Anti-américanisme français: La nostalgie d’une grandeur perdue (French anti-Americanism as the defense of a lost domesticity)

Domesticity_5Et aujourd’hui nous ne savons pas encore si la vie culturelle peut survivre à la disparition des domestiques. Alain Besançon (« Etre russe au XIXe siècle »)
L’Amérique est une civilisation de baignoires et de frigidaires. Louis Aragon (1951)
Nous disons: NON! Nous ne voulons pas de cours de beignets et de l’américanisation de nos universités! Nous ne voulons pas de la honteuse dégradation de la culture que Washington propage par le monde. La Nouvelle Critique (1951)*

Et si l’antiaméricanisme de nos intellectuels était un humanisme qui défendait surtout… les femmes de chambre?

Depuis « ces deux fameux robinets d’eau chaude et d’eau froide dans une cuvette de marbre d’un coin de la chambre qu’on est dans l’impossiblité de déplacer et qui est de la plus grande incommodité pour se laver » de l’oculiste Landolt cités en 1895 par les Frères Goncourt dans leur fameux Journal oû Philippe Roger repère bien « la nostalgie du paradis perdu de la domesticité (de l’âge d’or où les lavabos, libres de leurs mouvements venaient jusqu’à vous portés par des mains ancillaires) », l’antiaméricanisme a-t-il tant changé ?

Comme le rappelait l’historien Michel Winock, il reste un sentiment plutôt situé du côté des élites politiques, littéraires, artistiques ou intellectuelles …

Là en somme où est la plus forte… « la nostalgie d’une grandeur perdue » !

Mais c’était en… 2000 ?

Extraits:

La France – contrairement à l’Angleterre, à l’Espagne, à l’Allemagne, à l’Italie – n’a jamais été en guerre contre les Etats-Unis. Par deux fois, l’intervention de l’armée américaine sur son sol a été acclamée et décisive. Et pourtant c’est effectivement en France que l’antiaméricanisme a été, et demeure, le plus vif. Toutes les familles politiques l’ont pratiqué peu ou prou.

Le taux de l’antipathie le plus élevé, et de loin, se trouve parmi les diplômés d’études supérieures (15 %). C’est, il est vrai, chez eux aussi qu’on note le taux le plus fort de sympathie (50 %). L’antiaméricanisme en France n’est pas un sentiment populaire, il est le fait d’une certaine partie de l’élite.

Un livre est à citer : Les Scènes de la vie future, de Georges Duhamel, paru en 1930. Le titre exprime bien la répulsion: l’Amérique d’aujourd’hui, c’est notre monde de demain. Et Duhamel de fustiger les horreurs du cinéma, la musique en boîte (le disque), la publicité, « l’omniprésence de l’automobile, le jazz (pas de musique aux Etats-Unis, sauf celle des « nègres monocordes »), les ascenseurs, l’horrible promiscuité de toutes les races du monde, le goût excessif du sport, la cuisine qui n’est pas naturelle… »

Nous nous sentons orphelins de notre grandeur, non seulement politique, mais littéraire, artistique, intellectuelle. L’antiaméricanisme est une des modalités de la nostalgie nationale.

Enquête sur une détestation française
« L’antiaméricanisme n’est pas un sentiment populaire »
Michel Winock, historien
Le Monde
25.11.01

L’antiaméricanisme est-il une spécificité française ?

– La France – contrairement à l’Angleterre, à l’Espagne, à l’Allemagne, à l’Italie – n’a jamais été en guerre contre les Etats-Unis. Par deux fois, l’intervention de l’armée américaine sur son sol a été acclamée et décisive. Et pourtant c’est effectivement en France que l’antiaméricanisme a été, et demeure, le plus vif. Toutes les familles politiques l’ont pratiqué peu ou prou. L’extrême droite a fait de l’Amérique le symbole du déracinement et de la ploutocratie, «le règne des juifs tout-puissants » (Pierre-Antoine Cousteau). Le général de Gaulle, tout en manifestant sa solidarité avec les Etats-Unis dans les moments de crise, a fait d’eux l’ennemi désigné de sa diplomatie nationaliste. Les communistes et la gauche marxiste, cela va de soi, ont fait des Etats-Unis la patrie du capitalisme et de l’impérialisme. Les colonialistes ont reproché aux Américains de soutenir l’indépendance des colonies. Les antimondialistes d’aujourd’hui se révoltent contre leur hégémonie. » Plus obscurément, les Français, qui ont eu le deuxième empire colonial du monde, ont rayonné sur l’Europe par leurs armes, leurs idées, leurs oeuvres, et ont été dépossédés progressivement au long du XXe siècle de leur prépondérance, sécrètent sans doute un dépit historique envers la superpuissance dont le rayonnement s’est substitué au leur.

– De l’immédiat après-guerre, où ils apparaissent comme les sauveurs du monde libre, les Etats-Unis tombent en disgrâce dès le début de la guerre froide.

– Disgrâce partielle, car la majorité de l’opinion est de leur côté. C’est, à ce moment-là, le poids de l’influence communiste et de sa propagande qui convainc une partie de l’opinion que la politique américaine représente la principale menace de troisième guerre mondiale. De plus, la psychose anticommuniste des Américains, que le sénateur McCarthy pousse jusqu’au délire, a inquiété non seulement les progressistes mais, d’une manière générale, les démocrates français.

– L’antiaméricanisme a-t-il gagné ou baissé en intensité ?

– Si je me réfère aux sondages, il est clair que l’antiaméricanisme ne progresse guère. Une enquête de la Sofres en mai 2000 indique que 10 % seulement des Français éprouvent de l’ «antipathie » pour les Etats-Unis (41 % de la sympathie). Le taux de l’antipathie le plus élevé, et de loin, se trouve parmi les diplômés d’études supérieures (15 %). C’est, il est vrai, chez eux aussi qu’on note le taux le plus fort de sympathie (50 %). L’antiaméricanisme en France n’est pas un sentiment populaire, il est le fait d’une certaine partie de l’élite.

– L’antipathie est-elle politique ou d’abord culturelle ?

– L’hostilité la plus ancienne est d’origine culturelle. Dès les années 1820, Bonald parle des Etats-Unis comme du produit de l’abstraction, une addition d’ennuis, de conformismes et d’utilitarismes. L’esprit aristocratique dénonce dans l’Amérique naissante un comble de bourgeoisisme, où la hiérarchie ne tient qu’à l’argent. Le XIXe siècle parle avec mépris de ce «peuple sans opéras », fruste, «insensible aux choses de l’esprit ». Le développement industriel du XXe siècle, l’urbanisation géante et verticale, le taylorisme encouragent les intellectuels français à dénoncer la «théocratie du rendement ». Un livre est à citer : Les Scènes de la vie future, de Georges Duhamel, paru en 1930. Le titre exprime bien la répulsion : l’Amérique d’aujourd’hui, c’est notre monde de demain. Et Duhamel de fustiger les horreurs du cinéma, la musique en boîte (le disque), la publicité, «l’omniprésence de l’automobile, le jazz (pas de musique aux Etats-Unis, sauf celle des «nègres monocordes»), les ascenseurs, l’horrible promiscuité de toutes les races du monde, le goût excessif du sport, la cuisine qui n’est pas naturelle… »

– Qu’est-ce que l’antiaméricanisme nous dit de la France ?

– Nous nous sentons orphelins de notre grandeur, non seulement politique, mais littéraire, artistique, intellectuelle. L’antiaméricanisme est une des modalités de la nostalgie nationale.»

PROPOS RECUEILLIS PAR MARION VAN RENTERGHEM

* Il faut quand même rappeler, à la décharge de nos grandes lumières à la Henri Lefèbvre ou à la Jean Kanapa, que “la Nouvelle critique” (fondée en 1948) était alors, on le sait,… la “revue du marxisme militant”, c’est-à-dire la revue des jeunes intellectuels du Parti !

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