Rwanda: Le Monde nous ressort ses analyses ethniques au ras des pâquerettes

12 février, 2008

French soldiers with Hutu militia« La justice espagnole poursuit 40 militaires rwandais pour génocide », nous balance tranquillement Le Monde!

C’est en lisant le LAT qu’on découvre que l’acte d’accusation mentionne en effet 173 charniers et une liste de 104 800 houtous victimes des forces toutsies en un an, ainsi que 6 prêtres et 3 médecins espagnols (pris entre deux feux ou témoins gênants éliminés ?).

Et que l’on comprend qu’il y a eu des crimes de guerre (de représailles ou de vengeance) de la part des forces toutsies, notamment dans les camps où, avec l’aide française, s’étaient réfugiés les génocidaires houtous.

Sauf que de l’autre côté, on semble étrangement oublier qu’il y a eu … l’extermination, par les houtous et en moins de 3 mois, de quelque 80% de la population toutsie du pays!

Retour donc, à l’heure où les thèses négationnistes semblent reparties pour un tour et avec cet éclairant entretien qu’avait donné 18 mois après le génocide le spécialiste de l’Afrique Jean-Pierre Chrétien, sur cette myopie particulière de nombre de nos journalistes, notamment français …

Extraits :

Le fait qu’un pouvoir responsable du génocide soit en même temps responsable d’une intoxication de la population qui a provoqué un départ massif au Zaïre, ceci n’est pas perçu : on voit simplement les Hutus ayant peur des Tutsis. La réduction ethnique domine et c’est ce qui explique la virulence qu’a prise ce qu’on pourrait appeler le révisionnisme, le négationnisme à l’égard du génocide.

Quelques milieux bien informés, qui suivent et ont des contacts, exploitent l’aspect « bande dessinée » du problème (l’opposition ethnique considérée comme naturelle) pour essayer de gommer l’enjeu : c’est-à-dire le fait de savoir si le Rwanda pourra, après ce génocide, retrouver une conscience nationale dépassant le racisme, et pourra se reconstruire sur la base de la justice.

On fait comme s’il s’agissait de n’importe quel autre pays d’Afrique : dès lors, ces journalistes se livrent à une analyse hargneuse du pouvoir en place avec tous ses défauts. Et de l’autre côté, on dirait que ce qui se passe dans la mouvance héritée de l’ancien régime – qui contrôle toujours les réfugiés, possède des réseaux d’influence en Europe, etc. – n’est pas très important pour eux.

Et c’est là, très curieusement, une continuité au Monde : depuis Philippe Decraene jusqu’à Jean Hélène en passant par Jacques de Barrin, les correspondants de ce journal en Afrique ont toujours privilégié l’analyse ethnique « au niveau des pâquerettes ». C’est-à-dire que lorsque des personnes se battent, on cherche à identifier l’appartenance tribale, plutôt que le processus politique qui fait qu’une force ou un gouvernement exploite l’ethnisme.

Entretien avec Jean-Pierre Chrétien
par Mehdi Ba
Réseau Voltaire
20 septembre 1995

Les situations rwandaise et burundaise exigeraient « une grande rigueur dans l’information et l’identification précise des faits et des acteurs, sans tomber dans les clichés ethniques qui ont été les vecteurs du génocide », affirme Jean-Pierre Chrétien, collaborateur éminent du Centre de recherches africaines, mais aussi fidèle auditeur de Radio France Internationale (RFI). Il déplore « subir depuis des mois le contraire dans les propos du correspondant de RFI, comme dans ses écrits au Monde : simplification ethnique incessante, parti pris pro-hutu (au sens de favorable aux thèses hutuistes), même si tout cela est habilement mis dans la bouche « d’observateurs » ou de « diplomates » ou de Dupont quelconques rencontrés sur la route ou dans les hôtels ».

Quelle est l’influence des journalistes « anti-FPR » sur la perception du problème rwandais en France ? Après quoi peuvent bien courir ces fervents propagandistes ? Jean-Pierre Chrétien nous apporte des éléments de réponse.

Dix-huit mois après le génocide, quel est selon vous le degré d’information de l’opinion publique française sur la situation au Rwanda ?

– Jean-Pierre Chrétien : Cela nous renvoie à la façon dont l’information est passée au moment du génocide, c’est-à-dire sur un registre émotif : les cadavres, le choléra… Comme la plupart des gens ne s’intéressent que de loin au détail des questions africaines, ils ont surtout été informés par la télévision. S’ils ont suivi attentivement les journaux, ils ont pu lire des analyses politiques à partir de juin-juillet 1994, mais à la télévision cette analyse a été très faible et c’est le mode émotif qui a dominé, à l’instar des crises somalienne et libérienne.

L’émotion étant retombée, il ne reste plus que des nouvelles épisodiques et lorsque des éléments nouveaux apparaissent, c’est toujours sur un ton spectaculaire : ça s’est manifesté avec Kibeho et actuellement avec le problème des réfugiés qu’on veut expulser du Zaïre.

À travers tout ça, je ne suis pas sûr du tout que l’opinion soit vraiment éclairée sur le réel enjeu, c’est-à-dire sur la nature politique et idéologique du génocide. Finalement, ce qui reste dans la tête des gens c’est qu’il y a deux ethnies – hutu et tutsi -, que beaucoup de Hutus sont partis au Zaïre, que les Tutsis sont au pouvoir à Kigali…

Le fait qu’un pouvoir responsable du génocide soit en même temps responsable d’une intoxication de la population qui a provoqué un départ massif au Zaïre, ceci n’est pas perçu : on voit simplement les Hutus ayant peur des Tutsis. La réduction ethnique domine et c’est ce qui explique la virulence qu’a prise ce qu’on pourrait appeler le révisionnisme, le négationnisme à l’égard du génocide.

Quelques milieux bien informés, qui suivent et ont des contacts, exploitent l’aspect « bande dessinée » du problème (l’opposition ethnique considérée comme naturelle) pour essayer de gommer l’enjeu : c’est-à-dire le fait de savoir si le Rwanda pourra, après ce génocide, retrouver une conscience nationale dépassant le racisme, et pourra se reconstruire sur la base de la justice.

On ne va pas au-delà de l’idée qu’il existe un antagonisme entre deux ethnies. Je crains que la pédagogie des médias ait été insuffisante pour expliquer en quoi cet antagonisme était le fruit d’une idéologie raciste. Bien sûr, il y a eu de bons articles et, de loin en loin, des reportages télé ont dit certaines choses un peu plus justes, mais même quand on lit la presse, on retombe vite sur un « équilibrisme » entre les vengeances commises par des militaires du FPR et les massacres d’avril à juillet 1994. On s’apitoie sur les prisonniers, sur les conditions affreuses dans les prisons, mais en oubliant littéralement de quoi est inculpée la grande majorité des gens qui sont là.

Le combat contre le négationnisme se heurte à une espèce d’édredon, un « terrain mou » : les gens s’enlisent dans une vision ethnographique de l’Afrique. Je crois qu’on n’a toujours pas bien compris qu’il s’est commis un génocide au Rwanda. Bien qu’on connaisse tous les éléments, on renonce à croire qu’il est possible d’aller jusqu’au bout d’une analyse politique et idéologique en Afrique. Il y a une sorte de paresse intellectuelle dès qu’il s’agit de ce continent. Tout est noyé dans une vision simple : il y a des Hutus qui sont à l’extérieur, des Tutsis qui sont rentrés, et « les Tutsis ont pris les maisons des Hutus ».

Pensez-vous que la crise rwandaise telle que la présentent des journalistes comme Stephen Smith et Jean Hélène puisse être relayée à travers d’autres médias par un effet d’« autorité » ?

– En ce qui concerne les médias nationaux, effectivement, on observe un certain type d’autorité, puisque ces journalistes font figure d’experts. C’est d’ailleurs étonnant de voir qu’aujourd’hui Stephen Smith fait d’avantage figure d’expert, sur le Rwanda, que Claudine Vidal [sociologue, chercheur au CNRS, et au Centre d’études africaines – NDLR], qui a travaillé depuis les années 60 au Rwanda, qui connaît à fond cette société, qui a réalisé plein d’enquêtes…

D’elle, on dira que c’est une « universitaire ». Tout le monde ne va pas lire Les Temps modernes, les Cahiers d’études africaines ou les livres parus chez Karthala, alors qu’en France – à Paris notamment -, beaucoup de ceux qui s’intéressent à l’Afrique auront accès à Libération : voilà pourquoi, en fin de compte, c’est Stephen Smith qui fait autorité.

De ce point de vue, il faudrait se livrer à une « analyse hiérarchique » de l’information : il y a d’abord la mise à plat de nouvelles, et puis il y a ce qui fait autorité. La base, ce sont les quelques paroles dites à la télévision, disponibles pour tout le monde…, mais intellectuellement, l’expertise va venir de certains grands journalistes. De même, les révélations et les prises de position de certaines associations reconnues (Amnesty, MSF, etc.) ont du poids dans ce processus. Il y a des relais dans l’authentification, c’est vrai.

À Libération, l’alternance des articles de Stephen Smith et Alain Frilet, dont les partis pris sont visiblement opposés sur la question rwandaise, vous paraît-elle tenir la route ou vouée à l’incohérence ?

– Je ne sais pas comment fonctionne Libération, mais j’ai l’impression que les journalistes y sont très indépendants à condition qu’ils aient de la qualité et qu’ils apportent des faits intéressants. Or, il faut reconnaître que Smith comme Frilet sont de bons journalistes. Je crois que leur rédaction doit être consciente qu’il y a, effectivement, des éclairages très différents.

Apparemment, il n’y a pas à Libération une « pensée maison », alors qu’il y en a une au Monde qui est manifestement beaucoup plus cohérente. Entre les reportages de Jean Hélène, ceux de Frédéric Fritscher et les éditoriaux, tout dans ce quotidien va dans une même ligne, qui a été celle d’un équilibrisme entre FPR et ancien gouvernement, et d’une grande prudence dans les jugements portés sur la politique française.Tandis que dans Libération c’est beaucoup plus contradictoire, et puis Smith est lui-même contradictoire entre ce qu’il écrit à différents moments.

Un certain nombre d’associations et de spécialistes de l’Afrique des Grands Lacs, dont vous-même, se sont émus récemment du traitement de l’information réalisé par ces deux journalistes sur les enjeux au Rwanda. Il semble que malgré leur très bonne connaissance du dossier, ils accréditent (au moins implicitement) la thèse du double génocide [1]. On s’étonne, on s’indigne… est-ce qu’on a le droit de poser la question : « Pourquoi ? Pourquoi présentent-ils les faits de cette manière ? »

– Certainement, il n’y a pas de raison que les journalistes soient plus tabous que les hommes politiques, les universitaires ou les médecins lorsqu’ils exercent leur métier. Ça devrait pouvoir rentrer dans un débat : le problème, c’est que le débat n’existe pas beaucoup au niveau de la presse. Parfois il y a une lettre de lecteur qui paraît…

Ce qui surprend chez Jean Hélène et Stephen Smith (et ce, pour Smith, depuis juillet 1994), c’est qu’il semble qu’ils aient décidé d’avantage de mettre en examen le régime de Kigali que de s’interroger sur l’ensemble de la situation issue du génocide. On dirait qu’ils mettent entre parenthèses le génocide, comme si cet événement – aussi massif qu’atroce -, qui reste encore dans les ruines, dans les morts, dans la tête des gens, comme si cet événement n’avait pas existé.

On fait comme s’il s’agissait de n’importe quel autre pays d’Afrique : dès lors, ces journalistes se livrent à une analyse hargneuse du pouvoir en place avec tous ses défauts. Et de l’autre côté, on dirait que ce qui se passe dans la mouvance héritée de l’ancien régime – qui contrôle toujours les réfugiés, possède des réseaux d’influence en Europe, etc. – n’est pas très important pour eux.

Ce qui m’étonne, moi, ce n’est pas que Smith ou Hélène aient écrit des choses mauvaises sur le régime de Kigali, parce qu’il y en avait à dire, c’est la continuité dans une ligne. C’est le cas de Smith depuis qu’il a entrepris de vouloir démontrer, en juillet 1994, que le FPR avait abattu l’avion présidentiel (en utilisant des arguments qui ne tenaient pas du tout la route [2]), jusqu’aux articles dans lesquels il a massivement relayé le point de vue des Hutus ultras (Rwanda et Burundi confondus)…

Ainsi, une interview du Burundais Léonard Nyangoma [3], parue sans que l’auteur n’introduise la moindre distance. En 1994, toute la presse avait pourtant relaté comment Nyangoma s’était montré capable d’inventer un faux putsch, d’intoxiquer l’opinion. Tout le monde s’en était plaint, jusqu’au représentant de l’ONU, Ould’Abdallah. On savait que Nyangoma est un politicien susceptible de mentir, et pourtant Smith répercute ses thèses sans le moindre recul ! Il y a donc une continuité dans la défense d’une thèse « hutue » (au sens idéologique) qui est étonnante.

Est-ce que ça reflète un malaise personnel face à un génocide que, finalement, en Europe, on a pas su empêcher, ni su percevoir pendant plusieurs semaines ? Et qu’alors, d’une certaine façon, on voudrait faire oublier ça en disant « Eh bien, vous voyez, les rescapés du génocide, ils sont aussi mauvais que les autres » ?

Est-ce que, quand on est un correspondant à l’étranger, les types de réseaux d’information qu’on utilise font qu’à certains moments on fait soi-même des calculs ? C’est sur cela que je m’interroge. Est-ce qu’un journaliste, en fonction de certains types de sources, a des sortes de dettes ? Doit-il, pour s’acquitter de renseignements obtenus à tel moment, rendre service à d’autres moments ? Je me pose la question…

Pour résumer, chez Smith, ou bien c’est un « état d’âme personnel » face à un génocide (une psychologie qu’il faudrait comprendre), ou bien c’est peut-être un calcul [4]. Chez Jean Hélène, c’est tellement plus froid qu’on ne pense même pas à ça.

Hélène répercute de façon vraiment trop évidente la version officielle française – la thèse des « Khmers noirs », par exemple – ainsi que la vision de la « troisième voie » rwandaise et des Burundais du Frodebu sous l’influence de Nyangoma. Il ne faut pas oublier que Jean Hélène est basé à Nairobi (Kenya), ville qui est devenue le foyer le plus important des gens de l’ancien régime Habyarimana et des partisans de la mouvance Nyangoma. Tous, notamment Jérôme Ndiyo, le responsable de l’information de Nyangoma, sont essentiellement basés dans la capitale kenyane.

Alors, est-il possible qu’en tant que journaliste le correspondant du Monde fasse mal son métier et croit être bien informé par des gens qui, gentiment, lui servent leur idéologie ? La question se pose, tant les articles d’Hélène sont calqués sur les déclarations de ces extrémistes.

Par ailleurs, je crois que c’est quelqu’un qui est totalement figé dans la vision tribale de l’Afrique. Et c’est là, très curieusement, une continuité au Monde : depuis Philippe Decraene jusqu’à Jean Hélène en passant par Jacques de Barrin, les correspondants de ce journal en Afrique ont toujours privilégié l’analyse ethnique « au niveau des pâquerettes ». C’est-à-dire que lorsque des personnes se battent, on cherche à identifier l’appartenance tribale, plutôt que le processus politique qui fait qu’une force ou un gouvernement exploite l’ethnisme.

Cette volonté de réduction a d’ailleurs conduit à des articles très agressifs à l’égard des universitaires, notamment avec de Barrin. Ils disent qu’au fond les universitaires nous cassent les pieds à couper les cheveux en quatre alors que l’Afrique c’est tellement évident, tellement simple : il y a des ethnies qui s’opposent.

Ce schéma a son importance. Peut-être y a-t-il le souci de faire plaisir à des instances officielles en France – quand on est correspondant de RFI ou du Monde en Afrique de l’Est ? Mais il y a aussi une fixation « hargneuse » sur l’explication ethnique pour affirmer : « Voyez, on a raison ! » Et chaque fois qu’on va trouver un élément allant dans ce sens, on va enfoncer le clou.

Il y a une faiblesse intellectuelle dans l’analyse de l’Afrique qui s’est installée au Monde et qui semble donner une cohérence générale des éditoriaux aux reportages des correspondants.

Le 12 août, vous avez réagi en écrivant au directeur d’antenne de RFI, Michel Meyer, qu’est-ce que vous lui disiez ?

– Je lui disais que c’était étonnant qu’il y ait un tel décalage entre ce que raconte son correspondant et ce qu’on voit par ailleurs dans d’autres documents. Que les problèmes du Rwanda et du Burundi étaient compliqués et qu’on attendait des analyses et pas une « évidente désinformation ».

Autrement dit, soit Jean Hélène est bête, soit il le fait exprès ; il a entrepris, depuis Nairobi, de défendre une thèse, celle des idéologues du Hutu Power rwandais et burundais. Il aurait pu expliquer le débat, présenter les arguments…

Le remaniement ministériel de la fin août a cristallisé une nouvelle fois les atermoiements des journalistes dont nous parlions : ils y voient l’acte ultime du FPR pour s’approprier la totalité du pouvoir. Auriez-vous des éléments d’analyse plus désintéressés ?

– Au fond, ce qui vient de se passer au Rwanda, c’est une crise gouvernementale qui tourne essentiellement autour du problème de la sécurité, de la justice, du traitement du génocide et du retour des réfugiés. Cette crise a montré qu’au sein du gouvernement – du FPR notamment – on a considéré que l’action engagée n’était pas assez efficace, que ça piétinait…

On assiste donc à un changement de personnels au sein de la coalition au pouvoir, qui s’opère conformément aux modalités prévues par les accords d’Arusha [5] : toutes les permutations, que ce soit sur le plan politique ou sur le plan de l’origine dite « ethnique », aboutissent au maintien des mêmes équilibres dans le nouveau gouvernement.

C’est une crise sérieuse mais rapidement réglée et qui n’a pas pour résultat, comme on l’a dit, une mainmise totale du FPR et des Tutsis sur le gouvernement. Ce dernier compte toujours une majorité de ministres hutus et une majorité de ministres n’appartenant pas au FPR. Cela étant, le FPR a, certes, une influence prédominante puisque c’est lui qui a gagné la guerre et que l’armée lui est prioritairement acquise : ça, personne ne le nie. Mais en tous cas, on a toujours affaire à un gouvernement de coalition.

À la base de cette crise gouvernementale, on trouve l’exacerbation des tiraillements entre deux interprétations des priorités à mettre en oeuvre : la justice ou la réconciliation. Certains pensent qu’il n’y a pas de réconciliation sans justice, et d’autres qu’il faut accélérer la réconciliation et tourner un peu plus vite la page sur le génocide ; c’est ça l’enjeu du débat. Derrière cela, il peut y avoir différentes manigances, des attitudes plus radicales, au FPR ou ailleurs…

Quand je lis la Libre Belgique aujourd’hui (1er septembre), je trouve à peu près la description de cette crise. Avec l’évocation « calme » des personnalités en jeu. En revanche, dans l’article de Jean Hélène, j’ai l’impression de lire qu’il y a eu un coup d’État à Kigali et qu’il n’y a plus aucun ministre hutu ni aucun ministre non-FPR. [Les articles de Smith pendant le remaniement exploitent, à peu de choses près, la même trame – NDLR].

Son argumentation revient à dire que la « fiction d’Arusha » est finie, que c’est l’échec du gouvernement de coalition, etc. L’article ne met aucunement en valeur la personnalité des nouveaux ministres mais surtout celle des partants ; les mêmes partants qui étaient jusqu’alors considérés comme des pendants du FPR ou des « Hutus de service » deviennent tout à coup très bons en démissionnant !

Tout est ramené à la construction d’un pouvoir tutsi FPR à Kigali, on ne décèle aucune nuance. Or, la philosophie du FPR n’est pas du tout celle de l’ethnisme, pas plus que Kagame n’incarne l’ethnisme. Pas de trace des débats qui ont lieu à Kigali et que tout le monde connaît, tout nous ramène à un règlement de comptes contre le pouvoir de Kigali.

C’est quand même étonnant que, sur cette situation, Le Monde soit d’un parti pris si disproportionné que le point de vue d’un journal conservateur belge paraisse aussi équilibré.
Les notes sont de la rédaction

[1] Selon Mitterrand, le FPR aurait procédé à son tour à un génocide après sa victoire sur les troupes des ex-FAR. Cette victoire avait pourtant mis un terme au génocide – bien réel celui-là – perpétré par l’État rwandais, que la France soutenait indéfectiblement depuis quatre ans par l’intermédiaire de son Président.

[2] Rappelons que, selon des informations recoupées par la journaliste belge Colette Braeckman, deux soldats français du Détachement d’assistance militaire d’instruction (DAMI) – dont l’un est identifié – auraient procédé à cet attentat, lequel fut le déclencheur du génocide.
Aucune enquête à ce sujet n’a été menée, ni par l’armée, ni par le Parlement, ni par Stephen Smith. Ce dernier, au contraire, développait dans « Libération l’hypothèse (non étayée) d’une possible responsabilité du FPR dans l’attentat.

[3] Léonard Nyangoma peut être sommairement qualifié comme l’homme qui essaye par tous les moyens de créer une guerre civile au Burundi.

[4] Les mauvaises langues (nombreuses à la rédaction de Maintenant) ont dans l’idée que Smith bénéficie de contacts trop étroits avec les services spéciaux français. Les barrières de la « déontologie » seraient pulvérisées si ces mauvaises langues allaient jusqu’à dire qu’il perçoit des mêmes services une quelconque compensation (un salaire ?!).
La seule question qui se pose est la suivante : pourquoi les directions de Libé et du Monde acceptent-elles d’offrir de telles tribunes à l’État, surtout dans des circonstances à ce point « criminelles » ?

[5] Accords conclus par le Président Habyarimana et le FPR en vue d’un partage du pouvoir entre les divers partis, sur une base pluriethnique. Le génocide, couvert et soutenu par la France, organisé et exécuté par les tenants du Hutu Power (qui prirent le pouvoir « sur le cadavre d’Habyarimana »), en fut la principale violation.


Rwanda: La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration

11 février, 2008

Hutus celebrate Operation Turquoise (June 94)Accueil triomphal de l’Opération Turquoise… par les génocidaires houtous!

Cherchez l’erreur!

Pour ceux qui ne seraient pas tout à fait satisfaits de la toute récente tentative du chef de notre diplomatie d’enterrer le dossier de l’attitude de la France pendant le génocide rwandais d’il y a 14 ans …

Petit retour sur une tribune du chercheur Dominique Franche, l’auteur particulièrement éclairant d’une « Généalogie du génocide rwandais, qui, à l’occasion de la dixième commémoration de la catastrophe, avait tenté lui aussi de demander des comptes

Extrait :

Il faut donc le répéter avec force: sans le soutien de la France, le génocide des Tutsi et le massacre des Hutu qui refusaient le racisme n’auraient pas eu lieu. Car l’aide militaire française a donné aux organisateurs du génocide l’élément essentiel qui leur aurait manqué : le temps. Entre l’attaque du Front patriotique rwandais, composé pour l’essentiel d’exilés tutsis dont le président Habyarimana refusait le retour, et l’attentat du 6 avril 1994 qui servit de prétexte au déclenchement du génocide, trois ans et demi s’écoulèrent, qui furent mis à profit pour constituer les milices, diffuser la propagande raciste et dresser les listes des victimes, au vu et au su de nos militaires et de nos diplomates.

Bien plus, pendant la boucherie, la Banque de France et la BNP-Paris ont procuré des moyens financiers au gouvernement génocidaire, des armes ont été livrées, et des responsables rwandais ont été reçus à Paris au plus haut niveau. À la fin du génocide, l’opération pseudo humanitaire  » Turquoise  » a permis d’exfiltrer les criminels, dont bon nombre vivent tranquillement en France.

Faut-il être complice de génocide pour faire carrière ?
Dominique Franche (1), historien.
L’Humanité
Le 14 avril 2004

Telle est la question que m’a posée une citoyenne ordinaire en découvrant le degré d’implication de la France dans le génocide rwandais de 1994. Réaction excessive de sa part ? Qu’on en juge. Non seulement aucun des hauts fonctionnaires et officiers supérieurs qui ont orienté le jugement de François Mitterrand ou exécuté ses ordres concernant le Rwanda n’a été inquiété, mais tous ont poursuivi de brillantes carrières. Deux exemples parmi d’autres. Bruno Delaye, à l’époque conseiller pour l’Afrique à la présidence de la République ? Devenu notre ambassadeur au Mexique, puis notre directeur général de la coopération internationale et du développement, titulaire des ordres du mérite et de la Légion d’honneur. Le colonel Tauzin, alias Thibaut, qui s’illustra sur le terrain et défendit publiquement le gouvernement rwandais génocidaire en 1994 ? Promu général.

Rien là que de très banal. On a fini par juger un Maurice Papon, plus de cinquante ans après certains de ses crimes – pas pour sa responsabilité dans l’assassinat de plus de 200 Algériens à Paris, la nuit du 17 octobre 1961, alors qu’il était préfet. Mais combien d’autres coulent une paisible et honorable retraite après de brillants parcours professionnels ? A-t-on jamais demandé des comptes aux responsables politiques et militaires du massacre de 80 000 personnes à Madagascar en 1947 ? Qui a seulement entendu mentionner le génocide des Bamiléké du Cameroun, perpétré au tournant des années soixante ? Ce fut pourtant un corps expéditionnaire français, envoyé par le général de Gaulle, qui extermina plusieurs centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants. Ainsi de Gaulle a-t-il montré la voie à François Mitterrand, dont le journaliste Patrick de Saint-Exupéry a rapporté le propos tenu pendant que les chiens dévoraient encore les cadavres mutilés des Tutsi :  » Dans ces pays-là, un génocide c’est pas trop important.  » L’expérience l’avait prouvé.

Toutefois, la dixième commémoration du génocide semble avoir fissuré la chape de silence scellée en 1998 par la mission d’information parlementaire sur les opérations militaires menées par la France, d’autres pays et l’ONU au Rwanda entre 1990 et 1994. Son président, le mitterrandien Paul Quilès, avait pourtant bien verrouillé : sachant pertinemment que les journalistes n’auraient pas le temps de lire les quatre volumes de conclusions et d’annexes, sa présentation orale exonérait la France de toute responsabilité, pendant qu’un député de droite, et de fin de banquet, en rajoutait dans la réhabilitation de l’honneur national bafoué. Néanmoins, le rapport concédait  » erreurs d’appréciation  » et autres  » dysfonctionnements institutionnels « . Les annexes, elles, recélaient une petite mine pour le connaisseur qui prenait le temps de les lire. Rien de bien dangereux cependant.

Mais voici que Patrick de Saint-Exupéry sort un grand livre, haletant, bouleversant, qui met en cause la responsabilité du gouvernement français dans le génocide : l’Inavouable. La France au Rwanda (Éditions les Arènes). Voici qu’une commission d’enquête citoyenne (voir http://www.enquete-citoyenne-rwanda.org) récapitule les informations glanées au fil du temps, et que le réalisateur Georges Kapler montre des témoignages de rescapés et de bourreaux qui accablent certains militaires français. Voici que le président rwandais accuse publiquement la France, après l’avoir ménagée pendant dix ans. Il y a de nouveau le feu à la maison. Pour sauver l’honneur de la mitterrandie, Quilès et Lang montent au front, soutenus par Juppé, ministre des Affaires étrangères en 1994, et par Michèle Alliot-Marie, qu’insupporte la mise en cause de ses pioupious. L’UMP et le PS fraternisent en cette défense et illustration de notre politique africaine, qui gangrène la République depuis si longtemps.

Il faut donc le répéter avec force : sans le soutien de la France, le génocide des Tutsi et le massacre des Hutu qui refusaient le racisme n’auraient pas eu lieu. Car l’aide militaire française a donné aux organisateurs du génocide l’élément essentiel qui leur aurait manqué : le temps. Entre l’attaque du Front patriotique rwandais, composé pour l’essentiel d’exilés tutsis dont le président Habyarimana refusait le retour, et l’attentat du 6 avril 1994 qui servit de prétexte au déclenchement du génocide, trois ans et demi s’écoulèrent, qui furent mis à profit pour constituer les milices, diffuser la propagande raciste et dresser les listes des victimes, au vu et au su de nos militaires et de nos diplomates.

Bien plus, pendant la boucherie, la Banque de France et la BNP-Paris ont procuré des moyens financiers au gouvernement génocidaire, des armes ont été livrées, et des responsables rwandais ont été reçus à Paris au plus haut niveau. À la fin du génocide, l’opération pseudo humanitaire  » Turquoise  » a permis d’exfiltrer les criminels, dont bon nombre vivent tranquillement en France. Ce ne sont là que quelques éléments du dossier, et pas les plus graves.

Erreurs de jugement, incompétence, lâcheté et bêtise d’agents et de responsables de l’État mal formés n’excusent pas les crimes. Les Papon d’aujourd’hui doivent s’expliquer et être jugés pour leur complicité, active ou passive, qu’il s’agisse de la tragédie rwandaise ou de l’utilisation du travail forcé par la compagnie Total en Birmanie.

Que faut-il pour réclamer les explications qui nous sont dues, en vertu de l’article 15 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen :  » La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration  » ? Que faut-il donc pour que l’opinion se mobilise ? que les victimes soient blanches ? Si les citoyens ne réclament pas à leurs élus l’application de ce droit, ils se font complices et acceptent l’assassinat de la République.

Dernier livre : Généalogie du génocide rwandais, Editions Tribord (à paraître le 20 avril).


Rwanda: Les femmes ne font pas ce genre de choses (Women don’t do this kind of thing)

10 février, 2008
Related imageLe royaume des cieux est semblable à un homme qui a semé une bonne semence dans son champ. Mais (…) lorsque l’herbe eut poussé et donné du fruit, l’ivraie parut aussi. (…) Et les serviteurs lui dirent: Veux-tu que nous allions l’arracher? Non, dit-il, de peur qu’en arrachant l’ivraie, vous ne déraciniez en même temps le blé. Laissez croître ensemble l’un et l’autre jusqu’à la moisson. Jésus (Matthieu 13 : 24-29)
Dans cette putain d’humanité, les assassins sont tous des frères pas une femme pour rivaliser à part peut-être, Madame ThatcherRenaud
La femme serait vraiment l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignerait une femme incompétente. Françoise Giroud (Le Monde, 11.03.83)
La femme sera vraiment l’égale de l’homme le jour où, pour diriger un génocide, on désignera une femme compétente. D’après Françoise Giroud
[Les totalitarismes ont en commun] la conviction qu’ils ont en leur pouvoir la clé d’un problème généralement considéré comme insoluble dans le monde moderne: comment mettre fin à la nature conflictuelle de la société humaine. Zeev Sternhell (cité par Bernard Bruneteau)
I think that as women we’re strong enough now to not only acknowledge our racism, our class bias and our homophobia but our sexism. The coming generation, and second-wave feminists as well, can acknowledge that women, like men, are aggressive and, like men, are as close to the apes as the angels. Our lived realities have never conformed to the feminist view that women are morally superior to men, are compassionate, nurturing, maternal and also very valiant under siege. This is a myth. (…) Women don’t have to be better than anyone else to deserve human rights. Our failure to look at our own sexism lost us a few inches in our ability to change history in our lifetime. The first thing we do is acknowledge what the truth is, and then we have to not have double standards. We have to try not to use gossip to get rid of a rival, we have to try not to slander the next woman because we’re jealous that she’s pretty or that she got a scholarship. I think we have to learn some of the rules of engagement that men are good at. Women coerce dreadful conformity from each other. I would like us to embrace diversity. Then we could have a more viable, serious feminist movement. (…) Because the stereotypes of women have been so used to justify our subordination and since it was a heady moment in history to suddenly come together with other women in quantum numbers around issues of women’s freedom and human rights, it took a while before each of us in turn started looking at how we treated each other. The unacknowledged aggression and cruelty and sexism among women in general — and that includes feminists — is what drove many an early activist out of what was a real movement. (…) I think it gets worse when it’s women only. Men are happy in a middle-distance ground toward all others. They don’t take anything too personally, and they don’t have to get right into your face, into your business, into your life. Women need to do that. Women, the minute they meet another woman, it’s: she’s going to be my fairy godmother, my best friend, the mother I never had. And when that’s not the case we say, « well, she’s the evil stepmother. » (…) I do have a chapter that says if you have a situation that is male-dominated with a few token women, women will not like each other, they will be particularly vicious in how they compete and keep other women down and out. We can’t say how women as a group would behave if overnight they had all the positions that men now have. (…) It helps to understand that in these non-Western countries where you have mothers-in-law dousing daughters-in-law with kerosene for their dowries and we say « how shocking, » we have a version here. You have here mothers who think their daughters have to be thin, their daughters have to be pretty and their daughters need to have plastic surgery and their daughters have to focus mainly on the outward appearance and not on inner strength or inner self. It’s not genital mutilation but it’s ultimately a concern with outward appearance for the sake of marriageability.(…) I’m thinking back to the civil rights era and the faces of white mothers who did not want little black children to integrate schools. What should we say about those women who joined the Ku Klux Klan or the Nazi party? You have a lot of women groaning under the yoke of oppression. Nevertheless, there are women who warm the beds and are the partners of men who create orphans. Women are best at collaborating with men who run the world because then we can buy pretty trinkets and have safe homes and nests for ourselves.(…) Women are silenced not because men beat up on us but because we don’t want to be shunned by our little cliques. That applies to all age groups. That’s one of the reasons that women are so conformist and so indirect: we end up sabotaging her rather than risking the loss of her intimate companionship. Women stealing each other’s lovers and spouses and jobs is pandemic. Phyllis Chesler
Les massacres sont souvent “expliqués” par les médias comme étant le produit de haines ancestrales, de la religion ou de l’ethnicité. (…) Certes, il n’est pas douteux que les facteurs religieux ou ethniques puissent jouer un rôle. Mais il s’agit plus d’une instrumentalisation de ces facteurs, par des leaders et des organisations, que d’une “explication” du massacre par le religieux ou l’ethnique. (…) Mais… l’approche rationnelle du massacre ne prend pas en compte les effets d’un autre phénomène: celui de la dynamique même du conflit induite par ces tueries. (…) La pratique répétée du massacre tend à “dérégler” les hommes qui les commettent, ce qui donne à leur conduite la dimension non seulement de la barbarie mais de la folie. (…) Pourquoi ces rituels étranges effectués sur les cadavres?
L’accusation d’impureté est une “accusation universelle” contre ceux que l’on va massacrer. Le meurtre initial, en créant subitement une forte crise d’anxiété dans la population, va susciter en retour une vague vengeresse destinée à purifier la société des éléments hostiles, qui en sont désignés comme responsables. Éliminer physiquement tous ceux qui sont perçus comme les vecteurs de cette menace devient le plus sûr moyen de hâter ce processus de purification réparatrice et pacificatrice. Tout en étant organisés centralement par l’État, les massacres seraient ainsi “portés” par une réaction sociale de nature cathartique. Jacques Sémelin
Il existe une notion, généralement partagée dans les différentes cultures, que les femmes ne font pas ce genre de choses. La société n’a pas encore trouvé le moyen d’en parler, car cela va à l’encontre de toutes nos représentations de la nature des femmes. Carolyn Nordstrom (anthropologue, Université de Notre-Dame, Indiana)
Le viol force les victimes à vivre avec les conséquences, les dégâts, les enfants. L’impact des viols massifs au Rwanda se fera sentir pendant plusieurs générations. Sydia Nduna (conseillère à l’International Rescue Committee Rwanda)
En utilisant une maladie, une peste, une terreur apocalyptique comme une arme biologique, vous annihilez les procréateurs en perpétuant la mort dans les prochaines générations. La tuerie persiste et s’éternise. Charles B. Strozier (psychanalyste et professeur d’histoire, John Jay College of Criminal Justice, New York)
Une femme est perçue comme un symbole de pureté. La famille tourne autour de ce symbole. Et voilà que ce symbole est brutalement attaqué, stigmatisant toutes les femmes. Tout ceci perpétue l’humiliation, se répercutant sur les survivants et l’ensemble de leurs familles. En ce sens, le viol est pire que la mort. Robert Jay Lifton (philosophe et historien)
Le viol fut la pire expérience des victimes du génocide. Certains payaient pour mourir, pour être abattus plutôt que torturés. Ce qu’ils imploraient à genoux, c’était qu’on leur donne une mort rapide et décente. Les victimes du viol n’ont pas eu ce privilège. Gerald Gahima (général du procureur du Rwanda)

C’est l’émancipation des femmes, imbéciles !

Près d’un million de victimes, taux de disparition de 80%, en trois mois à peine (les trois-quarts dans les six premières semaines), dépeçage à la machette, mutilation au gourdin clouté, grenadages de groupes, noyades, tranchages des tendons d’Achille avant abandon …Viols massifs suivis d’assassinats (250 000!), y compris publics pour en augmenter l’impact et l’humiliation, pénétrations avec des lances, canons de revolver, bouteilles ou branches de bananier, mutilations sexuelles à la machette, l’eau bouillante et l’acide, seins coupés, création de bataillons de violeurs choisis spécialement dans les hôpitaux pour éterniser la mort sur des générations …

Extrême décentralisation et dimension populaire du massacre organisé, importance du rôle des cadres spirituels et techniques (instituteurs, médecins, agronomes, stars locales de football), stades, écoles et églises transformés en abattoirs, quasi-unanimité de l’adhésion aux massacres, « tueries commencées et terminées quotidiennement à heures fixes comme une tâche devant être exécutée » …

Retour, deux semaines après un premier demi-aveu des responsabilités françaises (qui, on s’en souvient, non seulement armèrent mais exfiltrèrent les génocidaires, tout en contribuant indirectement à les radicaliser en leur imposant le multipartisme et, avec la communauté internationale, les Accords d’Arusha), sur les principales spécificités du « génocide de proximité » que furent les massacres des Toutsis du Rwanda de l’été 94.

Et notamment, dans un très complet article du NYT (découvert grâce à l’ouvrage de référence de Bernard Bruneteau, « Le Siècle des génocides »), sur le cas très particulier et des plus dérangeants, de… cette ministre de la Famille et de la Promotion féminine qui se retrouvera la première femme jamais accusée de génocide pour avoir systématisé la pratique des viols massifs!

A savoir, Pauline Nyiramasuhuko, cette représentante des Houtous du sud, dont la volonté de s’imposer au sein du clan dominant des Houtous du nord la poussera vers une instrumentalisation du ressentiment anti-toutsi (notamment la beauté supérieure, reconnue de tous, de leurs femmes) toujours plus extrême.

Amie de collège de la femme du président (puis épouse d’un homme qui sera tour à tour président de l’Assemblée nationale, ministre de l’Education supérieure et recteur de l’Université nationale de Butare), cette fille de paysans houtous pauvres (voire descendante de Toutsis déclassés?) gravira rapidement les échelons du ministère de la santé.

Passant ainsi en une vingtaine d’années de l’ardente militante du planning familial de ses débuts à la terreur de sa ville natale de Butare, qui se trouvait aussi être la capitale intellectuelle et la plus grande concentration de Toutsis du pays.

D’où sa maitrise toute particulière… du « discours prophylactique » typique des génocidaires contre les « cafards » toutsis, qui, comme le montre bien Bruneteau et à l’instar d’autres minorités comme les juifs ou chrétiens arméniens en d’autres lieux, avaient le malheur de cumuler les positions économiquement et culturellement dominantes d’anciens « aristocrates propriétaires de bétail » et « médiateurs du colonisateur occidental »!

LE VIOL COMME MÉTHODE DE GÉNOCIDE AU RWANDA
Pauline Nyiramasuhuko, la barbarie au féminin
Peter Landesman
The New York Times
Traduction (partielle) Courrier international
14 nov. 2002

En même temps que l’extermination des trois quarts de la population tutsie au Rwanda s’est déroulée une autre horreur, le viol de 250 000 femmes. Parmi les responsables figure une Hutue, aujourd’hui jugée pour incitation au viol de masse. Elle était… ministre de la Promotion féminine.

Au printemps de 1994, l’horreur est arrivée à Butare, une ville rwandaise tranquille, brûlée par le soleil. A l’époque, des escadrons de la mort hutus, armés de machettes et de bâtons surmontés de clous, brûlaient, tuaient et pillaient dans tout le pays. Des barrages installés sur les routes piégeaient les Tutsis en fuite, qui se faisaient alors massacrer. Pendant la troisième semaine d’avril, alors que le génocide atteignait son summum, des dizaines de milliers de cadavres pourrissaient dans les rues de Kigali, la capitale. Butare – un bastion de Tutsis et de Hutus modérés qui avaient résisté aux ordres de génocide du gouvernement – était la prochaine cible. Ses habitants entendirent des coups de feu dans les collines de l’ouest ; la nuit, ils virent la lueur provenant des villages avoisinants en proie aux flammes. Des Hutus en armes ne tardèrent pas à se rassembler à la périphérie de la ville, mais les habitants paniqués de Butare ne se laissèrent pas faire.

Mis en rage par la révolte de Butare, le gouvernement par intérim de Kigali y envoya en mission Pauline Nyiramasuhuko, ministre de la Famille et de la Promotion féminine. Avant de devenir l’une des femmes les plus influentes du gouvernement, Pauline avait grandi dans une petite commune rurale juste à côté de Butare. Comme elle était l’exemple d’une réussite locale, son retour aurait sûrement un impact persuasif.

Peu après l’arrivée de Pauline en ville, des voitures surmontées de haut-parleurs parcouraient les petites routes autour de Butare en annonçant que la Croix-Rouge s’était installée dans un stade non loin de là pour fournir nourriture et asile à la population. Le 25 avril, des milliers de Tutsis se rendirent dans ce stade. C’était un piège. Au lieu de trouver nourriture et abri, les réfugiés furent encerclés par les Interahamwe, de violents maraudeurs hutus dont le nom signifie « ceux qui attaquent ensemble ». Selon un témoin, Pauline, qui avait 48 ans à l’époque, supervisait la scène. Elle encourageait les Interahamwe et donnait des ordres en ces termes : « Avant de tuer les femmes, vous devez les violer », témoigne Foster Mivumbi, qui a confessé sa participation au massacre. Des femmes tutsies furent alors sélectionnées parmi la foule du stade et emmenées dans les fourrés pour être violées, se souvient Mivumbi. Sur le stade, Pauline agitait les bras et observait sans rien dire les Interahamwe qui mitraillaient les réfugiés et leur lançaient des grenades. Les Hutus achevèrent les survivants à la machette. Cela dura une heure et se termina à midi. Pauline, raconta Mivumbi, resta jusqu’à l’arrivée d’un bulldozer qui commença à empiler les corps pour les enterrer dans une fosse voisine. Peu après, selon un autre témoin, Pauline se rendit dans un enclos où un groupe d’Interahamwe gardait 70 femmes et filles tutsies. Pauline ordonna de brûler les femmes et ajouta : « Pourquoi ne les violez-vous pas avant de les tuer ? » « Mais nous avions tué des gens toute la journée, et nous étions fatigués. Nous avons simplement mis l’essence dans des bouteilles et l’avons versé sur les femmes, puis on a mis le feu », indique ce témoin. A peu près au même moment, des Interahamwe arrivèrent à l’hôpital local où Rose, une jeune Tutsie, avait trouvé refuge. « Ils ont dit que Pauline leur avait permis de se faire les filles tutsies, qui étaient trop orgueilleuses, raconta-t-elle. Elle était ministre ; alors, ils ont dit qu’ils en avaient le droit. » Pauline avait fait comprendre aux soldats que le viol était une récompense. A l’hôpital se trouvait le fils unique de Pauline, Arsène Shalom Ntahobali, un étudiant âgé de 24 ans qui était l’un des chefs Interahamwe. Rose raconta que Shalom, qui claironnait sans cesse qu’il avait la « permission » de sa mère de violer des Tutsies, la viola contre le mur.

Il n’y aura jamais de décompte précis du nombre de Rwandais assassinés entre avril et juillet 1994. L’organisation Human Rights Watch estime qu’ils furent au moins 500 000, et l’ONU évalue entre 800 000 et 1 million le nombre de Rwandais qui moururent durant cette période. Quel que soit le total, le volume du carnage et la concentration des assassinats leur donnent le sinistre honneur de constituer le meurtre de masse le plus féroce de l’Histoire : les trois quarts de la population tutsie furent exterminés.

Il est compréhensible que l’attention du monde se soit tournée vers les proportions du massacre rwandais. Mais, aujourd’hui, le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), qui siège à Arusha, en Tanzanie, est en train de reconnaître un autre genre d’horreur, laissée dans l’ombre. Bien que la plupart des femmes aient été tuées avant de pouvoir raconter ce qui leur était arrivé, un rapport des Nations unies a conclu qu’au moins 250 000 femmes furent victimes de viol au cours du génocide. Certaines furent pénétrées avec des lances, des canons de revolver, des bouteilles ou des branches de bananier. Leurs organes sexuels furent mutilés à la machette, à l’eau bouillante et à l’acide, et certaines femmes eurent les seins coupés. Une étude montre que la province de Butare compte à elle seule plus de 30 000 survivantes de viol. Davantage de femmes encore furent tuées après avoir été violées.

Deux jeunes femmes tutsies, Mary Mukangoga, 24 ans, et Chantal Kantarama, 28 ans, avaient trouvé refuge dans la préfecture de Butare. Mais quand Pauline et Shalom vinrent à la préfecture avec les jeunes hommes de l’Interahamwe, ils sélectionnèrent des filles à violer. En silence, Mary et Chantal retournent jusqu’aux ruines de ce qui fut autrefois une usine de plastique, dans un bosquet d’arbres à 200 mètres de la préfecture. Elles expliquent qu’elles furent entraînées hors de la préfecture, amenées ici et violées plusieurs fois. « Pauline venait et disait : ‘Je ne veux pas de cette merde ici, débarrassez-vous de cette merde' », raconte Chantal.

Les deux jeunes femmes firent partie d’un groupe de cinq esclaves sexuelles, gardées à la préfecture et violées régulièrement et ensemble, tous les soirs pendant des semaines. Puis, un jour, elles furent jetées dans une fosse pleine de cadavres. Le charnier, qui faisait à peu près 38 mètres carrés, est aujourd’hui à moitié rempli de gravats et d’herbes. « Ils ont tué à la machette celles qui résistaient, et les ont jetées dans le trou », témoigne l’une de ces femmes, qui resta dans la fosse une nuit et une journée, puis, la seconde nuit, escalada le monceau de cadavres pour sortir du trou.

En juillet 1994, Pauline a fui le Rwanda au milieu de l’exode de masse de plus de 1 million de Hutus craignant la vengeance de l’armée des rebelles tutsis, le Front patriotique rwandais, qui gagnait du terrain. Après s’être cachée dans un camp de réfugiés au Zaïre de l’époque [aujourd’hui RDC], elle a fini par se rendre au Kenya, où elle a vécu en fugitive pendant presque trois ans. Le 18 juillet 1997, elle fut interpellée à Nairobi par les autorités kenyanes et internationales. Shalom fut capturé six jours plus tard, dans une épicerie de Nairobi qu’il gérait. Ils furent tous deux livrés au Tribunal d’Arusha.

Onze charges sont retenues contre Pauline Nyiramasuhuko, dont génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre. C’est la première femme à être accusée de ces crimes dans une cour internationale, et la première à être accusée de viol en tant que crime contre l’humanité. (Son fils Shalom plaide non coupable sur les dix chefs d’accusation portés contre lui.)

Pauline et Shalom sont jugés ensemble, avec quatre autres chefs hutus de Butare également accusés de génocide. La plupart du temps, Pauline est accusée d’incitation au crime plutôt que de perpétration. Cependant, selon un document préparé par les enquêteurs du TPIR en prévision du procès, un témoin, surnommé Q. C., a vu un chef de communauté tutsi mourir « des mains de Nyiramasuhuko ». Les avocats de chacun des six accusés vont probablement débuter leur défense en 2004, après que le procès aura traîné pendant encore au moins deux ans : la justice avance avec une extrême lenteur à Arusha, avec seulement huit condamnations et un acquittement en sept ans.

Pauline Nyiramasuhuko est née en 1946 au milieu d’une forêt de bananiers et de vallées verdoyantes perdues dans les nuages. Ses parents, des paysans qui produisaient juste de quoi vivre, habitaient un village situé à 10 kilomètres à l’est de Butare. Au collège, Pauline devint l’amie d’Agathe Kanziga, qui épousa plus tard le président hutu Juvénal Habyarimana. Ce fut une rencontre décisive. Après ses études, elle quitta Butare pour Kigali et rejoignit le ministère des Affaires sociales, qui mettait en place à l’époque un réseau de centres sociaux devant enseigner aux femmes comment prendre soin de leur famille, des enfants et comment faire la cuisine. Pauline n’avait que 22 ans quand Agathe l’aida à gravir d’un coup les échelons administratifs et à devenir inspectrice nationale au ministère.

En 1968, Pauline épousa Maurice Ntahobali, qui devint président de l’Assemblée nationale rwandaise, puis ministre de l’Education supérieure et enfin recteur de l’Université nationale de Butare. Pauline fut alors l’une des rares femmes rwandaises à s’inscrire en droit. En 1992, elle était déjà l’un des leaders du Mouvement révolutionnaire national pour le développement (MRND, parti unique du président Habyarimana), et elle fut nommée ministre de la Famille et de la Promotion féminine. Soucieuse de faire ses preuves dans la structure d’un parti construit autour d’hommes au sein de la société patriarcale rwandaise, Pauline se rendit compte rapidement que le chemin du succès politique passait par son lieu de naissance. Or la ville de Butare était devenue une épine dans le pied du gouvernement. Elle comptait les citoyens les plus éclairés du pays, une université et un institut de recherche scientifique, et abritait la plus grande concentration de Tutsis du Rwanda. Elle avait été largement préservée de l’extrémisme hutu, et le MRND n’y avait jamais pris racine. Pauline tenta de changer tout cela au moyen d’un programme d’intimidation. Elle parcourait la ville avec les brutes du parti qui élevaient des barricades dans les rues, paralysaient la circulation et semaient le trouble. Les invasions régulières de Pauline vinrent à être connues sous le nom de « journées fantômes », pendant lesquelles Butare retenait son souffle.

Pauline fut vite embrigadée dans l’idéologie antitutsie de son parti. Léoncie Mukamisha, une ancienne camarade de classe de Pauline qui travaillait sous ses ordres au ministère, raconte que l’obéissance et la haine virulente des Tutsis qu’affichait Pauline gagnèrent les faveurs du président, qui lui assigna un certain nombre d’idéologues extrémistes hutus en tant que conseillers.

Il ne sera peut-être jamais possible de savoir ce qui a motivé les actes de Pauline. Peut-être a-t-elle ressenti une rage viscérale à l’encontre des Tutsis, peut-être n’était-elle qu’une opportuniste assoiffée de pouvoir. En tout cas, dès 1994, son zèle antitutsi était connu de tous. Pendant le génocide, elle prononça des discours déchaînés sur les ondes de Radio Rwanda. « Nous sommes tous membres de la milice, disait Pauline. Nous devons travailler ensemble pour traquer les membres du Front patriotique rwandais. »

Dans ses aveux de génocide et de crimes contre l’humanité, l’ancien Premier ministre hutu, Jean Kambanda, identifie les membres de son conseil privé, où fut élaboré le projet du génocide. Cinq noms seulement apparaissent, parmi lesquels figure celui de Pauline Nyiramasuhuko.

Et puis, il y a la génération des enfants nés de tous ces viols. Cinq mille d’entre eux sont enregistrés, et il semble fort probable que ceux qui ne l’ont jamais été soient bien plus nombreux. « Le viol force les victimes à vivre avec les conséquences, les dégâts, les enfants », explique Sydia Nduna, conseillère à l’International Rescue Committee Rwanda, qui collabore à un programme de Kigali visant à réduire la violence entre les sexes. L’impact des viols massifs au Rwanda, affirme-t-elle, se fera sentir pendant plusieurs générations.

Pis encore, les viols – la plupart commis par plusieurs hommes à la suite – furent fréquemment accompagnés d’autres formes de tortures physiques et souvent mis en scène publiquement pour augmenter l’impact de la terreur et de l’humiliation. Tant de femmes les redoutaient qu’elles suppliaient souvent qu’on les tue avant. Fréquemment, le viol précédait le meurtre. Parfois, la victime n’était pas tuée, mais violée à plusieurs reprises et laissée en vie. L’humiliation, alors, n’affectait pas seulement la femme violée, mais également son entourage. D’autres fois encore, les femmes étaient utilisées dans un autre but : à moitié morte, ou déjà sans vie, une femme était violée en public pour servir d’élément rassembleur des Interahamwe.

Mais l’exhibition publique et la destruction ne s’arrêtaient pas avec le viol lui-même. Nombre de femmes étaient laissées en vie exprès pour qu’elles meurent lentement du sida. L’actuel président du Rwanda, Paul Kagame, a abordé le sujet des viols massifs dans une interview donnée au siège du gouvernement de Kigali. « Nous savions que le gouvernement faisait sortir des malades du sida des hôpitaux pour former des bataillons de violeurs », raconte-t-il. Selon une estimation, 70 % des femmes violées pendant le génocide ont contracté le sida. Le plus diabolique des objectifs des viols de Butare était de transmettre une mort lente et angoissante. « En utilisant une maladie, une peste, une terreur apocalyptique comme une arme biologique, vous annihilez les procréateurs en perpétuant la mort dans les prochaines générations », s’indigne Charles B. Strozier, psychanalyste et professeur d’histoire au John Jay College of Criminal Justice de New York. « La tuerie persiste et s’éternise. » L’utilisation du sida comme arme contre les femmes tutsies a permis aux magistrats d’Arusha de considérer le viol comme un élément principal du génocide. « L’infection par le VIH est un meurtre », a déclaré Silvana Arbia, procureur du Tribunal pénal international pour le Rwanda. « L’agression sexuelle est un acte de génocide au même titre que le meurtre. »

Le viol est depuis longtemps une arme de guerre. Selon la légende, la Rome antique a été unie après que Romulus et ses soldats eurent terrorisé leurs ennemis, les Sabins, en violant leurs femmes. L’agression sexuelle à grande échelle est répétée dans des conflits qui vont des croisades aux guerres napoléoniennes.

C’est Abraham Lincoln qui a établi la notion moderne de viol en tant que crime de guerre. En 1863, il commissionna Francis Lieber, un juriste expert, pour développer un ensemble d’instructions destinées aux armées pendant la guerre de Sécession. Francis Lieber qualifia le viol de crime assez sérieux pour être passible de la peine de mort. « Le code Lieber était révolutionnaire », juge Kelly Askin, directrice de l’International Criminal Justice Institute. « Auparavant, les crimes sexuels étaient largement ignorés. »

Le droit international se montra plus réticent face au problème. « Le viol était considéré comme une sorte de dommage collatéral », explique Rhonda Copelon, professeur de droit à CUNY [Université de New York]. « C’était un des avatars inévitables de la culture de la guerre. » Après la Seconde Guerre mondiale, les viols de femmes chinoises par des soldats japonais à Nankin furent jugés comme des crimes de guerre par un tribunal international, mais uniquement s’ils étaient accompagnés d’autres violences. Le même tribunal, pourtant, ne poursuivit pas la plus institutionnalisée des formes de violence sexuelle, l’esclavage des « femmes de réconfort » par l’armée japonaise. En 1946, une loi établie par les Alliés et destinée aux tribunaux devant juger les crimes de guerre allemands qualifia le viol de crime contre l’humanité, mais elle ne fut jamais appliquée. Ce n’est qu’en 1995, au Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie [TPIY], que le viol fut désigné comme crime grave équivalant à la torture.

L’accusé de ce procès de 1995 était un policier serbe appelé Dusan Tadic. Le tribunal l’inculpa de divers crimes, dont le viol d’une femme bosniaque dans un camp de prisonniers. Cet acte fut qualifié de crime contre l’humanité, ainsi qu’un autre crime perpétré contre des hommes. Tadic avait en effet torturé deux prisonniers bosniaques, forçant l’un des deux à arracher les testicules de l’autre avec ses dents. L’homme mutilé mourut d’hémorragie. La mise en accusation par le tribunal créa un important précédent. Malheureusement, les procureurs durent abandonner l’accusation de viol car la victime de Tadic refusa de témoigner, par peur des représailles. En revanche, ils eurent plus de succès avec les accusations de mutilation sexuelle. Accusé de torture, entre autres crimes, Tadic fut condamné à vingt ans de prison.

Les histoires de viol commencèrent à s’accumuler au Rwanda dès la fin du génocide, la plupart du temps à travers des interviews réalisées par des organisations comme Human Rights Watch. Mais, parce que la culture rwandaise décourage les femmes d’aborder des sujets sexuels et parce que l’idée du viol comme « dommage collatéral » restait enracinée auprès de la communauté judiciaire, les procureurs d’Arusha n’ont pas fait immédiatement le lien entre les viols et le projet de génocide hutu. Le changement décisif eut lieu en 1998 pendant le procès de Jean-Paul Akayesu, le maire de la commune rwandaise de Taba.

Au départ, Akayesu n’était inculpé que de génocide. Parmi les survivants qui témoignaient contre lui se trouvait une femme, surnommée H. « Avant d’aller à la barre, H. m’a révélé qu’elle avait été violée dans les buissons », expliqua Pierre-Richard Prosper, l’ambassadeur américain chargé de mission pour les questions de crimes de guerre qui a mené les poursuites contre Akayesu. « Elle a raconté que les Interahamwe venaient à la fin de la journée pour violer les femmes et qu’Akayesu était présent. » Pierre-Richard Prosper envoya des enquêteurs au Rwanda, chargés de trouver des femmes violées à Taba pendant les troisième et quatrième semaines d’avril. Ces enquêteurs découvrirent que presque toutes les 500 femmes qu’ils savaient avoir été retenues prisonnières avaient été tuées et jetées dans une fosse commune. Seule une douzaine d’entre elles avaient pu s’échapper, telle une femme surnommée J. J.

L’ambassadeur a fait venir J. J. à la barre. Son histoire était atrocement familière : des Interahamwe l’avaient emmenée à l’écart et violée à plusieurs reprises. Elle expliqua qu’Akayesu la regardait se faire violer depuis l’encadrement de la porte en encourageant les Interahamwe et qu’il disait en riant : « Ne me demandez plus jamais quel goût a une femme tutsie. »

La mise en accusation d’Akayesu fut modifiée pour prononcer la première accusation de viol en tant que crime contre l’humanité. Pierre-Richard Prosper affirma que la remarque désinvolte d’Akayesu aux hommes qui violaient J. J. valait ordre d’en violer d’autres.

Le 2 septembre 1998, Akayesu fut reconnu coupable de génocide et de crimes contre l’humanité, dont le viol. Il fut condamné à trois peines de perpétuité, à quatre-vingts ans d’emprisonnement et transféré dans une prison sous contrôle de l’ONU au Mali. Le 10 août 1999, un an après la condamnation d’Akayesu, le chef d’accusation de Pauline Nyiramasuhuko fut modifié pour inclure le viol en tant que crime contre l’humanité.

L’accusation portée contre Pauline renforce le précédent établi dans le procès d’Akayesu : l’incitation au viol massif constitue un crime contre l’humanité, mais le cas de Pauline dépasse la jurisprudence. Elle représente une nouvelle sorte de criminelle. « Il existe une notion, généralement partagée dans les différentes cultures, que les femmes ne font pas ce genre de choses », explique Carolyn Nordstrom, anthropologue à l’Université de Notre-Dame [dans l’Indiana]. « La société n’a pas encore trouvé le moyen d’en parler, car cela va à l’encontre de toutes nos représentations de la nature des femmes. »

Le racisme mortel du Rwanda ne pourra jamais être aussi clairement défini que l’était, par exemple, le nazisme de l’Allemagne. Le fait que les Hutus et les Tutsis constituent des groupes ethniques distincts est un sujet de débat, mais ce n’est qu’après l’arrivée des colons européens au Rwanda qu’une différence politique fut faite entre eux. Les mariages intercommunautaires étaient courants depuis longtemps, les deux groupes parlaient la même langue et pratiquaient la même religion. Au tournant du XXe siècle, cependant, les colons allemands et belges mirent en pratique une logique raciale douteuse pour désigner les Tutsis minoritaires comme classe dominante et en faire leurs fondés de pouvoir : les Tutsis auraient, d’après eux, une apparence plus « blanche ».

Dans les années 30, les Belges eurent besoin de savoir exactement qui était qui afin de limiter les postes administratifs et l’éducation supérieure aux seuls Tutsis. La procédure la plus efficace consistait à enregistrer toute la population et à la forcer à porter des cartes d’identité précisant l’appartenance de chaque individu à l’un ou l’autre des groupes : 84 % de la population se déclara hutue et 15 % tutsie. Etant donné le nombre de mariages entre les deux communautés dans l’histoire rwandaise, ce décompte pouvait difficilement passer pour scientifique. En outre, les Rwandais changeaient parfois d’identité ethnique, les riches se qualifiant de Tutsis et les pauvres de Hutus.

« L’identité finit par dépendre de la façon dont chacun s’en sortait », raconte Alison Des Forges, conseillère à la division africaine de Human Rights Watch, qui étudie le Rwanda depuis trente ans. « La moitié des gens ne sont pas clairement reconnaissables, les mariages ayant été très nombreux. Les femmes qui répondaient au stéréotype tutsi (plus grandes, la peau plus claire, les traits plus fins) sont devenues désirables. Mais cela ne signifiait pas qu’elles appartenaient à l’un ou l’autre des groupes. »

Avec le désir est arrivé son alter ego émotionnel, la rancoeur. En 1959, une révolution amena la majorité hutue au pouvoir. Alors que les tensions augmentaient au cours des années 90, les politiciens commencèrent à répandre une propagande dénonçant les femmes tutsies comme des tentatrices, des prostituées et des perverses sexuelles. Avant le début du génocide de 1994, les journaux hutus publiaient sans cesse des dessins humoristiques montrant les femmes tutsies telles des séductrices lascives.

A l’inverse des nazis, motivés par le mythe de la supériorité aryenne, les Hutus se laissaient guider par une rage accumulée provoquée par leur statut inférieur et leur ressentiment vis-à-vis de la beauté et de l’arrogance des Tutsis. « La propagande a rendu les femmes tutsies puissantes et désirables et a fait d’elles en conséquence un objet qui devait être détruit, raconte Rhonda Copelon. Quand vous prétendez que la femme est une menace, vous renforcez l’idée que la violence envers elle est légitime. »

Cette idée pernicieuse a connu son apogée pendant le génocide. « Cela devient un désir profond et commun d’éliminer le mal. Les Tutsis doivent être tués jusqu’au dernier afin de permettre l’avènement de l’utopie. Dans un sens, ils sont considérés comme déjà morts », explique le psychiatre américain Robert Jay Lifton.

Les crimes dont Pauline Nyiramasuhuko est accusée sont monstrueux. Mais, en cherchant une explication raisonnable à sa barbarie, il faut se souvenir des mots d’Alison Des Forges, de Human Rights Watch : « Ce comportement est enfoui, pas si profondément, en chacun de nous. Les récits simplifiés des génocides permettent d’établir une distance entre nous et leurs auteurs. Ils sont si horribles que nous ne pouvons nous imaginer faisant la même chose. Mais, si vous prenez en compte la pression terrible sous laquelle ces gens agissaient, alors, leur humanité s’impose automatiquement à vous, et cela devient effrayant. Vous êtes obligé de vous projeter dans ces situations précises et de vous dire : ‘Qu’aurais-je fait ?’ Parfois, la réponse n’est pas encourageante. »

Voir aussi:

Woman’s Work
Peter Landesman
The NYT
September 15, 2002Slaughter, and then worse, came to Butare, a sleepy, sun-bleached Rwandan town, in the spring of 1994. Hutu death squads armed with machetes and nail-studded clubs had deployed throughout the countryside, killing, looting and burning. Roadblocks had been set up to cull fleeing Tutsis. By the third week of April, as the Rwanda genocide was reaching its peak intensity, tens of thousands of corpses were rotting in the streets of Kigali, the country’s capital. Butare, a stronghold of Tutsis and politically moderate Hutus that had resisted the government’s orders for genocide, was the next target. Its residents could hear gunfire from the hills in the west; at night they watched the firelight of torched nearby villages. Armed Hutus soon gathered on the edges of town, but Butare’s panicked citizens defended its borders.

Enraged by Butare’s revolt, Rwanda’s interim government dispatched Pauline Nyiramasuhuko, the national minister of family and women’s affairs, from Kigali on a mission. Before becoming one of the most powerful women in Rwanda’s government, Pauline — as everyone, enemy and ally alike, called her — had grown up on a small farming commune just outside Butare. She was a local success story, known to some as Butare’s favorite daughter. Her return would have a persuasive resonance there.

Soon after Pauline’s arrival in town, cars mounted with loudspeakers crisscrossed Butare’s back roads, announcing that the Red Cross had arrived at a nearby stadium to provide food and guarantee sanctuary. By April 25, thousands of desperate Tutsis had gathered at the stadium.

It was a trap. Instead of receiving food and shelter, the refugees were surrounded by men wearing bandoleers and headdresses made of spiky banana leaves. These men were Interahamwe, thuggish Hutu marauders whose name means  »those who attack together. » According to an eyewitness I spoke with this summer in Butare, supervising from the sidelines was Pauline, then 48, a portly woman of medium height in a colorful African wrap and spectacles.

Before becoming Rwanda’s chief official for women’s affairs, Pauline was a social worker, roaming the countryside, offering lectures on female empowerment and instruction on child care and AIDS prevention. Her days as minister were similarly devoted to improving the lives of women and children. But at the stadium, a 30-year-old farmer named Foster Mivumbi told me, Pauline assumed a different responsibility. Mivumbi, who has confessed to taking part in the slaughter, told me that Pauline goaded the Interahamwe, commanding,  »Before you kill the women, you need to rape them. »

Tutsi women were then selected from the stadium crowd and dragged away to a forested area to be raped, Mivumbi recalled. Back at the stadium, he told me, Pauline waved her arms and then observed in silence as Interahamwe rained machine-gun fire and hand grenades down upon the remaining refugees. The Hutus finished off survivors with machetes. It took about an hour, ending at noon. Pauline stayed on, Mivumbi told me, until a bulldozer began piling bodies for burial in a nearby pit. (When questioned about this incident, Pauline’s lawyers denied that she took part in atrocities in Butare.)

Shortly afterward, according to another witness, Pauline arrived at a compound where a group of Interahamwe was guarding 70 Tutsi women and girls. One Interahamwe, a young man named Emmanuel Nsabimana, told me through a translator that Pauline ordered him and the others to burn the women. Nsabimana recalled that one Interahamwe complained that they lacked sufficient gasoline.  »Pauline said, ‘Don’t worry, I have jerrycans of gasoline in my car,’  » Nsabimana recalled.  »She said, ‘Go take that gasoline and kill them.’ I went to the car and took the jerrycans. Then Pauline said, ‘Why don’t you rape them before you kill them?’ But we had been killing all day, and we were tired. We just put the gasoline in bottles and scattered it among the women, then started burning. »

Round the same time, some Interahamwe arrived at the local hospital, where a unit of Doctors Without Borders was in residence. Rose, a young Tutsi woman who had sought refuge at the hospital, watched in terror as soldiers stormed the complex. (Rose, who is now under military protection, requested that her last name not be printed.)  »They said that Pauline had given them permission to go after the Tutsi girls, who were too proud of themselves, » Rose told me.  »She was the minister, so they said they were free to do it. » Pauline had led the soldiers to see rape as a reward.

Chief among the Interahamwe at the hospital was Pauline’s only son, a 24-year-old student named Arsène Shalom Ntahobali. Shalom, as he was known, was over six feet tall, slightly overweight and clean-shaven. He wore a track suit and sneakers; grenades dangled from his waist. Rose said that Shalom, who repeatedly announced that he had  »permission » from his mother to rape Tutsis, found her cowering in the maternity ward. He yanked her to her feet and raped her against the wall. Before leaving Rose to chase after some students who had been hiding nearby, he promised that he’d return to kill her. But before Shalom could do so, she fled the hospital and ran home to her family.

A few days later, Rose recalled, a local official knocked on her door. Rose told me that the official informed her that even though all Tutsis would be exterminated, one Tutsi would be left alive — one who could deliver a progress report to God. Rose was to be that witness. And her instruction on her new role began that moment.  »Hutu soldiers took my mother outside, » Rose told me,  »stripped off her clothes and raped her with a machete. » On that first day, 20 family members were slaughtered before her eyes.

Rose told me that until early July, when the genocide ended, she was led by Interahamwe to witness atrocity after atrocity. She said that even though the Interahamwe’s overarching objective was to kill, the men seemed particularly obsessed by what they did to women’s bodies.  »I saw them rape two girls with spears then burn their pubic hair, » she said.  »Then they took me to another spot where a lady was giving birth. The baby was halfway out. They speared it. » All the while, Rose repeatedly heard the soldiers say,  »We are doing what was ordered by Pauline Nyiramasuhuko. »

I met Rose in Butare this summer. She is 32 now, a pretty woman with high cheekbones and small features. Speaking in an airless hotel room, Rose pitched slightly forward in a red business suit, her gaze direct. She explained that since the genocide she has suffered from stomach ulcers, and occasionally slips into semiconsciousness, racked with delirium and pain.  »People think I’m possessed, » she said. These fits, she said, frighten her children — her two born before 1994 and the four genocide orphans she adopted afterward. As we spoke, it was clear that Rose was telling her horrific story as carefully as possible, to finally fulfill, in a way much different from intended, her role as witness.

Rose said that during the months the genocide was carried out, she saw Pauline Nyiramasuhuko three times. The minister was an unforgettable sight. She’d exchanged her colorful civilian wraps for brand-new military fatigues and boots. She was seen carrying a machine gun over her shoulder. Other survivors told me they heard the minister for women and family affairs spit invectives at Tutsi women, calling them  »cockroaches » and  »dirt. » She advised the men to choose the young women for sex and kill off the old. By one account, women were forced to raise their shirts to separate the mothers from the  »virgins. » Sometimes, I was told, Pauline handed soldiers packets of condoms.

Much of the violence took place in the scrubby yard in front of Butare’s local government offices, or prefecture, where at one point hundreds of Tutsis were kept under guard. Witnesses recalled that Pauline showed up at night in a white Toyota pickup truck, often driven by Shalom, and supervised as Interahamwe loaded the truck with women who were driven off and never seen again. Often, when a woman at the prefecture saw Pauline, she appealed to her, as a fellow woman and mother, for mercy. But this, claimed survivors, only enraged Pauline. When one woman wouldn’t stop crying out, a survivor recalled, the minister told the Interahamwe to shut her up. They stabbed the pleading woman and then slit her throat.

There will never be a precise accounting of how many Rwandans were massacred between April and July 1994. Human Rights Watch calculates the number to be at least 500,000, while the United Nations estimates that between 800,000 and one million Rwandans died during that period. Whatever the total, the rate of carnage and the concentration of the killing (Rwanda is roughly the size of New Jersey) give it the distinction of being the most ferocious mass slaughter in recorded history. Three-quarters of the Tutsi population was exterminated. Today, Rwanda’s common greeting, the Kinyarwanda expression mwaramutse — which translates as  »did you wake? » — is less an expression of  »good morning » than it is of relief that one is breathing at all.

Understandably, the world’s attention subsequently focused on the sheer volume of the Rwandan slaughter. But the prosecutors and judges of the International Criminal Tribunal for Rwanda in Arusha, Tanzania, are now coming to recognize the equally alarming and cynical story of what was left behind. Though most women were killed before they could tell their stories, a U.N. report has concluded that at least 250,000 women were raped during the genocide. Some were penetrated with spears, gun barrels, bottles or the stamens of banana trees. Sexual organs were mutilated with machetes, boiling water and acid; women’s breasts were cut off. According to one study, Butare province alone has more than 30,000 rape survivors. Many more women were killed after they were raped.

These facts are harrowing. More shocking still is that so many of these crimes were supposedly inspired and orchestrated by Pauline Nyiramasuhuko, whose very job was the preservation, education and empowerment of Rwanda’s women.

In July 1994 Pauline fled Rwanda in a mass exodus of more than one million Hutus fearing retribution by the advancing Tutsi rebel army, the Rwandan Patriotic Front. After finding safety in a refugee camp in Congo, she eventually slipped into Kenya, where she lived as a fugitive for almost three years. On July 18, 1997, however, Pauline was apprehended in Nairobi by Kenyan and international authorities. (Shalom was seized six days later, in a Nairobi grocery store he was running.) After interrogation by investigators, Pauline was transferred with Shalom to Tanzania, where both were delivered to the International Tribunal in Arusha.

At the tribunal, Pauline faces 11 charges, including genocide, crimes against humanity and war crimes. She is the first woman ever to be charged with these crimes in an international court. And she is the first woman ever to be charged with rape as a crime against humanity. (Her son, Shalom, faces 10 charges, to which he has pled innocence.)

For the last five years mother and son have spent their days at the U.N. Detention Facility in Arusha in nearby 16-by-19 cells. They have access to a gym and a nurse. Pauline often spends time tending flowers and singing to herself in a common open-air courtyard.

Since June 2001, when their trials began, Pauline and Shalom have spent most of their weekdays in a courtroom inside Arusha’s dilapidated conference center. The U.N. Security Council established the Arusha tribunal in November 1994, 18 months after establishing a tribunal for the former Yugoslavia at The Hague. With all of Rwanda’s judicial and law-enforcement personnel dead or in exile, and the country’s physical infrastructure reduced to rubble, the U.N. chose to house the tribunal in this tourist hub near the base of Mount Kilimanjaro. Fifty-three Rwandan genocidaires are in custody in Arusha; 20 more have been indicted and are on the lam, most likely in Kenya and Congo.

This summer, I attended sessions of Pauline’s trial. In court, her appearance suggested a schoolteacher. Now 56, she favored plain high-necked dresses that showed off the gleaming gold crucifix she usually wears. According to observers, at the beginning of the trial she shook her head and smirked as charges were read out. But as more and more survivors have come from Butare to testify against her, she has grown subdued. During my visit, Pauline mostly looked blankly around the courtroom past a pair of scholarly bifocals, taking copious notes on a legal pad and avoiding the gaze of witnesses. Sometimes, I was told, she wears wild hairstyles and headdresses and slumps behind a computer screen that sits in front of her, as if she were trying to disguise herself from witnesses asked to identify her. On one such day 11 months ago, she didn’t show up at all, preferring, her attorneys told the court, to worship in chapel; that morning, when asked to identify the defendant, the witness could point only to Pauline’s chair. The courtroom is typically crowded with three judges, 12 defense attorneys and prosecutors, clerks, interpreters and other staff. Most days there are only a handful of spectators watching all this in a narrow gallery behind bulletproof glass — and frequently there are none at all.

Pauline and Shalom are being tried together with four other Hutu leaders from Butare who are also accused of genocide. Fourteen witnesses for the prosecution have testified so far, with 73 more still to go, most of whom will have something to say against Pauline, who faces life imprisonment. In most cases, she is accused of inciting crimes rather than carrying them out herself. However, according to a document prepared by tribunal investigators in preparation for the trial, one witness, code-named Q.C., saw a Tutsi community leader die  »at the hands of Nyiramasuhuko. » (The report does not specify what weapon Pauline used.) Attorneys for each of the six accused will most likely open their defenses in 2004 and will probably call more than 100 witnesses of their own as the trial creeps along for at least another two years. Justice at the tribunal has moved at a glacial pace, with only eight convictions and one acquittal handed down in seven years.

Pauline has consistently denied the charges against her. In 1995, before she was arrested, she gave an interview to the BBC in a squalid Hutu refugee camp across the Congo border, where she had been leading the camp’s social services; her job duties included the reuniting of separated parents and children. When asked what she did during the war, Pauline replied:  »We moved around the region to pacify. We wrote a pacification document saying people shouldn’t kill each other. Saying it’s genocide, that’s not true. It was the Tutsi who massacred the Hutu. » Told that witnesses had accused her of murder, Pauline shot back:  »I cannot even kill a chicken. If there is a person who says that a woman — a mother — killed, then I’ll confront that person. »

Over lunch during a break in court this summer, one of Pauline’s attorneys, Nicole Bergevin, accused the Tribunal of making her client a scapegoat of the vindictive current government in Rwanda and of an international community guilt-ridden over its failure to stop the bloodletting.  »I’m sure there were some rapes, » Bergevin said,  »but Pauline never ordered any rapes. » Later she added:  »She was never known to be anti-Tutsi. I’m not saying that no one wanted the Tutsis to be exterminated. Probably there were, but it was not a plan. It was never the government’s intention. If it was, Pauline was not aware of it. » Bergevin then told me that Pauline didn’t have any knowledge about the rapes taking place in Rwanda during the genocide.

Pauline has only one concern, Bergevin said, and it is for Shalom, who like his mother, faces life imprisonment.  »She feels helpless, » Bergevin said.

My many requests to see Pauline were denied. The tribunal bars prisoners from contact with anyone other than family and friends (and even these visits are limited). I did, though, reach Pauline’s husband, Maurice Ntahobari, who at the time of the genocide was the rector of National University in Butare. He now lives in Antwerp, Belgium; his Rwandan passport has been taken away. Though he admits to being in Butare during the genocide, Ntahobari insists he didn’t see or hear any killing. As for the charges against Pauline, he reminded me that she had been a social worker.  »She was committed to promoting equality between men and women, » he said defiantly.  »It is not culturally possible for a Rwandan woman to make her son rape other women. It just couldn’t have taken place. » Pauline’s only error, he insisted, was in belonging to the side that lost.

Pauline Nyiramasuhuko was born in 1946 amid lush banana groves and green, misty valleys. Her parents were subsistence farmers in Ndora, a small, neat roadside settlement six miles east of Butare. Her family and friends remember her as more ambitious and disciplined than bright. Her sister, Vineranda Mukandekaze, who is 60, told me that Pauline was  »good but not generous. She kept everything to herself. » Juliana Niyirora, an old friend of Pauline’s, said:  »From her childhood Pauline had political ambition. She always wanted to achieve high. If she saw someone build a house, she wanted a bigger house. If she saw someone do well, she wanted to do better. »

In high school, Pauline became friends with Agathe Kanziga, the eventual wife of the Hutu president Juvenal Habyarimana. It was a crucial connection. After graduating, Pauline left Butare for Kigali to join the Ministry for Social Affairs, which was then establishing a network of centers teaching women how to take care of their families, providing instruction on such basics as cooking and supervising children. When Pauline was only 22, Agathe helped her skip up the bureaucratic ladder to become national inspector of the ministry.

In 1968 Pauline married Maurice Ntahobari, who later became president of the Rwanda National Assembly, then minister of higher education and later rector of National University in Butare. By all accounts, however, Pauline was the dominant force in the family.  »Maurice was like the woman; he didn’t say anything, » said Jean-Baptist Sebukangaga, a professor of art at National University who has known Pauline since her childhood.  »Pauline directed everything. She got Maurice his job as rector at the university. » A friend and neighbor told me that she once saw Pauline screaming at Maurice for not being more committed to the politics of the MRND, the ruling Hutu extremist party.

At 24, nine months pregnant, Pauline, already the mother of a little girl, traveled to Israel on a government mission and gave birth to a son there. (Hence, Shalom.) She returned to Kigali, where in the years that followed she had two more daughters. But Pauline never gave up her job and eventually enrolled in law school, one of the few women in Rwanda to do so.  »She had four children, but she still wanted to go back to school, » her friend Niyirora marveled. Already a local MRND party boss, in 1992 she was appointed minister of family and women’s affairs.

Pauline’s brother-in-law, Matthias Ngiwijize, told me that when Pauline became a government minister, she changed.  »She stopped coming to her family’s homes, » he said.  »She didn’t talk to anybody. She was only close to herself. She resented the poor part of the family. She even stopped visiting her mother. »

A woman eager to prove herself in a party structure built around men and Rwanda’s patriarchal society, Pauline soon found that the road to political success led her back to her birthplace. Butare had become the government’s biggest headache. Home to National University and a scientific-research institute — and with the highest concentration of Tutsis in Rwanda — Butare had the most enlightened citizens in the country. The town had been largely immune to Hutu extremism; the MRND never gained a foothold there. But Pauline tried to change all that through a program of intimidation. She would convoy through town with party thugs, setting up barricades in the streets, paralyzing traffic and disrupting town life. Pauline’s periodic invasions of the town became known as Ghost Days, days when Butare stood still.

Pauline was soon caught up in the anti-Tutsi ideology of her party.  »Before 1994 there was no racism in Butare, » said Leoncie Mukamisha, an old schoolmate of Pauline’s who worked under her at the ministry.  »Then Pauline came and organized demonstrations in town. The local papers described her as a frenzied madwoman. » Leoncie said that Pauline’s actions won the favor of the president, who recognized her obedience and anti-Tutsi virulence, and assigned to her a number of extremist Hutu ideologues as advisers.

Other friends I spoke with claimed that Pauline’s anti-Tutsi conversion was a purely careerist move meant only to please the higher-ups. It was an echo of the old argument that many Nazis were  »just following orders. » Her sister told me that even in 1994, just before the genocide, Pauline had many Tutsi friends, and that a number of Tutsis worked peacefully under Pauline at the ministry.

Leoncie portrayed her differently. She said Pauline’s racism was ardent; at the ministry, she said, Pauline was  »horrified at having to be in daily contact with Tutsis. » And a former Hutu political figure who met Pauline in 1992 says that in private discussions, her antipathy toward Tutsis was chillingly clear.  »When one spoke with her, one became aware that the Tutsi were people to be destroyed, » he said.

It may never be possible to answer what motivated Pauline’s actions. She may have genuinely felt rage toward Tutsis; she may have been a simple opportunist, hungering for power. But certainly by 1994, her anti-Tutsi zealousness was public. During the genocide Pauline delivered admonishing speeches over Radio Rwanda. A witness recalled one speech:  »We are all members of the militia, » Pauline said.  »We must work together to hunt down members of the Rwandan Patriotic Front. »

In his confession to genocide and crimes against humanity, former Hutu Prime Minister Jean Kambanda identifies the members of his inner sanctum, where the blueprint of the genocide was first drawn up. The confession names only five names. Pauline Nyiramasuhuko’s is one of them.

During my visit to Butare this summer, two young women, Mary Mukangoga, 24, and Chantal Kantarama, 28, led me into the center of Butare to the prefecture, where they first met and became friends.  »I went to the prefecture because other refugees were there, » Mary said in a near whisper.  »I preferred to be killed when we were all together. »

In the first weeks of the genocide, Chantal said, she had been abducted and raped by two Hutu men. She escaped and took refuge at a school near the prefecture. One day, Chantal recalled, she heard Pauline announcing through a microphone:  »I have a problem. The cockroaches are now near my house. Tomorrow come and help me. Help me get rid of them. » Chantal fled to the prefecture. The next day, Chantal said, Pauline visited the prefecture with Shalom. Mother and son came with the young men of the Interahamwe and selected girls to rape.

In silence, Mary and Chantal led me to the ruins of what was once a plastics factory, in a shady grove of trees 200 yards from the prefecture office. They explained that the Interahamwe used to store their ammunition in the factory, and that many evenings they were taken from the prefecture, led there and raped.  »Pauline would come and say, ‘I don’t want this dirt here, get rid of this dirt, »’ Chantal recalled.

The two young women became part of a group of five sex slaves who were kept at the prefecture and raped, repeatedly and together, every night for weeks. Then one day, the women were thrown into a nearby pit that was full of corpses. The pit, about 400 feet square, is now half-filled in with rubble and weeds. Chantal took me there, stepping to the edge; at that point she turned aside, refusing to look in.  »They used machetes to kill the ones who resisted and dumped them into the hole, » she explained. She began to weep. She remained inside the pit for a night and a day, she said; then, on the second night, she climbed the jumbled corpses to pull herself out.

I took Chantal back to her home, a neat mud hut in a bustling, dusty neighborhood of shops and wandering livestock. Chantal is married with two children; she was the only genocidal-rape survivor I met who was married. Her husband knows what happened to her. But for thousands of Rwandan survivors, one of the most insidious legacies of the rapes is the stigma — and the inevitable isolation. In Rwandan society, it is almost impossible for a woman who is known to have been raped to marry. One witness who testified against Pauline in Arusha had been engaged to be married a month later. When her fiancé heard about the testimony, he broke off the engagement.

Then there is the generation of children born of the rapes. As many as 5,000 such children have been documented and, most likely, there are many more than that who haven’t. These children will most likely never know their fathers — in most cases, the mother was raped so many times that the issue of paternity was not only pointless but emotionally perilous: in effect, all of her attackers had fathered that child.

Compounding the dishonor, the mere sight of these children — those who aren’t abandoned — can bring on savage memories to survivors. Two women I met who gave birth to their rapists’ children named the children with words that translate as  »Blessing From God » as a way to ease the pain. But others in the community gave them names that put them in the same category as their fathers:  »Children of Shame, »  »Gifts of the Enemy, »  »Little Interahamwe. »

 »Did you ever see the look in a woman’s eyes when she sees a child of rape? » asked Sydia Nduna, an adviser at the International Rescue Committee Rwanda who works for a program in Kigali aimed at reducing gender violence.  »It’s a depth of sadness you cannot imagine. » The impact of the mass rapes in Rwanda, she said, will be felt for generations.  »Mass rape forces the victims to live with the consequences, the damage, the children, » Nduna explained.

Making matters worse, the rapes, most of them committed by many men in succession, were frequently accompanied by other forms of physical torture and often staged as public performances to multiply the terror and degradation. So many women feared them that they often begged to be killed instead. Often the rapes were in fact a prelude to murder. But sometimes the victim was not killed but instead repeatedly violated and then left alive; the humiliation would then affect not only the victim but also those closest to her. Other times, women were used as a different kind of tool: half-dead, or even already a corpse, a woman would be publicly raped as a way for Interahamwe mobs to bond together.

But the exposure — and the destruction — did not stop with the act of rape itself. Many women were purposely left alive to die later, and slowly. Two women I met outside Butare, Francina Mukamazina and Liberata Munganyinka, are dying of AIDS they contracted through rape.  »My biggest worry is what will happen to my children when I’m gone, » Francina told me. These children are as fragile as Francina fears: a U.N. survey of Rwandan children of war concluded that 31 percent witnessed a rape or sexual assault, and 70 percent witnessed murder. Francina’s and Liberata’s daughters survived but watched their siblings slaughtered and their mothers violated. They will grow up beside children born of rape, all of them together forced to navigate different but commingling resentments.

During my visit to Chantal’s home, I asked her how she coped with her savage memories. She replied:  »I just want to forget. My children are my consolation. Most rape survivors have nothing. We’re poor, but I have my family. It’s all I want. »

I found Mary later that afternoon a few miles of dirt track away. She was sitting alone in her home, a stifling mud hut about 20 feet square with one small window. Mary told me that the rapes were her first and only sexual experience. Then, eyes averted, twisting her hands, she told me that five months ago she discovered she had AIDS. She said that two of the other young women she and Chantal were kept with are already dead. Their fate is not the exception but the rule. According to one estimate, 70 percent of women raped during the Rwanda genocide have H.I.V.; most will eventually die from it.

In an interview at the State House in Kigali, Rwanda’s president, Paul Kagame, talked about the mass rapes in measured, contemplative sentences, shaking his head, his emotions betraying him.  »We knew that the government was bringing AIDS patients out of the hospitals specifically to form battalions of rapists, » he told me. He smiled ruefully, as if still astonished by the plan.

The most cynical purpose of the rapes in Butare was to transmit a slower, more agonizing form of death.  »By using a disease, a plague, as an apocalyptic terror, as biological warfare, you’re annihilating the procreators, perpetuating the death unto the generations, » said Charles B. Strozier, a psychoanalyst and professor of history at John Jay College of Criminal Justice in New York.  »The killing continues and endures. »

The use of AIDS as a tool of warfare against Tutsi women helped prosecutors in Arusha focus on rape as a driving force of the genocide.  »H.I.V. infection is murder, » said Silvana Arbia, the Rwanda Tribunal’s acting chief of prosecutions.  »Sexual aggression is as much an act of genocide as murder is. »

During my visit with Mary, I learned that she had been  »murdered » in just this way. This young woman has only one relative who lived through the genocide, a younger brother who lives in Kigali.  »All of my friends have AIDS, » she told me in June.  »But I’ll die of loneliness before I die of AIDS, » she whispered, choking on her tears.  »All I wanted was to marry and have a family. » Today, she lies gravely ill in her hut, cared for by Chantal, withering away.

Mass rape has long been a weapon of war. According to legend, ancient Rome was united after Romulus and his soldiers terrorized their rivals, the Sabines, by raping their women. Widespread sexual assault has been documented in conflicts ranging from the Crusades to the Napoleonic Wars.

It was Abraham Lincoln who approved the laws that eventually established the modern understanding of rape as a war crime. In 1863, he commissioned Francis Lieber, an expert jurist, to develop a set of instructions for governing armies during the Civil War. Lieber specifically named rape as a crime serious enough to be subject to the death penalty.  »The Lieber code was revolutionary, » said Kelly Askin, director of the International Criminal Justice Institute.  »Before, gender crimes had been very much ignored. »

International law was more reticent about the problem.  »Rape was considered a kind of collateral damage, » said Rhonda Copelon, a professor of law at CUNY.  »It was seen as part of the unpreventable, fundamental culture of war. » After World War II, the rapes of Chinese women by Japanese soldiers in Nanking were prosecuted as war crimes by an international tribunal. However, rape was prosecuted only in conjunction with other violent crimes. The same tribunal, moreover, failed to prosecute the most institutionalized form of sexual violence, the enslavement of  »comfort women » by the Japanese Army. In 1946, rape was named a crime against humanity by an Allied statute governing German war-crimes trials, but the law was never implemented. It was not until 1995, at the International Criminal Tribunal for the former Yugoslavia, that rape was prosecuted as a grave crime tantamount to torture.

The defendant in that 1995 case was a Serbian policeman named Dusan Tadic. The tribunal charged him with various crimes, including the rape of a Muslim woman in a Bosnian prison camp. The rape was labeled a crime against humanity. So was another sexual crime, this one perpetrated against men. Tadic tortured two male Muslim prisoners, forcing one man to bite off the testicles of another, who then bled to death. The tribunal’s indictments set an important precedent. Disappointingly, tribunal prosecutors were forced to drop the rape charge after Tadic’s victim refused to testify — she was afraid of reprisal if she did so. The prosecutors were successful, however, with the sexual-mutilation charge. Convicted of torture, among other crimes, Tadic was sentenced to 20 years in prison.

Individual stories of rape in Rwanda had begun to accumulate as soon as the genocide ended, mostly through interviews collected by groups like Human Rights Watch. But because Rwandan culture discourages women from talking about sexual matters — and also because the idea that rape was merely  »collateral damage » remained ingrained in the judicial community — the prosecutors in Arusha did not initially connect the dots between rape and the Hutus’ genocide blueprint. The legal breakthrough came by a willful accident, during the 1998 trial in Arusha of Jean Paul Akayesu, mayor of Taba, a Rwandan commune.

Initially, Akayesu had been charged only with genocide. Among the survivors who testified against him was a woman code-named H. (The identities of tribunal witnesses are shielded.)

 »H. disclosed to me prior to her going on the stand that she was raped out in the bush, » explained Pierre-Richard Prosper, the current U.S. ambassador at large for war-crimes issues, who led the tribunal’s prosecution against Akayesu.  »She said that the Interahamwe would come in at the end of the day and start raping the women, and that Akayesu was there. » Sensing a window into not just the act of H.’s rape but the intention of her rapists, Prosper dispatched investigators to Rwanda, specifically to find women who were raped in Taba during the third and fourth weeks of April. Of the 500 or so women they knew had been held captive, investigators discovered that almost all had been killed and dumped in a mass grave. Witness H. was one of about a dozen who was able to escape. So was a woman code-named J.J.

Prosper put J.J. on the stand. Her tale was sickeningly familiar: she said she had been dragged away by Interahamwe and raped repeatedly. Then she mentioned that Akayesu watched her being raped from the doorway and goaded the Interahamwe, saying with a laugh,  »Never ask me again what a Tutsi woman tastes like. »

The indictment against Akayesu was amended to include the first-ever charge of rape as a crime against humanity. Prosper argued that Akayesu, in making that flip remark as the Interahamwe proceeded with raping J.J., was effectively ordering them to continue raping others.

On Sept. 2, 1998, Akayesu was convicted of genocide and crimes against humanity, including rape. He was sentenced to three life sentences, plus 80 years imprisonment, and transferred to a U.N.-sponsored prison in Mali, in West Africa.

 »The intention in Rwanda was an abstraction: to kill without killing, » said Arbia, the tribunal prosecutor. She described the case of a 45-year-old Rwandan woman who was raped by her 12-year-old son — with Interahamwe holding a hatchet to his throat — in front of her husband, while their five other young children were forced to hold open her thighs.  »The offense against an individual woman becomes an offense against the family, » Arbia said,  »which becomes an offense against the country, and so, by deduction, against humanity. »

On Aug. 10, 1999, a year after Akayesu’s conviction, Pauline Nyiramasuhuko’s indictment was amended to include rape as a crime against humanity. According to prosecutors and witnesses, her frequent instructions to Interahamwe at the prefecture to rape before they killed, or to rape women instead of killing them, had triggered a collective sadism in Butare — one that had even inspired violence in the local peasants.

One Tutsi rape survivor I met in Butare, a farmer named Suzanne Bukabangwa, had never met Pauline, but became her victim by extension all the same. Her neighbors, uneducated farmers, had kept her as a sex slave during the genocide, she said, torturing her nightly. She remembered two things most of all: the stamens from the banana trees they used to violate her, leaving her body mutilated, and the single sentence one of the men used:  »We’re going to kill all the Tutsis, and one day Hutu children will have to ask what did a Tutsi child look like. »

In Butare, I spoke to a local peasant, Lucien Simbayobewe, who was caught up in this cycle of humiliation. Now 40, he was being held prisoner in the local prison. (Only leaders of the genocide have been sent to Arusha.) He wore the pink shorts and matching pink shirt of the Rwandan inmate’s uniform. Wringing his hands in his lap, he told me about one woman he killed who still comes to him every night in his dreams. He couldn’t remember this apparition’s name, but he said he’d killed her when Pauline first organized the Butare Interahamwe. Choking on emotion, he said,  »She comes in the night dancing and gesturing with her hands invitingly, like a lover. » My translator gyrated her arms to show me the motion.  »The woman smiles, and says, ‘How are you?’ But before I can answer, she says, ‘Goodbye,’ and then she vanishes — and I wake up. » Lucien then told me in detail about killing her. But when I asked Lucien if he’d raped the woman, he fell silent and fought back tears. Every prisoner I spoke with described explicitly whom he killed and how. Not a single one admitted to raping a Tutsi woman.

Perhaps this is because after the war, Rwanda’s Legislature declared that rapes committed during the genocide were the highest category of crime; those convicted are sentenced to death. Or maybe these men could somehow justify to themselves having murdered but not raped. In any event, the weight of that level of confession was obviously too much to bear, and if there could be any tangible proof that rape was considered the more shameful crime, it was this.

Some scholars are beginning to share this opinion.  »Rape sets in motion continuous suffering and extreme humiliation that affects not just the individual victim but everyone around her, » said the philosopher and historian Robert Jay Lifton, who in books like  »The Nazi Doctors » has explored the psychology of genocide.  »A woman is seen as a symbol of purity. The family revolves around that symbol. Then here is the brutal attack on that, stigmatizing them all. All this perpetuates the humiliation, reverberating among survivors and their whole families. » He paused.  »In this way, rape is worse than death. »

Gerald Gahima, Rwanda’s prosecutor general, agrees.  »Rape was the worst experience of victims of the genocide, » he said.  »Some people paid to die, to be shot rather than tortured. Their prayers were for a quick and decent death. Victims of rape did not have that privilege. »

The case against Pauline further cements the precedent established in the Akayesu trial: namely, that inciting mass rape is a crime against humanity. But Pauline’s case transcends jurisprudence. She presents to the world a new kind of criminal.  »There is a shared concept across cultures that women don’t do this kind of thing, » said Carolyn Nordstrom, an anthropologist at the University of Notre Dame.  »Society doesn’t yet have a way to talk about it, because it violates all our concepts of what women are. »

I found Pauline’s mother, Theresa Nyirakabue, on the same plot of land in Ndora where Pauline was born and reared. Directly across the road is one of the many orderly settlements of sturdy homes the government built for Tutsi survivors of the genocide. Theresa is 86, diminutive and half-blind, and keeps upright by grasping a tall staff. But her milky eyes are electric, her smile is quick and she was eager to invite strangers into her home to talk about her daughter.

She hadn’t seen Pauline since the genocide began and was hungry for news of her. I asked her if she knew that Pauline was in detention in Arusha, and she nodded. I asked her if she knew why, and she nodded again. Then I said that I saw Pauline three weeks before in the courtroom and that she looked healthy enough. Smiling broadly, Theresa said:  »Pauline wanted to teach at the health center. She liked to teach good health. » She paused, still smiling, and said,  »Pauline’s ministership was the joy of my heart. »

I asked her if she thought her daughter was innocent of the charges against her. Theresa sobered instantly.  »It is unimaginable that she did these things, » she said.  »She wouldn’t order people to rape and kill. After all, Pauline is a mother. » Then Theresa leaned forward, her hands outstretched.  »Before the war, Hutu and Tutsi were the same, » she said. She told me that Pauline had many Tutsi friends. Theresa added that during the genocide, she herself had hidden a Tutsi boy in her home.

At first, Theresa’s story took me by surprise. But then, Rwanda’s lethal racialism could never be as starkly delineated as, say, Nazi Germany’s. Whether Hutus and Tutsis are separate ethnic groups is a subject of debate, but it was only after European colonists arrived in Rwanda that any political distinction was made between them. Intermarriage had long been common, and both groups spoke the same language and practiced the same religion. Around the turn of the 20th century, however, German and Belgian colonists used dubious racialist logic — namely, that Tutsis had a more  »Caucasian » appearance — to designate the minority Tutsi the ruling class, empowering them as their social and governing proxy.

In the 1930’s, the Belgians, deciding to limit administrative posts and higher education to the Tutsi, needed to decide exactly who was who in Rwanda. The most efficient procedure was simply to register everyone and require them to carry cards identifying them as one or the other. Eighty-four percent of the population declared themselves Hutu and 15 percent Tutsi. Considering the degree of intermarriage in Rwandan history, this accounting was hardly scientific. What’s more, Rwandans sometimes switched ethnic identities, the wealthy relabeling themselves as Tutsis and the poor as Hutus.

 »Identity became based on what you could get away with, » said Alison Des Forges, a senior adviser to the African Division of Human Rights Watch who has studied Rwanda for

30 years.  »Half of the people are not clearly distinguishable. There was significant intermarriage. Women who fit the Tutsi stereotype — taller, lighter, with more Caucasian-like features — became desirable. But it didn’t necessarily mean that the women were one or the other. »

With desire comes its emotional alter ego, resentment. A revolution in 1959 brought the majority Hutus to power. As tensions increased around 1990, politicians began disseminating propaganda denouncing Tutsi females as temptresses, whores and sexual deviants. Before the 1994 genocide began, Hutu newspapers ran cartoon after cartoon depicting Tutsi women as lascivious seducers.

Unlike the Nazis, who were fueled by myths of Aryan superiority, the Hutus were driven by an accumulated rage over their lower status and by resentment of supposed Tutsi beauty and arrogance.  »The propaganda made Tutsi women powerful, desirable — and therefore something to be destroyed, » Rhonda Copelon told me.  »When you make the woman the threat, you enhance the idea that violence against them is permitted. »

This pernicious idea, of course, came to full fruition during the genocide. The collective belief of Hutu women that Tutsi women were shamelessly trying to steal their husbands granted Hutu men permission to rape their supposed competitors out of existence. Seen through this warped lens, the men who raped were engaged not only in an act of sexual transgression but also in a purifying ritual.  »Once women are defiled as a group, anything one does to them is done in some kind of higher purpose, » Robert Jay Lifton said.  »It becomes a profound, shared motivation of eliminating evil. Tutsis must be killed down to the last person in order to bring about utopia. They are seen, in a sense, as already dead. »

This explanation conformed with my sense of Pauline’s view of the Tutsis; like many of her countrymen, she seemed able to view individual Tutsis as abstractions. But in my conversations with Pauline’s mother, things became even more complicated. After Theresa told me about the Tutsi boy she had hidden, she paused, looked at me intently and told me, matter-of-factly, that Pauline’s great-grandfather was a Tutsi. The great-grandfather had been redesignated a Hutu, Theresa explained, because he became poor. Stunned, and knowing that in Rwanda kinship is defined patrilineally — through the blood of fathers — I asked Theresa if that didn’t mean that Pauline was a Tutsi.  »Yes, of course, » she said eagerly. And would Pauline have known that she came from Tutsi lineage? Theresa pursed her lips and gave a firm, affirmative nod.

The young man Theresa hid was not difficult to find. His name is Dutera Agide, 36, a jobless handyman in Ndora. He told me that he is Pauline’s second cousin, and that he is a Tutsi. He said he had spent one week hiding in Theresa’s house, listening to the slaughter going on outside. Then he said something even more surprising. At one point, he said, he was hidden in Pauline’s house.  »I saw Pauline twice a week during the genocide, » Dutera told me.  »One day she came home, and she said: ‘The war is not ending. I’m starting to get afraid. I don’t know what will happen.’ Then she came back again with her husband, loaded things from the house into a car and left. She looked scared. »

After my conversation with Dutera, I went back to Theresa’s home one more time. Her exuberance had all but gone. She seemed to have settled into the truth, or a form of it.  »People killed people because of fear to be also killed by the perpetrators of the genocide, » she said.  »My daughter, who was also a minister in the government, could have participated in the killing not because she wanted to kill but because of fear. » Theresa then used the Kinyarwanda expression Mpemuke ndamuke:  »to be dishonest in order to escape death. »

I spoke again with Pauline’s sister, Vineranda.  »In 1959, when the Tutsi regime changed, our family changed with the situation, » Vineranda explained.  »Because she was a Tutsi, Pauline was afraid that maybe the government would find out. And she was among many men in the government. And she had money and a position. She didn’t want to lose that. »

Robert Jay Lifton was intrigued by the revelation that Pauline was of Tutsi descent.  »Part of Pauline Nyiramasuhuko’s fierceness had to do with eliminating the Tutsi in her, » he hypothesized.  »She was undergoing an individual struggle to destroy that defiled element in herself. »

Pauline’s husband, Maurice Ntahobari, denied irritably that there were Tutsi roots in either his or Pauline’s family. After being asked repeatedly about Pauline’s and Shalom’s actions during the genocide, he sighed and said:  »Try to understand, try to be in my shoes. This is about my wife and my son. »

When I spoke again with Pauline’s attorney, Nicole Bergevin, in July, and told her what Pauline’s mother had told me about Pauline being of Tutsi descent, Bergevin said she knew. (In an odd reversal, she later denied that Pauline was Tutsi.) Bergevin’s demeanor had changed since we had last spoken. This time around, she sounded defeated. Though she still insisted that Pauline knew nothing of the mass raping or murdering, she said,  »I’m sure she’s going to be found guilty. » Then she paused and said with resignation,  »When you do murder trials, you realize that we are all susceptible, and you wouldn’t even dream that you would ever commit this act. » There was a short silence.  »But you come to understand that everyone is. It could happen to me, it could happen to my daughter. It could happen to you. »

The crimes Pauline Nyiramasuhuko are accused of are monstrous. Her capacity for pity and compassion, and her professional duty to shield the powerless, deserted her, or collapsed under the irresistible urge for power. But in seeking a reasonable explanation for Pauline’s barbarity, I remembered something that Alison Des Forges of Human Rights Watch told me.

 »This behavior lies just under the surface of any of us, » Des Forges said.  »The simplified accounts of genocide allow distance between us and the perpetrators of genocide. They are so evil we couldn’t ever see ourselves doing the same thing. But if you consider the terrible pressure under which people were operating, then you automatically reassert their humanity — and that becomes alarming. You are forced to look at these situations and say, ‘What would I have done?’ Sometimes the answer is not encouraging. »

Pauline did possess humanity, but it was in short supply, and she reserved it for her only son, Shalom, whom she had helped turn into a rapist and a killer. In one of her last moments as an engineer of the genocide, however, she returned to her role as woman and mother.

It was in July 1994, right when the Hutu Army was collapsing. Butare had descended into mayhem, and Pauline’s side had lost. One of Pauline’s neighbors, Lela, spotted the minister in the streets.  »I saw Pauline and Shalom at a roadblock, » she said.  »Pauline was wearing military fatigues, and she was still trying to separate Tutsis and Hutus, but the confusion was massive. There were people running everywhere. The Rwandan Patriotic Front was coming. » A short time later, Lela saw Pauline again. This time she was standing alone outside her home, looking worried.

 »I was shocked, » Lela said.  »She was wearing camouflage. She was standing upright in her uniform like a soldier, trying to see what was happening up and down the road. She just looked furious. She was looking everywhere for Shalom. He was her pet. She loved Shalom so much. »

Voir encore:

Q&A; Women Are Nurturing? How About Cruel, Especially to One Another
The New York Times
August 24, 2002

Phyllis Chesler is a feminist psychotherapist, author of several books about women and the founder of the Association for Women in Psychology. In her latest book, « Woman’s Inhumanity to Woman » (Thunder’s Mouth Press/Nation Books, 2002) she explores the often cruel relationships between women. Felicia R. Lee spoke with her.

There have been several books in the past year about how women and girls treat one another badly. Why is this topic receiving so much attention now?

I began working on this 20 years ago so I think I anticipated the curve. Had I published it sooner I would not have been able to back it up with the extraordinary research that has only begun to gather steam in the last 10 to 15 years.

The media are now willing, for whatever reason, to pay attention to the subject. I think that as women we’re strong enough now to not only acknowledge our racism, our class bias and our homophobia but our sexism. The coming generation, and second-wave feminists as well, can acknowledge that women, like men, are aggressive and, like men, are as close to the apes as the angels. Our lived realities have never conformed to the feminist view that women are morally superior to men, are compassionate, nurturing, maternal and also very valiant under siege. This is a myth.

You are known as a radical feminist who has written extensively about how the courts and the medical system mistreat women. Are you afraid that this book will be used against women?

Women don’t have to be better than anyone else to deserve human rights. Our failure to look at our own sexism lost us a few inches in our ability to change history in our lifetime. The first thing we do is acknowledge what the truth is, and then we have to not have double standards. We have to try not to use gossip to get rid of a rival, we have to try not to slander the next woman because we’re jealous that she’s pretty or that she got a scholarship. I think we have to learn some of the rules of engagement that men are good at.

Women coerce dreadful conformity from each other. I would like us to embrace diversity. Then we could have a more viable, serious feminist movement.

Why did so many feminists make the mistake of believing in what you call the myth of female superiority?

Because the stereotypes of women have been so used to justify our subordination and since it was a heady moment in history to suddenly come together with other women in quantum numbers around issues of women’s freedom and human rights, it took a while before each of us in turn started looking at how we treated each other. The unacknowledged aggression and cruelty and sexism among women in general — and that includes feminists — is what drove many an early activist out of what was a real movement.

Isn’t there conflict and psychological warfare in any social justice movement or workplace?

I think it gets worse when it’s women only. Men are happy in a middle-distance ground toward all others. They don’t take anything too personally, and they don’t have to get right into your face, into your business, into your life. Women need to do that. Women, the minute they meet another woman, it’s: she’s going to be my fairy godmother, my best friend, the mother I never had. And when that’s not the case we say, « well, she’s the evil stepmother. »

We don’t serve ourselves so well with our depth-charged levels of capacity for intimacy because then we can only be close to a small group. We can’t command a nation-state.

Isn’t that just an extension of arguments that have created glass-ceilings in workplaces?

No. I think the conclusion is not that women should be kept barefoot and pregnant and at home because they have no executive capacity. The conclusion is that there is something about the workplace that is deadly to all living things and men adapt more.

I do have a chapter that says if you have a situation that is male-dominated with a few token women, women will not like each other, they will be particularly vicious in how they compete and keep other women down and out. We can’t say how women as a group would behave if overnight they had all the positions that men now have.

The cruelty you document ranges from mothers-in-law burning their daughters-in-law because of dowry disagreements to women stealing each other’s boyfriends. Can it all really be lumped together?

It helps to understand that in these non-Western countries where you have mothers-in-law dousing daughters-in-law with kerosene for their dowries and we say « how shocking, » we have a version here. You have here mothers who think their daughters have to be thin, their daughters have to be pretty and their daughters need to have plastic surgery and their daughters have to focus mainly on the outward appearance and not on inner strength or inner self. It’s not genital mutilation but it’s ultimately a concern with outward appearance for the sake of marriageability.

Although you note that women don’t have as much power as men, you view them as equally culpable for many of society’s ills.

I’m thinking back to the civil rights era and the faces of white mothers who did not want little black children to integrate schools. What should we say about those women who joined the Ku Klux Klan or the Nazi party? You have a lot of women groaning under the yoke of oppression. Nevertheless, there are women who warm the beds and are the partners of men who create orphans. Women are best at collaborating with men who run the world because then we can buy pretty trinkets and have safe homes and nests for ourselves.

You say that women are the ones who police and monitor one another and silence dissent.

Women are silenced not because men beat up on us but because we don’t want to be shunned by our little cliques. That applies to all age groups. That’s one of the reasons that women are so conformist and so indirect: we end up sabotaging her rather than risking the loss of her intimate companionship. Women stealing each other’s lovers and spouses and jobs is pandemic.

Voir enfin:

Une Miss venue d’ailleurs
Marwan Ben Yahmed
Jeune Afrique
28 décembre 1999

«Je ne m’attendais pas du tout à ce titre. Au mieux, j’espérais être dauphine… » Pourtant, le samedi 11 décembre, à Paris, Sonia Rolland, 18 ans, a bel et bien été élue Miss France 2000. Elle est la première métisse franco-africaine dans ce cas. Ce titre, attribué chaque année devant des millions de téléspectateurs, fait de sa détentrice l’ambassadrice de charme de la France à travers le monde. Le moins que l’on puisse dire est que rien ne la prédisposait à un tel honneur…
En janvier 1979, Jacques, son père, s’installe au Rwanda pour diriger une imprimerie. Au cours d’un dîner, il rencontre Landrada. Coup de foudre : le couple se marie un an plus tard. Sonia naît le 11 février 1981 et la famille s’installe dans une maison cossue du centre de Kigali. Jours heureux… Tout se gâte à la fin des années quatre-vingt avec le déclenchement de la guerre civile. Landrada, qui appartient à l’ethnie tutsie, craint la répression hutue. En 1989, Jacques Rolland et les siens se replient sur Bujumbura, au Burundi. Mais la situation économique du pays est catastrophique, et l’imprimerie périclite. Landrada gagne la France avec ses enfants – le petit Mickaël a vu le jour en 1984 – et s’installe à Cluny, en Bourgogne, où son beau-père possède une maison. Jacques, lui, reste à Bujumbura. De 1990 à 1992, Sonia apprend à vivre loin, très loin, des « mille collines » de sa petite enfance. Contre toute attente, l’adaptation se passe bien. À la fin de 1992, la situation s’améliore au Burundi. Les affaires reprennent et Jacques organise le retour de sa famille. Mais le répit sera de courte durée. Le 21 octobre 1993, le président Melchior Ndadaye est assassiné. Le pays bascule à son tour dans la guerre civile. Les scènes de violence, les bombardements sont quasi quotidiens. La situation devient d’autant plus dangereuse que les Français sont généralement très mal vus. Heureusement, Jacques, lui, est aimé de ses ouvriers. Pour lui éviter d’éventuelles représailles, ceux-ci le font passer pour un Belge. Le 6 avril 1994, l’avion transportant Juvénal Habyarimana et Cyprien Ntaryamira, les présidents rwandais et burundais, est abattu en plein ciel. C’est le prélude à l’horreur. Sonia n’a pas oublié le couvre-feu, les alertes continuelles, les explosions qui contraignaient les élèves de sa classe à plonger sous les tables. Illusoire protection… En juin 1994, Landrada, Sonia et Mickaël regagnent la Bourgogne, tandis que Jacques tente de sauver ce qui peut l’être encore de son entreprise. Quatre mois plus tard, il rejoint sa famille. Le couple a tout perdu et tente vainement de trouver du travail. Sonia se fait tant bien que mal à sa nouvelle vie. Comme tous les jeunes de son âge, elle rêve de porter des vêtements de marque et ses parents doivent parfois lui expliquer qu’ils n’ont pas les moyens de faire comme les autres. Les diplômes de secrétariat de Landrada ne sont pas reconnus en France et Jacques n’a pas vraiment le profil idéal pour trouver un emploi. La cinquantaine passée, il vivra, quelques mois durant, des maigres subsides du RMI. Finalement, il se voit proposer un poste de tourneur-fraiseur – le métier de ses débuts -, à 30 km de Cluny. Quant à Landrada, elle trouve un job de secrétaire au laboratoire de langues étrangères de l’École nationale supérieure des arts et métiers. Le destin prend enfin une autre tournure…
Rieuse, turbulente, Sonia est un vrai « garçon manqué ». Mais tout le monde l’adore. Et déjà, son visage d’ange et son impeccable silhouette ne passent pas inaperçus. En 1998, une voisine convainc ses parents de la laisser tenter sa chance au concours de Miss Bourgogne. Elle sait de quoi elle parle : elle-même est une ex-Miss Saône-et-Loire. Le jour J, la jeune femme défile dans « une robe à 100 FF achetée dans un centre commercial », se souvient sa mère. Ce qui ne l’empêche pas de l’emporter sans coup férir. Les portes du concours pour l’élection de Miss France 2000 s’ouvrent devant elle, et le 11 décembre, quelques minutes après 23 heures, 14 millions de téléspectateurs découvrent l’heureuse élue, en larmes.
Très vite, les médias se l’arrachent. Elle est emportée dans un tourbillon auquel elle n’était pas préparée. Son bac STT (sciences et techniques du tertiaire), qu’elle doit passer au mois de juin ? Elle suivra des cours par correspondance, avec l’aide de ses (nombreux) camarades. Avant son élection, elle envisageait de se lancer dans la communication. Désormais, elle rêve de cinéma, de télévision… Mais pour le moment, la jeune fille, élevée par sa mère « à l’africaine », c’est-à-dire « dans le respect des autres et des valeurs de beauté et d’élégance », précise Landrada, ne sait plus trop où donner de la tête. Ce qu’elle fera demain ? Elle n’en a pas la moindre idée. L’humanitaire, peut-être…
Du Rwanda et du Burundi, elle ne conserve que peu de souvenirs. Certains membres de sa famille ont disparu, d’autres sont rentrés au pays. Sonia aimerait retourner là-bas pour, a-t-elle confié à J.A., « revoir mon lycée, mes amis, ma maison et ma nounou, dont nous sommes longtemps restés sans nouvelles ». L’Afrique la concerne. Même si la politique n’est pas sa préoccupation majeure, elle déplore « les guerres incessantes » et s’emballe pour le projet d’unité africaine « susceptible d’apporter la paix à un continent qui souffre ». D’ailleurs, « l’Europe y est bien parvenue, non ? » Lorsque la nostalgie la prend, elle écoute avec sa mère ou ses cousins des cassettes de musique rwandaise et improvise des danses endiablées.
Pour l’heure, elle doit s’atteler à sa mission d’ambassadrice. Cela implique pas mal de contraintes : pas de cigarette ni de chewing-gum en public, une discrétion de tous les instants avec Stéphane, son petit ami… Bref, une attitude exemplaire. Mme de Fontenay, organisatrice de l’élection, veille au grain.


Diplomatie: Respecter le Rwanda, renouer avec la vérité (Looking back on Dr. Kouchner’s stranger and stranger Rwandan case)

30 janvier, 2008
Kouchner on whitewashing mission to Rwanda (Jan 2008)Il faut ouvrir les ventres de ces Tutsis que vous tuez pour qu’ils coulent et que les satellites ne les voient pas. Soldats français au Rwanda lors du génocide (cité par Andrew Wallis)
Nous livrons des munitions aux FAR en passant par Goma. Mais bien sûr nous le démentirons si vous me citez dans la presse. Philippe Jehanne, correspondant de la DGSE, à l’historien Gérard Prunier, en plein génocide rwandais, le 19 mai 1994)
Malgré des « erreurs d’appréciation » dans notre politique, et notamment une « coopération militaire trop engagée » et une « sous-estimation du caractère autoritaire, ethnique et raciste du régime rwandais », la France et ses soldats n’ont en aucune manière incité, encouragé, aidé ou soutenu ceux qui ont orchestré le génocide et qui l’ont déclenché dans les jours qui ont suivi l’attentat. Bernard Kouchner (« Renouer avec le Rwanda, respecter la vérité », Le Figaro, le 25/1/08)
On nous dit qu’au Rwanda, la France aurait commis une “faute politique”. C’est trop ou trop peu. De quelle faute s’agit-il? Il faut l’expliquer! Aurions-nous, par exemple, pris systématiquement le parti d’un camp contre l’autre, des Hutus contre les Tutsis? C’est une contre-vérité. Pendant la période où j’ai conduit la diplomatie française (d’avril 1993 à mai 1995), nous avons fait tous les efforts possibles pour aider à la réconciliation des Rwandais. (…)  l’opération Turquoise (…) a parfaitement accompli la mission qui lui avait été assignée, dans les conditions de temps et de lieu prévues. La présence de l’armée française a permis de sauver des dizaines de milliers de vie et d’arrêter le flux de plusieurs millions de personnes qui fuyaient vers le Zaïre voisin (devenu République Démocratique du Congo). Son intervention est à l’honneur de la France. Dès lors, de quelle faute nous parle-t-on? (…) La diplomatie française ne devrait pas s’écarter de la voie de la vérité et de la dignité.  Alain Juppé (27.04.08)

Au lendemain de la commémoration de la fin du génocide juif

Retour sur un autre génocide

Et surtout la manière de plus en plus douteuse et pathétique (s’abritant derrière une largement partisane commission parlementaire et jouant sur les mots « faute politique »/ »responsabilité militaire ») dont notre ministre des Affaires étrangères, à l’occasion de sa visite du Rwanda il y a quelques jours, tente à nouveau de faire oublier cette vérité qu’il dit « respecter ».

A savoir la réalité, qu’en tant qu’émissaire de Mitterrand au Rwanda (sous un gouvernement de cohabitation dont faisaient partie Védrine et Juppé), il était bien placé pour connaître et qu’ont confirmée depuis nombre de témoins dont le journaliste Patrick de Saint-Exupéry, le documentariste Jean-Christophe Klotz ou encore tout récemment le général Dallaire, de ce que le ministre des Affaires étrangères rwandais Charles Murigande résumait parfaitement ainsi:

Les Français ont armé les tueurs et ils les ont formés même lorsqu’ils disaient qu’ils allaient tuer les Toutsis, et la France a soutenu le régime génocidaire jusqu’à la fin, aidant même les tueurs à s’échapper. Pourquoi ? Parce qu’ils ont cette obsession des Anglo-Saxons.

Lire le reste de cette entrée »


Rwanda: Faut leur ouvrir le ventre pour pas que les satellites les voient (More revelations on French involvement in Rwandan genocide)

21 juillet, 2007
France was 'blind' to Rwanda genocide, French report says - BBC News Dans ces pays là, un génocide, ce n’est pas trop important. François Mitterrand
Avant l’attentat, on ne m’avait pas signalé de drames particuliers interethniques. François Mitterrand (30 juin 1994)
J’ai su au Rwanda pourquoi des juifs étaient morts pendant la guerre. J’ai su qu’Auschwitz était à la portée de tous. Bernard Kouchner (qui a lui-même, on le sait, perdu des grands-parents à Auschwitz)
Vous devez ouvrir les ventres de ces Tutsis que vous tuez afin qu’ils coulent et que les satellites ne les voient pas. Conseil des conseillers militaires français ausx génocidaires houtous

Après la toute « récente » sortie des coups tordus de la CIA, la France commencerait-elle enfin à sortir les siens?

A l’heure où l’ancien squatteur de l’Elysée se fend d’une aussi cynique que pathétique tribune en une du Monde pour tenter de faire oublier, après les dix huit à la Mairie de Paris, ses douze longues années de mensonges et de corruption à la tête de l’Etat …

Pendant que son ancien premier ministre en fait de même pour les coups tordus qu’ils avaient tous deux concoctés contre celui qui allait devenir l’actuel président …

Et au moment où, 13 ans après l’un des pires génocides du siècle et avec l’arrivée d’une nouvelle diplomatie française, des documents (dont un nouveau film de Canal+: « Opération Turquoise » ) commencent à sortir et des choses enfin à bouger …

Comme l’arrestation hier de deux des génocidaires qui, depuis leur exfiltration par le gouvernement Mitterrand, coulaient des jour paisibles sur notre territoire …

Petit retour sur l’enquête d’un journaliste du Times (Andrew Wallis, « Silent Accomplice », « Complice silencieux ») sortie l’an dernier et dont nos médias se sont curieusement peu fait l’écho.

Faut dire, comme le rappelle le site Journal chrétien, qu’on y apprenait pas des choses très ragoûtantes sur ce que nos dirigeants, victimes à leur tour du « syndrome de Fachoda », avaient fait faire à nos forces armées sur place, jusqu’à notamment expliquer aux génocidaires comment dissimuler les corps de leurs victimes aux satellites espions: en leur ouvrant le ventre pour qu’ils coulent plus vite!

Extraits:

Vous devez ouvrir les ventres de ces Tutsis que vous tuez afin qu’ils coulent et que les satellites ne les voient pas.

Wallis juge que l’implication française va bien au-delà de simples accords avec le gouvernement et que, avant et pendant le génocide, les forces spéciales françaises ont armé et formé des soldats devenus ensuite des miliciens responsables de la plus grande partie des massacres.

« De septembre 1993 jusqu’au moment du génocide, les services secrets français au Rwanda ont participé à la surveillance des rebelles du Front patriotique rwandais. Leurs militaires commandaient de fait les forces militaires rwandaises. »Ils acheminaient des armes, ils acheminaient des radios, ils contribuaient à financer tout cela et ils ont poursuivi ces opérations même après que ce gouvernement fut vaincu. »

des soldats français sont restés au Rwanda déguisés en civils alors que leur contingent avait officiellement quitté le pays à la mi-décembre 1993.

Complicité française dans le génocide au Rwanda
JOURNAL CHRETIEN
Le 5 mai 2007

« Silent Accomplice » (« Complice silencieux »), du chercheur britannique Andrew Wallis, apporte de nouvelles preuves de la complicité française dans le massacre de Tutsis et de Hutus modérés par des milices formées par le gouvernement hutu soutenu par Paris.

Des militaires français ont expliqué aux extrémistes hutus comment cacher les preuves de leurs atrocités aux satellites espions, affirme l’auteur d’un nouvel ouvrage sur le génocide de 1994 au Rwanda.

« Leur rôle est assez clairement identifié, leur rôle est celui de complice de crime de génocide », insiste Andrew Wallis.

D’après Andrew Wallis, certains militaires étaient agacés par la vue des corps flottant dans les cours d’eau, ce que pouvaient saisir les satellites espions.

« Alors les soldats français leur disaient ’vous devez ouvrir les ventres de ces Tutsis que vous tuez afin qu’ils coulent et que les satellites ne les voient pas’ », a déclaré Wallis à Reuters, à Kigali.

La rivière rwandaise Akagera se jette dans le lac Victoria et elle a charrié des milliers de cadavres vers l’Ouganda voisin au moment des massacres. Des Ougandais affirment avoir retrouvé des dents humaines dans leurs poissons après le génocide.

« PREUVES MANIFESTES »

Wallis juge que l’implication française va bien au-delà de simples accords avec le gouvernement et que, avant et pendant le génocide, les forces spéciales françaises ont armé et formé des soldats devenus ensuite des miliciens responsables de la plus grande partie des massacres.

« Leur rôle est assez clairement identifié, leur rôle est celui de complice de crime de génocide », insiste Wallis.

« De septembre 1993 jusqu’au moment du génocide, les services secrets français au Rwanda ont participé à la surveillance des rebelles du Front patriotique rwandais. Leurs militaires commandaient de fait les forces militaires rwandaises. »Ils acheminaient des armes, ils acheminaient des radios, ils contribuaient à financer tout cela et ils ont poursuivi ces opérations même après que ce gouvernement fut vaincu. »

Cet auteur britannique a témoigné devant une commission rwandaise enquêtant sur le rôle de la France dans cette période.

Les autorités françaises ont déjà démenti de précédentes accusations formulées par Wallis.

Le Rwanda a rompu ses relations diplomatiques avec la France en novembre, en reprochant aux autorités françaises de ne pas reconnaître leur rôle dans la mort de 800.000 personnes en 1994.

Le Rwanda intente depuis avril une action devant la Cour internationale de justice (CIJ).

Cette initiative fait suite à la décision en novembre du juge Jean-Louis Bruguière de lancer des mandats d’arrêts contre neuf proches du président Paul Kagamé pour « complicité d’assassinat » de son prédécesseur Juvénal Habyarimana. La mort de ce dernier en avril 1994 dans la chute de son avion est considérée comme l’élément déclencheur du génocide.

D’après Wallis, le gouvernement provisoire créé après la mort de Juvénal Habyarimana et considéré comme responsable des massacres, a été formé à l’ambassade de France.

« Il y a des preuves manifestes d’un soutien politique français à un gouvernement provisoire qui était en train de tuer son propre peuple », dit le chercheur britannique.

Par Arthur Asiimwe

Un soldat belge a aussi accusé les Français d’avoir formé des génocidaires

Un ancien officier belge de la Mission des Nations unies aux Rwanda (MINUAR), le colonel à la retraite Walter Ballis, a accusé, lundi, des soldats français d’avoir entraîné militairement les miliciens Interahamwe, principaux bras armés du génocide de 1994, a rapporté mardi l’agence rwandaise d’information (ARI).

Le colonel Ballis, qui était chef adjoint des opérations à l’état-major de la MINUAR, a fait cette déclaration lors de sa déposition devant la Commission rwandaise d’enquête sur le rôle présumé de la France pendant le génocide de 1994.

« Notre cellule des renseignements faisait état de camps d’entraînement où des instructeurs français apprenaient aux Interahamwe des éléments de combat et de la guerre », a témoigné l’officier belge cité par ARI.

« Au cours des briefings journaliers, elle signalait la présence des gens du Détachement d’assistance militaire, (DAMI). Nous n’étions pas autorisés à les arrêter ou même à leur demander ce qu’ils faisaient à Kigali », a-t-il précisé.

« Une fois, (le général) Roméo Dallaire (commandant de la MINUAR, ndlr) a envoyé une patrouille après qu’il avoir reçu des informations faisant état d’entraînements des Interahamwe par des instructeurs français au nord de l’aéroport de Kigali », a relaté le témoin.

« Arrivés sur place, ils (les casques bleus de la MINUAR) n’ont vu personne », a indiqué Ballis, expliquant que les instructeurs français avaient certainement été avertis de l’arrivée de la patrouille MINUAR.

Selon lui, des soldats français sont restés au Rwanda déguisés en civils alors que leur contingent avait officiellement quitté le pays à la mi-décembre 1993.

« Certains Français, censés avoir quitté le Rwanda à la mi- décembre 1993, s’étaient déguisés en civils et ont continué à faire ce qu’ils faisaient avant. J’ai reconnu un d’entre eux que j’ai rencontré à l’Hôtel Méridien », a dit le colonel Walter Ballis, qui a affirmé avoir été surpris de constater le 09 ou le 10 avril 1994 que son uniforme de militaire belge avait disparu de l’hôtel Méridien où il logeait et en a conclu qu’il avait été volé.

Le colonel Ballis a indiqué que des témoignages faisaient état de la présence de militaires habillés en uniforme belge mais portant des bérets de l’armée française dans la nuit du 6 avril 1994 à Masaka, la colline d’où auraient été tirés les missiles qui ont abattu l’avion du président Juvénal Habyarimana.

Sans désigner explicitement les Français comme responsables de l’attentat, il a déclaré que les missiles qui ont été utilisés pour abattre cet avion n’existaient pas dans l’arsenal belge à cette époque.

« Je doute fort que les ex-Forces armées rwandaises (ex-FAR) du président Habyarimana disposaient de ces missiles, moins encore le Front patriotique rwandais (FPR, ex-rébellion, actuellement au pouvoir), a-t-il indiqué. »Ce n’est pas la France qui a commis le génocide, ce ne sont pas les Hutus comme ethnie qui ont commis le génocide. Dans chaque groupe de personnes, il y a de malins génies. Dans les hautes sphères de la politique française, il y a eu des gens qui ont eu des idées mauvaises sur le Rwanda », a-t-il conclu. (pana)

Voir aussi:

As the body count grew, France welcomed ministers of the genocidal Government to an official reception in Paris. Meanwhile, its military continued to send arms to bolster its Hutu allies in power, regardless of the genocide they were perpetrating.

Since 1994 France has been adept at trying to hide this stain on la gloire. Its ministers, including the current Prime Minister, constantly repeat the “double genocide” myth, which alleged that while Hutu killed Tutsi, the Tutsi also killed Hutu. It is akin to claiming that Holocaust victims were also mass murderers.

France, steeped in genocidal blood, must face trial

Andrew Wallis
The Times
December 5, 2006

The hastily arranged car boot sale outside the French Embassy in downtown Kigali last Monday did good business. On offer were laptop computers, televisions, three-piece suites and, well, even the cars themselves. Given the decision taken by the Rwandan Government ten days ago to expel the French Ambassador, his staff and to close all official French buildings in the tiny Central African country, there was clearly little expectation of a return.

Behind these scenes of gloomy embassy employees packing and selling their diplomatic and domestic baggage is a recent history between France and Rwanda steeped in a mire of blood and guilt. Indeed it is the second time in 12 years that the French have found the need for a sudden retreat from Rwanda.

In April 1994 the French Embassy became the setting for the formation of the extremist Hutu Government that was to organise and carry out the meticulously planned genocide of the Tutsis. Witnesses spoke of these ministers, many now facing life imprisonment for crimes against humanity, sitting in plush embassy chairs comparing notes on where the killing was going best. Their host, the French Ambassador, later helped to evacuate those extremists to Paris, away from the apocalypse they had created. The ambassador then made a bonfire of two rooms piled high with documents linking his Government with that of the Hutu dictatorship of Juvénal Habyarimana.

Rwanda is made up mainly of two ethnic groups, the vast majority being Hutu, who, under Habyarimana’s “apartheid” State, took total control of the army, bureaucracy and government. The Tutsi, 15 per cent of the population, were banished from public life.

When François Mitterrand, then the French President, decided in 1990 to send in crack paratroopers to protect Habyarimana, his French-speaking friend and ally, it looked like just another attempt by Paris to keep a client leader in power. The danger came from across the border in Uganda. Anglophone Paul Kagame and his Rwandan Patriotic Front, made up mostly of Tutsis previously driven from their homeland by a series of earlier massacres, had invaded.

During the next three years Mitterrand had no compunction in sending in troops to save a brutal and corrupt regime. The Hutu army received millions of dollars of French weaponry; and the French elite training corps trained its Rwandan allies in how to dismember bodies, fire its new heavy artillery and use attack Gazelle helicopters.

Habyarimana was assassinated on April 6, 1994, when unknown assailants shot down his Falcon 50 jet, another present from the French taxpayer. The event ushered in possibly the hundred bloodiest days in history. Up to one million Tutsis were slaughtered.

As the body count grew, France welcomed ministers of the genocidal Government to an official reception in Paris. Meanwhile, its military continued to send arms to bolster its Hutu allies in power, regardless of the genocide they were perpetrating.

Since 1994 France has been adept at trying to hide this stain on la gloire. Its ministers, including the current Prime Minister, constantly repeat the “double genocide” myth, which alleged that while Hutu killed Tutsi, the Tutsi also killed Hutu. It is akin to claiming that Holocaust victims were also mass murderers.

So the latest French government attempt to cover its Rwandan shame is no surprise to observers of La Françafrique. The timing behind the sudden release of Judge Jean-Louis Bruguière’s report, which blames Kagame for Habyarimana’s death, is no coincidence. Four senior French military and political figures will shortly give testimony before the international war crimes tribunal in Arusha. They have been called by the defence team of Colonel Théoneste Bagosora, who faces charges of being the mastermind behind the genocide.

It is deeply embarrassing, like being called to defend Nazis at Nuremberg. Shortly, too, Kagame’s government of reconciliation, which drove the genocidaire out in 1994, will announce the findings of its own inquiry into the French involvement in the genocide. It promises to uncover even more explicit details of Mitterrand’s crime.

President Kagame arrived in London on Sunday for a five-day visit to the UK. His 12-year-old Government has revived a country torn apart by genocide, corruption and poverty. He has emphasised there is no “Hutu” or “Tutsi” in his country now, only Rwandans. But while he has created a stable economy and new sense of pride, it is vital that the world, which looked the other way in 1994, now demands answers from France about its direct complicity in the genocide.

There seems to be an unwritten rule among Western leaders not to question each other’s foreign policies too closely. But genocide cannot be allowed to be so cynically forgotten. Tony Blair has a duty to ask some deeply troubling questions about how and why the Élysée supported a genocidal government before, during and after one of the most appalling episodes of killing the world has ever seen. He may put at risk having some of his own skeletons unearthed. But the dead and the traumatised survivors in Rwanda deserve such belated recognition — and respect.

Andrew Wallis is the author of Silent Accomplice: The Untold Story of France’s Role in the Rwandan Genocide

Voir enfin:

Il faut aider Habyarimana coûte que coûte et endiguer l’influence anglo-saxonne dans la région portée par l’Ouganda qui soutient la rébellion tutsie. Une assistance militaire technique a été décidée. Ses effectifs seront portés à 80 conseillers, qui jouent un rôle actif dans la formation des forces armées rwandaises. Le lieutenant-colonel Gilbert Canovas exerce même la fonction de conseiller du chef d’état-major.

Le pouvoir de Kigali voudrait « procéder à un génocide systématique », écrit l’ambassadeur le 19 janvier 1993

Le 3 mars, pour renverser les charges, le général Quesnot propose au président d’incriminer la rébellion en exigeant « une réorientation forte et immédiate de l’information des médias [français] sur notre politique au Rwanda en rappelant notamment (…) les graves atteintes aux droits de l’homme du FPR : massacres systématiques de civils, purification ethnique, déplacement de population… ».

Le 6 mai, le général Quesnot résume le danger d’une victoire militaire éventuelle du FPR, sa hantise. « Le président [ougandais] Museveni et ses alliés auront ainsi constitué un «Tutsiland» avec l’aide anglo-saxonne et la complicité objective de nos faux intellectuels, remarquables relais d’un lobby tutsi auquel est également sensible une partie de notre appareil d’Etat. » Quatre jours plus tard, à la télévision, François Mitterrand résume la prudence française en une phrase : « Nous ne sommes pas destinés à faire la guerre partout, même lorsque c’est l’horreur qui nous prend au visage. »

Génocide rwandais Ce que savait l’Elysée
Piotr Smolar
Le Monde
Le 03.07.07

Au cours des années de guerre qui ont précédé le génocide, qui a débuté le 6 avril 1994, l’Elysée a soutenu le régime de Kigali, malgré les signaux présageant des massacres à venir. C’est ce que révèlent plusieurs volumes d’archives officielles transmises au tribunal aux armées

Il est question de massacres, de réfugiés et de soldats français en ce 29 juin 1994, dans la salle où se tient un conseil des ministres restreint autour de François Mitterrand. Il est question du Rwanda, où la France vient de lancer l’opération humanitaire « Turquoise ». La machine génocidaire, lancée le 6 avril et qui fera entre 700 000 et 900 000 morts, tourne encore.

« Historiquement, la situation a toujours été périlleuse, dit François Mitterrand lors de ce conseil. Avant l’assassinat du président Habyarimana [dans l’attentat du 6 avril], on ne m’avait pas signalé de drames à l’intérieur du pays. » C’est faux. A partir de la fin de l’année 1990, plus de trois ans avant le déclenchement du génocide, l’Elysée avait reçu des signaux d’alerte diplomatiques et militaires.

Des signaux aussitôt négligés, au nom d’une vision conservatrice façonnée par l’histoire coloniale de la politique africaine de la France. La preuve en est fournie par plusieurs volumes d’archives de l’Elysée transmis au tribunal aux armées, dont Le Monde a eu connaissance. Ces archives dessinent bien une France « mithridatisée » à son sommet, c’est-à-dire accoutumée volontairement au poison, selon le mot de la mission parlementaire réunie en 1998. Elles répondent à deux questions-clés : Que savait la France des préparatifs de l’entreprise génocidaire ? Quelle était la nature de la coopération militaire décidée par l’Elysée ?

13 OCTOBRE 1990

« Des groupes d’autodéfense armés d’arcs et de machettes »

La version officielle de l’Etat français a toujours été la suivante : la présence militaire au Rwanda, à partir du dernier trimestre 1990, avait pour but non pas de soutenir unilatéralement le régime d’Habyarimana, mais de le pousser à un partage du pouvoir, tout en empêchant l’avancée militaire du Front patriotique rwandais (FPR) de Paul Kagamé, soutenu par l’Ouganda.

Le 3 octobre 1990, le régime rwandais sollicite l’appui de la France contre l’offensive conduite par le FPR. François Mitterrand décide de l’envoi d’une compagnie du 2e régiment étranger de parachutistes afin de protéger, voire d’évacuer, les Français sur place. Le détachement Noroit restera trois ans. Ses effectifs monteront jusqu’à 680 hommes, soit quatre compagnies. Déjà, les prémices du génocide étaient visibles. En ce début octobre 1990, plusieurs milliers de personnes sont arrêtées arbitrairement dans la capitale ; elles ont le tort d’être tutsies ou d’avoir des intérêts communs avec des Tutsis. La France fournit néanmoins des munitions en masse à l’armée régulière, les Forces armées rwandaises (FAR).

Le 12 octobre, le colonel Galinié, attaché de défense à Kigali, s’alarme dans un télégramme diplomatique de la multiplication de ces arrestations. « Il est à craindre que ce conflit finisse par dégénérer en guerre ethnique », ajoute-t-il. Le lendemain, son supérieur, l’ambassadeur Georges Martres, précise : « Les paysans hutus organisés par le MRND [parti du président] ont intensifié la recherche des Tutsis suspects dans les collines. Des massacres sont signalés dans la région de Kibilira. » Les paysans, fidèles au régime, « participent de plus en plus à l’action militaire à travers des groupes d’autodéfense armés d’arcs et de machettes ».

FÉVRIER 1991

La France décide de « durcir le dispositif rwandais »

Et à l’Elysée ? On pense stratégie, front contre front. Il faut aider Habyarimana coûte que coûte et endiguer l’influence anglo-saxonne dans la région portée par l’Ouganda qui soutient la rébellion tutsie. Une assistance militaire technique a été décidée. Ses effectifs seront portés à 80 conseillers, qui jouent un rôle actif dans la formation des forces armées rwandaises. Le lieutenant-colonel Gilbert Canovas exerce même la fonction de conseiller du chef d’état-major.

Le 30 janvier 1991, François Mitterrand suggère par écrit à son homologue rwandais plusieurs conditions à un règlement politique de la crise. Cette approche non contraignante est accompagnée d’un soutien militaire massif. Le 3 février, l’amiral Jacques Lanxade, chef d’état-major des armées, soumet à François Mitterrand les différentes options envisagées, notamment l’envoi d’un détachement d’assistance militaire et d’instruction (DAMI) qui devrait « renforcer la coopération » et « durcir le dispositif rwandais ». Ces mesures, note le haut gradé, comportent le risque d’être interprétées par les autorités rwandaises comme un « soutien inconditionnel à leur politique ». Le 21 mars, le DAMI est envoyé.

Mais la situation se dégrade. Le soutien français au régime n’apporte pas de résultats. « La guerre déstabilise et radicalise de plus en plus » le Rwanda, affirme même Paul Dijoud, le directeur des affaires africaines du Quai, dans une note du 11 mars 1992 qui appelle à un renforcement de l’appui de la France à Kigali. Les livraisons d’armes s’accélèrent.

19 janvier 1993

Le pouvoir de Kigali voudrait « procéder à un génocide systématique », écrit l’ambassadeur

Face à l’avancée de la rébellion, Juvénal Habyarimana est contraint d’envisager des négociations. La position de la France n’est guère aisée. Le 19 janvier 1993, l’ambassadeur Martres envoie un télégramme après sa rencontre avec Jean Carbonare, président du mouvement Survie et membre de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH). Celle-ci est sur le point de publier un rapport accablant. Elle dispose, explique M. Martres, du témoignage d’un ancien membre des escadrons de la mort chargés des exactions, du nom de Janvier Afrika.

Selon ce dernier, le président rwandais aurait lui-même donné le signal de départ de massacres après une réunion avec ses collaborateurs. Il aurait intimé « l’ordre de procéder à un génocide systématique en utilisant, si nécessaire, le concours de l’armée et en impliquant la population locale dans les assassinats », écrit l’ambassadeur.

FÉVRIER 1993

« Exactions malheureuses commises par les extrémistes hutus », pour l’Elysée ; « programme de «purification ethnique» », selon la DGSE

Comme tout l’entourage du président Mitterrand, obsédé par la préservation de l’influence française dans la région, le diplomate Bruno Delaye décèle une autre urgence que ces alertes. Dans une note du 15 février 1993, le conseiller Afrique de l’Elysée s’alarme du fait que le FPR est « en mesure de prendre Kigali », bénéficiant entre autres de la « complicité bienveillante du monde anglo-saxon » et d’un « excellent système de propagande qui s’appuie sur les exactions malheureuses commises par les extrémistes hutus ». La notion d’ « exaction malheureuse » n’est pas développée. « Nous sommes aux limites de la stratégie indirecte d’appui aux forces armées rwandaises », note-t-il. Il faudra évacuer Kigali « à moins de devenir cobelligérants ».

Les analyses provenant du terrain sont de plus en plus inquiétantes. Le 18 février, la DGSE signe une note sur les « véritables massacres ethniques » et les 300 morts dénombrés au cours des semaines précédentes. Une des explications avancées par le service extérieur français est glaciale : « Il s’agirait d’un élément d’un vaste programme de «purification ethnique» dirigé contre les Tutsis », fomenté au sommet de l’Etat.

Le lendemain, le général Christian Quesnot, chef d’état-major particulier de François Mitterrand, ainsi que le numéro 2 de la cellule Afrique de l’Elysée, Dominique Pin, présentent différentes options au président.

La première consiste à évacuer les Français et à retirer le dispositif Noroit. Les auteurs la rejettent aussitôt : « C’est l’échec de notre présence et de notre politique au Rwanda. Notre crédibilité sur le continent en souffrirait. » Dans une autre note, M. Pin assure que les massacres ethniques s’amplifieront si la rébellion prend Kigali ; il faut donc accroître l’effort comme jamais. La France lance l’opération « Chimère ». « Du 20 février au 20 mars 1993, la présence militaire française au Rwanda a franchi un cap qu’elle n’aurait pas dû dépasser », résumera la mission parlementaire en 1998, qui soulignera les « nouvelles missions » des soldats français : « Les patrouilles, les contrôles de zone autour de la capitale et les vérifications d’identité aux points d’accès » de la capitale.

3 MARS 1993

« Exiger une réorientation forte et immédiate des médias »

Cet engagement radical de la cellule de l’Elysée ne fait pas l’unanimité. Le malaise gagne les rangs du gouvernement. Dans une note au président du 26 février, Pierre Joxe, ministre de la défense, se dit « préoccupé » par la position française et estime que l’envoi de deux compagnies supplémentaires ne serait pas « la meilleure façon » d’amener le président rwandais à « faire les concessions nécessaires ». Mais autour de François Mitterrand, dans ce palais hermétique, on veut défendre une autre perspective et justifier, à tout prix, la politique française. Le 3 mars, pour renverser les charges, le général Quesnot propose au président d’incriminer la rébellion en exigeant « une réorientation forte et immédiate de l’information des médias [français] sur notre politique au Rwanda en rappelant notamment (…) les graves atteintes aux droits de l’homme du FPR : massacres systématiques de civils, purification ethnique, déplacement de population… ».

Le 7 mars 1993, un accord est enfin trouvé entre les deux parties en conflit. Il prévoit un cessez-le-feu et le départ des deux compagnies françaises ; il ouvre la voie aux négociations politiques, qui aboutiront aux accords d’Arusha, le 4 août.

La France, elle, est entrée en cohabitation. Le 2 avril, un conseil des ministres restreint a pour thème le Rwanda. La droite découvre un dossier sans issue. Le ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, est tranchant. « Il y a des risques de massacres si nous partons et un risque de défiance africaine vis-à-vis de la France. Mais par contre, si nous renforçons nous nous enfonçons dans ce dossier. Nous ne pouvons pas partir. » Le premier ministre, Edouard Balladur, envisage d’envoyer 1 000 hommes de plus. François Mitterrand est d’accord et théorise : « La règle est qu’il n’y a d’intervention française que s’il y a agression extérieure et non pas s’il y a un conflit tribal. Ici, c’est mélangé, car il y a le problème tutsi. »

Après un an de négociations infructueuses, les accords d’Arusha sont enfin signés. Ils prévoient le partage du pouvoir et des élections dans les vingt-deux mois à venir. Une force internationale neutre, sous égide des Nations unies, doit être mise en place. Le 15 décembre 1993, la présence française retrouve son niveau du 1er octobre 1990, soit 24 assistants militaires. Pourtant, rien n’est réglé.

12 JANVIER 1994

« Eliminer 1 000 d’entre eux dès la première heure »

Dans un télégramme diplomatique du 12 janvier, l’ambassadeur à Kigali rapporte les confidences d’un informateur du représentant des Nations unies. Celui-ci a livré les détails « graves et plausibles » d’un plan de déstabilisation radicale du pays. Il commencerait par des provocations contre les troupes du FPR à Kigali, pour susciter une riposte. « Les victimes rwandaises que ne manqueraient pas de provoquer ces réactions seraient alors le prétexte à l’élimination physique des Tutsis de la capitale, explique le diplomate. Selon l’informateur de la Minuar, 1 700 Interhamwe [membres des milices populaires] auraient reçu une formation militaire et des armes pour cela, avec la complicité du chef d’état-major FAR. La localisation précise des éléments tutsis de la population de Kigali devrait en outre permettre d’éliminer 1 000 d’entre eux dans la première heure après le déclenchement des troubles. »

Trois mois plus tard, le 6 avril, un missile abat l’avion transportant le président Juvénal Habyarimana. En quelques heures, la machine génocidaire se met en marche comme prévu. « Matignon et le Quai d’Orsay souhaitent, dans cette nouvelle crise rwandaise, qui risque d’être très meurtrière, que la France ne soit pas en première ligne », écrit Bruno Delaye à François Mitterrand, le lendemain de l’attentat. La priorité est l’évacuation des Français. Elle s’effectue en quelques jours. La communauté internationale est paralysée et aphone.

L’ambassadeur de France au Rwanda, Jean-Michel Marlaud, lui, à l’instar de la cellule de l’Elysée, refuse d’accabler seulement les Hutus : « Tant qu’ils auront le sentiment que le FPR essaie de prendre le pouvoir, [ils] réagiront par des massacres ethniques », écrit-il le 25 avril. Le génocide est donc présenté comme une réaction spontanée, et non un plan. Trois jours plus tard, Bruno Delaye reconnaît que les massacres se déroulent « avec une ampleur horrifiante : de l’ordre de 100 000 morts, selon les responsables du CICR (…). Les milices hutues, armées de grenades et de machettes, massacrent les Tutsis qui n’ont pas pu trouver refuge dans la zone FPR ou bénéficier de la protection de la Minuar ».

6 MAI 1994

vers « un «Tutsiland» avec l’aide anglo-saxonne et la complicité objective de nos faux intellectuels »

La ligne française demeure marquée par ses pesanteurs historiques, quitte à nier la réalité. Le 6 mai, le général Quesnot résume le danger d’une victoire militaire éventuelle du FPR, sa hantise. « Le président [ougandais] Museveni et ses alliés auront ainsi constitué un «Tutsiland» avec l’aide anglo-saxonne et la complicité objective de nos faux intellectuels, remarquables relais d’un lobby tutsi auquel est également sensible une partie de notre appareil d’Etat. » Quatre jours plus tard, à la télévision, François Mitterrand résume la prudence française en une phrase : « Nous ne sommes pas destinés à faire la guerre partout, même lorsque c’est l’horreur qui nous prend au visage. »

Pourtant, la prise de conscience internationale commence à s’opérer. Le 17 mai, à la demande de la France, une résolution de l’ONU est adoptée, imposant la création de zones humanitaires sûres et un embargo sur les armes. Le lendemain, en conseil des ministres, Alain Juppé brave l’interdit : « Au Rwanda, le mot de génocide n’est pas trop fort. » Mais à l’Elysée, l’entourage de François Mitterrand s’accroche à ses présupposés. Le 24 mai, le général Quesnot s’alarme une nouvelle fois des ambitions du FPR. « L’arrivée au pouvoir dans la région d’une minorité dont les buts et l’organisation ne sont pas sans analogie avec le système des Khmers rouges est un gage d’instabilité régionale. » Dans les conversations informelles à l’Elysée, le général parle des « Khmers noirs » de Kagamé.

21 JUIN 1994

« Le passé est le passé »

La pression diplomatique monte, face à l’ampleur des massacres. Les ONG mettent en cause la France. Le 19 juin, l’Elysée publie même un communiqué exceptionnel, pour dénoncer les « procès sommaires » qui lui sont faits. Les médias n’auraient rien compris : la France serait au contraire à louer pour son engagement. L’opération humanitaire « Turquoise » est lancée ; elle va durer jusqu’au 22 août. « Toute cette mission doit être présentée comme une étape nouvelle de notre politique : «le passé est le passé» », écrit Bruno Delaye le 21 juin.

Mais il est difficile d’imposer l’idée d’une virginité en matière de politique africaine, après plus de trois ans d’étroite coopération avec Kigali. Au cours d’une réunion avec des représentants du FPR, le 22 juin, Philippe Baudillon, conseiller à Matignon, assure que le gouvernement de droite a développé une nouvelle approche vis-à-vis du continent. Il souligne la volonté d’Edouard Balladur d’établir des « relations claires » avec les pays africains, rapporte Bruno Delaye dans une note au président. « Votre interprétation des intentions françaises au Rwanda n’est pas la bonne, aurait dit le conseiller du premier ministre à ses interlocuteurs du FPR. Elle est en contradiction avec ce qui s’est fait depuis un an. » François Mitterrand enrage à cette lecture et ajoute à la main : « Inadmissible. Protester à Matignon. »

Le 14 juillet, le président parle à la télévision à l’occasion de sa dernière fête nationale en pleine lumière. François Mitterrand livre, une nouvelle fois, sa version de l’histoire. « Les Français sont partis plusieurs mois avant le déclenchement de ce génocide qui a suivi l’assassinat des présidents du Rwanda et du Burundi. A ce moment-là, on nous a suppliés de revenir en nous disant : «Sauvez les casques bleus, ramenez les Français, les Belges, les étrangers qui se trouvent au Rwanda», ce que nous avons fait. (…) Nous avons sauvé des dizaines, des milliers de gens, de pauvres gens qui avaient déjà supporté beaucoup de souffrances. »


Rwanda: Quand les tueurs deviennent les victimes (When the killers become the victims)

21 juin, 2007
Blame the victim Mahmood MamdaniLe révisionniste n’est pas celui qui ne croit pas à la Shoah, il ne croit pas aux Juifs (…) et voudrait y mettre d’autres groupes plus « méritants » (…). C’est une interversion des morts, pas de l’évènement. Pascal Bruckner (La Tyrannie de la pénitence, 2006)
Au fond ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi (…), c’est le crime contre l’homme blanc (…) et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique. Aimé Césaire (Discours sur le colonialisme, 1950-1955)

Ultime illustration du révisionnisme radical et du magistral art d’inversion des valeurs et des places du politologue et anthropologue de Columbia Mahmood Mamadani, sa fameuse analyse (au moins pour les lecteurs du Nation et du Monde diplodocus) du génocide rwandais …

Où, dans la désormais si classique perspective de la concurrence généralisée des victimes (du moins si l’on s’en tient à cette présentation de son éditeur, Princeton university press), on commence par l’opposer au génocide juif et évoquer les silences supposés des analyses précédentes sur son contexte (l’histoire, les acteurs et la géographie) pour arriver, via quelques citations bibliques et la référence obligée au génocide des Herreros, à la thèse habituelle des mutlticulturalistes depuis Rousseau et Lévi-Strauss : tout est en fait la faute à la prétendue civilisation, c’est-à-dire au colonialisme (naturellement occidental) et donc… que les tueurs sont en fait les victimes!

When Victims Become Killers:
Colonialism, Nativism, and the Genocide in Rwanda

Mahmood Mamdani
Book Description |
Princeton university press

Introduction

THINKING ABOUT GENOCIDE
(…)

NO ONE can say with certainty how many Tutsi were killed between March and July of 1994 in Rwanda. In the fateful one hundred days that followed the downing of the presidential plane–and the coup d’état thereafter–a section of the army and civilian leadership organized the Hutu majority to kill all Tutsi, even babies. In the process, they also killed not only the Hutu political opposition, but also many nonpolitical Hutu who showed reluctance to perform what was touted as a « national » duty. The estimates of those killed vary: between ten and fifty thousand Hutu, and between 500,000 and a million Tutsi.1 Whereas the Hutu were killed as individuals, the Tutsi were killed as a group, recalling German designs to extinguish the country’s Jewish population. This explicit goal is why the killings of Tutsi between March and July of 1994 must be termed « genocide. » This single fact underlines a crucial similarity between the Rwandan genocide and the Nazi Holocaust.2

In the history of genocide, however, the Rwandan genocide raises a difficult political question. Unlike the Nazi Holocaust, the Rwandan genocide was not carried out from a distance, in remote concentration camps beyond national borders, in industrial killing camps operated by agents who often did no more than drop Zyklon B crystals into gas chambers from above. The Rwandan genocide was executed with the slash of machetes rather than the drop of crystals, with all the gruesome detail of a street murder rather than the bureaucratic efficiency of a mass extermination. The difference in technology is indicative of a more significant social difference. The technology of the holocaust allowed a few to kill many, but the machete had to be wielded by a single pair of hands. It required not one but many hacks of a machete to kill even one person. With a machete, killing was hard work, that is why there were often several killers for every single victim. Whereas Nazis made every attempt to separate victims from perpetrators, the Rwandan genocide was very much an intimate affair. It was carried out by hundreds of thousands, perhaps even more, and witnessed by millions. In a private conversation in 1997, a minister in the Rwanda Patriotic Front-led government contrasted the two horrors: « In Germany, the Jews were taken out of their residences, moved to distant far away locations, and killed there, almost anonymously. In Rwanda, the government did not kill. It prepared the population, enraged it and enticed it. Your neighbors killed you. » And then he added, « In Germany, if the population participated in the killing, it was not directly but indirectly. If the neighbor’s son killed, it is because he joined the army. »3

The Rwandan genocide unfolded in just a hundred days. « It was not just a small group that killed and moved, » a political commissar in the police explained to me in Kigali in July 1995. « Because genocide was so extensive, there were killers in every locality–from ministers to peasants–for it to happen in so short a time and on such a large scale. » Opening the international conference on Genocide, Impunity and Accountability in Kigali in late 1995, the country’s president, Pasteur Bizimungu, spoke of « hundreds of thousands of criminals » evenly spread across the land:
Each village of this country has been affected by the tragedy, either because the whole population was mobilized to go and kill elsewhere, or because one section undertook or was pushed to hunt and kill their fellow villagers. The survey conducted in Kigali, Kibungo, Byumba, Gitarama and Butare Préfectures showed that genocide had been characterized by torture and utmost cruelty. About forty-eight methods of torture were used countrywide. They ranged from burying people alive in graves they had dug up themselves, to cutting and opening wombs of pregnant mothers. People were quartered, impaled or roasted to death.
On many occasions, death was the consequence of ablation of organs, such as the heart, from alive people. In some cases, victims had to pay fabulous amounts of money to the killers for a quick death. The brutality that characterised the genocide has been unprecedented.4

A political commissar in the army with whom I talked in July 1995 was one of the few willing to reflect over the moral dilemma involved in this situation. Puzzling over the difference between crimes committed by a minority of state functionaries and political violence by civilians, he recalled: « When we captured Kigali, we thought we would face criminals in the state; instead, we faced a criminal population. » And then, as if reflecting on the other side of the dilemma, he added, « Kigali was half empty when we arrived. It was as if the RPF was an army of occupation. » His sense of ambiguity was born of the true moral and political dilemma of the genocide. Just pointing at the leadership of the genocide left the truly troubling question unanswered: How could this tiny group convince the majority to kill, or to acquiesce in the killing of, the minority?

The violence of the genocide was the result of both planning and participation. The agenda imposed from above became a gruesome reality to the extent it resonated with perspectives from below. Rather than accent one or the other side of this relationship and thereby arrive at either a state-centered or a society-centered explanation, a complete picture of the genocide needs to take both sides into account. For this was neither just a conspiracy from above that only needed enough time and suitable circumstance to mature, nor was it a popular jacquerie gone berserk. If the violence from below could not have spread without cultivation and direction from above, it is equally true that the conspiracy of the tiny fragment of génocidaires could not have succeeded had it not found resonance from below. The design from above involved a tiny minority and is easier to understand. The response and initiative from below involved multitudes and presents the true moral dilemma of the Rwandan genocide.

In sum, the Rwandan genocide poses a set of deeply troubling questions. Why did hundreds of thousands, those who had never before killed, take part in mass slaughter? Why did such a disproportionate number of the educated–not just members of the political elite but, as we shall see, civic leaders such as doctors, nurses, judges, human rights activists, and so on–play a leading role in the genocide? Similarly, why did places of shelter where victims expected sanctuary–churches, hospitals, and schools–turn into slaughterhouses where innocents were murdered in the tens and hundreds, and sometimes even thousands?

THREE SILENCES: A STARTING POINT

Accounts of the genocide, whether academic or popular, suffer from three silences. The first concerns the history of genocide: many write as if genocide has no history and as if the Rwandan genocide had no precedent, even in this century replete with political violence. The Rwandan genocide thus appears as an anthropological oddity. For Africans, it turns into a Rwandan oddity; and for non-Africans, the aberration is Africa. For both, the temptation is to dismiss Rwanda as exceptional. The second silence concerns the agency of the genocide: academic writings, in particular, have highlighted the design from above in a one-sided manner. They hesitate to acknowledge, much less explain, the participation–even initiative–from below.5 When political analysis presents the genocide as exclusively a state project and ignores its subaltern and « popular » character, it tends to reduce the violence to a set of meaningless outbursts, ritualistic and bizarre, like some ancient primordial twitch come to life. The third silence concerns the geography of the genocide. Since the genocide happened within the boundaries of Rwanda, there is a widespread tendency to assume that it must also be an outcome of processes that unfolded within the same boundaries. A focus confined to Rwandan state boundaries inevitably translates into a silence about regional processes that fed the dynamic leading to the genocide.

We may agree that genocidal violence cannot be understood as rational; yet, we need to understand it as thinkable. Rather than run away from it, we need to realize that it is the « popularity » of the genocide that is its uniquely troubling aspect. In its social aspect, Hutu/Tutsi violence in the Rwandan genocide invites comparison with Hindu/Muslim violence at the time of the partition of colonial India. Neither can be explained as simply a state project. One shudders to put the words « popular » and « genocide » together, therefore I put « popularity » in quotation marks. And yet, one needs to explain the large-scale civilian involvement in the genocide. To do so is to contextualize it, to understand the logic of its development. My main objective in writing this book is to make the popular agency in the Rwandan genocide thinkable. To do so, I try to create a synthesis between history, geography, and politics. Instead of taking geography as a constant, as when one writes the history of a given geography, I let the thematic inquiry define its geographical scope at every step, even if this means shifting the geographical context from one historical period to another. By taking seriously the historical backdrop to political events, I hope to historicize both political choices and those who made these choices. If it is true that the choices were made from a historically limited menu, it is also the case that the identity of agents who made these choices was also forged within historically specific institutions. To benefit from a historically informed insight is not the same as to lapse into a politically irresponsible historicism. To explore the relationship between history and politics is to problematize the relationship between the historical legacy of colonialism and postcolonial politics. To those who think that I am thereby trying to have my cake while eating it too, I can only point out that it is not possible to define the scope–and not just the limits–of action without taking into account historical legacies.

COLONIALISM AND GENOCIDE

The genocidal impulse to eliminate an enemy may indeed be as old as organized power. Thus, God instructed his Old Testament disciples through Moses, saying:
Avenge the children of Israel of the Medianites: afterward shalt thou be gathered unto thy people. And Moses spake unto the people saying, Arm ye men from among you for the war, that they may go against Median, to execute the LORD’s vengeance on Median And they warred against Median, as the LORD commanded Moses, and they slew every male . . . And the children of Israel took captive the women of Median and their little ones; and all their cattle, and all their flocks, and all their goods, they took for a prey. And all their cities in the places wherein they dwelt, and all their encampments, they burnt with fire. And they took all the spoil, and all the prey, both of man and of beast . . . And Moses said unto them, Have you saved all the women alive? Behold, these caused the children of Israel, through the counsel of Balaam, to commit trespass against the LORD in the matter of Peor, and so the plague was among the congregation of the LORD. Now therefore kill every male among the little ones, and kill every woman that hath known man by lying with him. But all the women children that have not known man by lying with him, keep alive for yourselves.6

If the genocidal impulse is as old as the organization of power, one may be tempted to think that all that has changed through history is the technology of genocide. Yet, it is not simply the technology of genocide that has changed through history, but surely also how that impulse is organized and its target defined. Before you can try and eliminate an enemy, you must first define that enemy. The definition of the political self and the political other has varied through history. The history of that variation is the history of political identities, be these religious, national, racial, or otherwise.

I argue that the Rwandan genocide needs to be thought through within the logic of colonialism. The horror of colonialism led to two types of genocidal impulses. The first was the genocide of the native by the settler. It became a reality where the violence of colonial pacification took on extreme proportions. The second was the native impulse to eliminate the settler. Whereas the former was obviously despicable, the latter was not. The very political character of native violence made it difficult to think of it as an impulse to genocide. Because it was derivative of settler violence, the natives’ violence appeared less of an outright aggression and more a self-defense in the face of continuing aggression. Faced with the violent denial of his humanity by the settler, the native’s violence began as a counter to violence. It even seemed more like the affirmation of the native’s humanity than the brutal extinction of life that it came to be. When the native killed the settler, it was violence by yesterday’s victims. More of a culmination of anticolonial resistance than a direct assault on life and freedom, this violence of victims-turned-perpetrators always provoked a greater moral ambiguity than did the settlers’ violence.

More than any other, two political theorists, Hannah Arendt and Frantz Fanon, have tried to think through these twin horrors of colonialism. We shall later see that when Hannah Arendt set out to understand the Nazi Holocaust, she put it in the context of a history of one kind of genocide: the settlers’ genocide of the native. When Frantz Fanon came face-to-face with native violence, he understood its logic as that of an eye for an eye, a response to a prior violence, and not an invitation to fresh violence. It was for Fanon the violence to end violence, more like a utopian wish to close the chapter on colonial violence in the hope of heralding a new humanism.

Settlers’ Genocide

It is more or less a rule of thumb that the more Western settlement a colony experienced, the greater was the violence unleashed against the native population. The reason was simple: settler colonization led to land deprivation. Whereas the prototype of settler violence in the history of modern colonialism is the near-extermination of Amerindians in the New World, the prototype of settler violence in the African colonies was the German annihilation of over 80 percent of the Herero population in the colony of German South West Africa in a single year, 1904.7 Its context was Herero resistance to land and cattle appropriation by German settlers and their Schutztruppe allies. Faced with continuing armed resistance by the Herero, German opinion divided between two points of views, one championed by General Theodor Leutwein, who commanded the army in the colony, and the other by General Lothar von Trotha, who took over the military command when General Leutwein failed to put down native resistance. The difference between them illuminates the range of political choice in a colonial context.

General Trotha explained the difference in a letter:
Now I have to ask myself how to end the war with the Hereros. The views of the Governor and also a few old Africa hands [alte Afrikaner] on the one hand, and my views on the other, differ completely. The first wanted to negotiate for some time already and regard the Herero nation as necessary labour material for the future development of the country. I believe that the nation as such should be annihilated, or, if this was not possible by tactical measures, have to be expelled from the country by operative means and further detailed treatment. This will be possible if the water-holes from Grootfontein to Gobabis are occupied. The constant movement of our troops will enable us to find the small groups of the nation who have moved back westwards and destroy them gradually.

Equally illuminating is General Trotha’s rationale for the annihilation policy: « My intimate knowledge of many central African tribes (Bantu and others) has everywhere convinced me of the necessity that the Negro does not respect treaties but only brute force. »8

The plan Trotha laid out in the letter is more or less the fate he meted to the Herero on the ground. To begin with, the army exterminated as many Herero as possible.9 For those who fled, all escape routes except the one southeast to the Omeheke, a waterless sandveld in the Kalahari Desert, were blocked. The fleeing Herero were forcibly separated from their cattle and denied access to water holes, leaving them with but one option: to cross the desert into Botswana, in reality a march to death. This, indeed, is how the majority of the Herero perished. It was a fate of which the German general staff was well aware, as is clear from the following gleeful entry in its official publication, Der Kampf: « No efforts, no hardships were spared in order to deprive the enemy of his last reserves of resistance; like a half-dead animal he was hunted from water-hole to water-hole until he became a lethargic victim of the nature of his own country. The waterless Omaheke was to complete the work of the German arms: the annihilation of the Herero people. »10

Lest the reader be tempted to dismiss General Lothar von Trotha as an improbable character come to life from the lunatic fringe of the German officer corps, one given a free hand in a distant and unimportant colony, I hasten to point out that the general had a distinguished record in the annals of colonial conquest, indeed the most likely reason he was chosen to squash a protracted rebellion. Renowned for his brutal involvement in the suppression of the Chinese Boxer Rebellion in 1900, and a veteran of bloody suppression of African resistance to German occupation in Rwanda, Burundi, and Tanzania, General Trotha often enthused about his own methods of colonial warfare: « The exercise of violence with crass terrorism and even with gruesomeness was and is my policy. I destroy the African tribes with streams of blood and streams of money. Only following this cleansing can something new emerge, which will remain. »11

Opposition to Trotha’s annihilation policy had come from two sources: colonial officials who looked at the Herero as potential labor, and church officials who saw them as potential converts.12 Eventually, the Herero who survived were gathered by the German army with the help of missionary societies and were put in concentration camps, also run by missionaries along with the German army. By 1908, inmates of these concentration camps were estimated at 15,000. Put to slave labor, overworked, hungry, and exposed to diseases such as typhoid and smallpox, more Herero men perished in these camps. Herero women, meanwhile, were turned into sex slaves. At the same time, those who survived were converted en masse to Christianity. When the camps were closed in 1908, the Herero were distributed as laborers among the settlers. Henceforth, all Herero over the age of seven were expected to carry around their necks a metal disk bearing their labor registration number.

The genocide of the Herero was the first genocide of the twentieth century. The links between it and the Holocaust go beyond the building of concentration camps and the execution of an annihilation policy and are worth exploring. It is surely of significance that when General Trotha wrote, as above, of destroying « African tribes with streams of blood, » he saw this as some kind of a Social Darwinist « cleansing » after which « something new » would « emerge. » It is also relevant that, when the general sought to distribute responsibility for the genocide, he accused the missions of inciting the Herero with images « of the bloodcurdling Jewish history of the Old Testament. »13 It was also among the Herero in the concentration camps that the German geneticist, Eugen Fischer, first came to do his medical experiments on race, for which he used both Herero and mulatto offspring of Herero women and German men. Fischer later became chancellor of the University of Berlin, where he taught medicine to Nazi physicians. One of his prominent students was Josef Mengele, the notorious doctor who did unsavory genetic experiments on Jewish children at Auschwitz.14 It seems to me that Hannah Arendt erred when she presumed a relatively uncomplicated relationship between settlers’ genocide in the colonies and the Nazi Holocaust at home: When Nazis set out to annihilate Jews, it is far more likely that they thought of themselves as natives, and Jews as settlers. Yet, there is a link that connects the genocide of the Herero and the Nazi Holocaust to the Rwandan genocide. That link is race branding, whereby it became possible not only to set a group apart as an enemy, but also to exterminate it with an easy conscience.

Natives’ Genocide

In the annals of colonial history, the natives’ genocide never became a historical reality. Yet, it always hovered on the horizon as a historical possibility. None sensed it better than Frantz Fanon, whose writings now read like a foreboding. For Fanon, the native’s violence was not life denying, but life affirming: « For he knows that he is not an animal; and it is precisely when he realizes his humanity that he begins to sharpen the weapons with which he will secure its victory. »15 What distinguished native violence from the violence of the settler, its saving grace, was that it was the violence of yesterday’s victims who have turned around and decided to cast aside their victimhood and become masters of their own lives. « He of whom they have never stopped saying that the only language he understands is that of force, decides to give utterance by force. » Indeed, « the argument the native chooses has been furnished by the settler, and by an ironic turning of the tables it is the native who now affirms that the colonialist understands nothing but force. »16 What affirmed the natives’ humanity for Fanon was not that they were willing to take the settler’s life, but that they were willing to risk their own: « The colonized man finds his freedom in and through violence. »17 If its outcome would be death, of settlers by natives, it would need to be understood as a derivative outcome, a result of a prior logic, the genocidal logic of colonial pacification and occupation infecting anticolonial resistance. « The settler’s work is to make even dreams of liberty impossible for the native. The native’s work is to imagine all possible methods for destroying the settler . . . For the native, life can only spring up again out of the rotting corpse of the settler . . . for the colonized people, this violence, because it constitutes their only work, invests their character with positive and creative qualities. The practice of violence binds them together as a whole, since each individual forms a violent link in the great chain, a part of the great organism of violence which has surged upwards in reaction to the settler’s violence in the beginning. »18

The great crime of colonialism went beyond expropriating the native, the name it gave to the indigenous population. The greater crime was to politicize indigeneity in the first place: first negatively, as a settler libel of the native; but then positively, as a native response, as a self-assertion. The dialectic of the settler and the native did not end with colonialism and political independence. To understand the logic of genocide, I argue, it is necessary to think through the political world that colonialism set into motion. This was the world of the settler and the native, a world organized around a binary preoccupation that was as compelling as it was confining. It is in this context that Tutsi, a group with a privileged relationship to power before colonialism, got constructed as a privileged alien settler presence, first by the great nativist revolution of 1959, and then by Hutu Power propaganda after 1990.

In its motivation and construction, I argue that the Rwandan genocide needs to be understood as a natives’ genocide. It was a genocide by those who saw themselves as sons–and daughters–of the soil, and their mission as one of clearing the soil of a threatening alien presence. This was not an « ethnic » but a « racial » cleansing, not a violence against one who is seen as a neighbor but against one who is seen as a foreigner; not a violence that targets a transgression across a boundary into home but one that seeks to eliminate a foreign presence from home soil, literally and physically. From this point of view, we need to distinguish between racial and ethnic violence: ethnic violence can result in massacres, but not genocide. Massacres are about transgressions, excess; genocide questions the very legitimacy of a presence as alien. For the Hutu who killed, the Tutsi was a settler, not a neighbor. Rather than take these identities as a given, as a starting point of analysis, I seek to ask: When and how was Hutu made into a native identity and Tutsi into a settler identity? The analytical challenge is to understand the historical dynamic through which Hutu and Tutsi came to be synonyms for native and settler. Before undertaking this analysis, however, I propose to discuss both how native and settler originated as political identities in the context of modern colonialism, and how the failure to transcend these identities is at the heart of the crisis of citizenship in postcolonial Africa.

ORGANIZATION AND SCOPE

Chapter One elaborates the theoretical perspective that guided my research, at the same time as it got modified as I learned of new facts and relationships. I begin with the need to differentiate political identities from cultural and market-based identities, so as to understand them as a direct consequence of the process of state formation. I focus on two forms of the colonial state in Africa. Characterized by direct and indirect rule, these state forms legally enforced race and ethnicity as two salient political identities. I also contrast the experience of Uganda and Congo, both the sites of indirect rule colonialism, with that of Rwanda, which Belgian rule turned into more of a halfway house between direct and indirect rule. Unlike in Uganda and Congo, colonial law in Rwanda recognized only race, and not ethnicity, as a political identity.

Studies on African politics have been relatively silent on the question of race, whereas a vigorous discussion has developed on that of ethnicity.19 This discussion has swung from one extreme to another; the colonial presupposition that ethnicity was a primordial identity has given way to an instrumentalist notion that it is manipulated by special interests. The claim that political ethnicity is an outcome of elite manipulation resembles the nationalist conviction that ethnicity (« tribalism ») was no more than a colonial prejudice. I disagree with both the primordial and the instrumentalist notions. By understanding political identities as embedded in particular institutions, I conceptualize them as historical and not primordial, and institutionally durable as opposed to being available for instant manipulation by those in power or seeking power. By treating race and ethnicity as identities that are legally enforced and institutionally reproduced, I analyze both as political identities.

Chapter Two begins by tracing the long debate in Rwandan studies on the origins of Hutu and Tutsi. Why is it that contending positions in this debate–whether between colonial officials and nationalist intellectuals, or among church officials, or between different categories of « disinterested » scholars–have come to be identified with a Hutu versus a Tutsi position? Besides acknowledging important differences that mark the stakes in this contest, I argue that both share a common concern with facts of conquest and migration as central to understanding Rwandan history. More than anything else, this preoccupation with origins reflects how colonial power sketched the boundaries of colonial and postcolonial scholarship.

In contrast to this mainstream preoccupation in Rwandan studies, I discuss Hutu and Tutsi as political identities that have changed from one historical period to another, each period indicating a different phase in the institutional development of the Rwanda state. There can, thus, be no single answer to the question posed so often: Who is a Hutu and who is a Tutsi? True, the association of Tutsi with power, and with privilege underwritten by power, can be traced to the period before colonialism; yet, this fact should not detract us from the critical change that takes place with the colonial period. It is Belgian reform of the colonial state in the decade from the mid-1920s to the mid-1930s that constructed Hutu as indigenous Bantu and Tutsi as alien Hamites. It is also Belgian colonialism that made for a political history in Rwanda different from that in standard indirect rule colonies, like Uganda and Congo, in tropical Africa.

Chapter Three traces the history that racialized the Hutu/Tutsi difference in Rwanda. It does this in two ways, first, as an ideological discourse, by tracing the notion of race to the grand colonial discourse–called the Hamitic hypothesis–which explained away every sign of civilization in tropical Africa as a foreign import, no doubt an appealing claim at a time when humanity in the black skin was being devalued through capture and exchange for commercial gain. And it does this, secondly, by showing how notions of racial difference got embedded in and reproduced through durable institutions, why it would take more than just an intellectual challenge to cast this legacy aside. What did it mean for the difference between Hutu and Tutsi to be racialized rather than to be ethnicized? What did it mean for Tutsi to be constructed as nonnatives, even if colonized, and thus occupy a contradictory middle ground between settler citizens and nativized subjects?

Chapter Four focuses on the revolution of 1959 and on the intellectuals who tended to eulogize it. Unlike some who write after the genocide of 1994 and caricature the Revolution, I take its social claims seriously. But unlike those who turn the social and economic record of the revolution as reason enough to embrace it, I turn to its political record to problematize the revolution. The single most important failure of the revolution was its inability to transform Hutu and Tutsi as political identities generated by the colonial power. If anything, the revolution built on and reinforced these identities in the name of justice. The underside of the Rwandan revolution, its political tragedy, was that this relentless pursuit of justice turned into a quest for revenge. That quest was the hallmark of the First Republic.

Chapter Five is concerned with the political record of the Second Republic, ushered into power in 1973 with the Habyarimana coup. I take a fresh look at the Second Republic through a single fact whose significance has gone unnoticed by most: the Second Republic redefined the Tutsi from a race to an ethnicity. The Habyarimana regime tried to join the First Republic’s discussion of justice in the aftermath of the « Hutu Revolution » to the need for reconciliation to give the revolution a truly national character. In this context, it began a discussion of the Tutsi as an indigenous ethnic group as opposed to a nonindigenous race, and of Tutsi rights as minority rights. But the more it tried to carve a niche for the « internal » Tutsi in the civil and political life of Rwanda, the more precarious became the situation of the « external » Tutsi–exiles from 1959, 1963, and 1973. The failure to address the citizenship demands of the « external » Tutsi marked the single most important failure of the Habyarimana regime. While the reconciliation pursued by the Second Republic softened the critique from the « internal » Tutsi, it tended, if anything, to exacerbate the critique from the « external » Tutsi.

Chapter Six focuses on postcolonial Uganda, the location from which the « external » Tutsi launched their critique in 1990. It is in Uganda, more than anywhere else, that the 1959 Tutsi exiles cast their lot with indigenous citizens who sought to reform the state inherited from colonialism, in the hope that the reformed state will give them political room to make a new home. As they reformed local power in « liberated » areas, the guerrillas of the National Resistance Army redefined the basis of citizenship from indigeneity to residence. In line with this revolutionary heritage, the victorious leadership of the post-1986 government redefined the requirement of citizenship from ancestry to a ten-year residence, thus extending citizenship to 1959 Tutsi exiles. The chapter explains how this remarkable innovation was jettisoned when the National Resistance Movement (NRM) faced its first political crisis in power. The decision to return to ancestry as the basis of citizenship was taken in August 1990 in the face of the Mawogola uprising; a month later, the Rwanda Patriotic Front (RPF) crossed the border into Rwanda. I argue that the crossing needs to be understood as both an invasion of Rwanda and an armed repatriation from Uganda. With the repatriation, the NRM government exported its first political crisis to Rwanda, why the invasion needs to be understood as a confluence of a dual crisis of postcolonial citizenship, in both Rwanda and Uganda.

Chapter Seven is concerned with a single aspect of the political violence that developed in the aftermath of the civil war and grew into massacres that took on the proportions of genocide. My central concern is with mass participation in the Rwanda genocide. Defeat in the civil war provided the context for at least three different types of killings in Rwanda in the hundred days between January and April 1994: first, the killing of combatants (and civilians) on both sides, killings that were directly an outcome of the civil war; second the killing of Hutu by Hutu, whether for political reasons (as when Hutu nationalists killed « moderate » Hutu as RPF collaborators) or for social reasons (as when poor Hutu killed rich ones and appropriated or redistributed their property); and third, the killing of Tutsi civilians by civilian Hutu mobs, whether or not organized by state authorities. The Rwanda genocide refers to the third type of killing, that of Tutsi by Hutu. It is this killing alone that is the focus of my concern. I begin with the understanding that the genocide was not a local but a Rwanda-wide affair. To be sure, there was a difference between localities, as there was between killers–those enthusiastic, those reluctant, and those coerced–but the killing was not a local affair. Too many experts on Rwanda have shied away from this troubling fact, the « popular » agency in the genocide, by casting the genocide as a state project and not also as a social project. To show how the unthinkable becomes thinkable is my central objective. It is this fact that needs confronting, not because of what it can tell us of Rwanda and Rwandans, but because of what it can tell us about ourselves as political beings–as agents with a capacity to tap both the destructive and the creative potential in politics.

Chapter Eight turns from Rwanda to Congo. The genocide gave birth to Tutsi Power in Rwanda, a power shaped by a diasporic sense of obligation for the welfare of all Tutsi globally. As with the crisis that engulfed Rwanda from 1990, it is the confluence of this external factor with the internal crisis of citizenship in postcolonial Congo that explains the growing crisis in eastern Congo after 1994. In tracing the historical thread to this crisis, and documenting its dimensions through interviews, I seek to press home a conclusion both intellectual and political. Just as when it first crossed the border from Uganda into Rwanda in 1990, the RPF’s second crossing, that from Rwanda into Congo in 1997, calls for a regional analysis to be understood.

The Conclusion returns to Rwanda as the epicenter of a regional crisis and argues that the political nature of the crisis demands a political solution, just as its regional manifestation calls for a regional approach. If the postcolonial pursuit of justice turned into revenge and built on the colonial legacy, one needs to be aware lest postgenocidal reconciliation also turns into an embrace of the colonial legacy. To steer clear of both horns of the dilemma, I argue for the need to rethink different forms of justice–victors’ justice and survivors’ justice–this time in the context of democracy, so as to recognize that each would build on and reinforce different political identities, and a different political future.

File created: 4/12/01


Rwanda: Un nouveau Fachoda? (This obsession with Anglo-Saxons)

12 janvier, 2007
1898 - Fachoda, le choc des impérialismes | Lelivrescolaire.fr
Les Français ont armé les tueurs et ils les ont formés même lorsqu’ils disaient qu’ils allaient tuer les Toutsis, et la France a soutenu le régime génocidaire jusqu’à la fin, aidant même les tueurs à s’échapper. Pourquoi ? Parce qu’ils ont cette obsession des Anglo-Saxons. Charles Murigande (ministre rwandais des Affaires étrangères)

Signe des temps…?

Cet article du Guardian d’hier (merci lagrette) ironisant sur les déconvenues de la France au « Pays des mille collines » …

Installation d’une ligue de cricket, refus explicite de l’actuel président d’apprendre le français, demande d’accession au Commonwealth (bien que le pays n’ait jamais été colonie britannique), affiches de pub en anglais défiant le centre culturel français cadenassé, anglais affiché par la jeunesse dorée des cafés et boites de nuit comme langue de la résistance au génocide contre le français langue des tueurs …

Treize ans après le génocide de quelque 800 000 Toutsis par les Houtus et suite à la récente rupture des relations diplomatiques entre les deux pays (provoquée par la menace de mandat international contre le président Kagamé par le Juge Bruguière), le quotidien anglais se complait à détailler les marques du reflux français en ce minuscule pays, revendiqué (même si jamais plus de 12% de la population ne parlait réellement la langue officielle) il y a à peine plus d’une décennie comme membre à part entière de la Francophonie.

Mais, plus sérieusement, rappelle surtout une série de faits qui confirment beaucoup de soupçons sur une certaine complicité de la France avec les génocidaires qu’elle n’a en fait jamais cessé d’armer et de soutenir, jusqu’à même, sous couvert de l’Opération Turquoise et Syndrome de Fachoda oblige,… protéger leur fuite!

Extraits:

When the genocide started, Paris made no secret of where its loyalties lay. The French military flew in ammunition for government forces and, in the following weeks, a stream of Hutu officials travelled to Paris, including Jean-Bosco Barayagwiza, who was later convicted of genocide by the international tribunal, for meetings with President François Mitterrand and the French prime minister. Even as the mass graves filled across Rwanda, Paris engineered the delivery of millions of dollars’ worth of weapons to the Hutu regime from Egypt and South Africa.

Africa has traditionally been considered such a special case in Paris that France’s policy is run out of the presidency. At the time, the « Africa cell » was headed by Mitterrand’s son, Jean-Christophe, a close friend of the Habyarimanas. He later said that there could not have been a genocide because « Africans are not that organised ». France’s president did not deny what had happened, but took a view no less racist: « In such countries, genocide is not too important. »

Gérard Prunier, a French historian who advised the French government during the later stages of its intervention in Rwanda, has characterised Paris’s view of its former African colonies not as foreign countries but as « part of the family ». Paris’s African « back yard », he wrote in a history of the Rwandan genocide – in which he made clear his disaffection with French support for the Hutu regime – « remains its back yard because all the chicks cackle in French. There is a high degree of symbiosis between French and Francophone African political elites. It is a mixture of many things: old memories, shared material interests, delusions of grandeur, gossip, sexual peccadilloes. »

He added: « Of course, the arch-enemy in this cosy relationship, the hissing snake in the Garden of Eden, is the ‘Anglo-Saxon’. » Prunier said French governments viewed « the whole world as a cultural, political and economic battlefield between France and the Anglo-Saxons … It is the main reason – and practically the only one – why Paris intervened so quickly and so deeply in the growing Rwandan crisis. »

The RPF’s invasion of Rwanda in 1990 rang all the alarm bells about encroaching Anglo-Saxon influence. The rebel front was dominated by Tutsis whose families had been driven into exile by wholesale massacres around the time of Rwanda’s independence from Belgium in 1962. Many families settled in neighbouring Uganda where their children grew up speaking English, joined Yoweri Museveni’s rebel movement that seized power in Uganda in 1986 and then began to plan an assault on their homeland. Kagame was among them.

France immediately sent troops and weapons to defend Habyarimana’s regime. Politicians and the military top brass cast the conflict as between Francophone Hutus and invading Anglo-Saxon Tutsis – though 15% of Rwanda’s population were Tutsis who had not left the country. Some in the French military talked of the RPF as wanting to destroy the Hutus, calling the rebels the « Black Khmers ». Despite the growing evidence of a genocide in the making during the early 1990s, and the excesses of Habyarimana’s regime in assassinating opponents and organising periodic massacres of Tutsi civilians, France’s support did not waver.

Even as the Hutu government was facing collapse in the last phase of the genocide, and no one doubted that there had been a slaughter of Tutsis, France was trying to save the failing regime by sending troops to carve out a « safe zone » in the western parts of Rwanda still under Hutu control. « Operation Turquoise » was billed as an intervention « to stop the massacres and to protect the populations threatened with extermination ». But, as the Rwandan commission into French actions has been hearing, the zone proved to be safe for the Hutu Interahamwe to carry on murdering and to protect the extremist government from capture and trial by the RPF. The killers understood this. At the roadblocks, they cheered the first French troops to arrive. Later, General Jean-Claude Lafourcade, commander of Operation Turquoise, admitted that the safe zone was intended to keep alive the Hutu government in the hope that it would deny the RPF total victory and international recognition as the rulers of Rwanda. It was also an opportunity for France to help leading members of the regime to flee. Other killers made their own way to France knowing they would find protection from justice.

The true nature of Operation Turquoise was laid bare by events in the hills of Bisesero in the western province of Kibuye. Even after French soldiers arrived, the governor of Kibuye, Clément Kayishema, led militia attacks in the hills to kill Tutsis who had survived the slaughter of about 21,000 people, a slaughter he had organised in local churches and stadiums. The French commander in Kibuye, Captain Marin Gillier, took the attitude that Kayishema was the legal authority and chose to believe the governor when he said the Tutsis in the hills were armed rebels even though the front line with the RPF was about 50km away.

Hundreds more innocents were murdered before Gillier finally ventured into the hills. When he did, he recognised that the Tutsis there were not rebels and were armed only with sticks and bows and arrows to defend themselves. Many were starving, others severely wounded.

French soldiers were shocked when they saw the bodies of hundreds of those killed lying at the bottom of the hills, and some complained to reporters that they had been duped by their own government. Gillier appeared to have been misinformed about what was happening in front of his eyes, and later humiliated at what he had been drawn into by the politicians in Paris. Others were not so troubled. The commander on the ground was a colonel who identified himself as Didier Thibault. At the time I asked him about French cooperation with Kayishema and other killers. He responded that the Rwandan government and its army were « legal organisations ».

Lire le reste de cette entrée »


Cinéma: J’ai su au Rwanda qu’Auschwitz était à la portée de tous

15 novembre, 2006
J’ai su au Rwanda pourquoi des juifs étaient morts pendant la guerre. J’ai su qu’Auschwitz était à la portée de tous. Bernard Kouchner
La circulation de l’information n’est pas en cause : en témoigne cet extrait de JT où, un an avant le début des massacres, le directeur de la Fédération internationale des droits de l’homme lançait un appel au secours.
Mathilde Blottière (Télérama)

Aujourd’hui sort en salle (après sa diffusion sur Arte lundi) le documentaire du journaliste franco-américain Jean-Christophe Klotz (« Kigali, des images contre un massacre ») sur ce que nos médias nomment si pudiquement la « passivité » de la « communauté internationale » et notamment de la France face au génocide du Rwanda.

Mais aussi sur ce nous appelions tout récemment, à l’image du tour de passe passe de l’Opération Turquoise (on exfiltre les génocidaires, soutenus – géopolitique oblige – jusqu’au bout, sous couvert d’une opération humanitaire) un détournement d’images.

Ce qui, douze ans plus tard et à l’heure où après celle des chrétiens arméniens, le monde musulman prépare tranquillement sa 2e solution finale, ne semble guère plus inquiéter nos médias actuels …


Kigali, des images contre un massacre

Le Monde du 12.11.06

DOCUMENTAIRE Grand format Jean-Christophe Klotz (France, 2006).
Deux jours avant sa sortie en salles, Arte diffuse le film du journaliste reporter d’images Jean-Christophe Klotz, un Français marqué par son séjour au Rwanda en avril 1994, en plein génocide. A l’époque, il y part pour le compte de la société de production Capa, contactée par Bernard Kouchner qui s’apprête à y aller et souhaite la présence d’une caméra. L’ancien ministre n’a plus alors de fonction politique mais, conscient de la gravité de la situation, il décide de se rendre au Rwanda pour témoigner et agir. Jean-Christophe Klotz le suit.

Il est ainsi l’un des rares journalistes étrangers présent sur les lieux d’un génocide qui, en trois mois, fera près d’un million de morts – des Tutsis en majorité et des Hutus modérés. Outre la mission de Bernard Kouchner, il filme les familles persécutées, réfugiées dans l’église du Père Blanchard, en plein quartier populaire de Nyamirambo, à Kigali. Lorsque les milices interahamwé, liées au régime rwandais soutenu par la France, pénètrent dans l’église pour y massacrer femmes et enfants, le journaliste français reçoit une balle dans la hanche et se fait rapatrier.

Douze ans après, il retourne à Kigali. Cette double expérience est à l’origine du documentaire qui associe des images actuelles aux vues de 1994 – notamment l’église envahie de réfugiés terrorisés ou les tentatives de négociation faites par Bernard Kouchner entre le régime, qui mène le génocide, et l’opposition armée, qui en viendra à bout. Il donne la parole à plusieurs protagonistes internationaux comme le général canadien Romeo Dallaire, qui dirigeait la mission de l’ONU au Rwanda. Bernard Kouchner dénonce la lâcheté des Occidentaux, avoue la fin de non-recevoir que ses appels ont essuyé auprès de François Mitterrand. « J’ai su au Rwanda pourquoi des juifs étaient morts pendant la guerre. J’ai su qu’Auschwitz était à la portée de tous », dit-il.

L’ensemble du film laisse cependant une impression brouillonne et fragmentée. Il vaut surtout pour le témoignage personnel du journaliste, forcément lacunaire. On n’y trouve ni interviews des survivants, ni vue d’ensemble de l’événement. Le comble de la maladresse est atteint au cours d’un dialogue qui accompagne les toutes premières images. Un chauffeur de taxi demande à Jean-Christophe Klotz ce qu’il est venu faire au Rwanda. Il s’explique. « Ah, bon, vous aussi, vous êtes un rescapé du génocide », dit le chauffeur. « Oui, un petit peu », répond le journaliste.
Catherine Bédarida

Voir aussi:

Kigali, des images contre un massacre

Documentaire (Société)
Réalisateur : Jean-Christophe Klotz
Année : 2006
Pays : France

Arte Lundi 13 novembre 2006 de 22h15 à 23h50 (95′

Télérama du Samedi 11 novembre 2006 : Documentaire de Jean-Christophe Klotz (France, 2006). 95 mn. Inédit.

Mai 1994. Au Rwanda, les extrémistes hutus massacrent les Tutsis. Rappelés par leurs rédactions, les journalistes ont pour la plupart déserté : les ressortissants européens rapatriés, pourquoi seraient-ils restés ? Reporter pour l’agence Capa, Jean-Christophe Klotz fait le chemin inverse et part à Kigali. Etre là au bon moment : lorsqu’il filme des enfants tutsis réfugiés dans la paroisse d’un prêtre français, le reporter croit encore à l’impact des images. Malgré la diffusion, fin mai, de son reportage dans Envoyé Spécial, personne ne réagit. De retour à Kigali, le 8 juin, Jean-Christophe Klotz est blessé lors de l’attaque de la paroisse. Un journaliste occidental qui s’est trouvé là au mauvais moment : voilà qui propulse le Rwanda à la une des JT… Mais quand l’armée française lance l’opération Turquoise, visant à protéger les civils et à distribuer l’aide humanitaire, le génocide a déjà eu lieu.

Images d’archives et témoignages à l’appui, ce film démontre la passivité de la France dans le génocide rwandais. Douze ans après les faits, il nous replonge au plus près de cet épisode tragique de l’histoire contemporaine. Nous voilà soudain à la table des négociations aux côtés de Bernard Kouchner et des généraux rwandais, scènes étonnantes où l’histoire est en train de s’écrire. Mais Kigali est aussi le journal intime (et thérapeutique) d’un reporter qui s’interroge sur son métier. Que filmer, comment montrer, à quoi sert d’informer ? Car ici, la circulation de l’information n’est pas en cause : en témoigne cet extrait de JT où, un an avant le début des massacres, le directeur de la Fédération internationale des droits de l’homme lançait un appel au secours. Ce cri d’alarme, pas plus que celui de Kouchner, ne suffira à troubler le silence de l’opinion internationale. Pourquoi ? En réalisant ce documentaire poignant, Jean-Christophe Klotz ne cherche pas à apporter de réponse mais prolonge autrement son travail de témoin. Comme si le cinéma pouvait seul révéler la part d’invisible tapie dans l’image brute.

Mathilde Blottière


Rwanda: Il y a deux manières de définir un génocide

6 novembre, 2006

Dans ces pays là, un génocide, ce n’est pas trop important. François Mitterrand

A l’occasion de la sortie prochaine du film de Jean-Christophe Klotz sur le Rwanda (“Kigali, des images contre un massacre”), petit retour sur un intéressant entretien d’avril 2004 (dans le Nouvel Observateur) de l’ex-journaliste de Libération et auteur de deux ouvrages sur le génocide rwandais Jean Hatzfeld.

Qui rappelle les étranges analogies antre le génocide rwandais et le génocide nazi, mais aussi avec tout génocide, comme celui des chrétiens arméniens par les musulmans turcs de 1915 ou le quasi-génocide actuel des agriculteurs du Darfour par les autorités islamistes de Khartoum.

Et ce, que ce soit au niveau de la planification (avec les quatre étapes de la dictature, la mise en condition « médiatique », la montée des mesures de discrimination et des violences, et le prétexte de la guerre), du comportement des tueurs et des victimes, ainsi que de celui de la « Communauté internationale »:

Définitions :

Il y a deux manières de définir un génocide. Politiquement c’est un projet planifié et organisé d’extermination. Mais on peut le définir par le comportement des protagonistes. Et entre autres particularités, on s’aperçoit que la culpabilité n’est pas là ou on l’attend. Les rescapés se sentent coupables d’être resté vivants ou d’avoir vécu comme des animaux, d’avoir été humiliés, de ne pas avoir eu le comportement digne, humain qu’ils auraient pu avoir devant leurs enfants, leurs frères etc… cette culpabilité est très bien décrite par les gens qui sortent d’Auschwitz.
Ce qui est choquant et bouleversant, c’est qu’à l’inverse, les tueurs n’éprouvent quasiment aucune culpabilité. (…) Cela avait déjà été constaté en 1945 quand tous les tueurs nazis sont retournés dans leur bureau ou dans leur champs ou à l’université. Ils ont toujours retrouvé une vie tout à fait normale et ordinaire

Sur l’action ou inaction de la « Communauté internationale » :

L’ONU :

La seule chose que l’ONU a su faire activement, dans ces périodes de tueries, c’est d’évacuer les blancs, et cela a été compris comme un feu vert pour les massacres.

La France :

L’implication française est beaucoup plus terrible encore puisqu’elle a été un soutien logistique à l’armée d’Habyarimana. Il semble que même après le début du génocide, l’armée française – ou au moins une partie parce que ce n’est pas sûr que cela ait été décidé en haut lieu – ait continué à fournir des armes aux tueurs.
L’armée française a également installé la « zone turquoise ». C’était une décision politique prise dans les bureaux de François Mitterrand. Cette zone a été instaurée dans la région ouest du pays pour permettre pendant deux mois, mi-juin jusqu’à mi-août, à la communauté hutue de s’échapper et donc de protéger en son sein – toute la communauté n’était pas meurtrière – des génocidaires qui s’y cachaient.

Sur les analogies avec 1945 :

D’abord il y a instauration d’une dictature : Hitler en 1933, Habyarimana en 1973. A partir de là, il y a une atmosphère antisémite, antitutsite qui s’instaure, devient de plus en plus violente, où il est répété de manière quotidienne, permanente, sans aucun tabou, aucune gêne, que les juifs sont de trop dans la société allemande, les tutsi dans la société rwandaise.
Cela prend la forme de discours politiques, lors de meetings par exemple, ou de gags radiophoniques, de pièces de théâtre.
La troisième chose c’est le crescendo. Cela commence par la ségrégation, une sorte d’apartheid. Puis la suppression de droits : celui d’être haut fonctionnaire, d’aller à l’université, d’acheter des terres.
Et dans le même temps, il y a de plus en plus de violences. Entre 1973 et 1992, un certain nombre de pogroms se succèdent et vont de pair avec une impunité grandissante. Comme avec les juifs en Allemagne. On les poursuivait, on cassait leur vitrine, on les foutait dehors… et ça va de plus en plus de soi. C’était pareil au Rwanda.
Le quatrième point, c’est la déclaration de guerre.
En 1939, déclaration de guerre en Allemagne, en 1992, la guerre avec le FPR. La guerre, ça bouleverse toute la vie quotidienne et ça crée un climat de peur et un chaos. Les règles ne sont plus respectées, les militaires prennent le pouvoir. La mort devient permanente, quotidienne, banale. La petite bourgeoisie s’enfuit, les démocrates se taisent, le nationalisme prend le pas sur l’humanisme. Et c’est dans ces circonstances que naissent et en Allemagne et au Rwanda, les génocides.

3 QUESTIONS A… JEAN HATZFELD

« Comme en 1945, les génocidaires ne regrettent pas leurs actes »
Le Nouvel Observateur

le 6 avril 2004

Jean Hatzfeld
est journaliste reporter
à Libération
et auteur de deux livres
consacrés au génocide rwandais
« Dans le nu de la vie » (Seuil, 2000)
et « La saison des machettes » (Seuil, 2003)

Après avoir consacré un premier ouvrage aux rescapés du génocide rwandais, vous vous êtes intéressé aux tueurs, comment vous est venue cette idée ?

– Ce n’est pas moi qui ai eu l’idée de ce deuxième travail. Volontairement, j’avais fait un premier livre à partir des récits des rescapés d’un village. Je n’avais pas l’idée de poursuivre avec les tueurs parce qu’à chaque fois que j’en avais rencontrés, cela n’avait aucun intérêt. J’en avais plusieurs fois fait l’expérience : en 1994 au moment du génocide ou après, lors de l’exode vers le Congo, ou en Belgique, en France, ou même pendant ces deux ans où j’ai travaillé avec les rescapés, en 1998-2000.
Parler avec un tueur, cela voulait toujours dire des mensonges, des oublis, des négations. Un tueur en liberté ne parle pas. C’est une attitude assez compréhensible parce qu’il sait que tout ce qu’il va dire va pouvoir l’emmener en prison.

A la sortie de « Dans le nu de la vie », beaucoup de lecteurs m’ont posé des questions sur tous ces gens qui ont tué, et tué de manière assez extraordinaire puisque ce n’était pas du tout des tueries guerrières, mais c’étaient des tueries laborieuses. Ces gens qui ont tué de façon aussi méthodique, aussi calme, aussi organisée, qu’est-ce qu’ils avaient dans la tête au moment de leurs actes? Qu’ont-ils dans la tête maintenant?
Ces questions de lecteurs m’ont intrigué. Et à l’occasion de nouveaux séjours dans le village de Nyamata, j’en ai parlé autour de moi. Un des rescapés, Innocent, avec qui j’avais travaillé a eu l’idée de recueillir les témoignages des génocidaires.

Mais comment avez-vous choisi les génocidaires avec lesquels vous alliez travailler?

– Les conseils d’Innocent m’ont beaucoup aidé. Il m’avait dit: ‘Tant que tu t’adresseras à des tueurs en liberté, tu n’arriveras à rien car ils seront toujours dans l’abnégation ou dans l’oubli. Tant que tu t’adresseras à des gens individuellement, tu n’arriveras à rien parce qu’ils se sentiront trop seuls par rapport à leurs actes et ils nieront. Ce qui serait bien, ce serait de trouver un groupe’.
Et il a ajouté qu’il connaissait une bande de dix copains, dont certains avaient été ses élèves, des gens qu’il connaissait avant le génocide puisqu’ils sont de la même colline que lui. Des gens qui ont tué ensemble pendant le génocide et qui sont maintenant ensemble en prison.
Ils étaient dans un pénitencier, à vingtaine kilomètres de Nyamata. On leur a expliqué notre projet de faire un livre avec eux. Et là, je me suis rendu compte que, sans y être pour grand chose, j’étais en train de réunir des circonstances tout à fait exceptionnelles pour pouvoir entamer un dialogue avec eux. C’était une bande de copains, donc ils se sentaient plus en sécurité, plus assurés. Ils étaient en prison, déjà jugés, donc ils n’avaient pas peur que ce qu’ils puissent dire les serve ou les desserve. Ils ne pouvaient pas m’utiliser ou me craindre.
Mais surtout, et cela, c’était très important, ce sont des gens qui étaient directement passés des marais, où ils avaient tué pendant six semaines en mai 1994, au camp du Congo, où ils avaient vécu deux ans, jusqu’en 1996, et de ces camps, directement en prison où ils vivaient depuis six, sept ans.
Ils n’avaient donc toujours pas regagné leurs parcelles de terre, leur maison, leur famille. Ils n’avaient toujours pas affronté ou rencontré ni leurs propres enfants, ni leurs propres parents, ni leurs voisins ni les familles des gens qu’ils ont tués. Ils vivaient en quelque sorte dans une bulle.

Concrètement, comment se passait le recueil de leurs témoignages ?

– J’allais tous les matins au pénitencier, je parlais avec deux personnes par jour, l’une après l’autre, les entretiens étant individuels. On a établi un certain nombre de règles parce que le travail allait durer assez longtemps. Parmi les règles principales, je m’engageais à ne jamais rien répéter de ce qu’ils diraient ni à l’extérieur, ni à leur famille, ni à leurs voisins ni aux juges, ni aux policiers, ni aux militaires, etc… ni même aux autres de la bande. Quand, par exemple, Pio, Pancrace, Fulgeance, me disait quelque chose, jamais je ne le répétais à un autre. Jamais je ne disais par exemple à Pio, ‘c’est marrant que tu me dises cela parce qu’hier Fulgeance me disait le contraire’.
En contrepartie, eux s’engageaient à ne pas mentir c’est à dire à ne pas répondre quand ils trouvaient des questions embarrassantes ou mauvaises… c’était un peu des règles de vie commune.
On a donc commencé doucement parce qu’évidemment, ils mentaient beaucoup au départ, ils louvoyaient, ils avançaient, ils reculaient etc… et puis, petit à petit, s’est créée une relation. J’y allais donc le matin, je discutais une heure ou deux avec l’un, une heure ou deux avec l’autre… Puis je retournais au village, j’y passais l’après-midi, je voyais les gens. Cela durait comme ça un ou deux mois et puis je rentrais à Paris, je décryptais tout ce qui avait été dit, je réfléchissais à ce que j’avais sous les yeux, si cela suscitait de nouvelles questions. Par exemple, si quelqu’un m’avait dit quelque chose et je me disais ‘tiens cela vaudrait peut-être le coup de demander la même chose à tous les autres sur Dieu, sur le pardon, sur la première fois qu’ils ont tué’… et je revenais, un ou deux mois après et je recommençais un cycle qui durait de la même façon environ deux mois et c’est comme cela que j’ai fait l’aller retour Nyamata-Paris Paris-Nyamata pendant deux ans.
La dernière circonstance qui a pu permettre ce travail, et qui explique aussi pourquoi par exemple en 1945 ça n’a pas pu être fait avec les nazis, c’est que les autorités m’avaient laissé carte blanche. Le directeur de la prison et le ministère de l’Intérieur rwandais m’ont donné cette autorisation de rencontrer ces gens aussi longtemps que je voulais, aussi librement que je voulais et surtout sans témoin. Les entretiens n’étaient pas en prison proprement dite. La prison était une forteresse qu’occupaient 7.000 personnes. Les entretiens se déroulaient toujours dans l’enceinte de la prison mais à l’extérieur des murs, dans un petit jardinet. Seul un des dix, qui était condamné à mort, devait être surveillé par quelqu’un d’armé. Il y avait un militaire avec nous mais il était à 5, 6 mètres et en plus il ne parlait pas français contrairement au prisonnier.
Les entretiens se faisaient donc à l’abri des oreilles des autres prisonniers mais aussi des avocats ou des juges ou des gardiens et cela a été un élément déterminant.

Ces hommes vous ont-ils avoué qu’ils regrettaient leurs actes ?

– Non. Il y a deux manières de définir un génocide.
Politiquement c’est un projet planifié et organisé d’extermination. Mais on peut le définir par le comportement des protagonistes. Et entre autres particularités, on s’aperçoit que la culpabilité n’est pas là ou on l’attend. Les rescapés se sentent coupables d’être resté vivants ou d’avoir vécu comme des animaux, d’avoir été humiliés, de ne pas avoir eu le comportement digne, humain qu’ils auraient pu avoir devant leurs enfants, leurs frères etc… cette culpabilité est très bien décrite par les gens qui sortent d’Auschwitz.
Ce qui est choquant et bouleversant, c’est qu’à l’inverse, les tueurs n’éprouvent quasiment aucune culpabilité. Ils éprouvent des regrets, mais pour eux-mêmes. Au mieux ils regrettent d’avoir gâché leur vie, celle de leurs enfants, de leur famille, d’avoir perdu du temps en prison, de s’être appauvris, au pire, ils regrettent de ne pas avoir terminé le boulot, de ne pas avoir réussi à exterminer les Tutsi, de ne pas s’en être débarrassé. Mais quand on leur demande leur plus mauvais souvenir parmi les trois dernières grandes périodes -les tueries, les camps de réfugiés, la prison- qu’ils ont vécues, aucun spontanément ne parle des tueries.
Pour certains, c’étaient les camps, pour d’autres, la prison c’était le cauchemar. Personne n’a dit : ‘C’est d’avoir tué untel ou untel dans les marais’. De la même façon, quand on leur demande ce qui revient dans leurs rêves, aucun ne parle de rêve des tueries. Ils parlent de l’exode, cette fuite de l’été 1994 sur les routes avec les maladies etc… Ils parlent de la promiscuité dans les camps, de la peur, ou ils parlent de ce qui se passe de très dur dans les prisons mais aucun ne raconte un rêve de tuerie. Au contraire des rescapés qui rêvent quasiment toutes les semaines, des tueries, d’être poursuivis, des morts etc…
Cette absence de remords est étonnante surtout mise en parallèle avec la conscience qu’ils ont de leurs actes. Ils racontent très bien ce qu’ils ont fait : ils ont tué, tous les jours. Ils se sont payés avec les pillages. Ils ont fait des fêtes. Mais ils ne portent pas les séquelles physiques ou psychologiques, ou psychiques de ces actes et cela les distingue vraiment des tueurs des guerres civiles ordinaires. Quand on parle avec des gens qui ont fait la guerre du Vietnam, la guerre d’Algérie, du Liban ou en Haïti, ils portent toujours les séquelles.
D’une manière ou d’une autre : ils deviennent alcooliques, ermites ou baba cool ou fachos mais ils portent des séquelles. Eux ne portent pas de séquelles. On le voit aujourd’hui d’ailleurs parce que beaucoup sortent et regagnent leur colline et ils retrouvent leur vie ordinaire et se remettent au travail avec un naturel qui est étonnant. Cela avait déjà été constaté en 1945 quand tous les tueurs nazis sont retournés dans leur bureau ou dans leur champs ou à l’université. Ils ont toujours retrouvé une vie tout à fait normale et ordinaire.

Justement, vous établissez clairement un parallèle entre le génocide juif et celui des Tutsi. Quelles sont les analogies ?

– C’est tout à fait intéressant d’écouter les tueurs là-dessus parce qu’ils expliquent comment ils ont pu passer de la vie d’homme ordinaire à celle de génocidaire – car ils n’étaient ni des paramilitaires, ni des miliciens, ni des policiers, c’étaient vraiment des paysans, des fonctionnaires, des négociants, instituteurs, des gens tout à fait normaux qui ne s’étaient jamais distingués par aucune violence, qui n’avaient jamais eu affaire à la justice. Ce qu’ils racontent aussi c’est comment ils ont été amenés à ça.
Et là on s’aperçoit qu’il y a beaucoup d’analogies avec ce qui s’est passé en Allemagne.
D’abord il y a instauration d’une dictature : Hitler en 1933, Habyarimana en 1973. A partir de là, il y a une atmosphère antisémite, antitutsite qui s’instaure, devient de plus en plus violente, où il est répété de manière quotidienne, permanente, sans aucun tabou, aucune gêne, que les juifs sont de trop dans la société allemande, les tutsi dans la société rwandaise.
Cela prend la forme de discours politiques, lors de meetings par exemple, ou de gags radiophoniques, de pièces de théâtre.
La troisième chose c’est le crescendo. Cela commence par la ségrégation, une sorte d’apartheid. Puis la suppression de droits : celui d’être haut fonctionnaire, d’aller à l’université, d’acheter des terres.
Et dans le même temps, il y a de plus en plus de violences. Entre 1973 et 1992, un certain nombre de pogroms se succèdent et vont de pair avec une impunité grandissante. Comme avec les juifs en Allemagne. On les poursuivait, on cassait leur vitrine, on les foutait dehors… et ça va de plus en plus de soi. C’était pareil au Rwanda.
Le quatrième point, c’est la déclaration de guerre.
En 1939, déclaration de guerre en Allemagne, en 1992, la guerre avec le FPR. La guerre, ça bouleverse toute la vie quotidienne et ça crée un climat de peur et un chaos. Les règles ne sont plus respectées, les militaires prennent le pouvoir. La mort devient permanente, quotidienne, banale. La petite bourgeoisie s’enfuit, les démocrates se taisent, le nationalisme prend le pas sur l’humanisme. Et c’est dans ces circonstances que naissent et en Allemagne et au Rwanda, les génocides.
Ces quatre points, les tueurs les racontent très bien. Comme Adalbert avec cette phrase : ‘En fait, le nourrisson hutu était emmailloté dans la haine avant de poser son premier regard sur le monde’. Ou Pancrace : ‘On était moins gêné de manier la machette que d’affronter les moqueries et gronderies de nos compatriotes’. C’est le drame du conformisme social. Affronter le regard de ses semblables était plus difficile que tuer.

L’ampleur du drame est également dû à la lenteur de l’intervention de la communauté internationale… La France s’est engagée, quelle était son implication dans les événements?

– Mon travail était avant tout humain.
Je me suis peu penché sur les implications géopolitiques de cette histoire. Cela ne veut pas dire qu’elles ne sont pas intéressantes. Mais certains éléments ne trompent pas. Comme l’intervention de l’ONU dans un village, trois jours après la mort du président rwandais Habyarimana. Leurs blindés sont venus chercher directement les prêtres blancs, les doctoresses suissesses, donc blanches, et un expatrié ingénieur agronome pour les amener à Kigali et les renvoyer chez eux. Cela a été une attitude terrible. Cela a été compris par les tueurs qui n’avaient pas encore commencé à tuer – le 11 avril, les tueries n’avaient pas commencé dans les campagnes – comme un signe d’approbation.
Au Rwanda, il y avait trois autorités. L’Etat qui disait ‘il faut tuer’. L’autorité religieuse – mais les prêtes noirs étaient partagés entre les tués et ceux qui devaient être tués. Et la troisième, celle des blancs, héritée du colonialisme, du post-colonialisme. Et eux s’en vont. La seule chose que l’ONU a su faire activement, dans ces périodes de tueries, c’est d’évacuer les blancs, et cela a été compris comme un feu vert pour les massacres.
L’implication française est beaucoup plus terrible encore puisqu’elle a été un soutien logistique à l’armée d’Habyarimana. Il semble que même après le début du génocide, l’armée française – ou au moins une partie parce que ce n’est pas sûr que cela ait été décidé en haut lieu – ait continué à fournir des armes aux tueurs.
L’armée française a également installé la « zone turquoise ». C’était une décision politique prise dans les bureaux de François Mitterrand. Cette zone a été instaurée dans la région ouest du pays pour permettre pendant deux mois, mi-juin jusqu’à mi-août, à la communauté hutue de s’échapper et donc de protéger en son sein – toute la communauté n’était pas meurtrière – des génocidaires qui s’y cachaient.

Propos recueillis par Laure Gnagbé
(le lundi 5 avril 2004)

Voir aussi:

France-Rwanda : un génocide sans importance…
Patrick de SAINT-EXUPERY , Charles LAMBROSCHINI
Le Figaro
12/01/1998
Quatre ans après, de nouvelles questions sur la politique africaine de Paris (1)

France-Rwanda : un génocide sans importance…

Au plus fort des massacres, telle était l’opinion de François Mitterrand décidé à arrêter l’expansion anglo-saxonne en Afrique centrale. Mais, arrivée au pouvoir en 1993, la droite assuma l’héritage.

Quatre ans après le génocide du Rwanda, la politique de la France entre 1990 et 1994 reste incompréhensible. Plus étonnant encore : à en juger par l’embarras des responsables, les questions que suscitent cette attitude sont toujours d’actualité.

Pourquoi, François Mitterrand s’engagea-t-il si étroitement aux côtés du pouvoir hutu, plus tard responsable d’un génocide qui fit 850 000 morts entre avril et juillet 1994 ?

Pourquoi, à partir d’avril 1993, le gouvernement d’Edouard Balladur préféra-t-il, selon le mot de Michel Roussin alors ministre de la coopération, « assumer » cet héritage ?

Pourquoi la « cobelligérance » de la France contre les exilés tutsis, en 1992, se prolongea-t-elle en complicité inavouée en 1994 lorsque, malgré les massacres, Paris continua de livrer des armes aux tueurs hutus ?

La gauche a eu une stratégie absurde car, inspirée par la doctrine de La Baule sur la démocratie nécessaire, elle posait en principe que les Hutus avaient raison puisqu’ils étaient dix fois plus nombreux que les Tutsis.

A peine moins aveugle, la droite, refusant d’admettre que l’Afrique était en train de changer, ajouta, à la faute morale de Mitterrand, une lamentable erreur d’analyse. Lorsqu’en 1996, le conflit du Rwanda, déborde sur le Zaïre, la France se trompe à nouveau. Elle soutient Mobutu que les légions tutsis de Kabila, qui achèvent de venger les victimes du génocide, renversent en mai 1997.

Le Figaro va tenter de répondre à ces interrogations en publiant, à partir d’aujourd’hui et jusqu’au 15 janvier, une enquête de Patrick de Saint-Exupéry. Spécialiste de l’Afrique, il a été témoin du génocide.

C’est un des dossiers les plus complexes de l’ère Mitterrand. C’est aussi l’un de ceux dont les implications, en termes de responsabilité, sont les plus graves. Enfin, c’est un sujet qu’il ne convient pas d’aborder entre gens bien élevés. En parler à de hauts responsables politiques, c’est s’exposer à des remarques acerbes : « Mais vous faites un procès en sorcellerie… ! » Ou encore : « C’est un procès de Moscou ! »

En l’occurrence, il ne s’agissait dans cette pièce aux moulures dorées et au plafond à cinq mètres de haut que de poser des questions et d’obtenir des réponses précises. Ce jour-là, il n’y en eut guère. Et, une fois les questions posées, aucun complément d’information n’arriva. Encore, ce responsable avait-il consenti à prendre un peu de temps sur son agenda. Ce qui ne fut pas le cas d’Alain Juppé ou de Michel Roussin… pourtant étroitement mêlés à cette affaire.

D’autres, enfin, n’ont pas eu l’occasion de s’expliquer : il s’agit essentiellement de militaires dont la hiérarchie n’a pas voulu qu’ils rencontrent un journaliste. Argument mis en avant : « Les militaires ne sont pas là pour assurer le contrôle politique des opérations. »

Vrai. Les soldats ont agi sur ordre. Recouper des éléments d’information aurait toutefois permis de mieux cerner ce qui s’était effectivement produit. Ou, plutôt, les erreurs commises… A condition que l’on reconnaisse qu’il y eut erreur.

Ce n’est pas le cas. Dans ce dossier, la Françe se prétend vertueuse et dégage toute responsabilité, voire même tout examen de responsabilité. Pire, elle entend donner des leçons.

Les autres pays impliqués dans le génocide rwandais ont, d’une manière ou d’une autre, accepté de porter un regard critique sur leur rôle. De passage à Kigali en décembre dernier, le secrétaire d’Etat américain, Madeleine Albright, déclarait : « Nous devons faire le point sur le passé de façon à préparer un avenir plus juste. C’est pour cela que j’ai reconnu que la communauté internationale aurait dû appeler par leur nom, plus tôt qu’elle ne l’a fait, les atrocités commises en 1994 : il s’agissait bien d’un génocide. » Ayant à l’époque tout fait pour empêcher l’utilisation du mot « génocide », les Etats-Unis reconnaissent donc une part de responsabilité…

Les Belges ont poussé l’exercice encore plus loin. Traumatisés par l’ampleur des tueries et l’assassinat de dix de leurs casques bleus par les troupes gouvernementales rwandaises peu après le début du génocide, ils créèrent en 1995 une commission d’enquête sénatoriale sur le drame du Rwanda. Des mois durant, il y eut des auditions publiques et secrètes… Les ténors politiques, les experts, les militaires furent appelés à rendre des comptes, à s’expliquer… Il s’agissait de comprendre quelles dérives avaient pu mener à pareil désastre. Résultat : un rapport de plus de 1 000 pages fondé sur les témoignages recueillis, l’examen des archives diplomatiques, la lecture des comptes rendus des services de renseignements belges… rendu public à la mi-décembre.

Livraisons d’armes

Et l’histoire officielle qui voulait, selon les autorités belges, « qu’à aucun moment, des documents transmis au niveau des autorités n’ont laissé suspecter qu’un génocide était en préparation » s’est trouvé laminée par le travail de la commission d’enquête. Celle-ci a pu établir que, dès le printemps 1992, les dépêches de l’ambassadeur de Belgique au Rwanda faisaient état d’un « état-major secret chargé de l’extermination des Tutsis du Rwanda afin de résoudre définitivement, à leur manière, le problème ethnique au Rwanda et d’écraser l’opposition Hutu de l’intérieur ».

« Ces documents, constate le sénateur Destexhe, ne sont parvenus à la commission que grâce à une perquisition judiciaire. Ceux qui les avaient envoyés ou reçus s’étaient bien gardés d’en faire état lors de leur audition. »

En France, rien. Accusée de complicité, mise en cause dans des ventes d’armes, soupçonnée de soutenir un régime génocidaire, la patrie des droits de l’homme a choisi de se taire. Pas de commission d’enquête, pas d’examen de responsabilité, aucune réflexion. Juste un silence assourdissant brisé de temps à autre par des démentis où le pitoyable le dispute au ridicule : « Je fais observer, lance Charles Josselin (1), actuel ministre de la Coopération, que ce ne sont pas les Français qui tenaient les machettes qui ont tué plusieurs centaines de milliers de Tutsis. »

Tout se passe, en fait, comme si la France entière avait adopté le point de vue de François Mitterrand sur le Rwanda. « Dans ces pays-là, un génocide c’est pas trop important », confiait le président à des proches au cours de l’été 94.

Et pourtant ! Il s’agit du deuxième génocide après l’extermination des juifs par les nazis jamais reconnu par la communauté internationale. En quelques semaines, d’avril à juillet 94, près d’un million de personnes ont été exterminées au cours de tueries d’une ampleur défiant l’imagination. Du jour au lendemain, des églises envahies par des masses de réfugiés apeurés ont été transformées en sanglants sépulcres, des collines entières se sont couvertes de cadavres, des classes d’enfants ont été exterminées…

Durant ces semaines cruciales, et en dépit des innombrables démentis officiels lancés à l’époque, la France a persévéré dans sa politique de coopération avec le régime rwandais, avec ceux qui avaient rendu possible ce génocide.

Politiquement et militairement, cette politique de coopération s’est poursuivie au minimum jusqu’à la fin mai 94, soit presque deux mois après le début de l’extermination et une quinzaine de jours après le vote par les Nations unies d’un embargo sur les armes. Un haut responsable militaire a admis auprès du Figaro qu’il avait « donné l’ordre d’interrompre les livraisons d’armes un mois avant le début de l’opération Turquoise », lancée le 23 juin 1994. Lorsque cet ordre est tombé, lorsque le feu vert a été donné à ce militaire, l’essentiel du génocide était déjà accompli.

Se salir les mains

Les livraisons d’armes par intermédiaires français se sont, en effet, poursuivies au moins jusqu’au 3 mai 1994, soit quasiment un mois après le début du génocide. Ce jour-là, un avion transportant des armes à destination des Forces armées rwandaises (FAR), pour une valeur de 942 680 dollars, a atterri au Zaïre. Alors basée à Cran-Gévrier (Haute-Savoie), la société DYL-Invest a joué un rôle d’intermédiaire pour affréter ce vol en versant 450 000 dollars, le reste du paiement 130 000 dollars étant assuré par l’ambassade du Rwanda au Caire.

Toujours en ce début mai, la Sofremas (Société française d’exportation de matériel et de systèmes d’armement) « confirme une commande » d’armes de 8 028 000 dollars passée par l’ambassade du Rwanda à Paris. Dans un courrier en date du 6 mai 1994, la Sofremas précise qu’il s’agit d’une « livraison immédiate par voie aérienne dès réception de l’acompte de 30 % sur notre compte bancaire et de l’EUC/Zaïre correspondant ».

Autre élément : malgré les dénégations du ministère de la Défense qui affirme qu’à « dater du début du déploiement des soldats français participant à l’opération Turquoise, aucun avion transportant des armes n’a atterri à Goma », Le Figaro est en mesure d’affirmer que le 18 juillet un vol transportant pour 753 645 dollars d’armes s’est posé à Goma.

L’ambassade du Rwanda à Paris a financé ce vol pour un montant de 175 000 dollars, l’ambassade du Rwanda au Caire pour un montant de 578 645 dollars. « La dernière cargaison, écrit dans un courrier en possession du Figaro le lieutenant-colonel Kayumba Cyprien, chargé d’affaires à l’ambassade rwandaise à Paris durant le génocide, est arrivée à Goma le 18-7-94 alors que les hommes avaient déjà commencé à franchir la frontière vers le Zaïre. »

A cette époque, les forces françaises déployées à Goma et au Rwanda agissent sous mandat de l’ONU et sont censées participer, entre autres, à la surveillance de l’embargo sur les armes. Plus tard, à Paris, et alors que plusieurs organisations humanitaires mettront en cause les Français, de nombreux responsables politiques évoqueront un « complot anglo-saxon » ou des « rumeurs malveillantes ». Aux accusations formulées en termes précis, aucun responsable n’opposera de véritable démenti, mais chacun à son niveau jouera du ressort de « l’union sacrée ».

Rétrospectivement, on comprend cette attitude. Les principaux responsables politiques français ont coopéré avec le gouvernement rwandais responsable du génocide un mois voire plus après le début des tueries. Alors que celles-ci commencent dans la nuit du 6 avril 1994, le 27 avril deux responsables rwandais se rendent à Paris et sont reçus officiellement à l’Elysée et à Matignon. A cette époque, et selon les archives, de nombreuses organisations humanitaires parlent déjà de « génocide ». Médecins sans frontières (MSF) chiffre le nombre de morts à au moins 300 000 personnes.

Cela n’empêche nullement l’Elysée et plus précisément le responsable de la cellule africaine, Bruno Delaye, de recevoir Jérome Bicamumpaka, « ministre des Affaires étrangères » du « gouvernement intérimaire » et Jean-Bosco Barayagwiza, leader du CDR, l’un des partis hutus les plus extrémistes : « J’ai dû recevoir dans mon bureau, dit aujourd’hui Bruno Delaye, devenu ambassadeur de France au Mexique, 400 assassins et 2 000 trafiquants de drogue. On ne peut pas ne pas se salir les mains avec l’Afrique. »

Peut-être, mais jusqu’où ? Etait-il vraiment nécessaire que cette délégation se rende, au sortir de l’Elysée, à Matignon pour y rencontrer conjointement le premier ministre, Edouard Balladur, et le ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé ?

En décembre 1997, Jean-Bosco Barayagwiza l’un des deux membres de la délégation a été transféré à Arusha, où il est actuellement incarcéré, dans l’attente que le tribunal international statue sur son rôle lors du génocide.

Autrement dit : la France est aujourd’hui confrontée à l’hypothèse déplaisante de voir condamné pour « génocide » un homme officiellement reçu par les plus hautes autorités de la République. Et il faudrait croire qu’il ne s’est rien passé ? Que la France « à chaque fois qu’elle a eu connaissance d’exactions et d’atteintes aux droits de l’homme est aussitôt intervenue », comme l’affirmait l’Elysée (2) en 94.

« Cobelligérant »

Difficile. Plus l’on pénètre dans ce dossier, plus l’on se rend compte de l’étroitesse des liens unissant le gouvernement français et le gouvernement rwandais de 1990 à la mi- 1994. Aujourd’hui encore, tant ce génocide paraît « sans importance », il n’est pas sûr que toutes les relations avec les responsables du désastre aient été rompues.

Car il y eut continuité politique. Quand Michel Roussin, alors ministre de la Coopération, déclare (3)« assumer » l’assistance française à l’ancien gouvernement rwandais « entre 1990 et 1993 », il lance aux initiés un message que l’on pourrait traduire ainsi : « Nous ne sommes pas d’accord avec cette politique mais, cohabitation avec François Mitterrand oblige, nous assumons l’héritage. »

Et c’est ainsi qu’au nom de la solidarité entre décideurs, aucune erreur n’a jamais été reconnue, aucune critique amorcée. « Quand je suis arrivé en place à l’été 92, se souvient pourtant aujourd’hui un haut responsable, je me suis rendu compte qu’au Rwanda, la France était presque en état de cobelligérant. On avait monté la mise de façon énorme… »

Cela, à l’époque, nul ne le savait. C’était « le fait du prince », le désir de François Mitterrand en personne. A l’automne 1990, tout s’était joué sur un simple coup de fil. Un appel téléphonique qui a amené la nation des Droits de l’homme à se trouver engagée dans une guerre sans en être le moins du monde informée… Puis, peut-être, complice d’un génocide, sans même s’en douter…


Rwanda: Qu’un sang impur…! (Was the French revolution a racial war?)

14 décembre, 2005
Clovis
Une nation ne se régénère que dans un bain de sang. Saint Just
L’arbre de la liberté doit être revivifié de temps en temps par le sang des patriotes et des tyrans. Jefferson
N’immolera-t-on pas à leurs mânes impatientes ces Galonné, ces Breteuil, ces Brienne, etc., dont le sang impur n’expiera jamais les larmes qu’ils nous ont fait verser…? 16 janvier 1790
En regrettant de n’avoir pu, auparavant, tremper leurs mains dans le sang impur des ennemis de la patrie … 6 mars 1792
Les Allemands s’en souviendront; leur sang impur fécondera peut-être cette terre ingrate qui en est abreuvée … 12 octobre 1792
Le sang impur des satellites d’un despote eût plutôt souillé l’éclat de vos armes, que d’ajouter à votre gloire … 21 novembre 1792
La nation française, toujours généreuse et magnanime, ne veut pas souiller son territoire du sang impur d’un roi … 7 janvier 1793
Le sang des patriotes se mêlera avec le sang impur des mauvais citoyens … 15 janvier 1793
Pourquoi le Tiers-Etat ne renverrait-il pas dans les forêts de Franconie toutes ces familles qui conservent la folle prétention d’être issues de la race des conquérants …? Abbé Sieyès
La Révolution (…) a affranchi les Gaulois de la conquête des Francs. Napoléon
Nous croyons être une nation, et nous sommes deux nations sur la même terre, deux nations ennemies dans leurs souvenirs, inconciliables dans leurs projets : l’une a autrefois conquis l’autre ; et ses desseins, ses vœux éternels sont le rajeunissement de cette vieille conquête énervée par le temps, par le courage des vaincus et par la raison humaine. (…) Tout ce qu’avait produit, dans l’ordre politique, la succession des événements arrivés en Gaule depuis la chute de l’empire romain, cessa d’exister par la révolution française. Augustin Thierry (1835)
On doit noter que le premier à prendre à son compte la coexistence en France de peuples différents, d’origines différentes, fut aussi le premier à élaborer une pensée raciale définie. Le comte de Boulainvilliers, noble français qui écrivit au début du XVIIIe siècle des oeuvres qui ne furent publiées qu’après sa mort, interprétait l’histoire de la France comme l’histoire de deux nations différentes dont l’une, d’origine germanique, avait conquis les premiers habitants, les « Gaulois », leur avait imposé sa loi, avait pris leurs terres et s’y était installée comme classe dirigeante, en « pairs » dont les droits suprêmes s’appuyaient sur le « droit de conquête » et sur la « nécessité » de l’obéissance toujours due au plus fort. Hannah Arendt (L’impérialisme)
Si les négriers sont glorifiés et si les racistes sont au Panthéon, ce n’est pas étonnant que les banlieues brûlent ! Claude Ribbe (Le Crime de Napoléon)
La traite n’avait pas pour but d’exterminer un peuple. (…) Le génocide juif et la traite négrière sont des processus différents. Olivier Pétré-Grenouilleau

La Révolution française fut-elle une guerre raciale ?

Entre une Taubira qui a fait voter sa loi sur l’esclavage comme crime contre l’humanité en 2001 (juste avant, accessoirement aux présidentielles de 2002, de faire perdre le chef de sa coalition Jospin pour nous amener Le Pen au 2e tour !) …

Un Bilé qui nous sort les noirs dans les camps nazis (jouant sur la confusion habituelle camps de prisonniers-camps d’extermination et accordant ainsi à nos Dieudonnés & co leur Shoah à eux !) …

Et maintenant un Ribbe qui nous fait le coup du Napoléon nazi (on n’est plus à 150 ans près !) …

On va finir, au rythme où les voitures brûlent, par… désespérer Billancourt!

Mais, plus sérieusement, s’il est bien sûr utile de faire sortir des travaux savants les derniers cadavres qui restent dans les placards de la République …

(il y a effectivement eu des noirs dans des camps de prisonniers allemands – dont le chanteur de gospel ivoiro-français de l’après-guerre John William pour sabotage et donc fait de résistance – qui ont donc droit à notre, il est vrai bien tardive, reconnaissance) …

Comme il est vrai et jusqu’à récemment connu des seuls spécialistes, qu’historiquement, le premier quasi-génocide de l’histoire moderne (dont on a discrètement évoqué le centenaire l’an dernier) …

Etait effectivement un camp colonial où, dans ce qui est aujourd’hui le Botswana, l’Armée coloniale allemande (un temps sous l’administration du père d’un certain… Goering!) a tenté d’écarter et d’exterminer, par l’association alors nouvelle de la déportation et du travail forcé, toute une population noire, les fameux Hereros.

Et s’il semble effectivement étrange que le rétablissement « musclé » de l’esclavage sous l’Empire ne soit pas enseigné dans les livres d’histoire de nos enfants …

Il est quand même dommage que cela soit laissé à des recherches dont la subtilité a souvent peu à envier à celle d’un… Dieudonné!

Il n’est bien sûr pas question ici de défendre le « génial stratège d’Austerlitz », premier « boucher européen » avant Hitler et Staline et grand héros du sieur Villepin (il a quand même bien dû faire, avec les Révolutionnaires qui l’ont précédé, un petit million et demi de victimes ?) …

Mais c’est sûr que, comme disait l’historien Pétré-Grenouilleau (et qui lui vaut son actuelle assignation en justice par un « Collectif Antillais, Guyanais, Réunionnais ») …

On saisit mal la logique qui pousserait l’esclavagiste à… gazer son outil de travail!

Pour autant, faut-il verser dans l’excès inverse et chanter le « comportement exemplaire » de la France …

Comme un Pierre Péan tout récemment pour le Rwanda (Noires fureurs, blancs menteurs) où, on le sait maintenant grâce à lui, c’est les… Toutsis qui ont génocidé les Houtous?

Faut-il, même s’il est naturellement important de rappeler les exactions de la soldatesque d’un Kagamé (au Rwanda mais peut-être surtout après au… Congo !) …

Et les dérives de la dictature des bons sentiments chez de nombreux droits-de-l’hommistes, aller jusqu’à absoudre les Houtous et défendre à toute force les erreurs manifestes de la Françafrique et du clan Mitterrand?

Pourtant, il est des cas où, s’ils ne sont pas sans risque (notamment celui de juger le passé à l’aune de la sensibilité d’aujourd’hui) …

Le « brassage des siècles » et la méthode comparatiste peuvent aussi avoir leurs vertus …

Comme le montrait un an après le génocide rwandais le chercheur français Dominique Franche dans un article particulièrement éclairant des Temps Modernes (« Généalogie du génocide rwandais », mai/juin 1995) …

Et que nous reprenions dans un petit texte de 98 …

QU’UN SANG IMPUR…!
La révolution française était-elle une guerre ethnique?

JC Durbant
Aller Simple
Avril 1998

Heureux qui saisira tes nourrissons pour les broyer sur le roc!
La Bible (Ps. 137:9)

Une nation ne se régénère que sur un monceau de cadavres.
Saint-Just

La passivité de la communauté internationale

Quatre ans déjà depuis l’incroyable déchaînement de violence qui a ravagé le Rwanda au printemps 94 et la communauté internationale ne semble toujours pas avoir emergé de l’état de stupeur qui avait été le sien à l’époque. Et ce ne sont ni le piteux mea culpa de M. Clinton lors de son escale-éclair à l’aéroport de Kigali au début du mois, ni la création plus que tardive d’une “mission d’information” par la France, qui feront oublier les yeux fermés de la communauté internationale au moment du drame. La vérité, c’est que, traumatisés par leur amère expérience somalienne de 93 (30 soldats tués) ou très sérieusement compromis par 20 ans de coopération et de soutien pour le moins inconsidérés d’un régime qui se révélera génocidaire1, ni les uns ni les autres n’ont respecté les engagements pris après la seconde guerre mondiale contre les crimes de génocide. Bien plus, les deux pays useront de toute leur influence pour retarder le plus possible la résolution des Nations-Unies en ce sens, et ce malgré les informations précises de leurs services secrets sur place au moins trois mois avant les événements.

Quant aux spécialistes, c’est d’une autre forme de paralysie qu’ils semblent avoir été pris, tétanisés qu’ils sont autour de leur interminable débat pour ou contre les explications traditionnelles de la tragédie (“fatalité du tribalisme africain”, “retour à des querelles ancestrales”, “férocité inhérente à ces sociétés”).

Prendre au sérieux notre incompréhension

Pourtant, avant de se résigner à l’incompréhension ambiante (ou à l’indifférence, fille de la première), il faut donner sa chance à une perspective – souvent refusée par les divers spécialistes2 – qui seule prend au sérieux cette incompréhension3 où nous sommes. Il s’agit tout simplement de la comparaison avec notre propre histoire qui a le mérite de nous faire toucher du doigt ce qui nous rend ces situations aussi étrangères. A savoir, pour une bonne part, le fait qu’elles font référence à des notions – la race, le sang – qui nous sont de moins en moins familières ou en tout cas ne subsistent guère plus chez nous qu’à l’état de vestiges un peu honteux.

La guerre des deux races: Gaulois contre Francs

Qui se souvient en effet que le “sang impur” de notre hymne national se réfère à celui des ennemis de la Révolution, c’est-à-dire à celui des aristocrates émigrés et de leurs alliés étrangers? Qui se rappelle de l’ironique suggestion de l’abbé Sieyés à la veille de la Révolution: “Pourquoi le Tiers-Etat ne renverrait-il pas dans les forêts de Franconie toutes ces familles qui conservent la folle prétention d’être issues de la race des conquérants …?”. Qui se souvient encore que jusqu’à la Révolution de 1848, l’opposition entre nobles et roturiers restera interprétée comme la guerre de deux races: la franque contre la gauloise ? (“La Révolution (…) a affranchi les Gaulois de la conquête des Francs”, écrira Napoléon dans ses mémoires de l’île d’Elbe). Vercingétorix contre Clovis! (on n’est plus à un anachronisme, ni à 500 ans près…). Mais on imagine la confusion de la génération des futurs Danton ou Robespierre s’ils avaient dû réciter sur les bancs des écoles des Frères – l’instruction publique était, on le sait, à la charge de l’Eglise – le credo républicain de Jules Ferry, “Nos ancêtres les Gaulois …”, dans un pays qui avait choisi de s’appeler “France”!

Toujours est-il que le mythe de l’origine franque de la noblesse, dont celle-ci s’était auparavant si abondamment servie, allait effectivement se retourner contre elle, la Révolution apparaissant alors comme la revanche de la race des Gaulois, roturiers fils de Gaulois, contre les nobles, descendants des conquérants francs, qui les avaient asservis pendant si longtemps. Mais ce qu’on oublie souvent, c’est que ces distinctions qui aujourd’hui nous semblent incompréhensibles, étaient prises très au sérieux à l’époque et surtout qu’elles avaient des effets bien réels sur les comportements des populations et peut-être même sur leurs caractéristiques physiques. Ainsi on sait que les nobles avaient tendance à être plus grands que la moyenne, probablement grâce à une alimentation plus riche mais aussi certainement par un processus d’auto-sélection (se mariant entre eux et avec les femmes les plus convoitées). De même, leur relative oisiveté leur assurait une peau plus blanche et des mains plus fines, contrairement aux roturiers voués eux aux travaux les plus durs dans les champs. Ainsi se trouvaient objectivement et subjectivement validées -“naturalisées” en quelque sorte – de simples différences de mode de vie et de reproduction.

Il était une fois deux groupes en présence…

Comparaison n’est pas raison, direz-vous. Pourtant, les ressemblances sont plus que frappantes. Imaginez, à quelques milliers de kilomètres et à un siècle de distance, deux groupes en présence. D’un côté, les Toutsis, minoritaires (peut-être 10% de la population totale) que les premiers colons européens semblent avoir très tôt associés à une aristocratie ou à une noblesse. Il est vrai qu’au centre du pays une partie d’entre eux sont organisés en royaume avec un système plus ou moins étendu de lignées royales (et sur lesquelles il est donc commode de s’appuyer pour contrôler le pays). Ils sont certes loin de former une catégorie homogène, mais ils concentrent souvent entre leurs mains à la fois le pouvoir économique (sous la forme de très grands troupeaux) et le pouvoir politique (selon leur proximité aux lignées royales).

Contrairement à ce qui se passe dans de nombreuses autres régions d’Afrique, ils partagent avec l’autre groupe langue, culture, religion et même le territoire (autrement dit, ils ne possèdent aucune des distinctions qui font normalement les ethnies). Mais, c’est vrai, ils semblent plus grands, élancés, le port altier, le teint un peu plus clair, les traits plus fins.4 Les colons ont alors vite fait de leur attribuer une origine mythique. Ils seront donc des “Hamites” – dans le langage mythico-biblique de l’époque – c’est-à-dire descendus par Cham, le fils maudit de Noé, de l’Ethiopie ou de l’Egypte, ayant asservi et régnant sur l’autre groupe.

L’autre groupe (on ne parlera pas de la toute petite minorité des Twas, méprisés par tous et apparemment descendants de pygmées), c’est les Houtous, que les mêmes Européens semblent avoir voués au rôle de roturiers car ils sont plutôt agriculteurs et surtout sous la dépendance des premiers (sauf au Nord où certains d’entre eux ont préservé des sortes de micro-royautés). Mais ces catégories ne sont pas parfaitement étanches et de temps en temps des fils de “roturiers” houtous riches peuvent épouser des femmes toutsies, et leurs descendants intégrer “l’aristocratie” tousie; inversement, il peut aussi arriver à des “nobles” toutsis appauvris de se retrouver déclassés au rang de “roturiers” houtous.

Une Révolution sous les tropiques

Un jour, les premiers colons (allemands) perdent une guerre dans la lointaine Europe, alors d’autres (plutôt belges, accompagnés de nombreux missionnaires) viennent prendre leur place. A un moment, le roi toutsi se montre un peu récalcitrant, alors on le dépose et le remplace par un fils plus docile qui, nouveau Clovis, se convertit et entraine tout son peuple dans le christianisme. On crée des écoles pour “le peuple” qui aboutissent à la création d’une deuxième élite, houtoue, concurrente de la première.

Puis, vient le temps des indépendances et le roi toutsi semble perdre patience, alors on va encourager la formation d’un parti houtou, plus conciliant car n’ayant rien à gagner au maintien du statu quo. L’indépendance voit la victoire du groupe majoritaire, les houtous, et – surprise ! – ces derniers interprètent celle-ci comme une nouvelle Révolution du “Tiers-Etat” houtou sur les “aristocrates” toutsis, cette race d’ ”envahisseurs » qui feraient mieux de s’en retourner dans leur maudite Ethiopie, etc. Les massacres vont alors commencer et se répéter à intervalles réguliers sur une trentaine d’années – comme l’Europe l’avait découvent auparavant, rien de tel que des pogroms périodiques (il faudrait parler ici d’”anti-hamitisme”) pour renforcer le pouvoir d”un régime défaillant! Surtout qu’à chaque fois, se renforce un peu plus “la menace extérieure” des réfugiés et émigrés toutsis dans les pays voisins, qui peu à peu s’organisent, s’arment et tentent à plusieurs reprises de reprendre le contrôle de “leur” pays.5 Heureusement, les alliés belges et français veillent et ils sont repoussés.

La “solution finale” plutôt que le partage du pouvoir

Jusqu’à ce fatidique printemps 94 où, soutenus par certains pays voisins comme l’Ouganda, les envahisseurs semblent sur le point de parvenir à leurs fins (plus grave encore, certains Houtous modérés envisageraient même de partager le pouvoir avec eux !) mais les extrémistes houtous ont tout prévu et, profitant de l’assassinat “providentiel” du président et du départ des casques bleus et diplomates occidentaux, vont pouvoir enfin appliquer leur version de la “solution finale”.

On avait d’ailleurs eu amplement le temps de “répéter” pendant toutes ces années et la sophistication administrative du pays léguée par les Européens va considérablement faciliter les choses (la mention ethnique, notamment, sur les cartes d’identité), sans compter l’entraînement généreusement fourni par les anciens colons, belges donc mais surtout français. Encadrée par des milices bien rodées et maintenue dans un climat de terreur permanente (entretenu par une radio déchaînée et facilité, il est vrai, par le fait que les troupes toutsies sont effectivement aux portes du pays), une bonne partie de la population va ainsi se mettre au “travail”, selon le terme utilisé alors.

On connaît le résultat: peut-être 10% de la population massacrée en quelques mois (soit quelque 850 000 Toutsis et opposants houtous pour une population originelle de huit millions (qu’on imagine l’équivalent de six millions de morts pour un pays comme la France ou peut-être la population totale de la Californie pour un pays comme les EU!)

Tout est construction

Naturellement, ce type de reconstitution et les filiations qu’elle fait apparaître peuvent sembler un peu forcées. Mais, contrairement aux disputes sans fin des spécialistes pour savoir si la guerre civile du Rwanda était ou non d’origine ethnique ou tribale, elles ont le mérite de faire apercevoir un certain nombre d’évidences. Tout d’abord, qu’il est futile de vouloir rendre responsables en bloc (ce qui n’empêche pas les responsabilités individuelles) les églises et leurs écoles, la même école (comme à Linz en Autriche, pour prendre un exemple plus près de nous) pouvant produire, on le sait, le plus grand “ boucher” (Hitler) aussi bien que le plus grand philosophe (Wittgenstein). Mais surtout, qu’un pouvoir bien décidé (de préférence totalitaire) peut (pourvu qu’on lui en donne le temps et les conditions tant soit peu critiques – surpopulation, extrême pénurie foncière, analphabétisme), faire de toute situation, même formellement non-tribale au départ, une situation tribale et préparer au génocide sa population, à force de propagande, manipulations raciste de l’histoire, incitations à la haine raciale, accoutumance aux massacres par une longue tradition d’impunité, installation de la peur de l’autre, etc.

Autrement dit, que tout est “construction”6 dans les sociétés humaines (l’Histoire comme toute forme de catégorisation des populations) et que les moins ”scientifiques” de celles-ci (la race, le sang) peuvent produire les effets les plus réels et les plus dévastateurs, à côté desquels les querelles savantes apparaissent souvent bien dérisoires.7

___________

Notes:

1) Par peur de voir “tomber la région dans le giron américain” (en fait, les EU ne soutiennent pas directement les rebelles toutsis mais plutôt l’Ouganda, dernier bastion contre l’expansionnisme islamiste soudanais), la France n’interrompra pas immédiatement ses livraisons d’armes au régime houtou et profitera même de ses opérations humanitaires pour évacuer discrètement certains dignitaires dont plusieurs artisans du génocide.

2) L’exception étant Dominique Franche, dont le lumineux article des Temps modernes (« Généalogie du génocide rwandais », mai/juin 1995) nous a largement inspiré ici.

3) Prendre au sérieux notre incompréhension, c’est aussi se demander ce qui fait notre étonnement devant des pratiques autrefois courantes aux EU (lynchages) ou dans nos campagnes (magie, sorcellerie, accusations systématiques de “mauvais oeil” ou d’empoisonnement, rumeurs “folles”), mais toujours actuelles dans certaines parties du monde – cf. la représentation des Toutsis lors du génocide comme “des diables venus d’un autre monde, avec des queues, des cornes, des sabots, des oreilles pointues et des yeux rouges qui brillent dans le noir”.

4) Une bonne et impressionnante illustration de cette représentation dans l’imaginaire occidental de l’époque est la très photogénique version des “Mines du Roi Salomon” de 1950, avec Stewart Granger et Deborah Kerr, où les chefs toutsis (crédités au générique et sans doute interprétés par des Tousis réfugiés au Kenya) apparaissent sous la forme de géants de légende (plus de 2 m de haut et une incroyable longilignité !).

5) Naturellement, trente ans plus tard, c’est surtout des enfants de ces premiers réfugiés qu’il s’agit ici, d’où d’ailleurs leur nostalgie quasi “sioniste” du retour (on pense à la célèbre chanson de Bob Marley tirée du psaume 137 de la Bible: “By the rivers of Babylon … we remember Zion …”).

6) Ou “reconstruction” à partir de différences objectives (sexe, pigmentation, forme du corps, etc.) plus ou moins valorisées.

7) Comme si un massacre “scientifiquement fondé” acquérait par là même on ne sait quel surcroît de justification! – cf. le temps qu’il a fallu à une certaine intelligentsia, plutôt parisienne, pour reconnaître l’étendue des “dégâts” provoqués par les terreurs successives de l’histoire récente: française (et ses 250 000 Vendéens, 1 sur 4!), bolchévique et staliniste, puis maoïste et khmère rouge, sans oublier la plus oubliée de toutes, celle de l’Indonésie en octobre 1965 (où s’appuyant sur les masses musulmanes fanatisées, le general Souharto – toujours en place aujourd’hui – se débarrassa à bon compte d’un demi-million de ses adversaires communistes !).


%d blogueurs aiment cette page :