Cinéma: Non plus comme un étranger, mais comme un fils revenu (What latest betrayal of Camus’ legacy with this umpteenth celebration of a best-selling novel that before his untimely death he himself had thoroughly recanted with his mock-confessional « Fall » masterpiece as well as his unfinished, posthumous, prodigal-like « First man » novel ?)

7 novembre, 2025

Black and white close-up portrait of actor Benoit Magimel with tousled hair and intense gaze wearing a light shirt. Red title text LEtranger below. Subtitles list director Liane and actors including Benoit Magimel and Francois Leterrier. Bottom credits Albert Camus based on his novel with production details.ImageImageImageImage

 

On vivait avec ou contre sa pensée, telle que nous la révélaient ses livres – « la Chute », surtout, le plus beau peut-être et le moins compris – mais toujours à travers elle. C’était une aventure singulière de notre culture, un mouvement dont on essayait de deviner les phases et le terme final.  (…) L’accident qui a tué Camus, je l’appelle scandale parce qu’il fait paraître au coeur du monde humain l’absurdité de nos exigences les plus profondes. Camus, à 20 ans, brusquement frappé d’un mal qui bouleversait sa vie, a découvert l’absurde, imbécile négation de l’homme. Il s’y est fait, il a pensé son insupportable condition, il s’est tiré d’affaire. Et l’on croirait pourtant que ses premières oeuvres seules disent la vérité de sa vie, puisque ce malade guéri est écrasé par une mort imprévisible et venue d’ailleurs. L’absurde, ce serait cette question que nul ne lui pose plus, qu’il ne pose plus à personne, ce silence qui n’est même plus un silence, qui n’est absolument plus rien. Sartre
En ce premier temps de la révolte, il faut tuer : abattre un Européen, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé: restent un homme mort et un homme libre ; le survivant, pour la première fois, sent un sol national sous la plante de ses pieds. Sartre (préface aux « Damnés de la terre » de Franz Fanon, 1961)
J’ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi le terrorisme qui s’exerce aveuglément dans les rues d’Alger. En ce moment, on lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère. Camus (Stockholm, 1957)
Ce livre de Fanon: un livre terrible, terriblement révélateur, terriblement annonciateur des justiciers barbares. Les disciples de ces thèses seront des assassins tranquilles, des bourreaux justifiés, des terroristes sans autre cause que celle de s’affirmer par la mort des autres. S’il faut la mort du Blanc pour que le Noir vive, alors on retourne au sacrifice du bouc émissaire. (…) Et voici que Camus nous manque déjà. Il ne se doutait pas de ce qui lui survivrait. Jean Daniel
Ne jugez point, afin que vous ne soyez point jugés. Car on vous jugera du jugement dont vous jugez, et l’on vous mesurera avec la mesure dont vous mesurez. Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’oeil de ton frère, et n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton oeil? Ou comment peux-tu dire à ton frère: Laisse-moi ôter une paille de ton oeil, toi qui as une poutre dans le tien Hypocrite, ôte premièrement la poutre de ton oeil, et alors tu verras comment ôter la paille de l’oeil de ton frère. Jésus (Matthieu 7: 1-5)
O (…) toi qui juges, tu es (…) inexcusable; car, en jugeant les autres, tu te condamnes toi-même, puisque (…) tu fais les mêmes choses. Paul (Lettre aux Romains 2: 1)
In a soldier’s stance, I aimed my hand at the mongrel dogs who teach fearing not I’d become my enemy in the instant that I preach. Ah, but I was so much older then I’m younger than that now.  Bod Dylan (1964)
Please allow me to introduce myself I’m a man of wealth and taste (…) Pleased to meet you. Hope you guess my name, but what’s puzzlin’ you is the nature of my game. Mick Jagger (Sympathy for the devil, 1968)
I can turn and walk away, or I can fire the gun Staring at the sky, staring at the sun Whichever I choose, it amounts to the same Absolutely nothing I’m alive I’m dead I’m the stranger killing an Arab. The Cure
It was about alienation and existentialism – things more relevant to us then. Obviously events of the last two decades have changed the perception of the song’s meaning. Totally erroneously I might add, as it has nothing to do with racism or killing at all. One of the themes of the song is that everyone’s existence is pretty much the same. Everyone lives, everyone dies, our existences are the same. It’s as far from a racist song as you can write. It seems though that no one can get past the title and that’s incredibly frustrating. The fact is it’s based on a book that’s set in France and deals with the problems of the Algerians, so it was only geographical reasons why it was an Arab and not anyone else. Lol Tolhurst
The song ‘Killing An Arab’ has absolutely no racist overtones whatsoever. It is a song which decries the existence of all prejudice and consequent violence. The Cure condemn its use in furthering anti-Arab feeling. The Cure
I wrote it when I was still in school and I had no idea that anyone would ever listen to it other than my immediate school friends. Robert Smith (2001)
Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie. Lautréamont (1869)
Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant — Car il arrive à l’inconnu ! (…) Qu’il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innombrables : viendront d’autres horribles travailleurs ; ils commenceront par les horizons où l’autre s’est affaissé ! Arthur Rimbaud (1871)
Un crime immotivé, continuait Lafcadio: quel embarras pour la police!
André Gide (Les Caves du Vatican, 1912)
L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers au poing, à descendre dans la rue et à tirer, au hasard, tant qu’on peut dans la foule. André Breton (1930)
Le contexte historique de l’oeuvre peut sans doute expliquer ce revirement de Camus. Le court voyage qu’il effectue en Hollande avant de se plonger dans la rédaction de son ouvrage lui fournira son cadre au récit. La grave dépression qui a conduit son épouse Francine au bord du suicide va infléchir son inspiration. Lui qui connaît depuis quelques années une renommée publique et mondaine et qui multiplie les conquêtes féminines, doute parfois de lui quand il se regarde dans un miroir. (…) Ainsi la figure de Jean-Baptiste Clamence devra-t-elle faire face à la fois aux ennemis de Camus et à Camus lui-même. Au moins est-on sûr que cet antihéros ne confesse ses fautes que pour mieux se persuader qu’elles sont celles de l’humanité entière. Ces aveux de Camus, par la voix de Jean-Baptiste Clamence, semble donc faire écho à la vie personnelle de l’auteur. L’auteur reconnu se retourne sur sa vie. Il entend les polémiques qui enflent dans les cafés parisiens. Il ne connait que trop bien l’envers de sa personnalité. Un critique proche de Sartre et du PCF à l’époque, Francis Jeanson, avait dit de Camus qu’il restait « essentiellement statique », et Sartre d’arguer lui-même au sujet de Camus « Vous êtes un bourgeois ! ». Sartre juge Camus trop réactionnaire. De là à dire qu’il est un parvenu, il n’y a qu’un pas. Pour autant, entendre Sartre traiter Camus de bourgeois, cela pourrait prêter à rire, il est vrai. (…) Pour autant, Camus, né prolétaire, culpabiliserait-il d’avoir abandonné la classe sociale à laquelle il appartenait ? D’avoir ressenti du mépris pour celle-ci ? Pour répondre à ces accusations, il se fait donc juge-pénitent. Il accepte le rejet de Saint Germain des Près, dont il moque le mensonge fait au peuple, l’engagement social d’une rive gauche bourgeoise, Sartre, Beauvoir et Vian en tête. Camus tourne le dos au Communisme, aux partis, sans doute lui reprochera-t-on aussi sa lucidité sur l’échec des grandes idéologies collectives révolutionnaires. Point contemporain
Grand avait même assisté à une scène curieuse chez la marchande de tabacs. Au milieu d’une conversation animée, celle-ci avait parlé d’une arrestation récente qui avait fait du bruit à Alger. Il s’agissait d’un jeune employé de commerce qui avait tué un Arabe sur une plage. – Si l’on mettait toute cette racaille en prison, avait dit la marchande, les honnêtes gens pourraient respirer. Albert Camus (La Peste, 1947)
Tout mon être s’est tendu et j’ai crispé ma main sur le revolver. La gâchette a cédé, j’ai touché le ventre poli de la crosse et c’est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. J’ai secoué la sueur et le soleil. J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux. Alors, j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût. Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur. Camus  (L’Etranger, 1942)
Mon deuxième voisin de palier (…) [dont] on dit qu’il vit des femmes (…) m’a dit qu’il avait eu une bagarre avec un type qui lui cherchait des histoires. (…) qui (…) était le frère de cette femme (…) qu’il (…) avait entretenue (…) [et] battue jusqu’au sang (…) une Mauresque. (…) Raymond est allé tout droit vers son type (…) l’autre a fait mine de lui donner un coup de tête. Raymond a frappé  (…) Je lui ai crié :« Attention, il a un couteau ! » Mais déjà Raymond avait le bras ouvert et la bouche tailladée (…) Il reposait sur le dos (…) sans se soulever, l’Arabe a tiré son couteau (..) La gâchette a cédé  (…) Alors, j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte (…) Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur. Camus (L’Etranger)
Pourque tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine. Meursault (L’Étranger)
Mais permettez-moi de me présenter : Jean-Baptiste Clamence, pour vous servir. Heureux de vous connaître. (…) Dans la solitude, la fatigue aidant, que voulez-vous, on se prend volontiers pour un prophète. Après tout, c’est bien là ce que je suis, réfugié dans un désert de pierres, de brumes et d’eaux pourries, prophète vide pour temps médiocres (…) on me décapiterait, par exemple et je n’aurais plus peur de mourir, je serais sauvé. Au dessus du peuple assemblé, vous élèveriez alors ma tête encore fraîche, pour qu’ils s’y reconnaissent et qu’à nouveau je les domine, exemplaire. Tout serait consommé, j’aurais achevé, ni vu ni connu, ma carrière de faux prophète qui crie dans le désert et refuse d’en sortir. (…) Je rêve parfois de ce que diront de nous les historiens futurs. Une phrase leur suffira pour l’homme moderne : il forniquait et lisait des journaux. Après cette forte définition, le sujet sera, si j’ose dire, épuisé. (…) Moi, moi, moi, voilà le refrain de ma chère vie, et qui s’entendait dans tout ce que je disais. Je ne me reconnaissais que des supériorités, ce qui expliquait ma bienveillance et ma sérénité. Quand je m’occupais d’autrui, c’était pure condescendance, en toute liberté, et le mérite entier m’en revenait : je montais d’un degré dans l’amour que je me portais. (…) Voulez-vous d’une vie propre ? Comme tout le monde ? Vous dites oui, naturellement. Comment dire non ? D’accord. On va vous nettoyer. Voilà un métier, une famille, des loisirs organisés. Et les petites dents s’attaquent à la chair, jusqu’aux os. Mais je suis injuste. Ce n’est pas leur organisation qu’il faut dire. Elle est la nôtre, après tout : c’est à qui nettoiera l’autre. (…) Si vous voulez le savoir, j’étais avocat avant de venir ici. Maintenant, je suis juge-pénitent. Mais permettez-moi de me présenter : Jean-Baptiste Clamence, pour vous servir. Heureux de vous connaître. (…) Quel lessivage ! Soixante-quinze mille juifs déportés ou assassinés, c’est le nettoyage par le vide. J’admire cette application, cette méthodique patience ! Quand on n’a pas de caractère, il faut bien se donner une méthode. Ici, elle a fait merveille, sans contredit, et j’habite sur les lieux d’un des plus grands crimes de l’histoire. (…) Il y a des gens dont le problème est de s’abriter des hommes, ou du moins de s’arranger d’eux. Pour moi, l’arrangement était fait. Familier quand il le fallait, silencieux si nécessaire, capable de désinvolture autant que de gravité, j’étais de plein pied. Aussi ma popularité était-elle grande et je ne comptais plus mes succès dans le monde. Je n’étais pas mal fait de ma personne, je me montrais à la fois danseur infatigable et discret érudit, j’arrivais à aimer en même temps, ce qui n’est guère facile, les femmes et la justice, je pratiquais les sports et les beaux-arts, bref, je m’arrête, pour que vous ne me soupçonniez pas de complaisance. Mais imaginez, je vous prie, un homme dans la force de l’âge, de parfaite santé, généreusement doué, habile dans les exercices du corps comme dans ceux de l’intelligence, ni pauvre ni riche, dormant bien, et profondément content de lui-même sans le montrer autrement que par une sociabilité heureuse. Vous admettrez alors que je puisse parler, en toute modestie, d’une vie réussie. Oui, peu d’êtres ont été plus naturels que moi. Mon accord avec la vie était total, j’adhérais à ce qu’elle était, du haut en bas, sans rien refuser de ses ironies, de sa grandeur, ni de ses servitudes. Non, à force d’être comblé, je me sentais, j’hésite à l’avouer, désigné. Camus (La Chute)
L’acte d’amour, par exemple, est un aveu. L’égoïsme y crie, ostensiblement, la vanité s’y étale (…) Aussitôt aimé, et ma partenaire à nouveau oubliée, je reluisais, j’étais au mieux, je devenais sympathique (…) Oui, je mourais d’envie d’être immortel. Parce que je désirais la vie éternelle, je couchais donc avec des putains et je buvais pendant des nuits. Le matin, bien sûr, j’avais dans la bouche le goût amer de la condition mortelle. Mais, pendant de longues heures, j’avais plané, bienheureux. J’attendais l’aube, j’échouais enfin dans le lit toujours défait de ma princesse qui se livrait mécaniquement au plaisir, puis dormait sans transition. Le jour venait doucement éclairer ce désastre et je m’élevais, immobile, dans un matin de gloire. Camus (La Chute)
Voilà ce qu’aucun homme (sinon ceux qui ne vivent pas, je veux dire les sages) ne peut supporter. La seule parade est dans la méchanceté. Les gens se dépêchent alors de juger pour ne pas l’être eux-mêmes. Que voulez-vous ? Camus (La Chute)
On ne vous pardonne votre bonheur et vos succès que si vous consentez généreusement à les partager. Mais pour être heureux, il ne faut pas trop s’occuper des autres. Dès lors, les issues sont fermées. Heureux et jugé, ou absous et misérable. Quant à moi, l’injustice était plus grande : j’étais condamné pour des bonheurs anciens. J’avais vécu longtemps dans l’illusion d’un accord général, alors que, de toutes parts, les jugements, les flèches et les railleries fondaient sur moi, distrait et souriant. Du jour où je fus alerté, la lucidité me vint. Je reçus toutes les blessures en même temps et je perdis mes forces d’un seul coup. L’univers entier se mit alors à rire autour de moi. Camus (La Chute)
Je ne me trouvais pas sur la scène du tribunal mais quelque part, dans les cintres, comme ces dieux que, de temps en temps, on descend au moyen d’une machine, pour transfigurer l’action et lui donner un sens. (…) Quelques-uns de mes bons criminels avaient d’ailleurs, en tuant, obéi au même sentiment. La lecture des journaux, dans la triste situation où ils se trouvaient, leur apportait sans doute une sorte de compensation malheureuse. Comme beaucoup d’hommes, ils n’en pouvaient plus de l’anonymat et cette impatience avait pu, en partie, les mener à de fâcheuses extrémités. Pour être connu, il suffit en somme de tuer sa concierge. Camus (La Chute)
Nous sommes tous des cas exceptionnels. Nous voulons tous faire appel de quelque chose ! Chacun exige d’être innocent, à tout prix, même si, pour cela, il faut accuser le genre humain et le ciel ‘(…) je prenais leur défense, à la seule condition qu’ils fussent de bons meurtriers, comme d’autres sont de bons sauvages (…) Je ne me trouvais pas sur la scène du tribunal mais quelque part, dans les cintres, comme ces dieux que, de temps en temps, on descend au moyen d’une machine, pour transfigurer l’action et lui donner un sens. (…) Quelques-uns de mes bons criminels avaient d’ailleurs, en tuant, obéi au même sentiment. La lecture des journaux, dans la triste situation où ils se trouvaient, leur apportait sans doute une sorte de compensation malheureuse. Comme beaucoup d’hommes, ils n’en pouvaient plus de l’anonymat et cette impatience avait pu, en partie, les mener à de fâcheuses extrémités. Pour être connu, il suffit en somme de tuer sa concierge. (…) les juges punissaient, les accusés expiaient et moi, libre de tout devoir, soustrait au jugement comme à la sanction, je régnais, librement, dans une lumière édénique. (…) voilà le coup de génie. J’ai découvert qu’en attendant la venue des maîtres et de leurs verges, nous devions, comme Copernic, inverser le raisonnement pour triompher. Puisqu’on ne pouvait condamner les autres sans aussitôt se juger, il fallait s’accabler soi-même pour avoir le droit de juger les autres. Puisque tout juge finit un jour en pénitent, il fallait prendre la route en sens inverse et faire métier de pénitent pour pouvoir finir en juge. (…) Alors, insensiblement, je passe, dans mon discours, du « je » au « nous ». Quand j’arrive au « voilà ce que nous sommes », le tour est joué, je peux leur dire leurs vérités. Je suis comme eux, bien sûr, nous sommes dans le même bouillon. J’ai cependant une supériorité, celle de le savoir, qui me donne le droit de parler. Vous voyez l’avantage, j’en suis sûr. Plus je m’accuse et plus j’ai le droit de vous juger. (…) Je règne enfin, mais pour toujours. J’ai encore trouvé un sommet, où je suis seul à grimper et d’où je peux juger tout le monde. (…) on me décapiterait, par exemple, et je n’aurais plus peur de mourir, je serais sauvé. Au-dessus du peuple assemblé, vous élèveriez alors ma tête encore fraîche, pour qu’ils s’y reconnaissent et qu’à nouveau je les domine, exemplaire. Tout serait consommé, j’aurais achevé, ni vu ni connu, ma carrière de faux prophète qui crie dans le désert et refuse d’en sortir. Camus (La Chute)
Alors, insensiblement, je passe, dans mon discours, du « je » au « nous ». Quand j’arrive au « voilà ce que nous sommes », le tour est joué, je peux leur dire leurs vérités. Je suis comme eux, bien sûr, nous sommes dans le même bouillon. J’ai cependant une supériorité, celle de le savoir, qui me donne le droit de parler. Vous voyez l’avantage, j’en suis sûr. Plus je m’accuse et plus j’ai le droit de vous juger. (…) Je règne enfin, mais pour toujours. J’ai encore trouvé un sommet, où je suis seul à grimper et d’où je peux juger tout le monde. (…) maintenant (…) je vais savoir si l’un des buts de ma passionnante confession est atteint. (…) J’espère toujours, en effet, que mon interlocuteur sera policier et qu’il m’arrêtera (…) on me décapiterait, par exemple, et je n’aurais plus peur de mourir, je serais sauvé. Au-dessus du peuple assemblé, vous élèveriez alors ma tête encore fraîche, pour qu’ils s’y reconnaissent et qu’à nouveau je les domine, exemplaire. Tout serait consommé, j’aurais achevé, ni vu ni connu, ma carrière de faux prophète qui crie dans le désert et refuse d’en sortir. Camus (La Chute)
Je compris aussi qu’il continuerait de m’attendre sur les mers et les fleuves, partout enfin où se trouverait l’eau amère de mon baptême. (…) Croyez-moi, les religions se trompent dès l’instant qu’elles font de la morale et qu’elles fulminent des commandements. Dieu n’est pas nécessaire pour créer la culpabilité, ni punir. Nos semblables y suffisent, aidés par nous-mêmes. Vous parliez du jugement dernier. Permettez-moi d’en rire respectueusement. Je l’attends de pied ferme : j’ai connu ce qu’il y a de pire, qui est le jugement des hommes. Pour eux, pas de circonstances atténuantes, même la bonne intention est imputée à crime. (…) Je vais vous dire un grand secret, mon cher. N’attendez pas le jugement dernier. Il a lieu tous les jours. Camus (La Chute)
J’ai résumé L’Étranger, il y a longtemps, par une phrase dont je reconnais qu’elle est très paradoxale : “Dans notre société tout homme qui ne pleure pas à l’enterrement de sa mère risque d’être condamné à mort.” Je voulais dire seulement que le héros du livre est condamné parce qu’il ne joue pas le jeu. En ce sens, il est étranger à la société où il vit, où il erre, en marge, dans les faubourgs de la vie privée, solitaire, sensuelle. Et c’est pourquoi des lecteurs ont été tentés de le considérer comme une épave. On aura cependant une idée plus exacte du personnage, plus conforme en tout cas aux intentions de son auteur, si l’on se demande en quoi Meursault ne joue pas le jeu. La réponse est simple : il refuse de mentir.  (…) Meursault, pour moi, n’est donc pas une épave, mais un homme pauvre et nu, amoureux du soleil qui ne laisse pas d’ombres. Loin qu’il soit privé de toute sensibilité, une passion profonde parce que tenace, l’anime : la passion de l’absolu et de la vérité. Il s’agit d’une vérité encore négative, la vérité d’être et de sentir, mais sans laquelle nulle conquête sur soi et sur le monde ne sera jamais possible. On ne se tromperait donc pas beaucoup en lisant, dans L’Étranger, l’histoire d’un homme qui, sans aucune attitude héroïque, accepte de mourir pour la vérité. Il m’est arrivé de dire aussi, et toujours paradoxalement, que j’avais essayé de figurer, dans mon personnage, le seul Christ que nous méritions. On comprendra, après mes explications, que je l’aie dit sans aucune intention de blasphème et seulement avec l’affection un peu ironique qu’un artiste a le droit d’éprouver à l’égard des personnages de sa création. Camus (préface américaine à L’Etranger, 1955)
Camus prétend que la révolte doit se limiter à une négation sans construction, une révolte stérile qui refuse le sang mais aussi l’avenir. Cette position est celle d’un moraliste bourgeois, paralysé par la peur de l’histoire. La révolution, comme je l’ai défendue, exige le sacrifice, car sans violence, il n’y a pas de libération. Camus, dans L’Homme révolté, tourne le dos à cette nécessité historique, préférant une justice abstraite à l’action concrète. Sartre (« Réponse à Albert Camus », Les Temps Modernes, Septembre 1952)
Il se pose en juge des révolutions, mais il ignore les conditions matérielles qui les engendrent. Sa révolte est un luxe d’intellectuel, un refus de salir les mains, alors que nous, nous savons que la liberté naît dans la boue et le sang. Camus veut une pureté qui n’existe pas hors des livres. Sartre (« Réponse à Albert Camus », Les Temps Modernes, Septembre 1952)
Il se peut que vous ayez été pauvre mais vous ne l’êtes plus ; vous êtes un bourgeois, comme Jeanson et comme moi. (…) Vous avez fait votre Thermidor. Où est Meursault, Camus? Où est Sisyphe? Où sont ces trotskystes de cour, qui prêchaient la Révolution permanente ? Sartre  (Combat, 18 septembre 1952)
Je ne le crois pas. Dès qu’il se manifeste, l’humain devient partie de l’humain. Toute vie arrêtée même celle d’un homme si jeune –, c’est à la fois un disque qu’on casse et une vie complète. Pour tous ceux qui l’ont aimé, il y a dans cette mort une absurdité insupportable. Mais il faudra apprendre à voir cette œuvre mutilée comme une œuvre totale. Sartre
Le besoin d’échapper à la solitude était plus fort que la pression destructrice de l’orgueil introverti. Mais il fallait satisfaire ce besoin d’une façon détournée. Camus ne pouvait pas se contredire trop ouvertement. Le style de son roman révèle comment il a réussi à se tromper lui-même. L’auteur évite systématiquement les effets rhétoriques. Il n’utilise aucun des procédés qui permettent de mettre en valeur une trouvaille. On a l’impression qu’il ne nous regarde pas et desserre à peine les dents. Le fameux refus du passé simple et du présent, les deux temps de la narration traditionnelle, au profit du passé composé, qui appartient au langage parlé, équivaut à un abandon de toutes les techniques conventionnelles du récit. L’auteur refuse d’être un raconteur qui travaille pour un public. Son « écriture blanche » produit un effet de grisaille monotone qui a suscité d’innombrables imitateurs. À moins de se taire vraiment, pour obéir à l’injonction des esthétiques solipsistes qui sont toujours en fin de compte des esthétiques du silence, on doit se rabattre sur un pis-aller de silence, sur un compromis plus ou moins heureux et L’Étranger propose l’une des formules qui ont connu le plus de succès. Ce style ressemble étonnamment à celui des actions qui conduisent Meursault au meurtre. On a l’impression que quelqu’un, un beau jour, a tendu un stylo et du papier à Camus et Camus, machinalement, s’est mis à écrire. À Meursault, c’est un revolver qu’on a tendu et, machinalement lui aussi, il s’est mis à tirer. Le livre, de même que le meurtre, semble le résultat de circonstances fortuites, bien qu’il n’ait rien d’accidentel. On peut supposer qu’il s’est écrit lui- même, l’auteur se trouvant dans un état second un peu semblable à celui de Meursault quand il s’avance vers le meurtre. Des deux côtés, c’est la même apparence de nonchalance et d’indifférence qui fait qu’on a bien un crime mais pas de criminel, et qu’on a un livre mais qu’on n’a pas d’écrivain. Camus et son héros ont fait le serment de ne plus avoir avec autrui que des contacts superficiels. En apparence, tous deux respectent leur serment. Meursault refuse d’aller à Paris ; Camus critique les écrivains et les penseurs qui ont la naïveté de croire qu’il est possible de communiquer. Mais Meursault ne va pas jusqu’à éviter de tuer l’Arabe, et Camus ne va pas jusqu’à s’interdire d’écrire L’Étranger. Un meurtre et un livre dépassent le cadre des rapports superficiels, mais en ce qui concerne le meurtre, le caractère destructeur de l’acte ainsi que le détachement avec lequel il est exécuté, permettent de nier qu’il y ait vraiment contact. De même, le caractère antisocial du roman, ainsi que la matière furtive dont il est écrit, permettent de nier que le solipsiste essaie vraiment de communiquer avec autrui. Camus trahit le solipsisme en écrivant L’Étranger tout comme Meursault le trahit quand il tue l’Arabe. Le roman porte dans tous ses aspects la marque d’un acte créateur unique qui est à ce qu’il engendre – le livre –, ce que la conduite de Meursault est à son meurtre. Le « meurtre innocent » est en vérité le symbole et le noyau central de cet acte créateur.Clamence en a conscience quand il affirme que lui-même, en tant qu’avocat, obéissait aux mêmes mobiles secrets que ses clients. Lui aussi voulait un peu de publicité, mais il ne voulait pas payer aussi cher que les vrais criminels, la satisfaction de ce désir impur. Ayant partagé les crimes, il aurait dû partager les châtiments mais on l’acclamait au contraire comme un parangon de vertu : « Le crime tient sans trêve le devant de la scène, mais le criminel n’y figure que fugitivement pour être aussitôt remplacé. Ces brefs triomphes enfin se paient trop cher. Défendre nos malheureux aspirants à la réputation revenait, au contraire, à être vraiment reconnu, dans le même temps et aux mêmes places, mais par des moyens plus économiques. Cela m’encourageait aussi à déployer de méritoires efforts pour qu’ils payassent le moins possible ; ce qu’ils payaient, ils le payaient un peu à ma place. »L’Étranger est une véritable œuvre d’art. Les caractères du style se reflètent dans l’intrigue et vice versa. Mais on ne saurait parler d’unité à propos de ce roman, car il repose sur une dualité et une ambiguïté radicales. Comment pourrait-il avoir une unité alors que l’acte créateur se retourne en fait contre lui-même ? Chaque page du roman reflète la contradiction et la dualité inhérentes au meurtre. Tout refus de communiquer est en réalité une tentative de communication. Tout geste d’indifférence ou d’hostilité est un appel déguisé. La perspective que La Chute ouvre à la critique éclaire même les éléments structuraux, auxquels les formalistes attachent le plus d’importance sans parvenir à les éclairer car ils les isolent des données concrètes de leur engendrement. Est-il possible de ramener le meurtre de l’Arabe, la structure du roman, son style et l’« inspiration » du romancier à un processus unique ? Oui, si l’on rapproche ce processus de certaines conduites enfantines. Imaginons un enfant à qui on a refusé quelque chose qu’il désirait vivement. Il se réfugie à l’écart de ses parents et aucune promesse n’arrive à le faire sortir de sa retraite. Comme Meursault et comme le jeune Camus, l’enfant réussit à se persuader que son seul désir est qu’on le laisse en paix. Si on laisse l’enfant à sa solitude, celle-ci devient très vite insupportable, mais l’orgueil l’empêche de rentrer la tête basse dans le cercle de famille. Que faire alors pour rétablir le contact avec le monde extérieur ? Il faut que l’enfant commette une action qui attirera l’attention des adultes, mais ne passera pas pour une reddition humiliante, une action répréhensible, naturellement. Une provocation ouverte serait encore trop transparente. L’action répréhensible doit être commise en cachette et de façon détournée. L’enfant doit affecter envers la sottise qu’il est sur le point de commettre, le même détachement que Meursault envers son crime ou que Camus envers la littérature. Regardez Meursault : il commence à fréquenter la pègre, négligemment, comme il fréquenterait n’importe qui. La chose est sans importance puisque, pour lui, les autres n’existent pas vraiment. Peu à peu, Meursault se trouve mêlé aux affaires louches de ses compagnons, mais il ne s’en rend guère compte. Pourquoi s’en soucier puisque toutes les actions se valent ? L’enfant agit exactement de la même façon : il prend une boîte d’allumettes, par exemple, et joue avec distraitement. Il ne pense pas à mal, bien sûr, mais soudain une allumette flambe, et les rideaux aussi s’ils se trouvent à proximité. S’agit-il d’un accident, du destin ? C’est de la «mauvaise foi », et l’enfant, comme Meursault, ne se sent pas responsable. Pour lui, les objets ne sont que des fragments de matière perdus dans un univers chaotique. L’« absurde », tel que Sisyphe l’a fait connaître au grand public, s’est déjà incarné dans cet enfant.C’est dans une optique faussée que L’Étranger a été écrit et qu’on le lit encore généralement. On refuse de reconnaître le côté secrètement provocateur du crime, et on présente les représailles de la société comme une agression injustifiée. Cela revient à renverser les rapports entre l’individu et la société. On nous présente Meursault comme un solitaire totalement indifférent à la société, tandis que la société, elle, est censée s’occuper de très près de son existence quotidienne. Ce tableau est manifestement faux : nous savons tous que l’indifférence est du côté de la société, et que les préoccupations angoissées sont le lot du malheureux héros solitaire. Le tableau conforme à la vérité, ce sont les grandes œuvres romanesques de tous les temps qui nous le donnent : Cervantès, Balzac, Dickens, Dostoïevski, et peut-être aussi le Camus de La Chute. La vérité que L’Étranger refuse de reconnaître est si éclatante qu’elle s’exprime presque ouvertement à la fin du roman dans l’explosion passionnée de ressentiment à laquelle s’abandonne Meursault. Beaucoup de lecteurs estiment avec raison que cette conclusion sonne plus juste que le reste du roman. Le ressentiment est présent dans toute l’œuvre, sans doute, mais l’orgueil lui impose silence jusqu’à la condamnation à mort qui donne à Meursault un prétexte pour crier son désespoir sans perdre la face trop visiblement. L’enfant aussi veut être puni afin de pouvoir donner libre cours à son chagrin sans en avouer la véritable cause, pas même à lui-même. Dans la dernière phrase, Meursault admet pratiquement que la seule exécution dont il soit vraiment menacé, c’est l’indifférence des autres : « Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine. »Le défaut de structure de L’Étranger prend toute sa signification quand on rapproche le roman d’un type de conduite très répandu dans le monde moderne, même parmi les adultes. Cette existence vide, cette tristesse cachée, ce monde à l’envers, ce crime secrètement provocateur, tout cela est caractéristique des crimes dits de délinquance juvénile. Analyser le meurtre, en se guidant sur La Chute, c’est reconnaître qu’il relève de ce que la psychologie américaine nomme « attention getting devices ». L’aspect social du roman se rattache aisément à la conception ultra-romantique du Moi qui domine le premier Camus. De nombreux observateurs ont signalé, dans la délinquance juvénile, la présence d’un élément de romantisme moderne et démocratisé. Au cours de ces dernières années, plusieurs romans et films qui traitent ouvertement de ce phénomène social, ont emprunté certaines particularités à L’Étranger, ouvrage qui en apparence n’a rien à voir avec ce sujet. Le héros du film A bout de souffle, par exemple, tue un policier à demi volontairement et devient ainsi un « bon criminel » à la manière de Meursault. La délinquance juvénile ne figure pas dans L’Étranger en tant que thème parce que le roman est l’équivalent littéraire de l’acte, son analogon parfait. L’Étranger n’offre assurément pas une peinture fidèle de la société qui lui sert de cadre. Faut-il en conclure, comme le font les formalistes, qu’il constitue un « monde à part », complètement détaché de cette société ? Le roman renverse les lois de notre société, mais ce renversement ne signifie pas qu’il y ait absence de relations. On a affaire à une relation complexe qui contient à la fois des éléments positifs et négatifs et qu’il est impossible de formuler mécaniquement au moyen de la vieille terminologie réaliste ou positiviste. C’est une relation négative qu’il faut nettement dégager si on veut saisir la structure esthétique elle-même. La seule façon de mettre en évidence cette structure, c’est d’évoquer à son propos le phénomène social appelé « délinquance juvénile ». L’Étranger n’est pas séparable de la réalité sociale qu’il renverse puisque ce renversement est en fait une conduite sociale parmi d’autres, conduite d’ailleurs bien connue et définie. L’autonomie de la structure peut paraître absolue aux yeux de l’écrivain dans le moment de la création, mais elle n’est que relative. L’Étranger reflète la vision du monde du jeune délinquant avec une perfection inégalée précisément parce que le livre n’a pas conscience de refléter quoi que ce soit, excepté naturellement l’innocence de son héros et l’iniquité de ses juges. Camus a écrit L’Étranger contre « les juges », ou en d’autres termes, contre les bourgeois qui étaient les seuls susceptibles de le lire. Au lieu de rejeter le livre comme l’auteur le souhaitait et en même temps le redoutait, ces lecteurs de la bourgeoisie le couvrirent de louanges. De toute évidence, les « juges » ne reconnaissaient pas leur propre portrait. Eux aussi s’élevèrent contre l’iniquité des juges et réclamèrent la clémence à grands cris. Eux aussi  s’identifièrent à l’innocente victime et saluèrent en Meursault un preux chevalier de « l’authenticité » et du «culte solaire ». Le public, en somme, se révéla composé non de « juges », comme l’auteur l’avait pensé, mais « d’avocats généreux » comme lui-même, de gens qui lui ressemblaient. Puisque tous les admirateurs des premières œuvres de Camus partagent à des degrés divers la culpabilité de l’« avocat généreux », ils ont, eux aussi, leur place dans La Chute. Ils y paraissent en effet, en la personne de l’auditeur silencieux. Cet homme n’a rien à dire car Clamence répond à ses questions et à ses objections avant même qu’elles aient été formulées dans notre esprit. À la fin du roman, cet homme révèle son identité : c’est, lui aussi, un « avocat généreux ». Ainsi, Clamence s’adresse à chacun de nous personnellement. C’est sur nous qu’il se penche, par-dessus la petite table du café ; c’est notre regard qu’il fixe. Son monologue est ponctué d’exclamations, d’interjections et d’apostrophes. Toutes les trois lignes nous trouvons un « allons», « tiens », « quoi ! », « eh bien », « ne trouvez-vous pas », « mon cher compatriote », etc. Le style de La Chute est l’antithèse parfaite de « l’écriture blanche », impersonnelle et dépourvue de rhétorique. L’attitude faussement détachée de Meursault a disparu. Nous sommes passés de «l’indignation contenue » de l’avocat généreux, très bien définie par Clamence, expert en la matière, à l’exhibition publique d’une mauvaise foi avouée et pourtant insurmontable. Le symbolisme délibérément facile et disparate de La Chute est une parodie du symbolisme «sérieux » des premières œuvres.Tout en mettant en question l’authenticité de L’Étranger et autres œuvres du même genre, Camus met la question elle-même en question. La Chute, comme L’Étranger, est dirigée contre tous les lecteurs en puissance, puisqu’elle est dirigée contre les avocats dans un monde où il ne reste plus que des avocats. La technique d’agression mentale a gagné en subtilité, mais son objectif reste le même. Pourquoi Clamence attire-t-il notre attention sur le fait que sa nouvelle attitude relève encore de la mauvaise foi ? Il sape ses propres positions afin d’empêcher les autres de le faire. Après s’être moqué de l’« avocat généreux », il se décrit lui-même ironiquement comme un « juge-pénitent ». Très habilement, il coupe l’herbe sous les pieds de lecteurs qu’il sait aptes à retirer un réconfort moral des paraboles les plus sombres ; il exécute une nouvelle pirouette dans l’espoir de garder une longueur d’avance sur tout le monde dans ce jeu d’autojustification, qui s’est transformé en une partie d’autocritique.Qu’un juge renonce à juger, et il devient un juge déguisé, c’est-à-dire un avocat. Que l’avocat renonce au déguisement et le voilà devenu juge-pénitent. Que le juge-pénitent… C’est une descente en spirale dans un enfer épouvantable, mais cette « chute » vertigineuse n’est peut-être pas aussi fatale qu’il y paraît. Le juge-pénitent est loin de prendre son rôle avec autant de sérieux que l’avocat généreux. Le besoin de se justifier hante toute la littérature moderne du « procès ». Mais il y a plusieurs niveaux de conscience. Ce qu’on appelle le « mythe » du procès peut être abordé sous des angles radicalement différents. Dans L’Étranger, la seule question est de savoir si les personnages sont innocents ou coupables. Le criminel est innocent et les juges sont coupables. Dans la littérature traditionnelle, le criminel est généralement coupable et les juges innocents. La différence n’est pas aussi importante qu’il le semble. Dans les deux cas, le Bien et le Mal sont des concepts figés, immuables : on conteste le verdict des juges, mais pas les valeurs sur lesquelles il repose. La Chute va plus loin. Clamence s’efforce de démontrer qu’il est du côté du Bien et les autres du côté du Mal, mais les échelles de valeurs auxquelles il se réfère s’effondrent une à une. Le vrai problème n’est plus de savoir « qui est innocent et qui est coupable ? » mais « pourquoi faut-il continuer à juger et à être jugés ? ». C’est là une question plus intéressante, celle-là même qui préoccupait Dostoïevski. Avec La Chute, Camus élève la littérature de procès au niveau de son génial prédécesseur. Le Camus des premières œuvres ne savait pas à quel point le jugement est un mal insidieux et difficile à éviter. Il se croyait en dehors du jugement parce qu’il condamnait ceux qui condamnent. En utilisant la terminologie de Gabriel Marcel, on pourrait dire que Camus considérait le Mal comme quelque chose d’extérieur à lui, comme un « problème » qui ne concernait que les juges, alors que Clamence sait bien qu’il est lui aussi concerné. Le Mal, c’est le « mystère » d’une passion qui en condamnant les autres se condamne elle-même sans le savoir. C’est la passion d’Œdipe, autre héros de la littérature de procès, qui profère les malédictions qui le mènent à sa propre perte. La réciprocité entre le Je et le Tu s’affirme à travers tous les efforts que je fais pour la nier. « La sentence dont vous frappez vos semblables », dit Clamence, « vous est toujours renvoyée au visage et y cause de sérieux dégâts. » L’étranger n’est pas en dehors de la société mais en dedans, bien qu’il l’ignore. C’est cette ignorance qui limite la portée de L’Étranger tant au point de vue esthétique qu’au point de vue de la pensée. L’homme qui ressent le besoin d’écrire un roman-procès n’appartient pas à la Méditerranée, mais aux brumes d’Amsterdam. Le monde dans lequel nous vivons est un monde de jugement perpétuel. C’est sans doute le vestige de notre tradition judéo-chrétienne. Nous ne sommes pas de robustes païens, ni des juifs, puisque nous n’avons pas de Loi. Mais nous ne sommes pas non plus de vrais chrétiens puisque nous continuons à juger. Qui sommes-nous ? Un chrétien ne peut s’empêcher de penser que la réponse est là, à portée de la main : « Aussi es-tu sans excuse, qui que tu sois, toi qui juges. Car en jugeant autrui, tu juges contre toi-même : puisque tu agis de même, toi qui juges. » Camus s’était-il aperçu que tous les thèmes de La Chute sont contenus dans les Épîtres de saint Paul ? Si oui, aurait-il tiré de cette analogie et des réponses de saint Paul, les conclusions qu’un chrétien en tirerait ? Personne ne peut répondre à ces questions. Meursault était coupable d’avoir jugé, mais il ne le sut jamais. Seul Clamence s’en renditcompte. On peut voir en ces deux héros deux aspects d’un même personnage dont le destin décrit une ligne qui n’est pas sans rappeler celle des grands personnages de Dostoïevski. Comme Raskolnikov, comme Dimitri Karamazov, Meursault-Clamence se croit d’abord victime d’une erreur judiciaire, mais se rend finalement compte que la sentence est juste, même si les juges pris individuellement, sont injustes, parce que le Moi ne peut offrir qu’une parodie grotesque de Justice. Pour découvrir la portée universelle de La Chute, il faut d’abord en saisir la signification la plus individuelle, intime même. D’ailleurs, ces deux aspects ne font qu’un : la structure del’œuvre forme un tout, et sa signification aussi. Extérieurement, cette signification paraît purement négative. Mais une phrase du Discours de Suède résume ses aspects positifs. Camus oppose ses deux attitudes successives et confirme nettement la signification personnelle qui vient d’être reconnue, ici, à la confession de Clamence : « L’art (…) oblige (…) l’artiste à ne pas s’isoler ; il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle. Et celui qui, souvent, a choisi son destin d’artiste parce qu’il se sentait différent, apprend bien vite qu’il ne nourrira son art, et sa différence, qu’en avouant sa ressemblance avec tous. » (II, 1071-2) René Girard
Le thème du poète maudit né dans une société marchande (…) s’est durci dans un préjugé qui finit par vouloir qu’on ne puisse être un grand artiste que contre la société de son temps, quelle qu’elle soit. Légitime à l’origine quand il affirmait qu’un artiste véritable ne pouvait composer avec le monde de l’argent, le principe est devenu faux lorsqu’on en a tiré qu’un artiste ne pouvait s’affirmer qu’en étant contre toute chose en général. (…) L’art (…) oblige (…) l’artiste à ne pas s’isoler ; il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle. Et celui qui, souvent, a choisi son destin d’artiste parce qu’il se sentait différent, apprend bien vite qu’il ne nourrira son art, et sa différence, qu’en avouant sa ressemblance avec tous. Camus (discours de Suède, 1957)
En ce premier temps de la révolte, il faut tuer : abattre un Européen, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé: restent un homme mort et un homme libre ; le survivant, pour la première fois, sent un sol national sous la plante de ses pieds. Sartre (préface aux « Damnés de la terre » de Franz Fanon, 1961)
Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement de- main. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. (….) Voulez-vous au- paravant voir votre mère une dernière fois ? » J’ai dit non. (…) il m’a demandée : « C’est votre mère qui est là ? » J’ai encore dit : « Oui. » « Elle était vieille ? » J’ai répondu : « Comme ça », parce que je ne savais pas le chiffre exact. (…) Il a émis la supposition que  je devais être bien malheureux depuis que maman était morte et je n’ai rien répondu. Il m’a dit alors, très vite et avec un air gêné, qu’il savait que dans le quartier on m’avait mal jugé parce que j’avais mis ma mère à l’asile, mais il me connaissait et il savait que j’aimais beaucoup maman. J’ai répondu, je ne sais pas encore pourquoi, que j’ignorais jusqu’ici qu’on me jugeât mal à cet égard, mais que l’asile m’avait paru une chose naturelle puisque je n’avais pas assez d’argent pour faire garder maman. « D’ailleurs, ai-je ajouté, il y avait longtemps qu’elle n’avait rien à me dire et qu’elle s’ennuyait toute seule. (…) Les instructeurs avaient appris que « j’avais fait preuve d’insensibilité » le jour de l’enterrement de maman. « Vous comprenez, m’a dit mon avocat, cela me gêne un peu de vous demander cela. Mais c’est très im- portant. Et ce sera un gros argument pour l’accusation, si je ne trouve rien à répondre. » Il voulait que je l’aide. il m’a demandé si j’avais eu de la peine ce jour-là. Cette question m’a beaucoup étonné et il me semblait que j’aurais été très gêne si j’avais eu à la poser. J’ai répondu cependant que j’avais un peu perdu l’habitude de m’interroger et qu’il m’était difficile de le renseigner. Sans doute, j’aimais bien maman, mais cela ne voulait rien dire. Tous les êtres sains avaient plus ou moins souhaité la mort de ceux qu’ils aimaient. (…) Le procureur s’est alors levé, très grave et d’une voix que j’ai trouvée vraiment émue, le doigt tendu vers moi, il a articulé lentement : « Messieurs les jurés, le lendemain de la mort de sa mère, cet homme pre- nait des bains, commençait une liaison irrégulière, et allait rire devant un film comique. Je n’ai rien de plus à vous dire. » (…) « Le même homme qui au lendemain de la mort de sa mère se livrait à la débauche la plus honteuse a tué pour des raisons futiles et pour liquider une affaire de mœurs inqualifiable. » (…) Mais mon avocat, à bout de patience, s’est écrié en levant les bras, de sorte que ses manches en retombant ont découvert les plis d’une chemise amidonnée : « Enfin, est-il accusé d’avoir enterré sa mère ou d’avoir tué un homme ? » Le public a ri. (…) ‘Oui, s’est-il écrié avec force, j’accuse cet homme d’avoir enterré une mère avec un cœur de criminel. » (…) l’horreur que lui inspirait ce crime le cédait presque à celle qu’il res- sentait devant mon insensibilité. Toujours selon lui, un homme qui tuait moralement sa mère se retranchait de la société des hommes au même titre que celui qui portait une main meurtrière sur l’auteur de ses jours. Dans tous les cas, le premier préparait les actes du second, il les annonçait en quelque sorte et il les légitimait. (…) C’était comme si j’avais attendu pendant tout le temps cette minute et cette petite aube où je serais justifié. Rien, rien n’avait d’importance et je savais bien pourquoi. Lui aussi savait pourquoi. Du fond de mon avenir, pendant toute cette vie absurde que j’avais menée, un souffle obscur remontait vers moi à travers des années qui n’étaient pas encore venues et ce souffle égalisait sur son passage tout ce qu’on me proposait alors dans les années pas plus réelles que je vivais. Que m’importaient la mort des autres, l’amour d’une mère, que m’importaient son Dieu, les vies qu’on choisit, les destins qu’on élit, puisqu’un seul destin devait m’élire moi-même et avec moi des milliards de privilégiés qui, comme lui, se disaient mes frères. Comprenait-il, comprenait-il donc ? Tout le monde était privilégié. Il n’y avait que des privilégiés. Les au- tres aussi, on les condamnerait un jour. Lui aussi, on le condamnerait. Qu’importait si, accusé de meurtre, il était exécuté pour n’avoir pas pleuré à l’enterrement de sa mère. Camus (L’étranger)
J’ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi le terrorisme qui s’exerce aveuglément dans les rues d’Alger. En ce moment, on lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère. Camus (Stockholm, 1957)
Ce livre de Fanon: un livre terrible, terriblement révélateur, terriblement annonciateur des justiciers barbares. Les disciples de ces thèses seront des assassins tranquilles, des bourreaux justifiés, des terroristes sans autre cause que celle de s’affirmer par la mort des autres. S’il faut la mort du Blanc pour que le Noir vive, alors on retourne au sacrifice du bouc émissaire. (…) Et voici que Camus nous manque déjà. Il ne se doutait pas de ce qui lui survivrait. Jean Daniel
L’Occident qui, en dix ans, a donné l’autonomie à une dizaine de colonies, mérite à cet égard plus de respect et, surtout, de patience que la Russie qui, dans le même temps, a colonisé ou placé sous un protectorat implacable une douzaine de pays de grande et ancienne civilisation. Camus (Chroniques algériennes, 1958)
Et il lui avait fallu apprendre seul, grandir seul, en force, en puissance, trouver seul sa morale et sa vérité, à naître enfin comme un homme pour ensuite naître aux autres, aux femmes, comme tous les hommes nés dans ce pays et qui, un par un, essayaient d’apprendre à vivre sans racines et sans foi et qui tous ensemble aujourd’hui où ils risquaient l’anonymat définitif et la perte des seules traces sacrées de leur passage sur cette terre, les dalles illisibles que la nuit avait maintenant recouvertes dans le cimetière, devaient apprendre à naître aux autres, à l’immense cohue des conquérants maintenant évincés qui les avaient précédés sur cette terre et dont ils devaient reconnaître la fraternité de race et de destin.Il y a des êtres qui justifient le monde, qui aident à vivre par leur seule présence. Ceux que j’aime, rien ni moi-même ni surtout pas eux-mêmes ne fera jamais que je cesse de les aimer.Ce sont des choses que j’ai mis longtemps à apprendre. Maintenant je sais Jeune, je demandais aux êtres plus qu’ils ne pouvaient donner : une amitié continuelle, une émotion permanente. Je sais leur demander maintenant moins qu’ils peuvent donner : une compagnie sans phrases. Et leurs émotions, leur amitié, leurs gestes nobles gardent à mes yeux leur valeur entière de miracle : un entier effet de la grâce. Le regard de sa mère, tremblant, doux, fiévreux, était posé sur lui avec une telle expression que l’enfant recula, hésita et s’enfuit. « Elle m’aime, elle m’aime donc », se disait-il dans l’escalier, et il comprenait en même temps que lui l’aimait éperdument, qu’il avait souhaité de toutes ses forces d’être aimé d’elle et qu’il en avait toujours douté jusque-là. Et lui qui avait voulu échapper au pays sans nom, à la foule et à une famille sans nom, mais en qui quelqu’un obstinément n’avait cessé de réclamer l’obscurité et l’anonymat (…) cheminant dans la nuit sur la terre de l’oubli où chacun était le premier homme, où lui-même avait du s’élever seul, sans père. Camus (Le Premier homme, 1994)
Il se souvenait de son enfance, de ces heures où il avait cru que tout était perdu, et il se demandait maintenant si ce n’était pas là qu’il avait commencé à se connaître, à se voir tel qu’il était, avec ses faiblesses et ses espoirs. (…) Il avait voulu fuir, s’éloigner de cette vie étroite, mais il comprenait maintenant que c’était dans cette pauvreté qu’il avait trouvé les racines de sa force, et il regrettait presque de l’avoir méprisée. Il se sentait coupable envers sa mère, non pas pour ce qu’il avait fait, mais pour ce qu’il n’avait pas su lui donner, et il passait des heures à essayer de réparer, par des gestes simples, ce silence ancien. Et quand il la regardait, il voyait dans ses yeux une paix qui semblait lui pardonner tout, même ses absences, et il se demandait si ce n’était pas là le vrai miracle de l’amour. Il marchait parmi les autres, non plus comme un étranger, mais comme un fils revenu, et il sentait que cette terre, avec ses pierres et ses silences, était aussi la sienne, un lien qu’il n’avait jamais su nommer. Et pour la première fois, il crut qu’il pouvait vivre autrement, non pas en refusant le monde, mais en l’acceptant, avec ses peines et ses joies, comme un cadeau fragile. Camus (Le Premier homme, 1994)
Pour faire de Meursault un martyr, il faut lui faire commettre un acte vraiment répréhensible, mais pour lui conserver la sympathie du lecteur, il faut préserver son innocence. Son crime doit donc être involontaire, mais pas au point que l’homme qui ne pleure pas à l’enterrement de sa mère puisse échapper à la sentence. Tous les événements qui conduisent à la scène au cours de laquelle Meursault tire sur l’Arabe, y compris cette scène elle-même avec ses coups de revolver, tantôt voulus, tantôt involontaires, sont présentés de manière à remplir ces exigences contradictoires. Meursault mourra innocent et, pourtant, sa mort dépasse la portée d’une simple erreur judiciaire. Cette solution n’en est pas une. Elle ne peut que dissimuler sans la résoudre la contradiction entre le premier et le second Meursault, entre le paisible solipsiste et la victime de la société. C’est justement cette contradiction, résumée tout entière dans l’opposition des deux termes «innocent » et « meurtre », qu’on nous propose sous la forme d’une combinaison verbale inhabituelle et intéressante, un peu comme une image surréaliste. Les deux termes ne peuvent pas plus fusionner en un concept unique qu’une image surréaliste ne peut évoquer un objet réel.  (…) Le défaut de structure de L’Étranger prend toute sa signification quand on rapproche le roman d’un type de conduite très répandu dans le monde moderne, même parmi les adultes. Cette existence vide, cette tristesse cachée, ce monde à l’envers, ce crime secrètement provocateur, tout cela est caractéristique des crimes dits de délinquance juvénile. Analyser le meurtre, en se guidant sur La Chute, c’est reconnaître qu’il relève de ce que la psychologie américaine nomme « attention getting devices ». L’aspect social du roman se rattache aisément à la conception ultra-romantique du Moi qui domine le premier Camus. De nombreux observateurs ont signalé, dans la délinquance juvénile, la présence d’un  élément de romantisme moderne et démocratisé. Au cours de ces dernières années, plusieurs romans et films qui traitent ouvertement de ce phénomène social, ont emprunté certaines particularités à L’Étranger, ouvrage qui en apparence n’a rien à voir avec ce sujet. Le héros du film A bout de souffle, par exemple, tue un policier à demi volontairement et devient ainsi un « bon criminel » à la manière de Meursault. René Girard (Critiques dans un souterrain, 1968/1976)
Personne ne nous fera croire que l’appareil judiciaire d’un Etat moderne prend réellement pour objet l’extermination des petits bureaucrates qui s’adonnent au café au lait, aux films de Fernandel et aux passades amoureuses avec la secrétaire du patron. (…) Le besoin de se justifier hante toute la littérature moderne du «procès». Mais il y a plusieurs niveaux de conscience. Ce qu’on appelle le «mythe» du procès peut être abordé sous des angles radicalement différents. Dans L’Etranger, la seule question est de savoir si les personnages sont innocents ou coupables. Le criminel est innocent et les juges coupables. Dans la littérature traditionnelle, le criminel est généralement coupable et les juges innocents. La différence n’est pas aussi importante qu’il le semble. Dans les deux cas, le Bien et le Mal sont des concepts figés, immuables : on conteste le verdict des juges, mais pas les valeurs sur lesquelles il repose. La Chute va plus loin. Clamence s’efforce de démontrer qu’il est du côté du bien et les autres du côté du mal, mais les échelles de valeurs auxquelles il se réfère s’effondrent une à une. Le vrai problème n’est plus de savoir «qui est innocent et qui est coupable?», mais « pourquoi faut-il continuer à juger et à être jugé? ». C’est là une question plus intéressante, celle-là même qui préoccupait Dostoïevski. Avec La Chute, Camus élève la littérature du procès au niveau de son génial prédécesseur. Le Camus des premières oeuvres ne savait pas à quel point le jugement est un mal insidieux et difficile à éviter. Il se croyait en-dehors du jugement parce qu’il condamnait ceux qui condamnent. En utilisant la terminologie de Gabriel Marcel, on pourrait dire que Camus considérait le Mal comme quelque chose d’extérieur à lui, comme un «problème» qui ne concernait que les juges, alors que Clamence sait bien qu’il est lui aussi concerné. Le Mal, c’est le «mystère» d’une passion qui en condamnant les autres se condamne elle-même sans le savoir. C’est la passion d’Oedipe, autre héros de la littérature du procès, qui profère les malédictions qui le mènent à sa propre perte. (…) L’étranger n’est pas en dehors de la société mais en dedans, bien qu’il l’ignore. C’est cette ignorance qui limite la portée de L’Etranger tant au point de vue esthétique qu’au point de vue de la pensée. L’homme qui ressent le besoin d’écrire un roman-procès n’ appartient pas à la Méditerranée, mais aux brumes d’Amsterdam. Le monde dans lequel nous vivons est un monde de jugement perpétuel. C’est sans doute le vestige de notre tradition judéo-chrétienne. Nous ne sommes pas de robustes païens, ni des juifs, puisque nous n’avons pas de Loi. Mais nous ne sommes pas non plus de vrais chrétiens puisque nous continuons à juger. Qui sommes-nous? Un chrétien ne peut s’empêcher de penser que la réponse est là, à portée de la main : «Aussi es-tu sans excuse, qui que tu sois, toi qui juges. Car en jugeant autrui, tu juges contre toi-même : puisque tu agis de même, toi qui juges». Camus s’était-il aperçu que tous les thèmes de La Chute sont contenus dans les Epîtres de saint Paul ? (…) Meursault était coupable d’avoir jugé, mais il ne le sut jamais. Seul Clamence s’en rendit compte. On peut voir dans ces deux héros deux aspects d’un même personnage dont le destin décrit une ligne qui n’est pas sans rappeler celle des grands personnages de Dostoïevski. (…) Pour faire de Meursault un martyr, il faut lui faire commettre un acte vraiment répréhensible, mais pour lui conserver la sympathie du lecteur, il faut préserver son innocence (…) On nous conduit insensiblement à l’incroyable conclusion que le héros est condamné à mort non pour le crime dont il est accusé et dont il est réellement coupable, mais à cause de son innocence que ce crime n’a pas entachée, et qui doit rester visible aux yeux de tous comme si elle était l’attribut d’une divinité. René Girard (Critiques dans un souterrain, 1968/1976)
Il ne voulait être que le pape des fous et il écrivait La Chute pour se tourner en dérision et il s’accusait en se moquant. Clamence, avocat déchu, qui avait « bien vécu de sa vertu », qui se trouvait avec coquetterie, « un peu surhomme », était, dans le bouge où il se déguisait en juge pour mieux rire de lui, le bouffon de l’humanité, d’aucuns disaient le singe de Dieu, comme Satan. Clamence, l’Homme-qui-rit, c’était l’Anti-Camus. Philippe Sénart
Il faut lire La Chute dans la bonne perspective – c’est-à-dire une perspective humoristique. L’auteur, las de la popularité dont il jouissait auprès des « bien-pensants » de l’élite intellectuelle, trouva une façon subtile de tourner en dérision son rôle de « prophète » sans scandaliser les « purs » parmi ses fidèles. Certes, il faut faire la part de l’exagération, mais on ne saurait écarter ce roman sous prétexte que c’est une boutade, ni se contenter benoîtement d’y voir un bon exemple d’art pur. La confession de Clamence, c’est celle – au sens large de confession spirituelle et littéraire – de Camus. René Girard
Les mots sont responsables: il leur est répondu. Les paroles de haine des avant-gardes ont préparé la mort des individus. (…) Pourquoi l’avant-garde a-t-elle été fascinée par le meurtre et a fait des criminels ses héros, de Sade aux sœurs Papin, et de l’horreur ses délices, du supplice des Cent morceaux en Chine à l’apologie du crime rituel chez Bataille, alors que dans l’Ancien Monde, ces choses là étaient tenues en horreur? (…) Il en résulte que la fascination des surréalistes ne s’est jamais éteinte dans le petit milieu de l’ intelligentsia parisienne de mai 1968 au maoïsme des années 1970. De l’admiration de Michel Foucault pour ‘l’ermite de Neauphle-le-Château’ et pour la ‘révolution’ iranienne à… Jean Baudrillard et à son trouble devant les talibans, trois générations d’intellectuels ont été élevées au lait surréaliste. De là notre silence et notre embarras. Jean Clair
Une majorité (60 %) de jeunes Américains âgés de 18 à 24 ans soutiennent le Hamas plutôt qu’Israël dans ce conflit. New York Post 
Il est difficile de filmer une métaphysique. Or « l’Etranger » est une métaphysique. C’est un roman obscur en pleine clarté ; on le lit, tout est clair, mais en fait, tout est obscur. Et c’est tout le paradoxe. C’est un roman qui donne l’impression qu’on doit l’intellectualiser, alors qu’on doit absolument le ressentir, pour éprouver la sécheresse, le vide absolu. Meursault est un homme qui a perdu la foi, au sens religieux mais aussi au sens érotique, vis-à-vis du monde. (…) La lecture de « l’Etranger » est un peu rêche, obsédante, répulsive parfois. On a l’impression d’un univers détraqué, comme une horloge qui perd ses rouages. Mais quand j’ai écrit mon livre, mon moteur n’était pas la colère. Ce que je voulais montrer à travers le frère de « l’Arabe », c’était plutôt une colère dans la colère, une forme de cercle vicieux. Moussa et Meursault vivent le même enfermement. (…) Ce qui est frappant dans l’univers de Camus, c’est que les femmes n’existent pas. Dans « la Peste », par exemple, la sensualité se situe seulement dans l’amitié ou dans la nage. Ce qui est érotique, chez lui, c’est le monde, pas les femmes. (…) Après l’indépendance, Camus a été effacé. C’est une sorte d’autodafé extraordinaire. On ne brûle pas seulement le livre, mais l’auteur. Ceux qui le lisent n’en parlent pas, les autres le résument à cette seule phrase : « Entre la justice et ma mère, je choisis ma mère. » Par conséquent Camus n’existe pas en Algérie, il n’a ni monument ni mention dans les manuels scolaires. Le rapport de l’Algérie à Camus est un rapport maladif de l’Algérie à elle-même. (…) C’est le même contexte depuis 1962… Mais il est vrai qu’il y a aujourd’hui une violence inédite de l’Algérie envers les créateurs, parce que ce pays n’accepte pas encore de faire partie du monde. Pratiquement tous les écrivains algériens ont dû s’exiler pour pouvoir travailler. Or l’écrivain, le créateur en général, est celui qui relie un pays au reste du monde. Et Camus fait partie de l’obsession algérienne de la complexité refusée. Car chez lui, entre la foi et la bonne foi, c’est cette dernière qui prime. De même que Boualem Sansal a voulu raconter le cru et non le cuit, donc enfreint l’omerta nationale. D’une manière ou d’une autre, votre film sera vu comme un film colonialiste parce que c’est la lecture consacrée, verrouillée, même si ceux qui auront la curiosité de le voir porteront sur lui un autre avis… En revanche, ce qu’il m’a fait réaliser, c’est que, de toute ma vie, je n’avais jamais vu d’œuvre cinématographique ou documentaire sur la période de l’Algérie française qui ne porte pas sur la guerre. Je me suis dit : « Tiens, pour une fois, on a une sorte de brèche sur le monde d’avant », pour le dire comme Zweig. (…) C’est difficile d’y échapper, parce que nous trouvons des clés d’interprétation dans nos blessures et nos mémoires, mais je ne pense pas que ce soit le but de l’œuvre de Camus, ni, je me permets de le dire, du film. Le crime de Meursault est-il, pour reprendre une expression à la mode, un crime d’atmosphère ? Probablement. Mais ce n’est certainement pas la seule explication, sinon le roman n’aurait pas connu une telle destinée internationale. (…) Dans « la Peste », Camus écrit justement : « L’abstraction tue. » Ici, Meursault tue. Mais il paie autre chose : son incapacité à jouer le jeu des conventions sociales, le fait de n’avoir pas pleuré à l’enterrement de sa mère, pas répondu au tribunal comme on l’attendait… « L’Etranger » est un roman à strates. Le meurtre de l’Arabe, de par mes lectures, je le vois comme une scène archétypale. Prenez « Robinson Crusoé », de Daniel Defoe : le monde est une île, il y a la plage, le soleil, le sauvage en face de Robinson, deux univers qui se rencontrent et l’infini des deux côtés, l’inconnu et la mer. C’est la même scène. Sauf que chez Camus, Meursault tue Vendredi, et l’histoire prend un tout autre sens… (…) C’est mon obsession depuis quinze ans, je ne fais qu’écrire sur ça. Pour moi, « l’Etranger » est une robinsonnade ratée : c’est au fond l’un des premiers romans sur la perte du désir du monde. Vous parlez de l’adolescence, et c’est bien là qu’on perd le sens du monde. Mais il y a aussi quelque chose d’augustinien dans ce livre. « Les Confessions » commencent presque de la même façon, le jour où Saint Augustin perd sa mère. Il dit : « Je vais au bain, parce qu’il paraît que l’eau soulage du deuil. » Que fait Meursault ? Il va nager dans la mer. Enfin, je crois qu’au-delà de l’historicité, de la lecture coloniale ou postcoloniale qu’on peut en faire, ce livre nous fascine parce que nous avons tous « un moment Meursault » où l’on imagine tuer. (…) Mais en même temps, on découvre la totale fragilité des raisons qui nous maintiennent en deçà de cet acte. Cette pensée, Camus l’a retournée contre lui-même en disant : « Le grand problème philosophique, c’est le suicide. » Moi, je pense que c’est le meurtre. La monstruosité froide, blanche, innocente en nous, qui fait que nous pouvons tuer et être condamnés dans un monde encore plus absurde que nous, c’est cela qui nous fascine. Car ce moment inaugural touche à la question qu’on se pose tous à nous-mêmes : que fait-on de l’autre ? Meursault n’en sait rien. Il tue, il n’arrive pas à aimer, désirer, se marier… C’est la même maladie. D’ailleurs ses dialogues évidés avec Marie, il pourrait les avoir avec l’Arabe : « Est-ce que tu me détestes vraiment ? – Je ne sais pas. – Pourquoi m’as-tu tué ? – Je ne sais pas. – Avons-nous un problème personnel ? – Je l’ignore. » Meursault est quelqu’un qui a perdu le lien à l’autre. Et je crois que c’est la grande maladie de notre siècle, nous ne savons plus que faire de l’autre. Meursault se situe précisément à cette époque où on ne se pose plus la question « que fait-on avec le colonisé ? » et juste avant celle où on se demande « que fait-on avec l’ex-colonisateur ? ». Dans l’entre-deux, il y a eu un moment de… blanc. Kamel Daoud
Un peu par hasard, j’ai relu « l’Etranger » en me disant que le personnage de Meursault pourrait m’aider. Je l’avais lu comme presque tout le monde à 16-17 ans, mais, comme la plupart des lycéens je crois, je n’avais pas compris grand-chose. En le reprenant, j’ai été fasciné par l’opacité du roman, qui pose énormément de questions : tout n’est pas logique mais au contraire très complexe, ambigu. J’étais même étonné qu’on fasse lire ça aux jeunes. Meursault n’a pas de sentiments, il s’exprime très peu, est assez antipathique. Tout le contraire d’un héros de cinéma. Je me suis donc demandé s’il était possible de l’incarner à l’écran et de faire en sorte qu’on s’intéresse à lui… (…) Meursault observe le monde, il en voit la beauté, mais c’est un peu comme l’« effet Koulechov » au cinéma : on filme un visage, puis on montre un plan de gâteau, un plan de femme nue, et on se dit « mais quel acteur formidable ». Le jeu de Benjamin Voisin consistait principalement à ne rien exprimer, à adopter une présence presque à la Buster Keaton – il tenait d’ailleurs si bien son rôle que les autres acteurs le trouvaient parfois odieux sur le tournage ! Ce sont le montage, les plans, les personnages secondaires qui donnent du sens à son regard. Ainsi que le spectateur, qui projette ce qu’il veut. Car vous l’avez bien dit, tous les lecteurs de « l’Etranger » sont des metteurs en scène potentiels. Il est d’ailleurs amusant d’entendre ceux qui ont déjà vu le film me dire que « Meursault devrait être comme ci ou comme ça »… Camus ne le décrit jamais ! On ne sait même pas son âge, seulement qu’il est un petit employé. (…) il nous a été impossible d’y faire des repérages et de tourner sur place ! Etant donné la situation et l’incarcération de Boualem Sansal, il était évident que le pays nous était fermé. C’est pour cela que nous avons dû le réaliser au Maroc, à Tanger. (…) Quand Camus écrit, c’est l’Algérie française, donc la France, il n’a pas besoin de décrire cet univers évident pour tout le monde. Mais pour nous, qui sommes plus éloignés de cette histoire, la lecture est différente. A mes yeux, ce n’est pas une coïncidence qu’il tue un « Arabe » : il fallait lier ce geste à l’époque coloniale, mais surtout en tant que contexte. (…) Ce n’est pas un hasard si tous les adolescents le lisent et qu’il les frappe autant. Il y a une désillusion propre à l’adolescence vis-à-vis de toutes les croyances de l’enfance lorsqu’on découvre la folie du monde. Ce livre fait écho à cette angoisse existentielle. J’ai moi-même été Meursault à plein de moments de ma vie, en ressentant ce décalage entre mes émotions et mon incapacité à les exprimer. Quand j’ai commencé l’adaptation, j’ai demandé à des psys si Meursault était autiste, psychopathe ou pervers… Et puis je me suis très vite rendu compte que ce n’était pas l’important. Vous dites que Meursault est une métaphysique, pour moi il est une abstraction… même s’il a tué un homme, il ne faut jamais l’oublier. François Ozon

Quel nouvel accident qui tue Camus une énième fois ?

Alors qu’en cette année du 65e anniversaire de sa mort et en ce 112e anniversaire de sa naissance …

Ressort un nouveau film sur le plus grand succès et plus grand malentendu de Camus

Qui de La Fureur de vivre à À bout de souffle, Bonnie and Clyde, Easy Rider, La Balade sauvage, Tueurs nés, Sailor et Lula, True Romance, Thelma & Louise et tant d’autres…

Mais aussi nos propres enfants, désensibilisation aidant après le stalinisme et le maoïsme de leurs ainés des années 50 et 60, défendant à 60% le pire et plus barbare pogrom depuis la Shoah …

Avait fait tant de petits, avec ces bons criminels à la Meursault et leur romantisme à deux sous …

Jouant les innocents et même, ultime acte surréaliste en une sorte de Christ inversé, les martyrs de la société…

Quelle dernière trahison de son oeuvre et de sa véritable renaissance…

Que cette énième célébration d’un roman dont il avait lui-même renié le succès avant sa mort prématurée …

Tant avec son chef-d’œuvre parodique de « La Chute » …

Qu’avec son roman inachevé et posthume du »Premier Homme »…

Qui avait justement marqué son acceptation, « comme un don fragile » …

Et son retour et sa renaissance d’enfant prodigue dans ce monde précisément si longtemps rejeté dans l’Étranger ?

Camus, l’Algérie et le mythe de « l’Etranger » : le grand dialogue entre François Ozon et Kamel Daoud
Propos recueillis par Grégoire Leménager (directeur adjoint de la rédaction) et Marie Lemonnier
Le Nouvel Obs
20 octobre 2025

Entretien  Plus de quatre-vingts ans après sa parution, le chef-d’œuvre d’Albert Camus est adapté par François Ozon dans un film splendide, qui le réinscrit dans le contexte colonial de l’Algérie française. L’occasion d’une rencontre inédite entre le réalisateur et Kamel Daoud, prix Goncourt 2024 et auteur de « Meursault, contre-enquête ».

Il fallait une bonne dose d’audace et bien du talent pour oser, en 2025, porter à l’écran un livre aussi ciselé, énigmatique et populaire que « l’Etranger » d’Albert Camus, qui depuis sa parution en 1942 s’est imposé comme l’un des romans français les plus lus au monde. François Ozon ne manque ni d’audace ni de talent. Sa filmographie éclectique le prouve, de « Sous le sable » à « Grâce à Dieu » en passant par « Huit Femmes » et « Frantz ». Son adaptation de « l’Etranger », récemment présentée à la Mostra de Venise, le confirme. Toute l’inquiétante étrangeté du chef-d’œuvre de Camus est là, dans un noir et blanc éblouissant, portée par un casting impeccable : Benjamin Voisin, qui donne au personnage de Meursault une beauté froide et impénétrable, mais aussi Rebecca Marder, Pierre Lottin, Swann Arlaud, Denis Lavant…

L’histoire est connue : un homme blanc qui a tué un « Arabe » sur une plage, se retrouve condamné à mort parce qu’il n’a pas pleuré aux obsèques de sa mère. [?] Le film suit cette trame avec une grande fidélité. Mais il a aussi l’intelligence de l’incarner dans l’Algérie coloniale, en rendant une présence humaine à ceux qui n’étaient que des ombres fugitives, anonymes et presque abstraites chez Camus : les colonisés.

Un aspect du roman que l’écrivain franco-algérien Kamel Daoud, prix Goncourt l’an passé, avait bien identifié en 2014 dans « Meursault, contre-enquête », traduit aujourd’hui dans une quarantaine de langues : « l’Arabe » assassiné retrouvait avec lui un nom, Moussa, et une identité par la voix de son frère. Il était temps de présenter François Ozon à Kamel Daoud, pour parler de Camus, d’Algérie, de colonisation, et d’un roman qui n’a pas fini de fasciner.

François Ozon, vous avez déjà adapté des pièces de théâtre, des nouvelles, des romans, mais avec « l’Etranger » de Camus vous vous attaquez à un monument de la littérature, une des fictions françaises les plus lues au monde. Pourquoi ?
François Ozon Initialement, j’avais le projet d’un film en trois parties. Dans l’une, un jeune homme d’aujourd’hui, face à l’absurdité et la folie du monde, tentait de se suicider. Benjamin Voisin devait jouer le rôle, mais nous n’avons pas trouvé les financements. Peut-être que c’était trop sombre… Néanmoins, un peu par hasard, j’ai relu « l’Etranger » en me disant que le personnage de Meursault pourrait m’aider. Je l’avais lu comme presque tout le monde à 16-17 ans, mais, comme la plupart des lycéens je crois, je n’avais pas compris grand-chose. En le reprenant, j’ai été fasciné par l’opacité du roman, qui pose énormément de questions : tout n’est pas logique mais au contraire très complexe, ambigu. J’étais même étonné qu’on fasse lire ça aux jeunes. Meursault n’a pas de sentiments, il s’exprime très peu, est assez antipathique. Tout le contraire d’un héros de cinéma. Je me suis donc demandé s’il était possible de l’incarner à l’écran et de faire en sorte qu’on s’intéresse à lui…

Pour vous, Kamel Daoud, le personnage de papier a-t-il pris vie à l’écran ?
Kamel Daoud Oui. Le problème pour un lecteur, surtout pour quelqu’un comme moi qui n’a pas grandi avec l’image, c’est qu’il va au cinéma avec le film qu’il a déjà réalisé dans sa tête. J’ai donc eu vingt minutes de comparatisme inévitable… Puis, j’ai analysé ma réaction : étais-je venu voir l’œuvre d’un réalisateur ou évaluer son coefficient de fidélité ? Il y a une deuxième difficulté : si vous êtes algérien, l’artificialité peut vite être aggravée, vous traquez l’anachronisme. Et si, de surcroît, vous avez écrit un roman sur « l’Etranger », c’est encore plus compliqué ! Très souvent, lorsqu’un Occidental filme, votre propre monde arabe est réduit à ce que j’appelle « le complexe de Tintin » : gamin, j’avais été très déçu de découvrir que les calligraphies de « l’Or noir » n’étaient que du charabia pseudo-arabe. C’était comme découvrir que je n’avais pas la même couleur de peau, ça m’excluait du contrat de lecture.

Mon appréhension est depuis toujours la même : le film allait-il retomber dans « l’algérianisme esthétique » ? Je n’aime pas du tout l’esthétique de « la Bataille d’Alger », avec l’Arabe qui pleurniche et le mauvais Blanc… Elle a consacré une école et fini par consacrer une fiction de la fiction. Bref, je craignais la caricature. Et en fait non, c’était exactement le monde algérien que je voyais, dans sa complexité. Il y avait une irruption de l’histoire dans la métaphysique de « l’Etranger », en particulier quand Meursault va au cinéma et qu’on voit un panneau près du guichet qui dit : « Interdit aux indigènes ».

Le roman de Kamel Daoud, « Meursault, contre-enquête », a-t-il été une source d’inspiration pour vous, François Ozon ?
F. Ozon Forcément ! Quand j’ai relu « l’Etranger », ce qui m’a frappé n’est pas cette première phrase qu’on cite toujours : « Aujourd’hui, maman est morte… » Non, avec le regard de 2025, c’est : « J’ai tué un Arabe. » Ces mots interviennent dans la seconde partie, quand on emmène Meursault en prison. Tout d’un coup, j’avais trouvé l’angle pour adapter le roman. Déjà, j’allais échapper à tous ceux qui m’attendaient au tournant sur le fameux incipit… J’ai commencé par l’idée que dans le livre, il y a tout de suite un monologue, une voix intérieure. On est avec Meursault. Ma première partie devait être un temps d’observation, où on allait le regarder. Et on allait davantage le comprendre dans la seconde partie où tout le monde s’exprime, avec différents points de vue.
K. Daoud Ce qui m’a d’ailleurs le plus aidé à entrer dans le film, ce sont les personnages secondaires qui sont magnifiquement incarnés. Le casting est parfait. L’esthétique aussi fait que ça a pris : le noir et blanc, c’était le bon choix. Cette lumière crue, ardente et violente, qui oblige parfois à plisser les yeux pour regarder l’écran, c’est comme cela qu’on ressent le paysage en Algérie.
F. Ozon Oui, le noir et blanc aide pour cela. On peut pousser les blancs très fort et les hautes lumières. Et effectivement, ça éblouit. Je suis content que cela ait fonctionné, parce que nous avons tourné en mars et avril… Il fallait à tout prix que la beauté de l’Algérie, dont Camus parle dans tous ses textes, soit présente. D’autant que le personnage, lui, est un total antihéros ! Une des clés m’a été donnée par une interview de Visconti sur sa propre adaptation de « l’Etranger ».
Au départ, l’acteur qu’il souhaitait n’était pas Marcello Mastroianni mais Alain Delon. Et c’est vrai que si l’on songe au Delon du « Samouraï », tout à coup, ça fonctionne. Mastroianni, on l’adore, mais c’est le charme italien, il est joyeux, extraverti, alors que Delon n’a joué presque que des rôles antipathiques. Ce n’est pas un homme auquel on s’identifie, mais qu’on regarde néanmoins avec fascination. Cela m’a beaucoup aidé pour diriger Benjamin Voisin. Le contraste entre sa froideur, sa raideur, son immobilité, et la vie des autres donne leur force aux scènes.

« La conscience de Meursault est transparente aux choses et opaque aux significations », disait Jean-Paul Sartre. Comment avez-vous recréé ce sentiment d’étrangeté propre au roman, et à son « écriture blanche » dont parlait Roland Barthes ?
F. Ozon Tout le roman n’est pas écrit comme ça, mais j’ai tenu à garder deux passages en voix off, deux moments lyriques magnifiques qui sont de vraie poésie. Quant au personnage, qui reste en grande partie incompréhensible, je me suis dit que j’allais le regarder évoluer dans les situations décrites par Camus. C’était assez expérimental, j’ignorais à quoi ressemblerait mon film…
K. Daoud Il est difficile de filmer une métaphysique. Or « l’Etranger » est une métaphysique. C’est un roman obscur en pleine clarté ; on le lit, tout est clair, mais en fait, tout est obscur. Et c’est tout le paradoxe. C’est un roman qui donne l’impression qu’on doit l’intellectualiser, alors qu’on doit absolument le ressentir, pour éprouver la sécheresse, le vide absolu. Meursault est un homme qui a perdu la foi, au sens religieux mais aussi au sens érotique, vis-à-vis du monde.
F. Ozon Meursault observe le monde, il en voit la beauté, mais c’est un peu comme l’« effet Koulechov » au cinéma : on filme un visage, puis on montre un plan de gâteau, un plan de femme nue, et on se dit « mais quel acteur formidable ». Le jeu de Benjamin Voisin consistait principalement à ne rien exprimer, à adopter une présence presque à la Buster Keaton – il tenait d’ailleurs si bien son rôle que les autres acteurs le trouvaient parfois odieux sur le tournage ! Ce sont le montage, les plans, les personnages secondaires qui donnent du sens à son regard. Ainsi que le spectateur, qui projette ce qu’il veut. Car vous l’avez bien dit, tous les lecteurs de « l’Etranger » sont des metteurs en scène potentiels. Il est d’ailleurs amusant d’entendre ceux qui ont déjà vu le film me dire que « Meursault devrait être comme ci ou comme ça »… Camus ne le décrit jamais ! On ne sait même pas son âge, seulement qu’il est un petit employé.

Benjamin Voisin : « le contraste entre sa froideur, sa raideur, son immobilité, et la vie des autres donne leur force aux scènes  ».
Parmi les personnages secondaires, les femmes jouent un rôle beaucoup moins effacé que dans le livre…
F. Ozon Oui, elles sont là dans le roman, mais il fallait les développer un peu. Cela me semblait d’autant plus évident que tous ces hommes sont particulièrement toxiques : l’un tape son chien, l’autre bat sa femme, le dernier tue un Arabe… Les femmes, par contraste, sont de beaux personnages. J’ai pensé à faire une place au frère de la victime, comme dans votre « Contre-enquête », Kamel, mais j’aimais le personnage de la sœur, qui devient la voix des Arabes dans le film, ou en tout cas le point de vue arabe, quand, au tribunal, elle est confrontée à Meursault et à sa « fiancée », Marie. Celle-ci a un peu conscience qu’il y a un problème, puisqu’on ne parle pas de « l’Arabe » au procès, ou plus exactement qu’on en parle justement comme de « l’Arabe » : il n’a pas de nom, ce que vous développez dans votre livre et qu’il me semblait essentiel d’intégrer dans une adaptation aujourd’hui. Cette invisibilisation m’avait choqué à la lecture de « l’Etranger », et votre livre, Kamel, m’a beaucoup aidé à comprendre la colère que cela pouvait provoquer chez un Algérien. Même s’il ne s’agissait pas de racisme de la part de Camus mais plutôt d’un procédé littéraire, comme il aurait pu parler du « Grec » ou de « l’Italien », vous ne croyez pas ?
K. Daoud Ah si, mais je n’ai jamais lu Camus en y cherchant une place pour moi, la littérature est faite pour se débarrasser de soi. La lecture de « l’Etranger » est un peu rêche, obsédante, répulsive parfois. On a l’impression d’un univers détraqué, comme une horloge qui perd ses rouages. Mais quand j’ai écrit mon livre, mon moteur n’était pas la colère. Ce que je voulais montrer à travers le frère de « l’Arabe », c’était plutôt une colère dans la colère, une forme de cercle vicieux. Moussa et Meursault vivent le même enfermement.
F. Ozon Et vous n’avez jamais pensé à donner la parole à sa sœur ?
K. Daoud Non, peut-être parce que j’ai moi-même perdu un frère quand j’avais 4 ans et lui 3… Ce qui est frappant dans l’univers de Camus, c’est que les femmes n’existent pas. Dans « la Peste », par exemple, la sensualité se situe seulement dans l’amitié ou dans la nage. Ce qui est érotique, chez lui, c’est le monde, pas les femmes. Mais en sortant de votre film, avec en particulier à l’esprit cette scène puissante entre Marie et la sœur de Moussa dans la salle d’audience, j’ai pensé que vous aviez trouvé un bel équilibre sur le rôle des femmes. En faire trop aurait été une lecture, n’en faire rien, une maladresse.

Dans ces jeux de rééquilibrage, il y a aussi celui qui concerne la présence « indigène », que le film densifie par petites touches, là où chez Camus, comme l’écrit Kamel Daoud, les « Arabes » sont « des objets flous et incongrus »…
F. Ozon Pour cela, j’ai dû faire un travail de recherche historique, parce qu’on connaît finalement assez mal cette période de la colonisation dans les années 1930. J’ai regardé beaucoup d’archives, avec des commentaires colonialistes qui vantent « le sourire d’Alger », son côté merveilleux… J’ai tenu à intégrer cet aspect pour que le spectateur comprenne quelle était la vision des Français de l’Algérie française, ce que ça représentait pour eux. J’ai moi-même des grands-parents qui ont vécu là-bas, qui ont adoré l’Algérie et en parlaient comme d’un paradis perdu, comme beaucoup de pieds-noirs d’ailleurs. Mon grand-père était juge, il a échappé à un attentat et a été contraint de revenir en France ; c’était une blessure au sein de la famille dont on ne parlait pas… J’ai essayé de retrouver ce qu’ils avaient vécu là-bas. Je voulais montrer, concrètement, comment deux communautés vivaient côte à côte mais ne se mélangeaient pas.
K. Daoud En fait, l’effacement de cette époque est double. Il y a cette image de paradis perdu, plaquée sur le réel, qui évacue toute la complexité de la vie et sa dureté pour nous. Mais de l’autre côté, en Algérie, toute la littérature antérieure au déclenchement de la guerre a été effacée. Les écrivains qui sont « nés » avec la guerre sont au panthéon, mais tous ceux qui, avant, décrivaient la complexité humaine ne sont plus visibles. Ce sont mes parents et mes grands-parents qui m’ont raconté comment était la vie d’alors. Mais il est toujours tabou de dire des choses comme : « A l’époque, c’était très beau ici, il y avait des fleurs, l’immeuble était propre, l’horloge avait des aiguilles qui fonctionnaient… »
Quel rapport l’Algérie entretient-elle aujourd’hui à Camus ?
K. Daoud Après l’indépendance, Camus a été effacé. C’est une sorte d’autodafé extraordinaire. On ne brûle pas seulement le livre, mais l’auteur. Ceux qui le lisent n’en parlent pas, les autres le résument à cette seule phrase : « Entre la justice et ma mère, je choisis ma mère. » Par conséquent Camus n’existe pas en Algérie, il n’a ni monument ni mention dans les manuels scolaires. Le rapport de l’Algérie à Camus est un rapport maladif de l’Algérie à elle-même.

La réception du film peut-elle pâtir du moment de tension actuel entre la France et l’Algérie ?
F. Ozon Déjà, il nous a été impossible d’y faire des repérages et de tourner sur place ! Etant donné la situation et l’incarcération de Boualem Sansal, il était évident que le pays nous était fermé. C’est pour cela que nous avons dû le réaliser au Maroc, à Tanger.
K. Daoud C’est le même contexte depuis 1962… Mais il est vrai qu’il y a aujourd’hui une violence inédite de l’Algérie envers les créateurs, parce que ce pays n’accepte pas encore de faire partie du monde. Pratiquement tous les écrivains algériens ont dû s’exiler pour pouvoir travailler. Or l’écrivain, le créateur en général, est celui qui relie un pays au reste du monde. Et Camus fait partie de l’obsession algérienne de la complexité refusée. Car chez lui, entre la foi et la bonne foi, c’est cette dernière qui prime. De même que Boualem Sansal a voulu raconter le cru et non le cuit, donc enfreint l’omerta nationale. D’une manière ou d’une autre, votre film sera vu comme un film colonialiste parce que c’est la lecture consacrée, verrouillée, même si ceux qui auront la curiosité de le voir porteront sur lui un autre avis… En revanche, ce qu’il m’a fait réaliser, c’est que, de toute ma vie, je n’avais jamais vu d’œuvre cinématographique ou documentaire sur la période de l’Algérie française qui ne porte pas sur la guerre. Je me suis dit : « Tiens, pour une fois, on a une sorte de brèche sur le monde d’avant », pour le dire comme Zweig.

Diriez-vous qu’il s’agit aussi d’un film sur la période coloniale ? Plus encore qu’à la lecture du livre, on se demande en le voyant si le rapport de domination libère une pulsion chez le colon qui favorise le crime de Meursault…
F. Ozon Quand Camus écrit, c’est l’Algérie française, donc la France, il n’a pas besoin de décrire cet univers évident pour tout le monde. Mais pour nous, qui sommes plus éloignés de cette histoire, la lecture est différente. A mes yeux, ce n’est pas une coïncidence qu’il tue un « Arabe » : il fallait lier ce geste à l’époque coloniale, mais surtout en tant que contexte.
K. Daoud C’est difficile d’y échapper, parce que nous trouvons des clés d’interprétation dans nos blessures et nos mémoires, mais je ne pense pas que ce soit le but de l’œuvre de Camus, ni, je me permets de le dire, du film. Le crime de Meursault est-il, pour reprendre une expression à la mode, un crime d’atmosphère ? Probablement. Mais ce n’est certainement pas la seule explication, sinon le roman n’aurait pas connu une telle destinée internationale.
A quoi tient donc son extraordinaire succès, qui ne se dément pas ? Sa modernité repose-t-elle sur le sentiment de l’absurde, si central chez Camus, et qu’on éprouve fortement ces temps-ci face à l’état du monde ?
F. Ozon Ce n’est pas un hasard si tous les adolescents le lisent et qu’il les frappe autant. Il y a une désillusion propre à l’adolescence vis-à-vis de toutes les croyances de l’enfance lorsqu’on découvre la folie du monde. Ce livre fait écho à cette angoisse existentielle. J’ai moi-même été Meursault à plein de moments de ma vie, en ressentant ce décalage entre mes émotions et mon incapacité à les exprimer. Quand j’ai commencé l’adaptation, j’ai demandé à des psys si Meursault était autiste, psychopathe ou pervers… Et puis je me suis très vite rendu compte que ce n’était pas l’important. Vous dites que Meursault est une métaphysique, pour moi il est une abstraction… même s’il a tué un homme, il ne faut jamais l’oublier.
K. Daoud J’aime beaucoup votre réflexion. Dans « la Peste », Camus écrit justement : « L’abstraction tue. » Ici, Meursault tue. Mais il paie autre chose : son incapacité à jouer le jeu des conventions sociales, le fait de n’avoir pas pleuré à l’enterrement de sa mère, pas répondu au tribunal comme on l’attendait… « L’Etranger » est un roman à strates. Le meurtre de l’Arabe, de par mes lectures, je le vois comme une scène archétypale. Prenez « Robinson Crusoé », de Daniel Defoe : le monde est une île, il y a la plage, le soleil, le sauvage en face de Robinson, deux univers qui se rencontrent et l’infini des deux côtés, l’inconnu et la mer. C’est la même scène. Sauf que chez Camus, Meursault tue Vendredi, et l’histoire prend un tout autre sens…
F. Ozon C’est fou que vous évoquiez Robinson Crusoé, car j’ai toujours rêvé de l’adapter au cinéma !
K. Daoud C’est mon obsession depuis quinze ans, je ne fais qu’écrire sur ça. Pour moi, « l’Etranger » est une robinsonnade ratée : c’est au fond l’un des premiers romans sur la perte du désir du monde. Vous parlez de l’adolescence, et c’est bien là qu’on perd le sens du monde. Mais il y a aussi quelque chose d’augustinien dans ce livre. « Les Confessions » commencent presque de la même façon, le jour où Saint Augustin perd sa mère. Il dit : « Je vais au bain, parce qu’il paraît que l’eau soulage du deuil. » Que fait Meursault ? Il va nager dans la mer. Enfin, je crois qu’au-delà de l’historicité, de la lecture coloniale ou postcoloniale qu’on peut en faire, ce livre nous fascine parce que nous avons tous « un moment Meursault » où l’on imagine tuer.
F. Ozon On imagine détruire l’harmonie du jour.
K. Daoud Exactement. Mais en même temps, on découvre la totale fragilité des raisons qui nous maintiennent en deçà de cet acte. Cette pensée, Camus l’a retournée contre lui-même en disant : « Le grand problème philosophique, c’est le suicide. » Moi, je pense que c’est le meurtre. La monstruosité froide, blanche, innocente en nous, qui fait que nous pouvons tuer et être condamnés dans un monde encore plus absurde que nous, c’est cela qui nous fascine. Car ce moment inaugural touche à la question qu’on se pose tous à nous-mêmes : que fait-on de l’autre ? Meursault n’en sait rien. Il tue, il n’arrive pas à aimer, désirer, se marier… C’est la même maladie. D’ailleurs ses dialogues évidés avec Marie, il pourrait les avoir avec l’Arabe : « Est-ce que tu me détestes vraiment ? – Je ne sais pas. – Pourquoi m’as-tu tué ? – Je ne sais pas. – Avons-nous un problème personnel ? – Je l’ignore. » Meursault est quelqu’un qui a perdu le lien à l’autre. Et je crois que c’est la grande maladie de notre siècle, nous ne savons plus que faire de l’autre. Meursault se situe précisément à cette époque où on ne se pose plus la question « que fait-on avec le colonisé ? » et juste avant celle où on se demande « que fait-on avec l’ex-colonisateur ? ». Dans l’entre-deux, il y a eu un moment de… blanc.

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« L’accident qui a tué Camus, je l’appelle scandale », par Jean-Paul Sartre

France Observateur

7 janvier 1960

Il y a six mois, hier encore, on se demandait : « Que va-t-il faire ? » Provisoirement, déchiré par des contradictions qu’il faut respecter, il avait choisi le silence. Mais il était de ces hommes rares, qu’on peut bien attendre parce qu’ils choisissent lentement et restent fidèles à leur choix. Un jour, il parlerait. Nous n’aurions pas même osé risquer une conjecture sur ce qu’il dirait. Mais nous pensions qu’il changeait avec le monde comme chacun de nous: cela suffisait pour que sa présence demeurât vivante.

Nous étions brouillés, lui et moi : une brouille, ce n’est rien – dût-on ne jamais se revoir –, tout juste une autre manière de vivre ensemble et sans se perdre de vue dans le petit monde étroit qui nous est donné. Cela ne m’empêchait pas de penser à lui, sentir son regard sur la page du livre, sur le journal qu’il lisait et de me dire : « Qu’en dit-il ? Qu’en dit-il EN CE MOMENT ? »

Son silence que, selon les événements et mon humeur, je jugeais parfois trop prudent et parfois douloureux, c’était une qualité de chaque journée, comme la chaleur ou la lumière, mais humaine. On vivait avec ou contre sa pensée, telle que nous la révélaient ses livres – « la Chute », surtout, le plus beau peut-être et le moins compris – mais toujours à travers elle. C’était une aventure singulière de notre culture, un mouvement dont on essayait de deviner les phases et le terme final.

Il représentait en ce siècle, et contre l’Histoire, l’héritier actuel de cette longue lignée de moralistes dont les œuvres constituent peut-être ce qu’il y a de plus original dans les lettres françaises. Son humanisme têtu, étroit et pur, austère et sensuel, livrait un combat douloureux contre les événements massifs et difformes de ce temps. Mais, inversement, par l’opiniâtreté de ses refus, il réaffirmait, au cœur de notre époque, contre les machiavéliens, contre le veau d’or du réalisme, l’existence du fait moral.

Il était pour ainsi dire cette inébranlable affirmation. Pour peu qu’on lût ou qu’on réfléchît, on se heurtait aux valeurs humaines qu’il gardait dans son poing serré : il mettait l’acte politique en question. Il fallait le tourner ou le combattre : indispensable en un mot, à cette tension qui fait la vie de l’esprit. Son silence même, ces dernières années, avait un aspect positif: ce cartésien de l’absurde refusait de quitter le sûr terrain de la moralité et de s’engager dans les chemins incertains de la pratique. Nous le devinions et nous devinions aussi les conflits qu’il taisait: car la morale, à la prendre seule, exige à la fois la révolte et la condamne.

Nous attendions, il fallait attendre, il fallait savoir : quoi qu’il eût pu faire ou décider par la suite, Camus n’eût jamais cessé d’être une des forces principales de notre champ culturel, ni de représenter à sa manière l’histoire de la France et de ce siècle. Mais nous eussions su peut-être et compris son itinéraire. Il avait tout fait – toute une oeuvre – et, comme toujours, tout restait à faire. Il le disait : « Mon oeuvre est devant moi. » C’est fini. Le scandale particulier de cette mort, c’est l’abolition de l’ordre des hommes par l’inhumain. […] Rarement, les caractères d’une oeuvre et les conditions du moment historique ont exigé si clairement qu’un écrivain vive.

L’accident qui a tué Camus, je l’appelle scandale parce qu’il fait paraître au coeur du monde humain l’absurdité de nos exigences les plus profondes. Camus, à 20 ans, brusquement frappé d’un mal qui bouleversait sa vie, a découvert l’absurde, imbécile négation de l’homme. Il s’y est fait, il a pensé son insupportable condition, il s’est tiré d’affaire. Et l’on croirait pourtant que ses premières oeuvres seules disent la vérité de sa vie, puisque ce malade guéri est écrasé par une mort imprévisible et venue d’ailleurs. L’absurde, ce serait cette question que nul ne lui pose plus, qu’il ne pose plus à personne, ce silence qui n’est même plus un silence, qui n’est absolument plus rien.

Je ne le crois pas. Dès qu’il se manifeste, l’humain devient partie de l’humain. Toute vie arrêtée même celle d’un homme si jeune –, c’est à la fois un disque qu’on casse et une vie complète. Pour tous ceux qui l’ont aimé, il y a dans cette mort une absurdité insupportable. Mais il faudra apprendre à voir cette œuvre mutilée comme une œuvre totale.

Dans la mesure même où l’humanisme de Camus contient une attitude humaine envers la mort qui devait le surprendre, dans la mesure où sa recherche orgueilleuse et pure du bonheur impliquait et réclamait la nécessité inhumaine de mourir, nous reconnaîtrons dans cette oeuvre et dans la vie qui n’en est pas séparable la tentative pure et victorieuse d’un homme pour reconquérir chaque instant de son existence sur sa mort future.

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La Chute (extraits)

J’ai quitté Paris (…) un vrai trompe-l’œil, un superbe décor habité par quatre millions de silhouettes. Près de cinq millions, au dernier recensement ? Allons, ils auront fait des petits. Je ne m’en étonnerai pas. Il m’a toujours semblé que nos concitoyens avaient deux fureurs : les idées et la fornication. À tort et à travers, pour ainsi dire. Gardons-nous, d’ailleurs, de les condamner ; ils ne sont pas les seuls, toute l’Europe en est là. Je rêve parfois de ce que diront de nous les historiens futurs. Une phrase leur suffira pour l’homme moderne : il forniquait et lisait des journaux. Après cette forte définition, le sujet sera, si j’ose dire, épuisé (…) Mais permettez-moi de me présenter : Jean-Baptiste Clamence, pour vous servir. Heureux de vous connaître. (…) Moi, j’habite le quartier juif, ou ce qui s’appelait ainsi jusqu’au moment où nos frères hitlériens y ont fait de la place. Quel lessivage ! Soixante-quinze mille juifs déportés ou assassinés, c’est le nettoyage par le vide. J’admire cette application, cette méthodique patience ! Quand on n’a pas de caractère, il faut bien se donner une méthode. Ici, elle a fait merveille, sans contredit, et j’habite sur les lieux d’un des plus grands crimes de l’histoire. (…) Avez-vous remarqué que les canaux concentriques d’Amsterdam ressemblent aux cercles de l’enfer ? L’enfer bourgeois, naturellement peuplé de mauvais rêves. Quand on arrive de l’extérieur, à mesure qu’on passe ces cercles, la vie, et donc ses crimes, devient plus épaisse, plus obscure. Ici, nous sommes dans le dernier cercle. (….) Je ne passe jamais sur un pont, la nuit. C’est la conséquence d’un vœu. Supposez, après tout, que quelqu’un se jette à l’eau. De deux choses l’une, ou vous l’y suivez pour le repêcher et, dans la saison froide, vous risquez le pire ! Ou vous l’y abandonnez et les plongeons rentrés laissent parfois d’étranges courbatures. (…) Ces dames, derrière ces vitrines ? Le rêve, monsieur, le rêve à peu de frais, le voyage aux Indes ! Ces personnes se parfument aux épices. Vous entrez, elles tirent les rideaux et la navigation commence. Les dieux descendent sur les corps nus et les îles dérivent, démentes, coiffées d’une chevelure ébouriffée de palmiers sous le vent. Essayez. Qu’est-ce qu’un juge-pénitent ? (…) Il y a quelques années, j’étais avocat à Paris et, ma foi, un avocat assez connu. Bien entendu, je ne vous ai pas dit mon vrai nom. J’avais une spécialité : les nobles causes. La veuve et l’orphelin, comme on dit, je ne sais pourquoi, car enfin il y a des veuves abusives et des orphelins féroces. Il me suffisait cependant de renifler sur un accusé la plus légère odeur de victime pour que mes manches entrassent en action. Et quelle action ! Une tempête ! J’avais le cœur sur les manches. On aurait cru vraiment que la justice couchait avec moi tous les soirs. Je suis sûr que vous auriez admiré l’exactitude de mon ton, la justesse de mon émotion, la persuasion et la chaleur, l’indignation maîtrisée de mes plaidoiries. (…) l’attitude noble me vient sans effort. De plus, j’étais soutenu par deux sentiments sincères : la satisfaction de me trouver du bon côté de la barre et un mépris instinctif envers les juges en général. (…) je gagnais ma vie en dialoguant avec des gens que je méprisais. Mais voilà, j’étais du bon côté, cela suffisait à la paix de ma conscience. Le sentiment du droit, la satisfaction d’avoir raison, la joie de s’estimer soi-même, cher monsieur, sont des ressorts puissants pour nous tenir debout ou nous faire avancer. Au contraire, si vous en privez les hommes, vous les transformez en chiens écumants. Combien de crimes commis simplement parce que leur auteur ne pouvait supporter d’être en faute ! (…) Non seulement je ne risquais pas de rejoindre le camp des criminels (…), mais encore je prenais leur défense, à la seule condition qu’ils fussent de bons meurtriers, comme d’autres sont de bons sauvages. La manière même dont je menais cette défense me donnait de grandes satisfactions. J’étais vraiment irréprochable dans ma vie professionnelle. (…) J’eus même la chance de me voir offrir deux ou trois fois la Légion d’honneur que je pus refuser avec une dignité discrète où je trouvais ma vraie récompense. (…) Enfin, je n’ai jamais fait payer les pauvres et ne l’ai jamais crié sur les toits. (…) j’adorais aider les aveugles à traverser les rues. (…) J’aimais aussi, ah ! cela est plus difficile à dire, j’aimais faire l’aumône. Un grand chrétien de mes amis reconnaissait que le premier sentiment qu’on éprouve à voir un mendiant approcher de sa maison est désagréable. Eh bien, moi, c’était pire : j’exultais. (…) atteindre plus haut que l’ambitieux vulgaire et se hisser à ce point culminant où la vertu ne se nourrit plus que d’elle-même. (…) ces points culminants, les seuls où je puisse vivre. Oui, je ne me suis jamais senti à l’aise que dans les situations élevées. Jusque dans le détail de la vie, j’avais besoin d’être au-dessus. (…) l’endroit où je respirais le mieux, surtout si j’étais seul, bien au-dessus des fourmis humaines. (…) je prenais plaisir à la vie et à ma propre excellence. Ma profession satisfaisait heureusement cette vocation des sommets. Elle m’enlevait toute amertume à l’égard de mon prochain que j’obligeais toujours sans jamais rien lui devoir. Elle me plaçait au-dessus du juge que je jugeais à son tour, au-dessus de l’accusé que je forçais à la reconnaissance. Pesez bien cela, cher monsieur : je vivais impunément. Je n’étais concerné par aucun jugement, je ne me trouvais pas sur la scène du tribunal, mais quelque part, dans les cintres, comme ces dieux que, de temps en temps, on descend, au moyen d’une machine, pour transfigurer l’action et lui donner son sens. Après tout, vivre au-dessus reste encore la seule manière d’être vu et salué par le plus grand nombre. Quelques-uns de mes bons criminels avaient d’ailleurs, en tuant, obéi au même sentiment. La lecture des journaux, dans la triste situation où ils se trouvaient, leur apportait sans doute une sorte de compensation malheureuse. Comme beaucoup d’hommes, ils n’en pouvaient plus de l’anonymat et cette impatience avait pu, en partie, les mener à de fâcheuses extrémités. Pour être connu, il suffit en somme de tuer sa concierge. (…) les juges punissaient, les accusés expiaient et moi, libre de tout devoir, soustrait au jugement comme à la sanction, je régnais, librement, dans une lumière édénique. (…) Aussi ma popularité était-elle grande et je ne comptais plus mes succès dans le monde. Je n’étais pas mal fait de ma personne, je me montrais à la fois danseur infatigable et discret érudit, j’arrivais à aimer en même temps, ce qui n’est guère facile, les femmes et la justice, je pratiquais les sports et les beaux-arts, bref, je m’arrête, pour que vous ne me soupçonniez pas de complaisance. Mais imaginez, je vous prie, un homme dans la force de l’âge, de parfaite santé, généreusement doué, habile dans les exercices du corps comme dans ceux de l’intelligence, ni pauvre ni riche, dormant bien, et profondément content de lui-même sans le montrer autrement que par une sociabilité heureuse. Vous admettrez alors que je puisse parler, en toute modestie, d’une vie réussie. (…) En vérité, à force d’être homme, avec tant de plénitude et de simplicité, je me trouvais un peu surhomme. (…) J’allais de fête en fête. Il m’arrivait de danser pendant des nuits, de plus en plus fou des êtres et de la vie. (…) peu de temps après le soir dont je vous ai parlé, j’ai découvert quelque chose. (…) Il faut le reconnaître humblement, mon cher compatriote, j’ai toujours crevé de vanité. Avec quelques autres vérités, j’ai découvert ces évidences peu à peu, dans la période qui suivit le soir dont je vous ai parlé. (…) J’avançais ainsi à la surface de la vie, dans les mots en quelque sorte, jamais dans la réalité. Tous ces livres à peine lus, ces amis à peine aimés, ces villes à peine visitées, ces femmes à peine prises ! (…) J’apprenais du moins que je n’étais du côté des coupables, des accusés, que dans la mesure exacte où leur faute ne me causait aucun dommage. Leur culpabilité me rendait éloquent parce que je n’en étais pas la victime. Quand j’étais menacé, je ne devenais pas seulement un juge à mon tour, mais plus encore : un maître irascible qui voulait, hors de toute loi, assommer le délinquant et le mettre à genoux. Après cela, mon cher compatriote, il est bien difficile de continuer sérieusement à se croire une vocation de justice et le défenseur prédestiné de la veuve et de l’orphelin. (…) Quelques mots suffiront pour retracer ma découverte essentielle. (…) Pour que la statue soit nue, les beaux discours doivent s’envoler. Voici. Cette nuit-là, en novembre, (…) je regagnais la rive gauche, et mon domicile, par le pont Royal. Il était une heure après minuit (…) Sur le pont, je passai derrière une forme penchée sur le parapet, et qui semblait regarder le fleuve. De plus près, je distinguai une mince jeune femme, habillée de noir. (…) J’avais déjà parcouru une cinquantaine de mètres à peu près, lorsque j’entendis le bruit, qui, malgré la distance, me parut formidable dans le silence nocturne, d’un corps qui s’abat sur l’eau. Je m’arrêtai net, mais sans me retourner. Presque aussitôt, j’entendis un cri, plusieurs fois répété, qui descendait lui aussi le fleuve, puis s’éteignit brusquement. Le silence qui suivit, dans la nuit soudain figée, me parut interminable. Je voulus courir et je ne bougeai pas. Je tremblais, je crois, de froid et de saisissement. Je me disais qu’il fallait faire vite et je sentais une faiblesse irrésistible envahir mon corps. J’ai oublié ce que j’ai pensé alors. « Trop tard, trop loin… » ou quelque chose de ce genre. J’écoutais toujours, immobile. Puis, à petits pas, sous la pluie, je m’éloignai. Je ne prévins personne. (…) Cette femme ? Ah ! je ne sais pas, vraiment, je ne sais pas. Ni le lendemain, ni les jours qui suivirent, je n’ai lu les journaux. (…) Je n’ai plus d’amis, je n’ai que des complices. En revanche, leur nombre a augmenté, ils sont le genre humain. (…) je l’ai découvert le jour où j’ai pensé à me tuer pour leur jouer une bonne farce, pour les punir, en quelque sorte. (…) À partir du moment où j’ai appréhendé qu’il y eût en moi quelque chose à juger, j’ai compris, en somme, qu’il y avait en eux une vocation irrésistible de jugement. (…) L’idée la plus naturelle à l’homme, celle qui lui vient naïvement, comme du fond de sa nature, est l’idée de son innocence. De ce point de vue, nous sommes tous comme ce petit Français qui, à Buchenwald, s’obstinait à vouloir déposer une réclamation auprès du scribe, lui-même prisonnier, et qui enregistrait son arrivée. (…) « C’est que, voyez-vous, monsieur, disait le petit Français, mon cas est exceptionnel. Je suis innocent ! » Nous sommes tous des cas exceptionnels. Nous voulons tous faire appel de quelque chose ! Chacun exige d’être innocent, à tout prix, même si, pour cela, il faut accuser le genre humain et le ciel. (…) Connaissez-vous Dante ? Vraiment ? Diable. Vous savez donc que Dante admet des anges neutres dans la querelle entre Dieu et Satan. Et il les place dans les Limbes, une sorte de vestibule de son enfer. Nous sommes dans le vestibule, cher ami. (…) Il nous faudrait la patience d’attendre le jugement dernier. Mais voilà, nous sommes pressés. Si pressés même que j’ai été obligé de me faire juge-pénitent. (…) À partir du soir où j’ai été appelé, car j’ai été appelé réellement, j’ai dû répondre ou du moins chercher la réponse. (…) Il a fallu d’abord que ce rire perpétuel, et les rieurs, m’apprissent à voir plus clair en moi, à découvrir enfin que je n’étais pas simple. Ne souriez pas, cette vérité n’est pas aussi première qu’elle paraît. On appelle vérités premières celles qu’on découvre après toutes les autres, voilà tout. (…) J’ai compris (…) que la modestie m’aidait à briller, l’humilité à vaincre et la vertu à opprimer. Je faisais la guerre par des moyens pacifiques et j’obtenais enfin, par les moyens du désintéressement, tout ce que je convoitais. (…) Vous vous rappelez : « Malheur à vous quand tous les hommes diront du bien de vous ! » Ah ! celui-là parlait d’or ! Malheur à moi ! (…) Une crainte ridicule me poursuivait, en effet : on ne pouvait mourir sans avoir avoué tous ses mensonges. Non pas à Dieu, ni à un de ses représentants, j’étais au-dessus de ça, vous le pensez bien. Non, il s’agissait de l’avouer aux hommes, à un ami, ou à une femme aimée, par exemple. Autrement, et n’y eût-il qu’un seul mensonge de caché dans une vie, la mort le rendait définitif. Personne, jamais plus, ne connaîtrait la vérité sur ce point puisque le seul qui la connût était justement le mort, endormi sur son secret. Ce meurtre absolu d’une vérité me donnait le vertige. (…) Je commençais d’écrire une Ode à la police et une Apothéose du couperet. Surtout, je m’obligeais à visiter régulièrement les cafés spécialisés où se réunissaient nos humanistes professionnels. Mes bons antécédents m’y faisaient naturellement bien recevoir. Là, sans y paraître, je lâchais un gros mot : « Dieu merci ! » disais-je ou plus simplement : « Mon Dieu… » Vous savez comme nos athées de bistrots sont de timides communiants. Un moment de stupeur suivait l’énoncé de cette énormité, ils se regardaient, stupéfaits, puis le tumulte éclatait, les uns fuyaient hors du café, les autres caquetaient avec indignation sans rien écouter, tous se tordaient de convulsions, comme le diable sous l’eau bénite. (…) qui suis-je pourtant ? Un citoyen-soleil quant à l’orgueil, un bouc de luxure, un pharaon dans la colère, un roi de paresse. Je n’ai tué personne ? Pas encore sans doute ! Mais n’ai-je pas laissé mourir de méritantes créatures ? Peut-être. Et peut-être suis-je prêt à recommencer. (…) Je compris alors, sans révolte, comme on se résigne à une idée dont on connaît depuis longtemps la vérité, que ce cri qui, des années auparavant, avait retenti sur la Seine, derrière moi, n’avait pas cessé, porté par le fleuve vers les eaux de la Manche, de cheminer dans le monde, à travers l’étendue illimitée de l’océan, et qu’il m’y avait attendu jusqu’à ce jour où je l’avais rencontré. Je compris aussi qu’il continuerait de m’attendre sur les mers et les fleuves, partout enfin où se trouverait l’eau amère de mon baptême. (…) Croyez-moi, les religions se trompent dès l’instant qu’elles font de la morale et qu’elles fulminent des commandements. Dieu n’est pas nécessaire pour créer la culpabilité, ni punir. Nos semblables y suffisent, aidés par nous-mêmes. Vous parliez du jugement dernier. Permettez-moi d’en rire respectueusement. Je l’attends de pied ferme : j’ai connu ce qu’il y a de pire, qui est le jugement des hommes. Pour eux, pas de circonstances atténuantes, même la bonne intention est imputée à crime. (…) Je vais vous dire un grand secret, mon cher. N’attendez pas le jugement dernier. Il a lieu tous les jours. (…) savez-vous pourquoi on l’a crucifié, l’autre, celui auquel vous pensez en ce moment, peut-être ? (…) à côté des raisons qu’on nous a très bien expliquées pendant deux mille ans, il y en avait une grande à cette affreuse agonie (…) il avait dû entendre parler d’un certain massacre des innocents. Les enfants de la Judée massacrés pendant que ses parents l’emmenaient en lieu sûr, pourquoi étaient-ils morts sinon à cause de lui ? Il ne l’avait pas voulu, bien sûr. Ces soldats sanglants, ces enfants coupés en deux, lui faisaient horreur. Mais, tel qu’il était, je suis sûr qu’il ne pouvait les oublier. Et cette tristesse qu’on devine dans tous ses actes, n’était-ce pas la mélancolie inguérissable de celui qui entendait au long des nuits la voix de Rachel, gémissant sur ses petits et refusant toute consolation ? La plainte s’élevait dans la nuit, Rachel appelait ses enfants tués pour lui, et il était vivant ! (…) c’était un coup de génie de nous dire :« Vous n’êtes pas reluisants, bon, c’est un fait. Eh bien, on ne va pas faire le détail ! On va liquider ça d’un coup, sur la croix ! » Mais trop de gens grimpent maintenant sur la croix seulement pour qu’on les voie de plus loin, même s’il faut pour cela piétiner un peu celui qui s’y trouve depuis si longtemps. (…) Dès lors, puisque nous sommes tous juges, nous sommes tous coupables les uns devant les autres, tous christs à notre vilaine manière, un à un crucifiés, et toujours sans savoir. (…) Il faut me pardonner (…) je ne savais pas ce que je faisais. (…) Quand nous serons tous coupables, ce sera la démocratie. (…) La sentence que vous portez sur les autres finit par vous revenir dans la figure, tout droit (…) Eh bien, voilà le coup de génie. J’ai découvert qu’en attendant la venue des maîtres et de leurs verges, nous devions, comme Copernic, inverser le raisonnement pour triompher. Puisqu’on ne pouvait condamner les autres sans aussitôt se juger, il fallait s’accabler soi-même pour avoir le droit de juger les autres. Puisque tout juge finit un jour en pénitent, il fallait prendre la route en sens inverse et faire métier de pénitent pour pouvoir finir en juge. (…) Alors, insensiblement, je passe, dans mon discours, du « je » au « nous ». Quand j’arrive au « voilà ce que nous sommes », le tour est joué, je peux leur dire leurs vérités. Je suis comme eux, bien sûr, nous sommes dans le même bouillon. J’ai cependant une supériorité, celle de le savoir, qui me donne le droit de parler. Vous voyez l’avantage, j’en suis sûr. Plus je m’accuse et plus j’ai le droit de vous juger. (…) Je règne enfin, mais pour toujours. J’ai encore trouvé un sommet, où je suis seul à grimper et d’où je peux juger tout le monde. (…) maintenant (…) je vais savoir si l’un des buts de ma passionnante confession est atteint. (…) J’espère toujours, en effet, que mon interlocuteur sera policier et qu’il m’arrêtera (…) on me décapiterait, par exemple, et je n’aurais plus peur de mourir, je serais sauvé. Au-dessus du peuple assemblé, vous élèveriez alors ma tête encore fraîche, pour qu’ils s’y reconnaissent et qu’à nouveau je les domine, exemplaire. Tout serait consommé, j’aurais achevé, ni vu ni connu, ma carrière de faux prophète qui crie dans le désert et refuse d’en sortir. Camus (La Chute, 1956)