Sciences cognitives: René Girard confirmé par la neuroscience (Mirror neurons confirm importance of imitation in humans)

Contagious yawning Des neurones qui stimulent en même temps, sont des neurones qui se lient ensemble. Règle de Hebb (1949)
Le processus d’imitation est limité chez les singes, et c’est souvent dangereux pour eux d’imiter. Giaccomo Rizzolatti
Le phénomène est déjà fabuleux en soi. Imaginez un peu : il suffit que vous me regardiez faire une série de gestes simples – remplir un verre d’eau, le porter à mes lèvres, boire -, pour que dans votre cerveau les mêmes zones s’allument, de la même façon que dans mon cerveau à moi, qui accomplis réellement l’action. C’est d’une importance fondamentale pour la psychologie. D’abord, cela rend compte du fait que vous m’avez identifié comme un être humain : si un bras de levier mécanique avait soulevé le verre, votre cerveau n’aurait pas bougé. Il a reflété ce que j’étais en train de faire uniquement parce que je suis humain. Ensuite, cela explique l’empathie. Comme vous comprenez ce que je fais, vous pouvez entrer en empathie avec moi. Vous vous dites : « S’il se sert de l’eau et qu’il boit, c’est qu’il a soif. » Vous comprenez mon intention, donc mon désir. Plus encore : que vous le vouliez ou pas, votre cerveau se met en état de vous faire faire la même chose, de vous donner la même envie. Si je baille, il est très probable que vos neurones miroir vont vous faire bailler – parce que ça n’entraîne aucune conséquence – et que vous allez rire avec moi si je ris, parce que l’empathie va vous y pousser. Cette disposition du cerveau à imiter ce qu’il voit faire explique ainsi l’apprentissage. Mais aussi… la rivalité. Car si ce qu’il voit faire consiste à s’approprier un objet, il souhaite immédiatement faire la même chose, et donc, il devient rival de celui qui s’est approprié l’objet avant lui !
C’est la vérification expérimentale de la théorie du « désir mimétique » de René Girard ! Voilà une théorie basée au départ sur l’analyse de grands textes romanesques, émise par un chercheur en littérature comparée, qui trouve une confirmation neuroscientifique parfaitement objective, du vivant même de celui qui l’a conçue. Un cas unique dans l’histoire des sciences ! (…) Notre désir est toujours mimétique, c’est-à-dire inspiré par, ou copié sur, le désir de l’autre. L’autre me désigne l’objet de mon désir, il devient donc à la fois mon modèle et mon rival. De cette rivalité naît la violence, évacuée collectivement dans le sacré, par le biais de la victime émissaire. À partir de ces hypothèses, Girard et moi avons travaillé pendant des décennies à élargir le champ du désir mimétique à ses applications en psychologie et en psychiatrie. En 1981, dans Un mime nommé désir, je montrais que cette théorie permet de comprendre des phénomènes étranges tels que la possession – négative ou positive -, l’envoûtement, l’hystérie, l’hypnose… L’hypnotiseur, par exemple, en prenant possession, par la suggestion, du désir de l’autre, fait disparaître le moi, qui s’évanouit littéralement. Et surgit un nouveau moi, un nouveau désir qui est celui de l’hypnotiseur. (…)  et ce qui est formidable, c’est que ce nouveau « moi » apparaît avec tous ses attributs : une nouvelle conscience, une nouvelle mémoire, un nouveau langage et des nouvelles sensations. Si l’hypnotiseur dit : « Il fait chaud » bien qu’il fasse frais, le nouveau moi prend ces sensations suggérées au pied de la lettre : il sent vraiment la chaleur et se déshabille. De toutes ces applications du désir mimétique, j’en suis venu à la théorie plus globale d’une « psychologie mimétique » – qui trouve également une vérification dans la découverte des neurones miroirs et leur rôle dans l’apprentissage. Le désir de l’autre entraîne le déclenchement de mon désir. Mais il entraîne aussi, ainsi, la formation du moi. En fait, c’est le désir qui engendre le moi par son mouvement. Nous sommes des « moi du désir ». Sans le désir, né en miroir, nous n’existerions pas ! Seulement voilà : le temps psychologique fonctionnant à l’inverse de celui de l’horloge, le moi s’imagine être possesseur de son désir, et s’étonne de voir le désir de l’autre se porter sur le même objet que lui. Il y a là deux points nodaux, qui rendent la psychologie mimétique scientifique, en étant aussi constants et universels que la gravitation l’est en physique : la revendication du moi de la propriété de son désir et celle de son antériorité sur celui de l’autre. Et comme la gravitation, qui permet aussi bien de construire des maisons que de faire voler des avions, toutes les figures de psychologie – normale ou pathologique – ne sont que des façons pour le sujet de faire aboutir ces deux revendications. On comprend que la théorie du désir mimétique ait suscité de nombreux détracteurs : difficile d’accepter que notre désir ne soit pas original, mais copié sur celui d’un autre.
 Qu’est-ce que l’impossible ? Ce que vous ne pouvez avoir. Pourquoi ? Parce que quelqu’un ou quelque chose, la société ou la culture par exemple, vous l’interdit. Or, en vous l’interdisant, on vous le désigne ! C’est l’arbre du Jardin d’Eden, ou le secret de l’attirance pour les femmes inaccessibles. Chaque psychologie est unique, le mécanisme se décore de tous les fantasmes, de tous les habillages normaux, névrotiques ou psychotiques, mais il est toujours mimétique.
Boris Cyrulnik explique (…) que – souvent par défaut d’éducation et pour n’avoir pas été suffisamment regardé lui-même – l’être humain peut ne pas avoir d’empathie. Les neurones miroirs ne se développent pas, ou ils ne fonctionnent pas, et cela donne ce que Cyrulnik appelle un pervers. Je ne sais pas si c’est vrai, ça mérite une longue réflexion.  (…) Ce rôle de la pression sociale est extraordinairement bien expliqué dans Les Bienveillantes, de Jonathan Littel. Il montre qu’en fait, ce sont des modèles qui rivalisent : révolté dans un premier temps par le traitement réservé aux prisonniers, le personnage principal, officier SS, finit par renoncer devant l’impossibilité de changer les choses. Ses neurones miroirs sont tellement imprégnés du modèle SS qu’il perd sa sensibilité aux influences de ses propres perceptions, et notamment à la pitié. Il y a lutte entre deux influences, et les neurones miroirs du régime SS l’emportent. La cruauté envers les prisonniers devient finalement une habitude justifiée. Plutôt qu’une absence ou carence des neurones miroirs, cela indique peut-être simplement la force du mimétisme de groupe. Impossible de rester assis quand la « ola » emporte la foule autour de vous lors d’un match de football – même si vous n’aimez pas le foot ! Parce que tous vos neurones miroirs sont mobilisés par la pression mimétique de l’entourage. De même, les campagnes publicitaires sont des luttes acharnées entre marques voisines pour prendre possession, par la suggestion, des neurones miroirs des auditeurs ou spectateurs. Et c’est encore la suggestion qui explique pourquoi les membres d’un groupe en viennent à s’exprimer de la même façon.
Il semblerait normal que les neurones miroirs soient dotés, comme les autres, d’une certaine plasticité. Ils agissent en tout cas tout au long de la vie. Et la pression du groupe n’a pas besoin d’être totalitaire : dans nos sociétés, c’est de façon « spontanée » que tout le monde fait la même chose.
Je pense personnellement – mais ce n’est pas scientifiquement prouvé – que des neurones miroirs existent dans tout le cerveau. Pour l’instant, on a en trouvé dans les zones visuelles, et dans celles de la motricité et de la sensibilité. Il y en a certainement aussi dans les zones du langage comme le lobe temporal gauche. Sinon, je ne vois pas comment on pourrait apprendre à parler ! Comment voulez-vous apprendre à parler à un enfant, autrement qu’en parlant devant lui et en répétant les mots jusqu’à ce qu’il les répète lui-même ? J’imagine que chez les grands imitateurs, comme Thierry Le Luron ou Nicolas Canteloup, la zone du langage doit être bourrée de neurones miroirs ! Mais certains confrères se demandent même si, en fait, tous les neurones n’auraient pas la capacité de remplir une fonction miroir.
la liberté n’est pas un cadeau que l’homme recevrait, au départ, entier et terminé. Ce que l’on reçoit, c’est la capacité de se libérer progressivement. Non pas tant du désir mimétique lui-même, d’ailleurs, que de la rivalité à laquelle il pousse. Un homme peut très bien revenir à ce stade d’apprentissage qu’il a connu dans l’enfance, quand on lui montrait et qu’il imitait, tout en gardant paisiblement le modèle comme modèle, et se libérer de ce carcan de rivalité qui l’enferme dans la jalousie, l’envie, la violence… La sagesse consiste simplement à finir par apprendre à désirer ce que l’on a, et non pas systématiquement ce que l’on n’a pas. À partir du moment où l’on y parvient, on est non seulement dans la sagesse, mais également libéré. (…) Libre de creuser ce que j’ai. J’ai une conscience. Je peux explorer cette conscience pendant des années, jusqu’à la rendre suraigüe, éveillée. Et capable d’une certaine distance vis à vis des désirs et des comportements que mes neurones miroirs me poussent à imiter. Jean-Michel Oughourlian

Suite à notre dernier billet sur les phénomènes de contagion de type hystérie collective

Petit retour sur un article intéressant du chercheur de l’Université de Gent Simon De Keukelaere qui rappelle la récente confirmation, par les recherches actuelles en neuroscience et en psychologie expérimentale (via la découverte, par l’équipe du chercheur italien Giacomo Rizzolati en 1996, des neurones miroirs, ces étranges neurones imitateurs qui s’activent en miroir de ceux d’un congénère), de l’importance (dès ses premières minutes d’existence!) de l’imitation chez l’être humain.

Mais aussi, comme l’avait découvert René Girard dès les années 60 et à travers l’étude de la littérature, la nature extrêmement paradoxale de l’imitation humaine: source d’intelligence (via l’apprentissage, le langage et la transmission culturelle) et d’empathie, mais aussi de rivalité et de destruction.

Extraits :

L’homme est un animal social qui diffère des autres animaux en ce qu’il est plus apte à l’imitation, Aristote le disait déjà (Poétique 4). Aujourd’hui on peut tracer les sources cérébrales de cette spécificité humaine. La découverte des neurones miroirs permet de mettre le doigt sur ce qui connecte les cerveaux des hommes. En outre cette découverte a encore confirmé l’importance neurologique de l’imitation chez l’être humain.

Les neurones miroirs sont des neurones qui s’activent, non seulement lorsqu’un individu exécute lui-même une action, mais aussi lorsqu’il regarde un congénère exécuter la même action. On peut dire en quelque sorte que les neurones dans le cerveau de celui/celle qui observe imitent les neurones de la personne observée; de là le qualitatif ‘miroir’ (mirror neurons).

C’est un groupe de neurologues italiens, sous la direction de Giacomo Rizzolati (1996), qui a fait cette découverte sur des macaques. Les chercheurs ont remarqué – par hasard – que des neurones (dans la zone F5 du cortex prémoteur) qui étaient activés quand un singe effectuait un mouvement avec but précis (par exemple: saisir un objet) étaient aussi activés quand le même singe observait simplement ce mouvement chez un autre singe ou chez le chercheur, qui donnait l’exemple.

Il existe donc dans le cerveau des primates un lien direct entre action et observation. Cette découverte s’est faite d’abord chez des singes, mais l’existence et l’importance des neurones miroirs pour les humains a été confirmée (1). Dans une recherche toute récente supervisé par Hugo Théoret (Université de Montréal), Shirley Fecteau a montré que le mécanisme des neurones miroirs est actif dans le cerveau immature des petits enfants et que les réseaux de neurones miroirs continuent de se développer dans les stades ultérieurs de l’enfance. Il faut ajouter ici que les savants s’accordent pour dire que ces réseaux sont non seulement plus développés chez les adultes (comparé aux enfants), mais qu’ils sont considérablement plus évolués chez les hommes en général comparé aux autres primates (2).

Les paradoxes et dangers de l’imitation
Simon De Keukelaere

Universiteit Gent – Belgique

Cet article est le résumé d’un article paru en néerlandais, traduit en français par l’auteur, que nous remercions.

La découverte des neurones miroirs est absolument renversante. C’est aussi la découverte la plus importante et elle est pratiquement négligée parce qu’elle est si monumentale que nul ne sait qu’en faire. – ROBERT SYLVESTER

Les neurones miroir

L’une des plus grandes révolutions scientifiques de notre temps – selon moi, la découverte des « neurones miroirs » – n’a pas encore reçu beaucoup de publicité. Il y a fort à parier toutefois que cette découverte va avoir d’énormes conséquences pour notre compréhension de l’homme. Comme l’a écrit le directeur du Center for Brain and Cognition de l’université de Californie :

The discovery of mirror neurons is the single most important « unreported » story of the decade. I predict that mirror neurons will do for psychology what DNA did for biology: they will provide a unifying framework and help explain a host of mental abilities that have hitherto remained mysterious and inaccessible to experiments. (V.S. Ramachandran, 2000).

(La découverte des neurones miroirs est la plus importante nouvelle non-transmise de la décennie. Je prédis que les neurones miroirs feront pour la psychologie ce que la DNA a fait pour la biologie. Elles vont fournir un cadre unifiant et aider à expliquer une quantité de dispositions mentales qui jusqu’à maintenant restaient mystérieuses et inaccessibles à l’empirisme).

Les neurones miroirs sont des neurones qui s’activent, non seulement lorsqu’un individu exécute lui-même une action, mais aussi lorsqu’il regarde un congénère exécuter la même action. On peut dire en quelque sorte que les neurones dans le cerveau de celui/celle qui observe imitent les neurones de la personne observée; de là le qualitatif ‘miroir’ (mirror neurons).

C’est un groupe de neurologues italiens, sous la direction de Giacomo Rizzolati (1996), qui a fait cette découverte sur des macaques. Les chercheurs ont remarqué – par hasard – que des neurones (dans la zone F5 du cortex prémoteur) qui étaient activés quand un singe effectuait un mouvement avec but précis (par exemple: saisir un objet) étaient aussi activés quand le même singe observait simplement ce mouvement chez un autre singe ou chez le chercheur, qui donnait l’exemple.

Il existe donc dans le cerveau des primates un lien direct entre action et observation. Cette découverte s’est faite d’abord chez des singes, mais l’existence et l’importance des neurones miroirs pour les humains a été confirmée (1). Dans une recherche toute récente supervisé par Hugo Théoret (Université de Montréal), Shirley Fecteau a montré que le mécanisme des neurones miroirs est actif dans le cerveau immature des petits enfants et que les réseaux de neurones miroirs continuent de se développer dans les stades ultérieurs de l’enfance. Il faut ajouter ici que les savants s’accordent pour dire que ces réseaux sont non seulement plus développés chez les adultes (comparé aux enfants), mais qu’ils sont considérablement plus évolués chez les hommes en général comparé aux autres primates (2).

L’homme est un animal social qui diffère des autres animaux en ce qu’il est plus apte à l’imitation, Aristote le disait déjà (Poétique 4). Aujourd’hui on peut tracer les sources cérébrales de cette spécificité humaine. La découverte des neurones miroirs permet de mettre le doigt sur ce qui connecte les cerveaux des hommes. En outre cette découverte a encore confirmé l’importance neurologique de l’imitation chez l’être humain. Comme le dit très bien Scott Garrels (2004) :

Convergent evidence across the modern disciplines of developmental psychology and cognitive neuroscience demonstrate that imitation based on mirrored neural activity and reciprocal interpersonal behaviour are what scaffold human development (p. 3).

(Des preuves convergentes de la psychologie du développement et de la neuroscience cognitive démontrent que l’imitation basée sur l’activité neurale miroir et le comportement réciproque interpersonnel est ce sur quoi est construit le développement humain).

L’imitation est importante pour l’apprentissage, le langage, la transmission culturelle, mais aussi pour l’empathie, par exemple. Qu’on peut mieux saisir l’empathie à l’aide des neurones miroirs est facile à comprendre: très vite l’enfant fait l’expérience de l’autre comme ‘quelque chose’ qui peut ‘faire la même chose’ que lui. En imitant et en étant imité les enfants apprennent que de tous les objets qui les entourent seuls les êtres humains peuvent vivre les mêmes expériences qu’eux.

Un dialogue prometteur

Quand on met le doigt sur le spécifiquement humain il faut s’attendre à un échange entre sciences expérimentales et sciences humaines. En effet, grâce à ces découvertes récentes en neurosciences un dialogue fascinant entre sciences humaines et sciences expérimentales est en train de s’établir. Il faut se référer ici – entre autres – aux volumes de Hurley et Chater Perspectives on Imitation: From Neuroscience to Social Science qui sortent bientôt chez MIT Press (2005).

Avec cet article nous voulons participer un peu à ce dialogue. D’abord en donnant un très bref aperçu historique de l’ancienne vision sur l’imitation qui avait cours dans les sciences humaines, vision désormais révolue. En suite en montrant qu’on peut faire un lien fort étonnant entre l’anthropologie du chercheur franco-américain René Girard et les conclusions récentes de chercheurs en neurobiologie (en se référant d’abord aux travaux de Meltzoff sur le rapport entre imitation et intention). Et finalement en parlant de ce qui me paraît encore une lacune dans la recherche actuelle: le lien qu’on peut faire (et qu’on devrait explorer) entre imitation inconsciente et la naissance de la rivalité, de la violence entre deux (ou plusieurs individus).

DE PLATON À GIACOMO RIZZOLATI ET AL.
Le processus dynamique et intersubjectif nommé ‘imitation’ est vital pour le développement humain et pour la transmission de la culture durant toute notre vie « in ways that we are just beginning to understand » (Hurley & Chater, 2002). Selon les chercheurs nous ne commençons qu’à saisir l’importance de l’imitation et de l’interdépendance des êtres humains (même au niveau cérébral). Jadis cette conscience aiguë n’existait pas. Platon est un des premiers penseurs qui a analysé le phénomène de l’imitation (qu’il nomme mimesis). Toutefois chez lui l’imitation n’est q’une faculté humaine (qui produit des extensions de la vérité idéale dans le monde phénoménal). La mimesis décrite par Platon (par .exemple le peintre imite un objet du monde extérieur) est fort éloignée de cette interdépendance vitale entre congénères que nous montrent les chercheurs d’aujourd’hui.

Les philosophes après Platon ont le plus souvent repris sa vision limitée, tronqué de l’imitation – même s’ils n’étaient pas d’accord avec lui au sujet de l’art. Cette situation a beaucoup contribué au concept moderne du ‘moi autonome’ (Garrels, 2004). Cette influence de Platon, mais aussi des Lumières, a sans doute contribué au fait que ni Freud (3), ni même Piaget n’ont soupçonné la possibilité de l’imitation intersubjective chez les nouveau-nés.

En 1977 deux chercheurs américains, Andrew Meltzoff et Keith Moore, voulaient tester les stades de développement de l’apprentissage préverbal chez Piaget. Par hasard ils ont découvert que même les nouveau-nés étaient parfaitement capables d’apprendre par imitation. Ils ont donc dû critiquer certaines présuppositions de la théorie de Piaget, car d’après le célèbre psychologue suisse une forme élémentaire de représentation symbolique est nécessaire pour pouvoir imiter. C’est pourquoi l’enfant, chez Piaget, ne commence à imiter autrui que vers l’âge d’un an. Meltzoff et Moore ont vérifié ce qu’ils avaient trouvé en 1977 dans les années 1980 (Meltzoff & Moore 1983, 1989) chez des enfants dont la moyenne d’âge était de 32 heures (le plus jeune n’était âgé que de 42 minutes). L’existence et surtout l’importance de l’imitation immédiate chez les nouveau-nés avaient totalement échappé aux chercheurs.

The existence of immediate imitation in development was hardly suspected and its role was ignored. (Nadel & Butterworth, 1999).

Quatre présuppositions importantes sur l’imitation se sont donc avérées fausses (Garrels 2004) :

* Les hommes apprennent progressivement à imiter durant les premières années de l’enfance.
* Une forme élémentaire de représentation symbolique est nécessaire pour pouvoir imiter.
* Les nouveau-nés sont incapables de faire un lien entre ce qu’ils voient chez les autres et ce qu’ils sentent chez eux-mêmes.
* Dès que l’enfant est capable d’imiter cela reste une faculté mineure et enfantine.

Ces présuppositions qui – on le voit aujourd’hui – ont souvent formé le soubassement d’un discours fondamental (philosophique et scientifique) sur l’humain depuis Platon s’avèrent donc erronées. On a longtemps cru aussi que l’imitation est synonyme de comportement grégaire, moutonnier. L’imitation appartient au Moi Inférieur de Valéry ou à ce que Heidegger appelait dédaigneusement le ‘on’ Das Man. Actuellement une telle vision semble inexacte. Il n’y a pas encore trois ans un colloque sur l’imitation a été introduit par les mots suivants :

Imitation … is often thought of as a low-level, relatively childish or even mindless phenomenon. This may be a serious mistake. It is beginning to look, in light of recent work in the cognitive sciences, as if imitation is a rare, perhaps even uniquely human ability, which may be fundamental to what is distinctive about human learning, intelligence, rationality, and culture. (Hurley & Chater, 2002 – cité par Garrels).

(L’imitation … est souvent considérée comme un phénomène mineur, enfantin ou même inepte. Cela est sans doute une grande erreur. Il semble aujourd’hui, à travers les travaux récents en sciences cognitives, que l’imitation est un phénomène exceptionnel, peut-être spécifiquement humain, qui est sans doute fondamental pour tout ce qui est original dans l’apprentissage humain, l’intelligence, la rationalité et la culture).

Ce n’était pas avant les années 1970 que le terme ‘imitation’ est devenue une référence clef dans les bases de données psychologiques. Nadel et Butterworth (1999) ont retrouvé dix études d’avant 1970 qui s’occupaient de l’imitation au-delà des différents stades d’apprentissage. En 1978 ce nombre était déjà élevé à septante-six. Aujourd’hui l’imitation est au centre d’une recherche riche et interdisciplinaire dans la psychologie du développement, les neurosciences, les sciences cognitives, la linguistique, l’éthologie, l’évolution culturelle, la biologie évolutionnaire et l’intelligence artificielle.

IMITATION ET INTENTION
Pour Platon et Aristote l’imitation avait trait à certains types de comportements, des manières, des habitudes individuelles ou collectives, des paroles, des idées, des façons de parler, toujours des représentations(4). Grâce aux recherches actuelles en neuroscience et en psychologie expérimentale nous savons que l’imitation est un phénomène beaucoup plus complexe et ‘intime’ à l’homme: nous n’imitons pas tant des représentations – ce qu’on voit faire un autre par exemple – mais des intentions, des désirs. Récemment Andrew Meltzoff (aujourd’hui responsable du Institute for Learning and Brain Sciences à Washington) a façonné une série d’expériences où l’imitation était employée pour comprendre comment un enfant peut déchiffrer les intentions des adultes à travers leur comportement (Garrels 2004).

Dans une première expérience un chercheur montrait à des petits d’environ 18 mois comment il essayait d’enlever le bout d’un ‘mini-haltère’ pour enfants. Au lieu d’achever l’action il faisait semblant qu’il n’arrivait pas à enlever le bout du jouet. Les enfants ne voyaient donc jamais la représentation exacte du but de l’action. En usant de différents groupes de contrôle les chercheurs ont remarqué que les petits avaient saisi la visée de la démarche (ôter le bout de l’haltère) et qu’ils imitaient cette intention du chercheur et non ce qu’ils avaient réellement vu. Les enfants imitent donc non pas une représentation, mais un but, un dessein. Comme le résume Meltzoff : « Evidently, young toddlers can understand our goals even if we fail to fulfill them. They choose to imitate what we mean to do, rather than what we mistakenly do ». (Meltzoff & Decety, 2003, p. 496). Les enfants comprennent donc les intentions des adultes, même si ces adultes n’arrivent pas à les accomplir. Ils imitent ce que les chercheurs voulaient faire plus que ce qu’ils faisaient concrètement.

La seconde expérience était conçue pour voir si les enfants attribuent des motifs à des objets. Pour ce test les chercheurs avaient fabriqué une petite machine (avec bras et grappins) qui exécutait exactement la même action avortée de la première expérience. Très vite il s’est avéré que les bambins qui avaient profité de cette démonstration n’étaient pas mieux disposés pour attribuer une intention à l’appareil que d’autres qui étaient confronté au petit haltère sans démonstration. Il semble donc que les enfants n’attribuent pas d’intentions à des objets inanimés.

Une troisième expérience allait rendre plus visible encore combien l’enfant prête attention aux motifs de ses congénères et combien ces motifs, ces intentions sont importants pour lui. Dans ce test les bouts du petit haltère étaient collés solidement à la barre. Ils ne pouvaient donc pas être enlevés. Le chercheur répétait ici la même démonstration que dans les expériences précédentes: il essayait d’ôter la part extérieure du jouet mais sa main glissait du bout sans le saisir. Chez les enfants la même chose exactement se produisait nécessairement (les bouts étant collés), mais les bambins n’étaient pas du tout satisfaits par la pure reproduction de ce qu’ils avaient vu faire l’adulte. Ils répétaient leurs tentatives d’enlever le bout, mordaient dedans et lançaient des regards suppliants à maman et au chercheur. Meltzoff écrit:

This work reinforces the idea that the toddlers are beginning to focus on the adult’s goals, not simply their surface actions. It provides developmental roots for the importance of goals in organizing imitation in older children and adults (Meltzoff, 2002, p. 32 – cité par Garrels).

Le travail de Meltzoff renforce donc l’idée selon laquelle les bambins commencent à concentrer leur attention sur les buts des adultes et pas simplement sur leurs actions. Plusieurs savants vont encore plus loin et suggèrent que l’imitation chez l’homme est toujours – à un niveau fondamental – l’imitation d’intentions et de buts plutôt que d’actions et de représentations. Cette hypothèse (en réalité une déduction de nombreuses données empiriques qui vont toutes dans ce sens) a été baptisée la ‘goal-directed theory of imitation'(5).
(Trevarthen, Kokkinaki, & Fiamenghi, 1999; Wohlschlager & Bekkering, 2002)

NEUROBIOLOGIE ET ANTHROPOLOGIE
Un dialogue approfondi entre sciences humaines et sciences ‘dures’ est à souhaiter, la chose est claire. Les sciences humaines ne peuvent pas rester sourdes à ce qui est démontré ailleurs. Et l’inverse est peut-être vrai aussi, dans certains cas. Dans ce cadre il faut noter que plusieurs décennies avant le surcroît spectaculaire de l’intérêt scientifique pour l’imitation un critique littéraire (!) et anthropologue franco-américain avait déjà articulé une théorie autour de l’importance exceptionnelle de l’imitation dans l’homme. Son hypothèse était – curieusement – que l’imitation n’a pas tant trait aux phénomènes extérieurs mais aux intentions, au désir. Ce théoricien de ce qu’il appelle lui-même le désir mimétique, c’est René Girard. La concordance entre ses études et les conclusions scientifiques récentes des chercheurs empiriques sont surprenantes, ‘extraordinaires’ comme le dit Scott Garrels (un chercheur en psychologie clinique) :

The parallels between Girard’s insights and the only recent conclusions made by empirical researchers concerning imitation (in both development and the evolution of species) are extraordinary. (Garrels, 2004, p. 29).

Le contexte dans lequel Girard a développé ses théories est aussi remarquable :

What makes Girard’s insights so remarkable is that he not only discovered and developed the primordial role of psychological mimesis during a time when imitation was quite out of fashion, but he did so through investigation in literature, cultural anthropology, history,… (Garrels, 2004, p. 29).

(Ce qui rend les idées de Girard si remarquables c’est non seulement le fait qu’il ait découvert le rôle primordial de la mimesis psychologique à une époque où l’imitation n’était pas à la mode, mais qu’il a fait cela à travers une recherche dans la littérature, l’anthropologie culturelle, l’histoire…).

LES DANGERS DE L’IMITATION
René Girard a non seulement fait le lien entre imitation et intention, mais aussi entre imitation et violence. La recherche scientifique qui fait le lien entre imitation et violence est assez populaire aujourd’hui, mais les résultats vraiment intéressants ne sont pas encore là. On s’est souvent posé la question si l’exposition de l’enfant à la violence médiatisée influence son comportement. Est-ce que le (jeune) téléspectateur va imiter les représentations de violence à la télévision? Il n’existe pas de réponses tout à fait claires à cette question (Bushman and Huesman, 2001). On a pu constater – par exemple – que des jeux d’ordinateurs violents n’incitent pas nécessairement à la violence. Ces jeux peuvent même avoir des effets ‘cathartiques’ : au lieu de frapper la petite sœur ou le petit frère c’est sur des ennemis virtuels que le joueur se défoule.
René Girard, pour sa part, a vu dans l’imitation non pas (seulement) ce qui communique la violence, mais ce qui la génère: la cause de la violence. Avant d’expliquer comment cela est possible il faut préciser pourquoi la question du lien entre violence et mimesis s’impose aujourd’hui.

Mimesis et violence
Pourquoi cela devient pressant actuellement de questionner le lien entre mimesis et violence ? De nombreuses recherches indépendantes il faut conclure que l’imitation dynamique constitue la condition première du développement humain et une des caractéristiques humaines les plus importantes. Les chercheurs sont d’accord aujourd’hui de définir le cerveau humain comme ‘une énorme machine à imiter’ qui fonctionne à un niveau bien plus élevé que chez les autres primates. De tous les animaux l’homme est le plus ‘mimétique’. Une autre chose au sujet de l’humain s’impose aussi avec évidence: de tous les animaux le plus violent c’est sans aucun doute… l’homme.

Il faut se demander si, par hasard, ces deux observations élémentaires ne sont pas à mettre en rapport. Il n’y a pas cent ans cette idée qu’il pourrait exister une corrélation encore mal connue entre la mimesis et l’origine, la genèse de la violence humaine aurait sans doute semblé incongrue. Le grand théoricien de l’imitation de l’époque, Gabriel Tarde, auteur du fameux livre Les Lois de L’imitation (publié en 1890) voyait en l’imitation la cause première de l’harmonie sociale. Sans être totalement fausse on voit aujourd’hui que cette idée est du moins incomplète :

* L’imitation est d’une importance cruciale pour tout ce qui est typiquement humain dans un sens que nous commençons qu’à découvrir. (Hurley & Chater, 2002)
* Selon Tarde l’imitation humaine est la cause de l’harmonie sociale.

Des deux propositions précédentes il s’ensuivrait que l’harmonie, la paix seraient typiquement, caractéristiquement humaines. L’homme serait l’animal le moins violent. Qui oserait cependant défendre une telle conclusion? Ou bien l’imitation n’est pas si importante, ce qui va à l’encontre d’une masse de données empiriques récentes, ou bien la vision de Gabriel Tarde est fausse ou du moins incomplète. La seconde conclusion semble la meilleure. Mais qu’avons-nous pu ne pas voir au sujet de l’imitation ?

Rivalité mimétique
Si deux hommes désirent la même chose alors qu’il n’est pas possible qu’ils en jouissent tous les deux, ils deviennent ennemis.-HOBBES (Léviathan)

Dans une interview récente Rizzolati (le directeur du groupe de chercheurs qui a découvert les neurones miroirs) a dit : « Le processus d’imitation est limité chez les singes, et c’est souvent dangereux pour eux d’imiter » (5 février 2005 dans Le Figaro). D’où vient ce danger de l’imitation? Rappelons que les neurones dans le cortex prémoteur des singes étudiés par Rizzolati étaient activés quand l’animal effectuait un mouvement avec but précis, le plus souvent ‘saisir un objet’. Imaginons maintenant un singe qui tente de s’emparer d’un objet et un autre qui l’imite aveuglément, ‘inconsciemment’. Ces deux mains également avides qui convergent vers un seul objet ne peuvent manquer de provoquer un … conflit. Voilà que la mimésis peut être la source de conflits, de violence, si l’on voit que les comportements d’acquisition et d’appropriation (le fait de prendre un objet pour soi) sont aussi susceptibles d’être imités. Là chose est claire et pourtant – chose étrange et remarquable – ce type de comportement fort important pour les primates et pour les humains n’a pas été incorporé dans la recherche sur l’imitation :

Ce n’est pas un hasard, sans doute, si le type de comportement systématiquement exclu par toutes les problématiques de l’imitation, de Platon jusqu’à nos jours, est celui auquel on ne peut pas songer sans découvrir aussitôt l’inexactitude flagrante de la conception qu’on se fait toujours de cette ‘faculté’, le caractère proprement mythique des effets uniformément grégaires et lénifiants qu’on ne cesse de lui attribuer. Si le mimétique chez l’homme joue bien le rôle fondamental que tout désigne pour lui, il doit forcément exister une imitation acquisitive ou, si l’on préfère, une mimésis d’appropriation dont il importe d’étudier les effets et de peser les conséquences. (Girard 1978)

Cette remarque pourtant évidente a d’énormes conséquences pour notre compréhension de l’homme. La mimesis devient – du coup – fort paradoxale: elle peut être source d’empathie, de conformisme, mais aussi de rivalité.

Donnons encore un exemple simple, même banal, d’une rivalité qui naît de la mimésis. Imaginons deux bambins dans une pièce pleine de jouets identiques. Le premier prend un jouet, mais il ne semble pas fort intéressé par l’objet. Le second l’observe et essaie d’arracher le jouet à son petit camarade. Celui-là n’était pas fort captivé par la babiole, mais – soudain – parce que l’autre est intéressé cela change et il ne veut plus le lâcher. Des larmes, des frustrations et de la violence s’ensuivent. Dans un laps de temps très court un objet pour lequel aucun des deux n’avait un intérêt particulier est devenu l’enjeu d’une rivalité obstinée. Il faut noter que tout dans ce désir trop partagé pour un objet impartageable est imitation, même l’intensité du désir dépendra de celui d’autrui. C’est ce que Girard appelle la rivalité mimétique, étrange processus de ‘feedback positif’ qui sécrète en grandes quantités la jalousie, l’envie et la haine.

Conclusion

Si l’imitation est souvent dangereuse pour les singes il ne doit pas y en aller autrement pour les humains. Souvent les singes ne risquent pas de se bagarrer à mort pour de la nourriture, des partenaires, un territoire, etc. parce qu’il existe chez eux des freins instinctifs à la violence, des rapports de domination (des ‘dominance patterns’). Chez les hommes, nous le savons, ces freins instinctuels n’existent plus. La violence intraspécifique, la ‘guerre de tous contre tous’ pour reprendre le mot de Hobbes, a du jouer un rôle important dans l’hominisation. Comme le disait déjà Jacques Monod :

Dominant désormais son environnement, l’Homme n’avait devant soi d’adversaire sérieux que lui-même. La lutte intraspécifique directe, la lutte à mort, devenait dès lors l’un des principaux facteurs de sélection dans l’espèce humaine. Phénomène extrêmement rare dans l’évolution des animaux. […] Dans quel sens cette pression de sélection devait-elle pousser l’évolution humaine ? (Monod, 1970).

Comment cet obstacle formidable qu’oppose la violence intraspécifique à la création de toute société humaine a été soulevé? Voilà une question importante. Il faut espérer que les recherches interdisciplinaires sur l’homme vont scruter le problème. Et on ne peut pas ne pas le rencontrer sur sa route si l’on contemple vraiment la nature extrêmement paradoxale de l’imitation humaine: source d’intelligence, d’empathie, mais aussi de rivalité, de destruction.

Notes
(1) Aujourd’hui cela n’est plus une question. On se demande désormais comment les neurones miroirs opèrent chez l’homme et en quoi cela est différent des autres animaux. Voir entre autres : Buccino, G., Lui, F., Canessa, N., Patteri, I., Lagravinese, G., Benuzzi, F., Porro, C.A., and Rizzolatti, G. (2004) Neural circuits involved in the recognition of actions performed by nonconspecifics: An fMRI study. J Cogn. Neurosci. 16: 114-126.
(2) « The human mind demonstrates a greater development of imitative phenomena throughout the lifespan, both quantitatively and qualitatively. » (Garrels, 2004)
Shirley Fecteau: « Ceci montre que le mécanisme des neurones miroirs est actif dans le cerveau immature. L’activation est toutefois plus réduite que celle observée chez les adultes, ce qui indique que ces réseaux, probablement en place dès la naissance, continuent de se développer dans des stades ultérieurs de l’enfance. »
Interview sur le forum ‘online’ de l’Université de Montréal :
http://www.iforum.umontreal.ca/Forum/ArchivesForum/2004-2005/041213/article4195.htm
(3) « It is clear that there is no place in Freud’s theory of early infancy for imitative self-other reciprocity. » (Trevarthen, Kokinaki, & Fiamenghi, 1999, p. 155).
(4) Voir René Girard (1978, p. 17).
(5) Voici ce que disent Wohlschlager et Bekkering :
The goal-directed theory of imitation allows imitators to learn from models even if the differences in motor skills or in body proportions are so huge that the imitator is physically unable to make the same movement as the model. Whatever movement the imitator uses, the purpose of learning by imitation can be regarded as being fulfilled as soon as he reaches the same goal as the model. (Wohlschlager & Bekkering, 2002, p. 104).

Il est aussi intéressant de noter – entre parenthèses – que cette hypothèse récente semble aller un peu à l’encontre de la théorie ‘mémétique’ de Richard Dawkins (1976 The Selfish Gene). Dawkins a forgé une théorie assez fascinante de la culture en tenant compte de l’importance de l’imitation et en extrapolant le schème Darwinien vers le domaine des idées. La tentation est grande, en effet, pour un biologiste de comparer la sélection des idées à l’évolution Darwinienne. Six ans avant le fameux livre de Dawkins le prix Nobel français Jacques Monod écrivait déjà à la fin de son livre Le Hasard et la Nécessité sous le titre ‘la sélection des idées’:

Il est tentant, pour un biologiste, de comparer l’évolution des idées à celle de la biosphère. Car si le Royaume abstrait transcende la biosphère plus encore que celle-ci l’univers non vivant, les idées ont conservé certaines des propriétés des organismes. Comme eux elles tendent à perpétuer leur structure et à la multiplier, comme eux elles peuvent fusionner, recombiner, ségréger leur contenu, comme eux enfin elles évoluent et dans cette évolution la sélection, sans aucun doute, joue un grand rôle. (p. 181).

Mais ajoute Monod : « Je ne me hasarderai pas à proposer une théorie de la sélection des idées.  » Chez Dawkins l’imitation, la reproduction porte sur les ‘idées’ sur des unités d’information (‘mèmes’), des représentations en somme. Les recherches toutes récentes nous montrent – au contraire – que l’imitation humaine porte d’abord sur des intentions. Dans un cadre philosophique on peut dire que Meltzoff et autres dégagent définitivement la mimesis de son ancien contexte d’idéalisme platonicien (et ce platonisme – d’aucuns ont pu le remarquer – semble toujours là chez un Dawkins qui parle d’idéosphère, un peu comme Monod qui parlait du ‘Royaume abstrait des idées’, ce qui implique toujours la vieille conception platonicienne – un peu mythique, il faut l’avouer – selon laquelle les idées ont une existence indépendante des hommes).

Sources
Bushman, B. and Huesmann, L. (2001) « Effects of televised violence on aggression », in D.G. Singer & J.L. Singer (ed.) Handbook of children and the media, Thousand Oaks: Sage, pp. 223-254
Dawkins, Richard, (1976) The Selfish Gene, Oxford University Press.
Garrells, Scott R., (2004) ‘Imitation, Mirror Neurons, & Mimetic desire’ http://www.covr2004.org/garrelspaper.pdf
Girard, René, (1961) Mensonge Romantique et Vérité Romanesque (Paris : Grasset), 1972) La violence et le sacré (Paris: Grasset),
(1978) Des Choses cachées depuis la fondation du monde avec Jean-Michel Oughourlian et Guy Lefort (Paris: Grasset).
Hurley, S. & Chater, N. (2002). Perspectives on imitation: from cognitive neuroscience to social science. Royaumont Abbey, France, 24-26 May.
Nadel, J. & Butterworth, G. (1999). Imitation in Infancy. Cambridge University Press. – Meltzoff, A. & Decety, J. (2003). What imitation tells us about social cognition: a rapprochement between developmental psychology and cognitive neuroscience. Philos. Trans. R. Soc. Lond. B Biol. Sci. 358, 491-500.
Meltzoff, A. & Moore, K. (1977). Imitatoin of facial and manual gestures by human neonates. Science, 198, 75-78
– Meltzoff, A. & Moore, K. (1983). Newborn infants imitate adult facial gestures. Child Development, 54, 702-709
Meltzoff. A. & Moore, K. (1989). Imitation in newborn infants: exploring the range of gestures imitated and the underlying mechanisms. Developmental Psychology, 25, 945-962.
Monod, Jacques, (1970) Le hasard et la nécessité, Seuil.
Ramachandran, V. (2000). Mirror neurons and imitation learning as the driving force behind « the great leap forward » in human evolution. http://www.edge.org/documents/archive/edge69.html
Rizzolati, G., Fadiga, L., Fogassi, L., & Gallese, V. (1996a). Premotor cortex and the Recognition of motor actions. Cognitive Brain Research, 3, 131-141
Tarde, Gabriel, Les lois de l’imitation, Paris 3ème éd. revue et augmentée 1900.
Trevarthen, C. Kokkinaki, T., & Fiamenghi Jr., G. (1999). What infants’ imitations communicate: with mothers, with fathers, with peers. In Imitation in Infancy (ed. Nadel, J. & – Butterworth, G.) pp. 9-35. Cambridge University Press

Voir aussi:

Un concept original a été mis au jour par Giaccomo Rizzolatti (université de Parme, Italie), celui des neurones miroirs. Certains neurones sont activés, chez les grands singes, lorsque l’animal ressent une émotion douloureuse. Ce qui surprend les chercheurs, c’est que les mêmes neurones sont activés lorsque le singe voit un de ses congénères souffrir et se plaindre ! La projection d’un film par le chercheur italien a stupéfait les conférenciers : équipé d’un casque relié à un enregistreur, muni d’un amplificateur sonore, un singe macaque fait « cracher » par ses neurones corticaux de l’aire de Broca une série de « bursts » électriques audibles lorsqu’il ferme la main pour attraper une friandise. Mais, lorsque le chercheur referme devant l’animal sa propre main sur le vide, le cerveau du singe reconnaît le geste, et les mêmes neurones s’activent ! Bien des sportifs savent aussi reproduire dans leur esprit le geste bien appris, bien connu, lorsqu’ils voient leur adversaire le pratiquer. Ces neurones miroirs sont-ils importants pour l’apprentissage, la reconnaissance du geste, servent-ils à imiter pour apprendre mieux ? « Le processus d’imitation est limité chez les singes, et c’est souvent dangereux pour eux d’imiter », remarque Giaccomo Rizzolatti. En reconnaissant, dès le début du geste de l’autre, le « pourquoi du geste » (il va manger, il va poser l’objet dans une boîte), « vous ressentez exactement ce qu’il ressent ». Et le même circuit analyserait aussi les émotions des autres : une caméra de l’altruisme, en quelque sorte.

Le cerveau dévoile peu à peu sa carte des émotions
Jean-Michel Bader
Le Figaro
05/02/2005

Les fondements des valeurs éthiques, esthétiques et morales, sur lesquelles l’homme s’interroge depuis des siècles, n’ont longtemps été qu’une problématique pour philosophes. Mais, avec les moyens nouveaux de l’imagerie médicale, des observations animales, des études comparées de lésions cérébrales, les neurosciences ont fait une irruption remarquée – et parfois crainte – dans ce domaine réservé. Anthropologues, spécialistes de l’évolution, théoriciens de la pensée se sont eux aussi engouffrés dans cette brèche.

Réuni par Yves Christen à la Fondation Ipsen (Neuilly, Hauts-de-Seine), le gratin mondial de la neurobiologie des comportements humains a constaté le 24 janvier dernier le grand retour des émotions dans la genèse des processus de décision. Jugements moraux, décisions esthétiques, analyse mathématique se nourrissent donc aussi de nos émotions pour décider et choisir. C’est un hold-up tranquille : les neurosciences ont mis définitivement le grappin sur un domaine de la réflexion humaine traditionnellement réservé à la philosophie, à l’histoire et à la sociologie. Il faut dire que les preuves expérimentales s’accumulent : il est possible de cartographier les aires cérébrales impliquées dans les processus neurophysiologiques du jugement esthétique, de la compassion, de la honte ou des capacités de raisonnement mathématique.

Bien de ces recherches ont en particulier bénéficié de progrès récents dans la connaissance des mécanismes de convergence des informations cognitives et émotionnelles dans les lobes préfrontaux du cortex cérébral, qui jouent un rôle majeur dans la prise de décision. Ainsi, Camilo Cela-Conde (université des îles Baléares) a confirmé l’existence de circuits liant les lobes préfrontal et temporal médian qui sont activés lorsque nous faisons des jugements de valeur : le cortex préfrontal dorsolatéral est activé lorsque le sujet doit évaluer et comparer des échanges équitables ou injustes.

Antonio et Hanna Damasio (université d’Iowa, Etats-Unis) ont étudié le fonctionnement du cerveau de centaines de malades atteints de lésions de ce cortex préfrontal. Ces patients ont des modifications constantes du comportement social, ne respectent plus leurs engagements, les codes sociaux, sont toujours en retard, et ce sans aucune atteinte de leurs capacités intellectuelles. C’est le niveau de leurs émotions, de leur sensibilité, qui est terriblement diminué. Joshua Greene (université Princeton, Etats-Unis) s’intéresse à la résolution par le cerveau de dilemmes moraux difficiles. Ce sont l’aire corticale cingulée antérieure (à la jonction des aires frontale et temporale) et le cortex préfrontal dorsolatéral qui sont recrutés dans ces cas difficiles où le sujet doit violer ses principes moraux personnels. « On s’aperçoit qu’il existe une sorte de compétition entre des processus cognitifs et émotionnels », explique Joshua Greene. « Effectivement, précise Yves Christen, depuis les travaux récents de Damasio, le retour des émotions comme étant partie prenante des mécanismes cognitifs est la grande révélation de ce colloque. »

Un concept original a été mis au jour par Giaccomo Rizzolatti (université de Parme, Italie), celui des neurones miroirs. Certains neurones sont activés, chez les grands singes, lorsque l’animal ressent une émotion douloureuse. Ce qui surprend les chercheurs, c’est que les mêmes neurones sont activés lorsque le singe voit un de ses congénères souffrir et se plaindre ! La projection d’un film par le chercheur italien a stupéfait les conférenciers : équipé d’un casque relié à un enregistreur, muni d’un amplificateur sonore, un singe macaque fait « cracher » par ses neurones corticaux de l’aire de Broca une série de « bursts » électriques audibles lorsqu’il ferme la main pour attraper une friandise. Mais, lorsque le chercheur referme devant l’animal sa propre main sur le vide, le cerveau du singe reconnaît le geste, et les mêmes neurones s’activent ! Bien des sportifs savent aussi reproduire dans leur esprit le geste bien appris, bien connu, lorsqu’ils voient leur adversaire le pratiquer. Ces neurones miroirs sont-ils importants pour l’apprentissage, la reconnaissance du geste, servent-ils à imiter pour apprendre mieux ? « Le processus d’imitation est limité chez les singes, et c’est souvent dangereux pour eux d’imiter », remarque Giaccomo Rizzolatti. En reconnaissant, dès le début du geste de l’autre, le « pourquoi du geste » (il va manger, il va poser l’objet dans une boîte), « vous ressentez exactement ce qu’il ressent ». Et le même circuit analyserait aussi les émotions des autres : une caméra de l’altruisme, en quelque sorte.

Quant aux erreurs de jugement ou de raisonnement, leurs circuits deviennent également analysables, grâce aux techniques d’imagerie médicale fonctionnelle du cerveau. Olivier Houdé (université Paris-V) a pu découvrir grâce à ces techniques quelles régions du cerveau sont activées quand il prend conscience de ses erreurs. Après une première erreur de raisonnement, un sujet humain reçoit lors d’un second essai l’avertissement qu’un piège l’attend dans l’énoncé d’un problème. Pour le pur raisonnement, ce sont les zones postérieures du cerveau impliquées dans les fonctions perceptives qui collaborent avec le cortex frontal. Mais, lorsque l’émotion (la peur de se tromper) est associée à l’apprentissage, ce sont des zones différentes qui sont activées à l’avant du cerveau, notamment le cortex préfrontal ventro-médian droit. « Or cette zone est justement connue comme une aire qui relie émotions et raisonnement », souligne Olivier Houdé.

COMPLEMENT:

Vos neurones sont des miroirs : c’est pourquoi vous pouvez communiquer

Entretien avec le Pr Jean-Michel Oughourlian

NOUVELLES CLES

Si vous pouvez communiquer avec autrui, c’est grâce à vos « neurones miroirs ». Sans eux, vous seriez psychotiques, ou pervers, incapables d’entrer en empathie. C’est devenu un point central de la connaissance psycho-neuronale. Sans neurones miroirs, pas de relation, pas de culture, pas d’humanité. Qu’est-ce donc qu’un neurone miroir ? Nous avons suivi un colloque sur le sujet, où deux des intervenants étaient Boris Cyrulnik et René Girard, puis interviewé l’organisateur du colloque, le Pr Jean-Michel Oughourlian, éminent spécialiste de ces questions.

La scène se passe en 1995, dans le laboratoire du professeur Giacomo Rizzolatti, chercheur et enseignant en physiologie à l’université de Parme, en Italie. Le savant et son équipe étudient un singe, dont ils ont couvert le crâne de capteurs reliés à un puissant scanner, comme ils le feraient avec un humain. Vient l’heure de la pause. Sans quitter le labo, les chercheurs découpent une pizza et se servent. Dring ! Le scanner du singe se met à sonner. L’animal semble pourtant impassible sur son siège. Mais il regarde attentivement les humains manger et, chaque fois que l’un d’eux tend la main vers un nouveau morceau de pizza, il fait sonner le scanner. Les chercheurs, intrigués, s’approchent de leurs écrans… Et c’est ainsi que commence une formidable nouvelle étape de l’exploration scientifique : la découverte des neurones miroirs, dont le directeur du Center for Brain and Cognition de l’Université de Californie, Vilayanur Ramachandran, n’hésitera pas à écrire, cinq ans plus tard : « Je prédis que les neurones miroirs feront pour la psychologie ce que l’ADN a fait pour la biologie. Ils vont fournir un cadre unifiant et aider à expliquer une quantité de dispositions mentales qui restaient jusqu’à maintenant mystérieuses et inaccessibles à l’empirisme. »

C’est que, intrigués par leur singe, Giacomo Rizzolatti et son équipe, ont fini par analyser et comprendre qu’au moment où l’animal voyait l’un d’eux tendre la main vers un objet désirable, son cerveau mettait en branle exactement le même processus que s’il tendait sa propre main, mais sans bouger. Du coup, les chercheurs italiens ont redoublé d’efforts et, en 1996, ils ont pu annoncer la découverte de cet étonnant processus mimétique, qui nous concerne tous, autant que les singes : chaque fois que nous voyons une autre personne agir, surtout si elle nous paraît semblable à nous, des neurones miroirs « s’allument » dans notre cerveau de la même façon qu’ils le font dans le sien. En peu de temps, les labos de neurophysiologie du monde entier se sont rués sur la nouvelle. Et les plus grandes universités américaines ont invité Rizzolatti à venir bénéficier de leurs équipements, autrement luxueux que ceux de Parme…

Récemment, un soir d’octobre 2007, à l’Hôpital Américain de Neuilly, des spécialistes du pet-scan (la machine qui permet d’espionner les neurones avec cette finesse), notamment le Pr Pierre Bustany, de l’Université de Caen, et des psychiatres, dont Boris Cyrulnik, invités par l’association Recherches Mimétiques, animée par le Pr Jean-Michel Oughourlian, nous ont ébahis, présentant les dernières percées sur les neurones miroirs. Un pianiste joue et, sur l’écran du scanner, une véritable symphonie de couleurs nous révèle la magnifique complexité de ce qui se passe dans son cerveau. Mais à côté, un autre pianiste ne fait que l’écouter, et c’est quasiment la même symphonie de couleurs ! (en revanche, dans le cerveau d’un auditeur non musicien, il ne se passe pas grand chose…).

Fait capital : c’est apparemment grâce aux neurones miroirs que notre appareil neuronal s’est structuré, pendant les deux ou trois années qui ont suivi notre naissance, par mimétisme de nos parents ou des personnes s’occupant de nous. Si, pour une raison quelconque, le processus mimétique ne se met pas en place au début de la vie d’un individu, celui-ci devient, presque à tous les coups, psychotique : ne ressentant rien des sensations d’autrui, il ne pourra pas communiquer avec lui et, dans certains cas, pourra éventuellement torturer son prochain sans gêne – pour Boris Cyrulnik, c’est la définition même du pervers. Le neurone-miroir serait donc littéralement à la base de l’empathie. De la relation. De la compassion. De la culture.

Ce soir-là, à l’Hôpital Américain de Neuilly, un autre invité prestigieux a pris la parole : René Girard, venu pour signaler qu’un génie comme Dante avait compris toute cette histoire de mimétisme – par exemple, dans La Divine comédie, Paolo et Francesca, condamnés à l’enfer pour crime d’adultère, sont en réalité deux innocents, qui ne se désiraient pas au début et n’ont fait que mimer ce que leur montrait un livre… À 85 ans, René Girard, enseignant la littérature comparée dans les universités de Stanford et de Duke (États-Unis) et membre de l’Académie française, est l’inventeur de la fameuse théorie du « désir mimétique », qui a jeté les bases d’une nouvelle anthropologie, associant la violence et le religieux. Girard travaille sur sa théorie depuis le début des années 60, mais il est devenu célèbre à partir de 1978, quand est paru le livre Des Choses cachées depuis la fondation du monde, où il s’entretenait avec le Dr Jean-Michel Oughourlian, professeur de psychologie à la Sorbonne, celui-là même qui a organisé le colloque de 2007 sur les neurones miroirs. Nous sommes donc allés à la rencontre de ce dernier, pour qu’il nous dise comment s’articulent toutes ces données étonnantes et révolutionnaires.

Nouvelles Clés : Pourquoi la découverte des neurones miroirs suscite-t-elle tant d’enthousiasme de la part des chercheurs dans toutes les disciplines, des neurosciences à la psychiatrie ou la philosophie ? Qu’ont-ils de si important ?

Pr. Oughourlian : Le phénomène est déjà fabuleux en soi. Imaginez un peu : il suffit que vous me regardiez faire une série de gestes simples – remplir un verre d’eau, le porter à mes lèvres, boire -, pour que dans votre cerveau les mêmes zones s’allument, de la même façon que dans mon cerveau à moi, qui accomplis réellement l’action. C’est d’une importance fondamentale pour la psychologie. D’abord, cela rend compte du fait que vous m’avez identifié comme un être humain : si un bras de levier mécanique avait soulevé le verre, votre cerveau n’aurait pas bougé. Il a reflété ce que j’étais en train de faire uniquement parce que je suis humain. Ensuite, cela explique l’empathie. Comme vous comprenez ce que je fais, vous pouvez entrer en empathie avec moi. Vous vous dites : « S’il se sert de l’eau et qu’il boit, c’est qu’il a soif. » Vous comprenez mon intention, donc mon désir. Plus encore : que vous le vouliez ou pas, votre cerveau se met en état de vous faire faire la même chose, de vous donner la même envie. Si je baille, il est très probable que vos neurones miroir vont vous faire bailler – parce que ça n’entraîne aucune conséquence – et que vous allez rire avec moi si je ris, parce que l’empathie va vous y pousser. Cette disposition du cerveau à imiter ce qu’il voit faire explique ainsi l’apprentissage. Mais aussi… la rivalité. Car si ce qu’il voit faire consiste à s’approprier un objet, il souhaite immédiatement faire la même chose, et donc, il devient rival de celui qui s’est approprié l’objet avant lui !

N.C. : La rivalité serait donc inhérente à nos neurones eux-mêmes ?

J.-M. O. : Mais oui ! C’est la vérification expérimentale de la théorie du « désir mimétique » de René Girard ! Voilà une théorie basée au départ sur l’analyse de grands textes romanesques, émise par un chercheur en littérature comparée, qui trouve une confirmation neuroscientifique parfaitement objective, du vivant même de celui qui l’a conçue. Un cas unique dans l’histoire des sciences !

Rappelons rapidement les découvertes de Girard. Le mimétisme du désir constitue sa première grande hypothèse ; la seconde est le lien entre violence, victime émissaire et sacré.

Notre désir est toujours mimétique, c’est-à-dire inspiré par, ou copié sur, le désir de l’autre. L’autre me désigne l’objet de mon désir, il devient donc à la fois mon modèle et mon rival. De cette rivalité naît la violence, évacuée collectivement dans le sacré, par le biais de la victime émissaire. À partir de ces hypothèses, Girard et moi avons travaillé pendant des décennies à élargir le champ du désir mimétique à ses applications en psychologie et en psychiatrie. En 1981, dans Un mime nommé désir, je montrais que cette théorie permet de comprendre des phénomènes étranges tels que la possession – négative ou positive -, l’envoûtement, l’hystérie, l’hypnose… L’hypnotiseur, par exemple, en prenant possession, par la suggestion, du désir de l’autre, fait disparaître le moi, qui s’évanouit littéralement. Et surgit un nouveau moi, un nouveau désir qui est celui de l’hypnotiseur.

N.C. : La personne n’existe plus, elle est « fondue » dans son miroir ?

J.-M. O. : Oui, et ce qui est formidable, c’est que ce nouveau « moi » apparaît avec tous ses attributs : une nouvelle conscience, une nouvelle mémoire, un nouveau langage et des nouvelles sensations. Si l’hypnotiseur dit : « Il fait chaud » bien qu’il fasse frais, le nouveau moi prend ces sensations suggérées au pied de la lettre : il sent vraiment la chaleur et se déshabille. De toutes ces applications du désir mimétique, j’en suis venu à la théorie plus globale d’une « psychologie mimétique » – qui trouve également une vérification dans la découverte des neurones miroirs et leur rôle dans l’apprentissage. Le désir de l’autre entraîne le déclenchement de mon désir. Mais il entraîne aussi, ainsi, la formation du moi. En fait, c’est le désir qui engendre le moi par son mouvement. Nous sommes des « moi du désir ». Sans le désir, né en miroir, nous n’existerions pas !

Seulement voilà : le temps psychologique fonctionnant à l’inverse de celui de l’horloge, le moi s’imagine être possesseur de son désir, et s’étonne de voir le désir de l’autre se porter sur le même objet que lui. Il y a là deux points nodaux, qui rendent la psychologie mimétique scientifique, en étant aussi constants et universels que la gravitation l’est en physique : la revendication du moi de la propriété de son désir et celle de son antériorité sur celui de l’autre. Et comme la gravitation, qui permet aussi bien de construire des maisons que de faire voler des avions, toutes les figures de psychologie – normale ou pathologique – ne sont que des façons pour le sujet de faire aboutir ces deux revendications. On comprend que la théorie du désir mimétique ait suscité de nombreux détracteurs : difficile d’accepter que notre désir ne soit pas original, mais copié sur celui d’un autre.

N.C. : Même quand je désire quelque chose d’interdit ou d’impossible, d’inaccessible, où le mimétisme d’un « autre » ne semble pas évident ?

J.-M. O. : Bien sûr. Qu’est-ce que l’impossible ? Ce que vous ne pouvez avoir. Pourquoi ? Parce que quelqu’un ou quelque chose, la société ou la culture par exemple, vous l’interdit. Or, en vous l’interdisant, on vous le désigne ! C’est l’arbre du Jardin d’Eden, ou le secret de l’attirance pour les femmes inaccessibles. Chaque psychologie est unique, le mécanisme se décore de tous les fantasmes, de tous les habillages normaux, névrotiques ou psychotiques, mais il est toujours mimétique.

N.C. : Et si l’on en croit ce qui a été dit lors du colloque que vous avez organisé en octobre 2007, les neurones miroirs seraient actifs dès la naissance ?

J.-M. O. : Il semble en effet que l’essentiel se joue dans les toutes premières années. Tout ceci recoupe parfaitement les travaux d’Andrew Meltzoff, à l’université de  Seattle, l’une des personnalités marquantes de la psychologie génétique (appelée « psychologie du développement » aux États-Unis). Il a montré que les bébés imitent extrêmement tôt. Il faut qu’ils voient, bien sûr – beaucoup de nouveaux-nés n’ont pas encore la vision -, mais certains peuvent imiter l’expression d’un visage adulte dès leur naissance, alors même qu’ils n’ont pas encore vu celui de leur mère, mais seulement celui de l’expérimentateur. Après trente ans passés à accumuler ces observations, Andrew Meltzoff saute de joie à l’idée que les neurones miroirs viennent confirmer sa théorie !

N.C. : L’empathie nous serait donc naturelle ? Dans certains cas, pourtant, ce mécanisme semble ne pas se mettre en place. Je pense par exemple à ce paysan polonais dans le film Shoah de Claude Lanzmann, racontant comment, quand il labourait ses champs en bordure du camp d’Auschwitz, il bravait l’interdiction des Allemands et « regardait quand même ». « Vous regardiez, lui demande Lanzmann, et ça ne vous faisait pas mal ? » Et le paysan répond : « Mais monsieur, quand vous vous coupez le doigt, ça ne me fait pas mal, à moi ! » Qu’en est-il des neurones miroirs, dans un tel cas ?

J.-M. O. : Boris Cyrulnik explique cela par le fait que – souvent par défaut d’éducation et pour n’avoir pas été suffisamment regardé lui-même – l’être humain peut ne pas avoir d’empathie. Les neurones miroirs ne se développent pas, ou ils ne fonctionnent pas, et cela donne ce que Cyrulnik appelle un pervers. Je ne sais pas si c’est vrai, ça mérite une longue réflexion. Ce paysan polonais sait que le véritable interdit n’est pas de regarder, mais de réagir ou de commenter – au risque de se retrouver lui-même en danger. Alors il n’éprouve rien, ou plutôt une seule chose : le soulagement de ne pas être de l’autre côté. Ouf ! Le groupe auquel il appartient n’est pas menacé. Ce rôle de la pression sociale est extraordinairement bien expliqué dans Les Bienveillantes, de Jonathan Littel. Il montre qu’en fait, ce sont des modèles qui rivalisent : révolté dans un premier temps par le traitement réservé aux prisonniers, le personnage principal, officier SS, finit par renoncer devant l’impossibilité de changer les choses. Ses neurones miroirs sont tellement imprégnés du modèle SS qu’il perd sa sensibilité aux influences de ses propres perceptions, et notamment à la pitié. Il y a lutte entre deux influences, et les neurones miroirs du régime SS l’emportent. La cruauté envers les prisonniers devient finalement une habitude justifiée. Plutôt qu’une absence ou carence des neurones miroirs, cela indique peut-être simplement la force du mimétisme de groupe. Impossible de rester assis quand la « ola » emporte la foule autour de vous lors d’un match de football – même si vous n’aimez pas le foot ! Parce que tous vos neurones miroirs sont mobilisés par la pression mimétique de l’entourage. De même, les campagnes publicitaires sont des luttes acharnées entre marques voisines pour prendre possession, par la suggestion, des neurones miroirs des auditeurs ou spectateurs. Et c’est encore la suggestion qui explique pourquoi les membres d’un groupe en viennent à s’exprimer de la même façon.

N.C. : Tout ne se joue donc pas uniquement avant deux ans ?

J.-M. O. : Non, et Cyrulnik est le premier à le dire lorsqu’il parle de résilience. Il semblerait normal que les neurones miroirs soient dotés, comme les autres, d’une certaine plasticité. Ils agissent en tout cas tout au long de la vie. Et la pression du groupe n’a pas besoin d’être totalitaire : dans nos sociétés, c’est de façon « spontanée » que tout le monde fait la même chose.

N.C. : Les neurones miroirs se trouvent-ils partout dans le cerveau, ou seulement dans certaines zones ?

J.-M. O. : On ne sait pas encore. Ces découvertes sont récentes, les recherches nécessitent des appareils à émission de positron (PET Scan) très coûteux. Je pense personnellement – mais ce n’est pas scientifiquement prouvé – que des neurones miroirs existent dans tout le cerveau. Pour l’instant, on a en trouvé dans les zones visuelles, et dans celles de la motricité et de la sensibilité. Il y en a certainement aussi dans les zones du langage comme le lobe temporal gauche. Sinon, je ne vois pas comment on pourrait apprendre à parler ! Comment voulez-vous apprendre à parler à un enfant, autrement qu’en parlant devant lui et en répétant les mots jusqu’à ce qu’il les répète lui-même ? J’imagine que chez les grands imitateurs, comme Thierry Le Luron ou Nicolas Canteloup, la zone du langage doit être bourrée de neurones miroirs ! Mais certains confrères se demandent même si, en fait, tous les neurones n’auraient pas la capacité de remplir une fonction miroir.

N.C. : Neurones miroirs, désir mimétique, pression du groupe… Tout ceci nous amène à une question éternelle, mais cruciale : qu’en est-il de la liberté humaine, si nous tous nos désirs ne sont qu’imitation ?

J.-M. O. : Ma réponse est simple : la liberté n’est pas un cadeau que l’homme recevrait, au départ, entier et terminé. Ce que l’on reçoit, c’est la capacité de se libérer progressivement. Non pas tant du désir mimétique lui-même, d’ailleurs, que de la rivalité à laquelle il pousse. Un homme peut très bien revenir à ce stade d’apprentissage qu’il a connu dans l’enfance, quand on lui montrait et qu’il imitait, tout en gardant paisiblement le modèle comme modèle, et se libérer de ce carcan de rivalité qui l’enferme dans la jalousie, l’envie, la violence… La sagesse consiste simplement à finir par apprendre à désirer ce que l’on a, et non pas systématiquement ce que l’on n’a pas. À partir du moment où l’on y parvient, on est non seulement dans la sagesse, mais également libéré.

N.C. : Dès lors que je suis sans désir de possession, je suis content de ce que j’ai, et donc libre ?

J.-M. O. : Libre de creuser ce que j’ai. J’ai une conscience. Je peux explorer cette conscience pendant des années, jusqu’à la rendre suraigüe, éveillée. Et capable d’une certaine distance vis à vis des désirs et des comportements que mes neurones miroirs me poussent à imiter.

Propos recueillis par Patrice van Eersel et mis en forme par Sylvain Michelet

12 commentaires pour Sciences cognitives: René Girard confirmé par la neuroscience (Mirror neurons confirm importance of imitation in humans)

  1. […] indirectement les hypothèses de René Girard sur le mimétisme et les recherches récentes sur les neurones miroir, notamment la nature extrêmement paradoxale de l’imitation humaine: source d’intelligence (via […]

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  2. […]  Le processus d’imitation est limité chez les singes, et c’est souvent dangereux pour eux d’imiter. Giaccomo Rizzolatti […]

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  3. […] D’où, autre spécificité du discours évangélique souvent inaperçue des commentateurs mais bien décrite par Girard (qui précise néanmoins qu’il « ne tient pas toute défense face à la violence pour illégitime » et que son « point de vue n’est pas celui d’un pacifisme inconditionnel »), l’impérieuse nécessité, dans un univers désormais dépourvu de ses ennemis et de ses béquilles sacrificielles (« Il vaut mieux qu’un seul homme meure et que la nation entière ne périsse pas. » Caïphe, souverain sacrificateur, Jean 11: 50), d’un traitement radical de la violence (couper court à l’emballement et donc ne pas répondre à la provocation) qui tienne aussi compte du caractère collectif (ie. sujet à la contagion mimétique) des conduites humaines (confirmé aujourd’hui par la science et notamment les neurosciences). […]

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  4. […] Les neurones miroirs sont des neurones qui s’activent, non seulement lorsqu’un individu exécute lui-même une action, mais aussi lorsqu’il regarde un congénère exécuter la même action. On peut dire en quelque sorte que les neurones dans le cerveau de celui/celle qui observe imitent les neurones de la personne observée; de là le qualitatif ‘miroir’ (mirror neurons). C’est un groupe de neurologues italiens, sous la direction de Giacomo Rizzolati (1996), qui a fait cette découverte sur des macaques. Les chercheurs ont remarqué – par hasard – que des neurones (dans la zone F5 du cortex prémoteur) qui étaient activés quand un singe effectuait un mouvement avec but précis (par exemple: saisir un objet) étaient aussi activés quand le même singe observait simplement ce mouvement chez un autre singe ou chez le chercheur, qui donnait l’exemple. Il existe donc dans le cerveau des primates un lien direct entre action et observation. Cette découverte s’est faite d’abord chez des singes, mais l’existence et l’importance des neurones miroirs pour les humains a été confirmée (1). Dans une recherche toute récente supervisé par Hugo Théoret (Université de Montréal), Shirley Fecteau a montré que le mécanisme des neurones miroirs est actif dans le cerveau immature des petits enfants et que les réseaux de neurones miroirs continuent de se développer dans les stades ultérieurs de l’enfance. Il faut ajouter ici que les savants s’accordent pour dire que ces réseaux sont non seulement plus développés chez les adultes (comparé aux enfants), mais qu’ils sont considérablement plus évolués chez les hommes en général comparé aux autres primates. Simon De Keukelaere […]

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  5. […] Les neurones miroirs sont des neurones qui s’activent, non seulement lorsqu’un individu exécute lui-même une action, mais aussi lorsqu’il regarde un congénère exécuter la même action. On peut dire en quelque sorte que les neurones dans le cerveau de celui/celle qui observe imitent les neurones de la personne observée; de là le qualitatif ‘miroir’ (mirror neurons). C’est un groupe de neurologues italiens, sous la direction de Giacomo Rizzolati (1996), qui a fait cette découverte sur des macaques. Les chercheurs ont remarqué – par hasard – que des neurones (dans la zone F5 du cortex prémoteur) qui étaient activés quand un singe effectuait un mouvement avec but précis (par exemple: saisir un objet) étaient aussi activés quand le même singe observait simplement ce mouvement chez un autre singe ou chez le chercheur, qui donnait l’exemple. Il existe donc dans le cerveau des primates un lien direct entre action et observation. Cette découverte s’est faite d’abord chez des singes, mais l’existence et l’importance des neurones miroirs pour les humains a été confirmée (1). Dans une recherche toute récente supervisé par Hugo Théoret (Université de Montréal), Shirley Fecteau a montré que le mécanisme des neurones miroirs est actif dans le cerveau immature des petits enfants et que les réseaux de neurones miroirs continuent de se développer dans les stades ultérieurs de l’enfance. Il faut ajouter ici que les savants s’accordent pour dire que ces réseaux sont non seulement plus développés chez les adultes (comparé aux enfants), mais qu’ils sont considérablement plus évolués chez les hommes en général comparé aux autres primates. Simon De Keukelaere […]

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  6. […] L’homme est un animal social qui diffère des autres animaux en ce qu’il est plus apte à l’imitation, Aristote le disait déjà (Poétique 4). Aujourd’hui on peut tracer les sources cérébrales de cette spécificité humaine. La découverte des neurones miroirs permet de mettre le doigt sur ce qui connecte les cerveaux des hommes. En outre cette découverte a encore confirmé l’importance neurologique de l’imitation chez l’être humain. Les neurones miroirs sont des neurones qui s’activent, non seulement lorsqu’un individu exécute lui-même une action, mais aussi lorsqu’il regarde un congénère exécuter la même action. On peut dire en quelque sorte que les neurones dans le cerveau de celui/celle qui observe imitent les neurones de la personne observée; de là le qualitatif ‘miroir’ (mirror neurons). Simon De Keukelaere […]

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  7. jcdurbant dit :

    La façon dont les couples dorment ensemble influencerait et serait influencée par la façon avec laquelle leur relation fonctionne. Le sommeil d’un couple marié est davantage synchronisé que le sommeil des individus choisis au hasard. Cela suggère que nos habitudes de sommeil sont régulées en partie par la personne avec qui l’on dort », conclut Heather Gun

    http://www.topsante.com/couple-et-sexualite/amour-et-couple/vie-de-couple/couple-dormir-au-meme-rythme-pour-etre-heureux-59779

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  9. […] Le phénomène est déjà fabuleux en soi. Imaginez un peu : il suffit que vous me regardiez faire une série de gestes simples – remplir un verre d’eau, le porter à mes lèvres, boire -, pour que dans votre cerveau les mêmes zones s’allument, de la même façon que dans mon cerveau à moi, qui accomplis réellement l’action. C’est d’une importance fondamentale pour la psychologie. D’abord, cela rend compte du fait que vous m’avez identifié comme un être humain : si un bras de levier mécanique avait soulevé le verre, votre cerveau n’aurait pas bougé. Il a reflété ce que j’étais en train de faire uniquement parce que je suis humain. Ensuite, cela explique l’empathie. Comme vous comprenez ce que je fais, vous pouvez entrer en empathie avec moi. Vous vous dites : « S’il se sert de l’eau et qu’il boit, c’est qu’il a soif. » Vous comprenez mon intention, donc mon désir. Plus encore : que vous le vouliez ou pas, votre cerveau se met en état de vous faire faire la même chose, de vous donner la même envie. Si je baille, il est très probable que vos neurones miroir vont vous faire bailler – parce que ça n’entraîne aucune conséquence – et que vous allez rire avec moi si je ris, parce que l’empathie va vous y pousser. Cette disposition du cerveau à imiter ce qu’il voit faire explique ainsi l’apprentissage. Mais aussi… la rivalité. Car si ce qu’il voit faire consiste à s’approprier un objet, il souhaite immédiatement faire la même chose, et donc, il devient rival de celui qui s’est approprié l’objet avant lui ! (…) C’est la vérification expérimentale de la théorie du « désir mimétique » de René Girard ! Voilà une théorie basée au départ sur l’analyse de grands textes romanesques, émise par un chercheur en littérature comparée, qui trouve une confirmation neuroscientifique parfaitement objective, du vivant même de celui qui l’a conçue. Un cas unique dans l’histoire des sciences ! (…) Notre désir est toujours mimétique, c’est-à-dire inspiré par, ou copié sur, le désir de l’autre. L’autre me désigne l’objet de mon désir, il devient donc à la fois mon modèle et mon rival. De cette rivalité naît la violence, évacuée collectivement dans le sacré, par le biais de la victime émissaire. À partir de ces hypothèses, Girard et moi avons travaillé pendant des décennies à élargir le champ du désir mimétique à ses applications en psychologie et en psychiatrie. En 1981, dans Un mime nommé désir, je montrais que cette théorie permet de comprendre des phénomènes étranges tels que la possession – négative ou positive -, l’envoûtement, l’hystérie, l’hypnose… L’hypnotiseur, par exemple, en prenant possession, par la suggestion, du désir de l’autre, fait disparaître le moi, qui s’évanouit littéralement. Et surgit un nouveau moi, un nouveau désir qui est celui de l’hypnotiseur. (…)  et ce qui est formidable, c’est que ce nouveau « moi » apparaît avec tous ses attributs : une nouvelle conscience, une nouvelle mémoire, un nouveau langage et des nouvelles sensations. Si l’hypnotiseur dit : « Il fait chaud » bien qu’il fasse frais, le nouveau moi prend ces sensations suggérées au pied de la lettre : il sent vraiment la chaleur et se déshabille. De toutes ces applications du désir mimétique, j’en suis venu à la théorie plus globale d’une « psychologie mimétique » – qui trouve également une vérification dans la découverte des neurones miroirs et leur rôle dans l’apprentissage. Le désir de l’autre entraîne le déclenchement de mon désir. Mais il entraîne aussi, ainsi, la formation du moi. En fait, c’est le désir qui engendre le moi par son mouvement. Nous sommes des « moi du désir ». Sans le désir, né en miroir, nous n’existerions pas ! Seulement voilà : le temps psychologique fonctionnant à l’inverse de celui de l’horloge, le moi s’imagine être possesseur de son désir, et s’étonne de voir le désir de l’autre se porter sur le même objet que lui. Il y a là deux points nodaux, qui rendent la psychologie mimétique scientifique, en étant aussi constants et universels que la gravitation l’est en physique : la revendication du moi de la propriété de son désir et celle de son antériorité sur celui de l’autre. Et comme la gravitation, qui permet aussi bien de construire des maisons que de faire voler des avions, toutes les figures de psychologie – normale ou pathologique – ne sont que des façons pour le sujet de faire aboutir ces deux revendications. On comprend que la théorie du désir mimétique ait suscité de nombreux détracteurs : difficile d’accepter que notre désir ne soit pas original, mais copié sur celui d’un autre. (…) Qu’est-ce que l’impossible ? Ce que vous ne pouvez avoir. Pourquoi ? Parce que quelqu’un ou quelque chose, la société ou la culture par exemple, vous l’interdit. Or, en vous l’interdisant, on vous le désigne ! C’est l’arbre du Jardin d’Eden, ou le secret de l’attirance pour les femmes inaccessibles. Chaque psychologie est unique, le mécanisme se décore de tous les fantasmes, de tous les habillages normaux, névrotiques ou psychotiques, mais il est toujours mimétique. (…) Ce rôle de la pression sociale est extraordinairement bien expliqué dans Les Bienveillantes, de Jonathan Littel. Il montre qu’en fait, ce sont des modèles qui rivalisent : révolté dans un premier temps par le traitement réservé aux prisonniers, le personnage principal, officier SS, finit par renoncer devant l’impossibilité de changer les choses. Ses neurones miroirs sont tellement imprégnés du modèle SS qu’il perd sa sensibilité aux influences de ses propres perceptions, et notamment à la pitié. Il y a lutte entre deux influences, et les neurones miroirs du régime SS l’emportent. La cruauté envers les prisonniers devient finalement une habitude justifiée. Plutôt qu’une absence ou carence des neurones miroirs, cela indique peut-être simplement la force du mimétisme de groupe. Impossible de rester assis quand la « ola » emporte la foule autour de vous lors d’un match de football – même si vous n’aimez pas le foot ! Parce que tous vos neurones miroirs sont mobilisés par la pression mimétique de l’entourage. De même, les campagnes publicitaires sont des luttes acharnées entre marques voisines pour prendre possession, par la suggestion, des neurones miroirs des auditeurs ou spectateurs. Et c’est encore la suggestion qui explique pourquoi les membres d’un groupe en viennent à s’exprimer de la même façon. (…) Il semblerait normal que les neurones miroirs soient dotés, comme les autres, d’une certaine plasticité. Ils agissent en tout cas tout au long de la vie. Et la pression du groupe n’a pas besoin d’être totalitaire : dans nos sociétés, c’est de façon « spontanée » que tout le monde fait la même chose. Jean-Michel Oughourlian […]

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  10. jcdurbant dit :

    BIOMIMICRY (From seashells to unbreakable glass)

    “Natural materials have evolved for millions of years, they are optimized materials. For instance, seashells are 3,000 times tougher than the materials they are made of… you can learn a lot from how they deform and behave and decide how these mechanisms translate into synthetic materials for your work. Synthetic materials are really reaching their limits and engineers can’t do much more, there are ways of improving these materials… our inspiration is optimization of these materials and providing new and better materials to work with.”

    Mohammad Mirkhalaf

    Seashells (for example mollusk shells) are composed of mainly brittle ingredients, like chalk, but their inner layer contains mother of pearl (or nacre), a natural material composed of microscopic patterns known to be extremely strong and tough. Barthelat and his team focused their work on how seashells behave and deform, and specifically studied the internal weak boundaries of materials like nacre. Using their understanding of these boundaries, the research team used lasers to engrave jigsaw-like networks of 3D micro-cracks into glass slides, mimicking these weak boundaries.

    Their technique amplified the toughness of the glass, overcoming its main downfall of being brittle. The micro-cracks served as a control mechanism for stopping other cracks from branching and becoming larger, absorbing energy from the impact in the process. By segmenting the glass material and creating weak interfaces, they were able to guide and localize the damage.

    Using nature as a muse for innovative and sustainable solutions, such as synthesizing new material, is referred to as biomimicry, which translates to “imitation of nature,” from the Greek words bios and mimesis. Barthelat emphasizes the importance of drawing inspiration from nature, calling the process as common sense, as it draws upon natural materials that have withstood the test of time.

    So what would happen if you were to drop this new, tougher glass? Well, according to Barthelat, nothing really. “It would deform a little and absorb the energy from the impact.” Rather than shattering into little pieces, which you somehow manage to find weeks later (even after a thorough clean), the glass just bends or dents upon impact. Although Barthelat does mention there are current height limitations, as the glass would shatter if dropped from great heights, they are trying to improve this through more research, by using “an impact tower, where you drop stuff and see if it breaks.”

    There has been some concern expressed over how this glass is produced and if it would cause recycling problems, but Barthelat was quick to dismiss these worries stating that the “glass has the same properties, we don’t change the chemistry, we are just putting in defects, micro-cracks, it’s very environmentally friendly.” He also added that the glass “is actually cheaper to produce” compared to current manufacturing processes.

    Though tight-lipped, Barthelat said they “are currently working with companies for specific applications,” giving no specific timelines. He mentions that the applications are endless, impacting industries that produce “windows, drinking glasses, electronics, and anywhere you see glass.”

    The team is now looking to expand their research to other materials like ceramics. Barthelat is very excited to “explore the realm of applications,” referring to this research as a “breakthrough,” sentiments Mirkhalaf shares. “The question is, can we do what nature does?” he says. “I’m excited because I think it’s the next generation of materials,” Mirkhalaf adds …

    http://www.mcgilldaily.com/2015/02/seashells-inspired-unbreakable-glass/

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  11. jcdurbant dit :

    Here, we describe newly discovered stone tool-use behaviour and stone accumulation sites in wild chimpanzees reminiscent of human cairns. In addition to data from 17 mid- to long-term chimpanzee research sites, we sampled a further 34 Pan troglodytes communities. We found four populations in West Africa where chimpanzees habitually bang and throw rocks against trees, or toss them into tree cavities, resulting in conspicuous stone accumulations at these sites. This represents the first record of repeated observations of individual chimpanzees exhibiting stone tool use for a purpose other than extractive foraging at what appear to be targeted trees. The ritualized behavioural display and collection of artefacts at particular locations observed in chimpanzee accumulative stone throwing may have implications for the inferences that can be drawn from archaeological stone assemblages and the origins of ritual sites.
    Introduction

    In both contemporary and ancient human societies, stone piles are often used to mark natural cavities in the landscape for caching food, as well as paths and important places1, and can hold a more symbolic meaning for burials2, ceremonial counting3, and the establishment of shrines4. Through archaeology, analyses of stone assemblages have provided us with insight into the technological and cognitive abilities of ancestral hominins5. It is therefore notable that the use of stone tools has also been observed in wild populations of nonhuman primates, including chimpanzees, one of our closest living relatives6,7. Primate archaeology has therefore emerged as a new field of research where archaeological evidence from nonhuman primates can be compared to our own8,9. Any similarities may not only challenge, but may also illuminate the interpretations of stone accumulations in human prehistory.

    Thirty-one TRSs located within the Pan troglodytes range were sampled between 2011 and 2015 for a period of 14–17 months. An additional three TRSs were on-going and studied for less than 14 months, for a total of 34 (see Supplementary Table 1). At four TRSs: (Boé, Guinea-Bissau; Sangaredi, Guinea; Mt. Nimba, Liberia and Comoé GEPRENAF, Côte d’Ivoire; Fig. 1) we found multiple hollow and/or buttressed trees exhibiting clear signs of wear with an accumulation of rocks at their base or inside the tree (Fig. 2). Using remote video camera traps, we subsequently filmed chimpanzees at each of these four TRSs approaching focal trees with a stone in their hand, or grabbing a stone from the base or from inside the tree’s hollow cavities, and then proceeding to throw it (N = 64 total stone throwing events; Table 1). We observed three particular variants of the behaviour: the rock was thrown at the tree using one or both hands (‘hurl’); hit repeatedly against the tree while the chimpanzee held it (‘bang’); or thrown into the hollow tree or a hollow groove formed by large buttress roots (‘toss’; Table 1; Supplementary Movies 1–7). The individuals observed in the camera trap footage were mainly adult males, but we also observed an adult female and a juvenile exhibiting the behaviour (Supplementary Movies 1 and 6). Common to all accumulative stone throwing observations exhibited by adults (N = 63) was the pant hoot vocalization, in particular the introduction and/or build-up phase25, which occurred after or while the individual picked up and handled the rock (Fig. 3). The pant hoot is a characteristic feature of the ritualized agonistic displays of adult male chimpanzees, which typically also involves piloerection, bipedal stance, hand and feet drumming on buttress roots of trees and, in some populations, is preceded by leaf-clipping25,26,27. Unfortunately, audio was recorded for only 50 of the 64 events captured on camera traps, so we may underestimate the variation in vocal behaviour accompanying accumulative chimpanzee stone throwing. We further observed that rock handling and throwing was sometimes accompanied by the individual swaying back and forth while bipedal and piloerect, and even leaf-clipping (Supplementary Movie 4; Fig. 3), all behaviours associated with a typical chimpanzee display27. When the rock was thrown, this was often, but not always, accompanied by the climax phase of the pant hoot consisting of scream elements and drumming with the hands or feet on the tree25,26. In some cases we do not have footage of the full series of behaviours since camera trap videos are limited in length (60 seconds), and cameras were triggered at varying times for each accumulative stone throwing event captured …

    http://www.nature.com/articles/srep22219

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