Idiots utiles: Le discours de la cécité volontaire (Robert Redeker)

Hitlersaddam Le peuple manque. Paul Klee
Une dépression séculaire hante les intellectuels (…) Le prolétariat a fait illusion un temps, en tant qu’objet du désir. Le vide laissé par l’évaporation de la classe ouvrière, accentué par la nostalgie des temps heureux où intellectuels et prolétariat s’articulaient en une unité propre à rêver ensemble au même but, est comblé par les masses musulmanes, dont on s’acharne obstinément à ignorer le projet. (…) De même que longtemps les intellectuels demeurèrent dans la cécité volontaire devant l’épouvante que transportait la forme prise dans l’histoire par l’idéal communiste, sous prétexte que cet idéal concentrait l’espoir des malheureux, de même cette posture de cécité volontaire trouve sa reprise depuis les attentats de New York, mais par rapport à l’islam. Sous le même prétexte : l’islam est aujourd’hui la foi des opprimés comme le communisme l’était hier, ce qui justifie l’islamophilie contemporaine par la même tournure d’esprit que se justifiait la soviétophilie d’hier. (…) L’aveuglement pouvait arguer, dans le cas du communisme, d’une excuse: le communisme constituait un projet d’émancipation et de bonheur pour toute l’humanité. (…) Cette excuse disparaît dans le cas de l’islamophilie : aucune idéologie n’est plus rétrograde que l’islam, et, par rapport au capitalisme dont les Twin Towers, dans leur majestueuse beauté figuraient le symbole, la religion musulmane est une régression rebarbarisante. Le destin des Bouddhas géants d’Afghanistan et celui des Twin Towers de New York s’est révélé semblable : statues et tours étaient les icônes de l’altérité, insupportable à l’islam. (…) Des centaines de millions d’hommes et de femmes, d’enfants, dans tous les pays musulmans, sont effectivement sous le joug de l’oppression. Leur vie est, en premier lieu, écrasée par l’islam. Du dehors, par le biais des structures sociales et politiques souvent ancestrales. Du dedans, par le biais de la colonisation de l’imaginaire et de la paralysie de l’intelligence que cette religion installe au plus intime de chaque croyant. (…) La logique des préférables a mauvaise presse auprès des intellectuels, spontanément portés au flirt avec l’Absolu. Les préférables sont, le plus souvent, confondus avec les compromis compromettants et la fadeur politique. Pourtant, c’est bien cette propension à adorer l’Absolu – par exemple : la paix – qui a rendu pacifistes beaucoup d’intellectuels d’entre les deux guerres, les transformant d’abord en munichois puis en pétainistes. Le défaitisme révolutionnaire en 1938 disait, aussi bien à la CGT qu’au PCF: plutôt Hitler que la guerre. Robert Redeker

Autre rare intellectuel français ayant osé défier le retour d’un défaitisme révolutionnaire tout droit tiré d’un « scénario des années 1950 » et rappeler que « les rôles demeurent, les acteurs changent », le philosophe Robert Redeker …

Le discours de la cécité volontaire
Robert Redeker
Le Monde
22.11.01

QUE penser de la « pétition des 113 » intellectuels (devenus 500) en faveur de la paix ( Le Monde daté 21-22 octobre) ? Voilà une action qui est traversée par la nostalgie d’un combat commun avec le monde militant et avec le monde opprimé. Retrouver une posture que les dernières décennies du XXe siècle avaient effacée ; gommer le déchirement, survenu au moment de la critique du totalitarisme, entre l’intellectuel et le militant : voilà la tâche de cette nostalgie.

Ecrire, publier, pétitionner, militer sous le souffle grisant du vent de l’histoire : voilà l’âme de cette nostalgie. Ce pacifisme est habité par le désir de reconstituer une intime articulation entre « les intellectuels » et « le prolétariat », comme elle a pu exister jadis, à ceci près que le prolétariat a déclaré forfait, s’éclipsant de l’histoire.

Perdu le prolétariat ? Qu’à Clio ne plaise ! Un remplaçant lui a été trouvé : l’opprimé du tiers-monde, de préférence musulman. Dans leur précipitation, les pétitionnaires, nostalgiques d’une fusion holiste entre les intellectuels et les opprimés, ont soigneusement évité de sonder la nature de l’idéologie (l’islam) véhiculée par le substitut de feu le prolétariat.

Quant à dire, à l’instar de certains d’entre eux, que c’est l’Occident qui a provoqué l’islamisme et le terrorisme, autrement dit que la victime est le coupable, c’est faire preuve d’un déterminisme historique strictement mécaniste qui témoigne d’une consternante méconnaissance de la logique propre de l’islam. C’est confondre l’histoire avec la physique classique : en histoire pourtant, n’oeuvrent pas seulement des déterminismes mécanistes, mais aussi des logiques propres aux cultures.

Une dépression séculaire hante les intellectuels, dont Paul Klee livra la formule : « Le peuple manque ». Le prolétariat a fait illusion un temps, en tant qu’objet du désir. Le vide laissé par l’évaporation de la classe ouvrière, accentué par la nostalgie des temps heureux où intellectuels et prolétariat s’articulaient en une unité propre à rêver ensemble au même but, est comblé par les masses musulmanes, dont on s’acharne obstinément à ignorer le projet.

De même que longtemps les intellectuels demeurèrent dans la cécité volontaire devant l’épouvante que transportait la forme prise dans l’histoire par l’idéal communiste, sous prétexte que cet idéal concentrait l’espoir des malheureux, de même cette posture de cécité volontaire trouve sa reprise depuis les attentats de New York, mais par rapport à l’islam. Sous le même prétexte : l’islam est aujourd’hui la foi des opprimés comme le communisme l’était hier, ce qui justifie l’islamophilie contemporaine par la même tournure d’esprit que se justifiait la soviétophilie d’hier.

La « pétition des 113 » rejoue un scénario monté dans les années 1950, ces années en noir et blanc où, contrastant avec le développement des libertés et de la prospérité dans les sociétés occidentales, une chape de plomb totalitaire pesait sur l’intelligence. Les rôles demeurent, leurs acteurs changent. Les Palestiniens et les masses musulmanes contemporaines remplacent dans l’imaginaire intellectuel le prolétariat d’hier, évanoui dans les limbes de l’histoire. L’islam se substitue au communisme. Ces intellectuels font preuve vis-à-vis de cette idéologie d’un aveuglement et d’une complaisance délétères pour l’intelligence.

L’aveuglement pouvait arguer, dans le cas du communisme, d’une excuse : le communisme constituait un projet d’émancipation et de bonheur pour toute l’humanité. De là, il ressort que le communisme est planté au coeur de la modernité même, qu’il est l’illusion du monde moderne par excellence dans la mesure où, dans le sillage de Jean-François Lyotard, on consent à définir la modernité par la passion de l’émancipation.

Cette excuse disparaît dans le cas de l’islamophilie : aucune idéologie n’est plus rétrograde que l’islam, et, par rapport au capitalisme dont les Twin Towers, dans leur majestueuse beauté figuraient le symbole, la religion musulmane est une régression rebarbarisante. Le destin des Bouddhas géants d’Afghanistan et celui des Twin Towers de New York s’est révélé semblable : statues et tours étaient les icônes de l’altérité, insupportable à l’islam.

Les Twin Towers étaient de véritables tours de Babel : l’altérité y foisonnait, s’y mélangeant avec la prospérité et la beauté, des humains de toutes les cultures et de tous les niveaux socio-culturels y travaillaient et s’y rencontraient. C’est ce symbole du métissage des altérités, l’inacceptable différence de ces nouvelles tours de Babel qu’il a fallu, pour les islamistes, mettre à bas !

On peut se vouloir classé à gauche et méconnaître la leçon de Marx sur la religion comme idéologie liée par essence à l’oppression. Des centaines de millions d’hommes et de femmes, d’enfants, dans tous les pays musulmans, sont effectivement sous le joug de l’oppression. Leur vie est, en premier lieu, écrasée par l’islam. Du dehors, par le biais des structures sociales et politiques souvent ancestrales. Du dedans, par le biais de la colonisation de l’imaginaire et de la paralysie de l’intelligence que cette religion installe au plus intime de chaque croyant.

Nos bonnes âmes intellectuelles et pétitionnaires, se refusant à voir cette radicale oppression-là, vont jusqu’à croire que l’extension de cet imaginaire islamique et l’explosion de la puissance de ressentiment avec laquelle il est couplé sont d’essence émancipatrice.

Les stoïciens nous ont légué, parmi leurs bienfaits, une logique des préférables. Est préférable, selon Zénon et Chrysippe, ce qui apporte le plus de bien, de beauté et de progrès. Dans la vie politique, qui doit bannir l’Absolu, cette matrice du totalitarisme, il s’agit à chaque instant de déterminer des préférables : le capitalisme, parce qu’il permet sans le nécessiter un plus ample développement de la liberté, parce qu’il a créé aussi de la richesse et de la beauté, est préférable à l’islam, tout comme la symbolique des Twin Towers est préférable aux discours proférés dans les mosquées.

Le capitalisme, comme Braudel l’a mis en relief, fait surgir des ères de civilisation qui permettent un plus grand épanouissement de la liberté (en particulier de la liberté de penser, d’écrire, de publier, de diffuser) et qui offrent de plus riches possibilités de vivre que tous les autres systèmes bâtis jusqu’ici par les hommes.

La logique des préférables a mauvaise presse auprès des intellectuels, spontanément portés au flirt avec l’Absolu. Les préférables sont, le plus souvent, confondus avec les compromis compromettants et la fadeur politique. Pourtant, c’est bien cette propension à adorer l’Absolu – par exemple : la paix – qui a rendu pacifistes beaucoup d’intellectuels d’entre les deux guerres, les transformant d’abord en munichois puis en pétainistes. Le défaitisme révolutionnaire en 1938 disait, aussi bien à la CGT qu’au PCF : plutôt Hitler que la guerre.

Pour expliquer son engagement dans la résistance, Jean Cavaillès disait préférer Paris-Soir au Völkische Beobachter. La critique justifiée du capitalisme s’égare, s’éloignant de cette humanisante logique des préférables, si elle nous pousse à opter pour pire que lui.

Voir aussi le texte de Lanzmann:

ceux qui, après un pareil crime, un tel meurtre de masse, un désastre qui porte atteinte à l’humanité entière, s’empressent de proclamer qu’ils ne sont « pas américains » ou semblent renvoyer dos à dos les tueurs et les victimes, cherchant des justes raisons à l’injustifiable, se mettant à battre leur coulpe et la nôtre – ce que j’ai appelé ailleurs un néopétainisme rampant -, ceux-là, c’est le moins qu’on puisse dire, sont incapables de diriger sur l’horreur un regard frontal, se réfugient dans la pire frivolité à l’instant même où ils prétendent penser et, quoi qu’ils en aient, légitiment le terrorisme.

Mais « la résistance à la mondialisation marchande », pour reprendre la formulation tristement parodique d’un appel « lancé par 113 intellectuels français » (Le Monde du 22 octobre) vaut peut-être qu’on passe par pertes et profits cette douleur infinie, comme au meilleur temps du Savoir absolu.

Il est vrai que les mêmes déclarent condamner « sans ambiguïté » les crimes du 11 septembre. Se rendent-ils seulement compte du comique sinistre de ce « sans ambiguïté » ? Mais c’est l’appel tout entier, avec son vieil anti-impérialisme mécanisé et la lassante répétition des éternels signataires, revenus à leur haine originaire, celle d’Israël, plus coupable que Ben Laden, coupable de l’avoir créé, seul coupable pourquoi pas, qui atteste leur totale impuissance à affronter la nouveauté radicale de l’événement.

« Sans ambiguïté »
Claude Lanzmann
Le Monde
05 novembre 2001

Mon film Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures a été présenté au Festival de New York le 11 octobre, un mois jour pour jour après « le triomphe de la mort » dans les tours jumelles du World Trade Center – les Américains disent « the disaster ». Le récit de Yehuda Lerner, le héros de la révolte de Sobibor, sanctifie la vie, absolument, au cœur de cet autre royaume de la mort qu’était le camp d’extermination nazi. Dans un geste de liberté fondatrice, animés d’un courage proprement surhumain, Lerner et ses camarades se réapproprient la violence et tuent pour mettre un terme au massacre des innocents. Les spectateurs new-yorkais comprirent que le film, sans l’avoir cherché, s’adressait à eux plus encore.

J’avais, la veille, survolé, venant du nord, la côte américaine dans un ciel bleu déchirant, clair et net, la baie de Boston, et l’aéroport de cette cité marine d’où Mohammed Atta avait lui-même décollé le 11 septembre par une identique matinée, pacifique et glorieuse. Il ne faut pas trois quarts d’heure pour relier Boston à Newark ou Kennedy Airport et je l’imaginais aux commandes de l’appareil dont lui et les autres fous de Dieu s’étaient emparés, fonçant à 600 à l’heure vers la tour nord qu’il apercevait maintenant, dressée à la pointe de Manhattan, miroitante signature de l’aventure et du génie humains.

Il faut s’interroger, s’étonner sans fin : que se passe-t-il, au dernier instant, à la seconde ultime, avant que l’avion ne se change en une tournoyante boule de feu, oui, que se passe-t-il dans la tête de ces donneurs de mort qui aiment tellement la mort qu’ils s’immolent eux-mêmes pour provoquer le plus terrifiant carnage ? Je suis resté des heures à scruter les photographies de Mohammed Atta et de Ziad Jarrahi. Leurs visages lisses et fermés ne livrent aucune clé. Les consignes et mots d’ordre pour les moments qui précèdent le passage à l’acte rendent peut-être tout plus opaque encore : ouvre ton âme et cire tes souliers, gaine fermement ton slip autour de tes bourses, on peut ainsi résumer sans trahir la monotone, lugubre et inepte litanie des recommandations dernières. Les 70 vierges qui attendent, au paradis d’Allah, les sexes calcinés des suicidés assassins n’énoncent rien d’autre que le désir honteux et la haine des femmes, en même temps que le désert irrémédiable des « civilisations de frères » (cf. l’Algérie).

Le 11 septembre fut, à la lettre, un événement inouï, inhumain, haïssable, qui ne souffre pas qu’on le condamne obliquement, au passage, en une génuflexion hâtive, comme pour s’en débarrasser au plus vite et revenir obscènement aux vieilles antiennes. Je ne crois pas, moi non plus, que les bombardements sur l’Afghanistan soient la réponse appropriée et suis d’autant plus à l’aise pour l’écrire que j’ai été parmi les minoritaires qui dénoncèrent les frappes contre la Serbie. Mais ceux qui, après un pareil crime, un tel meurtre de masse, un désastre qui porte atteinte à l’humanité entière, s’empressent de proclamer qu’ils ne sont « pas américains » ou semblent renvoyer dos à dos les tueurs et les victimes, cherchant des justes raisons à l’injustifiable, se mettant à battre leur coulpe et la nôtre – ce que j’ai appelé ailleurs un néopétainisme rampant -, ceux-là, c’est le moins qu’on puisse dire, sont incapables de diriger sur l’horreur un regard frontal, se réfugient dans la pire frivolité à l’instant même où ils prétendent penser et, quoi qu’ils en aient, légitiment le terrorisme.

Ont-ils vu, aux quatre coins de New York, les immenses panneaux mobiles, placardés des photographies des 6 000 disparus, d’avis de recherche désespérés des proches qui ne veulent pas y croire ? La plupart sont de pauvres gens, Portoricains, Mexicains, Chinois, Haïtiens, Arabes, etc. Mais « la résistance à la mondialisation marchande », pour reprendre la formulation tristement parodique d’un appel « lancé par 113 intellectuels français » (Le Monde du 22 octobre) vaut peut-être qu’on passe par pertes et profits cette douleur infinie, comme au meilleur temps du Savoir absolu.

Il est vrai que les mêmes déclarent condamner « sans ambiguïté » les crimes du 11 septembre. Se rendent-ils seulement compte du comique sinistre de ce « sans ambiguïté » ? Mais c’est l’appel tout entier, avec son vieil anti-impérialisme mécanisé et la lassante répétition des éternels signataires, revenus à leur haine originaire, celle d’Israël, plus coupable que Ben Laden, coupable de l’avoir créé, seul coupable pourquoi pas, qui atteste leur totale impuissance à affronter la nouveauté radicale de l’événement. Leur anti-impérialisme s’évanouirait sans doute comme par enchantement si un jour – ce qu’à Dieu ne plaise – l’OTAN ou les Etats-Unis lâchaient leurs bombes sur Israël.

Claude Lanzmannest cinéaste et directeur de la revue « Les Temps modernes ».

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