Esclavage: La traite musulmane enfin à la télé!

https://i0.wp.com/www.africanecho.co.uk/images/story5-sept29-2.gifLa traite négrière ne fut pas l’apanage des Européens en Amérique ; les navigateurs arabes ont aussi contribué à l’effrayant commerce, laissant dans leur sillage de somptueux métissages musicaux, tarab de Zanzibar, chants nubiens d’Egypte ou fakirs errants indiens. Aussi beau que le blues, le jazz, la samba ou la salsa, nés également de l’esclavage, de l’autre côté de l’Atlantique. Télérama

Suite à notre récent billet sur la récente réédition en français du journal du négrier anglais William Snelgrave

Et à l‘occasion, pour la première fois à la télévision française semble-t-il, de la sortie d’un documentaire sur les traites non-Atlantiques (« Les esclaves oubliés » d’Antoine Vitkine sur Arte).

A savoir la traite orientale et arabo-musulmane (17 millions durant quatorze siècles) comme la traite interne à l’Afrique noire, menée pendant des siècles par les royaumes africains (12 millions) avec les quelques spécialistes qui osent braver le tabou (Salah Trabelsi, Ibrahima Thioub, Henri Medard et Mohamed Ennaji) …

Retour, avec notre confrère Alain-Jean Marie, sur…

La traite musulmane — au-delà de l’horreur
ajm
June 7, 2008

Le génocide voilé : Enquête historique
de Tidiane N’Diaye

Ce livre de Tidiane N’Diaye est l’une des choses les plus fortes et les plus douloureuses qui soient à lire:

Sous l’avancée arabe, (…) des millions d’Africains furent razziés, massacrés ou capturés, castrés et déportés vers le monde arabo-musulman. Cela dans des conditions inhumaines, par caravanes à travers le Sahara ou par mer, à partir des comptoirs à chair humaine de l’Afrique orientale.

Telle était en réalité la première entreprise de la majorité des Arabes qui islamisaient les peuples africains, en se faisant passer pour des piliers de la foi et les modèles des croyants. Ils allaient souvent de contrées en contrées, le Coran d’une main, le couteau à eunuque de l’autre, menant hypocritement une «vie de prière», ne prononçant pas une parole sans invoquer Allah et les hadiths de son Prophète.

Et l’auteur nous livre (presque) tous les détails. Les tactiques employées inspirées du djihad (attaques surprises en pleine nuit, suivies du massacre des vieux) puis enseignées aux partisans, le cynisme, la zizanie, les justifications racistes bestiales, les motivations mercantiles, la légalisation et la sanctification de la traite, l’effondrement des civilisations africaines, le dépeuplement systématique de régions entières, grandes comme des pays européens, et les cortèges d’esclaves, le long de routes marquées de part et d’autre par les squelettes blanchis et les dépouilles plus récentes, mutilées, de leurs prédécesseurs tombés en chemin, les castrations systématiques, souvent totales (75% de mortalité, mais une valeur multipliée sur le marché), les avortements et assassinats réguliers des enfants des esclaves sexuelles, l’épouvantable «normalisation» de ces processus, des siècles durant:

Stanley constata que dans certaines régions d’Afrique, après leur passage [des négriers arabo-musulmans], il ne subsistait guère plus de 1% de la population. Dans le Tanganyika, les images des horreurs de la traite étaient visibles partout. Nachtigal, qui ne connaissait pas encore la région, voulut s’avancer jusqu’au bord du lac. Mais, à la vue des nombreux cadavres semés le long du sentier, à moitié dévorés par les hyènes ou les oiseaux de proie, il recula d’épouvante.

Il demanda à un Arabe pourquoi les cadavres étaient si nombreux aux environs d’Oujiji et pourquoi on les laissait aussi près de la ville, au risque d’une infection générale. L’Arabe lui répondit sur un ton tout naturel, comme s’il se fût agi de la chose la plus simple du monde: «Autrefois, nous étions habitués à jeter en cet endroit les cadavres de nos esclaves morts et chaque nuit les hyènes venaient les emporter: mais, cette année, le nombre des morts a été si considérable que ces animaux ne suffisent plus à les dévorer. Ils se sont dégoûtés de la chair humaine.»

Et les chiffres, les comparaisons, les estimations. Les dates, les décisions. Quelques dessins et photographies. La reconnaissance de la lutte contre l’esclavage par divers mouvements civiques, religieux et politiques de l’Occident, mais aussi les tergiversations des acteurs des grandes puissances après que tout cela ait été révélé et officiellement condamné. Les veuleries, les complicités. Mais surtout: la totale absence de repentir, de quelconque regret, des Musulmans ou des Arabes actuels:

Il serait grand temps que la génocidaire traite négrière arabo-musulmane soit examinée et versée au débat, au même titre que la ponction transatlantique. Car, bien qu’il n’existe pas de degrés dans l’horreur ni de monopole de la cruauté, on peut soutenir, sans risque de se tromper, que le commerce négrier arabo-musulman et les jihâd (…) provoqués par ses impitoyables prédateurs pour se procurer des captifs furent pour l’Afrique noire bien plus dévastateurs que la traite transatlantique. Et ce, encore sous nos yeux aujourd’hui (janvier 2008), avec son lot de massacres, avec son génocide à ciel ouvert.

L’auteur décrit les différents types d’esclavage. Celui des Africains entre eux (qu’il assimile à un servage), celui des Arabes, puis celui des Occidentaux. Il passe en revue les grands événements, les capitulations et les actes de résistance (contre Saladin, par exemple, qui finit par écraser les révoltés noirs), fait le portrait des acteurs marquants, de criminels abjects, et de héros, et héroïnes, de la tragédie. Il dessine les routes de l’esclavage, en explique les motivations, les impératifs, les sources et les utilisations; il cite les témoins.

Son approche de l’Islam est très équilibrée. Il veut croire que le Coran permet des interprétations humanistes, digne d’une religion normale; il cite des hadiths utilisables dans ce sens, conteste la validité d’interprétations racistes des textes, mentionne des Musulmans qui ont combattu l’esclavage, et prend la peine, à plusieurs reprises, d’affirmer que les motivations religieuses des négriers servaient de paravent à des intentions purement criminelles. Mais il relève tout de même que

L’esclavage étant validé et institutionnalisé par l’Islam, il eût été impie chez les Arabes de le remettre en cause. «L’esclavage en terre d’Islam reste un sujet à la fois obscur et hypersensible, dont la seule mention est souvent ressentie comme le signe d’intentions hostiles», notait ainsi l’historien Bernard Lewis.
(…)
Ces Arabes commettaient les pires crimes en Afrique, mais pensaient qu’ils n’en restaient pas moins fidèles aux principes de l’Islam, qui autorisent l’esclavage. Leurs actions étaient favorisées par les moeurs et encouragées par des traditions religieuses qui, à leurs yeux, étaient plus fortes que toutes les lois de la terre. Ils n’avaient donc à cacher leurs crimes qu’aux croiseurs européens, puisque leurs gouvernements les approuvaient entièrement.

Et on ne peut pas manquer d’être troublé, même si l’ouvrage ne le signale pas, par le parallélisme entre le phénomène religieux islamique et ce que l’auteur nomme l’«extinction ethnique programmée» menée par des Musulmans en Afrique.

À lire absolument. Je recommande d’en acheter plusieurs exemplaires pour les bibliothèques de vos écoles.

Update: Une autre citation sur les relations du phénomène avec l’histoire européenne:

L’Afrique du Nord que les Occidentaux ont longtemps qualifiée de Barbarie, du grec barabaros qui désigne tout étranger à la civilisation gréco-romaine, est une vaste étendue de terres en grande partie désertiques. Ses habitants, appelés Barbaresques, étaient des brigands qui, jusqu’au XIXe siècle, pillaient les navires européens en Méditerranée. Ils menaient également de nombreux raids sur la terre ferme en Corse, en Sardaigne, sur les côtes d’Espagne, de France, d’Italie et de Grèce.

Ils capturaient des Européens et ne les rendaient à leurs familles que contre rançon ou les réduisaient en servitude. Ces Barbaresques asservirent ainsi pendant des siècles de nombreux captifs chrétiens. On disait d’eux: «Plus que des marchandises pillées, les Barbaresques tiraient profit des captifs. Le chrétien cessait d’être un infidèle qu’on arrachait à son pays pour devenir un objet de négoce, dont on essayait de se débarrasser le plus vite et le plus cher possible.» Pendant des siècles, l’Église catholique n’eut de cesse de les racheter. C’est cette piraterie qui sera l’un des motifs essentiels de la colonisation de l’Algérie par la France.

Le rachat des esclaves de Musulmans par des organisations chrétiennes se poursuit. Voir par exemple:

Enfants esclaves: A nouveau, 200 d’entre eux ont été libérés. La plupart font état de mauvais traitements et d’islamisation forcée.

ou

2006 was a year of great achievement, especially in Sudan. (…) CSI also contributed to the liberation of 2,942 slaves.

Update: voir aussi cette interview de l’auteur:

5 Responses to Esclavage: La traite musulmane enfin à la télé!

  1. l'hérétique dit :

    ___ le monde européen et occidental est dominé par d’autres ! vendeurs d’armes et banquiers appatrides ; ces gens là , entretiennent …une rancoeur contre l’occident !

    ___ et puis c’est aussi une façon de tenir les autres , en dépendance affective avec leur haine de nous et de notre réussite technologique .
    ___ ce faisant , ils passent des contrats et touchent des indemnités , des rentes payés par la france !
    ainsi on peut continuer le colonialisme et les dépposéder de leurs richesses !
    tout le monde est content ! l’africain qui pleurniche !
    les riches noirs qui racent tout !
    les banquiers appatrides (français) qui font du fric et se vengent du français (qui font passer pour un collabo)
    ___ rien n’est du hazard ! cette charité et état de culpabilisation est entretenue et rentable !
    ___ il est évident que les états arabo/turco/musulmans sont les plus grands esclavagistes et les plus rudes !
    ____ la traite et les rapts de personne de race blanche as dépassé de loin la traite triangulaire des noirs vers les états -unis !

    ____ mais là aussi ! on as des contrats à passer avec le monde arabo/turc !
    de toutes façons les appatrides aiment à se venger de l’occidental !
    ____ la vérité n’interrésse personne !

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  2. franc dit :

    mais non les musulmans sont des gentils le pire c’est qu’il ont fait croire au pauvre noir africain que ce son uniquement les blancs la cause de leur calvaire quelle honte et cela continue au darfour

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  3. jcdurbant dit :

    QUEL ESCLAVAGE MUSULMAN DE L’AFRIQUE ? (Quand les nations arabo-musulmanes se pencheront-elles enfin sur leurs traites négrières auxquelles seule la colonisation européenne a mis fin ?)

    La conquête arabe du continent s’était déroulée à l’Est et au Nord. Selon des sources orales que nous avons difficilement vérifiées, il semblerait qu’au moment où, sous le commandement du gouverneur Hasan, les Arabes occupaient l’Afrique du Nord en 703, une autre tentative d’invasion militaire ait eu lieu vers le Sud du continent. Mais elle fut stoppée par la mouche tsé-tsé, qui sévit dans les forêts. Si cette bestiole a la particularité de transmettre la maladie du sommeil à l’homme, elle tue les chevaux. Ainsi, l’action des forces d’invasion arabes s’arrêtera, dans un premier temps, aux territoires situés à la limite du Sahara et, d’une façon marginale, à l’Est africain. Par la suite, les Arabes, ayant conquis l’Égypte, allaient y asservir de nombreux peuples venant de la Nubie, de Somalie et du Mozambique ou d’ailleurs, au cours de la première expansion islamique.

    Pour les soldats de la guerre sainte islamique, le monde est divisé en deux parties : il y a les territoires de l’Islam et le reste. Pour ces fous de Dieux, il était du devoir des musulmans de soumettre et de convertir tous ceux qui ne l’étaient pas. Aussi, devant les assauts répétés des « djihadistes » arabes, les Nubiens préférèrent négocier la paix en concluant en 652 un traité connu sous le nom de « Bakht ». Ce traité inaugurait une traite négrière en grand, car l’émir et général Abdallah ben Saïd imposa aux Nubiens, par ce « Bakht », la livraison annuelle et forcée de 360 esclaves. La majorité des hommes objets de ce contrat, était prélevée sur les populations du Darfour. Et ce fut le point de départ d’une énorme ponction humaine, qui sera effectuée non seulement dans toute la bande soudanaise, mais aussi de l’océan Atlantique à la mer Rouge passant par l’Afrique orientale. Cette ponction se répartira soit localement, soit beaucoup plus loin que toutes les régions du monde musulman et ce, du VIIe au XXe siècle.

    Un tel génocide, chose curieuse, très nombreux sont ceux qui souhaiteraient le voir recouvert à jamais du voile de l’oubli, souvent au nom d’une certaine solidarité religieuse voire politique. L’Afrique compte aujourd’hui entre 500 et 600 millions de musulmans. Raison pour laquelle la plupart des historiens africains ou autres, ont restreint le champ de leurs recherches sur les traites négrières à celle pratiquée par les nations occidentales. Notre propos n’a rien de moralisateur, car comment comparer ce qui fut, compte tenu des mentalités et des sensibilités de l’époque, avec notre présent. Le souhait est que les générations futures soient informées de l’antériorité et de la dimension de la traite transsaharienne et orientale. Et que les nations arabo-musulmanes se penchent enfin sur cette sinistre page de leur histoire, assument leur responsabilité pleine, entière et prononcent un jour leur aggiornamento comme les autres et c’est cela aussi, l’Histoire.

    Après les abolitions occidentales, des traités furent signés pour éradiquer cette ignominie. Au congrès de Vienne, en 1815, et à celui de Vérone, en 1822, l’horreur de la traite négrière fut dénoncée comme « un fléau qui a longtemps désolé l’Afrique, dégradé l’Europe et affligé l’humanité ». Par la suite, la publication des récits de voyages de David Livingstone et de Henry Stanley incita sans doute le roi des Belges, Léopold II, à agir. Du moment que la traite arabe ne pouvait plus trouver de débouchés sur l’océan Indien, le souverain belge se proposait d’en extirper les dernières racines dans l’Est du Congo. Il entreprit d’inviter à Bruxelles la Conférence internationale de Géographie. Préparée par Émile Banning, cette rencontre se déroula du 12 au 19 septembre 1876 et rassemblait des personnalités aussi éminentes que Georg Schweinfurth (Allemagne), Verney Cameron (Grande-Bretagne) et le vice-amiral de la Roncière-le Noury (France). Une « Association Internationale pour l’Exploration et la Civilisation de l’Afrique centrale » fut créée. Les Arabes seront battus et chassés du Congo. Le 1er aout 1890, les Anglais poussèrent officiellement – comme les Français en Afrique du Nord – le sultan de Zanzibar à promulguer un décret, interdisant la traite et l’esclavage.qu

    Au XIXe siècle, l’Europe était en pleine révolution industrielle et urbaine. Ses puissances tentaient de convaincre qu’un tel tournant dans l’histoire de l’humanité était lié au triomphe de leur civilisation. Du fait de la toute nouvelle industrialisation, comme des avancées scientifiques et techniques, elles prétendaient apporter le progrès à des « peuples attardés ». Alors qu’après l’abolition de l’esclavage, l’intérêt que ces pays portaient encore à l’Afrique, était éminemment mercantile. L’horreur passée, que des raisons économiques avaient engendrée, les mêmes raisons aidèrent tout simplement à la défaire. L’abolition de l’esclavage devait beaucoup plus à l’économie qu’à la morale. Elle intervenait, à un moment où la révolution industrielle opérait une grande mutation. Et les industries de transformations nées de cette révolution avaient besoin d’autres choses que de bras serviles à mener par le fouet. Elles étaient tributaires d’un nouveau type de main-d’œuvre, de matières premières et de débouchés. Comme par malédiction, tous ces éléments indispensables à la nouvelle économie se trouvaient encore en Afrique. Les rapports entre Européens et Africains seront donc pendant longtemps ceux de dominants à dominés.

    Dans l’inconscient des Maghrébins, cette histoire a laissé tellement de traces que, pour eux, un « nègre » reste un esclave. Ils ne peuvent pas concevoir de noirs chez eux. Regardons ce qui se passe en Lybie, au Maroc ou ailleurs dans les pays du Golfe. On retrouve des marchés d’esclaves en Libye ! Seul le débat permettrait de dépasser cette situation-là. En France, pendant la traite et l’esclavage, il y a eu des philosophes des Lumières, comme l’abbé Grégoire ou même Montesquieu, qui ont pris la défense des noirs alors que, dans le monde arabo-musulman, les intellectuels les plus respectés, comme Ibn Khaldoun, étaient aussi des plus obscurantistes et affirmaient que les « nègres » étaient des animaux. Cette posture a survécu au temps et dans l’esprit des arabo-musulmans en général…

    Tidiane N’Diaye

    https://www.causeur.fr/traites-negrieres-arabes-tidiane-ndiaye-158860

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  4. jcdurbant dit :

    CACHEZ CES RESPONSABILITES PARTAGEES QUE JE NE SAURAI VOIR ! (Il serait en effet douloureux, voire dangereux, de s’interroger sur les mécanismes réels des traites, quant à leurs responsabilités partagées en Afrique et dans le monde musulman)

    « Les nations nègres sont en règle générale dociles à l’esclavage parce qu’elles ont des attributs tout à fait voisins de ceux des animaux les plus stupides ? »

    Ibn Khaldoun

    « Il serait en effet douloureux, voire dangereux, de s’interroger sur les mécanismes réels des traites, quant à leurs responsabilités partagées en Afrique et dans le monde musulman. Ce blocage politique et intellectuel remonte au temps du panafricanisme, au début du XXe siècle, quand une poignée de Noirs américains et de colonisés d’Afrique ont sympathisé en Europe. Cela remonte en outre à la lutte commune des années 1950 et 1960 contre les colonialismes français et britannique, associant Africains du Nord et Africains du Sud, jusqu’à la naissance de l’OUA en 1963. De rares chercheurs et universitaires s’y sont pourtant risqués: Tidiane N’diaye, chercheur franco-sénégalais, a publié Le Génocide voilé (Gallimard) en 2008, tirant le fil de la mémoire oubliée de la traite transsaharienne. Il rappelle des éléments d’évidence: la traite transsaharienne, par son ampleur, aurait dû donner lieu à un peuplement noir des empires musulmans. Or il se limite à 1 million de personnes au début du XXIe siècle. De 20 à 30 % des esclaves convoyés à pied à travers le Sahara sont morts de cette longue marche ; et trois à quatre Africains étaient tués en aval pour sélectionner un captif (les royaumes musulmans africains alliés des marchands arabo-berbères menaient des expéditions annuelles coûteuses et meurtrières en vies humaines pour capturer des esclaves). Enfin, les captifs, une fois parvenus en Méditerranée, dans les capitales arabes et jusqu’en Inde, étaient castrés dans des ateliers spécialisés n’évitant pas une mortalité considérable. Et les survivants ne se reproduisaient plus. Le résultat est la disparition «génocidaire» de cette masse humaine, dont les descendants ne sont plus là pour demander des comptes. (…) Au demeurant, comment les défenseurs du tiers-monde, qui ont longtemps porté aux nues le grand penseur arabe du XIVe siècle, Ibn Khaldoun, «l’inventeur de la sociologie», pourraient-ils reconnaître ses propos infamants: «Les nations nègres sont en règle générale dociles à l’esclavage parce qu’elles ont des attributs tout à fait voisins de ceux des animaux les plus stupides» ? Et comment les Africains de l’Ouest, qui demandent des comptes à l’Occident pour son passé esclavagiste, pourraient-ils reconnaître la responsabilité de certaines populations noires riveraines du Sahara, et côtières de l’Atlantique, qui pendant des siècles, ont vendu et échangé des millions d’hommes et de femmes capturés dans la brousse aux Arabes au Nord et aux Européens sur la côte – ceux-ci sortant peu de leurs comptoirs? »

    Pierre Vermeren

    La guerre et l’esclavage appartiennent de manière continue à la longue histoire des sociétés humaines. Il faut un très haut niveau de civilisation et de conscience morale, allié à la reconnaissance de la personne humaine, pour les faire disparaître. Que l’on en juge: selon la Fondation Walk Free, il subsiste en 2016 près de 46 millions d’esclaves dans le monde, dont la moitié en Asie (Chine, Inde et Pakistan) et près d’une autre en Afrique, au Sahel notamment. Les sociétés de la péninsule Arabique sont également concernées. L’Europe n’en est pas totalement exclue: des groupes criminels (nigérians, chinois ou des Balkans) y récupèrent à leur arrivée des migrantes, légales ou clandestines, pour les réduire en esclavage sexuel sous peine de mort en cas de fuite. Par ailleurs, le sort des travailleurs clandestins à vélo qui sillonnent nos métropoles pour livrer des repas – parfois discrètement associés à des stupéfiants – pour quelques euros comme celui des filles des usines d’abattage pornographique de Californie et d’Europe centrale s’apparentent à bien des égards à de la servilité, fût-elle temporaire.

    La notion de personne

    Au début de l’histoire du christianisme, saint Paul proclame que tous les hommes sont égaux devant Dieu, qu’ils soient libres ou esclaves, hommes ou femmes, de toutes races et cultures. Puis la notion de personne se construit dans la chrétienté médiévale. Ce fut l’entaille qui désagrégea au terme d’un long cheminement la société esclavagiste romaine. Cette idée a peu à peu mis fin à l’esclavage dans les nations chrétiennes. La régente du royaume des Francs Bathilde interdit la traite et l’esclavage au milieu du VIIe siècle. Mais le passage de l’esclavage au servage renouvelle les formes de la dépendance. Servage et servitude réelle sont abolis par un édit de Louis X le 3 juillet 1315: «Le sol français affranchit l’esclave qui le touche.» L’esclavage n’en renaît pas moins dans des colonies de plantation au XVIIe siècle, loin de la métropole, mais sous souveraineté française.

    Au VIIe siècle, l’islam a proclamé, non pas l’abolition de l’esclavage, mais l’affranchissement des esclaves convertis à l’islam. Or la conversion rapide des esclaves menace les économies de la péninsule Arabique et des régions conquises. Cela pousse le deuxième Calife, Omar, à assouplir le principe général. Mais surtout, au moment où l’ancien Empire romain christianisé s’éloigne de l’esclavage, les mécanismes de la traite «arabe», plus sûrement islamique, se mettent en place: il s’agit de faire converger vers les empires islamiques des esclaves en provenance du sud, de l’ouest et du nord.

    Schématiquement, soldats et concubines (mamelouks et circassiennes) viennent du nord, c’est-à-dire de la Méditerranée au Caucase, tandis que les domestiques – parfois aussi des soldats – viennent d’Afrique. Cette traite millénaire aurait commencé en 652 quand le général Abdallah Ben Sayd, vingt ans après la mort de Mahomet, demande à un souverain de Nubie (l’actuel Soudan) la fourniture de 350 esclaves par an. La vallée du Nil demeure pendant treize siècles une des principales voies de transit des esclaves d’Afrique vers les empires islamiques méditerranéens ou orientaux.

    La route maritime de l’océan Indien, tenue par les commerçants et les marins du sud de la péninsule arabique, est certainement la plus fournie. Mais quatre routes transsahariennes ont été continûment exploitées: outre la vallée du Nil, la route de Tripoli de Barbarie (actuelle Libye) au départ du lac Tchad, et au départ de Tombouctou, les routes d’Alger-Tunis et de Sijilmassa-Marrakech. Les Français ont fermé le marché aux esclaves de la région à Marrakech en 1912.

    Au total, trois grandes traites ont pillé l’Afrique d’une partie de ses forces vives pendant un millénaire. La plus méconnue, à cause d’une documentation lacunaire, est celle interne à l’Afrique subsaharienne. Les historiens estiment qu’elle a touché plus de 10 millions de personnes. Les deux autres sont documentées par les registres des marchands. La traite transsaharienne, qu’on a évoquée, se dirige vers le Nord musulman, et la traite occidentale vers les Amériques. La traite atlantique a déporté en trois siècles 14 millions d’hommes et de femmes, et la traite dite «arabe» 17 millions en près de treize siècles.

    Les manifestations qui se déroulent dans les grandes villes occidentales et sur les réseaux sociaux depuis la mort de George Floyd, fin mai 2020, disent la prégnance de l’histoire de la traite occidentale dans les milieux activistes et intellectuels des États-Unis, des Antilles et d’Europe occidentale. Cette prégnance trouve un écho dans les universités d’Occident et d’Afrique, où de nombreux étudiants, chercheurs et laboratoires se consacrent à cette douloureuse séquence historique.

    Cela s’explique par la présence de 70 millions d’habitants noirs descendants de ces esclaves aux Amériques, ainsi que par la migration de quelques millions d’entre eux des Caraïbes vers l’Europe occidentale depuis les années 1960. Vivant dans des sociétés perçues comme postcoloniales, percluses d’une culpabilité postchrétienne, des militants et leurs sympathisants en dressent le procès: la traite et le travail des esclaves ont enrichi l’Occident, il lui appartient donc d’indemniser les descendants de ses victimes. Cette thèse feint de méconnaître que la grande croissance de l’Occident date de son industrialisation, qui est postérieure. Et seule l’histoire de la traite occidentale attire leur courroux.

    Il serait en effet douloureux, voire dangereux, de s’interroger sur les mécanismes réels des traites, quant à leurs responsabilités partagées en Afrique et dans le monde musulman. Ce blocage politique et intellectuel remonte au temps du panafricanisme, au début du XXe siècle, quand une poignée de Noirs américains et de colonisés d’Afrique ont sympathisé en Europe. Cela remonte en outre à la lutte commune des années 1950 et 1960 contre les colonialismes français et britannique, associant Africains du Nord et Africains du Sud, jusqu’à la naissance de l’OUA en 1963.

    De rares chercheurs et universitaires s’y sont pourtant risqués: Tidiane N’diaye, chercheur franco-sénégalais, a publié Le Génocide voilé (Gallimard) en 2008, tirant le fil de la mémoire oubliée de la traite transsaharienne. Il rappelle des éléments d’évidence: la traite transsaharienne, par son ampleur, aurait dû donner lieu à un peuplement noir des empires musulmans. Or il se limite à 1 million de personnes au début du XXIe siècle. De 20 à 30 % des esclaves convoyés à pied à travers le Sahara sont morts de cette longue marche ; et trois à quatre Africains étaient tués en aval pour sélectionner un captif (les royaumes musulmans africains alliés des marchands arabo-berbères menaient des expéditions annuelles coûteuses et meurtrières en vies humaines pour capturer des esclaves).

    Enfin, les captifs, une fois parvenus en Méditerranée, dans les capitales arabes et jusqu’en Inde, étaient castrés dans des ateliers spécialisés n’évitant pas une mortalité considérable. Et les survivants ne se reproduisaient plus. Le résultat est la disparition «génocidaire» de cette masse humaine, dont les descendants ne sont plus là pour demander des comptes.

    La culpabilité n’étant pas un sentiment partagé en terre d’islam, où l’opinion commune considère que Dieu a voulu ce qui advient, la mémoire de cette longue traite assassine s’est volatilisée. Il n’y a qu’en Mauritanie – où l’esclavage, aboli en 1980, se perpétue – et au Sénégal que la question de l’esclavage reste douloureuse: des voix s’élèvent pour demander des comptes. Mais diviser la communauté des croyants (la Fitna) est considéré en islam comme le pire des péchés, et les imams salafistes envoyés du Golfe ne cessent de le rappeler.

    Au demeurant, comment les défenseurs du tiers-monde, qui ont longtemps porté aux nues le grand penseur arabe du XIVe siècle, Ibn Khaldoun, «l’inventeur de la sociologie», pourraient-ils reconnaître ses propos infamants: «Les nations nègres sont en règle générale dociles à l’esclavage parce qu’elles ont des attributs tout à fait voisins de ceux des animaux les plus stupides» ? Et comment les Africains de l’Ouest, qui demandent des comptes à l’Occident pour son passé esclavagiste, pourraient-ils reconnaître la responsabilité de certaines populations noires riveraines du Sahara, et côtières de l’Atlantique, qui pendant des siècles, ont vendu et échangé des millions d’hommes et de femmes capturés dans la brousse aux Arabes au Nord et aux Européens sur la côte – ceux-ci sortant peu de leurs comptoirs? «Qui ne peut pas oublier ne peut pas vivre avec les autres», énonce un proverbe du Burundi. Une sagesse qui ne semble pas partagée par les porteurs occidentaux de la mémoire de l’esclavage.

    Pierre Vermeren

    Agrégé et docteur en histoire, universitaire, Pierre Vermeren est l’auteur de nombreux ouvrages salués par la critique, comme La France en terre d’islam.Empire colonial et religions (Belin, 2016). Il publie Le Maroc en cent questions.Un royaume de paradoxes (Tallandier, 352 p., 16,90 €).

    https://www.lefigaro.fr/vox/monde/pierre-vermeren-traites-des-noirs-et-esclavage-la-memoire-hemiplegique-20200701

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