Emeutes raciales de novembre 2005: it’s the media, stupid!

French_race_riotsLa violence collective passa, jadis, de l’homme à l’animal et, maintenant, de la bête, absente de nos villes, à des objets techniques. Parmi ces révoltes fument des chevaux-vapeur. Michel Serres
Le discours de l’excuse s’est alors trouvé survalorisé, les prises de position normatives ont été rejetées comme politiquement incorrectes et les policiers ont fait office de boucs émissaires. Lucienne Bui Trong

Confirmation, par l’ex-patronne des RG, de la théorie américaine du carreau cassé ainsi que des effets pompier-pyromane des médias:

Les émeutes ne surviennent que dans des zones déjà marquées par des petites violences au jour le jour.

Les émeutiers se sont retrouvés face à un discours médiatique fort alors que le discours politique était divisé. L’extraordinaire extension géographique des émeutes résulte de l’absence d’unité des pouvoirs publics face à la crise : la division est apparue au sein même de l’équipe gouvernementale, plusieurs jours durant. Dans le même temps, la télévision a joué à fond son rôle de tam-tam moderne. Nombre de verrous ont alors sauté. Une certaine unité d’ensemble a fini par se dégager, autour de slogans hostiles au ministre de l’Intérieur.

Autre phénomène repéré depuis «cinq à six ans» par l’ex-responsable des RG, c’est l’apparition de violences urbaines sans «l’émotion initiale», sans l’élément déclencheur que peut être la mort d’un jeune ou une intervention policière. Elle en veut pour preuve les incendies de voitures du 14 Juillet et de la Saint-Sylvestre dans lesquels «le traitement télévisuel de la violence éveille le nationalisme de quartier et l’envie de faire parler de soi».

Lucienne Bui Trong analyse «l’échec» des pouvoirs publics face aux violences de l’automne et dénonce «un discours politique divisé».
Emeutes urbaines: sévère diagnostic d’une ex des RG

Jacky Durand
Libération
vendredi 03 mars 2006

«Les pouvoirs publics ont appris à gérer les émeutes depuis quinze ans mais ils ont échoué en novembre 2005.» Ainsi parle Lucienne Bui Trong, qui fut la fondatrice et durant près de dix ans la responsable de la section des violences urbaines aux Renseignements généraux entre 1990 et 2000. A l’époque, cette section était une sorte de vitrine pour la discrète maison RG largement «publicisée» par sa patronne au profil franchement atypique dans la police : après Normale sup, l’agrégation de philosophie, elle élève ses trois enfants avant d’intégrer la police, à 43 ans. Elle choisit les RG à la requête du directeur de l’époque, Yves Bertrand.

Tam-tam.

Aujourd’hui à la retraite, la commissaire divisionnaire honoraire Bui Trong a mis son droit de réserve au rancard (1). La semaine dernière, elle intervenait devant un parterre de chercheurs et d’universitaires lors de la journée consacrée aux violences urbaines de novembre 2005 par le Centre de recherches politiques de Sciences-Po (Cevipof) et le Centre de sociologie des organisations (CSO), deux entités conjointes de Sciences-Po et du CNRS. «Les émeutiers se sont retrouvés face à un discours médiatique fort alors que le discours politique était divisé, a estimé Lucienne Bui Trong. L’extraordinaire extension géographique des émeutes résulte de l’absence d’unité des pouvoirs publics face à la crise : les savoir-faire acquis depuis quinze ans n’ont pas été mis en oeuvre, la division est apparue au sein même de l’équipe gouvernementale, plusieurs jours durant. Dans le même temps, la télévision a joué à fond son rôle de tam-tam moderne. Nombre de verrous ont alors sauté. Une certaine unité d’ensemble a fini par se dégager, autour de slogans hostiles au ministre de l’Intérieur.»

Aux RG, Lucienne Bui Trong s’est attelée en 1990 à l’étude des violences urbaines avec très peu de moyens : elle s’est installée dans un préfabriqué au fond d’une cour du ministère de l’Intérieur, épaulée par deux inspecteurs. C’était juste après les émeutes de Vaulx-en-Velin. Elle repérait, analysait les scénarios, les éléments déclencheurs des violences plus ou moins graves : un jeune d’un quartier victime d’un drame qui éveille un réflexe de solidarité parmi ses pairs, l’émotion générant les rumeurs qui entraînent l’escalade de la violence.

Feu de poubelles.

Lucienne Bui Trong a donné son nom au premier outil de connaissance et d’évaluation des violences urbaines mis en place en 1991 : l’«échelle Bui Trong», qui comportait huit niveaux de violence, depuis le degré 1 du feu de poubelles jusqu’au degré 8 de l’émeute avec affrontement collectif contre la police durant trois à cinq nuits d’affilée. Pour ses détracteurs, l’«échelle Bui Trong», mesurant au fil des années une augmentation des violences urbaines, a surtout servi la cause des maîtres de la pensée sécuritaire.

La semaine dernière, à Sciences-Po, l’ex-patronne des violences urbaines est revenue sur les premières observations des RG en 1991 et sur les évolutions ultérieures pour conforter son propos général : «Les émeutes de novembre ne m’ont pas étonnée. Il y a une continuité entre les quartiers que je connais depuis quinze ans et ceux qui ont été touchés en 2005. L’enquête de 1991 avait permis de repérer 105 quartiers touchés par la violence, parmi lesquels 40 connaissaient, de manière relativement banalisée, des violences visant la personne des policiers. En octobre 2000, on dénombrait 909 points chauds ayant connu la violence urbaine au cours des mois précédents, parmi lesquels 161 connaissaient des violences antipolicières. Ces points chauds étaient répartis dans 486 villes.»

Dans la grille d’analyse de l’ex-commissaire des RG, les émeutes ne surviennent que dans des zones déjà marquées par des petites violences au jour le jour. «C’est un phénomène sourd qu’il est difficile de voir et dont seules les victimes peuvent être conscientes.» Et si les grandes émeutes se sont tassées entre 1995 et 2005, l’inquiétude des habitants et des acteurs de terrain des cités difficiles s’est manifestée dans le même temps «devant l’augmentation de la violence au quotidien». «Les événements de novembre ont fait plus que confirmer la pertinence de cette inquiétude, affirme Lucienne Bui Trong. Ils sont sortis de l’ordinaire par l’extension simultanée à de nombreux quartiers, par leur durée, l’importance des désastres. Au plus fort de la crise, dans la nuit du 6 au 7 novembre, 274 communes ont été touchées.»

Saint-Sylvestre.

Autre phénomène repéré depuis «cinq à six ans» par l’ex-responsable des RG, c’est l’apparition de violences urbaines sans «l’émotion initiale», sans l’élément déclencheur que peut être la mort d’un jeune ou une intervention policière. Elle en veut pour preuve les incendies de voitures du 14 Juillet et de la Saint-Sylvestre dans lesquels «le traitement télévisuel de la violence éveille le nationalisme de quartier et l’envie de faire parler de soi». Au final, ces violences, comme celles de novembre, sont, selon Lucienne Bui Trong, spontanées ­ mais peuvent être organisées ­ et sans revendication politique ou idéologique. Mais elles révèlent «des problèmes de fond qui débordent très largement les capacités d’action de la police, et qu’il faut aborder avec beaucoup de volonté et de moyens». Lucienne Bui Trong n’a pas dit lesquels la semaine dernière.

1) Lucienne Bui Trong est l’auteure de Violences urbaines, des vérités
qui dérangent (éd. Bayard, 2000), Les Racines de la violence (éd. Louis
Audibert, 2003), La Police dans la société française (éd. PUF, 2003).

Voir aussi:

Dès 1995, avec l’apparition des portables, la violence a débordé des quartiers d’origine : incidents dans les centres-villes, affrontements armés entre bandes, raids contre des lycéens lors de manifestations. Depuis 1997, des émeutes ludiques, dénuées d’incident déclencheur, éclatent lors des fêtes de fin d’année et du 14 Juillet.

alors que, au bout de trois jours, l’émeute de Clichy-sous-Bois allait se calmer, des solidarités autres que purement territoriales se sont éveillées, après l’explosion d’une grenade lacrymogène devant l’entrée d’une salle de prière.

Le regain de nervosité a fait durer un phénomène qui était déjà abondamment présent à la télévision (seul média, avec Internet, qu’on puisse sérieusement accuser de favoriser la contagion). La médiatisation télévisuelle est montée en puissance. Elle a été très orientée sur le rappel de problèmes sociaux qui, pour être réels, ne devraient tout de même pas être mis dans la balance pour justifier des exactions criminelles en cours. Une fois encore, la télévision a joué le rôle de tam-tam battant le rappel des troupes. Par le passé, des envolées persistantes de violences disséminées ont ainsi eu lieu à la faveur de polémiques politiques ou de matraquages médiatiques, comme en juin 1995, lors d’une campagne pour les municipales, où les débats avaient été centrés sur la «préférence nationale» et sur l’insécurité, ou, en octobre 1997, après le colloque de Villepinte sur l’insécurité, prétexte à de nombreux reportages sur la violence.

Enfin et surtout, toujours avec l’appui de la télévision, les événements ont été instrumentalisés par les ennemis politiques du ministre de l’Intérieur, qui ont ressassé les termes de «racaille» et de «karcher», sans jamais les replacer dans leur contexte (le décès d’un enfant victime d’un règlement de comptes entre bandes à La Courneuve), ni préciser qu’ils ne désignaient qu’une infime minorité de délinquants et non toute une population respectable. Ainsi caricaturés, ces mots sont devenus un cri de ralliement pour des casseurs potentiels déjà fascinés par des images de violences.

Le discours de l’excuse s’est alors trouvé survalorisé, les prises de position normatives ont été rejetées comme politiquement incorrectes et les policiers ont fait office de boucs émissaires.

Violences urbaines : les raisons de la contagion
Lucienne Bui Trong
Le Figaro
Le 07 novembre 2005

Elles ne devraient pourtant pas nous surprendre, car elles s’inscrivent dans le phénomène global de la violence urbaine, embryonnaire il y a trente ans, en expansion constante depuis. Dès 1990, les Renseignements généraux ont vu dans cette violence un fait majeur de société. Ils en ont pris la mesure. Les émeutes se produisaient dans des zones déjà marquées par une violence au quotidien exercée par des petits groupes de jeunes, pour la plupart français nés de parents immigrés, occupant l’espace public, animés par le nationalisme de quartier et la haine des institutions. Il suffisait de faire le relevé de cette violence au quotidien : le degré atteint sur un site permettait de prévoir la force de la réaction collective en cas de survenance de drame ou de rumeur éveillant la solidarité de voisinage. On pouvait ainsi établir une cartographie des zones à risques.

Le dispositif a permis de montrer la vivacité croissante du phénomène et de dégager quelques tendances d’évolution. En 1991, nous repérions une centaine de points chauds, parmi lesquels quarante, plus gravement atteints, étaient le théâtre de violences contre les policiers ; en octobre 2000, ils étaient respectivement plus de huit cents et plus de cent soixante. Les modes opératoires ont durci : usage d’armes à feu lors de rixes entre bandes, réserves de projectiles et de bouteilles incendiaires, banalisation des guets-apens contre la police, montée des trafics qui transforment les territoires en zones de non-droit. Dès 1995, avec l’apparition des portables, la violence a débordé des quartiers d’origine : incidents dans les centres-villes, affrontements armés entre bandes, raids contre des lycéens lors de manifestations. Depuis 1997, des émeutes ludiques, dénuées d’incident déclencheur, éclatent lors des fêtes de fin d’année et du 14 Juillet. Enfermés dans une même contre-culture des banlieues basée sur le ressentiment et une haine attisée par l’actualité internationale, les casseurs potentiels s’exercent au quotidien, cultivent la contestation de la République et de ses institutions, propagent et entretiennent des rumeurs et des stéréotypes, ressassent les analyses explicatives de la violence qui les exonèrent de toute responsabilité personnelle. Quand le signal de la fête est donné, que les derniers verrous ont sauté, quasiment assurés de l’impunité, ils se lancent à coeur joie dans une aventure d’autant plus excitante qu’elle a l’air martiale (ce qui n’est que fausse apparence, car les déploiements massifs de forces ont pour seul objectif de permettre des interventions dénuées de risques pour les émeutiers).

Les événements actuels s’inscrivent dans ces grandes tendances. Tous les quartiers qui s’embrasent étaient répertoriés comme difficiles. Aucune des exactions commises n’est nouvelle en soi. Ainsi que le laissaient augurer les émeutes ludiques, des violences éclatent ici et là simultanément, sans être déclenchées par un événement local. Toujours à l’oeuvre, le nationalisme joue un rôle d’émulation.

D’un point de vue qualitatif, il n’y a donc rien de nouveau dans nos banlieues. On peut toutefois s’interroger sur les raisons de cette expansion forte, alors que les émeutes, depuis quelques années, restaient contenues, atteignaient rarement la gravité et la durée de celle de Vaulx-en-Velin d’octobre 1990. Vite étouffées, elles donnaient moins de prise aux velléités d’imitation.

La malchance a joué : alors que, au bout de trois jours, l’émeute de Clichy-sous-Bois allait se calmer, des solidarités autres que purement territoriales se sont éveillées, après l’explosion d’une grenade lacrymogène devant l’entrée d’une salle de prière.

Le regain de nervosité a fait durer un phénomène qui était déjà abondamment présent à la télévision (seul média, avec Internet, qu’on puisse sérieusement accuser de favoriser la contagion). La médiatisation télévisuelle est montée en puissance. Elle a été très orientée sur le rappel de problèmes sociaux qui, pour être réels, ne devraient tout de même pas être mis dans la balance pour justifier des exactions criminelles en cours. Une fois encore, la télévision a joué le rôle de tam-tam battant le rappel des troupes. Par le passé, des envolées persistantes de violences disséminées ont ainsi eu lieu à la faveur de polémiques politiques ou de matraquages médiatiques, comme en juin 1995, lors d’une campagne pour les municipales, où les débats avaient été centrés sur la «préférence nationale» et sur l’insécurité, ou, en octobre 1997, après le colloque de Villepinte sur l’insécurité, prétexte à de nombreux reportages sur la violence.

Enfin et surtout, toujours avec l’appui de la télévision, les événements ont été instrumentalisés par les ennemis politiques du ministre de l’Intérieur, qui ont ressassé les termes de «racaille» et de «karcher», sans jamais les replacer dans leur contexte (le décès d’un enfant victime d’un règlement de comptes entre bandes à La Courneuve), ni préciser qu’ils ne désignaient qu’une infime minorité de délinquants et non toute une population respectable. Ainsi caricaturés, ces mots sont devenus un cri de ralliement pour des casseurs potentiels déjà fascinés par des images de violences.

Le discours de l’excuse s’est alors trouvé survalorisé, les prises de position normatives ont été rejetées comme politiquement incorrectes et les policiers ont fait office de boucs émissaires.

En optant pour la division face à la violence, plusieurs personnes bien placées pour faire passer des messages télévisuels forts ont ainsi pris le risque de souffler sur des braises qui auraient normalement dû s’éteindre plus rapidement.

Il reste que la violence urbaine poursuit son expansion et son travail de sape, provoquant la fuite des habitants qui en ont les moyens et accentuant les processus de ghettoïsation.

7 Responses to Emeutes raciales de novembre 2005: it’s the media, stupid!

  1. […] Le discours de l’excuse s’est alors trouvé survalorisé, les prises de position normatives ont été rejetées comme politiquement incorrectes et les policiers ont fait office de boucs émissaires. Lucienne Bui Trong […]

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