Histoire: Retour sur la légende Aubrac (Looking back at French Resistance’s most exciting adventure novel)

24 mars, 2007
Aubrac aux invalidesLa majorité des résistants n’a pas manifesté de goût prononcé pour la violence ni même pour la lutte armée. Olivier Wieviorka
Les Français n’auraient pas été choqués par les révélations apportées sur la «jeunesse française» de François Mitterrand si ce dernier, durant de longues années, ne s’était présenté comme le fier héraut d’une Résistance intérieure brisée par le général de Gaulle. Nul, aujourd’hui, ne pourrait suspecter les Aubrac, si ces derniers n’avaient prétendu de leur vivant accéder à la sainteté en se posant en résistant-modèle, en militant-modèle, en professeur modèle, en couple-modèle. Olivier Wieviorka
Ces hommes et ces femmes ne représentaient qu’une infime minorité (300 000 environ), face à 40 millions de Français qui, sans être nécessairement collaborateurs ou vichystes, étaient en tout cas attentistes. Je ne vois pas pourquoi aujourd’hui, les Français, même les enfants de ces attentistes, leur demanderaient des comptes à propos des actes qu’ils ont commis, au cours d’une action pour laquelle ils étaient tous des volontaires et des rebelles. On semble oublier lorsqu’on leur demande de se justifier qu’ils n’étaient ni des élus, ni des fonctionnaires en mission. On ne dira jamais assez qu’ils ont sauvé l’honneur et rétabli la liberté. Qu’il y ait eu des imprudences, des erreurs, des trahisons, soit. Mais la faute à qui? Pourquoi occupions-nous des postes et assumions-nous des responsabilités que nous n’étions probablement pas capables de tenir? Parce qu’il n’y avait personne d’autre. Les Aubrac font partie des volontaires qui, durant trois ans, ont pris tous les risques, tandis que le nazi Barbie nous traquait comme des bêtes. On ne doit pas l’oublier. Tant que les Aubrac sont restés dans l’anonymat, ils n’avaient à rendre de compte à personne, sauf à leurs camarades et à leurs pairs. Mais, à partir du moment où ils se sont prêtés à de multiples opérations médiatiques, qu’ils l’aient voulu ou non, ils sont devenus un mythe ou une légende. Qu’ils aient créé ou subi à leurs corps défendant cette dérive, ils prétendent en effet incarner l’esprit et le sens de notre action. Avec ce changement de statut, ils perdent les avantages du résistant anonyme et, à cause de cet excès d’honneur, doivent des comptes à tous les Français. Daniel Cordier (ancien secrétaire et biographe de Jean Moulin)

Au lendemain du décès (à 94 ans) de la madone du résistancialisme Lucie Aubrac …

Et surtout de ses quasi-funérailles nationales (avec les honneurs funèbres militaires dans la cour d’honneur des Invalides) la semaine dernière par l’actuel squatter de l’Elysée …

Petit retour, au-delà des hommages unanimes et des appels à la panthéonisation, sur ce qu’il faut bien appeler l’un des grands mythes de notre histoire récente.

Car tout d’abord il vaudrait mieux, comme le font les historiens, parler de « Résistances » au pluriel, tant, on le sait (ou plutôt commence à le savoir), elle a peiné à s’unifier entre ses différentes fractions (des dizaines de mouvements, des centaines de réseaux) et périodes tour à tour maréchalistes, giraudistes ou gaullistes.

Et surtout, elle ne toucha jamais plus, encore selon les historiens, de… 2 à 3% de la population! Soit (sans compter les étrangers: Italiens, Espagnols, Allemands, juifs apatrides?) de 200 000 estimés en 1944 à un total de 500 000 ayant eu une implication substantielle dans la Résistance, avec bien sûr les multiples complicités que cela suppose dans le reste de la population.

Autrement dit, en termes militaires (mais il y avait bien sûr toute la dimension “civile”: presse clandestine, sauvetage des juifs, etc.), l’équivalent “PAR MOMENT”, pour reprendre les termes d’Eisenhower, de 15 divisions, avec bien sûr l’encadrement des services secrets anglais et américains (SOE, OSS)…

Ou, du point de vue de l’administration, 60 000 déportés politiques pas revenus des camps, 30 000 fusillés, 250 000 cartes d’anciens résistants distribuées (plus ou moins généreusement) à la Libération, 45 mouvements et 270 réseaux homologués …

Mais aussi une résistance marquée par un notoire manque de combativité, comme l’ont montré les historiens Wieviorka ou Sémelin, pour lesquels « La majorité des résistants n’a pas manifesté de goût prononcé pour la violence ni même pour la lutte armée », (la France s’étant « déshabituée de la violence politique physique depuis la répression de la Commune de Paris » ?).

D’où, comme le rappelle Wikipedia (dont sont issues la plupart des informations ici présentées), les “anecdotes nombreuses de résistants relâchant des miliciens et des Allemands prisonniers sans leur faire le moindre mal, d’autres désavouant tel article clandestin ou propos jugés trop violents, refus du recours aux représailles contre les familles des collaborateurs, etc. », Olivier Wieviorka concluant que « globalement, malgré des exceptions notables, ‘la violence n’est pas une valeur de la Résistance’”.

Quant à la part des femmes, mise en exergue notamment par Lucie Aubrac (née Bernard, épouse Samuel), il semble qu’elles étaient beaucoup moins nombreuses (moins de 20%) et moins actives que dans les autres maquis (grec, italien, yougoslave, russe) et, contrairement à la légende, dans des rôles peu importants, même si elles étaient effectivement mises en avant comme agents de liaison car moins exposées à la répression …

D’où tout l’intérêt de cette critique de 1997 (ressortie pour l’occasion par Libération), par le grand spécialiste de la Résistance Olivier Wieviorka, de l’ouvrage pour lequel l’historien Gérad Chauvy fut condamné pour avoir justement diffamé… la légende alors vivante du couple Aubrac.

Aubrac, une légende malmenée

En soulignant les contradictions dans les témoignages du couple héroïque, l’ouvrage de l’historien Gérard Chauvy relance le débat sur la Résistance.

Olivier Wieviorka

Libération

16 mars 2007

Cet article est paru en 1997 dans Libération.

L’ouvrage de Gérard Chauvy, en apportant quelques révélations sur le couple Aubrac jette une lumière crue sur deux héros emblématiques de l Résistance française. Mais son travail s’intègre au fond dans un courant qu entend bousculer la légende, en usant de preuves tantôt indiscutables tantôt fallacieuses. Jean Moulin avait été présenté comme un agen communiste; le passé vichyste de François Mitterrand avait provoqué le polémiques que l’on sait. Lucie et Raymond Aubrac sont, aujourd’hui, placé sur la sellette. Durs temps pour les héros Une révision à la baisse. D’autant que d’autres vecteurs ont conforté ce relatif discrédit. Ainsi, le cinéma a récemment présenté la geste clandestine sous un jour peu amène. Un héros très discret, film de Jacques Audiard, montre qu’un mythomane peut, dans l’après-guerre abuser son monde en se faisant passer pour un authentique résistant. Hormis le navrant Lucie Aubrac, la Résistance subit donc, sur les écrans, une révision à la baisse – qui s’oppose aux superbes hommages rendus par les pères fondateurs, René Clément (la Bataille du rail, le Père tranquille) ou Jean-Pierre Melville (le Silence de la mer, l’Armée des ombres »). La dernière décennie a ainsi inauguré l’ère du soupçon. Mais cette suspicion généralisée ne signe-t-elle pas une réaction à la légende complaisamment forgée par les résistants?

Par leurs innombrables «Souvenirs et Mémoires», les anciens clandestins ont en effet proposé une vision idéalisée de leur combat. La grande majorité des témoins a ainsi présenté la Résistance comme une entreprise apolitique défendant avant tout «une certaine idée» de l’homme et de la France. Dans une large mesure fondée, cette pieuse image a occulté les violents conflits qui ont divisé l’Armée des ombres. Les relations entre Jean Moulin – représentant du général de Gaulle – et les mouvements de Résistance ont été traversées par de violents orages. Pour s’imposer auprès des Alliés et délégitimer le régime vichyste, Charles de Gaulle souhaitait en effet unir la Résistance et la diriger. Une prétention que les chefs clandestins jugeaient inacceptable. Car s’ils acceptaient que de Gaulle soit un symbole, ils entendaient conserver le contrôle de leurs troupes (l’Armée secrète notamment) et comptaient jouer un rôle politique à la Libération avec le Rebelle, voire contre lui. Par ailleurs, quelques dirigeants ont un temps considéré le régime vichyste avec sympathie. Croyant à une entente secrète entre Pétain et de Gaulle, ils approuvaient quelques réformes de l’Etat français et se réjouissaient de voir un pouvoir fort succéder à une IIIe République discréditée. Les témoins ont souvent jeté un voile pudique sur ces errements.

Hostilité au rebelle.

N’oublions pas, enfin, que les dirigeants communistes ont manifesté un mol enthousiasme pour éclairer la stratégie de leur parti. Le pacte germano-soviétique et le soutien apporté – pour affaiblir de Gaulle – au réactionnaire général Giraud constituaient, il est vrai, de désagréables réalités que le Parti des 75 000 fusillés s’est empressé d’oublier, préférant rappeler le sacrifice de ses martyrs. Pour des logiques politiques, des impératifs idéologiques ou des stratégies personnelles, certains résistants ont ainsi créé quelques mythes que les recherches historiques tendent aujourd’hui à malmener. Car si les témoins prétendent que la Résistance a été unie, apolitique et soudée par un bel enthousiasme derrière le général de Gaulle, les historiens savent – et démontrent – qu’elle a parfois été au sommet vichyste, divisée, politisée » et fort hostile au Rebelle. Le malaise qui aujourd’hui s’empare de l’opinion publique ne tient donc pas aux «révélations» apportées sur la Résistance en tant que telle. Il résulte du décalage souvent béant entre l’image que les témoins ont souhaité imposer et la réalité telle que les historiens la saisissent. Les Français n’auraient pas été choqués par les révélations apportées sur la «jeunesse française» de François Mitterrand si ce dernier, durant de longues années, ne s’était présenté comme le fier héraut d’une Résistance intérieure brisée par le général de Gaulle. Nul, aujourd’hui, ne pourrait suspecter les Aubrac, si ces derniers n’avaient prétendu de leur vivant accéder à la sainteté en se posant en résistant-modèle, en militant-modèle, en professeur modèle, en couple-modèle » Reste un pan secret. N’attribuons donc pas au livre de Gérard Chauvy l’importance démesurée que certains médias semblent lui accorder. En effet, il apporte peu d’éclairages, au fond, sur la Résistance française – son fonctionnement, ses valeurs, son programme. En revanche, en pointant les innombrables contradictions des Aubrac, il invite à s’interroger sur la naissance d’une légende. Car la volonté de se poser en mythe a bel et bien croisé l’assentiment crédule d’une masse. Pourquoi? Gérard Chauvy n’apporte pas de réponse à cette question essentielle. Mais les éléments qu’il livre et le débat qu’il a lancé aideront, sans doute, à explorer ce pan secret de nos mentalités collectives.

Historien, Olivier Wieviorka enseigne à l’ENS Fontenay-Saint-Cloud. Il est l’auteur de Une certaine idée de la Résistance, Défense de la France, Seuil, l’Univers historique.

Voir le reste du dossier de Libération (à l’exception du débat « impubliable ») sur l’affaire Aubrac:

«En tant que camarade des Aubrac, je souhaiterais qu’ils s’expliquent»

C’est ce qu’a demandé l’ancien secrétaire de Jean Moulin, Daniel Cordier, aux époux Aubrac lors d’une interview en avril 1997 à Libération.

Olivier Wieviorka

Libération

16 mars 2007

Un temps retardé par les éditions Albin Michel, le livre, fort attendu, de Gérard Chauvy sur les époux Aubrac est enfin disponible aux étals des libraires (1). Exhumant des archives largement inédites, l’historien lyonnais remet en cause le rôle joué par ce couple légendaire dans l’année 1943. Relevant avec une grande minutie les innombrables contradictions qui émaillent les témoignages successifs de Raymond et Lucie, il sous-entend, sans reprendre explicitement à son compte les accusations portées par Klaus Barbie, que Raymond Aubrac a trahi. L’ancien tortionnaire nazi a en effet prétendu que Raymond Aubrac ayant travaillé pour ses services, aurait provoqué l’arrestation de Jean Moulin lors du drame de Caluire, le 21 juin 1943. Ces très graves accusations ne doivent être ni dédaigneusement balayées d’un revers de la main, ni reprises sans être passées au crible de la critique. Dans cet esprit, Libération a souhaité recueillir le sentiment de Daniel Cordier. Résistant de la première heure, l’ancien secrétaire de Jean Moulin, compagnon de la Libération, a en effet entrepris une oeuvre d’historien consacrant son énergie à la publication d’une biographie remarquée de Jean Moulin dont trois tomes sont d’ores et déjà parus (2). Vous avez lu l’ouvrage de Gérard Chauvy. Apporte-t-il du neuf? Incontestablement. Gérard Chauvy s’appuie sur des document inédits – qu’il publie et son travail repose sur des sources solides. C’est un remarquable travail de chercheur, mais il n’est pas exempt de toute critique du point de vue de l’historien. J’ajoute que les bruits qui ont circulé au sujet d’une éventuelle censure exercée contre cet ouvrage m’ont profondément choqué. Le noble titre de résistant est pour moi incompatible avec celui de censeur et je souhaite que ces rumeurs soient infondées.

Au vu des documents apportés, peut-on affirmer que Raymond Aubrac porte une responsabilité dans l’affaire de Caluire? Au vu des documents présentés, je ne le crois pas. Je ne suis pas sûr que par son travail minutieux, Gérard Chauvy atteigne à la vérité, même si le détail de ses affirmations est exact. Sans doute faute d’une distinction entre les catégories de documents utilisés. D’une part, il y a les accusations proférées en 1990, via Jacques Vergès, par Klaus Barbie. De l’autre, les pièces d’archives, exhumées par Gérard Chauvy et censées conforter la thèse de la trahison. On ne peut pas les mettre sur le même plan. Ces dernières sont des documents d’époque qui, sous réserve d’un examen critique, sont bien le fondement de l’histoire. En revanche, le «mémoire» de Vergès, s’il fut un «document» pour le procès, n’est que le «témoignage» de Barbie sur les événements du printemps 1943. Il doit donc subir la même analyse hypercritique que les témoignages des Aubrac. Or Chauvy n’en fait rien. Pourquoi? C’est d’autant plus regrettable que la comparaison des versions successives de Barbie depuis cinquante ans révèle des mensonges rocambolesques auprès desquels ceux des Aubrac ont une saveur candide! Ce travail équilibrerait le réquisitoire de Chauvy et lui rendrait sa véritable portée. Des contradictions de Barbie, on peut retenir trois faits: d’abord, durant quarante ans, jamais Barbie n’a accusé Aubrac d’avoir donné Caluire. Dans le rapport allemand Flora du 19 juillet 1943 qui établit la liste des 120 arrestations causées par le traître Multon, trois noms seulement sont accolés au qualificatif de «contre-agent», Brown, Hardy et Multon, pas celui d’Aubrac. Pourquoi cette absence s’il a été utilisé comme eux? Dans le mémoire de 1990, Barbie est incapable d’articuler un fait précis prouvant la culpabilité d’Aubrac et pour l’expliquer, il prétend ignorer son activité d’agent parce qu’il était «traité» par l’un de ses adjoints. Ainsi en ne remettant jamais en cause les déclarations de Klaus Barbie alors qu’il dissèque minutieusement les contradictions des Aubrac, Chauvy apporte un éclairage déséquilibré, donc biaisé, sur cette affaire. En lisant ce livre, la France entière va s’imaginer que seuls les Aubrac jouent à cache-cache avec la vérité. Ce n’est pas vrai, et nombre de témoins irréprochables se sont, à diverses reprises, contredits. Cette inégalité dans la critique des sources est grave.

Du point de vue méthodologique, l’ouvrage peut donc, à votre sens, être contesté? Tout à fait. Un historien, à mon sens, doit avant tout comprendre et expliquer les faits afin de rendre intelligible le passé. Au cours de sa recherche, il n’existe aucun tabou, et Gérard Chauvy a le droit de s’interroger sur l’attitude des Aubrac durant l’année 1943. Cette démarche ne me gêne absolument pas. Encore faut-il mettre toutes les pièces sur la table. Par exemple, Chauvy ne s’interroge pas sur les raisons pour lesquelles Barbie découvre soudain en 1990 l’importance de la date du 13 mars 1943, date qui constitue le noeud de l’argumentation de Chauvy. Je rappelle qu’Aubrac et ses camarades ont été arrêtés le 15 mars 1943, 7, rue de l’Hôtel-de-Ville à Lyon. Tous les documents de la police française mentionnent cette date et expliquent que c’est l’arrestation du «courrier» Curtil, le 14 mars, qui a conduit le lendemain à cette adresse. Quelle est l’origine de cette contradiction sur la date du 13 mars? Chauvy ne se le demande pas? Or, tout simplement, le rapport Kaltenbrunner comporte une faute de frappe que d’autres rapports allemands expliqueraient sans doute. La lecture attentive de tous les autres documents connus le démontre. Aubrac et ses camarades se sont probablement fiés à la date mentionnée dans le rapport Kaltenbrunner, soit le 13 mars, parce qu’ils avaient oublié – et c’est très compréhensible – qu’il s’agissait en fait du 15. Chauvy devrait savoir que c’est un chercheur, Gérard Hisard, qui, dans les années 80 a relevé cette date du 13 mars 1943 dans le rapport Kaltenbrunner du 27 mai 1943. Il a vérifié que Aubrac et ses camarades l’avaient confirmé sous serment en 1950 au procès Hardy. Il s’est alors imaginé, le premier, que cette erreur cachait quelque chose et en a conclu qu’Aubrac ayant été arrêté le 13, était devenu un contre-agent et avait fait arrêter ses camarades le 15. Pour cette raison, le premier mot du «mémoire» de Vergès est le rappel de cette date sur laquelle toute l’accusation repose. Chauvy a donc manqué de discernement en ne voyant pas qu’il s’agit là d’une «fausse» contradiction et non d’un élément éminemment révélateur. Chauvy utilise par ailleurs le témoignage de Tony de Graaf, mon remplaçant à Lyon depuis le 25 mars 1943 au secrétariat de Moulin. Cependant, il n’a pas relevé les contradictions ainsi que l’erreur qu’il commet au sujet d’un voyage à Paris, où il n’est jamais allé, durant la semaine précédant Caluire. De surcroît, il a indiqué en 1980 qu’il avait rejoint Jean Moulin dans la maison du Dr Dugoujon et en était ressorti sans être inquiété ni suivi (3). Or, comme la Gestapo est arrivée quelques minutes après Moulin, peut-être de Graaf, en sortant, aurait-il dû rencontrer la Gestapo qui arrivait en voiture. Parmi d’autres témoins, il aurait fallu interroger Claude Serreulles arrivé à Lyon depuis le 16 juin qui suivit les préparatifs de cette réunion et qui, après l’arrestation de Moulin, assura son intérim. Enfin, sur l’affaire du 15 mars rue de l’Hôtel-de-Ville où j’ai failli être arrêté, j’aurais expliqué à Chauvy, documents à l’appui, les raisons de cette réunion qui, si les conséquences furent catastrophiques pour l’Armée secrète, n’a, pas plus que Caluire, les implications mystérieuses qu’il lui attribue. C’est dire que je suis loin d’être convaincu de la culpabilité de Aubrac dans cette affaire au vu des pièces citées par Chauvy dans l’affaire de l’Hôtel-de-Ville et qui désignent Curtil comme seul responsable des arrestations du 15 mars 1943. Il en est de même pour l’affaire de Caluire puisque nous avons là aussi déjà un coupable certain, René Hardy. Les documents d’époque sont tout à fait éloquents. Ils prouvent que si Hardy n’est en rien responsable de l’arrestation du général Delestraint, chef de l’Armée secrète, comme le croyaient les résistants à l’époque, en revanche, il a conduit les Allemands à Caluire. Dans ce cas, quel rôle resterait à jouer par Aubrac?

Pour vous, les Aubrac sont donc innocents? Au vu de ces documents, oui. En revanche, la succession des versions données par eux sur les événements qui précèdent et suivent Caluire excède les légitimes défaillances de la mémoire que l’on constate chez tous les résistants, je dirai chez tous les acteurs de l’histoire. Dans cette mesure, ils doivent s’expliquer. Lucie Aubrac ne peut se contenter de déclarer comme elle le fait à l’AFP (4): «Je ne veux pas me mettre sur une position défensive. Et si je demandais à ce monsieur quel jour il a attrapé sa première truite.» Cette réponse me paraît un peu courte. En tant que camarade des Aubrac, je souhaiterais qu’ils s’expliquent, non devant des tribunaux bien sûr, mais face à une commission d’historiens. Le droit n’est pas là pour dire la vérité, mais pour mettre fin à un trouble de l’ordre public – le double acquittement de René Hardy illustre bien les limites de la justice. Les historiens, en revanche, peuvent trancher et ils auront, quoi qu’il en soit, le dernier mot. En résumé, je ne pense pas que les Aubrac aient, sur l’année 1943, dit toute la vérité et ils doivent rendre des comptes autrement que par «la pêche à la truite», ou des «paires de claques». J’avoue ne pas comprendre les versions contradictoires de Raymond Aubrac et je ne m’en explique pas les motifs, en particulier pour la visite des Allemands au domicile des Samuel (les parents de R. Aubrac, morts en déportation) après son évasion. Connaissaient-ils donc sa véritable identité?

Pourquoi les Aubrac doivent-ils s’expliquer? Dans une récente déclaration, vous affirmiez, au contraire, que les résistants n’avaient aucun compte à rendre. Pour moi, seuls les morts sont les authentiques héros d’une cause. Eux seuls demeurent fidèles à leur passé. Les autres, les rescapés ont toute une vie pour oublier et parfois trahir la cause qu’ils ont défendue. Cependant je pense que les résistants n’ont de comptes à rendre à personne. Ces hommes et ces femmes ne représentaient qu’une infime minorité (300 000 environ), face à 40 millions de Français qui, sans être nécessairement collaborateurs ou vichystes, étaient en tout cas attentistes. Je ne vois pas pourquoi aujourd’hui, les Français, même les enfants de ces attentistes, leur demanderaient des comptes à propos des actes qu’ils ont commis, au cours d’une action pour laquelle ils étaient tous des volontaires et des rebelles. On semble oublier lorsqu’on leur demande de se justifier qu’ils n’étaient ni des élus, ni des fonctionnaires en mission. On ne dira jamais assez qu’ils ont sauvé l’honneur et rétabli la liberté. Qu’il y ait eu des imprudences, des erreurs, des trahisons, soit. Mais la faute à qui? Pourquoi occupions-nous des postes et assumions-nous des responsabilités que nous n’étions probablement pas capables de tenir? Parce qu’il n’y avait personne d’autre. Les Aubrac font partie des volontaires qui, durant trois ans, ont pris tous les risques, tandis que le nazi Barbie nous traquait comme des bêtes. On ne doit pas l’oublier. Tant que les Aubrac sont restés dans l’anonymat, ils n’avaient à rendre de compte à personne, sauf à leurs camarades et à leurs pairs. Mais, à partir du moment où ils se sont prêtés à de multiples opérations médiatiques, qu’ils l’aient voulu ou non, ils sont devenus un mythe ou une légende. Qu’ils aient créé ou subi à leurs corps défendant cette dérive, ils prétendent en effet incarner l’esprit et le sens de notre action. Avec ce changement de statut, ils perdent les avantages du résistant anonyme et, à cause de cet excès d’honneur, doivent des comptes à tous les Français.

Le livre de Gérard Chauvy couvre-t-il une opération politique? J’ignore les intentions profondes de Chauvy. Plusieurs indices, en revanche, montrent que l’on a affaire à une opération concertée – sans vouloir pour autant affirmer que Chauvy s’y prête explicitement. Pour que Aubrac soit un coupable à part entière, il faut que Hardy soit innocent. Or, des campagnes récentes clament son innocence. Quelques résistants, proches du milieu Combat, violemment attaqués au cours des procès Hardy par la mouvance communiste, sont peut-être satisfaits, en visant les Aubrac, de rendre aux communistes la monnaie de leur pièce.

Veut-on, pour autant, détruire la légende la Résistance? Le mot est peut-être un peu fort. Mais j’éprouve de la tristesse devant la confusion que Chauvy opère entre la Résistance et les résistants. On peut, et ce débat est légitime, estimer que la Résistance, par son combat et les valeurs qu’elles défendaient, a été inutile ou néfaste. Je ne suis bien entendu pas de cet avis, mais cette opinion, voire ce débat, a droit de cité. On peut, par ailleurs, s’interroger sur l’itinéraire de quelques individus, Lucie et Raymond Aubrac par exemple. Or, Gérard Chauvy confond les deux approches. Lorsqu’il affirme, dans la 4e de couverture, que par-delà «l’épopée/résistante/qui a pu avoir sa légitimité», il faut faire oeuvre d’historien, je suis scandalisé. La Résistance n’a pas pu avoir sa légitimité. Elle a été légitime – à moins qu’on ne la conteste dans son principe même, et il faut le dire ouvertement. Ce glissement a des effets pervers. Quand le Figaro titre «La Résistance bousculée» (5), je m’interroge. Car si j’admets que les Aubrac, dans cette affaire, soient «bousculés», je ne vois pas en quoi l’ouvrage de Chauvy remet en cause la Résistance dans son ensemble, son histoire et ses valeurs.

(1) Gérard Chauvy, «Aubrac, Lyon 1943», Albin Michel, 1997, 130 F. (2) «Jean Moulin, l’Inconnu du Panthéon», tome 1,2,3, Jean-Claude Lattès. (3) Cf. témoignage de Tony de Graaf, Jean Moulin, avril 1980, édité par le secrétariat d’Etat aux Anciens Combattants. (4) AFP, «Trois Questions à Lucie Aubrac», 21 mars 1997. (5) François Luizet, «La Résistance bousculée», «le Figaro», jeudi 3 avril 1997.

«Et si les historiens nous posaient des questions?»

Samedi 17 mai 1997, à «Libération», Lucie et Raymond Aubrac se sont confrontés aux questions de huit historiens à propos de la Résistance à Lyon, en 1943.

Antoine de Gaudemar et Béatrice Vallaeys

Libération

16 mars 2007

Un film les magnifie en héros romantiques de la Résistance, un livre veut semer le «doute» sur leurs activités à Lyon, en 1943. Tour à tour adulés et bousculés, Lucie et Raymond Aubrac ont souhaité s’expliquer, pour «Libération», devant une table ronde d’historiens. Une expérience inédite pour tous les participants , et qu’on pourrait apparenter à l’établissement de «sources orales pour l’Histoire». Au cours de cette rencontre, qui a permis de montrer ce qui reste d’incertitudes dans l’histoire de l’année 1943, les échanges furent tour à tour respectueux, âpres, dérangeants… Ce fut en tout cas l’occasion d’une réflexion passionnante sur la mémoire et le métier d’historien.

J’ai été calomnié et je veux répondre à la calomnie. Pourquoi Libération n’organiserait-il pas, maintenant, une réunion d’historiens qui nous poseraient toutes les questions qu’ils souhaitent? Du journalisme à l’américaine, vous voyez?» C’était le vendredi 11 avril. Raymond Aubrac nous recevait chez lui, pour une interview en réponse au livre de Gérard Chauvy paru une dizaine de jours plus tôt. Un livre fort attendu, d’autant que les éditions Albin Michel en avaient retardé la publication. Dans cet ouvrage, Aubrac, Lyon 1943, l’auteur prétend passer au crible de nombreux documents, dont certains inédits, qui, comparés aux écrits et aux témoignages successifs de Raymond et Lucie Aubrac, révèlent des variations et des contradictions.

Parmi ces documents, Gérard Chauvy a choisi de publier in extenso le «Testament de Barbie» (rédigé en fait par Jacques Vergès en 1990), réquisitoire anti-Aubrac – purement et simplement accusés d’avoir trahi la Résistance – que les spécialistes unanimes ont toujours dénoncé comme un truquage historique irrecevable. Et si Gérard Chauvy assure qu’il n’épouse pas la pseudo-démonstration de Barbie-Vergès, son ouvrage laisse planer une réelle insinuation. Le livre de Gérard Chauvy suscita une levée de boucliers immédiate chez certains résistants. Dix-neuf d’entre eux s’élevèrent dans un appel public contre «les historiens ou prétendus tels» qui «s’attaquent à la mémoire des morts et à l’honneur des survivants [« ] Nous n’acceptons pas cette stratégie du soupçon, de l’insinuation et de la rumeur». Le texte était notamment signé par Jean Matteoli, Geneviève Anthonioz-de Gaulle, le général Pierre de Bénouville, le colonel Henri Rol-Tanguy, Germaine Tillion, Pierre Sudreau, Adam Rayski.

Résistant de la première heure, ancien secrétaire et biographe de Jean Moulin, Daniel Cordier, lui, refusa de signer cet appel. Il s’en expliquait dans une longue interview, publiée dans Libération le 8 avril. Pour lui, et contrairement aux insinuations de Gérard Chauvy, les époux Aubrac sont absolument insoupçonnables de trahison, et notamment dans l’affaire de Caluire. En revanche, déclarait Daniel Cordier, «je ne pense pas que les Aubrac aient, sur l’année 1943, dit toute la vérité [« ] et je souhaiterais qu’ils s’expliquent, non devant des tribunaux bien sûr, mais face à une commission d’historiens». Ce genre d’opération n’est pas chose aisée, ni rapide. Raymond et Lucie Aubrac le savent bien, qui ont en vain réclamé une commission d’historiens quand, en 1991-1992, ils avaient été mis en cause par Klaus Barbie, via son avocat Jacques Vergès dans le fameux «Testament».

Lucie et Raymond Aubrac ne voulaient plus attendre. De fait, réunir des historiens et des résistants autour d’une table à Libération n’a soulevé aucun obstacle. En accord avec Raymond Aubrac, nous avons établi une liste, préférant un nombre réduit de chercheurs, évidemment choisis parmi les spécialistes de l’histoire des «années noires». François Bédarida, Jean-Pierre Azéma, Laurent Douzou, Henry Rousso et Dominique Veillon ont tous une connaissance approfondie de l’histoire de la Résistance et de l’Occupation. Tous ont accepté de participer à ce qu’ils appellent dans leur métier des «sources orales pour l’histoire»: leurs travaux les conduisent naturellement à confronter les documents avec les témoignages des acteurs toujours vivants de l’histoire. A une différence près et de taille: la rencontre aurait lieu en présence de deux journalistes – simples observateurs et modérateurs– et pour un usage public, puisqu’elle serait relatée dans les colonnes de Libération. Une expérience inédite, dont tous soulignent le caractère exceptionnel. De son côté, Daniel Cordier a accepté d’emblée l’invitation, au titre d’«historien amateur» et naturellement de compagnon de la Libération. Raymond Aubrac a souhaité la présence de son ami Jean-Pierre Vernant: non pas tant comme historien – philosophe de formation, il se qualifie lui-même d’anthropologue de l’histoire de l’Antiquité classique – que comme résistant de la première heure. Maurice Agulhon, historien incontesté du XIXe siècle, a répondu lui aussi à l’invitation de ses amis Aubrac. Samedi 17 mai, au siège de Libération. Les uns après les autres, les dix protagonistes prennent place autour de la grande table qui accueille quotidiennement les comités de rédaction du journal. Tous ont eu de nombreuses occasions de rencontres mais tous sont graves, voire inquiets. La tension est grande.

Cinq heures durant, Lucie et Raymond Aubrac répondent au feu nourri de questions. Raymond, résolument calme, stylo à la main, prend inlassablement des notes. Lucie, à l’inverse de son mari, s’emporte, visiblement exaspérée par une discussion qu’elle estime injuste, «humiliée», dit-elle à l’occasion, d’être confrontée à un «tribunal». Tout au long de la journée, leurs interlocuteurs n’ont pourtant cessé de rappeler qu’ils n’avaient aucun goût pour la position du juge ou, pire, du procureur. Pénible, dérangeante, risquée, passionnante, inédite: cette réunion a été tout cela à la fois et aucun des participants n’en est sorti indifférent. N’avaient-ils pas élaboré, tous ensemble, une nouvelle page de » l’histoire de la Résistance, encore si difficile à écrire, cinquante ans après?

Nous la publions aujourd’hui. Le matériau est brut, peut-être aride: mais dans son aridité même, il constitue un document appelé à devenir une référence pour comprendre la période. Une référence par la qualité des intervenants, par leur degré d’engagement, par leur exigence commune. Mais aussi une véritable leçon d’histoire, par ce qu’il montre de la difficulté du métier d’historien.

17 mai 1997 : le débat à «Libération»

Béatrice Vallaeys

Libération

16 mars 2007

Au commencement, il y eut l’extradition puis le procès en 1983 de Klaus Barbie, chef de la Gestapo, autrement baptisé «le Boucher de Lyon». Puis virent, en 1990, les accusations de son avocat, Jacques Vergès, lequel relayait les allégations de son client dans ce que l’on nomma le «Testament de Barbie». Accusations qui laissaient lourdement planer un doute : Raymond Aubrac, arrêté par les Allemands en même temps que tous les membres de l’Armée secrète, lors d’une réunion le 21 juin 1943 à Caluire, aurait «donné» Jean Moulin, fait prisonnier lors de cette réunion et mort des suites des tortures qui lui furent infligées par la Gestapo à Paris. Vint ensuite un livre, publié en 1997, somme assez indigeste mais néanmoins assassine contre le couple Aubrac. Dans cet ouvrage, Aubrac, Lyon 1943, Gérard Chauvy reprenait point par point le fameux «Testament de Barbie» et insinuait que le couple avait trahi la Résistance en 1943.

Le livre eut un grand succès (même s’il suscita une levée de boucliers chez nombre de résistants et de spécialistes), qui blessa les époux Aubrac. D’autant que Libération choisit de faire commenter cet ouvrage par Daniel Cordier, l’ancien secrétaire et biographe de Jean Moulin. Cordier rejetait en bloc les allégations de trahison proférées par Chauvy, mais faisait une remarque sibylline : «Je ne pense pas que les époux Aubrac aient, sur l’année 43, dit toute la vérité, et en tant que camarade, je souhaiterais qu’ils s’expliquent non devant des tribunaux, mais face à une commission d’historiens.» Cette phrase fut saisie au bond par Raymond Aubrac comme l’occasion de se défendre contre ce qu’il qualifiait de calomnies. Il nous demanda donc d’organiser, «à la manière des journalistes américains», une table ronde réunissant des historiens qui lui poseraient toutes les questions qu’ils souhaitaient

La réunion eut lieu à Libération le 17 mai 1997 : Lucie et Raymond Aubrac y furent confrontés, comme ils l’avaient réclamé, aux questions de huit historiens à propos de la Résistance à Lyon en 1943. Le 9 juillet 1997, Libération publiait un supplément reproduisant fidèlement cette confrontation. Une confrontation peu commune, puisqu’elle se passa en présence de deux journalistes de Libération et était destinée à être rendue publique. Une expérience inédite dont Lucie et Raymond Aubrac sortiront meurtris : ils ne s’attendaient pas à essuyer un feu nourri de questions qu’ils jugèrent «injustes». Cinq heures durant, ils ne désarmèrent pas, Raymond conservant un calme imperturbable, Lucie s’emportant, accusant ses interlocuteurs d’être des «procureurs».

Comme elles persistent dans la vie de chacun d’entre nous. […] Ce texte met en perspective le travail de la mémoire humaine et celui de l’historien appelé à éclairer des événements. […] Cette réunion a fonctionné grâce aux chercheurs et grâce à Lucie et Raymond Aubrac comme une très belle leçon d’histoire», concluait-il.

Pénible, dérangeante, risquée, passionnante, cette réunion ne laissa aucun participant indifférent. «S’il est avéré que les Aubrac ne sont pas des traîtres ­ mais ce n’était pas l’objet de cette réunion, des incertitudes subsistent, écrira Serge July dans ce numéro spécial. Comme elles persistent dans la vie de chacun d’entre nous. […] Ce texte met en perspective le travail de la mémoire humaine et celui de l’historien appelé à éclairer des événements. […] Cette réunion a fonctionné grâce aux chercheurs et grâce à Lucie et Raymond Aubrac comme une très belle leçon d’histoire», concluait-il.

Ce n’était pas du tout l’opinion des Aubrac, et en particulier celle de Lucie, qui ne manquait pas une occasion de dire combien elle regrettait de s’être livrée à cette «détestable mise en scène» dont elle était sortie «humiliée».
Les Aubrac et leur procureur Se complaisant dans le rôle du «seul contre tous», Gérard Chauvy remet en cause le passé de résistant de Raymond Aubrac. Seul témoin à charge: Klaus Barbie! Par Laurent Joffrin Libération

Le 16 mars 2007 Il y a, dans la polémique autour du couple Aubrac, quelque chose de profondément choquant et de pervers, qu’on n’a pas assez souligné. On en connaît les termes principaux: héros de la Résistance, Lucie et Raymond Aubrac ont donné de leur épopée des récits contradictoires sur plusieurs points. Racontant leur combat clandestin (l’arrestation de Raymond par la police française à Lyon au printemps 1943, sa première libération, sa deuxième arrestation à Caluire avec Jean Moulin et plusieurs chefs de réseaux, puis l’évasion spectaculaire organisée en octobre par Lucie et des résistants), ils ont varié au fil des années sur certaines dates, certaines circonstances et certaines explications. Fort de ces contradictions, un historien-journaliste lyonnais, Gérard Chauvy, auteur d’autres ouvrages plutôt sérieux sur la Résistance, a passé au crible les explications du couple en usant pour une bonne part d’un document appelé Testament de Barbie. Aidé par Me Vergès, l’ancien chef de la Gestapo lyonnaise y désigne Raymond Aubrac comme agent retourné sous la menace de la torture et de la mort, et qui aurait aidé secrètement la police allemande. Jusque-là, rien de très répréhensible: le métier des historiens est de confronter les récits des acteurs avec les documents, de mettre en lumière incohérences et omissions, quitte à écorner les légendes, à réfuter les mythologies. Contrairement à ce qu’on dit parfois, la révision est au coeur du travail historique, tant la mémoire individuelle est incertaine, tant chacun tend parfois à arranger la vérité historique par gloriole, commodité ou calcul. L’historien est soumis à un devoir de vérité: il ne peut pas se soucier outre mesure des conséquences psychologiques immédiates, des effets politiques de la mise à jour de telle ou telle vérité. Chauvy produit certains documents dont la valeur historique est indiscutable. Il oblige les protagonistes, ou les autres historiens de la Résistance, à des explications plus précises, à des mises au point indispensables.

L’ennui, c’est que son entreprise ne s’arrête pas là, tant s’en faut. Une phrase du texte figurant au dos de son livre éveille les soupçons: «Au-delà de l’épopée [de la Résistance], qui a pu avoir sa légitimité…» Drôle d’expression! Ainsi les progrès du savoir, aux yeux du rédacteur, pourraient un jour priver la Résistance de légitimité. Etrange hypothèse. Curieuse manière, surtout, de présenter un livre d’Histoire, qui ne doit pas juger de la légitimité d’une cause (jugement de valeur s’il en est) mais, plus simplement, s’attacher aux faits et à leur explication. De la même manière, la publicité parue dans les journaux pour vanter les mérites du livre est surmontée d’une mention lapidaire: «Aubrac: le doute». Il ne s’agit évidemment pas du doute méthodique des historiens, mais du doute trivial de tout un chacun. Il induit le lecteur à penser qu’il y a un doute très sérieux quant à la qualité de résistant revendiquée par Raymond Aubrac. Et qu’entre la thèse de Barbie – Aubrac est un traître – et celle de l’intéressé, il est impossible de trancher.

La lecture du livre confirme toutes les craintes. Car si Chauvy pose parfois de bonnes questions, découvre dans sa vétilleuse analyse des éléments intéressants, il les enserre dans une construction perverse. Son document de base est constitué par le Testament de Barbie, qu’il place en début de raisonnement et auquel il se réfère sans cesse. L’hypothèse de la traîtrise ainsi posée, le reste de l’ouvrage consiste, sous cette lumière, à traquer la moindre contradiction ou variation dans les récits des Aubrac. Certes, la conclusion finale n’est pas énoncée. Au contraire, Chauvy reconnaît que rien de décisif ne prouve l’accusation portée par Barbie. Mais tout, dans l’arrangement des éléments du dossier, conduit le lecteur à une conclusion muette, mais éclatante. Rien de décisif ne le prouve, dit Chauvy en substance, mais il est clair qu’Aubrac ment et donc, suggère-t-il, qu’il est coupable. Autrement dit, c’est une instruction à charge. La preuve en est, comme l’a remarqué Daniel Cordier (Libération du 8 avril 1997), que la fureur révisante de Chauvy contre Aubrac ne s’exerce en aucune manière contre Barbie. Il y a pourtant beaucoup à dire sur le Testament de Barbie qui sous-tend le dossier Chauvy. Il a été rédigé avec l’aide de Jacques Vergès – dont les rapports avec la vérité, on le sait, sont particulièrement élastiques – pour servir de pièce au deuxième procès Barbie. Il n’apporte à l’appui de son affirmation aucun élément de preuve ou d’explication. Barbie, au demeurant, n’avait jamais, dans ses nombreuses déclarations depuis la guerre, parlé d’Aubrac comme d’un agent double. Il avait toutes les raisons de haïr Aubrac, qui avait ridiculisé ses services en s’évadant et fait tuer trois soldats, et, surtout, qui avait contribué à le démasquer au moment où il se cachait en Amérique latine sous l’identité de Klaus Altman. L’hypothèse de la vengeance est tout aussi probable que celle de la révélation tardive. D’autant que Vergès avait annoncé à son de trompe que le procès Barbie se retournerait contre la Résistance, que l’ancien gestapiste avait mille choses gênantes à révéler, promesse qu’il fut bien incapable de tenir lors du premier procès. Le deuxième s’annonçant, il est très plausible d’imaginer le «salaud lumineux» (comme Vergès se surnomme lui-même) corsant un peu le récit du vieux nazi par une accusation gratuite, pour noyer le poisson, selon la tactique qu’il a maintes fois employée. Ce raisonnement élémentaire, Chauvy ne le tient pas. Il critique les propos des Aubrac et non ceux de Barbie. Il écrit «Aubrac: le doute», mais oublie d’écrire «Barbie: le doute». On devine pourquoi: sa construction logique s’effondrerait, ainsi que son argument commercial. Il est plus sulfureux, plus scandaleux, et donc plus rentable de jeter l’opprobre sur des héros de la Résistance que sur un vieux nazi. Chauvy sort ainsi de son métier d’adoption. Officiellement historien, il se fait procureur, polémiste, publiciste. Il doit donc souffrir la contradiction sur ce terrain. C’est là que nous passons de la perversité des arguments à l’indignité de l’entreprise. Il existe un principe en droit: la présomption d’innocence. Chauvy le connaît, mais le dénie aux Aubrac. Il accumule accusations, doutes et pièces apparemment à charge, mais il néglige de demander aux intéressés, qui habitent à deux heures de TGV de chez lui, de réagir à ses documents.

L’immense majorité des historiens et la totalité de leurs anciens compagnons d’armes expriment leur confiance dans les Aubrac. Suivons-les et supposons que Chauvy se trompe. Voilà donc d’authentiques héros, qui ont pris dès 1940 le risque de la torture, de la déportation et de la mort, qui ont contribué à sauver l’honneur du pays, que de Gaulle a distingués et l’Histoire reconnus, obligés, au soir de leur vie, de se débattre dans un procès douteux contre la pire accusation qu’on puisse imaginer, celle d’avoir trahi par lâcheté leur pays, leur cause et leurs compagnons de combat, d’avoir livré aux tortionnaires Jean Moulin et les meilleurs des résistants et d’avoir ensuite, toute leur vie, accepté des honneurs indus. Il faut que M. Chauvy ait le coeur bien accroché, ou des motivations très suspectes, pour chercher à ruiner ainsi leur réputation sans détenir, comme il l’avoue candidement, aucune preuve décisive.

A quoi sert donc Chauvy, consciemment ou inconsciemment? A une chose très contemporaine: la confusion des valeurs. Sans preuve décisive, encore une fois, il met sur le même plan l’accusateur (Barbie) et les prévenus (les Aubrac). L’un accuse, les autres se défendent. Entre les deux thèses, celle du nazi et celle des résistants, on ne décide pas. Tirons un peu: au fond, ces nazis employaient des méthodes choquantes. Mais ces résistants ne sont pas nets. Sophismes, fausses symétries, confusion. L’histoire officielle ne dit pas cela? Mais justement! C’est l’histoire officielle! C’est-à-dire une histoire fausse, par définition. Une fois de plus, «l’effet X-Files», du nom de cette série américaine fondée sur l’idée que les autorités mentent sur tout, qu’une vérité vertigineuse se cache derrière l’apparente certitude des institutions, joue à plein. En attaquant la Résistance, Chauvy prend la pose de l’iconoclaste, du résistant à la légende de la Résistance. Il a le beau rôle. Il ne prouve rien? Les erreurs des Aubrac peuvent s’expliquer par beaucoup d’autres choses que la trahison supposée? Pas grave: Chauvy est seul contre une institution. Il est en bas, les Aubrac en haut. Il touche, par définition, la prime d’hétérodoxie, celle que les médias distribuent avec le plus de générosité. Mais il ne suffit pas d’être iconoclaste pour avoir raison.

Voir enfin le très complet article du Telegraph:

Lucie Aubrac

The Daily Telegraph

16/03/2007

Lucie Aubrac, who died on Wednesday aged 94, was instrumental, with her husband Raymond, in the creation of Libération-Sud, one of the first Resistance networks in Nazi-occupied France; after the war they became emblems of French resource and courage but when, in 1997, their story became the subject of a film directed by Claude Berri, historians began to ask whether the Aubracs were all that they seemed.

The film, largely based on Lucie’s memoir, Outwitting the Gestapo (1984) and entitled simply Lucie Aubrac, dealt with events following the arrest on June 21 1943 at Caluire, a suburb of Lyon, of her husband and several other members of the Resistance, including Jean Moulin, the man designated by de Gaulle to unite the various Resistance organisations. Raymond Aurac was subsequently taken to Montluc prison.

According to Lucie Aubrac’s account, she persuaded the local Gestapo chief, Klaus Barbie, to let her visit her husband in jail. During her visits they planned his escape, which took place on October 21 1943 when Lucie, pregnant with their second child, led a daring ambush on a German prison van transferring her husband and other résistants to another prison. In the ensuing shoot-out, he and other prisoners were freed and the couple escaped.

Shortly after the film’s release, in a book entitled Aubrac: Lyon 1943, an amateur historian, Gérard Chauvy, raised the possibility that the Aubracs might not have been as heroic as everyone assumed. The controversy concerned the circumstances of Moulin’s arrest, the greatest unsolved mystery of occupied France. The arrest took place when a special unit of the Gestapo under Barbie broke into the house where Moulin and fellow résistants were holding a secret meeting. It has always been thought that someone in the organisation must have tipped off Barbie about Moulin’s whereabouts.

When he was brought to trial in 1986, Barbie claimed that Raymond Aubrac had been his agent and that Lucie had tipped him off about the Caluire meeting. The accusation was repeated by Barbie’s lawyer, Jacques Verges, after Barbie’s death in 1991 in a document described as Barbie’s « testament ».

Although Aubrac sued Verges for libel and won, the testament was revived by Chauvy, who conceded that Barbie’s claims were dubious but raised serious questions over the Aubracs’ story. Goaded into a response, Raymond Aubrac submitted the whole matter to a « jury » of French historians led by François Bédarida and Moulin’s secretary and biographer, Daniel Cordier.

Their report, published in Libération, rejected Barbie’s allegations of collaboration but noted the many contradictions and oddities in the Aubracs’ version of events.

Aubrac had first been arrested in March 1943 by the Vichy authorities. Also seized were documents relating to the formation of a « secret army ». The news was taken extremely seriously by the Germans. Yet Aubrac, using the name Vallet and posing as a black marketeer, was scarcely interrogated and was released after just two months in prison.

Lucie Aubrac claimed she had frightened the French prosecutor into releasing him by telling him that « Vallet » had been sent by de Gaulle. She also claimed that she got the BBC to send out a coded message to that effect which the prosecutor could hear. But according to the historians, no such message was ever broadcast.

At Caluire eight men had been arrested. They were all sent to Paris, Moulin to his death. Only Vallet/Aubrac remained in Lyon – and for some reason he was not tortured. Meanwhile Lucie claimed to have gone in and out of Gestapo headquarters several times without anyone stopping her.

Humiliatingly, the panel of historians denounced the Aubracs’ inability to give clear answers and accused them of embroidering their tale. « As regards the variations, the rearranging of events and contradictions in your evidence, allow me to express my profound disappointment as one of your defenders, » Cordier told the 85-year-old Lucie. « I hope that one day documents will emerge to explain facts hidden by your wandering memory. » Her book, he said, had been an « exciting adventure novel » which she had carelessly claimed to be true.

The daughter of a wine grower, Lucie Bernard was born at Macon on June 29 1912 and became a teacher. In 1939 she married Raymond Samuel, a Jewish engineer and Communist. After the fall of France she and her husband adopted the nom de guerre Aubrac, and in the early stages of the occupation she helped the Sud-Libération network distribute clandestine literature, forge papers and find new identities for fugitives on the run, as well as blow up roads and bridges. In 1944, because their cover had been blown, the Auracs fled to London.

They kept their nom de guerre after the war, and in 1945 de Gaulle appointed Raymond Commissaire de la République in Marseille, where the enthusisam with which he pursued the épuration (cleansing) – the hunting down of collaborators – led to his dismissal after five months.

Lucie Aubrac returned to teaching and in the 1950s became a vocal critic of French policy in Algeria. After her retirement she toured schools, speaking about the Resistance. In 2000 she published The Resistance Explained to my Grandchildren. She was awarded the Legion of Honour.

Lucie Aubrac is survived by her husband and three children.

Voir également la critique du Monde du livre de Wieviorka (« Une certaine idée de la résistance »):

Les grognards de l’armée des ombres

Jean-Pierre Rioux

Le Monde

09 Février 1996

L ‘affaire a pris corps dès l’automne 1940, au Quartier latin. Deux agrégatifs de philo de vingt-trois et vingt-deux ans, l’un démobilisé, l’autre évadé, tous les deux décorés de la croix de guerre, Philippe Viannay et Robert Salmon, la bibliothécaire d’un labo de géographie physique, Hélène Mordkovitch, qui deviendra Hélène Viannay, le patron de la Compagnie du gaz et de l’électricité, Marcel Lebon : quatre mousquetaires sortent rageurs de la déroute, criant comme Péguy qu’ils ont mal à leur France. Ils refusent de gagner Londres, répugnent tout autant à l’action militaire ou au renseignement. Ils n’ont qu’un espoir : en appeler à la morale, haranguer, convaincre par le verbe. Ils vont donc lancer, coûte que coûte, leur journal.

REBELLES

Le premier numéro de Défense de la France est tiré artisanalement, au début d’août 1941, dans les caves de la Sorbonne, enfoui dans les sacs à dos, distribué à la diable : une bouteille jetée à la mer par de gentils individualistes. Mais le petit journal deviendra un colosse, jusqu’à atteindre le premier rang de toute la presse clandestine en janvier 1944 avec ses 450 000 exemplaires. Et, sous son titre, il aura structuré au passage un exceptionnel et authentique mouvement de la Résistance.

Olivier Wieviorka a offert à ces rebelles l’histoire qu’ils méritaient. Savant et vif, récusant les légendes pieuses, ignorant les brouilles d’après 1945 qui ont désuni les anciens camarades, son livre mêle un travail au petit point sur archives et une enquête orale auprès des survivants d’une ampleur et d’une minutie assez rares. Il montre aussi de la patte (un peu raide à l’occasion : il s’agit du digest d’une thèse de doctorat, cet exercice de haute voltige dont l’édition française est si friande), un vrai sens des questions fraîches et toute la fausse naïveté qui sied à un jeune historien qui écrit à un demi-siècle de distance, quand les héros et leur pays sont fatigués et qu’on aimerait bien retrouver le secret de leur jouvence. Bref : voilà un sacré bon livre, tout à l’honneur d’une histoire contemporaine qui se lance enfin dans l’exploration sans phrases de la Résistance, et qui confirme tout le bien qu’on a pensé du précédent travail de Wieviorka (1).

De carrière postrésistante, justement, ceux de Défense de la France n’en ont pas eu. Après la Libération, ils sont presque tous rentrés dans leurs foyers et ont repris leur vie civile, souvent avec difficulté. Ils ont pleuré dignement l’espoir mort-né du MLN, ce Mouvement de libération nationale qui rêvait de fonder un tiers parti de la Résistance, entre de Gaulle imperator et la gauche partisane. Ils ont même souri, tristement, quand le France-Soir de Pierre Lazareff a  » adapté  » les exigences de sa mère porteuse, leur cher journal naguère sorti des sacs à dos.

Un sur dix à peine a été décoré. Comme s’il leur avait suffi d’avoir fait grandir en eux l’individu, de l’avoir libéré en prenant le risque fou de réaliser concrètement des valeurs idéales, celles qui la vie durant aident à ne pas faire trop mauvaise mine le matin devant sa glace. Ce réflexe viscéral, irréductible et au tréfonds assez anar, a suffi pour sceller leur destin. Jamais ceux-là n’ont volé au secours de la victoire, épousé le cours des événements ou cru que pour choisir il faudrait être organisé.

Tout compte fait, ils n’étaient que 69 à la fin de 1941 et moins de 3 000 au printemps 1944. Les trois quarts avaient moins de trente-cinq ans, un tiers moins de vingt ans (ainsi, Philippe Bauchard a passé son bac en s’éclipsant pour deux jours de son maquis !). Un autre tiers est marié, des couples et même des familles entières ont basculé ensemble dans le refus de l’attentisme et l’ardeur à faire enfin quelque chose, toutes affaires cessantes.

Des femmes, en nombre exceptionnel (17 %), les ont rejoints, prolongeant dans l’action un processus d’autonomie que Wieviorka est un des premiers à si bien révéler. Il y eut, bien sûr, beaucoup d’étudiants (25 %), de fonctionnaires (notamment enseignants, agents publics, gendarmes ou policiers), d’employés et d’artisans-boutiquiers, mais peu d’ouvriers ou de paysans, peu intéressés, semble-t-il, par la stratégie trop civile du mouvement.

Ces  » petits-bourgeois « , comme disait naguère certaine sociologie, ont prévu l’avenir avec minutie mais sans s’intéresser vraiment à la politique. Antibolcheviques, parfois venus de droite, souvent teintés de démocratie chrétienne, massivement accrochés à des familles et à des terroirs (beaucoup de Bretons et de Francs-Comtois ont été au rendez- vous) mais bien peu soucieux des héritages, ils ont d’abord cru à une communauté née du rejet du boche et du nazi.

Et on a quelque peine à les coucher dans les catégories historiques de la Résistance, patriotique et antifasciste. Bellicistes ou pacifistes avant la guerre, giraudistes et même longtemps maréchalistes quand d’autres avaient déjà rompu, Vichy n’est pas leur premier problème et ils se sont même offert le luxe de faire longtemps la moue à de Gaulle, l’analyse de Wieviorka est remarquable sur ce point, avant de se rallier loyalement, conquis notamment par la force de conviction de Geneviève de Gaulle, qui milita avec eux mais sans recevoir jamais l’onction londonienne ou algéroise : Défense de la France n’a siégé ni au Conseil national de la Résistance ni à l’Assemblée consultative. Rebelles ils étaient, atypiques et têtus ils sont restés.

IDÉALISTE Ils ont eu de surcroît la force de passer, par un processus subtil que le livre démonte pour la première fois, de la ronéo aux faux papiers puis aux maquis, sans être impressionnés le moins du monde par le refus du STO qui faisait grossir ces derniers en 1943. On lira avec attention, in fine, l’histoire du maquis du nord de la Seine-et-Oise, qui fut commandé par Philippe Viannay et sèchement contré par les communistes : elle prouve qu’un bon corps franc peut être idéaliste. Même les armes à la main, ceux de Défense de la France sont toujours restés de sacrés grognards de la Résistance. Pour s’être tout au long accroché à cette révélation, le livre d’Olivier Wieviorka est un vrai cordial.

Voir aussi sur l’étude de Wievorkia sur le destin des « quatre-vingts » (parlementaires) qui refusèrent de voter les pleins pouvoirs au Maréchal:

Ceux qui ont dit « non »

Laurent Dauzou

Le Monde

04.05.01

Olivier Wievorka revient sur le destin des députés et sénateurs qui rejetèrent la Révolution nationale

Le 10 juillet 1940, réunis au Grand Casino de Vichy, députés et sénateurs votaient les pleins pouvoirs au maréchal Pétain, portant ainsi, nolens volens, le coup de grâce à la République. Il s’en trouva quatre-vingts pour voter « non ». Promues au rang de sauveurs de l’honneur républicain, ces fortes têtes finirent par être perçues comme une personnalité collective. « Les Quatre-vingts » : le terme désigne aujourd’hui ceux qui surent dire non à la disparition de Marianne. Considérés d’un bloc comme des pionniers de la Résistance, ils s’opposent aux 569 qui, pour avoir voté « oui », « sont regardés au mieux comme des opportunistes, au pis comme les fourriers de la collaboration ».

Confronter cette représentation aux itinéraires des parlementaires des années noires, tel est le projet d’Olivier Wieviorka. L’hypothèse présente l’intérêt de ne pas focaliser sur le 10 juillet, même si l’analyse doit partir de là. L’auteur montre que ce scrutin décisif fut dicté par des considérations où se mêlèrent la confusion (entre capitulation et armistice), la situation militaire (qu’une centaine de parlementaires sous l’uniforme avaient vue de près) et la peur. Cela ne le conduit pas à y voir un accident, mais la conjonction d’une situation dramatique et de l’incapacité de la République à résoudre la crise. Souvent ramené à la seule approbation des pleins pouvoirs, le vote du 10 juillet recouvrit en réalité des attentes très différentes. Un tiers de ceux qui votèrent « oui » entendaient promouvoir un ordre nouveau, les autres usant d’un expédient provisoire.

S’agissant de l’après-10 juillet, l’historien pointe que, malgré la politique répressive de Vichy à leur endroit, les parlementaires, souvent élus locaux, ne se défirent pas de leurs mandats municipaux : pour protéger leurs administrés, pour ne pas céder devant la Révolution nationale, pour la faciliter parfois aussi. De fait, leur position évolua au fil de la période et se caractérisa par sa diversité. Si un tiers soutint le régime de 1940 à 1944, la majorité s’en démarqua, avec une gamme de comportements allant de l’opposition symbolique à des actes de résistance purs et simples. Au total, 300 parlementaires rompirent clairement avec Vichy, s’opposant politiquement au régime (une centaine), ou soutenant, de diverses manières, la Résistance (200 environ). Soit une forte densité – supérieure à la moyenne nationale – de résistants chez les parlementaires qui payèrent un lourd tribut à la répression française et allemande, ce dont témoignent les assassinats de Jean Zay le 20 juin et de Georges Mandel le 7 juillet 1944.

A la Libération, un jury d’honneur, composé de René Cassin, Maxime Blocq-Mascart, André Postel-Vinay, eut à se prononcer sur le sort des élus : 321 demeurèrent inéligibles après avoir fait valoir leur point de vue ; 182, bien qu’ayant voté « oui », furent relevés de l’inéligibilité pour faits de résistance par cette instance singulière qui pique la curiosité du lecteur et sur laquelle on eût aimé en savoir plus. A la lecture de cet ouvrage rapidement mené, il apparaît que l’évolution de la « classe politique » est indissociable de l’étude fine d’une opinion dont les élus ne sont jamais que le reflet, tantôt caricatural, tantôt bonifié.

Et enfin sur Jean Moulin l’historien Jacques Baynac:

A qui on reproche de faire de Moulin un… “agent américain” (suite à sa rencontre trois jours avant son arrestation de deux agents OSS), ce qui bousculerait tous les calendriers, Caluire compris, et … disculperait tout le monde ?

Voir son commentaire dans Le Nouvel obs:

” L’histoire de la Résistance a jusqu’ici été principalement écrite sur la base de témoignages. C’était mieux que rien, mais cela ne suffit pas. Il faut maintenant travailler sur les archives, les documents familiaux, tant en France qu’à l’étranger. Il y a des centaines de kilomètres linéaires d’archives à examiner. Ma conviction est que l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et de la Résistance est à récrire sur la base des archives disponibles. Je ne dis pas que notre vision actuelle sur ces événements historiques est fausse, mais elle est incomplète. C’est pourquoi mon livre est le premier pas sur la voie du passage de l’histoire mémorielle à une histoire scientifique.”

Sur la méfiance des militaires, De Gaulle compris, face aux “résistants qui jouent aux militaires”:

“l’appel du 18 juin… Relisez-le bien. Il n’y a là aucun appel à la résistance en France. De Gaulle en appelle aux militaires français qui sont ou qui viendraient à se trouver à l’étranger pour qu’ils le rejoignent. Le projet est donc de reconstituer à l’extérieur une grande armée susceptible de reconquérir le pays avec l’aide des Alliés.”

L’histoire de la Résistance a jusqu’ici été principalement écrite sur la base de témoignages. C’était mieux que rien, mais cela ne suffit pas. Il faut maintenant travailler sur les archives, les documents familiaux, tant en France qu’à l’étranger. Il y a des centaines de kilomètres linéaires d’archives à examiner. Ma conviction est que l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et de la Résistance est à récrire sur la base des archives disponibles. Je ne dis pas que notre vision actuelle sur ces événements historiques est fausse, mais elle est incomplète. C’est pourquoi mon livre est le premier pas sur la voie du passage de l’histoire mémorielle à une histoire scientifique.

l’appel du 18 juin… Relisez-le bien. Il n’y a là aucun appel à la résistance en France. De Gaulle en appelle aux militaires français qui sont ou qui viendraient à se trouver à l’étranger pour qu’ils le rejoignent. Le projet est donc de reconstituer à l’extérieur une grande armée susceptible de reconquérir le pays avec l’aide des Alliés. Un livre choc de Jacques Baynac

«Non, Jean Moulin n’a pas été trahi !

Le Nouvel obs

Le 1/2/2007

Après la polémique suscitée, en 1998, par sa biographie du chef de la Résistance, l’historien Jacques Baynac publie une nouvelle somme sur Jean Moulin où il minimise le rôle du général de Gaulle et disculpe « le traître René Hardy ». Entretien

Moulin en 8 dates

20 juin 1899. Naissance à Béziers. Janvier 1937. Nommé préfet de l’Aveyron. 2 novembre 1940. Révoqué par le gouvernement de Vichy. Septembre 1941. Départ pour Londres. 1er janvier 1942. Parachuté sous le nom de Rex. 21 mars 1943. Chargé de créer le Conseil national de la Résistance. 21 juin 1943. Arrestation à Caluire. 8 juillet 1943. Mort dans un train aux environs de Metz.

Il y a sept ans, Jacques Baynac publiait un retentissant ouvrage sur « les Secrets de l’affaire Jean Moulin », dans lequel il affirmait que le chef de l’armée secrète avait été moins victime d’une trahison que des circonstances. Sa démonstration, qui s’appuyait sur des documents et témoignages en partie inédits, lui valut des polémiques et quelques procès, qu’il gagna. Cette fois, il a construit son « Présumé Jean Moulin » – référence à la plaque de l’urne funéraire déposée au Père-Lachaise en 1947 – en ne se focalisant plus sur Caluire. Il en résulte un travail encore plus vaste, méticuleux et solitaire, qui débouche sur une lecture plurielle de la Résistance avec un René Hardy blanchi de toute traîtrise, mais pas de maladresses. De ce grand récit noir de ces années grises où se meuvent espions, flics et jeunes intrépides, Jean Moulin sort encore plus grand. On ne peut pas en dire autant de son gaullisme. Le Général, lui, apparaît bien isolé à Londres. Méprisé par Franklin Roosevelt, gênant pour Winston Churchill, échappant de justesse à un attentat le 21 avril 1943 à Londres, sa légitimité politique doit beaucoup au travail du « boss » de la Résistance et de tous ces soldats de l’ombre. De ce moment clé de la mémoire française, l’historien propose une autre interprétation, en détaillant presque jour après jour les trois dernières années de la vie de Jean Moulin. Trois années décisives pour la France. Trois actes comme dans les tragédies, avec de vrais héros, de faux traîtres et au bout du compte quelque chose d’assez déroutant comme la vérité.

Le Nouvel Observateur. – «Présumé Jean Moulin» est-il la suite des «Secrets de l’affaire Jean Moulin»? Jacques Baynac. – Oui et non. Je n’avais pas l’intention de revenir sur le sujet, mais la polémique suscitée par « les Secrets de l’affaire Jean Moulin » m’a stupéfié par sa brutalité et sa malhonnêteté. On prétendait que j’avais fait de Moulin un agent américain ! C’était évidemment faux et absurde. Par ailleurs, en faisant ce premier ouvrage, je m’étais rendu compte de la faiblesse des biographies de Moulin. On ne comprenait pas grand-chose au personnage et, plus grave, dès qu’on cherchait à vérifier tel ou tel fait les documents ne confirmaient pas vraiment, voire contredisaient, la thèse officielle. Je me suis donc remis au travail. J’y ai consacré sept années à temps plein, en épluchant les archives à Londres, Washington, Berne, Lisbonne, Marseille, Paris… La masse documentaire recueillie m’a obligé à repenser de fond en comble l’action de Jean Moulin, de la Résistance, du gaullisme et de la situation internationale. Le résultat est la biographie de Moulin la plus complète à ce jour. N. O. – Justement, comment apparaît votre Jean Moulin? J. Baynac. – Moulin n’est pas qu’un héros, c’est un génie de la politique. Dès novembre 1940, il confie à son ami Pierre Meunier qu’il veut faire de la Résistance française un bloc et la faire reconnaître comme tel à l’extérieur. Cet homme de gauche vacciné du stalinisme par le pacte germanosoviétique, ce jacobin qui a gardé une fibre révolutionnaire sait qu’il devra agir dans un contexte international compliqué avec des puissances ayant à défendre chacune des intérêts parfois divergents. Néanmoins, il ne fléchira pas. Il mettra en oeuvre sa vision stratégique avec une opiniâtreté sans faille et avec des talents de tacticien qui sont presque sans équivalence dans l’histoire de France. Voilà pourquoi il est un homme politique exceptionnel. N. O. – Plus que de Gaulle? J. Baynac. – Probablement. De Gaulle prétend incarner la France de manière quasi monarchique. Jean Moulin considère que la Résistance, c’est le modèle réduit de la nation en armes, d’où sa volonté, dès le début, de créer une Armée secrète. C’est pour cela qu’il va à Londres en octobre 1941. Et c’est à partir de cette Résistance en armes qu’il veut rebâtir des institutions. Depuis l’effondrement de juin 1940, la France n’est plus une nation autoconstituée. Il veut lui donner de nouvelles institutions en rebâtissant tout à la base, par la nation en armes, pour elle. N. O. – Il y a tout de même l’appel du 18 juin… J. Baynac. – Relisez-le bien. Il n’y a là aucun appel à la résistance en France. De Gaulle en appelle aux militaires français qui sont ou qui viendraient à se trouver à l’étranger pour qu’ils le rejoignent. Le projet est donc de reconstituer à l’extérieur une grande armée susceptible de reconquérir le pays avec l’aide des Alliés. De Gaulle veut se présenter en chef vainqueur, en Bonaparte. Moulin, lui, veut armer les Français en France. C’est ça le projet de l’Armée secrète. D’ailleurs, si l’on est objectif, la résistance mise en place par Moulin a finalement été de plus de poids dans le processus de libération que ne le fut la force armée purement gaulliste. Moulin, c’est l’homme de la Résistance, rien d’autre. Voilà pourquoi il a été un politique plus clairvoyant que de Gaulle. Il voulait quela libération de la France vienne de l’intérieur, du peuple en armes, et qu’elle soit en même temps une libération sociale et politique. De Gaulle, lui, voulait une restauration. N. O. – Mais la rencontre avec de Gaulle à Londres en octobre 1941? J. Baynac. – Ce ne fut pas le « coup de foudre » qu’on nous a raconté. Ce fut au contraire le début d’un bras de fer. Du reste, et contrairement à la légende, Moulin n’est pas rentré en France avec un document signé du Général faisant de lui son représentant personnel en zone Sud. L’existence de ce mandat a été entièrement inventée après coup par de Gaulle. N. O. – Vous affirmez que Moulin n’a pas été trahi? J. Baynac. – En effet. Les gaullistes de Londres, les communistes, les Américains, les Anglais n’y sont pour rien. René Hardy non plus. S’il ne s’était pas rendu à la réunion de Caluire, le résultat aurait été le même. Tout simplement parce que les services allemands connaissaient la date et le lieu de cette réunion. N. O. – Pourquoi a-t-on inventé un traître? J. Baynac. – Il y a deux raisons à cela. Aussitôt après l’arrestation de Caluire, Lucie Aubrac a accusé René Hardy. Elle n’a cessé de le répéter pendant cinquante-cinq ans, jusqu’à la parution de mon livre sur « les Secrets de l’affaire Jean Moulin » en 1998. Finalement, à cette date, dans « le Dauphiné libéré », elle a déclaré qu’il n’y avait jamais eu de dénonciations au sein de la Résistance, ajoutant que René Hardy avait été un «vrai résistant». Ensuite il y a eu le comportement de René Hardy, qui cachait avoir été arrêté, non pas une mais deux fois, par les Allemands. La seconde fois, il a bien été obligé de leur fournir des informations sur le sabotage des chemins de fer dont il était responsable. Mais René Hardy leur a donné des plans caducs, sans valeur. Tout ceci n’a pas contribué à clarifier la situation, notamment lors des deux procès de René Hardy en 1947 et en 1950, au terme desquels il a d’ailleurs été acquitté… N. O. – Et l’évasion de René Hardy après l’arrestation, c’était une mise en scène? J. Baynac. – Pas du tout. René Hardy s’est vraiment échappé, personne ne l’a aidé. Sa fuite peut paraître incroyable, mais elle l’est en réalité moins que, par exemple, celle de Jean Ayral des locaux de l’Abwehr, à Paris, en avril 1943. Le fait de dire qu’il y avait eu mise en scène arrangeait ceux qui croyaient en la trahison de René Hardy. N. O. – Pour quelles raisons était-il à la réunion de Caluire… J. Baynac. – Pierre de Bénouville, qui assurait l’intérim d’Henri Frenay, le patron du mouvement Combat, parti pour Londres, et Jacques Baumel, alors secrétaire général des Mouvements unis de Résistance, ont exigé que René Hardy assiste à cette réunion pour soutenir Henri Aubry contre Jean Moulin, qui avait décidé de priver Combat des postes de direction de l’Armée secrète au profit du mouvement Libération. René Hardy ne voulait pas. Il a obéi. N. O. – Pourquoi les Américains se sont-ils tant excusés après le coup de filet de Caluire? J. Baynac. – Parce qu’ils se demandaient,à tort, s’ils n’en étaient pas responsables.Au plus haut niveau, ils écrivent aux gaullistes une série de lettres d’excuses, mais sans jamais dire de quoi ils s’excusent au juste ! Il faut dire que, deux jours avant son arrestation, Jean Moulin avait rencontré Jean-Jacques Dreyfus et Frédéric Brown, deux agents de l’OSS [Bureau des Services stratégiques américains] venant d’Alger. Ce contact, normal dans le cadre de ses fonctions de chef de la Résistance et surtout dans le contexte politique de la mi-juin 1943, n’a rien précipité. Depuis Pâques, Jean Moulin savait que l’étau se resserrait sur lui. Et j’ai établi qu’il était « logé », c’est-à-dire identifié complètement, depuis deux mois. N. O. – Vous écrivez que, contrairement à tout ce qui a été dit, Klaus Barbie savait très bien qui était Jean Moulin dans la maison du docteur Dugoujon le 21 juin 1943… J. Baynac. – Barbie connaissait le jour, l’heure et le lieu de la réunion de Caluire possiblement dès le 19 juin, probablement dès le 20 et assurément depuis la matinée du 21. De plus, grâce au travail des agents de l’Abwehr et du SD [Service de Sécurité nazi], il connaissait l’identité de presque tous ceux qui ont été arrêtés. C’est ce qui explique que les Allemands ne se soient pas rendus dans l’après-midi du 21 à l’adresse indiquée sur la fausse carte d’identité de Jean Moulin au nom de Jacques Martel, mais directement à la chambre que Jean Moulin avait louée et habitée sous le nom de Marchand, mais qu’il n’utilisait plus depuis deux mois. N. O. – Pourquoi y a-t-il un problème historique avec Jean Moulin? J. Baynac. – Le vrai début du problème historique avec Jean Moulin, c’est dans le discours de Malraux au Panthéon. Il proclame que la Résistance est née avec de Gaulle et que Jean Moulin n’a fait que rejoindre le Général à Londres pour le servir. C’est tout à fait inexact. La Résistance est née spontanément, sans de Gaulle, et elle s’est développée tant que Moulin a été là sans admettre sa subordination politique à de Gaulle. Moulin est bien plus grand que l’homme qu’on a panthéonisé pour figer la mémoire gaulliste. A aucun moment, Moulin n’a été le gaulliste pur et dur proclamé par Malraux. N. O. – Derrière ce portrait en actes de Jean Moulin, vous envisagez une «Esquisse d’une nouvelle histoire de la Résistance»… J. Baynac. – L’histoire de la Résistance a jusqu’ici été principalement écrite sur la base de témoignages. C’était mieux que rien, mais cela ne suffit pas. Il faut maintenant travailler sur les archives, les documents familiaux, tant en France qu’à l’étranger. Il y a des centaines de kilomètres linéaires d’archives à examiner. Ma conviction est que l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et de la Résistance est à récrire sur la base des archives disponibles. Je ne dis pas que notre vision actuelle sur ces événements historiques est fausse, mais elle est incomplète. C’est pourquoi mon livre est le premier pas sur la voie du passage de l’histoire mémorielle à une histoire scientifique. N. O. – Y aura-t-il une suite à ce «Présumé Jean Moulin»? J. Baynac. – Je ne pense pas. D’autres historiens, plus jeunes, débarrassés des oeillères idéologiques, se chargeront certainement de suivre les pistes nouvelles que j’ai ouvertes. En revanche, concernant la Résistance, je serais peut-être tenté par une étude surle Vercors. C’est là aussi un problème complexe…

«Présumé Jean Moulin. 17 juin 194021 juin 1943», par Jacques Baynac, Grasset, 930 p., 33 euros. En librairie le 6 février.

Jacques Baynac, 68 ans, fils de résistants, historien, a publié notamment « la Terreur sous Lénine » (1975), « Mai 68 retrouvé » (1978), « le Roman de Tatiana » (1982), « la Révolution gorbatchévienne » (1989) et en 1998, aux Editions du Seuil, « les Secrets de l’affaire Jean Moulin ».

Laurent Lemire

Ou dans Le Point:

Jean Moulin : l’enquête rebondit

Le Point

08/02/07

Neuf ans après son essai controversé sur l’affaire de Caluire, l’historien Jacques Baynac revient sur Jean Moulin en s’appuyant sur de nouveaux documents puisés dans les archives britanniques. La thèse est iconoclaste : Jean Moulin n’a pas été trahi. Il était aussi anti-de Gaulle. Vraiment ?

Propos recueillis par François Dufay

Jean Moulin doit se retourner dans sa tombe au Panthéon. Après avoir été dépeint par ses biographes successifs en gaulliste pur et dur ou en agent soviétique, en homme à femmes ou en homosexuel, en génie ou en opportuniste, en victime d’une trahison ou de ses propres imprudences, voilà qu’il aurait été un antigaulliste farouche ! Si la thèse est iconoclaste, il est difficile de balayer d’un revers de la main ce « Présumé Jean Moulin » (Grasset), pavé de 900 pages lesté de documents nouveaux glanés dans les archives britanniques. Journaliste, scénariste et documentariste de 68 ans, son auteur, Jacques Baynac, avait déjà publié en 1998 un livre controversé sur l’arrestation du chef de la Résistance. Il approfondit ici et étaie sa conviction, celle d’un Jean Moulin à la stratégie et au projet politique profondément contradictoires avec ceux de De Gaulle. Un Moulin qui, en outre, n’aurait pas été dénoncé par René Hardy, ce qui a l’avantage de disculper au passage Bénouville, membre du mouvement Combat d’Henri Frenay (dont Baynac a exploité les papiers), dans la ténébreuse embrouille de Caluire.

Le Point : Pourquoi, vous qui n’êtes pas historien de formation, vous passionner pour Jean Moulin ?

Jacques Baynac : Je suis diplômé en histoire de l’Ecole pratique des hautes études et j’ai publié une dizaine d’ouvrages historiques dont certains font autorité. Mais, pour répondre à votre question, je suis originaire d’une famille résistante et mon oncle, dirigeant des Jeunesses communistes, a été fusillé au mont Valérien. Mes premiers souvenirs d’enfant sont ceux des Allemands, mitraillette en main, fouillant l’école où enseignait ma mère, à la recherche de mon père.

Juste après la guerre, j’entendais mes parents et leurs amis débattre, lors des déjeuners du dimanche, de la responsabilité de René Hardy dans l’arrestation et la mort de Jean Moulin. J’ai quasiment appris à lire pour déchiffrer les comptes rendus du procès Hardy. J’étais révolté que les grandes personnes ne sachent pas la vérité et je me suis promis de la connaître !

Vos recherches vous permettent-elles de mieux cerner la personnalité de l’« inconnu du Panthéon » ?

Jean Moulin était un homme complexe et secret. Mais sa principale qualité humaine était d’être fraternel. Pas seulement à cause de ses origines méridionales – il est né à Béziers en 1899 -, mais plus sûrement à cause d’un profond traumatisme d’enfance. A 7 ans, il avait perdu un frère aîné prénommé Joseph. Sur sa première carte d’identité de clandestin il se rebaptisera « Joseph Mercier ». Tous les membres de sa petite équipe rapprochée, alors âgés d’une vingtaine d’années, parlaient de lui comme d’une sorte de grand frère.

Cela est très important du point de vue psychologique, mais aussi politique. La fraternité est le troisième terme de la devise républicaine. Fils d’un cacique radical et franc-maçon de l’Hérault, Moulin est toujours resté un jacobin. On l’a même un temps surnommé « Moulin rouge » !

Certains l’ont dit cryptocommuniste, voire agent soviétique…

Comme beaucoup de gens de sa génération, Moulin avait été marqué par la révolution russe – il avait 18 ans en 1917. Il avait eu des contacts avec les services secrets russes, puisqu’il avait été chargé officiellement de faire passer des armes aux républicains pendant la guerre d’Espagne. Ce qui fait que, dès le printemps 1941, il a pu réactiver ses contacts avec un agent des services russes et d’autres, anglais, français, américains… Mais, contrairement à ses amis Pierre Cot, Louis Dolivet et André Labarthe, il n’a jamais été un agent soviétique. Le pacte germano-soviétique, en 1939, lui avait ouvert les yeux.

Certains attribuent son aisance à se glisser dans la peau d’un clandestin à une possible homosexualité.

Il est vrai que les Anglais ont été, dès 1941, stupéfaits par la capacité de ce préfet à mener une double vie. Par ailleurs, les maîtresses qu’on lui a prêtées ont toutes nié l’avoir été, qu’il s’agisse de sa confidente Antoinette Sachs, une égérie à la beauté androgyne, de Marie Gilberte Riedlinger, qui avait pour amant un journaliste américain, ou de Colette Pons, qui géra sa galerie niçoise. Même s’il ne fut pas l’homme couvert de femmes qu’on a dit, sa prétendue homosexualité n’est attestée par aucun document ni par personne.

Jean Moulin était-il d’une intelligence supérieure ? Quand on voit la médiocrité de ses dessins humoristiques, on est saisi d’un doute…

Je vous accorde qu’il n’avait qu’un petit coup de crayon, dans la veine des caricatures des années 20-30. En tant que collectionneur et marchand d’art, il avait beaucoup plus de goût. Après la guerre, disait-il, il se serait bien vu ministre des Beaux-Arts. Cela dit, Jean Moulin était un génie de la politique, un stratège hors pair, beaucoup plus grand à mon sens que d’autres résistants ou que de Gaulle, et de loin ! Redoutable tacticien, à l’occasion retors, il sentait les rapports de forces, savait où il allait et ce qu’il fallait faire. Dès novembre 1940, il déclare ainsi à son ami Pierre Meunier qu’il s’agit de faire de la Résistance un bloc et de la faire reconnaître par l’étranger. C’est ce qu’il a fait !

Fin octobre 1941, il rencontre de Gaulle à Londres. C’est un « coup de foudre » réciproque, selon son secrétaire Daniel Cordier.

Pas du tout, c’est le début d’un bras de fer ! La thèse de Cordier est démentie par tous les documents, qui montrent que les deux hommes divergeaient sur la stratégie. Il est évident que, face aux résistants, de Gaulle se dit : « Qu’est-ce que c’est que ces civils qui veulent jouer aux militaires ? » Il dit non d’emblée aux projets de Moulin, qui veut créer une armée secrète. Les Anglais, eux, qui cherchent un leader pour organiser la lutte clandestine en France, disent banco. Et de Gaulle fait volte-face. Mais les instructions données par de Gaulle, Moulin ne les a pas mises en oeuvre et il n’a eu de cesse ensuite d’empêcher les agents du gaullisme londonien d’agir en France à son insu. La théorie d’un « Moulin godillot » ne tient pas.

Mais il va unifier la résistance au profit du Général.

Non. L’instrument clé de sa stratégie était de bâtir une armée secrète en France. Celle de De Gaulle était au contraire de constituer une grande armée à l’extérieur pour rentrer en France, flanqué d’alliés anglo-saxons, en général vainqueur.

Vous donnez parfois le sentiment de forcer le sens des textes en fonction de votre postulat d’une hostilité entre les deux hommes…

L’histoire scientifique n’a pas de postulat. En fait, les documents et les témoignages montrent que le gaullisme et la Résistance n’étaient pas de même nature. Qu’il s’agisse des origines, de la stratégie, des visées politiques. Les résistants se méfient de ce militaire qui a mis longtemps à prononcer le mot « république ». Ils reconnaissent de Gaulle en tant que symbole de la volonté de résister, en tant que chef militaire comme truchement entre eux et l’état-major interallié, mais pas en tant que leader politique. Moulin n’entendait pas unifier la Résistance au profit de Londres, il voulait en fusionner les diverses expressions et les fondre en ce que j’appelle un alliage. Il part de l’idée que la Résistance est la nation en armes et qu’il faut en rebâtir les institutions à partir de la base. La société, république souterraine couronnée, en somme, par le CNR, micro-Parlement de la nation bâillonnée, qu’il va présider. Cette Résistance a un allié, gaulliste, à l’extérieur, et un allié, communiste, à l’intérieur. Il s’agit de les utiliser et de les maîtriser. A l’été 1942, quand paraissent les programmes révolutionnaires de la Résistance, Moulin ne les désavoue pas.

Mais en mars 1943 Moulin repart de Londres, décoré par de Gaulle de la croix de la Libération, avec le rang de ministre compétent pour tout le pays !

Moulin est allé à Londres pour passer un marché avec de Gaulle : « Le CNR vous légitimera, mais cela implique pour vous de reconnaître sa souveraineté en tant qu’expression de la Résistance. » De Gaulle, dans ses Mémoires, escamotera le mot de « souverain »…

Que pèse votre thèse par rapport au témoignage du secrétaire de Jean Moulin, Daniel Cordier ?

Daniel Cordier a fréquenté quotidiennement Moulin six mois et demi, puis beaucoup moins à partir de février 1943. Il n’avait alors que 22 ans et venait de l’Action française. Il dit lui-même que Jean Moulin ne parlait avec lui que de peinture et non de politique.

Quelques mois plus tard, le 21 juin 1943, à Caluire, près de Lyon, Moulin tombe aux mains de Klaus Barbie…

J’ai cru comme tout le monde qu’il avait été trahi. Mes recherches m’ont convaincu que son arrestation est le fruit d’un travail policier effectué par les Allemands, qui ne sont pas seulement des nazis mais des professionnels. A partir d’avril 1943, une « intox anglaise » laisse croire à un prochain débarquement allié en Provence. Kaltenbrunner, le chef des polices allemandes, donne alors, le 27 mai, l’ordre de liquider les organisations armées en France. Pour Moulin, la situation est devenue inquiétante dès le 3 mars, date de l’arrestation de son ami Manhès, qui avait dans sa poche sa photo afin de confectionner des faux papiers. Le 6 avril, il a manqué se faire prendre. Les Allemands savent déjà que le « grand chef » est un ex-préfet et, deux mois avant Caluire, ils connaissent son adresse lyonnaise. La plupart des participants de la réunion de Caluire sont eux aussi repérés : Lassagne, Aubry, Larat. Quant à Aubrac et Hardy, ils avaient été arrêtés puis relâchés. Ensuite, pendant une semaine, Barbie cachera à ses supérieurs la capture du chef de la Résistance, pour le faire lui-même parler et s’en attribuer toute la gloire.

Hardy n’a pas trahi ?

Il n’y est pour rien, mais toutes les apparences étaient contre lui (voir ci-contre).

Et sa maîtresse, Lydie Bastien, la « diabolique », mise en cause comme agent allemand par Pierre Péan ?

C’était une très jolie jeune fille un peu allumée, qui n’avait que 17 ans. L’impliquer relève du roman.

Vous révélez que Moulin a rencontré deux agents envoyés par les services secrets américains trois jours avant sa capture.

Oui. Venus d’Alger, ces agents de l’OSS ont été parachutés en France dans la nuit du 18 au 19 mai. L’un des deux, le plus politique, un français nommé Jean-Jacques Dreyfus, s’est entretenu avec Moulin près d’Avignon. On ne connaît pas la teneur de leur conversation, mais il ne fait guère de doute qu’elle porte sur la politique des Alliés quant au soutien à fournir à la Résistance et notamment à l’armée secrète et aux maquis naissants.

Vous suggérez que le chef de la Résistance s’apprêtait à lâcher de Gaulle au profit des Anglo-Saxons…

Mais non, pas du tout ! A cette époque, Churchill, excédé par de Gaulle, a donné l’ordre de le liquider politiquement et de couper les vivres à la Résistance. On dit toujours que Churchill se disputait avec de Gaulle mais au fond l’aimait bien. A cette date, c’est faux, il ne le supportait plus…

De là à imaginer Moulin se retournant contre de Gaulle ou le court-circuitant en négociant directement avec les Alliés…

Il ne s’est pas retourné contre de Gaulle. Il a attendu de voir si le Général survivrait. Et c’est ce qui est arrivé le 22 juin, à Alger. De Gaulle a soudain eu la majorité au CFLN, et c’est le début de la fin pour Giraud. En tout cas, Moulin n’a jamais été le gaulliste pur et dur décrit par Malraux lors de son entrée au Panthéon, en 1964. Que se serait-il passé s’il avait vécu jusqu’à la Libération ? On ne le saura jamais, mais, selon moi, les choses auraient pu être différentes René Hardy innocent ?

Deux fois jugé et acquitté en 1947 et 1950, Hardy porte, aux yeux de la plupart des historiens, la responsabilité de l’arrestation de Jean Moulin. Interpellé deux fois début juin 1943 par les Allemands et mystérieusement relâché, il les aurait conduits à la réunion de Caluire, à laquelle il n’était pas convié. Baynac estime, lui, que si Hardy a été relâché une première fois par Klaus Barbie, c’est parce que celui-ci ne l’avait pas identifié comme le « Didot » responsable du sabotage des chemins de fer. Arrêté une deuxième fois, Hardy aurait livré des plans caducs et fait croire aux Allemands qu’il allait travailler pour eux. Son évasion à Caluire, le 21 juin, sous les yeux des sept autres participants de la réunion fatale chez le docteur Dugoujon, ne paraît pas à Baynac une mise en scène. En prenant la fuite, Hardy ne se serait pas tiré une balle dans le bras, mais aurait été véritablement touché par les tirs allemands.

Ou sur le site des Armées:

Le fantôme de Jean Moulin et ses aspects méconnus

La tempête soulevée en 1977 autour de la mémoire de Jean Moulin lorsque, durant une émission télévisée, Henri Frenay, un des premiers résistants de France, l’accusa d’avoir été « l’homme du parti communiste », s’était assoupie. Elle renaît aujourd’hui avec la parution d’un autre ouvrage sur l’homme dont la mission fut interrompue par les arrestations de Caluire, où Moulin et ses adjoints ou amis furent victimes d’un coup de filet mené conjointement par la Gestapo et le SD, le service de renseignement du parti nazi.

Cet ouvrage est celui de Jacques Baynac : Présumé Jean Moulin (Éd. Grasset).

Créateur en octobre 1940 d’un petit réseau d’étudiants qui donna naissance au mouvement Libération, à cheval sur plusieurs départements limitrophes de la ligne de démarcation qui avait coupé la France en deux, j’avais été mêlé à bien des intrigues au point qu’à partir du printemps 1943 j’eus à mes trousses le KDS-306, ou kommando de la Gestapo « française », dont le rôle était de traquer et, si possible, retourner les résistants.

Pierre de Villemarest

Plongé après la guerre dans mes recherches sur les appareils de Moscou : celui du Komintern, celui du GRU (le service militaire d’espionnage et de contre-espionnage de l’URSS) et celui du NKVD (KGB à partir de 1954) je suis allé voir Henri Frenay après son éclat télévisé. J’ai correspondu ensuite avec lui sur cette base : analyser « l’affaire Jean Moulin » et l’ensemble de la Résistance entre 1940 et 1945, sans tenir compte du rôle des appareils secrets de Moscou implantés en France et pendant l’Occupation, revient à ignorer tout un pan de l’Histoire.

En effet, ces appareils ont joué un rôle considérable en zones nord et sud et, à partir de 1941, dans les divers mouvements de résistance. Tous les adjoints de Jean Moulin, lorsqu’il appartenait au ministère de l’Air durant le Front populaire, étaient des agents d’un des trois appareils soviétiques. Il s’agit notamment de Pierre Cot, le ministre, de Robert Chambeiron, de Pierre Meunier et du colonel Manhès, « les hommes de confiance de Moulin », selon Maître Charles Benfredj dans son ouvrage : L’affaire Jean Moulin. La contre-enquête, paru en 1990 avec une préface de Jacques Soustelle, ancien compagnon du général de Gaulle à Londres, Alger et Paris.

Jean Moulin n’ignorait pas l’affiliation au soviétisme de ses adjoints, d’autant qu’il avait participé avec eux aux livraisons d’armes « clandestines » aux Brigades rouges espagnoles et, de ce fait, fut en contact avec un haut responsable soviétique chargé de superviser ces opérations. Moulin n’était donc pas « l’homme du parti communiste en France », mais au service de l’appareil de Moscou. Il fermait habilement les yeux sur « l’activisme » de ses trois adjoints. Il devait d’ailleurs les retrouver dans la clandestinité en 1941, sans parler de ses liaisons prouvées avec une douzaine de communistes importants, tel le couple Dangon, imprimeurs de L’Humanité, l’organe du PCF. C’est ce que je suis allé dire à Henri Frenay en 1977, tout en lui révélant comment et par qui son mouvement « Combat » avait été noyauté à partir de 1941. Il le reconnut par écrit (voir extrait d’une lettre datant de 1977) : « Grâce à vous, l’Affaire Moulin se précise pour moi… Les textes que vous me communiquez sont très précieux… »

Analyser la Résistance en France occupée sans tenir compte de l’appareil soviétique implanté aussi au Maghreb, en particulier à Alger, c’est aussi passer à côté d’une partie de l’Histoire. Oublie-t-on par exemple que « le clan » du général Giraud était truffé d’agents de l’URSS ? Que le Conseil national de la Résistance (CNR) l’était tout autant ? Que le Comité Général d’Études, ou CGE, émanation du CNR, censé incarner l’image et des options philosophiques de la Résistance, avait pour secrétaire Pierre Kaan (lié à Pierre Meunier) ? Le journaliste de gauche Charles Ronsac a révélé que, durant les années vingt et trente, Kaan, avec Boris Souvarine, animait « le Cercle Marx et Lénine » et, en 1931, s’opposait avec vigueur à toute fusion avec la SFIO jugée « trop à droite ». Kaan sera un des secrétaires de Jean Moulin avant d’être arrêté, déporté, et de mourir en Bohême en mai 1945.

Seul l’historien Jacques Baynac, dans un livre précédent et dans celui paru en février 2007, ainsi que l’écrivain Thierry Wolton, conseillé par M. Chalet, qui fut directeur de la DST (le contre-espionnage français) ont abordé le sujet, c’est-à-dire le rôle en France de l’appareil secret de l’URSS au sein et en marge des mouvements de Résistance, pour des raisons à la fois idéologiques et stratégiques.

La pénétration du mouvement d’Henri Frenay

En 1977, j’ai exposé à Henri Frenay ce rôle de Moscou pour influencer, sinon contrôler de l’intérieur, l’éventail de la Résistance, à commencer par les groupes qui, dès fin 1940, avaient rallié son idée d’une Armée secrète. Il fut stupéfait d’apprendre que le principal acteur de cette de cette pénétration soviétique avait été un pasteur protestant, Howard Lee Brooks, qui était téléguidé par l’agent soviétique Noël Haviland Field, manipulateur avisé des circuits humanitaires dont la base était alors les organisations dans l’est et le sud-est des Unitariens et des Quakers.

C’est à Marseille où Brooks arriva le 22 mai 1941, et rencontra Moulin fin juillet, que ce dernier prit contact et s’entretint longuement avec Frenay chez le docteur Recordier, un sympathisant actif de tous ceux qui rêvaient de reprendre le combat contre l’Allemagne. La rencontre avait été organisée à Lyon par celui que j’appelais Howard dans mes lettres à Frenay. Lettres dont il a tenu compte dans les additifs de la dernière édition de son livre La nuit finira. Les archives américaines ouvertes ces dernières années aux chercheurs ciblent parfaitement les groupes que Field téléguidait à l’insu de la plupart de leurs militants, au bénéfice du GRU. Field dépendait d’un appareil maintenu tant bien que mal en France, dans le désordre de la débâcle qui avait jeté, de juin à septembre 1940, sur les routes des millions de réfugiés, et désorganisé les liaisons téléphoniques. C’est justement en septembre que Maurice Panier, le principal responsable des liaisons soviétiques dans le groupe ministériel issu des années 1934-1939, retrouva le contact avec Jean Moulin et ses amis, la plupart francs-maçons, souvent communistes non en carte, voire agents soviétiques.

Derrière Panier, pièce tournante des opérations, il y avait Harry Robinson, résident en France du GRU, dont l’échange d’informations et de messages avec Moscou a été déchiffré ces dernières années dans le cadre américain de l’opération, dite Venona. L’intrusion soviétique dans l’entourage de Frenay, dès l’automne 1940, ne fait aucun doute. Elle devait s’amplifier jusqu’en 1944. Nombres de drames, jusqu’à présent inexpliqués, trouvent une clef inestimable dans cette intrusion.

Le rôle de Gestapo-Müller

Un autre éclairage vient d’un de mes livres : Le Dossier Saragosse (paru en 2002, puis en une version anglaise en 2005 étoffée de 120 pages d’inédits, textes et documents, avec préface de Vladimir Boukovsky). J’y établis qu’à partir de 1943 le chef de la Gestapo pour l’Europe continentale, Heinrich Müller, œuvrait main dans la main avec l’un des directeurs du NKVD, le général Abakoumov, à l’époque très proche de Staline. De 1937 à 1939, Müller avait connu plusieurs officiers supérieurs soviétiques, puisqu’il participait à la mise au point du pacte germano-soviétique. Fasciné par la rigueur et les succès de la police répressive stalinienne, il trouvait tout naturel de coopérer avec les Soviétiques, dont le Nouvel Ordre pourrait s’étendre demain à l’Europe… et lui-même y jouer un rôle !

À partir de 1942, Müller coiffait la Gestapo et le SD. Il est intéressant de savoir qu’à Paris, il assistait avenue Foch aux interrogatoires des résistants les plus importants. Il demeurait silencieux, se gardait d’intervenir, mais c’est lui qui, ensuite, décidait de leur sort. Un constat sur les listes des condamnés ou au contraire d’étranges « évadés » est fort instructif. Dans certains cas d’ »évasion », jamais il n’y eu de sanctions pour faute de service ou négligence à l’encontre des gardiens. En revanche, dans des cas connus comme celui de l’évasion de Marie-Madeleine Fourcade, plusieurs dizaines de hauts gradés et subordonnés ont été « cassés ». Mais que dire de l’évasion de Leopold Trepper, un des patrons de l’Orchestre rouge, qui profita d’une double issue de la pharmacie de la rue Rocher pour échapper à son garde… Un garde parmi les hommes de confiance de Müller qu’on retrouvera après la guerre en fonction dans l’appareil policier soviéto-est-allemand. Relevons à ce propos que la plupart des hommes de Müller seront, pour les trois-quarts, retrouvés en Allemagne de l’Est après 1945 en poste auprès des hautes instances du KGB ou dans l’administration allemande des occupants soviétiques.

Réexaminer les dossiers de la Résistance sous le prisme de l’appareil soviétique en France éclaire lumineusement d’étranges affaires.

Le capitaine Serbat, exemple de l’ingérence directe

Une preuve de l’intervention directe de l’appareil secret soviétique jusque dans les fourrés de la Résistance communiste apparaît avec le cas du capitaine d’active Guy Serbat. Connu pour ses options de gauche, il grimpe dans la hiérarchie militaire communiste jusqu’à devenir l’adjoint de l’encadrement des groupes armés des FTPF pour la moitié sud de la France. Mais il commet deux fautes : il critique ouvertement le pacte Staline-Hitler et il a découvert le rôle plus que trouble de Lucien Iltis (de nationalité incertaine, Iltis fut un agent au sein de l’appareil communiste, mais en fait un agent soviétique) dont « l’affaire » viendra devant les tribunaux français après divers rebondissements, étouffements et manœuvres de diversion, et se règlera par un coup nul, puisque la trahison d’Iltis n’est pas reconnue par la justice. Aux yeux des staliniens de l’appareil soviétique en France, Serbat n’est donc plus un homme sûr, et ne le sera certainement pas si une des options de Staline prend corps.

À savoir : occuper la France après que les communistes se soient emparés des principales villes. Début 1944, c’est dans l’air lorsque Serbat se retrouve devant un véritable tribunal. Cinq hommes lui font face dans la ferme où il a été convoqué. Deux lui sont connus, dont un Français, et un venu des Brigades internationales espagnoles. Les trois autres, qui restent silencieux, sont visiblement des étrangers devant lesquels les officiers FTPF se conduisent en subordonnés. L’interrogatoire est mené afin de déterminé si Serbat, alias le commandant Cayrol, est responsable des fuites récentes qui ont permis aux Allemands de contrer dans la région des embuscades préparées par les FTPF. Mais, vite, l’interrogatoire passe au crible toute la vie de « Cayrol », ses inclinations politiques avant d’avoir été intégré à la hiérarchie communiste, ses raisons de critiquer le pacte germano-soviétique, ses perspectives lorsque le territoire français sera libéré, ses contacts avec d’autres formations de Résistance dans le cadre des Mouvements Unis (les M.U.R.) et du Front National, qui ratissent large sous prétexte d’unité d’action avec les organisations non communistes.

Sur le premier point, la suspicion qui pesait sur « Carol » est dissipée. Il n’en est pas moins déchu de son rôle au commandement effectif des groupes armés dans le sud de la France. Il est muté à Marseille où il sera responsable d’une petite formation, mais n’aura plus de rôle politico-stratégique à l’échelle nationale. Bien plus tard, Serbat comprendra qu’il était suspecté de non obédience inconditionnelle à Moscou. Onze ans après, Charles Tillon, responsable des FTPF pour la France, confirmera qu’il existait bien au-dessus de lui un appareil purement soviétique dépendant directement des instructions envoyées, via une Centrale soviétique basée à Oufa, en Asie centrale. Moscou écartait alors toute idée d’un communisme national, propre à chaque pays. De 1944 à 1946, les États de l’Est européen ont été les premiers à vivre cette phase d’obédience absolue à la stratégie stalinienne. Les communistes à tendance nationale ont souffert des épurations autant que les non-communistes, et connurent eux aussi les épreuves du Goulag.

Serbat m’a raconté cet épisode qui lui ouvrit les yeux sur la réalité communiste. Il mit cependant des années à répudier son camp. Il ne parvint à rompre tout à fait avec le PCF qu’en 1956 lors des événements tragiques de Budapest. Un drame est survenu alors qu’après avoir lu mon ouvrage consacré au GRU, le plus secret des services soviétiques (Stock 1988, traduit en polonais et en chinois) il décida de me confier de quoi rédiger une étude sur la Résistance pendant l’Occupation. Il avait écrit lui-même un livre dans lequel il effleurait le sujet, et faisait état de sa mutation brutale à Marseille, mais sans détails. Malheureusement il est mort d’une crise cardiaque au sortir de la poste d’où il venait de m’expédier ce livre.

Le brouillard autour de Jean Moulin

Jacques Baynac a en partie raison lorsqu’il aborde l’affaire de Caluire, et soutient que personne n’a trahi personne, mais que ce rendez-vous des principaux chefs de la Résistance active ont été victimes de maladresses et de trop de bavardages. Il a tort lorsque, d’un haussement d’épaules, il réfute l’idée que Lydie Bastien, la maîtresse de René Hardy, ait pu jouer un rôle au profit des Allemands. « Elle n’avait que 17 ans », dit-il à un confrère. En réalité, elle en avait 19, et Baynac ignore délibérément que des dizaines de jeunes filles de ces âges se sont jetées dans la lutte, mais que certaines furent parfois « retournées » par la Gestapo ou le SD, soit par ignorance, faiblesse, chantage ou parce qu’elles furent convaincues qu’elles sauraient berner l’occupant… Des hommes ont aussi trahi, estimant parfois que, dans leur double jeu, ils avaient trouvé une base d’entente avec les Allemands : l’anti-communisme. Un prétexte d’ailleurs utilisé par les nazis eux-mêmes lorsqu’ils gravitaient autour de Gestapo-Müller. Karl Krieger – qu’afin de le protéger des nazis, l’Abwehr avait muté en tant qu’autorité de contrôle à Lyon, au-dessus des locaux de la rue Berthelot du funeste Barbie – me confia un jour (jusqu’en 1938, il avait été l’agent d’affaires de mon père en Allemagne) : « Tu dois savoir que Barbie a été de ceux qui approuvaient chaudement le pacte germano-soviétique, comme la plupart des cadres dévoués à Müller, en particulier ceux de la Section IV. Si Moscou domine, ils se jetteront dans les bras des Soviétiques. »

Baynac écrit que Moulin était vacciné de ses sentiments pro-soviétiques à la suite du pacte de 1939. Il n’existe aucune preuve de cette assertion. C’est dommage car son ouvrage sort de tiroirs encore jamais ouverts les preuves des relations de Moulin avec les services britanniques. Le brouillard, qui entourait, ou dont s’entourait Jean Moulin, persiste. Tout est flou à son sujet malgré tant de livres à lui consacrés. Il est étrange que quinze jours après l’incident au cours duquel il aurait tenté de se suicider en 1940 à Chartres, pour ne pas signer « les aveux » que lui dictaient ses geôliers allemands, il ait ensuite accepté de poser au côté du général commandant la kommandantur régionale, le baron von Gutlingen. De plus, comme l’a révélé l’avocat Charles Benfredj, le baron lui écrivait le 27 septembre 1940, alors qu’il quittait Chartres : « Je crois que nous nous sommes compris… Mon désir sincère est que votre collaboration avec le nouveau commandant se tienne dans les mêmes voies que celles que vous et moi avons suivies… »

Jean Moulin est révoqué par Vichy en novembre 1940. Il renoue aussitôt avec ses anciens amis communistes, tels Dangon et son épouse Marcelle qui, jusqu’en 1939, était une des organisatrices des meetings du PCF. Les Dangon ont souvent hébergé dans leur propriété près d’Annecy (voir photo) non seulement Pierre Cot et sa femme, mais Jean Moulin au moment des livraisons d’armes aux Brigades Internationales. Marcelle Dangon, dès 1940, a gardé les meubles du couple Cot exilé aux États-Unis. C’est aussi à leur domicile parisien que Moulin se rend dès sa révocation par Vichy, tandis qu’il a renoué ses contacts avec Panier, donc avec le réseau soviétique Robinson.

Une autre énigme prend place à cette même époque. Moulin rencontre par hasard à La Coupole, près de la gare Montparnasse, la femme dont il avait divorcé en 1928 : la cantatrice Marguerite Storck-Cerruty. Elle l’invite rue Littré dans l’appartement de sa mère. Il ôte son manteau, se débarrasse de son écharpe. Marguerite remarque alors qu’il a une cicatrice au cou. Gêné, écrira-t-elle plus tard, Moulin balbutie qu’il a été blessé par un éclat d’obus quand les Allemands ont tiré sur Chartres. Mais ensuite il fournira un autre scénario : il a tenté de se suicider avec des morceaux de verre afin de ne pas signer la mise en accusation d’un groupe de tirailleurs sénégalais dans un massacre qu’ils auraient commis dans les environs de Chartres. Quelle version est authentique ? Dernière remarque : à Caluire, les Allemands auraient ignoré que Moulin, alias « Max », se trouvait parmi les personnes arrêtées. Pour le confondre, il suffisait pourtant de remarquer cette fameuse cicatrice. Or, le rapport du 29 juin 1943 de Kaltenbrunner est formel : « Max lui-même n’est pas venu à la réunion de Caluire ! » Il n’aurait été identifié que quelques jours plus tard, et transféré à Paris. Il serait mort le 8 juillet 1943. Nul ne sait cependant si les cendres de l’urne 10137 transférées au Panthéon le 18 décembre 1964 sont bien les siennes. Le brouillard subsiste. Il ne se dissipera que lorsque Moscou ouvrira enfin ses archives.

© Pierre de Villemarest – Membre de l’Amicale des anciens des Services spéciaux de la Défense nationale (ASSDN) avec Max Saint John.

Voir enfin les travaux de François Delpla:

Aubrac, les faits et la calomnie

Le site de François Delpla

OUVRAGE ÉDITÉ CHEZ LE TEMPS DES CERISES – 1997 (ISBN 2-84109-113-9)

mardi 28 février 2006

Présentation

Ce livre est un samizdat de la démocratie.

Il répond point par point à celui de Chauvy contre les Aubrac, Aubrac Lyon 1943, confus décalque des calomnies que Vergès a fait, en 1990, contresigner par son client Barbie, et que des historiens exerçant un certain magistère, mais un peu trop accablés de besogne pour prendre connaissance du dossier, avaient fort mollement critiqué, avant de prendre parti à la fois contre Chauvy (toujours assez mollement) et contre les Aubrac (très durement) lors d’une « table ronde » organisée par le quotidien Libération.

Un livre écrit dans l’urgence, par un non-spécaliste, mû par la conviction qu’on cherchait une mauvaise querelle non seulement à deux personnes, mais à un des plus magnifiques faits d’armes de la Résistance, l’évasion du 21 octobre 1943.

Il faut dire que c’était un temps très, très déraisonnable. La chute de l’empire soviétique avait soulevé d’immenses espoirs. Enfin on allait tout savoir, grâce au miracle des archives, sur une face bien cachée du siècle : les compromissions d’une foule de célébrités occidentales avec l’hydre moscovite. Mais plus le temps passait, et moins les archives faisaient de miracles, alors il a fallu aider un peu. On avait d’abord visé de Gaulle, au travers de Moulin, et la profession historienne avait réagi avec sang-froid, estimant que les preuves invoquées prouvaient avant tout le désir de prouver de ceux qui les invoquaient.

Restaient les Aubrac, ex-sympathisants communistes qui s’étaient éloignés mais sans se renier, avaient largement passé 80 ans et se battaient depuis novembre 83 contre une insidieuse calomnie de Vergès, lequel prétendait que son client Barbie était en mesure de prouver qu’il les avait recrutés comme agents de la Gestapo lyonnaise.

Daniel Cordier joua un rôle particulièrement néfaste. Dès le lendemain de la sortie du livre de Chauvy il déclarait à Libération qu’à son avis les Aubrac n’avaient pas trahi le rendez-vous de Caluire mais que « la succession des versions données par eux sur les événements qui précèdent et suivent Caluire excède les défaillances légitimes de la mémoire ». Une façon de faire sortir Chauvy par la porte et de le faire rentrer par la fenêtre.

L’urgence d’une réponse explique que le livre n’invoque aucune archive inédite. Il n’utilise d’autres sources écrites que les imprimés parus sur l’affaire, et tout particulièrement les documents reproduits par Chauvy (et trouvés non par lui, contrairement à une légende-ventouse, mais, presque tous, par Vergès). En leur appliquant une méthode historique (ce que Chauvy prétend faire et ne fait nullement, se contentant d’aligner des contradictions, réelles ou prétendues), il fait apparaître que le récit des Aubrac est exact sur l’essentiel et donne à leurs aventures de 1943, pour la première fois, un statut historique.

En revanche, s’il n’y a aucun document écrit nouveau, le livre utilise abondamment, contrairement à Chauvy, les sources orales, puisqu’il fait état de nombreux entretiens avec les Aubrac et avec Serge Ravanel, permettant de préciser beaucoup de points, dans une confrontation serrée avec toutes les autres sources (c’est une des plus grandes infamies proférées dans cette affaire, que de dire que les résistants en question s’opposent au travail historique ; ils sont en la matière, je puis en témoigner, de parfaits collaborateurs !).

Les 2000 exemplaires du premier tirage ne sont pas épuisés (dépêchez-vous quand même un peu !) alors que l’éditeur de Chauvy, au procès, a dit (avec un manque de précision qui laisse supposer une sous-estimation) en avoir écoulé « environ 20 000 ». Or les Aubrac avaient reçu environ 500 lettres de soutien dont les adresses ont été exploitées pour faire connaître le livre. Même s’il s’agit d’un petit éditeur (non par choix, mais parce que les gros s’étaient récusés) très mal diffusé, une telle performance montre, dans le public, une véritable volonté de ne pas savoir.

des motivations transparentes

pour commander sur le site de l’éditeur Le Temps des Cerises – 01 49 42 99 11 – contact@letempsdescerises.net – 6 av Edouard Vaillant 93500 Pantin

extraits en ligne

L’évasion de Raymond Aubrac

Article paru dans Histoire de guerre n° 16 (juin 2001)

A l’occasion du procès Barbie, la France redécouvrait un fait d’armes épique de la Résistance, l’évasion de Raymond Aubrac, arrêté avec Jean Moulin à Caluire et délivré par un commando dont l’âme était sa propre épouse, qui avait pris la Gestapo dans ses ruses. Les années 1990 furent celles de la  » déconstruction  » du mythe, jugé trop beau et entaché de quelque non-dit suspect. François Delpla, auteur du premier livre historique sur la question, est parvenu à établir les faits, qu’il présente ici. 21 octobre 1943

J’ai choisi, comme il sied en histoire chaque fois que c’est possible, un plan chronologique. Je vais donc d’abord raconter l’évasion, puis la polémique des années 1990.

L’entrée en résistance

Lucie Bernard est enseignante. Issue d’un milieu paysan très modeste de Bourgogne, elle a passé son agrégation d’histoire à la force du poignet, tout en animant des bagarres, déjà, au Quartier latin. Elle était l’un des rares membres féminins des étudiants communistes qui en affrontaient d’autres, royalistes, chez lesquels le masculin prédominait plus encore. Le grand helléniste Jean-Pierre Vernant est encore là pour témoigner de son courage et de son prestige.

Communiste, elle ne l’est pas restée, au sens précis du terme. Un froid s’installe, lorsqu’en 1935 la direction du PCF lui propose de suivre l’école des cadres de Moscou et qu’elle refuse. Elle ne coupe pas les ponts mais invente, un demi-siècle avant certain dirigeant politique, le  » droit d’inventaire « . Cela lui va bien. Lucie est quelqu’un qui n’adhère pas, qui trace son chemin propre. Ainsi, dans la Résistance, elle n’aura jamais de poste précis.

Elle rencontre le jeune ingénieur Raymond Samuel en 1939, à Strasbourg. Ils se marient au début de la guerre et, lorsqu’en juin 1940 il se retrouve prisonnier, elle va l’aider à s’évader. Déjà. Ils trouvent tous deux du travail à Lyon. Lucie, à la faveur de quelques voyages, noue des contacts qui aboutissent à la fondation d’un des premiers mouvements de résistance, qui prend au début de 1941 le nom de  » Libération « .

Raymond aussi a fréquenté des milieux d’extrême gauche, par d’autres biais, plus paisibles et plus discrets. Il a fait partie d’un cercle d’étudiants des grandes écoles s’initiant au marxisme. Mais lui non plus ne semble pas avoir de tropisme vers l’est : c’est aux Etats-Unis qu’il a fait une année de stage, en 1938. Dès cet entre-deux-guerres où la polarisation des esprits est extrême, les Aubrac ont certes choisi leur camp, mais ne suivent pas un itinéraire stéréotypé.

Le choix résistant est à l’avenant. Les mouvements devancent les partis, ils sont pluralistes, surtout Libération dit  » Sud  » (pour le distinguer d’un homonyme de zone nord), fondé par l’aristocrate Emmanuel d’Astier. Le milieu communiste est un vivier parmi d’autres. Durablement démobilisés par le pacte germano-soviétique, beaucoup de militants sont réveillés par la défaite et retrouvent l’envie d’agir, sans consigne de leur parti. C’est ainsi que Raymond recrute pour  » Libération « , par exemple, Maurice Kriegel, futur dirigeant du PCF sous le nom de Kriegel-Valrimont, qui a déjà un passé politique et syndical . Quant à Serge Ravanel, qui s’appelle encore Ascher, c’est un jeune polytechnicien replié à Lyon avec son école, qui s’engage dans la Résistance en fréquentant ses amis de droite, membres du mouvement du général Cochet. Il y a aussi  » Combat « , le mouvement le plus homogène au départ, fondé autour d’un noyau d’officiers qui tardent à dire du mal de Pétain. Lyon est, sinon la  » capitale de la Résistance « , comme le veut la légende, du moins un centre important où beaucoup d’initiatives s’entrecroisent.

Nous voici le 15 mars 1943. Raymond Samuel, qui a pris depuis peu le pseudonyme d’Aubrac, a rendez-vous dans un appartement avec Kriegel et Ravanel. Il trouve le premier en compagnie de la police ; elle arrête le second lorsqu’il se présente, un peu plus tard. Elle a eu l’adresse par Curtil, un résistant arrêté deux jours plus tôt. Tous trois, le jour même ou le lendemain, tentent de s’enfuir et sont repris. En prison, ils se retrouvent dans la même cellule, ainsi qu’un cadre important de Combat, François Morin, dit Forestier.

Lucie, dès qu’elle apprend l’arrestation, envisage d’organiser une évasion. Il y a urgence : en vertu des accords entre Pétain et les Allemands, ceux-ci peuvent réclamer les Français arrêtés pour faits de résistance. Tantôt ils se contentent de les interroger, tantôt ils les gardent. En l’occurrence, ils ne vont questionner de manière approfondie que Ravanel, trouvé porteur, il est vrai, de cartes annotées. Il prétend qu’il n’en était que le courrier, et on le rend aux autorités françaises. Kriegel et Aubrac sont entendus plus brièvement, et ensemble. Morin, pas du tout.

Les prisonniers sont bien gardés. Il n’est pas question, par exemple, de tenter un assaut de la prison. Cependant, ils ne sont pas au secret. Beaucoup d’informations peuvent transiter par les avocats, car Vichy leur prépare un procès. Le juge d’instruction ne fait pas de zèle, le procureur, si. La diversité des opinions des Français se retrouve dans l’appareil d’Etat vichyste. Certains espèrent tout d’une libération par les Alliés, et aident la Résistance autant que faire se peut, d’autres estiment que Pétain est un moindre mal et qu’il faut l’aider à mettre au pas ces excités irresponsables, qui vont finir par fâcher l’occupant. Mais personne ou presque n’est pro-allemand.

Lors du coup de filet de la mi-mars, la police a fait main basse sur des dossiers nombreux et éloquents. La direction de Combat avait couché par écrit la structure de l’Armée secrète, qui rassemblait les groupes combattants des mouvements non communistes. Ce dossier était destiné aux services américains, dont Combat attendait subsides et prise en considération : on avait quelque peu gonflé les chiffres. Quand les Allemands se font remettre ces documents, où figurent entre autres les noms d’Aubrac et de Forestier, en bonne place dans les organigrammes, il est surprenant qu’ils ne se rendent pas compte qu’ils ont ces deux personnes à leur disposition dans une prison lyonnaise. C’est pourtant ainsi. Il faut se souvenir que l’occupation de la zone sud (11 novembre 42) est toute récente et que la Gestapo cherche ses marques, en essayant fébrilement de démanteler au plus vite la Résistance qui, sans être bien en cour à Vichy, était cependant moins activement pourchassée que dans la zone occupée depuis 1940. Tout le monde doit s’adapter au plus vite, les clandestins à une répression plus dure, les Allemands à un milieu nouveau et hostile. Barbie lui-même est un peu jeune, c’est un SS fanatique, dépourvu d’expérience policière. L’arrivée en avril d’un cadre jusque là en poste à Dijon, Moog, augmentera considérablement l’efficacité de ses services. Mais avant qu’il donne sa pleine mesure, Lucie Aubrac aura frappé une première fois.

La première évasion

Serge Ravanel avait une spécialité : l’organisation de groupes francs pour entreprendre des actions ponctuelles contre l’occupant. Il deviendra bientôt le responsable national de ces groupes. Mais en attendant il a besoin de leurs services, pour être libéré. C’est à quoi s’emploie Lucie. Elle s’intègre à un groupe et prépare une évasion en deux temps : on fait d’abord parvenir aux prisonniers des aliments qui les rendent malades puis, lorsqu’ils sont transférés à l’hôpital de l’Antiquaille, on s’apprête à investir le bâtiment. Cependant, tout en menant rondement les choses pour faire sortir en même temps Morin, Aubrac, Kriegel et Ravanel, Lucie, impatiente et inquiète, joue aussi sa partition d’épouse.

Début mai, on ne sait encore quand le coup de main contre l’Antiquaille sera possible, et on apprend que le procureur vient de faire échouer la mise en liberté provisoire d’Aubrac, demandée par son avocat et accordée par le juge d’instruction. Il était en effet, des quatre, celui sur lequel pesaient le moins de charges. Prise d’une inspiration subite, Lucie se dit que ce procureur est mû par la lâcheté et qu’en le menaçant de représailles on a une chance de le faire céder. Elle se rend chez lui et lui tient le langage suivant : le prisonnier en question est un délégué du général de Gaulle, et s’il n’est pas en liberté le lendemain, le magistrat ne verra pas le coucher du soleil. On ne sait ce qui se passe alors dans la tête du procureur mais le fait est qu’il signe la mise en liberté, tout en passant ce geste sous silence dans un rapport résumant l’affaire quelques semaines plus tard.

Cette libération a lieu le 10 mai . Le 24, l’attaque de l’Antiquaille est une pleine réussite. Raymond lui-même, qui en veut un peu à Lucie d’avoir dissocié son sort de celui de ses camarades, tient à en être. C’est lui qui neutralise le standard téléphonique, au moyen d’un revolver hors d’usage. Comme ses camarades qui vont chercher les prisonniers dans leur chambre, il se fait passer pour un policier allemand.

Caluire

On sait que la réunion de Caluire, le 21 juin, est consécutive à l’arrestation, à Paris, du général Delestraint, chef de l’Armée secrète, une dizaine de jours plus tôt. Moulin veut au plus vite reconstituer l’appareil, en donnant notamment une forte promotion à Aubrac. Combat, de son côté, espère décrocher pour l’un des siens la succession du général. C’est peut-être à cet effet que ses principaux dirigeants présents à Lyon, Aubry et Bénouville, envoient à Caluire René Hardy, l’un des leurs, qui s’occupe de sabotage ferroviaire. Il n’a rien à faire dans cette réunion et n’est pas convoqué par Moulin. Or les Allemands l’ont pris en filature. De cette affaire embrouillée par les débats d’après guerre, n’extrayons ici que l’essentiel : Hardy a été arrêté et relâché par la Gestapo quelques jours plus tôt, ce qui devrait le faire considérer par tous les résistants comme un pestiféré, mais il s’en cache. Il a passé avec Klaus Barbie, chef de la Gestapo lyonnaise, un marché dont les termes ne sont toujours pas exactement cernés. Lorsque les policiers allemands font irruption dans la villa du docteur Dugoujon, c’est sur les traces d’Hardy ; arrêté comme tous les occupants de l’immeuble, il s’échappe alors qu’on les fait monter dans des voitures et n’est pas sérieusement poursuivi. Si la preuve de sa trahison envers Jean Moulin n’a pu encore être apportée noir sur blanc (notons tout de même qu’elle est affirmée par les documents allemands), le faisceau des présomptions est accablant. Tout au plus pourrait-on supposer, à l’extrême rigueur, qu’il croyait n’être pas suivi. Mais ses défenseurs ont toujours été impuissants à esquisser une autre explication du surgissement de l’ennemi, en dehors des généralités comme  » beaucoup trop de personnes connaissaient l’existence de cette réunion « . Le lieu, lui, était efficacement caché. Quelles personnes auraient, à part Hardy, été filées ? Là-dessus, pas la moindre piste.

La captivité

Lucie, après un moment de désespoir, s’offre un nouveau coup d’audace. La Gestapo avait arrêté toutes les personnes présentes dans la villa du docteur Dugoujon, alors qu’il était en train d’exercer et recevait d’authentiques patients. Elle fait un tri et relâche très vite un certain nombre de personnes, dont l’une apprend aux résistants qu’il y avait dans la salle d’attente  » trois messieurs qui n’étaient pas de Caluire « . Lucie suppose, à juste titre, qu’il s’agit de son mari, de Jean Moulin et d’une troisième personne inconnue d’elle (il s’agit du colonel Schwartzfeld), qui devaient arriver ensemble. Elle se dit que peut-être les Allemands n’ont pas encore établi qu’il s’agissait de résistants. Elle fonce donc à la Gestapo, arrive à voir Barbie en personne et se présente comme une fiancée enceinte (elle vient de se rendre compte qu’elle l’est), inquiète parce que son homme doit absolument recevoir des soins médicaux. Raymond ayant été arrêté porteur de papiers au nom de Claude Ermelin, Barbie se met à étaler le contenu de son portefeuille… dont une photo les montrant en compagnie de leur premier enfant. Puis il la congédie. Cependant, il a cru suffisamment à sa comédie pour omettre de la faire suivre. Nous le savons par le témoignage de Lucie, qui se méfiait de cette éventualité, et aussi de Ravanel qui, dès qu’il est au courant de ses visites à la Gestapo, la fait discrètement surveiller. Aujourd’hui encore, aucune pièce n’a fait surface, montrant que la police de l’occupant a accordé une attention particulière à cette visite.

Elle est renouvelée quelques jours plus tard, et là, autre chanson : dès qu’il aperçoit Lucie, Barbie la chasse grossièrement. Il la saisit aux épaules et la fait pivoter, en lui disant que son amant n’a besoin que  » d’un verre de rhum et d’une cigarette, comme vous dites en France « .

La différence de ton et de durée entre les deux entrevues tient probablement au fait que Barbie en sait plus sur son prisonnier lors de la deuxième visite (sans doute le 29 juin) que lors de la première (probablement le 23). Un autre indice en est qu’un rapport de Kaltenbrunner, racontant l’arrestation de Caluire et daté du 29, ne mentionne pas l’arrestation d’Aubrac, ni celle de Jean Moulin : il s’appuie sans doute sur des rapports de Barbie antérieurs à l’identification comme résistants des trois inconnus de la salle d’attente. Raymond lui-même témoigne, lors de son arrivée à Londres en février 1944, qu’il a été interrogé superficiellement le premier jour, puis que les vrais interrogatoires ont commencé huit jours plus tard. On sait par ailleurs que l’un des résistants arrêtés, Henri Aubry, a craqué et fait de longues confidences, à Neuilly où il avait été transféré. Il a dit que parmi les personnes arrêtées se trouvait Aubrac et c’est probablement pour cela que, suivant son témoignage, Raymond a été accueilli un matin par Barbie avec un sourire goguenard et ces mots :  » Tu es Aubrac ! « . Lors des premiers interrogatoires, il avait seulement fait le rapprochement avec l’arrestation de mars et identifié Ermelin avec le  » François Vallet  » de ce dossier. Cependant, l’interrogatoire d’Aubrac n’est pas très poussé. Il se passe dans le bureau de Barbie et non dans une salle de torture, le prisonnier n’est qu’à moitié déshabillé et ne reçoit que des coups de matraque, Barbie demande surtout des caches d’argent et des adresses de chefs : il est sans doute sceptique sur la valeur que pourraient avoir encore, une dizaine de jours après son arrestation, les renseignements en possession d’Aubrac.

Pourquoi est-il, contrairement aux autres arrêtés de Caluire, gardé à Lyon et non transféré à Paris ? C’est un mystère non éclairci. Il semble oublié dans son cachot, si ce n’est que vers la fin de juillet on le convoque pour lui annoncer sa condamnation à mort par un tribunal.

L’évasion

Lucie retrouve quelques semaines plus tard une voie d’approche vers les autorités occupantes. Un colonel allemand, travaillant dans les services économiques, accepte de la recevoir et d’écouter son histoire. A présent, elle joue à la jeune fille de bonne famille, séduite et abandonnée. Elle ne veut plus délivrer son  » Claude « , mais seulement l’épouser pour ne pas être  » fille-mère « , comme on disait en ces temps délicats. Elle voit l’homme chaque semaine, en lui apportant des cadeaux, du 17 août au 8 septembre. Il lui fixe alors un rendez-vous auprès de Lutgens, un officier de la Gestapo. Ce dernier lui dit qu’il doute que  » Vallet  » veuille bien l’épouser, mais accepte de le vérifier au moyen d’une confrontation. Ce jour-là, un assaut du fourgon ramenant les prisonniers des bureaux de la Gestapo à la prison est préparé par Serge Ravanel et son groupe, mais n’est pas mis à exécution en raison de la vitesse inattendue du véhicule allemand. Lors de la confrontation, Raymond entre dans le jeu et accepte le mariage. Puis Lucie ajoute, à l’étonnement de Lutgens, l’exigence d’un contrat, dont la signature est fixée au 21 octobre. Ce jour-là, l’attaque est prévue le matin, à l’aller, mais une panne mécanique l’empêche. La signature du contrat a donc lieu, l’attaque est montée au retour et réussit à merveille : le chauffeur, blessé à mort par le passager d’une traction qui le double, s’écroule en actionnant le frein, les trois soldats d’escorte, croyant à une panne, descendent et se font cueillir par le feu des résistants et les prisonniers sont délivrés, au prix d’une légère blessure reçue par Raymond.

On apprendra beaucoup plus tard que Barbie n’était pas alors à Lyon, ayant été appelé en Italie, où la chute de Mussolini donnait aux Allemands force brèches à colmater. Son intérim est assuré par Floreck, qui déclenche une répression rageuse. Le domicile des Samuel est perquisitionné vers la fin d’octobre. Les Allemands apprennent l’adresse de leur fils, confié à une maison d’enfants savoyarde ; il est sauvé de justesse et amené à la clinique où ils sont cachés. Puis ils sont hébergés dans divers endroits de Bourgogne et de Franche-Comté, avant d’être évacués vers Londres par avion, le 9 février 1944.

Naissance d’une affaire

Quand on parle d’une  » affaire Aubrac « , on entend ou sous-entend souvent qu’elle aurait commencé soit pendant la guerre, certains résistants ayant douté de la régularité des moyens employés pour l’évasion, soit en 1997, à la sortie du film de Claude Berri Lucie Aubrac, rendant les choses suspectes à force de les glorifier. Or il n’y a pas le plus petit début d’affaire avant la prise en charge par Jacques Vergès, dans l’été 1983, de la défense de Barbie, arrêté en Bolivie quelques mois plus tôt. Et tout le reste découle de ses manipulations, que ceux qui les relayent en aient ou non conscience.

Cet avocat, après avoir défendu, en prenant des risques, les militants du FLN algérien, s’était singularisé par une pugnacité souvent ennemie des nuances et par un usage massif des médias. Sur le cas Barbie, il ne fut pas long à dévoiler sa stratégie. Héritant d’un dossier lourd, il s’en évaderait le plus possible et, défendant l’auteur de nombreux crimes, il s’en prendrait systématiquement à l’honneur des victimes.

Il commence par élargir la brèche ouverte par les procès de René Hardy et ses deux acquittements obtenus de justesse, le premier au bénéfice du doute qui planait sur son arrestation par les Allemands, le second à la minorité de faveur, alors qu’entre-temps l’arrestation avait été démontrée : on voit que, si la justice n’a pas osé déclarer Hardy coupable d’intelligence avec l’ennemi, il s’en faut de beaucoup qu’elle l’ait fait apparaître comme un agneau sans tache. Vergès, se déclarant persuadé de sa culpabilité dans l’affaire de Caluire et la faisant réaffirmer à Barbie (qui l’avait déjà proclamée lors d’un interrogatoire en 1948), s’empresse d’ajouter, lors d’une première émission télévisée, en novembre 1983, que les résistants passaient leur temps à se livrer mutuellement aux Allemands. Il le dit d’une manière générale, sans la moindre précision de temps ou d’action, mais il donne deux noms, ceux d’Aubry et d’Aubrac, en insinuant que l ’évas ion du dernier nommé s’était faite avec son accord.

Entre 1983 et 1991, il va étoffer, soit en son nom propre, soit sous la signature de son client, sa narration des menées troubles de Raymond, en y impliquant son épouse. Relevons tout de même qu’il est moins performant dans les prétoires que dans les studios. Il était certes difficile d’éviter au bourreau des enfants d’Izieu la prison à perpétuité, mais il y a la manière et, de ce point de vue, l’un des plus spectaculaires échecs de la défense fut l’audition, comme témoin cité par elle, de Raymond Aubrac. Sans doute Vergès espérait-il qu’il se récuserait ; en tout cas il s’abstint de toute question en rapport avec ses accusations télévisées et, au cours de sa longue plaidoirie, évita ce chapitre. En outre, il perdit régulièrement les procès en diffamation que lui intentèrent, entre autres, les Aubrac. Mais sa robe, à cet égard, offrait une protection : il ne risquait rien tant qu’il parlait au nom de Barbie et il finit par lui faire endosser en 1990 un long texte, à mille lieues du style et des idées d’un vieux nazi, où pour la première fois était détaillé le scénario d’une trahison : Hardy avait renseigné la Gestapo sur une importante réunion mais non sur son lieu, et celui-ci fut téléphoné, à Barbie en personne, par Lucie. Car Aubrac avait accepté de collaborer dès sa première arrestation, datée du 13 mars, et le coup de filet du 15 était déjà le fruit de sa trahison. La libération signée par le procureur était aussi une initiative allemande. Quant à l’évasion du 21 octobre, elle avait manqué son but ! Le commando était en effet formé de camarades de Jean Biche, patron du réseau Nilo, arrêté le 19. Malchance, il n’était pas dans ce fourgon, mais la Gestapo avait profité de l’occasion pour remettre en circulation son agent Aubrac.

Le seul élément sur lequel s’appuie cette démonstration est un rapport de Helmut Knochen, le commandant en second des SS en France, daté du 23 octobre et disant que  » selon toute vraisemblance  » l’attaque avait pour but de délivrer le nommé Boyer (pseudonyme de Jean Biche). Le rapporteur n’indique cependant pas à partir de quels indices il est parvenu à cette brillante conclusion. Elle pourrait n’être qu’une couverture, Nilo étant un réseau lié aux Britanniques : une défaite infligée par lui ridiculiserait moins les SS qu’une récupération de ses prisonniers par la Résistance française. Ils avaient encore plus intérêt à laisser entendre qu’ils avaient eu affaire à forte partie s’ils avaient pris conscience que leur vainqueur était une femme.

Dans le texte signé de Barbie, le récit de Lucie sur ses visites à la Gestapo est significativement commenté à la manière, non d’un témoin, mais d’un avocat : l’auteur y cherche des incohérences ou des invraisemblances, comme s’il n’avait pas été le destinataire de ces visites et n’avait rien de personnel à en dire. C’est d’ailleurs probable : si Lucie, qui jouait son bonheur et sa vie, a quelque raison de se souvenir de ces conversations, Barbie, qui voyait passer des centaines de Français et devait trier rapidement les plus intéressants, a dû bien vite oublier cette solliciteuse éconduite. Mais Barbie-Vergès répugne à l’avouer, pour l’évidente raison qu’elle tient une place essentielle dans sa fiction. Relevons que l’avocat en use ici avec Lucie comme avec Raymond lors de l’audience : il s’abstient de toute confrontation entre leurs déclarations et les souvenirs de son client.

Vergès trouve un, puis des relais

Avant 1997, il fallait, pour lire au sujet des Aubrac des proses parentes de celles de Vergès, tendre le cou très loin vers la droite . En 1997, à partir d’avril, il suffisait, bien souvent, d’ouvrir son journal habituel. Depuis, les principales contre-vérités ont réintégré leur bercail extrême, mais la correction de la désinformation marque le pas.

Le premier relais s’appelle Gérard Chauvy. Historien non universitaire, il avait produit à Lyon des ouvrages appréciés d’histoire locale et acquis une compétence reconnue sur les  » années noires  » dans la région. Son Histoire secrète de l’Occupation reste un ouvrage recommandable. Loin d’attaquer la Résistance et de s’en prendre aux Aubrac, il présente ceux-ci comme des combattants coriaces et donne de la culpabilité d’Hardy la démonstration à ce jour la plus fouillée.

S’il n’a pas changé sur ce point, il a en revanche opéré, s’agissant du couple Aubrac, une conversion radicale sur laquelle il ne s’est pas expliqué, ni lorsque je le lui ai demandé par lettre, ni lors de son procès en diffamation, qu’il a très lourdement perdu. Si on scrute ses écrits, une explication apparaît, que j’ai proposée et qu’il n’a pas démentie.

Lorsque Barbie meurt à Lyon, en septembre 1991, Vergès communique aux journaux le long texte signé du vieux SS qu’il avait remis à la justice l’année précédente. En raison sans doute de son caractère nauséabond, et peut-être aussi sa longueur, aucun journal ne le publie. Cependant un éditeur, Albin Michel, envisage d’en faire le sujet d’un livre, puis y renonce. Mais s’il n’est pas publié, le texte est résumé par bon nombre d’organes, sous le nom de  » testament de Barbie « . En général on le manie avec des pincettes, et souvent on le tourne en dérision. Les Aubrac réagissent par un communiqué de presse, où ils disent souhaiter qu’une  » commission d’historiens  » examine l’évasion du 21 octobre. Chauvy déjà se singularise, en donnant au Progrès de Lyon une interview en partie favorable au  » testament « . Il se dit intéressé par le rapport Knochen et annonce qu’il a, de son côté, des éléments qui vont dans le même sens. Les seuls qu’il ait produits sont des pièces du procès Doussot.

Cet agent français de la Gestapo, jugé en 1948, avait sauvé sa tête en excipant de services rendus à la Résistance, et notamment au réseau Nilo. Il avait obtenu un témoignage en sa faveur de Jean Biche, revenu de déportation, disant que Doussot lui avait parlé d’un complot visant à le faire évader et qu’il avait appris plus tard que l’attaque du 21 octobre avait pour but de le libérer.

La thèse ne résiste pas à l’examen. Sans même nous demander que faire, dans ce cas, des témoignages de Lucie, Ravanel et tous les membres du commando qui ont survécu à la guerre (une question que Chauvy n’aborde même pas, pas plus qu’il n’est allé voir le moindre témoin), on devrait être frappé par la totale invraisemblance d’une pareille attaque deux jours après une arrestation. Quand donc auraient eu lieu les repérages et les répétitions ? Cette difficulté devrait arrêter, plus qu’un autre, Chauvy, qui va faire de la surpuissance allemande et de l’impuissance résistante le cœur de son argumentaire. Il démarre donc sur une contradiction béante… mais il démarre quand même. L’esprit humain est ainsi fait, quand il a décidé de croire.

L’étape suivante de cet itinéraire se passe dans les bureaux des éditions Albin Michel. C’est un de leurs directeurs littéraires, témoignant au procès en diffamation, qui raconte . Il discutait avec Chauvy d’un projet de livre, quand celui-ci fit état du tournage, à Lyon, du film de Claude Berri Lucie Aubrac. L’éditeur fit part de son désir de publier un livre  » vraiment historique  » sur cette question et demanda à Chauvy s’il avait des éléments. Celui-ci revint quelques semaines plus tard porteur d’une pile de documents et le contrat fut signé, avec l’objectif de publier le livre en même temps que sortirait le film.

La chronologie des publications de Chauvy montre qu’il lui faut de longues années pour rédiger un livre. Ici, il a accepté de bâcler l’affaire en quelques mois. Mais ne l’accablons pas trop : en fait il n’a rien changé à son rythme habituel. Son livre est à peu près dans l’état où il aurait été, à la même date, s’il avait dû le publier cinq ans plus tard : c’est un simple amalgame de documents, sans la moindre tentative pour en dégager des conclusions cohérentes. Le contraste est total avec son Histoire secrète de l’Occupation, également de ce point de vue.

En fait de méthode, il n’y a qu’un tic : la juxtaposition du  » testament de Barbie « , des récits des Aubrac et de narrations de toutes provenances, pour faire accroire que rien n’est clair. Certes, les accusations les plus extrêmes du  » testament  » sont par là mises en doute, mais, comme on l’a vu, la version  » Biche « , sa clé de voûte, est agréée. Or, si les Aubrac ont menti en disant que le coup de main était préparé par Lucie pour délivrer Raymond, quelle confiance leur faire sur le reste ? Remarquons enfin que le mémoire de Vergès, jusque là inédit, est ici publié en double exemplaire : par petits bouts tout au long du livre, et intégralement en annexe.

Le livre sort le 3 avril 1997 mais, auparavant, Chauvy en a donné un résumé dans Historia, en mars. Or les médias, qui s’étaient arrachés les deux résistants au cours des semaines précédentes à l’occasion de la sortie du film, se réfugient soudain dans un grand silence. Si les critiques tout uniment favorables à Chauvy restent cantonnées aux feuilles d’extrême droite, on voit en revanche s’installer un peu partout l’agnosticisme. Les personnes qui affirment clairement que Lucie a délivré son mari par une combinaison de ruse et d’action militaire, en accord avec les dirigeants de la Résistance et sans la moindre entente coupable avec l’ennemi, se font rares. Or cet agnosticisme est celui même de Chauvy et sert la diffusion, énorme, de son livre. Il apparaît à beaucoup comme un vaillant sans-grade, qui a osé défier des monstres sacrés.

Le lent cheminement du contre-poison

Ici l’auteur doit, plus que dans ses précédents dossiers d’Histoire de guerre, parler un peu de lui-même. Il avait avec les Aubrac des liens de voisinage et les avait fait venir dans son lycée. Il venait de publier, en février 1997, La ruse nazie, ce livre sur l’arrêt allemand devant Dunkerque qui a fourni la matière d’un dossier dans la présente revue en septembre dernier. En général, la sortie d’un livre lui valait quelques semaines d’invitations et de sollicitations, avant d’en commencer un autre. Ici, rien. Le calme plat. Et une disponibilité totale pour suivre de près l’affaire Vergès-Chauvy, constater que la réaction des historiens se faisait attendre, tirer toutes les sonnettes d’alarme et, voyant que personne ne s’y mettait, entreprendre lui-même un livre de réponse.

En fait, j’étais peut-être l’individu le plus indiqué pour une telle tâche parce que je n’étais pas historien de la Résistance, mais de la Seconde Guerre mondiale en général, et de ses débuts en particulier. Vergès surtout, Chauvy un peu, apportent des documents nouveaux, qu’un spécialiste se doit de confronter avec les cartons d’archives correspondants, ce qui prend du temps. Je n’avais pas de tels impératifs. Mon propos était d’appliquer, sur un épisode particulier d’une époque et d’une guerre dont je maîtrise les grandes lignes, une méthode historique aux matériaux bruts exhumés, pour voir si oui ou non ils invitent à corriger, de manière importante, le récit traditionnel.

J’ai conclu que non, après avoir ordonné et départagé les documents que Chauvy nous présente en vrac, et passé au crible toutes ses affirmations. J’ai montré que les contradictions entre les divers témoignages des Aubrac sont de détail et ne prouvent rien ; que, lorsque quelqu’un les contredit, c’est à eux presque toujours que l’analyse oblige à donner raison et que, lorsque ce n’est pas le cas, ce n’est pas pour autant qu’ils sont des traîtres : ils se sont simplement trompés. Ils avaient pour cela une excuse des plus solides : ils ne prétendaient pas faire œuvre d’historiens, mais seulement donner, sur des faits notoires, un témoignage sollicité par des journalistes ou des magistrats ; menant par ailleurs une vie très active, ils ne consacraient guère de temps à la préparation de ces entretiens, une imprécision ou une erreur ne tirant pas à conséquence. Pouvaient-ils imaginer qu’on mettrait en doute l’évasion elle-même, alors qu’aucun de ses nombreux protagonistes survivants, amis ou ennemis, ne l’avait fait pendant des décennies ?

Je les ai souvent rencontrés, leur ai soumis mainte mouture de mon travail et les ai amenés dans quelques cas à modifier leur point de vue : par exemple, les visites de Lucie à Barbie, datées par elle du 22 et du 28 juin, me paraissent mieux coïncider avec l’ensemble du dossier si on les place les 23 et 29. Tous deux ont admis, sans drame aucun, que mon raisonnement était plausible.

Le résultat est un petit livre que ses lecteurs m’ont fait l’honneur de trouver aussi lisible que convaincant. Intitulé Aubrac, les faits et la calomnie, il est sorti en octobre 1997, aux éditions  » Le Temps des Cerises « . Il s’agit d’un petit éditeur, choisi parce qu’une trentaine d’autres s’étaient récusés. La presse ignora presque complètement l’ouvrage. Sa modeste ambition, de n’étudier d’autre documentation que celle de Chauvy, avait permis d’achever le travail en quelques mois. Il donne un statut historique à un fait d’armes éclatant, connu seulement, jusque là, par les témoignages de ses acteurs. Cependant, il n’a pas encore trouvé son public et, sans le recours aux adresses des gens qui avaient envoyé un mot de sympathie aux Aubrac, ses ventes auraient été encore inférieures.

Une  » table ronde  » un peu anguleuse

Cet insuccès est d’autant plus intéressant à méditer que l’affaire avait rebondi, au cours de l’été 1997, d’une façon propre à tenir le public en haleine. Le quotidien Libération publiait en juillet les débats d’une  » table ronde  » organisée en mai, comme un succédané de la commission d’historiens réclamée en vain par les Aubrac depuis 1991. Les principales têtes d’affiche d’un laboratoire du CNRS appelé Institut d’Histoire du Temps présent, François Bédarida, Jean-Pierre Azéma et Henry Rousso, avaient, à la demande des deux résistants, examiné leurs aventures de 1943 en leur posant des questions. Leur attitude était devenue, au fil du débat, de plus en plus soupçonneuse, même s’ils prenaient avec Vergès de grandes distances, et d’un peu moindres avec Chauvy. Ainsi, il fallut attendre plusieurs heures pour que Bédarida, pressé par Raymond Aubrac de prendre position sur le scénario  » Biche « , admette son inanité, dans des termes un peu étonnants :  » aucun d’entre nous n’a jamais accordé la moindre créance à cette version rocambolesque « . Ce n’est pas l’impression que donnait Azéma dans le numéro contemporain de L’Histoire (daté de juin) où il ne soufflait mot de Biche, au sein d’un dossier pourtant épais, comportant une complaisante interview de Chauvy qui se voyait décorer du titre de  » pisteur tenace « . Tenaces, nos enquêteurs l’étaient, lorsqu’au milieu de l’après-midi ils se relayaient pour accuser Raymond, à tort, d’avoir  » tantôt avoué, tantôt nié  » que les Allemands aient, après Caluire, reconnu en lui l’Aubrac de l’Armée secrète. Puis lorsqu’ils agressaient Lucie, en se déclarant persuadés que ses  » douze visites à la Gestapo  » (un chiffre avancé par Rousso et considérablement exagéré : il y en avait eu sept) lui avaient valu des filatures et enfin, excédés par les dénégations de ces accusés indociles, en venaient à leur reprocher sans fondement aucun d’être, par leurs imprudences, à l’origine de l’arrestation des parents de Raymond, tous deux juifs et assassinés à Auschwitz.

Un renfort regrettable leur était apporté par Daniel Cordier, auteur de travaux novateurs sur le combat résistant, à l’occasion d’une biographie de Jean Moulin dont il avait été le secrétaire. Il n’était pas le dernier à charger ses anciens camarades. Tous tournaient le dos à la déontologie de l’historien, alors même qu’ils s’en réclamaient à tout bout de champ, puisqu’ils n’essayaient pas de recouper les sources pour dégager une vérité, mais entreprenaient une sorte de forcing pour la soutirer à des personnes qui l’auraient longtemps gardée sous le boisseau. Cependant, d’autres historiens présents, comme Maurice Agulhon et Laurent Douzou, se désolidarisaient par leur silence avant d’exprimer une nette désapprobation, dans les  » articles réactifs  » que le quotidien commanda aux participants à l’occasion de la publication du débat. Surtout, quelques jours plus tard, une déclaration signée par la grande majorité des spécialistes universitaires français de la Résistance désavoua de la manière la plus sévère, au nom de la méthode historique, le comportement des accusateurs .

Un silence peu satisfaisant

Le silence qui a entouré le procès en diffamation n’est pas sans analogie avec celui qui avait accueilli la publication d’Aubrac, les faits et la calomnie. Certes, lors de la première instance devant la XVIIème chambre correctionnelle de Paris, les journalistes étaient en nombre, et la lourde condamnation fut relativement bien répercutée. Mais aucune conséquence ne fut tirée, aucune autocritique esquissée par ceux qui avaient hurlé avec les loups. Pire, les jugements d’appel et de cassation furent presque entièrement passés sous silence. La calomnie avait intéressé. Son effondrement déplut-il ? En tout cas, il ne fut pas estimé aussi apte à faire vendre de la copie.

Pour en finir avec cette page de l’histoire de la presse française, signalons que la parution du présent article a été annoncée en temps utile aux trois périodiques qui avaient donné la plus grande publicité, fût-ce pour s’en désolidariser de temps en temps, aux élucubrations de Chauvy. On leur a soumis le texte suivant :

 » Le livre Aubrac, les faits et la calomnie est paru en octobre 1997. Près de quatre ans plus tard, il s’en est vendu moins de 2000 exemplaires, ce qui est inférieur au tirage moyen des ouvrages de l’auteur et très loin derrière celui du livre de Chauvy, à présent condamné définitivement et très lourdement, par toutes les instances judiciaires, pour cause de calomnie. Il est vrai que, d’une part, si la presse a répercuté le jugement de première instance, son noble souci d’éviter les répétitions lui a fait passer quasi-complètement sous silence l’appel rejeté et la cassation refusée. Il est vrai, d’autre part, que Le Monde, Libération et L’Histoire, qui s’étaient fait de  » l’affaire Aubrac  » une spécialité en accumulant sur elle des articles de tout acabit (y compris, s’agissant du Monde, un article de François Delpla ), n’ont pas cru devoir, à ce jour, informer leurs trop confiants lecteurs de la parution de ce livre. « 

Un climat délétère

Si la polémique autour de l’évasion de Raymond Aubrac n’a rien mis au jour d’essentiel sur les années 40, en revanche elle est fort instructive sur les années 90.

C’était une époque, disait-on, de  » désidéologisation  » et de  » déshéroïsation « . Un programme propre à intéresser et à mobiliser tout historien digne de ce nom. Mais la marchandise n’a pas toujours été conforme au pavillon. Quelques uns ont profité de la chute de l’empire soviétique, non point seulement pour mieux le connaître et le comprendre, mais, en une démarche de type religieux, pour en faire la source de tous les maux d’un siècle. Il suffisait d’avoir, un jour quelconque et sur un sujet quelconque, convergé avec Moscou, pour être mis en accusation, et se voir taxer de nostalgie stalinienne si on avait l’audace de se défendre. Les Aubrac, ici, sont en bonne compagnie : on a utilisé l’alliance antinazie des Occidentaux avec l’URSS pour revoir à la baisse la cote de Jean Moulin, de De Gaulle et même de Churchill.

Emblématique à cet égard est l’attitude de Stéphane Courtois. L’auteur vedette du Livre noir du communisme et celui, fâcheusement moins connu, d’une biographie fort instructive d’Eugen Fried, est le seul historien qui ait cautionné Chauvy sans la moindre réserve, tant dans les colonnes de L’Histoire et d’Historia que lors de son procès. Cité comme témoin par la défense , il a déclaré que Chauvy avait suivi dans le livre incriminé  » une méthode historique « . Le président, étonné, lui ayant demandé de justifier cette assertion, il ne trouva qu’un seul cas, très ponctuel, où Chauvy départageait des documents et ne se contentait pas de les juxtaposer pour semer le doute : Chauvy oppose au mémoire de Vergès, affirmant que les Allemands connaissaient l’identité des gens qu’ils allaient cueillir à Caluire, le témoignage du SS Stengrit, suivant lequel ils ignoraient cette identité. Mais il atténue aussitôt la mise en cause du  » testament  » par cette pièce en dépréciant le témoin :  » Toutefois, dans l’opération son rôle est limité et il n’a de l’ensemble qu’une vision approximative  » . Questionné à plusieurs reprises par un président de plus en plus stupéfait, Courtois s’accrocha comme un beau diable à ce bikini d’exemple.

Aujourd’hui les choses se sont un peu tassées. L’IHTP a organisé en 1999, et publié en 2000, sous le titre Jean Moulin face à l’histoire, un colloque où les ténors précités de la table ronde parlent des rapports entre historiens et témoins d’une façon mesurée, qui ne rappelle en rien leurs emportements de 1997. Mais l’autocritique reste implicite et les Aubrac sont quasiment passés sous silence… ainsi que la table ronde elle-même, alors que, p. 189, Chauvy est assez longuement mentionné et, enfin, clairement désavoué

Dès lors la calomnie poursuit son cours, sous des formes rampantes qui, depuis Beaumarchais, sont connues pour ne pas être les moins redoutables. Témoin un livre qui porte la marque d’une pensée vigoureuse et souvent courageuse, Mémoire du mal tentation du bien, de Tzvetan Todorov (Laffont, 2000). Se fondant sur la table ronde, l’auteur estime (p. 222-224) que Bédarida, Azéma et Rousso (présentés comme  » les historiens de la Résistance  » alors qu’eux-mêmes n’y prétendent pas), ont eu raison lors de ce débat et que les Aubrac, certes injustement calomniés, ont du mal à comprendre les exigences du travail historique. L’auteur, homme de culture et bon connaisseur des pratiques de censure, pourrait cependant trouver là matière à enrichir sa réflexion sur les pannes de la liberté dans les sociétés libérales. Plutôt que de relayer un mauvais procès, il serait bien inspiré d’examiner les cloisons sectaires qui l’ont amené à prendre position sur un sujet en ignorant des sources importantes, et le point de vue de la majorité des spécialistes.

On peut se prendre à rêver, pour la chute du communisme soviétique, d’autres lendemains… et se mettre au travail pour les faire advenir. L’histoire peut et doit parler du pire, mais ne peut-elle pas aussi et, osons l’écrire, ne doit-elle pas surtout mettre en lumière, dans l’infinie litanie du crime et du malheur, ce qui permet de ne pas désespérer de l’homme ? Les Aubrac, qui ont su si bien concilier l’intérêt de leur amour et celui de leur pays, méritaient et méritent d’être valorisés, en une époque qui se veut critique, plus encore qu’ils ne l’avaient été lors de la Libération, au zénith d’un  » culte résistant  » effectivement passible de réexamen.

Raymond Aubrac en 2000 – 50.8 ko

Raymond Aubrac en 2000

Vedettariat ?

De braves gens, et même parfois des gens braves, se sont laissé entraîner à dire du mal de ce couple et à nourrir, fût-ce par le scepticisme, la calomnie. Les Aubrac auraient, dit-on, joué les vedettes et voulu accaparer la gloire du combat résistant. La chronologie que j’ai esquissée, et qui est très rarement rappelée, détrompera ceux qui l’ont dit de bonne foi. Lucie était à la Libération une véritable vedette… et elle a poursuivi en tout anonymat sa carrière de professeur. Ce n’est que dix ans après sa retraite qu’elle a commencé à courir les lycées et collèges pour y parler de la Résistance, à l’occasion du procès Barbie. De même son livre Ils partiront dans l’ivresse n’est qu’une réponse aux premières allégations de Vergès. Il faut aussi rappeler que Raymond avait joué en 1972 un rôle capital dans l’identification de Barbie, qui se cachait en Bolivie sous un faux nom et venait d’être démasqué par le couple Klarsfeld. Il était allé à la justice militaire faire une déposition où il reconnaissait formellement l’homme, et l’officier lui avait dit en l’enregistrant que ce serait  » la première pièce du dossier Barbie  » -un point sur lequel, allez savoir, un Vergès a pu jouer pour faire signer ses affabulations au tortionnaire non repenti. Loin d’avoir affaire à de la vanité sénile, nous nous trouvons encore aujourd’hui, mais il serait grand temps d’en reprendre conscience, en présence de deux êtres pleins de droiture et de dévouement, toujours solides au poste quand on prétend dénigrer leur combat.

Bibliographie

Aubrac (Lucie), Ils partiront dans l’ivresse, Paris, Seuil, 1984.

Aubrac (Raymond), Où la mémoire s’attarde, Paris, Odile Jacob, 1996.

Aubrac (Lucie), Cette exigeante liberté (entretiens avec Corinne Bouchoux), Paris, L’Archipel, 1997.

Azéma (Jean-Pierre, dir.), Jean Moulin face à l’Histoire, Paris, Flammarion, 2000.

Chauvy (Gérard), Aubrac Lyon 1943, Paris, Albin Michel, 1997.

Delpla (François), Aubrac / Les faits et la calomnie, Pantin, Le Temps des cerises, 1997.

Douzou (Laurent), La désobéissance, Paris, Odile Jacob, 1995.

Pfister (Thierry), Lettre ouverte aux gardiens du mensonge, Paris, Albin Michel, 1998.

Ravanel (Serge), L’esprit de résistance, Paris, Seuil, 1995.

Rousso (Henry), La hantise du passé, Paris, Textuel, 1998.

Sur Internet :

–  » table ronde  » de Libération : http://www.liberation.fr/aubra%5Bc/

– l’attitude de Stéphane C->http://www.delpla.org/article.php3 ?id_article=173]ourtois

Arrêts et jugements :

-Tribunal de Grande Instance de Paris, 17ème chambre correctionnelle, jugement du 2 avril 1998.

– Cour d’Appel de Paris, 11ème chambre, section A, arrêt du 3 février 1999.

– Cour de Cassation, chambre criminelle, arrêt du 27 juin 2000.

– Cour européenne des droits de l’homme, arrêt du 29 juin 2004

(NB.- Il est douteux que le greffier, pour décider de la date de cette publication, ait tenu compte de l’anniversaire -le quatre-vingt-douzième- de l’une des personnes diffamées)

Quelle affaire Aubrac ?

Article paru en page « Débats » du Monde, le 8 mai 1997, en réplique au livre de Gérard Chauvy Aubrac Lyon 1943, Albin Michel, avril 1997

Une rumeur envoûtante, propagée notamment par un livre de Gérard Chauvy, met en doute l’honnêteté et le patriotisme du couple Aubrac, dont on s’accordait jusqu’ici à penser que la femme avait par deux fois, en 1943, extrait avec audace le mari, chef résistant, des griffes de la police, française d’abord, allemande ensuite. Dans le menu bien différent qu’on nous sert depuis quelques semaines, y a-t-il quelque chose à retenir ?

1°) A propos de la première arrestation, survenue le 15 mars, le livre de Lucie Ils partiront dans l’ivresse (1984) affirme que les autorités vichystes, maîtresses du sort des inculpés, ne manifestaient aucun zèle répressif, à l’exception du procureur. En supposant que cet auxiliaire de l’ennemi devait être un lâche, Lucie est allée le menacer de mort, et il a signé la mise en liberté provisoire de Raymond. Quelques jours plus tard, avec des camarades déguisés en policiers allemands, le couple est allé délivrer les trois autres inculpés les plus haut placés dans l’organigramme de la Résistance, Morin, Ravanel et Kriegel-Valrimont.

Les documents invoqués à l’encontre de ce témoignage confirment le zèle du procureur. Ils sont muets sur ses motivations lorsqu’il signe la mise en liberté ? La belle affaire ! On accordera aux sceptiques que la vérité eût été plus facile à établir s’il avait mentionné d’insupportables coliques causées par les menaces d’une jeune femme. Sa discrétion nous oblige hélas à nous contenter du témoignage de Lucie, du fait qu’une telle démarche est bien dans sa manière, et de l’absence totale d’éléments qui contredisent sa version.

Reste une question : est-il vraisemblable que des captifs comme Ravanel et Kriegel-Valrimont, qui seront un an plus tard des figures de proue de la Libération à Toulouse et à Paris, ou comme Morin et Aubrac, cadres éminents de l’Armée secrète dès ce moment, aient été aussi mal surveillés par les autorités françaises et n’aient pas été réclamés par l’Allemagne ? Eh bien oui, c’est vraisemblable, et pour deux raisons. D’une part, Chauvy et ses acolytes, dans leur ample moisson de documents, n’apportent strictement rien qui établisse la compréhension, par le procureur ou l’occupant, de l’importance des personnes arrêtées. Le procureur les considère comme des « agents de liaison ». Quant au rapport maintes fois invoqué du chef SS Kaltenbrunner, il ne les cite même pas.

D’autre part, il serait bon de faire un peu d’histoire, ce que les adversaires des Aubrac ne font pas. Aucun ne s’interroge sur les buts et les moyens de Hitler à cette époque. Or, en mars, il vient d’être étrillé à Stalingrad et, en mai, il doit faire le deuil de son Afrika Korps. De son propre chef, il ajoute à ses tracas une besogne inutile et coûteuse, le génocide des Juifs. La Gestapo, tout juste arrivée dans la zone sud française, ne sait littéralement où donner de la tête. Elle tente fiévreusement de remonter les filières pour décapiter une Armée secrète qu’elle surestime. Elle confie le plus de tâches possible à la police et à la justice françaises, tant par manque d’effectifs que par principe : il faut conserver au régime de Vichy un semblant de souveraineté. Dans l’armée allemande elle-même commencent à poindre les germes qui vont éclore l’année suivante, avec l’attentat manqué contre le Führer. On surcharge donc de responsabilités les jeunes officiers SS venus à l’âge d’homme sous le Troisième Reich comme Klaus Barbie, qui n’a ni l’expérience policière ni l’habileté que son avocat lui insufflera bien plus tard, et surtout à titre posthume.

Dans le cadre de cet article, il n’est pas possible de commenter point par point une sorte d’arguments qui remplit les trois quarts de l’ouvrage de Chauvy et des articles de même farine : le relevé tatillon des contradictions entre les livres des Aubrac et des documents divers, dont leurs propres déclarations antérieures. Quelques-unes de ces contradictions sont de taille, mais toutes sont impuissantes à démontrer le caractère fallacieux du témoignage des deux résistants, et à étayer une description différente ou, à plus forte raison, opposée, des circonstances qui ont permis la survie de Raymond Aubrac. On se concentrera ici sur la manière très originale dont la rumeur traite l’évasion du 21 octobre.

2°) Sur la seconde action de Lucie pour délivrer Raymond, aucun document ne vient démentir sa version : elle s’est rendue plusieurs fois au siège de la Gestapo en dissimulant son mariage et en mettant en avant sa grossesse, pour connaître des jours de déplacement du prisonnier vers cet endroit, afin de le délivrer en chemin. On oppose seulement à ce témoignage et à ceux, nombreux, qui vont dans le même sens, un scénario concurrent : l’attaque aurait été préparée par d’autres, et pour un autre, Jean Biche, le chef lyonnais du réseau Nilo. A l’appui, un rapport de Knochen, chef de la Gestapo en France, datant du surlendemain. Mais il tient seulement pour vraisemblable que les assaillants aient voulu délivrer Biche. Qu’à cela ne tienne : pour étayer ce document peu affirmatif, on produit un écrit aussi postérieur que vague, le témoignage de Biche au procès Doussot (1948). Il dit qu’il avait entendu parler d’un projet d’évasion pour le 21 octobre, mais ne cite aucun camarade qui lui en aurait parlé, ou qui se serait attelé à la préparation du coup. Pas plus qu’il n’explique pourquoi Nilo en aurait laissé le prestige à d’autres.

La campagne en cours fait fi des témoins -à la notable exception de Jean Biche. Ainsi, Chauvy n’a soumis ses supputations ni aux Aubrac, ni à Serge Ravanel, qui passait jusqu’ici pour le co-organisateur, avec Lucie, de l’attaque. Cependant, si cette campagne contenait un grain de vérité, elle susciterait de nouveaux témoignages, allant dans son sens. Or c’est le contraire qui se produit. Le colonel Dupuy a offert ses services pour défendre Raymond Aubrac, qui l’avait oublié. Il était son dernier compagnon de cellule et se souvient que, le matin du 21 octobre, Raymond n’était pas sûr de revenir ; il lui avait fait don de son pyjama. En revanche Dupuy, qui était l’adjoint de Biche, atteste que celui-ci ne lui a jamais parlé d’un projet d’évasion, ni alors ni plus tard.

Le témoignage de l’ancien chef de Nilo s’explique donc probablement par le contexte de 1948 : il visait à fournir une circonstance atténuante à Lucien Doussot, un collaborateur français qui avait rendu des services au réseau Nilo ; c’est lui qui, se présentant comme un agent double, aurait par deux fois entretenu Biche d’un projet d’évasion ; ce témoignage a tout d’un renvoi d’ascenseur… et son auteur était sans doute loin de penser qu’un jour il servirait de machine de guerre contre Aubrac.

Quant à Knochen, écrivant tout de suite après les faits, il n’a pas encore les résultats de l’enquête et s’il oriente, sans trop s’avancer, les soupçons de ses supérieurs vers Nilo, on peut lui supposer deux mobiles. D’une part, il attire l’attention sur les succès que ses services viennent de remporter contre cette organisation, et présente comme un échec une attaque qui n’a pasréussi à en libérer les membres. D’autre part, Nilo étant lié aux services britanniques,ilest sans doute moins humiliant de se faire tuer des soldats et arracher des prisonniers par lui que par les amateurs de la Résistance française.

En tout état de cause, il faut remercier les adversaires des Aubrac d’avoir exhumé ce rapport Knochen : il authentifie l’attaque du 21 octobre, et son bilan d’au moins deux morts du côté allemand. Il confirme qu’elle a surpris la Gestapo. On pourrait à la rigueur concevoir que cette police peu scrupuleuse ait sacrifié, pour une mise en scène permettant de remettre en circulation un chef résistant qu’elle aurait retourné, la vie de quelques soldats. Mais alors elle l’avouerait, voire s’en vanterait, dans un rapport aux cyniques maîtres du Reich.

Sur les 250 pages du livre de Lucie et sur la trentaine que Raymond consacre, dans le sien, à l’année 1943, le travail de Gérard Chauvy, le premier qui confronte ce témoigage à des documents d’époque, amène à retoucher quelques détails et laisse intact tout ce qui est important. Son mérite essentiel est de commencer à éclairer le côté allemand des choses. Mais là, tout esprit critique disparaît. Les rapports de hauts responsables SS ne mentionnent pas les ruses de Lucie : cela suffit à l’auteur, et à ses trop nombreux disciples, pour insinuer que si elle a aidé son mari à recouvrer la lliberté, ce n’est pas par d’étonnants exploits mais en dénonçant des camarades. Ne va-t-on pas jusqu’à écrire qu’elle a téléphoné à Barbie le rendez-vous de Caluire ? Il ne s’agit donc pas de travaux historiques, mais de médiocres plaidoiries d’avocats, qui réservent toute leur méfiance à l’une des parties et se moquent de la vérité. Cependant, si leurs interprétations sont de haute fantaisie, la riche documentation produite par les détracteurs du couple Aubrac tend, bien malgré eux, à confirmer que Lucie a fait évader son mari grâce à un rare mélange d’audace et d’astuce, qui a complètement pris de court Barbie et ses subordonnés.

Certains commentaires laissent entendre, à propos de cette affaire, que l’histoire doit nécessairement ramener les hauts faits à de médiocres proportions. C’est une grave erreur. Elle peut tout aussi bien les confirmer. Elle ne doit ni se laisser mener par les idées reçues, ni les réfuter systématiquement, ce qui serait une autre manière d’en être esclave. Cette épreuve n’aura pas été vaine, et les époux Aubrac auront rendu en l’affrontant un nouveau service à la nation comme à la liberté, si elle aide à mieux écrire l’histoire de la deuxième guerre mondiale. Celle-ci est en effet à la croisée des chemins : soit elle verse dans un scepticisme railleur qui égalise les mérites et les torts de tous, soit elle permet au public, en replaçant de mieux en mieux les comportements dans leur contexte, de les apprécier plus justement. L’historien doit publier ce qu’il découvre, en tirer les conclusions les plus nettes possibles et ne pas craindre de susciter chez son lecteur, envers les personnages dont il traite, quelque sentiment que ce soit. Füt-ce le respect, la reconnaissance ou l’admiration.

F. Delpla

historien de la Seconde Guerre mondiale, auteur notamment de La ruse nazie (France-Empire, 1997) et de Montoire (Albin Michel, 1996)

En octobre, l’auteur publiait Aubrac, les faits et la calomnie (Pantin, Le Temps des Cerises) dont quasiment aucun média ne rendait compte ou même ne signalait l’existence. Ses ventes actuelles (octobre 2000) n’atteignent pas 2.000 exemplaires alors que cet ouvrage reste le seul livre historique sur les évasions de Raymond Aubrac en 1943 et qu’au procès en diffamation le représentant de l’éditeur de Chauvy a avoué « environ » 20.000 ventes.

Entretemps, il est vrai, le Monde avait fait son autocritique pour avoir été trop favorable aux Aubrac, et donné la parole à Chauvy ! D’où un intéressant échange de correspondance avec son médiateur, Thomas Ferenczi. Comme un cancre courageux, qui a à coeur d’être puni en même temps que les autres s’il a commis le même délit, je protestai contre l’omission de l’article ci-dessus dans la liste des textes insuffisamment critiques envers les Aubrac dont il reprochait la publication à son journal. Je résume son unique réponse, à la première lettre, mes protestations ultérieures étant restées à ce jour sans écho : l’autocritique visait un article d’un membre de la rédaction, Laurent Greilsamer, et une tribune qui, par sa longueur, semblait engager le journal, celle de Gilles Perrault.

Désolé d’avoir été trop concis !

REPONSE A GERARD CHAUVY

(article « Les trois mystères Aubrac », Historia, mars 1997)

Doutant du récit de Lucie Aubrac sur la manière dont à deux reprises, en 1943, elle a mis fin à l’incarcération de son époux, et confrontant ce témoignage avec des documents de dates et de provenances variées, Gérard Chauvy relève « trois mystères ».

1) Il se demande d’abord pourquoi Raymond Aubrac estremis en liberté en mai 1943. Le livre de Lucie Ils partiront dans l’ivresse (1984) affirme quela justice française, maîtresse du sort des inculpés arrêtés en mars, avait admis la thèse d’un délit de marché noir, excepté le procureur, qui s’acharnait à démontrer qu’il s’agissait de résistants. En supposant que cet auxiliaire de l’ennemi devait être un lâche, Lucie est allée le menacer de mort, et il a signé la mise en liberté provisoire.

Chauvy n’infirme en rien ce témoignage. Les documents qu’il invoque confirment au contraire le zèle du procureur. Certes, ils ne disent rien de ses motivations lorsqu’il signe la mise en liberté et Chauvy en tire argument pour mettre en doute la version de Lucie. Sans doute aurait-il fallu, pour que celle-ci ne soit pas une menteuse, que le magistrat motivât sa décision par les menaces d’une jeune femme, en signalant qu’elles lui avaient causé d’insupportables coliques ? D’autre part, ce procureur, s’il a compris que les inculpés travaillaient pour la Résistance, les présente comme de simples « agents de liaison » et se trompe grossièrement sur l’organigramme des Mouvements Unis de Résistance, qu’il aurait reconstitué d’après les documents saisis chez les personnes arrêtées : il y voit la fusion de cinq mouvements et non de trois. Ainsi, ces pièces n’étaient pas aussi transparentes que Chauvy ne l’affirme sur les structures de la clandestinité.

Les autres documents invoqués attirent l’attention sur deux points : d’une part la date de la mise en liberté (que les époux Aubrac ont retardée de 4 ou 5 jours, jusqu’au livre de Lucie inclus), d’autre part la conscience qu’avaient les Allemands de la place des inculpés dans la hiérarchie militaire de la Résistance.

Sur la date de la mise en liberté : s’agissant d’un acte officiel, il serait suicidaire d’en falsifier la date pour masquer des turpitudes ; il est plus naturel de supposer que dans ses dépositions aux procès de Hardy, en 1948 et 1950, Raymond parle de mémoire, n’ayant pas spécialement vérifié cette date, comme tendrait à l’indiquer le fait qu’en 1948 il la donne à peu près : « le 14 ou le 15 mai ». Comme nous l’ont appris ses mémoires, Aubrac avait après la guerre des activités absorbantes : lorsqu’il témoignait contre son ex-camarade Didot, on peut concevoir qu’il n’avait pu s’adonner à de longues révisions, surtout sur des faits antérieurs à l’arrestation dudit Didot. C’est l’avocat de Barbie, Vergès, et lui seul, qui a fait de ce flottement chronologique un problème de fond, en y voyant l’occasion de faire dire à l’ancien chef de la Gestapo lyonnaise que, dans l’intervalle entre le 10 et le 14 mai, il avait donné à Aubrac une formation accélérée d’agent double. Imaginons un instant que ce soit vrai : il faudrait être fou pour attirer l’attention sur ces quatre jours alors qu’en déclarant qu’il avait été libéré le 10 mai, il y avait peu de chances que quiconque s’intéresse à ce qu’Aubrac avait pu faire entre cette date et le 14.

Certes, Chauvy ne dit pas qu’à partir de ce moment Aubrac est devenu un agent de l’ennemi ; il en laisse, entre guillemets, la responsabilité à Vergès. Tout le venin de son article est là : s’attaquant au récit des intéressés et ne mettant rien à la place, mais citant la thèse inverse, il accrédite celle-ci tout en se mettant lâchement à couvert par des guillemets qui l’attribuent à autrui. Il en ferait presque trouver Vergès honnête !

Sur la compréhension, par la Gestapo, du rôle des résistants arrêtés, Chauvy ne cite qu’un document, un rapport du 27 mai, signé de Kaltenbrunner en personne. Si ce document, comme beaucoup de ceux qu’exhume l’article d’Historia, est donné sans cote ni référence, il est tout de même improbable que Chauvy l’ait inventé. Cette réserve faite, le rapport de Kaltenbrunner fait partie des découvertes qui font saliver tout historien digne de ce nom. Mais que nous apprend-il ?

– que, le 24 mai, l’évasion d’un hôpital de Lyon de trois résistants, dont Ravanel qui jouera un rôle dirigeant dans la libération de Toulouse et Kriegel-Valrimont dans celle de Paris, déclenche des ondes de choc dans la direction nazie tout entière. Kaltenbrunner est en effet le chef de toute la Gestapo ; il a sous ses ordres, à Paris, Oberg et son adjoint Knochen, desquels dépend Barbie. Chauvy n’indique pas à qui son rapport est adressé, mais il n’a au-dessus de lui que Himmler et Hitler. Ceux-ci, à l’époque, viennent de se faire chasser d’Afrique, en prélude à l’effondrement de leurs alliés italiens, et s’épuisent à stabiliser le front russe après Stalingrad, tout en se chargeant de surcroît du génocide des Juifs. Il est remarquable qu’un échec local de la Gestapo, dans une France globalement bien contrôlée, mobilise leur attention au point qu’ils se fassent remettre un rapport immédiat. Mais Chauvy n’en a cure, comme si la France ne l’intéressait pas, ni l’histoire générale de la guerre. Tout à son entreprise anti-Aubrac, il ne remarque pas à quel point ce document est menaçant pour sa démonstration : il montre une direction allemande accusant durement le coup que lui a porté la libération, par un commando armé, de trois résistants hospitalisés, survenant quelques jours après la mise en liberté d’un quatrième, due au comportement étrange d’un procureur jusque là servile.

Kaltenbrunner présente bel et bien les personnes arrêtées en mars comme des « membres de l’Armée secrète » et non des « agents de liaison ». C’est tout. Et c’est peu ! Chauvy tire argument du fait qu’il ne les prend pas pour des trafiquants de marché noir. Mais il n’a pas encore signalé, à ce point de l’article, que trois d’entre eux venaient d’être libérés par une action militaire, ce qui cadre assez mal avec le marché noir. C’est donc lorsque leur qualité de membres importants de la Résistance a été trahie par leur évasion que la Gestapo en prend conscience, du moins dans l’état actuel de la documentation.

Puisque Chauvy n’a pas l’air de s’intéresser au contexte historique, faisons-le un instant à sa place. Hitler manipule avec maîtrise, depuis bientôt trois ans, le gouvernement de Vichy. Mais plus les ennemis de l’Allemagne se renforcent, plus il est obligé de surveiller sa marionnette, qui peut à tout moment lui échapper. Le travail des juges et des policiers français lui permet d’économiser un personnel allemand de plus en plus rare ; cependant il faut s’assurer qu’il soit bien fait. Dans cette affaire, on voit la magistrature française se fissurer : d’où l’urgence d’un rapport au plus haut niveau. Celui-ci est-il sincère ? Dans ce cas, les Allemands n’ont pas encore compris la position hiérarchique éminente d’Aubrac, Ravanel et quelques autres. Mais on ne peut exclure que Barbie ou Oberg, ou les deux, aient voulu se couvrir. C’est Barbie qui a laissé la justice française gérer ce dossier, à la fois pour qu’elle croie que la collaboration sauve quelque chose de la souveraineté française, et pour qu’elle se compromette avec l’occupant au point de lier son sort au sien. Le fait que le juge et le procureur se soient divisés, et que cette attitude ait favorisé l’évasion des inculpés, montre à Barbie qu’il a fait une erreur de calcul et qu’il est temps de resserrer la bride sur le cou de la magistrature vichyssoise. Il est donc possible qu’il mente à ses supérieurs en ne disant pas tout ce qu’il sait sur les fonctions des évadés, et que le rapport de Kaltenbrunner répercute cette désinformation.

Reste un document qui n’a rien d’une révélation puisqu’il s’agit d’un article de presse : le 20 septembre 1945, Lucie a commis dans La Marseillaise un récit de l’évasion du 24 mai qui faisait le silence sur la libération conditionnelle de Raymond deux semaines plus tôt, et le mentionnait parmi les personnes libérées alors qu’il faisait partie des assaillants ! Sans doute importait-il plus alors d’exalter le patriotisme et l’audace des résistants, que d’exposer fidèlement les détails de leurs actions. Qui dira le tort causé par les articles rapides et les commémorations militantes ?

Au total, le « premier mystère Aubrac » relevé par Chauvy s’avère, à suivre ses propres documents, entièrement clair dans sa partie française. C’est la seule attitude des autorités allemandes qui recèle une énigme, au demeurant passionnante, qu’il faut être reconnaissant à l’auteur d’avoir soulevée, fût-ce malgré lui.

2) Chauvy se demande ensuite si les Allemands ont identifié Raymond Aubrac à Caluire le 21 juin 1943.

Il commence par mettre bout à bout diverses déclarations, échelonnées de 1944 à 1992, dans lesquelles Raymond reconnaît que la Gestapo a su très tôt que le « Claude Ermelin » qu’elle venait d’arrêter à Caluire utilisait aussi les pseudonymes de Vallet et d’Aubrac -ce qui semble contredire son livre de 1996 où il indique qu’ils avaient seulement fait le rapprochement Ermelin-Vallet.

Qu’en déduit-il ? Rien. Il passe aussitôt au troisième point, se contentant d’avoir jeté un doute. Là encore, il faut travailler à sa place. Il fait tout simplement une confusion entre fausse identité et pseudonyme. Lorsque Raymond écrit, cité par Chauvy : « Je redoutais que mon véritable rôle ait été découvert, mon identité percée à jour. Tout eût alors été perdu. (…) Si Barbie avait découvert qu’ »Ermelin » était en réalité « Vallet », il n’était pas allé au-delà de cette identification bien partielle », cela n’exclut pas qu’ils aient fait le rapprochement entre Vallet et Aubrac. Le mémorialiste ne nie pas que Barbie ait compris qu’il était un proche collaborateur de Jean Moulin. Il se félicite qu’il n’ait pas connu son nom véritable, Samuel, sans quoi tout eût vraiment été perdu : Lucie, professeur sous son vrai nom, aurait été arrêtée, leur fils pris en otage, etc. En fait, Ermelin, Vallet et Samuel ne sont pas sur le même plan qu’Aubrac : les trois premiers noms sont des identités. Présentes sur des documents ad hoc, elles n’ont pas à être connues des camarades résistants ; le quatrième est un nom de code, à l’usage des résistants, pour lequel aucun faux papier n’a jamais été établi. Ainsi Raymond Aubrac, si la formulation de ses mémoires prête à confusion pour le profane, n’a pas eu la sottise de prétendre cacher à partir de 1996 ce qu’il avait exposé à de multiples reprises jusqu’en 1992.

3) Chauvy se demande pour qui était organisée l’évasion du 21 octobre 1943. Voilà bien encore sa méthode indirecte et insinuatrice. Il ne met pas en cause le récit de Lucie, sinon sur un point mineur, la variation de son pseudonyme entre une déposition de 1948 (Lucie Montet) et son livre de 1984 (Guilaine de Barbentane). En ce qui concerne l’évasion d’octobre, aucune autre critique n’est faite à ce livre qui, directement ou par l’intermédiaire du film de Claude Berri, a fait connaître à la France entière l’attaque spectaculaire du fourgon qui transportait Raymond Aubrac et 13 autres résistants. Mais on jette la suspicion sur lui, en insinuant que l’évasion était préparée par d’autres, et pour un autre.

Ces autres sont-ils cités à l’appui, ou au moins nommés ? Nullement, à l’exception du prétendu bénéficiaire, Jean Biche -le chef lyonnais du réseau Nilo, qui par malheur ne se trouvait pas dans le fourgon où le croyaient ses camarades. Or Biche n’a eu aucune information précise. « On » lui a seulement dit, plus tard, que l’évasion était pour lui. Qui cela, « on » ? Mystère, mais, ô surprise, celui-là n’intrigue pas Gérard Chauvy. Cependant, si les camarades de Biche restent dans l’anonymat le plus total, que ce soit les combattants qui auraient préparé son évasion ou les agents qui l’en auraient informé, en revanche Chauvy nous apprend que la Gestapo a tout fait pour qu’il croie qu’on essayait de le faire sortir. Un de ses employés français, Lucien Doussot, se présentant comme un agent double, aurait annoncé à Biche, le 20 octobre, l’organisation de son évasion pour le lendemain.

Si Gérard Chauvy faisait preuve, face aux allégations de Biche, du dixième de l’esprit critique dont il honore les époux Aubrac, il remarquerait :

– que ses déclarations datent toutes d’après la guerre ; qu’il indique lui-même que sa mémoire des dates peut n’être pas fidèle ;

– qu’on a quelques raisons de croire que Biche, lorsqu’il conte sa version, se prête à une manoeuvre, consciemment ou non : il le fait en qualité de témoin à décharge lors du procès Doussot ;

– que l’évasion annoncée par Doussot ne comporte aucune indication de méthode et que ce n’est qu’après la guerre que « dans les milieux de la Résistance », on lui a dit que l’attaque du fourgon était pour lui ;

– que Doussot, revu quelques jours plus tard, lui a dit que l’évasion avait raté et qu’il en préparait une autre, toujours sans aucune indication de méthode, sans se référer explicitement à l’attaque du fourgon.

Il est possible, cependant, que la Gestapo ait sciemment distillé dans l’esprit de Biche l’idée que l’évasion d’Aubrac lui était destinée. Ce qui tend à le prouver, c’est un document fort intéressant produit par Chauvy, qu’il faut une fois encore remercier de faire avancer involontairement l’histoire, tout en lui reprochant de ne pas tirer parti d’une découverte dont il ne retient que ce qui, à son sens, peut salir les époux Aubrac. Il s’agit d’un rapport de Knochen aux « plus hautes autorités du Reich », dont Himmler, daté du 23 octobre et consacré à l’évasion. C’est là qu’on trouve pour la première fois l’idée que l’attaque du fourgon avait pour objectif de libérer Biche. Comment Chauvy peut-il prendre ce texte au premier degré, et ne pas même faire l’hypothèse qu’il s’agisse d’une grossière couverture ? Des policiers, mis dans le pénible devoir de justifier la disparition des personnes dont ils avaient la garde, n’ont-il pas intérêt à amplifier les moyens de leurs adversaires ? En l’occurrence, il est beaucoup plus honorable d’être vaincu par Nilo que par l’Armée secrète, car ce réseau dépend des Britanniques et Churchill peut à tout moment décider de lui affecter de grands moyens. Cher Monsieur Himmler, a l’air d’écrire Knochen, croyez bien que nous nous sommes faits surprendre par l’armée professionnelle britannique, officiellement en guerre contre nous, et non par ces amateurs de la Résistance française, traîtres à leur gouvernement. Chauvy concède que Knochen a pu « se tromper ». Il ne lui vient pas à l’esprit qu’un gestapiste, ça trompe, énormément.

Cependant, il est une chose que Knochen n’a aucun intérêt à inventer ou à amplifier : le fait même de l’attaque, et son bilan de deux morts pour la Wehrmacht (qui, d’après les récits des membres du commando, semble sous-estimé). Il faut là aussi rendre grâce à Chauvy : ce document confirme la réalité de l’attaque, et le fait qu’elle a surpris la Gestapo. Certes, on pourrait concevoir qu’elle ait sacrifié, pour une mise en scène permettant de remettre en circulation un chef résistant qu’elle aurait retourné, la vie de quelques soldats. Mais alors elle l’avouerait, voire s’en vanterait, dans un rapport aux maîtres peu scrupuleux du Reich.

Voilà pour les faits. Une fois de plus le récit de Lucie, réserve faite de la variation des pseudonymes, sort entièrement intact de la confrontation avec le montage de Chauvy. Mais il faut aller plus loin et dénoncer ses grossières incohérences logiques.

Si l’évasion était organisée pour Biche, Lucie est-elle restée à la maison le 21 octobre 1943 et les semaines précédentes ? Elle aurait alors échafaudé tout un roman à partir de l’évasion inespérée d’un époux, et ferait preuve depuis cinquante-quatre ans de la tranquille audace mensongère qu’elle n’aurait pas eue devant Barbie. Voici une première possibilité, que je propose de résumer ainsi : un nouveau grand psychologue est né, Gérard Chauvy, qui a diagnostiqué une espèce rare de mythomanie, reléguant Tartarin chez les courageux et les sincères.

Deuxième possibilité : Lucie est réellement allée plusieurs fois dans la gueule du loup. Ici, deux variantes. Soit elle n’avait réellement d’autre but que de connaître des horaires de déplacement du prisonnier, pour le libérer en route par une attaque armée. Manque de chance, on l’a devancée. Soit elle avait de tout autres idées en tête : supplier la Gestapo, voire lui rendre des services.

Dans le premier cas, il n’y a vraiment aucune raison de préférer la version Biche, accréditée par la seule Gestapo, et sur laquelle on n’a jamais mis le moindre nom de résistant français ou d’agent britannique, plutôt que celle de Lucie, sur laquelle on a un luxe de noms et de détails.

Resterait la version suivante : les Aubrac auraient fait des choses peu honorables, Raymond n’aurait pas été dans le fourgon mais aurait été libéré le jour même, contre services, en profitant de la confusion créée par cette évasion collective, après quoi, pour des raisons de haute politique, de nombreux résistants auraient accepté de témoigner faussement. qu’ils avaient participé à l’attaque… en risquant à tout moment d’être confondus par ses vrais auteurs.

Ce qui s’oppose donc, irrésistiblement, à cette dernière et infecte version, qui est celle de Vergès et que Chauvy n’ose même pas exposer, c’est tout simplement ce que Lucie et Raymond Aubrac ont aidé à rétablir : la démocratie. De la Libération à nos jours, la Résistance a rendu la France à ses luttes politiques, où les coups bas abondent mais sont limités par la liberté de la presse et l’existence des tribunaux. Le procès de René Hardy, notamment, a cristallisé des passions contraires. Si la présence d’Aubrac dans le fourgon et l’identité des commanditaires de l’attaque avaient pu être sérieusement mis en doute, il est plus que probable que des témoins se seraient alors manifestés.

Reste une question. Les livres de Lucie et de Raymond Aubrac ne présentent que le point de vue français. Avant Chauvy, on ne savait rien de ce que les Allemands avaient perçu et compris. Là, au moins, le journaliste d’Historia fait oeuvre de pionnier -tout en négligeant de suivre les pistes qu’il ouvre. J’ai postulé plus haut que l’attribution de l’attaque, par Knochen, au réseau Nilo, tendait à dédouaner la Gestapo de la honte d’avoir été vaincue par une armée d’amateurs. Mais il y a peut-être plus. Ces grands garçons très machistes ne sont-ils pas fort confus d’avoir été vaincus par une femme ? Pour en décider, il faudrait savoir s’ils ont fait le rapprochement entre cette attaque et les visites de Lucie à la Gestapo : les archives de cette dernière ont encore des secrets à livrer sur l’affaire. Mais le travail de Chauvy tend, bien involontairement, à confirmer que Lucie Aubrac a fait évader son mari grâce à un rare mélange d’audace et d’astuce, qui a complètement pris de court Barbie et ses subordonnés.

Conclusion

Sur les 250 pages du livre de Lucie et sur la trentaine que Raymond consacre, dans le sien, à l’année 1943, l’article de Gérard Chauvy, le premier qui confronte ce témoigage à des documents d’époque, amène à retoucher quelques détails et laisse intact tout ce qui est important. Son mérite essentiel est de commencer à éclairer le côté allemand des choses. Mais là, tout esprit critique disparaît. Les rapports de hauts responsables SS, destinés à expliquer devant Himmler et Hitler les deux évasions sensationnelles survenues à Lyon en mai et en octobre 1943, ne mentionnent pas les ruses de Lucie : cela suffit à convaincre l’auteur qu’elle n’y est pour rien. Ce n’est donc pas un travail d’historien, mais une grossière plaidoirie d’avocat, qui réserve toute sa méfiance à l’une des parties et se moque de la vérité.

Chauvy historien ou diffamateur ?

– Réponse à un dossier de L’Histoire, juin 1997 –

Gérard Chauvy a déjà beaucoup menti, depuis qu’il s’est mis en tête de déboulonner la « légende » de l’évasion de Raymond Aubrac. Il continue de le faire dans les colonnes de l’Histoire, sur le contenu même de son dernier livre et ce n’est pas très malin, ni de sa part ni de celle de la revue qui l’accueille, vu que ce livre est entre les mains de beaucoup de personnes. « Je dis clairement que les conclusions de Barbie sont fausses », ose-t-il déclarer. Voici la première de ces claires dénégations, faite en citant un sien article d’octobre 1991 (Aubrac, Lyon 1943, p. 20) :

« Le passage final du « testament » de Barbie est, à la différence du reste, étayé par un rapport allemand signé Knochen, un des chefs de la police allemande (…) que je possède et dont on peut dire, effectivement, qu’il apporte un éclairage bien différent de ce que l’on savait. Selon cette version, l’attaque des résistants était en fait dirigée pour délivrer un responsable du réseau Nilo, le capitaine Biche. Je puis affirmer que d’autres éléments en ma possession confirment ces données. »

Ainsi Chauvy veut bien prendre quelques distances vis-à-vis des passages du « testament » de Barbie accusant nommément Aubrac d’être un agent retourné ou sa femme Lucie de lui avoir téléphoné les coordonnées du rendez-vous de Caluire. Il se contente de les reproduire à plusieurs reprises, en précisant parfois que rien ne les étaye. Cependant, la clé de voûte de son argumentation est la même que celle de Barbie, lorsque Vergès lui tient la plume : il met en doute la réalité même de l’évasion du 21 octobre 1943, opérée par Lucie à la tête d’un commando en dépit d’une grossesse avancée, grâce à des renseignements qu’elle avait soutirés avec beaucoup d’adresse au lieutenant Lutgens, de la Gestapo lyonnaise.

Si cette histoire est aussi entièrement fausse que Chauvy et Vergès l’affirment, deux séries de conséquences en découlent :

1) Les Aubrac, amants mythomanes, ont décidé de duper l’humanité entière et y sont remarquablement parvenus. Mais ils avaient compté sans la perspicacité de Chauvy-Rouletabille.

2) Puisque Lucie n’a pas fait évader son mari, de deux choses l’une : ou bien elle l’a sagement attendu à la maison, ou bien elle a tenté de le faire sortir. Comme ses contacts avec Lutgens sont attestés par des documents, la deuxième solution s’impose. Mais alors, toutes les conjectures sont possibles sur ce qu’elle allait au juste demander et proposer à la Gestapo. Ainsi, les insinuations infamantes qu’on dit avoir repoussées d’une main sont, de l’autre, réintroduites.

Il n’y a certes pas de mal à donner la parole à un auteur mais, lorsqu’il ment effrontément, la revue qui l’accueille ferait bien de prendre plus de distances. D’autant plus qu’interrogeant Raymond Aubrac dans le même numéro, elle étale son scepticisme devant certaines réponses. Par surcroît, l’interviewant dans un numéro précédent, elle n’avait pas craint de conclure l’article en le traitant de « fin stratège, qui prend plaisir à dire sa part de vérité, sans pour autant dévoiler toutes ses batteries » (L’Histoire, n° 205, décembre 1996). On souhaiterait qu’il n’y ait pas ainsi deux poids et deux mesures, sans cependant tenir pour essentiel que Chauvy se voie lui-même traité de fin stratège.

Passons maintenant à l’article d’Azéma. Usant du même procédé, il prend d’un côté de sérieuses distances avec Chauvy mais, d’un autre, le défend et lui attribue de grandes qualités : ce « pisteur tenace et minutieux » (alors que parmi les principaux documents qu’il invoque, il n’en a découvert qu’un, l’article de La Marseillaise) débusque « une certaine reconstruction qu’ont opérée dans leur mémoire deux résistants authentiques », en sorte qu’ »après la lecture du livre de Chauvy il convient de prendre la relation des événements qu’ils ont vécus comme un simple récit, partiellement subjectif, récit qui ajoute à la relation de faits avérés quelques enjolivements et laisse subister des zones d’ombre. »

Curieusement, Azéma ne dit mot de ce qui pour Chauvy est l’essentiel : sa croyance que l’évasion du 21 octobre avait été organisée pour un autre. Ce ne peut être par souci de concision : il nous gratifie d’un long développement sur l’affaire de Caluire pour conclure, non sans circonlocutions, à la culpabilité d’Hardy… un point sur lequel Chauvy est d’accord !

Je fais circuler ce texte parmi les lecteurs de L’Histoire. Je l’envoie aussi, à tout hasard, à la revue, bien qu’il ne soit pas à la dimension des lettres de lecteurs qu’elle publie généralement. Je ne m’attends guère à ce qu’il soit publié, bien qu’il soit dix fois moins long que celui d’Azéma. Si le pronostic se vérifie, on pourra dire que décidément, pour cet organe, il y a deux poids et deux mesures !

– Adressé en circulaire, mi-mars 1997 – F. Delpla.


Débarquement: Un gigantesque travail de préparation (A cold look on the Longest Day)

23 mars, 2007

US Normandy graves (Coleville)Nouvel ouvrage d’historien sur le Débarquement en Normandie (« Histoire du débarquement », Olivier Wievorkia) à partir de nouvelles archives américaines et anglaises et surtout sur les 15 mois de préparation.

Ne l’ayant pas encore lu, je m’en tiendrai à la critique de Paxton qui, malgré quelques petites réserves, le recommande.

De son inscription dans la lignée des nouveaux historiens américains et anglais plutôt révisionnistes, j’en retiens le manque d’enthousiasme des Alliés à libérer la France (que semblaient d’ailleurs partager… nombre de Français eux-mêmes!).

Et on peut imaginer que pour le trouffion de base américain, la vraie menace sur son pays devait plutôt lui sembler venir du côté du Pacifique dont après tout ils avaient déjà reçu une cinglante attaque directe sur leur propre territoire.

D’où peut-être l’apparemment grande fréquence de troubles psychiatriques (allant jusqu’à l’automutilation), qui tenait aussi peut-être, comme le suggère Paxton, d’une meilleure détection et prise en compte du côté américain ? Surtout comparé aux Allemands et aux Russes qui traitaient ça au peloton d’exécution!

Extraits de la critique de Paxton:

Parmi les nombreuses faiblesses qu’il relève chez les Alliés, la plus frappante est sans doute le faible moral des troupes.

En Normandie, le moral s’effondra en juillet lorsque Britanniques et Canadiens furent bloqués devant Caen, tandis que les Américains piétinaient dans le bocage du Cotentin. Un des facteurs que Wieviorka ne mentionne pas était l’habitude américaine de remplacer les pertes en intégrant des soldats non aguerris dans des unités où ils se sentaient isolés et vulnérables. (…) Confronté au même genre de problème, le commandement allemand fit exécuter 15 000 soldats et en fit emprisonner 420 000. Les Soviétiques appliquèrent les mêmes méthodes répressives. L’armée britannique, elle, n’exécuta que quarante de ses soldats.

Quant à la 2e division blindée française, elle échappa à cette baisse de moral, phénomène que Wieviorka explique à la fois par son arrivée sur place après l’immobilisation forcée de juillet, et par le fait qu’elle était uniquement composée de volontaires aguerris. Il aurait pu ajouter que ces hommes se battaient pour la libération de leur pays… On peut également se demander si la 2e DB disposait elle aussi du personnel psychiatrique qui a établi les surprenantes statistiques citées par Wieviorka à propos des armées britannique, canadienne et américaine.

Si ces pilonnages échouèrent à faire baisser la productivité allemande, ils obligèrent Hitler à maintenir 70 % de son aviation en Allemagne, laissant ainsi aux Alliés une supériorité aérienne cruciale en Normandie.

contrairement à « une légende tenace », les Alliés n’avaient aucune intention d’imposer un gouvernement militaire en France.

Un regard froid sur le jour le plus long
Robert O. Paxton
Le Monde
Le 05.01.07

Robert O. Paxton analyse l’ouvrage d’Olivier Wieviorka sur la campagne de Normandie

Depuis une dizaine d’années, certains auteurs britanniques et américains ont entrepris de présenter la campagne de Normandie d’une façon moins triomphaliste et héroïque que jusqu’alors. J. Robert Lilly a révélé les crimes commis par les troupes américaines en Normandie, et Alice Kaplan a montré que les soldats noirs étaient exécutés plus fréquemment que les blancs pour le viol de femmes françaises ; Paul Fussell a décrit les souffrances, les doutes et le malaise du fantassin américain ; enfin John Charmley a, avec d’autres, accusé Winston Churchill d’avoir perdu sa guerre sur le long terme parce qu’il avait épuisé l’Angleterre et subordonné son pays aux Américains.

L’impressionnant travail d’Olivier Wieviorka renforce cette nouvelle approche. Se fondant sur les ouvrages publiés mais aussi sur des recherches minutieuses dans les archives américaines et britanniques, il jette un « regard froid » sur la campagne de Normandie, décrite comme « un événement essentiellement humain, dans sa grandeur comme dans ses faiblesses ».

Parmi les nombreuses faiblesses qu’il relève chez les Alliés, la plus frappante est sans doute le faible moral des troupes. Les phénomènes de commotion ou de stress du combat n’étaient pas nouveaux – au cours de la première guerre mondiale, le haut commandement avait fini par comprendre que la détresse émotionnelle qui affectait certains soldats sur le champ de bataille n’était pas un signe de couardise mais révélait de véritables traumatismes psychiques.

En Normandie, le moral s’effondra en juillet lorsque Britanniques et Canadiens furent bloqués devant Caen, tandis que les Américains piétinaient dans le bocage du Cotentin. Un des facteurs que Wieviorka ne mentionne pas était l’habitude américaine de remplacer les pertes en intégrant des soldats non aguerris dans des unités où ils se sentaient isolés et vulnérables.

Le moral des troupes américaines s’améliora après le 25 juillet, date de la percée d’Avranches, qui ouvrit la route de Paris. Confronté au même genre de problème, le commandement allemand fit exécuter 15 000 soldats et en fit emprisonner 420 000. Les Soviétiques appliquèrent les mêmes méthodes répressives. L’armée britannique, elle, n’exécuta que quarante de ses soldats.

Quant à la 2e division blindée française, elle échappa à cette baisse de moral, phénomène que Wieviorka explique à la fois par son arrivée sur place après l’immobilisation forcée de juillet, et par le fait qu’elle était uniquement composée de volontaires aguerris. Il aurait pu ajouter que ces hommes se battaient pour la libération de leur pays… On peut également se demander si la 2e DB disposait elle aussi du personnel psychiatrique qui a établi les surprenantes statistiques citées par Wieviorka à propos des armées britannique, canadienne et américaine.

Il est toujours hasardeux de former des jugements sur les différents caractères nationaux en se fondant sur les performances au combat, lesquelles varient en fonction de l’expérience, de l’entraînement, du commandement et du ravitaillement. Du reste, les troupes alliées améliorèrent leurs capacités au fur et à mesure des combats. Mais il demeure que, de l’avis général, les soldats allemands s’avérèrent dans cette campagne les plus résilients et les plus entreprenants, les plus tenaces et les plus spartiates.

Si cet ouvrage est remarquablement bien documenté, certaines de ses conclusions paraissent cependant inutilement négatives. On peut difficilement affirmer par exemple que l’impréparation américaine de 1940 était due à la « sourde oreille » que le président Roosevelt aurait opposée à ceux qui le pressaient de réarmer. Le plus souvent, on a au contraire accusé Roosevelt d’avoir abusé de ses pouvoirs présidentiels, face à la puissante opposition des républicains, en aidant les Britanniques par des mesures qui confinaient à la déclaration de guerre, comme la loi prêt-bail (Lend-Lease Act) de mai 1941. Il fallut attendre l’attaque japonaise sur Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, pour que l’opinion publique américaine, jusqu’alors massivement isolationniste, bascule en faveur de l’intervention.

De même, s’il est exact que les Etats-Unis sont parvenus à maintenir un meilleur niveau de vie à leurs citoyens que n’importe quel autre belligérant, et qu’ils n’ont pas appelé leur main-d’oeuvre industrielle sous les drapeaux, Wieviorka sous-estime l’intensité de la mobilisation de guerre en Amérique. Loin de recourir exclusivement à des « mesures libérales », le gouvernement américain procéda à l’arrêt total de la production de certains secteurs comme l’automobile, imposa contrôle des prix et rationnement et institua un impôt de 94 % sur les plus hauts revenus. Enfin, c’est le conflit avec le Japon, absorbant 35 % de l’effort de guerre américain, qui fut à l’origine de la pénurie de barges de débarquement, et non pas, comme il est suggéré, le refus américain de se plier aux impératifs des temps de guerre.

OPÉRATION DE DÉSINFORMATION

A l’énumération de tout ce qui n’a pas marché de leur côté, le lecteur peut légitimement se poser la question : comment les Alliés ont-ils pu l’emporter ? Un des facteurs-clés de la victoire fut l’élément de surprise. Une vaste campagne de désinformation, complétée par le stationnement d’une fausse armée dans le sud-est de l’Angleterre, avec chars en bois et échanges radio bidons, convainquit les Allemands de maintenir jusqu’à fin juillet des forces nombreuses dans le Pas-de-Calais, en attente du « vrai débarquement ». Un autre facteur fut le ravitaillement. Même si les Alliés ne surmontèrent jamais complètement leurs problèmes en ce domaine, les pénuries dont pâtirent les Allemands furent aggravées du fait que les attaques aériennes empêchaient tout transport durant la journée.

D’autres éléments qui expliquent la victoire des Alliés ne sont pas mentionnés dans ce livre, lequel se concentre d’abord sur le front normand. L’une de ces conditions, décisive, fut le front russe, qui mobilisa la plus grande partie des forces hitlériennes. Une autre fut la campagne de bombardements sur l’Allemagne. Si ces pilonnages échouèrent à faire baisser la productivité allemande, ils obligèrent Hitler à maintenir 70 % de son aviation en Allemagne, laissant ainsi aux Alliés une supériorité aérienne cruciale en Normandie. Le troisième élément fut, après mai 1943, la solution du problème des sous-marins nazis dans l’Atlantique nord, qui permit d’acheminer plus d’un million d’hommes et leur matériel en Angleterre.

Wieviorka étudie d’un regard moins « froid » la contribution française à la libération de la Normandie. Une grosse surprise émerge au fil de son analyse, extrêmement critique, des réticences alliées à l’égard de la Résistance et des forces de la France libre. L’auteur conclut que, contrairement à « une légende tenace », les Alliés n’avaient aucune intention d’imposer un gouvernement militaire en France.

Malgré quelques passages inutilement sévères, le travail d’Olivier Wieviorka constitue, parmi les ouvrages de langue française, la synthèse la mieux informée sur la campagne de Normandie. Il mérite à ce titre de figurer aux côtés du livre remarquable que François Bédarida consacra naguère au Débarquement (Normandie 44, Albin Michel, 1987).
Robert O. Paxton

Voir aussi la critique d’Amouroux dans le Figaro:

Pas de système D pour le jour J
Henri Amouroux de l’Institut.
Le Figaro
le 11 janvier 2007

OLIVIER WIEVIORKA – Face à une armée allemande encore redoutable, le Débarquement allié n’a réussi que grâce à un gigantesque travail de préparation.

QUEL LIVRE intéressant ! Avant de l’ouvrir, j’ai pensé : « Encore un livre sur le Débarquement… » Il s’agit bien, en effet, d’un livre sur le Débarquement, mais le récit des opérations militaires du 6 juin 1944 ne débute qu’à la page 220 d’un ouvrage qui en comporte, hors notes, 416. Voilà qui décevra les amoureux de « l’histoire bataille » et des incontournables Cornélius Ryan et Paul Carell qu’Olivier Wieviorka ne cite d’ailleurs pas dans sa bibliographie, ce qui est un signe. Celui d’un parti pris. Pour Wieviorka, en effet, et c’est en cela que l’architecture de son livre est originale, le Débarquement n’est que le résultat d’un gigantesque travail de préparation. Et il a raison contre les auteurs qui oublient, plus exactement négligent, minimisent, tout ce qui précède le jour J pour se lancer immédiatement dans le dramatique : les combats sur Omaha Beach ou la libération providentielle de Sainte-Mère-l’Église.

Or, ce qui précède le jour J : accord entre Américains et Anglais sur le choix du lieu, la Méditerranée étant éliminée au profit de l’Atlantique, le Pas-de-Calais au profit de la Normandie ; rassemblement et entraînement en Angleterre des centaines de milliers d’hommes nécessaires aux premières batailles, puis des millions qui devront suivre ; mise au point d’armes – les chars-fléaux, par exemple – bien adaptées aux conditions du débarquement ; repérage et localisation des défenses allemandes ; destruction du réseau ferré français afin d’interdire l’arrivée des renforts ; tout cela (on pourrait continuer) réclamait des mois, voire des années de discussions, de réflexion, de travaux multiples. Pour n’évoquer que (si l’on peut dire) le plan général du Débarquement dans ses très grandes lignes, c’est à partir de mars 1943 – quinze mois, donc, avant le premier assaut sur les plages de Normandie – que le général britannique Franck Morgan fut chargé de le préparer.

Dans une entreprise de l’importance du Débarquement, face à une armée allemande encore redoutable, il n’était pas possible de se fier à l’à-peu-près, d’attendre du « système D » ou du courage des hommes qu’ils arrivent à combler les oublis des bureaux, les négligences des états-majors. De la minutie de cette préparation, je retiens l’exemple des embarquements en Angleterre et débarquements sur les plages de Normandie. Wievorka leur a consacré un chapitre. Chapitre passionnant dans la mesure où l’accumulation de détails fait comprendre au lecteur l’importance de l’indispensable, du long et fastidieux travail réalisé « en coulisses ».

Un esprit dégagé de tout sectarisme

Wievorka, qui a disposé d’une impressionnante documentation, cite de nombreux, très nombreux chiffres. Ils ne sont jamais ennuyeux, car toujours intégrés au récit, bien mené quoique sans romantisme, ils perdent ainsi leur sécheresse. Un exemple encore : Wievorka évoque la situation de la Lutwaffe. Comment ne pas le faire ? Par sa domination, elle avait permis à l’Allemagne de gagner les batailles de mai-juin 1940 ; par son absence, en juin 44, au-dessus des plages de Normandie, elle facilitera grandement le succès allié. Wievorka écrit que l’Allemagne perdit 2 500 pilotes de chasse en avril 1944, 2 461 en mai. Il complète ces chiffres par des informations qui les éclairent. Au bout de trois mois, en effet, les escadres aériennes sont complètement usées, d’avril à juin 1944, l’allocation en kérosène a été divisée par près de quatre ; le temps d’entraînement des pilotes par cinq !

Tous les problèmes qui se sont posés avant, pendant et après la bataille sont abordés avec la même minutie, le même souci de renseigner le lecteur et de le faire dans un esprit dégagé de tout sectarisme. Intégrant, comme il le faut, le débarquement de Normandie, dans le cadre d’une guerre mondiale – et le rôle de l’Union soviétique n’est pas oublié – ce livre ne néglige pas le côté français mais il traite les relations libérateurs-libérés, parfois aigres-douces, avec une finesse dans l’analyse et une précision dans le renseignement assez rares pour être signalés.

Il y a longtemps que, sur un sujet aussi « connu » que le Débarquement, un livre ne m’avait apporté autant de plaisir de découvertes. Car si le « rabâchage » peut-être séduisant, la découverte constitue toujours pour l’esprit un merveilleux enrichissement.

Histoire du débarquement en Normandie d’Olivier Wievorka Seuil, 441 p., 24 €.


Bilan de Chirac: Total Corruption (l’art très chirakien d’enterrer les « affaires »)

22 mars, 2007

http://lardon.files.wordpress.com/2011/09/11-09-23-chirac_72.jpg?w=450Nous parlions récemment de l’art très français d’enterrer les problèmes: vite, une commission ou un rapport !

Mais il faudrait bien sûr aussi parler de l’art très chirakien d’enterrer les casseroles (30 ans de marchés truqués, voyages et frais de bouche bidouillés, faux électeurs et emplois fictifs, valises de billets et barils de pétrole irakien): vite, une promotion du juge!

Comme ce dernier exemple où tous les journaux de révérence font semblant de s’intéresser à la (2e) mise en examen du PDG de Total pour, après celle du scandale « Pétrole contre nourriture » en Irak, des affaires de corruption en Iran et au Cameroun, tout le monde sait bien que tout ça n’est que du cinéma puisque l’affaire n’aura pas de suite.

Comme le rappelle le site Iran-Resist, le délinquant multi-récidiviste et actuel squatter de l’Elysée (qui se prépare lui aussi à échapper à ses nombreuses casseroles du temps de la Mairie de Paris) venant, contre l’avis de la magistrature, de promouvoir – façon prétendument « élégante » de le dessaisir – le juge en charge de l’affaire …

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Bilan de Chirac: l’Irak aussi! (Books confirm how a poll-obsessed Chirac played the peace card while preparing for war)

21 mars, 2007
backstabbingchiracC’est un moment génial de l’histoire de France. Toute la communauté issue de l’immigration adhère complètement à la position de la France. Tout d’un coup, il y a une espèce de ferment. Profitons de cet espace de francitude nouvelle. Jean-Louis Borloo (ministre délégué à la Ville, avril 2003)
Même aux pires moments de notre relation, quand le général De Gaulle a quitté l’OTAN, critiqué la guerre du Vietnam et voulu remplacer le dollar par l’étalon-or, il n’est jamais allé aussi loin. Il n’a jamais tenté, lui, de monter une coalition contre nous. Kissinger (Paris, automne 2003)
Dans l’année qui vient, de nombreux défis, bien sûr, nous attendent. Sur le plan opérationnel, il y a tout lieu de croire que les théâtres d’opérations sur lesquels nos forces sont déployées continueront de nous solliciter. D’autres, hélas, pourraient s’ouvrir. Se tenir prêt à toutes éventualités est au coeur du métier de soldat que vous avez choisi. En particulier, nous devons être attentifs à la manière dont est appliquée par l’Irak la résolution 1441 du Conseil de sécurité des Nations unies. Jacques Chirac (Voeux aux armées, 07.01.03)
Le désarmement de l’Irak est une obligation pour le Moyen-Orient et pour le monde. C’est un problème de paix et de sécurité collective. Nous devons donc le résoudre collectivement. Le cadre prévu à cet effet est celui des Nations unies. C’est le seul qui soit légitime. L’action internationale ne peut, sous peine d’être discréditée, s’affranchir des principes sur lesquels elle se fonde : le respect du droit, la responsabilité, l’équité, la démocratie. La communauté internationale ne saurait recourir à la guerre qu’en dernière extrémité, une fois que toutes les autres options ont été épuisées. L’éventuelle décision d’utiliser la force doit être explicite, et être prise par le Conseil de sécurité des Nations unies sur la base d’un rapport motivé des inspecteurs. La France, qui a toujours assumé ses responsabilités, entend garder sa pleine liberté d’appréciation. (…) Le message adressé aux responsables irakiens est clair : une dernière chance leur est proposée de désarmer dans la paix. (…) Ils s’exposeraient sinon à une guerre aux conséquences incalculables pour eux, pour la région et pour le monde. Sur l’ensemble des questions posées par la crise irakienne, j’invite le gouvernement à organiser un nouveau débat au Parlement, qui sera associé naturellement à toutes les étapes de l’évolution de cette crise. J’attache (…) le plus grand prix à ce que, face à de tels enjeux pour notre pays, la nation soit tout entière rassemblée. Jacques Chirac (Voeux au corps diplomatique, 07.01.03)
« L’Inconnu de l’Élysée, » the country’s top nonfiction best seller, while idealizing Chirac’s role, brings unexpected new support to a thesis that France’s government was not so much struggling to save humanity as looking out for Numéro Un. (…) It credits the idea that France maneuvered for months while considering whether to participate in an American-led invasion of Iraq. And it suggests that Villepin, after summoning the United Nations Security Council to rise in opposition against America, actually thought that France could not sustain its position and would « link up with the United States » before the war began in March 2003. (…) Péan cites, without challenge or elaboration, research by Henri Vernet, a French journalist, and by James Rubin, a U.S. assistant secretary of state for public affairs under Bill Clinton. Parts of their individual reporting — concerning a French general’s dispatch to Washington in December 2002 to explore a joint invasion plan (four months after Germany told the United States it would not join the war), or French conversations with the Bush administration about a method to accept an American justification for it — obviously contradict the consecrated vision of the French role. Writing in 2004, Vernet told of General Jean-Patrick Gaviard’s « offer of services » to the Americans, perhaps 10,000 to 15,000 troops in total, if the UN gave its green light to an intervention. Péan’s book points further to a 2003 article by Rubin that tells of Villepin assuring the Americans that, under certain circumstances, France would participate in the military coalition even if Russia and China vetoed the war’s authorization. (Separately, but not mentioned by Péan, Rubin describes a France that later in February, after forming an opposition front with Germany and Russia, was « suddenly scrambling to avoid a showdown with the United States. » According to Rubin, the French, in high-level communications, advised « the Americans to bypass the Security Council entirely. ‘Your interpretation [of Resolution 1441] is sufficient [to justify war],’ they counseled Washington, and ‘you should rely on your interpretation.' »).  By Péan’s own account, French intelligence services actually « agreed in part with the American analysis on Iraq’s will to acquire a nuclear weapon » but had no proof. (…) As Chirac and Villepin depart, the country’s role in the Middle East has shriveled to a bystander’s, and what was its dwindling primacy in the European Union — which they hoped to reassert by massing European opposition to the United States — has basically vanished. The NYT

Serait-ce la loi des conséquences inattendues ou la justice de l’Histoire?

S’il est une chose, en ce 4e anniversaire d’Operation Iraqi Freedom, que même ses détracteurs sont prêts à concéder au bilan calamiteux du président français (une dissolution manquée, la plus grande crise avec nos alliés américains depuis le retrait de l’OTAN de 66, tous les deux inspirés directement, on le sait, par son fidèle Villepin), c’est bien sa position contre la guerre d’lrak.

Et s’il est un livre qu’on ne peut accuser d’acharnement critique envers la personne de l’actuel squatter de l’Elysée, c’est bien le dernier hymne que vient de lui consacrer l’ex-tontolâtre Pierre Péan (« L’Inconnu de l’Elysée »).

Pourtant, c’est à travers ce dossier là et dans ce livre-là (qui s’appuie lui-même sur celui de deux autres de ses thuriféraires: « Chirac contre Bush, l’autre guerre « , Vernet et Cantaloube, 2004) que le correspondant américain à Paris du NYT John Vinocur nous fait (re)découvrir la face cachée d’une position qui fut tout sauf claire …

Comme, dès décembre 2002, l’envoi (dans le plus grand secret) au Pentagone du général Jean-Patrick Gaviard, sous-chef « opérations » à l’état-major des armées, pour présenter ses offres de service pour une éventuelle guerre en Irak …

Comme le fait que jusqu’au début 2003 et en France même, tout le monde était persuadé, comme s’en gaussait alors Le Canard (très) enchainé, que Chirac allait suivre les Américains dans la guerre …

Comme en janvier 2003 et en plus de préparatifs militaires poussés en France en prévision d’une éventuelle participation à la guerre d’Irak (Le Canard ayant, encore lui et entre autres, révélé l’indiscrétion d’un marchand de peinture s’étonnant d’une anormalement importante commande de peinture sable), les vœux de Chirac aux armées leur demandant de « se tenir prêts à toute éventualité » …

Comme, le 21 février (soit APRÈS le « Massacre de la St Valentin » perpétré par Villepin à la tribune de l’ONU), le conseil que Chirac fera délivrer aux Américains via notre ambassadeur à Washington de ne PAS passer par une deuxième résolution à l’ONU, les rassurant que la France se contenterait de « râler pour la forme » …

Comme le fait que les services français (les mieux renseignés avec les Russes, par tous leurs contacts sur place) étaient comme les autres à peu près sûrs que Saddam possédait encore des ADM …

Comme (aurait pu ajouter Vinocur) une fois la guerre déclenchée, l’assurance envoyée par l’Etat-major français de l’envoi de renforts français ou de fourniture au Qatar des équipements anti-ABC au cas où Saddam les utiliseraient …

Comme les paquets de vrais-faux passeports français découverts plus tard à Bagdad par les Américains et destinés aux dignitaires du régime que la France s’apprêtait éventuellement à exfiltrer …

Comme le fait enfin et à l’instar de l’autre membre du « camp de la paix » Gerhard Schroeder depuis recasé à la tête d’un des méga-projets gaziers de Poutine (dont, sans compter l’ambassadeur livrant à l’avance à Saddam, les plans de l’invasion américaine, l’une des ministres s’était permise, pendant sa campagne de ré-élection, de comparer les méthodes de Bush à celles d’Hitler!), que Chirac comme Villepin ont, manifs monstres aidant (où se cotoyaient, dans la bonne humeur que l’on sait, trostkos LCR ou LO, antimondialistes de Bové ou d’ATTAC, propalestiniens et islamistes avec leurs portraits de Saddam et… leurs « Mort aux juifs »!) vite été grisés par les sondages et les sommets de popularité que l’option antiguerre leur permettait d’atteindre …

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Hommage: Burchill sur l’Irak et les islamofascistes (Burchill on Islamofascists)

18 mars, 2007

https://sciencenotes.files.wordpress.com/2008/03/behead.jpgSuite des toujours excellents textes de Julie Burchill sur le 11/9, la guerre d’Irak et les islamofascistes en général.

Out of the rubble
Julie Burchill
The Guardian
Saturday October 20, 2001

All you green-eyed « playa-haters » who loathe little me may not believe this, but over the past month I’ve had loads of letters asking me why I haven’t given you my take on the events of September 11. Well, for one thing, although I like saying « I told you so », I didn’t think it would be in the best possible taste to do so when the dust from the World Trade Centre was still settling.

Nevertheless, it remains a fact that, even as a twentysomething flibbertigibbet, I was the only British journalist I know of to back the Soviets in Afghanistan, and to beg, to plead with the west to back the forces of civilisation against the forces of barbarism, so that we could stop the Islamofascists in their tracks as surely as the democracies could have stopped the forces of fascism proper in Spain if only they hadn’t looked the other way. But worse than that, we were arming these maniacs up to the hilt!

Basically, at the time, I was treated as some sort of plague-carrying loony; I remember the super-smug Ken Follett on Radio 4 eulogising the forefathers of the Taliban and saying how he chose them as the heroes of his latest potboiler because there was a consensus that they were the good guys; when my opposition was mentioned, you could hear the contempt drip off his voice as he said, « Well, I don’t think anyone pays any attention to what she thinks. » I’ve often had cause to wonder wryly since then whether that sexy feminist wife of his has kept him up to speed with what his heroes have done to innocent young women and girls in the name of their peculiar religion, and whether he has the grace to shudder when he sees that novel on the bookshop shelves. Probably not.

Then there was the time my then editor, Stewart Steven of the Mail On Sunday, was at a luncheon at the Soviet Embassy. He was sitting next to Geoffrey Howe, and they were getting on famously. Then the Soviet ambassador stood up to speak. He spoke sadly of the way the British government and press seemed to have no understanding of his country’s mission in Afghanistan – and then he brightened and dug in his pocket. Pulling out a dog-eared piece of newsprint, he shook it triumphantly and crowed, « Thankfully there are the exceptions, like Julie Burchill and her paper the Mail On Sunday, who support us unreservedly! »

« I turned to Geoffrey » Stewart told me the next day, « and his eyes were deep pools of hate. »

My rather gallant desire not to rub too many noses in it has been one reason I’ve hung back on the issue; the other is the sheer mawkish melodrama with which too many journalists have written about the events. Of all the acres of newsprint, only the words of Christopher Hitchens seem to resonate above the mire of mediocre opinion and received wisdom; that the bottom line about the men who did this is that they committed the act not so that innocents may have the right to live freely on the West Bank, but so that they might have the right to throw acid in the faces of innocent unveiled women in Baghdad and Bradford. Resistance is essential; any attempt to understand or compromise with such madness is to become part of the madness oneself.

From this sublime logic to the ridiculous histrionics of every hack who sought to stand over the rubble like a kindly King Kong and beat their breasts in torment while seeking to explain why it happened. There was something extraordinarily distasteful about the attempts of these characters to make this tragedy their tragedy, to place themselves centre stage and to use the blood of innocents as some sort of splash-it-all-over, sign-of-the-times cologne, just there to add to their dynamic masculinity. Martin Amis wrote a particularly self-important piece, and I couldn’t help remembering his recent remark about why he’d rather live in Bush’s America than Blair’s Britain; because « The Writer » needs « an environment of turmoil and injustice rather than one of bland consensus in order to be the best he can be. » Well, New York has certainly experienced a good deal of turmoil and injustice now, and one hopes it has had a beneficial effect on Little Marty’s wordpower, if nothing else. What was the old line about being careful what you wish for?

Ever since September 11, every last hack, hoofer and thespian has been haggling for their 15 minutes in the caring, sharing spotlight. You’ve probably read already how Mayor Giuliani has had to ask celebrities to stay away because their tours of the wreckage have been distracting recovery workers from their jobs and attracting hampering crowds of autograph-hunters, but did you know that the popular American actress Roma Downey, star of Touched By An Angel, has sent her married lover back to his wife because « these acts of terrorism opened me to the need to connect with other people, to unite »? Or that Madonna will be making fewer records in future – huzzah! – because « what happened in New York put my life in perspective. My primary role now is to be with my family »? While in the Evening Standard, Sarah Mower moaned « Thank God I didn’t go to the New York shows last month, so was spared witnessing things that have marked my colleagues who were there, and the trauma to the whole New York fashion community. » Yes, God forbid that Donna Karan should lose a wink of beauty sleep.

Let’s get this straight: the events of September 11 were a tragedy for the people who died or were injured, and for their families and friends. For the rest of us, they were a wake-up call as to what type of lunatics we are dealing with. And sleepwalking our way back into ill-sorted, dewy-eyed people-are-people personal politics is the last thing we need to set us up for the fight ahead. Come on, you liberals; don’t give me the morbid pleasure of saying « I told you so » again.

Voir aussi:

Some people will believe anything
Julie Burchill
Saturday August 18, 2001
The Guardian

You’re always hearing about how « media-savvy » people are today, and that it’s really hard to pull the wool over everyone’s eyes. I wonder: seems to me that, as never before, so long as you keep on talking the talk, that suspect way in which you stagger from pillar to post will not be called into question.

Strangely, no one seems to be as gullible as the media themselves. Let’s take music. I can understand nine-year-olds getting excited about Sophie Bextor’s singular beauty (sorry, I don’t do made-up hyphenated names; a bit trashy, no, like Robert Kilroy-Silk?) and rushing down to Claire’s Accessories to get her look, but I’ll never understand how grown-up journalists can wet themselves about her « one-woman crusade to rescue pop », as she pipes of « dignity, sophistication… all this pop music that is directly geared towards children and gay men is incredibly patronising », and then releases a Cher song as her first solo single. That’s Cher – famous, of course, for her dignity, sophistication and, um, not being aimed directly at gay men.

It wouldn’t be so bad if media gullibility ended with a dodgy taste in popstresses. But it doesn’t. Perhaps the greatest beneficiary of the breakdown in the media’s bullshit detector has been Islam. I don’t know about you, but I’m still reeling from the BBC’s Islamic Week. This, hot on the heels of that madwoman – sorry, Strong Muslim Woman – on Radio 4’s Thought For The Day a few weeks ago saying that the 16 Afghan and eight foreign aid workers arrested by the Taliban for « promoting Christianity » pretty much deserved what they got if found guilty (it’s a capital offence). I look forward to the day when some C of E vicar tells us that any Muslim caught promoting their religion over here deserves even 20 flicks with a wet towel. (BTW, we’ve come across the SMW on the BBC before – she just happens to live in the decadent west, with all the dirty little freedoms that implies, but still strongly believes in the veil and arranged marriages.)

For quite a few years now, there has been a sustained effort on the part of the British media to present Islam – even after the Rushdie affair and now during the Taliban’s reign of terror – as something essentially « joyous » and « vibrant »; sort of like Afro-Caribbean culture, only with fasting and fatwas. Just last week, the BBC’s Kate Clark, the first female correspondent to be sent to Afghanistan, said blandly, « The situation is a lot more complex than just thinking that the Taliban are bad. For example, they have eradicated opium poppy cultivation this year. »

Yes, and this year they also had a woman and her 12-year-old daughter beaten to within an inch of their lives when the woman removed her daughter’s burqa – that hideous mobile prison women have to wear in the street – in order to help her breathe during an asthma attack. So, yes, Kate, the Taliban are bad, and it’s not complex at all.

Islam Week brought us the wonders of mosques and Mecca, glossing over the Islamic Empire, which at its height was bigger than the Roman (remember: British Empire = bad, Islamic Empire = good), taking in – ho, ho, ho! – a Muslim football team and Laurence Llewelyn-Bowen’s creation of an « Islamic garden » and finishing up with Jools Holland’s Rhythms Of Islam. Mind you, I did briefly start to feel sorry for them here: any espousal of one’s cause by the terminally naff Holland must surely kill its cred stone dead.

That’s Islam, then – fun, fun, fun! Not a mention of the women tortured, the Christian converts executed, the apostates hounded, the slaves in Sudan being sold into torment right now. Call me a filthy racist – go on, you know you want to – but we have reason to be suspicious of Islam and to treat it differently from the other major religions. I don’t think that either Judaism or Christianity, for a start, have in recent times held that apostasy – rejecting the religion one was born into – should be punishable by death; a pretty humungous violation of basic human rights, I’d say. And, getting on to the woman question, we have every reason to feel suspicious of the motives of a religion that, in many countries, insists that half its followers – even children – spend their lives worrying about covering up every inch of the body God gave them. What a depressing view of human nature, that the glimpse of an ankle can turn men into ravening beasts. And what a sad example of sensory deprivation never to feel the sun on one’s back or the breeze in one’s hair.

While the history of the other religions is one of moving forward out of oppressive darkness and into tolerance, Islam is doing it the other way around. It is impossible that any Christian or Jewish country would suddenly start practising their fundamental religion as the Taliban have. And by 2025, the BBC informs us, a third of the world will be Muslim.

In the light of this, and the threat it poses to our human rights, I believe that mindless, ill-sorted Islamophilia is just as dangerous as mindless, ill-sorted Islamophobia. I know how dedicated it is to the cause of dumbing down, but the BBC really should try to take this amazingly complex notion on board.

Voir également:

Love thy neighbour
Julie Burchill
Saturday December 29, 2001
The Guardian

If you’ve had any sort of fun during the course of a year, the chances are you won’t remember most of it by the time it draws to a close. This year especially, the time after September 11 tended to fill up the space in the brain allocated to the year 2001, flooding out all that went before. It had to be September; the fall, the days growing short and darkness overtaking us, the end of the heedless, brazen summer. Like 1984, it’s good to have got this year over, it being one of those buzz-word, knee-jerk years that tends to have so much importance placed on them by hippies who’ve read too much sci-fi. And, in the end, 2001 will be remembered not as the year when man’s heedless pursuit of the future did for him, as Arthur C Clarke’s book predicted, but as the year when a group of men’s desire to plunge humankind back into the Dark Ages brought us to our senses.

Two people dominated the cultural landscape of this country in the last quarter of the year: Osama bin Laden and Kylie Minogue. Bryan Appleyard, in an excellent essay in the Sunday Times, has already noted the comfort-blanket effect that the pocket princess had on us in the aftermath of the attack, and the extraordinarily successful comeback of what was considered to be a washed-up career, but there is more to it than that. It’s this – if you sat down with graph paper, a slide rule and a liberal selection of body parts, you literally could not create two beings belonging to the same species who are less alike than Osama bin Laden and Kylie Minogue. And, in the end, it wasn’t cricket, warm beer or old maids on bikes riding to evensong who summed up why we have something worth fighting for – but Kylie, lovely and wholesome in her tiny dresses as the day she was born.

Of course, I realise that I’m nominating myself for the Pseud’s Corner Lifetime Achievement Award here, but I’m never one to shirk the idea of inviting public ridicule. And I really do believe that Bin Laden and Kylie represent the polar opposites of human nature; the first all about cruelty without beauty, the second all about beauty without cruelty.

But first, before I make seven sorts of fool of myself, an apology. I’ve had a lot to say about Muslims this past year and I think a lot of it was probably bunkum. Keep reading, because I don’t as a rule do apologies, and this is probably the last you’ll see. I’d also like to point out that my newspaper, even when thousands of readers threatened to cancel their subscriptions due to my rabid views, never put pressure on me to apologise. So this comes straight from my black little heart – to the 90% of British Muslims who don’t even attend the mosque regularly, for the Muslims beaten up by the type of white thugs who don’t know the WTC from the BNP, and most of all, for the wonderful, moderate Muslims who have taken it upon themselves to beat up the nutters who get their religion a bad name: I’m really, really sorry.

So I won’t use the word « Muslim » any more about the sort of life-loathing, murderous, rich men’s kids we’re currently at war with, because, in the 1970s, exactly the same sort of legions of the loveless, nihilists posing as radicals, used to call themselves « marxists » when they chucked an old bloke in a wheelchair over the side of a cruise ship or blew up a busful of kids, and as a teenybopper marxist I didn’t like that one little bit. Instead, from now on, I’ll call them fanatics, which slanders no religion, race or culture, because we in Europe have certainly had enough of our own.

But back to Kylie. As the war progressed, the more of her we saw. Her last single, Can’t Get You Out Of My Head, was released in the same month as the attacks and is still on the airwaves three months later – almost unheard of in these muse-biz dog-days. Like Jane the comic-stripper in the old Daily Mirror, the more Kylie took off, the further we pushed; and, most interestingly, the more she took off, the more patently « decent » she revealed herself to be – she literally has nothing to hide. In the process, we wrested back a good, serviceable word from the pitifully narrow minds of the fanatics, to whom « decency » denotes female sexual chastity and nothing more.

What disrespect these fanatics give their own religion – with the idea that the sight of a single ankle can turn man, made in the image of God, into a slavering beast; and that God made such a blunder creating the bodies of half the human race that they have to be hidden. The hijackers’ leader, Mohamed Atta, hated women so much that he didn’t even want his own mother at his funeral, and at his flying licence graduation refused to shake the well-meaning hand of a female examiner.

What a world they wanted, with no Kylie in it! So perfect; surely the ultimate expression of the phrase « small but perfectly formed »? Slender but never scraggy and starved-looking, like poor Posh and Geri; an Occidental Oriental, no less! Working class, rich as stink, giving the money from her Agent Provocateur campaign to charity. That’s the way you do it, celebs: give of your own deep pockets, not dole out 12 hours of crap TV once a year, exhorting those who can’t afford it to part with their pension or pocket money. As if that wasn’t enough, this was the year she topped the list of the World’s Greatest Welsh Women (her mother was of the blood royale, apparently).

So, as I counted my blessings over Christmas luncheon this year, I added a new one – how lucky I am to live in a country where a beautiful, barely-clothed woman inspires affection, adulation and celebration, rather than shame, anger and hysteria. God bless us every one, then, as we look forward to another year in which to preserve our brave new world from those who would bomb, crash and terrorise us back to the Dark Ages. Salut!

Voir encore:

Good, bad and ugly
Julie Burchill
Guardian
November 29, 2003

As you might have heard, I’m leaving the Guardian next year for the Times, having finally been convinced that my evil populist philistinism has no place in a publication read by so many all-round, top-drawer plaster saints. (Well, that and the massive wad they’ve waved at me.) Once there, I will compose as many love letters to the likes of Mr Murdoch and Pres Bush as my black little heart desires, leaving those who have always objected to my presence on such a fine liberal newspaper as this to read only writers they agree with, with no chance of spoiled digestion as the muesli goes down the wrong way if I so much as murmur about bringing back hanging. (Public.)

Not only do I admire the Guardian, I also find it fun to read, which in a way is more of a compliment. But if there is one issue that has made me feel less loyal to my newspaper over the past year, it has been what I, as a non-Jew, perceive to be a quite striking bias against the state of Israel. Which, for all its faults, is the only country in that barren region that you or I, or any feminist, atheist, homosexual or trade unionist, could bear to live under.

I find this hard to accept because, crucially, I don’t swallow the modern liberal line that anti-Zionism is entirely different from anti-semitism; the first good, the other bad. Judeophobia – as the brilliant collection of essays A New Antisemitism? Debating Judeophobia In 21st-Century Britain (axt.org.uk), published this year, points out – is a shape-shifting virus, as opposed to the straightforward stereotypical prejudice applied to other groups (Irish stupid, Japanese cruel, Germans humourless, etc). Jews historically have been blamed for everything we might disapprove of: they can be rabid revolutionaries, responsible for the might of the late Soviet empire, and the greediest of fat cats, enslaving the planet to the demands of international high finance. They are insular, cliquey and clannish, yet they worm their way into the highest positions of power in their adopted countries, changing their names and marrying Gentile women. They collectively possess a huge, slippery wealth that knows no boundaries – yet Israel is said to be an impoverished, lame-duck state, bleeding the west dry.

If you take into account the theory that Jews are responsible for everything nasty in the history of the world, and also the recent EU survey that found 60% of Europeans believe Israel is the biggest threat to peace in the world today (hmm, I must have missed all those rabbis telling their flocks to go out with bombs strapped to their bodies and blow up the nearest mosque), it’s a short jump to reckoning that it was obviously a bloody good thing that the Nazis got rid of six million of the buggers. Perhaps this is why sales of Mein Kampf are so buoyant, from the Middle Eastern bazaars unto the Edgware Road, and why The Protocols of The Elders of Zion could be found for sale at the recent Anti-racism Congress in Durban.

The fact that many Gentiles and Arabs are rabidly Judeophobic, while many others are as horrified by Judeophobia as by any other type of racism, makes me believe that anti-semitism/Zionism is not a political position (otherwise the right and the left, the PLO and the KKK, would not be able to unite so uniquely in their hatred), but about how an individual feels about himself. I can’t help noticing that, over the years, a disproportionate number of attractive, kind, clever people are drawn to Jews; those who express hostility to them, however, from Hitler to Hamza, are often as not repulsive freaks.

Think of famous anti-Zionist windbags – Redgrave, Highsmith, Galloway – and what dreary, dysfunctional, po-faced vanity confronts us. When we consider famous Jew-lovers, on the other hand – Marilyn, Ava, Liz, Felicity Kendal, me – what a sumptuous banquet of radiant humanity we look upon! How fitting that it was Richard Ingrams – Victor Meldrew without the animal magnetism – who this summer proclaimed in the Observer that he refuses to read letters from Jews about the Middle East, and that Jewish journalists should declare their racial origins when writing on this subject. Replying in another newspaper, Johann Hari suggested sarcastically that their bylines might be marked with a yellow star, and asked why Ingrams didn’t want to know whether those writing on international conflicts were Muslim, Christian, Sikh or Hindu. The answer is obvious to me: poor Ingrams is a miserable, bitter, hypocritical cuckold, whose much younger girlfriend has written at length in the public arena of the boredom, misery and alcoholism to which living with him has led her, and whose trademark has long been a loathing for anyone who appears to get a kick out of life: the young, the prole, independent women. The Jews are in good company.

Judeophobia: where the political is personal, and the personal pretends to be political, and those swarthy/pallid/swotty/philistine/aggressive/ cowardly/comically bourgeois/filthy rich/delete-as-mood-takes-you bastards always get the girl. I’ll return to this dirty little secret masquerading as a moral stance next week and, rest assured, it’ll get much nastier. As the darling Jews them-selves would say (annoyingly, but then, nobody’s perfect), enjoy!

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I see in those photos why we are fighting
Julie Burchill
The Times
May 22, 2004

I am in some ways both an insensitive and uncivilised person — but on the plus side, quite incandescently unself-deluding. I do not have to believe myself whiter-than-white in order to get along with myself; if after 44 years you never fail to be both amused and amazed by yourself, then you’re doing something right. Still, it was with some surprise that I found myself reacting to THAT photograph — Specialist Lynndie England, aged 21, looking almost wistfully at a naked man on a leash, the end of which she just happened to be holding — with the following thought: « Gosh, what a change to see a WOMAN treating a MAN like a dog in a Muslim country, rather than the other way around! »

But hey, what did I expect? — I’m a female, Western redneck, from what my betters would charmingly dismiss as a « white trash » (ie, working class) background. In another life, I could even have been Miss England! But even as it is, I’m probably bad to the bone and not to be trusted; give me enough rope, and I’ll be leading naked Muslim pacifists — whose only desire is to travel, work with children and help to bring about world peace — around on it.

Of course, in an ideal world no person would treat another person that way. But having accepted — wistfully! — that An Ideal World has long gone Awol, if indeed it ever was, what the hell sort of breast-beating, nay-saying misery-guts wants An Undesirable Thing to be judged to be just as bad as An Evil Thing? These surely are the Politics of Eeyore — that is, of Westerners who WANT to suffer, who WANT their culture to be found wanting, for weird self-loathing issues — and thus their followers the po-faced. Proving again that the first casualty of war is not truth but perspective.

I see the snaps of our young Yankee allies taking their low, lonesome revenge at Abu Ghraib — for all the times their fresh-faced, well-meaning comrades have been butchered, blown up, pulled through the streets barely dead by people of the very nationality they gave up their lives to help — and I see, in the very exposure of those photographs, a good part of the reason why we are fighting, and why we are better. At last in Iraq there is a regime under which « torture » is NOT the norm, but something which has even that regime’s supporters running around screaming like hairdressers for it to be stopped, right now! Now that’s progress.

Many things are done in the heat of battle which wouldn’t get one’s PC dance-card ticked in peacetime. Unfortunately, due to the murderous nihilism of the Baathist stragglers, battles still continue in Iraq, despite the natural desire of most Iraqi people for a life so ordinary that it can easily be made to fade into the background next to the danse macabre demands of the few. My second thought, as the Abu Ghraib weepathon began, was of the Soviet Army in 1945, and its dreadful, joyous progress through a conquered Germany. Now, not even the nastiest, most anti-Nazi Soviet apologist (a title to which I totally stake my claim) can ignore the accounts of the triumphalist behaviour which came to a head when the Red Army entered Berlin; a vanquished Berlin, too, composed almost solely of women, children and the elderly. But would anyone bar a cretin claim that the wholesale rape of German women by Soviet boys invalidated the Allied victory, or made the Red Army’s contribution less cherishable? Soldiers are never saints — unlike we hacks, they never claim to be! — but thank goodness we have them there to protect our sissy ways.

It was dumb, no doubt, identifying with the 21-year-old redneck girl I could have been — as opposed to the 44-year-old chattering-classer I am — in all her gory glory. But not half as dumb as the stuff I’ve read since — written by people who didn’t leave school at 16, so what’s their excuse? — concluding, just because of this penny-ante perversion, that a) feminism was a mistake, b) the working-class (« trailer-trash », « white-trash ») are worthless and c) our whole Western way of life is, like, a total lie.

It’s priceless, isn’t it? God forbid an unrepentant Zionist like me should bring up the uncomfortable fact that there are on Earth 22 MUSLIM NATIONS, NOT ONE A DEMOCRACY! as I do all the time on internet talkboards; do that, and you’re « just playing on racial stereotypes ». But it’s 22 NATIONS! — how can it be a coincidence that not ONE of them trusts their people enough to give them the vote? What would be convincing — 23 Muslim nations, not one a democracy? Yet let a few scared-stiff young blue-collar (not « white-trash », because « white trash » is an inherently racist term, implying as it does that « trash » generally is black, and if you want to insult working-class whites you have got to be subtextually specific) soldiers turn out not to be perfect, and whole swaths of people — genders (female), classes (working), countries (the USA) — can instantly be dismissed as worthless.

There seems to be a great fear of the modern world around at the moment, even in those who have benefited immeasurably from its vast and vivifying freedoms. As Sarah Waters, the lesbian feminist novelist, said incredibly the other day: « I feel unsettled by the modern world. The social structures of the past seem much more clearly defined. » The idea that old certainties were in some way preferable to the new uncertainties is true — but only, and this doesn’t bear saying too much, if you had the luck to have been one of the tiny number of rich and/or powerful. For the rest of us, life until very recently indeed was total rubbish; for instance, it’s unlikely that Miss Waters would have enjoyed the freedom to live her life as a lesbian, a feminist or even a novelist in the age she craves. She’d have been out of school at 10, up a chimney at 12, illiterate all her life and doomed to a living sexuality-denying death as a wife or a prostitute. If she was lucky.

This idea that the past was almost without fail the Good Old Days — be it Victorian England or Baathist Iraq — is a common delusion among those who do not feel equal to the task of facing the future bravely. But a coward dies a thousand times before he finally meets his maker, and the same is true of a culture which cannot hold its nerve. We need to keep cool heads, root out the few bad apples on both sides who interfere with our vision of a fairer world and continue with a project as straightforward as it is honourable; to do as much as we can to ensure that every human being has the same rights as we do — to vote, to learn and to be free to make mistakes rather than terrorised into immobility.

And if anybody still believes that, because of Lynndie England and her friends, women should not have rights, the working class need to be kept firmly in their place, and the Western way of life is a total lie, there are always 22 Muslim theocracies where they could go and live, where the lack of decadent old choice and free will would suit them fine. And let people who would value and cherish their freedoms (some of the 80 per cent of the world’s migrants who are Muslims on the move, voluntarily, from Muslim theocracies to Western democracies, for instance — I think it’s called voting with your feet?) take their place. Go on — push off, you bed-wetting traitors, and let somebody else have a go.

Voir de même:

What’s not to like about Islam if you’re the Prince of Wales
Julie Burchill
The Times
November 05, 2005

THE American jolly that the Prince of Wales is undertaking has drawn a fair bit of comment, not least because of the 30 frocks that the Duchess of Cornwall has taken with her. Thirty frocks, eh? — bang goes all that eyewash, then, about down-home Camilla not being high maintenance like that uppity piece, Diana!

Oh, leave them alone!, tut the suckers-up. But in this case, the personal really is political. It is said that one of Charles Windsor’s aims during his tour of the United States is to make the country more understanding towards Islam, a religion in which he has shown an inordinate interest for many years now. This would be the poor, persecuted underdog Islam, I take it, which already rules 56 nations on this earth of which only a handful — that’ll be a hand with amputated fingers, in Sharia style — are democracies.

That would be the Islam that oppresses its own people — the Lord forbid they should have anything as subversive and grown up as the vote! — and which in Sudan, Bali and beyond murders people of all faiths who have had the sheer nerve to attempt to straighten their necks from under the yoke of the theocrats. This would be the Islam that leads Iran to call for Israel to be wiped from the face of the earth, lest its example of obdurate democracy gives the serfs of the Muslim fiefdoms all around it ideas about freedom.

I wonder why Prince Charles seeks to big up powerful, theocratic Islam — which already controls so much land and wealth and yet will kill and kill to gain more — and not vulnerable, pluralistic Israel? Why doesn’t he invest as much energy in defence of the persecuted and murdered Christians who suffer for their beliefs under Islamic regimes? Well, I think I know why; because cleaving to Islam is the one way that men who wish to appear liberal and enlightened can promote reactionary ideas. Monarch-worshipping, woman-oppressing, non-democratic — what’s there not for Charles to like!

So many frocks to clothe your wife, so many stories to obscure the wrongs of Islam; dress it up how you like, it still stinks of privilege and potentates. But let daylight upon tyranny, and tyranny will wither; how alike they are in this, Islam and monarchy, and all the paranoid decadence their finery conceals!

So bring on regicide, bring on apostasy, bring on apathy even; stand up in a shrugging, smirking sort of way, say “Whatever!” and refuse to bow the knee to bullies, even if you’re not sure why. Faith can come later; all that matters now is insolence. Because by not believing, you keep the faith that ultimately raises us up above the divine right of kings, the madness of the mullah and the bomb in the rucksack, no matter how many times it explodes.

It’s your moral duty to sleep around and think of England

AH, THE good old days! Deference! Patriotism! Duty! The White Cliffs of Dover! And, as it turns out, shagging till you fall down exhausted in Leicester Square.

The release of official papers from the National Archives this week showed a side of Britain at War — the Second World War, that is, that point at which the moral compass of Homo sapiens was set once and for all, never to stray. Unless you’re a seat-sniffing Neo-Nazi or a pacifist pervert — which we always saucily hoped for or drearily dreaded, depending on our fun-capacity.

Our girls, apparently, were doing their dashed best to make real the old saw “One yank and they’re off!” to the extent that snobby old queens at Civil Defence deplored the “vicious debauchery” of these “young sluts”.

60,000 British women left this country as GI brides — the highest proportion of females ever to marry into a foreign army, be it in benign or hostile residence — so obviously it wasn’t just a sex thing. But even for all the times that it was — respect! And so much for the prissy idea that sexual promiscuity in some way “weakens” moral fibre.

If we do accept the Second World War as the point at which the moral compass was set, what does the sexual behaviour of both sides tell us? Why, that putting it about is our patriotic duty and a sure way to end up with the good guys on the right side of Nuremberg court- rooms! UK/USA? — hands across the water, and then some! Soviet Union? — no room for bourgeois inhibitions there, comrade! Then look at the villains of the piece. Germany? — totally fixated on the idea that no woman would want to have sex except to breed little Nazis. Japan? — hmm, it’s not for nothing that they use the smallest condoms in the world. And as for those eternal suck-up monkeys the French; well, let’s be honest, no woman looks good — no matter how many things she can do with a Hermès scarf! — with a shaven head and a big sign saying “I screw Nazis, I am scum!” on her back. Trust me, I’ve tried it!

Yep, the fact is that consensual sexual generosity is far more likely to occur in good countries than in evil ones; it is a sign of confidence, not of decadence.

And if people want to sit in judgment of “sluts”, now or then, then I would venture that it says far more about the name-caller than it does the slandered; either that they slept around a lot in their youth and are now trying to hide the evidence by taking the moral high ground, or that they didn’t get none/aren’t getting any. Either way, it’s such a bad look.
I wonder if any of you have the same reaction to the latest “Ask Frank” ads as I have? You know the ads . . . the camaraderie of the mates racking out a few lush lines in a toilet cubicle, the gorgeous girl in dance ecstasy, the young lady sleeping off what was obviously a top night out . . . and that little freak getting on their cases with his dumb questions. If you’re in your right mind, this advert in no way makes you want to avoid recreational drugs. But it makes great propaganda for contraception; it certainly might make you determined not to have children if there’s any chance of them turning out like that sticky-beaked little brat. Which is probably a very good thing indeed.

Most people wouldn’t benefit from having more brain-draining ankle-biters — but a few more lines might yet render them a little less boring to be around


Féminisme/Islam: La trahison des intellectuelles (MIA in the Islamic war against women)

18 mars, 2007

Antiwar feminists

At the end of time there will be general destruction anyway. What matters will be the final destination of the dead — hell for the infidels and heaven for the believers. For people with this mindset, Mad is not a constraint, it is an inducement. Bernard Lewis
The compassion for people of colour has been translated into feminists standing with terrorists who are terrorising their own women. The Islamists who are beheading Jews and American civilians, stoning Muslim women to death, jailing Muslim dissidents and bombing civilians on every continent are now moving among us both in the East and in the West. (…) I fear that the ‘peace and love’ crowd in the West refuses to understand how Islamism endangers our values and our lives, beginning with our commitment to women’s rights and human rights. Women’s studies programmes should have been the first to sound the alarm. They did not. Phyllis Chesler

Comme dit Amir Taheri, le féminisme est mort, vive le nouveau féminisme!

Après Phyllis Chesler, voici une autre des rares féministes occidentales qui, prenant en compte la nouvelle donne que nous a imposée le 11/9, ont osé, en en payant le prix, prendre position contre le danger islamiste, la journaliste britannique Sara Baxter.

“What you’re seeing is an alliance of what used to be the far left with various Muslim groups and that poses real problems. Saturday’s march was not a peace march in the way that the Ban the Bomb marches were. Seeing young and old white women holding Hezbollah placards showed that it’s a very different anti-war movement to Greenham. Part of it feels the wrong side is winning.”

As a supporter of the peace movement in the 1980s, I could never have imagined that many of the same crowd I hung out with then would today be standing shoulder-to-shoulder with militantly anti-feminist Islamic fundamentalist groups, whose views on women make western patriarchy look like a Greenham peace picnic. Nor would I have predicted that today’s feminists would be so indulgent towards Iran, a theocratic nation where it is an act of resistance to show an inch or two of female hair beneath the veil and whose president, Mahmoud Ahmadinejad, is not joking about his murderous intentions towards Israel and the Jews.

On the defining issue of our times, the rise of Islamic extremism, what is left of the sisterhood has almost nothing to say. Instead of “I am woman, hear me roar”, there is a loud silence, punctuated only by remonstrations against Tony Blair and George Bush — “the world’s number one terrorist” as the marchers would have it.

Looking back I think I was wrong about Reagan and too sympathetic towards the Soviet Union. There were plenty of fellow travellers in the peace movement who were cheering on the Soviet Union under their breath. I can remember making a lot of silly excuses about it myself. But the fear of mutual assured destruction was genuine enough. As long as it worked, Mad was a plausible strategy. Were it to fail, the results would be catastrophic.

Hassan Nasrallah, the Shi’ite cleric who leads Hezbollah, Iran’s proxy in Lebanon, regularly issues bloodcurdling threats against the Jews. “If they (the Jews all gather in Israel,” he has said, “it will save us the trouble of going after them on a worldwide basis.”

For some on the left such words are merely understandable hyperbole, provoked by decades of Israeli ill-treatment of the Palestinians, but I prefer to take Islamic fundamentalists at their word when they spout insults about Jews being the descendants of “pigs and apes” and launch their chillingly apocalyptic tirades.

Why? Because they not only talk centuries-old nonsense about the place of women in society, but they also purposely oppress the female sex whenever they are given the chance. As regards their treatment of women, there is no discernible difference between their acts and their words.

Something has gone badly wrong with a politically correct feminism that prefers to take aim at the United States, a haven of free speech and relative sexual equality, than to tackle the threat posed to women by Islamic fundamentalism. Just as the existence of Thatcher, the Iron Lady, at the helm of British government in the 1980s failed to impress the women’s peace movement, so the presence of Condoleezza Rice, a black woman who grew up in segregated Alabama, as US secretary of state has not dimmed the cries against American “racism”.

For this the 1980s peace movement must take some of the blame with its overbearing emphasis on the evil Reagan empire and soft-pedalling of the Soviet Union. But I am surprised, all the same, by the persistence of the ideological blind spot that has led women who are so quick to condemn the failings of the West to make transparent excuses for the behaviour of some of the world’s most anti-feminist regimes.

Recently Kate Hudson, chairwoman of the Campaign for Nuclear Disarmament, wrote a breathtaking apologia for the Iranian nuclear energy programme, which took at face value Ahmadinejad’s claims to be developing it for “strictly peaceful” purposes. (Since when, by the way, has CND regarded Britain’s nuclear power plants so benignly?) Never mind the preposterous dancing with enriched uranium around the doves of peace nor the missiles marked “Tel Aviv” paraded in the streets.

There was no question of slinking away out of fear that men were being emboldened to find new ways of oppressing women.

The Middle East is engaged in a titanic struggle between modernity and theocracy. Whatever one’s views about the Iraq war or the conflict in Lebanon, it deserves more than slogans about “We are all Hezbollah now” and fury against Bush and Blair.

I don’t agree with Chesler that we are witnessing the death of feminism, but for now it is MIA: missing in action.

Wimmin at War
Sarah Baxter
The Sunday Times
August 13, 2006

It is 25 years since the Greenham Common protests began. Sarah Baxter was there, but now asks why feminist ideals have become twisted into support for groups like Hezbollah

When Ann Pettitt, the mother of two young children, and her friends set off in August 25 years ago on a 120-mile trek from Cardiff to the little known American air base at Greenham Common in Berkshire, they gave themselves the ambitious name of “Women for Life on Earth”. Their numbers were tiny but the stakes, they felt, were dauntingly high.

The cold war world was bristling with Soviet and American nuclear weapons, posing the threat of mutual assured destruction (Mad). In a dramatic escalation of the arms race between the superpowers, shiny new cruise missiles were due to be delivered to Greenham, placing Britain’s green and pleasant land in the bull’s eye for targeting by the Soviet Union.

The modest peace march was largely ignored by the media, so on arrival at the base the women decided to borrow the eye-catching tactics of the suffragette movement. They chained themselves to the gates of Greenham and dared the police to remove them. Sympathisers began to turn up bearing makeshift tents, clothing and pots and pans. Many came and went but others stayed. Thus was the women’s peace camp born a quarter of a century ago this month and a new chapter in the history of feminism opened.

“I was motivated by fear and terror,” Pettitt recalled last week. “I was the mother of a two-year-old and a four-year-old and weapons of mass destruction were the ultimate denial of the fact that I’d created life. There was such brinkmanship, I really thought that nuclear weapons might be used.”

Mercifully, they weren’t. President Ronald Reagan once blurted out in front of a live microphone that the bombing of Russia was going to begin in 15 minutes, but it was nothing more than a tasteless joke. In hindsight Reagan’s hardline negotiating stance helped to bring about the collapse of the Soviet Union. By the end of the 1980s the Berlin Wall was down and the velvet revolutions in eastern Europe were under way.

The peace movement lost a foe in Reagan but has gone on to find new friends in today’s Stop the War movement. Women pushing their children in buggies bearing the familiar symbol of the Campaign for Nuclear Disarmament marched last weekend alongside banners proclaiming “We are all Hezbollah now” and Muslim extremists chanting “Oh Jew, the army of Muhammad will return.”

For Linda Grant, the novelist, who says that “feminism” is the one “ism” she has not given up on, it was a shocking sight: “What you’re seeing is an alliance of what used to be the far left with various Muslim groups and that poses real problems. Saturday’s march was not a peace march in the way that the Ban the Bomb marches were. Seeing young and old white women holding Hezbollah placards showed that it’s a very different anti-war movement to Greenham. Part of it feels the wrong side is winning.”

As a supporter of the peace movement in the 1980s, I could never have imagined that many of the same crowd I hung out with then would today be standing shoulder-to-shoulder with militantly anti-feminist Islamic fundamentalist groups, whose views on women make western patriarchy look like a Greenham peace picnic. Nor would I have predicted that today’s feminists would be so indulgent towards Iran, a theocratic nation where it is an act of resistance to show an inch or two of female hair beneath the veil and whose president, Mahmoud Ahmadinejad, is not joking about his murderous intentions towards Israel and the Jews.

On the defining issue of our times, the rise of Islamic extremism, what is left of the sisterhood has almost nothing to say. Instead of “I am woman, hear me roar”, there is a loud silence, punctuated only by remonstrations against Tony Blair and George Bush — “the world’s number one terrorist” as the marchers would have it.

Women are perfectly entitled to oppose the war in Iraq or to feel that Israel is brutally overreacting to Hezbollah’s provocation. But where is the parallel, equally vital debate about how to combat Islamic fundamentalism? And why don’t more peace-loving feminists regard it as a threat? Kira Cochrane, 29, is the new editor of The Guardian women’s page, the bible of the Greenham years, where so many women writers made their names by staking out positions on the peace movement. She has noticed that today’s feminists are inclined to keep quiet about the march of radical Islam. “There’s a great fear of tackling the subject because of cultural relativism. People are scared of being called racist,” Cochrane observes.

Whatever the merits of unilateral nuclear disarmament, women were a lot braver a quarter of a century ago. Pettitt remembers how “we tried to crash the top table at Greenham. You had to be rude to interrupt because you’re never going to be invited to speak”.

I had just left university in the early 1980s when I got swept up in the peace movement. My Saturday afternoons were often spent marching from Hyde Park to Trafalgar Square and on the day when cruise missiles arrived in Britain, I rushed to a protest outside the Houses of Parliament, was arrested by the police, dragged into a black maria van and shoved overnight into a south London police cell. It was nothing compared to what the women of Greenham Common endured, but I felt like a heroine when the next day my male boss at Penguin Books, where I worked as a junior copywriter, paid my fine.

I was a bit sniffy about the all-women’s peace camp because I was partial to men and disliked much of the mumbo-jumbo surrounding it. In her forthcoming memoir, Walking to Greenham (published by Honno), Pettitt writes about the “delightful irony” of liberated women using “emblems of conformist democracy” such as knitting needles and wool to protest against war, but I used to see the ghastly spider webs and children’s mittens tied to the razor wire on the perimeter fence and shudder.

Nevertheless, I attended several “embrace the base” demonstrations in support of the women who had put the issue of nuclear disarmament so defiantly on the map. I went on to get a job at Virago, the feminist publisher, and marvelled at the way the “peace wimmin” had energised the brand new field of women’s studies, sparking lively debates on the virtues and vices of separatism from men and the extent to which nuclear weapons were “boys’ toys” (a tricky one in the age of Margaret Thatcher, Britain’s first woman prime minister).

Later, as a journalist, I broke into the base with a group of Greenham women, stood somewhat pointlessly on top of the silos where the cruise missiles were stored and went on to become friends with one of the peace campers, who had been abused as a child and had found comfort in the new “family” she had made living in the rough and ready “benders” constructed of branches and plastic sheeting. ()

It is now largely forgotten that Greenham inspired many women to free themselves from the narrow world in which they had been brought up to live instead in ways which we take for granted today.

Looking back I think I was wrong about Reagan and too sympathetic towards the Soviet Union. There were plenty of fellow travellers in the peace movement who were cheering on the Soviet Union under their breath. I can remember making a lot of silly excuses about it myself. But the fear of mutual assured destruction was genuine enough. As long as it worked, Mad was a plausible strategy. Were it to fail, the results would be catastrophic. As President Dwight Eisenhower said after the testing of the hydrogen bomb in the 1950s: “Atomic war will destroy civilisation.” If war came, “you might as well go out and shoot everyone you see and then shoot yourself”.

The situation today is very different. Writing in The Wall Street Journal last week, Bernard Lewis, the noted scholar of Islam, pointed out that Iran’s messianic rulers are not constrained by such fears. According to their theology, the day of judgment will be glorious. “At the end of time there will be general destruction anyway,” Lewis writes. “What matters will be the final destination of the dead — hell for the infidels and heaven for the believers. For people with this mindset, Mad is not a constraint, it is an inducement.”

Hassan Nasrallah, the Shi’ite cleric who leads Hezbollah, Iran’s proxy in Lebanon, regularly issues bloodcurdling threats against the Jews. “If they (the Jews all gather in Israel,” he has said, “it will save us the trouble of going after them on a worldwide basis.”

For some on the left such words are merely understandable hyperbole, provoked by decades of Israeli ill-treatment of the Palestinians, but I prefer to take Islamic fundamentalists at their word when they spout insults about Jews being the descendants of “pigs and apes” and launch their chillingly apocalyptic tirades.

Why? Because they not only talk centuries-old nonsense about the place of women in society, but they also purposely oppress the female sex whenever they are given the chance. As regards their treatment of women, there is no discernible difference between their acts and their words.

In my own life I have been lucky enough not to experience a great deal of sexism. The 1980s and 1990s were decades of progress for western career women and working mothers. But I felt how it was to be invisible when I interviewed Hamas militants and clerics many years ago in Gaza. They were very courteous and helpful and I tried to be respectful by covering my hair with a black scarf. But they never looked me in the eye or addressed me directly. I would ask the questions; they would answer the male photographer who accompanied me.

Phyllis Chesler, 65, the writer and a founder feminist in the 1960s, has experienced some of the more disturbing aspects of Muslim patriarchy at first hand.

In the summer of 1961 Chesler married Ali, her western-educated college sweetheart, and went to live with him in Afghanistan. Nothing had prepared her for the restrictions and humiliations which Muslim women endured there, nor the gradual personality change that her husband underwent. The worst of it, she discovered, was “nothing unique happened to me”. It was the way of the world.

“The Afghanistan I knew was a prison, a police state, a feudal monarchy, a theocracy rank with fear and paranoia,” Chesler recalls in The Death of Feminism, published last year. “Afghanistan had never been colonised. My Afghan relatives were very proud of this fact. ‘Not even the British could occupy us’, they told me, not once but many times.

“I was ultimately forced to conclude that Afghan barbarism, tyranny and misogyny were entirely of their own making and not attributable to colonialism or imperialism. It is what they themselves would say.” ()

Six months later, travelling on false papers obtained by a sympathetic German-born friend, Chesler secretly fled the country. The ardent feminism that she embraced on her return to America was forged in Afghanistan, she told me last week. She has not recanted her support for women’s rights, she insists, but she has seen the views of others morph in alarming new directions.

“The compassion for people of colour has been translated into feminists standing with terrorists who are terrorising their own women,” she says. In the week when a massive bomb plot against civilians was uncovered in Britain, Chesler’s critique of women’s complacency in her book is prophetic. “The Islamists who are beheading Jews and American civilians, stoning Muslim women to death, jailing Muslim dissidents and bombing civilians on every continent are now moving among us both in the East and in the West,” she writes.

“I fear that the ‘peace and love’ crowd in the West refuses to understand how Islamism endangers our values and our lives, beginning with our commitment to women’s rights and human rights.” Women’s studies programmes should have been the first to sound the alarm, she points out: “They did not.”

Chesler has fallen out with many old friends in the women’s movement. They have in effect excommunicated her for writing in right-wing publications in America, but she has found it impossible to get published on the left. There are whispers that she has become paranoid, mad, bonkers, a charge frequently levelled against the handful of women writers who are brave enough to tackle the same theme.

In Britain there is the polemicist Julie Burchill, who has written incisively about the desire of terrorists to commit acts “not so that innocents may have the right to live freely on the West Bank, but so that they might have the right to throw acid in the face of innocent, unveiled women”. Well, the outrageous Julie has always been bonkers, hasn’t she.

Then there is “mad” Melanie Phillips, the Cassandra of our age, banging on that “if we wish to learn what was going on in Europe in 1938, just look around”. Of course she would say that, wouldn’t she. She’s Jewish, and anyway didn’t you know that she is crazy enough to believe in two-parent families? In America the radical feminist Andrea Dworkin died last year virtually unmourned by women on the left in part, as her friend Christopher Hitchens remembered, because “she wasn’t neutral against a jihadist threat that wanted, and wants, to enslave and torture females.

“That she could be denounced as a ‘conservative’,” he concluded, “says much about the left to which she used to belong.”

In Italy Oriana Fallaci, the 77-year-old journalist famous for interviewing Ayatollah Khomeini, recently went on trial accused of defaming Muslims. It is true that many of her comments about Islam — “a pool that never purifies” — are undeniably offensive, but no more so than comments routinely made by Muslim extremists about “the Jews”. In her cancer-stricken twilight years, the once glamorous Fallaci has been written off as a deranged old bat.

Fallaci has grown accustomed in recent years to living with death threats, as have the formidable Muslim women critics of Islamic extremism such as Irshad Manji, the Canadian feminist, Taslima Nasreen, the exiled Bangladeshi writer (and critic of the Iraq war), and Somali-born Ayaan Hirsi Ali, whose film Submission resulted in the murder by Islamic militants of Theo van Gogh, the gay Dutch film director.

Hirsi, after enjoying a brief succès d’estime, has been virtually hounded out of the liberal Netherlands and is due to arrive in America next month, where she has been offered a perch at the American Enterprise Institute, the neoconservative think tank. It is too easy to say she has sold out to the right. Where, one might ask, are her friends on the left? Something has gone badly wrong with a politically correct feminism that prefers to take aim at the United States, a haven of free speech and relative sexual equality, than to tackle the threat posed to women by Islamic fundamentalism. Just as the existence of Thatcher, the Iron Lady, at the helm of British government in the 1980s failed to impress the women’s peace movement, so the presence of Condoleezza Rice, a black woman who grew up in segregated Alabama, as US secretary of state has not dimmed the cries against American “racism”.

For this the 1980s peace movement must take some of the blame with its overbearing emphasis on the evil Reagan empire and soft-pedalling of the Soviet Union. But I am surprised, all the same, by the persistence of the ideological blind spot that has led women who are so quick to condemn the failings of the West to make transparent excuses for the behaviour of some of the world’s most anti-feminist regimes.

Recently Kate Hudson, chairwoman of the Campaign for Nuclear Disarmament, wrote a breathtaking apologia for the Iranian nuclear energy programme, which took at face value Ahmadinejad’s claims to be developing it for “strictly peaceful” purposes. (Since when, by the way, has CND regarded Britain’s nuclear power plants so benignly?) Never mind the preposterous dancing with enriched uranium around the doves of peace nor the missiles marked “Tel Aviv” paraded in the streets.

It is fair to say that Pettitt, the original Greenham woman, has wrestled with some of these problems. She is passionately against America’s “wars of revenge” for September 11, but makes it clear in her memoir that she is no pacifist: “I didn’t regard myself as being in a peace movement, I was in a movement against nuclear weapons. There are enormously hard decisions for which there are sometimes only military solutions.”

Pettitt’s mother, Solange, was a teenager in northern France when it was occupied by the Nazis and her family sheltered a British soldier for six months.

Pettitt’s father was a communist in the 1930s who was unsettled by Stalin’s pact with Hitler. At home after the war, Pettitt remembers hearing the stories of friends of her parents who had escaped the Holocaust.

“I can understand where Israel is coming from,” she says. “I’m not a fan of Hezbollah. It worries me a lot.” But like so many Stop the War protesters, she says that Bush and Blair have opened a “Pandora’s box”, as if the birth of Islamic extremism began only with the invasion of Iraq.

It is certainly plausible, as Pettitt claims, that Bush’s actions have “accelerated the radicalisation of the Islamic world tremendously”, although this popular view conveniently downplays the growing Islamic fundamentalist movement before the September 11 attacks and the huge psychological boost that it received from Al-Qaeda’s strike on America.

Let us assume that what Pettitt says is true. I can remember when the women’s movement was told that its persistent demands for equality were leading to a “backlash”. Susan Faludi wrote a feminist bestseller of that name, based on the premise that men were fighting back tooth and nail in the gender wars.

I have just got the book down from my shelves. It says on the back cover: “The backlash against women is real. This is the book we need to understand it, to struggle through the battle fatigue and to keep going.” There was no question of slinking away out of fear that men were being emboldened to find new ways of oppressing women.

The Middle East is engaged in a titanic struggle between modernity and theocracy. Whatever one’s views about the Iraq war or the conflict in Lebanon, it deserves more than slogans about “We are all Hezbollah now” and fury against Bush and Blair.

I don’t agree with Chesler that we are witnessing the death of feminism, but for now it is MIA: missing in action.


Pollution: Les Indiens aussi! (Pollution: it’s a crying Indian shame)

18 mars, 2007
Iron Eyes Cody ad (1971)
Etrange destinée, étrange préférence que celle de l’ethnographe, sinon de l’anthropologue, qui s’intéresse aux hommes des antipodes plutôt qu’à ses compatriotes, aux superstitions et aux mœurs les plus déconcertantes plutôt qu’aux siennes, comme si je ne sais quelle pudeur ou prudence l’en dissuadait au départ. Si je n’étais pas convaincu que les lumières de la psychanalyse sont fort douteuses, je me demanderais quel ressentiment se trouve sublimé dans cette fascination du lointain, étant bien entendu que refoulement et sublimation, loin d’entraîner de ma part quelque condamnation ou condescendance, me paraissent dans la plupart des cas authentiquement créateurs. (…) Peut-être cette sympathie fondamentale, indispensable pour le sérieux même du travail de l’ethnographe, celui-ci n’a-t-il aucun mal à l’acquérir. Il souffre plutôt d’un défaut symétrique de l’hostilité vulgaire que je relevais il y a un instant. Dès le début, Hérodote n’est pas avare d’éloges pour les Scythes, ni Tacite pour les Germains, dont il oppose complaisamment les vertus à la corruption impériale. Quoique évoque du Chiapas, Las Casas me semble plus occupé à défendre les Indiens qu’à les convertir. Il compare leur civilisation avec celle de l’antiquité gréco-latine et lui donne l’avantage. Les idoles, selon lui, résultent de l’obligation de recourir à des symboles communs à tous les fidèles. Quant aux sacrifices humains, explique-t-il, il ne convient pas de s’y opposer par la force, car ils témoignent de la grande et sincère piété des Mexicains qui, dans l’ignorance où ils se trouvent de la crucifixion du Sauveur, sont bien obligés de lui inventer un équivalent qui n’en soit pas indigne. Je ne pense pas que l’esprit missionnaire explique entièrement un parti-pris de compréhension, que rien ne rebute. La croyance au bon sauvage est peut-être congénitale de l’ethnologie. (…) Nous avons eu les oreilles rebattues de la sagesse des Chinois, inventant la poudre sans s’en servir que pour les feux d’artifice. Certes. Mais, d’une part l’Occident a connu lui aussi la poudre sans longtemps l’employer pour la guerre. Au IXe siècle, le Livre des Feux, de Marcus Graecus en contient déjà la formule ; il faudra attendre plusieurs centaines d’années pour son utilisation militaire, très exactement jusqu’à l’invention de la bombarde, qui permet d’en exploiter la puissance de déflagration. Quant aux Chinois, dès qu’ils ont connu les canons, ils en ont été acheteurs très empressés, avant qu’ils n’en fabriquent eux-mêmes, d’abord avec l’aide d’ingénieurs européens. Dans l’Afrique contemporaine, seule la pauvreté ralentit le remplacement du pilon par les appareils ménagers fabriqués à Saint-Étienne ou à Milan. Mais la misère n’interdit pas l’invasion des récipients en plastique au détriment des poteries et des vanneries traditionnelles. Les plus élégantes des coquettes Foulbé se vêtent de cotonnades imprimées venues des Pays-Bas ou du Japon. Le même phénomène se produit d’ailleurs de façon encore plus accélérée dans la civilisation scientifique et industrielle, béate d’admiration devant toute mécanique nouvelle et ordinateur à clignotants. (…) Je déplore autant qu’un autre la disparition progressive d’un tel capital d’art, de finesse, d’harmonie. Mais je suis tout aussi impuissant contre les avantages du béton et de l’électricité. Je ne me sens d’ailleurs pas le courage d’expliquer leur privilège à ceux qui en manquent. (…) Les indigènes ne se résignent pas à demeurer objets d’études et de musées, parfois habitants de réserves où l’on s’ingénie à les protéger du progrès. Étudiants, boursiers, ouvriers transplantés, ils n’ajoutent guère foi à l’éloquence des tentateurs, car ils en savent peu qui abandonnent leur civilisation pour cet état sauvage qu’ils louent avec effusion. Ils n’ignorent pas que ces savants sont venus les étudier avec sympathie, compréhension, admiration, qu’ils ont partagé leur vie. Mais la rancune leur suggère que leurs hôtes passagers étaient là d’abord pour écrire une thèse, pour conquérir un diplôme, puisqu’ils sont retournés enseigner à leurs élèves les coutumes étranges, « primitives », qu’ils avaient observées, et qu’ils ont retrouvé là-bas du même coup auto, téléphone, chauffage central, réfrigérateur, les mille commodités que la technique traîne après soi. Dès lors, comment ne pas être exaspéré d’entendre ces bons apôtres vanter les conditions de félicité rustique, d’équilibre et de sagesse simple que garantit l’analphabétisme ? Éveillées à des ambitions neuves, les générations qui étudient et qui naguère étaient étudiées, n’écoutent pas sans sarcasme ces discours flatteurs où ils croient reconnaître l’accent attendri des riches, quand ils expliquent aux pauvres que l’argent ne fait pas le bonheur, – encore moins, sans doute, ne le font les ressources de la civilisation industrielle. À d’autres. Roger Caillois (1974)
Depuis la fin du XIXe siècle, les ethnologues nous ont accoutumés à voir dans l’Indien un être rivé à sa communauté fermée au reste du monde. En privilégiant la vision d’informateurs censés préserver la tradition ancestrale, ils excluaient de leur champ d’observation tout ce qui faisaient des Indiens des êtres pareils à nous – c’est-à-dire inauthentiques, avides de changements et d’innovations. La vulgarisation … a fait le reste (…) l’Indien est devenu le dépositaire d’un savoir millénaire miraculeusement préservé; il entretiendrait avec la nature des relations d’une harmonie parfaite; figé hors du temps et de l’Histoire, il échapperait aux mélanges et aux contaminations qui seraient notre sort … Serge Guzinski (Télérama, 19/6/96)
D’après Denys Delâge, historien de l’université Laval, les Amérindiens n’étaient pas plus écologiques que nos ancêtres paysans. Les pigeons sauvages étaient pour les Amérindiens ce qu’étaient les poules ou les vaches pour les Canadiens, c’est-à-dire des animaux domestiques. Les tourtes faisaient «partie de l’ordinaire», de leur vie de tous les jours. Les tuer était donc l’équivalent pour le colon de voir un Amérindien abattre une de ses vaches. L’habitant de la Nouvelle-France, tout comme ses descendants vivant dans les campagnes québécoises jusqu’au milieu du XXe siècle, possédait aussi ses propres habitudes écologistes. Selon Delâge, les habitants comprenaient bien qu’il ne fallait pas exterminer tous ses animaux durant une même année, au risque de mourir de faim l’année suivante. Pas question non plus de gaspiller les restes: tout était récupéré. On salait, on congelait ou on mettait en conserve les surplus. Les restes de table servaient de nourriture aux chiens et aux chats, on n’utilisait ni emballage de plastique ni produit chimique. Les vêtements étaient faits de fibres naturelles, de lin et de laine, et lorsqu’ils étaient trop usés, ils étaient recyclés en tapis et en courtepointes. Le bois servait à construire, à chauffer et à récolter de l’eau d’érable. Aucun habitant n’aurait songé à couper à blanc le petit bois si utile près de chez lui. Presque aucun déchet ne venait donc polluer l’environnement de ces habitants. Même le contenu des «bécosses» était parfois utilisé comme engrais. Lequel vivait alors le plus en harmonie avec la nature: le Blanc ou l’Indien? En fait, chacun adaptait son style de vie à ses besoins et ses croyances. Ce style de vie était marqué dans les deux cas par l’autosubsistance, où il fallait gérer habilement ses ressources pour survivre. Les choses ont changé lors du passage à une économie de marché. Pour les cultivateurs, c’est à ce moment que l’agriculture à grande échelle s’est imposée et qu’ils ont commencé à détruire la nature avec la machinerie, la surexploitation des sols et l’utilisation d’engrais chimiques. Pour les Amérindiens, c’est surtout lorsqu’ils ont été intégrés dans un réseau d’échanges international par l’intermédiaire de la traite des fourrures qu’ils ont adopté des gestes jugés aujourd’hui dangereux pour l’environnement. Par exemple, le castor était disparu de plusieurs régions du Québec aussitôt qu’au XVIIe siècle. Le Jésuite Paul Le Jeune, dans la Relation de 1635, s’inquiétait déjà de la surexploitation du castor. Il relate de quelle façon les Montagnais les tuaient tous dans leurs cabanes, alors qu’il leur conseille d’y laisser au moins quelques petits afin qu’ils se reproduisent. Cette surchasse est extrêmement contradictoire avec la vision du monde des Amérindiens évoquée plus haut.  (…) Charles A. Bishop par exemple, un historien américain, croit plutôt que malgré le respect voué à la nature, il n’y avait rien dans les croyances des Amérindiens qui les empêchait de tuer beaucoup d’animaux, à condition que leurs restes soient bien traités et que la traite rapporte quelque chose de bénéfique. C’était bien le cas, puisque un grand nombre d’objets utiles étaient échangés contre des fourrures. Il s’agit peut-être là d’une piste d’explication de l’apparente absence de scrupules des Amérindiens à chasser le castor presque jusqu’à l’extinction complète de l’espèce. (…) Bien que la plupart d’entre eux tuait d’abord les animaux pour survivre, ils considéraient aussi que ces animaux se donnaient et venaient s’offrir à eux. «Cela aurait paru mesquin de ne pas prendre tous les animaux offerts: on pouvait, on devait même, en certains occasions, tuer au-delà des besoins», affirme-t-il. Des sacrifices étaient également réalisés, particulièrement de chiens. Le Père de Charlevoix écrivait dans son Journal historique en 1721 comment les chiens étaient parfois immolés ou suspendus vivants à un arbre par les pattes de derrière jusqu’à la mort lorsque les Amérindiens devaient franchir des rapides ou des passages dangereux. Des pratiques qui auraient fait frémir les défenseurs des droits des animaux d’aujourd’hui… Plusieurs autres gestes pouvaient aussi avoir des conséquences assez graves pour l’environnement. Le père Louis Nicolas racontait dans son Histoire naturelle des Indes qu’il avait vu des Amérindiens couper des arbres entiers pour ramasser les noix ou accéder aux nids d’oiseaux. Les autochtones allumaient également des feux pour toutes sortes de raisons. On fertilisait les terres avec des feux, on régénérait les forêts de pins et d’épinettes ou encore on facilitait le transport. Mais les Amérindiens perdaient parfois le contrôle de ces incendies et en plus de la pollution qu’ils provoquaient, ils détruisaient d’autres plantes et animaux qui n’étaient pas utilisés par la suite. Le grand respect des Amérindiens envers la nature répondait donc surtout à des croyances religieuses. On est bien loin des grands principes écologistes du XXe siècle! Pourquoi cette image de l’Amérindien écologiste existe-t-elle aujourd’hui si elle ne correspond pas à la réalité passée? Selon l’anthropologue américain Shepard Krech III, ce sont les Blancs qui ont créé ce mythe durant les années 1960, parce qu’ils avaient de nouvelles préoccupations pour l’environnement. Krech croit que les Amérindiens n’ont jamais été écologistes, mais qu’ils ont peu à peu adhéré à ce stéréotype et qu’ils l’utilisent maintenant eux-mêmes pour revendiquer de meilleures conditions d’existence. Et s’ils n’ont pas véritablement fait de dommages malgré des comportements parfois nuisibles pour la nature, c’est tout simplement parce qu’ils n’étaient pas assez nombreux et qu’ils n’exploitaient pas les ressources dans le but de faire des profits. Sylvie LeBel

Esclavagistes, nettoyeurs ethniques et maintenant… destructeurs de l’environnement!

Du moins si l’on en croit l’anthropologue révisionniste américain Shepard Krech.

Pour qui, à l’instar de l’acteur italo-américain Espero Corti qui sous le nom d’Iron Eyes Cody se fit passer sa vie durant pour un Cherokee et fit tant pour l’environnement (voir photo ci-dessus), l’Indien écolo est en fait une création des Blancs et donc un stéréotype, mais qui « fait maintenant partie de l’image que les Amérindiens ont d’eux-mêmes » et… de leurs arguments de revendication!

Et que, loin de s’inquiéter pour la destruction des animaux sauvages, ce sont eux (une fois initiés au commerce de la fourrure) qui ont provoqué la disparition de certaines espèces comme le castor de plusieurs régions du Canada.

Mieux encore, c’est les Blancs qui ont dû leur demander d’arrêter le saccage, car, croyant en la réincarnation, ils pensaient que plus ils en tuaient, plus il en renaissait.

Pour en finir avec le mythe de l’Indien écolo

Le « bon sauvage » ? Ne vous fiez pas à cette idée reçue, explique l’anthropologue américain Shepard Krech, spécialiste de l’histoire amérindienne.
D’où vient le mythe de l’Indien écologiste ?
Shepard Krech
Courrier international
le 20 avr. 2000

Selon la façon occidentale de percevoir l’autre, soit on l’idéalise, soit on le diabolise. Dès leur premier contact avec les indigènes d’Amérique du Nord, les Européens ont élaboré une double image de l’habitant du Nouveau Monde : celle du « bon sauvage » qui vit en harmonie avec la nature, dans un monde non corrompu par la civilisation – conception qui trouvera sa meilleure expression dans l’oeuvre de Jean-Jacques Rousseau -, et celle du sauvage ignoble, barbare sanguinaire. L’Indien écologiste, issu de la version positive du mythe, est un descendant du bon sauvage de Rousseau. Le mythe a ensuite évolué, s’est enrichi. Au début du XIXe siècle, dans les romans d’aventures de James Fenimore Cooper [auteur, entre autres, du Dernier des Mohicans], la dignité de l’Indien, sa noblesse, son courage, son intelligence sont exaltés. Au commencement du XXe siècle, Ernest Thompson Seton, premier chef scout, a contribué à mettre en valeur les habiletés de l’Indien : celui-ci est devenu un modèle pour les jeunes qui apprennent à s’orienter en forêt, à construire des canots et à allumer un feu. L’étape ultime est survenue à la fin des années 60, lorsque le bon sauvage est devenu écologiste.

L’Indien écolo est donc une création des Blancs ?
Tout à fait. Le mythe reflète bien davantage les préoccupations environnementales des Blancs des dernières décennies que la réalité historique des autochtones. C’est un stéréotype. Et il fait maintenant partie de l’image que les Amérindiens ont d’eux-mêmes. Depuis les années 60, ceux-ci contribuent d’ailleurs activement à la maintenir. D’abord, je crois que cela va de pair avec une idéalisation nostalgique des anciens modes de vie. Puis, le mythe devient un argument de revendication : si les Indiens sont vraiment en communion avec tous les êtres vivants, conscients des conséquences de leurs actes et soucieux de ne jamais provoquer de déséquilibres dans la nature, ils sont naturellement les plus aptes à gérer les ressources de leur territoire.

Dès le XVIIe siècle, écrivez-vous, les Amérindiens participant au commerce de la fourrure ont provoqué la disparition du castor de plusieurs régions du Canada, et ce sont les Blancs qui, les premiers, ont exprimé des inquiétudes…
Dès que naissait un marché pour la fourrure dans une région, le nombre des castors y chutait rapidement, à cause de la chasse intensive. Ainsi, en 1635, ils étaient déjà rares autour de Trois-Rivières et ailleurs le long du Saint-Laurent. A l’époque, le jésuite Paul Le Jeune et d’autres témoins ont déploré que les Indiens, trouvant une hutte de castors, y tuaient toutes les bêtes sans se soucier de laisser un couple pour la reproduction. Plus tard, dans les postes de traite, on a tenté d’introduire des mesures de conservation, notamment en refusant les peaux des animaux trop jeunes.

Les exterminations ont commencé après l’arrivée des Blancs et le début de la chasse commerciale, non ?
Le commerce entre les Indiens et les différentes régions existait avant l’arrivée des Blancs. Mais, sans l’énorme marché européen, les autochtones n’auraient pas tué autant d’animaux. C’est vrai pour le castor, mais aussi pour le cerf dans l’est des Etats-Unis et le bison dans les plaines de l’Ouest. L’Europe a fait exploser la demande. Je constate simplement que, dans la plupart des cas, les Indiens y ont répondu avec enthousiasme, contents d’échanger des peaux de peu de valeur pour eux contre des couteaux, des vêtements ou des fusils.

Si les Indiens étaient si peu écolos, pourquoi n’ont-ils pas causé plus de dégâts avant l’arrivée des Européens ?
Parce qu’ils n’étaient pas suffisamment nombreux. Situons leur population, avant l’arrivée des Blancs : entre 4 et 7 millions en Amérique du Nord – les anthropologues ne s’entendent pas sur le nombre. Sept millions, soit la population actuelle de l’Etat du New Jersey, répartis dans l’ensemble des Etats-Unis et du Canada…

Vous écrivez que les Indiens tuaient fréquemment plus d’animaux qu’ils ne pouvaient en manger. N’était-ce pas contraire à leurs croyances ?
Les Amérindiens entretenaient avec les bêtes une relation très intime : ils leur prêtaient des sentiments, une pensée humaine. Ainsi, les Indiens des Plaines croyaient qu’il ne fallait pas laisser s’échapper un bison après la chasse – il avertirait les autres de ne plus s’aventurer dans les parages. Ils s’assuraient donc de tuer toutes les bêtes prises au piège, au risque de gaspiller la viande. La plupart croyaient en la réincarnation. Ils pensaient que les animaux tués renaissaient la saison suivante et qu’en conséquence plus ils en tuaient, plus il en revenait. La disparition de l’espèce était à leurs yeux impensable.

Ne craignez-vous pas que votre livre nuise à la cause des autochtones ?
Je savais que j’abordais un sujet très délicat. Un journal autochtone, Indian Country Today, a d’ailleurs qualifié mon essai de « pure propagande » [anti-indienne]. Cela dit, les Indiens eux-mêmes ne servent pas toujours leur cause. Quand ils s’opposent au transport de déchets dangereux dans leurs réserves ou qu’ils oeuvrent à la préservation d’espèces menacées, ils sont à la hauteur de leur image. Pas lorsqu’ils proposent leurs réserves comme centres d’enfouissement ou qu’ils insistent sur leur droit de pêcher le homard au risque de compromettre le renouvellement des stocks. Peut-on leur en vouloir ? Au-delà du mythe, ce sont des êtres humains comme les autres, avec leurs contradictions, leurs désaccords, et qui font de leur mieux pour tirer leur épingle du jeu.

Et pourquoi le mythe est-il tenace ?
Depuis les débuts de la civilisation, l’être humain rêve d’un retour à la nature. A défaut de réaliser ce rêve, il va acheter une paire de mocassins, dénigrer la technologie, adhérer à un mouvement de protection de l’environnement ou croire à l’Indien écologiste.

Propos recueillis par Marie-Claude Bourdon

Voir la critique du WP:

Why stop killing buffalo if you believe they can be infinitely replaced, as long as the hunter demonstrates the proper respect?

On Native Ground
The Washington Post
Jennifer Veech
Aug 29, 1999

THE ECOLOGICAL INDIAN

Myth and History

By Shepard Krech III

Norton. 318 pp. $27.95

Reviewed by Jennifer Veech

In The Ecological Indian, anthropologist Shepard Krech sets off into the dangerous but compelling territory of Native American identity. As the title suggests, Krech is intent on examining the commonly and often dearly held belief in the Indian as ecologist par excellence. He takes on this stereotype in seven chapters that address many of the touchstones of the debate.

The book opens with the familiar image of Iron Eyes Cody’s portrayal of the Crying Indian. This well-known TV commercial, albeit now almost 30 years out of date, still crystalizes for many, both Europeans and Native Americans, the image of the Native American as the preserver of the American landscape. But, Krech argues, preservation and conservation are decidedly Western concepts, foreign in fundamental ways to a Native American world view. Quoting the historian Richard White, Krech explains that « the idea that Indians left no traces of themselves on the land demeans Indians. It makes them seem simply like an animal species, and thus deprives them of culture. » The image of the Ecological Indian, he argues, is a two-edged sword, one that many Native Americans embrace and others reject as a confining caricature.

Following his introduction, Krech takes his theory on the road, so to speak, and travels through a series of seven historical periods and geographical regions. Perhaps, in part, because these chapters cover such a great swath of time and geography they do not build on each other but instead function more as discrete elements, generating a sort of anthology of vignettes on Native Americans and the environment.

Krech begins his survey with the earlier period of human habitation in the Americas, the Pleistocene, which was witness to the extinction of myriad animal species. The debate surrounding the Native American responsibility for this loss was launched in the 1960s by the scholar Paul Martin, who argued that « man and man alone, was responsible. » Krech offers no simple conclusions, though even to raise the questions is to attack a 500-year-old icon. The image of « indigenous nobility, » he writes, « is a rich tradition whereby the Noble Indian . . . is a foil for the critiques of European American society. » Refusing to either endorse or destroy this icon, Krech instead asks that we take the Indian off his pedestal and see him as human, living in real rather than mythic time.

From the Pleistocene the book jumps centuries into the future, first to the Hohokam of Arizona and the mystery of their disappearance and then further still to look at the impact of European disease on native populations. In casting his eye toward the impact of epidemic illness, Krech regards the Indian not as actor but as acted-upon, and asks to what degree the seeming absence of Native Americans predisposed many newly arrived Europeans to view the Americas as an untouched wilderness.

The book’s final chapters are devoted to perhaps more familiar territory, the massive trade in animal skins and meat that developed in the wake of the European arrival. The hunts for buffalo in the West, white-tailed deer in the South, and beaver in the Northeast were enormous enterprises. Millions of animals were slaughtered and, in the case of the buffalo and beaver, driven to the brink of extinction in North America. It is difficult to reconcile these facts with our understanding of the very intimate relationship that Native Americans had with the creatures around them, relationships like that of the Cherokee, who believed « that if they failed to ask forgiveness for the deer that they had killed, then the deer would cause rheumatism » in the hunter. The discordance arises in part from trying to hold a pre-industrial society to the standards of 20th-century science. Many Native Americans did and do live in concert with the physical world; however, it is not a relationship founded on modern theories of ecology. Why stop killing buffalo if you believe they can be infinitely replaced, as long as the hunter demonstrates the proper respect?

This exhaustively re-searched volume is awash in historical information, to which its 86 pages of endnotes well attest. It serves as a good introduction to the question about Native American environmental responsibility, synopsizing the key points of the debate. What I was left wanting, however, was a closer look at the European origins of the myth itself, at the Europeans and European Americans responsible for this image of the Ecological Indian.

Krech leaves us with no easy generalizations. Instead he offers us a more complex portrait of Native American peoples, one that rejects mythologies, even those that both European and Native Americans might wish to embrace.

Jennifer Veech is a Washington poet and reviewer.

Voir aussi les critiques:

Dennis Prager and The Ecological Indian
(12/22/99)

Since Native peoples’ issues often and naturally coincide with environmental concerns, Native peoples themselves must be attacked. As environmentalists are increasingly recognizing, interest in Native peoples and causes offers a convergence point where ecological issues can be creatively conceived. Native peoples’ traditions are not made up by counter-culturalists or academic theorists — they are long-standing human ways that speak to the relationship to the natural world and can form the core of a realistic discussion among broad sectors of the population. Native traditional knowledge is sometimes abused or trivialized, but it is now widely accepted as a base on which to develop a true environmental philosophy.

Jose Barreiro, Bigotshtick: Rush Limbaugh on Indians, Native Americas Journal, Fall 1995

Talk (or is it schlock?) radio
Dennis Prager, radio personality and alleged moderate, conducted an interview with Shepard Krech III, author of The Ecological Indian. First, note that Prager is a conservative masquerading as a moderate. Let’s get that straight from the start.

I’d heard of The Ecological Indian but hadn’t read about it, much less read it. Nevertheless, I could tell how the interview would go from the mention of « buffalo, » « deer, » and « beaver. » And I was right.

Buffalo
Krech, a white anthropologist, says Indians killed more buffalo than they needed when they drove them over cliffs. Prager acts surprised by this « revelation. » My response:

1) That’s a fairly well-known fact, despite what Prager thinks 99% of Americans think. To pretend it’s a secret the PC police have tried to conceal is nonsense.

2) The buffalo jumps were carried out by a few tribes out of many that hunted buffalo. For one thing, you had to have cliffs nearby to conduct the maneuver. Vast stretches of the Great Plains had no usable cliffs…which is probably why there weren’t many buffalo jumps south of the Dakotas.

3) So what if some Indians killed, say, 50 buffalo when they needed 10…when there were still a million buffalo extant? Do conservationists use every scrap of wood and bark when they cut down a tree? Every scrap of meat and hide when they kill a cow? Do they never litter or discard a half-eaten meal?

Of course not. We don’t live in that needy a society. Even the best of us wastes a little because we can.

To equate Indians killing an extra 40 buffalo to Europeans killing the remaining 999,850 buffalo (leaving 100 of 1,000,000 alive) is the worst sort of joke. It’s intellectual sophistry and Prager is guilty of it. Does the word « vile » or « reprehensible » suggest anything to you?

Were the Indians comparable to today’s conservationists? Hell, yes. They wasted a little because all humans do, but they didn’t touch the overall supply. Their actions conserved the population even if they didn’t conserve every animal.

Were the Indians comparable to today’s Euro-Americans? Hell, no. The Europeans killed entire speciesas in permanently extinguished them. They also clearcut 90% or more of the virgin forests they found. In no way, shape, or form were the two groups equivalent.

Deer and beaver
Krech claims the Indians of middle America almost wiped out the deer and beaver. My response:

Both these alleged cases of massive hunting happened after Europeans arrived with their colonizing culture a fact Prager the sophist neglected to mention. In the 1700s and 1800s, especially east of the Mississippi, Indians were no longer acting on their original beliefs, uncontaminated by outside contact. They were no longer completely free agents.

The Europeans forced them to adopt a cash economy and so they adopted one to survive. If they wanted to buy guns (to defend their lives) or food (because they were forced from their bountiful homelands) they needed something to trade. The Europeans valued furs, skins, and meat. Can you guess what happened?

That’s right, the Indians got co-opted into the European system. So if Indians decimated species, it was because they mimicked European culture, not because it was inherent in their own culture. If the Europeans hadn’t come, the Indians wouldn’t have harmed the deer or beaver populations.

Again, the conniving Prager didn’t bring up these points, though they seemed obvious to me. The anthro Krech didn’t sound like he had an axe to grind, but Prager sure did. Even if the three examples were validand none were closethey’d cover only a third or so of the continent. So where does Prager get off claiming Indians as a whole were as bad as Europeans?

Because they decimated two animal species while aping Europeans and mildly wasted one species on their own? While Europeans laid waste to flora and fauna like a nuclear holocaust? Who was it, exactly, who wiped the passenger pigeon from the face of the earth? Who came close to extinguishing the buffalo and the bald eagle, our national emblem? Who caused the Dust Bowl, the burning rivers, the eggs laced with DDT?

Native Americans? Don’t think so. Look in the mirror if you want to know who, because we’re still putting profits before polliwogs. Which reminds me of the massive die-off of frog species occurring now, but that’s another story.

Prager’s claims are a pathetic excuse for an argument, if you ask me. It’s why I can’t stand ideologues like him. If I were to debate Prager on these issues, I’d kick his butt all over the map. As I’ve just shown.

Incidentally, I just read a review of The Ecological Indian in the Indian Country Today newspaper (10/11/99). The headline states the book is propaganda. That about sums it up.

Ecological Indian Talk
(8/27/00)

Most of the big shore places were closed now and there were hardly any lights except the shadowy, moving glow of a ferryboat across the Sound. And as the moon rose higher the inessential houses began to melt away until gradually I became aware of the old island here that flowered once for Dutch sailors’ eyes — a fresh, green breast of the new world.

Its vanished trees, the trees that had made way for Gatsby’s house, had once pandered in whispers to the last and greatest of all human dreams; for a transitory enchanted moment man must have held his breath in the presence of this continent, compelled into an aesthetic contemplation he neither understood nor desired, face to face for the last time in history with something commensurate to his capacity for wonder.

F. Scott Fitzgerald, The Great Gatsby, Chapter 9

Those descended from European stock, and probably from Asiatic as well, still feel a slight unease, the tiny remnant of the old looking-over-the-shoulder anxiety of the strangers in a strange land.

Bill Reid (Haida), quoted in Bill Reid

*****

Cultural attitudes toward nature
In « Ah, Sweet Nature … but Only If You Can Afford a Piece of It » (LA Times, 8/18/02), columnist John Balzar describes the essential importance of nature:

It is the nature of nature to inspire us. It’s our ancestral home, after all. Our DNA was coded by the rhythms of the natural world long before the advent of cars, air-conditioned office buildings and the 40-hour workweek. In fact, there is plenty of good evidence that the pace and accouterments of modern life are the root cause for so many people feeling adrift nowadays: We have, in fact, departed our element.

The human desire, the need, to reengage nature periodically is one of the essential arguments for conservation in this crowded epoch. The stillness, the solitude, the escape, the renewal that one finds in the natural world is our best, and perhaps final, source of balance.

A key question is whether this feeling is universal across all cultures, especially the progress-oriented Euro-American culture. It’s intuitively obvious that indigenous cultures, which lived and still live in close proximity to nature, would cherish it more. But some have questioned whether this truism is in fact true.

One such skeptic is Shepard Krech, author of The Ecological Indian. Krech tries to paint Native Americans as no better or worse than Euro-Americans, but fails. The best he can do is cast doubt on the eco-warrior stereotype his Anglo brethren created.

Some quotes from Indians

Significantly, Krech somehow manages to avoid quoting Indians about their own beliefs. Here are some quotes he missed on Native and European attitudes toward their environment. They refute his suggestion that Indians had the same values as Europeans and didn’t respect or cherish nature.

Note that the earliest views were voiced and recorded before the environmental movement – before it became « politically correct » to portray Indians as eco-warriors. In fact, the eco-warrior stereotype is an exaggeration of Native people’s real love for the land and everything on it.

They are in the Sonoran Desert now, but they speak little of it. They do not tell of the giant cactus, they leave us practically nothing in the way of a description of the land. This is normal for such men at such a time. The world as we now see it, one rich with metaphors for nature and keen for the feel of wild land, that world does not exist in the minds of Europeans in the sixteenth century. It has yet to be born. Europe seemed to hate nature. By the time of the Doomsday Book in England in 1086 less than two percent of the virgin forest remained. Nature seemed to be the enemy to the puny humans confronting it. By the sixteenth century Henry VIII of England would have two or three hundred deer rounded up, penned, and then amuse himself by watching his dogs rip them to shreds. And this attitude let to a verbal emptiness when confronting this new world across the water. Gonzalo Fernández de Oviendo, a contemporary of Cabeza de Vaca, in writing his history of the conquests confessed that he could not describe landscapes: « Of all the things I have seen, this is the one which has left me without hope of being able to describe it in words. » Nor could Columbus, as any reading of his journals will reveal.

Charles Bowden, The Sonoran Desert, on Alvar Núñez Cabeza de Vaca’s trek through the Southwest, 1535-1536

The white man seeks to conquer nature, to bend it to his will and to use it wastefully until it is all gone and then he simply moves on, leaving the waste behind him and looking for new places to take. The whole white race is a monster who is always hungry and what he eats is land.

Chiksika (Kispokotha Shawnee), elder brother of Tecumseh, speaking to Tecumseh, March 19, 1779

The only way to stop this evil is for all the red men to unite in claiming an equal right in the land. That is how it was at first, and should be still, for the land never was divided, but was for the use of everyone. Any tribe could go to an empty land and make a home there. And if they left, another tribe could come there and make a home. No groups among us have a right to sell, even to one another, and surely not to outsiders who want all, and will not do with less.

Sell a country! Why not sell the air, the clouds, and the Great Sea, as well as the earth? Did not the Great Good Spirit make them all for the use of his children?

Tecumseh (Shawnee), speech to William Harrison, Governor of the Indiana Territory, August 11, 1810

Every Indian village in the old days had its granaries of corn, its stores of dried beans, berries, and pumpkin-strips, as well as its dried buffalo tongues, pemmican and deer’s meat. To this day all the Fisher Indians of the north and west dry great quantities of fish, as well as berries, for the famine months that are surely coming.

Many of the modern Indians, armed with rifles, have learned to emulate the white man, and slaughter game for the love of slaughter, without reference to the future. Such waste was condemned by the old-time Indians, as an abuse of the gifts of God, and which would surely bring its punishment.

When, in 1684, De la Barre, Governor of Canada, complained that the Iroquois were encroaching on the country of those Indians who were allies of the French, he got a stinging reply from Garangula, the Onondaga Chief, and a general statement showing that the aborigines had game laws, not written, indeed, but well known, and enforced at the spear-point, if need be:

We knock the Twightwies [Miamis] and Chictaghicks [Illinois] on the head, because they had cut down the trees of peace, which were the limits of our country. They have hunted beaver on our lands. They have acted contrary to the customs of all Indians, for they left none of the beavers alive, they killed both male and female. (Sam G. Drake’s Indian Biog. 1832, p. III.)

Hunter says of the Kansas Indians:

I have never known a solitary instance of their wantonly destroying any of those animals [buffalo, elk, and deer], except on the hunting-grounds of their enemies, or encouraged to it by the prospect of bartering their skins with the traders. (Hunter’s Captivity, 1798-1816, p. 279.)

After all, the Wild Indians could not be justly termed improvident, when the manner of life is taken into consideration. They let nothing go to waste, and labored incessantly during the summer and fall, to lay up provisions for the inclement season. (Indian Boyhood, Eastman; pp. 237-8.)

Ernest Thompson Seton, « Chapter II: The Spartans of the West, » The Book of Woodcraft, 1912

Every part of this country is sacred to my people. Every hill-side, every valley, every plain and grove has been hallowed by some fond memory or some sad experience of my tribe.

Even the rocks that seem to lie dumb as they swelter in the sun along the silent seashore in solemn grandeur thrill with memories of past events connected with the fate of my people, and the very dust under your feet responds more lovingly to our footsteps than to yours, because it is the ashes of our ancestors, and our bare feet are conscious of the sympathetic touch, for the soil is rich with the life of our kindred.

Chief Seattle (Suquamish), from a speech, 1854

A long time ago this land belonged to our fathers; but when I go up to the river I see camps of soldiers on its banks. These soldiers cut down my timber; they kill my buffalo; and when I see that, my heart feels like bursting; I feel sorry….Has the white man become a child that he should recklessly kill and not eat? When the red men slay game, they do so that they may live and not starve.

Satanta (Kiowa), quoted in New York Times, October 26, 1867

Of the 3,700,000 buffalo destroyed from 1872 through 1874, only 150,000 were killed by Indians. When a group of concerned Texans asked General (Philip) Sheridan if something should not be done to stop the white hunters’ wholesale slaughter, he replied: « Let them kill, skin and sell until the buffalo is exterminated, as it is the only way to bring lasting peace and allow civilization to advance. »

Dee Brown, Bury My Heart at Wounded Knee

We love them [the buffalo] just as the white man does his money. Just as it makes a white man feel to have his money carried away, so it makes us feel to see others killing and stealing our buffaloes, which are our cattle given to us by the Great Father above to provide us meat to eat and means to get things to wear.

Bull Bear (Cheyenne), quoted in The Buffalo War: The History of the Red River Indian Uprising of 1874

Our land is more valuable than your money. It will last forever. As long as the sun shines and the waters flow, this land will be here to give life to men and animals. We cannot sell the lives of men and animals; therefore, we cannot sell this land. It was put here for us by the Great Spirit and we cannot sell it because it does not belong to us.

Sitting Bull (Hunkpapa Lakota), answer to US delegates who wanted him to sign a treaty, c. 1876

Behold, my friends, the spring is come; the earth has gladly received the embraces of the sun, and we shall soon see the results of their love! Every seed is awakened, and all animal life. It is through this mysterious power that we too have our being, and we therefore yield to our neighbors, even to our animal neighbors, the same right as ourselves to inhabit this vast land.

Yet hear me, friends! we have now to deal with another people, small and feeble when our forefathers first met with them, but now great and overbearing. Strangely enough, they have a mind to till the soil, and the love of possessions is a disease in them. These people have made many rules that the rich may break, but the poor may not! They have a religion in which the poor worship, but the rich will not! They even take tithes of the poor and weak to support the rich and those who rule. They claim this mother of ours, the Earth, for their own use, and fence their neighbors away from her, and deface her with their buildings and their refuse. They compel her to produce out of season, and when sterile she is made to take medicine in order to produce again. All this is sacrilege.

This nation is like a spring freshet; it overruns its banks and destroys all who are in its path. We cannot dwell side by side. Only seven years ago we made a treaty by which we were assured that the buffalo country should be left to us forever. Now they threaten to take that from us also. My brothers, shall we submit? or shall we say to them: « First kill me, before you can take possession of my fatherland! »

Sitting Bull (Hunkpapa Lakota), quoted in Indian Heroes and Great Chieftains, Charles A. Eastman, 1918

...I belong to the earth out of which I came. The earth is my mother.

You white people get together, measure the earth, and then divide it….Part of the Indians gave up their land. I never did. The earth is part of my body, and I never gave up the earth.

Toohoolhoolzote (Wallowa), prophet, 1877

The earth was created by the assistance of the sun, and it should be left as it was….The country was made without lines of demarcation, and it is no man’s business to divide it….The earth and myself are of one mind. The measure of the land and the measure of our bodies are the same….Do not misunderstand me, but understand me fully with reference to my affection for the land. I never said the land was mine to do with as I chose. The one who has the right to dispose of it is the one who created it. I claim a right to live on my land and accord you the privilege to live on yours.

Chief Joseph (Nez Perce), 1879

You ask me to plow the ground. Shall I take a knife and tear my mother’s breast? Then when I die she will not take me to her bosom to be born again.

Smohalla (Wanapum), from a speech, late 19th century

The Great Spirit is in all things, he is in the air we breathe. The Great Spirit is our father, but the earth is our mother. She nourishes us, that which we put into the ground she returns to us, and healing plants she gives us likewise. If we are wounded, we go to our mother and seek to lay the wounded part against her, to be healed.

Big Thunder (Wabanaki), late 19th century, quoted in The Indian’s Book by Natalie Curtis

From Wakan-Tanka, the Great Mystery, comes all power. It is from Wakan-Tanka that the holy man has wisdom and the power to heal and make holy charms. Man knows that all healing plants are given by Wakan-Tanka, therefore they are holy. So too is the buffalo holy, because it is the gift of Wakan-Tanka.

Flat-Iron (Oglala Sioux), late 19th century

The -shi-wi, or Zuis, suppose the sun, moon, and stars, the sky, earth, and sea, in all their phenomena and elements; and all inanimate objects, as well as plants, animals, and men, to belong to one great system of all-conscious and interrelated life….

Frank Cushing, Zui Fetiches, Second Annual Report of the Bureau of American Ethnology, 1880-1881 (Washington, D.C., 1883)

The landscape is our church, a cathedral. It is like a sacred building to us.

Zuni saying, quoted in Through Indian Eyes

The work of the white man hardens soul and body. Nor is it right to tear up and mutilate the earth as white men do. We simply take the gifts that are freely offered. We no more harm the earth than would an infant’s fingers harm its mother’s breast.

Unknown Indian, quoted in « The Ghost-Dance Religion and the Sioux Outbreak of 1890, » 1896

The Chiricahua, indeed all the Apache, had the priceless inheritance of those who live so close to the natural world that they cannot ever forget that they are a part of it and it is a part of them.
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To the Indian mind, a man’s attachment to his homeland was not a romantic nostrum but a vital necessity. A man sickened and eventually died a whole people might die awayif cut off from the life-source of the land itself. And so Geronimo, that « bloodthirsty savage, » ends has autobiography with a plea that has the unmistakable dignity of profound conviction: he asks the Great Father, Theodore Roosevelt, to return him and his people to their Arizona homeland.

Frederick Turner, Introduction to Geronimo, His Own Story, 1906

All things are the works of the Great Spirit. We should know that He is within all things: the trees, the grasses, the rivers, the mountains, and all the four legged-animals, and the winged peoples; and even more important, we should understand that He is also above all these things and peoples.

Black Elk (Oglala Sioux)

The Indian loved to worship. From birth to death he revered his surroundings. He considered himself born in the luxurious lap of Mother Earth and no place to him was humble.

Luther Standing Bear (Oglala Sioux), 1868-1937

We do not like to harm trees. Whenever we can, we always make an offering of tobacco to the trees before we cut them down. We never waste the wood, but use all that we cut down. If we did not think of their feelings, all the other trees in the forest would weep, and that would make our hearts sad, too.

Unknown Fox Indian, quoted in Ethnography of the Fox Indians, 1939

More quotes on cultural values
Native and Euro-American beliefs differ
Our self-righteous superiority complex

Longstanding love and respect
Krech suggests the Indians’ love of nature is a recent belief adopted to make them look holier-than-thou. He writes: « Since 1970, Indians themselves have set expectations for their behavior consistent with, and helping to reinforce, the image of the Ecological Indian thriving in public culture. Many write of Indians as ecologists and conservationists who have never wasted and have always led harmonious lives in balance with nature. »

But as these quotes show, respect for the natural world goes back almost as long as people have been recording Indian thought. Non-Indians such as Turner and Cushing also recognized the difference between Native and European values.

Note that Indians don’t deny using nature’s gifts. Obviously they killed, ate, and used plants and animals for food, shelter, and tools. They cleared brush with fire, farmed the land, and built canals, mounds, and towns. The question is whether they did so carefully and thoughtfully or foolishly and wastefully.

Likewise, today’s environmentalists don’t oppose using land for crops, timber for building, or oil for energy. What they oppose is using these resources up. In other words, using them wantonly until they’re gone, and polluting the air and water while doing so. This is the same or similar attitude to that of traditional Native people.

In contrast to the biblical book of Genesis, in which God creates man in his own image and gives him dominion over all other creatures, the Native American legends reflect the view that human beings are no more important than any other thing, whether alive or inanimate. In the eye of the Creator, they believe, man and woman, plant and animal, water and stone, are all equal, and they share the earth as partners even as family.
The Spirit World (American Indians), Time-Life Books

The earth is our mother. We believe that. I’ve met indigenous people from around the world and I’ve yet to find a difference of opinion on that. It’s much more than a saying, it’s much more than a word, it’s a real compassion and a longevity.

Chief Oren Lyons (Onondaga), quoted in Surviving in Two Worlds

The only thing that holds us together is our religion, but I wonder if it will last. It’s not just a religion, like the Catholic religion. God doesn’t mean fear. He means the Creator, the One Above. The mountains over there. The sky above. It’s Mother Earth. The stories we learned as children were about God meaning love and God meaning beauty, just as it is in nature everywhere around you. There is no church because all is a church to us here.

Tony Frank Martinez, quoted in Taos Pueblo, 1986

We believe that all living things come from our sacred mother earth, all living things, the green things, the winged things of the air, the four-leggeds, the things that crawl and the two-leggeds….But the important thing in our philosophy is that we believe we’re the weakest things on earth, that the two-legged is the weakest thing on earth because we have no direction….Now, because we are the weakest things on earth, we do not have license to exploit or manipulate our brother and sisters and we also know, because of our role in life, that the buffalo and all other relatives of ours teach us, and so we built our civilization.

Dennis Banks (Chippewa), Wounded Knee testimony, 2/12/74

I will start by repeating the words of Associate Chief Judge Murray Sinclair of the Provincial Court of Manitoba, himself Ojibway, in an address he gave to a conference on Aboriginal justice in Saskatoon in 1993:

I am not a biblical scholar, but as I have come to understand it, in Judaeo-Christian tradition, man occupies a position just below God and the angels, but above all other early creation … According to the Genesis account of creation … « God said « Let us make man in our image and likeness to rule the fish in the sea, the birds of heaven, the cattle, all wild animals on earth, and all reptiles that crawl upon the earth… » Mankind was told to: « … fill the earth and subdue it, rule over the fish in the sea, the birds of heaven, and every living thing that moves upon the earth. » In sharp contrast, the Aboriginal world-view holds that mankind is the least powerful and least important factor in creation … Mankind’s interests are not to be placed above those of any other part of creation. In the matter of the hierarchy, or relative importance of beings within creation, Aboriginal and Western intellectual traditions are almost diametrically opposed. It goes without saying that our world-view provides the basis for those customs, thoughts and behaviours we consider appropriate. » (emphasis added)

Within the Ojibway world-view, then, the hierarchy of creation placed the earth (and its life-blood, the waters) in first place, for without them there would be no plants, animals or human life. The plant world stood second, for without it there would be no animal or human life. The animal world was third. Last, and least important of all, was mankind, for nothing whatever depended on our survival. We were also clearly the most dependent, and therefore owed the greatest duty of respect and care for the other three. Our central duty was not to subdue them, but to learn how they interacted, or connected, so that we could accommodate ourselves to those existing relationships. Any other approach, in the long run, could only result in a disruption of the healthy equilibria which had existed for millennia and which, in fact, created the conditions for our own evolution.

Rupert Ross, Red Jacket and the Right to Rule, 1994

[A non-Indian] said that he was really sorry about what had happened to Indians, but that there was good reason for it. The continent had to be developed and he felt that Indians had stood in the way and thus had had to be removed. « After all, » he remarked, « what did you do to the land when you had it? » I didn’t understand him until later when I discovered that the Cuyahoga River running through Cleveland is inflammable….How many Indians could have thought of creating an inflammable river?

Vine Deloria Jr. (Standing Rock Sioux), We Talk, You Listen; New Tribes, New Turf

Brothers and Sisters do not be fooled by the wiles of the trickster. This entire argument is a family fight between the Three CousinsJudaism, Islam, and Christianity. All three of them are so off their sacred, ancient path that they fail to recognize or be recognized by Nature herself. They forgot how to be related and mimic the ways of Eya and Iktomi. They bask in their dominance of Nature and revile as less than, those of us who still hold on to our traditional matriarchal ways.

They speak out of both sides of their mouth and still find time to consume natural resources at a disproportionate rate. Truly they are Eya, the great consumer. Grandmother Earth will not continue to allow the Three Cousins to run amuck. Nature has her own ways of ebb and flow.

James Starkey, The World According to the Three Cousins, 9/9/02

« We have always interacted intensively with our environment, » said Ross Soboleff, a member of the Haida and Tlingit nations in Juneau, Alaska. « We’ve never put it on a pedestal and worshipped it. »

Lester, director of the tribal energy group, said conflicts between Indians and environmental groups are born of differing cultural views.

« In the Indian world view, the cosmos is not divided between light and darkness. For the environmental movement, it is. A tribe can be very ecologically minded and very development-minded at the same time, » he said.

Environment, Inc.: Drilling Debate Jolts Old Image of Indians, Sacramento Bee, 12/9/01

« We must renew and redouble our efforts to wage peace, » she said, adding that Americans also need to open their eyes to the social and environmental impacts they cause by being the largest consumers of natural resources in the world.

« We are pretty much pigs, » [activist Winona] LaDuke later told participants at a private fund-raiser. « It means we live in a continuing reality of wanting something that someone else has. »

LaDuke, a member of the Mississippi Band of Anishinabeg, said Native Americans, with their historical ties to the land, must be leaders in the fight to regain a consciousness of caring for the environment. If the natural world is not healed and protected, we will pay.

« We have a predator-prey relationship with our land, and the land is the prey » LaDuke said. « Those issues will plague us in this society as ever-open sores. »

From Parallels Drawn Between Child Rearing and Political Activism, Indian Country Today, 10/4/01

More Native quotes on nature
North American Indians: the spirituality of nature

More evidence for Natives as ecologists
Yellowstone a study in vital role of wildfires

Westerners vs. nature
Some quotes suggest the standard Euro-American view of nature: a dead, unproductive resource waiting to be put to use for the « betterment » of humanity.

In the evening the men in two of the rear canoes discovered a large brown bear lying in the open grounds about 300 paces from the river, and six of them went out to attack him, all good hunters….[One] shot him through the head and finally killed him.

I walked on shore and killed a female ibi or big horn animal.

I saw near those bluffs the most beautiful fox that I ever beheld. The colours appeared to me to be a fine orange yellow, white and black. I endeavored to kill this animal….

Lewis and Clark showing their appreciation of nature, May 1805, as quoted in The Essential Lewis and Clark

Ours is a shockingly dead view of creation. We ourselves are the only things in the universe to which we grant an authentic vitality, and because of this we are not fully alive.

Frederick Jackson Turner, historian, late 19th century, quoted in The American Indian and the Problem of History

In contrast to the Native views expressed above, the modern American view still echoes Turner’s 19th-century view. Many people have noted this. For instance:

Human beings are the most dangerous animals. They’ve gotten so far from nature that they’ve lost their common sense. I have a fascination with modern man’s lack of perspective. We have become enemies of nature.

Peter Beard, nature photographer, quoted in the LA Times, 2/4/01

Why has the leader of the free world opted out? The first reason lies deep in the national psyche. The old world developed on the basis of a coalition — uneasy but understood — between humanity and its surroundings. The settlement of the US was based on conquest, not just of the indigenous peoples, but also of the terrain. It appears to be, thus far, one of the great success stories of modern history.

« Remember, this country is built very heavily on the frontier ethic, » says Clapp. « How America moved west was to exhaust the land and move on. The original settlers, such as the Jefferson family, moved westward because families like theirs planted tobacco in tidewater Virginia and exhausted the soil. My own ancestors did the same in Indiana. »

Americans made crops grow in places that are entirely arid. They built dams — about 250,000 of them. They built great cities, with skyscrapers and symphony orchestras, in places that appeared barely habitable. They shifted rivers, even reversed their flow. « It’s the American belief that with enough hard work and perseverance anything — be it a force of nature, a country or a disease — can be vanquished, » says Clapp. « It’s a country founded on the idea of no limits. The essence of environmentalism is that there are indeed limits. It’s one of the reasons environmentalism is a stronger ethic in Europe than in the US. »

Matthew Engel, Road to Ruin: How America is Ravaging the Planet, The Guardian, 10/24/03

All things considered, it may be the central assumption of technological society that there is virtue in overpowering nature and native peoples. The Indian problem today, as it always has been, is directly related to the needs of technological societies to find and obtain remotely located resources, in order to fuel an incessant and intrinsic demand for growth and technological fulfillment. The process began in our country hundreds of years ago when we wanted land and gold. Today it continues because we want coal, oil, uranium, fish, and more land. As we survey the rest of the world  whether it is the Canadian Arctic, the Borneo jungle, or the Brazilian rainforest  the same interaction is taking place for the same reasons, often involving the same institutions.

Jerry Mander, In the Absence of the Sacred, 1991

[The emerging and provocative field of eco-psychology] diagnoses the mounting psychic stress, mental illness and social disorder plaguing affluent societies as the consequence of a dysfunctional, immature relationship with nature. They decipher the psycho-historical trajectory of Western civilization from hunter-gatherer clans to agricultural societies and the urban megalopolis as a profound loss of humility and tender sense of earthly limitations once invoked by a harmonious and reverent liaison with nature. Humanity has become disconnected and alienated from a non-human world fallen and debased. Man has become enraptured in a mania of domination and absolute control to worship a hydra of endless consumption and materialism.

John Wickham, Resistance to Makah Whale Hunt Exposes Modern Madness, Indian Country Today, 10/20/05

As a left biocentrist, I have advocated for quite some time, in various publications, the need to return to some form of animism. Like deep ecologists and left biocentrists, Rod Preece in his 1999 book Animals and Nature: Cultural Myths, Cultural Realities, sees the necessity for a spiritual transformation. The following quotation, which is on my wall for a daily reminder, reveals a deep ecology understanding, particularly the concept of self-realization, even though deep ecology, unfortunately, is not discussed in this book:

All cultures think of their own interests first and only a spiritual education dedicated to a sharing of identities with other peoples, other animals, and nature as a whole can diminish the environmental destruction we face. It can be diminished by our being educated to share our identity with the natural world and thus understand it as a part of ourselves. (p. 230)

David Orton, e-mail, 10/7/01

We are at the crucial moment in the commission of a crime. Our hand is on the knife, the knife is at the victim’s throat. We are trained to kill. We are trained to turn the earth to account, to use it, market it, make money off it. To take it for granted. Logically, we will never be able to reverse this part of our culture in enough time to stop that knife in our hand. But that is the task at handto cease this act of violence. Everything we love, and everything we think we are, will be gone, will cease to be, unless we manage to change. We will either produce descendants who think a cactus, a rat, an insect, and a snake are as important as human beings, or we will not leave descendants. In the short run it pays to do as we have always done, lest we have less treasure with which to comfort ourselves in the dark and lonely nights. In the short run it might theoretically pay a hungry human being to eat its own liver, as one scientist has put it. But in a slightly longer run such a diet would be fatal.

…[W]e have made a career out of refusing to adapt. We say it is contrary to our custom. One glance at our towns and cities in the region makes this clear. They are all oases, space colonies implanted on what we seem to take to be the forbidding surface of Mars. Even when we try to fit inwith our gestures toward natural history, our science, our ecology, our environmental politicswe still seem to miss the point. The desert does not need us and in time, given our habits, will crush us and reject us. We do not plan for seven generations, we do not seem to give.

In the past we tended to remain silent while the ground that gives us life was murdered. Now we make studies of it before we kill it. Now we write stories protesting its death. And then we kill it, all of us, and share in the rewards of this act.

Charles Bowden, The Sonoran Desert

They paved paradise and put up a parking lot
With a pink hotel, a boutique and a swingin’ hot spot

They took all the trees, put ’em in a tree museum
And they charged the people a dollar and a half just to see ’em

Joni Mitchell, « Big Yellow Taxi »

More on Westerners vs. nature
Bush hates environmentalists: No question, the climate is heating up
Conservation « pays biggest dividends »

Little religious sacrifice
The following quote seems a telling point by itself:

Absent for the most part from the religions of the American Indians was the near universal practice of animal and human sacrifice to placate the gods. « North America had almost no sacrifice, even of animals. Mother Earth did not demand it. »

Lewis M. Hoppe, Religions of the World, 1976 (quote from Ruth Underhill, Red Man’s Religion, 1965)

But let’s not stereotype Indians as perfect paragons. Here’s one of the exceptions:

Near the scaffold I saw the carcase, of a large dog not yet decayed, which I supposed had been killed at the time the human body was left on the scaffold; this was no doubt the reward, which the poor dog had met with for performing the [blank space in manuscript] friendly office to his mistres of transporting her corps to the place of deposit. It is customary with the Assinniboins, Mandans, Minetares &c. who scaffold their dead, to sacrefice the favorite horses and doggs of their deceased relations, with a view of their being serviceable to them in the land of sperits.

Journal of Merriwether Lewis, April 20, 1805, quoted in The Essential Lewis and Clark

To sum up the valid points Krech makes and the valid points he misses, here’s an excerpt from Defending Mother Earth: Native American Perspectives on Environmental Justice (Jace Weaver, editor). It offers a sounder conclusion than Krech’s:

In reality, modern Natives and their ancestors are neither saints nor sinners in environmental matters. They are human beings. The Americas were no Edenic paradise. « People sometimes went hungry . . . ; wars were fought, and people died in them. Occasionally, a native civilization overtaxed its environment and collapsed. » Grinde and Johansen state, « Occasionally, in pre-Columbian times, native urban areas taxed the local environment (e.g., by overgrazing and razing the forests). Like all societies, those in pre-Columbian America faced the question of how to utilize land for purposes of survival. Indians manipulated the environment to improve their material lives. » The general consensus today, however, is that, given pre-contact population numbers, Native peoples could have wrought much more environmental damage than was the case. Again according to Grinde and Johansen, « While mistakes were made, the fact that Europeans found the Western Hemisphere to be a natural treasure house indicates that misuse of the environment was not frequent or sustained over long periods of time. »

Voir enfin:

Iron Eyes Cody

Claim: The actor known as Iron Eyes Cody was a true-born Native Indian.

Status: False.

Origins: Although no one could say exactly when we humans first began to have concerns about the effects our activities have on our environment, most of us baby boomers could pinpoint 1970-71 as the Iron Eyes Cody timespan during which we first became aware of the « ecology movement, » as the era when concern for what humans were doing to the world they lived in ran at a fever pitch. Protecting the planet’s resources by calling upon each person to pitch in and do whatever he or she could do to limit the abuse was seen as the right and proper focus of the times. High schools offered classes in ecology. Public school students painted posters decrying pollution. And television ads worked to remind everyone that the problem was real, here, and now.

Three events which occurred during the year between March 1970 and March 1971 helped bring the concept of « ecology » into millions of homes and made it a catchword of the era. One was the first annual Earth Day, observed on 21 March 1970. The second was Look magazine’s promotion of the ecology flag in its 21 April 1970 edition, a symbol that was soon to become as prominent a part of American culture as the ubiquitous peace sign. The third — and perhaps the most effective and unforgettable — was the television debut of Keep America Beautiful’s landmark « People Start Pollution, People Can Stop It » public service ad on the second Earth Day in March 1971.

In that enduring minute-long TV spot, viewers watched an Indian paddle his canoe up a polluted and flotsam-filled river, stream past belching smokestacks, come ashore at a litter-strewn river bank, and walk to the edge of a highway, where the occupant of a passing automobile thoughtlessly tossed a bag of trash out the car window to burst open at the astonished visitor’s feet. When the camera moved upwards for a close-up, a single tear was seen rolling down the Indian’s face as the narrator dramatically intoned: « People start pollution; people can stop it. »

That « crying Indian, » as he would later sometimes be referred to, was Iron Eyes Cody, an actor who throughout his life claimed to be of Cherokee/Cree extraction. Yet his asserted ancestry was just as artificial as the tear that rolled down his cheek in that television spot — the tear was glycerine, and the « Indian » a second-generation Italian-American.

(The spurious use of Native Americans to promote « save the Earth » messages was not limited to this one instance. A moving exposition on the sanctity of the land and the need for careful stewardship of it is still widely quoted as the bona fide words of Chief Seattle. Though the chief was real, the speech was not — the words came not from the chief’s own lips in 1854 but flowed from the pen of a screenwriter in 1971.)

Iron Eyes Cody was born Espera DeCorti on 3 April 1904 in the small town of Kaplan, Louisiana. He was the son of Francesca Salpietra and Antonio DeCorti, she an immigrant from Sicily who had arrived in the USA in 1902, and he another immigrant who had arrived in America not long before her. Theirs was an arranged marriage, and the couple had four children, with Espera (or Oscar, as he was called) their second eldest. In 1909, when Espera was five years old, Antonio DeCorti abandoned his wife and children and headed for Texas. Francesca married again, this time to a man named Alton Abshire, with whom she bore five more children.

As teenagers the three DeCorti boys joined their father in Texas. He had since altered his name from Antonio DeCorti to Tony Corti, and the boys apparently followed suit as far as their surname was concerned. In 1924, following their father’s death, the boys moved to Hollywood, changed « Corti » to « Cody, » and began working in the motion picture industry. It was about this time Iron Eyes began presenting himself to the world as an Indian. Iron Eyes’ two brothers, Joseph William and Frank Henry, found work as extras but soon drifted into other lines of work. Iron Eyes went on to achieve a full career as an actor, appearing in well over a hundred movies and dozens of television shows across the span of several decades.

Although Iron Eyes was not born an Indian, he lived his adult years as one. He pledged his life to Native American causes, married an Indian woman (Bertha Parker), adopted two Indian boys (Robert and Arthur), and seldom left home without his beaded moccasins, buckskin jacket and braided wig. His was not a short-lived masquerade nor one that was donned and doffed whenever expedient — he maintained his fiction throughout his life and steadfastly denied rumors that he was not an Indian, even after his half-sister surfaced to tell the story in 1996 and to provide pointers to the whereabouts of his birth certificate and other family documents.

Cody died on 5 January 1999 at the age of 94.

Iron Eyes Cody wasn’t history’s only faux Indian. Others also falsely claimed this mantle:

* Long Lance, the 1928 thrilling first-person account of Chief Buffalo Child Long Lance, was the work of Sylvester Long, an African-American who conned the literary world into believing he was a Cherokee, and then a Cree. While the ruse lasted, Buffalo Child Long Lance was a hit on the lecture circuit and one of the darlings of New York society. His spree ended when the truth about his background was exposed in 1930, and he killed himself with a shot to the head in 1931.

* Grey Owl, a noted Canadian naturalist and author, lived as an Indian and claimed to be half-Apache. Only after his death in 1939 did the world discover he was really an Englishman born Archibald Belaney.

* One of the most popular books on Indian life is Forrest Carter’s The Education of Little Tree, the story of a boyhood spent with Cherokee grandparents. This « autobiography » was yet another fake, penned by Asa Carter, a white supremacist and Ku Klux Klan member.

Even if Iron Eyes was not a true-born Native American, he certainly did a lot of good on behalf of the Native American community, and they generally accepted him as one of them without caring about his true ancestry. In 1995, Hollywood’s Native American community honored Iron Eyes for his longstanding contribution to Native American causes. Although he was no Indian, they pointed out, his charitable deeds were more important than his non-Indian heritage.

Barbara « going native » Mikkelson

Additional information:
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(Keep America Beautiful)
Last updated: 9 August 2007

Aleiss, Angela. « Native Son. »
The Times-Picayune. 26 May 1996 (p. D1).

Cody, Iron Eyes. Iron Eyes: My Life As a Hollywood Indian.
New York: Everest House, 1982. ISBN 0-89696-111-7.

Russell, Ron. « Make-Believe Indian. »
New Times Los Angeles. 8 April 1999.

Schmitz, Neil. « The Other Man. »
The Buffalo News. 8 October 1995 (Magazine, p. 12).

Waldman, Amy. « Iron Eyes Cody, 94, an Actor and Tearful Anti-Littering Icon. »
The New York Times. 5 January 1999 (p. A15).

The Boston Globe. « Iron Eyes Cody: Actor Known for Anti-Littering Ad. »
5 January 1999 (p. A13)

Voir enfin:

L’«Indien écologiste» a-t-il déjà vraiment existé?
Troisième article sur la santé et les autochtones du Canada
Sylvie LeBel
Anglefire
2001

Les autochtones du Québec et du Canada clament depuis longtemps que contrairement à la leur, la société occidentale est une grande destructrice de la nature. Récemment s’est concrétisée une occasion de prouver leur affirmation. Les États-Unis ont en effet annoncé il y a trois semaines leur intention de ne pas ratifier les accords de Kyoto sur la réduction d’émission de gaz à effet de serre. En justifiant sa décision par des considérations économiques, le président Bush n’a pas manqué d’invoquer «l’injustice» faite aux pays industrialisés qui doivent faire encore plus d’efforts que les pays en développement afin d’atteindre les objectifs de Kyoto. Le Canada, comme à son habitude, s’est rangé derrière son voisin américain, malgré l’opposition internationale.

Pour les Amérindiens, voilà qui ajoute à cette image de société occidentale pollueuse et ne pensant qu’à l’argent. Ils dénoncent d’autant plus durement le mode de vie des pays industrialisés qu’ils en sont souvent les principales victimes et que la pollution ne fait qu’empirer leur état de santé déjà critique. Par opposition à cette image de l’homme blanc, les autochtones et les environnementalistes utilisent souvent celle de l’«Indien écologiste», vivant en parfaite harmonie avec la nature, et dont les comportements ne lui auraient jamais causé aucun tort. Qu’en est-il au juste? L’Amérindien a-t-il toujours été ce grand défenseur de la nature, l’inventeur des principes écologistes si populaires aujourd’hui?

Il apparaît que oui… et que non. Depuis la préhistoire et jusqu’à récemment, on sait que les Amérindiens avaient une vision du monde et de la nature caractérisée par un respect très grand pour tout ce qui les entourait. Mais ils n’étaient pas les seuls: les habitants canadiens au temps de la Nouvelle-France pratiquaient aussi la conservation des ressources et le recyclage. Les Amérindiens n’étaient pas non plus vraiment conscients que leurs gestes avaient des conséquences, bonnes ou mauvaises, sur la nature et leur santé. Tout ce qu’ils faisaient s’inscrivaient plutôt dans un système de croyances très développé. Un retour dans l’histoire du Québec depuis les temps les plus anciens jusqu’au XXe siècle s’impose pour démythifier l’Indien «écolo» contemporain…

Un mode de vie en apparence respectueux de la nature …

Plusieurs éléments de leur culture suggèrent que les autochtones étaient les premiers environnementalistes, bien avant l’arrivée des premiers Blancs en Amérique et l’invention «officielle» de l’écologisme au XXe siècle. En effet, en raison de leurs croyances et de leur mode de vie, les Amérindiens ne pouvaient détruire la nature qui les entourait. Pour eux, la nature et tout ce qui la composait étaient dotés d’une puissance spirituelle. Chaque élément, animal, végétal ou animal, était animé et possédait un esprit. La roche, la rivière, le saumon, l’ours et l’arbre avaient tous droit à un grand respect, car ils faisaient partie de ce grand tout qui formait le monde. En respectant le monde visible, les autochtones montraient également du respect pour le monde invisible et véritable qu’ils ne pouvaient voir.

Vivant de chasse, de pêche, de cueillette et de récolte, les Amérindiens dépendaient totalement de la nature. Ils croyaient que les forces surnaturelles des animaux et des plantes devaient être amadouées pour que la chasse et les récoltes soient bonnes. Chez les Amérindiens nomades comme les Montagnais, les chasseurs s’excusaient donc auprès de l’animal qu’ils venaient de tuer, observaient des rituels précis lors du découpage de plusieurs bêtes, tel l’ours, ainsi que pour disposer des restes des animaux. Les arêtes de saumons et les vessies de phoques étaient rejetées à l’eau et les crânes d’ours accrochés à un mât. Tous ces gestes devaient favoriser la régénération des animaux ainsi que les bonnes relations avec leurs esprits. En «mettant de son côté» l’esprit de l’animal, les futures chasses seraient alors aussi fructueuses ou même meilleures.

Ces habitudes étaient encore présentes lorsque les Européens arrivent en Amérique. Pehr Kalm, un Suédois venu en Nouvelle-France en 1749, décrivait dans sa relation de voyage les tourtes, les «pigeons sauvages» de l’Amérique. Selon lui, les Amérindiens ne tuaient jamais ces pigeons lorsqu’ils couvaient ou lorsqu’ils avaient des petits. Ils n’acceptaient pas non plus que d’autres le fassent, menaçant même à une occasion un Français qui avait tenté d’en tuer quelques uns. Pour eux, tuer un pigeon avec des petits «serait manquer gravement à la bonté envers les jeunes, car ils seraient contraints de mourir de faim».

Tout cela laisse donc penser que les Amérindiens avaient des valeurs écologiques et que la conservation des ressources était pour eux le moyen d’assurer leur survie. Mais ces principes n’étaient-ils appliqués que par eux? Sont-ils les véritables fondateurs de la pensée écologiste?

…mais pas unique aux Amérindiens…

D’après Denys Delâge, historien de l’université Laval, les Amérindiens n’étaient pas plus écologiques que nos ancêtres paysans. Les pigeons sauvages étaient pour les Amérindiens ce qu’étaient les poules ou les vaches pour les Canadiens, c’est-à-dire des animaux domestiques. Les tourtes faisaient «partie de l’ordinaire», de leur vie de tous les jours. Les tuer était donc l’équivalent pour le colon de voir un Amérindien abattre une de ses vaches. L’habitant de la Nouvelle-France, tout comme ses descendants vivant dans les campagnes québécoises jusqu’au milieu du XXe siècle, possédait aussi ses propres habitudes écologistes.

Selon Delâge, les habitants comprenaient bien qu’il ne fallait pas exterminer tous ses animaux durant une même année, au risque de mourir de faim l’année suivante. Pas question non plus de gaspiller les restes: tout était récupéré. On salait, on congelait ou on mettait en conserve les surplus. Les restes de table servaient de nourriture aux chiens et aux chats, on n’utilisait ni emballage de plastique ni produit chimique. Les vêtements étaient faits de fibres naturelles, de lin et de laine, et lorsqu’ils étaient trop usés, ils étaient recyclés en tapis et en courtepointes. Le bois servait à construire, à chauffer et à récolter de l’eau d’érable. Aucun habitant n’aurait songé à couper à blanc le petit bois si utile près de chez lui. Presque aucun déchet ne venait donc polluer l’environnement de ces habitants. Même le contenu des «bécosses» était parfois utilisé comme engrais.

Lequel vivait alors le plus en harmonie avec la nature: le Blanc ou l’Indien? En fait, chacun adaptait son style de vie à ses besoins et ses croyances. Ce style de vie était marqué dans les deux cas par l’autosubsistance, où il fallait gérer habilement ses ressources pour survivre. Les choses ont changé lors du passage à une économie de marché. Pour les cultivateurs, c’est à ce moment que l’agriculture à grande échelle s’est imposée et qu’ils ont commencé à détruire la nature avec la machinerie, la surexploitation des sols et l’utilisation d’engrais chimiques.

…et parfois contradictoire avec l’écologie

Pour les Amérindiens, c’est surtout lorsqu’ils ont été intégrés dans un réseau d’échanges international par l’intermédiaire de la traite des fourrures qu’ils ont adopté des gestes jugés aujourd’hui dangereux pour l’environnement. Par exemple, le castor était disparu de plusieurs régions du Québec aussitôt qu’au XVIIe siècle. Le Jésuite Paul Le Jeune, dans la Relation de 1635, s’inquiétait déjà de la surexploitation du castor. Il relate de quelle façon les Montagnais les tuaient tous dans leurs cabanes, alors qu’il leur conseille d’y laisser au moins quelques petits afin qu’ils se reproduisent.

Cette surchasse est extrêmement contradictoire avec la vision du monde des Amérindiens évoquée plus haut. Certains cherchant des raisons pour l’expliquer ont affirmé que les autochtones se sont mis à tuer les animaux parce qu’ils les tenaient responsables des maladies qui les frappaient. Cette théorie a toutefois été vivement contestée. Charles A. Bishop par exemple, un historien américain, croit plutôt que malgré le respect voué à la nature, il n’y avait rien dans les croyances des Amérindiens qui les empêchait de tuer beaucoup d’animaux, à condition que leurs restes soient bien traités et que la traite rapporte quelque chose de bénéfique. C’était bien le cas, puisque un grand nombre d’objets utiles étaient échangés contre des fourrures. Il s’agit peut-être là d’une piste d’explication de l’apparente absence de scrupules des Amérindiens à chasser le castor presque jusqu’à l’extinction complète de l’espèce.

Denys Delâge apporte également certaines nuances aux pratiques des autochtones qui paraissaient en harmonie avec la nature. Bien que la plupart d’entre eux tuait d’abord les animaux pour survivre, ils considéraient aussi que ces animaux se donnaient et venaient s’offrir à eux. «Cela aurait paru mesquin de ne pas prendre tous les animaux offerts: on pouvait, on devait même, en certains occasions, tuer au-delà des besoins», affirme-t-il. Des sacrifices étaient également réalisés, particulièrement de chiens. Le Père de Charlevoix écrivait dans son Journal historique en 1721 comment les chiens étaient parfois immolés ou suspendus vivants à un arbre par les pattes de derrière jusqu’à la mort lorsque les Amérindiens devaient franchir des rapides ou des passages dangereux. Des pratiques qui auraient fait frémir les défenseurs des droits des animaux d’aujourd’hui…

Plusieurs autres gestes pouvaient aussi avoir des conséquences assez graves pour l’environnement. Le père Louis Nicolas racontait dans son Histoire naturelle des Indes qu’il avait vu des Amérindiens couper des arbres entiers pour ramasser les noix ou accéder aux nids d’oiseaux. Les autochtones allumaient également des feux pour toutes sortes de raisons. On fertilisait les terres avec des feux, on régénérait les forêts de pins et d’épinettes ou encore on facilitait le transport. Mais les Amérindiens perdaient parfois le contrôle de ces incendies et en plus de la pollution qu’ils provoquaient, ils détruisaient d’autres plantes et animaux qui n’étaient pas utilisés par la suite.

Le grand respect des Amérindiens envers la nature répondait donc surtout à des croyances religieuses. On est bien loin des grands principes écologistes du XXe siècle!

Un mythe créé par les Blancs et récupéré par les Amérindiens

Pourquoi cette image de l’Amérindien écologiste existe-t-elle aujourd’hui si elle ne correspond pas à la réalité passée? Selon l’anthropologue américain Shepard Krech III, ce sont les Blancs qui ont créé ce mythe durant les années 1960, parce qu’ils avaient de nouvelles préoccupations pour l’environnement. Krech croit que les Amérindiens n’ont jamais été écologistes, mais qu’ils ont peu à peu adhéré à ce stéréotype et qu’ils l’utilisent maintenant eux-mêmes pour revendiquer de meilleures conditions d’existence. Et s’ils n’ont pas véritablement fait de dommages malgré des comportements parfois nuisibles pour la nature, c’est tout simplement parce qu’ils n’étaient pas assez nombreux et qu’ils n’exploitaient pas les ressources dans le but de faire des profits.

L’utilisation de ce mythe est erronée d’un point de vue historique, mais elle peut paraître justifiée par les conditions de vie actuelles des Amérindiens. Ceux-ci sont parmi les principales victimes de la destruction de l’environnement et de la pollution causée par les industries des pays «développés». Une quantité phénoménale de contaminants, de produits toxiques et de polluants de toutes sortes se retrouvent dans leur habitat et nuisent à leur santé. Du cadmium, du plomb, des BPC et du DDT ont été retracés dans la faune, la flore et chez les Cris et les Inuit du Nouveau-Québec au cours des trente dernières années. Les gaz carboniques émis par les industries du nord-est des États-Unis et du sud du Canada au rythme de 1300 tonnes d’oxyde de soufre et d’azote par heure retombent sous forme de pluies acides dans le Nord du Québec. On a également fait état des carences en fer des nouveau-nés inuit, car l’allaitement maternel est abandonné et le plomb contenu dans la nourriture empêche l’absorption du fer. Son absence dans l’organisme provoque des troubles psychomoteurs et d’apprentissage. La construction des barrages hydroélectriques et l’inondation de grands territoires ont également entraîné une hausse des concentrations de mercure chez les Amérindiens pour qui la pêche et la chasse demeurent des ressources alimentaires essentielles.

Les Amérindiens ne sont peut-être pas les véritables pionniers de l’environnementalisme, mais ils ont tout de même apporté au reste de l’humanité, par leurs valeurs et leurs croyances en l’unité des humains avec la nature, un plus grand respect envers tous les êtres vivants et les ressources de la Terre. Monsieur Bush s’en souviendra-t-il?

Bibliographie

A.     Document iconographique

Photo de 1971 tirée de The Ecological Indian. Myth and History de Shepard Krech III, New York/London, W.W. Norton & Company, 1999, p. 14. Elle montre le visage d’un Amérindien nommé Iron Eyes Cody versant une larme avec comme titre «Pollution: it’s a crying shame».

B.     Sources primaires

CHARLEVOIX, Père de. Histoire et description générale de la Nouvelle France avec Le journal

historique d’un voyage fait par ordre du roi dans l’Amérique septentrionnale. Montréal, Éditions Élysées, 1976. Tome 3, p. 348.

KALM, Pehr. Voyage de Pehr Kalm au Canada en 1749. Montréal, Éditions Pierre Tisseyre, 1977, p. 284.

LE JEUNE, Paul. Relation du 28 août 1635. Dans The Jesuit Relations and Allied Documents Travels and

Explorations of the Jesuit Missionaries in New France, 1610-1791 : The Original French, Latin, and Italian Texts, with English Translations and Notes. Edited by Reuben Gold Thwaites, New York, Pageant Book Co., 1959, vol. VIII, p. 56.

C.     Articles de journaux et de périodiques

FRANCOEUR, Louis-Gilles. «Le Canada et les États-Unis isolés du reste du monde». Le Devoir, samedi

31 mars et dimanche 1er avril 2001, A1 et A12.

HAMANN, Jean. «Anémie sous le soleil de minuit». Le Soleil, samedi 17 mars 2001, E 13.

D. Études et articles spécialisés

BISHOP, Charles A. «Northeastern Indian Concepts of Conservation and the Fur Trade: A Critique of

Calvin Martin’s Thesis». Dans Indians, Animals and the Fur Trade: A Critique of Keepers of the Game, edited by Shepard Krech III, Athens, The University of Georgia Press, 1981, p. 39-58.

BOURDON, Marie-Claude. «L’anti Grey Owl». L’actualité, 15 mars 2000, p. 20-23.

BRAMLY, Serge. Terre sacrée. Paris, Albin Michel, 1992. 280 p. Coll. «Espaces libres». 24.

Delâge, Denys. «Les premières nations d’Amérique du Nord sont-elles à l’origine des valeurs

écologiques et démocratiques contemporaines?». Dans Transferts culturels et métissages Amérique/Europe XVIe-XXe siècle, Sainte-Foy, Presses de l’Université Laval, 1996, p. 317-345.

KRECH III, Shepard. The Ecological Indian. Myth and History. New York/London, W.W. Norton &

Company, 1999. 318 p.

Stieb, David. Health effects of development in the Hudson Bay-James Bay region. [Ottawa],

Hudson Bay Programme, 1994. 45 p.


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