Société: Quand les bâtiments tombent malades (That fine line between actual illness and mass hysteria)

artyr of saint vitus (Saint Vit or Saint Guy)L’opprobre me brise le coeur et je suis malade. Psaumes 69: 21
La violence collective passa, jadis, de l’homme à l’animal et, maintenant, de la bête, absente de nos villes, à des objets techniques. Parmi ces révoltes fument des chevaux-vapeur. Michel Serres
Plus d’un siècle après que Charcot a démontré que les hystériques n’étaient pas des simulateurs et que Freud a découvert l’inconscient, il nous est difficile d’accepter que nos souffrances puissent être à la fois réelles et sans cause matérielle. Georges Saline (responsable du département santé environnement de l’INVS)
Chacun a bien compris que « syndrome du bâtiment malsain » est la traduction politiquement correcte d' »hystérie collective ». Le Monde

Epidémies de malaises dans des hôpitaux ou des écoles (jusqu’à cette école corse où, « après l’arrivée d’un élève handicapé, plusieurs enfants se sont retrouvés en fauteuil roulant »), toxi-infections alimentaires plus ou moins inexpliquées (la crise du « Coca belge » de juin 99, partie aussi d’un lycée), épidémies de suicides, syndrome d’épuisement professionnel, syndrome des tours, syndromes de la Guerre du Golfe, syndrome de fatigue chronique, syndrome du bâtiment malsain …

La liste est longue, comme le rappelait Le Monde hier et en cette veille du grand pèlerinage national français de Lourdes, de ces nouvelles maladies inexpliquées ou « introuvables » et ce d’autant plus, facteur aggravant de complication et de confusion, que nous vivons à une époque d’explosion des connaissances et des moyens d’investigation ainsi que de l’information (télévision, internet).

Mais aussi des produits utilisés par l’industrie (pesticides, ingrédients cosmétiques et additifs alimentaires) ou dans les habitations (notamment les COV, ou composés organiques volatils, dans les mousses isolantes, peintures, moquettes, linoléum, vernis, bois des charpentes et des planchers, bombes aérosols (produits insecticides, cosmétiques, cire, etc.), colles, produits de nettoyage (détergents, décapants, détachants, diluants, alcool à brûler, essence de térébenthine, etc.), mais aussi les voitures neuves, assimilées par certains au sniffing de colle!), susceptibles de causer des troubles.

Sans parler des gaz toxiques incolores et inodores ou des bactéries portées par l’air ou des systèmes de ventilation/climatisation (légionellose).

Et le problème est que ces différents facteurs peuvent se croiser et décupler leurs effets, suscitant un véritable climat de suspicion généralisée, voire déclencher une sorte de « machine infernale des investigations environnementales », « les résultats négatifs nourrissant en retour l’inquiétude ». (« S’ils ont fait ces travaux-là, c’est bien qu’il y avait quelque chose »). Y compris les nouvelles phobies telles que celles des OGM, du réchauffement de la planète ou… des complots à la Meyssian!

De plus, au niveau de leur description, les termes médicaux se multiplient aussi de plus belle: hystérie collective ou de masse, contagion comportementale, psychose collective, réaction collective au stress, dérangement psychique transitoire, contextuel et épidémique réaction de conversion collective, psychopathologie de groupe, panique de masse, épidémie de symptômes psychiatriques, malaises de masse sociogéniques ou psychogéniques …

Et les phénomènes sont souvent éphémères mais avec possibilités de rechute (lors de périodes critiques comme les anniversaires) ou de persistance (jusqu’à des années).

Sans compter que les manifestations de la somatisation sont étrangement récurrentes voire stéréotypées (douleurs et malaises musculo-squelettiques, difficultés à respirer, nausées, faiblesses, étourdissements, maux de tête, embrouillement de la vision) …

Avec toujours le même mode de déroulement: convergence (plusieurs personnes développent des symptômes indépendamment les unes des autres.), déclencheur (l’occurrence ou la perception d’un événement précis et inhabituel ou souvent une odeur étrange) et la contagion (propagation soit par rayonnement via les travailleurs-euses voisins soit par le réseau des individus intimement liés, compliqué à nouveau par l’accès à l’internet).

Le tout généralement dans un contexte de tension sociale ou internationale (crises sociales ou économiques, guerres, bouleversement sociaux ou religieux, etc.).

D’où le fait que ces phénomènes sont loin d’être nouveaux, depuis les « maladies dansantes » qui parcoururent toute l’Europe à la fin du Moyen Âge (la fameuse danse de Saint-Guy ou Saint-Gui ou Saint-Vit – voir illustration ci-dessus -, cette forme d’épilepsie du nom du saint censé la guérir et qui pouvait vous conduire au bûcher pour possession démoniaque – tout comme d’ailleurs les intoxications ergotées, le fameux « feu Saint-Antoine » ou « mal des ardents », liés à l’ingestion du champignon parasite du pain de seigle qui produisait, on le sait, des substances proches du LSD et donc des hallucinations, d’où les utilisations chamaniques que pouvaient être tentés d’en faire certains: nos fameuses « sorcières » européennes ou de Salem!) ou les épidémies de couvents (comme cette manie de morsure dans des couvents allemands au 15e) entre 1550 et 1650 – soit au moment de l’éclatement du monde religieux de la Réforme -, comme plus tard au milieu du XIXe siècle, notamment aux Etats-Unis avec le renouveau protestant (phénomènes collectifs extatiques, mais l’Europe et la France ont aussi connu leurs saintes Bernadette ou Thérèse).

Avant (en passant ainsi du religieux, au folklore puis au médical) l’ère industrielle et de masse, avec les établissement d’enseignement et les usines et manufactures, notamment les industries à main-d’œuvre majoritairement féminine (textile, comme dans une manufacture de coton à Hodder Bridge en Angleterre. en 1787, suite à l’introduction d’une souris dans le chandail d’une ouvrière par une collègue).

Avec déjà la surreprésentation des femmes (jusqu’à 90%), qui se trouvaient être aussi en surreprésentation dans les milieux de travail à risques (caractère répétitif et monotone du travail, faible salaire, cadence rapide, insatisfaction face aux relations avec les supérieurs), d’où la possibilité d’une sous-évaluation des risques environnementaux/organisationnels et ergonomiques et partant de la pénibilité des conditions de travail des femmes.

Et les explications afférentes et passablement machistes sur la survulnérabilité biologique (génétique ou hormonale) ou sociale à l’hystérie des femmes, comme l’indique déjà le terme lui-même, depuis sa création par Hippocrate en 400 avant JC, avec le lien supposé avec l’utérus, comme réactions de femmes célibataires à l’abstinence sexuelle (convulsions, spasmes musculaires, crampes abdominales, maux de tête, etc), et plus tard le concept d’hystérie de masse avec la contagion aux demoiselles de l’entourage (à l’instar de la synchronicité menstruelle bien connue des femmes se côtoyant continuellement?) et partant les changements hormonaux liés au cycle menstruel ou leur différence supposée de socialisation (plus ou moins grande réticence, selon le sexe, à se déclarer malades) ou les conflit de rôle ou cumul des rôles (la double journée).

Explications nénanmoins relativisées par l’occurrence d’épisodes d’hystérie collective dans des environnements purement masculins (école de garçons 1860, réactions de panique dans l’armée, évanouissements en chaîne lors des campagnes de collecte de sang, suicides collectifs, poussées de violence comme… nos fameuses émeutes raciales de novembre 2005!)

Ce qui pourrait confirmer les intuitions et hypothèses de René Girard à partir de la nature notoirement mimétique des animaux supérieurs que nous sommes (« monkey see monkey do »), comme on le voit quotidiennement autour de nous que ce soit les épidémies de quintes de toux dans les concerts ou de fous rires en classe de nos enfants ou de nos enfances ou, plus contrôlés, pendant les spectacles des humoristes, mais aussi les « épidémies » de symptomes des maladies étudiées dans les écoles de médecine

Mais surtout sur ce besoin d’exutoire et d’externalisation des surcharges de stress, au niveau individuel comme de tout un groupe social, que l’on retrouve dans toutes les sociétés sacrificielles mais qui, avec la disparition desdits sacrifices ou de leurs substituts sociaux (les pogroms de juifs et autres cagots servant de boucs émissaires) tendraient à s’internaliser et à se somatiser?

Enquête
L’étrange syndrome du bâtiment malsain
Hervé Morin
Le Monde
Le 13.08.07

Rester dans son bureau, « c’est comme cuire à l’intérieur. Je ne tiens pas plus de vingt minutes. Depuis deux ans, ça me pourrit bien la vie. » Reda Goudjil, responsable « informatique scolaire » à la mairie de Villejuif (Val-de-Marne), ne s’explique pas le phénomène. Comme d’autres de ses collègues, il fait partie des victimes d’une « épidémie de symptômes inexpliqués de nature irritative », ainsi que la qualifient les épidémiologistes qui ont été amenés à l’étudier.

L’affaire débute le 4 février 2004. Dans un bâtiment de la mairie, la surchauffe de la batterie d’un onduleur informatique dégage des vapeurs acides. Plus de soixante personnes incommodées sont évacuées. Les mois suivants, plusieurs épisodes collectifs d’irritation des muqueuses et de la peau, des signes de fatigue et de maux de tête surviennent sporadiquement, sans cause identifiée. En février 2005, presque à la date anniversaire de l’incident initial, l’épidémie explose, touche bientôt 30 % des 250 agents municipaux du centre-ville.

Les multiples analyses environnementales diligentées mettent seulement en évidence une atmosphère confinée dans le service d’action sociale, où un public nombreux et parfois pressant est reçu. Rapidement, les responsables sanitaires posent le diagnostic : « Syndrome du bâtiment malsain. » Dans la littérature scientifique, ce terme désigne des épidémies qui surviennent dans des lieux mal ventilés, où le climat social ou les conditions de travail sont difficiles.

« Il y avait visiblement un mal-être au travail », note Franck Périllat-Bottonet, adjoint au maire (PC) chargé du personnel. Des mesures correctives sont prises : modification de l’organisation des postes, rénovation et aération des bâtiments – au total, quelque 300 000 euros de travaux. Mais le malaise persiste. En 2007, des cas plus légers se sont déclarés en mairie centrale, chez des agents qui ne font pas forcément face au public.

« On n’est plus en période de crise, mais de convalescence », estime Eric Bénisti, directeur général des services techniques, pour qui « tout le défi est de dire aux agents qu’ils souffrent vraiment, mais que ça ne vient plus du bâtiment ». Même si, admet-il, le chauffage peut-être un facteur irritant. Franck Périllat-Bottonet ne ferme pas non plus la porte à une explication physiologique : « Il se peut que ce soit de l’hyperréactivité allergique développée chez certains agents. » Les plus affectés avaient, note-t-il, des antécédents allergiques, notamment asthmatiques.

La municipalité a « délocalisé » certains d’entre eux, comme Florence Daverat, qui a vu ses symptômes disparaître depuis son transfert. Elle se bat pour faire reconnaître ses arrêts de travail en maladie professionnelle : « S’ils ont fait ces travaux-là, c’est bien qu’il y avait quelque chose », assure-t-elle. Mais certains n’osent pas se manifester et préfèrent prendre des antihistaminiques, « par crainte d’être montrés du doigt », témoigne Reda Goudjil.

Chacun a bien compris que « syndrome du bâtiment malsain » est la traduction politiquement correcte d' »hystérie collective ». L’Institut national de veille sanitaire (INVS) parle aussi de « syndrome psychogène ». Il y est de plus en plus en plus souvent confronté, au point de préparer un guide de bonnes pratiques à l’attention des médecins.

Hubert Isnard, de la cellule interrégionale d’épidémiologie d’Ile-de-France, qui a eu l’occasion d’intervenir sur plusieurs affaires de ce genre, dont Villejuif, reste fasciné par ces manifestations « très extraordinaires ». Elles présentent presque toujours les mêmes ingrédients : un incident déclencheur, « cristallisant », puis une contagion.

« Les réponses apportées sont généralement techniques – analyses environnementales ou autres, note Hubert Isnard. Mais on ne trouve rien de déterminant. Ensuite, comment fait-on ? »

Selon lui, changer les ventilations ne suffit pas. L’approche purement psychologique n’est pas plus indiquée. « Une cellule d’écoute peut être très mal vécue, sur le thème « on nous prend pour des fous » », prévient-il. Il préconise la transparence. Informer les personnes concernées des analyses en cours, mais évoquer rapidement la piste du syndrome psychogène, « seule façon d’arrêter la machine infernale des investigations environnementales », les résultats négatifs nourrissant en retour l’inquiétude. Travailler sur la qualité de l’environnement social, de travail est indispensable.

La gestion de ces épisodes reste délicate. « Plus d’un siècle après que Charcot a démontré que les hystériques n’étaient pas des simulateurs et que Freud a découvert l’inconscient, il nous est difficile d’accepter que nos souffrances puissent être à la fois réelles et sans cause matérielle », note Georges Salines, responsable du département santé environnement de l’INVS, dans un numéro d’avril du Bulletin épidémiologique hebdomadaire consacré aux syndromes psychogènes.

La revue décrit plusieurs fascinants « cas d’école ». Comme l’épidémie de malaises survenus dans le bloc opératoire central de l’Hôpital Nord de Marseille, en août 2005. Ou l’hospitalisation de dix collégiens de Carignan (Ardennes), en octobre 2004, après l’évanouissement d’une élève dans la cour et des déclenchements accidentels de l’alarme incendie. La présence de formaldéhyde et d’une ventilation défaillante avait aussi été mise en évidence.

Ou encore cette chorale rassemblée dans la salle municipale de Pamproux (Deux-Sèvres), dont treize membres ont été hospitalisés sans qu’on puisse détecter une intoxication au monoxyde de carbone. Hubert Isnard cite encore cette école en Corse où, « après l’arrivée d’un élève handicapé, plusieurs enfants se sont retrouvés en fauteuil roulant ».

En 2002, un article du British Journal of Psychiatry soulignait la « nature protéiforme des malaises de masse sociogéniques ». Robert Bartholomew (Queensland University) et Simon Wessely (King’s College, Londres) en retrouvaient la trace dans les couvents du Moyen-Age, mais aussi, en 1987, dans une école islamique de l’Etat de Kedah, en Malaisie.

Le travail en usine, après la révolution industrielle, a engendré des manifestations similaires. Des « odeurs étranges », liées à des composants inoffensifs, ont causé pendant tout le XXe siècle des épisodes d’hystérie collective, notamment dans des contextes de tension internationale, comme le conflit Iran-Irak, la première guerre du Golfe ou l’après-11-Septembre, notaient encore les chercheurs. Ils soulignaient aussi la crise de confiance envers la qualité de l’environnement comme l’un des facteurs associés.

Reda Goudjil ne se satisfait pas de ces explications « 100 % psychologiques », trop commodes. Il salue les efforts de la municipalité, mais ne cache pas sa défiance à l’égard des autorités sanitaires, défaillantes « à l’époque de Tchernobyl, du sang contaminé, de Mururoa… »

Au fil du temps, il s’est documenté sur le syndrome psychogène, mais aussi sur les formaldéhydes et les composés organiques volatils (COV), ces polluants atmosphériques, dont certains ont été recherchés, sans succès, à la mairie de Villejuif.

« Tous les COV ne sont pas détectables », note-t-il cependant, sans être démenti par les services techniques. « L’idée que ce soit pour partie dans la tête ne m’est pas insupportable, assure-t-il. Mais l’idée que ce le serait à plus de 50 % l’est. Ma certitude, c’est qu’il y a un facteur physique que l’on n’a pas encore trouvé. »

Voir aussi:

Sick building syndrome ‘is result of poor management’
Amy Iggulden
The Telegraph
23/03/2006

The workplace illness « sick building syndrome », which is said to cost businesses millions of pounds each year, is caused by poor managers rather than a poor environment, a study says today.

Researchers found that the 10 symptoms commonly associated with the illness, which was identified by the World Health Organisation more than 20 years ago, were linked to long hours and lack of support at work.

The study found that workers in buildings with unacceptable levels of carbon dioxide, airborne fungi and noise were actually less likely to say that they were ill.
advertisement

It had been thought that poor air quality and airborne bacteria caused the syndrome.

Mai Stafford, the lead author on the study and a senior research fellow in epidemiology at University College London, said: « We found no evidence that the buildings themselves are important in ‘sick building syndrome’. It seems to be wrongly named.

« Psychological factors of work – stress brought on by lack of control, long hours and unsupportive managers – were far more important. »

Alexi Marmot, an architectural consultant who worked on the study, said the syndrome had been the result of « overactive imaginations ».

The Health and Safety Executive still issues guidelines to local authorities on the syndrome and its prevention, but puts « low job morale » at the end of a list of seven contributory factors.

A report found that public sector workers were more prone to the condition than private sector workers.

The Inland Revenue demolished the 19-storey Saint John’s House in Bootle, Merseyside, after half of its 2,000 staff there had fallen sick.

Three years ago scientists claimed to have found a « cure » by adding ultraviolet light to ventilation systems to kill germs.

But the new study of 4,000 Civil Service workers in 44 offices suggests that the only cure could be through better management.

Dr Stafford, reporting the findings in the British Medical Journal today, said: « The only area of the physical environment that had a significant effect on health was in control over the desk space. If employees could choose what lighting and heat they worked in, they were less likely to report symptoms.

« It shows that employers need to consider job stress above an audit of physical properties. »

Workers were asked if they had experienced the « SBS symptoms » of headaches, coughs, tired eyes, runny noses, lethargy, dry and sore throats and wheezing in the previous fortnight.

Although more than half of women said they had experienced headaches, and a third said they were tired for no reason, this was linked to job stress rather than a common environmental problem, the study said.

The findings could pose problems for the growing numbers of SBS consultants who will « syndrome-proof » a building for about £1,000 a day.

Richard Smith, a consultant at the Biodeterioration Centre at the University of Hertfordshire, whose work has included « SBS proofing » the Tower of London after fears were raised about photocopier fumes, said: « Employers should still get their buildings looked at for SBS because then staff are going to feel more valued anyway – it will boost morale. »

The researchers said that the quality of buildings was still « very important » and could play some factor in a person’s health.
Voir également:
Enjoying the smell of a new car ‘is like glue-sniffing’
Charles Clover, Environment Editor
The Telegraph
15/01/2003
The distinctive smell inside a new car, often a source of satisfaction to owners, comes from the same form of pollution that causes sick building syndrome, a study shows.

New car smell could contain up to 35 times the health limit set for volatile organic chemicals in cars in Japan, making its enjoyment akin to glue-sniffing. The chemicals found included ethyl benzene, xylene, formaldehyde and toluene used in paints and adhesives.

In high densities, these cause sick building syndrome: headaches, dizziness and respiratory problems.
advertisement

The study by a Japanese public health researcher found that it took three years for the level in cars to fall below the limit set for vehicles by the Japanese health ministry in response to an increase in the number of car owners suffering from sick building syndrome.

Toshiaki Yoshida, the chief researcher at the Osaka Institute of Public Health, analysed the air inside a new minivan every week for the first two months and every month after that. The van was driven 3,500 miles a year.

On the day after delivery, the van was found to contain 113 kinds of volatile organic chemicals, mostly hydrocarbons. It took four months to fall below the safe limit set by the state but shot above it again in the hot summer months even after two years.

Mr Yoshida recommends thorough ventilation and expressed the hope that manufacturers would develop materials that did not give off such chemicals.

Tim Williamson, of the National Society for Clean Air, said: « The sorts of chemicals found in the research are generally not found in the external environment and include some well-known toxins.

« So leaving the car at home is not only good for the environment, it is good for your health, too. »

Al Clark, of the Society of Motor Manufacturers and Traders, said there was no equivalent standard for in-car air quality in Europe, but all cars had to comply with rules on which materials could be used in their manufacture.

Voir enfin:

Des espèces nouvelles de l’hystérie collective? L’exemple américain en débat

(à paraître dans le Journal Français de Psychiatrie)

Voici quatre vignettes cliniques:

1. John, 32 ans, technicien militaire, rentre d’Irak chez lui dans le Michigan. Tout va bien, sauf une sorte d’éruption cutanée qui ne s’en va pas. Au fil des mois, d’autres symptômes apparaissent: trous de mémoire, sautes d’humeur, et pour finir, une fatigue débilitante qui le cloue au lit 18 heures par jour et l’amène à solliciter (et obtenir) une pension d’invalidité de l’administration des anciens combattant. Sa femme de 25 ans, Noemie, commence à ressentir les mêmes symptômes: éruption cutanée, maux de têtes, fatigue désespérante et douloureuse, mais également d’autres: nodules au sein, infections inexplicables aux vertèbres. Leur fille, Dana, est née, semble-t-il, avec la même éruption cutanée, mais en plus, des problèmes respiratoires aigus. Ils n’ont plus de rapports sexuels; le sperme de John provoque une sensation de brûlure chez Noemie, dont les douleurs musculaires et articulaires s’exacerbent aussitôt. Personne n’a trouvé de cause organique à ces troubles.

2. Sylvia, 30 ans, est victime depuis 3 ans d’une ahurissante accumulation de symptômes: éruptions cutanées, étourdissements, mal au ventre, diarrhée, mal à la gorge, fièvre légère, maux de tête, vision floue, photophobie, sifflements dans les oreilles, absence de sensations à l’extrémité des doigts, engourdissement des muscles de la face, tachycardie, souffle court, articulations douloureuses, oscillations du poids, inappétence sexuelle, sudation anormale, allergie à de très nombreux aliments, perte des cheveux. Le tout, à nouveau, sur un fond d’épuisement constant, impossible à réparer, qui l’a amenée à renoncer à un poste de direction dans un grand magazine. Elle vit désormais alitée. Les assurances refusent de prendre en charge une maladie pour laquelle aucune cause n’a pu être détectée par les 6 médecins consultés (dont 2 spécialistes universitaires). Son mari, David, et ses 2 enfants commencent à être atteints. On la conduit auprès d’un pasteur baptiste, un faith-healer: « Demande au Christ de pardonner tes péchés! » Le souvenir de mensonges liés à un récent adultère lui revient. « Jésus t’aime! » dit le pasteur. Elle se lève aussitôt, et depuis, a repris un entraînement sportif intensif. La famille est restée malade.

3. Laura et Keith sont des grands-parents heureux. Ils emmènent leurs petits-enfants en vacances, et ne manquent aucune fête de famille chez Sara, leur fille de 28 ans. Un matin, ils trouvent dans leur boîte aux lettres un avis officiel émis par un cabinet d’avocats qui leur propose un « arrangement amiable »: s’ils payent immédiatement une indemnité de 200000$, s’engagent à subvenir au traitement de leur fille, et renoncent à jamais à tout droit de visite comme au moindre contact avec elle et leurs petits-enfants, les tribunaux ne seront pas saisis. Ils ont 15 jours pour se décider. S’ils refusent, ce sont des indemnités plus fortes que leur fille réclamera, et elle engagera des poursuites pénales contre son père pour abus sexuel dans l’enfance. Ayant consulté suite à un nouvel épisode d’anorexie (maladie qui lui était passée à l’adolescence), dans un contexte de dépression inexplicable, puisque Sara vient d’obtenir un contrat là où elle rêvait de travailler, elle a été dirigée par son généraliste vers une thérapeute spécialisée qui, sous hypnose, a fait revenir le souvenir de scènes d’inceste. Or, dans l’Etat où elle réside, cette expertise vaut preuve, depuis 1987, date de la reconnaissance de ces épisodes traumatiques remémorés comme cause d’une pathologie dissociative par le DSM 3R. Le père refuse le compromis, et va au tribunal en clamant son innocence. L’avis des experts psychologues conclut à la réalité des scènes remémorées. Il est condamné à 15 ans de réclusion et 500000$ de dommages-intérêts. L’appel met 2 ans à aboutir. Cette fois, grâce aux avocats spécialisés de la False Memory Syndrome Foundation, qui produisent des contre-expertises prouvant la malléabilité de la mémoire sous suggestion, la thérapeute de sa fille est battue: elle est convaincue d’avoir induit les souvenirs de traumatismes sexuels chez Sara, et condamnée à son tour à verser 1000000$ de dommages-intérêts. Toute la famille se réconcilie.

4. Après une longue histoire d’anorexie et de boulimie, puis de dépression épisodique et de plaintes somatiques inexpliquées, Molly, 33 ans, jeune femme brillante et qui portait les espérances de sa famille (d’origine modeste), a consulté un psychiatre, à cause d’idées noires et de velléités de suicide qui l’angoissent parce qu’elle n’en voit pas la cause. Celui-ci, spécialiste des personnalités multiples (ce que Molly ignore) remarque plusieurs faits dans la conduite de sa patiente: il lui est arrivé deux fois de se retrouver dans des endroits où elle ne se souvenait pas s’être rendue, et elle souffre d’amnésie sur diverses parties de son passé. Après l’avoir hypnotisée, il l’interroge. Six mois plus tard, Molly est un cas de personnalité multiple. Elle en a 18, chacune dotée d’un prénom, et qui comprennent: un seul homme, 8 persécutrices, 8 enfants, et une personnalité spéciale, qui négocie avec les 17 autres et avec le médecin pour faire taire les conflits et permettre une meilleure intégration du moi. Les souvenirs d’enfance remémorés auxquels Molly attribue une valeur déclenchante dans l’éclatement de son moi sont des scènes d’une extrême brutalité: son père la forçait à assister à l’égorgement des poulets de la ferme familiale, qu’il éviscérait avec soin en jetant sur elle les boyaux sanglants, puis il la violait derrière la remise. D’autres événements catastrophiques « refoulés » ont suivi (deuils, échecs), et à chaque traumatisme remémoré correspond en gros une personnalité attitrée.

J’ai composé ces vignettes à partir de diverses sources, en ne cherchant nullement le plus spectaculaire, mais le plus stéréotypé (1). Quoi d’intéressant dans ces histoires? Ceci: elles concernent non pas 4 ou 5 personnes, mais, pour la première, 100000 personnes environ (60000 vétérans d’Irak sur les 7000000 soldats américains engagés, plus leur famille), pour la seconde entre 1 et 2 millions, pour la troisième, plusieurs dizaines de milliers, et pour la quatrième, plusieurs milliers (dont 25% pensent que la raison ultime de leurs troubles est le fait qu’elles ont servi, enfants, à des messes noires organisées par des sociétés secrètes de pédophiles satanistes, où l’on égorgeait rituellement des nourrissons avant de les dévorer). Ces pathologies ont des noms: la première, c’est le Gulf War Syndrome (GWS), le syndrome de la guerre du Golfe; la seconde, le Chronic Fatigue Syndrome (CFS), syndrome de fatigue chronique, la troisième est nommée souvent en relation à la thérapie par rappel hypnotique des souvenirs refoulés, Repressed Memory Therapy, (RMT), et la dernière, c’est le Multiple Personality Disorder (MPD), le trouble de la personnalité multiple. Leur contenu sont donc très variés (bien qu’à un titre ou un autre, il soit possible d’y reconnaître des symptômes hystériques), mais la forme « épidémique » est commune. CFS, RMT et MPD ont diverses particularités sociologiques: 80% au moins des malades sont des femmes, dont 90% sont blanches, des classes aisées à supérieures, souvent avec une éducation universitaire. Elles sont très informées de la maladie, et appartiennent en majorité à des associations de malades militant pour la reconnaissance officielle et donc l’indemnisation de la pathologie auprès des organismes sanitaires fédéraux et des compagnies privées d’assurance.

Internet joue un rôle décisif dans la structuration de ce mouvement d’association des malades, qui interviennent dans le débat scientifique et politique, en se tenant au courant des percées (essentiellement des nouveaux soutiens gagnés à la cause de la « légitimation » de ces maladies), et des hypothèses thérapeutiques, dont bien peu inspirent confiance (2).

Que penser de tout cela? Peut-on parler d’hystérie collective? Qu’appelle-t-on hystérie, dans un tel contexte? Est-ce un problème culturel et social, et si oui, comme il semble, qu’est-ce qui fait que les Etats-Unis en seraient les victimes électives? Qu’est-ce que le « noyau réel » de ces pathologies (car il est acquis que les malades sont réellement malades, il ne s’agit pas de simulation)? Comment se fait-il la médecine somatique actuelle soit de plus en plus exposée à une remise en question sociologiquement déterminée (et militante) de son efficacité et de sa pertinence? Comment la critique, pire, le refus scandalisé de tout abord psychothérapeutique, peut assez paradoxalement aboutir au déni de la nature psychique de certains troubles, voire à l’exclusion de l’idée que la « subjectivité » y joue un rôle, mais aussi à ce qu’on accuse la psychothérapie en général (et pas seulement hypnotique: la psychanalyse est dans la ligne de mire) de créer ces pathologies, au lieu de les soigner? J’arrête d’empiler ces questions, qui sont à l’arrière-plan des débats furieux, pleins de haine et de détresse, qui défrayent la chronique Outre-Atlantique, pour arriver à ceci: les « épidémies » américaines sont exemplaires ce qu’un lecteur de Freud et de Lacan gagne à méditer. Elles dénudent à quel point la métapsychologie, autrement dit la tentative de donner une assise théorique à ce qui ne serait autrement qu’un pur relevé de symptômes, ne prend de sens et de validité que si elle se fonde sur l’analyse des « discours » qui fixent les places subjectives dans l’organisation sociale. Ici, donc, impossible de ne pas entrer dans les détails précis de ce qu’est le sort quotidien de l’individu là où il vit, des théories culturelles en circulation (le féminisme, évidemment, mais aussi les constructions philosophiques en vogue, et de façon emblématique, la « réfutation de Freud », un sport universitaire en pleine expansion), de la forme épistémologique qui s’impose partout en médecine, des contraintes du libéralisme politique, de l’économie capitaliste de la santé, et des précédents historiques de la crise actuelle. Quand on s’aventure dans le dédale de ces difficultés, on ne tarde pourtant guère à s’apercevoir d’une chose: il n’est justement pas évident que notre bon vieux concept d’hystérie vaille encore. Plus exactement, il faut faire jouer d’autres notions, moins intuitives que celles que Freud, par exemple, nous a laissées, pour reconnaître de quoi il retourne. C’est extrêmement stimulant. Car on peut ici tenter de mettre à l’épreuve (épreuve cruciale: celle des faits nouveaux) des catégories assurément post-freudiennes, celles de Lacan, mais qui libèrent et renouvellent le caractère opératoire de nos notions psychanalytiques fondamentales.

Je promets de le faire, mais dans ce bref article, je préfère livrer, un peu organisées par la réflexion que j’ai mené à ce sujet, quatre remarques sur le vaste contexte dans lequel il faut situer ces phénomènes, et pourquoi, je crois, ils sont significatif pour la psychiatrie.

(1) Le grand argument des Américains qui regardent avec scepticisme ces manifestations consiste à dire qu’elles sont bien connues: c’est tout simplement le retour de la légendaire épidémie de neurasthénie (l' »American Nervousness » de Beard) des années 1880-1900: on y retrouve les symptômes d’épuisement somatiques du CFS et du GWS (et d’autres pathologies épidémiques actuelles, encore plus diffuses), la même pléthore inintelligible de symptômes chacun isolément peu sérieux, mais dont l’accumulation vertigineuse devient une source de souffrance grave, et surtout, la même disposition à l’hystérie, avec au minimum, comme à la fin du siècle dernier, une dépression réactionnelle face aux exigences exacerbées d’une société de compétition, et au pire, des clivages de la personnalité. Aujourd’hui, disent les sceptiques, la porte d’entrée dans la neurasthénie et l’hystérie est l’anorexie, et les personnalités multiples proliférantes sont des maladies iatrogènes parce que les thérapeutes actuels sont profondément ignorants des pouvoirs suggestifs de l’hypnose, mais il n’y a essentiellement rien de nouveau. De fait, l’extrême abondance et qualité des travaux américains d’histoire de la psychiatrie (on commence à peine à les découvrir en France), et en particulier, les études féministes sur l’hystérie et de l’hypnose, ont familiarisé le public cultivé avec ces thèmes. Pour beaucoup de gens, ainsi, que les femmes soient les victimes désignées de ces épidémies a une signification politique, et non médicale: cela témoigne de la justesse du combat à mener pour plus d’émancipation morale et psychique, mais aussi matérielle. Interpréter ces épidémies comme des phénomènes hystériques, les désobjectiver, c’est avant tout les dénaturaliser: empêcher, en quelque sorte, le pouvoir médical de réitérer le geste sexiste de dénégation pseudo-scientifique des problèmes de la condition féminine, comme à la fin du 19ème siècle. Et il y a effectivement beaucoup de parallèles à tracer, entre cette fin de siècle et la précédente. Les malades, par exemple, mettent le doigt sur les défauts les plus insupportables de la science médicale: au 19ème siècle, c’était le décalage entre la précision clinique de la neurologie, paradigme de la médecine universitaire, et sa complète impuissance thérapeutique; de nos jours, quand les victimes de ces épidémies recherchent une étiologie organique, elle se tournent vers la virologie la plus pointue, ou vers les anomalies du système immunitaire, mais bien sûr, là encore, même si nous avons des connaissances en biologie moléculaire, elles ne se sont pas traduites en traitements efficaces. Même les raisonnements absurdes du siècle dernier se retrouvent quasi à l’identique: l’idée, en particulier, que l’occulte et le démoniaque ne sont pas des contenus mentaux suggérés parmi d’autres, mais les causes même de l’hystérie, et la raison pour laquelle cette maladie est incompréhensible! (3)

Je crois pourtant qu’il existe une différence palpable entre hier et aujourd’hui. C’est que l’autorité de la science est désormais incapable d’endiguer la revendication individuelle de soin: il y a quelque chose de pathétique à voir ces médecins américains, menacés de perdre leurs postes et leurs crédits à l’instigation de malades coalisés et rompus aux techniques du lobbying, invoquer le bon sens en vain, et ne tout simplement pas comprendre comment on en est arrivé là. L’épidémie de SIDA avait déjà fait lourdement sentir aux savants le poids de l’opinion militante. Un des faits curieux des épidémies dont je parle, c’est qu’il se pourrait bien que l’exemple du succès des associations homosexuelles servent désormais de paradigme à l’action revendicative à l’égard des institutions. D’ailleurs, les malades du CFS arborent un ruban bleu à l’imitation exacte du fameux ruban rouge. En tous cas, science et médecine deviennent ici des services comme les autres, appréciées en fonction de la satisfaction qu’elles doivent procurer, et jugées à l’aune d’idéaux opaques du bien-être privé. Où fait en même temps retour la « subjectivité », jusque là si soigneusement forclose? Dans l’activisme sans frein et la somatisation ininterprétable, car quasi dépourvue de soubassement fantasmatique? On dirait presque, si j’ose dire, un tableau de border-line, mais étendu au corps social.

(2) Dans un superbe livre récemment traduit, Robert Aronowitz (4), une des figures de l’histoire « constructionniste » de la médecine, a tenté de montrer dans quel contexte général, en médecine, une pathologie comme le CFS pouvait survenir. A ses yeux, c’est une logique à la fois épistémologique et sociale imparable qui va nous conduire à la multiplication des cas de ce genre. En effet, l’histoire de la médecine, ces cinquante dernières années, est marquée par deux tendances lourdes: le triomphe de la médecine réductionniste sur la médecine holiste (qui prenait en compte l’individu malade comme totalité biopsychosociale), et le triomphe de la stratégie délibérée de liquidation de l’autorité clinique personnelle par le bais du traitement statistique des données médicales: objectivation radicale et abolition démocratique des écarts entre praticiens vont de pair. Il n’y a donc plus de place, explique-t-il, pour l’idiosyncrasie individuelle. La ruse du raisonnement de Robert Aronowitz consiste à ne pas aborder de front la question de savoir si le CFS est ou non une « vraie » maladie. Il montre plutôt que dans des cas auxquels personne ne songerait (comme la disparition de l’angine de poitrine dans le cadre des maladies coronariennes), le succès de la médecine actuelle engendre mécaniquement les conditions de la révolte des individus: on ne cesse, montre-t-il, de buter sur la question de savoir qui inclure dans des maladies définies à partir de faisceaux de symptômes, à partir de quel seuil de trop faible intensité exclure tel cas, etc. Comme la recherche, en outre, est financée par des moyens publics, la demande du public est partout présente, et notamment, elle oblige les chercheurs à tenir compte des anticipations culturellement réglées sur ce qu’est être malade, courir un risque, accepter un mal pour en éviter un autre, etc. Au total, on a une population croissante de gens qui ont un peu ceci et un peu cela, jamais gravement, mais au total quelque chose, et qui sert de vivier, dans un contexte d’information circulant sans cesse et d’anxiété collective, aux épidémies actuelles. Bien plus: ces malades savent leur pouvoir s’ils s’associent, et entendent faite valoir leur représentation de ce qu’est la maladie.

On a bien tenté, dit-il, d’intégrer à la médecine réductionniste ce qui faisait la force de la médecine holiste: mais on n’a aboutit qu’à une caricature: l’approche « multifactorielle » des maladies. En juxtaposant des degrés faibles de désordres objectifs, on tente ainsi de cerner une maladie subjective. Non seulement cela ne satisfait personne, mais en outre, un effet tout à fait indésirable se présente: comme il s’agit de moins en moins de vraies maladies, et de plus en plus de « facteurs de risque » convergents, les individus endossent la responsabilité de leur santé d’une façon de plus en plus pénible. Ils sont censés, surtout aux Etats-Unis, patrie de la liberté individuelle et de la responsabilité personnelle totale, intérioriser l’hygiénisme, sans maîtriser les causes ni les conséquences réelles de leur comportement. Cela a pour effet direct de rendre les malades qui suivent scrupuleusement les règles de vie qu’on leur prescrit de plus en plus furieux face aux déboires des chercheurs qui ne trouvent rien: eux sont responsables, sincères, coopératifs, et les médecins impuissants, insensibles, avides de dépenser l’argent à ce qui les intéresse, etc.

(3) Une formidable tenaille se referme alors sur les individus. Là où la bonne foi dans la souffrance est complète, la vérité subjective de la maladie ne trouve aucun abri sûr. Comme tout doit être rationnel, transparent, normal, alors de deux choses l’une: soit ces malades sont des pauvres victimes de leur complaisance, des « hystériques », mais au sens pré-freudien des quasi simulateurs, et c’est une question de faiblesse psychomorale, soit ces malades sont de vrais malades, mais alors ce ne peut être que d’une affection organique encore inconnue, dont on peut au moins préfigurer le sérieux en se faisant peur avec l’extension de l’épidémie. En tous cas, ce doit être somatique, pas psychologique. Les malades du CFS et du GWS récusent absolument et avec la dernière violence toute mise en question de leurs troubles comme étant « psychosomatiques »; ce serait stigmatisant. Et tandis qu’en Europe, l’asthénie ou les algies psychogènes sont des symptômes bien admis dans le cadre des dépressions, la prescription d’antidépresseur n’est admise que si l’on explique aux malades qu’ils doivent lutter contre les conséquences mentales de la maladie « organique » qui les frappe…

Mais pour tenir longtemps de pareilles positions, il faut être nombreux et se soutenir mutuellement. La seule objectivité possible, c’est le recoupement systématique des récits de vies brisées par la maladie: comment se pourrait-il que j’imagine que je suis malade, si tout le monde raconte la même chose que moi? Jamais il n’est possible de défendre l’idée simple que ces maladies ne sont pas des maladies imaginaires, mais des maladies de l’imaginaire. Tout se passe comme si la dimension subjective était déréalisée. Internet relaie ainsi continûment des récits-types où chacun se reconnaît au miroir des malheurs d’autrui, et s’identifie à lui, le communautarisme américain, antidote sociologique spontané de l’individualisme, trouvant là un point d’application nouveau. Les sommets de la déraison sont proches: John Mack, un psychiatre de Harvard (spécialiste du cauchemar…) est ainsi persuadé que les extra-terrestres ont un plan d’insémination des terriennes, visant à nous remplacer. Il a donc collationné des récits d’enlèvement (obtenus sous hypnose), et les mettant en parallèle, il pense que le degré de convergence, les répétitions constantes, etc., prouvent l’objectivité des Alien Abductions (AA). Car, argumente-t-il, s’il n’est rien arrivé à ces femmes, par centaines, qui disent toutes la même chose, alors que leur est-il arrivé pour qu’elles disent ce qu’elles disent?

Le dernier facteur américain dans ces épidémies, c’est la théorie du complot. Comment la bonne foi des malades peut-elle être si régulièrement battue en brèche? Comment se peut-il qu’on ne trouve aucune cause à leur maladie? Chaque association a sa réponse: l’indifférence du gouvernement fédéral, affolé des conséquences de l’épidémie, encore pires qu’on ne croit, et qu’il dissimule, ou la pénétration de la magistrature par des cercles de pédophiles satanistes soucieux de couvrir à grande échelle leur méfaits, etc. Il y a une longue tradition paranoïaque aux Etats-Unis, quand il faut défendre les valeurs de base de l’individu, moralité personnelle, liberté matérielle, contre ses ennemis (Satan, les communistes, ou Washington, son fisc et ses bureaucrates). Des sorcières de Salem au maccarthysme, le schéma est classique: des individus aux certitudes intransigeantes rassemblent autour d’eux un noyau de militants, et tous les obstacles sont imputés à l’ennemi de l’ombre. La consultation systématique des pages des associations de malade, sur Internet, est un exercice indispensable pour mesurer l’ampleur du phénomène, ainsi que la lecture des commentaires critiques postés aux libraires en ligne par des particuliers qui témoignent, et qui portent sur les ouvrages de médecins qui dénoncent ou approuvent les recherches menées sur ces épidémies. On n’en croit pas ses yeux.

(4) Une part cruciale du problème est enfin liée à la difficulté pour ménager une place à la subjectivité dans le paysage médical et psychiatrique américain contemporain. Là encore, on se trouve coincé entre deux abîmes. D’un côté, pour pouvoir parler, même a minima, de « psychosomatique », il faut bien donner une certaine épaisseur au psychisme, faire en quelque sorte exister épistémologiquement un imaginaire qui joue un rôle causal dans les explications. Mais de l’autre, comme la seule chose qui rende immédiatement palpable ce psychisme, ce sont les vieux procédés de l’hypnose, plutôt faciles à enseigner, et aux effets spectaculaires, on ne tarde pas à se retrouver avec toutes les calamités qui y sont attachées: inductions diverses (dont celles des personnalités multiples), faux souvenirs, complicité invisible entre patients et praticiens, etc. Bien conscients des limites radicales d’une approche comportementale stricte, ignorante des conditions sociales de la médecine mentale, méprisante à l’égard de l’histoire de la psychiatrie, unilatéralement neurobiologique, bref, affligée des tares qu’on dénonce depuis longtemps, ce sont donc des professeurs de psychiatrie de Harvard, Judith Herman, ou Bessel van den Kock, qui ont ranimé le modèle dissociatif janétien pour tenter de re-psychologiser, si j’ose dire, leur discipline. Mais les contraintes d’efficacité objective sur la vie mentale pèsent un poids écrasant sur leurs tentatives. Leur concept de traumatisme ne peut absolument pas se défaire du modèle naturaliste de l’événement historique réel, daté et déclenchant. Du coup, ce que Judith Herman appelle hystérie est conçu sur le patron du Post-Traumatic Stress Disorder (PTSD) dans un contexte de luttes féministes; j’en cite sa définition: « l’hystérie est la névrose de combat de la guerre des sexes » (5). Davantage, comme le but des psychothérapies par rappel hypnotique des souvenirs « refoulés » est le renforcement du moi et la réadaptation à la vie la plus normale qui soit, déclarer en public ce à quoi on a « survécu » est la clé de la guérison: d’où les procès contre les pères, les erreurs judiciaires, etc. S’est alors enclenchée aux Etats-Unis une formidable bataille anti-psychanalytique, dans la mesure où ramener la psychanalyse à une pratique hypnotico-suggestive, c’est discréditer la partie sinon la plus solide, au moins la plus prestigieuse, la plus « apparemment scientifique » de la conception psychologique de la subjectivité. On voit très bien alors comment se nouent les dimensions culturelles, sociales, épistémologiques et scientifiques de l’empoignade. On comprend aussi pourquoi les défenses de Freud qu’on lit çà et là sont tellement peu freudiennes, qu’il faut s’y prendre à deux fois pour comprendre simplement la nature de contresens aussi systématiques. Quant aux attaques, elles tentent toutes de faire basculer Freud du côté de ceux qui fabriquent de symptômes en les suggérant, et théorisent sur des illusions (6). Le conflit entre « scientifiques » et « littéraires », pour savoir qui l’emportera trouve même ses ultimes prolongements dans les Science Wars, dont on ne connaît en France que l’épisode Sokal-Bricmont: car les tenants de la « construction sociale » du monde se retrouvent presque tous dans le camp des sceptiques, qui pensent qu’il y a une explication psychologique aux épidémies, qu’elle est un effet des représentations que les médias diffusent, et qui poussent les gens à s’identifier aux cas-types. De proche en proche, ce sont donc des pans entiers de l’univers des discours en circulation dans la société américaine qui entrent dans la danse, et comme il est prévisible (ce fut le cas à la fin du 19ème siècle), les protagonistes se conduisent les uns à l’égard des autres de façon de plus en plus hystérique. Et en ce sens, ces épidémies sont un révélateur merveilleux des dépendances inaperçues dans le fonctionnement social entre les registres du réel (les organismes des individus, les contraintes économiques et juridiques), de l’imaginaire (les images du corps, les idéaux culturels), et du symbolique (la place du désir du sujet dans un discours où les places occupables obéissent à des déplacements logiques inconscients).

Voilà donc un premier tour d’horizon. Je ne sais pas s’il s’agit d’hystérie collective, ou si derrière ce vocable facile, nous nous cachons des problèmes inédits. Un trait clinique, tout de même, émerge, troublant: il n’est étonnant que le modèle janétien ait tant de succès. Quand les épouses ou les enfants des malades contractent les mêmes symptômes, ceux-ci s’impriment dans la chair comme des décalcomanies pathologiques. Nulle dialectique, ici, nulle sélection intelligente du trait signifiant singulier, mais refoulé qui ferait de cette imitation, en bonne doctrine freudienne, l’effet observable d’une identification inconsciente d’un désir à un désir (à la manière des épidémies d’hystérie traditionnelles, des couvents ou des foyers de jeunes travailleurs). Est-ce un effet de la terrible pauvreté psychologique, du désarroi existentiel des victimes? Mais si celle-ci était un effet, plus qu’une cause? Lacan a proposé une fois l’idée d’un « discours capitaliste », dont le trait essentiel est qu’il remplace la maîtrise fondamentale, celle qui nous tient assujettis à un signifiant, par une maîtrise étrange, déboussolante, qui est la pure et simple circulation de l’objet, à l’infini. La vérité n’est plus une dimension fixée, dans ce discours, elle aussi entre dans le processus général de la circulation. Cette idée est à mon sens indispensable à la notion lacanienne de discours: nous ne pouvons concevoir le sujet que déterminé par le renvoi d’un signifiant à un autre (en ce sens, le seul « discours du maître », c’est la loi du langage). Mais peut-être ne percevons-nous avec vivacité cet ordre subjectivant que quand il est réellement battu en brèche: quand la loi du langage n’est plus vraiment ce qui nous met à notre place et découpe la place de l’objet, celle de la vérité, celle du savoir, etc. Et l’ordre impératif de la circulation de l’objet, l’obligation capitaliste normative de produire et de consommer, et de n’être soi-même qu’objet produit et consommé, permet de figurer sous un visage de cauchemar ce qui se passe quand l’ordre devient réel, pas symbolique. A qui s’en prendre? Où est le signifiant primordial dont parle Lacan, contre lequel l’hystérie pourrait ici faire valoir sa revendication de vérité? On en voit l’élan, certes, mais pas le fruit: au bout du compte, le savoir qui en résulte est celui d’un esclave au maître anonyme, pour qui ce qu’on peut savoir de lui n’importe en rien, celui, en somme, d’un individu dont le désir est de courir après l’étouffement réel de tout désir sous des idéaux de normalité hors desquels il n’envisage pas de vivre. D’ailleurs, de fait, il n’envisage pas de vivre: « survivre », être le « survivor » d’un trauma objectif, négociable à l’occasion en dommages-intérêts, c’est tout ce à quoi il aspire.

« As a survivor I bought this book with a little bit of hope. But not much. I have been and I suspect will continue to be pleasantly surprised. This is not patronising, is not full of irrelevant statistics and nor is it about wallowing in self pity and pain. It’s positive, upbeat, real and to the point. It explains things how it is and not how you would want it to be which can be difficult at first. It has given me permission to feel how I feel and be how I am, and has also made me think about why I am and why I feel the way I do. Suicide prevention plans, support systems, everything is covered here to ensure that you continue to be a survivor and that you finish up being proud of being one. This book is becoming a source of a lot of change in my life, and I don’t know how else to convince you all reading this that you really should buy this book » (7).

1. Je me suis inspiré notamment du livre d’Elaine Showalter: Hystories. Hysterical Epidemics and Modern Culture, 2ème édition, Picador, 1998, Londres, et de multiples témoignages sur Internet.

2. Pour une version beaucoup plus développée de cet essai, avec des liens qui permettent d’accéder aux sites de ces organisations: Des maladies introuvables aux Etats-Unis: « hystérie collective » ou pathologie de masse de l’imaginaire individualiste?

3. Sur l’entrelacement des problèmes scientifiques et culturels de l’hystérie à la fin du 19ème, je me permets de renvoyer à ma Querelle de l’hystérie, PUF, 1998.

4. Robert Aronowitz, Les maladies ont-elles un sens? Sanofi-Synthélabo, Le Plessis-Robinson, 1999.

5. Judith Hermann, Trauma and Recovery. From Domestic Abuse to Political Terror, Rivers Oram Press, 1992.

6. Frederick Crews et al., The Memory Wars, Granta Books, New York, 1997

7. « En tant que survivant, j’ai acheté ce livre avec un brin d’espoir. Mais guère. J’ai eu et, je crois bien, je vais encore avoir de bonnes surprises. On ne vous traite pas en pauvre simplet, ce n’est pas bourré de statistiques sans d’intérêt, et il ne s’agit pas non plus de se vautrer dans l’apitoiement sur soi-même et la douleur. C’est positif, ça vous remonte, c’est vrai, et ça colle. Il explique les choses comme elles sont, pas comme vous voudriez qu’elles soient, ce qui, au début, peut être difficile. Il m’a donné la permission de me sentir comme je me sens et d’être comme je suis, et cela m’a aussi donné à penser sur pourquoi je suis et je me sens comme ça. Comment prévenir le suicide, les systèmes d’assistance, on parle de tout pour être bien sûr que vous continuiez à être un survivant, et qu’au bout du compte, vous soyez fier d’en être un. Ce livre devient en ce moment source de nombreux changement dans ma vie, et je ne sais pas quoi dire d’autre pour vous convaincre tous que vous devriez vraiment acheter ce livre ». Il s’agit de The Courage to Heal Workbook: For Women and Men Survivors of Child Sexual Abuse, de L. Davis, Harper Perennial, 1990. C’est un commentaire posté de Londres par courrier électronique et affiché sur le site d’Amazon®, le libraire en ligne, en août dernier.

5 Responses to Société: Quand les bâtiments tombent malades (That fine line between actual illness and mass hysteria)

  1. […] chasses aux sorcières, tontes, syndrome des vestiaires, vols de pénis, anorexie, homosexualité, bâtiments malades, hystéries collectives, théories du complot, “fièvre acheteuse”, ruées ou fuites […]

    J'aime

  2. […] temps étranges, où, hypermédiatisation oblige, l’hypermimétisme (des neurones miroirs aux bâtiments qui tombent malades !) se lie à la plus grande revendication d’originalité et […]

    J'aime

  3. […] aussi après les neurones-miroirs, les "bâtiments qui tombent malades", les choix politiques ou amoureux, les bienfaits (ou méfaits) de la pratique religieuse ou […]

    J'aime

  4. […] ou touristiques, à la formidable capacité d’imitation comme à la susceptibilité à la contagion qui sont les nôtres […]

    J'aime

  5. With havin so much content do you ever run into any issues of plagorism or copyright violation? My site has a lot of exclusive content
    I’ve either created myself or outsourced but it appears a lot of it is popping it up all over the web without my
    authorization. Do you know any techniques to help stop content from being stolen? I’d really appreciate it.

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :