Effet spectateur: C’est le mimétisme, imbécile ! (Monkey see, monkey do: New example of bystander effect on Paris commuter train confirms everything is mimetic in whatever we do whether good or bad, but compounded by the effect of diversity)

Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous avez fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous les avez faites. Jésus (Matthieu 25: 40)
Un docteur de la loi (…) voulant se justifier, dit à Jésus : Et qui est mon prochain ? Jésus reprit la parole, et dit : Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho. Il tomba au milieu des brigands, qui le dépouillèrent, le chargèrent de coups, et s’en allèrent, le laissant à demi mort. Un sacrificateur, qui par hasard descendait par le même chemin, ayant vu cet homme, passa outre. Un Lévite, qui arriva aussi dans ce lieu, l’ayant vu, passa outre. Mais un Samaritain, qui voyageait, étant venu là, fut ému de compassion lorsqu’il le vit. Il s’approcha, et banda ses plaies, en y versant de l’huile et du vin ; puis il le mit sur sa propre monture, le conduisit à une hôtellerie, et prit soin de lui. Le lendemain, il tira deux deniers, les donna à l’hôte, et dit : Aie soin de lui, et ce que tu dépenseras de plus, je te le rendrai à mon retour. Lequel de ces trois te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé au milieu des brigands ? C’est celui qui a exercé la miséricorde envers lui, répondit le docteur de la loi. Et Jésus lui dit : Va, et toi, fais de même. Jésus (Luc 10 : 25-37)
Alors les scribes et les pharisiens amenèrent une femme surprise en adultère; et, la plaçant au milieu du peuple, ils dirent à Jésus: Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère. Moïse, dans la loi, nous a ordonné de lapider de telles femmes: toi donc, que dis-tu? Ils disaient cela pour l’éprouver, afin de pouvoir l’accuser. Mais Jésus, s’étant baissé, écrivait avec le doigt sur la terre. Comme ils continuaient à l’interroger, il se releva et leur dit: Que celui de vous qui est sans péché jette le premier la pierre contre elle. Et s’étant de nouveau baissé, il écrivait sur la terre. Quand ils entendirent cela, accusés par leur conscience, ils se retirèrent un à un, depuis les plus âgés jusqu’aux derniers; et Jésus resta seul avec la femme qui était là au milieu. Alors s’étant relevé, et ne voyant plus que la femme, Jésus lui dit: Femme, où sont ceux qui t’accusaient? Personne ne t’a-t-il condamnée? Elle répondit: Non, Seigneur. Et Jésus lui dit: Je ne te condamne pas non plus: va, et ne pèche plus. Jean 8: 3-11
Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. Jésus (Matthieu 10 : 34-36)
L’erreur est toujours de raisonner dans les catégories de la « différence », alors que la racine de tous les conflits, c’est plutôt la « concurrence », la rivalité mimétique entre des êtres, des pays, des cultures. La concurrence, c’est-à-dire le désir d’imiter l’autre pour obtenir la même chose que lui, au besoin par la violence. Sans doute le terrorisme est-il lié à un monde « différent » du nôtre, mais ce qui suscite le terrorisme n’est pas dans cette « différence » qui l’éloigne le plus de nous et nous le rend inconcevable. Il est au contraire dans un désir exacerbé de convergence et de ressemblance. (…) Ce qui se vit aujourd’hui est une forme de rivalité mimétique à l’échelle planétaire. Lorsque j’ai lu les premiers documents de Ben Laden, constaté ses allusions aux bombes américaines tombées sur le Japon, je me suis senti d’emblée à un niveau qui est au-delà de l’islam, celui de la planète entière. Sous l’étiquette de l’islam, on trouve une volonté de rallier et de mobiliser tout un tiers-monde de frustrés et de victimes dans leurs rapports de rivalité mimétique avec l’Occident. Mais les tours détruites occupaient autant d’étrangers que d’Américains. Et par leur efficacité, par la sophistication des moyens employés, par la connaissance qu’ils avaient des Etats-Unis, par leurs conditions d’entraînement, les auteurs des attentats n’étaient-ils pas un peu américains ? On est en plein mimétisme. Ce sentiment n’est pas vrai des masses, mais des dirigeants. Sur le plan de la fortune personnelle, on sait qu’un homme comme Ben Laden n’a rien à envier à personne. Et combien de chefs de parti ou de faction sont dans cette situation intermédiaire, identique à la sienne. Regardez un Mirabeau au début de la Révolution française : il a un pied dans un camp et un pied dans l’autre, et il n’en vit que de manière plus aiguë son ressentiment. Aux Etats-Unis, des immigrés s’intègrent avec facilité, alors que d’autres, même si leur réussite est éclatante, vivent aussi dans un déchirement et un ressentiment permanents. Parce qu’ils sont ramenés à leur enfance, à des frustrations et des humiliations héritées du passé. Cette dimension est essentielle, en particulier chez des musulmans qui ont des traditions de fierté et un style de rapports individuels encore proche de la féodalité. (…) Cette concurrence mimétique, quand elle est malheureuse, ressort toujours, à un moment donné, sous une forme violente. A cet égard, c’est l’islam qui fournit aujourd’hui le ciment qu’on trouvait autrefois dans le marxismeRené Girard
L’inauguration majestueuse de l’ère « post-chrétienne » est une plaisanterie. Nous sommes dans un ultra-christianisme caricatural qui essaie d’échapper à l’orbite judéo-chrétienne en « radicalisant » le souci des victimes dans un sens antichrétien. (…) Jusqu’au nazisme, le judaïsme était la victime préférentielle de ce système de bouc émissaire. Le christianisme ne venait qu’en second lieu. Depuis l’Holocauste , en revanche, on n’ose plus s’en prendre au judaïsme, et le christianisme est promu au rang de bouc émissaire numéro un. (…) Le mouvement antichrétien le plus puissant est celui qui réassume et « radicalise » le souci des victimes pour le paganiser. (…) Comme les Eglises chrétiennes ont pris conscience tardivement de leurs manquements à la charité, de leur connivence avec l’ordre établi, dans le monde d’hier et d’aujourd’hui, elles sont particulièrement vulnérables au chantage permanent auquel le néopaganisme contemporain les soumet. René Girard
Notre monde est de plus en plus imprégné par cette vérité évangélique de l’innocence des victimes. L’attention qu’on porte aux victimes a commencé au Moyen Age, avec l’invention de l’hôpital. L’Hôtel-Dieu, comme on disait, accueillait toutes les victimes, indépendamment de leur origine. Les sociétés primitives n’étaient pas inhumaines, mais elles n’avaient d’attention que pour leurs membres. Le monde moderne a inventé la « victime inconnue », comme on dirait aujourd’hui le « soldat inconnu ». Le christianisme peut maintenant continuer à s’étendre même sans la loi, car ses grandes percées intellectuelles et morales, notre souci des victimes et notre attention à ne pas nous fabriquer de boucs émissaires, ont fait de nous des chrétiens qui s’ignorent. René Girard
« Que celui qui se croit sans péché lui jette la première pierre ! » Pourquoi la première pierre ? Parce qu’elle est seule décisive. Celui qui la jette n’a personne à imiter. Rien de plus facile que d’imiter un exemple déjà donné. Donner soi-même l’exemple est tout autre chose. La foule est mimétiquement mobilisée, mais il lui reste un dernier seuil à franchir, celui de la violence réelle. Si quelqu’un jetait la première pierre, aussitôt les pierres pleuvraient. En attirant l’attention sur la première pierre, la parole de Jésus renforce cet obstacle ultime à la lapidation. Il donne aux meilleurs de cette foule le temps d’entendre sa parole et de s’examiner eux-mêmes. S’il est réel, cet examen ne peut manquer de découvrir le rapport circulaire de la victime et du bourreau. Le scandale qu’incarne cette femme à leurs yeux, ces hommes le portent déjà en eux-mêmes, et c’est pour s’en débarrasser qu’ils le projettent sur elle, d’autant plus aisément, bien sûr, qu’elle est vraiment coupable. Pour lapider une victime de bon coeur, il faut se croire différent d’elle, et la convergence mimétique, je le rappelle, s’accompagne d’une illusion de divergence. C’est la convergence réelle combinée avec l’illusion de divergence qui déclenche ce que Jésus cherche à prévenir, le mécanisme du bouc émissaire. La foule précède l’individu. Ne devient vraiment individu que celui qui, se détachant de la foule, échappe à l’unanimité violente. Tous ne sont pas capables d’autant d’initiative. Ceux qui en sont capables se détachent les premiers et, ce faisant, empêchent la lapidation. (…) A côté des temps individuels, donc, il y a toujours un temps social dans notre texte, mais il singe désormais les temps individuels, c’est le temps des modes et des engouements politiques, intellectuels, etc. Le temps reste ponctué par des mécanismes mimétiques. Sortir de la foule le premier, renoncer le premier à jeter des pierres, c’est prendre le risque d’en recevoir. La décision en sens inverse aurait été plus facile, car elle se situait dans le droit fil d’un emballement mimétique déjà amorcé. La première pierre est moins mimétique que les suivantes, mais elle n’en est pas moins portée par la vague de mimétisme qui a engendré la foule. Et les premiers à décider contre la lapidation ? Faut-il penser que chez eux au moins il n’y a aucune imitation ? Certainement pas. Même là il y en a, puisque c’est Jésus qui suggère à ces hommes d’agir comme ils le font. La décision contre la violence resterait impossible, nous dit le christianisme, sans cet Esprit divin qui s’appelle le Paraclet, c’est-à-dire, en grec ordinaire, « l’avocat de la défense » : c’est bien ici le rôle de Jésus lui-même. Il laisse d’ailleurs entendre qu’il est lui-même le premier Paraclet, le premier défenseur des victimes. Et il l’est surtout par la Passion qui est ici, bien sûr, sous-entendue. La théorie mimétique insiste sur le suivisme universel, sur l’impuissance des hommes à ne pas imiter les exemples les plus faciles, les plus suivis, parce que c’est cela qui prédomine dans toute société. Il ne faut pas en conclure qu’elle nie la liberté individuelle. En situant la décision véritable dans son contexte vrai, celui des contagions mimétiques partout présentes, cette théorie donne à ce qui n’est pas mécanique, et qui pourtant ne diffère pas du tout dans sa forme de ce qui l’est, un relief que la libre décision n’a pas chez les penseurs qui ont toujours la liberté à la bouche et de ce fait même, croyant l’exalter, la dévaluent complètement. Si on glorifie le décisif sans voir ce qui le rend très difficile, on ne sort jamais de la métaphysique la plus creuse. Même le renoncement au mimétisme violent ne peut pas se répandre sans se transformer en mécanisme social, en mimétisme aveugle. Il y a une lapidation à l’envers symétrique de la lapidation à l’endroit non dénuée de violence, elle aussi. C’est ce que montrent bien les parodies de notre temps. Tous ceux qui auraient jeté des pierres s’il s’était trouvé quelqu’un pour jeter la première sont mimétiquement amenés à n’en pas jeter. Pour la plupart d’entre eux, la vraie raison de la non-violence n’est pas la dure réflexion sur soi, le renoncement à la violence : c’est le mimétisme, comme d’habitude. Il y a toujours emballement mimétique dans une direction ou dans une autre. En s’engouffrant dans la direction déjà choisie par les premiers, les « mimic men » se félicitent de leur esprit de décision et de liberté. Il ne faut pas se leurrer. Dans une société qui ne lapide plus les femmes adultères, beaucoup d’hommes n’ont pas vraiment changé. La violence est moindre, mieux dissimulée, mais structurellement identique à ce qu’elle a toujours été. Il n’y a pas sortie authentique du mimétisme, mais soumission mimétique à une culture qui prône cette sortie. Dans toute aventure sociale, quelle qu’en soit la nature, la part d’individualisme authentique est forcément minime mais pas inexistante. Il ne faut pas oublier surtout que le mimétisme qui épargne les victimes est infiniment supérieur objectivement, moralement, à celui qui les tue à coups de pierres. Il faut laisser les fausses équivalences à Nietzsche et aux esthétismes décadents. Le récit de la femme adultère nous fait voir que des comportements sociaux identiques dans leur forme et même jusqu’à un certain point dans leur fond, puisqu’ils sont tous mimétiques, peuvent néanmoins différer les uns des autres à l’infini. La part de mécanisme et de liberté qu’ils comportent est infiniment variable. Mais cette inépuisable diversité ne prouve rien en faveur du nihilisme cognitif ; elle ne prouve pas que les comportements sont incomparables et inconnaissables. Tout ce que nous avons besoin de connaître pour résister aux automatismes sociaux, aux contagions mimétiques galopantes, est accessible à la connaissance. René Girard
Jésus s’appuie sur la Loi pour en transformer radicalement le sens. La femme adultère doit être lapidée : en cela la Loi d’Israël ne se distingue pas de celle des nations. La lapidation est à la fois une manière de reproduire et de contenir le processus de mise à mort de la victime dans des limites strictes. Rien n’est plus contagieux que la violence et il ne faut pas se tromper de victime. Parce qu’elle redoute les fausses dénonciations, la Loi, pour les rendre plus difficiles, oblige les délateurs, qui doivent être deux au minimum, à jeter eux-mêmes les deux premières pierres. Jésus s’appuie sur ce qu’il y a de plus humain dans la Loi, l’obligation faite aux deux premiers accusateurs de jeter les deux premières pierres ; il s’agit pour lui de transformer le mimétisme ritualisé pour une violence limitée en un mimétisme inverse. Si ceux qui doivent jeter » la première pierre » renoncent à leur geste, alors une réaction mimétique inverse s’enclenche, pour le pardon, pour l’amour. (…) Jésus sauve la femme accusée d’adultère. Mais il est périlleux de priver la violence mimétique de tout exutoire. Jésus sait bien qu’à dénoncer radicalement le mauvais mimétisme, il s’expose à devenir lui-même la cible des violences collectives. Nous voyons effectivement dans les Évangiles converger contre lui les ressentiments de ceux qu’ils privent de leur raison d’être, gardiens du Temple et de la Loi en particulier. » Les chefs des prêtres et les Pharisiens rassemblèrent donc le Sanhédrin et dirent : « Que ferons-nous ? Cet homme multiplie les signes. Si nous le laissons agir, tous croiront en lui ». » Le grand prêtre Caïphe leur révèle alors le mécanisme qui permet d’immoler Jésus et qui est au cœur de toute culture païenne : » Ne comprenez-vous pas ? Il est de votre intérêt qu’un seul homme meure pour tout le peuple plutôt que la nation périsse » (Jean XI, 47-50) (…) Livrée à elle-même, l’humanité ne peut pas sortir de la spirale infernale de la violence mimétique et des mythes qui en camouflent le dénouement sacrificiel. Pour rompre l’unanimité mimétique, il faut postuler une force supérieure à la contagion violente : l’Esprit de Dieu, que Jean appelle aussi le Paraclet, c’est-à-dire l’avocat de la défense des victimes. C’est aussi l’Esprit qui fait révéler aux persécuteurs la loi du meurtre réconciliateur dans toute sa nudité. (…) Ils utilisent une expression qui est l’équivalent de » bouc émissaire » mais qui fait mieux ressortir l’innocence foncière de celui contre qui tous se réconcilient : Jésus est désigné comme » Agneau de Dieu « . Cela veut dire qu’il est la victime émissaire par excellence, celle dont le sacrifice, parce qu’il est identifié comme le meurtre arbitraire d’un innocent — et parce que la victime n’a jamais succombé à aucune rivalité mimétique — rend inutile, comme le dit l’Épître aux Hébreux, tous les sacrifices sanglants, ritualisés ou non, sur lesquels est fondée la cohésion des communautés humaines. La mort et la Résurrection du Christ substituent une communion de paix et d’amour à l’unité fondée sur la contrainte des communautés païennes. L’Eucharistie, commémoration régulière du » sacrifice parfait » remplace la répétition stérile des sacrifices sanglants. (…) En même temps, le devoir du chrétien est de dénoncer le péché là où il se trouve. Le communisme a pu s’effondrer sans violence parce que le monde libre et le monde communiste avaient accepté de ne plus remettre en cause les frontières existantes ; à l’intérieur de ces frontières, des millions de chrétiens ont combattu sans violence pour la vérité, pour que la lumière soit faite sur le mensonge et la violence des régimes qui asservissaient leurs pays. Encore une fois, face au danger de mimétisme universel de la violence, vous n’avez qu’une réponse possible : le christianisme. René Girard
Si nous voulons aborder le « fait religieux » autrement que sous la forme d’une collection de savoirs, forcément émiettés et terriblement lacunaires, une voie peut être l’approfondissement d’un texte assez bien choisi pour qu’il rende le « religieux » intelligible. Ce postulat d’intelligibilité fonde le christianisme par essence. Il ne saurait y avoir contradiction, en toute dernière instance, entre ce message « religieux » et la rationalité, et ce malgré le contentieux historique lourd entre l’Eglise et la philosophie des Lumières. Ce texte en est une illustration magnifique. Il suffit de le lire en oubliant qu’il nous a été transmis par une institution religieuse pour qu’il nous devienne singulièrement utile, et pour commencer sur le plan professionnel. Voilà une situation dite de « conflit » et qui pourrait dégénérer en « violence ». Cette fois c’est l’analyse du philosophe René Girard qui peut servir d’éclairage. Comme F. Quéré, il observe que l’épisode marque une étape dans un drame qui aboutira à l’explosion de violence du Golgotha, lieu où Jésus mourra crucifié. Mais au cours de cette scène qui se déroule au Temple, la spirale de violence est enrayée. Cette spirale, que Girard nomme aussi « l’escalade » est toujours mimétique ; elle procède d’un entraînement mutuel et aboutit dans un cercle fermé, où, comme dans un chaudron, la tension monte, les pulsions violentes convergeant vers une victime placée sans défense « au milieu du groupe ». La réponse apportée par cet artiste de la non violence qu’est Jésus tient ici d’abord à une attitude. « Mais Jésus, se baissant, se mit à tracer des traits sur le sol ». Les yeux baissés évitent ainsi la rencontre des regards. Or c’est de leur croisement que procède la violence mimétique. Il faut en avoir fait l’expérience pour comprendre à quel point une formule comme « Regarde-moi dans les yeux ! » peut être vécue comme agressive lorsque le maître, outré, croit ainsi provoquer les aveux de l’élève ! Donc, sans regarder cette troupe d’excités, Jésus s’absorbe dans une autre occupation : « il trace des traits sur le sol ». (…) Le verbe « graphein » qui a donné « graphie » pointe aussi bien l’écriture que le dessin. Dommage pour les commentateurs ultérieurs qui y voyaient la relativisation de la Loi de l’Ancien Testament, destinée à être dépassée, puisqu’écrite sur le sable. Mais le terme « gué » n’a pas ce sens : c’est la « terre », ou le « sol », ce socle qui nous est commun, que nous soyons agresseurs ou agressés. Il est possible d’ailleurs que Jésus ait su lire, mais non écrire, ce qui était courant à l’époque. Tout au plus, mais c’est là l’interprétation que me suggère mon enthousiasme, pourrait-on comprendre que l’activité graphique, par la concentration qu’elle requiert, oblige à prendre du recul, et contribue à la résolution du conflit ! (…) Les peintres quant à eux, astreints à rassembler dans une image immobile un développement narratif, anticiperont souvent la suite, et inscriront dans leur représentation la parole de Jésus : « que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre ». Cette phrase est un coup de génie, parce que c’est aussi la solution la plus simple. D’abord l’énonciation se fait au singulier, sans pour autant désigner nommément quelqu’un. La spirale du « défoulement », toujours collectif, est rompue. Mais avec un grand doigté, par un protagoniste qui prend le risque calculé de l’accompagner : « Allez-y, lapidez-la, mais… ». La phrase reprend très certainement la disposition juridique du Deutéronome relative aux témoins, mais en procurant un éclairage aigu sur son fondement. En matière de lapidation, c’est « commencer » qui est la grande affaire ! Le fait de pointer ainsi la nature du phénomène suffit apparemment à l’inverser : le cercle mortel se défait, et les agresseurs s’en vont, « à commencer par les plus vieux ». Jean-Marc Muller
Des neurones qui stimulent en même temps, sont des neurones qui se lient ensemble. Règle de Hebb (1949)
Le phénomène est déjà fabuleux en soi. Imaginez un peu : il suffit que vous me regardiez faire une série de gestes simples – remplir un verre d’eau, le porter à mes lèvres, boire -, pour que dans votre cerveau les mêmes zones s’allument, de la même façon que dans mon cerveau à moi, qui accomplis réellement l’action. C’est d’une importance fondamentale pour la psychologie. D’abord, cela rend compte du fait que vous m’avez identifié comme un être humain : si un bras de levier mécanique avait soulevé le verre, votre cerveau n’aurait pas bougé. Il a reflété ce que j’étais en train de faire uniquement parce que je suis humain. Ensuite, cela explique l’empathie. Comme vous comprenez ce que je fais, vous pouvez entrer en empathie avec moi. Vous vous dites : « S’il se sert de l’eau et qu’il boit, c’est qu’il a soif. » Vous comprenez mon intention, donc mon désir. Plus encore : que vous le vouliez ou pas, votre cerveau se met en état de vous faire faire la même chose, de vous donner la même envie. Si je baille, il est très probable que vos neurones miroir vont vous faire bailler – parce que ça n’entraîne aucune conséquence – et que vous allez rire avec moi si je ris, parce que l’empathie va vous y pousser. Cette disposition du cerveau à imiter ce qu’il voit faire explique ainsi l’apprentissage. Mais aussi… la rivalité. Car si ce qu’il voit faire consiste à s’approprier un objet, il souhaite immédiatement faire la même chose, et donc, il devient rival de celui qui s’est approprié l’objet avant lui ! C’est la vérification expérimentale de la théorie du « désir mimétique » de René Girard ! Voilà une théorie basée au départ sur l’analyse de grands textes romanesques, émise par un chercheur en littérature comparée, qui trouve une confirmation neuroscientifique parfaitement objective, du vivant même de celui qui l’a conçue. Un cas unique dans l’histoire des sciences ! (…) Notre désir est toujours mimétique, c’est-à-dire inspiré par, ou copié sur, le désir de l’autre. L’autre me désigne l’objet de mon désir, il devient donc à la fois mon modèle et mon rival. De cette rivalité naît la violence, évacuée collectivement dans le sacré, par le biais de la victime émissaire. À partir de ces hypothèses, Girard et moi avons travaillé pendant des décennies à élargir le champ du désir mimétique à ses applications en psychologie et en psychiatrie. En 1981, dans Un mime nommé désir, je montrais que cette théorie permet de comprendre des phénomènes étranges tels que la possession – négative ou positive -, l’envoûtement, l’hystérie, l’hypnose… L’hypnotiseur, par exemple, en prenant possession, par la suggestion, du désir de l’autre, fait disparaître le moi, qui s’évanouit littéralement. Et surgit un nouveau moi, un nouveau désir qui est celui de l’hypnotiseur. (…) et ce qui est formidable, c’est que ce nouveau « moi » apparaît avec tous ses attributs : une nouvelle conscience, une nouvelle mémoire, un nouveau langage et des nouvelles sensations. Si l’hypnotiseur dit : « Il fait chaud » bien qu’il fasse frais, le nouveau moi prend ces sensations suggérées au pied de la lettre : il sent vraiment la chaleur et se déshabille. De toutes ces applications du désir mimétique, j’en suis venu à la théorie plus globale d’une « psychologie mimétique » – qui trouve également une vérification dans la découverte des neurones miroirs et leur rôle dans l’apprentissage. Le désir de l’autre entraîne le déclenchement de mon désir. Mais il entraîne aussi, ainsi, la formation du moi. En fait, c’est le désir qui engendre le moi par son mouvement. Nous sommes des « moi du désir ». Sans le désir, né en miroir, nous n’existerions pas ! Seulement voilà : le temps psychologique fonctionnant à l’inverse de celui de l’horloge, le moi s’imagine être possesseur de son désir, et s’étonne de voir le désir de l’autre se porter sur le même objet que lui. Il y a là deux points nodaux, qui rendent la psychologie mimétique scientifique, en étant aussi constants et universels que la gravitation l’est en physique : la revendication du moi de la propriété de son désir et celle de son antériorité sur celui de l’autre. Et comme la gravitation, qui permet aussi bien de construire des maisons que de faire voler des avions, toutes les figures de psychologie – normale ou pathologique – ne sont que des façons pour le sujet de faire aboutir ces deux revendications. On comprend que la théorie du désir mimétique ait suscité de nombreux détracteurs : difficile d’accepter que notre désir ne soit pas original, mais copié sur celui d’un autre. (…) Boris Cyrulnik explique (…) que – souvent par défaut d’éducation et pour n’avoir pas été suffisamment regardé lui-même – l’être humain peut ne pas avoir d’empathie. Les neurones miroirs ne se développent pas, ou ils ne fonctionnent pas, et cela donne ce que Cyrulnik appelle un pervers. Je ne sais pas si c’est vrai, ça mérite une longue réflexion. (…) Ce rôle de la pression sociale est extraordinairement bien expliqué dans Les Bienveillantes, de Jonathan Littel. Il montre qu’en fait, ce sont des modèles qui rivalisent : révolté dans un premier temps par le traitement réservé aux prisonniers, le personnage principal, officier SS, finit par renoncer devant l’impossibilité de changer les choses. Ses neurones miroirs sont tellement imprégnés du modèle SS qu’il perd sa sensibilité aux influences de ses propres perceptions, et notamment à la pitié. Il y a lutte entre deux influences, et les neurones miroirs du régime SS l’emportent. La cruauté envers les prisonniers devient finalement une habitude justifiée. Plutôt qu’une absence ou carence des neurones miroirs, cela indique peut-être simplement la force du mimétisme de groupe. Impossible de rester assis quand la « ola » emporte la foule autour de vous lors d’un match de football – même si vous n’aimez pas le foot ! Parce que tous vos neurones miroirs sont mobilisés par la pression mimétique de l’entourage. De même, les campagnes publicitaires sont des luttes acharnées entre marques voisines pour prendre possession, par la suggestion, des neurones miroirs des auditeurs ou spectateurs. Et c’est encore la suggestion qui explique pourquoi les membres d’un groupe en viennent à s’exprimer de la même façon. Il semblerait normal que les neurones miroirs soient dotés, comme les autres, d’une certaine plasticité. Ils agissent en tout cas tout au long de la vie. Et la pression du groupe n’a pas besoin d’être totalitaire : dans nos sociétés, c’est de façon « spontanée » que tout le monde fait la même chose. Jean-Michel Oughourlian
En présence de la diversité, nous nous replions sur nous-mêmes. Nous agissons comme des tortues. L’effet de la diversité est pire que ce qui avait été imaginé. Et ce n’est pas seulement que nous ne faisons plus confiance à ceux qui ne sont pas comme nous. Dans les communautés diverses, nous ne faisons plus confiance à ceux qui nous ressemblent. Robert Putnam
J’étais à l’étage inférieur quand j’ai entendu des premiers gémissements, assez faibles. J’ai pensé à des enfants qui avaient fait une bêtise. Les gémissements ont recommencé encore une fois, puis une autre alors je suis montée voir à l’étage ce qu’il se passait. Avec une autre dame, Aurélie, nous nous sommes retrouvées seules. Tous les gens qui étaient là sont descendus à Auber. On a vu la maman vaciller. Nous l’avons allongée et j’ai juste eu le temps de prendre le bébé qui arrivait dans mes bras. (…) Ce qui est grave, c’est l’indifférence. Personne n’est allé voir pourquoi cette dame gémissait, ce qui se passait. Et puis, tous les gens sont descendus sans apporter de l’aide. Ça aurait pu mal finir ou être encore plus grave. Eliane (cadre commerciale)
Il suffit d’une toute petite étincelle et c’est tout le groupe qui s’élève contre l’agresseur. […] Le but ce n’est pas de faire de chacun d’entre nous un super-héros, mais juste de savoir que l’union fait la force. Aurélia Bloch (france info)
Bibb Latané et John Darley, deux chercheurs américains en psychologie sociale, ont mis en lumière l’existence de ce « bystander effect », ou « effet spectateur ». En laboratoire, un participant est installé dans un box, avec un système d’interphone. Un complice, présent dans la discussion, simule alors une crise d’épilepsie. Les chercheurs constatent que si le participant pense être le seul interlocuteur de la victime, il aura davantage tendance à intervenir. Par contre, s’il est dans une discussion de groupe et que les autres ne réagissent pas, c’est le contraire. « L’effet spectateur, c’est le fait que plus il y a de témoins, moins on est poussé à agir parce que la réaction individuelle est influencée par celle des autres », explique Olivia Mons, porte-parole de la fédération France Victimes, à franceinfo. Lorsqu’un groupe de personnes assiste à une scène de détresse, un phénomène de « dilution de la responsabilité » opère. Ainsi, « plus on est nombreux, moins on va réagir », affirme Martine Batt, professeure de psychologie à l’université de Lorraine. Est-ce que j’interprète bien ce qui est en train de se passer, ou bien peut-être que j’exagère ce que je vois ? Pourquoi réagirais-je, alors que les autres ne le font pas ? Est-ce que je suis légitime à intervenir ou est-ce que je vais être ridicule ? Toutes ces interrogations retardent le temps d’action, voire empêchent toute intervention des témoins. Lorsque quelqu’un est le seul spectateur des faits, « il peut y avoir une espèce de calcul qui va se faire », explique Peggy Chekroun, professeure de psychologie sociale à l’université de Paris Nanterre. Il opère alors, « assez automatiquement, rapidement et pas forcément de manière consciente », la balance « coût-bénéfice » de sa propre intervention. Ces facteurs peuvent être personnels (« Vais-je perdre du temps ? ») ou collectifs (« Que va-t-on penser de moi si je n’interviens pas ? »). « La réponse va sortir en fonction de ce calcul », conclut l’enseignante. Sans compter la peur que peut inspirer une situation surprenante et inhabituelle. « C’est une émotion très puissante qui peut être vraiment inhibitrice d’une aide », rappelle Olivia Mons. (…) Culpabilité, honte… Les témoins passifs vivent avec le poids de leur apathie. « On a parfois des personnes qui viennent nous voir en se sentant quasiment autant victimes que la victime directe », explique Olivia Mons. « Bien sûr que la société condamne la non-réaction, on dit toujours ‘Moi j’aurais fait mieux’, parce qu’on a le syndrome du sauveur… Mais il faut nuancer ! », surenchérit-elle. A cause de ces mécanismes de psychologie sociale et de la peur paralysante d’une telle situation, elle appelle à « relativiser le côté ‘je suis témoin et je me sauve parce que je suis lâche' ». Mais pour les victimes, cette apathie de la part des témoins est désastreuse. Elle peut être ressentie comme une double peine : « La peine d’avoir été agressé et la peine surtout de ne pas avoir de valeur aux yeux des autres et d’être rien », analyse Aurélia Bloch, lors de son passage dans l’émission « C à vous », en décembre 2015. L’article 223-6 du Code pénal prévoit une peine de cinq ans de prison et une amende de 75 000 euros pour non-assistance à personne en danger. Mais peu de témoins passifs sont poursuivis en justice : « C’est quelque chose sur lequel on n’a pas beaucoup de jurisprudence », explique Jean-Philippe Vauthier, professeur de droit à l’université de Guyane. Le procureur de Lille avait, dans un premier temps, envisagé des poursuites dans l’affaire de Cécile P., avant d’abandonner, faute d’informations suffisantes sur les témoins. La non-assistance à personne en danger existe « pour combattre l’égoïsme sans imposer l’héroïsme », rappelle Jean-Philippe Vauthier. « Il faut que l’intervention soit sans péril pour moi ou pour les autres, décrypte le spécialiste. Tout va dépendre du mode d’action choisi. On ne va pas forcer quelqu’un à intervenir directement, mais si la personne n’appelle pas les secours, ça pourra lui être reproché. » Comment lutter contre notre inclinaison à rester inactifs ? Qu’il s’agisse d’un accident de la route, un malaise dans la rue ou du harcèlement dans les transports, des attitudes peuvent permettre de contrer l’apathie des témoins. « Il y a différents degrés d’action. Tirer une sonnette d’alarme à quai, avoir une intervention active en cas de harcèlement… ça peut être aussi un simple sourire, se lever ou se rapprocher… ça peut aider, le fait de montrer par un moyen ou un autre une sorte d’empathie avec la victime », argue Olivia Mons La connaissance de « l’effet spectateur » pourrait en limiter les conséquences. « On peut éduquer très tôt contre ses effets, expliquer comment appeler à l’aide et faire des enseignements sur les effets de groupe », prône Martine Batt. Aurélia Bloch en est persuadée, « si c’était à refaire, [elle] ne referai[t] pas du tout de la même façon » : « À l’époque, je ne savais pas du tout quoi faire. […] En fait, je pense que j’étais comme la plupart des personnes qui sont témoins. Je n’étais pas formée. » France info

C’est monkey see, monkey do, imbécile !

A l’heure où l’on reparle …

Avec cet accouchement spontané dans le RER parisien il y a deux semaines où quasiment personne n’est intervenu …

Du fameux effet spectateur

Comment ne pas repenser à ce fascinant documentaire de 2015 d’une journaliste de Franceinfo …

Mais aussi aux lumineuses analyses du regretté René Girard

Montrant l’importance, pour toutes nos actions et confirmé par la découverte des « neurones miroirs », de l’effet mimétique …

Et ce aussi bien pour le mal (les effets de lynchage) …

Que, mondialisation oblige, pour le bien (les effets de sauvetage) …

Ou même ses parodies (les emballements que l’on sait du politiquement correct) …

Et donc de l’importance, à l’instar du fameux épisode évangélique de la femme adultère, de la première pierre …

Ou plus précisément du refus de la première pierre qui peut entrainer tous les autres ?

Mais comment aussi ne pas repenser …

En ces temps d’invasion migratoire (pardon: « mixité sociale » !) imposée

Où entre déséquilibrés ou crieurs d’Allah akbaru la moindre rencontre peut se révéler fatale …

Aux célèbres analyses de Robert Putnam …

Et en particulier au facteur aggravant de la diversité

Qui loin des discours émerveillés et édifiants de nos élites protégées des conséquences de leurs propres décisions …

Peut nous pousser à ne plus faire confiance non seulement à ceux qui ne sont pas comme nous …

Mais aussi à ceux qui nous ressemblent ?

Ils assistent à une agression ou à un accident mais ne font rien : on vous explique le « bystander effect »
Une femme accouche dans une rame de RER et seulement deux personnes parmi les nombreuses présentes lui viennent en aide. Une autre se fait sexuellement agresser sur un quai de métro et aucun des dix témoins ne réagit… Etonnant ?
Lison Verriez
Franceinfo
03/07/2018

Il est environ 11 heures, ce lundi 18 juin. Les passagers du RER A arrivent en gare d’Auber, lorsque des gémissements commencent à se faire entendre à l’étage supérieur de la rame. Lamata Karamoko vient de perdre les eaux et s’apprête à accoucher dans le wagon. « Personne n’est allé voir pourquoi cette dame gémissait, ce qu’il se passait, témoigne Eliane, qui a assisté à la scène, dans Le ParisienEt puis tous les gens sont descendus sans apporter de l’aide. » Avec une autre passagère, elle tente d’épauler la jeune maman.

Et vous, qu’auriez-vous fait ? Accidents, malaises, agressions… Ces dernières années, la presse s’est fait l’écho à de nombreuses reprises de la passivité des témoins de certains faits-divers. Ce phénomène a un nom : le « bystander effect ».

« Plus on est nombreux, moins on va réagir »

Le concept émerge après le meurtre de Kitty Genovese en 1964. Cette New-Yorkaise de 28 ans est agressée, violée et poignardée en pleine rue dans un quartier tranquille du Queens, vers 3 heures du matin, alors qu’elle rentrait du travail. Le lendemain, la presse (en anglais) dénonce le silence des 38 témoins qui auraient assisté, depuis leur domicile, à la lente agonie de la jeune femme. Si le nombre de témoins a par la suite été contesté, des scientifiques se sont emparés de ce cas pour interroger la réaction – ou l’absence de réaction – des témoins.

Bibb Latané et John Darley, deux chercheurs américains en psychologie sociale, ont mis en lumière l’existence de ce « bystander effect », ou « effet spectateur ». En laboratoire, un participant est installé dans un box, avec un système d’interphone. Un complice, présent dans la discussion, simule alors une crise d’épilepsie. Les chercheurs constatent que si le participant pense être le seul interlocuteur de la victime, il aura davantage tendance à intervenir. Par contre, s’il est dans une discussion de groupe et que les autres ne réagissent pas, c’est le contraire.

« L’effet spectateur, c’est le fait que plus il y a de témoins, moins on est poussé à agir parce que la réaction individuelle est influencée par celle des autres », explique Olivia Mons, porte-parole de la fédération France Victimes, à franceinfo. Lorsqu’un groupe de personnes assiste à une scène de détresse, un phénomène de « dilution de la responsabilité » opère. Ainsi, « plus on est nombreux, moins on va réagir », affirme Martine Batt, professeure de psychologie à l’université de Lorraine. Est-ce que j’interprète bien ce qui est en train de se passer, ou bien peut-être que j’exagère ce que je vois ? Pourquoi réagirais-je, alors que les autres ne le font pas ? Est-ce que je suis légitime à intervenir ou est-ce que je vais être ridicule ? Toutes ces interrogations retardent le temps d’action, voire empêchent toute intervention des témoins.

Lorsque quelqu’un est le seul spectateur des faits, « il peut y avoir une espèce de calcul qui va se faire », explique Peggy Chekroun, professeure de psychologie sociale à l’université de Paris Nanterre. Il opère alors, « assez automatiquement, rapidement et pas forcément de manière consciente », la balance « coût-bénéfice » de sa propre intervention. Ces facteurs peuvent être personnels (« Vais-je perdre du temps ? ») ou collectifs (« Que va-t-on penser de moi si je n’interviens pas ? »). « La réponse va sortir en fonction de ce calcul », conclut l’enseignante. 

Sans compter la peur que peut inspirer une situation surprenante et inhabituelle. « C’est une émotion très puissante qui peut être vraiment inhibitrice d’une aide », rappelle Olivia Mons.

« J’ai été témoin d’un viol et je n’ai pas bougé »

« Je suis coupable de non-assistance à personne en danger », reconnaît Aurélia Bloch, dans son documentaire du même nom, diffusé le 8 décembre 2015 sur France 5. Un dimanche d’avril 2004, elle s’installe dans son train apparemment vide, en direction de Paris. Les voix d’une femme et de plusieurs hommes s’élèvent dans la rame. Elle ne les voit pas, mais entend des bruits de coups, la femme dire non et les hommes, ricaner. L’alarme du train est loin. « Elle ne demande pas d’aide », « elle est sûrement consentante », « j’ai peur de passer pour une folle »« Je me posais plein de questions », raconte la journaliste à franceinfo. Elle se terre dans son fauteuil, le reste du trajet, « trente minutes figées, comme anesthésiée », commente-t-elle dans son film.

On est dans la culpabilité sans en parler. […] C’était quelque chose de très enfoui, ça ne faisait pas l’objet d’une culpabilité quotidienne.Aurélia Bloch, journalisteà franceinfo

Jusqu’à l’affaire de Cécile P., en 2014. Sur un quai de métro lillois, cette jeune femme est sexuellement agressée par un homme aux alentours de 22h30. Autour d’elle, une dizaine de témoins, mais aucune réaction. L’affaire, très médiatisée, réveille les souvenirs d’Aurélia Bloch.

C’est une sorte d’exutoire. […] C’était une façon, en comprenant pourquoi les témoins étaient passifs, de comprendre pourquoi je l’avais été.Aurélia Bloch, journalisteà franceinfo

Culpabilité, honte… Les témoins passifs vivent avec le poids de leur apathie. « On a parfois des personnes qui viennent nous voir en se sentant quasiment autant victimes que la victime directe », explique Olivia Mons. « Bien sûr que la société condamne la non-réaction, on dit toujours ‘Moi j’aurais fait mieux’, parce qu’on a le syndrome du sauveur… Mais il faut nuancer ! », surenchérit-elle. A cause de ces mécanismes de psychologie sociale et de la peur paralysante d’une telle situation, elle appelle à « relativiser le côté ‘je suis témoin et je me sauve parce que je suis lâche' ».

Mais pour les victimes, cette apathie de la part des témoins est désastreuse. Elle peut être ressentie comme une double peine : « La peine d’avoir été agressé et la peine surtout de ne pas avoir de valeur aux yeux des autres et d’être rien », analyse Aurélia Bloch, lors de son passage dans l’émission « C à vous », en décembre 2015.

L’article 223-6 du Code pénal prévoit une peine de cinq ans de prison et une amende de 75 000 euros pour non-assistance à personne en danger. Mais peu de témoins passifs sont poursuivis en justice : « C’est quelque chose sur lequel on n’a pas beaucoup de jurisprudence », explique Jean-Philippe Vauthier, professeur de droit à l’université de Guyane. Le procureur de Lille avait, dans un premier temps, envisagé des poursuites dans l’affaire de Cécile P., avant d’abandonner, faute d’informations suffisantes sur les témoins.

La non-assistance à personne en danger existe « pour combattre l’égoïsme sans imposer l’héroïsme », rappelle Jean-Philippe Vauthier. « Il faut que l’intervention soit sans péril pour moi ou pour les autres, décrypte le spécialiste. Tout va dépendre du mode d’action choisi. On ne va pas forcer quelqu’un à intervenir directement, mais si la personne n’appelle pas les secours, ça pourra lui être repproché. »

« Il y a différents degrés d’action »

Comment lutter contre notre inclinaison à rester inactifs ? Qu’il s’agisse d’un accident de la route, un malaise dans la rue ou du harcèlement dans les transports, des attitudes peuvent permettre de contrer l’apathie des témoins. « Il y a différents degrés d’action. Tirer une sonnette d’alarme à quai, avoir une intervention active en cas de harcèlement… ça peut être aussi un simple sourire, se lever ou se rapprocher… ça peut aider, le fait de montrer par un moyen ou un autre une sorte d’empathie avec la victime », argue Olivia Mons.

Il suffit d’une toute petite étincelle et c’est tout le groupe qui s’élève contre l’agresseur. […] Le but ce n’est pas de faire de chacun d’entre nous un super-héros, mais juste de savoir que l’union fait la force.Aurélia Bloch, journalisteà franceinfo

La connaissance de « l’effet spectateur » pourrait en limiter les conséquences. « On peut éduquer très tôt contre ses effets, expliquer comment appeler à l’aide et faire des enseignements sur les effets de groupe », prône Martine Batt. Aurélia Bloch en est persuadée, « si c’était à refaire, [elle] ne referai[t] pas du tout de la même façon » : « À l’époque, je ne savais pas du tout quoi faire. […] En fait, je pense que j’étais comme la plupart des personnes qui sont témoins. Je n’étais pas formée. »

Voir aussi:

Bébé né dans le RER : «J’ai eu très peur mais j’étais contente de l’entendre pleurer»
Elia Dahan et Nicolas Maviel

Le Parisien

19 juin 2018

Nous avons rencontré la femme qui a mis au monde, ce lundi, un bébé dans le RER A avec l’aide de deux femmes présentes. Maman et bébé vont bien.
Allongée sur son lit d’hôpital Lamata, 28 ans, se remet doucement de son accouchement, ce mardi soir. A ses côtés, Mohamed, en layette bleu, dort à poings fermés. Le bébé, prénommé Mohamed, du RER est serein, il mesure 51 cm et pèse 3,4 kilos. L’enfant et sa mère sont arrivés à l’hôpital de Clamart (Hauts-de-Seine) lundi 18 juin vers 18 heures. Quelques heures plus tôt, Lamata donnait naissance à son troisième enfant à la station Auber du RER. « J’étais avec mes deux enfants et je me rendais à l’hôpital, raconte la mère de famille. J’avais rendez-vous ce jeudi, mais je sentais des contractions donc j’ai voulu y aller plus tôt. » Mais dans le RER, les contractions s’accentuent. Lamata, avec ses deux aînés, âgés de 7 et 2 ans se trouve alors à l’étage du wagon. « Il n’y avait personne à ce moment-là, se souvient la jeune maman. Puis mes enfants se sont mis à pleurer, et des gens sont venus. Je ne pensais pas du tout que j’étais en train d’accoucher. » Il est 11h10 et Mohamed pousse son premier cri dans le train. « J’ai eu très peur, mais j’étais contente de l’entendre pleurer », confie la jeune femme. Encore alitée, elle peut compter sur le soutient de sa famille, et de sa cousine, Makoulanga, qui s’est rendu à son chevet ce mardi soir après le travail. « Je m’occupe de ses enfants qui vivent chez moi à Antony pour l’instant », confie cette-dernière en caressant la tête du nouveau-né. Latima a encore à réaliser le caractère exceptionnel de son accouchement. Pour l’instant elle récupère et prend doucement son petit dernier dans ses bras quand il se met à crier pour lui donner le biberon.

Eliane, cadre commerciale, est encore toute bouleversée et émue par son lundi dans le RER A mais aussi… révoltée. Cette maman de quatre grands enfants, entre 20 et 25 ans, a aidé Lamata à accoucher avec une autre passagère, Aurélie.

« J’étais à l’étage inférieur quand j’ai entendu des premiers gémissements, assez faibles. J’ai pensé à des enfants qui avaient fait une bêtise. Les gémissements ont recommencé encore une fois, puis une autre alors je suis montée voir à l’étage ce qu’il se passait », explique cette habitante du Val-de-Marne qui revenait d’un cours d’anglais sur les Champs-Elysées (VIIIe). Et d’enchaîner : « Avec une autre dame, Aurélie, nous nous sommes retrouvées seules. Tous les gens qui étaient là sont descendus à Auber. On a vu la maman vaciller. Nous l’avons allongée et j’ai juste eu le temps de prendre le bébé qui arrivait dans mes bras. »

« Les minutes m’ont paru interminables »
Les deux femmes demandent alors à un monsieur qui passait par là, de tirer la sonnette d’alarme et d’appeler les secours. La maman et ses deux « sages-femmes » se retrouvent à nouveau seules dans leur wagon. « Les minutes m’ont paru interminables avant que les secours n’arrivent. Moi, je ne pensais qu’à mettre le bébé de côté pour qu’il puisse respirer et à couper le cordon ombilical. Aurélie faisait en sorte que la maman reste consciente et que le bébé n’ait pas froid », détaille Eliane.

Si, depuis lundi soir, les enfants d’Eliane sont encore plus fiers de leur maman, cette dernière est très remontée, comme sa comparse. « Ce qui est grave, c’est l’indifférence. Personne n’est allé voir pourquoi cette dame gémissait, ce qu’il se passait. Et puis, tous les gens sont descendus sans apporter de l’aide. Ça aurait pu mal finir ou être encore plus grave », conclut Eliane qui sourit toujours lorsqu’elle repense à ce petit garçon qu’elle a accueilli.

One Response to Effet spectateur: C’est le mimétisme, imbécile ! (Monkey see, monkey do: New example of bystander effect on Paris commuter train confirms everything is mimetic in whatever we do whether good or bad, but compounded by the effect of diversity)

  1. jcdurbant dit :

    WHAT SCAPEGOATING ? (Strange fruit hanging from the poplar tree: under public and media pressure, India approves capital punishment for extreme cases of rape, but only one rapist has been executed for their crimes in India over the past 25 years)

    ‘It’s a great message for the entire society. This verdict is meant for society, women and all of us. »

    Badrinath Singh

    The defendants’ lawyer A. P. Singh ‘said injustice’ had been meted out to his clients under ‘political and media pressure’. Following the 2012 case and subsequent protests, some of which were violent, there were demands to overhaul the laws on sexual assaults. A panel entrusted with reviewing legislation rejected public appeals for the death penalty for rape but boosted the jail terms to 20 years. But the government then buckled under public pressure and approved capital punishment for repeat offenders.

    There were some 40,000 rapes reported in India in 2016, according to the most recent official figures available Activists claim this is just the tip of the iceberg however, as many victims are afraid to report the crimes due to threats by perpetrators or the social stigma attached to sexual assaults. In recent months a string of sex attacks, mostly of children, have caused further outrage and protests. This included the attack on an eight-year-old girl from a Muslim nomadic community in January. The girl from the northern Jammu region died after being kidnapped, drugged and gang raped by several men for days at a Hindu temple.This led to the introduction of the death sentence for raping girls younger than 12.

    More than 1,300 people have been sentenced to death in the past decade, and India ranks 10th globally in the number of sentences handed down. India rejected a 2007 UN sponsored moratorium plea on executions amid an ongoing debate on capital punishment. More than 370 convicts were on death row as on December 2017, the last official count, down from 399 the previous year. But many were spared the noose by higher courts on appeals, including 35 who were acquitted outright. Out of the 371 death row convicts in 2017, 43 were awarded the ultimate punishment for crimes involving fatal sexual assaults.

    But India carries out very few hangings. Just four convicts have been executed in the last 25 years, including Dhananjoy Chatterjee in 2004 for the rape and murder of a 14-year-old girl. The three other hangings — in 2010, 2011 and 2015 — were for terrorism.

    http://www.dailymail.co.uk/news/article-5933363/India-death-sentences-upheld-2012-gang-rape.html

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