Shopping ethnique: Plus indien que moi, tu meurs ! (Have genes, will travel)

Wannabee IndianQuand on cherche à s’inscrire dans une université, on tente naturellement de tirer parti de son statut génétique. Adam Moldawer (père de deux futurs étudiants)

Partielle explication des vélléités de « nettoyage ethnique » de nos chers cherokee d’Oklahoma qui, pour se défendre, on l’a vu, contre des descendants d’esclaves ayant utilisé les tests ADN pour exiger leur réintégration?

Que penser en effet, si l’on en croit un article du NYT traduit en juin dernier par Courrier international, de ce nouvel et quelque peu intéressé engouement (lui aussi, argent des casinos oblige, génétiquement-assisté !) pour la découverte de ses racines qui, nouveau détournement du programme d’ « affirmative action », semble se développer en Amérique?

Et qui, ultime paradoxe, a déjà fait de la minorité indienne prétendument génocidée…. la minorité américaine qui connaît la plus forte expansion démographique !

L’université du Michigan, comme la plupart des établissements d’enseignement supérieur, se fonde sur les déclarations des candidats. Ashley Klett, 20 ans, a effectué un test ADN qui a conclu qu’elle était à 2 % extrême-orientale et à 98 % européenne. C’est pourquoi sa sœur cadette a coché cette année la case “Asiatique” sur sa demande d’admission.

Mille et un avantages à ne pas être génétiquement blanc
Aux Etats-Unis, de plus en plus de gens utilisent des tests d’ADN pour prouver leur appartenance à une minorité et bénéficier ainsi de certains avantages.
Amy Harmon
The New York Times
Courrier international
le 15 juin 2006

Matt et Andrew Moldawer, deux jumeaux, s’étaient toujours crus blancs. Lorsqu’ils ont fait leur demande d’entrée à l’université, l’année dernière, leur père adoptif, Adam, un cadre supérieur de Silver Spring, dans le Maryland, a pensé qu’il vaudrait peut-être la peine de rechercher l’origine de leur teint légèrement mat avec un kit ADN dont il avait entendu parler. Les résultats – les garçons sont à 9 % amérindiens et à 11 % nord-africains – sont arrivés trop tard pour le processus d’admission, mais ils pourront peut-être leur valoir une aide financière. [Le système américain de discrimination positive favorise l’accès des “minorités” aux universités ou à certains emplois.] “Quand on cherche à s’inscrire dans une université, on tente naturellement de tirer parti de son statut génétique”, confie Adam Moldawer. Il sait que les parents biologiques des jumeaux sont blancs, mais ignore tout de leurs ascendants.
Les tests génétiques, qui étaient naguère un outil mystérieux réservé aux scientifiques, commencent à jouer un rôle dans la vie de tous les jours. Ils redéfinissent la façon dont les gens perçoivent leur origine, les raisons de leur comportement, les maladies qu’ils sont susceptibles de contracter.
Nombre de scientifiques accusent ces tests de promettre plus qu’ils ne peuvent apporter. Le patrimoine d’un ancêtre peut être trop dilué pour apparaître. Et les tests comportent une marge d’erreur : ce n’est pas parce qu’on présente un petit pourcentage d’une origine donnée qu’on la possède vraiment. Compte tenu de leur nature spéculative, il semble donc improbable qu’ils soient pris en compte par les établissements d’enseignement et autres institutions. Mais cela n’empêche pas certains de ceux qui les ont utilisés d’adopter une nouvelle ethnicité et de réclamer les privilèges qui vont en général de pair avec celle-ci.
Cette manne a provoqué l’apparition de plusieurs sociétés spécialisées dans les tests visant à déterminer l’origine ethnique. Ayant pour nom DNA Tribes, par exemple, ou Ethnoancestry, ces entreprises promettent de révéler à leurs clients leurs origines, pour une somme comprise entre 99 et 250 dollars.

Connaître son patrimoine, ce n’est pas le réclamer

“Si quelqu’un a l’air blanc et découvre qu’il ne l’est pas, il n’a pas vécu le genre de choses auxquelles la discrimination positive est censée remédier”, explique Lester Monts, l’un des administrateurs de l’université du Michigan. Cet établissement a obtenu le droit d’utiliser l’origine ethnique comme critère d’admission par une décision de la Cour suprême en 2003. L’université du Michigan, comme la plupart des établissements d’enseignement supérieur, se fonde sur les déclarations des candidats. Ashley Klett, 20 ans, a effectué un test ADN qui a conclu qu’elle était à 2 % extrême-orientale et à 98 % européenne. C’est pourquoi sa sœur cadette a coché cette année la case “Asiatique” sur sa demande d’admission. Les jeunes filles ne savent pas si ça a joué un rôle, mais la cadette a obtenu la faculté de son choix, “et ils lui ont donné une bourse”, précise Ashley Klett. Pearl Duncan a de plus grandes ambitions : elle veut un château. Descendante d’esclaves jamaïquains, Mme Duncan a identifié grâce aux archives le propriétaire d’esclaves écossais qui était l’arrière-arrière-grand-père de sa mère. Elle a ensuite fait un test ADN qui a confirmé qu’elle avait 10 % d’origines britanniques et lui a donné le culot de contacter ses cousins écossais. Ceux-ci ont fondé une compagnie pétrolière avec la fortune de l’ancêtre. “C’est une chose de connaître son patrimoine, c’en est une autre de le réclamer”, reconnaît Mme Duncan, aujourd’hui écrivain dans Manhattan. Les cousins écossais ont obtenu leurs onze châteaux grâce aux revenus du travail des ancêtres africains de Mme Duncan. Peut-être pourraient-ils en laisser un aux héritiers noirs de l’arrière-arrière-grand-père ?
C’est essentiellement le goût du jeu qui inspire Mme Duncan dans cette affaire d’héritage. En revanche, elle ne plaisante plus quand elle insiste pour que la famille écossaise cesse de faire référence à ses ancêtres en disant que c’étaient des “marchands de Virginie et des Caraïbes”. “En me reconnaissant, moi, les Ecossais commencent à reconnaître que ces types étaient des possesseurs d’esclaves”, déclare-t-elle. D’autres descendants d’esclaves connus sous le nom de Freedmen [un terme qui désigne les esclaves libérés] se fondent sur les tests ADN pour exiger d’être réintégrés dans les tribus indiennes qui possédaient jadis leurs ancêtres.
En effet, cinq tribus – Choctaw, Chickasaw, Creek, Seminole et Cherokee – ont possédé quelques milliers d’esclaves. [Elles sont connues sous le nom des “cinq tribus civilisées”, entre autres parce qu’elles ont adopté les techniques agricoles américaines, fixé leurs lois par écrit, et parce que certains de leurs membres se sont convertis au christianisme.] Leurs esclaves africains ont été libérés au moment de la guerre de Sécession, pour devenir, dans la plupart des cas, des membres à part entière de ces tribus. Mais, par la suite, celles-ci se sont souvent efforcées d’exclure les descendants de ces esclaves, les privant des soins médicaux et autres services réservés à leurs membres. Lors d’une réunion qui s’est tenue au début de l’année dans l’Oklahoma, certains Freedmen ont soutenu que les tests ADN révélaient leur origine indienne et que la tribu faisait preuve de racisme en les rejetant et en affirmant que leurs ancêtres n’étaient pas de véritables Indiens. “On a ce test ADN qui dit : oui, ces gens peuvent faire état d’un certain degré de sang indien”, explique Marilyn Vann, une Freedwoman cherokee qui demande à la justice fédérale de reconnaître son appartenance tribale. Or certaines tribus se sont considérablement enrichies depuis la loi de 1988 qui leur permet de construire des casinos. Les personnes qui invoquent leur appartenance tribale pour réclamer une part du gâteau ne manquent donc pas. Nombre d’entre elles brandissent aujourd’hui des tests génétiques pour étayer leurs prétentions.
“Avant, c’était : ‘Quelqu’un m’a dit que ma grand-mère était indienne.’ Aujourd’hui, c’est : ‘Mon test ADN dit que ma grand-mère était indienne’”, explique Joyce Walker, qui étudie les demandes de réintégration chez les Mashantucket Pequot, la tribu qui dirige le Foxwood Resort Casino, le plus grand établissement de jeu au monde, situé dans l’est du Connecticut. [Les Indiens Pequot, pratiquement exterminés au XVIIe siècle, ont été réduits en esclavage et se sont métissés avec les esclaves d’origine africaine.]

Un droit génétique à la nationalité ?

Pour certains, reconnaître la validité des tests ADN revient à porter atteinte à la souveraineté tribale. Mais si une tribu donne l’impression de rejeter les personnes dont les revendications sont légitimées par un test ADN pour limiter les versements de l’argent des casinos, elle aura du mal à faire croire qu’elle est la mieux placée pour faire appliquer les traités qui octroient ces bénéfices financiers tant convoités. “Les tests d’origine génétique jouent un rôle dans l’évolution de ce que l’opinion publique américaine considère comme important”, explique Kim Tallbear, professeur d’études amérindiennes à l’université d’Etat de l’Arizona. “Et, comme les tribus dépendent de la bonne volonté de l’opinion américaine, elles vont peut-être devoir céder.”
A l’autre bout du monde, les autorités israéliennes ne sont pas soumises à ce genre de pression. Elles viennent de refuser à John Haedrich ce qu’il appelle son droit génétique à la nationalité sans conversion au judaïsme. D’après les lois du retour israéliennes, seuls les juifs peuvent immigrer en Israël sans disposition particulière. Haedrich, un directeur de maison de retraite, a découvert grâce à un test ADN qu’il avait une signature génétique que l’on trouve fréquemment chez les juifs. Pour lui, ses ancêtres européens ont peut-être dissimulé leur confession par crainte des persécutions. Les rabbins consultés aux Etats-Unis ont également rejeté ses prétentions. “L’ADN, n’importe quoi !” lui a répliqué un rabbin d’une synagogue de Los Angeles qu’il était allé consulter. Haedrich ne s’est pas laissé démonter et a engagé un avocat pour attaquer le gouvernement israélien. “Le fait que j’ai été élevé gentil”, a-t-il écrit dans une annonce en pleine page parue dans le Jerusalem Post, “ne change rien au fait que je suis juif de naissance.”

Tests
Les tests commerciaux actuels reposent sur un système de comparaison. La société DNA Tribes prétend ainsi disposer d’échantillons provenant de 130 000 personnes, issues de 469 populations autour du monde. Votre ADN – ou plus précisément certains fragments de votre ADN – est comparé à ces échantillons. Un ordinateur analyse ensuite les ressemblances ou les différences et en tire des conclusions sur vos possibles origines. Toutefois, la signification ethnique de ces ressemblances est discutable.

Voir aussi:

Il y a un siècle, le nombre d’Amérindiens se limitait à quelques centaines de milliers et on redoutait leur disparition. Certains observateurs prédisaient alors que, en 1935, les Etats-Unis auraient tourné la page sur cette “race en voie d’extinction”. Mais les Amérindiens n’ont pas disparu, et une évolution inattendue est apparue après l’octroi des droits civiques, quand le mouvement Red Power s’est imposé, dans les années 1960. Quatre recensements consécutifs (qui donnaient une croissance de 7 % à 10 % pour d’autres groupes) ont révélé une montée en flèche du nombre d’Amérindiens, avec un accroissement de 50 % en 1970, de 70 % en 1980, de plus de 30 % en 1990 et de 100 % en 2000, année où ils ont dépassé les 4 millions. Jack D. Forbes, professeur honoraire d’études amérindiennes à l’université de Californie à Davis, observe que, si l’on tient compte des sous-évaluations et autres anomalies, le nombre total d’Indiens vivant aujourd’hui aux Etats-Unis avoisine en fait les 15 millions, voire les 30 millions. Selon le recensement de l’an 2000, c’est la minorité américaine qui connaît la plus forte expansion démographique.

Enquête
CHANGER D’APPARTENANCE ETHNIQUE – Ça vous dirait d’être indien ?
Aux Etats-Unis, des Blancs qui retrouvent dans leur généalogie un aïeul cherokee ou ojibwe peuvent se déclarer “Indien”. Certains s’intègrent même dans une tribu. Une façon nouvelle d’affirmer son identité.
Jack Hitt
The New York Times
Courrier international
Le 15 juin 2006

Dans le froid piquant d’un matin de mars, un grand rassemblement d’Indiens est en train de s’animer au champ de foire Jaycee, près de Jasper, dans l’Etat de l’Alabama. Entre les pick-up arborant les slogans “Fierté indienne” ou “La terre ne nous appartient pas, c’est nous qui lui appartenons”, de petits groupes se sont formés pour jeter un coup d’œil aux stands qui vendent des tapis indiens, des bâtons de danse, des couteaux artisanaux et des livres de généalogie. Wynona Morgan, une femme d’âge moyen portant une blouse indienne brodée simplement et quelques bijoux, est assise sous la bâche de son camping-car. Bien qu’elle n’ait découvert ses origines que récemment, elle sait depuis des années qui elle est. “Ma grand-mère m’a toujours dit qu’elle descendait d’Indiens”, m’a-t-elle déclaré.
Wynona fait aujourd’hui partie de la Tribu cherokee du nord-est de l’Alabama, une nouvelle tribu qui s’est regroupée sous ce nom en 1997 et a décidé de raconter son histoire à travers le Cedar Winds, un camping dont elle souhaite faire un “authentique village cherokee”. “La seule preuve réelle que nous avions de nos origines indiennes était ce bout de papier”, explique-t-elle. Elle exhibe une photocopie d’un document vieux d’un siècle autorisant l’un de ses ancêtres à toucher en qualité d’Indien une certaine somme du gouvernement américain. Avec l’aide d’un généalogiste amateur, du nom de Bryan Hickman, Wynona a pu remonter jusqu’à ses racines et, depuis, elle élève son fils Jo-Jo comme un Amérindien.
L’adolescent fait la fierté de sa mère : il a été nommé chef honoraire de la tribu et c’est lui qui, ce jour-là, doit conduire la “grande entrée” juste après la danse de l’herbe. “A l’école, ses camarades se moquent parfois du fait qu’il est indien, mais ça lui est égal”, confie Wynona. Ce qu’elle omet de dire, c’est que ces brimades lui sont infligées parce que lui et sa mère ressemblent moins à des Indiens qu’à des Blancs de l’Alabama. En fait, tous les Indiens présents au powwow ont l’air d’être des Blancs. Pendant mon séjour avec eux, je sentais qu’ils redoutaient de me voir soulever la question.
Ce malaise ethnique se retrouve jusque dans les tribus plus anciennes, car l’exogamie (le mariage hors tribu) a donné le jour à des individus qui ressemblent beaucoup moins à des Indiens que ceux des westerns. Cette inquiétude est particulièrement vive dans les nouvelles tribus. Au cours du week-end, les Cherokees du nord-est de l’Alabama avaient très peur que, comme d’autres, je les accuse de “fraude ethnique”. Hickman, le généalogiste, a voulu savoir si j’allais les “tourner en ridicule” : au cours des jours qui ont précédé le powwow, il m’a appelé à plusieurs reprises avec une pointe de panique dans la voix.
Wynona, elle, est ravie d’évoquer son statut relativement nouveau d’Amérindienne. Pendant des années, elle a assisté aux powwows en tant que Blanche, et c’est à l’issue de ses recherches généalogiques, il y a deux ans, que son appartenance à la tribu est devenue officielle. “J’ai horreur de dire ça, mais je suis une toute nouvelle Indienne, confie-t-elle. J’ai dû tout apprendre et je continue d’apprendre chaque jour.”
Chaque moment de la vie de Wynona est imprégné du profond plaisir que lui procurent les découvertes sur ses ancêtres. Elle sait, dit-elle, qu’il existe des pseudo-Indiens – on les appelle des “wannabes*” – et elle les trouve pitoyables. “J’ai entendu des gens se vanter d’avoir une ‘princesse cherokee’ dans leur ascendance, raconte-t-elle en riant. J’adore cette anecdote, car, bien sûr, il n’y avait pas de princesses chez les Cherokees.” Ce genre de plaisanterie circule beaucoup chez les Indiens, ces jours-ci.
Il y a un siècle, le nombre d’Amérindiens se limitait à quelques centaines de milliers et on redoutait leur disparition. Certains observateurs prédisaient alors que, en 1935, les Etats-Unis auraient tourné la page sur cette “race en voie d’extinction”. Mais les Amérindiens n’ont pas disparu, et une évolution inattendue est apparue après l’octroi des droits civiques, quand le mouvement Red Power s’est imposé, dans les années 1960. Quatre recensements consécutifs (qui donnaient une croissance de 7 % à 10 % pour d’autres groupes) ont révélé une montée en flèche du nombre d’Amérindiens, avec un accroissement de 50 % en 1970, de 70 % en 1980, de plus de 30 % en 1990 et de 100 % en 2000, année où ils ont dépassé les 4 millions. Jack D. Forbes, professeur honoraire d’études amérindiennes à l’université de Californie à Davis, observe que, si l’on tient compte des sous-évaluations et autres anomalies, le nombre total d’Indiens vivant aujourd’hui aux Etats-Unis avoisine en fait les 15 millions, voire les 30 millions. Selon le recensement de l’an 2000, c’est la minorité américaine qui connaît la plus forte expansion démographique.
Cette croissance est symptomatique de ce que les sociologues appellent l’“ethnic shopping”. Celui-ci reflète la tendance d’un nombre croissant d’Américains à renoncer à leur identité d’origine pour une autre avec laquelle ils se sentent plus en accord. Il n’y a pas un seul groupe ethnique sur cet hémisphère qui soit à l’abri des drames occasionnés par ces changements d’identité. En 2004, à Montréal, le choix de Tara Hecksher comme reine d’un défilé irlando-canadien a pu paraître bien inspiré : la jeune femme a un père irlandais et une mère nigériane. Mais, en voyant les traits de son visage et ses cheveux, la plupart des gens voient instinctivement en elle une Noire. C’est certainement ainsi qu’a dû la percevoir le voyou qui a interrompu le défilé en l’aspergeant d’un liquide blanc. Si l’identité est souvent cause de tourments, ceux-ci ne sont nullement plus profonds que chez les Amérindiens. Nombre de symboles de l’indianité – les parures, la vie spirituelle, la culture tribale – font l’objet de débats animés, voire de réglementations au niveau national. Du petit monde de Hollywood aux pseudo-guides spirituels, tout le monde se les approprie et les réduit ce faisant à l’état de vulgaires clichés. Il s’ensuit que beaucoup d’Indiens essaient de définir aujourd’hui les nouveaux Amérindiens en des termes qui se démarquent le plus possible d’une pseudo-indianité de consommation.
Jadis, identité ethnique et race étaient considérées comme des données bien définies, des qualités inhérentes à l’individu qui non seulement étaient immuables mais pouvaient aussi être mesurées, quantifiées et consignées sur des formulaires administratifs. Mais la diversité américaine et les mariages interraciaux – ainsi que la parfaite adéquation entre le réseau Internet et une recherche généalogique poussée – ont transformé cette étrange certitude en une question à choix multiples. Pendant la plus grande partie de l’histoire américaine, l’identité était contrôlée par l’Etat : le recenseur décidait de votre identité en remplissant tranquillement son questionnaire sur le seuil de votre porte. Mais, en 1960, le mode de recensement a été modifié pour permettre aux citoyens de déclarer par eux-mêmes leur identité ethnique. Le grand changement, cependant, n’est survenu qu’avec le recensement de l’an 2000, quand les Américains ont été autorisés à déclarer plus d’une race ou d’une identité ethnique. Depuis, les vieilles classifications se sont encore assouplies.
Combien la vie serait plus simple – mais aussi plus effrayante – si nous avions tous une carte d’identification ethnique. Lorsqu’un individu à la peau très blanche se présenterait comme Noir, il suffirait de lui demander sa carte fédérale garantissant qu’il a suffisamment de sang africain dans les veines pour être reconnu comme Africain-Américain. Or cela, on pourrait déjà le faire avec les Amérindiens. Certains d’entre eux possèdent ce qu’on appelle assez maladroitement une carte blanche, laquelle est officiellement connue sous le nom de certificat de degré de sang indien (CDIB, Certificate of Degree of Indian Blood). Cette carte certifie un certain pourcentage de sang indien et ne peut être délivrée qu’aux membres d’une tribu reconnue par les autorités fédérales.
L’habitude de mesurer le sang indien remonte au lendemain de la guerre de Sécession, quand le gouvernement américain décida de ne plus fonder sa politique d’extermination des Indiens sur la force des armes mais sur la méthode plus douce du métissage. Il eut l’idée diabolique d’accorder aux citoyens d’autant plus de récompenses et de privilèges qu’ils avaient moins de sang indien dans les veines. Le raisonnement était le suivant : en incitant ainsi les Indiens à épouser des Blancs, ceux-ci réduiraient leur part de sang indien, si bien qu’à terme la race finirait par disparaître. Cet encouragement aux mariages interraciaux est venu se greffer sur une tradition tribale d’accueil aux étrangers.
Pendant longtemps, bon nombre d’Indiens n’ont pas eu les traits typiques de leur race, en particulier dans l’est du pays, où les premiers contacts avec les Européens remontent à une époque plus lointaine. Dans les premiers temps, ce phénomène n’a pas suscité de malaise. Mais, après le mouvement des droits civiques – à partir duquel le débat n’a plus porté sur la dure condition des “Nègres” mais sur les droits des “Noirs” –, le mot “blanc” a revêtu une connotation raciste. Cette association explique sans doute la multiplication d’expressions ethniques plus respectables, telles que Irlandais-Américain ou Norvégien-Américain, lesquelles propulsent votre identité du Vieux Continent au Nouveau en faisant l’impasse sur la guerre de Sécession. C’est ainsi que la situation en pays indien se trouve compliquée par une pression ethnique inattendue : des gens qui pourraient se déclarer blancs mais qui préfèrent invoquer, légitimement ou non, la présence d’un Indien dans leur ascendance pour se présenter sous une autre identité. Et, dans un pays qui se définit par le malaise identitaire, quel plus grand salut pourrait-on espérer que l’appartenance à un peuple qui a toujours été là ?
L’année dernière, par un chaud après-midi d’été, de nombreuses familles, profitant des joies de la nature, barbotaient dans le lac de Chicagon, dans l’Etat du Michigan. Non loin de là, sous l’abri pique-nique, une bonne dizaine de personnes étaient rassemblées pour participer à un camp linguistique d’ojibwe. La responsable du camp, Wendy Geniusz, était une jeune blonde dont le joli sourire effronté reflétait l’origine polonaise de son père, qui avait grandi parmi les Ojibwes. Sa mère, Mary, était la petite-fille d’une Indienne du Canada qui avait renoncé à son appartenance ethnique en épousant un Ecossais presbytérien. Il y a environ vingt-cinq ans, quand Mary a eu son premier enfant, elle s’est dit qu’elle ne pouvait plus s’offrir le luxe d’avoir plusieurs origines : elle devait créer un environnement cohérent pour ses enfants.
Après avoir trouvé un guide spirituel pour l’introduire dans le monde de sa grand-mère, Mary a élevé ses enfants parmi les Ojibwes. Wendy est née indienne. Elle est connue sous son nom indien, Makoons, et, du plus loin qu’elle se souvienne, elle a toujours assisté à des cérémonies traditionnelles. Depuis cinq ans, ses journées commencent par une offrande de tabac et une prière. Elle est mariée à un Ojibwe – Errol Geniusz, qui a pris le nom de son épouse – et a décidé d’élever ses enfants dans la langue tribale. Elle a perfectionné ses connaissances de l’ojibwe à l’université du Minnesota, où elle a fait un doctorat sur la “Décolonisation du savoir botanique des Ojibwes”, et elle l’enseigne aujourd’hui aux autres membres de la tribu.
“Les gens me prennent généralement pour une Blanche, explique Wendy. Cela m’est arrivé tout récemment encore, alors que j’apportais avec ma sœur un paquet de vêtements usagés à une vente de charité indienne.” Mais elle se souvient aussi d’avoir assisté à une conférence nationale indienne, où chaque tribu était conviée à se lever et à saluer l’assistance. “J’étais assise avec les Chippewas Chicagoans, et ils m’ont demandé de les représenter car je parlais mieux l’ojibwe. Je me suis donc levée et j’ai employé une formule très simple, quelque chose comme boozhoo giinawaa, qui signifie ‘Bonjour à tous’. Après la conférence, tous ces gens sont venus me voir et m’ont serrée dans leurs bras en me disant qu’ils m’avaient prise pour une petite Blanche. Quand je parle, les gens sont d’abord étonnés, puis ils m’acceptent.”
Circe Sturm, auteur d’un récent ouvrage sur les nouvelles tribus indiennes, Claiming Redness [Revendiquer le rouge], écrit qu’une “grande différence entre les anciennes tribus et les nouvelles est que ces dernières rejettent fébrilement le blanc. On les entend souvent parler de ‘cheveux indiens’ ou de ‘pommettes indiennes’. Ils concluent solennellement leur conversation en disant : ‘Sur tous les plans, je me considère comme un Indien.’ Les anciennes tribus, elles, reconnaissent leur couleur blanche. Les Cherokees d’Oklahoma plaisantent souvent à propos de la notion de “Cherokees blancs”.
L’identité ethnique est une question délicate, car on tend à la considérer comme quelque chose de fondamental et d’immuable, alors qu’il s’agit souvent d’un compromis tacite entre la manière dont vous vous présentez et celle dont les gens sont disposés à vous voir. Wendy a vécu parmi les Ojibwes et ils la reconnaissent aujourd’hui comme une des leurs. S’il lui est aussi facile de se présenter comme une Indienne, c’est en partie parce que, pour son entourage, elle mène la vie d’une Indienne. Dans cette région du Michigan, ses traits européens sont perçus tout au plus comme un peu curieux. Cette “négociation ethnique” dépend de la région où l’on vit. Les Amérindiens reconnaissent l’existence d’une sorte d’éventail de possibilités. A une extrémité se trouvent les Indiens qui vivent dans des réserves établies de longue date dans l’ouest du pays, au sein d’une tribu reconnue et dont la plupart des membres conservent des traits typiquement indiens. A l’autre bout, il y a les “amateurs”, ces “groupies” qui traînent autour des powwows et espèrent trouver une branche indienne dans leur arbre généalogique. Ce sont des gens qui aiment porter la tenue tribale traditionnelle et “jouer à l’Indien”, pour reprendre le titre d’un ouvrage [Playing Indian, Yale Historical Publications, 1999] de Philip Deloria, professeur d’histoire à l’université du Michigan.
Quant à savoir où se situe la frontière de l’authenticité sur cet éventail allant des tribus de l’Ouest aux “amateurs”, la question reste ouverte. Il s’agit d’un territoire en cours de remodelage, ce qui explique le fort accroissement de la population indienne et l’intensité du débat sur l’opportunité de revendiquer ses origines indiennes. L’indianité est-elle conférée par la nature ou par l’éducation ? Relève-t-elle de la génétique, de la culture ou des deux ?
Face à la récurrence de telles questions, le regain d’intérêt pour les langues indiennes prend toute sa signification. Selon Laura Redish, directrice de Native Languages of the Americas, un centre de documentation sur le renouveau linguistique, quelque 150 langues indiennes sont actuellement parlées en Amérique du Nord ou ont disparu depuis assez peu de temps pour qu’on puisse les faire revivre. Au cours des dernières années, dit-elle, 80 % à 90 % des tribus ont pris des mesures pour encourager ce renouveau. Selon elle, le renouveau linguistique est au cœur du nouveau malaise identitaire. “Il faut de la volonté pour apprendre une langue. J’ai remarqué que les Métis qui vivent dans les zones urbaines étaient tout particulièrement avides d’apprendre – pour ne pas être considérés comme des wannabes. Cet intérêt pour la langue témoigne de leur désir d’être en phase avec leur identité.”
Comme l’apprentissage d’une langue est une tâche ardue et de longue haleine, la volonté nécessaire pour assister aux camps organisés par Wendy Geniusz ou pour participer à l’une des multiples actions destinées à faire revivre les langues indiennes exclut les “amateurs”. Ainsi, il sera un jour difficile de contester l’authenticité d’une cohorte d’Indiens indépendamment de facteurs généalogiques ou du pourcentage de sang indien. Dans cinquante ans, de nombreux individus aujourd’hui considérés comme des wannabes auront l’âge, les traditions et le sérieux pour eux. Qui s’aventurera alors à remettre en question leur indianité ? Il est bien plus probable que la redéfinition de l’identité américaine chez les Indiens – comme dans d’autres communautés ethniques – sera acceptée d’office, comme elle l’a toujours été ou a toujours été censée l’être.

* Wannabe est la contraction familière de Want to be, “celui qui veut être quelqu’un”.

5 Responses to Shopping ethnique: Plus indien que moi, tu meurs ! (Have genes, will travel)

  1. jack janvier dit :

    je trouve ca legitime de vouloir clarifier son identite ethnique par un test d’ADN ,chaque nation a un pattern de comportements par rapport a ses origines !

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  2. […] dans notre série des impostures littéraires et outre leur esclavagisme ou leurs vélléités de nettoyeurs ethniques, sur cette longue tradition américaine de travestis ethniques revendiquant une prétendue […]

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  3. […] dans notre série des impostures littéraires et outre leur esclavagisme ou leurs vélléités de nettoyeurs ethniques, sur cette longue tradition américaine de travestis ethniques revendiquant une prétendue […]

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