Délinquance: Cachez ces chiffres que je ne saurai voir (No crime figures please, we’re French)

28 février, 2013
Vos questions vont singulièrement vous compliquer l’existence. Une meute de persécuteurs polyvalents, d’antifascistes oniriques, de suffragettes de ligues de vertu, va vous tomber sur le poil. Xavier Raufer (criminologue)
Ce livre est parfaitement scandaleux. C’est le dernier avatar du lobby sécuritaire. C’est du marketing commercial pour faire peur aux gens car ces chiffres étaient connus depuis longtemps. Il finit en conclusion par dire que la violence, c’est la faute des immigrés. Bref, du sous-journalisme au service du tout sécuritaire. Laurent Mucchielli (auteur de l’ « Invention de la violence »)
L’immense majorité des journalistes (94% selon une enquête de Marianne) et des étudiants en journalisme (jusqu’à 100% d’entre eux dans certaines écoles) se revendiquent de la gauche et de l’extrême gauche. Ils ont un logiciel idéologique dans la tête, qui n’est pas compatible avec le devoir d’informer. Par réflexe, ils nient la réalité, l’édulcorent, la minimisent, éventuellement méprisent, culpabilisent ou insultent ceux qui osent la montrer du doigt. Entre grands médias, c’est une compétition à celui qui ira le plus loin dans l’excuse et la compréhension du criminel. Les gens le savent, donc ils ne lisent plus cette presse-là, qui est maintenue en vie par des subventions publiques plus ou moins déguisées, pour donner l’illusion qu’une information indépendante existe encore et que notre démocratie se porte bien. Tout ça est un théâtre et même, hélas, une tragédie(…) La plupart des grands médias se taisent, et nous font parfois savoir, comme La Croix ou Le Parisien, qu’ils le font pour des raisons idéologiques. Or des milliers de victimes témoignent que l’insécurité n’est pas une idéologie. (…) L’hétérogénéité d’une nation est non seulement un facteur de criminalité, mais aussi un facteur d’incivisme, de précarité, d’effondrement du “capital social”, comme l’a démontré le célèbre sociologue – de gauche – Robert Putnam, duquel je parle longuement dans La France orange mécanique. C’est un constat : les pays hétérogènes sont plus violents que les pays homogènes. Il n’est pas question de réécrire cette réalité sous prétexte qu’elle pousserait des gens à se radicaliser. Aujourd’hui, dans notre pays, des milliers de criminels radicaux agressent, violent et tuent d’honnêtes gens sans que ça n’intéresse personne. Ceux qui fuient cette réalité en brandissant le fantasme de l’extrême droite se font les complices de ces criminels. Mais ils n’ont plus le choix : leur idéologie est boiteuse, et ce fantasme de l’extrême droite est leur seule béquille. (…) Je note que cette radicalisation est consubstantielle aux populations musulmanes installées en Europe. Elle est un accélérateur identitaire de la tribalisation de certaines communautés. (…) Leur morale est celle de leur groupe, hiérarchisé selon des règles qui ne sont pas les nôtres. C’est une loi anthropologique : tuer un membre de son groupe est interdit, tuer un étranger est admis, parfois encouragé. En témoigne le soutien sans faille des “proches” de “jeunes” interpellés par la police, quoi qu’ils aient fait. (…) Je constate que les villes aux populations homogènes, qui comportent leur lot d’habitants pauvres, sont très peu criminelles. Le Paris du début du XXe siècle ou même du XIXe était particulièrement pauvre et surpeuplé. Pourtant, il était beaucoup moins violent qu’il ne l’est depuis les années 60. La ville ne fait pas le criminel, disons qu’elle lui sert de refuge. Ce qui fait le criminel, c’est la sous-adaptation culturelle, la tribalisation du pays, le laxisme judiciaire, la morale de l’excuse. (…) Entre la paperasse, la politique du chiffre, la barbarie de la rue, les consignes pour ne pas “provoquer”, le mépris médiatique, la colère populaire, les policiers, désabusés, font ce qu’ils peuvent, avec courage et efficacité. En revanche, la justice ne suit plus depuis longtemps. 53 000 places de prison, 67 000 détenus. 82 000 peines non exécutées chaque année, faute de place. Construire des prisons ? “Ça coûte cher”, nous explique-t-on sans trembler du côté du syndicat de la magistrature. Pas un seul gouvernement n’a eu le courage de mettre au pas son administration pour construire des prisons. Pourquoi ? Parce que construire des prisons serait reconnaître l’explosion de la criminalité depuis l’ordonnance de 1945 et la généralisation du laxisme judiciaire. Idéologiquement, les progressistes ne peuvent pas admettre l’échec de leurs utopies. Ils préfèrent couler à la barre du navire. Ce qu’ils décident n’a rien à voir avec la réalité empirique, ce sont des “avancées” morales sur lesquelles personne ne doit jamais revenir. C’est un comportement suicidaire. (…) Dans tous les pays d’Europe, la criminalité a explosé à partir des années 1950, avec la mondialisation, l’immigration et la fin de la justice strictement punitive. Ce n’est pas une fatalité : les pays qui ont abandonné le laxisme judiciaire, comme les États-Unis, ont obtenu d’excellents résultats en matière de lutte contre la criminalité. Aujourd’hui, la criminalité des États-Unis est proportionnellement inférieure à celle de la France. Laurent Obertone

 Cachez ces chiffres que je ne saurai voir !

Chiffres de la délinquance trois fois plus élevé que ceux du ministère de l’Intérieur, 53 000 places de prison pour 67 000 détenus, 82 000 peines non exécutées chaque année faute de place …

A l’heure où, entre manque chronique de places de prison et arrivée massive d’immigrés irréguliers comme laxisme judiciaire et relativisme culturel, la fracture sécuritaire ne cesse de s’aggraver entre les belles âmes protégées des beaux quartiers et rien de moins que la majorité de la population …

Pendant qu’entre propositions de dépénalisation du cannabis (du ministre de l’Education, s’il vous plait!) et d’élections pour les étrangers comme de mariage et bientôt gestation pour tous, un gouvernement d’irresponsables enfonce chaque jour un peu plus le pays dans le chômage et les déficits …

Et que, pour ne prendre qu’un exemple ô combien symptomatique, nos concitoyens juifs en sont depuis des années réduits à pratiquer leur religion sous protection policière …

Retour, dans Causeur, avec l’auteur (sous pseudonyme ?) de « La France Orange mécanique »

Sur ces chiffres que personne ne veut voir …

La criminalité a explosé

Entretien avec Laurent Obertone, auteur de La France Orange mécanique

Causeur

08 février 2013

Dans La France Orange Mécanique (Ring éditions), Laurent Obertone décrit « l’ensauvagement d’une nation » et montre une France où l’ultra-violence progresse sans rencontrer d’autre opposition qu’une culture de l’excuse institutionnalisée. Rencontre avec un journaliste brise-tabous, sans œillères ni langue de bois.

Votre essai s’appuie sur des chiffres différents de ceux du ministère de l’Intérieur. En quoi sont-ils plus fiables que les statistiques officielles ?

En France, toutes les 24 heures, on compte 13 000 vols, 2 000 agressions et 200 viols. Ces chiffres sont ceux de l’Office national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP), institut public qui réalise depuis plusieurs années des enquêtes de victimisation auprès de 17 000 personnes. Ces enquêtes jugées fiables par les criminologues (et désormais par Manuel Valls) recensent 12 millions de crimes et délits, soit trois fois plus que les chiffres avancés par le ministère de l’Intérieur, basés uniquement sur les plaintes, et sujets à quantité de manipulations. L’enquête de l’ONDRP y échappe, et échappe donc aux indécentes petites querelles politiciennes autour d’oscillations infimes d’un taux de criminalité qui a explosé depuis les années 60, et qu’aucune politique n’a su ou voulu contenir.

Vous semblez nourrir une très mauvaise opinion des médias français. Sont-ils vraiment tous aveugles et angéliques face à l’insécurité ?

L’immense majorité des journalistes (94% selon une enquête de Marianne) et des étudiants en journalisme (jusqu’à 100% d’entre eux dans certaines écoles) se revendiquent de la gauche et de l’extrême gauche. Ils ont un logiciel idéologique dans la tête, qui n’est pas compatible avec le devoir d’informer. Par réflexe, ils nient la réalité, l’édulcorent, la minimisent, éventuellement méprisent, culpabilisent ou insultent ceux qui osent la montrer du doigt. Entre grands médias, c’est une compétition à celui qui ira le plus loin dans l’excuse et la compréhension du criminel. Les gens le savent, donc ils ne lisent plus cette presse-là, qui est maintenue en vie par des subventions publiques plus ou moins déguisées, pour donner l’illusion qu’une information indépendante existe encore et que notre démocratie se porte bien. Tout ça est un théâtre et même, hélas, une tragédie.

Mais la presse parle de votre livre…

Une certaine presse. Valeurs actuelles, Atlantico, Éric Brunet, Éric Zemmour… La plupart des grands médias se taisent, et nous font parfois savoir, comme La Croix ou Le Parisien, qu’ils le font pour des raisons idéologiques. Or des milliers de victimes témoignent que l’insécurité n’est pas une idéologie.

En pointant le multiculturalisme comme source de la délinquance, ne redoutez-vous pas de radicaliser certaines personnes, soit vers l’extrême droite soit vers un fanatisme de type salafiste ?

L’hétérogénéité d’une nation est non seulement un facteur de criminalité, mais aussi un facteur d’incivisme, de précarité, d’effondrement du “capital social”, comme l’a démontré le célèbre sociologue – de gauche – Robert Putnam, duquel je parle longuement dans La France orange mécanique. C’est un constat : les pays hétérogènes sont plus violents que les pays homogènes. Il n’est pas question de réécrire cette réalité sous prétexte qu’elle pousserait des gens à se radicaliser. Aujourd’hui, dans notre pays, des milliers de criminels radicaux agressent, violent et tuent d’honnêtes gens sans que ça n’intéresse personne. Ceux qui fuient cette réalité en brandissant le fantasme de l’extrême droite se font les complices de ces criminels. Mais ils n’ont plus le choix : leur idéologie est boiteuse, et ce fantasme de l’extrême droite est leur seule béquille.

Quid de la dérive islamiste ?

Je note que cette radicalisation est consubstantielle aux populations musulmanes installées en Europe. Elle est un accélérateur identitaire de la tribalisation de certaines communautés.

À vous lire, certains délinquants sont parfaitement de bonne foi lorsqu’ils pensent ne transgresser aucun interdit en commettant des délits ou des viols…

En effet. Leur morale est celle de leur groupe, hiérarchisé selon des règles qui ne sont pas les nôtres. C’est une loi anthropologique : tuer un membre de son groupe est interdit, tuer un étranger est admis, parfois encouragé. En témoigne le soutien sans faille des “proches” de “jeunes” interpellés par la police, quoi qu’ils aient fait.

Vous expliquez que, contrairement à une idée bien ancrée, la délinquance et la criminalité ne sont pas liées à des facteurs économiques. Mais peut-on sérieusement comparer des départements ruraux, certes classés parmi les plus pauvres et des zones hyper urbanisées comme le 93?

Je constate que les villes aux populations homogènes, qui comportent leur lot d’habitants pauvres, sont très peu criminelles. Le Paris du début du XXe siècle ou même du XIXe était particulièrement pauvre et surpeuplé. Pourtant, il était beaucoup moins violent qu’il ne l’est depuis les années 60. La ville ne fait pas le criminel, disons qu’elle lui sert de refuge. Ce qui fait le criminel, c’est la sous-adaptation culturelle, la tribalisation du pays, le laxisme judiciaire, la morale de l’excuse.

D’où vient la quasi-impunité que vous dénoncez ? De la police ou de la justice?

Entre la paperasse, la politique du chiffre, la barbarie de la rue, les consignes pour ne pas “provoquer”, le mépris médiatique, la colère populaire, les policiers, désabusés, font ce qu’ils peuvent, avec courage et efficacité. En revanche, la justice ne suit plus depuis longtemps. 53 000 places de prison, 67 000 détenus. 82 000 peines non exécutées chaque année, faute de place. Construire des prisons ? “Ça coûte cher”, nous explique-t-on sans trembler du côté du syndicat de la magistrature. Pas un seul gouvernement n’a eu le courage de mettre au pas son administration pour construire des prisons. Pourquoi ? Parce que construire des prisons serait reconnaître l’explosion de la criminalité depuis l’ordonnance de 1945 et la généralisation du laxisme judiciaire. Idéologiquement, les progressistes ne peuvent pas admettre l’échec de leurs utopies. Ils préfèrent couler à la barre du navire. Ce qu’ils décident n’a rien à voir avec la réalité empirique, ce sont des “avancées” morales sur lesquelles personne ne doit jamais revenir. C’est un comportement suicidaire.

Ce n’est donc pas de la responsabilité de Christiane Taubira, l’actuelle Garde des Sceaux ?

Taubira est autant responsable de la situation que ses prédécesseurs, elle a l’immense mérite de passer pour ce qu’elle est.

Plus que le niveau de sécurité, n’est-ce pas notre seuil de tolérance face à la criminalité et à la délinquance qui a fléchi au cours des dernières décennies ?

Si les médias tentaient d’amplifier ce phénomène, ils commenceraient sans doute par ne plus parler de “sentiment”, de “jeunes”, ou “d’incivilités”. Dans La France orange mécanique, je montre que la criminalité française était insignifiante des années 1830 aux années 1950. Dans tous les pays d’Europe, la criminalité a explosé à partir des années 1950, avec la mondialisation, l’immigration et la fin de la justice strictement punitive. Ce n’est pas une fatalité : les pays qui ont abandonné le laxisme judiciaire, comme les États-Unis, ont obtenu d’excellents résultats en matière de lutte contre la criminalité. Aujourd’hui, la criminalité des États-Unis est proportionnellement inférieure à celle de la France.

Votre constat est effrayant, mais quelles solutions préconisez-vous ?

Aucune, ce n’est pas mon rôle. Je suis un témoin, je pose un constat. Constat de faillite judiciaire, de faillite du multiculturalisme, de faillite de la morale progressiste. Avant de s’attaquer à la réalité, il faut cesser de l’ignorer. C’est tout le thème de mon livre.

Laurent Obertone, La France orange mécanique (Ring éditions).

Voir aussi:

« France Orange mécanique » : omerta à tous les étages…

André Bercoff

Ecrivain, journaliste.

Il fut notamment journaliste à l’Express, directeur de la rédaction de France-Soir et directeur littéraire dans plusieurs maisons d’édition dont Belfond et Robert Laffont. Auteur d’une quarantaine de livres.

Voici un drôle d’OINI (objet imprimé non identifié). Pas normal. Pas formaté. Loin de la juste ligne du camp du Bien, celui de la Morale et des Droits de certains Hommes à disposer des autres. Pis : il les combat, les décrypte, les dénude. Si l’on considère « La France orange mécanique » du jeune journaliste Laurent Obertone du point de vue de l’intelligentsia bobocratique, la messe est dite : cet infâme torchon se situe à la droite de Le Pen, stigmatise des minorités aussi visibles que victimes, et contribue à la division des Français mille fois plus que les honorables causes du mariage gay et du droit de vote des étrangers. Laurent Obertone serait, au mieux, un réac identitaire, plus vraisemblablement un néonazi qui ne s’ignore pas. Fermez le ban. Omerta à tous les étages.

Il se trouve que l’auteur a fait tout simplement un travail de journaliste. Plus précisément de documentaliste. Il a recensé, en feuilletant pendant des mois la presse locale et régionale de ce cher et doux pays – presse qu’on ne cite pratiquement jamais – et y a relevé les faits de violence, d’incivilité, d’agression, de viol – faits que l’on baptise si pudiquement « divers » – et autres bonnes actions qui se répandent comme une traînée de poudre dans la France de ce début de XXIe siècle. Les chiffres parlent : toutes les 24 heures, 13 000 vols, 2 000 agressions, 200 viols. Excusez du peu. Ces chiffres sont connus mais l’un des apports d’Obertone est qu’il reproduit, en citant à chaque fois ses sources, le détail de ces « petits » crimes au quotidien. De ce fait, il rappelle la souffrance infinie de cette population que les grands médias ignorent quand elles ne viennent pas du Mexique ou d’ailleurs : les victimes. Celles qui n’ont rien demandé, qui passaient par là, qui ne voulaient de mal à personne, en un mot innocentes, et qui se font massacrer pour un regard, une cigarette refusée, un portable ou, si elles sont femmes, violer dans un train ou sous une porte cochère, devant des témoins aussi muets que passifs. Quand on vit, soit dans des beaux quartiers, soit dans des villes protégées, quand on est loin du chaos qui, lui, a bien réussi son intégration, on se dit que l’auteur exagère, mais les descriptions sont là et elles sont accablantes.

Mais le livre va évidemment plus loin. Il analyse le pourquoi de cette violence, pointe là aussi le poids de certaines communautés dans les prisons, la perte absolue des repères et des valeurs qui transforment des individus en tribus qui n’ont d’autres objectifs que défendre leurs territoires pour y exercer leurs trafics et leurs tournantes et pour qui le vivre ensemble (c’est-à-dire, avec les autres citoyens) ne veut strictement rien dire. De ces semeurs de haine, Obertone montre la magnifique complicité, voire l’appui des fabricants d’excuses : les moralistes des médias et de la politique, les experts, journalistes, juges, universitaires, qui n’ont de cesse d’expliquer la violence uniquement par l’économie et le social, la ghettoïsation et l’appauvrissement, alors que, si l’on regarde, comme le fait l’auteur, les statistiques, les départements les plus pauvres de France sont ceux où il y a le moins d’agressions, et surtout l’évidence : il y a huit millions de pauvres en France. Je ne sache pas qu’il y ait huit millions d’agresseurs actifs. Évidence trop aveuglante pour nos autruches assermentées.

Mais l’ouvrage pointe aussi du doigt la formidable lobotomisation des victimes elles-mêmes, devenues pratiquement consentantes, soit par peur de représailles et on les comprend ; soit – et c’est là où le bât blesse – pour ne pas « amalgamer », stigmatiser, etc. Elles ont dans certains cas – heureusement, il y a des exceptions – tellement intégré le fait qu’elles appartiennent à la frange « souchienne », colonialiste, petite bourgeoise, coupable, qu’elles pardonnent à l’avance à leurs bourreaux. Mieux : elles lui trouvent des excuses. L’exemple est frappant (c’est le cas de le dire) d’une agression dans un Noctilien parisien en décembre 2008. La caméra posée dans le bus a filmé un jeune homme de 19 ans violemment tabassé pendant un quart d’heure par d’autres jeunes encapuchonnés. Quelques mois plus tard, la vidéo circule sur Internet et la victime, retrouvée par Le Figaro, déclare : « La vidéo de mon agression apparaît comme très stéréotypée car, ce soir-là, je suis habillé de façon bourgeoise et je suis face à quatre jeunes qui faisaient beaucoup de bruit. En aucun cas, je ne veux passer pour l’incarnation d’une certaine image sociale qui aurait été prise à parti par des étrangers. Je ne l’ai pas ressenti comme cela… Il y a eu un grave amalgame entre la réalité de cette scène et sa représentation. Cette vidéo a circulé sur des sites extrémistes et a été exploitée par des politiques. Or, je ne veux pas être instrumentalisé. » Cette personne était à l’époque étudiant à Sciences Po. L’un de ses professeurs, Olivier Duhamel, a félicité son jeune étudiant pour sa réaction exemplaire. À ce niveau, cela devient beau comme l’antique.

On peut certes reprocher à « La France orange mécanique », des lourdeurs, des répétitions, et un éloge certain de l’agressivité considérée comme une vertu cardinale qui peut, elle aussi, donner lieu à de sacrés débordements. Il n’empêche : la réalité que décrit Obertone a été – et est encore – tellement occultée par la pensée et les médias dominants, que cette piqûre d’éveil mérite largement d’être connue. Et encouragée.

André Bercoff, le 31 janvier 2013

Voir également:

Orange mécanique : le livre choc qui donne (enfin) à voir la délinquance telle qu’elle est

Dans « La France Orange Mécanique », Laurent Obertone ose s’intéresser aux deux violences faites à la société d’aujourd’hui : la délinquante et la médiatique.

Pierre Cormary

Atlantico

« On appelle ça une victime. En un sens, docteur, je trouve ça peut-être plus répugnant à voir que le coupable. »

(Le personnage du maire dans Monsieur Ouine de Bernanos.)

Sur ce livre choc qui en défrisera plus d’un, et, comme le remarque malicieusement Xavier Raufer dans sa préface, fera passer son auteur d’abord comme un falsificateur indigne doublé d’un répressif tout azimut à la solde du Front National (et sans lire ce que celui-ci dit vraiment du FN et la façon dont il lui règle son compte), puis, une fois qu’on aura vérifié la véracité hallucinante de ses informations, comme un défonceur de portes ouvertes qui n’a rien inventé et se contente d’accumuler la liste des horreurs pour semer la panique dans les foyers, enfin, quand tout aura été digéré, repensé, reconnu, pour un vrai journaliste qui a fait son boulot et osé, le salaud, nous parler de cette chose répugnante qui s’appelle « le réel », on pourra dire cinq choses.

5. La France Orange mécanique est avant tout un livre d’informations. Un document incroyablement fourni sur tout ce qui se passe depuis vingt ans au pays des Droits de l’Homme en matière de délinquance et de criminalité. Un recensement accablant, quasi surréaliste, où il apparaît, d’après l’ « office national d’observation de la délinquance et des réponses pénales » (l’ONDRP), qu’il y a en France chaque jour près de 6000 atteintes aux bien, 1300 atteintes à l’intégrité physique, 1000 escroqueries économiques et infractions financières, 470 véhicules détruits ou dégradés, 330 violences physiques crapuleuses, 100 incendies volontaires de biens privés. Pire, qu’on compte 200 viols toutes les 24 heures – et un nombre impressionnant de violeurs rejetés dans la nature.

De ce triste livre des records, on apprendra aussi comment toutes les formes de délinquance ont explosé, à commencer par celle des mineurs (il n’est plus rare de voir des assassins de quinze au treize ans) et celle des filles (le taux d’adolescentes mises en cause entre 1996 et 2009 a connu une augmentation de 113 %). Facile de convaincre par des listes, rétorqueront les « sceptiques », ces gens à qui il n’est jamais rien arrivé et qui prennent toujours de haut les plaintes de ceux à qui il est arrivé quelque chose. Le réel est racoleur, c’est bien connu. Et il a bien souvent le mauvais goût d’être démocratique et égalitaire : on peut être un ado et violer une octogénaire comme en juin 2012 à Marseille (20 minutes, 16/06/12) comme on peut être un septuagénaire et, quelques jours plus tard, séquestrer, filmer et violer une jeune femme à Lessard-le-National (Le journal de Saône-et-Loire, 30/06/12). Sans oublier ces cas d’école qui seraient comiques s’il n’étaient pas vrais, comme cet homme jugé en novembre 2012 à Saint Nazaire pour avoir tué sa femme enceinte de 33 coups de couteau, parce qu’elle voulait appeler leur bébé « Yanis » et lui préférait « Gianni » (Ouest-France, 09/11/12).

4. Bien entendu, il ne manquera pas d’âmes sensibles pour stigmatiser la violence intrinsèque de ce livre conçu lui-même, avec son titre spectaculaire et sa couverture orange brutale, comme un compte à rebours façon Irréversible de Gaspard Noé (les chapitres allant de 10 à un hypothétique quoique « explosif » zéro) ou même comme une thérapie de choc destinée à excéder le lecteur en le saturant d’informations toutes plus horribles les unes que les autres et finir par le persuader que décidément la violence est partout et que lui-même peut en être la victime, un peu comme ce que l’on fait justement subir à Alex dans le film de Stanley Kubrick. C’est là l’indéniable côté « traitement Luduvico » de cette France Orange mécanique – à la différence de taille qu’il s’agit là non d’endormir les conscience mais bien de les réveiller.

Certes, Laurent Obertone n’y va pas avec le dos de la cuillère et n’est pas toujours à l’abri de facilités, de raccourcis ou de jugement à l’emporte pièce dont on peut comprendre qu’ils représentent un défouloir mais qui finissent par altérer la réflexion. De même sa vision, disons génético-animalière du monde, étayée, d’ailleurs brillamment, par les thèses du biologiste Richard Dawkins selon lesquelles nous serions prisonniers de nos gènes et du zoologiste Konrad Lorenz pour qui l’agressivité est déjà dans la bactérie, pourra apparaître quelque peu univoque – même si l’on comprend que pour le criminologue, c’est le monde entier qui devient à un certain moment criminogène. Il n’empêche que la subjectivité, parfois discutable, du jugement est toujours amortie par l’objectivité du constat. N’en déplaise aux esprits forts, c’est le réel qui est choquant, non le dégoût qu’il suscite.

3. Voici donc un livre certainement excessif mais d’un excès qui est à la mesure de la réalité. Et une réalité qui, comme toujours, a l’art de contrarier les dogmes de la sociologie dominante. Ainsi, un bourdivin sera fort irrité d’apprendre que la criminalité ne va pas forcément de pair avec la pauvreté, l’environnement et le chômage, et que, par exemple, des départements comme la Creuse, le Cantal et le Lot, qui ont le PIB le plus bas de France, sont aussi ceux qui ont le taux de criminalité et de délinquance le moins élevé alors que des départements à forte criminalité comme l’Essonne, le Val-de-Marne ou la Seine-et-Marne, sont beaucoup plus riches, beaucoup plus entreprenants, et le comble, beaucoup plus subventionnés.. C’est que contrairement à ce que pensent nos journalistes officiels, évidemment tous de gauche (car comme le rappelle Obertone, citant une étude étonnamment sérieuse de Marianne datant du 23 avril 2001 : 94 % des journalistes votent à gauche – ou au centre pour les plus subversifs d’entre eux), les problèmes sont parfois beaucoup moins « sociaux » qu’ethniques et religieux. Et force est de constater, avec Eric Zemmour, Malek Boutih, les sociologues Hugues Lagrange et Sébastien Roché, et n’importe quel Ministre de l’Intérieur qui daignerait montrer ses chiffes, qu’il y a en effet une sur-délinquance des Noirs et des Arabes. Mais qu’on se rassure, la criminalité des autochtones a augmenté elle aussi. Ouf !

2. Mais tout de même, et quelle que soit la justesse du constat, n’est-ce pas faire le jeu du Front National que d’exposer tout cela au grand public, s’inquiètera telle grande conscience citoyenne et vigilante tant il est vrai que pour elle l’inquiétant n’est pas tant ce qui se passe dans la rue que dans la tête des gens qui habitent cette rue, et que l’essentiel est moins de protéger les gens des voyous que d’eux-mêmes et de leurs réflexes xénophobes. La culture de l’excuse pour tous mais pas pour le raciste, attention ! Lui n’a aucune circonstance atténuante, aucune possibilité de repentance ou de remise de peine, aucune chance morale et pénale – et l’on se dit alors que si l’on traitait médiatiquement, moralement et pénalement les délinquants comme on traite les racistes, ça rigolerait beaucoup moins dans le neuf trois. Il n’empêche que le Front National, loin d’apparaître comme ce qui pourrait nous assurer le salut, ne sort au contraire pas du tout indemne de la critique obertonienne : « le Front National de Marine Le Pen, écrit ce dernier, ne propose rien qui permette de sortir de la spirale à emmerdements : en souhaitant réserver les prestations sociales aux Français (et même les augmenter), il ne fera qu’amorcer la fabrication de sous-sociaux bien de chez nous, made in France. (…) Son programme relève du gauchisme social, l’origine de beaucoup de nos maux. » On ne saurait à la fois être plus engagé et moins partisan.

1. Ce que montre en définitive cette enquête, c’est qu’en France les « débats » sont la plupart du temps idéologiquement faussés. Ainsi des féministes, toujours prêtes à se battre contre un « mademoiselle » ou une campagne de mode jugée putassière, mais rarement sur place lorsqu’il s’agit de juger de ce qui se passe vraiment dans les cités – au contraire de ce documentaire de Cathy Sanchez, intitulé La Cité du Mâle, diffusé, après moult hésitations par peur d’être accusé de « discrimination », sur Arte en septembre 2010, et dans lequel des djeuns, nourris au rap et au RnB, parlaient librement de leur conception de la femme, assez éloignée, il faut le reconnaître, de celle de Marianne. Pour certains commentateurs officiels, c’était ces jeunes que la réalisatrice avait « piégés ». Culpabiliser les coupables, ça ne se fait pas. En revanche, ce sont les innocents qu’il faut convaincre de mauvaise conscience. Et le travail de sape par les médias est telle que l’on tombe parfois sur des victimes d’agression qui plutôt de s’indigner de leur agression, s’indignent qu’on « l’instrumentalise » – tel ce jeune homme de 19 ans qui en décembre 2008 se voit provoqué, volé et tabassé par une bande de voyous en plein Noctilien parisien, et qui, parce qu’on a filmé son agression et qu’elle est passée sur Internet, ne trouve rien de mieux à dire qu’il ne veut surtout pas qu’on en fasse un « amalgame », parce que ce soir là, il était habillé « de façon bourgeoise » (donc sans doute un chouïa provocante pour les voyous qui l’ont pris à partie) et qu’il ne voudrait surtout pas qu’on stigmatise ces derniers, tant il tient plus que tout à ce que l’on préserve ce vivre-ensemble plutôt que son instinct de survie à lui. Il est vrai qu’à notre époque, l’ordre est devenu caduque, alors que c’est le premier besoin de l’âme, comme le disait Simone Weil, et le premier souci des pauvres – un souci qui n’est visiblement pas celui de Christine Taubira ni de Noël Mamère pour qui « la justice n’est pas là pour envoyer des gens en prison ». Punir, pour ces gens qui raisonnent comme le maire de Monsieur Ouine, c’est ajouter du mal au mal, c’est dramatiser encore plus un meurtre ou un viol, c’est insister trop sur le scandale de la violence. Malheur à celui par qui le scandale arrive ! Malheur, surtout, à la victime qui oserait se rebeller – tel ce père qui ose gifler le violeur de 13 ans de sa fillette de 4 ans et qui se voit traîner au tribunal par la mère du premier et condamné à 200 euros d’amende avec sursis. « La part des victimes, c’est la part des ténèbres », écrit superbement Obertone dans ce livre qui pourrait, pour ceux qui croient encore à la justice et au contrat social, être une lueur d’espoir.

Laurent Obertone, La France Orange Mécanique, Editions Ring, 352 pages, 18 euros, n vente le 17 janvier 2013.

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7 décembre, 2012
Le facteur clé est le facteur démographique. En règle générale, les gens qui vont tuer des gens sont les hommes de 16 à 30 ans. Samuel Huntington
As South Africa gears up to celebrate Youth Day this week, it might be worthwhile to consider the effect, and impact, a young population can have on a country. Today, our global village can be neatly divided between countries with growing (young) populations, and those with declining (ageing) populations. Countries with more than 40% of the population aged between 15 and 29 ­(Generation Y) are labelled as having a “youth bulge”. Youth bulges are usually associated with unrest, urban disturbance and, at the extreme end, revolts and revolution. They can set the stage for mass social change as we have witnessed in the Arab world: ­another global hotspot where youth bulges occur. The political revolts in Egypt, Tunisia and Libya were fuelled by relatively young citizens fed up with high rates of unemployment and the lack of democratic governments. (…) South Africa has an extreme youth bulge, with 65.8% of our population under the age of 30. This in itself should be a large red flag. But youth bulges do not always negatively affect a country. In fact, a youth bulge can be a country’s main asset, if – and only if – that country has two things in place: a brilliant education system and ample employment opportunities. South Africa, unfortunately, has neither. (…) Our internal youth bulges are growing in all the wrong places. Dion Chang
In a country with a youth bulge, as the young adults enter the working age, the country’s dependency ratio– that is, the ratio of the non-working age population to the working age population—will decline. If the increase in the number of working age individuals can be fully employed in productive activities, other things being equal, the level of average income per capita should increase as a result. The youth bulge will become a demographic dividend. However, if a large cohort of young people cannot find employment and earn satisfactory income, the youth bulge will become a demographic bomb, because a large mass of frustrated youth is likely to become a potential source of social and political instability. Therefore, one basic measure of a country’s success in turning the youth bulge into a demographic dividend is the youth (un)employment rate.  Unfortunately, the recent record has not been favorable. While unemployment rates are naturally higher for young people, given their limited work experience, the double digit unemployment rates presented in Figure 2 are worrisome. Typically, the prevailing youth unemployment rates are about twice the rate of the general workforce.  The situation in the Middle East and North Africa (MENA) and in the countries of Europe and Central Asia is particularly troubling: youth unemployment is on the order of 20 percent or even higher. In addition, informality is more prevalent among youth in MENA, so even for those who are employed, there may be problems with job quality. East Asian economies have been able to turn to the youth bulge into a demographic dividend. Take the Republic of Korea as an example. Over the past forty years, the dependency ratio declined substantially in Korea. In addition to dramatic GDP growth and rapid increases in average wages, youth unemployment has been below 12 percent and often in the single digits in recent years. The same is true for China. Its dependency ratio followed a similar pattern to Korea’s. Since initiating economic reforms since the late 1970, China has been able to generate millions of new jobs while also relocating young workers from lower productivity agricultural activities to higher productivity manufacturing—all without experiencing high unemployment among the youthful labor force. In recent decades, countries in North Africa have also experienced dramatic declines in the dependency ratio; however, as we saw above, youth unemployment has been a severe problem.(…) The youth unemployment issue has been in the news with respect to the “Arab Spring.”  Many youth protesting in the streets have relatively high education levels. A recent World Bank report finds that for oil importing countries in the Middle East and North Africa, government sector employment is oversized relative to other middle-income countries, while oil exporters have a high growth sector – oil production—that is not labor intensive. The report concludes “…the number of jobs created in the last decade was considerably less than the number needed to address key challenges, such as high youth unemployment, low labor force participation rates, especially among women, and fast –growing labor forces.” (…) First, for an economy to be competitive in both the domestic and international market, it should follow its comparative advantage, as determined by its endowment structure.  In the early stage of development, sectors that the economy has comparative advantage will be labor or resource intensive. Examples include light manufacturing, smallholder agriculture, fishing and mining. Only a few activities like mining are likely to be capital intensive in this early stage. In the later stages of development, the competitive sector will become increasingly capital intensive, as capital accumulates thus changing the country’s endowment structure. Justin Yufu Lin
L’erreur était que personne n’a fait attention à l’explosion de la population palestinienne. La population palestinienne a été multipliée par presque 6 dans les 50 dernières années. (…) au Liban, en Tunisie et en Algérie une femme a moins de deux enfants en moyenne. même si le Hamas devrait décider de tout signer tout, leurs jeunes hommes vont déchirer ces accords en morceaux. (…) La Palestine est un cas particulier. Ils n’ont jamais eu aucune chance de développement parce qu’ils ont toujours été sous soutien international. Gunnar Heinsohn
Une femme tunisienne a 1,7 enfant en moyenne. En France, elle en a bien souvent 6, parce que le gouvernement français la paie pour ça. Bien entendu, l’argent n’a jamais été destiné aux Tunisiennes en particulier, mais les Françaises ne sont pas intéressées par cet argent, tandis que les Tunisiennes ne sont que trop heureuses de le recevoir. (…) Dans les pays occidentaux, nous avons partout ce système d’allocations sociales qui est à peine utilisé par la population locale. D’un autre côté, il y a cette population immigrante dont les femmes ne peuvent être compétitives sur le marché du travail local. Pour les Danoises et les Allemandes, les allocations sont trop faibles pour être attractives. Pas pour les immigrants. Ce que l’on voit donc en Angleterre, en France, en Allemagne et aux Pays-Bas, ce sont des femmes issues de l’immigration qui complètent leur éventuel petit salaire par les deniers publics. Ce n’est pas un revenu extraordinaire, mais ça leur suffit. Et cela crée un genre de « carrière » réservé aux femmes, un modèle que leurs filles suivront. (…) Mais les fils n’ont pas ce choix. Ils ont grandi dans les basses couches de la société, sans les compétences intellectuelles nécessaires pour améliorer leur position. Ce sont ces garçons qui mettent le feu à Paris, ou dans des quartiers de Brême. Certains d’entre eux parviennent jusqu’à l’université et deviennent des leaders pour les autres – pas des pauvres, mais de jeunes hommes de rang social peu élevé, qui croient être opprimés à cause de leur confession musulmane, alors qu’en réalité c’est le système social qui a créé cette classe de perdants. Gunnar Heinsohn
Les chrétiens sont très largement surestimés dans les estimations, jusqu’à 12% —la CIA leur accorde 10%, plus de deux fois plus que notre estimation (4,6%). Il y a là comme une extrapolation à la démographie de la surreprésentation des chrétiens syriens dans le monde prestigieux des affaires et de la culture. Pourtant, ils sont parmi les premières victimes de leur succès en termes de transition démographique avancée, le payant par un recul de leur nombre en valeur relative, sinon absolue. Pour ces raisons démographiques, ils ne constituent qu’une force d’appoint qui pèse peu dans la balance: faible fécondité, tombée à quelque 1,8 enfant par femme, et forte émigration hors du pays. La ville d’Alep, la plus «chrétienne» de Syrie, illustre remarquablement ce déclin, des 30% (sans doute exagérés) de chrétiens dans les années 40 à 3,5% aujourd’hui. (…) Cette transition à deux vitesses signifie que la population majoritaire, déjà très nombreuse, est alimentée en sus par un flux de naissances très abondantes et en augmentation, là où la minorité ou les minorités (à l’exception notoire des Kurdes) voient leurs naissances s’atrophier et diminuer. Dans un contexte de conflit, la transposition des chiffres démographiques en chiffres militaires est automatique: tous les ans, à 18 ans ou un peu plus, des jeunes issus de la majorité vont se présenter de plus en plus nombreux sous les drapeaux, alors même qu’en face les jeunes issus des minorités sont de moins en nombreux. Le youth bulge syrien, l’explosion démographique des jeunes à l’âge d’entrée dans l’armée, est uniquement l’affaire de la majorité. Entre 1963 et 2012, leurs effectifs ont été multipliés par 5,3 dans la majorité sunnite, mais seulement par 2,4 dans la minorité chiite. (…) Dans l’ensemble de ce pays de 21,6 millions d’habitants, la transition démographique piétine. Malgré la baisse rapide de la mortalité infantile (18/1000), la fécondité reste élevée et constante, avec 3,5 enfants lors de l’enquête sur la santé de la famille de 2009, ce qui situe la Syrie au rang des pays arabes les plus féconds (70% de plus que la Tunisie, 60% de plus que le Maroc, deux fois plus que le Liban). Avec des différences régionales phénoménales: les gouvernorats de minorités, Lattaquié et Tartous, ou celui de Soueida, où la fécondité est désormais très basse, ne croissent qu’au rythme de 1,6%, l’an contre 2,5% pour le reste du pays. Youssef Courbage

Pourquoi l’hiver est probablement inévitable …

Populations éduquées (souvent christianisées – les Juifs ont été expulsés depuis longtemps) victimes, entre un meilleur contrôle des naissances et l’attrait de l’émigration, de leurs succès et en perte de vitesse démographique, populations arriérées encore en plein boum démographique …

A l’heure où une classe moyenne éduquée et plutôt urbaine ayant largement réussi sa transition démographique voit, de la Tunisie à l’Egypte, sa demande de liberté confisquée par des partis islamistes appuyés principalement sur des masses issus plutôt des classes populaires et des petites villes ou campagnardes et surtout, trop-plein de jeunes mâles (« youth bulge« ) intérieur ou régional oblige, nettement plus jeunes et plus nombreuses …

Pendant que, contraints par les menaces de massacres qui s’annoncent (à l’aide peut-être même d’ADM chimiques), l’Occident se retouve, tout en continuant à financer via l’ONU les véritables usines à bébés et terroristes palestinennes, à armer des masses d’islamistes fanatisées suceptibles, comme  avant eux en Tunisie ou en Libye, de métastaser le cancer jihadiste dans le reste de la région …

Tout en risquant de développer sur son propre sol, entre le chômage massif et un Etat-providence pris en otage par la démagogie et le politiquement correct, des masses de jeunes toujours plus déracinés et susceptibles d’être tentés par les certitudes des barbus …

Comment ne pas voir, avec la lumineuse analyse de la situation syrienne par Youssef Courbage sur Slate, que le dit « printemps arabe est très probablement, au moins à court et à moyen terme, voué à une inéluctable hiverisation?

Ce que la démographie nous dit du conflit syrien

Sunnites, alaouites, Kurdes, chrétiens, druzes… La guerre en cours depuis dix-huit mois se joue aussi dans le poids et la vitesse de croissance des différents groupes qui se partagent le territoire ou s’entredéchirent.

Youssef Courbage

Slate

15.10.12

Des enfants jouent dans des ruines, au nord de la Syrie, le 8 octobre 2012. REUTERS/Stringer.– Des enfants jouent dans des ruines, au nord de la Syrie, le 8 octobre 2012. REUTERS/Stringer. –

Avec 33.000 morts et 340.000 réfugiés hors des frontières, la démographie est évidemment présente dans le conflit qui ravage la Syrie depuis mars 2011, ce délicat bras de fer où l’on se contente souvent d’une vérité qui, pour n’être pas reconnue, est pourtant connue de tous: un groupe confessionnel minoritaire démographiquement, les alaouites (originaire du chiisme musulman), monopoliserait le pouvoir et ses multiples instruments. Ou, de manière plus nuancée: l’ensemble des minoritaires, peu ou prou unifiés, se seraient ralliés à ce pouvoir, s’opposant par là même à la majorité de la population.

La dimension démographique du conflit se joue aussi dans le poids et la vitesse de croissance des différents groupes qui se partagent le territoire ou s’entredéchirent, facteur décisif vis-à-vis du pouvoir central. En effet, la transition démographique —vecteur essentiel de la modernisation des sociétés— n’y avance pas au même rythme: si le conflit est inscrit dans l’état démographique des forces en présence, il se joue donc aussi dans le mouvement (natalité, mortalité, migrations…) qui différencie ou oppose ces populations, par leur natalité surtout [1].

D’abord, la question la plus simple: que pèsent démographiquement les différents groupes aujourd’hui? Malgré le mutisme officiel (recensement, état-civil, enquêtes…), les estimations abondent: plus de 40% de minoritaires selon certaines estimations très généreuses; beaucoup moins selon la nôtre, qui les amène à 27%.

Cette «bataille de chiffres» en serait restée à ce stade si elle n’avait dégénéré en conflit ouvert entre diverses factions de la population. Occultée par l’idéologie dominante de l’Etat-Nation syrien, la démographie communautaire [2] a repris des couleurs, comme sous le mandat français (1920-1944), qui avait divisé un temps la Syrie en Etats confessionnels, communautaires ou régionaux: alaouite, druze, sandjak d’Alexandrette, et même un Etat de Damas et un Etat d’Alep.

Les sunnites, dominants démographiquement, dominés politiquement

Démographie et pouvoir sont en porte-à-faux, les sunnites arabes (73% de la population) vivant depuis 1963 une situation d’éclipse politique. Mais s’agit-il vraiment d’un groupe? Plutôt d’un agrégat composite, urbain, rural, bédouin, très hétérogène, régionaliste, sans ossature réelle après la destruction du parti des Frères Musulmans en 1982, qui s’était fait fort —sans réussir— de rallier les sunnites de Syrie.

Les années 2011-2012 amorcent peut-être un semblant de regroupement, dans la mouvance d’une guerre qui pour la première fois n’épargne aucune des villes moyennes à dominante sunnite et rapproche symboliquement les deux capitales, Damas et Alep, longtemps rivales.

Pour autant, le pouvoir syrien ne manque pas d’y entretenir des groupes d’intérêt, des milieux d’affaires à la pègre, en passant par le souk de Damas, plus récemment celui d’Alep, qui lui sont obligés. Les allégeances ne sont jamais évidentes, il n’y a pas congruence parfaite entre le sunnisme syrien et l’opposition au régime.

Les Kurdes, minorité démographique politiquement dominée

Qu’en est-il des minorités? A défaut d’une unité nationale réelle, le pouvoir tente de les agréger au noyau dur alaouite. Il s’agit là d’un impératif démographique aux fortes connotations politiques et militaires.

Les Kurdes, qui représentent 8% de la population (certaines estimations vont jusqu’à 10%, ce qui en ferait la première minorité du pays devant les alaouites), principalement sunnites (95%), ne jouent pas la carte sunnite, mais ne penchent pas pour autant du côté d’un pouvoir qui les a privés de la majeure partie de ce qu’ils jugent être leurs droits nationaux, de la reconnaissance de leur langue, voire, pour de larges pans de la population, de la nationalité syrienne.

En 1962, un «recensement» de la région principalement kurdophone de la Jézira, a abouti à priver de la nationalité syrienne 120.000 Kurdes désormais considérés comme étrangers. Plus de 300.000 Kurdes apatrides vivaient en Syrie à la promulgation du décret d’avril 2011 de restitution de la nationalité syrienne aux Kurdes. Un geste destiné à les rallier à la cause du pouvoir après plusieurs décennies d’ostracisme, mais dont seulement 6.000 personnes auraient bénéficié.

Leur forte concentration géographique aux frontières de la Turquie et de l’Irak, jointe à leur croissance démographique —la plus élevée du pays—, favorise les penchants sécessionnistes, à l’écoute des Kurdes de Turquie ou d’Irak, un peu moins d’Iran. C’est pourquoi l’opposition syrienne, qui se méfiait des pulsions sécessionnistes kurdes, a tardé à enrôler des opposants de ce côté. Mais récemment, le Conseil national syrien a élu un Kurde, Abdelbasset Sida, à sa tête.

Pour ajouter à l’ambivalence de la situation de cette minorité à l’égard du pouvoir central, il faut souligner les liens entre une partie des Kurdes de Syrie et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), anti-turc, occasionnellement pro-syrien et se retrouvant donc loyaliste par la force des choses.

Les yazidis, cette archi-minorité kurdophone non-musulmane, se distinguent eux par leur religion des Kurdes musulmans. Démographiquement et politiquement, ils pèsent d’un poids négligeable.

Les chrétiens, minoritaires proches du pouvoir?

Les chrétiens sont très largement surestimés dans les estimations, jusqu’à 12% —la CIA leur accorde 10%, plus de deux fois plus que notre estimation (4,6%). Il y a là comme une extrapolation à la démographie de la surreprésentation des chrétiens syriens dans le monde prestigieux des affaires et de la culture. Pourtant, ils sont parmi les premières victimes de leur succès en termes de transition démographique avancée, le payant par un recul de leur nombre en valeur relative, sinon absolue.

Pour ces raisons démographiques, ils ne constituent qu’une force d’appoint qui pèse peu dans la balance: faible fécondité, tombée à quelque 1,8 enfant par femme, et forte émigration hors du pays. La ville d’Alep, la plus «chrétienne» de Syrie, illustre remarquablement ce déclin, des 30% (sans doute exagérés) de chrétiens dans les années 40 à 3,5% aujourd’hui.

Les chrétiens se sont souvent retrouvés comme minoritaires mais proches du pouvoir —parfois à leur corps défendant—, un pouvoir qui tente, surtout depuis le conflit en cours, de les agréger encore plus au noyau dur. Mais ils ne sont unis ni sur le plan confessionnel ni sur le plan politique.

Leur présence au sein du parti au pouvoir, le Baath, ne date pas d’aujourd’hui et, faut-il le rappeler, l’un de ses fondateurs, Michel Aflak, était un Syrien chrétien. Une certaine continuité puisque le ministre de la Défense Daoud Rajha, tué dans l’attentat de Damas en juillet dernier, était chrétien. Et l’armement de miliciens chrétiens en soutien du régime a été tenté, mais certains groupes chrétiens —des Assyriens— ont pris les armes contre le pouvoir, tout en restant en marge de l’opposition.

Les dignitaires ecclésiastiques chrétiens ont, pour la plupart, mais avec des exceptions notables, prêté allégeance au pouvoir. Mais leurs voix sont largement compensées par celles des opposants chrétiens, qui siègent aux plus hautes instances du Conseil national syrien ou des autres groupes de l’opposition.

Les moins politisés des chrétiens vivent eux mal les visées du pouvoir sur le Liban, qui remontent surtout à 1975, alors qu’ils ont tissé depuis des temps immémoriaux des relations poussées, familiales notamment, avec le pays —ce qui n’est d’ailleurs pas un phénomène chrétien seulement, mais celui de Syriens de toutes confessions, pour qui le Liban reste une option comme pays-refuge.

Parmi les chrétiens, les Arméniens, pour la plupart originaires de Cilicie, se découvrent eux des affinités avec la république d’Arménie, qui pourrait bien devenir une autre patrie-refuge.

Attitude contrastée des autres minorités

Comme ceux des chrétiens, les effectifs des druzes, concentrés dans le Djébel Druze (gouvernorat de Soueida), sont largement surévalués: 500.000, voire 700.000, contre moins de 400.000 effectivement. Cela tient en partie à l’imprécision du décompte des Druzes expulsés du Golan à la suite de la guerre israélo-arabe de 1967.

L’ambivalence rencontrée chez les Kurdes ou les chrétiens se retrouve chez eux. Le réflexe minoritaire les pousserait à faire front avec les autres minorités, mais un long contentieux avec les pouvoirs successifs qui se sont succédés depuis l’Indépendance jusqu’au coup d’état de 1963 et l’éviction des officiers druzes de l’armée les inciterait à la méfiance vis-à-vis des autorités.

Ces druzes de Syrie —originaires pour la plupart du Mont-Liban après leur migration forcée au XVIIIe siècle— manquent d’un leadership national, qu’ils trouvent en partie au Liban en la personne de Walid Joumblatt, le leader du PSP libanais, un druze qui se fait fort d’encourager ses coreligionnaires de l’autre côté de la frontière à refuser de servir dans l’armée et dans les services de sécurité.

Pour les archi-minorités, qui comptent peu du point de vue démographique, les préférences politiques sont également contrastées. Cela va des Turkmènes, les plus opposants, car sunnites, turcophones et en symbiose avec la Turquie, aux chiites duodécimains, plus en phase avec l’Iran et son allié syrien.

Les Ismaéliens, des chiites non-duodécimains, seraient –modérément— proches du pouvoir. Les Tcherkesses, des sunnites non-arabes originaires du Caucase, semblent plutôt neutres dans le conflit en cours. Mais leur malaise se traduit par le fait que certains envisageraient le «retour» en «Russie».

En définitive, ces minoritaires dominés, si on agrégeait leurs effectifs, se retrouveraient à mi-chemin du pouvoir et de l’opposition, mais en aucun cas une force décisive ni pour les uns ni pour les autres.

Les alaouites: une minorité démographique politiquement dominante

Que les alaouites, de leur côté, soient la minorité au pouvoir ou celle du pouvoir importe peu. Comme mentionné plus haut, les cercles confessionnels et politiques ne se recoupent jamais intégralement. Et de la même façon que le pouvoir a réussi à fidéliser nombre de sunnites, l’opposition compte également de prestigieuses personnalités alaouites.

Les alaouites font corps avec la Syrie, mais leur présence déborde le cadre syrien: plus de 400.000 alaouites arabes (à ne pas confondre avec les 15 millions d’Alévis des turcophones chiites) vivent en Turquie. Près de 100.000 au Liban, paradoxalement le seul pays qui leur accorde une reconnaissance officielle, un état-civil et une représentation parlementaire comme alaouites. En revanche, en Turquie et en Syrie, ils sont officiellement musulmans, mais ne peuvent se réclamer de leur confession précise.

L’actualité brûlante a ravivé l’intérêt accordé à leur religion. Issue de l’islam chiite duodécimain, elle s’en est éloignée par son caractère trinitaire, initiatique, syncrétique. Que les alaouites croient à la transmigration des âmes (métempsycose) —ce qui n’est pas sans effet sur leur faible fécondité comme chez les druzes—, se passent de mosquées, tolèrent l’alcool, ne voilent pas leurs femmes, etc., les a mis au ban de l’islam officiel.

Toutefois, depuis 1936 et surtout depuis 1973, les alaouites tentent de s’insérer dans le giron de l’islam officiel chiite, voire sunnite. Mais plus que par leur religion, c’est par leur asabiyya, ce concept forgé au XIVème siècle par Ibn Khaldoun, une valorisation du réseau social où les liens sont surdéterminés par l’appartenance familiale, clanique ou communautaire, qu’ils se distinguent des autres Syriens. Cette asabiyya a été aiguisée par leur histoire conflictuelle avec le pouvoir central, de Saladin jusqu’aux Ottomans en passant par les Mamelouks, les plus féroces de leurs adversaires.

Une histoire faite aussi d’oppression socioéconomique, qui allait vivifier leur solidarité. Seul le mandat français, et pour une brève période (1922-1936), a tenté de les rallier au pouvoir central —avec des succès très mitigés— en leur concédant l’«Etat des Alaouites». Piètre consolation, puisque cette entité, selon le géographe Etienne de Vaumas, était «coupée du reste du monde… conservatoire d’une société condamnée à un dépérissement qui pour être lent n’en était pas moins certain».

De cette préhistoire antérieure au coup d’Etat de 1963, il est resté beaucoup de rancœurs. Les alaouites ont conservé la mémoire de leurs pères, métayers chez les seigneurs féodaux de la plaine et surtout de la ville-symbole sunnite de Hama. Celle aussi des petites filles que l’on «vendait» comme bonnes à tout faire, aux bourgeois et petits-bourgeois des villes de Lattaquié, Damas, Alep et jusqu’à Beyrouth.

Seul vecteur de l’ascenseur social, le parti Baath et la profession militaire. Ce fut d’abord le fait du mandat français, qui recruta, hors de toute relation de proportionnalité avec leur population, des alaouites dans ses bataillons du Levant, présence qui se perpétua après l’indépendance. La démographie militaire montre qu’en 1955, 65% des sous-officiers étaient alaouites et le Comité militaire, chargé du recrutement dans les académies militaires, entre leurs mains. Mais la majorité des officiers restaient sunnites.

De 1963 à 1970, le pouvoir confortera leurs positions au sein de l’appareil et de l’armée, allant crescendo jusqu’au coup d’état de 1970, avant la vigoureuse correction survenue entre 1970 et 1997, année où 61% des principales personnalités militaires et des forces de sécurité étaient alaouites et 35% sunnites.

Un mouvement correctif socioéconomique

Du «mouvement correctif» engagé en 1970, idéologique (abandon de la référence au socialisme), politique et militaire, naîtra un autre mouvement correctif socioéconomique de longue haleine, dont les effets laissent une empreinte forte sur les statistiques, celles du recensement de 2004 notamment.

Rurales avant l’indépendance à plus de 97%, les populations alaouites dominaient, dès 1990, les villes du littoral: 55% à Lattaquié, 70% à Tartous, 65% à Banias, villes, qui sous le mandat français, étaient encore des bastions sunnites (78% environ). L’ascension des alaouites dans l’armée, les services de sécurité, la fonction publique, les entreprises d’Etat et, plus récemment, dans le secteur privé, leur a également assuré une présence marquée à Damas, à Homs, à Hama, mais non à Alep. L’accès à la ville, à l’administration, à l’enseignement, notamment universitaire (avec un système de discrimination positive pour les bourses à l’étranger), a donné un coup de fouet à leur mobilité dans l’échelle sociale.

La rente de situation ainsi générée au profit des alaouites ressort parfaitement des données de 2003-2004. Leur niveau de vie est franchement plus élevé qu’ailleurs (sauf dans la capitale): la dépense mensuelle par personne atteignait 3.310 livres syriennes (un peu moins de 40 euros d’aujourd’hui) dans la région côtière, pour 2.170 seulement dans le gouvernorat d’Alep.

Tous les indicateurs vont d’ailleurs dans le même sens: faible proportion d’actifs dans l’agriculture, un secteur à basse productivité; faible taux d’analphabétisme des adultes, notamment féminin; faible proportion de filles de 5-24 ans non-scolarisées; enfin, une plus forte féminisation de la main-d’œuvre non-agricole, un autre et important critère de la modernité.

L’Etat a également fourni avec plus de générosité aux gouvernorats côtiers l’électricité, l’eau potable, les réseaux d’égouts. Ces statistiques ne signifient pas que les alaouites sont tous devenus aisés ou se sont tous métamorphosés de paysans sans terre en petits ou grands bourgeois: il existe naturellement plus d’un village ou un quartier de ville alaouites pauvres. Mais en moyenne, leur région a connu une progression sans pareil.

Les risques des transitions à deux vitesses

Les alaouites ne sont pas les seuls à connaître au fil des années cette érosion de leurs taux de natalité, solidaires par cette transition démographique des druzes (bien représentés par les gouvernorats de Soueida et de Quneitra) et des chrétiens (disséminés dans tout le pays). En 2004, le nombre moyen d’enfants par femme de la région côtière était tombé à 2,1, soit le seuil de renouvellement des générations (1,8 chez les druzes et autant chez les chrétiens).

La même année, et pour ne retenir que les lieux qui ont fait la une des journaux par l’intensité des combats, la fécondité était de 3,8 enfants par femme à Alep (presque deux fois plus), 3,1 dans le pourtour rural de Damas, 3,5 à Hama, 3,1 à Homs, 5,1 à Idleb, 6,2 à Deir el Zor. A Dera’a, qui a inauguré la série sanglante, elle était de 4,6.

Cette transition à deux vitesses signifie que la population majoritaire, déjà très nombreuse, est alimentée en sus par un flux de naissances très abondantes et en augmentation, là où la minorité ou les minorités (à l’exception notoire des Kurdes) voient leurs naissances s’atrophier et diminuer.

Dans un contexte de conflit, la transposition des chiffres démographiques en chiffres militaires est automatique: tous les ans, à 18 ans ou un peu plus, des jeunes issus de la majorité vont se présenter de plus en plus nombreux sous les drapeaux, alors même qu’en face les jeunes issus des minorités sont de moins en nombreux. Le youth bulge syrien, l’explosion démographique des jeunes à l’âge d’entrée dans l’armée, est uniquement l’affaire de la majorité. Entre 1963 et 2012, leurs effectifs ont été multipliés par 5,3 dans la majorité sunnite, mais seulement par 2,4 dans la minorité chiite.

L’impossible partition

Devant ce conflit qui s’éternise, d’aucuns en viennent à penser que l’ultime recours serait la partition du pays et la création d’un mini-état alaouite, d’un réduit ou d’une zone de repli dans la zone côtière —une nouveauté dans la région, où le Liban a connu seize ans de guerre civile et a réussi à échapper à la partition, de même que l’Irak malgré la région autonome kurde.

Mais ce sont surtout des raisons démographiques qui rendent ces projets chimériques. En 2012, le «réduit» alaouite compte 1,8 million d’habitants. Sa population se décompose en 1,2 millions d’alaouites et 665.000 non alaouites, dont 340.000 sunnites, les plus exposés aux transferts de population en cas d’aggravation du conflit. Les autres communautés des deux gouvernorats de Lattaquié et Tartous, chrétiens et ismaéliens, seraient moins exposés.

Mais en dehors de ces deux gouvernorats, la Syrie compte un million d’alaouites, presque autant qu’à Lattaquié et Tartous. Pour la plupart, ils sont désormais très enracinés dans leurs lieux de vie et n’entretiennent plus que des liens ténus avec leurs villages ou leurs villes d’origine. Ces chiffres imposants montrent bien toute la démesure d’un découpage de la Syrie, inimaginable du fait du brassage de ses populations.

Youssef Courbage


A lire sur le sujet, de Youssef Courbage: Christian and Jews under Islam (avec Philippe Fargues, Tauris, 1998); «La population de la Syrie: des réticences à la transition (démographique)», in Baudoin Dupret, Youssef Courbage et al., La Syrie au présent, reflet d’une société (Paris, Actes-Sud, 2007).

D’autres auteurs: Jacques Weulersse, Le pays des Alaouites (Tours, 1940); Etienne de Vaumas, «Le Djebel Ansarieh. Eude de géographie humaine», Revue de géographie alpine (1960); Hana Batatu, Syria’s peasantry, the descendants of its lesser notables, and their politics, (Princeton U.P., 1999); Fabrice Balanche, La région alaouite et le pouvoir syrien(Karthala, 2006).

[1] Dans l’ensemble de ce pays de 21,6 millions d’habitants, la transition démographique piétine. Malgré la baisse rapide de la mortalité infantile (18/1000), la fécondité reste élevée et constante, avec 3,5 enfants lors de l’enquête sur la santé de la famille de 2009, ce qui situe la Syrie au rang des pays arabes les plus féconds (70% de plus que la Tunisie, 60% de plus que le Maroc, deux fois plus que le Liban). Avec des différences régionales phénoménales: les gouvernorats de minorités, Lattaquié et Tartous, ou celui de Soueida, où la fécondité est désormais très basse, ne croissent qu’au rythme de 1,6%, l’an contre 2,5% pour le reste du pays. Revenir à l’article

[2] A l’époque ottomane, la population de la Syrie était recensée selon la religion: musulmane (sans distinction des confessions détaillées), chrétienne (confessions détaillées) et juive. Sous le mandat français, les recensements mentionnaient la confession précise. Les recensements ultérieurs de 1947 et de 1960 donnaient la religion, mais non la confession précise, habitude qui fut abandonnée avec le recensement de 1970. L’état civil, en revanche, a longtemps continué à mentionner la religion pour les musulmans et les chrétiens, précisant pour ces derniers leur confession détaillée.

Les estimations actuelles sont fondées sur des projections démographiques réalisées à partir de données anciennes, des évaluations effectuées par des spécialistes du milieu syrien (Balanche, de Vaumas, Weulersse) et sur des imputations de certains paramètres démographiques à partir de données régionales (par exemple les gouvernorats de Lattaquié et Tartous pour les alaouites, celui de Soueida pour les druzes). On a donc en main des ordres de grandeurs raisonnables, mais en aucun cas des chiffres irréfutables à 100% comme auraient pu l’être ceux de recensements qui mentionneraient la confession détaillée ou la langue maternelle.

Voir aussi:

Youth Bulge: A Demographic Dividend or a Demographic Bomb in Developing Countries?

Justin Yifu Lin World Bank, 2012-01-05
The youth bulge is a common phenomenon in many developing countries, and in particular, in the least developed countries.   It is often due to a stage of development where a country achieves success in reducing infant mortality but mothers still have a high fertility rate. The result is that a large share of the population is comprised of children and young adults, and today’s children are tomorrow’s young adults.
Figures 1 (a)-(b) provide some illustrative examples. Dividing the world into more and less developed groupings (by UN definitions) reveals a large difference in the age distribution of the population. The share of the population in the 15 to 29 age bracket is about 7 percentage points higher for the less developed world than the more developed regions. In Africa (both Sub-Saharan and North Africa), we see that about 40 percent of the population is under 15, and nearly 70 percent is under 30 (Figure 1(a)). In a decade, Africa’s share of the population between 15 and 29 years of age may reach 28 percent of its population.  In some countries in “fragile situations” (by World Bank definitions), almost three-quarters of the population is under 30 (examples in Figure 1(b)), and a large share of 15-29 year olds will persist for decades to come (Figures 1(c) and (d)).

Source: Author’s calculations based on data from United Nations, Department of Economic and Social Affairs, Population Division (2011). World Population Prospects: The 2010 Revision. Medium fertility scenario is used for the 2050 projections.
In a country with a youth bulge, as the young adults enter the working age, the country’s dependency ratio– that is, the ratio of the non-working age population to the working age population—will decline. If the increase in the number of working age individuals can be fully employed in productive activities, other things being equal, the level of average income per capita should increase as a result. The youth bulge will become a demographic dividend. However, if a large cohort of young people cannot find employment and earn satisfactory income, the youth bulge will become a demographic bomb, because a large mass of frustrated youth is likely to become a potential source of social and political instability1.Therefore, one basic measure of a country’s success in turning the youth bulge into a demographic dividend is the youth (un)employment rate.  Unfortunately, the recent record has not been favorable. While unemployment rates are naturally higher for young people, given their limited work experience, the double digit unemployment rates presented in Figure 2 are worrisome. Typically, the prevailing youth unemployment rates are about twice the rate of the general workforce.   The situation in the Middle East and North Africa (MENA) and in the countries of Europe and Central Asia is particularly troubling: youth unemployment is on the order of 20 percent or even higher. In addition, informality is more prevalent among youth in MENA, so even for those who are employed, there may be problems with job quality2.

Source: World Development Indicators and ILO Global Employment Trends for Youth. Two lines for MENA in recent years are for the separate sub-regions of the Middle East and North Africa by ILO definitions.
East Asian economies have been able to turn to the youth bulge into a demographic dividend. Take the Republic of Korea as an example. Over the past forty years, the dependency ratio declined substantially in Korea (Figure 4(a)). In addition to dramatic GDP growth and rapid increases in average wages, youth unemployment has been below 12 percent and often in the single digits in recent years (ILO data cited above). The same is true for China. Its dependency ratio followed a similar pattern to Korea’s (Figure 1(a)). Since initiating economic reforms since the late 1970, China has been able to generate millions of new jobs while also relocating young workers from lower productivity agricultural activities to higher productivity manufacturing—all without experiencing high unemployment among the youthful labor force. In recent decades, countries in North Africa have also experienced dramatic declines in the dependency ratio (Figure 3(b)); however, as we saw above (Figure 2), youth unemployment has been a severe problem.

Source: United Nations, World Population Prospects: the 2010 Revision.
 The Traditional Policy Response: Prepare the Youthful Supply of Labor
The conventional approach for dealing with youth bulge is to make young people job ready. The idea is that young people’s skills – or more broadly, human capital—needs to be increased to enhance their productivity in the labor market. The 2007 World Development Report, Development and the Next Generation, lays out the policy agenda by focusing on five key life transitions: learning, work, health, family, and citizenship. Three “lenses” are used to focus the policy discussion: opportunities, capabilities and second chances.   Basic skills and access to secondary and tertiary education, for example, are needed to create opportunities, while capabilities to make the right decisions for seizing opportunities can be enhanced through better information, access to credit and other factors. On the other hand, when outcomes are negative—for example, poor decisions lead to low levels of education or exposure to communicable diseases—young adults may need access to services that can help them re-start their economic and personal lives. The 2007 WDR emphasized both the skills upgrading and the institutional setting for improving economic outcomes for young people.
The above discussion provides a useful framework for mitigating youth unemployment issue from the supply side; however, demand for labor services is essential for absorbing new entrants to the workforce. Such a shift in demand can be achieved only by a dynamic change in economic structure. Countries that have been successful in this regard move from a high share of employment in agriculture towards an increasing share of employment in manufacturing first and then gradually to the service sector in the post industrialization stage. Generally, this structural change is accompanied by rural-urban migration, and it usually starts in labor intensive manufacturing.  On an aggregate level, one can look at the sectoral shift out of agriculture and into industry and services – both in terms of value-added and employment. For example, Egypt in 1980 had a GDP per capita (in constant 2005 PPP dollars) of $2,400, while China was only at $524 and Korea was already ten times higher at $5500 (WDI data).   Egypt had only a slightly higer share of agriculture and employment in GDP, compared to Korea; however, this structure largely stagnated in the case of Egypt in the ensuing decades (Figures 4(a) and (b)). Meanwhile, China now with a GDP per capita of $6800 (2005 constant PPP) has a lower share of agriculture in total value added and the employment share has declined continuously.  On a more micro level, countries like Korea have then moved up the industrial ladder to more sophisticated and more capital intensive goods, as capital has accumulated with high investment rates over time3. Throughout this process, shifting labor demand creates opportunities for working age population to be employed in jobs moving from lower productivity sectors to higher productivity sectors.

Source: World Development Indicators
The youth unemployment issue has been in the news with respect to the “Arab Spring.”   Many youth protesting in the streets have relatively high education levels. A recent World Bank report4 finds that for oil importing countries in the Middle East and North Africa, government sector employment is oversized relative to other middle-income countries, while oil exporters have a high growth sector – oil production—that is not labor intensive. The report concludes “…the number jobs created in the last decade was considerably less than the number needed to address key challenges, such as high youth unemployment, low labor force participation rates, especially among women, and fast –growing labor forces.”5 The emerging new leaders in the Middle East and North Africa are acutely aware of the urgent need to tackle youth unemployment.  Indeed, the WDR 2013 on jobs, which is being drafted now and is being shared in outline form with diverse stakeholders, will grapple with this issue, among others.
How the New Structural Economics (NSE) and the Growth Identification and Facilitation Framework (GIFF) can help put young people to work
A successful development strategy that will facilitate the structural change and create job opportunities for youth can be based upon the principles outlined in the New Structural Economics (NSE) and its policy implementation via the Growth Identification and Facilitation Framework6.  The NSE highlights that a country’s economic structure is endogenous to its endowment structure; however, the government needs to play a facilitating role in the process of structural change and this role needs to be structured according to clearly defined principles.
First, for an economy to be competitive in both the domestic and international market, it should follow its comparative advantage, as determined by its endowment structure.  In the early stage of development, sectors that the economy has comparative advantage will be labor or resource intensive. Examples include light manufacturing, smallholder agriculture, fishing and mining. Only a few activities like mining are likely to be capital intensive in this early stage. In the later stages of development, the competitive sector will become increasingly capital intensive, as capital accumulates thus changing the country’s endowment structure. In the industrial upgrading towards more capital intensive production, infrastructure needs to be improved simultaneously to reduce the firms’ transaction costs, and there is a clear role for government to play in this regard.
Secondly, if a country follows the above principle, its factor endowment upgrading will be fast (due to large profits and a high return to investment), and its industrial structure should be upgraded accordingly. The upgrading entails information (for example, which new industries to invest), coordination (improvement in “hard” (e.g., transport) and “soft” (institutional) infrastructure), and externalities (useful information generated by  “first movers”). All of these aspects involve externalities or public (semi-public) goods that the market will not automatically resolve on its own. The government needs to play facilitating role in help the private sector overcome these issues in order to achieve dynamic growth.
A practical approach for the government to operationalize the NSE is laid out in the six steps of the Growth Identification and Facilitation Framework.   Without getting into all the details, the six steps are: (i) identify the list of tradable goods and services that have been produced for about 20 years in dynamically growing countries with similar endowment structures and a per capita income that is about 100 percent higher than their own; (ii) among the industries in that list, the government may give priority to those in which some domestic private firms have already entered spontaneously, and try to identify the obstacles that are preventing these firms from upgrading the quality of their products or the barriers that limit entry to those industries by other private firms; (iii) some of those industries in the list may be completely new to domestic firms, and the government could adopt specific measures to encourage firms in the higher-income countries identified in the first step to invest in these industries; (iv) governments should pay close attention to successful self discoveries by private enterprises and provide support to scale up those industries; (v) in developing countries with poor infrastructure and an unfriendly business environment, the government can invest in industrial parks or export processing zones and make the necessary improvements to attract domestic private firms and/or foreign firms that may be willing to invest in the targeted industries; and (vi) the government may also provide limited incentives to domestic pioneer firms or foreign investors that work within the list of industries identified in step 1 in order to compensate for the non-rival, public knowledge created by their investments.
As above data reveal, the youth bulge will be an important demographic phenomenon in developing countries, and especially in Sub-Saharan African countries, in the coming decades. While it is important to increase the employability of young people themselves, it is also essential to facilitate dynamic structural change to create jobs for youth. By doing so, the youth bulge can be transformed into a demographic dividend, and the demographic bomb can be defused.

[3] There are numerous studies on the productivity of Korean firms. One recent paper studies the pattern of productivity catch-up between Korean and Japanese firms: Moosup Jung, Keun Lee, and Kyoji Fukao, “Total Factor Producitivity of the Korean Firms and Catching Up with the Japanese Firms,” Seoul Journal of Economics, 2008, Vol. 21 (1).
[4] World Bank, 2011, “Striving for Better Jobs: The Challenge of Informality in the Middle East and North Africa.”
[5] Ibid, page 48.
[6] See Justin Yifu Lin, “New Structural Economics: A Framework for Rethinking Development,” World Bank Research Observer, no. 2,   Vol. 26 (September 2011), pp. 193-221; Justin Yifu Lin and Celestin Monga, “Growth Identification and Facilitation: the Role of State in the Process of Dynamic Growth”, Development Policy Review, Vol. 29, No. 3 (May 2011), pp. 264-290; and Justin Yifu Lin, 2012, New Structural Economics: A Framework for Rethinking Development and Policy, Washington, DC: World Bank.

Présidentielles 2012: Qui parlera des mensonges de Hollande? (Look who’s lying now!)

3 mai, 2012
Dieu se rit de ceux qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes. Bossuet
Moi Président de la République, je ne serai pas le chef de la majorité, je ne recevrai pas les parlementaires de la majorité à l’Elysée. Moi Président de la République, je ne traiterai pas mon Premier ministre de collaborateur. Moi Président de la République, je ne participerai pas à des collectes de fonds pour mon propre parti dans un hôtel parisien. Moi Président de la République, je ferai fonctionner la justice de manière indépendante. Je ne nommerai pas les membres du Parquet alors que l’avis du Conseil de la Magistrature n’a pas été dans ce sens. Moi Président de la République, je n’aurai pas la prétention de nommer les directeurs de chaînes de télévisions publiques. Je laisserai ça à des instances indépendantes. Moi Président de la République, je ferai en sorte que mon comportement soit à chaque instant exemplaire. Moi Président de la République, j’aurai aussi à cœur de ne pas avoir un statut pénal du Chef de l’Etat. Je le ferai réformer de façon à ce que si des actes antérieurs à ma prise de fonction venaient à être contestés je puisse, dans certaines conditions, me rendre à la convocation de tel ou tel magistrat ou m’expliquer devant un certain nombre d’instances. Moi Président de la République, je constituerai un gouvernement qui sera paritaire, autant de femmes que d’hommes. Moi Président de la République, il y aura un code de déontologie pour les ministres qui ne pourraient pas rentrer dans un conflit d’intérêts. Moi Président de la République, les ministres ne pourront pas cumuler leurs fonctions avec un mandat local parce que je considère qu’ils devraient se consacrer pleinement à leur tâche. Moi Président de la République, je ferai un acte de décentralisation parce que je pense que les collectivités locales ont besoin d’un nouveau souffle, de nouvelles compétences, de nouvelles libertés. Moi Président de la République, je ferai en sorte que les partenaires sociaux puissent être considérés, aussi bien les organisations professionnelles que les syndicats. Et que nous puissions avoir régulièrement une discussion pour savoir ce qui relève de la loi ou ce qui relève de la négociation. Moi Président de la République, j’engagerai de grands débats. On a évoqué celui de l’énergie et il est légitime qu’il puisse y avoir sur ces questions là de grands débats citoyens. Moi Président de la République, j’introduirai la représentation proportionnelle pour les élections législatives, pour les élections non pas celles de 2012 mais celles de 2017, parce que je pense qu’il est bon que l’ensemble des sensibilités soit représenté. Moi Président de la République, j’essaierai d’avoir de la hauteur de vue pour fixer les grandes orientations, les grandes impulsions. Mais en même temps, je ne m’occuperai pas de tout et j’aurai toujours le souci de la proximité avec les Français … François Hollande
Quand on m’a comparé à Franco, à Pétain, à Laval, et pourquoi pas Hitler, vous n’avez pas dit un mot (…). Quand Mme Aubry me traite de Madoff et que le leader de la famille ne dit rien, c’est qu’il cautionne. Nicolas Sarkozy
Le moment de bravoure de cette année ne sera pas une courte petite phrase, mais une longue anaphore de trois minutes vingt. « Moi, président de la République », seize fois répété par Hollande au cours du débat, en une longue et brillante tirade, exprimant calmement une rupture implacable avec l’esprit du sarkozisme. « Moi président de la République, je ne participerai pas à des collectes de fonds dans un hôtel parisien ». Et tout y passa: indépendance de la Justice, statut pénal du chef de l’Etat, indépendance des médias, etc etc. (…) Je pinaille comme on pinaillait avec délices, les premières années, sur le verbe mitterrandien, sur sa créativité verbale, ce qui est au total plutôt rafraichissant. Mais le pinaillage n’empêche pas d’apprécier. Ce furent au total trois minutes vingt d’allégresse. Trois minutes vingt, le temps d’une chanson, pour effacer, venger, cinq ans d’appropriation, cinq ans de gloutonnerie, d’anomalie et au total d’humiliation. Daniel Schneidermann
Nicolas Sarkozy « a cité Tariq Ramadan comme ayant appelé à voter pour moi ce qui est faux …François Hollande
La seule intervention que nous avons trouvée où Tariq Ramadan parle effectivement de la présidentielle française s’est déroulée à Nanterre le 4 mars. Et dans celle-ci, Tariq Ramadan n’a pas conseillé à son auditoire de voter pour François Hollande, mais contre Nicolas Sarkozy. Ajoutant au passage que si le socialiste était élu, il serait contre lui. Désintox
Le candidat sortant me dit: «Ça coûte cher, on n’a pas les moyens, 60 000 postes c’est impossible, deux milliards et demi.» J’ai fait mes comptes : lui, il a accordé le bouclier fiscal aux plus favorisés, cela représentait deux milliards et demi, l’équivalent des 60 000 postes. Qu’est ce que l’on préfère, protéger les plus riches ou protéger nos enfants? J’ai choisi : protéger nos enfants! François Hollande
Cette équation est trompeuse: François Hollande compare en effet le bouclier fiscal dont le coût cumulé sur le quinquennat est d’environ 2,5 milliards (grosso modo 500 millions d’euros par an en moyenne). Alors que cette somme de 2,5 milliards d’euros correspond (plus ou moins selon les évaluations) au coût annuel des 60 000 postes crées dans l’Education nationale, une fois la totalité des postes créés (à partir de la cinquième année). Si l’on veut vraiment comparer le coût cumulé de la création des postes sur cinq ans, on aboutit à 7,5 milliards d’euros (500 millions la première année pour 12 000 postes, 1 milliards la deuxième année pour les 12000 premiers plus 12 000 supplémentaires , etc. jusqu’à la dernière année où les 60 000 postes représentent une charge annuelle de 2,5 milliards). Desintox
Je me suis engagé à mettre fin dès mai 2012 à la rétention des enfants et donc des familles avec enfants. La protection de l’intérêt supérieur des enfants doit primer, comme nous le rappellent de nombreuses conventions internationales qui engagent la France. Des alternatives existent, comme l’assignation à résidence, elles seront mises en oeuvre. (…) Je souhaite plus globalement que la rétention redevienne l’exception et non un instrument banal de procédure. Je souhaite que soient privilégiées les alternatives à I’enfermement et, lorsque le placement en rétention est nécessaire, qu’on veille aux conditions de vie dans les centres. François Hollande (Lettre à France Terre d’asile)
Mieux vaut l’éviter [le centre de rétention, ndlr], surtout lorsque ces personnes ont un logement. Soit c’est l’assignation à résidence, soit le suivi, soit la rétention. Mais le droit européen dit que la rétention doit être un droit exceptionnel. François Hollande
J’ai voulu la loi interdisant la burqa, parce que la burqa sur le territoire de la République, elle n’a pas sa place. Vous ne l’avez pas votée, cette loi, on se demande bien pourquoi vous ne l’avez pas votée. Vous étiez absent ce jour-là et le Parti socialiste, courageusement, a pris la poudre d’escampette quand il a fallu voter. Sarkozy
Vous, par exemple, vous n’étiez pas favorable à la loi sur le voile à l’école. (…) C’était votre droit à l’époque, vous avez sans doute encore changé d’avis. Moi, j’y étais favorable et j’ai voté cette loi de l’introduction… de l’interdiction du voile à l’école. C’était Jacques Chirac qui en avait décidé. Ensuite, sur la burqa, j’ai voté la résolution interdisant la burqa. (…) Et sur la loi, j’avais, avec le groupe socialiste déposé des amendements qui n’ont pas été reçus. La meilleure façon était donc de laisser passer la loi mais, je vous l’affirme ici, la loi sur la burqa, si je deviens président de la République, sera strictement appliquée. Hollande
 La loi d’interdiction du voile intégral en France a été votée en 2010 par le Parlement et est en application depuis 2011. Les députés socialistes, dont l’élu de Corrèze François Hollande, s’étaient abstenus lors du vote à l’Assemblée. Le Point
Selon l’Insee, la dette publique était de 1211,6 milliards d’euros fin 2007 et 1717,3 milliards fin 2011, ce qui explique la hausse de 505 milliards évoquée par Nicolas Sarkozy. Quant aux 600 milliards de François Hollande, voilà l’explication: jeudi, François Hollande a précisé son propos. Il parlait de l’évolution de la dette de fin 2006, et non fin 2007, à fin 2012, considérant que le budget est déjà voté et qu’il va hériter des choix de Nicolas Sarkozy pour cette année. L’Express
La France présente le taux d’encadrement le plus faible, tous niveaux et tous établissements confondus (publics et privés) avec seulement 6,1 enseignants pour 100 élèves-étudiants, contrairement à des pays comme la Suède, la Grèce ou le Portugal où le taux d’encadrement dépasse neuf enseignants. (…) Toutefois, le pourcentage du PIB ne peut servir de seul critère de comparaison, car il faut également tenir compte du poids relatif des jeunes en âge d’être scolarisés par rapport à la population totale. La DEPP souligne en effet que, si, en France, 19% de la population est âgée de 5 à 19 ans, ce qui la situe à la moyenne européenne, en revanche, cette proportion est plus faible – de l’ordre de 15% – dans des pays tels que l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie et le Japon. Le calcul du coût moyen d’un élève est donc nécessaire pour tenir compte de cet effet démographique. Selon les chiffres de 2006, les dépenses annuelles par élève s’élèvent à 4.995 $ pour l’école maternelle, 5.482 $ pour l’école primaire, 8.265 $ pour le collège, et 10.655 $ pour le lycée. La France se situe, par rapport à la moyenne de l’OCDE, à un niveau de dépenses annuelles par élève inférieur de 5% pour l’école maternelle et de 15% pour l’école primaire, mais en revanche supérieur de 10% pour le collège, et surtout de 26% pour le lycée.  Rapport Cour des comptes (2009)
Lorsque, avec le recul du temps, l’Histoire portera sur ce mandat un regard objectif, il apparaîtra en effet que, par rapport à ses deux prédécesseurs, enclins à la complaisance et à la facilité, Nicolas Sarkozy aura amorcé la pédagogie de la vérité et de l’effort, dont la France a tant besoin, dans un monde qui s’est ouvert et qui bouge plus vite qu’elle. Antoine Veil (consultant et ancien haut fonctionnaire)
Les Français entendent redevenir maîtres de leur histoire. Rien ne dit qu’elle ressemblera, dimanche soir, à celle arrêtée par les sondeurs et les commentateurs. Cela fait belle lurette que ces derniers ont plébiscité François Hollande, qui a fini par s’en persuader. Sa posture de candidat « normal » est certes plus reposante que celle de Nicolas Sarkozy. Mais est-ce d’une réincarnation de François Mitterrand, y compris dans ses poses hiératiques, dont la France a besoin ? Jusqu’au bout, la gauche n’aura eu d’autre programme que l’antisarkozysme, alimenté ces jours-ci par les accusations sans preuve du site Mediapart suggérant un financement de la campagne de 2007 par la Libye de Kadhafi. Le grand débat de mercredi soir a révélé la personnalité d’un procureur glacial face à un président-candidat gagné par l’humanité propre aux condamnés d’office. (…) L’instrumentalisation par la gauche de la mauvaise humeur ambiante ­a pour objectif de faire replonger la France dans l’univers d’où elle doit s’extraire : celui des corporatismes, des aveuglements, des gardes-chiourmes idéologiques. La victoire de Hollande serait celle de la CGT, du Syndicat de la magistrature, de Jean-Luc Mélenchon, qui ont appelé à battre Sarkozy. Elle serait celle des oligarchies syndicale et médiatique. Elle serait la victoire de la gauche doctrinaire et passéiste, qui refuse la révolution imposée par le XXIe siècle. Ivan Rioufol
Si un homme politique doit être jugé sur ses actes, ne serait-il pas logique que les médias s’intéressent, chiffres à l’appui, à la gestion calamiteuse du département de la Corrèze par François Hollande. Le candidat socialiste n’ayant jamais exercé de fonctions ministérielles, ses résultats à la tête du Conseil général devraient éclairer les Français. (…) Heureusement pour François Hollande, ce n’est ni le FMI ni l’UE qui est venu à sa rescousse, mais l’Etat français… et l’ensemble des contribuables hexagonaux qui ont épongé la dette léguée aux Corréziens par François Hollande. Deux chèques de 75 millions d’euros de la République qui ont permis au candidat socialiste de gagner un peu de temps. (…)  1.400 euros ! C’est le niveau de dette par habitant laissé aux Corréziens par la gestion de François Hollande. Une dette de plus de 350 millions d’euros qui est abyssale pour l’un des départements les moins peuplés de France (250.000 habitants)…  Relevons par exemple le cas des iPad, généreusement « offerts » aux collégiens du département entrant en classe de sixième. Un « cadeau » qui aura coûté la bagatelle de 1,5 millions d’euros aux contribuables corréziens. (…) Comment justifier qu’une ville comme Tulle (10.000 habitants) construise pour 9 millions d’euros une médiathèque employant 21 personnes ! Comment expliquer qu’au cours des années passées, les salles des fêtes flambant neuves, les salles de concert, les boulodroms, aient poussé comme des champignons aux quatre coins du département alors que le reste du pays se serrait la ceinture pour faire face à la crise ? Il serait temps que François Hollande (qui demande sans cesse à Nicolas Sarkozy de se justifier sur son bilan) s’explique sur le fiasco intégral que constitue sa seule expérience à la tête d’un exécutif. Marc Kasperzac
La France sera, une fois de plus, le seul pays de droite et d’extrême droite à mettre en place et par dépit un président de gauche. (…) Au fond, le grand tort de Sarkozy aura été d’avoir voulu jouer franc jeu avec les Français. De s’être mis à leur niveau. De ne pas avoir été assez royal, altier, hautain, sphinx (une erreur psychosociale majeure pour celui qui avouait que Mitterrand était, avec De Gaulle et Jean-Paul II, son modèle politique). De ne pas avoir compris que le corps du monarque devait transcender le corps du peuple – et de fait ne pas se rendre à Disneyland comme tout un chacun, le président n’étant pas en France « tout un chacun ». D’avoir été, au bout du compte, démocrate par excès. (…) Le vrai changement, ce ne fut jamais que lui, ce président anormal qui tenta de mettre la France à l’ordre du XXI ème siècle (ce qui pour un pays du XIX ème siècle était peut-être insupportable). Pierre Cormary
Les gens qui réclament de la France qu’elle reste un État providence et qui exigent en même temps le multiculturalisme et l’affaiblissement de l’État-nation sont tout simplement des irresponsables. L’État social (la sécurité sociale) ne marche que lorsque des citoyens ont suffisamment de choses en commun pour se serrer les coudes et s’entraider les uns, les autres, en cas de coup dur. Mais, là où il n’y a pas de communauté d’identité, de valeurs, de projet, de mémoire, il n’y a aucune raison pour qu’il y ait de la solidarité. Dans ce sens-là, le projet du PS est profondément irréaliste et voué à l’échec. Il n’y a pas de solidarité sans identité nationale, sans un minimum commun dans l’ordre des valeurs et de l’imaginaire. Le problème national de la France est ainsi central et il n’y a que des journalistes négligents pour se scandaliser que la campagne n’ait parlé que de cela au lieu de parler de la dette. Il n’y aura pas de solution à la crise économique, sans solution du problème national. Le slogan rabâché sans cesse du « vivre ensemble » est l’exemple même de cette mystification idéologique. Le problème n’est pas de « vivre ensemble », côte à côte, comme des étrangers, dans un supermarché de droits à géométrie variable. Cette idée fausse a englouti des sommes considérables, des budgets municipaux et régionaux. Le problème est d’«être ensemble »: être, c’est à dire partager, à la base, une même vision des choses, quitte à ce que chacune communauté lui donne sa variation spécifique. Dans tout État-nation démocratique, il y a une identité culturelle dominante qui doit être la référence déterminante de toute la société dans toutes ses différences. Sans nation, pas d’État-providence ni de solidarité universelle… Shmuel Trigano
Il aurait fallu sans doute simplement dire la vérité : que François Hollande n’a aucune consistance théorique ni aucune vision de la France, que son point de vue est celui de la haute administration qui veut reprendre les rênes d’un pouvoir que Sarkozy lui a fait perdre, qu’il n’a aucune moralité sinon celle de la conquête du pouvoir. Et la force de François Hollande n’est pas son programme mais d’avoir fait croire qu’il en avait un, que les souffrances des Français étaient dues à Sarkozy et à ses prétendus amis de la finance, que la France était amoindrie, et qu’il était du côté des travailleurs. Ainsi l’énarque Hollande, entouré des énarques Aubry, Jospin, Lang, Fabius, Royal… se vend comme parti des travailleurs face à la grande finance. (…)  Beaucoup de gens ne semblent pas voir ce qui se passe aujourd’hui. Ce n’est pas une élection présidentielle, c’est un référendum. Et la vraie question est :« êtes-vous pour ou contre Sarkozy ». Il y a ceux qui vont voter « oui » et mettre le bulletin Sarkozy, et ceux qui vont voter « non », et mettre celui marqué « Hollande ». Qui connaît vraiment les propositions d’Hollande, peu de monde. Mais moins encore s’en soucient. Car c’est un bulletin « non ».Yves Roucaute
Connaissant l’état de la France (…) [Nicolas Sarkozy] aurait dû tenir le discours churchillien que proposait François Fillon, commencer à faire un travail d’explication et affronter les difficultés bille en tête. Au lieu de cela, il a pratiqué une ouverture en direction de la gauche, voulu séduire les partisans de Nicolas Hulot, et tenu un discours « volontariste » sur la croissance. Quand la croissance n’a pas été au rendez-vous et que les difficultés sont venus, c’est l’inefficacité du « volontarisme » qui s’est trouvée incriminée. (…) Les propositions économiques de François Hollande sont ineptes, effectivement. Vouloir créer des postes de fonctionnaires supplémentaires dans un contexte où la France est déjà le pays du monde occidental qui compte le plus grand nombre de fonctionnaires par habitant relève du clientélisme électoral de bas étage et coûtera très cher. Augmenter diverses allocations de façon rapide implique des dépenses supplémentaires, elles-mêmes clientélistes, dans un contexte où les caisses sont déjà bien davantage que vides, ce qui ne peut que creuser les déficits. Prétendre compenser les dépenses supplémentaires par des impôts supplémentaires, qu’il s’agisse de l’accentuation de la progressivité de l’impôt sur le revenu, du grotesque projet de taxation progressive des entreprises en fonction de leur taille, de la suicidaire volonté de surtaxer les revenus du capital et de l’épargne, implique une incompréhension totale de la façon dont le capital se forme, dont les investissements se font, et de ce que sont les incitations positives ou négatives à épargner, investir, entreprendre, travailler. Prétendre trouver d’autres sources de financement à l’échelle européenne impliquerait l’accord des pays encore créditeurs (l’Allemagne, surtout) et impliquerait d’accroître encore l’endettement du pays. (…) La plupart des pays d’Europe occidentale sont malades de vivre à crédit et d’emprunter toujours davantage, de maintenir à toute force des systèmes d’état providence qui coûtent de plus en plus cher et sont de plus en plus déficitaires, et que rien ne pourra plus jamais venir équilibrer. Ils sont malades d’étatisme hypertrophique et de taxations punitives. Parce que la gauche est presque partout hégémonique dans les esprits, le remède de prédilection des foules déconcertées par une « crise » qu’elles ne comprennent pas parce que ceux qui seraient censés expliquer la « crise » sont ceux qui l’ont provoquée, est de vivre encore à crédit en empruntant davantage encore, de renforcer les systèmes d’état providence, en creusant les déficits jusqu’à des chiffres qui auraient été inimaginables il y a trente ou quarante ans, d’en rajouter dans l’étatisme et dans les taxations punitives. Cela s’appelle le déclin et le suicide collectif. Ceux qui veulent partir peuvent prendre l’avion, le bateau ou le train, tant que la grève et la paralysée générale n bloquent pas tout mouvement. (…) Que ceux qui veulent fêter la victoire de Hollande dimanche en profitent. Ce sera ivresse le 6 au soir, et gueule de bois très vite après. Guy Millière

Attention: des mensonges peuvent en cacher bien d’autres!

Chiffres du déficit, durée du déficit extérieur, chiffres du chômage, taux d’encadrement scolaire, centres de rétention, soutien musulman, interdiction du vol intégral, vire-volte sur le nucléaire, dette abyssale du Conseil de Corrèze

A l’heure où, quelques milliers de milliards de déficit plus tard et au début d’une campagne devant dépasser les 750 millions de dollars (pour un président sortant ayant déjà accumulé en un seul mandat plus de soirées de collecte de fonds que ses cinq derniers prédécesseurs réunis!) …

Eclate enfin au grand jour le véritable accident industriel de l’élection à la présidence américaine il y a quatre ans  d’un candidat démocrate au bilan vide choisi sur sa seule couleur de peau et sa « non-bushité » et qui après avoir joué les gros bras en Afghanistan, vient de faire un nouveau kowtow devant les autorités chinoises et d’abandonner à son sort un énième dissident

Et au lendemain d’un débat présidentiel français où, selon les lois du genre et de part et d’autre,  approximations et contre-vérités ont effectivement pullulé (il suffit, sur un total de pas moins de 140 chiffres mentionnés, de ne pas piocher aux mêmes sources ou périodes) …

Et où belle illustration d’hypocrisie, le candidat soi-disant « normal » d’une « république exemplaire » et maitre incontesté de l’esquive et de la mauvaise foi dont le parti a multiplié les malversations dénonce la surprésidentialisation de son adversaire en répétant (excusez du peu!) seize fois les mots  « moi, président » …

Sous les émois et les louanges d’une presse déjà aux ordres qui ne cache plus sa plus que douteuse nostalgie pour la verbosité mitterrandienne …

Pendant que dénonçant en boucle depuis cinq ans un malheureux diner du président sortant au Fouquet’s, les mêmes se sont laissés piéger à quelques jours du 2e tour dans un  ancien sex shop de la rue Saint-Denis à l’invitation d’un ex-touche-pas-à-mon-potiste reconverti dans la collection de montres à 50 000 euros et en la compagnie de leur ancien candidat et coureur désormais notoire de soirées échangistes plus ou moins tarifées …

Comment ne pas voir, dans la soudaine passion de nos médias  pour le « factchecking » (ça fait tellement plus sérieux que « vérification ») mais strictement limité aux seuls « mensonges » du président sortant, le désormais explicite parti pris de nos nouveaux censeurs?

Qui par exemple parle en effet, sauf exception, des 60 000 nouveaux  postes annoncés par le candidat socialiste pour l’Education nationale sur cinq ans pour un prétendu coût de 2,5 milliards d’euros (et assimilé un peu vite au coût du bouclier fiscal sur le dernier quinquennat) alors qu’il s’agit en fait du coût ANNUEL desdits postes (une fois la totalité des postes créés à partir de la cinquième année) que l’on devrait alors comparer aux 0,5 milliards annuels du bouclier fiscal ?

Ou qui prend la peine de rappeler,  au-delà des chiffres manifestement faux d’un président Sarkozy  sur l’évolution, sur les dix dernières années au sein de l’Education nationale, du nombre d’élèves (baisse de 20 852 au lieu de 130 000) et (passant sous silence au passage l’effet de ses propres mesures de réduction des déficits publics) d’enseignants ( baisse de 20 852 au lieu d’une augmentation de 34 000) …

Les non moins manifestes omissions ou contre-vérités de tant M. Hollande que de sa claque médiatique sur l’encadrement scolaire?

En effet, si les enseignants français ont en moyenne des effectifs nettement plus nombreux en primaire (+23 % environ) et un peu plus élevés au collège (+8%) que la moyenne de l’OCDE, qui rappelle qu’ils ont des effectifs bien moins nombreux au lycée (-23%)?

Et qui précise, mesure bien plus sérieuse étant donné le décalage démographique entre pays (plus de jeunes en France), que si pour la maternelle (4.995 $ annuels par élève) et le primaire (5.482 $), le coût annuel par élève français est inférieur de 5% à la moyenne de l’OCDE, il est en revanche plus élevé de 10% pour le collège (8.265 $) et surtout de 26% pour le lycée (10.655 $)?

Pour, outre le particulièrement faible salaire des enseignants, des résultats plus que moyens dans les comparaisons internationales?

Compte rendu intégral du débat : immigration

(…)

Nicolas Sarkozy : Est-ce qu’on garde les centres de rétention.

François Hollande : Bien sûr qu’on les garde.

Nicolas Sarkozy : Alors pourquoi vous avez écrit dans cette lettre au directeur général de Terre d’asile, je cite :  » je souhaite, moi François Hollande, que la rétention devienne l’exception « . S’il n’y a plus de rétention…

François Hollande : Il s’agit de l’immigration irrégulière. Irrégulière, pas légale. Irrégulière pour les centres de rétention. On ne met pas des personnes qui sont entrées légalement sur notre territoire.

Nicolas Sarkozy : Bien sûr. C’est là le problème. On a plus un problème d’immigration illégale que d’immigration légale.

François Hollande : Nous parlions d’immigration légale. Vous n’étiez pas dans l’ordre du jour, vous n’étiez pas dans le sujet.

Nicolas Sarkozy : Donc les centres de rétention, on les garde.

François Hollande : Vous changez de sujet. Sur les centres de rétention, je considère qu’un enfant ne peut pas être mis dans un centre de rétention parce qu’il est avec sa famille au milieu d’autres étrangers dans des conditions très difficiles.

Nicolas Sarkozy : Qui a créé les centres de rétention pour enfants ? Monsieur Jospin, c’est monsieur Jospin qui les a créés.

François Hollande : Ce que nous devons faire maintenant, c’est avoir des centres de rétention permettant l’accueil des familles pour permettre ensuite leur reconduite…

Nicolas Sarkozy : Ça existe déjà.

François Hollande : Un seul.

Nicolas Sarkozy : Donc on garde les centres de rétention.

François Hollande : Les centres de rétention sont nécessaires, ils existent partout.

Nicolas Sarkozy : Donc pourquoi écrivez-vous le contraire à France Terre d’asile ? Toujours l’ambiguïté.

François Hollande : Non, il n’y a aucune ambiguïté, quand la personne est menacée…

Nicolas Sarkozy :  » La rétention doit devenir l’exception « . Vous venez de dire aux Français que vous les garderez.

François Hollande : Mais non, j’ai dit que je garderai les centres de rétention et que la personne qui risque de s’enfuir doit être mise en centre de rétention. J’en arrive au droit de vote.

Nicolas Sarkozy : Cette lettre vous l’avez envoyée il y a dix jours.

François Hollande : Je l’ai envoyée, bien sûr.

Nicolas Sarkozy : Vous venez de vous contredire sur un sujet aussi important que l’existence d’un centre de rétention.

François Hollande : Mais pas du tout.

Nicolas Sarkozy : C’est-à-dire là où vont tous les étrangers qui n’ont pas encore de papiers. On examine leur situation, monsieur Hollande écrit à France Terre d’asile :  » la rétention doit devenir l’exception « , et vous venez de dire qu’on le garde. Ce n’est pas sérieux sur un sujet de cette importance.

François Hollande : Vous savez que beaucoup d’étrangers qui sont reconduits ne passent pas en centre de rétention.

Nicolas Sarkozy : Comment on les retrouve s’ils ne sont pas en centre de rétention ?

François Hollande : Ils sont assignés à résidence, et ensuite ils sont…

Nicolas Sarkozy : Ah, assignés en résidence…

François Hollande : Absolument, et ensuite reconduits à la frontière.

Nicolas Sarkozy : Parce qu’un étranger qui arrive en situation illégale, il a une résidence. Et on va l’assigner dans sa résidence.

François Hollande : Il arrive souvent que ces étrangers soient en France depuis plusieurs mois ou plusieurs années.

Nicolas Sarkozy : Vous vous noyez monsieur Hollande.

Voir aussi:

Pourquoi cette hargne contre le président sortant ?

Antoine Veil, consultant et ancien haut fonctionnaire

Le Monde

02.05.2012

Il y a cinq ans, en 2007, Simone Veil a accepté de présider le comité de soutien de Nicolas Sarkozy. Depuis lors, à aucun moment, ni elle ni moi ne l’avons regretté. Certes, le quinquennat qui s’achève a été entaché d’inopportunes maladresses, qui ont fait les choux gras des médias sans que, pour autant, rien ne légitime réellement la hargne généralisée dont le président a fait les frais depuis cinq ans, de la part de la quasi-totalité des médias.

Lorsque, avec le recul du temps, l’Histoire portera sur ce mandat un regard objectif, il apparaîtra en effet que, par rapport à ses deux prédécesseurs, enclins à la complaisance et à la facilité, Nicolas Sarkozy aura amorcé la pédagogie de la vérité et de l’effort, dont la France a tant besoin, dans un monde qui s’est ouvert et qui bouge plus vite qu’elle.

Plus précisément, au fil de l’interminable tsunami dont le facteur déclenchant est parti des Etats-Unis, et qui n’en finit pas, depuis l’été 2007, de ravager l’Occident et plus précisément l’Europe, Nicolas Sarkozy nous aura évité les précipices majeurs dans les moments les plus difficiles de ce chaos récurrent, tant à la présidence de l’Union européenne qu’à celle du G20.

Qui plus est, la France aura moins souffert, au fil de ces années, que le reste de l’Europe, sauf l’Allemagne, gouvernée, depuis longtemps, il est vrai, au cap du courage, tant par la gauche que par la droite.

A l’âge qui est le mien, il convient d’aller à l’essentiel, même et surtout s’il n’est pas perçu comme tel par l’opinion, ce qui est bien le cas aujourd’hui. Le chômage et la précarité sont des drames individuels ou familiaux, certes lancinants. Ce qui est moins perçu, c’est le risque d’un accident de dette d’Etat, fruit de l’accumulation, depuis plus de trente ans, de déficits des finances publiques, conduisant à un endettement dont les intérêts cesseraient, dans la défiance des marchés, d’être finançables.

Les marchés, voilà bien longtemps qu’on les montre du doigt, en faisant grief aux gouvernants de ne pas les maîtriser.

La vérité est que, comme les conditions atmosphériques, les marchés ne sont pas maîtrisables, en tout cas dans des régimes de liberté. Le défi majeur qui est devant nous, mais qui n’est pas assez ressenti comme tel, est donc de revenir rapidement dans les clous, ce qui implique, dans un contexte où les prélèvements sur la richesse nationale dépassent déjà très largement ce qu’ils sont ailleurs, une discipline sans faille de réduction du coût de l’Etat, de celui des collectivités territoriales et du déficit des régimes sociaux.

L’alternance, respiration démocratique, a certes des séductions. Nous l’avons vécue à plusieurs reprises. J’ai souvenir qu’en 1981 le barde de l’époque, depuis lors inoxydable, nous annonçait que « la lumière allait succéder aux ténèbres ». Deux ans plus tard, une sévère correction de tir s’était imposée.

Nous venons de vivre le premier tour de l’élection présidentielle, avec une distribution qui a fait virevolter sous nos yeux d’étranges personnages, allant du matamore talentueux façon Fouquier-Tinville de la Révolution de 1789 à un magistrat défroqué.

La campagne a été riche d’anecdotes et de faux-semblants, mais la très forte participation a prouvé à quel point les citoyens s’intéressent à leur avenir, alors que le risque majeur d’une dette non maîtrisable n’a pas été suffisamment mis en exergue.

Nous voici donc au pied du mur. Demain, pour faire face au risque majeur d’une défaillance de la dette souveraine et de l’explosion de l’euro, Simone Veil et moi croyons plus à la capacité de Nicolas Sarkozy qu’à celle de François Hollande. C’est bien la raison pour laquelle, le 6 mai, nous voterons sans état d’âme et appelons à voter pour Nicolas Sarkozy.

Voir également:

Hollande : silence médiatique sur ses calamités corréziennes

LE CERCLE. Si un homme politique doit être jugé sur ses actes, ne serait-il pas logique que les médias s’intéressent, chiffres à l’appui, à la gestion calamiteuse du département de la Corrèze par François Hollande. Le candidat socialiste n’ayant jamais exercé de fonctions ministérielles, ses résultats à la tête du Conseil général devraient éclairer les Français.

Marc Kasperzac

Les Echos

16/02/2012

François Hollande, la Corrèze… et la Grèce

Si les journalistes sont en manque d’inspiration, il y aurait des parallèles passionnants à dresser entre la gestion de la Corrèze et la situation de la Grèce de Georges Papandréou : deux responsables socialistes qui font le choix politique de la dépense publique à tout crin, qui se sur-endettent… et qui finissent par appeler au secours pour régler une situation devenue ingérable.

Heureusement pour François Hollande, ce n’est ni le FMI ni l’UE qui est venu à sa rescousse, mais l’Etat français… et l’ensemble des contribuables hexagonaux qui ont épongé la dette léguée aux Corréziens par François Hollande. Deux chèques de 75 millions d’euros de la République qui ont permis au candidat socialiste de gagner un peu de temps.

Bilan Hollande : 1.400 euros de dette par Corrézien

1.400 euros ! C’est le niveau de dette par habitant laissé aux Corréziens par la gestion de François Hollande. Une dette de plus de 350 millions d’euros qui est abyssale pour l’un des départements les moins peuplés de France (250.000 habitants)… Mais comment François Hollande fait-il pour dépenser autant ?

On ne peut évidemment pas passer sous silence les dépenses fastuaires et démagogiques du candidat socialiste. Relevons par exemple le cas des iPad, généreusement « offerts » aux collégiens du département entrant en classe de sixième. Un « cadeau » qui aura coûté la bagatelle de 1,5 millions d’euros aux contribuables corréziens.

Payer un gadget technologique (très contesté sur le plan pédagogique par les professeurs) de luxe (500 euros l’unité) était ecrtes un beau coup de communication pour celui qui n’était encore qu’un simple aspirant-candidat et qui voulait moderniser son image… mais il s’agit d’un coup qui a un coût ! Et Apple de s’en frotter les mains, qui a découvert que le département de la Corrèze réalisait la plus grosse commande groupée d’iPad !

iPad pour tous les collégiens : les contribuables payent l’addition

Au-delà de cette gabegie technologique, la gestion de la Corrèze par François Hollande et l’ampleur de la dette qu’il laisse au département restent marqués par le clientélisme local et les projets pharaoniques inadaptés à un département rural aux faibles ressources. Comment justifier qu’une ville comme Tulle (10.000 habitants) construise pour 9 millions d’euros une médiathèque employant 21 personnes !

Comment expliquer qu’au cours des années passées, les salles des fêtes flambant neuves, les salles de concert, les boulodromes, aient poussé comme des champignons aux quatre coins du département alors que le reste du pays se serrait la ceinture pour faire face à la crise ?

Il serait temps que François Hollande (qui demande sans cesse à Nicolas Sarkozy de se justifier sur son bilan) s’explique sur le fiasco intégral que constitue sa seule expérience à la tête d’un exécutif. Qui ne peut pas le moins n’a aucune chance de réussir le plus ! Sans faire injure aux 250.000 Corréziens, la gestion de la 5e puissance économique du monde en pleine crise économique est autrement périlleuse que celle d’un département.

COMPLEMENT:

LE PROBLÈME NATIONAL DE LA FRANCE

Shmuel Trigano

A partir d’une chronique sur Radio J

4 mai 2012

C’était pathétique de constater, au lendemain du premier tour, combien les commentateurs, même ceux qui font profession de politologues, ne comprenaient toujours rien à la situation de la France. Ceux qui, hier, expliquaient – et expliquent toujours – que le fondamentalisme et l’antisémitisme islamiques – jusqu’à Mérah – sont le produit du chômage, de la misère sociale ou de l’« humiliation » nous expliquent aujourd’hui que le vote FN ou (beaucoup moins) le vote Mélenchon sont le fruit amer de la « souffrance ». C’est étonnant de voir combien la sociologie ou la psychologie sont devenues les instruments par excellence de l’occultation de la réalité !

C’est le signe que nous sommes dans un univers où il n’y a plus de vérité établie ni de réalité objective, comme si tout n’était que le produit d’interactions dans lesquelles plus personne n’est responsable. C’est le même stratagème qui a été utilisé depuis 12 ans pour nier l’antisémitisme derrière de pseudo tensions « inter-communautaires ».

Or, le vote pour les extrêmes du spectre politique n’est rien de tout cela, mais l’indice d’une recomposition à venir du paysage politique. Le FN, en maintenant ses candidats aux futures législatives, pulvérisera l’UMP et favorisera l’avènement d’un inquiétant État-PS.

Quant à Mélenchon, il fera tout pour agiter la rue dans une perspective résolument anarchiste. Cette législature à venir risque fort d’être un coup pour rien, qui verra la situation se dégrader, d’elle même et indépendamment de la victoire de l’un ou de l’autre candidat, jusqu’aux prochaines élections présidentielles.

Le problème français est autant un problème relevant de l’économie que des choix politiques erronés de ces 20 dernières années. L’unification européenne a laminé la France, un État fondamentalement national et centraliste : elle l’a non seulement empêché d’intégrer les immigrés, qui n’ont plus eu devant eux de modèle d’identification culturelle clair, de choix impératif, mais elle l’a aussi profondément vidé de son contenu et de son économie.

Les gens qui réclament de la France qu’elle reste un État providence et qui exigent en même temps le multiculturalisme et l’affaiblissement de l’État-nation sont tout simplement des irresponsables. L’État social (la sécurité sociale) ne marche que lorsque des citoyens ont suffisamment de choses en commun pour se serrer les coudes et s’entraider les uns, les autres, en cas de coup dur. Mais, là où il n’y a pas de communauté d’identité, de valeurs, de projet, de mémoire, il n’y a aucune raison pour qu’il y ait de la solidarité. Dans ce sens-là, le projet du PS est profondément irréaliste et voué à l’échec. Il n’y a pas de solidarité sans identité nationale, sans un minimum commun dans l’ordre des valeurs et de l’imaginaire. Le problème national de la France est ainsi central et il n’y a que des journalistes négligents pour se scandaliser que la campagne n’ait parlé que de cela au lieu de parler de la dette. Il n’y aura pas de solution à la crise économique, sans solution du problème national.

Le slogan rabâché sans cesse du « vivre ensemble » est l’exemple même de cette mystification idéologique. Le problème n’est pas de « vivre ensemble », côte à côte, comme des étrangers, dans un supermarché de droits à géométrie variable. Cette idée fausse a englouti des sommes considérables, des budgets municipaux et régionaux. Le problème est d’«être ensemble »: être, c’est à dire partager, à la base, une même vision des choses, quitte à ce que chacune communauté lui donne sa variation spécifique. Dans tout État-nation démocratique, il y a une identité culturelle dominante qui doit être la référence déterminante de toute la société dans toutes ses différences. Sans nation, pas d’État-providence ni de solidarité universelle…

*A partir d’une chronique sur Radio J, le vendredi 4 mai 2012.

Le véritable quinquennat de Nicolas SARKOZY (2007-2012)

Les résultats de Nicolas Sarkozy

**********

A l’approche de nouvelles élections, il est étonnant d’observer la violence et l’injustice des opposants de Nicolas Sarkozy.

Selon eux, il n’aurait rien fait, il n’aurait pas tenu ses promesses.

Alors, regardons le travail qu’il a réalisé car, au contraire, j’ai l’impression qu’il a réalisé un travail considérable.

Selon Alain Minc en 2010 : « En trois ans, Sarkozy a fait plus que Giscard en sept et encore plus que Chirac qui n’a rien fait en douze ».

Qu’en est-il exactement ? J’ai extrait de quelques journaux la liste de ses principales réalisations mais aussi de ce qu’on lui reproche.

Concernant les reproches, j’ai toujours été frappé par la fragilité des accusations.

Les critiques m’ont toujours paru futiles, superficielles, inconsistantes.

Et elles reviennent sans cesse comme si tous les journalistes lui en voulaient :

– Sa soirée au Fouquet’s après la victoire aux élections

– Ses réparties en langage trop populaire

– Le soutien d’un ministre de l’intérieur taxé d’injure raciale

– Ses liens avec des grands patrons

– Son franc parler, sa taille, etc.

Pourquoi cela ? Peut-être parce qu’il dérange par le nombre et l’importance des réformes qu’il fait (celui qui ne fait rien n’est pas critiqué).

Mais surtout, je crois, les intellectuels ne lui pardonnent pas d’occuper le terrain des idées qu’ils occupaient depuis 1968.

Contrairement à ses prédécesseurs, il dit les choses en toute simplicité, quitte à remettre en cause quelques idéologies sacralisées.

Par exemple, sur les sanctions à la jeunesse délinquante, sur l’immigration incontrôlée, sur l’assistanat excessif, etc.

L’intelligentsia parisienne ne lui a jamais pardonné de parler de manière décomplexée de vérités qui ne font pas partie de l’idéologie politiquement correcte.

Ainsi, toutes les occasions ont été bonnes pour dire du mal de lui.

Difficile d’être réélu lorsque tous les médias et beaux parleurs vous attaquent sans cesse comme le faisaient les prêtres de l’Inquisition.

Or quelle est la réalité ?

Au préalable, pour l’honnêteté de mon propos, je dois dire que je ne suis pas un inconditionnel de la droite, j’ai parfois voté à gauche : en leur temps, j’ai fait confiance à Mendès-France ou à Michel Rocard.

Si j’étais américain ou chinois, je serais certainement à gauche.

Par ailleurs mes travaux personnels sont très nettement progressistes si l’on en juge par les deux livres que j’ai écrits.

De plus, je n’ai pas toujours été d’accord avec les décisions de notre gouvernement actuel, par exemple sur la réduction des droits de succession, sur la baisse de TVA aux restaurateurs, sur le manque d’avancée fédéraliste européenne, etc. mais je constate qu’il a accompli un travail impressionnant, non seulement en nombre (931 réformes en cinq ans) mais en qualité.

Il s’est attaqué aux réformes difficiles que même Lionel Jospin n’avait pas osé faire malgré une conjoncture meilleure.

Et c’est vrai, il a remis la France à l’endroit sur des rails moins idéologiques, plus pragmatiques.

C’est en tout cas l’avis de nombreux commentateurs étrangers qui se désolent de nos excès de religiosité socialiste.

On lui a reproché d’augmenter le déficit public.

Mais est-ce de sa faute s’il fallait absolument sauver l’économie française suite à la crise des subprimes ?

Puis s’il fallait sauver la Grèce pour ne pas engager une spirale contre l’Euro qui aurait été catastrophique pour tout le monde et surtout pour les

plus faibles.

La crise lui coûte cher car elle l’a obligé à nous endetter lourdement pour ne pas plomber nos emplois.

On lui a reproché d’aider les banques alors qu’elles sont responsables de la crise.

Oui, mais sans ce plan de sauvetage les petits épargnants auraient tout perdu et le chômage aurait augmenté au détriment de l’ensemble des Français.

De plus, elles ont maintenant totalement remboursé les aides reçues.

On lui a reproché l’augmentation du chômage.

Mais la crise n’est pas de sa faute.

Au contraire, il a réussi mieux que les Américains, et que la plupart des autres pays européens, à contenir le chômage.

Celui-ci ne serait-il pas plus élevé avec des gouvernants de gauche qui, pour l’éviter, auraient dépensé des milliards contre-productifs dans l’assistanat et le dépannage à court terme ?

Lui a privilégié le long terme en soutenant l’investissement.

C’est courageux car les résultats n’apparaîtront que plus tard et ne lui profiteront pas sur le plan électoral.

On lui a reproché de favoriser les riches.

En fait, peu de gens comprennent que son but n’est pas de faire de cadeaux aux riches mais d’empêcher les gens fortunés de quitter le pays et d’investir ailleurs, donc d’avoir suffisamment de gens riches en France pour qu’ils y investissent et créent du travail

Il faut absolument comprendre que la lutte contre le chômage passe par l’existence d’un grand nombre d’entrepreneurs aisés et soutenus dans leurs efforts.

On lui reproche d’être le président des riches.

Mais il est au contraire le premier de nos présidents à avoir pris des mesures égalitaires importantes.

Ainsi, alors qu’on lui reproche de favoriser le capital et de ne pas le taxer autant que le travail, il a fortement augmenté les taxes sur le capital afin de les

mettre à peu près au même niveau (34,6%) alors qu’ils étaient taxés de 10% de moins sous Lionel Jospin.

C’est passé inaperçu mais ses opposants ont continué à l’accabler d’une image anti pauvres qui continue, malgré les faits à lui coller à la peau.

Même chose pour l’impôt sur la fortune qu’il a maintenu globalement au même niveau mais en sortant seulement les propriétaires de logements dont

les valeurs sont conjoncturellement trop élevées du fait de la crise du logement.

La baisse de recettes a été entièrement compensée par l’augmentation de fiscalité sur la transmission du capital.

Autrement dit, il taxe la transmission de capital plutôt que le capital lui-même, ce qui est souvent décourageant.

On lui reproche d’avoir augmenté son salaire de Président de 30%. La vérité est toute autre.

Avant lui, le budget de la Présidence était un mystère, un domaine réservé où les dépenses du président se confondaient avec le budget de l’Élysée.

Il a voulu moderniser tout cela et installer la transparence.

Il a donc décidé que son salaire serait égal à celui du premier ministre et que les comptes seraient désormais soumis au contrôle de la cour des comptes.

Comment comprendre que les journalistes ne nous aient jamais expliqué cela ? Sont-ils si incapables ? Non, plus simplement partisans.

On lui a reproché de ne pas tenir ses promesses.

C’est injuste car, non seulement il en a tenu beaucoup, mais il l’a fait dans une situation de crise inouïe que, personne n’avait vraiment prévu avant son

élection.

En fait comme on est en crise, tout le monde se plaint et, comme il faut un bouc émissaire, on l’accuse naturellement de nos difficultés.

Curieusement, au lieu de parler de « ce qu’il fait », les médias passent leur temps à parler de lui, de sa manière, de ses intentions cachées, de son omniprésence, de ses petites phrases, etc.

Pourquoi parlent-ils si peu du contenu, autrement dit des vraies questions ?

Alors justement regardons ses résultats.

Ils sont impressionnants.

Des réformes qui vont marquer le pays en profondeur et qui sont un véritable progrès de notre démocratie (elles sont courageuses car les cinq premières réduisent son propre pouvoir de président) :

– La possibilité de recours individuel devant le conseil constitutionnel

– Modification de la constitution et Réduction des pouvoirs du Président de la République au profit du Parlement et des citoyens

– La limitation à deux mandats de cinq ans pour le Président de la République

– Nouveau droit donné aux députés de fixer un tiers de l’ordre du jour de l’Assemblée, leur permettant de mieux contrôler le gouvernement

– Réunion annuelle des deux chambres réunies à Versailles pour entendre le Chef de l’État

– La loi de représentativité syndicale qui les renforcera tout en favorisant le dialogue social.

– L’autonomie de l’Université réclamée depuis 1968 par P. Mendès-France, leader de la gauche. Même imparfaite, elle met à bas le tabou de l’égalitarisme et sera porteuse de fruits sur le long terme.

– Réforme des collectivités territoriales que depuis 20 ans aucun gouvernement n’avait réussi

– Réduction du nombre d’élus avec la création des conseillers territoriaux en lieu et place des conseillers généraux et des conseillers régionaux.

– Redéfinition des cartes judiciaires qu’aucun gouvernement précédent n’osait faire

– Ouverture de la saisine du Conseil supérieur de la magistrature aux personnes qui veulent mettre en cause le fonctionnement de la justice jusqu’à même sanctionner des magistrats

– Redéfinition de la carte des villes de garnison que personne n’osait faire

– Redéfinition de la carte hospitalière

– Mise en chantier de la modernisation du Grand Paris

– Rapprochement des policiers et gendarmes sous la même autorité, d’où une amélioration de 50% d’élucidation des crimes et délits

– Création du service civique volontaire (15 000 jeunes engagés pour 45 000 demandes en 2011 et 75000 en objectif 2014)

Des résultats innombrables, et parmi les plus importants (pour ne pas lister ses 931 réformes) :

– La réforme des retraites. Il fallait la faire. Nécessairement impopulaire, aucun des prédécesseurs n’avait eu le courage de l’affronter mais tous la disaient indispensable et urgente.

– Mise en place du service minimum lors de grèves de secteurs publics

– La suppression de la taxe professionnelle (impôt imbécile selon F. Mitterrand)

– Effort considérable et sans précédent en faveur de la recherche et de l’Université ; et aussi le triplement du crédit d’impôt qui soutient la recherche des entreprises et permet un afflux de capitaux privés vers l’enseignement supérieur

– La suppression de la publicité à la télévision publique : les Français gagnent 20 minutes par jour

– *Revalorisation du salaire des enseignants (équivalent à un 13° mois) en contrepartie de leur réduction en nombre

– Réduction de la délinquance –17% ; des homicides –40% ; des atteintes aux biens – 28% ; de la délinquance de proximité – 40% ; et aussi de la mortalité routière

– Hausse de 20% du budget justice avec 1300 postes supplémentaires – Création de 9400 places de prison – Plusieurs mesures pour éviter les récidives (peines planchers, rétention de sûreté, traitements préventifs…) – Recouvrement des avoirs illégalement acquis par des condamnés, etc.

– Meilleure maîtrise de l’immigration (32 000 reconduite aux frontières de clandestins, naturalisation

en baisse de 30%, 300 000 contrats d’intégration signés depuis 2007, etc.)

Emploi

– *La relance de l’économie par l’investissement et non par l’assistanat comme dans le passé qui ne donnait que des apaisements à court terme mais des affaiblissements économiques graves à long terme

– *L’aide à l’industrie automobile, industrie capitale et vitale pour l’économie française

– *La réduction de 160 000 fonctionnaires dont la pléthore plombent notre économie. Contrairement aux apparences, cette mesure est la plus efficace pour l’emploi

– Création du statut d’auto entrepreneur qui s’avère un grand succès

– Création de 2,5 millions d’entreprises durant le quinquennat avec soutiens renforcés et simplifiés

– Amélioration de la flexibilité de l’emploi avec la rupture contractuelle

– Les demandeurs d’emploi ne peuvent plus refuser plus de deux offres d’emploi valables sans risquer de perdre leur indemnité

– *Développement de l’apprentissage au lieu de forcer des jeunes à suivre des études secondaires qui ne leur servent à rien

Agriculture

– *Quatre mesures phares en faveur de l’agriculture ont permis aux agriculteurs de dépasser la crise et d’envisager plus sereinement l’avenir et à 7000 jeunes par an de s’installer

– Maintien de la PAC au niveau européen

– *Allègement des charges sociales sur l’heure de travail agricole qui passe de 12,81€ de l’heure à 9,43 payé par la taxe sur les sodas de 0,02€ par canette.

– *Amélioration des retraites agricoles (création d’un minimum, revalorisation, extension au conjoint)

Logement

– Encouragement de la construction (loi Scellier, pass foncier, prêts à taux zéro doublés)

– Construction au total sur le quinquennat de 2 millions de logements dont 600 000 logements sociaux contre la moitié seulement entre 1997 et 2001

– *Modération des loyers par la modification de l’indexation

– *Instauration du droit au logement opposable (34974 ménages ont pu être relogés après recours)

Assistance

– *Augmentation de 30% du budget de logement des Sans abri qui est passé à 1,13 milliards

– *Annoncés en mars 2010, onze établissements de réinsertion scolaire fonctionnent désormais (cent cinquante élèves de 13 à 16 ans ont rejoint ces structures, 9 autres sont prévus en 2011)

– *Forte augmentation des bourses et des logements pour étudiants

– *Création du RSA (1,9 millions de foyers aidés – mais surtout, il n’est plus aussi intéressant qu’avant de ne pas travailler

– *Revalorisation de 25% sur 5 ans l’allocation adulte handicapé et le minimum vieillesse

– *Création d’un prime pour les salariés des entreprises dont les dividendes augmentent

– *Assouplissement des accords d’intéressement des salariés aux fruits de leurs entreprises

Économie (chiffres selon l’Insee)

– Augmentation de 4% du pouvoir d’achat des Français durant le quinquennat

– Et diminution de 1 million du nombre de personnes qui gagnent moins de 15 000 € par an

J’ai repéré d’un * les mesures ci-dessus à fort impact social ou favorables aux chômeurs.

On voit qu’elles sont nombreuses et contredisent radicalement l’idée d’un gouvernement pour les riches.

En politique étrangère :

– Efficacité dans le choix de la méthode (traité de Lisbonne) pour résoudre la crise européenne due aux référendums négatifs en France et aux Pays-Bas

– Leadership de la France dans la résolution des multiples crises européennes. Même si le poids financier de l’Allemagne restait majeur, c’est toujours lui qui fut initiateur, moteur et entraîneur.

– Efficacité dans la gestion du conflit en Géorgie où il assura l’indépendance géorgienne

– Courage et efficacité déterminante dans la gestion militaire de la crise en Côte d’Ivoire

– Courage et efficacité déterminante dans la gestion militaire de la crise en Lybie

– Retour de la France dans l’Otan

– Création du G20 où son volontarisme fut décisif. Cette instance empêchera peu ou prou les facilités du chacun pour-soi en matière économique et réduira les risques de chaos mondial en augmentant la possibilité de prises de décisions internationales

– Meilleures relations avec les États-Unis, l’Angleterre, la Russie, la Chine, l’Inde, le Brésil…

– Signature de nombreux grands contrats dans de nombreux pays

– Engagement acharné en faveur de l’Euro

– Gestion imaginative et énergique de la crise

– Ses qualités d’intelligence, de courage et d’esprit de décision sont largement reconnues par des chefs d’État étrangers

En politique intérieure

– Il a gouverné sans drame et assuré la paix, la justice et le respect des libertés et opinions

– On peut dire que globalement il a gouverné au centre

– *Il a intégralement maintenu notre système de protection sociale.

– *Il a fait preuve d’une grand esprit d’ouverture (comme jamais auparavant) en nommant des opposants à des postes majeurs comme la présidence du FMI en 2007, la présidence de la commission des finances, la cour constitutionnelle et la présidence de la cour des comptes

– Il n’a calé sur aucune réforme qu’il croyait juste malgré des grèves et manifestations importantes pour les Régimes spéciaux et l’Université. Il a reculé sur la réforme des lycées avec Xavier Darcos mais il l’a réalisée avec Luc Chatel. A l’occasion des retraites, il a rétabli le fonctionnement de la démocratie

grâce à sa fermeté devant des millions de manifestants qui, enfin, replace la légitimité des décisions à sa vraie place : le parlement. Il en a eu le courage alors qu’il était tellement plus facile de céder (comme l’ont toujours fait avant lui Balladur, Chirac, Jospin …)

– *Il n’a pas taxé nos transactions bancaires comme Angela Merkel en Allemagne

– *Il a garanti les crédits des banques, énorme décision qui a stoppé net la panique des épargnants au point qu’ils étaient prêts à vider leurs compte, ce qui aurait été un pur désastre

Autres résultats

– Réunion des Assedic et de l’Anpe, pour l’efficacité.

– Fusion réussie entre les services des impôts et la comptabilité à Bercy (qui avait même fait tomber un ministre socialiste)

– *Remise de la France au travail par diverses mesures d’encouragement

– *Changement des règles de la grande distribution et mise en place d’une autorité renforcée de la concurrence

– *Refus d’augmenter nos impôts

– *Délais de paiements raccourcis aux entreprises

– *Aide aux PME par les contribuables qui veulent alléger leur ISF

– *Aide aux associations d’utilité publique par les contribuables qui veulent alléger leurs impôts

Chantiers en cours où sa volonté permet d’espérer

– *Lutte (en pointe des autres États) contre la spéculation, l’excès de puissance des Hedgefunds et les paradis fiscaux qui seraient une vraie réponse à la crise mais qui ne peuvent se réussir sans accords internationaux très difficiles à obtenir.

– *Courageuse mise en place cependant de la fameuse taxe Tobin pour freiner la folie des transactions financières

– *TVA anti délocalisation de notre industrie

– Militance pour la mise en place d’une règle d’or assurant constitutionnellement l’équilibre de nos comptes

En conclusion

Un dirigeant politique se juge sur ses réalisations. Alors, même si on n’est pas d’accord sur certaines d’entre elles, ce qui est inévitable, on doit reconnaître l’importance du travail réalisé.

La première question à se poser quand on vote pour un homme politique est de savoir s’il joue pour lui ou pour son pays.

La liste impressionnante ci-dessus (et le courage qu’elle a nécessité) oblige à reconnaître qu’il travaille pour la France et pour ses concitoyens.

Sinon, il en aurait fait beaucoup moins et sa popularité serait plus élevée.

Ses réalisations permettent de dire qu’il est le meilleur des hommes d’État que nous ayons eu en France depuis longtemps.

Doué d’une grande intelligence, il comprend très vite. Il a un grand pouvoir d’entraînement. C’est un leader. Dans les situations difficiles, c’est lui qui comprend le plus vite ce qu’il faut faire, et qui, de l’avis des autres chefs d’État européens, sait trouver le chemin des décisions difficiles.

Le sociologue Marcel Gauchet lui reconnaît une grande habileté tactique, une vraie volonté politique, un sens poussé de l’opinion et de ses propres insuffisances. Ne dit-il pas lui-même : »Mon meilleur ennemi, c’est moi-même ». Même s’il n’est pas toujours parfait, tout le monde reconnaît

largement son énergie, son efficacité, sa connaissance des dossiers et surtout, car c’est la vertu la plus rare en politique, son courage.

Voilà, j’ai tenu à faire cette clarification car, quelles que soient nos tendances politiques, il serait dommage de perdre le bénéfice du meilleur chef d’État que la France ait eu depuis longtemps.

Jean Marichez – 19/2/2012

j’ai voulu la loi interdisant la burqa, parce que la burqa sur le territoire de la République, elle n’a pas sa place. Vous ne l’avez pas votée, cette loi, on se demande bien pourquoi vous ne l’avez pas votée. Vous étiez absent ce jour-là et le Parti socialiste, courageusement, a pris la poudre d’escampette quand il a fallu voter. Monsieur Hollande, allez-y, répondez.

François Hollande : D’abord, sur le droit de vote, vous y étiez favorable en 2008, ce n’était pas il y a très longtemps…

Nicolas Sarkozy : Sous condition de réciprocité.

François Hollande : Non, ce n’est pas vrai.

Nicolas Sarkozy : C’est faux.

François Hollande : Je rappelle qu’un pays comme le Maroc accorde la réciprocité pour le droit de vote aux élections locales. Donc, même avec cette réserve, votre argument ne peut pas tenir. Vous aviez pris cette position, vous étiez déjà président de la République, vous en changez, vous avez le droit. Deuxièmement, vous dites que ça va introduire des revendications communautaires. Je mets en cause ce principe parce qu’il y a des étrangers qui sont là depuis des années, qui viennent effectivement d’Afrique ou du Maghreb, qui peuvent être musulmans ou pas, pratiquants ou pas, et qui ne conçoivent pas forcément une participation à une élection locale comme un instrument de pression religieuse. Je vous fais d’ailleurs observer qu’il y a des Français qui sont de culte musulman aujourd’hui. Est-ce que ces Français là font des pressions communautaires ?

Nicolas Sarkozy : S’ils sont français, ils votent comme des citoyens français.

François Hollande : Est-ce qu’ils font des pressions communautaires pour que nous mangions une certaine viande ou pour que nous ayons des horaires dans les piscines. Il y a des musulmans en France, citoyens français, qui ne font pas de revendications communautaires à ce que je sache. Donc pourquoi il y aurait à l’occasion des élections municipales, pour des étrangers qui sont là depuis des années…

Nicolas Sarkozy : Cinq ans, vous avez dit.

François Hollande : Ce sont les parents de citoyens français. Combien avons-nous de cas où des Français qui sont nés en France, qui sont devenus française, citoyens, ont leurs propres parents qui sont venus en France il y a 30 ans, 40 ans, 50 ans et qui sont restés…

Nicolas Sarkozy : Mais c’est leur droit, ils peuvent devenir français. Nous ne souhaitons pas que les immigrés en France puissent voter.

François Hollande : Nous pouvons ne pas être d’accord mais lier, comme vous l’avez fait, le vote à une aspiration communautaire… Et je le dis, que les Français n’aient aucune inquiétude: sous ma présidence, il n’y aura aucune dérogation à quelques règles que ce soit en matière de laïcité. Vous, par exemple, vous n’étiez pas favorable à la loi sur le voile à l’école. Vous n’y étiez pas favorable, nous avions fait un débat là-dessus. C’était au théâtre du Rond-Point, en 2003, j’ai encore le texte. Vous n’étiez pas favorable à l’interdiction du voile à l’école. C’était votre droit à l’époque, vous avez sans doute encore changé d’avis. Moi, j’y étais favorable et j’ai voté cette loi de l’introduction… de l’interdiction du voile à l’école. C’était Jacques Chirac  qui en avait décidé. Ensuite, sur la burqa, j’ai voté la résolution interdisant la burqa.

Nicolas Sarkozy : Vous l’avez votée ?

François Hollande : La résolution.

Nicolas Sarkozy : Ah, vous n’avez pas voté la loi. C’est toujours une petite ambiguïté.

François Hollande : Et sur la loi, j’avais, avec le groupe socialiste déposé des amendements qui n’ont pas été reçus. La meilleure façon était donc de laisser passer la loi mais, je vous l’affirme ici, la loi sur la burqa, si je deviens président de la République, sera strictement appliquée


Bourdieu/10e: Ce qui reste de la religion quand on a tout oublié? (The stone which the builders rejected is become the head of the corner)

31 janvier, 2012
La pierre qu’ont rejetée ceux qui bâtissaient est devenue la principale de l’angle.  Jésus
Soyez fils de votre Père qui est dans les cieux; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. Jésus
Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus. Paul
Qu’on n’en appelle pas à la providence de l’Etat, car l’Etat est postérieur à l’homme. Avant qu’il pût se former, l’homme déjà avait reçu de la nature le droit de vivre et de protéger son existence. Léon XIII
William Temple, archevêque d’York se rend célèbre en 1941 par les résolutions de Malvern, où il explique que la concentration des principales ressources industrielles entre les mains de quelques grands propriétaires privés peut constituer un obstacle au développement de la vie chrétienne. En 1942, il est nommé archevêque de Canterbury. Il publie alors Christianisme et Ordre social, qui se présente sous forme de conversations avec Keynes. Ils demandent des allocations familiales, une politique des logements, des congés payés et une élévation de l’âge de la scolarité. Il a favorisé le ralliement d’une partie des anglicans à l’esprit du WS et sa mort prématurée en 1944 est un désastre pour de nombreux anglais. Mathieu Marmouget
Notre monde est de plus en plus imprégné par cette vérité évangélique de l’innocence des victimes. L’attention qu’on porte aux victimes a commencé au Moyen Age, avec l’invention de l’hôpital. L’Hôtel-Dieu, comme on disait, accueillait toutes les victimes, indépendamment de leur origine. Les sociétés primitives n’étaient pas inhumaines, mais elles n’avaient d’attention que pour leurs membres. Le monde moderne a inventé la « victime inconnue », comme on dirait aujourd’hui le « soldat inconnu ». Le christianisme peut maintenant continuer à s’étendre même sans la loi, car ses grandes percées intellectuelles et morales, notre souci des victimes et notre attention à ne pas nous fabriquer de boucs émissaires, ont fait de nous des chrétiens qui s’ignorent. René Girard
 L’expression « État-providence » aurait été employée pour la première fois dans un sens péjoratif par le député Emile Ollivier en 1864, afin de dévaloriser la solidarité nationale organisée par l’État par rapport aux solidarités professionnelles traditionnelles. (…) Pourtant, en France, l’État s’est longtemps limité à un rôle d’assistance : jusqu’au début du XXème siècle, en effet, la bienfaisance publique a remplacé la charité de l’Eglise chrétienne, mais demeure réservée aux personnes dans l’incapacité de travailler (enfants, vieillards et infirmes). La protection des travailleurs repose sur la prévoyance individuelle, ou sur une protection collective d’initiative privée (mutuelles de salariés, institutions patronales). C’est à la fin du XIXème siècle que se substituent dans certains pays d’Europe les premiers systèmes d’assurance sociale (destinés à protéger les salariés contre les risques liés à la vieillesse, à la maladie ou aux accidents du travail) aux anciens systèmes fondés sur l’assistance. Une première ébauche de l’État-providence (le Sozialstaat ou « État social ») voit le jour en Allemagne. Le chancelier Bismarck y met en place un système d’assurances sociales afin de contrer l’influence grandissante du socialisme au sein d’une classe ouvrière en plein développement. (…) Initialement destinées aux ouvriers dont les revenus ne dépassent pas un certain plafond, ces assurances sociales sont progressivement étendues aux autres catégories professionnelles, tout en restant soumises à des conditions de ressources. Cette première grande conception de l’État-providence, fondée sur l’assurance des revenus du travail, se diffuse en Europe. (…) Dans le même temps, aux États-Unis, le président Roosevelt fait adopter en août 1935 le « Social security act », qui prévoit notamment l’instauration d’un système de pension pour les travailleurs âgés de plus de 65 ans. Une deuxième grande conception de l’État-providence fait son apparition en Angleterre avec le rapport de Lord William Beveridge intitulé « Social Insurance and Allied Services ». Paru en 1942, ce document développe la notion de Welfare State (ou « État de bien-être »). Il rejette le système d’assurances sociales réservées aux seuls travailleurs ainsi que le principe d’une assistance limitée aux plus démunis, et introduit l’idée d’une protection universelle de tous les citoyens financée par l’impôt. (…) Le système français de Sécurité sociale initié par le juriste Pierre Laroque en 1945 s’inspire de ces deux grandes conceptions : il conserve la logique d’un système assurantiel, financé par des cotisations des travailleurs, mais vise à la mise en place d’un système généralisé, centralisé et global de sécurité sociale. Site du gouvernement français
L’apprenti sorcier qui prend le risque de s’intéresser à la sorcellerie indigène et à ses fétiches, au lieu d’aller chercher sous de lointains tropiques les charmes rassurants d’une magie exotique, doit s’attendre à voir se retourner contre lui la violence qu’il a déchaînée. Pierre Bourdieu
 J’ai construit la notion de champ à la fois contre Weber et avec Weber, en réfléchissant sur l’analyse qu’il propose des rapports entre prêtre, prophète et sorcier. Bourdieu
L’obscurantisme des Lumières peut prendre la forme d’un fétichisme de la raison et d’un fanatisme de l’universel qui restent fermés à toutes les manifestations traditionnelles de croyance et qui, comme l’atteste par exemple la violence réflexe de certaines dénonciations de l’intégrisme religieux, ne sont pas moins obscurs et opaques à eux-mêmes que ce qu’ils dénoncent. Bourdieu
J’ai eu à découvrir dans ma propre tête toutes les mutilations que j’avais héritées d’une tradition laïque, renforcée par les présupposés implicites de ma science. Il y a des sujets qu’on n’aborde pas, ou seulement avec la plus grande prudence. Il y a des manières d’aborder certains sujets qui sont un peu dangereuses et, finalement, on accepte les mutilations que la science a dû accepter pour se constituer. Tout ce qui est de l’ordre des objets traditionnels de la religion et de la métaphysique, on se sent tenu – par une adhésion implicite qui est liée à l’entrée dans la profession – de le mettre entre parenthèses. Il y a une espèce de refoulement qui est tacitement exigé du professionnel. Bourdieu
La sociologie offre un moyen, peut-être le seul, de contribuer, ne fût-ce que par la conscience des déterminations, à la construction, autrement abandonnée aux forces du monde, de quelque chose comme un sujet. Bourdieu
Ceux qui théorisent le bien public sont aussi ceux qui en profitent. (…) Cette appropriation privée de l’universel […] est malgré tout quelque chose qui fait progresser l’universel. Bourdieu
Un racket de protection organisé par des gangsters comme on en voit à Chicago n’est pas si différent de l’Etat. Bourdieu
(…) cette banque centrale de capital symbolique, cette sorte de lieu où s’engendrent et se garantissent toutes les monnaies fiduciaires qui circulent dans le monde social et toutes les réalités qu’on peut désigner comme fétiches, qu’il s’agisse d’un titre scolaire, de la culture légitime, de la nation, de la notion de frontière ou de l’orthographe.  Bourdieu
Est-ce que le « retour du religieux » n’est pas, en réalité, un effet du retrait de l’Etat? Bourdieu (dernière phrase de Sur l’Etat)
Les grandes firmes multinationales et leurs conseils d’administrations internationaux, les grandes organisations internationales, OMC, FMI et Banque mondiale aux multiples subdivisions désignées par des sigles et des acronymes compliqués et souvent imprononçables, et toutes les réalités correspondantes, commissions et comités de technocrates non élus, peu connus du grand public, bref, tout ce gouvernement mondial qui s’est en quelques années institué et dont le pouvoir s’exerce sur les gouvernements nationaux eux-mêmes, est une instance inaperçue et inconnue du plus grand nombre. Cette sorte de Big Brother invisible, qui s’est doté de fichiers interconnectés sur toutes les institutions économiques et culturelles, est déjà là, agissant, efficient, décidant de ce que nous pourrons manger ou ne pas manger, lire ou ne pas lire, voir ou ne pas voir à la télévision et au cinéma, et ainsi de suite (…). A travers la maîtrise quasi absolue qu’ils détiennent sur les nouveaux instruments de communication, les nouveaux maîtres du monde tendent à concentrer tous les pouvoirs, économiques, culturels et symboliques, et ils sont ainsi en mesure d’imposer très largement une vision du monde conforme à leurs intérêts. Pierre Bourdieu
Nous avons tous l’Etat dans la tête. Thomas Bernhard
Réalité à double face, l’Etat est une machine complexe qui instaure une domination sym­bolique, mais peut être aussi le lieu d’une libération. Patrick Champagne 
L’Etat est le champ de la lutte pour l’obtention du pouvoir sur tous les autres champs. Abram de Swaan
 Est-ce que, dans une démocratie telle qu’on la souhaite, on admet que l’épouse d’un ministre en exercice soit nommée par le Président de la république à la tête de l’audiovisuel extérieur français ? (…) Est-ce une bonne chose que les journalistes censés éclairer le jugement des citoyens fassent des ménages pour des entreprises privées ? Est-il normal qu’un petit cercle d’experts cooptés entre eux et qui partagent les mêmes points de vue accaparent l’espace médiatique ? Faut-il s’accommoder du pouvoir des annonceurs ? Yannick Kergoat
 On peut changer d’idées, mais, quand on est journaliste, on n’est pas non plus obligé de devenir le porteur d’eau de Lagardère, du club du Siècle ou des patrons du CAC 40. Quand Michel Field fait des ménages pour Géant Casino, il n’exprime pas une opinion, mais un conflit d’intérêt. Pour nous, cela relève de la faute professionnelle. Est-ce la place d’un journaliste, en pleine campagne référendaire sur le Traité constitutionnel européen, d’animer un meeting de l’UMP en faveur du « oui », et de surcroît d’y faire applaudir son employeur, Arnaud Lagardère, patron d’Europe 1 ? Le travail d’un journaliste, c’est d’informer le public, non de dîner avec les maîtres du monde. Ou alors, on fait de la communication, pas du journalisme. Gilles Balbastre
En France, il y a deux figures de l’intellectuel critique: celui qui construit des instruments de connaissance, dans la tradition des Encyclopédistes; et celui qui prend des positions politiques, à la façon de Voltaire ou Zola. Longtemps, Bourdieu, très attaché à l’autonomie de la recherche intellectuelle, n’a voulu agir dans la société que par le dévoilement sociologique de la réalité. Pendant la guerre d’Algérie, il n’a pas signé le «Manifeste des 121». En 1968 il se méfie des gauchistes et critique la posture de Jean-Paul Sartre: nous en discutions ferme et j’ai quand même réussi à l’emmener à son enterrement. En 1981, il a pris parti avec Foucault en faveur de Solidarnosc. Mais c’est en 1993, avec «la Misère du monde», qu’il découvre son audience dans le grand public. Sartre et Foucault étant morts, il juge qu’il a le devoir d’assumer à son tour la figure de l’intellectuel engagé. Il signe la pétition contre le plan Juppé, encourage les cheminots grévistes, soutient les sans-papiers de l’église Saint-Bernard. Pierre Encrevé
Une des façons dont la sociologie, telle que la comprend Bourdieu, contribue à faire la lumière ou, en tout cas, à nous donner plus de lumière est qu’elle nous fait découvrir non seulement plus de grandeur et plus de bassesse dans l’homme en général, mais également plus de grandeur dans le commun des hommes et plus de bassesse dans ceux qui sont les plus élevés, ce qui, à coup sûr, ne facilite pas son acceptation par les seconds. Une bonne partie des critiques qui ont été formulées contre elle consistent, au fond, à lui reprocher de chercher à occuper une position qui est un peu comparable à celle de la religion, chez Pascal. Les philosophes, pourrait-on être tenté de dire, étonnent et parfois scandalisent le commun des hommes par le surplus de lumière qu’ils apportent et les sociologues sont par rapport aux philosophes un peu comme les chrétiens : ils occupent le degré le plus élevé dans la hiérarchie et ils étonnent à leur tour les philosophes par la lumière qu’ils jettent sur leur demi-savoir et sur leurs pratiques. Jacques Bouveresse
La religion a un statut d’objet paradoxal dans l’oeuvre de Pierre Bourdieu. Les articles qui y sont directement consacrés sont fort peu nombreux et aucun de ses ouvrages importants ne porte sur ce sujet. Comparée à la sociologie de l’art, de la culture, de l’éducation, du pouvoir ou de la misère sociale, la sociologie des religions occupe donc une place marginale dans le corpus. D’un autre côté, certains des concepts les plus importants du « structuralisme génétique » sont issus des sciences sociales des religions. Hérité de Mauss et Durkheim, le concept de croyance, qui est un ressort de tout champ, en est l’exemple le plus manifeste. Même l’élaboration de ce dernier concept, au dire du sociologue, provient de la rencontre entre ses recherches de sociologie de l’art, commencées vers 1960, et « le commentaire du chapitre consacré à la sociologie religieuse dans Wirtschaft und Gesellschaft », de Weber.  (…). Autre exemple : c’est dans la lecture du travail de Panofski sur l’architecture gothique et la pensée scolastique que s’est forgée la définition de l’habitus (…). De ce point de vue, l’oeuvre de P. Bourdieu est presque une sociologie des religions « généralisée », la religion présentant de façon paradigmatique des propriétés communes à toutes les sphères d’activité symbolique. Erwan Dianteill

 « Fiction collective », « illusion bien fondée »,  « orthodoxie », « grand fétiche”, « nomos ratifié par l’inconscient », « coercition incorporée », montée progressive des clercs”,  « banque centrale symbolique », « monde où les hommes auraient intérêt à la vertu », « dévalorisation du dévouement obscur à l’intérêt collectif », « jeu dans lequel tout le monde se ment et ment à d’autres en sachant qu’ils se mentent », « monopole de la violence physique et symbolique”,  « instrument de production d’évidence et de sentiment d’évidence », « nom que nous donnons aux principes cachés, invisibles (…) de l’ordre social »  …

L’Etat serait-il, pour reprendre une image que Bourdieu  citait souvent pour la culture, ce qui reste de la religion quand on a tout oublié?

En ce 10e anniversaire de la mort de Bourdieu qui voit la publication de la première partie de ses cours du Collège de France sur l’Etat

Comme la sortie par certains de ses émules d’un film dénonçant la collusion des médias avec les responsables politiques et les gros intérêts économiques …

Sans parler du triomphe que vient de saluer le prix Mychkine du petit livre qui « réveille le Hessel en vous »

Et en ces temps étranges où, tout en rejetant leurs origines judéo-chrétiennes,  nos Etats se prennent plus que jamais, selon le mot du député du Second-Empire Emile Ollivier, pour la « Providence » …

Qui se souvient que, « Etats-Providence » ou « Welfare state », réponse à l’individualisme de la loi Le Chapelier ou référence ironique  à l’efficacité sociale de l’État,  citation de l’encyclique Rerum novarum de Léon XIII ou des conversations keneysiennes de l’archevêque de Canterbury William Temple, nos Etats  au bord de l’implosion furent largement tributaires, face aux dérives totalitaires du socialisme réel, de nos tant décriées racines judéo-chrétiennes?

Et qui rappelle, comme le soulignait un article de 2002 du sociologue des religions Erwan Dianteill, l’un des paradoxes les mieux cachés de l’oeuvre du philosophe défroqué du Collège de France qui irritait tant avec ses accents prophétiques contre « l’appropriation privée de l’universel » par ceux qui « théorisent le bien public » ou contre « l’obscurantisme des Lumières » ou « fétichisme de la raison » « fermés à toutes les manifestations traditionnelles de croyance » et  « pas moins obscurs et opaques à eux-mêmes que ce qu’ils dénoncent »?

A savoir, à l’instar d’une sociologie française largement issue des luttes anticléricales du début du siècle dernier, l’étrange ‘ »gêne épistémologique » de cette quasi « sociologie des religions généralisée » que constitue l’oeuvre de l’héritier pas toujours reconnaissant de Mauss, Durkheim et Weber devant l’objet sociologique (islam compris pour son anthropologie kabyle) dont l’étude se trouve être « à l’origine de ses principaux concepts » …

Pierre Bourdieu et la religion

Synthèse critique d’une synthèse critique

Erwan Dianteill

Arch. de Sc. soc. des Rel.

 avril-juin  2002

La religion a un statut d’objet paradoxal dans l’oeuvre de Pierre Bourdieu. Les articles qui y sont directement consacrés sont fort peu nombreux et aucun de ses ouvrages importants ne porte sur ce sujet. Comparée à la sociologie de l’art, de la culture, de l’éducation, du pouvoir ou de la misère sociale, la sociologie des religions occupe donc une place marginale dans le corpus. D’un autre côté, certains des concepts les plus importants du « structuralisme génétique » sont issus des sciences sociales des religions. Hérité de Mauss et Durkheim, le concept de croyance, qui est un ressort de tout champ, en est l’exemple le plus manifeste.

Même l’élaboration de ce dernier concept, au dire du sociologue, provient de la rencontre entre ses recherches de sociologie de l’art, commencées vers 1960, et « le commentaire du chapitre consacré à la sociologie religieuse dans Wirtschaft und Gesellschaft », de Weber. « J’ai construit, écrit-il, la notion de champ à la fois contre Weber et avec Weber, en réfléchissant sur l’analyse qu’il propose des rapports entre prêtre, prophète et sorcier » (1987a, p. 33, p. 63). Autre exemple : c’est dans la lecture du travail de Panofski sur l’architecture gothique et la pensée scolastique que s’est forgée la définition de l’habitus (ibid., p. 23). De ce point de vue, l’oeuvre de P. Bourdieu est presque une sociologie des religions « généralisée », la religion présentant de façon paradigmatique des propriétés communes à toutes les sphères d’activité symbolique.

L’objet du texte ici présent, dont le titre est une forme d’hommage à une pensée qui s’est toujours voulue réflexive, est de présenter l’apport de P. Bourdieu aux sciences sociales des religions en parcourant à la fois son oeuvre d’anthropologue et de sociologue. Peut-on parler de « religion » dans des sociétés où les religions institutionnelles n’existent pas ou dans les sociétés où elles sont singulièrement affaiblies ? La notion de champ religieux reste-t-elle pertinente dans des sociétés non segmentées ou dans des sociétés de plus en plus sécularisées ? En d’autres termes, le « religieux » se limite-t-il au champ religieux ?

La lecture des oeuvres de P. Bourdieu suggère des réponses négatives à ces questions. La validité sociologique de la notion de champ religieux est limitée, en amont, par l’absence de monopolisation de la production symbolique dans certaines sociétés agraires, en aval, par l’incertitude croissante portant sur les limites du champ, due notamment à l’apparition de nouvelles professions spécialisées dans le « travail symbolique » et au « découplage » entre croyance et allégeance institutionnelle.

Dans les travaux ethnologiques de P. Bourdieu, il apparaît que le symbolique informe l’ensemble de la vie sociale, sans que l’existence d’une institution autonome puisse permettre de parler de « champ religieux » (1980). Comment se constitue donc l’espace institutionnel religieux, à partir d’un espace social peu différencié (1971a) ? Le champ religieux semble en fait correspondre précisément aux religions historiques occidentales, notamment au judaïsme et au catholicisme analysés dans la dialectique entre relations internes et relations externes (Bourdieu et Saint-Martin, 1982), et l’on peut observer une certaine « dissolution du religieux » dans les sociétés occidentales aujourd’hui (1987c). On reviendra en conclusion sur le paradoxe qui a été relevé plus haut et dont l’élucidation permet de voir les limites de la sociologie des religions de P. Bourdieu : pourquoi, alors que l’étude des faits religieux est à l’origine de ses principaux concepts, occupe-t-elle une place quantitativement aussi marginale dans cette oeuvre ?

La genèse sociale du champ religieux

Il existe, selon P. Bourdieu, trois grandes théories sociologiques de la religion, symbolisées par trois noms : Marx, Weber, Durkheim. Ces théories semblent s’exclure mutuellement. Il s’agit donc de « se situer au lieu géométrique des différentes perspectives, c’est-à-dire au point d’où se laissent apercevoir à la fois ce qui peut et ce qui ne peut pas être aperçu à partir de chacun des points de vue » (1971a, p. 295). Que faut-il donc retenir de la pensée des trois perspectives ? L’apport de Durkheim est exprimé explicitement par P. Bourdieu, ceux de Marx et de Weber semblent moins clairement distingués.

P. Bourdieu retient des Formes élémentaires de la vie religieuse de Durkheim que la sociologie de la religion doit être considérée comme une dimension de la sociologie de la connaissance. La religion est un instrument de communication et un instrument de connaissance ; elle permet un accord sur le sens des signes et le sens du monde. Elle a une fonction d’intégration logique et sociale des « représentations collectives » et en particulier des « formes de classification » religieuses (ibid., p. 297).

L’apport wébérien à la sociologie du champ religieux est décisif car il permet d’échapper à l’alternative stérile entre le subjectivisme religieux et la réduction marxiste sans médiation (1971b, p. 1). De Weber vient ainsi l’idée que la sociologie religieuse est une dimension de la sociologie du pouvoir ; il faut rattacher le discours mythique aux intérêts religieux de ceux qui le produisent, qui le diffusent et qui le reçoivent. Il existe une genèse historique des corps de spécialistes religieux, les clercs, ce qui constitue le fondement de l’autonomie relative du champ religieux. Ces professionnels  de la religion ont des stratégies pour s’approprier le monopole de la contrainte hiérocratique, des biens de salut. Le champ religieux se présente donc comme le système complet des relations objectives de concurrence ou de transaction entre les positions des agents religieux (ibid., p. 6).

Enfin il semble que P. Bourdieu retient de Marx la notion d’idéologie comme « transfiguration des rapports sociaux en rapports surnaturels, donc inscrits dans la nature des choses et par là justifiés » (1971a, p. 300). La religion assume, dans cette perspective une fonction politique de conservation de l’ordre social. Notons qu’il est difficile de différencier les apports de Marx et de Weber dans la mesure où l’un et l’autre situent la sociologie de la religion aux confins de la sociologie économique et de la sociologie politique.

Dans Le Sens pratique, les développements sur la magie sont surtout proches de la problématique durkheimienne et plus précisément maussienne. Dans « Genèse et structure du champ religieux », Weber et Marx dominent.

Le symbolique omniprésent dans les sociétés agraires : Le Sens pratique

Dans Le Sens pratique, oeuvre de synthèse des travaux anthropologiques de P. Bourdieu, il n’est guère question de « religion », mais souvent de rituels, de magie, d’institutions magiques et de force illocutionnaire, cas particulier du pouvoir symbolique (le mot « religion » est d’ailleurs absent de l’index thématique ainsi que le mot « symbole » [1980, pp. 469-475]). La société kabyle, organisée autour des travaux agricoles et d’un nombre limité d’activités artisanales (comme le tissage, activité spécifiquement féminine), ne connaît pas de groupe de clercs autonome, mais elle est intégralement structurée par le « démon de l’analogie », système de schèmes constitués d’oppositions binaires dont la partition originaire « oppose le masculin et le féminin, le sec et l’humide, le chaud et le froid » (ibid., p. 367). Proche du structuralisme de Lévi-Strauss dans l’analyse des principes logiques organisant « la pensée sauvage » (Lévi-Strauss, 1962), P. Bourdieu s’en distingue par une attention accrue pour les dispositions incorporées qui génèrent des pratiques symboliques imparfaitement systématiques.

Selon lui, on peut comprendre complètement « toutes les pratiques et tous les symboles rituels à partir de deux schèmes opératoires qui, en tant que processus naturels culturellement constitués dans et par la pratique rituelle, sont inséparablement logiques et biologiques comme les processus naturels qu’ils visent à reproduire (au double sens) lorsqu’ils sont pensés dans la logique magique : d’une part la réunion des contraires séparés, dont le mariage, le labour ou la trempe du fer sont des actualisations exemplaires et qui engendre la vie, comme réunion réalisée des contraires, et, d’autre part, la séparation des contraires réunifiés, destruction et mise à mort, avec par exemple le sacrifice du boeuf et la moisson comme meurtres déniés » (1980, pp. 366-367). Mais si la logique rituelle demande la réunion ou la séparation des contraires, elle impose aussi de rendre socialement acceptable la transgression qu’elle signifie objectivement.

La magie fonctionne ainsi comme dénégation collective d’actes de transgression nécessaire (jonction du disjoint ou scission de l’uni). Sans ceux-ci les contraires séparés resteraient stériles. La transgression permet la reproduction de l’ordre vital, la reproduction du groupe, mais elle est excessivement dangereuse et demande donc une mise en forme collective, publique et pratique déniant le sens objectif du rite. Comment ces exigences contraires peuvent-elles être conciliées rituellement ? Le sens pratique à l’oeuvre dans la magie légitime des rites de licitation est en fait un double sens : affirmation de l’unité dans la séparation des contraires ; affirmation de la séparation dans leur unification. La conciliation de principes contradictoires ne peut être réalisée que dans l’autorisation circulairement accordée au groupe par le groupe au moment du rituel (1980, p. 385) :

Toute la vérité de la magie et de la croyance collective est enfermée dans ce jeu de la double vérité objective, dans ce double jeu avec la vérité, par lequel le groupe, responsable de toute objectivité, se ment en quelque sorte à lui-même, en produisant une vérité qui n’a de sens et de fonction que de nier une vérité connue et reconnue de tous, mensonge qui ne tromperait personne si tout le monde n’était résolu à se tromper. Dans le cas de la moisson, la vérité sociale qu’il s’agit de dénier collectivement est sans ambiguïté : la moisson (thamegra) est un meurtre (thamgert’, désigne la gorge, la mort violente, la vengeance ; et amgar, la faucille) au terme duquel la terre, fécondée par les labours, est dépouillée des produits qu’elle a portés à leur maturité.

Les rites licitatoires qui impliquent une solution de continuité (déniée) dans la vie sociale kabyle ont pour pendants des rites propitiatoires. Leur logique est celle de « la gestion » de l’antagonisme qui menace l’ordre social et naturel. Ils permettent la transition entre les principes opposés, en particulier le passage sans heurt d’une période de l’année à une autre. C’est la féminisation du masculin à l’automne, la masculinisation du féminin au printemps, l’été et l’hiver étant symboliquement purement masculin et féminin.

Dans Le Sens pratique, la valeur heuristique de la distinction entre magie et religion est déniée, car cette opposition est conçue comme un enjeu de lutte symbolique étranger à la société kabyle. L’usage du terme « magie » vise, dans les sociétés segmentées, à disqualifier les pratiques symboliques des dominés, les dominants se réservant le terme de « religion ». Ces catégories sont inséparables de la constitution d’un champ religieux, avec ses enjeux concurrentiels entre prêtres, sorciers, et prophètes en Europe et au Proche-Orient. Elles ne sont pas pertinentes dans les sociétés peu segmentées (1980, p. 395) :

L’institution de périodes ou de moments licites (lah’lal), la désignation de mandataires écrans (famille chargée d’ouvrir les labours, mariage inaugural de cousins parallèles) et l’organisation de grandes cérémonies collectives, dans lesquelles le groupe s’autorise et sa propre autorité, sont trois aspects de la même opération, qui est constitutive de tout rituel légitime (on embrouille tout en identifiant la distinction entre magie légitime et magie illégitime à la distinction, qui est un enjeu de luttes sociales, entre religion et magie). C’est sur l’autorité circulairement autorisée que le groupe s’accorde à lui-même, dans son entier ou en la personne de l’un des siens, mandataire autorisé, que repose la force illocutionnaire qui est à l’oeuvre dans tous les rituels sociaux.

On retrouve dans les analyses précédentes des accents très clairement maussiens. La magie a un fondement social, la croyance, et une efficacité sociale qui lui est associée. « En définitive, écrit M. Mauss, c’est toujours la société qui se paie elle-même de la fausse monnaie de son rêve. La synthèse de la cause et de l’effet ne se produit que dans l’opinion publique. (…) Nous devons considérer la magie comme un système d’inductions a priori, opérées sous la pression du besoin par des groupes d’individus » (1985 [1902], p. 119). D’autre part, elle est pour Mauss et Hubert « à la fois un opus operatum au point de vue magique et un opus inoperans au point de vue technique » (1985 [1902]), p. 135), idée reprise et généralisée par P. Bourdieu (1980, p. 395) :

Le caractère proprement magique de cette force de part en part sociale échappe aussi longtemps qu’elle s’exerce seulement sur le monde social, séparant et unissant des individus ou des groupes par des frontières ou des liens (mariage) non moins magiques que ceux qu’instituent le couteau ou le noeud de la magie, transmuant la valeur sociale des choses (comme la griffe du couturier) ou des personnes (comme le titre scolaire). Il apparaît au contraire dans toute son évidence lorsque, par une sorte d’innocence, de confiance, de remise de soi imposée par la détresse et le désarroi extrêmes, les groupes tentent d’exercer le pouvoir qu’ils s’octroient eux-mêmes, par un de ces cercles qui sont au principe de la magie très réellement efficace du collectif, au delà de ses limites de validité, c’est-à-dire sur ce qui ne dépend pas d’eux, sur le monde naturel dont ils dépendent (…).

Au total, l’accent est porté dans les travaux anthropologiques de P. Bourdieu sur les conditions sociales d’efficacité du rite, en dehors d’un champ religieux non constitué dans la société kabyle. Il n’y a pas d’intermédiaires institutionnalisés (semble-t-il) entre le groupe et lui-même : il existe bien des familles chargées de couper la première gerbe au moment des moissons, par exemple, mais cette fonction n’est pas constante. Tout autre est le rôle social des institutions religieuses.

Constitution des institutions religieuses : « Genèse et structure du champ religieux »

Les « transformations technologiques, économiques et sociales » associées au développement urbain, comme « les progrès de la division du travail et l’apparition de la « séparation du travail intellectuel et du travail matériel » (1971a, pp. 300-301) sont à l’origine de deux processus intimement liés, que l’on pourrait qualifier de subjectif et d’objectif, à savoir la constitution d’un champ religieux d’une part, et d’autre part le processus de rationalisation des croyances et des rites. À la suite de Max Weber, P. Bourdieu rappelle les obstacles opposés à l’autonomisation des comportements religieux par la condition paysanne, alors que l’urbanisation favorise, par l’indépendance relative vis-à-vis des aléas naturels qu’elle procure, la « rationalisation » et la « moralisation » des besoins religieux (Weber, 1971, alinéa 7 : « Ordres, classes et religion »). De plus, l’urbanisation favorise le développement d’un corps de professionnels des biens de salut. Le clergé citadin contribue à l’intériorisation de la foi, à l’introduction de critères éthiques, du « bien » et du « mal », et de la notion de « péché », en tout cas dans le contexte judéo-chrétien. Il faut d’autre part attribuer à la conjonction des intérêts de la prêtrise et de ceux de certaines catégories de laïcs citadins, la domination du monothéisme en Palestine, et à Jérusalem en particulier.

Les deux processus précédents, à savoir d’une part la constitution d’un champ religieux relativement autonome, caractérisé par la production, la reproduction et la diffusion des biens et services religieux, et par une complexification institutionnelle croissante, et d’autre part un processus de « moralisation » des pratiques et des représentations religieuses, ont plusieurs corrélats. On passe ainsi du mythe à l’idéologie religieuse (monopolisation de la contrainte hiérocratique par un corps de professionnels), du tabou au péché (transfert de la notion de souillure de l’ordre magique à l’ordre moral), du Dieu punisseur au Dieu juste et bon (attribution de qualités de plus en plus « sociales » à la divinité) (1971a, p. 303).

Enfin la constitution d’un champ religieux s’accompagne d’une dépossession du capital religieux des laïcs au profit du corps de spécialistes religieux qui produisent et reproduisent un corpus délibérément organisé de savoirs secrets. On peut ainsi écrire que les différentes formations sociales se situent entre deux pôles : celui de l’autoconsommation religieuse et celui de la monopolisation complète de la production religieuse par des spécialistes. Ces deux positions extrêmes se caractérisent par l’opposition entre une maîtrise pratique d’un ensemble de schèmes de pensée et d’actions objectivement systématiques, acquis par simple familiarisation et une maîtrise savante, action pédagogique expresse et institutionnalisée. Elles sont aussi structurées par des systèmes mythico-rituels d’un côté, et des idéologies religieuses, réinterprétations lettrées des premiers en fonction d’intérêts internes ou externes liés à la constitution des États et aux antagonismes de classes (1971a, pp. 304-306).

Notons que même dans le cas des sociétés peu différenciées, P. Bourdieu propose d’importer les méthodes de la sociologie en ethnologie : celle-ci doit dépasser le culturalisme et concevoir la religion comme un fait social lié à d’autres faits sociaux notamment à la division du travail, elle doit savoir rapporter le discours mythique ou religieux à ses conditions sociales de production en s’attardant en particulier sur la formation et les caractéristiques des agents privilégiés de l’activité magico-religieuse. Ce qui ne signifie pas qu’il faille évacuer du champ de recherches les représentations collectives religieuses ; il s’agit simplement de concevoir leur autonomie relative dans la structure sociale générale.

Enfin, les oppositions entre sacré et profane, entre religion et magie (que celle-ci se présente comme profanation objective, caractérisant la religion dominée, qui est le plus souvent issue d’un état ancien du champ religieux ; ou comme profanation intentionnelle, c’est-à-dire comme religion inversée) proviennent de l’opposition entre détenteurs du monopole du sacré et laïcs. En d’autres termes, on peut déduire des progrès de la division du travail religieux et de l’histoire du champ religieux les distinctions entre les catégories fondamentales de la pensée et de la pratique religieuse.

Cette genèse nous amène à considérer la structure et les enjeux essentiellement politiques du champ religieux, qu’il s’agisse des luttes internes ou de la relation entretenue avec l’espace social, relation qui constitue ce champ aujourd’hui comme structure structurante et structurée en voie de déstructuration.

Structure et déstructuration du champ religieux

L’autonomisation du champ religieux n’implique pas une indépendance absolue vis-à-vis des autorités temporelles, en particulier politiques. Dans la sociologie de P. Bourdieu, très influencée sur ce point par le marxisme, peut-être même dans sa version althussérienne, pratiques et représentations religieuses contribuent d’abord à informer une « vision du monde » essentiellement conservatrice, elles absolutisent le relatif et légitiment l’arbitraire de la domination. D’autre part, à partir de l’origine sociale du personnel religieux et de sa trajectoire dans l’institution, dont un exemple est donné par la structure et l’histoire contemporaine du « corps » des évêques dans l’Église catholique française (Bourdieu et Saint-Martin, 1982), le sociologue tente d’expliquer à la fois l’homogénéité de l’épiscopat et la division du travail religieux en son sein, cette dernière lui permettant de répondre à la demande religieuse. Enfin, quelques textes portent sur la dissolution du champ religieux, dont les frontières semblent de plus en plus floues dans les sociétés les plus modernes.

Intérêts religieux et fonction sociale du religieux (relations internes, relations externes)

Il existe un intérêt proprement religieux, que l’on peut définir comme « l’intérêt qu’un groupe ou une classe trouve dans un type déterminé de pratique ou de croyance religieuse et, en particulier, dans la production, la reproduction, la diffusion et la consommation d’un type déterminé de biens de salut (parmi lesquels le message religieux lui-même). Ce groupe social recherche la légitimation des propriétés symboliques et matérielles qui le caractérisent dans la structure sociale.

P. Bourdieu refuse toute explication psychologique ou phénoménologique du fait religieux. Celui-ci doit être conçu « de manière proprement sociologique, i.e. comme l’expression légitimatrice d’une position sociale » (1971a, pp. 311-312).

L’inspiration marxiste apparaît ici encore clairement. Elle s’est doublée dans les années 1990 de l’affirmation que la religion joue aussi un rôle dans la légitimation de la domination des hommes sur les femmes. L’Église, écrit-il sans nuance, est « habitée par l’antiféminisme profond du clergé » et elle « inculque (ou inculquait) explicitement une morale familialiste entièrement dominée par les valeurs patriarcales» (1998, pp. 92-93). Ajoutons que dans certains cas, la religion (ou plus exactement la magie) peut aussi permettre de trouver une solution (illusoire) à la misère sociale. « L’espérance magique est la visée de l’avenir propre à ceux qui n’ont pas d’avenir (…). Le millénarisme révolutionnaire et l’utopie magique sont la seule visée du futur qui s’offre à une classe dépourvue de futur objectif » (1977a, pp. 90-91). De nature différente pour les dominants et les dominés, l’intérêt religieux est le principal opérateur d’homologie entre le champ religieux et la structure générale des rapports sociaux.

Relativement autonome par rapport à la structure sociale, le champ religieux est en effet structuré par des enjeux internes et par des enjeux externes. Les positions de pouvoirs dans le champ résultent de la confrontation de la « demande religieuse (i.e. les intérêts religieux des différents groupes ou classes de laïcs) et de l’offre religieuse (i.e. les services religieux plutôt orthodoxes ou hérétiques)» (1971a, p. 319). La position de pouvoir qu’occupe une instance religieuse dans le champ dépend du pouvoir du groupe social dont elle s’est concilié l’appui.

Cet appui, dans une relation dialectique, dépend à son tour de la position du groupe des producteurs dans le champ. Cette relation explique l’homologie de structure observée entre la structure sociale et le champ religieux : les dominants du champ religieux, par exemple, fondent leur domination sur celle des classes dominantes dans la structure sociale, tandis que les prophètes s’appuient sur les groupes dominés pour modifier l’état du rapport de forces dans le champ. Aussi, l’action du prophète est-elle à la fois un ferment de restructuration du champ religieux et de la structure sociale. Il apparaît donc que le « fonctionnement » du champ religieux est le produit d’une concurrence interne entre différentes instances (dont les principales sont l’Église, les prophètes, les sectes et les sorciers) en relation avec les lignes de force de la structure sociale.

Examinons un cas particulier étudié par P. Bourdieu : le groupe des évêques français à la fin des années 1970.

Origine sociale des évêques et effets sur l’organisation de l’Église catholique

Le travail conjoint de P. Bourdieu et de Monique de Saint-Martin (1982) explore un nombre limité de dimensions ouvertes par les articles de 1971. Il s’agit principalement de saisir le processus menant l’ensemble des évêques à dénier toute différenciation interne correspondant à leur origine sociale. Dépassant l’image d’homogénéité produite par le corps de professionnels, on peut associer la classe sociale d’origine à la position occupée dans l’institution ecclésiastique, à condition de prendre en compte les déformations structurales, « les mêmes dispositions pouvant conduire à des positions et à des prises de positions différentes, voire opposées, dans des états du champ différents, ce qui a pour effet d’affaiblir, voire d’annuler la relation statistique avec la classe d’origine ». Il n’y a pas, en d’autres termes, de rapport mécanique entre l’origine sociale et la position au sein de l’Église.

Sous ces conditions, l’analyse fait apparaître ces deux groupes dans le corps épiscopal : « d’un côté les « oblats » qui, voués et dévoués à l’Église dès leur prime enfance, investissent totalement dans une institution à laquelle ils doivent tout ; qui sont disposés à tout donner à une institution qui leur a tout donné, sans laquelle et hors de laquelle ils ne seraient rien. De l’autre, les évêques qui, ordonnés plus tard, possédaient, avant leur entrée dans l’Église, outre un capital social hérité, un capital scolaire important, et qui entretiennent de ce fait un rapport plus distant, plus détaché, et moins tourné vers les choses temporelles, à l’égard de l’institution, de ses hiérarchies, de ses enjeux » (1982, pp. 4-5). Les prises de positions adoptées par ces deux groupes ne sont intelligibles que si l’on prend en compte l’évolution historique. Le même habitus « aristocratique » caractérisant les « héritiers », qui aurait défini autrefois un rôle d’évêque hiératique et solennel, peut conduire aujourd’hui à éviter des postes trop communs, à accepter des évêchés « missionnaires», ou à rechercher le statut de théologien. L’opposition entre les deux catégories est formelle et non substantielle : « les antagonistes (…) peuvent échanger, en toute bonne foi, leurs positions : lorsque l’un d’eux, souvent le dominant, qui a le privilège des audaces, vient à changer, l’autre ne peut maintenir l’opposition qu’en changeant aussi » (ibid., p. 16).

Comment se situe le corps des évêques « dans le champ du pouvoir religieux et, plus largement dans le champ du pouvoir symbolique » (ibid., p. 22) ? Les évêques sont en quelque sorte « pris entre deux feux » : ils s’opposent d’une part au pouvoir politique central des organismes ecclésiastiques, peu enclins à prêter attention aux réalités locales, d’autre part aux théologiens et religieux, orientés vers « le pouvoir symbolique central (…) moins soucieux des choses temporelles qui préoccupent les “responsables” » (ibid., p. 28). Assumant cette position moyenne dans l’Église catholique, les évêques peuvent remplir pleinement le travail d’unification qui leur incombe. Leur cohésion est renforcée par des dispositions communes (ce sont tous des hommes, souvent issus de familles nombreuses et nés dans de petits villages) et par une formation homogénéisante. Aussi, l’épiscopat est-il un champ de concurrence, mais à faible tension (ibid., p. 31).

L’ajustement entre l’offre et la demande religieuse n’est pas le produit d’une transaction, comme pouvait le penser Max Weber, mais l’effet d’une homologie involontaire de structure, « chaque clerc produisant en fonction de sa trajectoire et de sa position un produit plus ou moins ajusté à la demande d’une catégorie particulière de laïcs » (ibid., p. 34). L’Église, en tant que champ, se caractérise par l’unité et la diversité. Cette apparente contradiction est en fait au principe de sa grande capacité d’adaptation : elle permet à l’Église de « traiter de façon aussi homogène que possible une clientèle distribuée (de manière différente selon les époques) entre les classes sociales, les classes d’âge et les classes sexuelles ou de traiter de manière aussi différenciée que possible des clients qui, quoique très différents sous différents rapports, ont en commun d’être catholiques « (ibid., p. 35).

Cette capacité à traiter des demandes variées sous les apparences de l’unité est renforcée par le caractère intrinsèquement polysémique du discours religieux, qui masque sous un discours unique une pluralité de significations en rapport avec une série de positions sociales, renforçant ainsi la confusion subjective de limites sociales objectives. Le discours religieux tend à nier les conflits sociaux, ou faute de mieux, à les euphémiser. P. Bourdieu avance même que les procédés discursifs du double sens et de l’euphémisme sont « profondément caractéristiques du discours religieux dans son universalité » (ibid., p. 46).

Cette transfiguration des rapports de forces, en particulier économiques, par les agents religieux dominants est illustrée par la gestion par l’épiscopat des revendications professionnelles de laïcs travaillant pour l’Église à la limite du bénévolat et du salariat. L’économie de l’Église est déniée par la hiérarchie en tant qu’économie régie par des lois économiques, c’est-à-dire fondée sur le prix, le salaire, l’offre et la demande. « Le rire des évêques », lorsqu’ils sont exposés à un discours qui traite l’Église comme une société commerciale, est significatif de la « vérité de l’entreprise religieuse (qui) est d’avoir deux vérités : la vérité économique et la vérité religieuse, qui la dénie » (1994a, p. 204). L’hilarité épiscopale est un effet du dévoilement de ce qui leur apparaît comme une parfaite incongruité (mais qui n’est pas sans fondement puisque l’on peut considérer, du point de vue du marché du travail, que la chaisière est une femme de ménage sans salaire).

Au total, P. Bourdieu conçoit donc l’Église comme un ensemble de mécanismes et de processus de légitimation des positions sociales, se présentant sous une forme objectivée, qu’elle soit matérielle (bâtiments, vêtements, instruments liturgiques, etc.) ou à l’état de technologie sociale (droit canon, liturgie, théologie, etc.).

À l’état incorporé, elle est consubstantielle aux habitus catholiques, générés par la famille chrétienne et consacrés par des rites d’institution, qui agrègent tout en séparant.

« Et en définitive, elle n’existe vraiment en tant qu’Église vivante, c’est-à-dire agissante et capable d’assurer sa propre reproduction, que dans la relation entre ses deux modes d’incarnation (…) » (Bourdieu et Saint-Martin, 1982, p. 51).

Vers une dissolution du champ religieux ?

Sans parler d’évolutionnisme au sens classique du terme, la sociologie des religions de P. Bourdieu se caractérise aussi par une grande attention accordée aux processus historiques de constitution des institutions religieuses. Ceux-ci ne se réalisent pas indépendamment des changements généraux affectant la structure sociale, notamment des progrès de la division du travail social et de l’urbanisation. P. Bourdieu n’utilise pas le concept de « champ religieux » pour les sociétés agraires comme la société kabyle, du fait, selon lui, du manque d’institutions et de professionnels spécialisés. Peut-on alors parler de « religion » s’il n’existe pas de « champ religieux » ? On ne peut parler de l’activité symbolique dans les mêmes termes pour des sociétés agraires peu différenciées, où le « démon de l’analogie » informe et unifie toutes les dimensions de la structure sociale, et pour des sociétés très segmentées, où la production symbolique se concentre dans des espaces institutionnels spécifiques et relativement autonomes dont le champ religieux constitue l’un des principaux.

Cependant, les sociétés modernes qui se caractérisent par un haut degré de division du travail social, sont en même temps celles où les religions historiques, et en particulier le catholicisme, semblent en déclin. On y assiste à une « dissolution du religieux » (1987c, pp. 117-123). « (…) On assiste à une redéfinition des limites du champ religieux, la dissolution du religieux dans un champ plus large s’accompagnant d’une perte du monopole de la cure des âmes au sens ancien, du moins au niveau de la clientèle bourgeoise » (Bourdieu, 1985, p. 257). Les limites du champ religieux ne sont plus clairement définies : certaines professions profanes, psychologues, analystes ou conseillers conjugaux, se substituent aux clercs dans leur fonction thérapeutique. Ainsi, « le champ religieux s’est trouvé dissout dans un champ de manipulation symbolique plus large « (Bourdieu, 1985, p. 259). Dans un dialogue avec Jacques Maître, auteur de plusieurs ouvrages de psychopathologie sociale appliquée à des individus fortement impliqués dans le catholicisme, P. Bourdieu déclare qu’« il se pourrait que la psychanalyse ait aujourd’hui, dans la conscience commune, une fonction assez analogue à ce qu’était la religion pour » les personnages étudiés par J. Maître (Bourdieu et Maître, 1994, p. XVI).

D’un autre côté, le refus de l’obéissance aveugle aux prescriptions des clercs provient pour une part de l’élévation du niveau d’instruction, qui entraîne moins le rejet d’une « posture » religieuse que celui de la délégation spirituelle. Ce déni (relatif) de la légitimité accordée à l’institution catholique contribue ainsi au développement de sectes autonomes, au « rassemblement de petits prophètes charismatiques», et plus généralement à la disjonction entre l’orthodoxie cultuelle et les pratiques et croyances effectives. Ainsi, la légitimité de la parole religieuse d’institution est en concurrence avec de nouvelles formes de légitimité et de nouvelles professions, qui s’appuient souvent sur un discours pseudo-scientifique, comme les astrologues, numérologues ou graphologues par exemple. Le clerc religieux, anciennement dominant, devient dominé, « au profit de clercs qui s’autorisent de la science pour imposer des valeurs et des vérités ni plus ni moins scientifiques que celles des autorités religieuses du passé » (1987c, p. 123).

L’émergence d’un sentiment esthétique face aux représentations visant à l’origine à susciter la foi est aussi un indice de la régression de la « croyance religieuse» par rapport à la « croyance esthétique ». En un même lieu (l’Église Santa Maria Novella observée par le sociologue en 1982), se juxtaposent des pratiques qui tiennent à la fois de la muséographie et de la dévotion, et qui témoignent de l’hétérogénéité des visées du public dans l’« admiration » d’une Vierge au Rosaire ou d’une Présentation au Temple. L’usage dévotionnel des statues et des tableaux n’a pas pourtant complètement disparu, mais il se concentre sur les oeuvres dont les caractéristiques sont les moins formelles, celles qui « remplissent une fonction expressive de représentation de leurs référents » (1994c, p. 73).

Remarquons enfin que la « dissolution du religieux » ne signifie pas pour le sociologue critique une régression à un état indifférencié de l’activité symbolique.

Les « nouveaux agents symboliques », qui se situent en dehors de l’institution religieuse, coexistent avec une institution catholique qui tend à devenir « une Église sans fidèles » (1994b, p. 216), s’y opposent souvent, mais contribuent aussi à faire évoluer les positions de celle-ci, comme en témoigne par exemple l’influence de la psychanalyse sur la pensée religieuse moderne. L’activité symbolique aux marges du champ religieux engendre une certaine confusion quant à ses limites, mais elle ne signifie pas pour autant sa disparition 1.

Conclusion : dignité et indignité de la religion comme objet de science sociale

Le pouvoir symbolique, qui ne se limite certes pas au domaine religieux, s’y exerce peut-être plus clairement que dans d’autres champs d’activité sociale, et c’est probablement pourquoi une bonne partie de l’architecture conceptuelle de la sociologie de P. Bourdieu s’est construite dans l’étude de la religion. Le pouvoir symbolique est en effet ce qui permet de constituer le donné par l’énonciation, « de faire voir et de faire croire, de confirmer ou de transformer la vision du monde et par là, l’action sur le monde, donc le monde ». C’est « un pouvoir quasi-magique qui permet d’obtenir l’équivalent de ce qui est obtenu par la force (physique ou économique). Ce pouvoir ne s’exerce que s’il est reconnu, c’est-à-dire méconnu comme arbitraire » (Bourdieu, 1977b, p. 410). La religion apparaît donc, dans cette perspective, comme une activité essentiellement symbolique, comme une forme symbolique, c’est-à-dire comme un ensemble de pratiques et de représentations (en l’occurrence de rites et de croyances) dont l’efficacité n’est pas d’ordre matériel (comme la force physique par exemple). Le symbolique comprend le langage mais ne s’y réduit pas ; il désigne aussi la fonction connotative des signes, linguistiques ou non. Le pouvoir du symbole repose sur ce qu’il ne dit pas explicitement, sur ce qu’il suppose sans l’expliciter ouvertement. Il induit un rapport de sens socialement fondé, ce qui signifie que le pouvoir symbolique ne se constitue pas en dehors des rapports de forces caractéristiques de la structure sociale dans sa totalité. Si le symbole a une efficacité propre, elle n’en est pas moins en rapport avec la genèse et la structure de l’espace social. Plus précisément, pour ce qui concerne le pouvoir symbolique du langage, son efficacité nécessite « la croyance dans la légitimité des mots et de celui qui les prononce, croyance qu’il n’appartient pas aux mots de produire » (Bourdieu, 1977b, p. 411). En d’autres termes, le pouvoir symbolique ne se suffit pas à lui même, il trouve son fondement dans les rapports généraux de domination, dont il peut apparaître comme une « sublimation ».

Entre efficacité propre et dépendance idéologique, entre ordre sui generis et superstructure, le fait religieux n’est dans cette perspective ni purement idéal, ni simple reflet plus ou moins déformé de la structure sociale. Le secret de cette dépendance/indépendance du pouvoir symbolique religieux est à chercher dans cette instance intermédiaire, dont l’analyse constitue le centre de la sociologie religieuse de P. Bourdieu : la notion de champ religieux. La notion d’habitus complète la précédente en ce qu’elle associe à un champ spécifique un type d’intérêt spécifique, irréductible aux intérêts des autres champs, notamment à l’intérêt économique.

« Pour qu’un champ marche, il faut qu’il y ait des enjeux et des gens prêts à jouer le jeu, dotés de l’habitus impliquant la connaissance et la reconnaissance des lois immanentes du jeu, des enjeux, etc. » (1984a, p. 114). Un intérêt spécifiquement religieux est donc associé au champ religieux, qui donne un exemple particulièrement achevé de cette « liberté surveillée » caractéristique des instances secondes dans les mécanismes de la domination (où l’économique, le politique et le médiatique semblent occuper les positions centrales, du moins dans les sociétés participant de la modernité avancée).

Pour P. Bourdieu, le champ religieux ne doit donc pas être conçu comme une réalité immuable : il existe une genèse structurale du champ religieux, en rapport avec les transformations de la structure sociale, et l’on assiste, selon lui, à une dissolution du religieux dans les sociétés en voie de sécularisation. Alors que toute institution religieuse tend à se présenter comme réalité anhistorique, identique à elle-même de tout temps et en tout lieu, il faut passer par l’examen historique des processus de constitution des croyances, des rites, des institutions.

On peut alors se demander pourquoi la sociologie des religions, qui a fourni à P. Bourdieu une grande partie de son architecture conceptuelle et dont il ignore moins que tout autre qu’elle constitue le coeur de la sociologie de Durkheim, de Weber et une partie non négligeable de celle de Marx, a une importance si limitée en termes quantitatifs dans son oeuvre.

Cet écart provient d’une incertitude fondamentale quant aux conditions de possibilité de l’étude scientifique de la religion. Pour P. Bourdieu, la religion est en fait un objet sociologique presque impossible. Cette « gène » épistémologique n’a jamais été plus manifeste qu’à l’occasion du colloque annuel de l’Association Française de Sociologie des Religions, en décembre 1982, lorsque le sociologue questionna publiquement la validité scientifique de la sociologie des religions lorsqu’elle est pratiquée par « des producteurs qui participent à des degrés divers au champ religieux » (1987b, p. 156). Pour un sociologue des religions, avoir des convictions religieuses constitue un obstacle presque insurmontable au travail scientifique. Mais il existe un deuxième obstacle, tout aussi dangereux : l’absence complète d’affinité avec l’objet. Selon P. Bourdieu, tout sociologue de la religion est ainsi confronté à une contradiction quasi-insoluble : « quand on en est, déclare-t-il, on participe de la croyance inhérente à l’appartenance à un champ quel qu’il soit (religieux, universitaire, etc.) et quand on n’en est pas, on risque premièrement d’omettre d’inscrire la croyance dans le modèle (…), deuxièmement d’être privé d’une partie de l’information utile » (1987b, p. 156). Le premier écueil, c’est-à-dire le fait d’appartenir d’une façon ou d’une autre à l’institution religieuse, peut mener à adopter un point de vue religieux sur la religion, à pratiquer une sociologie religieuse plus qu’une sociologie des religions. Pour l’éviter (ce qui est « difficile », mais pas impossible selon P. Bourdieu), il faut pratiquer « une objectivation sans complaisance (…) de tous les liens, de toutes les formes de participation, d’appartenance objective ou subjective, même les plus ténues » (ibid., p. 160). Le deuxième écueil (ne pas en être) n’est pas moins dangereux scientifiquement. Celui qui en est victime tombe dans l’ornière positiviste en abordant la religion exclusivement d’un point de vue extérieur, « comme une chose », sans apercevoir les ressorts subjectifs de l’activité religieuse, et en particulier l’adhésion inconditionnée à des vérités révélées.

Or, il y a une affinité certaine entre cette seconde posture et les sciences sociales «républicaines». La sociologie française s’est largement constituée contre l’emprise intellectuelle de la religion, et singulièrement contre l’influence catholique dans l’université, au moment des luttes anticléricales du début du XXe siècle.

D’une certaine façon, être sociologue demandait nécessairement de « ne pas en être ». P. Bourdieu n’a pas échappé à cette forme d’anticléricalisme. Dans la conclusion du colloque sur « les nouveaux clercs », on peut lire par exemple cette déclaration sans ambiguïté : « L’interrogation sur les ’nouveaux clercs’ n’aurait peut-être pas manqué son but si elle pouvait ainsi conduire à poser les fondements d’un nouvel anticléricalisme » (1985, p. 261). Notons que cette phrase conclusive n’a pas été reprise dans la deuxième version du texte publiée dans Choses dites (1987). Ce « repentir » témoigne assurément d’un certain malaise, dont P. Bourdieu a lui-même tenté de rendre raison dans un entretien avec Jacques Maître (1994, p. XV) :

J’ai eu à découvrir dans ma propre tête toutes les mutilations que j’avais héritées d’une tradition laïque, renforcée par les présupposés implicites de ma science. Il y a des sujets qu’on n’aborde pas, ou seulement avec la plus grande prudence. Il y a des manières d’aborder certains sujets qui sont un peu dangereuses et, finalement, on accepte les mutilations que la science a dû accepter pour se constituer. Tout ce qui est de l’ordre des objets traditionnels de la religion et de la métaphysique, on se sent tenu – par une adhésion implicite qui est liée à l’entrée dans la profession – de le mettre entre parenthèses. Il y a une espèce de refoulement qui est tacitement exigé du professionnel.

N’« en étant pas » par méfiance méthodologique et par culture laïque, P. Bourdieu manquait assurément d’« intérêt » pour le fait religieux, ce qui le plaçait dans une position peu favorable pour l’étudier sociologiquement. Dans la perspective de la sociologie critique et réflexive, on l’a vu, l’incrédulité militante est aussi dommageable scientifiquement que la « faiblesse de croire », car elle entrave toute restitution du sens des « adhésions » religieuses. Première victime de cette aporie, P. Bourdieu s’est donc investi de façon très limitée dans la sociologie des religions, d’autant plus qu’il considérait le pouvoir religieux, largement assimilé à celui de l’Église catholique, comme un pouvoir déclinant dont la critique est sans enjeux, contrairement par exemple à la domination masculine ou au pouvoir télévisuel. En d’autres termes, P. Bourdieu ne manifestait aucune inclination pour l’activité religieuse (alors que l’on connaît son goût pour l’art et la littérature, et bien sûr pour la pédagogie), mais cette distance était doublée de l’idée que la religion n’a plus l’emprise sociale qu’elle avait encore du temps de Weber ou Durkheim, qui en avaient fait l’objet central de leur sociologie. P. Bourdieu n’avait donc pas non plus d’intérêt négatif pour la religion (alors qu’il s’en est pris dans la dernière partie de son oeuvre aux médias ou à la « Noblesse d’État », dont le pouvoir est conçu comme bien réel). C’est pourquoi, confronté à des contradictions méthodologiques difficiles à résoudre, pénétré par une culture laïque qui assimile la religion au pouvoir de l’Église catholique, convaincu que celle-ci constitue une force sociale déclinante, P. Bourdieu n’a accordé qu’une place marginale à l’étude des faits religieux dans son oeuvre.

Remarquons pour finir que la lecture en parallèle de ses travaux anthropologiques et sociologiques suggère qu’il existe une division entre les sociétés agraires sans institution religieuse 2 et les sociétés différenciées où la religion serait d’abord entièrement monopolisée par l’Église avant de disparaître en même temps qu’elle.

Or, si l’Église catholique n’a plus le pouvoir politique et économique qu’elle a eu, cela signifie-t-il pour autant que croyances et pratiques religieuses ont disparu dans les sociétés modernes ? Rien n’est moins sûr. Une définition de la « religion » centrée sur le « champ religieux », c’est-à-dire sur les luttes entre spécialistes dans leurs rapports avec la structure sociale globale, permet en fait difficilement d’étudier des phénomènes religieux qui échappent largement au contrôle des clercs, fussent- ils de « nouveaux clercs ». Cette erreur de perspective aurait pu être évitée en accordant plus de place au fait religieux hors institution, y compris dans les sociétés différenciées. En portant, par exemple, son attention sur le bricolage des croyances ou sur la construction des lignées de fidèles dans la modernité, sur l’organisation en réseau des amateurs d’ésotérisme ou sur l’organisation non bureaucratique de certains pentecôtismes, on peut éviter d’assimiler l’étude des faits religieux au simple constat de la perte de pouvoir des institutions ecclésiastiques.

Erwan DIANTEILL

Centre d’Études Interdisciplinaires des Faits Religieux

EHESS

1 Il ne faut pas confondre cette activité symbolique de substitution religieuse avec le pouvoir symbolique «hors champ religieux», notamment celui de l’État en tant que banque centrale symbolique (1989) qui s’appuie sur des rites d’institution (1982). La magie sociale ne se limite donc pas au champ religieux, comme en témoigne par exemple la force purement symbolique des « marques » et des « griffes» dans la haute couture (1984).

2 Si la sociologie des religions de P. Bourdieu se focalise sur le catholicisme, son anthropologie kabyle minore singulièrement le rôle de l’islam. Le structuralisme, qui informe largement ces premiers travaux, s’intéresse avant tout aux systèmes symboliques, et non aux institutions religieuses. Ajoutons que l’islam était considéré comme une force sociale déclinante au moment de la décolonisation de l’Afrique du Nord, dans les années 1950 et 1960. Comme le catholicisme, l’idéologie laïque percevait alors la religion musulmane comme un archaïsme condamné par la modernité à plus ou moins long terme.

BIBLIOGRAPHIE

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MAUSS Marcel, HENRI Hubert, « Esquisse d’une théorie générale de la magie » in Sociologie et anthropologie,

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WEBER Max, « Les types de communalisation religieuse (sociologie de la religion) » in Économie et

société, Paris, Plon, 1971, pp. 429-632.

Voir aussi:

Pierre Bourdieu, Blaise Pascal et les demi-savants de la philosophie

Jacques Bouveresse

Le Monde

24.01.12

Bourdieu dit du sociologue, dont la tâche consiste à relater les choses du monde social et à les dire, autant que possible, comme elles sont, qu’il est entouré de gens qui ont tendance à ignorer le monde social. Mais il considère comme essentiel de faire une différence entre ceux qui se contentent de ne pas en parler et ceux qui, tout en s’en défendant, en traitent bel et bien, et le font en toute ignorance et sur un mode qui est en fait celui de la dénégation. C’est évidemment à la deuxième catégorie qu’appartiennent, à ses yeux, les philosophes.

Aussi y a-t-il de bonnes raisons, pour le sociologue, de ne pas leur concéder ce qu’il accorde, en revanche, sans réticence à d’autres. « Je serai, dit Bourdieu, le dernier à reprocher aux artistes, aux écrivains, aux savants, d’être tout à leur affaire. » Mais il éprouve des difficultés plus grandes à reconnaître aux philosophes le même privilège.

Car tout le problème est de savoir s’ils sont à une affaire réelle, qui les dispenserait de s’intéresser en même temps de façon sérieuse à quelque chose d’autre, en particulier au monde social, et à quel genre d’affaire ils sont exactement. Le soupçon qui naît ici est que le monde social n’est peut-être pas une chose que la philosophie se permet d’ignorer pour s’intéresser, comme cela pourrait sembler être son droit, à un autre sujet, mais une chose qu’elle ignore justement parce qu’elle croit la connaître déjà suffisamment sans avoir jamais pris la peine de l’étudier, et que c’est tout bonnement de cet aveuglement à la réalité sociale que se nourrit pour une part essentielle son discours.

La philosophie, telle que la conçoit Bourdieu, est, comme n’importe quelle autre activité intellectuelle, soumise à des déterminations qui sont de nature sociale, ce qui constitue une chose à première vue peu contestable et ne signifie, ni de près ni de loin, que ce qu’elle fait pourrait être expliqué et jugé entièrement à partir de déterminations de cette sorte.

Mais c’est malheureusement ce genre de thèse réductionniste qui a été imputé la plupart du temps à Bourdieu par les philosophes, et en particulier par les défenseurs de la philosophie « pure », pour lesquels l’idée d’une dépendance quelconque de la philosophie par rapport à des raisons (et plus encore à des causes) sociales est déjà insupportable.

Si la philosophie comportait sans doute, aux yeux de Bourdieu, des problèmes qui, considérés du point de vue sociologique, apparaissent comme dépourvus de sérieux et même de réalité, le philosophe qu’il était aussi n’avait cependant, de toute évidence, aucun doute sur l’existence d’un bon nombre de problèmes philosophiques qui sont tout à fait réels et qui ne peuvent être traités et résolus que philosophiquement.

« On doit, affirme-t-il, poser, contre toutes les formes d’autonomisation d’un ordre proprement linguistique, que toute parole est produite pour et par le marché auquel elle doit son existence et ses propriétés les plus spécifiques. » Il ne faut évidemment pas se laisser arrêter ici par l’usage de termes comme « économie » et « marché », car ce qu’ils signifient, en l’occurrence, est uniquement que des champs qui ne sont pas économiques, au sens littéral du terme, comme celui de l’échange linguistique, mais également ceux de la littérature, de l’art ou de la philosophie elle-même, peuvent néanmoins être régis par une logique de type économique, si l’on entend par là que ce qui s’y joue est la conquête et la répartition non pas de biens matériels, mais de capitaux, de profits et d’avantages qui sont de type symbolique et culturel. J’ai souvent été tenté, je l’avoue, de comparer, sur ce point, la position de Bourdieu à celle de La Rochefoucauld, qui dit, dans une remarque célèbre, que « les vertus se perdent dans l’intérêt comme les fleuves dans la mer ».

La possibilité que Bourdieu nous oblige à regarder en face est que même le désintéressement sous sa forme réputée la plus pure, à savoir le désintéressement philosophique, se perd lui aussi dans la mer de la recherche intéressée de profits symboliques d’une certaine sorte.

Tout au début des Méditations pascaliennes, Bourdieu confesse que, s’il lui fallait à tout prix reconnaître une affiliation, il préférerait sans doute, à tout prendre, se dire pascalien plutôt que marxiste. Le côté par lequel son affinité avec Pascal apparaît probablement le mieux réside, dit-il, précisément dans ce qui a trait à la question du pouvoir symbolique. On peut dire sans exagération qu’il voit dans Pascal un des premiers grands théoriciens du capital symbolique, du pouvoir symbolique et de la violence symbolique.

Il est, à ses yeux, un des auteurs qui ont le mieux perçu d’abord la façon dont un élément symbolique qui peut être plus ou moins essentiel intervient dans la possession et l’exercice d’à peu près n’importe quelle espèce de pouvoir, et ensuite la part respective de compréhension et de méconnaissance qu’impliquent la reconnaissance et l’acceptation de celui-ci par ceux que, de l’extérieur, on est tenté de considérer comme étant en premier lieu ses victimes.

Une des raisons pour lesquelles Bourdieu se sent proche de Pascal est la considération de celui-ci pour les « opinions du peuple saines ». Visiblement, l’attitude condescendante que les philosophes adoptent la plupart du temps à l’égard de l’opinion des gens ordinaires n’est pas, pour lui, celle de savants authentiques, mais plutôt celle des demi-savants dont parle Pascal, qui croient savoir, mais n’ont en réalité parcouru que la moitié du chemin qui mène à la science véritable.

Contrairement à ce qu’ils supposent, le peuple a raison, de façon générale, de penser qu’il faut suivre la coutume, bien qu’il ait tort, nous dit Pascal, de croire que c’est parce qu’elle est raisonnable et juste, et ne puisse cependant la suivre qu’à la condition de croire qu’elle est raisonnable et juste, pour la raison qu’« on ne veut être assujetti qu’à la raison ou à la justice ». On n’est pas gêné de céder à la force, parce que la seule attitude raisonnable que l’on puisse adopter à son égard est de la craindre ; mais on serait gêné d’obéir à la coutume, si on ne pouvait pas justifier sa soumission par la croyance qu’elle est juste.

Les demi-savants commettent ici facilement l’erreur de donner dans ce que Bourdieu appelle l’« obscurantisme de la raison », qui se croit en droit de ridiculiser des croyances dont il ne comprend pas la raison. « L’obscurantisme des Lumières peut, dit-il, prendre la forme d’un fétichisme de la raison et d’un fanatisme de l’universel qui restent fermés à toutes les manifestations traditionnelles de croyance et qui, comme l’atteste par exemple la violence réflexe de certaines dénonciations de l’intégrisme religieux, ne sont pas moins obscurs et opaques à eux-mêmes que ce qu’ils dénoncent. »

Cette remarque ne s’applique, bien entendu, pas seulement à la façon dont ceux qui savent ou en tout cas croient savoir ont tendance à traiter les croyances religieuses du peuple, mais également à celle dont ils traitent généralement ses croyances politiques. C’est la demi-science qui produit, dans le monde intellectuel, les révolutionnaires en chambre, qui reprochent, implicitement ou explicitement, aux gens ordinaires leur soumission à l’ordre établi, mais ne voient pas qu’ils font preuve eux-mêmes, dans le domaine où s’exerce leur propre activité, du conformisme le plus total à l’égard des exigences spécifiques et, vues de l’extérieur, plus ou moins arbitraires qu’implique l’appartenance à un champ scolastique.

Une des façons dont la sociologie, telle que la comprend Bourdieu, contribue à faire la lumière ou, en tout cas, à nous donner plus de lumière est qu’elle nous fait découvrir non seulement plus de grandeur et plus de bassesse dans l’homme en général, mais également plus de grandeur dans le commun des hommes et plus de bassesse dans ceux qui sont les plus élevés, ce qui, à coup sûr, ne facilite pas son acceptation par les seconds.

Une bonne partie des critiques qui ont été formulées contre elle consistent, au fond, à lui reprocher de chercher à occuper une position qui est un peu comparable à celle de la religion, chez Pascal. Les philosophes, pourrait-on être tenté de dire, étonnent et parfois scandalisent le commun des hommes par le surplus de lumière qu’ils apportent et les sociologues sont par rapport aux philosophes un peu comme les chrétiens : ils occupent le degré le plus élevé dans la hiérarchie et ils étonnent à leur tour les philosophes par la lumière qu’ils jettent sur leur demi-savoir et sur leurs pratiques.

Pour comprendre le pari audacieux que Bourdieu, dans les relations difficiles et conflictuelles qu’il a entretenues avec la philosophie, a fait et pensait avoir gagné, il faut se souvenir de ce qu’il dit à propos d’une chose importante que lui a apprise, sur cette question, sa tentative d’auto-socioanalyse : « Ce sont sans doute les dispositions antagonistes d’un habitus clivé qui m’ont encouragé à entreprendre et m’ont permis de réussir la transition périlleuse d’une discipline souveraine, la philosophie, à une discipline stigmatisée comme la sociologie, mais en important dans cette discipline inférieure les ambitions associées à la hauteur de la discipline d’origine en même temps que les vertus scientifiques capables de les accomplir. »

 Voir également:

 . Décryptage

Bourdieu, un homme de contre-pouvoirs

Alors que commence la publication de ses cours, la critique de l’Etat par le sociologue PIerre Bourdieu reste d’une urgente actualité. Retour sur la pensée d’un esprit très critique.

Juliette Cerf

Télérama

16 janvier 2012

A mesure que croissait sa notoriété, le sociologue disparu il y a dix ans devenait de plus en plus militant. Photo : Patrick Messina / Contour by Getty Images

L’Etat ? « Un jeu dans lequel tout le monde se ment et ment à d’autres en sachant qu’ils se mentent. » L’homme officiel ? « Un ventriloque qui parle au nom de l’Etat. » Ainsi le subversif Pierre Bourdieu achevait-il, au Collège de France, son cours du 1er février 1990, Sur l’Etat, aujourd’hui co­édité par Le Seuil et Raisons d’agir. Bourdieu et le politique ? Le sujet fait débat, voire polémique. « La lecture de ce cours s’impose à l’approche des élections, à l’heure où la crise financière précipite le démantèlement du service public. Le prolongement de l’Etat dynastique dans notre Etat bureaucratique se révèle encore d’une folle actualité sous l’ère Sarkozy », annonce Patrick Champagne, qui a établi l’édition du texte avec d’autres spécialistes, inaugurant ainsi la publication intégrale des cours et séminaires du sociologue.

Sur l’Etat se donne surtout comme la route de crête de la pensée (politique) de Bourdieu, déchiffreur par excellence des mécanismes de domination, dynamiteur des ordres établis. Qu’est-ce que l’Etat, en effet, sinon l’instance suprême qui détient le monopole de la domination ? L’Etat est le principe même de l’ordre public : il opère des classifications, des hiérarchies. Il impose une vision du monde officielle, légitime, c’est-à-dire tacitement reconnue par tous. Or, c’est la fabrication même de cette légitimité mensongère, la violence sourde de cette domination que Bourdieu a pen­sées de livre en livre. Le sociologue a analysé ce qui n’aura finalement jamais cessé de l’étonner : le fait que l’ordre social se reproduise sans sourciller, demeurant tel qu’en lui-même. Il suffit de ne rien faire pour que les choses se perpétuent, tant les dominés intériorisent leur domination.

Quelques années plus tôt, prenant pour cible privilégiée l’école, lieu même de la reproduction des élites, Bourdieu montrait que les individus sont déterminés par leur place dans la société, dressés à agir en fonction de ce que leur classe sociale attend d’eux. Il n’en va pas autrement avec l’Etat : « Quand je remplis un formu­laire administratif – nom, prénom, date de naissance -, je comprends l’Etat ; c’est l’Etat qui me donne des ordres auxquels je suis préparé », décrypte le sociologue. Cet Etat nous entoure familièrement, sans que nous y pensions forcément : calendrier social, vacances scolaires, achat de maison sont des pratiques régies par sa main. Mais ne nous y trompons pas : sous ses airs collectifs, il n’est en rien la chose au monde la mieux partagée… Le champ politique reste un microcosme, un univers gouverné par des spécialistes, fondé sur l’exclusion du plus grand nombre. Loin de nous unir, l’Etat nous divise. D’un côté, les clercs, de l’autre, les profanes. Dominants contre dominés…

« Mais ceux que Bourdieu ne cesse d’appeler les profanes, ce sont les citoyens justement ! Le peuple n’est pas cette masse ignorante qu’il décrit, ni les partis, des entreprises », s’indigne Jean Baudouin, professeur de scien­ces politiques venu du droit. Sous son titre perfide, Pierre Bourdieu. Quand l’intelligence entrait enfin en politique ! 1982-2002, son brûlot ne fait pas dans la dentelle : « Le géant de la pensée sociologique se révèle un nain de la proposition politique » ! Ou encore : « Bourdieu ne comprend rien aux principes fondamentaux de la démocratie. » L’auteur va même jusqu’à déclarer que le politique est l’« impensé », le trou noir de la sociologie bourdieusienne, alors que Bourdieu ne parle que de ça ! De quoi faire enrager ceux que ce non-spécialiste désigne avec mépris comme les « dévots » du so­ciologue, réactivant ainsi la chasse à la secte « bourdivine », remettant de l’huile sur le bûcher ardent alimenté par tous ceux qui adorent diaboliser Bour-Dieu…

Bourdieu dynamite les apparences, les illu­sions, déconstruit ce que considérons com­me allant de soi.

Un feu qui fait souvent crépiter des différends idéologiques. Car deux visions du politique s’affrontent ici : une vision (morale et juridique) qui a foi dans les principes démocratiques, rempart au totalitarisme, et une vision (critique) qui se méfie de tous les pouvoirs. L’opinion publique tout comme les sondages, censés être démocratiques, ne sont aux yeux de Bourdieu qu’une supercherie, cachant l’avis des puissants. Au fond, Jean Baudouin ne supporte pas cette défiance que le politique inspire à Pierre Bourdieu. Il s’étrangle d’ail­leurs devant cette « énormité » proférée par le sociologue dans Contre-feux : « Je considère que le travail de démolition de l’intellectuel critique, mort ou vivant – Marx, Nietzsche, Sar­tre, Foucault, et quelques autres que l’on classe en bloc sous l’étiquette de « pensée 68 » – est aussi dangereux que la démolition de la chose publique. »

Bourdieu persiste et signe : « Il n’y a pas de démocratie effective sans vrai contre-pouvoir critique. » Et ce contre-pouvoir, c’est la sociologie qui est en mesure de l’exercer. Le sociologue dévoile les processus masqués, enfouis au tréfonds de la société. Il dynamite les apparences, les illu­sions, déconstruit ce que nous croyons naturel, ce que nous considérons com­me allant de soi. « Détrui­re le sens commun », « organiser le retour du refoulé », « dire à la face de tous ce que personne ne veut savoir », autant d’actions impérieuses (et ô com­bien politiques) menées par la sociologie, ce sport de combat. Au judo, on se sert de la force de son adversaire pour le faire tomber… En socio, l’action sur le monde social passe par la connaissance de ses mécanismes. Une métaphore martiale popularisée en 2001 par le documentaire de Pierre Carles consacré à Bourdieu, La sociologie est un sport de combat (1) : « Le titre s’est vite imposé tant cette discipline sert à se défendre contre la domination symbolique. Loïc Wacquant, l’un des disciples de Bourdieu, a une image très forte : la sociologie nous permet de ne pas être agi par le monde social comme un bout de limaille dans un champ magnétique », se souvient le réalisateur.

D’abord cantonnée à ses livres, défensive, la pensée de Bourdieu est devenue de plus en plus militante, offensive, à mesure qu’augmentait sa notoriété. En 1995, le sociologue s’est engagé corps et âme dans le mouvement social, soutenant les grèves déclenchées par le plan Juppé sur les retraites et la Sécurité sociale. Cet engagement, il l’a vécu comme une « fureur légitime », un quasi-devoir : « Ceux qui ont la chance de pouvoir consacrer leur vie à l’étude du monde social ne peuvent rester, neutres et indifférents, à l’écart des luttes dont l’avenir de ce monde est l’enjeu », a-t-il décrété. Luttant sur tous les fronts contre « l’invasion néolibérale », Bourdieu s’est fait alors plus visible dans les médias. Il venait en outre de diriger La Misère du monde, volume paru en 1993, qui donnait la parole à un peuple en souffrance. Ce best-seller inattendu a mis le sociologue sur le devant de la scène ; on le voit ainsi débattre avec l’abbé Pierre dans une Marche du siècle consacrée à l’exclusion.

Bourdieu a élaboré le concept d’intellectuel collectif, contre la figure de l’intellectuel total incarnée par Sartre.

Le mouvement des chômeurs de 1998 lui apparaît alors comme un « miracle social ». Il enchaîne les pétitions, multiplie les soutiens, allu­me un peu partout ses contre-feux, milite pour une Europe sociale, critique la « troïka néolibérale Blair-Jospin-Schröder », appelle de ses voeux une gauche vraiment de gau­che et crée un collectif, Raisons d’agir, qui publie de petits essais accessibles conçus comme des armes de poing, tels Sur la télévision, signé de sa main, ou Les Nouveaux Chiens de garde, de Serge Halimi (lire page ci-contre). « Le savoir est mis en commun, partagé entre chercheurs et militants, explique Gisèle Sapiro, qui dirige le Centre européen de sociolo­gie et de science politique. Bourdieu a élaboré le concept d’intellectuel collectif, contre la figure de l’intellectuel total incarnée par Sartre – capable d’embrasser tous les sujets -, et dans le prolongement de l’intellectuel spécifique défini par Foucault – qui, lui, intervient sur ses thèmes de recherche relevant de ses compétences, comme la prison ou la sexualité. Mais il est faux de croire que Bourdieu se serait engagé à la seule fin de sa vie. Toute sa pensée est politique : il a traité les sujets les plus brûlants, comme l’Algérie dans les années 1950, la démocratisation scolaire et culturelle dans les années 1960, la technocratie dans les années 1970. Et son mode d’enga­gement reste la science. Attaquer le Bourdieu engagé sert souvent de prétexte à ceux qui n’ont pas les moyens de critiquer sa théorie. »

« Bourdieu a fait son Mai 68 avec presque trente ans de retard ! » se gausse Jean Baudouin. Il aiguise son persiflage sur une contradiction apparente : « Le Bourdieu des Héritiers [1964] est très critique envers l’Etat, jugé oppresseur, tandis que celui de La Misère du monde [1993] encense l’Etat providence ». Un balancement que le cours sur l’Etat permet justement de comprendre, rappelle Patrick Champagne : « Réalité à double face, l’Etat est une machine complexe qui instaure une domination sym­bolique, mais peut être aussi le lieu d’une libération. » Bourdieu parle à cet égard de la main droite et de la main gauche de l’Etat – l’économi­que et le politique, d’un côté, le social, de l’autre. Jean Baudouin remarque encore que Bourdieu n’a pas arrêté de critiquer la République, alors que normalien, agrégé, professeur au Collège de France, fils d’un paysan devenu petit fonctionnaire, il en avait reçu tous les honneurs. Un fils indigne et turbulent ? Ces attaques, Bourdieu les connaissait par coeur. Il les a lui-même parées dans son Esquisse pour une auto-analyse : « Dénonciateur de la gloire et des honneurs, écrit-il à la troisième personne, il est avide de gloire et d’honneurs ; pourfendeur des médias, il est « médiatique » ; contempteur du système scolaire, il est asservi aux grandeurs d’Ecole, et ainsi de suite à l’infini »… Pas facile d’échapper à cette intelligence réflexive. A la main gauche et la main droite de Pierre Bourdieu…

(1) Il sera projeté le 16 janvier à la Maison des Métallos, Paris 11e, et suivi d’un débat. Tél. : 01-48-05-88-27.

A lire

Trois titres indispensables de Pierre Bourdieu :

La Reproduction. Eléments pour une théorie du système d’enseignement (1970), prolongement de la réflexion entamée dans Les Héritiers (1964) sur la fonction reproductrice de l’école.

La Distinction. Critique sociale du jugement (1979), analyse de la construction sociale des goûts, des jugements esthétiques.

Méditations pascaliennes (1997), critique de la philosophie abstraite, « scolastique », placée sous le signe de Pascal, autre destructeur des apparences, des illusions humaines.

A lire

Sur l’Etat. Cours au Collège de France 1989-1992, de Pierre Bourdieu, éd. établie par Patrick Champagne, Rémi Lenoir, Franck Poupeau et Marie-Christine Rivière, coéd. Raisons d’agir/Seuil, 656 p., 30 €.

Pierre Bourdieu. Quand l’intelligence entrait enfin en politique ! 1982-2002, de Jean Baudouin, éd. du Cerf, 124 p., 14 €.

Voir par ailleurs:

Hommes politiques, médias, citoyens La vertu civile

Pierre Bourdieu

Le Monde

16.09.88

Le monde politique est le lieu de deux tendances de sens inverse : d’une part, il se ferme de plus en plus complètement sur soi, sur ses jeux et ses enjeux ; d’autre part, il est de plus en plus directement accessible au regard du commun des citoyens, la télévision jouant un rôle déterminant dans les deux cas. Il en résulte que la distance ne cesse de croitre entre les professionnels et les profanes ainsi que la conscience de la logique propre du jeu politique.

Il n’est plus besoin aujourd’hui d’être un expert en sociologie politique pour savoir que nombre des déclarations et des actions des hommes politiques, non seulement les  » petites phrases  » sur les  » grands desseins  » ou les grands débats sur les petites divergences entre les leaders ou les  » courants « , mais aussi les plus graves décisions politiques peuvent trouver leur principe dans les intérêts nés de la concurrence pour telle ou telle position rare, celle de secrétaire général, de premier ministre ou de président de la République et ainsi à tous les niveaux de l’espace politique.

La discordance entre les attentes de sincérité ou les exigences de désintéressement qui sont inscrites dans la délégation démocratique de pouvoirs et la réalité des microscopiques manoeuvres contribue à renforcer un indifférentisme actif, symbolisé un moment par Coluche, et bien différent de l’antiparlementarisme poujadiste auquel, pour se défendre, entendent le réduire ceux qui contribuent à le susciter. Mais elle peut aussi inspirer un sentiment de scandale qui transforme l’apolitisme ordinaire en hostilité envers la politique et ceux qui en vivent.

C’est ainsi que les volte-face répétées de dirigeants plus évidemment inspirés par le souci de leur propre perpétuation que par les intérêts de ceux qu’ils font profession de défendre ne sont pas pour rien dans le fait que le Front national recrute souvent aujourd’hui dans les anciens bastions du Parti communiste, qui a bénéficié plus que personne de la remise de soi confiante ou résignée au porte-parole (on sait en effet que cette disposition est de plus en plus fréquente à mesure que l’on descend dans la hiérarchie sociale). Et si les alliances avec les partis de droite profitent tant au même Front national, c’est moins, comme on le dit, par la touche de respectabilité qu’elles lui assurent, que par le discrédit qu’elles infligent à ceux qui dénoncent leurs propres dénonciations en se montrant prêts à tout pour assurer leur propre reproduction.

Ainsi, le désenchantement du politique résulte presque automatiquement du double mouvement de l’univers politique. D’un côté, ceux qui sont engagés dans le jeu politique s’enferment toujours davantage dans leurs jeux à huis clos, sans autre communication avec le monde extérieur bien souvent que des sondages qui produisent les réponses en imposant les questions, et nombre d’entre eux, mus par le seul souci d’exister (comme les prétendants) ou de survivre (comme les champions déchus), se déterminent les uns et les autres dans des actions qui, loin d’avoir pour principe la conviction éthique ou le dévouement à une cause politique, ne sont que des réactions aux réactions des autres. Et le comble de la perversion est atteint lorsque, la  » performance télévisuelle  » devenant la mesure de toutes choses, les conseillers en communication guidés par les sondeurs forment les politiciens à mimer la sincérité et à jouer la conviction.

De l’autre côté, la télévision, par un de ses effets les plus systématiquement ignorés de ceux qui lui imputent tous les malheurs du siècle, autrefois la  » massification  » des  » masses  » et, aujourd’hui, la dégradation de la culture, a ouvert une fenêtre sur le champ clos où les politiciens jouent leurs jeux de prince, avec l’illusion de passer inaperçus. Comme dans les anciennes démocraties des petits groupes d’interconnaissance ou dans la cité grecque imaginée par Hegel, les mandataires sont désormais sous le regard prolongé du groupe tout entier : pour qui les a observés, à longueur d’interviews, de déclarations ou de débats de soirées électorales, les protagonistes du jeu politique n’ont plus de secret et les plus inconscients d’entre eux perdraient beaucoup de leur superbe s’ils pouvaient lire les portraits psychologiques d’une rare acuité que font d’eux les téléspectateurs, même les plus culturellement démunis, lorsqu’on les interroge à leur propos. Chacun sait que, comme le notait Hugo,  » Quand la bouche dit oui, le regard dit peut-être.  » Et le citoyen, devenu téléspectateur, pour peu qu’il possède l’art de déchiffrer les impondérables de la communication infralinguistique, se trouve ainsi en mesure d’exercer le  » droit de regard « , qu’il a toujours plus ou moins consciemment revendiqué.

L’autre ouverture

L' » ouverture  » que les électeurs ont approuvée lors de la dernière élection présidentielle n’est pas celle qui excite et divise les appareils, les apparatchiks et aussi les commentateurs politiques, celle qui renforcerait la tendance du microcosme politique à la fermeture sur soi, c’est-à-dire sur des formes simplement un peu plus compliquées des combinaisons ordinaires. C’est celle qui offrirait, plus largement encore, le monde politique au regard critique de tous les citoyens, empêchant le corps politique d’interposer l’écran de ses intérêts particuliers et de ses préoccupations que l’on a raison d’appeler politiciennes, puisqu’elles n’ont de cause et de fin que la défense du corps politique.

Tout le monde a compris qu’il y a trop de problèmes vrais pour que l’on puisse laisser aux hommes politiques le soin d’inventer les faux problèmes nécessaires à leur propre perpétuation.

La solution que le gouvernement de Michel Rocard a apportée au problème calédonien est, en ce sens, exemplaire. Affronter, sans autre fin que de le résoudre, un problème qui venait de faire l’objet d’une évidente exploitation politicienne, c’était faire éclater au grand jour, rétrospectivement, l’instrumentalisme cynique d’une décision politique comme l’attaque de la grotte d’Ouvéa ; c’était rappeler que, comme l’avait enseigné en d’autres temps Mendès France, le courage politique consiste à se mettre au service des problèmes, au risque de ne pas durer, plutôt que de se servir des problèmes pour se perpétuer à tout prix. Et la réussite de la négociation a montré que la vertu civile, peut-être parce qu’elle est si rare, peut-être parce qu’elle appelle la vertu, constitue parfois une arme politique hautement efficace.

On a le sentiment que, du fait du mode d’action politique qui s’est trouvé ainsi instauré, le monde politique est en train de rattraper le retard qu’il avait pris, en se fermant sur lui-même, par rapport aux attentes des citoyens et par rapport notamment aux exigences éthiques qui se sont manifestées tant de fois, au cours des vingt dernières années, à travers notamment des actions ou des manifestations comme celles de SOS Racisme, des étudiants ou des lycéens.

Les responsables politiques les plus libres, objectivement et subjectivement, par rapport aux exigences du jeu politique et auxcontraintes des appareils peuvent se faire entendre, tandis que les apparatchiks sont momentanément réduits au silence. Et peut-être les conditions sont-elles en train de se créer pour que s’instaurent durablement des règles écrites ou non écrites, et, mieux encore, des mécanismes objectifs capables d’imposer pratiquement aux hommes politiques les disciplines de la vertu civile. Il dépend de tous les citoyens, et notamment de ceux qui, comme les intellectuels, ont le loisir et les moyens d’exercer leur droit de regard sur le monde politique, qu’un mode d’exercice du pouvoir qui est parfois dénoncé comme une forme de moralisme naif (c’est bien ce que l’on veut dire lorsque l’on parle de  » boyscoutisme « ) soit en réalité une anticipation créatrice d’un état du monde politique où les responsables politiques, sans cesse placés sous le regard de tous, à découvert, seraient contraints d’instaurer cette forme de démocratie directe que rendent possible, paradoxalement, la transparence et l’ouverture du champ politique assurées par un usage démocratique de la télévision.

Prendre la parole

On a beaucoup parlé du silence des intellectuels en des temps où il leur fallait beaucoup de vertu pour ne pas dénoncer à chaque instant, au risque de servir des desseins plus cyniques, les manquements à la vertu civile. Peut-être le moment est-il venu pour eux de prendre la parole, non pour célébrer les pouvoirs, comme on le leur demande d’ordinaire, mais pour participer, avec d’autres, et en particulier les journalistes, à l’exercice de la vigilance civique qui, par la critique et la révélation autant que par l’éloge ou la complicité tacite, contribuerait à instaurer un monde politique où les responsables politiques auraient intérêt à la vertu.

Voir enfin:

L’opinion publique n’existe pas

Pierre Bourdieu

Exposé fait à Noroit (Arras) en janvier 1972 et paru dans Les temps modernes, 318, janvier 1973, pp. 1292-1309. Repris in Questions de sociologie, Paris, Les Éditions de Minuit, 1984, pp. 222-235.

Je voudrais préciser d’abord que mon propos n’est pas de dénoncer de façon mécanique et facile les sondages d’opinion, mais de procéder à une analyse rigoureuse de leur fonctionnement et de leurs fonctions. Ce qui suppose que l’on mette en question les trois postulats qu’ils engagent implicitement. Toute enquête d’opinion suppose que tout le monde peut avoir une opinion ; ou, autrement dit, que la production d’une opinion est à la portée de tous. Quitte à heurter un sentiment naïvement démocratique, je contesterai ce premier postulat. Deuxième postulat : on suppose que toutes les opinions se valent. Je pense que l’on peut démontrer qu’il n’en est rien et que le fait de cumuler des opinions qui n’ont pas du tout la même force réelle conduit à produire des artefacts dépourvus de sens. Troisième postulat implicite : dans le simple fait de poser la même question à tout le monde se trouve impliquée l’hypothèse qu’il y a un consensus sur les problèmes, autrement dit qu’il y a un accord sur les questions qui méritent d’être posées. Ces trois postulats impliquent, me semble-t-il, toute une série de distorsions qui s’observent lors même que toutes les conditions de la rigueur méthodologique sont remplies dans la recollection et l’analyse des données.

On fait très souvent aux sondages d’opinion des reproches techniques. Par exemple, on met en question la représentativité des échantillons. Je pense que dans l’état actuel des moyens utilisés par les offices de production de sondages, l’objection n’est guère fondée. On leur reproche aussi de poser des questions biaisées ou plutôt de biaiser les questions dans leur formulation : cela est déjà plus vrai et il arrive souvent que l’on induise la réponse à travers la façon de poser la question. Ainsi, par exemple, transgressant le précepte élémentaire de la construction d’un questionnaire qui exige qu’on « laisse leurs chances » à toutes les réponses possibles, on omet fréquemment dans les questions ou dans les réponses proposées une des options possibles, ou encore on propose plusieurs fois la même option sous des formulations différentes. Il y a toutes sortes de biais de ce type et il serait intéressant de s’interroger sur les conditions sociales d’apparition de ces biais. La plupart du temps ils tiennent aux conditions dans lesquelles travaillent les gens qui produisent les questionnaires. Mais ils tiennent surtout au fait que les problématiques que fabriquent les instituts de sondages d’opinion sont subordonnées à une demande d’un type particulier. Ainsi, ayant entrepris l’analyse d’une grande enquête nationale sur l’opinion des Français concernant le système d’enseignement, nous avons relevé, dans les archives d’un certain nombre de bureaux d’études, toutes les questions concernant l’enseignement. Ceci nous a fait voir que plus de deux cents questions sur le système d’enseignement ont été posées depuis Mai 1968, contre moins d’une vingtaine entre 1960 et 1968. Cela signifie que les problématiques qui s’imposent à ce type d’organisme sont profondément liées à la conjoncture et dominées par un certain type de demande sociale. La question de l’enseignement par exemple ne peut être posée par un institut d’opinion publique que lorsqu’elle devient un problème politique. On voit tout de suite la différence qui sépare ces institutions des centres de recherches qui engendrent leurs problématiques, sinon dans un ciel pur, en tout cas avec une distance beaucoup plus grande à l’égard de la demande sociale sous sa forme directe et immédiate.

Une analyse statistique sommaire des questions posées nous a fait voir que la grande majorité d’entre elles étaient directement liées aux préoccupations politiques du « personnel politique ». Si nous nous amusions ce soir à jouer aux petits papiers et si je vous disais d’écrire les cinq questions qui vous paraissent les plus importantes en matière d’enseignement, nous obtiendrions sûrement une liste très différente de celle que nous obtenons en relevant les questions qui ont été effectivement posées par les enquêtes d’opinion. La question : « Faut-il introduire la politique dans les lycées ? » (ou des variantes) a été posée très souvent, tandis que la question : « Faut-il modifier les programmes ? » ou « Faut-il modifier le mode de transmission des contenus ? » n’a que très rarement été posée. De même : « Faut-il recycler les enseignants ? ». Autant de questions qui sont très importantes, du moins dans une autre perspective.

Les problématiques qui sont proposées par les sondages d’opinion sont subordonnées à des intérêts politiques, et cela commande très fortement à la fois la signification des réponses et la signification qui est donnée à la publication des résultats. Le sondage d’opinion est, dans l’état actuel, un instrument d’action politique ; sa fonction la plus importante consiste peut-être à imposer l’illusion qu’il existe une opinion publique comme sommation purement additive d’opinions individuelles ; à imposer l’idée qu’il existe quelque chose qui serait comme la moyenne des opinions ou l’opinion moyenne. L’« opinion publique » qui est manifestée dans les premières pages de journaux sous la forme de pourcentages (60 % des Français sont favorables à…), cette opinion publique est un artefact pur et simple dont la fonction est de dissimuler que l’état de l’opinion à un moment donné du temps est un système de forces, de tensions et qu’il n’est rien de plus inadéquat pour représenter l’état de l’opinion qu’un pourcentage.

On sait que tout exercice de la force s’accompagne d’un discours visant à légitimer la force de celui qui l’exerce ; on peut même dire que le propre de tout rapport de force, c’est de n’avoir toute sa force que dans la mesure où il se dissimule comme tel. Bref, pour parler simplement, l’homme politique est celui qui dit : « Dieu est avec nous ». L’équivalent de « Dieu est avec nous », c’est aujourd’hui « l’opinion publique est avec nous ». Tel est l’effet fondamental de l’enquête d’opinion : constituer l’idée qu’il existe une opinion publique unanime, donc légitimer une politique et renforcer les rapports de force qui la fondent ou la rendent possible.

Ayant dit au commencement ce que je voulais dire à la fin, je vais essayer d’indiquer très rapidement quelles sont les opérations par lesquelles on produit cet effet de consensus. La première opération, qui a pour point de départ le postulat selon lequel tout le monde doit avoir une opinion, consiste à ignorer les non-réponses. Par exemple vous demandez aux gens : « Êtes-vous favorable au gouvernement Pompidou ? » Vous enregistrez 30 % de non-réponses, 20 % de oui, 50 % de non. Vous pouvez dire : la part des gens défavorables est supérieure à la part des gens favorables et puis il y a ce résidu de 30 %. Vous pouvez aussi recalculer les pourcentages favorables et défavorables en excluant les non-réponses. Ce simple choix est une opération théorique d’une importance fantastique sur laquelle je voudrais réfléchir avec vous.

Éliminer les non-réponses, c’est faire ce qu’on fait dans une consultation électorale où il y a des bulletins blancs ou nuls ; c’est imposer à l’enquête d’opinion la philosophie implicite de l’enquête électorale. Si l’on regarde de plus près, on observe que le taux des non-réponses est plus élevé d’une façon générale chez les femmes que chez les hommes, que l’écart entre les femmes et les hommes est d’autant plus élevé que les problèmes posés sont d’ordre plus proprement politique. Autre observation : plus une question porte sur des problèmes de savoir, de connaissance, plus l’écart est grand entre les taux de non-réponses des plus instruits et des moins instruits. À l’inverse, quand les questions portent sur les problèmes éthiques, les variations des non-réponses selon le niveau d’instruction sont faibles (exemple : « Faut-il être sévère avec les enfants ? »). Autre observation : plus une question pose des problèmes conflictuels, porte sur un nœud de contradictions (soit une question sur la situation en Tchécoslovaquie pour les gens qui votent communiste), plus une question est génératrice de tensions pour une catégorie déterminée, plus les non-réponses sont fréquentes dans cette catégorie. En conséquence, la simple analyse statistique des non-réponses apporte une information sur ce que signifie la question et aussi sur la catégorie considérée, celle-ci étant définie autant par la probabilité qui lui est attachée d’avoir une opinion que par la probabilité conditionnelle d’avoir une opinion favorable ou défavorable.

L’analyse scientifique des sondages d’opinion montre qu’il n’existe pratiquement pas de problème omnibus ; pas de question qui ne soit réinterprétée en fonction des intérêts des gens à qui elle est posée, le premier impératif étant de se demander à quelle question les différentes catégories de répondants ont cru répondre. Un des effets les plus pernicieux de l’enquête d’opinion consiste précisément à mettre les gens en demeure de répondre à des questions qu’ils ne se sont pas posées. Soit par exemple les questions qui tournent autour des problèmes de morale, qu’il s’agisse des questions sur la sévérité des parents, les rapports entre les maîtres et les élèves, la pédagogie directive ou non directive, etc., problèmes qui sont d’autant plus perçus comme des problèmes éthiques qu’on descend davantage dans la hiérarchie sociale, mais qui peuvent être des problèmes politiques pour les classes supérieures : un des effets de l’enquête consiste à transformer des réponses éthiques en réponses politiques par le simple effet d’imposition de problématique.

En fait, il y a plusieurs principes à partir desquels on peut engendrer une réponse. Il y a d’abord ce qu’on peut appeler la compétence politique par référence à une définition à la fois arbitraire et légitime, c’est-à-dire dominante et dissimulée comme telle, de la politique. Cette compétence politique n’est pas universellement répandue. Elle varie grosso modo comme le niveau d’instruction. Autrement dit, la probabilité d’avoir une opinion sur toutes les questions supposant un savoir politique est assez comparable à la probabilité d’aller au musée. On observe des écarts fantastiques : là où tel étudiant engagé dans un mouvement gauchiste perçoit quinze divisions à gauche du PSU, pour un cadre moyen il n’y a rien. Dans l’échelle politique (extrême-gauche, gauche, centre-gauche, centre, centre-droit, droite, extrême-droite, etc.) que les enquêtes de « science politique » emploient comme allant de soi, certaines catégories sociales utilisent intensément un petit coin de l’extrême-gauche ; d’autres utilisent uniquement le centre, d’autres utilisent toute l’échelle. Finalement une élection est l’agrégation d’espaces tout à fait différents ; on additionne des gens qui mesurent en centimètres avec des gens qui mesurent en kilomètres, ou, mieux, des gens qui notent de 0 à 20 et des gens qui notent entre 9 et 11. La compétence se mesure entre autres choses au degré de finesse de perception (c’est la même chose en esthétique, certains pouvant distinguer les cinq ou six manières successives d’un seul peintre).

Cette comparaison peut être poussée plus loin. En matière de perception esthétique, il y a d’abord une condition permissive : il faut que les gens pensent l’œuvre d’art comme une œuvre d’art ; ensuite, l’ayant perçue comme œuvre d’art, il faut qu’ils aient des catégories de perception pour la construire, la structurer, etc. Supposons une question formulée ainsi : « Êtes-vous pour une éducation directive ou une éducation non directive ? » Pour certains, elle peut être constituée comme politique, la représentation des rapports parents-enfants s’intégrant dans une vision systématique de la société ; pour d’autres, c’est une pure question de morale. Ainsi le questionnaire que nous avons élaboré et dans lequel nous demandons aux gens si, pour eux, c’est de la politique ou non de faire la grève, d’avoir les cheveux longs, de participer à un festival pop, etc., fait apparaître des variations très grandes selon les classes sociales. La première condition pour répondre adéquatement à une question politique est donc d’être capable de la constituer comme politique ; la deuxième, l’ayant constituée comme politique, est d’être capable de lui appliquer des catégories proprement politiques qui peuvent être plus ou moins adéquates, plus ou moins raffinées, etc. Telles sont les conditions spécifiques de production des opinions, celles que l’enquête d’opinion suppose universellement et uniformément remplies avec le premier postulat selon lequel tout le monde peut produire une opinion.

Deuxième principe à partir duquel les gens peuvent produire une opinion, ce que j’appelle l’« ethos de classe » (pour ne pas dire « éthique de classe »), c’est-à-dire un système de valeurs implicites que les gens ont intériorisées depuis l’enfance et à partir duquel ils engendrent des réponses à des problèmes extrêmement différents. Les opinions que les gens peuvent échanger à la sortie d’un match de football entre Roubaix et Valenciennes doivent une grande partie de leur cohérence, de leur logique, à l’ethos de classe. Une foule de réponses qui sont considérées comme des réponses politiques, sont en réalité produites à partir de l’ethos de classe et du même coup peuvent revêtir une signification tout à fait différente quand elles sont interprétées sur le terrain politique. Là, je dois faire référence à une tradition sociologique, répandue surtout parmi certains sociologues de la politique aux États-Unis, qui parlent très communément d’un conservatisme et d’un autoritarisme des classes populaires. Ces thèses sont fondées sur la comparaison internationale d’enquêtes ou d’élections qui tendent à montrer que chaque fois que l’on interroge les classes populaires, dans quelque pays que ce soit, sur des problèmes concernant les rapports d’autorité, la liberté individuelle, la liberté de la presse, etc., elles font des réponses plus « autoritaires » que les autres classes ; et on en conclut globalement qu’il y a un conflit entre les valeurs démocratiques (chez l’auteur auquel je pense, Lipset, il s’agit des valeurs démocratiques américaines) et les valeurs qu’ont intériorisées les classes populaires, valeurs de type autoritaire et répressif. De là, on tire une sorte de vision eschatologique : élevons le niveau de vie, élevons le niveau d’instruction et, puisque la propension à la répression, à l’autoritarisme, etc., est liée aux bas revenus, aux bas niveaux d’instruction, etc., nous produirons ainsi de bons citoyens de la démocratie américaine. À mon sens ce qui est en question, c’est la signification des réponses à certaines questions. Supposons un ensemble de questions du type suivant : Êtes-vous favorable à l’égalité entre les sexes ? Êtes-vous favorable à la liberté sexuelle des conjoints ? Êtes-vous favorable à une éducation non répressive ? Êtes-vous favorable à la nouvelle société ? etc. Supposons un autre ensemble de questions du type : Est-ce que les professeurs doivent faire la grève lorsque leur situation est menacée? Les enseignants doivent-ils être solidaires avec les autres fonctionnaires dans les périodes de conflit social ? etc. Ces deux ensembles de questions donnent des réponses de structure strictement inverse sous le rapport de la classe sociale : le premier ensemble de questions, qui concerne un certain type de novation dans les rapports sociaux, dans la forme symbolique des relations sociales, suscite des réponses d’autant plus favorables que l’on s’élève dans la hiérarchie sociale et dans la hiérarchie selon le niveau d’instruction ; inversement, les questions qui portent sur les transformations réelles des rapports de force entre les classes suscitent des réponses de plus en plus défavorables à mesure qu’on s’élève dans la hiérarchie sociale.

Bref, la proposition « Les classes populaires sont répressives » n’est ni vraie ni fausse. Elle est vraie dans la mesure où, devant tout un ensemble de problèmes comme ceux qui touchent à la morale domestique, aux relations entre les générations ou entre les sexes, les classes populaires ont tendance à se montrer beaucoup plus rigoristes que les autres classes sociales. Au contraire, sur les questions de structure politique, qui mettent en jeu la conservation ou la transformation de l’ordre social, et non plus seulement la conservation ou la transformation des modes de relation entre les individus, les classes populaires sont beaucoup plus favorables à la novation, c’est-à-dire à une transformation des structures sociales. Vous voyez comment certains des problèmes posés en Mai 1968, et souvent mal posés, dans le conflit entre le parti communiste et les gauchistes, se rattachent très directement au problème central que j’ai essayé de poser ce soir, celui de la nature des réponses, c’est-à-dire du principe à partir duquel elles sont produites. L’opposition que j’ai faite entre ces deux groupes de questions se ramène en effet à l’opposition entre deux principes de production des opinions : un principe proprement politique et un principe éthique, le problème du conservatisme des classes populaires étant le produit de l’ignorance de cette distinction.

L’effet d’imposition de problématique, effet exercé par toute enquête d’opinion et par toute interrogation politique (à commencer par l’électorale), résulte du fait que les questions posées dans une enquête d’opinion ne sont pas des questions qui se posent réellement à toutes les personnes interrogées et que les réponses ne sont pas interprétées en fonction de la problématique par rapport à laquelle les différentes catégories de répondants ont effectivement répondu. Ainsi la problématique dominante, dont la liste des questions posées depuis deux ans par les instituts de sondage fournit une image, c’est-à-dire la problématique qui intéresse essentiellement les gens qui détiennent le pouvoir et qui entendent être informés sur les moyens d’organiser leur action politique, est très inégalement maîtrisée par les différentes classes sociales. Et, chose importante, celles-ci sont plus ou moins aptes à produire une contre-problématique. À propos du débat télévisé entre Servan-Schreiber et Giscard d’Estaing, un institut de sondages d’opinion avait posé des questions du type : « Est-ce que la réussite scolaire est fonction des dons, de l’intelligence, du travail, du mérite ? » Les réponses recueillies livrent en fait une information (ignorée de ceux qui les produisaient) sur le degré auquel les différentes classes sociales ont conscience des lois de la transmission héréditaire du capital culturel : l’adhésion au mythe du don et de l’ascension par l’école, de la justice scolaire, de l’équité de la distribution des postes en fonction des titres, etc., est très forte dans les classes populaires. La contre-problématique peut exister pour quelques intellectuels mais elle n’a pas de force sociale bien qu’elle ait été reprise par un certain nombre de partis, de groupes. La vérité scientifique est soumise aux mêmes lois de diffusion que l’idéologie. Une proposition scientifique, c’est comme une bulle du pape sur la régulation des naissances, ça ne prêche que les convertis.

On associe l’idée d’objectivité dans une enquête d’opinion au fait de poser la question dans les termes les plus neutres afin de donner toutes les chances à toutes les réponses. En réalité, l’enquête d’opinion serait sans doute plus proche de ce qui se passe dans la réalité si, transgressant complètement les règles de l’« objectivité », on donnait aux gens les moyens de se situer comme ils se situent réellement dans la pratique réelle, c’est-à-dire par rapport à des opinions déjà formulées ; si, au lieu de dire par exemple « II y a des gens favorables à la régulation des naissances, d’autres qui sont défavorables ; et vous ?… », on énonçait une série de prises de positions explicites de groupes mandatés pour constituer les opinions et les diffuser, de façon que les gens puissent se situer par rapport à des réponses déjà constituées. On parle communément de « prises de position » ; il y a des positions qui sont déjà prévues et on les prend. Mais on ne les prend pas au hasard. On prend les positions que l’on est prédisposé à prendre en fonction de la position que l’on occupe dans un certain champ. Une analyse rigoureuse vise à expliquer les relations entre la structure des positions à prendre et la structure du champ des positions objectivement occupées.

Si les enquêtes d’opinion saisissent très mal les états virtuels de l’opinion et plus exactement les mouvements d’opinion, c’est, entre autres raisons, que la situation dans laquelle elles appréhendent les opinions est tout à fait artificielle. Dans les situations où se constitue l’opinion, en particulier les situations de crise, les gens sont devant des opinions constituées, des opinions soutenues par des groupes, en sorte que choisir entre des opinions, c’est très évidemment choisir entre des groupes. Tel est le principe de l’effet de politisation que produit la crise : il faut choisir entre des groupes qui se définissent politiquement et définir de plus en plus de prises de position en fonction de principes explicitement politiques. En fait, ce qui me paraît important, c’est que l’enquête d’opinion traite l’opinion publique comme une simple somme d’opinions individuelles, recueillies dans une situation qui est au fond celle de l’isoloir, où l’individu va furtivement exprimer dans l’isolement une opinion isolée. Dans les situations réelles, les opinions sont des forces et les rapports d’opinions sont des conflits de force entre des groupes.

Une autre loi se dégage de ces analyses : on a d’autant plus d’opinions sur un problème que l’on est plus intéressé par ce problème, c’est-à-dire que l’on a plus intérêt à ce problème. Par exemple sur le système d’enseignement, le taux de réponses est très intimement lié au degré de proximité par rapport au système d’enseignement, et la probabilité d’avoir une opinion varie en fonction de la probabilité d’avoir du pouvoir sur ce à propos de quoi on opine. L’opinion qui s’affirme comme telle, spontanément, c’est l’opinion des gens dont l’opinion a du poids, comme on dit. Si un ministre de l’Éducation nationale agissait en fonction d’un sondage d’opinion (ou au moins à partir d’une lecture superficielle du sondage), il ne ferait pas ce qu’il fait lorsqu’il agit réellement comme un homme politique, c’est-à-dire à partir des coups de téléphone qu’il reçoit, de la visite de tel responsable syndical, de tel doyen, etc. En fait, il agit en fonction de ces forces d’opinion réellement constituées qui n’affleurent à sa perception que dans la mesure où elles ont de la force et où elles ont de la force parce qu’elles sont mobilisées.

S’agissant de prévoir ce que va devenir l’Université dans les dix années prochaines, je pense que l’opinion mobilisée constitue la meilleure base. Toutefois, le fait, attesté par les non-réponses, que les dispositions de certaines catégories n’accèdent pas au statut d’opinion, c’est-à-dire de discours constitué prétendant à la cohérence, prétendant à être entendu, à s’imposer, etc., ne doit pas faire conclure que, dans des situations de crise, les gens qui n’avaient aucune opinion choisiront au hasard : si le problème est politiquement constitué pour eux (problèmes de salaire, de cadence de travail pour les ouvriers), ils choisiront en termes de compétence politique ; s’il s’agit d’un problème qui n’est pas constitué politiquement pour eux (répressivité dans les rapports à l’intérieur de l’entreprise) ou s’il est en voie de constitution, ils seront guidés par le système de dispositions profondément inconscient qui oriente leurs choix dans les domaines les plus différents, depuis l’esthétique ou le sport jusqu’aux préférences économiques. L’enquête d’opinion traditionnelle ignore à la fois les groupes de pression et les dispositions virtuelles qui peuvent ne pas s’exprimer sous forme de discours explicite. C’est pourquoi elle est incapable d’engendrer la moindre prévision raisonnable sur ce qui se passerait en situation de crise.

Supposons un problème comme celui du système d’enseignement. On peut demander : « Que pensez-vous de la politique d’Edgar Faure ? » C’est une question très voisine d’une enquête électorale, en ce sens que c’est la nuit où toutes les vaches sont noires : tout le monde est d’accord grosso modo sans savoir sur quoi ; on sait ce que signifiait le vote à l’unanimité de la loi Faure à l’Assemblée nationale. On demande ensuite : « Êtes-vous favorable à l’introduction de la politique dans les lycées ? » Là, on observe un clivage très net. Il en va de même lorsqu’on demande : « Les professeurs peuvent-ils faire grève ? » Dans ce cas, les membres des classes populaires, par un transfert de leur compétence politique spécifique, savent quoi répondre. On peut encore demander : « Faut-il transformer les programmes ? Êtes-vous favorable au contrôle continu ? Êtes-vous favorable à l’introduction des parents d’élèves dans les conseils des professeurs ? Êtes-vous favorable à la suppression de l’agrégation ? etc. » Sous la question « êtes-vous favorable à Edgar Faure ? », il y avait toutes ces questions et les gens ont pris position d’un coup sur un ensemble de problèmes qu’un bon questionnaire ne pourrait poser qu’au moyen d’au moins soixante questions à propos desquelles on observerait des variations dans tous les sens. Dans un cas les opinions seraient positivement liées à la position dans la hiérarchie sociale, dans l’autre, négativement, dans certains cas très fortement, dans d’autres cas faiblement, ou même pas du tout. Il suffit de penser qu’une consultation électorale représente la limite d’une question comme « êtes-vous favorable à Edgar Faure ? » pour comprendre que les spécialistes de sociologie politique puissent noter que la relation qui s’observe habituellement, dans presque tous les domaines de la pratique sociale, entre la classe sociale et les pratiques ou les opinions, est très faible quand il s’agit de phénomènes électoraux, à tel point que certains n’hésitent pas à conclure qu’il n’y a aucune relation entre la classe sociale et le fait de voter pour la droite ou pour la gauche. Si vous avez à l’esprit qu’une consultation électorale pose en une seule question syncrétique ce qu’on ne pourrait raisonnablement saisir qu’en deux cents questions, que les uns mesurent en centimètres, les autres en kilomètres, que la stratégie des candidats consiste à mal poser les questions et à jouer au maximum sur la dissimulation des clivages pour gagner les voix qui flottent, et tant d’autres effets, vous concluerez qu’il faut peut-être poser à l’envers la question traditionnelle de la relation entre le vote et la classe sociale et se demander comment il se fait que l’on constate malgré tout une relation, même faible ; et s’interroger sur la fonction du système électoral, instrument qui, par sa logique même, tend à atténuer les conflits et les clivages. Ce qui est certain, c’est qu’en étudiant le fonctionnement du sondage d’opinion, on peut se faire une idée de la manière dont fonctionne ce type particulier d’enquête d’opinion qu’est la consultation électorale et de l’effet qu’elle produit.

Bref, j’ai bien voulu dire que l’opinion publique n’existe pas, sous la forme en tout cas que lui prêtent ceux qui ont intérêt à affirmer son existence. J’ai dit qu’il y avait d’une part des opinions constituées, mobilisées, des groupes de pression mobilisés autour d’un système d’intérêts explicitement formulés ; et d’autre part, des dispositions qui, par définition, ne sont pas opinion si l’on entend par là, comme je l’ai fait tout au long de cette analyse, quelque chose qui peut se formuler en discours avec une certaine prétention à la cohérence. Cette définition de l’opinion n’est pas mon opinion sur l’opinion. C’est simplement l’explicitation de la définition que mettent en œuvre les sondages d’opinion en demandant aux gens de prendre position sur des opinions formulées et en produisant, par simple agrégation statistique d’opinions ainsi produites, cet artefact qu’est l’opinion publique. Je dis simplement que l’opinion publique dans l’acception implicitement admise par ceux qui font des sondages d’opinion ou ceux qui en utilisent les résultats, je dis simplement que cette opinion-là n’existe pas.


Immigration: Quelle alternative à l’assimilation? (From ‘melting pot’ back to ‘separate but equal’?)

25 janvier, 2012
D’où sont venues toutes ces personnes ? Ils sont un mélange d’anglais, d’écossais, d’irlandais, de français, de hollandais, des Allemands, et des Suédois… Quel, alors, est l’Américain, ce nouvel homme ? Il n’est ni un Européen ni le descendant d’un Européen ; par conséquent qui mélange étrange de sang, que vous trouverez dans aucun autre pays. Je pourrais préciser à toi une famille dont le père était un Anglais, dont l’épouse était hollandaise, dont le fils ai épousé une femme française, et dont les fils du présent quatre ont maintenant quatre épouses de différentes nations. Il est un Américain, qui, laissant lui tous ses préjudices et façons antiques, reçoit des neufs du nouveau mode de la vie où il a embrassé, du nouveau gouvernement il obéit, et du nouveau rang il se tient. . . . Les Américains étaient par le passé partout l’Europe dispersée ; les voici qui sont incorporés à un des systèmes les plus fins de la population qui est jamais apparue.  Hector John de Crevecoeur (« Lettres d’un fermier américain », Londres, 1782)
Comprenez que l’Amérique est le creuset de Dieu, le grand Melting pot  dans lequel tous les peuples d’Europe se fondent, se transforment (…) Ce sont les feux de Dieu. Au diable  vos querelles et vos vendettas! Allemands et Français, Irlandais et Anglais, Juifs et Russes. Au fond du creuset avec vous tous, Dieu fabrique l’Américain. Israël Zangwill (« The Melting pot« , Londres, 1908)
Ce ne sont pas les différences qui provoquent les conflits mais leur effacement. René Girard
Selon un recensement de 1990, un Américain sur sept, quel que soit son âge, ne maîtrise pas l’anglais, Aussi, le fameux melting-pot dont les Etats-Unis étaient si fiers se revèle être un mythe de moins en moins agréable. Le cas de Los Angeles est à cet égard exemplaire. Rassemblant 140 nationalités, la plus grande ville des Etats-Unis n’est plus qu’une succession d’îlots ethniques (…) où chaque groupe vit en vase clos et préserve son identité d’origine. Chaque communauté y dispose de sa chaîne de télévision, de ses journaux, de ses restaurants et de ses épiceries regorgeant de produits étiquetés en espagnol, en coréen, en arabe ou en vietnamien. G. Olivier (1997)
Robert Putnam a découvert que plus la diversité dans une communauté est grande, moins les gens votent et moins ils donnent à des associations caritatives et travaillent à des projets communautaires. (…) Dans une étude récente, Glaeser et son collègue Alberto Alesina ont démontré qu’à peu près la moitié de la différence dans les dépenses sociales entre les Etats-Unis et l’Europe — l’Europe dépense bien plus — peut être attribuée à la diversité ethnique plus grande de la population américaine. Michael Jonas
En ceci Putnam remet en cause les deux écoles dominantes de la pensée sur la diversité ethnique et raciale, la théorie du “contact” et la théorie du “conflit”. Selon la théorie du contact, plus de temps passé avec des gens issus d’autres milieux mène à plus de compréhension et d’harmonie entre les groupes. Selon la théorie du conflit, cette proximité produit la tension et la discorde. (…) Les résultats de Putnam rejettent les deux théories. Dans les communautés plus diverses, il n’y avait pour lui ni de grandes obligations formées à travers des lignes de groupe ni des tensions ethniques intensifiées, mais un malaise civique général. Et dans peut-être le résultat le plus étonnant de tous, les niveaux de la confiance étaient non seulement plus bas entre les groupes dans des arrangements plus divers, mais même parmi les membres du même groupe. (…) Alors, comment expliquer New York, Londres, Rio de Janiero, Los Angeles — les grandes villes du creuset qui tirent les économies créatrices et financières du monde ? L’image de la lassitude civique entrainant vers le bas des communautés plus diverses contredit la vigueur souvent liée aux centres urbains, où la diversité ethnique est la plus grande. (…) Pour le chercheur en sciences politiques de l’Université du Michigan, Scoot Page, dans les lieux de travail de haut niveau, les différentes manières de penser parmi des personnes de différentes cultures peuvent être un avantage. “puisqu’elles voient et appréhendent le monde différemment que vous, c’est provocant. Mais la fréquentation de personnes différentes peut stimuler la créativité de tous. Les équipes diverses tendent à être plus productives.” (…) Autrement dit, les membres de communautés plus diverses peuvent faire plus de bowling seuls, mais les tensions créatrices lâchées par ces différences dans le lieu de travail peuvent propulser ces mêmes endroits à la pointe de l’économie et de la culture créatrice. (…) Page appelle ça le “paradoxe de diversité.” Il pense que les effets à la fois positifs et négatifs de la diversité peuvent coexister dans les communautés, mais qu’il doit y avoir une limite. Si l’investissement civique tombe trop bas, il est facile d’imaginer que les effets positifs de la diversité puissent tout aussi bien commencer à s’affaiblir. Michael Jonas
Peut-être tous ceux qui sont arrivés dans le gratte-ciel des possibles ne vont-ils pas arriver jusqu’au sommet; le sommet est aujourd’hui très loin pour la majorité… Mais même si certains ascenseurs ne montent qu’au dixième étage et que d’autres commencent seulement au 50ème, il y a pour tout le monde un voyage vers le haut. Et puis il y a ceux qui n’atteignent même pas le rez-de-chaussée de l’immeuble des possibles. Ralf Dahrendorf
Quelle est alors l’alternative à l’assimilation ? Le  » panier à salade  » du soi-disant multiculturalisme ne présente pas une alternative sérieuse parce qu’il ne propose pas le ciment nécessaire à l’union des communautés. Tous les ingrédients restent dès le départ séparés. La seule alternative viable pour laquelle nous avons des exemples est probablement celle de Londres ou New York. La principale caractéristique de cette alternative est la coexistence d’une sphère publique commune partagée par tous et un degré considérable de séparation culturelle de la sphère  » privée « , notamment dans les zones résidentielles. L’espace public est multiculturel du fait de l’origine des gens qui le forme mais reste gouverné par des valeurs consenties et même une langue commune, tandis que la vie privée des gens reste ghettoisée, pour employer un vocable désagréable. (…) Personne n’a encore trouvé de nom pour cette nouvelle version de la doctrine  » séparés mais égaux  » que certains d’entre nous ont si ardemment combattue dans les années 1960 : des vies privées séparées dans un espace public qui est égalitaire pour tous. Cela est clairement plus simple à Londres et à New York que ça ne l’est dans des villes plus petites ou même dans les capitales de pays où la langue mondiale qu’est l’anglais n’est pas parlée. La communauté turque de Berlin et les communautés nord-africaines autour de Paris semblent toujours plus dissociées, avec leurs propres sphère publique et souvent leur propre langue. Là où cela se produit se créent des situations explosives, une sorte de séparatisme interne qui n’est pas le résultat de groupes historiquement séparés mais celui des nouveaux arrivants opposés aux natifs du lieu. Ralf Dahrendorf

A l’heure où, face à l’implosion et à la fragmentation de nos Etats-providence sous leur propre poids de dettes et de la simple masse des problèmes d’intégration qu’on leur demande de résoudre …

Nos belles âmes appellent à toujours plus  de renoncement sur ce qui nous reste de dimension nationale (à quand, derrière l’appel à la reconnaissance du Kippour et de l’Aïd,  la suppression de Noël et de Pâques?) …

Et où, nouvelle tyrannie du politiquement correct oblige, nos concitoyens ne jurent plus, du chauffeur de salle socialiste et évadé fiscal Noah aux ex-footballeur  Zidane et comédien Omar Sy, que par les plus multiculturels des héros …

Pendant que près de Versailles on se bat contre l’implantation du premier temple mormon de France …

Retour sur une particulièrement éclairante tribune de 2004 du modèle de cette nouvelle classe globale de penseurs que le spécialiste du conflit social décédé il y a deux ans, le feu Lord Dahrendorf.

Britannique d’origine allemande, sociologue et philosophe de renommée mondiale, homme politique (député libéral au parlement allemand puis du Lib Dem britannique annobli par la Reine et siégeant à la Chambre des Lords), universitaire ayant dirigé les plus grandes institutions (LSE, Oxford),  ex-commissaire européen …

Dahrendorf a effectivement le mérite de pointer l’impasse, pour cause de dissolution de tout ciment social, du multiculturalisme ou « salad bowl » (retraduit par « mosaïque » au Canada des « accommodements raisonnables » et dénoncé en France sous le terme de « communautarisme », lui faisant de fait perdre toute la connatation positive qu’il conserve en anglais et le réduisant en fait à sa seule dimension de « ethnic separatism »)   …

Mais aussi, pour les villes ne disposant ni de la taille ni d’une langue à vocation planétaire comme New York ou son Londres d’adoption, les formidables obstacles à la troisième voie qu’il propose comme remplacement à la désormais défunte assimilation (le fameux creuset du franco-américain Crèvecoeur ou « melting pot » du juif britannique Zangvill) sous la forme d’une sorte de modèle hybride fait de développement séparé au niveau privé et de mise en commun de la sphère publique autour de la langue et des valeurs démocratiques ….

Même s’il reste étrangement silencieux, dans le cas des Etats-Unis, tant sur la part de la religion que de la délinquance ou du terrorisme post 11/9 dans l’équation générale de l’intégration …

Ou la menace que pourrait présenter, dans les régions frontalières  et les grandes métropoles telles que Los Angeles ou Miami, la part toujours plus grande (14% de la population mais 22% des naissances en 2003) et plus concentrée mais aussi, notamment pour des questions de non-connaissance de la langue commune, plus pauvre et sous-éduquée d’une minorité comme celle des Hispaniques

Après l’assimilation

Ralf Dahrendorf

Project Syndicate

 10.09.04

English

La migration des personnes est aussi vieille que l’histoire de l’humanité. Même la migration vers des lieux éloignés et des cultures retirées n’est pas nouvelle. Au dix-neuvième siècle, des millions d’Européens ont cherché la liberté et la prospérité aux Amériques, notamment aux Etats-Unis. Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est l’échelle à laquelle se produit cette migration, souvent par delà d’importantes divisions culturelles et bien souvent sans but défini.

Les boat people africains de la Méditerranée sont rarement décidés quant au pays où ils veulent aller : l’Italie, l’Allemagne ou la Grande-Bretagne. Même ceux qui sont décidés, comme les Nord-Afridains en France ou en Espagne ou les Turcs en Allemagne, avaient comme priorité d’échapper au désespoir de leur pays d’origine plutôt que de se rendre dans un pays précis.

Cette forme moderne de migration soulève d’importantes questions pour les pays d’accueil. En Europe, c’est probablement la question sociale la plus sérieuse aujourd’hui parce que personne n’a une vision claire de la gestion possible du clash des cultures qui en résulte.

Autrefois, l’Amérique du Nord et plus particulièrement les Etats-Unis semblaient à même de proposer une solution. Celle du melting pot : différents peuples apportaient leur propre contribution à la culture américaine mais, par dessus tout, déployaient tous les efforts nécessaires pour accepter ce qu’ils trouvaient sur place pour s’y intégrer.  » Non  » répondit la femme russe arrivée aux Etats-Unis au début du vingtième siècle à son petit-fils qui lui demandait si ses ancêtres étaient arrivés avec les pèlerins du Mayflower.  » Notre bateau portait un nom différent mais aujourd’hui, nous sommes tous Américains. « 

Plus récemment, cela a changé pour donner naissance à un processus décrit par Arthur Schlessinger, historien et ancien secrétaire du Président John F. Kennedy, dans son livre The Disuniting of America (la désunion de l’Amérique). Les citoyens américains ne sont plus tous des Américains. Ils sont devenus des Américains à trait d’union. Italo-Américains, Afro-Américains, Hispano-Américains, etc. Les ingrédients du melting pot se dissocient.

Même en Israël, dernier véritable pays d’immigration, du moins pour les Juifs, l’assimilation ne se fait plus aussi facilement. Les nouveaux migrants de Russie ont formé leur propre parti politique et ceux de la vieille Europe sont devenus une minorité distincte.

Israël et les Etats-Unis continuent d’avoir des mécanismes pour intégrer les nouveaux migrants. La langue est un important facteur prioritaire. En Israël, c’est l’armée, tandis qu’en Amérique, les valeurs incarnées par la Constitution représentent encore un principe laïque largement partagé.

Mais ces mécanismes s’affaiblissent partout et sont quasi inexistants dans les pays européens. Les sociétés modernes se caractérisent par des problèmes aigus d’appartenance. Elles n’offrent pas les liens implicites et inconscients d’une communauté dont les citoyens faisaient l’expérience par le passé. Ainsi, les gens ont commencé à s’accrocher à d’autres identités de groupes, plus primordiales. Ils résistent à l’assimilation, de crainte que cela ne leur enlève leur identité sans rien leur offrir en échange.

Quelle est alors l’alternative à l’assimilation ? Le  » panier à salade  » du soi-disant multiculturalisme ne présente pas une alternative sérieuse parce qu’il ne propose pas le ciment nécessaire à l’union des communautés. Tous les ingrédients restent dès le départ séparés.

La seule alternative viable pour laquelle nous avons des exemples est probablement celle de Londres ou New York. La principale caractéristique de cette alternative est la coexistence d’une sphère publique commune partagée par tous et un degré considérable de séparation culturelle de la sphère  » privée « , notamment dans les zones résidentielles. L’espace public est multiculturel du fait de l’origine des gens qui le forme mais reste gouverné par des valeurs consenties et même une langue commune, tandis que la vie privée des gens reste ghettoisée, pour employer un vocable désagréable.

Théoriquement, c’est là la deuxième meilleure solution aux conséquences culturelles de la migration et en pratique, c’est la meilleure réponse dont nous disposions. Mais on ne peut y accéder sans sacrifice. Même le strict nécessaire de la langue commune requiert un effort délibéré sans parler de certaines règles de bonne conduite.

Vivant à Londres, je m’émerveille de la façon dont nous, les londoniens, avons fini par accepter les petites boutiques indiennes familiales et les transports publics aux mains des Antillais, sans se poser trop de questions sur des quartiers entiers devenus chinois ou bangladais. Personne n’a encore trouvé de nom pour cette nouvelle version de la doctrine  » séparés mais égaux  » que certains d’entre nous ont si ardemment combattue dans les années 1960 : des vies privées séparées dans un espace public qui est égalitaire pour tous.

Cela est clairement plus simple à Londres et à New York que ça ne l’est dans des villes plus petites ou même dans les capitales de pays où la langue mondiale qu’est l’anglais n’est pas parlée. La communauté turque de Berlin et les communautés nord-africaines autour de Paris semblent toujours plus dissociées, avec leurs propres sphère publique et souvent leur propre langue. Là où cela se produit se créent des situations explosives, une sorte de séparatisme interne qui n’est pas le résultat de groupes historiquement séparés mais celui des nouveaux arrivants opposés aux natifs du lieu.

Si nous sommes forcés à abandonner l’espoir de l’assimilation, nos efforts devraient se concentrer sur la création d’un espace public auquel nous devrons tous contribuer pour tous l’apprécier. L’idéal serait que ce soit un espace public en expansion puisque finalement, l’élément de l’unité d’une société moderne reste la garantie de la liberté de ses citoyens.

Ralf Dahrendorf, auteur de nombreux ouvrages reconnus, ancien Commissaire européen pour l’Allemagne, ancien directeur de la London School of Economics, et ancien directeur du St. Antony’s College d’Oxford, est membre de la Chambre des Lords britannique.

Copyright : Project Syndicate/Institute for Human Sciences, septembre 2004.

Traduit de l’anglais par Catherine Merlen.

Voir aussi:

How to Integrate Europe’s Muslims

Jonathan Laurence

The NYT

January 23, 2012

Chestnut Hill, Mass.

TWO weeks ago, dozens of cars were set alight in the French city of Clermont-Ferrand after a 30-year-old truck driver, Wissam El-Yamni, was roughed up and then died while in police custody. The uproar underscored the hostility of young minority men toward authority across communities in Europe, an antipathy that has at times led to deadly violence.

The failure of Islamic integration in Europe is often attributed — especially by right-wing parties — to an excess of tolerance toward the large-scale Muslim immigration that began in the mid-1970s. By recognizing Muslim religious requirements, the argument goes, countries like France, Britain and the Netherlands have unwittingly hindered assimilation and even, in some cases, fostered radicalism. But the unrest in gritty European suburbs stems not from religious difference, but from anomie.

Europeans should not be afraid to allow Muslim students to take classes on Islam in state-financed schools and universities. The recognition and accommodation of Islamic religious practices, from clothing to language to education, does not mean capitulation to fundamentalism. On the contrary, only by strengthening the democratic rights of Muslim citizens to form associations, join political parties and engage in other aspects of civic life can Europe integrate immigrants and give full meaning to the abstract promise of religious liberty.

The rise of right-wing, anti-immigrant parties has led several European countries to impose restrictions on Islamic dress, mosque-building and reunification of families through immigration law. These policies are counterproductive. Paradoxically, people for whom religion is otherwise not all that important become more attached to their faith’s clothing, symbols and traditions when they feel they are being singled out and denied basic rights.

Take, for example, the French debate over whether to recognize the Jewish Day of Atonement, Yom Kippur, and the Muslim festival of Eid al-Adha as official holidays. Yes, the French state clings to the principle of “laïcité,” or secularism — but the state’s recognition of Easter and Christmas as official holidays feels, to some Jews and Muslims, like hypocrisy. It is Islam’s absence in the institutions young European Muslims encounter, starting with the school’s calendar, classroom and canteen, that contributes to anger and alienation.

In the last few months, there have been some signs that the right-wing momentum has slowed. A French bill to ban headscarves from day care centers was killed in committee. The Dutch Parliament voted down a bill to outlaw Islamic animal slaughter. And Germany’s most populous state helped offset a judicial ban on school prayer by announcing equal access to religion courses for Muslim students.

European countries could use a period of benign neglect of the Islam issue — but only after they finish incorporating religion into the national fabric. For too long, they have instead masked an absence of coherent integration policy under the cloak of “multiculturalism.” The state outsourced the hard work of integration to foreign diplomats and Islamist institutions — for example, some students in Germany read Saudi-supplied textbooks in Saudi-run institutions.

This neglect of integration helped an unregulated “underground Islam” to take hold in storefronts, basements and courtyards. It reflected wishful thinking about how long guest workers would stay and perpetuated a myth of eventual departure and repatriation.

In Britain, for example, race-based equality laws protected Sikhs and Jews as minorities, but not Hindus and Muslims, since they were still considered “foreign.”

Institutional exclusion fueled a demand for religious recognition, and did much to unite and segregate Muslims. Islamist organizations became the most visible defenders of the faith. It is crucial now to provide the right mix of institutional incentives for religious and political moderation, and the most promising strategy for doing that is for governments to consult with the full range of law-abiding religious institutions that Muslims have themselves established.

The French Council for the Muslim Faith, the German Islam Conference, the Committee for Italian Islam and the Mosques and Imams National Advisory Board in Britain — all state-sanctioned Islamic organizations set up in the past decade — represent a broad cross-section of mosque administrators in every country. They have quietly begun reconciling many practical issues, from issuing mosque permits to establishing Islamic theology departments at public universities to appointing chaplains in the military and in prisons.

Ultimately, however, elected democratic institutions are the place where the desires of individual Muslims should be expressed. Ever since 1789, when a French legislator argued that “the Jews should be denied everything as a nation, but granted everything as individuals,” Europeans have struggled to resolve the tension between rights derived from universal citizenship versus group membership.

Over the next 20 years, Europe’s Muslim population is projected to grow to nearly 30 million — 7 to 8 percent of all Europeans — from around 17 million. Granting Muslims full religious freedom wouldn’t remove obstacles to political participation or create jobs. But it would at least allow tensions over Muslims’ religious practices to fade. This would avoid needless sectarian strife and clear the way for politicians to address the more vexing and urgent challenges of socioeconomic integration.

Jonathan Laurence, an associate professor of political science at Boston College, is the author of “The Emancipation of Europe’s Muslims: The State’s Role in Minority Integration.”


Football français: Plus antiraciste que moi, tu meurs! (French football: Caught up by the hell of its own good intentions)

1 mai, 2011
Etre musulman, pour moi, c’est choisir mon camp. Vincent Mansour Monteil (orientaliste français)
 La noble idée de « la guerre contre le racisme » se transforme graduellement en une idéologie hideusement mensongère. Et cet antiracisme sera, pour le XXIe siècle, ce qu’a été le communisme pour le XXe. Alain Finkielkraut
Mais si cette équipe ne représente pas la France, hélas, elle la reflète: avec ses clans, ses divisions ethniques, sa persécution du premier de la classe, Yoann Gourcuff. Elle nous tend un miroir terrible. Ce qui est arrivé à Domenech est le lot quotidien de nombreux éducateurs et de professeurs dans les cités dites sensibles. Cette équipe renvoie à la France le spectacle de sa désunion et de son implacable déliquescence. (…) On a voulu confier l’équipe de France à des voyous opulents et pour certains inintelligents, il faudra maintenant sélectionner des gentlemen. Alain Finkielkraut (juin 2010)
Voyant que 25 % des médailles gagnées par les Etats-Unis [aux JO de Berlin de 1936] l’avaient été par des Afro-Américains, les autorités sportives françaises de l’époque et L’Auto [ancêtre de L’Equipe] se sont dit qu’il serait stupide de ne pas faire la même chose. Une mission en Afrique occidentale française a été organisée, des milliers de gamins ont été réunis torse nu dans des stades. Cela n’a rien rapporté sur le coup, mais cela a semé une idée. Des clubs pro ont vite compris l’intérêt de regarder en direction de ce potentiel composé de joueurs coûtant peu cher. Une dynamique s’est installée. Dont l’équipe de France a ensuite profité. Pascal Blanchard
Le public russe avait conspué les Bleus parce que cinq Noirs figuraient dans leurs rangs (Gérard Janvion, Marius Trésor, Jean Tigana, Jacques Zimako et Alain Couriol). Pascal Blanchard (en référence à un match de l’équipe de France contre l’URSS à Moscou en 1980)
Les spectateurs étaient surpris. Ils imaginaient l’équipe de France… différente. Lilian Thuram (après un match de l’équipe de France en Afrique du Sud,  2000)
Foot français: les dirigeants veulent moins de noirs et d’arabes Moins de noirs et moins d’arabes sur les terrains de foot ! Plusieurs dirigeants de la Direction technique nationale de la Fédération française de football, dont le sélectionneur des Bleus, Laurent Blanc, ont approuvé dans le plus grand secret, fin 2010, le principe de quotas discriminatoires officieux dans les centres de formation et les écoles de foot du pays. Objectif: limiter le nombre de joueurs français de type africains et nord-africains. Pour les plus hautes instances du football français, l’affaire est entendue: il y a trop de noirs, trop d’arabes et pas assez de blancs sur les terrains. Plusieurs dirigeants de la Direction technique nationale (DTN) de la Fédération française de football (FFF), dont le sélectionneur des Bleus en personne, Laurent Blanc, ont approuvé dans le plus grand secret, fin 2010, le principe de quotas discriminatoires officieux dans les centres de formation de la fédération, les écoles de foot du pays, selon une enquête de Mediapart. L’objectif avoué au sein de la DTN, mais inavouable au grand public, est de limiter, en les triant dès l’âge de 12-13 ans, le nombre de joueurs français de type africains et nord-africains. Une authentique ségrégation appliquée au football. Mediapart (accès payant)
Même fermement démenties, les intentions prêtées par Mediapart aux instances dirigeantes du football français n’auront malheureusement pas surpris les amateurs de cuir, témoins traumatisés de la crise traversée par les Bleus lors du Mondial sud-africain. Pire que le fond de jeu, fadasse, offert par l’équipe nationale, c’est le fond de sauce, nauséabond, dans lequel elle aura été contrainte d’évoluer qui aura, de fait, durablement marqué les esprits. Le sociologue Stéphane Beaud l’a brillamment déglacé dans un essai récent, réhabilitant du même coup ces «traîtres à la nation» qui avaient osé se mettre en grève. Ce fond de l’air moisi ne date pas d’hier, et dépasse de loin les lignes blanches des rectangles engazonnés. Il est le produit d’une série de dérapages et de tacles, de hors-jeu malsains menés au nom de l’anti-politiquement correct par tous ceux qui voudraient nous faire croire que l’antiracisme est devenu un problème plus grave que le racisme, ou que le racisme anti-Blanc serait désormais autrement préoccupant que celui qui vise les Noirs et les Arabes. Loin d’être l’apanage des classes populaires, le racisme est sans doute l’une des choses les mieux partagées dans ce pays. Et, de ce point de vue, la responsabilité de certains segments des élites politiques, intellectuelles et télévisuelles apparaissait déjà décisive. Si ces révélations se confirment, il faudra se rendre à l’évidence : le football, autrefois creuset efficace et visible de l’intégration à la française, sera devenu une marmite peu ragoûtante. Libération
Je ne retire rien aux propos que j’ai tenus hier. Que certains termes employés au cours d’une réunion de travail, sur un sujet sensible et à bâtons rompus, puissent prêter à équivoque, sortis de leur contexte, je l’admets et si, pour ce qui me concerne, j’ai heurté certaines sensibilités, je m’en excuse. Mais être soupçonné de racisme ou de xénophobie, moi qui suis contre toute forme de discrimination, je ne le supporte pas. Il faut être de mauvaise foi pour ne pas voir que le débat auquel j’ai participé n’avait évidemment pas pour objectif de « diminuer le nombre de noirs et d’arabes dans le football français » comme voulait le laisser entendre le titre outrancier de l’article, mais uniquement d’envisager le futur du football français et donc d’aborder, par voie de conséquence, le lourd et délicat problème des joueurs à double nationalité ainsi que les modalités de détection/sélection pour un nouveau projet de jeu. Que cela ait des incidences, à moyen ou long terme, sur les différents profils de joueurs en préformation ou en formation, c’est l’évidence, mais il n’y a là aucun lien, strictement aucun, avec une préférence ou un rejet de telle ou telle nationalité. Mon seul souci est d’avoir de bons joueurs pour une bonne équipe de France, qu’ils soient petits ou grands, quels que soient leur lieu de naissance ou leurs ascendances. C’est assez facile à comprendre sauf, apparemment, pour ceux qui, pour des motifs qui m’échappent, mais avec des procédés douteux, mélangent tout et font un mal considérable, et pas seulement au football français. Laurent Blanc 
C’est le problème des sélections avec des joueurs à double ou triple nationalité: ce sont des nombres qui augmentent et qui font qu’on ne peut plus assurer le fonctionnement des sélections. C’est bien pour eux de pouvoir choisir, mais ça pose un problème de gestion des effectifs. Quand on voit sur une génération entre 10 et 30% de joueurs de 18 à 21 ans nous quitter, c’est un problème. On a 45% de joueurs dans les sélections qui ont la possibilité de nous quitter, on pense que c’est beaucoup. On veut essayer de le réduire. C’est un problème dans la gestion de l’effectif. (…) L’idée était de dire: ‘Faites attention à ne pas avoir trop de joueurs binationaux’. On s’est aperçu que ce n’était pas une bonne solution: cette histoire nous aurait amenés à éliminer des joueurs d’avenir. On a envisagé de limiter cette situation pour ne pas nous mettre en danger, mais à partir du moment où ce n’est pas une bonne solution, on l’a éliminée. On va travailler sur l’accompagnement relationnel pour évaluer la motivation des joueurs à jouer pour l’équipe de France et les accompagner éventuellement pour faire leur choix. Nous avons abandonné cette idée de pourcentage, mais nous avons demandé d’être vigilants sur la motivation des joueurs. François Blaquart
La FIFA s’est copieusement vendue aux nations africaines. Ce sont des enjeux électoraux. Ces pays se sont débrouillés pour qu’il y ait beaucoup plus de souplesse et d’ouverture au niveau de la réglementation. (…) Actuellement, en moyenne, 50 % des jeunes des sélections nationales sont des binationaux. (…) En France, on reproche aux joueurs de ne pas chanter la Marseillaise. Mais là, ils ne connaissent même pas l’hymne. (…) Ce qui me choque, c’est que nous faisons un gros travail, et ils viennent prendre ce travail tel qu’il est fait. C’est un rôle facile. (…) Un joueur de 20 ans comme Boudebouz qui joue dans un club pro en France va devoir attendre cinq ans pour gagner sa place en équipe de France. Là, le pays l’appelle et lui propose de jouer une Coupe du monde tout de suite. Derrière, il y a aussi l’agent et la famille qui peuvent mettre une pression. (…) Jusque-là, on avait pas trop bougé, parce que les cas étaient particuliers et rares. Aujourd’hui, le système s’amplifie, donc ça nous pose des problèmes. (…) Il faut que l’on travaille avec ceux dont on est sûr. Il s’agit pour nous de réguler l’approche, mais sans être discriminant. (…) C’est très prononcé en France [car le pays] a été une terre d’immigration, à une époque où d’autres grandes nations du foot ne l’étaient pas. (…) Ces dernières années, l’Espagne a accueilli massivement des immigrés marocains et roumains. Et la sélection allemande des moins de 17 ans, par exemple, compte 7-8 joueurs d’origine turque. François Blaquart (directeur technique national)
De plus en plus de joueurs sont sollicités par des équipes de leurs pays d’origine. Toutes les fédérations qui ont un peu de moyens s’organisent. Aujourd’hui, avec Internet, c’est assez facile de voir les effectifs de jeunes dans les clubs et de les repérer. (…) Certains jeunes sont perturbés par les agents et les recruteurs, qui les harcèlent. Vous avez des jeunes qui se cherchent et forcément, ce ne sont pas des moments propices à réaliser des performances collectives et à s’améliorer d’un point de vue individuel. (…) Ce sont des mercenaires, pour la grande majorité. Certains garçons se sentent certainement rattachés à un pays, mais quand on est soi-même né en France, et que subitement on se trouve des origines étrangères, j’ai du mal à comprendre. Luc Bruder (directeur du centre de formation du Toulouse Football Club)
Pour ces joueurs-là, le premier choix, c’est d’abord l’équipe de France. Ensuite, s’ils n’ont pas la possibilité, ils se rabattent. Ahmed Chouari
Depuis juin 2009, le règlement de la Fédération internationale de football (FIFA) autorise un joueur à changer une fois d’équipe nationale, sans limite d’âge, à condition de n’avoir pas joué de compétition en « A » avec sa précédente sélection. C’est pourquoi il est possible de jouer avec l’équipe de France espoirs par exemple, et d’être sélectionné en équipe nationale d’Algérie l’année suivante. Ce changement de réglementation s’est appliqué sur proposition de l’Algérie. (…) en l’état actuel des choses, un joueur qui fait le choix d’une autre sélection continue de bénéficier, de fait, de son statut de joueur français pour évoluer en Europe. Or, dans les clubs européens, le nombre de joueurs hors UE est limité – la limite est de trois en France. Le statut de joueur français, qui est indépendant de la nationalité civile, accroît ses chances d’être recruté dans un club européen. Le DTN souhaite donc que le fait de jouer pour une autre équipe nationale ne donne plus droit au statut de joueur français. En d’autres termes, il demande à ce que chaque joueur n’ait le droit qu’à une seule « nationalité footballistique ». Le Monde
Vendredi, c’est le nouveau DTN, François Blaquart, qui est venu expliquer une idée qui aurait été mal interprétée. Pour lui, la fameuse formation à la française, encensée du temps où ça rigolait pour les Bleus, se serait en fait fourvoyée, en privilégiant chez les gamins les capacités physiques aux facilités techniques. Dans les centres de formation des clubs, il est de fait interdit de dribbler. D’où la volonté de revenir sur cette doxa. D’autant que les succès de l’Espagne et du FC Barcelone, avec des joueurs de poche, prouvent que l’on peut gagner au foot sans aligner des équipes de Golgoths. En France, les Barcelonais Xavi (1,70 m) et Iniesta (1,69 m) se seraient sans doute vus claquer au nez la porte des centres de formation, a reconnu Laurent Blanc. «Nos critères de sélection doivent désormais être liés au potentiel des joueurs, défend Blaquart. Nous estimons qu’il y a des joueurs qui passent à côté, trop souvent à cause du gabarit et d’une maturité physique moins précoce. Ce retard dans leur formation physique les pénalise. Je rappelle qu’avant l’âge de 16 ou 17 ans, on ne sait rien d’un joueur. Alors imaginez à 12 ou 13 ans… c’est un moment où on leur dit surtout d’être patients… » Libération
Vouloir changer le type de joueur qui sort des centres de formation, très bonne initiative, parce que tout le foot français en a marre des grands bourrins (…) à cause des centres de formations français qui ont pendant des années, après la coupe du monde 98, privilégié ce type de joueur « noir costaud » (la couleur de peau faisant parti du profil (…) suite aux succès des Desailly, Thuram, Viera, Henry, etc) Le petit noir technique il passait à la trappe autant que le petit blanc technique. Ali (forum arrêt sur images)
L’Espagne est fougueuse, l’Espagne joue remarquablement au football (61% de possession du ballon, selon la Fifa), mais l’Espagne ne bat jamais l’équipe de France dans les compétitions qui comptent. L’Equipe (juin 2006)
En France, on s’est aperçu que les clubs s’étaient trop attachés à former des athlètes pour les transformer en footballeurs privilégiant ainsi le physique sur la technique, contrairement à ce que fait le Brésil ou l’Espagne. En se privant de joueurs très techniques qui n’avaient pas un gabarit assez imposant, on a mis à la trappe d’excellents jeunes. En France, Messi ne serait peut-être pas devenu professionnel. (…) On a remarqué, après avoir décortiqué les images à la vidéo, que certains buts de l’Espagne pendant la Coupe du monde en Afrique du Sud étaient clairement d’inspiration futsal de par le jeu de passes rapides, les mouvements et les centres en retrait notamment. Franck Ferrier (FFF)
Depuis vingt ans, une des caractéristiques principales de l’équipe de France est la puissance physique et athlétique de ses joueurs, développée de manière consciente et volontaire dès le plus jeune âge. Un atout unanimement souligné par les observateurs après la victoire contre l’Espagne et ses petits gabarits techniques en huitième de finale de la Coupe du monde 2006. Mais cinq ans plus tard, deux fiascos consécutifs des Français et deux victoires indiscutables de l’Espagne en 2008 et 2010 ont bouleversé les certitudes. Les responsables du football français se demandent désormais si des joueurs comme Xavi ou Iniesta, grands artisans des succès espagnols, auraient eu leur chance dans le système de formation français où le physique est le critère de sélection numéro un. Pour remédier à cette situation, François Blaquart cherche à rendre obligatoire des séances de futsal, discipline très pratiquée chez les jeunes en Espagne et au Brésil et qui fait travailler la technique, au programme des clubs formateurs. Slate.fr
« Islamistes », « gris », « sarrasins »: selon Mediapart, il ne serait pas rare d’entendre ainsi désigner les joueurs maghrébins dans les couloirs de la Fédération. Où, toujours selon le site, nombreux sont ceux qui imputent le fiasco du Mondial aux Blacks et/ou aux musulmans : les Evra, Abidal, Anelka, Ribéry, supposés être les meneurs de la mutinerie. Les problèmes de la FFF avec les Bleus ne sont pas récents. En 2008, après un Euro piteux, la fédé reprochait aux internationaux qui snobaient la Marseillaise, d’être «peu attachés à leur identité française». A tel point qu’on avait même imaginé leur faire signer une charte rappelant «les devoirs qu’impose l’appartenance à une équipe de France et cela dès les premières sélections de jeunes : respect du maillot, de l’arbitre, de l’adversaire, du public, et de l’hymne national. » Libération
Tant qu’on y est, il ne serait pas idiot de poser des questions plus en amont sur le problème de fond qui ronge le football français. Il est clair qu’en tant que sport populaire, miroir aux alouettes pour un grand nombre de jeunes issus de classes populaires défavorisées, il attire des gamins qui avant de penser à jouer aspirent à devenir riches et célèbres sans passer par la case « éducation ». Les premiers effets désastreux de cet héritage social ne datent pas d’hier et voilà la FFF rattrapée par les effets pervers d’une formation qui se veut juste « rentable » avant d’être éducative. Si procès il y avait à instruire, on pourrait commencer par dénoncer les camps d’entraînement européens – et pas seulement français – qui ont fleuri un peu partout en Afrique, lesquels ont participé largement à l’exploitation de jeunes joueurs sans bagage intellectuel à garnir à moindre coût les grands clubs de notre continent. Avec le temps, on s’est rendu compte que ces flux migratoires organisés par les agents, les clubs eux-mêmes, s’ils ont permis de révéler des talents n’ont pas laissé le temps à ces garçons de devenir des hommes. Il serait bien aisé de les montrer du doigt aujourd’hui alors que nous les avons « fabriqués ». Autre effet dommageable, ces mêmes joueurs dont la carrière ressemble de plus en plus à une succession de transferts marchands, toute une jeunesse française issue de l’immigration s’y identifie. Elle rejette l’école, le savoir, qu’elle perçoit comme élitiste et inutile pour réussir dans la vie et croit que le football est une sorte de bulle euphorisante, tapissée de billets de banque et habité de filles faciles, dans laquelle on peut être adulé des foules sans savoir lire un livre. Dans les clubs cela se traduit par une compétition acharnée entre élèves footballeurs pour intégrer un centre de formation. L’ambiance dans ces petits clubs (généralement pauvres) a souvent été décrite comme délétère parce qu’on y joue pas avec les autres mais pour soi. La violence et la bêtise peuvent s’y répandre plus facilement qu’ailleurs puisque le niveau culturel y est très faible. Cela est d’autant plus dangereux que l’on sait qu’à ce petit niveau, coaches, dirigeants et joueurs poursuivent souvent tout en s’en défendant le seul objectif de sortir « une pépite » dont la couleur importe peu et le sens de « l’équipe » encore moins. Enfin, conséquence de tout cela, les gamins qui en parallèle du football poursuivent une scolarité « normale », ou montrent d’autres dispositions que cette basique envie de faire du football leur quotidien ont également souvent des parents qui s’inquiètent pour leur avenir. Et quel que soit le niveau de leur gosse, il le retire le plus souvent de ce qu’ils considèrent rapidement aujourd’hui comme un ghetto ne favorisant aucunement la mixité, l’échange. Ainsi, nombre de « petits blancs » mais pas seulement quittent le football pour d’autres sports qui offrent un peu plus que du pognon ou des rêves. Pour faire revenir ces joueurs (pas parce qu’ils sont blancs ou plus intelligents mais pour cultiver leur différence au contact des autres), c’est effectivement tout un système qu’il faut repenser. Un système d’éducation sportive et sociale qui n’a rien à voir avec la couleur de la peau mais avec une éthique du sport dont le football s’éloigne dramatiquement chaque jour un peu plus. Olivier Villepreux
Mediapart mêle deux sujets : la question de la discrimination selon des critères ethniques et celle de la binationalité des joueurs et du choix du pays d’origine de leurs parents comme équipe nationale. Ils n’ont, à mon avis, rien à voir. Le fait que la FFF, conformément au vœu tôt formulé par Laurent Blanc, s’empare de ce problème posé par le départ en nombre croissant de jeunes joueurs français très doués, formés dans les meilleurs clubs formateurs français, qui ont joué pour les équipes françaises de jeunes, ne me paraît pas illégitime : ce n’est pas faire preuve de nationalisme étroit que de clarifier cette question, d’encadrer le choix de cette nationalité sportive et de les inciter à jouer pour leur pays de naissance (la France). (…) Cette grève des Bleus a provoqué un séisme non seulement dans le football professionnel, mais pour l’ensemble du football amateur. En 2010-2011, il y aurait 8% de licenciés en moins. C’est considérable. La DTN a dû se demander à la hâte comment, à l’avenir, éviter un tel fiasco. Le vrai problème que doivent aujourd’hui affronter à tous les niveaux (amateur comme professionnel) les dirigeants et éducateurs de foot, ce n’est pas la couleur de la peau des joueurs, mais la difficulté croissante d’adapter ces joueurs, venus pour beaucoup de cités, aux contraintes du football en club. Et c’est un travail de tous les jours, ingrat, difficile, qui renvoie aux conditions de socialisation des jeunes de milieux populaires. (…) J’ai du mal à imaginer que ces personnes qui ont consacré leur vie professionnelle au foot, qui ont passé des heures et des heures avec ces différentes générations de joueurs plus ou moins «colorés» puissent tenir des discours, au sens propre du terme, «racistes». Qu’ils puissent être exaspérés par certains comportements, qu’ils reprennent parfois des expressions discutables («sarrasins», dans quel contexte est-ce dit ?….), certes ! Mais de là à les accuser de racisme, c’est un pas que je ne franchirai certainement pas. (…) si on pouvait cesser d’instrumentaliser le football et surtout de «projeter» à ce point sur cette équipe de France de foot les graves problèmes sociaux et politiques de notre nation en crise… Stéphane Beau
Le triste paradoxe est que le foot amplifie les discours de ségrégation alors que c’est un endroit où il ne semble pas y avoir discrimination raciale dans le recrutement des joueurs. Stépane Beaud

Attention: un racisme peut en cacher un autre!

Après, avec la main du déshonneur de Thierry Henry, la honte de la sélection pour le Mondial puis, avec insultes et grêve sans parler des histoires de prostitution, la véritable catastrophe dudit Mondial d’Afrique du sud …

Mais aussi, du côté supporters, les sifflets d’hymnes nationaux et les saccages urbains suite à des rencontres des équipes des pays d’origine …

Voici, dans probablement le sport le plus « intégré » qui soit et par un site d’information prêt apparemment (sans compter la sortie dument distillée en petits bouts à la WikiLeaks d’informations à destination purement interne et l’emballement un peu rapide des confrères) à tous les amalgames pour exister, la prétendue affaire des « quotas ethniques« !

Sur-représentation de jeunes d’origine africaine issus des quartiers défavorisés (jusqu’à 60 %) produits de conditions d’existence difficiles et d’une contre-culture (rap, difficultés avec la discipline, pour certains retour à l‘islam) de plus en plus difficiles à gérer, fuite et évitement complémentaires des jeunes des classes moyennes et notamment d’origine franco-française vers d’autres sports, brimades systématiques, comme pour Gourcuff, des Français de souche qui restent, véritable braconnage, facilité par l’assouplissement récent de la législation européenne, de la part des équipes nationales africaines pour recruter (tout en leur reprochant leur non-adaptation à leur prétendu pays d’origine!) des jeunes formés à grand frais par les centres de formation français, comportement complémentaire de jeunes binationaux « mercenaires » prêts à se vendre au plus offrant …

En ces temps étranges de tribalisme à l’envers (respect pour toutes les cultures à l’exception de la sienne propre) où l’on s’extasiait il y a peu de la première victoire d’un sprinter blanc en 100 m sous les 10 s …

Et où, politiquement correct oblige, les cadres et dirigeants sportifs se voient cloués au pilori pour avoir  réfléchi en petit comité pour tenter de redresser la barre, en ces nouveaux temps de « joueurs de poche » à l’espagnole ou à la Messi (respectivement, s’il vous plait, doubles champions du monde et d’Europe et double ballon d’or!),  après la triple impasse technique, administrative et culturelle mise au jour lors de la « mutinerie » sud-africaine de l’été dernier où quand ils ne finissent pas par opter pour leurs pays d’origine de « grands gabarits » mercenaires  ne sont pas loin de la sécession contre-culturelle via notamment le rap ou les conversions à l’islam …

Petite remise des pendules à l’heure avec le sociologue Stéphane Beaud.

Qui, s’il ne résiste pas lui aussi à l’occasion à l’accusation facile contre la sélection des cadres, a le mérite de pointer justement les quasi-insolubles contradictions que tout le beau monde de nos censeurs s’efforce depuis des décennies de balayer sous le tapis.

Et notamment l’incroyable paradoxe de dirigeants accusés de racisme dans un sport où, du racisme à l’envers aux résultats catastrophiques que l’on sait,  les dérives de l’antiracisme auront justement été… le plus loin!

Stéphane Beaud : « Un endroit où il n’y a pas de discrimination raciale »

Le Monde

30.04.11

Auteur de  » Traîtres à la nation ?  » (éd. La Découverte), un ouvrage où il récuse la stigmatisation racialiste de l’équipe de France pendant la déroute du Mondial 2010, Stéphane Beaud, sociologue et enseignant à l’Ecole normale supérieure, réagit à l’  » affaire des quotas  » de joueurs.

Après la Une de L’Equipe sur Anelka, c’est encore par un article de presse que le scandale arrive. Y-a-t-il un lien entre ces deux polémiques ?

Oui, car la réaction de la Direction technique nationale est une conséquence de l’épisode du bus à Knysna. L’opinion publique a été fortement choquée par le comportement de ces Bleus trop payés,  » grévistes « , accusés d’un manque de loyauté nationale. Il y a une pression sur l’équipe de France depuis la déclaration de Le Pen en 1996 sur les noirs dans l’équipe de France et la polémique absurde sur La Marseillaise. Les gens de la DTN ont dû, sous cette pression, intérioriser l’idée qu’il fallait reconquérir le cœur des supporters.

Comment ? En  » blanchissant  » les bleus ?

Il y a deux points amalgamés dans l’article de Mediapart : celui des quotas dits ethniques et la fuite des joueurs binationaux. Sur le premier, l’argument de la DTN n’est pas à rejeter : la précocité et la carrure des joueurs noirs les amènent à être rapidement recrutés. A un jeune âge, ce sont souvent des joueurs souples avec des capacités physiques exceptionnelles : Marius Trésor, Marcel Desailly, Lilian Thuram, Mamadou Sakho aujourd’hui. En même temps, point de déterminisme par morphotype : Jean Tigana a été exclu de la Ligue 1 pendant des années parce qu’il était petit et chétif… Mais il y a une réalité sociologique plus prégnante, celle de joueurs qui ont grandi dans les quartiers d’aujourd’hui, ségrégués, paupérisés.

Il faudrait regarder de près comment on sélectionne les joueurs dans les centres de formation. Le sélectionneur des Espoirs, Erick Mombaerts, avait donné une statistique : 60 % d’entre eux seraient issus des cités de la banlieue parisienne. Ils sont d’abord le produit des conditions d’existence difficiles et d’une contre-culture – rap, difficultés avec la discipline, pour certains retour à la religion.

Pour les cadres/éducateurs du foot, ils peuvent apparaître dans un premier temps comme des sortes d’ovnis sociaux. Le risque dans le contexte sociopolitique actuel est de tout réduire à question de la couleur de peau. Les facteurs sociaux et proprement sportifs importent certainement plus. Peut-être que pour Laurent Blanc, né d’un père ouvrier de la région d’Alès, CGT et communiste, le terme  » black  » renvoie à la réalité de joueurs difficiles à gérer.

Certains misent tout dans le foot et, une fois arrivés, peuvent se comporter de manière incompréhensible pour ces  » anciens « , voir la violente réaction de Thuram à la grève des Bleus. Alors,  » blanchir  » l’équipe de France ? D’abord l’expression est odieuse, ensuite cela n’a pas vraiment de sens au niveau sportif : d’une part, le foot continuera de recruter dans les cités que la société française a fabriquées, d’autre part les enfants des classes moyennes se dirigent moins vers le foot.

Quelle est votre position s’agissant des  » binationaux  » ?

Le problème c’est qu’on est pour eux dans une sorte de concurrence de sollicitations. Le décret de la Fifa les place dans une situation impossible, soit être fidèle à l’équipe de France, soit choisir l’autre sélection nationale. Je reviens d’Oran, où on s’interroge sur la sélection algérienne avec des joueurs  » qui ne sont pas d’ici « … Le triste paradoxe est que le foot amplifie les discours de ségrégation alors que c’est un endroit où il ne semble pas y avoir discrimination raciale dans le recrutement des joueurs. Si problème il y a, il se situerait peut-être dans la sélection des cadres du football. C’est là que la FFF peut agir.

Propos recueillis par Bruno Lesprit

Voir aussi:

Les « binationaux », enquête sur ces footballeurs français qui ne jouent pas en bleu

Thomas Baïetto, Noé Gandillot et Camille Maestracci

Le Monde

29.04.11

Lors de la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud, neuf footballeurs français ont joué la compétition avec une autre équipe que les Bleus, alors qu’ils avaient porté le maillot de l’équipe de France en sélection de jeunes. Ces « binationaux » sont nés et ont grandi dans l’Hexagone, mais ont choisi de jouer pour le pays d’origine de leurs parents. Un mouvement qui inquiète la Fédération française de football (FFF), laquelle aurait, selon Mediapart, acté le principe de « quotas discriminatoires officieux » pour limiter le nombre de jeunes d’origine étrangère dans les écoles de football du pays. Une information vivement démentie par les intéressés et par Laurent Blanc, qui admet toutefois que la question des « binationaux » pose problème. Retour sur un phénomène qui secoue le football français.

Ryad Boudebouz est né à Colmar et joue depuis ses 12 ans au FC Sochaux. Natif de Poitiers, Yassine Jebbour évolue, lui, au Stade rennais depuis juin 2007. Sébastien Bassong, enfin, est parisien d’origine et joue actuellement pour le club londonien de Tottenham. Tous ont connu des sélections au sein des équipes de France de jeunes. Pourtant, aucun de ces trois joueurs ne porte aujourd’hui les couleurs de l’équipe de France. Boudebouz, Jebbour et Bassong ne sont pas des cas à part. Lors du Mondial sud-africain, dix-huit des vingt-trois joueurs de la sélection algérienne étaient nés en France, mais ont choisi de porter les couleurs du pays de leurs parents. Et l’Algérie est loin d’être la seule nation africaine à compter un certain nombre de « binationaux » dans sa sélection. Le Maroc, la Tunisie, le Cameroun, le Sénégal, la République démocratique du Congo ou encore la Côte d’Ivoire font partie des nations qui allouent des moyens spécifiques pour aller chercher des joueurs dans les clubs européens. Pour ces pays, l’avantage est évident : la France est l’une des meilleures nations formatrices de football au monde, et ces joueurs arrivent « tout faits » dans leur sélection, avec une bonne expérience du haut niveau.

Pour l’équipe de France, en revanche, la situation pose problème : les Bleus se voient privés de joueurs de classe internationale et la FFF forme de facto des joueurs pour d’autres sélections nationales. Le sélectionneur de l’équipe de France, Laurent Blanc, avait lui aussi vigoureusement regretté cette tendance sur le plateau de l’émission « Canal Football Club », le 27 février : « C’est un grave problème, on ne peut pas continuer comme ça. Il y a des joueurs qui font l’équipe de France des moins de 16, 17, 18, 19, 20 ou 21 ans, qui font même parfois l’équipe de France A, puisque quand on fait un match non officiel ça ne compte pas, et qui au dernier moment choisissent leur pays d’origine. » Pour illustrer son propos, Blanc prenait l’exemple de Moussa Sow. Actuel meilleur buteur du championnat de France, ce natif de Mantes-la-Jolie (Yvelines) a remporté l’Euro 2005 avec l’équipe de France des moins de 19 ans, et joué en équipe de France espoirs, avant de se laisser convaincre d’opter pour la sélection sénégalaise en 2009, à un moment où ses performances sportives étaient moyennes.

« Il n’y a rien à faire, les lois sont contre nous ! », s’insurgeait Laurent Blanc. Moussa Sow et la Fédération sénégalaise de football ont en effet profité d’une évolution de la réglementation internationale. Depuis juin 2009, le règlement de la Fédération internationale de football (FIFA) autorise un joueur à changer une fois d’équipe nationale, sans limite d’âge, à condition de n’avoir pas joué de compétition en « A » avec sa précédente sélection. C’est pourquoi il est possible de jouer avec l’équipe de France espoirs par exemple, et d’être sélectionné en équipe nationale d’Algérie l’année suivante. Ce changement de réglementation s’est appliqué sur proposition de l’Algérie. Interrogé le 4 avril sur le sujet, François Blaquart, le directeur technique national du football français, ne mâche pas ses mots : « La FIFA s’est copieusement vendue aux nations africaines. Ce sont des enjeux électoraux. Ces pays se sont débrouillés pour qu’il y ait beaucoup plus de souplesse et d’ouverture au niveau de la réglementation. »

UN PHÉNOMÈNE QUI PREND DE L’AMPLEUR

L’histoire du football compte des précédents célèbres de joueurs qui ont porté les maillots de deux sélections nationales. Rachid Mekhloufi, grand buteur de l’AS Saint-Etienne dans les années 1950 et 1960, a joué pour l’équipe de France en 1956 et 1957, avant de rejoindre la sélection du Front de libération nationale (FLN) entre 1958 et 1962, puis de jouer pour l’Algérie jusqu’en 1968. De même, le légendaire attaquant Ferenc Puskas a joué plus de dix ans pour la Hongrie avant de connaître quatre sélections avec l’Espagne en 1961 et 1962. Cependant, ces précédents font figure de cas isolés liés à des contextes politiques très particuliers. L’inflation galopante du nombre de joueurs binationaux qui choisissent le pays de leurs parents témoigne d’un changement d’échelle.

François Blaquart livre à cet égard une statistique révélatrice : « Actuellement, en moyenne, 50 % des jeunes des sélections nationales sont des binationaux. » Luc Bruder, directeur du centre de formation du Toulouse Football Club (TFC), s’accorde également à dire que le phénomène s’amplifie : « De plus en plus de joueurs sont sollicités par des équipes de leurs pays d’origine. Toutes les fédérations qui ont un peu de moyens s’organisent. Aujourd’hui, avec Internet, c’est assez facile de voir les effectifs de jeunes dans les clubs et de les repérer. »

Pour convaincre les joueurs de porter les couleurs du pays d’origine de leurs parents, certaines fédérations mettent en place des moyens spécifiques : des recruteurs salariés sont chargés de sillonner la France et les clubs de football, à la recherche de joueurs potentiels pour leur sélection. Ahmed Chouari, ancien entraîneur des jeunes gardiens du TFC, est superviseur en France pour la fédération marocaine depuis octobre 2010. Il cible les joueurs d’origine marocaine qui ont un « bon niveau et qui ne jouent pas en équipe de France » et va les voir jouer. Ensuite, il prend contact avec le footballeur, et lui expose un projet de carrière internationale. Il explique avoir recours à des « arguments personnels » pour convaincre les joueurs, mais refuse d’entrer dans les détails. Un travail très proche de celui d’un recruteur de club. Dans un deuxième temps, Chouari contacte le club, afin de glaner des informations supplémentaires sur le joueur. En six mois, il assure avoir approché une dizaine de joueurs (dont Yassine Jebbour, qui a joué en équipe de France jeune) et n’avoir essuyé qu’un seul refus.

Luc Bruder a une position assez critique vis-à-vis de ces méthodes de recrutement : « Certains jeunes sont perturbés par les agents et les recruteurs, qui les harcèlent. Vous avez des jeunes qui se cherchent et forcément, ce ne sont pas des moments propices à réaliser des performances collectives et à s’améliorer d’un point de vue individuel. » François Blaquart regrette aussi le « manque de scrupule » de certains pays, qui n’hésitent pas à aller chercher des joueurs qui n’ont « aucune identification au pays ». « En France, on reproche aux joueurs de ne pas chanter la Marseillaise. Mais là, ils ne connaissent même pas l’hymne », s’amuse le directeur technique national. Il poursuit : « Ce qui me choque, c’est que nous faisons un gros travail, et ils viennent prendre ce travail tel qu’il est fait. C’est un rôle facile. »

En septembre 2010, l’attaquant d’Arsenal Marouane Chamakh, confiait à l’UEFA qu’il avait pris la décision de jouer pour le Maroc « peut-être un peu à la hâte », avant d’ajouter : « Mais je savais combien cela serait important pour mes parents et je suis fier d’avoir déjà disputé cinquante rencontres pour le Maroc. Je voulais garder ce lien avec mes origines. » Une déclaration paradoxale qui met en lumière la complexité du problème et la multiplicité des facteurs qui entrent en ligne de compte au moment du choix.

« DES MERCENAIRES »

Pour une large majorité de joueurs, il s’agit avant tout d’un calcul stratégique. D’un strict point de vue économique, un joueur a tout intérêt à jouer pour une équipe nationale : le fait d’être international lui permet d’augmenter sa valeur sur le marché des transferts. « Pour ces joueurs-là, le premier choix, c’est d’abord l’équipe de France, explique Ahmed Chouari. Ensuite, s’ils n’ont pas la possibilité, ils se rabattent. » Luc Bruder va plus loin : « Ce sont des mercenaires, pour la grande majorité », précisant : « Certains garçons se sentent certainement rattachés à un pays, mais quand on est soi-même né en France, et que subitement on se trouve des origines étrangères, j’ai du mal à comprendre… »

A ce titre, l’exemple de Ludovic Obraniak est symptomatique. En 2004, il connaît une sélection en équipe de France espoirs, mais ne sera ensuite plus jamais appelé pour jouer en bleu. En 2009, il a 25 ans et décide de prendre les devants : il demande la nationalité polonaise, à laquelle ses origines lui donnent droit. En effet, son grand-père est originaire de Pologne, Etat où le droit du sang est en vigueur. Le 12 août 2009, pour son premier match avec sa nouvelle sélection, le Lillois pose pour la première fois de sa vie un pied dans le pays de ses ancêtres.

Pour beaucoup de joueurs, donc, la sélection en équipe nationale est une aubaine. Walid Mesloub, par exemple, n’a pas été confronté à un choix cornélien. Ce milieu offensif, qui n’a pas fait de centre de formation, a éclos tard. Jusqu’à 24 ans, il joue en championnat de France National pour le FC Istres, avant de rejoindre la Ligue 2 et Le Havre AC début 2010. Il y réalise de bonnes prestations. Lorsqu’il est contacté par un recruteur de la fédération algérienne, juste après la Coupe du monde, il n’hésite pas une seconde : « J’ai dit oui immédiatement. Je ne vais pas me voiler la face. J’ai 25 ans et je ne joue pas dans un grand club. Je n’ai aucune raison de postuler pour une place en équipe de France. J’aurais pu marquer 30 buts en Ligue 2, je n’aurais jamais été sélectionné. »

Rémy Loret, chargé de la direction administrative et organisationnelle du centre de formation du TFC, reconnaît que pour beaucoup de joueurs, le choix entre sélection française et sélection étrangère ne se pose pas vraiment. Mais il nuance : « Cela peut aussi être quelqu’un qui redécouvre sa culture, ses origines. » Ainsi pour Ryad Boudebouz, la décision de jouer pour l’Algérie n’est pas du tout un choix par défaut. A 21 ans, il aurait pu légitimement postuler, à terme, à une place en équipe de France A. Son choix de porter les couleurs de l’Algérie est délibéré : « Je suis encore très jeune. Si j’avais voulu jouer en équipe de France, j’aurais pu patienter. J’ai choisi l’Algérie plutôt que l’équipe de France. A 14 ans déjà, je disais à mon père que je souhaitais jouer pour l’Algérie, c’est depuis toujours un choix du coeur. » François Blaquart ne nie pas que cet attachement culturel puisse jouer, mais montre que d’autres facteurs entrent en compte : « Un joueur de 20 ans comme Boudebouz qui joue dans un club pro en France va devoir attendre cinq ans pour gagner sa place en équipe de France. Là, le pays l’appelle et lui propose de jouer une Coupe du monde tout de suite. Derrière, il y a aussi l’agent et la famille qui peuvent mettre une pression. » Ryad Boudebouz ne se sent pas plus algérien que français : « Je suis né et j’ai fait toute ma formation en France, mais mes parents sont algériens. C’est impossible pour moi de choisir entre la France et l’Algérie, les deux sont mes pays. » Comme un symbole, son joueur préféré est Zinédine Zidane.

UNE SITUATION QUI INQUIÈTE LA FFF

La Fédération française de football est déterminée à trouver des solutions à ce mouvement qui prend de l’ampleur. « Jusque-là, on avait pas trop bougé, parce que les cas étaient particuliers et rares. Aujourd’hui, le système s’amplifie, donc ça nous pose des problèmes », explique le DTN. Autrement dit : tant que le phénomène ne concernait que des joueurs de second plan, la FFF ne s’en est pas préoccupée. La plupart des joueurs concernés jusqu’ici (dont Drogba et Chamakh) ont éclos tard. Aussi n’ont-ils pas bénéficié du système de formation français. François Blaquart comprend même que des joueurs qui pensent n’avoir plus d’espoir de jouer en bleu choisissent de jouer pour le pays d’origine de leur parents. « Ce sont les règles du jeu », estime le DTN. Ce qui pose problème à la fédération, ce sont les joueurs, comme Boudebouz, qui ont fait leurs classes dans les structures de formation nationales (pôles espoirs, équipes de jeunes) et qui, ensuite, sont allés voir ailleurs. Pour la Fédération, le retour sur investissement sur ces jeunes est nul.

Les moyens d’agir pour la FFF sont peu nombreux et complexes à mettre en oeuvre. L’un d’eux consiste à fidéliser les jeunes joueurs au maillot tricolore dès les premières sélections, en leur proposant un projet sportif sur le long terme. Pour François Blaquart, il est également important de repérer les footballeurs qui montrent le plus d’attachement à l’équipe de France. « Il faut que l’on travaille avec ceux dont on est sûr », explique le DTN. Mais le problème est délicat. Pour « créer un noyau dur de joueurs motivés », faut-il privilégier les Franco-Français et écarter les binationaux, dont on ne sait pour quel pays ils pencheront ? A la limite de la discrimination, la question pose des difficultés éthiques. « Il s’agit pour nous de réguler l’approche, mais sans être discriminant », répond avec prudence le directeur technique national.

Autre piste : faire pression sur la FIFA pour changer la réglementation. Si François Blaquart estime irréaliste un retour en arrière pur et simple, il pense qu’il est possible de limiter le phénomène en modifiant légèrement le règlement. Par exemple, en l’état actuel des choses, un joueur qui fait le choix d’une autre sélection continue de bénéficier, de fait, de son statut de joueur français pour évoluer en Europe. Or, dans les clubs européens, le nombre de joueurs hors UE est limité – la limite est de trois en France. Le statut de joueur français, qui est indépendant de la nationalité civile, accroît ses chances d’être recruté dans un club européen. Le DTN souhaite donc que le fait de jouer pour une autre équipe nationale ne donne plus droit au statut de joueur français. En d’autres termes, il demande à ce que chaque joueur n’ait le droit qu’à une seule « nationalité footballistique ».

Mais pour faire évoluer la réglementation, il faut convaincre d’autres pays de soutenir le projet. Or, pour l’instant, la France est isolée, car elle est la seule vraiment concernée par la question. « C’est très prononcé en France [car le pays] a été une terre d’immigration, à une époque où d’autres grandes nations du foot ne l’étaient pas », résume François Blaquart (lire à ce sujet la contre-enquête du Monde, « Le bleu et le noir »). La situation pourrait toutefois évoluer rapidement. « Ces dernières années, l’Espagne a accueilli massivement des immigrés marocains et roumains. Et la sélection allemande des moins de 17 ans, par exemple, compte 7-8 joueurs d’origine turque », constate le DTN. Pour ces pays, la question risque aussi de se poser dans les prochaines années. Si la France, l’Espagne et l’Allemagne venaient à perdre leurs meilleurs joueurs, la hiérarchie du football mondial pourrait s’en trouver bouleversée.

Voir de même:

Quotas dans le football, une absurdité française

Olivier Villepreux

Contre-pied

30 avril 2011

Selon le journal en ligne Mediapart, une discussion informelle – sinon secrète – réunissant les membres les plus influents de la DTN de la Fédération française de football aurait eu pour sujet la possible instauration de quotas visant à protéger les joueurs « franco-français » au détriment des dits « bi-nationaux ». L’argument général serait sportif. Par exemple, tout en récusant les accusations de « ségrégation » institutionnalisée qu’avance l’article, Laurent Blanc et François Blaquart constatent qu’un certain nombre de joueurs formés en France ne correspondent pas au type de jeu (lequel d’ailleurs ?) que veulent mettre en place les cadres techniques pour « in fine » en faire des footballeurs de l’équipe de France. Cela impliquerait de réfléchir à de nouveaux critères de sélection des jeunes talents. En gros, les centres de formation français auraient privilégié les gabarits athlétiques précoces (on doit comprendre alors que l’on parle de joueurs d’origine africaine) ce qui irait à l’encontre d’un enseignement du football à plus long terme avec des joueurs blancs, plus stratèges, plus vifs, plus à même de s’insérer dans un collectif correspondant à un style identifié mais ne s’épanouissant que dans le temps. Pour faire bref et en caricaturant, ce qu’il ressort de ce débat au sein de la FFF relaté par Mediapart est que l’élite du football français gagnerait à former des joueurs plus intelligents (des blancs) que de simples jeunes gens doués mais dont la progression et l’intégration au système de jeu français seraient plus difficiles (les autres), voire nulles, puisque les bi-nationaux ont l’avantage d’être formés en France et de pouvoir choisir une autre sélection nationale que les Bleus.

Qu’il y ait un débat sur le jeu et ses composantes technico-tactiques n’a rien de scandaleux. C’est même le boulot de la DTN. Aucune équipe nationale n’en fait l’économie, on le voit dans le hand ou le rugby où « l’intelligence » du joueur, hors critères physiques objectifs, est souvent valorisée. La redéfinition des critères de sélection des jeunes talents est aussi une partie du travail qui incombe à la DTN dans l’idée de mieux servir les intérêts de l’équipe nationale. L’Allemagne notamment en a fait la démonstration lors de la dernière Coupe du monde, où toute une génération « mixte » de joueurs a explosé en pratiquant un jeu éminemment collectif, intelligent, puisqu’arrimé à un référentiel commun réclamant un investissement intellectuel et personnel au service d’un style de jeu. Parallèlement, l’Italie, équipe composée de blancs, s’est ramassée.

Il paraît curieux que Laurent Blanc, ou des cadres de la DTN pensent pouvoir (ou vouloir) écarter de leur choix des joueurs uniquement sur des critères de couleur de peau ou d’origine étrangère, et même de religion comme le suggère l’article, pour s’assurer d’un « état d’esprit ». Mediapart affirme détenir les preuves de propos racistes qui augureraient de la mise en place de quotas pour favoriser l’éclosion de joueurs français blancs. Si cela était le cas, il va sans dire qu’il faudrait répudier ces gens. Il est permis d’en douter car il semble que la seule question qui se pose et qui n’est pas nouvelle est de savoir si la formation française bénéficie pleinement à l’équipe de France. Il n’y a pas là de racisme mais un souci de retour sur investissement pour les dirigeants et les entraîneurs. Poser une telle question aujourd’hui dans le contexte politique français du moment est évidemment plus que piégeux. La DTN et la FFF ont donc le devoir de faire attention à ce qu’elles disent.

Le problème ou plutôt la tentation de voir le mal partout est qu’après le fiasco du dernier Mondial, la FFF a déjà montré combien il était facile de jeter le discrédit sans preuve, sans argument, sans transparence, sur quelques joueurs sans se remettre en question. Depuis Laurent Blanc a heureusement déjà démontré qu’il pouvait rappeler des joueurs sans grande envergure morale pour des raisons purement sportives, (Evra ou Ribéry), sans poser la condition de l’appartenance religieuse, de la couleur de peau, de leur passé, voire de leur casier. Laurent Blanc n’est pas dingue, encore moins raciste, il se peut qu’il ait conscience toutefois des insuffisances du système de formation français. 

Tant qu’on y est, il ne serait pas idiot de poser des questions plus en amont sur le problème de fond qui ronge le football français. Il est clair qu’en tant que sport populaire, miroir aux alouettes pour un grand nombre de jeunes issus de classes populaires défavorisées, il attire des gamins qui avant de penser à jouer aspirent à devenir riches et célèbres sans passer par la case « éducation ». Les premiers effets désastreux de cet héritage social ne datent pas d’hier et voilà la FFF rattrapée par les effets pervers d’une formation qui se veut juste « rentable » avant d’être éducative. Si procès il y avait à instruire, on pourrait commencer par dénoncer les camps d’entraînement européens – et pas seulement français – qui ont fleuri un peu partout en Afrique, lesquels ont participé largement à l’exploitation de jeunes joueurs sans bagage intellectuel à garnir à moindre coût les grands clubs de notre continent. Avec le temps, on s’est rendu compte que ces flux migratoires organisés par les agents, les clubs eux-mêmes, s’ils ont permis de révéler des talents n’ont pas laissé le temps à ces garçons de devenir des hommes. Il serait bien aisé de les montrer du doigt aujourd’hui alors que nous les avons « fabriqués ». Autre effet dommageable, ces mêmes joueurs dont la carrière ressemble de plus en plus à une succession de transferts marchands, toute une jeunesse française issue de l’immigration s’y identifie. Elle rejette l’école, le savoir, qu’elle perçoit comme élitiste et inutile pour réussir dans la vie et croit que le football est une sorte de bulle euphorisante, tapissée de billets de banque et habité de filles faciles, dans laquelle on peut être adulé des foules sans savoir lire un livre. Dans les clubs cela se traduit par une compétition acharnée entre élèves footballeurs pour intégrer un centre de formation. L’ambiance dans ces petits clubs (généralement pauvres) a souvent été décrite comme délétère parce qu’on y joue pas avec les autres mais pour soi. La violence et la bêtise peuvent s’y répandre plus facilement qu’ailleurs puisque le niveau culturel y est très faible. Cela est d’autant plus dangereux que l’on sait qu’à ce petit niveau, coaches, dirigeants et joueurs poursuivent souvent tout en s’en défendant le seul objectif de sortir « une pépite » dont la couleur importe peu et le sens de « l’équipe » encore moins. Enfin, conséquence de tout cela, les gamins qui en parallèle du football poursuivent une scolarité « normale », ou montrent d’autres dispositions que cette basique envie de faire du football leur quotidien ont également souvent des parents qui s’inquiètent pour leur avenir. Et quel que soit le niveau de leur gosse, il le retire le plus souvent de ce qu’ils considèrent rapidement aujourd’hui comme un ghetto ne favorisant aucunement la mixité, l’échange. Ainsi, nombre de « petits blancs » mais pas seulement quittent le football pour d’autres sports qui offrent un peu plus que du pognon ou des rêves. Pour faire revenir ces joueurs (pas parce qu’ils sont blancs ou plus intelligents mais pour cultiver leur différence au contact des autres), c’est effectivement tout un système qu’il faut repenser. Un système d’éducation sportive et sociale qui n’a rien à voir avec la couleur de la peau mais avec une éthique du sport dont le football s’éloigne dramatiquement chaque jour un peu plus.

Voir enfin:

Football : des quotas qui feraient tache

Libération

30/04/2011

Tout en démentant les informations de Mediapart sur des quotas de joueurs blancs chez les Bleus, la fédération a longuement expliqué vendredi pourquoi il lui fallait changer sa politique de détection.

Après la pathétique mutinerie des Bleus lors Mondial sud-africain en juin 2010, la fédération française de football (FFF) se retrouve face à une autre sale affaire. Jeudi, le site Mediapart publiait un article l’accusant formellement de vouloir mettre en place des quotas de Blancs afin de diminuer le nombre de Noirs et d’Arabes en équipe de France. Vendredi, réactions offusquées et démentis cinglants ont rythmé la journée. Profitant d’un conseil fédéral prévu de longue date, le président de la FFF, Fernand Duchaussoy, et le directeur technique national, François Blaquart – directement mis en cause par Mediapart -, ont été contraints de convoquer une conférence de presse de clarification, doublée d’une autre à distance, tenue à Bordeaux par le sélectionneur tricolore, Laurent Blanc, qui aurait également appelé de ses vœux une politique de quotas en termes très crus, selon le site.

Y a-t-il eu dérapage ? La réunion à la direction technique nationale de la FFF où aurait été prise la décision a-t-elle vraiment eu lieu ? A Mediapart on affirme détenir des preuves ; le site entend les dégainer petit à petit, selon une stratégie éprouvée lors de l’affaire Bettencourt. A la FFF, on nie fermement et en bloc, promettant enquête et transparence.

Vendredi, Duchaussoy est arrivé devant les journalistes en disant: «J’essaie de prendre de la hauteur.» Puis il s’est fâché, se déclarant «meurtri et indigné à titre personnel». «J’ai fait toute ma carrière en tant que bénévole, qu’on me démontre les différentes accusations. Je suis garant de tous les bénévoles et dirigeants qui m’entourent, a-t-il insisté. Le football est un sport populaire et nous tenons à le rester.» Les propos rapportés par Mediapart relèvent-ils de la conversation de bistrot, ou constituent-ils la version trash d’une position officielle de la FFF ? «Je ne peux pas être présent partout», se défend Duchaussoy. Qui promet toute la transparence sur l’enquête ordonnée vendredi par Chantal Jouanno, ministre des Sports, et affirme être prêt à prendre toutes les dispositions nécessaires, y compris judiciaires, dans une affaire à trois volets.

Le volet technique : l’Impasse du Tout physique

Vendredi, c’est le nouveau DTN, François Blaquart, qui est venu expliquer une idée qui aurait été mal interprétée. Pour lui, la fameuse formation à la française, encensée du temps où ça rigolait pour les Bleus, se serait en fait fourvoyée, en privilégiant chez les gamins les capacités physiques aux facilités techniques. Dans les centres de formation des clubs, il est de fait interdit de dribbler. D’où la volonté de revenir sur cette doxa. D’autant que les succès de l’Espagne et du FC Barcelone, avec des joueurs de poche, prouvent que l’on peut gagner au foot sans aligner des équipes de Golgoths. En France, les Barcelonais Xavi (1,70 m) et Iniesta (1,69 m) se seraient sans doute vus claquer au nez la porte des centres de formation, a reconnu Laurent Blanc. «Nos critères de sélection doivent désormais être liés au potentiel des joueurs, défend Blaquart. Nous estimons qu’il y a des joueurs qui passent à côté, trop souvent à cause du gabarit et d’une maturité physique moins précoce. Ce retard dans leur formation physique les pénalise. Je rappelle qu’avant l’âge de 16 ou 17 ans, on ne sait rien d’un joueur. Alors imaginez à 12 ou 13 ans… c’est un moment où on leur dit surtout d’être patients…»

Dans les annexes du papier de Mediapart, Blaquart évoque un quota de 30 %. Il concernerait un ratio de joueurs nés après le 1er juillet à respecter : à 12-13 ans, la différence de taille entre un gosse né en janvier et un autre né en décembre de la même année peut être pénalisante pour le plus jeune. La FFF, qui n’a aucune prise sur les centres de formation des clubs, ne pourrait appliquer d’éventuels quotas que dans les 14 pôles espoirs qu’elle gère directement. François Blaquart entend révolutionner la formation française, notamment «en revalorisant le jeu par rapport à la compétition», dans lequel les jeunes seraient trop précocement plongés.

Le volet administratif : la question des binationaux

Ils ont été formés en France, ils ont porté le maillot bleu dans les sélections de jeunes, mais, à leur majorité, ils ont opté pour l’équipe nationale de leur pays d’origine. Ceux-là posent problème, reconnaissent les responsables de la fédération. L’été dernier, au Mondial, neuf types qui avaient porté le maillot bleu chez les jeunes, jouaient pour un autre pays que la France, comme Ryad Boudebouz (Algérie), ou Benoît Assou-Ekotto (Cameroun). Dix-huit des vingt-trois Algériens étaient nés en France. Laurent Blanc : «C’est un grave problème. Il y a des joueurs qui font partie de l’équipe de France des moins de 16, 17, 18, 19, 20 ou 21 ans, où même parfois de l’équipe de France A et qui, au dernier moment, choisissent leur pays d’origine.» La question a également été longuement évoquée vendredi par François Blaquart, le DTN. «Il faut tout remettre dans le contexte, a-t-il expliqué. Ce sujet avait été abordé lors de la réunion fédérale du 8 novembre dernier [celle au cours de laquelle aurait été décidé la politique des quotas, ndlr] qui faisait l’état des lieux des sélections. Chez nous, 45% des jeunes bénéficient de la double nationalité. C’est unique en Europe. Sur dix ans, les pôles Espoirs ont formé 12 internationaux A pour la France et une vingtaine pour d’autres nations. Ça nous pose des interrogations.»

Le volet culturel : La FFF contre les Bleus

«Islamistes», «gris», «sarrasins»: selon Mediapart, il ne serait pas rare d’entendre ainsi désigner les joueurs maghrébins dans les couloirs de la Fédération. Où, toujours selon le site, nombreux sont ceux qui imputent le fiasco du Mondial aux Blacks et/ou aux musulmans : les Evra, Abidal, Anelka, Ribéry, supposés être les meneurs de la mutinerie.

Les problèmes de la FFF avec les Bleus ne sont pas récents. En 2008, après un Euro piteux, la fédé reprochait aux internationaux qui snobaient la Marseillaise, d’être «peu attachés à leur identité française». A tel point qu’on avait même imaginé leur faire signer une charte rappelant «les devoirs qu’impose l’appartenance à une équipe de France et cela dès les premières sélections de jeunes : respect du maillot, de l’arbitre, de l’adversaire, du public, et de l’hymne national.»

Les dirigeants, issus du foot amateur et qui ont grimpé un à un les échelons du pouvoir – président de club, de district, départemental, puis de ligue régionale, viennent en général «d’un milieu sans trop de diversité»,loin des cités d’où sortent les joueurs (lire ci-contre), note le président d’un club amateur. «Au bord des terrains, il peut y avoir des relents de racisme.» La diversité, elle n’augmente pas avec le niveau. En France, sur 20 clubs de L1, aucun n’est dirigé par un Noir ou par un Maghrébin, seuls deux ont un coach de couleur (Tigana à Bordeaux et Kombouaré au PSG). Arbitres et présidents de club sont tous blancs depuis que Pape Diouf ne dirige plus l’OM.


Education: C’est l’immigration non choisie, imbécile ! (It’s the non-selective immigration, stupid !)

31 décembre, 2010

Foreign born/native student's performance (PISA, 2006) Foreign born labor forceImmigrant/native students gap (PISA, 2009)

L’école gagnerait à s’appuyer sur une autre logique que celle de la compétition. (…) D’autres modèles éducatifs ont prouvé leur efficacité. En Finlande – pays en tête des classements internationaux en matière d’éducation –, les élèves sont évalués pour la première fois à 9 ans de façon non chiffrée et commencent à être notés seulement à partir de 11 ans. (…) Nous appelons à supprimer la notation à l’école élémentaire, qui doit devenir l’école de la coopération et non de la compétition. Appel à la suppression des notes en primaire
Comme lors de la précédente enquête de 2006, la France se situe dans la moyenne de l’OCDE pour les trois compétences étudiées (21ème en compréhension de l’écrit, 22ème en mathématiques et 27ème en sciences), loin derrière la tête du classement 2009 composée de Shanghai, la Corée du Sud et la FinlandeL’Express
La Corée et la Finlande sont les pays les plus performants de l’OCDE : leur score moyen s’établit à 539 et 536 points respectivement. (…) Les pays ou économies les plus performants en compréhension de l’écrit sont Hong-Kong (Chine) (score moyen de 533 points), Singapour (526 points), le Canada (524 points), la Nouvelle-Zélande (521 points), le Japon (520 points) et l’Australie (515 points). Les Pays-Bas (508 points), la Belgique (506 points), la Norvège (503 points), l’Estonie (501 points), la Suisse (501 points), la Pologne (500 points), l’Islande (500 points) et le Liechtenstein (499 points) affichent également des scores supérieurs à la moyenne de l’OCDE (493 points). Les États-Unis, la Suède, l’Allemagne, l’Irlande, la France, le Danemark, le Royaume-Uni, la Hongrie, le Portugal et, dans les pays et économies partenaires, le Taipei chinois, ont obtenu des scores proches de la moyenne de l’OCDE. (…) . Parmi les pays de l’OCDE, l’écart entre le pays le plus performant et le pays le moins performant s’établit donc à 114 points, soit l’équivalent de plus de 2 années d’études. Rapport PISA
Le taux d’immigration ne joue aucun rôle dans le résultat global d’un pays, dans son taux d’échec scolaire, dans la quantité de ses élites et dans l’écart entre les immigrés et les autres ». En outre « dans tous les pays les élèves issus de l’immigration obtiennent toujours des résultats plus faibles que les autochtones. Mais les performances des uns et des autres sont fortement corrélées : meilleure est, dans un pays donné, la réussite des autochtones, meilleure est aussi la réussite des immigrés ». Deux enseignements importants : (1) il existe une marginalisation globale des immigrés dans l’ensemble des systèmes scolaires de l’OCDE et (2) les systèmes qui font mieux que les autres pour minimiser cette marginalisation ont un plus grand volume d’élites et un meilleur niveau d’ensemble. L’effort à fournir pour améliorer le niveau des immigrés n’est pas simplement une question de justice : l’efficacité d’ensemble du système en dépend. Baudelot et Establet
•lorsque les migrants modifient le niveau de qualification moyen de la force de travail, ceci influe sur les primes de qualification. Ainsi, l’immigration non qualifiée contribue à augmenter les inégalités salariales entre travailleurs diplômés et non diplômés, ou à augmenter le taux de chômage des non-qualifiés (…) Dans le cas des États-Unis, Borjas et al. (1997) ont estimé qu’un tiers de l’augmentation des inégalités salariales depuis 1970 est attribuable à la faiblesse relative de la qualification des immigrants ;
•s’ils sont plus jeunes, en âge de payer impôts et cotisations sociales, les migrants contribuent à augmenter les recettes publiques. Toutefois, ils bénéficient aussi de transferts sociaux, pour eux-mêmes ou leur famille. Ces transferts sont d’autant plus importants que leur qualification est faible ou que leur intégration sur le marché du travail et plus généralement à la société du pays d’accueil est difficile ;
•enfin, s’ils obtiennent le droit de vote, les migrants peuvent modifier les équilibres politiques et entraîner des choix plus éloignés des préférences des natifs.
(…)
Plusieurs nations se sont déjà engagées dans un processus de sélection accrue des immigrés. Le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande mènent depuis longtemps des politiques d’immigration sélectives fondées sur des systèmes par points donnant la priorité aux diplômes élevés. Les États-Unis délivrent un nombre croissant de visas sélectifs (principalement les visas H1B) qui drainent quelque 200 000 travailleurs qualifiés par an.
(…)
Le bilan avec les grandes nations d’immigration (États-Unis, Canada et Australie) est largement déficitaire. Par rapport à ces trois nations, la perte nette pour l’UE15 est évaluée à 2,4 millions de personnes qualifiées en 2000. Les États-Unis contribuent pour 49 % à cette perte et le Canada pour 31 %. Les deux pays les plus touchés sont l’Allemagne et le Royaume-Uni. Le solde global avec les autres pays est largement positif, avec au total 2,7 millions d’entrées d’immigrés qualifiés en provenance du reste du monde (hors États-Unis, Canada, et Australie) contre seulement 420 000 sorties vers le reste de l’OCDE
 (…)
Au total, une perte nette de 150 000 diplômés supérieurs est observée en 2000 pour l’UE dans son ensemble, soit 0,1 % de sa population âgée de 25 ans et plus. Dans ce processus d’échange, les principaux gagnants sont la Suède (1,5 %), le Luxembourg (1,2 %), la France (0,6 %) ou la Belgique (0,5 %). Les perdants nets sont l’Irlande (–3,1 %), la Grèce (–1,1 %), le Portugal et le Royaume-Uni (–0,7 %).
En résumé, si l’Europe enregistre une large perte nette de capital humain dans ses échanges avec les grandes nations d’immigration (États-Unis, Canada et Australie), elle compense ce déficit en attirant suffisamment de diplômés en provenance des pays en développement et, dans une moindre mesure, des autres pays de l’OCDE. Toutefois, la substitution de qualifiés natifs par des qualifiés immigrés n’est probablement pas neutre. L’immigration pose des problèmes complexes d’intégration, d’assimilation, de comparabilité des diplômes et de « transférabilité » des compétences acquises dans les pays d’origine. Une étude récente menée au Canada montre qu’à diplôme donné, les immigrants ont un niveau de compétence et d’alphabétisation moins élevé que les natifs (Coulombe et Tremblay, 2006). Pour chaque pays d’origine, les auteurs ont calculé un écart « compétence-scolarité » mesurant le supplément d’années de scolarité nécessaire aux diplômés étrangers pour atteindre le niveau de compétence des natifs. L’écart de compétence moyen par rapport aux natifs correspond à 3 années de scolarité (2,1 années pour les immigrants dont la langue maternelle est celle du pays receveur). Cet écart varie considérablement selon les pays : une corrélation négative très forte est observée entre l’écart « compétence-scolarité » et le revenu par habitant du pays d’origine. Il est hasardeux de généraliser cette étude au cas européen. Toutefois, il est plus que probable que le bilan qualitatif des échanges européens soit largement plus déficitaire que ce que le bilan purement quantitatif présenté ci-dessus peut laisser supposer. En tout état de cause, le bilan négatif européen contraste fortement avec le bilan positif des États-Unis, du Canada ou de l’Australie.
(…)
Cet exode des cerveaux pour les qualifications très élevées et/ou dans des secteurs de pointe met en péril les performances européennes en matière de recherche et développement dans des secteurs clés tels que la biotechnologie, la recherche médicale, la chimie, la nanotechnologie, les technologies de l’information et des communications. Tout cela conditionne fortement la position européenne sur l’échiquier mondial. Plusieurs causes expliquent cet exode des élites : meilleures possibilités d’embauche, perspectives de salaires plus élevés, environnement scientifique stimulant, moyens plus importants accordés aux chercheurs, etc. Ce dernier élément est important dans la mesure où la recherche dans les secteurs de pointe nécessite un appareillage coûteux. Il est donc impossible de dissocier l’exode des chercheurs européens de la politique générale de R&D européenne. Cause et conséquence de cet exode des chercheurs, le retard européen en matière d’investissements et de performance du secteur de la R&D est devenu béant. En termes relatifs, le budget total consacré à la recherche et développement au sein de l’Union européenne (UE15) reste de loin inférieur au budget observé aux États-Unis ou au Japon. Bien que masquant des disparités importantes entre pays, les dépenses européennes de R&D en pourcentage du PIB s’élevaient en Europe à 1,93 % en 2000, contre 2,69 % aux États-Unis et 2,98 % au Japon. Ce déficit s’est creusé au cours du temps. En 1991, l’UE investissait 164 milliards d’euros (en parité de pouvoir d’achat), soit 46 milliards de moins que les États-Unis. Entre 1991 et 2000, les dépenses de R&D ont progressé de 38 % aux États-Unis, de 20 % au Japon contre 19 % au sein de l’UE15. Au total, le déficit d’investissement en R&D de l’UE15 s’est amplifié de façon continue à partir de 1995 ; il a quasiment doublé en l’espace d’une décennie, comme le montre la figure 1.
(…)
L’analyse révèle que les principaux déterminants des choix de localisation des migrants sont la distance entre pays de départ et de destination, les liens coloniaux et linguistiques, ainsi que les caractéristiques des pays d’accueil : le PIB par habitant, le taux de chômage, la taille démographique et la générosité de la protection sociale. Les migrants qualifiés sont plus sensibles aux distances géographiques et aux perspectives de revenu (PIB par habitant). Les non-qualifiés sont plus sensibles aux liens coloniaux et aux programmes sociaux.
(…)
Étant donné nos liens historiques privilégiés avec les pays très pauvres, la faiblesse des primes de qualification en Europe, et le caractère redistributif de notre fiscalité et de notre protection sociale, qu’est-ce qui peut bien inciter les individus hautement qualifiés à choisir l’Europe comme destination ? Le bilan mitigé de la politique de green cards allemande nous montre à quel point il est difficile de rivaliser avec d’autres nations plus compétitives sur le « marché » international des talents. A contrario, étant donné les liens historiques, linguistiques, géographiques, la générosité de la protection sociale et la taille des réseaux déjà installés, les candidats à la migration en provenance des pays les plus pauvres (et donc moins dotés en qualification) ont des incitations fortes à rechercher les moyens légaux ou illégaux de rallier le vieux continent. Frédéric Docquier et Hillel Rapoport

Cherchez l’erreur!

A  l’heure où, entre un énième appel à la suppression des notes, une dénonciation de l’élitisme républicain ou une fumisterie sur nos chères têtes blondes qui « lisent beaucoup », un nouveau rapport de l’OCDE épingle la France pour son école injuste et félicite à nouveau la Corée et la Finlande pour leurs premières places …

Et six ans après un autre rapport qui avait le mérite d’expliciter ces mauvais résultats français en  dénonçant ces pays de l’OCDE qui « servent mal les enfants issus de l’immigration » …

Comment ne pas se poser la question de la part de l’immigration justement dans ces médiocres résultats ?

Et, contre les dénégations de nos Baudelot-Establet nationaux, ne pas être frappé de cette évidence ?

N’est-ce pas les pays les plus ethniquement homogènes (Corée, Japon, Finlande) ou les pays à immigration délibérément choisie (Canada, Australie, Nouvelle Zélande) qui ont les meilleurs résultats et les plus faibles écarts entre leurs élèves autochtones et allochtones ?

Laissant alors en bonne logique les pays ayant à la fois le plus d’immigrés et, par refus de la sélection, les moins diplômés et qualifiés les moins bonnes places ?    

Les systèmes éducatifs dans de nombreux pays de l’OCDE servent mal les enfants issus de l’immigration, selon un rapport de l’OCDE

15/05/2006 – De nombreux pays développés ne parviennent pas à aider les enfants issus de l’immigration à s’intégrer dans la société par l’instruction. Selon une nouvelle étude de l’OCDE, dans certains pays de l’OCDE, ces enfants accusent un retard scolaire de plus de deux ans par rapport à leurs camarades autochtones, même si l’on tient compte des facteurs socioéconomiques.

Where immigrant students succeed met à profit les données recueillies dans le cadre du Programme international de l’OCDE sur le suivi des acquis des élèves (PISA), au cours duquel des élèves de 15 ans dans 41 pays ont passé des épreuves en mathématiques, en compréhension de l’écrit, en sciences et en résolution de problèmes. Ce rapport examine la situation de 17 pays ou territoires comptant une large population d’immigrants : l’Allemagne, l’Australie, l’Autriche, la Belgique, le Canada, le Danemark, les Etats-Unis, la France, le Luxembourg, la Norvège, la Nouvelle-Zélande, les Pays-Bas, la Suède et la Suisse parmi les pays de l’OCDE et trois participants au PISA non membres de l’OCDE, la Fédération de Russie, Hong Kong Chine et Macao Chine.

Le rapport met en lumière les enjeux auxquels les systèmes d’éducation doivent faire face pour aider les populations immigrées à s’intégrer dans leurs sociétés d’accueil. Dans la mesure où les flux migratoires vont probablement demeurer élevés, voire s’accroître, les pays européens, en particulier, doivent mieux s’adapter à la diversité socioéconomique et culturelle de leurs populations.

Pour que les enfants immigrés puissent accéder dans de bonnes conditions au marché du travail, ils doivent être dotés de solides compétences de base et avoir la capacité et la motivation à continuer d’apprendre tout au long de leur vie. Ne rien faire n’est pas une option : vu les taux de chômage qui dans de nombreux pays sont deux à trois fois supérieurs parmi les populations immigrées que parmi les nationaux, il peut être infiniment plus coûteux de ne rien faire que d’agir.

En Allemagne, en Autriche, en Belgique, au Danemark, aux Etats-Unis et en Norvège, parmi les enfants immigrés de la deuxième génération qui ont effectué toute leur scolarité dans le pays d’accueil, plus d’un tiers affiche des performances inférieures au niveau d’aptitude de base auquel les élèves commencent à être en mesure d’utiliser sérieusement les mathématiques. Dans tous les autres pays de l’OCDE, sauf en Australie et au Canada, au moins 20 % des élèves issus de la deuxième génération d’immigration obtiennent des scores inférieurs à ce niveau.

Dans le même temps, pourtant, les enfants immigrés font preuve d’une motivation à apprendre les mathématiques égale, voire même supérieure, à celle de leurs camarades autochtones et d’une attitude généralement très positive à l’égard de l’école. Ceci montre la vigueur de leur potentiel, dont le système scolaire peut tirer parti avec plus d’efficacité.

Le rapport met clairement en évidence que les systèmes scolaires se différencient considérablement du point de vue du devenir qu’ils assurent aux enfants immigrés. Dans des pays comme le Canada et l’Australie, les performances de ces enfants sont aussi bonnes que celles de leurs camarades autochtones. Mais dans d’autres, notamment ceux où les élèves sont répartis par niveaux, les résultats des enfants immigrés sont sensiblement inférieurs.

De fait, dans bien des pays, les enfants issus de familles immigrées sont désavantagés dès le départ. Ils sont en général affectés à des établissements scolaires moins performants qui ont souvent pour caractéristique d’accueillir des enfants issus des milieux défavorisés et où, dans certains pays, les conditions de vie en classe sont conflictuelles. Dans tous les pays examinés sauf quatre, au moins 25 % des enfants issus de la deuxième génération d’immigrés fréquentent des établissements scolaires où les populations immigrées représentent plus de 50 % des effectifs. En comparaison, moins de 5 % des enfants autochtones se trouvent dans cette situation dans tous les pays sauf deux.

Si l’on en croit le rapport, bien que la langue et l’origine géographique des enfants immigrés puissent aussi être des facteurs à considérer, elles ne suffisent pas pour expliquer les variations de performances entre les pays. Les élèves immigrés dont les familles viennent de Turquie ont en général de mauvais résultats dans de nombreux pays. Mais leurs résultats sont bien pires en Allemagne qu’en Suisse.

Par ailleurs, dans un certain nombre de pays, les enfants immigrés de la deuxième génération continuent d’obtenir des résultats aussi mauvais que ceux de leurs camarades de la première génération. En revanche, dans certains pays, où les niveaux d’immigration sont élevés, les performances des enfants immigrés de la deuxième génération sont beaucoup plus proches de ceux des enfants autochtones et de la moyenne nationale, ce qui tend à montrer que la politique des pouvoirs publics peut faire une différence. Parmi les pays qui sont en bonne position au regard de ce critère, beaucoup ont en commun de s’être dotés de solides programmes d’aide à l’apprentissage de la langue dans le préscolaire et dans le primaire et d’avoir clairement défini leurs objectifs, leurs normes et leurs systèmes d’évaluation.

Pour des informations complémentaires, les journalistes sont invités à contacter Andreas Schleicher, Direction de l’éducation de l’OCDE (tél. 33 1 45 24 93 66).

Where immigrant students succeed – A comparative review of performance and engagement in PISA 2003 est disponible pour les journalistes auprès de la Division des relations avec les médias (tel. + 33 1 45 24 97 00) ou via la bibliothèque en ligne, SourceOCDE, accessible à partir du site protégé des journalistes.

 

Informations complémentaires sur le rapport

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Where immigrant students succeed – A comparative review of performance and engagement in PISA 2003

Voir aussi:

Education: La Corée et la Finlande obtiennent les meilleurs résultats lors de la dernière enquête PISA de l’OCDE sur les performances éducatives

Envoyer  Imprimer  07/12/2010 – Les élèves de 15 ans de Corée et de Finlande sont les plus performants en compréhension de l’écrit selon la dernière enquête PISA de l’OCDE. Pour la première fois, elle mesure leur capacité à gérer des informations numériques.

L’enquête, qui consiste à soumettre à des tests de deux heures un demi-million d’élèves dans plus de 70 pays, évalue également les acquis en mathématiques et en sciences.Les résultats pour 65 économies vont être publiés aujourd’hui.

Les très bonnes performances suivantes correspondent à Hong Kong-Chine, Singapour, le Canada, la Nouvelle-Zélande et le Japon.

Resultats complets

La province de Shanghai, Chine, qui a pris part pour la première fois à l’évaluation, a obtenu des résultats supérieurs à ceux de tous les autres pays en compréhension de l’écrit. Plus d’un quart des jeunes de 15 ans de Shanghai ont fait preuve d’une capacité de réflexion mathématique poussée pour résoudre des problèmes complexes, contre 3 % en moyenne en ce qui concerne l’ensemble de la zone OCDE.

Iinterview avec Andreas Schleicher,

Chef de la division des indicateurs de l’Education et de la division des analyses

     « De bons résultats de l’enseignement ont une influence déterminante sur l’avenir de la croissance économique », a déclaré le Secrétaire général de l’OCDE, M. Angel Gurria. « Il existe certes toujours un lien entre le revenu national et les résultats scolaires, mais le Programme PISA nous apprend que deux pays ayant des niveaux de prospérité comparables peuvent afficher des performances très différentes. Ce qui montre bien que l’image d’un monde nettement divisé entre pays riches ayant un bon niveau d’éducation et pays pauvres se caractérisant par un faible niveau d’éducation est désormais dépassée ».

Certains pays de l’OCDE ont enregistré des progrès importants en compréhension de l’écrit, plus particulièrement le Chili, Israël et la Pologne, mais aussi le Portugal, la Corée, la Hongrie et l’Allemagne. En mathématiques, le Mexique, la Turquie, la Grèce, le Portugal, l’Italie et l’Allemagne ont connu de rapides améliorations. En sciences, c’est en Turquie, au Portugal, en Corée, en Italie, en Norvège, aux États-Unis et en Pologne que les résultats ont le plus progressé.

L’OCDE a étudié les différences de résultats entre filles et garçons, ainsi que l’influence de la taille de la classe, de la rémunération des enseignants et du degré d’autonomie des établissements scolaires dans l’affectation des ressources. Elle est parvenue aux conclusions suivantes :

Les filles lisent mieux que les garçons dans tous les pays, l’écart moyen entre les deux étant de 39 points, soit l’équivalent d’une année d’études. L’écart entre les deux sexes n’a diminué dans aucun pays depuis 2000, et s’est même creusé en Corée, en France, en Israël, au Portugal et en Suède. Cela reflète un désir de lecture décroissant chez les garçons et de la part consacrée à la lecture dans leur temps de loisir.

Les meilleurs systèmes scolaires sont les plus équitables – les élèves obtiennent de bons résultats quel que soit leur milieu socioéconomique d’origine. Les établissements qui sélectionnent les élèves à un âge précoce selon leurs capacités affichent des écarts de performance les plus importants en fonction du milieu socioéconomique.

Les systèmes les plus performants ont tendance à privilégier le salaire des enseignants avant de réduire la taille des classes.

Les pays dans lesquels les élèves sont plus nombreux à redoubler tendent à enregistrer globalement de plus mauvais résultats, avec un écart particulièrement marqué entre les enfants de familles défavorisées et de familles aisées. C’est en Belgique, en France, au Luxembourg, au Portugal et en Espagne que le redoublement est le plus courant.

Les systèmes très performants permettent aux établissements de concevoir des programmes d’enseignement et de définir des politiques d’évaluation mais n’autorisent pas nécessairement le recours à la sélection.

Les établissements appliquant une discipline stricte et se caractérisant par de bonnes relations élèves-enseignants obtiennent de meilleurs résultats en compréhension de l’écrit.

Les établissements publics et privés obtiennent des résultats comparables, si l’on tient compte du milieu familial.

L’association d’une autonomie au plan local et d’une responsabilisation effective semble produire les meilleurs résultats.

Le pourcentage d’élèves ayant déclaré lire pour le plaisir est passé de 69 % en 2000 à 64 % en 2009.

Le programme PISA de l’OCDE vise à aider les pays à voir comment leurs systèmes scolaires s’ajustent globalement au regard de leur qualité, de leur équité et de leur efficacité. Les meilleurs systèmes éducatifs en terme de performance montrent ce à quoi les autres peuvent aspirer. Cela peut également inspirer des efforts nationaux pour aider les élèves à mieux apprendre, les enseignants à mieux enseigner, et les systèmes scolaires à devenir plus efficaces.

En 2011, dans le cadre du 50e anniversaire de l’OCDE, l’organisation va lancer deux nouveaux programmes pour aider les pays à construire, maintenir et améliorer les compétences de leurs citoyens et préparer le meilleur des futurs. Les premiers résultats du Programme pour l’Évaluation Internationale des Compétences des Adultes (PIAAC) ainsi que la stratégie de compétences de l’OCDE sera publié en 2013.

Pour de plus amples informations, les journalistes sont invités à se mettre en rapport avec Andreas Schleicher, de la Direction de l’éducation de l’OCDE

Voir aussi :

http://www.fabula.org/actualites/article29944.php

C. Baudelot, R. Establet, Elitisme républicain. L’Ecole française à l’épreuve des comparaisons internationales

Présentation de l’éditeur

Les dégâts de l’élitisme scolaire à la française, à la lumière des comparaisons internationales.

De quoi souffre l’école en France ? D’abord et avant tout de son élitisme : une culture du classement et de l’élimination précoce, doublée d’une grande tolérance aux inégalités et à leur reproduction. Tel est l’enseignement qui ressort des comparaisons internationales développées dans ce livre. L’école française demeure au XXIe siècle otage des idées qui l’ont vu naître à la fin du XIXe : distinguer une petite élite sans se soucier d’élever suffisamment le niveau des autres. Pour certains, peu nombreux, la méritocratie scolaire est une course aux meilleures positions ; pour d’autres, très nombreux, elle se traduit par une relégation rapide et désormais particulièrement coûteuse sur le marché du travail. Au total, la France qui a longtemps cru disposer de la meilleure école du monde fait figure de mauvaise élève dans sa catégorie, celle des pays riches et développés.

Christian Baudelot et Roger Establet sont sociologues. Ils travaillent ensemble depuis plus de quarante ans. Leur intérêt pour l’école en tant que facteur d’égalité et d’inégalités sociales comme de développement économique ne s’est jamais démenti. On leur doit notamment L’École capitaliste en France (Maspero, 1971), L’École primaire divise (Maspero, 1975), Le niveau monte (Seuil, 1989), Allez les filles ! (Seuil, 1992, 2006), Quoi de neuf chez les filles ? (Nathan, 2007).

Voir enfin :

L’élitisme scolaire en question

jservois

29 septembre 2009

L’élitisme scolaire en question

Compte-rendu du livre de Christian Baudelot et Roger Establet : L’élitisme républicain, l’école française à l’épreuve des comparaisons internationales, Paris, Seuil, collection « La République des Idées », 2009.

C. Baudelot et R. Establet, sociologues, travaillent ensemble depuis plus de quarante ans sur les rapports complexes entre l’école et les inégalités sociales. On leur doit des ouvrages aussi rigoureux que provocateurs comme Le niveau monte en 1989 ou Allez les filles ! en 1992. A la différence de Marcel Gauchet (cf. notre article « crise de l’école ou métamorphose sociale » sur ce blog), ils pratiquent une sociologie quantitative s’appuyant sur la mise en évidence de corrélations statistiques. Dans L’élitisme républicain, ils confrontent les performances du système scolaire français à celles d’autres nations grâce aux fameux tests PISA financés par l’OCDE. Leurs conclusions bouleversent bon nombre d’idées reçues sur l’opposition entre élitisme et démocratisation de l’enseignement ; c’est pourquoi nous vous en faisons part.

Qu’est-ce que le PISA ?

Le PISA est le « Programme international pour le suivi des élèves » (en anglais, Programme for International Student Assessment) dont le but est de mesurer les acquis des élèves dans 57 pays. L’OCDE publie le résultat de ces enquêtes tous les trois ans (nous possédons les résultats pour 2000, 2003 et 2006 et attendons ceux de 2009).

Julien Grenet, dans le blog La vie des idées, définit ainsi la spécificité des enquêtes PISA (nous soulignons les caractéristiques importantes) :

« La principale originalité de l’enquête PISA tient à la nature des acquis des élèves qu’elle cherche à mesurer : contrairement aux enquêtes antérieures, il ne s’agit pas d’évaluer l’acquisition de connaissances fixées par les programmes scolaires, mais les compétences ou aptitudes jugées nécessaires pour mener une vie d’adulte autonome. L’évaluation des acquis des élèves ne s’effectue donc plus en référence à un hypothétique dénominateur commun des programmes scolaires nationaux, mais par rapport (…) un ensemble de compétences génériques identifiées comme nécessaires pour pouvoir comprendre le monde, assurer son développement personnel et participer pleinement à la vie collective. Pour les besoins de l’enquête, l’OCDE a isolé trois grands domaines de compétence : la « compréhension de l’écrit », la « culture mathématique » et la « culture scientifique ».

La seconde nouveauté de l’enquête PISA réside dans la définition de la population testée : contrairement aux études précédentes, l’évaluation ne porte pas sur l’ensemble des élèves d’un niveau scolaire donné (les élèves de 5e, par exemple), mais sur l’ensemble des élèves de 15 ans indépendamment de leur classe (l’enquête 2006 porte par exemple sur les individus nés en 1990). Le choix de ce groupe d’âge présente deux avantages : d’une part, il permet de mesurer les compétences des élèves arrivant en fin de scolarité obligatoire, l’obligation scolaire dans la plupart des pays de l’OCDE étant fixée à 15 ou 16 ans ; d’autre part, il autorise une comparaison des acquis des élèves plus fiable qu’une comparaison par niveau d’enseignement, dont la composition par âge est très sensible à la pratique du redoublement.

Une dernière spécificité de PISA tient à sa périodicité : réalisée tous les trois ans, l’enquête a pour objectif d’assurer un suivi régulier des performances des élèves de 15 ans de l’ensemble des pays de l’OCDE afin d’effectuer des comparaisons dans le temps. Le programme d’évaluation est établi de telle manière que chaque enquête met l’accent sur l’une des trois compétences évoquées précédemment, en y consacrant les deux tiers des questions environ : la compréhension de l’écrit fut le domaine principal testé en 2000 ; en 2003, ce fut la culture mathématique, en 2006, la culture scientifique et en 2009, ce sera à nouveau au tour de la compréhension de l’écrit.

Le nombre de pays participants n’a cessé de croître depuis le lancement du programme PISA : de 32 pays membre de l’OCDE en 2000, on est passé à 42 pays (dont 12 pays partenaires) en 2003 pour arriver à 57 pays (dont 27 pays partenaires) en 2006, représentant près de 90 % de l’économie mondiale. Lors de la dernière vague d’enquête, ce sont au total près de 400 000 élèves, représentatifs des 20 millions de jeunes de 15 ans scolarisés dans les pays participants, qui ont été sélectionnés de manière aléatoire pour participer au cycle PISA 2006 » (en ligne : PISA).

Bref, les tests PISA s’effectuent sur des périodes longues ; ils portent sur des jeunes de 15 ans, quel que soit leur place dans le système scolaire du pays ; ils n’évaluent pas des compétences définies par un programme scolaire particulier mais des compétences génériques, communes à chaque pays. Par exemple, dans « la compréhension de l’écrit », il ne s’agit pas d’évaluer la connaissance de la littérature nationale ou internationale mais la capacité de restituer la teneur d’un texte, de l’interpréter (perception de plusieurs niveaux de sens) et de réagir à la lecture du texte, c’est-à-dire d’estimer ce qui est dit. De même, les tests de « culture mathématique » ne consistent pas à vérifier si certains axiomes et théorèmes sont acquis mais à observer la capacité de résoudre certains problèmes sans préjuger de la méthode employée. Voici un exemple de test mathématique PISA :

Que faire de PISA ?

Bien entendu, les différents gouvernements ont surtout pris en considération les classements nationaux, pour s’en réjouir ou le déplorer : les Etats-Unis n’en reviennent pas de n’être que 27e, la Finlande, le Danemark et les dragons asiatiques caracolent en tête. Les résultats de la France sont moyens et à la baisse.

Pour C. Baudelot et R. Establet, les comparaisons internationales que permettent PISA ne se limitent pas à l’établissement d’un palmarès des nations (c’est l’aspect le plus médiatique et le moins intéressant) : elles offrent surtout un outil fiable pour tester l’efficacité de notre élitisme républicain. Voilà les grands traits de leur enquête.

Les résultats de l’enquête de C. Baudelot et R. Establet

Les inégalités scolaires et le problème de l’élite.

Les enquêtes PISA permettent de révoquer en doute certaines opinions communément admises concernant « la démocratisation scolaire ». La forme la plus répandue d’élitisme reproche à ce mouvement de démocratisation de sacrifier la formation de l’élite au profit du plus grand nombre. Inversement, on condamne l’élitisme comme une forme d’aristocratisme sacrifiant l’intérêt d’une majorité d’élèves au profit d’un petit nombre de « méritants ». Or, les enquêtes chiffrées de PISA montrent avec évidence que l’opposition « école de masse contre école de l’excellence » ne repose sur aucune base réelle et est purement idéologique.

Les comparaisons internationales que permet PISA montrent que dans les trois domaines (compréhension de l’écrit, culture mathématique, culture scientifique) :

-Plus l’écart entre le haut et le bas est faible, plus la moyenne générale est bonne. Bref, les pays où les écarts de résultat entre les très bons élèves et les très mauvais sont importants, le niveau moyen du pays est relativement bas. Le resserrement des inégalités scolaires est un facteur de réussite moyenne.

-Surtout, « qu’il s’agisse de mathématiques, de sciences ou de compréhension de l’écrit, dans chaque pays de l’OCDE, le volume de l’élite scolaire est inversement proportionnel au volume de l’échec scolaire. Moins il y a de cancres, plus il y a d’excellents élèves » (p.39). Moins il y a de mauvais, plus il y a de bons et de très bons.

Le constat est clair : la constitution de l’élite ne peut s’établir au détriment de la masse. Un élitisme méprisant le plus grand nombre est fondamentalement inefficace.

L’effet des systèmes scolaires sur les inégalités sociales.

Le principe méritocratique consiste à distinguer les élèves les plus méritants en neutralisant le plus possible « les privilèges liés à la naissance, au rang ou à la fortune ». Cependant, l’influence de la situation sociale et culturelle de l’élève sur ses résultats n’a jamais été, dans aucune société, totalement évincée.

Or, les enquêtes PISA permettent de mesurer l’influence de l’origine sociale et du capital culturel sur le niveau des élèves. Notons au préalable l’importance de la notion de capital culturel qui raffine les études simplement fixées sur le seul critère du revenu. Les statisticiens de PISA prennent en compte dans le capital culturel : le niveau d’instruction des parents, leurs diplôme, leur profession, un critère indiquant si l’enfant dispose d’une chambre individuelle, d’un ordinateur personnel, d’une connexion internet, d’un ou plusieurs dictionnaires etc. Ils ont ajouté une autre dimension, le patrimoine culturel familial : présence dans la maison d’ouvrages classiques, de recueils de poésie, de reproductions d’œuvres d’art etc. Le revenu et l’ensemble du capital culturel sont englobés dans un indice unique, le SESC (statut économique, social et culturel).

Première remarque résultant des études PISA : « la France se distingue des autres pays par une incidence très forte du milieu social sur les scores obtenus aux épreuves PISA, et cela aussi bien en compréhension de l’écrit, en mathématique qu’en culture scientifique. La France est donc l’un des pays où l’enseignement dispensé à l’école implique, pour être valorisé ou assimilé, la plus grande part de ressources extrascolaires privées. Autrement dit, une partie importante du travail scolaire se passe à la maison » (p. 67).

Deuxième résultat. Nommons « efficace », le système scolaire d’un pays qui produit des élèves de bon niveau et nommons « juste », un système scolaire qui minimise l’influence de l’origine sociale et du capital culturel sur le niveau des élèves. Les tests PISA permettent d’établir une corrélation intéressante : plus un système est juste, plus il est efficace. « Les systèmes scolaires qui atténuent les inégalités possèdent une efficacité globale plus forte. Les pays de l’OCDE qui limitent les effets de l’héritage social et culturel ont une haute performance moyenne » (p. 71) : c’est le cas de la Finlande, de la Corée du Sud, de Hong Kong, du Japon, de l’Estonie. En 2006, la France cumule un certain retard dans la limitation des inégalités sociales et dans le niveau de sa performance moyenne, moins cependant que d’autres pays, très « injustes » et très peu « efficaces » (Etats-Unis, Roumanie, Chili, Mexique…)

Les effets des inégalités sociales sur la qualité de l’école.

Nous avons pris en compte pour l’instant la capacité de l’école à minimiser ou à reproduire les inégalités sociales. Intéressons-nous maintenant à la relation inverse : l’école n’est pas un sanctuaire à l’abri du monde extérieur : celui-ci « y pénètre chaque matin sous la forme très concrète de flux d’élèves qu’elle accueille et dont les origines sociales, les trajectoires familiales et les difficultés représentent un condensé vivant des contradictions qui travaillent le corps social tout entier » (p. 74). Quels sont donc les effets mesurables du taux d’inégalité sociale caractérisant une société donnée sur l’efficacité de son système éducatif ?

Il faut distinguer quatre structures sociales :

Soit le salaire moyen de l’OCDE,

(I) une société peut-être caractérisée par des écarts faibles autour de ce salaire moyen.

(II) une société peut-être caractérisée par des écarts forts autour de ce salaire moyen (beaucoup de très riches et de très pauvres)

(III) une société peut-être caractérisée par des écarts forts au-dessous de ce salaire moyen et par des écarts faibles au-dessus de ce salaire moyen (beaucoup de très pauvres, peu de très riches)

(IV) une société peut-être caractérisée par des écarts faibles au-dessous de ce salaire moyen et par des écarts forts au-dessus de ce salaire moyen (beaucoup de très riches, peu de très pauvres).

Les pays de type (I) obtiennent les meilleurs résultats aux tests PISA (Norvège, Danemark, Canada…). De bons résultats se trouvent aussi dans les pays de type (IV) : Suède, Finlande, Corée du Sud, Japon, Australie. Les plus mauvais résultats se trouvent dans les cas (II) (Italie, Espagne…) et (III) (France, Pologne, Grèce, Turquie etc.).

Conclusion : « Les résultats sont d’autant meilleurs que les inégalités sociales sont faibles, et surtout que les écarts entre les moins bien lotis et la moyenne de la population sont resserrés » (p. 83).

Les immigrés et les filles.

Deux derniers résultats peuvent être établis grâce aux comparaisons internationales des enquêtes PISA :

Premièrement, le taux d’immigration « ne joue aucun rôle dans le résultat global d’un pays, dans son taux d’échec scolaire, dans la quantité de ses élites et dans l’écart entre les immigrés et les autres ». En outre « dans tous les pays les élèves issus de l’immigration obtiennent toujours des résultats plus faibles que les autochtones. Mais les performances des uns et des autres sont fortement corrélées : meilleure est, dans un pays donné, la réussite des autochtones, meilleure est aussi la réussite des immigrés ». Deux enseignements importants : (1) il existe une marginalisation globale des immigrés dans l’ensemble des systèmes scolaires de l’OCDE et (2) les systèmes qui font mieux que les autres pour minimiser cette marginalisation ont un plus grand volume d’élites et un meilleur niveau d’ensemble. L’effort à fournir pour améliorer le niveau des immigrés n’est pas simplement une question de justice : l’efficacité d’ensemble du système en dépend.

Deuxièmement, « meilleures sont les performances d’ensemble du système, meilleurs sont les résultats obtenus par les filles » (p. 100) – à nouveau justice et efficacité vont de pair. En outre, le test PISA met en évidence une tendance que l’on remarque depuis longtemps : les bons résultats des filles par rapport au garçon ne se répercutent ni dans leur orientation ni dans leur carrière. Il s’agit là d’un sexisme objectif (frappant particulièrement les sciences dures) qu’il est temps de prendre au sérieux.

Conclusion.

Bien entendu, on peut toujours remettre en question la validité de tests internationaux comme ceux du PISA : il n’y a pas de critère d’évaluation absolument objectif, c’est-à-dire neutralisant toute spécificité culturelle. Néanmoins peut-on faire un usage relatif de ces tests : non pas établir des classements mais des rapports et des tendances. C’est précisément l’optique de C. Baudelot et R. Establet et leurs conclusions convergent vers une thèse forte : dans tous les cas envisagés, justice et performance ne s’opposent pas mais sont étroitement corrélées. Cette bonne nouvelle suscite une interrogation : pourquoi sommes-nous si enclins en France à croire que la promotion du plus grand nombre nuit à la qualité globale de l’école, alors que tout nous montre le contraire ? En outre, cette bonne nouvelle rend d’autant plus scandaleux les effets de reproduction sociale de notre système scolaire. Un système scolaire incapable d’amortir les inégalités sociales n’est pas simplement injuste : il est peu performant. Il est donc tout aussi vain de justifier l’injustice par la nécessité de la performance (position réaliste) que d’en appeler à l’esprit de justice contre la performance (idéalisme). Face à l’impuissance du système scolaire à réduire les inégalités, nous sommes donc sans excuse.

Voir enfin:

L’immigration qualifiée, remède miracle aux problèmes économiques européens ?

AuteursFrédéric Docquier[*] [*] Chercheur qualifié au FNRS et professeur d’économie…

Chercheur Qualifié auprès du FNRS, IRES, Université catholique de Louvain

Hillel Rapoport[**] [**] EQUIPPE, Universités de Lille, Department of Economics,…

Université de Lille 2

Introduction

Le processus de globalisation de l’économie mondiale s’accompagne de flux migratoires de plus en plus importants. Selon les Nations unies, le nombre de migrants internationaux est passé de 154,8 à 190,6 millions entre 1990 et 2005, soit une augmentation moyenne de 1,4 % par an. Les migrants internationaux se concentrent de plus en plus dans les pays développés : entre 1990 et 2000, le stock d’immigrés en âge de travailler dans les pays de l’OCDE a augmenté en moyenne de 3,5 % par an. Sur la même période, la croissance du stock de migrants qualifiés a été largement supérieure, environ 5,3 % par an. Quels sont les avantages et les coûts de l’immigration qualifiée pour les pays d’accueil ? Peut-elle permettre aux pays européens de résoudre certains de leurs problèmes structurels majeurs, notamment les déficits des comptes sociaux induits par la hausse des ratios de dépendance entre actifs et inactifs ou les contraintes que fait peser sur les perspectives européennes de croissance l’exode massif de cerveaux européens vers les États-Unis ?

2 Dans cette contribution, nous mettons en avant le potentiel mais aussi les limites d’une politique d’immigration sélective dans le contexte européen. Nous présentons d’abord brièvement les coûts et avantages de l’immigration qualifiée tels qu’ils ressortent d’analyses économiques récentes, en adoptant pour ce faire un point de vue « nationaliste », c’est-à-dire centré sur les effets sur le bien-être du point de vue des nationaux du pays d’accueil. Nous nous interrogeons ensuite sur la place de l’Europe dans la compétition internationale pour attirer les talents, notamment par rapport aux autres grands pays traditionnels d’immigration, ainsi que sur les effets de l’immigration qualifiée sur les inégalités Nord-Sud. Enfin, nous évaluons la capacité des politiques d’immigration sélective à répondre aux défis que constituent pour les pays européens le vieillissement de leur population et l’exode d’une partie de leurs cerveaux vers les autres grandes nations industrialisées.

1 – Une approche « nationaliste » de l’immigration

3 Comme admirablement argumenté dans Borjas (1999), évaluer les bienfaits et les coûts de l’immigration requiert une définition préalable des objectifs poursuivis. Adopter un objectif « internationaliste » mettant la priorité sur les inégalités entre nations débouche sur des conclusions et recommandations fort différentes, parfois opposées à celles découlant d’une fonction d’objectif centrée sur les pays d’accueil ou sur les migrants eux-mêmes. Évaluer les politiques d’immigration à l’aune de leur contribution à la résolution de problèmes économiques internes revient à adopter une approche nationaliste. Cette première section justifie en quoi une telle approche plaide en faveur d’une sélection accrue des migrants.

1.1 – Bénéfices et coûts de l’immigration

4 L’entrée d’immigrants a de nombreux avantages économiques pour le pays d’accueil :

 

l’immigration permet de faire face à certaines pénuries de main-d’œuvre dans des secteurs clés à qualification élevée (tels que l’informatique, les professions de santé, etc.) ou à qualification faible (tels le secteur minier, la construction, etc.) ;

elle rajeunit la population et modifie le ratio entre actifs et inactifs ;

à travers leurs activités de production et de consommation, les migrants concourent à la diversification des biens et services disponibles dans l’économie ;

dans le même esprit, ils apportent une diversité culturelle et contribuent à réduire les coûts de transaction dans les échanges entre pays (effets de réseaux) ; par exemple, il a été montré que l’immigration favorise le développement des échanges commerciaux entre pays d’accueil et d’origine (Gould, 1994) ainsi que les investissements directs étrangers du pays d’accueil vers le pays d’origine (Kugler et Rapoport, 2006).

Parallèlement, l’immigration engendre aussi certains coûts et effets redistributifs :

en économie fermée, l’augmentation de l’offre de travail sans afflux de capital compensatoire crée une pression à la baisse sur les salaires et une pression à la hausse sur le rendement du capital, ce qui entraîne une redistribution des salariés vers les détenteurs de capitaux. En économie ouverte aux mouvements de capitaux, cet effet s’estompe ou disparaît. Les études empiriques n’ont pas permis d’apporter des conclusions définitives quant à l’effet de l’immigration sur les salaires ; cependant, la majorité d’entre elles concluent à un effet très faible (pour un survol de cette littérature, voir par exemple Friedberg et Hunt, 1995 ; Jayet et al., 2001) ;

lorsque les migrants modifient le niveau de qualification moyen de la force de travail, ceci influe sur les primes de qualification. Ainsi, l’immigration non qualifiée contribue à augmenter les inégalités salariales entre travailleurs diplômés et non diplômés, ou à augmenter le taux de chômage des non-qualifiés[1] [1] Ce qui, à plus long terme, peut être compensé par une…

Dans le cas des États-Unis, Borjas et al. (1997) ont estimé qu’un tiers de l’augmentation des inégalités salariales depuis 1970 est attribuable à la faiblesse relative de la qualification des immigrants ;

s’ils sont plus jeunes, en âge de payer impôts et cotisations sociales, les migrants contribuent à augmenter les recettes publiques. Toutefois, ils bénéficient aussi de transferts sociaux, pour eux-mêmes ou leur famille. Ces transferts sont d’autant plus importants que leur qualification est faible ou que leur intégration sur le marché du travail et plus généralement à la société du pays d’accueil est difficile ;

enfin, s’ils obtiennent le droit de vote, les migrants peuvent modifier les équilibres politiques et entraîner des choix plus éloignés des préférences des natifs. 

1.2 – Sélectionner pour maximiser les gains et minimiser les coûts

5 De nombreux pays européens sont confrontés à deux problèmes majeurs : des pénuries de main-d’œuvre dans certains secteurs, et la perspective du vieillissement démographique. L’immigration est souvent perçue comme un remède au moins partiel à ces deux problèmes. Comme nous allons le voir, cette perception n’est justifiée que si les immigrants sont sélectionnés sur base de leur niveau de qualification.

6 Naturellement, répondre à des pénuries sectorielles de main-d’œuvre nécessite des programmes de sélection spécifique. Ces dernières années, certains pays européens ont ainsi progressivement introduit des mécanismes visant à attirer des professions particulières : l’Irlande et le Royaume-Uni ont constitué des listes de pénuries de qualification ; des programmes d’immigration temporaire (green cards) ont été mis sur pied en Allemagne ou en Italie pour attirer des spécialistes en technologies de l’information[2] [2] Dans ce domaine, le Bureau International du Travail estime…

; enfin, la France vient de créer un statut particulier pour les scientifiques et les étudiants étrangers.

7 De façon moins naturelle, utiliser l’immigration de remplacement pour lutter contre le coût du vieillissement requiert également de choisir ses immigrants. En moyenne, les migrants non qualifiés apportent moins à l’État que les natifs et engendrent plus de transferts. Leur contribution aux finances publiques s’avère négative (sur l’ensemble de leur vie, ils apportent moins de recettes que ce qu’ils coûtent en transferts). C’est ce que montrent les travaux d’Auerbach et Oreopoulos (2000) et de Storesletten (2000) sur les États-Unis, de Bonin et al. (2000) sur l’Allemagne, de Collado et al. (2001) sur l’Espagne, ou de Chojnicki (2004) sur la France, travaux fondés sur les techniques de comptabilité générationnelle.

8 Plusieurs nations se sont déjà engagées dans un processus de sélection accrue des immigrés. Le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande mènent depuis longtemps des politiques d’immigration sélectives fondées sur des systèmes par points donnant la priorité aux diplômes élevés. Les États-Unis délivrent un nombre croissant de visas sélectifs (principalement les visas H1B) qui drainent quelque 200 000 travailleurs qualifiés par an. Au printemps 2006, le Royaume-Uni a officiellement adopté le système par points comme nouvelle base de sa politique d’immigration ; dans le même temps, la France optait pour une politique d’« immigration choisie ». Au niveau européen, la question est donc désormais clairement posée : l’Europe doit-elle renforcer la sélection de ses immigrants ? Nous examinons ci-dessous trois difficultés afférentes à ce type de politique.

2 – L’Europe a-t-elle les moyens d’attirer les cerveaux ?

9 Si l’Europe (entendue ici comme les 15 membres de l’UE15) attire près d’un tiers des immigrants adultes vivant dans les pays de l’OCDE, elle se caractérise toutefois par une structure d’immigration beaucoup moins qualifiée que celles des autres grandes nations industrialisées. De plus, elle souffre elle-même d’un exode des cerveaux non négligeable vers les États-Unis, le Canada ou l’Australie. Compte tenu de ce déficit important dans les échanges de main-d’œuvre qualifiée avec ses concurrents, l’Europe a-t-elle les moyens – et peut-elle raisonnablement – développer une politique d’immigration sélective ?

2.1 – Bilan général

10 En l’absence de données comparatives fiables sur l’émigration et d’harmonisation internationale des statistiques d’immigration, la fuite des cerveaux est un phénomène complexe à mesurer. Dans une étude réalisée en partenariat avec la Banque mondiale, Docquier et Marfouk (2005) ont calculé les pertes de main-d’œuvre encourues par tous les pays du monde par niveau de qualification, distinguant les individus faiblement qualifiés, les diplômés du secondaire, et les titulaires de diplômes universitaires ou professionnels au-delà du secondaire. S’appuyant sur des statistiques d’immigration récoltées dans la totalité des pays de l’OCDE, leur étude a permis de cerner pour la première fois l’ampleur, la localisation et la structure par qualification et par pays d’origine de l’immigration en Europe. L’analyse porte sur des stocks d’immigrants, mesurés à un moment donné, plutôt que sur des flux.

11 Faisant abstraction, dans un premier temps, des problèmes de comparabilité des diplômes entre immigrants et natifs, des questions d’assimilation, de discrimination et de performances relatives, le tableau 1 fournit un bilan des gains nets de travailleurs ayant un diplôme supérieur pour chaque pays européen et pour l’UE15 dans son ensemble. Chaque colonne reprend les sorties et les entrées de migrants internationaux pour chaque pays européen. La dernière colonne livre les chiffres pour l’UE15 dans son ensemble.

Tableau 1 – Gain net de main-d’œuvre qualifiée dans les pays de l’UE15 en 2000, en milliers Source : Docquier et Marfouk (2005)

12 La partie supérieure du tableau synthétise le bilan intra-européen. En comparant les entrées et sorties, on dégage le gain net des échanges intra-européens. Ceux-ci occupent une place importante dans le bilan de chaque pays. On constate que six pays reçoivent davantage que ce qu’ils perdent. En 2000, les gains nets les plus élevés sont observés en Allemagne (87 700), au Royaume-Uni (81 100), en France (64 800) et en Belgique (50 700), mais deux autres pays, le Luxembourg et la Suède, affichent également un solde positif dans leurs échanges de travailleurs qualifiés avec les autres pays de l’UE. Les autres pays européens – Espagne, Grèce, Irlande, Portugal et Italie – enregistrent un déficit net, particulièrement important pour ce dernier pays (–110 500).

13 Dans la partie inférieure du tableau, on analyse les échanges des pays européens avec le reste du monde. Le bilan avec les grandes nations d’immigration (États-Unis, Canada et Australie) est largement déficitaire. Par rapport à ces trois nations, la perte nette pour l’UE15 est évaluée à 2,4 millions de personnes qualifiées en 2000. Les États-Unis contribuent pour 49 % à cette perte et le Canada pour 31 %. Les deux pays les plus touchés sont l’Allemagne et le Royaume-Uni. Le solde global avec les autres pays est largement positif, avec au total 2,7 millions d’entrées d’immigrés qualifiés en provenance du reste du monde (hors États-Unis, Canada, et Australie) contre seulement 420 000 sorties vers le reste de l’OCDE[3] [3] L’émigration vers les pays non-membres de l’OCDE n’est…

 Au total, une perte nette de 150 000 diplômés supérieurs est observée en 2000 pour l’UE dans son ensemble, soit 0,1 % de sa population âgée de 25 ans et plus. Dans ce processus d’échange, les principaux gagnants sont la Suède (1,5 %), le Luxembourg (1,2 %), la France (0,6 %) ou la Belgique (0,5 %). Les perdants nets sont l’Irlande (–3,1 %), la Grèce (–1,1 %), le Portugal et le Royaume-Uni (–0,7 %).

 

14 En résumé, si l’Europe enregistre une large perte nette de capital humain dans ses échanges avec les grandes nations d’immigration (États-Unis, Canada et Australie), elle compense ce déficit en attirant suffisamment de diplômés en provenance des pays en développement et, dans une moindre mesure, des autres pays de l’OCDE. Toutefois, la substitution de qualifiés natifs par des qualifiés immigrés n’est probablement pas neutre. L’immigration pose des problèmes complexes d’intégration, d’assimilation, de comparabilité des diplômes et de « transférabilité » des compétences acquises dans les pays d’origine. Une étude récente menée au Canada montre qu’à diplôme donné, les immigrants ont un niveau de compétence et d’alphabétisation moins élevé que les natifs (Coulombe et Tremblay, 2006). Pour chaque pays d’origine, les auteurs ont calculé un écart « compétence-scolarité » mesurant le supplément d’années de scolarité nécessaire aux diplômés étrangers pour atteindre le niveau de compétence des natifs. L’écart de compétence moyen par rapport aux natifs correspond à 3 années de scolarité (2,1 années pour les immigrants dont la langue maternelle est celle du pays receveur). Cet écart varie considérablement selon les pays : une corrélation négative très forte est observée entre l’écart « compétence-scolarité » et le revenu par habitant du pays d’origine. Il est hasardeux de généraliser cette étude au cas européen. Toutefois, il est plus que probable que le bilan qualitatif des échanges européens soit largement plus déficitaire que ce que le bilan purement quantitatif présenté ci-dessus peut laisser supposer. En tout état de cause, le bilan négatif européen contraste fortement avec le bilan positif des États-Unis, du Canada ou de l’Australie.

2.2 – Exode des chercheurs européens et déficit de R&D

15 En nombres absolus, le solde des échanges de diplômes supérieurs entre l’UE15 et le reste du monde est donc faiblement déficitaire. Toutefois, cette neutralité observée au niveau des diplômes supérieurs n’est pas vérifiée au niveau des qualifications très élevées, et tout particulièrement dans les disciplines génératrices d’innovations et de croissance.

16 Concentrons-nous tout d’abord sur le cas des diplômés en sciences et technologies (ST). L’UE15 « produit » davantage de licenciés et de docteurs en ST que les États-Unis. En 2000, l’UE15 a produit 2,14 millions de nouveaux diplômés en ST (0,56 diplômés pour 1000 individus âgés de 20 à 34 ans), contre respectivement 2,07 aux États-Unis (0,41 pour 1000) et 1,1 million au Japon (0,25 pour 1000). Paradoxalement, l’UE15 emploie moins de chercheurs que ses concurrents. Durant l’année 1999, le nombre total des chercheurs employés en ST était estimé à 919 796 personnes dans l’UE15 (5,36 pour 1000 actifs), contre 1 219 407 aux États-Unis (8,66 pour 1000 actifs) et 658 910 au Japon (9,72 pour 1000 actifs). Contrairement aux échanges de diplômes supérieurs, l’exode massif des chercheurs européens vers les États-Unis n’est pas compensé par des entrées significatives. La Commission européenne (2003) a longuement souligné le déficit de l’Europe dans ce domaine. Elle a évalué à 550 000 le nombre de chercheurs supplémentaires qu’il faudrait engager pour rattraper les États-Unis d’ici à 2010.

17 Plus généralement, si l’on se concentre sur les visas accordés par les États-Unis aux travailleurs spécialisés (visas H1B) et aux travailleurs à capacité exceptionnelle (visas O1), les pertes apparaissent également très importantes. Selon le tableau 3 qui livre les données de l’Office of Immigration américain, 29 760 « travailleurs spécialisés » originaires de l’UE15 ont émigré vers les États-Unis en 2002, soit 8 % de cette composante de l’immigration qualifiée américaine. Ce chiffre est en croissance élevée (+3.500 entre 2001 et 2002). Durant la même année, 7 460 « travailleurs à capacité exceptionnelle » ont émigré vers les États-Unis, représentant 29,8 % des immigrés de cette catégorie. 

18 Cet exode des cerveaux pour les qualifications très élevées et/ou dans des secteurs de pointe met en péril les performances européennes en matière de recherche et développement dans des secteurs clés tels que la biotechnologie, la recherche médicale, la chimie, la nanotechnologie, les technologies de l’information et des communications. Tout cela conditionne fortement la position européenne sur l’échiquier mondial.

19 Plusieurs causes expliquent cet exode des élites : meilleures possibilités d’embauche, perspectives de salaires plus élevés, environnement scientifique stimulant, moyens plus importants accordés aux chercheurs, etc. Ce dernier élément est important dans la mesure où la recherche dans les secteurs de pointe nécessite un appareillage coûteux. Il est donc impossible de dissocier l’exode des chercheurs européens de la politique générale de R&D européenne. Cause et conséquence de cet exode des chercheurs, le retard européen en matière d’investissements et de performance du secteur de la R&D est devenu béant. En termes relatifs, le budget total consacré à la recherche et développement au sein de l’Union européenne (UE15) reste de loin inférieur au budget observé aux États-Unis ou au Japon. Bien que masquant des disparités importantes entre pays, les dépenses européennes de R&D en pourcentage du PIB s’élevaient en Europe à 1,93 % en 2000, contre 2,69 % aux États-Unis et 2,98 % au Japon. Ce déficit s’est creusé au cours du temps. En 1991, l’UE investissait 164 milliards d’euros (en parité de pouvoir d’achat), soit 46 milliards de moins que les États-Unis. Entre 1991 et 2000, les dépenses de R&D ont progressé de 38 % aux États-Unis, de 20 % au Japon contre 19 % au sein de l’UE15. Au total, le déficit d’investissement en R&D de l’UE15 s’est amplifié de façon continue à partir de 1995 ; il a quasiment doublé en l’espace d’une décennie, comme le montre la figure 1.

Investissements en R&D : déficit de l’Union européenne (UE15) par rapport aux États-Unis, en milliards d’euros (parité de pouvoir d’achat – prix de 1995)

2.3 – L’autosélection des immigrants

20 Que se passerait-il si l’Europe modifiait sa politique d’immigration de manière à attirer davantage de travailleurs qualifiés ? En utilisant la base de données synthétisée dans le tableau 1, Docquier, Lohest et Marfouk (2006) ont analysé économétriquement les déterminants des choix de destination des migrants, et ce par niveau de qualification[4] [4] Le modèle utilisé est un modèle Tobit appliqué aux taux…

21 L’analyse révèle que les principaux déterminants des choix de localisation des migrants sont la distance entre pays de départ et de destination, les liens coloniaux et linguistiques, ainsi que les caractéristiques des pays d’accueil : le PIB par habitant, le taux de chômage, la taille démographique et la générosité de la protection sociale. Les migrants qualifiés sont plus sensibles aux distances géographiques et aux perspectives de revenu (PIB par habitant). Les non-qualifiés sont plus sensibles aux liens coloniaux et aux programmes sociaux. L’introduction de variables binaires pour chaque pays d’accueil capture en partie les différences de politiques d’immigration. Ces variables sont significatives mais n’expliquent qu’une partie seulement des choix de destination. Ainsi, sauf à envisager des mesures drastiques et donc peu réalistes, un changement de politique d’immigration dans le sens d’une sélection accrue n’aura qu’un effet modéré sur la composition et le volume de l’immigration. L’environnement économique, institutionnel et les liens historiques entre pays restent les composantes majeures.

22 Ceci démontre à quel point il est difficile d’infléchir le processus d’autosélection des migrants. Étant donné nos liens historiques privilégiés avec les pays très pauvres, la faiblesse des primes de qualification en Europe, et le caractère redistributif de notre fiscalité et de notre protection sociale, qu’est-ce qui peut bien inciter les individus hautement qualifiés à choisir l’Europe comme destination ? Le bilan mitigé de la politique de green cards allemande nous montre à quel point il est difficile de rivaliser avec d’autres nations plus compétitives sur le « marché » international des talents. A contrario, étant donné les liens historiques, linguistiques, géographiques, la générosité de la protection sociale et la taille des réseaux déjà installés, les candidats à la migration en provenance des pays les plus pauvres (et donc moins dotés en qualification) ont des incitations fortes à rechercher les moyens légaux ou illégaux de rallier le vieux continent.

3 – Quels effets sur les pays d’origine ?

23 En compensant ses pertes de diplômés vers les autres nations industrialisées par une entrée de main-d’œuvre qualifiée en provenance des pays en développement, l’UE15 se caractérise par un solde net proche de zéro. Comme indiqué plus haut, ce solde contraste avec l’important gain net observé dans les autres nations d’immigration (5,4 % de la population de 25 ans et plus pour les États-Unis, 10,7 % pour le Canada et 11,3 % pour l’Australie).

24 Néanmoins, si l’UE15 sélectionne peu ses immigrés, elle joue un rôle important dans la fuite des cerveaux en provenance des pays les moins avancés. Étant donné ses liens historiques et culturels avec l’Afrique, l’UE15 attire un grand nombre de travailleurs qualifiés en provenance des nations moins développées. Ainsi, la figure 2 met en perspective, sur l’axe des abscisses, le taux de migration des individus qualifiés de tous pays du monde et, sur l’axe des ordonnées, la contribution de l’UE15 dans cette fuite des cerveaux (part européenne dans le stock d’immigrés qualifiés). Par exemple, le Mozambique se caractérise par un taux d’émigration global de ses qualifiés d’environ 47 % ; la contribution européenne à cette fuite des cerveaux est supérieure à 80 %. Nous considérons que la contribution européenne est importante (respectivement très importante) lorsque la part des émigrés qualifiés vivant en Europe est supérieure à la part de l’UE15 dans la population de l’OCDE (respectivement deux fois la part). Ces deux bornes sont représentées par les traits horizontaux en pointillés.

Contribution de l’UE15 dans la fuite des cerveaux internationale

25 On constate que la contribution européenne est importante dans 75 cas, voire très importante dans 22 cas. Ainsi, l’UE15 joue un rôle majeur dans l’exode des cerveaux de pays tels que la Gambie, le Cap Vert, l’Île Maurice, les Seychelles, Malte, le Ghana ou le Kenya. Plus encore, l’UE15 est de loin la principale destination des cerveaux en provenance de Somalie, du Surinam, du Mozambique, de l’Angola, de la République du Congo, de la Guinée-Bissau et d’autres pays africains. En proportion de leur main-d’œuvre qualifiée, certains de ces pays sont parmi les plus sévèrement touchés par la fuite des cerveaux internationale.

26 La littérature récente sur la fuite des cerveaux met en évidence des effets potentiellement favorables de l’émigration qualifiée pour les pays d’origine : envois de fonds, migrations retour, effets de réseaux favorisant les transactions internationales ; par ailleurs, les perspectives de migration, en augmentant le rendement espéré du capital humain, peuvent induire un accroissement de l’investissement éducatif domestique[5] [5] Pour une synthèse de cette littérature, voir Rapoport…

Il existe donc un effet d’incitation qui joue en sens opposé de l’effet de fuite traditionnellement mis en avant. Cependant, un effet net positif a plus de chances de se matérialiser si le taux d’émigration des qualifiés n’est pas trop élevé, ce que l’on observe surtout dans les grands pays tels que la Chine ou l’Inde, et que les contraintes de liquidité qui pèsent sur l’investissement éducatif ne sont pas trop importantes, ce qui exclut les pays les plus pauvres (Beine, Docquier et Rapoport, 2001, 2006). Or les pays qui exportent leurs cerveaux vers l’UE, et plus particulièrement les pays d’Afrique, sont de taille petite ou moyenne et font partie des pays les moins avancés ; ils forment en fait l’essentiel du contingent des pays les plus négativement affectés par la fuite des cerveaux. Accentuer la sélection des immigrés reviendrait probablement à mettre encore davantage de pression sur ces pays d’origine. Ceci revient à « faire payer » le déficit naturel de l’Europe dans ses échanges de cerveaux avec les grands pays anglo-saxons non-européens par les nations plus pauvres, déjà victimes d’un lourd déficit de qualification. Cette option est susceptible d’aggraver les inégalités entre nations et les pénuries de main-d’œuvre qualifiée dans les pays moins avancés, en particulier dans les pays africains, ce qui pose un problème de cohérence avec notre politique de développement et de coopération.

4 – UN EMPLÂTRE SUR UNE JAMBE DE BOIS ?

27 Enfin, utiliser l’immigration comme remède aux problèmes internes s’avère rarement la politique la plus efficace. Revenons sur deux des objectifs majeurs d’une politique sélective.

28 Sélectionner les immigrés hautement qualifiés permettrait de pallier l’exode de nos chercheurs et de stimuler le secteur de la recherche et développement.

29 Mais dès lors, pourquoi ne pas s’attaquer de front à la cause première de cette pénurie de chercheurs ? En d’autres termes, pourquoi ne pas inciter nos chercheurs et notre personnel hautement qualifié à exercer leur activité dans leur pays d’origine ? Bien entendu, l’écart technologique et scientifique qui nous sépare d’autres nations telles que les États-Unis ne peut être résorbé à court terme. Il est cependant possible de freiner l’exode des chercheurs européens en adoptant une politique de recherche davantage expansionniste (notamment dans le secteur de la recherche fondamentale), en offrant un environnement, des salaires et des perspectives de carrière incitatifs à nos chercheurs, et en réduisant les clivages entre le monde des affaires, le monde politique et le monde académique. Le retard en termes de perspectives d’emploi, de rémunération et de crédits alloués à la recherche engendre l’exode des élites et réduit la productivité des dépenses de R&D existantes. Des efforts ont été entrepris dans ce sens. Lors du sommet de Barcelone en 2002, la Commission européenne s’est fixé comme objectif d’amener les dépenses de R&D à 3 % du PIB européen en 2010. Des intentions pas encore traduites dans les faits.

 

30 Attirer des immigrés qualifiés permettrait de neutraliser le coût du vieillissement démographique, principalement en matière de finances publiques.

31 La plupart des projections existantes reposent exclusivement sur la démographie et négligent toute une série d’évolutions socioéconomiques en cours sur le marché du travail, que ce soit au niveau des taux d’activité des femmes et des personnes âgées, de la structure par qualification (qui affecte elle-même les taux de participation et de chômage) ou de la structure même des taux de chômage par niveau de qualification ou de primes de qualification. En tenant compte de ces éléments et en simulant des scénarios conformes au protocole de Lisbonne[6] [6] À savoir : convergence partielle vers les taux de participation…

Debuisson et al. (2004) établissent une projection des ratios de dépendance « économique » des régions belges et montrent ainsi qu’améliorer le taux d’emploi atténuerait ou résorberait totalement le coût du vieillissement dans un grand nombre de régions et pays. Par exemple, dans le cas des régions belges, les ratios de dépendance économique en 2050 seraient 10 % plus faibles en Wallonie, 20 % plus faibles à Bruxelles et 10 % plus élevés en Flandre par rapport à la situation observée en 2000. En conséquence, pour les régions belges, seule la Flandre exhibe réellement un besoin de main-d’œuvre étrangère ou en provenance des autres régions : un flux d’immigrants qualifiés compris entre 500 et 9 000 serait nécessaire pour stabiliser le ratio de dépendance flamand. Dans les autres régions, une amélioration du taux d’emploi en accord avec les objectifs de Lisbonne suffirait à maintenir le cap.

5 – Synthèse

32 Clairement, une sélection accrue permettrait de maximiser les gains et minimiser les coûts de l’immigration. Dans une optique « nationaliste », il est donc tout à fait légitime que les pays d’accueil prennent une série de dispositions pour limiter l’afflux de migrants non qualifiés et encourager celui de migrants qualifiés. De là à considérer l’immigration sélective comme un remède aux problèmes démo-économiques majeurs des pays européens, il y a un pas qu’il serait prématuré de franchir. Notre contribution démontre en fait que les effets de l’immigration sélective risquent de s’avérer limités.

33 En premier lieu, l’Europe souffre d’un important déficit dans ses échanges de main-d’œuvre qualifiée avec les autres grandes nations d’immigration. Ce déficit est structurel et lié à nos caractéristiques institutionnelles, économiques et historiques : une politique volontariste d’attraction des migrants qualifiés risque de s’opposer aux forces naturelles qui conduisent les « cerveaux » à opter pour d’autres destinations.

34 En second lieu, étant donné nos liens historiques avec l’Afrique, une politique de sélection européenne risquerait d’être dommageable en termes d’inégalités Nord-Sud.

35 Enfin, plutôt que d’attirer les migrants qualifiés pour combler nos déficits quantitatifs et qualitatifs d’emploi, il serait préférable de s’attaquer aux sources profondes de ces déficits : d’une part, un retard important en matière de dépenses de R&D et de politique de recherche et, d’autre part, la faiblesse des taux d’emploi. S’attaquer de front à ces problèmes structurels rendrait le recours à l’immigration sélective moins impératif dans beaucoup de pays et régions et permettrait, même en l’absence de mécanismes compensatoires[7] [7] On pense notamment à la proposition faite par Jagdish Bhagwati…

, de minimiser les risques d’accroissement des inégalités entre nations.

 

BibliographieRéférences

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 Notes[ *] Chercheur qualifié au FNRS et professeur d’économie à l’Université catholique de Louvain

 

[ **] EQUIPPE, Universités de Lille, Department of Economics, Bar-Ilan University, et Center for Research and Analysis of Migration (CReAM), University College London

 

[ 1] Ce qui, à plus long terme, peut être compensé par une incitation plus forte à s’éduquer chez les natifs.

 

[ 2] Dans ce domaine, le Bureau International du Travail estime qu’il manque actuellement environ 850 0000 techniciens aux États-Unis et près de 2 millions en Europe.

 

[ 3] L’émigration vers les pays non-membres de l’OCDE n’est pas intégrée par manque de données fiables. Il s’agit au demeurant la plupart du temps de travailleurs expatriés temporairement.

 

[ 4] Le modèle utilisé est un modèle Tobit appliqué aux taux de concentration des migrants internationaux (i.e., à la proportion d’émigrants du pays i dans la destination k rapportée à la capacité d’accueil du pays k, mesurée par sa part dans la population de l’OCDE). Un index propre est calculé pour les qualifiés et les non-qualifiés.

 

[ 5] Pour une synthèse de cette littérature, voir Rapoport (2002) et Docquier et Rapoport (2005).

 

[ 6] À savoir : convergence partielle vers les taux de participation scandinaves des hommes et des femmes, et diminution des taux de chômage par qualification vers les minima observés dans l’Union européenne des quinze

[ 7] On pense notamment à la proposition faite par Jagdish Bhagwati dans les années 1970 d’instaurer une taxe spécifique sur les revenus des immigrés qualifiés et de redistribuer tout ou partie du produit de la taxe (surnommée depuis « Taxe Bhagwati ») au profit des pays d’origine. Les différentes options envisageables, ainsi que les problèmes de faisabilité liés à l’instauration d’une telle taxe, sont étudiés dans McHale (2005).


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