Présidentielles 2012: La France est-elle encore une démocratie? (What happens to a government by judges when the judges are corrupt?)

16 avril, 2012
L’Amérique est-elle encore une démocratie ? Le Monde (13.09.03)
Si cette loi est jugée constitutionnelle, le gouvernement fédéral, qui vous oblige aujourd’hui à souscrire une assurance maladie, pourra vous obliger demain à acheter des brocolis. Opposants à Obamacare
Nous pensons que le ‘mandat individuel’ qui impose que tout Américain se dote d’une assurance-santé est contraire à la Constitution. Le gouvernement fédéral n’avait jamais obligé des individus à acheter un produit. Jean Card (Fédération des petites entreprises américaines)
Le système de gouvernement, qui est sorti aux Etats-Unis de l’association de plus en plus étroite des tribunaux à la direction de la marche de la législation, a été qualifié gouvernement par le judiciaire. Govermnent by judiciary: c’est le titre d’une remarquable étude de droit constitutionnel publié en 1911 dans l’organe peut-être le plus réputé de la science politique américaine. (…) L’étude, si solidement documentée, de L.-B. Boudin (…), a été écrite sous l’influence de la campagne de protestation de l’ex-président Roosevelt contre les obstacles apportés par le contrôle judiciaire au développement de la législation sociale et ouvrière et, de ce chef, a pris une certaine allure de combativité. Mais c’est l »oeuvre d’un juriste qui ne critique pas le principe même de ce contrôle, mais seulement son extension de l’examen de la compétence législative à celui de l’opportunité des lois. C’est à peu près sous le même titre, Government by Judges, que l »un des hauts dignitaires de la magistrature, M. Walter Clark, président de la Cour suprême de North Carolina, publiait un discours fait à Cooper Union le 27 janvier 1914, dans lequel il dénonçait les directions nouvelles qu’avait prises le contrôle judiciaire de constitutionnalité des lois comme une perversion de la constitution. (…) L’exemple des Etats-Unis d’Amérique, dont la Constitution avait développé le dogme constitutionnel de Montesquieu jusqu’à ses dernières conséquences logiques, est l’une des démonstrations les plus décisives de l’impuissance du principe de la séparation des pouvoirs à tenir longtemps ses promesses. Tôt ou tard, l’équilibre égalitaire, qu’il prétend établir entre les pouvoirs constitués s’inflécllit SOUS la poussée d’un besoin d’unité de vues et d’unité d’action dans le développement de la politique nationale. En Angleterre et en France, la rupture d’équilibre s’est opérée au profit du pouvoir législatif, qui a plié sous sa norme les pouvoirs coordonnés et instauré ainsi le gouvernement parlementaire. Aux Etats-Unis le renversement d’équilibre s’est produit au profit du pouvoir judiciaire, qui a soumis les deux autres à son contrôle et établi, par là, un régime de gouvernement par les juges. Edouard Lambert (Le gouvernement des juges et la lutte contre la législation sociale aux États-Unis, 1921)
La cour suprême, c’est le peuple. De Gaulle
Ce qu’il nous faut, c’est une arme contre la déviation du régime parlementaire. Michel Debré
En France, plus qu’ailleurs, le juge constitutionnel est proche de l’arène politique dès lors que l’usage du contrôle de constitutionnalité est étroitement lié à la compétition politique. Du fait du système du contrôle a priori, le juge semble, à son corps défendant, faire en quelque sorte office de  » tuteur  » vis à vis du législateur. Tout se passe comme si le Conseil constitutionnel, tout en étant juge, était chargé d’une mission de service public consistant à parfaire les lois soumises à son examen en les débarrassant de leurs dispositions inconstitutionnelles. Le juge français a vraiment un positionnement original. [Cette originalité] s’inscrit en droite ligne de notre culture politique. Le concept majeur de la démocratie, en France, c’est la volonté générale. Jusqu’à 1958, la loi votée par le Parlement en tant qu’expression de la volonté générale était réputée  » infaillible « . Le contrôle de la constitutionnalité des lois en France a mis fin à cette infaillibilité, sans cependant altérer la doctrine de la primauté de la volonté générale, c’est à dire du politique. Ce contrôle vise à assurer le respect d’une autre volonté générale exprimée, non par le législateur, mais par le pouvoir constituant. A travers la Constitution, le peuple souverain s’est donné des règles du jeu que le Conseil constitutionnel a pour mission de faire respecter. C’est à la lumière de ces considérations qu’il faut, me semble-t-il, interpréter le sens du contrôle de la constitutionnalité des lois « à la française ». La garantie de l’Etat de droit en France est étroitement liée au respect de la souveraineté du peuple. C’est ce qu’exprime le Conseil constitutionnel lorsque, par exemple, il relève dans une décision de 1991 que  » le pouvoir constituant est souverain  » et  » qu’il lui est donc loisible d’abroger, de modifier ou de compléter des dispositions de valeur constitutionnelle… « . (…) En France, c’est la notion de hiérarchie des normes qui prévaut, la volonté générale du législateur étant tenue de céder devant la volonté générale supérieure du constituant. (…) Comme son nom l’indique, le Conseil constitutionnel n’a pas été conçu pour être une cour. Le général De Gaulle, mais aussi René Cassin l’un des inspirateurs de la Constitution de 1958, étaient opposés à la création d’une cour constitutionnelle en France. De Gaulle estimait qu’en France,  » La cour suprême, c’est le peuple « . Le Conseil constitutionnel a donc été institué comme outil du  » parlementarisme rationalisé « . Il devait veiller à ce que le Parlement ne déborde pas du champ de compétence que lui assigne la Constitution de 1958 en empiétant sur les attributions de l’Exécutif. (…) Ces activités ont en effet considérablement évolué. Je reste toujours aussi étonnée de la rapidité avec laquelle a joué la dynamique institutionnelle. Le Conseil est en effet devenu de lui-même une cour constitutionnelle, ce qui rend le débat sur sa qualification – juridictionnelle ou non – sans objet. Quand et comment s’est opérée cette métamorphose ? Le tournant est connu. Il date très exactement de la décision du 16 juillet 1971 sur la liberté d’association faisant suite à un recours du président du Sénat contre une loi modifiant le régime juridique des associations. Cette décision a transformé le rôle du Conseil. Garant de la répartition des compétences entre le Législatif et l’Exécutif, le Conseil a en effet étendu sa mission à celle de garant des droits fondamentaux. Il a de façon prétorienne décidé d’appliquer, non seulement la Constitution de 1958 elle-même qui précise essentiellement l’organisation des pouvoirs publics, mais aussi la Déclaration de 1789 et le préambule de 1946, qui établissent les droits et les libertés garantis en France. C’est maintenant sur ce  » bloc de constitutionnalité « , suivant l’expression du Doyen Favoreu, que le Conseil construit sa jurisprudence. Le Conseil Constitutionnel n’est pas la seule juridiction à s’être ainsi  » autoproclamée  » cour constitutionnelle. La Cour Suprême des Etats Unis, s’est elle aussi de sa propre initiative déclarée compétente pour contrôler la constitutionnalité des lois, à l’occasion de son fameux arrêt  » Marbury versus Madison  » de 1803.  (…) Ce qui peut surprendre, compte tenu notamment de notre tradition qui n’accorde pas au juge la place qu’il occupe dans d’autres pays, c’est l’audace inégalée dont a fait preuve le Conseil constitutionnel pour étendre son contrôle. Comment expliquer la décision de 1971 ? Le contexte a sans doute joué un rôle important : notons que la décision intervient quelques mois après la mort du général De Gaulle. Par ailleurs, la loi annulée par le Conseil était symboliquement très marquée par les événements de mai 68, en même temps qu’elle portait sur un domaine très sensible pour un large courant de l’opinion française, la liberté d’association. En deux mots, dans le cadre du maintien de l’ordre face à ce qu’il considérait être les menées subversives des groupes gauchistes et de leurs alliés intellectuels, le gouvernement de l’époque tentait d’établir un contrôle préalable des associations, et avait donc fait adopter une législation en ce sens. La décision du Conseil s’articule en deux temps. D’une part, elle consacre la liberté d’association en tant que principe constitutionnel ; d’autre part, elle considère qu’en instaurant un contrôle préalable des associations, la loi a violé ce principe. (…) L’indépendance, comme l’honnêteté intellectuelle, est une condition de la légitimité morale de la fonction. C’est une exigence qu’il faut cultiver en permanence. Sans avoir établi de statistiques, je peux indiquer qu’il m’est arrivé souvent de me prononcer dans un sens différent de ce que j’aurais fait si j’avais été parlementaire, abstraction faite de la discipline de parti. Noëlle Lenoir
Le Conseil constitutionnel est une institution française créée par la Constitution de la Cinquième République du 4 octobre 1958. Il veille à la régularité des élections nationales et référendums. Il se prononce sur la conformité à la Constitution des lois et de certains règlements dont il est saisi. Il intervient également dans certaines circonstances de la vie parlementaire et publique. Contrairement à d’autres tribunaux compétents en matière constitutionnelle tels que la Cour suprême des États-Unis, le Conseil constitutionnel français ne se situe au sommet d’aucune hiérarchie de tribunaux, ni judiciaires ni administratifs. Ces deux hiérarchies sont dominées respectivement par la Cour de cassation et le Conseil d’État. Ses décisions s’imposent toutefois ‘aux pouvoirs publics et à toutes les autorités administratives et juridictionnelles’. Le Conseil constitutionnel français a donc une grande autorité sur l’ensemble des institutions françaises, mais cette autorité est limitée au champ du contrôle de constitutionnalité. Wikipedia
En ce qui concerne le train de vie de l’Etat, je suis un peu inquiet quand je vois celui de la campagne de Jacques Chirac. Il ne donne pas l’exemple ! Il a été affirmé à plusieurs reprises, y compris par des gens qui vous soutiennent, que vous aviez dépassé largement, et même très largement, votre plafond de dépenses de campagne qui est fixé à 90 millions. Vous l’avez vous-même évalué à 87 millions. Je n’en ai dépensé que 42. C’est un vrai problème parce qu’on sait que le Conseil constitutionnel doit vérifier ensuite les comptes de campagne. J’ai de bonnes raisons de penser que votre compte de campagne, Monsieur Chirac, est très largement dépassé. Donc vous avez un train de vie, en campagne en tout cas, qui ne laisse pas bien augurer de l’avenir. Lionel Jospin (débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle, 2 mai 1995)
Pour le train de vie de ma campagne, Monsieur Jospin, je puis vous dire que conformément à la loi, mes comptes sont et seront publics. C’est la loi. Et que, par conséquent, le Conseil constitutionnel pourra juger, de même qu’il jugera les vôtres. N’accusez pas sans savoir, ou à partir de on-dit. Jacques Chirac
Jacques Cheminade était plutôt maladroit. Les autres étaient adroits…  Roland Dumas (plateau de télévision en mai 2011)
Le 11 octobre 1995, le Conseil constitutionnel rejette les comptes de campagne de Jacques Cheminade pour l’élection présidentielle de 1995, le privant entièrement du remboursement des frais de campagne. Jacques Cheminade saisit la Cour européenne des droits de l’homme. La Cour rejette à l’unanimité son pourvoi, considérant que « l’éventuelle incidence patrimoniale d’une procédure portant sur les conditions d’exercice d’un droit de caractère politique ne confère pas pour autant à celle-ci une nature « civile » » et que « la décision du Conseil Constitutionnel n’a aucunement privé le requérant de la propriété d’une somme quelconque, mais a seulement entraîné l’obligation pour le requérant de rembourser à l’Etat l’avance d’un million de francs, parce qu’il ne remplissait pas les conditions légales pour pouvoir prétendre au remboursement forfaitaire de ses dépenses de campagne »79. Il fut soupçonné par le Trésor public d’avoir organisé son insolvabilité en ayant hypothéqué son appartement parisien, ainsi qu’une ferme et une part de forêt qu’il possédait dans le Puy-de-Dôme. Son parti, la Fédération pour un nouvelle solidarité est alors renommé en Solidarité et Progrès et domicilié dans les vestiges d’une ancienne usine de Clichy-la-Garenne73. En août 1996, ses biens sont saisis et en 1998 son appartement est placé sous hypothèque légale par les services de l’État ; cette mise sous hypothèque sera renouvelée puis étendue en février 2010[réf. nécessaire]. Pour Jacques Cheminade, cette procédure relève de l’« acharnement »80. Le 31 juillet 2006, un huissier requis par l’État procède à la saisie-attribution du compte bancaire de Jacques Cheminade, destiné à alimenter son compte de campagne pour 2007. Le Trésor public réclame le remboursement des 171 525,46 €, représentant le remboursement de l’avance consentie par l’État en sa faveur (un million de francs, plus des frais antérieurs) au titre de l’élection présidentielle de 1995, suite à l’invalidation des comptes de campagne. Cheminade y voit « le regain d’une campagne d’acharnement en raison de ses prises de position et de sa dénonciation sans ambiguïté d’initiatives visant à démanteler les moyens de l’État-nation France ». Wikipedia
Ce n’est pas un bon souvenir. Je vis très mal la façon dont le droit, à cette occasion, a été tordu.(…) Vous savez, le Conseil constitutionnel, c’est un peu un club. On est entre gens de bonne compagnie, on se tutoie. Claquer la porte, donner des leçons aux collègues, ça ne se fait pas. Une chose est sûre : nous n’étions pas très fiers. Nous venions de passer trois jours à huis clos. Nous étions épuisés, mal à l’aise. Nous nous sommes dispersés sans un mot, avec le sentiment que la raison d’Etat l’avait emporté sur le droit. (…) Nous avions la certitude que leur origine était douteuse, mais nous penchions plutôt pour un potentat africain, une grosse fortune française ou les fonds secrets de Matignon. A l’époque, personne ne parlait de Karachi, du Pakistan ou de l’Arabie saoudite. Je ne me souviens pas que l’hypothèse de rétrocommissions liées à des contrats d’armement ait été évoquée. (…) Juste avant notre vote, Roland Dumas a passé une heure à l’Elysée avec Jacques Chirac. Sans doute lui a-t-il dit que la situation était délicate et qu’il avait dû manœuvrer pour faire régulariser les comptes. Mon impression, c’est que Roland Dumas, Jacques Chirac et Edouard Balladur se tenaient à l’époque par la barbichette. Et que nous avons servi de caution à une belle entourloupe. Jacques Robert (ancien membre du Conseil constitutionnel, 01.12.2011)
Pour moi, cela a été un déchirement intérieur. J’ai eu l’impression qu’on me prenait en otage dans une affaire politique. Nous avons présenté devant la nation des comptes réguliers alors que nous savions tous qu’ils étaient irréguliers : une tache sur l’indépendance du Conseil constitutionnel. L’institution s’est fait manoeuvrer. S’il n’y avait eu que des professeurs de droit autour de la table, ils auraient tous annulé l’élection. (…) Chirac et Balladur avaient commis tous les deux des irrégularités. Mais l’un était élu et pas l’autre. On ne pouvait pas invalider les comptes de Balladur, le ruiner et laisser gambader Chirac à l’Elysée ! Roland Dumas ne voulait pas faire de vagues. Il mesurait les conséquences politiques avant l’application du droit. Il disait que nous n’étions pas là pour mettre des bâtons dans les roues du gouvernement (RPR, dirigé par Alain Juppé – ndlr). Il a habilement louvoyé, comme toujours. Nous étions dans une situation impossible. Si nous avions annulé l’élection, tout le monde aurait hurlé. Il n’y avait que deux solutions : aller au clash ou maquiller les comptes. (…) A priori, vous ne pouvez pas accepter que soit élu président un candidat qui a commis une irrégularité dans ses comptes de campagne. Impensable ! C’est pourtant ce qui s’est passé. Il fallait donc maquiller les comptes. (…) [Les rapporteurs ] sont revenus nous voir une dernière fois avec les comptes qui dépassaient symboliquement de 1 franc ! Ils nous signifiaient ainsi qu’ils n’étaient pas dupes. Moi, à leur place, j’aurais balancé le dossier à la figure de Dumas ! (…) Pour montrer que nous étions indépendants, nous avons invalidé Jacques Cheminade, alors qu’il n’avait commis que de légères erreurs. Pour lui, nous n’avons eu aucun problème de conscience : il a eu tous ses biens hypothéqués. Jacques Robert
Nous ne voulions pas provoquer une révolution ! Si nous avions invalidé les comptes de Chirac, comment aurait réagi l’opinion ? Certains auraient peut-être pensé que nous étions courageux. Mais d’autres se seraient demandé si nous avions vraiment appliqué le droit. Maurice Faure,
Question cruciale : si le Conseil avait imposé la loi, comme sa mission et son serment le lui commandaient, s’il avait rejeté les comptes de Chirac et de Balladur, que se serait-il passé ? Cela aurait-il, ainsi que le prétendait Roland Dumas, entraîné mécaniquement l’annulation de l’élection et provoqué une grave crise de régime ? En vérité, pas du tout. Cela n’aurait pas remis en cause le suffrage universel. Elu face à Jospin avec presque 53 % des voix, Chirac serait évidemment resté à l’Elysée. (…) En revanche, Chirac et Balladur auraient dû rembourser beaucoup d’argent et peut-être donner des explications sur son origine suspecte. Balladur se serait probablement retrouvé sur la paille. Pour les Sages du Conseil, le choix n’était guère d’ordre juridique ou constitutionnel : il était politique. Il fallait maintenir à tout prix la confiance entre le peuple et son élu. Retoquer Balladur obligeait à retoquer aussi Chirac.  (…) Les membres du Conseil constitutionnel ferment donc les yeux pour sauver deux grands candidats. Et pour ne pas passer pour des incompétents, pour montrer qu’ils remplissent leur mission de vérificateurs des comptes, ils prennent la décision de sanctionner un petit candidat indépendant. (…) La farce démocratique trouve alors son dindon. Il s’appelle Jacques Cheminade. L’ennemi de la finance, le candidat du groupuscule Nouvelle solidarité qui rêve de concilier le socialisme jaurésien, le christianisme social et le gaullisme de rupture. 0,27 % des voix. Les Sages trouvent dans ses comptes de campagne une petite anomalie. Ils estiment que 1,7 million de francs de prêts sans intérêts, offerts par des particuliers, sont des dons déguisés qui « constituent pour le candidat un avantage ». Conséquence : Cheminade doit rembourser l’avance d’un million de francs accordée par l’Etat pour ses frais de campagne ! Pour lui, pas de négociation. En août 1996, l’Etat saisit ses biens. Seize ans plus tard, il lui réclame encore 170 000 euros alors qu’il est à nouveau candidat à la présidentielle de 2012. Jacques Cheminade juge la procédure abusive, puisque même la jurisprudence de la Commission des comptes de campagne recommande qu’en matière politique, les taux d’intérêts peuvent être nuls… Nos deux anciens du Conseil constitutionnel, Jacques Robert et Maurice Faure, ne sont pas fiers du traitement infligé à ce petit candidat. Ils reconnaissent que, honteux du cadeau fait à Chirac et Balladur, ils se sont refait une virginité sur son dos. Un appartement de 60 mètres carrés à Paris et une vieille maison de famille en Auvergne. Les Inrocks
Je souhaiterais plus de transparence. Il me semblerait beaucoup plus sain que le Conseil constitutionnel ne soit pas aussi le juge électoral. Dans cette instance très politique, tout le monde se connaît. Je trouve gênant de statuer sur la situation de personnes que vous retrouvez le lendemain au cours d’une réception, avec qui vous avez siégé dans un gouvernement ou qui ont été vos opposants politiques.  Le Conseil constitutionnel doit devenir une Cour suprême, avec des membres qui ne seraient pas des politiques mais plutôt des juges. Noëlle Lenoir
Il faudra probablement réunir une commission composée de professeurs de droit. Le système existant n’est pas si mauvais mais il n’est pas parfait. Il faut l’améliorer. La grande réforme serait de s’orienter vers une Cour constitutionnelle composée de magistrats et de juristes, comme cela existe dans les pays anglo-saxons.  Roland Dumas
Dix-sept ans après, Jacques Robert se repasse encore le film de ces longues journées d’octobre 1995 autour de la table du Conseil constitutionnel. Trois jours qui ont fait basculer la Ve République dans une autre dimension, celle d’une République bananière qui viole les règles qui la fondent et auxquelles chaque citoyen est censé obéir sous peine d’emprisonnement. (…) Aujourd’hui, de graves questions se posent sur le rôle et le pouvoir du Conseil constitutionnel. Après avoir violé son serment en 1995, peut-il encore se prévaloir d’être un conseil des Sages ? Reste-t-il légitime pour vérifier les comptes des candidats de l’élection présidentielle qui vient ? Les Inrocks

Vous avez dit république bananière?

Prenez la haute juridiction du pays, présidée alors par un repris de justice, accessoirement avocat du principal journal satirique du pays et nommé par un président qui avait menti pendant ses deux mandats sur son passé comme sur son état de santé …

Faites lui valider les comptes de campagne irréguliers tant du président délinquant multi-récidiviste dont elle allait plus tard voter l’immunité que de son rival malheureux du premier tour issu du même parti  pour leur éviter de perdre le remboursement de leurs dépenses de campagne mais surtout éviter de jeter le discrédit sur tout le système …

Refaites vous une virginité à bon compte (il faut bien un dindon de la farce) sur le dos du plus petit candidat qui lui en ressortira ruiné

Et vous avez tous les ingrédients d’une parfaite république bananière.

Retour …

Au moment même où, en une sorte de remake du conflit avec le New Deal de Roosevelt des années 1930 et à quelques mois de l’élection de novembre, la Cour suprême américaine examine ou s’apprête à examiner la constitutionnalité de la réforme de la santé, de la loi sur l’immigration et de l’affirmative action dans les universités…

Et à une semaine du premier tour de l’élection présidentielle française …

Sur ces trois jours qui, comme le rappelait dernièrement Les Inrocks, »ont fait basculer la Ve République dans une autre dimension ».

Scandale qui d’ailleurs, sans la pression d’une enquête judiciaire sur l’affaire de l’attentat de Karachi n’aurait probablement jamais été révélé.

Mais qui, comme le reconnaissent aujourd’hui certains de ses anciens membres (mais lequel des actuels candidats à moins d’une semaine du premier tout, y compris un certain Bayrou dont on oublie qu’au côté de l’actuel président sortant, il faisait partie du comité politique du candidat Balladur de 1995?), pose la question de l’instance censée fonder et valider le choix le  plus fondamental des citoyens que nous sommes.

Contraints, nous qui nous étions tant gaussés (avant notre propre farce deux ans plus tard du 21 avril) de l’embarras d’une Cour suprême américaine lors de l’élection très serrée de novembre 2000, d’évoquer la création… d’une « sorte de Cour suprême à l’américaine » ?

Campagnes de Chirac et de Balladur en 1995: souvenirs d’une arnaque

Benoît Collombat et David Servenay

Les Inrocks

23/02/2012

En 1995, Balladur et Chirac financent leur campagne électorale avec des millions à l’origine douteuse. Le Conseil constitutionnel cache l’information pour éviter un scandale. Aujourd’hui, ceux qui ont participé à la dissimulation reviennent sur leur malaise.

Tempête sous un crâne. Dix-sept ans après, Jacques Robert se repasse encore le film de ces longues journées d’octobre 1995 autour de la table du Conseil constitutionnel. Trois jours qui ont fait basculer la Ve République dans une autre dimension, celle d’une République bananière qui viole les règles qui la fondent et auxquelles chaque citoyen est censé obéir sous peine d’emprisonnement. Le crâne est dégarni, le regard aigu sous les lunettes. Cet éminent juriste de 84 ans, agrégé de droit public, ne digère toujours pas la façon dont lui et ses collègues ont validé les comptes de campagne d’Edouard Balladur et de Jacques Chirac au lendemain de la présidentielle du 7 mai 1995 alors qu’ils étaient illégaux.

« Une belle entourloupe »

La première fois que Jacques Robert est sorti de son silence, c’était dans Le Parisien du 1er décembre 2011 :

« Nous n’étions pas très fiers, expliquait-il. La raison d’Etat l’avait emporté sur le droit. Nous avons servi de caution à une belle entourloupe. »

Aujourd’hui, il nous reçoit chez lui, assis dans le fauteuil de son bureau de style bourgeois empli de livres et d’archives bien rangées. Il en dit plus sur le profond malaise que cette « entourloupe » lui a laissé.

« Pour moi, commence-t-il, cela a été un déchirement intérieur. J’ai eu l’impression qu’on me prenait en otage dans une affaire politique. Nous avons présenté devant la nation des comptes réguliers alors que nous savions tous qu’ils étaient irréguliers : une tache sur l’indépendance du Conseil constitutionnel. L’institution s’est fait manoeuvrer. S’il n’y avait eu que des professeurs de droit autour de la table, ils auraient tous annulé l’élection. »

Replongeons-nous dans la « prise d’otage ». Elle s’est déroulée le 11 octobre 1995 à Paris, dans une aile du Palais-Royal où siègent la vieille institution et ses neuf membres, nommés par le chef de l’Etat et les présidents des chambres parlementaires. Le rôle de ces neuf Sages, comme la tradition les appelle, est de veiller au respect de la Constitution et à la régularité des élections. Ils valident les dépenses de chaque candidat.

Ce jour-là, dans la salle du Conseil, se déroule un rituel courtois. Trois rapporteurs, membres du Conseil d’Etat, présentent aux Sages le résultat de leur enquête sur les comptes de Balladur, Chirac, Jospin, Le Pen, Hue, Laguiller, de Villiers, Voynet et Cheminade : les neuf candidats à l’élection présidentielle. Problème : les comptes de campagne d’Edouard Balladur dépassent le plafond légal et ont été maquillés pour masquer de grosses sommes d’argent à l’origine douteuse. Quant aux comptes de Jacques Chirac, élu six mois plus tôt président de la République, ils sont eux aussi hors la loi. Jacques Robert se souvient : « Les membres du Conseil étaient affreusement gênés. »

D’un coup, au centre de la table, le président de l’institution, Roland Dumas, rompt le silence.

« Il a immédiatement dit que si les comptes de Balladur et Chirac étaient irréguliers, il fallait les modifier, raconte Jacques Robert. L’idée qui s’est imposée, c’est que l’on ne pouvait pas provoquer une crise de régime pour une affaire financière. »

Ce que Roland Dumas demande aux Sages, c’est de  » fermer les yeux » sur les anomalies des comptes de Balladur. Jacques Robert : « Chirac et Balladur avaient commis tous les deux des irrégularités. Mais l’un était élu et pas l’autre. On ne pouvait pas invalider les comptes de Balladur, le ruiner et laisser gambader Chirac à l’Elysée ! Roland Dumas ne voulait pas faire de vagues. Il mesurait les conséquences politiques avant l’application du droit. Il disait que nous n’étions pas là pour mettre des bâtons dans les roues du gouvernement (RPR, dirigé par Alain Juppé – ndlr). Il a habilement louvoyé, comme toujours. Nous étions dans une situation impossible. Si nous avions annulé l’élection, tout le monde aurait hurlé. Il n’y avait que deux solutions : aller au clash ou maquiller les comptes. »

Un autre membre du Conseil, qui ne s’est jamais exprimé sur cette affaire, nous confirme le déroulement des événements. C’est Maurice Faure, ancien résistant, deux fois ministre, de la Justice puis de l’Equipement, sous François Mitterrand.

« Nous ne voulions pas provoquer une révolution !, dit-il avec un accent rocailleux. Si nous avions invalidé les comptes de Chirac, comment aurait réagi l’opinion ? Certains auraient peut-être pensé que nous étions courageux. Mais d’autres se seraient demandé si nous avions vraiment appliqué le droit. »

Question cruciale : si le Conseil avait imposé la loi, comme sa mission et son serment le lui commandaient, s’il avait rejeté les comptes de Chirac et de Balladur, que se serait-il passé ? Cela aurait-il, ainsi que le prétendait Roland Dumas, entraîné mécaniquement l’annulation de l’élection et provoqué une grave crise de régime ? En vérité, pas du tout. Cela n’aurait pas remis en cause le suffrage universel. Elu face à Jospin avec presque 53 % des voix, Chirac serait évidemment resté à l’Elysée.

Un choix politique

En revanche, Chirac et Balladur auraient dû rembourser beaucoup d’argent et peut-être donner des explications sur son origine suspecte. Balladur se serait probablement retrouvé sur la paille. Pour les Sages du Conseil, le choix n’était guère d’ordre juridique ou constitutionnel : il était politique. Il fallait maintenir à tout prix la confiance entre le peuple et son élu. Retoquer Balladur obligeait à retoquer aussi Chirac. « A priori, vous ne pouvez pas accepter que soit élu président un candidat qui a commis une irrégularité dans ses comptes de campagne. Impensable ! C’est pourtant ce qui s’est passé. Il fallait donc maquiller les comptes », confirme Jacques Robert.

En fermant les yeux sur de l’argent à la provenance douteuse, les Sages prenaient le risque que l’affaire leur revienne un jour en boomerang dans la figure. C’est ce qui va se produire quinze ans plus tard grâce à l’enquête des juges d’instruction Renaud Van Ruymbeke et Roger Le Loire sur le volet financier de l’attentat de Karachi (14 morts dont 11 Français, le 8 mai 2002).

En octobre 2010, les deux magistrats soupçonnent les balladuriens d’avoir financé leur campagne électorale avec de l’argent sale issu des rétrocommissions touchées sur de gros contrats d’armement au Pakistan et en Arabie Saoudite. Ils envoient les policiers de la Division nationale des investigations financières fouiller les comptes de campagne du candidat. Et aux archives du Conseil constitutionnel, rue Montpensier, ils saisissent un document explosif dans lequel trois rapporteurs du Conseil d’Etat et de la Cour des comptes demandaient aux neuf Sages le rejet des comptes de campagne d’Edouard Balladur.

Dans ce document confidentiel, les rapporteurs établissent que Balladur, qui déclare avoir dépensé 83 millions, en a en réalité dépensé 97, dépassant de 7 millions le plafond légal, fixé à 90 millions. Ils calculent que 14 millions de francs ne sont justifiés ni par des factures ni par des dons réguliers. Ils découvrent aussi, sur le compte bancaire de l’Association de financement de la campagne d’Edouard Balladur, un dépôt en liquide de 10 millions de francs, en grosses coupures, trois jours après le premier tour du 23 avril 1995.

Les rapporteurs interrogent les responsables de l’équipe Balladur. Ces derniers répondent que ces 10 millions en liquide proviennent de « ventes diverses de gadgets et de T-shirts » et de « collectes au drapeau » lors des meetings de campagne. Des T-shirts et des pins achetés avec des grosses coupures ? Les rapporteurs ne sont guère convaincus. Ils l’expliquent aux membres du Conseil constitutionnel. Eux aussi sont perplexes.

« Personne n’y a cru !, se souvient Jacques Robert. On a tous rigolé. Balladur nous a pris pour des imbéciles ! »

Maurice Faure, vif malgré ses 89 ans : « C’était quand même un peu gros, ces 10 millions ! Une somme en liquide si importante, déposée si tardivement, ça paraissait anormal. » D’où Balladur sortait-il ces millions ? Le Conseil s’était interrogé sur l’origine de ces billets : « Nous avons pensé à la piste des fonds secrets, se souvient Jacques Robert. Puis nous l’avons abandonnée. »

Les balladuriens, à l’époque, juraient qu’aucun fonds secret n’avait financé leur campagne. Les Sages avaient alors posé d’autres hypothèses : « Cela pouvait aussi provenir de l’argent de la Françafrique, confie Jacques Robert. De certains chefs d’Etat comme Omar Bongo, le président du Gabon… » Mais les neuf Sages n’ayant aucun pouvoir d’enquête, il leur fut impossible d’en savoir plus. « Nous n’étions pas des juges d’instruction, souligne Jacques Robert, nous ne pouvions pas perquisitionner. C’est pour cette raison que, à la suite de cette affaire, nous avons fait une note demandant l’augmentation des pouvoirs d’investigation du Conseil constitutionnel. » Une note qui sommeille encore dans un tiroir.

Aux membres du Conseil, les rapporteurs expliquent que ces mystérieux 10 millions, intraçables, suffisent à invalider les comptes de Balladur. Mais Roland Dumas s’y oppose fermement : « Non ! Ce n’est pas possible, réplique-t-il aux rapporteurs. Puis-je vous demander de revoir vos comptes, en minorant certaines dépenses ? Je suis sûr que vous allez trouver une solution. » Jacques Robert se souvient de ce moment. Les rapporteurs se regardent d’un air affligé mais obéissent. Ils modifient des chiffres mais les comptes rabotés dépassent toujours le plafond légal. « Mieux, mais pas suffisant ! », tranche Dumas.

« A leur place, j’aurais balancé le dossier à la figure de Dumas ! »

Les rapporteurs comprennent que le président du Conseil constitutionnel ne souhaite « ni sanction ni annulation » des comptes de campagne de Balladur. Jacques Robert : « Ils sont revenus nous voir une dernière fois avec les comptes qui dépassaient symboliquement de 1 franc ! Ils nous signifiaient ainsi qu’ils n’étaient pas dupes. Moi, à leur place, j’aurais balancé le dossier à la figure de Dumas ! »

Contacté par Les Inrocks, Roland Dumas, revenu aujourd’hui au métier d’avocat, ne souhaite plus aborder publiquement le fond de cette affaire. Pour lui, les délibérations du Conseil constitutionnel auraient dû rester secrètes. « Jacques Robert a tort de parler ainsi. Nous sommes tous tenus par un serment de respect du secret. » Il ajoute, sibyllin :

« Ce que dit Jacques Robert n’est pas exact. – Pas exact ? Mais comment ? – Vous le saurez à l’ouverture des archives du Conseil constitutionnel, dans quelques années… » Puis il met poliment fin à la conversation.

Après le maquillage demandé par Roland Dumas, le Conseil passe au vote. La volonté de Dumas l’emporte : les neuf Sages votent majoritairement la validation des comptes de Chirac et de Balladur. Mais, parmi eux, plusieurs ont voté contre. Dans Le Monde du 26 novembre 2010, les journalistes Raphaëlle Bacqué et Pascale Robert-Diard lèvent le mystère sur l’identité de ces résistants : il s’agirait des quatre conseillers nommés par la gauche.

L’un d’eux était une femme. C’est l’avocate Noëlle Lenoir, nommée en 1992 au Conseil constitutionnel par le président de l’Assemblée nationale, le socialiste Henri Emmanuelli. Considèrant qu’elle est soumise au devoir de réserve, elle ne veut pas répondre à nos questions mais lâche un indice : « Je ne vous dis pas ce que j’ai voté mais je suis en paix avec ma conscience. » Quant à ceux qui auraient voté pour la validation, il s’agirait des quatre conseillers nommés par la droite. Si cela se révèle exact, la voix de Roland Dumas aurait donc fait la différence, Seules les archives permettront de trancher cette question avec certitude.

N’oublions pas les comptes de Jacques Chirac. Comme pour Balladur, de mystérieux millions sont apparus dans sa campagne. Le 2 mai 1995, ils se sont même invités de façon spectaculaire dans le débat télévisé Chirac-Jospin précédant le second tour de l’élection présidentielle.

Le candidat socialiste avait lancé à son adversaire : « En ce qui concerne le train de vie de l’Etat, je suis un peu inquiet quand je vois celui de la campagne de Jacques Chirac. Il ne donne pas l’exemple ! Il a été affirmé à plusieurs reprises, y compris par des gens qui vous soutiennent, que vous aviez dépassé largement, et même très largement, votre plafond de dépenses de campagne qui est fixé à 90 millions. Vous l’avez vous-même évalué à 87 millions. Je n’en ai dépensé que 42. C’est un vrai problème parce qu’on sait que le Conseil constitutionnel doit vérifier ensuite les comptes de campagne. J’ai de bonnes raisons de penser que votre compte de campagne, Monsieur Chirac, est très largement dépassé. Donc vous avez un train de vie, en campagne en tout cas, qui ne laisse pas bien augurer de l’avenir. »

Rire crispé puis raclement de gorge de Jacques Chirac, qui répond à Lionel Jospin dans son inimitable tempo : « Pour le train de vie de ma campagne, Monsieur Jospin, je puis vous dire que conformément à la loi, mes comptes sont et seront publics. C’est la loi. Et que, par conséquent, le Conseil constitutionnel pourra juger, de même qu’il jugera les vôtres. N’accusez pas sans savoir, ou à partir de on-dit. » Mi-cordial, mi-pincé, Chirac semblait quand même bien sûr que ses comptes seraient validés par le Conseil constitutionnel.

Comment pouvait-il être si confiant avec un Conseil à moitié socialiste et présidé par un adversaire politique présumé, Roland Dumas ? Jacques Robert l’avait révélé en décembre : avant le vote du Conseil constitutionnel, « Roland Dumas a passé une heure à l’Elysée avec Jacques Chirac. » Quels mots sont échangés ? Les deux hommes conviennent-ils d’un arrangement ? Aucun, soutient Dumas. Négocient-ils quelque chose ? Un pacte pour l’avenir ? Dumas dément. L’important, pour lui et pour Chirac, est de trouver le moyen de ne pas jeter le discrédit sur un homme élu à la plus haute fonction. Les membres du Conseil constitutionnel ferment donc les yeux pour sauver deux grands candidats. Et pour ne pas passer pour des incompétents, pour montrer qu’ils remplissent leur mission de vérificateurs des comptes, ils prennent la décision de sanctionner un petit candidat indépendant.

Jacques Cheminade, parfait bouc émissaire

La farce démocratique trouve alors son dindon. Il s’appelle Jacques Cheminade. L’ennemi de la finance, le candidat du groupuscule Nouvelle solidarité qui rêve de concilier le socialisme jaurésien, le christianisme social et le gaullisme de rupture. 0,27 % des voix. Les Sages trouvent dans ses comptes de campagne une petite anomalie. Ils estiment que 1,7 million de francs de prêts sans intérêts, offerts par des particuliers, sont des dons déguisés qui « constituent pour le candidat un avantage ».

Conséquence : Cheminade doit rembourser l’avance d’un million de francs accordée par l’Etat pour ses frais de campagne ! Pour lui, pas de négociation. En août 1996, l’Etat saisit ses biens. Seize ans plus tard, il lui réclame encore 170 000 euros alors qu’il est à nouveau candidat à la présidentielle de 2012.

Jacques Cheminade juge la procédure abusive, puisque même la jurisprudence de la Commission des comptes de campagne recommande qu’en matière politique, les taux d’intérêts peuvent être nuls… Nos deux anciens du Conseil constitutionnel, Jacques Robert et Maurice Faure, ne sont pas fiers du traitement infligé à ce petit candidat. Ils reconnaissent que, honteux du cadeau fait à Chirac et Balladur, ils se sont refait une virginité sur son dos.

Jacques Robert : « Pour montrer que nous étions indépendants, nous avons invalidé Jacques Cheminade, alors qu’il n’avait commis que de légères erreurs. Pour lui, nous n’avons eu aucun problème de conscience : il a eu tous ses biens hypothéqués. »

Un appartement de 60 mètres carrés à Paris et une vieille maison de famille en Auvergne. « Bien sûr qu’il y a eu inégalité de traitement ! », reconnaît aussi Maurice Faure. Quant à Roland Dumas, il s’en défaussera sur un plateau de télévision en mai 2011, avec cette phrase cruelle mais tellement révélatrice du fonctionnement réel de l’institution : « Jacques Cheminade était plutôt maladroit. Les autres étaient adroits… » Au téléphone, nous lui demandons le sens de cette remarque, ce qu’elle implique dans la conception qu’on peut avoir du droit appliqué aux puissants. Il nous répond ceci : « J’ai voulu dire ce que j’ai dit. » Rien de plus.

En 1995, ces longues journées de débats et le sacrifice d’un « maladroit » ont blessé la conscience du Conseil constitutionnel. Le dernier jour des délibérations, un déjeuner est organisé avec les neuf membres du Conseil et les trois rapporteurs qui demandaient l’invalidation des comptes. Ces derniers refusent l’invitation. Comment s’est déroulé ce déjeuner ? Jacques Robert le résume en souriant : « Nous avons parlé d’autre chose… »

Aujourd’hui, de graves questions se posent sur le rôle et le pouvoir du Conseil constitutionnel. Après avoir violé son serment en 1995, peut-il encore se prévaloir d’être un conseil des Sages ? Reste-t-il légitime pour vérifier les comptes des candidats de l’élection présidentielle qui vient ? Noëlle Lenoir pense que cette institution, trop politique, devrait totalement changer son mode de fonctionnement. « Je souhaiterais plus de transparence. Il me semblerait beaucoup plus sain que le Conseil constitutionnel ne soit pas aussi le juge électoral. Dans cette instance très politique, tout le monde se connaît. Je trouve gênant de statuer sur la situation de personnes que vous retrouvez le lendemain au cours d’une réception, avec qui vous avez siégé dans un gouvernement ou qui ont été vos opposants politiques. »

Notons que Jacques Cheminade avait tenté, à l’époque, d’invoquer la partialité de Roland Dumas : ce dernier était l’avocat du Canard enchaîné et il avait dans les années 1980 plaidé contre Cheminade dans un procès en diffamation. L’argument n’avait pas porté. Jacques Robert : « Il faudrait enlever au Conseil le contentieux électoral. Pourquoi ne pas confier l’examen des comptes de campagne à la Cour des comptes ? Ou alors créer un organisme indépendant ? » Noëlle Lenoir va plus loin :

« Le Conseil constitutionnel doit devenir une Cour suprême, avec des membres qui ne seraient pas des politiques mais plutôt des juges. »

Une sorte de Cour suprême, à l’américaine ? C’est ce que propose Roland Dumas, qui se dit « partisan d’une réforme » après la présidentielle de mai 2012. « Il faudra probablement réunir une commission composée de professeurs de droit. Le système existant n’est pas si mauvais mais il n’est pas parfait. Il faut l’améliorer. La grande réforme serait de s’orienter vers une Cour constitutionnelle composée de magistrats et de juristes, comme cela existe dans les pays anglo-saxons. » Dumas cite la vieille blague du père de la Déclaration d’indépendance américaine, Thomas Jefferson : « Un juge à la Cour suprême ne prend jamais sa retraite et meurt rarement. » Traduction : ces gardiens de la loi y seront pour toujours. Est-ce le bon modèle pour un conseil plus juste et plus transparent ?

Voir aussi:

Jacques Robert : «On s’est tous dit qu’il se fichait de nous»

 Le Parisien

01.12.2011

 Professeur de droit et président honoraire de l’université Panthéon-Assas, Jacques Robert, 83 ans, a été membre du Conseil constitutionnel de 1989 à 1998. A ce titre, il a examiné, en octobre 1995, dans la foulée de l’élection de Jacques Chirac à l’Elysée, les comptes de campagne des candidats, notamment ceux d’Edouard Balladur. Pour « le Parisien » – « Aujourd’hui en France », il détaille les manœuvres qui ont conduit les Sages à « blanchir » 10 millions de francs (1,5 M€) à l’origine douteuse.

Vous souvenez-vous du délibéré portant sur les comptes de campagne d’Edouard Balladur?

JACQUES ROBERT. Parfaitement. Et ce n’est pas un bon souvenir. Je vis très mal la façon dont le droit, à cette occasion, a été tordu.

C’est-à-dire?

Comme tous les dossiers électoraux, celui d’Edouard Balladur a été examiné par trois conseillers rapporteurs détachés auprès de nous par la Cour des comptes et le Conseil d’Etat. Leur rapport, présenté en séance pleinière, était sans équivoque : les comptes du candidat Balladur accusaient 10 millions de francs de recettes d’origine inconnue. Ils étaient donc irréguliers.

Ont-ils tenté d’obtenir une explication de l’ex-candidat?

Oui. Ils lui ont écrit à trois reprises, par lettre recommandée, mais Edouard Balladur ne leur a jamais répondu. L’explication selon laquelle ces 10 millions provenaient de la vente de tee-shirts, esquissée par son trésorier, ne tenait pas la route. C’était une somme énorme. On s’est tous dit que Balladur se fichait de nous.

Les comptes de Jacques Chirac, eux, étaient corrects?

Non. Mais les irrégularités n’avaient pas une telle ampleur.

Comment les Sages du Conseil constitutionnel ont-ils réagi?

Nous étions tous très ennuyés. Roland Dumas, président du Conseil, a alors pris la parole. « Nous ne sommes pas là pour flanquer la pagaille, a-t-il dit. Les Français ne comprendraient pas qu’on annule l’élection pour une affaire de dépassement de crédits. Il faut trouver une solution. » Il s’est tourné vers les rapporteurs. « Des postes ont peut-être été majorés? Si vous baissiez cette somme, ce serait pas mal… » La séance a été suspendue. Les trois rapporteurs se sont retirés pour travailler. Au bout de cinq ou six heures, quand ils sont revenus, le montant avait été réduit, mais les comptes étaient encore largement dépassés. Roland Dumas leur a demandé de faire un effort supplémentaire. Les rapporteurs se sont retirés à nouveau. Ils ont fini par présenter des comptes exacts… à 1 franc près. Sans doute pour montrer qu’ils n’appréciaient pas d’être pris pour des imbéciles.

En ce qui concerne Chirac?

Cela s’est passé quasiment de la même manière.

Avez-vous accepté de valider ces comptes?

Je sais que je ne voulais pas le faire, mais, après toutes ces années, je ne me souviens pas de mon vote. Peut-être ai-je, finalement, rallié les arguments de Roland Dumas… Vous savez, le Conseil constitutionnel, c’est un peu un club. On est entre gens de bonne compagnie, on se tutoie. Claquer la porte, donner des leçons aux collègues, ça ne se fait pas. Une chose est sûre : nous n’étions pas très fiers. Nous venions de passer trois jours à huis clos. Nous étions épuisés, mal à l’aise. Nous nous sommes dispersés sans un mot, avec le sentiment que la raison d’Etat l’avait emporté sur le droit.

Vous êtes-vous demandé d’où pouvaient provenir les fonds de Balladur? Nous avions la certitude que leur origine était douteuse, mais nous penchions plutôt pour un potentat africain, une grosse fortune française ou les fonds secrets de Matignon. A l’époque, personne ne parlait de Karachi, du Pakistan ou de l’Arabie saoudite. Je ne me souviens pas que l’hypothèse de rétrocommissions liées à des contrats d’armement ait été évoquée.

Aujourd’hui, qu’en pensez-vous?

Juste avant notre vote, Roland Dumas a passé une heure à l’Elysée avec Jacques Chirac. Sans doute lui a-t-il dit que la situation était délicate et qu’il avait dû manœuvrer pour faire régulariser les comptes. Mon impression, c’est que Roland Dumas, Jacques Chirac et Edouard Balladur se tenaient à l’époque par la barbichette. Et que nous avons servi de caution à une belle entourloupe.

Voir enfin:

Petits comptes entre « sages »

Raphaëlle Bacqué et Pascale Robert-Diard

Le Monde

26.11.10

Octobre 1995. Les rapporteurs du Conseil constitutionnel proposent le rejet des finances de la campagne d’Edouard Balladur. Ils ne sont pas suivis.

Les débats ont duré cinq jours. Autour de la table ovale du Conseil constitutionnel, en ce mois d’octobre 1995, l’atmosphère est tendue. Roland Dumas et les huit autres membres doivent trancher une question brûlante : peuvent-ils ou non invalider les comptes de campagne des deux principaux candidats de la droite, le vainqueur de l’élection présidentielle, Jacques Chirac, et son adversaire, éliminé dès le premier tour, Edouard Balladur ?

Depuis la mi-juillet, dix rapporteurs, tous hauts fonctionnaires du Conseil d’Etat et de la Cour des comptes, ont épluché, facture après facture, les dépenses et les recettes des neuf candidats du premier tour. Jacques Chirac et Edouard Balladur posent de sérieux problèmes. Des versements en liquide figurent sur les comptes de campagne sans aucune justification. Tout l’été, les rapporteurs ont réclamé des explications.

Une demi-douzaine de lettres recommandées ont été adressées à M. Balladur, dont l’association de financement a été notamment créditée de 10,25 millions de francs en espèces (1,56 million d’euros) le 26 avril 1995. Son trésorier, René Galy-Dejean, donne des explications fluctuantes : des ventes de gadgets, explique-t-il d’abord, des tee-shirts, indique-t-il ensuite. « Le candidat ne sait manifestement pas quelle argumentation opposer aux questions », écrivent les trois rapporteurs, Martine Denis-Linton, Rémi Frentz et Laurent Touvet.

Pour Roland Dumas, c’est la première occasion d’exercer son savoir-faire politique. Nommé en mars 1995 par François Mitterrand, juste avant que celui-ci ne quitte l’Elysée, son arrivée a fait grincer des dents. Autant son prédécesseur, Robert Badinter, était incontesté, autant l’ancien ministre des affaires étrangères suscite l’hostilité de certains membres. « Il lui manque une case, celle de la morale », confie alors un des « sages ». Les premières semaines, il a dû déployer tout son charme pour apprivoiser ce Conseil, dont quatre membres ont pourtant été nommés par la gauche.

Recettes en espèces injustifiées

C’est peu dire que l’exposé des rapporteurs jette un froid sur le Conseil. Le 3 octobre, devant les neuf membres, ils proposent le rejet des comptes d’Edouard Balladur, ce qui revient à le priver du remboursement par l’Etat des dépenses de campagne qu’il a engagées. Il est d’usage, au Conseil, de suivre leur avis. Selon notre enquête, dès l’ouverture des débats, Roland Dumas met en garde ses collègues. Les comptes de Jacques Chirac, leur rappelle-t-il, présentent, eux aussi, des recettes injustifiées et une sous-estimation des dépenses. Roland Dumas insiste : si on annule les comptes de l’ancien premier ministre, il faudra aussi annuler ceux du président élu. Il observe que les dépassements chez celui-ci sont « beaucoup plus sérieux ». « Peut-on prendre le risque d’annuler l’élection présidentielle et de s’opposer, nous, Conseil constitutionnel, à des millions d’électeurs et ainsi remettre en cause la démocratie ? », fait-il valoir.

Maurice Faure, éphémère ministre de la justice de François Mitterrand en 1981, rechigne pourtant. « Je n’accepte pas cette solution », dit-il. Il est l’un des seuls à s’émouvoir publiquement. Les rapporteurs, eux, continuent de batailler. A quoi donc ont servi leurs investigations si c’est pour capituler ?

Roland Dumas décide alors de suspendre la séance. Il demande aux rapporteurs de revoir leur copie et de modifier les modes de calcul qu’ils ont retenus. Pour les recettes en espèces injustifiées, le président du Conseil constitutionnel donne lui-même l’explication que lui a fournie Jacques Chirac : « Savez-vous que les militants du RPR ont une imagination débordante et que, à la fin de chaque meeting, ils font circuler une sorte de gros boudin dans lequel chacun verse son obole, et cela fait des sommes extraordinaires ! » L’argument ne dupe personne mais les rapporteurs, eux, sont obligés de reprendre leurs calculs.

Pressés par Roland Dumas, ils « oublient » la provenance incertaine des 10,25 millions de francs d’Edouard Balladur, réintègrent dans ses dépenses 5 929 628 francs, ce qui le laisse opportunément juste en dessous du plafond de 90 millions de francs autorisé pour les candidats du premier tour. La même opération est menée pour Jacques Chirac, qui en tant que candidat du second tour, a droit, pour sa part, à 120 millions de francs de dépenses. Les rapporteurs réintègrent 3 334 295 francs dans ses comptes.

Pour l’un et l’autre, l’addition est désormais officiellement orthodoxe : Edouard Balladur est à 0,25 % du plafond autorisé. Jacques Chirac fait encore mieux : ses dépenses s’établissent à 0,034 % en dessous du seuil légal.

Il faut maintenant voter. Mais la bataille des rapporteurs a laissé des traces. Quatre conseillers refusent d’approuver les comptes. Quatre les valident. Quatre voix contre quatre. La cinquième qui fait basculer la majorité en faveur de l’adoption des comptes est celle de Roland Dumas. « Ce n’était pas très glorieux », reconnaît aujourd’hui le professeur de droit Jacques Robert. Il sera le seul, cinq ans après cette décision, à exprimer ses états d’âme dans un livre, La Garde de la République (Plon, 2000) : « La jurisprudence électorale est plus pragmatique que morale, écrit-il alors. Cette mission de contrôle des dépenses pour l’élection présidentielle est quasiment impossible à remplir. Le Conseil est une caution. »

Ce jour-là, la rigueur des gardiens de la Constitution fera tout de même une victime. Jacques Cheminade, qui a obtenu 0,28 % des voix au premier tour, voit ses comptes invalidés : il a obtenu un prêt sans intérêts. Ne pouvant bénéficier du remboursement partiel de l’Etat, il est ruiné.

Après cette séance houleuse, Roland Dumas convie tout le monde à déjeuner. Les rapporteurs, écoeurés, déclinent l’invitation.

Voir enfin:

DOCUMENTAIRE 19.20 Planète Joan Sekler, Richard Ray Perez… (EU, 2002).

EU 2000 Chronique d’une fraude électorale

Alain Baudou

Le Monde

13.09.03

L’Amérique est-elle encore une démocratie ? Fin 2000, lors de la dernière présidentielle, le candidat démocrate Al Gore déclarait : ‘ C’est l’intégrité de notre démocratie qui est en jeu. ‘ Dénonçant ainsi les pratiques électorales de son adversaire républicain, George W. Bush.

EU 2000-Chronique d’une fraude électorale, diffusé dans le cadre d’une semaine spéciale intitulée ‘ Le cauchemar américain ‘, revient sur cette élection dont le sort fut scellé après trente-cinq jours de bataille juridique qui prit fin sur décision de la Cour suprême des Etats-Unis. Dans ce film engagé, des avocats, des journalistes et des électeurs dénoncent une violation flagrante des droits civils orchestrée à tous les niveaux de l’Etat : failles du système électoral, procédures illégales, manipulation des bulletins…

L’issue de cette présidentielle s’est jouée en Floride, Etat gouverné par Jeb Bush, frère de ‘ W ‘ qui arrive en tête. Mais les deux candidats sont au coude-à-coude. Des milliers d’Afro-Américains, en grande majorité démocrates, ont été radiés des listes électorales en vertu d’une loi de 1868 ôtant le droit de vote à toutes personnes ayant un casier judiciaire. 15 % d ‘ entre eux affirment pourtant n’avoir jamais eu affaire à la justice. ‘ Rien n’est fait au hasard. (…) Le gouverneur républicain décide combien de voix virtuellement acquises aux démocrates seront supprimées ‘, explique un membre du bureau des élections. Par ailleurs, Katherine Harris, secrétaire d’Etat mais aussi directrice de campagne de Bush, s’oppose au recomptage manuel des voix, en jouant la montre. Finalement, George W. Bush remporte la présidentielle grâce à ces 537 voix d’avance, soit 0,0009 % des suffrages.

 Voir enfin:

CONSEIL CONSTITUTIONNEL

Les témoignages d’anciens membres

Noëlle LENOIR : Le métier de juge constitutionnel

 avec l’aimable autorisation des Editions Gallimard

Extrait de « Le débat » n° 114 (mars-avril 2001)

Le Débat. – Vous venez de quitter le Conseil constitutionnel où vous aviez été nommée en 1992. En quoi consiste, sur la base de votre expérience, ce métier très particulier de juge constitutionnel ?

Noëlle Lenoir. – Etre juge constitutionnel est un métier très particulier en effet. Sa spécificité est d’autant plus marquée en France que le Conseil constitutionnel répond à un modèle original. Sans doute le plus original dans un monde où pourtant le contrôle de constitutionnalité ne cesse de gagner du terrain. Pendant près d’un siècle et demi, les Etats Unis ont été les seuls à posséder un organe juridictionnel apte à assurer la suprématie de la Constitution. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Depuis la fin de la dernière guerre mondiale, on ne compte plus les pays, au Sud comme au Nord, à l’Est comme à l’Ouest, qui se dotent d’une cour constitutionnelle.

Le Conseil constitutionnel est néanmoins un peu à part compte tenu de ses règles de saisine qui limitent son champ d’intervention. En particulier seules les autorités politiques peuvent saisir le Conseil d’un recours contre une loi.

Apprécier si une loi méconnaît ou non la Constitution est déjà en soi un exercice délicat ne serait-ce qu’en raison de la formulation très générale des principes constitutionnels à appliquer. Liberté, Egalité, Solidarité, voilà le type de principes dont il faut déterminer le sens et la portée. Or en France, je viens de le rappeler, cet exercice est soumis à des contraintes particulières. D’abord, il doit se dérouler dans un délai extrêmement bref. Le Conseil constitutionnel a au maximum un mois pour statuer, ou même éventuellement huit jours en cas d’urgence demandée par le Gouvernement. Cette particularité française suscite souvent l’étonnement, notamment chez certains membres des autres cours. Examiner les nuances d’une argumentation juridique en faveur ou à l’encontre d’une loi dans un laps de temps aussi bref est une gageure, font ils observer. Car le Conseil doit juger en quelques semaines de la constitutionnalité d’une loi, alors qu’il a fallu plusieurs mois, sinon même plusieurs années, à l’administration pour la préparer, puis au Parlement pour la voter. Les membres du Conseil, et le service juridique qui les assiste, anticipent il est vrai parfois les saisines en suivant les discussions parlementaires sur certains textes. Imaginez cependant qu’au mois de décembre de chaque année, le Conseil est en général saisi concomitamment de trois lois d’une extrême complexité. A savoir la loi de finances de l’année à venir, le collectif budgétaire et la loi de financement de la sécurité sociale (c’est à dire le budget social de la Nation) !

A cette première difficulté s’en ajoute une deuxième, tout autant technique que politique, liée au caractère  » préventif  » du contrôle de la loi. En France, la constitutionnalité d’une loi ne peut être mise en cause qu’avant son entrée en vigueur. Une fois promulguée, la loi est en principe inattaquable du point de vue de sa constitutionnalité. Le juge constitutionnel français est donc amené à contrôler des lois qui sont l’expression juridique de choix politiques du moment, des choix qui peuvent porter sur un élément essentiel du programme de la majorité en place. La confrontation avec le monde politique est d’autant plus directe que le Conseil constitutionnel ne peut être saisi que par des autorités politiques : le Président de la République, le Premier Ministre, le Président de l’une ou l’autre Assemblée ainsi que, depuis la révision constitutionnelle de 1974, soixante députés ou soixante sénateurs, c’est à dire en pratique l’opposition. Les autres juridictions constitutionnelles, de manière générale, apprécient la constitutionnalité de lois déjà entrées dans l’ordre juridique. Le Doyen Vedel, qui fut membre du Conseil Constitutionnel entre 1980 et 1989, fait justement valoir dans une chronique publiée dans les  » Mélanges en l’honneur de Roger Perrot  » que  » la rusticité, sinon la brutalité du système français  » qui oblige à régler  » à chaud  » une question de constitutionnalité, n’a pas que des désavantages. Ce système assure – écrit-il –  » une exécution imparable  » des décisions du Conseil Constitutionnel dans la mesure où toute disposition déclarée inconstitutionnelle est interdite de promulgation. Annulée en totalité, la loi est censée n’avoir jamais existé. Censurée en partie, elle est publiée au Journal Officiel amputée des dispositions annulées. L’efficacité du système est évidente. Il reste que le contrôle a priori de la loi conjugué avec l’obligation de statuer dans le mois contraint le juge français à interférer dans un processus de décision politique plus directement qu’ailleurs.

La troisième contrainte est inhérente au contrôle a priori. Elle réside dans le fait que le juge constitutionnel français ne peut contrôler la loi qu’in abstracto, en dehors de toute application à un cas déterminé : au contraire, dans le cadre du contrôle a posteriori, le juge est le plus souvent saisi en dernier ressort, d’un litige concret, alors qu’un débat judiciaire a pu déjà avoir lieu en première instance, puis en appel. Il a donc la possibilité d’avoir du recul face aux problèmes juridiques posés, ce que ne permet pas toujours le contrôle in abstracto. Tout dépend de la nature des dispositions soumises à l’appréciation du juge. Prenons l’exemple d’une loi de 1993 qui, pour la première fois en France, a prévu la présence de l’avocat lors de la garde à vue. Le Conseil constitutionnel n’a pas eu de difficulté particulière pour en apprécier la portée et juger que cette présence constituait un droit de la défense constitutionnellement garanti. L’appréciation des incidences d’une loi n’est pas toujours aussi aisée, notamment en matière économique ou financière. Même dans le cadre du contrôle a posteriori, la législation fiscale en particulier suscite en raison de sa complexité des difficultés de compréhension. Madame Sandra O’Connor, juge à la Cour Suprême des Etats Unis, indique dans une interview publiée dans les Cahiers du Conseil Constitutionnel qu’en matière fiscale, la Cour Suprême fait appel à des amicus curiae. Il convient d’éviter au juge, souligne-t-elle, de devoir se  » prononcer, en toute innocence, dans un sens risquant d’engendrer de grandes incertitudes chez les experts fiscalistes « . Quant au juge constitutionnel français, il est contraint de se livrer parfois de délicates projections mathématiques pour pouvoir de mesurer les implications de dispositions économiques ou fiscales qui n’ont jamais encore été appliquées.

En France, comme ailleurs, le métier de juge constitutionnel est passionnant car il confère le privilège d’avoir à s’intéresser à tous les grands choix de société en les rapportant aux valeurs exprimées par la Constitution.

Je veux simplement souligner qu’en France, plus qu’ailleurs, le juge constitutionnel est proche de l’arène politique dès lors que l’usage du contrôle de constitutionnalité est étroitement lié à la compétition politique. Du fait du système du contrôle a priori, le juge semble, à son corps défendant, faire en quelque sorte office de  » tuteur  » vis à vis du législateur. Tout se passe comme si le Conseil constitutionnel, tout en étant juge, était chargé d’une mission de service public consistant à parfaire les lois soumises à son examen en les débarrassant de leurs dispositions inconstitutionnelles. Le juge français a vraiment un positionnement original.

Le Débat. – À quoi attribuez-vous cette originalité ?

N. L. – Elle s’inscrit en droite ligne de notre culture politique. Le concept majeur de la démocratie, en France, c’est la volonté générale. Jusqu’à 1958, la loi votée par le Parlement en tant qu’expression de la volonté générale était réputée  » infaillible « . Le contrôle de la constitutionnalité des lois en France a mis fin à cette infaillibilité, sans cependant altérer la doctrine de la primauté de la volonté générale, c’est à dire du politique. Ce contrôle vise à assurer le respect d’une autre volonté générale exprimée, non par le législateur, mais par le pouvoir constituant. A travers la Constitution, le peuple souverain s’est donné des règles du jeu que le Conseil constitutionnel a pour mission de faire respecter. C’est à la lumière de ces considérations qu’il faut, me semble-t-il, interpréter le sens du contrôle de la constitutionnalité des lois « à la française ». La garantie de l’Etat de droit en France est étroitement liée au respect de la souveraineté du peuple. C’est ce qu’exprime le Conseil constitutionnel lorsque, par exemple, il relève dans une décision de 1991 que  » le pouvoir constituant est souverain  » et  » qu’il lui est donc loisible d’abroger, de modifier ou de compléter des dispositions de valeur constitutionnelle… « . L’approche semble différente dans les autres pays dotés d’une cour constitutionnelle. Prenons l’exemple de l’Allemagne ou encore de l’Afrique du Sud, dont la toute récente cour constitutionnelle est particulièrement active. Certes dans ces deux pays, la Constitution se définit comme la loi fondamentale adoptée par et pour le peuple souverain. Mais l’idée de base du contrôle de constitutionnalité est de garantir aux citoyens la protection de leurs droits fondamentaux. D’où, dans la Constitution allemande, la prohibition de toute révision des principales dispositions constitutionnelles sur les droits fondamentaux. La Cour Constitutionnelle d’Afrique du Sud n’hésite pas quant à elle à évoquer, à propos des droits et libertés établis par la Constitution,  » les valeurs qui doivent guider le peuple « . En France, c’est la notion de hiérarchie des normes qui prévaut, la volonté générale du législateur étant tenue de céder devant la volonté générale supérieure du constituant.

Le Débat. – Les circonstances sont pour beaucoup dans la spécificité de l’approche française.

N. L. – En effet. Comme son nom l’indique, le Conseil constitutionnel n’a pas été conçu pour être une cour. Le général De Gaulle, mais aussi René Cassin l’un des inspirateurs de la Constitution de 1958, étaient opposés à la création d’une cour constitutionnelle en France. De Gaulle estimait qu’en France,  » La cour suprême, c’est le peuple « . Le Conseil constitutionnel a donc été institué comme outil du  » parlementarisme rationalisé « . Il devait veiller à ce que le Parlement ne déborde pas du champ de compétence que lui assigne la Constitution de 1958 en empiétant sur les attributions de l’Exécutif. Sous la Ve République, l’Exécutif a en effet un rôle prédominant dans l’élaboration et l’adoption de la loi. Dans leur grande majorité , les lois sont issues de projets gouvernementaux et le gouvernement dispose des armes de procédure nécessaires pour faire voter ces projets. Le Conseil Constitutionnel avait pour vocation unique de préserver ce nouvel équilibre des pouvoirs entre le Législatif et l’Exécutif. C’est ainsi qu’il lui incombe de vérifier automatiquement le règlement intérieur de l’une ou l’autre assemblée parlementaire, de manière à éviter que des modifications apportées à ce texte ne remettent en cause la prééminence de l’Exécutif. Dès 1959, le Conseil a ainsi censuré une disposition du règlement de l’Assemblée Nationale apparemment bénigne sur l’organisation éventuelle d’un vote en fin de débat sur une question orale, jugeant qu’elle dotait l’Assemblée d’un moyen de contrôle de l’activité gouvernementale non prévu par la Constitution. Gardien de l’orthodoxie de la procédure parlementaire, le Conseil était également chargé d’assurer que le Parlement reste dans les limites de l’article 34 de la Constitution qui énumère les domaines où il est fondé à intervenir. Depuis une décision de 1982, le Conseil ne procède pratiquement plus à cette vérification, bien que le principe d’un tel contrôle demeure. D’ailleurs, le contrôle de la conformité à la Constitution des règlements des assemblées n’occupe plus lui-même aujourd’hui qu’une part également très limitée des activités juridictionnelles du Conseil.

Ces activités ont en effet considérablement évolué. Je reste toujours aussi étonnée de la rapidité avec laquelle a joué la dynamique institutionnelle. Le Conseil est en effet devenu de lui-même une cour constitutionnelle, ce qui rend le débat sur sa qualification – juridictionnelle ou non – sans objet. Quand et comment s’est opérée cette métamorphose ? Le tournant est connu. Il date très exactement de la décision du 16 juillet 1971 sur la liberté d’association faisant suite à un recours du président du Sénat contre une loi modifiant le régime juridique des associations. Cette décision a transformé le rôle du Conseil. Garant de la répartition des compétences entre le Législatif et l’Exécutif, le Conseil a en effet étendu sa mission à celle de garant des droits fondamentaux. Il a de façon prétorienne décidé d’appliquer, non seulement la Constitution de 1958 elle-même qui précise essentiellement l’organisation des pouvoirs publics, mais aussi la Déclaration de 1789 et le préambule de 1946, qui établissent les droits et les libertés garantis en France. C’est maintenant sur ce  » bloc de constitutionnalité « , suivant l’expression du Doyen Favoreu, que le Conseil construit sa jurisprudence. Le Conseil Constitutionnel n’est pas la seule juridiction à s’être ainsi  » autoproclamée  » cour constitutionnelle. La Cour Suprême des Etats Unis, s’est elle aussi de sa propre initiative déclarée compétente pour contrôler la constitutionnalité des lois, à l’occasion de son fameux arrêt  » Marbury versus Madison  » de 1803. La Cour Constitutionnelle italienne a fait de même, dès son premier jugement rendu en 1956. Elle s’est reconnue compétente pour appliquer l’ensemble des dispositions de la Constitution en contredisant alors la jurisprudence de la Cour de cassation suivant laquelle les articles de la Constitution relatifs aux libertés étaient seulement « programmatiques » et ne créaient pas de droits dont puissent se prévaloir directement les citoyens. Dernier exemple : celui de la Cour Suprême israélienne qui, en l’absence de Constitution écrite, a décidé en 1995 que deux lois – sur la dignité humaine et sur les libertés – avaient valeur de lois fondamentales s’imposant au législateur.

Ce qui peut surprendre, compte tenu notamment de notre tradition qui n’accorde pas au juge la place qu’il occupe dans d’autres pays, c’est l’audace inégalée dont a fait preuve le Conseil constitutionnel pour étendre son contrôle. Comment expliquer la décision de 1971 ? Le contexte a sans doute joué un rôle important : notons que la décision intervient quelques mois après la mort du général De Gaulle. Par ailleurs, la loi annulée par le Conseil était symboliquement très marquée par les événements de mai 68, en même temps qu’elle portait sur un domaine très sensible pour un large courant de l’opinion française, la liberté d’association. En deux mots, dans le cadre du maintien de l’ordre face à ce qu’il considérait être les menées subversives des groupes gauchistes et de leurs alliés intellectuels, le gouvernement de l’époque tentait d’établir un contrôle préalable des associations, et avait donc fait adopter une législation en ce sens. La décision du Conseil s’articule en deux temps. D’une part, elle consacre la liberté d’association en tant que principe constitutionnel ; d’autre part, elle considère qu’en instaurant un contrôle préalable des associations, la loi a violé ce principe.

Ce jugement a fait faire en une fois plusieurs pas décisifs à la jurisprudence. Tout d’abord, il est incontestable que la décision de 1971 est véritablement fondatrice du contrôle de constitutionnalité des lois.  » La loi est l’expression de la volonté générale, sous réserve du respect de la Constitution  » soulignera plus tard le Conseil Constitutionnel dans une autre décision. La décision de 1971 révèle ensuite le caractère créatif du contentieux constitutionnel. Le Conseil constitutionnel a dégagé le principe de la liberté d’association alors que celle-ci n’est pas même mentionnée dans la Constitution. C’est parce que cette liberté avait bénéficié sans discontinuité d’une consécration législative sous toutes les Républiques antérieures à la Quatrième République, qu’il a estimé qu’elle représentait l’un des  » principes fondamentaux reconnus par les lois de la République  » au sens du préambule de la Constitution de 1946. C’est donc de lui-même que le Conseil a fixé les critères de définition de cette catégorie de principes.

La seconde étape dans la transformation du Conseil a été franchie lors de la révision constitutionnelle de 1974 ouvrant le droit de recours aux parlementaires. Les chiffres sont éloquents. Rappelons nous que de 1959 à 1974, le Conseil n’a pas examiné plus de dix lois suivant la procédure du contrôle a priori. Tandis que ce contrôle donne lieu aujourd’hui à une vingtaine de décisions annuelles. La réforme de 1974 a constitué une seconde naissance ; pourtant sa portée est ambiguë car elle enferme le Conseil dans sa particularité française. Si le constituant à l’époque avait fait du Conseil une cour  » comme les autres  » dont l’accès par exemple est ouvert aux citoyens à travers l’exception d’inconstitutionnalité – probablement cette étape était-elle plus facile alors à franchir – on aurait pu parer à la fragilité d’un système qui met face à face une cour constitutionnelle et le pouvoir politique. Etre appelé à jouer de facto un rôle d’arbitre entre la majorité et l’opposition est une position qui n’est pas toujours très confortable pour un juge.

Le Débat. – En pratique, comment se passe le travail du conseil ?

N. L. – Permettez-moi deux observations liminaires. Premièrement, en dépit de la particularité du système français, il n’y a pas grande différence entre les modes de raisonnement et les techniques d’interprétation utilisés par le Conseil constitutionnel et ses homologues à l’ étranger. Deuxièmement, en revanche, c’est au niveau des méthodes de travail, en France et à l’étranger, que se manifeste les différences les plus sensibles ; l’une de ces différences résidant dans le secret qui entoure les travaux du Conseil constitutionnel.

J’évoquerais ici les méthodes du Conseil telles que je les ai personnellement éprouvées, notamment comme rapporteur d’un texte, au cours des deux phases principales que sont l’instruction des recours, d’une part, et le délibéré en séance plénière, d’autre part. Héritage de nos traditions, c’est au président du Conseil Constitutionnel qu’incombe l’attribution de chaque dossier ; dans certaines autres cours, les dossiers sont attribués aux juges sur une base chronologique, voire par tirage au sort. En principe les membres du Conseil n’ont pas de spécialité. Seuls les recours contre les lois de finances dont la complexité est sans pareille sont en général traité par le même rapporteur régulièrement désigné à cet effet. Par deux fois, à ma connaissance, le président du Conseil a exceptionnellement rapporté lui-même un dossier. Je ne puis vous en préciser la nature, car le nom du rapporteur de chaque dossier reste secret. Le rapporteur est assisté du service juridique du Conseil dont la compétence hors pair pallie le caractère peu étoffé. Ce service est dirigé par le secrétaire général du Conseil lui-même juriste de toute première catégorie, issu en général de la maison voisine qu’est le Conseil d’Etat. Quels que soient les inconvénients attachés au système qui prévaut à l’étranger consistant à affecter des assistants ou des  » clerks  » personnellement à chaque juge, cette dernière formule me paraît devoir s’imposer à terme en parallèle du service juridique, en raison de la charge croissante de travail du Conseil constitutionnel. Quel est ce travail ? Au niveau de l’instruction, il consiste d’abord pour le juge désigné comme rapporteur à étudier les mémoires écrits (députés et/ou sénateurs, en général), tout en se référant aux débats parlementaires publiés au Journal Officiel qui éclairent la portée de la loi et le sens des controverses auxquelles elle donne lieu. Puis le rapporteur organise une réunion d’information avec les représentants du secrétariat général du gouvernement et des ministères concernés. Dans notre pays en effet, c’est le secrétariat général du gouvernement qui, au nom de ce dernier, est chargé de défendre la loi. Cela illustre, par parenthèse, la prédominance de l’Exécutif dans la législation. J’ai longtemps pensé que des parlementaires requérants manifesteraient le désir d’ être associés à la procédure ; mais aucun d’entre eux ne l’a jamais à ma connaissance demandé. A la suite de la réunion avec le secrétariat général du gouvernement, qui est un temps fort de l’instruction, le Gouvernement transmet au Conseil son mémoire en défense, lequel est communiqué aux requérants qui peuvent répondre. Et ainsi s’échangent, par écrit seulement, les arguments des uns et des autres. Ce contradictoire s’est considérablement développé devant le Conseil Constitutionnel. Il s’est même enrichi. Outre les mémoires des  » plaignants  » auteurs du recours et ceux du secrétariat général du gouvernement qui intervient en défense, le Conseil reçoit de plus en plus souvent des contributions émanant de groupes d’intérêt sous la forme notamment de consultations demandées à d’éminents représentants de la doctrine. Cette pratique, qui se généralise, reflète les enjeux économiques et financiers de législations inscrites dans une logique de marché ou qui, au contraire, la contredisent. Telle industrie pharmaceutique, par exemple, conteste la constitutionnalité d’un prélèvement imposé sur le chiffre d’affaires ou les bénéfices des entreprises du secteur, à titre de contribution au financement de la sécurité sociale. Tel opérateur dans le secteur des télécommunications met en cause le caractère excessif du montant des licences de téléphonie mobile au regard du principe d’égalité. Les exemples pourraient être multipliés. Dans une société ouverte comme l’est la nôtre, dans laquelle l’État n’est plus l’acteur principal d’un marché dont la dimension est européenne, voire mondiale, la loi touche à toutes sortes d’intérêts qu’il faut concilier avec l’intérêt général. D’où l’importance pour le juge d’aller quérir l’information là où elle se trouve pour être en mesure d’apprécier le contexte dans lequel se situe la loi. Il m’est arrivé, comme à mes collègues, d’auditionner des experts, professeurs de droit notamment, de même que des représentants professionnels, associatifs ou syndicaux. L’absence de formalisme de la procédure d’instruction devant le Conseil Constitutionnel autorise une grande liberté dont ne bénéficient pas les juges des cours étrangères. D’autant que les auditions qui ont lieu dans ces cours devant la formation collégiale et en audience publique – entendre par exemple des amicus curiae – se pratique au Conseil dans le secret du Palais Royal.

Une fois la phase d’instruction terminée – elle est courte, puisque le Conseil n’a qu’un mois pour statuer – le rapporteur arrête son projet de décision. La procédure est calquée sur celle du Conseil d’État en ce sens que le projet de décision est rédigé à l’avance. Dans ces conditions, la séance consiste, après un débat général, à amender, éventuellement mot par mot, par des votes à la majorité (avec voix prépondérante du président, en cas de partage) le projet présenté par le rapporteur. Les séances ont représenté pour le juge constitutionnel que j’étais les moments les plus gratifiants. C’est au cours de la séance que s’élabore collégialement la décision qui fera jurisprudence. De plus, les débats y sont toujours animés et la liberté d’expression est totale. Ces débats sont d’autant plus riches que la composition du Conseil est très pluraliste. Partout, les nominations de juges constitutionnels sont comme en France le fait d’autorités politiques. Mais le choix se porte à l’étranger sur des juristes qui appartiennent à un milieu plus homogène de professionnels, professeurs, magistrats ou avocats. Chez nous, le spectre est plus vaste. Aussi Conseil rassemble-t-il des personnalités dont l’expérience professionnelle, voire politique, est particulièrement variée et qui sont soucieuses de faire valoir leurs positions et la spécificité de leur approche.

C’est au cours de la séance que s’opère une étonnante alchimie qui à partir de positions contrastées, rapproche les points de vue au fur et à mesure de la discussion. La séance est en effet un moment important d’écoute et d’échanges, très argumentés. Résultat : Alors que des divergences ont pu se faire jour lors des votes sur différents points d’un projet, in fine le vote sur l’ensemble de la décision est assez souvent unanime. La solution n’est pas acquise d’avance. Il arrive que le rapporteur se rallie lui-même à une solution distincte de celle qu’il avait envisagée. Cela n’est nullement surprenant car une inconstitutionnalité est rarement absolument évidente. Aharon Barak, actuel président de la Cour Suprême israélienne estime, dans le livre qu’il a écrit à propos de la fonction de juge constitutionnel, qu’il n’y a jamais une seule et unique solution juridiquement valable. J’ai éprouvé le même sentiment. Malgré cela, en raison sans doute du caractère très collégial de la prise de décision, chaque juge se trouve conduit à adhérer aux décisions de sa cour, même celles qu’il n’a pas approuvées. Le reproche est de temps en temps adressé au Conseil (plus encore qu’à d’autres cours), de laisser transparaître dans ses jugements certaines options politiques. Plus précisément, j’ai entendu évoqué le fait que tel membre  » de droite  » se serait rallié à la majorité de gauche du Conseil constitutionnel ou plus récemment que tel membre  » de gauche  » du Conseil aurait commis l’incongruité de voter avec « la droite ». Ce type d’allégation est absurde. A quoi servirait une cour constitutionnelle qui reproduirait des schémas politiques ? Imposer à des juges constitutionnels d’apprécier la constitutionnalité d’une loi en votant pour ou contre celle-ci en fonction de l’appartenance politique de leur autorité de nomination serait la négation de la fonction.

L’indépendance, comme l’honnêteté intellectuelle, est une condition de la légitimité morale de la fonction. C’est une exigence qu’il faut cultiver en permanence. Sans avoir établi de statistiques, je peux indiquer qu’il m’est arrivé souvent de me prononcer dans un sens différent de ce que j’aurais fait si j’avais été parlementaire, abstraction faite de la discipline de parti.

Le Débat. – Mais au-delà de cette légitimité morale, à partir de quoi le Conseil construit-il ses décisions en droit ?

N. L. – Le socle de ces décisions est le  » bloc de constitutionnalité « , lequel comprend, on l’a vu, la Constitution de 1958 elle-même, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 d’inspiration libérale et le préambule de la Constitution de 1946 qui définit les droits économiques et sociaux. Ces textes sont plus ou moins anciens et donc plus ou moins adaptés aux défis actuels. Ceci n’empêche pas le Conseil constitutionnel d’en tirer les principes  » nécessaires à notre temps  » pour reprendre la formule du préambule de 1946. Par exemple, dans sa décision de 1994 sur les lois de bioéthique, le Conseil a dégagé le principe de la dignité de la personne humaine à partir d’une simple phrase du préambule de 1946. Or cette phrase ne parle pas de la dignité qu’elle suggère seulement en évoquant – c’était après la guerre –  » les régimes qui ont tenté d’asservir et de dégrader la personne humaine… « . Identifier ainsi les normes de référence applicables correspond à la première étape du raisonnement du juge constitutionnel français. Ensuite, il s’attache à confronter les dispositions de la loi à ces normes constitutionnelles.

Fonder une décision en droit répond à trois impératifs.. La première obligation que s’assigne le juge constitutionnel qu’il soit d’ailleurs français ou non, est de se reporter à sa jurisprudence, c’est à dire aux précédents. Dans l’intitulé d’une chronique publiée il y a dix ans, Bruno Genevois, ancien secrétaire général du Conseil, se demandait :  » La jurisprudence du Conseil constitutionnel est-elle imprévisible ? « . La réponse est nuancée. D’un côté, la décision finale n’est pas donnée d’avance. En particulier, le choix entre la censure et la réserve d’interprétation dite neutralisante reste dans la majorité des cas toujours ouvert. D’un autre côté, les concepts et les modes de raisonnement sur lesquels s’appuie la jurisprudence sont la plupart du temps les mêmes. Je ne suis pas loin de voir dans le  » culte du précédent  » un impératif kantien pour le juge constitutionnel. Le respect du précédent est une garantie pour le législateur dont les actes sont contrôlés, une sécurité pour les citoyens dont les droits fondamentaux sont protégés et un facteur de légitimité pour le juge mis ainsi à l’abri du reproche d’arbitraire . Les revirements de jurisprudence ne sont bien sûr pas interdits et même parfois souhaitables, à mes yeux ; mais ils sont peu nombreux. Ils interviennent en pratique moins souvent sur le fond qu’en matière de procédure. Un exemple récent en témoigne. En 1999, le Conseil est revenu sur sa jurisprudence pour limiter la possibilité d’amender un texte de loi adopté au Parlement en commission mixte paritaire afin d’empêcher le gouvernement de remettre en cause l’accord intervenu entre les assemblées. J’ajoute que le Conseil constitutionnel procède rarement par ruptures. Il infléchit plutôt sa jurisprudence.

La deuxième règle d’or est plus spécifique à la France et à un moindre degré à l’Italie. Elle est que le juge doit s’abstenir de créer du droit. La conception du rôle du juge n’est plus tout à fait celle qui prévalait du temps de Montesquieu, pour qui que le juge était la  » bouche de la loi « . Pour autant le juge français est l’un des rares à ne pouvoir avouer qu’appliquer la loi, c’est l’interpréter et donc contribuer à créer la norme. Pour ce qui est du Conseil constitutionnel, cela se traduit par l’affirmation d’un respect scrupuleux des sources écrites de la Constitution. Et ce, même si, en se fondant sur ces dispositions écrites, le juge dispose en fait d’une grande latitude pour faire émerger de nouveaux principes, (la liberté contractuelle ou le droit à un recours juridictionnel effectif pour citer deux exemples récents).

Le troisième impératif est commun à toutes les cours constitutionnelles. C’est ce que l’on désigne habituellement comme le « self restraint » que l’on peut traduire par le mot « autolimitation ». Le juge constitutionnel apprécie en droit les lois, et n’est en effet pas habilité à porter sur elles un jugement en opportunité politique. En rappelant dans certaines décisions qu’il n’a pas  » un pouvoir de décision et d’appréciation de même nature que celui du Parlement « , le Conseil ne cherche pas seulement à se protéger. Il entend se positionner en juge alors même que le contrôle de constitutionnalité peut l’amener à interférer dans l’action gouvernementale. Ainsi, lorsqu’il procède à un  » test de proportionnalité  » entre les mesures prévues par la loi et les objectifs poursuivis par le législateur, le Conseil constitutionnel mentionne-t-il qu’il  » ne saurait rechercher si les objectifs que s’est assignés le législateur auraient pu être atteints par d’autres voies, dès lors que les modalités retenues par la loi ne sont pas manifestement inappropriées « . D’autres cours, comme la Cour suprême du Canada, sont bien plus directives. Le Conseil constitutionnel s’abstient en revanche d’indiquer au législateur les moyens de remédier à une inconstitutionnalité. Est-ce pour atténuer la brutalité d’un contrôle de constitutionnalité exercée  » à chaud  » ?

Le Débat. – Vous avez souligné à plusieurs reprises l’évolution du contentieux soumis au Conseil constitutionnel. Pourriez-vous préciser les contours de cette évolution de la jurisprudence ?

N. L. – Au cours des neuf années de mon mandat, entre 1992 et 2001, plusieurs facteurs semblent avoir influencé cette évolution : le contexte politique lié aux changements de majorités; mais surtout l’infléchissement du rôle de l’État et donc de la loi ; les transformations dans le paysage international ; enfin les renouvellements dans la composition du Conseil lui-même. Force est de constater que les problèmes sur lesquels le Conseil a du se pencher n’ont plus été les mêmes à quelques années d’intervalle. Au début, les recours qui émanaient alors de l’opposition de gauche, étaient dirigés principalement contre des lois à tendance sécuritaire : contrôles d’identité, maîtrise de l’immigration, garde à vue des mineurs, restriction des conditions d’accès à la nationalité française , par exemple. Les censures du Conseil consistaient alors à limiter les restrictions pesant sur les libertés. Les décisions étaient parfois vivement critiquées, mais elles s’inscrivaient dans le droit fil de ce qu’on attend d’une Cour constitutionnelle chargée de protéger les droits fondamentaux. La décision du 13 août 1993 sur l’immigration est célèbre parce qu’elle a provoqué une crise politique à cause de son interprétation libérale du droit d’asile. Mais cette décision est à mon avis surtout marquante en ce qu’elle a créé un véritable droit constitutionnel des libertés publiques pour les étrangers, alors que la Constitution ne garantit expressément que les  » libertés fondamentales des citoyens « . A partir de 1997, la matière des lois soumises au Conseil a changé. Leur caractère économique, fiscal ou social rend la tâche du Conseil plus compliquée. D’une part, et notamment dans le cadre du contrôle a priori, les subtilités de la législation sociale ou fiscale en France ne facilitent guère leur compréhension par le juge même s’il prend soin de consulter des experts chevronnés D’autre part et surtout, une censure, peut sembler retirer des droits sociaux alors que ce n’est ni l’intention du Conseil, ni la réalité de la décision. Je songe par exemple aux décisions en matière de réquisition de logements pour les sans abri ou d’exonération fiscale pour les plus démunis, qui ont pu s’avérer moins facilement compréhensibles par le public par rapport à la vocation d’une cour constitutionnelle.

La jurisprudence du Conseil a elle-même sensiblement évolué. Sans doute tient-elle compte de la libéralisation de l’économie. Elle fait valoir en tous les cas des principes qui imposent à l’Etat de nouvelles règles de comportement. Le principe constitutionnel d’intelligibilité de la loi en particulier, inspiré du droit allemand et du droit communautaire, repose sur l’idée que les acteurs de la société doivent pouvoir se déterminer par rapport aux droits et obligations découlant de la législation. Pour que ce droit à l’autodétermination puisse s’exercer, encore faut-il que l’Etat fixe des règles du jeu claires et que la loi soit accessible. Dans le même esprit, le Conseil constitutionnel a reconnu récemment la valeur constitutionnelle de la liberté contractuelle. C’est une nouveauté. Désormais, le juge français a les mêmes outils conceptuels que les autres juges constitutionnels. La liberté contractuelle est par exemple l’un des quatre grands piliers du droit constitutionnel américain, à côté de l’equal protection (principe d’égalité), le due process of law (ingérence limitée de l’Etat dans le domaine des droits et libertés des citoyens), et de la reasonableness (destinée à éviter l’arbitraire). Affirmée dans son principe par le Conseil Constitutionnel en 1998, dans la décision sur la loi Aubry I, la liberté contractuelle a été dans la loi Aubry II le fondement de l’annulation de dispositions qui remettaient en cause des conventions sur la réduction du temps de travail conclues sous l’empire de la loi précédente. Le Conseil a ainsi fait primer la négociation sur la loi. Autre signe d’une sensibilisation accrue aux nécessités économiques, le Conseil a renforcé la portée de la liberté d’entreprendre en tant que liberté constitutionnellement protégée. Il ne se contente plus de s’assurer que la loi n’a pas pour effet de la  » dénaturer « , c’est à dire de l’anéantir ; il veille à présent à ce que la liberté d’entreprendre ne fasse pas l’objet d’atteintes excessives. Cette jurisprudence tient compte de la nouvelle donne d’une société ouverte à la concurrence, dont les acteurs sont plus autonomes et où il revient en premier lieu au droit d’apporter une forme de stabilité à l’organisation des rapports que peuvent librement entretenir ces acteurs entre eux, et avec l’Etat.

Parallèlement, le Conseil se montre plus rigoureux en ce qui concerne la gestion de l’État. Certes l’intérêt général incarné par l’Etat induit des prérogatives de puissance publique, mais sans que cela justifie des privilèges exorbitants, en d’autres termes disproportionnés par rapport aux missions conférées à l’Etat. Telle est l’idée qui sous-tend l’exigence de sincérité budgétaire. En consacrant ce principe constitutionnel, le Conseil a aussi cherché à renforcer les pouvoirs de contrôle du Parlement, en tant que représentation élue de la Nation. L’article 15 de la Déclaration de 1789 ne précise-t-il pas que  » la société a droit de demander compte à tout agent public de son administration  » ? Dans la même façon, le Conseil s’en est pris à la pratique bien française des  » validations législatives « . Celles-ci étaient à l’origine destinées à permettre de valider des opérations de concours dans la fonction publique pour éviter de porter préjudice aux candidats déjà nommés. Mais elles servent de plus en plus à légaliser rétroactivement des dispositions dont l’application risque de faire condamner en justice l’Etat pour le contraindre à verser des sommes dues ou à rembourser des sommes indûment perçues. Depuis 1995, le seul intérêt de ménager les deniers de l’État ne justifie plus que la loi interfère ainsi dans le déroulement de procédures juridictionnelles en cours.

On peut rattacher au même souci de recentrage du rôle de l’Etat une plus grande ouverture aux aspirations décentralisatrices. A ce sujet, la décision de 1991 sur le statut de la Corse, dont on a surtout retenu la censure de la notion de  » peuple corse comme composante du peuple français « , donne souvent lieu à une interprétation inexacte. Cette décision réaffirme l’indivisibilité de la République et pour les mêmes motifs que ceux fondant la décision de 1999 sur la Charte des langues régionales du Conseil de l’Europe, elle regarde comme incompatible avec nos fondements constitutionnels, toute organisation communautaire accordant des droits propres à des groupes d’appartenance ethnique ou linguistique. Pour autant, la décision de 1991 sur la Corse renforce la signification de l’autonomie locale. En admettant la particularité de la collectivité de Corse qui est sans équivalent sur le plan national, elle ouvre la voie à la diversité des modes de gestion territoriale en renonçant à l’idée que l’unité de la République impliquerait une uniformité administrative. La portée du principe constitutionnel de libre administration des collectivités locales établi par la Constitution se trouve encore élargie de par l’incorporation récente de la notion d’autonomie fiscale. Cette notion, validée au niveau constitutionnel par une décision rendue en l’an 2000, interdit désormais au législateur de diminuer la part des ressources propres – notamment fiscales- des collectivités locales dans leurs recettes au point de porter atteinte à leur libre administration.

Dans un autre ordre d’idées, le Conseil a traité des questions de responsabilité qui sont au coeur des débats de notre société : notamment dans trois décisions toutes datées de 1999, il a précisé la procédure de mise en jeu éventuelle de la responsabilité pénale du chef de l’Etat – devant la Haute Cour de Justice- , les conditions générales de la responsabilité pénale – en posant en principe que  » nul n’est responsable que de son propre fait  » -, érigé en principe constitutionnel le droit à réparation des dommages dans le cadre de la responsabilité civile.

Le Débat. – Compte tenu de ces évolutions importantes, quel vous semble pouvoir être l’avenir du Conseil constitutionnel ? À l’heure de la banalisation du principe des cours constitutionnelles, sa particularité historique vous paraît-elle destinée à durer ?

N. L. – Depuis son installation en 1959, le Conseil a constamment évolué et il continuera de le faire. Il y a l’étape majeure de 1971-1974. Puis sur l’initiative du Président Daniel Mayer en 1986, il est décidé de publier les recours des requérants au Journal Officiel en même temps que la décision du Conseil. La publicité de la procédure est parachevée en 1994 lorsque sur demande du Président Robert Badinter, il est fait de même des mémoires en défense de la loi par le gouvernement. Cette publicité donnée aux mémoires des parties constitue un progrès important. Elle atténue, certes après coup, mais elle atténue tout de même, le secret des débats devant le juge constitutionnel français. C’est sous l’impulsion du président Roland Dumas que le Conseil décide en 1995 de mentionner dans chacune de ses décisions les noms de ses membres ayant siégé et délibéré, ce qui est un signe de judiciarisation. Dans la même direction, le président Yves Guéna fait créer pour suivre la procédure du contentieux constitutionnel et non pas seulement électoral, la fonction de greffier assuré par un fonctionnaire de haut niveau attaché au Conseil. La judiciarisation de la procédure n’est pas prête de s’arrêter car elle répond à une tendance naturelle de l’institution. Le Conseil n’a pas adopté de règlement intérieur de procédure en matière de contrôle de constitutionnalité des lois, comme l’y invite l’ordonnance organique le concernant. La question n’en a pas moins été discutée. Le Conseil constitutionnel, outre la modernisation de ses procédures, a étendu certaines de ses compétences, ce qui est encore plus notable. La décision de 1971 sur la liberté d’association par laquelle le Conseil s’estime habilité à appliquer l’ensemble des normes contenues dans  » le bloc de constitutionnalité « , est l’événement le plus spectaculaire dans la vie de l’institution. Il y a eu cependant d’autres avancées ; notamment celle permettant dorénavant au Conseil de contrôler des lois déjà promulguées. En principe, une loi entrée en vigueur devient, on l’a vu, inattaquable quant à sa constitutionnalité. C’est une faille de notre procédure : elle confère une immunité constitutionnelle ad vitam aeternam aux lois non déférées au Conseil et même aux dispositions d’une loi déférée qui n’ont pas été critiquées et dont le Conseil n’a pas cru bon d’examiner la conformité à la Constitution., Cette immunité est maintenant atténuée, mais légèrement. Depuis une décision de 1985 sur la Nouvelle Calédonie, le Conseil se donne la possibilité d’apprécier la constitutionnalité d’une loi en vigueur dans le cas où une loi soumise à son examen  » la modifie, la complète ou affecte son domaine « . L’application extensive de cette jurisprudence ferait glisser le système vers le contrôle a posteriori. Aussi par prudence – et par crainte aussi peut-être d’être débordé – le Conseil n’y recourt-il que parcimonieusement. Jusqu’ici cette jurisprudence n’a été en effet appliquée positivement qu’une seule fois, en 1995, pour annuler un dispositif de sanction automatique (il s’agissait de la peine de la déchéance des droits civiques et civils, entraînée de plein droit par toute condamnation pour faillite).

Cela dit, de telles évolutions du Conseil pourront-elles continuer à se faire de l’intérieur, par la pratique et la jurisprudence ? Le monde dans lequel nous vivons est celui du changement. La communication et l’information en sont les vecteurs indispensables. De plus, même une institution publique n’a pas seulement une légitimité provenant de son statut, fût-il constitutionnel. Cette légitimité dépend aussi de la fonction sociale qu’elle remplit et du regard des autres. L’époque actuelle est ainsi propice à la réflexion sur ce qu’est et doit être la place du Conseil constitutionnel, au sein des institutions de la République, et comme juridiction.

Premier sujet de réflexion : les rapports entre le Conseil et les citoyens, qui touchent aux modalités de la mission impartie au Conseil de protection des droits fondamentaux. Ce rôle peut-il s’accommoder de l’éloignement de la société qu’induit la procédure du contrôle abstrait de la loi tel que pratiqué dans notre pays ? L’ouverture de l’accès du Conseil aux citoyens à travers le filtre étroit de l’exception d’inconstitutionnalité est une solution qui a été sérieusement envisagée. Un tel mécanisme, dans le cadre communautaire, permet un dialogue fructueux entre les juges judiciaires et administratifs français et les juges à Luxembourg. L’exception d’inconstitutionnalité en France permettrait pareil dialogue entre le Conseil et les autres juridictions nationales. Ne revenons pas sur les débats qui ont eu lieu voici une dizaine d’années au Parlement à l’occasion de la réforme constitutionnelle proposée sous l’impulsion du président Robert Badinter et refusée par le Sénat. Cette réforme tendait à instaurer un contrôle a posteriori de la loi par voie d’exception ; elle reste d’actualité. Quant au contrôle a priori, dont l’intérêt propre n’est pas contestable, la vertu qui est censée être la sienne de favoriser, dès le stade des débats parlementaires, la prévention des inconstitutionnalités, n’est plus aussi probante. La complexité croissante du droit rend en effet aléatoire toute prédiction sur la constitutionnalité de telle ou telle disposition en discussion.

Le deuxième thème qui, à mon avis, doit retenir l’attention porte sur la présentation des décisions du Conseil constitutionnel. Leur rédaction influence la façon dont elles sont reçues par la classe politique et par les médias. Je persiste à penser qu’il n’est pas vain de chercher à mieux faire comprendre au public la mission d’une institution comme le Conseil, et partant la nature de ses décisions. Or la difficulté provient du caractère abstrait de celles-ci alors que les jugements rendus par les autres cours dans le cadre du contrôle a posteriori sont bien plus narratifs puisqu’ils concernent des situations humaines concrètes. Je ne l’ai jamais caché. Je suis favorable à la pratique des opinions dissidentes ou concurrentes que l’on peut du reste transposer au Conseil constitutionnel dans le contexte actuel du contrôle a priori. Cette pratique offre aux juges qui le souhaitent la possibilité de faire valoir leur approche et leur raisonnement, en annexant à la décision leur propre argumentaire. Le droit n’est en effet jamais ni blanc ni noir ; il est le fruit d’un arbitrage dont il peut être utile de mieux faire entrevoir les termes et les enjeux.

Le troisième défi s’adresse au Conseil comme à toutes les cours constitutionnelles en Europe. Il a trait aux rapports entre le droit constitutionnel et le droit international. Le droit international est devenu omniprésent ; le droit communautaire en particulier imprègne de plus en plus les législations nationales ; les cours européennes, que sont la Cour de Justice des Communautés à Luxembourg et la Cour européenne des Droits de l’Homme à Strasbourg, ont une influence directe ou indirecte sur les contentieux nationaux ; enfin, la Charte des droits fondamentaux des citoyens – déclaratoire aujourd’hui, mais probablement obligatoire demain – dote l’Union Européenne d’un corpus constitutionnel appelé à concurrencer le droit interne. Dans un tel contexte qui n’a plus rien à voir avec la situation de l’Europe à ses débuts, éluder, comme le fait le Conseil constitutionnel depuis sa décision de 1975 sur l’interruption volontaire de la grossesse, les problèmes juridiques soulevés par la conciliation du droit interne avec le droit européen, relève de l’équilibrisme. La question n’est pas simple. La situation actuelle est néanmoins par trop confuse. Que constate-t-on ? Premièrement, la Cour de cassation et le Conseil d’Etat viennent d’aborder la question de front, estimant que le respect des engagements internationaux devait être écarté au bénéfice de l’application de la Constitution. Deuxièmement, cette jurisprudence contredit celle de la Cour de justice de Luxembourg en particulier pour qui la primauté du droit communautaire opère même vis à vis de la Constitution. Enfin, bien qu’au coeur du dispositif, le Conseil constitutionnel demeure le seul à se tenir à l’écart du débat sur la hiérarchie entre les normes internes et internationales.

Faire primer la souveraineté nationale sur les engagements internationaux est problématique. Cela fait coexister deux hiérarchies de normes fonctionnant sur la base de principes différents du côté international d’une part, et du côté national, d’autre part. Certes, les systèmes juridiques, à l’image des systèmes politiques, sont multipolaires. Encore faut-il qu’il existe entre eux une certaine cohérence. Et que pour les citoyens, en particulier européens, les règles du jeu entre les différentes expressions de la souveraineté soient clairement posées. Mais ce défi, répétons-le, n’est pas propre à la France ; il concerne tous les Etats de l’Europe.

Je veux simplement souligner qu’en France, plus qu’ailleurs, le juge constitutionnel est proche de l’arène politique dès lors que l’usage du contrôle de constitutionnalité est étroitement lié à la compétition politique. Du fait du système du contrôle a priori, le juge semble, à son corps défendant, faire en quelque sorte office de  » tuteur  » vis à vis du législateur. Tout se passe comme si le Conseil constitutionnel, tout en étant juge, était chargé d’une mission de service public consistant à parfaire les lois soumises à son examen en les débarrassant de leurs dispositions inconstitutionnelles. Le juge français a vraiment un positionnement original.

Le Débat. – À quoi attribuez-vous cette originalité ?

N. L. – Elle s’inscrit en droite ligne de notre culture politique. Le concept majeur de la démocratie, en France, c’est la volonté générale. Jusqu’à 1958, la loi votée par le Parlement en tant qu’expression de la volonté générale était réputée  » infaillible « . Le contrôle de la constitutionnalité des lois en France a mis fin à cette infaillibilité, sans cependant altérer la doctrine de la primauté de la volonté générale, c’est à dire du politique. Ce contrôle vise à assurer le respect d’une autre volonté générale exprimée, non par le législateur, mais par le pouvoir constituant. A travers la Constitution, le peuple souverain s’est donné des règles du jeu que le Conseil constitutionnel a pour mission de faire respecter. C’est à la lumière de ces considérations qu’il faut, me semble-t-il, interpréter le sens du contrôle de la constitutionnalité des lois « à la française ». La garantie de l’Etat de droit en France est étroitement liée au respect de la souveraineté du peuple. C’est ce qu’exprime le Conseil constitutionnel lorsque, par exemple, il relève dans une décision de 1991 que  » le pouvoir constituant est souverain  » et  » qu’il lui est donc loisible d’abroger, de modifier ou de compléter des dispositions de valeur constitutionnelle… « . L’approche semble différente dans les autres pays dotés d’une cour constitutionnelle. Prenons l’exemple de l’Allemagne ou encore de l’Afrique du Sud, dont la toute récente cour constitutionnelle est particulièrement active. Certes dans ces deux pays, la Constitution se définit comme la loi fondamentale adoptée par et pour le peuple souverain. Mais l’idée de base du contrôle de constitutionnalité est de garantir aux citoyens la protection de leurs droits fondamentaux. D’où, dans la Constitution allemande, la prohibition de toute révision des principales dispositions constitutionnelles sur les droits fondamentaux. La Cour Constitutionnelle d’Afrique du Sud n’hésite pas quant à elle à évoquer, à propos des droits et libertés établis par la Constitution,  » les valeurs qui doivent guider le peuple « . En France, c’est la notion de hiérarchie des normes qui prévaut, la volonté générale du législateur étant tenue de céder devant la volonté générale supérieure du constituant.

Le Débat. – Les circonstances sont pour beaucoup dans la spécificité de l’approche française.

N. L. – En effet. Comme son nom l’indique, le Conseil constitutionnel n’a pas été conçu pour être une cour. Le général De Gaulle, mais aussi René Cassin l’un des inspirateurs de la Constitution de 1958, étaient opposés à la création d’une cour constitutionnelle en France. De Gaulle estimait qu’en France,  » La cour suprême, c’est le peuple « . Le Conseil constitutionnel a donc été institué comme outil du  » parlementarisme rationalisé « . Il devait veiller à ce que le Parlement ne déborde pas du champ de compétence que lui assigne la Constitution de 1958 en empiétant sur les attributions de l’Exécutif. Sous la Ve République, l’Exécutif a en effet un rôle prédominant dans l’élaboration et l’adoption de la loi. Dans leur grande majorité , les lois sont issues de projets gouvernementaux et le gouvernement dispose des armes de procédure nécessaires pour faire voter ces projets. Le Conseil Constitutionnel avait pour vocation unique de préserver ce nouvel équilibre des pouvoirs entre le Législatif et l’Exécutif. C’est ainsi qu’il lui incombe de vérifier automatiquement le règlement intérieur de l’une ou l’autre assemblée parlementaire, de manière à éviter que des modifications apportées à ce texte ne remettent en cause la prééminence de l’Exécutif. Dès 1959, le Conseil a ainsi censuré une disposition du règlement de l’Assemblée Nationale apparemment bénigne sur l’organisation éventuelle d’un vote en fin de débat sur une question orale, jugeant qu’elle dotait l’Assemblée d’un moyen de contrôle de l’activité gouvernementale non prévu par la Constitution. Gardien de l’orthodoxie de la procédure parlementaire, le Conseil était également chargé d’assurer que le Parlement reste dans les limites de l’article 34 de la Constitution qui énumère les domaines où il est fondé à intervenir. Depuis une décision de 1982, le Conseil ne procède pratiquement plus à cette vérification, bien que le principe d’un tel contrôle demeure. D’ailleurs, le contrôle de la conformité à la Constitution des règlements des assemblées n’occupe plus lui-même aujourd’hui qu’une part également très limitée des activités juridictionnelles du Conseil.

Ces activités ont en effet considérablement évolué. Je reste toujours aussi étonnée de la rapidité avec laquelle a joué la dynamique institutionnelle. Le Conseil est en effet devenu de lui-même une cour constitutionnelle, ce qui rend le débat sur sa qualification – juridictionnelle ou non – sans objet. Quand et comment s’est opérée cette métamorphose ? Le tournant est connu. Il date très exactement de la décision du 16 juillet 1971 sur la liberté d’association faisant suite à un recours du président du Sénat contre une loi modifiant le régime juridique des associations. Cette décision a transformé le rôle du Conseil. Garant de la répartition des compétences entre le Législatif et l’Exécutif, le Conseil a en effet étendu sa mission à celle de garant des droits fondamentaux. Il a de façon prétorienne décidé d’appliquer, non seulement la Constitution de 1958 elle-même qui précise essentiellement l’organisation des pouvoirs publics, mais aussi la Déclaration de 1789 et le préambule de 1946, qui établissent les droits et les libertés garantis en France. C’est maintenant sur ce  » bloc de constitutionnalité « , suivant l’expression du Doyen Favoreu, que le Conseil construit sa jurisprudence. Le Conseil Constitutionnel n’est pas la seule juridiction à s’être ainsi  » autoproclamée  » cour constitutionnelle. La Cour Suprême des Etats Unis, s’est elle aussi de sa propre initiative déclarée compétente pour contrôler la constitutionnalité des lois, à l’occasion de son fameux arrêt  » Marbury versus Madison  » de 1803. La Cour Constitutionnelle italienne a fait de même, dès son premier jugement rendu en 1956. Elle s’est reconnue compétente pour appliquer l’ensemble des dispositions de la Constitution en contredisant alors la jurisprudence de la Cour de cassation suivant laquelle les articles de la Constitution relatifs aux libertés étaient seulement « programmatiques » et ne créaient pas de droits dont puissent se prévaloir directement les citoyens. Dernier exemple : celui de la Cour Suprême israélienne qui, en l’absence de Constitution écrite, a décidé en 1995 que deux lois – sur la dignité humaine et sur les libertés – avaient valeur de lois fondamentales s’imposant au législateur.

Ce qui peut surprendre, compte tenu notamment de notre tradition qui n’accorde pas au juge la place qu’il occupe dans d’autres pays, c’est l’audace inégalée dont a fait preuve le Conseil constitutionnel pour étendre son contrôle. Comment expliquer la décision de 1971 ? Le contexte a sans doute joué un rôle important : notons que la décision intervient quelques mois après la mort du général De Gaulle. Par ailleurs, la loi annulée par le Conseil était symboliquement très marquée par les événements de mai 68, en même temps qu’elle portait sur un domaine très sensible pour un large courant de l’opinion française, la liberté d’association. En deux mots, dans le cadre du maintien de l’ordre face à ce qu’il considérait être les menées subversives des groupes gauchistes et de leurs alliés intellectuels, le gouvernement de l’époque tentait d’établir un contrôle préalable des associations, et avait donc fait adopter une législation en ce sens. La décision du Conseil s’articule en deux temps. D’une part, elle consacre la liberté d’association en tant que principe constitutionnel ; d’autre part, elle considère qu’en instaurant un contrôle préalable des associations, la loi a violé ce principe.

Liste des membres du Conseil constitutionnel (1995-2010):

– Maurice FAURE (nommé par président  François MITTERRAND,  mars 1989 – mars 1998)

– Jean CABANNES (nommé par Président du Sénat Alain POHER, mars 1989 – mars 1998)

– Jacques ROBERT (nommé par Président de l’Assemblée nationale Laurent FABIUS, mars 1989 – mars 1998)

– Georges ABADIE (nommé par Président de la République François MITTERRAND, mars 1992 – mars 2001)

– Marcel RUDLOFF (nommé par Président du Sénat Alain POHER, mars 1992 – mars 1996)

– Noëlle LENOIR (nommée par Président de l’Assemblée nationale Henri EMMANUELLI, mars 1992 – mars 2001)

– Roland DUMAS (nommé par Président de la République François MITTERRAND, mars 1995 – février 2000, président jusqu’à sa démission le 29 février 2000)

– Etienne DAILLY (nommé par Président du Sénat René MONORY,mars 1995 – décembre 1996)

– Michel AMELLER (nommé par Président de l’Assemblée nationale Philippe SEGUIN, mars 1995 – mars 2004)

 – Alain LANCELOT (nommé par Président du Sénat René MONORY, avril 1996 – mars 2001)

– Yves GUÉNA (nommé par Président du Sénat René MONORY janvier 1997 – mars 2004,

remplace M. Dailly, décédé ; puis Président du 1er mars 2000 (démission de R.Dumas) à 2004)

– Pierre MAZEAUD (nommé par Président de la République Jacques CHIRAC, nommé Président en 2004, mars 1998 – mars 2007)

– Simone VEIL (nommée par Président du Sénat René MONORY, mars 1998 – mars 2007)

– Jean-Claude COLLIARD (nommé par Président de l’Assemblée nationale Laurent FABIUS,

mars 1998 – mars 2007)

– Monique PELLETIER ( Président de la République par Jacques CHIRAC, mars 2000 – mars 2004)

– Olivier DUTHEILLET de LAMOTHE (nommé par  Président de la République Jacques CHIRAC,

 mars 2001 – mars 2010)

– Dominique SCHNAPPER (nommée par Président du Sénat Christian PONCELET, mars 2001 – mars 2010)

 – Pierre JOXE (nommé par Président de l’Assemblée nationale Raymond FORNI, mars 2001 – mars 2010)

– Jean-Louis PEZANT (nommé par Président de l’Assemblée nationale Jean-Louis DEBRÉ, mars 2004 – juillet 2010)

Liste actuelle:

Jean-Louis Debré (président, nommé par président Chirac, 23 février 2007)

Pierre Steinmetz (nommé par président février 2004)

Jacqueline de Guillenchmidt (nommée par président, février 2004)

Renaud Denoix de Saint Marc (nommé par président du Sénat, février 2007)

Guy Canivet (nommé par président de l’Assemblée nationale, février 2007)

Michel Charasse (nommé par président Sarkozy, mars 2010)

Hubert Haenel (nommé par président du Sénat, mars 2010)

Jacques Barrot (nommé par président de l’Assemblée nationale, mars 2010)

Claire Bazy-Malaurie (nommée par président Sarkozy, août 2010)

Valéry Giscard d’Estaing (ancien président)

Jacques Chirac (ancien président)


Présidentielles 2012: L’ennui avec le socialisme, c’est qu’éventuellement l’argent des autres finit par manquer (It’s milking time again!)

15 avril, 2012
On considère le chef d’entreprise comme un loup à abattre, ou une vache à traire. Peu voient en lui le cheval qui tire le char. Churchill
On ne multiplie pas la richesse en la divisant.  Gerald L. K. Smith
Vous ne pouvez pas apporter la liberté au pauvre en la retirant au riche. Tout ce qu’un individu reçoit sans rien faire pour l’obtenir, un autre individu a dû travailler pour le produire sans en tirer profit. Tout pouvoir ne peut distribuer aux uns que ce qu’il a préalablement confisqué à d’autres. Quand la moitié d’un peuple croit qu’il ne sert à rien de faire des efforts car l’autre moitié les fera pour elle, et quand cette dernière moitié se dit qu’il ne sert à rien d’en faire car ils bénéficieront à d’autres, cela mes amis, s’appelle le déclin et la fin d’une nation. On ne multiplie pas la richesse en la divisant. Adrian Rogers (1931)
L’ennui avec le socialisme, c’est qu’éventuellement l’argent des autres finit par manquer. Margaret Thatcher (1976)
Depuis la récession, les Américains riches sont à la recherche de nouveaux symboles de prestige, Les yachts, jets privés et villas au bord de la mer sont tellement 2007. Etre assez riche et généreux pour avoir son nom dans la liste “Giving Pledge” pourrait rapidement devenir l’ultime badge de prestige. Robert Franck (Wealth Report)
Je n’aime pas les riches, j’en conviens. François Hollande
J’ai considéré, j’en fais ici l’annonce, qu’au-dessus d’un million d’euros par mois, le taux d’imposition devrait être de 75%. Ce n’est pas possible d’avoir ces niveaux de rémunération. (…) Un million d’euros par an, donc à peu près 100.000 euros par mois. François Hollande
[L’impôt est, au terme de la Déclaration des droits de l’homme de 1789,) une « contribution commune » pour « l’entretien de la force publique et les dépenses d’administration », qui doit « être également répartie entre tous les citoyens en raison de leurs facultés ». (…) cette exigence ne serait pas respectée si l’impôt revêtait un caractère confiscatoire ou faisait peser sur une catégorie de contribuables une charge excessive au regard de leurs facultés contributives. Conseil constitutionnel
Ma sensibilité a toujours été de gauche mais, être de gauche, aujourd’hui, c’est très compliqué. Ou juste triste. Ça ne veut plus dire grand chose… La gauche de ces dernières années m’a souvent déçu et peu intéressé. Mais savait-elle elle-même ce qui l’intéressait ? À part être anti-sarkozyste, quel a été son cheval de bataille ? Patrick Bruel
Je suis très content de participer à une solidarité, très content de reverser une grande partie de ce que je gagne. Là, ça atteint des proportions où ça devient limite confiscatoire et spoliateur. (…) Les gens qui ont de l’argent sont aussi des gens qui génèrent du travail, de l’emploi, qui génèrent des richesses et qui font tourner aussi une économie. (…) Ce n’est pas honteux de faire fortune, ce n’est pas honteux à partir du moment où on redistribue, et on redistribue beaucoup, parce que ne serait-ce que 50% de ce que vous gagnez c’est déjà énorme. Patrick Bruel
J’ai le coeur à gauche. J’aimerais que Léon Blum se présente (rires). Moi, mon boulot, ça n’est pas de militer. Le socialisme, oui, j’y adhère. Après, je pense que la politique reste un peu bloquée. Personne ne propose une idée pour que les gens vivent mieux les uns avec les autres. (…) Notre taxe à 75 % sur les riches, c’est ridicule. (…) Aujourd’hui, voilà ce que je dirais concrètement : “Votez François Hollande, directement au premier tour”. Voilà ce que je dirais, et je le dis d’ailleurs (rires) : “Votez Hollande, cherchez pas”. Djamel Debbouze
Un bon impôt a une assiette large et un taux modéré. L’histoire montre que lorsqu’on monte les taux à des niveaux trop élevés, on est obligé de créer des niches fiscales ! Elie Cohen (économiste proche du PS)
La moitié des Américains les moins riches ne paye pas du tout d’impôt sur le revenu. (…) Le taux EFFECTIF moyen d’imposition fédérale sur le revenu de l’américain moyen est de 11%. Le taux effectif moyen de ceux qui déclarent un million ou plus en revenu est de 25%. Le taux effectif moyen de ceux qui déclarent entre 200.000 et 500.000 dollars est de 19%. (…) Le système fédéral de taxation est DÉJÀ très progressif 40% des recettes de l’impôt sur le revenu provient des contribuables parmi le 1% plus riche. Près de 100% des recettes provient des 20% les plus riches. (…) La « règle Buffett » rapporterait à l’Internal Revenue Service (fisc fédéral) 47 milliards de dollars sur 10 ans… (…) Pour mémoire, le déficit budgétaire fédéral sur UN AN dépasse 1000 milliards de dollars ! Pierre-Yves Dugua
L’évasion fiscale concernerait en France 150 à 200 000 personnes pour un montant de 590 milliards d’euros, dont 108 rien qu’en Suisse. UBS, sa filiale française créée en 1999, représenterait, selon l’auteur, à peu près un vingtième de ce marché. Un marché, comme le démontre bien son enquête, qui ne s’embarrasse guère de la législation. Tout le jeu de la banque consiste à cibler les clients fortunés – 10 millions d’euros au moins de patrimoine – puis à les cotoyer dans des manifestations conviviales. Objectif : convaincre ces Français d’ouvrir des comptes non déclarés, vis, par exemple, une création de société dans un paradis offshore, ou des facturations indues. Marianne
Dans l’avant-dernier chapitre de son livre, « les jeux et le cirque », Antoine Peillon cite des sportifs (des footballeurs majoritairement) qui font partie de la liste de « clients off », c’est-à-dire soupçonnés d’évasion fiscale : Antoine Sibierski, Marcel Desailly, David Bellion, Christian Karembeu, Patrick Vieira, Claude Makélélé, Laurent Blanc. Cette liste, extraite de la note de l’ACP de la Banque de France, n’est pas exhaustive, on s’en doute. Arrêt sur images

A l’heure où, du côté de Washington et pour donner le change d’un bilan pour le moins peu glorieux, le président-candidat du Très Grand Capital (800 000 dollars annuels, logé, nourri, blanchi) nous ressort pour prétendument éponger des déficits de plusieurs milliards de milliards (1000 milliards annuels) la plus démagogique des règles visant moins de 0,3% des contribuables (soit un gain de moins de 50 milliards sur 10 ans)  et qu’il ne s’applique même pas à lui-même, à savoir la fameuse règle (de la secrétaire de) Buffet (qui donne combien de millions à ses fondations déjà pour faire baisser ses impôts?)…

Et que les derniers chiffres sur la philanthropie mondiale confirment qu’avec 39 milliards de dollars annuels, les Etats-Unis restent proportionnellement près de six fois plus généreux qu’une France si volontiers donneuse de leçons …

Pendant qu’après les avoir si violemment dénoncés et combattus (service minimum transports et école primaire, retour dans l’OTAN, franchises médicales, non-remplacement d’un fonctionnaire partant en retraite sur deux, réforme des retraites, baisses de TVA, bouclier fiscal) tout en prétendant taxer les millionnaires à 75%, le  futur président français annoncé, fils d’un médecin d’extrême-droite qui « n’aime pas les riches » (8 300 euros mensuels, 100 000 annuels, 1,17 millions de patrimoine) s’apprête à discrètement avaliser l’essentiel des mesures prises par son prédécesseur …

Et que, plus de 15 ans après, la plus haute juridiction du pays (présidée alors par un repris de justice, accessoirement avocat du Canard enchaîné et nommé par un président qui avait menti pendant ses deux mandats sur son passé comme sur son état de santé) reconnait que pour leur éviter de perdre le remboursement de leurs dépenses de campagne (sur le dos du plus petit candidat qui lui en ressortira ruiné), elle a validé des comptes de campagne irréguliers tant pour le président délinquant multi-récidiviste dont elle allait plus tard voter l’immunité que pour son adversaire malheureux du premier tour (dont on oublie qu’un certain Bayrou, au côté de l’actuel président sortant, faisait partie du comité politique) …

Retour, autre grand secret de polichinelle de la République, sur l’inévitable envers d’une politique fiscale aussi injuste que confiscatoire, du moins pour ceux qui ne peuvent y échapper ou voter avec leurs pieds ou leurs  cerveaux.

A savoir, comme le rappelle le site Arrêts sur images,  la fraude fiscale dont le journaliste de La Croix Antoine Peillon vient de révéler …

Non seulement l’étendue (quelque, excusez du peu, 600 milliards d’euros soit annuellement cinq fois les recettes de l’impôt sur le revenu), et, nos donneurs de leçons du sport et du cinéma compris, nécessairement la crème de la crème de notre vie économique et culturelle).

Mais, via entre autres la même banque suisse qui avait déjà été épinglée il y a  quatre ans par le fisc américain et sans compter les rétrocommissions alimentant les campagnes électorales des uns et des autres, la quasi-institutionnalisation

Un livre dénonce l’impunité de l’évasion fiscale en France

Anne-Sophie Jacques

Arrêt sur images

12/04/2012

« Ces 600 milliards qui manquent à la France »

Et si l’évasion fiscale industrialisée était le prochain gros scandale à faire trembler le pouvoir ? La lecture du livre d’Antoine Peillon, journaliste de la Croix, donne sacrément envie de mettre la lumière sur ces pratiques frauduleuses jusqu’alors restées dans l’ombre de Bernard Squarcini, patron de la DCRI, ou dans les placards du procureur du parquet de Nanterre, Philippe Bourion. A la clé: 600 milliards d’euros.

Livre Peillon

En refermant le livre d’Antoine Peillon, on reste médusés : comment ? Alors que manifestement la filiale française de la banque Suisse UBS organise quasi industriellement l’évasion fiscale, aucune instruction judiciaire n’a encore été ouverte ? Comment ? Nous, pères la morale montrant du doigt les vilains Grecs fraudeurs, on laisse s’évader ainsi l’équivalent de cinq fois les recettes annuelles de l’impôt sur le revenu ? En pleine crise de la dette publique, mère des plans d’austérité, rien n’est fait pour retenir ne serait-ce qu’une petite partie des grosses fortunes qui partent travailler pour espérer des rendements grassouillets ?

Tout donne le tournis dans l’enquête de Peillon. Les chiffres d’abord, à commencer par le plus gros, celui de la couverture : 600 milliards d’euros. Ce chiffre est la somme de toutes les recettes qui ont échappé au fisc français du fait de l’évasion fiscale. Par an, selon l’auteur, ce sont 30 milliards qui manquent à l’appel. Il s’appuie sur les estimations des cadres de la banque UBS qui avancent également le chiffre de 850 millions (en dix ans) soustraits au fisc français par leur seule banque. Et encore, nous dit Peillon, c’est la fourchette basse. Basse peut-être, mais bien plus élevée que les chiffres officiels repris tels quels dans la presse. Le syndicat SNUI-SUD Trésor évalue la fraude entre 15 et 20 milliards. Toute fraude confondue (sur la TVA, le travail au noir, les prélèvements sociaux évités, plus l’évasion fiscale) la Cour des comptes penchait, en 2007, pour une perte comprise entre 29 et 40 milliards d’euros.

Mais ce n’est pas tant les sommes sous-évaluées qui provoquent le vertige que les pratiques d’évasion fiscale organisées par la banque UBS. Pourquoi cette banque-là et pas les autres ? Après tout, Peillon estime que la banque suisse, premier groupe mondial dans la gestion de patrimoine, gère « seulement » un vingtième de l’évasion fiscale en France. BNP Paribas, la Société générale, les Banques populaires, toutes ont un don pour l’évasion. Mais l’auteur ne s’est pas intéressé à UBS par hasard.

UBS et les riches américains

Déjà, il y a un précédent aux Etats-Unis. Le fisc américain a mis au jour un manège d’évasion fiscale à grande échelle organisé par UBS. Rien qu’en 2004, la banque suisse avait créé 900 sociétés écrans pour garantir l’anonymat des grosses fortunes et ouvert 52 000 comptes non déclarés. L’année 2008 signe la fin de récré : la banque est lourdement condamnée, des têtes tombent, les Etats-Unis menacent UBS de retirer sa licence bancaire et décident coûte que coûte de récupérer l’argent évadé.

Ces pratiques ne se sont pas limitées aux frontières des Etats-Unis. Pour Peillon, la création de la filiale UBS France en décembre 1998 n’avait pas d’autres buts que de capter des gros clients français pour les inviter à placer leur argent au chaud, dans les paradis fiscaux. La preuve ? UBS France enregistre un déficit comptable structurel de 560 millions. C’est-à-dire qu’avec sa seule activité de banque en France, UBS perd de l’argent. Un comble non ? Ce déficit ne cache-t-il pas un loup ? Non, il cache des vaches. Plus exactement, des « fichiers vaches » et des « carnets du lait », noms donnés à la comptabilité parallèle. Dans ces fichiers se cachent les coordonnées des clients ainsi harponnés. En résumé, UBS France pratique non pas l’évasion fiscale style court séjour au soleil mais l’évasion massive, industrialisée, et totalement illégale.

Vache

Des vaches, des carnets de lait, on peut se dire que l’auteur a abusé du chocolat suisse. Même pas. Ces pratiques sont dénoncées par une multitude de témoins. Le récit s’appuie sur trois témoignages centraux et anonymes : un ex-commissaire divisionnaire de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI née de la fusion de la DST et des renseignements généraux, le FBI à la française), une dirigeante du groupe bancaire suisse UBS et un cadre de la filiale française. Tous sont d’accord : oui la fraude est massive, oui elle est organisée, oui elle est étouffée. Etouffée par qui ? Tout d’abord par la banque elle-même. Le livre de Peillon est parsemé de batailles en interne qui déchirent le personnel. Beaucoup sont scandalisés par ces pratiques. Beaucoup ont aujourd’hui envie d’en parler. Cependant, le livre montre bien que la situation n’est pas manichéenne: on ne trouve pas les méchants banquiers fraudeurs d’un côté et les gentils banquiers innocents de l’autre.

Prenons le cas de John Cusach, dirigeant suisse du groupe UBS et plus précisément « patron de la Conformité » du secteur Gestion de fortune et banque d’affaires. Quand, en 2002, un juriste lui fait part de ses interrogations sur les pratiques d’évasion fiscale aux Etats-Unis, il ne bronche pas. Ceci est normal, c’est le modèle économique de la banque. En revanche, l’année suivante, quand il met le nez dans les locaux d’UBS France et se penche sur la liste des comptes soupçonnés d’être liés à des activités dites sensibles (entendez le terrorisme, la drogue, le grand banditisme), il devient tout rouge. Pas question de ternir l’image du groupe en abritant des fortunes peu recommandables. L’évasion fiscale oui, l’argent du terrorisme, non. Cette ambivalence se retrouve également dans l’adoption récente – certes anecdotique – d’un « dresscode » qui suggère aux salariés, hommes et femmes, de porter des sous-vêtements discrets. Comme le souligne la dirigeante du groupe, on y voit « le fond de la culture UBS, dans sa forme la plus pure: une volonté de contrôle moral absolu totalement contradictoire avec la réalité des pratiques. »

Les pratiques sont connues, et quand bien même UBS tente de les étouffer, elles se sont ébruitées. Une plainte a été déposée fin 2009 par une salariée d’UBS, plainte transmise au parquet de Paris qui, à cette heure, n’a toujours pas jugé bon d’ouvrir une instruction judiciaire. La salariée, quant a elle, a été licenciée cette année. De même, l’Autorité de contrôle prudentiel (ACP) de la Banque de France a été alertée à plusieurs reprises. Même si cette dernière a fait preuve, selon Peillon, d’un relatif immobilisme, elle a néanmoins transmis une note au parquet de Paris pour ouverture d’une enquête préliminaire. Cette enquête a été confiée au Service national de douane judiciaire (SNDJ). Et puis? Et puis rien. Ce qui ne manque pas d’étonner l’auteur : « l’investigation du SNDJ n’a toujours pas conduit le parquet, en la personne du vice-procureur de Paris [aujourd’hui à Nanterre], Philippe Bourion, à transformer l’enquête préliminaire en véritable instruction judiciaire. »

K comme kapital (ou comme koi ? kelle évasion fiscale ?)

Ce n’est pas la seule consternation : on peut en effet se demander pourquoi le ministère des finances ne réagit pas non plus. Pour l’auteur, il est impossible qu’il ne soit pas au courant. Alors ? Là, le témoignage de l’ex-commissaire de la DCRI est confondant. Le renseignement intérieur, dirigé par Bernard Squarcini, abrite un département consacré à la sécurité de l’économie française, qui répond au doux nom de K (comme Das Kapital, le livre de Marx). Selon le témoin, « Squarcini, Gilles Gray et son équipe de la sous-direction K de la DCRI ont fait preuve «d’incurie» voire de «contre-performance volontaire». Autrement dit: ils ont permis l’étouffement du scandale de l’évasion fiscale. Dans quel but ? A qui profite cette évasion massive, excepté évidemment aux grosses fortunes ? Peillon y va franco : l’évasion fiscale a servi au financement politique illégal du parti de Nicolas Sarkozy et au trafic d’influence. Ce scandale en rejoint un autre : celui de l’affaire Bettencourt. Car la vieille dame de L’Oréal possède de nombreux comptes en Suisse, dont certains chez UBS. Il est avéré que les mouvements suspects sur ces comptes, entre 2005 et 2008, sont carastéristiques de l’évasion fiscale. 20 millions ont ainsi pu être dissimulés au fisc français. Une somme qui a pu finir dans de petites enveloppes en papier kraft à destination des hommes politiques. Conclusion de Peillon : « les générosités de la milliardaire vis-à-vis des champions politiques expliqueraient-elles cette timidité judiciaire ? »

A ce stade se pose une question médiatique : comment faire émerger le scandale de l’évasion fiscale dans le débat, qui plus est en pleine présidentielle ? Comment lui faire prendre l’ampleur qu’a connue l’affaire Bettencourt initiée et portée par Mediapart puis relayée ensuite par de très nombreux médias ? Soyons honnête : l’enquête de Peillon n’a pas été ostracisée. Si l’auteur n’a pas couru les plateaux des JT ou celui du Grand Journal, il a été l’invité de France 3 et de France Info. On le retrouve aussi sur Mediapart, un blog du Monde, Challenges, Marianne, Alternatives économiques… et bientôt sur @rrêt sur images ( Peillon sera l’invité de notre émission de vendredi). Malgré tout, le scandale n’a pas encore pris l’allure d’une vague qui emporte tout sur son passage. Pourtant, Peillon se dit prêt – voire impatient – de livrer sa brouette de documents à un juge d’instruction, et il affirme qu’aujourd’hui un grand nombre de ses témoins accepteraient d’être auditionnés à visage découvert. Mais comment réagir contre l’inertie des parquets de Paris et Nanterre ?

Je propose une option : pourquoi ne pas balancer des noms ? Dans l’avant-dernier chapitre de son livre, « les jeux et le cirque », Antoine Peillon cite des sportifs (des footballeurs majoritairement) qui font partie de la liste de « clients off », c’est-à-dire soupçonnés d’évasion fiscale : Antoine Sibierski, Marcel Desailly, David Bellion, Christian Karembeu, Patrick Vieira, Claude Makélélé, Laurent Blanc. Cette liste, extraite de la note de l’ACP de la Banque de France, n’est pas exhaustive, on s’en doute.

D’accord, ça s’appelle de la dénonciation, ou de la délation. Et ce n’est pas joli-joli. Peut-être qu’on peut juste faire peur : c’est ce qu’a fait le fisc américain qui, pour faire pression sur la Suisse, a très vite menacé de rendre publique la liste des 52 000 clients fraudeurs. Faut-il en passer par là ? Je vous laisse juges.

Voir aussi:

L’évasion fiscale, une cagnotte de 590 milliards !

Philippe Cohen

Marianne

29 Mars 2012

Un livre-enquête d’Antoine Peillon révèle les agissements suspects de la banque suisse UBS aboutissant à faciliter, voire organiser l’evasion fiscale de milliers de citoyens français. Le même scandale avait abouti aux Etats-Unis à de lourdes sanctions contre la banque. Qui, pour le moment, ne réagit guère…

L’évasion fiscale pèse sur l’économie de nos pays développés dans des proportions insoupçonnées par les responsables politiques. Telle est, après quelques mois d’enquête sur le cas, très peu particulier sans doute, de la banque suisse UBS, la conviction du journaliste Antoine Peillon, grand reporter à la Croix.

L’évasion fiscale concernerait en France 150 à 200 000 personnes pour un montant de 590 milliards d’euros, dont 108 rien qu’en Suisse. UBS, sa filiale française créée en 1999, représenterait, selon l’auteur, à peu près un vingtième de ce marché. Un marché, comme le démontre bien son enquête, qui ne s’embarrasse guère de la législation. Tout le jeu de la banque consiste à cibler les clients fortunés – 10 millions d’euros au moins de patrimoine – puis à les cotoyer dans des manifestations conviviales. Objectif : convaincre ces Français d’ouvrir des comptes non déclarés, vis, par exemple, une création de société dans un paradis offshore, ou des facturations indues.

Le scandale de l’évasion fiscale aux Etats-Unis a révélé que l’UBS, qui rappelons-le, est la première banque mondiale de gestion de patrimoine, avait permis l’ouverture de quelques 52 000 comptes non déclarés de citoyens américains aboutissant, après un conflit avec le fisc américain, à une mega-amende. C’est cette histoire qui décide Antoine Peillon d’enquêter sur UBS-France. Bingo : il constate que la filiale française accueille les mêmes responsables que la filiale américaine, pour conduire, finalement, le même genre d’opération. Peu à peu il découvre que les manoeuvres de la banque ont été critiquées et repérées non seulement par certaines autorités de contrôle comme l’Autorité de contrôle prudentiel de la Banque de France, la douane financière ou même les enquêteurs de la DCRI, mais qu’elles ont sucité des conflits entre certains cadres et la direction de la banque. Cerise avariée sur ce pudding pourri, le livre de Peillon se conclut par l’exposition à la lumière de quelques opérations de transfert financier entre différents compte de Liliane Bettencourt qui le conduisent à subodorer, là encore, une opération d’évasion fiscale, via UBS et la compagnie italienne Generali.

Le plus étonnant dans cette affaire est l’extrême lenteur de l’Etat. On se rappelle que, dès le début de la crise, en 2008, le président Sarkozy a annoncé la fin des paradis fiscaux. Apparemment, non seulement le temps des listes noires ou grises est révolue, mais la gestion de patrimoine permet aux citoyens français les plus riches de contourner allègrement la législation sans encourir les foudres des autorités. Quant au gouvernement suisse, déjà échaudé par le scandale UBS aux Etats-Unis, on attend avec impatience sa réaction à l’enquête d’Antoine Peillon. Contacté par Marianne, l’ambassade n’a pas donné suite…

Ces 600 milliards qui manquent à la France, par Antoine Peillon, 185 p, Seuil, 15 €.

Antoine Peillon : des plaintes ont été déposées contre l’UBS, sans suite

Comment les commerciaux de la banque UBS abordent-ils leurs clients ? Quelle différence faites-vous entre l’optimisation fiscale et l’évasion fiscale ?

Antoine Peillon : Au départ, il s’agit toujours d’optimisation fiscale. Il existe d’ailleurs tout un lexique adapté à ce marché. On parle de transferts transfrontaliers pour euphémiser des opérations qui ne sont pas toujours légales. Mais le plus souvent, la clientèle qui peut être constituée par des gens peu diplômés, des commerçants très riches ou des joueurs de football, impose de tenir un langage non technique; Alors on dit à ces clients des phrases du genre « Vous serez bien chez nous », comme pour dire que la législation français n’est pas « optimale » par rapport à leurs intérêts.

Quel type de rémunération l’UBS propose-t-elle à ces clients ultra-riches ?

Pour devenir un client de ces prestations un peu spéciales, il faut disposer en général d’au moins 10 millions d’euros. Il existe différents niveaux de rémunération Selon le risque pris par le client, les rémunérations proposées varient de 4%, pour les contrats les plus sécures, à 10% pour les plus risqués. Ce qui fait que le capital déposé peut rapidement augmenter : avec un gain de 10% sur dix ans le capital déposé fait plus que doubler !

Comment la banque se rémunère-t-elle ?

Il y a la rémunération classique de la gestion de patrimoine, qui est de 1% par an sur les sommes déposées. Ensuite, certaines prestations donnent lieu à des commissions, comme la création d’entreprise offshore ou les conseils d’un avocat spécialisé. La place des intermédiaires est importante dans le système. Ainsi un jeune joueur de foot débarquant dans un club peut être « parrainé » par un aîné… D’ailleurs, l’attrait des clients n’est pas uniquement pécunier. Au fond, UBS leur propose une sorte de passeport pour entrer dans le club des ultrariches. La banque créée sans cesse des évènements conviviaux pour conforter ce sentiment : tournois de golf, déjeuners littéraires, concerts, etc.

Votre enquête met-elle en cause les institutions françaises et lesquelles ?

Les enquêteurs de l’Autorité de contrôle prudentiel de la Banque de France ont fait leur travail, tout comme la douane financière et les officiers de renseignement de la DCRI. En revanche on peut se demander pourquoi tous ces rapports n’ont rien déclenché du côté du Parquet de Paris. Des plaintes ont même été déposées par des cadres de l’UBS qui n’ont donné lieu, pour le moment, à aucune poursuite.

Le porte parole de l’UBS, interrogé par la télévision romande, a déclaré que votre enquête exploitait quelques conflits du travail existant au sein de la banque. Que répondez-vous ?

J’estime qu’il y a au moins une quinzaine de cadres et commerciaux sont dans une procédure prud’hommale contre la direction d’UBS-France. Mais ces conflits sont nés, justement de leur dénonciation de l’évasion fiscale. Et puis les sources de mon enquête sont très loin de se limiter à ces personnes.

Voir de même:

Ces 600 milliards qui manquent à la France. Enquête au coeur de l’évasion fiscale

Ces 600 milliards qui manquent à la France. Enquête au coeur de l’évasion fiscale, par Antoine Peillon

Le Seuil, 2012, 187 p., 15 euros.

Christian Chavagneux

Alternatives Economiques

avril 2012

C’est un livre explosif que met sur la place publique Antoine Peillon, grand reporter au journal La Croix. Bénéficiant d’informations de toute première main, il montre comment la banque suisse UBS organise depuis la France un système massif d’évasion fiscale.

Afin de mettre en contexte les informations incroyables auxquelles il a eu accès, le journaliste a croisé différentes sources pour estimer à 590 milliards d’euros l’ensemble des avoirs français dissimulés dans les paradis fiscaux, dont 220 milliards appartenant aux Français les plus riches (le reste étant le fait d’entreprises). Environ la moitié de ce total (108 milliards) serait dissimulée en Suisse, la dernière décennie voyant fuir environ 2,5 milliards d’avoirs par an. Depuis 2000, UBS France aurait privé le fisc français de 85 millions d’euros en moyenne chaque année, ce qui montre son importance, mais souligne également combien d’autres établissements bancaires participent à ce genre d’activités.

 » Fichier vache « 

Comment fait la banque pour mener ses opérations ? Environ 120 chargés d’affaires suisses seraient présents clandestinement en France pour démarcher les grosses fortunes hexagonales, ce qui est rigoureusement interdit par la loi mais réalisé, d’après Antoine Peillon, en toute connaissance de cause par la maison mère en Suisse. Chaque commercial est muni d’un document, le manuel du Private Banking,  » véritable guide en évasion fiscale « . Afin d’être rémunéré en proportion du chiffre d’affaires qu’ils rapportent, les commerciaux sont bien obligés d’enregistrer à un moment ou un autre leurs transactions. Ils le font dans une comptabilité cachée baptisée  » carnets du lait  » que l’on peut trouver dissimulés dans des fichiers Excel intitulés  » fichier vache « . On aura compris l’analogie : la France est une vache fiscale dont il faut traire le lait…

Les commerciaux présents en France utilisent les mêmes techniques que celles mises en évidence par la justice américaine : UBS organise des événements mondains auxquels ils invitent clients et prospects. Dans les documents récupérés par Antoine Peillon, on trouve parmi les clients les noms de footballeurs connus, et même d’un haut responsable du football international pour lequel une commerciale note, après un rendez-vous à Monaco en 2002, que l’entretien fut « long et difficile, mais fructueux « , ou encore un navigateur, un auteur réalisateur de cinéma et… Liliane Bettencourt. Celle-ci est tout bonnement accusée d’avoir enfoui 20 millions d’euros entre 2005 et 2008, à l’occasion de transferts entre la France, la Suisse et l’Italie par l’intermédiaire de comptes UBS et BNP Paribas, avant de finir, affirme l’auteur, dans des enveloppes remises à des personnalités de droite.

Impunité

Antoine Peillon lance de nombreuses et graves accusations mais il est sûr de ses sources : des cadres écoeurés d’UBS en France, en Suisse, mais aussi les services secrets français. Les preuves dont ces informateurs disposent ont été transmises à plusieurs autorités de régulation. Le parquet a été saisi, mais il ne bouge pas, assurant une forme de protection aux gros fraudeurs. C’est pour lever cette impunité que le journaliste a décidé d’écrire ce livre.

Ces 600 milliards qui manquent à la France. Enquête au coeur de l’évasion fiscale, par Antoine Peillon

Le Seuil, 2012, 187 p., 15 euros.

Voir encore:

Evasion fiscale : ouverture d’une information judiciaire sur UBS en France

Après un an d’enquête préliminaire, les juges ont décidé l’ouverture d’une information judiciaire pour « démarchage bancaire et financier par personne non habilitée et blanchiment (de fraude fiscale et de fonds obtenus à l’aide de démarchage illicite) commis en bande organisée ».

Valerie de Senneville

13/04 | 12

Reuters

L’étau judiciaire se resserre autours d’UBS France. Selon nos informations, les juges viennent de décider de l’ouverture d’une information judiciaire pour « démarchage bancaire et financier par personne non habilitée et blanchiment (de fraude fiscale et de fonds obtenus à l’aide de démarchage illicite) commis en bande organisée ». Des délits passibles de cinq ans d’emprisonnement et de 750.000 euros d’amende. L’enquête a été confiée au juge d’instruction parisien Guillaume Daieff. Contactés, ni la banque ni ses conseils n’ont souhaité faire de commentaires pour l’instant.

Cela fait déjà quelque temps qu’UBS est observée de près par la justice et les autorités bancaires. En mars 2011, le parquet avait ouvert une enquête préliminaire à la suite d’un signalement fait par l’Autorité de contrôle prudentiel (ACP) sur les actes et les procédures de contrôle interne de la banque. L’autorité prudentielle avait plus précisément dans sa ligne de mire le démarchage de clients en France par des commerciaux de la banque venus de Suisse. Cela fait donc un an que concomitamment le parquet et l’ACP fouillent les techniques de la banque. Il y a un mois, l’autorité bancaire a d’ailleurs transmis au parquet son rapport définitif sur le contrôle interne de la gestion privée d’UBS en France. Confirmant le travail fait par le parquet et conduisant logiquement à l’ouverture de cette information judiciaire.

A l’origine des soupçons des autorités, l’affaire dite des « carnets du lait » et révélée par plusieurs hebdomadaires sur la base de témoignages anonymes. Derrière ce nom bucolique (à l’origine nom de la comptabilité manuscrite des fermiers du canton de Vaud en Suisse), se cacherait une liste secrète tenue par la banque sur les mouvements entre les comptes bancaires français légaux et des comptes suisses non déclarés aux services fiscaux français. A l’époque, UBS avait souligné n’avoir « ni mis en oeuvre, ni participé d’aucune manière à un quelconque système d’aide à l’évasion fiscale ». Dernièrement, elle déclarait avoir « renforcé son cadre juridique » à la suite de l’affaire d’évasion fiscale qui avait mis fin à l’activité transfrontalière avec les Etats-Unis. Le « Nouvel observateur » révélait cependant le 22 mars que la banque avait reçu une lettre de mise en demeure de l’ACP sur ses méthodes de contrôle.

Voir aussi:

« Ces 600 milliards qui manquent à la France », le livre qui accuse « le système UBS »

La filiale française de la banque suisse UBS a mis en place un mécanisme bien organisé d’évasion, raconte notre confrère Antoine Peillon.

« Ces 600 milliards qui manquent à la France » d’Antoine Peillon

Seuil, 192 p., 15 €

Des voitures franchissant nuitamment un poste frontière alpin, le coffre bourré de lingots d’or ou de valises de billets. Cela fait presque partie de l’imagerie populaire. L’évasion fiscale reste toujours d’actualité, mais avec d’autres méthodes qui permettent de transférer discrètement et en quelques clics d’importantes sommes d’argent. C’est ce que raconte Antoine Peillon, grand reporter à La Croix , dans un ouvrage extrêmement bien documenté, au titre à lui seul éclairant : Ces 600 milliards d’euros qui manquent à la France. Enquête au cœur de l’évasion fiscale .

Pour étayer sa thèse, l’auteur s’est penché sur les étranges pratiques de l’Union des banques suisses (UBS), l’un des plus importants et des plus anciens établissements helvétiques. Il se fonde sur des témoignages accablants d’employés de la banque en France qui ont accepté de parler, sous couvert d’anonymat. Des informations de première main, corroborées par plusieurs autres sources provenant des services de renseignement et de la lutte contre le blanchiment d’argent.

Un sytème quasiment institutionnalisé

Au sein de la filiale française d’UBS, le système d’évasion fiscale pour les grandes fortunes était quasiment institutionnalisé, raconte Antoine Peillon, qui décrit par exemple le manuel pratique fourni aux employés, leur livrant conseils et astuces pour rester discrets et ne pas se faire prendre par le fisc. Selon les cadres d’UBS, 850 millions d’euros auraient ainsi été sortis illégalement de l’Hexagone par la banque suisse.

Pour parvenir au montant de 600 milliards d’euros évoqués dans le titre de son livre, Antoine Peillon additionne notamment « les 100 milliards d’avoirs de Français fortunés dissimulés en Suisse », les « 220 autres milliards qui se cachent dans l’ensemble des paradis fiscaux », ainsi que les 370 milliards de placements des grandes entreprises dans ces mêmes places offshore.

Cette « nouvelle affaire » n’est pas une première pour UBS, qui a déjà eu maille à partir avec les autorités américaines. Antoine Peillon dit tenir l’ensemble des documents qu’il possède à la disposition d’un juge d’instruction.

Voir par ailleurs:

Malgré la crise, les dons privés ne cessent d’augmenter

Nicolas Lecaussin

IREF

12 apr 2012

Malgré la crise, les dons privés ne cessent d’augmenter

Le Hudson Institute a établi la statistique des dons privés aux pays pauvres. Ils sont plus importants que l’aide publique. Les Américains sont les premiers donateurs du monde. Infâme capitalisme, misérables entrepreneurs !

En France, nous pratiquons en grands champions un sport qui consiste à critiquer les entreprises, les patrons ou les riches en général. Ailleurs, on vante les mérites des entrepreneurs et on souligne l’importance du secteur privé et des individus dans l’exercice de la philanthropie. Le dernier Index de la Philanthropie privée publié par le Hudson Institute montre que, malgré la crise, les dons et les envois de fonds privés vers les pays en développement ont représenté environ 246 Milliards de dollars en 2010, presque le double que les aides publiques (128 Milliards de dollars).

Les Etats-Unis sont le premier pays donateur avec 39 Milliards de dollars en dons privés (individus, sociétés et legs) et 95 Milliards en argent envoyé vers les pays en développement. Par rapport à ces sommes, l’aide gouvernementale américaine aux pays pauvres a représenté 30 Milliards de dollars en 2010. Par comparaison, les autres pays sont loin derrière : le Royaume Uni est deuxième avec presque 5 Milliards de dons privés, suivi par le Japon (3.3) et le Canada (2). Les Etats-Unis restent, de loin, les principaux pourvoyeurs d’argent à d’autres pays car même pour ce qui est de l’aide publique, ils sont les premiers : 30 Milliards de dollars d’aides publiques en 2010 contre 13 Milliards pour le Royaume Uni, 12.99 pour l’Allemagne et 12.92 pour la France. Voilà sans doute des raisons tout à fait valables pour condamner l’Amérique.

Dons privés (individus, sociétés, legs) aux pays pauvres

(en Milliards de dollars, 2010)

Etats-Unis 39

Royaume Uni 5

Japon 3.3

Canada 2

Allemagne 1.46

France 1

Voir enfin:

Obama Fails to Apply the Buffett Rule to Himself

Keith Koffler

White House dossier

April 13, 2012

President Obama chose not to subject himself to his own proposed Buffett Rule, paying only a 20.5 percent federal tax rate instead of the 30 percent rate called for under the proposal he has been talking about all week.

The Buffett rule would apply to those making $1 million, and Obama did not quite make $1 million last year – he clocked in at $789,674. But he made enough to be considered comparably rich to those making a million, and still paid a rate ten points below the threshold he is proposing.

What’s more, he paid a lower rate than Vice President Biden, who made less than half what Obama did. Biden paid a 23.2 percent rate on $379,035 in income.

Some of the difference is due to deductions for charitable contributions – the Obamas contributed substantially more last year than the Bidens.

Did Obama Pay a Lower Rate Than His Secretary?

Keith Koffler

White House dossier

April 13, 2012

President Obama paid a total federal tax rate in 2011 on adjusted income of $789,674 that may be lower than that of his secretary, even though she earned substantially less.

Obama has spent the past week touting the Buffett Rule, which calls on those who make $1 million – just a little more than Obama made – to pay at federal tax rate of at least 30 percent. The rule was inspired by Buffett’s comment that he paid a lower tax rate than his secretary.

The most recent information about salary regarding Obama’s secretary is for his former secretary, Katie Johnson, who is listed by the White House as having made $90,000 in 2010.

According to Wikipedia, Johnson is 31 years old and now attends Harvard Law School. I don’t know about her personal life or what her deductions would be, so I can’t assume any children or extra deductions.

On a $90,000 salary, she would pay $16,578 in federal taxes, $3,780 to Social Security, and $1,305 in Medicare taxes.

That adds up to a total federal tax burden of $21,663 on $90,000 in adjusted gross income, or a tax rate of 24 percent.

Obama’s federal income tax rate was 20.5 percent. If you include the Medicare and Social Security taxes paid by Obama, his total federal tax liability is 21.8 percent, fully two percent less than that of his secretary even though his adjusted gross income was nearly nine times hers.

Voir encore:

Petits comptes entre « sages »

Raphaëlle Bacqué et Pascale Robert-Diard

Le Monde

26.11.10

Octobre 1995. Les rapporteurs du Conseil constitutionnel proposent le rejet des finances de la campagne d’Edouard Balladur. Ils ne sont pas suivis.

Les débats ont duré cinq jours. Autour de la table ovale du Conseil constitutionnel, en ce mois d’octobre 1995, l’atmosphère est tendue. Roland Dumas et les huit autres membres doivent trancher une question brûlante : peuvent-ils ou non invalider les comptes de campagne des deux principaux candidats de la droite, le vainqueur de l’élection présidentielle, Jacques Chirac, et son adversaire, éliminé dès le premier tour, Edouard Balladur ?

Depuis la mi-juillet, dix rapporteurs, tous hauts fonctionnaires du Conseil d’Etat et de la Cour des comptes, ont épluché, facture après facture, les dépenses et les recettes des neuf candidats du premier tour. Jacques Chirac et Edouard Balladur posent de sérieux problèmes. Des versements en liquide figurent sur les comptes de campagne sans aucune justification. Tout l’été, les rapporteurs ont réclamé des explications.Une demi-douzaine de lettres recommandées ont été adressées à M. Balladur, dont l’association de financement a été notamment créditée de 10,25 millions de francs en espèces (1,56 million d’euros) le 26 avril 1995. Son trésorier, René Galy-Dejean, donne des explications fluctuantes : des ventes de gadgets, explique-t-il d’abord, des tee-shirts, indique-t-il ensuite. « Le candidat ne sait manifestement pas quelle argumentation opposer aux questions », écrivent les trois rapporteurs, Martine Denis-Linton, Rémi Frentz et Laurent Touvet.

Pour Roland Dumas, c’est la première occasion d’exercer son savoir-faire politique. Nommé en mars 1995 par François Mitterrand, juste avant que celui-ci ne quitte l’Elysée, son arrivée a fait grincer des dents. Autant son prédécesseur, Robert Badinter, était incontesté, autant l’ancien ministre des affaires étrangères suscite l’hostilité de certains membres. « Il lui manque une case, celle de la morale », confie alors un des « sages ». Les premières semaines, il a dû déployer tout son charme pour apprivoiser ce Conseil, dont quatre membres ont pourtant été nommés par la gauche.Recettes en espèces injustifiéesC’est peu dire que l’exposé des rapporteurs jette un froid sur le Conseil. Le 3 octobre, devant les neuf membres, ils proposent le rejet des comptes d’Edouard Balladur, ce qui revient à le priver du remboursement par l’Etat des dépenses de campagne qu’il a engagées. Il est d’usage, au Conseil, de suivre leur avis.

Selon notre enquête, dès l’ouverture des débats, Roland Dumas met en garde ses collègues. Les comptes de Jacques Chirac, leur rappelle-t-il, présentent, eux aussi, des recettes injustifiées et une sous-estimation des dépenses. Roland Dumas insiste : si on annule les comptes de l’ancien premier ministre, il faudra aussi annuler ceux du président élu. Il observe que les dépassements chez celui-ci sont « beaucoup plus sérieux ». « Peut-on prendre le risque d’annuler l’élection présidentielle et de s’opposer, nous, Conseil constitutionnel, à des millions d’électeurs et ainsi remettre en cause la démocratie ? », fait-il valoir.Maurice Faure, éphémère ministre de la justice de François Mitterrand en 1981, rechigne pourtant. « Je n’accepte pas cette solution », dit-il. Il est l’un des seuls à s’émouvoir publiquement. Les rapporteurs, eux, continuent de batailler. A quoi donc ont servi leurs investigations si c’est pour capituler ?

Roland Dumas décide alors de suspendre la séance. Il demande aux rapporteurs de revoir leur copie et de modifier les modes de calcul qu’ils ont retenus. Pour les recettes en espèces injustifiées, le président du Conseil constitutionnel donne lui-même l’explication que lui a fournie Jacques Chirac : « Savez-vous que les militants du RPR ont une imagination débordante et que, à la fin de chaque meeting, ils font circuler une sorte de gros boudin dans lequel chacun verse son obole, et cela fait des sommes extraordinaires ! »L’argument ne dupe personne mais les rapporteurs, eux, sont obligés de reprendre leurs calculs.Pressés par Roland Dumas, ils « oublient » la provenance incertaine des 10,25 millions de francs d’Edouard Balladur, réintègrent dans ses dépenses 5 929 628 francs, ce qui le laisse opportunément juste en dessous du plafond de 90 millions de francs autorisé pour les candidats du premier tour. La même opération est menée pour Jacques Chirac, qui en tant que candidat du second tour, a droit, pour sa part, à 120 millions de francs de dépenses. Les rapporteurs réintègrent 3 334 295 francs dans ses comptes.Pour l’un et l’autre, l’addition est désormais officiellement orthodoxe : Edouard Balladur est à 0,25 % du plafond autorisé. Jacques Chirac fait encore mieux : ses dépenses s’établissent à 0,034 % en dessous du seuil légal.Il faut maintenant voter.

Mais la bataille des rapporteurs a laissé des traces. Quatre conseillers refusent d’approuver les comptes. Quatre les valident. Quatre voix contre quatre. La cinquième qui fait basculer la majorité en faveur de l’adoption des comptes est celle de Roland Dumas. « Ce n’était pas très glorieux », reconnaît aujourd’hui le professeur de droit Jacques Robert. Il sera le seul, cinq ans après cette décision, à exprimer ses états d’âme dans un livre, La Garde de la République (Plon, 2000) : « La jurisprudence électorale est plus pragmatique que morale, écrit-il alors. Cette mission de contrôle des dépenses pour l’élection présidentielle est quasiment impossible à remplir. Le Conseil est une caution. »Ce jour-là, la rigueur des gardiens de la Constitution fera tout de même une victime. Jacques Cheminade, qui a obtenu 0,28 % des voix au premier tour, voit ses comptes invalidés : il a obtenu un prêt sans intérêts. Ne pouvant bénéficier du remboursement partiel de l’Etat, il est ruiné.Après cette séance houleuse, Roland Dumas convie tout le monde à déjeuner. Les rapporteurs, écoeurés, déclinent l’invitation.

Voir de même:

Jacques Robert : «On s’est tous dit qu’il se fichait de nous»

Le Monde

01.12.2011

Professeur de droit et président honoraire de l’université Panthéon-Assas, Jacques Robert, 83 ans, a été membre du Conseil constitutionnel de 1989 à 1998. A ce titre, il a examiné, en octobre 1995, dans la foulée de l’élection de Jacques Chirac à l’Elysée, les comptes de campagne des candidats, notamment ceux d’Edouard Balladur. Pour « le Parisien » – « Aujourd’hui en France », il détaille les manœuvres qui ont conduit les Sages à « blanchir » 10 millions de francs (1,5 M€) à l’origine douteuse.

Vous souvenez-vous du délibéré portant sur les comptes de campagne d’Edouard Balladur?

JACQUES ROBERT. Parfaitement. Et ce n’est pas un bon souvenir. Je vis très mal la façon dont le droit, à cette occasion, a été tordu.

C’est-à-dire?

Comme tous les dossiers électoraux, celui d’Edouard Balladur a été examiné par trois conseillers rapporteurs détachés auprès de nous par la Cour des comptes et le Conseil d’Etat. Leur rapport, présenté en séance pleinière, était sans équivoque : les comptes du candidat Balladur accusaient 10 millions de francs de recettes d’origine inconnue. Ils étaient donc irréguliers.

Ont-ils tenté d’obtenir une explication de l’ex-candidat?

Oui. Ils lui ont écrit à trois reprises, par lettre recommandée, mais Edouard Balladur ne leur a jamais répondu. L’explication selon laquelle ces 10 millions provenaient de la vente de tee-shirts, esquissée par son trésorier, ne tenait pas la route. C’était une somme énorme. On s’est tous dit que Balladur se fichait de nous.

Les comptes de Jacques Chirac, eux, étaient corrects?

Non. Mais les irrégularités n’avaient pas une telle ampleur.

Comment les Sages du Conseil constitutionnel ont-ils réagi?

Nous étions tous très ennuyés. Roland Dumas, président du Conseil, a alors pris la parole. « Nous ne sommes pas là pour flanquer la pagaille, a-t-il dit. Les Français ne comprendraient pas qu’on annule l’élection pour une affaire de dépassement de crédits. Il faut trouver une solution. » Il s’est tourné vers les rapporteurs. « Des postes ont peut-être été majorés? Si vous baissiez cette somme, ce serait pas mal… » La séance a été suspendue. Les trois rapporteurs se sont retirés pour travailler. Au bout de cinq ou six heures, quand ils sont revenus, le montant avait été réduit, mais les comptes étaient encore largement dépassés. Roland Dumas leur a demandé de faire un effort supplémentaire. Les rapporteurs se sont retirés à nouveau. Ils ont fini par présenter des comptes exacts… à 1 franc près. Sans doute pour montrer qu’ils n’appréciaient pas d’être pris pour des imbéciles.

En ce qui concerne Chirac?

Cela s’est passé quasiment de la même manière.

Avez-vous accepté de valider ces comptes?

Je sais que je ne voulais pas le faire, mais, après toutes ces années, je ne me souviens pas de mon vote. Peut-être ai-je, finalement, rallié les arguments de Roland Dumas… Vous savez, le Conseil constitutionnel, c’est un peu un club. On est entre gens de bonne compagnie, on se tutoie. Claquer la porte, donner des leçons aux collègues, ça ne se fait pas. Une chose est sûre : nous n’étions pas très fiers. Nous venions de passer trois jours à huis clos. Nous étions épuisés, mal à l’aise. Nous nous sommes dispersés sans un mot, avec le sentiment que la raison d’Etat l’avait emporté sur le droit.

Vous êtes-vous demandé d’où pouvaient provenir les fonds de Balladur?

Nous avions la certitude que leur origine était douteuse, mais nous penchions plutôt pour un potentat africain, une grosse fortune française ou les fonds secrets de Matignon. A l’époque, personne ne parlait de Karachi, du Pakistan ou de l’Arabie saoudite. Je ne me souviens pas que l’hypothèse de rétrocommissions liées à des contrats d’armement ait été évoquée.

Aujourd’hui, qu’en pensez-vous?

Juste avant notre vote, Roland Dumas a passé une heure à l’Elysée avec Jacques Chirac. Sans doute lui a-t-il dit que la situation était délicate et qu’il avait dû manœuvrer pour faire régulariser les comptes. Mon impression, c’est que Roland Dumas, Jacques Chirac et Edouard Balladur se tenaient à l’époque par la barbichette. Et que nous avons servi de caution à une belle entourloupe.

Voir enfin:

La solution fausse mais séduisante de Barack Obama

Pierre-Yves Dugua

American business & co

Le Figaro

10 avril 2012

Aux États-Unis aussi, il ne faut pas chercher de logique politique (au sens noble du terme) derrière les propositions des candidats.

L’important n’est pas de proposer des solutions aux problèmes alarmants du moment.

L’important est de faire croire aux électeurs que des mesures symboliques, simples à comprendre, vont résoudre sans douleur pour eux les difficultés qui les inquiètent.

Le meilleur exemple américain de cette maladie qui fausse le jeu démocratique, est l’acharnement de Barack Obama pour augmenter le taux marginal d’imposition des américains qui dérivent une part importante de leurs revenus de plus values.

On commence par provoquer la colère de l’électeur moyen en lui expliquant qu’il paye plus d’impôts que les super-riches.

C’est faux, mais peu importe.

Pour faire passer cette énormité, Barack Obama explique avec le talent et la décontraction souriante qu’on lui connaît, que le taux effectif d’imposition des 22.000 foyers ont déclaré au moins un million de dollars de revenus en 2009 était inférieur à 15%.

Deuxième argument, destiné à choquer l’électeur naïf: on explique que les classes moyennes sont taxées à des taux supérieurs.

Pour illustrer cet argument et le rendre encore plus crédible, le Président cite Warren Buffett. L’investisseur richissime qui finance la campagne de Barack Obama, répète depuis des années que son taux d’imposition est inférieur à celui de sa secrétaire.

Conclusion: Barack Obama propose la « règle Buffett »: que tous les millionnaires soient obligés de payer au moins 30% de leurs revenus au fisc.

Naturellement ceux qui s’opposent à cette régle en apparence simple, équitable et raisonnable ne peuvent être que des horribles capitalistes, ennemis de la classe moyenne, assoiffés de profits, méprisants de la condition difficile dans laquelle se trouve les américains d’en bas.

Et surtout, toute personne qui s’oppose à la « Buffet Rule » ne serait pas un vrai patriote. En effet pour réduire le déficit budgétaire, n’est-il pas urgent que les riches payent plus ?

Voilà. La démonstration est faite. Obama = gentil Président raisonnable. Républicains = méchants profiteurs, insensibles aux principes élémentaires de la justice sociale.

Problème: la réalité n’est pas du tout conforme à ce que décrit la Maison blanche.

1) La moitié des américains les moins riches ne paye pas du tout d’impôt sur le revenu.

Barack Obama ne veut surtout pas rappeller ce fait incontournable dans toute discussion relative à l’équité fiscale.

2) Le taux EFFECTIF moyen d’imposition fédérale sur le revenu de l’américain moyen est de 11%.

Le taux effectif moyen de ceux qui déclarent un million ou plus en revenu est de 25%.

Le taux effectif moyen de ceux qui déclarent entre 200.000 et 500.000 dollars est de 19%.

En mélangeant taux d’imposition et tranche d’imposition, on crée une illusion d’inégalité insupportable.

3) Le système fédéral de taxation est DÉJÀ très progressif

40% des recettes de l’impôt sur le revenu provient des contribuables parmi le 1% plus riche.

Près de 100% des recettes provient des 20% les plus riches.

4) La « règle Buffett » rapporterait à l’Internal Revenue Service (fisc fédéral) 47 milliards de dollars sur 10 ans…Cette estimation n’est pas contestée par le Président.

En fait les millionnaires payent déjà pour la plupart bien plus que les classes moyennes, en proportion de leurs revenus. La règle défendue par Barack Obama n’augmenterait guère la taxation effective des riches.

Pour mémoire, le déficit budgétaire fédéral sur UN AN dépasse 1000 milliards de dollars !

La lutte contre le déficit et l’endettement suppose donc des mesures bien plus sérieuses que celle qui rapporterait 47 milliards de dollars sur 10 ans…

La solution n’est pas dans la taxation des riches proposée par le Président sortant. Ou alors il faudrait que cette imposition atteigne des niveaux « européens » de 50% et plus.

Comme personne n’ose le proposer, même au sein du Parti Démocrate, la solution est, hélas, dans la taxation plus forte des classes moyennes. Ce sont les classes moyennes qui sont les plus nombreuses. C’est là que se trouve l’argent.

Taxer les riches est bien plus un magnifique slogan électoral, qu’une solution pratique au problème de sur-endettement des États-Unis.

Cette solution passera aussi par la réduction des dépenses publiques, y compris des prestations sociales (retraites + santé) qui sont totalement incontrôlées et même automatiques (c’est à dire qu’elles ne sont pas votées par le Congrès).


Présidentielle 2012: Vous avez dit bobos? (How France’s bobos fell out of paradise)

1 avril, 2012
J’appelle bourgeois quiconque pense bassement. Flaubert
Toutes les stratégies que les intellectuels et les artistes produisent contre les « bourgeois » tendent inévitablement, en dehors de toute intention expresse et en vertu même de la structure de l’espace dans lequel elles s’engendrent, à être à double effet et dirigées indistinctement contre toutes les formes de soumission aux intérêts matériels, populaires aussi bien que bourgeoises.  Bourdieu
On ne s’en rend pas toujours compte en Occident mais nous vivons à bien des égards une époque formidable. Des centaines de millions de personnes sortent de la pauvreté. L’Internet permet à tout un chacun d’avoir accès à l’information dont l’universitaire le plus privilégié ne pouvait rêver il y a seulement quelques années. The Economist (2010)
Vous allez dans certaines petites villes de Pennsylvanie où, comme dans beaucoup de petites villes du Middle West, les emplois ont disparu depuis maintenant 25 ans et n’ont été remplacés par rien d’autre (…) Et il n’est pas surprenant qu’ils deviennent pleins d’amertume, qu’ils s’accrochent aux armes à feu ou à la religion, ou à leur antipathie pour ceux qui ne sont pas comme eux, ou encore à un sentiment d’hostilité envers les immigrants. Barack Obama
Nous qui vivons dans les régions côtières des villes bleues, nous lisons plus de livres et nous allons plus souvent au théâtre que ceux qui vivent au fin fond du pays. Nous sommes à la fois plus sophistiqués et plus cosmopolites – parlez-nous de nos voyages scolaires en Chine et en Provence ou, par exemple, de notre intérêt pour le bouddhisme. Mais par pitié, ne nous demandez pas à quoi ressemble la vie dans l’Amérique rouge. Nous n’en savons rien. Nous ne savons pas qui sont Tim LaHaye et Jerry B. Jenkins. […] Nous ne savons pas ce que peut bien dire James Dobson dans son émission de radio écoutée par des millions d’auditeurs. Nous ne savons rien de Reba et Travis. […] Nous sommes très peu nombreux à savoir ce qu’il se passe à Branson dans le Missouri, même si cette ville reçoit quelque sept millions de touristes par an; pas plus que nous ne pouvons nommer ne serait-ce que cinq pilotes de stock-car. […] Nous ne savons pas tirer au fusil ni même en nettoyer un, ni reconnaître le grade d’un officier rien qu’à son insigne. Quant à savoir à quoi ressemble une graine de soja poussée dans un champ… David Brooks
Well, my joke is that I consider myself a bobo with bad grades. If I’d studied more, I would have gotten into Harvard and I could afford the big kitchen and all that. But I am a bobo in some sense. You know, the essence of bobo life is people who consider themselves sort of artistic or writers or intellectuals but find themselves in the world of making money, in the world of commerce. And so I certainly am in that. You know, I consider myself a writer, and I live for ideas and things like that. But I also want a big house, so I’m caught between money and spirituality. David Brooks
On les appelle bourgeois bohèmes Ou bien bobos pour les intimes Dans les chanson d’Vincent Delerm On les retrouve à chaque rime Ils sont une nouvelle classe Après les bourges et les prolos Pas loin des beaufs, quoique plus classe Je vais vous en dresser le tableau Sont un peu artistes c’est déjà ça Mais leur passion c’est leur boulot Dans l’informatique, les médias Sont fiers d’payer beaucoup d’impôts Ils vivent dans les beaux quartiers ou en banlieue mais dans un loft Ateliers d’artistes branchés, Bien plus tendance que l’avenue Foch ont des enfants bien élevés, qui ont lu le Petit Prince à 6 ans Qui vont dans des écoles privées Privées de racaille, je me comprends ils fument un joint de temps en temps, font leurs courses dans les marchés bios Roulent en 4×4, mais l’plus souvent, préfèrent s’déplacer à vélo Ils lisent Houellebecq ou Philippe Djian,les Inrocks et Télérama, Leur livre de chevet c’est Surand Près du catalogue Ikea. Ils aiment les restos japonais et le cinéma coréen passent leurs vacances au cap Ferret La côte d’azur, franchement ça craint Ils regardent surtout ARTE Canal plus, c’est pour les blaireaux Sauf pour les matchs du PSG et d’temps en temps un p’tit porno Ils écoutent sur leur chaîne hi fi France-info toute la journée Alain Bashung Françoise Hardy Et forcement Gérard Manset Ils aiment Desproges sans même savoir que Desproges les détestait Bedos et Jean Marie Bigard, même s’ils ont honte de l’avouer Ils aiment Jack Lang et Sarkozy Mais votent toujours écolo Ils adorent le Maire de Paris, Ardisson et son pote Marco La femme se fringue chez Diesel Et l’homme a des prix chez Kenzo Pour leur cachemire toujours nickel Zadig & Voltaire je dis bravo Ils fréquentent beaucoup les musées, les galeries d’art, les vieux bistrots boivent de la manzana glacée en écoutant Manu chao Ma plume est un peu assassine pour ces gens que je n’aime pas trop par certains côtés j’imagine que je fais aussi partie du lot. Renaud (2006)
Les bobos rêvent des quartiers populaires, les jeunes rêvent d’en sortir et les plus vieux qui ont ici leurs racines ne se retrouvent plus dans ces quartiers qui se transforment. Arte (2006)
Les Bobos, contraction de «bourgeois» et de «bohème», cultivent une passion pour les légumes bio et les gadgets techno. Ils engrangent les stock-options et soutiennent José Bové à Millau. Ces bohémiens chic veulent avoir les pieds dans la terre et la tête dans le cyberespace. (…) Caché derrière ses lunettes de glacier en pleine ville, planqué sous un bonnet tibétain griffé, invisible sous son look écolo-ethnico-pratique, le bourgeois nouveau est là. Bohème, pétrie de contradictions, de bons sentiments et d’égoïsme, d’éthique et de culte du bien-être, la nouvelle élite reprend à son compte les valeurs de 68, digère la vague bio-écolo, se préoccupe des excès de la mondialisation. N’empêche, même bohème, le bourgeois cultive ambition et succès social, distinction de classe et singularité du comportement. L’anticonformisme le guide. L’obsession d’être pris pour un beauf lui fera se précipiter pour acquérir ce petit quelque chose qui le différenciera du lot, bol à soja japonais, couverts à salade africains, bob rapporté de Millau… L’Américain David Brooks croque et moque dans Bobos in Paradise (Bobos pour «bourgeois bohèmes»), cette classe dirigeante directement issue de la société de l’information. Brooks décrit cette élite rajeunie (entre 30 et 40 ans) qui s’épanouit dans la nouvelle économie, les médias, le cinéma. Plus généralement, cette génération de «méritocrates» surdiplômés fait son lit dans toutes les professions intello-artistiques.  (…) Bobo fait du vélo et surfe sur le Net. Car l’ambition majeure du Bobo, c’est la contradiction réconciliée : argent et conscience sociale, esprit critique et hédonisme, culte du corps et sexualité débridée, anticonformisme et management, multiculturalisme et consommation de masse… Il peut faire fortune en Bourse avec ses stock-options, mais répugner à l’achat d’une voiture de sport. Non pas qu’il soit pingre : il dépense sans compter pour une cuisine ultra-équipée et designée, préférant l’acier au blanc, la vitro-céramique au gaz, du moment que c’est pour son bien. Il s’acharne à planter des graines aromatiques sur son balcon pollué, se rue aux conférences de l’Université de tous les savoirs pour «s’enrichir», part en vacances dans une ferme retapée du Poitou, adopte le look Chiapas, s’encanaille chez Gap ou H & M tout en portant un petit haut Jil Sander, cher mais invisible. Il fait du vélo et entretient son corps «de l’intérieur» à l’aide de bains aux huiles essentielles, il préfère le gicong, la gym «réénergisante» chinoise à l’aérobic. Le Bobo aime les homos, rejette les racistes et les matérialistes, jongle avec les accessoires technoïdes (organiseur de poche, téléphone portable miniature…) et fait ses courses sur le Net. Libération (juillet 2000)
Comparé au bourgeois dédaigneux ou au militant de gauche donneur de leçons, le bobo est ce que le petit-suisse est au roquefort. Il incarne la désintégration du politique, car il place ses ‘émotions vraies’ et son bien-être avant toute réflexion sur le destin de la collectivité nationale. Le Figaro
Les bobos gagnent confortablement leur vie, mais évitent de l’afficher. Les voitures de luxe et les chemises de soie ne font pas partie de leur univers. Le négligé chic serait davantage leur genre. Pour eux, l’argent ne pose pas de problème tant qu’il permet de manger bio, de faire des excursions dans des régions toniques et de signer des chèques en faveur d’associations caritatives. S’ils critiquent la culture capitaliste, ils s’autorisent tout de même à dépenser des fortunes pour rester à la pointe de la haute technologie, avec ordinateurs et téléphones portables sophistiqués. Partant en vacances, les bobos choisissent de préférence des endroits reculés et des modes de transports rudimentaires… « Les dollars dépensés pour notre voyage sont des investissements dans notre propre capital humain… Nous voulons percer d’autres cultures, essayer d’autres modes de vie », écrit M. Brooks. En lançant les bobos, David Brooks aimerait avoir donné son nom à une nouvelle génération. Mais pour que celle-ci existe vraiment des fondements politiques ou religieux mieux établis seront sans doute nécessaires. Après tout, écrit Debra Galant dans le New York Times, il s’agit simplement de personnes qui « pensent à gauche et vivent à droite ». Avec leur goût prononcé pour la conciliation, leur rejet de toutes révoltes et démarches radicales (orthodoxie religieuse, remise en cause de l’Etat), les bobos manquent encore un peu d’épaisseur, y compris en France, où l’appellation commence à être connue. Le Monde
Municipales 2001. Radiographie d’une élection. Le bourgeois bohème a un revenu élevé, des diplômes, et s’installe dans les quartiers populaires. Selon notre sondage, il a massivement voté à gauche. Libération (mars 2001)
Madelin est la meilleure incarnation sur l’échiquier politique de l’électorat « bobo », ces « bourgeois bohème » issus de Mai 68, libéraux-libertaires, pour qui fumer un joint de marijuana n’est pas criminel, qui passent tout aux minorités, homosexuelles ou ethniques. L’ennui est que ces gens-là se croient de gauche.  Eric Zemmour (décembre 2001)
Pour qualifier le retour des catégories intellectuelles plus ou moins fortunées dans les espaces populaires des centres villes, […] ce terme de bobo (pour bourgeois bohème) qui arrive aussi des Etats-Unis nous plaît parce qu’il décrit de manière assez juste la spécificité de ces habitants : de jeunes adultes en phase avec le libéralisme économique, mais qui affichent des modes de vie très différents de ceux de la bourgeoisie traditionnelle. On est dans la famille recomposée, les droits de l’homme, l’écologie, la liberté culturelle et le vote socialiste. Et surtout, c’est essentiel, ils se reconnaissent dans les cours pavées de la Bastille, dans les lofts et les ateliers de la rue Oberkampf, et investissent les quartiers populaires de l’Est parisien. Libération (janvier 2005)
Célibataire, homosexuel, noctambule, à la fois droit-de-l’hommiste et individualiste, puisque très attaché à sa liberté personnelle, Bertrand Delanoë cumule les critères du bourgeois bohème parisien contre lequel l’UMP sonne la charge dans le Livre noir qu’elle a publié début 2005.  Le Figaro (mai 2005)
Les médias les raillent à longueur de pages, la publicité les caricature : glorifiés il y a encore peu de temps, les bobos ne sont plus en odeur de sainteté. Mais que leur reproche-t-on, au juste? Dans la galerie des épouvantails médiatiques, les bobos auraient-ils supplanté les BCBG ou les yuppies des années quatre-vingt, après avoir été portés au pinacle ? Avant la publicité, la presse s’était déjà fait l’écho d’un certain agacement. […] Lancé [sic] en 1999 par le journaliste américain David Brooks dans le livre Bobos in Paradise, l’expression, gentiment régressive, semble bien être devenue la dernière insulte à la mode. Stratégies (octobre 2005)
[Ce sont] les nouveaux maîtres de Paris, stars des gazettes et chouchous des pubards, leaders d’opinion et des dîners en ville, nouvelle volaille qui, comme dans la chanson de Souchon, fait l’opinion. [ … ] Ce sont quelques poignées de vrais bourgeois mais faux bohèmes, connus ou inconnus, fricotant dans la pub, la presse, la musique ou le cinéma, bref, dans des métiers bien, qui prônent leurs idées et prêchent leurs discours avec d’autant plus de légèreté mondaine qu’ils n’en subiront jamais les conséquences, planqués qu’ils sont dans leurs donjons bardés de digicodes. [ … ] Ce sont les nouveaux gardiens de la Pensée unique qui déversent sur le moindre assaillant l’huile tiède d’une soupe idéologique ressassée, entre deux flèches trempées dans le fiel mortel de leurs propres erreurs. François d’Épenoux (écrivain)
Incarnation vivante des métiers de l’information et d’une société post-moderne où les élites refusent de se concevoir comme telles, les « bourgeois-bohèmes » théorisés par David Brooks – « Les Bobos me font mal », de François d’Epenoux, éd. Anne Carrière – revisitent la figure de la bourgeoisie pour en ringardiser définitivement l’inspiration aristocratique et la vision anti-prolétarienne. (…) Contrairement à une idée reçue, le bobo n’est pas la nouvelle figure, plus branchée et plus sympathique, de la gauche caviar mais bel et bien un nouvel acteur social. Né pendant la crise, le bobo rompt définitivement les amarres avec la vieille bourgeoisie progressiste, cette gauche caviar militant en faveur d’un meilleur partage de la croissance. (…) Ne se sentant pas investi d’une mission qui consisterait à lutter contre cette « réalité économique », il témoigne néanmoins de son ouverture d’esprit sur le plan de la tolérance et de son sens de la solidarité en se félicitant régulièrement de payer beaucoup d’impôts. Faute de vouloir changer la société, il entend agir quotidiennement pour un monde meilleur, notamment à travers sa consommation courante. Le bobo prête ainsi une grande attention au « juste prix » – voire, à la bonne affaire –, à l’authenticité, au bio, au vélo et plus largement à l’environnement tandis qu’il exècre le luxe, symbole par excellence de l’inutilité et d’une réussite aussi arrogante qu’agressive. (…) Mais si le bobo déteste les riches qui s’affichent de façon ostentatoire, il tolère à peine ceux qui cultivent un chic et une élégance conformistes. Pour une raison simple : le bobo n’aime pas les riches trop fiers de leur réussite, soit pour afficher leur supériorité vis-à-vis du reste de la société, soit pour vivre en vase clos. (…) Pas plus que la bourgeoisie « bling-bling » » (celle des nouveaux riches), il n’apprécie l’élitisme, le snobisme et la froideur d’une bourgeoisie plus classique. Ainsi que le souligne David Brooks – « Les Bobos », éd. Florent Massot –, le bobo ne se caractérise pas par une haine de soi (ce serait même plutôt l’inverse) mais – la nuance est importante – par un rapport distancié à la réussite sociale. (…) Pour intégrer l’univers des bobos, « vous devez non seulement montrer que vous gagnez bien votre vie mais vous devez aussi avoir recours à une série de feintes pour montrer que votre réussite matérielle vous importe peu […]. Lors de conversations, vous passerez votre temps à ridiculiser votre propre réussite en parlant simultanément des projets que vous avez réalisés et de la distance ironique que vous gardez par rapport à eux ». (…) Premier marqueur social, le plus visible et sans doute le plus révélateur, le logement. Le bobo aime la ville. La vraie. Celle qui offre de l’animation, des cafés, de la vie. Pour lui, le monde s’articule entre la ville centre et la campagne. L’entre-deux, la banlieue, n’a aucun intérêt. Il n’est pas disposé à quitter son quartier pour s’agrandir ou maintenir son standing dans une ville dortoir de banlieue. Et s’il faut aller dans des quartiers qui ne sont ni forcément évidents, ni toujours très sûrs, et bien tant pis, ou plus exactement tant mieux. Si la bohème se revendique comme telle, c’est dans la mixité ou plus exactement dans la cohabitation (surtout pas dans l’éducation des enfants). (…) Deux conceptions de la ville et de la vie. Le bobo aime la ville socialement mélangée (quoi que jusqu’à un certain point et dans certaines limites), croit en une société pacifiée, où le politique se donne pour objectif « d’équilibrer le budget sans être obligé d’appliquer des restrictions, de réformer l’aide sociale sans porter préjudice à quiconque, de renforcer la lutte contre la drogue en proposant plus de crédits aux centres de réinsertion… » (…) Ces conceptions trouvent logiquement des traductions politiques différentes. Le bobo est de gauche mais il peut également se reconnaître dans un candidat ambitionnant de réconcilier les deux camps. Franck Gintrand
On ne rappelle pas assez que la  la gauche doit d’abord son retour à Paris à une modification profonde de la population, et notamment à l’apparition au début des années 90 d’une nouvelle bourgeoisie. Plus généralement d’ailleurs, l’influence croissante de la gauche plurielle à Paris et dans les villes-centres des grandes métropoles révèle d’abord la capacité des socialistes et des Verts à répondre aux attentes de cette «bourgeoisie bohème» des centres urbains… Ces bourgeois bohèmes, que l’Américain David Brooks (les Bobos, Ed. Massot, 2000) définit comme le produit d’une fusion entre le monde artistique et intellectuel et le monde de l’entreprise, investissent depuis près de dix ans l’ensemble des quartiers et arrondissements populaires de la capitale. Individualisme, multiculturalisme, intérêt pour les questions environnementales, adhésion aux valeurs libérales, absence de référence à la lutte des classes, les «bobos» adhèrent fortement aux idéaux portés par la gauche socialiste et écologiste. Cette évolution sociologique n’est pas propre à Paris, elle s’inscrit dans un vaste mouvement d’accentuation des fractures spatiales dont bénéficient prioritairement les centres des grandes métropoles. Ainsi l’homogénéité sociale des villes-centres n’a cessé de se renforcer depuis le début des années 80. Lieu de pouvoir économique et politique, ces espaces concentrent aussi une part croissante des couches sociales les plus privilégiées, les «cadres et professions intellectuelles supérieures» étant toujours plus nombreux. Paris, Lyon, Bordeaux, Toulouse, Strasbourg, Lille (demain Marseille), aucune grande ville n’échappe au phénomène. Cette évolution montre d’ailleurs que, contrairement aux idées reçues, la recomposition territoriale se réalise plus par une ghettoïsation par le haut de la société que par le décrochage de zones dites sensibles. A Paris, jusqu’au début des années 80, le clivage droite-gauche était marqué par une grande bipolarité sociale. Les catégories moyennes et supérieures votaient majoritairement à droite, tandis que la gauche ralliait une bonne part de l’électorat ouvrier et populaire. La géographie politique de Paris voyait ainsi s’opposer des arrondissements bourgeois de l’Ouest aux arrondissements populaires de l’Est. Jusqu’au début des années 90, les changements sociodémographiques ont favorisé la droite, notamment dans les quartiers les plus populaires, aucun arrondissement n’échappant alors à l’hégémonie du RPR. Depuis, l’arrivée des «bobos» dans ces mêmes quartiers (rénovés ou en cours de réhabilitation) constitue au contraire un point d’ancrage pour la gauche plurielle. Paradoxalement, le basculement à gauche des arrondissements de l’Est parisien est d’abord la conséquence de leur embourgeoisement. Loin de figer la carte politique, le départ des couches populaires a ainsi ranimé le clivage droite-gauche sous une forme inédite. Ce réveil d’une bipolarisation droite-gauche à Paris, n’est cependant pas la résurgence du traditionnel affrontement droite bourgeoise/gauche populaire mais bien celui de deux bourgeoisies. Une bourgeoisie traditionnelle et huppée s’oppose alors à une nouvelle bourgeoisie moins aisée, plus jeune et plus intellectuelle. Si la gauche a le vent en poupe à Paris, et dans de nombreuses villes-centres, c’est d’abord parce que la droite n’a pas su répondre aux attentes d’une nouvelle bourgeoisie ni accompagner, comme le souhaite Patrick Devedjian, une «société en mouvement». La clé des élections municipales à Paris réside pourtant dans la capacité qu’auront les partis à répondre aux aspirations de cette population dont le poids politique, dans des centres urbains débarrassés des couches populaires, est considérable. A ce petit jeu, la gauche socialiste et écologiste semble mieux placé. Cependant, il ne tient qu’aux partis de droite de répondre aux attentes d’une nouvelle bourgeoisie qui, pour une large part, a évacué la question sociale, et se détermine prioritairement sur des questions ayant trait à la qualité de la vie et au bien-être individuel. D’autre part, les «bobos» se montrent aussi très sensibles à certaines thématiques de droite, comme la pression fiscale ou l’insécurité. Les valeurs de cette bourgeoisie peuvent parfois rejoindre celles de la droite ou évoluer au gré des circonstances. Le multiculturalisme, souvent affiché, trouve ainsi ses limites dans des arrondissements à forte population immigrée où les pratiques d’évitement et de contournement de la carte scolaire n’ont jamais été si fortes. Christophe Guilluy
Ce qui est drôle, c’est que le détournement a fait que d’un descriptif sociologique qui aurait dû rester dans les pages des magazines féminins, on est arrivé à un sujet qui a finalement desservi la gauche. Christophe Guilluy
En 2000, David Brooks, rédacteur en chef du Weekly Standard et éditorialiste à Newsweek, publie un livre intitulé Bobos in paradise. Les « bobos » sont selon lui des « bourgeois-bohèmes », « qui ont suivi des études supérieures et qui ont un pied dans le monde bohème de la créati­vité et un autre dans le royaume bourgeois de l’ambition et de la réussite matérielle ». Ils forment une « nouvelle élite de l’ère de l’information », un « nouvel establishment». S’il cherche bien à identifier et décrire une nouvelle catégorie sociale, le livre « contient peu de statistiques. Peu de théorie. Max Weber peut dormir sur ses deux oreilles ! Je me suis contenté de décrire comment vivent ces gens en utilisant une méthode qui pourrait être qualifiée de “sociologie comique” ». De fait, le ton est enlevé, drôle et moqueur (même si Brooks l’annonce d’entrée : « J’appartiens à cette catégorie. Nous ne sommes pas si méchants que ça. »). La population décrite est typiquement américaine, le parangon du « bobo » est le couple Clinton « faisant partie des pacifistes des années 1960 et des fanatiques des échanges boursiers des années 1980. Ils sont arrivés à la Maison-Blanche chargés à bloc d’idéaux bohèmes et d’ambitions bourgeoises ». Avant même la traduction française du livre de Brooks, et malgré l’arrière-plan très américain, la catégorie fait une entrée fracassante dans l’espace médiatique français. À la base, la traduction d’un compte rendu du livre dans Courrier International du 15-21 juin 2000. Un mois plus tard, Libération consacre la rubrique « Tendance mode de vie » de son numéro du week-end aux « bobos ». La journaliste, Annick Rivoire, ancre la caté­gorie dans un contexte français : « [ils] cultivent une passion pour les légumes bio et les gadgets techno. Ils engrangent les stocks options et sou­tiennent José Bové à Millau. Ces bohémiens chics veulent avoir les pieds dans la terre et la tête dans le cyberspace. » Bien que se référant au livre de Brooks, l’article décrit sur le mode du « ils sont comme ci… ils font comme ça… » une catégorie sociale très éloi­gnée des « bobos » américains. C’est la naissance des « bobos » à la fran­çaise. Un mois plus tard, le magazine Elle, sous la plume d’Alix Girod de l’Ain, consacre à son tour un article aux « bobos ». La journaliste évoque une « nouvelle catégorie sociale » et précise que « l’expression est déjà sur toutes les lèvres ». Peu après, c’est le tour du Parisien, qui parle d’une « nouvelle catégorie socioculturelle», puis de France Soir et du Monde. Mi-novembre 2000 – délai exceptionnellement court dans l’édition -, paraît la traduction française du livre de Brooks. L’« événement » offre l’occasion d’une nouvelle salve d’articles (Libération, Le Nouvel Obser­vateur, Le Monde, Elle, etc.). Un tournant s’opère avec un article publié dans les pages « Rebonds » de Libération le 8 janvier 2001. Sous le titre « Municipales : les bobos vont faire mal », le géographe Christophe Guilluy utilise le terme de « bobos » pour décrire la nouvelle bourgeoisie de gauche qui s’installe massive­ment dans les quartiers populaires de l’Est parisien. Il précise que cette population « a évacué la question sociale, et se détermine prioritairement sur des questions ayant trait à la qualité de la vie au bien-être individuel ». Il conclut qu’elle sera un enjeu important de la campagne parisienne. (…) Une terminologie scientifique préexistait à la « boboïsation » des quartiers populaires : la « gentrification ». Mais « ce qui est intéres­sant dans le “bobo”, c’est l’introduction d’une dimension culturelle », dit Christophe Guilluy. C’est l’idée d’une catégorie qui se construit moins sur des niveaux de revenus (même si apparaît un jour dans la presse l’idée que les bobos « gagnent entre 50 000 et 140 000 francs par mois[7] »), que sur un partage de goût. (…) C’est peut-être là l’une des raisons principales du succès des « bobos ». En un seul mot, il devient possible de parler de populations qui n’entrent dans aucune catégorie statistique mais partagent des comportements : vivre dans les quartiers anciennement populaires, voter plutôt à gauche, avoir un souci de l’écologie, des goûts vestimentaires et culinaires néo­hippie et proches du terroir. Mais, derrière ce mode de vie qualifié de « bobo », ce sont des popula­tions très différentes qui sont concernées : des cadres et professions intellectuelles supérieures certes, mais aussi des intellectuels précaires, des intermittents de l’emploi et des chômeurs en fin de droit ; des classes moyennes précarisées chassées des centres-ville par les hausse des loyers ; un électorat pluriel allant de la sensibilité social-démocrate à l’extrême gauche, et même l’abstentionnisme. Le problème, c’est donc que « bobo », ça ne veut rien dire. Ou plus exactement, qu’il y a un monde entre le sens, politique, que lui accorde Christophe Guilluy et la percep­tion qu’en garde le sens commun, plutôt péjorative, en tout cas moqueuse, d’une population assimilée à la « gauche caviar » et aux privilèges. Ceci n’aurait aucune importance si l’hypervisibilisation de la catégorie ne jouait pas comme un masque. Pendant que le terme de « bobo » est uti­lisé pour railler les contradictions des bénéficiaires du « nouvel esprit du capitalisme » – sans doute réelles chez certains mais tellement minori­taires -, les pages sociales des journaux perdent de vue l’apparition mas­sive de phénomènes à l’œuvre à l’intérieur de cette catégorie fourre-tout : précarisation croissante des professions intellectuelles et, plus générale­ment, appauvrissement général des classes moyennes. Au-delà, le glisse­ment qui s’est opéré entre le « bobo » à l’américaine et le « bobo » à la française et la connotation très péjorative du terme dans le langage cou­rant (qui explique en partie que personne ne veuille s’y reconnaître) parti­cipent à un usage conservateur qui disqualifie d’emblée toute une série de velléités (écologiques, sociales, etc.) immédiatement considérées comme naïves, un peu affectées et de mauvaise foi. Xavier de la Porte
Les promoteurs de ces prophéties sociales ont toujours eu un ordre du jour politique. […] leurs prophéties sur le futur étaient en premier lieu des prescriptions à l’attention du présent. Savoir ce qui va advenir revient à revendiquer de contrôler ce qui se passe.  [Autrement dit, elles] « promeuvent leurs programmes idéologiques sous l’apparence d’analyses sociologiques. Barbrook (2006)
La notion ne fait toutefois pas l’unanimité chez les sociologues. Camille Peugny juge qu’elle n’est « pas du tout utilisée » et que « le terme est devenu une caricature » désignant « une personne qui a des revenus sans qu’ils soient faramineux, plutôt diplômée, qui profite des opportunités culturelles et vote à gauche ». En gros, une grande partie de la classe moyenne. Camille Peugny y voit même une connotation « un peu méprisante », « utilisée par la droite pour disqualifier une partie de la population qui ne connaitrait pas les difficultés du peuple et donc ne pourrait pas donner son avis ». Louis Maurin, journaliste à Alternatives Economiques et directeur de l’Observatoire des inégalités, constate lui aussi un concept « un peu flou ». Deux interprétations sont possibles selon lui : « la version haut de gamme », des « personnes cultivées qui gagnent beaucoup d’argent (architectes, artistes) » ou une analyse un peu plus large, incluant toute une partie de la population « qui n’a pas forcément des niveaux de vie très élevés mais un capital culturel et un niveau d’études supérieur à la moyenne » sans en être consciente. « Quand vous leur dites que seulement 10% de la population a dépassé le niveau Bac +2, ils tombent des nues. »Les Inrocks
La mixité sociale, comme le précise Michel Pinçon, c’est le mélange des catégories sociales définies selon le revenu, le niveau de scolarisation, etc. Toutefois, on s’intéresse souvent à la mixité sociale de l’habitat, c’est-à-dire à une vision nocturne de Paris (où est-ce que les différents groupes sociaux dorment la nuit ?). Il faudrait tenir compte du million de banlieusards qui viennent chaque jour travailler dans Paris ; cette image diurne de Paris se fait alors plus mixte. On peut aussi se demander quelle est l’échelle pertinente pour apprécier la mixité sociale : est-ce l’immeuble ? l’îlot urbain ? le quartier ? la ville ? l’agglomération ? Pour les Pinçon – Charlot, Paris est une capitale assez petite en Europe (seulement 87 km2 sans les bois), une ville qu’on peut traverser à pied (aucun point de la ville est à moins d’une heure de marche du centre-ville), et une ville bien identifiée par ses boulevards périphériques : aussi ont-ils choisi l’aire de la ville pour évaluer cette mixité sociale. Alors qu’à la Libération, Paris comptait 65% d’ouvriers et d’employés pour 35% de cadres et de patrons, les proportions se sont aujourd’hui inversées, la mixité a changé. On est passé d’une ville populaire à une ville bourgeoise. Quel changement par rapport à l’après-guerre, où Paris était plus populaire que la moyenne nationale !
Monique Pinçon-Charlot insiste alors sur le terme de gentrification, à préférer au terme d’embourgeoisement. Les bourgeois bohèmes, ou bobos, sont très différents des bourgeois traditionnels de l’Ouest de Paris. La gentrification est un processus culturel et géographique qui transforme les quartiers populaires du centre et de l’est de Paris au bénéfice de cette nouvelle petite bourgeoisie émergente. Son mode de vie est très différent de celui des petits bourgeois traditionnels. Les bobos vivent de leur travail, non pas de leur patrimoine, ils se disent volontiers écolo et anti-racistes, favorables au PACS et à la parité, ou adeptes de la nourriture bio. Les Pinçon – Charlot ont un passage savoureux dans leur livre sur l’épicerie « Aux produits d’Auvergne », rue de Lappe, échoppe si appréciée par les bobos du Faubourg Saint-Antoine. Puisque le saucisson ou les fromages gras ne convenaient pas à ceux et celles qui veulent garder la ligne, le commerçant a dû s’adapter à la nouvelle clientèle et proposer du saucisson maigre et de la tomme maigre ! Peu représentatif de l’ensemble national à cet égard, Paris concentre énormément de métiers artistiques, de la mode, du cinéma, de la presse. Or, les « bobos » sont justement nés du développement de secteurs économiques comme les nouvelles technologies, la grande distribution, l’enseignement ou les médias, qui ont produit une nouvelle élite, des actifs plus jeunes que la moyenne, des diplômés assez à l’aise dans des familles recomposées avec une idéologie libertaire, menant des modes de vie très différents de la bourgeoisie de l’Ouest. Les bobos Faubourg Saint-Antoine n’ont rien à voir avec les bourgeois de l’Avenue Henri Martin. Parlons donc de gentrification plutôt que d’embourgeoisement, pour éviter les confusions. Les bobos profitent des espaces libérés à la faveur de la désindustrialisation de la capitale. Le parc André-Citroën laisse difficilement imaginer aujourd’hui les 17000 salariés de la marque automobile éponyme qui travaillaient sur les lieux mêmes en 1968. Aujourd’hui la verdure et les grands immeubles modernes ont biffé l’occupation ouvrière des lieux. Ironiquement, Paris a basculé à gauche au moment où elle devenait moins populaire que jamais.
Eric Maurin montre justement dans Le ghetto français que le phénomène de ségrégation commence par le haut de l’échelle sociale : les très riches ne veulent pas vivre avec les riches, les riches ne veulent pas vivre avec les moyennement riches, et ainsi de suite jusqu’aux chômeurs qui ne veulent pas vivre à côté des immigrés les plus récents… Tout en bas, les très pauvres n’ont plus que la possibilité de se loger là où il leur reste de la place. Sa recherche révèle donc en chacun de nous un complice plus ou moins actif de la ségrégation urbaine. On peut expliquer la concentration des plus riches par la recherche du contexte social le plus propice pour la réussite scolaire. Le milieu dans lequel on vit est ce qui fait la différence dans la réussite scolaire. En somme, si les enfants de votre voisinage réussissent à l’école, vos enfants réussiront aussi, quelles que soient les ressources de votre famille. Avec la démocratisation de l’enseignement, la compétition scolaire se fait plus importante. Comme les familles ont moins de pouvoir prescriptif aujourd’hui, elles comptent à présent sur le contexte favorable à la réussite scolaire pour assurer l’avenir de leurs enfants. Le contexte dans lequel on vit devient alors absolument crucial.
Monique Pinçon-Charlot souligne que les bobos de l’Est parisien ont un rapport assez particulier à l’école. Dans les interviews, ils se déclarent heureux de la mixité sociale, de vivre dans un quartier qui a des apparences populaires, mais quand on demande où ils scolarisent leurs enfants, leurs visages se ferment immédiatement ! Ils ne scolarisent pas les enfants dans leurs quartiers, mais contournent la carte scolaire et cherchent à bénéficier de dérogations. A contrario, les bourgeois traditionnels revendiquent explicitement de ne surtout pas scolariser leurs enfants avec des jeunes de milieux populaires.
Michel Sivignon s’étonne que l’on n’ait jamais autant parlé de mixité sociale – tout le monde semble pour ! – au moment où elle est la moins mise en pratique. Monique Pinçon – Charlot souligne que les grands bourgeois ne veulent pas de la mixité sociale. Ils habitent les beaux quartiers de l’Ouest, envoient leurs enfants dans des rallyes, tandis que les parents fréquentent des cercles fondés sur la cooptation sociale. En revanche, quand on a des responsabilités politiques, on ne peut pas se permettre de se proclamer contre la mixité sociale.
En fait, comme le précise Michel Pinçon, ceux qui prônent la mixité sociale sont simplement ceux qui ont la parole, notamment les bobos des milieux artistiques ou médiatiques. A cet égard, l’ouvrage des Pinçon – Charlot, Sociologie de Paris, relate les showrooms, magasins de mode et ateliers de la Goutte d’Or qui ont bousculé l’ambiance urbaine. Lors d’une inauguration, « le contraste était violent entre les journalistes (…) minces et légèrement vêtues de tenues estivales, et les femmes maghrébines portant, malgré la chaleur, voiles et djellabas. Dans les vitrines des mannequins présentaient des vêtements tout aussi peu gourmands en tissu, rendant leurs prix encore plus étonnants pour la population locale. Les jeunes créateurs disent apprécier ’’l’environnement pluri-ethnique, très favorable pour l’inspiration’’ » … (…) Les milieux populaires ne veulent pas forcément de la mixité sociale. Beaucoup d’anciens résidents du quartier de l’Horloge ont préféré quitter leur quartier après sa rénovation : il ne correspondait plus du tout à leur milieu de vie, la rénovation a mené à une gentrification fatale à son ambiance populaire. La ségrégation sociale est donc bien plus complexe que ce que l’on imagine.
L’idée de mixité sociale est née dans les milieux politiques, mais il y a un danger à mêler dans une même école des enfants d’origine sociale trop différente : les enfants de milieu populaire risquent de prendre en pleine face leur infériorité sociale et d’intérioriser leur situation de dominés et se persuader qu’ils sont mauvais. Monique Pinçon-Charlot rappelle l’expérience d’échanges d’élèves un jour par mois entre le lycée Janson de Sailly et le lycée de Goussainville. Les élèves favorisés de Janson ont beaucoup apprécié l’expérience, tandis que les élèves de Goussainville ont trouvé l’expérience beaucoup trop difficile pour eux. Tout y était question de violence symbolique : ce déplacement dans l’espace social leur faisait prendre conscience de leur infériorité… Le thème de la mixité sociale doit donc être manié avec des pincettes !D’autant que notre langage est remarquablement ambigu : quand un quartier populaire accueille des plus riches, donc quand la mixité sociale augmente, on parle positivement de gentrification ; quand un quartier riche accueille des plus pauvres, donc quand la mixité sociale augmente tout autant, on parle négativement de paupérisation ! Olivier Milhaud
Peu de termes se sont diffusés avec autant de facilité pour décrire un groupe et un « style de vie » : celui de « nouveaux bourgeois », jouissant de positions socio-économiques « très favorisées », mais ayant troqué les valeurs traditionnelles des classes supérieures contre celles de la « bohème » artiste et de la contre-culture des années 60 et 70. Les « bobos », écrit D. Brooks, ce sont ces « avocats branchés (…) qui préfèrent ressembler à F. Kafka plutôt qu’à P. Newman ». Le succès du concept tient à plusieurs phénomènes. Il décrit certes une réalité qui a bouleversé le paysage urbain de ces dernières décennies : la gentrification des centres villes progressivement colonisés par les catégories supérieures repoussant les classes populaires vers de toujours plus lointaines banlieues. Mais la diffusion de l’expression tient ensuite tant à son flou qu’à sa portée critique. Mot valise que chacun emplit à sa guise, « bobo » ravit à droite en raillant la facticité d’une pensée dénoncée comme dominante et privilégiant la créativité au profit, l’autonomie individuelle à l’ordre, la jouissance à la morale. Cependant le terme charme aussi une fraction de « la gauche de la gauche » pour laquelle les « bobos » incarnent le nouveau groupe de référence d’un Parti socialiste plus occupé à construire des pistes à vélo dans les centres villes « embourgeoisés » qu’à défendre la classe ouvrière. Les « bobos » d’aujourd’hui seraient les héritiers de la « gauche caviar » des années 1980, mais moins tentés par l’œuf d’esturgeon que par le bio… Le label semble enfin même susceptible de séduire ceux qu’il est censé (dis)qualifier, parfois tentés d’en user pour revendiquer une distance critique et ironique à leurs supposés travers. (…) ces électeurs ne sont pas « sociologiquement de droite » mais relèvent des groupes qui donnent leurs voix à la gauche socialiste, au moins depuis les années 1970. Employés du public, actifs exerçant dans les secteurs de l’enseignement ou de la culture, rejetant la pratique religieuse, ils ne manifestent en aucun cas la fin du vote de classe, mais bien ses continuités (le clivage religieux) et ses recompositions autour de clivages devenus saillants (salariés du public vs indépendants, secteur « à profit » vs secteur culturel) qui ne sont en rien révolutionnaires. Si la catégorie ne permet que de conclure qu’en France les enseignants et les artistes sont tendanciellement de gauche, on ne se trouve donc pas face à une innovation sociologique majeure… Le terme de « bobos » ne fait en ce sens que parer d’une illusoire nouveauté la description d’un phénomène ancien (le PS n’est pas le parti de la « classe ouvrière » mais plutôt celui des catégories moyennes et supérieures, athées et à fort capital culturel) en lui conférant néanmoins une efficacité politique nouvelle. (…) ces deux illusions d’optique —individualisation du vote et disparition des bourgeois— ne sont jamais aussi dangereuses que lorsqu’elles convergent pour laisser penser que si la gauche socialiste est devenue le parti des « bobos », il est alors bien naturel que la droite et l’extrême droite puissent prétendre être ceux du peuple. Éric Agrikoliansky (sociologue)
La notion de « bourgeois-bohèmes », ou « bobos » a été forgée par un éditorialiste conservateur au New York Times, David Brooks (2000), dans un essai paru en 2000, Bobos in Paradise, the New Upper Class and how They Got there. Cet essai se présente comme la description mi-satirique mi-affectueuse du mode de vie d’une nouvelle classe supérieure, fondée sur le diplôme et la culture cosmopolite, mise en contraste avec l’ancienne élite WASP, puritaine, raciste et fondée sur l’hérédité familiale. Déclinant thématiquement différentes facettes du mode de vie de cette nouvelle classe (consommation, business, sexualité, vie spirituelle, etc), Brooks nous invite à y voir une fusion entre la position de l’ancienne élite et les idéaux de la contre-culture des années 60-70 (…) Le mode de connaissance revendiqué par Brooks n’est pas celui de la science (…), mais la familiarité d’un observateur lui-même partie prenante de la synthèse sociale et idéologique qu’il décrit. D’où une écriture narrative et descriptive plus qu’explicitement argumentative, partagée entre des références éclectiques à la littérature sur les élites, et des anecdotes et détails pittoresques. Cette façon de procéder laisse très indéterminée l’extension de l’unité sociale visée par Brooks. Tout en tirant ses exemples nominaux de célébrités extrêmement élitistes (le couple Clinton, Bill Gates, les stars de la musique et du cinéma), Brooks décrit des transformations dont on peut penser qu’elles concernent une fraction beaucoup plus large de la société américaine, comme la sensibilité écologiste, l’éclectisme religieux ou l’adhésion à un multiculturalisme méritocratique. Le chercheur américain Andrew Ross relève à juste raison que Brooks décrit les « bobos » avant tout en tant que consommateurs (…). On aurait pourtant tort de ne retenir de cette insistance sur la consommation que le portrait exagérément radieux d’une nouvelle élite. L’insistance divertissante de Brooks sur les « bobos » comme consommateurs paradoxaux dissimule d’autres enjeux. En effet, l’un des principaux traits stylistiques du livre est l’ironie reposant sur la mise en tension des deux termes que le titre accouple. La cible de l’ironie n’est pas la classe des bourgeois-bohèmes en tant que nouvelle élite, puisque Brooks insiste sur la légitimité de sa domination fondée sur l’excellence universitaire, mais plus précisément le fait que les individus qui servent à Brooks pour illustrer les « bobos » réalisent leurs valeurs « bohèmes », c’est-à-dire enracinées dans les mouvements de contestation des années 60-70, à travers des consommations de luxe. Rien de plus facile, dès lors, que de dénoncer comme inauthentiques les valeurs critiques et contestatrices associées à cette figure sociale. On peut donc comprendre le livre comme un rappel à l’ordre, dirigé aussi bien vers les membres des classes supérieures qui, oubliant leurs plaisirs consuméristes, prendraient les idéaux contestataires trop au sérieux, qu’en direction de tous ceux, économiquement moins favorisés, qui risqueraient d’accorder du crédit aux porte-parole d’idées subversives. L’insistance sur la consommation joue donc un rôle éminent dans le potentiel politique de la catégorie. (…) Cette disqualification a pu devenir de plus en plus prononcée en raison de l’appropriation de la notion par les luttes de partis. Le terme est en effet devenu la cible récurrente des critiques que s’attire la politique de Bertrand Delanoë à Paris, accusée de ruiner les petits commerces par une répression anti-automobile voulue par l’électorat « bobo » (…). Mais en réalité, les éléments que l’article de Stratégies présente comme les raisons de cette disgrâce tardive (futilité, contradictions, éloignement de la réalité, puisqu' »ils ne mettent pas souvent les mains dans le cambouis. », etc.) correspondent à la disqualification contenue dans le sens originel de la notion. Les explications que les journalistes présentent comme des caractéristiques puisées dans un référent (la population des « bobos ») ne sont rien d’autre qu’un déploiement des significations comprises dans le livre de Brooks. (…) Ainsi, entre les rubriques consommation et marketing (…) et les pages politique de Libération ou du Figaro, les « bobos » suivent une double carrière médiatique conforme au principe de l’essai de Brooks : associer les licences « bohèmes » ainsi que les thèmes des mouvements contestataires des années 1960-70 à un profil de consommation pittoresque et privilégié. Cyprien Tasset

Suite à notre billet sur le déni, par la gauche et au profit de Boboland, de cette France majoritaire et populaire (près de 60% de la population), marginalisée par la flambée immobilière, les délocalisations et les fermetures d’usines …

En ce monde fou fou fou globalisé où des dizaines de millions de joueurs de loto viennent de se cotiser pour offrir à trois d’entre eux (et au fisc de leur pays) la bagatelle de 640 millions de dollars

Et où le même monde reconnaissant contraint, à coup de dizaines de milliards de dollars, l’homme le plus riche du monde et l’un des créateurs de la plus formidable invention du siècle à faire don de quelque 95% de sa fortune …

Retour sur les bobos.

A savoir ces classes intellectuelles et supérieures des centre-villes, sorte d’extension de la « gauche caviar » des années 80 qui « pensent à gauche et vivent à droite » et qui, ayant fait l’élection de Delanoë à Paris, pourraient à nouveau défaire celle du candidat PS à la prochaine présidentielle…

Mais surtout, via l’intéressante analyse de Cyprien Tasset, la singulière  destinée du concept en France.

Importé (au prix d’une  notable extension du terme: « pour Brooks, les ‘bobos’ sont les cadres dirigeants des grandes firmes, formés dans les prestigieuses universités de la côte Est et issus de la bourgeoisie WASP ») de l’ouvrage du chroniqueur conservateur américain David Brooks presque dès sa sortie en l’an 2000, il fera en effet vite les beaux jours de la presse en commençant par Libération en un mélange d’auto-moquerie et d’autocélébration dans laquelle ne pouvaient manquer de se reconnaitre nombre des journalistes qui l’utilisaient.

Avant de retrouver, via sa récupération par des sociologues en quête d’un terme commode pour vulgariser leurs analyses de la gentrification (pendant que leurs collègues lui reprochaient son manque de scientificité et son flou conceptuel) ou des opposants à la politique du maire PS de Paris et à l’instar de l’ambivalence inhérente de sa dénomination, non seulement la dimension critique originelle que lui avait donné Brooks …

Mais de passer, en quelques années chanson de Renaud et docu d’Arte compris, du statut de modèle gentiment moqué mais sur le fond largement envié d’une nouvelle classe de nantis éthiquement corrects à celui de symbole honni de la plus grande futilité et de l’éloignement de la réalité …

Municipales: les bobos vont faire mal
Christophe Guilluy
Libération
8 janvier 2001

Si nous observons tous avec intérêt, et le plus souvent amusement, l’agonie du système chiraquien dans la capitale, on peut regretter que cette fin de règne politique de la droite occulte toute analyse des mutations sociologiques de la population parisienne.

Ainsi, on ne rappelle pas assez que la gauche doit d’abord son retour à Paris à une modification profonde de la population, et notamment à l’apparition au début des années 90 d’une nouvelle bourgeoisie. Plus généralement d’ailleurs, l’influence croissante de la gauche plurielle à Paris et dans les villes-centres des grandes métropoles révèle d’abord la capacité des socialistes et des Verts à répondre aux attentes de cette «bourgeoisie bohème» des centres urbains…

Ces bourgeois bohèmes, que l’américain David Brooks (les Bobos, Ed. Massot, 2000) définit comme le produit d’une fusion entre le monde artistique et intellectuel et le monde de l’entreprise, investissent depuis près de dix ans l’ensemble des quartiers et arrondissements populaires de la capitale. Individualisme, multiculturalisme, intérêt pour les questions environnementales, adhésion aux valeurs libérales, absence de référence à la lutte des classes, les «bobos» adhèrent fortement aux idéaux portés par la gauche socialiste et écologiste.

Cette évolution sociologique n’est pas propre à Paris, elle s’inscrit dans un vaste mouvement d’accentuation des fractures spatiales dont bénéficient prioritairement les centres des grandes métropoles.

Ainsi l’homogénéité sociale des villes-centres n’a cessé de se renforcer depuis le début des années 80. Lieu de pouvoir économique et politique, ces espaces concentrent aussi une part croissante des couches sociales les plus privilégiées, les «cadres et professions intellectuelles supérieures» étant toujours plus nombreux. Paris, Lyon, Bordeaux, Toulouse, Strasbourg, Lille (demain Marseille), aucune grande ville n’échappe au phénomène. Cette évolution montre d’ailleurs que, contrairement aux idées reçues, la recomposition territoriale se réalise plus par une ghettoïsation par le haut de la société que par le décrochage de zones dites sensibles.

A Paris, jusqu’au début des années 80, le clivage droite-gauche était marqué par une grande bipolarité sociale. Les catégories moyennes et supérieures votaient majoritairement à droite, tandis que la gauche ralliait une bonne part de l’électorat ouvrier et populaire. La géographie politique de Paris voyait ainsi s’opposer des arrondissements bourgeois de l’Ouest aux arrondissements populaires de l’Est.

Jusqu’au début des années 90, les changements sociodémographiques ont favorisé la droite, notamment dans les quartiers les plus populaires, aucun arrondissement n’échappant alors à l’hégémonie du RPR. Depuis, l’arrivée des «bobos» dans ces mêmes quartiers (rénovés ou en cours de réhabilitation) constitue au contraire un point d’ancrage pour la gauche plurielle. Paradoxalement, le basculement à gauche des arrondissements de l’Est parisien est d’abord la conséquence de leur embourgeoisement.

Loin de figer la carte politique, le départ des couches populaires a ainsi ranimé le clivage droite-gauche sous une forme inédite. Ce réveil d’une bipolarisation droite-gauche à Paris, n’est cependant pas la résurgence du traditionnel affrontement droite bourgeoise/gauche populaire mais bien celui de deux bourgeoisies. Une bourgeoisie traditionnelle et huppée s’oppose alors à une nouvelle bourgeoisie moins aisée, plus jeune et plus intellectuelle.

Si la gauche a le vent en poupe à Paris, et dans de nombreuses villes-centres, c’est d’abord parce que la droite n’a pas su répondre aux attentes d’une nouvelle bourgeoisie ni accompagner, comme le souhaite Patrick Devedjian, une «société en mouvement». La clé des élections municipales à Paris réside pourtant dans la capacité qu’auront les partis à répondre aux aspirations de cette population dont le poids politique, dans des centres urbains débarrassés des couches populaires, est considérable.

A ce petit jeu, la gauche socialiste et écologiste semble mieux placé. Cependant, il ne tient qu’aux partis de droite de répondre aux attentes d’une nouvelle bourgeoisie qui, pour une large part, a évacué la question sociale, et se détermine prioritairement sur des questions ayant trait à la qualité de la vie et au bien-être individuel. D’autre part, les «bobos» se montrent aussi très sensibles à certaines thématiques de droite, comme la pression fiscale ou l’insécurité. Les valeurs de cette bourgeoisie peuvent parfois rejoindre celles de la droite ou évoluer au gré des circonstances. Le multiculturalisme, souvent affiché, trouve ainsi ses limites dans des arrondissements à forte population immigrée où les pratiques d’évitement et de contournement de la carte scolaire n’ont jamais été si fortes.

De là à faire de Séguin ou de Balladur le prochain «Bobo Ier»….
Christophe GUILLUY Dernier ouvrage paru: «l’Atlas des fractures françaises», L’Harmattan, 2000.

Entre sciences sociales, journalisme et manifestes. la représentation de groupes sociaux réputés émergents dans la France des années 2000

Cyprien Tasset

27 janvier 2012-

.: Cyprien Tasset, doctorant en sociologie à l’Ehess, mène depuis 2007, sous la direction de Luc Boltanski, une thèse sur les conflits autour de la représentation des fractions précarisées des professions intellectuelles. Cette recherche l’a notamment amené à s’intéresser à la bohème littéraire (« Construction d’enquête et définition des groupes sociaux », SociologieS, 2010) et à l’histoire de la prévention de la formation d’un prolétariat intellectuel.

Introduction : des prophéties sociales dans la presse

À en croire certains articles de la presse française des années 2000, la société française comporte désormais, entre autres nouveautés, des groupes sociaux totalement inconnus dans la décennie précédente : les fameux « bourgeois-bohème », ou « bobos », mais aussi les « intellos précaires », les plus discrets « créatifs culturels », et peut-être même une « classe créative ». Au sein de l’ensemble plus vaste des transformations de la représentation de la société portée par les médias, ces quelques propositions de groupes sociaux constituent un sous-ensemble pertinent pour plusieurs raisons.

D’abord, elles ont en commun d’avoir pour support un ou plusieurs livres, qui peuvent être qualifiés de véritables manifestes tant leurs auteurs, chacun à sa façon, s’incluent dans le groupe dont ils annoncent l’avènement. De plus, tous ces manifestes bénéficient sur la période d’une certaine présence dans la presse française. Par ailleurs, il n’est pas rare que ceux qui les mentionnent les opposent les uns aux autres, comme s’ils prétendaient recouvrir les mêmes zones de l’espace social.

Enfin, à un moment où les représentations de l’avenir prises en charge par les pouvoirs publics se réfèrent de plus en plus souvent aux différentes variantes, plus ou moins « immatérielles » ou « créatives », de l’avènement d’une société de la connaissance, les propositions de groupes sociaux que nous venons d’énumérer peuvent se présenter comme différentes incarnations ou avant-gardes de cette version hégémonique de l’avenir.

Dès lors, elles s’inscrivent pleinement dans le champ de lutte pour la définition et l’action sur le futur(1), décrit par Richard Barbrook dans The Class of the New (2006). Pour Barbrook, le changement social dans les sociétés capitalistes a été accompagné, depuis deux siècles, par une production incessante de prophéties sociales, consistant en la désignation et la description du groupe censé préfigurer les évolutions à venir. De telles prophéties visent à agir sur ce qu’elles décrivent : « les promoteurs de ces prophéties sociales ont toujours eu un agenda politique. […] leurs prophéties sur le futur étaient en premier lieu des prescriptions à l’attention du présent. Savoir ce qui va advenir revient à revendiquer de contrôler ce qui se passe » (Barbrook 2006, 47, notre traduction). Autrement dit, les prophéties sociales « promeuvent leurs programmes idéologiques sous l’apparence d’analyses sociologiques » (Barbrook 2006, 47, notre traduction).

En plus de s’opposer les uns aux autres, ces différents manifestes de la société de la connaissance, ou « prophéties sociales », comme dit Barbrook, empiètent sur une prérogative revendiquée par les chercheurs en sciences sociales : celle d’avoir autorité pour dire de quoi la société est faite. Il n’est donc pas étonnant qu’elles aient essuyé des critiques sévères de la part d’universitaires. Ces critiques sont révélatrices d’un enjeu du traitement journalistique des prophéties sociales, à savoir la distribution de l’autorité entre journalistes, professionnels des sciences sociales, et essayistes promouvant de nouveaux groupes sociaux.

C’est par ces critiques que nous allons aborder le destin médiatique de notre poignée de manifestes. Cependant, nous accorderons moins d’importance qu’elles ne le font à les dénoncer comme de la fausse monnaie scientifique. Il nous semble plus important de mettre en lumière les enjeux politiques des jeux de la presse avec ces instruments de classement. C’est ce que nous tenterons de faire dans une seconde partie, où nous présenterons tour à tour le contenu de ces quatre propositions de groupes sociaux(2), avant d’analyser leurs carrières médiatiques. Pour ce faire, nous prenons le parti méthodologique de suspendre le fonctionnement référentiel des manifestes : cet article porte uniquement sur leurs significations ainsi que celles de leurs relais médiatiques ; nous nous garderons de passer du signe à la chose, en l’occurrence des groupes nominaux aux groupes réels.

Les manifestes sous le feu de la critique universitaire

La défense du territoire des sciences sociales

Si les « créatifs culturels » mènent une carrière médiatique mitigée dans la quasi-indifférence des chercheurs en SHS(3), les « intellos précaires », la « classe créative » et surtout les « bobos », ont suscité de la part de certains chercheurs des prises de position relevant d’une logique que l’on peut qualifier de défense du domaine professionnel. Les arguments des textes critiques que nous avons identifiés présentent suffisamment de points de convergence pour être présentés de façon thématique.

Un premier point est celui d’une disqualification scientifique radicale des ouvrages qui promeuvent ces nouvelles catégories. C’est bien ce qu’opère la géographe Elsa Vivant, lorsqu’elle reproche à Richard Florida le fait que « ses principales références sont des essayistes et non pas des travaux scientifiques ou des textes s’appuyant sur un travail empirique ». Vivant relève également les « lacunes méthodologiques » de l’ouvrage de Florida, ainsi que son usage « simpliste » de la notion de classe sociale (Vivant 2006). En effet, peut-on parler d’une classe créative sans s’être assuré que les personnes que l’on entend ainsi subsumer partagent bien la conscience de classe correspondante ? De son côté, Anne Clerval, elle aussi géographe, souligne clairement la non-scientificité de l’essai de Brooks sur les « bobos » : « cet ouvrage n’est pas le fruit d’une démarche scientifique. […] [ce] n’est donc qu’un essai ne prétendant à aucune scientificité malgré les apparences, et se l’interdisant d’emblée en revendiquant sa subjectivité et sa partialité » (§6). De même, le sociologue Patrick Champagne expulse la notion d' »intellos précaires » de la science vers politique : « si la notion d’intello précaire a une efficacité politique, comme revendication contre la précarité des intellectuels, il ne faut pas en faire une notion « scientifique » » (Cassandre, n°44, 2001), tandis que Xavier de la Porte(4), comparant le traitement médiatique des « bobos » à celui des « working-poors », décrit « deux trajectoires médiatiques inversement proportionnelles au crédit scientifique des deux notions » (De la Porte, 2006, p. 510).

L’une des faiblesses scientifiquement rédhibitoires relevées par ces critiques universitaires est le flou conceptuel des nouvelles propositions de groupes sociaux. Cette dénonciation du « flou » des catégories discutées correspond en fait à deux reproches logiquement distincts. Le premier est celui de l’indétermination conceptuelle. Ainsi, la « classe créative », dont Florida « donne une définition très large » est un « concept flou » (Vivant 2006). C’est également ce que reproche De la Porte à la catégorie inventée par Brooks : « Le problème, c’est donc que « bobo », ça ne veut rien dire », c’est une « catégorie fourre-tout » (De la Porte, 2006, p. 518). De même, chez Clerval, l’expression forgée par Brooks « désigne une catégorie assez floue de personnes (Clerval, §1).

Le second reproche adressé à ces catégories est d’agréger des ensembles en réalité hétérogènes. Elsa Vivant insiste particulièrement sur cette critique : « Aucune étude ne permet de rassembler la diversité des catégories composant la classe créative, que ce soit sous l’angle des trajectoires individuelles, celui des revenus et des positions sociales, ou encore celui d’une conscience d’appartenance à une même entité sociale, fût-elle vaste » (Vivant, 2009, p. 9-10). L’auteur y revient à plusieurs reprises : « Le flou du qualificatif « créatif » permet donc d’agréger dans une même catégorie des individus aux profils socio-éconnomiques et professionnels très variés » pour y mettre 30% des actifs des pays riches (Vivant 2009, p. 3), et l’applique à la créature de Brooks aussi bien qu’à celle de Florida : « Ce mélange des genres [la diffusion de la posture artiste] explique également l’accueil réservé au qualificatif « bourgeois-bohème », qui, comme la classe créative, amalgame des populations différentes aux intérêts souvent divergents.» (Vivant 2009, p. 13). Le même argument est développé par Xavier De la Porte : «derrière ce mode de vie qualifié de « bobo », ce sont des populations très différentes qui sont concernées : des cadres et professions intellectuelles supérieures certes, mais aussi des intellectuels précaires, des intermittents de l’emploi et des chômeurs en fin de droit ; des classes moyennes précarisées chassées des centres-ville par les hausse des loyers ; un électorat pluriel allant de la sensibilité social-démocrate à l’extrême gauche, et même l’abstentionnisme » (De la Porte, 2006, p. 517-8).

Les deux sociologues qui ont publiquement critiqué la notion d' »intello précaire » lui adressent un reproche identique : Bernard Lahire reproche aux Rambach de « range[r] dans la même catégorie des cas qu’il faudrait pourtant s’efforcer de distinguer, et notamment des cas de précaires exploités par de grandes entreprises culturelles qui sont de véritables entreprises commerciales (télévision, grande presse, etc.) et des cas de précaires travaillant dans des secteurs culturels ou artistiques beaucoup moins commerciaux et très indépendants, qui sont soit politiquement très critiques soit esthétiquement très « purs », voire avant-gardistes » (Lahire, 2006 note p. 468). Patrick Champagne, quant à lui, réaffirme, face aux « intellos précaires », la pertinence d’une échelle d’analyse classique en sociologie, celle des professions : « La catégorie « intellos précaires » regroupe des professions n’obéissant pas aux mêmes logiques, par exemple dans l’Université et dans le journalisme » (Champagne, 2001) En croisant ce quadrillage sectoriel avec des causes structurales, (« les effets différents de la montée du taux de scolarisation »), le sociologue disloque l’unité synthétique d’une condition et d’un mode de vie, que décrivent les Rambach, et leur retire l’initiative qu’elles prétendaient prendre aux dépends des professionnels dans le domaine de la représentation de la société.

La mise en accusation de la sphère médiatique

C’est au sujet des « bobos » que la critique universitaire va le plus loin. En effet, elle ne s’arrête pas après avoir récusé à la catégorie toute pertinence scientifique, et se tourne vers la sphère médiatique, à laquelle elle reproche de l’avoir accueilli favorablement. Le texte de Xavier De la Porte souligne le contraste entre la fortune médiocre des « travailleurs pauvres » dans l’espace médiatique français, et « L’attrait immédiat des journaux pour les ‘bobos' » (De la Porte, 2006, p. 513). De même, la géographe Elsa Vivant ne manque pas de souligner « le succès médiatique » de Brooks, auquel « [i]l est difficile d’échapper » (Vivant 2006, p. 4). Sa collège Anne Clerval s’interroge sur « le succès qu’a connu le terme [« bobos »] en France » et les raisons de « l’étonnante véracité qu’on lui accorde » (Clerval, § 2), puisque l' »on est inévitablement confronté à ce terme envahissant quand on étudie la gentrification(5) » (§1).

Une fois que les prétentions scientifiques des notions de « classe créative » et de « bobos » ont été récusées, il reste à rendre compte de l’attrait qu’elles exercent sur les journalistes par autre chose que le désir du vrai. De tels attraits pourraient être, selon Vivant, les « anecdotes » dont le livre de Florida est « bourré » (Vivant 2006), ou encore, selon Clerval, les « séductions » des « descriptions hautes en couleur » peintes par Brooks (Clerval, §9). On peut rapprocher ces remarques du compliment à double tranchant de Patrick Champagne félicitant les Rambach pour leurs « descriptions très fines sur les intérieur, les rapports avec la famille et les astuces pour vivre au-dessus de ses moyens » (Champagne, 2001). Xavier de la Porte, qui défend ici les valeurs universitaires contre ses confrères journalistes, explique la vogue des « bobos » par les contraintes de l’activité journalistique : « Certes, l’analyse d’une colonne de chiffres sera toujours plus complexe et moins vendeuse qu’un brillant portrait » (De la Porte, 2006, p. 518) ; il est plus attrayant de décrire des « comportements » que de se fonder sur des analyses de « revenus » (De la Porte, 2006, p. 518). Ces critiques reviennent à décrire un espace médiatique futile, où journalistes et prophètes sociaux seraient aux véritables scientifiques ce que les cuisiniers sont aux médecins dans le Gorgias de Platon : des flatteurs trompant un public d’enfants.

Au delà de ce reproche adressé aux médias, une des raisons avancées par Anne Clerval pour regretter que cet attrait du pittoresque ait si bien fonctionné auprès « des journalistes et, à travers eux, [du] citoyen lambda » (Clerval, 2005, §2) réside dans les conséquences de ce succès sur les conditions du travail scientifique. En effet, Clerval (2005, §2) redoute que l' »effet de réalité » dû à la réception médiatique enthousiaste des « bobos » ne « complique l’étude de la gentrification » (2005, §3), puisqu’elle est appropriée par le public : « des gens s’identifi[ent] à cette peinture ou y reconnaiss[ent] d’autres » (2005, §21). Même inquiétude chez Elsa Vivant, pour qui « le succès médiatique du terme « bobo » biaise les débats et les interprétations » (Vivant 2006). Autrement dit, c’est au monde social lui-même que les deux géographes reprochent de se parer d’apparences rétives au travail scientifique.

Ainsi, les verdicts des chercheurs à propos des manifestes comportent deux étapes. D’une part un avertissement, adressé aux collègues et au public, contre l’acquiescement à des notions dépourvues de fondement scientifique. D’autre part, une dénonciation du rôle des médias dans la propagation de représentations illusoires, critique qui peut glisser vers une mise en cause de la tendance du monde social à donner de lui-même une représentation peu propice au travail scientifique.

Bien que l’attitude du monde scientifique à l’égard des manifestes soit loin d’être unanime, nous souscrivons à la prudence qui anime la première de ces deux démarches. Nous sommes moins convaincus par la seconde, qui revient à considérer négativement le monde médiatique du point de vue des normes du monde savant. Or, on peut penser que la critique savante de la diffusion médiatique des prophéties sociales pourrait gagner davantage de force en faisant le détour par une analyse des acteurs et des logiques de la promotion médiatique de ces projets de groupes sociaux (Lemieux, 2000). C’est dans cet esprit que nous allons maintenant retracer les carrières médiatiques des prophéties sociales ainsi prises à partie

Les carrières médiatiques de quatre manifestes

Les « bobos » : une condamnation éthique par des voies ludiques

Le plus ancien et le plus célèbre des manifestes retenus ici est celui des « bobos ». Leur notoriété dès le début de la décennie est telle qu’ils servent de point de comparaison lors du baptême médiatique des trois autres propositions de groupes sociaux :

Ainsi, le premier article relatant dans la presse la parution des Intellos précaires précise qu’ils « ne partage[nt] guère avec les plus récents « bobos » ou bourgeois bohèmes que le second épithète » (Le Monde, sept 2001). De même, l’article du Monde, consacré aux « créatifs-culturels » est titré : « Après les « bobos », voici les « créatifs culturels » » (Le Monde, 23 mai 2007). Quant à l’article du Temps sur « L’émergence de la classe créative helvétique », il dit de ses membres qu’ils « ont comme modèle les «bobos» » (Le Temps, le 30 septembre 2002).

Le volume des coupures de presse recensées par Factiva, qui peut faire fonction d’une mesure grossière de la notoriété relative des différents manifestes, confirme la prépondérance écrasante des « bourgeois bohèmes »(6), puisque le total des articles où ils sont cités entre 2000 et 2011 occupe pas moins de 500 pages, contre seulement 147 pour la « classe créative », 99 pour les « intellos précaires » et à peine 85 pour les « créatifs-culturels ». Il vaut donc la peine de se pencher de plus près sur la proposition de groupe social qui semble détenir une telle position dominante.

La notion de « bourgeois-bohèmes », ou « bobos » a été forgée par un éditorialiste conservateur au New York Times, David Brooks (2000), dans un essai paru en 2000, Bobos in Paradise, the New Upper Class and how They Got there. Cet essai se présente comme la description mi-satirique mi-affectueuse du mode de vie d’une nouvelle classe supérieure, fondée sur le diplôme et la culture cosmopolite, mise en contraste avec l’ancienne élite WASP, puritaine, raciste et fondée sur l’hérédité familiale. Déclinant thématiquement différentes facettes du mode de vie de cette nouvelle classe (consommation, business, sexualité, vie spirituelle, etc), Brooks nous invite à y voir une fusion entre la position de l’ancienne élite et les idéaux de la contre-culture des années 60-70 : «  »Ce sont ceux qui ont suivi des études supérieures et qui ont ont un pied dans le monde bohème de la créativité et un autre dans le royaume bourgeois de l’ambition et de la réussite matérielle » (Brooks, 2000, p. 14).

Le mode de connaissance revendiqué par Brooks n’est pas celui de la science (« Max Weber peut dormir sur ses deux oreilles », plaisante-t-il p. 16), mais la familiarité d’un observateur lui-même partie prenante de la synthèse sociale et idéologique qu’il décrit. D’où une écriture narrative et descriptive plus qu’explicitement argumentative, partagée entre des références éclectiques à la littérature sur les élites, et des anecdotes et détails pittoresques. Cette façon de procéder laisse très indéterminée l’extension de l’unité sociale visée par Brooks. Tout en tirant ses exemples nominaux de célébrités extrêmement élitistes (le couple Clinton, Bill Gates, les stars de la musique et du cinéma), Brooks décrit des transformations dont on peut penser qu’elles concernent une fraction beaucoup plus large de la société américaine, comme la sensibilité écologiste, l’éclectisme religieux ou l’adhésion à un multiculturalisme méritocratique.

Le chercheur américain Andrew Ross relève à juste raison que Brooks décrit les « bobos » avant tout en tant que consommateurs : « Brooks’s cheerful depiction of the bobo is basically an elaborate market profile of an upscale consumer » (Ross, 2004, p. 124). On aurait pourtant tort de ne retenir de cette insistance sur la consommation que le portrait exagérément radieux d’une nouvelle élite. L’insistance divertissante de Brooks sur les « bobos » comme consommateurs paradoxaux dissimule d’autres enjeux. En effet, l’un des principaux traits stylistiques du livre est l’ironie reposant sur la mise en tension des deux termes que le titre accouple. La cible de l’ironie n’est pas la classe des bourgeois-bohèmes en tant que nouvelle élite, puisque Brooks insiste sur la légitimité de sa domination fondée sur l’excellence universitaire, mais plus précisément le fait que les individus qui servent à Brooks pour illustrer les « bobos » réalisent leurs valeurs « bohèmes », c’est-à-dire enracinées dans les mouvements de contestation des années 60-70, à travers des consommations de luxe.

Rien de plus facile, dès lors, que de dénoncer comme inauthentiques(7) les valeurs critiques et contestatrices associées à cette figure sociale. On peut donc comprendre le livre comme un rappel à l’ordre, dirigé aussi bien vers les membres des classes supérieures qui, oubliant leurs plaisirs consuméristes, prendraient les idéaux contestataires trop au sérieux, qu’en direction de tous ceux, économiquement moins favorisés, qui risqueraient d’accorder du crédit aux porte-parole d’idées subversives. L’insistance sur la consommation joue donc un rôle éminent dans le potentiel politique de la catégorie. Nous allons voir si cette analyse du manifeste des « bobos » peut éclairer leur destinée médiatique en France.

Selon Factiva, les « bourgeois-bohèmes » passent d’une quinzaine de citations annuelles en début de décennie à un sommet de près de 50 occurrences en 2007, pour redescendre vers la vingtaine en 2010. Quelles sont les étapes de cette trajectoire ? L’apparition des « bobos » dans la presse française a eu lieu dans un article de Libération, « L’été de tous les bobos » (15 juillet 2000), construit, dans la continuité du style de Brooks, sur deux principes : des descriptions émaillées de détails visuels, et un balancement déclinant l’oxymore entre bohème et bourgeoisie :

« Les Bobos, contraction de «bourgeois» et de «bohème», cultivent une passion pour les légumes bio et les gadgets techno. Ils engrangent les stock-options et soutiennent José Bové à Millau. Ces bohémiens chic veulent avoir les pieds dans la terre et la tête dans le cyberespace. »

Pendant près d’un an (juillet 2000-Mai 2001), les citations des « bobos » dans la presse française appartiennent essentiellement à Libération. Cette floraison contient notamment un sondage électoral (« Municipales 2001. Radiographie d’une élection. Le bourgeois bohème a un revenu élevé, des diplômes, et s’installe dans les quartiers populaires. Selon notre sondage, il a massivement voté à gauche. » : le 23 mars 2001), plusieurs variations sur l’article d’Annick Rivoire, et surtout une tribune du géographe Christophe Guilly prédisant que les « bobos » seront un appui décisif pour le PS lors des municipales parisiennes. Puis, après quelques articles dans la presse économique spéculant, par exemple, sur les chances des derniers modèles de Renault auprès des « bobos » (Les Echos, 1er septembre 2001), l’usage de la notion passe aux chroniques politiques du Figaro :

« Madelin est la meilleure incarnation sur l’échiquier politique de l’électorat « bobo », ces « bourgeois bohème » issus de Mai 68, libéraux-libertaires, pour qui fumer un joint de marijuana n’est pas criminel, qui passent tout aux minorités, homosexuelles ou ethniques. L’ennui est que ces gens-là se croient de gauche » écrit ainsi Eric Zemmour le 27 décembre 2001.

L’abondance du traitement médiatique des « bobos » permet progressivement des articles adoptant un angle, si l’on peut dire, métajournalistique, autrement dit faisant retour sur l’usage du terme dans la presse(8). Ainsi, « Les bobos, du pinacle au pilori » (Stratégies, 13 octobre 2005) se penche sur une disgrâce médiatique des « bobos » :

« Les médias les raillent à longueur de pages, la publicité les caricature : glorifiés il y a encore peu de temps, les bobos ne sont plus en odeur de sainteté. Mais que leur reproche-t-on, au juste? »

« Dans la galerie des épouvantails médiatiques, les bobos auraient-ils supplanté les BCBG ou les yuppies des années quatre-vingt, après avoir été portés au pinacle ? Avant la publicité, la presse s’était déjà fait l’écho d’un certain agacement. […] Lancé [sic] en 1999 par le journaliste américain David Brooks dans le livre Bobos in Paradise, l’expression, gentiment régressive, semble bien être devenue la dernière insulte à la mode »

Cette disqualification a pu devenir de plus en plus prononcée en raison de l’appropriation de la notion par les luttes de partis. Le terme est en effet devenu la cible récurrente des critiques que s’attire la politique de Bertrand Delanoë à Paris, accusée de ruiner les petits commerces par une répression anti-automobile voulue par l’électorat « bobo » (« L’irrésistible invasion des bobos », Le Figaro, 29 octobre 2003 ; « Célibataire, homosexuel, noctambule, à la fois droit-de-l’hommiste et individualiste, puisque très attaché à sa liberté personnelle, Bertrand Delanoë cumule les critères du bourgeois bohème parisien contre lequel l’UMP sonne la charge dans le Livre noir qu’elle a publié début 2005″, Le Figaro, 5 mai 2005). Mais en réalité, les éléments que l’article de Stratégies présente comme les raisons de cette disgrâce tardive (futilité, contradictions, éloignement de la réalité, puisqu' »ils ne mettent pas souvent les mains dans le cambouis. », etc.) correspondent à la disqualification contenue dans le sens originel de la notion. Les explications que les journalistes présentent comme des caractéristiques puisées dans un référent (la population des « bobos ») ne sont rien d’autre qu’un déploiement des significations comprises dans le livre de Brooks.

On pourrait s’attendre à ce que de telles démarches journalistiques soient absolument coupées des sciences sociales. Pourtant, l’article de Stratégies cité ci-dessus est assorti d’une interview du sociologue Michel Pinçon, interrogé sur la légitimité scientifique des « bobos » (« Comment, en tant que sociologue, considérez-vous la population des bobos ? »), l’origine du « rejet que l’on ressent dans les médias » à leur égard, et même leur mérite politique (« Pensez-vous que les bobos soient porteurs de progrès ? »). Les Pinçon-Charlot, qui utilisent la notion dans leur Sociologie de Paris (Pinçon, 2008), sont les experts les plus souvent sollicités par les journalistes pour nourrir le discours sur les « bobos ». Ils revendiquent de se servir de la notion pour vulgariser les analyses sociologiques de la gentrification :

« A l’est, en revanche, on trouve les bobos. Qu’y a-t-il de spécifique dans la manière dont ils occupent l’espace ? »

« Pour qualifier le retour des catégories intellectuelles plus ou moins fortunées dans les espaces populaires des centres villes, […] ce terme de bobo (pour bourgeois bohème) qui arrive aussi des Etats-Unis nous plaît parce qu’il décrit de manière assez juste la spécificité de ces habitants : de jeunes adultes en phase avec le libéralisme économique, mais qui affichent des modes de vie très différents de ceux de la bourgeoisie traditionnelle. On est dans la famille recomposée, les droits de l’homme, l’écologie, la liberté culturelle et le vote socialiste. Et surtout, c’est essentiel, ils se reconnaissent dans les cours pavées de la Bastille, dans les lofts et les ateliers de la rue Oberkampf, et investissent les quartiers populaires de l’Est parisien. » (Libération, le 1 janvier 2005)

Ainsi, entre les rubriques consommation et marketing (« Ben & Jerry’s suit le « bobo » à la trace », dans La Tribune, le 13 septembre 2004) et les pages politique de Libération ou du Figaro, les « bobos » suivent une double carrière médiatique conforme au principe de l’essai de Brooks : associer les licences « bohèmes » ainsi que les thèmes des mouvements contestataires des années 1960-70 à un profil de consommation pittoresque et privilégié.

Les Intellos précaires entre sociologie et mouvements sociaux

Alors que les « intellos précaires » ont reçu de la part de Champagne et Lahire les mêmes critiques que celles adressées aux « bobos », leur carrière médiatique est très différente. Les Intellos précaires est un essai, paru en 2001, qui, en s’appuyant sur de nombreux témoignages, vise à mettre en lumière la condition commune des travailleurs précaires des métiers intellectuels. Ce sont les « pigistes, auteurs, salariés en contrat à durée déterminée, en contrat emploi-solidarité, chercheurs indépendants, vacataires, ils travaillent au noir partiellement ou complètement » (Rambach et Rambach, 2001, p. 15). Sur un ton à la fois humoristique et revendicateur, les Rambach, couple homosexuel d’éditrices et d’écrivaines précaires, tentent de dénombrer ces « intellos précaires », qu’elles avaient hésité à nommer « nouvelle bohème ». Elles décrivent leurs techniques pour vivre avec peu, le contraste entre leur rapport passionnel à leur travail et leur rejet de l’entreprise. Elles mettent en valeur à la fois la contribution des « intellos précaires » à des productions d’avant-garde dans leurs domaines, et l’exploitation qu’ils subissent de la part de leurs employeurs (« Exploitation en secteur culturel », p. 223). Pour expliquer ce peu de « prix du travail intellectuel » (p. 254), elles pointent, entre autres, le « système de gratifications symboliques dont le rôle consiste à pallier et dissimuler l’absence de rémunération et de statuts réels » (p. 276). Ainsi, la notion d' »intello précaire » réalise une opération symbolique inverse de celle qui se joue chez les « bobos », puisqu’elle repose sur le découplement entre d’une part la mobilité inventive ainsi que les penchants subversifs des « bohèmes » et d’autre part le succès économique. Le rôle de l’humour est ici très différent de ce qu’il est chez Brooks : il ne s’agit pas d’opérer une disqualification éthique de façon euphémisée, mais de tenir ensemble la mise en lumière d’un tort et la constitution d’une figure charismatique, capable de relativiser par la plaisanterie les angoisses et les contraintes de sa condition, de sorte qu’il ne soit pas dévalorisant de s’y identifier. Ce dernier point est important puisque le but déclaré des auteures est de favoriser une mobilisation des « intellos précaires » pour la défense de leurs droits.

Introduits par un compte-rendu très favorable dans le supplément Livres du Monde (« La génération des intermittents de l’intellect. », le 31 Août 2001) qui salue l’ouvrage comme un « remarquable essai […] entre l’enquête et la chronique d’une génération », les « intellos précaires » passent à Libération, qui leur accorde également un article long et favorable.

Après avoir fait le tour de la presse économique (notamment dans un grand dossier de La Tribune sur le portage salarial), la notion réapparaît dans Le Monde en 2004 dans un article autour du mouvement des chercheurs (« Travail au noir, dépression, frustration professionnelle – quatre post-doctorants racontent leur galère. », le 19 mars 2004), qui offre le « Témoignages de quelques-uns de ces « intellectuels précaires » ». Si la fréquence de ses usages diminue jusqu’à la parution des Nouveaux Intellos précaires en 2009, la catégorie ne disparaît pas du lexique de la presse. Elle reste évoquée à l’occasion de mouvements sociaux sectoriels (journalisme, artistes), à propos des conditions d’emploi dans l’édition, ou pour de grands articles sur le malaise générationnel ou le déclassement. D’autres articles proposent des variations sur le thème des « intellos précaires ». Ainsi, « Pauvres esprits », dans la rubrique « emploi » de Libération, en 2006, se présente comme la vérification, à partir de témoignages recueillis par la journaliste, d’une hypothèse : « Surqualifié et bosseur, l’intellectuel précaire est pourtant fauché : sa « noble » tâche se satisferait d’une gratification morale. Vérification. » Le premier témoin est un auteur, au parcours accidenté et aux rémunérations faibles. Le second un chercheur en archéologie « Entré à 40 ans au CNRS, après vingt années de galère ». La journaliste résume : « Des cours non rémunérés, des mois de recherche et de travail pour un livre payé 5 000 euros à Pierre, qui s’estime chanceux… », et l’article se conclut par une citation des Intellos précaires sur la négligence économique où sont tenus les auteurs de livres.

En parallèle, malgré les deux critiques sévères que nous avons mentionnées (en 1.2), Les Intellos précaires bénéficient d’une réception favorable en sociologie. Le milieu des années 2000 a ainsi vu la notion d' »intellos précaires » passer, toujours pourvue de guillemets, sous la plume de sociologues, comme dans l’échange entre d’une part François Dubet et Marie Duru-Bellat, (parlant du déclassement dans une série d’articles de fond pour Le Monde : « la qualité des emplois que l’on propose à ces jeunes plus instruits a souvent de quoi les rendre amers. Pensons aux « intellos précaires » qui se multiplient. ») et Tristan Poullaouec (dans Libération). Ces usages par des sociologues dans la presse reflètent la grande fortune des « intellos précaires » dans les publications universitaires. Sans que le statut scientifique de la notion soit toujours explicité, elle est reprise par exemple dans des travaux sur les classes moyennes (Bosc, 2008, 94), les intermittents du spectacle (Menger, 2005, p. 219), la précarité (Cingolani, 2005, 76), le déclassement (Maurin, 2009, 61) ou la gentrification (Bacque et Fijalkow, 2006, p. 63). L’intérêt du milieu sociologique pour les « intellos précaires » répond à l’intérêt respectueux d’Anne et Marine Rambach pour les sociologues. En effet, elles se sont appuyées sur les travaux d’Alain Accardo sur les journalistes précaires, et indiquent sur leur site internet quelques recherches qui rejoignent leur essai. Plus généralement, leur insistance sur les formes d’emploi, les professions et les conditions économiques les rapprochent de thèmes de recherches sociologiques.

C’est peut-être en raison de ce crédit sociologique non négligeable que l’une des rares références négatives aux Intellos précaires dans la presse leur oppose une autre recherche. Ainsi, en 2005, l’Express consacre un long article optimiste au travail indépendant, dans sa rubrique « Réussir, L’hebdo de l’emploi » : « Indépendants, free-lance, entrepreneurs individuels… – Solitaires sans galère » (le 28 mars 2005). S’appuyant sur une syndicaliste CFDT, la journaliste relaie une estimation du nombre de ceux qui exercent « une profession intellectuelle en solo », puis donne la parole à une sociologue du CNRS (Emmanuelle Reynaud), qu’elle oppose au « misérabilis[me] » des « intellos précaires » :

« Autre surprise de son enquête, la sérénité dont font preuve les solos : « Même ceux qui n’ont pas choisi l’indépendance, mais y ont été contraints par un licenciement, le vivent finalement très bien. Ils ont le sentiment que leur valeur professionnelle est plus reconnue et gagnent plutôt mieux leur vie qu’avant. » On est loin de l’image misérabiliste des chercheurs smicards et des artistes logés dans des taudis décrits par Anne et Marine Rambach dans leur livre Les Intellos précaires, paru en 2001! »

On peut voir ce passage comme une lutte entre deux interprétations de la signification sociale de la sortie hors de l’emploi stable : injuste précarité ou indépendance heureuse ? En réalité, cette ambiguïté traverse la notion, puisque le livre des Rambach associe à la dénonciation du tort subi par les « intellos précaires » la mise en valeur de leurs traits innovants, voire héroïques : ce sont des « Wonder (wo)men », (p. 91). Néanmoins, en intégrant la notion de précarité, dont la signification politique est fortement marquée par les mouvements de chômeurs et précaires des années 1990 (Perrin, 2001), la proposition de groupe forgée par les Rambach endosse une interprétation nettement critique de la diversification des formes d’emploi, souvent développée par des sociologues ou des mouvements sociaux, mais aussi recevable par les grands quotidiens.

Les « créatifs-culturels », critique de la société de consommation et marketing

A l’opposé des « intellos précaires » qui sont salués dans la presse généraliste, les « créatifs-culturels » apparaissent principalement dans la presse d’affaires. L’importation de la notion de « créatifs culturels » en France est liée à l’activité d’un éditeur provincial, Yves Michel, qui, ayant édité en 2001 une traduction française (2001) de l’ouvrage américain de Paul Ray et Sue Anderson annonçant l’apparition des « cultural creatives », entreprit de mesurer la présence en France de ce « courant ». À partir d’un sondage par questionnaire portant sur les valeurs, Michel et quelques coauteurs, dont le sociologue et parlementaire socialiste Jean-Pierre Worms, évaluent à 17% la part de « créatifs-culturels » dans la société française (2007). La « communauté virtuelle » (J-P. Worms, p. 13) des « créatifs-culturels » est avant tout construite par la voie statistique. Sur ce plan, la méthode employée s’apparente à celle des « socio-styles » promus par Bernard Cathelat dans les années 1970-80 (Georgakakis, 1997), et reste fortement associée à l’univers de la publicité (« [l’expression] ne nous satisfaisait pas vraiment, évoquant à certains le milieu de la publicité », écrit Yves Michel p. 37.

Les valeurs qui distinguent les « créatifs-culturels » seraient l’écologie, la féminité, l’être opposé au paraître ou à l’avoir, l’intérêt pour le développement personnel et la spiritualité, l’implication sociétale et l’ouverture multi-culturelle. Ces valeurs sont illustrées par une série de six portraits qui apprêtent le traitement journalistique de la catégorie. C’est le cas par exemple du portrait de « Muriel, femme de confiance », une femme de 42 ans, « complètement dans le présent » (p. 85). « Comme beaucoup de créatifs culturels, Muriel est en rupture par rapport à ce qu’elle aurait pu être, de façon conventionnelle, dans sa vie » (p. 85). Docteur en informatique, anciennement salariée d’une entreprise d’aéronautique, « son besoin de liberté » (p. 86) l’a fait sortir du salariat vers le statut de « correspondante de presse » en Normandie. Elle travaille par ailleurs à temps partiel pour « une association de finance solidaire ». Divorcée, célibataire, elle consomme bio et « appartient aussi à un système d’échange local (SEL) » (p. 86).

Cependant, à en croire, notamment, la contribution d’Éric Seuillet, « consultant », sur « Les créatifs culturels et le monde de l’entreprise » (p. 105), les « ruptures » prêtées aux « CC » par les auteurs sont autolimitées. Seuillet démarque les « créatifs-culturels » d’une « caricature », illustrée par un article de Libération sur des « technos-écolos » qui tentent un « retour radical à la nature ». « Loin de ces clichés décrivant les « tentations » d’enfants de soixante-huitards ou de nouveaux « bobos », les créatifs culturels ont largement dépassé ces postures caricaturales », puisqu’ils « savent que les entreprises ont une position centrale et déterminante. » (p. 106) et admettent de ne peser sur elles qu’en tant que « consommateurs », « collaborateurs », ou « [e]n s’impliquant dans la gouvernance des entreprises » (p. 106). Ainsi, la catégorie de « créatifs-culturels » semble profilée pour permettre au marketing de se représenter certaines critiques virulentes à l’encontre du « monde de l’entreprise » sous la forme relativement maîtrisable d’un profil de consommateur.

Quelle a été la réception médiatique des « créatifs-culturels » ? Yves Michel se félicite en 2007 sur son site de la couverture de presse dont ils ont bénéficié, et invoque à cette occasion le succès médiatique comme une véritable confirmation de la réalité du groupe :

« Le livre donnant la synthèse de l’enquête menée en France, et paru en février 2007, a obtenu une bonne couverture de presse : une quarantaine d’articles, la grand presse et France Culture ! C’est encourageant et cela montre que les valeurs que portent les créatifs culturels sont partagées par de plus en plus de citoyens, à tous les niveaux de la société. » (http://www.yvesmichel.org/yves-michel/espace-societe/reatifs-culturels-dans-la-presse)

En réalité, les apparitions des « créatifs culturels » dans la presse tiennent moins à la pression d’un public impatient et convaincu qu’à la mobilisation de journalistes et de spécialistes de marketing, dès avant 2007. Ainsi, un article du Nouvel Observateur (« Vive la nouvelle conso! » le 28 octobre 2004) introduit la notion sur un ton humoristique : « Dernier-né des barbarismes importés des Etats-Unis : les  »créatifs culturels » », comme un courant de consommation contraignant les entreprises à se montrer plus écologiques. De même, dans les Echos (6 janvier 2005), une consultante en marketing cite l’enquête de Ray et Anderson comme annonciatrice des prochaines évolutions de la demande. Si l’angle (évolution de la consommation) est similaire chez Sud Ouest Dimanche, les « créatifs-culturels » y apparaissent sous les traits moqueurs de la radinerie plutôt que de l’écologie, et voisinent de façon significative avec les « bobos » :

« Les nouveaux radins sont plutôt des gens qui gagnent bien leur vie. C’est bien connu : plus on est riche… On les retrouve parmi ces nouveaux acteurs sociaux que l’on qualifie, sans trop savoir ce que cela recouvre, de bobos, nonos, momos, nimby, créatifs culturels, néoruraux, alternatifs. » (« Moi, radin ? Et alors ? » le 20 février 2005).

La notion est suffisamment indéterminée du point de vue économique pour être appliquée dans le Figaro, par un chroniqueur « coach et conseil de dirigeants », au milliardaire américain Warren Buffet : « A sa façon, bien que différente de tous les cadres et « bobos » qui prennent leurs distances avec le capitalisme de consommation, Warren Buffett nous propose une voie de création culturelle qui n’est pas incompatible avec la création de richesse » (Figaro, 21 mars 2005).

C’est en 2006 qu’a lieu la première référence à une recherche menée en France sur le modèle de celle de Ray et Anderson. L’article « Créatifs culturels contre communautaristes » (Les Echos, le 28 février 2006) présente avec déférence le travail des chercheurs américains (« le livre, devenu l’une des bibles des « planners » stratégiques en agence et des traqueurs de tendances »), et prend soin de le différencier de manifestes rivaux : ce n’est « pas la énième décalcomanie des « bobos » de David Brooks, ou des « nonos » de Naomi Klein ».

La presse économique (La Tribune, Les Echos, Stratégies) salue Les créatifs culturels en France lors de leur parution en début 2007. L’un des articles du printemps 2007 (L’Express, 3 mai 2007) est particulièrement affirmatif. La journaliste promet la notion à un avenir brillant : « une espèce en voie d’apparition, repérée par quelques sociologues et déjà disséquée dans un livre qui vient de paraître. Une tribu encore méconnue, mais qui risque fort de ringardiser cruellement les bobos et autres nonos, néologismes devenus si marketing qu’ils ne tarderont pas à faire pschitt!… ». L’article donne la parole à un lecteur enthousiaste (« Quand j’ai découvert ce livre, je me suis dit avec soulagement que je n’étais pas le seul à vouloir changer le monde sans pour autant renoncer à la consommation – et au plaisir qu’elle procure – et sans me reconnaître dans le mouvement altermondialiste», confie Tristan Lecomte, 33 ans, diplômé d’HEC et fondateur d’Alter Eco »). Après Jean-Pierre Worms, le sociologue Michel Maffesoli exprime son adhésion à la notion (« Les CC constituent un laboratoire de ce que j’appelle la postmodernité »). L’article se poursuit par les témoignages de trois entrepreneurs « créatifs culturels » : la « créatrice d’une école alternative » ; un « comédien et directeur d’ONG » ; et la « fondatrice d’une agence de conseil en développement durable ».

Ce faisant, l’article reproduit le dispositif du livre de 2007 (propos généraux, sondage commenté, paroles d’experts, puis témoignages de plusieurs pages, recueillis par une journaliste indépendante). Il montre comment le journalisme peut s’approprier la notion en donnant la parole à ses adeptes autodéclarés. À cela, l’Express ajoute une liste de « lieux à fréquenter », de « revues à lire », et de « sites où surfer » pour « devenir un parfait CC ». On voit ainsi que les « créatifs culturels » circulent moins comme une catégorie descriptive, en troisième personne, que comme une interpellation, un appel à la conversion adressé au lecteur avant tout en tant que consommateur.

À l’occasion d’une intervention d’Yves Michel lors du « Salon zen », l’AFP consacre un papier d’angle aux « créatifs culturels » : « Les créatifs culturels appelés à faire leur « coming out » » (le 6 octobre 2007), qui reprend de façon plus concise l’organisation de l’article de l’Express, et commente favorablement : « La publication de cette étude a permis à une série de personnes de comprendre qu’elles formaient un groupe sociologique ».

Si la presse économique célèbre avec enthousiasme l’avènement des « CC » en 2007, la notion ne s’installe pas pour autant de façon régulière dans la presse, et décline d’une douzaine d’occurrences en 2007, à 8 citations en 2008 et 2009, puis à seulement 4 en 2010. La froideur de la presse quotidienne nationale peut en partie expliquer cet effacement. Ainsi, l’unique apparition de la notion dans Le Monde est marquée par une distance critique, puisque l’article convoque la notion concurrente dont les promoteurs des « créatifs-culturels » s’efforcent de se démarquer : « Après les « bobos », voici les « créatifs culturels » » (le 23 mai 2007). L’article prend d’ailleurs prudemment pour angle le ciblage marketing en cours. La notion fait un passage discret dans Libération, en couverture d’une manifestation contre le Président Sarkozy : « Ils ont entre 30 et 40 ans, vivent à Paris, et cette manif, cela fait des mois qu’ils l’attendent. Ni fonctionnaires ni salariés en péril, « bobos » pour les uns, créatifs culturels pour les autres, ils sont souvent travailleurs indépendants. Acteurs, journalistes, réalisateurs, ils en ont juste marre de la politique déployée par l’omniprésident. » La seconde occurrence des « créatifs-culturels » dans Libération figure dans une interview du penseur écologiste Patrick Viveret. Les citations les plus récentes des « créatifs-culturels » sont uniquement le fait de la presse régionale. Tout se passe comme si, concurrencés dans la capitale par des notions mettant en avant de façon plus spécifique et pittoresque le mode de vie urbain, les « créatifs-culturels » pouvaient cependant mobiliser dans les villes moyennes et à la campagne. C’est d’ailleurs le seul des trois manifestes à ne pas mentionner la bohème, étroitement associée à la ville de Paris (Brisette et Glinoer, 2010). Au contraire, on a vu que les promoteurs des « créatifs-culturels » prenaient soin de différencier la catégorie de celle des « bobos », réinterprétée, à rebours du sens originel de la notion, comme une forme excessive et déraisonnable de critique du capitalisme.

La « classe créative » : discrétion médiatique d’une catégorie de gouvernance internationale

À la différence des autres manifestes, initialement relayés par des journalistes, c’est via un sociologue que la notion de « classe créative » aborde la presse française. Interviewé dans le supplément Emploi de Libération à l’occasion de la parution de son livre Portrait de l’artiste en travailleur (2002), Pierre-Michel Menger l’utilise pour décrire comment « La notion de créateur s’élargit » :

« Je pense que les activités de la création artistique ne sont plus l’envers frivole du travail, mais sont au contraire de plus en plus revendiquées comme l’expression la plus avancée de nouvelles organisations de travail. Aux côtés des scientifiques, les artistes passent pour le noyau dur de cette «classe créative». » (Libération Emploi, le 17 mars 2003).

Il cite « L’économiste américain Richard Florida » comme un de ceux qui « veulent élargir le cercle des créateurs », lorsqu’il « invente une creative class, qui comprendrait les ingénieurs, les architectes, les scientifiques, l’enseignement et la formation, les médias, le sport, les loisirs, le design, les arts. » Qu’en est-il ?

En effet, le livre de Florida, publié en 2002 (sans traduction française), annonce l’apparition d’une nouvelle classe de travailleurs créatifs rassemblant près du tiers des actifs américains. L’auteur interpelle ses lecteurs : « If you are a scientist or engineer, an architect or designer, a writer, artist or musician, or if you use your creativity as a key factor in your work in business, education, health care, law or some other profession, you are a member » (Florida, 2002, p. xxvii). La nouvelle classe est divisée entre un noyau très élitiste (« I define the core of the Creative Class to include people in science and engineering, architecture and design, arts, music and entertainment, whose economic function is to create new ideas, new technology, and/or new creative content », Florida 2002, p. 8) et une large frange partageant, à un moindre degré, les caractéristiques du noyau : « Around the core, the Creative Class also includes a broader group of creative professionals in business and finance, law, health care and related fields » (Florida 2002, p. 8). Florida insiste sur la sensibilité de cette nouvelle classe, extrêmement mobile, à la qualité « bohème » de la vie urbaine (il parle de « creativity climate » ou « people climate », p. 7). Or, la créativité devenant « the fundamental source of economic growth » (Florida, xxix), la tâche des municipalités soucieuses de leur développement est donc de rendre la ville hospitalière pour la classe créative, notamment en favorisant la vie culturelle. Cet ouvrage a eu un écho considérable autant dans le domaine de la recherche que du côté des modes de gouvernement des villes (Vivant, 2009).

Après une éclipse (seul un article des Echos en 2003 mobilisant la théorie de Florida sur l’attractivité des territoires pour légitimer le mouvement des intermittents, puis un article, toujours dans les Echos en 2004, sur la crise de l’université italienne), la « classe créative » bondit à dix occurrences en 2006. Elles se partagent de façon équilibrée entre les échos d’une polémique autour d’un sondage, en Suisse, qui délimite une « classe créative » et taxe une autre partie de la population de racisme, les atouts de la Bretagne dans la « Société de la connaissance » (Ouest-France) et les comptes-rendus d’Une brève histoire de l’avenir, de Jacques Attali qui reprennent, sans toujours en citer l’origine, la prophétie sociale de Florida.

Dans les années qui suivent, la « classe créative » est portée par une nouvelle voix, celle de Frédéric Martel, qui plaide pour un renouvellement des politiques culturelles françaises. Martel intervient dans Sud Ouest, le 7 octobre 2010, dans CBS News le 14 juin 2010, et surtout, il signe dans La Tribune, le 14 avril 2010, un grand article d' »opinion » avertissant le public français de « L’émergence de la classe créative ». L’identité de Martel, ancien attaché culturel aux États-Unis, enseignant en école de commerce, et animateur sur France-Culture, incarne de façon suggestive le remaniement des rapports entre l’État, l’économie, la culture et la mondialisation que porte la notion qu’il promeut.

Par contre, le projet de groupe social lancé par Florida reçoit le même accueil distancié et critique que les « créatifs-culturels » de la part du Monde. Ainsi, le seul article spécifiquement dédié à Florida et à sa nouvelle classe par Le Monde, « Richard Florida, le gourou controversé de l’urbanisme » survient tardivement (11 avril 2009) par rapport au succès international du concept. De plus, il met en avant « les critiques qui dénoncent sa fascination aveugle pour les élites et les « bobos «  », et présente une tonalité de distance amusée.

Cette maigre couverture journalistique (un point culminant à 15 occurrences en 2010) dissimule le fait que la promotion de la « classe créative » se déroule ailleurs que dans l’espace public. Par exemple, le concept est utilisé dans les rapports de la commission européenne, ainsi que dans ceux d’institutions publiques (Voir Culture et Médias 2030, ou Camors et Soulard, 2010). Il fait par ailleurs l’objet de premières tentatives de quantification en France (Chantelot, 2009 et 2010). La « classe créative » s’affirme pour le moment, en France, comme un concept pour gouvernants et experts plutôt que destiné au grand public. Il est significatif à cet égard que l’ouvrage de Florida ne soit pas traduit en français à ce jour.

Ainsi, le traitement médiatique de la « classe créative » en France reste désincarné. La catégorie est utilisée par des décideurs pour avoir prise sur la réalité sociale, mais n’est pas proposée pour servir de repère à tout un chacun dans l’interprétation des changements de la vie quotidienne.

Conclusion : le traitement journalistique de catégories morales et politiques

Nous avons donc vu que les articles de presse consacrés aux quatre propositions de groupes sociaux étudiées ici engagent des configurations différentes entre les rôles des universitaires, des journalistes, des témoins et des essayistes, issus d’horizon variés, qui tentent de rendre certains changements sociaux lisibles en décrivant un groupe nouveau. En particulier, « bobos » et « classe créative », qui essuient des critiques très similaires, se révèlent très différents sous ce rapport.

Trois des quatre manifestes étudiés ici (la « classe créative » fait exception) donnent lieu à un produit journalistique spécifique : l’annonce de l’avènement d’un groupe social nouveau, étayée sur le témoignage de quelques représentants typiques. Nous rejoignons sur ce point la remarque de Xavier de la Porte qui pointe le faible coût, en terme de travail journalistique, des gloses des « bobos » : la notion, commodément paradoxale, se prête à l’enchaînement, de traits typiques et au recueil de témoignages de gens socialement proches des journalistes, et de ce fait accessibles et « bons clients ». Pour cette raison, l’usage des manifestes dans la presse devient facilement un exercice purement illustratif.

Quelles voies d’accès à des réalités extérieures les variations rhétoriques sur les groupes sociaux inédits se donnent-elles, hormis les manifestes eux-mêmes ? Pour une part, cette fonction est déléguée à des experts. Pour une autre part, le traitement médiatique des manifestes (surtout pour les « bobos » et les « créatifs-culturels »), repose sur la possibilité ou non de repérer des représentants pourvus des attributs typiques de la notion, l’expressivité de leur témoignage suffisant pour attester la réalité du groupe qu’ils incarnent. Le journaliste joue alors un rôle de relai, ou bien d’une expression stylisée de soi (« créatifs culturels »), ou bien d’une présentation de soi dans l’horizon de la défense d’une cause (« intellos précaires »).

Les catégories étudiées sont moins utilisées par la presse comme des instruments de classement à proprement parler que comme les supports de certaines valeurs : mérites mal rétribués des « intellos précaires », compétences économiquement décisives de la « classe créative », authenticité et modération des « créatifs culturels », et inversement inauthenticité, égoïsme et élitisme des « bobos ». Cette remarque peut contribuer à éclairer les contrastes entre la réception des manifestes dans la presse et dans le monde scientifique. Alors que la critique scientifique a principalement objecté aux manifestes leur inconsistance conceptuelle, ce qui frappe, à la lecture de notre corpus journalistique, c’est la surdétermination typologique, et surtout morale, prêtée à ces figures sociales. Les « bobos », en particulier, sont une entité au contenu moral aussi surdéterminé que leur contenu social reste impossible à délimiter.

En menant ce repérage sur les usages de manifestes de groupes sociaux dans la presse, nous ne défendons pas l’utopie sinistre d’un monopole scientifique sur la représentation de la société. Nous espérons simplement avoir montré que ces représentations ont des enjeux plus importants que ce qu’elles mêmes et surtout leur traitement journalistique parfois euphémisant ont tendance à indiquer.

Références bibliographiques

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Notes

(1) On pourrait comparer cette conjoncture à la « crise de représentation » de la fin du 19ès, d’où est issue la figure de l’intellectuel selon Christophe Charle (1990) – en précisant que l’intellectuel fait plutôt partie aujourd’hui des figures que les nouvelles propositions de groupes sociaux démantèlent.

(2) Les sources utilisées sont : les quatre « manifestes » ainsi que les publications en sciences sociales qui s’y réfèrent (voir bibliographie) ; et enfin leurs occurrences dans la presse écrite française. Sur ce dernier point, nous avons utilisé le portail Factiva, qui permet de disposer d’articles de presse in extenso à partir de mots-clés. Les recherches portaient sur les expressions « bourgeois-bohèmes » (nous avons préféré l’expression entière à sa contraction en « bobo » afin d’éviter la confusion avec les petites plaies enfantines), « intellos précaires », « créatifs-culturels » et « classe créative ». Le champ couvert est la presse généraliste française entre début 2000 et fin 2010. C’est sur le dépouillement de ce corpus que repose notre article.

(3) Une explication à cette indifférence peut être cherchée du côté de la position très affaiblie des « socio-styles », dont relève techniquement la catégorie des « créatifs-culturels », dans le champ des sciences sociales (Georgakakis, 1998). La sociologue Monique Dagnaud est à notre connaissance une des rares exceptions à cette règle. Dans un article sur un site d’information, elle avance en effet que la « mouvance » des « créatifs culturels » est l’une des composantes du mouvement des « Indignés » (Monique Dagnaud, « Le temps du populisme culturel », Slate.fr, le 24 novembre 2011, http://www.slate.fr/story/46649/jeunesse-indignes-creatifs-justiciers-populisme-culturel).

(4) Le statut de la prise de position de Xavier de la Porte est ambigu. En effet, l’auteur est journaliste, mais son texte figure dans un ouvrage co-dirigé par le sociologue Stéphane Beaud, et sa démarche le rapproche des universitaires.

(5) La gentrification peut être définie comme « un processus graduel de transformation des quartiers populaires par l’investissement de groupes sociaux appartenant aux couches moyennes et supérieures » (Bacque et Fijalkow, 2006, p. 63).

(6) Pour éviter les confusions induites par le terme de « bobo », nous avons entré dans Factiva « Bourgeois-bohème » en toutes lettres.

(7) Sur le rapport entre l’authenticité, la critique et sa dénonciation, voir L. Boltanski, La souffrance à distance, en particulier p. 137.

(8) Autre exemple : « Qui sont les bobos », dans Les inrockuptibles, le 9 avril 2010, consulte cinq sociologues, dont les avis sur la pertinence de la notion s’avèrent partagés.

Anne Clerval, « David BROOKS, 2000, Les Bobos, Les bourgeois bohèmes , trad. par M. Thirioux et A. Nabet, Paris, Florent Massot, coll. Le livre de poche, 314 p. », Cybergeo : European Journal of Geography [En ligne], Revue de livres, mis en ligne le 17 mars 2005, consulté le 31 mars 2012. URL : http://cybergeo.revues.org/766

Au secours, la lutte des classes revient à Paris ! Des bourgeois bohèmes à la ségrégation

Avec Michel et Monique Pinçon – Charlot, sociologues, auteur de Sociologie de Paris (La Découverte) et Eric Maurin, économiste, auteur du Ghetto français. Enquête sur le séparatisme social (Le Seuil). Débat animé par Michel Sivignon.

Vox geographi

Le Flore, 22 février 2005

Parler de l’embourgeoisement de Paris au café de Flore, en plein cœur du quartier Saint-Germain, n’est géographiquement pas anodin. Mais attention, les mots ont des sens précis et Paris vit peut-être moins un épisode d’embourgeoisement que de gentrification. Les bourgeois bohèmes ont en effet peu de chose à voir avec la bourgeoisie traditionnelle, et nous avons plutôt parlé durant le café-géo de stratégies d’évitement, de mixité sociale menacée ou de quête de l’entre soi, pour saisir les dynamiques sociales de la capitale.

Comme le précise Michel Sivignon en introduction, alors que la ségrégation sociale se fait de plus en plus frappante, notre société refuse de la dire ou de la reconnaître. Les cartes tirées de l’ouvrage des Pinçon-Charlot sont pourtant éloquentes : en 1954, 15 arrondissements sur 20 comptaient moins de 40% de cadres et de patrons (un large croissant centré sur l’Est et allant du Nord-ouest au Sud-ouest) ; en 1999, tous ont dépassé ce seuil et 13 arrondissements dépassent les 55% de cadres et patrons (toute la partie Sud-ouest de la ville, du XIII° au XVII°). Seuls les 6 arrondissements périphériques à l’Est de la ville, du XVIII° au XIV° comptent plus de 20% de logements sociaux. Partout ailleurs, les prix des loyers font fuir les plus pauvres.

Une nouvelle géographie sociale de Paris

Pour bien définir les termes, Monique Pinçon-Charlot précise que la quête de l’entre soi est un phénomène essentiel chez les grands bourgeois. Alors que la grande bourgeoisie a les moyens de s’installer où elle le souhaite dans Paris, elle privilégie essentiellement le nord du XVI°, le sud du XVII°, et parfois un peu le VII° et le VI°. En d’autres termes, quand on n’a pas de contraintes économiques, on choisit son semblable.

La mixité sociale, comme le précise Michel Pinçon, c’est le mélange des catégories sociales définies selon le revenu, le niveau de scolarisation, etc. Toutefois, on s’intéresse souvent à la mixité sociale de l’habitat, c’est-à-dire à une vision nocturne de Paris (où est-ce que les différents groupes sociaux dorment la nuit ?). Il faudrait tenir compte du million de banlieusards qui viennent chaque jour travailler dans Paris ; cette image diurne de Paris se fait alors plus mixte. On peut aussi se demander quelle est l’échelle pertinente pour apprécier la mixité sociale : est-ce l’immeuble ? l’îlot urbain ? le quartier ? la ville ? l’agglomération ? Pour les Pinçon-Charlot, Paris est une capitale assez petite en Europe (seulement 87 km2 sans les bois), une ville qu’on peut traverser à pied (aucun point de la ville est à moins d’une heure de marche du centre-ville), et une ville bien identifiée par ses boulevards périphériques : aussi ont-ils choisi l’aire de la ville pour évaluer cette mixité sociale. Alors qu’à la Libération, Paris comptait 65% d’ouvriers et d’employés pour 35% de cadres et de patrons, les proportions se sont aujourd’hui inversées, la mixité a changé. On est passé d’une ville populaire à une ville bourgeoise. Quel changement par rapport à l’après-guerre, où Paris était plus populaire que la moyenne nationale !

Monique Pinçon – Charlot insiste alors sur le terme de gentrification, à préférer au terme d’embourgeoisement. Les bourgeois bohèmes, ou bobos, sont très différents des bourgeois traditionnels de l’Ouest de Paris. La gentrification est un processus culturel et géographique qui transforme les quartiers populaires du centre et de l’est de Paris au bénéfice de cette nouvelle petite bourgeoisie émergente. Son mode de vie est très différent de celui des petits bourgeois traditionnels. Les bobos vivent de leur travail, non pas de leur patrimoine, ils se disent volontiers écolo et anti-racistes, favorables au PACS et à la parité, ou adeptes de la nourriture bio. Les Pinçon – Charlot ont un passage savoureux dans leur livre sur l’épicerie « Aux produits d’Auvergne », rue de Lappe, échoppe si appréciée par les bobos du Faubourg Saint-Antoine. Puisque le saucisson ou les fromages gras ne convenaient pas à ceux et celles qui veulent garder la ligne, le commerçant a dû s’adapter à la nouvelle clientèle et proposer du saucisson maigre et de la tomme maigre !

Peu représentatif de l’ensemble national à cet égard, Paris concentre énormément de métiers artistiques, de la mode, du cinéma, de la presse. Or, les « bobos » sont justement nés du développement de secteurs économiques comme les nouvelles technologies, la grande distribution, l’enseignement ou les médias, qui ont produit une nouvelle élite, des actifs plus jeunes que la moyenne, des diplômés assez à l’aise dans des familles recomposées avec une idéologie libertaire, menant des modes de vie très différents de la bourgeoisie de l’Ouest. Les bobos Faubourg Saint-Antoine n’ont rien à voir avec les bourgeois de l’Avenue Henri Martin. Parlons donc de gentrification plutôt que d’embourgeoisement, pour éviter les confusions. Les bobos profitent des espaces libérés à la faveur de la désindustrialisation de la capitale. Le parc André-Citroën laisse difficilement imaginer aujourd’hui les 17000 salariés de la marque automobile éponyme qui travaillaient sur les lieux mêmes en 1968. Aujourd’hui la verdure et les grands immeubles modernes ont biffé l’occupation ouvrière des lieux. Ironiquement, Paris a basculé à gauche au moment où elle devenait moins populaire que jamais.

De la stratégie d’évitement à la ségrégation spatiale

Eric Maurin a mené une analyse fine de l’enquête emploi de l’INSEE. Cette enquête annuelle porte sur un certain nombre de voisinages caractéristiques, des groupes de 30 à 40 logements adjacents, environ 60 personnes donc. Faite chaque année avec un protocole constant, l’enquête révèle beaucoup de choses pour comprendre les logiques de la ségrégation.

Premier constat, et première surprise : la ségrégation sociale n’est pas si récente. Depuis 20 à 30 ans, elle est restée stable. Ce qui est nouveau en revanche, c’est le degré avec lequel les fractions les plus riches de la population se concentrent dans quelques endroits seulement. Les enclaves qui n’ont jamais été aussi fermées sont celles des plus riches. Eric Maurin montre justement dans Le ghetto français que le phénomène de ségrégation commence par le haut de l’échelle sociale : les très riches ne veulent pas vivre avec les riches, les riches ne veulent pas vivre avec les moyennement riches, et ainsi de suite jusqu’aux chômeurs qui ne veulent pas vivre à côté des immigrés les plus récents… Tout en bas, les très pauvres n’ont plus que la possibilité de se loger là où il leur reste de la place. Sa recherche révèle donc en chacun de nous un complice plus ou moins actif de la ségrégation urbaine.

On peut expliquer la concentration des plus riches par la recherche du contexte social le plus propice pour la réussite scolaire. Le milieu dans lequel on vit est ce qui fait la différence dans la réussite scolaire. En somme, si les enfants de votre voisinage réussissent à l’école, vos enfants réussiront aussi, quelles que soient les ressources de votre famille. Avec la démocratisation de l’enseignement, la compétition scolaire se fait plus importante. Comme les familles ont moins de pouvoir prescriptif aujourd’hui, elles comptent à présent sur le contexte favorable à la réussite scolaire pour assurer l’avenir de leurs enfants. Le contexte dans lequel on vit devient alors absolument crucial. D’où la quête d’être entre soi quand on est d’un milieu favorisé. Des études américaines, britanniques et suédoises ont d’ailleurs comparé les prix des logements aux limites des rues définissant les aires scolaires : elles ont montré que le contexte scolaire pouvait faire varier les loyers de manière très importante d’une aire scolaire à l’autre, donc – à échelle plus fine – d’un côté de la rue à l’autre ! L’entre soi est choisi par les riches, les classes moyennes le subissent en s’installant en périphérie des enclaves chics, et l’entre soi est imposé aux classes populaires.

Michel Pinçon rappelle qu’aux yeux des milieux ouvriers, l’école ne fournit plus la possibilité de mobilité sociale. La montée du chômage a sapé leur confiance dans l’institution scolaire. Monique Pinçon – Charlot souligne que les bobos de l’Est parisien ont un rapport assez particulier à l’école. Dans les interviews, ils se déclarent heureux de la mixité sociale, de vivre dans un quartier qui a des apparences populaires, mais quand on demande où ils scolarisent leurs enfants, leurs visages se ferment immédiatement ! Ils ne scolarisent pas les enfants dans leurs quartiers, mais contournent la carte scolaire et cherchent à bénéficier de dérogations. A contrario, les bourgeois traditionnels revendiquent explicitement de ne surtout pas scolariser leurs enfants avec des jeunes de milieux populaires.

Faut-il vouloir la mixité sociale ?

Michel Sivignon s’étonne que l’on n’ait jamais autant parlé de mixité sociale – tout le monde semble pour ! – au moment où elle est la moins mise en pratique. Monique Pinçon – Charlot souligne que les grands bourgeois ne veulent pas de la mixité sociale. Ils habitent les beaux quartiers de l’Ouest, envoient leurs enfants dans des rallyes, tandis que les parents fréquentent des cercles fondés sur la cooptation sociale. En revanche, quand on a des responsabilités politiques, on ne peut pas se permettre de se proclamer contre la mixité sociale.

En fait, comme le précise Michel Pinçon, ceux qui prônent la mixité sociale sont simplement ceux qui ont la parole, notamment les bobos des milieux artistiques ou médiatiques. A cet égard, l’ouvrage des Pinçon-Charlot, Sociologie de Paris, relate les showrooms, magasins de mode et ateliers de la Goutte d’Or qui ont bousculé l’ambiance urbaine. Lors d’une inauguration, « le contraste était violent entre les journalistes (…) minces et légèrement vêtues de tenues estivales, et les femmes maghrébines portant, malgré la chaleur, voiles et djellabas. Dans les vitrines des mannequins présentaient des vêtements tout aussi peu gourmands en tissu, rendant leurs prix encore plus étonnants pour la population locale. Les jeunes créateurs disent apprécier ’’l’environnement pluri-ethnique, très favorable pour l’inspiration’’ » (p. 93)…

Les milieux populaires ne veulent pas forcément de la mixité sociale. Beaucoup d’anciens résidents du quartier de l’Horloge ont préféré quitter leur quartier après sa rénovation : il ne correspondait plus du tout à leur milieu de vie, la rénovation a mené à une gentrification fatale à son ambiance populaire. La ségrégation sociale est donc bien plus complexe que ce que l’on imagine. Sans parler des processus d’agrégation communautaire qu’on retrouve chez les Chinois dans le XIII°, chez les Tamouls entre Gare du Nord et Gare de l’Est, ou les Maghrébins à Barbès, même si les études fines révèlent que ce sont des fois plus les commerces qui sont tenus par des étrangers, les étages étant peuplés de Français.

Pour Eric Maurin, le communautarisme se développe en réaction à la ségrégation. Qui plus est, son étude révèle non seulement que le contexte social est en soi source d’échec scolaire, mais aussi que les effets de contexte sont beaucoup plus forts chez ceux qui ont peu de moyens.

Certes, l’objectif de mixité sociale est louable, dans la mesure où les enfants de milieu protégé ont bien peu à perdre à être avec des enfants de milieu défavorisé, par rapport à ce que ces derniers ont à gagner à côtoyer des enfants plus protégés. Mais il y a peu d’incitations d’ordre privé à aller, chacun à son niveau, vers plus de mixité, ou à scolariser ses enfants avec des jeunes moins favorisés (au risque d’être traité de mauvais parent !)

L’idée de mixité sociale est née dans les milieux politiques, mais il y a un danger à mêler dans une même école des enfants d’origine sociale trop différente : les enfants de milieu populaire risque de prendre en pleine face leur infériorité sociale et d’intérioriser leur situation de dominés et se persuader qu’ils sont mauvais. Monique Pinçon – Charlot rappelle l’expérience d’échanges d’élèves un jour par mois entre le lycée Janson de Sailly et le lycée de Goussainville. Les élèves favorisés de Janson ont beaucoup apprécié l’expérience, tandis que les élèves de Goussainville ont trouvé l’expérience beaucoup trop difficile pour eux. Tout y était question de violence symbolique : ce déplacement dans l’espace social leur faisait prendre conscience de leur infériorité… Le thème de la mixité sociale doit donc être manié avec des pincettes !

D’autant que notre langage est remarquablement ambigu : quand un quartier populaire accueille des plus riches, donc quand la mixité sociale augmente, on parle positivement de gentrification ; quand un quartier riche accueille des plus pauvres, donc quand la mixité sociale augmente tout autant, on parle négativement de paupérisation !

L’école, ses élus et ses damnés

L’école française produit nécessairement de l’échec dans la mesure où elle est avant tout faite pour sélectionner [à quoi d’autre servent les notes ? s’il s’agissait de transmettre une culture générale, on aurait recours à une échelle binaire : acquis / non acquis, plutôt qu’une échelle de 0 à 20].

Eric Maurin rappelle la faillite des politiques territoriales type ZEP (zones d’éducation prioritaire). Chaque année, 500 millions d’euros sont consacrés aux ZEP. Ces zones identifiées par les recteurs (avec autorisation des maires des communes concernées) disposent d’heures supplémentaires et de primes diverses aux enseignants. Or les évaluations sont très décevantes. La progression des enfants n’est pas plus rapide qu’ailleurs. En fait, c’est dû au très médiocre ciblage territorial : le profil sociologique des élèves moyens dans les ZEP n’est pas si différent du profil sociologique des élèves moyens qui ne sont pas en ZEP. Qui plus est, on n’arrive pas à réallouer les ressources : un établissement classé ZEP fera tout pour garder son classement, si bien qu’il y a toujours plus de ZEP en France, ce qui mène au saupoudrage des moyens. L’effet de stigmatisation des ZEP dessert les communes, dans la mesure où les classes moyennes et supérieures ne viennent plus s’installer dans ces zones.

Eric Maurin propose d’adopter un ciblage beaucoup plus adéquat : non en fonction de l’espace, mais en fonction du public qui fréquente l’école. Une fois ce ciblage beaucoup plus restreint adopté, il ne faudrait pas offrir un surplus de 8% de moyens comme on le fait en France, mais plutôt diviser les classes par deux comme on le fait en Hollande.

Eric Maurin n’oublie pas non plus que le système de sélection précoce qui a lieu à l’école s’avère un échec total. L’Angleterre a supprimé le redoublement en primaire et au collège, et dépasse la France dans les évaluations internationales. La réussite scolaire a acquis un sens quasi religieux, qui donne sa place dans la hiérarchie des êtres. Quand on compare avec les autres systèmes éducatifs, le système français apparaît comme redoutablement sélectif. D’où une école très anxiogène où la compétition commence dès la maternelle.

Comme le résumait Eric Maurin dans Le Monde (23 Octobre 2004) « on a peu de chance de désamorcer les processus de sécession territoriale sans s’attaquer au principal facteur d’anxiété sociale qui les sous-tend : la précocité et l’irréversibilité des mécanismes d’enfermement des individus dans des destins écrits d’avance. Car, en cloîtrant le présent dans des territoires, c’est aussi l’avenir que l’on enferme ou que l’on sécurise. Si le territoire est l’enjeu d’une compétition aussi âpre, c’est que le lieu de résidence et les interactions sociales qu’il conditionne comptent parmi les ressources essentielles d’une concurrence généralisée pour les meilleurs destins, laquelle s’engage désormais dès l’enfance ».

Comme l’ajoute Michel Pinçon, le système scolaire français fabrique des élus et des damnés, avec une hypervalorisation du diplôme et de la compétence abstraite. En France, le diplôme ou le rang de sortie d’une grande école peut déterminer la totalité d’une carrière. Mais une auditrice précise que l’école ne fait pas tout, les réseaux familiaux et amicaux jouent un rôle important dans les trajectoires sociales.

Michel Sivignon conclut ce café fort animé sur l’importance de désosser les problèmes, de scruter les idées reçues, pour faire apparaître tous les enjeux géographiques de la mixité sociale ou de la ségrégation, qui révèlent tant de fonctionnements de notre société.

Bibliographie :

– MAURIN E. (2004) Le ghetto français. Essai sur le séparatisme social (Paris, Le Seuil, collection La République des Idées)

– PINCON – CHARLOT M. et M. (2004) Sociologie de Paris (Paris, La Découverte, collection Repères)

– GUILLY C. et NOYER C. (2004) Atlas des nouvelles fractures sociales (Paris, Autrement)

Compte-rendu : Olivier Milhaud, Université de Paris 1

Voir aussi:

Les « bobos » : une catégorie… journalistique

Lunatic

10/30/09

« A Paris, l’UMP envoie Jouanno séduire les bobos écolos » (L’Express)… « le graffiti se “boboïse” » (20minutes)… « L’identité nationale ne doitpas être un sujet d’affrontement entre les intellos et les bobos et l’extrême droite. » (Eric Besson, LeJDD)… « Ce marché est tiré par des bobos qui font le maillot jaune, qui lancent les marchés. » (Michel-Edouart Leclerc, sur BFMRadio)

La « notion » de « bobo » va avoir 10 ans, 10 ans qu’elle est toujours abondamment utilisée, comme les résultats de cette rapide recherche sur Google Actualités le laisse apercevoir. 10 ans qu’elle pique les yeux et écorche les oreilles, qu’elle est utilisée à tort et à travers, oh, certes, parfois entourée de jolis guillemets feignant la distanciation critique.

L’occasion, donc de revenir sur ce terme en reprenant de (larges) extraits du texte « “Bobos” et “travailleurs pauvres”. Petits arrangements de la presse avec le monde » signé Xavier de la Porte et publié dans l’ouvrage collectif La France Invisible (dans une partie intitulée « Fausses représentations et imaginaires biaisés »…)

« Bobos » et « travailleurs pauvres ». Petits arrangements de la presse avec le monde, Xavier de la Porte (extraits)

En 2000, David Brooks, rédacteur en chef du Weekly Standard et éditorialiste à Newsweek, publie un livre intitulé Bobos in paradise. Les « bobos » sont selon lui des « bourgeois-bohèmes », « qui ont suivi des études supérieures et qui ont un pied dans le monde bohème de la créati­vité et un autre dans le royaume bourgeois de l’ambition et de la réussite matérielle ». Ils forment une « nouvelle élite de l’ère de l’information », un « nouvel establishment[1]».

S’il cherche bien à identifier et décrire une nouvelle catégorie sociale, le livre « contient peu de statistiques. Peu de théorie. Max Weber peut dormir sur ses deux oreilles ! Je me suis contenté de décrire comment vivent ces gens en utilisant une méthode qui pourrait être qualifiée de “sociologie comique” ». De fait, le ton est enlevé, drôle et moqueur (même si Brooks l’annonce d’entrée : « J’appartiens à cette catégorie. Nous ne sommes pas si méchants que ça. »). La population décrite est typiquement américaine, le parangon du « bobo » est le couple Clinton « faisant partie des pacifistes des années 1960 et des fanatiques des échanges boursiers des années 1980. Ils sont arrivés à la Maison-Blanche chargés à bloc d’idéaux bohèmes et d’ambitions bourgeoises ».

Avant même la traduction française du livre de Brooks, et malgré l’arrière-plan très américain, la catégorie fait une entrée fracassante dans l’espace médiatique français. À la base, la traduction d’un compte rendu du livre dans Courrier International du 15-21 juin 2000. Un mois plus tard, Libération consacre la rubrique « Tendance mode de vie » de son numéro du week-end aux « bobos »[2]. La journaliste, Annick Rivoire, ancre la caté­gorie dans un contexte français : « [ils] cultivent une passion pour les légumes bio et les gadgets techno. Ils engrangent les stocks options et sou­tiennent José Bové à Millau. Ces bohémiens chics veulent avoir les pieds dans la terre et la tête dans le cyberspace. »

Bien que se référant au livre de Brooks, l’article décrit sur le mode du « ils sont comme ci… ils font comme ça… » une catégorie sociale très éloi­gnée des « bobos » américains. C’est la naissance des « bobos » à la fran­çaise. Un mois plus tard, le magazine Elle, sous la plume d’Alix Girod de l’Ain, consacre à son tour un article aux « bobos »[3]. La journaliste évoque une « nouvelle catégorie sociale » et précise que « l’expression est déjà sur toutes les lèvres ». Peu après, c’est le tour du Parisien, qui parle d’une « nouvelle catégorie socioculturelle[4] », puis de France Soir[5] et du Monde[6]. Mi-novembre 2000 – délai exceptionnellement court dans l’édition -, paraît la traduction française du livre de Brooks. L’« événement » offre l’occasion d’une nouvelle salve d’articles (Libération, Le Nouvel Obser­vateur, Le Monde, Elle, etc.).

Un tournant s’opère avec un article publié dans les pages « Rebonds » de Libération le 8 janvier 2001. Sous le titre « Municipales : les bobos vont faire mal », le géographe Christophe Guilluy utilise le terme de « bobos » pour décrire la nouvelle bourgeoisie de gauche qui s’installe massive­ment dans les quartiers populaires de l’Est parisien. Il précise que cette population « a évacué la question sociale, et se détermine prioritairement sur des questions ayant trait à la qualité de la vie au bien-être individuel ». Il conclut qu’elle sera un enjeu important de la campagne parisienne.

Cet article, outre qu’il constitue les « bobos » en catégorie politique, offre une caution scientifique à leur existence et élève Christophe Guilluy au rang de spécialiste des « bobos ». Il est interrogé très régulièrement dans les articles qui suivent et pendant toute la campagne des élections municipales parisiennes. Dès lors, la catégorie des « bobos » existe de manière autonome (peu à peu, la référence à Brooks et à son origine amé­ricaine disparaît), n’a plus besoin d’être expliquée et s’impose dans des champs qui vont de la consommation (les « produits bobos ») à la poli­tique (les municipales de 2001 consacrent la victoire des « bobos » dans les principales grandes villes de France) en passant par le langage commun.

Une catégorie créée par un journaliste pour les journalistes

Créée par un journaliste, la catégorie « bobo » arrive en France sous la plume des journalistes. Alix Girod de l’Ain, de Elle, se souvient avoir lu le papier de Courrier International. Annick Rivoire, de Libération, est plus précise : « Un jour, avant l’été, une documentaliste m’apporte un entrefilet paru dans Courrier International et me dit : “Toi qui es à l’affût des tendances, ça devrait t’intéresser.” J’ai lu le papier, et j’en ai parlé à mon chef de service qui a tout de suite vu le truc. » De fait, le succès est immé­diat. « C’est un des papiers sur lesquels j’ai eu le plus de réactions, se sou­vient Annick Rivoire. J’ai été très surprise parce que je trouvais le sujet rigolo mais pas fondamental. J’ai reçu des coups de fil de la presse fémi­nine, de télés, de radios, même d’une radio québécoise. C’était invraisem­blable. » Le géographe Christophe Guilluy raconte la même histoire : « Le lendemain de mon Rebonds dans Libé, j’étais sur Europe 1 pour expliquer ce que c’était. Et c’est parti très, très vite. J’ai donné énormément d’inter­views très rapidement. C’est marrant, parce que c’était une prédiction de la fille qui m’avait interviewé sur Europe 1 : “Vous êtes sur un truc qui va plaire aux journalistes.” »

(…)

Une terminologie scientifique préexistait à la « boboïsation » des quartiers populaires : la « gentrification ». Mais « ce qui est intéres­sant dans le “bobo”, c’est l’introduction d’une dimension culturelle », dit Christophe Guilluy. C’est l’idée d’une catégorie qui se construit moins sur des niveaux de revenus (même si apparaît un jour dans la presse l’idée que les bobos « gagnent entre 50 000 et 140 000 francs par mois[7] »), que sur un partage de goût. « J’aime beaucoup le travail du sociologue Bernard Lahire, explique Annick Rivoire, qui a bien montré que les anciennes catégories ne fonctionnaient plus. » Elle ajoute : « En France on est encore dans les anciennes catégories. Pour faire mon papier, j’ai appelé Monique et Michel Pinçon-Chariot : ils n’étaient pas très convaincants car, eux, tra­vaillent sur une catégorie ancienne, la très grande bourgeoisie. »

C’est peut-être là l’une des raisons principales du succès des « bobos ». En un seul mot, il devient possible de parler de populations qui n’entrent dans aucune catégorie statistique mais partagent des comportements : vivre dans les quartiers anciennement populaires, voter plutôt à gauche, avoir un souci de l’écologie, des goûts vestimentaires et culinaires néo­hippie et proches du terroir.

Mais, derrière ce mode de vie qualifié de « bobo », ce sont des popula­tions très différentes qui sont concernées : des cadres et professions intellectuelles supérieures certes, mais aussi des intellectuels précaires, des intermittents de l’emploi et des chômeurs en fin de droit ; des classes moyennes précarisées chassées des centres-ville par les hausse des loyers ; un électorat pluriel allant de la sensibilité social-démocrate à l’extrême gauche, et même l’abstentionnisme. Le problème, c’est donc que « bobo », ça ne veut rien dire. Ou plus exactement, qu’il y a un monde entre le sens, politique, que lui accorde Christophe Guilluy et la percep­tion qu’en garde le sens commun, plutôt péjorative, en tout cas moqueuse, d’une population assimilée à la « gauche caviar » et aux privilèges.

Ceci n’aurait aucune importance si l’hypervisibilisation de la catégorie ne jouait pas comme un masque. Pendant que le terme de « bobo » est uti­lisé pour railler les contradictions des bénéficiaires du « nouvel esprit du capitalisme » – sans doute réelles chez certains mais tellement minori­taires -, les pages sociales des journaux perdent de vue l’apparition mas­sive de phénomènes à l’œuvre à l’intérieur de cette catégorie fourre-tout : précarisation croissante des professions intellectuelles et, plus générale­ment, appauvrissement général des classes moyennes. Au-delà, le glisse­ment qui s’est opéré entre le « bobo » à l’américaine et le « bobo » à la française et la connotation très péjorative du terme dans le langage cou­rant (qui explique en partie que personne ne veuille s’y reconnaître) parti­cipent à un usage conservateur qui disqualifie d’emblée toute une série de velléités (écologiques, sociales, etc.) immédiatement considérées comme naïves, un peu affectées et de mauvaise foi.

Notes

[1] David Brooks, Les Bobos, Florent Massot, Paris, 2000, p. 12.

[2] Libération, « L’été de tous les bobos », 15-16 juillet 2000.

[3] Elle, « Voici les bobos », 17 août 2000.

[4] Le Parisien, « Le “bobo”, bourgeois, bohème et à la mode », 21 août 2000.

[5] France-Soir, « Les bobos entre Internet et tapenade », 8 septembre 2000.

[6] « Très bourgeois et très bohèmes, les “bobos” entrent en scène », 20 octobre 2000, Le Monde.

[7] Le Figaro, 2 avril 2001.

Voir de même:

David BROOKS, 2000, Les Bobos, Les bourgeois bohèmes , trad. par M. Thirioux et A. Nabet, Paris, Florent Massot, coll. Le livre de poche, 314 p.

Les “Bobos”, critique d’un faux concept

Anne Clerval

2005

L’expression “bobo”, contraction de l’oxymore “bourgeois bohème”, est couramment employée en France depuis quelques années. Elle désigne une catégorie assez floue de personnes, qui se distingueraient essentiellement par leurs choix de consommation, que ce soit pour la décoration de leur logement, leur alimentation ou leurs loisirs. Au-delà de l’anecdote médiatique que cela représente, on est inévitablement confronté à ce terme envahissant quand on étudie la gentrification, ce type particulier d’embourgeoisement qui concerne les espaces urbains traditionnellement populaires et s’accompagne de la réhabilitation de leurs logements. Ceux qui s’approprient ces logements, les gentrifieurs, correspondent principalement à ceux que l’on désigne comme “bobos”. Résider dans ces quartiers centraux réhabilités est presque devenu un critère d’appartenance à cette catégorie de personnes.

Là où les chercheurs en sciences sociales parlent de gentrifieurs, les journalistes parlent de bobos. Est-il possible de réconcilier ces deux notions ? Et faut-il le faire ? Pour répondre à ces questions, il est nécessaire de revenir à l’origine de l’expression, c’est-à-dire au livre d’un journaliste américain, David Brooks, intitulé Bobos in Paradise, publié en 2000 aux États-Unis et immédiatement traduit en français (Brooks, 2000). Cet ouvrage, traitant d’un objet sociologique, n’est pourtant qu’un essai et ne répond à aucun critère scientifique. Mais le ton est affirmatif et a convaincu bien des journalistes et, à travers eux, le citoyen lambda, de l’existence de ce nouveau groupe social atypique qui signerait la disparition des distinctions de classe.

La critique qui suit est autant celle de l’ouvrage que de sa portée, de l’étonnante véracité qu’on lui accorde. Cet effet de réalité, amplifié par les médias, complique l’étude de la gentrification et en particulier de ses acteurs. La thèse de la synthèse entre bourgeoisie et bohème développée par D. Brooks peut être critiquée sur la forme et sur le fond. Plus qu’une hypothétique disparition des classes, il s’agit plutôt de l’émergence d’un nouveau groupe social, dont la réalité sociale reste à préciser.

La thèse : une synthèse entre bourgeoisie et bohème

La thèse de D. Brooks est celle d’une réconciliation entre les contraires, plus précisément la synthèse de deux groupes sociaux, les bourgeois et les bohèmes, en un seul. Après la farouche opposition, dans l’Amérique des années 1960, d’une élite sociale bourgeoise conservatrice et d’une jeunesse bohème progressiste, ces deux pôles auraient fusionné dans les années 1990-2000. Les bourgeois des années 1950-1960 fondaient leur pouvoir sur l’héritage, un peu à la façon de l’aristocratie européenne de l’Ancien Régime, et défendaient l’ordre établi des WASP. Les bohèmes de la même époque remettaient profondément en cause cet ordre établi et la fermeture de cette élite. Dans les années 1990-2000, une nouvelle élite est apparue, trouvant sa légitimité dans le mérite universitaire et travaillant dans le vaste domaine de la création qui va de l’artiste et du chercheur au publicitaire en passant par la gestion des ressources humaines, réinventant sans cesse l’entreprise. Elle constitue un nouvel establishment fondé sur une partie des valeurs portées par la contestation des années 1960 : la culture sous toutes ses formes, la tolérance et l’ouverture aux minorités ethniques ou sexuelles, l’écologie et l’émancipation sexuelle, voire la critique de l’autorité. Cette nouvelle élite est, malgré tout, la prolongation des yuppies des années 1980, jeunes cadres dynamiques avides de réussite, pour lesquels l’argent est tout sauf un tabou.

Après avoir décrit l’ascension sociale de cette nouvelle élite, appelée “socioculturelle”, essentiellement fondée sur les diplômes d’universités prestigieuses et liée à la mise en place de la ”nouvelle économie” fondée sur l’information, D. Brooks décline toutes les facettes de son mode de vie : consommation, travail, vie intellectuelle, plaisir, vie spirituelle et politique, les derniers chapitres étant les plus courts. Chaque volet de ce mode de vie est l’illustration de la synthèse jugée réussie entre richesse et valeurs de la contre-culture.

Critique de la méthode

Avant toute critique du fond, il faut rappeler que cet ouvrage n’est pas le fruit d’une démarche scientifique. Dès l’introduction, l’auteur prévient que son livre contient « peu de statistiques. Peu de théorie. [et que] Max Weber peut dormir sur ses deux oreilles. » (p. 15-16) et il précise qu’il fait partie de ce groupe qu’il va décrire et qu’il s’érige en « défenseur de la culture Bobo » (p. 16). Cet ouvrage n’est donc qu’un essai ne prétendant à aucune scientificité malgré les apparences, et se l’interdisant d’emblée en revendiquant sa subjectivité et sa partialité.

 Les affirmations de l’auteur ne s’appuient sur aucune source extérieure aux observations de son auteur, qui plus est non objectivées : aucune donnée statistique, aucune enquête de terrain digne de ce nom, respectant les critères de scientificité reconnus par les sciences sociales.

Les concepts sociologiques utilisés par l’auteur ne sont ni définis ni précisés. C’est le cas de la lutte des classes, des classes sociales en général, des bourgeois en particulier, et plus encore de notions extrêmement floues comme “les” bohèmes. Cela invalide largement la thèse de l’émergence d’une nouvelle classe sociale dominante, puisque rien ne permet d’en mesurer l’étendue et le pouvoir réels, notamment en la replaçant dans le contexte social général. Les classes moyennes ne sont qu’à peine évoquées et les classes populaires sont remarquablement absentes, cette absence étant loin d’être anodine.

En soi, cet essai est exemplaire de l’idéologie que décrit Brooks : les affirmations péremptoires, les descriptions hautes en couleurs et le style familier sont censés remplacer une argumentation s’appuyant sur des preuves. Comme dans tant d’autres succès de librairie, cet essai s’adresse au lecteur par la séduction de son propos, d’autant plus facile qu’il abonde dans le sens de l’idéologie dominante.

Critique de l’analyse : la réalité d’une telle réconciliation des contraires

Outre son absence de fondement scientifique, cette thèse comporte deux biais majeurs qui font d’elle une idéologie au sens marxien du terme : une idée fausse destinée à justifier l’ordre établi. Le premier concerne la réalité de cette synthèse prétendue entre bourgeoisie et contestation, le second la question des classes sociales et de leur hypothétique disparition.

Qu’en est-il de ce mariage entre bourgeoisie et bohème ? Avant d’examiner ce qu’il en est réellement, il faut préciser que bourgeoisie et bohème ne renvoient pas à des objets équivalents, comme le présuppose D. Brooks. En effet, la bourgeoisie est un groupe social bien identifié, situé au sommet de l’échelle sociale des sociétés modernes, cumulant pouvoir économique, pouvoir politique et pouvoir culturel. Elle peut prendre des formes différentes et suivre des modes variables, son rôle est toujours le même et, la plupart du temps, elle défend un ordre établi qui garantit son pouvoir et les valeurs qui vont avec, celles-ci pouvant varier selon les époques et les pays.

En revanche, la bohème désigne un ensemble bien moins cohérent et daté historiquement de personnes ayant en commun la contestation de l’ordre bourgeois. À l’origine, ceux qui s’en revendiquèrent étaient des artistes français du XIX e siècle comme Nerval ou Rimbaud, eux-mêmes fils de bourgeois en rupture de ban, tant par leur parti pris esthétique que par leur mode de vie, voire par leurs idées politiques, le tout étant intimement lié. La bohème renvoie à une vie marginale, sans argent et parfois sans toit, qui était le lot de ces artistes d’abord non reconnus, notamment parce qu’ils critiquaient ouvertement les valeurs bourgeoises. D. Brooks désigne par le même terme la jeunesse contestataire des années 1960 aux Etats-Unis(1) : cette fois, il s’agissait d’étudiants, la plupart du temps issus des classes moyennes, qui s’engageaient dans la lutte politique contre la guerre du Vietnam ou contre la société de consommation, et expérimentaient des modes de vie communautaires alliant entre autres écologie et liberté sexuelle. Leur refus du système politique et économique se traduisait aussi par une vie relativement marginale, même si c’était souvent passager.

Bourgeoisie et bohème désignent donc deux ensembles de valeurs antinomiques, apparemment inconciliables. Ceux que D. Brooks désigne comme “bobos” correspondent, la plupart du temps, à d’anciens étudiants contestataires ayant maintenant un statut social et un niveau de vie équivalent des bourgeois qu’ils moquaient jadis. D. Brooks prétend qu’ils ont pu progresser socialement sans dénaturer leurs idéaux. Or, tout son livre démontre l’inverse : les “bobos”, qu’ils soient d’anciens “bohèmes” devenus bourgeois ou des bourgeois adoptant les modes “bohèmes”, recyclent les mots d’ordre contestataires des années soixante en les vidant de leur sens. Le souci de l’écologie et de l’authentique sert de prétexte à de nouvelles modes de consommation pour des produits aussi coûteux que ceux qu’affectionnait la bourgeoisie traditionnelle. Au lieu de se ruiner pour des bijoux, les “bobos” vont le faire pour une cuisine. L’objet a changé, sous l’influence de la contestation des années soixante, mais la démarche est la même. La société de consommation n’est pas remise en cause, seul le décor a changé. De même, la critique de l’autorité débouche sur une nouvelle organisation de l’entreprise, où l’on travaille plus volontiers en équipe, où les rapports se doivent d’être amicaux. Cela est facilité par le fait que ces entreprises, comme celles de l’information ou des nouvelles technologies, emploient essentiellement des salariés de même niveau social. Ce qui était jadis le refus de l’aliénation du travail devient l’exigence d’avoir un travail épanouissant, qui mérite qu’on lui consacre dix à douze heures par jour. « Le travail devient donc une vocation, un métier. Et ce qui est étrange, c’est que dès que les employés se mettent à penser comme des artistes et des militants, ils travaillent en fait plus dur pour l’entreprise » (p. 148). Toutes les anciennes transgressions se voulant subversives deviennent des objets de consommation, que ce soient le sadomasochisme, qui se vend sur Internet, l’écologie ou la contestation elle-même, devenue une inépuisable source de slogans pour les publicitaires.

Quand D. Brooks cite Thomas Frank, rédacteur en chef d’un magazine, le Baffler, qui « se moque des pseudo-transgressions de la classe d’affaires et de toutes leurs déviances socialement acceptées. Thomas Frank prétend qu’en fait, tout cela n’est qu’une autre forme de conformité conservatrice » (p. 128), il le réfute au motif de l’honnêteté des bobos dans l’expression de leurs valeurs bohèmes. Une fois de plus, l’analyse sociologique est déplacée sur le terrain moral et idéologique. Pourtant lui-même, tout en louant le plus souvent la réussite de cette synthèse, reconnaît que les bobos “penchent” plus du côté bourgeois que bohème : leur refus du conformisme bourgeois traditionnel devient très vite un nouveau conformisme, qu’ils défendent de la même façon, comme une garantie de leur domination culturelle. « Au niveau de l’humour, par exemple, nous tolérons les plaisanteries à caractère sexuel mais nous sommes extrêmement intolérants en ce qui concerne les blagues racistes. Nous sommes beaucoup plus relax au niveau du maintien et de l’habillement, mais en contrepartie beaucoup plus restrictifs vis-à-vis des éclats de colère en public, des crachats et de la cigarette » (p. 216) … on est loin des pratiques bohèmes de la subversion. Tout se passe comme si le code bourgeois était seulement déplacé : le moine a seulement changé d’habit. Même la morale est toujours autant mise en avant, mais au motif d’une préoccupation maladive pour la santé physique : les drogues, par exemple, ne sont pas rejetées pour des raisons morales condamnant la licence et la recherche du plaisir, mais parce qu’elle nuisent à la santé. L’interdit n’en est que plus redoutable. Dans la recherche du plaisir elle-même, sexuel et plus généralement physique, les bobos mettent l’application et le perfectionnisme d’un séminariste : « Les Bobos ne se contentent pas de rendre moral ce qui fut autrefois subversif. Ce sont des adeptes du mérite de A à Z. Il ne leur suffit pas d’avoir un orgasme, ils accomplissent un orgasme […] Le sexe ne se limite pas à une partie de rigolade sous la couette. Il faut que ce soit quelque chose de puissant, qui incite à la réflexion. Quelque chose de sain, raisonnable et socialement constructif. On peut affirmer sans crainte que l’hédonisme n’est plus ce qu’il était. » (p. 210-212). D. Brooks souligne lui-même la confusion entre travail et plaisir : « pour les Bobos, le travail n’est pas une notion péjorative. C’est simulant et intéressant. C’est sans doute ce qui fait que leurs loisirs ressemblent à s’y méprendre à du travail. » (p. 223)… on ne voit plus très bien ce qu’il y a de bohème là-dedans.

Finalement, cette prétendue réconciliation entre bourgeoisie et bohème apparaît bien plus comme la récupération bourgeoise de certaines idées bohèmes, notamment par le biais essentiel de la consommation, une sorte de changement d’apparence des pratiques bourgeoises. Les bobos ont tout de la bourgeoisie, à commencer par le niveau social et le capital culturel, mais le sont différemment de la bourgeoisie traditionnelle : ils habitent des logements luxueux, mais ils préfèrent les centres historiques aux banlieues résidentielles, ils privilégient le confort, mais la norme en a changé, passant de logements aux multiples pièces à de vastes lofts aux espaces ouverts, ils dépensent beaucoup, tant grâce à un pouvoir d’achat élevé que pour se distinguer des autres groupes sociaux, et cette distinction passe par de nouveaux objets, un grille-pain au dessin imitant ceux des années 1960 au lieu d’un collier de perles par exemple, et ainsi de suite.

L’idéologie de la disparition des classes

Pourtant, D. Brooks refuse de voir les bobos comme une nouvelle bourgeoisie… au contraire, ils signent selon lui la fin des distinctions de classe. Ayant conçu ce livre à son retour aux États-Unis, après plusieurs années passées en Europe, il écrit dès l’introduction : « Ce qui m’a le plus frappé – et qui était le plus étrange – c’est que les anciennes classes ne veulent plus rien dire » (p. 13). Or, si bourgeoisie et bohème sont antinomiques sur le plan idéologique, ce n’est pas le cas sur le plan social, les bohèmes étant souvent issus de la bourgeoisie, même petite. Et ces deux termes sont loin de contenir l’ensemble de la société, les classes moyennes et surtout les classes populaires leur échappant totalement. Ainsi, même s’il était possible qu’une bourgeoisie adopte les valeurs bohèmes, cela ne conduirait pas pour autant à l’effacement des classes sociales. Et D. Brooks évite soigneusement de parler des classes populaires : nulle mention, dans son livre, des travailleurs pauvres ou des minorités ethniques, si ce n’est dans une note en bas de page dans laquelle il remet en cause la politique de discrimination positive (p. 286). Ce faisant, l’image qu’il donne de la réalité sociale est tellement déformée qu’il peut qualifier de « maigre » le salaire annuel de 105 000 $ d’une intellectuelle fictive(2) (p. 198), alors que le revenu annuel moyen des ménages américains dépasse à peine les 48 000 $ et que près de 13% des ménages (soit plus de 36 M de personnes) ont un revenu annuel inférieur au seuil de pauvreté (9 500 $ pour une personne seule, 18 600 $ pour une famille de quatre personnes).

Quel peut-être le but d’une argumentation aussi fragile ? Pour le comprendre, il faut se pencher sur le dernier chapitre, consacré à la politique. Ce chapitre consiste en une apologie en règle de la troisième gauche, représentée ici par Bill Clinton, dont le génie aurait été, comme celui du bobo, de réconcilier les contraires. « Ils cherchent à se frayer un chemin sur la voie du milieu, entre la gauche et la droite traditionnelles. Ils trouvent des étiquettes conciliatrices comme le conservatisme compatissant, l’idéalisme pratique, le développement tolérable, la croissance intelligente et la prospérité objective. […] l’administration Clinton/Gore a donné corps à cet esprit de compromis qui est au cœur de l’entreprise Bobo » (p.285). Le parallélisme ne s’arrête pas là : comme la réconciliation supposée de la bourgeoisie et de la bohème était présentée comme la fin de la lutte des classes, la prétendue réconciliation par cette troisième gauche des valeurs conservatrices et progressistes est présentée comme la fin des idéologies. Mais son électorat bobo est désormais présenté comme une nouvelle classe dominante : « l’Amérique compte aujourd’hui 9 millions de foyers dont le revenu annuel dépasse 100 000 $, c’est la tranche de la population la plus active. Et cette nouvelle classe dirigeante qui exerce son hégémonie sur les deux partis politiques américains a fait en sorte d’arrondir les angles de l’idéologie et de tempérer la ferveur doctrinale.(3) » (p.288). La politique de la troisième gauche est même qualifiée d’ « anti-idéologique » (p.287). Le juste milieu, valeur bourgeoise par excellence, se présente avec la force de la vérité, tout autre position étant qualifiée d’idéologique(4).

Or, cette politique, qui considère comme acquises les réformes néolibérales Thatcher-Reagan, se présente, tels les bobos eux-mêmes, comme avant tout conservatrice. Il s’agit avant tout de restaurer l’autorité et le contrôle social, à travers le cadre local, ce que D. Brooks appelle l’ « autorité intime » (p.295). Celle-ci est liée à la communauté, élément fondateur du système politique américain, et présentée comme « moins idéologique » (p. 296) qu’une autorité institutionnelle lointaine, en somme une nouvelle forme de paternalisme : « L’autorité intime est impartie, pas imposée. C’est le genre de pression constante et douce exercée par des parents aimants ou par l’entourage » (p.296), une sorte de totalitarisme doux : « [C’est] une autorité qui se situe sur un plan biologique : tous les membres d’un écosystème exercent une pression graduelle et subtile sur les autres de manière à ce que toute la chaîne puisse fonctionner. » (p.297). Parmi les projets politiques promus par les bobos à l’échelle locale, on ne trouve pas moins que les communautés fermées et l’urbanisme sécuritaire : « Si vous allez dans un quartier Bobo, vous y trouverez forcément une puissante association de citoyens qui milite en faveur de zones où ne résident que des personnes répondant à des critères socio-économiques très élevés et dont l’accès est surveillé jour et nuit » (p.294), cela étant associé à la sauvegarde des quartiers anciens ; « Ou encore par des projets résidentiels dans la lignée du mouvement pour un Nouvel Urbanisme, qui sont conçus pour que les gens puissent toujours se surveiller entre eux dans la rue, une façon subtile de faire respecter les standards de comportement et de bienséance au sein d’une communauté. » (p.297).

 D. Brooks reconnaît que les bobos sont devenus conservateurs, ne serait-ce que pour maintenir cet ordre du monde dans lequel ils dominent. « Ce sont ces Bobos qui définissent notre ère, écrit-il dans l’introduction. Ce sont eux, le nouvel establishment. C’est leur culture hybride qui compose l’air que nous respirons tous. Leurs codes sociaux gouvernent aujourd’hui notre vie sociale. Leurs codes moraux structurent notre vie personnelle. » (p.15). Une fois évacué le débat économique, puisque le système néolibéral est considéré comme le seul possible, il ne reste à débattre que de questions morales. La confusion est totale dans ce passage, où D. Brooks fait montre d’une position typiquement conservatrice : « Beaucoup des problèmes économiques qui surgissaient avec la violence d’une véritable épidémie au cours des années 60 et 70 semblent en voie de guérison, même si les progrès sont irréguliers. Le taux de criminalité a baissé, tout comme celui des divorces, des avortements, de l’usage de cocaïne ou de la consommation d’alcool chez les adolescents. » (p.300). Les problèmes économiques sont réduits à des maux sociaux et surtout moraux, les divorces comme la cocaïne mis sur le même plan, et attribués, avec la métaphore de la maladie, aux mouvements contestataires des années 1960. On est loin de la valorisation des valeurs bohèmes, digérées par les bobos.

Finalement, cet ouvrage s’inscrit pleinement dans la grande imposture proclamant la fin des idéologies pour mieux en imposer une nouvelle, dont le but est de justifier l’ordre du monde tel qu’il est, et plus précisément le tournant qu’il prend depuis les années 1990. Cela permet de cerner la charge symbolique que porte en elle l’expression apparemment anodine de “bobo”, et pourquoi il faut être prudent quant à son emploi.

Les bobos, une nouvelle bourgeoisie ?

Pour conclure, il faut s’interroger sur le succès qu’a connu le terme de “bobo” bien au-delà des États-Unis, et notamment en France. Sans doute a-t-il été porté essentiellement par des journalistes qui partageaient la même vision politique que D. Brooks. Leur propension à peindre une société sans classe et à considérer le système économique néolibéral comme allant de soi les prédisposait à adopter avec enthousiasme cette notion de “bobo”, malgré l’absence de rigueur de son promoteur. Mais plus encore, les descriptions hautes en couleur de D. Brooks ont, malgré tout, rencontré un certain écho dans la réalité, des gens s’identifiant à cette peinture ou y reconnaissant d’autres.

 Si on a pu montrer que l’idéologie “bobo” était plus bourgeoise que bohème et que les “bobos”, s’ils existent, ne forment pas la réconciliation des deux classes antagonistes, ils peuvent toutefois correspondre à une nouvelle bourgeoisie, les chercheurs anglo-saxons parlant de new middle class (Ley, 1996). Hautement diplômée, cette nouvelle élite exercerait les postes-clés de la société informationnelle, dans les médias, la publicité et l’industrie culturelle en général, détenant de ce fait un pouvoir idéologique indéniable. Classe montante, elle serait concurrente de l’élite industrielle et financière traditionnelle, et elle s’en distinguerait et surtout contesterait son pouvoir politique et économique en se parant de l’esthétique contestataire. L’héritage contestataire, dont la portée subversive concernait l’ensemble d’un système et d’une société, serait détourné au profit d’une lutte d’influence au sommet.

Pour asseoir réellement cette hypothèse, il faudrait mener de véritables recherches sociologiques afin d’identifier cette éventuelle nouvelle bourgeoisie et de cerner ses rapports avec la bourgeoisie traditionnelle. Il faudrait aussi prendre en compte la capacité qu’a le pouvoir médiatique aujourd’hui à modeler en partie la société. Lancé par un journaliste et porté par d’autres, le “bobo” est sans doute avant tout un modèle de consommation, construit notamment par la publicité, qui est passée maître dans la récupération des slogans révolutionnaires pour vendre les produits les plus triviaux. Mais le succès de ce modèle réside plus probablement dans sa rencontre avec l’aspiration d’un groupe social en pleine ascension auquel il sert de signe de reconnaissance et de distinction par rapport à la bourgeoisie traditionnelle, dont il est potentiellement le concurrent.

À cet égard, la question de la gentrification, dont était partie cette note critique, joue un rôle important dans la définition de ce modèle. En effet, D. Brooks souligne l’importance qu’a eue l’ouvrage de Jane Jacobs, Déclin et survie des grandes villes américaines, publié en 1961 aux États-Unis, dans l’émergence de ces nouveaux choix de consommation, de ce nouveau mode de vie (Jacobs, 1961). Cette écrivaine critiquait la rénovation des centres urbains de l’après-guerre selon les principes modernistes de l’époque, qui entraînait la démolition des quartiers anciens, remplacés par de grands immeubles identiques et sans âme. Elle-même habitait le quartier de Greenwich Village à New-York, quartier du XVIII e siècle, aux petits immeubles et aux rues étroites, contrastant fortement avec le reste de la ville, quartier investi par les artistes et les contestataires dès la fin du XIX e siècle. Dans son livre, elle décrit la vie de quartier à Greenwich Village, l’importance des petits commerçants, les relations de voisinage, qui assurent convivialité et sécurité. Cet ouvrage a été le fer de lance de l’idéologie sur laquelle s’est appuyée la gentrification. Aujourd’hui, Greenwich Village est devenu un quartier gay à la mode aux prix immobiliers très élevés. Et les gentrifieurs, tels qu’ils sont décrits dans les écrits de Tim Butler et Garry Robson à propos de Londres, correspondent assez bien à certaines des observations de D. Brooks (Butler & Robson, 2003).

Ainsi, la gentrification, processus spatial de différenciation sociale dans l’espace urbain, joue peut-être un rôle déterminant dans l’identification de cette nouvelle bourgeoisie montante. Pour éviter un terme aussi peu justifié que “bobo”, on préféra utiliser celui de “gentrifieurs” et, ce faisant, qualifier cette probable nouvelle bourgeoisie à travers ses choix résidentiels. Plus qu’une simple question d’adresse, ces choix sont en effet la pierre angulaire d’une stratégie de distinction sociale, voire de prise de pouvoir symbolique sur la ville.

Bibliographie

Nels Anderson, The hobo : the sociology of the homeless man, Chicago, University of Chicago Press, 1923, 296 p.

Daniel Bell, The end of ideology : on the exhaustion of political ideas in the fifties, New-York, Glencoe, Free Press, 1960, 416 p.

David Brooks, Bobos in Paradise : the new upper class and how they got there , Londres, Simon & Schuster , 2000, 256 p.

David Brooks, Les Bobos, “Les bourgeois bohèmes”, trad. par M. Thirioux et A. Nabet, Paris, Florent Massot, coll. Le livre de poche, 2000, 314 p.

Tim Butler et Gary Robson, “Negotiating their way in : the middle classes, gentrification and the deployment of capital in a globalising metropolis”, Urban Studies, vol. 40, n° 9, 2003, pp. 1791-1809.

Jane Jacobs, The death and life of great American cities, New-York, Random House, coll. A Vintage book, 1961, 469 p.

David Ley, The New Middle Class and the remaking of the central city, Oxford, Oxford University Press, 1996, 400 p.

Notes

1- Il faut préciser qu’avant eux, tout une partie de la classe ouvrière américaine a connu la bohème, c’est-à-dire l’absence de domicile fixe, à l’époque des grands chantiers ferroviaires de la fin du XIX e et du début du XX e siècle. Cette bohème sans domicile, homeless bohemia, est devenue le “Hobo” sous la plume du sociologue de l’École de Chicago Nels Anderson qui lui consacra un riche ouvrage en 1923. La ressemblance phonétique entre “hobo” et “bobo” n’est sans doute pas anodine, même si on peut se demander ce que ces deux personnages idéaux-typiques ont en commun.

2- Dans le chapitre consacré à la vie intellectuelle des bobos, D. Brooks décrit l’ascension d’une intellectuelle imaginaire : le choix d’un “créneau” porteur comme la “société civile” ou le “développement durable”, la rédaction d’articles, la publication de livres, mais surtout, la tenue de réunions-débats, de conférences et, en guise de couronnement, l’invitation sur un plateau de télévision.

3- C’est moi qui souligne.

4- Faut-il préciser que le célèbre ouvrage de Daniel Bell, La Fin de l’idéologie, dont la première publication date de 1960, désignait uniquement la fin de l’idéologie communiste incarnée dans le système soviétique ? Cet ouvrage apparaît singulièrement daté quand il évoque un consensus politique sur les questions socio-économiques qui a, depuis, volé en éclats : « Dans le même temps, les anciennes “contre-croyances” ont perdu aussi de leur force intellectuelle. Peu de “libéraux” classiques mettent en avant l’idée que l’État ne devrait jouer aucun rôle dans l’économie, et peu de conservateurs sérieux, du moins en Grande-Bretagne et sur le continent européen, croient que l’État-providence “conduit à l’esclavage”. Dans le monde occidental, il y a donc aujourd’hui un quasi-consensus parmi les intellectuels autour des enjeux politiques : acceptation de l’État-providence, avantage d’un pouvoir décentralisé, système mixte en économie et pluralisme politique. En ce sens, l’âge idéologique appartient au passé. » (p. 56 de l’édition française, aux PUF, 1997).

Anne Clerval, « David BROOKS, 2000, Les Bobos, Les bourgeois bohèmes , trad. par M. Thirioux et A. Nabet, Paris, Florent Massot, coll. Le livre de poche, 314 p. », Cybergeo : European Journal of Geography [En ligne], Revue de livres, mis en ligne le 17 mars 2005, consulté le 31 mars 2012. URL : http://cybergeo.revues.org/766

Voir aussi:

L’été de tous les Bobos

Les Bobos, contraction de «bourgeois» et de «bohème», cultivent une passion pour les légumes bio et les gadgets techno. Ils engrangent les stock-options et soutiennent José Bové à Millau. Ces bohémiens chic veulent avoir les pieds dans la terre et la tête dans le cyberespace.

Annick Rivoire

Libération

Le 15 juillet 20

Caché derrière ses lunettes de glacier en pleine ville, planqué sous un bonnet tibétain griffé, invisible sous son look écolo-ethnico-pratique, le bourgeois nouveau est là. Bohème, pétrie de contradictions, de bons sentiments et d’égoïsme, d’éthique et de culte du bien-être, la nouvelle élite reprend à son compte les valeurs de 68, digère la vague bio-écolo, se préoccupe des excès de la mondialisation. N’empêche, même bohème, le bourgeois cultive ambition et succès social, distinction de classe et singularité du comportement. L’anticonformisme le guide. L’obsession d’être pris pour un beauf lui fera se précipiter pour acquérir ce petit quelque chose qui le différenciera du lot, bol à soja japonais, couverts à salade africains, bob rapporté de Millau… L’Américain David Brooks croque et moque dans Bobos in Paradise (Bobos pour «bourgeois bohèmes»), cette classe dirigeante directement issue de la société de l’information (1). Brooks décrit cette élite rajeunie (entre 30 et 40 ans) qui s’épanouit dans la nouvelle économie, les médias, le cinéma. Plus généralement, cette génération de «méritocrates» surdiplômés fait son lit dans toutes les professions intello-artistiques. David Brooks, influent journaliste (au New York Times et au Weekly Standard), assume son appartenance à cette caste jusqu’à se poser en «défenseur de la culture bobo». Même «si de nouveaux codes prennent la place des anciens, ils assurent un certain nombre de fonctions sociales immuables, qui donnent ordre et cohérence à la vie».

Bobo fait du vélo et surfe sur le Net. Car l’ambition majeure du Bobo, c’est la contradiction réconciliée : argent et conscience sociale, esprit critique et hédonisme, culte du corps et sexualité débridée, anticonformisme et management, multiculturalisme et consommation de masse… Il peut faire fortune en Bourse avec ses stock-options, mais répugner à l’achat d’une voiture de sport. Non pas qu’il soit pingre : il dépense sans compter pour une cuisine ultra-équipée et designée, préférant l’acier au blanc, la vitro-céramique au gaz, du moment que c’est pour son bien. Il s’acharne à planter des graines aromatiques sur son balcon pollué, se rue aux conférences de l’Université de tous les savoirs pour «s’enrichir», part en vacances dans une ferme retapée du Poitou, adopte le look Chiapas, s’encanaille chez Gap ou H & M tout en portant un petit haut Jil Sander, cher mais invisible. Il fait du vélo et entretient son corps «de l’intérieur» à l’aide de bains aux huiles essentielles, il préfère le gicong, la gym «réénergisante» chinoise à l’aérobic. Le Bobo aime les homos, rejette les racistes et les matérialistes, jongle avec les accessoires technoïdes (organiseur de poche, téléphone portable miniature…) et fait ses courses sur le Net. Au boulot, l’intitulé des postes évoluent : Gordon MacKenzie, gourou de la communication, est «paradoxe créatif» chez Hallmark, chaîne de grands magasins américains. Chez Kodak, des salles d’humour (jeux, jouets et vidéos des Monty Python) sont mises en place. Xerox inclut une session de formation «Woodstock»…

En France, les milieux de la publicité ne réfléchissent plus qu’à cette cible. «Il y a une nécessité impérieuse de s’adresser au corps», explique un créatif. Produits de beauté et voitures de luxe font appel au néospirituel, sésame d’épanouissement et de bonheur : «Rester zen» pour les soldes d’un grand magasin, la femme sorcière de la Peugeot 607 en symbole païen… Les valeurs féministes sont revisitées : «La campagne de Vuitton, très « jet-sex », est révélatrice de cette iconographie censée enfreindre les tabous.» Et l’écologie est utilisée à toutes les sauces. «Il suffit de rajouter sur un packaging le mot « bio » ou « enrichi aux essences naturelles de… » pour que ça marche», ajoute-t-il.

Bobo n’est ni gauchiste ni bourgeois. Le Bobo se laisse facilement prendre par de tels arguments, attiré qu’il est par une consommation légèrement décalée. Carrefour vend du café Max Havelaar, du nom de l’association qui met en contact torréfacteurs et petits producteurs. La chaîne française de restauration rapide Class’Croûte «affirme sa démarche d’intégration sociale» en passant des accords avec des associations humanitaires pour les invendus (lire encadré). Pour autant, l’éthique des entreprises françaises n’est qu’«émergente» et ce «malgré la pression de l’opinion», affirme Martial Cozette, du Centre français d’information sur les entreprises qui étudie leurs stratégies sociales et environnementales. La vague bobo est pourtant inexorable, comme en témoigne l’affluence à Millau. Un Seattle-sur-Tarn transformé en lieu de rendez-vous d’une élite qui refuse cette étiquette. Personne ne veut s’y référer : «On veut bien être pauvre ou riche, surtout pas bourgeois», dit Mariette Darrigrand, sémiologue. A Millau, Pierre Bourdieu s’est fait prendre à partie à cause de ses New Balance, des baskets un poil trop «luxe mondialisé». Cadres bancaires ou salariés de Hewlett-Packard s’interrogeaient sur leur avenir («dois-je changer de boulot pour être en conformité avec mes valeurs ?»), partageaient boulgour et gingembre râpé dans une atmosphère bon enfant, presque trop sage en regard des débordements gauchistes des années 60… «José Bové incarne la réconciliation de l’homme contemporain urbain envahi par la technique et le progrès, et son ancrage terrien, avec la glaise sous les chaussures», dit Mariette Darrigrand. Les Bobos présents à Millau n’ont pas adopté les bacchantes de Bové, mais «la chaussure de marche ou la basket», comme «indice symbolique de la terre qui colle aux bottes». Bové bobo ? A priori non (il touche le Smic), mais il pourrait y prétendre, l’accession au statut de bourgeois bohème n’étant pas liée qu’aux seuls revenus. Alliant modernité et tradition, roquefort et Internet, humour et syndicalisme, Bové est à lui tout seul un indice de modernité. Et puis, «l’élite s’amuse à s’appauvrir», poursuit Mariette Darrigrand.

Bobo a peur du vide. Même la noblesse française vacille, touchée par certaines valeurs bobos. Eric Mansion-Rigau, spécialiste des 3 500 familles de la noblesse française (2), a noté une «simplification de leur mode de vie, un acharnement nouveau à obtenir des diplômes, une culture écologiste qui n’existait pas il y a dix ans (un souci de restaurer les jardins) ou une simplification de l’alimentation due au culte de la minceur». Michel Pinçon, qui observe les moeurs de la grande bourgeoisie (3), abonde : «Au début du siècle, la concurrence scolaire n’était pas son truc. Aujourd’hui, elle est dans la course aux grandes écoles et envoie ses enfants étudier le management aux Etats-Unis.» Cependant, la vieille bourgeoisie résiste : «Dans ces familles, chacun est membre d’un collectif, l’affirmation vient de l’ensemble des valeurs du groupe.» Alors qu’une Chine Lanzmann, PDG de newsfam.com, ou un Nicolas Gaume, président de Kalisto, sont soucieux de s’affirmer individuellement. Les vieux bourgeois «n’ont pas grand-chose à prouver», au contraire du Bobo. Car si la créativité et le «génie» sont les sésames pour en être membre, cette «élite ne pourra jamais être sûre de son propre avenir : l’accident de carrière peut toujours être au coin de la rue», écrit David Brooks. Tous les symboles «terriens» auxquels elle se rattache comblent une peur du vide qui, au fond, la motive : la Bourse peut ruiner sa fortune virtuelle, le marché du travail l’éjecter d’un jour à l’autre, la faute de goût suprême (le sac Vuitton avec le tailleur Chanel) l’exclure du paradis des Bobos.

(1) Bobos in Paradise, the New Upper Class and how They Got there, David Brooks, Simon and Schuster, 2000, 285 pp.

(2) Auteur d’Aristocrates et grands bourgeois, aux éditions Perrin (1997) et de la Vie des châteaux, éditions Perrin, 1999.

(3) Coauteur avec Monique Pinçon-Charlot de Sociologie de la bourgeoisie, éditions la Découverte, 2000.

 Voir également:

Qui sont les bobos ?

Les Inrocks

09/04/2010

Le terme, jamais clairement défini, s’est distendu au point de ne plus signifier grand-chose. Qu’est-ce que le bobo ? Retour sur une catégorie qui fête ses dix ans.

Ils se promènent en couple le long du canal Saint-Martin avec une poussette à trois roues, en parlant de leur dernier voyage en Croatie. Chez eux, un loft sur cour dans une ancienne manufacture, les meubles patinés chinés en brocante côtoient les fauteuils design. Les enfants ont des jouets éducatifs en bois et des doudous équitables. Ils vont au marché bio.

Les bobos, on en connaît non ? Vous en êtes peut-être un. Le débat sur leurs attributs prend souvent de la place dans vos commentaires, donnant lieu à des affrontements qui se terminent en invectives : c’est toi le bobo, d’abord. Sans prétendre à l’exhaustivité, nous avons eu envie de revenir sur cette expression et la catégorie sociale présumée qu’elle désigne, les bourgeois-bohêmes.

Un sorte de bourgeois high-tech

L’apparition du bobo date de 2000, dans un livre du journaliste américain David Brooks. Editorialiste au New York Times, il publie Bobos in paradise, première tentative de « théorisation » de cette nouvelle classe de la bourgeoisie intellectuelle et créative. Pour lui, les bobos, héritiers de la contre-culture des années 1960 (contre la guerre du Vietnam, élevés au biberon du rock et du mouvement hippie) et d’un individualisme thatchéro-reaganien, succèdent aux yuppies des années 1980.

« C’est un bouquin très léger, sans prétention scientifique ni système de preuve ou d’enquête », estime le sociologue Bernard Lahire, qui voit dans le terme « bobo » un jeu de mots originel sur le terme de « hobo » (SDF américain). « On y trouve tout et son contraire : David Brooks parle de disparition des classes sociales tout en décrivant l’émergence d’une nouvelle classe. On pourrait aussi les appeler « bourgeois hi-tech » : c’est un mélange de personnes au capital culturel et économique élevé, dans les secteurs de production les plus modernes. »

Publicité, marketing, médias, culture, création : au départ, le terme désigne des individus diplômés et à forts revenus, issus d’une famille bourgeoise, mais qui ont refusé une partie de leur héritage en terme de valeurs et de pratiques culturelles.

En juillet 2000, Libération consacre un article à « l’été de tous les bobos », ces êtres qui « cultivent une passion pour les légumes bio et les gadgets techno », « engrangent les stock-options et soutiennent José Bové à Millau. Ces bohémiens chic veulent avoir les pieds dans la terre et la tête dans le cyberespace. »

Au sujet du livre de Brooks, Le Monde décrivait les bobos comme « des jeunes gens aisés, bien éduqués, qui se plaisent davantage à soigner leur corps et aimer leur prochain qu’à encaisser des dollars à Wall Street ou Palo Alto. Qui ne dédaignent pas de manger des pommes de terre, surtout si elles sont biologiques. Qui préfèrent dormir dans des logements provisoires que dans un appartement luxueux bien à eux, sur la Cinquième Avenue de New York. »

Boboïsation et gentrification

Le phénomène est alors surtout traité sous l’angle américain, avant de désigner des groupes identifiés dans les capitales européennes, qui réinvestissent les centres-villes et les quartiers populaires, moins chers et plus conformes à leurs aspirations, pour s’installer dans des « surfaces atypiques » (anciennes boutiques et usines notamment). C’est le processus de « gentrification » décrit par les géographes et les sociologues de la ville.

En 2006, Arte diffuse le documentaire d’Amal Moghaizel, « Les bobos dans la ville », qui observe ce processus (voir la vidéo).

Déjà dans Sociologie de Paris, le couple de chercheurs Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon (spécialiste de la bourgeoisie et de l’aristocratie) décrivait ces nouvelles couches. Ensuite chantées par Renaud en 2006 (voir la vidéo).

La notion ne fait toutefois pas l’unanimité chez les sociologues. Camille Peugny juge qu’elle n’est « pas du tout utilisée » et que « le terme est devenu une caricature » désignant « une personne qui a des revenus sans qu’ils soient faramineux, plutôt diplômée, qui profite des opportunités culturelles et vote à gauche ». En gros, une grande partie de la classe moyenne.

Camille Peugny y voit même une connotation « un peu méprisante », « utilisée par la droite pour disqualifier une partie de la population qui ne connaitrait pas les difficultés du peuple et donc ne pourrait pas donner son avis ».

Louis Maurin, journaliste à Alternatives Economiques et directeur de l’Observatoire des inégalités, constate lui aussi un concept « un peu flou ». Deux interprétations sont possibles selon lui : « la version haut de gamme », des « personnes cultivées qui gagnent beaucoup d’argent (architectes, artistes) » ou une analyse un peu plus large, incluant toute une partie de la population « qui n’a pas forcément des niveaux de vie très élevés mais un capital culturel et un niveau d’études supérieur à la moyenne » sans en être consciente. « Quand vous leur dites que seulement 10% de la population a dépassé le niveau Bac +2, ils tombent des nues. »

Se distinguer du beauf et du bourgeois mainstream

Le bobo est clairement une catégorie médiatique, créée et utilisée à la base par des journalistes, même si le terme s’est diffusé dans le reste de la population et en politique. Malgré cette origine peu scientifique, le sociologue Nicolas Herpin juge qu’il désigne « des phénomènes tout à fait intéressants ». « On ne peut pas réglementer l’usage des expressions », explique-t-il, et « l’extension du sens de « bobo » prouve que ça représente un phénomène social solide ».

Même avis pour Olivier Donnat, spécialiste des pratiques culturelles. Il estime que l’expression « renvoie à des évolutions sociologiques dont on peut percevoir les effets dans les enquêtes », même si « c’est une manière de parler » plus qu’un concept. Il note que des formes d’expression « qui n’appartenaient pas à la culture légitime » « font l’objet d’une réappropriation par les milieux diplômés et urbains ». Exemple : le cirque, les musiques du monde, la thématique de la diversité culturelle et du métissage artistique.

Pour lui, ces changements expliquent « les difficultés de renouvellement de certaines salles de concert, comme la salle Pleyel », désertées par les enfants du public habituel qui lui préfèrent d’autres types de musique, comme « la variété chic : Christophe, Bashung, etc. ». Pour Olivier Donnat, les bobos « cherchent à se distinguer à la fois du beauf et de la bourgeoisie mainstream ».

La distinction, c’est aussi la clé pour Bernard Lahire, héritier de Pierre Bourdieu. « Les bobos tels qu’on en parle aujourd’hui, Bourdieu en parlait déjà plus ou moins dans La Distinction, même s’il traitait plutôt d’une petite bourgeoisie attirée par le mysticisme et les nouvelles technologies. Il parlait notamment du yoga, du végétarisme, comme stratégies de distinction par rapport à la bourgeoisie classique. »

Bernard Lahire réfute toutefois l’apparente opposition entre bourgeois et bohêmes. « Les bohêmes sont souvent des enfants de bourgeois, qui possèdent les moyens culturels liés à leur éducation ». Il assimile ainsi les bobos à « une fraction de la classe dominante ».

« En se distinguant par la voie moderniste, en adoptant des positions politiques différentes (l’écologie), les bobos parlent à leurs parents et aux gens avec qui ils étaient à l’école, qui ont choisi des métiers bourgeois traditionnels, comme avocat ou notaire ». Un jeu de compétition et de différenciation au sein de la classe bourgeoise.

 Voir aussi:

Retour sur les bourgeois-bohème (ou « bobos ») et leurs contradictions

Franck Gintrand

Rue 89

02/02/2011

Ni « gauche caviar », ni »nouveaux riches », ni « Versaillais » tendance traditionnelle, ni même « bourgeois » : tout simplement « bobos ».

« Les Bobos me font mal » de François d’Epenoux.

Incarnation vivante des métiers de l’information et d’une société post-moderne où les élites refusent de se concevoir comme telles, les « bourgeois-bohèmes » théorisés par David Brooks – « Les Bobos me font mal », de François d’Epenoux, éd. Anne Carrière – revisitent la figure de la bourgeoisie pour en ringardiser définitivement l’inspiration aristocratique et la vision anti-prolétarienne.

Pour les bobos, pas de doute : les pesanteurs hiérarchiques sont condamnées par le développement des réseaux et les conflits ne peuvent que céder la place à l’acceptation des différences. Parce qu’il est difficile de résister à cet idéal d’une société pacifiée, un bobo sommeille sans doute dans chaque CSP+.

Mais le bobo n’est pas que l’expression d’une envie de douceur dans un monde de brutes : il représente aussi une certaine catégorie sociale.

Contrairement à une idée reçue, le bobo n’est pas la nouvelle figure, plus branchée et plus sympathique, de la gauche caviar mais bel et bien un nouvel acteur social.

Né pendant la crise, le bobo rompt définitivement les amarres avec la vieille bourgeoisie progressiste, cette gauche caviar militant en faveur d’un meilleur partage de la croissance.

Peu séduit par les grands discours, le bobo est intimement convaincu que la croissance n’atténue pas les inégalités mais qu’elle a plutôt tendance à les accentuer.

Ne se sentant pas investi d’une mission qui consisterait à lutter contre cette « réalité économique », il témoigne néanmoins de son ouverture d’esprit sur le plan de la tolérance et de son sens de la solidarité en se félicitant régulièrement de payer beaucoup d’impôts.

Faute de vouloir changer la société, il entend agir quotidiennement pour un monde meilleur, notamment à travers sa consommation courante. Le bobo prête ainsi une grande attention au « juste prix » – voire, à la bonne affaire –, à l’authenticité, au bio, au vélo et plus largement à l’environnement tandis qu’il exècre le luxe, symbole par excellence de l’inutilité et d’une réussite aussi arrogante qu’agressive.

Le bobo ridiculise sa propre réussite sociale

Mais si le bobo déteste les riches qui s’affichent de façon ostentatoire, il tolère à peine ceux qui cultivent un chic et une élégance conformistes.

Pour une raison simple : le bobo n’aime pas les riches trop fiers de leur réussite, soit pour afficher leur supériorité vis-à-vis du reste de la société, soit pour vivre en vase clos.

« Les Bobos » de David Brooks.

Pas plus que la bourgeoisie « bling-bling » » (celle des nouveaux riches), il n’apprécie l’élitisme, le snobisme et la froideur d’une bourgeoisie plus classique. Ainsi que le souligne David Brooks – « Les Bobos », éd. Florent Massot –, le bobo ne se caractérise pas par une haine de soi (ce serait même plutôt l’inverse) mais – la nuance est importante – par un rapport distancié à la réussite sociale.

Pour intégrer l’univers des bobos, « vous devez non seulement montrer que vous gagnez bien votre vie mais vous devez aussi avoir recours à une série de feintes pour montrer que votre réussite matérielle vous importe peu […]. Lors de conversations, vous passerez votre temps à ridiculiser votre propre réussite en parlant simultanément des projets que vous avez réalisés et de la distance ironique que vous gardez par rapport à eux ».

Le bourgeois, lui, affiche son succès

De fait, le bobo ne se positionne pas sur un mode vertical, par rapport aux catégories moins favorisées, mais sur un mode horizontal, par rapport aux autres CSP+ que sont les bourgeois.

Car les bourgeois n’ont pas disparu. Ils sont devenus plus discrets, moins en phase avec leur époque. N’ayant pas grand chose à voir avec la bourgeoisie traditionnelle (celle de Versailles, par exemple), particulièrement attachée à tenir son rang et à défendre les valeurs traditionnelles (catholiques la plupart du temps), les bourgeois se réclament avant tout d’une vision « pragmatique » et « réaliste » de la société tout en croyant fermement en un idéal : celui de la réussite en tant que dépassement de soi mais aussi des autres.

Pour eux, le succès doit être non seulement recherché mais aussi affiché (c’est même sa visibilité qui lui donne un sens social).

Quand le bobo se débat dans ses contradictions (qui sont avant tout celles de son époque), le bourgeois vise à aligner les marqueurs sociaux de la façon la plus cohérente possible. Et comme le bobo, il traduit cette préoccupation, non plus dans ses valeurs individuelles (devenues permissives comme pour la majorité des CSP+) mais dans son mode de consommation.

Bobo des villes contre bourgeois de la banlieue

Premier marqueur social, le plus visible et sans doute le plus révélateur, le logement. Le bobo aime la ville. La vraie. Celle qui offre de l’animation, des cafés, de la vie.

Pour lui, le monde s’articule entre la ville centre et la campagne. L’entre-deux, la banlieue, n’a aucun intérêt. Il n’est pas disposé à quitter son quartier pour s’agrandir ou maintenir son standing dans une ville dortoir de banlieue. Et s’il faut aller dans des quartiers qui ne sont ni forcément évidents, ni toujours très sûrs, et bien tant pis, ou plus exactement tant mieux.

Si la bohème se revendique comme telle, c’est dans la mixité ou plus exactement dans la cohabitation (surtout pas dans l’éducation des enfants).

Rien de tel pour les bourgeois. Quitter la ville centre sous la pression du prix de l’immobilier n’a évidemment rien d’un choix. Mais quitte à partir, le bourgeois, contrairement au bobo, préfère partir pour une ville de banlieue conforme à l’idée qu’il se fait de la réussite, sans toutefois abandonner la nostalgie de la vie et des avantages offerts par la ville centre qu’il s’est vu contraint de quitter et qu’il rêve de retrouver un jour.

Deux conceptions de la ville et de la vie. Le bobo aime la ville socialement mélangée (quoi que jusqu’à un certain point et dans certaines limites), croit en une société pacifiée, où le politique se donne pour objectif « d’équilibrer le budget sans être obligé d’appliquer des restrictions, de réformer l’aide sociale sans porter préjudice à quiconque, de renforcer la lutte contre la drogue en proposant plus de crédits aux centres de réinsertion… » (« Les Bobos » de David Brooks).

Une attitude différente de celle du bourgeois qui, lui, souhaite que son environnement reflète sa réussite matérielle et pense que la compétition et la sélection constituent, de loin, la meilleure façon d’assurer une certaine équité.

A gauche, le bobo ; à droite, le bourgeois

Ces conceptions trouvent logiquement des traductions politiques différentes. Le bobo est de gauche mais il peut également se reconnaître dans un candidat ambitionnant de réconcilier les deux camps.

Ce qui le conduit à s’emmêler dans des contradictions dont il s’amuse parfois mais qu’il assume rarement. Un travers que connaît plus rarement la conception bourgeoise de la ville et de la société, logiquement ancrée à droite..

Voir de même:

Très bourgeois et très bohèmes, les « bobos » entrent en scène

Françoise Lazare

 Le Monde

20.10.00

Ellen, trente-cinq ans, est née un peu tard pour faire partie de la génération hippie des années 60 ; dans les quartiers étudiants de New York, elle était déjà trop impliquée dans les causes humanitaires pour devenir une yuppie (chic et branchée) des années 80. Aujourd’hui, avec son diplôme de droit, son mari dans la finance et ses deux enfants, elle serait assez fière d’être cataloguée parmi les « bobos ». Une appellation créée par le journaliste David Brooks, qui revendique son appartenance à cette nouvelle caste et dont le livre, Bobos in Paradise, fait grand bruit.

Ces « bobos » (« bourgeois bohèmes ») sont des jeunes gens aisés, bien éduqués, qui se plaisent davantage à soigner leur corps et aimer leur prochain qu’à encaisser des dollars à Wall Street ou Palo Alto. Qui ne dédaignent pas de manger des pommes de terre, surtout si elles sont biologiques. Qui préfèrent dormir dans des logements provisoires que dans un appartement luxueux bien à eux, sur la Cinquième Avenue de New York. « « Bobo », je ne connaissais pas l’expression mais je la trouve formidable. Dans un certain sens, elle traduit un mouvement remontant aux années 50 », commente avec enthousiasme Ellen. Et, de fait, David Brooks explique que l’apogée de la bourgeoisie, après-guerre, a déclenché les hostilités entre les néocons (conservateurs protégeant les valeurs traditionnelles) et les bohémiens (tentant par tous les moyens d’élargir les libertés sociales et culturelles). Près de cinquante ans plus tard, les bobos seraient les premiers à réussir la réconciliation des deux groupes, en « faisant pénétrer une sensibilité bohème dans les repaires bourgeois » sans pervertir leurs institutions.

Les bobos gagnent confortablement leur vie, mais évitent de l’afficher. Les voitures de luxe et les chemises de soie ne font pas partie de leur univers. Le négligé chic serait davantage leur genre. Pour eux, l’argent ne pose pas de problème tant qu’il permet de manger bio, de faire des excursions dans des régions toniques et de signer des chèques en faveur d’associations caritatives. S’ils critiquent la culture capitaliste, ils s’autorisent tout de même à dépenser des fortunes pour rester à la pointe de la haute technologie, avec ordinateurs et téléphones portables sophistiqués. Partant en vacances, les bobos choisissent de préférence des endroits reculés et des modes de transports rudimentaires… « Les dollars dépensés pour notre voyage sont des investissements dans notre propre capital humain… Nous voulons percer d’autres cultures, essayer d’autres modes de vie », écrit M. Brooks.

En lançant les bobos, David Brooks aimerait avoir donné son nom à une nouvelle génération. Mais pour que celle-ci existe vraiment des fondements politiques ou religieux mieux établis seront sans doute nécessaires. Après tout, écrit Debra Galant dans le New York Times, il s’agit simplement de personnes qui « pensent à gauche et vivent à droite ». Avec leur goût prononcé pour la conciliation, leur rejet de toutes révoltes et démarches radicales (orthodoxie religieuse, remise en cause de l’Etat), les bobos manquent encore un peu d’épaisseur, y compris en France, où l’appellation commence à être connue.

Voir de même:

Recherche « bobos » désespérément…

Éric Agrikoliansky

Collectif Spel

01 avril 2012

Éric Agrikoliansky, maître de conférences en science politique à l’Université Paris-Dauphine, membre de l’IRISSO, analyse la catégorie « bobos ». Il décrypte les errements scientifiques et les usages politiques d’une catégorie dont les impensés trahissent une perception biaisée du social et du politique.

Inventée par un journaliste américain, David Brooks (1), la catégorie de « bourgeois bohèmes », que résume la contraction « bo-bo-s », connaît en France depuis une dizaine d’années un large succès. Intégrée au langage courant, elle semble en passe d’entrer au panthéon des expressions politiques légitimes pour désigner le monde social. Elle constituerait même, selon Le Figaro (2), une source d’inspiration pour la campagne de N. Sarkozy permettant de théoriser la coupure entre les « gagnants de la mondialisation » (bourgeois et « bobos ») et « les perdants en voie de décrochage » que le candidat sortant tente justement de mobiliser.

Peu de termes se sont diffusés avec autant de facilité pour décrire un groupe et un « style de vie » : celui de « nouveaux bourgeois », jouissant de positions socio-économiques « très favorisées », mais ayant troqué les valeurs traditionnelles des classes supérieures contre celles de la « bohème » artiste et de la contre-culture des années 60 et 70. Les « bobos », écrit D. Brooks, ce sont ces « avocats branchés (…) qui préfèrent ressembler à F. Kafka plutôt qu’à P. Newman » (3). Le succès du concept tient à plusieurs phénomènes. Il décrit certes une réalité qui a bouleversé le paysage urbain de ces dernières décennies : la gentrification des centres villes progressivement colonisés par les catégories supérieures repoussant les classes populaires vers de toujours plus lointaines banlieues. Mais la diffusion de l’expression tient ensuite tant à son flou qu’à sa portée critique. Mot valise que chacun emplit à sa guise, « bobo » ravit à droite en raillant la facticité d’une pensée dénoncée comme dominante et privilégiant la créativité au profit, l’autonomie individuelle à l’ordre, la jouissance à la morale. Cependant le terme charme aussi une fraction de « la gauche de la gauche » pour laquelle les « bobos » incarnent le nouveau groupe de référence d’un Parti socialiste plus occupé à construire des pistes à vélo dans les centres villes « embourgeoisés » qu’à défendre la classe ouvrière. Les « bobos » d’aujourd’hui seraient les héritiers de la « gauche caviar » des années 1980, mais moins tentés par l’œuf d’esturgeon que par le bio… Le label semble enfin même susceptible de séduire ceux qu’il est censé (dis)qualifier, parfois tentés d’en user pour revendiquer une distance critique et ironique à leurs supposés travers. En témoigne la parution dans Libération, dont le lectorat correspond le mieux à ce qu’on imagine être les « bobos », d’une partie des aventures de ces nouveaux bourgeois à « boboland », croquées par Dupuy et Berbérian (4).

Expression légère et ironique mêlant réalisme sociologique et critique sociale, le concept ne doit cependant pas être pris à la légère. Parce qu’il implique, par ses impensés, une conception du monde social, de ses évolutions et des rapports entre appartenances sociales et choix politiques, qui est non seulement hasardeuse scientifiquement mais dont il ne faut souligner les dangers politiques.

Introuvables « bobos »

Une enquête de sociologie électorale réalisée justement dans le sanctuaire supposé des « bobos » parisiens, le 10e arrondissement, là où Dupuis et Berbérian situent précisément « boboland », invite à nuancer les présupposés et les implicites d’une telle catégorie. Menée par une dizaine de chercheurs en science politique, cette enquête portait sur les élections municipales parisiennes de 2008 (5). A partir d’un questionnaire « sortie d’urnes » administré à plusieurs centaines d’électeurs inscrits dans un bureau de vote d’une zone en forte gentrification du 10e arrondissement en 2007-2008 (la rue du Faubourg Saint-Denis), nous disposons d’éléments permettant de brosser un portrait sociologique qui dément bien des illusions sur lesquelles la catégorie est fondée. Articulée à un travail parallèle mené dans les beaux quartiers parisiens (dans le 16e arrondissement), cette enquête permet en outre de comparer ces deux bourgeoisies, présumées proches sociologiquement, et de tester ainsi le postulat principal sur lequel repose l’usage du terme : celui d’un effacement des différences de classe et de leur influence sur les choix électoraux.

En effet, à lire les commentateurs des comportements des supposées « bobos », trois évidences s’imposeraient : d’abord que les « bobos » constitueraient un groupe homogène, dont les membres partageraient des conditions de vie identiques et des croyances homogènes. Ensuite, les « bobos » incarneraient un avatar moderne du bourgeois défini par l’aisance économique, notamment grâce à l’exercice d’une profession à haut niveau de revenus (cadre du privé, professions libérales, etc., plutôt dans les secteurs en pointe de la finance ou des NTIC). Proches par leur niveau de vie des bourgeois des beaux quartiers, les « bobos » se distingueraient cependant par la spécificité de leurs valeurs. Conformistes et individualistes, privilégiant les causes touchant directement leur propre environnement urbain, ils porteraient surtout à son apogée l’art schizophrénique de l’ambivalence politique. Comme le suggérait déjà Pascal Perrineau en 2001 : « Il existe désormais tout un électorat, les fameux « bobos » (bourgeois bohèmes), qui, pour être sociologiquement de droite, retrouve davantage à gauche ses valeurs d’ouverture et de tolérance » (6). C’est ce découplage entre les appartenances sociales et les choix politiques qui permettrait d’expliquer la paradoxale évolution des grandes villes françaises (Paris, Lyon par exemple) marquées dans les années 2000 à la fois par l’ « embourgeoisement » de leur population et par les succès électoraux de la gauche socialiste et des écologistes.

L’absence habituelle de données permettant de valider, ou au moins d’illustrer, ces hypothèses mérite pour le moins qu’on les interroge. Là encore, les évidences sont trompeuses et ne résistent guère à une investigation empirique. Commençons par le plus évident : le caractère bourgeois de ces « bobos ». Certes la population d’un arrondissement comme le 10e arrondissement, en particulier aux alentours du canal Saint-Martin, ou de la rue du faubourg Saint-Denis, s’est transformée en l’espace de quelques années : la part des catégories supérieures (cadres, professions libérales) n’a cessé de croître tandis que régressait celle des ouvriers et des employés. Il serait pourtant trompeur de penser que cette évolution a pu gommer les différences sociales qui subsistent entre les quartiers parisiens. Les supposés « bobos » ne ressemblent en effet en rien aux bourgeois, les « vrais » cette fois, des beaux quartiers de l’Ouest de la capitale – comme le 16e. Les données sociales de l’INSEE manifestent parfaitement le fossé qui sépare ces populations. Les niveaux de revenus demeurent très différents : en 2006-2007(7), quand le revenu net imposable moyen par foyer s’élève à 82 650 euros dans le 16e, il n’est que de 26 367 dans le 10e, soit trois fois moins ! De même, l’écart de capital culturel est lui aussi frappant : 60% des habitants du 16e (de 15 ans et plus) possèdent un diplôme de Bac + 3 ou plus, contre 38% dans le 10e. Cela manifeste la grande diversité sociale qui subsiste dans ce qui est supposé être « boboland », mais aussi l’hétérogénéité dans les deux arrondissements de ceux qui exercent des professions dites supérieures : par exemple, le salaire horaire moyen des cadres du 16e arrondissement s’élève à 45 euros contre 24,5 euros seulement pour ceux du 10e.

La comparaison des électeurs aux municipales de 2008 de deux bureaux de vote de ces arrondissements (8) précise ces différences. Si on se limite à comparer les électeurs PS du 10e et UMP du 16e, on observe une forte hétérogénéité du point de vue des statuts et des croyances. Le type d’emploi et le secteur d’activité des actifs diffèrent fortement : les électeurs UMP du 16e sont deux fois et demi plus souvent indépendants (39%) que les électeurs de gauche du 10e (16,5%). Ces derniers sont en revanche proportionnellement trois fois plus nombreux à être salariés du public (33%) que ceux du 16e (11%). Il faut également souligner la forte présence dans le 10e de professions impliquant un rapport spécifique à la production et à la reproduction du savoir et de la culture. Près d’un tiers des actifs ayant voté pour la gauche exerce leur profession dans le secteur de la culture ou de l’enseignement.

Cette observation rapprochée de la population des électeurs PS du 10e permet en outre de nuancer fortement l’hypothèse de l’homogénéité des supposés « bobos ». Les actifs des professions supérieures du 10e sont très principalement : des enseignants qui, à deux exceptions près, exercent dans le secondaire ; des journalistes (dont un tiers se déclarent pigistes) ; et des professionnels des arts et du spectacle, pour une partie caractérisés par une forme de précarité statutaire. En définitive, la supposée « bourgeoisie bohème » du 10e arrondissement est majoritairement composée (58%) d’employés, de professions intermédiaires, d’enseignants du secondaire, de journalistes et de professionnels des arts et du spectacle. Les cadres supérieurs du privé, les professions libérales ou encore les chefs d’entreprise ne représentent qu’une minorité des actifs. La comparaison entre les revenus déclarés par les électeurs des deux arrondissements achève de battre en brèche l’hypothèse de deux bourgeoisies sociologiquement proches mais aux choix politiques divergents. La situation économique des électeurs de gauche du 10e est en effet sans comparaison avec celle des électeurs UMP du 16e : près de la moitié (47%) des seconds déclarent disposer d’un revenu moyen par foyer de plus de 6500 euros mensuels ; contre seulement 15% des électeurs de gauche du 10e ! Le questionnaire révèle enfin une ultime différence sociologiquement essentielle : alors que les bourgeois du 16e qui soutiennent l’UMP se caractérisent par un taux remarquablement élevé de pratique religieuse (seulement 9% se déclarent non-croyants, 64% déclarant une pratique religieuse régulière, la plupart étant catholiques), les supposés « bobos » qui se prononcent pour la gauche se distinguent par une forte distante à la religion (64% se déclarent non-croyants, 12% seulement pratiquant).

Les « Bobos » : concept scientifique ou catégorie politique ?

Que peut-on conclure de ces résultats ? Les données sont certes localisées et mériteraient un test de plus grande ampleur, sur d’autres quartiers de grandes villes par exemple. Mais elles restent fécondes : leur contextualisation permet justement de tester la portée de la catégorie « bobos » – supposée être, rappelons-le, « électoralement de gauche » et « sociologiquement de droite », ce qui n’est jamais fait tant elle semble aller de soi. Or, on voit d’abord, que si elle séduit comme raccourci ironique, elle pose le problème de désigner un groupe… qui n’existe pas. Parce qu’il n’est pas un groupe, mais un agrégat de statuts et de positions très hétérogènes. Parce que ce qui est supposé fonder sa spécificité se dissout dès qu’on tente de l’objectiver : ces « bobos » sont peut-être bohèmes mais bien peu bourgeois. On pourra nous objecter qu’avoir choisi les plus bourgeois des bourgeois (ceux du 16e) comme élément de comparaison est biaisé. On répondra qu’il ne s’agit que de prendre aux mots les promoteurs de la catégorie : pour D. Brooks, les « bobos » sont les cadres dirigeants des grandes firmes, formés dans les prestigieuses universités de la côte Est et issus de la bourgeoisie WASP. De même si en France, les « bobos » sont décrits comme des bourgeois, « sociologiquement de droite », il faut alors les comparer au mètre étalon en la matière, ceux des beaux quartiers parisiens justement… On comprend finalement que confondre bourgeois et « bobos » est une aberration sociologique et politique qui consisterait à considérer comme semblable des enseignants du secondaire athées et des chefs d’entreprises catholiques.

En outre, en prétendant illustrer la déconnexion croissante entre appartenances sociales et choix politiques, les hérauts des « bobos » mésinterprètent profondément la réalité qu’ils pensent observer : ces électeurs ne sont pas « sociologiquement de droite » mais relèvent des groupes qui donnent leurs voix à la gauche socialiste, au moins depuis les années 1970. Employés du public, actifs exerçant dans les secteurs de l’enseignement ou de la culture, rejetant la pratique religieuse, ils ne manifestent en aucun cas la fin du vote de classe, mais bien ses continuités (le clivage religieux) et ses recompositions autour de clivages devenus saillants (salariés du public vs indépendants, secteur « à profit » vs secteur culturel) qui ne sont en rien révolutionnaires. Si la catégorie ne permet que de conclure qu’en France les enseignants et les artistes sont tendanciellement de gauche, on ne se trouve donc pas face à une innovation sociologique majeure… Le terme de « bobos » ne fait en ce sens que parer d’une illusoire nouveauté la description d’un phénomène ancien (le PS n’est pas le parti de la « classe ouvrière » mais plutôt celui des catégories moyennes et supérieures, athées et à fort capital culturel) en lui conférant néanmoins une efficacité politique nouvelle.

S’il n’y a en effet pas grand-chose de nouveau sous le soleil de boboland, reste que la légèreté ironique qui assure le succès de l’expression et pourrait en autoriser l’usage distractif, n’est pas sans danger politique. Laisser penser que ce sont aujourd’hui principalement des logiques individualistes qui règlent les choix politiques et non la différence persistante des conditions socio-économiques n’en constitue pas le moindre. Laisser croire que les « bobos » dominent l’espace social des classes supérieures, c’est ensuite bien naïvement accepter de poser un voile pudique sur la « bourgeoisie », sa philosophie sociale et ses intérêts. La disparition du vocable bourgeois au profit de litotes (les classes supérieures) ou d’imprécises invectives (les riches), n’est-ce d’ailleurs pas aussi risquer d’oublier d’analyser le rôle politique et social de la bourgeoisie ? Catégorie dont M. Pinçon Charlot et M. Pinçon soulignaient fort justement qu’elle constituait la dernière classe en soi et pour soi, c’est-à-dire partageant des positions communes et la conscience de ses intérêts ? Or, ces deux illusions d’optique —individualisation du vote et disparition des bourgeois— ne sont jamais aussi dangereuses que lorsqu’elles convergent pour laisser penser que si la gauche socialiste est devenue le parti des « bobos », il est alors bien naturel que la droite et l’extrême droite puissent prétendre être ceux du peuple.

(1) Brooks David, Bobos in Paradise, New York, Simon & Shuster, 2000.

(2) Le Figaro, 19 mars 2012, p 2.

(3) Brooks David, Les Bobos. Les bourgeois bohèmes, Paris, Florent Massot, 2002, p. 17.

(4) Berbérian Charles, Dupuy Philippe, Bienvenue à Boboland, Editions Fluide glacial-Audie, 2008.

(5) Agrikoliansky Éric, Heurtaux Jérôme, Le Grignou Brigitte (dir.), Paris en campagne, Bellecombe-en-bauges, Editions du Croquant, 2011.

(6) Ouest-France, 21 mars 2001.

(7) Toutes les données utilisées dans ce paragraphe sont celles produites par l’INSEE sur la base d’enquêtes menées en 2006 et 2007. Cf. « Chiffres clés. Résumé Statistique. Paris 16e et Paris 10e », INSEE, décembre 2009.

(8) Enquête par questionnaire « sortie d’urnes » dans le bureau de la mairie du 16e arrondissement et dans le bureau de l’école de la rue du Faubourg Saint-Denis dans le 10e, n=590.

Voir par ailleurs:

One Nation, Slightly Divisible A Report from “Red” and “Blue” America

The electoral map of the 2000 presidential race became famous: big blocks of red (denoting states that went for Bush) stretched across the heartland, with brackets of blue (denoting states for Gore) along the coasts. Our Blue America correspondent has ventured repeatedly into Red territory. He asks the question—after September 11, a pressing one—Do our differences effectively split us into two nations, or are they just cracks in a still-united whole?

David Brooks

 The Atlantic Monthly

December 2001

Sixty-five miles from where I am writing this sentence is a place with no Starbucks, no Pottery Barn, no Borders or Barnes & Noble. No blue New York Times delivery bags dot the driveways on Sunday mornings. In this place people don’t complain that Woody Allen isn’t as funny as he used to be, because they never thought he was funny. In this place you can go to a year’s worth of dinner parties without hearing anyone quote an aperçu he first heard on Charlie Rose. The people here don’t buy those little rear-window stickers when they go to a summer-vacation spot so that they can drive around with « MV » decals the rest of the year; for the most part they don’t even go to Martha’s Vineyard.

The place I’m talking about goes by different names. Some call it America. Others call it Middle America. It has also come to be known as Red America, in reference to the maps that were produced on the night of the 2000 presidential election. People in Blue America, which is my part of America, tend to live around big cities on the coasts. People in Red America tend to live on farms or in small towns or small cities far away from the coasts. Things are different there.

Everything that people in my neighborhood do without motors, the people in Red America do with motors. We sail; they powerboat. We cross-country ski; they snowmobile. We hike; they drive ATVs. We have vineyard tours; they have tractor pulls. When it comes to yard work, they have rider mowers; we have illegal aliens.

Different sorts of institutions dominate life in these two places. In Red America churches are everywhere. In Blue America Thai restaurants are everywhere. In Red America they have QVC, the Pro Bowlers Tour, and hunting. In Blue America we have NPR, Doris Kearns Goodwin, and socially conscious investing. In Red America the Wal-Marts are massive, with parking lots the size of state parks. In Blue America the stores are small but the markups are big. You’ll rarely see a Christmas store in Blue America, but in Red America, even in July, you’ll come upon stores selling fake Christmas trees, wreath-decorated napkins, Rudolph the Red-Nosed Reindeer collectible thimbles and spoons, and little snow-covered villages.

Seamless multimedia worship, round-the-clock niches of work and service, spiritual guidance, and a place to belong: in communities around the country the old order gives way to the new. We in the coastal metro Blue areas read more books and attend more plays than the people in the Red heartland. We’re more sophisticated and cosmopolitan—just ask us about our alumni trips to China or Provence, or our interest in Buddhism. But don’t ask us, please, what life in Red America is like. We don’t know. We don’t know who Tim LaHaye and Jerry B. Jenkins are, even though the novels they have co-written have sold about 40 million copies over the past few years. We don’t know what James Dobson says on his radio program, which is listened to by millions. We don’t know about Reba or Travis. We don’t know what happens in mega-churches on Wednesday evenings, and some of us couldn’t tell you the difference between a fundamentalist and an evangelical, let alone describe what it means to be a Pentecostal. Very few of us know what goes on in Branson, Missouri, even though it has seven million visitors a year, or could name even five NASCAR drivers, although stock-car races are the best-attended sporting events in the country. We don’t know how to shoot or clean a rifle. We can’t tell a military officer’s rank by looking at his insignia. We don’t know what soy beans look like when they’re growing in a field.

All we know, or all we think we know, about Red America is that millions and millions of its people live quietly underneath flight patterns, many of them are racist and homophobic, and when you see them at highway rest stops, they’re often really fat and their clothes are too tight.

And apparently we don’t want to know any more than that. One can barely find any books at Amazon.com about what it is like to live in small-town America—or, at least, any books written by normal people who grew up in small towns, liked them, and stayed there. The few books that do exist were written either by people who left the heartland because they hated it (Bill Bryson’s The Lost Continent, for example) or by urbanites who moved to Red America as part of some life-simplification plan (Moving to a Small Town: A Guidebook for Moving from Urban to Rural America; National Geographic’s Guide to Small Town Escapes). Apparently no publishers or members of the Blue book-buying public are curious about Red America as seen through Red America’s eyes.

Crossing the Meatloaf Line

Over the past several months, my interest piqued by those stark blocks of color on the election-night maps, I have every now and then left my home in Montgomery County, Maryland, and driven sixty-five miles northwest to Franklin County, in south-central Pennsylvania. Montgomery County is one of the steaming-hot centers of the great espresso machine that is Blue America. It is just over the border from northwestern Washington, D.C., and it is full of upper-middle-class towns inhabited by lawyers, doctors, stockbrokers, and establishment journalists like me—towns like Chevy Chase, Potomac, and Bethesda (where I live). Its central artery is a burgeoning high-tech corridor with a multitude of sparkling new office parks housing technology companies such as United Information Systems and Sybase, and pioneering biotech firms such as Celera Genomics and Human Genome Sciences. When I drive to Franklin County, I take Route 270. After about forty-five minutes I pass a Cracker Barrel—Red America condensed into chain-restaurant form. I’ve crossed the Meatloaf Line; from here on there will be a lot fewer sun-dried-tomato concoctions on restaurant menus and a lot more meatloaf platters.

Franklin County is Red America. It’s a rural county, about twenty-five miles west of Gettysburg, and it includes the towns of Waynesboro, Chambersburg, and Mercersburg. It was originally settled by the Scotch-Irish, and has plenty of Brethren and Mennonites along with a fast-growing population of evangelicals. The joke that Pennsylvanians tell about their state is that it has Philadelphia on one end, Pittsburgh on the other, and Alabama in the middle. Franklin County is in the Alabama part. It strikes me as I drive there that even though I am going north across the Mason-Dixon line, I feel as if I were going south. The local culture owes more to Nashville, Houston, and Daytona than to Washington, Philadelphia, or New York.

I shuttled back and forth between Franklin and Montgomery Counties because the cultural differences between the two places are great, though the geographic distance is small. The two places are not perfect microcosms of Red and Blue America. The part of Montgomery County I am here describing is largely the Caucasian part. Moreover, Franklin County is in a Red part of a Blue state: overall, Pennsylvania went for Gore. And I went to Franklin County aware that there are tremendous differences within Red America, just as there are within Blue. Franklin County is quite different from, say, Scottsdale, Arizona, just as Bethesda is quite different from Oakland, California.

Nonetheless, the contrasts between the two counties leap out, and they are broadly suggestive of the sorts of contrasts that can be seen nationwide. When Blue America talks about social changes that convulsed society, it tends to mean the 1960s rise of the counterculture and feminism. When Red America talks about changes that convulsed society, it tends to mean World War II, which shook up old town establishments and led to a great surge of industry.

Red America makes social distinctions that Blue America doesn’t. For example, in Franklin County there seems to be a distinction between those fiercely independent people who live in the hills and people who live in the valleys. I got a hint of the distinct and, to me, exotic hill culture when a hill dweller asked me why I thought hunting for squirrel and rabbit had gone out of fashion. I thought maybe it was just more fun to hunt something bigger. But he said, « McDonald’s. It’s cheaper to get a hamburger at McDonald’s than to go out and get it yourself. »

There also seems to be an important distinction between men who work outdoors and men who work indoors. The outdoor guys wear faded black T-shirts they once picked up at a Lynyrd Skynyrd concert and wrecked jeans that appear to be washed faithfully at least once a year. They’ve got wraparound NASCAR sunglasses, maybe a NAPA auto parts cap, and hair cut in a short wedge up front but flowing down over their shoulders in the back—a cut that is known as a mullet, which is sort of a cross between Van Halen’s style and Kenny Rogers’s, and is the ugliest hairdo since every hairdo in the seventies. The outdoor guys are heavily accessorized, and their accessories are meant to show how hard they work, so they will often have a gigantic wad of keys hanging from a belt loop, a tape measure strapped to the belt, a pocket knife on a string tucked into the front pants pocket, and a pager or a cell phone affixed to the hip, presumably in case some power lines go down somewhere and need emergency repair. Outdoor guys have a thing against sleeves. They work so hard that they’ve got to keep their arm muscles unencumbered and their armpit hair fully ventilated, so they either buy their shirts sleeveless or rip the sleeves off their T-shirts first thing, leaving bits of fringe hanging over their BAD TO THE BONE tattoos.

The guys who work indoors can’t project this rugged proletarian image. It’s simply not that romantic to be a bank-loan officer or a shift manager at the local distribution center. So the indoor guys adopt a look that a smart-ass, sneering Blue American might call Bible-academy casual—maybe Haggar slacks, which they bought at a dry-goods store best known for its appliance department, and a short-sleeved white Van Heusen shirt from the Bon-Ton. Their image projects not « I work hard » but « I’m a devoted family man. » A lot of indoor guys have a sensitive New Age demeanor. When they talk about the days their kids were born, their eyes take on a soft Garth Brooks expression, and they tear up. They exaggerate how sinful they were before they were born again. On Saturdays they are patio masters, barbecuing on their gas grills in full Father’s Day-apron regalia.

At first I thought the indoor guys were the faithful, reliable ones: the ones who did well in school, whereas the outdoor guys were druggies. But after talking with several preachers in Franklin County, I learned that it’s not that simple. Sometimes the guys who look like bikers are the most devoted community-service volunteers and church attendees.

The kinds of distinctions we make in Blue America are different. In my world the easiest way to categorize people is by headroom needs. People who went to business school or law school like a lot of headroom. They buy humongous sport-utility vehicles that practically have cathedral ceilings over the front seats. They live in homes the size of country clubs, with soaring entry atriums so high that they could practically fly a kite when they come through the front door. These big-headroom people tend to be predators: their jobs have them negotiating and competing all day. They spend small fortunes on dry cleaning. They grow animated when talking about how much they love their blackberries. They fill their enormous wall space with huge professional family portraits—Mom and Dad with their perfect kids (dressed in light-blue oxford shirts) laughing happily in an orchard somewhere.

Small-headroom people tend to have been liberal-arts majors, and they have liberal-arts jobs. They get passive-aggressive pleasure from demonstrating how modest and environmentally sensitive their living containers are. They hate people with SUVs, and feel virtuous driving around in their low-ceilinged little Hondas, which often display a RANDOM ACTS OF KINDNESS bumper sticker or one bearing an image of a fish with legs, along with the word « Darwin, » just to show how intellectually superior to fundamentalist Christians they are.

Some of the biggest differences between Red and Blue America show up on statistical tables. Ethnic diversity is one. In Montgomery County 60 percent of the population is white, 15 percent is black, 12 percent is Hispanic, and 11 percent is Asian. In Franklin County 95 percent of the population is white. White people work the gas-station pumps and the 7-Eleven counters. (This is something one doesn’t often see in my part of the country.) Although the nation is growing more diverse, it’s doing so only in certain spots. According to an analysis of the 2000 census by Bill Frey, a demographer at the Milken Institute, well over half the counties in America are still at least 85 percent white.

Another big thing is that, according to 1990 census data, in Franklin County only 12 percent of the adults have college degrees and only 69 percent have high school diplomas. In Montgomery County 50 percent of the adults have college degrees and 91 percent have high school diplomas. The education gap extends to the children. At Walt Whitman High School, a public school in Bethesda, the average SAT scores are 601 verbal and 622 math, whereas the national average is 506 verbal and 514 math. In Franklin County, where people are quite proud of their schools, the average SAT scores at, for example, the Waynesboro area high school are 495 verbal and 480 math. More and more kids in Franklin County are going on to college, but it is hard to believe that their prospects will be as bright as those of the kids in Montgomery County and the rest of upscale Blue America.

Because the information age rewards education with money, it’s not surprising that Montgomery County is much richer than Franklin County. According to some estimates, in Montgomery County 51 percent of households have annual incomes above $75,000, and the average household income is $100,365. In Franklin County only 16 percent of households have incomes above $75,000, and the average is $51,872.

A major employer in Montgomery County is the National Institutes of Health, which grows like a scientific boomtown in Bethesda. A major economic engine in Franklin County is the interstate highway Route 81. Trucking companies have gotten sick of fighting the congestion on Route 95, which runs up the Blue corridor along the northeast coast, so they move their stuff along 81, farther inland. Several new distribution centers have been built along 81 in Franklin County, and some of the workers who were laid off when their factories closed, several years ago, are now settling for $8.00 or $9.00 an hour loading boxes.

The two counties vote differently, of course—the differences, on a nationwide scale, were what led to those red-and-blue maps. Like upscale areas everywhere, from Silicon Valley to Chicago’s North Shore to suburban Connecticut, Montgomery County supported the Democratic ticket in last year’s presidential election, by a margin of 63 percent to 34 percent. Meanwhile, like almost all of rural America, Franklin County went Republican, by 67 percent to 30 percent.

However, other voting patterns sometimes obscure the Red-Blue cultural divide. For example, minority voters all over the country overwhelmingly supported the Democratic ticket last November. But—in many respects, at least—blacks and Hispanics in Red America are more traditionalist than blacks and Hispanics in Blue America, just as their white counterparts are. For example, the Pew Research Center for the People and the Press, in Washington, D.C., recently found that 45 percent of minority members in Red states agree with the statement « AIDS might be God’s punishment for immoral sexual behavior, » but only 31 percent of minority members in Blue states do. Similarly, 40 percent of minorities in Red states believe that school boards should have the right to fire homosexual teachers, but only 21 percent of minorities in Blue states do.

From Cracks to a Chasm?

These differences are so many and so stark that they lead to some pretty troubling questions: Are Americans any longer a common people? Do we have one national conversation and one national culture? Are we loyal to the same institutions and the same values? How do people on one side of the divide regard those on the other?

I went to Franklin County because I wanted to get a sense of how deep the divide really is, to see how people there live, and to gauge how different their lives are from those in my part of America. I spoke with ministers, journalists, teachers, community leaders, and pretty much anyone I ran across. I consulted with pollsters, demographers, and market-research firms.

Toward the end of my project the World Trade Center and the Pentagon were attacked. This put a new slant on my little investigation. In the days immediately following September 11 the evidence seemed clear that despite our differences, we are still a united people. American flags flew everywhere in Franklin County and in Montgomery County. Patriotism surged. Pollsters started to measure Americans’ reactions to the events. Whatever questions they asked, the replies were near unanimous. Do you support a military response against terror? More than four fifths of Americans said yes. Do you support a military response even if it means thousands of U.S. casualties? More than three fifths said yes. There were no significant variations across geographic or demographic lines.

But very soon there were hints that the solidarity was fraying. A few stray notes of dissent were sounded in the organs of Blue America. Susan Sontag wrote a sour piece in The New Yorker about how depressing it was to see what she considered to be a simplistically pro-American reaction to the attacks. At rallies on college campuses across the country speakers pointed out that America had been bombing other countries for years, and turnabout was fair play. On one NPR talk show I heard numerous callers express unease about what they saw as a crude us-versus-them mentality behind President Bush’s rhetoric. Katha Pollitt wrote in The Nation that she would not permit her daughter to hang the American flag from the living-room window, because, she felt, it « stands for jingoism and vengeance and war. » And there was evidence that among those with less-strident voices, too, differences were beginning to show. Polls revealed that people without a college education were far more confident than people with a college education that the military could defeat the terrorists. People in the South were far more eager than people in the rest of the country for an American counterattack to begin.

It started to seem likely that these cracks would widen once the American response got under way, when the focus would be not on firemen and rescue workers but on the Marines, the CIA, and the special-operations forces. If the war was protracted, the cracks could widen into a chasm, as they did during Vietnam. Red America, the home of patriotism and military service (there’s a big military-recruitment center in downtown Chambersburg), would undoubtedly support the war effort, but would Blue America (there’s a big gourmet dog bakery in downtown Bethesda) decide that a crude military response would only deepen animosities and make things worse?

So toward the end of my project I investigated Franklin County with a heightened sense of gravity and with much more urgency. If America was not firmly united in the early days of the conflict, we would certainly not be united later, when the going got tough.

« The People Versus the Powerful »

There are a couple of long-standing theories about why America is divided. One of the main ones holds that the division is along class lines, between the haves and the have-nots. This theory is popular chiefly on the left, and can be found in the pages of The American Prospect and other liberal magazines; in news reports by liberal journalists such as Donald L. Barlett and James B. Steele, of Time; and in books such as Middle Class Dreams (1995), by the Clinton and Gore pollster Stanley Greenberg, and America’s Forgotten Majority: Why the White Working Class Still Matters (2000), by the demographer Ruy Teixeira and the social scientist Joel Rogers.

Stanley Greenberg tailored Al Gore’s presidential campaign to appeal to such voters. Gore’s most significant slogan was « The People Versus the Powerful, » which was meant to rally members of the middle class who felt threatened by « powerful forces » beyond their control, such as HMOs, tobacco companies, big corporations, and globalization, and to channel their resentment against the upper class. Gore dressed down throughout his campaign in the hope that these middle-class workers would identify with him.

Driving from Bethesda to Franklin County, one can see that the theory of a divide between the classes has a certain plausibility. In Montgomery County we have Saks Fifth Avenue, Cartier, Anthropologie, Brooks Brothers. In Franklin County they have Dollar General and Value City, along with a plethora of secondhand stores. It’s as if Franklin County has only forty-five coffee tables, which are sold again and again.

When the locals are asked about their economy, they tell a story very similar to the one that Greenberg, Teixeira, Rogers, and the rest of the wage-stagnation liberals recount. There used to be plenty of good factory jobs in Franklin County, and people could work at those factories for life. But some of the businesses, including the textile company J. Schoeneman, once Franklin County’s largest manufacturer, have closed. Others have moved offshore. The remaining manufacturers, such as Grove Worldwide and JLG Industries, which both make cranes and aerial platforms, have laid off workers. The local Army depot, Letterkenny, has radically shrunk its work force. The new jobs are in distribution centers or nursing homes. People tend to repeat the same phrase: « We’ve taken some hits. »

And yet when they are asked about the broader theory, whether there is class conflict between the educated affluents and the stagnant middles, they stare blankly as if suddenly the interview were being conducted in Aramaic. I kept asking, Do you feel that the highly educated people around, say, New York and Washington are getting all the goodies? Do you think there is resentment toward all the latte sippers who shop at Nieman Marcus? Do you see a gulf between high-income people in the big cities and middle-income people here? I got only polite, fumbling answers as people tried to figure out what the hell I was talking about.

When I rephrased the question in more-general terms, as Do you believe the country is divided between the haves and the have-nots?, everyone responded decisively: yes. But as the conversation continued, it became clear that the people saying yes did not consider themselves to be among the have-nots. Even people with incomes well below the median thought of themselves as haves.

What I found was entirely consistent with the election returns from November of last year. Gore’s pitch failed miserably among the voters it was intended to target: nationally he lost among non-college-educated white voters by 17 points and among non-college-educated white men by 29 points. But it worked beautifully on the affluent, educated class: for example, Gore won among women with graduate degrees by 22 points. The lesson seems to be that if you run a campaign under the slogan « The People Versus the Powerful, » you will not do well in the places where « the people » live, but you will do fantastically well in the places where « the powerful » live. This phenomenon mirrors, on a larger scale, one I noted a couple of years ago, when I traveled the country for a year talking about Bobos in Paradise, a book I had written on upscale America. The richer the community, the more likely I was to be asked about wage inequality. In middle-class communities the subject almost never came up.

Hanging around Franklin County, one begins to understand some of the reasons that people there don’t spend much time worrying about economic class lines. The first and most obvious one is that although the incomes in Franklin County are lower than those in Montgomery County, living expenses are also lower—very much so. Driving from Montgomery County to Franklin County is like driving through an invisible deflation machine. Gas is thirty, forty, or even fifty cents a gallon cheaper in Franklin County. I parked at meters that accepted only pennies and nickels. When I got a parking ticket in Chambersburg, the fine was $3.00. At the department store in Greencastle there were racks and racks of blouses for $9.99.

The biggest difference is in real-estate prices. In Franklin County one can buy a nice four-bedroom split-level house with about 2,200 square feet of living space for $150,000 to $180,000. In Bethesda that same house would cost about $450,000. (According to the Coldwell Banker Real Estate Corporation, that house would sell for $784,000 in Greenwich, Connecticut; for $812,000 in Manhattan Beach, California; and for about $1.23 million in Palo Alto, California.)

Some of the people I met in Franklin County were just getting by. Some were in debt and couldn’t afford to buy their kids the Christmas presents they wanted to. But I didn’t find many who assessed their own place in society according to their income. Rather, the people I met commonly told me that although those in affluent places like Manhattan and Bethesda might make more money and have more-exciting jobs, they are the unlucky ones, because they don’t get to live in Franklin County. They don’t get to enjoy the beautiful green hillsides, the friendly people, the wonderful church groups and volunteer organizations. They may be nice people and all, but they are certainly not as happy as we are.

Another thing I found is that most people don’t think sociologically. They don’t compare themselves with faraway millionaires who appear on their TV screens. They compare themselves with their neighbors. « One of the challenges we face is that it is hard to get people to look beyond the four-state region, » Lynne Woehrle, a sociologist at Wilson College, in Chambersburg, told me, referring to the cultural zone composed of the nearby rural areas in Pennsylvania, West Virginia, Maryland, and Virginia. Many of the people in Franklin County view the lifestyles of the upper class in California or Seattle much the way we in Blue America might view the lifestyle of someone in Eritrea or Mongolia—or, for that matter, Butte, Montana. Such ways of life are distant and basically irrelevant, except as a source of academic interest or titillation. One man in Mercersburg, Pennsylvania, told me about a friend who had recently bought a car. « He paid twenty-five thousand dollars for that car! » he exclaimed, his eyes wide with amazement. « He got it fully loaded. » I didn’t tell him that in Bethesda almost no one but a college kid pays as little as $25,000 for a car.

Franklin County is a world in which there is little obvious inequality, and the standard of living is reasonably comfortable. Youth-soccer teams are able to raise money for a summer trip to England; the Lowe’s hardware superstore carries Laura Ashley carpets; many people have pools, although they are almost always above ground; the planning commission has to cope with an increasing number of cars in the county every year, even though the population is growing only gradually. But the sort of high-end experiences that are everywhere in Montgomery County are entirely missing here.

On my journeys to Franklin County, I set a goal: I was going to spend $20 on a restaurant meal. But although I ordered the most expensive thing on the menu—steak au jus, « slippery beef pot pie, » or whatever—I always failed. I began asking people to direct me to the most-expensive places in town. They would send me to Red Lobster or Applebee’s. I’d go into a restaurant that looked from the outside as if it had some pretensions—maybe a « Les Desserts » glass cooler for the key-lime pie and the tapioca pudding. I’d scan the menu and realize that I’d been beaten once again. I went through great vats of chipped beef and « seafood delight » trying to drop twenty dollars. I waded through enough surf-and-turfs and enough creamed corn to last a lifetime. I could not do it.

No wonder people in Franklin County have no class resentment or class consciousness; where they live, they can afford just about anything that is for sale. (In Montgomery County, however—and this is one of the most striking contrasts between the two counties—almost nobody can say that. In Blue America, unless you are very, very rich, there is always, all around you, stuff for sale that you cannot afford.) And if they sought to improve their situation, they would look only to themselves. If a person wants to make more money, the feeling goes, he or she had better work hard and think like an entrepreneur.

I could barely get fifteen minutes into an interview before the local work ethic came up. Karen Jewell, who helps to oversee the continuing-education program for the local Penn State branch campus, told me, « People are very vested in what they do. There’s an awareness of where they fit in the organization. They feel empowered to be agents of change. »

People do work extremely hard in Franklin County—even people in supposedly dead-end jobs. You can see it in little things, such as drugstore shelves. The drugstores in Bethesda look the way Rome must have looked after a visit from the Visigoths. But in Franklin County the boxes are in perfect little rows. Shelves are fully stocked, and cans are evenly spaced. The floors are less dusty than those in a microchip-processing plant. The nail clippers on a rack by the cash register are arranged with a precision that would put the Swiss to shame.

There are few unions in Franklin County. People abhor the thought of depending on welfare; they consider themselves masters of their own economic fate. « People are really into the free market here, » Bill Pukmel, formerly the editor of the weekly paper in Chambersburg, told me.

In sum, I found absolutely no evidence that a Stanley Greenberg-prompted Democratic Party (or a Pat Buchanan-led Republican Party) could mobilize white middle-class Americans on the basis of class consciousness. I found no evidence that economic differences explain much of anything about the divide between Red and Blue America.

Ted Hale, a Presbyterian minister in the western part of the county, spoke of the matter this way: « There’s nowhere near as much resentment as you would expect. People have come to understand that they will struggle financially. It’s part of their identity. But the economy is not their god. That’s the thing some others don’t understand. People value a sense of community far more than they do their portfolio. » Hale, who worked at a church in East Hampton, New York, before coming to Franklin County, said that he saw a lot more economic resentment in New York.

Hale’s observations are supported by nationwide polling data. Pew has conducted a broad survey of the differences between Red and Blue states. The survey found that views on economic issues do not explain the different voting habits in the two regions. There simply isn’t much of the sort of economic dissatisfaction that could drive a class-based political movement. Eighty-five percent of Americans with an annual household income between $30,000 and $50,000 are satisfied with their housing. Nearly 70 percent are satisfied with the kind of car they can afford. Roughly two thirds are satisfied with their furniture and their ability to afford a night out. These levels of satisfaction are not very different from those found in upper-middle-class America.

The Pew researchers found this sort of trend in question after question. Part of the draft of their report is titled « Economic Divide Dissolves. »

A Lot of Religion but Few Crusaders

This leaves us with the second major hypothesis about the nature of the divide between Red and Blue America, which comes mainly from conservatives: America is divided between two moral systems. Red America is traditional, religious, self-disciplined, and patriotic. Blue America is modern, secular, self-expressive, and discomfited by blatant displays of patriotism. Proponents of this hypothesis in its most radical form contend that America is in the midst of a culture war, with two opposing armies fighting on behalf of their views. The historian Gertrude Himmelfarb offered a more moderate picture in One Nation, Two Cultures (1999), in which she argued that although America is not fatally split, it is deeply divided, between a heartland conservative population that adheres to a strict morality and a liberal population that lives by a loose one. The political journalist Michael Barone put it this way in a recent essay in National Journal: « The two Americas apparent in the 48 percent to 48 percent 2000 election are two nations of different faiths. One is observant, tradition-minded, moralistic. The other is unobservant, liberation-minded, relativistic. »

The values-divide school has a fair bit of statistical evidence on its side. Whereas income is a poor predictor of voting patterns, church attendance—as Barone points out—is a pretty good one. Of those who attend religious services weekly (42 percent of the electorate), 59 percent voted for Bush, 39 percent for Gore. Of those who seldom or never attend religious services (another 42 percent), 56 percent voted for Gore, 39 percent for Bush.

The Pew data reveal significant divides on at least a few values issues. Take, for example, the statement « We will all be called before God on Judgment Day to answer for our sins. » In Red states 70 percent of the people believe that statement. In Blue states only 50 percent do.

One can feel the religiosity in Franklin County after a single day’s visit. It’s on the bumper stickers: WARNING: IN CASE OF RAPTURE THIS VEHICLE WILL BE UNMANNED. REAL TRUCKERS TALK ABOUT JESUS ON CHANNEL 10. It’s on the radio. The airwaves are filled not with the usual mixture of hit tunes but with evangelicals preaching the gospel. The book section of Wal-Mart features titles such as The Beginner’s Guide to Fasting, Deepen Your Conversation with God, and Are We Living in the End Times? Some general stores carry the « Heroes of the Faith » series, which consists of small biographies of William Carey, George Müller, and other notable missionaries, ministers, and theologians—notable in Red America, that is, but largely unknown where I live.

Chambersburg and its vicinity have eighty-five churches and one synagogue. The Bethesda-Chevy Chase area, which has a vastly greater population, has forty-five churches and five synagogues. Professors at the local college in Chambersburg have learned not to schedule public lectures on Wednesday nights, because everybody is at prayer meetings.

Events that are part of daily life in Franklin County are unheard of in most of Blue America. One United Brethren minister told me that he is asked to talk about morals in the public school as part of the health and sex-education curriculum, and nobody raises a fuss. A number of schools have a « Bible release program, » whereby elementary school students are allowed to leave school for an hour a week to attend Bible-study meetings. At an elementary school in Waynesboro the Gideons used to distribute Bibles to any students who wanted them. (That ended after the village agnostic threatened to simultaneously distribute a booklet called God Is Just Pretend.)

There are healing ministries all throughout Franklin County, and even mainstream denominations have healing teams on hand after Sunday services. As in most places where evangelism is strong, the locals are fervently pro-Israel. Almost every minister I visited has mementos in his study from visits to Jerusalem. A few had lived in Israel for extended periods and spoke Hebrew. One delivered a tirade against CNN for its bias against the Jewish state. One or two pointed out (without quite bragging) that whereas some Jewish groups had canceled trips to Israel since the upsurge in intifada violence, evangelical groups were still going.

David Rawley, a United Brethren minister in Green castle, spoke for many of the social conservatives I met when he said that looking at the mainstream Hollywood culture made him feel that he was « walking against the current. » « The tremendous force of culture means we can either float or fight, » Rawley said. « Should you drift or stand on a rock? I tell people there is a rock we can hang on—the word of God. That rock will never give way. That rock’s never going to move. » When I asked Rawley what he thought of big-city culture, he said, « The individual is swallowed up by the largeness of the city. I see a world that doesn’t want to take responsibility for itself. They have the babies but they decide they’re not going to be the daddies. I’d really have to cling to the rock if I lived there. »

I met with Rawley at the height of the scandal involving Representative Gary Condit and the missing intern Chandra Levy. Levy’s mother was quoted in The Washington Times as calling herself a « Heinz 57 mutt » when it came to religion. « All religions tie to similar beliefs, » she said. « I believe in spirituality and God. I’m Jewish. I think we have a wonderful religion. I’m also Christian. I do believe in Jesus, too. » The contrast between her New Age approach to spirituality and Rawley’s Red America one could not have been greater.

Life is complicated, however. Yes, there are a lot of churches in Franklin County; there are also a lot of tattoo parlors. And despite all the churches and bumper stickers, Franklin County doesn’t seem much different from anywhere else. People go to a few local bars to hang out after softball games. Teenagers drive recklessly along fast-food strips. Young women in halter tops sometimes prowl in the pool halls. The local college has a gay-and-lesbian group. One conservative clergyman I spoke with estimated that 10 percent of his congregants are gay. He believes that church is the place where one should be able to leave the controversy surrounding this sort of issue behind. Another described how his congregation united behind a young man who was dying of AIDS.

Sex seems to be on people’s minds almost as much as it is anywhere else. Conservative evangelical circles have their own sex manuals (Tim LaHaye wrote one of them before he moved on to the « Left Behind » series), which appear to have had some effect: according to a 1994 study conducted by researchers at the University of Chicago, conservative Protestant women have more orgasms than any other group.

Franklin County is probably a bit more wholesome than most suburbs in Blue America. (The notion that deviance and corruption lie underneath the seeming conformism of suburban middle-class life, popular in Hollywood and in creative-writing workshops, is largely nonsense.) But it has most of the problems that afflict other parts of the country: heroin addiction, teen pregnancy, and so on. Nobody I spoke to felt part of a pristine culture that is exempt from the problems of the big cities. There are even enough spectacular crimes in Franklin County to make a devoted New York Post reader happy. During one of my visits the front pages of the local papers were ablaze with the tale of a young woman arrested for assault and homicide after shooting her way through a Veterans of the Vietnam War post. It was reported that she had intended to rob the post for money to run away with her lesbian girlfriend.

If the problems are the same as in the rest of America, so are many of the solutions. Franklin County residents who find themselves in trouble go to their clergy first, but they are often referred to psychologists and therapists as part of their recovery process. Prozac is a part of life.

Our culture, in particular the institution of the university, has contrived over the past few decades to transform sin into a positive: transgression, a term that, as used by postmodern critics, refers to an implied form of greatness. By Roger Shattuck Almost nobody I spoke with understood, let alone embraced, the concept of a culture war. Few could see themselves as fighting such a war, in part because few have any idea where the boundary between the two sides lies. People in Franklin County may have a clear sense of what constitutes good or evil (many people in Blue America have trouble with the very concept of evil), but they will say that good and evil are in all neighborhoods, as they are in all of us. People take the Scriptures seriously but have no interest in imposing them on others. One finds little crusader zeal in Franklin County. For one thing, people in small towns don’t want to offend people whom they’ll be encountering on the street for the next fifty years. Potentially controversial subjects are often played down. « We would never take a stance on gun control or abortion, » Sue Hadden, the editor of the Waynesboro paper, told me. Whenever I asked what the local view of abortion was, I got the same response: « We don’t talk about it much, » or « We try to avoid that subject. » Bill Pukmel, the former Chambersburg newspaper editor, says, « A majority would be opposed to abortion around here, but it wouldn’t be a big majority. » It would simply be uncivil to thrust such a raw disagreement in people’s faces.

William Harter, a Presbyterian minister in Chambersburg, spans the divide between Red and Blue America. Harter was raised on a farm near Buffalo. He went to the prestigious Deerfield Academy, in Massachusetts, before getting a bachelor’s degree in history from Williams College, a master’s in education from Harvard, and, after serving for a while in the military, a Ph.D. in Judaism and Christian origins from the Union Theological Seminary, in Manhattan. He has lived in Chambersburg for the past twenty-four years, and he says that the range of opinion in Franklin County is much wider than it was in Cambridge or New York. « We’re more authentically pluralistic here, » he told me.

I found Harter and the other preachers in Franklin County especially interesting to talk with. That was in part because the ones I met were fiercely intelligent and extremely well read, but also because I could see them wrestling with the problem of how to live according to the Scriptures while being inclusive and respectful of others’ freedoms. For example, many of them struggle over whether it is right to marry a couple who are already living together. This would not be a consideration in most of Blue America.

« Some of the evangelicals won’t marry [such couples], » Harter told me. « Others will insist that they live apart for six months before they’ll marry them. But that’s not the real world. These couples often don’t understand the theological basis for not living together. Even if you don’t condone their situations, you have to start where they are—help them have loyal marriages. »

Divorce is tolerated much more than it used to be. And none of the ministers I spoke with said that they would condemn a parishioner who was having an affair. They would confront the parishioner, but with the goal of gently bringing that person back to Jesus Christ. « How could I love that person if I didn’t? » Patrick Jones, of the United Brethren’s King Street Church, in Chambersburg, asked. People in Franklin County are contemptuous of Bill Clinton and his serial infidelities, but they are not necessarily fans of Kenneth Starr—at least not the Kenneth Starr the media portrayed. They don’t like public scolds.

Roger Murray, a Pentecostal minister in Mercersburg, whose father was also a Pentecostal minister, exemplifies the way in which many church authorities are torn by the sometimes conflicting desires to uphold authority and respect personal freedom. « My father would preach about what you could do and what you couldn’t do, » Murray recalls. « He would preach about smoking, about TV, about ladies who dress provocatively, against divorce. » As a boy, Murray used to go visit his uncle, and he would sit in another room when his uncle’s family watched television. « I was sure they were going to hell, » he told me. But now he would never dream of telling people how to live. For one thing, his congregants wouldn’t defer. And he is in no rush to condemn others. « I don’t think preaching against homosexuality is what you should do, » he told me. « A positive message works better. »

Like most of the people I met in Franklin County, Murray regards such culture warriors as Jerry Falwell and Pat Robertson as loose cannons, and televangelists as being far too interested in raising money. « I get pretty disgusted with Christian TV, » he said. And that was before Falwell and Robertson made their notorious comments about the attacks of September 11 being a judgment from God. When I asked locals about those remarks, they answered with words like « disgusting, » « horrendous, » and « horrible. » Almost no one in the county voted for Pat Buchanan; he was simply too contentious.

Certainly Red and Blue America disagree strongly on some issues, such as homosexuality and abortion. But for the most part the disagreements are not large. For example, the Pew researchers asked Americans to respond to the statement « There are clear guidelines about what’s good or evil that apply to everyone regardless of their situation. » Forty-three percent of people in Blue states and 49 percent of people in Red states agreed. Forty-seven percent of Blue America and 55 percent of Red America agreed with the statement « I have old-fashioned values about family and marriage. » Seventy percent of the people in Blue states and 77 percent of the people in Red states agreed that « too many children are being raised in day-care centers these days. » These are small gaps. And, the Pew researchers found, there is no culture gap at all among suburban voters. In a Red state like Arizona suburban voters’ opinions are not much different from those in a Blue state like Connecticut. The starkest differences that exist are between people in cities and people in rural areas, especially rural areas in the South.

The conservatism I found in Franklin County is not an ideological or a reactionary conservatism. It is a temperamental conservatism. People place tremendous value on being agreeable, civil, and kind. They are happy to sit quietly with one another. They are hesitant to stir one another’s passions. They appreciate what they have. They value continuity and revere the past. They work hard to reinforce community bonds. Their newspapers are filled with items about fundraising drives, car washes, bake sales, penny-collection efforts, and auxiliary thrift shops. Their streets are lined with lodges: VFW, Rotarians, Elks, Moose. Luncheons go on everywhere. Retired federal employees will be holding their weekly luncheon at one restaurant, Harley riders at another. I became fascinated by a group called the Tuscarora Longbeards, a local chapter of something called the National Wild Turkey Federation. The Longbeards go around to schools distributing Wild About Turkey Education boxes, which contain posters, lesson plans, and CD-ROMs on turkey preservation.

These are the sorts of things that really mobilize people in Franklin County. Building community and preserving local ways are far more important to them than any culture war.

The Ego Curtain

The best explanation of the differences between people in Montgomery and Franklin Counties has to do with sensibility, not class or culture. If I had to describe the differences between the two sensibilities in a single phrase, it would be conception of the self. In Red America the self is small. People declare in a million ways, « I am normal. Nobody is better, nobody is worse. I am humble before God. » In Blue America the self is more commonly large. People say in a million ways, « I am special. I have carved out my own unique way of life. I am independent. I make up my own mind. »

In Red America there is very little one-upmanship. Nobody tries to be avant-garde in choosing a wardrobe. The chocolate-brown suits and baggy denim dresses hanging in local department stores aren’t there by accident; people conspicuously want to be seen as not trying to dress to impress.

For a person in Blue America the blandness in Red America can be a little oppressive. But it’s hard not to be struck by the enormous social pressure not to put on airs. If a Franklin County resident drove up to church one day in a shiny new Lexus, he would face huge waves of disapproval. If one hired a nanny, people would wonder who died and made her queen.

In Franklin County people don’t go looking for obscure beers to demonstrate their connoisseurship. They wear T-shirts and caps with big-brand names on them—Coke, McDonald’s, Chevrolet. In Bethesda people prefer cognoscenti brands—the Black Dog restaurant, or the independent bookstore Politics and Prose. In Franklin County it would be an affront to the egalitarian ethos to put a Princeton sticker on the rear window of one’s car. In Montgomery County some proud parents can barely see through their back windows for all the Ivy League stickers. People in Franklin County say they felt comfortable voting for Bush, because if he came to town he wouldn’t act superior to anybody else; he could settle into a barber’s chair and fit right in. They couldn’t stand Al Gore, because they thought he’d always be trying to awe everyone with his accomplishments. People in Montgomery County tended to admire Gore’s accomplishments. They were leery of Bush, because for most of his life he seemed not to have achieved anything.

I sometimes think that Franklin County takes its unpretentiousness a little too far. I wouldn’t care to live there, because I’d find it too unchanging. I prefer the subtle and not-so-subtle status climbing on my side of the Ego Curtain—it’s more entertaining. Still, I can’t help respecting the genuine modesty of Franklin County people. It shows up strikingly in data collected by Mediamark Research. In survey after survey, residents of conservative Red America come across as humbler than residents of liberal Blue America. About half of those who describe themselves as « very conservative » agree with the statement « I have more ability than most people, » but nearly two thirds of those who describe themselves as « very liberal » agree. Only 53 percent of conservatives agree with the statement « I consider myself an intellectual, » but 75 percent of liberals do. Only 23 percent of conservatives agree with the statement « I must admit that I like to show off, » whereas 43 percent of liberals do.

A Cafeteria Nation

These differences in sensibility don’t in themselves mean that America has become a fundamentally divided nation. As the sociologist Seymour Martin Lipset pointed out in The First New Nation (1963), achievement and equality are the two rival themes running throughout American history. Most people, most places, and most epochs have tried to intertwine them in some way.

Moreover, after bouncing between Montgomery and Franklin Counties, I became convinced that a lot of our fear that America is split into rival camps arises from mistaken notions of how society is shaped. Some of us still carry the old Marxist categories in our heads. We think that society is like a layer cake, with the upper class on top. And, like Marx, we tend to assume that wherever there is class division there is conflict. Or else we have a sort of Crossfire model in our heads: where would people we meet sit if they were guests on that show?

But traveling back and forth between the two counties was not like crossing from one rival camp to another. It was like crossing a high school cafeteria. Remember high school? There were nerds, jocks, punks, bikers, techies, druggies, God Squadders, drama geeks, poets, and Dungeons & Dragons weirdoes. All these cliques were part of the same school: they had different sensibilities; sometimes they knew very little about the people in the other cliques; but the jocks knew there would always be nerds, and the nerds knew there would always be jocks. That’s just the way life is.

And that’s the way America is. We are not a divided nation. We are a cafeteria nation. We form cliques (call them communities, or market segments, or whatever), and when they get too big, we form subcliques. Some people even get together in churches that are « nondenominational » or in political groups that are « independent. » These are cliques built around the supposed rejection of cliques.

We live our lives by migrating through the many different cliques associated with the activities we enjoy and the goals we have set for ourselves. Our freedom comes in the interstices; we can choose which set of standards to live by, and when.

We should remember that there is generally some distance between cliques—a buffer zone that separates one set of aspirations from another. People who are happy within their cliques feel no great compulsion to go out and reform other cliques. The jocks don’t try to change the nerds. David Rawley, the Greencastle minister who felt he was clinging to a rock, has been to New York City only once in his life. « I was happy to get back home, » he told me. « It’s a planet I’m a little scared of. I have no desire to go back. »

What unites the two Americas, then, is our mutual commitment to this way of life—to the idea that a person is not bound by his class, or by the religion of his fathers, but is free to build a plurality of connections for himself. We are participants in the same striving process, the same experimental journey.

Never has this been more apparent than in the weeks following the September 11 attacks. Before then Montgomery County people and Franklin County people gave little thought to one another: an attitude of benign neglect toward other parts of the country generally prevailed. But the events of that day generated what one of my lunch mates in Franklin County called a primal response. Our homeland was under attack. Suddenly there was a positive sense that we Americans are all bound together—a sense that, despite some little fissures here and there, has endured.

On September 11 people in Franklin County flocked to the institutions that are so strong there—the churches and the American Legion and the VFW posts. Houses of worship held spontaneous prayer services and large ecumenical services. In the weeks since, firemen, veterans, and Scouts have held rallies. There have been blood drives. Just about every service organization in the county—and there are apparently thousands—has mobilized to raise funds or ship teddy bears. The rescue squad and the Salvation Army branch went to New York to help.

Early every morning Ted Hale, the Presbyterian minister who once worked in East Hampton, goes to one of the local restaurants and sits as the regulars cycle through. One of the things that has struck him since the attacks is how little partisan feeling is left. « I expected to hear a certain amount of Clinton bashing, for creating the mess in which this could take place, » he told me in October. « But there’s been absolutely none of that. » Instead Hale has been deluged with questions—about Islam, about why God restrains himself in the face of evil, about how people could commit such acts.

The area’s churches have not been monolithic in their responses. Many of the most conservative churches—the Mennonites and the Brethren, for example—have pacifist traditions. Bill Harter, in contrast, told his congregation during a recent sermon that the pacifist course is not the right one. « We must face the fact that there is a power of evil loose in the universe, which is dedicated to attacking all that is good, all that comes from God, » he said. This evil, Harter continued, has cloaked itself in a perverted form of one of the world’s major faiths. Citing the Protestant theologian Reinhold Niebuhr, he reminded his congregants that there is no sinless way to defend ourselves against this hostile ideology. But defend we must. « We must humbly make our choice while recognizing that we must constantly turn to God for forgiveness, » he told them.

The churches and synagogues in Bethesda, too, have been struggling. Over the Jewish High Holy Days, I heard of three synagogues in which the sermon was interrupted by a member of the congregation. In one instance the rabbi had said that it is always impossible to know where good and evil lie. A man rose up angrily to declare that in this case that sentiment was nonsense.

Most people in my part of Blue America know few who will be called on to fight in the war. In Franklin County military service is common. Many families have an enlisted son or daughter, and many more have a relative in the reserves or the National Guard. Franklin County is engaged in an urgent discussion, largely absent where I live, about how to fill in for the reservists called up for active duty.

Still, there’s an attitude of determination in both places. If I had to boil down all the conversations I have had in Franklin and Montgomery Counties since September 11, the essence would be this: A horrible thing happened. We’re going to deal with it. We’re going to restore order. We got through Pearl Harbor. We’re going to get through this. « There is no flaccidity, » Harter observed, in words that apply to both communities.

If the September 11 attacks rallied people in both Red and Blue America, they also neutralized the political and cultural leaders who tend to exploit the differences between the two. Americans are in no mood for a class struggle or a culture war. The aftermath of the attacks has been a bit like a national Sabbath, taking us out of our usual pleasures and distractions and reminding us what is really important. Over time the shock will dissipate. But in important ways the psychological effects will linger, just as the effects of John F. Kennedy’s assassination have lingered. The early evidence still holds: although there are some real differences between Red and Blue America, there is no fundamental conflict. There may be cracks, but there is no chasm. Rather, there is a common love for this nation—one nation in the end.

Bobos have an achievement ethos. This is Ameritocratic group of people. And it shows in the way they go to work. It shows in the way they practice religion. Everything is achieving, even sex life–I have a chapter in there. You know, you can’t just have an orgasm; you have to achieve an orgasm. You have to do it the right way. And then in vacation terms, you don’t just go sit on the beach; you go on an environmental vacation at the Galapagos Island or one of these educational vacations in Meonmar and Minsk. And then the highest status vacation is one where you’re suffering all the time. You’re climbing Mt. Everest or Mt. Rainier. (…) And REI is a store where you can–if you don’t climb the Himalayas, you can dress like you do. It’s this big, massive store, tens of thousands of square feet in Seattle, and it’s like–first, they’ve got a museum to the equipment when you first walk in the door which is–to show you that it’s edifying, you’re not just buying stuff. And then they’ve got acre upon acre of outdoor gear–ice axes up front, and then water filters. And to buy stuff in this store, you need a chemistry degree from MIT. You can’t understand–you know, there’s a performance underwear section where they’ve–you know, they’ve got all these high-tech–I’ve forgotten all the name of the chemical fabrics that are made. And you–it’s impossible to understand it. But to be a serious person and a serious person in your athletic or in your leisure time, you need to study all this. You need to become an expert. Bobos are really based–their ethos is based in the university, and they turn everything into graduate school. So you can’t just buy hiking equipment, you have to understand all the different boots and things like that. And you walk around this place and i–everyone looks like they’re escapees from the Norwegian Olympic team or something. They’ve got these thick calves because they’re walking everywhere. They’ve got the $200 hiking boots. They’ve got, you know, two-ounce parkas that are beautifully tested for all kinds of weather. And it occurred to me they’re very wholesome. You know, when the Bohemians thought about leisure, they thought about getting wild and getting naked and just enjoying and living for the moment, but these people are working out. They’re very utilitarian, almost Protestant in the way they view their vacation because they’re working out, they’re training and they’re undergoing ordeals so they can achieve some spiritual fulfillment. I sometimes wonder why they don’t just go to a Minnesota road crew in the middle of the wintertime if they really want a tough ordeal that’ll help them. At least they’ll fill in some potholes. But they want the Imax experience. They want the Himalayas.
And one of the things that’s happened is that now everyone accepts business. You know, this debate between the bourgeois and the Bohemian, this 150-year-old culture war, was essentially an argument about commerce: Does buying and selling stuff destroy your soul? And the Bohemians always said it did; that if you think about money all the time, you’ll be just rotted inside. But these people think it’s great to–you know, capitalism is great so long as you can wear a black T-shirt to work. And they really have accepted commerce. And that’s a major shift for our age, that there really are very few mortal enemies to capitalism anymore. And people have accepted the judgments of marketplace. Sort of–you look at the hip new business magazines like Wired, Red Herring, Fast Company, and they look sort of countercultural. They look like Berkeley in the ’60s, Jefferson Starship posters in the way they’re designed, but ultimately they are business magazines. They accept ambition. They accept making money. They accept the judgment of the marketplace. And so in that sense, the bourgeois won the culture war in that sense because capitalism has triumphed even in Burlington.
 they’re all university towns and latte towns. If you’re in a latte town, there should be, like, a feminist lingerie store. There should be a bunch of software firms in an old factory warehouse that they’ve refurbished. There should be a Marxist bookstore. There should be plenty of open-air activities because they’re deep into community life. I knew I was in a strange latte town in Burlington because I was walking across the street, and I’m from New York, and my instinct is when I see a car coming, I’m going to stop and let the car come at the crosswalk, but the car knew he was–the–the drivers of the car in Burlington know that they are burning fossil fuel, and that as a pedestrian, I am morally superior to they are. So they stop and make sure they give you right of way. So I’m walking along and I stop at a corner, seeing a car out of my–corner of my eye and I’m watching some hippies play Frisbee over there. And I stand there. And I realize there’s a car waiting for me. Ten seconds go by, he’s still waiting. So finally, I realized that I’ve got the moral upper hand because I’m using renewable energy source. So I walk across and then I go down another block, and my mind wanders and I stop at another corner and I realize there’s a car. And it takes me like two or three days before I understand the ethos that pedestrians are better than cars because automobile society is destroying our atmosphere and leading to sprawl and all sorts of bad things, and that after three or four days, once I got to a cross section, I just walked right on through with my moral superiority as a pedestrian.
My parents still work. My father is a college professor at Westchester University, and my mother was a professor at Drexel and St. John’s, St. Joe’s–she was one of these itinerant academics who teach Western civ courses, the people who are horribly mistreated by the universities, and she got sick of it and she want to work for SmithKline Beecham, the pharmaceutical company, helping with their construction, which is a bit different from Western civ, but she likes it.somebody once wrote that it takes three generations to make a career, and I certainly think that’s true in my case. My grandfather, who’s dead obviously, was very interested in my writing and I–I wish he could have been alive to see the book  (…) because he was very proud of his writing–he wrote briefs; he was a lawyer–and he inculcated the reading and writing, and then my parents–my father’s written a couple books, we had books around the house and so that was–that goes into one’s upbringing. But my parents, being academics, write more seriously, I’d say, than I do. I mean, this is a book of what I call comic sociology. It’s meant to be filled with jokes, and their style of writing is–you know, has more gravitas than mine does.(…) I went to University of Chicago for four years. (…) Because I didn’t have the grades to get into Harvard, like everyone else. No, I–my parents, being academics, sort of respected academic institutions, and I applied to four and I got into a couple, but Chicago was a first-rate school and it was a tremendous education. It wasn’t much fun, but I think it’s improved recently in that regard. (…) We all worked too hard. We really studied s–you know, every weekend night we were studying, and that was great. I wrote, you know, 800 papers on Hobbes. But I could have used 700 papers on Hobbes and a few more par–good parties, and I think that’s fair. I mean, it–it introduced me to a broader world, to the world of Allan Bloom. I was not one of his students, but one became interested in that world of Aristotle and the Greeks and Thucydides and Burke. When I first read Burke, freshman year, I loathed him. I just wanted to rip up the book, every page. (… [my parents] were liberals. They were sort of Scoop Jackson Democrats, and they’re still Democrats. They were not–certainly not of the stripe I now am. I think they’ve gotten used to it. It was a shock, I’m sure, at first, beca–it took a few years after I left Chicago and I went to work at National Review, which was my first job–worked for Bill Buckley–and I’m sure that was not the world they envisioned for me. And they disagree with me on many issues, I’m sure, and sometimes caustically. But I’ve–I’ve become a little less conservative, actually, recently, so maybe there’s a meeting there. (…) Based on the idea that–I just think conservatives have been wrong about a number of things and put me off about a number of things, mostly during the Gingrich revolution. I thought the–the Republican Party was too viciously anti-government for my taste. I think if you’re an American, if you love America, which you do if you live in Belgium for four and a half years, you revere the institutions of government and you think–because our government is a–the foundation of our country, of our idea of America, and when people start telling you government is evil, government is the problem, we’ve just got to tear it down, then that puts your back up. And that–it did put my back up. And I looked for a style of conservatism which was respectful of the institutions of government that we’ve inherited. And actually, I think the Republican Party is coming back to that. John McCain tried and George W. Bush has done that explicitly.
 [a conservative] used to be someone who hated the ’60s. That’s what I used to think a conservative was, because they disagreed on things like term limits, conservatives disagreed on open immigration or closed immigration, open trade or closed trade. Generally, conservatives want to reduce the size of government, but not always. There are paleoconservatives who are happy with big Social Security–Gary Bauer was, he’s certainly conservative–who are happy with big government’s going to clamp down on immigration. So I used to think the only thing that unites conservatives is that they hate the ’60s and love the ’80s. But now I really think the ’60s and the ’80s have merged into this new culture which both Al Gore and George W. Bush are–have inherited, this mooshy anti-ideological culture, this bobo culture. And so I–it’s really unclear what unites conservatives, except for the habit of thinking of each other as conservatives. And that’s been true in my life, that the people who I used to agree with, say, at the libertarian Cato Institute, I now rarely agree with. And we consider our–ourselves friends, at least I consider them friends. But the old coherence of conservatism as a movement, which started with Goldwater, worked through Reagan, went to Gingrich, I really think that is finished. (…) my instinct is that Bush will win. The last chapter of the–this book is about politics, and I wrote it a year ago, so it’s not specifically about the campaign. But the–the bobo life is a reconciliation between this–mostly left-wing ideas, of Bohemia, freedom, social freedom, and the bourgeoisie, which is about traditional morality and culture, and the ideas that these two have merged into one social ethos. And the politicians who come out of that have merged left and right. Bill Clinton is the ultimate bobo politician. He takes some ideas on the left and some ideas on the right, and blurs them all together. Bush has done some of that. Gore has done some of that. Bush’s compassionate conservatism is–is some of that. But one of the things that has happened to the bobos is they’ve become conservative in an old-fashioned sense, meaning distrusting change, disliking confrontation and anger. And I–I really think in terms of temperament, George W. Bush is closer to the bobo sensibility because he’s not a confrontational guy. He’s a lover, not a fighter, as–as he would say. He’s a uniter, not a divider. And so he’s an an–very anti-ideological person. In 1968, he graduated from Yale college–’68, very tumultuous times. He wasn’t for the anti–he wasn’t for Vietnam, he wasn’t against it. He really sat out because he was so anti-ideological. That put him out of step with the times in the ’70s and ’80s when we had an ideological era. But I think it perfectly puts him in step with these times, which are anti-ideological, which are conservative and which are this mooshy left-right synthesis. Gore is there in policy grounds, but he himself is a strident individual and I think people will eventually be put off by that.
 one of the things running through the book is a comparison between the 1950s Protestant establishment, which was one elite from the industrial age, and the bobo establishment, which is the sort of elite we get from the information age. And you ask yourself, `Well, which is better?’ Well, the WASP establishment, the Protestant establishment–people like John McCloy and Dean Acheson–people like that, they had many virtues. One of them was a sense of public service. The Protestant establishment, the sons of that establishment died in large number in World Wars I and II. They joined the CIA and parachuted behind the Cold War, the Iron Curtain lines, at great personal risk. They sometimes did a lot that was not in their personal interest, but they did it because they were s–they were raised with a sense of noblesse oblige. They–to much–you know, you have tremendous privileges, so you have to give back. And that is not a sense, I don’t think, the bobos have, because the bobos are an elite trained to think that they’re not an elite. They’re an establishment trained to be anti-establishmentarian. So I haven’t seen the level of national involvement and national service. The other great WASP virtue is reticence, which certainly the bobos don’t have. When George Bush the elder, ran for president in 1988, his mother, who was then still alive, said, `George, you’re talking about yourself too much,’ which was an old WASP lady saying, `One doesn’t talk about oneself.’ But, of course, in our day and age, one does little else, and the bobos don’t have that. At the same time, the problem with the Protestant establishment, which killed it, was that they were too restrictive. If you didn’t have the right skin color or the right family background, you couldn’t join this establishment. And that sort of restrictive establishment that didn’t put great emphasis on bl–brains, but put it on bloodlines, could never survive in an information age when you need brains. (…) bobos are highly educated. That–that’s the essence of the bobo, that the old Protestant establishment were formed in the country club or in the cradle by the bloodlines. But the–the bobos went through the university system and consider themselves university people. That’s why they turn everything into graduate school. And so the PBS and the NPR, the–just as a fact, the people–they have an audience among the more highly educated. (… I »m not describing the whole country in this book or the whole country doesn’t eat whole–you know, mung bean pizza and spend $9 on a–or $90 on designer mulch, but I’m describing upscale America, the people who live in the suburbs, shop at Restoration Hardware, Crate & Barrel, go to Starbucks, spend 4 bucks for a cup of coffee. (…) It’s a chichi hardware store which was founded on the idea–it was founded by a guy who went up to Northern California and needed tools to restore a–a house, couldn’t find them, so he s–opened a hardware store. And the–the intellectual basis of the idea is that we opportunistic, highly educated meritocrats have left something behind. We–we seize all these opportunities, we make all this money, but the simple virtues of life, the wisdom of the simple folk is something we have left behind in our search for money and that, therefore, they will sell you the goods that remind you of the simple life. So if you were of a certain age and you walk into a Restoration Hardware, you go, `Ah, there’s the pencil sharpener I had in school. There’s the lunch tray I had in school.’ And it’s a s–ser–a sense of nostalgia, and this is a very common bobo sensibility, that there’s some simple thing we left behind. There’s this book, « A Simple Abundance, » that does fam–tremendously well. I thought I should write a book called « Complicated Poverty. » But that probably wouldn’t sell as well. (…) as I say, the bobo is a reconciling ethos between left-wing bourgeo–or left-wing bohemian, right-wing bourgeois. The bohemian approach to religion was self-religion: throw off organized religion and all that custom and ritual that the–the bourgeois liked, all the traditional values and enter a realm of pure freedom, just have these experiences on the beach at dawn, sort of new age self-exploration. But a lot of the people who threw that off in the ’60s and ’70s discovered, `Well, you can have a lot of peak experiences at dawn looking at the Pacific Ocean, but it doesn’t add up to a whole lot.’ And they discover that it’s very hard to pass that down to your kids, that sort of spirituality. So a lot of those people are going back into religion, going back into organized religion. There was a great New York Times headline that captured this, Religion Makes a Comeback (Belief to Follow). And so it’s an attempt to have the roots and rituals of organized religion at the same time you have the freedom and flexibility to choose what parts of the organized religion you’re going to obey. I ran into a rabbi in Montana who–they asked him, `Well, what sort of rel–Judaism do you practice? Is it conservative, Orthodox and reform?’ And he said, `Flexodoxy,’ which is a perfect bobo word for flexibility and freedom on the one hand and Orthodoxy on the other. And in the book, I’m–I’m very–I praise the way bobos have changed our commercial life. I think our stores are much more interesting. Our–our companies are much more interesting than they used to be. But religious life and political life, I think that they’ve had a bad effect on, because this idea to g–have it both ways–to say, `Well, I’m going to rejoin Orthodox religion, but I’m going to choose what parts of the Orthodox religion I’m going to follow. You know, I just want a little community and a little custom and a little, you know, nice ritual, but I’m not going to defer to God. I’ll d–I’ll overrule God when I disagree with him,’ I think that’s ultimately an unworkable way to have religion. If you can’t defer to the authority of God, then you’re–you’re ultimately going to have a problem.(…) the most abstemious time in recent history, I think, the bo–if you look at bobo leisure time and you compare it again to the 1950s, the ’50s real–really were gin-soaked. It was the last grage–great age of drinking. I mention in the book I happened to see in–on cable TV, a game called « Match Game ’73, » which was done in 1973, where the guest or the–the contestant had to pick–complete a phrase and then match it with six celebrities who would also complete the same phrase and they were supposed to get the same match. And it was `Half blank.’ And he said, `Half drunk.’ I though, `Well, that’s weird. Nobody–none of those six celebrities will also say « Half drunk. »‘ But four of the six said `Half drunk.’ This is 1973. Now we’d say `half-and-half.’ The–the amount of boozing that went on in American life then–or really in–all through American life, was high. But now you’ve got an elite based on brain power and not connections. So we’ve got to show how mentally alert we are all the time, and therefore, coffee has overtaken booze as the social drink of status. And that’s–that’s another shift you get when you t–go–get away from a–an elite based on blood to an elite based on brain power. David Brooks

David Brooks: Bobos in Paradise: The New Upper Class and How They Got There

C-SPAN Booknotes

Program Air Date: July 30, 2000

For more information about this program, visit http://www.booknotes.org

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BRIAN LAMB, HOST: David Brooks, where do we find a bobo in paradise?

Mr. DAVID BROOKS (Author, « Bobos in Paradise »): Bobos are spread across upscale America. If you’re looking for the hunting signs of them, I suppose what you do is you look for people who’ve renovated their kitchen so big it looks like an aircraft hangar with plumbing. You see these big kitchens with islands in the middle of them. They’ve got a big refrigerator so big–you know, subzero. It looks like you could fit an in-law suite in one side of them. They’ve got the six burner, duel-fuel Viking ranges.

So basically, bobos are across upscale America. They’re in left-wing towns, like Berkeley, California, Burlington, Vermont; in right-wing towns: Wayne, Pennsylvania, where I went to high school, Orange County, New–California. And basically what the bobos are is they’re bourgeois Bohemians. They’re people who have taken the ’60s ethos of Bohemia and the ’80s ethos of bourgeois, yuppie money-making, and they’ve jammed it all together. They’re creating a new synthesis culture for our country.

LAMB: Can you remember when you invented the phrase?

Mr. BROOKS: I can’t exactly. I know when it first–the ethos first came to me. I was actually in Brussels for four and a half years in the first half of the ’90s, and I came back to Wayne, Pennsylvania, where my folks still live. And Wayne is on the mainline outside of Philadelphia. It’s ranked number eighth in the country in the number of families who are members of the social register. So it’s a very Protestant establishment sort of place. If you ever saw that Katharine Hepburn movie, « The Philadelphia Story, » it was set in a place like Wayne.

So I come back in mid-’90s, and suddenly, you know, the place was an espresso desert. Now there are six fancy coffee shops, cappuccino stands there. There’s a whole–a fancy bread store where they spell–sell spinach faux de loaf for four bucks and 75 cents. And if you ask them to slice the bread in the store, they look at you like you haven’t risen to the higher realm of bread consciousness.

There’s one of these organic, fresh-field supermarket stores which is like upscale suburban hippiedom. They’ve got vegetarian dog biscuits, Basmati rice, all-natural hair coloring. And it occurred to me that they–you know, they’ve taken all this stuff from the ’60s that was of interest to teen-agers like nudity and f–love and taken that away but kept all the things from the ’60s of interest to middle-aged hypochondriacs like whole grains.

So you get to Wayne, and the culture is transformed. And I’m seeing it all with European eyes, ’cause I’d really been away for four and a half years. And I realize the information age has not only transformed our economy but our culture. And so I set out to write a book: How has the information age transformed our culture? And that was the e–concept. That was the moment when I thought, `Something’s going on here. I have at least a series of articles, maybe a book.’

LAMB: How much of a bobo are you?

Mr. BROOKS: Well, my joke is that I consider myself a bobo with bad grades. If I’d studied more, I would have gotten into Harvard and I could afford the big kitchen and all that. But I am a bobo in some sense. You know, the essence of bobo life is people who consider themselves sort of artistic or writers or intellectuals but find themselves in the world of making money, in the world of commerce. And so I certainly am in that. You know, I–I consider myself a writer, and I live for ideas and things like that. But I also want a big house, so I’m caught between money and spirituality.

LAMB: Well, on the chapter on intellectual life, I just found, you know, a couple of sentences in relationship to doing this interview in the book that I wanted to read back to you. You say, `For intellectuals who do not possess this gift, the next step up the ladder involves writing a book.’ How many books have you written?

Mr. BROOKS: This is my first real book.

LAMB: Aside from the obvious paramount thing about a book, who the author can get to blurb it, you’ve got Christopher Buckley, E.J. Dionne, P.J. O’Rourke and Tom Wolfe.

Mr. BROOKS: Well…

LAMB: Did you get them to blurb it?

Mr. BROOKS: I did. I asked all of them except for Tom Wolfe. My publisher a–asked him. I don’t know him.

LAMB: `There are three important factors the author needs to concern it–herself with,’ and I wanted to stop there and ask you every reference to the other person is a `she’ in your book.

Mr. BROOKS: In that chapter.

LAMB: Just in that chapter?

Mr. BROOKS: Yeah, just in that chapter.

LAMB: I thought I picked up…

Mr. BROOKS: I sort of flip-flopped.

LAMB: Why’d you do that?

Mr. BROOKS: For the sake of gender equity.

LAMB: And let me go back to–if I can find the word again–for impo–dada-dah, dada-dah–`The pub–the publishing house, the title and the one phrase people will remember from it.’

Mr. BROOKS: Right. So–and–and here I have a book with a–a neologism bobo, which is bourgeois Bohemian. So I’m guilty of the thing I’m writing about. I–I s–I write–write in the introduction that sometimes I think I’ve made self-loathing into a career. And, you know, there is some of me in the book. That chapter is sort of an ascorbic look at–as the intellectual, as social climber…

LAMB: Well…

Mr. BROOKS: …or as career climber.

LAMB: …the other thing you talk about in that chapter is participating in conferences.

Mr. BROOKS: Right.

LAMB: And I know we carried a conference that you were, like, the–the moderator, well, along with E.J. Dionne, when you talked about Al Gore and George Bush and other candidates for the presidency. Tell us about the conference world.

Mr. BROOKS: Well, the conference world–you know, it’s hard to imagine a hundred years ago that–like, Andrew Carnegie and John D. Rockefeller sitting on a panel on the corporate responsibility of the corporation with Mark Twain as your celebrity moderator, but now I have a chapter on business life, how businessmen are all more like intellectuals, just as intellectuals are more like businessmen. And so now we all have to conference. We all sit on panel discussions, you know, where there’s evenly bo–separated bottles of mineral water, and we’re all sitting between them. We’ve got our five-minute prepared remarks.

And the odd thing for academics especially–conferences are, like, sort of a status stock exchange. You can judge how many people showed up to sit in the audience for your panel discussion, how–are you on the same panel with the people with big names, big-named professors? Are you the–the most famous person on the panel or the least famous? Do they ask you questions at the end of the discussion or do they ask the other people? There are all these status markers going up and down.

And then at the end of the panel discussion, there are all these coffee urns set in the hotel conference area in the–in the aisle wherever the panels are being held and people rush out to the coffee area, and they’re all schmoozing. And if you look at academic newsletters, you see these pictures. There’ll be half a dozen people clutching wine glasses or coffee mugs to their chest and they all look so happy ’cause they’re all in this career schmooze together. And it’s always the big-name professors who are schmoozing with the other big-name, and the foundation officials are doing little political waves here and up and down the–the al–alleyway, and it really is–people measure their status by how they perform at conferences. And…

LAMB: Is it true that if you’re really well-known, you s–you can be dull, and if you’re not well-known at all, you’ve got to be good?’

Mr. BROOKS: Yeah. If fact, if you’re really well-known, you’re supposed to be dull. There’s some–there–the idea is you’re so important, you don’t need to be interesting, so you te–speak in the higher institutional mode. So if you’re, like, a secretary of State and you come to a conference, you should really put people to sleep. But if you’re a young person and you presume to use words that are dull, and if you presume a dullness beyond your measure, then you’re really overreaching yourself. It’s very off-putting when dull–when young people are dull.

LAMB: Then you say here, `Intellectuals on a book tour will need a catchphrase that talk show interviewers can scan seconds before a segment and and then use to start a conversation.’ Why do you need that?

Mr. BROOKS: W–because th–most of the talk shows–you’ve actually read the book, and I’ve actually had good luck with the people I’ve spoken to reading the book, but you–most talk show-TV hosts have not read the book. And they’re just there to fill their six minutes of air time. And one of the things they do–the publishing houses actually send out fact sheets with the questions they’re supposed to ask. And one of the things they like to do is they’ll ask you beforehand, `What do you want to say?’ And you may say it. And–and then they’ll–they’ll say what you meant to say, so they can look smart. And then you’re left to gab now.

LAMB: So–so if you had the experience that you show up and som–someone hasn’t read the book and what’s the catchphrase that they go for? Bobo?

Mr. BROOKS: Well, people ask what bobo is in this–in this case, because that is the mu–the center of my theory. I mean, part of this chapter–it’s a very acerbic chapter at what’s happened to the intellectual life. It starts with a description of intellectual life in the 1950s with Edmund Wilson and Lionel Trilling and Hannah Arendt, an intellectual life which was really austere, very removed from the con–the world of commerce, very removed from politics; people just sitting with their hidiger and their haggle and theorizing and writing for very small circulation magazines like Partisan Review and making grand, sweeping statements.

So I take that polit–that intellectual world which is really, you know, portentous and then I compare it to the intellectual world of today where we have phrases like `intellectual capital’ and `marketplace of ideas’ where intellectuals are really much more game players, much more nakedly ambitious. And I weigh the pros and cons of the two intellectual worlds. And I’m telling jokes about how this imagined intellectual could rise through the world and become the next Henry Kissinger, and it’s supposed to be funny. But–but I try to weigh seriously what–what’s a better intellectual style, because the ’50s, they really had a sense of intellectual as vocation.

The Russian intelligentsia–the idea was you were a secular priesthood above the mere commerce. Speaking of universal truths, I open the chapter with a great essay by Irving Howe that he wrote in 1954 where he said, `Some intellectuals we know have written for The New Yorker and worse, far worse.’ Well, now we’re not shocked if anybody writes for The New Yorker. And it’s a shine of how differently we look at intellectuals than they did 50 years ago.

LAMB: What is SID?

Mr. BROOKS: That’s status income disequilibrium. That is what people who suffer who have high status and low income. People in the media tend to suffer it. Congressmen suffer from it. It’s sort of a jokey malady for people who during the day, they’re sort of the gods of the career world. If you’re a senator or a congressman or–or a top-notch journalist in this town, you–you know, people are asking you favors all day. The messages pile up on your desk. You’re treated like a god when you walk into the Palm Restaurant, but then at night, all the people who kissed up to you who are businessmen, lawyers and lobbyists, they go off to their big house in McLane or in the Upper East Side of Manhattan or in the North Shore of Chicago and you’re stuck going to your dinky little apartment where you’re cleaning your own toilet because you don’t have the money. You’ve got status but no–but no money. So it’s a–it’s sort of this perversity that you feel like a god during the day and a schlump at night. And so I have a jokey chapter about people who suffer from this.

LAMB: You wrote in there about being at The Drake Hotel along Michigan Avenue there in Chicago…

Mr. BROOKS: Right.

LAMB: …and then somebody going to Hyde Park and the rest of them going up to Lake Forest or some place like that. Had–do–do you have that actual experience?

Mr. BROOKS: No. No. This is sort of an imagined–I mean, I–I–it’s like a lot of things in the book. It’s something you’re familiar with. You write about the world you know, and I’m in this world, but on the one hand, you exaggerate for comic effect. And then you hear a lot of stories as you’re doing your reporting. You try to get all the–the reality in there.

LAMB: How old are you?

Mr. BROOKS: I’m 38.

LAMB: Married?

Mr. BROOKS: Yes.

LAMB: How many kids?

Mr. BROOKS: Three.

LAMB: How old are they?

Mr. BROOKS: Nine, six and one.

LAMB: And where do they live?

Mr. BROOKS: We live right here in the District.

LAMB: What is a man at your age with a book and a column and all that and appearing on Jim Lehrer’s show and other places–what’s your ambition? Where do you go as a bobo?

Mr. BROOKS: Well, I don’t know where I go as a bobo. I’d like to go out to suburbs, I suppose, as a bobo and get a house with a playroom so my kids can go off and play. But my ambition is to write books. I mean, a lot of people–I just have this perverse attraction to books which really doesn’t make any sense because the money, I suppose, is in speeches and–and TV, but to me, you know, people say, `Do you’–some people write books just so they can get on TV. But I appear on TV so I can write books. This is the most fun thing I’ve ever done, and I’m reasonably proud of it. And I’d like to do well enough with the book so I could write more and more books, because working on a–a book for two or three years at a time really was tremendously satisfying. You–you can just get to know a lot more and think a lot more, and you can work on the prose a lot more.

Even in a magazine article–you know, I work at an opinion magazine where it’s not like a newspaper. There is–you can refine your writing and try to do a good job with it. But for some reason, I have this archaic notion that books are really what matters more than anything else.

LAMB: Who reads books?

Mr. BROOKS: Very few people. I mean, if my book sells 50,000 copies, that’s fantastic. I mean, that’ll be tremendous, but if I write for Newsweek or The Wall Street Journal, you’re getting millions. So in some sense, if you want to reach people, it really is better to write articles. On the other hand, you hope if they read a whole book of yours, they’ll remember it and they’ll see a lot more depth to the argument than they would in an 1,100-word op-ed piece.

But, you know, it–out on–you know, I’m a print journalist, and out on the campaign trail, in the very beginning of every campaign, you really feel like you matter. But then the primary season starts, and it’s obvious you don’t matter, that only the TV cameras matter, and you’re just a prop in the way for that. So I must say in my l–line of work, I don’t feel the wind of history at my back the way these people in Silicon Valley really feel that history is pushing them forward, propelling them. I–I have the–you know, I have this vague sense and a lot of people I work with have the vague sense that we’re sort of a receding force and that history is moving off in some opposite direction.

LAMB: What do you think they think about their lives?

Mr. BROOKS: The people in Silicon Valley?

LAMB: Yeah.

Mr. BROOKS: I think they’re thrilled. I mean, it–listen, the only people I know who really feel that they’re changing the world and that they are s–at the center of the action are these people in Redmond, Washington, these people who are in Silicon Valley. They really feel–you know, they were working in some little company that had five people six months ago; now they have 500 people. And they really feel technology is a tremendous force in this society and it’s going to change everything. And they could be right.

You know, this bobo reconciliation I talk about is really a product of the information age, what they’re creating, because in this–in this economy, ideas and information are as important to creating wealth as natural resources and finance capital. So the people who thrive are the ones who can take ideas and emotions and turn them into products. So they really do have one foot in the world of Bohemia which is ideas and emotions and creativity and one foot in the world of the bourgeoisie which is the world of the marketplace. And that’s what’s reconciled this 150-year-old culture war between the Bohemians and the bourgeoisie.

LAMB: Who is not a member of the bourgeoisie?

Mr. BROOKS: Well, in the old days, it was artists and rebels. The Bohemia started as a rejection of the bourgeoisie. The bourgeoisie came, say, in the early 19th century, late 18th century in Paris, and they were the shopkeepers, the merchant middle classes who really took over from the aristocracy as the most important force of society. And pretty soon thereafter, a group of artists and intellectuals decided–they looked at these shopkeepers and they said, `These people are repulsive.’ Flaubert said that hatred of the bourgeoisie was the beginning of all virtue. Stendhal, another French writer from the early 19th century, said that he looked at–he thought the–the grocers and the–the shopkeepers were plotting and avaricious. Flaubert signed his letters, `Bourgeois sofobious,’ to show how much he hated these people.

And those Bohemians in the early 19th century started the Bohemian lifestyle we all know. They wore long hair, flamboyant dress. They talked about suicide, altered states of consciousness. One of them took a lobster and put him on a leash and had him march through the gardens, and he said of his lobster, `He does not bark and he knows the mysteries of the deep,’ which is exactly the sort of pranksterous humor that the hippies I grew up with in New York in ce–in 1960s–they would have gone for that pranksterous humor.

And so for 150 years, you had a culture war. You had the Bohemians who were anti-materialistic; the bourgeois were materialistic. The Bohemians were a–were c–experience-oriented; the bourgeois were career-oriented. The Bohemians pretended to be promiscuous ’cause it seemed free, and the bourgeois pretended to be chaste. And so you really had a culture war for 150 years.

And when I got back and went to Wayne after living in Europe, it really seemed to be me that culture war was over and that the in–information age had melded the two forces. Marx taught us that classes always conflict, but it seemed to me in this case they had just blurred together, that you had people who were half yipp–half hippy, half yuppie; half Bohemian, half bourgeois. And if you asked yourself, `Well, who sold out to who?’ it was an almost impossible question to answer. They just sort of blurred together.

LAMB: Where’s the word `Bohemia’ come from?

Mr. BROOKS: Well, Bohemia’s a region in central Europe, and I think the Bohemians who had no ethnic relationship to real Bohemians who were from Bohemia adopted it because they thought they were Gypsies, that they ha–were free-floating individuals.

LAMB: Where is it physically? Do you know?

Mr. BROOKS: It’s–I’m not sure exactly. It’s a region–I think the–I–I sh–shouldn’t guess. I’m not exactly sure.

LAMB: What about the–the–the n–word `bourgeois’ or `bourgeoisie’? Where does that come–who–who first started using it?

Mr. BROOKS: Yeah, that’s a good question. You know, I don’t know. It’s–it’s certainly a word Marx used, but I don’t–I think it predates him.

LAMB: Karl Marx probably is mentioned in the book as often as anybody. Why?

Mr. BROOKS: Yeah. I think–I think because even–you know, I work for a conservative magazine, so I’m not exactly shaped by Marxist thought, I don’t think. But I think Marx has really influenced all of us in a number of ways–one, to teach us that classes conflict, as I was saying, when, in fact, I think in this case, they blur; and second, to–to teach us that we are defined by our means of production, that what we do determines our identity, our role in society. And I have a chapter on consumption, and I think we’re actually defined by our means of consumption at least today. How we shop is how we identify ourselves. And if you’re looking for bobos, it’s the consumer choices they make which say the most about them. You know, do they buy vulgar things like Corvettes or do they buy high-minded practical things like Range Rovers? And th–so I have a section in the book called The Code of Financial Correctness which was about how to spend lots of money in ways to show that you’re above money and material things.

LAMB: I’m still on the chapter In–Intellectual Life and I wanted to read this to you and ask you to expand. `These bookers’–meaning the people who book people on television shows, cable shows–`are caught between the demands of their vain and temperamental host and the crotchety male retirees who are the bulk of their viewers.’

Mr. BROOKS: Well, as you know people who…

LAMB: Now you got–you probably have crotchety male retirees who–I’m not…

Mr. BROOKS: There goes half of my viewership just now.

LAMB: …you know, I mean, here we are. I mean, I…

Mr. BROOKS: Yeah.

LAMB: …why `crotchety male retirees’?

Mr. BROOKS: Well, I–again, the whole–this whole chapter is done in a hierarch style, so I’m exaggerating for comic effect, but I think it is true–well, it’s certainly true that people who run talk networks are cranky and overbearing on their staff. But it–it–I think it is certainly true that the people who watch most political talk, in particular, are older than average. I think retirees make up a disproportionate number. That’s certainly reflected in the mail I get and the people who pay attention to these things. It’s also true, by the way, of opinion magazines like mine. It’s true of The Wall Street Journal where the average reader, I think, is 57 or so. So we have a large senior citizen population–book buyers and they’re very–they’re influential in this talk media.

LAMB: Why do you think you’re interested in writing for that crowd then?

Mr. BROOKS: I’m not sure I’m writing for any crowd. I’m writing for myself, from what I find interesting, what’s in the discussion in the air. And, you know, you really can’t imagine an audience niche to write for, ’cause if you try to write for it, you’ll mess up.

LAMB: Are many other people like you interested in what you’re writing about? I mean, in other words, it–you’re 38 and you’re talking about people who are–60s and–and above. I mean, do you find many of your peers or anything?

Mr. BROOKS: Yeah. Well, the–the–the c–the bobos–the classic bobos are baby boom and younger, because I think it’s important to have gone through the experience of the ’60s and have these anti-commercial attitudes built in and then have them mixed with the ’80s attitudes of money-making, ’90s attitudes of, you know, the potential to get wealth. And not only to get wealth by working on Wall Street but to get wealth while improving the world, by making software or something.

So I think most of the people I’m describing in this book are 50 and below, and people who are older than that who have read it say, `Yeah, you’ve helped me understand why my 30-year-old kids are spending money the way they’re spending money.’

LAMB: You mentioned not–being out in Redmond, Washington. While you were out there, you went to REI. What is it?

Mr. BROOKS: Yeah, REI is–well, REI is a chain store of outdoor equipment. And one of the things that occurred to me is that bobos have an achievement ethos. This is Ameritocratic group of people. And it–it shows in the way they go to work. It shows in the way they practice religion. Everything is achieving, even sex life–I have a chapter in there. You know, you can’t just have an orgasm; you have to achieve an orgasm. You have to do it the right way. And then in vacation terms, you don’t just go sit on the beach; you go on an environmental vacation at the Galapagos Island or one of these educational vacations in Meonmar and Minsk. And then the highest status vacation is one where you’re suffering all the time. You’re climbing Mt. Everest or Mt. Rainier.

And if you go out to Redmond, Washington, and go to dinner with these Microsoft executives, you’ll be at a dinner table. And suddenly, words like `base camp’ and `whiteout’ will be floating across the table, and you realize some executive is telling you about his trip to the Himalayas and the tough ordeal he had and how spiritually enriching it was to go up there at the top of the mountain, you know, clad–a millionaire clad in magenta with a North Face parka on facing the elements.

And REI is a store where you can–if you don’t climb the Himalayas, you can dress like you do. It’s this big, massive store, tens of thousands of square feet in Seattle, and it’s like–first, they’ve got a museum to the equipment when you first walk in the door which is–to show you that it’s edifying, you’re not just buying stuff. And then they’ve got acre upon acre of outdoor gear–ice axes up front, and then water filters. And to buy stuff in this store, you need a chemistry degree from MIT. You can’t understand–you know, there’s a performance underwear section where they’ve–you know, they’ve got all these high-tech–I’ve forgotten all the name of the chemical fabrics that are made. And you–it’s impossible to understand it. But to be a serious person and a serious person in your athletic or in your leisure time, you need to study all this. You need to become an expert.

Bobos are really based–their ethos is based in the university, and they turn everything into graduate school. So you can’t just buy hiking equipment, you have to understand all the different boots and things like that. And you walk around this place and i–everyone looks like they’re escapees from the Norwegian Olympic team or something. They’ve got these thick calves because they’re walking everywhere. They’ve got the $200 hiking boots. They’ve got, you know, two-ounce parkas that are beautifully tested for all kinds of weather. And it occurred to me they’re very wholesome.

You know, when the Bohemians thought about leisure, they tau–thought about getting wild and getting naked and just enjoying and living for the moment, but these people are working out. They’re very utilitarian, almost Protestant in the way they view their vacation because they’re working out, they’re training and they’re undergoing ordeals so they can ha–achieve some spiritual fulfillment. I sometimes wonder why they don’t just go to a Minnesota road crew in the middle of the wintertime if they really want a tough ordeal that’ll help them. At least they’ll fill in some potholes. But they want the Imax experience. They want the Himalayas.

LAMB: Did you have any interest in buying any of the things you found there in REI?

Mr. BROOKS: I found a pair of hiking boots there. I was going hiking, so I bought a pair of hiking boots. But the–you know, I travel around this world and I have some tangential connection to parts of it. I like–when–I like the big kitchens. I can’t afford it, but what I write about is not–it’s not an autobiography. I’m writing about a world I’m reporting on. It’s not all me.

LAMB: Burlington, Vermont, and other latte towns. What’s that?

Mr. BROOKS: Yeah. Burlington, Vermont, is a fantastic place. It’s possibly the most left-wing city in America. They’ve sent us our only socialist or Independent congressman, Bernie Sanders, and it is filled with aging hippies.

LAMB: Home of the University of Vermont.

Mr. BROOKS: The University of Vermont. Ben & Jerry’s Ice Cream is the most famous place there. Ben & Jerry are everywhere in Vermont. They’re like Big Brother. They’ve got si–pictures of these two guys all over the place. But if you go to Burlington, Vermont, this haven for social left-wing ideas, it’s a fantastic business center. When I went up there, there were four business magazines based in Burlington. And you could read, like, three paragraphs in a row without them mentioning socially conscious investing. It was sort of the left-wing capitalism that you have now. People have left Boston, left New York, gone up there to form their own chutney companies, their own pesto companies to make the best organic maple syrup that’s possible. And then they’ve sold it. And then they’re selling it and marketing it all over the world.

So you walk–I was sitting in a cafe called Leungs in Burlington, Vermont, and there was this guy who looked like he just walked straight from Woodstock and another woman in a peasant dress. And they were talking about their IPO. And I overheard them and they knew everything about IPOs. And this is what’s happened, that former right-wing towns like Wayne, Pennsylvania, I described have become more Bohemian in the way they shopped. But former left-wing Bohemian towns had become more bourgeois because they’ve invested in business.

And one of the things that’s happened is that now everyone accepts business. You know, this debate between the bourgeois and the Bohemian, this 150-year-old culture war, was essentially an argument about commerce: Does buying and selling stuff destroy your soul? And the Bohemians always said it did; that if you think about money all the time, you’ll be just rotted inside. But these people think it’s great to–you know, capitalism is great so long as you can wear a black T-shirt to work. And they really have accepted commerce. And that’s a major shift for our age, that there really are very few mortal enemies to capitalism anymore. And people have accepted the judgments of marketplace.

Sort of–you look at the hip new business magazines like Wired, Red Herring, Fast Company, and they look sort of countercultural. They look like Berkeley in the ’60s, Jefferson Starship posters in the way they’re designed, but ultimately they are business magazines. They accept ambition. They accept making money. They accept the judgment of the marketplace. And so in that sense, the bourgeois won the culture war in that sense because capitalism has triumphed even in Burlington.

LAMB: You mention Northampton, Massachusetts, and Boulder, Colorado, and Missoula, Montana. What do they have in common?

Mr. BROOKS: Yeah. Well, they’re all university towns and latte towns. If you’re in a latte town, there should be, like, a feminist lingerie store. There should be a bunch of software firms in an old factory warehouse that they’ve refurbished. There should be a Marxist bookstore. There should be plenty of open-air activities because they’re deep into community life.

I knew I was in a strange latte town in Burlington because I was walking across the street, and I’m from New York, and my instinct is when I see a car coming, I’m going to stop and let the car come at the crosswalk, but the car knew he was–the–the drivers of the car in Burlington know that they are burning fossil fuel, and that as a pedestrian, I am morally superior to they are. So they stop and make sure they give you right of way. So I’m walking along and I stop at a corner, seeing a car out of my–corner of my eye and I’m watching some hippies play Frisbee over there. And I stand there. And I realize there’s a car waiting for me. Ten seconds go by, he’s still waiting. So finally, I realized that I’ve got the moral upper hand because I’m using renewable energy source.

So I walk across and then I go down another block, and my mind wanders and I stop at another corner and I realize there’s a car. And it takes me like two or three days before I understand the ethos that pedestrians are better than cars because automobile society is destroying our atmosphere and leading to sprawl and all sorts of bad things, and that after three or four days, once I got to a cross section, I just walked right on through with my moral superiority as a pedestrian.

LAMB: This cover, did you have anything to do with it?

Mr. BROOKS: I had a little to do with it. The first idea–we–we thought po–`paradise’ is a great word. I didn’t come up with the title. My editor, Alice Muno, came up with the title, and `paradise’ is a great word. And we wanted an image that would play off paradise. We thought about American Gothic, but that seemed a little trite. And then they came up with the Brusso image and then I just filled in–helped them fill in the icons, like the trowel, the Range Rover, the laptop and the coffee mug. I’m really happy. Simon & Schuster did the cover. And I’m really happy with it.

LAMB: Now Alice Muno is your editor.

Mr. BROOKS: Right.

LAMB: This is new for you to have her as an editor?

Mr. BROOKS: More or less it was signed–the book was signed by an editor named Mary Manicker, but the rule in publishing is if you’re at the same house for more than six months, it seems, you have to move on, except for Alice. Alice Muno is the dean of publishing, perhaps, certainly non-fiction publishing. And when my first editor left, I was honored to have her take it over. And she did a great job. She read through every word and seemed to concentrate on every little word, made notes throughout the manuscript and really helped.

LAMB: Does she have a political bias that sh–you had to deal with?

Mr. BROOKS: Not really. I’d say–you know, I’m a conservative and there were biases in publishing and one f–confronts them. But Simon & Schuster is a very broad-minded place. They have George Will. Bill Bennett, I think, publishes there, Irving Kristol. They have–they’re used to people who they don’t necessarily agree with. And that’s not true of all houses. The thing–it was interesting, you–you write up this proposal and my agent takes you around. He says, `You meet with these publishers.’ So I met with 14 publishers. And you…

LAMB: Fourteen different publishers?

Mr. BROOKS: Yeah. And you go around–not that they all were interested in the book, but you go around over a two- or three-day period talking to them all. And some of them ask for a video clip, which was new to me. I sent them a clip of–from « The Washington Journal, » a C-SPAN appearance. Funny, they didn’t sign me. And–and then–and then you go around and you’re supposed to do a little shtick for them of how you will promote the book.

But Simon & Schuster was different. You walk in there–first of all, on the wall they have some of the posters of the previous books they’ve done and it was–Irving Crystal and people like that, company I would be proud to be associated with. But on–my meeting at Simon & Schuster was just a bunch of smart people talking. So w–there was no pre-set, `I’m on performance.’ It was just talking, and I felt like I feel at editorial meetings at The Weekly Standard. I felt comfortable and I–I just realized this was a class organization. I was very happy when they were interested in it.

LAMB: Wayne, Pennsylvania, how long did you live there?

Mr. BROOKS: I lived there mostly through high school, and my folks still live there and I go back quite a lot, so…

LAMB: What’d your parents do?

Mr. BROOKS: My–my parents still work. My father is a college professor at Westchester University, and my mother was a professor at Drexel and St. John’s, St. Joe’s–she was one of these itinerant academics who teach Western civ courses, the people who are horribly mistreated by the universities, and she got sick of it and she want to work for SmithKline Beecham, the pharmaceutical company, helping with their construction, which is a bit different from Western civ, but she likes it.

LAMB: And how much did their professorial atmosphere have to do with what you’re doing today, do you think?

Mr. BROOKS: Well, somebody once wrote that it takes three generations to make a career, and I certainly think that’s true in my case. My grandfather, who’s dead obviously, was very interested in my writing and I–I wish he could have been alive to see the book because he was very proud of his writing–he wrote briefs; he was a lawyer–and he inculcated the reading and writing, and then my parents–my father’s written a couple books, we had books around the house and so that was–that goes into one’s upbringing. But my parents, being academics, write more seriously, I’d say, than I do. I mean, this is a book of what I call comic sociology. It’s meant to be filled with jokes, and their style of writing is–you know, has more gravitas than mine does.

LAMB: Where did you go, then, from Wayne to college?

Mr. BROOKS: I went to University of Chicago for four years.

LAMB: Why did you pick Chicago?

Mr. BROOKS: Because I didn’t have the grades to get into Harvard, like everyone else. No, I–my parents, being academics, sort of respected academic institutions, and I applied to four and I got into a couple, but Chicago was a first-rate school and it was a tremendous education. It wasn’t much fun, but I think it’s improved recently in that regard.

LAMB: Why not fun?

Mr. BROOKS: We all worked too hard. We really studied s–you know, every weekend night we were studying, and that was great. I wrote, you know, 800 papers on Hobbes. But I could have used 700 papers on Hobbes and a few more par–good parties, and I think that’s fair. I mean, it–it introduced me to a broader world, to the world of Allan Bloom. I was not one of his students, but one became interested in that world of Aristotle and the Greeks and Thucydides and Burke. When I first read Burke, freshman year, I loathed him. I just wanted to rip up the book, every page.

LAMB: Why?

Mr. BROOKS: Because I was sort of a person of the left, and here was someone telling you that using reason and creating new ideas was not something that was very productive, was like–likely to lead you astray, that instead you should look to the past and see which ideas have evolved over time, and I thought that was ridiculous.

LAMB: Who was Burke?

Mr. BROOKS: Edmund Burke was an Irish philosopher and statesman, a member of Parliament, one of the great speakers of all time, a very great supporter of the American Revolution and a great opponent of the French revolution, which is the right stance. He wrote a great, great book called the « Reflections on the Revolution in France. »

LAMB: What was wrong with the French revolution?

Mr. BROOKS: That they were t–they were trying to remake society anew, that they had decided that we know–we can–through the force of pure reason, we can create a new world and that we will destroy the calendar, we will destroy the inherited institutions of society and we’ll make a new society. And he said this is abhorrent. And he was right, as we learned from the French revolution, from the Russian Revolution and from the Chinese Revolution, from every ever–revolution since. And so it was that idea of looking to the past and seeing what we’ve inherited and appreciating that which led eventually to my conservatism.

LAMB: Your parents, were they people of the left?

Mr. BROOKS: They were people–they were liberals. They were sort of Scoop Jackson Democrats, and they’re still Democrats. They were not–certainly not of the stripe I now am.

LAMB: What’s their reaction to your stripe today?

Mr. BROOKS: I think they’ve gotten used to it. It was a shock, I’m sure, at first, beca–it took a few years after I left Chicago and I went to work at National Review, which was my first job–worked for Bill Buckley–and I’m sure that was not the world they envisioned for me. And they disagree with me on many issues, I’m sure, and sometimes caustically. But I’ve–I’ve become a little less conservative, actually, recently, so maybe there’s a meeting there.

LAMB: Based on what?

Mr. BROOKS: Based on the idea that–I just think conservatives have been wrong about a number of things and put me off about a number of things, mostly during the Gingrich revolution. I thought the–the Republican Party was too viciously anti-government for my taste. I think if you’re an American, if you love America, which you do if you live in Belgium for four and a half years, you revere the institutions of government and you think–because our government is a–the foundation of our country, of our idea of America, and when people start telling you government is evil, government is the problem, we’ve just got to tear it down, then that puts your back up. And that–it did put my back up. And I looked for a style of conservatism which was respectful of the institutions of government that we’ve inherited. And actually, I think the Republican Party is coming back to that. John McCain tried and George W. Bush has done that explicitly.

LAMB: And how about your colleagues at The Weekly Standard? First of all, who owns the magazine?

Mr. BROOKS: Rupert Murdoch.

LAMB: Any impact from him on what you have to do?

Mr. BROOKS: Never. I’ve ne–I think I’ve spoken to him once in my life. I don’t think he’s ever had any impact on the magazine. We disagree with him vehemently on a number of things, most important of which is China. We’re against free trade for China; he’s involved it.

LAMB: Bill Kristol is the editor…

Mr. BROOKS: He’s the editor. Fred Barnes.

LAMB: …and Fred Barnes and–and…

Mr. BROOKS: Andrew Ferguson.

LAMB: Now do they all–do you all think alike on this conservatism thing?

Mr. BROOKS: No, we think violently differently. In fact, that’s one of the hallmarks of the conservative movement, is that people who used to think alike now disagree on everything and that–that’s a function of the end of the Cold War and the end of liberalism, really, because liberalism–conservatism is in disarray, but liberalism is really in disarray. So we’ve lost our two common enemies.

LAMB: When could you get a good fight going among the four of you sitting down just talking about any issue?

Mr. BROOKS: Well, during John McCain, that was good enough because Bill Kristol and I thought John McCain was the better candidate for a number of reasons. Fred Barnes did not. He–he thought George W. Bush was a better candidate–on intellectual grounds, not just who would win in November–and Andy Ferguson’s ideas were, as usual, very subtle and secretly forceful.

LAMB: Secretly forceful.

Mr. BROOKS: Yeah, Andy’s not someone who comes out as much as some of the rest of us and just baldly declares something. His–his writing–he’s a much better writer than I am, a more supple writer, and his writing leads you in different feints and the power of the writing is sometimes not clear until you read it carefully.

LAMB: So what’s a conservative today, then?

Mr. BROOKS: That’s a good question. It used to be someone who hated the ’60s. That’s what I used to think a conservative was, because they disagreed on things like term limits, conservatives disagreed on open immigration or closed immigration, open trade or closed trade. Generally, conservatives want to reduce the size of government, but not always. There are paleoconservatives who are happy with big Social Security–Gary Bauer was, he’s certainly conservative–who are happy with big government’s going to clamp down on immigration. So I used to think the only thing that unites conservatives is that they hate the ’60s and love the ’80s. But now I really think the ’60s and the ’80s have merged into this new culture which both Al Gore and George W. Bush are–have inherited, this mooshy anti-ideological culture, this bobo culture.

And so I–it’s really unclear what unites conservatives, except for the habit of thinking of each other as conservatives. And that’s been true in my life, that the people who I used to agree with, say, at the libertarian Cato Institute, I now rarely agree with. And we consider our–ourselves friends, at least I consider them friends. But the old coherence of conservatism as a movement, which started with Goldwater, worked through Reagan, went to Gingrich, I really think that is finished.

LAMB: I probably shouldn’t ask you this, but s–just your instincts today about who will win in the fall if nothing changes between now and then.

Mr. BROOKS: Yeah, my instinct is that Bush will win. The last chapter of the–this book is about politics, and I wrote it a year ago, so it’s not specifically about the campaign. But the–the bobo life is a reconciliation between this–mostly left-wing ideas, of Bohemia, freedom, social freedom, and the bourgeoisie, which is about traditional morality and culture, and the ideas that these two have merged into one social ethos. And the politicians who come out of that have merged left and right. Bill Clinton is the ultimate bobo politician. He takes some ideas on the left and some ideas on the right, and blurs them all together. Bush has done some of that. Gore has done some of that. Bush’s compassionate conservatism is–is some of that.

But one of the things that has happened to the bobos is they’ve become conservative in an old-fashioned sense, meaning distrusting change, disliking confrontation and anger. And I–I really think in terms of temperament, George W. Bush is closer to the bobo sensibility because he’s not a confrontational guy. He’s a lover, not a fighter, as–as he would say. He’s a uniter, not a divider. And so he’s an an–very anti-ideological person. In 1968, he graduated from Yale college–’68, very tumultuous times. He wasn’t for the anti–he wasn’t for Vietnam, he wasn’t against it. He really sat out because he was so anti-ideological. That put him out of step with the times in the ’70s and ’80s when we had an ideological era. But I think it perfectly puts him in step with these times, which are anti-ideological, which are conservative and which are this mooshy left-right synthesis. Gore is there in policy grounds, but he himself is a strident individual and I think people will eventually be put off by that.

LAMB: You say in that chapter, `They are generally disenchanted with national politics,’ meaning bobos. `They tend not to see it as a glorious or, « capital R, » romantic field of endeavor the way so many people did earlier in the century.’

Mr. BROOKS: Yeah, one of the things running through the book is a comparison between the 1950s Protestant establishment, which was one elite from the industrial age, and the bobo establishment, which is the sort of elite we get from the information age. And you ask yourself, `Well, which is better?’ Well, the WASP establishment, the Protestant establishment–people like John McCloy and Dean Acheson–people like that, they had many virtues. One of them was a sense of public service. The Protestant establishment, the sons of that establishment died in large number in World Wars I and II. They joined the CIA and parachuted behind the Cold War, the Iron Curtain lines, at great personal risk. They sometimes did a lot that was not in their personal interest, but they did it because they were s–they were raised with a sense of noblesse oblige. They–to much–you know, you have tremendous privileges, so you have to give back.

And that is not a sense, I don’t think, the bobos have, because the bobos are an elite trained to think that they’re not an elite. They’re an establishment trained to be anti-establishmentarian. So I haven’t seen the level of national involvement and national service. The other great WASP virtue is reticence, which certainly the bobos don’t have. When George Bush the elder, ran for president in 1988, his mother, who was then still alive, said, `George, you’re talking about yourself too much,’ which was an old WASP lady saying, `One doesn’t talk about oneself.’ But, of course, in our day and age, one does little else, and the bobos don’t have that. At the same time, the problem with the Protestant establishment, which killed it, was that they were too restrictive. If you didn’t have the right skin color or the right family background, you couldn’t join this establishment. And that sort of restrictive establishment that didn’t put great emphasis on bl–brains, but put it on bloodlines, could never survive in an information age when you need brains.

LAMB: You went to the University of Chicago, graduated what year?

Mr. BROOKS: 1983.

LAMB: Then what?

Mr. BROOKS: Then I wer–went to work at a various set of odd jobs while writing freelance articles. I was a bartender at the faculty club. I wrote a political column for an idealistic venture which was supposed to be a weekly for the black South Side of Chicago. Most of us were not black, which was something of a hindrance to that newspaper. And then I worked briefly at the City News Bureau of Chicago, which is owned by the Chicago Tribune and Sun-Times, which is a wire service repor–wire service where you really are out there covering rapes and murders in the South Side–West Side of Chicago.

LAMB: Then what?

Mr. BROOKS: Well, during college, as a junior, I wrote a parody of Bill Buckley’s book, « Overdrive » called « The Greatest Story Ever Told »–fortunate–may–maybe the funniest thing I’ve ever written; I peaked at age 19–and he came to campus and said, `David Brooks, if you’re in the audience, I want to offer you a job.’ I wasn’t in the audience because actually I was out in Stanford, California, debating Milton Friedman. I was a left-wing debater on a TV show that Milton Friedman was do–« Milton Friedman Talks to the Young, » that sort of thing. He s–destroyed me. Half the show was me sitting with my mouth hanging open trying to think of what to say to whatever he had just said. But anyway, I consider myself a person of the left.

Then over the next two or three years, I became more conservative, not quite in The National Review mold, but more conservative. And so two or three years later I said, `You made an offer two years ago. Is that offer still open?’ And Buckley, without ever asking about my politics or anything, said, `Yep, come on.’ So I went to work at National Review for a year and a half and met Buckley, became very friendly with him and his sister Priscilla, many of those people. And from there on my course into right-wing media was–was set. I went to The Wall Street Journal editorial page, Washington Times before that and then The Weekly Standard.

LAMB: What did you learn from each one of those institutions?

Mr. BROOKS: Buckley just teaches you–well, Buckley’s great gift is friendship and–and his ability to form friends with many people, including with myself. And–I mean, I learned about conservatism and Russell Kirk and people like that from Buckley. But Buckley’s great gift is his personal gift to create loyalty and to really–to show the friendship is the most important thing.

From The Washington Times, I was a movie critic there, so I got to meet all sorts of people I never would have met–Jackie Gleason, Burt Lancaster, Kirk Douglas. That was a thrill.

And then f–I went to work for Robert Bartley. I was the book review editor at The Wall Street Journal. Then I went abroad and then I was the Op-Ed editor. And from Bartley you learn some–well, you learn a lot about economics and things, which I didn’t know as much about. But you also learn how to be a brave journalist. Bartley’s a very reticent guy. His meetings–The Wall Street Journal editorial page meetings are really dominated by him and he’s a Midwestern guy from Iowa, Minnesota, and I’m from New York, I’m a Jewish guy, I like to talk and I’m–I’m su–usually surrounded by talk. But at the editorial meetings, a Midwestern ethos reigns. So there would be long silences. And I would sit in my chair, which was just like this chair, and I’d stare at my shoes and I’d say to myself in my head over and over again, `I will not break this silence. I will not break this silence,’ because they were comfortable with silence and I was extremely uncomfortable with it, but–so it really was a different culture than wh–what I was used to.

But Bartley understands how to run an editorial page, which is a phrase he has, `muzzle velocity.’ You attack people–you attack ideas, not people. You attack ideas. You’re strong in your–your–your arguments. You’re not wishy-washy. You are going to be–you’re for something and you’re going to be for it. And that’s a way–you know, it’s a crowded media world. And The Wall Street Journal’s editorial page has influence because it attacks ideas, it believes in certain ideas and it’s vociferous in support of them, and I think that’s really useful, you know. I think too many editorial pages are wishy-washy.

LAMB: You make two–just a connection here. In Robert Bartley’s book that we did on BOOKNOTES, you talked about F.A. Hayek, « The Road to Serfdom » and the importance of that for conservative thinking.

Mr. BROOKS: Right.

LAMB: Did you know him at the University of Chicago?

Mr. BROOKS: No. No, I didn’t study any economics. I was a history major. As I say, I was born into the politics of Athens and not of today.

LAMB: Did you know that he was around out there? Was it…

Mr. BROOKS: I knew about Friedman, but I didn’t know about Hayek. I knew about the Straussians, which are those schooled at–Allan Bloom…

LAMB: Leo Strauss?

Mr. BROOKS: Leo Strauss, Allan Bloom. My colleague now, Bill Kristol was sort of a Straussian, Harvey Mansfield at Harvard. It’s a school of political theory, most of whom are conservative, though in a very rarified form.

LAMB: Along the way–Washington Times, Wall Street Journal, National Review–when did you begin to feel a sense of–of either power or position or people paying attention to what you were doing?

Mr. BROOKS: The only other–the only time I’ve ever in my life had imposter syndrome was when I was editing The Wall Street Journal Op-Ed edge. Imposter syndrome is you–you walk into the office and you think, `This can’t be me. I don’t belong here.’ And at the Journal editorial–at the Op-Ed page, you’d get 150 manuscripts a day, 60 phone calls a day, people desperate to get on the page and you have to choose really one or two. And so there is this sense that you actually can control some important piece of real estate in the American media. And you h–I had a veauti–beautiful view of the Hudson River to h–which helps. And I really said–thought, `Well, this can’t be me.’ And actually I left that job after a very short time because–it was fun, but I’m a writer, not an editor, and I had to find a place I could write.

LAMB: So how long have you been in this current position and what else do you do besides write for The Weekly Standard?

Mr. BROOKS: The Journal is–The Weekly Standard is about–almost five years old now and I’ve been here since the inception. Really Murdoch funded the magazine, but Kristol, John Podhoretz and Fred Barnes started it. And it was most of my friends, Chris Caldwell, David Frum, Krautham–Charles Krauthammer, P.J. O’Rourke, Robert Kagan. It was mostly the people I really admire and like all at one magazine, so I thought: What could be more fun? And it’s proved that way. So I write for that, and then on the side I write this book and I write a lot of freelance stuff. I’m a contributing editor at Newsweek and I write for The New Yorker periodically, on various things, mostly non-political, mostly on this stuff, which is cultural.

LAMB: One of the things that comes through in your book is that people who are bobos watch PBS and listen to NPR.

Mr. BROOKS: Yeah. Well, I think bobos–and C-SPAN, I should say, though it’s more fun to make fun of PBS and NPR than C-SPAN. You don’t have as much of a precious sensibility. But bobos are highly educated. That–that’s the essence of the bobo, that the old Protestant establishment were formed in the country club or in the cradle by the bloodlines. But the–the bobos went through the university system and consider themselves university people. That’s why they turn everything into graduate school. And so the PBS and the NPR, the–just as a fact, the people–they have an audience among the more highly educated.

LAMB: You say that there are nine million in this country making more than $100,000 a year.

Mr. BROOKS: Yeah, and I’m des–I’m not describing the whole country in this book or the whole country doesn’t eat whole–you know, mung bean pizza and spend $9 on a–or $90 on designer mulch, but I’m describing upscale America, the people who live in the suburbs, shop at Restoration Hardware, Crate & Barrel, go to Starbucks, spend 4 bucks for a cup of coffee.

LAMB: You mentioned Restoration Harbor–Hardware in your book and that’s in Marin County in California?

Mr. BROOKS: That’s in Corte Madera, which is in Marin County.

LAMB: And what is it? And what did you see there?

Mr. BROOKS: It’s a chichi hardware store which was founded on the idea–it was founded by a guy who went up to Northern California and needed tools to restore a–a house, couldn’t find them, so he s–opened a hardware store. And the–the intellectual basis of the idea is that we opportunistic, highly educated meritocrats have left something behind. We–we seize all these opportunities, we make all this money, but the simple virtues of life, the wisdom of the simple folk is something we have left behind in our search for money and that, therefore, they will sell you the goods that remind you of the simple life.

So if you were of a certain age and you walk into a Restoration Hardware, you go, `Ah, there’s the pencil sharpener I had in school. There’s the lunch tray I had in school.’ And it’s a s–ser–a sense of nostalgia, and this is a very common bobo sensibility, that there’s some simple thing we left behind. There’s this book, « A Simple Abundance, » that does fam–tremendously well. I thought I should write a book called « Complicated Poverty. » But that probably wouldn’t sell as well.

LAMB: God.

Mr. BROOKS: God is an important part of the bobo life, as it’s an important part of all. I assume you’re talking about the chapter on religion…

LAMB: Yes.

Mr. BROOKS: …that I have in there.

LAMB: I mean, where does God fit in with a bobo?

Mr. BROOKS: Well, as I say, the bobo is a reconciling ethos between left-wing bourgeo–or left-wing bohemian, right-wing bourgeois. The bohemian approach to religion was self-religion: throw off organized religion and all that custom and ritual that the–the bourgeois liked, all the traditional values and enter a realm of pure freedom, just have these experiences on the beach at dawn, sort of new age self-exploration. But a lot of the people who threw that off in the ’60s and ’70s discovered, `Well, you can have a lot of peak experiences at dawn looking at the Pacific Ocean, but it doesn’t add up to a whole lot.’ And they discover that it’s very hard to pass that down to your kids, that sort of spirituality. So a lot of those people are going back into religion, going back into organized religion. There was a great New York Times headline that captured this, Religion Makes a Comeback (Belief to Follow). And so it’s an attempt to have the roots and rituals of organized religion at the same time you have the freedom and flexibility to choose what parts of the organized religion you’re going to obey.

I ran into a rabbi in Montana who–they asked him, `Well, what sort of rel–Judaism do you practice? Is it conservative, Orthodox and reform?’ And he said, `Flexodoxy,’ which is a perfect bobo word for flexibility and freedom on the one hand and Orthodoxy on the other.

And in the book, I’m–I’m very–I praise the way bobos have changed our commercial life. I think our stores are much more interesting. Our–our companies are much more interesting than they used to be. But religious life and political life, I think that they’ve had a bad effect on, because this idea to g–have it both ways–to say, `Well, I’m going to rejoin Orthodox religion, but I’m going to choose what parts of the Orthodox religion I’m going to follow. You know, I just want a little community and a little custom and a little, you know, nice ritual, but I’m not going to defer to God. I’ll d–I’ll overrule God when I disagree with him,’ I think that’s ultimately an unworkable way to have religion. If you can’t defer to the authority of God, then you’re–you’re ultimately going to have a problem. So I…

LAMB: Book’s dedicated to Jane.

Mr. BROOKS: That’s my wife.

LAMB: Where did you meet her?

Mr. BROOKS: I met her at the University of Chicago. She was a student there with me.

LAMB: What was she studying?

Mr. BROOKS: She was studying anthropology.

LAMB: What does she do now?

Mr. BROOKS: She is raising our three kids. I g–I think the biggest change in her life is that she converted to Judaism, de–despite my pressure, and has become very serious about it and we send our kids to a Jewish school, and I’m one of those people who are mostly secular, but have found myself getting dragged kicking and screaming back into religion.

LAMB: The most abstemious time in history?

Mr. BROOKS: Well, the most abstemious time in recent history, I think, the bo–if you look at bobo leisure time and you compare it again to the 1950s, the ’50s real–really were gin-soaked. It was the last grage–great age of drinking. I mention in the book I happened to see in–on cable TV, a game called « Match Game ’73, » which was done in 1973, where the guest or the–the contestant had to pick–complete a phrase and then match it with six celebrities who would also complete the same phrase and they were supposed to get the same match. And it was `Half blank.’ And he said, `Half drunk.’ I though, `Well, that’s weird. Nobody–none of those six celebrities will also say « Half drunk. »‘ But four of the six said `Half drunk.’ This is 1973. Now we’d say `half-and-half.’ The–the amount of boozing that went on in American life then–or really in–all through American life, was high.

But now you’ve got an elite based on brain power and not connections. So we’ve got to show how mentally alert we are all the time, and therefore, coffee has overtaken booze as the social drink of status. And that’s–that’s another shift you get when you t–go–get away from a–an elite based on blood to an elite based on brain power.

LAMB: Back to your–the chapter on politics. You say, `We have allowed our political views to be corroded with an easy pseudo-cynicism that holds that all politicians are crooks and all public endeavor is a sham.’

Mr. BROOKS: Yeah. Well, that’s not only true of bobos, that’s true of everything. I mean, that…

LAMB: Why has this ha–why has it happened?

Mr. BROOKS: That’s a good question. It could be because the stakes are lower in political life since the end of the Cold War or it could be just our populism has rung a–run amok. There’s something always consistent in American history that says politics–you know, these politicians, they’re all scoundrels and we all distrust authority figures. And so you have a populous distrust of authority figures. And then–excuse me–the new left came along distrusting authority figures, which is sort of a left-wing version of the same populism, and that triumphed. So now everybody–`Oh, the authority figures, they’ll all full of it. Congressmen, they all do it,’ and nobody is willing to admit the truth. There’s–you have people in Washington who are outstanding individuals who are as good statesmen as, you know, one normally gets–Henry Hyde or Robert Rubin, people who really do an outstanding job. But instead, you get what is really an easy cynicism. It’s easy to say, `Oh, they’re all scoundrels. They’re all crooks.’ It’s simply not true, though.

LAMB: If you had to have a couple of books on your shelf that would define what you really think about everything and is kind of your guiding light, what would they be?

Mr. BROOKS: Hmm, that’s a good question. Burke’s « Reflections on the Revolution of France, » an essay by Oakshot called « On Rationalism. »

LAMB: Who is Oakshot?

Mr. BROOKS: Michael Oakshot is an English philosopher of this century–died not too long ago–and he–he echoed Burke in saying, `These ideas to rationally transform society are doomed to failure. It’s important to understand the institutions we have all around us and cherish them,’ and « On Rationalism » was a devastating essay against people who think you can figure it all out just by pure reason.

Hayek also wrote many of the same things, by the way, saying, `You can’t plan an economy because we can’t understand it all.’ Isaiah Berlin had a great essay called « The Hedgehog and the Fox, » about Tolstoy’s understanding of wisdom and it was the same thing, `You–you should be sensitive to the world around you.’

And then a book I–I make a big deal of in my book, which is Jane Jacobs’ « The Rise and Decline of Gr–The Rise and Decline of Great American Cities, » which is really the proto-bobo book because she took–there were two views of order. The bourgeois were–were a view of order, of society which was to have orders, you need to have rigid rules, everything has to be hyperorganized. That was the one way of looking out at the world. And then the–the bohemian idea that you shouldn’t have order, you should have disorder, you should–everything should be emancipated and anarchy was wonderful.

She looked around at a city street in Greenwich Village, where she was living, and said, `All these people, these shopkeepers are going about their way and it seems kind of dis–disorderly. But it all makes for a coherent order the way a forest is a coherent order.’ You know, this shopkeeper comes out, looks out on the street, sees something. Another shopkeeper comes out, looks for something, and then suddenly there’s a man trying to coax a young girl into a car, and suddenly the whole street stops. It seems disordered. But it stops because they’re not sure: Is this man really going to kidnap this girl? Then it turns out the man is just her father trying to get her in the car. And what she saw was this organic order, this organic way society organizes itself. Nobody plans it, but it’s a series of individual decisions which cohere to form an order. And that is really the reconciliation between the emancipated freedom and the rigid order of so many old authoritarian regimes.

LAMB: Next book?

Mr. BROOKS: I have ideas for the next book, but they’re all half-baked right now.

LAMB: Any subject?

Mr. BROOKS: Well, the subject I want to ask about: Is what makes us Americans? I think Americans, despite the information age and the global economy, really are different from everybody else. And we don’t have a good sense of what that is because our sense of patriotism is outdated. It’s re–based on war. I’d like to figure out what makes us Americans today.

LAMB: Our guest, David Brooks. First book, « Bobos in Paradise. » Thanks for joining us.

Mr. BROOKS: Thank you.

Voir encore:

Superiority Complex

We have democratized elitism in this country. Now everybody can be a snob

David Brooks

The Atlantic

November 2002

« Know thyself, » the Greek sage advised. But of course this is nonsense. Truly happy people live by the maxim « Overrate thyself. » They are raised by loving parents who slather them with praise. They stride through life with a confidence built on an amazing overestimation of their own abilities. And they settle into an old age made comfortable by the warm glow of self-satisfaction. Each of these people is a god of self-esteem, dwelling on a private Olympus.

Imagine two of these gods meeting at a nursery-school parents’ social. She is an anthropologist at a community college and chairs the local globalization study seminar. He is an upper-level executive who was recently named Payroll Person of the Year by the West Coast Regional Payroll Professionals Association.

She appears before him with her Tibetan-motif dangly earrings, Andrea Dworkin-inspired hairstyle, peasant blouse, and open-toed sandals (left-wing activists of a certain bent have a strange tendency toward toe exhibitionism). She has constructed a life that « validates » her at every turn. Her Working Assets cell-phone rate plan, her yeast-free spelt bread, and her membership in the Chain Store Boycott League all remind her of her enlightened values and commitment to social justice.

Her accomplishments are really quite impressive. Her journal essay on Latino urban quilting generated intense discussion in the field. She is by far the best outdoorswoman in the Georgia O’Keeffe Hiking Club. She has a reputation in her circle as something of a salad connoisseur, and her views on progressive bluegrass festivals are sought by people she barely knows. In short, she can enter any room aware that she is a person of consequence.

Unlike the anthropologist, the payroll man does not live the sort of lifestyle that is unimaginable without futons. He has never once wanted to free Mumia, or had any views whatsoever concerning Mumia; he doesn’t even know who Mumia is. He is more interested in college football and tassels. His loafers have tassels. His golf bag has tassels. If he could put tassels around the Oklahoma-football vanity plate on his Porsche, his life would be complete.

At the parents’ social he is a bit disconcerted, because he’s not used to socializing in a room that doesn’t have a wet bar. Nonetheless, he, too, has constructed a life that reinforces and magnifies his self-esteem at every turn. Every piece of plastic in his wallet reminds him of his own significance. His American Express card is platinum, his United Airlines frequent-flyer award level is Premier Executive, his Hilton Honors category is Deity.

His watch is wafer-thin. He is always the favorite in closest-to-the-pin contests at resort-hotel motivational conferences. Yet his greatest source of pride is that he, like most American men, considers himself a master of transportation. He knows a secret parking spot close to the entrance of his local airport. Every bag he owns is on wheels, for easy maneuverability. He has memorized his seven frequent-flyer numbers, and he never, ever sets off the metal detectors. He knows which Boeing models have the widest emergency aisles (for extra legroom) and which first-class lounges offer the best mimosas. He glides through his travels infinitely more knowledgeably than the queued-up mortals around him.

When these two impressive individuals meet at the hors d’oeuvres table, they naturally detest each other. The anthropologist secretly reflects that whereas her four-year-old can sing the entire alphabet song, can identify six of the first ten numerals, and was clearly the most promising student in the Parent-Toddler Poetry Workshop, Mr. Payroll’s little boy spends all day on the ground staring at toy-truck wheels. Mr. Payroll is thinking that whereas his little guy is so mature that he leads the class in tearless morning drop-offs, the anthropologist’s girl sobs hysterically and clings to her mother’s legs as if she were being abandoned to the Khmer Rouge whenever her mother tries to kiss her good-bye.

Despite their feelings of mutual contempt, the two manage to have a pleasant conversation, mostly about the wonderfulness of the nursery school they have selected for their kids. Then they retreat to their respective cultural klatches feeling greatly superior to the person they have just left behind.

We have democratized elitism in this country. There is no longer a clear pecking order, with the Vanderbilts and the Biddles and the Roosevelts at the top and everybody else down below. Everybody gets to be an aristocrat now. And the number of social structures is infinite. You can be an outlaw-biker aristocrat, a corporate-real-estate aristocrat, an X Games aristocrat, a Pentecostal-minister aristocrat. You will have your own code of honor and your own field of accomplishment. And everybody can be a snob, because everybody can look down from the heights of his mountaintop at those millions of poor saps who are less accomplished in the field of, say, skateboard jumping, or who are total poseurs when it comes to financial instruments, or who are sadly backward when it comes to social awareness or the salvation of their own souls.

Communications technology has expanded the cultural space. We now have thousands of specialized magazines, newsletters, and Web sites catering to every social, ethnic, religious, and professional clique. You can construct your own multimedia community, in which every magazine you read, every cable show you watch, every radio station you listen to, reaffirms your values and reinforces the sense of your own rightness. It is possible, maybe even inevitable, that you will slide into a solipsism that allows you precious little contact with people totally unlike yourself. But in your enclosed sphere you will feel very important.

This is not all bad: in this segmented world everybody gets to be successful. If, like me, you believe that human beings are motivated primarily by a desire for recognition, rather than a desire for money, you have to applaud, at least a bit. Unlike money, grandiosity is in unlimited supply; we can all feel tremendously significant. As a journalist, I naturally believe that those who spout their opinions in magazines and on TV—contributing to public discourse, we call it—are leading worthier lives than those whose passion is casino design. The casino designers no doubt think that pundits are pathetic. I recall a Hollywood starlet who remarked at the White House correspondents’ dinner a few years ago that it was cute to see all the nerds trying to have fun.

In some ways the health of a society can be measured by how many avenues to self-importance it opens up. In America, which is a successful society, we can all be celebrities in some little sphere, and we are very impressed with ourselves. During the most recent presidential election a Time magazine-CNN poll asked voters whether they were in the top one percent of income earners. Nineteen percent reported that they were, and another 20 percent said that they expected to be there one day.

We are a nation in which almost everybody is above average. We are convinced that we are running our own lives quite well, whereas the idiots around us are screwing up theirs. The journalist David Whitman called this « the optimism gap » in his 1998 book of the same name: my kids’ school is good, but the nation’s schools stink; my congressman is wonderful, but members of Congress in general are bums; my neighborhood is safe, but crime in general is rampant. It’s similar to the attitude that George Carlin says many people bring with them onto the highway: I drive responsibly, but people who drive faster than I do are maniacs, and people who drive slower are idiots.

From the archives:

« The Next Church » (August 1996)

Among the labels one hears are full-service churches, megachurches, seven-day-a-week churches, and shopping-mall churches. Whatever the name, these large and dynamic congregations are the fastest-growing ones in the country. By Charles Trueheart

Still, this pluralism does have its downsides. First, it can’t be good that most Americans have entered their own little worlds of self-validation and know very little about their countrymen outside. Consider how little a New York television-news producer probably knows about people who are active in Willow Creek and other megachurches. Or how little a Texas rancher probably knows about people who care whether Cornel West teaches at Harvard or Princeton. Not long ago these different people would have had Life magazine in common, or Walter Cronkite. A generation ago compulsory military service threw diverse people together. But none of this is the case any longer.

Second, pluralism of this sort encourages an easygoing relativism: I feel good about the code of honor in my little social set. Those people over there feel good about the code of honor in their social set. As long as we don’t try to impose our values on anybody else, we will all live in harmony. That sounds like a recipe for moral mediocrity.

Third, it leads to national stagnation. The great radicals all felt in some way frustrated; they felt that society was blocking their expectations and must be fundamentally questioned and reformed. Think of the African-Americans who led the civil-rights marches, and the New York Jewish intellectuals who saw the top echelons of society closed to them. But now the civil-rights activist becomes a talk-show host on Black Entertainment Television, and the Jewish intellectual becomes the president of the Modern Language Association. Successful in their own worlds, they feel little compunction about not even speaking the language of those outside. Each segment of society becomes a purer version of itself as the nation as a whole becomes more static.

Surely it would be a good thing if people were encouraged to climb outside their milieu. It would be nice, for example, if AmeriCorps became a rite of passage for young Americans, so that at least for a year of their lives they would be with people unlike themselves. It would be nice if adults who rail against the religious right would go into megachurches or Christian bookstores and actually learn something about the millions they disdain. It would be nice, in other words, if everybody spent some time playing sociologist, and learned about the strangers who are our fellow citizens.

On the other hand, it is delicious to feel oneself the Lord High Achiever of one’s own little community. So perhaps it is inevitable that we will just sit back and acknowledge the continued segmentation of our society. In which case I propose a new monument for the Mall in Washington: a huge circular structure, with gleaming marble on the outside and magnifying mirrors covering the walls within. You could walk in and admire reflections of yourself from all angles. And when you reached the center, a great neon sign would flash on, broadcasting to the world the credo of the age: « I Please Me. »

Voir de plus:

People Like Us

We all pay lip service to the melting pot, but we really prefer the congealing pot

David Brooks

The Atlantic Home

September 2003

Maybe it’s time to admit the obvious. We don’t really care about diversity all that much in America, even though we talk about it a great deal. Maybe somewhere in this country there is a truly diverse neighborhood in which a black Pentecostal minister lives next to a white anti-globalization activist, who lives next to an Asian short-order cook, who lives next to a professional golfer, who lives next to a postmodern-literature professor and a cardiovascular surgeon. But I have never been to or heard of that neighborhood. Instead, what I have seen all around the country is people making strenuous efforts to group themselves with people who are basically like themselves.

Human beings are capable of drawing amazingly subtle social distinctions and then shaping their lives around them. In the Washington, D.C., area Democratic lawyers tend to live in suburban Maryland, and Republican lawyers tend to live in suburban Virginia. If you asked a Democratic lawyer to move from her $750,000 house in Bethesda, Maryland, to a $750,000 house in Great Falls, Virginia, she’d look at you as if you had just asked her to buy a pickup truck with a gun rack and to shove chewing tobacco in her kid’s mouth. In Manhattan the owner of a $3 million SoHo loft would feel out of place moving into a $3 million Fifth Avenue apartment. A West Hollywood interior decorator would feel dislocated if you asked him to move to Orange County. In Georgia a barista from Athens would probably not fit in serving coffee in Americus.

It is a common complaint that every place is starting to look the same. But in the information age, the late writer James Chapin once told me, every place becomes more like itself. People are less often tied down to factories and mills, and they can search for places to live on the basis of cultural affinity. Once they find a town in which people share their values, they flock there, and reinforce whatever was distinctive about the town in the first place. Once Boulder, Colorado, became known as congenial to politically progressive mountain bikers, half the politically progressive mountain bikers in the country (it seems) moved there; they made the place so culturally pure that it has become practically a parody of itself.

But people love it. Make no mistake—we are increasing our happiness by segmenting off so rigorously. We are finding places where we are comfortable and where we feel we can flourish. But the choices we make toward that end lead to the very opposite of diversity. The United States might be a diverse nation when considered as a whole, but block by block and institution by institution it is a relatively homogeneous nation.

When we use the word « diversity » today we usually mean racial integration. But even here our good intentions seem to have run into the brick wall of human nature. Over the past generation reformers have tried heroically, and in many cases successfully, to end housing discrimination. But recent patterns aren’t encouraging: according to an analysis of the 2000 census data, the 1990s saw only a slight increase in the racial integration of neighborhoods in the United States. The number of middle-class and upper-middle-class African-American families is rising, but for whatever reasons—racism, psychological comfort—these families tend to congregate in predominantly black neighborhoods.

In fact, evidence suggests that some neighborhoods become more segregated over time. New suburbs in Arizona and Nevada, for example, start out reasonably well integrated. These neighborhoods don’t yet have reputations, so people choose their houses for other, mostly economic reasons. But as neighborhoods age, they develop personalities (that’s where the Asians live, and that’s where the Hispanics live), and segmentation occurs. It could be that in a few years the new suburbs in the Southwest will be nearly as segregated as the established ones in the Northeast and the Midwest.

Even though race and ethnicity run deep in American society, we should in theory be able to find areas that are at least culturally diverse. But here, too, people show few signs of being truly interested in building diverse communities. If you run a retail company and you’re thinking of opening new stores, you can choose among dozens of consulting firms that are quite effective at locating your potential customers. They can do this because people with similar tastes and preferences tend to congregate by ZIP code.

The most famous of these precision marketing firms is Claritas, which breaks down the U.S. population into sixty-two psycho-demographic clusters, based on such factors as how much money people make, what they like to read and watch, and what products they have bought in the past. For example, the « suburban sprawl » cluster is composed of young families making about $41,000 a year and living in fast-growing places such as Burnsville, Minnesota, and Bensalem, Pennsylvania. These people are almost twice as likely as other Americans to have three-way calling. They are two and a half times as likely to buy Light n’ Lively Kid Yogurt. Members of the « towns & gowns » cluster are recent college graduates in places such as Berkeley, California, and Gainesville, Florida. They are big consumers of DoveBars and Saturday Night Live. They tend to drive small foreign cars and to read Rolling Stone and Scientific American.

Looking through the market research, one can sometimes be amazed by how efficiently people cluster—and by how predictable we all are. If you wanted to sell imported wine, obviously you would have to find places where rich people live. But did you know that the sixteen counties with the greatest proportion of imported-wine drinkers are all in the same three metropolitan areas (New York, San Francisco, and Washington, D.C.)? If you tried to open a motor-home dealership in Montgomery County, Pennsylvania, you’d probably go broke, because people in this ring of the Philadelphia suburbs think RVs are kind of uncool. But if you traveled just a short way north, to Monroe County, Pennsylvania, you would find yourself in the fifth motor-home-friendliest county in America.

Geography is not the only way we find ourselves divided from people unlike us. Some of us watch Fox News, while others listen to NPR. Some like David Letterman, and others—typically in less urban neighborhoods—like Jay Leno. Some go to charismatic churches; some go to mainstream churches. Americans tend more and more often to marry people with education levels similar to their own, and to befriend people with backgrounds similar to their own.

My favorite illustration of this latter pattern comes from the first, noncontroversial chapter of The Bell Curve. Think of your twelve closest friends, Richard J. Herrnstein and Charles Murray write. If you had chosen them randomly from the American population, the odds that half of your twelve closest friends would be college graduates would be six in a thousand. The odds that half of the twelve would have advanced degrees would be less than one in a million. Have any of your twelve closest friends graduated from Harvard, Stanford, Yale, Princeton, Caltech, MIT, Duke, Dartmouth, Cornell, Columbia, Chicago, or Brown? If you chose your friends randomly from the American population, the odds against your having four or more friends from those schools would be more than a billion to one.

Many of us live in absurdly unlikely groupings, because we have organized our lives that way.

It’s striking that the institutions that talk the most about diversity often practice it the least. For example, no group of people sings the diversity anthem more frequently and fervently than administrators at just such elite universities. But elite universities are amazingly undiverse in their values, politics, and mores. Professors in particular are drawn from a rather narrow segment of the population. If faculties reflected the general population, 32 percent of professors would be registered Democrats and 31 percent would be registered Republicans. Forty percent would be evangelical Christians. But a recent study of several universities by the conservative Center for the Study of Popular Culture and the American Enterprise Institute found that roughly 90 percent of those professors in the arts and sciences who had registered with a political party had registered Democratic. Fifty-seven professors at Brown were found on the voter-registration rolls. Of those, fifty-four were Democrats. Of the forty-two professors in the English, history, sociology, and political-science departments, all were Democrats. The results at Harvard, Penn State, Maryland, and the University of California at Santa Barbara were similar to the results at Brown.

What we are looking at here is human nature. People want to be around others who are roughly like themselves. That’s called community. It probably would be psychologically difficult for most Brown professors to share an office with someone who was pro-life, a member of the National Rifle Association, or an evangelical Christian. It’s likely that hiring committees would subtly—even unconsciously—screen out any such people they encountered. Republicans and evangelical Christians have sensed that they are not welcome at places like Brown, so they don’t even consider working there. In fact, any registered Republican who contemplates a career in academia these days is both a hero and a fool. So, in a semi-self-selective pattern, brainy people with generally liberal social mores flow to academia, and brainy people with generally conservative mores flow elsewhere.

The dream of diversity is like the dream of equality. Both are based on ideals we celebrate even as we undermine them daily. (How many times have you seen someone renounce a high-paying job or pull his child from an elite college on the grounds that these things are bad for equality?) On the one hand, the situation is appalling. It is appalling that Americans know so little about one another. It is appalling that many of us are so narrow-minded that we can’t tolerate a few people with ideas significantly different from our own. It’s appalling that evangelical Christians are practically absent from entire professions, such as academia, the media, and filmmaking. It’s appalling that people should be content to cut themselves off from everyone unlike themselves.

The segmentation of society means that often we don’t even have arguments across the political divide. Within their little validating communities, liberals and conservatives circulate half-truths about the supposed awfulness of the other side. These distortions are believed because it feels good to believe them.

On the other hand, there are limits to how diverse any community can or should be. I’ve come to think that it is not useful to try to hammer diversity into every neighborhood and institution in the United States. Sure, Augusta National should probably admit women, and university sociology departments should probably hire a conservative or two. It would be nice if all neighborhoods had a good mixture of ethnicities. But human nature being what it is, most places and institutions are going to remain culturally homogeneous.

It’s probably better to think about diverse lives, not diverse institutions. Human beings, if they are to live well, will have to move through a series of institutions and environments, which may be individually homogeneous but, taken together, will offer diverse experiences. It might also be a good idea to make national service a rite of passage for young people in this country: it would take them out of their narrow neighborhood segment and thrust them in with people unlike themselves. Finally, it’s probably important for adults to get out of their own familiar circles. If you live in a coastal, socially liberal neighborhood, maybe you should take out a subscription to The Door, the evangelical humor magazine; or maybe you should visit Branson, Missouri. Maybe you should stop in at a megachurch. Sure, it would be superficial familiarity, but it beats the iron curtains that now separate the nation’s various cultural zones.

Look around at your daily life. Are you really in touch with the broad diversity of American life? Do you care?

Voir encore:

JERSEY
Think Left, Live Right? Hello, Bobo.
Debra Galant
The New York Times

June 25, 2000

SOME of us in the social commentary business have spent the better part of their 40’s mocking a certain type of person out here in suburbia. You know who I’m talking about, of course: the kind who pays extra for distressed jeans with holes in them, gives their children Rolodexes for Christmas and actually understands the menu at Starbucks.

For lack of a better term, we might have called them Yuppies, or post-Yuppies. Sometimes we called them Boomers, and sometimes we just described the era — throwing in knowing references to  »fin de siecle » America, as if it was going out of style.

Then came the decade nobody knew quite how to describe. We were all getting a little desperate when the journalist David Brooks came along with the book,  »Bobos in Paradise: The New Upper Class and How They Got There » (Simon & Schuster, $25). Bobos, in case you haven’t heard, are not clowns in the Big Apple Circus. They are Bourgeois Bohemians, members of the overeducated class that, as a friend of ours in academia says, like to  »think left and live right. »

They are the indulged and indulgent, coffee (or decaf latte)-swigging achievers with a Palm Pilot in one hand and a cell phone in the hand. And, yes, David Brooks confirmed to us on the phone the other day, New Jersey is a Bobo paradise — what with all the little  »faux cities » like Montclair, Ridgewood and Princeton, filled with ‘people who don’t want to admit they’re suburbanites. »

You know who you are. Just in case you don’t, though, here is a quiz.

1. I go to church or synagogue to:

a. pray

b. be part of a religious community and reconnect with my ancestral heritage

c. network

2. My favorite grocery store is:

a. Pathmark

b. Kings

c. Wherever they’ve got organic cilantro at $5.99 an ounce

3. My favorite sport is:

a. football

b. baseball

c. women’s soccer

4. My favorite gift for my children’s teachers is:

a. homemade brownies

b. a gift certificate to Barnes & Noble

c. signed copies of my books

5. In my backyard I’m growing:

a. Jersey tomatoes

b. a perennial garden

c. genetically engineered cannibas-free marijuana, which I sell on the Web

6. My favorite vacation is:

a. a week at the Jersey Shore

b. a month on Martha’s Vineyard

c. turning off my cell phone at the New Jersey Performing Arts Center

7. I think there should be a Starbucks:

a. in every town in New Jersey

b. in every movie theater

c. while you’re waiting in line at the bank

8. My kid:

a. got 1200 on the College Boards

b. got 1600 on the College Boards

c. aced his Peace Corps application

9. I like to go antiquing:

a. in Chester

b. on eBay

c. at Jon Corzine’s house on trash day

10. The crime I fear the most is:

a. carjacking

b. hijacking

c. having my intellectual property stolen

11. In Bobo neighborhoods, all the women are strong, the men are good-looking and the children are:

a. above average

b. gifted and talented

c. above the 95th percentile

12. My pet peeve is:

a. all the tolls on the Garden State Parkway

b. three-inch fingernails

c. misplaced commas

13. I have nightmares about:

a. merging on the Jersey Turnpike

b. discovering radon in my basement

c. getting bumped off Charlie Rose

14. My favorite thing to do on the Internet is:

a. follow my stocks

b. get the ski reports

c. manipulate the book rankings on Amazon.com

15. A Bobo health crisis is:

a. stroke

b. heart attack

c. laryngitis

Drawing (Nancy Doniger)

Voir enfin:

Les Bobos

Renaud

On les appelle bourgeois bohêmes
Ou bien bobos pour les intimes
Dans les chanson d’Vincent Delerm
On les retrouve à chaque rime
Ils sont une nouvelle classe
Après les bourges et les prolos
Pas loin des beaufs, quoique plus classe
Je vais vous en dresser le tableau
Sont un peu artistes c’est déjà ça
Mais leur passion c’est leur boulot
Dans l’informatique, les médias
Sont fier d’payer beaucoup d’impôts

Les bobos, les bobos
Les bobos, les bobos

Ils vivent dans les beaux quartiers
ou en banlieue mais dans un loft
Ateliers d’artistes branchés,
Bien plus tendance que l’avenue Foch
ont des enfants bien élevés,
qui ont lu le Petit Prince à 6 ans
Qui vont dans des écoles privées
Privées de racaille, je me comprends

ils fument un joint de temps en temps,
font leurs courses dans les marchés bios
Roulent en 4×4, mais l’plus souvent,
préfèrent s’déplacer à vélo

Les bobos, les bobos
Les bobos, les bobos

Ils lisent Houellebecq ou philippe Djian,les Inrocks et Télérama,
Leur livre de chevet c’est surand
Près du catalogue Ikea.
Ils aiment les restos japonais et le cinéma coréen
passent leurs vacances au cap Ferret
La côte d’azur, franchement ça craint
Ils regardent surtout ARTE
Canal plus, c’est pour les blaireaux
Sauf pour les matchs du PSG
et d’temps en temps un p’tit porno

Les bobos, les bobos
Les bobos, les bobos

Ils écoutent sur leur chaîne hi fi
France-info toute la journée
Alain Bashung Françoise Hardy
Et forcement Gérard Manset
Ils aiment Desproges sans même savoir
que Desproges les détestait
Bedos et Jean Marie Bigard,
même s’ils ont honte de l’avouer
Ils aiment Jack Lang et Sarkozy
Mais votent toujours Ecolo
Ils adorent le Maire de Paris,
Ardisson et son pote Marco

Les bobos, les bobos
Les bobos, les bobos

La femme se fringue chez Diesel
Et l’homme a des prix chez Kenzo
Pour leur cachemire toujours nickel
Zadig & Voltaire je dis bravo
Ils fréquentent beaucoup les musées,
les galeries d’art, les vieux bistrots
boivent de la manzana glacée en écoutant Manu chao
Ma plume est un peu assassine
Pour ces gens que je n’aime pas trop
par certains côtés, j’imagine…
Que j’fais aussi partie du lot


Présidentielle 2012: Le PS est devenu l’expression des nouvelles classes dominantes

16 mars, 2012
Ce ne sont pas les différences qui provoquent les conflits mais leur effacement. René Girard
Vous allez dans certaines petites villes de Pennsylvanie où, comme dans beaucoup de petites villes du Middle West, les emplois ont disparu depuis maintenant 25 ans et n’ont été remplacés par rien d’autre (…) Et il n’est pas surprenant qu’ils deviennent pleins d’amertume, qu’ils s’accrochent aux armes à feu ou à la religion, ou à leur antipathie pour ceux qui ne sont pas comme eux, ou encore à un sentiment d’hostilité envers les immigrants. Barack Obama
Nous qui vivons dans les régions côtières des villes bleues, nous lisons plus de livres et nous allons plus souvent au théâtre que ceux qui vivent au fin fond du pays. Nous sommes à la fois plus sophistiqués et plus cosmopolites – parlez-nous de nos voyages scolaires en Chine et en Provence ou, par exemple, de notre intérêt pour le bouddhisme. Mais par pitié, ne nous demandez pas à quoi ressemble la vie dans l’Amérique rouge. Nous n’en savons rien. Nous ne savons pas qui sont Tim LaHaye et Jerry B. Jenkins. […] Nous ne savons pas ce que peut bien dire James Dobson dans son émission de radio écoutée par des millions d’auditeurs. Nous ne savons rien de Reba et Travis. […] Nous sommes très peu nombreux à savoir ce qu’il se passe à Branson dans le Missouri, même si cette ville reçoit quelque sept millions de touristes par an; pas plus que nous ne pouvons nommer ne serait-ce que cinq pilotes de stock-car. […] Nous ne savons pas tirer au fusil ni même en nettoyer un, ni reconnaître le grade d’un officier rien qu’à son insigne. Quant à savoir à quoi ressemble une graine de soja poussée dans un champ… David Brooks
Les tea party ne se résument pas à des positions pro life et anti-masturbatoires, la révolte est bien plus large et profonde (…), elle est sans doute à rapprocher aux mouvements souterrains résilients depuis des années qui se font désormais jour en Hollande, en Allemagne, en Suède maintenant, en Italie et en France depuis quelques temps, à savoir le refus, hétérogène, de se voir imposer d’en haut une vision idéaliste, désincarnée, réduisant le vivre ensemble au “care”, comparant toute volonté de conserver un certain art de vivre comme réactionnaire, analysant enfin tout refus de confondre ouverture et disparition comme raciste. (…) Les tea party sont évidemment dénoncées par les idéologues de Hollywood, de New York, de Washington DC, et aussi de st Germain des Prés puisqu’ils incarnent tous le nihilisme étatiste dénoncé par les tea party en ce qu’il parasite l’espace public, l’idéal public, la volonté commune, et très pratiquement les fonds publics pour fabriquer leur gloire par la victimisation (du “care”) c’est-à-dire par la transformation du peuple en assistés scotchés aux frasques de leur ego supposé artistique (…). Il ne s’agit donc pas de populisme, mais de se libérer de chaînes installées à nos poignets pour notre bien alors que ces bienfaiteurs sont en réalité le principal obstacle pour réellement faire de l’espace commun un bien au service de toutes et de tous. Lucien SA Oulahbib (16/9/2010)
Je pense qu’on n’aborde pas les vraies questions et qu’on donne le sentiment qu’on esquive un certain nombre de questions importantes. Je pense que la question de la maîtrise des flux migratoires est une question qui reste importante, qui taraude la société française et que le sentiment qu’il y ait une sorte d’invasion rampante ; et donc, tant qu’on n’abordera pas frontalement cette question-là en montrant qu’on est capable de maîtriser, de réguler, d’organiser ces flux migratoires, la question de la ghettoïsation ou plus exactement la ghettoïsation ethnique de la société française n’ait pas abordé…(…) Mais je pense que beaucoup de dirigeants ont peur d’ouvrir ces débats-là avec le fait que ça fasse le lit du Front National ; et moi je pense qu’une société qui cache, qui refuse les débats, c’est une société qui me donne le sentiment qu’elle a peur. Et donc à partir de là, ceux qui exploitent ces peurs sont en situation favorable. (…) Il y a deux solutions. – Soit on dit : ça n’existe pas tout ça ; et à ce moment-là, on se rassure et on pense que l’anti-Sarkozysme va nous faire gagner les élections présidentielles. – Soit on dit : ça existe mais à partir de là, on apporte nos réponses. Moi je n’apporte pas les réponses de Marine Le Pen. Vous ne m’avez pas entendu dire qu’il fallait rejeter les Immigrés. Je dis, au contraire, que la question qui est posée :- c’est comment on redonne un sens à ces phénomènes migratoires qui sont de toute manière des phénomènes inscrits dans l’avenir de l’Humanité.- Donc, comment on évite qu’ils soient parqués dans des ghettos et qu’ils aient le sentiment qu’ils sont toujours rejetés. Comment on évite, par exemple, qu’ils soient systématiquement stigmatisés. (…) le vrai débat n’est pas sur l’islam. Le vrai débat, il est sur la laïcité ; et là, tous les partis politiques doivent en discuter. Et donc, le problème, ce n’est pas d’aller discuter d’une religion et donc de donner le sentiment qu’on la stigmatise. Le problème c’est de redéfinir des règles communes, y compris sur les pratiques religieuses qui interpellent aujourd’hui dans notre pays. Julien Dray
Ce n’est (…) pas parce que « Claude Guéant parle comme Marine Le Pen » (dixit Jean-Louis Borloo) que cette dernière progresse dans l’opinion et perce dans les urnes d’une élection qui jusqu’alors fermait à son parti les portes du second tour. C’est parce que ceux qui, en 2007, avaient quitté Jean-Marie Le Pen pour Nicolas Sarkozy en espérant voir réaliser certains de leurs vœux estiment qu’ils n’ont pas été entendus. (…) Peut-on, après cela, parler sans rire, comme dimanche soir, sur la plupart des plateaux télé, de “réaction des électeurs contre la droitisation de l’UMP” ? La vérité est que, depuis les années 1990, la droite n’a cessé de se dédroitiser et, par voie de conséquence, de libérer un espace croissant au Front national dont les propositions d’aujourd’hui sont parfois en deçà de celles du RPR et de l’UDF d’alors (lire les propositions des états généraux de l’opposition, animés, voici vingt ans, par Nicolas Sarkozy et Alain Madelin)… Valeurs actuelles
Toutes les enquêtes, notamment celle publiée chaque année (le 21 mars) dans le rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, montrent qu’il y a un double mouvement : d’une part l’ouverture de la société française à la différence et, d’autre part, la stigmatisation, pour une partie de l’opinion publique, de l’immigration en provenance des pays musulmans et de l’Islam en général. Lorsqu’on pose aux Français la question de savoir quelle est l’image qu’ils ont des différents groupes vivant sur le territoire national et des différentes religions, une frange de la population exprime désormais ouvertement le fait que l’Islam est intrinsèquement un problème car possédant des bases et un contenu supposé incompatible avec le projet civilisationnel français et européen. L’attitude des Français face à l’intégration change également. Il y a encore une dizaine d’années, on considérait que les problèmes d’intégration des étrangers étaient dus davantage à la société d’accueil. Désormais, un grand nombre de Français pensent que la responsabilité de la non-intégration provient des étrangers eux-mêmes. Ce phénomène existe aussi au niveau européen : en Europe du Nord (Scandinavie, Pays-Bas), en Italie avec le succès de la Ligue du Nord, en Autriche dans une moindre mesure. L’un des changements fondamentaux est que l’extrême-droite a muté idéologiquement. Elle est devenue aujourd’hui différente du néofascisme traditionnel. Les références à la Seconde guerre mondiale et aux régimes autoritaires qui les ont précédés s’estompent mais il apparaît une nouvelle forme d’extrémisme qui s’appuie sur le retournement d’un certain nombre de valeurs considérées jusqu’à aujourd’hui comme faisant partie du logiciel idéologique progressiste. Pourquoi l’Islam est aujourd’hui critiqué ? En raison de son attitude vis-à-vis des femmes, voire au nom du féminisme ; en raison de son attitude envers les minorités donc au nom du principe d’égalité et de liberté religieuse. On voit également comment Pim Fortuyn dans un premier temps et d’autres par la suite ont expliqué qu’en tant qu’homosexuels, ils se sentaient agressés par un Islam qui ne tolère pas les différences sexuelles. In fine, l’Islam est attaqué non pas en tant que religion mais culture. (…) à l’intérieur de la droite de gouvernement, un certain nombre de responsables, y compris le président de la République, se sont eux-mêmes emparés de la question. Ils l’ont fait en nous expliquant que ce qui se passait de l’autre côté de la Méditerranée était positif mais en agitant le spectre de l’invasion des immigrants illégaux et en liant les évènements à la question de l’Islam. Ce n’est pas un hasard si, au moment précis où la France modifiait son attitude vis-à-vis du monde arabe pour prendre le parti des peuples qui se révoltent, le président de la République relançait dans le même temps le débat sur l’identité nationale. (…) La présentation des Musulmans comme étant potentiellement susceptibles de déferler sur nos côtes et étant par ailleurs adeptes d’une religion qui poserait problème dans son implantation sur le sol national concourent effectivement à attiser les peurs. Jean-Yves Camus
Le FN apparaît, plus que jamais, comme un vecteur de manifestation des préoccupations populaires. Le « vote utile » des électeurs frontistes exprime un message de mécontentement profond où se mêlent questions sociétales (insécurité, immigration) et socio-économiques (rejet du libre-échange et de la mondialisation). Le nouveau discours de Marine Le Pen parvient à conjuguer ces deux thématiques et à rentrer ainsi en résonance avec l’opinion d’une large fraction de la population. (…) L’argument moral jeté à la face de ces divers électeurs, ou encore les démonstrations idéologiques, ont peu de chance d’être efficaces. Seules des réponses apportées à leurs préoccupations concrètes par les partis républicains pourront convaincre cette France en crise qu’elle a mieux à faire que de crier sa colère en votant à l’extrême droite. Eric Dupin
Robert Putnam a découvert que plus la diversité dans une communauté est grande, moins les gens votent et moins ils donnent à des associations caritatives et travaillent à des projets communautaires. (…) Dans une étude récente, Glaeser et son collègue Alberto Alesina ont démontré qu’à peu près la moitié de la différence dans les dépenses sociales entre les Etats-Unis et l’Europe — l’Europe dépense bien plus — peut être attribuée à la diversité ethnique plus grande de la population américaine. Michael Jonas
Pour le chercheur en sciences politiques de l’Université du Michigan, Scoot Page, dans les lieux de travail de haut niveau, les différentes manières de penser parmi des personnes de différentes cultures peuvent être un avantage. “puisqu’elles voient et appréhendent le monde différemment que vous, c’est provocant. Mais la fréquentation de personnes différentes peut stimuler la créativité de tous. Les équipes diverses tendent à être plus productives.” (…) Autrement dit, les membres de communautés plus diverses peuvent faire plus de bowling seuls, mais les tensions créatrices lâchées par ces différences dans le lieu de travail peuvent propulser ces mêmes endroits à la pointe de l’économie et de la culture créatrice. (…) Page appelle ça le “paradoxe de diversité.” Il pense que les effets à la fois positifs et négatifs de la diversité peuvent coexister dans les communautés, mais qu’il doit y avoir une limite.” Si l’investissement civique tombe trop bas, il est facile d’imaginer que les effets positifs de la diversité puissent tout aussi bien commencer à s’affaiblir. Michael Jonas
Le mépris dans lequel les tient la classe dirigeante a quelque chose de sidérant. Nos élites sont mues par une invraisemblable prolophobie dont elles n’ont parfois même pas conscience. (…) Les impensés de la gauche sur la sécurité et l’immigration témoignent d’un déni persévérant de celle-ci face à l’expression de certaines souffrances sociales. (…) Avant d’être une posture politique, le front républicain est d’abord un réflexe de classe et de caste. Patrick Buisson
François Hollande (…) est à peu près au niveau de premier tour où les instituts situaient Ségolène Royal en 2007 à pareille époque et tout indique qu’il rassemblera le 22 avril moins de suffrages que celle-ci. Il n’y a aucune dynamique en faveur du candidat PS. A la différence de la campagne de Mme Royal, celle de François Hollande ne suscite ni élan ni adhésion. On arrive même à une situation tout à fait paradoxale et inédite : c’est la première fois qu’un candidat recueille dans certaines enquêtes moins de souhaits de victoire que d’intentions de vote au premier tour. Les motivations du vote Hollande sont pour les deux tiers de battre le candidat sortant. Toute la stratégie du candidat socialiste a été bâtie sur l’idée que l’élection serait un référendum anti-Sarkozy et qu’il n’y avait pas besoin d’un moteur de secours. Rien n’a été prévu au cas où le moteur aurait des ratés et où le pseudo-référendum tournerait au duel. Avec le croisement des courbes du premier tour, François Hollande ne peut plus se comporter en gestionnaire pusillanime d’une rente virtuelle. Il va devoir prendre des risques. Ce n’est peut-être pas l’exercice où il est le meilleur.
Ce concept de « droitisation » est le plus sûr indice de la confusion mentale qui s’est emparée de certains esprits. Si la « droitisation » consiste à prendre en compte la souffrance sociale des Français les plus exposés et les plus vulnérables, c’est que les anciennes catégories politiques n’ont plus guère de sens… et que le PS est devenu – ce qui me paraît une évidence – l’expression des nouvelles classes dominantes. (…) Est-ce Nicolas Sarkozy qui se « droitise » en plaçant la maîtrise des flux migratoires au cœur de la question sociale ou la gauche qui se renie en substituant à la question sociale le combat sociétal en faveur d’un communautarisme multiculturel ? L’impensé du candidat socialiste sur l’immigration est tout sauf accidentel : il témoigne d’une contradiction à ce jour non résolue. L’idéologie du « transfrontiérisme » n’est pas celle des Français. Près de deux Français sur trois et près d’un sympathisant de gauche sur deux approuvent la proposition de Nicolas Sarkozy de réduire de moitié l’immigration légale. Le projet que porte Nicolas Sarkozy s’adresse à tout l’électorat populaire. Il est clairement le candidat d’une Europe des frontières. C’est en cela qu’il est le candidat du peuple qui souffre de l’absence de frontières et de ses conséquences en chaîne : libre-échangisme sans limites, concurrence déloyale, dumping social, délocalisation de l’emploi, déferlante migratoire. Les frontières, c’est la préoccupation des Français les plus vulnérables. Les frontières, c’est ce qui protège les plus pauvres. Les privilégiés, eux, ne comptent pas sur l’Etat pour construire des frontières. Ils n’ont eu besoin de personne pour se les acheter. Frontières spatiales et sécuritaires : ils habitent les beaux quartiers. Frontières scolaires : leurs enfants fréquentent les meilleurs établissements. Frontières sociales : leur position les met à l’abri de tous les désordres de la mondialisation et en situation d’en recueillir tous les bénéfices. Patrick Buisson

Attention: un succès sans lendemain peut en cacher un autre!

A l’heure où, contre l’avis de tous et « succès sans lendemain » ou non, les courbes ont commencé à s’inverser contre la domination jusqu’ici du seul candidat socialiste …

Et où, oubliant tant les joyeusetés de langage que les innombrables casseroles de l’autre  Corrézien qui avait  pendant 12 interminables années squatté le palais de l’Elysée, nos âmes délicates en sont à se pincer le nez devant la vulgarité du président sortant …

Retour, avec le conseiller qui avait déjà permis à Nicolas Sarkozy de l’emporter en 2007 Patrick Buisson, sur « l’impensé » et  la  » contradiction à ce jour non résolue » du PS …

A savoir qu’en se coupant de plus en plus de  « la souffrance sociale des Français les plus exposés et les plus vulnérables », il est en réalité devenu le parti des privilégiés « des beaux quartiers » et « des meilleurs établissements », des protégés des désordres de la mondialisation ou des gagnants « en situation d’en recueillir tous les bénéfices » …

Autrement dit  « l’expression des nouvelles classes dominantes » …

Patrick Buisson : « Hollande rassemblera moins de voix que Royal »

13.03.12

Patrick Buisson, 62 ans, spécialiste des études d’opinion, est conseiller de Nicolas Sarkozy. Cet ancien journaliste fait partie de l’équipe resserrée que le candidat réunit chaque soir à l’Elysée.

Issu de la droite maurassienne, M. Buisson fut responsable dans les années 1980 de l’hebdomadaire d’extrême droite Minute. Il a conquis M. Sarkozy en lui prédisant la victoire du non au référendum européen de 2005. Il orchestra en 2007 le virage à droite de M. Sarkozy, sur le thème de l’identité nationale. Il dirige la chaîne Histoire, filiale de TF1, et la société de conseil Publifact. Il a été mis en cause par la Cour des comptes pour ses services facturés à l’Elysée sans appel d’offres.

Nicolas Sarkozy a-t-il perdu l’élection ?

Patrick Buisson : Les médias racontent l’histoire à laquelle ils ont envie de croire. Ce serait mieux s’ils s’intéressaient à celle qui est en train de s’écrire. Le rapport de forces du second tour tel qu’il ressort actuellement des enquêtes d’opinion repose sur l’hypothèse, jamais vérifiée à ce jour dans un scrutin présidentiel, d’une abstention sensiblement plus importante au second tour qu’au premier.

Que nous disent aujourd’hui les sondages ?

Qu’entre 40 % et 50 % de l’électorat de Marine Le Pen se refuse à faire un choix pour le second tour dans le cas d’un duel Sarkozy-Hollande, et qu’environ un tiers de l’électorat de François Bayrou est dans ce cas. L’avantage du candidat socialiste est donc construit sur un scénario qui verrait 4 à 5 millions d’électeurs du premier tour ne pas aller voter au second. Autrement dit, sur du sable.

Depuis 1965, il n’y a pas eu un scrutin présidentiel où la participation au second tour n’a pas été supérieure à celle du premier. La plupart de ceux qui disent ne pas vouloir choisir iront voter le 6 mai. Et les réserves sont ici plutôt du côté de Nicolas Sarkozy que de François Hollande. Les sondages ne sont que des instantanés qui donnent l’illusion du réel. En peinture, cela s’appelle un trompe-l’œil.

Vous annoncez depuis des semaines l’effondrement de François Hollande. Où est-il ?

Au lendemain de la primaire socialiste, François Hollande recueillait, selon les instituts, entre 35 % (IFOP et Ipsos) et 39 % (BVA) des intentions de vote. La dernière enquête réalisée le lundi 12 mars – celle de l’IFOP – le situe à 27 %. Libre à chacun d’interpréter ces chiffres comme bon lui semble mais n’importe quel politologue vous dira que ce qui compte dans une campagne, ce ne sont pas les niveaux mais les tendances. En d’autres termes, c’est le film qui raconte l’histoire, non les instantanés. Or, depuis novembre, la courbe des intentions de vote en faveur de Hollande est orientée à la baisse.

La tendance en faveur de Nicolas Sarkozy, depuis son entrée en campagne, est non moins incontestablement haussière. Les plus audacieux ajouteront qu’il suffit de prolonger les courbes pour connaître le résultat final.

Pourtant, M. Hollande reste très haut…

Il est à peu près au niveau de premier tour où les instituts situaient Ségolène Royal en 2007 à pareille époque et tout indique qu’il rassemblera le 22 avril moins de suffrages que celle-ci. Il n’y a aucune dynamique en faveur du candidat PS.

A la différence de la campagne de Mme Royal, celle de François Hollande ne suscite ni élan ni adhésion. On arrive même à une situation tout à fait paradoxale et inédite : c’est la première fois qu’un candidat recueille dans certaines enquêtes moins de souhaits de victoire que d’intentions de vote au premier tour. Les motivations du vote Hollande sont pour les deux tiers de battre le candidat sortant.

Toute la stratégie du candidat socialiste a été bâtie sur l’idée que l’élection serait un référendum anti-Sarkozy et qu’il n’y avait pas besoin d’un moteur de secours. Rien n’a été prévu au cas où le moteur aurait des ratés et où le pseudo-référendum tournerait au duel. Avec le croisement des courbes du premier tour, François Hollande ne peut plus se comporter en gestionnaire pusillanime d’une rente virtuelle. Il va devoir prendre des risques. Ce n’est peut-être pas l’exercice où il est le meilleur.

M. Hollande a-t-il réalisé un coup décisif, en proposant de taxer à 75 % les revenus supérieurs à un million d’euros ? Est-ce le pendant à gauche de ce qu’avait fait M. Sarkozy avec l’identité nationale en 2007 ?

Si vous voulez dire qu’il s’agit d’un marqueur transgressif, cela ne fait aucun doute. Si on considère l’objectif, c’est plus hasardeux. Avec l’identité nationale, le candidat Sarkozy était parvenu à attirer, dès le premier tour, un tiers des voix frontistes, tandis que, s’il faut en croire les enquêtes, la transgression des 75 % n’a rien pour l’instant d’un « coup décisif ». Ce n’est pas Hollande qui a élargi sa base vers la gauche radicale – il a perdu 2 points en une semaine – mais Jean-Luc Mélenchon qui est en progression. Le candidat de la gauche populiste sera toujours plus crédible qu’une pâle copie sociale-démocrate dans le registre de la lutte des classes qui réclame une certaine tonicité.

Comment justifiez-vous la droitisation de Sarkozy ?

Ce concept de « droitisation » est le plus sûr indice de la confusion mentale qui s’est emparée de certains esprits. Si la « droitisation » consiste à prendre en compte la souffrance sociale des Français les plus exposés et les plus vulnérables, c’est que les anciennes catégories politiques n’ont plus guère de sens… et que le PS est devenu – ce qui me paraît une évidence – l’expression des nouvelles classes dominantes.

La spécificité historique du vote Sarkozy en 2007, c’est d’être parvenu à amalgamer, comme de Gaulle en 1958, un vote populaire avec un vote de droite traditionnel. Transgression idéologique, désenclavement sociologique et victoire électorale ont fait système.

Est-ce Nicolas Sarkozy qui se « droitise » en plaçant la maîtrise des flux migratoires au cœur de la question sociale ou la gauche qui se renie en substituant à la question sociale le combat sociétal en faveur d’un communautarisme multiculturel ?

L’impensé du candidat socialiste sur l’immigration est tout sauf accidentel : il témoigne d’une contradiction à ce jour non résolue.

L’idéologie du « transfrontiérisme » n’est pas celle des Français. Près de deux Français sur trois et près d’un sympathisant de gauche sur deux approuvent la proposition de Nicolas Sarkozy de réduire de moitié l’immigration légale.

Vous avez dit que Marine Le Pen ne faisait pas une bonne campagne et la voilà qui refait parler d’elle sur la viande halal…

Marine Le Pen s’est aventurée sur des thèmes où sa crédibilité était faible tout en cessant d’actionner les ressorts du vote frontiste. Son retour précipité aux fondamentaux de son parti a surtout mis en évidence une impasse stratégique.

Sans perspectives d’alliance ni de présence au second tour, elle n’offre pas plus d’issue politique que n’en offrait son père en 2007. Dans ces conditions, le vote en faveur de la candidate du FN ne serait plus un vote de protestation mais un vote d’immolation. En votant pour Marine Le Pen, les catégories populaires qui exprimeraient ainsi leur souffrance seraient assurées du résultat contraire de celui qu’elles recherchent. Elles augmenteraient les chances de François Hollande et donc les risques liés à une politique de non-maîtrise des flux migratoires et à l’émergence d’un vote communautaire avec l’attribution du droit de vote aux étrangers.

Comment récupérer ces électeurs FN ?

Le projet que porte Nicolas Sarkozy s’adresse à tout l’électorat populaire. Il est clairement le candidat d’une Europe des frontières. C’est en cela qu’il est le candidat du peuple qui souffre de l’absence de frontières et de ses conséquences en chaîne : libre-échangisme sans limites, concurrence déloyale, dumping social, délocalisation de l’emploi, déferlante migratoire.

Les frontières, c’est la préoccupation des Français les plus vulnérables. Les frontières, c’est ce qui protège les plus pauvres. Les privilégiés, eux, ne comptent pas sur l’Etat pour construire des frontières. Ils n’ont eu besoin de personne pour se les acheter. Frontières spatiales et sécuritaires : ils habitent les beaux quartiers. Frontières scolaires : leurs enfants fréquentent les meilleurs établissements. Frontières sociales : leur position les met à l’abri de tous les désordres de la mondialisation et en situation d’en recueillir tous les bénéfices.

J’entends dire çà et là que la stratégie qui consiste, non pas à se « droitiser », mais à prendre en compte les préoccupations populaires serait un échec. Un échec pour qui ? Il y a un an, les sondages donnaient Nicolas Sarkozy au coude-à-coude avec Marine Le Pen sans certitude de qualification pour le second tour. A la fin de janvier 2012, il ne la devançait que de 3 points en moyenne. Aujourd’hui, l’écart se situe entre 10 et 12 points.

Propos recueillis par Arnaud Leparmentier et Vanessa Schneider

Voir aussi: 

Sarkozy devant Hollande: succès sans lendemain

Eric Dupin

Rue 89

13 mars 2012

A l’Elysée, on croisait les doigts depuis longtemps. Dans l’attente du croisement des courbes d’intentions de vote de François Hollande et Nicolas Sarkozy. L’heureux événement tardait à se produire depuis la déclaration de candidature du président sortant, le 15 février.

Enfin, une première enquête plaçant le champion de l’UMP en tête du premier tour a été connue lundi soir. Celui-ci est crédité par l’Ifop de 28,5% des suffrages potentiels contre 27% pour le candidat socialiste.

Saturation de l’espace médiatique

Un institut, deux sondages

Plusieurs riverains ont été surpris de la différence entre l’enquête Ifop qui a fait beaucoup de bruit (première à indiquer un « croisement de courbes » entre Hollande et Sarkozy) et une autre enquête Ifop récente dans laquelle le candidat socialiste reste un demi-point au dessus de celui de l’UMP.

Il s’agit, en réalité de deux baromètres différents du même institut. La première enquête résulte d’un sondage périodique commandé par Europe 1-Paris Match-Public Sénat. Il est réalisé auprès d’un échantillon relativement important (1 692 personnes) selon une méthode mixte, à la fois par téléphone et par questionnaire sur Internet. Celle-ci a été conduite du 11 mars à 18 heures au 12 mars 2012.

La seconde enquête provient d’un sondage en continu (méthode du « rolling ») publiée tous les jours de la semaine sur le site de Paris Match à 18 heures et effectué uniquement sur Internet. 300 personnes environ sont interrogées chaque jour et les chiffres publiés prennent en compte les résultats obtenus au cours des trois derniers jours. Ces différences de date et de méthodologie expliquent de possibles discordances entre les deux types d’études.

Par bonheur, Sarkozy a été informé de la bonne nouvelle juste avant son passage à l’émission « Paroles de candidat » sur TF1. De quoi lui donner une pêche d’enfer. De fait, le Président-candidat a été très bon ce soir-là. Le format même de l’émission politique de la première chaîne, avec une interrogation par des Français avant tout soucieux de leurs propres problèmes, lui a permis de déployer ses talents d’avocat capable de plaider successivement les causes les plus diverses.

Au lendemain de la mise en scène réussie du meeting de Villepinte (Seine-Saint-Denis), le candidat Sarkozy sature ainsi l’espace médiatique. Une telle surexposition dope généralement, de manière plus ou moins durable, les intentions de vote du candidat qui en bénéficie.

Soulignons que l’enquête de l’Ifop citée plus haut a été réalisée les 11 et 12 mars, dans la foulée du grand rassemblement de l’UMP. Les prochains sondages, qui prendront en compte l’effet de l’émission de TF1, pourraient confirmer la tendance.

Ces observations ne signifient pas que la dynamique qui porte actuellement Sarkozy soit purement conjoncturelle. La stratégie de provocation droitière systématiquement mise en œuvre depuis sa descente dans l’arène électorale produit son effet. En début d’année, le candidat de l’UMP n’était pas simplement menacé de ne décrocher que la seconde place au premier tour de l’élection présidentielle. La forte audience de Marine Le Pen lui faisait courir le risque réel d’une pure et simple élimination.

Pour reprendre la même série d’enquêtes de l’Ifop, seulement quatre points séparaient Sarkozy de Le Pen début janvier. La candidate du FN est descendue de 20 à 16% aujourd’hui tandis que celui de l’UMP grimpait de 24 à 28,5% des intentions de vote. Le « candidat du peuple » autoproclamé a réussi à ramener sur son nom une fraction de l’électorat lepéniste.

Le flanc gauche de Hollande

A gauche, l’évolution est toute autre. Honnête gestionnaire de son patrimoine électoral potentiel, le candidat socialiste a laissé se dégarnir son flanc gauche. Il s’est certes efforcé, à l’occasion, de lancer des signaux dans cette direction comme la fameuse taxation à 75% des revenus supérieurs à un million d’euros par an.

Mais l’électorat de gauche le plus exigeant doute toujours de sa volonté de changer profondément les choses. Selon une habitude désormais bien installée, Hollande a d’ailleurs laissé entendre que des aménagements seraient prévus pour atténuer la douleur de cette tranche de 75% à vocation symbolique, de son propre aveu.

Dans ce contexte, la progression de Jean-Luc Mélenchon est assez logique. Le candidat du Front de Gauche est passé de 7,5% fin janvier à 10% actuellement. Parallèlement, le candidat du PS descendait de 31 à 27%. Une partie de l’érosion du potentiel hollandais vient également de la petite poussée, enregistrée par ce baromètre, de François Bayrou durant cette période.

La stratégie primaire de Sarkozy

L’élection présidentielle française est un sport très particulier qui oblige ses compétiteurs à pratiquer une drôle de gymnastique. Ils doivent mobiliser leur camp au premier tour avant de rassembler les Français au second. Et éviter deux erreurs :

•faire l’impasse sur la première haie, comme l’ont fait Edouard Balladur en 1995 ou Lionel Jospin en 2002 ;

•ou bien trop miser sur cette première étape, comme le fit Jacques Chirac en 1988.

Par sa stratégie « primaire », Sarkozy s’expose à ce risque. Le durcissement de sa campagne sur des thèmes très clivants (chômeurs, immigration, Europe, etc.) rendra difficile le rassemblement d’une majorité absolue d’électeurs sur son nom au second tour. Sa droitisation précipitera dans les bras de Hollande une bonne partie de l’électorat centriste. Pour l’heure, plus nombreux sont les supporters de Bayrou disposés à se reporter sur le candidat socialiste plutôt que sur celui de l’UMP.

Sarkozy peut certes espérer de meilleurs reports de l’électorat lepéniste que ceux que les enquêtes enregistrent aujourd’hui (moins d’un sur deux). Mais les partisans du FN qui n’ont pas été convaincus par un discours droitier dont la crédibilité reste douteuse à leurs yeux risquent fort de bouder jusqu’au dernier moment.

Hollande, candidat de convergence

A l’opposé, la percée de Mélenchon n’est guère dangereuse pour Hollande. Animé d’un solide antisarkozysme, l’électorat de Front de Gauche est d’ores et déjà disposé à se reporter comme un seul homme sur le candidat socialiste au tour décisif.

Celui-ci a certainement intégré cette donnée dans sa stratégie. Il se gardera sans doute d’un « virage gauche » qui aurait l’inconvénient d’indisposer un électorat centriste sur lequel il compte bien pour bâtir sa majorité électorale. Au prix d’innombrables ambiguïtés, Hollande s’emploiera à demeurer un bon candidat de convergence pour le second tour.

Voilà pourquoi le croisement des courbes du premier tour n’a guère d’incidence sur les équilibres du second tour. Hollande est crédité aujourd’hui de 54,5% de intentions de vote alors qu’il se situait à 54% au tout début du mois de janvier.

Réveiller le jeu

Ce fameux croisement de courbes, s’il devait être confirmé, n’en est pas moins une bonne nouvelle pour beaucoup de monde, et notamment pour les journalistes qui ne manqueront pas d’invoquer un suspense nouveau sur l’issue de la bataille présidentielle.

L’UMP retrouvera un moral qui était dramatiquement en berne ces dernières semaines. Sarkozy renouera avec sa fougue d’antan, au risque de se caricaturer lui-même.

Les socialistes eux-mêmes ont tout lieu de se réjouir de cet épisode. Manuel Valls a judicieusement sauté sur l’occasion pour proclamer que « rien n’est fait » et rameuter l’électorat de gauche autour du candidat socialiste. « Nous devons lutter en permanence à gauche contre la dispersion et la démobilisation », a expliqué le directeur de la communication de Hollande.

Nul doute que le PS exploitera ces nouveaux rapports de forces pour regonfler un « vote utile » qui perdait de sa pertinence dès lors que Hollande planait haut dans les sondages.

Faire la course en tête au premier tour n’est évidemment pas un gage de succès. Pour un Président sortant, c’est même la règle générale. Charles de Gaulle en 1965, Valéry Giscard d’Estaing en 1981, François Mitterrand en 1988, Jacques Chirac en 2002 ont tous devancé leurs concurrents lors de la première manche. Sarkozy devient, à cet égard, un Président normal.


Présidentielle 2012: Attention, une image peut en cacher une autre (You can’t have free immigration and a welfare state, stupid)

14 mars, 2012
« Nicolas Le Pen » titre de l’article du conservateur Wall Street Journal de ce jour. Une violente charge qui en dit long sur son image. Jean-Jacques Urvoas (spécialiste des questions de sécurité et de police au sein de l’équipe de François Hollande)
Qu’un tel journal, dont les idées sont à ce point ancrées à droite, qui est l’un des plus sérieux journaux du monde, fustige en termes aussi durs le comportement du candidat président en dit long sur la perception de sa campagne à l’étranger. Paul Giaccobi (député PRG)
La croissance économique de la France ralentit, le chômage augmente, la Grèce menace toujours de faire faillite, et l’euro, déstabilisé par la crise mais un peu plus rassurant ces derniers temps, n’est toujours pas sorti de sa crise existentielle. Malgré cette liste de graves problèmes qui inquiètent les électeurs français à l’approche de la présidentielle, le Président en campagne Nicolas Sarkozy a déclaré cette semaine que le premier sujet de préoccupation des Français, c’est la viande halal. Ha bon? (…) Peu importent les sondages qui montrent que les problèmes économiques et le chômage sont bien plus importants aux yeux de l’opinion dans le choix du prochain dirigeant, Sarkozy a même déclaré mardi soir que le vrai problème de la France est que « nous avons trop d’étrangers ». Son père, immigré hongrois, est prévenu. […] Beaucoup de commentateurs interprètent ce rapprochement avec les positions de l’extrême-droite comme une tentative cynique et désespérée d’attirer de nouveaux partisans dans sa difficile campagne. Mais si cette stratégie a peut-être été vitale à sa victoire de 2007, elle ne semble pas suffire à retourner une situation mal embarquée en 2012. Bruce Crumley (« La xénophobie de Sarkozy: le Président français flatte l’extrême droite », Time, 08.03.12)
Nicolas Sarkozy, qui aime se faire appeler Sarko l’Américain, flatte de dangereuses passions anti-immigrées pour son gain politique à court terme. The NYT
Do progressives, the champions of federal government authority in other areas of labor law, really want to join the black-helicopter right in arguing that Barbara Jordan, Harry Reid and Charles Schumer have sought to turn America into a police state? Do liberals, by opposing workplace raids, really want to be on the side of meat-packing companies and union-busting janitorial firms that violate hard-won labor laws? If progressives really believe that the U.S. should become the only sovereign country in the world that does not assert the right to regulate entry to its territory and participation in its labor markets, they should team up with the only other tiny sect in America that believes in open borders: right-wing libertarians. After all, calculating that a massive influx of poor workers would force wages down and destroy voter support for the welfare state, the late Wall Street Journal editor Robert Bartley periodically called for a constitutional amendment of five words: “There shall be open borders.” Michael Lind
On ne peut avoir simultanément une immigration sans restriction et un État-providence. Milton Friedman
I’ve also been predicting that the euro would never happen. I’m still not sure I’m wrong. The costs have been enormous. To preserve the link between the franc and the deutsche mark, the French had to adopt tight monetary and fiscal policy. They got double-digit unemployment and recession. Britain and Italy floated and have prospered. (…)  For strictly noble political purposes. Mitterrand and Kohl believed that they were the last leaders of their countries to experience World War II. They were determined to set up a system in which World War II could not happen again. And they were willing to pay an enormous economic price. (…) They’re going at political unification backward. I am still not willing to bet my life that the euro will come into existence. I think there’s still a substantial chance that between now and then the whole thing will break down. [the will of Europe’s political elite to do this is] Phenomenal. The people are opposed to it. And who is being stupid in all of this, in my opinion, is the business community in Europe. It’s not going to benefit from the euro. It’s going to be harmed by it. (…) Because the euro will lead to a less prosperous Europe. For example, Spain is hit by something. It can’t adjust by having its exchange rate fall; it’s going to adjust by rules, by regulations, by more control. (…) But who knows what’s going to happen if they go to the euro? There could be a real donnybrook in Europe. (…) I don’t think the nation-state is dead. All attempts to depart from the nation-state have so far been complete disasters. (…) [the Wall Street Journal] They’ve just got an idée fixe about it. Like they’ve got on immigration. It’s just obvious that you can’t have free immigration and a welfare state. Milton Fridman (1997)
Undoubtedly access to lower-wage foreign workers has a depressing effect [on wages].  Robert Reich
While most open-border libertarians proclaim a desire to dismantle both borders and the welfare state, in practice what they offer is open borders today and a vague (and almost certainly illusory) promise to end the welfare state in the indefinite future. As Milton Friedman understood, open-border enthusiasts have the sequence wrong: Opening borders with the redistributionist state still intact will result in a larger and more confiscatory government. Robert Rector
L’immigration permet aux nationaux de grimper dans l’échelle des professions et d’aller vers des métiers mieux rémunérés. Javier Ortega et Gregory Verdugo
Dans un pays marqué par les rigidités salariales, comme la France, on s’attendrait à un effet moindre sur les salaires et un effet à la hausse sur le chômage. Gilles Saint-Paul
Une augmentation du nombre d’immigrés correspondant à 1% de la force de travail totale réduit de 1,2% le salaire des moins qualifiés. Altonji et Card (cité par le rapport du CAE de juin 2009)
Maurice Allais pose la question de savoir « combien coûte un passager monté à Calais dans le train pour Paris ? ». Un contrôleur estimera que la consommation de ressources supplémentaires n’est pas vraiment chiffrable, et sera tenté de répondre presque rien (coût marginal nul). Le chef de train sera plus mesuré : si soixante passagers font comme lui, il faut ajouter une voiture au train. Il sera donc tenté d’imputer 1/60e du coût de la voiture pendant le temps du transport. Le chef de ligne ne l’entend pas de cette oreille : on ne peut pas ajouter indéfiniment des voitures à un train, et au bout de 20 voitures il faut doubler celui-ci. Il souhaite donc imputer pour sa part, en plus du 1/60e de voiture précédent, 1/1 200e du prix de la motrice et du salaire de son conducteur. Le chef de réseau n’est pas du tout d’accord : on ne peut pas multiplier ainsi les trains sans risque sur une même voie, et à partir de 50 trains par jour il est obligé de doubler la voie. Il ajoute donc pour sa part 1/120 000e du coût de la voie (toujours rapporté au temps du transport). Maurice Allais montre ainsi que par approximations successives on arrive à ce que doit être le coût minimal du billet pour que la compagnie ferroviaire ne se retrouve jamais dans une impasse. Cet exemple lui est associé sous le nom de métaphore du voyageur de Calais, qui illustre qu’on ne peut jamais à proprement parler du coût d’un bien ou d’un service, mais qu’il est plus exact de parler de coût d’une décision en indiquant à quel niveau on la considère. Les économistes reconnaissent depuis longtemps le caractère relatif de la notion de coût puisqu’ils disent que le coût n’est jamais qu’un « coût d’opportunité » : la valeur de ce à quoi on renonce au moment d’agir. Le paradoxe est que les économistes mathématiciens ne raisonnent pas en termes d’action mais en termes de situations, de sorte qu’ils ne sont pas les mieux placés pour en tirer les conséquences logiques. Maurice Allais a notamment compris que le coût dépend des conséquences de la décision ; se pose alors la question de savoir à qui la décision coûterait effectivement quelque chose, pourquoi c’est à lui qu’elle coûterait cela, comment celui qui subira le coût peut s’assurer que ses représentants (le contrôleur pour la SNCF, par exemple) prendront les bonnes décisions. Wikipedia (parabole du voyageur de Calais de Maurice Allais)
Autant une immigration modérée peut être considérée comme avantageuse et souhaitable, autant l’immigration démesurée et déraisonnable qui s’est constatée en France constitue par ses conséquences de toutes sortes un insupportable fardeau. Une immigration excessive sape les fondements mêmes de la cohésion du corps social, condition majeure d’un fonctionnement efficace et équitable des l’économie de marchés. (…)  Une inconscience totale a constamment dominé la politique française. Ainsi les allocations familiales ont été créées à l’origine avec un seul objectif : enrayer autant que possible l’insuffisance de la natalité française. Etendre dès lors ce droit aux travailleurs étrangers et à leurs familles, en général prolifiques, est dénué de tout sens commun. On ne saurait mieux faire pour attirer artificiellement les étrangers en France. Maurice Allais
N’est-il pas surprenant de constater que la Seine-Saint-Denis, qui compte 115.000 chômeurs, soit aussi le premier département d’arrivée de l’immigration ? Cela s’explique : l’immigration nouvelle tire les salaires à la baisse, rendant l’accès à l’emploi sans intérêt pour ceux qui bénéficient de filets sociaux. Curieusement, les mêmes qui déplorent le chômage de masse dans les banlieues militent pour la poursuite de l’immigration. Il y a pourtant un moyen simple, en économie libérale, de pourvoir les emplois dont « personne ne veut » : les revaloriser en augmentant les salaires et en améliorant les conditions de travail. Ce dont précisément le MEDEF ne veut pas. (…) L’immigration est un élément de la mondialisation. C’est une délocalisation à domicile. Là aussi, c’est une logique financière qui s’applique : maximiser les profits immédiats des firmes (en baissant les salaires) ; transférer les charges collectives (sociales, d’investissement) à l’Etat, c’est-à-dire aux contribuables. Polémia
Dans l’univers du libre échange mondial et de la mobilité de tous les facteurs de production, les entreprises françaises et européennes sont poussées à un double comportement : la délocalisation à l’extérieur (« offshore ») de la production des biens et produits manufacturés et des services informatiques ; la délocalisation à domicile par le recours à de la main d’œuvre immigrée pour les services non délocalisables : BTP, restauration et services à domicile notamment. (…) Cette logique a ses gagnants et ses perdants. Parmi les gagnants on trouve les entreprises qui diminuent leurs charges et donc augmentent leurs marges. On trouve aussi les particuliers qui utilisent des services : riches particuliers recourant à du personnel de maison ou fréquentant des restaurants de luxe, pas toujours très regardants sur la régularité de leur main d’œuvre de base ; particuliers moins riches bénéficiant de services à la personne, notamment de soins à domicile, ou clients de « fast food ». Et bien sûr les immigrés eux-mêmes qui accèdent – au prix de leur déracinement – au confort d’un pays développé. (…) Les perdants sont du côté des actifs et des salariés : depuis trente ans la main d’œuvre française est en concurrence avec la main d’œuvre mondiale ; il n’est pas surprenant que ses conditions de travail et de revenus se dégradent ; et qu’un chômage structurel de masse se soit installé. Car il est inexact de dire que «les immigrés prendraient les emplois que les Français ne veulent pas faire » ; dans une économie où il y a 10% de chômeurs, tous les emplois sont susceptibles d’être pourvus, à condition que les salariés ne subissent pas la concurrence déloyale d’une main d’œuvre bon marché venue du monde entier. Polémia

Et si comme pour le « tout halal », l’immigration ne profitait pas exactement à ceux qu’on croit?

A l’heure où le plus rapide prix Nobel de l’histoire qui n’avait eu de cesse dès son arrivée à la Maison Blanche que de se débarrasser du buste de Churchill laissé sur son bureau par son prédécesseur nous joue à présent, approche des présidentielles oblige, les champions des relations anglo-américaines …

Et où la précipitation de nos belles âmes à brandir le dernier éditorial du WSJ Europe dénonçant la droitisation (certes comme d’habitude pour les mauvaises raisons de basse politique) de notre Sarkozy national « en dit si long sur leur image » …

Ou plus précisément, étant donné l’évident et revendiqué ordre du jour d’abaissement des salaires (la fameuse « armée industrielle de réserve » de Marx avec ses conséquences sur à la fois les salaires et le chômage des moins qualifiés) et de démantèlement de l’Etat-Providence de la « bible du libéralisme », sur  leur totale perte de contact avec les classes populaires dont elles prétendent défendre les intérêts  …

Remise des pendules à l’heure avec le fameux entretien de Forbes où, dix ans avant sa mort, le pape du libéralisme Milton Friedman lui-même dénonçait l’idée fixe (en français dans le texte, s’il vous plait!) du WSJ sur l’immigration incontrôlée.

Qui, s’il se trompait sur l’avènement de l’euro, avait le mérite d’en montrer tant l’immense coût – toujours aussi peu claironné –  que les risques, lourds de conséquences, de démantèlement pour les Etats-nation …

MILTON FRIEDMAN, SOOTHSAYER

Interview by Peter Brimelow

Forbes

December 29, 1997

Boom? Bust? Inflation? Deflation? Milton Friedman peers into the future, making predictions on price levels in the United States, stagnation in Japan, and the new currency in Europe. A freewheeling discussion with Peter Brimelow.

BRIMELOW Deflation talk is fashionable . . .

FRIEDMAN I think the chances of a 1930s-style deflation are trivial. You can only have that kind of deflation if you have a bad monetary policy. Deflation is the easiest thing in the world to avoid; you just print more money.

BRIMELOW You’re not worried about involuntary deflation through collapsing financial institutions?

FRIEDMAN Oh, you can have recessions. You can have economic crises and financial institutions failing. But that will not produce deflation in the sense of falling prices, as in the thirties.

In 1953 I gave a talk in Stockholm under the title of « Why the American Economy Is Depression-Proof. » I’ve been right for forty-five years. Why should I change my story now?

And the reason I said it then is the same reason I say it now: The Great Depression need not have occurred if the monetary authorities had behaved differently.

BRIMELOW But price levels fell through the last part of the nineteenth century . . .

FRIEDMAN You can have mild deflation, but it needn’t be depression. From 1879 to 1896 prices in the United States fell by an average of 3 percent a year. From 1896 to 1914 they rose by an average of 3 percent a year. The economic rate of growth was identical in the two periods. So it’s pretty clear that deflation doesn’t mean depression.

BRIMELOW Okay, you can have mild deflation without depression. And even mild deflation does mean different investment strategies. It means lower interest rates and higher bond prices. My editor at Forbes has us on the line saying U.S. bonds are a good buy.

In 1953 I gave a talk under the title of « Why the American Economy Is Depression-Proof. » I’ve been right for forty-five years. Why should I change my story now?

FRIEDMAN Oh! Well! [Laughs.] At the moment I feel that they’re probably a pretty good buy–but not for the long term.

At the moment we have a rate of inflation of about 2 to 2 1/2 percent–maybe 1 to 1 1/2 percent, allowing for overstatement (because there’s no doubt official statistics overstate the rate of inflation; they’re not properly allowing for qualitative improvements). We’ve had very good monetary policy ever since Alan Greenspan has been chairman–the best of any period since the Federal Reserve was established in 1913.

But Greenspan is not going to stay chairman forever. We’re getting euphoria about how inflation is dead. Yes, the pipeline is set for the next year or two. We’re not going to have significant inflation in the next year or two.

But longer term, inflation is headed up and not down. Money supply has been going up at 3 or 4 percent a year–recently at about 7 percent. And that was already showing up in wages. Now I think developments in East Asia will slow things. But I would not be prepared to say that for the next ten years the consensus estimates of 2 to 2 1/2 percent inflation will work out. Sometime within the next ten to twelve years we’ll have a period of much higher inflation.

BRIMELOW You’re absolutely confident that we’re not going to see a secular decline in prices for a long period of time? We can’t go back to the situation that obtained in the late nineteenth century?

FRIEDMAN We could. But I don’t think we will because of political opposition–given that we know how to prevent it and given our past history, particularly the Great Depression. Now, if there’s any country in which the deflation scenario is possible, it’s Japan right now.

BRIMELOW Do you see that spilling over?

FRIEDMAN Of course, but it’s not a major spillover. And I don’t think it’ll happen in Japan. I don’t understand the way in which the Japanese central bank has been working. It should be printing more money. And sooner or later, it seems to me, it’s going to do so.

You see, the problem is that central bankers are hipped on the idea that they should worry about interest rates. Japa-nese central bankers say, « We’ve done all we could; look how low interest rates are. » But they have another alternative. They don’t have to care about interest rates. They can just go and buy up government securities. If they drive the interest rate to zero, what difference does it make? The effect would be to put more money in circulation and to offset this extraordinary situation in which they had a speculative bubble. They broke it by cutting money supply, and they’ve been suffering ever since because they can’t get any upward momentum.

BRIMELOW Is that what will spark the next U.S. recession–a trading partner’s troubles?

FRIEDMAN No, I believe the next problem in the United States will be an inflationary surge in the money supply. What always happens under those circumstances is that when the Fed starts raising the interest rate, it tends to overdo it. [Laughs.] The market will overreact. And that’s where you’re going to get your recession.

BRIMELOW What do you think about the stock market?

FRIEDMAN Well, I think the stock market is overvalued. But it’s not setting up for a major crash.

BRIMELOW When we last spoke, you predicted that the European Monetary Union would collapse. And it did. Britain and Italy came out.

FRIEDMAN Yes, it collapsed. I’ve also been predicting that the euro would never happen. I’m still not sure I’m wrong. The costs have been enormous. To preserve the link between the franc and the deutsche mark, the French had to adopt tight monetary and fiscal policy. They got double-digit unemployment and recession. Britain and Italy floated and have prospered.

BRIMELOW Why are the Europeans doing this?

FRIEDMAN For strictly noble political purposes. [Former French president François] Mitterrand and [German chancellor Helmut] Kohl believed that they were the last leaders of their countries to experience World War II. They were determined to set up a system in which World War II could not happen again. And they were willing to pay an enormous economic price.

BRIMELOW What do you think will happen now?

FRIEDMAN I’m baffled. I really don’t know.

Jerry Jordan of the Cleveland [Federal Reserve] has made a very good point. Suppose the euro is in existence, with a central bank overseeing it. What assets is it going to deal with? If the U.S. central bank wants to increase the money supply, it buys U.S. government bonds. If it wants to decrease the money supply, it sells U.S. bonds. On the balance sheet of the European central bank, to begin with the assets will be francs and deutsche marks and so on. But if it wants to increase money supply, what does it buy? German bonds, Italian bonds, French bonds?

BRIMELOW Because to the extent that it does anything, it’s going to affect the economy of the various countries differently?

FRIEDMAN Exactly. If you had first a political unification of Europe and the separate national bonds were converted into a European Union issue, it’d be no problem. Or if the European bank was going to start out by deflating, it could sell its own securities, and then it would have something to deal with. But over time it’s going to be expanding the money; to keep prices stable with output growing, it has to increase the money flow. All right–how? It makes a big difference to the French or the Italians or the Germans whose bonds are used.

They’re going at political unification backward. I am still not willing to bet my life that the euro will come into existence. I think there’s still a substantial chance that between now and then the whole thing will break down.

BRIMELOW But the will of Europe’s political elite to do this is phenomenal.

FRIEDMAN Phenomenal. The people are opposed to it. And who is being stupid in all of this, in my opinion, is the business community in Europe. It’s not going to benefit from the euro. It’s going to be harmed by it.

BRIMELOW Why?

FRIEDMAN Because the euro will lead to a less prosperous Europe. For example, Spain is hit by something. It can’t adjust by having its exchange rate fall; it’s going to adjust by rules, by regulations, by more control.

BRIMELOW Will the euro be an inflationary or deflationary factor in the world economy?

FRIEDMAN Neither inflationary nor deflationary–if there are floating exchange rates. And most exchange rates float.

But who knows what’s going to happen if they go to the euro? There could be a real donnybrook in Europe.

BRIMELOW Enough to impact the world?

FRIEDMAN Oh, yes.

I don’t think the nation-state is dead. All attempts to depart from the nation-state have so far been complete disasters.

BRIMELOW Isn’t there increasing central bank intervention in exchange rates–more dirty floats?

FRIEDMAN Oh, there’ve always been dirty floats. The only ones that are not dirty floats are Hong Kong at the moment, Argentina maybe, Lithuania, Estonia. The Thais had pegged the baht against the U.S. dollar. When the dollar appreciated, that was a real problem for them. But every pegged exchange rate system tends to go the same way. If there is central bank intervention, it gets out of alignment.

BRIMELOW Where does the Wall Street Journal’s editorial page campaign for fixed exchange rates fit into this?

FRIEDMAN You got me! I think that’s just an aberration. My God, how the hell can they stick with that? They’ve just got an idée fixe about it. Like they’ve got on immigration. It’s just obvious that you can’t have free immigration and a welfare state.

The debate about floating exchange rates has been won by the floaters, other than [Columbia University economist Robert] Mundell, who is a nonfloater among major American economists.

BRIMELOW [Wall Street Journal editor Robert] Bartley says he thinks the nation-state is dead, that we’re moving to a world driven by markets, free movement of labor and capital. I’m not sure what he thinks the political institutions will be. Your view?

FRIEDMAN No, I don’t think the nation-state is dead. And all attempts to depart from the nation-state in the direction of the United Nations and a United States of Europe have so far been complete disasters. It’s kind of hard, I think, to get the American public to go that direction very far. They’re not very happy with the United Nations. There are beginning to be some rumbles about opposition to the IMF [International Monetary Fund].

BRIMELOW A lot of opposition to NAFTA came from fear of loss of sovereignty . . .

FRIEDMAN I thought NAFTA was a terrible treaty–except that it was better than nothing! [Laughs.] I’d rather have unilateral free trade in the United States.

Other examples [of failed supranational institutions] are the IMF and the World Bank. We would never do with our own money what the IMF and the World Bank have done.

Look what’s happening now with Iraq. The United States wants to hide behind the United Nations. Our Iraq policy has been stupid from the beginning. We ought to declare defeat. Give up. Say we’re not going to be a policeman for the Europeans. Call it isolationist if you will, but I don’t see any other way out.

BRIMELOW Talking of isolationism: Congress recently refused to renew fast track [the president’s enhanced authority to negotiate further free trade treaties]. On the political right, there’s clearly increasing interest in protectionism, for example, voiced by Pat Buchanan. Are you concerned?

FRIEDMAN Buchanan’s not a fool. But on economics, he’s terrible! Well, historically, the American right has always been protectionist. [President William] McKinley, the 1896 election . . .

I don’t think it’s much of an economic threat. Given the size of the United States, the amount of internal trade, and the ability to get around protectionism via the Internet, via various other means–I don’t think protectionism is a real threat.

BRIMELOW See you in 2002?

FRIEDMAN [Laughs.] The odds are against it! But I’ll be delighted.

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Milton Friedman is a senior research fellow at the Hoover Institution. He was awarded the Nobel Prize in economic sciences in 1976. Peter Brimelow is a media fellow at the Hoover Institution and a senior editor at Forbes magazine.

Voir aussi:

Look to Milton

Robert Rector

NRO

June 20, 2007

A decade ago, Nobel prize-winning economist Milton Friedman admonished the Wall Street Journal for its idée fixe on open-border immigration policy. “It’s just obvious you can’t have free immigration and a welfare state,” he warned. This remark adds insight to the current debate over immigration in the U.S. Senate.

To be fully understood, Friedman’s comment should be viewed as applying not merely to means-tested welfare programs such as food stamps, Medicaid, and public housing, but to the entire redistributive transfer state. In the “transfer state,” government taxes the upper middle class and shifts some $1.5 trillion in economic resources to lower-income groups through a vast variety benefits and subsidies. Across the globe, this sort of economic redistribution is the largest, if not the predominant, function of government in advanced societies.

The transfer state redistributes funds from those with high-skill and high-income levels to those with lower skill levels. Low-skill immigrants become natural recipients in this process. On average, low-skill immigrant families receive $30,160 per year in government benefits and services while paying $10,573 in taxes, creating a net fiscal deficit of $19,587 that has to be paid by higher-income taxpayers.

There is a rough one-to-one fiscal balance between low-skill immigrant families and upper-middle-class families. It takes the entire net tax payments (taxes paid minus benefits received) of one college-educated family to pay for the net benefits received by one low-skill immigrant family. Even Julian Simon, the godfather of open-border advocates, acknowledged that imposing such a burden on taxpayers was unreasonable, stating, “immigrants who would be a direct economic burden upon citizens through the public coffers should have no claim to be admitted” into the nation.

There is also a political dimension to the transfer state. Elections in modern societies are, to a considerable degree, referenda on the magnitude of future income redistribution. An immigration policy which grants citizenship to vast numbers of low-skill, low-income immigrants not only creates new beneficiaries for government transfers, but new voters likely to support even greater transfers in the future.

The grant of citizenship is a transfer of political power. Access to the U.S. ballot box also provides access to the American taxpayer’s bank account. This is particularly problematic with regard to low-skill immigrants. Within an active redistributionist state, as Friedman understood, unlimited immigration can threaten limited government.

Many libertarians respond to this dilemma by asserting that the real problem is not open borders but the welfare state itself. The answer: dismantle the welfare state. The libertarian Cato Institute pursues a variant of this policy under the slogan, “build a wall around the welfare state, not around the nation.” Borders should be open, but immigrants should be barred from accessing welfare and other benefits.

But in practice, pursuit of these dual libertarian goals of opening borders and ending the redistributionist welfare state often leads to contradictions. The current Senate “comprehensive” immigration-reform bill, supported by the Cato Institute, actively demolishes existing walls between illegal immigrants and government benefits, granting some 12 million illegal immigrants (60 percent of whom are high-school dropouts) access to Social Security, Medicare, and, over time, to 60 federal means-tested welfare programs.

It also substantially increases the future flow of low-skill immigrants and gives them access to welfare and transfer programs. Far from building a “wall around welfare,” this legislation levels existing walls, builds a highway to Fort Knox, and shovels billions in taxpayer funds into the pockets of immigrants who entered this country illegally.

In a recent debate with Dan Griswold of the Cato Institute, I pointed out this paradox. Griswold replied that the key was to grant amnesty and open borders now and work on “building a wall around welfare” at some point in the future. The weakness of this response should concern all those interested in limiting the size of government.

While most open-border libertarians proclaim a desire to dismantle both borders and the welfare state, in practice what they offer is open borders today and a vague (and almost certainly illusory) promise to end the welfare state in the indefinite future. As Milton Friedman understood, open-border enthusiasts have the sequence wrong: Opening borders with the redistributionist state still intact will result in a larger and more confiscatory government. In response to libertarians who propose to open borders and dismantle the welfare state, practical conservatives should answer: “Go ahead. Dismantle the welfare state. As soon as you’ve got that finished, let us know, and then we’ll talk about open borders.”

Open-border enthusiasts sometimes claim that the 1996 welfare reform defanged the welfare system, eliminating the costs that low-skill immigrants impose on taxpayers. As one of the architects of that reform, I would warn that this view shows a serious lack of understanding of the limited scope of the 1996 welfare law, and, more importantly, a lack of appreciation of the magnitude of the redistributionist state.

Sen. Ted Kennedy understands that a steady stream of low-skill immigrants will help him build a much larger, tax-fueled government. It is a pity that so many foes of big government fail to appreciate this point.

— Robert Rector is a senior research fellow at the Heritage Foundation.

Voir également:

Open borders or high-wage welfare state

Too many progressives are afraid to admit that secure borders are essential to a strong social safety net

Michael Lind

May 4, 2010

Arizona’s new immigration law has provoked a firestorm of denunciation from progressives. The portion of the law that allows police to stop and question individuals who might be illegal immigrants has rightly been denounced as encouraging racial profiling. That provision is all too reminiscent of “vagrancy” and “loitering” laws from the segregationist South, which gave law enforcement officers broad discretion in harassing and arresting blacks and low-income whites.

Unfortunately, many progressives have gone beyond denouncing the obnoxious component of the Arizona statute and the bigotry of many right-wing nativists who defend it to implying that enforcement of any federal immigration law is racist. In doing so, much of the progressive commentariat has demonstrated its distance, not only from the American public as a whole, but also from most Democratic and independent voters.

According to a Gallup poll of April 27-28, among Americans who had heard of the Arizona law, 51 percent supported it and 39 percent opposed it. Progressives should be troubled by the fact that, among those who had heard of the bill, a relatively narrow majority of Democrats — 56 percent — opposed it, while 50 percent of independents approved of it (compared to 39 percent who opposed it).

Gallup concludes: “Most Americans have heard about Arizona’s tough new immigration law, and they generally support it.” The support for the law probably indicates support for tough enforcement in general, not racial profiling. A Pew poll in 2009 found that 64 percent of Democrats, 77 percent of independents, and 83 percent of Republicans agreed with the statement, “We should restrict and control people coming to live in our country more than we do now.”

Since the economy crashed in the fall of 2008, public attitudes toward immigration, both legal and illegal, have been hardening. Between 2008 and the summer of 2009, the number of respondents telling Gallup that immigration should be decreased shot up from 39 percent to 50 percent. While Republicans are more restrictionist than Democrats, pluralities of Democrats and independents favor decreases in immigration, including legal immigration. Forty-four percent of Democrats favor decreasing immigration, compared to 37 percent who want to keep it at present levels. Only a tiny 15 percent of Democrats want it increased. Here independent opinion tracks with Democratic opinion: 46 percent of independents want less immigration, and only 15 percent want more.

The mere 15 percent of Democrats who favor increased immigration make up the overwhelming majority of Democratic pundits, think tank operatives and other opinion leaders. Indeed, it appears that many prominent progressives are opposed to any enforcement of U.S. immigration laws at all.

Consider the editors of the Nation, in an editorial titled “Arizona Burning.” The reference to the movie “Mississippi Burning,” about the Ku Klux Klan in the Civil Rights era, shows the tendency of liberals to view immigration policy through the lens of anti-racism. The editors complain: “Not only has the White House delayed the push for immigration reform — one of Obama’s campaign promises — its Department of Homeland Security continues to deputize police officers to enforce dysfunctional federal immigration policies, raid businesses and deport thousands of immigrants; this year it’s on track to hit 400,000 deportations, the same as last year, exceeding the Bush administration’s 2008 record.”

Do the editors of the Nation want the U.S. to have any laws regulating entry by citizens of other countries into the U.S. or not? If so, then they have an obligation to explain the methods of law enforcement that they support. Enforcement requires two things: identification by the government of foreign nationals and U.S. employers who violate U.S. immigration laws, and penalties that are proportionate but sufficiently harsh to deter other foreign nationals and U.S. employers from attempting to break the laws in the future.

The key word is “employers.” The most effective way to reduce illegal immigration is to dry up the demand for it by cracking down on sleazy employers who break U.S. labor and immigration laws. The need to identify scofflaw employers explains why the immigration reform commission appointed by President Clinton and headed by the late Barbara Jordan recommended turning the Social Security card into — oh, the horror! — a national ID. It is why the latest Senate immigration reform proposal, the Reid-Schumer-Menendez plan, calls for using biometric data to discourage fraud on the part of lawbreaking employers. Do progressives, the champions of federal government authority in other areas of labor law, really want to join the black-helicopter right in arguing that Barbara Jordan, Harry Reid and Charles Schumer have sought to turn America into a police state? Do liberals, by opposing workplace raids, really want to be on the side of meat-packing companies and union-busting janitorial firms that violate hard-won labor laws?

If progressives really believe that the U.S. should become the only sovereign country in the world that does not assert the right to regulate entry to its territory and participation in its labor markets, they should team up with the only other tiny sect in America that believes in open borders: right-wing libertarians. After all, calculating that a massive influx of poor workers would force wages down and destroy voter support for the welfare state, the late Wall Street Journal editor Robert Bartley periodically called for a constitutional amendment of five words: “There shall be open borders.”

Some progressives have already bought into libertarian ideology on this subject. Washington Post blogger Ezra Klein recently wrote an approving review of a book by a right-wing libertarian, Jason L. Riley, titled “Let Them In: The Case for Open Borders.” Klein expresses his agreement with the free-market right’s dismissal of concerns about the effects of employment on wages: “To put it simply, if there were no Chinese immigrants, the result would not be Chinese restaurants staffed mainly by native Iowans. You wouldn’t have many Chinese restaurants at all, and folks who like Chinese food would eat at home more often.”

Klein’s position on immigration in general seems to be guided by culinary considerations. In the center-left American Prospect, Klein writes that “I’m more concerned about industries where we’re barely out-competing global competitors, like agriculture. As The New York Times wrote, if the migrants weren’t coming over the border to pick strawberries, it would be the strawberries coming over the border instead. That would, to be sure, be better for Mexico, but it wouldn’t be that good for the United States.”

Does American prosperity depend, not on moving into high-value production along with the advanced technological societies of Asia and Europe, but on competing with third-world produce exporters on the basis of low-wage labor? Having identified a dangerous farmworker gap between the U.S. and Mexico, Klein echoes the agribusiness lobby in recommending a federal industrial policy in the form of immigration laws that generously provide U.S. agribusiness with poorly paid immigrant labor. Thanks to this de facto federal labor subsidy, agribusiness need not choose between investing in harvesting technology operated by well-paid workers or going out of business. Maybe the Border Patrol should focus on “the strawberries coming over the border instead.”

One of the supreme achievements of American liberalism in the civil rights era was the abolition of the exploitative Bracero guest-worker program, at the insistence of Cesar Chavez and the United Farm Workers and the AFL-CIO. Klein joins conservatives in dismissing liberal objections to so-called guest worker (indentured servitude) programs, writing: “After all, the bottom fifth of this country never saw greater gains than in the immediate postwar period — exactly the era when the Bracero guest worker program was in place.”

In his enthusiastic review of Riley’s open borders manifesto, Klein endorses the appalling libertarian argument that some native and naturalized citizens would suffer a loss in social status from a reduction of low-wage immigration: “Additionally, you’d have more native workers laboring for low wages at the bottom of the occupational ladder rather than being pushed up into management and supervisory roles, as happens now.” Translation: Today there is such a glut of cheap labor that a non-Hispanic white who might have mowed lawns himself in the old days can now be a contractor, supervising a team of much poorer Latino immigrants. Klein’s casual acceptance of a low-wage society, as long as it benefits professionals who don’t want to pay much for Chinese takeout and natives who get jobs managing and supervising low-wage immigrants, is anything but liberal.

Nor is Klein finished recycling right-wing libertarian talking points: “As Riley persuasively argues, however, the positive effects of immigration on the wages of immigrants are huge.” The mouthpieces of the corporate right make the same argument for outsourcing — sure, it may hurt some American workers, but sweatshop employment helps the foreign poor much more! True anti-racism, these libertarians claim, means that you can’t prefer the well-being of your own country’s disadvantaged to the global poor who are longing for the poorly paid, non-unionized jobs that philanthropic multinational corporations generously bestow upon them.

It is surprising that any progressives are naive enough to fall for the insincere claim of conservatives and libertarians that their cheap-labor policies are motivated by altruistic concern for the foreign poor. The same conservatives and libertarians who claim to be defending poor Mexican immigrants and Chinese factory workers against overpaid, privileged American workers also claim that federal prevailing-wage laws for public contractors discriminate against blacks and that poor Americans are enslaved by “the welfare plantation.” The faux-humanitarian arguments of the open-borders, cheap-labor right come as part of a larger policy package that genuine progressives should reject as a whole.

Conceding reluctantly that in some cases unskilled immigration might depress wages at the bottom of the income scale, Klein says that the answer is to raise taxes on Americans in order to pay for more welfare for the working poor: “[I]f your concern is really the conditions of the worst-off, there are much more direct ways to help them (universal health care would be a good start).” Elsewhere he proposes a higher earned income tax credit to make up for wages depressed by immigration. Klein never addresses the obvious question: Isn’t his proposal a classic case of allowing the gains from low-wage immigration to be privatized by employers (“management and supervisory”) and consumers (“folks who like Chinese food” and strawberries picked by poorly paid immigrants) while the cost is socialized and passed on to the taxpayers who pay for the welfare state? And isn’t he giving ammunition to paranoid conservatives who claim that the agenda of liberal immigration policy really is to depress wages, raise taxes and expand welfare?

Unlike most prominent progressives, Paul Krugman recognizes that you can have a high-wage social democratic welfare state or you can have unlimited immigration — but you can’t have both. Krugman observes that “open immigration can’t exist with a strong social safety net; if you’re going to assure healthcare and a decent income to everyone, you can’t make that offer global.”

Krugman is right about that. He is mistaken, however, when he writes: “So Democrats have mixed feelings about immigration; in fact, it’s an agonizing issue.” Krugman may be agonized, but I see no evidence that many other leading progressive pundits are. Most refuse to acknowledge the trade-off.

Much of the left’s opposition to immigration law enforcement, of course, is based on a strategic appeal to the Latino vote, not on a rational analysis of what sort of immigration policy best suits U.S. labor market conditions in the 21st century. If most Latinos began voting for Republicans, undoubtedly many Democrats who object to border and workplace enforcement would fall silent pretty quickly.

But there is more than ethnic politics at work. For some time the progressive intelligentsia has been drifting away from pro-labor egalitarianism toward libertarianism. The adoption by much of the center-left of the libertarian right’s arguments against enforcing federal immigration laws, right down to the revolting comparison of American police officers and Border Patrol officers to the Gestapo, is only the latest example of the disturbing drift of center-left opinion leaders toward the market fundamentalist right. First the progressive establishment rejected regulation and public R&D for the Wall Street-friendly cap-and-trade system as the centerpiece of liberal environmentalism. Then, only a few months ago, the progressive position on healthcare was redefined by Beltway progressives to mean, not support for universal Medicare, but rather support for a “market-oriented” Democratic healthcare plan based on subsidies to corporations and bearing a striking resemblance to the right-wing Heritage Foundation’s plan of the 1990s.

Some liberals and libertarians have discussed the possibility of a “liberaltarian” coalition. While the liberaltarians form a new fantasy-based community, dreaming of a utopian world without borders impeding the flow of labor, money or goods, reality-based egalitarian liberals in the New Deal/Great Society tradition can resume the project of creating a high-wage, social democratic nation-state inside America’s well-policed borders — even if it means that affluent metropolitan pundits must confront the heartbreaking choice of paying a little more at restaurants with well-paid workers or cooking at home.

Michael Lind is policy director of the economic growth program at the New America Foundation and author of “Up From Conservatism: Why the Right Is Wrong for America.”

Michael Lind’s new book, « Land of Promise: An Economic History of the United States », will be published in April and can be pre-ordered at Amazon.com.

Voir aussi:

L’économie de l’immigration

Jean-Yves Le Gallou

Polémia

25/10/2010

Il y a une « idéologie de l’immigration ». Celle-ci promeut le multiculturalisme et la « diversité », la culpabilité française et européenne et « l’antiracisme ». Selon une grille marxiste, « l’idéologie de l’immigration » est la superstructure intellectuelle de « l’économie de l’immigration » qui en est l’infrastructure. Selon une grille parétienne, « l’idéologie de l’immigration » est la « dérivation » théorique d’intérêts concrets bien réels (« les résidus » tout à fait matérialistes de ceux qui tirent avantage de l’immigration). Bref le discours des professionnels des bons sentiments sert de paravent à des intérêts sordides.

Explications

« L’économie de l’immigration » tel est le sujet traité par Jean-Yves Le Gallou, le 14 octobre 2010, à l’invitation du Cercle des catholiques pour les libertés économiques (CLE), présidé par Michel de Poncins. L’auteur analyse d’abord la macroéconomie de l’immigration et son impact sur la production, les salaires, les prestations sociales, la privatisation des profits et la collectivisation des pertes. Jean-Yves Le Gallou étudie ensuite la microéconomie de l’immigration et dévoile la multiplication des intérêts particuliers qui s’en nourrissent.

La logique d’une production moins chère

Dans l’univers du libre échange mondial et de la mobilité de tous les facteurs de production, les entreprises françaises et européennes sont poussées à un double comportement :

– la délocalisation à l’extérieur (« offshore ») de la production des biens et produits manufacturés et des services informatiques ;

– la délocalisation à domicile par le recours à de la main d’œuvre immigrée pour les services non délocalisables : BTP, restauration et services à domicile notamment. Gagnants et perdants de l’immigration

Cette logique a ses gagnants et ses perdants.

Parmi les gagnants on trouve les entreprises qui diminuent leurs charges (1) et donc augmentent leurs marges. On trouve aussi les particuliers qui utilisent des services : riches particuliers recourant à du personnel de maison ou fréquentant des restaurants de luxe, pas toujours très regardants sur la régularité de leur main d’œuvre de base ; particuliers moins riches bénéficiant de services à la personne, notamment de soins à domicile, ou clients de « fast food ». Et bien sûr les immigrés eux-mêmes qui accèdent – au prix de leur déracinement – au confort d’un pays développé.

Perdants de l’immigration : salariés et chômeurs

Les perdants sont du côté des actifs et des salariés : depuis trente ans la main d’œuvre française est en concurrence avec la main d’œuvre mondiale ; il n’est pas surprenant que ses conditions de travail et de revenus se dégradent ; et qu’un chômage structurel de masse se soit installé. Car il est inexact de dire que «les immigrés prendraient les emplois que les Français ne veulent pas faire » ; dans une économie où il y a 10% de chômeurs, tous les emplois sont susceptibles d’être pourvus, à condition que les salariés ne subissent pas la concurrence déloyale d’une main d’œuvre bon marché venue du monde entier.(2)

Les perdants sont aussi du côté des contribuables car l’immigration privatise les bénéfices mais socialise les coûts.

Privatisation des bénéfices, socialisation des coûts

La main-d’œuvre immigrée est abondante (le monde entier en pourvoit !), son coût direct est donc moins cher que la main-d’œuvre autochtone ; c’est encore plus vrai lorsqu’il s’agit d’une main-d’œuvre immigrée clandestine : car dans ce cas c’est alors une main-d’œuvre docile et à charges sociales réduites sinon nulles.

Mais la main-d’œuvre immigrée coûte cher à la collectivité : un résident au chômage ne produit plus de cotisations mais il bénéficie toujours de prestations ; un résident étranger, même clandestin, bénéficie de prestations et dès qu’il est régularisé ces prestations se généralisent et s’étendent à ses ayants droits : prestations de santé, de famille, de logements. Séjourner en France, c’est aussi accéder à des biens collectifs qui ne sont pas indéfinis : réseaux de transports et d’assainissement, places dans les hôpitaux et les collèges. Selon le prix Nobel Maurice Allais, toute entrée de résident supplémentaire génère un coût d’équipement ; ces investissements nécessaires représentent de l’ordre de 100 000 euros par tête, plus sans doute dans les grandes régions urbaines comme l’Ile de France où les réseaux sont saturés.(3) Un travailleur régularisé avec sa famille peut ainsi coûter de 200 000 à 300 000 euros.

La grande illusion des régularisations

Depuis trente ans, les gouvernements successifs, en France comme chez nos voisins européens, finissent toujours par régulariser les travailleurs en situation clandestine, soit massivement, soit au fil de l’eau. Cette politique a des conséquences désastreuses car toute régularisation engendre deux nouvelles vagues d’immigration :

– celle des ayants droits des personnes régularisés (au titre du regroupement familial et de l’immigration nuptiale) ;

– celle de nouveaux clandestins qui viennent remplacer dans leurs emplois les travailleurs régularisés qui sont devenus moins rentables (et qui accèdent à un plus vaste champ de prestations sociales ce qui rend le travail moins intéressant pour eux).

L’économie de l’immigration se nourrit donc elle-même. D’autant qu’une multitude de corporations et de clientèles vivent de l’immigration

L’économie de la demande d’asile

En 2009, 47 000 personnes – record européen – ont demandé (très souvent abusivement) l’asile politique en France. La situation est la suivante : un Africain ou un Turc ou un Tchétchène arrivant, le dimanche, en France, avec sa famille (avec un visa de tourisme), peut déposer une demande du statut de réfugié politique en touchant le territoire français ; dès le lundi, il pourra solliciter un hébergement de la part de la préfecture la plus proche ; et s’il ne l’obtient pas immédiatement, il pourra engager un référé administratif le mardi ; au final, il sera logé dès le jeudi. Derrière ces règles qui coûtent 500 millions d’euros par an aux contribuables français, il y a beaucoup de bénéficiaires : les associations qui touchent les subventions pour l’aide qu’elles apportent aux demandeurs d’asile, les avocats qui trouvent des causes à défendre et les hôtels qui reçoivent des clients solvables…puisque c’est l’État qui paie.

Avocat de l’immigration : un métier profitable

Chaque année, 20 000 avocats supplémentaires sortent des facultés : la judiciarisation de la société et des affaires ne suffit pas à créer un marché suffisant pour les faire vivre ; mais le développement de l’aide judiciaire et les contentieux de masse fournissent des débouchés précieux supplémentaires : à Paris, Versailles, Lille, Lyon et Marseille, près de la moitié du contentieux administratif relève du droit de l’immigration. Un contentieux d’autant plus important qu’il est à la fois administratif et judiciaire. D’autres avocats se sont spécialisés dans les actions « antiracistes ».

Des dizaines de milliers de gens de robe vivent donc de l’immigration et militent pour une complexification croissante des lois au nom bien sur de la défense des droits de l’homme ; défense qui correspond à leurs intérêts bien compris. D’autres professions bénéficient du même effet d’aubaine: ainsi Le Monde notait récemment qu’en matière judicaire :« les pauvres manquaient d’interprètes. » (4)

L’économie associative

Des milliers d’associations maillent le territoire pour faciliter « l’intégration », « lutter contre l’exclusion » ou « combattre le racisme ». La aussi une multitude d’animateurs sociaux, de pédagogues et de sociologues trouvent des débouchés professionnels dans des structures subventionnées ; structures d’autant plus généreuses que plus une action échoue, plus elle a de chances d’obtenir des crédits supplémentaires car loin d’être abandonnées les actions sans résultats obtiennent des rallonges budgétaires.

Il y a là au niveau local comme au niveau national un terreau d’intérêts.

Les médecins et l’immigration : les paradoxes du numerus clausus

A la différence des avocats, la profession de médecins a subi un numerus clausus sévère : les médecins sélectionnés en France ont donc tendance à se concentrer sur les taches les plus intéressantes ou les mieux rémunérés. Un marché parallèle se développe pour les autres taches : urgentistes des hôpitaux venant du Maghreb et d’Afrique noire souvent moins qualifiés et toujours moins payés. Dentistes venant de Roumanie ou d’autres pays de l’est.

Dans le même temps, certains patrons de services hospitaliers vont chercher des patients intéressants à l’étranger. Ils maintiennent ainsi la voilure de leur service. Situation pour le moins paradoxale : la médecine française importe à la fois des malades et des médecins. Il n’est pas sûr que le patient français et l’assuré qui finance la sécurité sociale soit le gagnant de ces étranges pratiques.

Les universités à la recherche d’effectifs

Faute de sélection, les universités françaises attirent de moins en moins les étudiants français qui préfèrent souvent les filières courtes ou les grandes écoles (y compris les plus « petites » qui se sont beaucoup développées). Présidents d’universités et syndicats d’enseignants ont donc cherché de nouveaux débouchés auprès des étudiants chinois ou africains de petit niveau (les meilleurs intégrant les grandes écoles françaises ou les universités anglo-saxonnes). Là encore on voit mal ce que les Français ont à gagner à un tel dispositif qui se borne à nourrir de petits intérêts. D’autant que le statut d’étudiant accordé sans grand contrôle d’assiduité et de sérieux (ce n’est pas l’intérêt des universités qui cherchent à faire du « chiffre ») est l’une des filières du travail clandestin.

Conclusions

L’intégration des immigrés est un échec.

L’immigration pose des problèmes de moins en moins solubles. Et pourtant l’immigration se poursuit imperturbablement. C’est qu’il y a derrière le mouvement migratoire, le puissant moteur d’une économie de grands et petits intérêts. C’est aussi pour cela que « l’antiracisme » est l’idéologie de l’oligarchie dominante (5)

Notes :

•(1) Immigration : pourquoi le patronat en veut toujours plus

• (2) Maurice Allais et les causes du chômage français

• (3) Maurice Allais et le coût de l’immigration

• (4) « Après un an de stage et trois ans de « collaboration », Maître Virginie W., 32 ans, a vissé sa plaque en 2009, et partage ses locaux avec un confrère à M. . L’aide juridictionelle (AJ) lui assure de 1000 à 2000 euros brut par mois, soit un gros tiers de ses revenus “L’AJ, c’est le fonds de roulement des avocats. Pour les jeunes mais pas seulement… Les anciens, y compris dans les grosses structures, sont de plus en plus nombreux à monter des permanences pour en bénéficier.” Témoigne-t-elle. » (SOURCE : « Les barèmes dérisoires de l’aide jutidictionnelle. », Le Monde du 26/10/2010.)

• (5) L’antiracisme : une arme au service de l’oligarchie dominante

Voir également:

Immigration: pourquoi le patronat en veut toujours plus

Polemia

28 Mai 2010

Parce que l’immigration permet de payer les salariés toujours moins. C’est ce que dit un rapport du très sérieux et très officiel Conseil d’analyse économique, intitulé «Immigration, qualifications et marché du travail». Les blogueurs du Vrai débat l’ont décrypté. Instructif.

On se souvient du président Pompidou avouant peu avant sa mort qu’il avait ouvert les vannes de l’immigration en France à la demande des grands patrons, désireux de pouvoir bénéficier d’une main d’oeuvre nombreuse, docile et bon marché, d’une réserve quasi inépuisable à même de réduire les ardeurs revendicatrices des travailleurs français souvent organisés.

Quarante ans plus tard, rien ne semble avoir changé. Au contraire, les appels à l’immigration viennent toujours du même côté, et toujours pour les mêmes raisons. Seule différence : les secteurs économiques concernés sont désormais plus nombreux, dépassant le cercle du BTP ou de la restauration pour atteindre des professions autrefois épargnées telles que les ingénieurs ou les informaticiens

Ainsi, les rapports de la Commission européenne, du Medef ou du Business Europe (le Medef européen) n’ont eu de cesse depuis plusieurs décennies d’en appeler à toujours plus d’immigration. En 2008, le célèbre rapport Attali, commandé par Nicolas Sarkozy, dressait un tableau de plus de 300 mesures d’inspiration très libérale, parmi lesquelles une accélération de l’immigration. C’est d’ailleurs cette pente que suit le président de la République depuis son élection, à travers ce qu’il a nommé «l’immigration choisie» .

L’immigration souhaitée par le grand patronat pour faire pression à la baisse sur les salaires, voilà en résumé l’explication souvent avancée. Pour la première fois, un rapport « officiel », que nous avons décortiqué, confirme cette intuition.

Il date de 2009, et émane du Conseil d’Analyse Economique (CAE). Le CAE est un organe placé auprès du Premier ministre, peu réputé pour son caractère subversif dans la mesure où il regroupe tout le gratin des économistes français « officiels », ceux que les télévisions et les journaux acceptent de recevoir.

Vous allez le constater, la démonstration est sans appel.

Elle explique d’abord qu’en économie, la notion de « pénurie » de main d’oeuvre dans un secteur d’activité donné n’a pas de sens en période de chômage. C’est pourtant systématiquement ce facteur qui est mis en avant pour justifier le recours à l’immigration : le bâtiment peine à recruter tant de dizaines de milliers de travailleurs en France, il faut donc aller chercher la main d’œuvre ailleurs, entend-on souvent.

« Du point de vue de la science économique, la notion de pénurie n’est pas évidente » nous dit ce rapport, ajoutant que le « fait que certains natifs rejettent certains types d’emplois peut simplement signifier que les travailleurs ont de meilleures opportunités que d’occuper ces emplois, et donc que les salaires correspondants devraient augmenter pour qu’ils soient pourvus » (page 45).

Autrement dit, une pénurie de main d’oeuvre se forme lorsqu’un secteur n’offre pas les salaires jugés suffisants pour devenir attractif. Poursuivons le raisonnement, et alors on comprend qu’au lieu d’augmenter les salaires, le patronat a tout intérêt à créer une pénurie, qu’il comblera en allant chercher ailleurs une main d’oeuvre prête à accepter des salaires plus faibles.

C’est la conclusion à laquelle le rapport parvient sans ambiguïté : « Dans le cas du marché du travail, cela signifie qu’à la place de l’immigration des années soixante on aurait pu envisager une hausse du salaire des moins qualifiés » (page 46).

Le rapport du Conseil d’Analyse Economique recense également une série d’études françaises et étrangères qui ont tenté de chiffrer l’impact de l’immigration sur les salaires : « Atlonji et Card [deux économistes] trouvent qu’une hausse de la proportion d’immigrés d’un point de pourcentage réduit le salaire de 1,2% » (page 37)

« Hunt [une autre économiste] trouve qu’une hausse de la proportion de rapatriés d’un point de pourcentage a réduit le salaire d’environ 0,8% » (page 37).

Concernant les Etats-Unis, « Borjas [un économiste] conclut son étude en affirmant qu’entre 1980 et 2000, l’immigration aurait accueilli l’offre de travail d’environ 11%, ce qui aurait réduit le salaire des natifs d’environ 3,2%, et que cette réduction frappe la plupart des catégories d’expérience et d’éducation, mais de manière inégale » (page 38).

Voilà des éléments qui devraient éclairer le débat public sur l’immigration. Il est regrettable que dans notre pays une chape de plomb irrationnelle rende toute discussion sur ce sujet quasiment impossible, ce qui a le précieux avantage de permettre aux gouvernements de gauche comme de droite de continuer à mener la même politique favorable aux desiderata du grand patronat.

 Voir par ailleurs:

«Nicolas Le Pen», l’éditorial-choc du Wall Street Journal

Slate.fr

13 mars 2012

«NICOLAS LE PEN»: sous ce titre choc, le Wall Street Journal consacre un éditorial (la rubrique «Review & Outlook») à la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy, sa «rhétorique anti-immigrants» et ses attaques contre la convention de Schengen. «Même en France, on se montre rarement plus cynique que cela», explique le quotidien économique américain, selon qui «le débat sur l’immigration est principalement une diversion vis-à-vis de l’anxiété des Français envers leur Etat-providence de plus en plus branlant».

Le Wall Street Journal qualifie de «pensée hideuse» le fait de relier ces deux sujets, «non seulement en raison des sentiments laids sur lesquels cela joue, mais aussi en tant que cas d’école d’analphabétisme économique», car «seule l’immigration peut maintenir une population active assez élevée pour supporter la charge croissante des retraites et de la dépendance». Conclusion du quotidien:

«Nous nous demandons si monsieur Sarkozy comprend que faire étalage de manière aussi transparente de son cynisme comme ici est ce qui l’a conduit dans la situation difficile où il est actuellement.»

Evidemment, les soutiens de François Hollande ont immédiatement relayé l’article, à l’image de Jean-Jacques Urvoas, spécialiste des questions de sécurité et de police au sein de l’équipe de François Hollande, qui parle sur Twitter d’«une violente charge qui en dit long sur son image».

Le député PRG Paul Giaccobi lui a de son côté consacré une note sur son blog:

«Qu’un tel journal, dont les idées sont à ce point ancrées à droite, qui est l’un des plus sérieux journaux du monde, fustige en termes aussi durs le comportement du candidat président en dit long sur la perception de sa campagne à l’étranger.»

La semaine dernière, Nicolas Sarkozy avait déjà été accusé de xénophobie par le magazine américain Time, qui lui avait reproché de «flatter l’extrême-droite»:

«La croissance économique de la France ralentit, le chômage augmente, la Grèce menace toujours de faire faillite, et l’euro, déstabilisé par la crise mais un peu plus rassurant ces derniers temps, n’est toujours pas sorti de sa crise existentielle. Malgré cette liste de graves problèmes qui inquiètent les électeurs français à l’approche de la présidentielle, le Président en campagne Nicolas Sarkozy a déclaré cette semaine que le premier sujet de préoccupation des Français, c’est la viande halal. Ah bon?»

Et en août 2010, après le discours de Grenoble, le New York Times lui avait consacré un éditorial titré «Xénophobie: chasser les non-Français»:

«Nicolas Sarkozy, qui aime se faire appeler Sarko l’Américain, flatte de dangereuses passions anti-immigrées pour son gain politique à court terme.»

Voir également:

« Nicolas Le Pen »

 Paul Giacobbi

13 Mars 2012

Ce titre provocateur n’est pas de moi mais du Wall Street Journal qui dans un article de ce jour fustige le comportement cynique du candidat président qui joue de la xénophobie.

Le Wall Street Journal est la quintessence du conservatisme et l’on peut dire qu’il a tout naturellement choisi son camp pour les élections françaises en la personne de Nicolas Sarkozy.

Qu’un tel journal, dont les idées sont à ce point ancrées à droite, qui est l’un des plus sérieux journaux du monde, fustige en termes aussi durs le comportement du candidat président en dit long sur la perception de sa campagne à l’étranger.

Quelques phrases de cet article choc méritent d’être citées : « Even by local standards, the french president burst of xenophobia is cynical », « This is an ugly thought, not only for the ugly sentiments on which it plays but also as a textbook exemple of economic illiteracy ».

Le Wall Street Journal qui est toujours très précis et de grande qualité sur les questions économiques rappelle qu’en France seule l’immigration peut maintenir une force de travail suffisante pour financer nos régimes de retraite…

Nous aurons donc tout vu pendant cette campagne : Nicolas Sarkozy reprendre les thèses de Marine Le Pen mais aussi certaines de celles de Jean-Luc Mélenchon voire de Nathalie Arthaud, mais je ne m’attendais pas à cette volée de bois vert du Wall Street Journal à l’encontre de Nicolas Sarkozy !

The TUC has plenty of evidence to show how mass migration is being encouraged by employers to bring down wages – successfully – but it still refuses to draw the only logical conclusion…

Voir par ailleurs:

Sarkozy accusé de xénophobie par le magazine américain Time

Le prestigieux magazine américain Time s’insurge contre Nicolas Sarkozy. Le journaliste Bruce Crumley écrit dans un article paru sur le site du magazine intitulé «La xénophobie de Sarkozy: le Président français flatte l’extrême droite»:

«La croissance économique de la France ralentit, le chômage augmente, la Grèce menace toujours de faire faillite, et l’euro, déstabilisé par la crise mais un peu plus rassurant ces derniers temps, n’est toujours pas sorti de sa crise existentielle. Malgré cette liste de graves problèmes qui inquiètent les électeurs français à l’approche de la présidentielle, le Président en campagne Nicolas Sarkozy a déclaré cette semaine que le premier sujet de préoccupation des Français, c’est la viande halal. Ha bon?»

Le journaliste continue:

«Peu importent les sondages qui montrent que les problèmes économiques et le chômage sont bien plus importants aux yeux de l’opinion dans le choix du prochain dirigeant, Sarkozy a même déclaré mardi soir que le vrai problème de la France est que « nous avons trop d’étrangers ». Son père, immigré hongrois, est prévenu. […]

Beaucoup de commentateurs interprètent ce rapprochement avec les positions de l’extrême-droite comme une tentative cynique et désespérée d’attirer de nouveaux partisans dans sa difficile campagne. Mais si cette stratégie a peut-être été vitale à sa victoire de 2007, elle ne semble pas suffire à retourner une situation mal embarquée en 2012.»

Pour l’auteur de l’article, paru jeudi 8 mars sur le blog spécialisé dans la politique dans le monde de Time, le candidat de l’UMP «fait les yeux doux au Front national» et «flatte un camp considéré par beaucoup comme xénophobe, voire raciste». Alors même si Sarkozy est réélu, «il n’aimera sûrement pas les regards de dégoût que lui jettera la moitié du pays au cours des cinq prochaines années», conclut-il.

Ce n’est pas la première fois qu’un grand média américain accuse Nicolas Sarkozy de xénophobie. En août 2010, alors que le Président venait de proposer que la nationalité française puisse être retirée à toute personne d’origine étrangère qui aurait volontairement porté atteinte à la vie d’un policier, d’un gendarme, ou de tout autre dépositaire de l’autorité publique, le New York Times écrivait dans un éditorial titré «Xénophobie: chasser les non-Français»:

«Nicolas Sarkozy, qui aime se faire appeler Sarko l’Américain, flatte de dangereuses passions anti-immigrées pour son gain politique à court terme.»

Voir aussi:

Nicolas Le Pen

The WSJ Europe

March 13, 2012

Even by local standards, the French President’s recent burst of xenophobia is pretty cynical..

French President Nicolas Sarkozy has ramped up the anti-immigrant rhetoric in recent days, telling a TV audience last week that France has « too many foreigners » and offering to cut the number of immigrants admitted to France by half should he be re-elected to a second term. Then on Sunday, before a monster rally in a stadium near Paris, he threatened to suspend France’s participation in Schengen, Europe’s internal borderless-travel zone, unless it is reformed to better keep out the great unwashed.

Even in France, it rarely gets more cynical than this. The attacks on immigration are an attempt to woo supporters of Marine Le Pen’s xenophobic National Front ahead of the first-round poll on April 22. Mr. Sarkozy trails his Socialist rival, Francois Hollande, 29% to 27%, according to a recent poll for Paris Match magazine. Ms. Le Pen comes in third at 17%. Little wonder that’s where the Sarkozy camp is now mining for votes.

Still, the immigration talk is mainly a cover for French anxiety over their increasingly rickety welfare state. Mr. Hollande’s answer for keeping the system afloat is a 75% top marginal income-tax rate, which may do something for emigration but won’t do anything to improve France’s budgetary health. Mr. Sarkozy, by contrast, argues that « at a time of economic crisis, if Europe doesn’t control who can enter its borders, it won’t be able to finance its welfare state any longer. »

This is an ugly thought, not only for the ugly sentiments on which it plays but also as a textbook example of economic illiteracy. Not least among the threats to France’s welfare state is an aging (and increasingly long-lived) population and a birth rate that—while the highest in Europe—is still below the replacement rate. Barring fundamental cultural changes, only immigration can maintain an active work force large enough to pay for the growing rolls of pensioners and dependents.

The real task for the French government is to ensure that those immigrants are assimilating properly, and to create economic conditions in which they can thrive with the rest of France. Mr. Sarkozy no doubt understands that. But we wonder if Mr. Sarkozy also understands that transparent displays of cynicism like this one have brought him to his current political predicament.

Voir également:

Xenophobia: Casting Out the Un-French

 The NYT

August 5, 2010

France has no equivalent to the 14th Amendment, but the French president, Nicolas Sarkozy, who likes to be known as Sarko the American, also is fanning dangerous anti-immigrant passions for short-term political gain.

Last week, he proposed stripping foreign-born French citizens of their citizenship if they are convicted of threatening the life of a police officer or other serious crimes. Lest any voter miss the point that such a law would be particularly aimed at Muslim immigrants, Mr. Sarkozy’s interior minister, in charge of the police force, helpfully added polygamy and female circumcision to the list of offenses that could bring loss of citizenship.

Days earlier, Mr. Sarkozy promised to destroy the camps of the Roma and send them back to where they came from, mainly Romania and Bulgaria. Both countries are members of the European Union. Hundreds of thousands of their residents, in France legally, now risk being swept up and expelled in police raids.

And Mr. Sarkozy proposes denying automatic French citizenship to people born in France if their parents are foreign and they have a record of juvenile delinquency.

All of this in a country that has long proudly upheld the principle that all French citizens — native-born or naturalized — are entitled to equal treatment under the law. That applies to Mr. Sarkozy’s Hungarian-born father and Italian-born wife, both naturalized French citizens, and should apply to everyone else.

But immigrant-bashing is popular among nonimmigrant French voters and Mr. Sarkozy has never been shy about doing it. He built his 2007 presidential campaign around his tough record (and inflammatory words) as interior minister. Earlier this year, he ran a divisive campaign to define French national identity because he wanted to fend off the far right anti-immigrant National Front in regional elections. It didn’t work.

Now, with his political fortunes at a new low and the National Front resurgent under younger leadership, he has gone further, worrying traditional conservatives who still believe in the rights of man and the equality of all French citizens. They are right to be concerned, and he is recklessly wrong to ignore their cautionary advice.

Voir enfin:

Memo to the TUC: the real economics of migration

WORKERS

Oct 2007

The TUC report, « The economics of migration: managing the impacts », published in June, claims that immigration benefits Britain. The TUC deserves some credit for joining the debate, but rather less for the anti-working class conclusions it reaches. In this article, we review a plethora of findings, from the TUC’s own (albeit ignored) evidence through a number of eminent economic sources, and conclude that immigration is harmful to workers to the same degree as it benefits capitalism – racist as ever, whenever they get the opportunity they pay foreigners even less than they pay the indigenous workforce.

The figures showing the number of foreigners who have moved to the UK in recent years are heartening to the employer:

2002-3: 349,000

2003-4: 370,000

2004-5: 439,000

2005-6: 662,000

2006-7: 713,000

Total: 2,533,000

There are also, by Home Office estimate, some 430,000 illegal immigrants who are particularly « favoured » in the employment market.

The expansion of the EU has been the main reason for the increase. 222,000 Poles were given National Insurance numbers for the first time in 2006–7, bringing the total to 466,000 in the last four years. In a recent survey, half the Polish immigrants said that they would like to stay here – so much for the government’s claim that they’ll all go back.

Poaching

UN Resolution 2417 forbids poaching specialist professionals, yet the government’s own figures show that:

38 per cent of all doctors working in hospitals in England qualified outside of Britain.

40 per cent of new dentists were born abroad.

58 per cent of new doctors in the NHS were born overseas.

25 per cent of British medics have their roots in the Indian subcontinent. They supply a third of trainee doctors.

44,000 overseas nurses worked in the NHS last year alone.

In Greater London 23 per cent of doctors and 47 per cent of nurses working in the NHS were born overseas.

The more skilled the immigrants, the more the loss to the source countries. In a 1990 study, the ILO found that a ‘truly astonishing’ proportion of highly educated people aged 25+ with 13 or more years of education had emigrated to the USA: for example, Guyana 80.62 per cent, Jamaica 69.34 per cent, Gambia 58.51 per cent, El Salvador 46.63 per cent, Trinidad 43.7 per cent. The TUC report has to admit « the negative effects of migration » on developing countries.

As the TUC report says, ‘Migrant workers … often earn much less than native workers would for the same work.’ Since 2002, real wages of new immigrants have fallen relative to those of British workers. As the TUC report admits, « it is likely that workers who are unable to enforce their employment rights and constantly at risk of being reported to the authorities by their employers are more vulnerable than any other group. It seems extremely unlikely that this would not have some impact on wage levels, at least at the bottom end of the labour market. »

So, « migration may have held down pay at the bottom end of the distribution ». And, « Migrant workers are more likely to work in jobs with higher health and safety risks and to be even more at risk than other workers. » Employers gain hugely from illegal workers, who lower wages and increase profits, and the government looks the other way. Yet the TUC still says that immigration is good for Britain!

A recent report, The Impact of Recent Immigration on the London Economy (City of London, July 2007), describes as a positive effect of migration « its quantitative contribution through expanding labour supply and thus enabling employment growth and reducing upward wage pressure ». It goes on, « An effect of the concentration of migrants in the worst paid segment of the labour market has been a significant downward pressure on wages at the bottom end of the market. This seems to have encouraged job growth in these occupations, but earnings among workers in this sector have suffered, falling behind growth in the cost of living. »

As the TUC notes, 15 per cent of employers target Eastern European immigrants. For example, at one North Wales factory, the employer sacked the entire workforce, and two weeks later hired a contingent of Polish workers, at much reduced wages.

Inaccurate statistics

Further, says the TUC « the Local Government Association claimed that inaccurate migration statistics had left as many as 25 local authorities paying for services to migrants who had not been included when the central government grant to authorities was being calculated. Up to 25 councils, including Birmingham, Sheffield and Manchester were affected. »

Yet after all this evidence that an increase in the number of unskilled migrants reduces the wages of unskilled domestic workers, the TUC report concludes, « the country as a whole is benefiting from migration, as we noted above, the Treasury expects it to account for at least a tenth of future economic growth ». Note that the sole proof of benefit from migration that the TUC produces is not any actual existing present benefit, but only a Treasury prediction of « future economic growth ». If they had been able to find any present benefit, they would certainly have said so!

If the TUC officers cannot see the wisdom of their own evidence, then it is asking too much of them to look further. But we will.

So, economist Paul Samuelson writes, « an increase in supply will, other things being equal, tend to depress wage rates. » A US study found that a 10 per cent increase in labour supply reduced wages for all groups. « Undoubtedly access to lower-wage foreign workers has a depressing effect [on wages], » says former US Labor Secretary Robert Reich. Research suggests that between 40 and 50 per cent of wage-loss among low-skilled Americans is due to the immigration of low-skilled workers. Some native workers lose not just wages but their jobs through immigrant competition. An estimated 1,880,000 American workers are displaced from their jobs every year by immigration.

Wage reduction

Then George Borjas, Professor of Public Policy at Harvard finds, « benefits from immigration arise because immigrants reduce the wage that native workers get paid. » No workers’ pain, no employers’ gain. Native workers lose, and this loss accrues to capitalists. « Workers lose because immigrants drag wages down. Employers gain because immigrants drag wages down. These wealth transfers may be in the tens of billions of dollars per year. » For example, in the last 16 years US immigration has increased the labour supply by 16 million, 10 per cent, and cut the native wage rate by 3-4 per cent = $152 billion. It also increased US national income, but only by 0.1 per cent = $8 billion. Total gain to capital, $160 billion. In sum, says Borjas, « Immigration redistributes wealth from labor to capital. »

The Wall Street Journal constantly calls for unrestricted immigration. Perhaps in theory it is possible that the US capitalist class’s chief organ has misread the bottom line, and that unrestricted immigration is bad for capitalism and good for the working class, but is it likely? Alan Greenspan, chairman of the Federal Reserve Bank, pointed out what should be obvious to the TUC – that the laws of supply and demand inevitably imply that an increase in the supply of workers lowers wages and decreases inflationary pressures.

Britain’s low wage rates are partly due to high immigration flows, which is why immigrant labour is popular with employers. New Trade Minister, Digby, Lord Jones, says, « we have a tight labour market in the UK and yet wage inflation has not been a problem. Immigrants are doing the work for less. »

The Governor of the Bank of England, Mervyn King, says, « Immigration has reduced wage inflation … the inflow of migrant labour, especially in the past year or so from Eastern Europe, has probably led to a diminution of inflationary pressure on the labour market. »

Evidence

Professor Richard Layard of LSE, who helped to design the Government’s Welfare to Work programme, wrote, « There is a huge amount of evidence that any increase in the number of unskilled workers lowers unskilled wages and increases the unskilled unemployment rate. If we are concerned about fairness, we ought not to ignore these facts. Employers gain from unskilled immigration. But the unskilled do not. »

Immigration has an adverse effect on the job opportunities of those British workers whose skills are similar. The greater the number of immigrants, the greater the losses suffered by those who compete with immigrant workers. Immigrants take jobs that natives cannot afford to take and work for less than the going rate. Had immigrants never arrived the employer would have been forced to raise wages to fill the positions.

The present wave of unskilled immigration is destroying the jobs, wages and conditions of our less skilled workers. A ‘guest worker’ programme of permits for temporary low skilled labour would also benefit employers and harm low skilled labour. Canada, Australia and New Zealand exclude low skilled labour through point systems and quotas aimed at recruiting highly skilled immigrants, but a skills-based point system would threaten the wages and conditions of our skilled workers.

Where’s the need?

In Britain, there are more than two million « economically inactive » people who want a job. The real level of unemployment is 4.5 million, so why do we need to import workers?

Employers are glad to recruit overseas as this avoids both higher wages and training costs. But overseas recruitment is a disincentive to training and re-training British workers. It is also a disincentive to investment.

We need to defend skill, defend the interests of our skilled British working class, and demand apprenticeships to develop skills. If we did all these things properly, would we need any immigration?

But first we need to get to grips with the evidence and base our arguments on them. At the moment there is too much claptrap coming from both « sides »: unpleasant racists who hate all foreigners and so-called liberal thinkers who smother workers with their « caring », masking only their cowardice to face up to reality.

Meanwhile, in all this muddled thinking and refusal to discuss, the real sides of the argument are missed: as always, it’s workers versus capitalists and as always we forget this at our peril.


Présidentielle 2012: Après le gâchis Sarkozy, le cauchemar Hollande? (Will Sarkozy finally manage to snatch defeat from the jaws of victory?)

28 février, 2012
Certains m’appellent l’Américain. J’en suis fier … Je partage beaucoup de valeurs américaines. Nicolas Sarkozy (2004)
Le libéralisme, ce serait aussi désastreux que le communisme. Jacques Chirac  (2005)
C’est un Corrézien qui avait succédé en 1995 à François Mitterrand. Je veux croire qu’en 2012, ce sera aussi un autre Corrézien qui reprendra le fil du changement. François Hollande (2012)
De tous les reproches que je pourrais ad­resser à Nicolas Sar­kozy, le pire serait que, par ses erreurs et ses errances, il a conduit le pays dans la situation présente. Celle où il devient de plus en plus difficile de ne pas voir ce qui se profile sur l’horizon : l’élection de François Hollande à la présidence de la République, suivie par l’arrivée d’une majorité de gauche à l’Assemblée Nationale. Comme me le faisait remarquer récemment un ami, cela ferait que la gauche en France disposerait de tous les pouvoirs, puisqu’elle contrôle la plupart des grandes villes, l’ensemble des régions, le Sénat, les grands médias, et le secteur de l’enseignement et de la culture. (…) Nous passerions d’un déclin en pente relativement douce à un déclin en pente plus accélérée. Guy Millière

Sarkozy finira-t-il par arracher la défaite des mâchoires de la victoire?

Réforme (certes limitée et coûteuse) des retraites par suppression des régimes spéciaux et allongement des années de cotisation,   réduction des effectifs de l’Etat par le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux, fusion de l’ANPE et des Assedic,  fusion des services des impôts, service minimum dans les transports publics en cas de grève, réforme de la carte hospitalière par fermeture des établissements non rentables ou trop petits, réforme de la carte judiciaire et de la garde à vue, réforme des universités, suppression de la carte scolaire, interdiction du port du voile intégral, retour dans le commandement militaire intégré de l’OTAN après 40 ans d’absence,  fusion de la Direction centrale des renseignements généraux et de la  DST,     loi contre le téléchargement illégal sur Internet, limite du nombre de mandats présidentiels, renforcement du pouvoir du Parlement, possibilité de saisine du Conseil constitutionnel par les justiciables pour des questions de constitutionnalité …

Alors qu’alternance oblige après 15 ans de présidence de droite, un autre Corrézien  « capitaine de pédalo »  s’apprête à reprendre le pouvoir et (surprise!) à peu près l’essentiel des quelques réformes à l’époque tant décriées de son prédécesseur …

Pendant qu’à l’instar d’une gauche qui continue à mépriser les aspirations populaires, un ministre de l’Intérieur jusqu’ici plutôt inspiré se laisse aller au plus piteux des rétropédalages via le plus oiseux des jeux de mots sur le programme de la candidate dont les voix vont être cruciales comme il y a cinq ans …

 Et à la mesure de l’espoir qu’avait soulevé  l’élection, après les dix longues années de l’accident industriel Chirac, du soi-disant plus « américain » de nos présidents et même si nous ne le suivons pas sur la question des gitans (pardon: des « gens du voyage »!) contre lesquels il est évident qu’il fallait agir et qu’il oublie un peu vite les circonstances atténuantes de la crise financière …

Comment, avec Guy Millière, ne pas comprendre l’immense déception et l’incroyable impression de gâchis que devrait laisser derrière lui, entre les gesticulations, l’obsession des « coups » et les abandons à l’air du temps, le premier et probablement unique mandat Sarkozy?

Surtout quand on imagine les dégâts qu’appuyé sur le contrôle de « la plupart des grandes villes, de l’ensemble des régions, du Sénat des grands médias et du secteur de l’enseignement et de la culture » (et à moins d’une présidentielle très serrée et un sursaut aux législatives?), que pourrait causer l’équipe Hollande avec ses appels démagogiques aux dépenses, aux blocages des prix et loyers ou à l’alourdissement des charges des secteurs les plus dynamiques  …

Pitoyable bilan de Nicolas Sarkozy

Guy Millière

Les 4 vérités

26 janvier 2012

J’ai, je le reconnais, pensé que Nicolas Sarkozy ferait mieux que Jacques Chirac. Vu ce qu’a fait Jacques Chirac, cela ne semblait pas très difficile. Il ne m’a pas fallu longtemps pour m’apercevoir que ce que m’avait dit un de mes amis, qui connaissait bien Nicolas Sarkozy, se révélait exact : Nicolas Sarkozy serait pire que Jacques Chirac.

Nous sommes à l’heure du bilan et celui-ci est accablant. Les rares gestes positifs accomplis ces dernières années, tels la limitation des prélèvements obligatoires ou le projet de réforme des universités, se sont trouvés aussitôt raturés par diverses formes de pusillanimité.

Et, pour le reste, quelle trajectoire (si l’on peut dire, car le mot trajectoire semble tout à fait excessif pour désigner ce qui ressemble à une errance titubante et sans repères) !

Économiquement, la France a stagné : la croissance a été quasiment nulle, le chômage s’est maintenu à un niveau élevé, la pauvreté s’est accrue dans des proportions alarmantes, des entreprises ont fermé sans que d’autres entreprises viennent les remplacer.

« Socialement », il a été procédé à des rafistolages indigents : le RMI a été remplacé par le RSA, quelle avancée !

En termes de sécurité intérieure, il y a eu beaucoup de gesticulation, mais aucun résultat, sinon une « tolérance zéro » appliquée aux automobilistes, ce à quoi les théoriciens américains de la « tolérance zéro » n’avaient effectivement pas pensé car, eux, ils pensaient aux criminels…

Des décisions timides ont été prises : telles la loi sur le voile islamique, qui n’est pas une loi sur le voile islamique, car elle peut concerner aussi les casques de moto ou l’usage du passe-montagne.

D’autres décisions, honteuses et xénophobes, ont fait tache : pour régler des problèmes d’émeutes dans des quartiers islamisés, on a décidé d’expulser des Roumains en les désignant à la vindicte. Pour tenter de faire plaisir aux adeptes de la peste verte écologique, on a pris des mesures inutiles et coûteuses, telles l’ajout d’éthanol dans l’essence, l’imposition de normes « basse consommation » dans le secteur immobilier, ou la construction de parcs d’éoliennes destinés à faire ce que les ministres font déjà très bien : brasser du vent en gaspillant l’argent des contribuables.

En politique extérieure, c’est loin d’être mieux : présenté au départ comme « américain » et « ami d’Israël », Nicolas Sarkozy s’est assez vite rangé aux positions les plus fangeuses du Quai d’Orsay et à la politique arabe de la France. Bachar Al Assad a été reçu avec les honneurs à Paris : il massacre son peuple aujourd’hui, sans que la France fasse davantage qu’énoncer quelques remontrances.

Mouammar Kadhafi a planté sa tente à quelques mètres de l’Élysée, et il a suffi, quelques mois plus tard, d’un coup de téléphone de Bernard-Henri Lévy pour que la France s’emploie à le faire tomber, puis assassiner par des islamistes antisémites. Mahmoud Abbas a été reçu très souvent à l’Élysée et a reçu un soutien clair de la France à ses activités de chef maffieux.

Nicolas Sarkozy a même comparé l’Autorité palestinienne au Vatican. Nicolas Sarkozy a tout fait pour se rapprocher de Barack Obama qui, imprégné d’un mépris profond pour l’Europe, n’a cessé de le dédaigner. L’élection présidentielle ayant lieu dans trois mois, Nicolas Sarkozy s’agite dans toutes les directions. Un jour, il se déclare partisan de la taxe Tobin qu’il dénonçait voici quelques années comme une ineptie gauchiste.

Un autre, il suggère une ouverture en direction du mariage gay, avant de se rétracter. Un autre, il célèbre Jeanne d’Arc pour imiter le Front National.

Parce qu’un autre candidat parle de réindustrialiser la France, il se met à parler de réindustrialisation. L’euro étant en péril, il s’est placé en première ligne en prétendant le sauver…

Ce qui pourrait encore permettre la réélection de Nicolas Sarkozy serait l’immense nullité de ses adversaires. Le débat actuel en France se situe au ras du plancher. Avoir autant de candidats et n’en avoir aucun qui tient un discours à la hauteur des enjeux, cela s’appelle le crépuscule. Si Nicolas Sarkozy se faisait réélire parce que ceux qui lui font face semblent plus nuls que lui, cela suffirait à indiquer où est tombée la France.

 Voir aussi:

HOLLANDE, LE CAUCHEMAR QUI VIENT

Guy Millière

Les4 vérités

01.02.12

De tous les reproches que je pourrais ad­resser à Nicolas Sar­kozy, le pire serait que, par ses erreurs et ses errances, il a conduit le pays dans la situation présente. Celle où il devient de plus en plus difficile de ne pas voir ce qui se profile sur l’horizon : l’élection de François Hollande à la présidence de la République, suivie par l’arrivée d’une majorité de gauche à l’Assemblée Nationale.Comme me le faisait remarquer récemment un ami, cela ferait que la gauche en France disposerait de tous les pouvoirs, puisqu’elle contrôle la plupart des grandes villes, l’ensemble des régions, le Sénat, les grands médias, et le secteur de l’enseignement et de la culture.On ne peut en déduire hâtivement qu’il en résulterait une situation irréversible. On peut cependant dire, au moins, que la situation deviendrait difficilement réversible.Nous passerions d’un déclin en pente relativement douce à un déclin en pente plus accélérée.D’ores et déjà, la France compte sept millions de personnes vivant dans la grande pauvreté, trois millions de chômeurs, un million et demi de bénéficiaires du revenu dit de « solidarité active ». D’ores et déjà, un Français sur deux ne paie aucun impôt sur le revenu, et plus d’un Français sur deux reçoit des allocations diverses payées par les autres. Mais la situation s’aggraverait. François Hollande prévoit la création de 65 000 postes de fonctionnaires supplémentaires, quand bien même il énonce en parallèle que le nombre total de fonctionnaires n’augmentera pas. Et l’essentiel des postes créés, a-t-il ajouté, le seront dans l’éducation, donc dans la formation des esprits.

François Hollande prévoit d’accroître la progressivité des impôts, ce qui détruira davantage l’épargne, et d’augmenter les impôts sur les grandes entreprises, ce qui accélérera les délocalisations. Il prévoit d’accentuer le dirigisme économique en mettant en place une « banque d’investissement » gouvernementale pour les PME. Ce qui signifie que des bureaucrates décideront davantage encore de ce que doivent être les investissements. Il prévoit la création de 150 000 emplois « subventionnés » pour les jeunes, ce qui accoutumera ceux-ci, dès la fin de leur parcours scolaire, à dépendre de l’État.

Aux fins de détruire un peu plus la famille, il entend légaliser le mariage homosexuel et l’adoption par deux parents du même sexe, ce qui débouchera sans doute sur l’irruption de manuels scolaires dès la maternelle qui ressembleront à ceux qu’on trouve dans des États américains déliquescents, tels que la Californie : « Thomas a deux papas » (la question subsidiaire qui ne figure pas dans le livre : lequel des deux est sa tante ?). François Hollande promet aussi de donner le droit de vote au niveau local aux étrangers non européens, et seuls ceux qui ignorent le fonctionnement de la pyramide politique, qui fait qu’un maire peut devenir sénateur ou député, penseront que le sommet de la pyramide ne sera pas concerné.

Par rapport au programme délirant présenté par le Parti socialiste voici quelques mois, le programme de François Hollande peut sembler modéré, raisonnable. Hollande lui-même peut paraître porteur d’une bonhomie rassurante. Mais on ne peut ignorer quelle cohorte se profile derrière lui : Martine Aubry, Arnaud Montebourg, Jean-Luc Mélenchon, disciple de Chavez. On ne peut ignorer que les Verts demanderont quelques postes. Imaginez Éva Joly et Cécile Duflot au gouvernement…

L’analphabétisme économique qui règne en France est déjà effrayant. Je n’ose imaginer ce qu’il pourrait devenir. La pensée libérale est déjà en état de dissidence : je crains qu’elle disparaisse complètement et ne subsiste qu’à l’état de traces.Les relations internationales ? Attendez-vous à ce que les actions du monde islamique soient en hausse.Un sursaut ultérieur ? En cas d’élection de François Hollande, l’UMP explosera sans doute, ce qui ne sera pas nécessairement une mauvaise chose. Mais, pour qu’un sursaut existe, il faut qu’il y ait une alternative. Nous allons vers les décombres. Rebâtir prendrait du temps. Et le temps manque cruellement lorsqu’on est aussi près du précipice…

 Voir également:

Ce que M. Hollande se prépare à garder de l’héritage Sarkozy

27.02.12

Que conserveront-ils de Nicolas Sarkozy? Du quinquennat qui s’achève, les socialistes n’entendent pas forcément faire table rase. Loin de se préparer à un effacement systématique des réformes de son prédécesseur, le candidat socialiste, si d’aventure il lui succédait, a opté pour leur remplacement, voire par un accommodement.

Une philosophie dont Michel Sapin, responsable de son projet, résume les grandes lignes : « A quoi servirait-il de se lancer dans une bataille d’abrogation? », indique le député PS de l’Indre, qui précise qu' »il y a quelques lois emblématiques sur lesquelles il faudra revenir ». Ainsi la « circulaire Guéant » sur les étudiants étrangers, les peines planchers ou la réforme territoriale.

Mais nombre de mesures symboliques, comme la création de Pôle emploi ou l’entrée dans le commandement militaire intégré de l’OTAN, ne semblent pas devoir être remises en cause.

L’IMMIGRATION ET LA SÉCURITÉ

L’interdiction du port du voile intégral. Loi emblématique adoptée en septembre 2010, cette mesure fut érigée au rang de symbole par l’UMP. François Hollande, qui à l’époque avait fait part de son opposition au texte du gouvernement, ne l’a pas évoquée depuis.

L’Organisation de la sécurité. La création de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), qui résulte de la fusion de la Direction centrale des renseignements généraux (DCRG) et la Direction de la surveillance du territoire (DST), ne devrait pas être remise en cause.

Au-delà, concernant la multitude de lois de sécurité intérieure adoptées depuis l’installation de M. Sarkozy Place Beauvau, « l’idée n’est pas de supprimer tout ce qui a été fait, indique François Rebsamen, maire PS de Dijon et chargé du pôle sécurité dans l’équipe de M. Hollande. Sur les 28 lois prises depuis 2002, il faudra évaluer celles qui n’ont aucun impact, aucune efficacité et celles qui marchent ».

LA JUSTICE

Les peines planchers. Introduites par la loi Dati de 2007, les « peines planchers » fixent le minimum que doit infliger un juge en cas de récidive d’un accusé ou pour certains crimes et délits. « Il faudra les supprimer », tranche M. Rebsamen.

La rétention de sûreté. Le PS se montre plus prudent quant à la rétention de sûreté, votée en 2008, qui permet de placer, à l’issue de leur peine, des prisonniers jugés dangereux dans des centres socio-judiciaires fermés. André Vallini, responsable du pôle justice dans l’équipe de campagne du candidat socialiste, estime que « si la rétention de sûreté consiste à maintenir en prison quelqu’un qui a purgé sa peine, c’est contraire au droit. Mais on ne peut relâcher dans la nature sans surveillance des gens considérés comme des malades ».

Les jurés citoyens en correctionnelle. Mis en place par M. Sarkozy, les premiers ont siégé au printemps. C’est « une idée intéressante mais gâchée par excès de précipitation », indique M. Vallini, qui lui préfère le concept d' »échevinage, avec des citoyens volontaires associés au travail des magistrats ».

La réforme de la carte judiciaire. La suppression de 17 tribunaux de grande instance avait déclenché une fronde dans le monde judiciaire. Interrogé sur une réinstallation de ces tribunaux, alors que les crédits manquent, M. Vallini préfère annoncer une « grande réforme de l’organisation judiciaire, qui remettrait notamment à plat la distinction entre tribunaux d’instance et de grande instance ».

La réforme du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) et de la garde à vue. Le CSM, qui a désormais le pouvoir de nommer les procureurs, sera à nouveau réformé ; les procureurs seront nommés sur le modèle des juges du siège. Autre grande réforme, imposée par l’Europe, la présence d’un avocat lors des garde à vue. Il s’agit pour M. Vallini d’une « réforme minimale qu’il faudra poursuivre pour mettre [la France] au standard des pays européens ».

La justice des mineurs. M. Sarkozy a en grande partie détricoté celle-ci en revisitant de nombreuses fois l’ordonnance de 1945. « Cela fait partie des réformes à abroger », assure M. Vallini, qui annonce un « retour au principe de l’ordonnance de 1945, la spécialisation des juridictions, l’atténuation de responsabilité et le primat de l’éducatif sur le répressif ».

L’EDUCATION

La Loi LRU. Tantôt critiquée, tantôt saluée comme une réussite, la réforme des universités que M. Sarkozy ne cesse de mettre en avant semble embarrasser le PS. « Ce n’est pas pour nous le sujet majeur, même s’il est emblématique », estime Vincent Peillon, chargé du pôle éducation, qui voit dans la question de son abrogation « un faux débat ». « Ce qui est important, c’est ce par quoi on remplace, en l’occurrence une loi-cadre qui interviendra assez rapidement après une courte consultation », plaide-t-il.

La suppression de la carte scolaire. Cette réforme fut combattue par la gauche. Elle n’a pourtant pas entraîné de révolution sur le terrain. Pas sûr que le PS revienne sur ce dispositif, M. Peillon estimant lui-même que « les modèles précédents n’étaient pas formidables ».

La formation des enseignants. Le gouvernement de François Fillon a ouvert la voie à une suppression des Instituts universitaires de formation des maîtres (IUFM), au profit d’une formation en master des enseignants. Le PS annonce qu’il « reviendra entièrement sur la réforme de laformation des enseignants, qui a été détruite », selon M. Peillon.

LES INSTITUTIONS

La réforme constitutionnelle. Adoptée en 2008, elle limite à deux le nombre de mandats du chef de l’Etat, lui permet d’intervenir en Congrès, renforce le pouvoir du Parlement et instaure la possibilité d’une saisine du Conseil constitutionnel par les justiciables avec la question prioritaire de constitutionnalité (QPC). Le PS évoque certes de nouveaux aménagements institutionnels (une part de proportionnelle, la parité homme-femme), mais ne parle pas d’un retour en arrière.

La réforme territoriale. Votée en 2010, elle instaure le conseiller territorial, destiné à siéger à la fois au conseil régional et au conseil général. Le PS a promis de revenir sur cette réforme. Selon le président PS du Sénat, Jean-Pierre Bel, « tout ou presque sera abrogé, à part peut être la partie intercommunalité ». M. Bel se dit « favorable au maintien de tous les niveaux : commune, intercommmunalité, départements et régions ». Quant à la suppression de la taxe professionnelle (TP), elle sera « plus difficile à défaire », concède M. Bel.

LA FONCTION PUBLIQUE

La Révision générale des politiques publiques (RGPP). Le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux a permis de réduire de plus de 100 000 personnes les effectifs de l’Etat. Le PS et François Hollande promettent aujourd’hui « d’en finir avec la RGPP aveugle », mais demeurent flous sur les chiffres. Le candidat socialiste a promis des créations de postes, mais sans augmenter l’effectif de fonctionnaires. Cet effort devrait donc nécessiter la poursuite du non-remplacement.

La création de Pôle emploi. Issu de la fusion de l’ANPE et des Assedic, Pôle emploi a été créé en février 2008 afin de simplifier les démarches et le suivi des demandeurs d’emploi, tout en diminuant les coûts. Son bilan est mitigé. Le PS ne compte pourtant pas revenir sur cette création.

Le service minimum. Instaurée en 2007, la loi sur le service minimum ne sera pas modifiée, a déjà annoncé François Hollande, qui juge qu’elle est « entrée dans les mœurs ».

LA SANTÉ ET LES RETRAITES

La carte hospitalière. Le gouvernement de François Fillon l’a réformée en fermant des établissements jugés non rentables ou trop petits. François Hollande s’est engagé à permettre un accès de chacun à un établissement d’urgence accessible en trente minutes, sans préciser toutefois quels seraient les centres hospitaliers ainsi rouverts ou créés.

La réforme des retraites. Votée en 2010, elle a fait passer l’âge minimum de départ à 62 ans et l’âge de départ à taux plein à 67 ans, et le nombre d’années de cotisation à 41 ans. M. Hollande a promis de permettre aux personnes à jour de cotisation de partir à la retraite avant l’âge légal, sans changer celui-ci.

LA CULTURE

La loi Hadopi. Ce texte réprimant le téléchargement illégal sur Internet, voté en 2008, fait l’objet d’une valse-hésitation du PS. M. Hollande promet désormais un « acte II de l’exception culturelle ». Aurélie Filipetti, chargée de la culture dans l’équipe de campagne du candidat socialiste, évoque une offre légale, la lutte contre la contrefaçon commerciale et l’élargissement des sources de financement, mais sans licence globale, jugée trop incertaine.

L’INTERNATIONAL

L’Europe. Concernant le traité européen voulu par M. Sarkozy et la chancelière allemande Angela Merkel, M. Hollande, s’engage à le renégocier. Pour Pierre Moscovici, « la ratification, qui aura été interrompue par la période électorale, ne sera pas engagée s’il n’y a pas une réorientation de la construction européenne ».

L’OTAN. M. Sarkozy avait choisi, dès 2007, le retour de la France dans le commandement militaire intégré de l’OTAN, qu’elle avait quitté en 1966. La décision du chef de l’Etat avait alors été critiquée par la gauche. Mais selon M. Moscovici, le départ de la France n’est plus envisagé.

Voir enfin:

Moscovici sur le bilan de Sarkozy : « L’idée n’est pas de défaire, mais de faire »

Le Monde

27.02.12

Le directeur de campagne de François Hollande, Pierre Moscovici, explique ce qui changera en cas de victoire du candidat socialiste. Au menu : loi de programmation des finances publiques, fiscalité du capital, quotient familial, circulaire Guéant.

Du bilan législatif de Nicolas Sarkozy, faudra-t-il entièrement faire table rase si François Hollande accède à l’Elysée ?

Il ne s’agira pas de pratiquer un antisarkozysme de principe ou d’abroger simplement telle ou telle mesure spectaculaire. Il s’agit de mettre en place une autre politique. Mais il est exact que cela suppose au passage des changements et des remises en question radicales. L’idée n’est pas de défaire, mais de faire. De construire.

Ces remises en question doivent-elles en priorité toucher la fiscalité, qui constitue depuis cinq ans le cheval de bataille du PS ?

Le quinquennat de Nicolas Sarkozy a commencé par l’injustice et se termine dans l’incohérence. C’est le cas du paquet fiscal TEPA [travail, emploi, pouvoir d’achat], petit à petit détricoté sans fil directeur, si ce n’est un plan de rigueur qui aggrave les inégalités. Pour marquer le changement, nous adopterons rapidement une loi de programmation des finances publiques pour réduire les déficits, ainsi qu’une loi de finances rectificative. Nous taxerons les revenus du capital comme les revenus du travail, nous reviendrons sur les allégements de l’impôt sur la fortune institués après la réforme du bouclier fiscal en relevant les taux d’imposition des plus gros patrimoines. Nous remettrons en question les heures supplémentaires défiscalisées, qui, en réalité, ont surtout incité à ne pas embaucher.

Et surtout, nous mettrons l’accent sur la progressivité de l’impôt, engagerons la fusion à terme de l’impôt sur le revenu et de la CSG, et réviserons le quotient familial pour permettre d’augmenter l’allocation de rentrée scolaire. Nous instaurerons un taux différencié de l’impôt sur les sociétés en fonction de la taille des entreprises pour encourager les PME innovantes.

N’y a-t-il pas cependant des mesures emblématiques que le président François Hollande voudrait symboliquement abroger?

Nous abrogerons la circulaire Guéant sur les étudiants étrangers, absurde et inique, qui interdit à ceux-ci d’étudier dans de bonnes conditions et de devenir ensuite les ambassadeurs de la France à l’étranger, comme ils devraient l’être. Mais nous procéderons aussi par modifications, comme celle de la loi LRU [relative aux libertés et responsabilités des universités], dans le sens d’un rééquilibrage vers les universités délaissées.

Reviendrez-vous sur la création de Pôle emploi ?

Cette réforme voulait aller dans le sens d’une personnalisation du traitement des demandeurs d’emploi. Mais elle s’est surtout accompagnée d’une baisse des moyens. Le renforcement de Pôle emploi constituera donc l’une de nos priorités, comme l’éducation nationale, la justice et la police.

François Hollande sortira-t-il la France du commandement intégré de l’OTAN ?

La réintégration dans le commandement militaire intégré a été décidée en 2007 de manière précipitée et sans effet probant. A part un engagement supplémentaire des troupes françaises en Afghanistan. François Hollande s’est engagé à les en retirer avant la fin 2012, en concertation avec nos alliés. Il faudra aussi donner un sens à la présence de la France au sein du commandement intégré de l’OTAN.

Et la loi Hadopi ? François Hollande a-t-il enfin statué ?

Nous remplacerons Hadopi après une large concertation avec les milieux concernés, pour soutenir le droit d’auteur à la fois patrimonial et moral, et encourager la création.

Propos recueillis par David Revault d’Allonnes


Election française: Pourquoi les pauvres ne votent plus à gauche (What’s the matter with Billancourt?)

26 février, 2012
Ironically, it was the Assad tyranny itself that had summoned those furies in its campaign against the American war in Iraq. It had provided transit and sanctuary for jihadists who crossed into Iraq to do battle against the Americans and the Shiites; it even released its own Islamist prisoners and dispatched them to Iraq with the promise of pardon. Now the chickens have come home to roost, and an Alawite community beyond the bounds of Islam is facing a religious war in all but name. Fouad Ajami
In fact, far from eliminating radicalization, there is reason to believe that Western values can actually exacerbate Islamist tendencies. It is already known that Western concessions to Islam — in the guise of multiculturalism, “cultural sensitivity,” political correctness, and self-censorship — only bring out the worst in Islamists. Yet even some of the most prized aspects of Western civilization — personal freedom, rule of law, human dignity — when articulated through an Islamist framework, have the capacity to “radicalize” Muslims. (…) Western notions of autonomy and personal freedom have even helped “Westernize” the notion of jihad into an individual duty, though it has traditionally been held by sharia as a communal duty. Nor should any of this be surprising: a set of noble principles articulated through a fascistic paradigm can produce abominations. ‘…) just as a stress on human freedom, human dignity, and universal justice produces good humans, rearticulating these same concepts through an Islamist framework that qualifies them with the word “Muslim” — Muslim freedom, Muslim dignity, and Muslim justice — leads to what is being called “radicalization.” Raymond Ibrahim
Vous allez dans certaines petites villes de Pennsylvanie où, comme dans beaucoup de petites villes du Middle West, les emplois ont disparu depuis maintenant 25 ans et n’ont été remplacés par rien d’autre (…) Et il n’est pas surprenant qu’ils deviennent pleins d’amertume, qu’ils s’accrochent aux armes à feu ou à la religion, ou à leur antipathie pour ceux qui ne sont pas comme eux, ou encore à un sentiment d’hostilité envers les immigrants. Barack Obama
Nous qui vivons dans les régions côtières des villes bleues, nous lisons plus de livres et nous allons plus souvent au théâtre que ceux qui vivent au fin fond du pays. Nous sommes à la fois plus sophistiqués et plus cosmopolites – parlez-nous de nos voyages scolaires en Chine et en Provence ou, par exemple, de notre intérêt pour le bouddhisme. Mais par pitié, ne nous demandez pas à quoi ressemble la vie dans l’Amérique rouge. Nous n’en savons rien. Nous ne savons pas qui sont Tim LaHaye et Jerry B. Jenkins. […] Nous ne savons pas ce que peut bien dire James Dobson dans son émission de radio écoutée par des millions d’auditeurs. Nous ne savons rien de Reba et Travis. […] Nous sommes très peu nombreux à savoir ce qu’il se passe à Branson dans le Missouri, même si cette ville reçoit quelque sept millions de touristes par an; pas plus que nous ne pouvons nommer ne serait-ce que cinq pilotes de stock-car. […] Nous ne savons pas tirer au fusil ni même en nettoyer un, ni reconnaître le grade d’un officier rien qu’à son insigne. Quant à savoir à quoi ressemble une graine de soja poussée dans un champ… David Brooks
Les tea party ne se résument pas à des positions pro life et anti-masturbatoires, la révolte est bien plus large et profonde (…), elle est sans doute à rapprocher aux mouvements souterrains résilients depuis des années qui se font désormais jour en Hollande, en Allemagne, en Suède maintenant, en Italie et en France depuis quelques temps, à savoir le refus, hétérogène, de se voir imposer d’en haut une vision idéaliste, désincarnée, réduisant le vivre ensemble au “care”, comparant toute volonté de conserver un certain art de vivre comme réactionnaire, analysant enfin tout refus de confondre ouverture et disparition comme raciste. (…) Les tea party sont évidemment dénoncées par les idéologues de Hollywood, de New York, de Washington DC, et aussi de st Germain des Prés puisqu’ils incarnent tous le nihilisme étatiste dénoncé par les tea party en ce qu’il parasite l’espace public, l’idéal public, la volonté commune, et très pratiquement les fonds publics pour fabriquer leur gloire par la victimisation (du “care”) c’est-à-dire par la transformation du peuple en assistés scotchés aux frasques de leur ego supposé artistique (…). Il ne s’agit donc pas de populisme, mais de se libérer de chaînes installées à nos poignets pour notre bien alors que ces bienfaiteurs sont en réalité le principal obstacle pour réellement faire de l’espace commun un bien au service de toutes et de tous. Lucien SA Oulahbib (16/9/2010)
Les propos antisémites se sont banalisés. Pour le BNVCA la propagande anti-israelienne soutenue, voire relayée par des élus politiques, des universitaires, des syndicalistes, constitue la source principale de ce fléau, car en attisant la haine d’Israel, elle pousse à l’acte antijuif. C’est le cas du Conseil Municipal de Champigny qui fait preuve d’ un activisme démesuré dans ce domaine. Voyages à répétition à Gaza. Motions votées pour la libération du terroriste franco palestinien Salah Hamouri. Soutien du Maire à la flottille illégale pour Gaza ; coopération de solidarité avec le camp palestinien d’Al Fawwar à Hébron etc etc….Volonté de nommer le terroriste Barghouti citoyen d’honneur etc… Sammy Ghozlan
« Populiste » est aujourd’hui, en Europe et en tout cas en France, un jugement négatif, presque une insulte. Il n’en est pas ainsi partout. Aux Etats-Unis, le populisme fait partie du répertoire politique acceptable. Opposer le sentiment ou la revendication populaires aux élites est une arme dont l’usage par un politicien, démocrate ou républicain, ne choque personne, car le peuple peut en effet avoir des intérêts ou des priorités autres que celles des puissances économiques, des autorités administratives ou judiciaires, des gouvernants. Il revient aux grands partis et à leurs candidats soit de capter ces attentes et d’y répondre, soit de les neutraliser. Au contraire, les totalitarismes qui ont mis l’Europe à feu et à sang y ont disqualifié le populisme.  (…) Le procès fait aux baby-boomeurs est le même aux Etats-Unis. Là-bas aussi, les jeunes contestataires des années 1960-1970 sont accusés d’avoir détourné le Parti démocrate de son alliance historique avec la classe ouvrière blanche, laquelle, du coup, prêta l’oreille aux républicains, de Ronald Reagan à George Bush junior. Le mouvement néoconservateur est né en réaction à l’abandon, par les démocrates, des idéaux nationalistes (anticommunistes) et plébéiens qu’ils avaient portés, de Franklin Roosevelt à Lyndon Johnson. Roger Pol-Droit

Qui sème le vent …

 Alors qu’en Syrie un régime qui avait pendant des années lâché ses islamistes sur l’expérience démocratique de ses voisins libanais ou irakiens se voit, sur le dos de sa propre population et grâce à la passivité et à la complicité conjuguées du Carter noir de Washington et des virtuoses toujours impunis des chaises musicales de l’Axe Moscou-Pékin, payer de sa propre pièce …

Et que dans nos propres banlieues dites « sensibles » une municipalité qui avait instrumentalisé le conflit israélo-palestinien voit une séance interrompue dans un des cinémas de la ville par les cris de « mort aux juifs » de ses chères têtes blondes …

Pendant que dans une campagne présidentielle théoriquement gagnée d’avance après 15 ans de contrôle du pouvoir par une droite largement elle aussi délégitimée, la gauche française semble, à l’instar de son homologue américaine et malgré l’amère leçon d’il y a dix ans, plus démunie que jamais face aux populismes lepéniste ou mélenchoniste …

Retour, avec deux ouvrages de Laurent Bouvet et de Jean-Philippe Domecq, sur les rapports historiquement ambivalents de la gauche française (écolos compris) avec le pouvoir …

Et, sans compter la tentation conspirationniste, son abandon non moins historique aux petits partis protestataires et extrémistes et au profit d’un « peuple de substitution » d’immigrés …

Des « aspirations populaires » telles que « le travail, bien sûr, mais aussi l’identité nationale, le modèle d’autorité social-familial, le sens de l’appartenance et de la protection collectives, etc. » …

L’alerte populiste, un défi démocratique

Roger Pol-Droit

Le Monde des livres

09.02.12

Faut-il en avoir peur ? Seulement peur ? L’histoire commande de s’en méfier et, aujourd’hui, le Tea Party américain et les mouvements xénophobes d’Europe font craindre que des forces politiques agressives ne trouvent un appui populaire suffisant pour accéder au pouvoir. Mais le populisme n’est-il qu’un danger à désigner, un adversaire à combattre, ou bien est-il aussi un signal à entendre ?

L’une des caractéristiques propres au populisme contemporain est que, à la différence de ses devanciers russe et nord-américain du XIXe siècle, sud-américain du XXe, il n’est pas revendiqué par ceux qui le pratiquent. Ils sont les premiers à savoir que leur posture inquiète à mesure qu’elle séduit. En France, Jean-Luc Mélenchon est le seul à assumer l’accusation de populisme, mais cette transgression, proclamée haut et fort, est cousue de fil blanc. L’ancien sénateur et ministre socialiste veut obtenir des commentateurs un certificat d’exclusion.

« Populiste » est aujourd’hui, en Europe et en tout cas en France, un jugement négatif, presque une insulte. Il n’en est pas ainsi partout. Aux Etats-Unis, le populisme fait partie du répertoire politique acceptable. Opposer le sentiment ou la revendication populaires aux élites est une arme dont l’usage par un politicien, démocrate ou républicain, ne choque personne, car le peuple peut en effet avoir des intérêts ou des priorités autres que celles des puissances économiques, des autorités administratives ou judiciaires, des gouvernants. Il revient aux grands partis et à leurs candidats soit de capter ces attentes et d’y répondre, soit de les neutraliser.

Au contraire, les totalitarismes qui ont mis l’Europe à feu et à sang y ont disqualifié le populisme. Ils ont même provoqué l’effacement du peuple, écrit Laurent Bouvet dans Le Sens du peuple, au profit de la société. La promotion des peuples, résultant à la fois de la diffusion de la démocratie et de l’affirmation des nationalités, au XIXe siècle, a débouché, après la première guerre mondiale, sur celle des masses, supports du communisme en Russie et des fascismes en Europe occidentale. Les désastres qui en ont résulté vingt ans plus tard ont amené les citoyens des démocraties victorieuses à se détourner de la croyance dans les bienfaits de la multitude unie, pour s’intéresser plutôt à ceux du progrès économique et de l’épanouissement individuel. Mai-68 est, en France, le moment où la disparition du peuple fut « actée », alors même que le Quartier latin s’imaginait rejouer les journées révolutionnaires du siècle précédent.

Le livre de Laurent Bouvet expose, dans leur riche variété, des analyses qui aboutissent toutes, avec des perspectives différentes, au constat d’une séparation entre la gauche et le peuple, d’un oubli ou d’un rejet de celui-ci par celle-là. L’émergence politique de « jeunes issus du baby-boom protestant contre une société qui ne leur fait pas suffisamment de place » a selon lui transformé la gauche. Celle-ci a conservé, jusqu’en 1983, un discours et une pratique « de classe » – nationalisation, planification, autogestion, droits sociaux et syndicaux -, mais elle s’est convertie en réalité, dans la même période, aux idées libérales, qui placent l’individu au centre de la société au lieu qu’il s’intègre à la collectivité politique, sociale et nationale. Selon Bouvet, après le tournant de la rigueur, présenté mensongèrement comme une parenthèse, le Parti socialiste a mis sa politique économique en accord avec ses choix de société.

Le procès fait aux baby-boomeurs est le même aux Etats-Unis. Là-bas aussi, les jeunes contestataires des années 1960-1970 sont accusés d’avoir détourné le Parti démocrate de son alliance historique avec la classe ouvrière blanche, laquelle, du coup, prêta l’oreille aux républicains, de Ronald Reagan à George Bush junior. Le mouvement néoconservateur est né en réaction à l’abandon, par les démocrates, des idéaux nationalistes (anticommunistes) et plébéiens qu’ils avaient portés, de Franklin Roosevelt à Lyndon Johnson. L’ennui pour cette thèse est que le même Johnson, président de la guerre du Vietnam, imposa à la fois les lois sociales de la « grande société » et la reconnaissance des droits civiques des Noirs, ce qui montre que la fidélité à la majorité et la justice pour les minorités peuvent aussi s’articuler l’une à l’autre.

La gauche française, c’est-à-dire le Parti socialiste et, dans une certaine mesure, son concurrent écologiste, sont-ils responsables, par défaut, de l’émergence et de la persistance de ce que Pierre-André Taguieff a caractérisé comme le « national-populisme » ? Pour Bouvet, la gauche « a nourri elle-même cet ennemi mortel de ses renoncements et de ses insuffisances », en délaissant des « aspirations populaires » telles que « le travail, bien sûr, mais aussi l’identité nationale, le modèle d’autorité social-familial, le sens de l’appartenance et de la protection collectives, etc. ». Taguieff, lui, incrimine à la fois la droite et la gauche, estimant que, méprisées par l’une autant que par l’autre, « les classes populaires ont été poussées vers le Front national ». Ces deux auteurs, qui s’entre-citent élogieusement, jugent la gauche française coupable d’avoir élu un peuple de substitution à celui qu’elle a renoncé à défendre, les immigrés prenant la place des ouvriers et des employés autochtones.

Cependant, le national-populisme, s’il s’inscrit dans les particularités de chaque pays, a une dimension européenne. C’est un produit des échecs économiques et politiques de la construction européenne, qui entretiennent le rejet de celle-ci par une partie de la population. Ce n’est pas un hasard si les deux pays qui, par référendum, en 2005, ont refusé le traité constitutionnel européen, la France et les Pays-Bas, ont en commun la pression qu’exerce, sur leur vie politique, une extrême droite xénophobe. L’Europe est condamnée pour son impuissance à protéger ses citoyens contre les effets négatifs de la mondialisation et pour son refus d’entrer en conflit avec des civilisations différentes, autrement dit de combattre la présence et l’extension, sur son sol, de la religion musulmane.

Sur ce point, Tzvetan Todorov s’oppose au populisme, qu’il tend à réduire à la xénophobie, ce rejet de ceux d’en face qui, selon Taguieff, s’ajoute souvent, mais pas toujours, à l’hostilité contre ceux d’en haut. Au terme de l’ample critique qu’il déploie contre les sociétés occidentales, le livre de Todorov donne à penser que la démocratie doit certes se méfier de ses « ennemis intimes », mais tout autant se garder de ses faux amis. Toutefois, s’il partage nombre de répulsions populistes face aux sociétés d’aujourd’hui, s’il est intarissable dans sa haine du libéralisme, préfixé bien sûr « néo » et « ultra », Todorov s’accorde à défendre les mêmes « droits humains » que ses ennemis libéraux, ce qui est, au final, rassurant.

Face au populisme, on n’est pas plus avancé. « Marine Le Pen change-t-elle la donne ou donne-t-elle le change ? » Ainsi Taguieff formule-t-il la question à laquelle personne ne parvient à répondre aujourd’hui. Probablement la présidente du Front national n’en sait-elle rien elle-même, alors qu’elle a décidé de rapprocher son parti de ces mouvements néopopulistes d’Europe du Nord qui n’ont pas grand-chose à voir avec l’extrême droite totalitaire du siècle dernier et dont le ferment est identitaire et antimusulman.

Selon Taguieff, le pire qui puisse arriver à ces démagogues serait d’être admis dans le jeu politique normal, plutôt que d’être dispensés de démontrer leur aptitude à résoudre les problèmes qu’ils dénoncent. Rien n’indique, toutefois, que le FN mariniste soit prêt à des alliances. Sauf, naturellement, s’il les dirige. Mais alors, pour la démocratie, il sera trop tard.

Voir aussi:

Psychanalyse de la gauche

Le Monde des livres

09.02.12

Evidemment, Jean-Philippe Domecq a un peu raison, et c’est très agaçant. Sa thèse est claire : « La gauche n’aime pas le pouvoir. Elle n’aime pas ça. Pas vraiment… » Dans le contexte d’une campagne présidentielle, pareille allégation est faite pour choquer. Comment ? Mais enfin, que dit-il ? En ce moment même, ne voit-on pas tous les jours des candidats de gauche qui se battent pour être élus ?

Certes, mais Jean-Philippe Domecq se place sur la longue durée, or, de ce point de vue, son hypothèse semble confirmée par l’histoire, car la gauche est rarement au pouvoir : « Huit à dix fois moins que la droite en deux siècles. Le fait est vrai, vérifiable, comptable exactement en France et dans la plupart des pays d’Europe. » Ainsi, additionnons le Cartel des gauches en 1924, le Front populaire, les sept mois de Mendès France et les quelques mois de Guy Mollet : avant 1981, on arrive à peine à cinq ans de gauche en France. Le constat est frappant, et même alarmant. « Au fond de la mentalité de gauche, il y a que le pouvoir salit, écrit Jean-Philippe Domecq. Elle n’a pas tort. »

Mais la psychanalyse de la gauche française, qui semblait être le propos initial du livre, devient bientôt un réquisitoire politique contre la gauche de la gauche. En effet, selon l’auteur, c’est elle qui est responsable des échecs répétés de la gauche en France. Evidemment, le 21 avril 2002 et l’élimination de Lionel Jospin au premier tour de la présidentielle semblent conforter cette thèse. N’est-ce pas la dispersion des voix de gauche qui a causé cette débâcle ?

Autre cas d’école, les élections de 2000 remportées par George Bush face à Al Gore. Certes, il y eut ce décompte ahurissant, les bulletins mal lisibles, les décisions très partisanes de la Cour suprême en Floride et la victoire très discutable des républicains, avec 537 voix d’avance. Mais, ajoute l’auteur, « 2 934 410 électeurs de gauche votèrent pour un candidat écologiste qui n’avait aucune chance de gagner ». Résultat : ceux qui désapprouvaient Bush au nom de ce candidat écologiste, Nader, épaulèrent ceux qui approuvaient Bush. Dernier exemple, cette voix qui manqua à Prodi, le 24 janvier 2008, celle d’un chef de micro-parti, lors d’un vote de confiance qui ramena Berlusconi au pouvoir.

 Des conflits douloureux

Tous ces arguments permettent à Jean-Philippe Domecq de dénoncer le « bovarysme de gauche », « la gauche d’insatisfaction, de déception permanente, d’exigence idéale », qui constitue en définitive une forme de « bêtise stratégique », ni plus ni moins. La thèse est forte, défendue avec panache – non sans mauvaise foi, dans certains cas. Car enfin, imputer la division de la gauche depuis deux siècles à la seule gauche de la gauche est un peu sommaire. C’est oublier une longue histoire de conflits douloureux, au cours desquels la gauche radicale a souvent été non seulement trahie par la gauche modérée, mais parfois même réprimée, y compris dans le sang, comme ce fut le cas en 1848. Mais laissons le passé. Aujourd’hui, si la gauche entend gagner, elle se doit d’être unie. Or, quels que soient l’éloquence et le talent de Jean-Philippe Domecq, ce n’est pas en affirmant que la gauche de la gauche est seule responsable des échecs passés qu’il pourra contribuer à créer un climat favorable à l’union qu’il appelle de ses voeux.

 Voir de plus:

A Champigny on crie « mort aux juifs » (lors de « La Vérité si je mens 3 »)

Lessakele

24 février 2012

Le Bureau National de Vigilance Contre l’Antisémitisme dépose plainte auprès du Procureur de la République de Creteil-Val de Marne- pour des faits à caractère antisémite qui se sont produits le 4 février, 2012 à l’intérieur de la Salle de Cinéma « 66 » de Champigny sur Marne, au cours de la projection du film « LA VERITE SI JE MENS 3. ».durant la séance de 20H30.

Les témoins des faits ont rapporté au BNVCA que des individus ont crié et répété « à Mort Les Juifs » perturbant la séance, obligeant la Direction à suspendre la projection du film. Selon ces témoins, la police est intervenue, sans qu’aucune interpellation n’ai été effectuée pour ce flagrant délit..

Voici la partie de témoignage que les requérants nous ont adressée

«  »le cinéma : studio 66 au 66 rue jean jaurès – 94500 Champigny sur marne. la séance de 20h30. le film « la vérité si je mens » a débuté quand un groupe de jeunes s’est mis à crier 2 fois de suite « à mort les juifs ».

il y a eu une émeute et la séance a été interrompue. Le responsable de l’établissement a aussitôt contacté la police. Ces derniers sont intervenus, ont pratiqué à la vérification de pièces d’identités, puis le groupe a été relâché. une mainte courante a été déposée. » »

Le BNVCA demande au Procureur de la République d’ouvrir une enquête, et à la Police de tout mettre en oeuvre pour retrouver les auteurs des faits et les mettre à la disposition de la justice.

Le BNVCA constate que la haine antijuive persiste en dépit des mesures prises par l’Etat et les Institutions.

Les propos antisémites se sont banalisés. Pour le BNVCA la propagande anti-israelienne soutenue, voire relayée par des élus politiques, des universitaires, des syndicalistes, constitue la source principale de ce fléau, car en attisant la haine d’Israel, elle pousse à l’acte antijuif.

C’est le cas du Conseil Municipal de Champigny qui fait preuve d’ un activisme démesuré dans ce domaine. Voyages à répétition à Gaza. Motions votées pour la libération du terroriste franco palestinien Salah Hamouri. Soutien du Maire à la flottille illégale pour Gaza ; coopération de solidarité avec le camp palestinien d’Al Fawwar à Hébron etc etc….Volonté de nommer le terroriste Barghouti citoyen d’honneur etc…

Le BNVCA a chargé le cabinet d’avocat de Maitre Baccouche d’engager les poursuites.

Drancy le 23/2/12

BUREAU NATIONAL DE VIGILANCE CONTRE L’ ANTISEMITISME 8 Boulevard Saint Simon 93700 Drancy 0668563029 Le Président

Sammy GHOZLAN

Voir enfin:

America’s Alibis for Not Helping Syria

We can lend a hand to its tyrannized people or risk turning the country into a devil’s playground of religious extremism.

Fouad Ajami

The WSJ

February 23, 2012

There are the Friends of Syria, and there are the Friends of the Syrian Regime. The former, a large group—the United States, the Europeans and the bulk of Arab governments—is casting about for a way to end the Assad regime’s assault on its own people. In their ranks there is irresolution and endless talk about the complications and the uniqueness of the Syrian case.

No such uncertainty detains the Friends of the Syrian Regime—Russia, Iran, Hezbollah and to a lesser extent China. In this camp, there is a will to prevail, a knowledge of the stakes in this cruel contest, and material assistance for the Damascus dictatorship.

In the face of the barbarism unleashed on the helpless people of Homs, the Friends of Syria squirm and hope to be delivered from any meaningful burdens. Still, they are meeting Friday in Tunis to discuss their options. But Syrian dictator Bashar al-Assad needn’t worry. The Tunisian hosts themselves proclaimed that this convocation held on their soil precluded a decision in favor of foreign military intervention.

Syria is not Libya, the mantra goes, especially in Washington. The provision of arms to the Syrian opposition is « premature, » Gen. Martin Dempsey, chairman of the Joint Chiefs of Staff, recently stated. We don’t know the Syrian opposition, another alibi has it—they are of uncertain provenance and are internally divided. Our weapons could end up in the wrong hands, and besides, we would be « militarizing » this conflict.

Those speaking in such ways seem to overlook the disparity in firepower between the Damascus ruler with his tanks and artillery, and the civilian population aided by defectors who had their fill with official terror.

The borders of Syria offer another exculpation for passivity. Look at the map, say the naysayers. Syria is bordered by Lebanon, Iraq, Jordan, Turkey and Israel. Intervention here is certain to become a regional affair.

Grant the Syrians sympathy, their struggle unfolds in the midst of an American presidential contest. And the incumbent has his lines at the ready for his acceptance speech in Charlotte, N.C. He’s done what he had promised during his first presidential run, shutting down the war in Iraq and ending the American presence. This sure applause line precludes the acceptance of a new burden just on the other side of the Syria-Iraq frontier.

The silence of President Obama on the matter of Syria reveals the general retreat of American power in the Middle East. In Istanbul some days ago, a Turkish intellectual and political writer put the matter starkly to me: We don’t think and talk much about America these days, he said.

Yet the tortured dissertations on the uniqueness of Syria’s strategic landscape are in fact proofs for why we must thwart the Iran-Syria-Hezbollah nexus. Topple the Syrian dictatorship and the access of Iran to the Mediterranean is severed, leaving the brigands of Hamas and Hezbollah scrambling for a new way. The democracies would demonstrate that regimes of plunder and cruelty, perpetrators of terror, have been cut down to size.

Plainly, the Syrian tyranny’s writ has expired. Assad has implicated his own Alawite community in a war to defend his family’s reign. The ambiguity that allowed the Assad tyranny to conceal its minority, schismatic identity, to hide behind a co-opted Sunni religious class, has been torn asunder. Calls for a jihad, a holy war, against a godless lot have been made in Sunni religious circles everywhere.

Ironically, it was the Assad tyranny itself that had summoned those furies in its campaign against the American war in Iraq. It had provided transit and sanctuary for jihadists who crossed into Iraq to do battle against the Americans and the Shiites; it even released its own Islamist prisoners and dispatched them to Iraq with the promise of pardon. Now the chickens have come home to roost, and an Alawite community beyond the bounds of Islam is facing a religious war in all but name.

This schism cannot be viewed with American indifference. It is an inescapable fate that the U.S. is the provider of order in that region. We can lend a hand to the embattled Syrians or risk turning Syria into a devil’s playground of religious extremism. Syria can become that self-fulfilling prophesy: a population abandoned by the powers but offered false solace and the promise of redemption by the forces of extremism and ruin.

We make much of the « opaqueness » of the Syrian rebellion and the divisions within its leadership. But there is no great mystery that attends this rebellion: An oppressed people, done with a tyranny of four decades, was stirred to life and conquered its fear after witnessing the upheaval that had earlier overtaken Tunisia, Egypt, Libya and Yemen.

In Istanbul this month, I encountered the variety, and the normalcy, of this rebellion in extended discussions with prominent figures of the Syrian National Council. There was the senior diplomat who had grown weary of being a functionary of so sullied a regime. There was a businessman of means, from Aleppo, who was drawn into the opposition by the retrogression of his country.

There was a young prayer leader, from Banyas, on the Syrian coast, who had taken up the cause because the young people in his town had pressed him to speak a word of truth in the face of evil. Even the leader of the Muslim Brotherhood, Riad al-Shaqfa, in exile for three decades, acknowledged the pluralism of his country and the weakness of the Brotherhood, banned since 1980.

We frighten ourselves with phantoms of our own making. No one is asking or expecting the U.S. Marines to storm the shores of Latakia. This Syrian tyranny is merciless in its battles against the people of Homs and Zabadani, but its army is demoralized and riven with factionalism and sectarian enmities. It could be brought down by defectors given training and weapons; safe havens could give disaffected soldiers an incentive, and the space, to defect.

Meanwhile, we should recognize the Syrian National Council as the country’s rightful leaders. This stamp of legitimacy would embolden the opposition and give them heart in this brutal season. Such recognition would put the governments of Lebanon and Iraq on notice that they are on the side of a brigand, lawless regime. There is Arab wealth that can sustain this struggle, and in Turkey there is a sympathetic government that can join this fight under American leadership.

The world does not always oblige our desires for peace; some struggles are thrown our way and have to be taken up. In his State of the Union address last month, President Obama dissociated himself from those who preach the doctrine of America’s decline.

Never mind that he himself had been a declinist and had risen to power as an exponent of America’s guilt in foreign lands. We should take him at his word. In a battered Syria, a desperate people await America’s help and puzzle over its leader’s passivity.

Mr. Ajami is a senior fellow at Stanford University’s Hoover Institution and co-chairman of the Working Group on Islamism and the International Order.


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