Mimétisme: Les prénoms aussi ! (Royal names always come top: It’s self-fulfilling prophecy, stupid !)

https://i0.wp.com/www.booksrevisited.com/booksrev/images/items/216226.JPGRplot-enqueteemploiAu reste, pour le dire en passant, tout n’est pas ridicule et superficiel dans cette curieuse époque à laquelle nous faisons ici allusion, et qu’on pourrait appeler l’anarchie des noms de baptême. (…) Il n’est pas rare aujourd’hui que le garçon bouvier se nomme Arthur, Alfred ou Alphonse et que le vicomte – s’il y a encore des vicomtes – se nomme Thomas, Pierre et Jacques. Ce déplacement qui met le nom « élégant » sur le plébéien et le nom campagnard sur l’aristocrate n’est pas autre chose qu’un remous d’égalité. L’irrésistible pénétration du souffle nouveau est là comme en tout. Victor Hugo (Les Misérables)
Depuis un siècle, le stock des prénoms couramment attribués s’élargit, principalement sous l’influence des médias. En outre, depuis une vingtaine d’années, les prénoms se différencient plus nettement entre les sexes : les prénoms féminins homonymes de prénoms masculins, comme Danielle, Michèle ou Dominique, tombent en désuétude, et ceux qui résultent d’une féminisation trop apparente, tels Yvette, Jacqueline ou Simone entre les deux guerres, sont moins fréquents. La rotation des prénoms les plus attribués est de plus en plus rapide, les prénoms à la mode s’usent de plus en plus vite. Les règnes de Louis, puis de Jean, celui de Marie, avaient duré plusieurs décennies. Ceux de Sébastien ou de Céline ont été beaucoup plus éphémères. Un changement du mode d’attribution transparaît derrière ces tendances : du modèle classique, hérité d’une France rurale associant transmission du nom et transmission des biens, on est passé à un modèle dont les références sont plus ouvertement celles de la mode et de la distinction. L’impact des médias est décisif : Brigitte, Sylvie, Nathalie, ainsi que Sébastien et Nicolas n’auraient sans doute pas triomphé sans leur intervention, sinon comme initiateurs, du moins comme relais ou comme amplificateur. D’autre part, ce sont les « cadres et professions intellectuelles supérieures » qui lancent la mode d’un prénom; mais ils s’en détachent plus vite, et leur choix se porte souvent aussi sur un prénom classique. Guy Desplanques (1986)
Saint-patron de l’Angleterre, George est considéré comme un symbole d’honneur, de bravoure et de galanterie tout en continuant à incarner une certaine modernité. Très prisé au début du XXe siècle, le prénom figure sans discontinuer parmi les vingt plus populaires en Grande-Bretagne depuis 1996. (…) Comme de coutume, il y a fort à parier que de nombreux George verront le jour dans les chaumières britanniques dans les mois qui viennent. Libération
En 2013, 20% des Diane et des Adèle ont obtenu une mention “TB”. Ce n’est le cas que de 4% des Enzo et des Anissa. 16% des Clara, 4,5% des Jeremy. Ces différences entre prénoms ne sont pas dues aux prénoms : les copies sont corrigées anonymement, et le prénom n’a rien de magique. Le prénom indique — de manière imparfaite et floue — l’origine sociale de celles et ceux qui le portent, et la réussite scolaire est, en partie, liée à cette origine sociale : “Parmi les élèves entrés en sixième en 1995, 71,7% des enfants d’enseignants ont finalement décroché en 2010 un bac général, 68,2% des enfants de cadres supérieurs, 20,1% des enfants d’ouvriers qualifiés, 13% des enfants d’ouvriers non qualifiés, et 9,2% des enfants d’inactifs”. Pour revenir aux prénoms, si l’on ne garde que les prénoms qui apparaissent plus de 30 fois dans la base, ceux qui sont associés à un taux énorme de mention TB sont : Ulysse, Guillemette, Quitterie, Madeleine, Anne-Claire, Ella, Sibylle, Marguerite, Hannah, Irene, Octave, Domitille (qui sont entre un quart et un tiers à obtenir une mention). À l’opposé moins de 2% des Asma, Sephora, Hakim, Kimberley, Assia, Cynthia, Brenda, Christian, Bilal, Brian, Melvin, Johann, Eddy, et Rudy ont obtenu mention TB. Baptiste Coulmont
Si on regarde le top 20 des prénoms actuels, chez les femmes on en compte 9 qui se finissent par « a », tandis que chez les hommes ils ont tendance à se terminer en « o », « éo » ou « el » (Gabriel, Raphaël, Maël, etc). On reste dans les prénoms très courts : 5 lettres, 2 syllabes. Les plus attribués correspondent à ce modèle, avec beaucoup de sonorités rondes, de juxtapositions de voyelles, et surtout des « a » pour les filles. Il a été sociologiquement démontré que ces prénoms issus des séries américaines ont été des marqueurs d’un milieu social plutôt ouvrier. Il est vrai que les porteurs de ces prénoms qui recherchent aujourd’hui un emploi ou évoluent socialement n’en sont pas spécialement ravis, car ils sont très conscients de la connotation sociale qui y est associée. J’ai reçu des commentaires de la part de personnes s’appelant Kevin ou Jennifer, et qui disent bien qu’elles ne sont pas heureuses de porter ces prénoms, très stigmatisés par la presse, entre autres. On ne peut pas faire de généralités, néanmoins la tendance est réelle. Par exemple, sur le CV le prénom donne une indication immédiate de l’origine sociale. Prenons l’exemple de la chanteuse Adèle. C’est un prénom élégant, souvent choisi par les classes supérieures, et qui passe très bien dans tous les milieux. Le problème des Kevin et Jennifer vient du fait qu’avant l’arrivée de ces séries américaines en France, ils étaient pratiquement inconnus chez nous. Ils ne pouvaient pas ne pas être associés aux séries. Si aujourd’hui on appelle son enfant Rihanna ou Shakira, les oreilles vont immédiatement se dresser, puisque ces noms n’existaient pas avant elles. Stéphanie Rapoport
Success in school is another self-fulfilling prophecy, as stereotypes associated with feminine names are reinforced by society, including teachers, parents and even the girls themselves. A poll of 3000 UK teachers (…) revealed that a third of teachers claimed they could spot trouble in names like Callum, Crystal and Chardonnay, but also considered kids on such a ‘naughty list’ often to be bright, sensitive and more popular than those who were better behaved. (…) A 1960s study of psychiatric records found that those with unusual names were more likely to be diagnosed psychotic, while recent research has shown that boys with the least popular names are more likely to commit crime.Unusual names convey a lot of other information too, such as social standing. “In the US, there are distinctively black names that signify higher classes, and names that might connote lower class,” says Figlio. Ebony, for instance, is sometimes given to girls by female university graduates, but rarely by mothers who drop out of school. Teachers pick up on this and treat children differently. “Parents should give their children whatever name they want, but they need to recognise that names have consequences,” says Figlio. JV Chamary

Dis-moi ton prénom, je te dirai qui tu seras !

Au lendemain de la révélation du choix des prénoms du bébé royal britannique qui, comme le rappelle Libération, devrait inspirer nombre de petits George « dans les chaumières britanniques dans les mois qui viennent » …

Comment ne pas repenser, après nos choix politiques, amoureux ou touristiques, à la formidable capacité d’imitation comme à la susceptibilité à la contagion qui sont les nôtres ?

Où, comme pour justement les destinations touristiques, l’on découvre non seulement nos habituels goûts de classe mais aussi une véritable course-poursuite …

Où, hormis les deux extrêmes des plus traditonalistes (les plutôt aristocratiques et médiévaux Aymeric et Aliénor) d’un côté et de l’autre des plus démunis ou plus récemment arrivés dans l’espace national attachés à leurs racines (néo)communautaires ou à la merci des modèles de la culture de masse (cf. la mode des Kevin et Jennifer des séries télé américaines) …

Des prénoms souvent « défrichés par les classes les plus dotées diffusent plus ou moins rapidement à travers à peu près l’ensemble de la structure sociale jusqu’à ce que leur « usure » ou perte de distinction les fassent abandonner par lesdits défricheurs au profit de nouveaux qui enclencheront à leur tour un nouveau cycle …

Sans oublier, de la réussite scolaire, professionnelle ou amoureuse, leurs conséquences et parfois leur effet de véritable prophétie auto-réalisante, pour la plus ou moins grande intégration et réussite sociale de leurs porteurs …

Ad vitam eternam
Prince ou plouc : ce que le choix d’un prénom a vraiment comme impact sur une vie
Faire un bébé, aussi royal soit-il, est une chose. Choisir le prénom qu’il portera toute sa vie en est une autre. Attention à ne pas se laisser aller à une folie au moment de cette décision cruciale car votre enfant pourrait vous en vouloir pour toujours.
Atlantico
23 juillet 2013

Atlantico : Comment les parents choisissent-ils le prénom de leurs enfants ? Quels sont les éléments qui jouent un rôle déterminant dans cette décision ?

Stéphanie Rapoport : Suite à un sondage effectué sur meilleurprenoms.com, il apparaît que pour 65% des parents le critère numéro un est la sonorité. Vient ensuite l’accord entre le prénom et le patronyme, puis l’originalité. Si on regarde le top 20 des prénoms actuels, chez les femmes on en compte 9 qui se finissent par « a », tandis que chez les hommes ils ont tendance à se terminer en « o », « éo » ou « el » (Gabriel, Raphaël, Maël, etc). On reste dans les prénoms très courts : 5 lettres, 2 syllabes. Les plus attribués correspondent à ce modèle, avec beaucoup de sonorités rondes, de juxtapositions de voyelles, et surtout des « a » pour les filles.

La génération des années 1980-90 a été très marquée par les prénoms américains inspirés des séries américaines comme Kevin, Jason ou Jennifer. Dans quelle mesure les références culturelles des parents influencent-elles leur choix ?

Il a été sociologiquement démontré que ces prénoms issus des séries américaines ont été des marqueurs d’un milieu social plutôt ouvrier. Il est vrai que les porteurs de ces prénoms qui recherchent aujourd’hui un emploi ou évoluent socialement n’en sont pas spécialement ravis, car ils sont très conscients de la connotation sociale qui y est associée. J’ai reçu des commentaires de la part de personnes s’appelant Kevin ou Jennifer, et qui disent bien qu’elles ne sont pas heureuses de porter ces prénoms, très stigmatisés par la presse, entre autres. On ne peut pas faire de généralités, néanmoins la tendance est réelle. Par exemple, sur le CV le prénom donne une indication immédiate de l’origine sociale.

Faut-il encourager les futurs parents à peser toutes les implications de leur choix de prénom pour l’avenir de leur enfant ?

Prenons l’exemple de la chanteuse Adèle. C’est un prénom élégant, souvent choisi par les classes supérieures, et qui passe très bien dans tous les milieux. Le problème des Kevin et Jennifer vient du fait qu’avant l’arrivée de ces séries américaines en France, ils étaient pratiquement inconnus chez nous. Ils ne pouvaient pas ne pas être associés aux séries. Si aujourd’hui on appelle son enfant Rihanna ou Shakira, les oreilles vont immédiatement se dresser, puisque ces noms n’existaient pas avant elles. Si on veut être sûr de donner un prénom passe-partout en France, mieux vaut miser sur le classique ou le rétro. On peut être sûr qu’ainsi l’enfant n’aura jamais aucun souci – ce qui n’interdit pas la recherche d’originalité, bien entendu.

Les parents se rendent-ils compte de la responsabilité qui est la leur au moment de prénommer leur enfant ?

Avant, on appelait les gens par leur nom de famille. Aujourd’hui, le prénom est tellement fondateur de l’identité que les parents se rendent tout à fait compte de leur responsabilité. La question du prénom est d’ailleurs beaucoup plus médiatisée que dans le passé.

Beaucoup de parents sont-ils amenés à regretter leur choix de prénom ? Quelles sont les causes de ces regrets ?

Un sondage nous a permis de savoir que 97 % des parents ne regrettent pas leur choix. Il est très difficile pour un parent de procéder à une telle critique : on s’habitue naturellement au prénom que porte son enfant, au point qu’on dit souvent qu’il le porte bien. Parmi les 3 % qui disent regretter leur choix, les raisons avancées sont, à proportions à peu près équivalentes : trop répandu, trop rare, trop original, trop connoté socialement. 6% de ceux qui regrettent estiment avoir inventé le prénom de leur enfant.

Voir aussi:

Structure sociale et prénoms à la mode

Baptiste Courmont

19/06/2009
Dans “Les enfants de Michel et Martine Dupont s’appellent Nicolas et Céline”, de Guy Desplanques, (Economie et statistique, 1986, n°184, pp. 63-83) on trouve un fort beau graphique.
En s’appuyant sur l’Enquête Emploi de l’INSEE, Desplanques essaie de comprendre comment les prénoms à la mode circulent dans l’espace social.
Le graphique est reproduit ci-dessous (car une partie de mon travail, c’est aussi de la science froide, la reproduction de résultats déjà solides).Prenons les 10 prénoms féminins les plus donnés entre 1965 et 1969 et regardons comment les différentes catégories socio-professionnelles les ont utilisés. Ce qui frappe tout d’abord, c’est que toutes les catégories semblent surfer sur la même vague. Mais une lecture en détail montre que les comportement sont légèrement différenciés dans le temps.
Vers 1950, 10% des bébés filles de cadres (la CSP n°3 dans la nomenclature à 6 postes) reçoivent un prénom qui sera à la mode (c’est à dire dans les 10 prénoms les plus fréquents) 15 ans plus tard. Les filles des artisans et professions intermédiaires (CSP n°2 et 4) sont environ 3% à recevoir de tels prénoms. Et ce n’est qu’en 1960 que les filles d’agriculteurs recevront à une telle fréquence (environ 10%) ces prénoms.Rplot-enqueteemploiIl arrive un moment, vers 1960, où ces “prénoms presque à la mode” qui étaient auparavant des “prénoms de cadres” deviennent plus fréquents parmi les filles de “professions intermédiaires” et celles des “indépendants” : l’engouement des cadres décélère… Peut-être parce que ces prénoms sont jugés trop peu distinctifs, les cadres commencent à abandonner ces prénoms quelques années avant les autres catégories socio-professionnelles.Le graphique précédent offre une image instantanée… et peut-être que le comportement des cadres et des professions intermédiaires fut différent à d’autres moments. Peut-être que les prénoms à la mode entre 1965 et 1969 avaient ceci de spécifique qu’ils furent lancés par les cadres à la consommation de l’ensemble du corps social.Nous sommes rassurés (enfin, je le suis) en regardant le graphique suivant. Nous avons pris ici les 10 prénoms féminins les plus fréquemment donnés entre 1960 et 1964 : les courbes évoluent de la même manière. Les cadres commencent à donner ces prénoms avant les autres catégories socio-professionnelles… et les abandonnent quand les “professions intermédiaires” les utilisent plus fréquemment qu’eux. Les agriculteurs, eux, continuent à donner ces prénoms après que les autres CSP ont commencé à ne plus les utiliser pour leurs filles.Rplot-enqueteemploi60-64On peut comparer plus systématiquement, par exemple entre 1900 et 1975. L’animation suivante est construite ainsi : pour chaque année entre 1900 et 1975, j’ai retenu les 20 prénoms les plus donnés aux filles et j’ai construit la courbe de la fréquence d’usage, par catégorie socio-professionnelle. Pour diverses raisons (codage des prénoms composés, effectifs faibles, problèmes liés à l’utilisation des CSP pour le début du XXe siècle…) je n’accorde pas trop de crédit aux courbes d’avant 1945. Mais pour l’après 45… : le phénomène repéré pour les années soixante fonctionne. Les cadres semblent “lancer” la mode.[Note : j’ai réalisé cette animation trop rapidement : l’échelle des abscisses devrait commencer à 1900 et se terminer vers 1975, et une date « mouvante » devrait être présentée.]Une question au moins se pose après ces graphiques : Entre 1945 et 1975, les décalages entre catégories sociales ne sont que de quelques années. Si l’on prend le seuil de 10% [i.e. la date à laquelle 10% des bébés filles d’une catégorie sociale reçoivent les prénoms à la mode considérés], on s’aperçoit que 10 ans environ séparent les cadres des agriculteurs… mais à peine deux ou trois ans séparent les cadres des professions intermédiaires. Sans information supplémentaire, deux explications sont possibles : 1- les cadres “lancent” une mode qui est ensuite reprise par d’autres catégories sociales… ou 2- la source des prénoms est ailleurs, elle est la même pour toutes les CSP, qui assimilent les prénoms plus ou moins rapidement, mais sans “imitation”. [L’explication n°2 est soutenue par l’américain Stanley Lieberson.]Références : Guy Desplanques, “Les enfants de Michel et Martine Dupont s’appellent Nicolas et Céline”, (Economie et statistique, 1986, n°184, pp. 63-83)Voir également:

Prénoms et mentions au bac, édition 2013

Baptiste Coulmont

07/07/2013Mise à jour :

  1. Le mini-site http://coulmont.com/bac/ permet d’accéder à des résultats plus précis (distribution des mentions et liste des prénoms ayant le même “profil”).
  2. Une visualisation dynamique du graphique est maintenant en ligne ici
    bac-mention-2013

Cette année encore, la proportion de mentions “Très bien” que reçoivent les porteurs de certains prénoms permet de dessiner un espace social qui, immédiatement, fait sens. Prénoms choisis par des parents des classes intellectuelles, de la bourgeoisie ou du salariat d’encadrement d’un côté, prénoms choisis par des parents des classes populaires de l’autre.
Le graphique ci-dessous place les prénoms suivant :
– en abscisses la proportion de mention “très bien” associée au groupe des porteurs du prénom
– en ordonnées le nombre de candidats au bac, en 2013.

bac-2013
Lien vers le graphique au format PDF

En 2013, 20% des Diane et des Adèle ont obtenu une mention “TB”. Ce n’est le cas que de 4% des Enzo et des Anissa. 16% des Clara, 4,5% des Jeremy. Ces différences entre prénoms ne sont pas dues aux prénoms : les copies sont corrigées anonymement, et le prénom n’a rien de magique. Le prénom indique — de manière imparfaite et floue — l’origine sociale de celles et ceux qui le portent, et la réussite scolaire est, en partie, liée à cette origine sociale : “Parmi les élèves entrés en sixième en 1995, 71,7% des enfants d’enseignants ont finalement décroché en 2010 un bac général, 68,2% des enfants de cadres supérieurs, 20,1% des enfants d’ouvriers qualifiés, 13% des enfants d’ouvriers non qualifiés, et 9,2% des enfants d’inactifs”.
Pour revenir aux prénoms, si l’on ne garde que les prénoms qui apparaissent plus de 30 fois dans la base, ceux qui sont associés à un taux énorme de mention TB sont : Ulysse, Guillemette, Quitterie, Madeleine, Anne-Claire, Ella, Sibylle, Marguerite, Hannah, Irene, Octave, Domitille (qui sont entre un quart et un tiers à obtenir une mention). À l’opposé moins de 2% des Asma, Sephora, Hakim, Kimberley, Assia, Cynthia, Brenda, Christian, Bilal, Brian, Melvin, Johann, Eddy, et Rudy ont obtenu mention TB.

Les données portent sur plus de 338000 candidats au bac général ou technologique en 2013, qui ont obtenu une moyenne supérieure à 8/20 et qui ont accepté la diffusion de leurs résultats. 8,6% de cette population a obtenu une mention TB. L’aide d’Etienne O. fut précieuse !

Pour en savoir plus sur l’aspect sociologique des prénoms : Sociologie des prénoms, [sur amazon, dans une librairie indépendante]
Les années précédentes : 2012 [précisions] et 2011

Mise à jour : Les observateurs minutieux repèrent que l’on trouve surtout des prénoms de fille à droite. L’explication de départ est que les filles réussissant mieux que les garçons à l’école, elles reçoivent aussi, plus souvent que les garçons, des mentions TB. Une autre explication s’intéresse aux prénoms eux-mêmes : les prénoms des garçons choisis par les parents de “classes supérieures” sont peut-être moins socialement clivants que les prénoms de filles.

Voir encore:

The Name Game: how names spell success in life and love

Your name can affect your standing at work, your success with the opposite sex – even where you choose to live. JV Chamary investigates.

What’s in a name?

Speaking at a charity dinner a few weeks before the 2008 election, Barack Hussein Obama joked, “I got my middle name from somebody who obviously didn’t think that I’d run for President.”

Obama was referring to comments in the US media by pundits who had drawn attention to his full name in an attempt to paint him as un-American. In a country fearful of Islamic extremism, having a ‘Muslim’ middle name could be seen as a handicap. His surname – a letter away from the FBI’s most wanted terrorist – didn’t help either.

“The impact of names comes from how people expect to see you,” says Professor James Bruning from Ohio University. And while prejudging someone based on their name might seem unfair, we sometimes do so when making decisions. Bruning notes, for example, that those with an Oriental name are thought to be good at maths, so an employer looking to hire a computer programmer might push an application to the top of the pile if they see a Chinese name on the CV.

Names don’t just give away your ethnic background – Bruning says we also associate specific names with a person’s perceived ability to do a job, “Who would be a better American football player,” he asks, “someone whose name is Bronco or Colt, or someone named Francis or Percival?”

Such stereotyping, by ourselves as well as others, might explain why some people seem to have picked occupations that perfectly suit their name, a phenomenon dubbed ‘nominative determinism’. Record-breaking sprinter Usain Bolt is just one example of a ‘Mr Bun the Baker’ from the real world.

The ‘me’ in name

Even the letters of our name can have an influence on the career path we might choose to follow. According to psychologist Dr Brett Pelham, an analyst for statistics firm Gallup, people have a tendency to follow professions that resemble their first names, meaning that lawyers called Laura and dentists named Dennis are especially common. “When I lived in LA, there was a dentist named Dennis Smiler – you can’t have a much better match than that!”

Pelham’s 2002 research paper entitled ‘Why Susie Sells Seashells by the Seashore’ describes how this ‘name-letter effect’ can influence our life choices. It’s an effect so far-reaching that it goes beyond alliteration (more seashell shops are owned by Sheryls than Cheryls) and can even influence where we’ll choose to live: women named Georgia are disproportionally more likely to move to the state of Georgia, and men called Louis are over-represented in Louisiana.

For the study, Pelham mined the archived census records from south-eastern US states. When he scrutinised marriage records, he also found that names can also affect who we’ll choose to wed – people with common surnames like Smith are more likely to marry another Smith than a Johnson.

The name-letter effect is caused by what Pelham calls ‘implicit egotism’. In other words, we’re all unconsciously attracted to things that remind us of ourselves – including the letters in our names. “If you notice even some fragment of your name, it catches your attention and creates a positive association for you,” says Pelham.

In one experiment, his team subliminally paired people’s names with a random number on a computer screen for 1/100th of a second. During this 70-second conditioning process, the participants were shown multiple name-number combinations. When they were later asked to evaluate a woman wearing an American football jersey, both male and female participants judged the woman more favourably when the number on her jersey corresponded to their name. “They’re completely unaware that that’s the basis for the preference,” says Pelham.

A is for Achievement

Names also hold the secret to success. In 2006, American economists looked at the link between surnames and academic prominence, finding that those with initials early in the alphabet were markedly more likely to work in prestigious university departments and win a Nobel Prize.

This ‘alphabetical discrimination’ was probably due to the fact that the authors of academic papers are often listed in alphabetical order. And as Professor Richard Wiseman from the University of Hertfordshire points out, we’re used to associating things at the top of a list as winners, “Over time, it wouldn’t surprise me if you had this psychological effect.”

Whether it’s being called for the school register or a job interview, people with the top names have got used to being first. To test this theory, Wiseman invited Telegraph readers to rate how successful they thought they were in assorted aspects of their life – including career, finances, health and ‘life in general’. The scores were then combined into an overall measure of success. 3

The 15,000 people who responded 
also provided their age, sex and surname. “We saw that the further down the alphabet your surname came, the less likely you were to be successful,” says Wiseman.

This bond between surname and perceived success was stronger in older age groups, which might be because past generations were more likely to have been ordered alphabetically in the classroom. “So it’s possible the As and Bs got more attention from the teacher or were simply better behaved because they were towards the front, and therefore got higher grades.”

The sound of success

Names can also make you more successful with the opposite sex. In another of Wiseman’s name experiments, 6000 members of the British public were asked to rate the 40 most popular first names for various qualities, including attractiveness, luck and success.

“For intelligence and success it was the royal names that came top – the Jameses and the Elizabeths,” says Wiseman. “This is one of those self-fulfilling prophecies: if you have a name which sounds intelligent or attractive, then you could be treated differently, or behave in a different way.”

Psychologists note that stereotypes tend to be shallow assumptions that are often wiped out once you find out more about someone or meet them in person. George may have come bottom of the list in the sexiness stakes, but few would see George Clooney as ugly.

Precisely why certain names are seen as more attractive is still unknown, but one guess is that they may be subtle cues as to masculinity or femininity. And whether a name sounds boyish or girly also affects success at school, says David Figlio, a professor of economics at Northwestern University in Illinois.

“Names such as Ashley started out as boys’ names but nowadays they’re popular girls’ names,” says Figlio, who studies the social consequences of names. His work has shown that boys with androgynous names tend to misbehave and become disruptive as soon as they hit high school. “A boy named Ashley gets teased and feels more self-conscious, particularly if there’s a girl with the same name in the class. They bring the test scores in their entire class down with them.”

This stereotyping might also dictate our occupations; girls with feminine-sounding names like Elizabeth are less likely to study science, meaning that the parents’ choice of name could send their daughter down a particular career path.

Figlio created linguistics software that assigns a ‘femininity score’ to names and tracked the school subjects chosen by 1000 pairs of sisters. The programme gives higher scores to names like Elizabeth, which contains several soft consonant sounds (‘z’ in the middle and ‘th’ at the end), and longer names (girls’ names tend to be longer).When you run these factors through the computer, names like Alex are rated as less feminine.

“Even if you limit it to only the girls who were performing in the top 15 per cent on US maths exams, Elizabeth is more likely to choose the humanities,” says Figlio, “and Alex would take advanced maths and science.” Success in school is another self-fulfilling prophecy, as stereotypes associated with feminine names are reinforced by society, including teachers, parents and even the girls themselves.

Spelling trouble

A poll of 3000 UK teachers found that almost half admitted imagining what new pupils would be like after seeing a new school register. Although this might be unsettling for parents to hear, it’s difficult to blame the teachers because many of their assumptions will be based on past experiences.

The survey revealed that a third of teachers claimed they could spot trouble in names like Callum, Crystal and Chardonnay, but also considered kids on such a ‘naughty list’ often to be bright, sensitive and more popular than those who were better behaved.

And while parents might want to give their children a distinctive label so that they stand out from the crowd, they should also consider the long-term psychological effects. A 1960s study of psychiatric records found that those with unusual names were more likely to be diagnosed psychotic, while recent research has shown that boys with the least popular names are more likely to commit crime.

Unusual names convey a lot of other information too, such as social standing. “In the US, there are distinctively black names that signify higher classes, and names that might connote lower class,” says Figlio. Ebony, for instance, is sometimes given to girls by female university graduates, but rarely by mothers who drop out of school. Teachers pick up on this and treat children differently.

“Parents should give their children whatever name they want, but they need to recognise that names have consequences,” says Figlio. “Is a name 
a guaranteed ladder to success? Of course not. But can a name make your life a little bit easier? For sure.”

JV Chamary is reviews editor of Focus

Voir enfin:

Le bébé royal s’appelle George, le choix de la tradition

Libération

24 juillet 2013

Par AFP

Kate et William ont sacrifié à la tradition mercredi en nommant leur fils George, un choix de nature à plaire à la reine Elizabeth II, aux historiens et accessoirement aux bookmakers.

«Le Duc et la Duchesse de Cambridge ont le plaisir d’annoncer qu’ils ont nommé leur fils George Alexander Louis», a indiqué le Palais en fin d’après-midi, ajoutant que «le bébé sera connu sous le nom de Son Altesse Royale le Prince George de Cambridge».

Gage de pérennité pour la monarchie selon les historiens, le prénom de George s’inscrit dans une longue lignée royale.

S’il accède au trône et décide de garder son premier prénom, le nouveau-né, troisième dans l’ordre d’accession, serait le septième George à régner.

George Ier, d’origine allemande, a été le premier représentant de la maison des Hanovre couronné roi d’Angleterre et d’Irlande, en 1714.

George VI, décédé en 1952, était le père aimé de l’actuelle souveraine Elizabeth II. Il avait pour premier prénom Albert et était appelé «Bertie» en famille. George n’était en réalité que son quatrième prénom.

Saint-patron de l’Angleterre, George est considéré comme un symbole d’honneur, de bravoure et de galanterie tout en continuant à incarner une certaine modernité. Très prisé au début du XXe siècle, le prénom figure sans discontinuer parmi les vingt plus populaires en Grande-Bretagne depuis 1996.

Louis a été retenu en hommage à Louis Mountbatten, dernier vice-roi de l’Inde britannique, tué dans un attentat de l’IRA en 1979.

Quant à Alexander, le chroniqueur royal de la BBC croyait savoir que c’était le prénom favori de Kate. Alexandra est par ailleurs le deuxième prénom de la reine Elizabeth. C’était enfin le premier de l’impératrice qui a régné sous le nom de Victoria.

George était aussi le prénom donné favori par les bookmakers qui, après avoir raté le coche en misant sur une fille, se sont brillamment rattrapés puisque les cinq prénoms les mieux cotés étaient dans l’ordre George, James, Alexander, Richard et Louis.

Comme de coutume, il y a fort à parier que de nombreux George verront le jour dans les chaumières britanniques dans les mois qui viennent.

Le suspense du prénom du prince de Cambridge n’aura donc finalement duré que quarante-huit heures.

Il avait fallu une semaine pour connaître le prénom de William, né en 1982, et un mois pour apprendre celui de son père, le prince Charles, né en 1948.

Kate et William ont communiqué leur choix quelques heures après être arrivés à Bucklebury dans la villa des parents de Kate où ils doivent passer les prochains jours.

Après avoir présenté leur fils au monde mardi, le jeune couple avait passé sa première nuit au palais londonien de Kensington, où il a reçu la visite de la reine.

Arrivée peu avant midi, sans son mari le prince Philip toujours en convalescence après une opération à l’abdomen, la reine, qui doit bientôt partir en vacances dans le nord de l’Ecosse, est repartie seulement une demi-heure plus tard.

Cette rencontre historique était la première en 120 ans entre un monarque en fonction et celui qui sera le troisième à lui succéder. La dernière du genre, en 1894, réunissait la reine Victoria et son arrière-petit-fils, le futur Edward VIII.

Pippa Middleton, la soeur très médiatisée de Kate, et le Prince Harry, le frère de William, rétrogradé en quatrième position dans l’ordre de succession au trône avec l’arrivée du bébé royal, sont également venus féliciter les parents.

La duchesse avait annoncé vouloir passer ses premières semaines de jeune maman chez ses parents à Bucklebury dans le Berkshire, à 80 kilomètres à l’ouest de Londres.

Ces derniers ont fait fortune à la tête d’une entreprise d’articles de fêtes.

C’est dans leur maison, un havre de paix réputé très confortable et où le couple avait déjà passé les derniers jours avant l’accouchement, que Kate et William comptent «faire plus ample connaissance avec leur fils, en privé et dans le calme», selon un porte-parole du Palais.

De source royale, le couple n’a pas fait part pour l’instant de son intention de recourir à une nounou, Kate comptant beaucoup sur sa mère Carole pour l’aider dans sa nouvelle tâche.

montée du chômage, précarisation et paupérisation de la jeunesse, effort éducatif particulièrement déséquilibré en défaveur de l’enseignement primaire et en faveur des classes préparatoires, allongement de la durée d’études mais discrimination par le jeu de filières socialement très clivées, sous-développement de la formation, surévaluation du diplôme pendant toute la carrière professionnelle, plus grande exigence de mobilité avec la mondialisation, dizaines de milliers de jeunes quittant chaque année le système éducatif sans qualification …

translation des inégalités simplement repoussées plus loin dans le cursus

Etudier la mobilité sociale est essentiel : ses mécanismes nous font entrer au cœur même de l’organisation des sociétés. La mobilité sociale, ou la reproduction sociale, nous disent des choses sur le degré de méritocratie de nos sociétés. mesurer la fluidité sociale.

part de personnes qui ont changé de catégorie socioprofessionnelle par rapport à leurs parents. Cette mobilité peut être ascendante ou descendante. Avec la très forte croissance de l’après Seconde Guerre mondiale qui a permis à beaucoup d’individus issus des classes populaires de s’élever au-dessus de la condition de leurs parents, on a eu tendance à assimiler mobilité sociale et promotion sociale.

stagnation de la mobilité. Finalement, dans une période de croissance lente, ce n’est pas si mal comme résultat

Tout dépend de la grille de lecture adoptée… Au début des années 1980, 83 % des fils d’ouvriers et employés sortis de l’école depuis 5 à 8 ans devenaient eux-mêmes ouvriers ou employés. Aujourd’hui, la proportion est de 73 %. Cette diminution de 10 points est évidemment positive mais appelle néanmoins plusieurs commentaires. D’abord, près des trois quarts des enfants des classes populaires qui demeurent dans la même position sociale

l’élévation du niveau d’éducation : les enfants d’ouvriers et d’employés sont beaucoup mieux formés aujourd’hui qu’hier et font des scolarités moyennes significativement plus longues de sorte que le « gain » obtenu semble bien modeste

probabilité des enfants de cadres de devenir cadres eux-mêmes a augmenté, passant de 33 à 40 %

mobilité sociale ne progresse plus réellement pour les générations nées à partir des années 1960, contrairement aux précédentes. La situation des enfants d’ouvriers s’est légèrement éclaircie, mais pas plus que ne s’est améliorée encore celle des enfants nés dans des milieux plus favorisés

face à la crise, les ressources économiques et culturelles héritées des générations précédentes redeviennent décisives.

Derrière un discours sur l’égalité, la société française reste donc très hiérarchisée

dualisation des emplois, et donc des salariés. D’un côté, on a les gagnants de la mondialisation, qui vivent bien, occupent des emplois qualifiés, et, de l’autre, les perdants, souvent des emplois routiniers d’exécution, pour une partie au service des premiers. Cette dynamique de dualisation n’est pas propre à la France, elle concerne toutes les sociétés aux prises avec la mondialisation.

Mais en France, une autre source de polarisation est particulièrement présente, liée à l’importance du diplôme qui exerce une emprise considérable notamment dans l’accès à l’emploi. Le problème c’est que la compétition scolaire n’est pas équitable : c’est en France, parmi les pays de l’OCDE, que l’origine sociale pèse le plus sur les résultats scolaires. L’élitisme de notre système éducatif est en cause car il amène à trier, classer les élèves beaucoup trop tôt. Dans l’enseignement supérieur, l’élitisme est dramatique : tout est centré sur les grandes écoles, qui ne concernent que 5 % des élèves… En face, les premiers cycles universitaires, notamment, sont abandonnés.

L’immobilité sociale n’est-elle pas aussi dans les têtes ?

Elle est d’abord un constat, que l’on voit dans les statistiques, même s’il n’y a pas de déterminisme absolu, évidemment : si 70 % des enfants d’ouvriers exercent un emploi d’exécution, c’est que

30 % d’entre eux exercent une profession intermédiaire, sont cadres, ou indépendants et connaissent donc une vraie promotion sociale. Par ailleurs, c’est vrai aussi qu’une

partie de cette immobilité peut résulter de phénomènes « d’auto-sélection » que les sociologues de l’éducation ont mis en évidence depuis longtemps : à niveau scolaire équivalent, par exemple, les enfants vont avoir des souhaits d’orientation différents selon leur origine sociale. C’est un vrai défi pour l’école, et pour tout le système de l’orientation, que de faire sauter ces barrières-là également.

dépense 25 % de moins que la moyenne des pays de l’OCDE pour l’enseignement primaire, formation professionnelle doit devenir une vraie seconde chance pour les moins diplômés de la formation initiale, alors qu’aujourd’hui elle profite aux plus diplômés

Dans ces domaines, la gauche et la droite mènent-elles des politiques très différentes ?

La majorité précédente a atteint des sommets en réduisant les postes en maternelle et primaire, en s’attaquant aux réseaux d’aide et à l’éducation prioritaire. L’intérêt que porte aujourd’hui le gouvernement aux premiers niveaux de l’école est donc salvateur. Cependant, plus loin dans le cursus scolaire, il me semble que le gouvernement actuel reste prisonnier d’une vision très élitiste de l’enseignement supérieur, qui ne jure que par « l’excellence ». Au-delà, ce qui est regrettable, c’est que la gauche ne s’empare pas du projet de desserrer l’étau de la reproduction sociale. On dit qu’elle n’a plus de projet de société, voilà qui me semblerait porteur. Au passage, de nombreux libéraux devraient s’y rallier : mettre les compteurs à zéro dans chaque génération, c’est libéral !

La nature du contrat de travail continue de se dégrader : les jeunes actifs sont surreprésentés dans les emplois d’exécution. En outre, les inégalités sociales demeurent profondes au sein même des générations, en particulier pour les plus récentes. Parmi les jeunes, si les non-diplômés oscillent entre emplois précaires et chômage, les « gagnants de la compétition scolaire » peuvent espérer une insertion satisfaisante à moyen terme, notamment en accédant au salariat d’encadrement.

Au cours du dernier quart de siècle, la part des individus appartenant à la même catégorie socioprofessionnelle que leur père reste stable. La position occupée à l’âge adulte reste toujours autant liée à l’origine sociale. Les trajectoires vers une autre catégorie socioprofessionnelle restent de faible amplitude. La reproduction sociale reste donc prégnante, que ce soit en haut ou en bas de l’espace sociale. D’une part, la plupart des emplois d’ouvriers et d’employés convergent en termes de salaires, de perspectives de carrière, de conditions de travail ou encore de rapport au travail. Or, parmi les enfants d’ouvriers et d’employés, la probabilité d’obtenir un emploi d’exécution n’a que légèrement diminué. D’autre part, les enfants ayant un père cadre ou exerçant une profession intellectuelle supérieure ont une probabilité croissante de reproduire ce statut. Si la probabilité d’obtenir un emploi d’encadrement s’élève pour les enfants des classes populaires, elle augmente aussi pour les enfants les plus favorisés. Au final, les inégalités demeurent inchangées. La reproduction est également visible dans la transmission des diplômes au fil des générations. En effet, les enfants ayant des parents diplômés sont particulièrement favorisés dans l’accès aux diplômés du supérieur et par là aux meilleurs emplois. Les enfants des familles peu dotées en capital culturel sont par contre de plus en plus pénalisées. Puisque le revenu est fortement corrélé au niveau de diplôme, ces disparités contribuent à la reproduction des inégalités de revenus entre les générations.

Le troisième chapitre discute la portée du mouvement de la démocratisation scolaire : l’école est-elle un vecteur efficace de mobilité sociale ? Le niveau d’éducation a continuellement augmenté au fil des générations. Avec l’ouverture des différents niveaux du système éducatif aux enfants des classes populaires, les taux de scolarisation ont progressé à des âges de plus en plus élevés depuis les années soixante. Pourtant, plusieurs dizaines de milliers de jeunes quittent chaque année le système éducatif sans qualification, la part des bacheliers reste inférieure à 65 %, le taux de poursuites d’études supérieures diminue depuis le milieu des années deux mille… Or, la probabilité d’accéder rapidement à un emploi stable, les chances d’obtenir un emploi d’encadrement ou encore la probabilité d’échapper au chômage s’élèvent avec le niveau de diplôme. Les « vaincus » de la sélection scolaire sont donc durablement affectés par leur échec. De plus, les enfants des classes populaires sont surreprésentés parmi ces derniers, ce qui entretient un haut degré de reproduction scolaire. Si la part des enfants issus des classes populaires s’élève à chaque niveau, elle baisse toutefois rapidement tout au long du cursus scolaire. Les inégalités entre les enfants d’ouvriers et les enfants de cadres supérieurs ou d’enseignants ont été simplement repoussées plus loin dans le cursus.

Parallèlement à l’élévation du taux de scolarisation, la structure de chaque niveau d’enseignement se complexifie avec l’apparition de nouvelles filières qui ne destinent véritablement pas au même avenir, or celles-ci sont socialement très clivées. Le poids des inégalités sociales dans les trajectoires scolaires ne s’est pas significativement allégé au fil des décennies, ce qui explique la forte persistante de la reproduction sociale. Les jeunes issus des classes populaires ont certes allongé leur durée de scolarité, ils sont surreprésentés dans les études courtes du supérieure et sous-représentés dans les filières nobles de l’université, dans les classes préparatoires et dans les grandes écoles. Les enfants de parents fortement dotés en ressources économiques et/ou culturelles se distinguaient autrefois par la longueur de leur durée d’études ; ils se distinguent aujourd’hui par le jeu des filières. Au final, malgré l’ampleur de la massification scolaire observé ces dernières décennies, les progrès en termes de démocratisation scolaire ont été limités ; les inégalités scolaires expliquent la persistance de la reproduction sociale ; au lieu de promouvoir la mobilité sociale, l’école a justifié la stratification sociale.

Dans le dernier chapitre, Camille Peugny propose certaines pistes pour désamorcer les mécanismes de reproduction. Il est essentiel de desserrer l’étau de la reproduction sociale aussi bien pour récompenser le mérite individuel que pour favoriser la justice sociale en enrayant la reproduction des inégalités. Un premier levier d’action serait de rendre l’école véritablement démocratique en rompant avec l’élitisme qui l’emplit. Les inégalités dans la réussite scolaire apparaissent dès les premières années de scolarité, se renforcent très rapidement et apparaissent comme puissamment cumulatives, or l’effort éducatif, selon les niveaux d’enseignement, est particulièrement déséquilibré, notamment en défaveur de l’enseignement primaire. Il est donc nécessaire d’agir au sein même de l’école maternelle et de l’école primaire, à cet instant précis où elles sont les moins fortes en recrutant davantage d’enseignants, en adaptant leur formation et en réduisant l’effectif des classes. Il est en outre essentiel de faire bénéficier aux étudiants à l’université des mêmes conditions d’études que les élèves en classe préparatoire.

Afin de rendre les conditions de naissance moins déterminantes pour la trajectoire socioprofessionnelle, il apparaît en outre nécessaire de multiplier les « moments d’égalité » au cours du cycle de vie, c’est-à-dire les moments de formation, ce qui passe par la réalisation d’une véritable « révolution culturelle » : la formation initiale ne doit plus apparaître comme le seul temps du cycle de formation. Peugny propose la mise en place d’un dispositif universel d’accès à la formation. Ce dispositif s’appuierait sur un financement public d’un certain nombre d’années de formation que chaque individu serait libre d’utiliser à partir de l’entrée dans l’enseignement supérieur. Si par exemple chacun se voyait doter d’une soixantaine de bons, un individu ayant suivi trois années d’études dans le supérieur pourrait potentiellement suivre deux années supplémentaires de formation lors de sa vie professionnelle. Cette instauration de bons mensuels de formation pourrait se coupler d’une ouverture des droits sociaux aux jeunes précarisés qui seraient ni en formation, ni en emploi. Alors qu’ils sont aujourd’hui exclus du système de solidarité nationale, les jeunes pourraient ainsi gagner leur autonomie plus tôt et seraient moins exposés à la pauvreté et à la désaffiliation sociale. Ce plus grand accès des jeunes à la formation et à l’autonomie leur permettrait d’exprimer plus facilement leur potentiel et renforcerait leur sentiment de maîtriser leur propre vie, une condition essentielle pour qu’ils assument pleinement leur rôle de citoyen.

Voir par ailleurs:

« La mobilité sociale est en panne », entretien avec Camille Peugny, sociologue, maître de conférences à l’université de Paris 8

lObservatoire des inégalités

11 avril 2013

« La mobilité sociale est en panne », entretien avec Camille Peugny, sociologue, maître de conférences à l’université de Paris 8. Auteur de « Le destin au berceau. Inégalités et reproduction sociale », ed. Seuil-République des idées, 2013.

La mobilité sociale est une question récurrente du débat public. Comment expliquer que l’on compte si peu de travaux sur le sujet ?

Etudier la mobilité sociale est essentiel : ses mécanismes nous font entrer au cœur même de l’organisation des sociétés. La mobilité sociale, ou la reproduction sociale, nous disent des choses sur le degré de méritocratie de nos sociétés.

D’un côté, on dispose des travaux réalisés par les statisticiens de l’Insee qui actualisent les données concernant la mobilité sociale après chaque vague de l’enquête Formation et qualifications professionnelles (FQP). La dernière a eu lieu en 2003 et la prochaine, après avoir été repoussée, est prévue en 2014. Du côté des sociologues, Louis-André Vallet a publié un travail important en 1999 qui mesure l’évolution de la mobilité sociale au cours des quatre décennies qui suivent la fin de la seconde guerre mondiale [1]. Il est également très actif au niveau européen, en assurant l’analyse des données françaises dans les programmes comparatifs lancés par l’Association internationale de sociologie (ISA) qui permettent notamment de mesurer la fluidité sociale.

Au-delà, il est vrai que la mobilité sociale (en tout cas, sa mesure) ne constitue plus un sujet « à la mode » en sociologie. Une des explications, c’est tout de même l’effacement de l’analyse en termes de classes sociales que certains ont enterrées dès la fin des années 1950.

Du coup, les données disponibles sont datées

Oui. Les données dont on dispose aujourd’hui datent d’une enquête de 2003. Elles portent souvent sur des individus qui ont entre 40 et 59 ans et dont les plus jeunes sont donc nés au milieu des années 1960. Mais on dispose d’autres enquêtes, notamment les enquêtes Emploi qui permettent depuis le début des années 1980 de disposer de données précises mesurant l’origine sociale des individus, et donc de mesurer leur mobilité sociale. Cette enquête, que j’utilise dans mon livre pour actualiser les données pour les générations nées dans les années 1970 est réalisée tous les ans. Elle permet donc de mettre en évidence des tendances plus récentes.

Que mesure-t-on avec la mobilité sociale ?

Dans sa définition la plus simple, la mobilité sociale mesure la part de personnes qui ont changé de catégorie socioprofessionnelle par rapport à leurs parents. Cette mobilité peut être ascendante ou descendante. Avec la très forte croissance de l’après Seconde Guerre mondiale qui a permis à beaucoup d’individus issus des classes populaires de s’élever au-dessus de la condition de leurs parents, on a eu tendance à assimiler mobilité sociale et promotion sociale. Mais plus de mobilité peut aussi signifier plus de trajectoires descendantes, donc plus de situation de déclassement, lorsque la conjoncture se dégrade et que la structure sociale évolue moins rapidement vers le haut.

Votre livre permet d’actualiser nos connaissances sur le sujet. Vous expliquez que nous sommes dans une phase de stagnation de la mobilité. Finalement, dans une période de croissance lente, ce n’est pas si mal comme résultat

Tout dépend de la grille de lecture adoptée… Au début des années 1980, 83 % des fils d’ouvriers et employés sortis de l’école depuis 5 à 8 ans devenaient eux-mêmes ouvriers ou employés. Aujourd’hui, la proportion est de 73 %. Cette diminution de 10 points est évidemment positive mais appelle néanmoins plusieurs commentaires. D’abord, près des trois quarts des enfants des classes populaires qui demeurent dans la même position sociale, c’est tout de même beaucoup. Ensuite, l’évolution de la mobilité doit être mise en rapport avec l’élévation du niveau d’éducation : les enfants d’ouvriers et d’employés sont beaucoup mieux formés aujourd’hui qu’hier et font des scolarités moyennes significativement plus longues de sorte que le « gain » obtenu semble bien modeste. Enfin, en même temps, la probabilité des enfants de cadres de devenir cadres eux-mêmes a augmenté, passant de 33 à 40 %. Au total donc, la mobilité sociale ne progresse plus réellement pour les générations nées à partir des années 1960, contrairement aux précédentes. La situation des enfants d’ouvriers s’est légèrement éclaircie, mais pas plus que ne s’est améliorée encore celle des enfants nés dans des milieux plus favorisés, de sorte qu’au final, les progrès en termes de fluidité sociale sont extrêmement ténus. Ces destins si contrastés en fonction de l’origine sociale soulignent que la société française, de ce point de vue, demeure une société de classes dans laquelle il existe des univers de vie très différents, qui ne préparent pas du tout aux mêmes trajectoires, contrairement à l’idéologie du mérite, de plus en plus pesante, selon laquelle « quand on veut, on peut ». Bref, les inégalités sociales au sein d’une même génération demeurent béantes. Pour faire face à la crise, les ressources économiques et culturelles héritées des générations précédentes redeviennent décisives.

Derrière un discours sur l’égalité, la société française reste donc très hiérarchisée

On assiste à un processus de dualisation des emplois, et donc des salariés. D’un côté, on a les gagnants de la mondialisation, qui vivent bien, occupent des emplois qualifiés, et, de l’autre, les perdants, souvent des emplois routiniers d’exécution, pour une partie au service des premiers. Cette dynamique de dualisation n’est pas propre à la France, elle concerne toutes les sociétés aux prises avec la mondialisation. Mais en France, une autre source de polarisation est particulièrement présente, liée à l’importance du diplôme qui exerce une emprise considérable notamment dans l’accès à l’emploi. Le problème c’est que la compétition scolaire n’est pas équitable : c’est en France, parmi les pays de l’OCDE, que l’origine sociale pèse le plus sur les résultats scolaires. L’élitisme de notre système éducatif est en cause car il amène à trier, classer les élèves beaucoup trop tôt. Dans l’enseignement supérieur, l’élitisme est dramatique : tout est centré sur les grandes écoles, qui ne concernent que 5 % des élèves… En face, les premiers cycles universitaires, notamment, sont abandonnés.

L’immobilité sociale n’est-elle pas aussi dans les têtes ?

Elle est d’abord un constat, que l’on voit dans les statistiques, même s’il n’y a pas de déterminisme absolu, évidemment : si 70 % des enfants d’ouvriers exercent un emploi d’exécution, c’est que 30 % d’entre eux exercent une profession intermédiaire, sont cadres, ou indépendants et connaissent donc une vraie promotion sociale. Par ailleurs, c’est vrai aussi qu’une partie de cette immobilité peut résulter de phénomènes « d’auto-sélection » que les sociologues de l’éducation ont mis en évidence depuis longtemps : à niveau scolaire équivalent, par exemple, les enfants vont avoir des souhaits d’orientation différents selon leur origine sociale. C’est un vrai défi pour l’école, et pour tout le système de l’orientation, que de faire sauter ces barrières-là également.

Pour vous, le système éducatif joue un rôle central. Que peut-on faire ?

Rapidement, il faut actionner deux leviers. Le premier, c’est rendre la formation initiale, l’école, plus démocratique. Dans cette optique, les premiers niveaux de l’enseignement sont cruciaux. Certes, les enfants arrivent inégaux à l’école primaire, mais c’est tout de même le moment où les inégalités de réussite sont les moins élevées : c’est donc à ce moment qu’il faut les combattre avec force, afin de les faire diminuer. Or, en la matière, la France est très mauvaise élève : elle dépense 25 % de moins que la moyenne des pays de l’OCDE pour l’enseignement primaire. Second levier, la formation tout au long de la vie : même si la formation initiale était plus démocratique et fonctionnait mieux, il n’est pas possible que tout soit joué à 16 ou 23 ans, à la sortie de l’école. La formation professionnelle doit devenir une vraie seconde chance pour les moins diplômés de la formation initiale, alors qu’aujourd’hui elle profite aux plus diplômés. C’est vraiment en multipliant les moments de formation tout au long de la vie que l’on se donnera les moyens de desserrer cet étau de la reproduction des inégalités.

Dans ces domaines, la gauche et la droite mènent-elles des politiques très différentes ?

La majorité précédente a atteint des sommets en réduisant les postes en maternelle et primaire, en s’attaquant aux réseaux d’aide et à l’éducation prioritaire. L’intérêt que porte aujourd’hui le gouvernement aux premiers niveaux de l’école est donc salvateur. Cependant, plus loin dans le cursus scolaire, il me semble que le gouvernement actuel reste prisonnier d’une vision très élitiste de l’enseignement supérieur, qui ne jure que par « l’excellence ». Au-delà, ce qui est regrettable, c’est que la gauche ne s’empare pas du projet de desserrer l’étau de la reproduction sociale. On dit qu’elle n’a plus de projet de société, voilà qui me semblerait porteur. Au passage, de nombreux libéraux devraient s’y rallier : mettre les compteurs à zéro dans chaque génération, c’est libéral !

Propos recueillis par Louis Maurin.

Camille Peugny, sociologue, maître de conférences à l’université de Paris 8. Auteur de « Le destin au berceau. Inégalités et reproduction sociale », ed. Seuil-République des idées, 2013.

[1] Louis-André Vallet, « Quarante années de mobilité sociale en France. L’évolution de la fluidité sociale à la lumière de modèles récents », Revue française de sociologie, 40(1), 1999, pp.5-64.

Voir de même:

Le destin au berceau. Inégalités et reproduction sociale

Le destin au berceau. Inégalités et reproduction sociale, par Camille Peugny

La République des idées-Le Seuil, 2013, 117 p., 11,80 euros.

Christian Chavagneux

Alternatives Economiques

avril 2013

« Entre le début des années 1980 et la fin des années 2000, l’intensité de la reproduction sociale n’a pas faibli, bien au contraire. » Dès les toutes premières pages de son livre, le sociologue Camille Peugny annonce la couleur : foin de méritocratie, la place des individus dans la hiérarchie sociale est largement déterminée par leur milieu d’origine.

On a longtemps cru que la société française se « moyennisait », que la rupture entre ouvriers du bas et cadres sup’ du haut s’estompait pour laisser place à des classes moyennes en expansion, dans un continuum ouvriers-employés-cadres, avec une possibilité ouverte de progression sociale. Et de fait, entre le début des années 1950 et le début des années 2000, la part des individus scotchés dans la même catégorie sociale que leur père n’a cessé de diminuer.

Faible mobilité

Mais à y regarder de plus près, l’essentiel de la progression de cette mobilité sociale s’est effectué entre le début des années 1950 et la fin des années 1970. En 1983, 36 % des enfants appartenaient à la même catégorie sociale que leur père ; en 2009, c’était 34 %. Et n’allez pas en déduire que les deux tiers d’une classe d’âge changent radicalement de statut social, précise le sociologue, les trajectoires sont de faible amplitude.

Ceux qui sont nés à partir des années 1960 sont clairement bien moins lotis dans la vie que ceux nés vingt ans plus tôt. La liste des éléments de dégradation rassemblés dans l’ouvrage est impressionnante : salaire en baisse, contrat de travail et carrière professionnelle plus précaires, position hiérarchique plus vite figée, moindre accès à la propriété, davantage de trajectoires sociales descendantes pour les enfants de cadres, trajectoire ascendante plus difficile pour les enfants des classes populaires. Un constat qui ne doit pas masquer, insiste le livre, les inégalités au sein de cette génération aux parcours et aux valeurs hétérogènes : en 2010, 23 % des 18-30 ans pensent que la femme est faite pour avoir des enfants et les élever, et 33 % qu’il y a trop d’immigrés.

Ségrégation scolaire

Et pourtant, s’interroge l’auteur, avec la démocratisation scolaire, les enfants d’ouvriers ont eu plus largement accès au système éducatif. Entre 1984 et 2009, la part des enfants d’ouvriers diplômés de l’enseignement supérieur est passée de 6 % à 24 %. Mais, dans le même temps, elle est passée de 50 % à 74 % pour les enfants de cadres supérieurs. La concurrence reste rude avec ceux qui ont fait les bonnes filières, ceux qui ont les bons réseaux.

De plus, si depuis le milieu des années 1990, les deux tiers d’une génération ont le bac, cette part ne progresse plus. Seul un tiers a obtenu un bac général en 2010. Entre 1995 et 2010, le taux de scolarisation des jeunes Français a même baissé, alors qu’il progressait dans les autres pays de l’OCDE. La démocratisation scolaire française n’a pas contribué à réduire les inégalités de départ : elle est ségrégative, profitant largement plus aux enfants de famille aisées.

Les classes sociales et leur reproduction ne sont pas un phénomène du passé. Certes, l’école ne pourra jamais à elle seule réduire les inégalités de départ. Mais elle devrait y contribuer : avec un investissement dans le primaire et en donnant davantage de moyens de formation tout au long de la vie, suggère l’auteur. Et sans tarder, car « la persistance d’une forte reproduction, trait majeur de la société française, menace de plus en plus la cohésion sociale. »

Le destin au berceau. Inégalités et reproduction sociale, par Camille Peugny

La République des idées-Le Seuil, 2013, 117 p., 11,80 euros.

Le Destin au berceau. Inégalités et reproduction sociale

Camille PEUGNY

Editions du Seuil, 2013

10 mars 2013

Dans ses précédents travaux sur le déclassement, le jeune sociologue Camille Peugny avait mis en évidence que la fréquence des trajectoires descendantes s’était accrue ces dernières décennies en France malgré la hausse du niveau de qualification, ce qui l’avait amené à finalement rejoindre les conclusions de Louis Chauvel en suggérant l’existence de profondes inégalités intergénérationnelles. Il revient, dans un nouveau livre publié dans la collection La Républiques des Idées, sur les progrès réalisés en termes d’égalité des chances lors du dernier quart de siècle. Le constat qu’il y dresse est amer : la reproduction sociale demeure puissante et menace l’intégration sociale. Il clôt son ouvrage en proposant quelques pistes pour réduire le déterminisme de naissance et accroître l’égalité des places.

Dans un premier chapitre, Peugny observe ainsi la stratification de la société française et discute le processus de moyennisation que certains ont cru déceler. Marx constatait déjà que certains individus n’étaient membres ni de la bourgeoisie capitaliste, ni du prolétariat exploité, mais il estimait toutefois que ces groupes intermédiaires seraient en définitive absorbés par le prolétariat, si bien que l’espace social se polariserait bien à terme en deux classes fondamentales. Georg Simmel est le premier à délivrer une analyse sociologique de la classe moyenne. Elle y apparaît comme dotée d’un rôle déterminant dans le changement social en insufflant ses propres caractéristiques aux autres classes. Son expansion numérique, que constatait déjà Simmel, ne pouvait donc que bouleverser l’ensemble de la société. Les analyses suggérant une disparition des classes sociales et une moyennisation de la société vont se multiplier au vingtième siècle. Selon Henri Mendras notamment, la France a connu un « émiettement » des classes sociales lors des Trente Glorieuses avec la disparition de leur identité et de leurs antagonismes : celles-ci transforment la condition et la culture ouvrières, la bourgeoisie rentière a disparu, les paysans déclinent numériquement, les modes de vie ruraux s’urbanisent… Surtout, les niveaux de vie s’élèvent rapidement et les inégalités se réduisent. La sécurité sociale offre au salariat une protection contre les principaux risques de la vie. Mendras propose alors une nouvelle représentation de la société française organisée en constellations. Au sein d’une constellation centrale en expansion, les techniciens, cadres moyens et employés de bureau, porteurs d’un libéralisme culturel, jouent un rôle de « noyaux innovateurs » : la diffusion de leurs valeurs, axées sur la liberté et l’épanouissement individuel, refaçonne l’ensemble de la société.

« L’argument de la hausse de la mobilité sociale est centrale dans les analyses qui postulent la fin des classes sociales ; et la diminution de la reproduction sociale est indissociable des théories de la moyennisation. » Or, Peugny rejette l’idée d’une moindre immobilité sociale ces dernières décennies. Grâce à l’aspiration de la structure sociale vers le haut, la proportion d’individus appartenant à la même catégorie socioprofessionnelle que leur père diminue fortement des années cinquante à soixante-dix, mais elle reste stable depuis. Ces dernières décennies, les inégalités salariales se sont certes réduites, mais pour les seuls salariés à temps complet ; pire, les hauts revenus explosent dans les années deux mille, d’où un nouveau creusement des inégalités économiques. Depuis les années soixante-dix, la montée du chômage, la précarisation et la paupérisation de la jeunesse participent au déclassement entre les générations et au cours du cycle de vie. Déclassement et peur du déclassement sapent la cohésion sociale en générant des tensions entre les groupes socialement proches. Surtout, le clivage entre qualifiés et non qualifiés se renforce. Le nombre d’emplois routiniers ou d’exécution augmente, alors même que ces emplois exposent leurs détenteurs à la précarisation ; la faiblesse de leurs ressources économiques et culturelles les empêche de répondre à l’exigence de mobilité, devenue aiguë avec la mondialisation. Ainsi, la part des Français se déclarant appartenir à la société moyenne a beau s’accroître, celle-ci n’est en définitive qu’un mirage. La France est toujours une société de classes et seules les transformations structurelles ont permis d’enrayer (temporairement) la reproduction des inégalités.

L’auteur questionne alors dans un deuxième chapitre l’intensité de la reproduction sociale. Pendant les trente glorieuses, le salaire des primo-arrivants sur le marché du travail augmentait au fil des cohortes ; désormais, les écarts entre tranches d’âge s’accroissent au détriment des plus jeunes. Le ralentissement de la croissance à la fin des années soixante-dix s’accompagne d’une profonde détérioration de l’insertion sur le marché du travail pour les cohortes nées depuis les années soixante. Le rythme de la mobilité professionnelle est bouleversé ; les positions se figent dès 35 ans. Les enfants de classes populaires voient leurs trajectoires ascendantes se compliquer et se raréfier ; les enfants de cadres connaissent de plus en plus des trajectoires descendantes. « La structure générationnelle de la société française s’apparenterait à une gérontoclassie dans laquelle les statuts, le pouvoir et la richesse seraient confisqués par les générations les plus anciennes, au détriment des plus jeunes ». La nature du contrat de travail continue de se dégrader : les jeunes actifs sont surreprésentés dans les emplois d’exécution. En outre, les inégalités sociales demeurent profondes au sein même des générations, en particulier pour les plus récentes. Parmi les jeunes, si les non-diplômés oscillent entre emplois précaires et chômage, les « gagnants de la compétition scolaire » peuvent espérer une insertion satisfaisante à moyen terme, notamment en accédant au salariat d’encadrement.

Au cours du dernier quart de siècle, la part des individus appartenant à la même catégorie socioprofessionnelle que leur père reste stable. La position occupée à l’âge adulte reste toujours autant liée à l’origine sociale. Les trajectoires vers une autre catégorie socioprofessionnelle restent de faible amplitude. La reproduction sociale reste donc prégnante, que ce soit en haut ou en bas de l’espace sociale. D’une part, la plupart des emplois d’ouvriers et d’employés convergent en termes de salaires, de perspectives de carrière, de conditions de travail ou encore de rapport au travail. Or, parmi les enfants d’ouvriers et d’employés, la probabilité d’obtenir un emploi d’exécution n’a que légèrement diminué. D’autre part, les enfants ayant un père cadre ou exerçant une profession intellectuelle supérieure ont une probabilité croissante de reproduire ce statut. Si la probabilité d’obtenir un emploi d’encadrement s’élève pour les enfants des classes populaires, elle augmente aussi pour les enfants les plus favorisés. Au final, les inégalités demeurent inchangées. La reproduction est également visible dans la transmission des diplômes au fil des générations. En effet, les enfants ayant des parents diplômés sont particulièrement favorisés dans l’accès aux diplômés du supérieur et par là aux meilleurs emplois. Les enfants des familles peu dotées en capital culturel sont par contre de plus en plus pénalisées. Puisque le revenu est fortement corrélé au niveau de diplôme, ces disparités contribuent à la reproduction des inégalités de revenus entre les générations.

Le troisième chapitre discute la portée du mouvement de la démocratisation scolaire : l’école est-elle un vecteur efficace de mobilité sociale ? Le niveau d’éducation a continuellement augmenté au fil des générations. Avec l’ouverture des différents niveaux du système éducatif aux enfants des classes populaires, les taux de scolarisation ont progressé à des âges de plus en plus élevés depuis les années soixante. Pourtant, plusieurs dizaines de milliers de jeunes quittent chaque année le système éducatif sans qualification, la part des bacheliers reste inférieure à 65 %, le taux de poursuites d’études supérieures diminue depuis le milieu des années deux mille… Or, la probabilité d’accéder rapidement à un emploi stable, les chances d’obtenir un emploi d’encadrement ou encore la probabilité d’échapper au chômage s’élèvent avec le niveau de diplôme. Les « vaincus » de la sélection scolaire sont donc durablement affectés par leur échec. De plus, les enfants des classes populaires sont surreprésentés parmi ces derniers, ce qui entretient un haut degré de reproduction scolaire. Si la part des enfants issus des classes populaires s’élève à chaque niveau, elle baisse toutefois rapidement tout au long du cursus scolaire. Les inégalités entre les enfants d’ouvriers et les enfants de cadres supérieurs ou d’enseignants ont été simplement repoussées plus loin dans le cursus.

Parallèlement à l’élévation du taux de scolarisation, la structure de chaque niveau d’enseignement se complexifie avec l’apparition de nouvelles filières qui ne destinent véritablement pas au même avenir, or celles-ci sont socialement très clivées. Le poids des inégalités sociales dans les trajectoires scolaires ne s’est pas significativement allégé au fil des décennies, ce qui explique la forte persistante de la reproduction sociale. Les jeunes issus des classes populaires ont certes allongé leur durée de scolarité, ils sont surreprésentés dans les études courtes du supérieure et sous-représentés dans les filières nobles de l’université, dans les classes préparatoires et dans les grandes écoles. Les enfants de parents fortement dotés en ressources économiques et/ou culturelles se distinguaient autrefois par la longueur de leur durée d’études ; ils se distinguent aujourd’hui par le jeu des filières. Au final, malgré l’ampleur de la massification scolaire observé ces dernières décennies, les progrès en termes de démocratisation scolaire ont été limités ; les inégalités scolaires expliquent la persistance de la reproduction sociale ; au lieu de promouvoir la mobilité sociale, l’école a justifié la stratification sociale.

Dans le dernier chapitre, Camille Peugny propose certaines pistes pour désamorcer les mécanismes de reproduction. Il est essentiel de desserrer l’étau de la reproduction sociale aussi bien pour récompenser le mérite individuel que pour favoriser la justice social en enrayant la reproduction des inégalités. Un premier levier d’action serait de rendre l’école véritablement démocratique en rompant avec l’élitisme qui l’emplit. Les inégalités dans la réussite scolaire apparaissent dès les premières années de scolarité, se renforcent très rapidement et apparaissent comme puissamment cumulatives, or l’effort éducatif, selon les niveaux d’enseignement, est particulièrement déséquilibré, notamment en défaveur de l’enseignement primaire. Il est donc nécessaire d’agir au sein même de l’école maternelle et de l’école primaire, à cet instant précis où elles sont les moins fortes en recrutant davantage d’enseignants, en adaptant leur formation et en réduisant l’effectif des classes. Il est en outre essentiel de faire bénéficier aux étudiants à l’université des mêmes conditions d’études que les élèves en classe préparatoire.

Afin de rendre les conditions de naissance moins déterminantes pour la trajectoire socioprofessionnelle, il apparaît en outre nécessaire de multiplier les « moments d’égalité » au cours du cycle de vie, c’est-à-dire les moments de formation, ce qui passe par la réalisation d’une véritable « révolution culturelle » : la formation initiale ne doit plus apparaître comme le seul temps du cycle de formation. Peugny propose la mise en place d’un dispositif universel d’accès à la formation. Ce dispositif s’appuierait sur un financement public d’un certain nombre d’années de formation que chaque individu serait libre d’utiliser à partir de l’entrée dans l’enseignement supérieur. Si par exemple chacun se voyait doter d’une soixantaine de bons, un individu ayant suivi trois années d’études dans le supérieur pourrait potentiellement suivre deux années supplémentaires de formation lors de sa vie professionnelle. Cette instauration de bons mensuels de formation pourrait se coupler d’une ouverture des droits sociaux aux jeunes précarisés qui seraient ni en formation, ni en emploi. Alors qu’ils sont aujourd’hui exclus du système de solidarité nationale, les jeunes pourraient ainsi gagner leur autonomie plus tôt et seraient moins exposés à la pauvreté et à la désaffiliation sociale. Ce plus grand accès des jeunes à la formation et à l’autonomie leur permettrait d’exprimer plus facilement leur potentiel et renforcerait leur sentiment de maîtriser leur propre vie, une condition essentielle pour qu’ils assument pleinement leur rôle de citoyen.

Camille Peugny, Le destin au berceau. Inégalités et reproduction sociale

Delphine Moraldo

Lectures/revues

Après Le déclassement en 2009, où il analysait la réalité sociale et statistique du « déclassement », fait d’appartenir à un groupe social inférieur à celui de ses parents, Camille Peugny reste dans la même veine sociologique avec cet ouvrage centré sur la question de la reproduction sociale dans la France d’aujourd’hui.

L’introduction donne le ton : même si, sur le long terme, la société française s’est considérablement ouverte, « dans la France d’aujourd’hui, sept enfants de cadres sur dix exercent un emploi d’encadrement quelques années après la fin de leurs études. À l’inverse, sept enfants d’ouvriers sur dix demeurent cantonnés à des emplois d’exécution. » (p. 9). Depuis les années 1980, la mobilité sociale n’a pas poursuivi son évolution passée. Camille Peugny aborde la question de la reproduction sociale au travers de quatre chapitres, allant du constat statistique à la préconisation politique pour « l’égalité tout au long de la vie » (chapitre 4).

Dans le premier chapitre – « le mirage des sociétés « moyennes » » – l’auteur commence par remettre en cause l’idée d’une moyennisation de la société française. Revenant sur les théories de la moyennisation (corollaire de la fin des classes sociales) portées par des sociologues comme Henri Mendras en France, élaborées dans le contexte social et politique particulier des Trente Glorieuses qui favorisait une certaine mobilité sociale, Camille Peugny y apporte des nuances importantes : d’une part la progression de la mobilité sociale s’arrête dans les années 1970 ; d’autre part les trajectoires de mobilité sont de faible amplitude et traversent rarement l’espace social. Il montre également la faible pertinence de certains indicateurs statistiques utilisés pour appuyer l’hypothèse de la moyennisation (p. 28). Mais le principal argument à l’encontre de ces théories est surtout qu’elles cessent de fonctionner après les Trente Glorieuses, avec un déclassement croissant dès les années 1970 allant de pair avec une polarisation accrue de la structure sociale, dans le cadre d’une économie mondialisée, entre classe moyenne, groupes favorisés et classes populaires. D’un point de vue subjectif, coexistent paradoxalement une « peur du déclassement » (pour reprendre le titre de l’ouvrage d’Eric Maurin publié en 2009) et un sentiment d’appartenance aux « classes moyennes » partagé par 60% des Français au début des années 2000.

Le deuxième chapitre – « vingt-cinq ans de reproduction sociale » – revient sur la fin du « progrès générationnel » amorcé pendant les Trente Glorieuses, dans la lignée des travaux de Louis Chauvel (par exemple, Le Destin des générations, 1998) ou de Christian Baudelot et Roger Establet (Avoir trente ans en 1968 et 1998, 2000) : à plusieurs niveaux (emploi, salaire, carrière, mobilité sociale, logement), les inégalités entre générations se renforcent, au détriment de celles nées après les années 1950 (et en particulier des jeunes générations, qui se précarisent), faisant des baby-boomers une génération singulière plus qu’un point de comparaison pertinent. Camille Peugny dénonce notamment « l’extraordinaire dualisation des emplois qui plonge des millions de salariés d’exécution (…) dans une précarisation croissante de leurs conditions de vie » (p. 61). Avec l’exemple des inégalités sociales, culturelles, et économiques entre les « jeunes », l’auteur montre également que les inégalités intragénérationnelles sont tout aussi importantes que les inégalités intergénérationnelles plus souvent pointées du doigt (p. 45-46). L’analyse est ensuite consacrée au phénomène complexe de reproduction sociale (« par le bas » et « par le haut ») et à ses évolutions depuis les années 1980, pour aboutir à la conclusion d’un maintien quasi constant des forces de la reproduction sociale (p. 55), avec des inégalités au niveau du type d’emploi qui demeurent presque inchangées entre les différents groupes sociaux. Le constat est pire lorsqu’on étudie la reproduction à l’aune des diplômes : l’auteur conclut alors à une intensification de la reproduction.

Dans le troisième chapitre – « les angles morts de la démocratisation scolaire » – Camille Peugny se penche sur le rôle de l’école, censée offrir « un principe de régulation de la compétition sociale autour duquel peuvent se retrouver des individus issus de toutes les origines sociales » (p. 63). Après un retour historique sur le processus de massification scolaire enclenché dans les années 1960, il en montre les limites : un nombre important de jeunes sortent encore du système scolaire sans qualification, le pourcentage de bacheliers au sein d’une génération stagne depuis plus de quinze ans (autour de 65%), et le taux de poursuite d’études dans l’enseignement supérieur a diminué dans les années 2000. À chaque fois, les jeunes issus de milieux défavorisés sont surreprésentés parmi les « vaincus » de la compétition scolaire, amenant la question (au-delà de la massification) de la démocratisation des chances scolaire. Là encore, l’auteur dresse un constat négatif : la démocratisation scolaire a surtout fonctionné pour les catégories intermédiaires. En outre, il s’agit avant tout d’une démocratisation « ségrégative » (pour reprendre l’expression forgée par Pierre Merle) liée à un système éducatif proposant des filières aux rendements et prestiges inégaux. Par ailleurs, le lien entre diplôme et mobilité sociale est complexifié par le fait que si le niveau de diplôme constitue le meilleur passeport vers l’emploi, à diplôme égal, les enfants d’ouvriers ont moins de chance d’obtenir un emploi de cadre que les enfants de cadres : l’origine sociale joue encore, voire tend à s’intensifier. « Même une démocratisation parfaite ne transformerait pas la société française en un paradis de la méritocratie et de la fluidité sociale » (p. 82).

Que faire alors pour « desserrer l’étau de la reproduction sociale » ? (p. 83). C’est l’objet du dernier chapitre de l’ouvrage, intitulé « l’égalité tout au long de la vie », où l’auteur propose des pistes pour lutter contre la fixation précoce des destins sociaux. « Faire en sorte, autant que possible, que rien ne soit définitivement joué : telle pourrait être la définition de l’égalisation des conditions dans des sociétés écartelées par la mondialisation. » (p. 111). La première piste concerne l’école. La précocité des inégalités et leur caractère cumulatif incitent à agir dès l’école maternelle, et à combler le retard de la France sur les autres pays de l’OCDE en matière de dépenses d’éducation pour les premiers niveaux. Il s’agit ensuite de rompre avec l’élitisme qui caractérise le système éducatif français (comme le montrent par exemple Christian Baudelot et Roger Establet dans L’Elitisme Républicain, 2009), dont les enquêtes PISA montrent qu’il est celui dans lequel l’origine sociale pèse le plus sur la réussite scolaire. Une solution ici serait de redistribuer plus équitablement les dépenses entre classes préparatoires et universités. Le deuxième volet porte sur la formation, pas assez développée en France, où le poids du diplôme continue de peser pendant toute la carrière professionnelle. Sur ce point, Camille Peugny appelle de ses vœux un dispositif universel d’accès à la formation, sur le modèle des « bons mensuels à tirer » danois, et pour les jeunes une « allocation d’autonomie » telle qu’elle existe dans les pays scandinaves. Ces dispositifs seraient essentiels pour lutter contre le sentiment de désenchantement et d’impuissance face l’avenir des jeunes français, mesuré par diverses enquêtes, et permettraient de restaurer une conscience politique et citoyenne et une confiance dans les institutions qui fait défaut à une grande partie de la jeunesse aujourd’hui.

En 111 pages, Camille Peugny parvient à dresser un bilan solide, illustré par de nombreuses analyses statistiques et tableaux, de l’état de la reproduction sociale en France. Le propos est clair et la conclusion sans appel : depuis la fin des Trente Glorieuses, le système éducatif et de formation n’est plus en mesure de garantir l’égalité des chances. Les solutions proposées, inspirée du modèle scandinave, sont audacieuses en tant qu’elles supposent une refonte du système éducatif méritocratique (mais également du système fiscal, évoqué très rapidement p. 105), afin que les destins des individus ne soient pas fixés dès le plus jeune âge. Un ouvrage véritablement stimulant.

Livres

Une infernale reproduction sociale

Vincent Giret

Libération

8 mars 2013

Longtemps, la France a aimé se regarder comme elle se voit. En grand et en modèle universel. S’il est un domaine où elle excelle, peut-être à l’égal de nos cousins d’Amérique, c’est bien dans l’art d’édifier des représentations d’elle-même. Elle sculpte ses propres légendes. Animée d’une vieille et dévorante passion égalitaire, elle a cru qu’il suffisait de mettre en scène le plus beau des slogans pour qu’il devienne réalité. Le retour au réel n’en est que plus violent. Dans le Destin au berceau , publié dans la collection de la République des idées, le sociologue Camille Peugny mène une minutieuse entreprise de démolition de l’un des mythes fondateurs de la France moderne.

L’ouvrage s’ouvre sur ce constat clinique : «Dans la France d’aujourd’hui, sept enfants de cadres sur dix exercent un emploi d’encadrement quelques années après la fin de leurs études ; à l’inverse, sept enfants d’ouvriers sur dix demeurent cantonnés à des emplois d’exécution. Plus de deux siècles après la Révolution, les conditions de naissance continuent à déterminer le destin des individus. On ne devient pas ouvrier, on naît ouvrier.» Chiffres en main, cohorte après cohorte, l’auteur donne les pièces accablantes d’un scandale français. Il dénonce «la faible attention» portée au thème de la reproduction sociale, l’aveuglement complice des politiques, mais aussi, plus justement, de la société elle-même qui, au fond, n’entend changer aucune des règles qu’elle s’est données. Il fut un temps, pas si lointain, affirme Peugny, où il était de bon ton parmi les sociologues de constater la disparition des classes sociales en France. Difficiles à cerner avec les critères d’hier ou d’avant-hier, elles semblaient s’être dissoutes dans le progrès et surtout dans la «moyennisation» générale des sociétés occidentales. Beaucoup avaient déjà rangé les analyses de Pierre Bourdieu au magasin des accessoires surannés des années 60. Les quatre décennies bénies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale avaient commencé à bouger les lignes en matière de mobilité sociale mais elles ont surtout aveuglé tout le monde, comme si «le progrès générationnel» était l’irrésistible moteur de l’histoire. Il y eut d’abord une stabilité de la reproduction sociale dès la fin des années 70 puis, depuis dix ans, une «intensification» du même mouvement. Au point que la France est désormais à l’égale ou presque des sociétés américaines et britanniques dont elle avait fait depuis toujours ses épouvantails préférés. Cet ouvrage scientifique tient aussi du coup de gueule ou du cri d’alarme. La gauche s’est bercée d’illusions en voulant croire que «la massification scolaire» suffirait à inverser les logiques à l’œuvre. Trop de résistances perdurent, quand on sait depuis longtemps l’importance décisive du premier niveau d’enseignement. Peugny en appelle à une «révolution culturelle» et à un sursaut national ; il esquisse un programme qui ne semble pas hors de portée. Avec lui, on peut regretter que «l’exception française» ressemble aujourd’hui à une fâcheuse «régression».

Le destin au berceau de Camille Peugny Seuil, 114 pp., 11,80 €

Un commentaire pour Mimétisme: Les prénoms aussi ! (Royal names always come top: It’s self-fulfilling prophecy, stupid !)

  1. […] scolaire, professionnelle ou amoureuse, leurs conséquences et parfois leur effet de véritable prophétie auto-réalisante, pour la plus ou moins grande intégration et réussite sociale de leurs porteurs […]

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