Présidentielles 2012: Qui parlera des mensonges de Hollande? (Look who’s lying now!)

3 mai, 2012
Dieu se rit de ceux qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes. Bossuet
Moi Président de la République, je ne serai pas le chef de la majorité, je ne recevrai pas les parlementaires de la majorité à l’Elysée. Moi Président de la République, je ne traiterai pas mon Premier ministre de collaborateur. Moi Président de la République, je ne participerai pas à des collectes de fonds pour mon propre parti dans un hôtel parisien. Moi Président de la République, je ferai fonctionner la justice de manière indépendante. Je ne nommerai pas les membres du Parquet alors que l’avis du Conseil de la Magistrature n’a pas été dans ce sens. Moi Président de la République, je n’aurai pas la prétention de nommer les directeurs de chaînes de télévisions publiques. Je laisserai ça à des instances indépendantes. Moi Président de la République, je ferai en sorte que mon comportement soit à chaque instant exemplaire. Moi Président de la République, j’aurai aussi à cœur de ne pas avoir un statut pénal du Chef de l’Etat. Je le ferai réformer de façon à ce que si des actes antérieurs à ma prise de fonction venaient à être contestés je puisse, dans certaines conditions, me rendre à la convocation de tel ou tel magistrat ou m’expliquer devant un certain nombre d’instances. Moi Président de la République, je constituerai un gouvernement qui sera paritaire, autant de femmes que d’hommes. Moi Président de la République, il y aura un code de déontologie pour les ministres qui ne pourraient pas rentrer dans un conflit d’intérêts. Moi Président de la République, les ministres ne pourront pas cumuler leurs fonctions avec un mandat local parce que je considère qu’ils devraient se consacrer pleinement à leur tâche. Moi Président de la République, je ferai un acte de décentralisation parce que je pense que les collectivités locales ont besoin d’un nouveau souffle, de nouvelles compétences, de nouvelles libertés. Moi Président de la République, je ferai en sorte que les partenaires sociaux puissent être considérés, aussi bien les organisations professionnelles que les syndicats. Et que nous puissions avoir régulièrement une discussion pour savoir ce qui relève de la loi ou ce qui relève de la négociation. Moi Président de la République, j’engagerai de grands débats. On a évoqué celui de l’énergie et il est légitime qu’il puisse y avoir sur ces questions là de grands débats citoyens. Moi Président de la République, j’introduirai la représentation proportionnelle pour les élections législatives, pour les élections non pas celles de 2012 mais celles de 2017, parce que je pense qu’il est bon que l’ensemble des sensibilités soit représenté. Moi Président de la République, j’essaierai d’avoir de la hauteur de vue pour fixer les grandes orientations, les grandes impulsions. Mais en même temps, je ne m’occuperai pas de tout et j’aurai toujours le souci de la proximité avec les Français … François Hollande
Quand on m’a comparé à Franco, à Pétain, à Laval, et pourquoi pas Hitler, vous n’avez pas dit un mot (…). Quand Mme Aubry me traite de Madoff et que le leader de la famille ne dit rien, c’est qu’il cautionne. Nicolas Sarkozy
Le moment de bravoure de cette année ne sera pas une courte petite phrase, mais une longue anaphore de trois minutes vingt. « Moi, président de la République », seize fois répété par Hollande au cours du débat, en une longue et brillante tirade, exprimant calmement une rupture implacable avec l’esprit du sarkozisme. « Moi président de la République, je ne participerai pas à des collectes de fonds dans un hôtel parisien ». Et tout y passa: indépendance de la Justice, statut pénal du chef de l’Etat, indépendance des médias, etc etc. (…) Je pinaille comme on pinaillait avec délices, les premières années, sur le verbe mitterrandien, sur sa créativité verbale, ce qui est au total plutôt rafraichissant. Mais le pinaillage n’empêche pas d’apprécier. Ce furent au total trois minutes vingt d’allégresse. Trois minutes vingt, le temps d’une chanson, pour effacer, venger, cinq ans d’appropriation, cinq ans de gloutonnerie, d’anomalie et au total d’humiliation. Daniel Schneidermann
Nicolas Sarkozy « a cité Tariq Ramadan comme ayant appelé à voter pour moi ce qui est faux …François Hollande
La seule intervention que nous avons trouvée où Tariq Ramadan parle effectivement de la présidentielle française s’est déroulée à Nanterre le 4 mars. Et dans celle-ci, Tariq Ramadan n’a pas conseillé à son auditoire de voter pour François Hollande, mais contre Nicolas Sarkozy. Ajoutant au passage que si le socialiste était élu, il serait contre lui. Désintox
Le candidat sortant me dit: «Ça coûte cher, on n’a pas les moyens, 60 000 postes c’est impossible, deux milliards et demi.» J’ai fait mes comptes : lui, il a accordé le bouclier fiscal aux plus favorisés, cela représentait deux milliards et demi, l’équivalent des 60 000 postes. Qu’est ce que l’on préfère, protéger les plus riches ou protéger nos enfants? J’ai choisi : protéger nos enfants! François Hollande
Cette équation est trompeuse: François Hollande compare en effet le bouclier fiscal dont le coût cumulé sur le quinquennat est d’environ 2,5 milliards (grosso modo 500 millions d’euros par an en moyenne). Alors que cette somme de 2,5 milliards d’euros correspond (plus ou moins selon les évaluations) au coût annuel des 60 000 postes crées dans l’Education nationale, une fois la totalité des postes créés (à partir de la cinquième année). Si l’on veut vraiment comparer le coût cumulé de la création des postes sur cinq ans, on aboutit à 7,5 milliards d’euros (500 millions la première année pour 12 000 postes, 1 milliards la deuxième année pour les 12000 premiers plus 12 000 supplémentaires , etc. jusqu’à la dernière année où les 60 000 postes représentent une charge annuelle de 2,5 milliards). Desintox
Je me suis engagé à mettre fin dès mai 2012 à la rétention des enfants et donc des familles avec enfants. La protection de l’intérêt supérieur des enfants doit primer, comme nous le rappellent de nombreuses conventions internationales qui engagent la France. Des alternatives existent, comme l’assignation à résidence, elles seront mises en oeuvre. (…) Je souhaite plus globalement que la rétention redevienne l’exception et non un instrument banal de procédure. Je souhaite que soient privilégiées les alternatives à I’enfermement et, lorsque le placement en rétention est nécessaire, qu’on veille aux conditions de vie dans les centres. François Hollande (Lettre à France Terre d’asile)
Mieux vaut l’éviter [le centre de rétention, ndlr], surtout lorsque ces personnes ont un logement. Soit c’est l’assignation à résidence, soit le suivi, soit la rétention. Mais le droit européen dit que la rétention doit être un droit exceptionnel. François Hollande
J’ai voulu la loi interdisant la burqa, parce que la burqa sur le territoire de la République, elle n’a pas sa place. Vous ne l’avez pas votée, cette loi, on se demande bien pourquoi vous ne l’avez pas votée. Vous étiez absent ce jour-là et le Parti socialiste, courageusement, a pris la poudre d’escampette quand il a fallu voter. Sarkozy
Vous, par exemple, vous n’étiez pas favorable à la loi sur le voile à l’école. (…) C’était votre droit à l’époque, vous avez sans doute encore changé d’avis. Moi, j’y étais favorable et j’ai voté cette loi de l’introduction… de l’interdiction du voile à l’école. C’était Jacques Chirac qui en avait décidé. Ensuite, sur la burqa, j’ai voté la résolution interdisant la burqa. (…) Et sur la loi, j’avais, avec le groupe socialiste déposé des amendements qui n’ont pas été reçus. La meilleure façon était donc de laisser passer la loi mais, je vous l’affirme ici, la loi sur la burqa, si je deviens président de la République, sera strictement appliquée. Hollande
 La loi d’interdiction du voile intégral en France a été votée en 2010 par le Parlement et est en application depuis 2011. Les députés socialistes, dont l’élu de Corrèze François Hollande, s’étaient abstenus lors du vote à l’Assemblée. Le Point
Selon l’Insee, la dette publique était de 1211,6 milliards d’euros fin 2007 et 1717,3 milliards fin 2011, ce qui explique la hausse de 505 milliards évoquée par Nicolas Sarkozy. Quant aux 600 milliards de François Hollande, voilà l’explication: jeudi, François Hollande a précisé son propos. Il parlait de l’évolution de la dette de fin 2006, et non fin 2007, à fin 2012, considérant que le budget est déjà voté et qu’il va hériter des choix de Nicolas Sarkozy pour cette année. L’Express
La France présente le taux d’encadrement le plus faible, tous niveaux et tous établissements confondus (publics et privés) avec seulement 6,1 enseignants pour 100 élèves-étudiants, contrairement à des pays comme la Suède, la Grèce ou le Portugal où le taux d’encadrement dépasse neuf enseignants. (…) Toutefois, le pourcentage du PIB ne peut servir de seul critère de comparaison, car il faut également tenir compte du poids relatif des jeunes en âge d’être scolarisés par rapport à la population totale. La DEPP souligne en effet que, si, en France, 19% de la population est âgée de 5 à 19 ans, ce qui la situe à la moyenne européenne, en revanche, cette proportion est plus faible – de l’ordre de 15% – dans des pays tels que l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie et le Japon. Le calcul du coût moyen d’un élève est donc nécessaire pour tenir compte de cet effet démographique. Selon les chiffres de 2006, les dépenses annuelles par élève s’élèvent à 4.995 $ pour l’école maternelle, 5.482 $ pour l’école primaire, 8.265 $ pour le collège, et 10.655 $ pour le lycée. La France se situe, par rapport à la moyenne de l’OCDE, à un niveau de dépenses annuelles par élève inférieur de 5% pour l’école maternelle et de 15% pour l’école primaire, mais en revanche supérieur de 10% pour le collège, et surtout de 26% pour le lycée.  Rapport Cour des comptes (2009)
Lorsque, avec le recul du temps, l’Histoire portera sur ce mandat un regard objectif, il apparaîtra en effet que, par rapport à ses deux prédécesseurs, enclins à la complaisance et à la facilité, Nicolas Sarkozy aura amorcé la pédagogie de la vérité et de l’effort, dont la France a tant besoin, dans un monde qui s’est ouvert et qui bouge plus vite qu’elle. Antoine Veil (consultant et ancien haut fonctionnaire)
Les Français entendent redevenir maîtres de leur histoire. Rien ne dit qu’elle ressemblera, dimanche soir, à celle arrêtée par les sondeurs et les commentateurs. Cela fait belle lurette que ces derniers ont plébiscité François Hollande, qui a fini par s’en persuader. Sa posture de candidat « normal » est certes plus reposante que celle de Nicolas Sarkozy. Mais est-ce d’une réincarnation de François Mitterrand, y compris dans ses poses hiératiques, dont la France a besoin ? Jusqu’au bout, la gauche n’aura eu d’autre programme que l’antisarkozysme, alimenté ces jours-ci par les accusations sans preuve du site Mediapart suggérant un financement de la campagne de 2007 par la Libye de Kadhafi. Le grand débat de mercredi soir a révélé la personnalité d’un procureur glacial face à un président-candidat gagné par l’humanité propre aux condamnés d’office. (…) L’instrumentalisation par la gauche de la mauvaise humeur ambiante ­a pour objectif de faire replonger la France dans l’univers d’où elle doit s’extraire : celui des corporatismes, des aveuglements, des gardes-chiourmes idéologiques. La victoire de Hollande serait celle de la CGT, du Syndicat de la magistrature, de Jean-Luc Mélenchon, qui ont appelé à battre Sarkozy. Elle serait celle des oligarchies syndicale et médiatique. Elle serait la victoire de la gauche doctrinaire et passéiste, qui refuse la révolution imposée par le XXIe siècle. Ivan Rioufol
Si un homme politique doit être jugé sur ses actes, ne serait-il pas logique que les médias s’intéressent, chiffres à l’appui, à la gestion calamiteuse du département de la Corrèze par François Hollande. Le candidat socialiste n’ayant jamais exercé de fonctions ministérielles, ses résultats à la tête du Conseil général devraient éclairer les Français. (…) Heureusement pour François Hollande, ce n’est ni le FMI ni l’UE qui est venu à sa rescousse, mais l’Etat français… et l’ensemble des contribuables hexagonaux qui ont épongé la dette léguée aux Corréziens par François Hollande. Deux chèques de 75 millions d’euros de la République qui ont permis au candidat socialiste de gagner un peu de temps. (…)  1.400 euros ! C’est le niveau de dette par habitant laissé aux Corréziens par la gestion de François Hollande. Une dette de plus de 350 millions d’euros qui est abyssale pour l’un des départements les moins peuplés de France (250.000 habitants)…  Relevons par exemple le cas des iPad, généreusement « offerts » aux collégiens du département entrant en classe de sixième. Un « cadeau » qui aura coûté la bagatelle de 1,5 millions d’euros aux contribuables corréziens. (…) Comment justifier qu’une ville comme Tulle (10.000 habitants) construise pour 9 millions d’euros une médiathèque employant 21 personnes ! Comment expliquer qu’au cours des années passées, les salles des fêtes flambant neuves, les salles de concert, les boulodroms, aient poussé comme des champignons aux quatre coins du département alors que le reste du pays se serrait la ceinture pour faire face à la crise ? Il serait temps que François Hollande (qui demande sans cesse à Nicolas Sarkozy de se justifier sur son bilan) s’explique sur le fiasco intégral que constitue sa seule expérience à la tête d’un exécutif. Marc Kasperzac
La France sera, une fois de plus, le seul pays de droite et d’extrême droite à mettre en place et par dépit un président de gauche. (…) Au fond, le grand tort de Sarkozy aura été d’avoir voulu jouer franc jeu avec les Français. De s’être mis à leur niveau. De ne pas avoir été assez royal, altier, hautain, sphinx (une erreur psychosociale majeure pour celui qui avouait que Mitterrand était, avec De Gaulle et Jean-Paul II, son modèle politique). De ne pas avoir compris que le corps du monarque devait transcender le corps du peuple – et de fait ne pas se rendre à Disneyland comme tout un chacun, le président n’étant pas en France « tout un chacun ». D’avoir été, au bout du compte, démocrate par excès. (…) Le vrai changement, ce ne fut jamais que lui, ce président anormal qui tenta de mettre la France à l’ordre du XXI ème siècle (ce qui pour un pays du XIX ème siècle était peut-être insupportable). Pierre Cormary
Les gens qui réclament de la France qu’elle reste un État providence et qui exigent en même temps le multiculturalisme et l’affaiblissement de l’État-nation sont tout simplement des irresponsables. L’État social (la sécurité sociale) ne marche que lorsque des citoyens ont suffisamment de choses en commun pour se serrer les coudes et s’entraider les uns, les autres, en cas de coup dur. Mais, là où il n’y a pas de communauté d’identité, de valeurs, de projet, de mémoire, il n’y a aucune raison pour qu’il y ait de la solidarité. Dans ce sens-là, le projet du PS est profondément irréaliste et voué à l’échec. Il n’y a pas de solidarité sans identité nationale, sans un minimum commun dans l’ordre des valeurs et de l’imaginaire. Le problème national de la France est ainsi central et il n’y a que des journalistes négligents pour se scandaliser que la campagne n’ait parlé que de cela au lieu de parler de la dette. Il n’y aura pas de solution à la crise économique, sans solution du problème national. Le slogan rabâché sans cesse du « vivre ensemble » est l’exemple même de cette mystification idéologique. Le problème n’est pas de « vivre ensemble », côte à côte, comme des étrangers, dans un supermarché de droits à géométrie variable. Cette idée fausse a englouti des sommes considérables, des budgets municipaux et régionaux. Le problème est d’«être ensemble »: être, c’est à dire partager, à la base, une même vision des choses, quitte à ce que chacune communauté lui donne sa variation spécifique. Dans tout État-nation démocratique, il y a une identité culturelle dominante qui doit être la référence déterminante de toute la société dans toutes ses différences. Sans nation, pas d’État-providence ni de solidarité universelle… Shmuel Trigano
Il aurait fallu sans doute simplement dire la vérité : que François Hollande n’a aucune consistance théorique ni aucune vision de la France, que son point de vue est celui de la haute administration qui veut reprendre les rênes d’un pouvoir que Sarkozy lui a fait perdre, qu’il n’a aucune moralité sinon celle de la conquête du pouvoir. Et la force de François Hollande n’est pas son programme mais d’avoir fait croire qu’il en avait un, que les souffrances des Français étaient dues à Sarkozy et à ses prétendus amis de la finance, que la France était amoindrie, et qu’il était du côté des travailleurs. Ainsi l’énarque Hollande, entouré des énarques Aubry, Jospin, Lang, Fabius, Royal… se vend comme parti des travailleurs face à la grande finance. (…)  Beaucoup de gens ne semblent pas voir ce qui se passe aujourd’hui. Ce n’est pas une élection présidentielle, c’est un référendum. Et la vraie question est :« êtes-vous pour ou contre Sarkozy ». Il y a ceux qui vont voter « oui » et mettre le bulletin Sarkozy, et ceux qui vont voter « non », et mettre celui marqué « Hollande ». Qui connaît vraiment les propositions d’Hollande, peu de monde. Mais moins encore s’en soucient. Car c’est un bulletin « non ».Yves Roucaute
Connaissant l’état de la France (…) [Nicolas Sarkozy] aurait dû tenir le discours churchillien que proposait François Fillon, commencer à faire un travail d’explication et affronter les difficultés bille en tête. Au lieu de cela, il a pratiqué une ouverture en direction de la gauche, voulu séduire les partisans de Nicolas Hulot, et tenu un discours « volontariste » sur la croissance. Quand la croissance n’a pas été au rendez-vous et que les difficultés sont venus, c’est l’inefficacité du « volontarisme » qui s’est trouvée incriminée. (…) Les propositions économiques de François Hollande sont ineptes, effectivement. Vouloir créer des postes de fonctionnaires supplémentaires dans un contexte où la France est déjà le pays du monde occidental qui compte le plus grand nombre de fonctionnaires par habitant relève du clientélisme électoral de bas étage et coûtera très cher. Augmenter diverses allocations de façon rapide implique des dépenses supplémentaires, elles-mêmes clientélistes, dans un contexte où les caisses sont déjà bien davantage que vides, ce qui ne peut que creuser les déficits. Prétendre compenser les dépenses supplémentaires par des impôts supplémentaires, qu’il s’agisse de l’accentuation de la progressivité de l’impôt sur le revenu, du grotesque projet de taxation progressive des entreprises en fonction de leur taille, de la suicidaire volonté de surtaxer les revenus du capital et de l’épargne, implique une incompréhension totale de la façon dont le capital se forme, dont les investissements se font, et de ce que sont les incitations positives ou négatives à épargner, investir, entreprendre, travailler. Prétendre trouver d’autres sources de financement à l’échelle européenne impliquerait l’accord des pays encore créditeurs (l’Allemagne, surtout) et impliquerait d’accroître encore l’endettement du pays. (…) La plupart des pays d’Europe occidentale sont malades de vivre à crédit et d’emprunter toujours davantage, de maintenir à toute force des systèmes d’état providence qui coûtent de plus en plus cher et sont de plus en plus déficitaires, et que rien ne pourra plus jamais venir équilibrer. Ils sont malades d’étatisme hypertrophique et de taxations punitives. Parce que la gauche est presque partout hégémonique dans les esprits, le remède de prédilection des foules déconcertées par une « crise » qu’elles ne comprennent pas parce que ceux qui seraient censés expliquer la « crise » sont ceux qui l’ont provoquée, est de vivre encore à crédit en empruntant davantage encore, de renforcer les systèmes d’état providence, en creusant les déficits jusqu’à des chiffres qui auraient été inimaginables il y a trente ou quarante ans, d’en rajouter dans l’étatisme et dans les taxations punitives. Cela s’appelle le déclin et le suicide collectif. Ceux qui veulent partir peuvent prendre l’avion, le bateau ou le train, tant que la grève et la paralysée générale n bloquent pas tout mouvement. (…) Que ceux qui veulent fêter la victoire de Hollande dimanche en profitent. Ce sera ivresse le 6 au soir, et gueule de bois très vite après. Guy Millière

Attention: des mensonges peuvent en cacher bien d’autres!

Chiffres du déficit, durée du déficit extérieur, chiffres du chômage, taux d’encadrement scolaire, centres de rétention, soutien musulman, interdiction du vol intégral, vire-volte sur le nucléaire, dette abyssale du Conseil de Corrèze

A l’heure où, quelques milliers de milliards de déficit plus tard et au début d’une campagne devant dépasser les 750 millions de dollars (pour un président sortant ayant déjà accumulé en un seul mandat plus de soirées de collecte de fonds que ses cinq derniers prédécesseurs réunis!) …

Eclate enfin au grand jour le véritable accident industriel de l’élection à la présidence américaine il y a quatre ans  d’un candidat démocrate au bilan vide choisi sur sa seule couleur de peau et sa « non-bushité » et qui après avoir joué les gros bras en Afghanistan, vient de faire un nouveau kowtow devant les autorités chinoises et d’abandonner à son sort un énième dissident

Et au lendemain d’un débat présidentiel français où, selon les lois du genre et de part et d’autre,  approximations et contre-vérités ont effectivement pullulé (il suffit, sur un total de pas moins de 140 chiffres mentionnés, de ne pas piocher aux mêmes sources ou périodes) …

Et où belle illustration d’hypocrisie, le candidat soi-disant « normal » d’une « république exemplaire » et maitre incontesté de l’esquive et de la mauvaise foi dont le parti a multiplié les malversations dénonce la surprésidentialisation de son adversaire en répétant (excusez du peu!) seize fois les mots  « moi, président » …

Sous les émois et les louanges d’une presse déjà aux ordres qui ne cache plus sa plus que douteuse nostalgie pour la verbosité mitterrandienne …

Pendant que dénonçant en boucle depuis cinq ans un malheureux diner du président sortant au Fouquet’s, les mêmes se sont laissés piéger à quelques jours du 2e tour dans un  ancien sex shop de la rue Saint-Denis à l’invitation d’un ex-touche-pas-à-mon-potiste reconverti dans la collection de montres à 50 000 euros et en la compagnie de leur ancien candidat et coureur désormais notoire de soirées échangistes plus ou moins tarifées …

Comment ne pas voir, dans la soudaine passion de nos médias  pour le « factchecking » (ça fait tellement plus sérieux que « vérification ») mais strictement limité aux seuls « mensonges » du président sortant, le désormais explicite parti pris de nos nouveaux censeurs?

Qui par exemple parle en effet, sauf exception, des 60 000 nouveaux  postes annoncés par le candidat socialiste pour l’Education nationale sur cinq ans pour un prétendu coût de 2,5 milliards d’euros (et assimilé un peu vite au coût du bouclier fiscal sur le dernier quinquennat) alors qu’il s’agit en fait du coût ANNUEL desdits postes (une fois la totalité des postes créés à partir de la cinquième année) que l’on devrait alors comparer aux 0,5 milliards annuels du bouclier fiscal ?

Ou qui prend la peine de rappeler,  au-delà des chiffres manifestement faux d’un président Sarkozy  sur l’évolution, sur les dix dernières années au sein de l’Education nationale, du nombre d’élèves (baisse de 20 852 au lieu de 130 000) et (passant sous silence au passage l’effet de ses propres mesures de réduction des déficits publics) d’enseignants ( baisse de 20 852 au lieu d’une augmentation de 34 000) …

Les non moins manifestes omissions ou contre-vérités de tant M. Hollande que de sa claque médiatique sur l’encadrement scolaire?

En effet, si les enseignants français ont en moyenne des effectifs nettement plus nombreux en primaire (+23 % environ) et un peu plus élevés au collège (+8%) que la moyenne de l’OCDE, qui rappelle qu’ils ont des effectifs bien moins nombreux au lycée (-23%)?

Et qui précise, mesure bien plus sérieuse étant donné le décalage démographique entre pays (plus de jeunes en France), que si pour la maternelle (4.995 $ annuels par élève) et le primaire (5.482 $), le coût annuel par élève français est inférieur de 5% à la moyenne de l’OCDE, il est en revanche plus élevé de 10% pour le collège (8.265 $) et surtout de 26% pour le lycée (10.655 $)?

Pour, outre le particulièrement faible salaire des enseignants, des résultats plus que moyens dans les comparaisons internationales?

Compte rendu intégral du débat : immigration

(…)

Nicolas Sarkozy : Est-ce qu’on garde les centres de rétention.

François Hollande : Bien sûr qu’on les garde.

Nicolas Sarkozy : Alors pourquoi vous avez écrit dans cette lettre au directeur général de Terre d’asile, je cite :  » je souhaite, moi François Hollande, que la rétention devienne l’exception « . S’il n’y a plus de rétention…

François Hollande : Il s’agit de l’immigration irrégulière. Irrégulière, pas légale. Irrégulière pour les centres de rétention. On ne met pas des personnes qui sont entrées légalement sur notre territoire.

Nicolas Sarkozy : Bien sûr. C’est là le problème. On a plus un problème d’immigration illégale que d’immigration légale.

François Hollande : Nous parlions d’immigration légale. Vous n’étiez pas dans l’ordre du jour, vous n’étiez pas dans le sujet.

Nicolas Sarkozy : Donc les centres de rétention, on les garde.

François Hollande : Vous changez de sujet. Sur les centres de rétention, je considère qu’un enfant ne peut pas être mis dans un centre de rétention parce qu’il est avec sa famille au milieu d’autres étrangers dans des conditions très difficiles.

Nicolas Sarkozy : Qui a créé les centres de rétention pour enfants ? Monsieur Jospin, c’est monsieur Jospin qui les a créés.

François Hollande : Ce que nous devons faire maintenant, c’est avoir des centres de rétention permettant l’accueil des familles pour permettre ensuite leur reconduite…

Nicolas Sarkozy : Ça existe déjà.

François Hollande : Un seul.

Nicolas Sarkozy : Donc on garde les centres de rétention.

François Hollande : Les centres de rétention sont nécessaires, ils existent partout.

Nicolas Sarkozy : Donc pourquoi écrivez-vous le contraire à France Terre d’asile ? Toujours l’ambiguïté.

François Hollande : Non, il n’y a aucune ambiguïté, quand la personne est menacée…

Nicolas Sarkozy :  » La rétention doit devenir l’exception « . Vous venez de dire aux Français que vous les garderez.

François Hollande : Mais non, j’ai dit que je garderai les centres de rétention et que la personne qui risque de s’enfuir doit être mise en centre de rétention. J’en arrive au droit de vote.

Nicolas Sarkozy : Cette lettre vous l’avez envoyée il y a dix jours.

François Hollande : Je l’ai envoyée, bien sûr.

Nicolas Sarkozy : Vous venez de vous contredire sur un sujet aussi important que l’existence d’un centre de rétention.

François Hollande : Mais pas du tout.

Nicolas Sarkozy : C’est-à-dire là où vont tous les étrangers qui n’ont pas encore de papiers. On examine leur situation, monsieur Hollande écrit à France Terre d’asile :  » la rétention doit devenir l’exception « , et vous venez de dire qu’on le garde. Ce n’est pas sérieux sur un sujet de cette importance.

François Hollande : Vous savez que beaucoup d’étrangers qui sont reconduits ne passent pas en centre de rétention.

Nicolas Sarkozy : Comment on les retrouve s’ils ne sont pas en centre de rétention ?

François Hollande : Ils sont assignés à résidence, et ensuite ils sont…

Nicolas Sarkozy : Ah, assignés en résidence…

François Hollande : Absolument, et ensuite reconduits à la frontière.

Nicolas Sarkozy : Parce qu’un étranger qui arrive en situation illégale, il a une résidence. Et on va l’assigner dans sa résidence.

François Hollande : Il arrive souvent que ces étrangers soient en France depuis plusieurs mois ou plusieurs années.

Nicolas Sarkozy : Vous vous noyez monsieur Hollande.

Voir aussi:

Pourquoi cette hargne contre le président sortant ?

Antoine Veil, consultant et ancien haut fonctionnaire

Le Monde

02.05.2012

Il y a cinq ans, en 2007, Simone Veil a accepté de présider le comité de soutien de Nicolas Sarkozy. Depuis lors, à aucun moment, ni elle ni moi ne l’avons regretté. Certes, le quinquennat qui s’achève a été entaché d’inopportunes maladresses, qui ont fait les choux gras des médias sans que, pour autant, rien ne légitime réellement la hargne généralisée dont le président a fait les frais depuis cinq ans, de la part de la quasi-totalité des médias.

Lorsque, avec le recul du temps, l’Histoire portera sur ce mandat un regard objectif, il apparaîtra en effet que, par rapport à ses deux prédécesseurs, enclins à la complaisance et à la facilité, Nicolas Sarkozy aura amorcé la pédagogie de la vérité et de l’effort, dont la France a tant besoin, dans un monde qui s’est ouvert et qui bouge plus vite qu’elle.

Plus précisément, au fil de l’interminable tsunami dont le facteur déclenchant est parti des Etats-Unis, et qui n’en finit pas, depuis l’été 2007, de ravager l’Occident et plus précisément l’Europe, Nicolas Sarkozy nous aura évité les précipices majeurs dans les moments les plus difficiles de ce chaos récurrent, tant à la présidence de l’Union européenne qu’à celle du G20.

Qui plus est, la France aura moins souffert, au fil de ces années, que le reste de l’Europe, sauf l’Allemagne, gouvernée, depuis longtemps, il est vrai, au cap du courage, tant par la gauche que par la droite.

A l’âge qui est le mien, il convient d’aller à l’essentiel, même et surtout s’il n’est pas perçu comme tel par l’opinion, ce qui est bien le cas aujourd’hui. Le chômage et la précarité sont des drames individuels ou familiaux, certes lancinants. Ce qui est moins perçu, c’est le risque d’un accident de dette d’Etat, fruit de l’accumulation, depuis plus de trente ans, de déficits des finances publiques, conduisant à un endettement dont les intérêts cesseraient, dans la défiance des marchés, d’être finançables.

Les marchés, voilà bien longtemps qu’on les montre du doigt, en faisant grief aux gouvernants de ne pas les maîtriser.

La vérité est que, comme les conditions atmosphériques, les marchés ne sont pas maîtrisables, en tout cas dans des régimes de liberté. Le défi majeur qui est devant nous, mais qui n’est pas assez ressenti comme tel, est donc de revenir rapidement dans les clous, ce qui implique, dans un contexte où les prélèvements sur la richesse nationale dépassent déjà très largement ce qu’ils sont ailleurs, une discipline sans faille de réduction du coût de l’Etat, de celui des collectivités territoriales et du déficit des régimes sociaux.

L’alternance, respiration démocratique, a certes des séductions. Nous l’avons vécue à plusieurs reprises. J’ai souvenir qu’en 1981 le barde de l’époque, depuis lors inoxydable, nous annonçait que « la lumière allait succéder aux ténèbres ». Deux ans plus tard, une sévère correction de tir s’était imposée.

Nous venons de vivre le premier tour de l’élection présidentielle, avec une distribution qui a fait virevolter sous nos yeux d’étranges personnages, allant du matamore talentueux façon Fouquier-Tinville de la Révolution de 1789 à un magistrat défroqué.

La campagne a été riche d’anecdotes et de faux-semblants, mais la très forte participation a prouvé à quel point les citoyens s’intéressent à leur avenir, alors que le risque majeur d’une dette non maîtrisable n’a pas été suffisamment mis en exergue.

Nous voici donc au pied du mur. Demain, pour faire face au risque majeur d’une défaillance de la dette souveraine et de l’explosion de l’euro, Simone Veil et moi croyons plus à la capacité de Nicolas Sarkozy qu’à celle de François Hollande. C’est bien la raison pour laquelle, le 6 mai, nous voterons sans état d’âme et appelons à voter pour Nicolas Sarkozy.

Voir également:

Hollande : silence médiatique sur ses calamités corréziennes

LE CERCLE. Si un homme politique doit être jugé sur ses actes, ne serait-il pas logique que les médias s’intéressent, chiffres à l’appui, à la gestion calamiteuse du département de la Corrèze par François Hollande. Le candidat socialiste n’ayant jamais exercé de fonctions ministérielles, ses résultats à la tête du Conseil général devraient éclairer les Français.

Marc Kasperzac

Les Echos

16/02/2012

François Hollande, la Corrèze… et la Grèce

Si les journalistes sont en manque d’inspiration, il y aurait des parallèles passionnants à dresser entre la gestion de la Corrèze et la situation de la Grèce de Georges Papandréou : deux responsables socialistes qui font le choix politique de la dépense publique à tout crin, qui se sur-endettent… et qui finissent par appeler au secours pour régler une situation devenue ingérable.

Heureusement pour François Hollande, ce n’est ni le FMI ni l’UE qui est venu à sa rescousse, mais l’Etat français… et l’ensemble des contribuables hexagonaux qui ont épongé la dette léguée aux Corréziens par François Hollande. Deux chèques de 75 millions d’euros de la République qui ont permis au candidat socialiste de gagner un peu de temps.

Bilan Hollande : 1.400 euros de dette par Corrézien

1.400 euros ! C’est le niveau de dette par habitant laissé aux Corréziens par la gestion de François Hollande. Une dette de plus de 350 millions d’euros qui est abyssale pour l’un des départements les moins peuplés de France (250.000 habitants)… Mais comment François Hollande fait-il pour dépenser autant ?

On ne peut évidemment pas passer sous silence les dépenses fastuaires et démagogiques du candidat socialiste. Relevons par exemple le cas des iPad, généreusement « offerts » aux collégiens du département entrant en classe de sixième. Un « cadeau » qui aura coûté la bagatelle de 1,5 millions d’euros aux contribuables corréziens.

Payer un gadget technologique (très contesté sur le plan pédagogique par les professeurs) de luxe (500 euros l’unité) était ecrtes un beau coup de communication pour celui qui n’était encore qu’un simple aspirant-candidat et qui voulait moderniser son image… mais il s’agit d’un coup qui a un coût ! Et Apple de s’en frotter les mains, qui a découvert que le département de la Corrèze réalisait la plus grosse commande groupée d’iPad !

iPad pour tous les collégiens : les contribuables payent l’addition

Au-delà de cette gabegie technologique, la gestion de la Corrèze par François Hollande et l’ampleur de la dette qu’il laisse au département restent marqués par le clientélisme local et les projets pharaoniques inadaptés à un département rural aux faibles ressources. Comment justifier qu’une ville comme Tulle (10.000 habitants) construise pour 9 millions d’euros une médiathèque employant 21 personnes !

Comment expliquer qu’au cours des années passées, les salles des fêtes flambant neuves, les salles de concert, les boulodromes, aient poussé comme des champignons aux quatre coins du département alors que le reste du pays se serrait la ceinture pour faire face à la crise ?

Il serait temps que François Hollande (qui demande sans cesse à Nicolas Sarkozy de se justifier sur son bilan) s’explique sur le fiasco intégral que constitue sa seule expérience à la tête d’un exécutif. Qui ne peut pas le moins n’a aucune chance de réussir le plus ! Sans faire injure aux 250.000 Corréziens, la gestion de la 5e puissance économique du monde en pleine crise économique est autrement périlleuse que celle d’un département.

COMPLEMENT:

LE PROBLÈME NATIONAL DE LA FRANCE

Shmuel Trigano

A partir d’une chronique sur Radio J

4 mai 2012

C’était pathétique de constater, au lendemain du premier tour, combien les commentateurs, même ceux qui font profession de politologues, ne comprenaient toujours rien à la situation de la France. Ceux qui, hier, expliquaient – et expliquent toujours – que le fondamentalisme et l’antisémitisme islamiques – jusqu’à Mérah – sont le produit du chômage, de la misère sociale ou de l’« humiliation » nous expliquent aujourd’hui que le vote FN ou (beaucoup moins) le vote Mélenchon sont le fruit amer de la « souffrance ». C’est étonnant de voir combien la sociologie ou la psychologie sont devenues les instruments par excellence de l’occultation de la réalité !

C’est le signe que nous sommes dans un univers où il n’y a plus de vérité établie ni de réalité objective, comme si tout n’était que le produit d’interactions dans lesquelles plus personne n’est responsable. C’est le même stratagème qui a été utilisé depuis 12 ans pour nier l’antisémitisme derrière de pseudo tensions « inter-communautaires ».

Or, le vote pour les extrêmes du spectre politique n’est rien de tout cela, mais l’indice d’une recomposition à venir du paysage politique. Le FN, en maintenant ses candidats aux futures législatives, pulvérisera l’UMP et favorisera l’avènement d’un inquiétant État-PS.

Quant à Mélenchon, il fera tout pour agiter la rue dans une perspective résolument anarchiste. Cette législature à venir risque fort d’être un coup pour rien, qui verra la situation se dégrader, d’elle même et indépendamment de la victoire de l’un ou de l’autre candidat, jusqu’aux prochaines élections présidentielles.

Le problème français est autant un problème relevant de l’économie que des choix politiques erronés de ces 20 dernières années. L’unification européenne a laminé la France, un État fondamentalement national et centraliste : elle l’a non seulement empêché d’intégrer les immigrés, qui n’ont plus eu devant eux de modèle d’identification culturelle clair, de choix impératif, mais elle l’a aussi profondément vidé de son contenu et de son économie.

Les gens qui réclament de la France qu’elle reste un État providence et qui exigent en même temps le multiculturalisme et l’affaiblissement de l’État-nation sont tout simplement des irresponsables. L’État social (la sécurité sociale) ne marche que lorsque des citoyens ont suffisamment de choses en commun pour se serrer les coudes et s’entraider les uns, les autres, en cas de coup dur. Mais, là où il n’y a pas de communauté d’identité, de valeurs, de projet, de mémoire, il n’y a aucune raison pour qu’il y ait de la solidarité. Dans ce sens-là, le projet du PS est profondément irréaliste et voué à l’échec. Il n’y a pas de solidarité sans identité nationale, sans un minimum commun dans l’ordre des valeurs et de l’imaginaire. Le problème national de la France est ainsi central et il n’y a que des journalistes négligents pour se scandaliser que la campagne n’ait parlé que de cela au lieu de parler de la dette. Il n’y aura pas de solution à la crise économique, sans solution du problème national.

Le slogan rabâché sans cesse du « vivre ensemble » est l’exemple même de cette mystification idéologique. Le problème n’est pas de « vivre ensemble », côte à côte, comme des étrangers, dans un supermarché de droits à géométrie variable. Cette idée fausse a englouti des sommes considérables, des budgets municipaux et régionaux. Le problème est d’«être ensemble »: être, c’est à dire partager, à la base, une même vision des choses, quitte à ce que chacune communauté lui donne sa variation spécifique. Dans tout État-nation démocratique, il y a une identité culturelle dominante qui doit être la référence déterminante de toute la société dans toutes ses différences. Sans nation, pas d’État-providence ni de solidarité universelle…

*A partir d’une chronique sur Radio J, le vendredi 4 mai 2012.

Le véritable quinquennat de Nicolas SARKOZY (2007-2012)

Les résultats de Nicolas Sarkozy

**********

A l’approche de nouvelles élections, il est étonnant d’observer la violence et l’injustice des opposants de Nicolas Sarkozy.

Selon eux, il n’aurait rien fait, il n’aurait pas tenu ses promesses.

Alors, regardons le travail qu’il a réalisé car, au contraire, j’ai l’impression qu’il a réalisé un travail considérable.

Selon Alain Minc en 2010 : « En trois ans, Sarkozy a fait plus que Giscard en sept et encore plus que Chirac qui n’a rien fait en douze ».

Qu’en est-il exactement ? J’ai extrait de quelques journaux la liste de ses principales réalisations mais aussi de ce qu’on lui reproche.

Concernant les reproches, j’ai toujours été frappé par la fragilité des accusations.

Les critiques m’ont toujours paru futiles, superficielles, inconsistantes.

Et elles reviennent sans cesse comme si tous les journalistes lui en voulaient :

– Sa soirée au Fouquet’s après la victoire aux élections

– Ses réparties en langage trop populaire

– Le soutien d’un ministre de l’intérieur taxé d’injure raciale

– Ses liens avec des grands patrons

– Son franc parler, sa taille, etc.

Pourquoi cela ? Peut-être parce qu’il dérange par le nombre et l’importance des réformes qu’il fait (celui qui ne fait rien n’est pas critiqué).

Mais surtout, je crois, les intellectuels ne lui pardonnent pas d’occuper le terrain des idées qu’ils occupaient depuis 1968.

Contrairement à ses prédécesseurs, il dit les choses en toute simplicité, quitte à remettre en cause quelques idéologies sacralisées.

Par exemple, sur les sanctions à la jeunesse délinquante, sur l’immigration incontrôlée, sur l’assistanat excessif, etc.

L’intelligentsia parisienne ne lui a jamais pardonné de parler de manière décomplexée de vérités qui ne font pas partie de l’idéologie politiquement correcte.

Ainsi, toutes les occasions ont été bonnes pour dire du mal de lui.

Difficile d’être réélu lorsque tous les médias et beaux parleurs vous attaquent sans cesse comme le faisaient les prêtres de l’Inquisition.

Or quelle est la réalité ?

Au préalable, pour l’honnêteté de mon propos, je dois dire que je ne suis pas un inconditionnel de la droite, j’ai parfois voté à gauche : en leur temps, j’ai fait confiance à Mendès-France ou à Michel Rocard.

Si j’étais américain ou chinois, je serais certainement à gauche.

Par ailleurs mes travaux personnels sont très nettement progressistes si l’on en juge par les deux livres que j’ai écrits.

De plus, je n’ai pas toujours été d’accord avec les décisions de notre gouvernement actuel, par exemple sur la réduction des droits de succession, sur la baisse de TVA aux restaurateurs, sur le manque d’avancée fédéraliste européenne, etc. mais je constate qu’il a accompli un travail impressionnant, non seulement en nombre (931 réformes en cinq ans) mais en qualité.

Il s’est attaqué aux réformes difficiles que même Lionel Jospin n’avait pas osé faire malgré une conjoncture meilleure.

Et c’est vrai, il a remis la France à l’endroit sur des rails moins idéologiques, plus pragmatiques.

C’est en tout cas l’avis de nombreux commentateurs étrangers qui se désolent de nos excès de religiosité socialiste.

On lui a reproché d’augmenter le déficit public.

Mais est-ce de sa faute s’il fallait absolument sauver l’économie française suite à la crise des subprimes ?

Puis s’il fallait sauver la Grèce pour ne pas engager une spirale contre l’Euro qui aurait été catastrophique pour tout le monde et surtout pour les

plus faibles.

La crise lui coûte cher car elle l’a obligé à nous endetter lourdement pour ne pas plomber nos emplois.

On lui a reproché d’aider les banques alors qu’elles sont responsables de la crise.

Oui, mais sans ce plan de sauvetage les petits épargnants auraient tout perdu et le chômage aurait augmenté au détriment de l’ensemble des Français.

De plus, elles ont maintenant totalement remboursé les aides reçues.

On lui a reproché l’augmentation du chômage.

Mais la crise n’est pas de sa faute.

Au contraire, il a réussi mieux que les Américains, et que la plupart des autres pays européens, à contenir le chômage.

Celui-ci ne serait-il pas plus élevé avec des gouvernants de gauche qui, pour l’éviter, auraient dépensé des milliards contre-productifs dans l’assistanat et le dépannage à court terme ?

Lui a privilégié le long terme en soutenant l’investissement.

C’est courageux car les résultats n’apparaîtront que plus tard et ne lui profiteront pas sur le plan électoral.

On lui a reproché de favoriser les riches.

En fait, peu de gens comprennent que son but n’est pas de faire de cadeaux aux riches mais d’empêcher les gens fortunés de quitter le pays et d’investir ailleurs, donc d’avoir suffisamment de gens riches en France pour qu’ils y investissent et créent du travail

Il faut absolument comprendre que la lutte contre le chômage passe par l’existence d’un grand nombre d’entrepreneurs aisés et soutenus dans leurs efforts.

On lui reproche d’être le président des riches.

Mais il est au contraire le premier de nos présidents à avoir pris des mesures égalitaires importantes.

Ainsi, alors qu’on lui reproche de favoriser le capital et de ne pas le taxer autant que le travail, il a fortement augmenté les taxes sur le capital afin de les

mettre à peu près au même niveau (34,6%) alors qu’ils étaient taxés de 10% de moins sous Lionel Jospin.

C’est passé inaperçu mais ses opposants ont continué à l’accabler d’une image anti pauvres qui continue, malgré les faits à lui coller à la peau.

Même chose pour l’impôt sur la fortune qu’il a maintenu globalement au même niveau mais en sortant seulement les propriétaires de logements dont

les valeurs sont conjoncturellement trop élevées du fait de la crise du logement.

La baisse de recettes a été entièrement compensée par l’augmentation de fiscalité sur la transmission du capital.

Autrement dit, il taxe la transmission de capital plutôt que le capital lui-même, ce qui est souvent décourageant.

On lui reproche d’avoir augmenté son salaire de Président de 30%. La vérité est toute autre.

Avant lui, le budget de la Présidence était un mystère, un domaine réservé où les dépenses du président se confondaient avec le budget de l’Élysée.

Il a voulu moderniser tout cela et installer la transparence.

Il a donc décidé que son salaire serait égal à celui du premier ministre et que les comptes seraient désormais soumis au contrôle de la cour des comptes.

Comment comprendre que les journalistes ne nous aient jamais expliqué cela ? Sont-ils si incapables ? Non, plus simplement partisans.

On lui a reproché de ne pas tenir ses promesses.

C’est injuste car, non seulement il en a tenu beaucoup, mais il l’a fait dans une situation de crise inouïe que, personne n’avait vraiment prévu avant son

élection.

En fait comme on est en crise, tout le monde se plaint et, comme il faut un bouc émissaire, on l’accuse naturellement de nos difficultés.

Curieusement, au lieu de parler de « ce qu’il fait », les médias passent leur temps à parler de lui, de sa manière, de ses intentions cachées, de son omniprésence, de ses petites phrases, etc.

Pourquoi parlent-ils si peu du contenu, autrement dit des vraies questions ?

Alors justement regardons ses résultats.

Ils sont impressionnants.

Des réformes qui vont marquer le pays en profondeur et qui sont un véritable progrès de notre démocratie (elles sont courageuses car les cinq premières réduisent son propre pouvoir de président) :

– La possibilité de recours individuel devant le conseil constitutionnel

– Modification de la constitution et Réduction des pouvoirs du Président de la République au profit du Parlement et des citoyens

– La limitation à deux mandats de cinq ans pour le Président de la République

– Nouveau droit donné aux députés de fixer un tiers de l’ordre du jour de l’Assemblée, leur permettant de mieux contrôler le gouvernement

– Réunion annuelle des deux chambres réunies à Versailles pour entendre le Chef de l’État

– La loi de représentativité syndicale qui les renforcera tout en favorisant le dialogue social.

– L’autonomie de l’Université réclamée depuis 1968 par P. Mendès-France, leader de la gauche. Même imparfaite, elle met à bas le tabou de l’égalitarisme et sera porteuse de fruits sur le long terme.

– Réforme des collectivités territoriales que depuis 20 ans aucun gouvernement n’avait réussi

– Réduction du nombre d’élus avec la création des conseillers territoriaux en lieu et place des conseillers généraux et des conseillers régionaux.

– Redéfinition des cartes judiciaires qu’aucun gouvernement précédent n’osait faire

– Ouverture de la saisine du Conseil supérieur de la magistrature aux personnes qui veulent mettre en cause le fonctionnement de la justice jusqu’à même sanctionner des magistrats

– Redéfinition de la carte des villes de garnison que personne n’osait faire

– Redéfinition de la carte hospitalière

– Mise en chantier de la modernisation du Grand Paris

– Rapprochement des policiers et gendarmes sous la même autorité, d’où une amélioration de 50% d’élucidation des crimes et délits

– Création du service civique volontaire (15 000 jeunes engagés pour 45 000 demandes en 2011 et 75000 en objectif 2014)

Des résultats innombrables, et parmi les plus importants (pour ne pas lister ses 931 réformes) :

– La réforme des retraites. Il fallait la faire. Nécessairement impopulaire, aucun des prédécesseurs n’avait eu le courage de l’affronter mais tous la disaient indispensable et urgente.

– Mise en place du service minimum lors de grèves de secteurs publics

– La suppression de la taxe professionnelle (impôt imbécile selon F. Mitterrand)

– Effort considérable et sans précédent en faveur de la recherche et de l’Université ; et aussi le triplement du crédit d’impôt qui soutient la recherche des entreprises et permet un afflux de capitaux privés vers l’enseignement supérieur

– La suppression de la publicité à la télévision publique : les Français gagnent 20 minutes par jour

– *Revalorisation du salaire des enseignants (équivalent à un 13° mois) en contrepartie de leur réduction en nombre

– Réduction de la délinquance –17% ; des homicides –40% ; des atteintes aux biens – 28% ; de la délinquance de proximité – 40% ; et aussi de la mortalité routière

– Hausse de 20% du budget justice avec 1300 postes supplémentaires – Création de 9400 places de prison – Plusieurs mesures pour éviter les récidives (peines planchers, rétention de sûreté, traitements préventifs…) – Recouvrement des avoirs illégalement acquis par des condamnés, etc.

– Meilleure maîtrise de l’immigration (32 000 reconduite aux frontières de clandestins, naturalisation

en baisse de 30%, 300 000 contrats d’intégration signés depuis 2007, etc.)

Emploi

– *La relance de l’économie par l’investissement et non par l’assistanat comme dans le passé qui ne donnait que des apaisements à court terme mais des affaiblissements économiques graves à long terme

– *L’aide à l’industrie automobile, industrie capitale et vitale pour l’économie française

– *La réduction de 160 000 fonctionnaires dont la pléthore plombent notre économie. Contrairement aux apparences, cette mesure est la plus efficace pour l’emploi

– Création du statut d’auto entrepreneur qui s’avère un grand succès

– Création de 2,5 millions d’entreprises durant le quinquennat avec soutiens renforcés et simplifiés

– Amélioration de la flexibilité de l’emploi avec la rupture contractuelle

– Les demandeurs d’emploi ne peuvent plus refuser plus de deux offres d’emploi valables sans risquer de perdre leur indemnité

– *Développement de l’apprentissage au lieu de forcer des jeunes à suivre des études secondaires qui ne leur servent à rien

Agriculture

– *Quatre mesures phares en faveur de l’agriculture ont permis aux agriculteurs de dépasser la crise et d’envisager plus sereinement l’avenir et à 7000 jeunes par an de s’installer

– Maintien de la PAC au niveau européen

– *Allègement des charges sociales sur l’heure de travail agricole qui passe de 12,81€ de l’heure à 9,43 payé par la taxe sur les sodas de 0,02€ par canette.

– *Amélioration des retraites agricoles (création d’un minimum, revalorisation, extension au conjoint)

Logement

– Encouragement de la construction (loi Scellier, pass foncier, prêts à taux zéro doublés)

– Construction au total sur le quinquennat de 2 millions de logements dont 600 000 logements sociaux contre la moitié seulement entre 1997 et 2001

– *Modération des loyers par la modification de l’indexation

– *Instauration du droit au logement opposable (34974 ménages ont pu être relogés après recours)

Assistance

– *Augmentation de 30% du budget de logement des Sans abri qui est passé à 1,13 milliards

– *Annoncés en mars 2010, onze établissements de réinsertion scolaire fonctionnent désormais (cent cinquante élèves de 13 à 16 ans ont rejoint ces structures, 9 autres sont prévus en 2011)

– *Forte augmentation des bourses et des logements pour étudiants

– *Création du RSA (1,9 millions de foyers aidés – mais surtout, il n’est plus aussi intéressant qu’avant de ne pas travailler

– *Revalorisation de 25% sur 5 ans l’allocation adulte handicapé et le minimum vieillesse

– *Création d’un prime pour les salariés des entreprises dont les dividendes augmentent

– *Assouplissement des accords d’intéressement des salariés aux fruits de leurs entreprises

Économie (chiffres selon l’Insee)

– Augmentation de 4% du pouvoir d’achat des Français durant le quinquennat

– Et diminution de 1 million du nombre de personnes qui gagnent moins de 15 000 € par an

J’ai repéré d’un * les mesures ci-dessus à fort impact social ou favorables aux chômeurs.

On voit qu’elles sont nombreuses et contredisent radicalement l’idée d’un gouvernement pour les riches.

En politique étrangère :

– Efficacité dans le choix de la méthode (traité de Lisbonne) pour résoudre la crise européenne due aux référendums négatifs en France et aux Pays-Bas

– Leadership de la France dans la résolution des multiples crises européennes. Même si le poids financier de l’Allemagne restait majeur, c’est toujours lui qui fut initiateur, moteur et entraîneur.

– Efficacité dans la gestion du conflit en Géorgie où il assura l’indépendance géorgienne

– Courage et efficacité déterminante dans la gestion militaire de la crise en Côte d’Ivoire

– Courage et efficacité déterminante dans la gestion militaire de la crise en Lybie

– Retour de la France dans l’Otan

– Création du G20 où son volontarisme fut décisif. Cette instance empêchera peu ou prou les facilités du chacun pour-soi en matière économique et réduira les risques de chaos mondial en augmentant la possibilité de prises de décisions internationales

– Meilleures relations avec les États-Unis, l’Angleterre, la Russie, la Chine, l’Inde, le Brésil…

– Signature de nombreux grands contrats dans de nombreux pays

– Engagement acharné en faveur de l’Euro

– Gestion imaginative et énergique de la crise

– Ses qualités d’intelligence, de courage et d’esprit de décision sont largement reconnues par des chefs d’État étrangers

En politique intérieure

– Il a gouverné sans drame et assuré la paix, la justice et le respect des libertés et opinions

– On peut dire que globalement il a gouverné au centre

– *Il a intégralement maintenu notre système de protection sociale.

– *Il a fait preuve d’une grand esprit d’ouverture (comme jamais auparavant) en nommant des opposants à des postes majeurs comme la présidence du FMI en 2007, la présidence de la commission des finances, la cour constitutionnelle et la présidence de la cour des comptes

– Il n’a calé sur aucune réforme qu’il croyait juste malgré des grèves et manifestations importantes pour les Régimes spéciaux et l’Université. Il a reculé sur la réforme des lycées avec Xavier Darcos mais il l’a réalisée avec Luc Chatel. A l’occasion des retraites, il a rétabli le fonctionnement de la démocratie

grâce à sa fermeté devant des millions de manifestants qui, enfin, replace la légitimité des décisions à sa vraie place : le parlement. Il en a eu le courage alors qu’il était tellement plus facile de céder (comme l’ont toujours fait avant lui Balladur, Chirac, Jospin …)

– *Il n’a pas taxé nos transactions bancaires comme Angela Merkel en Allemagne

– *Il a garanti les crédits des banques, énorme décision qui a stoppé net la panique des épargnants au point qu’ils étaient prêts à vider leurs compte, ce qui aurait été un pur désastre

Autres résultats

– Réunion des Assedic et de l’Anpe, pour l’efficacité.

– Fusion réussie entre les services des impôts et la comptabilité à Bercy (qui avait même fait tomber un ministre socialiste)

– *Remise de la France au travail par diverses mesures d’encouragement

– *Changement des règles de la grande distribution et mise en place d’une autorité renforcée de la concurrence

– *Refus d’augmenter nos impôts

– *Délais de paiements raccourcis aux entreprises

– *Aide aux PME par les contribuables qui veulent alléger leur ISF

– *Aide aux associations d’utilité publique par les contribuables qui veulent alléger leurs impôts

Chantiers en cours où sa volonté permet d’espérer

– *Lutte (en pointe des autres États) contre la spéculation, l’excès de puissance des Hedgefunds et les paradis fiscaux qui seraient une vraie réponse à la crise mais qui ne peuvent se réussir sans accords internationaux très difficiles à obtenir.

– *Courageuse mise en place cependant de la fameuse taxe Tobin pour freiner la folie des transactions financières

– *TVA anti délocalisation de notre industrie

– Militance pour la mise en place d’une règle d’or assurant constitutionnellement l’équilibre de nos comptes

En conclusion

Un dirigeant politique se juge sur ses réalisations. Alors, même si on n’est pas d’accord sur certaines d’entre elles, ce qui est inévitable, on doit reconnaître l’importance du travail réalisé.

La première question à se poser quand on vote pour un homme politique est de savoir s’il joue pour lui ou pour son pays.

La liste impressionnante ci-dessus (et le courage qu’elle a nécessité) oblige à reconnaître qu’il travaille pour la France et pour ses concitoyens.

Sinon, il en aurait fait beaucoup moins et sa popularité serait plus élevée.

Ses réalisations permettent de dire qu’il est le meilleur des hommes d’État que nous ayons eu en France depuis longtemps.

Doué d’une grande intelligence, il comprend très vite. Il a un grand pouvoir d’entraînement. C’est un leader. Dans les situations difficiles, c’est lui qui comprend le plus vite ce qu’il faut faire, et qui, de l’avis des autres chefs d’État européens, sait trouver le chemin des décisions difficiles.

Le sociologue Marcel Gauchet lui reconnaît une grande habileté tactique, une vraie volonté politique, un sens poussé de l’opinion et de ses propres insuffisances. Ne dit-il pas lui-même : »Mon meilleur ennemi, c’est moi-même ». Même s’il n’est pas toujours parfait, tout le monde reconnaît

largement son énergie, son efficacité, sa connaissance des dossiers et surtout, car c’est la vertu la plus rare en politique, son courage.

Voilà, j’ai tenu à faire cette clarification car, quelles que soient nos tendances politiques, il serait dommage de perdre le bénéfice du meilleur chef d’État que la France ait eu depuis longtemps.

Jean Marichez – 19/2/2012

j’ai voulu la loi interdisant la burqa, parce que la burqa sur le territoire de la République, elle n’a pas sa place. Vous ne l’avez pas votée, cette loi, on se demande bien pourquoi vous ne l’avez pas votée. Vous étiez absent ce jour-là et le Parti socialiste, courageusement, a pris la poudre d’escampette quand il a fallu voter. Monsieur Hollande, allez-y, répondez.

François Hollande : D’abord, sur le droit de vote, vous y étiez favorable en 2008, ce n’était pas il y a très longtemps…

Nicolas Sarkozy : Sous condition de réciprocité.

François Hollande : Non, ce n’est pas vrai.

Nicolas Sarkozy : C’est faux.

François Hollande : Je rappelle qu’un pays comme le Maroc accorde la réciprocité pour le droit de vote aux élections locales. Donc, même avec cette réserve, votre argument ne peut pas tenir. Vous aviez pris cette position, vous étiez déjà président de la République, vous en changez, vous avez le droit. Deuxièmement, vous dites que ça va introduire des revendications communautaires. Je mets en cause ce principe parce qu’il y a des étrangers qui sont là depuis des années, qui viennent effectivement d’Afrique ou du Maghreb, qui peuvent être musulmans ou pas, pratiquants ou pas, et qui ne conçoivent pas forcément une participation à une élection locale comme un instrument de pression religieuse. Je vous fais d’ailleurs observer qu’il y a des Français qui sont de culte musulman aujourd’hui. Est-ce que ces Français là font des pressions communautaires ?

Nicolas Sarkozy : S’ils sont français, ils votent comme des citoyens français.

François Hollande : Est-ce qu’ils font des pressions communautaires pour que nous mangions une certaine viande ou pour que nous ayons des horaires dans les piscines. Il y a des musulmans en France, citoyens français, qui ne font pas de revendications communautaires à ce que je sache. Donc pourquoi il y aurait à l’occasion des élections municipales, pour des étrangers qui sont là depuis des années…

Nicolas Sarkozy : Cinq ans, vous avez dit.

François Hollande : Ce sont les parents de citoyens français. Combien avons-nous de cas où des Français qui sont nés en France, qui sont devenus française, citoyens, ont leurs propres parents qui sont venus en France il y a 30 ans, 40 ans, 50 ans et qui sont restés…

Nicolas Sarkozy : Mais c’est leur droit, ils peuvent devenir français. Nous ne souhaitons pas que les immigrés en France puissent voter.

François Hollande : Nous pouvons ne pas être d’accord mais lier, comme vous l’avez fait, le vote à une aspiration communautaire… Et je le dis, que les Français n’aient aucune inquiétude: sous ma présidence, il n’y aura aucune dérogation à quelques règles que ce soit en matière de laïcité. Vous, par exemple, vous n’étiez pas favorable à la loi sur le voile à l’école. Vous n’y étiez pas favorable, nous avions fait un débat là-dessus. C’était au théâtre du Rond-Point, en 2003, j’ai encore le texte. Vous n’étiez pas favorable à l’interdiction du voile à l’école. C’était votre droit à l’époque, vous avez sans doute encore changé d’avis. Moi, j’y étais favorable et j’ai voté cette loi de l’introduction… de l’interdiction du voile à l’école. C’était Jacques Chirac  qui en avait décidé. Ensuite, sur la burqa, j’ai voté la résolution interdisant la burqa.

Nicolas Sarkozy : Vous l’avez votée ?

François Hollande : La résolution.

Nicolas Sarkozy : Ah, vous n’avez pas voté la loi. C’est toujours une petite ambiguïté.

François Hollande : Et sur la loi, j’avais, avec le groupe socialiste déposé des amendements qui n’ont pas été reçus. La meilleure façon était donc de laisser passer la loi mais, je vous l’affirme ici, la loi sur la burqa, si je deviens président de la République, sera strictement appliquée


Bourdieu/10e: Ce qui reste de la religion quand on a tout oublié? (The stone which the builders rejected is become the head of the corner)

31 janvier, 2012
La pierre qu’ont rejetée ceux qui bâtissaient est devenue la principale de l’angle.  Jésus
Soyez fils de votre Père qui est dans les cieux; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. Jésus
Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus. Paul
Qu’on n’en appelle pas à la providence de l’Etat, car l’Etat est postérieur à l’homme. Avant qu’il pût se former, l’homme déjà avait reçu de la nature le droit de vivre et de protéger son existence. Léon XIII
William Temple, archevêque d’York se rend célèbre en 1941 par les résolutions de Malvern, où il explique que la concentration des principales ressources industrielles entre les mains de quelques grands propriétaires privés peut constituer un obstacle au développement de la vie chrétienne. En 1942, il est nommé archevêque de Canterbury. Il publie alors Christianisme et Ordre social, qui se présente sous forme de conversations avec Keynes. Ils demandent des allocations familiales, une politique des logements, des congés payés et une élévation de l’âge de la scolarité. Il a favorisé le ralliement d’une partie des anglicans à l’esprit du WS et sa mort prématurée en 1944 est un désastre pour de nombreux anglais. Mathieu Marmouget
Notre monde est de plus en plus imprégné par cette vérité évangélique de l’innocence des victimes. L’attention qu’on porte aux victimes a commencé au Moyen Age, avec l’invention de l’hôpital. L’Hôtel-Dieu, comme on disait, accueillait toutes les victimes, indépendamment de leur origine. Les sociétés primitives n’étaient pas inhumaines, mais elles n’avaient d’attention que pour leurs membres. Le monde moderne a inventé la « victime inconnue », comme on dirait aujourd’hui le « soldat inconnu ». Le christianisme peut maintenant continuer à s’étendre même sans la loi, car ses grandes percées intellectuelles et morales, notre souci des victimes et notre attention à ne pas nous fabriquer de boucs émissaires, ont fait de nous des chrétiens qui s’ignorent. René Girard
 L’expression « État-providence » aurait été employée pour la première fois dans un sens péjoratif par le député Emile Ollivier en 1864, afin de dévaloriser la solidarité nationale organisée par l’État par rapport aux solidarités professionnelles traditionnelles. (…) Pourtant, en France, l’État s’est longtemps limité à un rôle d’assistance : jusqu’au début du XXème siècle, en effet, la bienfaisance publique a remplacé la charité de l’Eglise chrétienne, mais demeure réservée aux personnes dans l’incapacité de travailler (enfants, vieillards et infirmes). La protection des travailleurs repose sur la prévoyance individuelle, ou sur une protection collective d’initiative privée (mutuelles de salariés, institutions patronales). C’est à la fin du XIXème siècle que se substituent dans certains pays d’Europe les premiers systèmes d’assurance sociale (destinés à protéger les salariés contre les risques liés à la vieillesse, à la maladie ou aux accidents du travail) aux anciens systèmes fondés sur l’assistance. Une première ébauche de l’État-providence (le Sozialstaat ou « État social ») voit le jour en Allemagne. Le chancelier Bismarck y met en place un système d’assurances sociales afin de contrer l’influence grandissante du socialisme au sein d’une classe ouvrière en plein développement. (…) Initialement destinées aux ouvriers dont les revenus ne dépassent pas un certain plafond, ces assurances sociales sont progressivement étendues aux autres catégories professionnelles, tout en restant soumises à des conditions de ressources. Cette première grande conception de l’État-providence, fondée sur l’assurance des revenus du travail, se diffuse en Europe. (…) Dans le même temps, aux États-Unis, le président Roosevelt fait adopter en août 1935 le « Social security act », qui prévoit notamment l’instauration d’un système de pension pour les travailleurs âgés de plus de 65 ans. Une deuxième grande conception de l’État-providence fait son apparition en Angleterre avec le rapport de Lord William Beveridge intitulé « Social Insurance and Allied Services ». Paru en 1942, ce document développe la notion de Welfare State (ou « État de bien-être »). Il rejette le système d’assurances sociales réservées aux seuls travailleurs ainsi que le principe d’une assistance limitée aux plus démunis, et introduit l’idée d’une protection universelle de tous les citoyens financée par l’impôt. (…) Le système français de Sécurité sociale initié par le juriste Pierre Laroque en 1945 s’inspire de ces deux grandes conceptions : il conserve la logique d’un système assurantiel, financé par des cotisations des travailleurs, mais vise à la mise en place d’un système généralisé, centralisé et global de sécurité sociale. Site du gouvernement français
L’apprenti sorcier qui prend le risque de s’intéresser à la sorcellerie indigène et à ses fétiches, au lieu d’aller chercher sous de lointains tropiques les charmes rassurants d’une magie exotique, doit s’attendre à voir se retourner contre lui la violence qu’il a déchaînée. Pierre Bourdieu
 J’ai construit la notion de champ à la fois contre Weber et avec Weber, en réfléchissant sur l’analyse qu’il propose des rapports entre prêtre, prophète et sorcier. Bourdieu
L’obscurantisme des Lumières peut prendre la forme d’un fétichisme de la raison et d’un fanatisme de l’universel qui restent fermés à toutes les manifestations traditionnelles de croyance et qui, comme l’atteste par exemple la violence réflexe de certaines dénonciations de l’intégrisme religieux, ne sont pas moins obscurs et opaques à eux-mêmes que ce qu’ils dénoncent. Bourdieu
J’ai eu à découvrir dans ma propre tête toutes les mutilations que j’avais héritées d’une tradition laïque, renforcée par les présupposés implicites de ma science. Il y a des sujets qu’on n’aborde pas, ou seulement avec la plus grande prudence. Il y a des manières d’aborder certains sujets qui sont un peu dangereuses et, finalement, on accepte les mutilations que la science a dû accepter pour se constituer. Tout ce qui est de l’ordre des objets traditionnels de la religion et de la métaphysique, on se sent tenu – par une adhésion implicite qui est liée à l’entrée dans la profession – de le mettre entre parenthèses. Il y a une espèce de refoulement qui est tacitement exigé du professionnel. Bourdieu
La sociologie offre un moyen, peut-être le seul, de contribuer, ne fût-ce que par la conscience des déterminations, à la construction, autrement abandonnée aux forces du monde, de quelque chose comme un sujet. Bourdieu
Ceux qui théorisent le bien public sont aussi ceux qui en profitent. (…) Cette appropriation privée de l’universel […] est malgré tout quelque chose qui fait progresser l’universel. Bourdieu
Un racket de protection organisé par des gangsters comme on en voit à Chicago n’est pas si différent de l’Etat. Bourdieu
(…) cette banque centrale de capital symbolique, cette sorte de lieu où s’engendrent et se garantissent toutes les monnaies fiduciaires qui circulent dans le monde social et toutes les réalités qu’on peut désigner comme fétiches, qu’il s’agisse d’un titre scolaire, de la culture légitime, de la nation, de la notion de frontière ou de l’orthographe.  Bourdieu
Est-ce que le « retour du religieux » n’est pas, en réalité, un effet du retrait de l’Etat? Bourdieu (dernière phrase de Sur l’Etat)
Les grandes firmes multinationales et leurs conseils d’administrations internationaux, les grandes organisations internationales, OMC, FMI et Banque mondiale aux multiples subdivisions désignées par des sigles et des acronymes compliqués et souvent imprononçables, et toutes les réalités correspondantes, commissions et comités de technocrates non élus, peu connus du grand public, bref, tout ce gouvernement mondial qui s’est en quelques années institué et dont le pouvoir s’exerce sur les gouvernements nationaux eux-mêmes, est une instance inaperçue et inconnue du plus grand nombre. Cette sorte de Big Brother invisible, qui s’est doté de fichiers interconnectés sur toutes les institutions économiques et culturelles, est déjà là, agissant, efficient, décidant de ce que nous pourrons manger ou ne pas manger, lire ou ne pas lire, voir ou ne pas voir à la télévision et au cinéma, et ainsi de suite (…). A travers la maîtrise quasi absolue qu’ils détiennent sur les nouveaux instruments de communication, les nouveaux maîtres du monde tendent à concentrer tous les pouvoirs, économiques, culturels et symboliques, et ils sont ainsi en mesure d’imposer très largement une vision du monde conforme à leurs intérêts. Pierre Bourdieu
Nous avons tous l’Etat dans la tête. Thomas Bernhard
Réalité à double face, l’Etat est une machine complexe qui instaure une domination sym­bolique, mais peut être aussi le lieu d’une libération. Patrick Champagne 
L’Etat est le champ de la lutte pour l’obtention du pouvoir sur tous les autres champs. Abram de Swaan
 Est-ce que, dans une démocratie telle qu’on la souhaite, on admet que l’épouse d’un ministre en exercice soit nommée par le Président de la république à la tête de l’audiovisuel extérieur français ? (…) Est-ce une bonne chose que les journalistes censés éclairer le jugement des citoyens fassent des ménages pour des entreprises privées ? Est-il normal qu’un petit cercle d’experts cooptés entre eux et qui partagent les mêmes points de vue accaparent l’espace médiatique ? Faut-il s’accommoder du pouvoir des annonceurs ? Yannick Kergoat
 On peut changer d’idées, mais, quand on est journaliste, on n’est pas non plus obligé de devenir le porteur d’eau de Lagardère, du club du Siècle ou des patrons du CAC 40. Quand Michel Field fait des ménages pour Géant Casino, il n’exprime pas une opinion, mais un conflit d’intérêt. Pour nous, cela relève de la faute professionnelle. Est-ce la place d’un journaliste, en pleine campagne référendaire sur le Traité constitutionnel européen, d’animer un meeting de l’UMP en faveur du « oui », et de surcroît d’y faire applaudir son employeur, Arnaud Lagardère, patron d’Europe 1 ? Le travail d’un journaliste, c’est d’informer le public, non de dîner avec les maîtres du monde. Ou alors, on fait de la communication, pas du journalisme. Gilles Balbastre
En France, il y a deux figures de l’intellectuel critique: celui qui construit des instruments de connaissance, dans la tradition des Encyclopédistes; et celui qui prend des positions politiques, à la façon de Voltaire ou Zola. Longtemps, Bourdieu, très attaché à l’autonomie de la recherche intellectuelle, n’a voulu agir dans la société que par le dévoilement sociologique de la réalité. Pendant la guerre d’Algérie, il n’a pas signé le «Manifeste des 121». En 1968 il se méfie des gauchistes et critique la posture de Jean-Paul Sartre: nous en discutions ferme et j’ai quand même réussi à l’emmener à son enterrement. En 1981, il a pris parti avec Foucault en faveur de Solidarnosc. Mais c’est en 1993, avec «la Misère du monde», qu’il découvre son audience dans le grand public. Sartre et Foucault étant morts, il juge qu’il a le devoir d’assumer à son tour la figure de l’intellectuel engagé. Il signe la pétition contre le plan Juppé, encourage les cheminots grévistes, soutient les sans-papiers de l’église Saint-Bernard. Pierre Encrevé
Une des façons dont la sociologie, telle que la comprend Bourdieu, contribue à faire la lumière ou, en tout cas, à nous donner plus de lumière est qu’elle nous fait découvrir non seulement plus de grandeur et plus de bassesse dans l’homme en général, mais également plus de grandeur dans le commun des hommes et plus de bassesse dans ceux qui sont les plus élevés, ce qui, à coup sûr, ne facilite pas son acceptation par les seconds. Une bonne partie des critiques qui ont été formulées contre elle consistent, au fond, à lui reprocher de chercher à occuper une position qui est un peu comparable à celle de la religion, chez Pascal. Les philosophes, pourrait-on être tenté de dire, étonnent et parfois scandalisent le commun des hommes par le surplus de lumière qu’ils apportent et les sociologues sont par rapport aux philosophes un peu comme les chrétiens : ils occupent le degré le plus élevé dans la hiérarchie et ils étonnent à leur tour les philosophes par la lumière qu’ils jettent sur leur demi-savoir et sur leurs pratiques. Jacques Bouveresse
La religion a un statut d’objet paradoxal dans l’oeuvre de Pierre Bourdieu. Les articles qui y sont directement consacrés sont fort peu nombreux et aucun de ses ouvrages importants ne porte sur ce sujet. Comparée à la sociologie de l’art, de la culture, de l’éducation, du pouvoir ou de la misère sociale, la sociologie des religions occupe donc une place marginale dans le corpus. D’un autre côté, certains des concepts les plus importants du « structuralisme génétique » sont issus des sciences sociales des religions. Hérité de Mauss et Durkheim, le concept de croyance, qui est un ressort de tout champ, en est l’exemple le plus manifeste. Même l’élaboration de ce dernier concept, au dire du sociologue, provient de la rencontre entre ses recherches de sociologie de l’art, commencées vers 1960, et « le commentaire du chapitre consacré à la sociologie religieuse dans Wirtschaft und Gesellschaft », de Weber.  (…). Autre exemple : c’est dans la lecture du travail de Panofski sur l’architecture gothique et la pensée scolastique que s’est forgée la définition de l’habitus (…). De ce point de vue, l’oeuvre de P. Bourdieu est presque une sociologie des religions « généralisée », la religion présentant de façon paradigmatique des propriétés communes à toutes les sphères d’activité symbolique. Erwan Dianteill

 « Fiction collective », « illusion bien fondée »,  « orthodoxie », « grand fétiche”, « nomos ratifié par l’inconscient », « coercition incorporée », montée progressive des clercs”,  « banque centrale symbolique », « monde où les hommes auraient intérêt à la vertu », « dévalorisation du dévouement obscur à l’intérêt collectif », « jeu dans lequel tout le monde se ment et ment à d’autres en sachant qu’ils se mentent », « monopole de la violence physique et symbolique”,  « instrument de production d’évidence et de sentiment d’évidence », « nom que nous donnons aux principes cachés, invisibles (…) de l’ordre social »  …

L’Etat serait-il, pour reprendre une image que Bourdieu  citait souvent pour la culture, ce qui reste de la religion quand on a tout oublié?

En ce 10e anniversaire de la mort de Bourdieu qui voit la publication de la première partie de ses cours du Collège de France sur l’Etat

Comme la sortie par certains de ses émules d’un film dénonçant la collusion des médias avec les responsables politiques et les gros intérêts économiques …

Sans parler du triomphe que vient de saluer le prix Mychkine du petit livre qui « réveille le Hessel en vous »

Et en ces temps étranges où, tout en rejetant leurs origines judéo-chrétiennes,  nos Etats se prennent plus que jamais, selon le mot du député du Second-Empire Emile Ollivier, pour la « Providence » …

Qui se souvient que, « Etats-Providence » ou « Welfare state », réponse à l’individualisme de la loi Le Chapelier ou référence ironique  à l’efficacité sociale de l’État,  citation de l’encyclique Rerum novarum de Léon XIII ou des conversations keneysiennes de l’archevêque de Canterbury William Temple, nos Etats  au bord de l’implosion furent largement tributaires, face aux dérives totalitaires du socialisme réel, de nos tant décriées racines judéo-chrétiennes?

Et qui rappelle, comme le soulignait un article de 2002 du sociologue des religions Erwan Dianteill, l’un des paradoxes les mieux cachés de l’oeuvre du philosophe défroqué du Collège de France qui irritait tant avec ses accents prophétiques contre « l’appropriation privée de l’universel » par ceux qui « théorisent le bien public » ou contre « l’obscurantisme des Lumières » ou « fétichisme de la raison » « fermés à toutes les manifestations traditionnelles de croyance » et  « pas moins obscurs et opaques à eux-mêmes que ce qu’ils dénoncent »?

A savoir, à l’instar d’une sociologie française largement issue des luttes anticléricales du début du siècle dernier, l’étrange ‘ »gêne épistémologique » de cette quasi « sociologie des religions généralisée » que constitue l’oeuvre de l’héritier pas toujours reconnaissant de Mauss, Durkheim et Weber devant l’objet sociologique (islam compris pour son anthropologie kabyle) dont l’étude se trouve être « à l’origine de ses principaux concepts » …

Pierre Bourdieu et la religion

Synthèse critique d’une synthèse critique

Erwan Dianteill

Arch. de Sc. soc. des Rel.

 avril-juin  2002

La religion a un statut d’objet paradoxal dans l’oeuvre de Pierre Bourdieu. Les articles qui y sont directement consacrés sont fort peu nombreux et aucun de ses ouvrages importants ne porte sur ce sujet. Comparée à la sociologie de l’art, de la culture, de l’éducation, du pouvoir ou de la misère sociale, la sociologie des religions occupe donc une place marginale dans le corpus. D’un autre côté, certains des concepts les plus importants du « structuralisme génétique » sont issus des sciences sociales des religions. Hérité de Mauss et Durkheim, le concept de croyance, qui est un ressort de tout champ, en est l’exemple le plus manifeste.

Même l’élaboration de ce dernier concept, au dire du sociologue, provient de la rencontre entre ses recherches de sociologie de l’art, commencées vers 1960, et « le commentaire du chapitre consacré à la sociologie religieuse dans Wirtschaft und Gesellschaft », de Weber. « J’ai construit, écrit-il, la notion de champ à la fois contre Weber et avec Weber, en réfléchissant sur l’analyse qu’il propose des rapports entre prêtre, prophète et sorcier » (1987a, p. 33, p. 63). Autre exemple : c’est dans la lecture du travail de Panofski sur l’architecture gothique et la pensée scolastique que s’est forgée la définition de l’habitus (ibid., p. 23). De ce point de vue, l’oeuvre de P. Bourdieu est presque une sociologie des religions « généralisée », la religion présentant de façon paradigmatique des propriétés communes à toutes les sphères d’activité symbolique.

L’objet du texte ici présent, dont le titre est une forme d’hommage à une pensée qui s’est toujours voulue réflexive, est de présenter l’apport de P. Bourdieu aux sciences sociales des religions en parcourant à la fois son oeuvre d’anthropologue et de sociologue. Peut-on parler de « religion » dans des sociétés où les religions institutionnelles n’existent pas ou dans les sociétés où elles sont singulièrement affaiblies ? La notion de champ religieux reste-t-elle pertinente dans des sociétés non segmentées ou dans des sociétés de plus en plus sécularisées ? En d’autres termes, le « religieux » se limite-t-il au champ religieux ?

La lecture des oeuvres de P. Bourdieu suggère des réponses négatives à ces questions. La validité sociologique de la notion de champ religieux est limitée, en amont, par l’absence de monopolisation de la production symbolique dans certaines sociétés agraires, en aval, par l’incertitude croissante portant sur les limites du champ, due notamment à l’apparition de nouvelles professions spécialisées dans le « travail symbolique » et au « découplage » entre croyance et allégeance institutionnelle.

Dans les travaux ethnologiques de P. Bourdieu, il apparaît que le symbolique informe l’ensemble de la vie sociale, sans que l’existence d’une institution autonome puisse permettre de parler de « champ religieux » (1980). Comment se constitue donc l’espace institutionnel religieux, à partir d’un espace social peu différencié (1971a) ? Le champ religieux semble en fait correspondre précisément aux religions historiques occidentales, notamment au judaïsme et au catholicisme analysés dans la dialectique entre relations internes et relations externes (Bourdieu et Saint-Martin, 1982), et l’on peut observer une certaine « dissolution du religieux » dans les sociétés occidentales aujourd’hui (1987c). On reviendra en conclusion sur le paradoxe qui a été relevé plus haut et dont l’élucidation permet de voir les limites de la sociologie des religions de P. Bourdieu : pourquoi, alors que l’étude des faits religieux est à l’origine de ses principaux concepts, occupe-t-elle une place quantitativement aussi marginale dans cette oeuvre ?

La genèse sociale du champ religieux

Il existe, selon P. Bourdieu, trois grandes théories sociologiques de la religion, symbolisées par trois noms : Marx, Weber, Durkheim. Ces théories semblent s’exclure mutuellement. Il s’agit donc de « se situer au lieu géométrique des différentes perspectives, c’est-à-dire au point d’où se laissent apercevoir à la fois ce qui peut et ce qui ne peut pas être aperçu à partir de chacun des points de vue » (1971a, p. 295). Que faut-il donc retenir de la pensée des trois perspectives ? L’apport de Durkheim est exprimé explicitement par P. Bourdieu, ceux de Marx et de Weber semblent moins clairement distingués.

P. Bourdieu retient des Formes élémentaires de la vie religieuse de Durkheim que la sociologie de la religion doit être considérée comme une dimension de la sociologie de la connaissance. La religion est un instrument de communication et un instrument de connaissance ; elle permet un accord sur le sens des signes et le sens du monde. Elle a une fonction d’intégration logique et sociale des « représentations collectives » et en particulier des « formes de classification » religieuses (ibid., p. 297).

L’apport wébérien à la sociologie du champ religieux est décisif car il permet d’échapper à l’alternative stérile entre le subjectivisme religieux et la réduction marxiste sans médiation (1971b, p. 1). De Weber vient ainsi l’idée que la sociologie religieuse est une dimension de la sociologie du pouvoir ; il faut rattacher le discours mythique aux intérêts religieux de ceux qui le produisent, qui le diffusent et qui le reçoivent. Il existe une genèse historique des corps de spécialistes religieux, les clercs, ce qui constitue le fondement de l’autonomie relative du champ religieux. Ces professionnels  de la religion ont des stratégies pour s’approprier le monopole de la contrainte hiérocratique, des biens de salut. Le champ religieux se présente donc comme le système complet des relations objectives de concurrence ou de transaction entre les positions des agents religieux (ibid., p. 6).

Enfin il semble que P. Bourdieu retient de Marx la notion d’idéologie comme « transfiguration des rapports sociaux en rapports surnaturels, donc inscrits dans la nature des choses et par là justifiés » (1971a, p. 300). La religion assume, dans cette perspective une fonction politique de conservation de l’ordre social. Notons qu’il est difficile de différencier les apports de Marx et de Weber dans la mesure où l’un et l’autre situent la sociologie de la religion aux confins de la sociologie économique et de la sociologie politique.

Dans Le Sens pratique, les développements sur la magie sont surtout proches de la problématique durkheimienne et plus précisément maussienne. Dans « Genèse et structure du champ religieux », Weber et Marx dominent.

Le symbolique omniprésent dans les sociétés agraires : Le Sens pratique

Dans Le Sens pratique, oeuvre de synthèse des travaux anthropologiques de P. Bourdieu, il n’est guère question de « religion », mais souvent de rituels, de magie, d’institutions magiques et de force illocutionnaire, cas particulier du pouvoir symbolique (le mot « religion » est d’ailleurs absent de l’index thématique ainsi que le mot « symbole » [1980, pp. 469-475]). La société kabyle, organisée autour des travaux agricoles et d’un nombre limité d’activités artisanales (comme le tissage, activité spécifiquement féminine), ne connaît pas de groupe de clercs autonome, mais elle est intégralement structurée par le « démon de l’analogie », système de schèmes constitués d’oppositions binaires dont la partition originaire « oppose le masculin et le féminin, le sec et l’humide, le chaud et le froid » (ibid., p. 367). Proche du structuralisme de Lévi-Strauss dans l’analyse des principes logiques organisant « la pensée sauvage » (Lévi-Strauss, 1962), P. Bourdieu s’en distingue par une attention accrue pour les dispositions incorporées qui génèrent des pratiques symboliques imparfaitement systématiques.

Selon lui, on peut comprendre complètement « toutes les pratiques et tous les symboles rituels à partir de deux schèmes opératoires qui, en tant que processus naturels culturellement constitués dans et par la pratique rituelle, sont inséparablement logiques et biologiques comme les processus naturels qu’ils visent à reproduire (au double sens) lorsqu’ils sont pensés dans la logique magique : d’une part la réunion des contraires séparés, dont le mariage, le labour ou la trempe du fer sont des actualisations exemplaires et qui engendre la vie, comme réunion réalisée des contraires, et, d’autre part, la séparation des contraires réunifiés, destruction et mise à mort, avec par exemple le sacrifice du boeuf et la moisson comme meurtres déniés » (1980, pp. 366-367). Mais si la logique rituelle demande la réunion ou la séparation des contraires, elle impose aussi de rendre socialement acceptable la transgression qu’elle signifie objectivement.

La magie fonctionne ainsi comme dénégation collective d’actes de transgression nécessaire (jonction du disjoint ou scission de l’uni). Sans ceux-ci les contraires séparés resteraient stériles. La transgression permet la reproduction de l’ordre vital, la reproduction du groupe, mais elle est excessivement dangereuse et demande donc une mise en forme collective, publique et pratique déniant le sens objectif du rite. Comment ces exigences contraires peuvent-elles être conciliées rituellement ? Le sens pratique à l’oeuvre dans la magie légitime des rites de licitation est en fait un double sens : affirmation de l’unité dans la séparation des contraires ; affirmation de la séparation dans leur unification. La conciliation de principes contradictoires ne peut être réalisée que dans l’autorisation circulairement accordée au groupe par le groupe au moment du rituel (1980, p. 385) :

Toute la vérité de la magie et de la croyance collective est enfermée dans ce jeu de la double vérité objective, dans ce double jeu avec la vérité, par lequel le groupe, responsable de toute objectivité, se ment en quelque sorte à lui-même, en produisant une vérité qui n’a de sens et de fonction que de nier une vérité connue et reconnue de tous, mensonge qui ne tromperait personne si tout le monde n’était résolu à se tromper. Dans le cas de la moisson, la vérité sociale qu’il s’agit de dénier collectivement est sans ambiguïté : la moisson (thamegra) est un meurtre (thamgert’, désigne la gorge, la mort violente, la vengeance ; et amgar, la faucille) au terme duquel la terre, fécondée par les labours, est dépouillée des produits qu’elle a portés à leur maturité.

Les rites licitatoires qui impliquent une solution de continuité (déniée) dans la vie sociale kabyle ont pour pendants des rites propitiatoires. Leur logique est celle de « la gestion » de l’antagonisme qui menace l’ordre social et naturel. Ils permettent la transition entre les principes opposés, en particulier le passage sans heurt d’une période de l’année à une autre. C’est la féminisation du masculin à l’automne, la masculinisation du féminin au printemps, l’été et l’hiver étant symboliquement purement masculin et féminin.

Dans Le Sens pratique, la valeur heuristique de la distinction entre magie et religion est déniée, car cette opposition est conçue comme un enjeu de lutte symbolique étranger à la société kabyle. L’usage du terme « magie » vise, dans les sociétés segmentées, à disqualifier les pratiques symboliques des dominés, les dominants se réservant le terme de « religion ». Ces catégories sont inséparables de la constitution d’un champ religieux, avec ses enjeux concurrentiels entre prêtres, sorciers, et prophètes en Europe et au Proche-Orient. Elles ne sont pas pertinentes dans les sociétés peu segmentées (1980, p. 395) :

L’institution de périodes ou de moments licites (lah’lal), la désignation de mandataires écrans (famille chargée d’ouvrir les labours, mariage inaugural de cousins parallèles) et l’organisation de grandes cérémonies collectives, dans lesquelles le groupe s’autorise et sa propre autorité, sont trois aspects de la même opération, qui est constitutive de tout rituel légitime (on embrouille tout en identifiant la distinction entre magie légitime et magie illégitime à la distinction, qui est un enjeu de luttes sociales, entre religion et magie). C’est sur l’autorité circulairement autorisée que le groupe s’accorde à lui-même, dans son entier ou en la personne de l’un des siens, mandataire autorisé, que repose la force illocutionnaire qui est à l’oeuvre dans tous les rituels sociaux.

On retrouve dans les analyses précédentes des accents très clairement maussiens. La magie a un fondement social, la croyance, et une efficacité sociale qui lui est associée. « En définitive, écrit M. Mauss, c’est toujours la société qui se paie elle-même de la fausse monnaie de son rêve. La synthèse de la cause et de l’effet ne se produit que dans l’opinion publique. (…) Nous devons considérer la magie comme un système d’inductions a priori, opérées sous la pression du besoin par des groupes d’individus » (1985 [1902], p. 119). D’autre part, elle est pour Mauss et Hubert « à la fois un opus operatum au point de vue magique et un opus inoperans au point de vue technique » (1985 [1902]), p. 135), idée reprise et généralisée par P. Bourdieu (1980, p. 395) :

Le caractère proprement magique de cette force de part en part sociale échappe aussi longtemps qu’elle s’exerce seulement sur le monde social, séparant et unissant des individus ou des groupes par des frontières ou des liens (mariage) non moins magiques que ceux qu’instituent le couteau ou le noeud de la magie, transmuant la valeur sociale des choses (comme la griffe du couturier) ou des personnes (comme le titre scolaire). Il apparaît au contraire dans toute son évidence lorsque, par une sorte d’innocence, de confiance, de remise de soi imposée par la détresse et le désarroi extrêmes, les groupes tentent d’exercer le pouvoir qu’ils s’octroient eux-mêmes, par un de ces cercles qui sont au principe de la magie très réellement efficace du collectif, au delà de ses limites de validité, c’est-à-dire sur ce qui ne dépend pas d’eux, sur le monde naturel dont ils dépendent (…).

Au total, l’accent est porté dans les travaux anthropologiques de P. Bourdieu sur les conditions sociales d’efficacité du rite, en dehors d’un champ religieux non constitué dans la société kabyle. Il n’y a pas d’intermédiaires institutionnalisés (semble-t-il) entre le groupe et lui-même : il existe bien des familles chargées de couper la première gerbe au moment des moissons, par exemple, mais cette fonction n’est pas constante. Tout autre est le rôle social des institutions religieuses.

Constitution des institutions religieuses : « Genèse et structure du champ religieux »

Les « transformations technologiques, économiques et sociales » associées au développement urbain, comme « les progrès de la division du travail et l’apparition de la « séparation du travail intellectuel et du travail matériel » (1971a, pp. 300-301) sont à l’origine de deux processus intimement liés, que l’on pourrait qualifier de subjectif et d’objectif, à savoir la constitution d’un champ religieux d’une part, et d’autre part le processus de rationalisation des croyances et des rites. À la suite de Max Weber, P. Bourdieu rappelle les obstacles opposés à l’autonomisation des comportements religieux par la condition paysanne, alors que l’urbanisation favorise, par l’indépendance relative vis-à-vis des aléas naturels qu’elle procure, la « rationalisation » et la « moralisation » des besoins religieux (Weber, 1971, alinéa 7 : « Ordres, classes et religion »). De plus, l’urbanisation favorise le développement d’un corps de professionnels des biens de salut. Le clergé citadin contribue à l’intériorisation de la foi, à l’introduction de critères éthiques, du « bien » et du « mal », et de la notion de « péché », en tout cas dans le contexte judéo-chrétien. Il faut d’autre part attribuer à la conjonction des intérêts de la prêtrise et de ceux de certaines catégories de laïcs citadins, la domination du monothéisme en Palestine, et à Jérusalem en particulier.

Les deux processus précédents, à savoir d’une part la constitution d’un champ religieux relativement autonome, caractérisé par la production, la reproduction et la diffusion des biens et services religieux, et par une complexification institutionnelle croissante, et d’autre part un processus de « moralisation » des pratiques et des représentations religieuses, ont plusieurs corrélats. On passe ainsi du mythe à l’idéologie religieuse (monopolisation de la contrainte hiérocratique par un corps de professionnels), du tabou au péché (transfert de la notion de souillure de l’ordre magique à l’ordre moral), du Dieu punisseur au Dieu juste et bon (attribution de qualités de plus en plus « sociales » à la divinité) (1971a, p. 303).

Enfin la constitution d’un champ religieux s’accompagne d’une dépossession du capital religieux des laïcs au profit du corps de spécialistes religieux qui produisent et reproduisent un corpus délibérément organisé de savoirs secrets. On peut ainsi écrire que les différentes formations sociales se situent entre deux pôles : celui de l’autoconsommation religieuse et celui de la monopolisation complète de la production religieuse par des spécialistes. Ces deux positions extrêmes se caractérisent par l’opposition entre une maîtrise pratique d’un ensemble de schèmes de pensée et d’actions objectivement systématiques, acquis par simple familiarisation et une maîtrise savante, action pédagogique expresse et institutionnalisée. Elles sont aussi structurées par des systèmes mythico-rituels d’un côté, et des idéologies religieuses, réinterprétations lettrées des premiers en fonction d’intérêts internes ou externes liés à la constitution des États et aux antagonismes de classes (1971a, pp. 304-306).

Notons que même dans le cas des sociétés peu différenciées, P. Bourdieu propose d’importer les méthodes de la sociologie en ethnologie : celle-ci doit dépasser le culturalisme et concevoir la religion comme un fait social lié à d’autres faits sociaux notamment à la division du travail, elle doit savoir rapporter le discours mythique ou religieux à ses conditions sociales de production en s’attardant en particulier sur la formation et les caractéristiques des agents privilégiés de l’activité magico-religieuse. Ce qui ne signifie pas qu’il faille évacuer du champ de recherches les représentations collectives religieuses ; il s’agit simplement de concevoir leur autonomie relative dans la structure sociale générale.

Enfin, les oppositions entre sacré et profane, entre religion et magie (que celle-ci se présente comme profanation objective, caractérisant la religion dominée, qui est le plus souvent issue d’un état ancien du champ religieux ; ou comme profanation intentionnelle, c’est-à-dire comme religion inversée) proviennent de l’opposition entre détenteurs du monopole du sacré et laïcs. En d’autres termes, on peut déduire des progrès de la division du travail religieux et de l’histoire du champ religieux les distinctions entre les catégories fondamentales de la pensée et de la pratique religieuse.

Cette genèse nous amène à considérer la structure et les enjeux essentiellement politiques du champ religieux, qu’il s’agisse des luttes internes ou de la relation entretenue avec l’espace social, relation qui constitue ce champ aujourd’hui comme structure structurante et structurée en voie de déstructuration.

Structure et déstructuration du champ religieux

L’autonomisation du champ religieux n’implique pas une indépendance absolue vis-à-vis des autorités temporelles, en particulier politiques. Dans la sociologie de P. Bourdieu, très influencée sur ce point par le marxisme, peut-être même dans sa version althussérienne, pratiques et représentations religieuses contribuent d’abord à informer une « vision du monde » essentiellement conservatrice, elles absolutisent le relatif et légitiment l’arbitraire de la domination. D’autre part, à partir de l’origine sociale du personnel religieux et de sa trajectoire dans l’institution, dont un exemple est donné par la structure et l’histoire contemporaine du « corps » des évêques dans l’Église catholique française (Bourdieu et Saint-Martin, 1982), le sociologue tente d’expliquer à la fois l’homogénéité de l’épiscopat et la division du travail religieux en son sein, cette dernière lui permettant de répondre à la demande religieuse. Enfin, quelques textes portent sur la dissolution du champ religieux, dont les frontières semblent de plus en plus floues dans les sociétés les plus modernes.

Intérêts religieux et fonction sociale du religieux (relations internes, relations externes)

Il existe un intérêt proprement religieux, que l’on peut définir comme « l’intérêt qu’un groupe ou une classe trouve dans un type déterminé de pratique ou de croyance religieuse et, en particulier, dans la production, la reproduction, la diffusion et la consommation d’un type déterminé de biens de salut (parmi lesquels le message religieux lui-même). Ce groupe social recherche la légitimation des propriétés symboliques et matérielles qui le caractérisent dans la structure sociale.

P. Bourdieu refuse toute explication psychologique ou phénoménologique du fait religieux. Celui-ci doit être conçu « de manière proprement sociologique, i.e. comme l’expression légitimatrice d’une position sociale » (1971a, pp. 311-312).

L’inspiration marxiste apparaît ici encore clairement. Elle s’est doublée dans les années 1990 de l’affirmation que la religion joue aussi un rôle dans la légitimation de la domination des hommes sur les femmes. L’Église, écrit-il sans nuance, est « habitée par l’antiféminisme profond du clergé » et elle « inculque (ou inculquait) explicitement une morale familialiste entièrement dominée par les valeurs patriarcales» (1998, pp. 92-93). Ajoutons que dans certains cas, la religion (ou plus exactement la magie) peut aussi permettre de trouver une solution (illusoire) à la misère sociale. « L’espérance magique est la visée de l’avenir propre à ceux qui n’ont pas d’avenir (…). Le millénarisme révolutionnaire et l’utopie magique sont la seule visée du futur qui s’offre à une classe dépourvue de futur objectif » (1977a, pp. 90-91). De nature différente pour les dominants et les dominés, l’intérêt religieux est le principal opérateur d’homologie entre le champ religieux et la structure générale des rapports sociaux.

Relativement autonome par rapport à la structure sociale, le champ religieux est en effet structuré par des enjeux internes et par des enjeux externes. Les positions de pouvoirs dans le champ résultent de la confrontation de la « demande religieuse (i.e. les intérêts religieux des différents groupes ou classes de laïcs) et de l’offre religieuse (i.e. les services religieux plutôt orthodoxes ou hérétiques)» (1971a, p. 319). La position de pouvoir qu’occupe une instance religieuse dans le champ dépend du pouvoir du groupe social dont elle s’est concilié l’appui.

Cet appui, dans une relation dialectique, dépend à son tour de la position du groupe des producteurs dans le champ. Cette relation explique l’homologie de structure observée entre la structure sociale et le champ religieux : les dominants du champ religieux, par exemple, fondent leur domination sur celle des classes dominantes dans la structure sociale, tandis que les prophètes s’appuient sur les groupes dominés pour modifier l’état du rapport de forces dans le champ. Aussi, l’action du prophète est-elle à la fois un ferment de restructuration du champ religieux et de la structure sociale. Il apparaît donc que le « fonctionnement » du champ religieux est le produit d’une concurrence interne entre différentes instances (dont les principales sont l’Église, les prophètes, les sectes et les sorciers) en relation avec les lignes de force de la structure sociale.

Examinons un cas particulier étudié par P. Bourdieu : le groupe des évêques français à la fin des années 1970.

Origine sociale des évêques et effets sur l’organisation de l’Église catholique

Le travail conjoint de P. Bourdieu et de Monique de Saint-Martin (1982) explore un nombre limité de dimensions ouvertes par les articles de 1971. Il s’agit principalement de saisir le processus menant l’ensemble des évêques à dénier toute différenciation interne correspondant à leur origine sociale. Dépassant l’image d’homogénéité produite par le corps de professionnels, on peut associer la classe sociale d’origine à la position occupée dans l’institution ecclésiastique, à condition de prendre en compte les déformations structurales, « les mêmes dispositions pouvant conduire à des positions et à des prises de positions différentes, voire opposées, dans des états du champ différents, ce qui a pour effet d’affaiblir, voire d’annuler la relation statistique avec la classe d’origine ». Il n’y a pas, en d’autres termes, de rapport mécanique entre l’origine sociale et la position au sein de l’Église.

Sous ces conditions, l’analyse fait apparaître ces deux groupes dans le corps épiscopal : « d’un côté les « oblats » qui, voués et dévoués à l’Église dès leur prime enfance, investissent totalement dans une institution à laquelle ils doivent tout ; qui sont disposés à tout donner à une institution qui leur a tout donné, sans laquelle et hors de laquelle ils ne seraient rien. De l’autre, les évêques qui, ordonnés plus tard, possédaient, avant leur entrée dans l’Église, outre un capital social hérité, un capital scolaire important, et qui entretiennent de ce fait un rapport plus distant, plus détaché, et moins tourné vers les choses temporelles, à l’égard de l’institution, de ses hiérarchies, de ses enjeux » (1982, pp. 4-5). Les prises de positions adoptées par ces deux groupes ne sont intelligibles que si l’on prend en compte l’évolution historique. Le même habitus « aristocratique » caractérisant les « héritiers », qui aurait défini autrefois un rôle d’évêque hiératique et solennel, peut conduire aujourd’hui à éviter des postes trop communs, à accepter des évêchés « missionnaires», ou à rechercher le statut de théologien. L’opposition entre les deux catégories est formelle et non substantielle : « les antagonistes (…) peuvent échanger, en toute bonne foi, leurs positions : lorsque l’un d’eux, souvent le dominant, qui a le privilège des audaces, vient à changer, l’autre ne peut maintenir l’opposition qu’en changeant aussi » (ibid., p. 16).

Comment se situe le corps des évêques « dans le champ du pouvoir religieux et, plus largement dans le champ du pouvoir symbolique » (ibid., p. 22) ? Les évêques sont en quelque sorte « pris entre deux feux » : ils s’opposent d’une part au pouvoir politique central des organismes ecclésiastiques, peu enclins à prêter attention aux réalités locales, d’autre part aux théologiens et religieux, orientés vers « le pouvoir symbolique central (…) moins soucieux des choses temporelles qui préoccupent les “responsables” » (ibid., p. 28). Assumant cette position moyenne dans l’Église catholique, les évêques peuvent remplir pleinement le travail d’unification qui leur incombe. Leur cohésion est renforcée par des dispositions communes (ce sont tous des hommes, souvent issus de familles nombreuses et nés dans de petits villages) et par une formation homogénéisante. Aussi, l’épiscopat est-il un champ de concurrence, mais à faible tension (ibid., p. 31).

L’ajustement entre l’offre et la demande religieuse n’est pas le produit d’une transaction, comme pouvait le penser Max Weber, mais l’effet d’une homologie involontaire de structure, « chaque clerc produisant en fonction de sa trajectoire et de sa position un produit plus ou moins ajusté à la demande d’une catégorie particulière de laïcs » (ibid., p. 34). L’Église, en tant que champ, se caractérise par l’unité et la diversité. Cette apparente contradiction est en fait au principe de sa grande capacité d’adaptation : elle permet à l’Église de « traiter de façon aussi homogène que possible une clientèle distribuée (de manière différente selon les époques) entre les classes sociales, les classes d’âge et les classes sexuelles ou de traiter de manière aussi différenciée que possible des clients qui, quoique très différents sous différents rapports, ont en commun d’être catholiques « (ibid., p. 35).

Cette capacité à traiter des demandes variées sous les apparences de l’unité est renforcée par le caractère intrinsèquement polysémique du discours religieux, qui masque sous un discours unique une pluralité de significations en rapport avec une série de positions sociales, renforçant ainsi la confusion subjective de limites sociales objectives. Le discours religieux tend à nier les conflits sociaux, ou faute de mieux, à les euphémiser. P. Bourdieu avance même que les procédés discursifs du double sens et de l’euphémisme sont « profondément caractéristiques du discours religieux dans son universalité » (ibid., p. 46).

Cette transfiguration des rapports de forces, en particulier économiques, par les agents religieux dominants est illustrée par la gestion par l’épiscopat des revendications professionnelles de laïcs travaillant pour l’Église à la limite du bénévolat et du salariat. L’économie de l’Église est déniée par la hiérarchie en tant qu’économie régie par des lois économiques, c’est-à-dire fondée sur le prix, le salaire, l’offre et la demande. « Le rire des évêques », lorsqu’ils sont exposés à un discours qui traite l’Église comme une société commerciale, est significatif de la « vérité de l’entreprise religieuse (qui) est d’avoir deux vérités : la vérité économique et la vérité religieuse, qui la dénie » (1994a, p. 204). L’hilarité épiscopale est un effet du dévoilement de ce qui leur apparaît comme une parfaite incongruité (mais qui n’est pas sans fondement puisque l’on peut considérer, du point de vue du marché du travail, que la chaisière est une femme de ménage sans salaire).

Au total, P. Bourdieu conçoit donc l’Église comme un ensemble de mécanismes et de processus de légitimation des positions sociales, se présentant sous une forme objectivée, qu’elle soit matérielle (bâtiments, vêtements, instruments liturgiques, etc.) ou à l’état de technologie sociale (droit canon, liturgie, théologie, etc.).

À l’état incorporé, elle est consubstantielle aux habitus catholiques, générés par la famille chrétienne et consacrés par des rites d’institution, qui agrègent tout en séparant.

« Et en définitive, elle n’existe vraiment en tant qu’Église vivante, c’est-à-dire agissante et capable d’assurer sa propre reproduction, que dans la relation entre ses deux modes d’incarnation (…) » (Bourdieu et Saint-Martin, 1982, p. 51).

Vers une dissolution du champ religieux ?

Sans parler d’évolutionnisme au sens classique du terme, la sociologie des religions de P. Bourdieu se caractérise aussi par une grande attention accordée aux processus historiques de constitution des institutions religieuses. Ceux-ci ne se réalisent pas indépendamment des changements généraux affectant la structure sociale, notamment des progrès de la division du travail social et de l’urbanisation. P. Bourdieu n’utilise pas le concept de « champ religieux » pour les sociétés agraires comme la société kabyle, du fait, selon lui, du manque d’institutions et de professionnels spécialisés. Peut-on alors parler de « religion » s’il n’existe pas de « champ religieux » ? On ne peut parler de l’activité symbolique dans les mêmes termes pour des sociétés agraires peu différenciées, où le « démon de l’analogie » informe et unifie toutes les dimensions de la structure sociale, et pour des sociétés très segmentées, où la production symbolique se concentre dans des espaces institutionnels spécifiques et relativement autonomes dont le champ religieux constitue l’un des principaux.

Cependant, les sociétés modernes qui se caractérisent par un haut degré de division du travail social, sont en même temps celles où les religions historiques, et en particulier le catholicisme, semblent en déclin. On y assiste à une « dissolution du religieux » (1987c, pp. 117-123). « (…) On assiste à une redéfinition des limites du champ religieux, la dissolution du religieux dans un champ plus large s’accompagnant d’une perte du monopole de la cure des âmes au sens ancien, du moins au niveau de la clientèle bourgeoise » (Bourdieu, 1985, p. 257). Les limites du champ religieux ne sont plus clairement définies : certaines professions profanes, psychologues, analystes ou conseillers conjugaux, se substituent aux clercs dans leur fonction thérapeutique. Ainsi, « le champ religieux s’est trouvé dissout dans un champ de manipulation symbolique plus large « (Bourdieu, 1985, p. 259). Dans un dialogue avec Jacques Maître, auteur de plusieurs ouvrages de psychopathologie sociale appliquée à des individus fortement impliqués dans le catholicisme, P. Bourdieu déclare qu’« il se pourrait que la psychanalyse ait aujourd’hui, dans la conscience commune, une fonction assez analogue à ce qu’était la religion pour » les personnages étudiés par J. Maître (Bourdieu et Maître, 1994, p. XVI).

D’un autre côté, le refus de l’obéissance aveugle aux prescriptions des clercs provient pour une part de l’élévation du niveau d’instruction, qui entraîne moins le rejet d’une « posture » religieuse que celui de la délégation spirituelle. Ce déni (relatif) de la légitimité accordée à l’institution catholique contribue ainsi au développement de sectes autonomes, au « rassemblement de petits prophètes charismatiques», et plus généralement à la disjonction entre l’orthodoxie cultuelle et les pratiques et croyances effectives. Ainsi, la légitimité de la parole religieuse d’institution est en concurrence avec de nouvelles formes de légitimité et de nouvelles professions, qui s’appuient souvent sur un discours pseudo-scientifique, comme les astrologues, numérologues ou graphologues par exemple. Le clerc religieux, anciennement dominant, devient dominé, « au profit de clercs qui s’autorisent de la science pour imposer des valeurs et des vérités ni plus ni moins scientifiques que celles des autorités religieuses du passé » (1987c, p. 123).

L’émergence d’un sentiment esthétique face aux représentations visant à l’origine à susciter la foi est aussi un indice de la régression de la « croyance religieuse» par rapport à la « croyance esthétique ». En un même lieu (l’Église Santa Maria Novella observée par le sociologue en 1982), se juxtaposent des pratiques qui tiennent à la fois de la muséographie et de la dévotion, et qui témoignent de l’hétérogénéité des visées du public dans l’« admiration » d’une Vierge au Rosaire ou d’une Présentation au Temple. L’usage dévotionnel des statues et des tableaux n’a pas pourtant complètement disparu, mais il se concentre sur les oeuvres dont les caractéristiques sont les moins formelles, celles qui « remplissent une fonction expressive de représentation de leurs référents » (1994c, p. 73).

Remarquons enfin que la « dissolution du religieux » ne signifie pas pour le sociologue critique une régression à un état indifférencié de l’activité symbolique.

Les « nouveaux agents symboliques », qui se situent en dehors de l’institution religieuse, coexistent avec une institution catholique qui tend à devenir « une Église sans fidèles » (1994b, p. 216), s’y opposent souvent, mais contribuent aussi à faire évoluer les positions de celle-ci, comme en témoigne par exemple l’influence de la psychanalyse sur la pensée religieuse moderne. L’activité symbolique aux marges du champ religieux engendre une certaine confusion quant à ses limites, mais elle ne signifie pas pour autant sa disparition 1.

Conclusion : dignité et indignité de la religion comme objet de science sociale

Le pouvoir symbolique, qui ne se limite certes pas au domaine religieux, s’y exerce peut-être plus clairement que dans d’autres champs d’activité sociale, et c’est probablement pourquoi une bonne partie de l’architecture conceptuelle de la sociologie de P. Bourdieu s’est construite dans l’étude de la religion. Le pouvoir symbolique est en effet ce qui permet de constituer le donné par l’énonciation, « de faire voir et de faire croire, de confirmer ou de transformer la vision du monde et par là, l’action sur le monde, donc le monde ». C’est « un pouvoir quasi-magique qui permet d’obtenir l’équivalent de ce qui est obtenu par la force (physique ou économique). Ce pouvoir ne s’exerce que s’il est reconnu, c’est-à-dire méconnu comme arbitraire » (Bourdieu, 1977b, p. 410). La religion apparaît donc, dans cette perspective, comme une activité essentiellement symbolique, comme une forme symbolique, c’est-à-dire comme un ensemble de pratiques et de représentations (en l’occurrence de rites et de croyances) dont l’efficacité n’est pas d’ordre matériel (comme la force physique par exemple). Le symbolique comprend le langage mais ne s’y réduit pas ; il désigne aussi la fonction connotative des signes, linguistiques ou non. Le pouvoir du symbole repose sur ce qu’il ne dit pas explicitement, sur ce qu’il suppose sans l’expliciter ouvertement. Il induit un rapport de sens socialement fondé, ce qui signifie que le pouvoir symbolique ne se constitue pas en dehors des rapports de forces caractéristiques de la structure sociale dans sa totalité. Si le symbole a une efficacité propre, elle n’en est pas moins en rapport avec la genèse et la structure de l’espace social. Plus précisément, pour ce qui concerne le pouvoir symbolique du langage, son efficacité nécessite « la croyance dans la légitimité des mots et de celui qui les prononce, croyance qu’il n’appartient pas aux mots de produire » (Bourdieu, 1977b, p. 411). En d’autres termes, le pouvoir symbolique ne se suffit pas à lui même, il trouve son fondement dans les rapports généraux de domination, dont il peut apparaître comme une « sublimation ».

Entre efficacité propre et dépendance idéologique, entre ordre sui generis et superstructure, le fait religieux n’est dans cette perspective ni purement idéal, ni simple reflet plus ou moins déformé de la structure sociale. Le secret de cette dépendance/indépendance du pouvoir symbolique religieux est à chercher dans cette instance intermédiaire, dont l’analyse constitue le centre de la sociologie religieuse de P. Bourdieu : la notion de champ religieux. La notion d’habitus complète la précédente en ce qu’elle associe à un champ spécifique un type d’intérêt spécifique, irréductible aux intérêts des autres champs, notamment à l’intérêt économique.

« Pour qu’un champ marche, il faut qu’il y ait des enjeux et des gens prêts à jouer le jeu, dotés de l’habitus impliquant la connaissance et la reconnaissance des lois immanentes du jeu, des enjeux, etc. » (1984a, p. 114). Un intérêt spécifiquement religieux est donc associé au champ religieux, qui donne un exemple particulièrement achevé de cette « liberté surveillée » caractéristique des instances secondes dans les mécanismes de la domination (où l’économique, le politique et le médiatique semblent occuper les positions centrales, du moins dans les sociétés participant de la modernité avancée).

Pour P. Bourdieu, le champ religieux ne doit donc pas être conçu comme une réalité immuable : il existe une genèse structurale du champ religieux, en rapport avec les transformations de la structure sociale, et l’on assiste, selon lui, à une dissolution du religieux dans les sociétés en voie de sécularisation. Alors que toute institution religieuse tend à se présenter comme réalité anhistorique, identique à elle-même de tout temps et en tout lieu, il faut passer par l’examen historique des processus de constitution des croyances, des rites, des institutions.

On peut alors se demander pourquoi la sociologie des religions, qui a fourni à P. Bourdieu une grande partie de son architecture conceptuelle et dont il ignore moins que tout autre qu’elle constitue le coeur de la sociologie de Durkheim, de Weber et une partie non négligeable de celle de Marx, a une importance si limitée en termes quantitatifs dans son oeuvre.

Cet écart provient d’une incertitude fondamentale quant aux conditions de possibilité de l’étude scientifique de la religion. Pour P. Bourdieu, la religion est en fait un objet sociologique presque impossible. Cette « gène » épistémologique n’a jamais été plus manifeste qu’à l’occasion du colloque annuel de l’Association Française de Sociologie des Religions, en décembre 1982, lorsque le sociologue questionna publiquement la validité scientifique de la sociologie des religions lorsqu’elle est pratiquée par « des producteurs qui participent à des degrés divers au champ religieux » (1987b, p. 156). Pour un sociologue des religions, avoir des convictions religieuses constitue un obstacle presque insurmontable au travail scientifique. Mais il existe un deuxième obstacle, tout aussi dangereux : l’absence complète d’affinité avec l’objet. Selon P. Bourdieu, tout sociologue de la religion est ainsi confronté à une contradiction quasi-insoluble : « quand on en est, déclare-t-il, on participe de la croyance inhérente à l’appartenance à un champ quel qu’il soit (religieux, universitaire, etc.) et quand on n’en est pas, on risque premièrement d’omettre d’inscrire la croyance dans le modèle (…), deuxièmement d’être privé d’une partie de l’information utile » (1987b, p. 156). Le premier écueil, c’est-à-dire le fait d’appartenir d’une façon ou d’une autre à l’institution religieuse, peut mener à adopter un point de vue religieux sur la religion, à pratiquer une sociologie religieuse plus qu’une sociologie des religions. Pour l’éviter (ce qui est « difficile », mais pas impossible selon P. Bourdieu), il faut pratiquer « une objectivation sans complaisance (…) de tous les liens, de toutes les formes de participation, d’appartenance objective ou subjective, même les plus ténues » (ibid., p. 160). Le deuxième écueil (ne pas en être) n’est pas moins dangereux scientifiquement. Celui qui en est victime tombe dans l’ornière positiviste en abordant la religion exclusivement d’un point de vue extérieur, « comme une chose », sans apercevoir les ressorts subjectifs de l’activité religieuse, et en particulier l’adhésion inconditionnée à des vérités révélées.

Or, il y a une affinité certaine entre cette seconde posture et les sciences sociales «républicaines». La sociologie française s’est largement constituée contre l’emprise intellectuelle de la religion, et singulièrement contre l’influence catholique dans l’université, au moment des luttes anticléricales du début du XXe siècle.

D’une certaine façon, être sociologue demandait nécessairement de « ne pas en être ». P. Bourdieu n’a pas échappé à cette forme d’anticléricalisme. Dans la conclusion du colloque sur « les nouveaux clercs », on peut lire par exemple cette déclaration sans ambiguïté : « L’interrogation sur les ’nouveaux clercs’ n’aurait peut-être pas manqué son but si elle pouvait ainsi conduire à poser les fondements d’un nouvel anticléricalisme » (1985, p. 261). Notons que cette phrase conclusive n’a pas été reprise dans la deuxième version du texte publiée dans Choses dites (1987). Ce « repentir » témoigne assurément d’un certain malaise, dont P. Bourdieu a lui-même tenté de rendre raison dans un entretien avec Jacques Maître (1994, p. XV) :

J’ai eu à découvrir dans ma propre tête toutes les mutilations que j’avais héritées d’une tradition laïque, renforcée par les présupposés implicites de ma science. Il y a des sujets qu’on n’aborde pas, ou seulement avec la plus grande prudence. Il y a des manières d’aborder certains sujets qui sont un peu dangereuses et, finalement, on accepte les mutilations que la science a dû accepter pour se constituer. Tout ce qui est de l’ordre des objets traditionnels de la religion et de la métaphysique, on se sent tenu – par une adhésion implicite qui est liée à l’entrée dans la profession – de le mettre entre parenthèses. Il y a une espèce de refoulement qui est tacitement exigé du professionnel.

N’« en étant pas » par méfiance méthodologique et par culture laïque, P. Bourdieu manquait assurément d’« intérêt » pour le fait religieux, ce qui le plaçait dans une position peu favorable pour l’étudier sociologiquement. Dans la perspective de la sociologie critique et réflexive, on l’a vu, l’incrédulité militante est aussi dommageable scientifiquement que la « faiblesse de croire », car elle entrave toute restitution du sens des « adhésions » religieuses. Première victime de cette aporie, P. Bourdieu s’est donc investi de façon très limitée dans la sociologie des religions, d’autant plus qu’il considérait le pouvoir religieux, largement assimilé à celui de l’Église catholique, comme un pouvoir déclinant dont la critique est sans enjeux, contrairement par exemple à la domination masculine ou au pouvoir télévisuel. En d’autres termes, P. Bourdieu ne manifestait aucune inclination pour l’activité religieuse (alors que l’on connaît son goût pour l’art et la littérature, et bien sûr pour la pédagogie), mais cette distance était doublée de l’idée que la religion n’a plus l’emprise sociale qu’elle avait encore du temps de Weber ou Durkheim, qui en avaient fait l’objet central de leur sociologie. P. Bourdieu n’avait donc pas non plus d’intérêt négatif pour la religion (alors qu’il s’en est pris dans la dernière partie de son oeuvre aux médias ou à la « Noblesse d’État », dont le pouvoir est conçu comme bien réel). C’est pourquoi, confronté à des contradictions méthodologiques difficiles à résoudre, pénétré par une culture laïque qui assimile la religion au pouvoir de l’Église catholique, convaincu que celle-ci constitue une force sociale déclinante, P. Bourdieu n’a accordé qu’une place marginale à l’étude des faits religieux dans son oeuvre.

Remarquons pour finir que la lecture en parallèle de ses travaux anthropologiques et sociologiques suggère qu’il existe une division entre les sociétés agraires sans institution religieuse 2 et les sociétés différenciées où la religion serait d’abord entièrement monopolisée par l’Église avant de disparaître en même temps qu’elle.

Or, si l’Église catholique n’a plus le pouvoir politique et économique qu’elle a eu, cela signifie-t-il pour autant que croyances et pratiques religieuses ont disparu dans les sociétés modernes ? Rien n’est moins sûr. Une définition de la « religion » centrée sur le « champ religieux », c’est-à-dire sur les luttes entre spécialistes dans leurs rapports avec la structure sociale globale, permet en fait difficilement d’étudier des phénomènes religieux qui échappent largement au contrôle des clercs, fussent- ils de « nouveaux clercs ». Cette erreur de perspective aurait pu être évitée en accordant plus de place au fait religieux hors institution, y compris dans les sociétés différenciées. En portant, par exemple, son attention sur le bricolage des croyances ou sur la construction des lignées de fidèles dans la modernité, sur l’organisation en réseau des amateurs d’ésotérisme ou sur l’organisation non bureaucratique de certains pentecôtismes, on peut éviter d’assimiler l’étude des faits religieux au simple constat de la perte de pouvoir des institutions ecclésiastiques.

Erwan DIANTEILL

Centre d’Études Interdisciplinaires des Faits Religieux

EHESS

1 Il ne faut pas confondre cette activité symbolique de substitution religieuse avec le pouvoir symbolique «hors champ religieux», notamment celui de l’État en tant que banque centrale symbolique (1989) qui s’appuie sur des rites d’institution (1982). La magie sociale ne se limite donc pas au champ religieux, comme en témoigne par exemple la force purement symbolique des « marques » et des « griffes» dans la haute couture (1984).

2 Si la sociologie des religions de P. Bourdieu se focalise sur le catholicisme, son anthropologie kabyle minore singulièrement le rôle de l’islam. Le structuralisme, qui informe largement ces premiers travaux, s’intéresse avant tout aux systèmes symboliques, et non aux institutions religieuses. Ajoutons que l’islam était considéré comme une force sociale déclinante au moment de la décolonisation de l’Afrique du Nord, dans les années 1950 et 1960. Comme le catholicisme, l’idéologie laïque percevait alors la religion musulmane comme un archaïsme condamné par la modernité à plus ou moins long terme.

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BOURDIEU Pierre, « Le rire des évêques », in Raisons Pratiques – Sur la théorie de l’action, Paris, Seuil,

1994a, pp. 202-213.

BOURDIEU Pierre, « Propos sur l’économie de l’Église », in Raisons Pratiques – Sur la théorie de

l’action, Paris, Seuil, 1994b, pp. 215-217.

BOURDIEU Pierre, « Piété religieuse et dévotion artistique », Actes de la Recherche en Sciences Sociales,

décembre 1994c, no 105, pp. 71-74.

BOURDIEU Pierre, La domination masculine, Paris, Seuil, 1998.

BOURDIEU Pierre, SAINT MARTIN Monique de, « La Sainte Famille : l’épiscopat français dans le champ du

pouvoir », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 1982, no 44-45, pp. 1-53.

BOURDIEU Pierre, MAÎTRE Jacques, « Avant-propos dialogué », in Jacques MAÎTRE, L’autobiographie

d’un paranoïaque – L’abbé Berry (1878-1947) et le roman de Billy, “Introïbo”, Paris, Anthropos,

1994.

DURKHEIM Émile, Les formes élémentaires de la vie religieuse, Paris, Presses Universitaires de France,

1985 (1912).

LÉVI-STRAUSS Claude, La Pensée sauvage, Paris, Presses Universitaires de France, 1962.

MAUSS Marcel, HENRI Hubert, « Esquisse d’une théorie générale de la magie » in Sociologie et anthropologie,

Paris, Presses Universitaires de France, 1985 (1902), pp. 1-141.

WEBER Max, « Les types de communalisation religieuse (sociologie de la religion) » in Économie et

société, Paris, Plon, 1971, pp. 429-632.

Voir aussi:

Pierre Bourdieu, Blaise Pascal et les demi-savants de la philosophie

Jacques Bouveresse

Le Monde

24.01.12

Bourdieu dit du sociologue, dont la tâche consiste à relater les choses du monde social et à les dire, autant que possible, comme elles sont, qu’il est entouré de gens qui ont tendance à ignorer le monde social. Mais il considère comme essentiel de faire une différence entre ceux qui se contentent de ne pas en parler et ceux qui, tout en s’en défendant, en traitent bel et bien, et le font en toute ignorance et sur un mode qui est en fait celui de la dénégation. C’est évidemment à la deuxième catégorie qu’appartiennent, à ses yeux, les philosophes.

Aussi y a-t-il de bonnes raisons, pour le sociologue, de ne pas leur concéder ce qu’il accorde, en revanche, sans réticence à d’autres. « Je serai, dit Bourdieu, le dernier à reprocher aux artistes, aux écrivains, aux savants, d’être tout à leur affaire. » Mais il éprouve des difficultés plus grandes à reconnaître aux philosophes le même privilège.

Car tout le problème est de savoir s’ils sont à une affaire réelle, qui les dispenserait de s’intéresser en même temps de façon sérieuse à quelque chose d’autre, en particulier au monde social, et à quel genre d’affaire ils sont exactement. Le soupçon qui naît ici est que le monde social n’est peut-être pas une chose que la philosophie se permet d’ignorer pour s’intéresser, comme cela pourrait sembler être son droit, à un autre sujet, mais une chose qu’elle ignore justement parce qu’elle croit la connaître déjà suffisamment sans avoir jamais pris la peine de l’étudier, et que c’est tout bonnement de cet aveuglement à la réalité sociale que se nourrit pour une part essentielle son discours.

La philosophie, telle que la conçoit Bourdieu, est, comme n’importe quelle autre activité intellectuelle, soumise à des déterminations qui sont de nature sociale, ce qui constitue une chose à première vue peu contestable et ne signifie, ni de près ni de loin, que ce qu’elle fait pourrait être expliqué et jugé entièrement à partir de déterminations de cette sorte.

Mais c’est malheureusement ce genre de thèse réductionniste qui a été imputé la plupart du temps à Bourdieu par les philosophes, et en particulier par les défenseurs de la philosophie « pure », pour lesquels l’idée d’une dépendance quelconque de la philosophie par rapport à des raisons (et plus encore à des causes) sociales est déjà insupportable.

Si la philosophie comportait sans doute, aux yeux de Bourdieu, des problèmes qui, considérés du point de vue sociologique, apparaissent comme dépourvus de sérieux et même de réalité, le philosophe qu’il était aussi n’avait cependant, de toute évidence, aucun doute sur l’existence d’un bon nombre de problèmes philosophiques qui sont tout à fait réels et qui ne peuvent être traités et résolus que philosophiquement.

« On doit, affirme-t-il, poser, contre toutes les formes d’autonomisation d’un ordre proprement linguistique, que toute parole est produite pour et par le marché auquel elle doit son existence et ses propriétés les plus spécifiques. » Il ne faut évidemment pas se laisser arrêter ici par l’usage de termes comme « économie » et « marché », car ce qu’ils signifient, en l’occurrence, est uniquement que des champs qui ne sont pas économiques, au sens littéral du terme, comme celui de l’échange linguistique, mais également ceux de la littérature, de l’art ou de la philosophie elle-même, peuvent néanmoins être régis par une logique de type économique, si l’on entend par là que ce qui s’y joue est la conquête et la répartition non pas de biens matériels, mais de capitaux, de profits et d’avantages qui sont de type symbolique et culturel. J’ai souvent été tenté, je l’avoue, de comparer, sur ce point, la position de Bourdieu à celle de La Rochefoucauld, qui dit, dans une remarque célèbre, que « les vertus se perdent dans l’intérêt comme les fleuves dans la mer ».

La possibilité que Bourdieu nous oblige à regarder en face est que même le désintéressement sous sa forme réputée la plus pure, à savoir le désintéressement philosophique, se perd lui aussi dans la mer de la recherche intéressée de profits symboliques d’une certaine sorte.

Tout au début des Méditations pascaliennes, Bourdieu confesse que, s’il lui fallait à tout prix reconnaître une affiliation, il préférerait sans doute, à tout prendre, se dire pascalien plutôt que marxiste. Le côté par lequel son affinité avec Pascal apparaît probablement le mieux réside, dit-il, précisément dans ce qui a trait à la question du pouvoir symbolique. On peut dire sans exagération qu’il voit dans Pascal un des premiers grands théoriciens du capital symbolique, du pouvoir symbolique et de la violence symbolique.

Il est, à ses yeux, un des auteurs qui ont le mieux perçu d’abord la façon dont un élément symbolique qui peut être plus ou moins essentiel intervient dans la possession et l’exercice d’à peu près n’importe quelle espèce de pouvoir, et ensuite la part respective de compréhension et de méconnaissance qu’impliquent la reconnaissance et l’acceptation de celui-ci par ceux que, de l’extérieur, on est tenté de considérer comme étant en premier lieu ses victimes.

Une des raisons pour lesquelles Bourdieu se sent proche de Pascal est la considération de celui-ci pour les « opinions du peuple saines ». Visiblement, l’attitude condescendante que les philosophes adoptent la plupart du temps à l’égard de l’opinion des gens ordinaires n’est pas, pour lui, celle de savants authentiques, mais plutôt celle des demi-savants dont parle Pascal, qui croient savoir, mais n’ont en réalité parcouru que la moitié du chemin qui mène à la science véritable.

Contrairement à ce qu’ils supposent, le peuple a raison, de façon générale, de penser qu’il faut suivre la coutume, bien qu’il ait tort, nous dit Pascal, de croire que c’est parce qu’elle est raisonnable et juste, et ne puisse cependant la suivre qu’à la condition de croire qu’elle est raisonnable et juste, pour la raison qu’« on ne veut être assujetti qu’à la raison ou à la justice ». On n’est pas gêné de céder à la force, parce que la seule attitude raisonnable que l’on puisse adopter à son égard est de la craindre ; mais on serait gêné d’obéir à la coutume, si on ne pouvait pas justifier sa soumission par la croyance qu’elle est juste.

Les demi-savants commettent ici facilement l’erreur de donner dans ce que Bourdieu appelle l’« obscurantisme de la raison », qui se croit en droit de ridiculiser des croyances dont il ne comprend pas la raison. « L’obscurantisme des Lumières peut, dit-il, prendre la forme d’un fétichisme de la raison et d’un fanatisme de l’universel qui restent fermés à toutes les manifestations traditionnelles de croyance et qui, comme l’atteste par exemple la violence réflexe de certaines dénonciations de l’intégrisme religieux, ne sont pas moins obscurs et opaques à eux-mêmes que ce qu’ils dénoncent. »

Cette remarque ne s’applique, bien entendu, pas seulement à la façon dont ceux qui savent ou en tout cas croient savoir ont tendance à traiter les croyances religieuses du peuple, mais également à celle dont ils traitent généralement ses croyances politiques. C’est la demi-science qui produit, dans le monde intellectuel, les révolutionnaires en chambre, qui reprochent, implicitement ou explicitement, aux gens ordinaires leur soumission à l’ordre établi, mais ne voient pas qu’ils font preuve eux-mêmes, dans le domaine où s’exerce leur propre activité, du conformisme le plus total à l’égard des exigences spécifiques et, vues de l’extérieur, plus ou moins arbitraires qu’implique l’appartenance à un champ scolastique.

Une des façons dont la sociologie, telle que la comprend Bourdieu, contribue à faire la lumière ou, en tout cas, à nous donner plus de lumière est qu’elle nous fait découvrir non seulement plus de grandeur et plus de bassesse dans l’homme en général, mais également plus de grandeur dans le commun des hommes et plus de bassesse dans ceux qui sont les plus élevés, ce qui, à coup sûr, ne facilite pas son acceptation par les seconds.

Une bonne partie des critiques qui ont été formulées contre elle consistent, au fond, à lui reprocher de chercher à occuper une position qui est un peu comparable à celle de la religion, chez Pascal. Les philosophes, pourrait-on être tenté de dire, étonnent et parfois scandalisent le commun des hommes par le surplus de lumière qu’ils apportent et les sociologues sont par rapport aux philosophes un peu comme les chrétiens : ils occupent le degré le plus élevé dans la hiérarchie et ils étonnent à leur tour les philosophes par la lumière qu’ils jettent sur leur demi-savoir et sur leurs pratiques.

Pour comprendre le pari audacieux que Bourdieu, dans les relations difficiles et conflictuelles qu’il a entretenues avec la philosophie, a fait et pensait avoir gagné, il faut se souvenir de ce qu’il dit à propos d’une chose importante que lui a apprise, sur cette question, sa tentative d’auto-socioanalyse : « Ce sont sans doute les dispositions antagonistes d’un habitus clivé qui m’ont encouragé à entreprendre et m’ont permis de réussir la transition périlleuse d’une discipline souveraine, la philosophie, à une discipline stigmatisée comme la sociologie, mais en important dans cette discipline inférieure les ambitions associées à la hauteur de la discipline d’origine en même temps que les vertus scientifiques capables de les accomplir. »

 Voir également:

 . Décryptage

Bourdieu, un homme de contre-pouvoirs

Alors que commence la publication de ses cours, la critique de l’Etat par le sociologue PIerre Bourdieu reste d’une urgente actualité. Retour sur la pensée d’un esprit très critique.

Juliette Cerf

Télérama

16 janvier 2012

A mesure que croissait sa notoriété, le sociologue disparu il y a dix ans devenait de plus en plus militant. Photo : Patrick Messina / Contour by Getty Images

L’Etat ? « Un jeu dans lequel tout le monde se ment et ment à d’autres en sachant qu’ils se mentent. » L’homme officiel ? « Un ventriloque qui parle au nom de l’Etat. » Ainsi le subversif Pierre Bourdieu achevait-il, au Collège de France, son cours du 1er février 1990, Sur l’Etat, aujourd’hui co­édité par Le Seuil et Raisons d’agir. Bourdieu et le politique ? Le sujet fait débat, voire polémique. « La lecture de ce cours s’impose à l’approche des élections, à l’heure où la crise financière précipite le démantèlement du service public. Le prolongement de l’Etat dynastique dans notre Etat bureaucratique se révèle encore d’une folle actualité sous l’ère Sarkozy », annonce Patrick Champagne, qui a établi l’édition du texte avec d’autres spécialistes, inaugurant ainsi la publication intégrale des cours et séminaires du sociologue.

Sur l’Etat se donne surtout comme la route de crête de la pensée (politique) de Bourdieu, déchiffreur par excellence des mécanismes de domination, dynamiteur des ordres établis. Qu’est-ce que l’Etat, en effet, sinon l’instance suprême qui détient le monopole de la domination ? L’Etat est le principe même de l’ordre public : il opère des classifications, des hiérarchies. Il impose une vision du monde officielle, légitime, c’est-à-dire tacitement reconnue par tous. Or, c’est la fabrication même de cette légitimité mensongère, la violence sourde de cette domination que Bourdieu a pen­sées de livre en livre. Le sociologue a analysé ce qui n’aura finalement jamais cessé de l’étonner : le fait que l’ordre social se reproduise sans sourciller, demeurant tel qu’en lui-même. Il suffit de ne rien faire pour que les choses se perpétuent, tant les dominés intériorisent leur domination.

Quelques années plus tôt, prenant pour cible privilégiée l’école, lieu même de la reproduction des élites, Bourdieu montrait que les individus sont déterminés par leur place dans la société, dressés à agir en fonction de ce que leur classe sociale attend d’eux. Il n’en va pas autrement avec l’Etat : « Quand je remplis un formu­laire administratif – nom, prénom, date de naissance -, je comprends l’Etat ; c’est l’Etat qui me donne des ordres auxquels je suis préparé », décrypte le sociologue. Cet Etat nous entoure familièrement, sans que nous y pensions forcément : calendrier social, vacances scolaires, achat de maison sont des pratiques régies par sa main. Mais ne nous y trompons pas : sous ses airs collectifs, il n’est en rien la chose au monde la mieux partagée… Le champ politique reste un microcosme, un univers gouverné par des spécialistes, fondé sur l’exclusion du plus grand nombre. Loin de nous unir, l’Etat nous divise. D’un côté, les clercs, de l’autre, les profanes. Dominants contre dominés…

« Mais ceux que Bourdieu ne cesse d’appeler les profanes, ce sont les citoyens justement ! Le peuple n’est pas cette masse ignorante qu’il décrit, ni les partis, des entreprises », s’indigne Jean Baudouin, professeur de scien­ces politiques venu du droit. Sous son titre perfide, Pierre Bourdieu. Quand l’intelligence entrait enfin en politique ! 1982-2002, son brûlot ne fait pas dans la dentelle : « Le géant de la pensée sociologique se révèle un nain de la proposition politique » ! Ou encore : « Bourdieu ne comprend rien aux principes fondamentaux de la démocratie. » L’auteur va même jusqu’à déclarer que le politique est l’« impensé », le trou noir de la sociologie bourdieusienne, alors que Bourdieu ne parle que de ça ! De quoi faire enrager ceux que ce non-spécialiste désigne avec mépris comme les « dévots » du so­ciologue, réactivant ainsi la chasse à la secte « bourdivine », remettant de l’huile sur le bûcher ardent alimenté par tous ceux qui adorent diaboliser Bour-Dieu…

Bourdieu dynamite les apparences, les illu­sions, déconstruit ce que considérons com­me allant de soi.

Un feu qui fait souvent crépiter des différends idéologiques. Car deux visions du politique s’affrontent ici : une vision (morale et juridique) qui a foi dans les principes démocratiques, rempart au totalitarisme, et une vision (critique) qui se méfie de tous les pouvoirs. L’opinion publique tout comme les sondages, censés être démocratiques, ne sont aux yeux de Bourdieu qu’une supercherie, cachant l’avis des puissants. Au fond, Jean Baudouin ne supporte pas cette défiance que le politique inspire à Pierre Bourdieu. Il s’étrangle d’ail­leurs devant cette « énormité » proférée par le sociologue dans Contre-feux : « Je considère que le travail de démolition de l’intellectuel critique, mort ou vivant – Marx, Nietzsche, Sar­tre, Foucault, et quelques autres que l’on classe en bloc sous l’étiquette de « pensée 68 » – est aussi dangereux que la démolition de la chose publique. »

Bourdieu persiste et signe : « Il n’y a pas de démocratie effective sans vrai contre-pouvoir critique. » Et ce contre-pouvoir, c’est la sociologie qui est en mesure de l’exercer. Le sociologue dévoile les processus masqués, enfouis au tréfonds de la société. Il dynamite les apparences, les illu­sions, déconstruit ce que nous croyons naturel, ce que nous considérons com­me allant de soi. « Détrui­re le sens commun », « organiser le retour du refoulé », « dire à la face de tous ce que personne ne veut savoir », autant d’actions impérieuses (et ô com­bien politiques) menées par la sociologie, ce sport de combat. Au judo, on se sert de la force de son adversaire pour le faire tomber… En socio, l’action sur le monde social passe par la connaissance de ses mécanismes. Une métaphore martiale popularisée en 2001 par le documentaire de Pierre Carles consacré à Bourdieu, La sociologie est un sport de combat (1) : « Le titre s’est vite imposé tant cette discipline sert à se défendre contre la domination symbolique. Loïc Wacquant, l’un des disciples de Bourdieu, a une image très forte : la sociologie nous permet de ne pas être agi par le monde social comme un bout de limaille dans un champ magnétique », se souvient le réalisateur.

D’abord cantonnée à ses livres, défensive, la pensée de Bourdieu est devenue de plus en plus militante, offensive, à mesure qu’augmentait sa notoriété. En 1995, le sociologue s’est engagé corps et âme dans le mouvement social, soutenant les grèves déclenchées par le plan Juppé sur les retraites et la Sécurité sociale. Cet engagement, il l’a vécu comme une « fureur légitime », un quasi-devoir : « Ceux qui ont la chance de pouvoir consacrer leur vie à l’étude du monde social ne peuvent rester, neutres et indifférents, à l’écart des luttes dont l’avenir de ce monde est l’enjeu », a-t-il décrété. Luttant sur tous les fronts contre « l’invasion néolibérale », Bourdieu s’est fait alors plus visible dans les médias. Il venait en outre de diriger La Misère du monde, volume paru en 1993, qui donnait la parole à un peuple en souffrance. Ce best-seller inattendu a mis le sociologue sur le devant de la scène ; on le voit ainsi débattre avec l’abbé Pierre dans une Marche du siècle consacrée à l’exclusion.

Bourdieu a élaboré le concept d’intellectuel collectif, contre la figure de l’intellectuel total incarnée par Sartre.

Le mouvement des chômeurs de 1998 lui apparaît alors comme un « miracle social ». Il enchaîne les pétitions, multiplie les soutiens, allu­me un peu partout ses contre-feux, milite pour une Europe sociale, critique la « troïka néolibérale Blair-Jospin-Schröder », appelle de ses voeux une gauche vraiment de gau­che et crée un collectif, Raisons d’agir, qui publie de petits essais accessibles conçus comme des armes de poing, tels Sur la télévision, signé de sa main, ou Les Nouveaux Chiens de garde, de Serge Halimi (lire page ci-contre). « Le savoir est mis en commun, partagé entre chercheurs et militants, explique Gisèle Sapiro, qui dirige le Centre européen de sociolo­gie et de science politique. Bourdieu a élaboré le concept d’intellectuel collectif, contre la figure de l’intellectuel total incarnée par Sartre – capable d’embrasser tous les sujets -, et dans le prolongement de l’intellectuel spécifique défini par Foucault – qui, lui, intervient sur ses thèmes de recherche relevant de ses compétences, comme la prison ou la sexualité. Mais il est faux de croire que Bourdieu se serait engagé à la seule fin de sa vie. Toute sa pensée est politique : il a traité les sujets les plus brûlants, comme l’Algérie dans les années 1950, la démocratisation scolaire et culturelle dans les années 1960, la technocratie dans les années 1970. Et son mode d’enga­gement reste la science. Attaquer le Bourdieu engagé sert souvent de prétexte à ceux qui n’ont pas les moyens de critiquer sa théorie. »

« Bourdieu a fait son Mai 68 avec presque trente ans de retard ! » se gausse Jean Baudouin. Il aiguise son persiflage sur une contradiction apparente : « Le Bourdieu des Héritiers [1964] est très critique envers l’Etat, jugé oppresseur, tandis que celui de La Misère du monde [1993] encense l’Etat providence ». Un balancement que le cours sur l’Etat permet justement de comprendre, rappelle Patrick Champagne : « Réalité à double face, l’Etat est une machine complexe qui instaure une domination sym­bolique, mais peut être aussi le lieu d’une libération. » Bourdieu parle à cet égard de la main droite et de la main gauche de l’Etat – l’économi­que et le politique, d’un côté, le social, de l’autre. Jean Baudouin remarque encore que Bourdieu n’a pas arrêté de critiquer la République, alors que normalien, agrégé, professeur au Collège de France, fils d’un paysan devenu petit fonctionnaire, il en avait reçu tous les honneurs. Un fils indigne et turbulent ? Ces attaques, Bourdieu les connaissait par coeur. Il les a lui-même parées dans son Esquisse pour une auto-analyse : « Dénonciateur de la gloire et des honneurs, écrit-il à la troisième personne, il est avide de gloire et d’honneurs ; pourfendeur des médias, il est « médiatique » ; contempteur du système scolaire, il est asservi aux grandeurs d’Ecole, et ainsi de suite à l’infini »… Pas facile d’échapper à cette intelligence réflexive. A la main gauche et la main droite de Pierre Bourdieu…

(1) Il sera projeté le 16 janvier à la Maison des Métallos, Paris 11e, et suivi d’un débat. Tél. : 01-48-05-88-27.

A lire

Trois titres indispensables de Pierre Bourdieu :

La Reproduction. Eléments pour une théorie du système d’enseignement (1970), prolongement de la réflexion entamée dans Les Héritiers (1964) sur la fonction reproductrice de l’école.

La Distinction. Critique sociale du jugement (1979), analyse de la construction sociale des goûts, des jugements esthétiques.

Méditations pascaliennes (1997), critique de la philosophie abstraite, « scolastique », placée sous le signe de Pascal, autre destructeur des apparences, des illusions humaines.

A lire

Sur l’Etat. Cours au Collège de France 1989-1992, de Pierre Bourdieu, éd. établie par Patrick Champagne, Rémi Lenoir, Franck Poupeau et Marie-Christine Rivière, coéd. Raisons d’agir/Seuil, 656 p., 30 €.

Pierre Bourdieu. Quand l’intelligence entrait enfin en politique ! 1982-2002, de Jean Baudouin, éd. du Cerf, 124 p., 14 €.

Voir par ailleurs:

Hommes politiques, médias, citoyens La vertu civile

Pierre Bourdieu

Le Monde

16.09.88

Le monde politique est le lieu de deux tendances de sens inverse : d’une part, il se ferme de plus en plus complètement sur soi, sur ses jeux et ses enjeux ; d’autre part, il est de plus en plus directement accessible au regard du commun des citoyens, la télévision jouant un rôle déterminant dans les deux cas. Il en résulte que la distance ne cesse de croitre entre les professionnels et les profanes ainsi que la conscience de la logique propre du jeu politique.

Il n’est plus besoin aujourd’hui d’être un expert en sociologie politique pour savoir que nombre des déclarations et des actions des hommes politiques, non seulement les  » petites phrases  » sur les  » grands desseins  » ou les grands débats sur les petites divergences entre les leaders ou les  » courants « , mais aussi les plus graves décisions politiques peuvent trouver leur principe dans les intérêts nés de la concurrence pour telle ou telle position rare, celle de secrétaire général, de premier ministre ou de président de la République et ainsi à tous les niveaux de l’espace politique.

La discordance entre les attentes de sincérité ou les exigences de désintéressement qui sont inscrites dans la délégation démocratique de pouvoirs et la réalité des microscopiques manoeuvres contribue à renforcer un indifférentisme actif, symbolisé un moment par Coluche, et bien différent de l’antiparlementarisme poujadiste auquel, pour se défendre, entendent le réduire ceux qui contribuent à le susciter. Mais elle peut aussi inspirer un sentiment de scandale qui transforme l’apolitisme ordinaire en hostilité envers la politique et ceux qui en vivent.

C’est ainsi que les volte-face répétées de dirigeants plus évidemment inspirés par le souci de leur propre perpétuation que par les intérêts de ceux qu’ils font profession de défendre ne sont pas pour rien dans le fait que le Front national recrute souvent aujourd’hui dans les anciens bastions du Parti communiste, qui a bénéficié plus que personne de la remise de soi confiante ou résignée au porte-parole (on sait en effet que cette disposition est de plus en plus fréquente à mesure que l’on descend dans la hiérarchie sociale). Et si les alliances avec les partis de droite profitent tant au même Front national, c’est moins, comme on le dit, par la touche de respectabilité qu’elles lui assurent, que par le discrédit qu’elles infligent à ceux qui dénoncent leurs propres dénonciations en se montrant prêts à tout pour assurer leur propre reproduction.

Ainsi, le désenchantement du politique résulte presque automatiquement du double mouvement de l’univers politique. D’un côté, ceux qui sont engagés dans le jeu politique s’enferment toujours davantage dans leurs jeux à huis clos, sans autre communication avec le monde extérieur bien souvent que des sondages qui produisent les réponses en imposant les questions, et nombre d’entre eux, mus par le seul souci d’exister (comme les prétendants) ou de survivre (comme les champions déchus), se déterminent les uns et les autres dans des actions qui, loin d’avoir pour principe la conviction éthique ou le dévouement à une cause politique, ne sont que des réactions aux réactions des autres. Et le comble de la perversion est atteint lorsque, la  » performance télévisuelle  » devenant la mesure de toutes choses, les conseillers en communication guidés par les sondeurs forment les politiciens à mimer la sincérité et à jouer la conviction.

De l’autre côté, la télévision, par un de ses effets les plus systématiquement ignorés de ceux qui lui imputent tous les malheurs du siècle, autrefois la  » massification  » des  » masses  » et, aujourd’hui, la dégradation de la culture, a ouvert une fenêtre sur le champ clos où les politiciens jouent leurs jeux de prince, avec l’illusion de passer inaperçus. Comme dans les anciennes démocraties des petits groupes d’interconnaissance ou dans la cité grecque imaginée par Hegel, les mandataires sont désormais sous le regard prolongé du groupe tout entier : pour qui les a observés, à longueur d’interviews, de déclarations ou de débats de soirées électorales, les protagonistes du jeu politique n’ont plus de secret et les plus inconscients d’entre eux perdraient beaucoup de leur superbe s’ils pouvaient lire les portraits psychologiques d’une rare acuité que font d’eux les téléspectateurs, même les plus culturellement démunis, lorsqu’on les interroge à leur propos. Chacun sait que, comme le notait Hugo,  » Quand la bouche dit oui, le regard dit peut-être.  » Et le citoyen, devenu téléspectateur, pour peu qu’il possède l’art de déchiffrer les impondérables de la communication infralinguistique, se trouve ainsi en mesure d’exercer le  » droit de regard « , qu’il a toujours plus ou moins consciemment revendiqué.

L’autre ouverture

L' » ouverture  » que les électeurs ont approuvée lors de la dernière élection présidentielle n’est pas celle qui excite et divise les appareils, les apparatchiks et aussi les commentateurs politiques, celle qui renforcerait la tendance du microcosme politique à la fermeture sur soi, c’est-à-dire sur des formes simplement un peu plus compliquées des combinaisons ordinaires. C’est celle qui offrirait, plus largement encore, le monde politique au regard critique de tous les citoyens, empêchant le corps politique d’interposer l’écran de ses intérêts particuliers et de ses préoccupations que l’on a raison d’appeler politiciennes, puisqu’elles n’ont de cause et de fin que la défense du corps politique.

Tout le monde a compris qu’il y a trop de problèmes vrais pour que l’on puisse laisser aux hommes politiques le soin d’inventer les faux problèmes nécessaires à leur propre perpétuation.

La solution que le gouvernement de Michel Rocard a apportée au problème calédonien est, en ce sens, exemplaire. Affronter, sans autre fin que de le résoudre, un problème qui venait de faire l’objet d’une évidente exploitation politicienne, c’était faire éclater au grand jour, rétrospectivement, l’instrumentalisme cynique d’une décision politique comme l’attaque de la grotte d’Ouvéa ; c’était rappeler que, comme l’avait enseigné en d’autres temps Mendès France, le courage politique consiste à se mettre au service des problèmes, au risque de ne pas durer, plutôt que de se servir des problèmes pour se perpétuer à tout prix. Et la réussite de la négociation a montré que la vertu civile, peut-être parce qu’elle est si rare, peut-être parce qu’elle appelle la vertu, constitue parfois une arme politique hautement efficace.

On a le sentiment que, du fait du mode d’action politique qui s’est trouvé ainsi instauré, le monde politique est en train de rattraper le retard qu’il avait pris, en se fermant sur lui-même, par rapport aux attentes des citoyens et par rapport notamment aux exigences éthiques qui se sont manifestées tant de fois, au cours des vingt dernières années, à travers notamment des actions ou des manifestations comme celles de SOS Racisme, des étudiants ou des lycéens.

Les responsables politiques les plus libres, objectivement et subjectivement, par rapport aux exigences du jeu politique et auxcontraintes des appareils peuvent se faire entendre, tandis que les apparatchiks sont momentanément réduits au silence. Et peut-être les conditions sont-elles en train de se créer pour que s’instaurent durablement des règles écrites ou non écrites, et, mieux encore, des mécanismes objectifs capables d’imposer pratiquement aux hommes politiques les disciplines de la vertu civile. Il dépend de tous les citoyens, et notamment de ceux qui, comme les intellectuels, ont le loisir et les moyens d’exercer leur droit de regard sur le monde politique, qu’un mode d’exercice du pouvoir qui est parfois dénoncé comme une forme de moralisme naif (c’est bien ce que l’on veut dire lorsque l’on parle de  » boyscoutisme « ) soit en réalité une anticipation créatrice d’un état du monde politique où les responsables politiques, sans cesse placés sous le regard de tous, à découvert, seraient contraints d’instaurer cette forme de démocratie directe que rendent possible, paradoxalement, la transparence et l’ouverture du champ politique assurées par un usage démocratique de la télévision.

Prendre la parole

On a beaucoup parlé du silence des intellectuels en des temps où il leur fallait beaucoup de vertu pour ne pas dénoncer à chaque instant, au risque de servir des desseins plus cyniques, les manquements à la vertu civile. Peut-être le moment est-il venu pour eux de prendre la parole, non pour célébrer les pouvoirs, comme on le leur demande d’ordinaire, mais pour participer, avec d’autres, et en particulier les journalistes, à l’exercice de la vigilance civique qui, par la critique et la révélation autant que par l’éloge ou la complicité tacite, contribuerait à instaurer un monde politique où les responsables politiques auraient intérêt à la vertu.

Voir enfin:

L’opinion publique n’existe pas

Pierre Bourdieu

Exposé fait à Noroit (Arras) en janvier 1972 et paru dans Les temps modernes, 318, janvier 1973, pp. 1292-1309. Repris in Questions de sociologie, Paris, Les Éditions de Minuit, 1984, pp. 222-235.

Je voudrais préciser d’abord que mon propos n’est pas de dénoncer de façon mécanique et facile les sondages d’opinion, mais de procéder à une analyse rigoureuse de leur fonctionnement et de leurs fonctions. Ce qui suppose que l’on mette en question les trois postulats qu’ils engagent implicitement. Toute enquête d’opinion suppose que tout le monde peut avoir une opinion ; ou, autrement dit, que la production d’une opinion est à la portée de tous. Quitte à heurter un sentiment naïvement démocratique, je contesterai ce premier postulat. Deuxième postulat : on suppose que toutes les opinions se valent. Je pense que l’on peut démontrer qu’il n’en est rien et que le fait de cumuler des opinions qui n’ont pas du tout la même force réelle conduit à produire des artefacts dépourvus de sens. Troisième postulat implicite : dans le simple fait de poser la même question à tout le monde se trouve impliquée l’hypothèse qu’il y a un consensus sur les problèmes, autrement dit qu’il y a un accord sur les questions qui méritent d’être posées. Ces trois postulats impliquent, me semble-t-il, toute une série de distorsions qui s’observent lors même que toutes les conditions de la rigueur méthodologique sont remplies dans la recollection et l’analyse des données.

On fait très souvent aux sondages d’opinion des reproches techniques. Par exemple, on met en question la représentativité des échantillons. Je pense que dans l’état actuel des moyens utilisés par les offices de production de sondages, l’objection n’est guère fondée. On leur reproche aussi de poser des questions biaisées ou plutôt de biaiser les questions dans leur formulation : cela est déjà plus vrai et il arrive souvent que l’on induise la réponse à travers la façon de poser la question. Ainsi, par exemple, transgressant le précepte élémentaire de la construction d’un questionnaire qui exige qu’on « laisse leurs chances » à toutes les réponses possibles, on omet fréquemment dans les questions ou dans les réponses proposées une des options possibles, ou encore on propose plusieurs fois la même option sous des formulations différentes. Il y a toutes sortes de biais de ce type et il serait intéressant de s’interroger sur les conditions sociales d’apparition de ces biais. La plupart du temps ils tiennent aux conditions dans lesquelles travaillent les gens qui produisent les questionnaires. Mais ils tiennent surtout au fait que les problématiques que fabriquent les instituts de sondages d’opinion sont subordonnées à une demande d’un type particulier. Ainsi, ayant entrepris l’analyse d’une grande enquête nationale sur l’opinion des Français concernant le système d’enseignement, nous avons relevé, dans les archives d’un certain nombre de bureaux d’études, toutes les questions concernant l’enseignement. Ceci nous a fait voir que plus de deux cents questions sur le système d’enseignement ont été posées depuis Mai 1968, contre moins d’une vingtaine entre 1960 et 1968. Cela signifie que les problématiques qui s’imposent à ce type d’organisme sont profondément liées à la conjoncture et dominées par un certain type de demande sociale. La question de l’enseignement par exemple ne peut être posée par un institut d’opinion publique que lorsqu’elle devient un problème politique. On voit tout de suite la différence qui sépare ces institutions des centres de recherches qui engendrent leurs problématiques, sinon dans un ciel pur, en tout cas avec une distance beaucoup plus grande à l’égard de la demande sociale sous sa forme directe et immédiate.

Une analyse statistique sommaire des questions posées nous a fait voir que la grande majorité d’entre elles étaient directement liées aux préoccupations politiques du « personnel politique ». Si nous nous amusions ce soir à jouer aux petits papiers et si je vous disais d’écrire les cinq questions qui vous paraissent les plus importantes en matière d’enseignement, nous obtiendrions sûrement une liste très différente de celle que nous obtenons en relevant les questions qui ont été effectivement posées par les enquêtes d’opinion. La question : « Faut-il introduire la politique dans les lycées ? » (ou des variantes) a été posée très souvent, tandis que la question : « Faut-il modifier les programmes ? » ou « Faut-il modifier le mode de transmission des contenus ? » n’a que très rarement été posée. De même : « Faut-il recycler les enseignants ? ». Autant de questions qui sont très importantes, du moins dans une autre perspective.

Les problématiques qui sont proposées par les sondages d’opinion sont subordonnées à des intérêts politiques, et cela commande très fortement à la fois la signification des réponses et la signification qui est donnée à la publication des résultats. Le sondage d’opinion est, dans l’état actuel, un instrument d’action politique ; sa fonction la plus importante consiste peut-être à imposer l’illusion qu’il existe une opinion publique comme sommation purement additive d’opinions individuelles ; à imposer l’idée qu’il existe quelque chose qui serait comme la moyenne des opinions ou l’opinion moyenne. L’« opinion publique » qui est manifestée dans les premières pages de journaux sous la forme de pourcentages (60 % des Français sont favorables à…), cette opinion publique est un artefact pur et simple dont la fonction est de dissimuler que l’état de l’opinion à un moment donné du temps est un système de forces, de tensions et qu’il n’est rien de plus inadéquat pour représenter l’état de l’opinion qu’un pourcentage.

On sait que tout exercice de la force s’accompagne d’un discours visant à légitimer la force de celui qui l’exerce ; on peut même dire que le propre de tout rapport de force, c’est de n’avoir toute sa force que dans la mesure où il se dissimule comme tel. Bref, pour parler simplement, l’homme politique est celui qui dit : « Dieu est avec nous ». L’équivalent de « Dieu est avec nous », c’est aujourd’hui « l’opinion publique est avec nous ». Tel est l’effet fondamental de l’enquête d’opinion : constituer l’idée qu’il existe une opinion publique unanime, donc légitimer une politique et renforcer les rapports de force qui la fondent ou la rendent possible.

Ayant dit au commencement ce que je voulais dire à la fin, je vais essayer d’indiquer très rapidement quelles sont les opérations par lesquelles on produit cet effet de consensus. La première opération, qui a pour point de départ le postulat selon lequel tout le monde doit avoir une opinion, consiste à ignorer les non-réponses. Par exemple vous demandez aux gens : « Êtes-vous favorable au gouvernement Pompidou ? » Vous enregistrez 30 % de non-réponses, 20 % de oui, 50 % de non. Vous pouvez dire : la part des gens défavorables est supérieure à la part des gens favorables et puis il y a ce résidu de 30 %. Vous pouvez aussi recalculer les pourcentages favorables et défavorables en excluant les non-réponses. Ce simple choix est une opération théorique d’une importance fantastique sur laquelle je voudrais réfléchir avec vous.

Éliminer les non-réponses, c’est faire ce qu’on fait dans une consultation électorale où il y a des bulletins blancs ou nuls ; c’est imposer à l’enquête d’opinion la philosophie implicite de l’enquête électorale. Si l’on regarde de plus près, on observe que le taux des non-réponses est plus élevé d’une façon générale chez les femmes que chez les hommes, que l’écart entre les femmes et les hommes est d’autant plus élevé que les problèmes posés sont d’ordre plus proprement politique. Autre observation : plus une question porte sur des problèmes de savoir, de connaissance, plus l’écart est grand entre les taux de non-réponses des plus instruits et des moins instruits. À l’inverse, quand les questions portent sur les problèmes éthiques, les variations des non-réponses selon le niveau d’instruction sont faibles (exemple : « Faut-il être sévère avec les enfants ? »). Autre observation : plus une question pose des problèmes conflictuels, porte sur un nœud de contradictions (soit une question sur la situation en Tchécoslovaquie pour les gens qui votent communiste), plus une question est génératrice de tensions pour une catégorie déterminée, plus les non-réponses sont fréquentes dans cette catégorie. En conséquence, la simple analyse statistique des non-réponses apporte une information sur ce que signifie la question et aussi sur la catégorie considérée, celle-ci étant définie autant par la probabilité qui lui est attachée d’avoir une opinion que par la probabilité conditionnelle d’avoir une opinion favorable ou défavorable.

L’analyse scientifique des sondages d’opinion montre qu’il n’existe pratiquement pas de problème omnibus ; pas de question qui ne soit réinterprétée en fonction des intérêts des gens à qui elle est posée, le premier impératif étant de se demander à quelle question les différentes catégories de répondants ont cru répondre. Un des effets les plus pernicieux de l’enquête d’opinion consiste précisément à mettre les gens en demeure de répondre à des questions qu’ils ne se sont pas posées. Soit par exemple les questions qui tournent autour des problèmes de morale, qu’il s’agisse des questions sur la sévérité des parents, les rapports entre les maîtres et les élèves, la pédagogie directive ou non directive, etc., problèmes qui sont d’autant plus perçus comme des problèmes éthiques qu’on descend davantage dans la hiérarchie sociale, mais qui peuvent être des problèmes politiques pour les classes supérieures : un des effets de l’enquête consiste à transformer des réponses éthiques en réponses politiques par le simple effet d’imposition de problématique.

En fait, il y a plusieurs principes à partir desquels on peut engendrer une réponse. Il y a d’abord ce qu’on peut appeler la compétence politique par référence à une définition à la fois arbitraire et légitime, c’est-à-dire dominante et dissimulée comme telle, de la politique. Cette compétence politique n’est pas universellement répandue. Elle varie grosso modo comme le niveau d’instruction. Autrement dit, la probabilité d’avoir une opinion sur toutes les questions supposant un savoir politique est assez comparable à la probabilité d’aller au musée. On observe des écarts fantastiques : là où tel étudiant engagé dans un mouvement gauchiste perçoit quinze divisions à gauche du PSU, pour un cadre moyen il n’y a rien. Dans l’échelle politique (extrême-gauche, gauche, centre-gauche, centre, centre-droit, droite, extrême-droite, etc.) que les enquêtes de « science politique » emploient comme allant de soi, certaines catégories sociales utilisent intensément un petit coin de l’extrême-gauche ; d’autres utilisent uniquement le centre, d’autres utilisent toute l’échelle. Finalement une élection est l’agrégation d’espaces tout à fait différents ; on additionne des gens qui mesurent en centimètres avec des gens qui mesurent en kilomètres, ou, mieux, des gens qui notent de 0 à 20 et des gens qui notent entre 9 et 11. La compétence se mesure entre autres choses au degré de finesse de perception (c’est la même chose en esthétique, certains pouvant distinguer les cinq ou six manières successives d’un seul peintre).

Cette comparaison peut être poussée plus loin. En matière de perception esthétique, il y a d’abord une condition permissive : il faut que les gens pensent l’œuvre d’art comme une œuvre d’art ; ensuite, l’ayant perçue comme œuvre d’art, il faut qu’ils aient des catégories de perception pour la construire, la structurer, etc. Supposons une question formulée ainsi : « Êtes-vous pour une éducation directive ou une éducation non directive ? » Pour certains, elle peut être constituée comme politique, la représentation des rapports parents-enfants s’intégrant dans une vision systématique de la société ; pour d’autres, c’est une pure question de morale. Ainsi le questionnaire que nous avons élaboré et dans lequel nous demandons aux gens si, pour eux, c’est de la politique ou non de faire la grève, d’avoir les cheveux longs, de participer à un festival pop, etc., fait apparaître des variations très grandes selon les classes sociales. La première condition pour répondre adéquatement à une question politique est donc d’être capable de la constituer comme politique ; la deuxième, l’ayant constituée comme politique, est d’être capable de lui appliquer des catégories proprement politiques qui peuvent être plus ou moins adéquates, plus ou moins raffinées, etc. Telles sont les conditions spécifiques de production des opinions, celles que l’enquête d’opinion suppose universellement et uniformément remplies avec le premier postulat selon lequel tout le monde peut produire une opinion.

Deuxième principe à partir duquel les gens peuvent produire une opinion, ce que j’appelle l’« ethos de classe » (pour ne pas dire « éthique de classe »), c’est-à-dire un système de valeurs implicites que les gens ont intériorisées depuis l’enfance et à partir duquel ils engendrent des réponses à des problèmes extrêmement différents. Les opinions que les gens peuvent échanger à la sortie d’un match de football entre Roubaix et Valenciennes doivent une grande partie de leur cohérence, de leur logique, à l’ethos de classe. Une foule de réponses qui sont considérées comme des réponses politiques, sont en réalité produites à partir de l’ethos de classe et du même coup peuvent revêtir une signification tout à fait différente quand elles sont interprétées sur le terrain politique. Là, je dois faire référence à une tradition sociologique, répandue surtout parmi certains sociologues de la politique aux États-Unis, qui parlent très communément d’un conservatisme et d’un autoritarisme des classes populaires. Ces thèses sont fondées sur la comparaison internationale d’enquêtes ou d’élections qui tendent à montrer que chaque fois que l’on interroge les classes populaires, dans quelque pays que ce soit, sur des problèmes concernant les rapports d’autorité, la liberté individuelle, la liberté de la presse, etc., elles font des réponses plus « autoritaires » que les autres classes ; et on en conclut globalement qu’il y a un conflit entre les valeurs démocratiques (chez l’auteur auquel je pense, Lipset, il s’agit des valeurs démocratiques américaines) et les valeurs qu’ont intériorisées les classes populaires, valeurs de type autoritaire et répressif. De là, on tire une sorte de vision eschatologique : élevons le niveau de vie, élevons le niveau d’instruction et, puisque la propension à la répression, à l’autoritarisme, etc., est liée aux bas revenus, aux bas niveaux d’instruction, etc., nous produirons ainsi de bons citoyens de la démocratie américaine. À mon sens ce qui est en question, c’est la signification des réponses à certaines questions. Supposons un ensemble de questions du type suivant : Êtes-vous favorable à l’égalité entre les sexes ? Êtes-vous favorable à la liberté sexuelle des conjoints ? Êtes-vous favorable à une éducation non répressive ? Êtes-vous favorable à la nouvelle société ? etc. Supposons un autre ensemble de questions du type : Est-ce que les professeurs doivent faire la grève lorsque leur situation est menacée? Les enseignants doivent-ils être solidaires avec les autres fonctionnaires dans les périodes de conflit social ? etc. Ces deux ensembles de questions donnent des réponses de structure strictement inverse sous le rapport de la classe sociale : le premier ensemble de questions, qui concerne un certain type de novation dans les rapports sociaux, dans la forme symbolique des relations sociales, suscite des réponses d’autant plus favorables que l’on s’élève dans la hiérarchie sociale et dans la hiérarchie selon le niveau d’instruction ; inversement, les questions qui portent sur les transformations réelles des rapports de force entre les classes suscitent des réponses de plus en plus défavorables à mesure qu’on s’élève dans la hiérarchie sociale.

Bref, la proposition « Les classes populaires sont répressives » n’est ni vraie ni fausse. Elle est vraie dans la mesure où, devant tout un ensemble de problèmes comme ceux qui touchent à la morale domestique, aux relations entre les générations ou entre les sexes, les classes populaires ont tendance à se montrer beaucoup plus rigoristes que les autres classes sociales. Au contraire, sur les questions de structure politique, qui mettent en jeu la conservation ou la transformation de l’ordre social, et non plus seulement la conservation ou la transformation des modes de relation entre les individus, les classes populaires sont beaucoup plus favorables à la novation, c’est-à-dire à une transformation des structures sociales. Vous voyez comment certains des problèmes posés en Mai 1968, et souvent mal posés, dans le conflit entre le parti communiste et les gauchistes, se rattachent très directement au problème central que j’ai essayé de poser ce soir, celui de la nature des réponses, c’est-à-dire du principe à partir duquel elles sont produites. L’opposition que j’ai faite entre ces deux groupes de questions se ramène en effet à l’opposition entre deux principes de production des opinions : un principe proprement politique et un principe éthique, le problème du conservatisme des classes populaires étant le produit de l’ignorance de cette distinction.

L’effet d’imposition de problématique, effet exercé par toute enquête d’opinion et par toute interrogation politique (à commencer par l’électorale), résulte du fait que les questions posées dans une enquête d’opinion ne sont pas des questions qui se posent réellement à toutes les personnes interrogées et que les réponses ne sont pas interprétées en fonction de la problématique par rapport à laquelle les différentes catégories de répondants ont effectivement répondu. Ainsi la problématique dominante, dont la liste des questions posées depuis deux ans par les instituts de sondage fournit une image, c’est-à-dire la problématique qui intéresse essentiellement les gens qui détiennent le pouvoir et qui entendent être informés sur les moyens d’organiser leur action politique, est très inégalement maîtrisée par les différentes classes sociales. Et, chose importante, celles-ci sont plus ou moins aptes à produire une contre-problématique. À propos du débat télévisé entre Servan-Schreiber et Giscard d’Estaing, un institut de sondages d’opinion avait posé des questions du type : « Est-ce que la réussite scolaire est fonction des dons, de l’intelligence, du travail, du mérite ? » Les réponses recueillies livrent en fait une information (ignorée de ceux qui les produisaient) sur le degré auquel les différentes classes sociales ont conscience des lois de la transmission héréditaire du capital culturel : l’adhésion au mythe du don et de l’ascension par l’école, de la justice scolaire, de l’équité de la distribution des postes en fonction des titres, etc., est très forte dans les classes populaires. La contre-problématique peut exister pour quelques intellectuels mais elle n’a pas de force sociale bien qu’elle ait été reprise par un certain nombre de partis, de groupes. La vérité scientifique est soumise aux mêmes lois de diffusion que l’idéologie. Une proposition scientifique, c’est comme une bulle du pape sur la régulation des naissances, ça ne prêche que les convertis.

On associe l’idée d’objectivité dans une enquête d’opinion au fait de poser la question dans les termes les plus neutres afin de donner toutes les chances à toutes les réponses. En réalité, l’enquête d’opinion serait sans doute plus proche de ce qui se passe dans la réalité si, transgressant complètement les règles de l’« objectivité », on donnait aux gens les moyens de se situer comme ils se situent réellement dans la pratique réelle, c’est-à-dire par rapport à des opinions déjà formulées ; si, au lieu de dire par exemple « II y a des gens favorables à la régulation des naissances, d’autres qui sont défavorables ; et vous ?… », on énonçait une série de prises de positions explicites de groupes mandatés pour constituer les opinions et les diffuser, de façon que les gens puissent se situer par rapport à des réponses déjà constituées. On parle communément de « prises de position » ; il y a des positions qui sont déjà prévues et on les prend. Mais on ne les prend pas au hasard. On prend les positions que l’on est prédisposé à prendre en fonction de la position que l’on occupe dans un certain champ. Une analyse rigoureuse vise à expliquer les relations entre la structure des positions à prendre et la structure du champ des positions objectivement occupées.

Si les enquêtes d’opinion saisissent très mal les états virtuels de l’opinion et plus exactement les mouvements d’opinion, c’est, entre autres raisons, que la situation dans laquelle elles appréhendent les opinions est tout à fait artificielle. Dans les situations où se constitue l’opinion, en particulier les situations de crise, les gens sont devant des opinions constituées, des opinions soutenues par des groupes, en sorte que choisir entre des opinions, c’est très évidemment choisir entre des groupes. Tel est le principe de l’effet de politisation que produit la crise : il faut choisir entre des groupes qui se définissent politiquement et définir de plus en plus de prises de position en fonction de principes explicitement politiques. En fait, ce qui me paraît important, c’est que l’enquête d’opinion traite l’opinion publique comme une simple somme d’opinions individuelles, recueillies dans une situation qui est au fond celle de l’isoloir, où l’individu va furtivement exprimer dans l’isolement une opinion isolée. Dans les situations réelles, les opinions sont des forces et les rapports d’opinions sont des conflits de force entre des groupes.

Une autre loi se dégage de ces analyses : on a d’autant plus d’opinions sur un problème que l’on est plus intéressé par ce problème, c’est-à-dire que l’on a plus intérêt à ce problème. Par exemple sur le système d’enseignement, le taux de réponses est très intimement lié au degré de proximité par rapport au système d’enseignement, et la probabilité d’avoir une opinion varie en fonction de la probabilité d’avoir du pouvoir sur ce à propos de quoi on opine. L’opinion qui s’affirme comme telle, spontanément, c’est l’opinion des gens dont l’opinion a du poids, comme on dit. Si un ministre de l’Éducation nationale agissait en fonction d’un sondage d’opinion (ou au moins à partir d’une lecture superficielle du sondage), il ne ferait pas ce qu’il fait lorsqu’il agit réellement comme un homme politique, c’est-à-dire à partir des coups de téléphone qu’il reçoit, de la visite de tel responsable syndical, de tel doyen, etc. En fait, il agit en fonction de ces forces d’opinion réellement constituées qui n’affleurent à sa perception que dans la mesure où elles ont de la force et où elles ont de la force parce qu’elles sont mobilisées.

S’agissant de prévoir ce que va devenir l’Université dans les dix années prochaines, je pense que l’opinion mobilisée constitue la meilleure base. Toutefois, le fait, attesté par les non-réponses, que les dispositions de certaines catégories n’accèdent pas au statut d’opinion, c’est-à-dire de discours constitué prétendant à la cohérence, prétendant à être entendu, à s’imposer, etc., ne doit pas faire conclure que, dans des situations de crise, les gens qui n’avaient aucune opinion choisiront au hasard : si le problème est politiquement constitué pour eux (problèmes de salaire, de cadence de travail pour les ouvriers), ils choisiront en termes de compétence politique ; s’il s’agit d’un problème qui n’est pas constitué politiquement pour eux (répressivité dans les rapports à l’intérieur de l’entreprise) ou s’il est en voie de constitution, ils seront guidés par le système de dispositions profondément inconscient qui oriente leurs choix dans les domaines les plus différents, depuis l’esthétique ou le sport jusqu’aux préférences économiques. L’enquête d’opinion traditionnelle ignore à la fois les groupes de pression et les dispositions virtuelles qui peuvent ne pas s’exprimer sous forme de discours explicite. C’est pourquoi elle est incapable d’engendrer la moindre prévision raisonnable sur ce qui se passerait en situation de crise.

Supposons un problème comme celui du système d’enseignement. On peut demander : « Que pensez-vous de la politique d’Edgar Faure ? » C’est une question très voisine d’une enquête électorale, en ce sens que c’est la nuit où toutes les vaches sont noires : tout le monde est d’accord grosso modo sans savoir sur quoi ; on sait ce que signifiait le vote à l’unanimité de la loi Faure à l’Assemblée nationale. On demande ensuite : « Êtes-vous favorable à l’introduction de la politique dans les lycées ? » Là, on observe un clivage très net. Il en va de même lorsqu’on demande : « Les professeurs peuvent-ils faire grève ? » Dans ce cas, les membres des classes populaires, par un transfert de leur compétence politique spécifique, savent quoi répondre. On peut encore demander : « Faut-il transformer les programmes ? Êtes-vous favorable au contrôle continu ? Êtes-vous favorable à l’introduction des parents d’élèves dans les conseils des professeurs ? Êtes-vous favorable à la suppression de l’agrégation ? etc. » Sous la question « êtes-vous favorable à Edgar Faure ? », il y avait toutes ces questions et les gens ont pris position d’un coup sur un ensemble de problèmes qu’un bon questionnaire ne pourrait poser qu’au moyen d’au moins soixante questions à propos desquelles on observerait des variations dans tous les sens. Dans un cas les opinions seraient positivement liées à la position dans la hiérarchie sociale, dans l’autre, négativement, dans certains cas très fortement, dans d’autres cas faiblement, ou même pas du tout. Il suffit de penser qu’une consultation électorale représente la limite d’une question comme « êtes-vous favorable à Edgar Faure ? » pour comprendre que les spécialistes de sociologie politique puissent noter que la relation qui s’observe habituellement, dans presque tous les domaines de la pratique sociale, entre la classe sociale et les pratiques ou les opinions, est très faible quand il s’agit de phénomènes électoraux, à tel point que certains n’hésitent pas à conclure qu’il n’y a aucune relation entre la classe sociale et le fait de voter pour la droite ou pour la gauche. Si vous avez à l’esprit qu’une consultation électorale pose en une seule question syncrétique ce qu’on ne pourrait raisonnablement saisir qu’en deux cents questions, que les uns mesurent en centimètres, les autres en kilomètres, que la stratégie des candidats consiste à mal poser les questions et à jouer au maximum sur la dissimulation des clivages pour gagner les voix qui flottent, et tant d’autres effets, vous concluerez qu’il faut peut-être poser à l’envers la question traditionnelle de la relation entre le vote et la classe sociale et se demander comment il se fait que l’on constate malgré tout une relation, même faible ; et s’interroger sur la fonction du système électoral, instrument qui, par sa logique même, tend à atténuer les conflits et les clivages. Ce qui est certain, c’est qu’en étudiant le fonctionnement du sondage d’opinion, on peut se faire une idée de la manière dont fonctionne ce type particulier d’enquête d’opinion qu’est la consultation électorale et de l’effet qu’elle produit.

Bref, j’ai bien voulu dire que l’opinion publique n’existe pas, sous la forme en tout cas que lui prêtent ceux qui ont intérêt à affirmer son existence. J’ai dit qu’il y avait d’une part des opinions constituées, mobilisées, des groupes de pression mobilisés autour d’un système d’intérêts explicitement formulés ; et d’autre part, des dispositions qui, par définition, ne sont pas opinion si l’on entend par là, comme je l’ai fait tout au long de cette analyse, quelque chose qui peut se formuler en discours avec une certaine prétention à la cohérence. Cette définition de l’opinion n’est pas mon opinion sur l’opinion. C’est simplement l’explicitation de la définition que mettent en œuvre les sondages d’opinion en demandant aux gens de prendre position sur des opinions formulées et en produisant, par simple agrégation statistique d’opinions ainsi produites, cet artefact qu’est l’opinion publique. Je dis simplement que l’opinion publique dans l’acception implicitement admise par ceux qui font des sondages d’opinion ou ceux qui en utilisent les résultats, je dis simplement que cette opinion-là n’existe pas.


Immigration: Quelle alternative à l’assimilation? (From ‘melting pot’ back to ‘separate but equal’?)

25 janvier, 2012
D’où sont venues toutes ces personnes ? Ils sont un mélange d’anglais, d’écossais, d’irlandais, de français, de hollandais, des Allemands, et des Suédois… Quel, alors, est l’Américain, ce nouvel homme ? Il n’est ni un Européen ni le descendant d’un Européen ; par conséquent qui mélange étrange de sang, que vous trouverez dans aucun autre pays. Je pourrais préciser à toi une famille dont le père était un Anglais, dont l’épouse était hollandaise, dont le fils ai épousé une femme française, et dont les fils du présent quatre ont maintenant quatre épouses de différentes nations. Il est un Américain, qui, laissant lui tous ses préjudices et façons antiques, reçoit des neufs du nouveau mode de la vie où il a embrassé, du nouveau gouvernement il obéit, et du nouveau rang il se tient. . . . Les Américains étaient par le passé partout l’Europe dispersée ; les voici qui sont incorporés à un des systèmes les plus fins de la population qui est jamais apparue.  Hector John de Crevecoeur (« Lettres d’un fermier américain », Londres, 1782)
Comprenez que l’Amérique est le creuset de Dieu, le grand Melting pot  dans lequel tous les peuples d’Europe se fondent, se transforment (…) Ce sont les feux de Dieu. Au diable  vos querelles et vos vendettas! Allemands et Français, Irlandais et Anglais, Juifs et Russes. Au fond du creuset avec vous tous, Dieu fabrique l’Américain. Israël Zangwill (« The Melting pot« , Londres, 1908)
Ce ne sont pas les différences qui provoquent les conflits mais leur effacement. René Girard
Selon un recensement de 1990, un Américain sur sept, quel que soit son âge, ne maîtrise pas l’anglais, Aussi, le fameux melting-pot dont les Etats-Unis étaient si fiers se revèle être un mythe de moins en moins agréable. Le cas de Los Angeles est à cet égard exemplaire. Rassemblant 140 nationalités, la plus grande ville des Etats-Unis n’est plus qu’une succession d’îlots ethniques (…) où chaque groupe vit en vase clos et préserve son identité d’origine. Chaque communauté y dispose de sa chaîne de télévision, de ses journaux, de ses restaurants et de ses épiceries regorgeant de produits étiquetés en espagnol, en coréen, en arabe ou en vietnamien. G. Olivier (1997)
Robert Putnam a découvert que plus la diversité dans une communauté est grande, moins les gens votent et moins ils donnent à des associations caritatives et travaillent à des projets communautaires. (…) Dans une étude récente, Glaeser et son collègue Alberto Alesina ont démontré qu’à peu près la moitié de la différence dans les dépenses sociales entre les Etats-Unis et l’Europe — l’Europe dépense bien plus — peut être attribuée à la diversité ethnique plus grande de la population américaine. Michael Jonas
En ceci Putnam remet en cause les deux écoles dominantes de la pensée sur la diversité ethnique et raciale, la théorie du “contact” et la théorie du “conflit”. Selon la théorie du contact, plus de temps passé avec des gens issus d’autres milieux mène à plus de compréhension et d’harmonie entre les groupes. Selon la théorie du conflit, cette proximité produit la tension et la discorde. (…) Les résultats de Putnam rejettent les deux théories. Dans les communautés plus diverses, il n’y avait pour lui ni de grandes obligations formées à travers des lignes de groupe ni des tensions ethniques intensifiées, mais un malaise civique général. Et dans peut-être le résultat le plus étonnant de tous, les niveaux de la confiance étaient non seulement plus bas entre les groupes dans des arrangements plus divers, mais même parmi les membres du même groupe. (…) Alors, comment expliquer New York, Londres, Rio de Janiero, Los Angeles — les grandes villes du creuset qui tirent les économies créatrices et financières du monde ? L’image de la lassitude civique entrainant vers le bas des communautés plus diverses contredit la vigueur souvent liée aux centres urbains, où la diversité ethnique est la plus grande. (…) Pour le chercheur en sciences politiques de l’Université du Michigan, Scoot Page, dans les lieux de travail de haut niveau, les différentes manières de penser parmi des personnes de différentes cultures peuvent être un avantage. “puisqu’elles voient et appréhendent le monde différemment que vous, c’est provocant. Mais la fréquentation de personnes différentes peut stimuler la créativité de tous. Les équipes diverses tendent à être plus productives.” (…) Autrement dit, les membres de communautés plus diverses peuvent faire plus de bowling seuls, mais les tensions créatrices lâchées par ces différences dans le lieu de travail peuvent propulser ces mêmes endroits à la pointe de l’économie et de la culture créatrice. (…) Page appelle ça le “paradoxe de diversité.” Il pense que les effets à la fois positifs et négatifs de la diversité peuvent coexister dans les communautés, mais qu’il doit y avoir une limite. Si l’investissement civique tombe trop bas, il est facile d’imaginer que les effets positifs de la diversité puissent tout aussi bien commencer à s’affaiblir. Michael Jonas
Peut-être tous ceux qui sont arrivés dans le gratte-ciel des possibles ne vont-ils pas arriver jusqu’au sommet; le sommet est aujourd’hui très loin pour la majorité… Mais même si certains ascenseurs ne montent qu’au dixième étage et que d’autres commencent seulement au 50ème, il y a pour tout le monde un voyage vers le haut. Et puis il y a ceux qui n’atteignent même pas le rez-de-chaussée de l’immeuble des possibles. Ralf Dahrendorf
Quelle est alors l’alternative à l’assimilation ? Le  » panier à salade  » du soi-disant multiculturalisme ne présente pas une alternative sérieuse parce qu’il ne propose pas le ciment nécessaire à l’union des communautés. Tous les ingrédients restent dès le départ séparés. La seule alternative viable pour laquelle nous avons des exemples est probablement celle de Londres ou New York. La principale caractéristique de cette alternative est la coexistence d’une sphère publique commune partagée par tous et un degré considérable de séparation culturelle de la sphère  » privée « , notamment dans les zones résidentielles. L’espace public est multiculturel du fait de l’origine des gens qui le forme mais reste gouverné par des valeurs consenties et même une langue commune, tandis que la vie privée des gens reste ghettoisée, pour employer un vocable désagréable. (…) Personne n’a encore trouvé de nom pour cette nouvelle version de la doctrine  » séparés mais égaux  » que certains d’entre nous ont si ardemment combattue dans les années 1960 : des vies privées séparées dans un espace public qui est égalitaire pour tous. Cela est clairement plus simple à Londres et à New York que ça ne l’est dans des villes plus petites ou même dans les capitales de pays où la langue mondiale qu’est l’anglais n’est pas parlée. La communauté turque de Berlin et les communautés nord-africaines autour de Paris semblent toujours plus dissociées, avec leurs propres sphère publique et souvent leur propre langue. Là où cela se produit se créent des situations explosives, une sorte de séparatisme interne qui n’est pas le résultat de groupes historiquement séparés mais celui des nouveaux arrivants opposés aux natifs du lieu. Ralf Dahrendorf

A l’heure où, face à l’implosion et à la fragmentation de nos Etats-providence sous leur propre poids de dettes et de la simple masse des problèmes d’intégration qu’on leur demande de résoudre …

Nos belles âmes appellent à toujours plus  de renoncement sur ce qui nous reste de dimension nationale (à quand, derrière l’appel à la reconnaissance du Kippour et de l’Aïd,  la suppression de Noël et de Pâques?) …

Et où, nouvelle tyrannie du politiquement correct oblige, nos concitoyens ne jurent plus, du chauffeur de salle socialiste et évadé fiscal Noah aux ex-footballeur  Zidane et comédien Omar Sy, que par les plus multiculturels des héros …

Pendant que près de Versailles on se bat contre l’implantation du premier temple mormon de France …

Retour sur une particulièrement éclairante tribune de 2004 du modèle de cette nouvelle classe globale de penseurs que le spécialiste du conflit social décédé il y a deux ans, le feu Lord Dahrendorf.

Britannique d’origine allemande, sociologue et philosophe de renommée mondiale, homme politique (député libéral au parlement allemand puis du Lib Dem britannique annobli par la Reine et siégeant à la Chambre des Lords), universitaire ayant dirigé les plus grandes institutions (LSE, Oxford),  ex-commissaire européen …

Dahrendorf a effectivement le mérite de pointer l’impasse, pour cause de dissolution de tout ciment social, du multiculturalisme ou « salad bowl » (retraduit par « mosaïque » au Canada des « accommodements raisonnables » et dénoncé en France sous le terme de « communautarisme », lui faisant de fait perdre toute la connatation positive qu’il conserve en anglais et le réduisant en fait à sa seule dimension de « ethnic separatism »)   …

Mais aussi, pour les villes ne disposant ni de la taille ni d’une langue à vocation planétaire comme New York ou son Londres d’adoption, les formidables obstacles à la troisième voie qu’il propose comme remplacement à la désormais défunte assimilation (le fameux creuset du franco-américain Crèvecoeur ou « melting pot » du juif britannique Zangvill) sous la forme d’une sorte de modèle hybride fait de développement séparé au niveau privé et de mise en commun de la sphère publique autour de la langue et des valeurs démocratiques ….

Même s’il reste étrangement silencieux, dans le cas des Etats-Unis, tant sur la part de la religion que de la délinquance ou du terrorisme post 11/9 dans l’équation générale de l’intégration …

Ou la menace que pourrait présenter, dans les régions frontalières  et les grandes métropoles telles que Los Angeles ou Miami, la part toujours plus grande (14% de la population mais 22% des naissances en 2003) et plus concentrée mais aussi, notamment pour des questions de non-connaissance de la langue commune, plus pauvre et sous-éduquée d’une minorité comme celle des Hispaniques

Après l’assimilation

Ralf Dahrendorf

Project Syndicate

 10.09.04

English

La migration des personnes est aussi vieille que l’histoire de l’humanité. Même la migration vers des lieux éloignés et des cultures retirées n’est pas nouvelle. Au dix-neuvième siècle, des millions d’Européens ont cherché la liberté et la prospérité aux Amériques, notamment aux Etats-Unis. Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est l’échelle à laquelle se produit cette migration, souvent par delà d’importantes divisions culturelles et bien souvent sans but défini.

Les boat people africains de la Méditerranée sont rarement décidés quant au pays où ils veulent aller : l’Italie, l’Allemagne ou la Grande-Bretagne. Même ceux qui sont décidés, comme les Nord-Afridains en France ou en Espagne ou les Turcs en Allemagne, avaient comme priorité d’échapper au désespoir de leur pays d’origine plutôt que de se rendre dans un pays précis.

Cette forme moderne de migration soulève d’importantes questions pour les pays d’accueil. En Europe, c’est probablement la question sociale la plus sérieuse aujourd’hui parce que personne n’a une vision claire de la gestion possible du clash des cultures qui en résulte.

Autrefois, l’Amérique du Nord et plus particulièrement les Etats-Unis semblaient à même de proposer une solution. Celle du melting pot : différents peuples apportaient leur propre contribution à la culture américaine mais, par dessus tout, déployaient tous les efforts nécessaires pour accepter ce qu’ils trouvaient sur place pour s’y intégrer.  » Non  » répondit la femme russe arrivée aux Etats-Unis au début du vingtième siècle à son petit-fils qui lui demandait si ses ancêtres étaient arrivés avec les pèlerins du Mayflower.  » Notre bateau portait un nom différent mais aujourd’hui, nous sommes tous Américains. « 

Plus récemment, cela a changé pour donner naissance à un processus décrit par Arthur Schlessinger, historien et ancien secrétaire du Président John F. Kennedy, dans son livre The Disuniting of America (la désunion de l’Amérique). Les citoyens américains ne sont plus tous des Américains. Ils sont devenus des Américains à trait d’union. Italo-Américains, Afro-Américains, Hispano-Américains, etc. Les ingrédients du melting pot se dissocient.

Même en Israël, dernier véritable pays d’immigration, du moins pour les Juifs, l’assimilation ne se fait plus aussi facilement. Les nouveaux migrants de Russie ont formé leur propre parti politique et ceux de la vieille Europe sont devenus une minorité distincte.

Israël et les Etats-Unis continuent d’avoir des mécanismes pour intégrer les nouveaux migrants. La langue est un important facteur prioritaire. En Israël, c’est l’armée, tandis qu’en Amérique, les valeurs incarnées par la Constitution représentent encore un principe laïque largement partagé.

Mais ces mécanismes s’affaiblissent partout et sont quasi inexistants dans les pays européens. Les sociétés modernes se caractérisent par des problèmes aigus d’appartenance. Elles n’offrent pas les liens implicites et inconscients d’une communauté dont les citoyens faisaient l’expérience par le passé. Ainsi, les gens ont commencé à s’accrocher à d’autres identités de groupes, plus primordiales. Ils résistent à l’assimilation, de crainte que cela ne leur enlève leur identité sans rien leur offrir en échange.

Quelle est alors l’alternative à l’assimilation ? Le  » panier à salade  » du soi-disant multiculturalisme ne présente pas une alternative sérieuse parce qu’il ne propose pas le ciment nécessaire à l’union des communautés. Tous les ingrédients restent dès le départ séparés.

La seule alternative viable pour laquelle nous avons des exemples est probablement celle de Londres ou New York. La principale caractéristique de cette alternative est la coexistence d’une sphère publique commune partagée par tous et un degré considérable de séparation culturelle de la sphère  » privée « , notamment dans les zones résidentielles. L’espace public est multiculturel du fait de l’origine des gens qui le forme mais reste gouverné par des valeurs consenties et même une langue commune, tandis que la vie privée des gens reste ghettoisée, pour employer un vocable désagréable.

Théoriquement, c’est là la deuxième meilleure solution aux conséquences culturelles de la migration et en pratique, c’est la meilleure réponse dont nous disposions. Mais on ne peut y accéder sans sacrifice. Même le strict nécessaire de la langue commune requiert un effort délibéré sans parler de certaines règles de bonne conduite.

Vivant à Londres, je m’émerveille de la façon dont nous, les londoniens, avons fini par accepter les petites boutiques indiennes familiales et les transports publics aux mains des Antillais, sans se poser trop de questions sur des quartiers entiers devenus chinois ou bangladais. Personne n’a encore trouvé de nom pour cette nouvelle version de la doctrine  » séparés mais égaux  » que certains d’entre nous ont si ardemment combattue dans les années 1960 : des vies privées séparées dans un espace public qui est égalitaire pour tous.

Cela est clairement plus simple à Londres et à New York que ça ne l’est dans des villes plus petites ou même dans les capitales de pays où la langue mondiale qu’est l’anglais n’est pas parlée. La communauté turque de Berlin et les communautés nord-africaines autour de Paris semblent toujours plus dissociées, avec leurs propres sphère publique et souvent leur propre langue. Là où cela se produit se créent des situations explosives, une sorte de séparatisme interne qui n’est pas le résultat de groupes historiquement séparés mais celui des nouveaux arrivants opposés aux natifs du lieu.

Si nous sommes forcés à abandonner l’espoir de l’assimilation, nos efforts devraient se concentrer sur la création d’un espace public auquel nous devrons tous contribuer pour tous l’apprécier. L’idéal serait que ce soit un espace public en expansion puisque finalement, l’élément de l’unité d’une société moderne reste la garantie de la liberté de ses citoyens.

Ralf Dahrendorf, auteur de nombreux ouvrages reconnus, ancien Commissaire européen pour l’Allemagne, ancien directeur de la London School of Economics, et ancien directeur du St. Antony’s College d’Oxford, est membre de la Chambre des Lords britannique.

Copyright : Project Syndicate/Institute for Human Sciences, septembre 2004.

Traduit de l’anglais par Catherine Merlen.

Voir aussi:

How to Integrate Europe’s Muslims

Jonathan Laurence

The NYT

January 23, 2012

Chestnut Hill, Mass.

TWO weeks ago, dozens of cars were set alight in the French city of Clermont-Ferrand after a 30-year-old truck driver, Wissam El-Yamni, was roughed up and then died while in police custody. The uproar underscored the hostility of young minority men toward authority across communities in Europe, an antipathy that has at times led to deadly violence.

The failure of Islamic integration in Europe is often attributed — especially by right-wing parties — to an excess of tolerance toward the large-scale Muslim immigration that began in the mid-1970s. By recognizing Muslim religious requirements, the argument goes, countries like France, Britain and the Netherlands have unwittingly hindered assimilation and even, in some cases, fostered radicalism. But the unrest in gritty European suburbs stems not from religious difference, but from anomie.

Europeans should not be afraid to allow Muslim students to take classes on Islam in state-financed schools and universities. The recognition and accommodation of Islamic religious practices, from clothing to language to education, does not mean capitulation to fundamentalism. On the contrary, only by strengthening the democratic rights of Muslim citizens to form associations, join political parties and engage in other aspects of civic life can Europe integrate immigrants and give full meaning to the abstract promise of religious liberty.

The rise of right-wing, anti-immigrant parties has led several European countries to impose restrictions on Islamic dress, mosque-building and reunification of families through immigration law. These policies are counterproductive. Paradoxically, people for whom religion is otherwise not all that important become more attached to their faith’s clothing, symbols and traditions when they feel they are being singled out and denied basic rights.

Take, for example, the French debate over whether to recognize the Jewish Day of Atonement, Yom Kippur, and the Muslim festival of Eid al-Adha as official holidays. Yes, the French state clings to the principle of “laïcité,” or secularism — but the state’s recognition of Easter and Christmas as official holidays feels, to some Jews and Muslims, like hypocrisy. It is Islam’s absence in the institutions young European Muslims encounter, starting with the school’s calendar, classroom and canteen, that contributes to anger and alienation.

In the last few months, there have been some signs that the right-wing momentum has slowed. A French bill to ban headscarves from day care centers was killed in committee. The Dutch Parliament voted down a bill to outlaw Islamic animal slaughter. And Germany’s most populous state helped offset a judicial ban on school prayer by announcing equal access to religion courses for Muslim students.

European countries could use a period of benign neglect of the Islam issue — but only after they finish incorporating religion into the national fabric. For too long, they have instead masked an absence of coherent integration policy under the cloak of “multiculturalism.” The state outsourced the hard work of integration to foreign diplomats and Islamist institutions — for example, some students in Germany read Saudi-supplied textbooks in Saudi-run institutions.

This neglect of integration helped an unregulated “underground Islam” to take hold in storefronts, basements and courtyards. It reflected wishful thinking about how long guest workers would stay and perpetuated a myth of eventual departure and repatriation.

In Britain, for example, race-based equality laws protected Sikhs and Jews as minorities, but not Hindus and Muslims, since they were still considered “foreign.”

Institutional exclusion fueled a demand for religious recognition, and did much to unite and segregate Muslims. Islamist organizations became the most visible defenders of the faith. It is crucial now to provide the right mix of institutional incentives for religious and political moderation, and the most promising strategy for doing that is for governments to consult with the full range of law-abiding religious institutions that Muslims have themselves established.

The French Council for the Muslim Faith, the German Islam Conference, the Committee for Italian Islam and the Mosques and Imams National Advisory Board in Britain — all state-sanctioned Islamic organizations set up in the past decade — represent a broad cross-section of mosque administrators in every country. They have quietly begun reconciling many practical issues, from issuing mosque permits to establishing Islamic theology departments at public universities to appointing chaplains in the military and in prisons.

Ultimately, however, elected democratic institutions are the place where the desires of individual Muslims should be expressed. Ever since 1789, when a French legislator argued that “the Jews should be denied everything as a nation, but granted everything as individuals,” Europeans have struggled to resolve the tension between rights derived from universal citizenship versus group membership.

Over the next 20 years, Europe’s Muslim population is projected to grow to nearly 30 million — 7 to 8 percent of all Europeans — from around 17 million. Granting Muslims full religious freedom wouldn’t remove obstacles to political participation or create jobs. But it would at least allow tensions over Muslims’ religious practices to fade. This would avoid needless sectarian strife and clear the way for politicians to address the more vexing and urgent challenges of socioeconomic integration.

Jonathan Laurence, an associate professor of political science at Boston College, is the author of “The Emancipation of Europe’s Muslims: The State’s Role in Minority Integration.”


Football français: Plus antiraciste que moi, tu meurs! (French football: Caught up by the hell of its own good intentions)

1 mai, 2011
Etre musulman, pour moi, c’est choisir mon camp. Vincent Mansour Monteil (orientaliste français)
 La noble idée de « la guerre contre le racisme » se transforme graduellement en une idéologie hideusement mensongère. Et cet antiracisme sera, pour le XXIe siècle, ce qu’a été le communisme pour le XXe. Alain Finkielkraut
Mais si cette équipe ne représente pas la France, hélas, elle la reflète: avec ses clans, ses divisions ethniques, sa persécution du premier de la classe, Yoann Gourcuff. Elle nous tend un miroir terrible. Ce qui est arrivé à Domenech est le lot quotidien de nombreux éducateurs et de professeurs dans les cités dites sensibles. Cette équipe renvoie à la France le spectacle de sa désunion et de son implacable déliquescence. (…) On a voulu confier l’équipe de France à des voyous opulents et pour certains inintelligents, il faudra maintenant sélectionner des gentlemen. Alain Finkielkraut (juin 2010)
Voyant que 25 % des médailles gagnées par les Etats-Unis [aux JO de Berlin de 1936] l’avaient été par des Afro-Américains, les autorités sportives françaises de l’époque et L’Auto [ancêtre de L’Equipe] se sont dit qu’il serait stupide de ne pas faire la même chose. Une mission en Afrique occidentale française a été organisée, des milliers de gamins ont été réunis torse nu dans des stades. Cela n’a rien rapporté sur le coup, mais cela a semé une idée. Des clubs pro ont vite compris l’intérêt de regarder en direction de ce potentiel composé de joueurs coûtant peu cher. Une dynamique s’est installée. Dont l’équipe de France a ensuite profité. Pascal Blanchard
Le public russe avait conspué les Bleus parce que cinq Noirs figuraient dans leurs rangs (Gérard Janvion, Marius Trésor, Jean Tigana, Jacques Zimako et Alain Couriol). Pascal Blanchard (en référence à un match de l’équipe de France contre l’URSS à Moscou en 1980)
Les spectateurs étaient surpris. Ils imaginaient l’équipe de France… différente. Lilian Thuram (après un match de l’équipe de France en Afrique du Sud,  2000)
Foot français: les dirigeants veulent moins de noirs et d’arabes Moins de noirs et moins d’arabes sur les terrains de foot ! Plusieurs dirigeants de la Direction technique nationale de la Fédération française de football, dont le sélectionneur des Bleus, Laurent Blanc, ont approuvé dans le plus grand secret, fin 2010, le principe de quotas discriminatoires officieux dans les centres de formation et les écoles de foot du pays. Objectif: limiter le nombre de joueurs français de type africains et nord-africains. Pour les plus hautes instances du football français, l’affaire est entendue: il y a trop de noirs, trop d’arabes et pas assez de blancs sur les terrains. Plusieurs dirigeants de la Direction technique nationale (DTN) de la Fédération française de football (FFF), dont le sélectionneur des Bleus en personne, Laurent Blanc, ont approuvé dans le plus grand secret, fin 2010, le principe de quotas discriminatoires officieux dans les centres de formation de la fédération, les écoles de foot du pays, selon une enquête de Mediapart. L’objectif avoué au sein de la DTN, mais inavouable au grand public, est de limiter, en les triant dès l’âge de 12-13 ans, le nombre de joueurs français de type africains et nord-africains. Une authentique ségrégation appliquée au football. Mediapart (accès payant)
Même fermement démenties, les intentions prêtées par Mediapart aux instances dirigeantes du football français n’auront malheureusement pas surpris les amateurs de cuir, témoins traumatisés de la crise traversée par les Bleus lors du Mondial sud-africain. Pire que le fond de jeu, fadasse, offert par l’équipe nationale, c’est le fond de sauce, nauséabond, dans lequel elle aura été contrainte d’évoluer qui aura, de fait, durablement marqué les esprits. Le sociologue Stéphane Beaud l’a brillamment déglacé dans un essai récent, réhabilitant du même coup ces «traîtres à la nation» qui avaient osé se mettre en grève. Ce fond de l’air moisi ne date pas d’hier, et dépasse de loin les lignes blanches des rectangles engazonnés. Il est le produit d’une série de dérapages et de tacles, de hors-jeu malsains menés au nom de l’anti-politiquement correct par tous ceux qui voudraient nous faire croire que l’antiracisme est devenu un problème plus grave que le racisme, ou que le racisme anti-Blanc serait désormais autrement préoccupant que celui qui vise les Noirs et les Arabes. Loin d’être l’apanage des classes populaires, le racisme est sans doute l’une des choses les mieux partagées dans ce pays. Et, de ce point de vue, la responsabilité de certains segments des élites politiques, intellectuelles et télévisuelles apparaissait déjà décisive. Si ces révélations se confirment, il faudra se rendre à l’évidence : le football, autrefois creuset efficace et visible de l’intégration à la française, sera devenu une marmite peu ragoûtante. Libération
Je ne retire rien aux propos que j’ai tenus hier. Que certains termes employés au cours d’une réunion de travail, sur un sujet sensible et à bâtons rompus, puissent prêter à équivoque, sortis de leur contexte, je l’admets et si, pour ce qui me concerne, j’ai heurté certaines sensibilités, je m’en excuse. Mais être soupçonné de racisme ou de xénophobie, moi qui suis contre toute forme de discrimination, je ne le supporte pas. Il faut être de mauvaise foi pour ne pas voir que le débat auquel j’ai participé n’avait évidemment pas pour objectif de « diminuer le nombre de noirs et d’arabes dans le football français » comme voulait le laisser entendre le titre outrancier de l’article, mais uniquement d’envisager le futur du football français et donc d’aborder, par voie de conséquence, le lourd et délicat problème des joueurs à double nationalité ainsi que les modalités de détection/sélection pour un nouveau projet de jeu. Que cela ait des incidences, à moyen ou long terme, sur les différents profils de joueurs en préformation ou en formation, c’est l’évidence, mais il n’y a là aucun lien, strictement aucun, avec une préférence ou un rejet de telle ou telle nationalité. Mon seul souci est d’avoir de bons joueurs pour une bonne équipe de France, qu’ils soient petits ou grands, quels que soient leur lieu de naissance ou leurs ascendances. C’est assez facile à comprendre sauf, apparemment, pour ceux qui, pour des motifs qui m’échappent, mais avec des procédés douteux, mélangent tout et font un mal considérable, et pas seulement au football français. Laurent Blanc 
C’est le problème des sélections avec des joueurs à double ou triple nationalité: ce sont des nombres qui augmentent et qui font qu’on ne peut plus assurer le fonctionnement des sélections. C’est bien pour eux de pouvoir choisir, mais ça pose un problème de gestion des effectifs. Quand on voit sur une génération entre 10 et 30% de joueurs de 18 à 21 ans nous quitter, c’est un problème. On a 45% de joueurs dans les sélections qui ont la possibilité de nous quitter, on pense que c’est beaucoup. On veut essayer de le réduire. C’est un problème dans la gestion de l’effectif. (…) L’idée était de dire: ‘Faites attention à ne pas avoir trop de joueurs binationaux’. On s’est aperçu que ce n’était pas une bonne solution: cette histoire nous aurait amenés à éliminer des joueurs d’avenir. On a envisagé de limiter cette situation pour ne pas nous mettre en danger, mais à partir du moment où ce n’est pas une bonne solution, on l’a éliminée. On va travailler sur l’accompagnement relationnel pour évaluer la motivation des joueurs à jouer pour l’équipe de France et les accompagner éventuellement pour faire leur choix. Nous avons abandonné cette idée de pourcentage, mais nous avons demandé d’être vigilants sur la motivation des joueurs. François Blaquart
La FIFA s’est copieusement vendue aux nations africaines. Ce sont des enjeux électoraux. Ces pays se sont débrouillés pour qu’il y ait beaucoup plus de souplesse et d’ouverture au niveau de la réglementation. (…) Actuellement, en moyenne, 50 % des jeunes des sélections nationales sont des binationaux. (…) En France, on reproche aux joueurs de ne pas chanter la Marseillaise. Mais là, ils ne connaissent même pas l’hymne. (…) Ce qui me choque, c’est que nous faisons un gros travail, et ils viennent prendre ce travail tel qu’il est fait. C’est un rôle facile. (…) Un joueur de 20 ans comme Boudebouz qui joue dans un club pro en France va devoir attendre cinq ans pour gagner sa place en équipe de France. Là, le pays l’appelle et lui propose de jouer une Coupe du monde tout de suite. Derrière, il y a aussi l’agent et la famille qui peuvent mettre une pression. (…) Jusque-là, on avait pas trop bougé, parce que les cas étaient particuliers et rares. Aujourd’hui, le système s’amplifie, donc ça nous pose des problèmes. (…) Il faut que l’on travaille avec ceux dont on est sûr. Il s’agit pour nous de réguler l’approche, mais sans être discriminant. (…) C’est très prononcé en France [car le pays] a été une terre d’immigration, à une époque où d’autres grandes nations du foot ne l’étaient pas. (…) Ces dernières années, l’Espagne a accueilli massivement des immigrés marocains et roumains. Et la sélection allemande des moins de 17 ans, par exemple, compte 7-8 joueurs d’origine turque. François Blaquart (directeur technique national)
De plus en plus de joueurs sont sollicités par des équipes de leurs pays d’origine. Toutes les fédérations qui ont un peu de moyens s’organisent. Aujourd’hui, avec Internet, c’est assez facile de voir les effectifs de jeunes dans les clubs et de les repérer. (…) Certains jeunes sont perturbés par les agents et les recruteurs, qui les harcèlent. Vous avez des jeunes qui se cherchent et forcément, ce ne sont pas des moments propices à réaliser des performances collectives et à s’améliorer d’un point de vue individuel. (…) Ce sont des mercenaires, pour la grande majorité. Certains garçons se sentent certainement rattachés à un pays, mais quand on est soi-même né en France, et que subitement on se trouve des origines étrangères, j’ai du mal à comprendre. Luc Bruder (directeur du centre de formation du Toulouse Football Club)
Pour ces joueurs-là, le premier choix, c’est d’abord l’équipe de France. Ensuite, s’ils n’ont pas la possibilité, ils se rabattent. Ahmed Chouari
Depuis juin 2009, le règlement de la Fédération internationale de football (FIFA) autorise un joueur à changer une fois d’équipe nationale, sans limite d’âge, à condition de n’avoir pas joué de compétition en « A » avec sa précédente sélection. C’est pourquoi il est possible de jouer avec l’équipe de France espoirs par exemple, et d’être sélectionné en équipe nationale d’Algérie l’année suivante. Ce changement de réglementation s’est appliqué sur proposition de l’Algérie. (…) en l’état actuel des choses, un joueur qui fait le choix d’une autre sélection continue de bénéficier, de fait, de son statut de joueur français pour évoluer en Europe. Or, dans les clubs européens, le nombre de joueurs hors UE est limité – la limite est de trois en France. Le statut de joueur français, qui est indépendant de la nationalité civile, accroît ses chances d’être recruté dans un club européen. Le DTN souhaite donc que le fait de jouer pour une autre équipe nationale ne donne plus droit au statut de joueur français. En d’autres termes, il demande à ce que chaque joueur n’ait le droit qu’à une seule « nationalité footballistique ». Le Monde
Vendredi, c’est le nouveau DTN, François Blaquart, qui est venu expliquer une idée qui aurait été mal interprétée. Pour lui, la fameuse formation à la française, encensée du temps où ça rigolait pour les Bleus, se serait en fait fourvoyée, en privilégiant chez les gamins les capacités physiques aux facilités techniques. Dans les centres de formation des clubs, il est de fait interdit de dribbler. D’où la volonté de revenir sur cette doxa. D’autant que les succès de l’Espagne et du FC Barcelone, avec des joueurs de poche, prouvent que l’on peut gagner au foot sans aligner des équipes de Golgoths. En France, les Barcelonais Xavi (1,70 m) et Iniesta (1,69 m) se seraient sans doute vus claquer au nez la porte des centres de formation, a reconnu Laurent Blanc. «Nos critères de sélection doivent désormais être liés au potentiel des joueurs, défend Blaquart. Nous estimons qu’il y a des joueurs qui passent à côté, trop souvent à cause du gabarit et d’une maturité physique moins précoce. Ce retard dans leur formation physique les pénalise. Je rappelle qu’avant l’âge de 16 ou 17 ans, on ne sait rien d’un joueur. Alors imaginez à 12 ou 13 ans… c’est un moment où on leur dit surtout d’être patients… » Libération
Vouloir changer le type de joueur qui sort des centres de formation, très bonne initiative, parce que tout le foot français en a marre des grands bourrins (…) à cause des centres de formations français qui ont pendant des années, après la coupe du monde 98, privilégié ce type de joueur « noir costaud » (la couleur de peau faisant parti du profil (…) suite aux succès des Desailly, Thuram, Viera, Henry, etc) Le petit noir technique il passait à la trappe autant que le petit blanc technique. Ali (forum arrêt sur images)
L’Espagne est fougueuse, l’Espagne joue remarquablement au football (61% de possession du ballon, selon la Fifa), mais l’Espagne ne bat jamais l’équipe de France dans les compétitions qui comptent. L’Equipe (juin 2006)
En France, on s’est aperçu que les clubs s’étaient trop attachés à former des athlètes pour les transformer en footballeurs privilégiant ainsi le physique sur la technique, contrairement à ce que fait le Brésil ou l’Espagne. En se privant de joueurs très techniques qui n’avaient pas un gabarit assez imposant, on a mis à la trappe d’excellents jeunes. En France, Messi ne serait peut-être pas devenu professionnel. (…) On a remarqué, après avoir décortiqué les images à la vidéo, que certains buts de l’Espagne pendant la Coupe du monde en Afrique du Sud étaient clairement d’inspiration futsal de par le jeu de passes rapides, les mouvements et les centres en retrait notamment. Franck Ferrier (FFF)
Depuis vingt ans, une des caractéristiques principales de l’équipe de France est la puissance physique et athlétique de ses joueurs, développée de manière consciente et volontaire dès le plus jeune âge. Un atout unanimement souligné par les observateurs après la victoire contre l’Espagne et ses petits gabarits techniques en huitième de finale de la Coupe du monde 2006. Mais cinq ans plus tard, deux fiascos consécutifs des Français et deux victoires indiscutables de l’Espagne en 2008 et 2010 ont bouleversé les certitudes. Les responsables du football français se demandent désormais si des joueurs comme Xavi ou Iniesta, grands artisans des succès espagnols, auraient eu leur chance dans le système de formation français où le physique est le critère de sélection numéro un. Pour remédier à cette situation, François Blaquart cherche à rendre obligatoire des séances de futsal, discipline très pratiquée chez les jeunes en Espagne et au Brésil et qui fait travailler la technique, au programme des clubs formateurs. Slate.fr
« Islamistes », « gris », « sarrasins »: selon Mediapart, il ne serait pas rare d’entendre ainsi désigner les joueurs maghrébins dans les couloirs de la Fédération. Où, toujours selon le site, nombreux sont ceux qui imputent le fiasco du Mondial aux Blacks et/ou aux musulmans : les Evra, Abidal, Anelka, Ribéry, supposés être les meneurs de la mutinerie. Les problèmes de la FFF avec les Bleus ne sont pas récents. En 2008, après un Euro piteux, la fédé reprochait aux internationaux qui snobaient la Marseillaise, d’être «peu attachés à leur identité française». A tel point qu’on avait même imaginé leur faire signer une charte rappelant «les devoirs qu’impose l’appartenance à une équipe de France et cela dès les premières sélections de jeunes : respect du maillot, de l’arbitre, de l’adversaire, du public, et de l’hymne national. » Libération
Tant qu’on y est, il ne serait pas idiot de poser des questions plus en amont sur le problème de fond qui ronge le football français. Il est clair qu’en tant que sport populaire, miroir aux alouettes pour un grand nombre de jeunes issus de classes populaires défavorisées, il attire des gamins qui avant de penser à jouer aspirent à devenir riches et célèbres sans passer par la case « éducation ». Les premiers effets désastreux de cet héritage social ne datent pas d’hier et voilà la FFF rattrapée par les effets pervers d’une formation qui se veut juste « rentable » avant d’être éducative. Si procès il y avait à instruire, on pourrait commencer par dénoncer les camps d’entraînement européens – et pas seulement français – qui ont fleuri un peu partout en Afrique, lesquels ont participé largement à l’exploitation de jeunes joueurs sans bagage intellectuel à garnir à moindre coût les grands clubs de notre continent. Avec le temps, on s’est rendu compte que ces flux migratoires organisés par les agents, les clubs eux-mêmes, s’ils ont permis de révéler des talents n’ont pas laissé le temps à ces garçons de devenir des hommes. Il serait bien aisé de les montrer du doigt aujourd’hui alors que nous les avons « fabriqués ». Autre effet dommageable, ces mêmes joueurs dont la carrière ressemble de plus en plus à une succession de transferts marchands, toute une jeunesse française issue de l’immigration s’y identifie. Elle rejette l’école, le savoir, qu’elle perçoit comme élitiste et inutile pour réussir dans la vie et croit que le football est une sorte de bulle euphorisante, tapissée de billets de banque et habité de filles faciles, dans laquelle on peut être adulé des foules sans savoir lire un livre. Dans les clubs cela se traduit par une compétition acharnée entre élèves footballeurs pour intégrer un centre de formation. L’ambiance dans ces petits clubs (généralement pauvres) a souvent été décrite comme délétère parce qu’on y joue pas avec les autres mais pour soi. La violence et la bêtise peuvent s’y répandre plus facilement qu’ailleurs puisque le niveau culturel y est très faible. Cela est d’autant plus dangereux que l’on sait qu’à ce petit niveau, coaches, dirigeants et joueurs poursuivent souvent tout en s’en défendant le seul objectif de sortir « une pépite » dont la couleur importe peu et le sens de « l’équipe » encore moins. Enfin, conséquence de tout cela, les gamins qui en parallèle du football poursuivent une scolarité « normale », ou montrent d’autres dispositions que cette basique envie de faire du football leur quotidien ont également souvent des parents qui s’inquiètent pour leur avenir. Et quel que soit le niveau de leur gosse, il le retire le plus souvent de ce qu’ils considèrent rapidement aujourd’hui comme un ghetto ne favorisant aucunement la mixité, l’échange. Ainsi, nombre de « petits blancs » mais pas seulement quittent le football pour d’autres sports qui offrent un peu plus que du pognon ou des rêves. Pour faire revenir ces joueurs (pas parce qu’ils sont blancs ou plus intelligents mais pour cultiver leur différence au contact des autres), c’est effectivement tout un système qu’il faut repenser. Un système d’éducation sportive et sociale qui n’a rien à voir avec la couleur de la peau mais avec une éthique du sport dont le football s’éloigne dramatiquement chaque jour un peu plus. Olivier Villepreux
Mediapart mêle deux sujets : la question de la discrimination selon des critères ethniques et celle de la binationalité des joueurs et du choix du pays d’origine de leurs parents comme équipe nationale. Ils n’ont, à mon avis, rien à voir. Le fait que la FFF, conformément au vœu tôt formulé par Laurent Blanc, s’empare de ce problème posé par le départ en nombre croissant de jeunes joueurs français très doués, formés dans les meilleurs clubs formateurs français, qui ont joué pour les équipes françaises de jeunes, ne me paraît pas illégitime : ce n’est pas faire preuve de nationalisme étroit que de clarifier cette question, d’encadrer le choix de cette nationalité sportive et de les inciter à jouer pour leur pays de naissance (la France). (…) Cette grève des Bleus a provoqué un séisme non seulement dans le football professionnel, mais pour l’ensemble du football amateur. En 2010-2011, il y aurait 8% de licenciés en moins. C’est considérable. La DTN a dû se demander à la hâte comment, à l’avenir, éviter un tel fiasco. Le vrai problème que doivent aujourd’hui affronter à tous les niveaux (amateur comme professionnel) les dirigeants et éducateurs de foot, ce n’est pas la couleur de la peau des joueurs, mais la difficulté croissante d’adapter ces joueurs, venus pour beaucoup de cités, aux contraintes du football en club. Et c’est un travail de tous les jours, ingrat, difficile, qui renvoie aux conditions de socialisation des jeunes de milieux populaires. (…) J’ai du mal à imaginer que ces personnes qui ont consacré leur vie professionnelle au foot, qui ont passé des heures et des heures avec ces différentes générations de joueurs plus ou moins «colorés» puissent tenir des discours, au sens propre du terme, «racistes». Qu’ils puissent être exaspérés par certains comportements, qu’ils reprennent parfois des expressions discutables («sarrasins», dans quel contexte est-ce dit ?….), certes ! Mais de là à les accuser de racisme, c’est un pas que je ne franchirai certainement pas. (…) si on pouvait cesser d’instrumentaliser le football et surtout de «projeter» à ce point sur cette équipe de France de foot les graves problèmes sociaux et politiques de notre nation en crise… Stéphane Beau
Le triste paradoxe est que le foot amplifie les discours de ségrégation alors que c’est un endroit où il ne semble pas y avoir discrimination raciale dans le recrutement des joueurs. Stépane Beaud

Attention: un racisme peut en cacher un autre!

Après, avec la main du déshonneur de Thierry Henry, la honte de la sélection pour le Mondial puis, avec insultes et grêve sans parler des histoires de prostitution, la véritable catastrophe dudit Mondial d’Afrique du sud …

Mais aussi, du côté supporters, les sifflets d’hymnes nationaux et les saccages urbains suite à des rencontres des équipes des pays d’origine …

Voici, dans probablement le sport le plus « intégré » qui soit et par un site d’information prêt apparemment (sans compter la sortie dument distillée en petits bouts à la WikiLeaks d’informations à destination purement interne et l’emballement un peu rapide des confrères) à tous les amalgames pour exister, la prétendue affaire des « quotas ethniques« !

Sur-représentation de jeunes d’origine africaine issus des quartiers défavorisés (jusqu’à 60 %) produits de conditions d’existence difficiles et d’une contre-culture (rap, difficultés avec la discipline, pour certains retour à l‘islam) de plus en plus difficiles à gérer, fuite et évitement complémentaires des jeunes des classes moyennes et notamment d’origine franco-française vers d’autres sports, brimades systématiques, comme pour Gourcuff, des Français de souche qui restent, véritable braconnage, facilité par l’assouplissement récent de la législation européenne, de la part des équipes nationales africaines pour recruter (tout en leur reprochant leur non-adaptation à leur prétendu pays d’origine!) des jeunes formés à grand frais par les centres de formation français, comportement complémentaire de jeunes binationaux « mercenaires » prêts à se vendre au plus offrant …

En ces temps étranges de tribalisme à l’envers (respect pour toutes les cultures à l’exception de la sienne propre) où l’on s’extasiait il y a peu de la première victoire d’un sprinter blanc en 100 m sous les 10 s …

Et où, politiquement correct oblige, les cadres et dirigeants sportifs se voient cloués au pilori pour avoir  réfléchi en petit comité pour tenter de redresser la barre, en ces nouveaux temps de « joueurs de poche » à l’espagnole ou à la Messi (respectivement, s’il vous plait, doubles champions du monde et d’Europe et double ballon d’or!),  après la triple impasse technique, administrative et culturelle mise au jour lors de la « mutinerie » sud-africaine de l’été dernier où quand ils ne finissent pas par opter pour leurs pays d’origine de « grands gabarits » mercenaires  ne sont pas loin de la sécession contre-culturelle via notamment le rap ou les conversions à l’islam …

Petite remise des pendules à l’heure avec le sociologue Stéphane Beaud.

Qui, s’il ne résiste pas lui aussi à l’occasion à l’accusation facile contre la sélection des cadres, a le mérite de pointer justement les quasi-insolubles contradictions que tout le beau monde de nos censeurs s’efforce depuis des décennies de balayer sous le tapis.

Et notamment l’incroyable paradoxe de dirigeants accusés de racisme dans un sport où, du racisme à l’envers aux résultats catastrophiques que l’on sait,  les dérives de l’antiracisme auront justement été… le plus loin!

Stéphane Beaud : « Un endroit où il n’y a pas de discrimination raciale »

Le Monde

30.04.11

Auteur de  » Traîtres à la nation ?  » (éd. La Découverte), un ouvrage où il récuse la stigmatisation racialiste de l’équipe de France pendant la déroute du Mondial 2010, Stéphane Beaud, sociologue et enseignant à l’Ecole normale supérieure, réagit à l’  » affaire des quotas  » de joueurs.

Après la Une de L’Equipe sur Anelka, c’est encore par un article de presse que le scandale arrive. Y-a-t-il un lien entre ces deux polémiques ?

Oui, car la réaction de la Direction technique nationale est une conséquence de l’épisode du bus à Knysna. L’opinion publique a été fortement choquée par le comportement de ces Bleus trop payés,  » grévistes « , accusés d’un manque de loyauté nationale. Il y a une pression sur l’équipe de France depuis la déclaration de Le Pen en 1996 sur les noirs dans l’équipe de France et la polémique absurde sur La Marseillaise. Les gens de la DTN ont dû, sous cette pression, intérioriser l’idée qu’il fallait reconquérir le cœur des supporters.

Comment ? En  » blanchissant  » les bleus ?

Il y a deux points amalgamés dans l’article de Mediapart : celui des quotas dits ethniques et la fuite des joueurs binationaux. Sur le premier, l’argument de la DTN n’est pas à rejeter : la précocité et la carrure des joueurs noirs les amènent à être rapidement recrutés. A un jeune âge, ce sont souvent des joueurs souples avec des capacités physiques exceptionnelles : Marius Trésor, Marcel Desailly, Lilian Thuram, Mamadou Sakho aujourd’hui. En même temps, point de déterminisme par morphotype : Jean Tigana a été exclu de la Ligue 1 pendant des années parce qu’il était petit et chétif… Mais il y a une réalité sociologique plus prégnante, celle de joueurs qui ont grandi dans les quartiers d’aujourd’hui, ségrégués, paupérisés.

Il faudrait regarder de près comment on sélectionne les joueurs dans les centres de formation. Le sélectionneur des Espoirs, Erick Mombaerts, avait donné une statistique : 60 % d’entre eux seraient issus des cités de la banlieue parisienne. Ils sont d’abord le produit des conditions d’existence difficiles et d’une contre-culture – rap, difficultés avec la discipline, pour certains retour à la religion.

Pour les cadres/éducateurs du foot, ils peuvent apparaître dans un premier temps comme des sortes d’ovnis sociaux. Le risque dans le contexte sociopolitique actuel est de tout réduire à question de la couleur de peau. Les facteurs sociaux et proprement sportifs importent certainement plus. Peut-être que pour Laurent Blanc, né d’un père ouvrier de la région d’Alès, CGT et communiste, le terme  » black  » renvoie à la réalité de joueurs difficiles à gérer.

Certains misent tout dans le foot et, une fois arrivés, peuvent se comporter de manière incompréhensible pour ces  » anciens « , voir la violente réaction de Thuram à la grève des Bleus. Alors,  » blanchir  » l’équipe de France ? D’abord l’expression est odieuse, ensuite cela n’a pas vraiment de sens au niveau sportif : d’une part, le foot continuera de recruter dans les cités que la société française a fabriquées, d’autre part les enfants des classes moyennes se dirigent moins vers le foot.

Quelle est votre position s’agissant des  » binationaux  » ?

Le problème c’est qu’on est pour eux dans une sorte de concurrence de sollicitations. Le décret de la Fifa les place dans une situation impossible, soit être fidèle à l’équipe de France, soit choisir l’autre sélection nationale. Je reviens d’Oran, où on s’interroge sur la sélection algérienne avec des joueurs  » qui ne sont pas d’ici « … Le triste paradoxe est que le foot amplifie les discours de ségrégation alors que c’est un endroit où il ne semble pas y avoir discrimination raciale dans le recrutement des joueurs. Si problème il y a, il se situerait peut-être dans la sélection des cadres du football. C’est là que la FFF peut agir.

Propos recueillis par Bruno Lesprit

Voir aussi:

Les « binationaux », enquête sur ces footballeurs français qui ne jouent pas en bleu

Thomas Baïetto, Noé Gandillot et Camille Maestracci

Le Monde

29.04.11

Lors de la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud, neuf footballeurs français ont joué la compétition avec une autre équipe que les Bleus, alors qu’ils avaient porté le maillot de l’équipe de France en sélection de jeunes. Ces « binationaux » sont nés et ont grandi dans l’Hexagone, mais ont choisi de jouer pour le pays d’origine de leurs parents. Un mouvement qui inquiète la Fédération française de football (FFF), laquelle aurait, selon Mediapart, acté le principe de « quotas discriminatoires officieux » pour limiter le nombre de jeunes d’origine étrangère dans les écoles de football du pays. Une information vivement démentie par les intéressés et par Laurent Blanc, qui admet toutefois que la question des « binationaux » pose problème. Retour sur un phénomène qui secoue le football français.

Ryad Boudebouz est né à Colmar et joue depuis ses 12 ans au FC Sochaux. Natif de Poitiers, Yassine Jebbour évolue, lui, au Stade rennais depuis juin 2007. Sébastien Bassong, enfin, est parisien d’origine et joue actuellement pour le club londonien de Tottenham. Tous ont connu des sélections au sein des équipes de France de jeunes. Pourtant, aucun de ces trois joueurs ne porte aujourd’hui les couleurs de l’équipe de France. Boudebouz, Jebbour et Bassong ne sont pas des cas à part. Lors du Mondial sud-africain, dix-huit des vingt-trois joueurs de la sélection algérienne étaient nés en France, mais ont choisi de porter les couleurs du pays de leurs parents. Et l’Algérie est loin d’être la seule nation africaine à compter un certain nombre de « binationaux » dans sa sélection. Le Maroc, la Tunisie, le Cameroun, le Sénégal, la République démocratique du Congo ou encore la Côte d’Ivoire font partie des nations qui allouent des moyens spécifiques pour aller chercher des joueurs dans les clubs européens. Pour ces pays, l’avantage est évident : la France est l’une des meilleures nations formatrices de football au monde, et ces joueurs arrivent « tout faits » dans leur sélection, avec une bonne expérience du haut niveau.

Pour l’équipe de France, en revanche, la situation pose problème : les Bleus se voient privés de joueurs de classe internationale et la FFF forme de facto des joueurs pour d’autres sélections nationales. Le sélectionneur de l’équipe de France, Laurent Blanc, avait lui aussi vigoureusement regretté cette tendance sur le plateau de l’émission « Canal Football Club », le 27 février : « C’est un grave problème, on ne peut pas continuer comme ça. Il y a des joueurs qui font l’équipe de France des moins de 16, 17, 18, 19, 20 ou 21 ans, qui font même parfois l’équipe de France A, puisque quand on fait un match non officiel ça ne compte pas, et qui au dernier moment choisissent leur pays d’origine. » Pour illustrer son propos, Blanc prenait l’exemple de Moussa Sow. Actuel meilleur buteur du championnat de France, ce natif de Mantes-la-Jolie (Yvelines) a remporté l’Euro 2005 avec l’équipe de France des moins de 19 ans, et joué en équipe de France espoirs, avant de se laisser convaincre d’opter pour la sélection sénégalaise en 2009, à un moment où ses performances sportives étaient moyennes.

« Il n’y a rien à faire, les lois sont contre nous ! », s’insurgeait Laurent Blanc. Moussa Sow et la Fédération sénégalaise de football ont en effet profité d’une évolution de la réglementation internationale. Depuis juin 2009, le règlement de la Fédération internationale de football (FIFA) autorise un joueur à changer une fois d’équipe nationale, sans limite d’âge, à condition de n’avoir pas joué de compétition en « A » avec sa précédente sélection. C’est pourquoi il est possible de jouer avec l’équipe de France espoirs par exemple, et d’être sélectionné en équipe nationale d’Algérie l’année suivante. Ce changement de réglementation s’est appliqué sur proposition de l’Algérie. Interrogé le 4 avril sur le sujet, François Blaquart, le directeur technique national du football français, ne mâche pas ses mots : « La FIFA s’est copieusement vendue aux nations africaines. Ce sont des enjeux électoraux. Ces pays se sont débrouillés pour qu’il y ait beaucoup plus de souplesse et d’ouverture au niveau de la réglementation. »

UN PHÉNOMÈNE QUI PREND DE L’AMPLEUR

L’histoire du football compte des précédents célèbres de joueurs qui ont porté les maillots de deux sélections nationales. Rachid Mekhloufi, grand buteur de l’AS Saint-Etienne dans les années 1950 et 1960, a joué pour l’équipe de France en 1956 et 1957, avant de rejoindre la sélection du Front de libération nationale (FLN) entre 1958 et 1962, puis de jouer pour l’Algérie jusqu’en 1968. De même, le légendaire attaquant Ferenc Puskas a joué plus de dix ans pour la Hongrie avant de connaître quatre sélections avec l’Espagne en 1961 et 1962. Cependant, ces précédents font figure de cas isolés liés à des contextes politiques très particuliers. L’inflation galopante du nombre de joueurs binationaux qui choisissent le pays de leurs parents témoigne d’un changement d’échelle.

François Blaquart livre à cet égard une statistique révélatrice : « Actuellement, en moyenne, 50 % des jeunes des sélections nationales sont des binationaux. » Luc Bruder, directeur du centre de formation du Toulouse Football Club (TFC), s’accorde également à dire que le phénomène s’amplifie : « De plus en plus de joueurs sont sollicités par des équipes de leurs pays d’origine. Toutes les fédérations qui ont un peu de moyens s’organisent. Aujourd’hui, avec Internet, c’est assez facile de voir les effectifs de jeunes dans les clubs et de les repérer. »

Pour convaincre les joueurs de porter les couleurs du pays d’origine de leurs parents, certaines fédérations mettent en place des moyens spécifiques : des recruteurs salariés sont chargés de sillonner la France et les clubs de football, à la recherche de joueurs potentiels pour leur sélection. Ahmed Chouari, ancien entraîneur des jeunes gardiens du TFC, est superviseur en France pour la fédération marocaine depuis octobre 2010. Il cible les joueurs d’origine marocaine qui ont un « bon niveau et qui ne jouent pas en équipe de France » et va les voir jouer. Ensuite, il prend contact avec le footballeur, et lui expose un projet de carrière internationale. Il explique avoir recours à des « arguments personnels » pour convaincre les joueurs, mais refuse d’entrer dans les détails. Un travail très proche de celui d’un recruteur de club. Dans un deuxième temps, Chouari contacte le club, afin de glaner des informations supplémentaires sur le joueur. En six mois, il assure avoir approché une dizaine de joueurs (dont Yassine Jebbour, qui a joué en équipe de France jeune) et n’avoir essuyé qu’un seul refus.

Luc Bruder a une position assez critique vis-à-vis de ces méthodes de recrutement : « Certains jeunes sont perturbés par les agents et les recruteurs, qui les harcèlent. Vous avez des jeunes qui se cherchent et forcément, ce ne sont pas des moments propices à réaliser des performances collectives et à s’améliorer d’un point de vue individuel. » François Blaquart regrette aussi le « manque de scrupule » de certains pays, qui n’hésitent pas à aller chercher des joueurs qui n’ont « aucune identification au pays ». « En France, on reproche aux joueurs de ne pas chanter la Marseillaise. Mais là, ils ne connaissent même pas l’hymne », s’amuse le directeur technique national. Il poursuit : « Ce qui me choque, c’est que nous faisons un gros travail, et ils viennent prendre ce travail tel qu’il est fait. C’est un rôle facile. »

En septembre 2010, l’attaquant d’Arsenal Marouane Chamakh, confiait à l’UEFA qu’il avait pris la décision de jouer pour le Maroc « peut-être un peu à la hâte », avant d’ajouter : « Mais je savais combien cela serait important pour mes parents et je suis fier d’avoir déjà disputé cinquante rencontres pour le Maroc. Je voulais garder ce lien avec mes origines. » Une déclaration paradoxale qui met en lumière la complexité du problème et la multiplicité des facteurs qui entrent en ligne de compte au moment du choix.

« DES MERCENAIRES »

Pour une large majorité de joueurs, il s’agit avant tout d’un calcul stratégique. D’un strict point de vue économique, un joueur a tout intérêt à jouer pour une équipe nationale : le fait d’être international lui permet d’augmenter sa valeur sur le marché des transferts. « Pour ces joueurs-là, le premier choix, c’est d’abord l’équipe de France, explique Ahmed Chouari. Ensuite, s’ils n’ont pas la possibilité, ils se rabattent. » Luc Bruder va plus loin : « Ce sont des mercenaires, pour la grande majorité », précisant : « Certains garçons se sentent certainement rattachés à un pays, mais quand on est soi-même né en France, et que subitement on se trouve des origines étrangères, j’ai du mal à comprendre… »

A ce titre, l’exemple de Ludovic Obraniak est symptomatique. En 2004, il connaît une sélection en équipe de France espoirs, mais ne sera ensuite plus jamais appelé pour jouer en bleu. En 2009, il a 25 ans et décide de prendre les devants : il demande la nationalité polonaise, à laquelle ses origines lui donnent droit. En effet, son grand-père est originaire de Pologne, Etat où le droit du sang est en vigueur. Le 12 août 2009, pour son premier match avec sa nouvelle sélection, le Lillois pose pour la première fois de sa vie un pied dans le pays de ses ancêtres.

Pour beaucoup de joueurs, donc, la sélection en équipe nationale est une aubaine. Walid Mesloub, par exemple, n’a pas été confronté à un choix cornélien. Ce milieu offensif, qui n’a pas fait de centre de formation, a éclos tard. Jusqu’à 24 ans, il joue en championnat de France National pour le FC Istres, avant de rejoindre la Ligue 2 et Le Havre AC début 2010. Il y réalise de bonnes prestations. Lorsqu’il est contacté par un recruteur de la fédération algérienne, juste après la Coupe du monde, il n’hésite pas une seconde : « J’ai dit oui immédiatement. Je ne vais pas me voiler la face. J’ai 25 ans et je ne joue pas dans un grand club. Je n’ai aucune raison de postuler pour une place en équipe de France. J’aurais pu marquer 30 buts en Ligue 2, je n’aurais jamais été sélectionné. »

Rémy Loret, chargé de la direction administrative et organisationnelle du centre de formation du TFC, reconnaît que pour beaucoup de joueurs, le choix entre sélection française et sélection étrangère ne se pose pas vraiment. Mais il nuance : « Cela peut aussi être quelqu’un qui redécouvre sa culture, ses origines. » Ainsi pour Ryad Boudebouz, la décision de jouer pour l’Algérie n’est pas du tout un choix par défaut. A 21 ans, il aurait pu légitimement postuler, à terme, à une place en équipe de France A. Son choix de porter les couleurs de l’Algérie est délibéré : « Je suis encore très jeune. Si j’avais voulu jouer en équipe de France, j’aurais pu patienter. J’ai choisi l’Algérie plutôt que l’équipe de France. A 14 ans déjà, je disais à mon père que je souhaitais jouer pour l’Algérie, c’est depuis toujours un choix du coeur. » François Blaquart ne nie pas que cet attachement culturel puisse jouer, mais montre que d’autres facteurs entrent en compte : « Un joueur de 20 ans comme Boudebouz qui joue dans un club pro en France va devoir attendre cinq ans pour gagner sa place en équipe de France. Là, le pays l’appelle et lui propose de jouer une Coupe du monde tout de suite. Derrière, il y a aussi l’agent et la famille qui peuvent mettre une pression. » Ryad Boudebouz ne se sent pas plus algérien que français : « Je suis né et j’ai fait toute ma formation en France, mais mes parents sont algériens. C’est impossible pour moi de choisir entre la France et l’Algérie, les deux sont mes pays. » Comme un symbole, son joueur préféré est Zinédine Zidane.

UNE SITUATION QUI INQUIÈTE LA FFF

La Fédération française de football est déterminée à trouver des solutions à ce mouvement qui prend de l’ampleur. « Jusque-là, on avait pas trop bougé, parce que les cas étaient particuliers et rares. Aujourd’hui, le système s’amplifie, donc ça nous pose des problèmes », explique le DTN. Autrement dit : tant que le phénomène ne concernait que des joueurs de second plan, la FFF ne s’en est pas préoccupée. La plupart des joueurs concernés jusqu’ici (dont Drogba et Chamakh) ont éclos tard. Aussi n’ont-ils pas bénéficié du système de formation français. François Blaquart comprend même que des joueurs qui pensent n’avoir plus d’espoir de jouer en bleu choisissent de jouer pour le pays d’origine de leur parents. « Ce sont les règles du jeu », estime le DTN. Ce qui pose problème à la fédération, ce sont les joueurs, comme Boudebouz, qui ont fait leurs classes dans les structures de formation nationales (pôles espoirs, équipes de jeunes) et qui, ensuite, sont allés voir ailleurs. Pour la Fédération, le retour sur investissement sur ces jeunes est nul.

Les moyens d’agir pour la FFF sont peu nombreux et complexes à mettre en oeuvre. L’un d’eux consiste à fidéliser les jeunes joueurs au maillot tricolore dès les premières sélections, en leur proposant un projet sportif sur le long terme. Pour François Blaquart, il est également important de repérer les footballeurs qui montrent le plus d’attachement à l’équipe de France. « Il faut que l’on travaille avec ceux dont on est sûr », explique le DTN. Mais le problème est délicat. Pour « créer un noyau dur de joueurs motivés », faut-il privilégier les Franco-Français et écarter les binationaux, dont on ne sait pour quel pays ils pencheront ? A la limite de la discrimination, la question pose des difficultés éthiques. « Il s’agit pour nous de réguler l’approche, mais sans être discriminant », répond avec prudence le directeur technique national.

Autre piste : faire pression sur la FIFA pour changer la réglementation. Si François Blaquart estime irréaliste un retour en arrière pur et simple, il pense qu’il est possible de limiter le phénomène en modifiant légèrement le règlement. Par exemple, en l’état actuel des choses, un joueur qui fait le choix d’une autre sélection continue de bénéficier, de fait, de son statut de joueur français pour évoluer en Europe. Or, dans les clubs européens, le nombre de joueurs hors UE est limité – la limite est de trois en France. Le statut de joueur français, qui est indépendant de la nationalité civile, accroît ses chances d’être recruté dans un club européen. Le DTN souhaite donc que le fait de jouer pour une autre équipe nationale ne donne plus droit au statut de joueur français. En d’autres termes, il demande à ce que chaque joueur n’ait le droit qu’à une seule « nationalité footballistique ».

Mais pour faire évoluer la réglementation, il faut convaincre d’autres pays de soutenir le projet. Or, pour l’instant, la France est isolée, car elle est la seule vraiment concernée par la question. « C’est très prononcé en France [car le pays] a été une terre d’immigration, à une époque où d’autres grandes nations du foot ne l’étaient pas », résume François Blaquart (lire à ce sujet la contre-enquête du Monde, « Le bleu et le noir »). La situation pourrait toutefois évoluer rapidement. « Ces dernières années, l’Espagne a accueilli massivement des immigrés marocains et roumains. Et la sélection allemande des moins de 17 ans, par exemple, compte 7-8 joueurs d’origine turque », constate le DTN. Pour ces pays, la question risque aussi de se poser dans les prochaines années. Si la France, l’Espagne et l’Allemagne venaient à perdre leurs meilleurs joueurs, la hiérarchie du football mondial pourrait s’en trouver bouleversée.

Voir de même:

Quotas dans le football, une absurdité française

Olivier Villepreux

Contre-pied

30 avril 2011

Selon le journal en ligne Mediapart, une discussion informelle – sinon secrète – réunissant les membres les plus influents de la DTN de la Fédération française de football aurait eu pour sujet la possible instauration de quotas visant à protéger les joueurs « franco-français » au détriment des dits « bi-nationaux ». L’argument général serait sportif. Par exemple, tout en récusant les accusations de « ségrégation » institutionnalisée qu’avance l’article, Laurent Blanc et François Blaquart constatent qu’un certain nombre de joueurs formés en France ne correspondent pas au type de jeu (lequel d’ailleurs ?) que veulent mettre en place les cadres techniques pour « in fine » en faire des footballeurs de l’équipe de France. Cela impliquerait de réfléchir à de nouveaux critères de sélection des jeunes talents. En gros, les centres de formation français auraient privilégié les gabarits athlétiques précoces (on doit comprendre alors que l’on parle de joueurs d’origine africaine) ce qui irait à l’encontre d’un enseignement du football à plus long terme avec des joueurs blancs, plus stratèges, plus vifs, plus à même de s’insérer dans un collectif correspondant à un style identifié mais ne s’épanouissant que dans le temps. Pour faire bref et en caricaturant, ce qu’il ressort de ce débat au sein de la FFF relaté par Mediapart est que l’élite du football français gagnerait à former des joueurs plus intelligents (des blancs) que de simples jeunes gens doués mais dont la progression et l’intégration au système de jeu français seraient plus difficiles (les autres), voire nulles, puisque les bi-nationaux ont l’avantage d’être formés en France et de pouvoir choisir une autre sélection nationale que les Bleus.

Qu’il y ait un débat sur le jeu et ses composantes technico-tactiques n’a rien de scandaleux. C’est même le boulot de la DTN. Aucune équipe nationale n’en fait l’économie, on le voit dans le hand ou le rugby où « l’intelligence » du joueur, hors critères physiques objectifs, est souvent valorisée. La redéfinition des critères de sélection des jeunes talents est aussi une partie du travail qui incombe à la DTN dans l’idée de mieux servir les intérêts de l’équipe nationale. L’Allemagne notamment en a fait la démonstration lors de la dernière Coupe du monde, où toute une génération « mixte » de joueurs a explosé en pratiquant un jeu éminemment collectif, intelligent, puisqu’arrimé à un référentiel commun réclamant un investissement intellectuel et personnel au service d’un style de jeu. Parallèlement, l’Italie, équipe composée de blancs, s’est ramassée.

Il paraît curieux que Laurent Blanc, ou des cadres de la DTN pensent pouvoir (ou vouloir) écarter de leur choix des joueurs uniquement sur des critères de couleur de peau ou d’origine étrangère, et même de religion comme le suggère l’article, pour s’assurer d’un « état d’esprit ». Mediapart affirme détenir les preuves de propos racistes qui augureraient de la mise en place de quotas pour favoriser l’éclosion de joueurs français blancs. Si cela était le cas, il va sans dire qu’il faudrait répudier ces gens. Il est permis d’en douter car il semble que la seule question qui se pose et qui n’est pas nouvelle est de savoir si la formation française bénéficie pleinement à l’équipe de France. Il n’y a pas là de racisme mais un souci de retour sur investissement pour les dirigeants et les entraîneurs. Poser une telle question aujourd’hui dans le contexte politique français du moment est évidemment plus que piégeux. La DTN et la FFF ont donc le devoir de faire attention à ce qu’elles disent.

Le problème ou plutôt la tentation de voir le mal partout est qu’après le fiasco du dernier Mondial, la FFF a déjà montré combien il était facile de jeter le discrédit sans preuve, sans argument, sans transparence, sur quelques joueurs sans se remettre en question. Depuis Laurent Blanc a heureusement déjà démontré qu’il pouvait rappeler des joueurs sans grande envergure morale pour des raisons purement sportives, (Evra ou Ribéry), sans poser la condition de l’appartenance religieuse, de la couleur de peau, de leur passé, voire de leur casier. Laurent Blanc n’est pas dingue, encore moins raciste, il se peut qu’il ait conscience toutefois des insuffisances du système de formation français. 

Tant qu’on y est, il ne serait pas idiot de poser des questions plus en amont sur le problème de fond qui ronge le football français. Il est clair qu’en tant que sport populaire, miroir aux alouettes pour un grand nombre de jeunes issus de classes populaires défavorisées, il attire des gamins qui avant de penser à jouer aspirent à devenir riches et célèbres sans passer par la case « éducation ». Les premiers effets désastreux de cet héritage social ne datent pas d’hier et voilà la FFF rattrapée par les effets pervers d’une formation qui se veut juste « rentable » avant d’être éducative. Si procès il y avait à instruire, on pourrait commencer par dénoncer les camps d’entraînement européens – et pas seulement français – qui ont fleuri un peu partout en Afrique, lesquels ont participé largement à l’exploitation de jeunes joueurs sans bagage intellectuel à garnir à moindre coût les grands clubs de notre continent. Avec le temps, on s’est rendu compte que ces flux migratoires organisés par les agents, les clubs eux-mêmes, s’ils ont permis de révéler des talents n’ont pas laissé le temps à ces garçons de devenir des hommes. Il serait bien aisé de les montrer du doigt aujourd’hui alors que nous les avons « fabriqués ». Autre effet dommageable, ces mêmes joueurs dont la carrière ressemble de plus en plus à une succession de transferts marchands, toute une jeunesse française issue de l’immigration s’y identifie. Elle rejette l’école, le savoir, qu’elle perçoit comme élitiste et inutile pour réussir dans la vie et croit que le football est une sorte de bulle euphorisante, tapissée de billets de banque et habité de filles faciles, dans laquelle on peut être adulé des foules sans savoir lire un livre. Dans les clubs cela se traduit par une compétition acharnée entre élèves footballeurs pour intégrer un centre de formation. L’ambiance dans ces petits clubs (généralement pauvres) a souvent été décrite comme délétère parce qu’on y joue pas avec les autres mais pour soi. La violence et la bêtise peuvent s’y répandre plus facilement qu’ailleurs puisque le niveau culturel y est très faible. Cela est d’autant plus dangereux que l’on sait qu’à ce petit niveau, coaches, dirigeants et joueurs poursuivent souvent tout en s’en défendant le seul objectif de sortir « une pépite » dont la couleur importe peu et le sens de « l’équipe » encore moins. Enfin, conséquence de tout cela, les gamins qui en parallèle du football poursuivent une scolarité « normale », ou montrent d’autres dispositions que cette basique envie de faire du football leur quotidien ont également souvent des parents qui s’inquiètent pour leur avenir. Et quel que soit le niveau de leur gosse, il le retire le plus souvent de ce qu’ils considèrent rapidement aujourd’hui comme un ghetto ne favorisant aucunement la mixité, l’échange. Ainsi, nombre de « petits blancs » mais pas seulement quittent le football pour d’autres sports qui offrent un peu plus que du pognon ou des rêves. Pour faire revenir ces joueurs (pas parce qu’ils sont blancs ou plus intelligents mais pour cultiver leur différence au contact des autres), c’est effectivement tout un système qu’il faut repenser. Un système d’éducation sportive et sociale qui n’a rien à voir avec la couleur de la peau mais avec une éthique du sport dont le football s’éloigne dramatiquement chaque jour un peu plus.

Voir enfin:

Football : des quotas qui feraient tache

Libération

30/04/2011

Tout en démentant les informations de Mediapart sur des quotas de joueurs blancs chez les Bleus, la fédération a longuement expliqué vendredi pourquoi il lui fallait changer sa politique de détection.

Après la pathétique mutinerie des Bleus lors Mondial sud-africain en juin 2010, la fédération française de football (FFF) se retrouve face à une autre sale affaire. Jeudi, le site Mediapart publiait un article l’accusant formellement de vouloir mettre en place des quotas de Blancs afin de diminuer le nombre de Noirs et d’Arabes en équipe de France. Vendredi, réactions offusquées et démentis cinglants ont rythmé la journée. Profitant d’un conseil fédéral prévu de longue date, le président de la FFF, Fernand Duchaussoy, et le directeur technique national, François Blaquart – directement mis en cause par Mediapart -, ont été contraints de convoquer une conférence de presse de clarification, doublée d’une autre à distance, tenue à Bordeaux par le sélectionneur tricolore, Laurent Blanc, qui aurait également appelé de ses vœux une politique de quotas en termes très crus, selon le site.

Y a-t-il eu dérapage ? La réunion à la direction technique nationale de la FFF où aurait été prise la décision a-t-elle vraiment eu lieu ? A Mediapart on affirme détenir des preuves ; le site entend les dégainer petit à petit, selon une stratégie éprouvée lors de l’affaire Bettencourt. A la FFF, on nie fermement et en bloc, promettant enquête et transparence.

Vendredi, Duchaussoy est arrivé devant les journalistes en disant: «J’essaie de prendre de la hauteur.» Puis il s’est fâché, se déclarant «meurtri et indigné à titre personnel». «J’ai fait toute ma carrière en tant que bénévole, qu’on me démontre les différentes accusations. Je suis garant de tous les bénévoles et dirigeants qui m’entourent, a-t-il insisté. Le football est un sport populaire et nous tenons à le rester.» Les propos rapportés par Mediapart relèvent-ils de la conversation de bistrot, ou constituent-ils la version trash d’une position officielle de la FFF ? «Je ne peux pas être présent partout», se défend Duchaussoy. Qui promet toute la transparence sur l’enquête ordonnée vendredi par Chantal Jouanno, ministre des Sports, et affirme être prêt à prendre toutes les dispositions nécessaires, y compris judiciaires, dans une affaire à trois volets.

Le volet technique : l’Impasse du Tout physique

Vendredi, c’est le nouveau DTN, François Blaquart, qui est venu expliquer une idée qui aurait été mal interprétée. Pour lui, la fameuse formation à la française, encensée du temps où ça rigolait pour les Bleus, se serait en fait fourvoyée, en privilégiant chez les gamins les capacités physiques aux facilités techniques. Dans les centres de formation des clubs, il est de fait interdit de dribbler. D’où la volonté de revenir sur cette doxa. D’autant que les succès de l’Espagne et du FC Barcelone, avec des joueurs de poche, prouvent que l’on peut gagner au foot sans aligner des équipes de Golgoths. En France, les Barcelonais Xavi (1,70 m) et Iniesta (1,69 m) se seraient sans doute vus claquer au nez la porte des centres de formation, a reconnu Laurent Blanc. «Nos critères de sélection doivent désormais être liés au potentiel des joueurs, défend Blaquart. Nous estimons qu’il y a des joueurs qui passent à côté, trop souvent à cause du gabarit et d’une maturité physique moins précoce. Ce retard dans leur formation physique les pénalise. Je rappelle qu’avant l’âge de 16 ou 17 ans, on ne sait rien d’un joueur. Alors imaginez à 12 ou 13 ans… c’est un moment où on leur dit surtout d’être patients…»

Dans les annexes du papier de Mediapart, Blaquart évoque un quota de 30 %. Il concernerait un ratio de joueurs nés après le 1er juillet à respecter : à 12-13 ans, la différence de taille entre un gosse né en janvier et un autre né en décembre de la même année peut être pénalisante pour le plus jeune. La FFF, qui n’a aucune prise sur les centres de formation des clubs, ne pourrait appliquer d’éventuels quotas que dans les 14 pôles espoirs qu’elle gère directement. François Blaquart entend révolutionner la formation française, notamment «en revalorisant le jeu par rapport à la compétition», dans lequel les jeunes seraient trop précocement plongés.

Le volet administratif : la question des binationaux

Ils ont été formés en France, ils ont porté le maillot bleu dans les sélections de jeunes, mais, à leur majorité, ils ont opté pour l’équipe nationale de leur pays d’origine. Ceux-là posent problème, reconnaissent les responsables de la fédération. L’été dernier, au Mondial, neuf types qui avaient porté le maillot bleu chez les jeunes, jouaient pour un autre pays que la France, comme Ryad Boudebouz (Algérie), ou Benoît Assou-Ekotto (Cameroun). Dix-huit des vingt-trois Algériens étaient nés en France. Laurent Blanc : «C’est un grave problème. Il y a des joueurs qui font partie de l’équipe de France des moins de 16, 17, 18, 19, 20 ou 21 ans, où même parfois de l’équipe de France A et qui, au dernier moment, choisissent leur pays d’origine.» La question a également été longuement évoquée vendredi par François Blaquart, le DTN. «Il faut tout remettre dans le contexte, a-t-il expliqué. Ce sujet avait été abordé lors de la réunion fédérale du 8 novembre dernier [celle au cours de laquelle aurait été décidé la politique des quotas, ndlr] qui faisait l’état des lieux des sélections. Chez nous, 45% des jeunes bénéficient de la double nationalité. C’est unique en Europe. Sur dix ans, les pôles Espoirs ont formé 12 internationaux A pour la France et une vingtaine pour d’autres nations. Ça nous pose des interrogations.»

Le volet culturel : La FFF contre les Bleus

«Islamistes», «gris», «sarrasins»: selon Mediapart, il ne serait pas rare d’entendre ainsi désigner les joueurs maghrébins dans les couloirs de la Fédération. Où, toujours selon le site, nombreux sont ceux qui imputent le fiasco du Mondial aux Blacks et/ou aux musulmans : les Evra, Abidal, Anelka, Ribéry, supposés être les meneurs de la mutinerie.

Les problèmes de la FFF avec les Bleus ne sont pas récents. En 2008, après un Euro piteux, la fédé reprochait aux internationaux qui snobaient la Marseillaise, d’être «peu attachés à leur identité française». A tel point qu’on avait même imaginé leur faire signer une charte rappelant «les devoirs qu’impose l’appartenance à une équipe de France et cela dès les premières sélections de jeunes : respect du maillot, de l’arbitre, de l’adversaire, du public, et de l’hymne national.»

Les dirigeants, issus du foot amateur et qui ont grimpé un à un les échelons du pouvoir – président de club, de district, départemental, puis de ligue régionale, viennent en général «d’un milieu sans trop de diversité»,loin des cités d’où sortent les joueurs (lire ci-contre), note le président d’un club amateur. «Au bord des terrains, il peut y avoir des relents de racisme.» La diversité, elle n’augmente pas avec le niveau. En France, sur 20 clubs de L1, aucun n’est dirigé par un Noir ou par un Maghrébin, seuls deux ont un coach de couleur (Tigana à Bordeaux et Kombouaré au PSG). Arbitres et présidents de club sont tous blancs depuis que Pape Diouf ne dirige plus l’OM.


Education: C’est l’immigration non choisie, imbécile ! (It’s the non-selective immigration, stupid !)

31 décembre, 2010

Foreign born/native student's performance (PISA, 2006) Foreign born labor forceImmigrant/native students gap (PISA, 2009)

L’école gagnerait à s’appuyer sur une autre logique que celle de la compétition. (…) D’autres modèles éducatifs ont prouvé leur efficacité. En Finlande – pays en tête des classements internationaux en matière d’éducation –, les élèves sont évalués pour la première fois à 9 ans de façon non chiffrée et commencent à être notés seulement à partir de 11 ans. (…) Nous appelons à supprimer la notation à l’école élémentaire, qui doit devenir l’école de la coopération et non de la compétition. Appel à la suppression des notes en primaire
Comme lors de la précédente enquête de 2006, la France se situe dans la moyenne de l’OCDE pour les trois compétences étudiées (21ème en compréhension de l’écrit, 22ème en mathématiques et 27ème en sciences), loin derrière la tête du classement 2009 composée de Shanghai, la Corée du Sud et la FinlandeL’Express
La Corée et la Finlande sont les pays les plus performants de l’OCDE : leur score moyen s’établit à 539 et 536 points respectivement. (…) Les pays ou économies les plus performants en compréhension de l’écrit sont Hong-Kong (Chine) (score moyen de 533 points), Singapour (526 points), le Canada (524 points), la Nouvelle-Zélande (521 points), le Japon (520 points) et l’Australie (515 points). Les Pays-Bas (508 points), la Belgique (506 points), la Norvège (503 points), l’Estonie (501 points), la Suisse (501 points), la Pologne (500 points), l’Islande (500 points) et le Liechtenstein (499 points) affichent également des scores supérieurs à la moyenne de l’OCDE (493 points). Les États-Unis, la Suède, l’Allemagne, l’Irlande, la France, le Danemark, le Royaume-Uni, la Hongrie, le Portugal et, dans les pays et économies partenaires, le Taipei chinois, ont obtenu des scores proches de la moyenne de l’OCDE. (…) . Parmi les pays de l’OCDE, l’écart entre le pays le plus performant et le pays le moins performant s’établit donc à 114 points, soit l’équivalent de plus de 2 années d’études. Rapport PISA
Le taux d’immigration ne joue aucun rôle dans le résultat global d’un pays, dans son taux d’échec scolaire, dans la quantité de ses élites et dans l’écart entre les immigrés et les autres ». En outre « dans tous les pays les élèves issus de l’immigration obtiennent toujours des résultats plus faibles que les autochtones. Mais les performances des uns et des autres sont fortement corrélées : meilleure est, dans un pays donné, la réussite des autochtones, meilleure est aussi la réussite des immigrés ». Deux enseignements importants : (1) il existe une marginalisation globale des immigrés dans l’ensemble des systèmes scolaires de l’OCDE et (2) les systèmes qui font mieux que les autres pour minimiser cette marginalisation ont un plus grand volume d’élites et un meilleur niveau d’ensemble. L’effort à fournir pour améliorer le niveau des immigrés n’est pas simplement une question de justice : l’efficacité d’ensemble du système en dépend. Baudelot et Establet
•lorsque les migrants modifient le niveau de qualification moyen de la force de travail, ceci influe sur les primes de qualification. Ainsi, l’immigration non qualifiée contribue à augmenter les inégalités salariales entre travailleurs diplômés et non diplômés, ou à augmenter le taux de chômage des non-qualifiés (…) Dans le cas des États-Unis, Borjas et al. (1997) ont estimé qu’un tiers de l’augmentation des inégalités salariales depuis 1970 est attribuable à la faiblesse relative de la qualification des immigrants ;
•s’ils sont plus jeunes, en âge de payer impôts et cotisations sociales, les migrants contribuent à augmenter les recettes publiques. Toutefois, ils bénéficient aussi de transferts sociaux, pour eux-mêmes ou leur famille. Ces transferts sont d’autant plus importants que leur qualification est faible ou que leur intégration sur le marché du travail et plus généralement à la société du pays d’accueil est difficile ;
•enfin, s’ils obtiennent le droit de vote, les migrants peuvent modifier les équilibres politiques et entraîner des choix plus éloignés des préférences des natifs.
(…)
Plusieurs nations se sont déjà engagées dans un processus de sélection accrue des immigrés. Le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande mènent depuis longtemps des politiques d’immigration sélectives fondées sur des systèmes par points donnant la priorité aux diplômes élevés. Les États-Unis délivrent un nombre croissant de visas sélectifs (principalement les visas H1B) qui drainent quelque 200 000 travailleurs qualifiés par an.
(…)
Le bilan avec les grandes nations d’immigration (États-Unis, Canada et Australie) est largement déficitaire. Par rapport à ces trois nations, la perte nette pour l’UE15 est évaluée à 2,4 millions de personnes qualifiées en 2000. Les États-Unis contribuent pour 49 % à cette perte et le Canada pour 31 %. Les deux pays les plus touchés sont l’Allemagne et le Royaume-Uni. Le solde global avec les autres pays est largement positif, avec au total 2,7 millions d’entrées d’immigrés qualifiés en provenance du reste du monde (hors États-Unis, Canada, et Australie) contre seulement 420 000 sorties vers le reste de l’OCDE
 (…)
Au total, une perte nette de 150 000 diplômés supérieurs est observée en 2000 pour l’UE dans son ensemble, soit 0,1 % de sa population âgée de 25 ans et plus. Dans ce processus d’échange, les principaux gagnants sont la Suède (1,5 %), le Luxembourg (1,2 %), la France (0,6 %) ou la Belgique (0,5 %). Les perdants nets sont l’Irlande (–3,1 %), la Grèce (–1,1 %), le Portugal et le Royaume-Uni (–0,7 %).
En résumé, si l’Europe enregistre une large perte nette de capital humain dans ses échanges avec les grandes nations d’immigration (États-Unis, Canada et Australie), elle compense ce déficit en attirant suffisamment de diplômés en provenance des pays en développement et, dans une moindre mesure, des autres pays de l’OCDE. Toutefois, la substitution de qualifiés natifs par des qualifiés immigrés n’est probablement pas neutre. L’immigration pose des problèmes complexes d’intégration, d’assimilation, de comparabilité des diplômes et de « transférabilité » des compétences acquises dans les pays d’origine. Une étude récente menée au Canada montre qu’à diplôme donné, les immigrants ont un niveau de compétence et d’alphabétisation moins élevé que les natifs (Coulombe et Tremblay, 2006). Pour chaque pays d’origine, les auteurs ont calculé un écart « compétence-scolarité » mesurant le supplément d’années de scolarité nécessaire aux diplômés étrangers pour atteindre le niveau de compétence des natifs. L’écart de compétence moyen par rapport aux natifs correspond à 3 années de scolarité (2,1 années pour les immigrants dont la langue maternelle est celle du pays receveur). Cet écart varie considérablement selon les pays : une corrélation négative très forte est observée entre l’écart « compétence-scolarité » et le revenu par habitant du pays d’origine. Il est hasardeux de généraliser cette étude au cas européen. Toutefois, il est plus que probable que le bilan qualitatif des échanges européens soit largement plus déficitaire que ce que le bilan purement quantitatif présenté ci-dessus peut laisser supposer. En tout état de cause, le bilan négatif européen contraste fortement avec le bilan positif des États-Unis, du Canada ou de l’Australie.
(…)
Cet exode des cerveaux pour les qualifications très élevées et/ou dans des secteurs de pointe met en péril les performances européennes en matière de recherche et développement dans des secteurs clés tels que la biotechnologie, la recherche médicale, la chimie, la nanotechnologie, les technologies de l’information et des communications. Tout cela conditionne fortement la position européenne sur l’échiquier mondial. Plusieurs causes expliquent cet exode des élites : meilleures possibilités d’embauche, perspectives de salaires plus élevés, environnement scientifique stimulant, moyens plus importants accordés aux chercheurs, etc. Ce dernier élément est important dans la mesure où la recherche dans les secteurs de pointe nécessite un appareillage coûteux. Il est donc impossible de dissocier l’exode des chercheurs européens de la politique générale de R&D européenne. Cause et conséquence de cet exode des chercheurs, le retard européen en matière d’investissements et de performance du secteur de la R&D est devenu béant. En termes relatifs, le budget total consacré à la recherche et développement au sein de l’Union européenne (UE15) reste de loin inférieur au budget observé aux États-Unis ou au Japon. Bien que masquant des disparités importantes entre pays, les dépenses européennes de R&D en pourcentage du PIB s’élevaient en Europe à 1,93 % en 2000, contre 2,69 % aux États-Unis et 2,98 % au Japon. Ce déficit s’est creusé au cours du temps. En 1991, l’UE investissait 164 milliards d’euros (en parité de pouvoir d’achat), soit 46 milliards de moins que les États-Unis. Entre 1991 et 2000, les dépenses de R&D ont progressé de 38 % aux États-Unis, de 20 % au Japon contre 19 % au sein de l’UE15. Au total, le déficit d’investissement en R&D de l’UE15 s’est amplifié de façon continue à partir de 1995 ; il a quasiment doublé en l’espace d’une décennie, comme le montre la figure 1.
(…)
L’analyse révèle que les principaux déterminants des choix de localisation des migrants sont la distance entre pays de départ et de destination, les liens coloniaux et linguistiques, ainsi que les caractéristiques des pays d’accueil : le PIB par habitant, le taux de chômage, la taille démographique et la générosité de la protection sociale. Les migrants qualifiés sont plus sensibles aux distances géographiques et aux perspectives de revenu (PIB par habitant). Les non-qualifiés sont plus sensibles aux liens coloniaux et aux programmes sociaux.
(…)
Étant donné nos liens historiques privilégiés avec les pays très pauvres, la faiblesse des primes de qualification en Europe, et le caractère redistributif de notre fiscalité et de notre protection sociale, qu’est-ce qui peut bien inciter les individus hautement qualifiés à choisir l’Europe comme destination ? Le bilan mitigé de la politique de green cards allemande nous montre à quel point il est difficile de rivaliser avec d’autres nations plus compétitives sur le « marché » international des talents. A contrario, étant donné les liens historiques, linguistiques, géographiques, la générosité de la protection sociale et la taille des réseaux déjà installés, les candidats à la migration en provenance des pays les plus pauvres (et donc moins dotés en qualification) ont des incitations fortes à rechercher les moyens légaux ou illégaux de rallier le vieux continent. Frédéric Docquier et Hillel Rapoport

Cherchez l’erreur!

A  l’heure où, entre un énième appel à la suppression des notes, une dénonciation de l’élitisme républicain ou une fumisterie sur nos chères têtes blondes qui « lisent beaucoup », un nouveau rapport de l’OCDE épingle la France pour son école injuste et félicite à nouveau la Corée et la Finlande pour leurs premières places …

Et six ans après un autre rapport qui avait le mérite d’expliciter ces mauvais résultats français en  dénonçant ces pays de l’OCDE qui « servent mal les enfants issus de l’immigration » …

Comment ne pas se poser la question de la part de l’immigration justement dans ces médiocres résultats ?

Et, contre les dénégations de nos Baudelot-Establet nationaux, ne pas être frappé de cette évidence ?

N’est-ce pas les pays les plus ethniquement homogènes (Corée, Japon, Finlande) ou les pays à immigration délibérément choisie (Canada, Australie, Nouvelle Zélande) qui ont les meilleurs résultats et les plus faibles écarts entre leurs élèves autochtones et allochtones ?

Laissant alors en bonne logique les pays ayant à la fois le plus d’immigrés et, par refus de la sélection, les moins diplômés et qualifiés les moins bonnes places ?    

Les systèmes éducatifs dans de nombreux pays de l’OCDE servent mal les enfants issus de l’immigration, selon un rapport de l’OCDE

15/05/2006 – De nombreux pays développés ne parviennent pas à aider les enfants issus de l’immigration à s’intégrer dans la société par l’instruction. Selon une nouvelle étude de l’OCDE, dans certains pays de l’OCDE, ces enfants accusent un retard scolaire de plus de deux ans par rapport à leurs camarades autochtones, même si l’on tient compte des facteurs socioéconomiques.

Where immigrant students succeed met à profit les données recueillies dans le cadre du Programme international de l’OCDE sur le suivi des acquis des élèves (PISA), au cours duquel des élèves de 15 ans dans 41 pays ont passé des épreuves en mathématiques, en compréhension de l’écrit, en sciences et en résolution de problèmes. Ce rapport examine la situation de 17 pays ou territoires comptant une large population d’immigrants : l’Allemagne, l’Australie, l’Autriche, la Belgique, le Canada, le Danemark, les Etats-Unis, la France, le Luxembourg, la Norvège, la Nouvelle-Zélande, les Pays-Bas, la Suède et la Suisse parmi les pays de l’OCDE et trois participants au PISA non membres de l’OCDE, la Fédération de Russie, Hong Kong Chine et Macao Chine.

Le rapport met en lumière les enjeux auxquels les systèmes d’éducation doivent faire face pour aider les populations immigrées à s’intégrer dans leurs sociétés d’accueil. Dans la mesure où les flux migratoires vont probablement demeurer élevés, voire s’accroître, les pays européens, en particulier, doivent mieux s’adapter à la diversité socioéconomique et culturelle de leurs populations.

Pour que les enfants immigrés puissent accéder dans de bonnes conditions au marché du travail, ils doivent être dotés de solides compétences de base et avoir la capacité et la motivation à continuer d’apprendre tout au long de leur vie. Ne rien faire n’est pas une option : vu les taux de chômage qui dans de nombreux pays sont deux à trois fois supérieurs parmi les populations immigrées que parmi les nationaux, il peut être infiniment plus coûteux de ne rien faire que d’agir.

En Allemagne, en Autriche, en Belgique, au Danemark, aux Etats-Unis et en Norvège, parmi les enfants immigrés de la deuxième génération qui ont effectué toute leur scolarité dans le pays d’accueil, plus d’un tiers affiche des performances inférieures au niveau d’aptitude de base auquel les élèves commencent à être en mesure d’utiliser sérieusement les mathématiques. Dans tous les autres pays de l’OCDE, sauf en Australie et au Canada, au moins 20 % des élèves issus de la deuxième génération d’immigration obtiennent des scores inférieurs à ce niveau.

Dans le même temps, pourtant, les enfants immigrés font preuve d’une motivation à apprendre les mathématiques égale, voire même supérieure, à celle de leurs camarades autochtones et d’une attitude généralement très positive à l’égard de l’école. Ceci montre la vigueur de leur potentiel, dont le système scolaire peut tirer parti avec plus d’efficacité.

Le rapport met clairement en évidence que les systèmes scolaires se différencient considérablement du point de vue du devenir qu’ils assurent aux enfants immigrés. Dans des pays comme le Canada et l’Australie, les performances de ces enfants sont aussi bonnes que celles de leurs camarades autochtones. Mais dans d’autres, notamment ceux où les élèves sont répartis par niveaux, les résultats des enfants immigrés sont sensiblement inférieurs.

De fait, dans bien des pays, les enfants issus de familles immigrées sont désavantagés dès le départ. Ils sont en général affectés à des établissements scolaires moins performants qui ont souvent pour caractéristique d’accueillir des enfants issus des milieux défavorisés et où, dans certains pays, les conditions de vie en classe sont conflictuelles. Dans tous les pays examinés sauf quatre, au moins 25 % des enfants issus de la deuxième génération d’immigrés fréquentent des établissements scolaires où les populations immigrées représentent plus de 50 % des effectifs. En comparaison, moins de 5 % des enfants autochtones se trouvent dans cette situation dans tous les pays sauf deux.

Si l’on en croit le rapport, bien que la langue et l’origine géographique des enfants immigrés puissent aussi être des facteurs à considérer, elles ne suffisent pas pour expliquer les variations de performances entre les pays. Les élèves immigrés dont les familles viennent de Turquie ont en général de mauvais résultats dans de nombreux pays. Mais leurs résultats sont bien pires en Allemagne qu’en Suisse.

Par ailleurs, dans un certain nombre de pays, les enfants immigrés de la deuxième génération continuent d’obtenir des résultats aussi mauvais que ceux de leurs camarades de la première génération. En revanche, dans certains pays, où les niveaux d’immigration sont élevés, les performances des enfants immigrés de la deuxième génération sont beaucoup plus proches de ceux des enfants autochtones et de la moyenne nationale, ce qui tend à montrer que la politique des pouvoirs publics peut faire une différence. Parmi les pays qui sont en bonne position au regard de ce critère, beaucoup ont en commun de s’être dotés de solides programmes d’aide à l’apprentissage de la langue dans le préscolaire et dans le primaire et d’avoir clairement défini leurs objectifs, leurs normes et leurs systèmes d’évaluation.

Pour des informations complémentaires, les journalistes sont invités à contacter Andreas Schleicher, Direction de l’éducation de l’OCDE (tél. 33 1 45 24 93 66).

Where immigrant students succeed – A comparative review of performance and engagement in PISA 2003 est disponible pour les journalistes auprès de la Division des relations avec les médias (tel. + 33 1 45 24 97 00) ou via la bibliothèque en ligne, SourceOCDE, accessible à partir du site protégé des journalistes.

 

Informations complémentaires sur le rapport

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Where immigrant students succeed – A comparative review of performance and engagement in PISA 2003

Voir aussi:

Education: La Corée et la Finlande obtiennent les meilleurs résultats lors de la dernière enquête PISA de l’OCDE sur les performances éducatives

Envoyer  Imprimer  07/12/2010 – Les élèves de 15 ans de Corée et de Finlande sont les plus performants en compréhension de l’écrit selon la dernière enquête PISA de l’OCDE. Pour la première fois, elle mesure leur capacité à gérer des informations numériques.

L’enquête, qui consiste à soumettre à des tests de deux heures un demi-million d’élèves dans plus de 70 pays, évalue également les acquis en mathématiques et en sciences.Les résultats pour 65 économies vont être publiés aujourd’hui.

Les très bonnes performances suivantes correspondent à Hong Kong-Chine, Singapour, le Canada, la Nouvelle-Zélande et le Japon.

Resultats complets

La province de Shanghai, Chine, qui a pris part pour la première fois à l’évaluation, a obtenu des résultats supérieurs à ceux de tous les autres pays en compréhension de l’écrit. Plus d’un quart des jeunes de 15 ans de Shanghai ont fait preuve d’une capacité de réflexion mathématique poussée pour résoudre des problèmes complexes, contre 3 % en moyenne en ce qui concerne l’ensemble de la zone OCDE.

Iinterview avec Andreas Schleicher,

Chef de la division des indicateurs de l’Education et de la division des analyses

     « De bons résultats de l’enseignement ont une influence déterminante sur l’avenir de la croissance économique », a déclaré le Secrétaire général de l’OCDE, M. Angel Gurria. « Il existe certes toujours un lien entre le revenu national et les résultats scolaires, mais le Programme PISA nous apprend que deux pays ayant des niveaux de prospérité comparables peuvent afficher des performances très différentes. Ce qui montre bien que l’image d’un monde nettement divisé entre pays riches ayant un bon niveau d’éducation et pays pauvres se caractérisant par un faible niveau d’éducation est désormais dépassée ».

Certains pays de l’OCDE ont enregistré des progrès importants en compréhension de l’écrit, plus particulièrement le Chili, Israël et la Pologne, mais aussi le Portugal, la Corée, la Hongrie et l’Allemagne. En mathématiques, le Mexique, la Turquie, la Grèce, le Portugal, l’Italie et l’Allemagne ont connu de rapides améliorations. En sciences, c’est en Turquie, au Portugal, en Corée, en Italie, en Norvège, aux États-Unis et en Pologne que les résultats ont le plus progressé.

L’OCDE a étudié les différences de résultats entre filles et garçons, ainsi que l’influence de la taille de la classe, de la rémunération des enseignants et du degré d’autonomie des établissements scolaires dans l’affectation des ressources. Elle est parvenue aux conclusions suivantes :

Les filles lisent mieux que les garçons dans tous les pays, l’écart moyen entre les deux étant de 39 points, soit l’équivalent d’une année d’études. L’écart entre les deux sexes n’a diminué dans aucun pays depuis 2000, et s’est même creusé en Corée, en France, en Israël, au Portugal et en Suède. Cela reflète un désir de lecture décroissant chez les garçons et de la part consacrée à la lecture dans leur temps de loisir.

Les meilleurs systèmes scolaires sont les plus équitables – les élèves obtiennent de bons résultats quel que soit leur milieu socioéconomique d’origine. Les établissements qui sélectionnent les élèves à un âge précoce selon leurs capacités affichent des écarts de performance les plus importants en fonction du milieu socioéconomique.

Les systèmes les plus performants ont tendance à privilégier le salaire des enseignants avant de réduire la taille des classes.

Les pays dans lesquels les élèves sont plus nombreux à redoubler tendent à enregistrer globalement de plus mauvais résultats, avec un écart particulièrement marqué entre les enfants de familles défavorisées et de familles aisées. C’est en Belgique, en France, au Luxembourg, au Portugal et en Espagne que le redoublement est le plus courant.

Les systèmes très performants permettent aux établissements de concevoir des programmes d’enseignement et de définir des politiques d’évaluation mais n’autorisent pas nécessairement le recours à la sélection.

Les établissements appliquant une discipline stricte et se caractérisant par de bonnes relations élèves-enseignants obtiennent de meilleurs résultats en compréhension de l’écrit.

Les établissements publics et privés obtiennent des résultats comparables, si l’on tient compte du milieu familial.

L’association d’une autonomie au plan local et d’une responsabilisation effective semble produire les meilleurs résultats.

Le pourcentage d’élèves ayant déclaré lire pour le plaisir est passé de 69 % en 2000 à 64 % en 2009.

Le programme PISA de l’OCDE vise à aider les pays à voir comment leurs systèmes scolaires s’ajustent globalement au regard de leur qualité, de leur équité et de leur efficacité. Les meilleurs systèmes éducatifs en terme de performance montrent ce à quoi les autres peuvent aspirer. Cela peut également inspirer des efforts nationaux pour aider les élèves à mieux apprendre, les enseignants à mieux enseigner, et les systèmes scolaires à devenir plus efficaces.

En 2011, dans le cadre du 50e anniversaire de l’OCDE, l’organisation va lancer deux nouveaux programmes pour aider les pays à construire, maintenir et améliorer les compétences de leurs citoyens et préparer le meilleur des futurs. Les premiers résultats du Programme pour l’Évaluation Internationale des Compétences des Adultes (PIAAC) ainsi que la stratégie de compétences de l’OCDE sera publié en 2013.

Pour de plus amples informations, les journalistes sont invités à se mettre en rapport avec Andreas Schleicher, de la Direction de l’éducation de l’OCDE

Voir aussi :

http://www.fabula.org/actualites/article29944.php

C. Baudelot, R. Establet, Elitisme républicain. L’Ecole française à l’épreuve des comparaisons internationales

Présentation de l’éditeur

Les dégâts de l’élitisme scolaire à la française, à la lumière des comparaisons internationales.

De quoi souffre l’école en France ? D’abord et avant tout de son élitisme : une culture du classement et de l’élimination précoce, doublée d’une grande tolérance aux inégalités et à leur reproduction. Tel est l’enseignement qui ressort des comparaisons internationales développées dans ce livre. L’école française demeure au XXIe siècle otage des idées qui l’ont vu naître à la fin du XIXe : distinguer une petite élite sans se soucier d’élever suffisamment le niveau des autres. Pour certains, peu nombreux, la méritocratie scolaire est une course aux meilleures positions ; pour d’autres, très nombreux, elle se traduit par une relégation rapide et désormais particulièrement coûteuse sur le marché du travail. Au total, la France qui a longtemps cru disposer de la meilleure école du monde fait figure de mauvaise élève dans sa catégorie, celle des pays riches et développés.

Christian Baudelot et Roger Establet sont sociologues. Ils travaillent ensemble depuis plus de quarante ans. Leur intérêt pour l’école en tant que facteur d’égalité et d’inégalités sociales comme de développement économique ne s’est jamais démenti. On leur doit notamment L’École capitaliste en France (Maspero, 1971), L’École primaire divise (Maspero, 1975), Le niveau monte (Seuil, 1989), Allez les filles ! (Seuil, 1992, 2006), Quoi de neuf chez les filles ? (Nathan, 2007).

Voir enfin :

L’élitisme scolaire en question

jservois

29 septembre 2009

L’élitisme scolaire en question

Compte-rendu du livre de Christian Baudelot et Roger Establet : L’élitisme républicain, l’école française à l’épreuve des comparaisons internationales, Paris, Seuil, collection « La République des Idées », 2009.

C. Baudelot et R. Establet, sociologues, travaillent ensemble depuis plus de quarante ans sur les rapports complexes entre l’école et les inégalités sociales. On leur doit des ouvrages aussi rigoureux que provocateurs comme Le niveau monte en 1989 ou Allez les filles ! en 1992. A la différence de Marcel Gauchet (cf. notre article « crise de l’école ou métamorphose sociale » sur ce blog), ils pratiquent une sociologie quantitative s’appuyant sur la mise en évidence de corrélations statistiques. Dans L’élitisme républicain, ils confrontent les performances du système scolaire français à celles d’autres nations grâce aux fameux tests PISA financés par l’OCDE. Leurs conclusions bouleversent bon nombre d’idées reçues sur l’opposition entre élitisme et démocratisation de l’enseignement ; c’est pourquoi nous vous en faisons part.

Qu’est-ce que le PISA ?

Le PISA est le « Programme international pour le suivi des élèves » (en anglais, Programme for International Student Assessment) dont le but est de mesurer les acquis des élèves dans 57 pays. L’OCDE publie le résultat de ces enquêtes tous les trois ans (nous possédons les résultats pour 2000, 2003 et 2006 et attendons ceux de 2009).

Julien Grenet, dans le blog La vie des idées, définit ainsi la spécificité des enquêtes PISA (nous soulignons les caractéristiques importantes) :

« La principale originalité de l’enquête PISA tient à la nature des acquis des élèves qu’elle cherche à mesurer : contrairement aux enquêtes antérieures, il ne s’agit pas d’évaluer l’acquisition de connaissances fixées par les programmes scolaires, mais les compétences ou aptitudes jugées nécessaires pour mener une vie d’adulte autonome. L’évaluation des acquis des élèves ne s’effectue donc plus en référence à un hypothétique dénominateur commun des programmes scolaires nationaux, mais par rapport (…) un ensemble de compétences génériques identifiées comme nécessaires pour pouvoir comprendre le monde, assurer son développement personnel et participer pleinement à la vie collective. Pour les besoins de l’enquête, l’OCDE a isolé trois grands domaines de compétence : la « compréhension de l’écrit », la « culture mathématique » et la « culture scientifique ».

La seconde nouveauté de l’enquête PISA réside dans la définition de la population testée : contrairement aux études précédentes, l’évaluation ne porte pas sur l’ensemble des élèves d’un niveau scolaire donné (les élèves de 5e, par exemple), mais sur l’ensemble des élèves de 15 ans indépendamment de leur classe (l’enquête 2006 porte par exemple sur les individus nés en 1990). Le choix de ce groupe d’âge présente deux avantages : d’une part, il permet de mesurer les compétences des élèves arrivant en fin de scolarité obligatoire, l’obligation scolaire dans la plupart des pays de l’OCDE étant fixée à 15 ou 16 ans ; d’autre part, il autorise une comparaison des acquis des élèves plus fiable qu’une comparaison par niveau d’enseignement, dont la composition par âge est très sensible à la pratique du redoublement.

Une dernière spécificité de PISA tient à sa périodicité : réalisée tous les trois ans, l’enquête a pour objectif d’assurer un suivi régulier des performances des élèves de 15 ans de l’ensemble des pays de l’OCDE afin d’effectuer des comparaisons dans le temps. Le programme d’évaluation est établi de telle manière que chaque enquête met l’accent sur l’une des trois compétences évoquées précédemment, en y consacrant les deux tiers des questions environ : la compréhension de l’écrit fut le domaine principal testé en 2000 ; en 2003, ce fut la culture mathématique, en 2006, la culture scientifique et en 2009, ce sera à nouveau au tour de la compréhension de l’écrit.

Le nombre de pays participants n’a cessé de croître depuis le lancement du programme PISA : de 32 pays membre de l’OCDE en 2000, on est passé à 42 pays (dont 12 pays partenaires) en 2003 pour arriver à 57 pays (dont 27 pays partenaires) en 2006, représentant près de 90 % de l’économie mondiale. Lors de la dernière vague d’enquête, ce sont au total près de 400 000 élèves, représentatifs des 20 millions de jeunes de 15 ans scolarisés dans les pays participants, qui ont été sélectionnés de manière aléatoire pour participer au cycle PISA 2006 » (en ligne : PISA).

Bref, les tests PISA s’effectuent sur des périodes longues ; ils portent sur des jeunes de 15 ans, quel que soit leur place dans le système scolaire du pays ; ils n’évaluent pas des compétences définies par un programme scolaire particulier mais des compétences génériques, communes à chaque pays. Par exemple, dans « la compréhension de l’écrit », il ne s’agit pas d’évaluer la connaissance de la littérature nationale ou internationale mais la capacité de restituer la teneur d’un texte, de l’interpréter (perception de plusieurs niveaux de sens) et de réagir à la lecture du texte, c’est-à-dire d’estimer ce qui est dit. De même, les tests de « culture mathématique » ne consistent pas à vérifier si certains axiomes et théorèmes sont acquis mais à observer la capacité de résoudre certains problèmes sans préjuger de la méthode employée. Voici un exemple de test mathématique PISA :

Que faire de PISA ?

Bien entendu, les différents gouvernements ont surtout pris en considération les classements nationaux, pour s’en réjouir ou le déplorer : les Etats-Unis n’en reviennent pas de n’être que 27e, la Finlande, le Danemark et les dragons asiatiques caracolent en tête. Les résultats de la France sont moyens et à la baisse.

Pour C. Baudelot et R. Establet, les comparaisons internationales que permettent PISA ne se limitent pas à l’établissement d’un palmarès des nations (c’est l’aspect le plus médiatique et le moins intéressant) : elles offrent surtout un outil fiable pour tester l’efficacité de notre élitisme républicain. Voilà les grands traits de leur enquête.

Les résultats de l’enquête de C. Baudelot et R. Establet

Les inégalités scolaires et le problème de l’élite.

Les enquêtes PISA permettent de révoquer en doute certaines opinions communément admises concernant « la démocratisation scolaire ». La forme la plus répandue d’élitisme reproche à ce mouvement de démocratisation de sacrifier la formation de l’élite au profit du plus grand nombre. Inversement, on condamne l’élitisme comme une forme d’aristocratisme sacrifiant l’intérêt d’une majorité d’élèves au profit d’un petit nombre de « méritants ». Or, les enquêtes chiffrées de PISA montrent avec évidence que l’opposition « école de masse contre école de l’excellence » ne repose sur aucune base réelle et est purement idéologique.

Les comparaisons internationales que permet PISA montrent que dans les trois domaines (compréhension de l’écrit, culture mathématique, culture scientifique) :

-Plus l’écart entre le haut et le bas est faible, plus la moyenne générale est bonne. Bref, les pays où les écarts de résultat entre les très bons élèves et les très mauvais sont importants, le niveau moyen du pays est relativement bas. Le resserrement des inégalités scolaires est un facteur de réussite moyenne.

-Surtout, « qu’il s’agisse de mathématiques, de sciences ou de compréhension de l’écrit, dans chaque pays de l’OCDE, le volume de l’élite scolaire est inversement proportionnel au volume de l’échec scolaire. Moins il y a de cancres, plus il y a d’excellents élèves » (p.39). Moins il y a de mauvais, plus il y a de bons et de très bons.

Le constat est clair : la constitution de l’élite ne peut s’établir au détriment de la masse. Un élitisme méprisant le plus grand nombre est fondamentalement inefficace.

L’effet des systèmes scolaires sur les inégalités sociales.

Le principe méritocratique consiste à distinguer les élèves les plus méritants en neutralisant le plus possible « les privilèges liés à la naissance, au rang ou à la fortune ». Cependant, l’influence de la situation sociale et culturelle de l’élève sur ses résultats n’a jamais été, dans aucune société, totalement évincée.

Or, les enquêtes PISA permettent de mesurer l’influence de l’origine sociale et du capital culturel sur le niveau des élèves. Notons au préalable l’importance de la notion de capital culturel qui raffine les études simplement fixées sur le seul critère du revenu. Les statisticiens de PISA prennent en compte dans le capital culturel : le niveau d’instruction des parents, leurs diplôme, leur profession, un critère indiquant si l’enfant dispose d’une chambre individuelle, d’un ordinateur personnel, d’une connexion internet, d’un ou plusieurs dictionnaires etc. Ils ont ajouté une autre dimension, le patrimoine culturel familial : présence dans la maison d’ouvrages classiques, de recueils de poésie, de reproductions d’œuvres d’art etc. Le revenu et l’ensemble du capital culturel sont englobés dans un indice unique, le SESC (statut économique, social et culturel).

Première remarque résultant des études PISA : « la France se distingue des autres pays par une incidence très forte du milieu social sur les scores obtenus aux épreuves PISA, et cela aussi bien en compréhension de l’écrit, en mathématique qu’en culture scientifique. La France est donc l’un des pays où l’enseignement dispensé à l’école implique, pour être valorisé ou assimilé, la plus grande part de ressources extrascolaires privées. Autrement dit, une partie importante du travail scolaire se passe à la maison » (p. 67).

Deuxième résultat. Nommons « efficace », le système scolaire d’un pays qui produit des élèves de bon niveau et nommons « juste », un système scolaire qui minimise l’influence de l’origine sociale et du capital culturel sur le niveau des élèves. Les tests PISA permettent d’établir une corrélation intéressante : plus un système est juste, plus il est efficace. « Les systèmes scolaires qui atténuent les inégalités possèdent une efficacité globale plus forte. Les pays de l’OCDE qui limitent les effets de l’héritage social et culturel ont une haute performance moyenne » (p. 71) : c’est le cas de la Finlande, de la Corée du Sud, de Hong Kong, du Japon, de l’Estonie. En 2006, la France cumule un certain retard dans la limitation des inégalités sociales et dans le niveau de sa performance moyenne, moins cependant que d’autres pays, très « injustes » et très peu « efficaces » (Etats-Unis, Roumanie, Chili, Mexique…)

Les effets des inégalités sociales sur la qualité de l’école.

Nous avons pris en compte pour l’instant la capacité de l’école à minimiser ou à reproduire les inégalités sociales. Intéressons-nous maintenant à la relation inverse : l’école n’est pas un sanctuaire à l’abri du monde extérieur : celui-ci « y pénètre chaque matin sous la forme très concrète de flux d’élèves qu’elle accueille et dont les origines sociales, les trajectoires familiales et les difficultés représentent un condensé vivant des contradictions qui travaillent le corps social tout entier » (p. 74). Quels sont donc les effets mesurables du taux d’inégalité sociale caractérisant une société donnée sur l’efficacité de son système éducatif ?

Il faut distinguer quatre structures sociales :

Soit le salaire moyen de l’OCDE,

(I) une société peut-être caractérisée par des écarts faibles autour de ce salaire moyen.

(II) une société peut-être caractérisée par des écarts forts autour de ce salaire moyen (beaucoup de très riches et de très pauvres)

(III) une société peut-être caractérisée par des écarts forts au-dessous de ce salaire moyen et par des écarts faibles au-dessus de ce salaire moyen (beaucoup de très pauvres, peu de très riches)

(IV) une société peut-être caractérisée par des écarts faibles au-dessous de ce salaire moyen et par des écarts forts au-dessus de ce salaire moyen (beaucoup de très riches, peu de très pauvres).

Les pays de type (I) obtiennent les meilleurs résultats aux tests PISA (Norvège, Danemark, Canada…). De bons résultats se trouvent aussi dans les pays de type (IV) : Suède, Finlande, Corée du Sud, Japon, Australie. Les plus mauvais résultats se trouvent dans les cas (II) (Italie, Espagne…) et (III) (France, Pologne, Grèce, Turquie etc.).

Conclusion : « Les résultats sont d’autant meilleurs que les inégalités sociales sont faibles, et surtout que les écarts entre les moins bien lotis et la moyenne de la population sont resserrés » (p. 83).

Les immigrés et les filles.

Deux derniers résultats peuvent être établis grâce aux comparaisons internationales des enquêtes PISA :

Premièrement, le taux d’immigration « ne joue aucun rôle dans le résultat global d’un pays, dans son taux d’échec scolaire, dans la quantité de ses élites et dans l’écart entre les immigrés et les autres ». En outre « dans tous les pays les élèves issus de l’immigration obtiennent toujours des résultats plus faibles que les autochtones. Mais les performances des uns et des autres sont fortement corrélées : meilleure est, dans un pays donné, la réussite des autochtones, meilleure est aussi la réussite des immigrés ». Deux enseignements importants : (1) il existe une marginalisation globale des immigrés dans l’ensemble des systèmes scolaires de l’OCDE et (2) les systèmes qui font mieux que les autres pour minimiser cette marginalisation ont un plus grand volume d’élites et un meilleur niveau d’ensemble. L’effort à fournir pour améliorer le niveau des immigrés n’est pas simplement une question de justice : l’efficacité d’ensemble du système en dépend.

Deuxièmement, « meilleures sont les performances d’ensemble du système, meilleurs sont les résultats obtenus par les filles » (p. 100) – à nouveau justice et efficacité vont de pair. En outre, le test PISA met en évidence une tendance que l’on remarque depuis longtemps : les bons résultats des filles par rapport au garçon ne se répercutent ni dans leur orientation ni dans leur carrière. Il s’agit là d’un sexisme objectif (frappant particulièrement les sciences dures) qu’il est temps de prendre au sérieux.

Conclusion.

Bien entendu, on peut toujours remettre en question la validité de tests internationaux comme ceux du PISA : il n’y a pas de critère d’évaluation absolument objectif, c’est-à-dire neutralisant toute spécificité culturelle. Néanmoins peut-on faire un usage relatif de ces tests : non pas établir des classements mais des rapports et des tendances. C’est précisément l’optique de C. Baudelot et R. Establet et leurs conclusions convergent vers une thèse forte : dans tous les cas envisagés, justice et performance ne s’opposent pas mais sont étroitement corrélées. Cette bonne nouvelle suscite une interrogation : pourquoi sommes-nous si enclins en France à croire que la promotion du plus grand nombre nuit à la qualité globale de l’école, alors que tout nous montre le contraire ? En outre, cette bonne nouvelle rend d’autant plus scandaleux les effets de reproduction sociale de notre système scolaire. Un système scolaire incapable d’amortir les inégalités sociales n’est pas simplement injuste : il est peu performant. Il est donc tout aussi vain de justifier l’injustice par la nécessité de la performance (position réaliste) que d’en appeler à l’esprit de justice contre la performance (idéalisme). Face à l’impuissance du système scolaire à réduire les inégalités, nous sommes donc sans excuse.

Voir enfin:

L’immigration qualifiée, remède miracle aux problèmes économiques européens ?

AuteursFrédéric Docquier[*] [*] Chercheur qualifié au FNRS et professeur d’économie…

Chercheur Qualifié auprès du FNRS, IRES, Université catholique de Louvain

Hillel Rapoport[**] [**] EQUIPPE, Universités de Lille, Department of Economics,…

Université de Lille 2

Introduction

Le processus de globalisation de l’économie mondiale s’accompagne de flux migratoires de plus en plus importants. Selon les Nations unies, le nombre de migrants internationaux est passé de 154,8 à 190,6 millions entre 1990 et 2005, soit une augmentation moyenne de 1,4 % par an. Les migrants internationaux se concentrent de plus en plus dans les pays développés : entre 1990 et 2000, le stock d’immigrés en âge de travailler dans les pays de l’OCDE a augmenté en moyenne de 3,5 % par an. Sur la même période, la croissance du stock de migrants qualifiés a été largement supérieure, environ 5,3 % par an. Quels sont les avantages et les coûts de l’immigration qualifiée pour les pays d’accueil ? Peut-elle permettre aux pays européens de résoudre certains de leurs problèmes structurels majeurs, notamment les déficits des comptes sociaux induits par la hausse des ratios de dépendance entre actifs et inactifs ou les contraintes que fait peser sur les perspectives européennes de croissance l’exode massif de cerveaux européens vers les États-Unis ?

2 Dans cette contribution, nous mettons en avant le potentiel mais aussi les limites d’une politique d’immigration sélective dans le contexte européen. Nous présentons d’abord brièvement les coûts et avantages de l’immigration qualifiée tels qu’ils ressortent d’analyses économiques récentes, en adoptant pour ce faire un point de vue « nationaliste », c’est-à-dire centré sur les effets sur le bien-être du point de vue des nationaux du pays d’accueil. Nous nous interrogeons ensuite sur la place de l’Europe dans la compétition internationale pour attirer les talents, notamment par rapport aux autres grands pays traditionnels d’immigration, ainsi que sur les effets de l’immigration qualifiée sur les inégalités Nord-Sud. Enfin, nous évaluons la capacité des politiques d’immigration sélective à répondre aux défis que constituent pour les pays européens le vieillissement de leur population et l’exode d’une partie de leurs cerveaux vers les autres grandes nations industrialisées.

1 – Une approche « nationaliste » de l’immigration

3 Comme admirablement argumenté dans Borjas (1999), évaluer les bienfaits et les coûts de l’immigration requiert une définition préalable des objectifs poursuivis. Adopter un objectif « internationaliste » mettant la priorité sur les inégalités entre nations débouche sur des conclusions et recommandations fort différentes, parfois opposées à celles découlant d’une fonction d’objectif centrée sur les pays d’accueil ou sur les migrants eux-mêmes. Évaluer les politiques d’immigration à l’aune de leur contribution à la résolution de problèmes économiques internes revient à adopter une approche nationaliste. Cette première section justifie en quoi une telle approche plaide en faveur d’une sélection accrue des migrants.

1.1 – Bénéfices et coûts de l’immigration

4 L’entrée d’immigrants a de nombreux avantages économiques pour le pays d’accueil :

 

l’immigration permet de faire face à certaines pénuries de main-d’œuvre dans des secteurs clés à qualification élevée (tels que l’informatique, les professions de santé, etc.) ou à qualification faible (tels le secteur minier, la construction, etc.) ;

elle rajeunit la population et modifie le ratio entre actifs et inactifs ;

à travers leurs activités de production et de consommation, les migrants concourent à la diversification des biens et services disponibles dans l’économie ;

dans le même esprit, ils apportent une diversité culturelle et contribuent à réduire les coûts de transaction dans les échanges entre pays (effets de réseaux) ; par exemple, il a été montré que l’immigration favorise le développement des échanges commerciaux entre pays d’accueil et d’origine (Gould, 1994) ainsi que les investissements directs étrangers du pays d’accueil vers le pays d’origine (Kugler et Rapoport, 2006).

Parallèlement, l’immigration engendre aussi certains coûts et effets redistributifs :

en économie fermée, l’augmentation de l’offre de travail sans afflux de capital compensatoire crée une pression à la baisse sur les salaires et une pression à la hausse sur le rendement du capital, ce qui entraîne une redistribution des salariés vers les détenteurs de capitaux. En économie ouverte aux mouvements de capitaux, cet effet s’estompe ou disparaît. Les études empiriques n’ont pas permis d’apporter des conclusions définitives quant à l’effet de l’immigration sur les salaires ; cependant, la majorité d’entre elles concluent à un effet très faible (pour un survol de cette littérature, voir par exemple Friedberg et Hunt, 1995 ; Jayet et al., 2001) ;

lorsque les migrants modifient le niveau de qualification moyen de la force de travail, ceci influe sur les primes de qualification. Ainsi, l’immigration non qualifiée contribue à augmenter les inégalités salariales entre travailleurs diplômés et non diplômés, ou à augmenter le taux de chômage des non-qualifiés[1] [1] Ce qui, à plus long terme, peut être compensé par une…

Dans le cas des États-Unis, Borjas et al. (1997) ont estimé qu’un tiers de l’augmentation des inégalités salariales depuis 1970 est attribuable à la faiblesse relative de la qualification des immigrants ;

s’ils sont plus jeunes, en âge de payer impôts et cotisations sociales, les migrants contribuent à augmenter les recettes publiques. Toutefois, ils bénéficient aussi de transferts sociaux, pour eux-mêmes ou leur famille. Ces transferts sont d’autant plus importants que leur qualification est faible ou que leur intégration sur le marché du travail et plus généralement à la société du pays d’accueil est difficile ;

enfin, s’ils obtiennent le droit de vote, les migrants peuvent modifier les équilibres politiques et entraîner des choix plus éloignés des préférences des natifs. 

1.2 – Sélectionner pour maximiser les gains et minimiser les coûts

5 De nombreux pays européens sont confrontés à deux problèmes majeurs : des pénuries de main-d’œuvre dans certains secteurs, et la perspective du vieillissement démographique. L’immigration est souvent perçue comme un remède au moins partiel à ces deux problèmes. Comme nous allons le voir, cette perception n’est justifiée que si les immigrants sont sélectionnés sur base de leur niveau de qualification.

6 Naturellement, répondre à des pénuries sectorielles de main-d’œuvre nécessite des programmes de sélection spécifique. Ces dernières années, certains pays européens ont ainsi progressivement introduit des mécanismes visant à attirer des professions particulières : l’Irlande et le Royaume-Uni ont constitué des listes de pénuries de qualification ; des programmes d’immigration temporaire (green cards) ont été mis sur pied en Allemagne ou en Italie pour attirer des spécialistes en technologies de l’information[2] [2] Dans ce domaine, le Bureau International du Travail estime…

; enfin, la France vient de créer un statut particulier pour les scientifiques et les étudiants étrangers.

7 De façon moins naturelle, utiliser l’immigration de remplacement pour lutter contre le coût du vieillissement requiert également de choisir ses immigrants. En moyenne, les migrants non qualifiés apportent moins à l’État que les natifs et engendrent plus de transferts. Leur contribution aux finances publiques s’avère négative (sur l’ensemble de leur vie, ils apportent moins de recettes que ce qu’ils coûtent en transferts). C’est ce que montrent les travaux d’Auerbach et Oreopoulos (2000) et de Storesletten (2000) sur les États-Unis, de Bonin et al. (2000) sur l’Allemagne, de Collado et al. (2001) sur l’Espagne, ou de Chojnicki (2004) sur la France, travaux fondés sur les techniques de comptabilité générationnelle.

8 Plusieurs nations se sont déjà engagées dans un processus de sélection accrue des immigrés. Le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande mènent depuis longtemps des politiques d’immigration sélectives fondées sur des systèmes par points donnant la priorité aux diplômes élevés. Les États-Unis délivrent un nombre croissant de visas sélectifs (principalement les visas H1B) qui drainent quelque 200 000 travailleurs qualifiés par an. Au printemps 2006, le Royaume-Uni a officiellement adopté le système par points comme nouvelle base de sa politique d’immigration ; dans le même temps, la France optait pour une politique d’« immigration choisie ». Au niveau européen, la question est donc désormais clairement posée : l’Europe doit-elle renforcer la sélection de ses immigrants ? Nous examinons ci-dessous trois difficultés afférentes à ce type de politique.

2 – L’Europe a-t-elle les moyens d’attirer les cerveaux ?

9 Si l’Europe (entendue ici comme les 15 membres de l’UE15) attire près d’un tiers des immigrants adultes vivant dans les pays de l’OCDE, elle se caractérise toutefois par une structure d’immigration beaucoup moins qualifiée que celles des autres grandes nations industrialisées. De plus, elle souffre elle-même d’un exode des cerveaux non négligeable vers les États-Unis, le Canada ou l’Australie. Compte tenu de ce déficit important dans les échanges de main-d’œuvre qualifiée avec ses concurrents, l’Europe a-t-elle les moyens – et peut-elle raisonnablement – développer une politique d’immigration sélective ?

2.1 – Bilan général

10 En l’absence de données comparatives fiables sur l’émigration et d’harmonisation internationale des statistiques d’immigration, la fuite des cerveaux est un phénomène complexe à mesurer. Dans une étude réalisée en partenariat avec la Banque mondiale, Docquier et Marfouk (2005) ont calculé les pertes de main-d’œuvre encourues par tous les pays du monde par niveau de qualification, distinguant les individus faiblement qualifiés, les diplômés du secondaire, et les titulaires de diplômes universitaires ou professionnels au-delà du secondaire. S’appuyant sur des statistiques d’immigration récoltées dans la totalité des pays de l’OCDE, leur étude a permis de cerner pour la première fois l’ampleur, la localisation et la structure par qualification et par pays d’origine de l’immigration en Europe. L’analyse porte sur des stocks d’immigrants, mesurés à un moment donné, plutôt que sur des flux.

11 Faisant abstraction, dans un premier temps, des problèmes de comparabilité des diplômes entre immigrants et natifs, des questions d’assimilation, de discrimination et de performances relatives, le tableau 1 fournit un bilan des gains nets de travailleurs ayant un diplôme supérieur pour chaque pays européen et pour l’UE15 dans son ensemble. Chaque colonne reprend les sorties et les entrées de migrants internationaux pour chaque pays européen. La dernière colonne livre les chiffres pour l’UE15 dans son ensemble.

Tableau 1 – Gain net de main-d’œuvre qualifiée dans les pays de l’UE15 en 2000, en milliers Source : Docquier et Marfouk (2005)

12 La partie supérieure du tableau synthétise le bilan intra-européen. En comparant les entrées et sorties, on dégage le gain net des échanges intra-européens. Ceux-ci occupent une place importante dans le bilan de chaque pays. On constate que six pays reçoivent davantage que ce qu’ils perdent. En 2000, les gains nets les plus élevés sont observés en Allemagne (87 700), au Royaume-Uni (81 100), en France (64 800) et en Belgique (50 700), mais deux autres pays, le Luxembourg et la Suède, affichent également un solde positif dans leurs échanges de travailleurs qualifiés avec les autres pays de l’UE. Les autres pays européens – Espagne, Grèce, Irlande, Portugal et Italie – enregistrent un déficit net, particulièrement important pour ce dernier pays (–110 500).

13 Dans la partie inférieure du tableau, on analyse les échanges des pays européens avec le reste du monde. Le bilan avec les grandes nations d’immigration (États-Unis, Canada et Australie) est largement déficitaire. Par rapport à ces trois nations, la perte nette pour l’UE15 est évaluée à 2,4 millions de personnes qualifiées en 2000. Les États-Unis contribuent pour 49 % à cette perte et le Canada pour 31 %. Les deux pays les plus touchés sont l’Allemagne et le Royaume-Uni. Le solde global avec les autres pays est largement positif, avec au total 2,7 millions d’entrées d’immigrés qualifiés en provenance du reste du monde (hors États-Unis, Canada, et Australie) contre seulement 420 000 sorties vers le reste de l’OCDE[3] [3] L’émigration vers les pays non-membres de l’OCDE n’est…

 Au total, une perte nette de 150 000 diplômés supérieurs est observée en 2000 pour l’UE dans son ensemble, soit 0,1 % de sa population âgée de 25 ans et plus. Dans ce processus d’échange, les principaux gagnants sont la Suède (1,5 %), le Luxembourg (1,2 %), la France (0,6 %) ou la Belgique (0,5 %). Les perdants nets sont l’Irlande (–3,1 %), la Grèce (–1,1 %), le Portugal et le Royaume-Uni (–0,7 %).

 

14 En résumé, si l’Europe enregistre une large perte nette de capital humain dans ses échanges avec les grandes nations d’immigration (États-Unis, Canada et Australie), elle compense ce déficit en attirant suffisamment de diplômés en provenance des pays en développement et, dans une moindre mesure, des autres pays de l’OCDE. Toutefois, la substitution de qualifiés natifs par des qualifiés immigrés n’est probablement pas neutre. L’immigration pose des problèmes complexes d’intégration, d’assimilation, de comparabilité des diplômes et de « transférabilité » des compétences acquises dans les pays d’origine. Une étude récente menée au Canada montre qu’à diplôme donné, les immigrants ont un niveau de compétence et d’alphabétisation moins élevé que les natifs (Coulombe et Tremblay, 2006). Pour chaque pays d’origine, les auteurs ont calculé un écart « compétence-scolarité » mesurant le supplément d’années de scolarité nécessaire aux diplômés étrangers pour atteindre le niveau de compétence des natifs. L’écart de compétence moyen par rapport aux natifs correspond à 3 années de scolarité (2,1 années pour les immigrants dont la langue maternelle est celle du pays receveur). Cet écart varie considérablement selon les pays : une corrélation négative très forte est observée entre l’écart « compétence-scolarité » et le revenu par habitant du pays d’origine. Il est hasardeux de généraliser cette étude au cas européen. Toutefois, il est plus que probable que le bilan qualitatif des échanges européens soit largement plus déficitaire que ce que le bilan purement quantitatif présenté ci-dessus peut laisser supposer. En tout état de cause, le bilan négatif européen contraste fortement avec le bilan positif des États-Unis, du Canada ou de l’Australie.

2.2 – Exode des chercheurs européens et déficit de R&D

15 En nombres absolus, le solde des échanges de diplômes supérieurs entre l’UE15 et le reste du monde est donc faiblement déficitaire. Toutefois, cette neutralité observée au niveau des diplômes supérieurs n’est pas vérifiée au niveau des qualifications très élevées, et tout particulièrement dans les disciplines génératrices d’innovations et de croissance.

16 Concentrons-nous tout d’abord sur le cas des diplômés en sciences et technologies (ST). L’UE15 « produit » davantage de licenciés et de docteurs en ST que les États-Unis. En 2000, l’UE15 a produit 2,14 millions de nouveaux diplômés en ST (0,56 diplômés pour 1000 individus âgés de 20 à 34 ans), contre respectivement 2,07 aux États-Unis (0,41 pour 1000) et 1,1 million au Japon (0,25 pour 1000). Paradoxalement, l’UE15 emploie moins de chercheurs que ses concurrents. Durant l’année 1999, le nombre total des chercheurs employés en ST était estimé à 919 796 personnes dans l’UE15 (5,36 pour 1000 actifs), contre 1 219 407 aux États-Unis (8,66 pour 1000 actifs) et 658 910 au Japon (9,72 pour 1000 actifs). Contrairement aux échanges de diplômes supérieurs, l’exode massif des chercheurs européens vers les États-Unis n’est pas compensé par des entrées significatives. La Commission européenne (2003) a longuement souligné le déficit de l’Europe dans ce domaine. Elle a évalué à 550 000 le nombre de chercheurs supplémentaires qu’il faudrait engager pour rattraper les États-Unis d’ici à 2010.

17 Plus généralement, si l’on se concentre sur les visas accordés par les États-Unis aux travailleurs spécialisés (visas H1B) et aux travailleurs à capacité exceptionnelle (visas O1), les pertes apparaissent également très importantes. Selon le tableau 3 qui livre les données de l’Office of Immigration américain, 29 760 « travailleurs spécialisés » originaires de l’UE15 ont émigré vers les États-Unis en 2002, soit 8 % de cette composante de l’immigration qualifiée américaine. Ce chiffre est en croissance élevée (+3.500 entre 2001 et 2002). Durant la même année, 7 460 « travailleurs à capacité exceptionnelle » ont émigré vers les États-Unis, représentant 29,8 % des immigrés de cette catégorie. 

18 Cet exode des cerveaux pour les qualifications très élevées et/ou dans des secteurs de pointe met en péril les performances européennes en matière de recherche et développement dans des secteurs clés tels que la biotechnologie, la recherche médicale, la chimie, la nanotechnologie, les technologies de l’information et des communications. Tout cela conditionne fortement la position européenne sur l’échiquier mondial.

19 Plusieurs causes expliquent cet exode des élites : meilleures possibilités d’embauche, perspectives de salaires plus élevés, environnement scientifique stimulant, moyens plus importants accordés aux chercheurs, etc. Ce dernier élément est important dans la mesure où la recherche dans les secteurs de pointe nécessite un appareillage coûteux. Il est donc impossible de dissocier l’exode des chercheurs européens de la politique générale de R&D européenne. Cause et conséquence de cet exode des chercheurs, le retard européen en matière d’investissements et de performance du secteur de la R&D est devenu béant. En termes relatifs, le budget total consacré à la recherche et développement au sein de l’Union européenne (UE15) reste de loin inférieur au budget observé aux États-Unis ou au Japon. Bien que masquant des disparités importantes entre pays, les dépenses européennes de R&D en pourcentage du PIB s’élevaient en Europe à 1,93 % en 2000, contre 2,69 % aux États-Unis et 2,98 % au Japon. Ce déficit s’est creusé au cours du temps. En 1991, l’UE investissait 164 milliards d’euros (en parité de pouvoir d’achat), soit 46 milliards de moins que les États-Unis. Entre 1991 et 2000, les dépenses de R&D ont progressé de 38 % aux États-Unis, de 20 % au Japon contre 19 % au sein de l’UE15. Au total, le déficit d’investissement en R&D de l’UE15 s’est amplifié de façon continue à partir de 1995 ; il a quasiment doublé en l’espace d’une décennie, comme le montre la figure 1.

Investissements en R&D : déficit de l’Union européenne (UE15) par rapport aux États-Unis, en milliards d’euros (parité de pouvoir d’achat – prix de 1995)

2.3 – L’autosélection des immigrants

20 Que se passerait-il si l’Europe modifiait sa politique d’immigration de manière à attirer davantage de travailleurs qualifiés ? En utilisant la base de données synthétisée dans le tableau 1, Docquier, Lohest et Marfouk (2006) ont analysé économétriquement les déterminants des choix de destination des migrants, et ce par niveau de qualification[4] [4] Le modèle utilisé est un modèle Tobit appliqué aux taux…

21 L’analyse révèle que les principaux déterminants des choix de localisation des migrants sont la distance entre pays de départ et de destination, les liens coloniaux et linguistiques, ainsi que les caractéristiques des pays d’accueil : le PIB par habitant, le taux de chômage, la taille démographique et la générosité de la protection sociale. Les migrants qualifiés sont plus sensibles aux distances géographiques et aux perspectives de revenu (PIB par habitant). Les non-qualifiés sont plus sensibles aux liens coloniaux et aux programmes sociaux. L’introduction de variables binaires pour chaque pays d’accueil capture en partie les différences de politiques d’immigration. Ces variables sont significatives mais n’expliquent qu’une partie seulement des choix de destination. Ainsi, sauf à envisager des mesures drastiques et donc peu réalistes, un changement de politique d’immigration dans le sens d’une sélection accrue n’aura qu’un effet modéré sur la composition et le volume de l’immigration. L’environnement économique, institutionnel et les liens historiques entre pays restent les composantes majeures.

22 Ceci démontre à quel point il est difficile d’infléchir le processus d’autosélection des migrants. Étant donné nos liens historiques privilégiés avec les pays très pauvres, la faiblesse des primes de qualification en Europe, et le caractère redistributif de notre fiscalité et de notre protection sociale, qu’est-ce qui peut bien inciter les individus hautement qualifiés à choisir l’Europe comme destination ? Le bilan mitigé de la politique de green cards allemande nous montre à quel point il est difficile de rivaliser avec d’autres nations plus compétitives sur le « marché » international des talents. A contrario, étant donné les liens historiques, linguistiques, géographiques, la générosité de la protection sociale et la taille des réseaux déjà installés, les candidats à la migration en provenance des pays les plus pauvres (et donc moins dotés en qualification) ont des incitations fortes à rechercher les moyens légaux ou illégaux de rallier le vieux continent.

3 – Quels effets sur les pays d’origine ?

23 En compensant ses pertes de diplômés vers les autres nations industrialisées par une entrée de main-d’œuvre qualifiée en provenance des pays en développement, l’UE15 se caractérise par un solde net proche de zéro. Comme indiqué plus haut, ce solde contraste avec l’important gain net observé dans les autres nations d’immigration (5,4 % de la population de 25 ans et plus pour les États-Unis, 10,7 % pour le Canada et 11,3 % pour l’Australie).

24 Néanmoins, si l’UE15 sélectionne peu ses immigrés, elle joue un rôle important dans la fuite des cerveaux en provenance des pays les moins avancés. Étant donné ses liens historiques et culturels avec l’Afrique, l’UE15 attire un grand nombre de travailleurs qualifiés en provenance des nations moins développées. Ainsi, la figure 2 met en perspective, sur l’axe des abscisses, le taux de migration des individus qualifiés de tous pays du monde et, sur l’axe des ordonnées, la contribution de l’UE15 dans cette fuite des cerveaux (part européenne dans le stock d’immigrés qualifiés). Par exemple, le Mozambique se caractérise par un taux d’émigration global de ses qualifiés d’environ 47 % ; la contribution européenne à cette fuite des cerveaux est supérieure à 80 %. Nous considérons que la contribution européenne est importante (respectivement très importante) lorsque la part des émigrés qualifiés vivant en Europe est supérieure à la part de l’UE15 dans la population de l’OCDE (respectivement deux fois la part). Ces deux bornes sont représentées par les traits horizontaux en pointillés.

Contribution de l’UE15 dans la fuite des cerveaux internationale

25 On constate que la contribution européenne est importante dans 75 cas, voire très importante dans 22 cas. Ainsi, l’UE15 joue un rôle majeur dans l’exode des cerveaux de pays tels que la Gambie, le Cap Vert, l’Île Maurice, les Seychelles, Malte, le Ghana ou le Kenya. Plus encore, l’UE15 est de loin la principale destination des cerveaux en provenance de Somalie, du Surinam, du Mozambique, de l’Angola, de la République du Congo, de la Guinée-Bissau et d’autres pays africains. En proportion de leur main-d’œuvre qualifiée, certains de ces pays sont parmi les plus sévèrement touchés par la fuite des cerveaux internationale.

26 La littérature récente sur la fuite des cerveaux met en évidence des effets potentiellement favorables de l’émigration qualifiée pour les pays d’origine : envois de fonds, migrations retour, effets de réseaux favorisant les transactions internationales ; par ailleurs, les perspectives de migration, en augmentant le rendement espéré du capital humain, peuvent induire un accroissement de l’investissement éducatif domestique[5] [5] Pour une synthèse de cette littérature, voir Rapoport…

Il existe donc un effet d’incitation qui joue en sens opposé de l’effet de fuite traditionnellement mis en avant. Cependant, un effet net positif a plus de chances de se matérialiser si le taux d’émigration des qualifiés n’est pas trop élevé, ce que l’on observe surtout dans les grands pays tels que la Chine ou l’Inde, et que les contraintes de liquidité qui pèsent sur l’investissement éducatif ne sont pas trop importantes, ce qui exclut les pays les plus pauvres (Beine, Docquier et Rapoport, 2001, 2006). Or les pays qui exportent leurs cerveaux vers l’UE, et plus particulièrement les pays d’Afrique, sont de taille petite ou moyenne et font partie des pays les moins avancés ; ils forment en fait l’essentiel du contingent des pays les plus négativement affectés par la fuite des cerveaux. Accentuer la sélection des immigrés reviendrait probablement à mettre encore davantage de pression sur ces pays d’origine. Ceci revient à « faire payer » le déficit naturel de l’Europe dans ses échanges de cerveaux avec les grands pays anglo-saxons non-européens par les nations plus pauvres, déjà victimes d’un lourd déficit de qualification. Cette option est susceptible d’aggraver les inégalités entre nations et les pénuries de main-d’œuvre qualifiée dans les pays moins avancés, en particulier dans les pays africains, ce qui pose un problème de cohérence avec notre politique de développement et de coopération.

4 – UN EMPLÂTRE SUR UNE JAMBE DE BOIS ?

27 Enfin, utiliser l’immigration comme remède aux problèmes internes s’avère rarement la politique la plus efficace. Revenons sur deux des objectifs majeurs d’une politique sélective.

28 Sélectionner les immigrés hautement qualifiés permettrait de pallier l’exode de nos chercheurs et de stimuler le secteur de la recherche et développement.

29 Mais dès lors, pourquoi ne pas s’attaquer de front à la cause première de cette pénurie de chercheurs ? En d’autres termes, pourquoi ne pas inciter nos chercheurs et notre personnel hautement qualifié à exercer leur activité dans leur pays d’origine ? Bien entendu, l’écart technologique et scientifique qui nous sépare d’autres nations telles que les États-Unis ne peut être résorbé à court terme. Il est cependant possible de freiner l’exode des chercheurs européens en adoptant une politique de recherche davantage expansionniste (notamment dans le secteur de la recherche fondamentale), en offrant un environnement, des salaires et des perspectives de carrière incitatifs à nos chercheurs, et en réduisant les clivages entre le monde des affaires, le monde politique et le monde académique. Le retard en termes de perspectives d’emploi, de rémunération et de crédits alloués à la recherche engendre l’exode des élites et réduit la productivité des dépenses de R&D existantes. Des efforts ont été entrepris dans ce sens. Lors du sommet de Barcelone en 2002, la Commission européenne s’est fixé comme objectif d’amener les dépenses de R&D à 3 % du PIB européen en 2010. Des intentions pas encore traduites dans les faits.

 

30 Attirer des immigrés qualifiés permettrait de neutraliser le coût du vieillissement démographique, principalement en matière de finances publiques.

31 La plupart des projections existantes reposent exclusivement sur la démographie et négligent toute une série d’évolutions socioéconomiques en cours sur le marché du travail, que ce soit au niveau des taux d’activité des femmes et des personnes âgées, de la structure par qualification (qui affecte elle-même les taux de participation et de chômage) ou de la structure même des taux de chômage par niveau de qualification ou de primes de qualification. En tenant compte de ces éléments et en simulant des scénarios conformes au protocole de Lisbonne[6] [6] À savoir : convergence partielle vers les taux de participation…

Debuisson et al. (2004) établissent une projection des ratios de dépendance « économique » des régions belges et montrent ainsi qu’améliorer le taux d’emploi atténuerait ou résorberait totalement le coût du vieillissement dans un grand nombre de régions et pays. Par exemple, dans le cas des régions belges, les ratios de dépendance économique en 2050 seraient 10 % plus faibles en Wallonie, 20 % plus faibles à Bruxelles et 10 % plus élevés en Flandre par rapport à la situation observée en 2000. En conséquence, pour les régions belges, seule la Flandre exhibe réellement un besoin de main-d’œuvre étrangère ou en provenance des autres régions : un flux d’immigrants qualifiés compris entre 500 et 9 000 serait nécessaire pour stabiliser le ratio de dépendance flamand. Dans les autres régions, une amélioration du taux d’emploi en accord avec les objectifs de Lisbonne suffirait à maintenir le cap.

5 – Synthèse

32 Clairement, une sélection accrue permettrait de maximiser les gains et minimiser les coûts de l’immigration. Dans une optique « nationaliste », il est donc tout à fait légitime que les pays d’accueil prennent une série de dispositions pour limiter l’afflux de migrants non qualifiés et encourager celui de migrants qualifiés. De là à considérer l’immigration sélective comme un remède aux problèmes démo-économiques majeurs des pays européens, il y a un pas qu’il serait prématuré de franchir. Notre contribution démontre en fait que les effets de l’immigration sélective risquent de s’avérer limités.

33 En premier lieu, l’Europe souffre d’un important déficit dans ses échanges de main-d’œuvre qualifiée avec les autres grandes nations d’immigration. Ce déficit est structurel et lié à nos caractéristiques institutionnelles, économiques et historiques : une politique volontariste d’attraction des migrants qualifiés risque de s’opposer aux forces naturelles qui conduisent les « cerveaux » à opter pour d’autres destinations.

34 En second lieu, étant donné nos liens historiques avec l’Afrique, une politique de sélection européenne risquerait d’être dommageable en termes d’inégalités Nord-Sud.

35 Enfin, plutôt que d’attirer les migrants qualifiés pour combler nos déficits quantitatifs et qualitatifs d’emploi, il serait préférable de s’attaquer aux sources profondes de ces déficits : d’une part, un retard important en matière de dépenses de R&D et de politique de recherche et, d’autre part, la faiblesse des taux d’emploi. S’attaquer de front à ces problèmes structurels rendrait le recours à l’immigration sélective moins impératif dans beaucoup de pays et régions et permettrait, même en l’absence de mécanismes compensatoires[7] [7] On pense notamment à la proposition faite par Jagdish Bhagwati…

, de minimiser les risques d’accroissement des inégalités entre nations.

 

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 Notes[ *] Chercheur qualifié au FNRS et professeur d’économie à l’Université catholique de Louvain

 

[ **] EQUIPPE, Universités de Lille, Department of Economics, Bar-Ilan University, et Center for Research and Analysis of Migration (CReAM), University College London

 

[ 1] Ce qui, à plus long terme, peut être compensé par une incitation plus forte à s’éduquer chez les natifs.

 

[ 2] Dans ce domaine, le Bureau International du Travail estime qu’il manque actuellement environ 850 0000 techniciens aux États-Unis et près de 2 millions en Europe.

 

[ 3] L’émigration vers les pays non-membres de l’OCDE n’est pas intégrée par manque de données fiables. Il s’agit au demeurant la plupart du temps de travailleurs expatriés temporairement.

 

[ 4] Le modèle utilisé est un modèle Tobit appliqué aux taux de concentration des migrants internationaux (i.e., à la proportion d’émigrants du pays i dans la destination k rapportée à la capacité d’accueil du pays k, mesurée par sa part dans la population de l’OCDE). Un index propre est calculé pour les qualifiés et les non-qualifiés.

 

[ 5] Pour une synthèse de cette littérature, voir Rapoport (2002) et Docquier et Rapoport (2005).

 

[ 6] À savoir : convergence partielle vers les taux de participation scandinaves des hommes et des femmes, et diminution des taux de chômage par qualification vers les minima observés dans l’Union européenne des quinze

[ 7] On pense notamment à la proposition faite par Jagdish Bhagwati dans les années 1970 d’instaurer une taxe spécifique sur les revenus des immigrés qualifiés et de redistribuer tout ou partie du produit de la taxe (surnommée depuis « Taxe Bhagwati ») au profit des pays d’origine. Les différentes options envisageables, ainsi que les problèmes de faisabilité liés à l’instauration d’une telle taxe, sont étudiés dans McHale (2005).


Délinquance/immigration: C’est la culture, imbécile! (French sociologist finally stumbles onto his country’s underclass)

20 septembre, 2010

On gagnerait sans doute beaucoup de temps à dépasser cette logique ethnique pour utiliser les outils de la démographie. Par nature, les populations migrantes sont plus jeunes et plus souvent masculines. Or les jeunes mâles (quelle que soit leur origine) sont par définition plus actifs que les vieilles dames … Alain Bauer
Avec la crise économique dans mon pays, peu d’hommes peuvent entretenir plusieurs épouses. En France, c’est différent, tous ces enfants sont une source de revenus. Oumar Dicko (ministre chargé des Maliens de l’extérieur)
La multitude d’épouses est une preuve de prospérité. Abdoulaye Doumbia
C’est Dieu qui nous le permet. Nous avons le droit d’avoir quatre femmes. Dans votre pays, les hommes ont des maîtresses. Nous, nous préférons les épouser. K (ouvrier malien bigame)
Après des décennies ici, certaines familles vivent encore comme au pays, car personne n’a jugé bon de leur expliquer comment vivre en France. N’diaye Sylla (Association pour la promotion de la langue et de la culture soninké)
Il faut durcir la loi et retirer les cartes de résident aux hommes. Les femmes, dans leur grande majorité, ne supportent pas de vivre avec d’autres épouses. Mais elles n’ont pas le choix et se soumettent à la décision du mari. Keita (mère malienne de cinq enfants, Clichy-sous-Bois)
Voir la CAF du département gaver ces familles de prestations sans essayer d’apporter des réponses autres que financières est désolant. D’autant plus que ces aides sont parfois un frein à l’intégration. Militante sociale de Montfermeil
On les scotche aux alloc’ alors qu’il faudrait d’abord leur apprendre le français. C’est presque du racisme. Militants associatifs
Mariés chacun à deux épouses, ils avaient à eux deux 40 enfants, la plupart inscrits dans la même école. Nous avons mis un an à les convaincre de disperser les gamins dans différents établissements scolaires. Les deux pères voulaient qu’on leur trouve un grand appartement pour continuer à vivre tous ensemble. J’ai refusé fermement: non seulement nous n’avons pas de 15-pièces, mais, en plus, la famille coûtait déjà une fortune à la commune. Jean-Pierre Brard (maire de Montreuil, au sujet de deux jumeaux maliens polygames)
On était d’accord avec l’anthropologue Tobie Nathan, la Ligue des droits de l’homme, SOS Racisme… il était de bon ton d’accepter toutes les coutumes, y compris la polygamie, en France. Claudette Bodin (association Afrique partenaires services)
J’en ai marre de voir toujours les mêmes prôner la solidarité, mais chez les autres. Jean-Pierre Brard (maire de Montreuil)
Dans les pays occidentaux, nous avons partout ce système d’allocations sociales qui est à peine utilisé par la population locale. D’un autre côté, il y a cette population immigrante dont les femmes ne peuvent être compétitives sur le marché du travail local. Pour les Danoises et les Allemandes, les allocations sont trop faibles pour être attractives. Pas pour les immigrants. Ce que l’on voit donc en Angleterre, en France, en Allemagne et aux Pays-Bas, ce sont des femmes issues de l’immigration qui complètent leur éventuel petit salaire par les deniers publics. Ce n’est pas un revenu extraordinaire, mais ça leur suffit. Et cela crée un genre de « carrière » réservé aux femmes, un modèle que leurs filles suivront.
Mais les fils n’ont pas ce choix. Ils ont grandi dans les basses couches de la société, sans les compétences intellectuelles nécessaires pour améliorer leur position. Ce sont ces garçons qui mettent le feu à Paris, ou dans des quartiers de Brême. Certains d’entre eux parviennent jusqu’à l’université et deviennent des leaders pour les autres – pas des pauvres, mais de jeunes hommes de rang social peu élevé, qui croient être opprimés à cause de leur confession musulmane, alors qu’en réalité c’est le système social qui a créé cette classe de perdants. Gunnar Heinsohn
On nous demandait de ne citer aucun prénom. C’était considéré comme trop stigmatisant. Communicant sous Jospin
Pendant les émeutes, beaucoup d’observateurs ont signalé que les jeunes Noirs étaient aussi nombreux que les jeunes Maghrébins. Cela traduit, en réalité, une surreprésentation, dans la mesure où les premiers sont quatre fois moins nombreux sur le territoire. Il ne s’agit pas d’un problème de couleur de peau mais des conditions dans lesquelles s’opère l’éducation de ces jeunes. Hugues Lagrange (juin 2006)
Pour des niveaux sociaux équivalents, le sociologue constate aussi que « les adolescents éduqués dans des familles du Sahel sont trois à quatre fois plus souvent impliqués comme auteurs de délits que les adolescents de famille autochtone, et le sont aussi deux fois plus que les adolescents d’origine maghrébine. Le Monde

Surcroît d’inconduites des jeunes, absentéisme et mauvais résultats scolaires, « surmises en cause » par la police …

Origine rurale, sous-qualification, illetrisme, surautoritarisme des pères (« education par les coups » au moment ou celle-ci est condamnée par l’école comme maltraitance), faible niveau culturel et sous-emploi des mères, polygamie, surfécondité et tres larges fratries, concentrations dans certaines villes (pres de 31% des jeunes de moins de 18 ans a Grigny contre 3% pour la France entiere) …

Alors que nos belles ames de gauche n’arretent pas de fustiger un gouvernement qui se décide enfin, sondages et échéances électorales obligent,  à prendre au sérieux la délinquance et le secret de polichinelle de l’évident lien immigration/surdélinquance

Enfin un sociologue qui, apres son collegue Sébastian Roché mais avec 2 ou 3 émeutes raciales de retard, ose (timidement) lever le tabou des tabous (jusque meme aux statistiques!) de l’origine ethnique (pardon: « culturelle ») des populations surdelinquantes (« Le deni des cultures », Hugues Lagrange).

Et rappeler l’évidence que, contre l’irénisme de la gauche bien-pensante et comme pour les Roms, « tous les immigrés n’éprouvent pas les mêmes difficultés » selon leurs origines ethniques et les modes différents  de socialisation, rapports hommes-femmes, modèles éducatifs ou « demographie » que celles-ci induisent.

Et notamment les derniers arrivés que sont les Africains du Sahel (Sénegal, Mali, Mauritanie. concentres depuis les annees 80 dans les villes peripheriques de la region parisienne) qui,  plus ruraux, patriarcaux, souvent illettrés et islamises, cumulent à statut social comparable plus grandes difficultés scolaires et surdélinquance des jeunes…

Polémique

Le poids des origines ethniques et la délinquance

Julie Joly

L’Express

le 14/09/2010 à 10:53

Le sociologue Hugues Lagrange livre en exclusivité les résultats de ses recherches sur les facteurs de délinquance. Un travail qui balaie hypocrisies et idées reçues.

Attention, cet homme n’est pas un provocateur médiatique – Eric Zemmour ne compte pas parmi ses amis. Il ne se classe pas non plus au rang des bien-pensants. Tandis qu’idéologues et militants se déchirent autour des Roms, des menaces intégristes, de l’identité nationale et des banlieues sensibles, Hugues Lagrange, sociologue investi, chercheur au CNRS, spécialiste de la violence et des politiques de la ville, le dit sans tomber de sa chaise: « Refuser de s’intéresser aux origines culturelles des délinquants est une hypocrisie. » Le propos est tranché, à rebours des précautions d’usage. Le spécialiste l’assume, après huit années d’une enquête inédite et scrupuleuse, au plus près des Français d’origine étrangère – du Bassin parisien à la banlieue nantaise. Surtout, il l’explique, comme personne avant lui, dans un livre limpide publié le 16 septembre, Le Déni des cultures (Seuil). Une oeuvre de salut public, en ces temps d’amalgames, sinon d’aveuglements.

Hugues Lagrange, chercheur au CNRS, auteur du livre « Le Déni des Cultures » paru aux Editions du Seuil, ici à la Maison des Sciences de l’Homme à Paris.

En ce jour de grève nationale, l’homme qui ouvre sans un bruit les portes d’un bureau parisien étriqué, au quatrième étage de la Maison des sciences de l’homme, revient d’un footing digestif. Sans doute faut-il avoir l’estomac solide avant d’asséner autant de vérités crues. Oui, affirme ce chantre de la tolérance, les émeutiers de 2005 et 2007 sont majoritairement de jeunes Noirs ayant grandi dans les cités. Traumatisée par un passé colonial qu’elle refuse de sonder, « la France se berce de refrains antiracistes et refuse la réalité ». Oui, les familles pauvres musulmanes, africaines ou encore maghrébines, sont des familles nombreuses et leurs enfants plus souvent déstructurés, séduits par l’islam radical ou tentés par la violence. Ils sont aussi plus dépressifs. Non, ils ne souffrent pas d’un manque d’autorité, mais d’un excès d’autoritarisme. Et non, l’école égalitaire et les valeurs universelles ne sont pas acces- sibles à tous. Pas plus que l’assimilation n’est un rêve partagé. Ni la polygamie un crime, mais une tradition désastreuse aggravée par l’exil…

Hugues Lagrange n’a que faire de heurter les bonnes âmes. Lui-même reconnaît avoir longtemps posé le problème à l’envers: « J’avais moi aussi une vision globale stupide des Français d’origine étrangère, dit-il. Je croyais qu’une politique égalitaire était la seule possible. Je réalise aujourd’hui combien les héritages culturels, la langue, la structure familiale, pèsent sur les individus. » Près de dix ans passés à interroger les migrants, les enseignants de ZEP, les acteurs de terrain lui ont ouvert les yeux. Et permis de comprendre.

Qui s’intéresse à la place des mères?

Comprendre quoi? Qu’un enfant pauvre d’origine malienne a plus de risques de décrocher que les autres au primaire, par exemple. Certainement pas parce qu’il est noir, ni musulman, ni moins doué. Mais parce qu’il s’est construit autour de valeurs familiales bancales, que la plupart de ses voisins « de souche » ignorent. « Dans les familles subsahariennes arrivées récemment en France, près de 30% des hommes mariés sont polygames », constate sobrement le spécialiste. Les femmes sont aussi jusqu’à quinze ans plus jeunes que leur mari et ont chacune, en moyenne, entre 6 et 7 enfants. Lesquels sont, culturellement encore, généralement livrés à eux-mêmes avant d’avoir atteint l’âge de trois ans… Autant dire qu’ils entrent à l’école de la République désarmés. Faute d’encadrement spécifique, ils en sortiront détruits.

La gauche prétend créer une société de Bisounours

Notre modèle méritocratique ne s’embarrasse pas de ce genre de nuances. Qui s’intéresse à la place des mères dans ces mêmes familles africaines, turques, maghrébines, repliées sur leurs traditions? Contrairement aux idées reçues, très peu élèvent seules leurs enfants. En revanche, à la maison, le père seul incarne l’autorité. Au pays, les solidarités villageoises rétablissent une sorte d’équilibre au sein des couples. Mais, en France, ces patriarches ne peuvent plus compter que sur eux-mêmes et sombrent le plus souvent dans un autoritarisme implacable. Répétant le même scénario infernal: mères disqualifiées, filles soumises et garçons hors de contrôle.

On laisse se propager les contrôles au faciès

Bien sûr, les traditions n’expliquent pas tout. Grandir dans une tour délabrée, un logement insalubre, isolé ou sans perspectives d’emploi, ajoute au sulfureux cocktail. De même que l’exil aggrave le repli communautaire, la ségrégation et la xénophobie brisent les plus beaux élans. Certaines habitudes héritées constituent, par ailleurs, de formidables paravents – l’entraide entre générations et les solidarités féminines notamment. Il n’empêche. « Faute de s’intéresser aux individus dans leur globalité, les politiques publiques se privent de leviers essentiels », assène le chercheur, qui le déplore: à elles seules, les récentes émeutes urbaines auraient pourtant pu révéler bien des carences liées aux origines, et permis d’y répondre. Si encore les autorités avaient pris la peine de briser l’omerta. Mais les tenants du tout-sécuritaire, ceux-là même qui « laissent se propager les contrôles au faciès au mépris des règles élémentaires de déontologie », fustige l’auteur, refusent de communiquer aux chercheurs l’origine des délinquants. Comment dès lors disséquer la secrète alchimie qui pousse certains au pire, et en assagit d’autres? La gauche est tout aussi coupable à ses yeux, quand « elle prétend créer une société de Bisounours », niant au passage la diversité des valeurs. Cette dernière existe pourtant, s’étend même, et mériterait que l’on s’y intéresse. Rapidement.l

Un chercheur lance le débat sur l’impact de l’immigration dans les quartiers ghettoïsésLaurent Mucchielli réfute les travaux d’Hugues LagrangeLe Monde14.09.10
Toutes les questions peuvent être débattues intellectuellement. Mais ma conviction de sociologue c’est que, sauf exception, les facteurs prédominants pour comprendre les conduites juvéniles délinquantes ne sont pas culturels », explique Laurent Mucchielli, directeur de recherche au CNRS. Le coauteur de La Violence des jeunes en question (Champ social, 2009) dénonce l’« ethnicisation » des analyses sociologiques. « Dans les travaux d’Hugues Lagrange, il y a une double généralisation : des familles polygames à l’ensemble des familles ; des quartiers les plus en difficulté à l’ensemble de l’Ile-de-France ou de la France. » Pour le chercheur, « la recherche montre un cumul de facteurs pour expliquer la délinquance, notamment les problèmes intrafamiliaux, l’échec scolaire et les effets d’«engrenage» dans les quartiers ».

Délinquance et immigration : le facteur culturel

Luc Bronner

Le Monde

14.09.10

A près plusieurs années de recherches dans des quartiers sensibles de la banlieue parisienne, le sociologue Hugues Lagrange a constaté la surreprésentation des jeunes issus d’Afrique noire dans la délinquance. Dans un livre à paraître le 16 septembre, Le Déni des cultures, le chercheur du CNRS met en avant le facteur « culturel » – pour ne pas dire ethnique – pour analyser ce phénomène. Son approche

Un chercheur lance le débat sur l’impact de l’immigration dans les quartiers ghettoïsés

Le Monde

14.09.10

Le sociologue Hugues Lagrange a constaté une surreprésentation des jeunes issus d’Afrique sahélienne dans la délinquance

Pour des raisons radicalement différentes, ni la droite ni la gauche n’ont saisi la réalité et l’ampleur des problèmes posés par l’immigration dans les quartiers les plus ghettoïsés de l’Ile-de-France. Dans un livre à paraître jeudi 16 septembre, intitulé Le Déni des cultures (Le Seuil, 350 pages, 20 euros), le sociologue Hugues Lagrange, directeur de recherche au CNRS, bouscule les représentations sur l’intégration et les phénomènes migratoires, replaçant la question « culturelle », pour ne pas dire ethnique, au coeur des débats intellectuels et scientifiques.

Y compris sur la question, très sensible, de la délinquance. Alors que les sociologues et la gauche privilégient traditionnellement l’explication sociale, le chercheur met en avant un facteur « culturel » pour expliquer son constat d’une surreprésentation des jeunes issus d’Afrique noire dans les affaires de délinquance. Mais, à rebours des discours de la droite, il plaide pour une politique d’intégration nettement plus vigoureuse et tenant compte des particularités culturelles des migrants.

La question ethnique oubliée ?

Le chercheur, membre de l’Observatoire sociologique du changement (OSC), laboratoire de Sciences Po, s’appuie sur plusieurs années d’études dans les quartiers sensibles de grande banlieue parisienne, principalement à Mantes-la-Jolie et aux Mureaux (Yvelines). Il a ainsi pu constituer un matériau scientifique inédit : ses travaux sur l’absentéisme au collège lui ont permis de rassembler des données scolaires et familiales individuelles sur plus de 4 000 adolescents, de 1999 à 2006, pour lesquels il a ensuite pu consulter, nominativement, les fichiers judiciaires afin de savoir lesquels avaient été « mis en cause » dans les procès-verbaux de la police (avant toute décision de la justice).

L’analyse détaillée des statistiques montre un « surcroît d’inconduites des jeunes Noirs », qu’il s’agisse de résultats scolaires, d’absentéisme ou de « mises en cause » par la police. A milieux sociaux comparables, Hugues Lagrange constate ainsi que « les adolescents éduqués dans des familles du Sahel sont trois à quatre fois plus souvent impliqués comme auteurs de délits que les adolescents élevés dans des familles autochtones » dans les mêmes quartiers. Il relève également que les adolescents d’origine maghrébine sont deux fois plus impliqués que les « autochtones ».

Ces données peuvent-elles s’expliquer par l’existence de contrôles au faciès ? Hugues Lagrange répond par avance à cette objection en soulignant que les écarts en termes de délinquance sont similaires à ceux observés dans le domaine scolaire, y compris pour les épreuves anonymes du brevet. Donc que les « inconduites » de ces adolescents se retrouvent autant dans le monde scolaire, peu suspect de racisme, que dans le domaine policier, où des travaux scientifiques ont effectivement pu démontrer l’existence de « contrôles au faciès ».

Ces données individuelles sont, par ailleurs, corrélées avec l’analyse géographique qui montre une délinquance venant « de façon disproportionnée des quartiers pauvres et immigrés ». Le chercheur avait déjà démontré que les émeutes de l’automne 2005 avaient majoritairement touché les villes subissant la plus forte ségrégation sociale et ethnique et où la proportion de familles avec plus de six enfants était la plus élevée. « La tradition de recherche sociologique en France, influencée par l’idiome politique d’un pays qui rejette toute distinction d’origine culturelle, a conduit à contourner cette lecture », souligne Hugues Lagrange.

L’explication des difficultés d’intégration

Le chercheur ne s’arrête pas à ce constat et tente de comprendre pourquoi les adolescents issus d’Afrique noire éprouvent autant de difficultés – dont témoignent régulièrement des éducateurs, des policiers et des magistrats. Si les difficultés sociales explosent souvent au collège, les décrochages ont en effet lieu, en réalité, bien avant, dès l’école élémentaire, voire la maternelle. « Si des écarts de réussite interviennent de façon si précoce, c’est que les contextes de vie dans les quartiers d’habitat social et, sans doute, les pratiques éducatives des familles maghrébines, noires et turques pèsent sur l’acquisition des bases de la langue, de la numération et des premiers éléments de géométrie. »

Tous les jeunes immigrés n’éprouvent pas les mêmes difficultés. C’est là une des clés de l’analyse d’Hugues Lagrange : ne pas parler de façon générale de l’immigration mais comprendre les différences selon les origines en termes de socialisation, de rapports hommes-femmes, ou de modèles éducatifs. Il constate ainsi que les jeunes originaires des pays du Sahel (Sénégal, Mali, Mauritanie, etc.) rencontrent plus de difficultés que les migrants venus, par exemple, du golfe de Guinée (Congo, Côte d’Ivoire, Togo, Bénin, etc.).

Ce qu’Hugues Lagrange explique à la fois par l’évolution de l’immigration et l’implantation des Africains dans des quartiers ghettoïsés. Les migrants qualifiés ont été progressivement remplacés par des familles sahéliennes, de culture musulmane, plus pauvres, sans bagage scolaire. Avec, comme caractéristique, une forme aiguë de « domination masculine » : des épouses beaucoup plus jeunes que leurs maris ; le recours à la polygamie ; de très larges fratries ; des pères très autoritaires même s’ils sont fragilisés et dépassés par leurs garçons. Or, souligne le chercheur, le caractère le plus prédictif de la réussite scolaire reste le niveau culturel de la mère et son insertion professionnelle.

Ghettoïsation et régression traditionaliste. Hugues Lagrange considère que la ségrégation urbaine est un facteur majeur. Selon son analyse, les difficultés sont importantes parce qu’elles sont aggravées par l’absence de mixité sociale et ethnique – ce qui signifie que ses conclusions ne peuvent, en aucun cas, être généralisées à l’ensemble du territoire.

Dans les quartiers sensibles sur lesquels il a travaillé, les « autochtones », suivis par les classes moyennes maghrébines, sont en effet partis, remplacés par des plus pauvres, généralement les derniers immigrants, venus d’Afrique noire. Or « cette disparition de la fraction la plus éduquée a des conséquences désastreuses en termes d’émulation sociale et de modèle éducatif », analyse-t-il.

Là où un minimum de mixité sociale et ethnique favorise une intégration progressive, l’existence de quartiers ghettoïsés tend à provoquer une forme de régression « traditionaliste » des immigrants, qui entre en collision avec le modèle d’intégration républicain et contribue, en retour, à la « crispation » de la société française. « Bien qu’ancienne, la cosmopolitisation de notre vie nous prend à contre-pied d’autant que, loin d’être porteuse de modernité, elle introduit dans notre univers des pans entiers de coutumes lointaines, souvent rurales, très décalées », constate Hugues Lagrange. A l’opposé du discours républicain traditionnel, le chercheur plaide pour la reconnaissance des minorités « pour tenir compte du nouveau visage de la société française ».

se démarque de l’explication « sociale » généralement avancée par les sociologues et la gauche. Il plaide pour une politique d’intégration qui tiendrait compte de ces particularités « culturelles » des migrants.

Un chercheur lance le débat sur l’impact de l’immigration dans les quartiers ghettoïsés

ENTRETIEN

Hugues Lagrange : « Il vaut mieux dire les choses, même si elles nous gênent

Le Monde

14.09.10

Le sociologue Hugues Lagrange s’appuie sur son étude des quartiers sensibles pour démontrer que la délinquance a aussi des origines « culturelles ».

Vos travaux sortent alors qu’une partie de la majorité lie immigration et délinquance. Vous partagez ce point de vue ?

Je suis complètement en désaccord avec la politique actuelle d’hostilité vis-à-vis des migrants. L’attitude de fermeture envoie un signal qui contribue à la crispation mutuelle des migrants et des autochtones. C’est la pire des réponses.

Vous montrez pourtant une surreprésentation des jeunes Noirs dans la délinquance…

Ma position de scientifique est qu’il vaut mieux dire les choses, même si elles nous gênent. Il faut que nous prenions acte que nous vivons dans une société pluriculturelle. Ce qui pose problème, ce n’est pas que l’on accueille autant d’immigrés mais qu’on les accueille aussi mal, qu’on les mette à part dans des quartiers. Je n’ai pas une position essentialiste qui reviendrait à dire que l’on ne peut pas modifier les comportements parce qu’ils relèvent d’un facteur culturel. Au contraire, je crois que l’intégration est possible mais qu’il faut utiliser les bons leviers et accepter les différences. Pour cela, il faut aussi être capable de poser les bons diagnostics.

Pourquoi mettre en avant la question « culturelle » alors que la question « sociale » est traditionnellement privilégiée ?

Les mots sont importants. Je ne parle pas d’ethnies ou de races, je parle des origines culturelles parce que je suis convaincu que les sociétés humaines sont modelées par leurs langues, leurs histoires, leurs conditions de vie, leurs modèles familiaux. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas une dimension sociale, elle est évidemment centrale. Mais il faudrait être aveugle pour ne pas voir que la dimension culturelle interagit, dans les quartiers où la ségrégation est la plus forte, avec la question sociale en matière de scolarité ou de comportements.

Vos solutions ?

Les femmes sont un levier de transformation. Aujourd’hui, elles sont dévalorisées dans beaucoup de familles. Or, on sait que la position de la mère est décisive dans la réussite. On gaspille un capital éducatif considérable en s’abstenant de les soutenir. Plutôt que de faire de la répression quand c’est trop tard, quand les enfants sont devenus des adolescents, il faut agir en amont avec les mères.

Propos recueillis par L. Br.

Émeutes urbaines et protestations. Une singularité française − Hugues Lagrange et Marco Oberti

Olivier de Broca

Émeutes urbaines et protestations. Une singularité française

Hugues Lagrange et Marco Oberti (dirs.)

Les Presses de Sciences Po

Coll. Nouveaux débats, mai 2006, 224 p.

L’étude suggérée par le titre et la quatrième de couverture − un parallèle entre les émeutes de novembre et les manifestations anti-CPE − tourne court : au-delà d’une angoisse commune face à la précarité, et d’une demande adressée dans les deux cas à l’Etat, les auteurs de cet ouvrage collectif reconnaissent qu’il est difficile de rapprocher davantage des couches de la jeunesse que tout sépare, les situations vécues, le niveau de diplôme et le rapport à l’emploi. Si des convergences se sont fait jour ici ou là, notamment parmi les lycéens, on ne peut en définitive souscrire aux formules d’un Alain Touraine, pour qui « il n’y a pas de différence de nature entre le mouvement de novembre et celui de mars », ou d’un François Dubet qui voyait dans les manifestations anti-CPE la « réplique » des émeutes dans les banlieues. Avec un regret à peine voilé, Marco Oberti (chercheur à l’OSC, Observatoire sociologique du changement, CNRS-Sciences Po) conclut sur ce point que « rassembler ceux qui veulent le retrait du CPE et les émeutiers de novembre […] apparaît comme un défi politique majeur, difficile à tenir ». L’essentiel de cet ouvrage collectif est donc consacré aux événements de novembre.

Le sociologue Hugues Lagrange (également chercheur à l’OSC) signe les deux articles les plus consistants. Dans « La structure et l’accident », il s’efforce de dégager les facteurs, circonstanciels ou durables, permettant d’expliquer la survenue des émeutes : quartiers d’habitat social et plus particulièrement ZUS (à 85 %), proportion très élevée des moins de vingt ans, concentration de grandes familles (six personnes et plus), chômage, zones franches urbaines actives créatrices d’emplois, et enfin existence de conventions avec l’ANRU (Agence nationale pour la rénovation urbaine). Aucune de ces « conditions » n’est déterminante, c’est leur accumulation qui a rendu la situation explosive.

Ce que les auteurs soulignent à plusieurs reprises, c’est bien l’imbrication entre les facteurs sociaux et « ethnoraciaux ». Certes, le modèle français d’intégration républicaine a conduit à un déni de la dimension ethnique, mais il ne faudrait pas que « par un basculement qui ne serait que la forme inversée du déni, on en vienne à ethniciser à l’excès ces questions ». Certes la reconnaissance de la pluralité des cultures et leur prise en charge politique sont un enjeu important, mais qui ne doit pas gommer l’objectif premier de mixité sociale : « Nous ne sommes pas face à un processus de repli communautaire […] Nous devons faire face à une accentuation de la polarisation sociale et ethnique à l’extrémité inférieure du spectre social ».

Plus que le problème de la reconnaissance politique, les émeutes placent donc au centre du débat la question de la ségrégation urbaine, les quartiers impliqués se caractérisant par une forte « homogénéisation sociale par le bas ». Cette ségrégation a des coûts considérables (scolarisation moins efficace, stigmatisation des populations et donc risque de chômage accru, délinquance, mais aussi une charge de transport plus élevée dans les budgets des ménages) et des effets de spirale (la moindre attractivité de ces quartiers dissuade les entreprises de s’y installer et chasse les habitants les plus mobiles). Au fond, les événements de novembre valident les politiques urbaines actuelles en faveur de la mixité sociale, et plaident en faveur d’un renforcement de leurs moyens. Il reste à définir les objectifs réels de cette mixité et à se prémunir contre les effets pervers des politiques engagées, notamment en ce qui concerne les deux piliers de la mixité, l’école et le logement.

L’école a perdu de sa crédibilité comme outil d’ascension sociale pour apparaître de plus en plus comme un rouage de la relégation − relégation d’autant plus impitoyable que ceux qui jouent le jeu n’en tirent pas les bénéfices attendus en termes d’intégration. Les deux principaux dispositifs mis en place pour remédier à cette situation ont des effets contradictoires. Les ZEP, tout d’abord, constituent une « forme de discrimination positive modeste » visant à accorder des ressources supplémentaires aux établissements accueillant une forte proportion d’enfants de milieux défavorisés. Dans la perspective qui intéresse les auteurs, « le dispositif ZEP n’a pas vocation à lutter en tant que telle contre la ségrégation scolaire mais entend au contraire en prendre acte et aider les établissements à forte concentration d’élèves défavorisés ». Il ne peut donc s’agir d’« un maillon d’une politique plus large de déségrégation ». La carte scolaire, en second lieu, visait explicitement à maintenir la mixité sociale, mais elle ne fait en définitive que « valider la différenciation et les hiérarchies sociales inscrites dans l’espace urbain », accentuant donc la relégation des plus défavorisés. L’offre scolaire, en termes d’options, de choix de langues, de filières internationales, se raréfie dans les quartiers défavorisés, qui se « spécialisent » de plus en plus dans l’accueil d’un public « difficile » − une évolution qui ne contribue pas à motiver les élèves. Dans ce contexte, comment juger les axes d’intervention proposés à la suite des émeutes ? Favoriser l’accès des meilleurs élèves de ZEP aux lycées prestigieux, ou bien créer des établissements d’excellence en banlieue relève certes de l’idéal méritocratique républicain. Mais dans les deux cas, « c’est une logique de concentration de l’offre scolaire d’excellence qui l’emporte sur une logique de diffusion ». Marco Oberti plaide donc pour une véritable « homogénéisation des conditions d’études ». À rebours de la logique de spécialisation, il faut donc que les collèges des quartiers défavorisés soient en mesure de «  maintenir les options les plus attractives », un effort particulier devant être porté sur les classes préparatoires aux grandes écoles. Quant à la carte scolaire, elle doit s’affranchir des frontières municipales et « recomposer des secteurs à l’échelle de bassins scolaires qui peuvent rapprocher des communes contrastées mais proches ». Il faut en outre, pour que le système soit efficace, soumettre les établissements privés conventionnés à la carte scolaire.

En matière de logement, les dispositifs visant à la mixité résidentielle comportent les mêmes enjeux et les mêmes risques d’effet pervers. L’article 55 de la loi SRU a instauré un taux minimum de 20 % de logements sociaux dans les villes. Pour François Meunier, cette loi présente deux défauts : la dissymétrie créée entre les communes qui satisfont au quota et celles qui sont en dessous (les premières n’étant pas rétribuées pour le service social rendu, les secondes ne sont pas incitées à les imiter) ; et le manque de souplesse du quota (les communes sans espace urbain disponibles se trouvent pénalisées). Pour pallier ces inconvénients, François Meunier propose d’instaurer un « bonus/malus », un « système de droits aux logements sociaux », sur le modèle des droits à polluer : il s’agit idéalement de mesurer « le prix social attribué à la non-mixité » ou, de façon plus pragmatique, de « mettre en place une péréquation entre les communes à crédit et les communes à débit ». Les communes à fort taux de HLM verront leurs efforts rémunérés, tandis que les communes riches devront faire le choix : appliquer le seuil ou « payer le prix de l’exclusion des populations défavorisées ». De son côté, l’ANRU prévoit de créer une offre de 250 000 logements locatifs sociaux, de réhabiliter 400 000 logements et d’en démolir 250 000 entre 2004 et 2011. Il s’agit à la fois de diversifier l’offre de logements (pour le rapprocher de l’habitat privé d’une ville « classique ») et de disperser les habitants des tours démolies dans les communes avoisinantes, afin de rééquilibrer l’accueil des populations à revenus modestes. Cet objectif ambitieux de production de mixité se heurte à plusieurs écueils. Dans une première phase, le relogement des familles expulsées pose problème : les logements disponibles, et notamment les grands logements à loyer réduit, sont rares ; partent en premiers les ménages jeunes, ayant des revenus, présentant peu de risques pour les bailleurs… Plus grave, la rénovation urbaine risque à terme de réduire le logement très social : sous prétexte de diversifier l’habitat, les communes sont tentées de favoriser les classes moyennes, qui constituent un électorat bien plus attractif pour les maires que les classes populaires et immigrées.

Les émeutes de novembre ont conduit à une remise en cause des politiques de la ville. La pertinence de l’approche par les territoires plutôt que par les personnes a fait l’objet de vives critiques. Plutôt que de chercher à requalifier les quartiers, on a parlé de favoriser la mobilité individuelle des personnes. La mixité est apparue « comme un leurre, voire comme un horizon contre-productif pour les classes populaires ». Certains ont même avancé qu’une ségrégation urbaine « pacifiée » des populations issues de l’immigration pouvait jouer en faveur de la représentation et de la défense de leurs intérêts. Hugues Lagrange et Marco Oberti s’inscrivent en faux contre une telle vision. Ils défendent une conception de la ville comme espace d’intégration et de mixité sociale, définie comme un « bien précieux » : « On ne pense pas naïvement que l’accent mis sur le mélange résidentiel induira des relations sociales interclasses (…) On peut en attendre plus modestement un effet de réduction d’une logique globale d’homogénéisation sociale des espaces ».

Olivier de Broca

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http://www.strategie.gouv.fr

Voir enfin:

Le facteur démographique

Gunnar Heinsohn, sociologue à l’université de Breme

Jeune Afrique

04/02/2008

Comme dans beaucoup d’autres pays africains, l’explosion de violence au Kenya peut avoir un lien avec une explosion démographique qui a échappé aux médias locaux et internationaux. En seulement quatre-vingts ans, la population kényane a bondi de 2,9 millions d’habitants à 37 millions. Si l’Amérique avait connu une telle croissance démographique depuis 1928, où la population était de 120 millions d’habitants, elle en compterait aujourd’hui 1,56 milliard.

Le Kenya appartient à un groupe d’une quarantaine de pays qui ont eu une croissance démographique exceptionnellement élevée. Dans ces pays, pour 1 000 adultes masculins âgés de 40 à 44 ans, on trouve au moins 2 500 garçons âgés de 0 à 4 ans. Au Kenya, on en trouve 4 190.

Entre 1950 et 1985, l’indice de fécondité kényan a tourné autour de 8 enfants par femme. En 2007, chaque Kényane a donné naissance à une moyenne de 5 enfants (contre 2 par femme aux États-Unis et 1,6 en Grande-Bretagne), et il y avait 40 naissances pour 10 décès. Les chiffres correspondants aux États-Unis ont été de 14 naissances pour 8 décès et en Grande-Bretagne de 10 naissances pour 10 décès.

Conséquence, les Kényans de sexe masculin ont un âge moyen de 18 ans, contre 35 ans aux États-Unis et 39 ans en Grande-Bretagne. Et 42 % des Kényans de sexe masculin ont moins de 15 ans, contre 20 % aux États-Unis et 17 % en Grande-Bretagne. Et du fait de l’amélioration des conditions de vie, ces jeunes Kényans ont plus de dynamisme et d’ambition que leurs aînés.

Le Kenya est ainsi un cas de violence intérieure inspirée par ce que j’appellerais une « poussée de jeunesse » – une période de rapide croissance démographique avec 30 % à 40 % d’adolescents et d’adultes de sexe masculin âgés de 15 à 29 ans.

Avec autant d’hommes jeunes frustrés, mieux nourris et mieux instruits qu’ils ne l’ont jamais été, mais qui n’ont que peu de perspectives de trouver un bon emploi, les pays où cette poussée de jeunesse a eu lieu sont exposés à une forte agitation sociale. Dans ceux où des taux de natalité élevés s’accompagnent d’une grande misère et d’une alimentation pauvre, les jeunes sombrent le plus souvent dans la léthargie. Mais dans d’autres comme le Kenya, les jeunes qui ne se voient pas d’avenir n’hésiteront pas devant la violence plutôt que de se résigner à l’échec. Ces chiffres étant ce qu’ils sont, le plus surprenant au Kenya n’est pas la violence, mais les longues périodes de calme relatif. Ce calme est dû en partie au fait qu’il existe de la terre disponible pour les jeunes qui arrivent à l’âge adulte.

Mais il serait encore plus surprenant que le Kenya retrouve rapidement une harmonie interne. Dans les quinze prochaines années, environ 8,1 millions de Kényans de sexe masculin arriveront à « l’âge de la bagarre » – de 15 à 29 ans – contre 5,7 millions aujourd’hui. Les terres cultivables non utilisées s’épuisent. Le Kenya risque de connaître une vague de violence comparable à celle de ses voisins.


Polémique Zemmour: La preuve par les chiffres

30 mars, 2010
French race riotsLes Français issus de l’immigration sont plus contrôlés que les autres parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes… C’est un fait. Eric Zemmour
Je connais trop la souffrance réelle de mes compatriotes «Arabes et noirs», honnêtes travailleurs, parents intègres, qui se sentent «salis» par les exactions des bandes de jeunes gens qui ont la même origine qu’eux. Je le sais d’autant mieux qu’avec mon patronyme, je me souviens du temps pas si lointain – les années 70- où une bande de truands célèbres – les frères Zemour – défrayaient la chronique criminelle, la honte dans les yeux de mon grand-père; et accessoirement, l’attente interminable dans les aéroports pour la vérification vétilleuse – et sans ordinateur- de mon identité. Mon grand-père souffrait en silence pour «son nom traîné dans la boue», mais il n’a jamais prétendu que nos homonymes n’étaient pas des brigands de grand chemin! Eric Zemmour
Je propose à un citoyen de bonne foi de venir assister aux audiences correctionnelles et parfois criminelles à Paris et il ne pourra que constater la validité de ce “fait”, la justesse de cette intuition qui, aujourd’hui, confirment un mouvement né il y a quelques années. Tous les Noirs et tous les Arabes ne sont pas des trafiquants, mais beaucoup de ceux-ci sont noirs et arabes. Philippe Bliger (Avocat général près la cour d’appel de Paris)
Je confirme que pour les audiences de “service général”, vols, violences et petit trafic de stupéfiant, les prévenus ont des noms qui évoquent les sommets de l’Atlas, l’immensité du Sahara ou les grands fleuves serpentant dans d’impénétrables forêts. Curieusement, c’est nettement moins le cas aux audiences économiques et financières ; il n’y avait qu’un arabe dans l’affaire Clearstream, et ce n’était même pas un maghrébin, mais ce doit être une décimale flottante qui fausse les statistiques. (…) Regardez donc les grands criminels, ceux qui peuplent les assises, ceux qui violent ou tuent. Marc Dutroux est-il arabe ? Michel Fourniret et Monique Olivier sont-ils noirs ? Francis Heaulme ? Didier Gentil ? Marcel Petiot ? Patrick henry ? Yvan Colonna ? Les tueurs de l’ETA ? Ou sans aller chercher les grands criminels, Céline Lesage, Véronique Courjault, Marc Cécillon puisqu’il faut bien que je parle encore un peu de rugby ? On me rétorquera Youssouf Fofana et Omar Radad ; mais je n’affirme nullement que les noirs et les arabes sont à l’abri du crime. Mais ôtez le moteur de la pauvreté et du désespoir social (et le crime de Fofana, avant d’être raciste, est avant tout crapuleux), et miracle, la part de la population pauvre diminue instantanément. Il n’y a pas de gène de la criminalité. En est-on à devoir rappeler de telles évidences ? (…) Les box des tribunaux correctionnels ne sont pas remplis de noirs ou d’arabes. Ils sont remplis de pauvres désespérés. C’était déjà le cas il y a un siècle, quand le blanc était la couleur dominante. Maitre Eolas
Beaucoup de raisons expliquent pourquoi il y a plus de « bronzés » que de blancs dans les centres de jeunes détenus, mais ce ne sont pas des éléments culturels ; ce ne sont pas des sourates du Coran ni leurs parents qui les poussent. Il faut même faire très attention dans les discours lorsqu’on insiste sur la responsabilité des parents. Que se passe-t-il lorsqu’on a des parents très sévères dans le quartier ? En dernier ressort, quand ils n’en peuvent plus, ils mettent le gosse à la porte, donc à la rue. (…) Par ailleurs, dans les familles d’immigrés, les enfants prennent très vite le pouvoir. Déjà, d’une manière générale en France, le rapport au savoir a tendance à s’inverser en raison des modifications technologiques, des nouveaux rapports urbains, et les jeunes générations ont parfois une meilleure connaissance que leurs parents de la société. Alors, chez les immigrés, imaginez !… Malek Boutih (ex-président de SOS racisme)
Certes, 80% des jeunes délinquants d’origine maghrébine ont des parents ouvriers ou employés. Mais, à niveau socio-économique équivalent, les enfants d’immigrés sont plus délinquants que les autres. Sébastian Roché
La surreprésentation des jeunes d’origine étrangère dans la délinquance n’est un mystère pour personne, mais cette donnée est peu renseignée, et elle n’est jamais débattue dans l’espace public. (…) Nous sommes face à une justice qui concentre son énergie à condamner des jeunes d’origine étrangère. (…) Comment expliquer à ces jeunes que la loi est essentiellement tournée vers eux ? Comment éviter qu’ils croient à une lecture communautaire de la justice ? Sébastian Roché
Les mineurs délinquants cumulent les handicaps, expliquent Monique Dagnaud et Sebastian Roché. L’immigration de fraîche date, associée aux difficultés à trouver un emploi ou à la ghettoïsation de l’habitat, en fait partie, sans qu’il soit possible de mesurer l’importance respective des différents facteurs qui peuvent éclairer les parcours délictueux. D’une façon générale, la pauvreté économique concerne 60 % des familles. Les pères sont, à 26 %, inactifs. Ceux qui ont un travail sont en majorité des ouvriers (59 %), les mères des employées (46 %). Le contexte familial, difficile, éclaire aussi les parcours des mineurs. Les deux tiers sont issus de fratries de quatre frères et soeurs ou plus. Près de 40 % des dossiers judiciaires font état de violence familiale ; 20 % évoquent un père alcoolique. Seuls 54,5 % de ces mineurs vivent avec leurs deux parents ; 11 % sont hébergés en foyer. Dans 9,3 % des cas, ces adolescents ont un de leurs parents décédé. Enfin, leur situation scolaire est sinistrée : 79 % ont redoublé, 55 % plusieurs fois et près de 60 % ont fait l’objet d’une ou de plusieurs exclusions. Les mineurs d’origine étrangère « cumulent encore plus que les autres les traits de désavantage socio-économique », notent les chercheurs. Le Monde
La société est devenue d’abord plus tolérante vis-à-vis des déviances mineures. Nous sommes de plus en plus individualistes; le contrôle social s’est affaibli, on ne vit plus sous le regard d’une seule communauté comme autrefois. Et puis, l’opinion des parents sur la conduite de leurs enfants est devenue plus indulgente. Ils sont plus laxistes sur la morale quotidienne, et ce dans tous les milieux. (…) Pour être efficace, la réparation doit être immédiate. Or, dans les lycées, la norme veut que l’on ne répare les casiers abîmés qu’au troisième. Au prétexte que le coût unitaire est trop élevé. De même, tous les offices d’HLM ne sont pas convaincus de l’utilité des poubelles ignifugées ou des produits antitags. Sébastian Roché
N’est-on pas allé jusqu’à interpréter les tags qui maculaient les trains de banlieue comme « une revendication de vie », voire comme « une agression carnavalesque contre l’ordre établi »? Le Point
Le fait qu’une merde de chien soit ramassée par une motocrotte légitime à leurs yeux le préjudice. Puisqu’il y a des employés payés pour nettoyer, pourquoi se gêner ? J’ai même entendu des passants qui applaudissaient à l’initiative, en disant : « Au moins, ça donne du travail aux jeunes » ! La réponse technique est indolore – sauf pour les contribuables – mais elle esquive l’aspect civique et moral, alors qu’il s’agit tout de même d’apprendre la propreté. » On retrouve d’ailleurs le même syndrome de « délégation passive aux pouvoirs publics » dans la gestion des immeubles. (…) Preuve qu’en matière de comportement il n’y a pas de fatalité. C’est sans rechigner qu’au McDo 95 % des clients vident leurs plateaux. Par le jeu des effets d’entraînement. Et aussi parce que le personnel veille à ce que les sacs-poubelle ne soient jamais pleins. André Midol (patron d’une agence de conseil en maîtrise des comportements)
Hier, la concierge qui entretenait les escaliers était redoutée des locataires, qui s’efforçaient de ne pas trop lui alourdir la tâche. Aujourd’hui, le personnel de nettoyage est anonyme, personne ne se sent responsable des dégradations. Nous avons trop souvent affaire à des consommateurs de propreté et de sécurité qui nous appellent et nous demandent de régler les problèmes à leur place. Le soir, on appelle le commissariat parce qu’on n’ose pas dire à ses voisins de mettre des chaussons ! Pour être sûr que nous allons venir dans un immeuble où des gamins sont assis par terre à écouter de la musique, on nous dit qu’il y a un trafic de drogue ! Nous sommes d’accord pour lutter contre les incivilités, mais que les gens aient le courage de porter plainte. Après tout, les graffitis sont passibles d’une amende de 25 000 francs, l’injure raciste de 5 000 francs, les jets de détritus de 1 000 francs. Bertrand Michelin (policier)
Je passe moi-même beaucoup de temps dehors. J’encourage les gens à se prendre en charge. Beaucoup de marginaux se sont par exemple procuré des clés PTT pour entrer dans les halls, et les propriétaires laissent faire. La société dérape, car elle n’est pas capable de signifier suffisamment tôt des règles d’autorité aux plus jeunes. Les parents ne le font plus. Et les policiers le font trop tard. Commissaire Roland Maucourant (Paris, 18e)

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Petite histoire vécue: il y a 3 jours notre nouveau voisin de palier, style gentil petit étudiant français de souche, voit un Africain d’une trentaine d’années couper l’antivol du vélo pliable hypersophistiqué que ma femme vient d’acheter et d’entreposer, même pas encore essayé, dans le hall d’entrée de notre petit immeuble de 4 étages et 8 copropriétaires de la partie petit-bobo du XIe arrondissement de Paris.

Et que croyez-vous qu’il fait?

Non, il ne lui propose pas de lui donner un coup de main!

Il se contente juste de passer tranquillement son chemin, se disant qu’il n’a jamais vu ledit monsieur dans l’immeuble mais que le pauvre doit être bien malheureux de devoir couper son antivol tout neuf pour récupérer son vélo suite à la perte de sa clé …

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Plus de la moitié, voire 60 ou 70%, des suspects répertoriés dans les synthèses quotidiennes des Directions de la police, pic dans la rubrique des « violences volontaires » et des « vols à main armée », près de la moitié des mis en cause pour vol à la tire, surreprésentation en matière d’homicide et de tentative d’homicide », 12 241 sur une population carcérale de 55 355 personnes au 1er janvier 2004, 85 % des auteurs de violences urbaines, 42,4 % des adolescents à deux parents d’origine maghrébine contre 30,2 % auraient commis au moins trois petits délits dans leur vie, 9,7 % contre 3,9 % d’origine française pour les agressions, vols de voiture, cambriolages, vols avec violence, 46,9% contre 39,5 % pour les jeunes jugés par le tribunal des mineurs en quinze ans dans l’Isère, 87 % des parents ouvriers ou employés contre seulement 42 % des parents « français », jeunes des HLM plus délinquants quelle que soit leur origine, mais différence infime pour seulement les jeunes d’origine étrangère 66,5 % des mineurs jugés ont un père né à l’étranger (pour 49,8 % dans un pays du Maghreb), 60 % ont une mère également née hors de France., 40 % des détenus français avaient un père né à l’étranger, dont 25 % au Maghreb (Insee, 2000) …

Suite à la polémique Zemmour, à présent assigné en justice, malgré ses explications, par SOS Racisme

Pendant que l’avocat général de la cour de Paris est convoqué par sa hiérarchie pour propos malpensants …

Et que nos belles âmes bottent en touche en évoquant la criminalité en col blanc …

Retour, avec un article du Point de 2007 et notamment un entretien du criminologue grenoblois Sébastian Roché, sur le secret de polichinelle de la surréprésentation des étrangers et des Français d’origine étrangère récente dans les statistiques de la délinquance et de la criminalité

Et confirmation, preuves statistiques à l’appui, de ladite surreprésentation, principalement masculine et surtout pour les délits les plus graves, pour laquelle Roché pointe, outre les facteurs habituels (plus faible supervision parentale, résidence plus fréquente dans le parc HLM hors centre-ville, niveau de revenu et de scolarisation faible des parents, absentéisme scolaire plus élevé),  la différence de perception de l’autorité (police, père) …

Délinquance
Les statistiques qui dérangent
Le Point
17/01/2007

Le sujet est l’un des tabous les plus forts de la République : 60 à 70 % des délinquants sont issus de l’immigration. C’est ce que révèlent les synthèses de la police national

La scène se déroule à la cour d’appel de Douai. Le président de chambre demande son identité à un prévenu : « Abdelkrim ». Le juge de rétorquer : « Vous avez un nom prédestiné ! » Le président de la Fédération nationale des musulmans de France (FNMF), Mohamed Bechari, a raconté cette anecdote à un cénacle de députés en soulignant le caractère scandaleux du propos. La boutade du magistrat a beau être très douteuse, elle révèle la triste impression donnée par le défilé dans les prétoires.

Autre décor. Un haut fonctionnaire du ministère de l’Intérieur rentre à son domicile avec une liasse de rapports sous le bras. Son épouse, qui ne connaît rien à la police, a la curiosité de jeter un oeil sur les documents. Réaction offusquée de madame : « Mais vous n’arrêtez que les étrangers ! » Lui est obligé de se justifier, de répondre : « Mais non, ma chérie, nous ne faisons pas de tri en fonction des origines.»

Le sujet est des plus sensibles. C’est même l’un des tabous les plus ancrés de la République. La part des enfants de l’immigration dans la criminalité et la délinquance ressortit au secret d’Etat. La lecture des synthèses quotidiennes de la Direction centrale de la sécurité publique (DCSP) et de la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ), où sont recensés une partie des faits perpétrés en France, laisse sidérés les très rares initiés qui y ont accès.

Le Point a pu consulter ces notes, dans lesquelles il apparaît que plus de la moitié, voire 60 ou 70%, des suspects répertoriés ont des noms à consonance étrangère. Cet élément est délicat à manipuler. En aucun cas l’on ne saurait déduire avec certitude une origine d’un patronyme. Il ne s’agit pas non plus de tirer des conclusions absurdes sur un caractère « culturel » de la criminalité. Mais écarter ces constatations d’un revers de manche est une grave erreur qui occulte l’échec de l’intégration.

« La vérité est révolutionnaire », disait Lénine. L’on ne saurait résorber que les problèmes que l’on connaît. Une analyse de la « surreprésentation » des Français d’origine étrangère dans la commission d’infractions est d’autant plus éclairante que l’explication avancée en règle générale est erronée. On a coutume de considérer que la corrélation se fait seulement entre la pauvreté et la délinquance. Le propos ne suffit pas à rendre compte de la réalité (voir interview de Sebastian Roché).

En aucun cas, il ne s’agit d’apposer des tampons « immigré » sur des Français. Cela serait plus que tendancieux. En revanche, analyser un fait social n’est pas dépourvu d’intérêt. Les synthèses quotidiennes de la DCSP et de la DCPJ attestent que le pourcentage d’auteurs issus de l’immigration est surtout élevé à la rubrique des « violences volontaires » et des « vols à main armée ». Quand il était ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy a parfois fulminé sur le sujet. En réunions restreintes.

Au 1er janvier 2004, les étrangers représentaient 12 241 détenus dans les prisons françaises, sur une population carcérale de 55 355 personnes. Comme l’observe Laurent Mucchielli, directeur du Cesdip, dans un article publié par la revue Criminologie, « près de la moitié des mis en cause pour vol à la tire sont des étrangers » et « les étrangers sont nettement surreprésentés en matière d’homicide et de tentative d’homicide ». Selon l’auteur, il y a là « une version moderne de la sur- délinquance traditionnelle des milieux sociaux les plus précarisés dans une société industrielle ».

Mais les questions du jour ne concernent pas tant les étrangers que les Français issus de l’immigration. La situation est infiniment plus complexe. D’abord, les fichiers mentionnant les origines des Français sont interdits et empêchent des travaux statistiques fouillés. Ensuite, la délinquance dépend de facteurs psychologiques très ténus. Le criminologue Alain Bauer, par ailleurs président de l’Observatoire de la délinquance, explique qu’on ne sait rien des facteurs qui font un délinquant, sinon une chose : « Un auteur d’agression est souvent quelqu’un qui a été battu et dont le cas n’a pas été traité.»

Cela vaut-il pour les violences abstraites ? Laurent Mucchielli invoque une « victimisation collective » des populations d’origine immigrée, la « perspective d’un destin social misérable » qui induit « d’intenses sentiments de frustration et d’exclusion ». A tort ou à raison, le syndrome du colonisé est toujours vivace. Il y a près de dix ans, la commissaire Lucienne Bui Trong, chargée des violences urbaines à la Direction centrale des RG, relevait que 85 % de leurs auteurs sont d’origine maghrébine et qu’ils agissent en raison d’une sorte de « paranoïa » vis-à-vis de la société française. « J’ai vu une liste de 3 000 auteurs de violences urbaines établie par les RG parisiens, et il n’y avait que 59 noms « gaulois » », relate le criminologue Xavier Raufer. Qui ajoute : « Etant donné qu’il ne s’agit que de garçons, c’est bien la preuve que ce n’est pas un problème racial.»

Le 2 juin, lors d’un comité interministériel à l’intégration présidé par Jean-Pierre Raffarin, Dominique de Villepin se lance dans un discours sur l’intégration avec le lyrisme dont il a le secret. L’actuel ministre de l’Intérieur, soucieux de la « cohésion nationale », s’alarme de la propagation d’idéologies néfastes dans les banlieues ; il note la défiance vis-à-vis des autorités et considère qu’il ne faut pas dissocier les schémas mentaux et les actes.

Déracinement

Comment faire pour savoir ce qu’il se passe dans les cours d’immeuble ? Faut-il tenir compte des origines des Français pour mieux cerner certains problèmes ? Le Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, pense qu’il serait judicieux d’approfondir la connaissance de la réalité, pour étudier les difficultés propres aux populations d’origine immigrée, surtout en matière de discrimination à l’emploi. Le 3 décembre 2003, à l’occasion du 20e anniversaire de la Marche des beurs, Raffarin expliquait que « nous avons besoin d’une grande enquête statistique et sociologique sur la question de l’intégration et des inégalités, parce qu’il n’y a rien de complet aujourd’hui ».

Le 2 juillet, le ministre de la Cohésion sociale, Jean-Louis Borloo, installera un observatoire des statistiques, mis en place par le Haut Conseil à l’intégration (HCI). L’instance, qui sera dirigée par Jacqueline Costa-Lascoux, est censée coordonner tous les chiffres disponibles. Peut-être permettra-t-elle de mieux cerner les effets du « déracinement », géographique ou culturel, de certains Français. « Il n’est ni prévu ni exclu de travailler sur la question de la délinquance » , assure-t-on prudemment au HCI. L’état des lieux ne sera pas facile à établir. Un chercheur, Laurent Lagrange, a observé une surdélinquance des enfants de l’immigration dans un quartier de Mantes-la-Jolie, mais pas dans un quartier comparable d’Amiens. Ce n’est pas avec des idées fixes, bien ou mal-pensantes, que l’on épuise la réalité

« Mon grand-père était face à l’uniforme en Algérie, moi, je suis face aux policiers. »

Le Point: Les jeunes d’origine étrangère sont-ils surreprésentés dans la délinquance?

Sebastian Roché : J’ai mené une étude à Grenoble et à Saint-Etienne sur un échantillon de près de 2 300 jeunes de 13 à 19 ans qui prouve que les jeunes d’origine étrangère commettent plus de délits que les autres, et surtout des délits plus graves. Parmi les adolescents dont les deux parents sont français, 30,2 % ont commis au moins trois petits délits dans leur vie, alors que le chiffre s’élève à 42,4 % pour les adolescents d’origine maghrébine.

Et pour les actes graves ?

La différence est plus importante. S’agissant des agressions, des vols de voiture, cambriolages, vols avec violence, 3,9 % des jeunes d’origine française en ont commis au moins trois, contre 9,7 % des jeunes Maghrébins. J’ai, par ailleurs, fait dépouiller tous les dossiers des jeunes jugés par le tribunal des mineurs en quinze ans dans l’Isère. J’ai trouvé que 39,5 % des auteurs sont issus de parents français, et 46,9% d’origine étrangère.

L’explication est-elle relative au niveau social ?

En fait, 87 % des parents des jeunes d’origine étrangère sont ouvriers ou employés, alors que seulement 42 % des parents « français » le sont. Mais la prise en compte du statut socio-économique n’explique pas tout. Comparons, par exemple, les chiffres de la délinquance des jeunes qui habitent en HLM et de ceux qui n’y habitent pas. Quelle que soit leur origine, les jeunes des HLM sont plus délinquants que les autres. Mais la différence est infime si l’on s’intéresse seulement aux jeunes d’origine étrangère. Il y a donc un facteur spécifique.

Quel est-il ?

Il est difficile de déterminer les variables pertinentes. La perception des autorités semble importante. Ceux qui ont une image positive de la police et de leur père acceptent plus facilement les normes de la société. Les voyous raisonnent ainsi : « Mon grand-père était face à l’uniforme en Algérie, mon père s’est retrouvé bêtement à l’usine, je suis, moi, face aux policiers. » Plus les jeunes ressentent l’indifférence des pouvoirs publics, plus ils sont impliqués dans la délinquance. A tort ou à raison, il y a une mémoire collective d’un exercice de l’oppression française.

Voir aussi:

Selon une étude menée en Isère, deux tiers des mineurs délinquants sont d’origine étrangère
Nathalie Guibert
Le Monde
16.04.04
Deux sociologues ont étudié l’environnement des jeunes jugés pour des faits graves à Grenoble. Ils cumulent les handicaps : pauvreté, alcoolisme d’un parent, échec scolaire, immigration récente

PAUVRETÉ, échec scolaire, violence familiale, immigration récente : les mineurs délinquants ont un profil de « damnés de la Terre ». Telle est la conclusion à laquelle sont parvenus Sebastian Roché et Monique Dagnaud. Ces deux sociologues du CNRS ont réalisé une étude originale sur les dossiers des mineurs jugés par le tribunal de Grenoble (Isère) entre 1985 et 2000. Financée par France 5, cette recherche menée fin 2002, dont les résultats n’avaient pas encore été publiés, apporte des résultats inédits sur l’environnement social des jeunes auteurs de crimes ou de délits graves.

La nouveauté tient dans la mise au jour de ce que les auteurs nomment « la dimension ethnique » de la délinquance : 66,5 % des mineurs jugés ont un père né à l’étranger (pour 49,8 % dans un pays du Maghreb), et 60 % ont une mère également née hors de France. Contrairement aux études habituellement menées, qui s’attachent au seul critère de la nationalité des individus, les deux chercheurs ont choisi, sur la base des informations figurant dans les dossiers judiciaires, d’éclairer ainsi plus complètement l’environnement de ces adolescents. « La surreprésentation des jeunes d’origine étrangère dans la délinquance n’est un mystère pour personne, mais cette donnée est peu renseignée, et elle n’est jamais débattue dans l’espace public », justifie M. Roché, pour qui la réflexion sur l’intégration ne devrait pas être séparée de celle sur la violence.

« ÉCHEC DE L’INTÉGRATION »

De précédentes enquêtes fondées sur les déclarations des adolescents avaient déjà fait apparaître une « suractivité » délictuelle des jeunes issus de l’immigration. La recherche menée dans l’Isère le confirme, avec une ampleur qui a surpris les chercheurs. Car, dans la région Rhône-Alpes, selon l’Insee, l’Isère n’est pas un département particulièrement marqué par l’immigration : celle-ci représente 6,1 % de la population (7,5 % dans le Rhône par exemple). « Nous sommes face à une justice qui concentre son énergie à condamner des jeunes d’origine étrangère », conclut Sebastian Roché. Pour le sociologue, cette constatation, « résultante du système que personne n’a voulue », remet en cause un des fondements de la légitimité républicaine. « Comment expliquer à ces jeunes que la loi est essentiellement tournée vers eux ? », souligne-t-il. Comment éviter qu’ils croient à une lecture communautaire de la justice ? « Ces résultats signent l’échec d’une politique d’intégration », analyse pour sa part Monique Dagnaud.

Cette origine étrangère n’est « pas spécifique aux délinquants de l’Isère », remarquent les auteurs. En 2000, l’Insee a en effet montré que 40 % des détenus français avaient un père né à l’étranger, dont 25 % au Maghreb. De ce point de vue, la situation française semble se rapprocher de celle des Etats-Unis, où les minorités sont surreprésentées. En revanche, si auteurs et victimes ont souvent la même appartenance communautaire outre-Atlantique, ce n’est pas le cas en France.

Les mineurs délinquants cumulent les handicaps, expliquent Monique Dagnaud et Sebastian Roché. L’immigration de fraîche date, associée aux difficultés à trouver un emploi ou à la ghettoïsation de l’habitat, en fait partie, sans qu’il soit possible de mesurer l’importance respective des différents facteurs qui peuvent éclairer les parcours délictueux.

D’une façon générale, la pauvreté économique concerne 60 % des familles. Les pères sont, à 26 %, inactifs. Ceux qui ont un travail sont en majorité des ouvriers (59 %), les mères des employées (46 %). Le contexte familial, difficile, éclaire aussi les parcours des mineurs. Les deux tiers sont issus de fratries de quatre frères et soeurs ou plus. Près de 40 % des dossiers judiciaires font état de violence familiale ; 20 % évoquent un père alcoolique. Seuls 54,5 % de ces mineurs vivent avec leurs deux parents ; 11 % sont hébergés en foyer. Dans 9,3 % des cas, ces adolescents ont un de leurs parents décédé. Enfin, leur situation scolaire est sinistrée : 79 % ont redoublé, 55 % plusieurs fois et près de 60 % ont fait l’objet d’une ou de plusieurs exclusions. Les mineurs d’origine étrangère « cumulent encore plus que les autres les traits de désavantage socio-économique », notent les chercheurs.

Le tableau n’est cependant pas uniforme. Paradoxalement, l’environnement familial est décrit, dans la grande majorité des dossiers judiciaires, comme « affectueux » et « soucieux de l’éducation du mineur ». Ecartelés, les adolescents délinquants de l’Isère « ont la particularité d’être à la fois dans la culture de la modernité et dans les difficultés de l’intégration sociale », ajoute Monique Dagnaud. Près de la moitié pratiquent un sport, dont un tiers de façon intensive. Une majorité fait état d’activités de loisirs, principalement tournées vers l’audiovisuel. « Repli de l’exclusion et culture de masse : leur personnalité se construit à partir de ces univers opposés, dont le mélange peut se révéler détonant », conclut l’étude.

Voir également:
Délinquance des mineurs: la République en quête de respect (rapport de la commission d’enquête sur la délinquance des mineurs)UNE SURDÉLINQUANCE DES JEUNES ISSUS DE L’IMMIGRATIONJusqu’il y a peu, il était difficile d’évoquer la surdélinquance des jeunes issus de l’immigration sans qu’une telle attitude passe pour une stigmatisation. Il y a quelques mois, M. Christian Delorme, le « curé des Minguettes » évoquait ainsi cette situation : « En France, nous ne parvenons pas à dire certaines choses, parfois pour des raisons louables. Il en est ainsi de la surdélinquance des jeunes issus de l’immigration, qui a longtemps été niée, sous prétexte de ne pas stigmatiser. On a attendu que la réalité des quartiers, des commissariats, des tribunaux, des prisons impose l’évidence de cette surreprésentation pour la reconnaître publiquement. Et encore, les politiques ne savent pas comment en parler »27(*).

L’enquête de délinquance autorapportée conduite en 2000 par M. Sébastian Roché a apporté des précisions sur cette question. Elle montre que la majorité des délits peu graves sont commis par des adolescents dont un parent ou les deux parents sont nés en France (68 %). Une forte minorité des actes peu graves sont commis par des personnes dont les deux parents sont nés hors de France (32 %).

Pour les actes graves, la situation est un peu différente. Les adolescents dont les deux parents sont nés hors de France commettent 46 % des actes graves.

Lorsque la question est posée aux adolescents qui vivent dans les HLM, les jeunes d’origine maghrébine représentent 39 % des actes peu graves et 47 % des actes graves.

Ces chiffres mettent en relief le fait que les actes de délinquance des adolescents maghrébins sont fréquents. Toutefois, ils ne permettent pas de statuer sur la surdélinquance des jeunes issus de l’immigration car ils ne tiennent pas compte du poids relatif des différentes populations en fonction de leurs origines.

Cette analyse complémentaire a cependant été faite par Sébastian Roché et confirme une surdélinquance des jeunes d’origine maghrébine par rapport à ceux d’origine française, comme en témoignent les graphiques suivants.

Actes peu graves commis suivant les origines ethniques

Actes graves commis suivant les origines ethniques

Pour expliquer ce phénomène, le sociologue constate que ces jeunes cumulent certains facteurs associés à la délinquance : une plus faible supervision parentale, une résidence plus fréquente dans le parc HLM hors centre-ville, un niveau de revenu et de scolarisation faible des parents, un absentéisme scolaire plus élevé.

Lors de son audition par la commission, M.Thierry Baranger, Président de l’association française des magistrats de la jeunesse et de la famille, a évoqué le handicap culturel dont souffriraient les jeunes d’origine maghrébine : « Ce n’est pas un hasard si une partie très importante des jeunes que nous avons à traiter et qui se retrouvent en prison sont issus de l’immigration. Il s’agit bien souvent, me semble t-il, de familles fragiles, de parents qui ne peuvent pas dialoguer avec l’école et ne trouvent pas leur place au sein des institutions ».

M. Malek Boutih, président de SOS racisme, a évoqué ainsi la question devant la commission d’enquête :

« Beaucoup de raisons expliquent pourquoi il y a plus de « bronzés » que de blancs dans les centres de jeunes détenus, mais ce ne sont pas des éléments culturels ; ce ne sont pas des sourates du Coran ni leurs parents qui les poussent. Il faut même faire très attention dans les discours lorsqu’on insiste sur la responsabilité des parents. Que se passe-t-il lorsqu’on a des parents très sévères dans le quartier ? En dernier ressort, quand ils n’en peuvent plus, ils mettent le gosse à la porte, donc à la rue. (…)

« Par ailleurs, dans les familles d’immigrés, les enfants prennent très vite le pouvoir. Déjà, d’une manière générale en France, le rapport au savoir a tendance à s’inverser en raison des modifications technologiques, des nouveaux rapports urbains, et les jeunes générations ont parfois une meilleure connaissance que leurs parents de la société. Alors, chez les immigrés, imaginez !…

« Je n’ai pas envie que les enfants d’immigrés, qui constituent ce que j’appelle la nouvelle génération de Français, deviennent les noirs américains de notre société, qui ne soient bons qu’à faire du sport ou des films et, pour le reste, passage par la case « prison ». Je sais que la vie est dure, que la société est dure, qu’il y a beaucoup d’injustice. Mais je ne crois pas que les comportements de violence aident à s’en sortir. A l’inverse, ces comportements structurent, organisent la violence et l’implantent définitivement dans la société ».

Certains interlocuteurs de la commission d’enquête ont mis en avant, parmi les causes de la surdélinquance des jeunes issus de l’immigration, un sentiment d’hostilité à l’égard des institutions, notamment de la police, ainsi qu’un sentiment d’injustice lié au marché du travail. Les responsables de l’association « Agir ensemble » visitée par la commission lors de son déplacement au Havre ont ainsi noté que les jeunes qui réussissaient leurs études se voyaient souvent écartés des entretiens d’embauche lorsqu’ils annonçaient leur nom ou celui de leur quartier.

A cet égard, le président de SOS racisme s’est opposé à toute idée de quotas pour favoriser l’intégration des jeunes issus de l’immigration en observant que la tradition française se fondait sur la notion d’égalité et que celle-ci n’avait jamais empêché la République d’avoir des pratiques inégalitaires ou promotionnelles quand elle souhaitait remédier à certains déséquilibres sociaux.

* 27 Le Monde, 4 décembre 2001.

Voir par ailleurs:

Eric Zemmour ou le trublion officiel
Philippe Bilger
Avocat général
Justice au singulier
17 mars 2010

Si Eric Zemmour n’existait pas, il faudrait l’inventer, il manquerait chaque jour à notre univers médiatique.

Il a encore frappé et, comme il l’espérait sans doute, des foudres judiciaires sont annoncées et on a même saisi, couronnement suprême, le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) de son cas.

Dans deux émissions : Salut les terriens sur Canal + et L’Hebdo sur France O, Eric Zemmour a soutenu que « les français issus de l’immigration sont plus contrôlés que les autres parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes. C’est un fait » (nouvelobs.com).

Levée de boucliers. Indignation. Morale brandie. Quelle honte ! Consensus de la dénonciation. En réalité, du vent.

En effet, je propose à un citoyen de bonne foi de venir assister aux audiences correctionnelles et parfois criminelles à Paris et il ne pourra que constater la validité de ce « fait », la justesse de cette intuition qui, aujourd’hui, confirment un mouvement né il y a quelques années. Tous les noirs et tous les arabes ne sont pas des trafiquants mais beaucoup de ceux-ci sont noirs et arabes. Je précise car rien dans ce domaine n’est inutile : qu’il y ait aussi des « trafiquants » ni noirs ni arabes est une évidence et ne me rend pas plus complaisant à leur égard. Il n’est point besoin d’aller chercher des consolations dans les statistiques officielles dont la finalité presque exclusive est de masquer ce qui crève les yeux et l’esprit si on accepte de regarder.

Je regrette qu’Alain Jakubowicz, président de la Licra et personnalité de valeur, ait décidé de poursuivre pour ces propos Eric Zemmour et qu’il ait ajouté que ce dernier avait franchi « un cran ». Je regrette que Rachid Arhab, du CSA, se soit égaré en répliquant à Eric Zemmour qu’il était « arabe, pas trafiquant mais au CSA », comme si ce dernier avait été assez stupide pour généraliser absurdement sa perception. Nous sommes tous très heureux que Rachid Arhab soit au CSA mais précisément parce qu’il n’est jamais tombé dans les travers dénoncés par Zemmour.

La Licra, le MRAP et, avec retard, le CRAN ont invité le CSA à réfléchir sur les « dérapages » d’Eric Zemmour, comme si d’une part ceux-ci méritaient d’être qualifiés ainsi et que d’autre part un éventuel avertissement à Eric Zemmour pouvait avoir un autre effet que d’amplifier le caractère infiniment « porteur » du soufre relatif distillé à intervalles réguliers par ce polémiste.

En réalité – et ce n’est pas la première fois -, personne n’a pris la peine d’examiner le fond du propos. L’indignation quasi unanime n’a donc pas été suscitée par la teneur de l’appréciation ni son éventuelle vérité ou fausseté mais par le simple fait qu’Eric Zemmour avait OSE DIRE cela. Comment quelqu’un avait-il pu aborder de front une telle matière sans prendre les précautions d’usage et en n’ayant pour obsession que de rendre acceptable par et pour tous ce que la nudité cruelle de l’exactitude précisément n’aurait pas permis ! Eric Zemmour n’est pas en tort pour avoir exprimé ce qu’il a déclaré mais pour s’être affranchi de la censure qui interdisait d’aborder clairement un tel sujet. Il doit être puni pour cause d’audace et non pour mensonge. Il n’a pas franchi « un cran » mais dépassé une ligne que la bienséance et l’hypocrisie considèrent comme absolue.

Qu’Eric Zemmour ne se rassure pas trop vite : d’autres dangers le guettent, dont Renaud Dély, dans Marianne, a pointé le principal dans un lucide portrait. Celui d’être aujourd’hui « ingurgité », absorbé par le système qu’il prétend subvertir grâce à une parole libre et apparemment inconoclaste. En effet, Eric Zemmour est devenu « un trublion officiel », « un fou des médias » comme il y a eu des « fous du roi », avec cette conséquence subtile mais perceptible qu’un léger contentement de soi semble l’habiter (Voici). De plus en plus, il y a dans sa démarche une alliance contradictoire entre une aspiration affichée au dialogue et un ton péremptoire. La liberté de pensée qu’heureusement il s’octroie ne va plus tout à fait jusqu’à supporter celle des autres. Dorénavant il s’écoute plus qu’il n’écoute, trop facilement ravi par sa propre mécanique. J’avais perçu des indices de cette solitude satisfaite, dans sa volonté à plusieurs reprises de « judiciariser » les réactions d’autrui quand il les estimait intolérables. Il se serait honoré, à mon sens, en les prenant pour l’inévitable rançon d’une expression qui ne s’assignait pas de limites. Attention, danger !

D’autant plus que ce n’est pas lui qui a gagné. Eric Naulleau, moins omniprésent, est plus épargné mais tout de même affecté par cette défaite. Comme il était prévisible à la longue, l’hilarité promotionnelle de Laurent Ruquier, sur France 2, a étouffé le miracle de ces deux intelligences caustiques et souvent pertinentes qui croyaient pouvoir réaliser ce rêve d’une télévision digne et vraie au milieu d’un océan de rires et de saillies programmés, d’hyperboles ridicules. Le bas, à force, s’approprie le haut et le dénature.

A mon sens, Eric Zemmour est à la croisée des chemins. Aujourd’hui, son discours et ses écrits – c’est le risque fondamental de la liberté : si elle se répète, elle meurt – sont marqués du sceau du prévisible. On peut les imaginer par avance parce que « le style Zemmour » est devenu une sorte de marque déposée. Mais rien ne vaut la modestie d’une parole qui se cherche, s’invente et parfois même s’étonne. Rien ne vaut les jaillissements de l’imprévisible, les surgissements d’une pensée capable, quand il le faut, de se battre autant contre elle-même que contre les opinions majoritaires, les surprises qu’une personnalité veut bien offrir à ceux qui ont besoin d’elle dans un monde planifié.

A l’évidence, pour et par toutes les bonnes consciences avides de stéréotypes. Qu’au moins les esprits libres tentent d’échapper à cette malédiction !

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Tout a été dit, grâce à la multitude de réponses, sur ce billet consacré à Eric Zemmour. Aussi vous me pardonnerez d’estimer que le débat est clos et donc de fermer l’accès aux commentaires sur ce post précis. Pas de censure, juste un afflux impossible à gérer sauf à y passer jour et nuit.

Voir également:

On ne voit que ce qu’on regarde
Eolas
25 mars 2010

Les sciences exactes ne servent pas qu’à empêcher les adolescents d’être heureux au collège. Elles apprennent la rigueur. Et l’économie, si elle n’est pas une science exacte, utilise ces sciences pour étudier le comportement humain avec cette rigueur.

Et s’il est une leçon que l’économie donne à tous, c’est précisément de se méfier des fausses évidences, des erreurs de corrélation (croire que si A et b augmentent simultanément c’est que A et B sont liés), et de rechercher les vraies causes d’un phénomène.

Deux ouvrages vous en feront la démonstration : “Freakonomics”, de Steven D. Levitt et Stephen J. Dubner, traduction Anatole Muchnik (qui notamment vous démontrera que la plus spectaculaire baisse de la criminalité aux États-Unis n’a rien à voir avec la politique de “tolérance zéro” de M. Giuliani, mais doit tout à une jeune fille de 21 ans qui ne voulait pas être enceinte), et “Sexe, drogue… et économie : Pas de sujet tabou pour les économistes !”, par mes amis Alexandre Delaigue et Stéphane Ménia, auteurs du blog “Econoclaste”.

Cette sagesse des économistes est fort utile au juriste, plus intéressé aux conséquences du comportement des hommes qu’à ses causes. Et même les plus estimables d’entre eux peuvent parfois s’égarer.

Et c’est à mon sens ce que fait l’avocat général Philippe Bilger, dont mes lecteurs savent le respect teinté d’admiration que j’ai pour lui, respect et admiration que ce désaccord laisse intacts, tout comme je sais qu’il goûte trop au plaisir de la contradiction pour me tenir rigueur de la lui porter ici.

Tout commence avec les déclarations à l’emporte-pièce, pardonnez le pléonasme, d’Éric Zemmour à l’émission produite et présentée par Thierry Ardisson sur canal+, “Salut les Terriens”. Le polémiste déclarait qu’il était normal que la police controlât plus volontiers l’identité d’individus typés noirs ou maghrébins, car “la majorité des trafiquants de drogue sont eux-même noirs ou maghrébins, c’est un fait”. J’attire votre attention sur ces quatre derniers mots, qui constituent l’intégralité de la démonstration de M. Zemmour, et probablement une des argumentations les plus développées qu’il ait jamais produite.

Les propos ont fait scandale, c’était d’ailleurs leur but. Le CSA a réagi, mal, comme d’habitude, la LICRA a menacé d’un procès, comme d’habitude, avant d’y renoncer après avoir reçu une lettre d’excuse, comme d’habitude.

Mais c’est avec un certain regret que j’ai vu un esprit d’une autre envergure voler à son secours, en la personne de monsieur Philippe Bilger, avocat général à la cour d’appel de Paris.

Un petit mot ici pour rappeler qu’un avocat général n’est pas plus avocat qu’il n’est général. C’est un magistrat du parquet d’une cour d’appel, dont les fonctions consistent plus particulièrement à requérir aux audiences et spécialement devant la cour d’assises. On ne l’appelle donc pas “maître”, mais monsieur, comme tous les magistrats, sauf les dames, bien évidemment.

Dans un billet sur son blog, l’avocat général vole au secours du polémiste qui en a bien besoin, en tenant, sur l’affirmation litigieuse, les propos suivants :

En effet, je propose à un citoyen de bonne foi de venir assister aux audiences correctionnelles et parfois criminelles à Paris et il ne pourra que constater la validité de ce “fait”, la justesse de cette intuition qui, aujourd’hui, confirment un mouvement né il y a quelques années. Tous les noirs et tous les arabes ne sont pas des trafiquants mais beaucoup de ceux-ci sont noirs et arabes. Je précise car rien dans ce domaine n’est inutile : qu’il y ait aussi des “trafiquants” ni noirs ni arabes est une évidence et ne me rend pas plus complaisant à leur égard. Il n’est point besoin d’aller chercher des consolations dans les statistiques officielles dont la finalité presque exclusive est de masquer ce qui crève les yeux et l’esprit si on accepte de regarder.

On voit d’entrée l’habileté du rhéteur, qui d’emblée laisse entendre que toute personne qui contesterait cette affirmation serait de mauvaise foi. Ça tombe bien, je suis avocat, la mauvaise foi, ça me connaît, et les audiences correctionnelles, j’y assiste, sans doute plus souvent qu’un avocat général, et je suis même pas trop mal placé.

Et je confirme que pour les audiences de “service général”, vols, violences et petit trafic de stupéfiant, les prévenus ont des noms qui évoquent les sommets de l’Atlas, l’immensité du Sahara ou les grands fleuves serpentant dans d’impénétrables forêts. Curieusement, c’est nettement moins le cas aux audiences économiques et financières ; il n’y avait qu’un arabe dans l’affaire Clearstream, et ce n’était même pas un maghrébin, mais ce doit être une décimale flottante qui fausse les statistiques.

Car le vice du raisonnement saute d’emblée aux yeux. S’il semble acquis, puisque ni le grand magistrat ni le petit polémiste ne contestent que la police contrôle plus volontiers noirs et arabes -et je confirme que sur ces trente dernières années, je n’ai fait l’objet que de deux contrôles d’identité sur la voie publique ou dans l’enceinte du métro, tandis qu’un estimable confrère d’origine martiniquaise a remarqué qu’il devait exhiber sa carte d’identité une fois par mois-, il ne faut pas s’étonner qu’ils soient plus nombreux dans le box. C’est confondre cause et conséquence.

En outre, il faut rappeler une autre évidence : n’est prévenu que celui que le parquet décide de poursuivre. Il n’y a pas tirage au sort dans une population homogène : chaque dossier est étudié, au pas de charge, par un parquetier débordé qui en quelques minutes va décider en cochant une case s’il y a lieu à classement après rappel à la loi, alternative aux poursuites, CRPC ou citation devant le tribunal (je mentionne pour mémoire l’ouverture d’une instruction tant qu’elle existe). Il y a donc un filtre totalement subjectif : cette décision repose sur des critères qui n’ont jamais à être motivés, certains objectifs (existence d’antécédents judiciaires au casier, gravité exceptionnelle des faits), d’autres moins (instructions générales du chef du parquet : mettre la pression sur tel type de délits plutôt que tels autres), et les derniers enfin beaucoup moins : le pifomètre qui va diriger le stylo ver telle ou telle case après un bref moment d’hésitation les sourcils froncés.

Je ne dis pas que les parquetiers soient mus par des réflexes xénophobes : simplement ils prennent rapidement une décision non motivée. Tirer des conclusions de données statistiques passés par un tel filtre ne peut que mener à des erreurs.

Donc tout citoyen de bonne foi se rendant à une audience correctionnelle, exercice que je lui conseille ardemment, saura qu’il ne doit rien déduire de la couleur dominante dans le box.

Car c’est triste mais c’est ainsi, il y a des détails qui sautent aux yeux, et la couleur de la peau en fait hélas partie, mais d’autres auxquels on ne fait pas attention. Je pense en effet que les deux tiers des prévenus à une audience ordinaire sont typés noirs ou maghrébins (ce qui ne les empêche pas d’être le plus souvent français). Une prédominance de 66%, nonobstant les biais qui faussent la population statistique que je viens de détailler, peut sembler néanmoins pertinente et représentative, du moins dans les juridictions des grandes villes où se trouvent les population d’origine immigrée depuis les Trente Glorieuses (je pense que le tribunal correctionnel de Guéret voit moins de prévenus noirs que celui de Bobigny, tandis que celui de Fort-de-France en verra sans doute plus).

Soit, mais il y a une autre prédominance, que je pense supérieure à 95%, qui a fortiori apparaît encore plus pertinente et dont personne, et spécialement M. Zemmour, ne semble vouloir tirer de conclusion.

95% des prévenus, et c’est un minimum, sont des hommes. Le sexe semble être un critère beaucoup plus pertinent pour repérer les délinquants potentiels, mais M. Zemmour ayant pour les hommes les yeux de Chimène, il semble balayer ce critère d’un revers de main. La sociologie juridique a des limites.

Mais il demeure ce fait : en région parisienne et dans les grandes villes, la population noire et maghrébine se taille la part du lion dans le box des prévenus, avec les gitans pour les juridictions du sud de la France. Aucune statistique fiable n’existe, puisque tout traitement de données sur des bases ethniques est interdit comme contraire à la Constitution (CC, décision n° 2007-557 DC du 15 novembre 2007), ce qui laisse, effet pervers, la part belle aux préjugés et à l’argumentation selon laquelle les bien-pensants préfèrent se voiler la face.

Admettons le principe de cette sur-représentation et demandons-nous pourquoi elle existe.

C’est là que mes modestes connaissances peuvent servir. Ces prévenus, je les défends. J’ai accès au dossier, je m’entretiens avec eux, je fouille un peu dans leur vie pour chercher des moyens d’éviter la détention. Et pour le passage à l’acte, je constate que les mêmes critères réapparaissent avec une constance inébranlable.

Et d’emblée, le cliché du parasite cynique, qui hait la France et se croit tous les droits de s’emparer de ce que bon lui chante parce que nous sommes trop gentils avec lui, est tout simplement inexistant.

Le délinquant type gibier de correctionnelle (en excluant la délinquance routière qui est un cas à part, une délinquance d’honnêtes gens, bien intégrés et ayant un métier, et qui d’ailleurs est traitée différemment) est un homme, je l’ai déjà dit, plutôt jeune, pauvre, issu d’une famille pauvre, sans formation, ayant souvent abandonné l’école dès 16 ans, au chômage ou connaissant la précarité du travail, trimballé de “plate-forme de mobilisation” (oui, c’est un terme tout à fait authentique de la novlangue de Pôle Emploi) en formations inadaptées. Quand il a le droit de travailler, ce qui n’est pas le cas d’un étranger en situation irrégulière (soit dit en passant, dépouiller un homme de son droit de travailler est une des plus grandes atteintes à sa dignité qui se puisse commettre, et c’est l’État qui le commet en notre nom). L’alcool ou la drogue (le cannabis, le plus souvent) sont souvent présents, pour l’aider à tenir dans cette vie sans espoir de s’en sortir, et sont parfois la cause de la délinquance (énormément de petits dealers font ça uniquement pour financer leur consommation, et ce sont ces amateurs qui sont des proies faciles pour la police).

Allez à une audience de comparutions immédiates, vous entendrez la litanie des enquêtes de personnalité, vous verrez si je dis vrai (à Paris, du lundi au vendredi à 13h30, 23e chambre, escalier B, rez de chaussée, le samedi à 13h30 dans les locaux de la 25e chambre, escalier Y, rez de chaussée, entrée libre, c’est gratuit).

Mettez un homme, quelle que soit son origine, sa race, ou sa religion, dans cette situation, et vous en ferez probablement un délinquant. Or ce portrait robot correspond majoritairement à des personnes issues de familles noires et arabes, venues travailler en France dans la seconde moitié du XXe siècle où la France manquait de main d’œuvre et touchées de plein fouet par la crise.

Et tout ce que retiennent Eric Zemmour et Philippe Bilger, c’est l’origine ethnique des délinquants, comme si elle était pertinente. C’est s’arrêter à la surface. Et pointer du doigt toute une population qui partage ce trait physique majoritaire chez les délinquants. Comme si elle avait besoin de ça.

Regardez donc les grands criminels, ceux qui peuplent les assises, ceux qui violent ou tuent. Marc Dutroux est-il arabe ? Michel Fourniret et Monique Olivier sont-ils noirs ? Francis Heaulme ? Didier Gentil ? Marcel Petiot ? Patrick henry ? Yvan Colonna ? Les tueurs de l’ETA ? Ou sans aller chercher les grands criminels, Céline Lesage, Véronique Courjault, Marc Cécillon puisqu’il faut bien que je parle encore un peu de rugby ? On me rétorquera Youssouf Fofana et Omar Radad ; mais je n’affirme nullement que les noirs et les arabes sont à l’abri du crime. Mais ôtez le moteur de la pauvreté et du désespoir social (et le crime de Fofana, avant d’être raciste, est avant tout crapuleux), et miracle, la part de la population pauvre diminue instantanément. Il n’y a pas de gène de la criminalité. En est-on à devoir rappeler de telles évidences ?

C’est aussi à mon sens des facteurs sociaux qui expliquent la si faible part des femmes dans la délinquance. La société repose encore sur l’image qu’un homme doit gagner sa vie voire celle de sa famille. Une femme qui gagne sa vie a du mérite, un homme, non, c’est ce qu’on attend de lui, depuis la préhistoire où il partait chasser le mammouth. Pour un homme, ne pas avoir cette perspective est humiliant : cela pousse au mépris de soi, et quand on se méprise on ne peut respecter les autres, et à trouver des expédients pour avoir de l’argent. Les femmes d’une part n’ont pas cette pression sociale, et d’autre part ont immédiatement à l’esprit que pour avoir un travail, elle devront étudier. D’où leurs meilleurs résultats à l’école dès le primaire et leur part de plus en plus importantes dans les études supérieures (les écoles d’ingénieurs étant le dernier bastion des mâles, mais les murs s’effritent chaque année, courage mesdames !). La faculté de droit est tombée depuis longtemps, pour mon plus grand bonheur (Ah, les amphis au printemps, quand les beaux jours reviennent : comment s’intéresser aux servitudes et à l’exception de litispendance dans ces conditions…?)

Les box des tribunaux correctionnels ne sont pas remplis de noirs ou d’arabes. Ils sont remplis de pauvres désespérés. C’était déjà le cas il y a un siècle, quand le blanc était la couleur dominante.

La France n’a pas échoué à intégrer les populations qu’elle a fait venir d’Afrique ces cinquante dernières années. Elle n’a même pas essayé. C’est cela que la couleur des prévenus nous rappelle à chaque audience. C’est que pas un seul d’entre eux, bien que né en France, n’a pensé une seule seconde qu’il avait une chance de devenir lui aussi médecin, avocat, juge, journaliste au Figaro ou avocat général.

La honte est sur nous et pas sur eux.

Voir enfin:

L’esprit de Voltaire
Gascogne
mars 2010

Je n’aime pas ce qu’écrit Philippe BILGER. J’ai commenté dés les premiers jours de son blog son premier article, en faisant déjà montre d’un certain pessimisme, trop vite conforté, pour avoir lu quelques unes de ses œuvres. J’ai rapidement arrêté de le lire, voyant que le mal était trop profond. Trop d’égocentrisme. Trop de certitudes. Trop de plaisir à cracher dans la soupe. Ou comme disait ma grand mère, trop de bonheur à pisser contre le sens du vent. Je ne suis même pas d’accord avec le Maître des lieux lorsqu’il ne le critique qu’avec un respect teinté d’admiration, mais vous savez comment j’ai pu rater mon UV diplomatie, à la faculté. Je ne respecte que peu les gens qui vous regardent de haut, enrobés de leurs certitudes. En bref, ceux qui se pensent supérieurs, mais qui enrobent leurs analyses cruelles d’une fort belle plume.

Je ne suis pas pour autant persuadé que cela me donne un quelconque crédit pour le défendre, et pourtant, c’est bien ce que je souhaite aujourd’hui faire. Car une fois de plus, j’ai survolé son article (je les lis rarement en entier, mais lorsque je vois sur mes fils RSS un article sur la justice, j’ai du mal à résister). Et une fois de plus, j’étais en désaccord quasi complet avec lui. Son propos souffre à mon sens, et sans aller aussi loin dans les analyses qu’Eolas ou SLL, de deux défauts majeurs : il applique, comme à son habitude, une analyse parisiano-parisienne à l’ensemble de la justice française, et il nous ressort l’habituel argument du Front National : le chroniqueur radio est puni car il ose dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas.

Alors pourquoi faire un billet sur mon nouvel ami P. BILGER ? Parce que je viens d’apprendre qu’il était convoqué par son supérieur hiérarchique pour son billet sur Eric ZEMMOUR.

Et là, je dois reconnaître que je ne comprends plus. Depuis le temps qu’il écrit sur internet (5 ans, si je ne m’abuse), il a marqué de tous les défauts que je lui reconnais l’empreinte de son blog. N’avait-il pas affirmé que l’ancienne Garde des Sceaux n’avait pas été engagée pour ses compétences ? N’avait-il pas tenu des propos plus qu’indignes sur les compétences des magistrats, qui hormis lui, étaient tout sauf aptes à s’exprimer, voire à exercer ? Et je ne vous parle même pas du scandaleux corporatisme des magistrats et de leurs syndicats représentatifs (c’est vrai, de quel droit un syndicat intervient-il dans l’intérêt professionnel de ses membres ?).

Et y avait-il eu la moindre réaction de la Chancellerie ? Non, arrei, queutchi, nada, nenni, rien… Certes, il prenait bien souvent la défense du Président de la République, mais tout de même…

Et aujourd’hui, il tient, dans des termes comme d’habitude fort bien écrits, et surtout très aménagés à la susceptibilité de ses lecteurs, des propos qui déplaisent au pouvoir, ou à tout le moins à sa hiérarchie, et d’un coup, celle-ci redécouvre tous les bienfaits du devoir de réserve ? L’association des jeunes magistrats avait d’ailleurs en son temps édité un très bon article sur le devoir de réserve des magistrats, mais on ne le trouve malheureusement plus sur le site (si un des membres de l’association me lit…). Et il se déduisait assez naturellement de leur analyse que le devoir de réserve ne devait pas se confondre avec un droit de censure absolu.

Dans une période où je reste persuadé que l’on tente de museler au maximum les magistrats, qu’ils soient judiciaires, administratifs ou financiers, où les réformes, sur la suppression du juge d’instruction, sur la prescription, sur la nouvelle procédure pénale, n’ont pour but que de tenir un peu plus encore un corps d’État qui n’est pourtant pas réputé pour son esprit révolutionnaire, faire taire un magistrat qui s’exprime haut et fort me semble un bien mauvais signe. Un de plus.

Car après mon ami Justicier Ordinaire, il me semble que la Chancellerie, sans l’accord de laquelle j’ai du mal à imaginer l’intervention du procureur Général de Paris, poursuit son grand nettoyage. Et j’ai beau ne pas apprécier la voix si particulière de Philippe BILGER, j’apprécie encore moins qu’on la fasse taire.

Alors oui, M. BILGER, je suis sans doute à l’opposé de vos conceptions de la justice, de ses membres, de vos conceptions politiques, de votre amour pour ceux qui ne vivent que de la provocation. Mais pour plagier nos lointains aïeux, je ne pense pas comme vous, mais je ferai tout pour que vous puissiez continuer à exprimer vos idées (encore que la citation soit, paraît-il, apocryphe).


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