Blogs: L’information libre serait-elle… de droite ? (II)

31 mars, 2007

Liberty over ORTFEn ce 50e anniversaire du Traité de Rome et de la fondation de l’Europe…

Et pour ceux qui restent attachés aux valeurs qui ont fait l’Occident et le Monde libre et seraient à la recherche d’une information un peu plus pluraliste …

Il faut saluer à nouveau le gros travail de Georges Clavet (du site Esprit européen) qui des 300 sites francophones de droite qu’il avait classés en septembre dernier est passé au classement de 1000 sites francophones de réinformation.

Où, comme le montre le petit aperçu ci-dessous des 100 premiers, on voit bien, à côté des nombreux sites chrétiens et des quelques sites (nord) africains (sans parler des sites d’extrême-droite où la réinformation est certes toute relative), les bonnes places de nos amis suisses (bafweb, Monnerat, ajm) canadiens (devoir, libertyvox), belges (libre belgique) et israéliens (Guysen, Memri, JPost).

Petite question quand même: où est le seul journaliste d’un média important français (que je connaisse en tout cas) à s’être fait jeter pour non-conformité à la pensée unique anti-américaine lors de la Guerre d’Irak et qui a depuis son blog, Hertoghe (Carte de presse)?

1000 sites francophones de réinformation classés par audience (janvier 2007)

Pourquoi un classement des sites de réinformation ?

Ce classement répond à un grave constat : aujourd’hui l’information donnée par les grands médias (télévision, radios, journaux) dans des pays francophones, comme la France, la Belgique, et à un degré moindre le Québec est très largement dominée par les idéologies de gauche où on trouve toujours les mêmes idées toutes faites, souvent fausses et contraires aux règles élémentaires de la pluralité d’opinion. Ces médias sont devenus presque tous interchangeables entre eux, disent presque tous la même chose et se réfèrent tous à la même agence de presse d’état. D’ailleurs la plupart des journalistes sont issus obligatoirement de quelques écoles de journalisme avec un programme politique uniquement et fortement ancré à gauche quand ce n’est pas à la gauche de la gauche; D’après les sondages, ils se disent de gauche à plus de 80%. Et naturellement les règles déontologiques de neutralité et de sens critique ont été oubliées. A quelques exceptions près, il n’y a plus qu’un politiquement correct de bon aloi et qu’un conformisme avec une pensée unique extrémiste, essentiellement socialiste, tiers-mondiste, trotskiste, altermondialiste et naturellement antichrétienne.

Les idéologies imposées par les médias, sous différentes variantes, se résument essentiellement à deux idéologies principales : le socialisme et le mondialisme/anti-conservatisme/antichristianisme. La première idéologie veut imposer les utopies étatiques que sont l’”anti-discrimination” et le nivellement par l’égalitarisme et le collectivisme au moyen d’un l’état tentaculaire et omniprésent, mais souvent irresponsable avec son hyper fiscalité et ses bureaucraties pléthoriques nationales et bientôt européistes. Naturellement les idéologues socialistes ont vu dans la construction actuelle de l’Union Européenne dont les pouvoirs s’étendent continuellement, un moyen efficace d’étendre ou de maintenir leurs idées dirigistes et planificatrices, puisque celles-ci ne pourraient plus désormais être contrecarrées par la diversité et la concurrence entre les états nations ainsi que par la volonté des peuples. La seconde idéologie, dans le but plus ou moins conscient de faire naître un nouvel ordre mondial, veut détruire tout ce qui a trait à l’idée de nation et de culture et veut imposer le relativisme des valeurs, le multiculturalisme, le multi-ethnisme (1), l’immigrationisme sans limite et l’islamisation du pays. Ce faisant, cette action aboutissant au développement du communautarisme et de la violence ainsi qu’à la destruction lente de la société, elle aboutit progressivement à son but plus ou moins conscient qui est de détruire l’héritage, les valeurs morales et l’identité du pays.

Tout cela est d’autant plus insupportable que la France ou la région de Wallonie en Belgique, pour ne citer que ces deux exemples, sont en plus dirigés, au mépris de la volonté d’une majorité du peuple, par une des classes politiques la plus idéologiquement à gauche d’Europe et qui n’hésite plus pour se faire réélire à chaque fois avec la bienveillance des médias, à proposer un programme flou de réformes qu’elle sait qu’elle n’appliquera pas car contraire à son idéologie, ou à promettre tout et son contraire. La conséquence est une classe politique gouvernante, officiellement toujours démocrate mais ignorant complètement la volonté majoritaire du peuple (2), et une grave crise économique et sociale depuis des années, et cela malgré les alternances politiques (ou les fausses alternances).

Ainsi ce classement devrait intéresser tous ceux qui ne parviennent plus à écouter la présentation systématiquement déformée de l’actualité ou des idées politiques par ces grands médias traditionnels, ou qui veulent être tout simplement réinformés de ce qui se passe réellement dans leur propre pays, sans filtre idéologique, censure systématique de l’information ou diabolisation de ceux qui ne pensent pas comme il faudrait. Pour cela, il n’est plus nécessaire de lire uniquement la presse étrangère comme il y a quelques années. Une information plus objective et pluraliste est maintenant possible avec de nombreux médias francophones sur Internet. La chape de plomb imposée par le milieu politique et médiatique recule. Puisque les médias classiques ne veulent plus jouer leur rôle traditionnel de contre pouvoir, Internet peut dorénavant les remplacer sans problème et la liberté de la presse reprend une certaine réalité.

Que recouvrent ces sites de réinformation ?

Le point commun de ces sites est de combattre la censure permanente et la désinformation des médias traditionnels qui sont inspirés par les idéologies d’une certaine gauche extrémiste qui prétend vouloir imposer sa vision unique et virtuelle du monde. La majorité des sites indiqués sont donc des sites de droite, d’autres (agences de presse, sites de documentation, sites d’histoire…) ne sont ni de droite ni de gauche, enfin quelques sites pourraient être classés à gauche.

D’une manière générale, ils rejettent l’égalitarisme, le collectivisme d’état ou le multiculturalisme, imposés autoritairement par un gouvernement et une technocratie, et non par le peuple souverain, mais qui désintègrent la société et appauvrissent tout le monde. Ils ne veulent pas faire table rase du passé, créer un homme nouveau et citoyen du monde, lutter contre toutes les inégalités ou les “discriminations” naturelles ou changer l’ordre naturel ou la culture de la société. Leurs idées différentes sont largement complémentaires entre elles: le conservatisme n’est pas incompatible avec le christianisme ni avec le libéralisme (à l’exception des courants libéraux utopiques et très minoritaires qui prônent l’état mondial ou l’absence d’état ainsi que la disparition des frontières). Naturellement on peut être à la fois chrétien, conservateur, libéral et néoconservateur. De même, on peut être à fois régionaliste, souverainiste et pour un marché commun européen dans une Europe des nations (en appliquant le principe naturel de la subsidiarité) puisque, n’existant pas un peuple européen comme il n’y a pas un peuple asiatique, africain ou mondial…, un état européen supranational et omnipotent tel que défini dans les traités ne peut devenir qu’une construction politique sans démocratie et sans les peuples.

Critère de choix d’un site de réinformation pour le classement

Ce classement a été établi sans aucun parti pris pour tel ou tel courant de pensée. En particulier, ce classement inclut tous les sites trouvés relativement importants défendant des valeurs conservatrices, chrétiennes et/ou libérales, à l’exception des sites qui sont uniquement des forums, mais de nombreux sites ont pu être oubliés en particulier des sites culturels, chrétiens et des sites africains. En outre, dans le cas spécifique des sites qui suivent l’actualité et dont l’audience est inconnue, en général seuls les sites mis à jour récemment et régulièrement ont été indiqués.

Les chiffres d’audience sont établis essentiellement sur une moyenne de 3 à 2 mois jusqu’au mois de décembre via, par ordre de préférence, les compteurs du nombre de visites publiés par le site, les statistiques d’audience du site, enfin à défaut via le site “alexa.com”, sachant que les chiffres de ce site permettent de déterminer, par échantillonnage, une audience moins précise qu’avec les moyens précédents et présentent une marge d’erreur inévitable qui peut parfois être grande mais qui donne un bon ordre de grandeur dans la plupart des cas et plus particulièrement pour les grandes audiences. A noter également que ces statistiques ne sont qu’une indication et que l’audience peut varier de manière importante d’un mois à l’autre, en fonction de l’activité du site ou de l’intérêt des lecteurs. Ces chiffres ne donnent donc qu’une indication à une date donnée.

(1) Ethnie : “groupement humain dont l’unité repose sur une communauté de langue et de culture”; (2) Démocratie : “Gouvernement où le peuple exerce la souveraineté” (Larousse)

1
www.vatican.va (6 langues)
VAT
chrétien (bibliothèque)
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3,9
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2
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Europe
droit européen, traités (textes)
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7
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médecine
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11
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MAR
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Afrique
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BEL
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Chine
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site
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www.infoguerre.com
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géopolitique
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www.genethique.org (fr, en, es)
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bioéthique
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www.fdesouche.com
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conservateur
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123compteur
100
www.ajm.ch
SUI
conservateur
août-04
1800
1,5
analog.cx

Voir aussi:

109: Mena

129: Desinfos

139: Debriefing

141: Swissroll

150: le Devoir de précaution

162: UPJIF

164: Antifadas (hélas fermé, mais heureusement pas leurs archives)

178: PAF

187: Extreme-Centre

190: Les 4 vérités

205: ACMedias

207: Rockik

225: Primo-Europe

233: Daniel Pipes

259: Drzz

327: Checkpoint

338: Guy Sorman

342: Le gauchiste repenti

356: Mondes francophones

363: Amitiés Quebec-Israel

365: Gauche totalitaire

388: Denis Touret

418: Revue des deux mondes

456: Caccomo

493: Le Monde watch, Le Monde de Sisyphe

509: Sauvegarde retraites

537: Balagan

569: Alexandre Del Valle


Colonisation: Il n’y a pas eu de “génocide oublié” à Madagascar (No forgotten genocide in Madagascar)

29 mars, 2007
Madagascar 1947Nous faisons ce que nous avons reproché aux Allemands. Albert Camus (Combat, 1947)
Madagascar dont on a longtemps caché qu’on y a tué, en 1947, 100 000 indigènes en trois jours. Claude Simon (1997)

Concurrence des victimes et des mémoires, surenchère dans la repentance

En ce 60e anniversaire du début de la grande révolte de Madagascar, petit retour sur les accusations et les chiffres les plus fantaisistes qui continuent à circuler sur la répression dont elle fut l’objet.

Notamment, comme le rappelle l’historien Jean Fremigacci dans un récent numéro spécial de l’Histoire (repris en partie dans Le Monde), les accusations de “génocide oublié” ou d’ “Oradour malgache” ou les “100 000 morts” régulièrement mentionnés.

Même si, en plus des responsabilités coloniales dans les causes de l’insurrection (travail forcé, corruption, mauvaise gestion, manipulations électorales), il y a eu effectivement un certain nombre de cas avérés de crimes de guerre au début (un total estimé de 1 000 à 2 000, dont le mitraillage de 124 à 160 militants emprisonnés dans des wagons le 6 mai à Moramanga ou les massacres de Mananjary les 15 avril et 12 mai faisant une centaine de victimes dont 18 femmes et un groupe de prisonniers jetés d’avion, plus quelques autres ne dépassant jamais un cinquantaine de victimes).

Ainsi que quelque 5 000 à 6 000 insurgés tombés face aux militaires français.

Le gros des pertes eut lieu dans les zones tenues par les insurgés: 20 à 30 000 victimes de malnutrition et de maladie parmi les paysans pris entre les forces coloniales et les insurgés et chassés, sans ressources, dans les forêts par la guerre.

Surtout, il n’y a jamais eu de volonté exterminatrice et, avec un total de 10 000 victimes de morts violentes ou 30 à 40 000 si l’on ajoute les victimes indirectes (ce qui, sur une population totale de 4 millions et surtout 700 000 dans la principale région concernée, est déjà bien sûr une catastrophe en soi), on reste très loin des “89 000″ ou “100 000 victimes” claironnés partout.

Comme sur RFI lors de la visite de Chirac sur l’île il y a deux ans – certes après de nombreux historiens du fait qu’ils avaient été repris par les autorités de l’époque mais, semble-t-il, pour “alourdir le dossier d’accusation” contre les militants du MDRM.

Et jusque dans un entretien, dans Le Monde il y a dix ans, du prix Nobel de littérature Claude Simon – qui ajoutait même, pour faire bonne mesure, “en trois jours”, alors que l’insurrection avait duré 21 mois!

Sans compter que nombre de ces massacres étaient inter-malgaches ou des réactions de panique ou de vengeance de la part notamment de troupes sénégalaises ou suite à des pratiques rituelles mais révoltantes des insurgés (comme l’acharnement sur les cadavres, jusqu’à la mutilation ou le découpage en morceaux).

Article publié le 23 juillet 2005, réédité le 28 mars 2007
En 1947, l’armée française réprimait violemment l’insurrection
LE MONDE | 27.03.07 |

Il y a soixante ans précisément, le 29 mars 1947, commençait à Madagascar, alors colonie française, un soulèvement armé dont l’armée française allait mettre des mois à venir à bout, trois ans avant l’indépendance de la Grande Ile.

Tortures, exécutions sommaires furent le lot des “événements” de Madagascar, dont le souvenir, flou en France, est bien présent dans la mémoire collective malgache, surtout parmi les anciens. “Il y a eu évidemment des sévices et on a pris des sanctions. Il y a eu également des excès dans la répression. On a fusillé un peu à tort et à travers”, écrira dans son journal intime le président français de l’époque, Vincent Auriol, en juillet 1947, au plus fort de la répression. Deux mois auparavant, Albert Camus – l’un des rares intellectuels à avoir pris la mesure des événements – alertait les lecteurs de Combat : “Nous faisons [à Madagascar] ce que nous avons reproché aux Allemands.”

La révolte de 1947 était prévisible. “Pendant la deuxième guerre mondiale, l’administration française avait laissé des zones de l’île s’installer dans la dissidence. Le travail forcé, les réquisitions n’y étaient plus acceptés. C’est de là qu’a surgi la révolte de 1947″, explique l’historienne Françoise Raison-Jourde.

DÉSÉQUILIBRE ÉVIDENT DES FORCES

A la fin de mars 1946, ce qui n’était qu’une sorte de jacquerie animée par des sociétés secrètes se transforme en une révolte contre l’ordre colonial. Combien sont-ils à jaillir des campagnes et à partir à l’assaut des “chiens de Français” munis de sagaies, de talismans, de potions magiques concoctées par des sorciers ? Guère plus de 20 000. Un chiffre dérisoire pour chasser les 35 000 colons installés sur l’île – qui compte près de 4 millions d’habitants -, mais suffisant pour jeter l’effroi dans les esprits de Blancs paniqués aux récits d’atrocités commises ou inventées.

Pourtant, l’armée française est là. Pas bien nombreuse au début, elle reçoit des renforts – tirailleurs sénégalais, Légion étrangère – qui très vite vont lui permettre d’écraser les insurgés. Outre que les villes ne se sont pas révoltées, le déséquilibre des forces est par trop évident. Pour ne rien dire des méthodes.

L’épisode le plus barbare de la répression de 1947 – celui du train de Moramanga – en donne la mesure. Le 5 mai 1947, aux alentours de minuit, les militaires reçoivent l’ordre de tirer sur trois wagons plombés où sont enfermés 166 Malgaches. L’armée était convaincue que les insurgés préparaient un coup de force pour libérer les Malgaches. Par miracle, 71 prisonniers survivent. Incarcérés, torturés, affamés, ils sont exécutés le 8 mai, sans autre forme de procès. Un unique rescapé, laissé pour mort, racontera plus tard son calvaire et celui de ses camarades.

UN “COMPLOT DES NATIONALISTES” DU MDRM

Il est vrai que la presse française d’après-guerre n’est pas très curieuse – y compris Le Monde – sur ce qui se passe à des milliers de kilomètres de la métropole. Les journaux, dans l’ensemble, reprennent sans trop vérifier la thèse officielle et ignorent les victimes malgaches. On y parle d’abord des ” troubles “, des ” atrocités ” des insurgés ; puis on y disserte sur ” la présence française, condition de la prospérité ” de l’île.

Pour Paris, la révolte qui a agité la Grande Ile est un “complot des nationalistes” du Mouvement démocratique de la rénovation malgache (MDRM), une formation légale qui milite pour l’indépendance dans le cadre de l’Union française. Son audience est réelle : aux élections législatives de novembre 1946, le MDRM a raflé les trois sièges réservés aux “indigènes”. Vu de Paris, il était tentant d’en faire les boucs émissaires, au mépris de la vérité. Car le MDRM a désavoué l’insurrection et fustigé les “crimes barbares”. De même, ses chefs n’ont-ils pas lancé un appel au calme ?
Peine perdue. Désigné comme l’ennemi à abattre, le MDRM est dissous et ses chefs arrêtés. L’immunité parlementaire des trois jeunes députés est levée en prélude à un procès colonial qui, ouvert en juillet 1948, s’achèvera par de lourdes peines de prison, des condamnations à mort ou aux travaux forcés. Des peines qui seront ultérieurement commuées.

Il reste une question capitale : quel a été le nombre des victimes de la répression ? Les chiffres cités à l’époque devant l’Assemblée nationale parlaient de 80 000 morts, une estimation qui sera reprise comme parole d’évangile par les spécialistes comme Jacques Tronchon, l’auteur de L’Insurrection malgache de 1947 (éd. François Maspero). Encore récemment, l’écrivain Claude Simon évoquait ” Madagascar, dont on a longtemps caché qu’on y a tué, en 1947, 100 000 indigènes en trois jours “.

Le problème est que ces chiffres seraient faux, selon les dernières estimations de certains historiens. Maître de conférences à Paris-I- Sorbonne, Jean Fremigacci affirme, comme d’autres historiens, que le nombre de personnes tuées lors de l’insurrection n’a pas dépassé les 10 000 (dont 140 Blancs), auquel il convient d’ajouter le nombre de Malgaches morts de malnutrition ou de maladie dans les zones tenues par les insurgés.

” Cette surmortalité reste encore très difficile à évaluer, l’hypothèse la plus vraisemblable tournant autour de 20 000 à 30 000 morts”, écrit M. Fremigacci. Il n’y a pas eu de “génocide oublié” à Madagascar, conclut l’historien, mais une faute des dirigeants politiques qui, à Paris, se sont révélés incapables d’éviter un drame annoncé.

Jean-Pierre Tuquoi

Françoise Raison-Jourde, professeur émérite d’histoire à l’université Paris-VII
Françoise Raison-Jourde : “40 000 ou 89 000 morts, cela change peu la force du traumatisme”
Le Monde | 28.03.07 |

Nous nous apprêtons à célébrer le 60e anniversaire de l’insurrection malgache de 1947. Comment expliquez-vous la dureté avec laquelle la France a écrasé l’insurrection malgache ?

La crise indochinoise qui éclate en décembre 1946 a joué un rôle. S’y ajoute le fait que Madagascar, où vivaient des milliers de créoles “petits Blancs”, fonctionnait comme soupape pour la Réunion. Enfin cette île immense était pauvre mais prestigieuse.

La répression n’a pas été aussi impitoyable que celle d’Algérie, qui fut autrement organisée et terrible. Les Malgaches de l’Est ont d’abord été poussés à bout. En réaction, ils ont monté l’équivalent d’un maquis. La réaction française s’est faite en plusieurs temps, d’abord avec trop peu de troupes au moment de l’insurrection, puis avec des troupes mal armées et mal disposées, enfin avec une “guerre de fantassins”, comme en 14. A Madagascar, c’est le nombre des morts de civils réfugiés en forêt, frappés par la faim et les maladies, qui est le pire.

Il existe une polémique à propos du nombre de morts lors de l’insurrection et de la répression qui s’en est suivie. Combien y a-t-il eu de victimes ?

Le nombre donné par l’historien Jean Fremigacci dans un numéro récent du magazine L’Histoire paraît correct à notre milieu de spécialistes : 30 000 à 40 000 morts au lieu des 89 000 annoncés à l’époque par le haut commissaire de Madagascar. Ce chiffre avait l’avantage de terroriser les Malgaches. Aujourd’hui, les vieilles élites bourgeoises des Hautes Terres s’accrochent à ces chiffres. Mais que ce soit 40 000 ou 89 000, cela change peu la force du traumatisme…

On a parfois évoqué un “complot des parlementaires” (députés malgaches et élus au Conseil de la République), partisans de l’indépendance de l’île sous l’impulsion du Mouvement démocratique de la rénovation malgache (MDRM). Quel est votre sentiment ?

On s’accorde aujourd’hui pour dire qu’il n’y a eu complot ni de l’administration ni des parlementaires malgaches. Ceux-ci ont été chargés au maximum à leur procès, en juillet 1948. Ils ont nié avoir eu une responsabilité dans ces violences qui les ont horrifiés, et ont donc accusé la base. Ils se sont aussi soupçonnés entre eux, après avoir subi interrogatoires et violences. Une large partie du traumatisme vient de ce divorce entre tête du MDRM (citadine, lettrée) et la base.
(Françoise Raison-Jourde est professeur émérite d’histoire à l’université Paris-VII, auteure avec Pierrot Men de “Madagascar, la grande île secrète”, éd. Autrement.)

Propos recueillis par Gaïdz Minassian

La “pacification” malgache de 1947 avait fait 89 000 morts
Massacre colonial français : retour sur un sanglant silence

mardi 1er février 2005, par Barbara Vacher

89 000 morts à Madagascar au cours de la répression coloniale française en 1947-1948. Bilan officiel d’une des pages les plus noires de l’histoire de l’Ile Rouge et l’une des plus méconnues. Une révolte de 21 mois étouffée dans le sang qui, 48 ans plus tard, reste toujours l’objet d’études de la part des historiens. Retour sur ces sombres événements.

89 000 morts malgaches sur la grande Ile. C’était en 1947 à Madagascar. Une insurrection méconnue de l’histoire coloniale française. Que s’est-il exactement passé ? Tout commence le 29 mars 1947, dans la nuit de samedi à dimanche, où des camps de gendarmeries sont attaqués par des Malgaches à Moramanga, à Manakara ainsi que dans le Bas-Faraony. S’ensuit une rébellion longue de 21 mois qui se soldera en une liquidation, et des insurgés et du seul parti malgache membre de l’assemblée. Pourtant les circonstances et les instigateurs exacts de l’insurrection font aujourd’hui encore l’objet de doutes de la part des chercheurs, qui planchent sur cette période noire de l’histoire de Madagascar.

Intégrée à l’empire colonial français en 1896, Madagascar obtient le statut de territoire français d’outre-mer après la guerre, en 1946. L’île est alors dotée d’une assemblée élue, aux pouvoirs limités. Trois jeunes parlementaires malgaches, membres du Mouvement démocratique de la rénovation malgache (MDRM), parti à la fois nationaliste et pacifique, ont, par cette élection, obtenu des sièges dans les assemblées de la IVeme République. Une assise politique qui va réveiller la revendication indépendantiste.

L’insurrection, qui débute le 29 mars 1947, trouve sa source dans l’existence de sociétés secrètes, basées dans les forêts et aux points stratégiques du réseau ferroviaire. On sait que l’administration française était au courant. Cette nuit-là ne provoque pas pourtant d’émeutes populaires. Mais l’armée va opérer, dans l’anxiété, une répression aveugle. Dès avril, les autorités françaises font débarquer 18 000 hommes. Un corps expéditionnaire qui montera jusqu’à 30 000. Car la bataille se poursuit dans l’Est du pays, où deux zones de guérilla s’installent dans la grande forêt, pendant plus de 20 mois jusqu’à épuisement. Les derniers « rebelles », morts de faim, finissent par se rendre. Entre temps, l’armée française procède à des exécutions sommaires, torture et brûle les villages.

Une « pacification » dérangeante

Un épisode longtemps qualifié de « pacification », qui fait 89 000 victimes chez les Malgaches, chiffre donné par l’état-major français, et approuvé par Jacques Tronchon, auteur de L’insurrection malgache, ouvrage de référence sur la question. Les insurgés ont, quant à eux, donné la mort à 550 Européens et à 1 900 Malgaches. Les trois députés malgaches sont arrêtés et jugés coupables par la justice française, qui retient la thèse du complot du MDRM. Deux d’entre-eux seront condamnés à morts, pour être finalement graciés.

Si la majorité des historiens se sont ralliés jusqu’alors à la thèse selon laquelle la répression malgache émanait en grande partie de la provocation de la police et des colons, les chercheurs planchent encore aujourd’hui. Ils s’acharnent toujours à en établir les circonstances et les instigateurs exacts, quitte à déranger les mémoires. Courant janvier, un nouveau colloque organisé par le groupe d’historiens « campus » de l’université d’Antananarivo s’est consacré à la question. Des recherches ont été effectuées par des enquêtes orales et par un nouveau dépouillement des archives : « Les historiens offrent aujourd’hui un nouveau regard sur l’insurrection de 1947. Il y a eu des insurgés dans l’Ouest Betsileo et dans le Menabe en 47-48. La répression policière a sévi ‘là où il ne s’est rien passé’, comme ce fut le cas à Majumga et à Sambava. Le mouvement avait une ampleur nationale et tous les malgaches y ont largement participé. Les moyens militaires étaient incroyablement faibles quand l’insurrection éclate, et la répression militaire était plus modérée que ne l’a transmis jusqu’ici la tradition », rapporte la journaliste Lova Rabary. Les chercheurs insistent sur la diversité géographique du mouvement ainsi que sur le caractère multiforme de la répression. Le débat s’engage et la discussion est loin d’être close…

Un entretien de Philippe Sollers avec Claude Simon

La sensation, c’est primordial
Le Monde du 19.09.97

Ce qui m’a toujours frappé, dans vos livres, c’est à quel point l’Histoire apparaît sous une forme concrète, comme le résultat sans cesse repris d’une expérience personnelle. Dans Le Jardin des Plantes, vous ironisez même sur ceux qui croient que la littérature est une sorte de jeu formel, indifférent au contexte historique où il se déroule. On reconnaît sans peine dans cette critique les propos de l’époque, de Jean Ricardou et d’Alain Robbe-Grillet.

Je n’ironise pas ; j’ai donné telle quelle la transcription d’un débat…

Tout de même, l’effet produit est cocasse, puisqu’il s’agit au fond de savoir si votre aventure de guerre, en 1940, est une réalité objective ou non.

Oui… Mais bien que je sois loin d’être d’accord avec notre ami Robbe-Grillet sur beaucoup de points, il a dit quelque chose que je peux absolument contresigner : « Le monde n’est ni signifiant ni absurde : il est. » Et Barthes a tenu un propos presque identique : « Si le monde signifie quelque chose, c’est qu’il ne signifie rien. »

Pourtant, ce monde, il est aussi pris dans le temps, l’Histoire. Vous citez cette phrase extraordinaire de Flaubert : « Avec les pas du temps, avec ses pas gigantesques d’infernal géant. » L’autre titre de votre dernier roman, vous le dites vous-même, pourrait être « Portrait d’une mémoire ».

Pas exactement le titre, mais c’est, en quelque sorte, ce que j’ai essayé de faire : une description. Vous savez, il y a cette réflexion de Tolstoï que j’ai citée dans mon discours de Stockholm : un homme en bonne santé perçoit couramment, sent et pense un nombre incalculable de choses à la fois. Là est le problème. Vous devez le connaître puisque vous écrivez. L’écriture ne peut présenter les choses que successivement et dans un certain ordre. Partant d’un même spectacle, selon que j’écris « le pont franchit la rivière » ou « la rivière passe sous le pont », mon lecteur ne verra pas la même image.

Mais on peut essayer la simultanéité, et c’est ce que vous faites.

On peut essayer quelque chose qui en donne l’idée…

Si on est sensible au langage, à la peinture ou à la musique, on sait très bien comment cela se passe. Mais la mémoire humaine, ce qui définit l’essence singulière de l’individu, vous l’introduisez dans une autre logique que celle des historiens, une logique qui procède par accumulation de points secrètement communs.

Oui, des points communs ou des points opposés. A partir du moment où on ne considère plus le roman comme un enseignement, comme Balzac, un enseignement social, un texte didactique, on arrive, à mon avis, aux moyens de composition qui sont ceux de la peinture, de la musique ou de l’architecture : répétition d’un même élément, variantes, associations, oppositions, contrastes, etc. Ou, comme en mathématiques : arrangements, permutations, combinaisons.

Mais on passe avant tout par la sensation.

Pour moi, c’est primordial.

La sensation, c’est l’obsession d’un écrivain comme Céline. Il a été cavalier de guerre comme vous. Qu’est-ce que vous pensez de lui ? Vous n’en parlez jamais.

Céline ? Je le place très haut. Et je l’ai dit depuis longtemps. Il y a plus de vingt ans, la Télévision sarroise est venue à Paris. Ils ne trouvaient personne pour parler de Céline. J’ai dit : « Mais oui. » Il n’y a que moi qui en ai parlé. Proust et Céline, ce sont les deux grands écrivains français de la première moitié du XXe siècle. Je me souviens qu’on me disait de Céline que c’était un salaud. J’ai dit : « Un salaud ? En art, ça ne veut rien dire, salaud. » Pourquoi est-ce si extraordinaire ? Parce que c’est très bien écrit. Parce qu’il y a une musique, parce qu’il y a une cadence. Voilà ! C’est tout.

L’embêtant, c’est que peu de gens sont sensibles.

Tant pis pour eux.

L’importance de la sensation… Cela me fait penser à un mot de Cézanne : « Les sensations formant le fond de mon affaire, je me crois impénétrable. »

Pas mal… Mais moi, je ne crois pas être impénétrable.

Pas impénétrable, peut-être, mais multiple. Il y a dans votre livre plusieurs narrateurs, plusieurs positions subjectives, plusieurs « Claude Simon », en somme. On voit ainsi un collégien, un contrebandier d’armes pendant la guerre d’Espagne, un cavalier conduit à une mort à peu près certaine pendant la guerre en 1940, et dont vous dites de façon très étrange qu’il est mû par une sorte de mélancolie.

Oui, un état de mélancolie. En fait, c’était un désir éperdu de vivre. Jamais le monde ne m’avait paru si beau, jamais je n’avais eu autant envie de vivre, et j’allais mourir. Par conséquent, le mot « mélancolie », je ne le vois pas tellement comme une tristesse. Je le dis d’ailleurs dans ce livre.

C’est quelque chose de plus vital. Il y a un furieux « je veux vivre ». Vous voyez ? Ce n’est pas romantique. J’emploie probablement ce mot complètement à l’envers.

C’est très beau de renverser ainsi le sens courant. Donc, pour revenir à l’Histoire concrète, brute…

Je suis content de vous entendre dire ce mot : concrète. Le concret, c’est ce qui est inté- ressant. La description. D’objets, de paysages, de personnages ou d’actions. En dehors, c’est du n’importe quoi.

Oui. On fait sans cesse de la fausse musique avec l’Histoire. On fait chanter les charniers ou les prisonniers. C’est si vrai qu’un des autres épisodes pour vous essentiel est celui du procès stalinien fait à un autre Prix Nobel récent, Brodski. J’ai été très impressionné que vous citiez dans votre roman les minutes de son procès, que j’avais moi-même découpées à l’époque dans la presse.

Le juge, une femme, lui disait : « Qui a décidé que vous étiez poète ? » « Qui vous a classé parmi les poètes ? » Il s’agissait de montrer, avant de l’envoyer dans un camp, qu’il était un parasite social. Terrifiant ! J’ai rencontré deux fois Brodski. Une fois à Stockholm, lorsqu’on y avait invité tous les lauréats Nobel, et une fois aux Etats-Unis, il y a deux ans, à Atlanta, peu avant sa mort.

Je reprends : la grande Histoire se présente pour vous de façon extrêmement personnelle et concrète : l’Espagne, la défaite française de 1940, avec cet épisode de guerre, dramatique et central pour vous.

J’ai été pris dedans. Vous auriez eu mon âge, vous auriez été pris dedans aussi.

Vous avez utilisé les carnets de Rommel pendant sa campagne de France, et aussi les Mémoires de Churchill.

Oui, j’ai lu et repris certains passages de ces textes. Vous savez, quand on s’est trouvé au coeur d’un pareil chaudron, on est curieux de savoir ce qui se passait dans l’esprit de ceux qui le faisaient bouillir.

La littérature et la guerre. Quel est selon vous le rapport ?

Il n’y en a pas plus qu’entre la littérature et l’amour, la littérature et la nature, la littérature et la Révolution…

Il y a quand même chez vous plus de guerre que d’amour.

C’est quand même un bouquin qui fait presque quatre cents pages, il doit y avoir cent pages sur la guerre, pas beaucoup plus, non ? Le quart ? Mettons cent vingt…

Je veux dire une guerre de fond, pas seulement les batailles.

Mais les événements militaires que je décris, comme je le dis au journaliste dans le livre, cela m’a marqué. La guerre, c’est tout de même quelque chose d’assez impressionnant, vous savez.

Dans toute génération, il faudrait que quelqu’un puisse dire la vérité concrète de son histoire personnelle, de l’histoire à laquelle il a été mêlé, tout en écrivant non pas pour apporter un témoignage, mais pour porter un coup.

Ce n’est pas exprès que cela a été fait : ni pour apporter un témoignage, ni pour porter un coup. Simplement l’envie d’écrire. Comme un peintre a avant tout l’envie de peindre. Disons, pour employer le langage des peintres, que tout cela m’a paru un bon « motif ».

Je crois pourtant qu’on écrit un livre pour porter un coup. Vous introduisez soudain dans votre roman la phrase de Flaubert : « Ceux qui lisent un livre pour savoir si la baronne épousera le comte seront dupés. » Voilà par exemple un coup de Flaubert.

Là, nous sommes d’accord.

La vérité en littérature, cela passe par le corps, d’après moi. Qu’est-ce que vous en pensez ? Vous citez aussi Conrad : « Non, c’est impossible : il est impossible de communiquer la sensation vivante d’aucune époque donnée de son existence ce qui fait sa vérité, son sens sa subtile et pénétrante essence. C’est impossible. Nous vivons comme nous rêvons seuls. »

Conrad me paraît énorme. Si l’on me disait d’aligner les écrivains que je préfère, en tête, je mettrais Dostoïevski, puis Conrad. Les dernières pages du Nègre du « Narcisse », je ne sais pas si vous vous les rappelez. Il y a eu la tempête, ce nègre qui meurt de ne pas vouloir travailler, son équivoque statut d’homme à la fois haï et chéri par l’équipage, son corps jeté à la mer (non sans humour : un clou de la planche basculante retient un moment le cadavre), le navire encalminé, etc., et, à la fin, il n’y a plus personne, plus de personnages, il n’y a plus que le bateau : il remonte la Manche, contourne le sud-est de l’Angleterre, s’engage dans la Tamise, est pris en remorque, arrive dans le port et est poussé dans le dock où, enfin, il s’immobilise. Pour moi, ce sont des pages phénoménales. Personne n’a fait plus beau.

A propos de Flaubert, vous interrompez brusquement votre récit en donnant à lire ce passage de lui : « rendez-vous donné d’avance pour tirer un coup excitation de Rodolphe manière dont elle aimait, profondément cochonne après les f… ries va se faire recoiffer odeurs des fers chauds, s’endort sous le peignoir quelque chose de courtisanesque chez le coiffeur Emma rentre à Yonville dans un bon état physique de f… rie normale C’est l’époque des confitures fumiers roses. Colère cramoisie de Homais. »

C’est, avec son voyage en Egypte, ce que Flaubert a écrit de meilleur… Cela fait partie des notes qu’il griffonnait lorsqu’il pensait au roman. Si on enlève ces notations, ces odeurs, ces couleurs, les craquements des cailloux sous les roues de la voiture qui ramène Emma à Yonville, ces fumiers roses, cette colère cramoisie, etc., tout ce qui, en somme, constitue la chair même de ce roman, alors oui, il ne resterait plus de celui-ci que cette anecdote que Renoir, dans une conversation avec Vollard, résumait de la façon suivante : « C’est l’histoire d’un crétin dont la femme veut devenir quelque chose, et quand on a lu ces trois cents pages on ne peut s’empêcher de se dire à soi-même : “Mais je me fous de tous ces gens-là ! “. »

Cela rejoint pour moi la poésie : on ne peut pas changer un mot, on ne peut pas déplacer une couleur.

Exactement. Il y a des phrases de Proust qui sont beaucoup plus poétiques que bien des poèmes. La distinction prose/poésie est artificielle. On peut arriver à des effets de poésie intenses avec la prose, davantage peut-être, même en français. Prenez la visite à la marquise de Cambremer, c’est une des choses les plus extraordinaires qu’on ait faites en littérature : cette sensation du temps qui passe, marqué par les changements de couleur des mouettes-nymphéas, c’est prodigieux.

En français, dites-vous ? Et la France, donc, dans tout ça ? J’ai noté cette formule dans votre discours de Stockholm : « Mon pays que j’aime, pour le meilleur et malgré le pire… »

Et malgré le pire, oui. Parce que nous n’avons pas été brillants. L’« étrange défaite » de 40, la collaboration, l’Indochine, l’Algérie, Madagascar dont on a longtemps caché qu’on y a tué, en 1947, 100 000 indigènes en trois jours. Ce pays c’est le mien, c’est le nôtre. Mais malgré…

Je vous pose cette question parce qu’un des narrateurs du Jardin des Plantes est quand même un écrivain célèbre français, Prix Nobel de littérature, qui se retrouve notamment au Kirghizistan, s’efforçant de faire comprendre, dans son « mauvais anglais », qu’il ne veut pas signer une pétition d’inspiration typiquement stalinienne évoquant « les moissons futures ». Selon vous, qu’est-ce qu’un écrivain français aujourd’hui ?

Il est ce qu’est tout écrivain à quelque nationalité qu’il appartienne, à quelque époque qu’il écrive. Et écrire, toujours et partout, cela consiste à ordonner, combiner des mots d’une certaine façon, la meilleure possible. Pour moi c’est, avant tout, réussir à faire surgir des images, communiquer des sensations. Mais j’ai toujours à l’esprit ces paroles d’Elie Faure : « Dans la confiance de l’homme en lui-même réside l’esprit religieux. Le pont du Gard témoigne de plus de piété que l’église Saint-Augustin. »

PHILIPPE SOLLERS


Présidentielle: La “banlieue” vote à nouveau… Le Pen !

28 mars, 2007
Media rioters
GuignolLes émeutiers se sont retrouvés face à un discours médiatique fort alors que le discours politique était divisé. L’extraordinaire extension géographique des émeutes résulte de l’absence d’unité des pouvoirs publics face à la crise : la division est apparue au sein même de l’équipe gouvernementale, plusieurs jours durant. Dans le même temps, la télévision a joué à fond son rôle de tam-tam moderne. Nombre de verrous ont alors sauté. Une certaine unité d’ensemble a fini par se dégager, autour de slogans hostiles au ministre de l’Intérieur (Lucienne Bui Trong, ex-patronne des RG, mars 2006)
Guignol est une marionnette française née à Lyon en 1808. Son créateur Laurent Mourguet faisait partie de ces nombreux canuts qui, mis au chômage par la Révolution, s’était reconverti en marchand forain, puis en arracheur de dents. Pour attirer la clientèle et couvrir les cris de ses patients, il amusait la foule avec ses marionnettes. (…) Les personnages principaux du théâtre de Guignol sont le canut Guignol … et le gendarme Flageolet. (Wikipedia)

Refus d’une directrice d’école et de militants associatifs de laisser la police faire son travail lors du contrôle d’identité d’un étranger en situation irrégulière à Paris dans le XIXe …

Plus de 7h d’affrontements avec la police ainsi que de pillages par des bandes de voyous (majoritairement africains ou maghrébins) hier soir à la gare du Nord suite à l’interpellation d’un individu (congolais) sans titre de transport (qui se trouve être “un multirécidiviste, rentré illégalement sur le territoire, avec vingt-deux dossiers de violences volontaires”) ayant agressé un contrôleur de la RATP …

Un ministre et candidat qu’on menace et essaie d’interdire de “cité” dans certains quartiers…

A l’heure où, à moins d’un mois de l’élection présidentielle (comme un an et demi après les plus graves émeutes de notre histoire récente et cinq ans après l’irruption, pour les mêmes raisons, de Le Pen au second tour), la gauche et Bayrou rivalisent de démagogie en mettant tout sur le dos de Sarkozy …

On se demande bien ce que cherchent tous ceux qui attisent les flammes …

Que la majorité des habitants de ces quartiers défavorisés qui en ont marre d’être pris en otage et de voir brûler leurs moyens de transport ainsi que leurs crèches, écoles, centres de loisirs, commerces (ou agresser leurs pompiers, policiers, médecins, professeurs et autres chauffeurs de bus ou réparateurs) votent Le Pen quand ils ne peuvent pas le faire … avec leurs pieds?

Abandonnant ainsi à la minorité de casseurs et de voyous les ghettos qu’avec leurs agressions et leurs trafics (mais aussi, à l’instar de ces belles âmes des beaux quartiers dont la compassion est généralement inversement proportionnelle à la proximité au problème, leurs démagogues défenseurs à gauche et leurs pompiers-pyromanes dans les médias), ceux-ci s’évertuent jour après jour de leur fabriquer?

Les incidents de la gare du Nord ressurgissent dans la présidentielle
Le Parisien
Le 28/03/2007
Les violents incidents mardi soir gare du Nord à Paris se sont déplacés mercredi sur le terrain politique à moins de 4 semaines de la présidentielle, alors que certains syndicats de police s’inquiètent du fossé qui se creuse avec une partie de la population et des jeunes.

Ces affrontements de plusieurs heures entre jeunes et forces de l’ordre dans les sous-sol de la gare, à la suite de l’interpellation d’un voyageur sans billet, ont fait neuf blessés légers. Treize personnes ont été interpellées, dont cinq mineurs: placées en garde à vue, elles devront répondre de violences sur agents de la force publique, dégradations de biens publics et privés et vols en réunion.

Le nouveau ministre de l’Intérieur François Baroin, qui a succédé lundi à Nicolas Sarkozy, a effectué mercredi après-midi une visite éclair à la gare du Nord afin d’”encourager et conforter les forces de l’ordre”, auxquelles il avait auparavant rendu hommage pour leur “grand sang-froid”.

Le ministre, parfois accueilli par des cris plus ou moins hostiles de nombreux jeunes présents dans le grand hall de la gare, a dénoncé des “événements inacceptables, intolérables, inadmissibles”, rappelant que tout avait commencé avec le “contrôle d’une personne qui, au final, est un multirécidiviste, rentré illégalement sur le territoire, avec vingt-deux dossiers de violences volontaires”.

Il s’est élevé contre “toute exploitation politique déplacée” de ces violences, un voeu pieux à en juger par le tour très politique pris par la polémique.

Nicolas Sarkozy a lui aussi estimé que la police avait “fait son travail”. Le candidat UMP à la présidentielle, jugeant que “pendant des années on a laissé faire n’importe quoi”, a ajouté: “nous sommes le seul pays où l’on considère qu’arrêter quelqu’un parce qu’il ne paie pas son billet, ce n’est pas normal”.

Son adversaire socialiste Ségolène Royal a vu dans les affrontements un constat de “l’échec sur toute la ligne” de la droite en matière de sécurité.

“Bien évidemment les voyageurs doivent payer leur billet. Mais qu’un simple contrôle puisse dégénérer dans un affrontement aussi violent prouve que quelque chose ne va plus”, a-t-elle déclaré.

“Les gens sont dressés les uns contre les autres, ont peur les uns des autres. La police a parfois peur de se rendre dans certains quartiers ou de procéder à certains contrôles”, a-t-elle ajouté.

François Bayrou a également souligné que tout cela avait “eu lieu pour un ticket de métro”.

“On en arrive là parce que depuis longtemps, on a fait de la police uniquement une force de répression”, a estimé le candidat UDF à la présidentielle. “Depuis la présence de Nicolas Sarkozy au ministère de l’Intérieur”, a-t-il précisé.

Philippe de Villiers, candidat du Mouvement pour la France (MPF), a mis en cause des “bandes ethniques” et “des barbares”.

Les réactions policières ont été contrastées. Nicolas Comte (SGP-FO, 3e syndicat de gardiens de la paix) a dit redouter “un véritable risque d’hystérisation des rapports police-jeunesse”, et Joachim Masanet (Unsa police, 1er syndicat de gardiens de la paix), tout en jugeant “régulière” l’intervention des forces de l’ordre, a affirmé impérative une “reprise du dialogue” pour “combler le fossé qui s’est creusé entre la police et les jeunes”.

A l’inverse, Synergie (second syndicat d’officiers) “s’insurge” contre cette “thèse d’une prétendue fracture entre les jeunes et la police”, de même que le SNOP (officiers, majoritaire) et Alliance (2e chez les gardiens de la paix), qui voit une “défiance”, non de la population mais des “voyous” et de certains “idéologues” à l’égard de la police.

Les émeutes de la gare du Nord enflamment la campagne présidentielle
Le Figaro

le 28 mars 20

Le Parti socialiste et François Bayrou tombent à bras raccourcis sur Nicolas Sarkozy qui se défend en accusant la gauche d’être “du côté de ceux qui ne paient pas leur billet dans le train”.

“Ne pas se transformer en pompiers incendiaires”. Les appels du tout nouveau ministre de l’Intérieur, François Baroin, mercredi sur Europe 1 sont restés lettres mortes. Les attaques pleuvent en effet sur Nicolas Sarkozy au lendemain des affrontements de la gare du Nord. Son adversaire de gauche, Ségolène Royal, a ainsi estimé que les affrontements de gare du Nord montraient “l’échec sur toute la ligne” de la droite en matière de sécurité depuis 2002.

“Si Ségolène Royal et la gauche veulent être du côté de ceux qui ne paient pas leur billet dans le train, c’est (son) choix”, a répliqué Nicolas Sarkozy de passage à la gare du Nord. Il n’est “pas normal que des gens interviennent” pour s’opposer à une interpellation, a tranché le candidat de l’UMP, estimant que “les forces de l’ordre ont réagi avec beaucoup de maîtrise”.

Une opinion partagée par ses porte-parole Rachida Dati et Xavier Bertrand qui, plus tôt dans la matinée, avaient accusé les socialistes de “justifier le désordre”.

Ségolène Royal s’est défendu de ces accusations de laxisme : “Bien évidemment, les voyageurs doivent payer leur billet. Mais qu’un simple contrôle puisse dégénérer dans un affrontement aussi violent prouve que quelque chose ne va plus”, a-t-elle déclaré sur Canal+.

Bayrou moque Sarkozy et Borloo

De Jack Lang à Bertrand Delanoë, en passant par le député de Paris, Jean-Christophe Cambadélis, les caciques du PS ont abondé dans le sens de leur candidate. Le conseiller spécial de Ségolène Royal, Jack Lang, a même demandé “une enquête” sur les violences pour établir s’il s’agit d’« incidents organisés ou fortuits ». Le maire de Paris Bertrand Delanoë a estimé que “de tels débordements, après la crise de l’automne 2005, confirment notamment l’erreur magistrale qu’a constitué la suppression de la police de proximité”. Jean-Christophe Cambadélis, enfin, a rappelé le précédent des incidents de la rue Rampal dans le XIXe arrondissement de Paris pour dénoncer “un climat sarkozien fait de tensions, d’exactions, de violence verbale et de stigmatisations”.

Le PS n’est pas seul à récuser les résultats de la politique de l’ex-ministre de l’Intérieur. Ainsi François Bayrou, sur LCP-Assemblée nationale, a déploré que Nicolas Sarkozy ait fait de la police “uniquement une force de répression”. Le candidat UDF à la présidentielle a associé à ses critiques Jean-Louis Borloo, ministre de la Cohésion sociale, qui, la veille, a apporté son soutien au candidat de l’UMP. “L’un est chargé des banlieues, l’autre est chargé de la sécurité, et on ne peut pas dire que dans ces incidents hier soir, ni les banlieues aient montré qu’elles avaient trouvé un grand équilibre, ni que la sécurité soit en France aujourd’hui quelque chose à propos (de quoi) on peut se rassurer”, a-t-il souligné.

De son côté, Philippe de Villiers, a évoqué “des bandes ethniques installées sur notre territoire et (qui) considèrent que même la gare du Nord, c’est leur territoire”. Sur BFM-TV, le candidat du MPF à l’élection présidentielle a évoqué des “barbares”. “Voilà le résultat de l’immigration incontrôlée”, a-t-il ajouté, assurant qu’ “il y a 800 cités interdites, où on nous recommande, à nous les candidats, de ne pas aller”.

Enfin la Ligue communiste révolutionnaire s’est dite “indignée” par “la brutalité de l’intervention policière”. L’organisation trotskiste se dit “solidaire du mouvement de protestation et de solidarité des voyageurs”.

Société

«Ici, c’est la loi de la jungle»
Propos recueillis mercredi matin à la gare du Nord, sur les lieux où se sont produits les violents incidents de mardi soir.
Par Hakim DJEROUDI
LIBERATION.FR : mercredi 28 mars 2007

Ce mercredi à 11 heures, gare du Nord. A la sortie du métro ligne 5, le murs blancs portent les marques des émeutes de la veille. Des message tagués: «27.03.2007, injustice CRS sur ados innocents», «Victoire pour l peuple», «Nique la police», «Nique le gouvernement», «Chirac crapule», «Nique Sarkozy»

«C’est un truc de malade» lâche une jeune passante qui constate les dégâts. On dirait qu’une guerre s’est déroulée ici. Des vitres cassées, les bornes de contrôle de billet hors-service, les vitres de la boutique «Bagafolie», le magasin de chaussure «Foot locker» pillés. Un groupe de jeunes habitués traîne devant les boutiques. L’un d’eux, qui a reçu un coup, porte un pansement à l’oeil. Il ne souhaite pas répondre à nos questions. Et montre même un peu d’agressivité si on insiste.

«Il y a souvent des groupes de jeunes, ici, explique Isabelle, 38 ans, employée d’un magasin qui vend des produits d’Auvergne. La police les chasse, mais ils reviennent à chaque fois». Trois employés sont venus réparer un photomaton dégradé.

Les gens stressés et pressés défilent, «comme d’habitude». «Cela fait huit ans que je suis là, poursuit Isabelle. J’ai remarqué qu’il y a une montée de la délinquance. Ici, c’est la loi de la jungle. Il y a du vol tout le temps. Les gens sont irrespectueux entre eux. Si vous vous laissez faire c’est fini».

Mais, en même temps, les contrôles incessants ne contribuent pas à apaiser les choses. «Cela fait quinze jours à trois semaines que les contrôleurs sont là en permanence, ajoute l’employée. Ce que je ne comprend pas c’est que il y a déjà eu ce genre de situation, mais elles ont toujours été contrôlées. A mon avis, c’est la veille des élections qui a motivé les gens et d’autres ont agi pour le plaisir de casser. Il n’y a pas eu que des jeunes, il y a eu des gens de toute sorte. Des jeunes habitués à trainer, des gens de passage venus s’en mêler, des spectateurs».

Un jeune lycéen, de passage: «Hier, j’étais là. Moi, j’ai participé à la bataille parce que les contrôleurs et les flics prennent trop la confiance. J’ai suivi le mouvement, et je n’ai pas trop cherché à comprendre pourquoi.»

Une dizaine de policiers sont présents. «Ils ne sont jamais là quand il faut, moi dès que j’ai des problèmes je me débrouille seule» poursuit la commerçante. «J’ai fermé la boutique à 17h30, l’histoire a démarré juste là, devant le photomaton. Deux dames, deux jeunes et une mère accompagnée de ses trois enfants se sont réfugiées dans la boutique. Puis, vingt minutes après j’ai fermé et je suis rentrée. Ce soir, ça risque d’être chaud, d’autant plus que le fait que la police soit là, cela pourrait entraîner les gens à recommencer».

Appel à la grève pour la directrice d’école
Défilé prévu aussi vendredi contre les arrestations de sans-papiers près des établissements.
Par Catherine COROLLER
Libération

Le 28 mars 2007

Le placement en garde à vue, vendredi, de Valérie Boukobza, directric d’école parisienne ( Libération de lundi), continue de faire des vagues. La jeune femme, soupçonnée d’outrage et de dégradations sur une voiture de police après que des incidents violents eurent éclaté à proximité de son établissement, lors de l’interpellation d’un Chinois sans papiers qui venait chercher ses petits-enfants, avait été interrogée pendant sept heures. Hier, les principaux syndicats enseignants du primaire (1) ont appelé leurs collègues à faire grève et à manifester vendredi. «On demande que les ministères de l’Education nationale, de la Justice et de l’Intérieur clarifient la situation de la collègue et annoncent qu’il n’y aura aucune poursuite judiciaire et aucune sanction administrative prise contre elle», explique Gilles Moindrot, secrétaire général du Snuipp.
«Légitime défense.» Les responsables syndicaux demandent également que Valérie Boukobza se voie appliquer le droit à la protection des fonctionnaires prévu par la loi. Cela lui garantirait l’assistance d’un avocat et du service juridique du rectorat. «Les fonctionnaires doivent être défendus par l’institution , affirme également Michel Delattre, secrétaire général de l’Unsa Paris. Surtout que nous considérons que notre collègue était en situation de légitime défense.» Lundi, ces mêmes syndicats avaient rencontré Maurice Quenet, recteur de l’académie de Paris. Selon eux, la discussion a tourné court, le responsable académique opposant une fin de non-recevoir à la demande de protection juridique, au motif que la situation de Valérie Boukobza relève d’une affaire privée. Le recteur aurait affirmé que «les faits [s'étant] produits à l’extérieur de l’école [sont] détachables de sa mission de directrice d’école».
Silence. Vendredi, les enseignants manifesteront également contre les arrestations aux abords des écoles. Le matin, une délégation syndicale se rendra à la préfecture de police pour réclamer que cessent de telles pratiques. Le cortège partira à proximité du ministère de l’Education nationale, façon d’interpeller Gilles de Robien, resté totalement muet depuis le début de cette affaire.
(1) Snuipp-FSU, SE-Unsa, SgenCFDT, SUD-Education, Snudi-FO, CGT-Education et CNT.

Scènes de ménage chez “Les Guignols de l’info”
LE MONDE
Le 26.03.07

La campagne présidentielle sème la zizanie entre les auteurs des “Guignols de l’Info”, l’émission satirique de Canal+. C’est Bruno Gaccio, auteur “historique” de l’émission, qui a mis le feu aux poudres en déclarant dans Libération du samedi 24 mars : “Ça fait cinq ans qu’on rit avec Sarko, ça suffit. Là, on ne rit plus avec, on rit contre.” Une déclaration que n’ont pas appréciée ses acolytes, Lionel Dutemple, Ahmed Hamidi et Julien Hervé, ainsi que le producteur de l’émission, Yves Le Rolland, qui refusent que les marionnettes soient instrumentalisées pendant la campagne.

“En affirmant qu’on est contre Sarkozy de manière militante, cela nous prive d’une certaine liberté et nous prête des intentions cachées”, protestent-ils. “Le militantisme supposé est incompatible avec l’esprit des Guignols, précise Yves Le Rolland. Notre seule inspiration, c’est ce qui peut faire rire. “Les Guignols de l’Info” reste une émission de divertissement. Ce qui ne nous empêche pas d’avoir un point de vue sur les gens.”

“On est là pour se moquer, on ne fait pas de politique. Nous ne sommes pas des journalistes, nous travaillons dans un monde de latex, surenchérit Ahmed Hamidi. Nos prises de position se voient à l’écran, inutile de le surligner.”

Contacté par Le Monde, Bruno Gaccio affirme que la citation de Libération, est “inexacte”. “Ce que je voulais dire, c’est que depuis quatre ans que l’on rit aux Guignols avec Sarkozy, le public va finir par penser que l’on rit contre lui, ce qui ferait sortir les Guignols de leur rôle.”

DÎNER

La tension entre Bruno Gaccio et les trois auteurs, qui ont rejoint l’émission en 2000, couve depuis plusieurs mois. Déjà, en début d’année, ils n’avaient pas apprécié d’apprendre par Le Parisien que Bruno Gaccio avait participé à un dîner avec Ségolène Royal, chez l’animatrice de télévision Daniela Lumbroso, enfreignant ainsi les “règles” des Guignols de ne pas rencontrer ceux qu’ils caricaturent. De plus, ils lui reprochent de continuer à parler en leur nom alors que “cela fait déjà un long moment qu’il est hors jeu”, comme le souligne Lionel Dutemple. En effet, Bruno Gaccio a rejoint depuis septembre 2005 l’unité de fictions de Canal+, où il développe des projets innovants. Il n’est revenu aux Guignols que pour la présidentielle, et a annoncé qu’il quittera l’émission en juin.

Ces turbulences au sein des membres de l’équipe n’affectent pas leur humour. “On adorerait dîner avec Chirac dès qu’il ne sera plus président, confie Ahmed Hamidi. Il nous a fait bouffer pendant dix ans. Il serait normal de lui offrir un resto !”

Sylvie Kerviel et Daniel Psenny

Télévision

Ils ont fait le Chirac de 1995. Qui est le candidat des «Guignols» en 2007 ?
Votez latex!
Par Raphaël GARRIGOS, Isabelle ROBERTS
QUOTIDIEN : samedi 24 mars 2007
Sapristi (1) ! Et ces bons vieux Guignols ? Bombardés meilleurs éditorialistes de France en 1995 quand ils campaient Chirac en sympathique loser mangeur de pommes trahi par Couille molle (comment s’appelait ce monsieur goitreux déjà ?), les Guignols se sont vu reprocher de l’avoir installé à l’Elysée. Et, en 2002, d’avoir décrédibilisé les politiques qu’ils représentaient en Supermenteur (Chirac) et Superbarbant (Jospin). En 2007, les Guignols , même s’ils alimentent moins la chronique, sont bien là au mieux de leurs audiences : 2,8 millions de téléspectateurs (contre 2,6 millions en 1995 et 2,5 en 2002) pour leurs quatre têtes de Turc du moment. Après les pommes de Chirac et plutôt que les mandarines de Bayrou, mangez du latex.
Sarkozy : «Cacalme, Lexomimil»
«Vous l’avez remarqué en regardant les Guignols , je ne veux pas de Sarkozy président.» Oui, Bruno Gaccio, on avait remarqué. Aux Guignols, Sarkozy, c’est depuis des lustres le Grand Satan : la «petite crotte» de Chirac, l’expulseur d’enfants immigrés. Le sale flic, qui a mis toutes les rédactions de France à sa botte compensée. Longtemps, les Guignols s’en sont tenus à cette fort ressemblante caricature. Et puis arrive le fameux «J’ai changé», le jour de son sacre, et son non moins fameux pull-over qu’il sortait dès le lendemain. Du caviar pour les Guignols : «Le mec, rigole Lionel Dutemple, un des auteurs, d’un seul coup il décrète qu’il sera supercalme !» Voilà Sarkozy faussement adouci, en «pull-over, calme, cool, zen». Qui, ces temps-ci comme le vrai, perd ses nerfs : l’atrabilaire est désormais au bord du nervous breakdown, tremblote «cacalme-coocool-zezen» avec le «Lexomimil» en intraveineuse. Mais Sarkozy, contrairement au Chirac de 1995, reste l’ennemi. «Ça fait cinq ans qu’on rit avec Sarko , ça suffit, assène Gaccio, chef des Guignols jusqu’en juin. Là, on ne rit plus avec, on rit contre.»
Bayrou : «Crûtû-crûtû-crûtû»
Le néo-rebelle qui fustige TF1, leur ennemie de toujours, du nanan pour les Guignols ? Ben non, même pas : tandis que, partout, on feint de découvrir Bayrou, ils le croquent comme ils le font depuis dix ans en gamin naïf qui rêve de se rebeller sous son poster «I love UDF». Seul aggiornamento : avec les sondages, le petit François est devenu insupportable. PPD ose-t-il le présenter en «chouchou des Français» qu’il monte sur ses grands poneys : «Eh ho ! Tu m’appelles pas chouchou, je suis un homme important maintenant !» Veut décorer la valise nucléaire d’autocollants Dora l’exploratrice, s’inquiète de ses futurs sommets : «A Poutine, je peux plus lui dire “Poutine tu pues la sardine” ?» Surtout, les Guignols fustigent l’absence de programme, l’inanité politique de Bayrou. Sa solution pour tous les problèmes ? «Prendre les meilleurs de droite, et les meilleurs de gauche.» Souci, quand Bayrou mélange les carburants de la pompe de gauche et de la pompe de droite : «Le moteur il a fait “crûtû-crûtû-crûtû”.» Pour Dutemple, Bayrou est «sans doute le Guignol de cette campagne» . Yves Le Rolland, directeur artistique, approuve : «Bayrou, c’est le personnage le plus intéressant, c’est avec lui qu’on peut le plus montrer notre spécificité. Pour nous, il reste ce qu’il était.» De fait, alors qu’en 1995, le Chirac des Guignols suivait l’opinion, leur Bayrou de 2007 va à son encontre. Les Guignols vont tout de même le faire accéder à la respectabilité, raconte Dutemple : «PPD va le regarder d’un autre oeil. Il va faire comme tous les médias : “Ouais, il a pas de programme, génial !”»
Royal : «Politique pour les tout-petits»
Ça se gâte avec Ségolène Royal : marionnette pas terrible, voix ratée, pas de gimmick, les auteurs ont du mal. «Pour des caricaturistes c’est la galère, reconnaît Le Rolland. Elle est un peu en creux. Elle ne nous fait pas tellement rire. C’est un peu comme Jospin qu’on n’a jamais vraiment réussi.» Résultat, depuis le début de la campagne, le personnage de Royal patine, sauf quand les Guignols s’attaquent à sa sale manie de parler aux Français avec des mots simples et font chanter son programme par Henri Dès «pour expliquer la politique aux tout-petits» : «Mme l’Iran a une bombe atomique/C’est catastrophique» la la la… Mais au fil des mois, la Royal de latex, tout en restant un personnage central, est devenue quasi muette, stoïque sous les coups de boutoir de ses ennemis, tellement violents qu’ils tournent à l’absurde. A la radio, on interroge la Royal de latex sur les porte-avions et, dans le taxi, le chauffeur la coince : «Dans une boîte de vitesses automatique, quel est le nom de la pièce sur laquelle reposent les roulements à billes ?» Elle ne sait pas et les quolibets fusent : «Elle sait pas et elle veut diriger la France !» Gaccio s’emporte : «Sarkozy peut faire n’importe quoi, tout le monde s’en cague ; elle, elle fait “atchoum”, tout le monde rigole “whoua la nulle”. Faut arrêter.» Ça s’appelle rouler pour Royal. «On ne peut pas faire ça», se défend Gaccio. C’est pas grave les gars, c’est juste de la politique.
Elkabbach : «Bravo Nicolas, t’es génial»
Voilà en fait le gibier favori des Guignols : nous, les journalistes. Enfin, pas nous à Libération, hein, mais tous les autres, les méchants, les moutons, les stipendiés flingués chaque soir à bout touchant. Totem de la complaisance médiatico-sarkozyste, le VRP multimédia Jean-Pierre Elkabbach. Ses interviews cire-UMP du matin se traduisent chez les Guignols en un festival de «pouffiasse !» contre Royal et de «t’as été génial, bravo Nicolas». Jeudi, dans une parodie de Vis ma vie, Elkabbach devait tester l’étrange profession de journaliste. Et il en suait à grosses gouttes, le pauvre, et s’indignait que son tuteur d’un jour ose poser des questions dérangeantes à Sarkozy : «Je suis très choqué, je sais pas comment il fait, c’est comme s’il n’avait aucune pudeur.» Le 22 avril, une fois que les auteurs auront voté tous à gauche , les marionnettes animeront la soirée électorale de Canal +. Les Guignols influenceront-ils le vote des téléspectateurs ? «Prrrrrrrt…, répond, lassé, Gaccio. S’il y avait une influence des Guignols , Besancenot serait à 17 % dans les sondages.»
photo RAphaël Dautigny
(1) Oui, on avait envie d’écrire «sapristi

Voir aussi les images télé: http://www.dailymotion.com/video/x1ka4h_emeute-compil-270307-gare-du-nord


Histoire de la Résistance: Les Armes de l’esprit (Weapons of the spirit)

25 mars, 2007
Le Chambon sur LignonDes pressions païennes formidables vont s’exercer sur nous-mêmes et sur nos familles pour tenter de nous entraîner à une soumission passive à l’idéologie totalitaire. Si l’on ne parvient pas tout de suite à soumettre nos âmes, on voudra soumettre tout au moins nos corps. Le devoir des chrétiens est d’opposer à la violence exercée sur leur conscience les armes de l’Esprit. (Pasteur André Trocmé, 1940)
Between 1943 and 1944, the Mufti [of Jerusalem] concentrated his activities on the Jews of the Balkans, in Eastern Europe. He prevented the rescue of Jews from Hungary, from Romania, from Bulgaria, from Croatia; and he thwarted the immigration of Jewish orphans to Palestine. He protested to the Nazis that not enough resources were being devoted to preventing the escape of Jewish refugees from the Balkans. This has been widely testified to. Here is one example. Wilhelm Melchers, a Nazi official who testified at the Nuremburg Trials on 6 August 1947, said: “The Mufti was making protests everywhere – in the offices of the Foreign Minister, the Secretary of State and in other SS Headquarters”. These protests had an immediate effect, as a rule. Far example, on 15 May 1943, the Mufti personally delivered to Ribbentrop a letter protesting against the plan to arrange the emigration of 4,000 Jewish children from Bulgaria. Ribbentrop succumbed to the Mufti’s pressure. He quickly arranged for a telegram to be sent to the German Ambassador in Sofia, by which he prevented the emigration from taking place. The tragic result, of course, was that 4,000 Jewish children were condemned to death. (Rapport de l’ONU, 5/12/1985)

Suite à notre dernier billet sur la légende Aubrac comme illustration du mythe qui a entouré la Résistance pendant la dernière guerre en France et l’apparent manque de combativité de la majorité de la population française …

Petit retour sur les travaux de l’historienne américaine Helen Fein, dont l’analyse des différentes réponses nationales des pays européens face au génocide juif (“Accounting for Genocide: National Responses and Jewish Victimization During the Holocaust”, 1979) pourrait être éclairante.

Comparant les destins différents des communautés juives sous le nazisme, elle montre en effet que les pays où celles-ci s’en sont “le moins bien sorties” sont apparemment ceux où il n’y avait pas eu d’institutions (politiques, religieuses) appelant à résister.

Comme par exemple les Pays-Bas ou la Pologne (dont les dirigeants et élites s’étaient exilés en Angleterre et/ou avaient été décimées par les assauts conjoints des Nazis et des Soviétiques) qui ont eu le pire bilan par opposition au Danemark où Christian X avait explicitement pris position contre la déportation et dont la population juive (avec l’aide de leurs voisins suédois) a été très largement épargnée.

La France, avec son régime collaborationniste mais une partie de ses élites résistantes, ayant eu une position intermédiaire.

Un peu comme la Bulgarie, dont les autorités religieuses avaient bien résisté mais qui finit par abandonner, suite notamment à l’intervention personnelle du Grand Mufti de Jérusalem et “oncle” d’Arafat – exflitré lui aussi par la France après guerre – , “ses” juifs thraces et macédoniens.

Une France donc où le régime a, en simplifiant, “sauvé” une bonne partie de ses juifs nationaux sur le dos (ie. en les livrant ou les abandonnant aux nazis) de ses juifs réfugiés …

D’où l’intéressant contre-exemple du cas très particulier de ces villages des Cévennes de descendants de huguenots, avec leur longue tradition de “résistance” religieuse (comme Le Chambon-sur-Lignon, révélé au grand public par le documentaire de Pierre Sauvage, qui sauva quelque 5 000 juifs sous l’Occupation, mais il existe, parait-il un tel village de Justes aux Pays-Bas et les Polonais sont, avec les Hollandais, les premiers sur la liste de Yad Vashem – merci madimaxi) …

On a ainsi l’impression qu’avec beaucoup de résistants, notamment au début, qu’ils sont quasiment livrés à eux-mêmes, aucune, sauf exceptions, institution politique, syndicale ou religieuse (hormis l’appel – de l’extérieur, non nécessairement à une résistance intérieure et pendant que le PCF négociait secrètement le maintien de sa presse avec l’ennemi – du 18 juin) n’appelant à résister et qu’ils s’improvisent résistants avec les moyens – très limités – du bord, certains dans les campagnes ou aux frontières, à partir de leurs pratiques locales faisant passer leur résistance comme une sorte de braconnage ou contrebande “glorifiée”.

Ce qui souligne encore plus leur courage mais aussi la faiblesse de leur nombre et donc à nouveau… le “manque de combativité” de la majorité.

Et bien sûr le décalage avec les récits largement idéalisés que, pour les raisons que l’on sait, on en a fait après coup et… le choc quand la vérité sort peu à peu.

Voir un extrait d’une lettre d’Helen Fein dans la NY Review of books :

Where both state and church refused to sanction discrimination—as in Denmark—internal resistance was highest. Where the state or native administrative bureaucracy began to cooperate, church resistance was critical in inhibiting obedience to authority, legitimating subversion, and/or checking collaboration directly. Church protest proved to be the single element present in every instance in which state collaboration was arrested—as in Bulgaria, France, and Romania…. The majority of Jews evaded deportation in every state occupied by or allied with Germany in which the head of the dominant church spoke out publicly against deportation before or as soon as it began.

Unfortunately, the Netherlands (which I discuss extensively) did not react as would be predicted from the level of pre-war anti-Semitism. There was little leadership from the Queen and government in exile (nor from political leaders in the Netherlands) to the civil service bureaucracy which executed German orders. This led to high state cooperation in registering Jews. “The more efficient, and almost foolproof, method of Jewish identification was devised not in the Reich, but in the Netherlands, by a pre-war Dutch civil servant who traveled to Berlin with his superior’s permission to display his innovation to the Gestapo: ‘The Gestapo had pronounced his identity card even more difficult to reproduce than its German counterpart.’”

Although there was early church protest in the dominant Protestant church, it was not a public nor vocal protest. Church leaders failed to inform their congregants of this as they did not read publicly their protest against the deportation of the Jews, deferring to a German request not to read it from the pulpit. Lacking leadership for resistance, the Dutch did not form a defense movement for people in hiding until the spring of 1943 when Dutchmen were threatened with deportation and forced labor in Germany. It was too late to help the Dutch Jews—by then less than half of them were left.

Deák is correct that only about 20 percent of Dutch Jews were saved but he is wrong about the Bulgarian toll. About 20 percent of Jews under Bulgarian rule became victims, including the Jews in territories formerly in Greece and Yugoslavia occupied by the Bulgarian state, as he explains later in his review.

Dr. Helen Fein

Cambridge, Massachusetts

Voir aussi la critique du film de Pierre Sauvage sur Le Chambon-sur-Lignon (“Les Armes de l’esprit”):

“Les Armes de l’esprit”
L’Humanité
Le 17 octobre 1990

De Pierre Sauvage au cinéma « Saint-Germain-des-Prés »

Si on avait laissé faire le temps et l’oubli, c’est tout juste si le nom de Chambon-sur-Lignon aurait eu droit à quelques lignes dans les manuels d’histoire de France, chapitre Deuxième Guerre mondiale, sous-chapitre occupation allemande et déportation. Grâce au film documentaire de Pierre Sauvage, les correcteurs de mémoire auront désormais la tâche plus rude.

« Les Armes de l’esprit », c’est l’histoire d’un aller-retour. Le passé éclaire le contexte par le noir et blanc des archives, et la couleur du reportage d’aujourd’hui donne la parole aux acteurs d’une histoire discrète mais glorieuse. De 1940 à 1944 les habitants d’une petite commune de la Haute-Loire défient Pétain, sa police, ses milices, ses lois antisémites, en accueillant, en cachant, en protégeant des familles juives françaises et étrangères. Le faussaire du village, Oscar O. de son vrai nom, Dr Jean-Claude Plunne de son nom de planque, spécialiste de la fabrication de faux-papiers, estime à cinq mille le nombre de Juifs sauvés au Chambon. Le cinéaste franco-américain Pierre Sauvage sera parmi les rescapés.

A l’origine d’une résistance trop méconnue, il y a cette terre cévenole avec derrière elle quelques siècles d’insoumission, ces Huguenots protestants qui ont appris à vaincre les persécutions et la peur, et il y a des hommes, héros ordinaires qui jaillissent à la lumière. Le pasteur du Chambon, André Trocmé, fera de son temple le lieu où apprendre à dire non sera parole d’évangile. Et quand l’une de ces femmes au visage doux qui a échappé aux trains de Nuit et brouillard se souvient, c’est pour dire : « Ce n’était pas au fait que nous étions juifs qu’ils réagissaient, mais au fait que nous étions pauvres. »


Exception française: On ne gagne pas la Coupe du monde avec le fils de Zidane… ni avec ses coups de tête!

24 mars, 2007
Zidane headbutts ChiracSur l’autodestruction de la propriété privée, il y a une phrase de Marx que j’aime à citer : “Les sociétés par actions, la dispersion du capital des grandes entreprises entre des actionnaires multiples constituent déjà une destruction de la propriété privée.” Si la dispersion équivaut à l’élimination de la propriété privée, une grande corporation américaine n’est plus une propriété privée. Raymond Aron
Dans le classement des entreprises où il fait bon travailler en France, on trouve des entreprises américaines aux quatre premières places et seulement trois entreprises françaises parmi les dix premières. En Allemagne, au contraire, cinq sur dix sont allemandes, et au Danemark, six sur dix sont danoises. S’il y a bien en France une crise du travail, elle n’est pas celle que l’on croit. Le problème n’est pas tant que les Français n’aiment pas les entreprises en général, mais qu’ils n’aiment pas les entreprises françaises en particulier. Evene

Bienvenue au pays du capitalisme de papa, c’est-à-dire du capitalisme d’héritiers et de la lutte des classes! Mais aussi… de la presse de révérence !

Et confirmation de la phrase de Jacques Marseille , selon laquelle la France serait “une URSS qui aurait réussi” (ou… pas encore échoué ?) !

Du moins si l’on en croit le chercheur de New York University Thomas Philippon qui vient de publier Le capitalisme d’héritiers”.

Et qui montre, derrière la tradition si fréquemment dénoncée du syndicalisme de contestation, son pendant patronal fait de paternalisme et de minutie bureaucratique.

Mais surtout une hiérarchisation des rapports sociaux et une société tout entière qui privilégie l’héritage, direct (par transmission familiale) ou sociologique (via le diplôme et le statut).

D’où, pour lui, la nécessité non seulement d’une réforme des droits de succession et du financement des PME, mais aussi de la représentativité des syndicats, de l’indépendance de la presse et de la réforme de l’enseignement .

Morceaux choisis de son entretien de lundi dernier dans 20 minutes :

Selon un rapport du GCR (1), la France est 99e sur 102 pour la qualité des relations sociales dans l’entreprise, du point de vue des managers. Juste devant le Venezuela, le Nigeria et Trinidad ! Et du point de vue des salariés, ce n’est pas plus encourageant. C’est une véritable exception française. De plus, les pays où les salariés sont le plus satisfaits sont aussi ceux où les dirigeants le sont. On est loin d’une logique de luttes de classes où quand l’un gagnerait, l’autre perdrait. L’idée est au contraire que quand il y a entente, tout le monde y gagne.

Le problème se pose surtout dans le cas où les managers sont directement les héritiers familiaux. Est-ce que vous pensez qu’on peut gagner la Coupe du monde avec le fils de Zidane ? Les fils et filles des entrepreneurs ne sont pas nuls. Statistiquement, ils sont… moyens. C’est peut-être sympa de céder son entreprise à son rejeton, mais si on le fait en fonction de la parenté, on se prive des talents les plus précieux.

On peut être héritier de son diplôme, de son statut social, comme de ses parents. Le point commun, c’est que l’accession au sommet ne se fait pas par le jeu de la promotion interne de l’entreprise. La promotion interne n’est jamais un processus facile. Mais en France, cela fonctionne encore plus difficilement qu’ailleurs.

“La crise du travail est une crise de l’entente”
20 minutes
le 18/3/2007

Thomas Philippon vient de publier Un capitalisme d’héritiers (Ed. Le Seuil). Pour ce chercheur à la New York University, la France se caractérise par des relations au travail marquées par la défiance et par un système où la promotion des meilleurs est bloquée. Au final, la crise du travail serait avant tout une histoire relationnelle.
Vous citez des chiffres assez stupéfiants sur l’état des relations sociales en France…
En fait de crise du travail, il existe une crise de l’entente au sein des entreprises. Selon un rapport du GCR (1), la France est 99e sur 102 pour la qualité des relations sociales dans l’entreprise, du point de vue des managers. Juste devant le Venezuela, le Nigeria et Trinidad ! Et du point de vue des salariés, ce n’est pas plus encourageant. C’est une véritable exception française. De plus, les pays où les salariés sont le plus satisfaits sont aussi ceux où les dirigeants le sont. On est loin d’une logique de luttes de classes où quand l’un gagnerait, l’autre perdrait. L’idée est au contraire que quand il y a entente, tout le monde y gagne.
La méfiance serait génératrice de coûts cachés ?
On parle de rigidité du droit du travail, des charges sociales, du Smic pour expliquer le manque de création d’emplois. Mais les rigidités les plus fortes sont dues aux frictions entre les hommes. Le coût du travail, ce n’est pas seulement le salaire ou le licenciement. C’est le coût du conflit, notamment en cas de réorganisation. Or, aujourd’hui, dans un environnement très concurrentiel, les entreprises ont besoin de se réorganiser régulièrement. Celles où la défiance domine auront plus de mal que les autres à s’adapter à ce nouvel environnement. La méfiance réciproque coûte sans doute plusieurs points de PIB ! Inversement, la confiance améliore la productivité, en évitant, par exemple, les négociations interminables. C’est un élément de performance économique.
La France est aussi très marquée par les entreprises familiales…
Le problème se pose surtout dans le cas où les managers sont directement les héritiers familiaux. Est-ce que vous pensez qu’on peut gagner la Coupe du monde avec le fils de Zidane ? Les fils et filles des entrepreneurs ne sont pas nuls. Statistiquement, ils sont… moyens. C’est peut-être sympa de céder son entreprise à son rejeton, mais si on le fait en fonction de la parenté, on se prive des talents les plus précieux.
Le « capitalisme d’héritiers » va bien au-delà des transmissions d’entreprises ?
On peut être héritier de son diplôme, de son statut social, comme de ses parents. Le point commun, c’est que l’accession au sommet ne se fait pas par le jeu de la promotion interne de l’entreprise. La promotion interne n’est jamais un processus facile. Mais en France, cela fonctionne encore plus difficilement qu’ailleurs.
Le taux de chômage élevé serait favorisé par cette situation ?
C’est le mécanisme de « l’entente forcée ». Faute de confiance, il faut obliger les partenaires à s’entendre. La peur du chômage, le fait que le salarié a beaucoup à perdre agit comme un facteur de coopération obligée. Mais du fait du chômage élevé, les employeurs ne vont pas faire les efforts pour améliorer les conditions de travail, et au final, cela entretient la méfiance.
Recueilli par Anne Kerloc’h

(1) Global Competitiveness Reports.

Voir aussi la présentation et l’introduction sur le site La République des idées:

Le Capitalisme d’héritiers.
La crise française du travail

Contrairement à certaines idées reçues, les Français accordent plutôt plus d’importance au travail que les autres Européens, et les rigidités du droit et de la fiscalité ne peuvent expliquer, à elles seules, ni l’apparition ni la persistance du chômage de masse.

La crise française est d’abord le fruit de relations sociales marquées par l’insatisfaction et la méfiance. Souvent associée à un syndicalisme de contestation, cette situation est aussi le résultat d’un « capitalisme d’héritiers » aux pratiques managériales conservatrices et frustrantes pour les salariés. Le capitalisme français peine en effet à promouvoir les plus créatifs et les plus compétents, et tend à privilégier l’héritage et la reproduction sociale dans le recrutement de ses élites. Issu d’une histoire longue et complexe, il a aujourd’hui un coût économique très lourd et largement sous-estimé.

Thomas Philippon est économiste. Il enseigne l’économie financière à la Stern School of Business (New York University – États-Unis). Ses recherches portent sur la macroéconomie, le marché de l’emploi, la finance et l’organisation des entreprises.

Introduction

«Sur l’autodestruction de la propriété privée, il y a une phrase de Marx que j’aime à citer : “Les sociétés par actions, la dispersion du capital des grandes entreprises entre des actionnaires multiples constituent déjà une destruction de la propriété privée.” Si la dispersion équivaut à l’élimination de la propriété privée, une grande corporation américaine n’est plus une propriété privée. »

Raymond Aron, Dix-huit leçons sur la société industrielle.

Pour expliquer la crise du travail et la persistance d’un chômage de masse dans notre pays, on met souvent l’accent sur les contraintes institutionnelles du droit du travail, les charges pesant sur les entreprises, voire sur l’avènement d’une « société de loisir » inconséquente, peuplée d’individus plus ou moins paresseux ou réticents à s’adapter aux exigences de disponibilité et de flexibilité du capitalisme moderne. On se demande plus rarement quelles sont les responsabilités du capitalisme français en la matière : est-il si « moderne » qu’on veut bien le croire ? N’a-t-il pas sa part aux difficultés visées ? Et, si oui, quelle est-elle ?

S’il y a bel et bien en France une crise de la « valeur travail », comme on le dit aujourd’hui, je crois qu’elle est d’abord le fruit d’un certain style de relations sociales. Pour le montrer, il faut commencer par écarter ou, tout au moins, par relativiser un certain nombre d’explications communément admises. Pourquoi travaille-t-on moins en France que dans nombre de pays comparables ? Pourquoi le taux d’emploi y est-il si faible ? Les réponses qui présument une paresse particulière des salariés, ou un goût excessif pour les vacances, sont contredites par les enquêtes disponibles : la crise du travail n’est pas une crise morale. Les réponses qui privilégient les freins institutionnels à l’emploi (contraintes du droit du travail, coûts des licenciements, etc.) ne sont guère plus satisfaisantes : ces variables ne semblent expliquer qu’une part mineure du problème.

En revanche, ce qui distingue nettement la France des autres pays, c’est le peu de satisfactions que les salariés semblent tirer de leur travail, et la mauvaise opinion qu’employés et employeurs ont les uns des autres. Les difficultés du capitalisme français reflètent ainsi celles de la société en général : on remarque partout la même incapacité à faire émerger des organisations puissantes où les relations sociales se fondent sur une confiance réciproque.

Dès que l’on se penche sur les origines et les causes de ces difficultés, on se trouve confronté à de multiples facteurs, dont certains sont déjà bien connus. Et pourtant une grande partie du problème reste encore dans l’angle mort du débat public. Si l’on ne cesse de montrer du doigt le caractère majoritairement contestataire du syndicalisme français, on oublie bien souvent de souligner qu’il va de pair avec des pratiques managériales conservatrices, frustrantes pour les salariés, et qui n’incitent guère à l’innovation. C’est là, en effet, l’autre versant du « problème français », celui dont je propose d’explorer les ressorts et les coûts dans les pages qui suivent.

Alors que la contestation domine l’histoire syndicale en France, l’histoire patronale, elle, oscille entre paternalisme et minutie bureaucratique, mais entretient toujours un goût immodéré pour la hiérarchisation des rapports sociaux. Cette constante s’explique en partie par un mode de sélection qui peine à favoriser l’accès aux responsabilités des plus créatifs, des plus compétents ou des plus méritants. Dans sa dynamique propre, le capitalisme français tend en effet à privilégier l’héritage, qu’il soit direct (sous la forme de la transmission successorale) ou sociologique (sous la forme de la reproduction sociale par le diplôme et le statut). C’est en ce sens qu’on peut le qualifier de « capitalisme d’héritiers ». L’expression, on l’aura compris, ne désigne pas seulement une forme avancée de capitalisme familial, mais plus généralement une culture du management régie par des règles tacites de reproduction et de protection, culture qui dépasse largement le cadre des entreprises privées.

Les logiques de corps et les stratégies individuelles jouent ici naturellement leur rôle. On aurait pourtant tort d’analyser uniquement ce capitalisme d’héritiers comme l’œuvre d’une petite aristocratie de décideurs travaillant à la perpétuation de leur statut et à la défense de leurs intérêts. Il s’agit au contraire d’un système d’organisation qui a sa logique propre et qui doit se comprendre comme le fruit d’une histoire collective.

Dans ce système et dans cette histoire, le capitalisme familial occupe une place centrale et ambiguë : il est à la fois symptôme, remède temporaire et facteur de blocage. Traditionnellement associé au paternalisme, il constitue une stratégie efficace pour limiter les conflits sociaux : l’entreprise familiale est, on le verra, bien adaptée à la jungle des rapports conflictuels. En ce sens, le capitalisme familial est utile au fonctionnement de l’économie, particulièrement lorsque la méfiance domine les rapports entre catégories, comme c’est le cas en France.

Cependant, si la transmission héréditaire assure une certaine stabilité aux entreprises, elle empêche aussi le renouvellement des élites managériales. Le capitalisme familial, quand il se transforme en capitalisme d’héritiers (c’est-à-dire lorsqu’il ne se contente pas de maintenir un contrôle familial sur le capital de l’entreprise, mais en confie systématiquement le management à un parent), risque alors de décourager les plus entreprenants et de priver l’économie des talents les plus rares. De plus, en limitant le brassage entre les groupes, il alimente l’ignorance, et donc la méfiance, des uns envers les autres. Il devient ainsi un facteur de blocage.

Cette critique ne vise pas seulement, ni même surtout, les entreprises familiales. L’absence de délégation, la surcharge de responsabilités au sommet, la déresponsabilisation de la base, les difficultés d’adaptation et de promotion interne, existent dans toutes les entreprises françaises et sont encore plus fortes dans les organisations gérées par l’État. À ce propos, on pourrait également parler d’un syndicalisme d’héritiers, car la reconnaissance institutionnelle dont bénéficient les syndicats français est moins le fruit de leur représentativité sociale que de décisions politiques prises il y a cinquante ans.

Ces travers ne sont pas nouveaux : ils firent déjà l’objet de vives critiques avant la Première Guerre mondiale, alors que l’économie française décrochait par rapport à l’économie allemande, puis dans les années 1950, pour expliquer les écarts de productivité avec les États-Unis. Après s’être fait oublier pendant les Trente Glorieuses, ils réapparaissent aujourd’hui, alors même que la coopération au sein des entreprises est plus nécessaire que jamais.

Je montrerai comment ce système entretient des relations de méfiance entre les entreprises, l’État et les salariés. Je montrerai également que ces relations ont un coût économique désormais exorbitant. Le manque de coopération et de délégation crée des rigidités réelles qui sont au moins aussi importantes que les rigidités institutionnelles dues aux lois et aux régulations si souvent décriées, et qui renchérissent le coût effectif du travail, freinent l’adaptation des entreprises et expliquent une grande part de notre taux de chômage. Par ailleurs, la mauvaise qualité des relations sociales décourage les seniors qui, ne s’étant pas épanouis dans leur travail, cherchent à partir à la retraite le plus tôt possible. Plus fondamentalement encore, le capitalisme d’héritiers n’est ni un capitalisme de croissance, ni un capitalisme d’innovation.

En mettant l’accent sur le caractère social des difficultés françaises, je m’éloigne délibérément du champ des analyses économiques traditionnelles, mais j’en conserve autant que possible l’approche et la méthode. C’est l’analyse systématique des données disponibles qui me pousse à conclure que la mauvaise qualité des relations de travail constitue le frein le plus massif au dynamisme de l’économie française. Si l’on accepte cette conclusion, il s’ensuit que la priorité devrait être de restaurer peu à peu la confiance entre les acteurs. Pour cela, les remèdes traditionnels ne sont pas forcément les plus appropriés, et certains autres, que l’on prescrit pour des raisons fort différentes, pourraient au contraire permettre de soigner le mal en profondeur. Voilà pourquoi je suggère que la réforme des droits de succession, le financement des PME, la représentativité des syndicats, l’indépendance de la presse et la réforme de l’enseignement, loin de constituer une suite d’éléments disparates, peuvent faire partie d’une nouvelle politique industrielle cohérente.


Histoire: Retour sur la légende Aubrac (Looking back at French Resistance’s most exciting adventure novel)

24 mars, 2007
Aubrac aux invalidesLa majorité des résistants n’a pas manifesté de goût prononcé pour la violence ni même pour la lutte armée. Olivier Wieviorka
Les Français n’auraient pas été choqués par les révélations apportées sur la «jeunesse française» de François Mitterrand si ce dernier, durant de longues années, ne s’était présenté comme le fier héraut d’une Résistance intérieure brisée par le général de Gaulle. Nul, aujourd’hui, ne pourrait suspecter les Aubrac, si ces derniers n’avaient prétendu de leur vivant accéder à la sainteté en se posant en résistant-modèle, en militant-modèle, en professeur modèle, en couple-modèle. Olivier Wieviorka
Ces hommes et ces femmes ne représentaient qu’une infime minorité (300 000 environ), face à 40 millions de Français qui, sans être nécessairement collaborateurs ou vichystes, étaient en tout cas attentistes. Je ne vois pas pourquoi aujourd’hui, les Français, même les enfants de ces attentistes, leur demanderaient des comptes à propos des actes qu’ils ont commis, au cours d’une action pour laquelle ils étaient tous des volontaires et des rebelles. On semble oublier lorsqu’on leur demande de se justifier qu’ils n’étaient ni des élus, ni des fonctionnaires en mission. On ne dira jamais assez qu’ils ont sauvé l’honneur et rétabli la liberté. Qu’il y ait eu des imprudences, des erreurs, des trahisons, soit. Mais la faute à qui? Pourquoi occupions-nous des postes et assumions-nous des responsabilités que nous n’étions probablement pas capables de tenir? Parce qu’il n’y avait personne d’autre. Les Aubrac font partie des volontaires qui, durant trois ans, ont pris tous les risques, tandis que le nazi Barbie nous traquait comme des bêtes. On ne doit pas l’oublier. Tant que les Aubrac sont restés dans l’anonymat, ils n’avaient à rendre de compte à personne, sauf à leurs camarades et à leurs pairs. Mais, à partir du moment où ils se sont prêtés à de multiples opérations médiatiques, qu’ils l’aient voulu ou non, ils sont devenus un mythe ou une légende. Qu’ils aient créé ou subi à leurs corps défendant cette dérive, ils prétendent en effet incarner l’esprit et le sens de notre action. Avec ce changement de statut, ils perdent les avantages du résistant anonyme et, à cause de cet excès d’honneur, doivent des comptes à tous les Français. Daniel Cordier (ancien secrétaire et biographe de Jean Moulin)

Au lendemain du décès (à 94 ans) de la madone du résistancialisme Lucie Aubrac …

Et surtout de ses quasi-funérailles nationales (avec les honneurs funèbres militaires dans la cour d’honneur des Invalides) la semaine dernière par l’actuel squatter de l’Elysée …

Petit retour, au-delà des hommages unanimes et des appels à la panthéonisation, sur ce qu’il faut bien appeler l’un des grands mythes de notre histoire récente.

Car tout d’abord il vaudrait mieux, comme le font les historiens, parler de “Résistances” au pluriel, tant, on le sait (ou plutôt commence à le savoir), elle a peiné à s’unifier entre ses différentes fractions (des dizaines de mouvements, des centaines de réseaux) et périodes tour à tour maréchalistes, giraudistes ou gaullistes.

Et surtout, elle ne toucha jamais plus, encore selon les historiens, de… 2 à 3% de la population! Soit (sans compter les étrangers: Italiens, Espagnols, Allemands, juifs apatrides?) de 200 000 estimés en 1944 à un total de 500 000 ayant eu une implication substantielle dans la Résistance, avec bien sûr les multiples complicités que cela suppose dans le reste de la population.

Autrement dit, en termes militaires (mais il y avait bien sûr toute la dimension “civile”: presse clandestine, sauvetage des juifs, etc.), l’équivalent “PAR MOMENT”, pour reprendre les termes d’Eisenhower, de 15 divisions, avec bien sûr l’encadrement des services secrets anglais et américains (SOE, OSS)…

Ou, du point de vue de l’administration, 60 000 déportés politiques pas revenus des camps, 30 000 fusillés, 250 000 cartes d’anciens résistants distribuées (plus ou moins généreusement) à la Libération, 45 mouvements et 270 réseaux homologués …

Mais aussi une résistance marquée par un notoire manque de combativité, comme l’ont montré les historiens Wieviorka ou Sémelin, pour lesquels “La majorité des résistants n’a pas manifesté de goût prononcé pour la violence ni même pour la lutte armée”, (la France s’étant “déshabituée de la violence politique physique depuis la répression de la Commune de Paris” ?).

D’où, comme le rappelle Wikipedia (dont sont issues la plupart des informations ici présentées), les “anecdotes nombreuses de résistants relâchant des miliciens et des Allemands prisonniers sans leur faire le moindre mal, d’autres désavouant tel article clandestin ou propos jugés trop violents, refus du recours aux représailles contre les familles des collaborateurs, etc.”, Olivier Wieviorka concluant que “globalement, malgré des exceptions notables, ‘la violence n’est pas une valeur de la Résistance’”.

Quant à la part des femmes, mise en exergue notamment par Lucie Aubrac (née Bernard, épouse Samuel), il semble qu’elles étaient beaucoup moins nombreuses (moins de 20%) et moins actives que dans les autres maquis (grec, italien, yougoslave, russe) et, contrairement à la légende, dans des rôles peu importants, même si elles étaient effectivement mises en avant comme agents de liaison car moins exposées à la répression …

D’où tout l’intérêt de cette critique de 1997 (ressortie pour l’occasion par Libération), par le grand spécialiste de la Résistance Olivier Wieviorka, de l’ouvrage pour lequel l’historien Gérad Chauvy fut condamné pour avoir justement diffamé… la légende alors vivante du couple Aubrac.

Aubrac, une légende malmenée

En soulignant les contradictions dans les témoignages du couple héroïque, l’ouvrage de l’historien Gérard Chauvy relance le débat sur la Résistance.

Olivier Wieviorka

Libération

16 mars 2007

Cet article est paru en 1997 dans Libération.

L’ouvrage de Gérard Chauvy, en apportant quelques révélations sur le couple Aubrac jette une lumière crue sur deux héros emblématiques de l Résistance française. Mais son travail s’intègre au fond dans un courant qu entend bousculer la légende, en usant de preuves tantôt indiscutables tantôt fallacieuses. Jean Moulin avait été présenté comme un agen communiste; le passé vichyste de François Mitterrand avait provoqué le polémiques que l’on sait. Lucie et Raymond Aubrac sont, aujourd’hui, placé sur la sellette. Durs temps pour les héros Une révision à la baisse. D’autant que d’autres vecteurs ont conforté ce relatif discrédit. Ainsi, le cinéma a récemment présenté la geste clandestine sous un jour peu amène. Un héros très discret, film de Jacques Audiard, montre qu’un mythomane peut, dans l’après-guerre abuser son monde en se faisant passer pour un authentique résistant. Hormis le navrant Lucie Aubrac, la Résistance subit donc, sur les écrans, une révision à la baisse – qui s’oppose aux superbes hommages rendus par les pères fondateurs, René Clément (la Bataille du rail, le Père tranquille) ou Jean-Pierre Melville (le Silence de la mer, l’Armée des ombres”). La dernière décennie a ainsi inauguré l’ère du soupçon. Mais cette suspicion généralisée ne signe-t-elle pas une réaction à la légende complaisamment forgée par les résistants?

Par leurs innombrables «Souvenirs et Mémoires», les anciens clandestins ont en effet proposé une vision idéalisée de leur combat. La grande majorité des témoins a ainsi présenté la Résistance comme une entreprise apolitique défendant avant tout «une certaine idée» de l’homme et de la France. Dans une large mesure fondée, cette pieuse image a occulté les violents conflits qui ont divisé l’Armée des ombres. Les relations entre Jean Moulin – représentant du général de Gaulle – et les mouvements de Résistance ont été traversées par de violents orages. Pour s’imposer auprès des Alliés et délégitimer le régime vichyste, Charles de Gaulle souhaitait en effet unir la Résistance et la diriger. Une prétention que les chefs clandestins jugeaient inacceptable. Car s’ils acceptaient que de Gaulle soit un symbole, ils entendaient conserver le contrôle de leurs troupes (l’Armée secrète notamment) et comptaient jouer un rôle politique à la Libération avec le Rebelle, voire contre lui. Par ailleurs, quelques dirigeants ont un temps considéré le régime vichyste avec sympathie. Croyant à une entente secrète entre Pétain et de Gaulle, ils approuvaient quelques réformes de l’Etat français et se réjouissaient de voir un pouvoir fort succéder à une IIIe République discréditée. Les témoins ont souvent jeté un voile pudique sur ces errements.

Hostilité au rebelle.

N’oublions pas, enfin, que les dirigeants communistes ont manifesté un mol enthousiasme pour éclairer la stratégie de leur parti. Le pacte germano-soviétique et le soutien apporté – pour affaiblir de Gaulle – au réactionnaire général Giraud constituaient, il est vrai, de désagréables réalités que le Parti des 75 000 fusillés s’est empressé d’oublier, préférant rappeler le sacrifice de ses martyrs. Pour des logiques politiques, des impératifs idéologiques ou des stratégies personnelles, certains résistants ont ainsi créé quelques mythes que les recherches historiques tendent aujourd’hui à malmener. Car si les témoins prétendent que la Résistance a été unie, apolitique et soudée par un bel enthousiasme derrière le général de Gaulle, les historiens savent – et démontrent – qu’elle a parfois été au sommet vichyste, divisée, politisée” et fort hostile au Rebelle. Le malaise qui aujourd’hui s’empare de l’opinion publique ne tient donc pas aux «révélations» apportées sur la Résistance en tant que telle. Il résulte du décalage souvent béant entre l’image que les témoins ont souhaité imposer et la réalité telle que les historiens la saisissent. Les Français n’auraient pas été choqués par les révélations apportées sur la «jeunesse française» de François Mitterrand si ce dernier, durant de longues années, ne s’était présenté comme le fier héraut d’une Résistance intérieure brisée par le général de Gaulle. Nul, aujourd’hui, ne pourrait suspecter les Aubrac, si ces derniers n’avaient prétendu de leur vivant accéder à la sainteté en se posant en résistant-modèle, en militant-modèle, en professeur modèle, en couple-modèle” Reste un pan secret. N’attribuons donc pas au livre de Gérard Chauvy l’importance démesurée que certains médias semblent lui accorder. En effet, il apporte peu d’éclairages, au fond, sur la Résistance française – son fonctionnement, ses valeurs, son programme. En revanche, en pointant les innombrables contradictions des Aubrac, il invite à s’interroger sur la naissance d’une légende. Car la volonté de se poser en mythe a bel et bien croisé l’assentiment crédule d’une masse. Pourquoi? Gérard Chauvy n’apporte pas de réponse à cette question essentielle. Mais les éléments qu’il livre et le débat qu’il a lancé aideront, sans doute, à explorer ce pan secret de nos mentalités collectives.

Historien, Olivier Wieviorka enseigne à l’ENS Fontenay-Saint-Cloud. Il est l’auteur de Une certaine idée de la Résistance, Défense de la France, Seuil, l’Univers historique.

Voir le reste du dossier de Libération (à l’exception du débat “impubliable”) sur l’affaire Aubrac:

«En tant que camarade des Aubrac, je souhaiterais qu’ils s’expliquent»

C’est ce qu’a demandé l’ancien secrétaire de Jean Moulin, Daniel Cordier, aux époux Aubrac lors d’une interview en avril 1997 à Libération.

Olivier Wieviorka

Libération

16 mars 2007

Un temps retardé par les éditions Albin Michel, le livre, fort attendu, de Gérard Chauvy sur les époux Aubrac est enfin disponible aux étals des libraires (1). Exhumant des archives largement inédites, l’historien lyonnais remet en cause le rôle joué par ce couple légendaire dans l’année 1943. Relevant avec une grande minutie les innombrables contradictions qui émaillent les témoignages successifs de Raymond et Lucie, il sous-entend, sans reprendre explicitement à son compte les accusations portées par Klaus Barbie, que Raymond Aubrac a trahi. L’ancien tortionnaire nazi a en effet prétendu que Raymond Aubrac ayant travaillé pour ses services, aurait provoqué l’arrestation de Jean Moulin lors du drame de Caluire, le 21 juin 1943. Ces très graves accusations ne doivent être ni dédaigneusement balayées d’un revers de la main, ni reprises sans être passées au crible de la critique. Dans cet esprit, Libération a souhaité recueillir le sentiment de Daniel Cordier. Résistant de la première heure, l’ancien secrétaire de Jean Moulin, compagnon de la Libération, a en effet entrepris une oeuvre d’historien consacrant son énergie à la publication d’une biographie remarquée de Jean Moulin dont trois tomes sont d’ores et déjà parus (2). Vous avez lu l’ouvrage de Gérard Chauvy. Apporte-t-il du neuf? Incontestablement. Gérard Chauvy s’appuie sur des document inédits – qu’il publie et son travail repose sur des sources solides. C’est un remarquable travail de chercheur, mais il n’est pas exempt de toute critique du point de vue de l’historien. J’ajoute que les bruits qui ont circulé au sujet d’une éventuelle censure exercée contre cet ouvrage m’ont profondément choqué. Le noble titre de résistant est pour moi incompatible avec celui de censeur et je souhaite que ces rumeurs soient infondées.

Au vu des documents apportés, peut-on affirmer que Raymond Aubrac porte une responsabilité dans l’affaire de Caluire? Au vu des documents présentés, je ne le crois pas. Je ne suis pas sûr que par son travail minutieux, Gérard Chauvy atteigne à la vérité, même si le détail de ses affirmations est exact. Sans doute faute d’une distinction entre les catégories de documents utilisés. D’une part, il y a les accusations proférées en 1990, via Jacques Vergès, par Klaus Barbie. De l’autre, les pièces d’archives, exhumées par Gérard Chauvy et censées conforter la thèse de la trahison. On ne peut pas les mettre sur le même plan. Ces dernières sont des documents d’époque qui, sous réserve d’un examen critique, sont bien le fondement de l’histoire. En revanche, le «mémoire» de Vergès, s’il fut un «document» pour le procès, n’est que le «témoignage» de Barbie sur les événements du printemps 1943. Il doit donc subir la même analyse hypercritique que les témoignages des Aubrac. Or Chauvy n’en fait rien. Pourquoi? C’est d’autant plus regrettable que la comparaison des versions successives de Barbie depuis cinquante ans révèle des mensonges rocambolesques auprès desquels ceux des Aubrac ont une saveur candide! Ce travail équilibrerait le réquisitoire de Chauvy et lui rendrait sa véritable portée. Des contradictions de Barbie, on peut retenir trois faits: d’abord, durant quarante ans, jamais Barbie n’a accusé Aubrac d’avoir donné Caluire. Dans le rapport allemand Flora du 19 juillet 1943 qui établit la liste des 120 arrestations causées par le traître Multon, trois noms seulement sont accolés au qualificatif de «contre-agent», Brown, Hardy et Multon, pas celui d’Aubrac. Pourquoi cette absence s’il a été utilisé comme eux? Dans le mémoire de 1990, Barbie est incapable d’articuler un fait précis prouvant la culpabilité d’Aubrac et pour l’expliquer, il prétend ignorer son activité d’agent parce qu’il était «traité» par l’un de ses adjoints. Ainsi en ne remettant jamais en cause les déclarations de Klaus Barbie alors qu’il dissèque minutieusement les contradictions des Aubrac, Chauvy apporte un éclairage déséquilibré, donc biaisé, sur cette affaire. En lisant ce livre, la France entière va s’imaginer que seuls les Aubrac jouent à cache-cache avec la vérité. Ce n’est pas vrai, et nombre de témoins irréprochables se sont, à diverses reprises, contredits. Cette inégalité dans la critique des sources est grave.

Du point de vue méthodologique, l’ouvrage peut donc, à votre sens, être contesté? Tout à fait. Un historien, à mon sens, doit avant tout comprendre et expliquer les faits afin de rendre intelligible le passé. Au cours de sa recherche, il n’existe aucun tabou, et Gérard Chauvy a le droit de s’interroger sur l’attitude des Aubrac durant l’année 1943. Cette démarche ne me gêne absolument pas. Encore faut-il mettre toutes les pièces sur la table. Par exemple, Chauvy ne s’interroge pas sur les raisons pour lesquelles Barbie découvre soudain en 1990 l’importance de la date du 13 mars 1943, date qui constitue le noeud de l’argumentation de Chauvy. Je rappelle qu’Aubrac et ses camarades ont été arrêtés le 15 mars 1943, 7, rue de l’Hôtel-de-Ville à Lyon. Tous les documents de la police française mentionnent cette date et expliquent que c’est l’arrestation du «courrier» Curtil, le 14 mars, qui a conduit le lendemain à cette adresse. Quelle est l’origine de cette contradiction sur la date du 13 mars? Chauvy ne se le demande pas? Or, tout simplement, le rapport Kaltenbrunner comporte une faute de frappe que d’autres rapports allemands expliqueraient sans doute. La lecture attentive de tous les autres documents connus le démontre. Aubrac et ses camarades se sont probablement fiés à la date mentionnée dans le rapport Kaltenbrunner, soit le 13 mars, parce qu’ils avaient oublié – et c’est très compréhensible – qu’il s’agissait en fait du 15. Chauvy devrait savoir que c’est un chercheur, Gérard Hisard, qui, dans les années 80 a relevé cette date du 13 mars 1943 dans le rapport Kaltenbrunner du 27 mai 1943. Il a vérifié que Aubrac et ses camarades l’avaient confirmé sous serment en 1950 au procès Hardy. Il s’est alors imaginé, le premier, que cette erreur cachait quelque chose et en a conclu qu’Aubrac ayant été arrêté le 13, était devenu un contre-agent et avait fait arrêter ses camarades le 15. Pour cette raison, le premier mot du «mémoire» de Vergès est le rappel de cette date sur laquelle toute l’accusation repose. Chauvy a donc manqué de discernement en ne voyant pas qu’il s’agit là d’une «fausse» contradiction et non d’un élément éminemment révélateur. Chauvy utilise par ailleurs le témoignage de Tony de Graaf, mon remplaçant à Lyon depuis le 25 mars 1943 au secrétariat de Moulin. Cependant, il n’a pas relevé les contradictions ainsi que l’erreur qu’il commet au sujet d’un voyage à Paris, où il n’est jamais allé, durant la semaine précédant Caluire. De surcroît, il a indiqué en 1980 qu’il avait rejoint Jean Moulin dans la maison du Dr Dugoujon et en était ressorti sans être inquiété ni suivi (3). Or, comme la Gestapo est arrivée quelques minutes après Moulin, peut-être de Graaf, en sortant, aurait-il dû rencontrer la Gestapo qui arrivait en voiture. Parmi d’autres témoins, il aurait fallu interroger Claude Serreulles arrivé à Lyon depuis le 16 juin qui suivit les préparatifs de cette réunion et qui, après l’arrestation de Moulin, assura son intérim. Enfin, sur l’affaire du 15 mars rue de l’Hôtel-de-Ville où j’ai failli être arrêté, j’aurais expliqué à Chauvy, documents à l’appui, les raisons de cette réunion qui, si les conséquences furent catastrophiques pour l’Armée secrète, n’a, pas plus que Caluire, les implications mystérieuses qu’il lui attribue. C’est dire que je suis loin d’être convaincu de la culpabilité de Aubrac dans cette affaire au vu des pièces citées par Chauvy dans l’affaire de l’Hôtel-de-Ville et qui désignent Curtil comme seul responsable des arrestations du 15 mars 1943. Il en est de même pour l’affaire de Caluire puisque nous avons là aussi déjà un coupable certain, René Hardy. Les documents d’époque sont tout à fait éloquents. Ils prouvent que si Hardy n’est en rien responsable de l’arrestation du général Delestraint, chef de l’Armée secrète, comme le croyaient les résistants à l’époque, en revanche, il a conduit les Allemands à Caluire. Dans ce cas, quel rôle resterait à jouer par Aubrac?

Pour vous, les Aubrac sont donc innocents? Au vu de ces documents, oui. En revanche, la succession des versions données par eux sur les événements qui précèdent et suivent Caluire excède les légitimes défaillances de la mémoire que l’on constate chez tous les résistants, je dirai chez tous les acteurs de l’histoire. Dans cette mesure, ils doivent s’expliquer. Lucie Aubrac ne peut se contenter de déclarer comme elle le fait à l’AFP (4): «Je ne veux pas me mettre sur une position défensive. Et si je demandais à ce monsieur quel jour il a attrapé sa première truite.» Cette réponse me paraît un peu courte. En tant que camarade des Aubrac, je souhaiterais qu’ils s’expliquent, non devant des tribunaux bien sûr, mais face à une commission d’historiens. Le droit n’est pas là pour dire la vérité, mais pour mettre fin à un trouble de l’ordre public – le double acquittement de René Hardy illustre bien les limites de la justice. Les historiens, en revanche, peuvent trancher et ils auront, quoi qu’il en soit, le dernier mot. En résumé, je ne pense pas que les Aubrac aient, sur l’année 1943, dit toute la vérité et ils doivent rendre des comptes autrement que par «la pêche à la truite», ou des «paires de claques». J’avoue ne pas comprendre les versions contradictoires de Raymond Aubrac et je ne m’en explique pas les motifs, en particulier pour la visite des Allemands au domicile des Samuel (les parents de R. Aubrac, morts en déportation) après son évasion. Connaissaient-ils donc sa véritable identité?

Pourquoi les Aubrac doivent-ils s’expliquer? Dans une récente déclaration, vous affirmiez, au contraire, que les résistants n’avaient aucun compte à rendre. Pour moi, seuls les morts sont les authentiques héros d’une cause. Eux seuls demeurent fidèles à leur passé. Les autres, les rescapés ont toute une vie pour oublier et parfois trahir la cause qu’ils ont défendue. Cependant je pense que les résistants n’ont de comptes à rendre à personne. Ces hommes et ces femmes ne représentaient qu’une infime minorité (300 000 environ), face à 40 millions de Français qui, sans être nécessairement collaborateurs ou vichystes, étaient en tout cas attentistes. Je ne vois pas pourquoi aujourd’hui, les Français, même les enfants de ces attentistes, leur demanderaient des comptes à propos des actes qu’ils ont commis, au cours d’une action pour laquelle ils étaient tous des volontaires et des rebelles. On semble oublier lorsqu’on leur demande de se justifier qu’ils n’étaient ni des élus, ni des fonctionnaires en mission. On ne dira jamais assez qu’ils ont sauvé l’honneur et rétabli la liberté. Qu’il y ait eu des imprudences, des erreurs, des trahisons, soit. Mais la faute à qui? Pourquoi occupions-nous des postes et assumions-nous des responsabilités que nous n’étions probablement pas capables de tenir? Parce qu’il n’y avait personne d’autre. Les Aubrac font partie des volontaires qui, durant trois ans, ont pris tous les risques, tandis que le nazi Barbie nous traquait comme des bêtes. On ne doit pas l’oublier. Tant que les Aubrac sont restés dans l’anonymat, ils n’avaient à rendre de compte à personne, sauf à leurs camarades et à leurs pairs. Mais, à partir du moment où ils se sont prêtés à de multiples opérations médiatiques, qu’ils l’aient voulu ou non, ils sont devenus un mythe ou une légende. Qu’ils aient créé ou subi à leurs corps défendant cette dérive, ils prétendent en effet incarner l’esprit et le sens de notre action. Avec ce changement de statut, ils perdent les avantages du résistant anonyme et, à cause de cet excès d’honneur, doivent des comptes à tous les Français.

Le livre de Gérard Chauvy couvre-t-il une opération politique? J’ignore les intentions profondes de Chauvy. Plusieurs indices, en revanche, montrent que l’on a affaire à une opération concertée – sans vouloir pour autant affirmer que Chauvy s’y prête explicitement. Pour que Aubrac soit un coupable à part entière, il faut que Hardy soit innocent. Or, des campagnes récentes clament son innocence. Quelques résistants, proches du milieu Combat, violemment attaqués au cours des procès Hardy par la mouvance communiste, sont peut-être satisfaits, en visant les Aubrac, de rendre aux communistes la monnaie de leur pièce.

Veut-on, pour autant, détruire la légende la Résistance? Le mot est peut-être un peu fort. Mais j’éprouve de la tristesse devant la confusion que Chauvy opère entre la Résistance et les résistants. On peut, et ce débat est légitime, estimer que la Résistance, par son combat et les valeurs qu’elles défendaient, a été inutile ou néfaste. Je ne suis bien entendu pas de cet avis, mais cette opinion, voire ce débat, a droit de cité. On peut, par ailleurs, s’interroger sur l’itinéraire de quelques individus, Lucie et Raymond Aubrac par exemple. Or, Gérard Chauvy confond les deux approches. Lorsqu’il affirme, dans la 4e de couverture, que par-delà «l’épopée/résistante/qui a pu avoir sa légitimité», il faut faire oeuvre d’historien, je suis scandalisé. La Résistance n’a pas pu avoir sa légitimité. Elle a été légitime – à moins qu’on ne la conteste dans son principe même, et il faut le dire ouvertement. Ce glissement a des effets pervers. Quand le Figaro titre «La Résistance bousculée» (5), je m’interroge. Car si j’admets que les Aubrac, dans cette affaire, soient «bousculés», je ne vois pas en quoi l’ouvrage de Chauvy remet en cause la Résistance dans son ensemble, son histoire et ses valeurs.

(1) Gérard Chauvy, «Aubrac, Lyon 1943», Albin Michel, 1997, 130 F. (2) «Jean Moulin, l’Inconnu du Panthéon», tome 1,2,3, Jean-Claude Lattès. (3) Cf. témoignage de Tony de Graaf, Jean Moulin, avril 1980, édité par le secrétariat d’Etat aux Anciens Combattants. (4) AFP, «Trois Questions à Lucie Aubrac», 21 mars 1997. (5) François Luizet, «La Résistance bousculée», «le Figaro», jeudi 3 avril 1997.

«Et si les historiens nous posaient des questions?»

Samedi 17 mai 1997, à «Libération», Lucie et Raymond Aubrac se sont confrontés aux questions de huit historiens à propos de la Résistance à Lyon, en 1943.

Antoine de Gaudemar et Béatrice Vallaeys

Libération

16 mars 2007

Un film les magnifie en héros romantiques de la Résistance, un livre veut semer le «doute» sur leurs activités à Lyon, en 1943. Tour à tour adulés et bousculés, Lucie et Raymond Aubrac ont souhaité s’expliquer, pour «Libération», devant une table ronde d’historiens. Une expérience inédite pour tous les participants , et qu’on pourrait apparenter à l’établissement de «sources orales pour l’Histoire». Au cours de cette rencontre, qui a permis de montrer ce qui reste d’incertitudes dans l’histoire de l’année 1943, les échanges furent tour à tour respectueux, âpres, dérangeants… Ce fut en tout cas l’occasion d’une réflexion passionnante sur la mémoire et le métier d’historien.

J’ai été calomnié et je veux répondre à la calomnie. Pourquoi Libération n’organiserait-il pas, maintenant, une réunion d’historiens qui nous poseraient toutes les questions qu’ils souhaitent? Du journalisme à l’américaine, vous voyez?» C’était le vendredi 11 avril. Raymond Aubrac nous recevait chez lui, pour une interview en réponse au livre de Gérard Chauvy paru une dizaine de jours plus tôt. Un livre fort attendu, d’autant que les éditions Albin Michel en avaient retardé la publication. Dans cet ouvrage, Aubrac, Lyon 1943, l’auteur prétend passer au crible de nombreux documents, dont certains inédits, qui, comparés aux écrits et aux témoignages successifs de Raymond et Lucie Aubrac, révèlent des variations et des contradictions.

Parmi ces documents, Gérard Chauvy a choisi de publier in extenso le «Testament de Barbie» (rédigé en fait par Jacques Vergès en 1990), réquisitoire anti-Aubrac – purement et simplement accusés d’avoir trahi la Résistance – que les spécialistes unanimes ont toujours dénoncé comme un truquage historique irrecevable. Et si Gérard Chauvy assure qu’il n’épouse pas la pseudo-démonstration de Barbie-Vergès, son ouvrage laisse planer une réelle insinuation. Le livre de Gérard Chauvy suscita une levée de boucliers immédiate chez certains résistants. Dix-neuf d’entre eux s’élevèrent dans un appel public contre «les historiens ou prétendus tels» qui «s’attaquent à la mémoire des morts et à l’honneur des survivants ["] Nous n’acceptons pas cette stratégie du soupçon, de l’insinuation et de la rumeur». Le texte était notamment signé par Jean Matteoli, Geneviève Anthonioz-de Gaulle, le général Pierre de Bénouville, le colonel Henri Rol-Tanguy, Germaine Tillion, Pierre Sudreau, Adam Rayski.

Résistant de la première heure, ancien secrétaire et biographe de Jean Moulin, Daniel Cordier, lui, refusa de signer cet appel. Il s’en expliquait dans une longue interview, publiée dans Libération le 8 avril. Pour lui, et contrairement aux insinuations de Gérard Chauvy, les époux Aubrac sont absolument insoupçonnables de trahison, et notamment dans l’affaire de Caluire. En revanche, déclarait Daniel Cordier, «je ne pense pas que les Aubrac aient, sur l’année 1943, dit toute la vérité ["] et je souhaiterais qu’ils s’expliquent, non devant des tribunaux bien sûr, mais face à une commission d’historiens». Ce genre d’opération n’est pas chose aisée, ni rapide. Raymond et Lucie Aubrac le savent bien, qui ont en vain réclamé une commission d’historiens quand, en 1991-1992, ils avaient été mis en cause par Klaus Barbie, via son avocat Jacques Vergès dans le fameux «Testament».

Lucie et Raymond Aubrac ne voulaient plus attendre. De fait, réunir des historiens et des résistants autour d’une table à Libération n’a soulevé aucun obstacle. En accord avec Raymond Aubrac, nous avons établi une liste, préférant un nombre réduit de chercheurs, évidemment choisis parmi les spécialistes de l’histoire des «années noires». François Bédarida, Jean-Pierre Azéma, Laurent Douzou, Henry Rousso et Dominique Veillon ont tous une connaissance approfondie de l’histoire de la Résistance et de l’Occupation. Tous ont accepté de participer à ce qu’ils appellent dans leur métier des «sources orales pour l’histoire»: leurs travaux les conduisent naturellement à confronter les documents avec les témoignages des acteurs toujours vivants de l’histoire. A une différence près et de taille: la rencontre aurait lieu en présence de deux journalistes – simples observateurs et modérateurs– et pour un usage public, puisqu’elle serait relatée dans les colonnes de Libération. Une expérience inédite, dont tous soulignent le caractère exceptionnel. De son côté, Daniel Cordier a accepté d’emblée l’invitation, au titre d’«historien amateur» et naturellement de compagnon de la Libération. Raymond Aubrac a souhaité la présence de son ami Jean-Pierre Vernant: non pas tant comme historien – philosophe de formation, il se qualifie lui-même d’anthropologue de l’histoire de l’Antiquité classique – que comme résistant de la première heure. Maurice Agulhon, historien incontesté du XIXe siècle, a répondu lui aussi à l’invitation de ses amis Aubrac. Samedi 17 mai, au siège de Libération. Les uns après les autres, les dix protagonistes prennent place autour de la grande table qui accueille quotidiennement les comités de rédaction du journal. Tous ont eu de nombreuses occasions de rencontres mais tous sont graves, voire inquiets. La tension est grande.

Cinq heures durant, Lucie et Raymond Aubrac répondent au feu nourri de questions. Raymond, résolument calme, stylo à la main, prend inlassablement des notes. Lucie, à l’inverse de son mari, s’emporte, visiblement exaspérée par une discussion qu’elle estime injuste, «humiliée», dit-elle à l’occasion, d’être confrontée à un «tribunal». Tout au long de la journée, leurs interlocuteurs n’ont pourtant cessé de rappeler qu’ils n’avaient aucun goût pour la position du juge ou, pire, du procureur. Pénible, dérangeante, risquée, passionnante, inédite: cette réunion a été tout cela à la fois et aucun des participants n’en est sorti indifférent. N’avaient-ils pas élaboré, tous ensemble, une nouvelle page de” l’histoire de la Résistance, encore si difficile à écrire, cinquante ans après?

Nous la publions aujourd’hui. Le matériau est brut, peut-être aride: mais dans son aridité même, il constitue un document appelé à devenir une référence pour comprendre la période. Une référence par la qualité des intervenants, par leur degré d’engagement, par leur exigence commune. Mais aussi une véritable leçon d’histoire, par ce qu’il montre de la difficulté du métier d’historien.

17 mai 1997 : le débat à «Libération»

Béatrice Vallaeys

Libération

16 mars 2007

Au commencement, il y eut l’extradition puis le procès en 1983 de Klaus Barbie, chef de la Gestapo, autrement baptisé «le Boucher de Lyon». Puis virent, en 1990, les accusations de son avocat, Jacques Vergès, lequel relayait les allégations de son client dans ce que l’on nomma le «Testament de Barbie». Accusations qui laissaient lourdement planer un doute : Raymond Aubrac, arrêté par les Allemands en même temps que tous les membres de l’Armée secrète, lors d’une réunion le 21 juin 1943 à Caluire, aurait «donné» Jean Moulin, fait prisonnier lors de cette réunion et mort des suites des tortures qui lui furent infligées par la Gestapo à Paris. Vint ensuite un livre, publié en 1997, somme assez indigeste mais néanmoins assassine contre le couple Aubrac. Dans cet ouvrage, Aubrac, Lyon 1943, Gérard Chauvy reprenait point par point le fameux «Testament de Barbie» et insinuait que le couple avait trahi la Résistance en 1943.

Le livre eut un grand succès (même s’il suscita une levée de boucliers chez nombre de résistants et de spécialistes), qui blessa les époux Aubrac. D’autant que Libération choisit de faire commenter cet ouvrage par Daniel Cordier, l’ancien secrétaire et biographe de Jean Moulin. Cordier rejetait en bloc les allégations de trahison proférées par Chauvy, mais faisait une remarque sibylline : «Je ne pense pas que les époux Aubrac aient, sur l’année 43, dit toute la vérité, et en tant que camarade, je souhaiterais qu’ils s’expliquent non devant des tribunaux, mais face à une commission d’historiens.» Cette phrase fut saisie au bond par Raymond Aubrac comme l’occasion de se défendre contre ce qu’il qualifiait de calomnies. Il nous demanda donc d’organiser, «à la manière des journalistes américains», une table ronde réunissant des historiens qui lui poseraient toutes les questions qu’ils souhaitaient

La réunion eut lieu à Libération le 17 mai 1997 : Lucie et Raymond Aubrac y furent confrontés, comme ils l’avaient réclamé, aux questions de huit historiens à propos de la Résistance à Lyon en 1943. Le 9 juillet 1997, Libération publiait un supplément reproduisant fidèlement cette confrontation. Une confrontation peu commune, puisqu’elle se passa en présence de deux journalistes de Libération et était destinée à être rendue publique. Une expérience inédite dont Lucie et Raymond Aubrac sortiront meurtris : ils ne s’attendaient pas à essuyer un feu nourri de questions qu’ils jugèrent «injustes». Cinq heures durant, ils ne désarmèrent pas, Raymond conservant un calme imperturbable, Lucie s’emportant, accusant ses interlocuteurs d’être des «procureurs».

Comme elles persistent dans la vie de chacun d’entre nous. [...] Ce texte met en perspective le travail de la mémoire humaine et celui de l’historien appelé à éclairer des événements. [...] Cette réunion a fonctionné grâce aux chercheurs et grâce à Lucie et Raymond Aubrac comme une très belle leçon d’histoire», concluait-il.

Pénible, dérangeante, risquée, passionnante, cette réunion ne laissa aucun participant indifférent. «S’il est avéré que les Aubrac ne sont pas des traîtres ­ mais ce n’était pas l’objet de cette réunion, des incertitudes subsistent, écrira Serge July dans ce numéro spécial. Comme elles persistent dans la vie de chacun d’entre nous. [...] Ce texte met en perspective le travail de la mémoire humaine et celui de l’historien appelé à éclairer des événements. [...] Cette réunion a fonctionné grâce aux chercheurs et grâce à Lucie et Raymond Aubrac comme une très belle leçon d’histoire», concluait-il.

Ce n’était pas du tout l’opinion des Aubrac, et en particulier celle de Lucie, qui ne manquait pas une occasion de dire combien elle regrettait de s’être livrée à cette «détestable mise en scène» dont elle était sortie «humiliée».
Les Aubrac et leur procureur Se complaisant dans le rôle du «seul contre tous», Gérard Chauvy remet en cause le passé de résistant de Raymond Aubrac. Seul témoin à charge: Klaus Barbie! Par Laurent Joffrin Libération

Le 16 mars 2007 Il y a, dans la polémique autour du couple Aubrac, quelque chose de profondément choquant et de pervers, qu’on n’a pas assez souligné. On en connaît les termes principaux: héros de la Résistance, Lucie et Raymond Aubrac ont donné de leur épopée des récits contradictoires sur plusieurs points. Racontant leur combat clandestin (l’arrestation de Raymond par la police française à Lyon au printemps 1943, sa première libération, sa deuxième arrestation à Caluire avec Jean Moulin et plusieurs chefs de réseaux, puis l’évasion spectaculaire organisée en octobre par Lucie et des résistants), ils ont varié au fil des années sur certaines dates, certaines circonstances et certaines explications. Fort de ces contradictions, un historien-journaliste lyonnais, Gérard Chauvy, auteur d’autres ouvrages plutôt sérieux sur la Résistance, a passé au crible les explications du couple en usant pour une bonne part d’un document appelé Testament de Barbie. Aidé par Me Vergès, l’ancien chef de la Gestapo lyonnaise y désigne Raymond Aubrac comme agent retourné sous la menace de la torture et de la mort, et qui aurait aidé secrètement la police allemande. Jusque-là, rien de très répréhensible: le métier des historiens est de confronter les récits des acteurs avec les documents, de mettre en lumière incohérences et omissions, quitte à écorner les légendes, à réfuter les mythologies. Contrairement à ce qu’on dit parfois, la révision est au coeur du travail historique, tant la mémoire individuelle est incertaine, tant chacun tend parfois à arranger la vérité historique par gloriole, commodité ou calcul. L’historien est soumis à un devoir de vérité: il ne peut pas se soucier outre mesure des conséquences psychologiques immédiates, des effets politiques de la mise à jour de telle ou telle vérité. Chauvy produit certains documents dont la valeur historique est indiscutable. Il oblige les protagonistes, ou les autres historiens de la Résistance, à des explications plus précises, à des mises au point indispensables.

L’ennui, c’est que son entreprise ne s’arrête pas là, tant s’en faut. Une phrase du texte figurant au dos de son livre éveille les soupçons: «Au-delà de l’épopée [de la Résistance], qui a pu avoir sa légitimité…» Drôle d’expression! Ainsi les progrès du savoir, aux yeux du rédacteur, pourraient un jour priver la Résistance de légitimité. Etrange hypothèse. Curieuse manière, surtout, de présenter un livre d’Histoire, qui ne doit pas juger de la légitimité d’une cause (jugement de valeur s’il en est) mais, plus simplement, s’attacher aux faits et à leur explication. De la même manière, la publicité parue dans les journaux pour vanter les mérites du livre est surmontée d’une mention lapidaire: «Aubrac: le doute». Il ne s’agit évidemment pas du doute méthodique des historiens, mais du doute trivial de tout un chacun. Il induit le lecteur à penser qu’il y a un doute très sérieux quant à la qualité de résistant revendiquée par Raymond Aubrac. Et qu’entre la thèse de Barbie – Aubrac est un traître – et celle de l’intéressé, il est impossible de trancher.

La lecture du livre confirme toutes les craintes. Car si Chauvy pose parfois de bonnes questions, découvre dans sa vétilleuse analyse des éléments intéressants, il les enserre dans une construction perverse. Son document de base est constitué par le Testament de Barbie, qu’il place en début de raisonnement et auquel il se réfère sans cesse. L’hypothèse de la traîtrise ainsi posée, le reste de l’ouvrage consiste, sous cette lumière, à traquer la moindre contradiction ou variation dans les récits des Aubrac. Certes, la conclusion finale n’est pas énoncée. Au contraire, Chauvy reconnaît que rien de décisif ne prouve l’accusation portée par Barbie. Mais tout, dans l’arrangement des éléments du dossier, conduit le lecteur à une conclusion muette, mais éclatante. Rien de décisif ne le prouve, dit Chauvy en substance, mais il est clair qu’Aubrac ment et donc, suggère-t-il, qu’il est coupable. Autrement dit, c’est une instruction à charge. La preuve en est, comme l’a remarqué Daniel Cordier (Libération du 8 avril 1997), que la fureur révisante de Chauvy contre Aubrac ne s’exerce en aucune manière contre Barbie. Il y a pourtant beaucoup à dire sur le Testament de Barbie qui sous-tend le dossier Chauvy. Il a été rédigé avec l’aide de Jacques Vergès – dont les rapports avec la vérité, on le sait, sont particulièrement élastiques – pour servir de pièce au deuxième procès Barbie. Il n’apporte à l’appui de son affirmation aucun élément de preuve ou d’explication. Barbie, au demeurant, n’avait jamais, dans ses nombreuses déclarations depuis la guerre, parlé d’Aubrac comme d’un agent double. Il avait toutes les raisons de haïr Aubrac, qui avait ridiculisé ses services en s’évadant et fait tuer trois soldats, et, surtout, qui avait contribué à le démasquer au moment où il se cachait en Amérique latine sous l’identité de Klaus Altman. L’hypothèse de la vengeance est tout aussi probable que celle de la révélation tardive. D’autant que Vergès avait annoncé à son de trompe que le procès Barbie se retournerait contre la Résistance, que l’ancien gestapiste avait mille choses gênantes à révéler, promesse qu’il fut bien incapable de tenir lors du premier procès. Le deuxième s’annonçant, il est très plausible d’imaginer le «salaud lumineux» (comme Vergès se surnomme lui-même) corsant un peu le récit du vieux nazi par une accusation gratuite, pour noyer le poisson, selon la tactique qu’il a maintes fois employée. Ce raisonnement élémentaire, Chauvy ne le tient pas. Il critique les propos des Aubrac et non ceux de Barbie. Il écrit «Aubrac: le doute», mais oublie d’écrire «Barbie: le doute». On devine pourquoi: sa construction logique s’effondrerait, ainsi que son argument commercial. Il est plus sulfureux, plus scandaleux, et donc plus rentable de jeter l’opprobre sur des héros de la Résistance que sur un vieux nazi. Chauvy sort ainsi de son métier d’adoption. Officiellement historien, il se fait procureur, polémiste, publiciste. Il doit donc souffrir la contradiction sur ce terrain. C’est là que nous passons de la perversité des arguments à l’indignité de l’entreprise. Il existe un principe en droit: la présomption d’innocence. Chauvy le connaît, mais le dénie aux Aubrac. Il accumule accusations, doutes et pièces apparemment à charge, mais il néglige de demander aux intéressés, qui habitent à deux heures de TGV de chez lui, de réagir à ses documents.

L’immense majorité des historiens et la totalité de leurs anciens compagnons d’armes expriment leur confiance dans les Aubrac. Suivons-les et supposons que Chauvy se trompe. Voilà donc d’authentiques héros, qui ont pris dès 1940 le risque de la torture, de la déportation et de la mort, qui ont contribué à sauver l’honneur du pays, que de Gaulle a distingués et l’Histoire reconnus, obligés, au soir de leur vie, de se débattre dans un procès douteux contre la pire accusation qu’on puisse imaginer, celle d’avoir trahi par lâcheté leur pays, leur cause et leurs compagnons de combat, d’avoir livré aux tortionnaires Jean Moulin et les meilleurs des résistants et d’avoir ensuite, toute leur vie, accepté des honneurs indus. Il faut que M. Chauvy ait le coeur bien accroché, ou des motivations très suspectes, pour chercher à ruiner ainsi leur réputation sans détenir, comme il l’avoue candidement, aucune preuve décisive.

A quoi sert donc Chauvy, consciemment ou inconsciemment? A une chose très contemporaine: la confusion des valeurs. Sans preuve décisive, encore une fois, il met sur le même plan l’accusateur (Barbie) et les prévenus (les Aubrac). L’un accuse, les autres se défendent. Entre les deux thèses, celle du nazi et celle des résistants, on ne décide pas. Tirons un peu: au fond, ces nazis employaient des méthodes choquantes. Mais ces résistants ne sont pas nets. Sophismes, fausses symétries, confusion. L’histoire officielle ne dit pas cela? Mais justement! C’est l’histoire officielle! C’est-à-dire une histoire fausse, par définition. Une fois de plus, «l’effet X-Files», du nom de cette série américaine fondée sur l’idée que les autorités mentent sur tout, qu’une vérité vertigineuse se cache derrière l’apparente certitude des institutions, joue à plein. En attaquant la Résistance, Chauvy prend la pose de l’iconoclaste, du résistant à la légende de la Résistance. Il a le beau rôle. Il ne prouve rien? Les erreurs des Aubrac peuvent s’expliquer par beaucoup d’autres choses que la trahison supposée? Pas grave: Chauvy est seul contre une institution. Il est en bas, les Aubrac en haut. Il touche, par définition, la prime d’hétérodoxie, celle que les médias distribuent avec le plus de générosité. Mais il ne suffit pas d’être iconoclaste pour avoir raison.

Voir enfin le très complet article du Telegraph:

Lucie Aubrac

The Daily Telegraph

16/03/2007

Lucie Aubrac, who died on Wednesday aged 94, was instrumental, with her husband Raymond, in the creation of Libération-Sud, one of the first Resistance networks in Nazi-occupied France; after the war they became emblems of French resource and courage but when, in 1997, their story became the subject of a film directed by Claude Berri, historians began to ask whether the Aubracs were all that they seemed.

The film, largely based on Lucie’s memoir, Outwitting the Gestapo (1984) and entitled simply Lucie Aubrac, dealt with events following the arrest on June 21 1943 at Caluire, a suburb of Lyon, of her husband and several other members of the Resistance, including Jean Moulin, the man designated by de Gaulle to unite the various Resistance organisations. Raymond Aurac was subsequently taken to Montluc prison.

According to Lucie Aubrac’s account, she persuaded the local Gestapo chief, Klaus Barbie, to let her visit her husband in jail. During her visits they planned his escape, which took place on October 21 1943 when Lucie, pregnant with their second child, led a daring ambush on a German prison van transferring her husband and other résistants to another prison. In the ensuing shoot-out, he and other prisoners were freed and the couple escaped.

Shortly after the film’s release, in a book entitled Aubrac: Lyon 1943, an amateur historian, Gérard Chauvy, raised the possibility that the Aubracs might not have been as heroic as everyone assumed. The controversy concerned the circumstances of Moulin’s arrest, the greatest unsolved mystery of occupied France. The arrest took place when a special unit of the Gestapo under Barbie broke into the house where Moulin and fellow résistants were holding a secret meeting. It has always been thought that someone in the organisation must have tipped off Barbie about Moulin’s whereabouts.

When he was brought to trial in 1986, Barbie claimed that Raymond Aubrac had been his agent and that Lucie had tipped him off about the Caluire meeting. The accusation was repeated by Barbie’s lawyer, Jacques Verges, after Barbie’s death in 1991 in a document described as Barbie’s “testament”.

Although Aubrac sued Verges for libel and won, the testament was revived by Chauvy, who conceded that Barbie’s claims were dubious but raised serious questions over the Aubracs’ story. Goaded into a response, Raymond Aubrac submitted the whole matter to a “jury” of French historians led by François Bédarida and Moulin’s secretary and biographer, Daniel Cordier.

Their report, published in Libération, rejected Barbie’s allegations of collaboration but noted the many contradictions and oddities in the Aubracs’ version of events.

Aubrac had first been arrested in March 1943 by the Vichy authorities. Also seized were documents relating to the formation of a “secret army”. The news was taken extremely seriously by the Germans. Yet Aubrac, using the name Vallet and posing as a black marketeer, was scarcely interrogated and was released after just two months in prison.

Lucie Aubrac claimed she had frightened the French prosecutor into releasing him by telling him that “Vallet” had been sent by de Gaulle. She also claimed that she got the BBC to send out a coded message to that effect which the prosecutor could hear. But according to the historians, no such message was ever broadcast.

At Caluire eight men had been arrested. They were all sent to Paris, Moulin to his death. Only Vallet/Aubrac remained in Lyon – and for some reason he was not tortured. Meanwhile Lucie claimed to have gone in and out of Gestapo headquarters several times without anyone stopping her.

Humiliatingly, the panel of historians denounced the Aubracs’ inability to give clear answers and accused them of embroidering their tale. “As regards the variations, the rearranging of events and contradictions in your evidence, allow me to express my profound disappointment as one of your defenders,” Cordier told the 85-year-old Lucie. “I hope that one day documents will emerge to explain facts hidden by your wandering memory.” Her book, he said, had been an “exciting adventure novel” which she had carelessly claimed to be true.

The daughter of a wine grower, Lucie Bernard was born at Macon on June 29 1912 and became a teacher. In 1939 she married Raymond Samuel, a Jewish engineer and Communist. After the fall of France she and her husband adopted the nom de guerre Aubrac, and in the early stages of the occupation she helped the Sud-Libération network distribute clandestine literature, forge papers and find new identities for fugitives on the run, as well as blow up roads and bridges. In 1944, because their cover had been blown, the Auracs fled to London.

They kept their nom de guerre after the war, and in 1945 de Gaulle appointed Raymond Commissaire de la République in Marseille, where the enthusisam with which he pursued the épuration (cleansing) – the hunting down of collaborators – led to his dismissal after five months.

Lucie Aubrac returned to teaching and in the 1950s became a vocal critic of French policy in Algeria. After her retirement she toured schools, speaking about the Resistance. In 2000 she published The Resistance Explained to my Grandchildren. She was awarded the Legion of Honour.

Lucie Aubrac is survived by her husband and three children.

Voir également la critique du Monde du livre de Wieviorka (“Une certaine idée de la résistance”):

Les grognards de l’armée des ombres

Jean-Pierre Rioux

Le Monde

09 Février 1996

L ‘affaire a pris corps dès l’automne 1940, au Quartier latin. Deux agrégatifs de philo de vingt-trois et vingt-deux ans, l’un démobilisé, l’autre évadé, tous les deux décorés de la croix de guerre, Philippe Viannay et Robert Salmon, la bibliothécaire d’un labo de géographie physique, Hélène Mordkovitch, qui deviendra Hélène Viannay, le patron de la Compagnie du gaz et de l’électricité, Marcel Lebon : quatre mousquetaires sortent rageurs de la déroute, criant comme Péguy qu’ils ont mal à leur France. Ils refusent de gagner Londres, répugnent tout autant à l’action militaire ou au renseignement. Ils n’ont qu’un espoir : en appeler à la morale, haranguer, convaincre par le verbe. Ils vont donc lancer, coûte que coûte, leur journal.

REBELLES

Le premier numéro de Défense de la France est tiré artisanalement, au début d’août 1941, dans les caves de la Sorbonne, enfoui dans les sacs à dos, distribué à la diable : une bouteille jetée à la mer par de gentils individualistes. Mais le petit journal deviendra un colosse, jusqu’à atteindre le premier rang de toute la presse clandestine en janvier 1944 avec ses 450 000 exemplaires. Et, sous son titre, il aura structuré au passage un exceptionnel et authentique mouvement de la Résistance.

Olivier Wieviorka a offert à ces rebelles l’histoire qu’ils méritaient. Savant et vif, récusant les légendes pieuses, ignorant les brouilles d’après 1945 qui ont désuni les anciens camarades, son livre mêle un travail au petit point sur archives et une enquête orale auprès des survivants d’une ampleur et d’une minutie assez rares. Il montre aussi de la patte (un peu raide à l’occasion : il s’agit du digest d’une thèse de doctorat, cet exercice de haute voltige dont l’édition française est si friande), un vrai sens des questions fraîches et toute la fausse naïveté qui sied à un jeune historien qui écrit à un demi-siècle de distance, quand les héros et leur pays sont fatigués et qu’on aimerait bien retrouver le secret de leur jouvence. Bref : voilà un sacré bon livre, tout à l’honneur d’une histoire contemporaine qui se lance enfin dans l’exploration sans phrases de la Résistance, et qui confirme tout le bien qu’on a pensé du précédent travail de Wieviorka (1).

De carrière postrésistante, justement, ceux de Défense de la France n’en ont pas eu. Après la Libération, ils sont presque tous rentrés dans leurs foyers et ont repris leur vie civile, souvent avec difficulté. Ils ont pleuré dignement l’espoir mort-né du MLN, ce Mouvement de libération nationale qui rêvait de fonder un tiers parti de la Résistance, entre de Gaulle imperator et la gauche partisane. Ils ont même souri, tristement, quand le France-Soir de Pierre Lazareff a ” adapté ” les exigences de sa mère porteuse, leur cher journal naguère sorti des sacs à dos.

Un sur dix à peine a été décoré. Comme s’il leur avait suffi d’avoir fait grandir en eux l’individu, de l’avoir libéré en prenant le risque fou de réaliser concrètement des valeurs idéales, celles qui la vie durant aident à ne pas faire trop mauvaise mine le matin devant sa glace. Ce réflexe viscéral, irréductible et au tréfonds assez anar, a suffi pour sceller leur destin. Jamais ceux-là n’ont volé au secours de la victoire, épousé le cours des événements ou cru que pour choisir il faudrait être organisé.

Tout compte fait, ils n’étaient que 69 à la fin de 1941 et moins de 3 000 au printemps 1944. Les trois quarts avaient moins de trente-cinq ans, un tiers moins de vingt ans (ainsi, Philippe Bauchard a passé son bac en s’éclipsant pour deux jours de son maquis !). Un autre tiers est marié, des couples et même des familles entières ont basculé ensemble dans le refus de l’attentisme et l’ardeur à faire enfin quelque chose, toutes affaires cessantes.

Des femmes, en nombre exceptionnel (17 %), les ont rejoints, prolongeant dans l’action un processus d’autonomie que Wieviorka est un des premiers à si bien révéler. Il y eut, bien sûr, beaucoup d’étudiants (25 %), de fonctionnaires (notamment enseignants, agents publics, gendarmes ou policiers), d’employés et d’artisans-boutiquiers, mais peu d’ouvriers ou de paysans, peu intéressés, semble-t-il, par la stratégie trop civile du mouvement.

Ces ” petits-bourgeois “, comme disait naguère certaine sociologie, ont prévu l’avenir avec minutie mais sans s’intéresser vraiment à la politique. Antibolcheviques, parfois venus de droite, souvent teintés de démocratie chrétienne, massivement accrochés à des familles et à des terroirs (beaucoup de Bretons et de Francs-Comtois ont été au rendez- vous) mais bien peu soucieux des héritages, ils ont d’abord cru à une communauté née du rejet du boche et du nazi.

Et on a quelque peine à les coucher dans les catégories historiques de la Résistance, patriotique et antifasciste. Bellicistes ou pacifistes avant la guerre, giraudistes et même longtemps maréchalistes quand d’autres avaient déjà rompu, Vichy n’est pas leur premier problème et ils se sont même offert le luxe de faire longtemps la moue à de Gaulle, l’analyse de Wieviorka est remarquable sur ce point, avant de se rallier loyalement, conquis notamment par la force de conviction de Geneviève de Gaulle, qui milita avec eux mais sans recevoir jamais l’onction londonienne ou algéroise : Défense de la France n’a siégé ni au Conseil national de la Résistance ni à l’Assemblée consultative. Rebelles ils étaient, atypiques et têtus ils sont restés.

IDÉALISTE Ils ont eu de surcroît la force de passer, par un processus subtil que le livre démonte pour la première fois, de la ronéo aux faux papiers puis aux maquis, sans être impressionnés le moins du monde par le refus du STO qui faisait grossir ces derniers en 1943. On lira avec attention, in fine, l’histoire du maquis du nord de la Seine-et-Oise, qui fut commandé par Philippe Viannay et sèchement contré par les communistes : elle prouve qu’un bon corps franc peut être idéaliste. Même les armes à la main, ceux de Défense de la France sont toujours restés de sacrés grognards de la Résistance. Pour s’être tout au long accroché à cette révélation, le livre d’Olivier Wieviorka est un vrai cordial.

Voir aussi sur l’étude de Wievorkia sur le destin des “quatre-vingts” (parlementaires) qui refusèrent de voter les pleins pouvoirs au Maréchal:

Ceux qui ont dit « non »

Laurent Dauzou

Le Monde

04.05.01

Olivier Wievorka revient sur le destin des députés et sénateurs qui rejetèrent la Révolution nationale

Le 10 juillet 1940, réunis au Grand Casino de Vichy, députés et sénateurs votaient les pleins pouvoirs au maréchal Pétain, portant ainsi, nolens volens, le coup de grâce à la République. Il s’en trouva quatre-vingts pour voter « non ». Promues au rang de sauveurs de l’honneur républicain, ces fortes têtes finirent par être perçues comme une personnalité collective. « Les Quatre-vingts » : le terme désigne aujourd’hui ceux qui surent dire non à la disparition de Marianne. Considérés d’un bloc comme des pionniers de la Résistance, ils s’opposent aux 569 qui, pour avoir voté « oui », « sont regardés au mieux comme des opportunistes, au pis comme les fourriers de la collaboration ».

Confronter cette représentation aux itinéraires des parlementaires des années noires, tel est le projet d’Olivier Wieviorka. L’hypothèse présente l’intérêt de ne pas focaliser sur le 10 juillet, même si l’analyse doit partir de là. L’auteur montre que ce scrutin décisif fut dicté par des considérations où se mêlèrent la confusion (entre capitulation et armistice), la situation militaire (qu’une centaine de parlementaires sous l’uniforme avaient vue de près) et la peur. Cela ne le conduit pas à y voir un accident, mais la conjonction d’une situation dramatique et de l’incapacité de la République à résoudre la crise. Souvent ramené à la seule approbation des pleins pouvoirs, le vote du 10 juillet recouvrit en réalité des attentes très différentes. Un tiers de ceux qui votèrent « oui » entendaient promouvoir un ordre nouveau, les autres usant d’un expédient provisoire.

S’agissant de l’après-10 juillet, l’historien pointe que, malgré la politique répressive de Vichy à leur endroit, les parlementaires, souvent élus locaux, ne se défirent pas de leurs mandats municipaux : pour protéger leurs administrés, pour ne pas céder devant la Révolution nationale, pour la faciliter parfois aussi. De fait, leur position évolua au fil de la période et se caractérisa par sa diversité. Si un tiers soutint le régime de 1940 à 1944, la majorité s’en démarqua, avec une gamme de comportements allant de l’opposition symbolique à des actes de résistance purs et simples. Au total, 300 parlementaires rompirent clairement avec Vichy, s’opposant politiquement au régime (une centaine), ou soutenant, de diverses manières, la Résistance (200 environ). Soit une forte densité – supérieure à la moyenne nationale – de résistants chez les parlementaires qui payèrent un lourd tribut à la répression française et allemande, ce dont témoignent les assassinats de Jean Zay le 20 juin et de Georges Mandel le 7 juillet 1944.

A la Libération, un jury d’honneur, composé de René Cassin, Maxime Blocq-Mascart, André Postel-Vinay, eut à se prononcer sur le sort des élus : 321 demeurèrent inéligibles après avoir fait valoir leur point de vue ; 182, bien qu’ayant voté « oui », furent relevés de l’inéligibilité pour faits de résistance par cette instance singulière qui pique la curiosité du lecteur et sur laquelle on eût aimé en savoir plus. A la lecture de cet ouvrage rapidement mené, il apparaît que l’évolution de la « classe politique » est indissociable de l’étude fine d’une opinion dont les élus ne sont jamais que le reflet, tantôt caricatural, tantôt bonifié.

Et enfin sur Jean Moulin l’historien Jacques Baynac:

A qui on reproche de faire de Moulin un… “agent américain” (suite à sa rencontre trois jours avant son arrestation de deux agents OSS), ce qui bousculerait tous les calendriers, Caluire compris, et … disculperait tout le monde ?

Voir son commentaire dans Le Nouvel obs:

” L’histoire de la Résistance a jusqu’ici été principalement écrite sur la base de témoignages. C’était mieux que rien, mais cela ne suffit pas. Il faut maintenant travailler sur les archives, les documents familiaux, tant en France qu’à l’étranger. Il y a des centaines de kilomètres linéaires d’archives à examiner. Ma conviction est que l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et de la Résistance est à récrire sur la base des archives disponibles. Je ne dis pas que notre vision actuelle sur ces événements historiques est fausse, mais elle est incomplète. C’est pourquoi mon livre est le premier pas sur la voie du passage de l’histoire mémorielle à une histoire scientifique.”

Sur la méfiance des militaires, De Gaulle compris, face aux “résistants qui jouent aux militaires”:

“l’appel du 18 juin… Relisez-le bien. Il n’y a là aucun appel à la résistance en France. De Gaulle en appelle aux militaires français qui sont ou qui viendraient à se trouver à l’étranger pour qu’ils le rejoignent. Le projet est donc de reconstituer à l’extérieur une grande armée susceptible de reconquérir le pays avec l’aide des Alliés.”

- L’histoire de la Résistance a jusqu’ici été principalement écrite sur la base de témoignages. C’était mieux que rien, mais cela ne suffit pas. Il faut maintenant travailler sur les archives, les documents familiaux, tant en France qu’à l’étranger. Il y a des centaines de kilomètres linéaires d’archives à examiner. Ma conviction est que l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et de la Résistance est à récrire sur la base des archives disponibles. Je ne dis pas que notre vision actuelle sur ces événements historiques est fausse, mais elle est incomplète. C’est pourquoi mon livre est le premier pas sur la voie du passage de l’histoire mémorielle à une histoire scientifique.

l’appel du 18 juin… Relisez-le bien. Il n’y a là aucun appel à la résistance en France. De Gaulle en appelle aux militaires français qui sont ou qui viendraient à se trouver à l’étranger pour qu’ils le rejoignent. Le projet est donc de reconstituer à l’extérieur une grande armée susceptible de reconquérir le pays avec l’aide des Alliés. Un livre choc de Jacques Baynac

«Non, Jean Moulin n’a pas été trahi ! Le Nouvel obs

Le 1/2/2007

Après la polémique suscitée, en 1998, par sa biographie du chef de la Résistance, l’historien Jacques Baynac publie une nouvelle somme sur Jean Moulin où il minimise le rôle du général de Gaulle et disculpe « le traître René Hardy ». Entretien

Moulin en 8 dates

20 juin 1899. Naissance à Béziers. Janvier 1937. Nommé préfet de l’Aveyron. 2 novembre 1940. Révoqué par le gouvernement de Vichy. Septembre 1941. Départ pour Londres. 1er janvier 1942. Parachuté sous le nom de Rex. 21 mars 1943. Chargé de créer le Conseil national de la Résistance. 21 juin 1943. Arrestation à Caluire. 8 juillet 1943. Mort dans un train aux environs de Metz.

Il y a sept ans, Jacques Baynac publiait un retentissant ouvrage sur « les Secrets de l’affaire Jean Moulin », dans lequel il affirmait que le chef de l’armée secrète avait été moins victime d’une trahison que des circonstances. Sa démonstration, qui s’appuyait sur des documents et témoignages en partie inédits, lui valut des polémiques et quelques procès, qu’il gagna. Cette fois, il a construit son « Présumé Jean Moulin » – référence à la plaque de l’urne funéraire déposée au Père-Lachaise en 1947 – en ne se focalisant plus sur Caluire. Il en résulte un travail encore plus vaste, méticuleux et solitaire, qui débouche sur une lecture plurielle de la Résistance avec un René Hardy blanchi de toute traîtrise, mais pas de maladresses. De ce grand récit noir de ces années grises où se meuvent espions, flics et jeunes intrépides, Jean Moulin sort encore plus grand. On ne peut pas en dire autant de son gaullisme. Le Général, lui, apparaît bien isolé à Londres. Méprisé par Franklin Roosevelt, gênant pour Winston Churchill, échappant de justesse à un attentat le 21 avril 1943 à Londres, sa légitimité politique doit beaucoup au travail du « boss » de la Résistance et de tous ces soldats de l’ombre. De ce moment clé de la mémoire française, l’historien propose une autre interprétation, en détaillant presque jour après jour les trois dernières années de la vie de Jean Moulin. Trois années décisives pour la France. Trois actes comme dans les tragédies, avec de vrais héros, de faux traîtres et au bout du compte quelque chose d’assez déroutant comme la vérité.

Le Nouvel Observateur. – «Présumé Jean Moulin» est-il la suite des «Secrets de l’affaire Jean Moulin»? Jacques Baynac. – Oui et non. Je n’avais pas l’intention de revenir sur le sujet, mais la polémique suscitée par « les Secrets de l’affaire Jean Moulin » m’a stupéfié par sa brutalité et sa malhonnêteté. On prétendait que j’avais fait de Moulin un agent américain ! C’était évidemment faux et absurde. Par ailleurs, en faisant ce premier ouvrage, je m’étais rendu compte de la faiblesse des biographies de Moulin. On ne comprenait pas grand-chose au personnage et, plus grave, dès qu’on cherchait à vérifier tel ou tel fait les documents ne confirmaient pas vraiment, voire contredisaient, la thèse officielle. Je me suis donc remis au travail. J’y ai consacré sept années à temps plein, en épluchant les archives à Londres, Washington, Berne, Lisbonne, Marseille, Paris… La masse documentaire recueillie m’a obligé à repenser de fond en comble l’action de Jean Moulin, de la Résistance, du gaullisme et de la situation internationale. Le résultat est la biographie de Moulin la plus complète à ce jour. N. O. – Justement, comment apparaît votre Jean Moulin? J. Baynac. – Moulin n’est pas qu’un héros, c’est un génie de la politique. Dès novembre 1940, il confie à son ami Pierre Meunier qu’il veut faire de la Résistance française un bloc et la faire reconnaître comme tel à l’extérieur. Cet homme de gauche vacciné du stalinisme par le pacte germanosoviétique, ce jacobin qui a gardé une fibre révolutionnaire sait qu’il devra agir dans un contexte international compliqué avec des puissances ayant à défendre chacune des intérêts parfois divergents. Néanmoins, il ne fléchira pas. Il mettra en oeuvre sa vision stratégique avec une opiniâtreté sans faille et avec des talents de tacticien qui sont presque sans équivalence dans l’histoire de France. Voilà pourquoi il est un homme politique exceptionnel. N. O. – Plus que de Gaulle? J. Baynac. – Probablement. De Gaulle prétend incarner la France de manière quasi monarchique. Jean Moulin considère que la Résistance, c’est le modèle réduit de la nation en armes, d’où sa volonté, dès le début, de créer une Armée secrète. C’est pour cela qu’il va à Londres en octobre 1941. Et c’est à partir de cette Résistance en armes qu’il veut rebâtir des institutions. Depuis l’effondrement de juin 1940, la France n’est plus une nation autoconstituée. Il veut lui donner de nouvelles institutions en rebâtissant tout à la base, par la nation en armes, pour elle. N. O. – Il y a tout de même l’appel du 18 juin… J. Baynac. – Relisez-le bien. Il n’y a là aucun appel à la résistance en France. De Gaulle en appelle aux militaires français qui sont ou qui viendraient à se trouver à l’étranger pour qu’ils le rejoignent. Le projet est donc de reconstituer à l’extérieur une grande armée susceptible de reconquérir le pays avec l’aide des Alliés. De Gaulle veut se présenter en chef vainqueur, en Bonaparte. Moulin, lui, veut armer les Français en France. C’est ça le projet de l’Armée secrète. D’ailleurs, si l’on est objectif, la résistance mise en place par Moulin a finalement été de plus de poids dans le processus de libération que ne le fut la force armée purement gaulliste. Moulin, c’est l’homme de la Résistance, rien d’autre. Voilà pourquoi il a été un politique plus clairvoyant que de Gaulle. Il voulait quela libération de la France vienne de l’intérieur, du peuple en armes, et qu’elle soit en même temps une libération sociale et politique. De Gaulle, lui, voulait une restauration. N. O. – Mais la rencontre avec de Gaulle à Londres en octobre 1941? J. Baynac. – Ce ne fut pas le « coup de foudre » qu’on nous a raconté. Ce fut au contraire le début d’un bras de fer. Du reste, et contrairement à la légende, Moulin n’est pas rentré en France avec un document signé du Général faisant de lui son représentant personnel en zone Sud. L’existence de ce mandat a été entièrement inventée après coup par de Gaulle. N. O. – Vous affirmez que Moulin n’a pas été trahi? J. Baynac. – En effet. Les gaullistes de Londres, les communistes, les Américains, les Anglais n’y sont pour rien. René Hardy non plus. S’il ne s’était pas rendu à la réunion de Caluire, le résultat aurait été le même. Tout simplement parce que les services allemands connaissaient la date et le lieu de cette réunion. N. O. – Pourquoi a-t-on inventé un traître? J. Baynac. – Il y a deux raisons à cela. Aussitôt après l’arrestation de Caluire, Lucie Aubrac a accusé René Hardy. Elle n’a cessé de le répéter pendant cinquante-cinq ans, jusqu’à la parution de mon livre sur « les Secrets de l’affaire Jean Moulin » en 1998. Finalement, à cette date, dans « le Dauphiné libéré », elle a déclaré qu’il n’y avait jamais eu de dénonciations au sein de la Résistance, ajoutant que René Hardy avait été un «vrai résistant». Ensuite il y a eu le comportement de René Hardy, qui cachait avoir été arrêté, non pas une mais deux fois, par les Allemands. La seconde fois, il a bien été obligé de leur fournir des informations sur le sabotage des chemins de fer dont il était responsable. Mais René Hardy leur a donné des plans caducs, sans valeur. Tout ceci n’a pas contribué à clarifier la situation, notamment lors des deux procès de René Hardy en 1947 et en 1950, au terme desquels il a d’ailleurs été acquitté… N. O. – Et l’évasion de René Hardy après l’arrestation, c’était une mise en scène? J. Baynac. – Pas du tout. René Hardy s’est vraiment échappé, personne ne l’a aidé. Sa fuite peut paraître incroyable, mais elle l’est en réalité moins que, par exemple, celle de Jean Ayral des locaux de l’Abwehr, à Paris, en avril 1943. Le fait de dire qu’il y avait eu mise en scène arrangeait ceux qui croyaient en la trahison de René Hardy. N. O. – Pour quelles raisons était-il à la réunion de Caluire… J. Baynac. – Pierre de Bénouville, qui assurait l’intérim d’Henri Frenay, le patron du mouvement Combat, parti pour Londres, et Jacques Baumel, alors secrétaire général des Mouvements unis de Résistance, ont exigé que René Hardy assiste à cette réunion pour soutenir Henri Aubry contre Jean Moulin, qui avait décidé de priver Combat des postes de direction de l’Armée secrète au profit du mouvement Libération. René Hardy ne voulait pas. Il a obéi. N. O. – Pourquoi les Américains se sont-ils tant excusés après le coup de filet de Caluire? J. Baynac. – Parce qu’ils se demandaient,à tort, s’ils n’en étaient pas responsables.Au plus haut niveau, ils écrivent aux gaullistes une série de lettres d’excuses, mais sans jamais dire de quoi ils s’excusent au juste ! Il faut dire que, deux jours avant son arrestation, Jean Moulin avait rencontré Jean-Jacques Dreyfus et Frédéric Brown, deux agents de l’OSS [Bureau des Services stratégiques américains] venant d’Alger. Ce contact, normal dans le cadre de ses fonctions de chef de la Résistance et surtout dans le contexte politique de la mi-juin 1943, n’a rien précipité. Depuis Pâques, Jean Moulin savait que l’étau se resserrait sur lui. Et j’ai établi qu’il était « logé », c’est-à-dire identifié complètement, depuis deux mois. N. O. – Vous écrivez que, contrairement à tout ce qui a été dit, Klaus Barbie savait très bien qui était Jean Moulin dans la maison du docteur Dugoujon le 21 juin 1943… J. Baynac. – Barbie connaissait le jour, l’heure et le lieu de la réunion de Caluire possiblement dès le 19 juin, probablement dès le 20 et assurément depuis la matinée du 21. De plus, grâce au travail des agents de l’Abwehr et du SD [Service de Sécurité nazi], il connaissait l’identité de presque tous ceux qui ont été arrêtés. C’est ce qui explique que les Allemands ne se soient pas rendus dans l’après-midi du 21 à l’adresse indiquée sur la fausse carte d’identité de Jean Moulin au nom de Jacques Martel, mais directement à la chambre que Jean Moulin avait louée et habitée sous le nom de Marchand, mais qu’il n’utilisait plus depuis deux mois. N. O. – Pourquoi y a-t-il un problème historique avec Jean Moulin? J. Baynac. – Le vrai début du problème historique avec Jean Moulin, c’est dans le discours de Malraux au Panthéon. Il proclame que la Résistance est née avec de Gaulle et que Jean Moulin n’a fait que rejoindre le Général à Londres pour le servir. C’est tout à fait inexact. La Résistance est née spontanément, sans de Gaulle, et elle s’est développée tant que Moulin a été là sans admettre sa subordination politique à de Gaulle. Moulin est bien plus grand que l’homme qu’on a panthéonisé pour figer la mémoire gaulliste. A aucun moment, Moulin n’a été le gaulliste pur et dur proclamé par Malraux. N. O. – Derrière ce portrait en actes de Jean Moulin, vous envisagez une «Esquisse d’une nouvelle histoire de la Résistance»… J. Baynac. – L’histoire de la Résistance a jusqu’ici été principalement écrite sur la base de témoignages. C’était mieux que rien, mais cela ne suffit pas. Il faut maintenant travailler sur les archives, les documents familiaux, tant en France qu’à l’étranger. Il y a des centaines de kilomètres linéaires d’archives à examiner. Ma conviction est que l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et de la Résistance est à récrire sur la base des archives disponibles. Je ne dis pas que notre vision actuelle sur ces événements historiques est fausse, mais elle est incomplète. C’est pourquoi mon livre est le premier pas sur la voie du passage de l’histoire mémorielle à une histoire scientifique. N. O. – Y aura-t-il une suite à ce «Présumé Jean Moulin»? J. Baynac. – Je ne pense pas. D’autres historiens, plus jeunes, débarrassés des oeillères idéologiques, se chargeront certainement de suivre les pistes nouvelles que j’ai ouvertes. En revanche, concernant la Résistance, je serais peut-être tenté par une étude surle Vercors. C’est là aussi un problème complexe…

«Présumé Jean Moulin. 17 juin 194021 juin 1943», par Jacques Baynac, Grasset, 930 p., 33 euros. En librairie le 6 février.

Jacques Baynac, 68 ans, fils de résistants, historien, a publié notamment « la Terreur sous Lénine » (1975), « Mai 68 retrouvé » (1978), « le Roman de Tatiana » (1982), « la Révolution gorbatchévienne » (1989) et en 1998, aux Editions du Seuil, « les Secrets de l’affaire Jean Moulin ».

Laurent Lemire

Ou dans Le Point:

Jean Moulin : l’enquête rebondit

Le Point

08/02/07

Neuf ans après son essai controversé sur l’affaire de Caluire, l’historien Jacques Baynac revient sur Jean Moulin en s’appuyant sur de nouveaux documents puisés dans les archives britanniques. La thèse est iconoclaste : Jean Moulin n’a pas été trahi. Il était aussi anti-de Gaulle. Vraiment ?

Propos recueillis par François Dufay

Jean Moulin doit se retourner dans sa tombe au Panthéon. Après avoir été dépeint par ses biographes successifs en gaulliste pur et dur ou en agent soviétique, en homme à femmes ou en homosexuel, en génie ou en opportuniste, en victime d’une trahison ou de ses propres imprudences, voilà qu’il aurait été un antigaulliste farouche ! Si la thèse est iconoclaste, il est difficile de balayer d’un revers de la main ce « Présumé Jean Moulin » (Grasset), pavé de 900 pages lesté de documents nouveaux glanés dans les archives britanniques. Journaliste, scénariste et documentariste de 68 ans, son auteur, Jacques Baynac, avait déjà publié en 1998 un livre controversé sur l’arrestation du chef de la Résistance. Il approfondit ici et étaie sa conviction, celle d’un Jean Moulin à la stratégie et au projet politique profondément contradictoires avec ceux de De Gaulle. Un Moulin qui, en outre, n’aurait pas été dénoncé par René Hardy, ce qui a l’avantage de disculper au passage Bénouville, membre du mouvement Combat d’Henri Frenay (dont Baynac a exploité les papiers), dans la ténébreuse embrouille de Caluire.

Le Point : Pourquoi, vous qui n’êtes pas historien de formation, vous passionner pour Jean Moulin ?

Jacques Baynac : Je suis diplômé en histoire de l’Ecole pratique des hautes études et j’ai publié une dizaine d’ouvrages historiques dont certains font autorité. Mais, pour répondre à votre question, je suis originaire d’une famille résistante et mon oncle, dirigeant des Jeunesses communistes, a été fusillé au mont Valérien. Mes premiers souvenirs d’enfant sont ceux des Allemands, mitraillette en main, fouillant l’école où enseignait ma mère, à la recherche de mon père.

Juste après la guerre, j’entendais mes parents et leurs amis débattre, lors des déjeuners du dimanche, de la responsabilité de René Hardy dans l’arrestation et la mort de Jean Moulin. J’ai quasiment appris à lire pour déchiffrer les comptes rendus du procès Hardy. J’étais révolté que les grandes personnes ne sachent pas la vérité et je me suis promis de la connaître !

Vos recherches vous permettent-elles de mieux cerner la personnalité de l’« inconnu du Panthéon » ?

Jean Moulin était un homme complexe et secret. Mais sa principale qualité humaine était d’être fraternel. Pas seulement à cause de ses origines méridionales – il est né à Béziers en 1899 -, mais plus sûrement à cause d’un profond traumatisme d’enfance. A 7 ans, il avait perdu un frère aîné prénommé Joseph. Sur sa première carte d’identité de clandestin il se rebaptisera « Joseph Mercier ». Tous les membres de sa petite équipe rapprochée, alors âgés d’une vingtaine d’années, parlaient de lui comme d’une sorte de grand frère.

Cela est très important du point de vue psychologique, mais aussi politique. La fraternité est le troisième terme de la devise républicaine. Fils d’un cacique radical et franc-maçon de l’Hérault, Moulin est toujours resté un jacobin. On l’a même un temps surnommé « Moulin rouge » !

Certains l’ont dit cryptocommuniste, voire agent soviétique…

Comme beaucoup de gens de sa génération, Moulin avait été marqué par la révolution russe – il avait 18 ans en 1917. Il avait eu des contacts avec les services secrets russes, puisqu’il avait été chargé officiellement de faire passer des armes aux républicains pendant la guerre d’Espagne. Ce qui fait que, dès le printemps 1941, il a pu réactiver ses contacts avec un agent des services russes et d’autres, anglais, français, américains… Mais, contrairement à ses amis Pierre Cot, Louis Dolivet et André Labarthe, il n’a jamais été un agent soviétique. Le pacte germano-soviétique, en 1939, lui avait ouvert les yeux.

Certains attribuent son aisance à se glisser dans la peau d’un clandestin à une possible homosexualité.

Il est vrai que les Anglais ont été, dès 1941, stupéfaits par la capacité de ce préfet à mener une double vie. Par ailleurs, les maîtresses qu’on lui a prêtées ont toutes nié l’avoir été, qu’il s’agisse de sa confidente Antoinette Sachs, une égérie à la beauté androgyne, de Marie Gilberte Riedlinger, qui avait pour amant un journaliste américain, ou de Colette Pons, qui géra sa galerie niçoise. Même s’il ne fut pas l’homme couvert de femmes qu’on a dit, sa prétendue homosexualité n’est attestée par aucun document ni par personne.

Jean Moulin était-il d’une intelligence supérieure ? Quand on voit la médiocrité de ses dessins humoristiques, on est saisi d’un doute…

Je vous accorde qu’il n’avait qu’un petit coup de crayon, dans la veine des caricatures des années 20-30. En tant que collectionneur et marchand d’art, il avait beaucoup plus de goût. Après la guerre, disait-il, il se serait bien vu ministre des Beaux-Arts. Cela dit, Jean Moulin était un génie de la politique, un stratège hors pair, beaucoup plus grand à mon sens que d’autres résistants ou que de Gaulle, et de loin ! Redoutable tacticien, à l’occasion retors, il sentait les rapports de forces, savait où il allait et ce qu’il fallait faire. Dès novembre 1940, il déclare ainsi à son ami Pierre Meunier qu’il s’agit de faire de la Résistance un bloc et de la faire reconnaître par l’étranger. C’est ce qu’il a fait !

Fin octobre 1941, il rencontre de Gaulle à Londres. C’est un « coup de foudre » réciproque, selon son secrétaire Daniel Cordier.

Pas du tout, c’est le début d’un bras de fer ! La thèse de Cordier est démentie par tous les documents, qui montrent que les deux hommes divergeaient sur la stratégie. Il est évident que, face aux résistants, de Gaulle se dit : « Qu’est-ce que c’est que ces civils qui veulent jouer aux militaires ? » Il dit non d’emblée aux projets de Moulin, qui veut créer une armée secrète. Les Anglais, eux, qui cherchent un leader pour organiser la lutte clandestine en France, disent banco. Et de Gaulle fait volte-face. Mais les instructions données par de Gaulle, Moulin ne les a pas mises en oeuvre et il n’a eu de cesse ensuite d’empêcher les agents du gaullisme londonien d’agir en France à son insu. La théorie d’un « Moulin godillot » ne tient pas.

Mais il va unifier la résistance au profit du Général.

Non. L’instrument clé de sa stratégie était de bâtir une armée secrète en France. Celle de De Gaulle était au contraire de constituer une grande armée à l’extérieur pour rentrer en France, flanqué d’alliés anglo-saxons, en général vainqueur.

Vous donnez parfois le sentiment de forcer le sens des textes en fonction de votre postulat d’une hostilité entre les deux hommes…

L’histoire scientifique n’a pas de postulat. En fait, les documents et les témoignages montrent que le gaullisme et la Résistance n’étaient pas de même nature. Qu’il s’agisse des origines, de la stratégie, des visées politiques. Les résistants se méfient de ce militaire qui a mis longtemps à prononcer le mot « république ». Ils reconnaissent de Gaulle en tant que symbole de la volonté de résister, en tant que chef militaire comme truchement entre eux et l’état-major interallié, mais pas en tant que leader politique. Moulin n’entendait pas unifier la Résistance au profit de Londres, il voulait en fusionner les diverses expressions et les fondre en ce que j’appelle un alliage. Il part de l’idée que la Résistance est la nation en armes et qu’il faut en rebâtir les institutions à partir de la base. La société, république souterraine couronnée, en somme, par le CNR, micro-Parlement de la nation bâillonnée, qu’il va présider. Cette Résistance a un allié, gaulliste, à l’extérieur, et un allié, communiste, à l’intérieur. Il s’agit de les utiliser et de les maîtriser. A l’été 1942, quand paraissent les programmes révolutionnaires de la Résistance, Moulin ne les désavoue pas.

Mais en mars 1943 Moulin repart de Londres, décoré par de Gaulle de la croix de la Libération, avec le rang de ministre compétent pour tout le pays !

Moulin est allé à Londres pour passer un marché avec de Gaulle : « Le CNR vous légitimera, mais cela implique pour vous de reconnaître sa souveraineté en tant qu’expression de la Résistance. » De Gaulle, dans ses Mémoires, escamotera le mot de « souverain »…

Que pèse votre thèse par rapport au témoignage du secrétaire de Jean Moulin, Daniel Cordier ?

Daniel Cordier a fréquenté quotidiennement Moulin six mois et demi, puis beaucoup moins à partir de février 1943. Il n’avait alors que 22 ans et venait de l’Action française. Il dit lui-même que Jean Moulin ne parlait avec lui que de peinture et non de politique.

Quelques mois plus tard, le 21 juin 1943, à Caluire, près de Lyon, Moulin tombe aux mains de Klaus Barbie…

J’ai cru comme tout le monde qu’il avait été trahi. Mes recherches m’ont convaincu que son arrestation est le fruit d’un travail policier effectué par les Allemands, qui ne sont pas seulement des nazis mais des professionnels. A partir d’avril 1943, une « intox anglaise » laisse croire à un prochain débarquement allié en Provence. Kaltenbrunner, le chef des polices allemandes, donne alors, le 27 mai, l’ordre de liquider les organisations armées en France. Pour Moulin, la situation est devenue inquiétante dès le 3 mars, date de l’arrestation de son ami Manhès, qui avait dans sa poche sa photo afin de confectionner des faux papiers. Le 6 avril, il a manqué se faire prendre. Les Allemands savent déjà que le « grand chef » est un ex-préfet et, deux mois avant Caluire, ils connaissent son adresse lyonnaise. La plupart des participants de la réunion de Caluire sont eux aussi repérés : Lassagne, Aubry, Larat. Quant à Aubrac et Hardy, ils avaient été arrêtés puis relâchés. Ensuite, pendant une semaine, Barbie cachera à ses supérieurs la capture du chef de la Résistance, pour le faire lui-même parler et s’en attribuer toute la gloire.

Hardy n’a pas trahi ?

Il n’y est pour rien, mais toutes les apparences étaient contre lui (voir ci-contre).

Et sa maîtresse, Lydie Bastien, la « diabolique », mise en cause comme agent allemand par Pierre Péan ?

C’était une très jolie jeune fille un peu allumée, qui n’avait que 17 ans. L’impliquer relève du roman.

Vous révélez que Moulin a rencontré deux agents envoyés par les services secrets américains trois jours avant sa capture.

Oui. Venus d’Alger, ces agents de l’OSS ont été parachutés en France dans la nuit du 18 au 19 mai. L’un des deux, le plus politique, un français nommé Jean-Jacques Dreyfus, s’est entretenu avec Moulin près d’Avignon. On ne connaît pas la teneur de leur conversation, mais il ne fait guère de doute qu’elle porte sur la politique des Alliés quant au soutien à fournir à la Résistance et notamment à l’armée secrète et aux maquis naissants.

Vous suggérez que le chef de la Résistance s’apprêtait à lâcher de Gaulle au profit des Anglo-Saxons…

Mais non, pas du tout ! A cette époque, Churchill, excédé par de Gaulle, a donné l’ordre de le liquider politiquement et de couper les vivres à la Résistance. On dit toujours que Churchill se disputait avec de Gaulle mais au fond l’aimait bien. A cette date, c’est faux, il ne le supportait plus…

De là à imaginer Moulin se retournant contre de Gaulle ou le court-circuitant en négociant directement avec les Alliés…

Il ne s’est pas retourné contre de Gaulle. Il a attendu de voir si le Général survivrait. Et c’est ce qui est arrivé le 22 juin, à Alger. De Gaulle a soudain eu la majorité au CFLN, et c’est le début de la fin pour Giraud. En tout cas, Moulin n’a jamais été le gaulliste pur et dur décrit par Malraux lors de son entrée au Panthéon, en 1964. Que se serait-il passé s’il avait vécu jusqu’à la Libération ? On ne le saura jamais, mais, selon moi, les choses auraient pu être différentes René Hardy innocent ?

Deux fois jugé et acquitté en 1947 et 1950, Hardy porte, aux yeux de la plupart des historiens, la responsabilité de l’arrestation de Jean Moulin. Interpellé deux fois début juin 1943 par les Allemands et mystérieusement relâché, il les aurait conduits à la réunion de Caluire, à laquelle il n’était pas convié. Baynac estime, lui, que si Hardy a été relâché une première fois par Klaus Barbie, c’est parce que celui-ci ne l’avait pas identifié comme le « Didot » responsable du sabotage des chemins de fer. Arrêté une deuxième fois, Hardy aurait livré des plans caducs et fait croire aux Allemands qu’il allait travailler pour eux. Son évasion à Caluire, le 21 juin, sous les yeux des sept autres participants de la réunion fatale chez le docteur Dugoujon, ne paraît pas à Baynac une mise en scène. En prenant la fuite, Hardy ne se serait pas tiré une balle dans le bras, mais aurait été véritablement touché par les tirs allemands.

Ou sur le site des Armées:

Le fantome de Jean Moulin et ses aspects méconnus

La tempête soulevée en 1977 autour de la mémoire de Jean Moulin lorsque, durant une émission télévisée, Henri Frenay, un des premiers résistants de France, l’accusa d’avoir été « l’homme du parti communiste », s’était assoupie. Elle renaît aujourd’hui avec la parution d’un autre ouvrage sur l’homme dont la mission fut interrompue par les arrestations de Caluire, où Moulin et ses adjoints ou amis furent victimes d’un coup de filet mené conjointement par la Gestapo et le SD, le service de renseignement du parti nazi.

Cet ouvrage est celui de Jacques Baynac : Présumé Jean Moulin (Éd. Grasset).

Créateur en octobre 1940 d’un petit réseau d’étudiants qui donna naissance au mouvement Libération, à cheval sur plusieurs départements limitrophes de la ligne de démarcation qui avait coupé la France en deux, j’avais été mêlé à bien des intrigues au point qu’à partir du printemps 1943 j’eus à mes trousses le KDS-306, ou kommando de la Gestapo “française”, dont le rôle était de traquer et, si possible, retourner les résistants.

Par Pierre de Villemarest

Plongé après la guerre dans mes recherches sur les appareils de Moscou : celui du Komintern, celui du GRU (le service militaire d’espionnage et de contre-espionnage de l’URSS) et celui du NKVD (KGB à partir de 1954) je suis allé voir Henri Frenay après son éclat télévisé. J’ai correspondu ensuite avec lui sur cette base : analyser « l’affaire Jean Moulin » et l’ensemble de la Résistance entre 1940 et 1945, sans tenir compte du rôle des appareils secrets de Moscou implantés en France et pendant l’Occupation, revient à ignorer tout un pan de l’Histoire.

En effet, ces appareils ont joué un rôle considérable en zones nord et sud et, à partir de 1941, dans les divers mouvements de résistance. Tous les adjoints de Jean Moulin, lorsqu’il appartenait au ministère de l’Air durant le Front populaire, étaient des agents d’un des trois appareils soviétiques. Il s’agit notamment de Pierre Cot, le ministre, de Robert Chambeiron, de Pierre Meunier et du colonel Manhès, « les hommes de confiance de Moulin », selon Maître Charles Benfredj dans son ouvrage : L’affaire Jean Moulin. La contre-enquête, paru en 1990 avec une préface de Jacques Soustelle, ancien compagnon du général de Gaulle à Londres, Alger et Paris.

Jean Moulin n’ignorait pas l’affiliation au soviétisme de ses adjoints, d’autant qu’il avait participé avec eux aux livraisons d’armes “clandestines” aux Brigades rouges espagnoles et, de ce fait, fut en contact avec un haut responsable soviétique chargé de superviser ces opérations. Moulin n’était donc pas « l’homme du parti communiste en France », mais au service de l’appareil de Moscou. Il fermait habilement les yeux sur “l’activisme” de ses trois adjoints. Il devait d’ailleurs les retrouver dans la clandestinité en 1941, sans parler de ses liaisons prouvées avec une douzaine de communistes importants, tel le couple Dangon, imprimeurs de L’Humanité, l’organe du PCF. C’est ce que je suis allé dire à Henri Frenay en 1977, tout en lui révélant comment et par qui son mouvement « Combat » avait été noyauté à partir de 1941. Il le reconnut par écrit (voir extrait d’une lettre datant de 1977) : « Grâce à vous, l’Affaire Moulin se précise pour moi… Les textes que vous me communiquez sont très précieux… »

Analyser la Résistance en France occupée sans tenir compte de l’appareil soviétique implanté aussi au Maghreb, en particulier à Alger, c’est aussi passer à côté d’une partie de l’Histoire. Oublie-t-on par exemple que « le clan » du général Giraud était truffé d’agents de l’URSS ? Que le Conseil national de la Résistance (CNR) l’était tout autant ? Que le Comité Général d’Études, ou CGE, émanation du CNR, censé incarner l’image et des options philosophiques de la Résistance, avait pour secrétaire Pierre Kaan (lié à Pierre Meunier) ? Le journaliste de gauche Charles Ronsac a révélé que, durant les années vingt et trente, Kaan, avec Boris Souvarine, animait « le Cercle Marx et Lénine » et, en 1931, s’opposait avec vigueur à toute fusion avec la SFIO jugée « trop à droite ». Kaan sera un des secrétaires de Jean Moulin avant d’être arrêté, déporté, et de mourir en Bohême en mai 1945.

Seul l’historien Jacques Baynac, dans un livre précédent et dans celui paru en février 2007, ainsi que l’écrivain Thierry Wolton, conseillé par M. Chalet, qui fut directeur de la DST (le contre-espionnage français) ont abordé le sujet, c’est-à-dire le rôle en France de l’appareil secret de l’URSS au sein et en marge des mouvements de Résistance, pour des raisons à la fois idéologiques et stratégiques.

La pénétration du mouvement d’Henri Frenay

En 1977, j’ai exposé à Henri Frenay ce rôle de Moscou pour influencer, sinon contrôler de l’intérieur, l’éventail de la Résistance, à commencer par les groupes qui, dès fin 1940, avaient rallié son idée d’une Armée secrète. Il fut stupéfait d’apprendre que le principal acteur de cette de cette pénétration soviétique avait été un pasteur protestant, Howard Lee Brooks, qui était téléguidé par l’agent soviétique Noël Haviland Field, manipulateur avisé des circuits humanitaires dont la base était alors les organisations dans l’est et le sud-est des Unitariens et des Quakers.

C’est à Marseille où Brooks arriva le 22 mai 1941, et rencontra Moulin fin juillet, que ce dernier prit contact et s’entretint longuement avec Frenay chez le docteur Recordier, un sympathisant actif de tous ceux qui rêvaient de reprendre le combat contre l’Allemagne. La rencontre avait été organisée à Lyon par celui que j’appelais Howard dans mes lettres à Frenay. Lettres dont il a tenu compte dans les additifs de la dernière édition de son livre La nuit finira. Les archives américaines ouvertes ces dernières années aux chercheurs ciblent parfaitement les groupes que Field téléguidait à l’insu de la plupart de leurs militants, au bénéfice du GRU. Field dépendait d’un appareil maintenu tant bien que mal en France, dans le désordre de la débâcle qui avait jeté, de juin à septembre 1940, sur les routes des millions de réfugiés, et désorganisé les liaisons téléphoniques. C’est justement en septembre que Maurice Panier, le principal responsable des liaisons soviétiques dans le groupe ministériel issu des années 1934-1939, retrouva le contact avec Jean Moulin et ses amis, la plupart francs-maçons, souvent communistes non en carte, voire agents soviétiques.

Derrière Panier, pièce tournante des opérations, il y avait Harry Robinson, résident en France du GRU, dont l’échange d’informations et de messages avec Moscou a été déchiffré ces dernières années dans le cadre américain de l’opération, dite Venona. L’intrusion soviétique dans l’entourage de Frenay, dès l’automne 1940, ne fait aucun doute. Elle devait s’amplifier jusqu’en 1944. Nombres de drames, jusqu’à présent inexpliqués, trouvent une clef inestimable dans cette intrusion.

Le rôle de Gestapo-Müller

Un autre éclairage vient d’un de mes livres : Le Dossier Saragosse (paru en 2002, puis en une version anglaise en 2005 étoffée de 120 pages d’inédits, textes et documents, avec préface de Vladimir Boukovsky). J’y établis qu’à partir de 1943 le chef de la Gestapo pour l’Europe continentale, Heinrich Müller, œuvrait main dans la main avec l’un des directeurs du NKVD, le général Abakoumov, à l’époque très proche de Staline. De 1937 à 1939, Müller avait connu plusieurs officiers supérieurs soviétiques, puisqu’il participait à la mise au point du pacte germano-soviétique. Fasciné par la rigueur et les succès de la police répressive stalinienne, il trouvait tout naturel de coopérer avec les Soviétiques, dont le Nouvel Ordre pourrait s’étendre demain à l’Europe… et lui-même y jouer un rôle !

À partir de 1942, Müller coiffait la Gestapo et le SD. Il est intéressant de savoir qu’à Paris, il assistait avenue Foch aux interrogatoires des résistants les plus importants. Il demeurait silencieux, se gardait d’intervenir, mais c’est lui qui, ensuite, décidait de leur sort. Un constat sur les listes des condamnés ou au contraire d’étranges “évadés” est fort instructif. Dans certains cas d’”évasion”, jamais il n’y eu de sanctions pour faute de service ou négligence à l’encontre des gardiens. En revanche, dans des cas connus comme celui de l’évasion de Marie-Madeleine Fourcade, plusieurs dizaines de hauts gradés et subordonnés ont été « cassés ». Mais que dire de l’évasion de Leopold Trepper, un des patrons de l’Orchestre rouge, qui profita d’une double issue de la pharmacie de la rue Rocher pour échapper à son garde… Un garde parmi les hommes de confiance de Müller qu’on retrouvera après la guerre en fonction dans l’appareil policier soviéto-est-allemand. Relevons à ce propos que la plupart des hommes de Müller seront, pour les trois-quarts, retrouvés en Allemagne de l’Est après 1945 en poste auprès des hautes instances du KGB ou dans l’administration allemande des occupants soviétiques.

Réexaminer les dossiers de la Résistance sous le prisme de l’appareil soviétique en France éclaire lumineusement d’étranges affaires.

Le capitaine Serbat, exemple de l’ingérence directe

Une preuve de l’intervention directe de l’appareil secret soviétique jusque dans les fourrés de la Résistance communiste apparaît avec le cas du capitaine d’active Guy Serbat. Connu pour ses options de gauche, il grimpe dans la hiérarchie militaire communiste jusqu’à devenir l’adjoint de l’encadrement des groupes armés des FTPF pour la moitié sud de la France. Mais il commet deux fautes : il critique ouvertement le pacte Staline-Hitler et il a découvert le rôle plus que trouble de Lucien Iltis (de nationalité incertaine, Iltis fut un agent au sein de l’appareil communiste, mais en fait un agent soviétique) dont « l’affaire » viendra devant les tribunaux français après divers rebondissements, étouffements et manœuvres de diversion, et se règlera par un coup nul, puisque la trahison d’Iltis n’est pas reconnue par la justice. Aux yeux des staliniens de l’appareil soviétique en France, Serbat n’est donc plus un homme sûr, et ne le sera certainement pas si une des options de Staline prend corps.

À savoir : occuper la France après que les communistes se soient emparés des principales villes. Début 1944, c’est dans l’air lorsque Serbat se retrouve devant un véritable tribunal. Cinq hommes lui font face dans la ferme où il a été convoqué. Deux lui sont connus, dont un Français, et un venu des Brigades internationales espagnoles. Les trois autres, qui restent silencieux, sont visiblement des étrangers devant lesquels les officiers FTPF se conduisent en subordonnés. L’interrogatoire est mené afin de déterminé si Serbat, alias le commandant Cayrol, est responsable des fuites récentes qui ont permis aux Allemands de contrer dans la région des embuscades préparées par les FTPF. Mais, vite, l’interrogatoire passe au crible toute la vie de « Cayrol », ses inclinations politiques avant d’avoir été intégré à la hiérarchie communiste, ses raisons de critiquer le pacte germano-soviétique, ses perspectives lorsque le territoire français sera libéré, ses contacts avec d’autres formations de Résistance dans le cadre des Mouvements Unis (les M.U.R.) et du Front National, qui ratissent large sous prétexte d’unité d’action avec les organisations non communistes.

Sur le premier point, la suspicion qui pesait sur « Carol » est dissipée. Il n’en est pas moins déchu de son rôle au commandement effectif des groupes armés dans le sud de la France. Il est muté à Marseille où il sera responsable d’une petite formation, mais n’aura plus de rôle politico-stratégique à l’échelle nationale. Bien plus tard, Serbat comprendra qu’il était suspecté de non obédience inconditionnelle à Moscou. Onze ans après, Charles Tillon, responsable des FTPF pour la France, confirmera qu’il existait bien au-dessus de lui un appareil purement soviétique dépendant directement des instructions envoyées, via une Centrale soviétique basée à Oufa, en Asie centrale. Moscou écartait alors toute idée d’un communisme national, propre à chaque pays. De 1944 à 1946, les États de l’Est européen ont été les premiers à vivre cette phase d’obédience absolue à la stratégie stalinienne. Les communistes à tendance nationale ont souffert des épurations autant que les non-communistes, et connurent eux aussi les épreuves du Goulag.

Serbat m’a raconté cet épisode qui lui ouvrit les yeux sur la réalité communiste. Il mit cependant des années à répudier son camp. Il ne parvint à rompre tout à fait avec le PCF qu’en 1956 lors des événements tragiques de Budapest. Un drame est survenu alors qu’après avoir lu mon ouvrage consacré au GRU, le plus secret des services soviétiques (Stock 1988, traduit en polonais et en chinois) il décida de me confier de quoi rédiger une étude sur la Résistance pendant l’Occupation. Il avait écrit lui-même un livre dans lequel il effleurait le sujet, et faisait état de sa mutation brutale à Marseille, mais sans détails. Malheureusement il est mort d’une crise cardiaque au sortir de la poste d’où il venait de m’expédier ce livre.

Le brouillard autour de Jean Moulin

Jacques Baynac a en partie raison lorsqu’il aborde l’affaire de Caluire, et soutient que personne n’a trahi personne, mais que ce rendez-vous des principaux chefs de la Résistance active ont été victimes de maladresses et de trop de bavardages. Il a tort lorsque, d’un haussement d’épaules, il réfute l’idée que Lydie Bastien, la maîtresse de René Hardy, ait pu jouer un rôle au profit des Allemands. « Elle n’avait que 17 ans », dit-il à un confrère. En réalité, elle en avait 19, et Baynac ignore délibérément que des dizaines de jeunes filles de ces âges se sont jetées dans la lutte, mais que certaines furent parfois « retournées » par la Gestapo ou le SD, soit par ignorance, faiblesse, chantage ou parce qu’elles furent convaincues qu’elles sauraient berner l’occupant… Des hommes ont aussi trahi, estimant parfois que, dans leur double jeu, ils avaient trouvé une base d’entente avec les Allemands : l’anti-communisme. Un prétexte d’ailleurs utilisé par les nazis eux-mêmes lorsqu’ils gravitaient autour de Gestapo-Müller. Karl Krieger – qu’afin de le protéger des nazis, l’Abwehr avait muté en tant qu’autorité de contrôle à Lyon, au-dessus des locaux de la rue Berthelot du funeste Barbie – me confia un jour (jusqu’en 1938, il avait été l’agent d’affaires de mon père en Allemagne) : « Tu dois savoir que Barbie a été de ceux qui approuvaient chaudement le pacte germano-soviétique, comme la plupart des cadres dévoués à Müller, en particulier ceux de la Section IV. Si Moscou domine, ils se jetteront dans les bras des Soviétiques. »

Baynac écrit que Moulin était vacciné de ses sentiments pro-soviétiques à la suite du pacte de 1939. Il n’existe aucune preuve de cette assertion. C’est dommage car son ouvrage sort de tiroirs encore jamais ouverts les preuves des relations de Moulin avec les services britanniques. Le brouillard, qui entourait, ou dont s’entourait Jean Moulin, persiste. Tout est flou à son sujet malgré tant de livres à lui consacrés. Il est étrange que quinze jours après l’incident au cours duquel il aurait tenté de se suicider en 1940 à Chartres, pour ne pas signer “les aveux” que lui dictaient ses geôliers allemands, il ait ensuite accepté de poser au côté du général commandant la kommandantur régionale, le baron von Gutlingen. De plus, comme l’a révélé l’avocat Charles Benfredj, le baron lui écrivait le 27 septembre 1940, alors qu’il quittait Chartres : « Je crois que nous nous sommes compris… Mon désir sincère est que votre collaboration avec le nouveau commandant se tienne dans les mêmes voies que celles que vous et moi avons suivies… »

Jean Moulin est révoqué par Vichy en novembre 1940. Il renoue aussitôt avec ses anciens amis communistes, tels Dangon et son épouse Marcelle qui, jusqu’en 1939, était une des organisatrices des meetings du PCF. Les Dangon ont souvent hébergé dans leur propriété près d’Annecy (voir photo) non seulement Pierre Cot et sa femme, mais Jean Moulin au moment des livraisons d’armes aux Brigades Internationales. Marcelle Dangon, dès 1940, a gardé les meubles du couple Cot exilé aux États-Unis. C’est aussi à leur domicile parisien que Moulin se rend dès sa révocation par Vichy, tandis qu’il a renoué ses contacts avec Panier, donc avec le réseau soviétique Robinson.

Une autre énigme prend place à cette même époque. Moulin rencontre par hasard à La Coupole, près de la gare Montparnasse, la femme dont il avait divorcé en 1928 : la cantatrice Marguerite Storck-Cerruty. Elle l’invite rue Littré dans l’appartement de sa mère. Il ôte son manteau, se débarrasse de son écharpe. Marguerite remarque alors qu’il a une cicatrice au cou. Gêné, écrira-t-elle plus tard, Moulin balbutie qu’il a été blessé par un éclat d’obus quand les Allemands ont tiré sur Chartres. Mais ensuite il fournira un autre scénario : il a tenté de se suicider avec des morceaux de verre afin de ne pas signer la mise en accusation d’un groupe de tirailleurs sénégalais dans un massacre qu’ils auraient commis dans les environs de Chartres. Quelle version est authentique ? Dernière remarque : à Caluire, les Allemands auraient ignoré que Moulin, alias « Max », se trouvait parmi les personnes arrêtées. Pour le confondre, il suffisait pourtant de remarquer cette fameuse cicatrice. Or, le rapport du 29 juin 1943 de Kaltenbrunner est formel : « Max lui-même n’est pas venu à la réunion de Caluire ! » Il n’aurait été identifié que quelques jours plus tard, et transféré à Paris. Il serait mort le 8 juillet 1943. Nul ne sait cependant si les cendres de l’urne 10137 transférées au Panthéon le 18 décembre 1964 sont bien les siennes. Le brouillard subsiste. Il ne se dissipera que lorsque Moscou ouvrira enfin ses archives.

© Pierre de Villemarest – Membre de l’Amicale des anciens des Services spéciaux de la Défense nationale (ASSDN) avec Max Saint John.


Débarquement: Un gigantesque travail de préparation (A cold look on the Longest Day)

23 mars, 2007

US Normandy graves (Coleville)Nouvel ouvrage d’historien sur le Débarquement en Normandie (“Histoire du débarquement”, Olivier Wievorkia) à partir de nouvelles archives américaines et anglaises et surtout sur les 15 mois de préparation.

Ne l’ayant pas encore lu, je m’en tiendrai à la critique de Paxton qui, malgré quelques petites réserves, le recommande.

De son inscription dans la lignée des nouveaux historiens américains et anglais plutôt révisionnistes, j’en retiens le manque d’enthousiasme des Alliés à libérer la France (que semblaient d’ailleurs partager… nombre de Français eux-mêmes!).

Et on peut imaginer que pour le trouffion de base américain, la vraie menace sur son pays devait plutôt lui sembler venir du côté du Pacifique dont après tout ils avaient déjà reçu une cinglante attaque directe sur leur propre territoire.

D’où peut-être l’apparemment grande fréquence de troubles psychiatriques (allant jusqu’à l’automutilation), qui tenait aussi peut-être, comme le suggère Paxton, d’une meilleure détection et prise en compte du côté américain ? Surtout comparé aux Allemands et aux Russes qui traitaient ça au peloton d’exécution!

Extraits de la critique de Paxton:

Parmi les nombreuses faiblesses qu’il relève chez les Alliés, la plus frappante est sans doute le faible moral des troupes.

En Normandie, le moral s’effondra en juillet lorsque Britanniques et Canadiens furent bloqués devant Caen, tandis que les Américains piétinaient dans le bocage du Cotentin. Un des facteurs que Wieviorka ne mentionne pas était l’habitude américaine de remplacer les pertes en intégrant des soldats non aguerris dans des unités où ils se sentaient isolés et vulnérables. (…) Confronté au même genre de problème, le commandement allemand fit exécuter 15 000 soldats et en fit emprisonner 420 000. Les Soviétiques appliquèrent les mêmes méthodes répressives. L’armée britannique, elle, n’exécuta que quarante de ses soldats.

Quant à la 2e division blindée française, elle échappa à cette baisse de moral, phénomène que Wieviorka explique à la fois par son arrivée sur place après l’immobilisation forcée de juillet, et par le fait qu’elle était uniquement composée de volontaires aguerris. Il aurait pu ajouter que ces hommes se battaient pour la libération de leur pays… On peut également se demander si la 2e DB disposait elle aussi du personnel psychiatrique qui a établi les surprenantes statistiques citées par Wieviorka à propos des armées britannique, canadienne et américaine.

Si ces pilonnages échouèrent à faire baisser la productivité allemande, ils obligèrent Hitler à maintenir 70 % de son aviation en Allemagne, laissant ainsi aux Alliés une supériorité aérienne cruciale en Normandie.

contrairement à « une légende tenace », les Alliés n’avaient aucune intention d’imposer un gouvernement militaire en France.

Un regard froid sur le jour le plus long
Robert O. Paxton
Le Monde
Le 05.01.07

Robert O. Paxton analyse l’ouvrage d’Olivier Wieviorka sur la campagne de Normandie

Depuis une dizaine d’années, certains auteurs britanniques et américains ont entrepris de présenter la campagne de Normandie d’une façon moins triomphaliste et héroïque que jusqu’alors. J. Robert Lilly a révélé les crimes commis par les troupes américaines en Normandie, et Alice Kaplan a montré que les soldats noirs étaient exécutés plus fréquemment que les blancs pour le viol de femmes françaises ; Paul Fussell a décrit les souffrances, les doutes et le malaise du fantassin américain ; enfin John Charmley a, avec d’autres, accusé Winston Churchill d’avoir perdu sa guerre sur le long terme parce qu’il avait épuisé l’Angleterre et subordonné son pays aux Américains.

L’impressionnant travail d’Olivier Wieviorka renforce cette nouvelle approche. Se fondant sur les ouvrages publiés mais aussi sur des recherches minutieuses dans les archives américaines et britanniques, il jette un « regard froid » sur la campagne de Normandie, décrite comme « un événement essentiellement humain, dans sa grandeur comme dans ses faiblesses ».

Parmi les nombreuses faiblesses qu’il relève chez les Alliés, la plus frappante est sans doute le faible moral des troupes. Les phénomènes de commotion ou de stress du combat n’étaient pas nouveaux – au cours de la première guerre mondiale, le haut commandement avait fini par comprendre que la détresse émotionnelle qui affectait certains soldats sur le champ de bataille n’était pas un signe de couardise mais révélait de véritables traumatismes psychiques.

En Normandie, le moral s’effondra en juillet lorsque Britanniques et Canadiens furent bloqués devant Caen, tandis que les Américains piétinaient dans le bocage du Cotentin. Un des facteurs que Wieviorka ne mentionne pas était l’habitude américaine de remplacer les pertes en intégrant des soldats non aguerris dans des unités où ils se sentaient isolés et vulnérables.

Le moral des troupes américaines s’améliora après le 25 juillet, date de la percée d’Avranches, qui ouvrit la route de Paris. Confronté au même genre de problème, le commandement allemand fit exécuter 15 000 soldats et en fit emprisonner 420 000. Les Soviétiques appliquèrent les mêmes méthodes répressives. L’armée britannique, elle, n’exécuta que quarante de ses soldats.

Quant à la 2e division blindée française, elle échappa à cette baisse de moral, phénomène que Wieviorka explique à la fois par son arrivée sur place après l’immobilisation forcée de juillet, et par le fait qu’elle était uniquement composée de volontaires aguerris. Il aurait pu ajouter que ces hommes se battaient pour la libération de leur pays… On peut également se demander si la 2e DB disposait elle aussi du personnel psychiatrique qui a établi les surprenantes statistiques citées par Wieviorka à propos des armées britannique, canadienne et américaine.

Il est toujours hasardeux de former des jugements sur les différents caractères nationaux en se fondant sur les performances au combat, lesquelles varient en fonction de l’expérience, de l’entraînement, du commandement et du ravitaillement. Du reste, les troupes alliées améliorèrent leurs capacités au fur et à mesure des combats. Mais il demeure que, de l’avis général, les soldats allemands s’avérèrent dans cette campagne les plus résilients et les plus entreprenants, les plus tenaces et les plus spartiates.

Si cet ouvrage est remarquablement bien documenté, certaines de ses conclusions paraissent cependant inutilement négatives. On peut difficilement affirmer par exemple que l’impréparation américaine de 1940 était due à la « sourde oreille » que le président Roosevelt aurait opposée à ceux qui le pressaient de réarmer. Le plus souvent, on a au contraire accusé Roosevelt d’avoir abusé de ses pouvoirs présidentiels, face à la puissante opposition des républicains, en aidant les Britanniques par des mesures qui confinaient à la déclaration de guerre, comme la loi prêt-bail (Lend-Lease Act) de mai 1941. Il fallut attendre l’attaque japonaise sur Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, pour que l’opinion publique américaine, jusqu’alors massivement isolationniste, bascule en faveur de l’intervention.

De même, s’il est exact que les Etats-Unis sont parvenus à maintenir un meilleur niveau de vie à leurs citoyens que n’importe quel autre belligérant, et qu’ils n’ont pas appelé leur main-d’oeuvre industrielle sous les drapeaux, Wieviorka sous-estime l’intensité de la mobilisation de guerre en Amérique. Loin de recourir exclusivement à des « mesures libérales », le gouvernement américain procéda à l’arrêt total de la production de certains secteurs comme l’automobile, imposa contrôle des prix et rationnement et institua un impôt de 94 % sur les plus hauts revenus. Enfin, c’est le conflit avec le Japon, absorbant 35 % de l’effort de guerre américain, qui fut à l’origine de la pénurie de barges de débarquement, et non pas, comme il est suggéré, le refus américain de se plier aux impératifs des temps de guerre.

OPÉRATION DE DÉSINFORMATION

A l’énumération de tout ce qui n’a pas marché de leur côté, le lecteur peut légitimement se poser la question : comment les Alliés ont-ils pu l’emporter ? Un des facteurs-clés de la victoire fut l’élément de surprise. Une vaste campagne de désinformation, complétée par le stationnement d’une fausse armée dans le sud-est de l’Angleterre, avec chars en bois et échanges radio bidons, convainquit les Allemands de maintenir jusqu’à fin juillet des forces nombreuses dans le Pas-de-Calais, en attente du « vrai débarquement ». Un autre facteur fut le ravitaillement. Même si les Alliés ne surmontèrent jamais complètement leurs problèmes en ce domaine, les pénuries dont pâtirent les Allemands furent aggravées du fait que les attaques aériennes empêchaient tout transport durant la journée.

D’autres éléments qui expliquent la victoire des Alliés ne sont pas mentionnés dans ce livre, lequel se concentre d’abord sur le front normand. L’une de ces conditions, décisive, fut le front russe, qui mobilisa la plus grande partie des forces hitlériennes. Une autre fut la campagne de bombardements sur l’Allemagne. Si ces pilonnages échouèrent à faire baisser la productivité allemande, ils obligèrent Hitler à maintenir 70 % de son aviation en Allemagne, laissant ainsi aux Alliés une supériorité aérienne cruciale en Normandie. Le troisième élément fut, après mai 1943, la solution du problème des sous-marins nazis dans l’Atlantique nord, qui permit d’acheminer plus d’un million d’hommes et leur matériel en Angleterre.

Wieviorka étudie d’un regard moins « froid » la contribution française à la libération de la Normandie. Une grosse surprise émerge au fil de son analyse, extrêmement critique, des réticences alliées à l’égard de la Résistance et des forces de la France libre. L’auteur conclut que, contrairement à « une légende tenace », les Alliés n’avaient aucune intention d’imposer un gouvernement militaire en France.

Malgré quelques passages inutilement sévères, le travail d’Olivier Wieviorka constitue, parmi les ouvrages de langue française, la synthèse la mieux informée sur la campagne de Normandie. Il mérite à ce titre de figurer aux côtés du livre remarquable que François Bédarida consacra naguère au Débarquement (Normandie 44, Albin Michel, 1987).
Robert O. Paxton

Voir aussi la critique d’Amouroux dans le Figaro:

Pas de système D pour le jour J
Henri Amouroux de l’Institut.
Le Figaro
le 11 janvier 2007

OLIVIER WIEVIORKA – Face à une armée allemande encore redoutable, le Débarquement allié n’a réussi que grâce à un gigantesque travail de préparation.

QUEL LIVRE intéressant ! Avant de l’ouvrir, j’ai pensé : « Encore un livre sur le Débarquement… » Il s’agit bien, en effet, d’un livre sur le Débarquement, mais le récit des opérations militaires du 6 juin 1944 ne débute qu’à la page 220 d’un ouvrage qui en comporte, hors notes, 416. Voilà qui décevra les amoureux de « l’histoire bataille » et des incontournables Cornélius Ryan et Paul Carell qu’Olivier Wieviorka ne cite d’ailleurs pas dans sa bibliographie, ce qui est un signe. Celui d’un parti pris. Pour Wieviorka, en effet, et c’est en cela que l’architecture de son livre est originale, le Débarquement n’est que le résultat d’un gigantesque travail de préparation. Et il a raison contre les auteurs qui oublient, plus exactement négligent, minimisent, tout ce qui précède le jour J pour se lancer immédiatement dans le dramatique : les combats sur Omaha Beach ou la libération providentielle de Sainte-Mère-l’Église.

Or, ce qui précède le jour J : accord entre Américains et Anglais sur le choix du lieu, la Méditerranée étant éliminée au profit de l’Atlantique, le Pas-de-Calais au profit de la Normandie ; rassemblement et entraînement en Angleterre des centaines de milliers d’hommes nécessaires aux premières batailles, puis des millions qui devront suivre ; mise au point d’armes – les chars-fléaux, par exemple – bien adaptées aux conditions du débarquement ; repérage et localisation des défenses allemandes ; destruction du réseau ferré français afin d’interdire l’arrivée des renforts ; tout cela (on pourrait continuer) réclamait des mois, voire des années de discussions, de réflexion, de travaux multiples. Pour n’évoquer que (si l’on peut dire) le plan général du Débarquement dans ses très grandes lignes, c’est à partir de mars 1943 – quinze mois, donc, avant le premier assaut sur les plages de Normandie – que le général britannique Franck Morgan fut chargé de le préparer.

Dans une entreprise de l’importance du Débarquement, face à une armée allemande encore redoutable, il n’était pas possible de se fier à l’à-peu-près, d’attendre du « système D » ou du courage des hommes qu’ils arrivent à combler les oublis des bureaux, les négligences des états-majors. De la minutie de cette préparation, je retiens l’exemple des embarquements en Angleterre et débarquements sur les plages de Normandie. Wievorka leur a consacré un chapitre. Chapitre passionnant dans la mesure où l’accumulation de détails fait comprendre au lecteur l’importance de l’indispensable, du long et fastidieux travail réalisé « en coulisses ».

Un esprit dégagé de tout sectarisme

Wievorka, qui a disposé d’une impressionnante documentation, cite de nombreux, très nombreux chiffres. Ils ne sont jamais ennuyeux, car toujours intégrés au récit, bien mené quoique sans romantisme, ils perdent ainsi leur sécheresse. Un exemple encore : Wievorka évoque la situation de la Lutwaffe. Comment ne pas le faire ? Par sa domination, elle avait permis à l’Allemagne de gagner les batailles de mai-juin 1940 ; par son absence, en juin 44, au-dessus des plages de Normandie, elle facilitera grandement le succès allié. Wievorka écrit que l’Allemagne perdit 2 500 pilotes de chasse en avril 1944, 2 461 en mai. Il complète ces chiffres par des informations qui les éclairent. Au bout de trois mois, en effet, les escadres aériennes sont complètement usées, d’avril à juin 1944, l’allocation en kérosène a été divisée par près de quatre ; le temps d’entraînement des pilotes par cinq !

Tous les problèmes qui se sont posés avant, pendant et après la bataille sont abordés avec la même minutie, le même souci de renseigner le lecteur et de le faire dans un esprit dégagé de tout sectarisme. Intégrant, comme il le faut, le débarquement de Normandie, dans le cadre d’une guerre mondiale – et le rôle de l’Union soviétique n’est pas oublié – ce livre ne néglige pas le côté français mais il traite les relations libérateurs-libérés, parfois aigres-douces, avec une finesse dans l’analyse et une précision dans le renseignement assez rares pour être signalés.

Il y a longtemps que, sur un sujet aussi « connu » que le Débarquement, un livre ne m’avait apporté autant de plaisir de découvertes. Car si le « rabâchage » peut-être séduisant, la découverte constitue toujours pour l’esprit un merveilleux enrichissement.

Histoire du débarquement en Normandie d’Olivier Wievorka Seuil, 441 p., 24 €.


Bilan de Chirac: Total Corruption (l’art très chirakien d’enterrer les “affaires”)

22 mars, 2007

Chirac's oil for food racketNous parlions récemment de l’art très français d’enterrer les problèmes: vite, une commission ou un rapport !

Mais il faudrait bien sûr aussi parler de l’art très chirakien d’enterrer les casseroles (30 ans de marchés truqués, voyages et frais de bouche bidouillés, faux électeurs et emplois fictifs, valises de billets et barils de pétrole irakien): vite, une promotion du juge!

Comme ce dernier exemple où tous les journaux de révérence font semblant de s’intéresser à la (2e) mise en examen du PDG de Total pour, après celle du scandale “Pétrole contre nourriture” en Irak, des affaires de corruption en Iran et au Cameroun, tout le monde sait bien que tout ça n’est que du cinéma puisque l’affaire n’aura pas de suite.

Comme le rappelle le site Iran-Resist, le délinquant multi-récidiviste et actuel squatter de l’Elysée (qui se prépare lui aussi à échapper à ses nombreuses casseroles du temps de la Mairie de Paris) venant, contre l’avis de la magistrature, de promouvoir – façon prétendument “élégante” de le dessaisir – le juge en charge de l’affaire …

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Bilan de Chirac: l’Irak aussi! (Books confirm how a poll-obsessed Chirac played the peace card while preparing for war)

21 mars, 2007
ChirakC’est un moment génial de l’histoire de France. Toute la communauté issue de l’immigration adhère complètement à la position de la France. Tout d’un coup, il y a une espèce de ferment. Profitons de cet espace de francitude nouvelle. Jean-Louis Borloo (ministre délégué à la Ville, avril 2003)
Même aux pires moments de notre relation, quand le général De Gaulle a quitté l’OTAN, critiqué la guerre du Vietnam et voulu remplacer le dollar par l’étalon-or, il n’est jamais allé aussi loin. Il n’a jamais tenté, lui, de monter une coalition contre nous. Kissinger (Paris, automne 2003)

Serait-ce la loi des conséquences inattendues ou la justice de l’Histoire?

S’il est une chose, en ce 4e anniversaire d’Operation Iraqi Freedom, que même ses détracteurs sont prêts à concéder au bilan calamiteux du président français (une dissolution manquée, la plus grande crise avec nos alliés américains depuis le retrait de l’OTAN de 66, tous les deux inspirés directement, on le sait, par son fidèle Villepin), c’est bien sa position contre la guerre d’lrak.

Et s’il est un livre qu’on ne peut accuser d’acharnement critique envers la personne de l’actuel squatter de l’Elysée, c’est bien le dernier hymne que vient de lui consacrer l’ex-tontolâtre Pierre Péan (“L’Inconnu de l’Elysée”).

Pourtant, c’est à travers ce dossier là et dans ce livre-là (qui s’appuie lui-même sur celui de deux autres de ses thuriféraires: “Chirac contre Bush, l’autre guerre “, Vernet et Cantaloube, 2004) que le correspondant américain à Paris du NYT John Vinocur nous fait (re)découvrir la face cachée d’une position qui fut tout sauf claire …

Comme, dès décembre 2002, l’envoi (dans le plus grand secret) au Pentagone du général Jean-Patrick Gaviard, sous-chef “opérations” à l’état-major des armées, pour présenter ses offres de service pour une éventuelle guerre en Irak …

Comme le fait que jusqu’au début 2003 et en France même, tout le monde était persuadé, comme s’en gaussait alors Le Canard (très) enchainé, que Chirac allait suivre les Américains dans la guerre …

Comme en janvier 2003 et en plus de préparatifs militaires poussés en France en prévision d’une éventuelle participation à la guerre d’Irak (Le Canard ayant, encore lui et entre autres, révélé l’indiscrétion d’un marchand de peinture s’étonnant d’une anormalement importante commande de peinture sable), les vœux de Chirac aux armées leur demandant de “se tenir prêts à toute éventualité” …

Comme, le 21 février (soit APRÈS le “Massacre de la St Valentin” perpétré par Villepin à la tribune de l’ONU), le conseil que Chirac fera délivrer aux Américains via notre ambassadeur à Washington de ne PAS passer par une deuxième résolution à l’ONU, les rassurant que la France se contenterait de “râler pour la forme” …

Comme le fait que les services français (les mieux renseignés avec les Russes, par tous leurs contacts sur place) étaient comme les autres à peu près sûrs que Saddam possédait encore des ADM …

Comme (aurait pu ajouter Vinocur) une fois la guerre déclenchée, l’assurance envoyée par l’Etat-major français de l’envoi de renforts français ou de fourniture au Qatar des équipements anti-ABC au cas où Saddam les utiliseraient …

Comme les paquets de vrais-faux passeports français découverts plus tard à Bagdad par les Américains et destinés aux dignitaires du régime que la France s’apprêtait éventuellement à exfiltrer …

Comme le fait enfin et à l’instar de l’autre membre du “camp de la paix” Gerhard Schroeder depuis recasé à la tête d’un des méga-projets gaziers de Poutine (dont l’une des ministres s’était permise, pendant sa campagne de ré-élection, de comparer les méthodes de Bush à celles d’Hitler!), que Chirac comme Villepin ont, manifs monstres aidant (où se cotoyaient, dans la bonne humeur que l’on sait, trostkos LCR ou LO, antimondialistes de Bové ou d’ATTAC, propalestiniens et islamistes avec leurs portraits de Saddam et… leurs “Mort aux juifs”!) vite été grisés par les sondages et les sommets de popularité que l’option antiguerre leur permettait d’atteindre …

Extraits :

in trying to transmute the fog of the runup to the war into glory, the book may provide more clarity than intended: “L’Inconnu de l’Élysée,” the country’s top nonfiction best seller, while idealizing Chirac’s role, brings unexpected new support to a thesis that France’s government was not so much struggling to save humanity as looking out for Numéro Un.

It credits the idea that France maneuvered for months while considering whether to participate in an American-led invasion of Iraq. And it suggests that Villepin, after summoning the United Nations Security Council to rise in opposition against America, actually thought that France could not sustain its position and would “link up with the United States” before the war began in March 2003.

a French general’s dispatch to Washington in December 2002 to explore a joint invasion plan (four months after Germany told the United States it would not join the war), or French conversations with the Bush administration about a method to accept an American justification for it

General Jean-Patrick Gaviard’s “offer of services” to the Americans, perhaps 10,000 to 15,000 troops in total, if the UN gave its green light to an intervention.

Péan’s book points further to a 2003 article by Rubin that tells of Villepin assuring the Americans that, under certain circumstances, France would participate in the military coalition even if Russia and China vetoed the war’s authorization.

(Separately, but not mentioned by Péan, Rubin describes a France that later in February, after forming an opposition front with Germany and Russia, was “suddenly scrambling to avoid a showdown with the United States.” According to Rubin, the French, in high-level communications, advised “the Americans to bypass the Security Council entirely. ‘Your interpretation [of Resolution 1441] is sufficient [to justify war],’ they counseled Washington, and ‘you should rely on your interpretation.’”)

French intelligence services actually “agreed in part with the American analysis on Iraq’s will to acquire a nuclear weapon” but had no proof

As Chirac and Villepin depart, the country’s role in the Middle East has shriveled to a bystander’s, and what was its dwindling primacy in the European Union — which they hoped to reassert by massing European opposition to the United States — has basically vanished.

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Pollution: Les Indiens aussi! (Pollution: it’s a crying Indian shame)

18 mars, 2007
Iron Eyes Cody ad (1971)
Depuis la fin du XIXe siècle, les ethnologues nous ont accoutumés à voir dans l’Indien un être rivé à sa communauté fermée au reste du monde. En privilégiant la vision d’informateurs censés préserver la tradition ancestrale, ils excluaient de leur champ d’observation tout ce qui faisaient des Indiens des êtres pareils à nous – c’est-à-dire inauthentiques, avides de changements et d’innovations. La vulgarisation … a fait le reste (…) l’Indien est devenu le dépositaire d’un savoir millénaire miraculeusement préservé; il entretiendrait avec la nature des relations d’une harmonie parfaite; figé hors du temps et de l’Histoire, il échapperait aux mélanges et aux contaminations qui seraient notre sort … Serge Guzinski (Télérama, 19/6/96)

Esclavagistes, nettoyeurs ethniques et maintenant… destructeurs de l’environnement!

Du moins si l’on en croit l’anthropologue révisionniste américain Shepard Krech.

Pour qui, à l’instar de l’acteur italo-américain Espero Corti qui sous le nom d’Iron Eyes Cody se fit passer sa vie durant pour un Cherokee et fit tant pour l’environnement (voir photo ci-dessus), l’Indien écolo est en fait une création des Blancs et donc un stéréotype, mais qui “fait maintenant partie de l’image que les Amérindiens ont d’eux-mêmes” et… de leurs arguments de revendication!

Et que, loin de s’inquiéter pour la destruction des animaux sauvages, ce sont eux (une fois initiés au commerce de la fourrure) qui ont provoqué la disparition de certaines espèces comme le castor de plusieurs régions du Canada.

Mieux encore, c’est les Blancs qui ont dû leur demander d’arrêter le saccage, car, croyant en la réincarnation, ils pensaient que plus ils en tuaient, plus il en renaissait.

Pour en finir avec le mythe de l’Indien écolo

Le “bon sauvage” ? Ne vous fiez pas à cette idée reçue, explique l’anthropologue américain Shepard Krech, spécialiste de l’histoire amérindienne.
D’où vient le mythe de l’Indien écologiste ?
Shepard Krech
Courrier international
le 20 avr. 2000

Selon la façon occidentale de percevoir l’autre, soit on l’idéalise, soit on le diabolise. Dès leur premier contact avec les indigènes d’Amérique du Nord, les Européens ont élaboré une double image de l’habitant du Nouveau Monde : celle du “bon sauvage” qui vit en harmonie avec la nature, dans un monde non corrompu par la civilisation – conception qui trouvera sa meilleure expression dans l’oeuvre de Jean-Jacques Rousseau -, et celle du sauvage ignoble, barbare sanguinaire. L’Indien écologiste, issu de la version positive du mythe, est un descendant du bon sauvage de Rousseau. Le mythe a ensuite évolué, s’est enrichi. Au début du XIXe siècle, dans les romans d’aventures de James Fenimore Cooper [auteur, entre autres, du Dernier des Mohicans], la dignité de l’Indien, sa noblesse, son courage, son intelligence sont exaltés. Au commencement du XXe siècle, Ernest Thompson Seton, premier chef scout, a contribué à mettre en valeur les habiletés de l’Indien : celui-ci est devenu un modèle pour les jeunes qui apprennent à s’orienter en forêt, à construire des canots et à allumer un feu. L’étape ultime est survenue à la fin des années 60, lorsque le bon sauvage est devenu écologiste.

L’Indien écolo est donc une création des Blancs ?
Tout à fait. Le mythe reflète bien davantage les préoccupations environnementales des Blancs des dernières décennies que la réalité historique des autochtones. C’est un stéréotype. Et il fait maintenant partie de l’image que les Amérindiens ont d’eux-mêmes. Depuis les années 60, ceux-ci contribuent d’ailleurs activement à la maintenir. D’abord, je crois que cela va de pair avec une idéalisation nostalgique des anciens modes de vie. Puis, le mythe devient un argument de revendication : si les Indiens sont vraiment en communion avec tous les êtres vivants, conscients des conséquences de leurs actes et soucieux de ne jamais provoquer de déséquilibres dans la nature, ils sont naturellement les plus aptes à gérer les ressources de leur territoire.

Dès le XVIIe siècle, écrivez-vous, les Amérindiens participant au commerce de la fourrure ont provoqué la disparition du castor de plusieurs régions du Canada, et ce sont les Blancs qui, les premiers, ont exprimé des inquiétudes…
Dès que naissait un marché pour la fourrure dans une région, le nombre des castors y chutait rapidement, à cause de la chasse intensive. Ainsi, en 1635, ils étaient déjà rares autour de Trois-Rivières et ailleurs le long du Saint-Laurent. A l’époque, le jésuite Paul Le Jeune et d’autres témoins ont déploré que les Indiens, trouvant une hutte de castors, y tuaient toutes les bêtes sans se soucier de laisser un couple pour la reproduction. Plus tard, dans les postes de traite, on a tenté d’introduire des mesures de conservation, notamment en refusant les peaux des animaux trop jeunes.

Les exterminations ont commencé après l’arrivée des Blancs et le début de la chasse commerciale, non ?
Le commerce entre les Indiens et les différentes régions existait avant l’arrivée des Blancs. Mais, sans l’énorme marché européen, les autochtones n’auraient pas tué autant d’animaux. C’est vrai pour le castor, mais aussi pour le cerf dans l’est des Etats-Unis et le bison dans les plaines de l’Ouest. L’Europe a fait exploser la demande. Je constate simplement que, dans la plupart des cas, les Indiens y ont répondu avec enthousiasme, contents d’échanger des peaux de peu de valeur pour eux contre des couteaux, des vêtements ou des fusils.

Si les Indiens étaient si peu écolos, pourquoi n’ont-ils pas causé plus de dégâts avant l’arrivée des Européens ?
Parce qu’ils n’étaient pas suffisamment nombreux. Situons leur population, avant l’arrivée des Blancs : entre 4 et 7 millions en Amérique du Nord – les anthropologues ne s’entendent pas sur le nombre. Sept millions, soit la population actuelle de l’Etat du New Jersey, répartis dans l’ensemble des Etats-Unis et du Canada…

Vous écrivez que les Indiens tuaient fréquemment plus d’animaux qu’ils ne pouvaient en manger. N’était-ce pas contraire à leurs croyances ?
Les Amérindiens entretenaient avec les bêtes une relation très intime : ils leur prêtaient des sentiments, une pensée humaine. Ainsi, les Indiens des Plaines croyaient qu’il ne fallait pas laisser s’échapper un bison après la chasse – il avertirait les autres de ne plus s’aventurer dans les parages. Ils s’assuraient donc de tuer toutes les bêtes prises au piège, au risque de gaspiller la viande. La plupart croyaient en la réincarnation. Ils pensaient que les animaux tués renaissaient la saison suivante et qu’en conséquence plus ils en tuaient, plus il en revenait. La disparition de l’espèce était à leurs yeux impensable.

Ne craignez-vous pas que votre livre nuise à la cause des autochtones ?
Je savais que j’abordais un sujet très délicat. Un journal autochtone, Indian Country Today, a d’ailleurs qualifié mon essai de “pure propagande” [anti-indienne]. Cela dit, les Indiens eux-mêmes ne servent pas toujours leur cause. Quand ils s’opposent au transport de déchets dangereux dans leurs réserves ou qu’ils oeuvrent à la préservation d’espèces menacées, ils sont à la hauteur de leur image. Pas lorsqu’ils proposent leurs réserves comme centres d’enfouissement ou qu’ils insistent sur leur droit de pêcher le homard au risque de compromettre le renouvellement des stocks. Peut-on leur en vouloir ? Au-delà du mythe, ce sont des êtres humains comme les autres, avec leurs contradictions, leurs désaccords, et qui font de leur mieux pour tirer leur épingle du jeu.

Et pourquoi le mythe est-il tenace ?
Depuis les débuts de la civilisation, l’être humain rêve d’un retour à la nature. A défaut de réaliser ce rêve, il va acheter une paire de mocassins, dénigrer la technologie, adhérer à un mouvement de protection de l’environnement ou croire à l’Indien écologiste.

Propos recueillis par Marie-Claude Bourdon

Voir la critique du WP:

Why stop killing buffalo if you believe they can be infinitely replaced, as long as the hunter demonstrates the proper respect?

On Native Ground
The Washington Post
Jennifer Veech
Aug 29, 1999

THE ECOLOGICAL INDIAN

Myth and History

By Shepard Krech III

Norton. 318 pp. $27.95

Reviewed by Jennifer Veech

In The Ecological Indian, anthropologist Shepard Krech sets off into the dangerous but compelling territory of Native American identity. As the title suggests, Krech is intent on examining the commonly and often dearly held belief in the Indian as ecologist par excellence. He takes on this stereotype in seven chapters that address many of the touchstones of the debate.

The book opens with the familiar image of Iron Eyes Cody’s portrayal of the Crying Indian. This well-known TV commercial, albeit now almost 30 years out of date, still crystalizes for many, both Europeans and Native Americans, the image of the Native American as the preserver of the American landscape. But, Krech argues, preservation and conservation are decidedly Western concepts, foreign in fundamental ways to a Native American world view. Quoting the historian Richard White, Krech explains that “the idea that Indians left no traces of themselves on the land demeans Indians. It makes them seem simply like an animal species, and thus deprives them of culture.” The image of the Ecological Indian, he argues, is a two-edged sword, one that many Native Americans embrace and others reject as a confining caricature.

Following his introduction, Krech takes his theory on the road, so to speak, and travels through a series of seven historical periods and geographical regions. Perhaps, in part, because these chapters cover such a great swath of time and geography they do not build on each other but instead function more as discrete elements, generating a sort of anthology of vignettes on Native Americans and the environment.

Krech begins his survey with the earlier period of human habitation in the Americas, the Pleistocene, which was witness to the extinction of myriad animal species. The debate surrounding the Native American responsibility for this loss was launched in the 1960s by the scholar Paul Martin, who argued that “man and man alone, was responsible.” Krech offers no simple conclusions, though even to raise the questions is to attack a 500-year-old icon. The image of “indigenous nobility,” he writes, “is a rich tradition whereby the Noble Indian . . . is a foil for the critiques of European American society.” Refusing to either endorse or destroy this icon, Krech instead asks that we take the Indian off his pedestal and see him as human, living in real rather than mythic time.

From the Pleistocene the book jumps centuries into the future, first to the Hohokam of Arizona and the mystery of their disappearance and then further still to look at the impact of European disease on native populations. In casting his eye toward the impact of epidemic illness, Krech regards the Indian not as actor but as acted-upon, and asks to what degree the seeming absence of Native Americans predisposed many newly arrived Europeans to view the Americas as an untouched wilderness.

The book’s final chapters are devoted to perhaps more familiar territory, the massive trade in animal skins and meat that developed in the wake of the European arrival. The hunts for buffalo in the West, white-tailed deer in the South, and beaver in the Northeast were enormous enterprises. Millions of animals were slaughtered and, in the case of the buffalo and beaver, driven to the brink of extinction in North America. It is difficult to reconcile these facts with our understanding of the very intimate relationship that Native Americans had with the creatures around them, relationships like that of the Cherokee, who believed “that if they failed to ask forgiveness for the deer that they had killed, then the deer would cause rheumatism” in the hunter. The discordance arises in part from trying to hold a pre-industrial society to the standards of 20th-century science. Many Native Americans did and do live in concert with the physical world; however, it is not a relationship founded on modern theories of ecology. Why stop killing buffalo if you believe they can be infinitely replaced, as long as the hunter demonstrates the proper respect?

This exhaustively re-searched volume is awash in historical information, to which its 86 pages of endnotes well attest. It serves as a good introduction to the question about Native American environmental responsibility, synopsizing the key points of the debate. What I was left wanting, however, was a closer look at the European origins of the myth itself, at the Europeans and European Americans responsible for this image of the Ecological Indian.

Krech leaves us with no easy generalizations. Instead he offers us a more complex portrait of Native American peoples, one that rejects mythologies, even those that both European and Native Americans might wish to embrace.

Jennifer Veech is a Washington poet and reviewer.

Voir aussi les critiques:

Dennis Prager and The Ecological Indian
(12/22/99)

Since Native peoples’ issues often and naturally coincide with environmental concerns, Native peoples themselves must be attacked. As environmentalists are increasingly recognizing, interest in Native peoples and causes offers a convergence point where ecological issues can be creatively conceived. Native peoples’ traditions are not made up by counter-culturalists or academic theorists — they are long-standing human ways that speak to the relationship to the natural world and can form the core of a realistic discussion among broad sectors of the population. Native traditional knowledge is sometimes abused or trivialized, but it is now widely accepted as a base on which to develop a true environmental philosophy.

Jose Barreiro, Bigotshtick: Rush Limbaugh on Indians, Native Americas Journal, Fall 1995

Talk (or is it schlock?) radio
Dennis Prager, radio personality and alleged moderate, conducted an interview with Shepard Krech III, author of The Ecological Indian. First, note that Prager is a conservative masquerading as a moderate. Let’s get that straight from the start.

I’d heard of The Ecological Indian but hadn’t read about it, much less read it. Nevertheless, I could tell how the interview would go from the mention of “buffalo,” “deer,” and “beaver.” And I was right.

Buffalo
Krech, a white anthropologist, says Indians killed more buffalo than they needed when they drove them over cliffs. Prager acts surprised by this “revelation.” My response:

1) That’s a fairly well-known fact, despite what Prager thinks 99% of Americans think. To pretend it’s a secret the PC police have tried to conceal is nonsense.

2) The buffalo jumps were carried out by a few tribes out of many that hunted buffalo. For one thing, you had to have cliffs nearby to conduct the maneuver. Vast stretches of the Great Plains had no usable cliffs…which is probably why there weren’t many buffalo jumps south of the Dakotas.

3) So what if some Indians killed, say, 50 buffalo when they needed 10…when there were still a million buffalo extant? Do conservationists use every scrap of wood and bark when they cut down a tree? Every scrap of meat and hide when they kill a cow? Do they never litter or discard a half-eaten meal?

Of course not. We don’t live in that needy a society. Even the best of us wastes a little because we can.

To equate Indians killing an extra 40 buffalo to Europeans killing the remaining 999,850 buffalo (leaving 100 of 1,000,000 alive) is the worst sort of joke. It’s intellectual sophistry and Prager is guilty of it. Does the word “vile” or “reprehensible” suggest anything to you?

Were the Indians comparable to today’s conservationists? Hell, yes. They wasted a little because all humans do, but they didn’t touch the overall supply. Their actions conserved the population even if they didn’t conserve every animal.

Were the Indians comparable to today’s Euro-Americans? Hell, no. The Europeans killed entire speciesas in permanently extinguished them. They also clearcut 90% or more of the virgin forests they found. In no way, shape, or form were the two groups equivalent.

Deer and beaver
Krech claims the Indians of middle America almost wiped out the deer and beaver. My response:

Both these alleged cases of massive hunting happened after Europeans arrived with their colonizing culture a fact Prager the sophist neglected to mention. In the 1700s and 1800s, especially east of the Mississippi, Indians were no longer acting on their original beliefs, uncontaminated by outside contact. They were no longer completely free agents.

The Europeans forced them to adopt a cash economy and so they adopted one to survive. If they wanted to buy guns (to defend their lives) or food (because they were forced from their bountiful homelands) they needed something to trade. The Europeans valued furs, skins, and meat. Can you guess what happened?

That’s right, the Indians got co-opted into the European system. So if Indians decimated species, it was because they mimicked European culture, not because it was inherent in their own culture. If the Europeans hadn’t come, the Indians wouldn’t have harmed the deer or beaver populations.

Again, the conniving Prager didn’t bring up these points, though they seemed obvious to me. The anthro Krech didn’t sound like he had an axe to grind, but Prager sure did. Even if the three examples were validand none were closethey’d cover only a third or so of the continent. So where does Prager get off claiming Indians as a whole were as bad as Europeans?

Because they decimated two animal species while aping Europeans and mildly wasted one species on their own? While Europeans laid waste to flora and fauna like a nuclear holocaust? Who was it, exactly, who wiped the passenger pigeon from the face of the earth? Who came close to extinguishing the buffalo and the bald eagle, our national emblem? Who caused the Dust Bowl, the burning rivers, the eggs laced with DDT?

Native Americans? Don’t think so. Look in the mirror if you want to know who, because we’re still putting profits before polliwogs. Which reminds me of the massive die-off of frog species occurring now, but that’s another story.

Prager’s claims are a pathetic excuse for an argument, if you ask me. It’s why I can’t stand ideologues like him. If I were to debate Prager on these issues, I’d kick his butt all over the map. As I’ve just shown.

Incidentally, I just read a review of The Ecological Indian in the Indian Country Today newspaper (10/11/99). The headline states the book is propaganda. That about sums it up.

Ecological Indian Talk
(8/27/00)

Most of the big shore places were closed now and there were hardly any lights except the shadowy, moving glow of a ferryboat across the Sound. And as the moon rose higher the inessential houses began to melt away until gradually I became aware of the old island here that flowered once for Dutch sailors’ eyes — a fresh, green breast of the new world.

Its vanished trees, the trees that had made way for Gatsby’s house, had once pandered in whispers to the last and greatest of all human dreams; for a transitory enchanted moment man must have held his breath in the presence of this continent, compelled into an aesthetic contemplation he neither understood nor desired, face to face for the last time in history with something commensurate to his capacity for wonder.

F. Scott Fitzgerald, The Great Gatsby, Chapter 9

Those descended from European stock, and probably from Asiatic as well, still feel a slight unease, the tiny remnant of the old looking-over-the-shoulder anxiety of the strangers in a strange land.

Bill Reid (Haida), quoted in Bill Reid

*****

Cultural attitudes toward nature
In “Ah, Sweet Nature … but Only If You Can Afford a Piece of It” (LA Times, 8/18/02), columnist John Balzar describes the essential importance of nature:

It is the nature of nature to inspire us. It’s our ancestral home, after all. Our DNA was coded by the rhythms of the natural world long before the advent of cars, air-conditioned office buildings and the 40-hour workweek. In fact, there is plenty of good evidence that the pace and accouterments of modern life are the root cause for so many people feeling adrift nowadays: We have, in fact, departed our element.

The human desire, the need, to reengage nature periodically is one of the essential arguments for conservation in this crowded epoch. The stillness, the solitude, the escape, the renewal that one finds in the natural world is our best, and perhaps final, source of balance.

A key question is whether this feeling is universal across all cultures, especially the progress-oriented Euro-American culture. It’s intuitively obvious that indigenous cultures, which lived and still live in close proximity to nature, would cherish it more. But some have questioned whether this truism is in fact true.

One such skeptic is Shepard Krech, author of The Ecological Indian. Krech tries to paint Native Americans as no better or worse than Euro-Americans, but fails. The best he can do is cast doubt on the eco-warrior stereotype his Anglo brethren created.

Some quotes from Indians

Significantly, Krech somehow manages to avoid quoting Indians about their own beliefs. Here are some quotes he missed on Native and European attitudes toward their environment. They refute his suggestion that Indians had the same values as Europeans and didn’t respect or cherish nature.

Note that the earliest views were voiced and recorded before the environmental movement – before it became “politically correct” to portray Indians as eco-warriors. In fact, the eco-warrior stereotype is an exaggeration of Native people’s real love for the land and everything on it.

They are in the Sonoran Desert now, but they speak little of it. They do not tell of the giant cactus, they leave us practically nothing in the way of a description of the land. This is normal for such men at such a time. The world as we now see it, one rich with metaphors for nature and keen for the feel of wild land, that world does not exist in the minds of Europeans in the sixteenth century. It has yet to be born. Europe seemed to hate nature. By the time of the Doomsday Book in England in 1086 less than two percent of the virgin forest remained. Nature seemed to be the enemy to the puny humans confronting it. By the sixteenth century Henry VIII of England would have two or three hundred deer rounded up, penned, and then amuse himself by watching his dogs rip them to shreds. And this attitude let to a verbal emptiness when confronting this new world across the water. Gonzalo Fernández de Oviendo, a contemporary of Cabeza de Vaca, in writing his history of the conquests confessed that he could not describe landscapes: “Of all the things I have seen, this is the one which has left me without hope of being able to describe it in words.” Nor could Columbus, as any reading of his journals will reveal.

Charles Bowden, The Sonoran Desert, on Alvar Núñez Cabeza de Vaca’s trek through the Southwest, 1535-1536

The white man seeks to conquer nature, to bend it to his will and to use it wastefully until it is all gone and then he simply moves on, leaving the waste behind him and looking for new places to take. The whole white race is a monster who is always hungry and what he eats is land.

Chiksika (Kispokotha Shawnee), elder brother of Tecumseh, speaking to Tecumseh, March 19, 1779

The only way to stop this evil is for all the red men to unite in claiming an equal right in the land. That is how it was at first, and should be still, for the land never was divided, but was for the use of everyone. Any tribe could go to an empty land and make a home there. And if they left, another tribe could come there and make a home. No groups among us have a right to sell, even to one another, and surely not to outsiders who want all, and will not do with less.

Sell a country! Why not sell the air, the clouds, and the Great Sea, as well as the earth? Did not the Great Good Spirit make them all for the use of his children?

Tecumseh (Shawnee), speech to William Harrison, Governor of the Indiana Territory, August 11, 1810

Every Indian village in the old days had its granaries of corn, its stores of dried beans, berries, and pumpkin-strips, as well as its dried buffalo tongues, pemmican and deer’s meat. To this day all the Fisher Indians of the north and west dry great quantities of fish, as well as berries, for the famine months that are surely coming.

Many of the modern Indians, armed with rifles, have learned to emulate the white man, and slaughter game for the love of slaughter, without reference to the future. Such waste was condemned by the old-time Indians, as an abuse of the gifts of God, and which would surely bring its punishment.

When, in 1684, De la Barre, Governor of Canada, complained that the Iroquois were encroaching on the country of those Indians who were allies of the French, he got a stinging reply from Garangula, the Onondaga Chief, and a general statement showing that the aborigines had game laws, not written, indeed, but well known, and enforced at the spear-point, if need be:

We knock the Twightwies [Miamis] and Chictaghicks [Illinois] on the head, because they had cut down the trees of peace, which were the limits of our country. They have hunted beaver on our lands. They have acted contrary to the customs of all Indians, for they left none of the beavers alive, they killed both male and female. (Sam G. Drake’s Indian Biog. 1832, p. III.)

Hunter says of the Kansas Indians:

I have never known a solitary instance of their wantonly destroying any of those animals [buffalo, elk, and deer], except on the hunting-grounds of their enemies, or encouraged to it by the prospect of bartering their skins with the traders. (Hunter’s Captivity, 1798-1816, p. 279.)

After all, the Wild Indians could not be justly termed improvident, when the manner of life is taken into consideration. They let nothing go to waste, and labored incessantly during the summer and fall, to lay up provisions for the inclement season. (Indian Boyhood, Eastman; pp. 237-8.)

Ernest Thompson Seton, “Chapter II: The Spartans of the West,” The Book of Woodcraft, 1912

Every part of this country is sacred to my people. Every hill-side, every valley, every plain and grove has been hallowed by some fond memory or some sad experience of my tribe.

Even the rocks that seem to lie dumb as they swelter in the sun along the silent seashore in solemn grandeur thrill with memories of past events connected with the fate of my people, and the very dust under your feet responds more lovingly to our footsteps than to yours, because it is the ashes of our ancestors, and our bare feet are conscious of the sympathetic touch, for the soil is rich with the life of our kindred.

Chief Seattle (Suquamish), from a speech, 1854

A long time ago this land belonged to our fathers; but when I go up to the river I see camps of soldiers on its banks. These soldiers cut down my timber; they kill my buffalo; and when I see that, my heart feels like bursting; I feel sorry….Has the white man become a child that he should recklessly kill and not eat? When the red men slay game, they do so that they may live and not starve.

Satanta (Kiowa), quoted in New York Times, October 26, 1867

Of the 3,700,000 buffalo destroyed from 1872 through 1874, only 150,000 were killed by Indians. When a group of concerned Texans asked General (Philip) Sheridan if something should not be done to stop the white hunters’ wholesale slaughter, he replied: “Let them kill, skin and sell until the buffalo is exterminated, as it is the only way to bring lasting peace and allow civilization to advance.”

Dee Brown, Bury My Heart at Wounded Knee

We love them [the buffalo] just as the white man does his money. Just as it makes a white man feel to have his money carried away, so it makes us feel to see others killing and stealing our buffaloes, which are our cattle given to us by the Great Father above to provide us meat to eat and means to get things to wear.

Bull Bear (Cheyenne), quoted in The Buffalo War: The History of the Red River Indian Uprising of 1874

Our land is more valuable than your money. It will last forever. As long as the sun shines and the waters flow, this land will be here to give life to men and animals. We cannot sell the lives of men and animals; therefore, we cannot sell this land. It was put here for us by the Great Spirit and we cannot sell it because it does not belong to us.

Sitting Bull (Hunkpapa Lakota), answer to US delegates who wanted him to sign a treaty, c. 1876

Behold, my friends, the spring is come; the earth has gladly received the embraces of the sun, and we shall soon see the results of their love! Every seed is awakened, and all animal life. It is through this mysterious power that we too have our being, and we therefore yield to our neighbors, even to our animal neighbors, the same right as ourselves to inhabit this vast land.

Yet hear me, friends! we have now to deal with another people, small and feeble when our forefathers first met with them, but now great and overbearing. Strangely enough, they have a mind to till the soil, and the love of possessions is a disease in them. These people have made many rules that the rich may break, but the poor may not! They have a religion in which the poor worship, but the rich will not! They even take tithes of the poor and weak to support the rich and those who rule. They claim this mother of ours, the Earth, for their own use, and fence their neighbors away from her, and deface her with their buildings and their refuse. They compel her to produce out of season, and when sterile she is made to take medicine in order to produce again. All this is sacrilege.

This nation is like a spring freshet; it overruns its banks and destroys all who are in its path. We cannot dwell side by side. Only seven years ago we made a treaty by which we were assured that the buffalo country should be left to us forever. Now they threaten to take that from us also. My brothers, shall we submit? or shall we say to them: “First kill me, before you can take possession of my fatherland!”

Sitting Bull (Hunkpapa Lakota), quoted in Indian Heroes and Great Chieftains, Charles A. Eastman, 1918

...I belong to the earth out of which I came. The earth is my mother.

You white people get together, measure the earth, and then divide it….Part of the Indians gave up their land. I never did. The earth is part of my body, and I never gave up the earth.

Toohoolhoolzote (Wallowa), prophet, 1877

The earth was created by the assistance of the sun, and it should be left as it was….The country was made without lines of demarcation, and it is no man’s business to divide it….The earth and myself are of one mind. The measure of the land and the measure of our bodies are the same….Do not misunderstand me, but understand me fully with reference to my affection for the land. I never said the land was mine to do with as I chose. The one who has the right to dispose of it is the one who created it. I claim a right to live on my land and accord you the privilege to live on yours.

Chief Joseph (Nez Perce), 1879

You ask me to plow the ground. Shall I take a knife and tear my mother’s breast? Then when I die she will not take me to her bosom to be born again.

Smohalla (Wanapum), from a speech, late 19th century

The Great Spirit is in all things, he is in the air we breathe. The Great Spirit is our father, but the earth is our mother. She nourishes us, that which we put into the ground she returns to us, and healing plants she gives us likewise. If we are wounded, we go to our mother and seek to lay the wounded part against her, to be healed.

Big Thunder (Wabanaki), late 19th century, quoted in The Indian’s Book by Natalie Curtis

From Wakan-Tanka, the Great Mystery, comes all power. It is from Wakan-Tanka that the holy man has wisdom and the power to heal and make holy charms. Man knows that all healing plants are given by Wakan-Tanka, therefore they are holy. So too is the buffalo holy, because it is the gift of Wakan-Tanka.

Flat-Iron (Oglala Sioux), late 19th century

The -shi-wi, or Zuis, suppose the sun, moon, and stars, the sky, earth, and sea, in all their phenomena and elements; and all inanimate objects, as well as plants, animals, and men, to belong to one great system of all-conscious and interrelated life….

Frank Cushing, Zui Fetiches, Second Annual Report of the Bureau of American Ethnology, 1880-1881 (Washington, D.C., 1883)

The landscape is our church, a cathedral. It is like a sacred building to us.

Zuni saying, quoted in Through Indian Eyes

The work of the white man hardens soul and body. Nor is it right to tear up and mutilate the earth as white men do. We simply take the gifts that are freely offered. We no more harm the earth than would an infant’s fingers harm its mother’s breast.

Unknown Indian, quoted in “The Ghost-Dance Religion and the Sioux Outbreak of 1890,” 1896

The Chiricahua, indeed all the Apache, had the priceless inheritance of those who live so close to the natural world that they cannot ever forget that they are a part of it and it is a part of them.
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To the Indian mind, a man’s attachment to his homeland was not a romantic nostrum but a vital necessity. A man sickened and eventually died a whole people might die awayif cut off from the life-source of the land itself. And so Geronimo, that “bloodthirsty savage,” ends has autobiography with a plea that has the unmistakable dignity of profound conviction: he asks the Great Father, Theodore Roosevelt, to return him and his people to their Arizona homeland.

Frederick Turner, Introduction to Geronimo, His Own Story, 1906

All things are the works of the Great Spirit. We should know that He is within all things: the trees, the grasses, the rivers, the mountains, and all the four legged-animals, and the winged peoples; and even more important, we should understand that He is also above all these things and peoples.

Black Elk (Oglala Sioux)

The Indian loved to worship. From birth to death he revered his surroundings. He considered himself born in the luxurious lap of Mother Earth and no place to him was humble.

Luther Standing Bear (Oglala Sioux), 1868-1937

We do not like to harm trees. Whenever we can, we always make an offering of tobacco to the trees before we cut them down. We never waste the wood, but use all that we cut down. If we did not think of their feelings, all the other trees in the forest would weep, and that would make our hearts sad, too.

Unknown Fox Indian, quoted in Ethnography of the Fox Indians, 1939

More quotes on cultural values
Native and Euro-American beliefs differ
Our self-righteous superiority complex

Longstanding love and respect
Krech suggests the Indians’ love of nature is a recent belief adopted to make them look holier-than-thou. He writes: “Since 1970, Indians themselves have set expectations for their behavior consistent with, and helping to reinforce, the image of the Ecological Indian thriving in public culture. Many write of Indians as ecologists and conservationists who have never wasted and have always led harmonious lives in balance with nature.”

But as these quotes show, respect for the natural world goes back almost as long as people have been recording Indian thought. Non-Indians such as Turner and Cushing also recognized the difference between Native and European values.

Note that Indians don’t deny using nature’s gifts. Obviously they killed, ate, and used plants and animals for food, shelter, and tools. They cleared brush with fire, farmed the land, and built canals, mounds, and towns. The question is whether they did so carefully and thoughtfully or foolishly and wastefully.

Likewise, today’s environmentalists don’t oppose using land for crops, timber for building, or oil for energy. What they oppose is using these resources up. In other words, using them wantonly until they’re gone, and polluting the air and water while doing so. This is the same or similar attitude to that of traditional Native people.

In contrast to the biblical book of Genesis, in which God creates man in his own image and gives him dominion over all other creatures, the Native American legends reflect the view that human beings are no more important than any other thing, whether alive or inanimate. In the eye of the Creator, they believe, man and woman, plant and animal, water and stone, are all equal, and they share the earth as partners even as family.
The Spirit World (American Indians), Time-Life Books

The earth is our mother. We believe that. I’ve met indigenous people from around the world and I’ve yet to find a difference of opinion on that. It’s much more than a saying, it’s much more than a word, it’s a real compassion and a longevity.

Chief Oren Lyons (Onondaga), quoted in Surviving in Two Worlds

The only thing that holds us together is our religion, but I wonder if it will last. It’s not just a religion, like the Catholic religion. God doesn’t mean fear. He means the Creator, the One Above. The mountains over there. The sky above. It’s Mother Earth. The stories we learned as children were about God meaning love and God meaning beauty, just as it is in nature everywhere around you. There is no church because all is a church to us here.

Tony Frank Martinez, quoted in Taos Pueblo, 1986

We believe that all living things come from our sacred mother earth, all living things, the green things, the winged things of the air, the four-leggeds, the things that crawl and the two-leggeds….But the important thing in our philosophy is that we believe we’re the weakest things on earth, that the two-legged is the weakest thing on earth because we have no direction….Now, because we are the weakest things on earth, we do not have license to exploit or manipulate our brother and sisters and we also know, because of our role in life, that the buffalo and all other relatives of ours teach us, and so we built our civilization.

Dennis Banks (Chippewa), Wounded Knee testimony, 2/12/74

I will start by repeating the words of Associate Chief Judge Murray Sinclair of the Provincial Court of Manitoba, himself Ojibway, in an address he gave to a conference on Aboriginal justice in Saskatoon in 1993:

I am not a biblical scholar, but as I have come to understand it, in Judaeo-Christian tradition, man occupies a position just below God and the angels, but above all other early creation … According to the Genesis account of creation … “God said “Let us make man in our image and likeness to rule the fish in the sea, the birds of heaven, the cattle, all wild animals on earth, and all reptiles that crawl upon the earth…” Mankind was told to: “… fill the earth and subdue it, rule over the fish in the sea, the birds of heaven, and every living thing that moves upon the earth.” In sharp contrast, the Aboriginal world-view holds that mankind is the least powerful and least important factor in creation … Mankind’s interests are not to be placed above those of any other part of creation. In the matter of the hierarchy, or relative importance of beings within creation, Aboriginal and Western intellectual traditions are almost diametrically opposed. It goes without saying that our world-view provides the basis for those customs, thoughts and behaviours we consider appropriate.” (emphasis added)

Within the Ojibway world-view, then, the hierarchy of creation placed the earth (and its life-blood, the waters) in first place, for without them there would be no plants, animals or human life. The plant world stood second, for without it there would be no animal or human life. The animal world was third. Last, and least important of all, was mankind, for nothing whatever depended on our survival. We were also clearly the most dependent, and therefore owed the greatest duty of respect and care for the other three. Our central duty was not to subdue them, but to learn how they interacted, or connected, so that we could accommodate ourselves to those existing relationships. Any other approach, in the long run, could only result in a disruption of the healthy equilibria which had existed for millennia and which, in fact, created the conditions for our own evolution.

Rupert Ross, Red Jacket and the Right to Rule, 1994

[A non-Indian] said that he was really sorry about what had happened to Indians, but that there was good reason for it. The continent had to be developed and he felt that Indians had stood in the way and thus had had to be removed. “After all,” he remarked, “what did you do to the land when you had it?” I didn’t understand him until later when I discovered that the Cuyahoga River running through Cleveland is inflammable….How many Indians could have thought of creating an inflammable river?

Vine Deloria Jr. (Standing Rock Sioux), We Talk, You Listen; New Tribes, New Turf

Brothers and Sisters do not be fooled by the wiles of the trickster. This entire argument is a family fight between the Three CousinsJudaism, Islam, and Christianity. All three of them are so off their sacred, ancient path that they fail to recognize or be recognized by Nature herself. They forgot how to be related and mimic the ways of Eya and Iktomi. They bask in their dominance of Nature and revile as less than, those of us who still hold on to our traditional matriarchal ways.

They speak out of both sides of their mouth and still find time to consume natural resources at a disproportionate rate. Truly they are Eya, the great consumer. Grandmother Earth will not continue to allow the Three Cousins to run amuck. Nature has her own ways of ebb and flow.

James Starkey, The World According to the Three Cousins, 9/9/02

“We have always interacted intensively with our environment,” said Ross Soboleff, a member of the Haida and Tlingit nations in Juneau, Alaska. “We’ve never put it on a pedestal and worshipped it.”

Lester, director of the tribal energy group, said conflicts between Indians and environmental groups are born of differing cultural views.

“In the Indian world view, the cosmos is not divided between light and darkness. For the environmental movement, it is. A tribe can be very ecologically minded and very development-minded at the same time,” he said.

Environment, Inc.: Drilling Debate Jolts Old Image of Indians, Sacramento Bee, 12/9/01

“We must renew and redouble our efforts to wage peace,” she said, adding that Americans also need to open their eyes to the social and environmental impacts they cause by being the largest consumers of natural resources in the world.

“We are pretty much pigs,” [activist Winona] LaDuke later told participants at a private fund-raiser. “It means we live in a continuing reality of wanting something that someone else has.”

LaDuke, a member of the Mississippi Band of Anishinabeg, said Native Americans, with their historical ties to the land, must be leaders in the fight to regain a consciousness of caring for the environment. If the natural world is not healed and protected, we will pay.

“We have a predator-prey relationship with our land, and the land is the prey” LaDuke said. “Those issues will plague us in this society as ever-open sores.”

From Parallels Drawn Between Child Rearing and Political Activism, Indian Country Today, 10/4/01

More Native quotes on nature
North American Indians: the spirituality of nature

More evidence for Natives as ecologists
Yellowstone a study in vital role of wildfires

Westerners vs. nature
Some quotes suggest the standard Euro-American view of nature: a dead, unproductive resource waiting to be put to use for the “betterment” of humanity.

In the evening the men in two of the rear canoes discovered a large brown bear lying in the open grounds about 300 paces from the river, and six of them went out to attack him, all good hunters….[One] shot him through the head and finally killed him.

I walked on shore and killed a female ibi or big horn animal.

I saw near those bluffs the most beautiful fox that I ever beheld. The colours appeared to me to be a fine orange yellow, white and black. I endeavored to kill this animal….

Lewis and Clark showing their appreciation of nature, May 1805, as quoted in The Essential Lewis and Clark

Ours is a shockingly dead view of creation. We ourselves are the only things in the universe to which we grant an authentic vitality, and because of this we are not fully alive.

Frederick Jackson Turner, historian, late 19th century, quoted in The American Indian and the Problem of History

In contrast to the Native views expressed above, the modern American view still echoes Turner’s 19th-century view. Many people have noted this. For instance:

Human beings are the most dangerous animals. They’ve gotten so far from nature that they’ve lost their common sense. I have a fascination with modern man’s lack of perspective. We have become enemies of nature.

Peter Beard, nature photographer, quoted in the LA Times, 2/4/01

Why has the leader of the free world opted out? The first reason lies deep in the national psyche. The old world developed on the basis of a coalition — uneasy but understood — between humanity and its surroundings. The settlement of the US was based on conquest, not just of the indigenous peoples, but also of the terrain. It appears to be, thus far, one of the great success stories of modern history.

“Remember, this country is built very heavily on the frontier ethic,” says Clapp. “How America moved west was to exhaust the land and move on. The original settlers, such as the Jefferson family, moved westward because families like theirs planted tobacco in tidewater Virginia and exhausted the soil. My own ancestors did the same in Indiana.”

Americans made crops grow in places that are entirely arid. They built dams — about 250,000 of them. They built great cities, with skyscrapers and symphony orchestras, in places that appeared barely habitable. They shifted rivers, even reversed their flow. “It’s the American belief that with enough hard work and perseverance anything — be it a force of nature, a country or a disease — can be vanquished,” says Clapp. “It’s a country founded on the idea of no limits. The essence of environmentalism is that there are indeed limits. It’s one of the reasons environmentalism is a stronger ethic in Europe than in the US.”

Matthew Engel, Road to Ruin: How America is Ravaging the Planet, The Guardian, 10/24/03

All things considered, it may be the central assumption of technological society that there is virtue in overpowering nature and native peoples. The Indian problem today, as it always has been, is directly related to the needs of technological societies to find and obtain remotely located resources, in order to fuel an incessant and intrinsic demand for growth and technological fulfillment. The process began in our country hundreds of years ago when we wanted land and gold. Today it continues because we want coal, oil, uranium, fish, and more land. As we survey the rest of the world  whether it is the Canadian Arctic, the Borneo jungle, or the Brazilian rainforest  the same interaction is taking place for the same reasons, often involving the same institutions.

Jerry Mander, In the Absence of the Sacred, 1991

[The emerging and provocative field of eco-psychology] diagnoses the mounting psychic stress, mental illness and social disorder plaguing affluent societies as the consequence of a dysfunctional, immature relationship with nature. They decipher the psycho-historical trajectory of Western civilization from hunter-gatherer clans to agricultural societies and the urban megalopolis as a profound loss of humility and tender sense of earthly limitations once invoked by a harmonious and reverent liaison with nature. Humanity has become disconnected and alienated from a non-human world fallen and debased. Man has become enraptured in a mania of domination and absolute control to worship a hydra of endless consumption and materialism.

John Wickham, Resistance to Makah Whale Hunt Exposes Modern Madness, Indian Country Today, 10/20/05

As a left biocentrist, I have advocated for quite some time, in various publications, the need to return to some form of animism. Like deep ecologists and left biocentrists, Rod Preece in his 1999 book Animals and Nature: Cultural Myths, Cultural Realities, sees the necessity for a spiritual transformation. The following quotation, which is on my wall for a daily reminder, reveals a deep ecology understanding, particularly the concept of self-realization, even though deep ecology, unfortunately, is not discussed in this book:

All cultures think of their own interests first and only a spiritual education dedicated to a sharing of identities with other peoples, other animals, and nature as a whole can diminish the environmental destruction we face. It can be diminished by our being educated to share our identity with the natural world and thus understand it as a part of ourselves. (p. 230)

David Orton, e-mail, 10/7/01

We are at the crucial moment in the commission of a crime. Our hand is on the knife, the knife is at the victim’s throat. We are trained to kill. We are trained to turn the earth to account, to use it, market it, make money off it. To take it for granted. Logically, we will never be able to reverse this part of our culture in enough time to stop that knife in our hand. But that is the task at handto cease this act of violence. Everything we love, and everything we think we are, will be gone, will cease to be, unless we manage to change. We will either produce descendants who think a cactus, a rat, an insect, and a snake are as important as human beings, or we will not leave descendants. In the short run it pays to do as we have always done, lest we have less treasure with which to comfort ourselves in the dark and lonely nights. In the short run it might theoretically pay a hungry human being to eat its own liver, as one scientist has put it. But in a slightly longer run such a diet would be fatal.

…[W]e have made a career out of refusing to adapt. We say it is contrary to our custom. One glance at our towns and cities in the region makes this clear. They are all oases, space colonies implanted on what we seem to take to be the forbidding surface of Mars. Even when we try to fit inwith our gestures toward natural history, our science, our ecology, our environmental politicswe still seem to miss the point. The desert does not need us and in time, given our habits, will crush us and reject us. We do not plan for seven generations, we do not seem to give.

In the past we tended to remain silent while the ground that gives us life was murdered. Now we make studies of it before we kill it. Now we write stories protesting its death. And then we kill it, all of us, and share in the rewards of this act.

Charles Bowden, The Sonoran Desert

They paved paradise and put up a parking lot
With a pink hotel, a boutique and a swingin’ hot spot

They took all the trees, put ‘em in a tree museum
And they charged the people a dollar and a half just to see ‘em

Joni Mitchell, “Big Yellow Taxi”

More on Westerners vs. nature
Bush hates environmentalists: No question, the climate is heating up
Conservation “pays biggest dividends”

Little religious sacrifice
The following quote seems a telling point by itself:

Absent for the most part from the religions of the American Indians was the near universal practice of animal and human sacrifice to placate the gods. “North America had almost no sacrifice, even of animals. Mother Earth did not demand it.”

Lewis M. Hoppe, Religions of the World, 1976 (quote from Ruth Underhill, Red Man’s Religion, 1965)

But let’s not stereotype Indians as perfect paragons. Here’s one of the exceptions:

Near the scaffold I saw the carcase, of a large dog not yet decayed, which I supposed had been killed at the time the human body was left on the scaffold; this was no doubt the reward, which the poor dog had met with for performing the [blank space in manuscript] friendly office to his mistres of transporting her corps to the place of deposit. It is customary with the Assinniboins, Mandans, Minetares &c. who scaffold their dead, to sacrefice the favorite horses and doggs of their deceased relations, with a view of their being serviceable to them in the land of sperits.

Journal of Merriwether Lewis, April 20, 1805, quoted in The Essential Lewis and Clark

To sum up the valid points Krech makes and the valid points he misses, here’s an excerpt from Defending Mother Earth: Native American Perspectives on Environmental Justice (Jace Weaver, editor). It offers a sounder conclusion than Krech’s:

In reality, modern Natives and their ancestors are neither saints nor sinners in environmental matters. They are human beings. The Americas were no Edenic paradise. “People sometimes went hungry . . . ; wars were fought, and people died in them. Occasionally, a native civilization overtaxed its environment and collapsed.” Grinde and Johansen state, “Occasionally, in pre-Columbian times, native urban areas taxed the local environment (e.g., by overgrazing and razing the forests). Like all societies, those in pre-Columbian America faced the question of how to utilize land for purposes of survival. Indians manipulated the environment to improve their material lives.” The general consensus today, however, is that, given pre-contact population numbers, Native peoples could have wrought much more environmental damage than was the case. Again according to Grinde and Johansen, “While mistakes were made, the fact that Europeans found the Western Hemisphere to be a natural treasure house indicates that misuse of the environment was not frequent or sustained over long periods of time.”

Voir enfin:

Iron Eyes Cody

Claim: The actor known as Iron Eyes Cody was a true-born Native Indian.

Status: False.

Origins: Although no one could say exactly when we humans first began to have concerns about the effects our activities have on our environment, most of us baby boomers could pinpoint 1970-71 as the Iron Eyes Cody timespan during which we first became aware of the “ecology movement,” as the era when concern for what humans were doing to the world they lived in ran at a fever pitch. Protecting the planet’s resources by calling upon each person to pitch in and do whatever he or she could do to limit the abuse was seen as the right and proper focus of the times. High schools offered classes in ecology. Public school students painted posters decrying pollution. And television ads worked to remind everyone that the problem was real, here, and now.

Three events which occurred during the year between March 1970 and March 1971 helped bring the concept of “ecology” into millions of homes and made it a catchword of the era. One was the first annual Earth Day, observed on 21 March 1970. The second was Look magazine’s promotion of the ecology flag in its 21 April 1970 edition, a symbol that was soon to become as prominent a part of American culture as the ubiquitous peace sign. The third — and perhaps the most effective and unforgettable — was the television debut of Keep America Beautiful’s landmark “People Start Pollution, People Can Stop It” public service ad on the second Earth Day in March 1971.

In that enduring minute-long TV spot, viewers watched an Indian paddle his canoe up a polluted and flotsam-filled river, stream past belching smokestacks, come ashore at a litter-strewn river bank, and walk to the edge of a highway, where the occupant of a passing automobile thoughtlessly tossed a bag of trash out the car window to burst open at the astonished visitor’s feet. When the camera moved upwards for a close-up, a single tear was seen rolling down the Indian’s face as the narrator dramatically intoned: “People start pollution; people can stop it.”

That “crying Indian,” as he would later sometimes be referred to, was Iron Eyes Cody, an actor who throughout his life claimed to be of Cherokee/Cree extraction. Yet his asserted ancestry was just as artificial as the tear that rolled down his cheek in that television spot — the tear was glycerine, and the “Indian” a second-generation Italian-American.

(The spurious use of Native Americans to promote “save the Earth” messages was not limited to this one instance. A moving exposition on the sanctity of the land and the need for careful stewardship of it is still widely quoted as the bona fide words of Chief Seattle. Though the chief was real, the speech was not — the words came not from the chief’s own lips in 1854 but flowed from the pen of a screenwriter in 1971.)

Iron Eyes Cody was born Espera DeCorti on 3 April 1904 in the small town of Kaplan, Louisiana. He was the son of Francesca Salpietra and Antonio DeCorti, she an immigrant from Sicily who had arrived in the USA in 1902, and he another immigrant who had arrived in America not long before her. Theirs was an arranged marriage, and the couple had four
children, with Espera (or Oscar, as he was called) their second eldest. In 1909, when Espera was five years old, Antonio DeCorti abandoned his wife and children and headed for Texas. Francesca married again, this time to a man named Alton Abshire, with whom she bore five more children.

As teenagers the three DeCorti boys joined their father in Texas. He had since altered his name from Antonio DeCorti to Tony Corti, and the boys apparently followed suit as far as their surname was concerned. In 1924, following their father’s death, the boys moved to Hollywood, changed “Corti” to “Cody,” and began working in the motion picture industry. It was about this time Iron Eyes began presenting himself to the world as an Indian. Iron Eyes’ two brothers, Joseph William and Frank Henry, found work as extras but soon drifted into other lines of work. Iron Eyes went on to achieve a full career as an actor, appearing in well over a hundred movies and dozens of television shows across the span of several decades.

Although Iron Eyes was not born an Indian, he lived his adult years as one. He pledged his life to Native American causes, married an Indian woman (Bertha Parker), adopted two Indian boys (Robert and Arthur), and seldom left home without his beaded moccasins, buckskin jacket and braided wig. His was not a short-lived masquerade nor one that was donned and doffed whenever expedient — he maintained his fiction throughout his life and steadfastly denied rumors that he was not an Indian, even after his half-sister surfaced to tell the story in 1996 and to provide pointers to the whereabouts of his birth certificate and other family documents.

Cody died on 5 January 1999 at the age of 94.

Iron Eyes Cody wasn’t history’s only faux Indian. Others also falsely claimed this mantle:

* Long Lance, the 1928 thrilling first-person account of Chief Buffalo Child Long Lance, was the work of Sylvester Long, an African-American who conned the literary world into believing he was a Cherokee, and then a Cree. While the ruse lasted, Buffalo Child Long Lance was a hit on the lecture circuit and one of the darlings of New York society. His spree ended when the truth about his background was exposed in 1930, and he killed himself with a shot to the head in 1931.

* Grey Owl, a noted Canadian naturalist and author, lived as an Indian and claimed to be half-Apache. Only after his death in 1939 did the world discover he was really an Englishman born Archibald Belaney.

* One of the most popular books on Indian life is Forrest Carter’s The Education of Little Tree, the story of a boyhood spent with Cherokee grandparents. This “autobiography” was yet another fake, penned by Asa Carter, a white supremacist and Ku Klux Klan member.

Even if Iron Eyes was not a true-born Native American, he certainly did a lot of good on behalf of the Native American community, and they generally accepted him as one of them without caring about his true ancestry. In 1995, Hollywood’s Native American community honored Iron Eyes for his longstanding contribution to Native American causes. Although he was no Indian, they pointed out, his charitable deeds were more important than his non-Indian heritage.

Barbara “going native” Mikkelson

Additional information:
People Start Pollution, People Can Stop It “People Start Pollution, People Can Stop It” public service ad
(Keep America Beautiful)
Last updated: 9 August 2007

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Urban Legends Reference Pages © 1995-2009 by Barbara and David P. Mikkelson.
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Sources Sources:

Aleiss, Angela. “Native Son.”
The Times-Picayune. 26 May 1996 (p. D1).

Cody, Iron Eyes. Iron Eyes: My Life As a Hollywood Indian.
New York: Everest House, 1982. ISBN 0-89696-111-7.

Russell, Ron. “Make-Believe Indian.”
New Times Los Angeles. 8 April 1999.

Schmitz, Neil. “The Other Man.”
The Buffalo News. 8 October 1995 (Magazine, p. 12).

Waldman, Amy. “Iron Eyes Cody, 94, an Actor and Tearful Anti-Littering Icon.”
The New York Times. 5 January 1999 (p. A15).

The Boston Globe. “Iron Eyes Cody: Actor Known for Anti-Littering Ad.”
5 January 1999 (p. A13)

Voir enfin:

L’«Indien écologiste» a-t-il déjà vraiment existé?
Troisième article sur la santé et les autochtones du Canada
Sylvie LeBel
Anglefire
2001

Les autochtones du Québec et du Canada clament depuis longtemps que contrairement à la leur, la société occidentale est une grande destructrice de la nature. Récemment s’est concrétisée une occasion de prouver leur affirmation. Les États-Unis ont en effet annoncé il y a trois semaines leur intention de ne pas ratifier les accords de Kyoto sur la réduction d’émission de gaz à effet de serre. En justifiant sa décision par des considérations économiques, le président Bush n’a pas manqué d’invoquer «l’injustice» faite aux pays industrialisés qui doivent faire encore plus d’efforts que les pays en développement afin d’atteindre les objectifs de Kyoto. Le Canada, comme à son habitude, s’est rangé derrière son voisin américain, malgré l’opposition internationale.

Pour les Amérindiens, voilà qui ajoute à cette image de société occidentale pollueuse et ne pensant qu’à l’argent. Ils dénoncent d’autant plus durement le mode de vie des pays industrialisés qu’ils en sont souvent les principales victimes et que la pollution ne fait qu’empirer leur état de santé déjà critique. Par opposition à cette image de l’homme blanc, les autochtones et les environnementalistes utilisent souvent celle de l’«Indien écologiste», vivant en parfaite harmonie avec la nature, et dont les comportements ne lui auraient jamais causé aucun tort. Qu’en est-il au juste? L’Amérindien a-t-il toujours été ce grand défenseur de la nature, l’inventeur des principes écologistes si populaires aujourd’hui?

Il apparaît que oui… et que non. Depuis la préhistoire et jusqu’à récemment, on sait que les Amérindiens avaient une vision du monde et de la nature caractérisée par un respect très grand pour tout ce qui les entourait. Mais ils n’étaient pas les seuls: les habitants canadiens au temps de la Nouvelle-France pratiquaient aussi la conservation des ressources et le recyclage. Les Amérindiens n’étaient pas non plus vraiment conscients que leurs gestes avaient des conséquences, bonnes ou mauvaises, sur la nature et leur santé. Tout ce qu’ils faisaient s’inscrivaient plutôt dans un système de croyances très développé. Un retour dans l’histoire du Québec depuis les temps les plus anciens jusqu’au XXe siècle s’impose pour démythifier l’Indien «écolo» contemporain…

Un mode de vie en apparence respectueux de la nature …

Plusieurs éléments de leur culture suggèrent que les autochtones étaient les premiers environnementalistes, bien avant l’arrivée des premiers Blancs en Amérique et l’invention «officielle» de l’écologisme au XXe siècle. En effet, en raison de leurs croyances et de leur mode de vie, les Amérindiens ne pouvaient détruire la nature qui les entourait. Pour eux, la nature et tout ce qui la composait étaient dotés d’une puissance spirituelle. Chaque élément, animal, végétal ou animal, était animé et possédait un esprit. La roche, la rivière, le saumon, l’ours et l’arbre avaient tous droit à un grand respect, car ils faisaient partie de ce grand tout qui formait le monde. En respectant le monde visible, les autochtones montraient également du respect pour le monde invisible et véritable qu’ils ne pouvaient voir.

Vivant de chasse, de pêche, de cueillette et de récolte, les Amérindiens dépendaient totalement de la nature. Ils croyaient que les forces surnaturelles des animaux et des plantes devaient être amadouées pour que la chasse et les récoltes soient bonnes. Chez les Amérindiens nomades comme les Montagnais, les chasseurs s’excusaient donc auprès de l’animal qu’ils venaient de tuer, observaient des rituels précis lors du découpage de plusieurs bêtes, tel l’ours, ainsi que pour disposer des restes des animaux. Les arêtes de saumons et les vessies de phoques étaient rejetées à l’eau et les crânes d’ours accrochés à un mât. Tous ces gestes devaient favoriser la régénération des animaux ainsi que les bonnes relations avec leurs esprits. En «mettant de son côté» l’esprit de l’animal, les futures chasses seraient alors aussi fructueuses ou même meilleures.

Ces habitudes étaient encore présentes lorsque les Européens arrivent en Amérique. Pehr Kalm, un Suédois venu en Nouvelle-France en 1749, décrivait dans sa relation de voyage les tourtes, les «pigeons sauvages» de l’Amérique. Selon lui, les Amérindiens ne tuaient jamais ces pigeons lorsqu’ils couvaient ou lorsqu’ils avaient des petits. Ils n’acceptaient pas non plus que d’autres le fassent, menaçant même à une occasion un Français qui avait tenté d’en tuer quelques uns. Pour eux, tuer un pigeon avec des petits «serait manquer gravement à la bonté envers les jeunes, car ils seraient contraints de mourir de faim».

Tout cela laisse donc penser que les Amérindiens avaient des valeurs écologiques et que la conservation des ressources était pour eux le moyen d’assurer leur survie. Mais ces principes n’étaient-ils appliqués que par eux? Sont-ils les véritables fondateurs de la pensée écologiste?

…mais pas unique aux Amérindiens…

D’après Denys Delâge, historien de l’université Laval, les Amérindiens n’étaient pas plus écologiques que nos ancêtres paysans. Les pigeons sauvages étaient pour les Amérindiens ce qu’étaient les poules ou les vaches pour les Canadiens, c’est-à-dire des animaux domestiques. Les tourtes faisaient «partie de l’ordinaire», de leur vie de tous les jours. Les tuer était donc l’équivalent pour le colon de voir un Amérindien abattre une de ses vaches. L’habitant de la Nouvelle-France, tout comme ses descendants vivant dans les campagnes québécoises jusqu’au milieu du XXe siècle, possédait aussi ses propres habitudes écologistes.

Selon Delâge, les habitants comprenaient bien qu’il ne fallait pas exterminer tous ses animaux durant une même année, au risque de mourir de faim l’année suivante. Pas question non plus de gaspiller les restes: tout était récupéré. On salait, on congelait ou on mettait en conserve les surplus. Les restes de table servaient de nourriture aux chiens et aux chats, on n’utilisait ni emballage de plastique ni produit chimique. Les vêtements étaient faits de fibres naturelles, de lin et de laine, et lorsqu’ils étaient trop usés, ils étaient recyclés en tapis et en courtepointes. Le bois servait à construire, à chauffer et à récolter de l’eau d’érable. Aucun habitant n’aurait songé à couper à blanc le petit bois si utile près de chez lui. Presque aucun déchet ne venait donc polluer l’environnement de ces habitants. Même le contenu des «bécosses» était parfois utilisé comme engrais.

Lequel vivait alors le plus en harmonie avec la nature: le Blanc ou l’Indien? En fait, chacun adaptait son style de vie à ses besoins et ses croyances. Ce style de vie était marqué dans les deux cas par l’autosubsistance, où il fallait gérer habilement ses ressources pour survivre. Les choses ont changé lors du passage à une économie de marché. Pour les cultivateurs, c’est à ce moment que l’agriculture à grande échelle s’est imposée et qu’ils ont commencé à détruire la nature avec la machinerie, la surexploitation des sols et l’utilisation d’engrais chimiques.

…et parfois contradictoire avec l’écologie

Pour les Amérindiens, c’est surtout lorsqu’ils ont été intégrés dans un réseau d’échanges international par l’intermédiaire de la traite des fourrures qu’ils ont adopté des gestes jugés aujourd’hui dangereux pour l’environnement. Par exemple, le castor était disparu de plusieurs régions du Québec aussitôt qu’au XVIIe siècle. Le Jésuite Paul Le Jeune, dans la Relation de 1635, s’inquiétait déjà de la surexploitation du castor. Il relate de quelle façon les Montagnais les tuaient tous dans leurs cabanes, alors qu’il leur conseille d’y laisser au moins quelques petits afin qu’ils se reproduisent.

Cette surchasse est extrêmement contradictoire avec la vision du monde des Amérindiens évoquée plus haut. Certains cherchant des raisons pour l’expliquer ont affirmé que les autochtones se sont mis à tuer les animaux parce qu’ils les tenaient responsables des maladies qui les frappaient. Cette théorie a toutefois été vivement contestée. Charles A. Bishop par exemple, un historien américain, croit plutôt que malgré le respect voué à la nature, il n’y avait rien dans les croyances des Amérindiens qui les empêchait de tuer beaucoup d’animaux, à condition que leurs restes soient bien traités et que la traite rapporte quelque chose de bénéfique. C’était bien le cas, puisque un grand nombre d’objets utiles étaient échangés contre des fourrures. Il s’agit peut-être là d’une piste d’explication de l’apparente absence de scrupules des Amérindiens à chasser le castor presque jusqu’à l’extinction complète de l’espèce.

Denys Delâge apporte également certaines nuances aux pratiques des autochtones qui paraissaient en harmonie avec la nature. Bien que la plupart d’entre eux tuait d’abord les animaux pour survivre, ils considéraient aussi que ces animaux se donnaient et venaient s’offrir à eux. «Cela aurait paru mesquin de ne pas prendre tous les animaux offerts: on pouvait, on devait même, en certains occasions, tuer au-delà des besoins», affirme-t-il. Des sacrifices étaient également réalisés, particulièrement de chiens. Le Père de Charlevoix écrivait dans son Journal historique en 1721 comment les chiens étaient parfois immolés ou suspendus vivants à un arbre par les pattes de derrière jusqu’à la mort lorsque les Amérindiens devaient franchir des rapides ou des passages dangereux. Des pratiques qui auraient fait frémir les défenseurs des droits des animaux d’aujourd’hui…

Plusieurs autres gestes pouvaient aussi avoir des conséquences assez graves pour l’environnement. Le père Louis Nicolas racontait dans son Histoire naturelle des Indes qu’il avait vu des Amérindiens couper des arbres entiers pour ramasser les noix ou accéder aux nids d’oiseaux. Les autochtones allumaient également des feux pour toutes sortes de raisons. On fertilisait les terres avec des feux, on régénérait les forêts de pins et d’épinettes ou encore on facilitait le transport. Mais les Amérindiens perdaient parfois le contrôle de ces incendies et en plus de la pollution qu’ils provoquaient, ils détruisaient d’autres plantes et animaux qui n’étaient pas utilisés par la suite.

Le grand respect des Amérindiens envers la nature répondait donc surtout à des croyances religieuses. On est bien loin des grands principes écologistes du XXe siècle!

Un mythe créé par les Blancs et récupéré par les Amérindiens

Pourquoi cette image de l’Amérindien écologiste existe-t-elle aujourd’hui si elle ne correspond pas à la réalité passée? Selon l’anthropologue américain Shepard Krech III, ce sont les Blancs qui ont créé ce mythe durant les années 1960, parce qu’ils avaient de nouvelles préoccupations pour l’environnement. Krech croit que les Amérindiens n’ont jamais été écologistes, mais qu’ils ont peu à peu adhéré à ce stéréotype et qu’ils l’utilisent maintenant eux-mêmes pour revendiquer de meilleures conditions d’existence. Et s’ils n’ont pas véritablement fait de dommages malgré des comportements parfois nuisibles pour la nature, c’est tout simplement parce qu’ils n’étaient pas assez nombreux et qu’ils n’exploitaient pas les ressources dans le but de faire des profits.

L’utilisation de ce mythe est erronée d’un point de vue historique, mais elle peut paraître justifiée par les conditions de vie actuelles des Amérindiens. Ceux-ci sont parmi les principales victimes de la destruction de l’environnement et de la pollution causée par les industries des pays «développés». Une quantité phénoménale de contaminants, de produits toxiques et de polluants de toutes sortes se retrouvent dans leur habitat et nuisent à leur santé. Du cadmium, du plomb, des BPC et du DDT ont été retracés dans la faune, la flore et chez les Cris et les Inuit du Nouveau-Québec au cours des trente dernières années. Les gaz carboniques émis par les industries du nord-est des États-Unis et du sud du Canada au rythme de 1300 tonnes d’oxyde de soufre et d’azote par heure retombent sous forme de pluies acides dans le Nord du Québec. On a également fait état des carences en fer des nouveau-nés inuit, car l’allaitement maternel est abandonné et le plomb contenu dans la nourriture empêche l’absorption du fer. Son absence dans l’organisme provoque des troubles psychomoteurs et d’apprentissage. La construction des barrages hydroélectriques et l’inondation de grands territoires ont également entraîné une hausse des concentrations de mercure chez les Amérindiens pour qui la pêche et la chasse demeurent des ressources alimentaires essentielles.

Les Amérindiens ne sont peut-être pas les véritables pionniers de l’environnementalisme, mais ils ont tout de même apporté au reste de l’humanité, par leurs valeurs et leurs croyances en l’unité des humains avec la nature, un plus grand respect envers tous les êtres vivants et les ressources de la Terre. Monsieur Bush s’en souviendra-t-il?

Bibliographie

A.     Document iconographique

Photo de 1971 tirée de The Ecological Indian. Myth and History de Shepard Krech III, New York/London, W.W. Norton & Company, 1999, p. 14. Elle montre le visage d’un Amérindien nommé Iron Eyes Cody versant une larme avec comme titre «Pollution: it’s a crying shame».

B.     Sources primaires

CHARLEVOIX, Père de. Histoire et description générale de la Nouvelle France avec Le journal

historique d’un voyage fait par ordre du roi dans l’Amérique septentrionnale. Montréal, Éditions Élysées, 1976. Tome 3, p. 348.

KALM, Pehr. Voyage de Pehr Kalm au Canada en 1749. Montréal, Éditions Pierre Tisseyre, 1977, p. 284.

LE JEUNE, Paul. Relation du 28 août 1635. Dans The Jesuit Relations and Allied Documents Travels and

Explorations of the Jesuit Missionaries in New France, 1610-1791 : The Original French, Latin, and Italian Texts, with English Translations and Notes. Edited by Reuben Gold Thwaites, New York, Pageant Book Co., 1959, vol. VIII, p. 56.

C.     Articles de journaux et de périodiques

FRANCOEUR, Louis-Gilles. «Le Canada et les États-Unis isolés du reste du monde». Le Devoir, samedi

31 mars et dimanche 1er avril 2001, A1 et A12.

HAMANN, Jean. «Anémie sous le soleil de minuit». Le Soleil, samedi 17 mars 2001, E 13.

D. Études et articles spécialisés

BISHOP, Charles A. «Northeastern Indian Concepts of Conservation and the Fur Trade: A Critique of

Calvin Martin’s Thesis». Dans Indians, Animals and the Fur Trade: A Critique of Keepers of the Game, edited by Shepard Krech III, Athens, The University of Georgia Press, 1981, p. 39-58.

BOURDON, Marie-Claude. «L’anti Grey Owl». L’actualité, 15 mars 2000, p. 20-23.

BRAMLY, Serge. Terre sacrée. Paris, Albin Michel, 1992. 280 p. Coll. «Espaces libres». 24.

Delâge, Denys. «Les premières nations d’Amérique du Nord sont-elles à l’origine des valeurs

écologiques et démocratiques contemporaines?». Dans Transferts culturels et métissages Amérique/Europe XVIe-XXe siècle, Sainte-Foy, Presses de l’Université Laval, 1996, p. 317-345.

KRECH III, Shepard. The Ecological Indian. Myth and History. New York/London, W.W. Norton &

Company, 1999. 318 p.

Stieb, David. Health effects of development in the Hudson Bay-James Bay region. [Ottawa],

Hudson Bay Programme, 1994. 45 p.


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