke joined it. None of this seems to have made the slightest dent in Mr. Trump’s popularity. If anything it has enhanced it. In the species of political pornography in which Mr. Trump trafficks, the naughtier the better. The more respectable opinion is scandalized by whatever pops out of the Donald’s mouth, the more his supporters cheer him for sticking it to the snobs and the scolds. The more Mr. Trump traduces the old established lines of decency, the more he affirms his supporters’ most shameless ideological instincts. Those instincts have moved beyond the usual fare of a wall with Mexico, a trade war with China, Mr. Trump’s proposed Muslim Exclusion Act, or his scurrilous insinuations about the constitutionality of Ted Cruz’s or Marco Rubio’s presidential bids. What too many of Mr. Trump’s supporters want is an American strongman, a president who will make the proverbial trains run on time. This is a refrain I hear over and over again from Trump supporters, who want to bring a businessman’s efficiency to the federal government. If that means breaking with a few democratic niceties, so be it. (…) Mr. Trump exemplifies a new political wave sweeping the globe—leaders coming to power through democratic means while avowing illiberal ends. Hungary’s Viktor Orban is another case in point, as is Turkey’s Recep Tayyip Erdogan. A Trump presidency—neutral between dictatorships and democracies, opposed to free trade, skeptical of traditional U.S. defense alliances, hostile to immigration—would mark the collapse of the entire architecture of the U.S.-led post-World War II global order. We’d be back to the 1930s, this time with an America Firster firmly in charge. That’s the future Mr. Trump offers whether his supporters realize it or not. Bill Buckley and the other great shapers of modern conservatism—Barry Goldwater and Ronald Reagan, Robert Bartley and Irving Kristol—articulated a conservatism that married economic dynamism to a prudent respect for tradition, patriotism and openness to the wider world. Trumpism is the opposite of this creed: moral gaucherie plus economic nationalism plus Know Nothingism. It is the return of the American Mercury, minus for now (but only for now) the all-but inevitable anti-Semitism. It would be terrible to think that the left was right about the right all these years. Nativist bigotries must not be allowed to become the animating spirit of the Republican Party. If Donald Trump becomes the candidate, he will not win the presidency, but he will help vindicate the left’s ugly indictment. It will be left to decent conservatives to pick up the pieces—and what’s left of the party. Bret Stephens
There is no denying that a globally engaged America comes at a steep price. But the history of our still young nation is full of warnings that a lack of American engagement comes with an even higher price of its own. We only have to look at the bloody history of the twentieth century to see the price that America, and the world, pays when we ignore mounting problems. When we have listened to voices urging us to look inward, we have failed to meet threats growing abroad until it was almost too late. And now, we are on the verge of repeating that mistake once again. Other nations are not sitting idly by waiting for America to, as President Obama termed it, “nation build at home.” Many of our nation’s adversaries and rivals have been emboldened by our uncertain foreign policy. So as instability spreads and tyrants flourish, our allies want to know whether America can still be counted on to confront these common challenges. Whether we will continue to be a beacon to the rest of the world. Just last week I read a speech on this very topic. But it was not delivered by some American neoconservative commentator, but rather by the Foreign Minister of France. He said about us, and I quote the English translation, “Nobody can take over from the Americans, especially from a military point of view. Given the power of the United States, an American ‘disengagement’ – if this would be the proper way to qualify it – is a global disengagement, with the risk of letting major crises fester on their own.” End quote. We are often led to think that other nations are tired of the role America has played in global affairs. But in fact, it is the fear of a disengaged America that worries countries all over the world. (…) Some on both the left and the right try to portray our legacy as one of an aggressive tyrant constantly meddling in the world’s crises. But ask around the world and you’ll find that our past use of military might has a different legacy. Our legacy is a crumbled wall in Berlin. It’s the millions of Afghan children – including many girls – now able to attend school for the first time. It’s vibrant democracies and steadfast allies such as Germany, Japan and South Korea. Our legacy is that of a nation that for two centuries has planted its feet and pushed out against the walls of tyranny, oppression and injustice that constantly threaten to close in on the world, and has sought to replace these forces with the spread of liberty, free enterprise, and respect for human rights. (…) From his first days in office, President Obama has seemed unsure of the role that American power and principles should play around the world. He has failed to understand that in foreign policy, the timing and decisiveness of our actions matter almost as much as how we engage. The President has spoken about the need to shift American foreign policy away from the conflicts of the Middle East and place increased focus on Asia. But our foreign policy cannot be one that picks and chooses which regions to pay attention to and which to ignore. In fact, our standing as a world power depends on our ability to engage globally anywhere and at anytime our interests are at stake. (…) The results have been devastating. We are left with the high likelihood of the worst possible outcome: a divided Syria, with a pro-Iran murderous dictator in control of part of the country, and radical jihadists in control of much of the rest.  Our closest allies in the region are now openly questioning the value of our friendship. (…) The President’s failure to negotiate a security cooperation agreement with Iraq was yet another instance in which this administration ambled aimlessly through a situation that should have prompted careful strategic maneuvering. It ensured the return of Al Qaeda to Iraq and the creeping authoritarianism of a Maliki government increasingly in the sway of Tehran. And in Afghanistan, the White House has often shown a lack of commitment that has put at risk the very real gains we and the Afghans have made. Libya, Syria, Iraq and maybe soon Afghanistan are haunting examples of the sad and predictable results that have come when this administration has gotten the policy – and just as importantly – the timing wrong. (…) We should start by acknowledging the fact that a strong and engaged America has been a force of tremendous good in the world. This can be done easily by imagining the sort of world we would live in today had America sat out the 20th Century. Imagine if the beaches of Normandy were never touched by American boots. Imagine if our foreign aid had not helped alleviate many of the world’s worst crises. Imagine if nuclear proliferation had continued unfettered by U.S. influence. It is no exaggeration to say that the majority of the world’s democracies may not exist had America remained disengaged. Marco Rubio (20 nov. 2013)
I think we developed in the Republican Party a—well, you know, the buzzword for it is ‘neoconism.’ But I think what it is, it’s an ideology—it’s really an idealistic approach to things. But it’s a combination of idealism and, if you will, brute force. Brent Scowcroft
So what to do now? The Republicans’ creation will soon be let loose on the land, leaving to others the job the party failed to carry out. For this former Republican, and perhaps for others, the only choice will be to vote for Hillary Clinton. The party cannot be saved, but the country still can be. Robert Kagan
Kagan — the preeminent neoconservative scholar and author who made headlines when President Obama improbably cited his article on “The Myth of American Decline,” and again when his cover story for The New Republic critiquing Obama’s foreign policy zipped through the West Wing — has had a major influence on Rubio’s worldview. The former adviser to politicians from Jack Kemp to Mitt Romney to Hillary Clinton says he spoke with Rubio on and off during his first two years in office, and Rubio cited Kagan’s 2012 book The World America Made in his remarks at the Brookings Institution later that year. In the book, Kagan argues that world orders are transient, and that the world order that has been shaped by the United States since the end of World War II — defined by freedom, democracy, and capitalism — will crumble if American power wanes. But he also posits that the modern world order rests not on America’s cherished ideals — respect for individual rights and human dignity — but on economic and military power, and that its preservation requires bolstering America’s hard power. The National Review (2014)
Frum’s thesis (…) is that the conservative movement became enamored with the trappings of power during the Reagan presidency, and stopped making the argument that America’s problems stem from our sprawling and dilapidated welfare state. Instead conservatives, like Reagan, told Americans they could indeed have it all: tax cuts and entitlements, big government at half the price. Frum’s solution was for conservatives to step back from the Republican Party, care somewhat less about elections, and spend more time convincing Americans that a radical reduction in the size and scope of government is necessary and just. (…) What really interested me, though, was Frum’s typology of post-Reagan conservatives. He divides them into three groups. There are optimists, led by Jack Kemp. There are moralists, led by William J. Bennett. And there are nationalists, led by Pat Buchanan. Optimists say public policy is a matter of incentives. Human beings all want to do the right thing, but taxes and regulation get in the way. Cut taxes, reduce regulation, resurrect the gold standard, and people will flourish.For the moralists, incentives are not enough. Character counts. Crime, welfare, education matter more to a moralist than tax rates or Social Security. Government can and should foster a public morality. And if conservatives do not promote bourgeois values such as fidelity, thrift, discipline, modesty, and hard work, then liberals will use their social and political power to promote values of their own. Nationalists are concerned with the erosion of American sovereignty. Defense treaties commit us to wars we cannot win and should not fight. Trade agreements displace workers. Immigration alters the ethnic composition of the nation. The solution is to place “America first, and second, and third,” as Buchanan put it in the title of a famous National Interest essay. It is worth considering where these groups stand today. Kemp protégé Paul Ryan is clearly the leader of the optimists. Donald Trump is clearly the leader of the nationalists. But I can’t tell you who the leader of the moralists is. I can’t name a prominent conservative known for advocating public morality, a political leader who has taken a stand on crime, on welfare, on family policy, on education. A major education bill was recently signed into law with little fanfare and even less debate. The Powerball jackpot has grown to more than $236 million, and no one bats an eye, no Republican presidential candidate suggests that gambling harms the weak. Where did the moralists go? To some degree they were victims of their own success. Crime has fallen. Welfare was reformed. Standards and testing were written into education law. Other issues became more pressing. After 9/11, a lot of the moralists became heavily invested in foreign and defense policy. Defending the Iraq war, and advocating a strategy that could improve our situation there, was a full-time job. President Obama forced conservatives to adopt a defensive position—against Obamacare, against immigration reform, against the Iran deal. The disappointing endgame in Iraq, and the Republican elite’s drive to pass comprehensive immigration reform, and the diminishing returns from globalization created the conditions for a nationalist revival. This outcome is unfortunate. The moralists were once the most interesting and intellectually vibrant school of conservatism. They accurately identified a weakening of American self-confidence, a growing sense of entitlement and anomie, the importance of civil society and the cultural fabric. And they are needed once more. The conditions of our cities and suburbs, the state of our schools, the disintegration of the family, gun violence, opioid addiction, mental illness, pornography, welfare—these are subjects ripe for fresh policy analysis. Some of that work is being done. But it rarely finds expression in the public square. A new politics of character would incorporate the best insights of the other schools of conservatism while rejecting their excesses. It needn’t be beholden to the idea that tax cuts will generate enough revenue to pay for themselves. It would recognize that immigration and trade bring costs as well as benefits even as it condemns rhetorical excess. It would treat seriously the idea that government matters. And, perhaps most importantly, in the uncertain and turbulent political era we seem to be entering, a new politics of character would not be necessarily attached to one political party. Matthew Continetti
Like not a few revolutionary movements that have fallen on hard times, neoconservatism is experiencing a schism. Two camps are starting to face off over the question of the true faith, with the first embracing orthodoxy and the second heresy. The question they face is simple: Should the neocons continue to move right, serving as the advance guard of an embattled GOP? Or should neoconservatism become true to itself by returning to the center? Will the movement, in fact, morph back into what it was at its inception in the late 1960s when it belonged firmly to the Democratic Party—moderate on domestic issues and mildly hawkish on foreign policy? (…) The orthodox camp is based mostly in New York. It wants to combat the decadent liberal elites—the new class—that are supposedly corrupting the Republic. (…) The second and more novel camp consists of what might be called heretical reverters. Reverters dismiss the notion that America has not changed. One of the shrewdest and most perceptive neocons, Tod Lindberg of the Hoover Institution, noted in the Washington Post, “Here’s the stark reality: It is now harder for the Republican presidential candidate to get to 50.1 percent than for the Democrat.” The reverters—who include, among others, David Frum and David Brooks, and are largely based in Washington, D.C.—suggest that the GOP needs to get up to speed, to dump overboard the detritus that it has accumulated over the past several decades. (…) The argument of the reverters, at bottom, seems to be that neoconservatism needs to reboot. Indeed, the reverters even seem to have discovered a new female savior—Hillary Clinton. And so, if neoconservatism has a future, it’s in the Democratic more than the Republican Party. To understand this new development, it’s helpful to consider the arc of neoconservatism. In its original incarnation, neoconservatism’s salvation doctrine was to reconvert the Democratic Party to its anticommunist roots and a more sober view of social policy. Irving Kristol called for a “combination of the reforming spirit with the conservative ideal”—the notion that liberalism could conserve the best in conservatism. (…) There can be no doubt that as staunch cold warriors, or, if you prefer, liberal internationalists, the neocons viewed the Republican Party, which was led by Richard Nixon and Henry Kissinger, both realists and promoters of détente, with unease. The neocons, who had started out as Trotskyists, espoused a social-democratic program in domestic policy. Essentially, they were Hubert Humphrey Democrats. The neocons clustered around Sen. Scoop Jackson, whose adviser was Richard Perle. They didn’t want détente with the GOP itself; they beseeched Democrats to decry their opponents as selling out human rights and American ideals. Then came Jimmy Carter. Despite Carter’s support for human rights abroad, the neocons bridled at his derogation of the communist threat and failure to support the shah of Iran from being overthrown by radical Islamists. The neocons became counterrevolutionaries. Their failure to create regime change in the Democratic Party meant that they began enlisting in the GOP. More precisely, they flocked to the banner of Ronald Reagan, a former New Deal Democrat turned conservative, or, in their eyes, the first neocon. (…) Once the evil empire imploded, the neocons embarked upon the new project of reconciling Jews and evangelicals within the GOP. Yet no matter how fervent their embrace of the GOP may have been, the neocons began to flirt with the Democratic Party once more when Bill Clinton was the nominee in 1992. This was the first sign of an alliance between the liberal hawks and neocons that would flourish during George W. Bush’s presidency. The neocons had found the realist George H.W. Bush wanting for his failure to topple Saddam Hussein, his attempts to curb Jewish settlements in the West Bank, his refusal to intervene in the Balkans, and his tepid response to Tiananmen Square. Clinton, by contrast, denounced the “butchers of Beijing” and seemed to offer the prospect of tough action in the Balkans against the Serbs. The refusal of Clinton to appoint any neocons, apart from providing Richard Schifter with the token position of assistant secretary for human rights, did little to maintain their ardor. Still, as Clinton’s second term neared its end, neoconservatives such as Norman Podhoretz, writing in National Review, assessed his tenure fairly favorably. As Podhoretz noted, Clinton had been no pushover: he intervened in the Balkans and launched missiles at Iraq. Moreover, he severely curbed welfare benefits. In short, the McGovern era had come to end with Clintonite centrism. (…) The new Popular Front forged between the neocons and liberal hawks collapsed during the Iraq War, however, as liberals bailed out once the war went south. Might there be a reunion, this time with the neocons courting the liberal hawks rather than the liberal hawks trying to court the neocons? The more conciliatory neocons have begun to send up signal flares. It isn’t simply David Brooks’s paeans to Obama. Robert Kagan has praised what he calls “Obama the Interventionist” in his Washington Post column: “Obama believes the world yearns to follow us, if only we restore our worthiness to lead. Personally, I like it.” Even the Weekly Standard has begun to reassess its seemingly intractable hostility to all things Clinton. Vigilant neocon-spotters will have noticed that the Standard featured not one but two items praising the idea of Hillary as secretary of state. (…) The fact is that the neocon passion for Hillary may not be as outlandish as it seems at first glance. For one thing, Hillary was instrumental in getting Madeleine Albright appointed secretary of state in 1997, and they remain close friends. (…) Whether or not Hillary actually behaves like a hawk in office is another question. She might seek to push peace talks on Israel and the Palestinians. Reaching an agreement with Iran would be a big feather in her cap. So would negotiating an arms-control deal with Russia in exchange for dismantling the Bush administration’s proposed missile-defense system in Eastern Europe. (…) But for now, the neocons touting a reversion to the movement’s original, more liberal precepts seem intent on creating a new chapter in the saga of a movement that has been repeatedly written off as dead. Perhaps reaching out to the Obama administration will help rejuvenate neoconservatism. It could prove to be a more comfortable fit than either side might anticipate. Jacob Heilbrunn
The loyalty of the neocons has always been to an ideology of American exceptionalism, not to a particular party. This is what separates the neocon conversion to Clinton from previous examples of Republicans endorsing Barack Obama. Colin Powell wasn’t making an ideological statement. He was making a practical one, based on his distaste for where the GOP was headed. For the neocons this is a much more heartfelt moment. They have invested decades in trying to reshape the GOP into their own image, and were quite successful at it. But now a formidable challenge is taking place as the GOP reverts to its traditional heritage. The impulse of the neocons to return to the Democratic Party should not be wholly surprising. In 1972, for example, Robert L. Bartley, the editorial page editor of the Wall Street Journal, wrote that the fledgling neoconservatives represented “something of a swing group between the two major parties.” He was right. The neoconservatives had their home in the Democratic Party in the 1960s. Then they marched rightward, in reaction to the rise of the adversary culture inside the Democratic Party. George McGovern’s run for the presidency in 1972, followed by the Jimmy Carter presidency, sent them into the arms of Ronald Reagan and the GOP. But it wasn’t until the George W. Bush presidency that the neocons became the dominant foreign policy force inside the GOP. They promptly proceeded to wreck his presidency by championing the war in Iraq. Today, having wrecked it, they are now threatening to bolt the GOP and support Hillary Clinton rather than Donald Trump for the presidency. Something like this scenario is what I predicted in the New York Times in July 2014. Trump wasn’t around then as a force inside the GOP. But already it seemed clear that some of the leading neocons such as Kagan were receptive to Clinton. Now, in a Washington Post column, Kagan has gone all in (…)  but he elides the fact that many of Trump’s positions are not all that different from what the GOP has espoused in the past when it comes to domestic issues. It is on foreign affairs where Trump represents a marked shift and it is this that truly troubles the neocon wing. Trump has made it clear that he’s dubious about foreign interventions. He’s indicated that he would treat with Russian president Vladimir Putin. His entire foreign policy credo, such as it is, seems to have a Jacksonian pedigree—don’t tread on me. For its part, neoconservatism has always had a nationalistic streak. But Trump represents everything that the neocons believed that they had purged from the GOP. He represents continuity with the Buchananite wing, the belief that America should tend to its own knitting before launching hopeless wars abroad.  When it comes to foreign policy, however, the second generation of neocons such as Kagan does not trace its lineage back to Ohio Senator Robert Taft but to the one that Republicans in the early 1950s reviled: the Truman administration. Here we come full circle. The origins of the neocons are in the Democratic Party. Should Clinton become the Democratic nominee and Trump the Republican one, a number of neocons may make common cause with Clinton. Watch Rubio’s ranks first. Jacob Heilbrunn
After nearly a decade in the political wilderness, the neoconservative movement is back, using the turmoil in Iraq and Ukraine to claim that it is President Obama, not the movement’s interventionist foreign policy that dominated early George W. Bush-era Washington, that bears responsibility for the current round of global crises. Even as they castigate Mr. Obama, the neocons may be preparing a more brazen feat: aligning themselves with Hillary Rodham Clinton and her nascent presidential campaign, in a bid to return to the driver’s seat of American foreign policy. To be sure, the careers and reputations of the older generation of neocons — Paul D. Wolfowitz, L. Paul Bremer III, Douglas J. Feith, Richard N. Perle — are permanently buried in the sands of Iraq. And not all of them are eager to switch parties (…) But others appear to envisage a different direction — one that might allow them to restore the neocon brand, at a time when their erstwhile home in the Republican Party is turning away from its traditional interventionist foreign policy. (…) Consider the historian Robert Kagan, the author of a recent, roundly praised article in The New Republic that amounted to a neo-neocon manifesto. He has not only avoided the vitriolic tone that has afflicted some of his intellectual brethren but also co-founded an influential bipartisan advisory group during Mrs. Clinton’s time at the State Department. (…) Other neocons have followed Mr. Kagan’s careful centrism and respect for Mrs. Clinton. Max Boot, a senior fellow at the Council on Foreign Relations, noted in The New Republic this year that “it is clear that in administration councils she was a principled voice for a strong stand on controversial issues, whether supporting the Afghan surge or the intervention in Libya.” And the thing is, these neocons have a point. Mrs. Clinton voted for the Iraq war; supported sending arms to Syrian rebels; likened Russia’s president, Vladimir V. Putin, to Adolf Hitler; wholeheartedly backs Israel; and stresses the importance of promoting democracy. (…) Of course, the neocons’ latest change in tack is not just about intellectual affinity. Their longtime home, the Republican Party, where presidents and candidates from Reagan to Senator John McCain of Arizona supported large militaries and aggressive foreign policies, may well nominate for president Senator Rand Paul of Kentucky, who has been beating an ever louder drum against American involvement abroad. In response, Mark Salter, a former chief of staff to Senator McCain and a neocon fellow traveler, said that in the event of a Paul nomination, “Republican voters seriously concerned with national security would have no responsible recourse” but to support Mrs. Clinton for the presidency. Still, Democratic liberal hawks, let alone the left, would have to swallow hard to accept any neocon conversion. (…) Far from ending, then, the neocon odyssey is about to continue. In 1972, Robert L. Bartley, the editorial page editor of The Wall Street Journal and a man who championed the early neocon stalwarts, shrewdly diagnosed the movement as representing “something of a swing group between the two major parties.” Despite the partisan battles of the early 2000s, it is remarkable how very little has changed. Jacob Heilbrunn

Attention: un sauvetage peut en cacher un autre !

A l’heure où devant la montée apparemment irrésistible, y compris du côté des évangéliques, du démagogue Donald Trump …

Et le refus suicidaire des autres candidats de sacrifier leur ambition personnelle pour le bien de leur pays et de leur parti …

Tant l’establishment que nombre d’intellectuels républicains commencent à s’inquiéter

Pendant qu’un temps, avec Bernie Sanders, les Démocrates semblent avoir été tentés par le socialisme le plus radical …

Et que braqué à son tour par la réalité en France, un pouvoir socialiste se voit au contraire par l’un des siens qualifié de néoconservateur

Comment ne pas voir l’incroyable chassé croisé qui se dessine …

A l’instar de la menace, d’un des principaux théoriciens de la pensée néoconservatrice et jusqu’ici soutien de Rubio, de voter pour une Hillary Clinton à l’opportunisme pourtant aussi crasse que son passé …

Face à un parti républicain revenu semble-t-il à l’isolationnisme de ses débuts …

Retour finalement logique des néoconservateurs à leur bercail d’origine …

Ou, après la trahison Obama, juste retour des choses et du parti démocrate à ses véritables valeurs ?

Why Trump Is Panicking Robert Kagan

That neocons would exit the GOP to support Clinton was clear from the start.

Jacob Heilbrunn

February 26, 2016

Anyone looking for further converts to the Hillary Clinton campaign might do well to look at the Marco Rubio campaign. If Clinton is the leading liberal hawk, Rubio is the foremost neocon candidate. In 2014 National Review published an article about him titled “The neocons return.”

Whether it’s Cuba or Iran or Russia, he stakes out the most intransigent line: “I disagree with voices in my own party who argue we should not engage at all, who warn we should heed the words of John Quincy Adams not to go ‘abroad, in search of monsters to destroy.’” Not surprisingly, he’s surrounded himself with neocon advisers, ranging from Max Boot to Jamie Fly to Elliott Abrams.

If Donald Trump, as seems more than likely, prevails in the GOP primary, then a number of neocons may defect to the Clinton campaign. Already Robert Kagan announced in the Washington Post on Thursday that he intends to back Hillary Clinton if Donald Trump receives the GOP nomination. The fact is that the loyalty of the neocons has always been to an ideology of American exceptionalism, not to a particular party.

This is what separates the neocon conversion to Clinton from previous examples of Republicans endorsing Barack Obama. Colin Powell wasn’t making an ideological statement. He was making a practical one, based on his distaste for where the GOP was headed. For the neocons this is a much more heartfelt moment. They have invested decades in trying to reshape the GOP into their own image, and were quite successful at it. But now a formidable challenge is taking place as the GOP reverts to its traditional heritage.

The impulse of the neocons to return to the Democratic Party should not be wholly surprising. In 1972, for example, Robert L. Bartley, the editorial page editor of the Wall Street Journal, wrote that the fledgling neoconservatives represented “something of a swing group between the two major parties.” He was right. The neoconservatives had their home in the Democratic Party in the 1960s. Then they marched rightward, in reaction to the rise of the adversary culture inside the Democratic Party. George McGovern’s run for the presidency in 1972, followed by the Jimmy Carter presidency, sent them into the arms of Ronald Reagan and the GOP.

But it wasn’t until the George W. Bush presidency that the neocons became the dominant foreign policy force inside the GOP. They promptly proceeded to wreck his presidency by championing the war in Iraq. Today, having wrecked it, they are now threatening to bolt the GOP and support Hillary Clinton rather than Donald Trump for the presidency.

Something like this scenario is what I predicted in the New York Times in July 2014. Trump wasn’t around then as a force inside the GOP. But already it seemed clear that some of the leading neocons such as Kagan were receptive to Clinton. Now, in a Washington Post column, Kagan has gone all in.

He decries Republican obstructionism, antipathy to Obama, and the rise of Trump. The tone is apocalyptic. According to Kagan,

“So what to do now? The Republicans’ creation will soon be let loose on the land, leaving to others the job the party failed to carry out. For this former Republican, and perhaps for others, the only choice will be to vote for Hillary Clinton. The party cannot be saved, but the country still can be.”

This itself represents a curious case of neocon hyperbole. Kagan is an eloquent writer, but he elides the fact that many of Trump’s positions are not all that different from what the GOP has espoused in the past when it comes to domestic issues. It is on foreign affairs where Trump represents a marked shift and it is this that truly troubles the neocon wing.

Trump has made it clear that he’s dubious about foreign interventions. He’s indicated that he would treat with Russian president Vladimir Putin. His entire foreign policy credo, such as it is, seems to have a Jacksonian pedigree—don’t tread on me.

For its part, neoconservatism has always had a nationalistic streak. But Trump represents everything that the neocons believed that they had purged from the GOP. He represents continuity with the Buchananite wing, the belief that America should tend to its own knitting before launching hopeless wars abroad.  When it comes to foreign policy, however, the second generation of neocons such as Kagan does not trace its lineage back to Ohio Senator Robert Taft but to the one that Republicans in the early 1950s reviled: the Truman administration.

Here we come full circle. The origins of the neocons are in the Democratic Party. Should Clinton become the Democratic nominee and Trump the Republican one, a number of neocons may make common cause with Clinton. Watch Rubio’s ranks first.

Jacob Heilbrunn is editor of the National Interest.

Voir aussi:

The Next Act of the Neocons
Are Neocons Getting Ready to Ally With Hillary Clinton?

Jacob Heilbrunn

The New York Times

July 5, 2014

WASHINGTON —è  is the editor of the National Interest and the author of “They Knew They Were Right: The Rise of the Neocons.”

Voir également:

Where Have All the Neocons Gone?
Having wrecked the Right, will neoconservatives revert to their left-wing origins or double down on the GOP?
Jacob Heilbrunn
The American conservative
January 12, 2009

As Barack Obama prepares to take the inaugural oath, it almost seems otiose to note that his victory represents a sweeping repudiation of the neoconservative movement. Though neocons such as Randy Scheunemann formed a kind of Praetorian Guard around John McCain during his presidential campaign, their truculent approach to foreign affairs sabotaged rather than strengthened McCain’s electoral appeal. The best that Sarah Palin, a foreign-policy neocon on training wheels, could do was to offer platitudes about standing by Israel. It seems safe to say, then, that the neocon credo is ready to be put out to pasture.

Or is it? One problem with this line of argument is that it’s been heard before—sometimes from the neoconservatives themselves. In 1988, after George H.W. Bush replaced Ronald Reagan, neocon lioness Midge Decter fretted, “are we a long, sour marriage held together for the kids and now facing an empty nest?” Then in the late 1990s, Norman Podhoretz delivered a valedictory for neoconservatism at the American Enterprise Institute. Neoconservatism, he announced, was a victim of its success. It no longer represented anything unique because the GOP had so thoroughly assimilated its doctrines. In 2004, a variety of commentators scrambled to pronounce a fresh obituary for neoconservatism. The disastrous course of the Iraq War, Foreign Policy editor Moisés Naím said, showed that the neoconservative dream had expired in the sands of Araby.

Yet the neocons show few signs of going away. The Iraq surge was devised by Frederick Kagan of the American Enterprise Institute and spearheaded by William Luti, a protégé of Newt Gingrich and Dick Cheney who is currently at the National Security Council. Its success has prompted some neocons to claim vindication for the Iraq War overall. Nor has the network of institutions that the neocons rely upon melted away, from the Hudson Institute, where Scooter Libby and Douglas J. Feith are now ensconced, to the Weekly Standard and Fox News.

It’s also the case that the realists inside the GOP feel more embattled than ever. Sen. Chuck Hagel has pretty much resigned from the GOP itself as well as from his Senate seat, denouncing Rush Limbaugh and others as retrograde conservatives. What’s more, former national security adviser Brent Scowcroft, who has co-authored a new book with Zbigniew Brzezinski about the challenges facing the next president, has been informally advising Obama. Scowcroft told CNN, “I think we developed in the Republican Party a—well, you know, the buzzword for it is ‘neoconism.’ But I think what it is, it’s an ideology—it’s really an idealistic approach to things. But it’s a combination of idealism and, if you will, brute force.” As Scowcroft sees it, the neocons remain in control of the GOP. “Where do I go?” he recently asked me.

Still, if the neocons aren’t necessarily on the ropes, it would probably be equally mistaken to deny that something has changed. They have undeniably suffered a number of setbacks. The sun has set on the flagship neocon newspaper, the New York Sun, a victim of the financial crash. The citadel of neoconservatism, AEI, has ousted Michael Ledeen, Joshua Muravchik, and Reuel Marc Gerecht. Meanwhile, Robert Kagan has incorporated realist tenets into his writings, while David Frum, who co-wrote with Richard Perle the standard neocon foreign-policy text, An End to Evil, and who previously demanded the expulsion of allegedly unpatriotic conservatives from the conservative pantheon (a move Russell Baker called reminiscent of the Moscow purges), now seems to be hinting at, among other things, a reassessment of neocon foreign policy. “I cannot be blind,” he conceded in a farewell address to National Review Online last month, “to the evidence … that the foreign policy I supported has not yielded the success I would have wished to see.”

Looking ahead, the neocons do not have an obvious horse. In the past they have glommed on to everyone from Sen. Henry M. “Scoop” Jackson to Colin Powell, whom William Kristol briefly touted for president. Another problem is that George W. Bush himself has increasingly deviated from neoconservatism. With the fall of Donald Rumsfeld, on whom the neocons tried to blame the mismanaged Iraq War, Vice President Dick Cheney has lost out to the combination of Defense Secretary Robert Gates and Secretary of State Condoleezza Rice. Even Kristol seems to have shed some of his habitual fervor, musing about the shortcomings of capitalism in his New York Times column and expressing the hope that Obama will put aright what has gone wrong.

The result has been something of an identity crisis in the ranks of the neocons. Like not a few revolutionary movements that have fallen on hard times, neoconservatism is experiencing a schism. Two camps are starting to face off over the question of the true faith, with the first embracing orthodoxy and the second heresy. The question they face is simple: Should the neocons continue to move right, serving as the advance guard of an embattled GOP? Or should neoconservatism become true to itself by returning to the center? Will the movement, in fact, morph back into what it was at its inception in the late 1960s when it belonged firmly to the Democratic Party—moderate on domestic issues and mildly hawkish on foreign policy?

The orthodox camp is based mostly in New York. It wants to combat the decadent liberal elites—the new class—that are supposedly corrupting the Republic. It views Barack Obama as a dangerous, unreconstructed 1960s-type radical and pins its hopes on Alaska governor Sarah Palin. Writing in the November issue of the British neocon journal Standpoint, Midge Decter, for example, upbraids Palin critics for their unwillingness to recognize her brilliance. Decter, a longtime foe of the feminist movement, depicts Palin as someone of unalloyed virtue who incarnates the Victorian virtues celebrated by Gertrude Himmelfarb. According to Decter, Palin is “young, handsome, clever, firmly married, a mother, a serious Christian, a right-to-lifer who has been successful at virtually everything … to which she has turned a hand or mind or body.” Obama, by contrast, offers “for those with ears old enough and practiced enough to hear … the same old prescriptions and cadences of the 1960s radical left.”

When it comes to the Iraq War, the followers of orthodoxy maintain, liberals deserve a pasting. Peter Wehner, a former Bush adviser and a fellow at the Ethics and Public Policy Center, condemns opponents of the surge as congenitally hostile to the American creed: “Is it not fair to say that what was at work in them was an ideological antipathy not just to an American President, but to America’s cause?”

Decter’s son, John Podhoretz, who has been tapped to become editor of Commentary, in that magazine’s December issue raised the prospect of a radical Obama presidency. Podhoretz noted that Obama is “a man who has lived in and around elite universities since he was eighteen years old …” And Podhoretz’s surprising conclusion? The election did not repudiate the notion that America is a center-right country.

The second and more novel camp consists of what might be called heretical reverters. Reverters dismiss the notion that America has not changed. One of the shrewdest and most perceptive neocons, Tod Lindberg of the Hoover Institution, noted in the Washington Post, “Here’s the stark reality: It is now harder for the Republican presidential candidate to get to 50.1 percent than for the Democrat.” The reverters—who include, among others, David Frum and David Brooks, and are largely based in Washington, D.C.—suggest that the GOP needs to get up to speed, to dump overboard the detritus that it has accumulated over the past several decades. They want no part of Sarah Palin, seeing her as a recipe for electoral disaster. They also see the fate of the British Tories, who have wandered in the wilderness for years, as a cautionary tale. The argument of the reverters, at bottom, seems to be that neoconservatism needs to reboot. Indeed, the reverters even seem to have discovered a new female savior—Hillary Clinton. And so, if neoconservatism has a future, it’s in the Democratic more than the Republican Party.

To understand this new development, it’s helpful to consider the arc of neoconservatism. In its original incarnation, neoconservatism’s salvation doctrine was to reconvert the Democratic Party to its anticommunist roots and a more sober view of social policy. Irving Kristol called for a “combination of the reforming spirit with the conservative ideal”—the notion that liberalism could conserve the best in conservatism. Former Wall Street Journal editor Robert Bartley, who did much to smooth the path of the neocons into the GOP, astutely observed in 1972 that the neocons “are something of a swing group between the two major parties. Their political outlook is that of establishmentarians looking for an establishment worthy of the name, and many of them are longtime Democrats with new Republican leanings.”

There can be no doubt that as staunch cold warriors, or, if you prefer, liberal internationalists, the neocons viewed the Republican Party, which was led by Richard Nixon and Henry Kissinger, both realists and promoters of détente, with unease. The neocons, who had started out as Trotskyists, espoused a social-democratic program in domestic policy. Essentially, they were Hubert Humphrey Democrats. The neocons clustered around Sen. Scoop Jackson, whose adviser was Richard Perle. They didn’t want détente with the GOP itself; they beseeched Democrats to decry their opponents as selling out human rights and American ideals.

Then came Jimmy Carter. Despite Carter’s support for human rights abroad, the neocons bridled at his derogation of the communist threat and failure to support the shah of Iran from being overthrown by radical Islamists. The neocons became counterrevolutionaries. Their failure to create regime change in the Democratic Party meant that they began enlisting in the GOP. More precisely, they flocked to the banner of Ronald Reagan, a former New Deal Democrat turned conservative, or, in their eyes, the first neocon. Neocons such as Elliott Abrams and Jeane Kirkpatrick landed posts in the Reagan administration, but the true believers on the outside weren’t satisfied. Irving Kristol, Norman Podhoretz, and Midge Decter all chided Reagan for his pragmatism. Podhoretz even condemned him for “appeasement by any other name” for his policies in the Middle East and toward the Soviet Union. Later, Podhoretz claimed that Reagan was suffering from delusions about the Cold War, indulging in the “fantasy of communist collapse.” Once the evil empire imploded, the neocons embarked upon the new project of reconciling Jews and evangelicals within the GOP.

Yet no matter how fervent their embrace of the GOP may have been, the neocons began to flirt with the Democratic Party once more when Bill Clinton was the nominee in 1992. This was the first sign of an alliance between the liberal hawks and neocons that would flourish during George W. Bush’s presidency. The neocons had found the realist George H.W. Bush wanting for his failure to topple Saddam Hussein, his attempts to curb Jewish settlements in the West Bank, his refusal to intervene in the Balkans, and his tepid response to Tiananmen Square. Clinton, by contrast, denounced the “butchers of Beijing” and seemed to offer the prospect of tough action in the Balkans against the Serbs. The refusal of Clinton to appoint any neocons, apart from providing Richard Schifter with the token position of assistant secretary for human rights, did little to maintain their ardor. Still, as Clinton’s second term neared its end, neoconservatives such as Norman Podhoretz, writing in National Review, assessed his tenure fairly favorably. As Podhoretz noted, Clinton had been no pushover: he intervened in the Balkans and launched missiles at Iraq. Moreover, he severely curbed welfare benefits. In short, the McGovern era had come to end with Clintonite centrism. It was realist Republicans, to the consternation of William Kristol and Robert Kagan, who were denouncing Clinton for intervening abroad. The new Popular Front forged between the neocons and liberal hawks collapsed during the Iraq War, however, as liberals bailed out once the war went south.

Might there be a reunion, this time with the neocons courting the liberal hawks rather than the liberal hawks trying to court the neocons? The more conciliatory neocons have begun to send up signal flares. It isn’t simply David Brooks’s paeans to Obama. Robert Kagan has praised what he calls “Obama the Interventionist” in his Washington Post column: “Obama believes the world yearns to follow us, if only we restore our worthiness to lead. Personally, I like it.” Even the Weekly Standard has begun to reassess its seemingly intractable hostility to all things Clinton. Vigilant neocon-spotters will have noticed that theStandard featured not one but two items praising the idea of Hillary as secretary of state. The tone of both seemed to be “yes, we should.” Under the heading “Hail Clinton,” Michael Goldfarb, McCain’s deputy communications director during the campaign, blogged that she is “likely to be a nuisance to Obama whether she is inside or outside of his administration, but as our top diplomat she could reprise a role that made Powell a kingmaker in this year’s election. And perhaps she could even present the case for war with Iran to an insubordinate United Nations in the event that Obama’s personal diplomacy somehow fails to deter the mullahs from their present course.”

The Standard’s Noemie Emery went even further. In her view, “For the moment, Hillary Clinton will be the conservatives’ Woman in Washington, more attuned to their concerns on these issues than to those of the get-the-troops-home-now wing of her party, a strange turn of events for a woman whose husband was impeached by Republicans just ten years ago, and whose ascent that party had dreaded since she went to the Senate two years after that.” Indeed.

The fact is that the neocon passion for Hillary may not be as outlandish as it seems at first glance. For one thing, Hillary was instrumental in getting Madeleine Albright appointed secretary of state in 1997, and they remain close friends. Albright is a liberal interventionist of the first order. Her father, Josef Korbel, a former Czech diplomat, was a cold warrior. Albright herself ardently pushed for intervention in the Balkans, first as Clinton’s United Nations ambassador, then, more effectively, as secretary of state. Albright will have the opportunity to weigh in on hot-button foreign-policy issues such as relations with Russia.

In addition, Albright, together with former Clinton defense secretary William S. Cohen, has headed a U.S. Institute for Peace and Holocaust Museum task force on genocide. Its new report, released on Dec. 8, is called “Preventing Genocide.” It could prove almost as influential for the Obama administration as the neocon-inspired “Defense Planning Guidance” of 1992, which called for American unilateral domination of the world, was for George W. Bush’s presidency. Albright and Cohen’s document calls for the creation of an Atrocities Prevention Committee that would work with key national security officials. It further states that the director of national intelligence should “initiate the preparation of a National Intelligence Estimate on worldwide risks of genocide and mass atrocities.” Finally, it recommends that the secretary of defense and U.S. military leaders develop military guidance on genocide prevention and response and “incorporate it into Department of Defense (and interagency) policies, plans, doctrine, training, and lessons learned.” The report’s aims are noble, but it is essentially a stalking horse for liberal intervention. It would create a permanent bureaucracy with a vested interest in insisting upon armed interventionism whenever and wherever the U.S. pleases—the Congo, Georgia, Zimbabwe, Somalia, and so on.

Indeed, Hillary may appoint a number of liberal interventionists. Russia-expert Michael McFaul, a fellow at the Hoover Institution, is an adviser to Obama and is reportedly angling for the post of assistant secretary of state for democracy, human rights, and labor. In 2007, writing in the Washington Post, together with Abbas Milani, McFaul argued, “the United States must recommit to a policy of encouraging democratization inside Iran, because only a democratic regime will stop supporting terrorist groups abroad and repression at home.” McFaul also wants to push for democracy inside Russia. Another possible Clinton appointment might be Samantha Power, who has strenuously advocated more intervention backed by the United Nations. Power declared in Time in 2007 that as abuses mount in Burma and Darfur “a coalition of the concerned must insist that what is manifestly true of the economy is also true of human rights: in this age, there is no such thing as a purely ‘internal matter.’” How far removed is this from Bush’s rhetoric about freedom sweeping the globe in his second inaugural address?

Power’s conclusion epitomizes the distinction between the liberal interventionists and neocons on one side and realists on the other. Realists tend to believe that the internal nature of a state does not decisively affect its foreign-policy decisions. A democratic Iran might be no less likely than an authoritarian Iran to seek nuclear weapons. The country simply pursues its traditional national interests. Liberal interventionists take a different view. They want to expand democratic norms, by force if necessary, around the globe in the hopes of advancing the dream of a perpetual peace.

Whether or not Hillary actually behaves like a hawk in office is another question. She might seek to push peace talks on Israel and the Palestinians. Reaching an agreement with Iran would be a big feather in her cap. So would negotiating an arms-control deal with Russia in exchange for dismantling the Bush administration’s proposed missile-defense system in Eastern Europe.

But the notion that Obama will seek to roll back the American empire is a pipedream. It wasn’t McCain but Obama who declared on the campaign trail that America has to “lead the world in battling immediate evils and promoting the ultimate good.”

This won’t prevent the unrepentant rump faction of the neocons from denouncing Obama as an appeaser, while looking to either Sarah Palin or Newt Gingrich as possible standard-bearers. But for now, the neocons touting a reversion to the movement’s original, more liberal precepts seem intent on creating a new chapter in the saga of a movement that has been repeatedly written off as dead. Perhaps reaching out to the Obama administration will help rejuvenate neoconservatism. It could prove to be a more comfortable fit than either side might anticipate.
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Jacob Heilbrunn, whose book They Knew They Were Right: The Rise of the Neocons has just appeared in paperback, is a senior editor at The National Interest.

Voir également:

For many years Kagan was a staple in the broad neo-conservative community. He was a contributing editor to The Weekly Standard, but now the only Kagan on their list is his brother, Frederick, who also works on foreign and defense policy at the American Enterprise Institute. Robert also was a founding member with Bill Kristol and Dan Senor of the Foreign Policy Initiative, where he remains on its Board of Directors.

The anti-interventionist paleo-conservative historian Andrew Bacevich characterized him as “the chief neo-conservative foreign policy theorist.” In 2008, the British Guardian ran a profile of Kagan, claiming that for “large sections of the left, Kagan has been blamed for many things, prominent among them being one of the intellectual authors and cheerleaders for the US-led war in Iraq.” But even then, it appears that he was having trouble being pigeonholed; the author of the piece observed that he is “uncomfortable” with the title “neocon” and “insists he is ‘liberal’ and ‘progressive’ in a distinctly American tradition.” Now Kagan has freed himself to join Hillary in the ranks of progressives who get things done.

In May of 2014, writing in the New Republic, Kagan had a cover story titled “Superpowers Don’t Get to Retire.” It was an important critique of the Obama administration’s foreign policy. In it he outlined what he called the “cracking” and perhaps “collapsing” of the old world order established at the end of World War II when American leadership predominated, helped to keep the world stable, and prevented the Soviet empire from spreading into Western Europe. He was unhappy that Obama and the American public were retreating from the belief that the United States had a “global responsibility” to stay strong and lead the world, writing that:

Unless Americans can be led back to an understanding of their enlightened self-interest, to see again how their fate is entangled with that of the world, then the prospects for a peaceful twenty-first century in which Americans and American principles can thrive will be bleak.

It was a powerful essay. After a forum where he discussed his article, I asked him if he thought it would have any influence on the president. He replied that he hoped so, but he doubted it. He was right to have that fear.

The New York  Times ran a feature story about the article, noting Kagan’s hope that it might spark an “interventionist revival.” Kagan’s article was read at the White House, and soon after Obama gave a speech at West Point in which the president presented a “narrower vision for American force in world affairs.” Obama’s speech confirmed to many observers that this was the president’s rebuttal to Kagan.

The article’s author, Jason Horowitz, also noted that Kagan referred to himself as a “liberal interventionist.”

The article also gave us a hint of Kagan’s relationship with Hillary Clinton, so that it should come as no surprise that today, he would publicly endorse her for president. In 2014, he saw her as a “vessel into which many interventionists are pouring their hopes.” It also revealed that Kagan served with a group of bipartisan foreign policy intellectuals who advised her at the State Department, where his wife Victoria Nuland worked under Clinton as an assistant secretary of state. As for Clinton, he told the Times, “I feel comfortable with her on foreign policy.”

The Times immediately followed up with another article by the editor of The National Interest, Jacob Heilbrunn, a fierce opponent of neo-conservatives and interventionism. He said Kagan and Secretary of State Clinton would be a perfect fit:

Mrs. Clinton voted for the Iraq war; supported sending arms to Syrian rebels’ likened Russia’s president, Vladimir V. Putin, to Adolf Hitler; wholeheartedly backs Israel; and stresses the importance of promoting democracy.

Wanted: A New Politics of Character

I spent the weekend re-reading David Frum’s Dead Right. Published in 1995, Frum’s slim book is a gripping and devastating account of the failure of Ronald Reagan and George H.W. Bush to limit government. Frum’s thesis, which I do not believe he has ever recanted, is that the conservative movement became enamored with the trappings of power during the Reagan presidency, and stopped making the argument that America’s problems stem from our sprawling and dilapidated welfare state. Instead conservatives, like Reagan, told Americans they could indeed have it all: tax cuts and entitlements, big government at half the price. Frum’s solution was for conservatives to step back from the Republican Party, care somewhat less about elections, and spend more time convincing Americans that a radical reduction in the size and scope of government is necessary and just.

What really interested me, though, was Frum’s typology of post-Reagan conservatives. He divides them into three groups. There are optimists, led by Jack Kemp. There are moralists, led by William J. Bennett. And there are nationalists, led by Pat Buchanan.

Optimists say public policy is a matter of incentives. Human beings all want to do the right thing, but taxes and regulation get in the way. Cut taxes, reduce regulation, resurrect the gold standard, and people will flourish.

For the moralists, incentives are not enough. Character counts. Crime, welfare, education matter more to a moralist than tax rates or Social Security. Government can and should foster a public morality. And if conservatives do not promote bourgeois values such as fidelity, thrift, discipline, modesty, and hard work, then liberals will use their social and political power to promote values of their own.

Nationalists are concerned with the erosion of American sovereignty. Defense treaties commit us to wars we cannot win and should not fight. Trade agreements displace workers. Immigration alters the ethnic composition of the nation. The solution is to place “America first, and second, and third,” as Buchanan put it in the title of a famous National Interest essay.

It is worth considering where these groups stand today. Kemp protégé Paul Ryan is clearly the leader of the optimists. Donald Trump is clearly the leader of the nationalists. But I can’t tell you who the leader of the moralists is. I can’t name a prominent conservative known for advocating public morality, a political leader who has taken a stand on crime, on welfare, on family policy, on education. A major education bill was recently signed into law with little fanfare and even less debate. The Powerball jackpot has grown to more than $236 million, and no one bats an eye, no Republican presidential candidate suggests that gambling harms the weak.

Where did the moralists go? To some degree they were victims of their own success. Crime has fallen. Welfare was reformed. Standards and testing were written into education law. Other issues became more pressing. After 9/11, a lot of the moralists became heavily invested in foreign and defense policy. Defending the Iraq war, and advocating a strategy that could improve our situation there, was a full-time job. President Obama forced conservatives to adopt a defensive position—against Obamacare, against immigration reform, against the Iran deal. The disappointing endgame in Iraq, and the Republican elite’s drive to pass comprehensive immigration reform, and the diminishing returns from globalization created the conditions for a nationalist revival.

This outcome is unfortunate. The moralists were once the most interesting and intellectually vibrant school of conservatism. They accurately identified a weakening of American self-confidence, a growing sense of entitlement and anomie, the importance of civil society and the cultural fabric. And they are needed once more. The conditions of our cities and suburbs, the state of our schools, the disintegration of the family, gun violence, opioid addiction, mental illness, pornography, welfare—these are subjects ripe for fresh policy analysis. Some of that work is being done. But it rarely finds expression in the public square.

A new politics of character would incorporate the best insights of the other schools of conservatism while rejecting their excesses. It needn’t be beholden to the idea that tax cuts will generate enough revenue to pay for themselves. It would recognize that immigration and trade bring costs as well as benefits even as it condemns rhetorical excess. It would treat seriously the idea that government matters. And, perhaps most importantly, in the uncertain and turbulent political era we seem to be entering, a new politics of character would not be necessarily attached to one political party.

Voir encore:

Donald Trump: Defender of the Faith
Charles Krauthammer
The Washington Post
March 3 2016

What happened to the evangelicals? They were supposed to be the bedrock of the Ted Cruz candidacy. Yet on Super Tuesday he lost them to Donald Trump.

Cruz still did make a reasonably good showing, winning Alaska, Oklahoma and Texas, the latter by an impressive 17 points. But he didn’t have the great night he needed to put away Marco Rubio and emerge as Trump’s one remaining challenger.

Cruz had done all the groundwork to win evangelicals and sweep the South by putting together strong alliances with local pastors and leaders. And yet, outside Oklahoma and Texas, he lost them to Trump by stunning margins — by 21 points in Alabama, 13 in Georgia, 14 in Tennessee, 16 in Virginia and 36 in, of all places, Massachusetts.

How could this have happened? A more scripturally, spiritually flawed man than Trump would be hard to find. As several anti-Trump evangelical voices have argued, Christian witness cannot possibly support a thrice-married man with such an impressive list of sins, featuring especially spectacular displays of the seven deadlys.

These theological arguments are both eloquent and impassioned but, in this season of fear and anxiety, beside the point. This time around, evangelicals are not looking for someone like them. They’re looking for someone who will protect them.

They’ve tried backing exemplary Scripture-quoting Christians — without result. After Mike Huckabee and Rick Santorum and considerations of Cruz himself, they are increasingly reluctant to support like-minded candidates who are nonetheless incapable of advancing their cause in a hostile political arena so dominated by secularism.

They have no illusions about Trump. They have no expectations of religious uplift. What he offers them is not spirit but “muscle” (to borrow a word from the notorious former professor Melissa Click of the University of Missouri).

The transaction was illuminated by Trump’s January speech at Liberty University. His earlier halfhearted attempts to pose as a fellow evangelical were amusing and entirely unconvincing. At Liberty, he made another such I’m-one-of-you gesture by citing a biblical verse in “Two Corinthians,” thereby betraying a risible lack of familiarity with biblical language and usage.

Yet elsewhere in the speech, he described how Christians abroad are being massacred and Christians here at home are under cultural and political siege. He pledged: “We’re going to protect Christianity.”

Interesting locution. Not just Christians, but Christianity itself. What Trump promises is to stand outside the churchyard gates and protect the faithful inside. He’s the Roman centurion standing between them and both barbarians abroad and aggressive secularists at home.

The message is clear: I may not be one of you. I can’t recite or even correctly cite Scripture. But I will patrol the borders of Christendom on your behalf. After all, who do you want out there — a choir boy or a tough guy with a loaded gun and a kick-ass demeanor?

Evangelicals answered resoundingly. They went for Trump in a rout.

The essence of Trump’s appeal everywhere, far beyond evangelicals, is precisely the same: “I’m tough, I will protect you.” That’s why he remains so bulletproof. His lack of policy, the contradictory nature of his pronouncements that pass as policy — especially their capricious eruption and summary abandonment — have turned out to be an irrelevance.

Who cares? His support has nothing to do with actual prescriptions. Tuesday night, the immigration issue ranked low among Republican voters’ concerns. Only about 10 percent deemed it their No. 1 issue. The political success of Trump’s draconian immigration stance lies not in the policy but in the attitude — a not-going-to-take-it-anymore defiance.

That’s the reason none of the rhetorical outrages that would have destroyed another candidacy have even left a mark on Trump. He mocks John McCain’s heroism, insults Carly Fiorina’s looks, fawns over Vladimir Putin — nothing. If anything, he gains support for fearless “telling it like it is” candor.

This is a man who three times last Sunday refused to disavow David Duke and the Ku Klux Klan. No other candidate could survive that. Trump not only survives, he thrives. Two days later, he wins seven out of 11 Super Tuesday states and ascends to the threshold of presumptive nominee.

Which is why the only possible way to stop Trump is a full-scale, open-the-bomb-bay-doors attack on the very core of his appeal: his persona of the tough guy you can trust to protect you.

It may be too late. But everything else will simply bounce off the Teflon.

Voir de même:

Whither the GOP?
Charles Krauthammer
The Washington Post
January 28, 2016

Big-government populism, small-government austerity, or conservative reform? It’s hard to believe that the United States, having resisted the siren song of socialism during its entire 20th-century heyday (the only major democracy to do so), should suddenly succumb to socialism’s charms a generation after its intellectual demise. Indeed, the prospect of socialist Bernie Sanders, whatever his current momentum, winning the Democratic nomination remains far-fetched. The Dems would be risking a November electoral disaster of historic dimensions. Yet there is no denying how far Sanders has pulled his party to the left — and how hard the establishment candidate, Hillary Clinton, has been racing to catch up. The Republicans, on the other hand, are dealing with a full-scale riot. The temptation they face is trading in a century of conservatism for Trumpism. The 2016 presidential race has turned into an epic contest between the ethno-nationalist populism of Donald Trump and traditional conservatism, though in two varieties: the scorched-earth fundamentalist version of Ted Cruz, and a reformist version, represented by Marco Rubio (and several so-called establishment candidates) and articulated most fully by non-candidate Paul Ryan and a cluster of highly productive thinkers and policy wonks dubbed “reformicons.”
Trump insists that he’s a conservative, but in his pronouncements and policies, conservatism seems more of a rental — a three-story penthouse rental with Central Park view, to be sure — than an ideological home. Trump protests that Ronald Reagan, too, migrated from left to right. True, but Reagan’s transformation occurred in his 40s — not, as with Trump, in his 60s. In radically different ways, Trump and Sanders are addressing the deep anxiety stemming from the secular stagnation in wages and living standards that has squeezed the middle and working classes for a generation. Sanders locates the villainy in a billionaire class that has rigged both the economic and the political systems. Trump blames foreigners, most prominently those cunning Mexicans, Chinese, Japanese, and Saudis who’ve been taking merciless advantage of us, in concert with America’s own leaders, who are, alternatively, stupid and incompetent or bought and corrupt.
Hence Trump’s most famous policy recommendations: anti-immigrant, including the forced deportation of 11 million people; anti-trade, with a 45 percent tariff on Chinese goods and a 35 percent tariff on U.S. manufacturing moved to Mexico; and anti-Muslim, most notoriously a complete ban on entry into the U.S. Temporary only, we are assured, except that the ban applies “until our country’s representatives can figure out what is going on” — a standard so indeterminate as to be meaningless.
Trump has limited concern for the central tenet of American conservatism (and most especially of the tea-party movement) — limited government. The most telling example is his whole-hearted support for “eminent domain,” i.e. the forcible appropriation by government of private property. Trump called it “wonderful.” Trump has limited concern for the central tenet of American conservatism — limited government. Trump has not yet called Vladimir Putin wonderful, but he has taken a shine to the swaggering mini-czar who seems to run his trains on time. When informed that Putin kills opponents and journalists, Trump’s initial reaction was, “Well, I think that our country does plenty of killing, also,” the kind of moronic what-about-the-Crusades moral equivalence that conservatives have railed against for decades. Although, to be fair, after some prompting, Trump did come out against the killing of journalists. Cruz is often lumped with Trump in the “anti-establishment” camp. That suited Cruz tactically for a while, but it’s fairly meaningless, given that “establishment” can mean anything these days — and given the huge gulf between the political philosophies of the two men. Cruz is a genuine conservative — austere, indeed radical, so much so that he considers mainstream congressional conservatives apostates. And he finds Trump not conservative at all, as he is now furiously, belatedly insisting.
My personal preference is for the third ideological alternative, the reform conservatism that locates the source of our problems not in heartless billionaires or crafty foreigners, but in our superannuated, increasingly sclerotic 20th-century welfare-state structures. Their desperate need for reform has been overshadowed by the new populism, but Speaker Ryan is determined to introduce a serious reform agenda in this year’s Congress — boring stuff like welfare reform, health-care reform, tax reform, and institutional congressional reforms such as the return to “regular order.” Paired with a president like Rubio (or Chris Christie or Carly Fiorina, to go longshot), such an agenda would give conservatism its best opportunity since Reagan to become the country’s governing philosophy. Unless the GOP takes the populist leap. In which case, a conservative restoration will be a long time coming.

— Charles Krauthammer is a nationally syndicated columnist. © 2016 The Washington Post Writers Group.

Voir aussi:

The three-cornered fight for the soul of the GOP
Charles Krauthammer
The Washington Post
February 11, 2016

The New Hampshire results have solidified the reigning cliché that the 2016 campaign is an anti-establishment revolt of both the Left and the Right. Largely overlooked, however, is the role played in setting the national mood by the seven-year legacy of the Obama presidency. Yes, you hear constant denunciations of institutions, parties, leaders, donors, lobbyists, influence peddlers. But the starting point of the bipartisan critique is the social, economic, and geopolitical wreckage all around us. Bernie Sanders is careful never to blame Obama directly, but his description of the America Obama leaves behind is devastating — a wasteland of stagnant wages, rising inequality, a sinking middle class, young people crushed by debt, the American Dream dying. Take away the Brooklyn accent and the Larry David mannerisms and you would have thought you were listening to a Republican candidate. After all, who’s been in charge for the last seven years? Donald Trump is even more colorful in describing the current “mess” and more direct in attributing it to the country’s leadership — most pungently, its stupidity and incompetence. Both candidates are not just anti-establishment but anti–status quo. The revolt is as much about the Obama legacy as it is about institutions. Look at New Hampshire. Hillary Clinton had made a strategic decision, as highlighted in the debates, to wrap herself in the mantle of the Obama presidency. Big mistake. She lost New Hampshire by three touchdowns.
Beyond railing against the wreckage, the other commonality between the two big New Hampshire winners is in the nature of the cure they offer. Let the others propose carefully budgeted five-point plans. Sanders and Trump offer magic. Take Sanders’s New Hampshire victory speech. It promised the moon: college education, free; universal health care, free; world peace, also free because we won’t be “the policeman of the world” (mythical Sunni armies will presumably be doing that for us). Plus a guaranteed $15 minimum wage. All to be achieved by taxing the rich. Who can be against a “speculation” tax (whatever that means)? Share article on Facebook share Tweet article tweet So with Trump. Leave it to him. Jobs will flow back in a rush from China, from Japan, from Mexico, from everywhere. Universal health care, with Obamacare replaced by “something terrific.” Veterans finally taken care of. Drugs stopped cold at the border. Indeed, an end to drug addiction itself. Victory upon victory of every kind. How? That question never comes up anymore. No one expects an answer. His will be done, on earth if not yet in heaven. Yes, people love Trump’s contempt for the “establishment” — which as far as I can tell means anything not Trump — but what is truly thrilling is the promise of a near-biblical restoration. As painless as Sanders’s.
In truth, Trump and Sanders are soaring not just by defying the establishment, but by defying logic and history. Sanders’s magic potion is socialism; Trump’s is Trump. The young Democrats swooning for Sanders appear unfamiliar with socialism’s century-long career, a dismal tale of ruination from Russia to Cuba to Venezuela. Indeed, are they even aware that China’s greatest reduction in poverty in human history correlates precisely with the degree to which it has given up socialism? Trump’s magic is toughness — toughness in a world of losers. The power and will of the caudillo will make everything right. Apart from the fact that strongman rule contradicts the American constitutional tradition of limited and constrained government, caudillo populism simply doesn’t work. It accounts in a large part for the relative backwardness of Africa and Latin America. In 1900, Argentina had a per capita income fully 70 percent of ours. After a 20th century wallowing in Peronism and its imitators, Argentina is a basket case, its per capita income now 23 percent of ours.
There certainly is a crisis of confidence in the country’s institutions. But that’s hardly new. The current run of endemic distrust began with Vietnam and Watergate. Yet not in our lifetimes have the left and right populism of the Sanders and Trump variety enjoyed such massive support. The added factor is the Obama effect, the depressed and anxious mood of a nation experiencing its worst economic recovery since World War II and watching its power and influence abroad decline amid a willed global retreat. The result is a politics of high fantasy. Things can’t get any worse, we hear, so why not shake things up to their foundation? Anyone who thinks things can’t get any worse knows nothing. And risks everything.

Voir également:

Mugged by reality
Once the warrior queen of neoconservatism, Jeane Kirkpatrick died a critic of Bush’s unilateralism. Her death illuminates the conflicting legacies of the movement she helped found.
Sidney Blumenthal

Salon

Dec 14, 2006

The death last week of Jeane Kirkpatrick — ambassador to the United Nations during Ronald Reagan’s first term and the highest-ranking neoconservative in his administration — coincided with President Bush’s rejection of the Baker-Hamilton Commission report on Iraq and his subsequent consultations with neoconservatives to entrench his belief in “victory.” But rather than providing a sobering but inspirational backdrop for Bush’s heroic stand against the foreign-policy establishment, Kirkpatrick’s passing illuminates the conflicting legacies of the ideological movement of which she was once an icon and the confusion that surrounds a president who demands certitudes.

In its obituary, the New York Times buried a surprising scoop about her last act of diplomacy, when she was sent by President Bush on a secret mission to Geneva in March 2003 to justify the invasion of Iraq to Arab foreign ministers. “The marching orders we received were to argue that preemptive war is legitimate,” Alan Gerson, her former general counsel, recalled. “She said: ‘No one will buy it. If that’s the position, count me out.’” Instead, she argued that Saddam Hussein was in violation of United Nations resolutions. Her hitherto unknown rejection of Bush’s unilateralism and extolling of international order apparently was her final commentary on neoconservatism.

“A neoconservative is a liberal who has been mugged by reality,” neoconservative godfather Irving Kristol remarked in a famously cynical line. At the time of her death, Kirkpatrick was a neoconservative mugged by reality and a shadow of her former ferocious self. Once the warrior queen of neoconservatism, she ended as an unexplained skeptic, less the Valkyrie than the world-weary doubter, akin to the disillusioned Francis Fukuyama but without the tears of an apologetic manifesto. She checked out silently, leaving no equivalent of a political testament.

Norman Podhoretz, who had been her editor at Commentary, disclosed near the end of an obituary he published in the Weekly Standard that she had grown disenchanted. “She had serious reservations about the prudence of the Bush Doctrine, which she evidently saw neither as an analogue of the Truman Doctrine nor as a revival of the Reaganite spirit in foreign policy,” he wrote. “Even so, she was clearly reluctant to join in the clamor against it, which for all practical purposes meant relegating herself to the sidelines.” But Podhoretz declined to reveal more details of her disapproval. Abruptly, he assumed the pose of a commissar, praising her “brilliant service on the ideological front” and awarded her “laurels” for what she “earned in World War III,” though “what I persist in calling World War IV” failed to “tempt her back into battle.” Comrade Podhoretz’s oblique admission of her absence “on the ideological front” and the posthumous anecdote in the Times obituary are the runes of her alienation.

Jeane Kirkpatrick first came to public attention when her article “Dictatorships and Double Standards” was published in Commentary in November 1979. The Georgetown University professor’s slashing attack on the Carter administration, appearing just as the Soviet Union invaded Afghanistan and the Iranian hostage crisis began, became one of the principal theoretical documents of neoconservatism and platforms for the Reagan campaign. In this seminal piece, which immediately vaulted her to prominence, Kirkpatrick argued that Carter’s adherence to human rights undermined traditional authoritarian regimes allied with the United States in the Cold War. “Authoritarian” states, she posited, could slowly change into democratic ones, unlike “totalitarian” ones. “The history of this century provides no grounds for expecting that radical totalitarian regimes will transform themselves,” she wrote.

History has not been kind to most of her ideas. The opening sentence of her essay betrays it as a howling anachronism. “The failure of the Carter administration’s foreign policy is now clear to everyone,” Kirkpatrick began. But where was she going? Her devastating punch line was that Carter’s “crowning achievement has been to lay the groundwork for a transfer of the Panama Canal from the United States to a swaggering Latin dictator of Castroite bent.” It may be hard to remember that Carter’s Panama Canal Treaty was then a red-hot right-wing cause, especially seized upon by Reagan as a surrender of America’s Manifest Destiny, and that the supposed “Latin dictator” is long gone.

Kirkpatrick’s central idea that communism was implacably resistant to change was, of course, belied by the collapse of the Soviet Union. And Carter’s advancement of human rights is generally acknowledged as a contributing factor in its downfall. Kirkpatrick’s awestruck description of gathering Soviet strength, universally shared on the right, was a fundamental misreading of the symptoms of a rapidly decaying system entering its terminal crisis. But in its time her view about the perpetual survival of communism was accepted as an eternal verity.

It may also be little recalled that alongside her mocking of human rights and “moralism” as “continuous self-abasement,” Kirkpatrick ridiculed Carter for not invading Iran, even before the hostage taking. “Where once upon a time an American President might have sent Marines to assure the protection of American strategic interests, there is no room for force in this world of progress and self-determination,” she wrote.

Kirkpatrick’s record in office was as callous as her rhetoric was caustic. The barbarity of Reagan’s policies in Latin America is largely forgotten, while the sordid assault on constitutional government in the Iran-contra scandal that flowed from it is rarely discussed. Kirkpatrick was obsessively fixed on Central America as a decisive cockpit of the Cold War and helped direct the administration’s focus there. In the name of ideological struggle, she rallied support for authoritarian juntas throughout the Western Hemisphere.

On Dec. 2, 1980, a month after Reagan’s election, four Roman Catholic Maryknoll nuns, dedicated to assisting peasants in El Salvador, then ruled by a junta that had provoked a guerrilla insurgency, were murdered; independent investigations and a trial later proved that Salvadoran National Guardsmen killed them on orders from above. Two weeks after these targeted assassinations, Kirkpatrick, just named to the U.N. post, leapt to the defense of the junta. “I don’t think the government of El Salvador was responsible,” she declared. “The nuns were not just nuns; the nuns were political activists.”

Kirkpatrick was an ardent protector of the El Salvador junta, among other juntas from Guatemala (where the regime waged a genocidal war against Indian peasants) to Honduras, and from Chile to Argentina. (After the National Guard massacred more than 900 men, women and children in the Salvadoran village of El Mozote on Dec. 11, 1981, the Reagan administration sent Kirkpatrick’s closest neoconservative ally within the administration, Elliott Abrams, then assistant secretary of state for human rights, before a Senate committee to testify that the reports of slaughter at El Mozote, later proved conclusively, “were not credible.” (After pleading guilty to lying to Congress in the Iran-contra scandal, Abrams was pardoned; he is currently deputy national security advisor in charge of Middle East affairs.)

In August 1981, Kirkpatrick flew to Chile to meet with Gen. Augusto Pinochet, who had overthrown the democracy there eight years earlier. “Most pleasant,” said Kirkpatrick about their conversation. She announced that the Reagan administration’s intention was to “normalize completely its relations with Chile,” including reinstating arms sales. Two days after her visit, Pinochet used Kirkpatrick’s bestowal of legitimacy to expel the chairman of the Chilean Human Rights Commission and other prominent opposition leaders. One month later, Amnesty International issued a report noting that “torture still appears to be a systematic part of official policy.”

Kirkpatrick considered herself a special friend of the Argentine junta. On April 2, 1982, she attended a dinner at the Argentine Embassy in Washington. While she was there, the regime launched an invasion of the British-governed Falkland Islands off the Argentine coast. The Argentines took Kirkpatrick’s presence as evidence of tacit official approval. The Falklands war that followed between an authoritarian regime and a democracy, between countries led by a military strongman and a conservative prime minister, Margaret Thatcher, to whom Kirkpatrick was occasionally compared, had not been foreshadowed in Kirkpatrick’s theories. Nor did she imagine the overthrow of the Argentine junta when it lost the war.

Voir enfin:

Superpowers Don’t Get to Retire

What our tired country still owes the world

I.

Almost 70 years ago, a new world order was born from the rubble of World War II, built by and around the power of the United States. Today that world order shows signs of cracking, and perhaps even collapsing. The Russia-Ukraine and Syria crises, and the world’s tepid response, the general upheaval in the greater Middle East and North Africa, the growing nationalist and great-power tensions in East Asia, the worldwide advance of autocracy and retreat of democracy—taken individually, these problems are neither unprecedented nor unmanageable. But collectively they are a sign that something is changing, and perhaps more quickly than we may imagine. They may signal a transition into a different world order or into a world disorder of a kind not seen since the 1930s.

If a breakdown in the world order that America made is occurring, it is not because America’s power is declining—America’s wealth, power, and potential influence remain adequate to meet the present challenges. It is not because the world has become more complex and intractable—the world has always been complex and intractable. And it is not simply war-weariness. Strangely enough, it is an intellectual problem, a question of identity and purpose.

Many Americans and their political leaders in both parties, including President Obama, have either forgotten or rejected the assumptions that undergirded American foreign policy for the past seven decades. In particular, American foreign policy may be moving away from the sense of global responsibility that equated American interests with the interests of many others around the world and back toward the defense of narrower, more parochial national interests. This is sometimes called “isolationism,” but that is not the right word. It may be more correctly described as a search for normalcy. At the core of American unease is a desire to shed the unusual burdens of responsibility that previous generations of Americans took on in World War II and throughout the cold war and to return to being a more normal kind of nation, more attuned to its own needs and less to those of the wider world.

If this is indeed what a majority of Americans seek today, then the current period of retrenchment will not be a temporary pause before an inevitable return to global activism. It will mark a new phase in the evolution of America’s foreign policy. And because America’s role in shaping the world order has been so unusually powerful and pervasive, it will also begin a new phase in the international system, one that promises not to be marginally different but radically different from what we have known these past 70 years. Unless Americans can be led back to an understanding of their enlightened self-interest, to see again how their fate is entangled with that of the world, then the prospects for a peaceful twenty-first century in which Americans and American principles can thrive will be bleak.


To understand where America, and the world, may be heading, it is useful to remind ourselves where we have been—of the choices that Americans made decades ago and of the profound, world-changing consequences of those choices.

For Americans, the choice was never been between isolationism and internationalism. With their acquisitive drive for wealth and happiness, their love of commerce, their economic and (in earlier times) territorial expansiveness, and their universalistic ideology, they never had it in them to wall themselves off from the rest of the world. Tokugawa Japan and Ming China were isolationist. Americans have always been more like republican Rome or ancient Athens, a people and a nation on the move.

When, roughly 70 years ago, American foreign policy underwent a revolutionary transformation, it was not a transformation from isolationism to internationalism. What Americans had rejected before World War II was a steady global involvement, with commitments to other nations and responsibilities for the general well-being of the world. That was what the so-called “internationalists” of the time wanted for the United States. Theodore Roosevelt, John Hay, Henry Cabot Lodge, Elihu Root, Henry Stimson, Woodrow Wilson, and many others believed that Americans ought to take on a much bigger role in world affairs, as befitted their growing power. The United States had become “more and more the balance of power of the whole globe,” Roosevelt observed, and it ought to behave accordingly. And indeed, following the Spanish-American War and for the first two decades of the twentieth century, the United States did pursue a wider and deeper global involvement than it had ever done before, culminating in the dispatch of two million troops to France. When World War I ended, Wilson, like Roosevelt before him, ambitiously set out to make the United States a central player in world affairs. Beseeched by all the European powers after the war—for American financing aid to steady their economies and for American security guarantees against each other—Wilson wanted the United States to commit itself to an enduring global role. The world, he warned Americans, would be “absolutely in despair if America deserts it.” Wilson’s League of Nations (actually it had been Roosevelt’s idea first), although couched in the idealistic language of universal principles and collective security, was meant above all to serve as the vehicle for American power and influence in support of a new liberal world order.

But Americans rejected this role. Disillusioned by the compromises and imperfections of the Versailles Treaty, mourning the loss of more than 100,000 dead soldiers, skeptical about American participation in the league, and spurred on by Republicans eager to defeat Wilson and recapture the White House, a majority of Americans came to oppose not only the league but also the internationalists’ broad vision of America’s global role. This was no absentminded lapse back into nonexistent isolationist traditions. It was a deliberate decision to turn away from the increasingly active global involvement of the previous two decades, to adopt a foreign policy of far greater restraint, and above all to avoid future military interventions beyond the Western Hemisphere. Wilson’s Republican successors promised, and the American public welcomed, what Warren Harding called a “return to normalcy.”

Normalcy in the 1920s did not mean isolation. Americans continued to trade, to invest, and to travel overseas; their navy was equaled in size only by Britain’s, and had fleets in the Atlantic and the Pacific; and their diplomats pursued treaties to control the arms race and to “outlaw” war. Normalcy simply meant defining America’s national interests the way most other nations defined theirs. It meant defending the homeland, avoiding overseas commitments, preserving the country’s independence and freedom of action, and creating prosperity at home. The problems of Europe and Asia were not America’s problems, and they could be solved, or not solved, without American help. This applied to global economic issues as well. Harding wanted to “prosper America first,” and he did. The 1920s were boom years for the American economy, while Europe’s postwar economies stagnated.

To the vast majority of Americans, normalcy seemed a reasonable response to the world of the 1920s, after the enormous exertions of the Wilson years. There were no obvious threats on the horizon. Postwar Weimar Germany was a faltering republic more likely to collapse than to take another stab at continental dominance. Bolshevik Russia was wracked by civil war and economic crisis. Japan, though growing in power and ambition, was a fragile democracy with a seat on the League of Nations permanent council. To most Americans in the 1920s, the greatest risk to America came not from foreign powers but from those misguided “internationalists” and the greedy bankers and war profiteers who would involve the nation in foreign conflicts that were none of America’s business.

This consensus was broad, deep, and bipartisan, and Americans stayed on the course of normalcy for two full decades. They did so even as the world order—no longer upheld by the old combination of British naval might and a relatively stable balance of power in Europe and Asia—began to fray and then collapse. The Japanese invasion of Manchuria in 1931; Hitler’s rise to power in 1933; Mussolini’s invasion of Ethiopia in 1935; Germany’s remilitarization of the Rhineland, and the German and Italian intervention in the Spanish Civil War, in 1936; Japan’s invasion of central China in 1937; Hitler’s absorption of Austria, followed by his annexation and eventual conquest of Czechoslovakia in 1938 and 1939—all these events troubled and at times appalled Americans. They were not ignorant of what was going on. Even back then information traveled widely and rapidly, and the newspapers and newsreels were filled with stories about each unfolding crisis. Reports of Mussolini’s dive-bombers dropping their ordnance on spear-carrying Ethiopians; Germany’s aerial bombing of the civilian population of Guernica; Japan’s rampage of rape, pillage, and murder in Nanking—they were horrific and regrettable. But they were not reasons for the United States to get involved. On the contrary, they were reasons for not getting involved. The worse things looked around the world, the more hopeless it all seemed, the less Americans wanted to have anything to do with it. The United States, it was widely believed, had no vital interests at stake in Manchuria, Ethiopia, Spain, or Czechoslovakia.

In fact, it was not clear that the United States had vital interests anywhere outside the Western Hemisphere. Even after the German invasion of Poland in 1939, and the outbreak of a general European war that followed, respected American strategic thinkers, priding themselves on “realistic thinking,” the “banishment of altruism and sentiment” from their analysis, and “single-minded attention to the national interests,” advised that, with two oceans and a strong navy standing between America and every great power in the world, the United States was invulnerable.A Japanese attack on, say, Hawaii, they ruled out as literally impossible. Republican Senator Robert A. Taft felt confident in saying that no power “would be stupid enough” to attack the United States “from across thousands of miles of ocean.” Nor would the United States suffer appreciably if Nazi Germany did manage to conquer all of Europe, including Great Britain, which by 1940 the realists regarded as a foregone conclusion. Taft saw no reason why the United States could not trade and conduct normal diplomacy with a Europe dominated by Nazi Germany just as it had with Great Britain and France. As the historian Howard K. Beale put it, nations “do not trade with one another because they like each other’s governments but because both sides find the exchange of goods desirable.”

Holders of such views were tagged with the disparaging label of “isolationist,” but as Hans Morgenthau later pointed out, they believed at the time that they were upholding the “realist tradition of American foreign policy.” The United States should not range “over the world like a knight-errant,” Taft admonished, “[protecting] democracy and ideals of good faith and [tilting] like Don Quixote against the windmills of fascism.” Taft insisted on seeing the world as it was, not as idealists wished it to be. The European war was the product of “national and racial animosities” that had existed “for centuries” and would continue to exist “for centuries to come,” he argued. To make a difference in the war, the United States would have to send millions of troops across the ocean, make an impossible amphibious landing on shores heavily defended by German forces, and then march across Europe against the world’s strongest army. The very thought was inconceivable. Much as they might wish to help Europe, therefore, Americans had “no power, even if we have the will, to be its savior.”

This view was so dominant and so politically popular that Franklin Roosevelt spent his first years in office muzzling his internationalist instincts and vowing to keep America out of another war—“I hate war!” he roared in a famous address in 1936. After Munich, however, he grew panicked, sensing that the Western powers, Britain and France, had lost the will to stand up to Hitler. And so he began trying to warn Americans of what he regarded as the coming threat. Yet it was difficult to counter the realists’ hardheaded analysis. Roosevelt could not prove that American security was directly endangered by what was happening in Europe. He was left making a case that really did appeal more to sentiment and idealism than to demonstrable threats to the American homeland.

Even if the United States faced no immediate danger of military attack, Roosevelt argued, if Hitler, Mussolini, and Imperial Japan were allowed to have their way, the world would be a “shabby and dangerous place to live in—yes, even for Americans to live in.” America would become a “lone island” in a world dominated by the “philosophy of force.” The “institutions of democracy” would be placed at risk even if America’s security was not, because America would have to become an armed camp to defend itself. Roosevelt urged Americans to look beyond their immediate physical security. “There comes a time in the affairs of men,” he said, “when they must prepare to defend, not their homes alone, but the tenets of faith and humanity on which their churches, their governments, and their very civilization are founded. The defense of religion, of democracy, and of good faith among nations is all the same fight. To save one we must now make up our minds to save all.”

Such arguments, along with the fall of France and the Battle of Britain, did help convince Americans that they had a stake in the outcome of the European struggle, but it did not convince them to go to war. That decision followed only after Pearl Harbor. The Japanese attack, Hitler’s subsequent declaration of war, and America’s full-scale entry into the conflicts in both Europe and Asia were a traumatic shock to Americans, especially for those in positions of power. That which had been deemed impossible had proved possible, and long-held assumptions about American security in a troubled world collapsed in a single day.


The events of 1941 forced a fundamental reassessment not only of America’s global strategy but also of how to define America’s interests. Even as they waged the struggle against Germany and Japan, Roosevelt and his advisers during the war began thinking of how the postwar world ought to be shaped, and they took as their guide what they considered the lessons of the previous two decades.

The first had to do with security. The Japanese attack had proved that vast oceans and even a strong navy no longer provided adequate defense against attack. More broadly, there was the realization—or rather the rediscovery—of an old understanding: that the rise of a hostile hegemonic power on the Eurasian landmass could eventually threaten America’s core security interests as well as its economic well-being. As a corollary, there was the “lesson of Munich”: would-be aggressors in Eurasia had to be deterred before they became too strong to be stopped short of all-out war.

Another lesson was that the United States had an interest in political developments in Eurasia. Walter Lippmann argued that, for Americans to enjoy both “physical security” and the preservation of their “free way of life,” they had to ensure that “the other shore of the Atlantic” remained always in the hands of “friendly,” “trustworthy” democracies. For two decades, people had sneered at “Woodrow Wilson’s demand that the world must be made safe for democracy,” Lippmann commented, but Wilson had been right. Under the control of “free governments the shores and waters of the Atlantic” had become the “geographical center of human liberty.” The Atlantic Charter and Roosevelt’s Four Freedoms reflected this revived conviction that the well-being of democracy in the world was not only desirable but important to America’s security.

Then there was the global economy. In the late 1920s and throughout the 1930s, the United States had sought mostly domestic remedies for the Great Depression, raising its own tariffs, choking off lending abroad, refusing to join other nations in a common monetary policy, and generally protecting the American economy while ignoring the world economy. By 1941, however, Roosevelt and his advisers had concluded that both America’s prosperity and its security depended on a healthy world economy. Poverty and economic dislocation had played a major role in the rise of both Hitler and Bolshevism. The United States bore much of the blame, for although it had been the world’s leading economic power in the 1920s and 1930s, it had failed to play a constructive and responsible role in stabilizing the global economy.

Finally, there was the issue of American public support for global involvement. In the 1920s and 1930s, Americans had been allowed and even encouraged by their political leaders to believe that the United States was immune to the world’s troubles. They could not be allowed to fall back into such complacency. They could no longer regard events thousands of miles away as of no concern to them. To Roosevelt, assuring public support for a larger and more consistent American role in the world was going to be among the greatest challenges after the war. Americans had to understand, as Reinhold Niebuhr wrote in April 1943, that “the world problem cannot be solved if America does not accept its full share of responsibility in solving it.”


That share was to be sizeable. convinced that World War II had been the result not of any single incident but rather of the overall breakdown of world order, politically, economically, and strategically, American leaders set out to erect and sustain a new order that could endure. This time it was to be a world order built around American economic, political, and military power. Europeans had proved incapable of keeping the peace. Asia was entirely unstable on its own. Any new order would depend on the United States. It would become the center of a new economic system that would encourage open trade and provide financial assistance and loans to nations struggling to stay afloat. It would take a substantial and active part in the occupation and transformation of the defeated powers, ensuring that some form of democracy took root in place of the dictatorships that had led those nations to war. America would also have to possess preponderant military strength and when necessary deploy sufficient power to preserve stability and security in Europe, Asia, and the Middle East.

Military force played a central part in the calculations of Roosevelt and his advisers as they set out to establish and defend the new liberal world order. “Peace must be kept by force,” Roosevelt insisted. There was “no other way.” He anticipated that an American occupation force of one million troops would be necessary to keep the peace in Europe, for at least a year and perhaps longer. During the war, the Joint Chiefs envisioned establishing military bases around the world in “areas well removed from the United States” so that any fighting would take place “nearer the enemy” rather than near American territory.

Roosevelt naturally hoped to avoid the repeated and extended deployment of American ground forces overseas, since he feared the public would not tolerate it. But he did expect that the United States would have to send at least planes and ships whenever called upon by the U.N. Security Council. As Cordell Hull insisted at the Dumbarton Oaks conference in 1944, American military forces had to be “available promptly, in adequate measure, and with certainty.” In fact, Roosevelt anticipated that requests from the Security Council would be so frequent that he did not want the president to have to go to Congress each time for approval of the use of force. The Security Council had to have “the power to act quickly and decisively to keep the peace by force, if necessary,” Roosevelt explained, and so the American representative had to be given advance authority to act.

Roosevelt supported the United Nations but was not a great believer in collective security. American power, he believed, would be the key. He saw the United Nations much as Wilson had seen the League of Nations, as a vehicle for U.S. global involvement. Indeed, as the historian Robert Dallek has noted, for Roosevelt the United Nations was partly meant to “obscure” the central role American power was to play in the new world order— obscure it, that is, from Americans.


II.

This new American grand strategy for the postwar world could not have been a more radical departure from “normalcy.” Its goals were not simply defense of the territory, prosperity, and sovereign independence of the American people, but also the promotion of a liberal world order that would defend not only America’s interests but those of many other nations as well. The rise of a Eurasian hegemon would threaten other nations long before it would threaten the United States, for instance, yet Americans now accepted primary responsibility for preventing it. The new strategy was not selfless or altruistic. American officials believed that it was in the best interest of the United States. But neither did it fit the normal definition of the “national interest.” As Dean Acheson explained, Americans had to learn to “operate in a pattern of responsibility which is greater than our own interests.” This was the real revolution in American foreign policy.

The new strategy was not directed at any particular nation or any specific threat—at least not at first. The Soviet Union had not yet emerged as the next great challenge to the new global order. During World War II, Roosevelt and most other top officials expected mutual cooperation with the Soviets after the war, and even as late as 1945, Acheson still believed in the possibility of partnership with Moscow. Rather than responding to a specific threat, the new grand strategy aimed at preventing a general collapse of global order, which meant supporting an open international economic system, enforcing principles of international behavior, supporting, where possible, democratic governments, encouraging a minimum of respect for human rights, as defined in the U.N. Charter, and generally promoting the kind of world that suited Americans and those who shared their beliefs.

This new and wide-ranging set of goals and responsibilities completely reoriented the posture of American foreign policy. Instead of essentially leaning back, waiting for threats to emerge, responding, and then pulling back again, the new strategy required a constant and pervasive forward involvement in the affairs of the world. The new economic strategy aimed to prevent economic crises before they resulted in revolution or despotism. The new military strategy aimed to discourage would-be aggressors before they became aggressors, or as Roosevelt put it, to “end future wars by stepping on their necks before they grow up.”

The new forward-leaning posture became especially pronounced as the postwar era transitioned into the cold war. The Marshall Plan aimed to shore up Western European economies and democracies before they collapsed and succumbed to communism. The Truman Doctrine aimed to bolster Greece and Turkey before they fell to communist subversion. When the communist revolution triumphed in China in 1949, American critics blamed the Truman administration for not doing enough to prevent it—a charge, fair or not, that no one would have thought to make before World War II. The unanticipated North Korean invasion of the South produced panic in Washington and, in the minds of Truman and his advisers, powerfully reinforced the “lesson of Munich.” Henceforth the United States would have to be vigilant and ready to act, with force, anywhere in the world.

All of this was precisely what the anti-interventionist critics had warned about in the 1930s. Taft, a thoughtful and intelligent man, had indeed predicted that, once sent off to the war, American forces would never come home again. Victory would prove as much a curse as a blessing. American troops, Taft had warned, “would have to police Europe or maintain the balance of power there by force of arms” indefinitely. Beale had cautioned that, if freedom and democracy were the goals, as Roosevelt claimed, then the United States was going to have to “maintain democracy by armed force on the Continent of Europe” and keep a “navy large enough to establish ‘freedom of the seas’ … on all the oceans of the world.” It was a prescription at once for bankruptcy and militarism at home and “unadulterated imperialism” abroad.

Roosevelt and other American statesmen originally hoped that the United States would not have to do everything by itself. Roosevelt planned to share global management among the “Four Policemen”—the United States, Great Britain, the Soviet Union, and China. And Truman in 1945 was bound and determined to slash the defense budget and bring as many troops home as possible. Yet within two years after the war ended, the new world order was already teetering on the edge of collapse along with hopes for global partnership with the other great powers. Britain quickly signaled its inability to play its historic role, even in the Mediterranean. China descended into civil war and revolution. And the Soviet Union emerged not as a supporter of the new order but, to American eyes, as its greatest opponent. The result was the disheartening realization that the United States was going to carry the lion’s share of the burden, just as Taft had warned. As Acheson later put it, the United States was going to have to be “the locomotive at the head of mankind,” while the rest of the world was going to be “the caboose.”

Roosevelt had always worried that the American people would never accept such an expansive and seemingly open-ended global role. Three months before he died, in his last State of the Union address, in January 1945, he attempted to rally them for the task ahead. “In our disillusionment after the last war,” he reminded the American public, “we gave up the hope of gradually achieving a better peace because we had not the courage to fulfill our responsibilities in an admittedly imperfect world. We must not let that happen again, or we shall follow the same tragic road again—the road to a third world war.”


That was the last time, before 1989, that an American statesman would think of American global responsibilities without reference to the Soviet Union or to international communism. The onset of the cold war, the panicked American response to Soviet policies in Eastern Europe and in the Middle East, and the recurrent American paranoia about the danger of communist subversion at home answered FDR’s fears about public support. To many Americans, Soviet communism seemed an even more direct threat to their way of life than Hitler and the Nazis. Fighting it, therefore, proved an easier strategy to comprehend and support than shouldering “responsibilities in an admittedly imperfect world.” Although there was intense and often divisive debate over foreign policy during the cold war, and much dissent voiced by critics of anti-communist containment, especially during and just after the Vietnam war, a majority of Americans proved consistently willing to go to great lengths in the name of containing communism. In the late 1940s and 1950s, they provided billions of dollars for European reconstruction and made military alliances with former adversaries such as Japan and Germany and other European powers they had once disdained and mistrusted. They even extended nuclear guarantees to deter a Soviet conventional invasion of Europe, voluntarily making themselves targets of Soviet nuclear weapons in the event of a European war. In the 1950s and 1960s, they often spent 10 percent or more of their GDP on defense. They deployed hundreds of thousands of troops overseas, indefinitely, in Europe and Asia—almost a million during the Eisenhower years. They fought in costly wars in Korea and Vietnam, with uncertain and unsatisfying results.

Justifying everything in terms of the anti-communist struggle may have been, to borrow Acheson’s phrase, “clearer than truth,” but it worked. Fear of communism, combined with fear of the Soviet Union as a geopolitical threat, allowed a majority of Americans and American policymakers to view practically any policy directed against communist forces, or even against suspected communist forces, anywhere in the world as directly serving the nation’s vital interests. In 1965, even David Halberstam believed that preventing a communist victory in Vietnam was “vital to our national interest.” A decade and a half later, Jimmy Carter, who had come to office warning, not entirely unreasonably, against an “inordinate fear of communism,” was forced to announce a dramatic shift of policy in response to a Soviet invasion of Afghanistan, a country that not two Americans in a million could have found on a map and where no direct American interest could be identified, other than the fact that the Soviets were there. Yes, the general feeling went, the United States had taken on unprecedented global responsibilities, but it had done so because American interests were directly threatened by an unprecedented global challenge.

So Americans for more than four decades proved willing to support the expansive and active foreign policy that Roosevelt and his advisers had envisioned—indeed, probably much more than they envisioned—and the results were extraordinary. In the half-century following World War II, the United States successfully established, protected, and advanced a liberal world order, carving out a vast “free world” within which an unprecedented era of peace and prosperity could flower in Western Europe, East Asia, and the Western Hemisphere. Although tensions between the United States and the Soviet Union sometimes rose to dangerous levels, the period was characterized above all by peace among the great powers. The United States and the Soviet Union did not come to blows, and just as importantly, the American presence in Europe and East Asia put an end to the cycles of war that had torn both regions since the late nineteenth century. The number of democracies in the world grew dramatically. The international trading system expanded and deepened. Most of the world enjoyed an unprecedented prosperity. There was no shortage of disasters and near-disasters, as well as the two costly wars in Asia—but the strategy was largely successful, so much so that the Soviet empire finally collapsed or voluntarily withdrew, peacefully, under the pressure of the West’s economic and political success, and the liberal order then expanded to include the rest of Europe and most of Asia. All of this was the result of many forces—the political and economic integration of Europe, the success of Japan and Germany, and the rise of other successful Asian economies—but none of it would have been possible without a United States willing and able to play the abnormal and unusual role of preserver and defender of a liberal world order.


America’s ability to play this role at all was due lessto the special virtues of the American people than to some remarkable advantages that put the United States in a historically unique position. The most important advantage was geography. For centuries the world’s cockpits of conflict had been in Europe, Asia, and the Middle East, where multiple powers shared common neighborhoods, jostled for primacy, and engaged in endless cycles of military competition and warfare. When the United States emerged as a great power at the end of the nineteenth century, it alone enjoyed fundamental security in a neighborhood in which it was already the unquestioned hegemon. This, along with its wealth and large population, gave the United States the ability to dispatch the bulk of its armed forces thousands of miles away to engage in protracted military operations. It also allowed the United States to station large numbers of troops permanently overseas if it so desired. And it could do all of this without leaving itself vulnerable to a neighboring power.

No other nation in the world was ever so situated. Even that other great island superpower, Great Britain, sat too close to the European continent to be invulnerable to attack, especially when the airplane and the long-range missile became major tools of warfare. Nor had Britain succeeded in securing its core strategic requirement: preventing the emergence of a hegemon on the continent. Although successful for two centuries in maintaining and managing its overseas empire, Britain failed to prevent the rise of German hegemony twice in the twentieth century, leading to two devastating wars that ultimately undid British global power. Britain failed because it had tried to play the role of balancer in Europe from “offshore.” Britons’ main concern was always defense of their far-flung empire, and they preferred to stay out of Europe if possible. Their inability or unwillingness to station troops on the continent in sufficient number, or at least reliably to guarantee that sufficient force would arrive quickly in an emergency, led would-be aggressors to calculate that decisive British military force would either not arrive on time or not arrive at all.

After World War II, Americans’ unique geographical advantage made possible an unprecedented global strategy. The United States was able to move beyond traditional national defense and beyond offshore balancing. It was able to become effectively both a European power and an Asian power, with troops permanently stationed “onshore” in both theaters simultaneously. The presence of American troops acted to remove doubt by potential aggressors that the United States would fight if its allies were attacked. For the next seven decades, this American presence enforced a general peace and stability in two regions that for at least a century had known almost constant great-power conflict.

Just as remarkable was the degree to which the rest of the nations in the liberal world generally accepted and even welcomed America’s overwhelming power. Again, the reason had as much to do with power and geography as with ideological affinity. It was true that for most nations in the world the United States appeared to be a relatively benign hegemon. But the core geopolitical reality was that other nations faced greater and more immediate threats from their neighbors than from the distant Americans. When those neighbors grew menacing, they looked to the United States as a natural partner—comforting for its ability to project power and defend them but comforting also for its distance.

The United States thus violated some of the cardinal rules of international relations. For decades, realists had believed that the only peaceful and stable world order was one based on a multipolar balance of power, a “concert” of nations poised in rough equilibrium in a system that all the players regarded as necessary and legitimate—like Europe in the years following the Congress of Vienna. This was the world with which Henry Kissinger felt comfortable and which he constantly predicted, even in the 1960s, was just right around the corner. Unipolarity was supposed to be inherently unstable and short-lived, because other great powers would always band together to balance against a power grown too strong—as had happened in Europe in response to the rise of France and Germany in the nineteenth and twentieth centuries. Richard Nixon expressed this alleged realist truism in a speech, no doubt penned under Kissinger’s influence, in 1972. “We must remember,” Nixon declared, that “the only time in the history of the world that we have had any extended period of peace is when there has been balance of power. It is when one nation becomes infinitely more powerful in relation to its potential competitor that the danger of war arises. So I believe in a world in which the United States is powerful. I think it will be a safer world and a better world if we have a strong, healthy United States, Europe, Soviet Union, China, Japan, each balancing.” But the United States was already disproving this thesis.

The broad acceptance of American power, best demonstrated by the large number of its allies and the absence of powerful nations joining the Soviet Union against it, created a unique situation in the world. No other nation in history had ever played such a role on a global scale, and arguably no other nation possibly could. The situation could not conform to a theory because it could not be replicated. It was sui generis.

Geography made it possible for the United States to play this unique role in the world, but as the 1920s and 1930s showed, the question of whether the United States would take it on was up to the American people. Nothing required them to play such an abnormal part in world affairs. During the cold war, they did it primarily out of fear of communism. But what would happen when the Soviet Union disappeared and the threat of communism vanished? The question seemed moot for four excruciatingly long decades when no one ever really expected the Soviet Union to give up the geopolitical competition. But the unanticipated fall of the Soviet empire and the collapse of international communism after 1989 inevitably raised anew the question of how to define America’s purpose and its interests in the absence of an obvious threat. Suddenly, Americans were back to where Roosevelt had left off in the early 1940s, when the challenge had been to avoid the mistakes of the 1920s and 1930s. But would anyone remember the original grand strategy, devised in the brief moment before the Soviet Union arose to dominate American strategic thinking? Would the original grand strategy still seem relevant at the end of the twentieth century? Or had Americans, as the political scientist Robert Osgood worried in the 1950s, “become so transfixed by their fears of communism” that they had forgotten “what they are for in their obsession with what they are against”?


III.

When the cold war ended, many did believe that the United States could finally unburden itself of the vast global responsibilities that it had shouldered for more than four decades. As in the 1920s, the world of the early 1990s seemed safe enough. The former Soviet Union was in a state of economic and political collapse; China, following the Tiananmen Square massacre, was diplomatically and economically isolated. Americans’ biggest concern at the time was the booming economy of Japan, which, as it turned out, was just about to fall into 20 years of stagnation. So what grave threat required America to continue its abnormal, outsized role in the world? Could not the United States return to being more of a normal nation with a more normal definition of its national interests?

In September 1990, in an article titled “A Normal Country in a Normal Time,” Jeane Kirkpatrick argued precisely that. With the Soviet Union collapsing, there was no longer a “pressing need for heroism and sacrifice.” The cold war had given foreign policy “an unnatural importance” in American life. The “foreign policy elite” had grown accustomed to thinking of the United States as having “expansive, expensive, global purposes” that “transcended … apparent American interests.” It was time for the United States “to focus again on its own national interests,” by which she meant national interests as “conventionally conceived”—“to protect its territory, wealth, and access to necessary goods; to defend its nationals.” This was the “normal condition for nations.”

Kirkpatrick expressed what many felt after the fall of the Berlin Wall in 1989, and not just the followers of Patrick Buchanan, who found much to praise in her essay. Francis Fukuyama also argued that with communism vanquished and democracy triumphant, there were no other great geopolitical or ideological challenges on the horizon. The chief threat of the future­—as he suggested in his famous essay “The End of History?”—would be boredom, the empty tediousness of life lived under a vapid, soul-killing Western liberalism. Others noted Paul Kennedy’s warnings about “imperial overstretch” and worried that America’s extensive global military commitments, no longer justified by a Soviet enemy, would put it at a disadvantage in a world where geoeconomics trumped geopolitics. Realists called for a sharp retraction of American military commitments overseas, the withdrawal of troops from Europe and Asia, and even a return to what they called the “offshore balancing” of the 1920s and 1930s.

Still, and remarkably, for the first two decades of the post-cold-war era the United States pursued the original pre-cold-war grand strategy. The event that set the tone for the next dozen years was comparatively minor. In August 1990, Saddam Hussein’s Iraqi army invaded Kuwait, and in a matter of days conquered and annexed it. Brutal though the action was, by comparison with the seismic events of the bloody twentieth century, it was small beer. The border between the two nations, like most boundaries in the Arab world, had been arbitrarily drawn by the British Empire. Kuwait had been under Iraqi suzerainty under the Ottomans, and leaders in Baghdad had long regarded it as an Iraqi province. Saddam further justified the invasion as support for an allegedly popular (though largely manufactured) rebellion against the Kuwaiti royal family.

Inside and outside the Bush administration, self-described realists argued that the United States draw the line not at Kuwait but at Saudi Arabia. Kuwait’s oil was not that important, Colin Powell argued, and the risks of “a major confrontation” with Saddam and his army were high, so the “most prudent” option would be to defend the Saudis. “We can’t make a case for losing lives for Kuwait,” Powell argued, “but Saudi Arabia is different.” Dick Cheney worried that driving Saddam out of Kuwait was going to cost “one hell of a lot of money,” that Americans had a “short tolerance for war,” and that, after all, “the oil goes mostly to Japan.” James Baker took a similar view, as did a majority of Democrats in Congress, as did a majority of Americans. A poll taken in November 1990 showed that 51 percent of Americans were opposed to trying to drive the Iraqis out of Kuwait by force and that only 37 percent were in favor of it. Most favored economic sanctions to punish Saddam.

Other Bush advisers, however, led by Brent Scowcroft, saw things differently. Saddam’s invasion, they believed, was “the first test of the postwar system.” For half a century the United States had taken the lead role in deterring and punishing would-be aggressors. Although driving Iraqi forces out of Kuwait would be “costly and risky,” Scowcroft feared that failure to do so would set “a terrible precedent—one that would only accelerate violent centrifugal tendencies—in this emerging ‘post-Cold War’ era.” Appeasement of aggression in one region would breed aggression elsewhere. To President Bush, it was all reminiscent of the 1930s. This time, he recalled in his memoirs, “I wanted no appeasement.” Speaking to the American people on the eve of war, Bush described American objectives not in terms of national interests but in terms of a “new world order,” in which “the rule of law, not the law of the jungle, governs the conduct of nations.” Much like Roosevelt in 1939, he argued that “a world in which brutality and lawlessness are allowed to go unchecked isn’t the kind of world we’re going to want to live in.”

Thus did Roosevelt’s original grand strategy—the defense of a liberal world order against collapse, responding not to any single, specific threat but to whatever political, economic, or strategic challenges might arise—seem to reemerge after the long cold war. After 1990, the United States, despite occasional protectionist pressures at home, generally sought to expand free trade and worked in cooperation with other governments, even at moments of economic crisis, to prevent a collapse of the global economic system. The United States also undertook to expand its alliance system, especially in Central and Eastern Europe.

In the decade following the fall of the Berlin Wall, moreover, the United States also conducted a number of sizeable military operations—seven to be precise, roughly one every 17 months: in Panama (1989), Iraq (1991), Somalia (1992), Haiti (1994), Bosnia (1995), Iraq again (1998), and Kosovo (1999). None were a response to perceived threats to vital national interests. All aimed at defending and extending the liberal world order—by toppling dictators, reversing coups, and attempting to restore democracies in Panama and Haiti; preventing mass killing or starvation in Somalia, Bosnia, and Kosovo; deterring or reversing aggression in the Persian Gulf in 1991; and attempting to prevent the proliferation of nuclear or other weapons of mass destruction in Iraq in 1998. When Bush sent 30,000 troops to remove the corrupt dictator Manuel Noriega, it was not, as George Will wrote approvingly at the time, in order to pursue national interests “narrowly construed,” but to fulfill “the rights and responsibilities that come with the possession of great power.” When Bush then carried out in Somalia what was arguably the most purely humanitarian, and therefore most purely selfless, intervention in American history, he told the public, “I understand that the United States alone cannot right the world’s wrongs.” But the “people of Somalia need … our help” and “some crises in the world cannot be resolved without American involvement.”

The United States, in short, was the “indispensable nation,” as Bill Clinton would proclaim—indispensable, that is, to the preservation of a liberal world order. Such was the thinking behind most of Clinton’s foreign policy initiatives: the enlargement of NATO, which included the extension of unprecedented military guarantees to such nations as Poland, the Czech Republic, and the Baltic states; the billions sent to try to save Boris Yeltsin’s faltering democratic experiment in Russia; and the intense focus on containing North Korea, Iraq, and Iran, designated as “rogue states” because they defied the principles of a liberal world order. Conflicts in remote and troubled parts of the world were not considered irrelevant to American interests but were viewed within this broader context. After the massacre at Srebrenica in 1995, Clinton officials argued, according to David Halberstam, that “Serb aggression” was intolerable— not because it threatened American interests directly, which obviously it did not, but because it tore at “the very fabric of the West.”

Even the American confrontation with Iraq, beginning in the late 1990s and culminating in the U.S. invasion in 2003, had begun as a world order issue, before it became subsumed by George W. Bush’s “War on Terror.” When President Clinton ordered four days of bombing and missile attacks against suspected Iraqi weapons production facilities at the end of 1998, he warned that, if Saddam were not stopped, “The community of nations may see more and more of the very kind of threat Iraq poses now: a rogue state with weapons of mass destruction, ready to use them or provide them to terrorists. … If we fail to respond today, Saddam and all those who would follow in his footsteps will be emboldened tomorrow.” In the twentieth century, Americans had “often made the difference between chaos and community, fear and hope. Now, in the new century, we’ll have a remarkable opportunity to shape a future more peaceful than the past.” At the end of the day, George W. Bush’s decision to remove Saddam Hussein, whether that decision was wise or foolish, was driven more by concerns for world order than by narrow self-interest. Of all the American interventions of the post-cold-war era, only the invasion of Afghanistan could be understood as directly related to America’s own national security.

The long interventions in Iraq and Afghanistan certainly played a part in undermining American support, not just for wars but for the grand strategy that led to those wars. However, that support had been shaky from the beginning. Polls throughout the 1990s showed Americans wary of overseas interventions, even though the public generally supported their presidents when they used force. Opposition parties generally opposed the interventions undertaken by both Democratic and Republican presidents. Democrats voted against George H. W. Bush’s Persian Gulf war; Republicans opposed the Clinton administration’s interventions in Haiti and the Balkans as superfluous “international social work” and “nation-building” that were divorced from American national interests. Realists in the academy and the think tanks pecked away at successive administrations, warning of overreach and “imperialism.” Perhaps like the cartoon character that runs beyond the edge of the cliff and hangs with legs churning in the air before falling, support for the globally active policies of the 1990s was a kind of forward inertia, fueled by the energy of the late cold war, and gravity was eventually going to bring it to Earth.


The conventional wisdom these days is that Americans are war-weary. But it may be more accurate to say they are world-weary. During the cold war, after all, Americans had much greater reason for war-weariness—Korea and Vietnam were 14 times more costly in terms of American deaths than Afghanistan and Iraq—but they never fully rejected the global anti- communist containment strategy that had gotten them into the wars. Today’s mood seems more analogous to the 1920s. More than 50 percent of Americans today believe that the United States “should mind its own business internationally and let other countries get along the best they can on their own”—the highest number ever recorded since Pew started asking the question 50 years ago.

At the core of this public attitude is no doubt the desire to avoid more wars. But as the 1920s and 1930s showed, a determination to stay out of war can affect broader foreign and economic policies. In the 1930s, the desire to avoid war led Congress to pass the Neutrality Acts, to prevent Americans from even trading with belligerents in a foreign war lest the United States be dragged in on one side or the other. Such an action may be inconceivable today, but the reasoning behind it is visible. Polls these days show that Americans are not only averse to using military force but also to actions short of war. More than 50 percent agreed that it was “more important” that the United States “not get too involved in the situation in Ukraine” than that it “take a firm stand” against Russia, which 29 percent found more important. Many of those not wanting to get “too involved” may fear that any involvement could eventually lead to a possible military confrontation—and they’re not entirely wrong. As in the 1920s and 1930s, Americans can see the slippery slope.


IV.

Historians often refer to the “maturing” of American foreign policy since the nineteenth century. But if nations can learn, they can also unlearn. These days it is hard to watch both the conduct and the discussion of American foreign policy and not sense a certain unlearning, a forgetting of the old lessons on which the grand strategy was premised. Perhaps this was inevitable. World War II is as distant from today’s “millennials” as the Civil War was from the generation of the 1930s. A generation that does not remember the cold war, but grew up knowing only Iraq and Afghanistan, is going to view America’s role in the world differently. Combine that with the older generations that have tired of playing the old role, and it is hardly surprising that enthusiasm is flagging. Americans today are not isolationists, any more than they were in the 1920s. They favor the liberal world order insofar as they can see how it touches them. But they are no longer prepared to sacrifice very much to uphold it.

This is understandable. Americans have been Atlas carrying the world on their shoulders. They can be forgiven for feeling the temptation to put it down. Under the best of circumstances, playing the role of upholder of the liberal world order was always a monumental task. At the dawn of the American era, Truman called it “the most terrible responsibility that any nation ever faced.” George Kennan was convinced that the American people were “not fitted, either institutionally or temperamentally, to be an imperial power in the grand manner.” Actually, he underestimated them, for Americans maintained their global commitments for decades, better than most nations.

Yet the burden has been immense, and not just the obvious costs in lives and treasure. Americans have spent vast amounts on defense budgets, more than all other major powers combined. Can’t U.S. allies carry more of the burden? The question has been asked since the dawn of the cold war, but the answer has always been: probably not. The same factors that have made the United States uniquely capable of supporting a world order—great wealth and power and the relative security afforded by geography—help explain why American allies have always been less capable and less willing. They have lacked the power and the security to see and act beyond their narrow interests. So where they failed before they will fail again. Even twenty-first-century Europeans, for all the wonders of their union, seem incapable of uniting against a predator in their midst, and are willing, as in the past, to have the weak devoured if necessary to save their own (financial) skins. There are moral costs, too. Like most people, Americans generally like to believe that they are behaving justly in the world, that they are on the side of the right. If possible, they like to have legal or institutional sanctions for their action, or at least the general approval of like-minded nations. On the two occasions in the past 100 years when the United States contemplated taking on a central role in global affairs, in 1918 and 1945, American leaders insisted on simultaneously creating world organizations that could, at least in theory, provide this legitimacy for American actions.

The problem is, the world lacks any genuine overarching legal or institutional authority, much less a democratic authority, to which all nations subordinate themselves. Questions of right and wrong are settled not according to impartial justice but usually according to the distribution of power in the system. Americans have usually had to use their power to enforce their idea of justice without any assurance beyond their own faith that they are right. This is a heavy moral burden for a democratic people to bear. In their domestic lives, Americans are accustomed to having that burden spread evenly across society. The people make the laws, the police enforce the laws, judges and juries mete out justice, and the prison officials carry out the punishment. But in the international sphere, Americans have had to act as judge, jury, police, and, in the case of military action, executioner. What gives the United States the right to act on behalf of a liberal world order? In truth, nothing does, nothing beyond the conviction that the liberal world order is the most just.

This moral conundrum was easier to ignore during the cold war, when every action taken, even in the most obscure corners of the world, was justified as being in defense of vital national interests. But actions taken in defense of world order are fraught with moral complexity. Americans and Europeans argue that Ukraine’s sovereignty should be inviolate and that the people of Ukraine should be allowed to pursue their aspirations to be part of Europe. Vladimir Putin justifies his invasion of Crimea on the grounds of ancient historical ties and in response to American and European meddling in Russia’s historical sphere of influence. Who is there to adjudicate between these competing claims of justice? Who can determine which side is right and which side is wrong? It does no good to invoke some allegedly superior twenty-first-century morality against an inferior nineteenth-century morality. No more in this century than in previous centuries is there either perfect morality or perfect justice to be found in the international system. Nor do great powers come to disputes with clean hands, in this or any other century. All are selfish; all are morally compromised. And indeed, the more power a nation has, the more it is likely to act in ways that cannot be squared with a Christian or Enlightenment morality.

Who is to say that even defense of the liberal world order is necessarily good? The liberal world order was never put to a popular vote. It was not bequeathed by God. It is not the endpoint of human progress, despite what our Enlightenment education tells us. It is a temporary and transient world order that suits the needs, interests, and above all the ideals of a large and powerful collection of people, but it does not necessarily fit the needs and desires of everyone. For decades many abroad and some Americans at home saw it as a form of Western imperialism, and many still do. Communism may have failed, but authoritarianism and autocracy live on. And it is that form of government, not democracy, that has been the norm throughout history. In recent decades the democracies, led by the United States and Europe, have had the power to shape the world. But who is to say that Putinism in Russia or the particular brand of authoritarianism practiced in China will not survive as far into the future as European democracy, which, outside of Great Britain, is itself only a little over a century old?

A liberal world order, like any world order, is something that is imposed, and as much as we in the West might wish it to be imposed by superior virtue, it is generally imposed by superior power. Putin seeks to impose his view of a world order, at least in Russia’s neighborhood, just as Europe and the United States do. Whether he succeeds or fails will probably not be determined merely by who is right and who is wrong. It will be determined by the exercise of power.

This is a disturbing thought for a nation that has grown weary of exercising power. Hans Morgenthau once observed that Americans are attracted to the “illusion that a nation can escape … from power politics,” that at some point “the final curtain would fall and the game of power politics would no longer be played.” Many escapes have been offered over the past two decades. In 1989, Fukuyama told Americans that with the end of history there would be no more “serious ideological competitors left to liberal democracy.” Liberal progress was inevitable, and therefore nothing need be done to promote or defend it. Such thoughts were echoed throughout the 1990s. The age of geopolitics had supposedly given way to the age of geoeconomics. What America needed in the new era was less “hard power” and more “soft power.”

Such was the reigning conventional wisdom, at least from the end of the cold war until 2008 and the beginning of the financial crisis. Then the paradigm shifted. Suddenly, instead of the end of history, it was the end of America, the end of the West. Triumphalism turned to declinism. From the post-cold-war utopia it became the post-American world. Yet this, too, turned out to be a form of escapism, for remarkably, whether the liberal world order was triumphing or America and the West were declining, the prescription remained the same: There was nothing to be done. Whereas before it had been unnecessary, and even wrong, for the United States to use its power to shape the world, now, suddenly, it was impossible, because the United States no longer had sufficient power.

Today more than 50 percent of Americans believe the United States plays “a less important and powerful role as a world leader than it did a decade ago.” One senses that, for many Americans, this decline is not a reason for panic but comes as something of a relief. Less power means fewer responsibilities. A sense of futility, today as much as in the 1920s and 1930s, is both an invitation and a justification for a return to normalcy.

The sense of futility has affected policymakers, too. Senior White House officials, especially the younger ones, look at problems like the struggle in Syria and believe that there is little if anything the United States can do. This is the lesson of their generation, the lesson of Iraq and Afghanistan: that America has neither the power nor the understanding nor the skill to fix problems in the world.

This is also escapism, however, for there is a myth embedded in this plea of futility. It is that wielding power effectively was ever any easier than it is today. With rose-colored glasses we look back at the cold war and imagine that the United States used to get others to do what it wanted, used to know what it was doing, and used to wield such overwhelming power that the world simply bent to its will or succumbed to its charms. But American policy during the cold war, despite its ultimate success, was filled with errors, folly, many near-disasters, and some disasters. From the beginning, allies proved rebellious, resentful, and unmanageable. American domestic politics made sensible policies difficult and sometimes impossible to sustain. The world economy, and the American economy, lurched from crisis to crisis. American military power was at its best a most uncertain instrument. In Vietnam, whether inevitably or because of bad policymaking in Washington, it failed miserably. In Korea, it almost suffered a complete catastrophe. The most successful presidents of the era, from Truman to Reagan, did not always seem successful to their contemporaries and suffered significant setbacks in their foreign policies. Can the architects of today’s foreign policies really believe that Acheson and his colleagues, or the policymakers in the Johnson or Nixon or Carter administrations, had an easier time of it?

Any nation’s foreign policy is bound to fail more often than it succeeds. The attempt to influence the behavior of people even in the domestic setting is difficult enough. To influence other peoples and other nations without simply annihilating them is the most difficult of all human tasks. It is also in the very nature of foreign policy, as in human affairs generally, that all solutions to problems only breed more problems. This is certainly true of all wars. There is no perfect ending to any war, even those fought with the clearest and most straightforward of objectives. The Civil War did not put an end to the terrible plight of blacks in America, though it cost over half a million lives. World War II ended with the Soviet Union in control of half of Europe and opened the way to another four decades of superpower confrontation.

When a nation uses its power to shape a world order, rather than merely for self-defense or conquest, the tenuousness of solutions is even more pronounced. Military actions for world order preservation are almost by definition limited both in scope and objectives. World order maintenance requires operating in the gray areas between victory and defeat. The measure of success is often not how wonderful the end result is, but whether the unsatisfying end result is better or worse than the outcome if there had been no action. To insist on outcomes that always achieve maximum ends at minimal cost is yet another form of escapism.


Today, however, Americans seem overwhelmed by the difficulty and complexity of it all. They yearn to return to what Niebuhr called “the innocency of irresponsibility,” or at least to a normalcy in which the United States can limit the scope of its commitments. In this way America has perhaps returned to the mood of the 1920s. There is a difference, however. In the 1920s, it was not America’s world order that needed shoring up. Americans felt, mistakenly as it turned out, that it was Britain’s and Europe’s job to preserve the world order they had created. Today, it is America’s world order that needs propping up. Will Americans decide that it matters this time, when only they have the capacity to sustain it?

You never miss the water ’til the well runs dry, or so the saying goes. One wonders whether Americans, including their representatives and their president, quite understand what is at stake. When President Obama first took office five years ago, Peter Baker of The New York Times reported that he intended to deal “with the world as it is rather than as it might be.” It is a standard realist refrain and has been repeated time and again by senior Obama officials as a way of explaining why he decided against pursuing some desirable but unreachable “ideal” in this place or that. What fewer and fewer seem to realize, however, is that the last 70 years have offered Americans and many others something of a reprieve from the world “as it is.”

Periods of peace and prosperity can make people forget what the world “as it is” really looks like, and to conclude that the human race has simply ascended to some higher plateau of being. This was the common view in Europe in the first decade of the twentieth century. At a time when there had not been a war between great powers in 40 years, or a major Europe-wide war in a century, the air was filled with talk of a new millennium in which wars among civilized nations had become impossible. Three-quarters of a century and two world wars and a cold war later, millennial thoughts return. Studies cited by Fareed Zakaria purport to show that some “transformation of international relations” has occurred. “Changes of borders by force” have dropped dramatically “since 1946.” The nations of Western Europe, having been responsible for two new wars a year for 600 years, had not even started one “since 1945.” Steven Pinker observes that the number of deaths from war, ethnic conflict, and military coups has declined—since 1945—and concludes that the human race has become “socialized” to prefer peace and nonviolence.

The dates when these changes supposedly began ought to be a tip-off. Is it a coincidence that these happy trends began when the American world order was established after World War II, or that they accelerated in the last two decades of the twentieth century, when America’s only serious competitor collapsed? Imagine strolling through Central Park and, after noting how much safer it had become, deciding that humanity must simply have become less violent—without thinking that perhaps the New York Police Department had something to do with it.

In fact, the world “as it is” is a dangerous and often brutal place. There has been no transformation in human behavior or in international relations. In the twenty-first century, no less than in the nineteenth and twentieth centuries, force remains the ultima ratio. The question, today as in the past, is not whether nations are willing to resort to force but whether they believe they can get away with it when they do. If there has been less aggression, less ethnic cleansing, less territorial conquest over the past 70 years, it is because the United States and its allies have both punished and deterred aggression, have intervened, sometimes, to prevent ethnic cleansing, and have gone to war to reverse territorial conquest. The restraint showed by other nations has not been a sign of human progress, the strengthening of international institutions, or the triumph of the rule of law. It has been a response to a global configuration of power that, until recently, has made restraint seem the safer course.

When Vladimir Putin failed to achieve his goals in Ukraine through political and economic means, he turned to force, because he believed that he could. He will continue to use force so long as he believes that the payoff exceeds the cost. Nor is he unique in this respect. What might China do were it not hemmed in by a ring of powerful nations backed by the United States? For that matter, what would Japan do if it were much more powerful and much less dependent on the United States for its security? We have not had to find out the answers to these questions, not yet, because American predominance, the American alliance system, and the economic, political, and institutional aspects of the present order, all ultimately dependent on power, have mostly kept the lid closed on this Pandora’s box.

Nor have we had to find out yet what the world “as it is” would do to the remarkable spread of democracy. Skeptics of “democracy promotion” argue that the United States has often tried to plant democracy in infertile soil. They may be right. The widespread flowering of democracy around the world in recent decades may prove to have been artificial and therefore tenuous. As Michael Ignatieff once observed, it may be that “liberal civilization” itself “runs deeply against the human grain and is achieved and sustained only by the most unremitting struggle against human nature.” Perhaps this fragile democratic garden requires the protection of a liberal world order, with constant feeding, watering, weeding, and the fencing off of an ever-encroaching jungle. In the absence of such efforts, the weeds and the jungle may sooner or later come back to reclaim the land.

One wonders if even the current economic order reflects the world “as it is.” A world in which autocracies make ever more ambitious attempts to control the flow of information, and in which autocratic kleptocracies use national wealth and resources to further their private interests, may prove less hospitable to the kind of free flow of commerce the world has come to appreciate in recent decades.

In fact, from the time that Roosevelt and Truman first launched it, the whole project of promoting and defending a liberal world order has been a concerted effort not to accept the world “as it is.” The American project has aimed at shaping a world different from what had always been, taking advantage of America’s unique situation to do what no nation had ever been able to do. Today, however, because many Americans no longer recall what the world “as it is” really looks like, they cannot imagine it. They bemoan the burdens and failures inherent in the grand strategy but take for granted all the remarkable benefits.

Nor do they realize, perhaps, how quickly it can all unravel. The international system is an elaborate web of power relationships, in which every nation, from the biggest to the smallest, is constantly feeling for shifts or disturbances. Since 1945, and especially since 1989, the web has been geared to respond primarily to the United States. Allies observe American behavior and calculate America’s reliability. Nations hemmed in or threatened by American power watch for signs of growing or diminishing power and will. When the United States appears to retrench, allies necessarily become anxious, while others look for opportunities.

In recent years, the world has picked up unmistakable signals that Americans may no longer want to carry the burden of global responsibility. Others read the polls, read the president’s speeches calling for “nation-building at home,” see the declining defense budgets and defense capabilities, and note the extreme reticence, on the part of both American political parties, about using force. The world judges that, were it not for American war-weariness, the United States probably would by now have used force in Syria—just as it did in Kosovo, in Bosnia, and in Panama. President Obama himself recently acknowledged as much when he said, “It’s not that it’s not worth it. It’s that after a decade of war, you know, the United States has limits.” Such statements set the web vibrating. In East Asia, nations living in close proximity to an increasingly powerful China want to know whether Americans will make a similar kind of calculation when it comes to defending them; in the Middle East, nations worried about Iran wonder if they will be left to confront it alone; in Eastern Europe and the Baltic states, American security guarantees are meaningless unless Americans are able and willing to meet them.

Are they? No one has taken a poll lately on whether the United States should come to the defense of its treaty allies in the event of a war between, say, China and Japan; or whether it should come to the defense of Estonia in a Ukraine-like conflict with Russia. The answers might prove interesting.

Meanwhile, the signs of the global order breaking down are all around us. Russia’s invasion of Ukraine and seizure of Crimea was the first time since World War II that a nation in Europe had engaged in territorial conquest. If Iran manages to acquire a nuclear weapon, it will likely lead other powers in the region to do the same, effectively undoing the nonproliferation regime, which, along with American power, has managed to keep the number of nuclear-armed powers limited over the past half century. Iran, Saudi Arabia, and Russia are engaged in a proxy war in Syria that, in addition to the 150,000 dead and the millions displaced, has further destabilized a region that had already been in upheaval. In East Asia, nervousness about China’s rise, combined with uncertainty about America’s commitment, is exacerbating tensions. In recent years the number of democracies around the world has been steadily declining, while the number of autocracies grows. If these trends continue, in the near future we are likely to see increasing conflict, increasing wars over territory, greater ethnic and sectarian violence, and a shrinking world of democracies.

How will Americans respond? If the test is once again to be “national interests” narrowly construed, then Americans may find all of this tolerable, or at least preferable to doing something to stop it. Could the United States survive if Syria remains under the control of Assad or, more likely, disintegrates into a chaos of territories, some of which will be controlled by jihadi terrorists? Could it survive if Iran acquires a nuclear weapon, and if in turn Saudi Arabia, Turkey, and Egypt acquire nuclear weapons? Or if North Korea launches a war on the South? Could it survive in a world where China dominates much of East Asia, or where China and Japan resume their old conflict? Could it survive in a world where Russia dominates Eastern Europe, including not only Ukraine but the Baltic states and perhaps even Poland? Of course it could. From the point of view of strict “necessity” and narrow national interest, the United States could survive all of this. It could trade with a dominant China and work out a modus vivendi with a restored Russian empire. Those alarmed by such developments will be hard-pressed, as Roosevelt was, to explain how each marginal setback would affect the parochial interests of the average American. As in the past, Americans will be among the last to suffer grievously from a breakdown of world order. And by the time they do feel the effects, it may be very late in the day.

Looking back on the period before World War II, Robert Osgood, the most thoughtful of realist thinkers of the past century, discerned a critical element missing from the strategic analyses of the day. Mere rational calculations of the “national interest,” he argued, proved inadequate. Paradoxically, it was the “idealists,” those who were “most sensitive to the Fascist menace to Western culture and civilization,” who were “among the first to understand the necessity of undertaking revolutionary measures to sustain America’s first line of defense in Europe.” Idealism, he concluded, was “an indispensable spur to reason in leading men to perceive and act upon the real imperatives of power politics.” This was Roosevelt’s message, too, when he asked Americans to defend “not their homes alone, but the tenets of faith and humanity on which their churches, their governments, and their very civilization are founded.”

Perhaps Americans can be inspired in this way again, without the threat of a Hitler or an attack on their homeland. But this time they will not have 20 years to decide. The world will change much more quickly than they imagine. And there is no democratic superpower waiting in the wings to save the world if this democratic superpower falters.


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