Bacille de Yersin/117e: La peste ne meurt jamais (The plague never dies, it just lies dormant)

 
Jésus vit, en passant, un homme aveugle de naissance. Ses disciples lui firent cette question: Rabbi, qui a péché, cet homme ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle? Jésus répondit: Ce n’est pas que lui ou ses parents aient péché … Jean (9: 1-3)
Il savait que cette foule en joie ignorait, et qu’on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu’il peut rester pendant des dizaines d’années endormi dans les meubles et le linge, qu’il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse. Albert Camus (La Peste)
(Au XVIIIe) la catastrophe-châtiment reste bien l’idée directrice : elle est un message à déchiffrer. Une catastrophe n’est jamais dépourvue de signification. Elle est un message à déchiffrer. Un message envoyé par Dieu. La divinité utilise l’arme de la peur pour rappeler les humains à la relativité de la vie terrestre et à l’absolu du salut et de la damnation éternels.  Anne-Marie Mercier-Faivre, Chantal Thomas (L’invention de la catastrophe au XVIIIe siècle: du châtiment divin au désastre naturel, 2008)
En 1662, Colbert introduit la technique de la «ligne» en France. Un corps de médecins est spécialement chargé de détecter l’épidémie et l’armée se doit d’isoler avec rigueur les zones contaminées. C’est un succès et l’on n’entend bientôt plus parler de foyers d’infection. Mais, au fil des années, la vigilance se relâche et c’est ainsi que va survenir le drame de Marseille en 1720, dernière manifestation du fléau en Europe. André Larané
 Le 25 mai 1720, un navire, le Grand-Saint-Antoine, entre dans le port de Marseille. Il ramène de Syrie un passager clandestin, le bacille de la peste ! En deux mois, la ville de Marseille va perdre la moitié de ses 100.000 habitants et la peste va tuer dans l’ensemble de la région pas moins de 220.000 personnes !Les Français du «Siècle des Lumières», qui vivaient dans l’insouciance de la Régence (le roi Louis XV a alors 10 ans) et se croyaient à l’abri des grandes épidémies, vont devoir en catastrophe restaurer une sévère prévention. Camille Vignolle.
En définitive, si la peste portait un autre nom, il n’est pas certain que les touristes s’en seraient inquiétés. Alain Lallemand
Une gifle pour l’image de marque de l’Inde, aggravée par les rancoeurs inter-États: la province accuse Delhi d’avoir cédé à la panique, et Delhi reproche aux États du Maharashtra et du Gujarat d’avoir fait peu de cas des impératifs sanitaires. Entre les deux, la grande presse indienne entretient l’incendie, tout en accusant les médias étrangers, notamment britanniques, de porter une part de responsabilité dans ce gâchis. Si la peste ne fait plus guère de victime, le spectre de la peste, lui, n’a pas fini d’effondrer les marchés. Et c’est aujourd’hui le véritable drame de l’Inde. C’est ici que la peste pneumonique s’est déclarée le 19 septembre avec une telle rapidité qu’on a pu croire pendant dix jours aux prémices d’une épidémie continentale. Il n’en a rien été puisque les courbes de mortalité se sont effondrées dès le 28 septembre et qu’aucune souche de peste pneumonique ne sera relevée dans les autres États de la fédération. Mais la panique trouvera à s’alimenter par une accumulation d’erreurs: la première est commise par certains médecins privés de la ville qui, aux premières alertes, conseillent l’exil à leurs patients et fuient eux-mêmes la ville. La seconde erreur est publique: alors qu’un mouvement de population se dessine au départ de Surat, l’administration nationale des transports mettra plusieurs centaines de bus supplémentaires à destination des fuyards. Conséquence: au risque de propager la maladie, l’administration du Gujarat confortait un mouvement irrationnel de panique. On estime que plus de 600.000 personnes ont quitté à ce moment la ville, plusieurs dizaines de milliers ne l’ayant pas encore réintégrée à l’heure actuelle. Delhi ne s’en tirera guère mieux: alors que les médias indiens relèvent les premiers cas suspects de peste – et même au moment des premières confirmations de la maladie – le gouvernement apparaît moins bien informé que les correspondants locaux des grands journaux. Erreur fatale, la suspicion ne tardera guère: le «Times of India» et l’«Indian Express», pour ne citer que les plus réservés, se chargeront d’alimenter la chronique à satiété, provoquant une réaction politique double et contradictoire: pour conserver la confiance des tour-operateurs, Bombay prend des mesures de prévention immédiates et spectaculaires, dressant un cordon sanitaire entre la mégapole et le Gujarat d’une part, entre son aéroport et le monde extérieur d’autre part. Le Gujarat semble avoir eu un comportement inverse, tentant de rassurer la population, tout en accusant un retard technique quant aux mesures réactives face à l’épidémie. Conséquence: l’Inde a cassé son image. Arrivera-t-elle demain, sans moyens, à la reconstruire tout en relevant le niveau de ses exigences sanitaires? Cent vingt-cinq cas de peste au Gujarat dont 118 pour Su-rat, 81 dans le Maharashtra dont 46 pour le seul district de Beed, 60 à Delhi, 10 en Uttar Pradesh, en tout quelques 288 cas confirmés de peste bubonique ou pulmonaire – dont 55 étaient mortels – ont été effectivement répertoriés jusqu’au 9 octobre inclus. Selon la dernière évaluation de l’OMS, disait cette dernière le 11 octobre, la flambée actuelle [de peste] touche à sa fin, et sa propagation en dehors des zones initialement touchées (…) est très limitée. S’il est possible que la transmission locale de la peste pulmonaire se poursuive encore un peu en dehors des districts de Beed et de Su-rat, il s’agit là de toute évidence d’un phénomène qui, même s’il est confirmé, reste strictement limité et qui n’a pas de caractère épidémique. Dont acte. Ne soyons pas dupe, ce communiqué de l’OMS peut être démenti demain dans les faits, et le directeur général Hiroshi Nakajima n’a pas eu matériellement le temps, lors de sa visite éclair du 8 octobre à Surat, de réellement mesurer la situation. Il n’empêche que nous voilà fort loin des près de 200 morts pesteuses du Zaïre relevées en 1992 et 1993, et que, par ailleurs, Bombay se rappelle avoir perdu plus de 100.000 personnes, dans une «véritable» épidémie de peste cette fois, aux dernières années du 19e siècle… Ce serait un lieu commun de rappeler qu’une vie humaine n’a pas le même poids politique en Inde qu’en Occident, et cela releverait en outre d’un orientalisme presque insultant. Mais force est de constater que la peste n’est, d’un point de vue intérieur, qu’une des préoccupations sanitaires du pays. Au moment où la presse britannique faisait les gorges chaudes de la peste naissante, Bombay enregistrait – pour deux quartiers seulement de la ville – quelque 5.000 cas de malaria chaque mois. Parmi ces cas – qui ne reflètent que les statistiques des hôpitaux publics, le «rapportage» des médecins privés étant défaillant – on trouve notamment des patients souffrant de malaria cérébrale, une affection potentiellement mortelle. La malaria n’est donc pas une préoccupation mineure. (…) Cette multiplication des affections possibles a pour effet de relativiser l’importance de la peste, tout en compliquant passablement le travail des intervenants: aucun diagnostic préétabli n’est possible. On lira ailleurs comment l’hôpital de Surat a pu confondre un moment peste pulmonaire et malaria. En définitive, si la peste portait un autre nom, il n’est pas certain que les touristes s’en seraient inquiétés. (…) Alors, critiquer éventuellement l’action indienne suppose qu’on tienne compte de l’incroyable complexité de la tâche: par exemple, dans un pays où le lassi est boisson nationale, il faut expliquer à un public majoritairement illettré que les capsules de tétracycline ne peuvent se prendre avec du lait, sous peine d’annuler l’effet du médicament. Plus ardu encore: dans les jours qui ont suivi l’épidémie, le public s’est mis à chasser le rat pour le plus grand bonheur des quincaillers et droguistes. Une réaction compréhensible mais dangereuse, eu égard à la menace que constitue le corps de l’animal, même mort. Il ne suffisait pas d’expliquer que le cadavre du rat doit, pour bien faire, être désinfecté puis brûlé. Il fallait au même moment tenter de briser cette chasse au rongeur en expliquant que, si le rat disparaissait, la puce chercherait d’autres mammifères susceptibles d’être parasités, en l’occurrence les animaux domestiques et l’être humain lui-même. Comme on le voit, ces obstacles n’ont rien à voir avec un prétendu obscurantisme religieux, comme cela a pu s’écrire. D’ailleurs, le Zaïre a-t-il fait mieux? Et si le cycle de la maladie s’était inversé? Haut fonctionnaire du ministère de l’Industrie de l’État du Gujarat, K.V. Bhanujan est l’un des deux piliers de la cellule de crise nationale chargée de gérer l’épidémie. Il était début octobre à Surat: pour lui, pas de mystère, l’immigration ouvrière a été trop importante dans cette ville, les services publics n’ont pas pu suivre le rythme. Même les services de base ne sont plus assurés. D’où l’échec sanitaire qui a précédé l’épidémie. Mise en cause du pouvoir municipal? C’est de la responsabilité du corps social. La municipalité de Surat devait réagir, mais aussi la population. La grande leçon qu’il faut en tirer, c’est de demander à chacun de nettoyer son propre environnement. C’est en définitive la responsabilité de tout un chacun. Bien sur, on peut toujours charger la municipalité et ne rien faire. Mais en définitive c’est la population qui en souffrira. Durant la dernière semaine de septembre, une récolte extraordinaire de 15.000 tonnes de détritus a été réalisée au centre-ville de Surat. Et ce, bien que l’autre pilier de la cellule nationale de crise S. Jagadeesan, directeur du département financier du Gujarat, affirme pour sa part qu’aucun lien n’existe entre l’état particulièrement crasseux de la ville et l’épidémie. Ce n’est pas la seule déclaration surprenante qu’il nous fera: – Vous connaissez le cycle pesteux traditionnel: le rat sauvage transmet la puce infectée au rat «domestique», lequel en meurt. La puce se rabat alors sur l’homme, puis l’épidémie se transmet à chaque être humain notamment par les postillons, etc… La peste bubonique, elle, lorsque mal soignée, peut dégénérer en peste pulmonaire. Dans le cas de Surat, il existe deux hypothèses: soit la peste nous vient de l’extérieur. Soit le cycle classique de la maladie se serait renversé, ou à tout le moins modifié. Cela nécessite une enquête scientifique: dans ce cadre, l’OMS et le NICD (Institut national des maladies contagieuses) ont trouvé un accord pour mener une enquête conjointe. Cette théorie a le grand avantage de disculper l’État du Gujarat de toute accusation de laxisme: le mal aurait été incontrôlable, en quelque sorte. Une autre rumeur, du même tonneau, faisait dire à un grand hebdomadaire de Kerala que l’origine de la peste était peut-être due aux agents de guerre bactériologique d’une grande puissance étrangère… (…) Limitant l’importance de l’épidémie à trois quartiers particuliers de la ville, S. Jagadeesan ne peut envisager désormais autre chose qu’un éventuel isolement sanitaire de ces quartiers – en mouroirs? – et le renforcement de mesures antirats, dont on sait ce qu’il faut en penser (…). La vérité est qu’il n’y a en fait aucun moyen financier véritable. La Libre Belgique (1994)
La peste est considérée par l’OMS comme une maladie réémergente. De 1987 à 2009, 53 417 cas de peste humaine ayant causé 4 060 décès ont été notifiés à travers le monde (soit une moyenne de 2 322 cas et de 177 décès par an), 95 % des cas étant africains. Un foyer malgache est responsable de 31 % des cas mondiaux et de 37 % des décès7. Il s’agit essentiellement de peste bubonique (entre 80 et 95 % des cas) avec une mortalité comprise entre 4 et 10 % des cas (9,1 % à Madagascar) (…) D’après l’OMS, l’Afrique est le continent le plus touché (hauts plateaux du centre de l’île de Madagascar, Mozambique, Tanzanie, République démocratique du Congo), suivie de l’Asie (Inde). Ces deux continents regroupent près de 99 % des cas rapportés dans le monde en 1997. 13 cas de peste ont été détectés en Libye à la mi-juin 2009, mais l’épidémie a été enrayée immédiatement. L’Amérique du Sud et l’Ouest des États-Unis ont répertorié quelques cas en 1997. La peste est actuellement inexistante en Europe. Wikipedia
L’époque de la médecine triomphante est bel et bien derrière nous. La  révolution antibiotique nous a conduits à baisser la garde et à ne plus  enseigner les vieux principes de l’hygiène dans les écoles, en pensant qu’on  allait facilement venir à bout de toutes les maladies infectieuses. Il faut  réapprendre les gestes simples de la salubrité. (…) Et il va sans doute falloir abandonner nos  traditionnelles poignées de  main. Cette coutume fraternelle remonte aux premiers chrétiens, qui prouvaient  ainsi leur solidarité en bravant le péril oro-fécal (déjà connu). Mais  aujourd’hui, nous sommes trop nombreux, nous croisons trop de monde à longueur de journée et les maladies émergentes sont potentiellement trop graves pour ne  pas remettre notre comportement en question. D’ailleurs, ni les Américains ni les Asiatiques ne se touchent autant que les Français. Frédéric Saldmann

A l’heure où, entre la suppression de certains insecticides, la généralisation des voyages et la baisse de vigilance,  nos villes retrouvent avec les punaises de lit certains hôtes qu’on croyait à tout jamais disparus …

Retour, en ce 117e anniversaire de l’identification  du bacille qui en était responsable par le Vaudois et héros national du Vietnam Alexandre Yersin

Et avec le site d’histoire Hérodote …

Sur  la longue et terrifiante marche,  des steppes d’Asie aux ports de notre Méditerranée et à intervalles réguliers du VIe au XVIIIe siècles, d’un des pires fléaux (« pestis » en latin) de l’histoire humaine, à savoir la peste.

Longtemps terme générique pour toutes sortes d’épidémies comme le typhus mais responsable, avec la fuite des populations qui avant qu’on ne comprenne qu’il fallait au contraire isoler les zones touchées en accéléraient la diffusion,  de véritables hécatombes (jusqu’à 40% de la population de certaines zones pour un total de dizaines de millions de victimes pour la seule « Peste noire » européenne du XIVe siècle) mais aussi par contrecoup de jacqueries et de pogroms sur les habituels boucs émissaires juifs accusés d’empoisonner les puits …

Ce n’est qu’en 1894 et à Hong Kong en effet que l’on comprit finalement que Yersinia pestis (du nom de son découvreur suisse dépêché sur place par l’Institut Pasteur de Paris) était en fait une maladie de rongeurs asiatiques transmis à l’homme via les puces.

Mais  qui, comme le rappelait Camus à la toute fin de son roman éponyme et l’OMS tout récemment, nous attend toujours prête à repartir, véritable épée de Damocles au-dessus de nos têtes en ces temps de voyages de masse intercontinentaux, états faillis et oubli occidental des règles de base de l’hygiène, dans des sortes d’immenses « réservoirs naturels » entre l’Afrique, l’Amérique ou l’Asie …

Sans compter les nouvelles « pestes » modernes dites aujourd’hui « pandémies » telles que la grippe de 1918  dite « espagnole » (plus de victimes, avec quelque 60 millions – sur 1 milliard de malades soit la moitié de la population mondiale de l’époque – que la Grande Guerre, issue de Chine mais apportée vraisemblablement en Europe par les soldats américains et, censure militaire oblige, révélée d’abord dans la seule Espagne neutre) ….

Ou, plus récemment, le SIDA et autres grippes aviaire ou porcine

Des origines à 1894

Histoire d’un fléau immémorial, la peste

René Castillon

Hérodote

La peste, dont le nom vient du latin pestis (fléau), n’a été identifiée qu’en 1894 par le médecin Aexandre Yersin. Elle provient d’un microbe très résistant qui porte le nom de son découà la toute fin de vreur : le bacille de Yersin. Il existe à l’état naturel chez certains rongeurs d’Asie et peut être transmis par l’intermédiaire de puces à des rats et, de là, à l’homme. La puce en question est rebutée par l’odeur des moutons et des chevaux, de là le fait que les bergers et les palefreniers n’étaient pas contaminés par la maladie.

Signalons que la peste a souvent été confondue avec d’autres maladies. Ainsi c’est le typhus qui a emporté Périclès à Athènes en 329 avant JC et Saint Louis devant Tunis en 1270.

René Castillon.

Peste bubonique, peste pulmonaire

La peste proprement dite est de deux sortes. On distingue :

– la peste bubonique avec des pustules qui se nécrosent et des bubons dans le cou, des accès de fièvre, des vertiges et des délires, et néanmoins quelques guérisons quasi-miraculeuses,

– la peste pulmonaire, occasionnée par la présence du bacille dans la salive et entraînant une mort inéluctable dans les trois jours.

Premières apparitions du fléau

La peste apparaît pour la première fois en Europe et dans le bassin de la Méditerranée en 541-542, au temps des rois mérovingiens et de l’empereur Justinien. Chaque année, elle prélève son lot de victimes dans la population, affaiblie par la misère et l’insécurité propres aux temps barbares. Puis, à partir de 767, au temps de Charlemagne, les chroniques en perdent la trace… mais elle reste endémique en Orient, en Inde et en Chine.

La peste bubonique (avec apparition de «bubons» ou tumeurs à l’aine) fait sa réapparition en 1320 en Mongolie. De là, elle se répand alentour et atteint la mer Noire fréquentée par les Génois. Ceux-ci vont imprudemment l’amener jusqu’à Marseille.

En accostant à Marseille le 1er novembre 1347, ils vont ouvrir au fléau les portes de l’Occident.

L’épidémie se développe d’autant mieux et plus vite que la population est épuisée. Après trois siècles d’expansion démographique, l’Europe est saturée d’hommes que les sols peinent à nourrir. Les disettes, famines et «chertés» se font plus fréquentes et à ces pénuries alimentaires s’ajoute la guerre entre Français et Anglais.

Les Européens croient au début que les miasmes de la peste se répandent par voie aérienne. Aussi n’ont-ils rien de plus pressé, lorsque l’épidémie atteint une ville, que de fuir celle-ci. Le poète Boccace raconte cela dans le Décaméron, son recueil de contes écrit après que Florence ait été atteinte par la Grande Peste de 1347. Cette fuite est la pire attitude qui soit car elle a pour effet d’accélérer la diffusion de l’épidémie.

La «Grande Peste» ou «Peste noire» va ainsi tuer en quelques mois jusqu’à 40% de la population de certaines régions, ressurgissant par épisodes ici ou là. En quatre ans, 25 à 40 millions d’Européens vont en mourir. Par milliers, des villages sont désertés. Les friches, la forêt et les bêtes sauvages regagnent le terrain perdu au cours des deux siècles précédents qui avaient vu les campagnes se développer et se peupler à grande vitesse…

Mais, dès la génération suivante, la vie reprend le dessus. Paysans et manouvriers, profitant de la raréfaction de la main-d’oeuvre, imposent aux seigneurs et aux employeurs des libertés nouvelles et des augmentations de salaires. Ces revendications s’accompagnent de graves crises sociales, la plus célèbre étant la Grande Jacquerie de 1358.

Les débuts de la prévention

Au début du XVIe siècle, l’Italien Jérôme Fracastor conteste que la maladie se propage par voie aérienne et suggère une contagion d’homme à homme ou d’animal à homme.

Dans ces conditions, il importe avant tout d’isoler les villes et les régions atteintes. En 1478, en Catalogne, pour la première fois, on a l’idée d’isoler les villes contaminées par des cordons de soldats. Cette technique dite de la «ligne» est peu à peu perfectionnée par les Espagnols avec un réel succès : l’armée coupe les communications et tire à vue sur les personnes qui tentent de passer !

Cela n’empêche pas la peste de refaire son entrée en France sous le règne de Louis XIII, toujours par le port de Marseille. En 1628-1631, elle touche plusieurs dizaines de cités, de Toulouse à Dijon, et tue encore quelques centaines de milliers de victimes.

En 1662, Colbert introduit la technique de la «ligne» en France. Un corps de médecins est spécialement chargé de détecter l’épidémie et l’armée se doit d’isoler avec rigueur les zones contaminées. C’est un succès et l’on n’entend bientôt plus parler de foyers d’infection. Mais, au fil des années, la vigilance se relâche et c’est ainsi que va survenir le drame de Marseille en 1720, dernière manifestation du fléau en Europe.

La peste proprement dite est de deux sortes. On distingue :

– la peste bubonique avec des pustules qui se nécrosent et des bubons dans le cou, des accès de fièvre, des vertiges et des délires, et néanmoins quelques guérisons quasi-miraculeuses,

– la peste pulmonaire, occasionnée par la présence du bacille dans la salive et entraînant une mort inéluctable dans les trois jours.

Voir aussi :

20 juin 1894

Alexandre Yersin isole le bacille de la peste

Gabriel Vital-Durand

Hérodote

20 juin 2011

Le 20 juin 1894, Alexandre Yersin, un jeune médecin militaire formé à l’institut Pasteur, isole à Hong-Kong le bacille de la peste

Un Franco-Suisse aimé des Vietnamiens

Le jeune homme est né en 1863 dans une famille puritaine de la région de Lausanne. Il s’intéresse très jeune à la flore et à la faune, avant de se déterminer à étudier la médecine, d’abord à Marbourg, puis à Paris. Engagé comme préparateur par Roux, il effectue à l’Institut Pasteur une thèse sur la tuberculose tout en contribuant à l’isolement de la toxine diphtérique.

Faisant preuve d’une indépendance d’esprit singulière pour l’époque, il suit le cours de bactériologie de Koch à l’Institut d’hygiène de Berlin.

À partir de 1890, il profite d’un séjour en Indochine pour explorer les hauts plateaux de Cochinchine et d’Annam.

En 1894, une épidémie de peste ravage la Chine méridionale.

Alexandre Yersin se rend à Hong-Kong et, pourvu de moyens dérisoires, réussit à identifier et isoler en trois semaines le responsable de ce fléau immémorial qui terrorise les hommes de toutes conditions et de tous pays.

Il s’agit d’un microbe très résistant qui porte depuis lors le nom de son découvreur : le bacille de Yersin («Yersinia pestis»).

Il existe à l’état naturel chez certains rongeurs d’Asie et peut être transmis par l’intermédiaire de puces à des rats et, de là, à l’homme.

Le docteur teste avec succès le bacille sur des chevaux puis sur ses serviteurs, dans la paillotte ci-contre.

Revenu à Paris l’année suivante, Alexandre Yersin met au point avec Calmette et Roux un vaccin et un sérum contre la peste. De retour à Canton, il démontre l’efficacité de ces remèdes sur un séminariste promis à la mort.

Le médecin porte dès lors ses efforts sur le développement des Instituts Pasteur fondés à Hanoi, Saigon, Nha Trang et Dalat (sérums, vaccins, travaux d’hygiène). Il encourage en parallèle l’introduction dans le pays de l’arbre à caoutchouc et de l’arbre à quinine. Il élève des chevaux pour la fabrication du sérum et implante des races de vaches laitières.

Il promeut l’extraction industrielle de la quinine et choisit Dalat pour y établir des sanatoria. Yersin devient le premier doyen de la faculté de médecine de Hanoï en 1902, mais il renonce bientôt aux honneurs pour défendre les intérêts du peuple annamite fort méprisé et exploité, vivant au sein de la population dans le village de Soui Dau, près du port de Nha Trang (Annam).

Selon les termes d’une lettre écrite vers 1890, «demander de l’argent pour soigner un malade, c’est un peu lui dire la bourse ou la vie !»

Alexandre Yersin meurt en 1943, pendant l’occupation japonaise. C’est à peu près la seule figure de l’époque coloniale qui n’a pas cessé d’être vénérée au Viet-Nam, où toutes les villes ont un lycée à son nom. Paradoxalement, la Suisse et la France (dont il avait adopté la nationalité) l’ont en revanche bien délaissé…

Voir également:

1er novembre 1347

La peste entre à Marseille

Le 1er novembre 1347, les responsables du port de Marseille acceptent un bateau génois dont ils savent pourtant qu’il est porteur de la peste…

André Larané

Une si longue absence…

Après plusieurs siècles d’absence, la peste bubonique (avec apparition de «bubons» ou tumeurs à l’aine) fait sa réapparition en 1320 en Mongolie. De là, elle se répand alentour et atteint la mer Noire fréquentée par les Génois.

Comme les Mongols assiègent la ville de Caffa (aujourd’hui Féodossia, en Ukraine), ils envoient des cadavres contaminés par-dessus les murailles. Des marins génois arrivent à fuir la ville mais en emportant avec eux le terrible bacille. En accostant à Marseille, ils vont ouvrir au fléau les portes de l’Occident.

Un mois plus tard, la peste atteint la Corse et Aix-en-Provence. En janvier 1348, elle est à Arles et Avignon où, en six semaines, elle fait onze mille morts. En avril, la voilà en Auvergne, à Toulouse et Montauban. En juin à Lyon, en juillet à Bordeaux et dans le Poitou. Le 20 août 1348, on la signale à Paris. En décembre, elle atteint Metz…

Durant les premiers mois, le fléau progresse à une moyenne de 75 km par jour en profitant des circuits d’échanges, en particulier fluviaux et maritimes. Sa diffusion est favorisée par le surpeuplement des villes et aussi le goût des habitants pour les bains publics, lesquels vont devoir être fermés les uns après les autres. La peste fait 100.000 morts à Florence. À Paris, on compte 500 morts par jour.

Selon Froissart, un tiers de la population française décède mais sans doute s’agit-il d’une exagération manifeste. Les estimations varient selon les régions d’1/8 à 1/3 de la population

L’épidémie va tuer en quelques mois jusqu’à 40% de la population de certaines régions européennes, ressurgissant par épisodes ici ou là. En quatre ans, 25 à 40 millions d’Européens vont néanmoins mourir de la «Grande Peste» ou «Peste noire».

Impuissance de la médecine

Les médecins médiévaux attribuent la peste aux humeurs ou à l’empoisonnement de l’air. Ils pratiquent la saignée et les purges avec des résultats catastrophiques et récusent l’idée pourtant évidente de la contagion. Les citadins n’ont rien de plus pressé, lorsque l’épidémie atteint une ville, que de fuir celle-ci. Le poète Boccace raconte cela dans le Décaméron, son recueil de contes écrit après que Florence ait été atteinte par la Grande Peste de 1347. Cette fuite est la pire attitude qui soit car elle a pour effet d’accélérer la diffusion de l’épidémie.

La population, en de nombreux endroits, soupçonne les juifs d’empoisonner les puits ! Dès 1348, une quarantaine sont massacrés à Toulouse.

En 1349 apparaît le mouvement des flagellants ; c’est la résurgence d’un mouvement localisé en Italie au XIe siècle. Il se répand dans toute la chrétienté occidentale et ne tarde pas à se structurer. Ses membres s’engagent à se flageller pendant 33 jours et demi (autant que d’années passées sur terre par le Christ). Les flagellants finissent par s’en prendre à l’Église institutionnelle à laquelle ils reprochent son comportement indigne. Le mouvement s’éteint néanmoins en quelques mois, aussi vite qu’il est apparu.

Un ordre social boulevers

L’épidémie se développe d’autant mieux et plus vite que la population est épuisée. Après trois siècles d’expansion démographique, l’Europe est saturée d’hommes que les sols peinent à nourrir. Les disettes, famines et «chertés» se font plus fréquentes et à ces pénuries alimentaires s’ajoute la guerre entre Français et Anglais. Par milliers, des villages sont désertés. Les friches, la forêt et les bêtes sauvages regagnent le terrain perdu au cours des deux siècles précédents qui avaient vu les campagnes se développer et se peupler à grande vitesse…

Les prix des céréales qui avaient chuté dans les premiers mois de l’épidémie, du fait du manque de consommateurs, remontent très vite dans les années suivantes du fait du manque de bras !

Dès la génération suivante, la vie reprend le dessus. Paysans et manouvriers, profitant de la raréfaction de la main-d’œuvre, imposent aux seigneurs et aux employeurs des libertés nouvelles et des augmentations de salaires. Ces revendications s’accompagnent de graves crises sociales, la plus célèbre étant la Grande Jacquerie de 1358. Le servage achève de disparaître et les petites seigneuries rurales sont ruinées.

Un monde nouveau émerge suite à la Grande Peste. Après une rémission, l’épidémie revient en 1360 puis de façon erratique jusqu’en 1721. Chaque retour entraîne une hystérie collective mais aussi, après une brutale mortalité, une forte reprise de la nuptialité et de la natalité.

L’épidémie a des répercussions aussi sur l’art avec l’apparition des premières représentations de la mort dans l’art occidental. Les danses macabres se développent dès 1380. Les riches défunts sont représentés sur les sarcophages non plus dans leurs plus beaux atours mais dans l’état de décomposition qui suit la mort : ce sont les «transis».

Voir encore:

25 mai 1720

Le retour de la peste à Marseille

Le 25 mai 1720, un navire, le Grand-Saint-Antoine, entre dans le port de Marseille. Il ramène de Syrie un passager clandestin, le bacille de la peste !

En deux mois, la ville de Marseille va perdre la moitié de ses 100.000 habitants et la peste va tuer dans l’ensemble de la région pas moins de 220.000 personnes !

Les Français du «Siècle des Lumières», qui vivaient dans l’insouciance de la Régence (le roi Louis XV a alors 10 ans) et se croyaient à l’abri des grandes épidémies, vont devoir en catastrophe restaurer une sévère prévention.

Camille Vignolle.

Victimes de l’oubli et du relâchement

Parti de Marseille le 22 juillet 1719, le Grand-Saint-Antoine gagne les escales ou ports du Levant. Or la peste sévit à ce moment-là en Syrie.

Un passager turc embarqué à Tripoli le 3 avril 1720 meurt deux jours après sur des cordages. Puis, sur le chemin du retour, le voilier perd successivement sept matelots et le chirurgien de bord. Un huitième matelot tombe malade peu avant l’arrivée à Livourne, en Italie. À chaque fois, on trouve de bonnes raisons pour se dissimuler la vérité sur l’épidémie. À l’escale de Livourne (Italie), les médecins ne font rien pour retenir le navire.

Le capitaine Jean-Baptiste Chataud a lui-même hâte de livrer sa cargaison (des ballots de tissus d’une valeur de 100.000 écus) avant la foire de Beaucaire. Il amarre son voilier au Brusc, près de Marseille, et fait discrètement prévenir les armateurs ou propriétaires du navire.

Ceux-ci font jouer leurs relations. Ils en appellent aux échevins de Marseille pour éviter une quarantaine brutale qui consisterait à isoler le navire (et sa cargaison) en pleine mer pendant quarante jours. Les uns et les autres considèrent que la peste est une histoire du passé et prennent l’affaire avec détachement.

Finalement, ils demandent au capitaine de repartir à Livourne chercher une «patente nette», certificat attestant que tout va bien à bord. Les autorités de Livourne, qui n’ont pas envie de s’encombrer du navire, ne font pas de difficultés pour délivrer ledit certificat.

C’est ainsi que le Grand-Saint-Antoine est mis en quarantaine «douce» : les marins sont débarqués et enfermés dans un lazaret ou dispensaire, près de l’île de Pomègues. Mais les hommes, une fois à terre, n’entendent plus s’occuper de leur linge sale. Ils en font des ballots et le jettent à des lavandières par-dessus la palissade du lazaret…

Le retour du fléau

Le 20 juin, rue Belle-Table, dans un misérable quartier de la ville, une lavandière de 58 ans, Marie Dunplan, meurt après quelques jours d’agonie. Elle a un charbon sur les lèvres. Les médecins n’y prennent pas garde. Comment feraient-ils le rapprochement avec la Peste noire des temps médiévaux ? Le 28 juin, dans le même quartier, meurt à son tour un tailleur de 45 ans, Michel Cresp. Deux jours plus tard, c’est au tour de sa femme…

Le 9 juillet enfin, deux médecins, les Peyronnel père et fils, se rendent au chevet d’un enfant de treize ans, rue Jean-Galant. Et là, tout de suite, ils comprennent : la peste ! Ces deux excellents médecins avertissent les autorités. Il faut aller vite… Le 22 juillet, un gros orage, accompagné de chaleur et d’humidité, accélère la prolifération du bacille. Bientôt, l’épidémie fait un millier de morts par jour dans la ville. Les victimes de la contagion meurent en moins de deux jours.

On mure les maisons des victimes. On poudre les cadavres de chaux… L’évêque de Marseille, Henri-François-Xavier de Belsunce de Castelmoron, conseiller du roi et éminent personnage du royaume, se signale par son dévouement exceptionnel. Il met le palais épiscopal au service du corps médical en veillant à la propreté du linge. Lui-même parcourt les rues, assiste et secourt les malades, au mépris de la mort qui finalement l’épargnera. Le cours Belsunce et le lycée du même nom rappellent son héroïsme.

Un autre personnage, le chevalier Nicolas Roze, se détache des secouristes. Cet échevin offre la liberté à des galériens en échange de leur assistance. Sous sa conduite, les bagnards et 40 soldats volontaires s’entourent le visage de masques en tissu et enlèvent, puis incinèrent, les 8000 cadavres qui pourrissent sur la place de la Tourette et alentour.

Tâche indispensable et ô combien dangereuse ! Sur 200 bagnards libérés le 1er septembre, 12 sont encore en vie le… 6 septembre. Le chevalier Roze, renouvelant ses effectifs, poursuit inlassablement sa tâche. Lui-même est atteint par la peste mais il en réchappe par miracle (les chances de survie ne dépassent pas 1 pour mille).

Riposte et rémission

Monsieur de Langeron, chef de l’escadron des galères, est nommé commandant de la ville et, avec six compagnies de soldats, fait rapidement fermer les lieux de rassemblement (églises, tripots….) et arrêter les pilleurs. La mortalité dans la ville commence à baisser en décembre avec seulement un ou deux morts par jour. Enfin, le 29 septembre 1721, après 40 jours sans nouvelle victime, la population rend grâce à Dieu pour l’avoir enfin délivrée du fléau.

Mais on s’est décidé trop tard à boucler Marseille, début septembre, et le bacille a pu se répandre dans l’intérieur des terres de sorte qu’il faudra encore deux années de luttes pour éradiquer la peste du Languedoc et de la Provence.

Le Grand-Saint-Antoine est remorqué sur l’île Jarre, en face des calanques, et brûlé le 26 septembre 1720 sur ordre du Régent Philippe d’Orléans (on peut encore voir ses restes). Quant au capitaine Chataud, il est emprisonné sur l’île d’If.

Après cet épisode dramatique, on n’entendra plus jamais reparler de la peste en Europe… mais les sociétés prospères du continent auront hélas d’autres occasions de découvrir que l’on n’est jamais à l’abri d’une épidémie, de la grippe espagnole au sida.

Voir de plus:

Bubonic Plague in America, Part II: Undercover Science

mutantdragon

May 20, 2011

Summer in Hong Kong is often a time of high heat and torrential rain. It was no different in 1894, when colonial doctor Alexandre Yersin first arrived; a monsoon storm greeted his ship the day it docked. For Yersin, however, the inclement weather soon proved less irksome — and certainly less unexpected — than the recalcitrant English bureaucracy. He’d travelled from Saigon to hunt down a killer. And now the British bureaucrats wouldn’t even let him in the morgue.

Yersin was ill-equipped by temperament and experience to cope with this kind of problem. As a child, he was a shy introvert, and even as an adult he remained socially awkward; he never married and seemed uninterested in women. An accident during his medical training in 1886 brought him to the attention of none other than Louis Pasteur. He took up a position in Pasteur’s Institute later that year, writing an award-winning thesis and collaborating in the Institute’s famous work on diphtheria.

Despite this early success, Yersin remained dissatisfied, and in 1890, at the age of 27, he abandoned his promising career to become a ship’s doctor on a vessel bound for what is today the country of Vietnam. Pasteur and Roux tried to talk him out of it, but without success.

French colonial doctor Alexandre Yersin. Austere and dedicated, he abandoned a promising scientific career to work in Indochina instead.

Clearly this sudden departure was a momentous decision — a little like turning down a tenure-track position at Harvard to go work for a tiny nonprofit. Yersin’s reasons aren’t entirely clear. Perhaps he wanted adventure; maybe he found Paris life unbearable, or perhaps it was the idealistic streak in him. “I find great pleasure in taking care of those who come to me for help, but I do not want to make a profession of medicine,” he once wrote. “That is, I could never ask a sick human being to pay me for the care that I have given him. To ask for money for treating the sick is a bit like telling them, ‘Your money or your life!’ “

Whatever his motivations, it soon seemed he’d made the right choice; in Indochina, he turned into an unlikely hero. He quickly learned the local language and a talent for mapmaking. When his tour of duty as ship doctor ended in 1892, he secured a commission to explore the uncharted land towards the Mekong Delta and Phnom Penh. During his travels, he survived multiple adventures unlike any in Paris — a bout of dysentery, a scuffle with a band of pirates, torrential jungle rain.

Back home in Switzerland, his mother wasn’t too happy with her son’s choice of career. Really, she’d wanted him to stay at the Pasteur Institute. Yersin remained unmoved. “My firm intention is never again to work at the Pasteur Institute,” he wrote at one point. “Now that I am far away, I can judge it more objectively. Life in a laboratory would seem impossible to me after having tasted the freedom and life of the open air.”[2]

But Fate plays strange tricks, and when Yersin returned to Saigon from an expedition in 1894, he found interesting news and a cable from Paris awaiting him. An outbreak of plague was ravaging Hong Kong. And his old colleagues at the Pasteur Institute needed his help.

In through the Out Door

In June, Yersin set sail for Hong Kong on behalf of the French government and the Pasteur Institute, hoping to track down the deadly plague bacteria. Unfortunately, his British hosts proved uncooperative right from the start.

When Yersin asked Scottish hospital director James Lowson for access to cadavers of plague victims, Lowson told him it was out of the question. The Chinese were very superstitious, Lowson explained, and they believed it was sacrilegious to dissect dead bodies. Moreover, they mistrusted British colonial government, and there had already been a riot. If local Chinese people found out someone had dissected their relatives’ remains, there would be serious trouble.

This much was true, but it wasn’t the whole truth. Japanese scientist Shibasaburo Kitasato had arrived in Hong Kong 3 days before Yersin and been given everything he needed, cadavers included. To make matters worse, Lowson wouldn’t even let Yersin have any lab space of his own — and lab space had nothing to do with Chinese beliefs. So what was Lowson’s game?

Doctor and hospital director James Lowson, from [1].

No one can say for sure, but we can make a guess. Lowson had already tried to isolate the bacterium without any luck. Assisting Kitasato was an honor that might earn Lowson some credit; Kitasato was a big-name scientist with an international reputation, whereas outside French circles, Yersin was completely unknown. Besides, the British and French colonial governments were rivals at that time, so Lowson may have felt he was under no obligations to this Frenchman anyway. Whatever Lowson’s motives may have been, however, Yersin was stuck.

At this point an unlikely ally came to his aid. Yersin didn’t speak English, so an old Italian missionary named Father Vigano was acting as his interpreter. Vigano sympathized with Yersin’s predicament, and he suggested a solution that might seem a little odd coming from a priest. The hospital mortuary was guarded by British naval conscripts, Vigano pointed out. Why not bribe the sentries to let him into the morgue?

It was a dangerous gamble, but Yersin took him up on it. With Vigano as interpreter, Yersin approached the two sentries. The affable priest explained Yersin’s dilemma and offered the sentries a little money in exchange for a trivial favor. To Yersin’s surprise, they accepted.

While Vigano waited outside with the sentries, Yersin hastily searched among the corpses in the dark converted cellar that served as a morgue. He found the body of an epidemic victim, sliced out one of the buboes and hurried back to his makeshift workbench with his grisly prize. Later that day, he jotted the following in his notebook:

“June 20, 1894. The specimen is full of microbes, all looking alike, with rounded ends, staining very poorly (Gram-negative)”.[5]

Further experiments with rodents revealed that the bacteria he’d found were indeed the germs that caused plague.

Ironically, despite being denied nearly everything he needed for his research, Yersin beat his Japanese rival to the punch. True, Kitasato also claimed he’d found the plague bacteria, but the bacteria Kitasato initially described could move and were Gram-positive (definitely not Y. pestis, on both counts). Probably Kitasato’s samples were contaminated. At least one author speculates that Lowson, hoping for a share in the glory, persuaded Kitasato to rush to publication anyway.[1] In any event, even though Kitasato published first, his findings appear to have been flawed, and Yersin eventually received credit for the discovery.

Japanese scientist Shibasaburo Kitasato (from [1]) was already famous by the time he came to Hong Kong. He rushed his incomplete findings to publication — possibly on Lowson’s advice.

And Yersin had another contribution to make as well. The rats of Hong Kong were dying in large numbers. Intrigued, Yersin examined specimens from the dead rodents. When he did so, he found more of the same plague bacteria he’d isolated from human cadavers. He realized what no one else had until that time: bubonic plague was predominantly a disease of rodents, not humans.

Stowaway

Yersin had identified the bacterium that caused plague, but the Hong Kong outbreak was still far from under control. Shortly thereafter, plague bacteria embarked on a voyage halfway around the world.

No one knows for sure which boat(s) brought the plague to San Francisco. One ship, however, stands out as a prime suspect. The Japanese passenger liner Nippon Maru was carrying plague-infected rats when it arrived. It sailed from Hong Kong in 1899; two passengers died of plague during the trip, and San Fran authorities were on alert before the boat even came to port.

When it showed up in San Francisco in June, the Nippon Maru was placed in quarantine. Shortly thereafter, health officials transferred it to Angel Island, removed all the passengers and carefully inspected the whole ship. They found no fewer than 9 Japanese stowaways hidden aboard. Unfortunately, they didn’t realize that two stowaways were missing.

Several days later, the bodies of the two missing stowaways were found floating in the bay. Both of the two bodies contained plague bacteria.

San Francisco newspapers had a field day. “San Francisco is Endangered by the Federal Quarantine Officer,” headlines blared [7], and local officials blamed Federal officials for the escape of the two stowaways. In the end, owing to local mistrust, the ship was fumigated not once but twice.

Did infected rats from the Nippon Maru smuggle the plague ashore? Maybe so. Alternatively, another boat might have brought the plague to America instead; the ship Australia , for example, has been named as a possible culprit. Either way, the plague had definitely arrived by March of the following year, when a Chinese man was found dead in San Francisco’s Globe Hotel. Tests performed by Dr. Kinyoun of the Federal government’s Marine Hospital Service revealed the man had died of plague. The ensuing furore made the earlier plague scare seem tame by comparison.

Business interests, journalists and many politicians insisted the “plague death” was a hoax. Plague in San Francisco? Not possible. Besides, admitting the presence of the disease would be bad for business. The California governor, no less, accused Dr. Kinyoun of fabricating the autopsy results. Another city newspaper (this one owned by William Randolph Hurst) went to the opposite extreme, running hysterical articles that predicted impeding catastrophe. Soon, the straightforward task of controlling the outbreak bogged down into a two-party political battle.

As if this wasn’t controversial enough, racial bigotry reared its ugly head. Sinophobia was rampant in San Fran at that time, and some Americans blamed the outbreak on the Chinese. ” ‘The almond-eyed Mongolian is watching for his opportunity, waiting to assassinate you and your children with one of his many maladies,’ ” a union newspaper told its readers [6]. The authorities imposed a quarantine applying only to Asians. In response, the Chinese community filed a lawsuit alleging discrimination and won. At one point, the City Board of Health wanted to remove the entire Chinese population to Angel Island and demolish Chinatown; a judge ruled their plan was unconstitutional.

While bureaucrats, journalists, and health officials quarreled, one by one, plague victims began to die. At some point during this period, the plague quietly took root in the wild rodent populations of the Western US, where it has remained ever since.

 

Voir enfin:

QUEL SALAIRE LA PEUR ? (Si la peste ne fait plus guère de victime, le spectre de la peste, lui, n’a pas fini d’effondrer les marchés)

« En définitive, si la peste portait un autre nom, il n’est pas certain que les touristes s’en seraient inquiétés. »

Alain Lallemand

L’INDE A PAYE LE SALAIRE DE LA PEUR

Alain Lallemand

La Libre Belgique

17/10/1994

Seize heures moins dix, un rang de visiteurs de plus de deux cent cinquante mètres se presse à l’entrée du Taj Mahal (Agra, Uttar Pradesh). Signe de bonne santé touristique? Non pas: ces visiteurs-ci sont autochtones et savent que, passé seize heures, le ticket n’est plus de cent mais de… deux roupies seulement. Sur le bon millier de personnes présentes cet après-midi là sur le site le plus célèbre du continent indien, on cherchera avec peine une quinzaine d’Occidentaux: si les touristes britanniques semblent avoir très partiellement gardé leur confiance en l’ancienne colonie, les Américains, Français, Italiens, Allemands, Autrichiens, voire même les derniers visiteurs russes qui avaient survécu à la disparition des échanges culturels indo-soviétiques, ont massivement annulé leurs voyages pour cause de peste. Et encore sommes-nous en Uttar Pradesh, loin de l’épicentre: à Bombay, État du Maharashtra où ont été décelés la majorité des cas de peste bubonique, un guide nous affirme avoir perdu tout contrat jusqu’au 1er décembre; Amitabh Devendra, gérant de l’un des plus luxueux hôtels de la ville, fait état d’une activité minimale, d’une rentrée d’ores et déjà manquée sans réelle perspective de reprise. Maigre consolation: le flux ininterrompu de journalistes du monde entier venu rendre compte de la situation sanitaire. A l’Holiday Inn de Surat, quatre clients, quatre journalistes. Une gifle pour l’image de marque de l’Inde, aggravée par les rancoeurs inter-États: la province accuse Delhi d’avoir cédé à la panique, et Delhi reproche aux États du Maharashtra et du Gujarat d’avoir fait peu de cas des impératifs sanitaires. Entre les deux, la grande presse indienne entretient l’incendie, tout en accusant les médias étrangers, notamment britanniques, de porter une part de responsabilité dans ce gâchis. Si la peste ne fait plus guère de victime, le spectre de la peste, lui, n’a pas fini d’effondrer les marchés. Et c’est aujourd’hui le véritable drame de l’Inde.

C’est ici que la peste pneumonique s’est déclarée le 19 septembre avec une telle rapidité qu’on a pu croire pendant dix jours aux prémices d’une épidémie continentale. Il n’en a rien été puisque les courbes de mortalité se sont effondrées dès le 28 septembre et qu’aucune souche de peste pneumonique ne sera relevée dans les autres États de la fédération. Mais la panique trouvera à s’alimenter par une accumulation d’erreurs: la première est commise par certains médecins privés de la ville qui, aux premières alertes, conseillent l’exil à leurs patients et fuient eux-mêmes la ville. La seconde erreur est publique: alors qu’un mouvement de population se dessine au départ de Surat, l’administration nationale des transports mettra plusieurs centaines de bus supplémentaires à destination des fuyards. Conséquence: au risque de propager la maladie, l’administration du Gujarat confortait un mouvement irrationnel de panique. On estime que plus de 600.000 personnes ont quitté à ce moment la ville, plusieurs dizaines de milliers ne l’ayant pas encore réintégrée à l’heure actuelle.

Delhi ne s’en tirera guère mieux: alors que les médias indiens relèvent les premiers cas suspects de peste – et même au moment des premières confirmations de la maladie – le gouvernement apparaît moins bien informé que les correspondants locaux des grands journaux. Erreur fatale, la suspicion ne tardera guère: le «Times of India» et l’«Indian Express», pour ne citer que les plus réservés, se chargeront d’alimenter la chronique à satiété, provoquant une réaction politique double et contradictoire: pour conserver la confiance des tour-operateurs, Bombay prend des mesures de prévention immédiates et spectaculaires, dressant un cordon sanitaire entre la mégapole et le Gujarat d’une part, entre son aéroport et le monde extérieur d’autre part. Le Gujarat semble avoir eu un comportement inverse, tentant de rassurer la population, tout en accusant un retard technique quant aux mesures réactives face à l’épidémie. Conséquence: l’Inde a cassé son image. Arrivera-t-elle demain, sans moyens, à la reconstruire tout en relevant le niveau de ses exigences sanitaires?

Cent vingt-cinq cas de peste au Gujarat dont 118 pour Su-rat, 81 dans le Maharashtra dont 46 pour le seul district de Beed, 60 à Delhi, 10 en Uttar Pradesh, en tout quelques 288 cas confirmés de peste bubonique ou pulmonaire – dont 55 étaient mortels – ont été effectivement répertoriés jusqu’au 9 octobre inclus. Selon la dernière évaluation de l’OMS, disait cette dernière le 11 octobre, la flambée actuelle [de peste] touche à sa fin, et sa propagation en dehors des zones initialement touchées (…) est très limitée. S’il est possible que la transmission locale de la peste pulmonaire se poursuive encore un peu en dehors des districts de Beed et de Su-rat, il s’agit là de toute évidence d’un phénomène qui, même s’il est confirmé, reste strictement limité et qui n’a pas de caractère épidémique. Dont acte.

Ne soyons pas dupe, ce communiqué de l’OMS peut être démenti demain dans les faits, et le directeur général Hiroshi Nakajima n’a pas eu matériellement le temps, lors de sa visite éclair du 8 octobre à Surat, de réellement mesurer la situation.

Il n’empêche que nous voilà fort loin des près de 200 morts pesteuses du Zaïre relevées en 1992 et 1993, et que, par ailleurs, Bombay se rappelle avoir perdu plus de 100.000 personnes, dans une «véritable» épidémie de peste cette fois, aux dernières années du 19e siècle…

Ce serait un lieu commun de rappeler qu’une vie humaine n’a pas le même poids politique en Inde qu’en Occident, et cela releverait en outre d’un orientalisme presque insultant.

Mais force est de constater que la peste n’est, d’un point de vue intérieur, qu’une des préoccupations sanitaires du pays. Au moment où la presse britannique faisait les gorges chaudes de la peste naissante, Bombay enregistrait – pour deux quartiers seulement de la ville – quelque 5.000 cas de malaria chaque mois. Parmi ces cas – qui ne reflètent que les statistiques des hôpitaux publics, le «rapportage» des médecins privés étant défaillant – on trouve notamment des patients souffrant de malaria cérébrale, une affection potentiellement mortelle. La malaria n’est donc pas une préoccupation mineure.

Tout comme dans le cas de la peste pulmonaire, les experts indiens attribuent partiellement la responsabilité de ce problème aux coupes sombres effectuées ces dernières années dans les budgets gouvernementaux d’éradication.

Plus badin: en conférence à New Delhi, l’association médicale indienne (IMA) s’est penchée sur la montée de cas de leptospirose dans la région de Kerala, région suffisament structurée pour faire convenablement face à la maladie.

Cette multiplication des affections possibles a pour effet de relativiser l’importance de la peste, tout en compliquant passablement le travail des intervenants: aucun diagnostic préétabli n’est possible. On lira ailleurs comment l’hôpital de Surat a pu confondre un moment peste pulmonaire et malaria.

En définitive, si la peste portait un autre nom, il n’est pas certain que les touristes s’en seraient inquiétés.

Cinquante et un millions de roupies (1) à destination des conseils municipaux et intervenants locaux, 4 millions Rs consacrés par le ministère de l’Agriculture à l’achat de produits dératisants, 3 millions Rs en sur-salaire pour les équipes de désinfection et fumigation: tel est le tribut payé en quinze jours par le seul État du Maharashtra à la lutte contre la peste, chiffres arrêtés au 10 octobre. C’est cher payer, mais une excellente leçon de choses, pour avoir tenté en son temps de faire des économies: car en 1987 existait bien dans le Maharashtra une unité préventive de surveillance de la peste – endémique dans cette partie du pays – qui avait été supprimée à l’époque pour raison strictement budgétaire. L’État a annoncé la semaine dernière qu’il réactiverait en définitive cette unité, dégageant un budget de fonctionnement de 1,1 million Rs.

Pressée par les impératifs de redressement financier, l’Inde a commis un pas de trop, on peut espérer ne pas l’y reprendre de sitôt.

Bien entendu, nous confirmons («Le Soir» du 10 octobre) que la majorité des contrôles sanitaires que nous verrons dans les gares ou sur les axes routiers, que ce soit dans le Maharashtra ou le Gujarat, ne semblaient avoir aucune efficacité avérée si ce n’est le cas échéant de limiter l’effet de panique. Exception notable: seul le contrôle médical instauré aux départs internationaux de l’aéroport de New Delhi – où l’équipe se livrera effectivement à un palpage des ganglions, une prise de pouls et une auscultation au stéthoscope avant de nous laisser gagner l’avion – donnait un gage de crédibilité. Mais, à titre de comparaison, d’autres aéroports concernés comme celui de Franckfort n’ont instauré que des contrôles au jugé, vexatoires et de pure forme. Alors?

Alors, critiquer éventuellement l’action indienne suppose qu’on tienne compte de l’incroyable complexité de la tâche: par exemple, dans un pays où le lassi (2) est boisson nationale, il faut expliquer à un public majoritairement illettré que les capsules de tétracycline ne peuvent se prendre avec du lait, sous peine d’annuler l’effet du médicament.

Plus ardu encore: dans les jours qui ont suivi l’épidémie, le public s’est mis à chasser le rat pour le plus grand bonheur des quincaillers et droguistes. Une réaction compréhensible mais dangereuse, eu égard à la menace que constitue le corps de l’animal, même mort. Il ne suffisait pas d’expliquer que le cadavre du rat doit, pour bien faire, être désinfecté puis brûlé. Il fallait au même moment tenter de briser cette chasse au rongeur en expliquant que, si le rat disparaissait, la puce chercherait d’autres mammifères susceptibles d’être parasités, en l’occurrence les animaux domestiques et l’être humain lui-même.

Comme on le voit, ces obstacles n’ont rien à voir avec un prétendu obscurantisme religieux, comme cela a pu s’écrire. D’ailleurs, le Zaïre a-t-il fait mieux?

Et si le cycle de la maladie s’était inversé?

Haut fonctionnaire du ministère de l’Industrie de l’État du Gujarat, K.V. Bhanujan est l’un des deux piliers de la cellule de crise nationale chargée de gérer l’épidémie. Il était début octobre à Surat: pour lui, pas de mystère, l’immigration ouvrière a été trop importante dans cette ville, les services publics n’ont pas pu suivre le rythme. Même les services de base ne sont plus assurés. D’où l’échec sanitaire qui a précédé l’épidémie.

Mise en cause du pouvoir municipal? C’est de la responsabilité du corps social. La municipalité de Surat devait réagir, mais aussi la population. La grande leçon qu’il faut en tirer, c’est de demander à chacun de nettoyer son propre environnement. C’est en définitive la responsabilité de tout un chacun. Bien sur, on peut toujours charger la municipalité et ne rien faire. Mais en définitive c’est la population qui en souffrira.

Durant la dernière semaine de septembre, une récolte extraordinaire de 15.000 tonnes de détritus a été réalisée au centre-ville de Surat. Et ce, bien que l’autre pilier de la cellule nationale de crise S. Jagadeesan, directeur du département financier du Gujarat, affirme pour sa part qu’aucun lien n’existe entre l’état particulièrement crasseux de la ville et l’épidémie. Ce n’est pas la seule déclaration surprenante qu’il nous fera:

– Vous connaissez le cycle pesteux traditionnel: le rat sauvage transmet la puce infectée au rat «domestique», lequel en meurt. La puce se rabat alors sur l’homme, puis l’épidémie se transmet à chaque être humain notamment par les postillons, etc… La peste bubonique, elle, lorsque mal soignée, peut dégénérer en peste pulmonaire. Dans le cas de Surat, il existe deux hypothèses: soit la peste nous vient de l’extérieur. Soit le cycle classique de la maladie se serait renversé, ou à tout le moins modifié. Cela nécessite une enquête scientifique: dans ce cadre, l’OMS et le NICD (Institut national des maladies contagieuses) ont trouvé un accord pour mener une enquête conjointe.

Cette théorie a le grand avantage de disculper l’État du Gujarat de toute accusation de laxisme: le mal aurait été incontrôlable, en quelque sorte. Une autre rumeur, du même tonneau, faisait dire à un grand hebdomadaire de Kerala que l’origine de la peste était peut-être due aux agents de guerre bactériologique d’une grande puissance étrangère…

Les autres considérations de M. Jagadeesan sont moins contestables: Cette peste, c’est du jamais vu, et elle n’était pas prévisible. Pour la prévenir, il aurait fallu prendre des mesures proactives: élever le niveau d’hygiène, le niveau de santé, contrôler les rongeurs. Ce que nous avons fait, nous, est uniquement réactif. Imaginez que 800.000 personnes vivent ici dans des bidonvilles («slums conditions»), et 3 à 400.000 dans des conditions qui s’y apparentent («slums-like conditions»). Qu’est-ce que ces concepts signifient? La première catégorie vit sans infrastructure sociale, dans des conditions de vie sous-marginales. La seconde catégorie manque en tout cas de route, d’eau potable, d’égouts. L’État du Gujarat a effectivement un plan de logement destiné aux classes moyennes et inférieures. Mais à Surat, ce plan est inapproprié: il n’y a tout simplement ni revenu ni argent, à Surat…

Limitant l’importance de l’épidémie à trois quartiers particuliers de la ville, S. Jagadeesan ne peut envisager désormais autre chose qu’un éventuel isolement sanitaire de ces quartiers – en mouroirs? – et le renforcement de mesures antirats, dont on sait ce qu’il faut en penser (voir nos informations par ailleurs). La vérité est qu’il n’y a en fait aucun moyen financier véritable.

19 heures, Mansour va mieux: on peut donner l’alarme!

Tout s’est déclenché le 21 septembre avec deux patients que nous pensions atteints de malaria, se souvient le Dr B.D. Parmay, de l’hôpital civil de Surat. Bien qu’ils soient traités à la chloroquine, leur état évoluait défavorablement, ils souffraient de troubles respiratoires. Ils sont d’ailleurs morts sans qu’on puisse véritablement établir un diagnostic. Alors, en faisant ma tournée de l’hôpital, on m’a communiqué que deux patients étaient «morts de pneumonie». Mais pourquoi diable seraient-ils morts de pneumonie?

Le Dr Parmay pense bien à ce moment à une bactérie particulièrement virulente, mais le déclic lui vient de la lecture du «Times of India», lequel fait état de cas avérés de peste bubonique dans le district de Beed (Maharashtra). Comme cette variété de peste peut entraîner une peste pulmonaire, y avait-il une possibilité que tel soit le cas à Surat?

Un troisième patient, Mansour, souffrait des mêmes symptômes que les deux premiers. On a alors ciblé une pneumonie virale, et, sans certitude, nous lui avons administré de la tétracycline. Par ailleurs, le même jour à 16 h 00, j’ai convoqué à l’hôpital une réunion de mes principaux médecins, soit une dizaine de personnes. Je souhaitais qu’on examine ensemble si une série de signes ne se seraient pas manifestés indépendamment chez différents patients. C’était le cas, nous diagnostiquions à ce moment une peste pulmonaire. J’ai immédiatement averti le délégué adjoint à la santé du district.

A 18 h 00, j’appelle le laboratoire pour savoir si on aurait une confirmation par voie d’analyse. Il était trop tôt, le labo n’était pas encore certain du diagnostic. Mais à 19 h 00, le traitement à la tétracycline de Mansour avait déjà donné les premiers résultats positifs: il allait mieux. J’ai donné l’alarme.

Il était grand temps: à 20 h 30, on communique au Dr Parmay que des morts sont signalés en ville. Huit à neuf victimes. Et d’autres hôpitaux de la ville font état de cas similaires. Il a fallu alors aller très vite, prévoir l’isolement des pestiférés dès la première nuit. L’hôpital civil a été immédiatement réquisitionné pour traiter uniquement les cas de peste.

Aussi curieux que cela puisse paraître, un cordon militaire sera effectivement nécessaire pour éviter les évasions de malades: en date du 11 octobre, pas moins de 23 «évasions» avaient été signalées pour ce seul hôpital. Heureusement, la tétracycline ne fera jamais défaut et les soins auront été continus, sans défection dans les rangs de mes médecins, précise-t-il. Malgré la polémique entretenue à ce sujet dans les grandes agglomérations, nous sommes sûrs qu’il s’agit bien de peste pulmonaire. Des analyses post-mortem ont été réalisées par l’Institut national des maladies contagieuses (NICD) et sont positives. Dans les deux mois, nous arriverons à la fin totale de l’épidémie, au «zéro cas».

Si le Dr Parmay est sûr de son diagnostic, il est moins certain des conclusions et leçons qu’il faut tirer quant à l’origine de l’épidémie. Le docteur aime son pays, montre explicitement son embarras. Mais il ajoute: Notez bien que Mansour est vivant!

Alain Lallemand

(1) Au change officiel, tronqué, la roupie (Rs) équivaut grosso modo à un franc belge.

(2) Yaourt liquide rafraîchissant qui se consomme sucré ou salé.

https://www.lesoir.be/art/l-epidemie-de-peste-est-terminee-l-inde-a-paye-le-salai_t-19941017-Z08N4F.html

2 Responses to Bacille de Yersin/117e: La peste ne meurt jamais (The plague never dies, it just lies dormant)

  1. […] and TreatmentsBubonic Plague or Black DeathThe Return of Bubonic Plague in the United StatesBacille de Yersin/117e: La peste ne meurt jamais (The plague never dies, it just lies dormant).left { float:left; } .center { text-align:center; } .right { display:inline; float:right; […]

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  2. jcdurbant dit :

    QUELLES ROUTES DE LA SOIE DE LA MORT ? (Contrairement à ce qui est répété depuis toujours, les rats noirs n’auraient été que les propagateurs locaux de la peste noire via les parasites et le bacille des puces d’une gerbille asiatique suivant le parcours de la route de la soie)

    La peste aurait été engendrée initialement par une espèce de gerbille endémique d’Asie et connue sous le nom de Rhombomys opimus ou grande gerbille, en référence à son envergure similaire à celle d’un écureuil. Ce serait elle qui aurait été la première à porter des puces infectées par le bacille Yersinia pestis, responsable de la peste. Pour en arriver à une telle conclusion, les chercheurs ont analysé une série de données paléo-climatiques récoltées auprès de cercles d’arbres provenant d’Asie. Ces informations leur ont ainsi permis de définir les conditions météorologiques de ce continent durant les flambées de pestes documentées entre 1347 et 1353. Les résultats publiés dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences indique une corrélation notable entre le climat d’Asie centrale et la propagation de l’épidémie. En effet, pour chaque flambée de peste survenue en Europe, il semblerait que le temps ait été préalablement chaud et humide en Asie, favorisant ainsi la propagation des puces parmi les populations de grandes gerbilles. Pour l’heure, il ne s’agit là que de théories qui nécessitent davantage d’études pour pouvoir être confirmé. Toutefois, celles-ci remettent sérieusement en question l’origine autochtone de la peste et sa propagation.

    Le rat noir : un réservoir local ?

    « Cela vient en effet contredire l’idée répandue – mais très peu documentée – que l’Europe avait sur place un « réservoir » de peste comme le rat noir », indique Boris Schmid co-auteur de l’étude dans un communiqué. Pour le chercheur, les grandes gerbilles auraient en réalité joué le rôle d’initiatrices de l’épidémie.

    Survenue d’abord en Asie, la peste se serait ensuite propagée en suivant le parcours de la route de la soie jusqu’à contaminer l’Europe médiévale. Les rats auraient quant à eux participé à la propagation locale en transmettant aux hommes les parasites et le bacille de la gerbille asiatique.

    https://www.maxisciences.com/peste/l-origine-de-la-terrible-epidemie-de-peste-noire-ne-serait-pas-celle-qu-on-pense_art34366.html

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