Théories du complot: A Grigny, on n’est pas Charlie (Many of the weapons of social critique: The Homeric gods have been replaced by the Learned Elders of Zion)

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Paul Gagnon's Protocols
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Une idée fausse, mais claire et précise, aura toujours plus de puissance dans le monde qu’une idée vraie, mais complexe. Tocqueville
Il existe – et c’est éclairant – une thèse opposée, que j’appellerai la thèse du complot, selon laquelle il suffirait, pour expliquer un phénomène social, de découvrir ceux qui ont intérêt à ce qu’il se produise. Elle part de l’idée erronée que tout ce qui se passe dans une société, guerre, chômage, pénurie, pauvreté, etc., résulte directement des desseins d’individus ou de groupes puissants. Idée très répandue et fort ancienne, dont découle l’historicisme ; c’est, sous sa forme moderne, la sécularisation des superstitions religieuses. Les dieux d’Homère, dont les complots expliquent la guerre de Troie, y sont remplacés par les monopoles, les capitalistes ou les impérialistes. Je ne nie évidemment pas l’existence de complots. Ceux-ci se multiplient même chaque fois que des gens croyant à leur efficacité accèdent au pouvoir. Cependant, il est rare que ces complots réussissent à atteindre le but recherché, car la vie sociale n’est pas une simple épreuve de force entre groupes opposés, mais une action qui se déroule dans le cadre plus ou moins rigide d’institutions et de coutumes, et qui produit maintes réactions inattendues. (…) Or, selon la théorie de la conspiration, tout ce qui arrive a été voulu par ceux à qui cela profite. Karl Popper
Les mondes anciens étaient comparables entre eux, le nôtre est vraiment unique. Sa supériorité dans tous les domaines est tellement écrasante, tellement évidente que, paradoxalement, il est interdit d’en faire état. René Girard
On apprend aux enfants qu’on a cessé de chasser les sorcières parce que la science s’est imposée aux hommes. Alors que c’est le contraire: la science s’est imposée aux hommes parce que, pour des raisons morales, religieuses, on a cessé de chasser les sorcières. (…) Si on a assez d’esclaves, comme dans la république d’Aristote, pour pousser les charrettes ou même pour jouer les baudets, pourquoi voulez-vous qu’on se casse la tête à inventer le camion à moteur? René Girard
Il y avait vraiment des gens qui s’agitaient devant des courts-bouillons de grenouilles et de scorpions, mais nous savons que leurs manigances n’empêcheraient pas les avions de voler (…) C’est bien pourquoi, même lorsqu’elles étaient condamnées, même lorsqu’elles étaient techniquement coupables, les sorcières étaient des boucs émissaires. René Girard
Qu’on le veuille ou non, les Promoteurs de la science moderne n’étaient ni païens, ni athées, ni même anti-catholiques en règle générale (ne l’étant, d’ailleurs, que dans la mesure où l’Église catholique leur paraissait encore entachée de paganisme). Ce que ces savants combattaient, c’est la Scholastique dans sa forme la plus évoluée, c’est-à-dire l’Aristotélisme restitué dans toute son authenticité païenne, dont l’incompatibilité avec la théologie chrétienne avait été clairement vue et montrée par les premiers précurseurs de la philosophie des temps nouveaux (qui, avec Descartes, essaya pour la première fois à devenir elle aussi chrétienne et qui le devint effectivement par et pour Kant). En bref et du moins en fait et pour nous, sinon pour eux-mêmes, c’est parce qu’ils ont combattu en leur qualité de chrétiens la science antique en tant que païenne, que les divers Galilée petits, moyens et grands ont pu élaborer leur nouvelle science, qui est encore «moderne» parce que la nôtre. Alexandre Kojève
Nous sommes entrés dans un mouvement qui est de l’ordre du religieux. Entrés dans la mécanique du sacrilège : la victime, dans nos sociétés, est entourée de l’aura du sacré. Du coup, l’écriture de l’histoire, la recherche universitaire, se retrouvent soumises à l’appréciation du législateur et du juge comme, autrefois, à celle de la Sorbonne ecclésiastique. Françoise Chandernagor
Ils ont tout, c’est connu. Vous êtes passé par le centre-ville de Metz ? Toutes les bijouteries appartiennent aux juifs. On le sait, c’est tout. Vous n’avez qu’à lire les noms israéliens sur les enseignes. Vous avez regardé une ancienne carte de la Palestine et une d’aujourd’hui ? Ils ont tout colonisé. Maintenant c’est les bijouteries. Ils sont partout, sauf en Chine parce que c’est communiste. Tous les gouvernements sont juifs, même François Hollande. Le monde est dirigé par les francs-maçons et les francs-maçons sont tous juifs. Ce qui est certain c’est que l’argent injecté par les francs-maçons est donné à Israël. Sur le site des Illuminatis, le plus surveillé du monde, tout est écrit. (…) On se renseigne mais on ne trouve pas ces infos à la télévision parce qu’elle appartient aux juifs aussi. Si Patrick Poivre d’Arvor a été jeté de TF1 alors que tout le monde l’aimait bien, c’est parce qu’il a été critique envers Nicolas Sarkozy, qui est juif… (…)  Mais nous n’avons pas de potes juifs. Pourquoi ils viendraient ici ? Ils habitent tous dans des petits pavillons dans le centre, vers Queuleu. Ils ne naissent pas pauvres. Ici, pour eux, c’est un zoo, c’est pire que l’Irak. Peut-être que si j’habitais dans le centre, j’aurais des amis juifs, mais je ne crois pas, je n’ai pas envie. J’ai une haine profonde. Pour moi, c’est la pire des races. Je vous le dis du fond du cœur, mais je ne suis pas raciste, c’est un sentiment. Faut voir ce qu’ils font aux Palestiniens, les massacres et tout. Mais bon, on ne va pas dire que tous les juifs sont des monstres. Pourquoi vouloir réunir les juifs et les musulmans ? Tout ça c’est politique. Cela ne va rien changer. C’est en Palestine qu’il faut aller, pas en France. Karim
Ce sont les cerveaux du monde. Tous les tableaux qui sont exposés au centre Pompidou appartiennent à des juifs. A Metz, tous les avocats et les procureurs sont juifs. Ils sont tous hauts placés et ils ne nous laisseront jamais monter dans la société. « Ils ont aussi Coca-Cola. Regardez une bouteille de Coca-Cola, quand on met le logo à l’envers on peut lire : « Non à Allah, non au prophète ». C’est pour cela que les arabes ont inventé le « Mecca-cola ». Au McDo c’est pareil. Pour chaque menu acheté, un euro est reversé à l’armée israélienne. Les juifs, ils ont même coincé les Saoudiens. Ils ont inventé les voitures électriques pour éviter d’acheter leur pétrole. C’est connu. On se renseigne. (…) Si Mohamed Merah n’avait pas été tué par le Raid, le Mossad s’en serait chargé. Il serait venu avec des avions privés. Ali
La crise semble être un bon moment pour les séances d’introspection. Et de plus en plus de personnes commencent à s’interroger quant à la place de la finance dans l’économie. Bref, c’est l’occasion de revenir aux fondamentaux. A savoir, la monnaie. Pour débuter cette réflexion, je vous propose cette vidéo intitulée « L’Argent Dette » de Paul Grignon (Money as Debt) qui circule déjà sur plusieurs sites. C’est un peu long, mais après l’avoir visionné, on se sent vraiment intelligent. Essayez… Nicolas Cori (blog Libération)
Comment la puissance américaine a-t-elle été contestée le 11 septembre 2001? Sujet de géographie du brevet francais (2005)
Aucun avion ne s’est écrasé sur le Pentagone.Thierry Meyssan
Moi j’ai tendance à être plutôt souvent de l’avis de la théorie du complot.(…) Parce que je pense qu’on nous ment sur énormément de choses: Coluche, le 11-Septembre. (…) c’était bourré d’or les tours du 11-Septembre, et puis c’était un gouffre à thunes parce ce que ça a été terminé, il me semble, en 73 et pour recâbler tout ça, pour mettre à l’heure de toute la technologie et tout, c’était beaucoup plus cher de faire les travaux que de les détruire. Marion Cotillard
[Est-ce que tu penses que Bush peut être à l’origine de ces attentats (les attentats du 11-Septembre) ?] Je pense que c’est possible. Je sais que les sites qui parlent de ce problème sont des sites qui ont les plus gros taux de visites. (…) Et donc je me dis, moi qui suis très sensibilisée au problème des nouvelles techniques de l’information et de la communication, que cette expression de la masse et du peuple ne peut pas être sans aucune vérité. (…) Je ne te dis pas que j’adhère à cette posture, mais disons que je m’interroge quand même un petit peu sur cette question.(…) C’est la responsabilité de chaque blogueur de se faire son idée. Christine Boutin (nov. 2006)
Je suis allée voir l’ambassadeur iranien à l’époque et il a dit que bien sûr c’était vrai.  (…) [Elle affirme donc que la CIA et d’autres agences étaient au courant qu’il y aurait quelque chose le 11 septembre?] Absolument. [Doit-on comprendre qu’il s’agit d’un complot interne US ou que al-Qaïda est le responsable?] Tout le monde est responsable. Si seulement vous en saviez plus, c’est encore plus déprimant. Juliette Binoche (sept. 2007)
Il est sûr et certain maintenant que les deux avions qui sont écrasés soit disant dans la forêt et au Pentagon n’existent pas, il n’y a jamais eu d’avions, ces deux avions volent encore, c’est un mensonge absolument énorme (…) et l’on commence à penser très sérieusement que ni al Qaida et ni aucun ben Laden n’a été responsable des attentats su 11 Septembre (…) Non, c’est un missile américain qui frappe le Pentagone, tout simplement donc ils ont provoqué eux mêmes, ils ont tué des Américains. (…) c’est une démolition programmée les tours du World Trade Center (…) tous les spécialistes de la terre sont d’accord là-dessus. Jean-Marie Bigard
Goebbels a dit: plus le mensonge est gros plus il passe. Donc on doit se poser la question de ce qui s’est passé le 11 septembre 2001. Matthieu Kassovitz
[Et tu penses qu’en France le Mossad pourrait attaquer les synagogues …?] Je ne sais pas si c’est le cas. Simplement, ce que je dis, c’est qu’il faut savoir à qui peut profiter le crime. José Bové (à Karl Zéro, Canal plus, avril 2002)
A la limite, c’est eux qui l’ont fait, mais c’est nous qui l’avons voulu. Jean Baudrillard (sept. 2001)
La plus grande oeuvre d’art jamais réalisée … Karlheinz Stockhausen (nov. 2001)
J’aurais été bien plus content si, le 11 septembre, le Pentagone avait été mis à terre et s’ils n’avaient pas manqué la Maison Blanche – au lieu de voir s’effondrer les Twin Towers remplies de milliers de travailleurs américains, parmi lesquels, paraît-il, se trouvaient presqu’un millier de clandestins. Toni Negri
On est des Arabes et des Noirs, faut qu’on se soutienne. (…) Les juifs sont les rois car ils bouffent l’argent de l’Etat et, moi, comme je suis noir, je suis considéré comme un esclave par l’Etat. Yousouf Fofana (février 2006)
Dans cette histoire, on retrouve tous les ingrédients du fonctionnement des ghettos : la logique du groupe qui fait commettre des actes qu’on ne commettrait pas individuellement, la présence d’un leader charismatique, la loi du silence, la peur, l’absence de solidarité avec des gens extérieurs au quartier et l’antisémitisme qui circule dans le groupe et d’une certaine façon le cimente, donnant à chacun l’illusion d’exister et d’être en possession d’une forme de compréhension supérieure qui échappe au commun des mortels. On est sur des logiques collectives assez classiques. (…) La focalisation sur les événements du Proche-Orient vient du fait que les gens sont antisémites, pas l’inverse. L’antisémitisme puise ses racines dans les conditions sociales et le vide politique qui règnent dans certaines banlieues. C’est une forme de ‘socialisme des imbéciles’ . Quand on écoute les gens tenir des propos antisémites, ils font leur portrait à l’envers : les juifs sont puissants, je suis faible ; ils sont partout, je suis nulle part; ils sont solidaires, je suis seul ; ils ont le droit de revendiquer leur identité, nous, au contraire, n’avons aucun droit, etc. Didier Lapeyronnie (sociologue)
Conspiracies occur, it must be admitted. But the striking fact which, in spite of their occurrence, disproved the conspiracy theory is that few of these conspiracies are ultimately successful. Conspirators rarely consummate their conspiracy. Karl Popper
Abattre un Européen, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé ; restent un homme mort et un homme libre. Sartre (préface des “Damnés de la terre” de Franz Fanon, 1961)
Peut-être que je prends trop au sérieux les théories du complot, mais je détecte avec inquiétude, dans ces mélanges fous d’incrédulité réflexe, ces exigences pointilleuses de preuves et cette utilisation gratuite de puissantes explications issues d’un pays imaginaire social, la plupart des armes de la critique sociale. Bruno Latour
C’est ça, l’Ouest, monsieur le sénateur:  quand la légende devient réalité, c’est la légende qu’il faut publier. Maxwell Scott  (journaliste dans ‘L’Homme qui tua Liberty Valance’, John Ford, 1962)
À Grigny, on n’est pas Charlie. D’ailleurs, personne n’est allé à la manifestation. C’est un truc fait pour les bourgeois, les Blancs. Vous en avez vu beaucoup des Noirs et des Arabes, là-bas? Moi non. Aminata (17 ans)
Grigny, je n’en peux plus. Je veux en partir mais je ne gagne pas assez pour louer ailleurs. J’en ai marre de cette violence perpétuelle, des cambriolages à répétition, de ces gens qui marchent tête baissée pour éviter de croiser un regard. Même les livreurs de pizzas ne viennent plus ici parce qu’ils se font tabasser. Moi, je pense que la France est trop gentille et j’ai la rage. Si j’étais restée en Haïti, je serais dans la misère, mariée, avec six enfants. Les gens ne se rendent pas assez compte de leur chance d’être en France. Habitante de Grigny
Je m’étonne de voir qu’ils ont oublié une carte d’identité. Cela me rappelle le passeport retrouvé intact lors des attentats du 11-Septembre. Tout comme je m’étonne que les terroristes aient choisi de sortir en tirant alors qu’ils auraient pu tenir longtemps face à la police.(…) Moi, je me borne à regarder les faits et je ne m’extasie pas devant les interprétations officielles du président et de ses ministres. (…) Oui, il y a des choses qui nous sont cachées. Le président de la République ne veut pas prononcer le mot d’islam radical pour masquer la responsabilité directe de l’immigration massive, de la décadence de l’Education nationale … Jean-Marie Le Pen
La France est en guerre avec des musulmans. Elle n’est pas en guerre contre les musulmans, mais avec des musulmans … Une 5e colonne puissante vit chez nous et peut se retourner à tout moment contre nous en cas de confrontation générale. (…) On nous dit qu’une majorité de musulmans est pacifique, certes. Mais une majorité d’Allemands l’était avant 1933 et le national-socialisme allemand. Une majorité de Russes, de Chinois, de Khmers étaient pacifiques avant qu’ils ne réalisent d’abominables crimes au nom du communisme. Quant le totalitarisme s’empare d’une minorité conséquente et active, l’argument de la majorité pacifique ne tient plus. Aymeric Chauprade
Malaise dans la fonction publique. Plusieurs agents ont refusé de respecter la minute de silence jeudi dernier en hommage aux victimes de Charlie Hebdo, assassinées en pleine conférence de rédaction par les frères Kouachi. Cette fois, il n’est plus question d’adolescents défiants ou en manque de repères, scolarisés dans les écoles de la République. Il s’agit d’adultes assermentés, recrutés par l’État. Pour l’heure, quatre cas ont été recensés sur le territoire. Les fonctionnaires sont originaires de Lille et Paris. Le Figaro
Si 20% des élèves croient à la théorie du complot, on ne connaît pas la proportion de profs qui y croient aussi. Guillaume Brossard
La duplicité occidentale est évidente. En tant que musulmans, nous n’avons jamais pris le parti de la terreur ou des massacres  : le racisme, les discours de haine, l’islamophobie sont derrière ces tueries. Les coupables sont clairs : les citoyens français ont commis ce massacre et les musulmans sont blâmés pour cela. Erdogan
Les Américains ont-ils semé la terreur à Paris ? Komsomolskaïa
Les conditionnements associés a une classe particulière de conditions d`existence produisent des habitus, systèmes de dispositions durables et transposables, structures structurées prédisposées à fonctionner comme structures structurantes, c’est-à-dire en tant que principes générateurs et organisateurs de pratiques et de représentations qui peuvent être objectivement adaptées à leur but sans supposer la visée consciente de fins et la maîtrise expresse des opérations nécessaires pour les atteindre, objectivement « réglées » et « régulières » sans être en rien le produit de l`obéissance à des règles, et, étant tout cela, collectivement orchestrées sans être le produit de l`action organisatrice d’un chef d`orchestre. Pierre Bourdieu
Un des principes de la sociologie est de récuser le fonctionnalisme du pire : les mécanismes sociaux ne sont pas le produit d’une intention machiavélique ; ils sont beaucoup plus intelligents que les plus intelligents des dominants. Pierre Bourdieu
Les grandes firmes multinationales et leurs conseils d’administrations internationaux, les grandes organisations internationales, OMC, FMI et Banque mondiale aux multiples subdivisions désignées par des sigles et des acronymes compliqués et souvent imprononçables, et toutes les réalités correspondantes, commissions et comités de technocrates non élus, peu connus du grand public, bref, tout ce gouvernement mondial qui s’est en quelques années institué et dont le pouvoir s’exerce sur les gouvernements nationaux eux-mêmes, est une instance inaperçue et inconnue du plus grand nombre. Cette sorte de Big Brother invisible, qui s’est doté de fichiers interconnectés sur toutes les institutions économiques et culturelles, est déjà là, agissant, efficient, décidant de ce que nous pourrons manger ou ne pas manger, lire ou ne pas lire, voir ou ne pas voir à la télévision et au cinéma, et ainsi de suite (…). A travers la maîtrise quasi absolue qu’ils détiennent sur les nouveaux instruments de communication, les nouveaux maîtres du monde tendent à concentrer tous les pouvoirs, économiques, culturels et symboliques, et ils sont ainsi en mesure d’imposer très largement une vision du monde conforme à leurs intérêts. Pierre Bourdieu
Des textes produits dans le plus grand secret, délibérément obscurs et édictant des mesures à effet retard, pareil à des virus informatiques, préparent l’avènement d’une sorte de gouvernement mondial invisible au service des puissances économiques dominantes …. Pierre Bourdieu
La « théorie du complot » ne vit que d’un fantasme : la manipulation occulte. Cette obsession croît exponentiellement : plus la vérité est importante, plus elle est cachée et plus complexes en sont les manipulations. (…) Le conspirationnisme a sa méthode : pour trouver la vérité cachée, il faut croire le contraire de ce qui est officiel. Il n’y a pas de preuves ! C’est qu’elles ont été dissimulées par les conspirateurs ! L’absence de preuves manifestes constitue un argument en faveur de la conspiration. Cette théorie dénonce aussi les manipulateurs. (…) Généralement ce sont les juifs. La négation du caractère terroriste des événements du 11-Septembre voit les juifs (appelés américano-sionistes) derrière la manipulation. Nier l’événement du 11-Septembre, c’est affirmer la culpabilité américano-sioniste. Avec des variantes connues – la banque, l’argent apatride -, ces métaphores du juif. Les versions contemporaines de la « théorie du complot » se coulent dans une matrice : Les Protocoles des sages de Sion. La théorie du complot est un ersatz des grands récits concernant le destin de l’humanité. Contre-grand récit, elle est une storytelling. Pouffer de rire devant son énonciation reste trop court. Sa parenté avec Les Protocoles des sages de Sion, son identité de structure intellectuelle avec la logique négationniste incitent à la méfiance : la théorie du complot est l’un des viscères réparés, renouvelés, du ventre d’où est sortie jadis la bête. Robert Redeker
En fait, les structures sociales n’ont besoin pour fonctionner ni d’une providentielle harmonie préétablie, ni d’une concertation de tous les instants entre les agents d’un même groupe ou d’une même classe. Il suffit de laisser faire l’habitus pour voir s’instaurer une véritable orchestration des pratiques sans chef d’orchestre, ou si l’on préfère avec un chef d’orchestre invisible qui s’appelle l’habitus. Celui-ci est le principe générateur de pratiques concertantes bien réglées sous une apparence d’improvisation spontanée. Portés par un même habitus de classe, les agents agissent comme des musiciens qui improvisent sur un même thème, chacun jouant quelque chose de différent qui s’accorde pourtant harmonieusement avec ce que joue chacun des autres. Alain Accardo
Bourdieu s’y efforce de pointer une « orchestration sans chefs d’orchestre » dans la contre-révolution néolibérale des années 1980-1990, mais s’adressant à des publics plus larges, non nécessairement dotés d’une culture sociologique minimale, il est conduit à simplifier, à trouver des images plus parlantes (comme « gouvernement mondial invisible », « Big Brother » ou « les nouveaux maîtres du monde »), qui tirent alors vers l’intentionnalisme et le « chef d’orchestre » pourtant sociologiquement récusé. Philippe Corcuff
Si vous travaillez pour la BBC ou National Geographic, vous aurez la surprise quelques semaines avant la diffusion de recevoir un coup fil d’un jeune assistant « fact checker » auquel vous devrez justifier vos sources. Par exemple, si votre commentaire assène que les biberons au bisphénol donnent le cancer aux nourrissons , il vous demandera de lui faxer les études vous permettant de dire ça. Rien de tel sur les chaines de télévision française. Là, le seul contrôle est celui de conformité aux idées générales c’est-à-dire la communion avec les opinions du commanditaire ou l’évitement des chausses trappes du politiquement correct. Sur le reste (par exemple les chiffres bruts) vous pouvez raconter absolument n’importe quoi sans que quiconque ne cille. Alexandre Delaigue
Depuis une dizaine d’années, pratiquement tous les docus économiques qui « marchent bien » (c’est à dire qui recueillent de bonnes critiques et font de l’écoute) sont à base idéologique « complotiste » et « horreur économique ». (…) Il y a mon avis plusieurs raisons qui convergent toutes. Certaines relèvent de la sociologie des organisations, d’autres des phénomènes d’idéologie dominante, d’autres enfin des règles de la dramaturgie. Du côté des responsables de chaînes commanditant les programmes, on notera qu’aucun n’a la moindre formation économique. Pour ceux qui ont des formations supérieures, presque tous sont des littéraires purs et durs (sociologie, lettres, psychologie, journalisme, droit, histoire, science politique au mieux). Il en est de même des journalistes qui écriront les critiques. Pas le moindre économiste, commercial ou spécialiste du marketing en vue… Politiquement, surtout sur les chaînes tous publics, Arte compris, la plupart des commanditaires ont un passé et même un présent de militant d’extrême gauche. (…) Par ailleurs, il faut bien reconnaître que le complotisme fait de la bonne dramaturgie. Il y a des bons et des méchants. Le réalisateur (et donc avec lui le spectateur) étant bien évidemment du côté des bons, on attend avec impatience la dénonciation et la défaite du « dark side of the force ». (…) Autre grand avantage du complot : c’est une valorisation par essence du spectateur. En effet, il est, comme le réalisateur, par définition toujours du côté des grands initiés, ceux qui ont su dessiller les yeux et voir le réel qu’on voulait leur cacher (…) Il faut bien reconnaître qu’il y a du plaisir et de l’exaltation à se convaincre qu’on est intelligent et qu’on fait partie de ceux qui ont su y voir clair. A l’inverse, l’économie ne fait pas le poids en termes d’affect et de dramaturgie car c’est un univers de la nuance et de la complexité. On y examine avec raison et froideur les moult effets pervers prêt à surgir au coin du bois. Trop compliqué et abstrait et donc au final peu bandant ! Alexandre Delaigue
Le sceptique, au sens noble du terme, examine les données d’un problème avec méthode et en essayant de s’affranchir de toute idée préconçue. Son instruction se fait à charge et à décharge. Le conspirationniste s’en distingue par le peu de cas qu’il fait des éléments susceptibles de contrarier sa thèse. Il va monter en épingle des faits prétendument troublants et passer sous silence des faits pourtant essentiels. Il y a là une mauvaise foi évidente. (…) D’abord, les théoriciens «professionnels», qui réécrivent l’histoire à des fins propagandistes. Il s’agit d’une véritable entreprise de politisation qui peut même avoir une dimension mercantile : certains vivent de la théorie du complot. A l’autre bout du spectre, il y a le quidam méfiant à l’égard des sources d’informations traditionnelles et qui tombe dans le panneau : le récit falsifié conforte sa vision du monde. Enfin, il y a des activistes qui, sans être des pros du complotisme, ont la conviction qu’«on» leur ment en permanence, que les élites traditionnelles sont toutes corrompues. Ils deviennent des vecteurs de la théorie du complot, par exemple en fabriquant chez eux une vidéo conspirationniste, en intervenant sur les réseaux sociaux ou les forums, etc. Les jeunes sont sans doute les plus vulnérables car ils ne disposent pas toujours des outils intellectuels leur permettant de résister à ces thèses. On sait qu’ils s’informent principalement sur Internet, sans forcément être à même de distinguer les sources d’information fiables et le reste. Depuis quelques années, les témoignages se multiplient d’enseignants et d’éducateurs dont la parole est remise en cause par des élèves qui développent des théories complotistes. Mais le conspirationnisme est loin de se limiter aux jeunes. Le phénomène traverse toute la société. Ce démon du soupçon ne se répandrait pas à une telle échelle s’il ne répondait pas à une demande sociale, peut-être à un besoin de «réenchantement du monde» par la théorie du complot. (…) C’est toujours le même type de raisonnement et d’argumentation. La seule chose qui varie, c’est l’histoire racontée. Et encore : les complots sioniste ou Illuminati sont des thèmes récurrents. De plus, le discours des complotistes se veut infaillible : l’absence de preuves pour étayer leur thèse est pour eux un indice supplémentaire du complot.(…) Les mythes complotistes renvoient à des discours de haine. La désignation de boucs émissaires est un vecteur de radicalisation politique. Il y a aussi un enjeu démocratique : quand on ne partage plus la même réalité, le débat public devient un dialogue de sourds. Pour endiguer le complotisme, notamment chez les jeunes, il faut développer une pédagogie autour du pouvoir politique et de la connaissance. Il faut également les sensibiliser aux médias et développer des outils critiques par rapport aux images. Réfléchir et penser, cela s’apprend. Rudy Reichstadt
La théorie du complot a comme caractéristique d’être fondée sur un effet millefeuille. Chaque argument est faux mais comme il y en a des centaines voire des milliers, cela rend les théories plus résistantes à la contradiction. On ne peut pas défaire tous ces arguments. Les tenants de ces thèses veulent susciter le doute plutôt qu’administrer la preuve, c’est une intelligence collective qui est à l’œuvre. On peut dire qu’on a affaire à un monstre argumentatif. Et cela est rendu beaucoup plus facile depuis que les réseaux sociaux existent. (…) Ces théories du complot se développent plus vite car elles sont la conséquence de la dérégulation du marché de l’information.  Cela affaiblit les ‘Gatekeepers’ comme les journalistes qui filtrent l’information. Ces théories démagogiques n’ont plus d’obstacles. Auparavant elles étaient confinées dans des espaces de radicalités à la diffusion réduite. Maintenant, elles surgissent de toute part à une rapidité impressionnante. (…) Il ne faut pas croire que tous ces gens sont idiots, ce serait le meilleur moyen de ne pas cerner ce phénomène. C’est vrai pour certains mais d’autres, beaucoup, ont des raisons de croire à cela, cela correspond à leur représentation géopolitique du monde, à leur désir. Par exemple, au moment de l’affaire DSK en mai 2011, un sondage montrait que les sympathisants socialistes étaient beaucoup plus nombreux à croire au complot que la moyenne de la population française. C’est un petit peu la même chose avec l’attentat de Charlie Hebdo puisque certains, notamment des musulmans, n’ont pas envie de croire à une version qui accuse une partie de l’islam, sa frange la plus extrémiste. (…) Il faut multiplier les sources de désintoxication et repenser le système éducatif en fonction de cette dérégulation du marché de l’information. Il faut surtout intégrer la notion d’esprit critique, se méfier de ses propres intuitions, avoir une pensée méthodique pour déconstruire cela. L’école ne le fait pas, elle devrait le faire et apporter une boussole intellectuelle à ces élèves. Gérald Bronner
Ces «théories» surgissent à chaque fois qu’un évènement est complexe à assimiler pour une société. Elles ont ainsi fleuri après l’assassinat de Kennedy ou après le 11 septembre. Chacun veut y aller de son interprétation, et montrer ainsi que sa vision est plus critique que celle des médias et des politiques. Les théories du complot ont un pouvoir attractif fort, car elles prétendent dévoiler la vérité. Il y a un grand plaisir à apparaître comme un «initié» face à une foule profane qui n’aurait rien compris. Celui qui dévoile le complot est celui qui sait. Elles sont également plus excitantes, plus inquiétantes et troublantes que les versions connues des faits. Elles trouvent aussi un écho chez les digital natives, pour qui ce qu’on trouve sur Internet est d’emblée vrai, comme c’était le cas avant avec la télévision. Certains jeunes ne font pas la distinction entre un travail universitaire ou journalistique, avec des sources sérieuses, et un texte basé sur de simples convictions. Tout a la même valeur. (…) Le taux de pénétration de ces théories auprès du public est très difficile à évaluer, mais ce qui est sûr, c’est qu’elles ne concernent pas que les jeunes de banlieue ou les publics peu diplômés. Elles sont aujourd’hui un phénomène de société. Les théories du complot ne sont pas des rumeurs ou des émanations farfelues d’anonymes. Elles sont un discours politique à part entière, au service d’une idéologie. Il suffit de regarder qui les propagent en France. Dieudonné notamment, qui aujourd’hui est un homme politique, il a présenté une liste aux élections européennes. Jacques Cheminade n’est autre que l’héritier français de Lyndon Larouche essayiste et homme politique radical, qui depuis des décennies dénonce le complot d’une oligarchie judéo-britannique, qui aurait poussé à la Seconde guerre mondiale, et provoquerait la crise financière actuelle. Or Jacques Cheminade était candidat à l’élection présidentielle de 2012. Construire une théorie du complot est une arme politique qui permet à des acteurs politiques extrêmes, marginaux ou faibles d’exister dans le champ médiatique ou politique à moindre coût. Ainsi, quand Jean-Marie Le Pen affirme sans avoir aucun élément pour l’étayer que l’attentat contre Charlie Hebdo émane «de services secrets», l’ensemble des médias le relaie. Il ne s’agit pas d’un délire de sa part, mais bien d’une prise de position conçue pour être efficace. (…) Il faut s’en inquiéter, car le discours conspirationisme vise à désigner des bouc-émissaires. Ces discours sont porteurs d’un message de haine, d’exclusion. Quand Alain Soral indique sur son site que les auteurs des attentats contre Charlie Hebdo «sont déjà en route pour Tel Aviv», il est porteur d’un message conspirationniste «antisioniste» laissant entendre que c’est un coup du Mossad et pas d’islamistes radicaux. Ces discours peuvent être un levier pour l’action, et pour l’action violente. On sait ainsi qu’au début du XXème siècle, une théorie selon laquelle les juifs menaient un vaste complot mondial pour prendre le pouvoir était particulièrement populaire. Ce mythe est incarné par les Protocoles des Sages de Sion, document dont on sait aujourd’hui qu’il s’agit d’un faux. Si cela ne suffit évidemment pas à expliquer la Shoah, on sait qu’Hitler avait lu ce texte et considérait les juifs comme des ennemis mortels. Les théories du complot nourrissent un discours politique de violence, de haine, tout en prétendant faire appel à l’esprit critique de celui qui y adhère. Emmanuel Taïeb
Plus qu’un cours supplémentaire au milieu de programmes surchargés, la plupart des pédagogues proposent d’intégrer la pratique de l’internet dans toutes les disciplines. « Dans tous les cours, il est possible de sensibiliser les élèves à la recherche documentaire. On peut commencer dès le primaire, on va taper ‘château fort’ sur Google, et on regarde à quoi correspond chacun des sites qui sont proposés », détaille le pédagogue Philippe Meirieu.(…) « L’algorithme de Google relève plus de la démagogie que de la démocratie, et dans cet immense amas d’informations, je pense que l’école doit jouer un rôle pour permettre aux élèves de distinguer le vrai du faux », estime Philippe Meirieu. « Une partie des enseignements devraient permettre d’apprendre aux élèves à comprendre les informations disponibles en ligne, les valider, les recouper », abonde Olivier Charbonnier, directeur du groupe Interface et cofondateur du laboratoire D-Sides, qui se donne pour mission d’analyser l’impact du numérique.(…)  Les enseignants s’attachent déjà à sensibiliser les élèves sur leurs recherches web, mais il est possible d’envisager de nouvelles pratiques. « L’étude d’un article de Wikipédia, par exemple, pourrait permettre d’exercer les élèves à appréhender un texte dont les sources sont vérifiées ou à l’inverse qui manque de références », illustre Philippe Meirieu. Lucien Marbœuf suggère un autre exercice qui pourrait permettre de faire ressortir la diversité des informations présentes en ligne tout en favorisant l’autonomie : « Il est possible d’imaginer des ateliers par groupe en demandant aux élèves d’écrire un article à partir de sources trouvées sur internet. Chaque groupe pourrait se concentrer sur un type de média (Wikipédia, sites d’info, blogs…) et, à la fin, on confronterait les versions. » (…) Beaucoup de choses peuvent être développées dès l’école élémentaire, avec l’intervention en classe de sémiologues ou de personnes formées à l’analyse de l’image. La solution est déjà appliquée par certains enseignants, puisque Guillaume Brossard ou Serge Tisseron, psychiatre et spécialiste des écrans, sont régulièrement invités devant des élèves. Mais elle mériterait d’être systématisée.(…) D’autres professionnels, comme les journalistes, sont également les bienvenus, car il faut éduquer les élèves aux médias traditionnels pour qu’ils puissent acquérir du recul sur les informations qu’ils captent sur internet. « Dans un monde où ils sont noyés sous la propagande politique et les publicités, il s’agit d’introduire une démarche scientifique pour développer leur capacité à éprouver les faits, à poser des hypothèses, détaille Olivier Charbonnier. Il faut qu’ils se confrontent au réel en étant capables de douter. » (…) « Sur ces questions complexes, la classe doit prendre la forme d’une discussion et non d’un cours magistral », considère Serge Tisseron. L’autorité morale des professeurs a perdu du poids au fil des années et les élèves n’hésitent plus à remettre en doute la parole des enseignants à partir d’informations trouvées au gré de leur navigation sur internet. Avec le rôle pris par les réseaux sociaux, le philosophe Marcel Gauchet parle même, sur France Inter, de « contre-culture anti-scolaire ». Les professeurs ne doivent donc pas tenter de délivrer une vérité brutale, prévient Serge Tisseron : « Internet renforce chacun dans ses a priori. De son côté, l’école doit donc créer le débat et confronter des idées, dans un climat de sécurité dont l’enseignant est le garant. » Mais comment faire quand la discussion glisse sur des questions sensibles, comme la religion ? « Dès la maternelle, il convient de montrer la différence entre le savoir et la croyance, c’est la meilleure manière d’aborder la laïcité », répond Philippe Meirieu. « Il ne faut pas avoir peur d’aborder les questions liées à l’islam ou à la religion, notamment en histoire. Dans le contexte actuel, ce sont des questions cruciales », complète Olivier Charbonnier. Quant aux théories du complot, les écarter d’emblée de la discussion peut être contre-productif. Il faut prendre en compte que ces théories sont d’autant plus puissantes qu’elles sont souvent séduisantes pour l’esprit. « Comme le montre le succès des sites satanistes ou des sites sur les soucoupes volantes, les adolescents ont besoin de merveilleux, d’extraordinaire », assure Philippe Meirieu. « La grande erreur serait de sous-estimer le pouvoir de fascination de ces images, qui utilisent toujours les deux mêmes ressorts : convaincre le spectateur qu’il est unique, et l’inviter à se rattacher à une communauté fraternelle », prévient Serge Tisseron. Il faut donc partir de cette fascination des élèves pour engager la discussion et leur apprendre à prendre du recul. Francetvinfo
La théorie du complot, c’est de dire: moins il y a de preuves, plus le complot est puissant, plus c’est vrai. Pierre-Henri Tavoillot
Les propos de Claude Guéant nous valent un nouveau procès en diabolisation. « Toutes les civilisations ne se valent pas », a donc dit notre affreux devant les étudiants de l’UNI en dénonçant le sinistre relativisme. Et la querelle est partie comme le lait sur le feu d’une manière aussi prévisible que lassante. Je ne suis pas certain que la gauche gagne à multiplier ces polémiques qui finissent par laisser penser qu’un ordre moral règne et que certaines questions (toutes les civilisations se valent-elles ?), certains mots (identité nationale, immigration…), certains arguments sont totalement proscrits de l’espace public. La délectation avec laquelle toutes les bonnes consciences morales montent à la tribune avec de somptueux effets de manche fait presque peine à voir au regard d’un propos que le péquin moyen – et je m’intègre sans vergogne à la liste – pourrait fort bien interpréter comme : « Je préfère vivre dans un pays des droits de l’homme et de la femme plutôt que dans une dictature théocratique. » Mais Guéant a eu le malheur d’utiliser le mot « civilisation » ! Grave crime en effet qui suggère l’idée d’un « choc des civilisations », qui rappelle l’idéologie du colonialisme, qui, donc, promeut le néo-colonialisme ! Pierre-Henri Tavoillot
le troisième critère (…) nous permettra d’affirmer haut et fort la supériorité de la civilisation occidentale ! Elle est la seule à parvenir à aussi bien se détester. C’est ainsi que l’on peut trouver une issue à la polémique actuelle : la supériorité de l’Occident, ce serait au fond sinon le relativisme lui-même (car le terme est à manier avec prudence), du moins cette capacité de se décentrer, de s’autocritiquer, voire de se haïr.
Cela commence avec Homère – très oriental au demeurant – qui dresse un portrait peu flatteur des Grecs dont il était pourtant censé raconter l’épopée : que valent Achille le colérique et Agamemnon le mesquin, à côté du bon et bel Hector ? Et cela n’a ensuite jamais cessé : critique chrétienne de Rome ; critique humaniste du christianisme ; critique « moderne » des humanités antiques ; critiques ultraconservatrices et hyperrévolutionnaire des droits de l’homme ; critiques occidentales de l’Occident colonial, etc. La liste est longue. L’Occident n’a jamais laissé aux autres le soin de le dénoncer. Et ce parcours fut balisé par la haine de soi, le sanglot de l’homme blanc, le débat sur la comparaison des civilisations, voire la culpabilité. Tels sont les traits caractéristiques de notre univers spirituel. Ils fonctionnent pour le meilleur comme pour le pire ! Le meilleur, c’est l’autoréflexion, la distance critique, le doute, l’intérêt aussi pour les autres civilisations qu’il s’agit de connaître, comprendre, préserver ; le pire, c’est quand la critique n’accepte plus la critique ; c’est quand le doute refuse d’être mis en doute… (…) Il reste encore une dernière marche à franchir, qui ne concerne pas seulement la civilisation autocritique de l’Occident, mais ce qu’on pourrait appeler la civilisation de la démocratie. En quoi consiste sa supériorité ? Eh bien, dans l’affirmation que les civilisations importent moins que les individus qui les constituent ; dans l’idée que leur liberté, leur égalité et leur fraternité méritent notre attention plus que tout autre chose. Cette civilisation-là, née en Occident, le dépasse désormais de beaucoup et a cessé de lui appartenir en propre : une telle largeur, voilà peut-être le signe de la vraie grandeur. Pierre-Henri Tavoillot
Nous allons assister à une reconfiguration profonde du débat intellectuel : les lignes vont bouger. La France superficielle va peut-être laisser plus de place à la « France profonde » : non pas celles des « ploucs » (comme on l’entend parfois), mais celle qui a de la profondeur ; celle qui entend penser entre le moralisme béat de la gauche et le cynisme abject de la droite, … et pas seulement les extrêmes des deux. Oui, la question de l’identité française (et pourquoi ne pas dire nationale ?) a du sens et même de l’urgence ; oui, une réflexion sur la tentation totalitaire de l’Islam a du sens et même de l’urgence ; non, la France ne s’est pas suicidée ; non, le paradigme culpabilisateur post-colonial ne suffit pas à expliquer les attaques dont la France est l’objet. Oui, la France a des ennemis à l’extérieur comme à l’intérieur qu’il s’agit de combattre avec rigueur, audace et puissance. Cette ouverture de questions, qui ont été trop longtemps laissées aux réponses sommaires du Front National, va devoir se faire sans mettre en péril l’unité qui vient d’être acquise. (…) Il faut se convaincre qu’après le nazisme et le stalinisme, la démocratie a un nouvel opposant, qui comme les précédents sait se nourrir aux mêmes sources qu’elle, hideux produit d’une autre dialectique de la modernité. Pierre-Henri Tavoillot
A égale distance du déni moralisateur de la gauche et du cynisme défaitiste de la droite, une exigence inédite a semblé surgir pour que les défis du présent soient formulés, pensés et relevés par des actes. Comment interpréter ce renouveau ? Il faut certainement beaucoup de prudence et de doigté pour tenter de le comprendre sans le trahir, mais il ne faut pas courir le risque de laisser les demandes s’enliser dans le retour du quotidien et ne pas oublier ce fait gênant : toute la France n’a pas pris part à la Marche républicaine. Dans ce contexte ambivalent, nous voyons au moins quatre chantiers intellectuels s’ouvrir, que certains avant nous avaient tenté de lancer comme on prêche dans le désert. De tabous, ils sont devenus évidents : 1) La question de l’identité française — Prétendre la poser avant ces trois jours tragiques à « faire le jeu du Front national ». On perçoit aujourd’hui enfin l’évidence de la penser entre un multiculturalisme béat et un nationalisme étroit. Comment prétendre être un pays d’accueil, comment espérer intégrer, voire assimiler (pour utiliser ce mot interdit) si l’on refuse de connaître et promouvoir la maison qu’on habite ? Le modèle d’une histoire post-coloniale marquée par la culpabilité, le « sanglot de l’homme blanc » et l’expiation du passé a fait long feu. Il a durablement tétanisé l’Europe occidentale et déresponsabilisé le Sud comme l’Orient, les empêchant de nouer entre eux des rapports rééquilibrés. Ce temps est révolu et les questions s’ouvrent : quelle est la part d’héritages et de projets communs qui animent notre « vouloir-vivre ensemble » en France, dans l’Europe et dans le Monde ? Qu’est-ce que l’Occident sinon la civilisation, qui, à travers la laïcité, entend conférer à tout adulte la majorité civile et civique de plein exercice ? On ne conçoit plus comment les défis majeurs de l’immigration, de la construction européenne et de la mondialisation ont pu si longtemps faire l’impasse sur le « qui sommes-nous aujourd’hui ? ». 2) La question de la tentation totalitaire de l’Islam (…) Là encore, ces interrogations étaient la semaine dernière inévitablement mise au compte d’une islamophobie « nauséabonde » ou d’un « amalgame » fallacieux. Elles sont aujourd’hui portées avec vigueur par nombre de musulmans. Car le « pas en mon nom » ne suffit pas ; il laisse place aujourd’hui au : « pourquoi, malgré moi, en mon nom ». Il faut comprendre et combattre l’antisémitisme désinhibé qui réapparaît dans le giron de cette idéologie sommaire de l’islamisme radical qui n’est pas une culture comme une autre mais une contre-culture voire une anti-culture. 3) La question des valeurs de la démocratie — La liberté et l’égalité sont-elles plus sacrées que la plus sacrée des religions ? Et si c’est le cas, comment comprendre qu’elles semblent, de l’extérieur, à géométrie variable : liberté pour les caricatures de Charlie Hebdo mais interdiction du spectacle de Dieudonné ? Contre cette confusion, il va falloir expliquer, encore et encore, que la liberté d’expression s’arrête quand commence l’appel à la haine et l’apologie du meurtre. C’est toute la différence entre des actes de dérision (qu’on a le droit de ne pas apprécier, voire de détester) et des incitations au terrorisme. Notre espace public est celui qui place la sacralité de l’homme au-dessus de celle de Dieu, parce que celle-là permet de vivre ensemble et que celle-ci relève du strict domaine de la foi privée. Cette valeur est non négociable dans la démocratie et elle constitue le fondement du pacte républicain. Quand je visite une mosquée j’enlève mes chaussures ; quand j’entre dans une synagogue je mets un kipa ; quand je pénètre dans une église, je veille à avoir une tenue décente ; et bien quand j’entre dans une République laïque : j’accepte de mettre mes croyances de côté et je m’efforce d’en respecter les lois. Et d’abord celle de la laïcité qui constitue l’ADN de notre vie commune. 4) La question des armes de la démocratie — Comment lutter face aux nouvelles menaces : à l’intérieur pour réintégrer les « territoires perdus de la République » qui sont aussi les territoires perdus de la Nation devenus des ghettos ethno-culturels ? A l’extérieur pour défendre et promouvoir des principes et surtout des populations qui aspirent à les adopter envers et contre toutes les menaces immondes. Ni la démocratie ni la laïcité ne peuvent être imposées de l’extérieur, mais cela ne saurait fournir la moindre excuse pour abandonner ceux qui y prétendent et risquent leur vie pour y parvenir. Ce combat commence au cœur notre pays, dans les « quartiers » où la clarification des idées doit précéder la fermeté de l’action. Eric Deschavanne (philosophe), Serge Guérin (sociologue), Pierre-Henri Tavoillot (philosophe)
Des incidents pendant la minute de silence et les jours suivants, il y en a eu beaucoup à Grigny même si l’éducation nationale demande aux enseignants et aux responsables d’établissements de ne pas communiquer sur le sujet avec les médias. Même l’inspection d’académie fait la sourde oreille. Sous couvert d’anonymat, des enseignants ne sont pas tous d’accord avec ces consignes qu’ils jugent «abusives». «Nous sommes en première ligne. Certains d’entre nous sont perturbés par ce qu’ils ont pu entendre en classe. Et la population a le droit de savoir ce qui se passe.» Dans des logorrhées rhétoriques, plus ou moins assimilées, leurs élèves invoquent la cause des Noirs, clament leur antisémitisme, comparent la Shoah à l’esclavage, le nazisme au sionisme. Dieudonné a un écho considérable dans les établissements. Les médias sont tous corrompus et la haine des Juifs est partout. Des élèves expliquent que les attentats n’en sont pas et qu’il s’agit d’un complot organisé par le gouvernement de François Hollande. «Parfois avec la complicité d’Israël ou des États-Unis en option.» Ces lycéens, convaincus, s’appuient sur des vidéos, des sites qu’ils montrent sur leur smartphone. «La grande majorité de nos élèves condamnent, heureusement, les assassinats. Mais ce qui revient le plus souvent, explique un enseignant, c’est que les journalistes et les terroristes ont autant tort les uns que les autres. (…) La théorie du complot, fortement teintée d’antisémitisme, flotte néanmoins partout dans Grigny. Et pas seulement chez les plus jeunes. «Ils sont riches, ils tiennent le monde. C’est eux qui sont aux manettes. Ils contrôlent les médias, les États-Unis. Il y a même des ministres juifs au gouvernement», récite, catégorique, Fatou, une auxiliaire de vie d’une vingtaine d’années, dans le vieux Grigny, pour expliquer «pourquoi Coulibaly en voulait aux Juifs». Vidéo «non censurée» de mauvaise qualité sur son smartphone à l’appui, elle affirme que Coulibaly «a été assassiné par les forces de l’ordre alors qu’il était menotté». Quant aux frères Kouachi, ils auraient été tués en Syrie avant une mise en scène des policiers destinée à faire croire à l’attentat! Beaucoup d’adultes ont heureusement une parole plus mesurée. C’est surtout la «honte», comme pour cette mère de famille de quatre enfants: «Je suis musulmane mais je n’ai rien à avoir avec ces actes. Je ne les comprends pas. Ces gens sont des fous, des dingues. Je n’ai même pas envie d’en parler. J’ai d’autant plus honte que ce terroriste venait de Grigny. Et qu’il est de la même origine que moi. Le Figaro

Attention: un conspirationnisme peut en cacher un autre !

A l’heure où se confirme entre refus de la minute de silence et métastasisation des théories du complot et de la bouche même des intéressés …

Que le début de sursaut du 11 janvier dernier n’incluait pas ceux qui, après les quenelles et aujourd’hui les doigts d’honneur, arboraient en juillet dernier le drapeau noir du djihad sue la place parisienne de la République …

Et qu’entre lois mémorielles (ne « pas faire porter » aux « jeunes Arabes » « tout le poids de l’héritage de méfaits des Arabes », dixit Christiane Taubira) et besoin de respectabilité, l’omerta ambiante semble même gagner le parti même des bonnes questions et des mauvaises réponses …

Pendant que, parmi nos propres anciens soldats, certains sont déjà passés de l’autre côté du miroir …

Et qu’un prétendu chef de file du Monde libre qui n’avait pas trouvé le temps, entre deux finales de football américain, de venir défendre la liberté d’expression à Paris …

S’empresse d’aller rendre hommage au feu roi d’un état qui continue à lapider ses femmes et à financer la guerre sainte …

Comment ne pas voir dans cette énième explosion du complotisme …

Avec le philosophe Pierre-Henri Tavoillot et selon le mot de Bruno Latour …

La reprise même de « la plupart des armes », forgées par nos intellectuels depuis quelque cinquante ans, de la « critique sociale » ?

Résister au complotisme : pour une «pédagogie du pouvoir»
Entretien avec Pierre-Henri Tavoillot
Conspiracy watch
31 Août 2012

Pierre-Henri Tavoillot
Conspiracy Watch : Né d’une réflexion sur les mécanismes de la rhétorique du complot, le petit ouvrage que vous venez de publier avec le journaliste Laurent Bazin (Tous paranos ?, éditions de l’Aube, 2012) tente de clarifier la raison pour laquelle « nous aimons tant croire aux complots ». Pour commencer, comment expliquez-vous la cohabitation, dans le conspirationnisme, de la méfiance la plus puissante et de la crédulité la plus désarmante ? En somme, le conspirationniste doute de tout sauf, justement, des doutes qu’il a décidé de faire siens une bonne fois pour toutes…

Pierre-Henri Tavoillot : Oui, le conspirationniste soupçonne tout et tout le monde ; mais il est tout à fait sûr de lui et de ses soupçons ! Le but de notre ouvrage est en effet de mettre au jour les mécanismes — la grammaire — du complotisme pour essayer d’en comprendre le fonctionnement et le succès grandissant. Car c’est très étonnant : on pouvait penser — c’était l’idée des Lumières — qu’à l’âge de l’opinion publique, des médias, de l’information, les complots étaient voués à s’exténuer. Or, c’est exactement le contraire qui se passe : plus nous savons de choses, plus nous sommes conduits à penser qu’on nous en cache beaucoup d’autres… Ce qui nous amène à penser que le complotisme correspond à un besoin profond, propre à notre univers désenchanté. A défaut de repères clairs, de discours fondateurs et éclairants sur le sens de notre monde toujours plus complexe, nous cherchons notre salut dans l’image fantasmée de volontés mauvaises qui, tapies dans l’ombre, régiraient le monde. Dénués de deus ex machina, nous nous inventons des diables : les juifs, les francs-maçons, les extra-terrestres, les laboratoires pharmaceutiques… ! Grâce à eux, nous gardons la conviction qu’une maîtrise des choses est encore possible : puisqu’il y a des gens qui, en secret, tirent les ficelles, il nous suffit de les dénoncer et de les vaincre ; tout alors ira mieux ! On a affaire ici à une forme d’utopie inversée : la dernière possible dans notre modernité tardive ?

C. W. : Beaucoup de ceux qui ont reçu une formation militante et ont une véritable colonne vertébrale idéologique, tendent à résister, pour cette raison même, aux interprétations complotistes. Le paradigme marxiste, qui appréhende la réalité sociale en termes de structures, et repose sur une philosophie déterministe de l’histoire comme vous le rappelez, fait parfois fonction d’antidote face aux explications intentionnalistes, volontaristes, et donc face à toutes les thèses qui naissent du fantasme d’un petit groupe d’individus complotant dans l’ombre. En même temps, il est difficile de donner tort à Karl Popper lorsqu’il identifie un « marxisme vulgaire » qui prépare le terrain à des visions du monde potentiellement, voire carrément, complotistes. On peut penser en particulier à la trajectoire d’un Fidel Castro reprenant à son compte les thèses les plus délirantes sur le groupe Bilderberg. Partagez-vous ce constat et, dans l’affirmative, comment expliquez-vous cette ambivalence du marxisme ?

P-H T. : Le marxisme est une philosophie du soupçon : sous les apparences (les superstructures idéologiques), il y a une réalité à l’œuvre qui nous dépasse (l’infrastructure socio-économique). Simplement, chez Marx, ce n’est jamais une volonté humaine qui décide ; toute décision n’est que le reflet fidèle d’une situation mettant en jeu des forces productives et des rapports de production. Si les hommes qui font l’histoire ne savent l’histoire qu’ils font, on ne voit pas comment un seul complot serait possible. Car, pour Marx, c’est l’histoire qui se sert des hommes et non l’inverse. Mais lorsque la science marxiste passe de la théorie à la pratique politique, la tentation est grande d’imputer à des groupes ou à des personnes (les bourgeois, les koulaks, les juifs encore…) les ralentissements de l’histoire prévue par la doctrine. C’est là que le conspirationnisme s’installe dans une pensée qui semblait s’en être immunisée.

C. W. : Parmi les antidotes que vous prescrivez pour échapper à la logique du complotisme, vous préconisez une « pédagogie du pouvoir » doublée d’une « pédagogie des médias ». Qu’entendez-vous exactement par là ?

P-H T. : Il suffit d’avoir fait un peu de politique pour comprendre qu’il est très difficile de réussir un complot. Machiavel le notait déjà dans un chapitre génial — et d’ailleurs le plus long — de ses Discours sur la première décade de Tite-Live (1531). L’expérience du pouvoir est celle de la frustration : on croit être aux manettes, alors qu’on passe son temps à subir les événements, à changer de plans et de stratégies, à revoir ses décisions. Voilà la réalité du pouvoir : et d’autant plus à l’âge démocratique et médiatique. Or, en tant que citoyen, nous avons tendance à ignorer cette réalité et à projeter sur les décideurs politiques notre fantasme de toute-puissance. Il faut que le citoyen d’aujourd’hui intègre l’énorme difficulté de l’art politique de nos jours : voilà ce que j’appelle la « pédagogie du pouvoir ». Il en va de même pour les médias : Laurent Bazin montre de manière extrêmement profonde et subtile comment la paranoïa structure la vie médiatique et qu’il faut beaucoup de lucidité et de métier pour la maintenir dans des limites raisonnables.

C. W. : Comment peut-on, au nom de la démocratie, de ses valeurs, lutter contre la tentation conspirationniste alors que celle-ci trouve ses fondements, si l’on suit François Furet (Penser la Révolution française), dans un imaginaire du pouvoir qui, précisément, est celui de la démocratie moderne ? Est-ce que, finalement, la critique du conspirationnisme n’est pas une cause perdue d’avance ?

P-H T. : La démocratie installe la volonté des citoyens au centre de la vie de la cité : elle en devient le fondement légitime et incontestable. Mais cette « toute puissance du peuple » est constamment mise à défaut : il y a d’autres peuples, donc d’autres volontés ; il y a aussi les obstacles du réel (la nature, l’économie …) ; le peuple lui-même est souvent scindé en plusieurs orientations antagonistes… Bref, la démocratie semble toujours en échec. On le voit au moment des élections quand les candidats jouent « les gros bras » : « Moi, président, je materai les banques ; je soumettrai la Chine ; je trouverai l’argent là où il est ; j’imposerai mes choix à l’Allemagne… ! ». C’est inévitable face à un candidat sortant qui, forcément, n’a pas pu tout faire. Il faut faire renaître la promesse démocratique. Et cela passe par le repérage de volontés adverses, plus ou moins occultes, qui sont des obstacles à la réalisation démocratique. Le combat contre le « complot anti-démocratique » permet ainsi de remobiliser les troupes… Et, à la prochaine élection, il en ira de même. Il ne s’agit pas de dénoncer ce mécanisme, mais de comprendre son fonctionnement pour agir plus lucidement et pour avoir une vision plus modeste, mais du même coup aussi plus efficace, de la politique démocratique. Les rêves de toute puissance sont adolescents et nous nous devons de passer à l’âge adulte.

Résister au complotisme : pour une «pédagogie du pouvoir»
C. W. : Avec Laurent Bazin, vous récusez toute approche « hygiéniste » du conspirationnisme. Vous expliquez que le but de votre livre « n’est pas d’éradiquer le complotisme de l’espace public ou de le disqualifier comme pure maladie de l’esprit ». Selon vous, la libre expression des théories du complot sert à canaliser une forme d’agressivité. Elle fait office de « soupape de sécurité ». Certaines théories du complot apparaissent en effet comme bien inoffensives. Mais alors, ne faut-il pas aussi distinguer entre les théories du complot ? Valérie Igounet a montré en quoi le négationnisme de Robert Faurisson et de ses thuriféraires procédait, fondamentalement, d’une théorie du complot – la vieille théorie du « complot juif mondial ». Que fait-on face à cela ? Est-ce qu’on laisse dire ? Ou est-ce qu’on tend un cordon sanitaire ? Et est-ce que c’est verser dans l’« hygiénisme » que de lutter, intellectuellement, contre ce type d’affirmations fausses et calomnieuses ?

P-H T. : Si l’on pouvait éradiquer la théorie du complot, cela se saurait, depuis le temps. Il faut donc vivre avec en distinguant, vous avez raison de le souligner, les formes acceptables et les formes inacceptables de son expression. Quel est le critère de démarcation entre les deux ? Celui qui distingue la théorie et la pratique. En effet, le repérage du complot peut-être un simple jeu de l’esprit qui tente de trouver un sens dans un monde complexe et absurde : ça ne porte guère à conséquence tant qu’on en reste là. En revanche, lorsqu’il s’agit d’en déduire une action politique à l’encontre telle ou telle catégorie de la population, cela devient inacceptable. Je reconnais que la limite est fine entre les deux, mais elle n’en est pas moins claire. Dans le premier cas, on est dans le registre de l’argumentation qui relève des règles de l’espace public ; dans le second cas, on est dans le registre de l’action qui relève des lois de la République.

C. W. : Lorsqu’elle se transforme elle-même en une idéologie stérile que l’on pourrait appeler l’« anticonspirationnisme », la critique de la théorie du complot court le risque de se figer, de devenir une sorte de réflexe pavlovien, de dénonciation systématique et paresseuse de la moindre parole publique se risquant à formuler l’hypothèse d’un complot. C’est une tentation que l’on peut ou que l’on a pu trouver chez certains éditorialistes. L’expression de « théorie du complot » fonctionne alors comme une arme rhétorique visant à disqualifier l’adversaire. Mais certains voudraient aussi se débarrasser à bon compte de la critique du conspirationnisme en la réduisant à cette caricature et il existe une critique de l’anticonspirationnisme – que vous n’abordez pas dans le livre – qui consiste à présenter l’objet « théorie du complot » comme une mise en accusation de « la sociologie » (c’est la thèse de Luc Boltanski par exemple) ou comme une invention « libérale » dirigée spécifiquement contre la sociologie critique ou encore contre la « critique des médias » d’inspiration bourdieusienne. Comment vous-positionnez-vous en fin de compte par rapport à ce débat ? Faut-il jeter aux oubliettes ce concept de « théorie du complot » ou dit-il quelque chose de notre réalité sociale ?

P-H T. : Il y aurait donc un complot ourdi par ceux qui dénoncent les théories du complot ! Plus sérieusement, ce que Boltanski, en disciple de Bourdieu, ne perçoit pas à mon sens c’est qu’il existe trois manières de pratiquer la philosophie du soupçon. Une première philosophie du soupçon consiste à dénoncer les illusions du savoir vulgaire au nom d’un savoir supérieur ; à critiquer les préjugés au nom de la science. C’est ce qui faisait dire à Pierre Bourdieu : je dis la vérité parce que je suis sociologue ! Autrement dit, mon travail sociologique me permet d’avoir conscience de mes déterminations sociales, de mes intérêts, donc j’accède à un point de vue vrai, car désillusionné et exempt de préjugé. C’est ce que pourrait dire également un psychanalyste freudien : parce qu’il a été psychanalysé, il possède une position de recul ou de surplomb par rapport à ses propres pulsions inconscientes. Marx et Freud sont les grandes figures de cette philosophie du soupçon que j’appellerais dogmatique : au-delà des apparences ou des préjugés, il faut faire émerger le savoir véritable.

Il y a une autre philosophie du soupçon — inaugurée par Schopenhauer et poursuivie par Nietzsche — qui consiste à dire qu’il n’y a jamais de point de vue vrai : aucun point de vue ne peut se prévaloir d’être tout à fait désillusionné. On peut toujours soupçonner le soupçon… et ce à l’infini. On a ici affaire à un soupçon sceptique, développé par Nietzsche, par exemple, dans le grandiose paragraphe 274 du Gai Savoir intitulé « notre nouvel infini » : « il n’y a pas de faits, seulement des interprétations ».

Ces deux philosophies du soupçon (dogmatique et sceptique) se renvoient la balle sans fin. Pour Boltanski, les libéraux dénoncent la théorie du complot parce qu’ils ont peur de la sociologie critique (qui, selon lui, est vraie). Mais on pourrait fort bien se demander : pourquoi Boltanski a-t-il peur de la critique libérale de la sociologie critique ? On pourrait donc soupçonner le soupçon du soupçon… et ce, sans fin, sauf à prétendre à une vérité ultime.

La seule manière de sortir de cette spirale soupçonneuse consiste à dire à la fois qu’on ne pourra jamais atteindre de point de vue ultimement vrai (contre les dogmatiques), mais qu’on ne peut jamais renoncer tout à fait à l’espoir d’y parvenir (contre les sceptiques). Philosophiquement, cette troisième démarche correspond à la philosophie critique kantienne. Autrement dit, on ne pourra jamais éradiquer la « théorie du complot », mais on doit toujours s’efforcer de produire une autre compréhension du réel qui puisse concurrencer sa force de séduction. Au-delà de la critique, il y a donc un travail positif ou créatif à produire. Ajoutons cependant que, comme le note Woody Allen, il arrive parfois que « même les paranoïaques aient des ennemis » ! La naïveté ne doit pas être le prix à payer de la lutte contre le complotisme.

Pierre-Henri Tavoillot est maître de conférences en philosophie à la Sorbonne et président du Collège de Philosophie. Il a récemment publié Qui doit gouverner ? Une brève histoire de l’autorité (Grasset, 2011 ; site web) et, avec Laurent Bazin, journaliste à RTL et à « C dans l’air », Tous paranos ? Pourquoi nous aimons tant les complots (Editions de l’Aube, 2012).

Voir aussi:

Emmanuel Taïeb : «La théorie du complot est l’arme politique du faible»
Judith Duportail
Le Figaro

22/01/2015
INTERVIEW – Enseignant à Sciences Po Lyon et spécialiste du conspirationnisme, Emmanuel Taïeb analyse le succès des théories du complot après les attentats à Paris. Selon lui, elles peuvent pousser certains à l’action violente.

Le Figaro. – Pourquoi tant de théories de complot après les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hypercacher ?

Emmmanuel Taïeb – Ces «théories» surgissent à chaque fois qu’un évènement est complexe à assimiler pour une société. Elles ont ainsi fleuri après l’assassinat de Kennedy ou après le 11 septembre. Chacun veut y aller de son interprétation, et montrer ainsi que sa vision est plus critique que celle des médias et des politiques. Les théories du complot ont un pouvoir attractif fort, car elles prétendent dévoiler la vérité. Il y a un grand plaisir à apparaître comme un «initié» face à une foule profane qui n’aurait rien compris. Celui qui dévoile le complot est celui qui sait. Elles sont également plus excitantes, plus inquiétantes et troublantes que les versions connues des faits. Elles trouvent aussi un écho chez les digital natives, pour qui ce qu’on trouve sur Internet est d’emblée vrai, comme c’était le cas avant avec la télévision. Certains jeunes ne font pas la distinction entre un travail universitaire ou journalistique, avec des sources sérieuses, et un texte basé sur de simples convictions. Tout a la même valeur.

-Les jeunes sont-ils plus réceptifs aux théories du complot?

Ils ne sont pas les seuls. Le taux de pénétration de ces théories auprès du public est très difficile à évaluer, mais ce qui est sûr, c’est qu’elles ne concernent pas que les jeunes de banlieue ou les publics peu diplômés. Elles sont aujourd’hui un phénomène de société. Les théories du complot ne sont pas des rumeurs ou des émanations farfelues d’anonymes. Elles sont un discours politique à part entière, au service d’une idéologie. Il suffit de regarder qui les propagent en France. Dieudonné notamment, qui aujourd’hui est un homme politique, il a présenté une liste aux élections européennes. Jacques Cheminade n’est autre que l’héritier français de Lyndon Larouche essayiste et homme politique radical, qui depuis des décennies dénonce le complot d’une oligarchie judéo-britannique, qui aurait poussé à la Seconde guerre mondiale, et provoquerait la crise financière actuelle. Or Jacques Cheminade était candidat à l’élection présidentielle de 2012. Construire une théorie du complot est une arme politique qui permet à des acteurs politiques extrêmes, marginaux ou faibles d’exister dans le champ médiatique ou politique à moindre coût. Ainsi, quand Jean-Marie Le Pen affirme sans avoir aucun élément pour l’étayer que l’attentat contre Charlie Hebdo émane «de services secrets», l’ensemble des médias le relaie. Il ne s’agit pas d’un délire de sa part, mais bien d’une prise de position conçue pour être efficace.

-Le conspirationisme est-il dangereux?

Il faut s’en inquiéter, car le discours conspirationisme vise à désigner des bouc-émissaires. Ces discours sont porteurs d’un message de haine, d’exclusion. Quand Alain Soral indique sur son site que les auteurs des attentats contre Charlie Hebdo «sont déjà en route pour Tel Aviv», il est porteur d’un message conspirationniste «antisioniste» laissant entendre que c’est un coup du Mossad et pas d’islamistes radicaux. Ces discours peuvent être un levier pour l’action, et pour l’action violente. On sait ainsi qu’au début du XXème siècle, une théorie selon laquelle les juifs menaient un vaste complot mondial pour prendre le pouvoir était particulièrement populaire. Ce mythe est incarné par les Protocoles des Sages de Sion, document dont on sait aujourd’hui qu’il s’agit d’un faux. Si cela ne suffit évidemment pas à expliquer la Shoah, on sait qu’Hitler avait lu ce texte et considérait les juifs comme des ennemis mortels. Les théories du complot nourrissent un discours politique de violence, de haine, tout en prétendant faire appel à l’esprit critique de celui qui y adhère.

Voir encore:

Théories du complot : 5 façons d’apprendre aux élèves à faire le tri sur internet
Dans le contexte des attentats qui ont visé la France début janvier, une partie des élèves semblent séduits par les théories du complot. Quelles réponses l’Education nationale peut-elle apporter à ce problème ?
Des lycéens testent un logiciel permettant de créer une ville, au lycée Koeberlé de Sélestat (Bas-Rhin), le 10 octobre 2012. (FREDERICK FLORIN / AFP)
Clément Parrot

Francetvinfo

22/01/2015

« C’est sûr, le gouvernement nous ment », « Y en a qui disent que c’était un coup monté », « On ne sait pas qui croire »… Ces paroles de lycéens, recueillies par France 2, illustrent bien le malaise qui s’est emparé de l’institution scolaire à la suite des attentats contre Charlie Hebdo, à Montrouge et à la porte de Vincennes. Pour y répondre, Najat Vallaud-Belkacem a lancé une concertation sur le numérique à l’école et devrait annoncer de premières mesures jeudi 22 janvier. Un défi immense pour la ministre de l’Education nationale, qui a affirmé sur RTL qu’un « jeune sur cinq adhère aux théories du complot ». Un chiffre non étayé, mais qui pose question.

Une situation d’autant plus complexe que la majorité de l’apprentissage d’un enfant passerait aujourd’hui par les écrans et non plus par le cadre scolaire et familial, a renchéri la ministre. Internet n’est pas responsable de tous les maux, mais reste une partie du problème. « Ne pas éduquer les enfants à l’utilisation d’internet, c’est un peu comme les laisser jouer avec une arme à feu », juge Guillaume Brossard, fondateur de Hoaxbuster, un site qui s’est donné comme mission de démonter les théories du complot.

Francetv info s’est penché sur la recette qui pourrait permettre à l’école de mieux armer les élèves pour affronter la jungle de l’internet.

1 Former les enseignants
L’Education nationale n’a pas découvert internet à l’occasion des récents événements. « Quand on regarde ce qui est prévu actuellement, tous les outils sont déjà disponibles, il faut juste appliquer les programmes », témoigne Lucien Marbœuf, professeur des écoles qui tient le blog L’Instit Humeurs. Effectivement, pour sensibiliser aux usages d’internet, des outils sont disponibles en ligne et les programmes prévoient d’aborder la question, notamment en éducation civique. Mais cela n’empêche pas le développement des théories du complot.

« Des outils comme le B2i [brevet informatique et internet] existent, mais les profs ne sont pas assez formés, estime Guillaume Brossard, sans compter que si 20% des élèves croient à la théorie du complot, on ne connaît pas la proportion de profs qui y croient aussi. » « Il est vrai que tous les enseignants ne sont pas à l’aise avec internet, surtout que c’est une charge de travail qui sort de nos habitudes », admet Lucien Marbœuf, qui insiste également sur le manque de moyens au sein de l’Education nationale. « Quand il faut amener 30 élèves dans une salle informatique, c’est toute une aventure. »

2 Utiliser internet dans toutes les matières
Plus qu’un cours supplémentaire au milieu de programmes surchargés, la plupart des pédagogues proposent d’intégrer la pratique de l’internet dans toutes les disciplines. « Dans tous les cours, il est possible de sensibiliser les élèves à la recherche documentaire. On peut commencer dès le primaire, on va taper ‘château fort’ sur Google, et on regarde à quoi correspond chacun des sites qui sont proposés », détaille le pédagogue Philippe Meirieu.

3 Apprendre aux élèves à recouper les sources
« L’algorithme de Google relève plus de la démagogie que de la démocratie, et dans cet immense amas d’informations, je pense que l’école doit jouer un rôle pour permettre aux élèves de distinguer le vrai du faux », estime Philippe Meirieu. « Une partie des enseignements devraient permettre d’apprendre aux élèves à comprendre les informations disponibles en ligne, les valider, les recouper », abonde Olivier Charbonnier, directeur du groupe Interface et cofondateur du laboratoire D-Sides, qui se donne pour mission d’analyser l’impact du numérique.

Les enseignants s’attachent déjà à sensibiliser les élèves sur leurs recherches web, mais il est possible d’envisager de nouvelles pratiques. « L’étude d’un article de Wikipédia, par exemple, pourrait permettre d’exercer les élèves à appréhender un texte dont les sources sont vérifiées ou à l’inverse qui manque de références », illustre Philippe Meirieu.

Lucien Marbœuf suggère un autre exercice qui pourrait permettre de faire ressortir la diversité des informations présentes en ligne tout en favorisant l’autonomie : « Il est possible d’imaginer des ateliers par groupe en demandant aux élèves d’écrire un article à partir de sources trouvées sur internet. Chaque groupe pourrait se concentrer sur un type de média (Wikipédia, sites d’info, blogs…) et, à la fin, on confronterait les versions. »

4 Faire intervenir des professionnels de l’information
Beaucoup de choses peuvent être développées dès l’école élémentaire, avec l’intervention en classe de sémiologues ou de personnes formées à l’analyse de l’image. La solution est déjà appliquée par certains enseignants, puisque Guillaume Brossard ou Serge Tisseron, psychiatre et spécialiste des écrans, sont régulièrement invités devant des élèves. Mais elle mériterait d’être systématisée.

D’autres professionnels, comme les journalistes, sont également les bienvenus, car il faut éduquer les élèves aux médias traditionnels pour qu’ils puissent acquérir du recul sur les informations qu’ils captent sur internet. « Dans un monde où ils sont noyés sous la propagande politique et les publicités, il s’agit d’introduire une démarche scientifique pour développer leur capacité à éprouver les faits, à poser des hypothèses, détaille Olivier Charbonnier. Il faut qu’ils se confrontent au réel en étant capables de douter. »

5 Susciter le débat
« Sur ces questions complexes, la classe doit prendre la forme d’une discussion et non d’un cours magistral », considère Serge Tisseron. L’autorité morale des professeurs a perdu du poids au fil des années et les élèves n’hésitent plus à remettre en doute la parole des enseignants à partir d’informations trouvées au gré de leur navigation sur internet. Avec le rôle pris par les réseaux sociaux, le philosophe Marcel Gauchet parle même, sur France Inter, de « contre-culture anti-scolaire ». Les professeurs ne doivent donc pas tenter de délivrer une vérité brutale, prévient Serge Tisseron : « Internet renforce chacun dans ses a priori. De son côté, l’école doit donc créer le débat et confronter des idées, dans un climat de sécurité dont l’enseignant est le garant. »

Mais comment faire quand la discussion glisse sur des questions sensibles, comme la religion ? « Dès la maternelle, il convient de montrer la différence entre le savoir et la croyance, c’est la meilleure manière d’aborder la laïcité », répond Philippe Meirieu. « Il ne faut pas avoir peur d’aborder les questions liées à l’islam ou à la religion, notamment en histoire. Dans le contexte actuel, ce sont des questions cruciales », complète Olivier Charbonnier.

Quant aux théories du complot, les écarter d’emblée de la discussion peut être contre-productif. Il faut prendre en compte que ces théories sont d’autant plus puissantes qu’elles sont souvent séduisantes pour l’esprit. « Comme le montre le succès des sites satanistes ou des sites sur les soucoupes volantes, les adolescents ont besoin de merveilleux, d’extraordinaire », assure Philippe Meirieu. « La grande erreur serait de sous-estimer le pouvoir de fascination de ces images, qui utilisent toujours les deux mêmes ressorts : convaincre le spectateur qu’il est unique, et l’inviter à se rattacher à une communauté fraternelle », prévient Serge Tisseron. Il faut donc partir de cette fascination des élèves pour engager la discussion et leur apprendre à prendre du recul.

Voir par ailleurs:

« Charlie Hebdo » : ce que vous pouvez répondre aux arguments complotistes

Donald Hébert

Le Nouvel Obs

15.01.15

Depuis l’attentat contre « Charlie Hebdo », les théories de complots fleurissent en Russie et en Turquie, sur les réseaux sociaux, mais aussi au zinc des cafés et dans les cours de récré. A tel point que trois organisations lycéennes (Fidl, UNL, SGL) ont décidé de lancer un site pour démonter ces fausses informations.

En questionnant la réalité, puis en réécrivant le déroulement des faits, les complotistes repoussent, pour ceux qui les croient, le temps de la compréhension et de l’acceptation de ce drame. Ils éloignent ainsi la possibilité d’en débattre et d’en tirer d’éventuelles leçons.

Il est toujours difficile de faire la preuve de l’évidence avec d’autres preuves, tout aussi évidentes. Mais mieux les faits sont décrits, plus les thèses conspirationnistes deviennent visiblement farfelues. Eléments de langage.

# Les rétroviseurs
L’indice trompeur
Sur deux photos de la Citroën utilisée par les auteurs de la tuerie de « Charlie Hebdo », certaines personnes ont remarqué que la couleur des rétroviseurs n’est pas la même.

LES RÉTROVISEURS DE LA C3 NE CORRESPONDENT PAS ! C’EST DONC 2 VOITURES C3 IDENTIQUES ET PAS UNE SEULE C3 !!…#RAID pic.twitter.com/6SpYxR0VSW

— vatoslocos (@unetuerie) January 8, 2015

Ce que l’on en déduit à tort : les auteurs de la tuerie de « Charlie Hebdo » ne sont pas repartis avec la même voiture que celle avec laquelle ils sont arrivés.

Ce que l’on invente pour l’expliquer : des hommes des services secrets – français ou d’un autre pays – sont les auteurs de l’attentat, ils sont arrivés avec la première voiture puis repartis discrètement, tandis que les frères Kouachi sont repartis avec une autre voiture, cette fois traquée par les forces de l’ordre. Dans ce cas, les frère Kouachi seraient innocents et le gouvernement –ou une autre autorité- serait coupable des attentats.

Pourquoi c’est faux
Comme le montre Challenges, la voiture photographiée est une Citroën C3 avec des rétroviseurs chromés, qui reflètent la lumière différemment selon l’angle de prise de vue. C’est la raison pour laquelle ils apparaissent plus foncés sur l’une des photos. Conclusion : il y a bien une seule voiture et les personnes pourchassées par la police sont bien les auteurs des attentats. Dans ce cas, il n’y a pas de raison de soupçonner une manipulation de services secrets.

# L’absence de sang
L’indice trompeur
Sur une vidéo extrêmement choquante montrant l’exécution par les auteurs de la tuerie de « Charlie Hebdo » du policier Ahmed Merabet, à terre dans la rue, on constate qu’il n’y a pas de sang, alors même que le tir a lieu à bout portant. Une page Facebook a même été créée à ce sujet, inaccessible depuis.

Ce que l’on en déduit à tort : la vidéo est truquée.

Ce que l’on invente pour l’expliquer : le policier n’a pas été tué par les auteurs de l’attentat mais par les services secrets, français ou étrangers, plus tard, pour étouffer l’affaire.

Pourquoi c’est faux
Il est tout à fait possible qu’aucun sang ne soit projeté lors d’un tir à bout portant à la tête. Dans ce cas, pas besoin de trucage. Pas besoin non plus d’imaginer comment ce policier a perdu la vie.

# La carte d’identité
L’indice trompeur
La police affirme avoir retrouvé la carte d’identité d’un des frères Kouachi dans une des voitures utilisées par les auteurs de l’attentat contre « Charlie Hebdo » lors de leur fuite, alors qu’on voit sur une vidéo, à un autre moment de leur opération, un des frères ramasser une chaussure de sport qui est tombée de la voiture.
Ce que l’on en déduit à tort : la carte d’identité n’était pas dans la voiture.

Ce que l’on invente pour l’expliquer : les pouvoirs publics ont placé cette carte d’identité dans la voiture, parce qu’ils connaissaient déjà le nom des personnes qu’ils recherchaient, dont ils sont complices. Ou parce qu’ils n’ont jamais retrouvé le nom des coupables et en ont inventé pour rassurer tout le monde.

Pourquoi c’est faux
Parce que les coupables des attentats ont été largement reconnus, pris en flagrant délit sans aucun doute possible, et que l’identité figurant sur la carte retrouvée a été ainsi confirmée. Les autorités ont expliqué que les terroristes ont en fait oublié dans la voiture un sac, juste après avoir eu un accident, alors qu’ils étaient en fuite, et que la carte d’identité était à l’intérieur de ce sac. Ce qui n’a rien d’invraisemblable, bien au contraire.

# Un coup d’Israël et du monde « médiatico-politique »
Les indices trompeurs
Il y en a à l’infini pour qui veut en trouver. Exemple : l’un des anagrammes de Charlie est Ichrael. Or en hébreu le « s » d’Israël s’écrit avec un « chin », une lettre prononcée parfois « s » parfois « ch ». Par ailleurs, le 7 janvier, jour de l’attentat à « Charlie Hebdo », peut s’écrire 1/7 en anglais, comme le 11 septembre s’écrit 9/11. Or, le 17 est le numéro de téléphone d’urgence de la police en France, le 911 étant celui aux Etats-Unis :

Autre exemple : « Charlie Hebdo » a été hébergé par « Libération » pour son dernier numéro, dont certains actionnaires sont d’origine juive. Ou encore : le parcours de la manifestation vu de haut, ressemble aux frontières d’Israël, si on tourne le plan.

Ce que l’on en déduit à tort : qu’il y a un lien secret et maléfique entre « Charlie Hebdo » et Israël, et que rien n’a été laissé au hasard, jusqu’au choix de la date, qui répond au 11 septembre 2001. Que les médias et les politiques ne disent pas tout ou mentent pour nuire.

Ce que l’on invente pour l’expliquer : beaucoup de choses ! Pour certains, cela signifie qu’attaquer Charlie équivaut à attaquer Israël. D’autres imaginent que « Je suis Charlie » est le nom d’une opération militaire lancée par l’Etat hébreu. Plus généralement, on imagine que les attentats sont liés à d’autres événements de l’histoire, que les terroristes sont incités au meurtre par d’autres organisations ou Etats que ceux qui sont désignés par les pouvoirs publics. Certains pensent que des pays occidentaux, en général les Etats-Unis ou Israël, ont provoqué les attentats pour susciter une réaction contre les musulmans. C’est le même genre de théorie que l’on a entendu après les attentats du World Trade Center.

Pourquoi c’est faux
D’abord parce qu’il est possible dans toutes les situations de trouver des liens entre des noms, des dates, et qu’ils ne prouvent rien sans bon sens. Ensuite, parce que les frères Kouachi ont eux-mêmes affirmé publiquement leur lien avec Al-Qaida au Yémen, et que cette organisation a aussi revendiqué les attentats.

Enfin parce que la raison d’exister des médias les oblige à une pratique aussi rigoureuse que possible de leur travail, et que même les erreurs qu’ils commettent ou les pressions dont ils sont victimes parfois ne les empêchent pas d’offrir à leurs publics des informations plus fiables que celles fournies sur internet par d’obscurs personnages.

Voir aussi:

À Grigny, la ville de Coulibaly, la théorie du complot va bon train
Marie-Estelle Pech
Le Figaro
14/01/2015

REPORTAGE – Pour certains élèves du quartier de la Grande Borne, les attentats ont été organisés par François Hollande, Israël et les États-Unis…

«On a tous fait pleurer la prof de maths en lui disant qu’on n’était pas Charlie! Avec les caricatures du Prophète, les journalistes l’ont bien cherché. Elle a renvoyé toute la classe mais on s’en fiche.» Approuvé, à quelques mètres d’un collège, par son petit groupe d’amis qui a «rigolé» pendant la minute de silence, cet adolescent de 15 ans d’origine malienne, comme Amedy Coulibaly, partage aussi son nom de famille avec le terroriste. Même s’il ne le connaît pas.

Comme lui il y a quinze ans, il grandit comme une herbe folle dans le quartier de la Grande Borne, à Grigny (Essonne), l’un des plus sensibles et des plus pauvres d’Île-de-France. «C’est un dialogue de sourds. Les profs ne nous comprennent pas, ne nous écoutent pas. Ils veulent toujours avoir le dernier mot. Je n’ai rien dit pendant la minute de silence parce que je n’avais pas le choix. Mais c’est n’importe quoi. Ces dessinateurs salissaient notre religion. Ils sont allés trop loin, ont été avertis plein de fois, pourquoi n’ont-ils pas arrêté?», lance Kellyna, 16 ans.

Mieux encore, pour Aminata, 17 ans: «À Grigny, on n’est pas Charlie. D’ailleurs, personne n’est allé à la manifestation. C’est un truc fait pour les bourgeois, les Blancs. Vous en avez vu beaucoup des Noirs et des Arabes, là-bas? Moi non.» Le policier musulman, Ahmed Merabet, n’est pas mort d’une balle dans la tête, affirme un lycéen, qui, comme ses copains, s’est repassé la vidéo de son assassinat en boucle. «Il est mort d’une crise cardiaque, c’est certain, sinon on aurait vu du sang. C’est une mise en scène, un complot pour nous monter les uns contre les autres. Un musulman n’attaque pas un autre musulman.»

Ces jeunes s’inquiètent aussi de la «haine qui va monter contre les musulmans» et pour la réputation de leur ville. «Déjà qu’on met directement nos CV à la poubelle même pour les stages de troisième! Être de la ville de Coulibaly, on s’en serait bien passés.» La Grande Borne, ce quartier gangrené depuis les années 1990 par la drogue et la violence, est toujours en pointe pour faire la une. Lors des émeutes de 2005, puis en 2008. L’attaque du RER D en 2013, c’était aussi à Grigny.

De jeunes trafiquants contrôlent, l’air de rien, les entrées et les sorties de ces immeubles colorés, qui, vus du ciel, ressemblent à des spaghettis géants. Depuis septembre, la violence est montée d’un cran, sur fond de règlements de comptes liés à des trafics de drogue. Deux jeunes hommes ont été grièvement blessés par des tessons de bouteilles et une batte de base-ball. Un autre a été tué. En octobre, un adolescent de 14 ans a reçu une balle dans le ventre. Des locaux associatifs et un gymnase ont été récemment brûlés.

Le maire communiste, Philippe Rio, a alerté le procureur et le préfet. En vain. Cette ville de 30.000 habitants, rappelle-t-il, n’a plus de commissariat au-delà de 18 heures depuis dix ans. Il voit plonger sa ville depuis les émeutes de 2005: «Ça empire. Les gens sont dans la défiance de l’État et des médias, de tout et de tous.»

Ces derniers jours, les réseaux sociaux conspirationnistes concurrencent largement la parole des parents sur les attentats. «Les enfants se font bourrer le chou par les réseaux sociaux. Ils sont complètement intoxiqués», explique le maire qui prend l’exemple de ce couple de parents choqué par le comportement de leur enfant pendant la minute de silence au collège, le 8 janvier. Ces derniers avaient pourtant fermement condamné les attentats. «Visiblement l’enfant n’avait rien écouté, rien cru. Il s’était informé via Internet», soupire le maire.

Des incidents pendant la minute de silence et les jours suivants, il y en a eu beaucoup à Grigny même si l’éducation nationale demande aux enseignants et aux responsables d’établissements de ne pas communiquer sur le sujet avec les médias. Même l’inspection d’académie fait la sourde oreille.

Sous couvert d’anonymat, des enseignants ne sont pas tous d’accord avec ces consignes qu’ils jugent «abusives». «Nous sommes en première ligne. Certains d’entre nous sont perturbés par ce qu’ils ont pu entendre en classe. Et la population a le droit de savoir ce qui se passe.» Dans des logorrhées rhétoriques, plus ou moins assimilées, leurs élèves invoquent la cause des Noirs, clament leur antisémitisme, comparent la Shoah à l’esclavage, le nazisme au sionisme.

Dieudonné a un écho considérable dans les établissements. Les médias sont tous corrompus et la haine des Juifs est partout. Des élèves expliquent que les attentats n’en sont pas et qu’il s’agit d’un complot organisé par le gouvernement de François Hollande. «Parfois avec la complicité d’Israël ou des États-Unis en option.» Ces lycéens, convaincus, s’appuient sur des vidéos, des sites qu’ils montrent sur leur smartphone. «La grande majorité de nos élèves condamnent, heureusement, les assassinats. Mais ce qui revient le plus souvent, explique un enseignant, c’est que les journalistes et les terroristes ont autant tort les uns que les autres. On arrive à leur faire entendre raison, au moins en partie, mais ça demande beaucoup de travail et d’énergie.»

La théorie du complot, fortement teintée d’antisémitisme, flotte néanmoins partout dans Grigny. Et pas seulement chez les plus jeunes. «Ils sont riches, ils tiennent le monde. C’est eux qui sont aux manettes. Ils contrôlent les médias, les États-Unis. Il y a même des ministres juifs au gouvernement», récite, catégorique, Fatou, une auxiliaire de vie d’une vingtaine d’années, dans le vieux Grigny, pour expliquer «pourquoi Coulibaly en voulait aux Juifs».

Vidéo «non censurée» de mauvaise qualité sur son smartphone à l’appui, elle affirme que Coulibaly «a été assassiné par les forces de l’ordre alors qu’il était menotté». Quant aux frères Kouachi, ils auraient été tués en Syrie avant une mise en scène des policiers destinée à faire croire à l’attentat! Soudain plus lucide, elle explique que «ce qui fait basculer les gens ici, c’est la prison. Ici, tu vas en prison dix-huit mois pour une barrette de shit. Tu attrapes la haine de l’État. Et si tu es un peu faible comme Coulibaly, les islamistes te repèrent tout de suite. Et t’entraînent un peu plus dans leur délire à chaque séjour. Certains de mes copains sont dans ce cas».

«Même les livreurs de pizzas ne viennent plus ici parce qu’ils se font tabasser. La France est trop gentille et j’ai la rage. Si j’étais restée en Haïti, je serais dans la misère, mariée, avec six enfants. Les gens ne se rendent pas assez compte de leur chance d’être ici»
Une habitante de Grigny

Beaucoup d’adultes ont heureusement une parole plus mesurée. C’est surtout la «honte», comme pour cette mère de famille de quatre enfants: «Je suis musulmane mais je n’ai rien à avoir avec ces actes. Je ne les comprends pas. Ces gens sont des fous, des dingues. Je n’ai même pas envie d’en parler. J’ai d’autant plus honte que ce terroriste venait de Grigny. Et qu’il est de la même origine que moi.»

Solange, aide-soignante en intérim d’origine haïtienne, n’est pas sortie de chez elle pendant une semaine: «Je ne suis pas allée travailler. J’avais peur. Grigny, je n’en peux plus. Je veux en partir mais je ne gagne pas assez pour louer ailleurs», raconte-t-elle. «J’en ai marre de cette violence perpétuelle, des cambriolages à répétition, de ces gens qui marchent tête baissée pour éviter de croiser un regard. Même les livreurs de pizzas ne viennent plus ici parce qu’ils se font tabasser. Moi, je pense que la France est trop gentille et j’ai la rage. Si j’étais restée en Haïti, je serais dans la misère, mariée, avec six enfants. Les gens ne se rendent pas assez compte de leur chance d’être en France.»

Voir par ailleurs:

Après le 11 janvier 2015
Pierre-Henri Tavoillot

11 janvier 2015

Il est 23h45. Difficile de quitter cette journée historique du 11 janvier 2015 sans tenter de la décrire. Ce n’est pas tant l’ampleur de cette « marche républicaine » qui est frappante, c’est sa tonalité : loin de l’esprit habituel des « manif. » ordinaires, cristallisées autour de la défense d’intérêts particuliers, animées par des sous-entendus politiques, remplies bien souvent de mauvaise foi et de colère étriquée, il y avait aujourd’hui une marche de gens désintéressés, sereine, digne, toute en nuances, évitant avec soin les slogans réducteurs, la soumission aux sonos des cortèges. Il régnait une sorte de prudence et de pudeur générales, une atmosphère de courtoisie et d’attention à l’autre. Même dans les métros surbondés, tout le monde était poli ! Seule une République laïque peut produire une telle communion des esprits réunissant tant de gens divers attachés en toute intelligence à des valeurs communes. C’est bien plus fort que la religion. Qui a dit que la démocratie était incapable de sacré ?

Elle était historique, cette journée, car elle a révélé une image insoupçonnée d’une société française qu’on croyait exténuée par la crise, épuisée par les égoïsmes, atrophiée par la défiance, voire les haines, tétanisée par les peurs ! Et on a eu l’image d’une nation harmonieuse, accueillante, forte, fière d’elle-même sans exagération, confiante en l’avenir et sereine dans son quotidien. C’était beau.

Cette journée était historique aussi parce qu’après une blessure terrible, elle est parvenue à donner du sens à des morts absurdes. Sans doute est-ce là une cicatrisation bien dérisoire devant tant de destins brisés par le délire totalitaire de trois pantins ineptes, mais il y a tout de même là une forme de consolation. On leur devait bien ça !

Cette journée était historique enfin parce qu’on a y senti un air de renouveau, quasi printanier en dépit du froid. C’est là pourtant où il faut être prudent. Nous allons assister à une reconfiguration profonde du débat intellectuel : les lignes vont bouger. La France superficielle va peut-être laisser plus de place à la « France profonde » : non pas celles des « ploucs » (comme on l’entend parfois), mais celle qui a de la profondeur ; celle qui entend penser entre le moralisme béat de la gauche et le cynisme abject de la droite, … et pas seulement les extrêmes des deux. Oui, la question de l’identité française (et pourquoi ne pas dire nationale ?) a du sens et même de l’urgence ; oui, une réflexion sur la tentation totalitaire de l’Islam a du sens et même de l’urgence ; non, la France ne s’est pas suicidée ; non, le paradigme culpabilisateur post-colonial ne suffit pas à expliquer les attaques dont la France est l’objet. Oui, la France a des ennemis à l’extérieur comme à l’intérieur qu’il s’agit de combattre avec rigueur, audace et puissance. Cette ouverture de questions, qui ont été trop longtemps laissées aux réponses sommaires du Front National, va devoir se faire sans mettre en péril l’unité qui vient d’être acquise. Le débat doit avoir lieu, mais il doit être respectueux de l’esprit du 11 janvier sauf à retomber dans les vieux démons. Et nos petites et grandes lâchetés passées auraient de quoi nourrir une fort ressentiment contre nous-mêmes peu propice à un débat sincère et surtout efficace. La clarification des esprits est nécessaire, mais l’action l’est encore plus devant un ennemi qui n’est pas une religion, mais une véritable idéologie totalitaire, dénuée de toute culture ; adversaire même de toute espèce de culture. Il faut se convaincre qu’après le nazisme et le stalinisme, la démocratie a un nouvel opposant, qui comme les précédents sait se nourrir aux mêmes sources qu’elle, hideux produit d’une autre dialectique de la modernité.

Le marxisme est une philosophie du soupçon : sous les apparences (les superstructures idéologiques), il y a une réalité à l’œuvre qui nous dépasse (l’infrastructure socio-économique). Simplement, chez Marx, ce n’est jamais une volonté humaine qui décide ; toute décision n’est que le reflet fidèle d’une situation mettant en jeu des forces productives et des rapports de production. Si les hommes qui font l’histoire ne savent l’histoire qu’ils font, on ne voit pas comment un seul complot serait possible. Car, pour Marx, c’est l’histoire qui se sert des hommes et non l’inverse. Mais lorsque la science marxiste passe de la théorie à la pratique politique, la tentation est grande d’imputer à des groupes ou à des personnes (les bourgeois, les koulaks, les juifs encore…) les ralentissements de l’histoire prévue par la doctrine. C’est là que le conspirationnisme s’installe dans une pensée qui semblait s’en être immunisée. (…) Il suffit d’avoir fait un peu de politique pour comprendre qu’il est très difficile de réussir un complot. Machiavel le notait déjà dans un chapitre génial — et d’ailleurs le plus long — de ses Discours sur la première décade de Tite-Live (1531). L’expérience du pouvoir est celle de la frustration : on croit être aux manettes, alors qu’on passe son temps à subir les événements, à changer de plans et de stratégies, à revoir ses décisions. Voilà la réalité du pouvoir : et d’autant plus à l’âge démocratique et médiatique. Or, en tant que citoyen, nous avons tendance à ignorer cette réalité et à projeter sur les décideurs politiques notre fantasme de toute-puissance. Il faut que le citoyen d’aujourd’hui intègre l’énorme difficulté de l’art politique de nos jours : voilà ce que j’appelle la « pédagogie du pouvoir ». Il en va de même pour les médias : Laurent Bazin montre de manière extrêmement profonde et subtile comment la paranoïa structure la vie médiatique et qu’il faut beaucoup de lucidité et de métier pour la maintenir dans des limites raisonnables. (…) La démocratie installe la volonté des citoyens au centre de la vie de la cité : elle en devient le fondement légitime et incontestable. Mais cette « toute puissance du peuple » est constamment mise à défaut : il y a d’autres peuples, donc d’autres volontés ; il y a aussi les obstacles du réel (la nature, l’économie …) ; le peuple lui-même est souvent scindé en plusieurs orientations antagonistes… Bref, la démocratie semble toujours en échec. On le voit au moment des élections quand les candidats jouent « les gros bras » : « Moi, président, je materai les banques ; je soumettrai la Chine ; je trouverai l’argent là où il est ; j’imposerai mes choix à l’Allemagne… ! ». C’est inévitable face à un candidat sortant qui, forcément, n’a pas pu tout faire. Il faut faire renaître la promesse démocratique. Et cela passe par le repérage de volontés adverses, plus ou moins occultes, qui sont des obstacles à la réalisation démocratique. Le combat contre le « complot anti-démocratique » permet ainsi de remobiliser les troupes… Et, à la prochaine élection, il en ira de même. Il ne s’agit pas de dénoncer ce mécanisme, mais de comprendre son fonctionnement pour agir plus lucidement et pour avoir une vision plus modeste, mais du même coup aussi plus efficace, de la politique démocratique. Les rêves de toute puissance sont adolescents et nous nous devons de passer à l’âge adulte.(…) Il faut donc vivre avec en distinguant (…) les formes acceptables et les formes inacceptables de son expression. Quel est le critère de démarcation entre les deux ? Celui qui distingue la théorie et la pratique. En effet, le repérage du complot peut-être un simple jeu de l’esprit qui tente de trouver un sens dans un monde complexe et absurde : ça ne porte guère à conséquence tant qu’on en reste là. En revanche, lorsqu’il s’agit d’en déduire une action politique à l’encontre telle ou telle catégorie de la population, cela devient inacceptable. Je reconnais que la limite est fine entre les deux, mais elle n’en est pas moins claire. Dans le premier cas, on est dans le registre de l’argumentation qui relève des règles de l’espace public ; dans le second cas, on est dans le registre de l’action qui relève des lois de la République.(…) La seule manière de sortir de cette spirale soupçonneuse consiste à dire à la fois qu’on ne pourra jamais atteindre de point de vue ultimement vrai (contre les dogmatiques), mais qu’on ne peut jamais renoncer tout à fait à l’espoir d’y parvenir (contre les sceptiques). Philosophiquement, cette troisième démarche correspond à la philosophie critique kantienne. Autrement dit, on ne pourra jamais éradiquer la « théorie du complot », mais on doit toujours s’efforcer de produire une autre compréhension du réel qui puisse concurrencer sa force de séduction. Au-delà de la critique, il y a donc un travail positif ou créatif à produire. Ajoutons cependant que, comme le note Woody Allen, il arrive parfois que « même les paranoïaques aient des ennemis » ! La naïveté ne doit pas être le prix à payer de la lutte contre le complotisme. Pierre-Henri Tavoillot

Voir également:

Les chantiers de l’après 11 janvier 2015

Pierre-Henri Tavoillot
22 janvier 2015

Dans le flux de l’information continue, on l’a déjà presque oublié. Mais il s’est passé quelque chose le 11 janvier 2015 ; quelque chose d’inattendu, d’inouïe et d’inespéré. Dans un climat morose, dans une économie déprimée, du sein d’une société pleine de défiance, un souffle d’espoir est né du peuple, balayant largement tous ceux qui s’en posaient comme son interprète attitré. En trois jours, les lignes de front politiques, stabilisées par une longue guerre de tranchées, ont été bouleversées imposant une reconfiguration du débat public. A égale distance du déni moralisateur de la gauche et du cynisme défaitiste de la droite, une exigence inédite a semblé surgir pour que les défis du présent soient formulés, pensés et relevés par des actes.

Comment interpréter ce renouveau ? Il faut certainement beaucoup de prudence et de doigté pour tenter de le comprendre sans le trahir, mais il ne faut pas courir le risque de laisser les demandes s’enliser dans le retour du quotidien et ne pas oublier ce fait gênant : toute la France n’a pas pris part à la Marche républicaine.

Dans ce contexte ambivalent, nous voyons au moins quatre chantiers intellectuels s’ouvrir, que certains avant nous avaient tenté de lancer comme on prêche dans le désert. De tabous, ils sont devenus évidents :

1) La question de l’identité française — Prétendre la poser avant ces trois jours tragiques à « faire le jeu du Front national ». On perçoit aujourd’hui enfin l’évidence de la penser entre un multiculturalisme béat et un nationalisme étroit. Comment prétendre être un pays d’accueil, comment espérer intégrer, voire assimiler (pour utiliser ce mot interdit) si l’on refuse de connaître et promouvoir la maison qu’on habite ? Le modèle d’une histoire post-coloniale marquée par la culpabilité, le « sanglot de l’homme blanc » et l’expiation du passé a fait long feu. Il a durablement tétanisé l’Europe occidentale et déresponsabilisé le Sud comme l’Orient, les empêchant de nouer entre eux des rapports rééquilibrés. Ce temps est révolu et les questions s’ouvrent : quelle est la part d’héritages et de projets communs qui animent notre « vouloir-vivre ensemble » en France, dans l’Europe et dans le Monde ? Qu’est-ce que l’Occident sinon la civilisation, qui, à travers la laïcité, entend conférer à tout adulte la majorité civile et civique de plein exercice ? On ne conçoit plus comment les défis majeurs de l’immigration, de la construction européenne et de la mondialisation ont pu si longtemps faire l’impasse sur le « qui sommes-nous aujourd’hui ? ».

2) La question de la tentation totalitaire de l’Islam — L’Islam est une grande religion et une immense civilisation qui a produit, dans l’histoire, des œuvres et des modes de vie d’un incroyable raffinement. Et pourtant c’est lui aujourd’hui qui prête son nom au visage hideux du terrorisme. Pourquoi l’Islam est-il tenté de se couper de son héritage civilisé pour se métamorphoser en une idéologie totalitaire ? Pourquoi a-t-il produit une barbarie dont les premières victimes sont les musulmans et les juifs les boucs émissaires ? Là encore, ces interrogations étaient la semaine dernière inévitablement mise au compte d’une islamophobie « nauséabonde » ou d’un « amalgame » fallacieux. Elles sont aujourd’hui portées avec vigueur par nombre de musulmans. Car le « pas en mon nom » ne suffit pas ; il laisse place aujourd’hui au : « pourquoi, malgré moi, en mon nom ». Il faut comprendre et combattre l’antisémitisme désinhibé qui réapparaît dans le giron de cette idéologie sommaire de l’islamisme radical qui n’est pas une culture comme une autre mais une contre-culture voire une anti-culture.

3) La question des valeurs de la démocratie — La liberté et l’égalité sont-elles plus sacrées que la plus sacrée des religions ? Et si c’est le cas, comment comprendre qu’elles semblent, de l’extérieur, à géométrie variable : liberté pour les caricatures de Charlie Hebdo mais interdiction du spectacle de Dieudonné ? Contre cette confusion, il va falloir expliquer, encore et encore, que la liberté d’expression s’arrête quand commence l’appel à la haine et l’apologie du meurtre. C’est toute la différence entre des actes de dérision (qu’on a le droit de ne pas apprécier, voire de détester) et des incitations au terrorisme. Notre espace public est celui qui place la sacralité de l’homme au-dessus de celle de Dieu, parce que celle-là permet de vivre ensemble et que celle-ci relève du strict domaine de la foi privée. Cette valeur est non négociable dans la démocratie et elle constitue le fondement du pacte républicain. Quand je visite une mosquée j’enlève mes chaussures ; quand j’entre dans une synagogue je mets un kipa ; quand je pénètre dans une église, je veille à avoir une tenue décente ; et bien quand j’entre dans une République laïque : j’accepte de mettre mes croyances de côté et je m’efforce d’en respecter les lois. Et d’abord celle de la laïcité qui constitue l’ADN de notre vie commune.

4) La question des armes de la démocratie — Comment lutter face aux nouvelles menaces : à l’intérieur pour réintégrer les « territoires perdus de la République » qui sont aussi les territoires perdus de la Nation devenus des ghettos ethno-culturels ? A l’extérieur pour défendre et promouvoir des principes et surtout des populations qui aspirent à les adopter envers et contre toutes les menaces immondes. Ni la démocratie ni la laïcité ne peuvent être imposées de l’extérieur, mais cela ne saurait fournir la moindre excuse pour abandonner ceux qui y prétendent et risquent leur vie pour y parvenir. Ce combat commence au cœur notre pays, dans les « quartiers » où la clarification des idées doit précéder la fermeté de l’action.

Il y a là, sous réserve d’inventaire, des tâches qui nous semblent immenses, urgentes et essentielles. Ce sont des chantiers que certains précurseurs avaient osé ouvrir au péril de leur réputation et de leur tranquillité avant les événements tragiques du mois de janvier 2015 — on doit leur rendre hommage ici — ; mais il faut désormais les faire avancer animé par la conviction que des résultats tangibles sont désormais attendus avec impatience des Français. C’est cela aussi qui s’est passé le 11 janvier 2015.

Texte signé par Eric Deschavanne (philosophe), Serge Guérin (sociologue), Pierre-Henri Tavoillot (philosophe).

Sommes-nous devenus trouillards ?
Pierre-Henri Tavoillot
Philosophie Magazine
Juin 2012.

Nos sociétés seraient-elles devenues trouillardes ? C’est ce qu’on pourrait croire en constatant la place paradoxale que la peur y occupe. Elle est paradoxale pour au moins trois raisons. Comment, tout d’abord, ne pas voir que nous vivons dans un monde où la sécurité règne comme jamais dans l’histoire de l’humanité ? La guerre s’est éloignée, la famine a disparu, l’homicide décline, l’espérance de vie augmente, la médecine n’a jamais été aussi efficace … et, au lieu de nous réjouir, c’est la trouille qui nous taraude dans tous les moments de notre vie quotidienne. On a peur de manger, de boire, de respirer, de faire l’amour, et de fumer ensuite … Ce sont d’innombrables petites phobies qui semblent avoir pris la place des terreurs d’autrefois. A ceci près pourtant que, dans notre univers laïque, rationnel et scientifique — et c’est un deuxième paradoxe — l’angoisse de l’apocalypse ne nous a pas quitté : effet du réchauffement climatique, catastrophe nucléaire, crash financier … l’évocation de ces risques, réels, retrouvent dans l’espace public des accents prophétiques bien au-delà de leur analyse rationnelle. Enfin, et c’est le plus surprenant, la peur s’est déculpabilisée. Jadis considérée comme une passion infantile (ou féminine !), elle était un vice dont l’adulte devait se libérer pour grandir. De nos jours, elle est devenue une vertu, presque un devoir. Condition de la lucidité, aiguillon de l’action, elle a presque acquis le statut de sagesse. Qui ne tremble pas commet le triple péché d’ignorance, d’insouciance et d’impuissance. Comment en est-on arrivé à une telle inversion ? On peut avancer trois types d’interprétation.

1) Une première (d’inspiration nietzschéenne) mettra cette crainte générale sur le compte du déclin de l’Occident. Face au dynamisme juvénile des pays émergeants, les sociétés de la modernité tardive seraient devenues frileuses, plaintives et timorées, à la fois vieilles et infantiles. D’un côté, le vieillissement démographique produirait une baisse de l’énergie et une paralysie des attentes ; de l’autre, la fonction protectrice de l’Etat infantiliserait la société en sur-assistant les personnes. Bref, le triomphe des peurs révélerait la lente agonie d’un Occident pourri-gâté.

2) Une seconde lecture (d’inspiration tocquevillienne) insistera sur notre appétit insatiable du bonheur et du confort. Alors que les régimes aristocratiques étaient guidés par l’honneur des « gens biens nés », qui englobait l’esprit de sacrifice et le courage, les sociétés démocratiques égalitaires recherchent avant tout le bien-être et la sécurité pour tous. Or, le bien-être ne connaît pas de borne et sa préservation ne sait aucune limite. D’où cette conséquence inévitable : plus nous possédons, plus nous craignons de perdre. La montée des peurs est donc un effet mécanique de l’égalisation et de l’amélioration des conditions.

3) Une troisième interprétation (d’inspiration freudienne) verra dans la multiplication des peurs un moyen de répondre au vide spirituel de notre temps. Car la peur donne du sens et des repères dans un univers qui semble ne plus en avoir. A défaut d’avoir un avenir radieux, une horizon béni, — et nous sommes immunisés en la matière ! — il reste très utile d’avoir un horizon de non-sens ou un avenir piteux. La débâcle climatique, la catastrophe financière, la figure diabolique d’un président honni, … tout cela permet de redonner sens à nos actions et à nos vies. Bref : la peur rassure ! C’est ce que disait Freud à propos des phobies : leur multiplication nous permet d’échapper à l’angoisse causée par des conflits psychiques insupportables. L’angoisse, qui ne porte sur rien, ne peut être combattue, tandis que les peurs, qui sont limitées, peuvent être apprivoisées. On préfère, donc, avoir peur de quelque chose, plutôt que d’être angoissé par rien, c’est-à-dire par tout. D’où cette idéologie de la peur si puissante aujourd’hui. Elle est une idéologie, car elle offre, au fond, tout ce qui manque à nos sociétés désenchantées : elle fait sens (tout s’explique !), elle fait lien (tous ensemble !) et elle fait programme (agissons !). J’ai peur, donc je suis.

Chacun pourra choisir entre ces trois interprétations et même tenter une habile motion de synthèse. Mais il ne faudrait pas non plus se mettre à avoir trop peur de la peur. Ce serait le comble !

Voir encore:

Oui, il est permis d’évaluer les cultures !
Pierre-Henri Tavoillot, président du Collège de philosophie
Le Monde
23.02.2012

Aujourd’hui que tout s’évalue – des hôpitaux aux grandes écoles, des chercheurs aux ministres, des placements financiers aux budgets des Etats -, pourquoi n’aurait-on pas le droit d’évaluer les civilisations ? Après tout, on pourrait fort bien attribuer des AAA+ à certaines et dégrader la note d’autres au fil de l’histoire et en fonction de l’air du temps…

C’est une boutade, bien sûr, mais qui vise à dédramatiser un peu la polémique récente – très surjouée à mes yeux, dans le contexte d’une campagne électorale dont on conviendra qu’il n’est guère propice au traitement des questions délicates. Or la question est délicate : est-il légitime ou non d’affirmer la supériorité de certaines civilisations, et notoirement de la nôtre ?

Coincé entre, d’une part, la conviction des bénéfices de la démocratie et des droits de l’homme et, d’autre part, la mauvaise conscience de l’impérialisme colonial, on reste comme tétanisé par ce qui ressemble fort à une question piège. Et pourtant une issue est possible pourvu que l’on distingue les différents registres, critères et sens du terme « civilisation » qui sont ici en jeu. En voici quatre différents.

1. Le premier nous est légué par l’ethnologie. Une civilisation désigne selon elle un ensemble de créations humaines (oeuvres, moeurs, règles, croyances, savoirs, savoir-faire…), qui témoignent d’un écart avec la nature. Le fait de cuisiner avant de manger ; le décalage entre la puberté physique et l’autorisation sociale de procréer ; la reconnaissance de la vieillesse, etc. : autant de traits qui désignent la civilisation comme une mise à distance du monde humain vis-à-vis du naturel brut.

De ce point de vue, toutes les civilisations sont équivalentes. Aucune ne peut être décrétée plus puérile, plus naturelle ou plus primitive que les autres, puisque toutes manifestent un degré analogue d’élaboration culturelle. Et même si la tentation est forte de considérer les tribus « sauvages » ou les peuples traditionnels comme étant plus proches de la nature (voire, dirait-on aujourd’hui, plus écologistes), les ethnologues nous ont convaincus que la complexité de leurs dispositifs culturels n’avait rien à envier aux nôtres. Mais pour autant cela ne nous autorise pas à affirmer que toutes les civilisations se valent, car nous sommes ici dans le registre de la stricte description d’un fait (le fait de la culture) et non dans celui de la mesure d’une valeur.

2. Pour juger, il faut recourir à un autre critère. Celui qui permettra de parler comme on le fait si souvent de « hautes » ou de « grandes » civilisations. Il ne s’agit plus de décrire la seule différence entre nature et culture, mais de mesurer ce qu’une époque ou un peuple ont apporté à l’humanité et à son histoire. Une civilisation est dite grande lorsqu’elle produit des oeuvres qui ne s’adressent pas seulement à elle-même mais concernent, touchent, parlent à l’ensemble de l’humanité.

En dépit de sa clarté apparente, ce critère est très incertain, ne serait-ce que parce que la plupart des peuples se sont eux-mêmes conçus comme les représentants les plus éminents de l’humanité dans son ensemble ; il ne leur venait même pas à l’esprit que l’idée d’universel puisse être relative. Et s’ils ont produit de grandes choses, c’était de manière parfaitement égoïste.

Or, aujourd’hui, nous avons appris à nous méfier de l’universel qui, pensons-nous spontanément, n’est jamais très loin de l’impérialisme, cette espèce de folie des grandeurs. Pour un individu, c’est se prendre pour Napoléon ; mais pour une civilisation, c’est se prendre elle-même pour l’universel ; et rejeter dans la barbarie le reste du monde. De ce point de vue, la grandeur n’est jamais très loin de l’horreur…

3. Nous touchons là le troisième critère qui nous permettra d’affirmer haut et fort la supériorité de la civilisation occidentale ! Elle est la seule à parvenir à aussi bien se détester. C’est ainsi que l’on peut trouver une issue à la polémique actuelle : la supériorité de l’Occident, ce serait au fond sinon le relativisme lui-même (car le terme est à manier avec prudence), du moins cette capacité de se décentrer, de s’autocritiquer, voire de se haïr.

Cela commence avec Homère – très oriental au demeurant – qui dresse un portrait peu flatteur des Grecs dont il était pourtant censé raconter l’épopée : que valent Achille le colérique et Agamemnon le mesquin, à côté du bon et bel Hector ? Et cela n’a ensuite jamais cessé : critique chrétienne de Rome ; critique humaniste du christianisme ; critique « moderne » des humanités antiques ; critiques ultraconservatrices et hyperrévolutionnaire des droits de l’homme ; critiques occidentales de l’Occident colonial, etc.

La liste est longue. L’Occident n’a jamais laissé aux autres le soin de le dénoncer. Et ce parcours fut balisé par la haine de soi, le sanglot de l’homme blanc, le débat sur la comparaison des civilisations, voire la culpabilité. Tels sont les traits caractéristiques de notre univers spirituel. Ils fonctionnent pour le meilleur comme pour le pire ! Le meilleur, c’est l’autoréflexion, la distance critique, le doute, l’intérêt aussi pour les autres civilisations qu’il s’agit de connaître, comprendre, préserver ; le pire, c’est quand la critique n’accepte plus la critique ; c’est quand le doute refuse d’être mis en doute…

4. Il reste encore une dernière marche à franchir, qui ne concerne pas seulement la civilisation autocritique de l’Occident, mais ce qu’on pourrait appeler la civilisation de la démocratie. En quoi consiste sa supériorité ? Eh bien, dans l’affirmation que les civilisations importent moins que les individus qui les constituent ; dans l’idée que leur liberté, leur égalité et leur fraternité méritent notre attention plus que tout autre chose. Cette civilisation-là, née en Occident, le dépasse désormais de beaucoup et a cessé de lui appartenir en propre : une telle largeur, voilà peut-être le signe de la vraie grandeur.
Pierre-Henri Tavoillot enseigne la philosophie à la Sorbonne et est membre du Conseil d’analysede la société. Il est l’auteur de « Qui doit gouverner ? Une brève histoire de l’autorité » (Grasset, 2011).

Pierre-Henri Tavoillot, président du Collège de philosophie

La nouvelle idéologie de la peur

Des lycéens qui disent — en rigolant — combien ils ont peur pour leurs retraites ; des militants écologistes qui, pleins de courage, bravent les forces de police, pour exprimer leurs peurs des déchets nucléaires. Tels sont les derniers exemples — étranges — du triomphe paradoxal de l’idéologie de la peur dans nos sociétés. Pourquoi paradoxal ? Pour au moins deux raisons. Il est d’abord frappant de constater combien se sont multipliées les peurs dans un monde devenu pourtant sûr comme jamais dans l’histoire. Ce ne sont plus, comme jadis, les guerres, les famines, la mort brutale et précoce, le diable ou l’enfer qui effraient, mais le mal manger, le mal respirer, le mal boire, le fumer (ça tue !). Ce sont les OGM, les nanotechnologies, les sautes de la météo, etc. Aux grandes causes d’effroi d’autrefois se sont substituées d’innombrables petites phobies envahissantes et d’autant plus terrorisantes que leur œuvre est discrète. Jamais, chez nous, la guerre n’a été aussi éloignée, jamais la famine plus improbable, jamais on n’a été aussi sûr de parcourir tous les âges de la vie, jamais la maîtrise de la santé n’a été plus efficace… et, au lieu de nous en réjouir, c’est la trouille qui nous taraude pour le présent comme pour l’avenir ! Et, en plus, — second paradoxe — nous n’en avons même pas honte. Autrefois considérée comme une passion infantile (ou féminine), la peur était un vice dont l’homme adulte devait se libérer pour grandir. De nos jours, elle est devenue une vertu, presque un devoir. Condition de la lucidité, aiguillon de l’action, elle a acquis le statut de sagesse. Qui ne tremble point commet de nos jours le triple péché d’ignorance, d’insouciance et d’impuissance. Comment en est-on arrivé à une telle inversion ?
On peut avancer trois types d’interprétation.
1) Une première (d’inspiration nietzschéenne) mettra cette montée des peurs déculpabilisées sur le compte du déclin de l’Occident. Face au dynamisme juvénile des pays émergeants, les sociétés de la modernité tardive seraient devenues frileuses, plaintives et timorées, à la fois vieilles et infantiles. D’un côté, le vieillissement démographique produirait une baisse de l’énergie et une paralysie des attentes ; de l’autre, la fonction protectrice de l’Etat infantiliserait la société en sur-assistant les personnes. Bref, le triomphe des peurs révélerait la lente agonie d’un Occident pourri-gâté.
2) Une seconde lecture (d’inspiration tocquevillienne) insistera sur notre appétit insatiable du bonheur et du confort. Alors que les régimes aristocratiques étaient guidés par l’honneur des « gens biens nés », qui englobait l’esprit de sacrifice et le courage, les sociétés démocratiques égalitaires recherchent avant tout le bien-être et la sécurité pour tous. Or, le bien-être ne connaît pas de borne et sa préservation ne sait aucune limite. D’où cette conséquence inévitable : plus nous possédons, plus nous craignons de perdre. La montée des peurs est donc un effet mécanique de l’égalisation et de l’amélioration des conditions.
3) Une troisième interprétation (d’inspiration freudienne) verra dans la multiplication des peurs un moyen de répondre au vide spirituel de notre temps. Car la peur donne du sens et des repères dans un univers qui semble ne plus en avoir. A défaut d’avoir un avenir radieux, une horizon béni, — et nous sommes immunisés en la matière ! — il reste très utile d’avoir un horizon de non-sens ou un avenir piteux. La débâcle climatique, la catastrophe financière, la figure diabolique d’un président honni, … tout cela permet de redonner sens à nos actions et à nos vies. Bref, et c’est le troisième paradoxe : la peur rassure ! C’est ce que disait Freud à propos des phobies : leur multiplication nous permet d’échapper à l’angoisse causée par des conflits psychiques insupportables. L’angoisse, qui ne porte sur rien, ne peut être combattue, tandis que les peurs, qui sont limitées, peuvent être apprivoisées. On préfère, donc, avoir peur de quelque chose, plutôt que d’être angoissé par rien, c’est-à-dire par tout. D’où cette idéologie de la peur si puissante aujourd’hui. Elle est une idéologie, car elle offre, au fond, tout ce qui manque à nos sociétés désenchantées : elle fait sens (tout s’explique !), elle fait lien (tous ensemble !) et elle fait programme (agissons !). J’ai peur, donc je suis.

Déclin de l’Occident, passion du bien-être ou quête de sens ? Il y a sans doute un peu de tout cela dans le phénomène. Chacun pourra proportionner la dose de ces trois interprétations à sa guise, mais elles montrent que l’anxiété est profonde. Cela dit, il ne faudrait pas non plus se mettre à avoir trop peur de la peur. Car ces craintes, pour être multiples, n’en restent pas moins limitées. Certes elles bloquent, ralentissent, énervent, mais, mis à part quelques prophéties d’illuminés, elles font aussi l’objet d’un examen critique assidu. Toutes sont médiatisées par un débat, qui est parfois rude (réchauffement climatique, OGM ou nanotechnologies), mais qui n’a rien à voir avec les paniques meurtrières que l’Europe a connues à l’aube des temps modernes et que le reste du monde n’a pas fini d’expérimenter. Ce qui amène d’ailleurs à penser que le déclin de l’Occident est en fait tout relatif !

Charlie Hebdo : comment se développent les théories du complot
Antoine Izambard

Challenges
19-01-2015
VIDEO Najat Vallaud-Belkacem a enjoint les médias à prendre « une part de responsabilité dans ce qu’ils rapportent », se déclarant « préoccupée » par les rumeurs et thèses conspirationnistes.
Plusieurs internautes s’attardent sur le plus petit détail pour douter de la version officielle Capture d’écran Twitter

Alors que la machine « complotiste » tourne à plein régime depuis la tuerie de Charlie Hebdo, Najat Vallaud-Belkacem a enjoint vendredi 23 janvier les médias à prendre « une part de responsabilité dans ce qu’ils rapportent », se déclarant « préoccupée » par les rumeurs et thèses conspirationnistes.

Lors d’une table ronde au collège Jean Moulin de Pontault-Combault (Seine-et-Marne), la ministre de l’Éducation a dit vouloir « profiter de la présence des médias » venus pour couvrir l’évènement, et a déclaré qu' »il [fallait] qu’ils prennent une part de responsabilité dans ce qu’ils rapportent ».

« Il faut se rendre compte de ce que les enfants retiennent en voyant les médias. L’imaginaire d’un enfant n’est pas suffisamment structuré (…) ça fait un magma d’information », a-t-elle alors expliqué, s’avouant « préoccupée quand je vois à quel point de vulnérabilité ils en sont ».

Depuis la tuerie de Charlie Hebdo, mercredi 7 janvier, les thèses conspirationnistes les plus improbables se sont multipliées à une vitesse incroyable sur les réseaux sociaux. Elles ont même parfois été relayées par les plus hautes autorités de certains États qui y voient l’œuvre du Mossad ou encore de la CIA. Tour d’horizon des questions que pose cette prolifération d’explications –fumeuses – à la vague d’attentats qui a secoué la France.

Qu’est-ce que la théorie du complot ?
C’est une thèse qui remet en question la version officielle d’un fait. Elle peut concerner tout type d’événement. Le premier homme à marcher sur la lune, les attentats du 11 septembre 2001, ou plus récemment le décès du patron de Total, Christophe de Margerie, ont fait l’objet de plusieurs explications conspirationnistes. « La théorie du complot a comme caractéristique d’être fondée sur un effet millefeuille, explique le sociologue Gérald Bronner, spécialiste des croyances collectives et auteur de La Démocratie des crédules. Chaque argument est faux mais comme il y en a des centaines voire des milliers, cela rend les théories plus résistantes à la contradiction. On ne peut pas défaire tous ces arguments. Les tenants de ces thèses veulent susciter le doute plutôt qu’administrer la preuve, c’est une intelligence collective qui est à l’œuvre. On peut dire qu’on a affaire à un monstre argumentatif. Et cela est rendu beaucoup plus facile depuis que les réseaux sociaux existent ».

Que trouve-t-on sur les réseaux sociaux ?
A l’instar du 11 septembre 2001, une fois les premières images de la fusillade diffusées sur les chaînes d’information et le web, la machine « complotiste » s’est mise en route. Parmi les arguments les plus utilisés figurent la présence de plusieurs véhicules utilisés par les frères Kouachi qui serait démontrée par des rétroviseurs blancs sur une image, près des lieux de l’attaque, et noirs plusieurs minutes plus tard, une fois la voiture abandonnée. Sauf que le modèle utilisé dispose de rétroviseurs chromés dont la couleur change en fonction de la lumière, ont expliqué les spécialistes.

D’autres ont pointé du doigt la vitesse avec laquelle François Hollande s’est rendu tout de suite après le drame dans les locaux de Charlie Hebdo depuis l’Élysée.  Le chef de l’État a effectué les 5,2 km en 15 minutes, trop vite selon certains. Pour appuyer leur démonstration, ils soutiennent que compte-tenu des conditions de circulation à Paris à cette heure-là (entre 12h et 14h), il aurait fallu 29 minutes à François Hollande pour rallier le siège de Charlie Hebdo situé dans le XIe arrondissement de Paris. Ces derniers omettant toutefois de préciser que leur calcul prend uniquement en compte les conditions s’appliquant à un automobiliste « normal » alors que le Président de la République peut utiliser un gyrophare et donc allez plus vite. En roulant à 60 km/h de moyenne, le trajet ne dure en effet que… cinq minutes.

Autres éléments qui alimentent la polémique : la carte d’identité perdue par un des frères Kouachi, le téléphone mal raccroché par Amédy Coulibaly dans l’Hyper Cacher de Vincennes ou encore le tracé de la marche républicaine du dimanche 11 janvier qui dessinait les frontières d’Israël… Plusieurs centaines de personnes s’en sont émus sur Twitter.

« Ces théories du complot se développent plus vite car elles sont la conséquence de la dérégulation du marché de l’information, soulève Gérald Bronner.  Cela affaiblit les ‘Gatekeepers’ comme les journalistes qui filtrent l’information. Ces théories démagogiques n’ont plus d’obstacles. Auparavant elles étaient confinées dans des espaces de radicalités à la diffusion réduite. Maintenant, elles surgissent de toute part à une rapidité impressionnante. »

Quel est le profil de ces « complotistes » ?
Le profil de ceux qui s’adonnent à ces thèses pose question. « Il ne faut pas croire que tous ces gens sont idiots, ce serait le meilleur moyen de ne pas cerner ce phénomène, poursuit Gérald Bronner. C’est vrai pour certains mais d’autres, beaucoup, ont des raisons de croire à cela, cela correspond à leur représentation géopolitique du monde, à leur désir. Par exemple, au moment de l’affaire DSK en mai 2011, un sondage montrait que les sympathisants socialistes étaient beaucoup plus nombreux à croire au complot que la moyenne de la population française. C’est un petit peu la même chose avec l’attentat de Charlie Hebdo puisque certains, notamment des musulmans, n’ont pas envie de croire à une version qui accuse une partie de l’islam, sa frange la plus extrémiste. »

Ces théories ont aussi trouvé un écho dans plusieurs écoles de France. Selon Najat Vallaud-Belkacem : « un jeune sur cinq adhère aux théories du complot ». Et dans la foulée des attentats, quelque 200 incidents ont eu lieu dans les établissements scolaires, dont une quarantaine signalés à la police et la justice. « Les jeunes semblent adopter plus facilement ces théories, indique Gérald Bronner. Ils sont plus nombreux que les autres sur les réseaux sociaux et ont souvent le sentiment que la vérité est ailleurs, sur internet, et pas dans les medias. »

Comment les enseignants peuvent-ils lutter contre ces thèses ? « Il faut multiplier les sources de désintoxication et repenser le système éducatif en fonction de cette dérégulation du marché de l’information, répond Gérald Bronner. Il faut surtout intégrer la notion d’esprit critique, se méfier de ses propres intuitions, avoir une pensée méthodique pour déconstruire cela. L’école ne le fait pas, elle devrait le faire et apporter une boussole intellectuelle à ces élèves ».

Comment la classe politique française réagit-elle à cette théorie ?
Seul Jean-Marie Le Pen a pour l’heure clairement pris position en faveur de cette théorie du complot. Dans une interview accordée au quotidien russe Komsomolskaya Pravda (« La vérité de la jeunesse communiste »), le 16 janvier, le président d’honneur du Front national a estimé que le massacre de Charlie Hebdo est « signé des services secrets ».

« La carte d’identité oubliée par les frères Kouachi me rappelle le passeport qui était tombé de l’avion en feu le 11-Septembre, avance-t-il. Tout New York brûlait et ce passeport était resté intact. On nous dit que les terroristes étaient des idiots et que c’est pour ça qu’ils auraient laissé le document dans la voiture. L’exécution de Charlie Hebdo porte la signature d’une opération des services secrets. Mais nous n’avons pas de preuves. Je ne pense pas que les organisateurs de ce crime soient les autorités françaises mais elles ont permis que ce crime ait lieu. Pour l’instant, ce ne sont que des soupçons. »

Vendredi, dans Le Monde  Jean-Marie Le Pen a expliqué ne pas se souvenir avoir parlé des services secrets, maintenant toutefois sa vision « complotiste ». Et ce lundi 19 janvier, le fondateur du FN a été désavoué par  Marine Le Pen. « Moi je vais vous dire ce que je pense de ces théories conspirationnistes fumeuses. Je les trouve dangereuses parce que tout ce qui éloigne les Français de la lucidité nécessaire sur les causes de ce qu’il s’est passé les éloigne du constat. Tout ce qui les éloigne du constat les éloigne des solutions » a-t-elle expliqué sur France Inter.

« Jean-Marie Le Pen a encore une fois voulu prendre le contre-pied du politiquement correct, précise le spécialiste de l’extrême-droite, Jean-Yves Camus, auteur d’un article dans le dernier numéro de Charlie Hebdo intitulé : ‘Les charognards du complot’. Il veut apparaître comme le seul homme politique qui pourfend l’establishment. Mais je pense qu’il est minoritaire dans son parti. Pour la plupart des militants du FN ces actes ont une origine et en plus cela colle assez bien au discours habituel du parti sur l’incompatibilité entre l’islam et la civilisation française. Il faut aussi signaler que même si l’extrême-gauche n’a pour l’instant pas versé dans ces théories, elle y a très souvent recours ».

Une étude publiée dans le Social Psychological & Personality Science journal, vient d’ailleurs appuyer ces propos. Selon celle-ci, ceux qui se situent à l’extrême-gauche ou à l’extrême-droite de l’échiquier politique seraient les plus enclins à relayer les thèses complotistes. « Ils perçoivent leurs idées politiques comme l’explication logique et unique aux problèmes de société » et ces thèses nourrissent selon eux « le désir de donner du sens à des événements sociétaux à partir d’un petit nombre d’idées tranchées sur le monde ».

Ces thèses se développent-elles dans d’autres pays ?
Oui. Dans d’autres États comme la Turquie ou la Russie ces théories fleurissent. Et pas seulement sur les réseaux sociaux. Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a par exemple déclaré lors d’une conférence de presse, lundi 12 janvier, que « la duplicité occidentale est évidente ». « En tant que musulmans, nous n’avons jamais pris le parti de la terreur ou des massacres  : le racisme, les discours de haine, l’islamophobie sont derrière ces tueries (…). Les coupables sont clairs : les citoyens français ont commis ce massacre et les musulmans sont blâmés pour cela », a-t-il affirmé.

On retrouve également ces thèses conspirationnistes en Russie. « Les Américains sont-ils derrière les attaques terroristes à Paris ? » a publié par exemple en Une, Komsomolskaya Pravda. « Je suis sûr que des Américains ont supervisé ces attaques ou au moins les islamistes qui les ont perpétrées » affirme aussi le directeur de l’Institut International pour les nouveaux États, très proche du Kremlin.

« Depuis ces dix dernières années, ce que l’on nomme le terrorisme islamiste est sous le contrôle d’une des plus grandes agences de renseignement du monde (…).  Je suis sûr que certains Américains sont responsables des attentats terroristes à Paris, ou en tout cas des islamistes qui les ont perpétrés », a également affirmé Alexei Martynov, directeur d’un think-thank proche du Kremlin.

Attentats : les thèses conspirationnistes se multiplient en Turquie et en Russie
Florence Renard-Gourdon

Les Echos

13/01/15

En Turquie et en Russie, les théories du complot les plus folles foisonnent, appuyées parfois par des membres du gouvernement.

Au lendemain de la participation du Premier ministre turc, Ahmet Davutoglu, au rassemblement qui a eu lieu dimanche à Paris pour rendre hommage aux 17 victimes d’extrémistes islamistes, Recep Tayyip Erdogan, le président turc, a adopté un ton beaucoup moins consensuel, voire conflictuel. « La duplicité occidentale est évidente », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse organisée lundi soir, raconte le Financial Times . «  En tant que musulmans, nous n’avons jamais pris le parti de la terreur ou des massacres  : le racisme, les discours de haine, l’islamophobie sont derrière ces tueries », a lancé Erdogan. « Les coupables sont clairs : les citoyens français ont commis ce massacre et les musulmans sont blâmés pour cela », a-t-il ajouté. Et le président de se dire perplexe quant au manque d’efficacité des services de renseignement dans la traque des coupables.

Certes, les dirigeants politiques en Turquie ont à plusieurs reprises condamné les attentats perpétrés contre Charlie Hebdo, le supermarché juif et la femme policier. Mais un récit parallèle a émergé dans le pays, celui proféré par les théoriciens de la conspiration qui reportent la responsabilité des massacres sur les agences de renseignement étrangères plutôt que sur les islamistes radicaux.

Un phénomène similaire s’est produit en Russie, qui a envoyé son ministre des Affaires étrangères, Sergei Lavrov, la représenter à la marche parisienne de dimanche.

« Blâmer les musulmans »
Phénomène particulièrement inquiétant, certaines de ces théories ont été approuvées par des personnalités des gouvernements turc et russe, signe de la montée du ressentiment et de la suspicion envers l’occident de ces deux pays très importants sur le plan géopolitique dans un contexte de tensions extrêmes sur l’Ukraine et le Moyen Orient.

En Turquie, le « double jeu » affiché par certaines personnalités est « dangereux », a fait observer au Financial Times Aron Stein, du Royal United Services Institute, un think-tank britannique. Tolérer « les opinions les plus folles » de votre base politique pose problème pour les condamnations qui se « jouent à l’échelle internationale », a-t-il expliqué.

Melih Gokcek, le maire d’Ankara affilié au parti au pouvoir AK, a ainsi assuré lundi que « le Mossad (les services de renseignement israéliens, ndlr) est certainement derrière ces incidents ». Il a également lié les attentats survenus en France à la reconnaissance de l’Etat palestinien.

Ali Sahin, membre du Parlement turc et porte-parole du parti AK, la semaine dernière, a pour sa part indiqué qu’il soupçonnait que ces massacres aient été commis dans le but de « blâmer les musulmans et l’islam ».

Les Etats-Unis montrés du doigt
En Russie, certains commentateurs pro-Kremlin désignent clairement les Etats-Unis. Le Komsomolskaïa Pravda, l’un des principaux tabloïds de la Russie, a ainsi titré : «Les Américains ont-ils semé la terreur à Paris ? » et posté sur son site une série d’interviews qui expliquent pourquoi Washington aurait pu organiser les attentats. Par exemple, Alexander Zhilin, un officiel du Kremlin, a assuré qu’ils avaient été commis par les Etats-Unis en représailles des propos tenus par le président François Hollande, qui, le 6 janvier dernier, réclamait de l’UE la levée des sanctions contre la Russie. Selon lui, Washington a diligenté les attentats pour consolider « rapidement » les intérêts américains et européens en Ukraine.

D’autres ont fait resurgir une théorie du complot populaire en Russie selon laquelle les services de renseignement américains étaient à l’origine de toute une série d’attentats terroristes, du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis aux tueries commises la semaine dernière à Paris.

« Depuis ces dix dernières années, ce que l’on nomme le terrorisme islamiste est sous le contrôle d’une des plus grandes agences de renseignement du monde », a affirmé pour sa part Alexei Martynov, directeur du think-thank International Institute for New States, à LIFEnews, un site Internet pro-Kremlin. « Je suis sûr que certains Américains sont responsables des attentats terroristes à Paris, ou en tout cas des islamistes qui les ont perpétré », a-t-il asséné.

Rudy Reichstadt: « Les jeunes sont les plus vulnérables »
Diana Saliceti

Libération

20 janvier 2015 à 20:06

INTERVIEW Pour Rudy Reichstadt, de Conspiracy Watch, les «mythes complotistes renvoient à des discours de haine» :

Fondateur du site internet Conspiracy Watch, qui se veut un «observatoire du conspirationnisme», Rudy Reichstadt décrypte les théories du complot.

Qu’est-ce qui distingue un complotiste d’un simple sceptique ?

Le sceptique, au sens noble du terme, examine les données d’un problème avec méthode et en essayant de s’affranchir de toute idée préconçue. Son instruction se fait à charge et à décharge. Le conspirationniste s’en distingue par le peu de cas qu’il fait des éléments susceptibles de contrarier sa thèse. Il va monter en épingle des faits prétendument troublants et passer sous silence des faits pourtant essentiels. Il y a là une mauvaise foi évidente.

Existe-t-il différents types de complotistes ?
Il y en a au moins trois. D’abord, les théoriciens «professionnels», qui réécrivent l’histoire à des fins propagandistes. Il s’agit d’une véritable entreprise de politisation qui peut même avoir une dimension mercantile : certains vivent de la théorie du complot. A l’autre bout du spectre, il y a le quidam méfiant à l’égard des sources d’informations traditionnelles et qui tombe dans le panneau : le récit falsifié conforte sa vision du monde. Enfin, il y a des activistes qui, sans être des pros du complotisme, ont la conviction qu’«on» leur ment en permanence, que les élites traditionnelles sont toutes corrompues. Ils deviennent des vecteurs de la théorie du complot, par exemple en fabriquant chez eux une vidéo conspirationniste, en intervenant sur les réseaux sociaux ou les forums, etc.

Quel public est le plus susceptible d’être touché ?
Les jeunes sont sans doute les plus vulnérables car ils ne disposent pas toujours des outils intellectuels leur permettant de résister à ces thèses. On sait qu’ils s’informent principalement sur Internet, sans forcément être à même de distinguer les sources d’information fiables et le reste. Depuis quelques années, les témoignages se multiplient d’enseignants et d’éducateurs dont la parole est remise en cause par des élèves qui développent des théories complotistes. Mais le conspirationnisme est loin de se limiter aux jeunes. Le phénomène traverse toute la société. Ce démon du soupçon ne se répandrait pas à une telle échelle s’il ne répondait pas à une demande sociale, peut-être à un besoin de «réenchantement du monde» par la théorie du complot.

Le registre s’est-il renouvelé ces dernières années ?
Pas vraiment. C’est toujours le même type de raisonnement et d’argumentation. La seule chose qui varie, c’est l’histoire racontée. Et encore : les complots sioniste ou Illuminati sont des thèmes récurrents. De plus, le discours des complotistes se veut infaillible : l’absence de preuves pour étayer leur thèse est pour eux un indice supplémentaire du complot.

Le complotisme est-il dangereux ?
Les mythes complotistes renvoient à des discours de haine. La désignation de boucs émissaires est un vecteur de radicalisation politique. Il y a aussi un enjeu démocratique : quand on ne partage plus la même réalité, le débat public devient un dialogue de sourds. Pour endiguer le complotisme, notamment chez les jeunes, il faut développer une pédagogie autour du pouvoir politique et de la connaissance. Il faut également les sensibiliser aux médias et développer des outils critiques par rapport aux images. Réfléchir et penser, cela s’apprend.

Recueilli par Diana SALICETI

Voir enfin:

Karl Popper : « Les dieux d’Homère remplacés par les monopoles, les capitalistes ou les impérialistes »
La société ouverte et ses ennemis, de Karl R. Popper
Extraits de Karl Popper, La société ouverte et ses ennemis (t. 2 : Hegel et Marx), éditions du Seuil, 1979 [1962-1966], pp. 67-68 (chapitre 14) :

Il existe – et c’est éclairant – une thèse opposée, que j’appellerai la thèse du complot (1), selon laquelle il suffirait, pour expliquer un phénomène social, de découvrir ceux qui ont intérêt à ce qu’il se produise. Elle part de l’idée erronée que tout ce qui se passe dans une société, guerre, chômage, pénurie, pauvreté, etc., résulte directement des desseins d’individus ou de groupes puissants. Idée très répandue et fort ancienne, dont découle l’historicisme ; c’est, sous sa forme moderne, la sécularisation des superstitions religieuses. Les dieux d’Homère, dont les complots expliquent la guerre de Troie, y sont remplacés par les monopoles, les capitalistes ou les impérialistes.

Je ne nie évidemment pas l’existence de complots. Ceux-ci se multiplient même chaque fois que des gens croyant à leur efficacité accèdent au pouvoir. Cependant, il est rare que ces complots réussissent à atteindre le but recherché, car la vie sociale n’est pas une simple épreuve de force entre groupes opposés, mais une action qui se déroule dans le cadre plus ou moins rigide d’institutions et de coutumes, et qui produit maintes réactions inattendues. Le rôle principal des sciences sociales est, à mon avis, d’analyser ces réactions et de les prévoir dans toute la mesure du possible.

Prenons un exemple simple de répercussions involontaires de nos actes : un homme qui veut acquérir une maison ne souhaite manifestement pas faire monter le prix des propriétés bâties ; pourtant, sa seule apparition sur le marché à titre d’acheteur agira en ce sens. En revanche, il est possible que, par un accroissement de leurs achats, les consommateurs contribuent à la baisse du prix de certains objets, en rendant plus profitable leur production en série. Or, selon la théorie de la conspiration, tout ce qui arrive a été voulu par ceux à qui cela profite. Opposés au psychologisme, ces exemples sont moins probants, car on peut y objecter que les répercussions constatées sont bien dues à des facteurs psychologiques : la connaissance par les vendeurs de l’intention des acheteurs et leur espoir d’en tirer des bénéfices. Reste que ce ne sont pas là des éléments fondamentaux de la nature humaine : ils dépendent de la situation de la société, et, plus précisément ici, de celle du marché.

Psychologism, Historicism and Conspiricy theories

Marx’s Method: Chapter 14: The Automony of Sociology

Extract from « The Open Society and Its Enemies Volume 2: Hegel and Marx » by Karl Raimund Popper (Originally published 1945) (Edition extracts taken from version published by Routledge and Kegan Paul, 5th Edition, 1973 reprint, ISBN 0 7100 4626 X) (Page 94 to 96)
(Ordering Routledge books) | (Also refer to versions published by Princton University Press – Open Society Vol 1. | Open Society Vol 2.)

« The fact that psychologism is forced to operate with the idea of a psychological origin of society constitutes in my opinion a decisive argument against it. But it is not the only one. Perhaps the most important criticism of psychologism is that it fails to understand the main task of explanatory social sciences.

This task is not, as the historicist believes, the prophecy of the future course of history. It is, rather, the discovery and explanation of the less obvious dependencies, which stand in the way of social action – the study, as it were, of the unwieldiness, the resilence or the brittleness of the social stuff, or its resistance to our attempts to mould it and to work with it.

In order to make my point clear, I shall briefly describe a theory which is widely help but which assumes what I consider the very opposite of the true aim of social sciences; I call it the ‘conspiracy theory of society’. It is the view that an explanation of a social phenomenon consists in the discovery of the men or groups who are interested in the occurrence of this phenomenon (sometimes it is a hidden interest which has first to be revealed), and who have planned and conspired to bring it about.

This view of the aims of the social sciences arises, of course, from the mistaken theory, that, whatever happens in society – especially happenings such as war, unemployment, poverty, shortages, which people as a rule dislike – is the result of direct design by some poweful individuals and groups. This theory is widely help; it is older even than historicism (which, as shown by its primitive theistic form, is a derivative of the conspiracy theory). In its modern forms it is, like modern historicism, and a certain modern attitude towards ‘natural laws’, a typical result of the secularisation of a religious superstition. The belief in the Homeric gods whose conspiracies explain the history of the Trojan War is gone. The gods are abandoned. But their place if filled by powerful men or groups – sinister pressure groups whose wickedness is responsible for all the evils we suffer from – such as the Learned Elders of Zion, or the monopolists, or the capitalists, or the imperialists.

I do not wish to imply that conspiracies never happen. On the contrary, they are typical social phenomena. They become important, for example, whenever people who believe in the conspiracy theory get into power. And people who sincerely believe that they know how to make heaven on earth are most likely to adopt the conspiracy teory, and to get involved in a counter-conspiracy theory against non-existing conspirators. For the only explanation of their failure to produce their heaven is the evil intention of the Devil, who has a vested interest in hell.

Conspiracies occur, it must be admitted. But the striking fact which, in spite of their occurrence, disproved the conspiracy theory is that few of these conspiracies are ultimately successful. Conspirators rarely consummate their conspiracy.

Why is this so? Why do achievements differ so widely from aspirations? Because this is usually the case in social life, conspiracy or no conspiracy. Social life is not only a trial of strength between opposing groups: it is action within a more or less resilent or brittle framework of institutions and traditions, and it creates – apart from any conscious counter-action – many unforseen reactions in this framework, some of them perhaps even unforseeable.

To try to analyse these reactions and to forsee them as far as possible is, I believe, the main task of the social sciences. It is the task of analysing the unintended social repercussions of intentional human actions – those repercussions whose significance is neglected both by conspiracy theory and by psychologism, as already indicated. An action which proceeds precisely according to intention does nto create a problem for social science (except that there may be a need to explain why is this particular case no unintended repercussions occurred). One of the most primative economic actions may serve as an example in order to make the idea of unintended consequences of our actions quite clear. If a man wishes urgently to buy a house, we can safely assume that he does not wish to raise the market price of houses. But the very fact that he appears on the market as a buyer will tend to raise market prices. And analogous remarks hold for the seller. Or to take an example from a very different field, if a man decides to insure his life, he is unlikely to have the intention of encouraging some people to invest their money in insurance shares. But he will do so nevertheless. We see here clearly that not all consequences of our actions are intended consequences; and accordingly, that the conspiracy theory of society cannot be true because it amounts to the assertion that all results, even those which at first sight do not seem to be intended by anybody, are the intended results of the actions of people who are interested in these results.

The examples given do not refute psychologism as easily as they refute the conspiracy theory, for one can argue that it is the seller’s knowledge of the buyer’s presence in the market, and their hope of getting a higher price – in other words, psychological factors – which explain the reprecussions described. This, of course, is quite true; but we must not forget that this knowledge and this hope are not ultimate data of human nature, and that they are, in their turn, explicable in terms of the social situation – the market situation. »

Voir par ailleurs:

Charlie Hebdo: des fonctionnaires aussi ont refusé de respecter la minute de silence
Sabah Kemel Kaddouri
Le Figaro

15/01/2015 à 18:14

Signalés à Lille et à Paris, les quatre agents ont été suspendus de leurs fonctions et risquent la radiation. L’un d’eux est sous le coup d’une plainte pour apologie du terrorisme après avoir jugé «compréhensible» l’acte meurtrier des frères Kouachi.

Malaise dans la fonction publique. Plusieurs agents ont refusé de respecter la minute de silence jeudi dernier en hommage aux victimes de Charlie Hebdo, assassinées en pleine conférence de rédaction par les frères Kouachi. Cette fois, il n’est plus question d’adolescents défiants ou en manque de repères, scolarisés dans les écoles de la République. Il s’agit d’adultes assermentés, recrutés par l’État. Pour l’heure, quatre cas ont été recensés sur le territoire. Les fonctionnaires sont originaires de Lille et Paris.

Jeudi, Martine Aubry, la maire PS de Lille, s’est emparée de l’affaire. Les personnes incriminées évoluent comme animateurs dans des écoles primaires. «Il s’avère qu’il y a trois personnes, vacataires, qui pour deux n’ont pas souhaité faire la minute de silence, sont sortis et l’ont expliqué. Le troisième a fait l’apologie du terrorisme en parlant d’un acte compréhensible au sujet de ces assassinats odieux de la part de ces fous», explique ce poids lourd du parti socialiste. Une procédure de radiation à leur encontre est en cours. «Dans un cas, nous avons porté plainte ce jeudi pour apologie du terrorisme», a ajouté Martine Aubry en marge de ses voeux à la presse. L’ancienne ministre du Travail a expliqué que «globalement, les choses [s’étaient] bien passées» dans les écoles de la ville. Au personnel municipal, elle a voulu rappelé sa volonté de «continuer à bien vivre ensemble, de respecter chacun», tout en opposant «fermeté» aux contrevenants.

Dans la capitale, la personne mise en cause est un agent de surveillance remplissant les missions de «pervenche». Cette dernière a ostensiblement refusé, devant ses collègues, d’observer l’hommage rendu par l’ensemble de ses confrères. Un proche d’Anne Hidalgo affirme au Figaro qu’à sa connaissance, «il n’y a aucun autre cas signalé dans Paris». La réponse de la préfecture de police n’a pas tardé. La contractuelle a été suspendue et devrait «rapidement» être traduite «en conseil de discipline». Elle risque la révocation. La hiérarchie décrit une employée «radicalisée, et qui se présentait assez souvent lors d’entretiens en portant le voile».

De Lille à Paris, les pouvoirs publics parlent «d’une faute grave». Le ministère de la Fonction publique, contacté par le Figaro, n’a pas encore réagi.

Voir aussi:

France: d’anciens militaires parmi les jihadistes français
David Thomson
RFI

C’est une information RFI. Une dizaine d’anciens militaires français sont aujourd’hui au combat sous une bannière jihadiste en Syrie en Irak. Ce matin en conférence de presse, Jean-Yves Le Drian confirme cette information RFI et parle de cas «extrêmement rares».
Une dizaine d’anciens militaires français sont aujourd’hui au combat sous une bannière jihadiste en Syrie et en Irak et la plupart combattent actuellement dans les rangs du groupe Etat islamique. L’un d’eux a d’ailleurs mis ses compétences militaires acquises sous le drapeau français au service d’un encadrement de jeunes jihadistes français. Il est en effet actuellement émir d’un groupe de Français dans la région de Deir Ezzor où il commande un groupe d’une dizaine de combattants français qu’il a formé au combat.

D’autres sont experts en explosifs, il s’agit de jeunes d’une vingtaine d’années. Certains sont convertis, d’autres issus de culture arabo-musulmane. Et parmi eux, il y a des anciens de la Légion étrangère ou d’anciens parachutistes. Certains de ces jihadistes ont eux-mêmes annoncé être d’anciens soldats français sur les réseaux sociaux. Ce mercredi matin, l’armée confirme l’existence de ces cas « très rares » au sein de l’armée.

Des individus évidemment plus dangereux que les autres puisqu’ils ont été formés en France. Ils connaissent les secrets de l’armée et ils font planer la crainte d’un attentat de type Fort Hood aux Etats-Unis lorsqu’en 2009, un soldat américain proche d’al-Qaïda avait ouvert le feu sur ses camarades qui partaient pour l’Afghanistan. Treize soldats américains avaient été tués dans cet attentat.

Voir de plus:

Russian and Turkish conspiracy theories swirl after Paris attacks

Daniel Dombey in Istanbul and Courtney Weaver in Moscow

The Financial Times

January 12, 2015

Barely 24 hours after Ahmet Davutoglu, Turkey’s prime minister, joined millions marching in Paris to pay tribute to the 17 people killed by Islamist extremists, the country’s president struck a much more confrontational tone.

“The duplicity of the west is obvious,” Recep Tayyip Erdogan said at a press conference on Monday evening. “As Muslims we have never sided with terror or massacres: racism, hate speech, Islamophobia are behind these massacres.”

“The culprits are clear: French citizens undertook this massacre and Muslims were blamed for it,” he added.

Although political leaders in Turkey have repeatedly condemned the attacks on the Charlie Hebdo magazine, a Jewish supermarket and a policewoman, a parallel narrative has emerged in the country, with conspiracy theorists blaming the murders on foreign intelligence agencies rather than radical Islamists.

A similar phenomenon has occurred in Russia, which sent Sergei Lavrov, foreign minister, to Sunday’s march.

Some such theories have been endorsed by pro-government figures — highlighting the growing resentment and suspicion of the west in two strategically important countries at a time of rising tensions over Ukraine and the Middle East.

“In Turkey, at least, it looks dangerously like people are playing a double game,” said Aaron Stein of the Royal United Services Institute, a UK think-tank. “Issue condemnations that play internationally, even as you tolerate supporters pushing crazy opinions that appeal to your political base.”

Melih Gokcek, mayor of Ankara for the ruling AK party, said on Monday that “Mossad [the Israeli intelligence service] is definitely behind such incidents . . . it is boosting enmity towards Islam.” Mr Gokcek linked the attacks to French moves towards recognising Palestine.

Ali Sahin, a member of Turkey’s parliament and foreign affairs spokesman for the AK party, last week set out eight reasons why he suspected the killings were staged so that “the attack will be blamed on Muslims and Islam”.

Mehmet Gormez, director of the state-run religious affairs directorate, described the attacks as a “perception operation” that cynically used the symbols of Islam, although he later appeared to tone down his comments.

In his own remarks on Monday, Mr Erdogan added: “Games are being played throughout the Islamic world”. He expressed bewilderment that French intelligence services had not followed the culprits more effectively. However, he has mainly appeared to hint at a conspiracy behind the depiction of the killings rather than the murders themselves.

In Russia, some pro-Kremlin commentators sought to link the killings to geopolitical machinations by the US.

Komsomolskaya Pravda, one of Russia’s leading tabloids, ran the headline: “Did the Americans stage the terror attack in Paris?” and posted a series of interviews on its website that presented various reasons why Washington might have organised the attack.

 Voir enfin:

Why Has Critique Run out of Steam? From Matters of Fact to Matters of Concern
Bruno Latour

Critical Inquiry 30

The University of Chicago

Winter 2004

For Graham Harman. This text was written for the Stanford presidential lecture held at the humanities center, 7 Apr. 2003. I warmly thank Harvard history of science doctoral students for many ideas exchanged on those topics during this semester.

Wars. So many wars. Wars outside and wars inside.Culturalwars,science wars, and wars against terrorism. Wars against poverty and wars against the poor. Wars against ignorance and wars out of ignorance. My question is simple: Should we be at war, too, we, the scholars, the intellectuals? Is it really our duty to add fresh ruins to fields of ruins? Is it really the task of the humanities to add deconstruction to destruction? More iconoclasm to iconoclasm? What has become of the critical spirit? Has it run out of steam?

Quite simply, my worry is that it might not be aiming at the right target. To remain in the metaphorical atmosphere of the time, military experts constantly revise their strategic doctrines, their contingency plans, the size, direction, and technology of their projectiles, their smart bombs, their mis­siles; I wonder why we, we alone, would be saved from those sorts of revi­sions. It does not seem to me that we have been as quick, in academia, to prepare ourselves for new threats, new dangers, new tasks, new targets. Are we not like those mechanical toys thatendlesslymakethesamegesturewhen everything else has changed around them? Would it not be rather terrible if we were still training young kids—yes, young recruits, young cadets—for wars that are no longer possible, fighting enemies long gone, conquering territories that no longer exist, leaving them ill-equipped in the face of threats we had not anticipated, for which we are so thoroughly unprepared? Generals have always been accused of being on the ready one war late— especially French generals, especially these days. Would it be so surprising,

after all, if intellectuals were also one war late, one critique late—especially French intellectuals, especially now? It has been a long time, after all, since intellectuals were in the vanguard. Indeed, it has been a long time since the very notion of the avant-garde—the proletariat, the artistic—passed away, pushed aside by other forces, moved to the rear guard, or maybe lumped with the baggage train.1 We are still able to go through the motions of a critical avant-garde, but is not the spirit gone?

In these most depressing of times, these are some of the issues I want to press, not to depress the reader but to press ahead, to redirect our meager capacities as fast as possible. To prove my point, I have, not exactly facts, but rather tiny cues, nagging doubts, disturbing telltale signs. What has be­come of critique, I wonder, when an editorial in the New York Times con-tains the following quote?
Most scientists believe that [global] warming is caused largely by man-made pollutants that require strict regulation. Mr. Luntz [a Republican strategist] seems to acknowledge as much when he says that “the scien­tific debate is closing against us.” His advice, however, is to emphasize that the evidence is not complete.

“Should the public come to believe that the scientific issues are set­tled,” he writes, “their views about global warming will change accord­ingly. Therefore, you need to continue to make the lack of scientific certainty a primary issue.”2

Fancy that? An artificially maintained scientific controversy to favor a “brownlash,” as Paul and Anne Ehrlich would say.3
1.       On what happened to the avant-garde and critique generally, see Iconoclash: Beyond the Image Wars in Science, Religion, and Art, ed. Bruno Latour and Peter Weibel (Cambridge, Mass., 2002). This article is very much an exploration of what could happen beyond the image wars.

2.       “Environmental Word Games,” New York Times, 15 Mar. 2003, p. A16. Luntz seems to have been very successful; I read later in an editorial in the Wall Street Journal:

There is a better way [than passing a law that restricts business], which is to keep fighting on the merits. There is no scientific consensus that greenhouse gases cause the world’s modest global warming trend, much less whether that warming will do more harm than good, or whether we can even do anything about it.
Once Republicans concede that greenhouse gases must be controlled, it will only be a matter of time before they end up endorsing more economically damaging regulation. They could always stand on principle and attempt to educate the public instead. [“A Republican Kyoto,” Wall Street Journal, 8 Apr. 2003, p. A14.]
And the same publication complains about the “pathological relation” of the “Arab street” with truth!
3. Paul R. and Anne H. Ehrlich, Betrayal of Science and Reason: How Anti-Environmental Rhetoric Threatens Our Future (Washington, D.C., 1997), p. 1.
´
Bruno Latour teaches sociology at the E cole des Mines in Paris.

Do you see why I am worried? I myself have spent some time in the past trying to show “‘the lack of scientific certainty’” inherent in the construction of facts. I too made it a “‘primary issue.’” But I did not exactly aim at fooling the public by obscuring the certainty of a closed argument—or did I? After all, I have been accused of just that sin. Still, I’d like to believe that, on the contrary, I intended to emancipate the public from prematurely naturalized objectified facts. Was I foolishly mistaken? Have things changed so fast?
In which case the danger would no longer be coming from an excessive confidence in ideological arguments posturing as matters of fact—as we have learned to combat so efficiently in the past—but from an excessive distrust of good matters of fact disguised as bad ideological biases! While we spent years trying to detect the real prejudices hidden behind the ap­pearance of objective statements, do we now have to reveal the real objective and incontrovertible facts hidden behind the illusion of prejudices? And yet entire Ph.D. programs are still running to make sure that good American kids are learning the hard way that facts are made up, that there is no such thing as natural, unmediated, unbiased access to truth, that we are always prisoners of language, that we always speak from a particular standpoint, and so on, while dangerous extremists are using the very same argument of social construction to destroy hard-won evidence that could save our lives. Was I wrong to participate in the invention of this field known as science studies? Is it enough to say that we did not really mean what we said? Why does it burn my tongue to say that global warming is a fact whether you like it or not? Why can’t I simply say that the argument is closed for good?
Should I reassure myself by simply saying that bad guys can use any weapon at hand, naturalized facts when it suitsthemandsocialconstruction when it suits them? Should we apologize for having been wrong all along? Or should we rather bring the sword of criticism to criticism itself and do a bit of soul-searching here: what were we really after when we were sointent on showing the social construction of scientific facts? Nothing guarantees, after all, that we should be right all the time. There is no sure ground even for criticism.4 Isn’t this what criticism intended to say: that there is no sure ground anywhere? But what does it mean when this lack of sure ground is taken away from us by the worst possible fellows as an argument against the things we cherish?
Artificially maintained controversies are not the only worrying sign.

4. The metaphor of shifting sand was used by neomodernists in their critique of science studies; see A House Built on Sand: Exposing Postmodernist Myths about Science, ed. Noretta Koertge (Oxford, 1998). The problem is that the authors of this book looked backward, attempting to reenter the solid rock castle of modernism, and not forward to what I call, for lack of a better term, nonmodernism.
What has critique become when a French general, no, a marshal of critique, namely, Jean Baudrillard, claims in a published book that the Twin Towers destroyed themselves under their own weight, so to speak, undermined by the utter nihilism inherent in capitalism itself—as if the terrorist planes were pulled to suicide by the powerful attraction of this black hole of noth­ingness?5 What has become of critique when a book that claims that no plane ever crashed into the Pentagon can be a bestseller? I am ashamed to say that the author was French, too.6 Remember the good old days when revisionism arrived very late, after the facts had been thoroughly estab­lished, decades after bodies of evidence had accumulated? Now we have the benefit of what can be called instant revisionism. The smoke of the event has not yet finished settling before dozens of conspiracy theories begin revising the official account, adding even more ruins to the ruins, adding even more smoke to the smoke. What has become of critique when my neighbor in the little Bourbonnais village where I live looks down on me as someone hopelessly naı¨ve because I believe that the United States had been attacked by terrorists? Remember the good old days when university professors could look down on unsophisticated folks because those hillbillies naı¨vely believed in church, motherhood, and apple pie? Things have changed a lot, at least in my village. I am now the one who naı¨vely believes in some facts because I am educated, while the other guys are too unsophisticated to be gullible: “Where have you been? Don’t you know that the Mossad and the CIA did it?” What has become of critique when someone as eminent as Stanley Fish, the “enemy of promises” as Lindsay Waters calls him, believes he defends science studies, my field, by comparing the laws of physics to the rules of baseball?7 What has become of critique when there is a whole in­dustry denying that the Apollo program landed on the moon? What has become of critique when DARPA uses for its Total Information Awareness project the Baconian slogan Scientia est potentia? Didn’t I read that some­where in Michel Foucault? Has knowledge-slash-power been co-opted of late by the National Security Agency? Has Discipline and Punish become the bedtime reading of Mr. Ridge (fig. 1)?
Let me be mean for a second. What’s the real difference between con­spiracists and a popularized, that is a teachable version of social critique inspired by a too quick reading of, let’s say, a sociologist as eminent asPierre
1.       See Jean Baudrillard, “The Spirit of Terrorism” and “Requiem for the Twin Towers” (New York, 2002).

2.       See Thierry Meyssan, 911: The Big Lie (London, 2002). Conspiracy theories have always existed; what is new in instant revisionism is how much scientific proof they claim to imitate.

3.       See Lindsay Waters, Enemy of Promises (forthcoming); see also Nick Paumgarten, “Dept. of Super Slo-Mo: No Flag on the Play,” The New Yorker, 20 Jan. 2003, p. 32.

figure 1.
Bourdieu (to be polite I will stick with the French field commanders)? In both cases, you have to learn to become suspicious of everything people say because of course we all know that they live in the thralls of a completeillusio of their real motives. Then, after disbelief has struck and an explanation is requested for what is really going on, in both cases again it is the sameappeal to powerful agents hidden in the dark acting always consistently, continu­ously, relentlessly. Of course, we in the academy like to use more elevated causes—society, discourse, knowledge-slash-power, fields of forces, em­pires, capitalism—while conspiracists like to portray a miserable bunch of greedy people with dark intents, but I find something troublingly similar in the structure of the explanation, in the first movement of disbelief and, then, in the wheeling of causal explanations coming out of the deep dark below. What if explanations resorting automatically to power, society, dis-course had outlived their usefulness and deteriorated to the point of now
feeding the most gullible sort of critique?8 Maybe I am taking conspiracy theories too seriously, but it worries me to detect, in those mad mixtures of knee-jerk disbelief, punctilious demands for proofs, and free use of pow­erful explanation from the social neverland many of the weapons of social critique. Of course conspiracy theories are an absurd deformation of our own arguments, but, like weapons smuggled through a fuzzy border to the wrong party, these are our weapons nonetheless. In spite of all the defor­mations, it is easy to recognize, still burnt in the steel, our trademark: Made in Criticalland.
Do you see why I am worried? Threats might have changed so much that we might still be directing all our arsenal east or west while the enemy has now moved to a very different place. After all, masses of atomic missiles are transformed into a huge pile of junk once the question becomes how to defend against militants armed with box cutters or dirty bombs. Whywould it not be the same with our critical arsenal, with the neutron bombs of de-construction, with the missiles of discourse analysis? Or maybe it is that critique has been miniaturized like computers have. I have always fancied that what took great effort, occupied huge rooms, cost a lot of sweat and money, for people like Nietzsche and Benjamin, can be had for nothing, much like the supercomputers of the 1950s, which used to fill large halls and expend a vast amount of electricity and heat, but now are accessible for a dime and no bigger than a fingernail. As the recent advertisement of a Hol­lywood film proclaimed, “Everything is suspect . . . Everyone is for sale . . . And nothing is what it seems.”
What’s happening to me, you may wonder? Is this a case of midlife crisis? No, alas, I passed middle age quite a long time ago. Is this a patrician spite for the popularization of critique? As if critique should be reserved for the elite and remain difficult and strenuous, like mountain climbing or yacht­ing, and is no longer worth the trouble if everyone can do it for a nickel? What would be so bad with critique for the people? We have been com­plaining so much about the gullible masses, swallowing naturalized facts, it would be really unfair to now discredit the same masses for their, what should I call it, gullible criticism? Or could this be a case of radicalism gone mad, as when a revolution swallows its progeny? Or, rather, havewebehaved
8. Their serious as well as their popularized versions have the defect of using society as an already existing cause instead of as a possible consequence. This was the critique that Gabriel Tarde always made against Durkheim. It is probably the whole notion of social and society that is responsible for the weakening of critique. I have tried to show that in Latour, “Gabriel Tarde and the End of the Social,” in The Social in Question: New Bearings in History and the Social Sciences, ed. Patrick Joyce (London, 2002), pp. 117–32.
like mad scientists who have let the virus of critique out of the confines of their laboratories and cannot do anything now to limit its deleterious ef­fects; it mutates now, gnawing everything up, even the vessels in which it is contained? Or is it an another case of the famed power of capitalism for recycling everything aimed at its destruction? As Luc Boltanski and Eve Chiapello say, the new spirit of capitalism has put to good use the artistic critique that was supposed to destroy it.9 If the dense and moralist cigar­smoking reactionary bourgeois can transform him-or herself into a free­floating agnostic bohemian, moving opinions, capital, and networks from one end of the planet to the other without attachment, why would he or she not be able to absorb the most sophisticated tools of deconstruction, social construction, discourse analysis, postmodernism, postology?
In spite of my tone, I am not trying to reverse course, to become reac­tionary, to regret what I have done, to swear that I will never be a construc­tivist any more. I simply want to do what every good military officer, at regular periods, would do: retest the linkages between the new threats he or she has to face and the equipment and training he or she should have in order to meet them—and, if necessary, to revise from scratch the whole paraphernalia. This does not mean for us any more than it does for the officer that we were wrong, but simply that history changes quickly and that there is no greater intellectual crime than to address with the equipment of an older period the challenges of the present one. Whatever the case, our critical equipment deserves as much critical scrutiny as the Pentagon budget.

My argument is that a certain form of critical spirit has sent us down the wrong path, encouraging us to fight the wrong enemies and, worst of all, to be considered as friends by the wrong sort of allies because of a little mistake in the definition of its main target. The question was never to get away from facts but closer to them, not fighting empiricism but, on the con­trary, renewing empiricism.
What I am going to argue is that the critical mind, if it is to renew itself and be relevant again, is to be found in the cultivation of a stubbornlyrealist attitude—to speak like William James—but a realism dealing with what I will call matters of concern, not matters of fact. The mistake we made, the mistake I made, was to believe that there was no efficient way to criticize matters of fact except by moving away from them and directing one’s at­tention toward the conditions that made them possible. But this meant ac­cepting much too uncritically what matters of fact were. Thiswas remaining too faithful to the unfortunate solution inherited from the philosophy of
9. See Luc Boltanski and Eve Chiapello, Le Nouvel Esprit du capitalisme (Paris, 1999).
Immanuel Kant. Critique has not been critical enough in spite of all its sore­scratching. Reality is not defined by matters of fact. Matters of fact are not all that is given in experience. Matters of fact are only very partial and, I would argue, very polemical, very political renderings of matters ofconcern and only a subset of what could also be called statesof affairs. It is thissecond empiricism, this return to the realist attitude, that I’d like to offer as the next task for the critically minded.
To indicate the direction of the argument, I want to show that while the Enlightenment profited largely from the disposition of a very powerful de­scriptive tool, that of matters of fact, which were excellent for debunking quite a lot of beliefs, powers, and illusions, it found itself totally disarmed once matters of fact, in turn, were eaten up by the same debunking impetus. After that, the lights of the Enlightenment were slowly turned off, and some sort of darkness appears to have fallen on campuses. My question is thus: Can we devise another powerful descriptive tool that deals this time with matters of concern and whose import then will no longer be to debunk but to protect and to care, as Donna Haraway would put it? Is it really possible to transform the critical urge in the ethos of someone who adds reality to matters of fact and not subtract reality? To put it another way, what’s the difference between deconstruction and constructivism?
“So far,” you could object, “the prospect doesn’t look verygood, andyou, Monsieur Latour, seem the person the least able to deliver on this promise because you spent your life debunking what the other more polite critics had at least respected until then, namely matters of fact and science itself. You can dust your hands with flour as much as you wish, the black fur of the critical wolf will always betray you; your deconstructing teeth have been sharpened on too many of our innocent labs—I mean lambs!—for us to believe you.” Well, see, that’s just the problem: I have written about a dozen books to inspire respect for, some people have said to uncritically glorify, the objects of science and technology, of art, religion, and, more recently, law, showing every time in great detail the complete implausibility of their being socially explained, and yet the only noise readers hear is the snapping of the wolf’s teeth. Is it really impossible to solve the question,towritenot matter-of-factually but, how should I say it, in a matter-of-concern way?10
Martin Heidegger, as every philosopher knows, has meditated many times on the ancient etymology of the word thing. We are now all aware that in all the European languages, including Russian, there is a strong connec­
10. This is the achievement of the great novelist Richard Powers, whose stories are a careful and, in my view, masterful enquiry into this new “realism.” Especially relevant for this paper is Richard Powers, Plowing the Dark (New York, 2000).
tion between the words for thing and a quasi-judiciary assembly. Icelanders boast of having the oldest Parliament, which they call Althing, and you can still visit in many Scandinavian countries assembly places that are desig­nated by the word Ding or Thing. Now, is this not extraordinary that the banal term we use for designating what is out there, unquestionably,athing, what lies out of any dispute, out of language, is also the oldest word we all have used to designate the oldest of the sites in which our ancestors didtheir dealing and tried to settle their disputes?11 A thing is, in one sense, an object out there and, in another sense, an issue very much in there, at any rate, a gathering. To use the term I introduced earlier now more precisely, the same word thing designates matters of fact and matters of concern.
Needless to say, although he develops this etymology at length, this is not the path that Heidegger has taken. On the contrary, all his writing aims to make as sharp a distinction as possible between, on the one hand, objects, Gegenstand, and, on the other, the celebrated Thing. The handmade jug can be a thing, while the industrially made can of Coke remains an object. While the latter is abandoned to the empty mastery of science and technology, only the former, cradled in the respectful idiom of art, craftsmanship, and poetry, could deploy and gather its rich set of connections.12 This bifurca­tion is marked many times but in a decisive way in his book on Kant:
Up to this hour such questions have been open. Their questionability is concealed by the results and the progress of scientific work. One of these burning questions concerns the justification and limits of mathe­
matical formalism in contrast to the demand for an immediate return  to intuitively given nature.13
What has happened to those who, like Heidegger, have tried to find their ways in immediacy, in intuition, in nature would be too sad to retell—and is well known anyway. What is certain is that those pathmarks off the beaten track led indeed nowhere. And, yet, Heidegger, when he takes the jug se­riously, offers a powerful vocabulary to talk also about the object hedespises so much. What would happen, I wonder, if we tried to talk about the object of science and technology, the Gegenstand, as if it had the rich and com­plicated qualities of the celebrated Thing?
The problem with philosophers is that because their jobs are so hard they
11. See the erudite study by the remarkable French scholar of Roman law, Yan Thomas, “Res, chose et patrimoine (note sur le rapport sujet-objet en droit romain),” Archives de philosophie du droit 25 (1980): 413–26.
12. See Graham Harman, Tool-Being: Heidegger and the Metaphysics of Objects (Chicago, 2002).
13. Martin Heidegger, What Is a Thing? trans. W. B. Barton, Jr., and Vera Deutsch (Chicago, 1967), p. 95.
drink a lot of coffee and thus use in their arguments an inordinate quantity of pots, mugs, and jugs—to which, sometimes, they might add the occa­sional rock. But, as Ludwik Fleck remarked long ago, their objects

are never complicated enough; more precisely, they are never simultaneously made through a complex history and new, real, and interesting participants in the universe.14 Philosophy never deals with the sort of beings we in science studies have dealt with. And that’s why the debates between realism and relativism never go anywhere. As Ian Hacking has recently shown, the en­gagement of a rock in philosophical talk is utterly different if you take a banal rock to make your point (usually to lapidate a passing relativist!) or if you take, for instance, dolomite, as he has done so beautifully.15 The first can be turned into a matter of fact but not the second. Dolomite is so beau­tifully complex and entangled that it resists being treated as a matter of fact. It too can be described as a gathering; it too can be seen as engaging the fourfold. Why not try to portray it with the same enthusiasm, engagement, and complexity as the Heideggerian jug? Heidegger’s mistake is not to have treated the jug too well, but to have traced a dichotomy between Gegenstand and Thing that was justified by nothing except the crassest of prejudices.
Several years ago another philosopher, much closer to the history of sci­ence, namely Michel Serres, also French, but this time as foreign to critique as one can get, meditated on what it would mean to take objects of science in a serious anthropological and ontological fashion. It is interestingtonote that every time a philosopher gets closer to an object of science that is at once historical and interesting, his or her philosophy changes, and the spec­ifications for a realist attitude become, at once, more stringent and com­pletely different from the so-called realist philosophy of science concerned with routine or boring objects. I was reading his passage on the Challenger disaster in his book Statues when another shuttle, Columbia, in early 2003 offered me a tragic instantiation of yet another metamorphosis of an object into a thing.16
What else would you call this sudden transformation of a completely mastered, perfectly understood, quite forgotten by the media, taken-for­granted, matter-of-factual projectile into a sudden shower of debris falling
1.       Although Fleck is the founder of science studies, the impact of his work is still very much in the future because he has been so deeply misunderstood by Thomas Kuhn; see Thomas Kuhn, foreword to Ludwik Fleck, Genesis and Development of a Scientific Fact (1935; Chicago, 1979), pp. vii–xi.

2.       See Ian Hacking, The Social Construction of What? (Cambridge, Mass., 1999), in particular the last chapter.

3.       See Michel Serres, Statues: Le Second Livre des fondations (Paris, 1987). On the reason why Serres was never critical, see Serres with Latour, Conversations on Science, Culture, and Time, trans. Roxanne Lapidus (Ann Arbor, Mich., 1995).

on the United States, which thousands of people tried to salvage in the mud and rain and collect in a huge hall to serve as so many clues in a judicial scientific investigation? Here, suddenly, in a stroke, an object had become a thing, a matter of fact was considered as a matter of great concern. If a thing is a gathering, as Heidegger says, how striking to see how it can sud­denly disband. If the “thinging of the thing” is a gathering that always con­nects the “united four, earth and sky, divinities and mortals, in the simple onefold of their self-unified fourfold,”17 how couldthere be abetterexample of this making and unmaking than this catastrophe unfolding all its thou­sands of folds? How could we see it as a normal accident of technology when, in his eulogy for the unfortunate victims, your president said: “The crew of the shuttle Columbia did not return safely to Earth; yet we can pray that all are safely home”?18 As if no shuttle ever moved simply in space, but also always in heaven.
This was on C-Span 1, but on C-Span 2, at the very same time, early February 2003, another extraordinary parallel event was occurring. This time a Thing—with a capital T—was assembled to try to coalesce, to gather in one decision, one object, one projection of force: a military strike against Iraq. Again, it was hard to tell whether this gathering was a tribunal, a par­liament, a command-and-control war room, a rich man’s club, a scientific congress, or a TV stage. But certainly it was an assembly where matters of great concern were debated and proven—except there was much puzzle-ment about which type of proofs should be given and how accurate they were. The difference between C-Span 1 and C-Span 2, as I watched them with bewilderment, was that while in the case of Columbiawe hadaperfectly mastered object that suddenly was transformed into a shower of burning debris that was used as so much evidence in an investigation, there, at the United Nations, we had an investigation that tried to coalesce, in one uni­fying, unanimous, solid, mastered object, masses of people, opinions, and might. In one case the object was metamorphosed into a thing; in the sec­ond, the thing was attempting to turn into an object. We could witness, in one case, the head, in another, the tail of the trajectory through which mat­ters of fact emerge out of matters of concern. In both cases we were offered a unique window into the number of things that have to participate in the gathering of an object. Heidegger was not a very good anthropologist of science and technology; he had only four folds, while the smallest shuttle, the shortest war, has millions. How many gods, passions, controls, insti­
1.       Heidegger, “The Thing,” Poetry, Language, Thought, trans. Albert Hofstadter (New York, 1971), p. 178.

2.       “Bush Talking More about Religion: Faith to Solve the Nation’s Problems,” CNN website, 18 Feb. 2003, http://www.cnn.com/2003/ALLPOLITICS/02/18/bush.faith/

tutions, techniques, diplomacies, wits have to be folded to connect “earth and sky, divinities and mortals”—oh yes, especially mortals. (Frightening omen, to launch such a complicated war, just when such a beautifully mas­tered object as the shuttle disintegrated into thousands of pieces of debris raining down from the sky—but the omen was not heeded; gods nowadays are invoked for convenience only.)
My point is thus very simple: things have become Things again, objects have reentered the arena, the Thing, in which they have to be gathered first in order to exist later as what stands apart. The parenthesis that we can call the modern parenthesis during which we had, on the one hand, a world of objects, Gegenstand, out there, unconcerned by any sort of parliament, fo­rum, agora, congress, court and, on the other, a whole set of forums, meet­ing places, town halls where people debated, has come to a close. What the etymology of the word thing—chose, causa, res, aitia—had conserved for us mysteriously as a sort of fabulous and mythical past has now become, for all to see, our most ordinary present. Things are gathered again. Was it not extraordinarily moving to see, for instance, in the lower Manhattan recon­struction project, the long crowds, the angry messages, the passionate emails, the huge agoras, the long editorials that connected so many people to so many variations of the project to replace the Twin Towers? As the architect Daniel Libeskind said a few days before the decision, building will never be the same.
I could open the newspaper and unfold the number of former objects that have become things again, from the global warming case I mentioned earlier to the hormonal treatment of menopause, to the work of Tim Lenoir, the primate studies of Linda Fedigan and Shirley Strum, or the hyenas of my friend Steven Glickman.19
Nor are those gatherings limited to the present period as if only recently objects had become so obviously things. Every day historians ofsciencehelp us realize to what extent we have never been modern because they keep revising every single element of past matters of fact from Mario Biagioli’s Galileo, Steven Shapin’s Boyle, and Simon Schaffer’s Newton, to the in­credibly intricate linkages between Einstein and Poincare´ that Peter Galison has narrated in his latest masterpiece.20 Many others of course could be cited, but the crucial point for me now is that what allowed historians, phi­
19. Serres proposed the word quasi-object to cover this intermediary phase between things and objects—a philosophical question much more interesting than the tired old one of the relation between words and worlds. On the new way animals appear to scientists and the debate it triggers, see Primate Encounters: Models of Science, Gender, and Society, ed. Shirley Strum and Linda Fedigan (Chicago, 2000), and Vinciane Despret, Quand le loup habitera avec l’agneau (Paris, 2002).

20. See Peter Galison, Einstein’s Clocks, Poincare´’s Maps: Empires of Time (New York, 2003).
losophers, humanists, and critics to trace the difference between modern and premodern, namely, the sudden and somewhat miraculousappearance of matters of fact, is now thrown into doubt with the merging of matters of fact into highly complex, historically situated, richly diverse matters of concern. You can do one sort of thing with mugs, jugs, rocks, swans, cats, mats but not with Einstein’s Patent Bureau electric coordination of clocks in Bern. Things that gather cannot be thrown at you like objects.

And, yet, I know full well that this is not enough because, no matter what we do, when we try to reconnect scientific objects with their aura, their crown, their web of associations, when we accompany them back to their gathering, we always appear to weaken them, not to strengthen their claim to reality. I know, I know, we are acting with the best intentions intheworld, we want to add reality to scientific objects, but, inevitably, through a sort of tragic bias, we seem always to be subtracting some bit from it. Like a clumsy waiter setting plates on a slanted table, every nice dish slides down and crashes on the ground. Why can we never discover the same stubborn­ness, the same solid realism by bringing out the obviously webby, “thingy” qualities of matters of concern? Why can’t we ever counteract the claim of realists that only a fare of matters of fact can satisfy their appetite and that matters of concern are much like nouvelle cuisine—nice to look at but not fit for voracious appetites?
One reason is of course the position objects have been given in most social sciences, a position that is so ridiculously useless that if it is employed, even in a small way, for dealing with science, technology, religion, law, or literature it will make absolutely impossible any serious consideration of objectivity—I mean of “thinginess.” Why is this so? Let me try to portray the critical landscape in its ordinary and routine state.21
We can summarize, I estimate, 90 percent of the contemporary critical scene by the following series of diagrams that fixate the object at only two positions, what I have called the fact position and the fairy position—fact and fairy are etymologically related but I won’t develop this point here. The fairy position is very well known and is used over and over again by many social scientists who associate criticism with antifetishism. The role of the critic is then to show that what the naı¨ve believers are doing with objects is simply a projection of their wishes onto a material entity that does nothing at all by itself. Here they have diverted to their petty use the prophetic ful­
21. I summarize here some of the results of my already long anthropological inquiry into the iconoclastic gesture, from Latour, We Have Never Been Modern, trans. Catherine Porter (Cambridge, Mass., 1993) to Pandora’s Hope: Essays on the Reality of Science Studies (Cambridge, Mass., 1999) and of course Iconoclash.

figure 2.
mination against idols “they have mouths and speak not, they have ears and hear not,” but they use this prophecy to decry the very objects of belief— gods, fashion, poetry, sport, desire, you name it—to which naı¨ve believers cling with so much intensity.22 And then the courageous critic, who alone remains aware and attentive, who never sleeps, turns those false objectsinto fetishes that are supposed to be nothing but mere empty white screens on which is projected the power of society, domination, whatever. The naı¨ve believer has received a first salvo (fig. 2).
But, wait, a second salvo is in the offing, and this time it comes from the fact pole. This time it is the poor bloke, again taken aback, whose be­havior is now “explained” by the powerful effects of indisputable matters of fact: “You, ordinary fetishists, believe you are free but, in reality, you are acted on by forces you are not conscious of. Look at them, look, you blind idiot” (and here you insert whichever pet facts the social scientists fancy to work with, taking them from economic infrastructure, fields of discourse, social domination, race, class, and gender, maybe throwing in some neurobiology, evolutionary psychology, whatever, provided they act as indisputable facts whose origin, fabrication, mode of development are left unexamined) (fig. 3).
Do you see now why it feels so good to be a critical mind? Why critique,
22. See William Pietz, “The Problem of the Fetish, I,” Res 9 (Spring 1985): 5–17, “The Problem of the Fetish, II: The Origin of the Fetish” Res 13 (Spring 1987): 23–45, and “The Problem of the Fetish, IIIa: Bosman’s Guinea and the Enlightenment Theory of Fetishism,” Res 16 (Autumn 1988): 105–23.

figure 3.
this most ambiguous pharmakon, has become such a potent euphoricdrug? You are always right! When naı¨ve believers are clinging forcefully to their objects, claiming that they are made to do things because of their gods, their poetry, their cherished objects, you can turn all of those attachments into so many fetishes and humiliate all the believers by showing that it is nothing but their own projection, that you, yes you alone, can see. But as soon as naı¨ve believers are thus inflated by some belief in their own importance, in their own projective capacity, you strike them by a second uppercut and humiliate them again, this time by showing that, whatever they think, their behavior is entirely determined by the action of powerful causalitiescoming from objective reality they don’t see, but that you, yesyou, theneversleeping critic, alone can see. Isn’t this fabulous? Isn’t it really worth going to gradu­ate school to study critique? “Enter here, you poor folks. After arduousyears of reading turgid prose, you will be always right, you will never be taken in any more; no one, no matter how powerful, will be able to accuse you of naı¨vete´, that supreme sin, any longer? Better equipped than Zeus himself you rule alone, striking from above with the salvo of antifetishism in one hand and the solid causality of objectivity in the other.” The only loser is the naı¨ve believer, the great unwashed, always caught off balance (fig. 4).
Is it so surprising, after all, that with such positions given to the object, the humanities have lost the hearts of their fellow citizens, that they had to retreat year after year, entrenching themselves always further in the narrow barracks left to them by more and more stingy deans? The Zeus of Critique rules absolutely, to be sure, but over a desert.

figure 4.
One thing is clear, not one of us readers would like to see our own most cherished objects treated in this way. We would recoil in horror at the mere suggestion of having them socially explained, whether we deal in poetry or robots, stem cells, blacks holes, or impressionism, whether we are patriots, revolutionaries, or lawyers, whether we pray to God or put our hope in neuroscience. This is why, in my opinion, those of us who tried to portray sciences as matters of concern so often failed to convince; readers have con­fused the treatment we give of the former matters of fact with the terrible fate of objects processed through the hands of sociology, cultural studies, and so on. And I can’t blame our readers. What social scientists do to our favorite objects is so horrific that certainly we don’t want them to come any nearer. “Please,” we exclaim, “don’t touch them at all! Don’t try to explain them!” Or we might suggest more politely: “Why don’t you go furtherdown the corridor to this other department? They have bad facts to account for; why don’t you explain away those ones instead of ours?” And this is the reason why, when we want respect, solidity, obstinacy, robustness, we all prefer to stick to the language of matters of fact no matter its well-known defects.
And yet this is not the only way because the cruel treatment objects un­dergo in the hands of what I’d like to call critical barbarity is rather easy to undo. If the critical barbarian appears so powerful, it is because the two mechanisms I have just sketched are never put together in one single dia­gram (fig. 5). Antifetishists debunk objects they don’t believe in by showing the productive and projective forces of people; then, without ever making

figure 5.
the connection, they use objects they do believe in to resort to the causalist or mechanist explanation and debunk conscious capacities of people whose behavior they don’t approve of. The whole rather poor trick that allows critique to go on, although we would never confine our own valuables to their sordid pawnshop, is that there is never any crossover between the two lists of objects in the fact position and the fairy position. This is why you can be at once and without even sensing any contradiction (1) an antifetishist for everything you don’t believe in—for the most part religion, popular culture, art, politics, and so on; (2) an unrepentant positivist for all the sci­ences you believe in—sociology, economics, conspiracy theory, genetics, evolutionary psychology, semiotics, just pick your preferred field of study; and (3) a perfectly healthy sturdy realist for what you really cherish—and of course it might be criticism itself, but also painting, bird-watching, Shakespeare, baboons, proteins, and so on.
If you think I am exaggerating in my somewhat dismal portrayal of the critical landscape, it is because we have had in effect almost no occasion so far to detect the total mismatch of the three contradictory repertoires— antifetishism, positivism, realism—because we carefully manage to apply them on different topics. We explain the objects we don’t approve of by treating them as fetishes; we account for behaviors we don’t like by disci­pline whose makeup we don’t examine; and we concentrate our passionate interest on only those things that are for us worthwhile matters of concern. But of course such a cavalier attitude with such contradictory repertoires is not possible for those of us, in science studies, who have to deal with states

of affairs that fit neither in the list of plausible fetishes—because everyone, including us, does believe very strongly in them—nor in the list of undis­putable facts because we are witnessing their birth, their slow construction, their fascinating emergence as matters of concern. The metaphor of the Copernican revolution, so tied to the destiny of critique, has always been for us, science students, simply moot. This is why, with more than a good dose of field chauvinism, I consider this tiny field so important; it is the little rock in the shoe that might render the routine patrol of the critical barbar­ians more and more painful.
The mistake would be to believe that we too have given a social expla­nation of scientific facts. No, even though it is true that at first we tried, like good critics trained in the good schools, to use the armaments handed to us by our betters and elders to crack open—one of their favorite expres­sions, meaning to destroy—religion, power, discourse, hegemony. But, for­tunately (yes, fortunately!), one after the other, we witnessed that the black boxes of science remained closed and that it was rather the tools that lay in the dust of our workshop, disjointed and broken. Put simply, critique was useless against objects of some solidity. You can try the projective game on UFOs or exotic divinities, but don’t try it on neurotransmitters, on gravi­tation, on Monte Carlo calculations. But critique is also useless when it be­gins to use the results of one science uncritically, be it sociology itself, or economics, or postimperialism, to account for the behavior of people. You can try to play this miserable game of explaining aggression by invoking the genetic makeup of violent people, but try to do that while dragging in, at the same time, the many controversies in genetics, including evolutionary theories in which geneticists find themselves so thoroughly embroiled.23
On both accounts, matters of concern never occupy the two positions left for them by critical barbarity. Objects are much too strong to be treated as fetishes and much too weak to be treated as indisputable causal expla­nations of some unconscious action. And this is not true of scientific states of affairs only; this is our great discovery, what made science studiescommit such a felicitous mistake, such a felix culpa. Once you realize that scientific objects cannot be socially explained, then you realize too that the so-called weak objects, those that appear to be candidates for the accusation of an­tifetishism, were never mere projections on an empty screen either.24 They
1.       For a striking example, see Jean-Jacques Kupiec and Pierre Sonigo, Ni Dieu ni ge`ne: Pour une autre the´orie de l’he´re´dite´ (Paris, 2000); see also Evelyn Fox-Keller, The Century of the Gene (Cambridge, Mass., 2000).

2.       I have attempted to use this argument recently on two most difficult types of entities, Christian divinities (Latour, Jubiler ou les tourments de la parole religieuse [Paris, 2002]) and law (Latour, La Fabrique du droit: Une Ethnographie du Conseil d’E ´tat [Paris, 2002]).

too act, they too do things, they too make you do things. It is not only the objects of science that resist, but all the others as well, those that were sup­posed to have been ground to dust by the powerful teeth of automated re­flex-action deconstructors. To accuse something of being a fetish is the ultimate gratuitous, disrespectful, insane, and barbarous gesture.25
Is it not time for some progress? To the fact position, to the fairyposition, why not add a third position, a fair position? Is it really asking too much from our collective intellectual life to devise, at least once a century, some new critical tools? Should we not be thoroughly humiliated to see that mili­tary personnel are more alert, more vigilant, more innovative than we, the pride of academia, the cre`medelacre`me, who go on ceaselessly transform­ing the whole rest of the world into naı¨ve believers, into fetishists, into hap­less victims of domination, while at the same time turning them into the mere superficial consequences of powerful hidden causalities coming from infrastructures whose makeup is never interrogated? All the while being intimately certain that the things really close to our hearts would in no way fit any of those roles. Are you not all tired of those “explanations”? I am, I have always been, when I know, for instance, that the God to whom I pray, the works of art I cherish, the colon cancer I have been fighting, the piece of law I am studying, the desire I feel, indeed, the very book I am writing could in no way be accounted for by fetish or fact, nor by any combination of those two absurd positions?
To retrieve a realist attitude, it is not enough to dismantle critical weap­ons so uncritically built up by our predecessors as we would obsolete but still dangerous atomic silos. If we had to dismantle social theory only, it would be a rather simple affair; like the Soviet empire, those big totalities have feet of clay. But the difficulty lies in the fact that they are built on top of a much older philosophy, so that whenever we try to replace matters of fact by matters of concern, we seem to lose something along the way. It is like trying to fill the mythical Danaid’s barrel—no matter what we put in it, the level of realism never increases. As long as we have not sealed the leaks, the realist attitude will always be split; matters of fact take the best part, and matters of concern are limited to a rich but essentially void or irrelevant history. More will always seem less. Although I wish to keep this paper short, I need to take a few more pages to deal with ways to overcome this bifurcation.

Alfred North Whitehead famously said, “The recourse to metaphysics is
25. The exhibition in Karlsruhe, Germany, Iconoclash, was a sort of belated ritual in order to atone for so much wanton destruction.
like throwing a match into a powder magazine. It blows up the whole arena.”26 I cannot avoid getting into it because I have talked so much about weapon systems, explosions, iconoclasm, and arenas.Of all themodernphi­losophers who tried to overcome matters of fact, Whitehead is the only one who, instead of taking the path of critique and directing his attention away from facts to what makes them possible as Kant did; or adding something to their bare bones as Husserl did; or avoiding the fate of their domination, their Gestell, as much as possible as Heidegger did; tried to get closer to them or, more exactly, to see through them the reality that requested a new re­spectful realist attitude. No one is less a critic than Whitehead, in all the meanings of the word, and it’s amusing to notice that the only pique he ever directed against someone else was against the other W., the one considered, wrongly in my view, as the greatest philosopher of the twentieth century, not W. as in Bush but W. as in Wittgenstein.
What set Whitehead completely apart and straight on our path is that he considered matters of fact to be a very poor rendering of what is given in experience and something that muddles entirely the question, What is there? with the question, How do we know it? as Isabelle Stengers hasshown recently in a major book about Whitehead’s philosophy.27 Those who now mock his philosophy don’t understand that they have resigned themselves to what he called the “bifurcation of nature.” They have entirely forgotten what it would require if we were to take this incredible sentence seriously: “For natural philosophy everything perceived is in nature. We may not pick up and choose. For us the red glow of the sunset should be as much part of nature as are the molecules and electric waves by which men of science would explain the phenomenon” (CN, pp. 28–29).

All subsequent philosophies have done exactly the opposite: they have picked and chosen, and, worse, they have remained content with that lim­ited choice. The solution to this bifurcation is not, as phenomenologists would have it, adding to the boring electric waves the rich lived world of the glowing sun. This would simply make the bifurcation greater. The so­lution or, rather, the adventure, according to Whitehead, is to dig much further into the realist attitude and to realize that matters of fact are totally implausible, unrealistic, unjustified definitions of what it is to deal with things:
1.       Alfred North Whitehead, The Concept of Nature (Cambridge, 1920), p. 29; hereafter abbreviated CN.

2.       See Isabelle Stengers, Penser avec Whitehead: Une Libre et sauvage cre´ation de concepts (Paris, 2002), a book which has the great advantage of taking seriously Whitehead’s science as well as his theory of God.

Thus matter represents the refusal to think away spatial and temporal characteristics and to arrive at the bare concept of an individual entity.  It is this refusal which has caused the muddle of importing the mere pro­cedure of thought into the fact of nature. The entity, bared of all charac­teristics except those of space and time, has acquired a physical status as  the ultimate texture of nature; so that the course of nature is conceived  as being merely the fortunes of matter in its adventure through space.
[CN,p.20]

It is not the case that there would exist solid matters of fact and that the next step would be for us to decide whether they will be used to explain something. It is not the case either that the other solution is to attack, criti­cize, expose, historicize those matters of fact, to show that they are made up, interpreted, flexible. It is not the case that we should rather flee out of them into the mind or add to them symbolic or cultural dimensions; the question is that matters of fact are a poor proxy of experience and of ex­perimentation and, I would add, a confusing bundle of polemics, of epis­temology, of modernist politics that can in no way claim to represent what is requested by a realist attitude.28

Whitehead is not an author known for keeping the reader wide awake, but I want to indicate at least the direction of the new critical attitude with which I wish to replace the tired routines of most social theories.
The solution lies, it seems to me, in this promising word gathering that Heidegger had introduced to account for the “thingness of the thing.”Now, I know very well that Heidegger and Whitehead would have nothing to say to one another, and, yet, the word the latter used in Process and Reality to describe “actual occasions,” his word for my matters of concern, is the word societies. It is also, by the way, the word used by Gabriel Tarde, the real founder of French sociology, to describe all sorts of entities. It is close enough to the word association that I have used all along to describe the objects of science and technology. Andrew Pickering would use the words “mangle of practice.”29 Whatever the words, what is presented here is an entirely different attitude than the critical one, not a flight into the condi­tions of possibility of a given matter of fact, not the addition of something

28. That matters of fact represent now a rather rare and complicated historical rendering of experience has been made powerfully clear by many writers; see, for telling segments of this history, Christian Licoppe, La Formation de la pratique scientifique: Le Discours de l’expe´rience en France et en Angleterre (1630–1820) (Paris, 1996); Mary Poovey, A History of the Modern Fact: Problems of Knowledge in the Sciences of Wealth and Society (Chicago, 1999); Lorraine Daston and Katherine Park, Wonders and the Order of Nature, 1150–1750 (New York, 1998); and Picturing Science, Producing Art, ed. Caroline A. Jones, Galison, and Amy Slaton (New York, 1998).
29. See Andrew Pickering, The Mangle of Practice: Time, Agency, and Science (Chicago, 1995).

more human that the inhumane matters of fact would have missed, but, rather, a multifarious inquiry launched with the tools of anthropology, philosophy, metaphysics, history, sociology to detect how many participants are gathered in a thing to make it exist and to maintain its existence.Objects are simply a gathering that has failed—a fact that has not been assembled according to due process.30 The stubbornness of matters of fact in the usual scenography of the rock-kicking objector—“It is there whether you like it or not”—is much like the stubbornness of political demonstrators: “the U.S., love it or leave it,” that is, a very poor substitute for any sort of vibrant, articulate, sturdy, decent, long-term existence.31 A gathering, thatis,athing, an issue, inside a Thing, an arena, can be very sturdy, too, on the condition that the number of its participants, its ingredients, nonhumans as well as humans, not be limited in advance.32 It is entirely wrong to divide the col­lective, as I call it, into the sturdy matters of fact, on the one hand, and the dispensable crowds, on the other. Archimedes spoke for a whole tradition when he exclaimed: “Give me one fixed point and I will move the Earth,” but am I not speaking for another, much less prestigious but maybe as re­spectable tradition, if I exclaim in turn “Give me one matter of concern and I will show you the whole earth and heavens that have to be gathered tohold it firmly in place”? For me it makes no sense to reserve the realist vocabulary for the first one only. The critic is not the one who debunks, but the one who assembles. The critic is not the one who lifts the rugs from under the feet of the naı¨ve believers, but the one who offers the participants arenas in which to gather. The critic is not the one who alternates haphazardly be­tween antifetishism and positivism like the drunk iconoclast drawn by Goya, but the one for whom, if something is constructed, then it means it is fragile and thus in great need of care and caution. I am aware that to get at the heart of this argument one would have to renew also what it means to be a constructivist, but I have said enough to indicate the direction of critique, not away but toward the gathering, the Thing.33 Not westward,but, so to speak, eastward.34
1.       See Latour, Politics of Nature: How to Bring the Sciences into Democracy, trans. Porter (Cambridge, Mass., 2004).

2.       See the marvelously funny rendering of the realist gesture in Malcolm Ashmore, Derek Edwards, and Jonathan Potter, “The Bottom Line: The Rhetoric of Reality Demonstrations,” Configurations 2 (Winter 1994): 1–14.

3.       This is the challenge of a new exhibition I am curating with Peter Weibel in Karlsruhe and that is supposed to take place in 2004 under the provisional title “Making Things Public.” This exhibition will explore what Iconoclash had simply pointed at, namely, beyond the image wars.

4.       This paper is a companion of another one: Latour, “The Promises of Constructivism,” in Chasing Technoscience: Matrix for Materiality, ed. Don Ihde and Evan Selinger (Bloomington, Ind., 2003), pp. 27–46.

5.       This is why, although I share all of the worries of Thomas de Zengotita, “Common Ground: Finding Our Way Back to the Enlightenment,” Harper’s 306 (Jan. 2003): 35–45, I think he is

The practical problem we face, if we try to go that new route, is to as­sociate the word criticism with a whole set of new positive metaphors, ges­tures, attitudes, knee-jerk reactions, habits of thoughts. To begin with this new habit forming, I’d like to extract another definition of critique from the most unlikely source, namely, Allan Turing’s original paper on thinking machines.35 I have a good reason for that: here is the typical paper about formalism, here is the origin of one of the icons—to use a cliche´ of anti­fetishism—of the contemporary age, namely, the computer, and yet, if you read this paper, it is so baroque, so kitsch, it assembles such an astounding number of metaphors, beings, hypotheses, allusions, that there is no chance that it would be accepted nowadays by any journal. Even Social Text would reject it out of hand as another hoax! “Not again,” they would certainly say, “once bitten, twice shy.” Who would take a paper seriously that statessome­where after having spoken of Muslim women, punishment of boys, extra­sensory perception: “In attempting to construct such machines we should not be irreverently usurping [God’s] power of creating souls, any more than we are in the procreation of children: rather we are, in either case, instru­ments of His will providing mansions for the souls that He creates” (“CM,”
p. 443).
Lots of gods, always in machines. Remember how Bush eulogized the crew of the Columbia for reaching home in heaven, if not home on earth? Here Turing too cannot avoid mentioning God’s creative power when talk­ing of this most mastered machine, the computer that he has invented. That’s precisely his point. The computer is in for many surprises; you get out of it much more than you put into it. In the most dramatic way,Turing’s paper demonstrates, once again, that all objects are born things, all matters of fact require, in order to exist, a bewildering variety of matters of con­cern.36 The surprising result is that we don’t master what we, ourselves,have fabricated, the object of this definition of critique:37

entirely mistaken in the direction of the move he proposes back to the future; to go back to the “natural” attitude is a sign of nostalgia.
35. See A.M. Turing, “Computing Machinery and Intelligence,” Mind 59 (Oct. 1950): 433–60; hereafter abbreviated “CM.” See also what Powers in Galatea 2.2 (New York, 1995) did with this paper; this is critique in the most generous sense of the word. For the context of this paper, see Andrew Hodges, Alan Turing: The Enigma (New York, 1983).
36. A nonformalist definition of formalism has been proposed by Brian Rotman, Ad Infinitum: The Ghost in Turing’s Machine: Taking God out of Mathematics and Putting the Body Back In (Stanford, Calif., 1993).
37. Since Turing can be taken as the first and best programmer, those who believe in defining machines by inputs and outputs should meditate his confession:
Machines take me by surprise with great frequency. This is largely because I do not do sufficient calculation to decide what to expect them to do, or rather because, although I do a calculation, I do it in a hurried, slipshod fashion, taking risks. Perhaps I say to myself, “I suppose the voltage here ought to be the same as there: anyway let’s assume it is.” Naturally I
Let us return for a moment to Lady Lovelace’s objection, which stated that the machine can only do what we tell it to do. One could say that a man can “inject” an idea into the machine, and that it will respond to a certain extent and then drop into quiescence, like a piano string struck by a hammer. Another simile would be an atomic pile of less than criti­cal size: an injected idea is to correspond to a neutron entering the pile from without. Each such neutron will cause a certain disturbance which eventually dies away. If, however, the size of the pile is sufficiently in­creased, the disturbance caused by such an incoming neutron will very likely go on and on increasing until the whole pile is destroyed. Is there a corresponding phenomenon for minds, and is there one for ma­chines? There does seem to be one for the human mind. The majority of them seem to be “sub-critical,” i.e. to correspond in this analogy to piles of sub-critical size. An idea presented to such a mind will on average give rise to less than one idea in reply. A smallish proportion are super­critical. An idea presented to such a mind may give rise to a whole “the­ory” consisting of secondary, tertiary and more remote ideas. Animals’ minds seem to be very definitely sub-critical. Adhering to this analogy we ask, “Can a machine be made to be super-critical?” [“CM,” p. 454]
We all know subcritical minds, that’s for sure! What would critique do if it could be associated with more, not with less, with multiplication, not subtraction. Critical theory died away long ago; can we become critical again, in the sense here offered by Turing? That is, generating more ideas than we have received, inheriting from a prestigious critical tradition but not letting it die away, or “dropping into quiescence” like a piano no longer struck. This would require that all entities, including computers, cease to be objects defined simply by their inputs and outputs and become again things, mediating, assembling, gathering many more folds than the “united four.” If this were possible then we could let the critics come ever closer to the matters of concern we cherish, and then at last we could tell them: “Yes, please, touch them, explain them, deploy them.” Then we would have gone for good beyond iconoclasm.
am often wrong, and the result is a surprise for me for by the time the experiment is done these assumptions have been forgotten. These admissions lay me open to lectures on the subject of my vicious ways, but do not throw any doubt on my credibility when I testify to the surprises I experience. [“CM,” pp. 450–51]
On this nonformalist definition of computers, see Brian Cantwell Smith, On the Origin of Objects (Cambridge, Mass., 1997).

Un commentaire pour Théories du complot: A Grigny, on n’est pas Charlie (Many of the weapons of social critique: The Homeric gods have been replaced by the Learned Elders of Zion)

  1. […] Et comment aussi ne pas s’émerveiller, entre deux manifestations anti-israéliennes y compris avec le drapeau noir de l’Etat islamique, de l’incroyable esprit critique et sagacité de nos nouveaux maitres du soupçon … […]

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