Fallait-il réagir, ou choisir le silence ? Le 13 janvier, sur France Culture, le linguiste et essayiste Jean-Claude Milner a eu des mots qui ont fait sursauter plus d’un auditeur. Evoquant de façon tout à fait incidente le sociologue Pierre Bourdieu et son ouvrage les Héritiers, paru en 1963, il déclare : «J’ai ma thèse sur ce que veut dire « les héritiers » chez Bourdieu : « les héritiers », c’est les Juifs.» Puis : «Je crois que c’est un livre antisémite.» Un propos tenu en direct, dans le cadre de l’émission Répliques, animée par Alain Finkielkraut. Lequel, en entendant la «thèse» de son invité, ne masque pas sa surprise mais reste dans une prudente expectative : «Ah bon ! Oh là, là ! Ecoutez, comme vous le dites très brutalement, peut-être faudra-t-il consacrer une autre émission à cette question.» Jean Claude Milner conclut sa digression : «Je laisse de côté ce point.» Alain Finkielkraut opine : «Laissez-le de côté.»

Pétition. Devant l’énormité de la déclaration, les proches de Pierre Bourdieu ont hésité. Finalement, ils ont décidé de rendre publique une pétition de protestation (1). «Ces propos ne mériteraient pas qu’on les relève tant ils sont absurdes et ridicules, peut-on y lire. Mais, à force de manier l’injure n’importe comment, ce sont les actes et les paroles réellement antisémites ou racistes que l’on banalise.» Simultanément, la veuve et les trois enfants du sociologue ont demandé un droit de réponse à France Culture pour marquer leur «profonde indignation» et dénoncé l’attitude d’Alain Finkielkraut, coupable à leurs yeux de ne pas avoir critiqué le fond du propos de Jean-Claude Milner qui, dès lors, en «assume la pleine et entière responsabilité», écrivent-ils.

Interrogé par Libération, Jean-Claude Milner se justifie en critiquant l’analyse bourdieusienne de l’école et des concours comme mécanisme de reproduction des élites. «Les Héritiers m’ont toujours fait penser à une anecdote que Sartre rapporte dans la Question juive. Un jeune Français « de souche » qui vient de rater l’agrégation s’étonne qu’un dénommé Bloch soit, lui, arrivé premier. Je pense que tout le fil de la pensée de Bourdieu sur l’école et le collège vise à ce que plus jamais un Bloch ne puisse arriver premier à l’agrégation. En dévaluant les concours méritocratiques, il signifie à tous les enfants d’origine étrangère ­ les Juifs, les Italiens et les Espagnols hier, les Maghrébins aujourd’hui ­ que l’école n’est pas la voie d’accès à la communauté française. On en a la preuve par les effets des réformes de l’école inspirées de sa pensée et dont on voit les résultats aujourd’hui pour les jeunes maghrébins.»

«Effets xénophobes». «Ceux que Bourdieu appelait les héritiers sont précisément ceux qui n’ont aucun héritage et pour qui l’école était la seule voie d’accès possible à l’intégration. Je ne prête à Bourdieu aucune intention xénophobe, mais je pense que les positions qu’il a défendues ont des effets xénophobes», poursuit Milner. Mais alors pourquoi avoir parlé d’antisémitisme ? «Comme d’autres, Bourdieu a entretenu l’illusion d’un rapport particulier des Juifs avec le savoir élitiste. Mais ce qui est antisémite, c’est sa critique de ce savoir comme une voie d’accès dans la société française. Je ne crois pas qu’il ait de très bonnes intentions à l’égard des Juifs», répond-il, sans donner d’exemple à l’appui de cet énoncé. Avant d’ajouter : «Et puis, peut-être qu’il est bon de sortir les gens de leur sommeil dogmatique.» Une provocation, en somme.

(1) Lire en page 33 le texte complet et la liste des premiers signataires.

Voir également:

Des intellectuels répliquent à Jean-Claude Milner

Jean Birnbaum

Le Monde

08.02.2007

Depuis plusieurs semaines, la famille de Pierre Bourdieu (1930-2002), ses fidèles et ses amis aussi, étaient en émoi : pouvaient-ils laisser passer la provocation du linguiste Jean-Claude Milner, qui mettait gravement en cause la mémoire du sociologue, professeur au Collège de France ? Le 13 janvier, dans l’émission « Répliques », sur FranceCulture, animée par Alain Finkielkraut, M. Milner avait soudain qualifié de « livre antisémite » Les Héritiers. Les étudiants et la culture, l’un des maîtres-ouvrages de Bourdieu.

Dans un texte collectif publiée jeudi 8 février par Libération, plusieurs figures de la scène intellectuelle française, parmi lesquels les historiens Daniel Roche et Roger Chartier, l’anthropologue Françoise Héritier, la juriste Danièle Lochak ou le philosophe Jacques Bouveresse, ont finalement décidé de réagir contre des propos « absurdes et ridicules », qui sont selon eux « le symptôme de la vacuité du débat intellectuel et politique« .

Paru en 1964 aux éditions de Minuit et coécrit avec Jean-Claude Passeron, Les Héritiers livrait les résultats d’une enquête statistique consacrée à la composition sociale des étudiants, et donc à la reproduction des élites.

Bourdieu et Passeron tentaient d’y démontrer que les enfants issus des classes populaires étaient d’emblée écartés de l’université au profit des enfants de l’élite, lesquels avaient acquis leur « capital culturel » au sein de l’univers familial : « Pour les classes défavorisées, il s’agit purement et simplement d’une élimination », écrivaient-ils.

Peut-on qualifier cette enquête d’« antisémite », comme l’a fait brutalement Jean-Claude Milner à la radio ? Contacté par Le Monde jeudi matin, le linguiste parle d’une « provocation qui vise à faire penser » et affirme ne rien regretter : « Si cela fait relire de façon sérieuse et loyale les textes de Bourdieu, alors je n’ai fait que mon devoir. Car le livre de Bourdieu a eu des conséquences néfastes pour tous les enfants d’immigrés qui réussissaient, et qui étaient sommés de s’interroger : « Est-ce que finalement, je ne me suis pas conformé à un système de domination ? ». La passion qui anime ce livre, c’est celle-là, même si je ne prête pas à Bourdieu d’intention xénophobe. »

Le linguiste ajoute : « Ce qui me frappe, chez Bourdieu, c’est une stylistique générale, une forme de rhétorique qui consiste à employer les mots d’une manière détournée : il appelle « héritiers » des groupes qui n’ont aucun héritage, « noblesse d’Etat » quelque chose qui n’a rien à voir avec la noblesse. Moi-même, je suis l’exemple type de ce qu’on appelle l’élitisme méritocratique ! Or de quoi suis-je l’héritier ? Mes parents n’avaient pas d’argent, et le français n’était pas leur langue maternelle ! »