Irak: Quand les journalistes deviennent… combattants! (When reporters become fighters)

Watchyoursixx_1Tout est permis à ceux qui agissent en faveur de la révolution. Collot d’Herbois (1792)
La force du terrorisme, ce sont les médias. Jacques Baud
Pour le Vietnam, je plaide coupable. Je m’accuse d’avoir pratiqué une information sélective en dissimulant le caractère stalinien du régime nord-vietnamien (…) Je subissais l’influence écrasante de Sartre qui voyait dans toute critique de fond de la Russie soviétique une arme offerte aux réactionnaires et aux Américains. « Il ne fallait pas désespérer Billancourt ». Pendant vingt ans, j’ai participé à cette scandaleuse timidité à l’égard de la Russie communiste, que je considérais comme la capitale de la gauche et de la révolution mondiale. Jean Lacouture (« Valeurs Actuelles », 13 novembre 1978)
Depuis la guerre d’Algérie (1954-1962), l’idée d’une « guerre asymétrique » est devenue le principe de base de la stratégie anti-Occident. Inspiré de la « guerre indirecte », de Sun-Tzu – dont L’art de la guerre était déjà diffusé en éditions officielles en URSS et chez ses satellites, dans les années 50 -, ce concept est essentiellement celui d’un combat dans lequel l’un des protagonistes n’accepte aucune forme d’entrave à ses actions. Il entend faire ce qui lui plaît et se prévaut cependant, comme d’une arme, des engagements moraux, légaux et sociaux qui lient les mains de son adversaire.(…) le FLN (Front National de Libération de l’Algérie) avait régulièrement recours aux : « grèves, embuscades, terrorisme contre sa propre population et contre d’autres organisations algériennes de libération, assassinat, torture, mutilation, extorsion de grosses sommes d’argent de la population civile, sabotage industriel et agricole, destruction de biens publics, intimidation et exécution de collaborateurs présumés, campagnes de désinformation, etc. » Dans le même temps, le plus infime acte illégal de la part des forces d’occupation était exploité par des militants intellectuels de Paris, pour exercer un chantage moral conçu de telle sorte qu’il condamnait le gouvernement français à la paralysie, par crainte d’un scandale. Pour réaliser son objectif, l’asymétrie doit s’imprimer profondément dans les habitudes de jugement des gens, afin que l’opinion publique ne détecte pas l’immoralité intrinsèque des exigences, prétendument morales, qu’elle impose à l’un des protagonistes, tout en accordant à l’autre le bénéfice d’un silence indifférent ou complice. On peut prendre pour exemple l’inégalité de traitement de l’occupation de l’Irak par rapport à celle du Tibet, calculée de manière à faire pénétrer dans l’esprit du public l’impression qu’une opération militaire provisoire – conçue, comme aucune autre ne l’a été dans l’histoire, pour éviter de causer des dommages à la population civile – est un crime plus grave que l’occupation préméditée et permanente, et la destruction d’une culture plus que millénaire, ainsi que le génocide permanent d’un peuple, qui a déjà fait un million de victimes. L’asymétrie, dans ce cas, est devenue chose si normale et contraignante, que le seul fait de suggérer une comparaison entre le comportement américain et celui des Chinois semble déjà non seulement anhistorique, mais également de mauvais goût et suspect d’être lié à « d’obscurs intérêts », invariablement « financés par Wall Street » (le présent article ressortissant évidemment à cette catégorie !). De même, une demi-douzaine d’abus sanglants commis par des soldats américains en Irak – chose inévitable dans toute guerre, malgré un strict contrôle des troupes – sont présentés, dans les médias, comme des actes d’une cruauté plus honteuse que la pratique courante de la torture et de l’assassinat politique en temps de paix, qui est chose commune dans les pays communistes et islamiques, sans parler de la persécution religieuse (jamais mentionnée au Brésil), qui a déjà tué plus de deux millions de chrétiens, au cours des dernières décennies. La guerre asymétrique est plus facile à mener pour des organisations révolutionnaires, qui ne sont pas soumises aux mêmes normes que les Etats constitués [à cause de l’inconsistance de la social-démocratie]. Mais il arrive que certains Etats utilisent la même stratégie. (…) Quelques jours après les attentats du 11 septembre 2001, l’hebdomadaire français Le Monde Diplomatique, avec une hypocrisie non déguisée, parlait de « la stratégie américaine officielle de la guerre asymétrique ». Il n’expliquait évidemment pas comment les Etats-Unis pourraient se lancer dans une guerre asymétrique tout en étant, en même temps, le pays le plus exposé du monde au jugement de l’opinion publique, et qui ne peut compter sur un réseau organisé de défenseurs – dans les médias internationaux, ou même américains – comme celui dont disposent les mouvements de gauche, qui sont aujourd’hui capables d’imposer, en quelques heures, à toute la population de la planète, leur version des événements, créant, de ce fait, une sorte de convergence spontanée. « La force du terrorisme, ce sont les médias », affirme Jacques Baud, auteur de La Guerre asymétrique, ou la défaite du vainqueur (…). Toute l’opération acquiert bien plus d’efficacité quand elle est effectuée sur un terrain qui a été au préalable préparé par l' »occupation des espaces », prêchée par Antonio Gramsci. En bloquant quelques sources d’information et en en choisissant d’autres, [cette occupation des espaces] prédispose le public à accepter comme normale et innocente la manipulation idéologique la plus mensongère dans les reportages. (…) Comment quelqu’un qui est élevé dans cet environnement peut-il se douter qu’il y ait quoi que ce soit à redire aux attaques des médias, qui font de George W. Bush une espèce de Staline de droite ? Briser ce blocus est un défi qui ne peut être relevé seulement par des individus travaillant dur et instruits, au prix de travaux de recherches qui sont hors de portée du citoyen moyen. Outre que la voix de ces individus semble ridiculement inaudible quand ils essayent d’avertir la population de la réalité effrayante suivante: depuis l’avènement de la stratégie asymétrique, la désinformation – au sens technique et littéral du terme – la désinformation comme arme de guerre, est devenue l’occupation la plus constante et la plus régulière des grands médias, au point de supplanter presque entièrement la tâche qui était celle du journalisme. Olavo de Carvalho
Nous sommes du côté des Irakiens opprimés. Aucun Irakien ne nous enlèvera. (…) Nous sommes anti-impérialistes, anti-capitalistes, communistes. Les Irakiens n’enlèvent que les sympathisants américains, les ennemis des Américains n’ont rien à craindre. Giuliana Sgrena (correspondante de l’hebdo communiste Il Manifesto, avant son enlèvement)
Le deuxième aspect du phénomène réside en effet dans le militantisme flagrant de nombreux journalistes dépêchés sur les théâtres d’opérations militaires, et tout spécialement en Irak. Cette dérive date de l’époque du Vietnam, lorsque les rédactions ont découvert le pouvoir que les technologies de la communication leur donnaient, et l’ont parfois utilisé à des fins politiques ; plusieurs reporters de guerre, comme le Français Jean Lacouture, ont reconnu par la suite avoir davantage travaillé dans un sens militant que journalistique, et occulté certaines réalités déplaisantes du Nord-Vietnam pour accorder les comptes-rendus à leurs convictions. L’opinion antiguerre généralisée des reporters au Vietnam a été largement documentée, notamment par Peter Breastrup dans Big Story, ainsi que son effet sur la couverture médiatique. (…) La journaliste italienne Giuliana Sgrena en est un exemple. Elle s’est rendue en Irak pour « prendre le parti du peuple irakien opprimé » et en tant « qu’ennemie de l’Amérique », selon ses propres déclarations rendues publiques par un reporter hollandais. Pourtant, ses accusations apocalyptiques contre les forces armées US – largage de bombes au napalm sur des civils, torture et viols systématiques dans les rafles, ou encore massacre planifié à Falloujah – n’ont pas empêché ses propos d’être régulièrement repris dans la presse occidentale. Autre exemple : la correspondante de la BBC à Jérusalem, Orla Guerin. Rendue célèbre pour avoir fondu en larmes lors du dernier voyage de Yasser Arafat, elle pratique une ligne éditoriale pro-palestienne qui l’amène régulièrement à des distorsions majeures ; récemment, elle a ainsi déclaré qu’un projet immobilier à Jérusalem provoquerait la séparation de la Cisjordanie en deux parties, alors que les cartes démontrent précisément l’inverse. Sans qu’un correctif ne soit émis. (…) Ces entorses à la déontologie peuvent sembler anecdotiques. Elles sont pourtant révélatrices d’une tendance alarmante : sur plusieurs conflits majeurs de notre époque, une frange de reporters professionnels tentent délibérément d’influencer les perceptions du public en occultant ou en déformant la réalité. Ils deviennent ainsi des journalistes-combattants, des soldats de la persuasion, des belligérants de l’infosphère qui pèsent de tout leur poids sur l’issue du conflit. Entre les reporters intégrés aux unités militaires et ceux qui les combattent par le verbe et l’image, la place pour l’objectivité et la neutralité se réduit dangereusement. En poursuivant sur cette voie, les journalistes seront bientôt reconnus ouvertement comme des cibles légitimes dans un conflit armé. D’ailleurs, les groupes irréguliers et les réseaux terroristes les considèrent déjà ainsi dans le but de les manipuler, par une menace directe et permanente sur leur existence même. Ludovic Monnerat

Pendant que l’information orientée et la désinformation battent leur plein, notamment en Israël ou en Irak ou à Guantanamo, petit retour sur un excellent article de Ludovic Monnerat qui pointait l’an dernier (avec leurs contre-mesures du côté militaire et de la blogosphère) ces dérives toujours plus systématiques de nos … « journalistes-combattants ».

Comme… nos Sgrena, Chesnot, Malbrunot, Aubenas, Enderlin, Pilger, Fisk, you name it ! Sans parler de leur utilisation toujours plus grande de petites mains locales (les fameux « fixers ») qui, en Palestine par exemple, ont développé, on le sait, une véritable industrie, connue dans les milieux médiatiques sous le nom de… « Pallywood » !


Quand soldats-reporters et journalistes-combattants partent à la conquête des opinions publiques

Ludovic Monnerat

21 mai 2005

Les conflits contemporains nous confrontent à un rapprochement dangereux entre ces rôles distincts que sont la coercition armée et l’information du public. Avec le risque de subir des violences encore plus déstructurées.

Les conflits armés de notre époque ne se déroulent plus dans les mêmes espaces qu’aux siècles derniers. Le champ de bataille était jadis le point d’application de toutes les forces, le lieu où se décidait le sort des nations à travers leurs armées ; mais cet idéal militaire a été progressivement périmé par l’évolution technologique et son impact sur les êtres humains. D’une part, la révolution industrielle a introduit la production de masse et englobé l’économie de guerre dans les équations stratégiques, faisant ainsi du citoyen un rouage dans la production de puissance, susceptible d’être attaqué et anéanti. D’autre part, la révolution numérique a généré l’information de masse et intégré les opinions publiques aux décisions stratégiques, faisant ainsi du citoyen un rouage dans l’emploi de la puissance, susceptible d’être influencé et persuadé. Le combat n’est plus qu’un aspect des conflits.

«… La prolifération des soldats-reporters et des journalistes-combattants menace de déconsidérer toute information transmise au public, de noyer les faits dans le détail et la fiction. »

Les armées nationales ont mis du temps avant de cerner cet élargissement des champs de bataille aux sociétés toutes entières. Les échecs successifs de la France en Algérie, des Etats-Unis au Vietnam, de l’Union Soviétique en Afghanistan ou d’Israël au Liban sont largement imputables à une focalisation sur le succès militaire, sur la destruction des forces, au lieu d’une victoire politique et sociétale. Dans les conflits armés contemporains, il ne s’agit plus de vaincre les armées ennemies et de conquérir ou défendre le territoire, mais bien de vaincre les idées ennemies et de conquérir ou protéger les esprits. De nouveaux espaces conflictuels, comme l’infosphère et le cyberespace, se sont ouverts en marge du domaine physique. De nouveaux acteurs, comme les médias et les ONG, se sont lancés dans la lutte. Et les rôles traditionnels se rapprochent au point de se confondre.

Une confusion des rôles dommageable

Les armées nationales ont mis du temps avant de cerner cet élargissement des champs de bataille aux sociétés toutes entières. Les échecs successifs de la France en Algérie, des Etats-Unis au Vietnam, de l’Union Soviétique en Afghanistan ou d’Israël au Liban sont largement imputables à une focalisation sur le succès militaire, sur la destruction des forces, au lieu d’une victoire politique et sociétale. Dans les conflits armés contemporains, il ne s’agit plus de vaincre les armées ennemies et de conquérir ou défendre le territoire, mais bien de vaincre les idées ennemies et de conquérir ou protéger les esprits. De nouveaux espaces conflictuels, comme l’infosphère et le cyberespace, se sont ouverts en marge du domaine physique. De nouveaux acteurs, comme les médias et les ONG, se sont lancés dans la lutte. Et les rôles traditionnels se rapprochent au point de se confondre.

Le premier aspect du phénomène réside dans la multiplication exponentielle des contenus médiatiques produits par les armées, et ceci indépendamment de leur hiérarchie. La plupart des militaires occidentaux en mission à l’étranger emmènent leur téléphone portable, possèdent un appareil photo numérique et disposent d’un accès à Internet. Ils téléphonent ou écrivent à leur famille pour décrire leur quotidien, mais envoient également des photos prises par leurs soins ou partagées par leurs camarades, et de plus en plus souvent mettent textes et images sur le réseau via un weblog. Les autorités militaires peuvent tout au plus exercer un contrôle a posteriori pour éviter la violation des règles de sécurité : la technologie fournit aux soldats individuels une liberté d’expression sans précédent. Et donc la possibilité de l’utiliser pour transmettre des messages précis.

En Irak, une grande partie des soldats américains sont scandalisés par la couverture médiatique, notamment à domicile, de l’opération Iraqi Freedom. Ils considèrent que la focalisation sur les attentats et les violences déforme la réalité du pays, et surtout exclut leur point de vue et l’essentiel de leur action. Du coup, ils en sont venus de manière spontanée et dispersée à raconter leur histoire, à décrire leur quotidien, à montrer la normalité d’une existence où les attaques sont rares et où la population leur réserve souvent un bon accueil. Les « milblogs » se comptent aujourd’hui par centaines, et plusieurs d’entre eux reçoivent des milliers de visiteurs chaque jour. L’intérêt de leurs témoignages réside dans le fait que leurs auteurs ont l’immense avantage d’être idéalement placés pour décrire les activités des contingents militaires. Tout en étant juge et partie, impliqués par l’émotion et la mission dans les événements décrits.

Cet avènement des soldats-reporters est encore plus frappant lorsque l’on considère l’usage des supports audio-visuels. Il est devenu fréquent que des militaires individuels prennent des photos ou tournent des vidéos en cours de mission ; durant la seconde bataille de Falloujah, une compagnie de chars de l’US Army a ainsi rassemblé les images tournées par ses membres et monté un clip vidéo saisissant de 6 minutes, qui montre parfaitement le déroulement des combats – du seul point de vue américain. De tels produits sont librement disponibles sur Internet, et le progrès technologique est en passe de leur conférer une qualité professionnelle. En d’autres termes, de concurrencer les professionnels de l’information en utilisant des outils similaires, et même de contester leur influence sur les opinions publiques.

Le deuxième aspect du phénomène réside en effet dans le militantisme flagrant de nombreux journalistes dépêchés sur les théâtres d’opérations militaires, et tout spécialement en Irak. Cette dérive date de l’époque du Vietnam, lorsque les rédactions ont découvert le pouvoir que les technologies de la communication leur donnaient, et l’ont parfois utilisé à des fins politiques ; plusieurs reporters de guerre, comme le Français Jean Lacouture, ont reconnu par la suite avoir davantage travaillé dans un sens militant que journalistique, et occulté certaines réalités déplaisantes du Nord-Vietnam pour accorder les comptes-rendus à leurs convictions. L’opinion antiguerre généralisée des reporters au Vietnam a été largement documentée, notamment par Peter Breastrup dans Big Story, ainsi que son effet sur la couverture médiatique. Ce qui est nouveau, aujourd’hui, c’est que la multiplication des sources d’information facilite la détection de telles distorsions.

La journaliste italienne Giuliana Sgrena en est un exemple. Elle s’est rendue en Irak pour « prendre le parti du peuple irakien opprimé » et en tant « qu’ennemie de l’Amérique », selon ses propres déclarations rendues publiques par un reporter hollandais. Pourtant, ses accusations apocalyptiques contre les forces armées US – largage de bombes au napalm sur des civils, torture et viols systématiques dans les rafles, ou encore massacre planifié à Falloujah – n’ont pas empêché ses propos d’être régulièrement repris dans la presse occidentale. Autre exemple : la correspondante de la BBC à Jérusalem, Orla Guerin. Rendue célèbre pour avoir fondu en larmes lors du dernier voyage de Yasser Arafat, elle pratique une ligne éditoriale pro-palestienne qui l’amène régulièrement à des distorsions majeures ; récemment, elle a ainsi déclaré qu’un projet immobilier à Jérusalem provoquerait la séparation de la Cisjordanie en deux parties, alors que les cartes démontrent précisément l’inverse. Sans qu’un correctif ne soit émis.

Ces entorses à la déontologie peuvent sembler anecdotiques. Elles sont pourtant révélatrices d’une tendance alarmante : sur plusieurs conflits majeurs de notre époque, une frange de reporters professionnels tentent délibérément d’influencer les perceptions du public en occultant ou en déformant la réalité. Ils deviennent ainsi des journalistes-combattants, des soldats de la persuasion, des belligérants de l’infosphère qui pèsent de tout leur poids sur l’issue du conflit. Entre les reporters intégrés aux unités militaires et ceux qui les combattent par le verbe et l’image, la place pour l’objectivité et la neutralité se réduit dangereusement. En poursuivant sur cette voie, les journalistes seront bientôt reconnus ouvertement comme des cibles légitimes dans un conflit armé. D’ailleurs, les groupes irréguliers et les réseaux terroristes les considèrent déjà ainsi dans le but de les manipuler, par une menace directe et permanente sur leur existence même.

Il va de soi que les opinions contraires et les échanges d’idées sont à la base de la vie démocratique. Cela ne justifie pas une conquête des opinions publiques axée sur les perceptions partielles et biaisées. La prolifération des soldats-reporters et des journalistes-combattants menace de déconsidérer toute information transmise au public, de noyer les faits dans le détail et la fiction. Le fusil d’assaut et l’appareil photo forment un couple tout aussi antinomique que la carte de presse et celle du parti. Et les conflits de ce début de siècle seront encore plus déstructurés, chaotiques et incontrôlables, si nous sommes contraints de voir une arme potentielle dans chaque mot et chaque image.

Lt col EMG Ludovic Monnerat

Voir encore:

L’arme de la ‘guerre asymétrique’
Olavo de Carvalho
FrontPageMagazine
08/08/2004
17 mai 2004

Traduction française : Menahem Macina pour upjf.org
Original anglais: http://www.frontpagemag.com/Articles/ReadArticle.asp?ID=13386

Depuis la guerre d’Algérie (1954-1962), l’idée d’une « guerre asymétrique » est devenue le principe de base de la stratégie anti-Occident. Inspiré de la « guerre indirecte », de Sun-Tzu – dont L’art de la guerre était déjà diffusé en éditions officielles en URSS et chez ses satellites, dans les années 50 -, ce concept est essentiellement celui d’un combat dans lequel l’un des protagonistes n’accepte aucune forme d’entrave à ses actions. Il entend faire ce qui lui plaît et se prévaut cependant, comme d’une arme, des engagements moraux, légaux et sociaux qui lient les mains de son adversaire. C’est l’expression militaire de l’adage, formulé en 1792 par Collot d’Herbois, délégué à la Convention française:

« Tout est permis à ceux qui agissent en faveur de la révolution. »

Un analyste stratégique, le commandant canadien de marine, Hugues Letourneau, remarque que le FLN (Front National de Libération de l’Algérie) avait régulièrement recours aux :

« grèves, embuscades, terrorisme contre sa propre population et contre d’autres organisations algériennes de libération, assassinat, torture, mutilation, extorsion de grosses sommes d’argent de la population civile, sabotage industriel et agricole, destruction de biens publics, intimidation et exécution de collaborateurs présumés, campagnes de désinformation, etc. »

Dans le même temps, le plus infime acte illégal de la part des forces d’occupation était exploité par des militants intellectuels de Paris, pour exercer un chantage moral conçu de telle sorte qu’il condamnait le gouvernement français à la paralysie, par crainte d’un scandale.

Pour réaliser son objectif, l’asymétrie doit s’imprimer profondément dans les habitudes de jugement des gens, afin que l’opinion publique ne détecte pas l’immoralité intrinsèque des exigences, prétendument morales, qu’elle impose à l’un des protagonistes, tout en accordant à l’autre le bénéfice d’un silence indifférent ou complice. On peut prendre pour exemple l’inégalité de traitement de l’occupation de l’Irak par rapport à celle du Tibet, calculée de manière à faire pénétrer dans l’esprit du public l’impression qu’une opération militaire provisoire – conçue, comme aucune autre ne l’a été dans l’histoire, pour éviter de causer des dommages à la population civile – est un crime plus grave que l’occupation préméditée et permanente, et la destruction d’une culture plus que millénaire, ainsi que le génocide permanent d’un peuple, qui a déjà fait un million de victimes. L’asymétrie, dans ce cas, est devenue chose si normale et contraignante, que le seul fait de suggérer une comparaison entre le comportement américain et celui des Chinois semble déjà non seulement anhistorique, mais également de mauvais goût et suspect d’être lié à « d’obscurs intérêts », invariablement « financés par Wall Street » (le présent article ressortissant évidemment à cette catégorie !). De même, une demi-douzaine d’abus sanglants commis par des soldats américains en Irak – chose inévitable dans toute guerre, malgré un strict contrôle des troupes – sont présentés, dans les médias, comme des actes d’une cruauté plus honteuse que la pratique courante de la torture et de l’assassinat politique en temps de paix, qui est chose commune dans les pays communistes et islamiques, sans parler de la persécution religieuse (jamais mentionnée au Brésil), qui a déjà tué plus de deux millions de chrétiens, au cours des dernières décennies.

La guerre asymétrique est plus facile à mener pour des organisations révolutionnaires, qui ne sont pas soumises aux mêmes normes que les Etats constitués [à cause de l’inconsistance de la social-démocratie]. Mais il arrive que certains Etats utilisent la même stratégie. Le livre récent de deux colonels chinois, The War beyond the Rules » [« La guerre qui outrepasse les règles »], publié en 1999, montre que le gouvernement chinois est profondément impliqué dans la guerre asymétrique contre l’Amérique. Et cette guerre ne serait pas asymétrique si, dès que son concept est tombé dans le domaine public, l’accusation d’être responsable d’un recours massif à ses techniques redoutables, n’avait été formulée à l’encontre de sa victime principale. Quelques jours après les attentats du 11 septembre 2001, l’hebdomadaire français Le Monde Diplomatique, avec une hypocrisie non déguisée, parlait de « la stratégie américaine officielle de la guerre asymétrique ». Il n’expliquait évidemment pas comment les Etats-Unis pourraient se lancer dans une guerre asymétrique tout en étant, en même temps, le pays le plus exposé du monde au jugement de l’opinion publique, et qui ne peut compter sur un réseau organisé de défenseurs – dans les médias internationaux, ou même américains – comme celui dont disposent les mouvements de gauche, qui sont aujourd’hui capables d’imposer, en quelques heures, à toute la population de la planète, leur version des événements, créant, de ce fait, une sorte de convergence spontanée.

« La force du terrorisme, ce sont les médias », affirme Jacques Baud, auteur de La Guerre asymétrique, ou la défaite du vainqueur, Paris, 2003.

Toute l’opération acquiert bien plus d’efficacité quand elle est effectuée sur un terrain qui a été au préalable préparé par l' »occupation des espaces », prêchée par Antonio Gramsci. En bloquant quelques sources d’information et en en choisissant d’autres, [cette occupation des espaces] prédispose le public à accepter comme normale et innocente la manipulation idéologique la plus mensongère dans les reportages.

Au Brésil, par exemple, l’accès à l’opinion des conservateurs américains a été banni. Leurs livres – des milliers de titres, dont bon nombre sont des classiques de la pensée politique – ne sont jamais traduits, et on ne peut les trouver dans aucune bibliothèque universitaire. Leurs idées ne sont portées à la connaissance du public que de manière déformée et caricaturale, dans la version communiste officielle réalisée en 1971 par l’historien soviétique V. Nikitin, dans le livre intitulé « Les Ultras aux Etats-Unis ». Cette caricature est encore transmise docilement, de génération en génération jusqu’à aujourd’hui, dans les écoles et les journaux, par un groupe de militants experts en hypocrisie et par une multitude d' »idiots utiles » qui n’ont pas la moindre idée de l’origine de leurs opinions.

Comment quelqu’un qui est élevé dans cet environnement peut-il se douter qu’il y ait quoi que ce soit à redire aux attaques des médias, qui font de George W. Bush une espèce de Staline de droite ?

Briser ce blocus est un défi qui ne peut être relevé seulement par des individus travaillant dur et instruits, au prix de travaux de recherches qui sont hors de portée du citoyen moyen. Outre que la voix de ces individus semble ridiculement inaudible quand ils essayent d’avertir la population de la réalité effrayante suivante: depuis l’avènement de la stratégie asymétrique, la désinformation – au sens technique et littéral du terme – la désinformation comme arme de guerre, est devenue l’occupation la plus constante et la plus régulière des grands médias, au point de supplanter presque entièrement la tâche qui était celle du journalisme.

Le danger auquel la population est exposée, de ce fait, est évidemment monstrueux. Il ne diminuera pas tant que la société civile ne s’emploiera pas à exercer une « surveillance extérieure » des médias, assignant en justice tous ceux qui refusent de transmettre, de manière fiable et quantitativement équilibrée, l’information et les opinions provenant de sources divergentes.

Olavo de Carvalho *

© FrontPageMagazine.com pour l’original anglais, et upjf.org pour la version française.
* Auteur et philosophe brésilien, né en 1947, Olavo de Carvalho est l’auteur, entre autres, de Os Gêneros Literários: Seus Fundamentos Metafísicos (« Les genres littéraire et leurs fondements métaphysiques », 1996) ; Aristóteles em Nova Perspectiva (« Aristote dans une nouvelle perspective », 1997), O Jardim das Aflições: Ensaio sobre o Materialismo e a Religião Civil (« Le jardin des afflictions : Essai sur le matérialisme et la religion laïque », 1998), O Futuro do Pensamento Brasileiro (« L’avenir de la pensée brésilienne », 1998), O Imbecil Coletivo, I et II (« L’imbécile collectif », I et II). Il est actuellement en charge du Séminaire de Philosophie au Centre Universitaire de la ville de Rio De Janeiro. Il est également chroniqueur pour les journaux O Globo (Rio De Janeiro), Jornal da Tarde (São Paulo), Folha de São Paulo (São Paulo), et Zero Hora (Porto Alegre). Site Web: http://www.olavodecarvalho.org/english/

Un commentaire pour Irak: Quand les journalistes deviennent… combattants! (When reporters become fighters)

  1. […] d’un véritable petite armée de faussaires de l’information à la Charles Enderlin ou de journalistes-combattants à la Sara Daniel ou Florence Aubenas disposés à diffuser largement les pires […]

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