Printemps persan: Le moment le plus dangereux pour un mauvais gouvernement (Trump effect: will Iran finally bring its own confirmation to Tocqueville’s law ?)

31 décembre, 2017
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En politique, ce qu’il y a souvent de plus difficile à apprécier et à comprendre, c’est ce qui se passe sous nos yeux. Tocqueville
Le désir d’égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande. Tocqueville
Ce n’est pas toujours en allant de mal en pis que l’on tombe en révolution. Il arrive le plus souvent qu’un peuple qui avait supporté sans se plaindre, et comme s’il ne les sentait pas, les lois les plus accablantes, les rejette violemment dès que le poids s’en allège. Le régime qu’une révolution détruit vaut presque toujours mieux que celui qui l’avait immédiatement précédé, et l’expérience apprend que le moment le plus dangereux pour un mauvais gouvernement est d’ordinaire celui il commence à se réformer. Il n’y a qu’un grand génie qui puisse sauver un prince qui entreprend de soulager ses sujets après une oppression longue. Le mal qu’on souffrait patiemment comme inévitable semble insupportable dès qu’on conçoit l’idée de s’y soustraire. Tout ce qu’on ôte alors des abus semble mieux découvrir ce qui en reste et en rend le sentiment plus cuisant : le mal est devenu moindre, il est vrai, mais la sensibilité est plus vive. La féodalité dans toute sa puissance n’avait pas inspiré aux Français autant de haine qu’au moment elle allait disparaître. Les plus petits coups de l’arbitraire de Louis XVI paraissaient plus difficiles à supporter que tout le despotisme de Louis XIV. Le court emprisonnement de Beaumarchais produisit plus d’émotion dans Paris que les dragonnades. Tocqueville (L’ancien régime et la révolution, 1856)
La révolution à plus de chances de se produire quand une période prolongée de progrès économiques et sociaux est suivie par une courte période de retournement aigu, devant laquelle le fossé entre les attentes et les gratifications s’élargit rapidement, devenant intolérable. La frustration qui en résulte, dès lors qu’elle s’étend largement dans la société, cherche des modes d’expression dans l’action violente. James Chowning Davies
De nombreux sociologues contemporains reprennent cette analyse de Tocqueville, en expliquant les conflits sociaux par la frustration résultant de l’écart croissant « entre ce que les gens désirent et ce qu’ils ont ». Pour Ted Gurr (Why men rebel, 1970), la révolution de 1917 serait due au contraste entre les attentes suscitées par les progrès accomplis depuis les années 1880 et la situation réelle de la paysannerie, du prolétariat naissant ou de l’intelligentsia. Pour James Davies (Toward a theory of Revolution, 1962), le concept de frustration relative trouvé chez Tocqueville a une plus grande portée que celui de frustration absolue attribué à Marx; il explique en effet que les révoltes naissent rarement dans les populations écrasées de misère mais chez ceux qui relèvent la tête et réalisent ce qui leur manque car ils ont plus. (…) Les grands conflits sociaux ou les changements révolutionnaires s’expliquent donc moins par des mécontentements à propos de grandes inégalités que par des sentiments « relatifs » basés sur des différences minimes, ou réduites par l’égalisation des conditions. Jean-Pierre Delas
Une opposition classique met en vis-à-vis la lecture marxienne, selon laquelle la dégradation des conditions de vie agirait comme facteur déterminant et explicatif des soulèvements révolutionnaires, à celle de Tocqueville, pour qui, au contraire, l’amélioration des situations économiques serait à l’origine des évènements révolutionnaires. James Chowning Davies, sociologue américain, tente une synthèse des deux points de vue dans un modèle associant l’idée d’une genèse progressive (liée à l’amélioration des conditions de vie sur plusieurs décennies) d’aspirations sociales longtemps contenues et la thèse des frustrations surgissant plus brutalement à l’occasion de retournements de conjonctures. Le modèle psycho-sociologique de James C. Davies (« Toward A Theory of Revolution » …) tente d’expliquer les renversements de régimes politiques par l’augmentation soudaine d’un écart entre les attentes de populations motivées par des progrès économiques et les satisfactions réelles brutalement réduites par un retournement de conjoncture économique (ex. : mauvaises récoltes, récession économique…) ou politique (ex. : répression brutale, défaite militaire…). (…) James C. Davies schématise sa théorie par une courbe devenue fameuse, dite « courbe de Davies » formant comme un « J » Inversé (…), qui pointe la période « t2 » comme début probable de la dynamique révolutionnaire. La première étude James C. Davies porte sur la rébellion conduite par Thomas W. Dorr – dite « Rébellion Dorr » – au milieu du 19e siècle à Rhode Island dans le nord-est des Etats-Unis. Durant la première moitié du 19e siècle l’industrie du textile se développe et prospère, attirant vers la ville des populations rurales jusqu’en 1835/1840 quand s’amorce une période déclin. La Rebellion Dorr, en 1841/1842 fut durement réprimée. A partir de cette étude de cas, l’auteur construit sont modèle et l’utiliser pour interpréter la Révolution française de 1789, la révolution du Mexique de 1911, la révolution russe de 1917, le coup d’état nassérien de 1952. L’exemple de la révolution russe lui permet de montrer que l’écart est d’autant plus fort que des progrès économiques importants marquèrent le XIXe siècle : à partir du milieu du 19e siècle les serfs s’émancipèrent, l’exode rural entraîna une processus d’urbanisation, le nombre d’ouvriers travaillant en usine augmenta en leur apportant des salaires supérieurs à ce qu’ils gagnaient comme paysans et des conditions de vie également améliorées. Ainsi la période allant de 1861 à 1905 peut être considérée comme celle d’une progression des aspirations sociales jusqu’à une conjoncture de frustrations qui intervient au début du XXe siècle dans différents groupes sociaux : intelligentsia choquée par la répression brutale des manifestations de 1905, paysannerie affectée par les effets des réformes et par une succession de mauvaises récoltes, armée humiliée par la défaite dans la guerre contre le Japon. La détresse et la famine qui affectent la majorité de la population pendant la Première Guerre mondiale achèvent d’agréger ces frustrations de préparer ainsi la révolution de 1917. Jérome Valluy
Le régime des mollahs perd pied: il a ouvert une fenêtre pour aérer le système (…) et une bourrasque est entrée dans la maison. Iran-Resist
Bizarrement, je pense qu’Obama joue la montre et espère que les manifestants seront écrasés avant que la honte d’avoir fermé les yeux – parfois par son silence et parfois par ses banalités d’équivalence morale – sur la brutale théocratie iranienne ne devienne trop lourde, même pour lui, à supporter. (…) Personne ne demande qu’on envoie la cavalerie ou l’aviation mais juste un certain encouragement moral pour ne pas inciter des gens à descendre dans la rue et puis les abandonner à leur sort au moment où ils ont le plus besoin de notre soutien (comme en Hongrie ou pour les Chiites à Bagdad en 1991), mais à la place accorder notre reconnaissance à ceux qui d’eux-mêmes ont déjà pris cette décision dangereuse et méritent notre admiration en termes bien plus forts que ce que nous avons jusqu’ici vu de la Maison Blanche. (…) Cette crainte d’offenser des théocrates sanguinaires qui soutiennent le terrorisme est évidemment tout à fait ahurissante: un président de l’espoir et du changement se révèle faible et cynique à un moment critique où les pires racailles de la Corée du Nord au Venezuela nous observent attentivement et tentent d’évaluer nos capacités de réaction. Victor Davis Hanson
En une sorte d’ironie perverse, la menace la plus sérieuse que la République islamique ait jamais connue depuis sa création arrive au moment même où le premier président américain à accepter explicitement la légitimité du régime se trouve à la Maison Blanche. Quelque crédibilité que les mollahs aient perdue dans la rue, ils l’ont récupérée à Washington, où le président semble bizarrement moins enthousiaste pour un changement de régime en Iran que nombre d’Iraniens eux-mêmes. La timidité d’Obama témoigne d’une mauvaise conscience. À un certain niveau, il prend pour argent comptant la critique post-coloniale de l’Occident comme source des problèmes du monde en voie de développement et pense que nous n’avons pas l’autorité morale pour juger les gouvernements non-occidentaux qui nous en veulent et nous envient. Obama est parfaitement capable de lancer des attaques cinglantes et moralisantes uniquement contre son propre pays, particulièrement sous les mandats de son prédécesseur. Qui sommes-nous pour condamner ds exactions contre des manifestants pacifiques quand nous avons nous-mêmes torturé trois terroristes ? S’il n’y a aucun coût à payer pour la violation des normes internationales consistant à écraser des manifestants de chair et de sang, pourquoi y en aurait-t-il pour le non-respect flagrant des contraintes de papier de l’Agence internationale de l’énergie atomique? Rich Lowry
C’est aux Iraniens qu’il appartient de décider. Nous n’allons pas nous en mêler. (…) Mon approche c’est: attendons de voir. (…) Je pense qu’il est important de comprendre que la différence en terme de politique réelle entre MM. Ahmadinejad et Moussavi n’est peut-être pas aussi grande qu’on ne l’a dit. Obama (16 juin 2009)
On tue et on bat les gens dans les rues de Téhéran et dans tout l’Iran et nous devrions les défendre. Comme nous l’avions fait pour les ouvriers polonais à Dantzig ou pour le peuple tchèque lors du printemps de Prague et comme nous avons défendu la liberté dans chaque partie du monde. Ce n’est pas ça que nous faisons en ce moment. John McCain
Those who do not observe the Islamic dress code will no longer be taken to detention centers, nor will judicial cases be filed against them. Gen. Hossein Rahimi (Tehran police chief)
Police in Iran’s capital said Thursday they will no longer arrest women for failing to observe the Islamic dress code in place since the 1979 revolution. The announcement signaled an easing of punishments for violating the country’s conservative dress code, as called for by the young and reform-minded Iranians who helped re-elect President Hassan Rouhani, a relative moderate, earlier this year. But hard-liners opposed to easing such rules still dominate Iran’s security forces and judiciary, so it was unclear whether the change would be fully implemented. (…) The semi-official Tasnim news agency said violators will instead be made to attend classes given by police. It said repeat offenders could still be subject to legal action, and the dress code remains in place outside the capital. For nearly 40 years, women in Iran have been forced to cover their hair and wear long, loose garments. Younger and more liberal-minded women have long pushed the boundaries of the official dress code, wearing loose headscarves that don’t fully cover their hair and painting their nails, drawing the ire of conservatives. Iran’s morality police— similar to Saudi Arabia’s religious police— typically detain violators and escort them to a police van. Their families are then called to bring the detainee a change of clothes. The violator is then required to sign a form that they will not commit the offense again. (…) Last year, police in Tehran announced plans to deploy 7,000 male and female officers for a new plainclothes division — the largest such undercover assignment in memory – to monitor public morality and enforce the dress code. AP
Anti-government protests broke out in Iran for the third day running on Saturday as separate state-sponsored rallies were staged to mark the end of unrest that shook the country in 2009, according to Iranian news agencies and state media. (…) Iranian authorities have arrested 50 people since protests erupted across the country on Wednesday. (…) State-sponsored mass rallies were scheduled in more than 1,200 cities and towns, state TV said – events held annually to commemorate the end of months of street protests that followed Mahmoud Ahmadinejad’s disputed re-election as president. (…) The Iranian government declared that trains and schools will be closed on Sunday because of the protests. Social Media reported in Farsi and Arabic that the protesters were shouting slogans that included “Not Gaza, Not Lebanon, my soul for Iran” and ”Leave Syria, think of how we are doing.”  Videos on social media showed Mashhad, the second largest city in Iran, where residents shouted “death to the president” and “death to the dictator.” In Qom, a holy city to Shi’ite Muslims and one of the most religious cities in Iran, residents also joined the protest against the Islamic republic. The Jerusalem Post
A durable truth about dictatorships is that their surface stability disguises discontent that needs only a spark to ignite. The world saw such an eruption in Iran in 2009 after a stolen election, and the last two days have seen outbursts in Iranian cities that again reveal simmering unhappiness with clerical rule. The protests started Thursday in Mashhad, Iran’s second-most populous city, ostensibly as a revolt against rising prices, corruption and unemployment. The demonstrations soon spread across the country and have grown into a broader display of discontent with Supreme Leader Ali Khamenei and President Hassan Rouhani’s repressive regime. Twitter has been a venue for videos of the protests in various cities, with demonstrators shouting slogans like “Death to the dictator!” One notable theme are denunciations of the Islamic Republic’s foreign adventurism. People in Mashhad shouted, “No Gaza, no Lebanon, our lives are devoted in Iran.” And in Kermanshah, an ethnic Kurdish city, they shouted “forget about Syria, think about us.” More than 500 people died in Kermanshah last month in an earthquake as buildings collapsed. Iran’s rulers promised that the financial windfall from the 2015 nuclear deal would rebuild the country after years of struggling under nuclear sanctions. Iran’s economy is growing again, but youth unemployment still exceeds 40%. And much of the growth is coming from foreign investment in energy development that isn’t benefiting the larger population. Iran’s Revolutionary Guard Corps, the regime’s paramilitary arm, is heavily involved in the economy and uses business to finance its operations and elite lifestyle. Iranians are also frustrated that the mullahs are spending so much of their national wealth to build a Shiite version of the Persian empire to dominate the Middle East. The Revolutionary Guards are financing the Hezbollah troops fighting as mercenaries to prop up Bashar Assad in Syria. They’re also financing militias in Yemen against the Saudis and in Iraq to guarantee Iranian influence in Baghdad. Religious imperialism is expensive, as is the ballistic-missile development the regime continues despite the nuclear deal. The regime is worried enough that it is blaming foreigners for the protests and sending basiji militia to make arrests. But videos from Tehran show protesters sitting down in front of police in defiance of a crackdown. Iranians need to know that the world supports their demands for freedom. Barack Obama shamed America when he stayed mute during the 2009 protests to curry favor with the regime. So full marks to the State Department Friday for condemning “the arrest of peaceful protesters” and calling for “all nations to publicly support the Iranian people and their demands for basic rights.” President Trump shouldn’t make Mr. Obama’s mistake. The WSJ
Many reports of peaceful protests by Iranian citizens fed up with regime’s corruption & its squandering of the nation’s wealth to fund terrorism abroad. Iranian govt should respect their people’s rights, including right to express themselves. The world is watching! President Donald Trump
Le monde entier comprend que le bon peuple d’Iran veut un changement, et qu’à part le vaste pouvoir militaire des Etats-Unis, le peuple iranien est ce que ses dirigeants craignent le plus. Donald Trump
Les régimes oppresseurs ne peuvent perdurer à jamais, et le jour viendra où le peuple iranien fera face à un choix. Le monde regarde ! Donald Trump
Iran’s leaders have turned a wealthy country with a rich history and culture into an economically depleted rogue state whose chief exports are violence, bloodshed, and chaos. As President Trump has said, the longest-suffering victims of Iran’s leaders are Iran’s own people. Heather Nauert (State Department)
There are many reports of peaceful protests by Iranian citizens fed up with the regime’s corruption and its squandering of the nation’s wealth to fund terrorism abroad. The Iranian government should respect their people’s rights, including their right to express themselves. Sarah Huckabee Sanders (Press secretary)
The ayatollahs still can’t provide for the basic needs of their own people-perhaps because they’ve funneled so much of that money into their campaign of regional aggression in Syria, Lebanon, Iraq, and Yemen. The protests in Mashhad show that a regime driven by such a hateful ideology cannot maintain broad popular support forever, and we should support the Iranian people who are willing to risk their lives to speak out against it. Senator Tom Cotton
Theories such as the J-curve — which argue that “revolution is most likely to occur when a long period of rising expectations and gratifications is followed by a period during which gratifications … suddenly drop off while expectations … continue to rise” — seek to explain popular mobilization in the face of contemporary poverty by linking it to previous levels of wealth for the same group. Accordingly, “the majority of revolutionaries thus are likely to be poor people at loose ends who have made some progress toward a new and better life and see themselves now failing to do so.” Here, the impact of oil price fluctuations on the shah’s regime is highly instructive. The shah’s vast, state-led development plans induced by the spike in oil revenue in the early 1970s radically increased money supply, causing spiraling inflation. Indeed, the average inflation between 1973 and 1977 was 15.66%, five times that of the preceding five-year period. When oil prices receded between 1975 and 1979, Iran suddenly experienced an economic contraction that forced the government to cut down on services even as inflation remained high. Consequentially, the relative position of the working and middle classes in Iranian society remained static, with members of these key groups seeing their ambitions thwarted as inflation eradicated anticipated socio-economic gains. That the shah, through radical measures, managed to contain inflation in 1978, one year before his fall, was evidently too little too late. As such, applied in the Iranian context, the J-curve theorem explains the revolutionary potential and fermentation of political opposition as a result of thwarted expectations of continuing increases of living standards. As such, inflation in itself is not likely to have ignited the protests in Iran. What should rather be considered is the element of thwarted expectations as a powerful and potentially motivating factor in the broader equation. To reiterate, drastically reduced inflation and the return of economic growth under Rouhani have not yet translated into sufficient job creation. This has occurred in an environment where higher anticipations about the future are clashing with a reality in which the promised dividends of the nuclear deal — which while greatly strengthening state finances — have yet to trickle down to the average Iranian. If parliament passes the Rouhani administration’s proposed budget bill for the Iranian year beginning March 21, 2018, citizens will not only face the prospect of higher fuel costs but also potentially being cut off from monthly cash subsidy payments. Despite these serious conundrums, both revolutionary theory and the Iranian experience show that although low living standards are a constant preoccupation, they are not a constant threat. Neither should socio-economic discontent be equated with effective political resistance. Without necessary resources to maintain autonomous collective organization(s) and form popular opposition that is channeled into effective political action, change remains a remote prospect. This is not to mention the absence of a forward-looking ideology that is understandable to the wider population, capable of providing a powerful alternative vision of societal order and narrative of state identity. Lastly, it should be noted that the protests come on the eve of the ninth of Dey in the Iranian calendar, marked by conservatives as the day when supporters of the political establishment decisively put an end to the protests after the 2009 elections by coming out in force. It is certainly a curious time for Ayatollah Ali Khamenei to be reminded of which constituency is the « real » bedrock of the Islamic Republic in times of crisis. Conversely, it could also serve as a reminder that the faction that is willing to put its own interests ahead of those of the broader political establishment has run its course. Regardless of the latter, given the current circumstances and the socio-economic realities of contemporary Iran, it is only a matter of when, and not whether, the protests will end. Al Monitor
Protests against high unemployment, a stagnant economy with inflationary prices and expensive overseas military interventions are spreading unpredictably fast in several cities in Iran. On Friday, protests spread to Kermanshah in the west, Tehran, Esfahan in central Iran, Rasht in the north, Ahvaz in the southwest and even Qom, the religious capital of Shiite clergy in Iran. Some of the protesters, at least, chanted for a return of “Reza Shah,” the dynasty that was overthrown by the mullahs in 1979. We remember 2009, when Barack Obama, hell-bent on a fanciful alliance with the mullahs, shamefully betrayed the Iranians who rose up, expecting to be supported by us. The Trump administration’s response is of course a welcome contrast. But one wonders: why are Iranians rebelling now? Certainly they have economic grievances, but are these really new? What has happened, recently, to explain the current uprising? I wonder whether the Iranian rebellion has been incited, at least in part, by a conviction that there finally is an administration in Washington prepared to support them, at least morally and perhaps materially. Why would Iranians think that? No doubt they have paid close attention to President Trump’s willingness to stand up to their oppressors. And perhaps Trump’s recognition of Jerusalem as Israel’s capital sent a signal that there has been a changing of the guard in Washington… maybe the fact that we now have a president who is pro-United States and pro-freedom, instead of anti-United States and pro-mullahs/Muslim Brotherhood, etc., has inspired Iranians to march for liberation. It will be interesting to see how events play out in the days to come. John Hinderaker
One thing is certain: these demonstrations would already be over, and may never have begun, if Hillary Clinton were President of the United States right now. Confronted with those 2009 demonstrations that did not go as far or demand as much, Barack Obama betrayed the demonstrators to every grisly fate that the mullahs could devise for them in their torture chambers. Bent on concluding the disastrous nuclear deal that lined their oppressors’ pockets with billions and set the world on a path to a catastrophic nuclear attack, Obama ensured that the U.S. government didn’t lift a finger or offer a word of support for the protesters, even as they were being gunned down in the streets. What a difference a presidential election makes. President Trump has already made it clear in so many ways, most notably by recognizing Jerusalem as Israel’s capital, that he has a willingness his predecessors have not possessed to stand up to violent intimidation rather than to give in to it. Clinton, Bush, and Obama all spoke about Jerusalem being the capital of Israel, but backed off from recognizing the fact as official U.S. policy, for fear that Muslims would riot and kill innocent people, and that such a recognition would jeopardize the chimerical and fruitless “peace process.” Trump, by contrast, grasped the nettle, just as he has done so in confronting an establishment media bent on discrediting and destroying him, and a Democrat and Republic political establishment determined to do the same thing. He is a rare man of courage, and courage is inspiring. The Iranians who are risking their freedom and their very lives to stand up also against violent intimidation and take to the streets all over Iran the last few days are likewise manifesting immense courage, such that the world rarely sees these days. Yet as they stand for their freedom, if they are abandoned again, as Barack Obama abandoned the Iranian protesters in 2009, it will all come to naught. But Barack Obama is gone, and Donald Trump is President. For the people of Iran, have the man and the moment met? Robert Spencer

Vous avez dit effet Trump ?

Armée et Etat menacés de surengagement militaire (URSS, 1989), conflit ouvert y compris militaire avec ses voisins sunnites soutenus par la première puissance mondiale (Reagan, 1989), présence à la Maison Blanche d’un président qui contrairement à son prédécesseur et comme en témoigne sa toute récente reconnaissance de Jérusalem n’a plus peur (Reagan, 1989) du chantage à la violence de la rue arabe, inflation et chômage qui ne baissent toujours pas, population toujours plus frustrée de la corruption endémique de sa classe dirigeante et surtout de la non-matérialisation de retombées concrètes d’un accord nucléaire qui a pourtant débloqué des dizaines de milliards de dollars, annonce d’assouplissement de ses lois vestimentaires, fermeture des écoles, suspension des liaisons ferroviaires …
A l’heure où, énième ironie de l’histoire, l’anniversaire de l’écrasement de la tentative de soulèvement …
Qui dans la plus grande indifférence d’un Monde libre dont le leader préparait alors son tristement fameux accord nucléaire avec le régime …
 Avait failli un moment déborder la fausse révolution du Mouvement vert du printemps 2009 …
Se trouve coïncider avec un ensemble de manifestations dans tout le pays contre la vie chère et le chomage …
Mais aussi à certains endroits contre le régime islamique lui-même et son lot de corruption et d’aventurisme militaire …
Comment ne pas voir …
Même si l’on connait la particulière perversité d’un régime passé maitre dans la récupération de toute contestation
Et, aujourd’hui comme alors, la tout aussi grande naïveté de l’Occident et de ses innombrables idiots utiles
Les conditions peut-être enfin réunies d’une possible révolution après bientôt 40 ans d’oppression …
Comme une nouvelle application de la loi de Tocqueville
Ou avec sa courbe en J inversé, de sa mise à jour de 1962 par le sociologue américain James Chowning Davies (toujours pas de notice Wikipedia en français ?) …
Qui, à commencer par la Tunisie et avant la confiscation que l’on sait, avait lancé le Printemps arabe il y a justement huit ans …
A savoir que « le moment le plus dangereux pour un mauvais gouvernement est d’ordinaire celui où il commence à se réformer » ?

Robert Spencer: The End of the Islamic Republic?
Robert Spencer
Pamgeller.com
December 30, 2017

There is no way to tell now what will be the outcome of the massive protests that are sweeping Iran, but that they are undeniably momentous, despite the cavalier treatment they have received from the establishment media in the West. They have already led to the Tehran Police announcing that they will no longer enforce the dress codes for women that were imposed after the Islamic Revolution of 1979, and more could be coming, including the downfall of the Islamic regime itself – although the mullahs are mobilizing their military, and will not go down without a fight.

Whatever happens next, what has already happened is extraordinary. Unlike the 2009 Green Movement protests, which featured protesters shouting “Allahu akbar,” signaling that all they wanted was reform of the Islamic regime, not the end of the regime itself, the protesters over the last few days have been clear, chanting: “We don’t want an Islamic Republic!” “Clerics shame on you, let go of our country!” Some have even chanted: “Reza Shah, bless your soul!”

Reza Shah was the Shah of Iran from 1925 to 1941 and the father of Mohammed Reza Pahlavi, the Shah who was overthrown in the Islamic Revolution in 1979. Reza Shah admired Turkey’s Ataturk and set Iran on a similar path of Westernization and secularization. In chanting this, the protesters are emphasizing that they do not want an Islamic Republic, and demonstrating yet again that these protests are not just about government corruption or food prices.

One thing is certain: these demonstrations would already be over, and may never have begun, if Hillary Clinton were President of the United States right now. Confronted with those 2009 demonstrations that did not go as far or demand as much, Barack Obama betrayed the demonstrators to every grisly fate that the mullahs could devise for them in their torture chambers. Bent on concluding the disastrous nuclear deal that lined their oppressors’ pockets with billions and set the world on a path to a catastrophic nuclear attack, Obama ensured that the U.S. government didn’t lift a finger or offer a word of support for the protesters, even as they were being gunned down in the streets.

What a difference a presidential election makes. Trump has come out strongly in favor of the protesters, tweeting: Many reports of peaceful protests by Iranian citizens fed up with regime’s corruption & its squandering of the nation’s wealth to fund terrorism abroad. Iranian govt should respect their people’s rights, including right to express themselves. The world is watching!”

State Department spokesperson Heather Nauert said: “Iran’s leaders have turned a wealthy country with a rich history and culture into an economically depleted rogue state whose chief exports are violence, bloodshed, and chaos. As President Trump has said, the longest-suffering victims of Iran’s leaders are Iran’s own people.” Press secretary Sarah Huckabee Sanders added: “There are many reports of peaceful protests by Iranian citizens fed up with the regime’s corruption and its squandering of the nation’s wealth to fund terrorism abroad. The Iranian government should respect their people’s rights, including their right to express themselves.”

President Trump has already made it clear in so many ways, most notably by recognizing Jerusalem as Israel’s capital, that he has a willingness his predecessors have not possessed to stand up to violent intimidation rather than to give in to it. Clinton, Bush, and Obama all spoke about Jerusalem being the capital of Israel, but backed off from recognizing the fact as official U.S. policy, for fear that Muslims would riot and kill innocent people, and that such a recognition would jeopardize the chimerical and fruitless “peace process.”

Trump, by contrast, grasped the nettle, just as he has done so in confronting an establishment media bent on discrediting and destroying him, and a Democrat and Republic political establishment determined to do the same thing. He is a rare man of courage, and courage is inspiring. The Iranians who are risking their freedom and their very lives to stand up also against violent intimidation and take to the streets all over Iran the last few days are likewise manifesting immense courage, such that the world rarely sees these days. Yet as they stand for their freedom, if they are abandoned again, as Barack Obama abandoned the Iranian protesters in 2009, it will all come to naught.

But Barack Obama is gone, and Donald Trump is President. For the people of Iran, have the man and the moment met?

Robert Spencer is the director of Jihad Watch and author of the New York Times bestsellers The Politically Incorrect Guide to Islam (and the Crusades) and The Truth About Muhammad. His new book is Confessions of an Islamophobe. Follow him on Twitter here. Like him on Facebook here.

Voir aussi:

Iranians Revolt. Why Now?

John Hineraker

Powerline

Demonstrations against that country’s regime have broken out across Iran. Radio Farda reports:

[P]rotests against high unemployment, a stagnant economy with inflationary prices and expensive overseas military interventions are spreading unpredictably fast in several cities in Iran….
***
On Friday, protests spread to Kermanshah in the west, Tehran, Esfahan in central Iran, Rasht in the north, Ahvaz in the southwest and even Qom, the religious capital of Shiite clergy in Iran.

Some of the protesters, at least, chanted for a return of “Reza Shah,” the dynasty that was overthrown by the mullahs in 1979.

https://www.radiofarda.com/embed/player/0/28946293.html?type=video

Senator Tom Cotton urged support for the protesters:

Referring to the “billions in sanctions relief the Islamic republic secured through the nuclear deal”, Arkansas Republican senator Tom Cotton wrote on his Twitter account, the ayatollahs still can’t provide for the basic needs of their own people-perhaps because they’ve funneled so much of that money into their campaign of regional aggression in Syria, Lebanon, Iraq, and Yemen”.

Senator Cotton has also insisted, “The protests in Mashhad show that a regime driven by such a hateful ideology cannot maintain broad popular support forever, and we should support the Iranian people who are willing to risk their lives to speak out against it.”

We certainly should, and the Trump administration has. Via InstaPundit, this is the strong statement released by the State Department’s spokeswoman:

We remember 2009, when Barack Obama, hell-bent on a fanciful alliance with the mullahs, shamefully betrayed the Iranians who rose up, expecting to be supported by us. The Trump administration’s response is of course a welcome contrast. But one wonders: why are Iranians rebelling now? Certainly they have economic grievances, but are these really new? What has happened, recently, to explain the current uprising?

I wonder whether the Iranian rebellion has been incited, at least in part, by a conviction that there finally is an administration in Washington prepared to support them, at least morally and perhaps materially. Why would Iranians think that? No doubt they have paid close attention to President Trump’s willingness to stand up to their oppressors. And perhaps Trump’s recognition of Jerusalem as Israel’s capital sent a signal that there has been a changing of the guard in Washington.

This is pure speculation, but maybe the fact that we now have a president who is pro-United States and pro-freedom, instead of anti-United States and pro-mullahs/Muslim Brotherhood, etc., has inspired Iranians to march for liberation. It will be interesting to see how events play out in the days to come.

Voir également:

Tehran police: No more arrests for flouting dress code

TEHRAN, Iran (AP) — Police in Iran’s capital said Thursday they will no longer arrest women for failing to observe the Islamic dress code in place since the 1979 revolution.

The announcement signaled an easing of punishments for violating the country’s conservative dress code, as called for by the young and reform-minded Iranians who helped re-elect President Hassan Rouhani, a relative moderate, earlier this year.

But hard-liners opposed to easing such rules still dominate Iran’s security forces and judiciary, so it was unclear whether the change would be fully implemented.

“Those who do not observe the Islamic dress code will no longer be taken to detention centers, nor will judicial cases be filed against them.” Tehran police chief Gen. Hossein Rahimi was quoted as saying by the reformist daily Sharq.

The semi-official Tasnim news agency said violators will instead be made to attend classes given by police. It said repeat offenders could still be subject to legal action, and the dress code remains in place outside the capital.

For nearly 40 years, women in Iran have been forced to cover their hair and wear long, loose garments. Younger and more liberal-minded women have long pushed the boundaries of the official dress code, wearing loose headscarves that don’t fully cover their hair and painting their nails, drawing the ire of conservatives.

Iran’s morality police— similar to Saudi Arabia’s religious police— typically detain violators and escort them to a police van. Their families are then called to bring the detainee a change of clothes. The violator is then required to sign a form that they will not commit the offense again.

Men can also be stopped by the police if they are seen wearing shorts or going shirtless.

Last year, police in Tehran announced plans to deploy 7,000 male and female officers for a new plainclothes division — the largest such undercover assignment in memory – to monitor public morality and enforce the dress code.

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Associated Press writer Aya Batrawy in Dubai, United Arab Emirates contributed to this report.

Voir encore:

Iran Pulse
Protests in Iran unlikely to bring about change
Despite their sudden spread, protests in Iran are unlikely to instigate the change that demonstrators desire.
Mohammad Ali Shabani
Al Monitor
December 29, 201

Following months of scattered, issue-specific protests across Iran over matters such as unpaid wages and lost deposits amid bankruptcies of unlicensed credit and financial institutions, the northeastern city of Mashhad saw protests on Dec. 28, mainly over “high prices,” with smaller rallies held in regional towns like Neyshabur and Birjand. The day after, similar protests were also held in other cities around the country. So far, the protests appear provincial: The security deputy of Tehran’s governor said fewer than 50 people gathered at a public square in the capital on Dec. 29.

Iranian authorities have stated that the protests were organized via the popular smartphone app Telegram, pointing the finger at “counter-revolutionaries.” Meanwhile, the administration of President Hassan Rouhani believes that its conservative foes are the culprits behind the unrest.

It has not been lost on observers that the initial protests featured relatively rare chants, such as “Death to Rouhani.” Mashhad is home to conservative cleric Ebrahim Raisi, Rouhani’s main rival in the May 2017 presidential election, and Raisi’s father-in-law, radical cleric Ahmad Alamolhoda, who has defied governmental authority on matters such as the holding of concerts. In this vein, the protests erupted one day after the Tehran police chief announced, in a seismic policy shift, that women would no longer be arrested over “improper veiling” but rather sent to educational classes.

Referring to Rouhani’s conservative rivals, First Vice President Eshaq Jahangiri said, “When a social and political movement is launched on the streets, those who started it will not necessarily be able to control it in the end.” He added, “Those who are behind such events will burn their own fingers. They think they will hurt the government by doing so.”

Apart from targeting high prices, chants at the rallies have also included criticism of Iran’s involvement abroad. But these slogans are not new; they predate Iran’s involvement in Iraq and Syria. Such slogans also clash with surveys that show the Iranian public strongly supports the deployment of military personnel to aid the regime of Bashar al-Assad.

Thus, rather than focusing on the idea of a conservative ploy to undermine Rouhani or that foreign policy is the driver of discontent, one should perhaps focus on the main grievance of the protesters — namely, « high prices. »

It is often assumed that low living standards and desperation will induce political mobilization. Yet protests are rarely triggered by the level of poverty in itself — namely, absolute poverty — but rather poverty on a relative contextual basis.

Enter the role of inflation. Theories such as the J-curve — which argue that “revolution is most likely to occur when a long period of rising expectations and gratifications is followed by a period during which gratifications … suddenly drop off while expectations … continue to rise” — seek to explain popular mobilization in the face of contemporary poverty by linking it to previous levels of wealth for the same group. Accordingly, “the majority of revolutionaries thus are likely to be poor people at loose ends who have made some progress toward a new and better life and see themselves now failing to do so.”

Here, the impact of oil price fluctuations on the shah’s regime is highly instructive. The shah’s vast, state-led development plans induced by the spike in oil revenue in the early 1970s radically increased money supply, causing spiraling inflation. Indeed, the average inflation between 1973 and 1977 was 15.66%, five times that of the preceding five-year period.

When oil prices receded between 1975 and 1979, Iran suddenly experienced an economic contraction that forced the government to cut down on services even as inflation remained high. Consequentially, the relative position of the working and middle classes in Iranian society remained static, with members of these key groups seeing their ambitions thwarted as inflation eradicated anticipated socio-economic gains. That the shah, through radical measures, managed to contain inflation in 1978, one year before his fall, was evidently too little too late. As such, applied in the Iranian context, the J-curve theorem explains the revolutionary potential and fermentation of political opposition as a result of thwarted expectations of continuing increases of living standards.

In post-revolutionary Iran, inflation has stubbornly remained in the double digits, with few exceptions. During the Iran-Iraq War, from 1980-88, inflation averaged 17.8%. In the subsequent reconstruction era, under then-President Akbar Hashemi Rafsanjani (1989-97), it averaged 25.28%, with a record peak of 49.4% in the Iranian year ending March 1996. Under Reformist President Mohammad Khatami (1997-2005), inflation was contained at an average of 15.76%. Then, under conservative President Mahmoud Ahmadinejad (2005-13) — who oversaw unprecedented oil revenues and a massive increase in money supply with his signature Mehr Housing Scheme, not to mention a 300% devaluation of the rial triggered by sanctions — inflation averaged 17.66%, peaking above 30% in his final year in office.

When Rouhani first took office in August 2013, annual inflation ran at 34.7%. Discounting this annus horribilis, Iran has experienced an average inflation of 11.9% since March 2014 — the lowest under any Iranian president. In the previous Iranian year ending March 20, 2017, it averaged 8.9%.

Yet while he has slashed inflation by 70% since taking office, living costs have still risen under Rouhani amid increased unemployment, which has particularly hit women, the young and the educated. Despite strong economic growth, joblessness is projected by the International Monetary Fund to remain around 12% in coming years, partly due to the large number of job market entrants, given Iran’s demographic profile. Bloomberg has an excellent graphic on the dynamic between the cut in inflation and the rising cost of living.

As such, inflation in itself is not likely to have ignited the protests in Iran. What should rather be considered is the element of thwarted expectations as a powerful and potentially motivating factor in the broader equation.

To reiterate, drastically reduced inflation and the return of economic growth under Rouhani have not yet translated into sufficient job creation. This has occurred in an environment where higher anticipations about the future are clashing with a reality in which the promised dividends of the nuclear deal — which while greatly strengthening state finances — have yet to trickle down to the average Iranian. If parliament passes the Rouhani administration’s proposed budget bill for the Iranian year beginning March 21, 2018, citizens will not only face the prospect of higher fuel costs but also potentially being cut off from monthly cash subsidy payments.

Despite these serious conundrums, both revolutionary theory and the Iranian experience show that although low living standards are a constant preoccupation, they are not a constant threat. Neither should socio-economic discontent be equated with effective political resistance. Without necessary resources to maintain autonomous collective organization(s) and form popular opposition that is channeled into effective political action, change remains a remote prospect. This is not to mention the absence of a forward-looking ideology that is understandable to the wider population, capable of providing a powerful alternative vision of societal order and narrative of state identity.

Lastly, it should be noted that the protests come on the eve of the ninth of Dey in the Iranian calendar, marked by conservatives as the day when supporters of the political establishment decisively put an end to the protests after the 2009 elections by coming out in force. It is certainly a curious time for Ayatollah Ali Khamenei to be reminded of which constituency is the « real » bedrock of the Islamic Republic in times of crisis. Conversely, it could also serve as a reminder that the faction that is willing to put its own interests ahead of those of the broader political establishment has run its course. Regardless of the latter, given the current circumstances and the socio-economic realities of contemporary Iran, it is only a matter of when, and not whether, the protests will end.

Mohammad Ali Shabani is Al-Monitor’s Iran Pulse Editor and a doctoral researcher at SOAS, University of London, where he focuses on Iranian foreign policy. His work has appeared in outlets such as the New York Times, National Interest and BBC World News. He has also offered commentary on CNN and Al Jazeera English among other leading channels. On Twitter: @mashabani

Voir de plus:

Iranian protests escalate, government cancels schools and trains

Social Media in Farsi and Arabic reported that the protesters are shouting the slogan not Gaza, Not Lebanon, my soul for Iran.’
Reuters, Yasser Okbi/Maariv
The Jerusalem Post
December 30, 2017

DUBAI – Anti-government protests broke out in Iran for the third day running on Saturday as separate state-sponsored rallies were staged to mark the end of unrest that shook the country in 2009, according to Iranian news agencies and state media.

State television showed a rally in the capital Tehran as well as marchers carrying banners in support of Supreme Leader Ayatollah Ali Khamenei in Mashhad, Iran’s second largest city where protests over prices turned political on Thursday.
Iranian authorities have arrested 50 people since protests erupted across the country on Wednesday.

US President Donald Trump Tweeted that « the good people of Iran » want change.

State-sponsored mass rallies were scheduled in more than 1,200 cities and towns, state TV said – events held annually to commemorate the end of months of street protests that followed Mahmoud Ahmadinejad’s disputed re-election as president.

The Iranian government declared that trains and schools will be closed on Sunday because of the protests.

Social Media reported in Farsi and Arabic that the protesters were shouting slogans that included “Not Gaza, Not Lebanon, my soul for Iran” and ”Leave Syria, think of how we are doing.”

Videos on social media showed Mashhad, the second largest city in Iran, where residents shouted “death to the president” and “death to the dictator.”

In Qom, a holy city to Shi’ite Muslims and one of the most religious cities in Iran, residents also joined the protest against the Islamic republic.

The Iranian authorities warned citizens not to take part in any “unlawful assemblies” and cautioned that people who take part in protests might cause problems to themselves and others.

Openly political protests are rare in the Islamic Republic, where security services are omnipresent.

But there is considerable discontent over high unemployment, inflation and alleged graft. Some of the new protests have turned political over issues including Iran’s costly involvement in regional conflicts such as those in Syria and Iraq.

Joblessness has risen and annual inflation is running at about 8 percent, with shortages of some foods contributing to higher prices and hardship for many families.

Voir de même:

http://www.tabletmag.com/scroll/252332/why-cant-the-american-media-cover-the-protests-in-iran »>Why Can’t the American Media Cover the Protests in Iran?
Because they have lost the ability to cover real news when it
Lee Smith
Tabletmag
December 30, 2017

As widespread anti-regime protests in Iran continue on into their third day, American news audiences are starting to wonder why the US media has devoted so little coverage to such dramatic—and possibly history-making—events. Ordinary people are taking their lives in their hands to voice their outrage at the crimes of an obscurantist regime that has repressed them since 1979, and which attacks and shoots them dead in the streets. So why aren’t the protests in Iran making headlines?

The short answer is that the American media is incapable of covering the story, because its resources and available story-lines for Iran reporting and expertise were shaped by two powerful official forces—the Islamic Republic of Iran, and the Obama White House. Without government minders providing them with story-lines and experts, American reporters are simply lost—and it shows.

It nearly goes without saying that only regime-friendly Western journalists are allowed to report from Iran, which is an authoritarian police state that routinely tortures and murders its political foes. The arrest and nearly two-year detention of Washington Post reporter Jason Rezaian drove this point home to American newsrooms and editors who might not have been paying attention. The fact that Rezaian was not an entirely hostile voice who showed “the human side” of the country only made the regime’s message more terrifying and effective: We can find you guilty of anything at any time, so watch your step.

The Post has understandably been reluctant to send someone back to Iran. But that’s hardly an excuse for virtually ignoring a story that threatens to turn the past eight years of conventional wisdom about Iran on its head. If the people who donned pink pussy hats to resist Donald Trump are one of the year’s big stories, surely people who are shot dead in the streets in Iran for resisting an actual murderous theocracy might also be deserving of a shout-out for their bravery.

Yet the Post’s virtual news blackout on Iran was still more honorable than The New York Times, whose man in Tehran Thomas Erdbrink is a veteran regime mouthpiece whose official government tour guide-style dispatches recall the shameful low-point of Western media truckling to dictators: The systematic white-washing of Joseph Stalin’s monstrous crimes by Times Moscow correspondent Walter Duranty.

Here’s the opening of Erdbrink’s latest dispatch regarding the protests:

Protests over the Iranian government’s handling of the economy spread to several cities on Friday, including Tehran, in what appeared to be a sign of unrest.

“Appeared”? Protests are by definition signs of unrest. The fact that Erdbrink appears to have ripped off the Iran’s government news agency Fars official coverage of the protests is depressing enough—but the function that these dispatches serve is even worse. What Iranians are really upset about, the messaging goes, isn’t the daily grind of living in a repressive theocratic police state run by a criminal elite that robs them blind, but a normal human desire for better living standards. Hey, let’s encourage European industry to invest more money in Iran! Didn’t the US overthrow the elected leader of Iran 70 years ago? Hands off—and let’s put more money in the regime’s pocket, so they can send the protesters home in time for a hearty dinner, and build more ballistic missiles, of course. Erdbrink is pimping for the regime, and requesting the West to wire more money, fast.

Selling the protesters short is a mistake. For 38 years Iranian crowds have been gathered by regime minders to chant “Death to America, Death to Israel.” When their chant spontaneously changes to “Down with Hezbollah” and “Death to the Dictator” as it has now, something big is happening. The protests are fundamentally political in nature, even when the slogans are about bread. But Erdbrink can hardly bring himself to report the regime’s history of depredations since his job is to obscure them. He may have been a journalist at one point in time, but now he manages the Times portfolio in Tehran. The Times, as Tablet colleague James Kirchik reported for Foreign Policy in 2015, runs a travel business that sends Western tourists to Iran. “Travels to Persia,” the Times calls it. If you’re cynical, you probably believe that the Times has an interest in the protests subsiding and the regime surviving—because, after all, anyone can package tours to Paris or Rome.

Networks like like CNN and MSNBC which have gambled their remaining resources and prestige on a #Resist business model are in even deeper trouble. Providing media therapy for a relatively large audience apparently keen to waste hours staring at a white truck obscuring the country club where Donald Trump is playing golf is their entire business model—a Hail Mary pass from a business that had nearly been eaten alive by Facebook and Google. First down! So it doesn’t matter how many dumb Trump-Russia stories the networks, or the Washington Post, or the New Yorker get wrong, as long as viewership and subscriptions are up—right?

The problem, of course, is that the places that have obsessively run those stories for the past year aren’t really news outfits—not anymore. They are in the aromatherapy business. And the karmic sooth-sayers and yogic flyers and mid-level political operators they employ as “experts” and “reporters” simply aren’t capable of covering actual news stories, because that is not part of their skill-set.

The current media landscape was shaped by years of an Obama administration that made the nuclear deal its second-term priority. Talking points on Iran were fed to reporters by the White House—and those who veered outside government-approved lines could expect to be cut off by the administration’s ace press handlers, like active CIA officer Ned Price. It’s totally normal for American reporters to print talking points fed to them daily by a CIA officer who works for a guy with an MA in creative writing, right? But no one ever balked. The hive-mind of today’s media is fed by minders and validated by Twitter in a process that is entirely self-enclosed and circular; a “story” means that someone gave you “sources” who “validate” the agreed upon “story-line.” Someone has to feed these guys so they can write—which is tough to do when real events are unfolding hour by hour on the ground.

The United States has plenty of real expertise about Iran—not just inside think-tanks but throughout the country. The Los Angeles area alone hosts some 800,000 people of Iranian heritage, none of whom are among the “Iran experts” who are regularly featured in the press. Most of the “experts” tapped by the media to comment on Iranian matters have been credentialed and funded by pro-Iran deal organizations like Trita Parsi’s National Iranian American Council. They are propagandists for the regime. Others, like Hooman Majd and Hussein Moussavian, were actually regime functionaries, who now distribute a more sophisticated brand of pro-regime propaganda inside the US.

The election of Rouhani represents a moderate trend in Iranian politics that the United States should encourage. The cash windfall that will come to the regime as a result of sanctions relief will be spent to repair the economy and address the needs of the Iranian people. Etc Etc.

Americans were systematically bombarded by craven regime “talking points” on mainstream and elite media throughout the Obama presidency—because the president had his eye on making a historic deal with Iran that would secure his “legacy.” Anyone who suggested that there was no real difference between Iranian moderates and hardliners, that the regime will spend its money on its foreign wars, not its own people, was shouted down. Anyone who also belonged to the pro-Israel community—meaning that they cared, among other things, about democratic governance in the Middle East—was denounced as a deceitful dual loyalist who thirsted to send innocent American boys off to war. You know, like those hook-nosed banker cartoons that once enlivened the pages of German newspapers.

Of course it’s difficult to understand what’s happening in Iran now—the Obama White House and the press sidelined anyone who was not on board with the president’s main political goal. To sell the public on the Iran Deal, the Obama administration promoted hack “reporters” and “experts” who would peddle its fairy-tale story-lines, while setting social media mobs on whoever was brave or stupid or naïve or well-informed enough to cast doubt on its cock-eyed picture of Iran—including independent reporters like David Sanger of the Times, as well as the president’s entire first-term foreign policy cabinet.

The current coverage of the protests sweeping across Iran is bad by design. The Obama administration used the press to mislead the American public in order to win the president’s signature foreign policy initiative. The bill for that program of systematic misinformation is still coming in, and the price is much higher than anyone could have imagined, including more than 500,000 dead in Syria and an American press incapable of understanding, never mind reporting, that this death toll was part of Obama’s quid pro quo for the nuclear deal.

And what was gained? America enriched and strengthened a soon-to-be nuclear regime that murders its neighbors abroad while torturing, oppressing, and impoverishing its own citizens. Whether the current wave of protests is successful or not, they show that the Iranian people are heartily sick of the regime that Obama and his servants spent eight years of his Presidency praising and propping up.

Lee Smith is the author of The Consequences of Syria.

Voir enfin:

Les Temps Modernes

2011/3 (n° 664)


« Il aimait flâner dans l’attente de l’imprévisible. […] La pensée d’affronter les autorités l’emplissait même d’une singulière allégresse. […] La fureur était bannie de cette foule qui se mouvait dans l’éternité ; elle semblait animée d’une joie savante, qu’aucune torture, aucune oppression ne parvenait à éteindre. »

Albert Cossery, Mendiants et Orgueilleux, 1955

L’étude comparée des révolutions et des changements de régime livre des enseignements précieux pour comprendre les révoltes arabes actuelles et les dynamiques politiques en cours au Moyen-Orient. La loi primordiale des révolutions est qu’il n’y a pas de lois des révolutions [1][1] Charles Tilly, Les Révolutions européennes, 1492-1992,…. Tout processus révolutionnaire contient un élément d’imprévisibilité pour ses protagonistes, y compris les plus actifs, qui voient s’ouvrir heure après heure, au fil de ce qu’ils qualifient alors d’événements, des possibles inédits. De cette ouverture en cascades d’horizons nouveaux vient l’impression, partagée, y compris par des observateurs lointains, du caractère inouï — d’une improbabilité radicale — de la révolte.

Dans le cas des récents soulèvements arabes, ce sentiment s’est exprimé de deux manières. D’un côté, par l’exaltation enthousiaste de la puissance intemporelle de la rébellion — juste reconnaissance, il est vrai, du courage et de la résolution déployés par les insurgés et les manifestants. De l’autre, par l’étonnement, presque automatique lui aussi — et teinté de scepticisme —, face à des actions jugées impensables dans un espace et des sociétés où l’on tenait jusqu’alors la soumission pour un trait culturel et la démocratie pour une impossibilité structurelle. Que des Arabes ou des musulmans se révoltent, ce devait être inconcevable ou bien louche. Et gare sinon aux avancées discrètes et dangereuses des factions islamistes …

Révolutions inéluctables ou sinon héroïques ? Ou bien révolutions impossibles ou pour le moins douteuses ? Quels que soient les temps et les lieux, ce sont là les images les plus courantes pour se représenter ces conjonctures d’effervescence politique. Sur le terrain des analyses historiques également, il y a ceux qui voient ces ruptures comme le produit de forces contenues dans l’épaisseur du temps : lois immanentes d’engendrement des moments critiques, permanence quasi ontologique d’une disposition au refus. Mais il y a aussi ceux qui partent au contraire avec l’idée que les révoltes collectives sont naturellement rares et fragiles à cause du coût élevé des engagements — la mort parfois — au regard de la faiblesse des espérances de gains. A moins que n’existe déjà une avant-garde du commun pour compenser cette propension à faire cavalier seul en dehors des mouvements sociaux : des hommes, des femmes, des groupes littéralement « extraordinaires », résistants de la première ou de la dernière heure, capables d’en entraîner d’autres ou de continuer le combat par-delà les défaites [2][2] Entre autres formulations plus ou moins sophistiquées….

Rien n’est par conséquent plus difficile, face aux phénomènes vécus ou observés de révoltes populaires, que d’éviter ces jeux de miroir ou de balancier allant de l’enchantement au désenchantement, ces hésitations entre représentations héroïques et conceptions déterministes de l’histoire. C’est que de telles oscillations constituent la matière même des crises politiques [3][3] Michel Dobry, Sociologie des crises politiques, Paris,…. Toutes les grandes ruptures historiques sont en effet tissées d’expériences cruciales où la peur et l’espérance changent de camp, où la courbure des affects et des jugements inverse son cours et prend soudainement une direction opposée. Identifier, localiser ces points d’inflexions dans les fils entremêlés des révoltes arabes actuelles est ce qui permet de situer leur singularité historique et la manière dont elles bouleversent nos connaissances préalables sur les mobilisations et les révolutions.

Bien que les soulèvements réussis ne suivent, dans l’histoire, aucune loi générale, il n’est pas impossible de rechercher leurs conditions d’apparition. Dans la tradition des études politiques, ces conditions des révoltes et des révolutions ont été généralement rapportées à plusieurs facteurs plus ou moins indépendants : la structure sociale, le système politique, l’économie, la géographie, la démographie, la psychologie des populations, la culture ou même le climat, etc. Dans le cas des révoltes tunisiennes ayant conduit à la chute du Président Zine El Abidine Ben Ali le 14 janvier 2011, et des mobilisations égyptiennes ayant provoqué moins d’un mois plus tard l’abandon du pouvoir par Hosni Moubarak, la plupart de ces causes ont été convoquées après coup pour rendre compte, comme si leur force avait toujours déjà été anticipée, de la propension particulière de ces deux sociétés à changer de régime.

On a noté ainsi, sur le plan démographique, qu’il existait une corrélation forte entre les demandes démocratiques et trois facteurs indépendants : la hausse de l’alphabétisation, la baisse de la fécondité — particulièrement faible en Tunisie et est passée au Maghreb de six enfants par femmes au début des années 1980 à un peu plus de deux aujourd’hui — et la baisse de l’endogamie qui se traduirait par une extension des chaînes de confiance entre les individus et leurs groupes [4][4] Youssef Courbage, Emmanuel Todd, Le Rendez-vous des…. A ces tendances de longue durée, on pourrait ajouter des éléments de conjoncture économique comme la flambée récente des prix agricoles appauvrissant des populations qui, dans la moyenne durée, sont moins rurales qu’autrefois, même en Egypte, et parfois urbanisées, comme dans les monarchies pétrolières. Les régimes autoritaires qui ont été renversés, ou qui sont en crise actuellement, ont déjà connu par le passé des émeutes de la faim réprimées dans le sang. La période actuelle se caractérise aussi par une pauvreté absolue encore importante et croissante dans plusieurs pays, puisqu’elle touche par exemple plus d’un cinquième de la population en Egypte et près de la moitié au Yémen. Alors que la jeunesse de moins de vingt-cinq ans est majoritaire dans la plupart des pays du Moyen-Orient, les taux de chômage de cette tranche d’âge sont très importants, atteignant environ 30 % en Egypte, selon les sources, ou 32 % au Maroc, avec de fortes disparités géographiques qui font que près de deux tiers des habitants sont sans emploi dans certaines régions tunisiennes. L’immolation dans ce pays le 17 décembre 2010, à Sidi Bouzid, de Mohamed Bouazizi, jeune marchand de fruits et légumes, est symptomatique du désespoir de la jeunesse de plusieurs pays arabes. Mais la paupérisation absolue ou relative d’une population plus alphabétisée n’est que la première pierre des explications des révoltes arabes actuelles.

La situation spécifique des jeunes diplômés fait apparaître un autre facteur. Dans le cas tunisien — exemplaire de ce point de vue — 60 000 diplômés de l’enseignement supérieur arrivent chaque année sur le marché du travail, alors que plusieurs dizaines de milliers sont inscrits à l’Agence nationale de l’emploi et du travail indépendant (ANETI). Selon une étude réalisée par Carnegie Moyen-Orient, ces jeunes diplômés sont plus affectés par le chômage que la moyenne des Tunisiens : tandis que l’absence d’emploi formel concerne 13,3 % de la population, 21,1 % des jeunes ayant obtenu une qualification sont chômeurs. En Algérie, les jeunes diplômés sans emploi sont deux fois plus nombreux que dans des pays ayant le même niveau de revenu par habitant. Nombreux sont les commentateurs ayant eu recours à l’image de la bombe à retardement lorsqu’ils évoquaient ces données sur la jeunesse.

L’étude des révolutions, depuis Tocqueville, considère en effet ce type de situations comme explosives. Il est en fait courant d’interpréter les situations révolutionnaires non pas comme le produit d’une frustration absolue liée par exemple à la paupérisation, mais comme celui d’une « frustration relative » où des réalités sociales négatives viennent briser la course des anticipations positives de l’avenir [5][5] James C. Davies, « The J-Curve of Rising and Declining…. Les jeunes diplômés de la société tunisienne auraient ainsi nourri des aspirations d’ascension sociale par l’investissement éducatif, aspirations qui sont aujourd’hui désajustées par rapport aux opportunités effectives offertes par le marché de l’emploi national [6][6] C’est le principal schème explicatif déployé dans Pierre…. Or, cet investissement dans l’enseignement supérieur avait été réalisé par leurs parents au prix d’importantes privations. Le désespoir de la jeunesse diplômée constitue donc une cause d’emblée intergénérationnelle et en partie interclassiste concernant une grande partie de la population.

La déception au sujet des rendements de l’investissement éducatif touche principalement les classes moyennes. Ces groupes ont, depuis plusieurs générations, le sentiment d’un profond déclassement qui aurait agi dans le « printemps arabe » comme un ressort supplémentaire de la révolte. N’a-t-on pas souligné le rôle des professions libérales — avocats mais aussi médecins — dans les mobilisations d’Egypte, mais également en Iran pendant les grandes révoltes de l’hiver 2009 ou au Maroc avec les jeunes journalistes le 25 mars dernier, et encore en Libye, à Benghazi par exemple ? Le processus de la révolte a rendu possible localement, dans les assemblées populaires ou les places publiques occupées par les mouvements, des jonctions improbables et parfois inédites entre fractions éduquées des classes moyennes et lumpenprolétaires urbains. Or il n’existe pas de moments révolutionnaires sans ce type de coalitions entre groupes qui, en temps ordinaire, ne se rencontrent pas, ni sans la mobilisation d’une fraction d’intellectuels déclassés. C’est aussi la raison pour laquelle la rencontre des étudiants et des prolétaires insatisfaits reste, depuis 1968 en Occident, l’horizon imaginaire des révoltés. Et dans les mouvements arabes actuels, le déclassement partagé par des jeunes issus de milieux sociaux différents aurait favorisé cette alliance improbable.

Il reste que toutes ces données psychologiques et sociologiques au sujet des espérances déçues et des convergences éphémères d’intérêts entre groupes sociaux ne deviennent agissantes que dans la mesure où le système politique est incapable d’en canaliser la charge éventuelle. La sociologie comparée des révolutions est ici catégorique : il n’existe pas de ruptures révolutionnaires ayant eu lieu dans des démocraties entendues comme des régimes non autoritaires où la compétition politique est pluraliste [7][7] Jeff Goodwin, No Other Way Out. States and Revolutionary… ; les révolutions de l’après-guerre dans le monde, singulièrement dans les pays du Sud, ont presque toujours eu lieu face à des régimes qui concentraient les pouvoirs [8][8] John Foran, Taking Power : On the Origins of Third…. Les révoltes arabes en cours ne font pas exception à cette règle. Dans plusieurs de ces sociétés, les moins de trente ans ont connu un seul dirigeant politique dans leur vie. Or Ben Ali, avant ses derniers jours de pouvoir, n’avait donné aucune limite au nombre potentiel de ses réélections. Quant à Moubarak, il avait prévu d’instituer une dynastie familiale. En tenant compte de leur âge, ces projets témoignaient de la fermeture durable de l’espace politique.

Les révoltes arabes ont lieu dans des systèmes politiques à la fois plébiscitaires et sécuritaires où les groupes qui monopolisent la coercition violente ont un rôle considérable dans la société : la police en Tunisie, les forces de sécurité en Egypte, la Garde républicaine, les forces de sécurité centrales et la Garde spéciale du Président au Yémen, des forces civiles armées dans les deux premiers pays (comme les pasdarans en Iran) et des forces paramilitaires ou des mercenaires étrangers, parfois, comme en Libye. Dans tous ces pays, la force du complexe sécuritaire a été renforcée par les politiques américaines et occidentales postérieures au 11 septembre 2001 et par les croisades antiterroristes. On estime ainsi qu’une personne sur cent en Tunisie travaillait d’une manière ou d’une autre pour le ministère de l’Intérieur.

La pénétration de l’Etat sécuritaire et de ses réseaux dans les sociétés arabes doit également être mise en relation avec le reflux de l’Etat dans les domaines sociaux, éducatifs et de santé. L’Egypte, la Tunisie et plusieurs pays qui connaissent aussi une crise politique ont appliqué docilement, depuis les années 1980, les recettes néo-libérales du « Consensus de Washington ». Mais ce qu’on appelle néo-libéralisme n’est pas un retrait simple de l’Etat. C’est plutôt le produit d’un mouvement contradictoire d’intervention active et permanente pour diminuer ses prérogatives et les transférer auprès d’opérateurs privés [9][9] Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, Paris,…. C’est dans ce contexte qu’il faut interpréter la croissance notable du nombre des ONG au Moyen-Orient, comme en Egypte, par exemple, où elles sont aujourd’hui 20 000, mais également en Syrie, en Tunisie, au Maroc. Le développement de ce tissu est politiquement ambivalent. La formule politique axiomatique du néo-libéralisme est la mise en concurrence. Dans les pays du Sud, cela s’est traduit depuis les années 1990 par une promotion de la part des institutions internationales comme la Banque mondiale, d’organes de la société civile qui se substituent à l’Etat pour l’action publique et de règles du jeu politique formellement plus démocratiques [10][10] Nicolas Guilhot, The Democracy Makers. Human Rights…. Les régimes autoritaires du monde arabe se sont donc « mis à jour » : ils ont répondu à ces injonctions en autorisant des partis, en organisant des élections, en incitant au développement des ONG [11][11] Steven Heydemann, « Upgrading Authoritarianism in the…. Ces nouveaux acteurs civils ne sont souvent que des sous-traitants ou des auxiliaires de l’Etat. Il serait d’ailleurs possible de situer ainsi l’importance des confréries musulmanes et leur rôle dans l’éducation et la santé des populations en Egypte. Voilà pourquoi la concentration des fonctions sécuritaires se juxtapose à l’éclatement de la régulation politique de la société. Mais ce hiatus de plus en plus criant depuis dix ans a certainement été de nature à renforcer la propension à la révolte.

L’affaissement préalable de l’Etat est une autre condition absolue de déclenchement des processus révolutionnaires [12][12] « Pour que la révolution éclate, écrivait Lénine, il…. Au Yémen, par exemple, l’Etat est en proie depuis longtemps à des conflits armés. En Jordanie, il est appauvri. En Libye, il n’a jamais été constitué comme entité relativement autonome par rapport aux intérêts du clan de Kadhafi. De ce point de vue, la configuration libyenne exprime à l’extrême un des traits saillants des régimes qui sont actuellement contestés, comme la Syrie ou l’Algérie : l’appropriation par les dirigeants et leur proche entourage des revenus de l’Etat, le degré élevé de corruption à son plus haut niveau. Ici encore cette tendance a été renforcée par les politiques néolibérales, dans la mesure où elles favorisent les collusions entre hauts fonctionnaires ou ministres et acteurs privés qui bénéficient de la démonopolisation de certaines activités antérieurement publiques. Dans certains cas, comme en Tunisie et une partie de l’Egypte, l’expérience de la corruption des pouvoirs publics est presque quotidienne car la protection d’intérêts particuliers par l’Etat existe à tous les niveaux de la machine bureaucratique, y compris coercitive [13][13] Béatrice Hibou, La Force de l’obéissance. Economie….

Le sentiment d’avoir été abandonné par les pouvoirs publics et la colère contre l’appropriation des ressources nationales par de petites cliques sont des éléments fondamentaux des révoltes actuelles. En Tunisie, en Egypte, en Syrie, au Maroc, des figures d’hommes d’affaires ou bien de membres de la famille au pouvoir, comme les Trabelsi en Tunisie — clan de la seconde épouse du Président déchu —, ou bien ayant bénéficié des largesses de celle-ci, comme Rami Makhlouf en Syrie — cousin de Bachar Al-Assad —, ont été dénoncées publiquement pendant les mobilisations. Dans les jours qui ont accompagné la chute des régimes, les biens et les résidences de ces nouveaux accapareurs et de ces trafiquants ont constitué des cibles de choix pour les manifestants. Le gel et la récupération des fonds des dirigeants et de leur entourage font partie d’une des premières revendications des mouvements victorieux.

Que l’universalité supposée de l’Etat soit autant bafouée explique aussi l’importance, constatée par plusieurs observateurs, de l’identification nationale dans les mouvements égyptiens et tunisiens ainsi que dans d’autres révoltes arabes encore indécises [14][14] Olivier Roy, « Révolution postislamiste », Le Monde,…. L’agitation des drapeaux nationaux sur les places publiques occupées et dans les affrontements de rue permet d’affirmer une unité collective perdue — les nationalismes sont en reflux au Moyen-Orient depuis la fin des années 1960 — et d’opposer l’image idéalisée d’un peuple indivis à la réalité brutale d’un Etat privatisé. En Libye, les insurgés ont ainsi ressuscité le drapeau que s’était donné le pays avant que Kadhafi n’y conquière le pouvoir il y a quarante deux ans. Car c’est une autre condition nécessaire, quoique insuffisante, des processus révolutionnaires que de ménager un espace d’identification commun, au sein duquel il devient possible ensuite de s’affronter, même violemment, mais dans les limites d’un attachement primordial partagé.

L’étiologie des révoltes arabes ne peut donc faire l’économie d’une réflexion sur les rebelles et leurs communautés. Il n’y a jamais eu de révolutions sans l’existence ou la formation d’une culture d’opposition politique au régime en place [15][15] John Foran, op. cit.. Or la plupart des experts et des commentateurs occidentaux ont insisté sur la faiblesse des forces politiques de contestation des autorités arabes : partis d’opposition fantoches, leaders réprimés ou exilés, espaces publics muselés, société civile sous contrôle ou, dans le cas libyen, défaut d’organisation des mouvements spontanés de résistance, etc. Avec l’invocation de l’importance des moyens coercitifs des Etats, cette déploration représente toujours la raison principale du scepticisme vis-à-vis du mouvement historique en cours : elle justifiait hier les pronostics pessimistes quant à la probabilité d’une chute de régime en Tunisie et surtout en Egypte ; elle explique aujourd’hui les éventuelles déceptions de demain quant au caractère plus ou moins démocratique de la transition. Il reviendra aux historiens du futur de préciser, dans chaque cas national, la logique de formation de ces cultures d’opposition et la part exacte qu’ont tenue les événements les plus récents par rapport à des tendances plus profondes. D’ores et déjà cependant, la surprise généralisée provoquée par ces mouvements permet de souligner la limite du discours sceptique et de soulever quelques problèmes intéressants pour l’analyse des processus révolutionnaires.

Le premier concerne la formation des réseaux qui ont rendu possibles les mobilisations du Moyen-Orient. Si l’époque incline à l’explication réticulaire ou médiacentrée du monde social, cette tendance est ici renforcée par le fait que la mise en valeur, dans les analyses sociales et politiques du monde arabe, des contre-sociétés à fort « esprit de corps » (asabiyya) est une constante depuis Ibn Khaldoun. L’insistance des commentateurs porte surtout sur les nouveaux médias et les réseaux sociaux comme Facebook ou de chaînes de télévision comme Al Jazeera. N’est-ce pas le chef du marketing de l’entreprise multinationale Google au Proche-Orient, Waël Ghonim, qui a créé en 2009 la page Facebook « Nous sommes tous des Khaled Saïd », après la mort de ce jeune homme tabassé par la police à Alexandrie devant un cybercafé ? C’est un slogan analogue qui est repris après la mort de Mohamed Bouazizi en Tunisie. Et Ghonim fut également l’un de ceux qui ont lancé l’idée d’une manifestation publique de rue le 25 janvier dernier, dix-huit jours seulement avant la chute du régime de Moubarak. Si l’action des réseaux sociaux de la jeunesse éduquée et d’autres médias intervient certainement dans la mobilisation collective du monde arabe, elle dépend néanmoins du taux d’équipement des populations (inférieur à 10 % en Egypte et moindre encore pour les téléphones portables) et des usages socialement très différenciés de ces médias.

Les nouveaux médias se superposent à des réseaux plus anciens qui structurent depuis longtemps les sociabilités du Moyen-Orient : syndicats, comme l’UGTT (Union générale des travailleurs tunisiens) ; groupes d’ouvriers grévistes, comme ceux des usines textiles de Mahallah El-Kubra dans le nord de l’Egypte, mobilisés en 2007 ; universités ; cercles des notabilités locales périphériques plus puissantes qu’autrefois à cause du retrait de l’Etat et du gonflement des classes intermédiaires ; quartiers des villes moyennes de province et des grandes métropoles, dont la mixité sociale est souvent beaucoup plus importante qu’en Occident, comme dans certaines parties du Caire, etc. Et s’il est vrai qu’il n’existe pas d’« alternative associative » aux partis et aux mouvements d’opposition souvent inexistants [16][16] Michel Camau, « Sociétés civiles “réelles” et téléologie…, le développement des ONG a pu toutefois représenter une infrastructure mobilisable dans les révoltes en cours — en particulier dans certains mouvements de défense des droits de l’homme, comme la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme, ou chez leurs avocats et des organisations semblables en Syrie, au Maroc, en Iran. Absente des débuts du mouvement égyptien, la confrérie des Frères musulmans représente aussi un des plus puissants réseaux de solidarité, bien qu’il ait été politiquement dominé sous le pouvoir antérieur.

Autre approche de la révolte : est-il possible de la relier à des actes de la vie quotidienne, des engagements locaux ou à peine perceptibles, des discours cachés critiquant le pouvoir et ses représentants, des passions culturelles apparemment sans visée publique ou politique, bref à tout un continent pratique qualifié parfois d’« infrapolitique », dont les sociétés arabes seraient porteuses depuis plusieurs années, particulièrement chez les jeunes [17][17] James C. Scott, La Domination et les arts de la résistance…. ? Dans le cas égyptien, le politiste Asef Bayat insiste par exemple sur l’importance des « pratiques sans mouvements » (non movements practices) à côté de mouvements sociaux défendant la démocratie comme « Kefaya » en 2005 : auto-organisation de prolétaires urbains mettant en place un service de parkings, indépendance relative de certaines femmes musulmanes vis-à-vis du port du hijab, arrangements de la jeunesse avec la morale religieuse pour se retrouver dans des fêtes ou pour partager une sexualité, fraternité entre chrétiens et musulmans dans plusieurs banlieues du Caire, etc [18][18] Asef Bayat, Life as Politics : How Ordinary People…. Selon Bayat, les transformations sociales et politiques en cours depuis les années 1990 s’appuient sur ces cultures diffuses, minoritaires et postislamistes. Les militants de la place Tahrir avaient pour slogan « Notre révolution est civile, ni violente, ni religieuse », remarque-t-il.

Mark Levine a trouvé récemment des signes de ce postislamisme en examinant la culture de la musique Heavy Metal dans dix pays du Moyen-Orient [19][19] Mark Levine, Heavy Metal Islam, New York, Three Rivers…. « Nous jouons du Heavy Metal, parce nos vies sont heavy metal », c’est-à-dire oppressantes, lui expliquait Reda Zine, une des célébrités marocaines du genre. Dans son enquête, Levine a découvert la même jeunesse que celle dont il est question lors des dernières révoltes arabes : éduquée, anglophone, se donnant des rendez-vous clandestins sur Internet, en lutte contre la censure et le jugement des autorités et des pouvoirs religieux, non représentative aussi … A Dubaï comme à Téhéran, Rabat et Le Caire, elle conçoit les musiques occidentales extrêmes comme un asile. En Egypte, elle n’est pas condamnée par les fractions les plus jeunes des Frères musulmans qui revendiquent une « élasticité » morale et culturelle. Depuis 2005 ces militants, eux-mêmes plus éduqués que leurs pairs, sont souvent favorables à la démocratie politique dans la mesure où la défense des droits des musulmans face au régime ne semblait pas envisageable sans défendre les droits de tous. Les événements récents apparaîtront peut-être dans quelques mois comme le résultat de ce nouveau parti pris de la confrérie. Il n’empêche que les liens idéologiques ou sociaux unissant les contre-cultures passées à la révolte présente sont un des mystères les plus épais des événements en cours. Concevoir l’orchestration éventuelle qui a fédéré des pratiques très éparses, et peut-être différents pays, sera une tâche encore plus ardue. Plus radicalement alors, c’est à l’idée d’un terreau antérieur favorable aux mobilisations qu’il faudra en définitive renoncer. Car l’histoire des révolutions livre également une autre leçon qui n’a pas encore été évoquée : ce ne sont pas les révolutionnaires qui font les révolutions, mais les révolutions qui font les révolutionnaires [20][20] Timothy Tackett, Par la volonté du peuple. Comment….

Avant de tester la validité de cette leçon, il faut souligner l’importance des contextes sociaux et politiques nationaux dans lesquels tous les facteurs qui viennent d’être mentionnés sont plus ou moins présents avec des poids relatifs différents sur les événements. Le clivage le plus pertinent pour approcher la probabilité que les révoltes entraînent des changements de régime paraît être la rente pétrolière. Certes, dans les monarchies du Golfe aussi, les jeunes connaissent un déclassement dû en partie au boom immobilier des années 2000 et à la hausse des prix du logement. Le monde des élites politiques et économiques qui envoie leurs enfants étudier à l’étranger est par ailleurs extrêmement clos. Les inégalités économiques et sociales sont gigantesques. Bahreïn, Oman, Iran, Arabie saoudite, Algérie : dans ces pays, les révoltes sont durement réprimées. Mais l’importance des ressources pétrolières disponibles offre toujours une marge de man œuvre, celle de la redistribution économique d’urgence dans le but de calmer la contestation. Signe éventuel de l’importance de ce volant d’apaisement : les révoltes ont été plus fortes à Bahreïn où les réserves financières sont les plus faibles.

Une autre ligne de clivage sépare les Etats en fonction de leur dépendance économique envers l’Occident, en particulier les Etats-Unis. On oublie parfois que les révolutions et les changements de régime sont fortement dépendants des rapports de force internationaux. Dans son étude comparée des révolutions du tiers monde depuis 1945, John Foran a identifié l’absence de changement de comportement du système international vis-à-vis du pays en révolte comme un des deux seuls facteurs d’échec certain des processus révolutionnaires (avec l’absence d’une culture politique d’opposition) [21][21] John Foran, op. cit., p. 243.. Les révoltes arabes n’auraient probablement pas conduit à des renversements de régime sans l’inversion des positions américaines et européennes envers les leaders concernés. Une comparaison avec les émeutes les plus importantes des décennies précédentes en Egypte (1986, 2008) ou en Tunisie (1984, 2008) pourrait le confirmer. Des puissances régionales sont également intervenues, comme le Qatar qui finance des pans importants du secteur humanitaire en Libye ou la chaîne Al Jazeera, l’Iran, ou bien l’Arabie saoudite dont l’armée a servi la répression des révoltes au Bahreïn. Les crises ont été plus fortes dans les sociétés qui bénéficient d’une aide importante de la part des Etats-Unis, comme l’Egypte, le Yémen, la Jordanie. En Libye et en Tunisie, c’est l’aide européenne qui semble avoir fragilisé les régimes en place. Et lorsque ces soutiens financiers extérieurs sont moins importants, comme en Iran, au Maroc, en Syrie, les régimes semblent au contraire plus solides jusqu’à ce jour.

La liste des facteurs externes ou internes des révoltes arabes de 2011 pourra toujours être allongée, affinée, corrigée ou spécifiée selon les sociétés. Mais les explications produites ainsi risqueront toujours de manquer l’essentiel : les raisons d’activation à un moment précis du cours de l’histoire des différentes variables de structure sociale et politique qui ont été mentionnées. Seule la dynamique endogène des séquences critiques permet de comprendre que des facteurs déjà présents dans le passé des révoltes ne restent pas constants dans le temps, qu’ils soient eux-mêmes métamorphosés, recomposés, propulsant, dans certains cas, les premiers mouvements qu’ils ont déclenchés au-delà d’eux-mêmes. Pourquoi dès lors s’appesantir autant sur l’étiologie des révoltes arabes ? C’est que les schèmes explicatifs proposés jusqu’ici ne sont pas l’apanage des experts. Sous des formes plus ou moins simplifiées, ils sont aussi mobilisés par les journalistes, les commentateurs et les protagonistes des révoltes qui bricolent leurs anticipations quotidiennes avec des bouts de toutes ces théories. Pendant des événements critiques dont « le résultat est rarement net », comme dit Sartre, les analyses et les jugements portés sur ce qui se passe ne se réduisent pas en effet à de simples décorations des faits [22][22] « Par la raison que [dans la Révolution française]…. Ce sont des forces vives dans le jeu de l’histoire, capables de faire basculer les motivations ainsi que les conduites des acteurs. L’ambiguïté est ce qui définit l’événement, la rupture historique, l’effervescence révolutionnaire. Dans ces moments d’exception, les jugements habituels peuvent s’inverser et ce qui était perçu en temps normal comme une raison de retrait ou de fuite apparaît alors comme une raison d’engagement et de lutte. Il y a eu, dans les révoltes tunisiennes et égyptiennes, au moins une séquence identifiable où les anticipations collectives oscillaient jusqu’à s’inverser. C’est ce qu’illustrent les réactions à certains discours télévisés de Ben Ali et de Moubarak. Appelons points d’inflexion de tels moments. Toute théorie de la révolution se doit de comprendre la logique d’apparition et de disparition de ces points.

Le 28 décembre dernier, onze jours après le début des manifestations de Sidi Bouzid, le Président tunisien intervient pour dénoncer des « agitateurs extérieurs », puis il limoge quatre ministres le lendemain. Deux jours plus tard, il fait de nouvelles concessions à la télévision, en matière sociale notamment. Le 10 janvier, il s’en prend au terrorisme qui percerait derrière les manifestations et parle de créer 300 000 emplois. Trois jours plus tard, une dernière intervention en arabe dialectal promet pêle-mêle sa non-représentation aux élections de 2014, la liberté de la presse, l’arrêt de la répression, la levée de la censure sur Internet, l’abaissement du prix des denrées alimentaires de base ainsi que la création de commissions d’enquête sur les « dépassements » et la corruption. Mais le lendemain, le 14 janvier, le chef d’Etat tunisien n’a pas d’autre choix que de quitter le pays.

La séquence égyptienne est plus rapide encore. Trois jours après la chute du régime tunisien, des Egyptiens tentent à leur tour de s’immoler. Les 25 et 28 janvier, des manifestations sont organisées dans plusieurs villes du pays qui prennent une ampleur inattendue, compte tenu de l’Etat d’urgence permanent. Fin janvier, dans une première allocution télévisée, le raïs annonce qu’il dissout le gouvernement et qu’il nomme son chef des services de renseignements, Omar Souleiman, comme vice-président. Quelques jours plus tard, il dénonce l’influence pernicieuse des islamistes et de forces étrangères, promet qu’il ne se représentera pas aux prochaines élections présidentielles de septembre et que son fils ne lui succèdera pas. Le jeudi 3 février, il intervient auprès d’une journaliste américaine à qui il se dit « fatigué du pouvoir », mais craignant le « chaos ». Souleiman engage parallèlement des discussions avec des forces d’opposition dont les Frères musulmans, alors que cette organisation avait été pénalisée pendant plusieurs décennies et disqualifiée aux dernières élections à cause des fraudes du pouvoir. Le 10 février, Moubarak fait une dernière intervention télévisée où il délègue ses pouvoirs « constitutionnellement » à son vice-président, mais il doit pourtant quitter son poste le lendemain.

Ces deux récits ont des différences, mais ils se caractérisent par le fait que les concessions publiques faites par le pouvoir n’entraînent pas une diminution de la mobilisation, comme l’espèrent les dirigeants. La révolte s’étend malgré les « gestes » des présidents. Leur calcul ne fonctionne pas alors qu’il est identique dans d’autres pays de la zone. Le Maroc a doublé ses subventions aux produits de première nécessité (gaz, sucre, farine). L’Arabie saoudite a débloqué 36 milliards de dollars d’aides sociales aux fonctionnaires, aux chômeurs, aux étudiants et promis 400 milliards de dollars pour la santé et l’éducation dans les années qui viennent. La Jordanie a annoncé des hausses de salaires, des retraites et des baisses des prix de première nécessité. La Syrie a limogé fin mars son Premier ministre et fait miroiter une levée de la loi d’urgence en vigueur depuis quarante-huit ans. Mais en Tunisie et en Egypte, l’exposition publique des concessions politiques et économiques a davantage conforté les manifestants qu’elle ne les a apaisés. Elle a même étendu la contestation. On s’est demandé récemment pourquoi, dans des pays où les services de renseignements et le complexe sécuritaire étaient si développés, l’ampleur de la révolte n’avait pu être anticipée [23][23] Gilles Kepel, « Vers un nouveau monde arabe », Le Monde,…. C’est bien que les révoltés arabes d’aujourd’hui n’avaient rien avant ces événements de révoltés typiques. Comment dès lors interpréter cette transition soudaine, manifeste — on se souvient des chaussures brandies de la place Tahrir lors du dernier discours de Moubarak —, de l’obéissance à la défiance ?

De tels points d’inflexion peuvent être formalisés comme les résultats de jeux complexes dans lesquels les choix tactiques des protagonistes sont interdépendants. Ces situations, que l’on retrouverait dans les crises financières ou bien dans les concours de beauté — selon la parabole de Keynes —, sont telles que les comportements d’un individu sont déterminés par l’idée qu’il se fait de ce que seront les comportements des autres joueurs. Dans ces conjonctures de grande incertitude, il faut anticiper sur les anticipations d’autrui. La Grande Peur de 1789 est un exemple connu de ce mimétisme des attitudes en situation révolutionnaire. A son sujet, l’historien Georges Lefebvre a montré, comme le remarquait Sartre, que les offensives populaires de l’été 1789 étaient « fondamentalement des journées défensives [24][24] Jean-Paul Sartre, op. cit., p. 83. ». Le peuple parisien craignait d’être massacré par une armée de contre-révolutionnaires et la rumeur d’un complot aristocratique entraîna des pillages et des jacqueries antiféodales dans toute la France. Même si la thèse de Lefebvre est aujourd’hui contestée [25][25] Timothy Tackett, « La Grande Peur et le complot aristocratique…, on peut faire l’hypothèse que la défiance soudaine et déterminée envers les dirigeants égyptiens et tunisiens est en partie liée à une « grande peur » semblable.

Avant d’être le résultat d’une rumeur, cette peur s’appuie sur l’expérience concrète de la répression. Déjà forte avant les mobilisations récentes, elle s’est accrue pendant celles-ci, faisant plusieurs centaines de morts et entraînant des arrestations et des emprisonnements par milliers. Les concessions apparentes des discours présidentiels étaient contredites par la réalité des actions policières du régime. Ensuite, faute de libertés de l’information, les rumeurs prévalaient quant au nombre de morts, de blessés et d’incarcérés. Et chaque promesse ostentatoire de la part du dirigeant pouvait sembler dissimuler le véritable complot répressif. Enfin, l’action ordinaire de la police ou de ses forces auxiliaires était également prolongée par des citoyens complices (ou par des mercenaires étrangers comme en Libye) et parfois par d’anciens policiers en civil inquiets pour leur futur — on se souvient des miliciens pro-Moubarak attaquant la place Tahrir le 2 février —, défendant le régime jusqu’aux derniers jours, voire après sa chute comme en Tunisie. D’où cette question : et si les révoltes arabes étaient devenues offensives en se croyant avant tout défensives ? N’est-ce pas la peur qui leur a conféré la force de ne pas céder aux concessions, d’avancer alors même que le pouvoir attendait qu’elles reculent ? Les formalisations contemporaines sur les croyances collectives en situation d’incertitude confirment que l’emprise de la peur sur celles-ci est bien plus mobilisatrice que ne peut l’être l’espérance [26][26] Jon Elster, Explaining Social Behavior. More Nults….

En Libye, la promesse télévisée de Kadhafi de plonger sa population dans un « bain de sang » a sans doute aussi servi le camp des insurgés. Mais dans ce cas, comme en Syrie, les signaux émis par le pouvoir sont trop contradictoires et imprévisibles pour faire basculer les citoyens. Fin mars, juste après l’engagement militaire occidental en Libye, on rapportait même que les opposants armés ne savaient plus « si c’était la fête ou si c’était la guerre ». La désorientation est alors totale et les possibilités d’inflexion de la révolte maximales. Les citoyens et les dirigeants manquent d’informations et d’appuis pour asseoir leur choix. Car si les discours présidentiels à la télévision ont certainement infléchi, en Tunisie et en Egypte, l’obéissance aux régimes, ils ne suffisent pas à faire basculer les comportements vers la révolte ou vers le soutien aux manifestants. D’autres signaux sont également nécessaires pour diminuer le sentiment d’incertitude des protagonistes et pour aligner leurs anticipations.

Plusieurs des ressorts complexes de cet « alignement » ont été identifiés dans les analyses les plus récentes des changements de régime [27][27] Ivan Ermakoff, Ruling Oneself Out. A Theory of Collective…. L’un d’entre eux peut venir, dans certaines conditions, des prises de position de porte-parole reconnus comme légitimes pour représenter un groupe et capables, à ce titre, d’incarner l’inflexion nécessaire de l’histoire. Dans des pays où les forces d’opposition ont été muselées, décimées ou discréditées, ces individus sont souvent venus de l’étranger : anciens exilés de partis interdits, figures internationales comme Mohamed El-Baradei, le prix Nobel égyptien de la Paix de 2005, participant au Caire aux premières grandes manifestations de révoltes de son pays. Cette distance offre toutefois un crédit fragile, toujours susceptible d’être contesté par des personnalités de l’espace politique intérieur. C’est pourquoi les défections de ministres, de militaires, de diplomates ou de dignitaires variés, issus des hauts rangs des régimes contestés, sont une autre information susceptible d’offrir des repères aux indécis. Le refus du général Rachid Ammar, le 13 janvier, de tirer sur la foule tunisienne participe de ces choix qui encouragent d’autres refus. Au Yémen, lorsque le général Ali Mohsen, demi-frère du président Ali Abdallah Saleh, rejoint la contestation avec les partis d’opposition, des parlementaires, des diplomates, des cheikhs tribaux, il offre un second souffle aux manifestants. Sur le seul plan stratégique, le retrait progressif de la police tunisienne et surtout le ralliement des armées aux manifestations populaires en Tunisie et en Egypte ont été décisifs. A contrario, dans les pays où l’armée et la police ne paraissent pas divisées, les chances de rupture historique sont, à ce stade, beaucoup plus faibles. Dans les autres cas, l’identification à des porte-parole n’est pas toujours suffisante, car leur crédibilité est elle-même incertaine et leurs prises de position pas toujours diffusées à l’intérieur des pays.

Les arènes sociales sont un autre ressort capable de produire la résorption des incertitudes et l’alignement des croyances [28][28] Voir l’analyse des dynamiques de groupe de la place…. L’occupation des places publiques a ainsi constitué un répertoire d’action quasi systématique des révoltes arabes. Des capitales comme Sanaa ou Tripoli ont subitement été partagées entre deux centres politiques, celui des opposants et celui des manifestants pro-régime. La première jonction, place Tahrir au Caire, de mouvements scindés par la police, le jour où le gouvernement égyptien avait intégralement coupé les communications par le réseau Internet et par les téléphones portables, a constitué un moment important pour la survie du mouvement. Surtout, l’ajustement sur ces places des différents jugements individuels au sujet de la situation agit comme un ressort des engagements (et des désengagements). Au point que ces places libérées sont elles-mêmes devenues un acteur politique à part entière, s’autodésignant comme porte-parole du peuple à elles seules.

La chaîne de télévision Al Jazeera a certainement contribué à légitimer ces nouveaux espaces et ces acteurs politiques dans les pays en crise et à l’étranger. Elle a également servi, au jour le jour, de canal des anticipations nouvelles pour ses seuls spectateurs, rendant envisageable leur passage à l’action. Même si, comme ces chaînes, Facebook ou Twitter ne touchent qu’une faible minorité de la population, ils occupent aussi avec d’autres réseaux sociaux une fonction dans le processus d’alignement des croyances et de construction de crédibilités alternatives à celles des détenteurs de pouvoir. Car ces réseaux ne servent pas seulement d’outils de communication et de mobilisation, comme il a été souvent dit. Les différentes listes qu’ils abritent fonctionnent comme des pétitions. Elles ont pu servir à comparer les forces en présence avant de manifester dans la rue. Elles offraient une anticipation des anticipations d’autruis et permettaient aux indécis de choisir leur camp. Est-ce la raison pour laquelle Robert Gibbs, porte-parole de la Maison Blanche, critiqua ouvertement son allié égyptien le 29 janvier dernier, quand ce dernier avait coupé l’accès à Internet la veille ? Nous n’en saurons rien. Mais il lui demanda instamment de rétablir les connexions. Une telle intervention de la puissance américaine pourrait bien être significative de la place stratégique accordée, dans ces moments critiques, aux arènes d’alignement des opinions les plus larges mais également les plus protégées. Une autre image des réseaux sociaux ressort de ces analyses : plus que des pourvoyeurs d’information, ce sont des simulateurs des forces engagées dans la bataille politique et des espaces moins risqués que la rue où rendre publiques ses prises de position.

S’est-on jamais demandé pourquoi les grandes mobilisations libéraient la parole ? Bien entendu, les révoltes, même en régimes autoritaires, ouvrent de nouveaux espaces de communication. Mais si l’on parle tant pendant ce type d’événements, c’est qu’il n’y a guère d’autres moyens de savoir comment définir la situation ou bien que faire et pourquoi le faire. La « prise de parole » ne témoigne pas nécessairement de la croyance, dont parlait de Certeau à propos de Mai 68, qu’avec elle on peut faire l’histoire et prendre la Bastille [29][29] Michel de Certeau, La Prise de parole et autres écrits…. Mais elle est bien cette ressource ultime, et quasiment inépuisable, qui limite dans les moments d’effervescence politique l’expérience de l’incertitude et l’oscillation des sentiments.

Et maintenant ? Maintenant qu’ont été soulignés quelques mécanismes par lesquels l’imprévisible de ces révoltes est devenu possible et à quelles conditions ils pourraient s’étendre au-delà de la Tunisie, de l’Egypte et des autres pays où une crise politique est en cours. Maintenant que sont mieux connus les ressorts qui ont infléchi le sentiment des peuples arabes au point de leur donner le courage de vouloir la chute de leur régime. Que reste-t-il ? Les porte-parole, les arènes, les mesures de l’opinion ne se sont-ils pas depuis multipliés ? Même si ses règles ont changé, le jeu politique ordinaire n’a-t-il pas repris ses droits ? Après l’euphorie, l’hésitation n’a-t-elle pas à nouveau gagné les esprits ? La courbe de l’histoire du Moyen-Orient ne risque-t-elle pas de connaître rapidement, si ce n’est déjà fait, une nouvelle inflexion ? Et ces révoltes seront-elles alors vraiment des révolutions ?

Ici encore, l’analyse comparée des grandes crises politiques peut offrir un critère intéressant d’appréciation de ces questions : les processus révolutionnaires sont longs, ils prennent souvent plusieurs années, mais il n’en est pas un qui n’ait débouché sur une issue révolutionnaire sans passer par une polarisation politique au sein des forces contestataires [30][30] Timothy Tackett, op. cit., pp. 284-285.. Il y a bien, à l’heure actuelle, des divisions importantes au sein des révoltes tunisienne et égyptienne. Dans les deux pays, les anciennes élites administratives et politiques sont loin d’avoir disparues. Ce qui était le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) de Tunisie, ou bien les hiérarques de l’armée égyptienne participent à la transition. Derrière les clivages entre anciens et modernes, les partages générationnels sont flagrants. Combien de temps des porte-parole âgés pourront-ils représenter des révoltes portées par des populations jeunes ? Les divisions entre classes paraissent, elles aussi, plus accusées encore qu’avant la révolution, comme en témoignent les vagues de grève qui se sont poursuivies après le départ des dirigeants en Egypte et en Tunisie. Il ne faut pas oublier enfin que les révoltes n’ont nulle part été confinées aux capitales, qu’elles ont connu une ampleur territoriale souvent sans précédent. Dans des pays où les mégalopoles et les grandes villes côtoient des régions très rurales et des déserts, les divisions territoriales ne sont pas mortes avec les événements, comme le montrerait sans doute la situation libyenne, puisque le Conseil de transition national y est organisé en régions. Il reste qu’aucune de ces divisions n’est en soi, ni à elle seule, un antagonisme politique, a fortiori si aucune organisation n’en transfère les oppositions dans les arènes de la transition : places publiques, assemblées constituantes éventuelles, « Instance nationale pour la réalisation des objectifs de la révolution » tunisienne, institutions et entreprises politiques traditionnelles, etc. En outre, alors que la peur était mobilisatrice juste avant la chute du régime, elle représente aujourd’hui plutôt un frein à la politisation des différences sociales dont certains craignent qu’elle fasse sombrer le pays dans le chaos.

On peut alors se demander pourquoi ces révoltes ont été si rapidement qualifiées de révolutions. « Ce n’est pas une affaire de prix du pain », affirmèrent d’abord les manifestants tunisiens et égyptiens, rejetant d’emblée la comparaison, imposée par les régimes en place, de leurs premiers rassemblements avec les émeutes de la faim. « Ce qu’on veut, c’est une transition totale », ont poursuivi quelques autres. Une « transition totale » plutôt qu’une transition partielle ou bien simplement démocratique ? Une « transition totale » plutôt qu’une révolution ? C’est bien de cela qu’il s’agit : inventer une dénomination inédite pour le processus en cours. Ne pas laisser la définition des événements par les acteurs internationaux, les médias, les détenteurs du pouvoir, l’emporter sur les événements. Trop d’incertitude entrave l’action dans le temps de la révolte. Mais trop de certitude ferme la situation et interdit toute inflexion. Rien n’est plus puissant en effet qu’une qualification d’événements portée avec suffisamment de légitimité ou de force pour limiter l’ouverture de l’histoire. L’étiquette de « révolution », si contestée lorsqu’il fallait caractériser la chute du bloc soviétique après 1989, s’est pourtant banalisée pour parler de ces révoltes arabes. Elle les aura peut-être privées de leur élan, si bien que la « révolution » y paraît déjà comme quelque chose à conserver plutôt qu’à construire, et la forme politique de l’Assemblée constituante un « moindre mal » plutôt qu’une arme du changement [31][31] « M. Essebsi, “heureux d’avoir contribué à l’avènement…. Quant à la « transition totale », nul ne sait encore de quoi il s’agit et c’est très bien ainsi : rien n’est plus conforme à l’indétermination des moments de révoltes que de les désigner par un signifiant vide.

Le 6 avril 2011

Notes

[1]

Charles Tilly, Les Révolutions européennes, 1492-1992, Paris, Le Seuil, coll. « Faire l’Europe », 1993, p. 366.

[2]

Entre autres formulations plus ou moins sophistiquées de ce « paradoxe de l’action collective », voir la plus célèbre : Mancur Olson, Logique de l’action collective, Paris, Presses universitaires de France, 1971 [1966].

[3]

Michel Dobry, Sociologie des crises politiques, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 2e édition, 1992.

[4]

Youssef Courbage, Emmanuel Todd, Le Rendez-vous des civilisations, Paris, Le Seuil, coll. « La République des Idées », 2007.

[5]

James C. Davies, « The J-Curve of Rising and Declining Satisfactions as a Cause of Revolution and Rebellion », in Hugh D. Graham, Ted R. Gurr (ed.), Violence in America. Historical and Comparative Perspective, Beverly Hills (Ca.)/London, Sage, 1979, pp. 415-436.

[6]

C’est le principal schème explicatif déployé dans Pierre Bourdieu, Homo Academicus, Paris, Minuit, 1984.

[7]

Jeff Goodwin, No Other Way Out. States and Revolutionary Movements, 1945-1991, Cambridge, Cambridge University Press, 2001, pp. 300-301.

[8]

John Foran, Taking Power : On the Origins of Third World Revolutions, Cambridge, Cambridge University Press, 2005.

[9]

Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, Paris, Le Seuil/ Gallimard, 2004.

[10]

Nicolas Guilhot, The Democracy Makers. Human Rights and the Politics of Global Order, New York, Columbia University Press, 2005.

[11]

Steven Heydemann, « Upgrading Authoritarianism in the Arab World », Analysis Paper, 13, The Saban Center for Middle East Policy at Brookings Institution, october 2007, 38 p.

[12]

« Pour que la révolution éclate, écrivait Lénine, il ne suffit pas que la “base ne veuille plus” vivre comme auparavant, mais il importe encore que le “sommet ne le puisse plus”. » Dans Theda Skocpol, Etats et révolutions sociales. La révolution en France, en Russie et en Chine, Paris, Fayard, coll. « L’espace du politique », 1985 [1979].

[13]

Béatrice Hibou, La Force de l’obéissance. Economie politique de la répression en Tunisie, Paris, La Découverte, 2006.

[14]

Olivier Roy, « Révolution postislamiste », Le Monde, 12 février 2011 ; Jean-Pierre Filiu, « L’intifada démocratique arabe est un mouvement de libération nationale », Le Monde, 10 mars 2011.

[15]

John Foran, op. cit.

[16]

Michel Camau, « Sociétés civiles “réelles” et téléologie de la démocratisation », Revue internationale de la politique comparée, vol. 2, n° 9, 2002, pp. 212-232.

[17]

James C. Scott, La Domination et les arts de la résistance. Fragments du discours subalterne, Paris, éditions Amsterdam, 2008 [1992].

[18]

Asef Bayat, Life as Politics : How Ordinary People Change the Middle East, Stanford, Stanford University Press, 2009.

[19]

Mark Levine, Heavy Metal Islam, New York, Three Rivers Press, 2008.

[20]

Timothy Tackett, Par la volonté du peuple. Comment les députés de 1789 sont devenus révolutionnaires, Paris, Albin Michel, coll. « L’Evolution de l’humanité », 1997 [1996].

[21]

John Foran, op. cit., p. 243.

[22]

« Par la raison que [dans la Révolution française] chaque comportement d’un groupe dévoilé dépasse le comportement du groupe adverse, se modifie par tactique en fonction de celui-ci et, en conséquence, modifie les structures du groupe lui-même, l’événement, dans sa pleine réalité concrète, est l’unité organisée d’une pluralité d’oppositions qui se dépassent réciproquement. […] A partir de là […], il faut considérer l’événement comme un système en mouvement qui entraîne les hommes vers son propre anéantissement, le résultat est rarement net […]. » Dans Jean-Paul Sartre, Critique de la raison dialectique, Paris, Gallimard, 1960, pp. 83-84.

[23]

Gilles Kepel, « Vers un nouveau monde arabe », Le Monde, 4 avril 2011.

[24]

Jean-Paul Sartre, op. cit., p. 83.

[25]

Timothy Tackett, « La Grande Peur et le complot aristocratique sous la Révolution française », Annales historiques de la Révolution française, no 335, janvier-mars 2004, pp. 1-17.

[26]

Jon Elster, Explaining Social Behavior. More Nults and Bolts for the Social Sciences, Cambridge, Cambridge University Press, 2007, pp. 384-385.

[27]

Ivan Ermakoff, Ruling Oneself Out. A Theory of Collective Abdication, Durham (NC), Duke University Press, 2008.

[28]

Voir l’analyse des dynamiques de groupe de la place de la Kasbah de Tunis proposée dans ce numéro par Choukri Hmed.

[29]

Michel de Certeau, La Prise de parole et autres écrits politiques, Paris, Le Seuil, coll. « Points-Essais », 1994.

[30]

Timothy Tackett, op. cit., pp. 284-285.

[31]

« M. Essebsi, “heureux d’avoir contribué à l’avènement de la IIe République” en Tunisie », Le Monde, 11 mars 2011.


Présidence Macron: Cherchez la femme ! (Face à la révolution des dupes, qui saura réunir la droite populaire libérale et sociale ?)

20 mai, 2017
Et maintenant, John Fitzgerald Macron veut évincer les journalistes politiques
Dans tous les quartiers où il y a un problème d’espace, où il y a une concentration de personnes qui restent à la même place toute la journée, il y a des violences à l’encontre des femmes. Il faut élargir les trottoirs pour qu’il y ait plus de place, qu’il n’y ait pas de cohue à ces endroits-là, et mettre de l’éclairage pour qu’il n’y ait pas de coins sombres. Caroline de Haas (militante féministe candidate aux législatives dans le XVIIIe arrondissement de Paris)
Trop, c’est trop. Ce cirque dure depuis deux ans. Je ne reconnais plus mon quartier. Il est devenu une “zone interdite”. À partir de 18 heures, je n’ose même plus sortir dans la rue avec mon mari. On ne se sent pas en sécurité. Les tentes sont parties mais les migrants et les trafiquants campent encore les trottoirs jour et nuit. Mieux vaut être encerclé par des grillages et des blocs de pierre que de revivre à proximité d’un bidonville. Marie-Christine (retraitée, 78 ans)
Je n’ai pas le choix, je n’ai pas les moyens financiers de me loger ailleurs. Je pensais qu’avec l’évacuation du camp en novembre dernier, la situation s’arrangerait. Mais ce n’est pas le cas. Le quartier est devenu une poubelle géante. Élisa (étudiante, 19 ans)
Les squares et les espaces de jeux ont quasiment tous été fermés pour virer les rats, qui se sont multipliés. Sans parler de l’odeur d’urine qui flotte constamment dans l’air. C’est vraiment invivable. Ces gens ne devraient pas dormir dans la rue. C’est inhumain. J’ai vu qu’il y avait des enfants. Cela m’a brisé le cœur. Ils méritent d’être traités avec un peu plus de dignité. Mère de famille
Ces grilles sont une honte! Elles ont été mises en place dans le seul but d’empêcher les migrants de s’installer. Les rues de Paris sont à tout le monde. C’est une première bataille de gagner. Militante
Le quartier ressemble à une prison et la circulation des piétons dans le quartier est entravée. Il était urgent de rendre les espaces publics de nouveau accessibles aux habitants des quartiers Nord-est de Paris. Anne Souyris (groupe écologiste de Paris)
«Oppressantes», «dérangeantes», «hideuses»… Les grilles métalliques, successivement érigées le long de la voie de métro entre Stalingrad et la Chapelle, ne feront bientôt plus partie du paysage urbain. La mairie de Paris, à la demande de plusieurs élus écologistes, a annoncé leur retrait avant cet été. Le Figaro
Les femmes, une espèce en voie de disparition au coeur de Paris. ll y a les insultes, dans toutes les langues : “Salope, sale pute, je vais te baiser…” ll y a les vols à la tire, les pickpockets, l’alcoolisme de rue, les crachats, les déchets partout, l’odeur entêtante d’urine. Il y a les trafics qui s’enracinent: êtres humains, drogues, cigarettes, vente à la sauvette, ou encore faux documents. Les employés de ces trafics nous signifient chaque jour que nous sommes indésirables, nous et nos enfants. Désormais la place de la Chapelle, la rue Pajol, la rue Philippe de Girard, la rue Marx Dormoy, la station de métro et le boulevard de la Chapelle sont abandonnés aux seuls hommes: plus une femme, dans les cafés comme la Royale ou le Cyclone. Pas un enfant dans le square Louise de Marillac. Certaines d’entre nous se terrent chez elles. Cela doit cesser. Pétition de femmes du quartier parisien de la Chapelle
Pour une ère nouvelle, c’est une ère nouvelle. Vous vous souvenez des photos du gouvernement, sur le large perron de l’Elysée ? Fini. C’était l’ancien monde. La vieille pensée. Le Système. Le gouvernement Kennedy Macron s’est donc fait tirer le portrait dans une sorte d’entonnoir. On a cherché ce qu’on pouvait trouver de plus étroit : un escalier (le couloir des toilettes n’était pas libre ?). Résultat, cet attroupement de mâles (il faut être sacrément fort, soit dit en passant, pour donner cette impression de pack de rugby, quand on photographie un groupe humain strictement paritaire). A propos, vous voyez la personne, au fond, dont on distingue à peine la moitié du visage ? C’est la secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa. Daniel Schneidermann
Monsieur le Premier Ministre, vous avez déclaré constater « la montée de l’antisémitisme, qui se nourrit dans les quartiers populaires » dont vous affirmez qu’ils seraient « antisémites ».(…) Oui, comme tant d’autres, je me sens visée par vos propos quand vous parlez de l’antisémitisme des quartiers populaires. Non, nous qui venons des quartiers populaires ne sommes pas antisémites. Les gens qui habitent, travaillent, vivent dans les quartiers populaires ne sont pas antisémites dans leur ensemble, intrinsèquement, par essence. Présumer que la lutte pour la liberté du peuple palestinien ne pourrait qu’être de l’antisémitisme caché est un raccourci grossier. Ne peut-on pas lutter contre la politique d’un gouvernement sans être soupçonné de haïr l’ensemble d’un peuple? Lutter contre la politique de Berlusconi a-t-il fait de vous un raciste anti-Italiens? Votre déclaration, monsieur le Premier Ministre, est un dangereux cliché, stéréotypé et stigmatisant, contre les quartiers populaires. L’antisémitisme est un fléau, une horreur, une abomination. Il existe en France. Mais les quartiers populaires ne l’ont pas créé et il ne se nourrit pas à Belleville où des athées vont parfois rompre le jeûne du Ramadan avec des Musulmans et des Chrétiens dans un restaurant casher. (…) L’article 1er de la loi de 1905 prévoit que la République « ne reconnaît ne salarie ne subventionne aucun culte ». Ni plus ni moins. Interdire le voile c’est reconnaître le voile comme signe religieux, donc reconnaître une religion, interdire le voile à l’école est donc contraire à la loi de 1905. Interdire aux femmes voilées d’accompagner les sorties scolaires de leurs enfants relève ni plus ni moins de l’islamophobie. L’obligation de neutralité religieuse s’applique d’après la loi de 1905 aux fonctionnaires, représentants de l’Etat, pas aux parents d’élèves qui ne représentent qu’eux-mêmes.Le Président Hollande avait promis dans son programme, par l’engagement 59, de défendre la paix et la reconnaissance de la Palestine (…) A l’exception de quelques extrémistes violents, haineux, sectaires et contre-productifs comme il y en dans tous les bords, dans toutes les familles politiques y compris dans la nôtre, les habitants des quartiers populaires qui ont manifesté, réclamaient simplement l’application de l’engagement 59 de notre président. Marlène Schiappa (22.07.2014)
La diffusion sur France Télévisions – qui est une télévision publique financée en très grande partie par l’argent public -, des messes et différents programmes religieux (…) est une infraction à la laïcité (…). C’est de la théologie et c’est finalement la promotion du fait religieux et de l’oppression des femmes. Marlène Schiappa (future secrétaire d’État à l’égalité femmes-hommes)
Je crois que si cela est fait dans le bon ordre, de manière intelligente, c’est une opportunité pour nous. C’est d’abord notre dignité et c’est aussi une opportunité économique car ce sont des femmes et des hommes qui ont aussi des qualifications remarquables. Je veux faire ici la distinction: il s’agit principalement de réfugiés, c’est-à-dire de femmes et d’hommes qui, pour des raisons politiques, fuient leur pays. Pas de migrants économiques. Emmanuel Macron (i24 news, 07.09.2015)
Une des erreurs fondamentales de ce quinquennat a été d’ignorer une partie du pays qui a de bonnes raisons de vivre dans le ressentiment et les passions tristes. C’est ce qui s’est passé avec le mariage pour tous, où on a humilié cette France-là. Il ne faut jamais humilier, il faut parler, il faut « partager » des désaccords. Emmanuel Macron
Je suis favorable à une loi qui ouvrira la PMA aux couples de lesbiennes et aux femmes célibataires. Emmanuel Macron
Nous ouvrirons la PMA à toutes les femmes et combattrons l’homophobie du quotidien grâce à des tests aléatoires au travail. Benjamin Griveaux (porte-parole d’En Marche !)
Il [François Fillon] a fait tout ce qu’il a pu. Mais il reconnaît quelques erreurs, notamment de ne pas avoir envoyé assez de signaux vis-à-vis des classes populaires dans son programme. Elu parisien
Le soutien de l’Allemagne ne peut pas se substituer à la politique en France. La France doit prendre ses propres décisions et prendra ses propres décisions. Angela Merkel
Nous sommes confrontés avec la France à un problème particulier, les Français dépensent trop d’argent et ils dépensent au mauvais endroit. Jean-Claude Juncker
Les critères d’attribution des logements sociaux doivent être revus parce que dans certains quartiers périphériques, on risque de créer des ghettos avec un tiers d’Italiens et un tiers d’étrangers hors Union européenne. (…) Le modèle français des banlieues est un échec. (…) Les familles rom qui n’envoient pas leurs enfants à l’école doivent être punies. Et parmi les punitions, on retire aussi le logement. Ce n’est pas une question de racisme, c’est une question de civilisation. Dario Nardella (maire de Florence)
Quand un bobo achète les services d’une nounou africaine, cette « exploitation traditionnelle du prolétariat » sera habillée d’« interculturalité ». Mais si Fatoumata garde les enfants de la petite bourgeoisie, qui gardera les enfants de Fatoumata ? Christophe Guilluy
Le monde virtuel a eu beau agir sur le monde réel, la fâcheuse sphère électronique en a limité considérablement les effets. Les foules, sans doute dans leur souvenir confus des meurtres de masse, n’ont pas eu le cœur à faire la liesse. La parenthèse magique et anesthésique va bientôt se refermer. Déjà, dans quelques jours, une autre consultation aura lieu, où la part artistique sera plus congrue. La pleine saison va reprendre pour la délinquance et l’immigration forcée de masse, et l’islam radical comme la dette n’accorderont aucun délai de grâce. Le multiculturalisme n’a pas encore définitivement gagné la partie, mais en dépit de l’opposition d’une majorité du pays, par la grâce médiatique et artistique, il n’a pas perdu. Quand l’heure sera venue de lui dire vraiment non, c’est peut-être parce qu’il sera trop tard. Gilles-William Goldnadel
Tandis que des syndicats lycéens essaient d’attirer l’attention sur le sexisme qui sévit maintenant dans les rapports entre filles et garçons dès le plus jeune âge en organisant ce vendredi 19 mai, une journée de la jupe, l’actualité nous a démontré hier à quel point l’initiative était nécessaire, tant les droits des femmes reculent pendant que les politiques continuent à détourner le regard. À tel point qu’aujourd’hui, dans certains endroits, sortir dans la rue quand on est une femme devient une prise de risque, une provocation et une mise en danger. Et hélas, on ne parle pas ici de Raqqah, Ryad ou Kaboul, mais de Paris. Intra-muros. Dans un reportage publié dans Le Parisien du 18 mai, «Paris: les femmes chassées des rues dans le quartier Chapelle-Pajol», Cécile Beaulieu décrit le quotidien des habitantes du quartier, lesquelles ne peuvent plus se déplacer seules, ni porter jupes ou vêtements moulants sans se faire injurier voire agresser. La rue, les trottoirs, les cafés, les bars, les squares leur sont interdits, à tel point que quitter son appartement devient une transgression. Ce territoire est celui des hommes et ils font régner leur loi. Une situation qui tend à s’étendre dans les quartiers les plus populaires. Mais pour choquant que soit pour nous ce contrôle social d’un autre âge, cette véritable oppression qui s’abat sur toutes les femmes dans un pays où l’égalité est inscrite au fronton des bâtiments publics, ce qui est encore plus déstabilisant ce sont les réactions, ou plutôt l’absence de réaction des élus. Être une femme suffit à être en danger dans certains endroits et auprès de certaines populations, car il y a un point commun entre cette situation et celle qui a tant choqué en Allemagne le 31 décembre à Cologne. Des agressions sexuelles massives y avaient été commises et l’enquête avait révélé que celles-ci étaient le fait de réfugiés et de migrants économiques, venant du Maroc et d’Algérie et arrivés au cours de la même année. Que croyez-vous que l’on fit alors? Et bien au lieu de s’interroger sur ce qui pouvait pousser ces hommes à croire qu’ils avaient le droit de se comporter ainsi dans un pays qui les accueille, au lieu d’interroger les références culturelles qui permettent de considérer comme acceptable cette violence faite aux femmes, au lieu d’interroger les obligations qui devraient être liées à l’accueil, on fit le procès en racisme de tous ceux qui dénonçaient le soubassement culturel et cultuel, qui fait de la femme un être inférieur, propriété d’un homme ou de tous si elle a le culot de revendiquer sa liberté, phénomène que la misère sexuelle, que la montée du fondamentalisme religieux renforce et accentue dans les pays du proche et Moyen-Orient. Pour avoir évoqué cet aspect du problème, Kamel Daoud fut cloué au pilori. (…) Le fait que les agresseurs de femmes appartiennent à une population pauvre et marginale, élevée au rang de victime absolue, fait que leur transformation en bourreau paralyse à la fois le discours politique et l’action publique. Ce sont alors les citoyens qui jouent le rôle de variable d’ajustement en voyant leurs droits abandonnés et leurs libertés non défendues. Cela plus qu’une dérive fasciste de la société explique l’explosion du vote FN. (…) Pendant ce temps, vendeurs à la sauvette, dealers, migrants et passeurs tiennent les rues et politiquement correct oblige, on oublie de dire que cette mentalité d’un autre âge, cet obscurantisme dont on constate chaque jour qu’il gagne du terrain, est lié à la volonté de ces hommes d’imposer leur mentalité patriarcale, leur vision étriquée des relations humaines et une conception des rapports sociaux et intimes inégalitaires et contraignants au pays qui les a accueilli. On évite de dire que ces tensions se réveillent aussi parce que ces populations sont la cible des fondamentalistes et des tenants de l’Islam politique qui chauffent à blanc les replis identitaires et font de la remise en cause des fondations mêmes des sociétés occidentales par la revendication identitaire et religieuse, le seul axe d’affirmation politique et sociale des communautés qu’ils influencent de plus en plus. (…) L’enjeu aujourd’hui est de faire vivre nos grands principes pour tout le monde, de faire en sorte que les libertés que la loi garantit ne dépendent pas de notre niveau culturel et social ou de notre lieu de vie. C’est cela le sens même de la politique: garantir les droits de tous ceux qui vivent sur son territoire. Et cela ne se fera pas sans fermeté, ni justice. Aujourd’hui la protection de la loi n’est accordée qu’aux hyperinclus, à ceux qui ont les moyens financiers de choisir leur environnement. Pour beaucoup d’autres, c’est retour au moyen âge: il faut se soumettre à ses voisins et à l’homme de la rue car la protection de la loi ne peut plus s’incarner. (…) Et pendant ce temps, notre nouveau gouvernement prône la libéralité en matière de laïcité tout en promettant de lutter contre l’islamisme. Le problème c’est que l’on ne lutte pas contre qui veut vous détruire en renonçant à ses principes et à ses idéaux et qu’en ce domaine, la libéralité équivaut à livrer les plus faibles à leurs oppresseurs. Il serait dommage qu’à force d’aveuglement sur ces questions, la France devienne un pays qui ne garantit que les libertés de ceux qui ont les moyens de choisir leur voisinage et leur environnement. Céline Pina
Le nouveau président, après avoir mis KO debout le Parti socialiste, est en train de faire éclater la droite. Nul n’ignore que la nomination d’Edouard Philippe, que l’on présente en un saisissant oxymore comme un «héritier spirituel d’Alain Juppé», vient habilement redonner au camp du centre-droit désavoué par les électeurs des primaires, de nouvelles perspectives. Sans surprise, Nathalie Kosciusko-Morizet ou Jean-Louis Borloo ont affiché depuis quelques jours leur volonté de saisir la perche tendue par Emmanuel Macron, et Bruno Lemaire a franchi le Rubicon en héritant d’un portefeuille-clef avec Bercy, mais qui mouille habilement la droite dans la responsabilité de la lutte contre le chômage. En réalité, ce centre-droit est cohérent: rien, absolument rien, ne le distingue du centre-gauche que Macron a miraculeusement sorti du bourbier dans lequel le désastreux quinquennat de François Hollande l’avait enlisé. Un même libéralisme économique doctrinaire et rigide, soumis aux injonctions de Bruxelles, un même refus de remettre en question le dévoiement d’une construction européenne qui est allée dans le mur, une même volonté de progressisme sociétal, un même manque d’imagination et de volonté pour réduire la fracture sociale. Cette situation serait pain bénit pour le Front national, si le débat du 3 mai n’avait fait éclater la grande supercherie en faisant la démonstration de l’incompétence et de la vulgarité de Marine Le Pen. Si l’on ajoute le retrait de Marion Maréchal Le Pen – dont on peut souhaiter qu’il lui permettra de prendre du champ face à une histoire politique et familiale dont elle semble prisonnière – on assiste peut-être au début du déclin de ce parti qui depuis plus de trente ans a d’abord servi à distiller de l’amertume, à déconsidérer l’amour de la patrie et à stériliser toute tentative de refuser la logique impérialiste de la grande marchandisation. Le FN aura beau revendiquer la justesse de son analyse sur «l’UMPS», il n’est pas certain qu’il soit en état de profiter de cette situation aux prochaines législatives. Paradoxalement, le gouvernement nommé par Emmanuel Macron et Edouard Philippe pourrait au contraire permettre à la droite de procéder à une saine clarification. Le scénario optimiste pour celle-ci serait que le traditionnel attelage entre ce qu’on appelait le RPR et l’UDF montre son caractère bancal et oblige à une recomposition en profondeur. A côté de ce centre-droit logiquement rallié (si ce n’est aujourd’hui, ce sera demain) à la majorité présidentielle, une droite au discours résolument patriote, décidée à refonder l’Europe sur le respect des nations, faisant de la réduction de la fracture sociale une priorité, conservatrice sur les valeurs qui fondent notre société (amour de la France, défense de la famille, refondation de l’école) a un boulevard théorique devant elle: entre, d’un côté, le sentiment des électeurs de droite d’avoir été volés de «leur élection» avec l’explosion en plein vol de la fusée Fillon, d’avoir été trahis par ses élites, et, de l’autre, la décrédibilisation du Front National, la marge de manœuvre est réelle. C’est ce qu’a bien compris par exemple Laurent Wauquiez. Mais c’est là où le bât blesse. A part ce dernier, dont la sincérité politique manque de crédibilité, aucune grande voix à droite ne vient porter un projet de rupture. Celle de François Fillon est devenue inaudible, et, comme je l’avais écrit ici au sortir des primaires, avant les affaires, son discours était trop imprécis par rapport à sa conception de l’Europe, et trop peu volontariste sur la question sociale, pour avoir pu parfaitement incarner cette aspiration à un changement en profondeur. Toujours est-il que celui que les électeurs des primaires avaient plébiscité est aujourd’hui discrédité. Il faut bien le reconnaître: depuis la disparition de Philippe Séguin, plus personne n’incarne cette droite gaulliste, patriote et sociale. Pour se recomposer, la droite doit avoir de vrais leaders. Elle en manque cruellement. Le scénario catastrophe pour elle serait d’être aspirée dans le sillage de la nouvelle donne imposée par Macron. Soit elle échouera avec lui, et elle sera d’autant plus affaiblie qu’elle hérite de la responsabilité de l’économie dans le gouvernement Philippe ; et alors, la route sera réellement ouverte aux extrêmes de droite et de gauche. Soit le président réussira et il se pourrait qu’il en recueille toute la gloire. Dans les deux cas, ce pourrait être une recomposition manquée et une décomposition plus ou moins complète. (…) Réussir pour la France signifierait rien moins que de restaurer le sens du politique, le souci du bien commun, l’amour du pays, la protection des plus fragiles ; reprendre sur de nouvelles bases la construction européenne, au service des nations ; avoir le courage de réformer l’Etat en reconstruisant et en préservant les plus pauvres. François Huguenin
Je pense que la stratégie victorieuse réside dans l’alliance de la bourgeoisie conservatrice et des classes populaires. C’était la synergie qu’avait réussie Nicolas Sarkozy en 2007. Indéniablement, il y a des gagnants et des perdants de la mondialisation, une fracture territoriale, une France périphérique, une fracture mondialistes-patriotes, mais je crois que la droite traditionnelle et les classes populaires ont un souci commun, c’est celui de leur identité. Pas l’identité comme un folklore artificiel ou comme un musée qu’on dépoussière, mais comme un ciment social. L’identité, c’est ce qui nous donne le sentiment d’être un peuple, en dépit de lieux de vie différents, de modes de vie différents. Et ce ciment social a été brisé à plusieurs égards. L’enjeu essentiel de civilisation, à mon sens, est de savoir comment conserver, protéger, transmettre et vivifier ce ciment social. C’est là qu’intervient la question de l’école, de la transmission, de la culture, de nos traditions, de notre patrimoine, d’un certain mode de vie. (…) La question identitaire permet de transcender les clivages. Elle comporte une dimension abstraite, c’est vrai, avec des symboles, la Marseillaise, la devise, notre patrimoine républicain, et une dimension charnelle, notre terre, notre terroir, notre gastronomie, la pierre locale avec laquelle on construit sa maison. Ces deux dimensions sont complémentaires. Pour parler de stratégie, le souci commun de l’électorat de la droite conservatrice et de la France périphérique, qui n’ont pas le même rapport à la mondialisation, c’est le souci de la transmission de leur patrimoine matériel et immatériel. À partir de ce constat, on peut imaginer des passerelles pour les rassembler et apporter des réponses en commun.(…) Quand une partie de la France conservatrice défend le mariage et la filiation, elle défend aussi une partie de l’identité française avec une certaine idée des rapports humains basée sur le bien commun et l’intérêt du plus faible plutôt que sur la jouissance et l’envie de l’individu dans une liberté sans limite. C’est donc un combat identitaire, qui peut rejoindre le combat identitaire des classes populaires plus axé sur les questions liées à l’immigration et au multiculturalisme. Bien sûr, il peut y avoir des divergences économiques, mais les moteurs de vote sont essentiellement spirituel, culturel et identitaire : les masses ne bougent pas autour de l’économie. Ce qui relie ces deux électorats, c’est donc le conservatisme. Il peut s’agir de conservation de l’identité, d’un mode de vie, mais aussi du patrimoine, des entreprises, d’un modèle économique à défendre en régulant la mondialisation. (…) je défends la conservation de ce qui est beau et juste dans notre histoire, je souhaite conserver les leçons de nos expériences passées ainsi qu’une certaine vision de l’homme, de sa dignité, du refus de sa marchandisation, d’ailleurs partagée par une majorité de Français. (…) Je pense que les courants de droite et de gauche continuent d’exister et de structurer la vie politique, car il y a des héritages philosophiques, culturels, des références et des logiciels qui continuent d’irriguer la vie politique française. C’est un clivage qui continue d’exister mais qui est inexact dans la structuration actuelle des partis. Pour caricaturer un peu, je reprendrais la phrase de l’historien Ghislain de Diesbach : « Il existe en France actuellement deux grands partis de gauche, dont l’un s’appelle la droite. » Pour être plus exacte, je dirais que les deux grands partis, Les Républicains et le PS, se retrouvent aujourd’hui dans un grand bloc centre droit, centre gauche en accord sur tous les sujets fondamentaux. (…) Ce qui est certain, c’est qu’aujourd’hui, cette union patriotique que j’appelle de mes vœux n’a pas de sens en prenant en compte les partis actuels : je ne vois pas comment le FN pourrait faire une alliance nationale avec Les Républicains au regard de la façon dont ils gouvernent et du logiciel qui est le leur. (…) Ce qui reste possible, c’est l’union des hommes. Il existe aujourd’hui une zone blanche, entre certains courants chez Les Républicains, que je qualifierais de droite nationale conservatrice, Nicolas Dupont-Aignan, ceux qui sortent du champ politique, comme Philippe de Villiers, certains élus et cadres de la droite, et le FN. Dans cette zone blanche, il y a une recomposition à opérer, qui s’apparenterait à l’union de certaines droites. Mais sans doute pas avec cette droite des Républicains, qui est une droite reniée. (…) La présence du FN contraint la droite à mener une certaine politique et à se remettre en question. La réalité, c’est que la droite a été sous la coupe psychologique de la gauche pendant des années et que le poids du FN la force aujourd’hui à se repositionner. [la tentative de structurer une droite “hors les murs”, à mi-chemin entre Les Républicains et le FN]  ne pouvait marcher que dans l’optique d’être une passerelle entre la droite et le FN, or Les Républicains ne sont pas suffisamment en difficulté électorale pour accepter de bouger. La droite a une clientèle électorale, notamment chez les personnes âgées, qui lui reste très fidèle, lui permettant de survivre, en l’empêchant d’envisager cette recomposition. Les choses seront peut-être différentes dans dix ans. La génération qui vient a déjà mis un bulletin FN dans l’urne, elle est complètement décomplexée, plus du tout sensible à la diabolisation, n’a pas baigné dans le rêve européen et n’a rien à perdre. Dans les dix ans qui viennent, les cartes seront totalement rebattues… (…) Je crois que nous sommes confrontés aujourd’hui à une élite d’émigrés spirituels, au sens où, spirituellement, ceux qui nous dirigent ne sont plus nos compatriotes. Leur vie est à l’échelle mondiale, ils passent leur temps dans les business class entre New York, Doha et Singapour, la France est étriquée à leurs yeux, ils ne raisonnent plus à l’échelle nationale. Leur cynisme est d’autant plus fort que ces gens se sont évertués à briser les frontières des Français pour fabriquer de nouvelles frontières à leur profit grâce à l’argent. Ils ont, eux, des frontières géographiques, vivent dans les meilleurs quartiers en se préservant des problèmes liés à l’immigration et aux tensions culturelles qu’ils imposent aux Français. Ils ont, eux, des frontières sociales, se cooptent aux meilleurs postes, alors qu’il n’y a jamais eu aussi peu de fils d’ouvriers dans les grandes écoles. Ils ont, eux, des frontières scolaires, mettent leurs enfants dans les écoles privées quand les enfants des Français doivent subir les lamentables programmes et méthodes qu’ils ont mis en place. Et je trouve cela profondément injuste. En face, les patriotes sont tout simplement les partisans de l’enracinement, ce qui n’empêche pas d’être lucide sur les défis de la mondialisation. (…) Macron en est une belle incarnation. J’aime la formule de Finkielkraut : pour Macron, « la France n’est plus une histoire, la France n’est plus même un pays, c’est un pur espace ». À ses yeux, la France est une start-up multiculturelle, un business, qui doit être le plus rentable possible. S’il faut faire rentrer un million d’immigrés dans le pays parce que c’est rentable, quelles que soient les conséquences sociales, il le fera. Pour lui, la France est un territoire, pas une patrie ; c’est une population, pas un peuple ; ce sont des individus, pas des personnes. (…) Macron accomplit Mai 68. Avec lui, c’est l’idéologie du progrès, le culte du renouveau, qui implique nécessairement de faire table rase du passé. C’est l’idée soixante-huitarde selon laquelle l’homme ne peut s’émanciper que s’il se délie de tout héritage, de toute autorité, de tout cadre culturel. Je pense que c’est une erreur fondamentale. (…) Macron considère que la société apaisée, qui fonctionne, est celle dans laquelle les liens sociaux sont uniquement régis par les liens économiques, les liens égoïstes, le contrat. L’État est réduit au minimum, c’est le libéralisme intégral, une idéologie née à gauche, où l’individu prime sur toute autre considération. Macron ne voulait d’ailleurs pas avoir de programme, mais proposait un « contrat avec la nation ». Cela a des conséquences politiques très claires : quand vous avez une distension brutale du lien social, avec le terrorisme par exemple, que répond M. Macron ? Qu’il faut deux points de PIB en plus, qu’il faut réduire le chômage et investir dans les banlieues françaises. Il apporte une réponse strictement économique, alors qu’en fait, cette distension du lien social ne relève pas principalement de l’économie, mais du domaine moral et culturel. Ces gens-là n’arriveront pas à répondre à ces défis, ils sont à côté de la plaque, ils sont dans la négation anthropologique. Ce qui fait un peuple, ce n’est pas le contrat, c’est la pure gratuité. C’est, selon la formule de Renan, « d’avoir fait ensemble de grandes choses dans le passé et de vouloir en faire encore dans l’avenir ». C’est ce sentiment commun qui permet naturellement le civisme, la politesse et la solidarité sans y avoir nécessairement un intérêt égoïste. Marion Maréchal-Le Pen
Contrairement aux «quinze membres maximum» qu’il avait annoncés, le président a nommé un gouvernement composé de dix-huit ministres. Il a également renoncé au «ministère plein et entier des Droits des femmes». (…) «Il y aura un ministère plein et entier des Droits des Femmes», avait également assuré Emmanuel Macron en avril sur Twitter, promettant de faire de cette question une «cause nationale du quinquennat». Il s’est pourtant «contenté» d’un secrétariat d’État à l’Égalité entre les femmes et les hommes, confié à Marlène Schiappa. Le Figaro
Si par droitisation on désigne une demande d’autorité croissante, le phénomène d’opinion que j’ai décrit se poursuit. Plus de 60 % de Français pensent qu’il y a trop d’immigrés, 70 % se disent favorables à l’internement préventif des fichés S, et une majorité voudrait renforcer l’état d’urgence. Alors que les Américains hésitent sur la question des exécutions extrajudiciaires de leurs concitoyens djihadistes sur les terres de l’État islamique, 80 % des Français plébiscitent cette méthode expéditive. Malgré tout, la société française s’est montrée très résiliente après la salve d’attentats qu’elle a traversée en 2015-2016. (…) Aucune ratonnade ne s’est produite en représailles, pas même à Nice ou Magnanville, deux territoires marqués par une très forte ségrégation ethnoculturelle avec un vote FN qui peut varier du simple au triple d’un quartier à l’autre, à quelques centaines de mètres d’écart. Le contrepoids de cette bonne tenue du corps social français peut s’exprimer ainsi : « On ne se fait pas justice nous-mêmes, mais, comme le dit Max Weber, l’État a le monopole de la violence légitime, il faut donc que l’État soit intraitable et que sa main ne tremble pas. » C’est sans doute le message qu’avait compris Hollande au lendemain du 13 novembre 2015, quand il a proposé la déchéance de nationalité. Même Macron, très silencieux sur la question identitaire, a pris Le Drian dans ses bagages pour rassurer sur le plan sécuritaire. (…) Marine Le Pen a pâti des affaires judiciaires qui ont freiné sa dynamique et l’ont placée sur la défensive, mais aussi de ses hésitations sur la ligne idéologique. Son tropisme personnel lui fait manifestement approuver la ligne Philippot à travers l’accent mis sur le social et l’euro. Or l’essentiel des marges de progression du FN se trouve sur la droite. Le climat général a aussi pesé dans la balance. Alors qu’au moment des régionales de 2015 la question du terrorisme était première, loin devant les préoccupations économiques et sociales, à la présidentielle le chômage a légèrement pris le pas sur l’enjeu sécuritaire. Cela a notamment profité à Jean-Luc Mélenchon. Autre élément indépendant de la volonté de Marine Le Pen, l’offre électorale qu’elle avait en face d’elle. En l’occurrence, François Fillon qui a donné toute une série de gages sur le terrorisme, l’islam et l’immigration, avec son insistance sur les chrétiens d’Orient, qui signifiait en sous-texte le refus de la dhimmitude dans notre propre pays. (…) Au sein de l’électorat de Marine Le Pen, la part des pessimistes monte à 70 %, l’exact inverse des macroniens, à 70 % optimistes. Les cartes des votes Macron et Le Pen au premier tour sont le négatif l’une de l’autre au sens photographique du terme, et cela s’est accentué au second tour. On retrouve là le théorème autrichien.  (…) La présidentielle autrichienne ressemblait furieusement à la nôtre, avec un candidat d’extrême droite (qui a obtenu au premier et au second tour un score beaucoup plus élevé que Marine Le Pen) face à un candidat hors parti – soutenu par les écologistes mais qui débarquait de nulle part –, et les deux grands partis de gouvernement éliminés. On a également observé un clivage sociologique très marqué. Les catégories populaires ont massivement soutenu l’extrême droite, les cadres et les bobos votant pour le candidat écolo, et ce phénomène s’est amplifié au second tour. Les deux électorats éliminés (chrétiens-démocrates et sociaux-démocrates) se sont fracturés sociologiquement et culturellement, si bien que les reports sur les deux finalistes se sont opérés sur cette ligne de partage des eaux. Chez nous, Marine Le Pen a rassemblé 40 % des ouvriers au premier tour et 60 % au second…  (…) À mon avis, il n’y aura pas de majorité claire. Emmanuel Macron n’a pas vraiment été élu sur son programme, et le front républicain a beaucoup joué dans sa large victoire. L’inconnue est d’autant plus grande que pour la première fois la loi sur le non-cumul va s’appliquer aux députés, libérant une grande partie des sièges du palais Bourbon. Dans ces conditions, combien y aura-t-il de triangulaires ? Cela pourrait donner un résultat très éclaté avec 150 à 200 députés En Marche !, flanqués de 20 bayrouistes, 20 vallsistes, 20 juppéistes entrant dans une majorité présidentielle face à une droite campant dans l’opposition, le FN à 20 ou 30 sièges, un PS très affaibli et La France insoumise en guerre contre le Parti communiste. Bref, retour vers la IVe République ! Jérome Fourquet
Il existe une différence importante entre le fait d’incarner arithmétiquement la première force d’opposition, ce qui est à ce stade le cas du FN, et incarner, aux yeux des électeurs, l’alternance la plus souhaitée. Sans une stratégie d’union des droites, dont la mise en œuvre ne dépend d’ailleurs pas que de lui, le FN est encore loin du pouvoir. Parce que le mode de scrutin législatif limite le nombre des sièges qu’il peut gagner à un seuil inférieur à son poids réel. Mais aussi parce que, face à une recomposition politique visant a dépasser le clivage droite-gauche, celui qui sera à la tête de l’opposition doit se situer résolument à droite, pas «ailleurs». La constitution d’un groupe parlementaire serait déjà une réussite. Ensuite, si c’est pour que ledit groupe se retrouve, comme en 1986-88, totalement isolé dans le travail parlementaire, cela limite forcément le résultat à une visibilité accrue et a la rétribution symbolique de ceux qui sont élus. À moins que certains élus Républicains acceptent de travailler avec les élus frontistes . C’est possible sur les enjeux identitaires, presque impossible sur la sortie de l’UE. [la «ligne Philippot» a gagné] À court terme, sans doute, puisque c’est celle des deux campagnes. Mais avec un coût, qui est de crédibilité (un débat télévise absolument manqué) et de contestation interne, avec la mise en retrait de Marion Maréchal-Le Pen. Car il ne fait aucun doute qu’elle n’est pas encore sortie du jeu. Elle a une ligne politique, une popularité et le temps devant elle. Nous pourrons mesurer en juin les effets électoraux de son départ dans la région qu’elle avait choisie, et plus tard si elle et ses proches ont l’intention de se préparer pour 2022 en créant une structure propre. Si c’est son choix au moins, elle n’aura pas dégainé la première, puisque Florian Philippot a lancé la sienne. Les changements de nom sont monnaie courante en politique! Ce qui compte, c’est la ligne idéologique, qui peut être soit nationale-républicaine avec l’entourage présent de Marine Le Pen, soit libérale-identitaire avec Marion Maréchal-Le Pen. Sur la base de ce qu’on voit ailleurs en Europe, en Autriche en particulier, c’est le second positionnement qui marche le mieux. Or le FPO n’a pas changé de nom. Son passé et celui de ses dirigeants sont assumés. Et les électeurs suivent. Laurent Wauquiez n’a pas lancé de signaux en direction de Marion Maréchal-Le Pen et (…) n’est pas celui qui tire la campagne des Républicains! La grande implosion de ceux-ci est l’espoir du FN. Il ne se réalise pas pour l’instant car les électeurs de droite croient dans leur majorité, que leur parti est réformable de l’intérieur. C’est bien pour cela que Fillon a gagné la primaire. Jean-Yves Camus
Depuis la parution des «Territoires perdus de la République», en 2002, la situation n’a fait que s’aggraver. Les émeutes de 2005 et 2007, le débat houleux sur l’identité nationale et la diversité au début du mandat de Nicolas Sarkozy, autant d’étapes témoignant d’une fébrilité sur les questions d’identité et de laïcité. Celles-ci sont restées en suspens depuis et n’ont jamais été réellement traitées par les gouvernements en place. Quand on se penche sur les polémiques plus récentes autour du port de la burqa ou du burkini, on mesure que les prémices mais aussi les mécanismes de ces « affaires » étaient déjà annoncés dans notre livre. (…) Il existe un climat de peur au sein de populations qui subissent ces pressions au quotidien, dans une grande solitude. Elles ont été abandonnées par les pouvoirs publics, notamment sur l’autel du clientélisme électoral. S’il concerne tous les partis, ce phénomène touche particulièrement les municipalités d’extrême gauche qui ont enfermé les membres de la communauté musulmane dans leur identité religieuse et les ont confiés à des associations communautaires dont certaines sont de type salafiste. Lors des émeutes de 2005, le ministre de l’Intérieur de l’époque, Nicolas Sarkozy, s’est attaché les services d’associations liées à l’Union des organisations islamiques de France (UOIF) qui tapissaient les quartiers, la gratifiant ainsi d’une légitimité qu’elle n’avait pas : celle de représenter les musulmans de France. Nous en payons le prix aujourd’hui. Des mouvements laïcs se sont retrouvés entre deux feux, entre ceux qui essaient de faire advenir un projet politique religieux de manière habile et le chantage des pouvoirs publics qui invoquent la peur des émeutes. (…)  Nombre de fonctionnaires de police, de l’éducation nationale et des collectivités territoriales ont en effet peur d’être mal vus par leur hiérarchie. On leur demande d’acheter la paix sociale, d’éviter les violences. (…) L’antisémitisme est toujours le signal d’une démocratie en train de se perdre. Idem pour l’atteinte à la liberté des femmes. L’assassinat d’Ilan Halimi, en 2006, a marqué le basculement dans le passage à l’acte extrêmement violent de cet antisémitisme débridé que nous constations auprès d’une certaine population dans les quartiers dits sensibles. L’antisémitisme est devenu un code culturel généralisé en France. On parle des Juifs de manière décomplexée et agressive. Dans ces quartiers sensibles, l’activisme virulent du mouvement BDS conforte un grand nombre de jeunes ignares d’un point de vue historique et géopolitique dans leur antisémitisme et leur antisionisme qui n’en est que le faux nez. La parole des pouvoirs publics sur le devoir de mémoire est aujourd’hui inopérante face aux déversements de haine sur les réseaux sociaux, non pas de néo-nazis, mais de jeunes animés par une puissante haine antijuive, haine dont ils sont aussi les héritiers, le travail d’histoire dans le monde arabe sur ce que fut la condition juive avant la colonisation n’existe pas. Ces sociétés sont maintenues dans le culte victimaire et ici, en France, les Indigènes de la République en sont l’illustration. Si les Juifs quittent la France aujourd’hui, ce n’est pas à cause des vieillards de Rivarol. Barbara Lefebvre
La France qui gagne a gagné. (…) Dans ces conditions, tous ceux qui se pensaient déjà comme des perdants, qui n’adhèrent pas dans l’enthousiasme au grand vent du progressisme mondialisé, ont l’impression d’avoir perdu. Les détromper devrait être l’une des missions prioritaires du nouveau président. (…) Ce sont les gens oubliés ou craignant de l’être par la modernité économique et/ou culturelle, ceux qui redoutent que l’histoire s’écrive sans eux. «Des ploucs et des bourgeois», résume drôlement Finkielkraut. Vincent Tremolets de Villers a parlé du «parti de l’inquiétude». De Whirlpool à Versailles, de l’ouvrier licencié au catho déboussolé, de l’éleveur ruiné au diplômé précaire, beaucoup de Français sont en effet inquiets, parce qu’ils se méfient de l’Europe, qu’ils sont attachés à une certaine conception de l’identité française ou qu’ils ont peur de l’immigration de masse, mais aussi, pour une part, parce qu’ils vouent aux gémonies le grand capital. Quoi qu’il en soit, les raisons de leurs inquiétudes n’ont pas disparu par enchantement. Macron ne guérit pas les écrouelles et, au risque de casser l’ambiance, je ne crois pas que son élection suffira à guérir les fractures françaises. Alors espérons qu’il entende la demande de continuité historique de beaucoup de Français. (…) pour la première fois depuis le référendum sur le traité de Maastricht, un responsable a été élu en portant ouvertement, donc dans une forme presque chimiquement pure, un projet européen et libre-échangiste, ainsi que le progressisme culturel et sociétal bon teint qui va avec. Pour faire court, c’est la banque centrale européenne pour le «dur» – l’économie, la monnaie, les affaires -, et Terranova pour le supplément d’âme, c’est-à-dire, notamment les questions d’intégration et d’immigration. Or, cette politique, enrubannée dans le joli mot «ouverture», plait d’abord à tous ceux qui, protégés des tracas du vivre-ensemble au quotidien par d’invisibles frontières culturelles, bénéficient de la disparition des frontières économiques avec en plus, le luxe de sentir bons et d’aimer l’Autre. Ça ne fait pas d’eux des salauds, plutôt des chanceux. Avant d’être une réalité politique, le macronisme possède déjà une sociologie: relativement homogène dans ses intérêts et dans ses représentations, cette coalition des chanceux a tout d’une classe sociale. (…) à la différence de ses prédécesseurs qui devaient avancer masqués et feindre d’être, un peu souverainistes pour Chirac et Sarkozy, toujours croyants dans la vraie gauche pour Hollande et Mitterrand, Macron joue à visage découvert, ce qui lui confère une grande cohérence idéologique, sur laquelle il a commencé à construire une alliance politique, en rassemblant des européistes des deux bords. (…) Aujourd’hui, le président a toutes les cartes en main (ou il les aura sans doute à l’issue des législatives) pour mettre en œuvre sa politique. La contrepartie, c’est que, si elle échoue, on ne pourra plus nous dire qu’il faut encore plus d’Europe, plus de libre-échange et plus de multiculturalisme. (…) Le progressisme façon Macron, c’est une nouvelle ruse de l’Histoire pour nous faire croire à sa fin dans les heureuses épousailles de la démocratie et du marché. Faites couler l’argent, le reste suivra. Dans les faits, cela risque de ressembler à une liquidation de tout ce qui est un peu trop national sur les bords. Or, contrairement à ce qu’il a dit, qu’y a-t-il de plus national, dans le sens de «situé», «ancré», «hérité», que la culture? Certains de mes confrères s’émerveillent de ce que le Président fasse de nombreuses références à nos grands héros. Ce name-dropping historique ne me convainc guère après qu’il a choisi la culture en France contre la culture française, c’est-à-dire la géographie et le droit contre l’histoire, ce qui est ici et maintenant contre ce qui a été. Mais en plus de cela, on peut craindre que ce progressisme soit la poursuite du déni par d’autres moyens. (…) Il cache, en l’ignorant, la crise grave de l’intégration qui se traduit par la sécession mentale d’une partie de notre jeunesse, il cache l’avancée d’un islam radical et séparatiste qui prétend, là où il est en position de force, imposer sa loi aux corps et aux âmes de nos concitoyens de naissance ou de foi musulmane. Or, non seulement le nouveau président n’a, à aucun moment, semblé prendre la mesure de la gravité de la situation, mais il est allé câliner les enfants d’immigrés dans le sens du poil victimaire en allant, à Alger, expliquer que la colonisation tout entière était un crime contre l’Humanité – merci pour les pères blancs, les instituteurs et la mère d’Albert Camus. Benjamin Stora a expliqué dans Libération que la jeunesse des quartiers avait apprécié l’attention. Ce n’est pas tout. Quand Emmanuel Macron se rend à Sarcelles, il joue au foot, fait des selfies et nous sert un discours gentillet sur la richesse de nos banlieues, mais il se garde de toute allusion aux sujets qui fâchent – fondamentalisme, sexisme, antisémitisme…. Et contre le FN, il sort l’artillerie lourde de l’antinazisme et des heures les plus sombres. Seulement, les antisémites qui pourrissent la vie des juifs ne se trouvent pas au Front national, mais à Sarcelles (ce qui ne signifie nullement que tous les habitants de Sarcelles soient antisémites). Pour avoir parlé sans détours de cette montée, dans les quartiers, de la haine antijuive, Manuel Valls avait pratiquement été traité de raciste par une certaine Marlène Schiappa, la nouvelle ministre de l’égalité des sexes. Alors, ne menons pas de procès d’intention. Peut-être Emmanuel Macron va-t-il découvrir les territoires perdus et lancer le combat culturel qui présidera à leur reconquête. Ce vendredi, le Parisien évoquait le quartier de La Chapelle-Pajol à Paris, où les femmes sont empêchées de circuler sur la voie publique. Quand le choc des civilisations s’invite dans la capitale, on voudrait savoir ce que le chef de l’Etat compte faire pour y faire respecter la loi républicaine. (…) En attendant, permettez-moi de vous rappeler que, outre le karma que lui prêtent les journalistes, Emmanuel Macron a reçu le concours de forces plus terrestres: sans les affaires Fillon et sans le ravissement que sa candidature a suscitée dans nombre de grands médias, vous seriez peut-être en train de louer ma clairvoyance. Par ailleurs, une coalition disparate de refus ne fait pas un projet commun. Le président ne bénéficie peut-être pas de l’adhésion d’une majorité de Français, mais il représente assurément la minorité la plus importante. De plus, si la droite n’est pas aux manettes aujourd’hui, c’est parce que, au moment où le monde devait être repensé et de nouveaux clivages explorés, elle a renoncé à tout travail sur les idées, surfant d’une ligne à l’autre le nez sur les sondages sans jamais se demander s’il n’y avait pas une petite contradiction entre les causes qu’elle chérissait et les conséquences qu’elle abhorrait ou, pour le dire autrement, entre son moi libéral et son surmoi conservateur. Résultat, face au progressisme macronien, il n’existe pas aujourd’hui d’alternative (raisonnablement) conservatrice qui définirait par exemple un protectionnisme tempéré et l’usage raisonnable de frontières dont on ne voit pas pourquoi elles devraient être ouvertes ou fermées. Et l’alternative populiste, qu’elle soit de droite ou de gauche, a échoué à séduire suffisamment d’électeurs. (…) [Marine Le Pen] aurait dû être la porte-parole de l’inquiétude française ; en manquant à la courtoisie la plus élémentaire, elle l’a attisée. Pour autant, je n’ai aucune envie de participer à la curée avec tous mes confrères qui répètent avec gourmandise qu’elle a montré son vrai visage. Elle a lamentablement raté ce rendez-vous crucial et comme l’a noté Finkielkraut, ce n’est pas en faisant du Pétain, mais du Trump. J’ignore quelle sera la suite de sa carrière. Mais je me garderais d’affirmer que le visage pénible qu’elle a montré ce soir-là était le vrai. Elisabeth Lévy
C’est la « révolution » des dupes qui se profile : là où François Fillon voulait interdire les Frères musulmans, Macron évitera l’épreuve de force avec l’islam politique. Sa descente des Champs-Élysées en véhicule militaire tenait  du jeu de rôle. L’optimisme d’État  récuse l’offensive du totalitarisme  islamique, mise sur le compte de la crise  économique et de l’Occident  colonisateur. François Bayrou, ministre  de la Justice, appuie cet angélisme. Pour  Henri IV, Paris valait bien une messe.  Son biographe devenu macroniste  n’est pas loin de penser que la France  de demain vaudra bien quelques sourates. Michel Houellebecq a tout dit  dans  Soumission. Alors que les chrétiens  et les juifs ont eu à se soumettre aux  exigences brutales de l’État, nombreux  sont ceux qui plaident pour un régime  de faveur vis-à-vis de l’islam  conquérant. Cette capitulation, si elle  devait se confirmer, tirerait un trait sur  les territoires perdus de la République. Les Républicains qui appellent  la droite à  « répondre à la main tendue  par  Emmanuel Macron »  cautionnent  peu ou prou ce choix communautariste  d’une nation libanisée prête à acheter  la paix multiculturelle. Parmi eux :  Gérald Darmanin, devenu ministre,  Thierry Solère, Franck Riester, etc.,  dont on comprend mieux les réticences  qu’ils affichaient à soutenir Fillon dans  son désir de  « vaincre le totalitarisme  islamique ».  Néanmoins, Macron a le mérite,  en secouant le cocotier républicain,  d’obliger cette famille de façade  à en finir avec les faux-semblants.  Le courant juppéiste et centriste a toute  sa place dans le camp de Macron, qui  a renoncé à assimiler les minorités  culturelles. Les attentistes qui veulent  prolonger la cohabitation au cœur  de la droite plutôt que d’acter le divorce  rendent illusoire une opposition  structurée. Comment les responsables  qui, comme François Baroin, ont appelé  à voter pour Macron au deuxième tour  peuvent-ils espérer convaincre de voter  massivement pour les Républicains aux  législatives ? (…) La duperie (…) a aussi fait gober  la  « farce  antifasciste » , dont Alain  Finkielkraut craint, dans  Causeur,  que les juifs ne soient les dindons.  Le palestinisme a désormais ses entrées  en haut lieu. Richard Ferrand, ancien  secrétaire d’En marche ! devenu  ministre, a financé France Palestine  Solidarité en 2016. Marlène Schiappa,  secrétaire d’État, soutient la  « lutte  pour  la liberté du peuple palestinien ». (…) Le clivage élitaire et mondialiste qui s’opère derrière Macron, dans lequel  l’horizontalité de la société civile a vite laissé place à la verticalité du pouvoir,  est une aubaine pour la droite populaire  libérale et sociale. Qui saura la réunir ? Ivan Rioufol

Cherchez la femme !

A l’heure où après la farce démocratique et la comédie antifasciste que l’on sait …

Comme le déluge hagiographique qui a suivi …

Nos nouveaux dirigeants redécouvrent, entre sondages trumpiens et rappels à l’ordre européens,  la dure réalité qu’ils croyaient avoir quittée …

Et où, entre plan secret du refus éventuel du résultat des urnes, dénonciation des messes à la télévision ou imposition de la PMA pour tous, le nouveau pouvoir commence à montrer ses vraies couleurs

Pendant qu’à l’instar de la si discrète parité de la photo du nouveau gouvernement, les femmes se voient littéralement exclues de certains quartiers

Comment ne pas voir avec l’éditorialiste du Figaro Ivan Rioufol

Contre la « révolution » des dupes et la capitulation préventive en cours face  au totalitarisme islamique …

Et le fourvoiement gauchisant que l’on sait de la droite nationale-républicaine …

Pour commencer à réunir enfin …

Une droite populaire à la fois et authentiquement libérale et sociale …

L’option qui devrait logiquement s’imposer …

Bientôt débarrassée peut-être de son désormais encombrant héritage …

De la future ex-plus jeune députée de la Ve République ?

La Chapelle & Pajol : Les femmes, espèce en voie de disparition au coeur de Paris

Les femmes, une espèce en voie de disparition au coeur de Paris

ll y a les insultes, dans toutes les langues : “Salope, sale pute, je vais te baiser…”
ll y a les vols à la tire, les pickpockets, l’alcoolisme de rue, les crachats, les déchets partout, l’odeur entêtante d’urine.

Il y a les trafics qui s’enracinent: êtres humains, drogues, cigarettes, vente à la sauvette, ou encore faux documents. Les employés de ces trafics nous signifient chaque jour que nous sommes indésirables, nous et nos enfants.

Désormais la place de la Chapelle, la rue Pajol, la rue Philippe de Girard, la rue Marx Dormoy, la station de métro et le boulevard de la Chapelle sont abandonnés aux seuls hommes: plus une femme, dans les cafés comme la Royale ou le Cyclone. Pas un enfant dans le square Louise de Marillac. Certaines d’entre nous se terrent chez elles.

Cela doit cesser!

Nous demandons aux autorités, Mairie de Paris, Préfecture de Police, Procureur de la République, de faire enfin respecter lois et règlements, notamment dans les endroits où se fixent les trafiquants, de diligenter des enquêtes sur les filières, de renforcer le nombre et les moyens des policiers affectés à ce secteur
Les femmes de la Chapelle et leurs ami(e)s, compagnons, maris, pères, enfants et voisins des 10ème et 18ème arrondissements

Pétition soutenue par les Associations Demain La Chapelle et SOS La Chapelle

A l’attention de :

Monsieur Emmanuel Macron – Président de la République Française

Monsieur Edouard Philippe – Premier Ministre

Monsieur Gérard Collomb – Ministre de L’Intérieur

Monsieur François Bayrou – Garde des Sceaux Ministre de la Justice

Madame Marlène Schiappa –Secrétaire d’Etat à l’égalité entre les Femmes et les Hommes

Monsieur François Molins – Procureur de la République

Monsieur Michel Delpuech – préfet de police de Paris

Madame Anne Hidalgo – Maire de Paris

Monsieur Eric Lejoinde – Maire du 18ème arrondissement de Paris

Monsieur Rémi Féraud- Maire du 10ème arrondissement de Paris

Voir aussi:

Femmes chassées des rues dans le quartier Chapelle-Pajol : le cri d’alarme de Céline Pina

  • Céline Pina
  • Le Figaro
  • 19/05/2017

FIGAROVOX/ANALYSE – Alors que les lycées organisent une « journée de la jupe » pour dénoncer le sexisme, Céline Pina rappelle que dans certains quartiers de Paris, sortir de chez elle pour une femme est une provocation, et dénonce l’indifférence des élus.


Céline Pina est ancienne conseillère régionale d’Ile-de-France. Elle s’intéresse particulièrement aux questions touchant à la laïcité, à l’égalité, au droit des femmes, à la santé et aux finances sociales. Elle est l’auteur de Silence Coupable (éditions Kero).


Tandis que des syndicats lycéens essaient d’attirer l’attention sur le sexisme qui sévit maintenant dans les rapports entre filles et garçons dès le plus jeune âge en organisant ce vendredi 19 mai, une journée de la jupe, l’actualité nous a démontré hier à quel point l’initiative était nécessaire, tant les droits des femmes reculent pendant que les politiques continuent à détourner le regard. À tel point qu’aujourd’hui, dans certains endroits, sortir dans la rue quand on est une femme devient une prise de risque, une provocation et une mise en danger.

Et hélas, on ne parle pas ici de Raqqah, Ryad ou Kaboul, mais de Paris. Intra-muros. Dans un reportage publié dans Le Parisien du 18 mai, «Paris: les femmes chassées des rues dans le quartier Chapelle-Pajol», Cécile Beaulieu décrit le quotidien des habitantes du quartier, lesquelles ne peuvent plus se déplacer seules, ni porter jupes ou vêtements moulants sans se faire injurier voire agresser. La rue, les trottoirs, les cafés, les bars, les squares leur sont interdits, à tel point que quitter son appartement devient une transgression. Ce territoire est celui des hommes et ils font régner leur loi. Une situation qui tend à s’étendre dans les quartiers les plus populaires.

Mais pour choquant que soit pour nous ce contrôle social d’un autre âge, cette véritable oppression qui s’abat sur toutes les femmes dans un pays où l’égalité est inscrite au fronton des bâtiments publics, ce qui est encore plus déstabilisant ce sont les réactions, ou plutôt l’absence de réaction des élus.

Être une femme suffit à être en danger dans certains endroits et auprès de certaines populations, car il y a un point commun entre cette situation et celle qui a tant choqué en Allemagne le 31 décembre à Cologne. Des agressions sexuelles massives y avaient été commises et l’enquête avait révélé que celles-ci étaient le fait de réfugiés et de migrants économiques, venant du Maroc et d’Algérie et arrivés au cours de la même année. Que croyez-vous que l’on fit alors? Et bien au lieu de s’interroger sur ce qui pouvait pousser ces hommes à croire qu’ils avaient le droit de se comporter ainsi dans un pays qui les accueille, au lieu d’interroger les références culturelles qui permettent de considérer comme acceptable cette violence faite aux femmes, au lieu d’interroger les obligations qui devraient être liées à l’accueil, on fit le procès en racisme de tous ceux qui dénonçaient le soubassement culturel et cultuel, qui fait de la femme un être inférieur, propriété d’un homme ou de tous si elle a le culot de revendiquer sa liberté, phénomène que la misère sexuelle, que la montée du fondamentalisme religieux renforce et accentue dans les pays du proche et Moyen-Orient. Pour avoir évoqué cet aspect du problème, Kamel Daoud fut cloué au pilori.

À Cologne, la Maire conseilla aux femmes de se faire discrètes et de se tenir à l’écart des hommes. Comme si elles étaient en partie responsable des violences qu’elles subissaient. Et aujourd’hui, savez-vous ce que l’on répond, en France, à ces femmes qui, habitant la capitale de notre pays, ne jouissent déjà plus des droits que la loi est censée accorder à tous les citoyens? D’abord que porter plainte ne sert à rien. Donc, en France, on peut vous ôter la liberté de vous déplacer parce que vous êtes une femme dans la plus totale indifférence. Nul ne peut rien y faire, parce que les autorités publiques s’en moquent et que cette question est anecdotique pour le pouvoir. Voilà ce que signifie le «porter plainte ne sert à rien». On parle bien d’opérations de police à répétition dans l’article, plus de 110 depuis janvier mais elles n’ont aucun effet. Pourtant, si celles-ci se traduisaient plus souvent par des expulsions ou de véritables sanctions, nul doute qu’elles changeraient la donne. Mais si les interpellés en sont quittes pour revenir quelques heures ou jours après, cela devient un jeu qui signe plus l’impuissance des autorités que leur utilité et finit par valider ce qu’il est censé empêcher.

Il y a bien une élue citée dans le reportage, l’adjointe à l’égalité hommes-femmes de la mairie de XVIIIeme. Elle conseille d’organiser une marche exploratoire pour faire le repérage des lieux où les femmes sont indésirables et maltraitées. Il parait même que «leurs remarques seront examinées avec la plus grande attention». Je suis sûre que cette personne est consciente du caractère dérisoire de cette injonction qui invite ces femmes à se mettre en danger pour effectuer un tel relevé topographique et qu’elle a conscience que rien ne saurait moins incarner la loi et le devoir de protection qu’ont les élus envers leur population, qu’une telle attitude, mais elle n’a probablement rien d’autre à proposer. Le fait que les agresseurs de femmes appartiennent à une population pauvre et marginale, élevée au rang de victime absolue, fait que leur transformation en bourreau paralyse à la fois le discours politique et l’action publique. Ce sont alors les citoyens qui jouent le rôle de variable d’ajustement en voyant leurs droits abandonnés et leurs libertés non défendues. Cela plus qu’une dérive fasciste de la société explique l’explosion du vote FN.

Pendant ce temps, vendeurs à la sauvette, dealers, migrants et passeurs tiennent les rues et politiquement correct oblige, on oublie de dire que cette mentalité d’un autre âge, cet obscurantisme dont on constate chaque jour qu’il gagne du terrain, est lié à la volonté de ces hommes d’imposer leur mentalité patriarcale, leur vision étriquée des relations humaines et une conception des rapports sociaux et intimes inégalitaires et contraignants au pays qui les a accueilli. On évite de dire que ces tensions se réveillent aussi parce que ces populations sont la cible des fondamentalistes et des tenants de l’Islam politique qui chauffent à blanc les replis identitaires et font de la remise en cause des fondations mêmes des sociétés occidentales par la revendication identitaire et religieuse, le seul axe d’affirmation politique et sociale des communautés qu’ils influencent de plus en plus. Et s’ils se sentent autorisés à le faire, c’est aussi parce que nul ne se soucie, chez ceux qui nous représentent, ni d’expliquer les règles aux nouveaux arrivants, encore moins de les faire respecter. Ceux-ci alors essaient de recréer un environnement qui leur est familier et, marginalisés et sans grandes perspectives, ils se donnent un sentiment de virilité et de prise sur le monde en exerçant leur pouvoir sur les femmes. Ils sont encouragés dans ces attitudes par les prédicateurs bas de plafond dont ils sont la cible et qui ont table ouverte dans notre pays. Alors il ne s’agit pas ici de dire que tous les migrants sont ainsi, ce serait aussi injuste qu’insultant, mais de s’interroger sur notre réticence à défendre ce que nous sommes face à des comportements qui ne sont ni respectables ni tolérables et nous renvoient à un obscurantisme et à une violence intrinsèquement méprisable et face à laquelle nos autorités ne devraient pas être tétanisées.

L’air est connu: souvenez-vous du reportage d’Antenne 2 tourné à Sevran et à Villeurbanne où un homme chassait des femmes d’un café en leur expliquant: «Ici c’est pas Paris, c’est comme au bled».

Ce qui signifie, non seulement cette zone nous appartient et tu dois savoir rester à ta place, donc chez toi. Mais aussi que sur certains territoires, la France n’existe plus et ses lois ne s’appliquent pas. Ainsi, l’espace public n’est plus partagé, commun. Sur certains territoires, il est réservé à ceux qui ont une existence sociale, donc aux mâles, pas à celles qui leur appartiennent et n’existent que dans la sphère de l’intime. Pour avoir dénoncé ces phénomènes dont seuls ceux qui nous représentent semblent totalement inconscients, la journaliste de France 2 et Nadia Remadna de la brigade des mères, ont été violemment attaquées par le Bondy Blog et ceux qui ont relayé ce reportage ont été comme d’habitude accusés de mensonges, de racisme et d’appartenir à la fachosphère. Et ce quand bien même les témoignages de cette tentative d’imposer un apartheid sexuel en France se multiplient.

L’enjeu aujourd’hui est de faire vivre nos grands principes pour tout le monde, de faire en sorte que les libertés que la loi garantit ne dépendent pas de notre niveau culturel et social ou de notre lieu de vie. C’est cela le sens même de la politique: garantir les droits de tous ceux qui vivent sur son territoire. Et cela ne se fera pas sans fermeté, ni justice.

Aujourd’hui la protection de la loi n’est accordée qu’aux hyperinclus, à ceux qui ont les moyens financiers de choisir leur environnement. Pour beaucoup d’autres, c’est retour au moyen âge: il faut se soumettre à ses voisins et à l’homme de la rue car la protection de la loi ne peut plus s’incarner. Une des phrases que l’on entend le plus dans les zones sous influence des islamistes et des identitaires, c’est «chez nous, c’est comme ça» et ce «chez nous» n’évoquent pas la France, alors même que ceux qui tiennent ce discours sont Français, pas même forcément les règles du pays d’origine, mais ce mélange de tradition et de religion dont les islamistes entendent faire le fond d’écran des mentalités qu’ils façonnent. C’est ainsi que les passages à l’acte se multiplient, rite d’initiation du refus de la citoyenneté et de l’affirmation des valeurs patriarcales validées par les représentations religieuses, le tout sur fond d’impunité des agresseurs et de mise en accusation de ceux qui dénoncent l’abandon des autorités comme une faute politique majeure.

Et pendant ce temps, notre nouveau gouvernement prône la libéralité en matière de laïcité tout en promettant de lutter contre l’islamisme. Le problème c’est que l’on ne lutte pas contre qui veut vous détruire en renonçant à ses principes et à ses idéaux et qu’en ce domaine, la libéralité équivaut à livrer les plus faibles à leurs oppresseurs. Il serait dommage qu’à force d’aveuglement sur ces questions, la France devienne un pays qui ne garantit que les libertés de ceux qui ont les moyens de choisir leur voisinage et leur environnement.

Voir également:

Paris : des femmes victimes de harcèlement dans les rues du quartier Chapelle-Pajol
Cécile Beaulieu
Le Parisien
18 mai 2017

Des femmes de ce quartier de l’est de Paris se plaignent de ne pas pouvoir se déplacer sans essuyer des remarques et des insultes de la part des hommes. Ce sont plusieurs centaines de mètres carrés de bitume abandonnés aux seuls hommes, et où les femmes n’ont plus droit de cité. Cafés, bars et restaurants leur sont interdits. Comme les trottoirs, la station de métro et les squares. Depuis plus d’un an, le quartier Chapelle-Pajol, à Paris (Xe- XVIIIe), a totalement changé de physionomie : des groupes de dizaines d’hommes seuls, vendeurs à la sauvette, dealeurs, migrants et passeurs, tiennent les rues, harcelant les femmes.

REACTIONS

Révoltées, des habitantes du quartier ont décidé de lancer une vaste pétition pour dénoncer la situation. Et un quotidien de plus en plus oppressant. Celui des jeunes filles, qui ne peuvent plus sortir seules, porter une jupe ou un pantalon trop près du corps sans recevoir une bordée d’injures : l’une d’elles raconte avoir subi un jet de cigarette allumée dans les cheveux.

«Des réflexions incessantes»

«Nous avons toutes droit à un traitement insupportable», souligne Nathalie, 50 ans, qui revendique trente années dans le quartier, et un climat «inédit» ces derniers mois : «Ce sont des injures, des réflexions incessantes. L’ambiance est angoissante, au point de devoir modifier notre itinéraire, notre tenue vestimentaire. Certaines ont même renoncé à sortir de chez elles». A l’image de cette vieille dame de 80 ans, agressée sexuellement alors qu’elle rentrait dans son immeuble, et désormais retranchée dans son appartement.

«Un repaire masculin»

Aurélie, une jeune femme de 38 ans, avoue ne pas reconnaître le quartier où elle vit depuis 15 ans, rue Perdonnet (Xe) : «Le simple fait de circuler est devenu problématique. Le café, en bas de chez moi, un bistrot autrefois sympa, s’est transformé en repaire exclusivement masculin et en permanence bondé : j’ai droit à mon lot de remarques lorsque je passe devant, d’autant plus qu’ils boivent énormément : il y a quelques jours, le simple fait de me mettre à ma fenêtre a déclenché un flot d’injures, et j’ai dû m’enfermer dans mon appartement. Il y a quelque temps encore, j’empruntais le boulevard de la Chapelle depuis Stalingrad, même tard le soir… C’est impensable aujourd’hui».

Le métro Chapelle, Laure l’évite soigneusement. Comme la place du même nom : «Ces dernières semaines, j’ai été prise au milieu d’une bagarre de vendeurs à la sauvette. Affolée, je me suis mise à crier, et deux d’entre eux ont sorti des couteaux pour me menacer. J’ai cru que ma dernière heure était arrivée. Et ça fait des mois que ma fille de 12 ans ne va plus seule au collège, ni nulle part dans le quartier, d’ailleurs».

Porter plainte aurait peu d’effet
Comment lutter contre le phénomène ? Les femmes de La Chapelle le savent : porter plainte aurait peu d’effets. Alors, d’un commun accord, et sur les conseils de Nadine Mezence, adjointe à l’égalité hommes-femmes du maire (PS) du XVIIIe, elles ont décidé d’organiser prochainement une marche exploratoire. Ensemble, elles parcourront tous les lieux du quartier où elles sont indésirables. Puis, rendront compte, aux pouvoirs publics de leurs observations… En espérant être entendues. A la mairie d’arrondissement, on assure que leurs remarques seront examinées avec la plus grande attention.

110 opérations de police depuis le mois de janvier
La question du harcèlement des femmes, et notamment celle de la présence de dizaines de migrants rue Pajol, sera évoquée ce lundi en conseil d’arrondissement par l’élu (LR), Pierre Liscia. Tandis qu’au cabinet du maire (PS) du XVIIIe, Eric Lejoindre, on reconnaît la complexité de la situation : «Les femmes ont un sentiment de vulnérabilité devant cette violence, souvent associée à l’alcoolisation, mais la réponse publique est essentiellement policière».

Précisément, depuis lancement du dispositif «Barbès respire», au mois de janvier, par le préfet de police avec déploiement de renforts sur le secteur, 110 opérations ont donné lieu à plus de 19 000 évictions de vendeurs à la sauvette et 884 personnes ont été arrêtées. Mais les habitantes, elles, veulent des opérations de plus vaste ampleur pour retrouver leur sérénité perdue…
Les femmes, une espèce en voie de disparition au cœur de Paris «Désormais, notre quartier est abandonné aux seuls hommes : plus une femme dans les cafés. Pas un enfant dans le square Louise-de-Marillac. Certaines d’entre nous se terrent chez elles».

Les habitantes de la Chapelle-Pajol viennent de rédiger une pétition, intitulée «Les femmes, une espèce en voie de disparition au cœur de Paris», qu’elles espèrent voir parapher par de nombreux soutiens et victimes avant de l’envoyer à la mairie, à la préfecture de police et au procureur de la République. Leur demandant de «faire enfin respecter lois et règlement dans les endroits où se fixent les trafiquants, de diligenter des enquêtes sur les filières et de renforcer le nombre de moyens policiers affectés au secteur».

«Il y a les insultes dans toutes les langues, les vols, l’alcoolisme de rue. Les trafics qui s’enracinent, et les employés de ces trafics, qui nous signifient chaque jour que nous sommes indésirables, nous et nos enfants. Cela doit cesser.»

Voir de plus:

«Macron, ou la “révolution” des dupes»
Ivan Rioufol
Le Figaro
18/05/2017

CHRONIQUE – Le courant juppéiste et centriste a toute sa place dans le camp Macron, qui a renoncé à assimiler les minorités culturelles.

Le savoir: Édouard Phillippe, choisi lundi par Emmanuel Macron comme premier ministre, pratique la laïcité flexible. Maire (LR) du Havre, il avait en 2012 fait jeter 8500 desserts destinés aux cantines parce qu’ils contenaient de la gélatine de porc. Plutôt que de s’en tenir à la neutralité républicaine, l’élu s’était soumis à l’interdit alimentaire de la charia (loi islamique). L’anecdote est à retenir: elle laisse craindre d’autres détournements de la laïcité, un des piliers de la civilisation française. Macron, élu par beaucoup pour faire échec au «fascisme» de Marine Le Pen, a promis une «bienveillance exigeante» avec l’idéologie islamique. Ce choix de l’apaisement guide, mezzo voce, la recomposition politique en cours. Philippe, proche d’Alain Juppé, partage avec lui la mondialisation heureuse, l’accommodement raisonnable, la discrimination positive. Le chef de l’État est sur cette même vision « inclusive ». « Je veux accompagner les mutations », a-t-il dit dimanche lors de sa prise de fonctions. Son gouvernement libéral mondialiste accélérera la cadence.

La marginalisation de Manuels Valls, qui voit la laïcité comme rempart à l’islamisme, confirme la stratégie arrangeante du macronisme. La République en marche a refusé son investiture à l’ancien premier ministre socialiste, qui n’aura néanmoins pas de concurrent face à lui. Commentaire de Valls (dans le JDD) : « Macron est méchant (…), il n’a pas de codes, donc pas de limites (…). Autant sur les questions économiques et sociales il n’y a pas de différence entre Macron et moi, autant sur l’identité on a un vrai désaccord. » Malek Boutih (PS), remarqué pour ses alertes contre l’emprise des prêcheurs de haine dans les cités, s’est pareillement vu écarter du parti gouvernemental, qui présentera un candidat face à lui. Durant sa campagne, Macron s’était gardé de désavouer le soutien de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), classée parmi les organisations terroristes par les Émirats arabes unis.

C’est la « révolution » des dupes qui se profile : là où François Fillon voulait interdire les Frères musulmans, Macron évitera l’épreuve de force avec l’islam politique. Sa descente des Champs-Élysées en véhicule militaire tenait  du jeu de rôle. L’optimisme d’État  récuse l’offensive du totalitarisme  islamique, mise sur le compte de la crise  économique et de l’Occident  colonisateur. François Bayrou, ministre  de la Justice, appuie cet angélisme. Pour  Henri IV, Paris valait bien une messe.  Son biographe devenu macroniste  n’est pas loin de penser que la France  de demain vaudra bien quelques sourates. Michel Houellebecq a tout dit  dans  Soumission . Alors que les chrétiens  et les juifs ont eu à se soumettre aux  exigences brutales de l’État, nombreux  sont ceux qui plaident pour un régime  de faveur vis-à-vis de l’islam  conquérant. Cette capitulation, si elle  devait se confirmer, tirerait un trait sur  les territoires perdus de la République.

Les Républicains qui appellent  la droite à  « répondre à la main tendue  par  Emmanuel Macron »  cautionnent  peu ou prou ce choix communautariste  d’une nation libanisée prête à acheter  la paix multiculturelle. Parmi eux :  Gérald Darmanin, devenu ministre,  Thierry Solère, Franck Riester, etc.,  dont on comprend mieux les réticences  qu’ils affichaient à soutenir Fillon dans  son désir de  « vaincre le totalitarisme  islamique » .

Néanmoins, Macron a le mérite,  en secouant le cocotier républicain,  d’obliger cette famille de façade  à en finir avec les faux-semblants.  Le courant juppéiste et centriste a toute  sa place dans le camp de Macron, qui  a renoncé à assimiler les minorités  culturelles. Les attentistes qui veulent  prolonger la cohabitation au cœur  de la droite plutôt que d’acter le divorce  rendent illusoire une opposition  structurée. Comment les responsables  qui, comme François Baroin, ont appelé  à voter pour Macron au deuxième tour  peuvent-ils espérer convaincre de voter  massivement pour les Républicains aux  législatives ?

L’artifice de la théâtrocratie La théâtrocratie que privilégie le chef de l’État, maître des horloges et de ses  gestes, lui permet de demeurer dans  l’ambiguïté. C’est ainsi que la question  identitaire n’arrive pas à être abordée  de face. Les courtisans rappellent  l’homme de lettres et de culture qu’il  est. Son premier ministre ne raffole-t-il  pas de la série des  Trois Mousquetaires ,  qu’il dit relire tous les dix ans ? D’autres  thuriféraires croient reconnaître la  silhouette du premier consul dans son  « regard au profil d’aigle » . N’y a-t-il pas aussi, tant qu’on y est, un Bonaparte  dans cette manière qu’à Macron de  prendre l’oreille de ses grognards ?  Dimanche, Gérard Collomb (devenu  ministre de l’Intérieur) avait les larmes  aux yeux, tandis que le chef passait ses  briscards en revue en leur caressant  nuque et joue. Pour le téléspectateur  distrait, ces scénographies sur la  continuité historique font leur effet.  Il n’empêche : la vigilance devra être  de tous les instants, tant est grande  la tentation du président de voir dans  les  « quartiers  populaires »  l’unique  expression du peuple français et de son  destin. Dimanche, il a d’ailleurs boudé  la grande parade parisienne.

Là aussi est la duperie : dans l’artifice qui s’attache au macroniste quand il  parle de  « clarté » . Elle a aussi fait gober  la  « farce  antifasciste » , dont Alain  Finkielkraut craint, dans  Causeur ,  que les juifs ne soient les dindons.  Le palestinisme a désormais ses entrées  en haut lieu. Richard Ferrand, ancien  secrétaire d’En marche ! devenu  ministre, a financé France Palestine  Solidarité en 2016. Marlène Schiappa,  secrétaire d’État, soutient la  « lutte  pour  la liberté du peuple palestinien » . Quant  à l’exigence de transparence et  de moralité qui ouvre ce quinquennat,  elle pèche aussi par ses exceptions.  Vouloir éviter les conflits d’intérêts en  exigeant des politiques qu’ils dévoilent  leurs éventuelles relations d’affaires est  une bonne chose. Cependant, le chef de  l’État ne dit rien de son réseau d’amis  banquiers, responsables du CAC 40,  créateurs de start-up, hommes  d’influence qui ont financé sa campagne  jusqu’à 15 millions d’euros  (voir mon  blog) . Par qui Macron a-t-il été soutenu  et pour quel objectif ? Question sans  intérêt probablement.

Clivage élitaire-populaire Le clivage élitaire et mondialiste qui s’opère derrière Macron, dans lequel  l’horizontalité de la société civile a vite  laissé place à la verticalité du pouvoir,  est une aubaine pour la droite populaire  libérale et sociale. Qui saura la réunir ?

Voir de même:

Polémique autour du retrait des grilles supposées empêcher l’installation de migrants
Alicia.Paule
Le Figaro
07/04/2017

REPORTAGE – La mairie de Paris va enlever en juin les grillages installés depuis plusieurs mois le long de la voie du métro entre Stalingrad et la Chapelle. Cette décision suscite l’inquiétude parmi les riverains qui craignent l’installation de nouveaux campements sauvages.

«Oppressantes», «dérangeantes», «hideuses»… Les grilles métalliques, successivement érigées le long de la voie de métro entre Stalingrad et la Chapelle, ne feront bientôt plus partie du paysage urbain. La mairie de Paris, à la demande de plusieurs élus écologistes, a annoncé leur retrait avant cet été. «Le quartier ressemble à une prison et la circulation des piétons dans le quartier est entravée. Il était urgent de rendre les espaces publics de nouveau accessibles aux habitants des quartiers Nord-est de Paris», explique Anne Souyris, co-présidente du groupe écologiste de Paris.

Une initiative saluée par plusieurs associations humanitaires dont le collectif Solidarité Migrants Wilson. «Ces grilles sont une honte! Elles ont été mises en place dans le seul but d’empêcher les migrants de s’installer. Les rues de Paris sont à tout le monde. C’est une première bataille de gagner», confie au Figaro une militante.

Parmi les riverains du XIXème arrondissement de Paris, confrontés depuis plusieurs mois à l’arrivée massive de migrants dans leur arrondissement, la décision ne fait pas l’unanimité et suscite de nombreuses inquiétudes. «Elles sont indispensables! Si la mairie les enlève, les campements sauvages vont revenir et ça, ce n’est vraiment pas possible», s’insurge Didier, patron d’un bistrot situé près de la place de Stalingrad, qui a vu son chiffre d’affaires chuté de 12%.

«La mairie peut enlever les grilles, cela ne changera rien au problème. Les migrants reviendront se poser là. Je n’ai rien contre eux. Mais il faut être honnête depuis qu’ils se sont installés dans le coin, c’est devenu l’enfer pour nous. On a dû fermer plusieurs fois la pharmacie après que des bagarres ont éclaté entre eux et les forces de police», confie Myriam, qui travaille à la pharmacie située à l’angle de la rue d’Aubervilliers.

Colère partagée par Marie-Christine, qui habite sur l’avenue de Flandre (XIXe). «Trop, c’est trop. Ce cirque dure depuis deux ans. Je ne reconnais plus mon quartier. Il est devenu une “zone interdite”. À partir de 18 heures, je n’ose même plus sortir dans la rue avec mon mari. On ne se sent pas en sécurité. Les tentes sont parties mais les migrants et les trafiquants campent encore les trottoirs jour et nuit. Mieux vaut être encerclé par des grillages et des blocs de pierre que de revivre à proximité d’un bidonville», affirme la retraitée de 78 ans, membre de l’association Demain la Chapelle.

Élisa, étudiante qui loue une chambre depuis plus d’un an près du métro Stalingrad, estime quant à elle «avoir honte» de vivre dans ce quartier. «Je n’ai pas le choix, je n’ai pas les moyens financiers de me loger ailleurs. Je pensais qu’avec l’évacuation du camp en novembre dernier, la situation s’arrangerait. Mais ce n’est pas le cas. Le quartier est devenu une poubelle géante», confie la jeune fille de 19 ans. Le long des grilles, des débris de verre, des sacs plastique, des restes de nourritures jonchent les trottoirs.

Deux centres d’accueil ouverts

«Les squares et les espaces de jeux ont quasiment tous été fermés pour virer les rats, qui se sont multipliés. Sans parler de l’odeur d’urine qui flotte constamment dans l’air. C’est vraiment invivable», déplore une mère de famille. Pour elle, cette situation n’est pas la faute des migrants mais bien celle des politiques qui ne font rien pour les aider. «Ces gens ne devraient pas dormir dans la rue. C’est inhumain. J’ai vu qu’il y avait des enfants. Cela m’a brisé le cœur. Ils méritent d’être traités avec un peu plus de dignité», ajoute-t-elle.

Depuis le démantèlement de la «Jungle» de Calais en octobre 2016, la capitale a vu l’arrivée de plusieurs milliers de migrants. Ils sont originaires d’Afghanistan, de Syrie, d’Érythrée ou encore du Soudan. Les exilés ont établi des campements sur les trottoirs et sous les ponts de Paris. Leur point de chute: au carrefour du Xe, VIIIe et XIXe arrondissement, où se situe l’association France terre d’asile. Des installations précaires qui sont quotidiennement évacuées par les forces de police.

Face à cette crise, la mairie de Paris a ouvert depuis novembre deux centres d’accueil: l’un situé à Porte de la Chapelle, l’autre à Ivry-sur-Seine. Tout deux déjà dépassé par l’afflux des réfugiés. Amahr, un Syrien de 19 ans qui est arrivé en France il y a six mois, fait la queue tous les jours pour tenter d’avoir un hébergement pour lui et son jeune frère. «Je dors dans une tente juste à côté du centre d’accueil. Chaque jour, j’y vais pour obtenir une place pour mon frère, il n’a que dix ans à peine. Moi, je peux rester dehors, mais pour lui c’est dur», confie-t-il dans un français approximatif lors d’un repas solidaire organisé jeudi par l’association Positive Planet. Aujourd’hui, près de «8000 migrants sont actuellement hébergés en Ile-de-France, dont 90 % relèvent de la demande d’asile», selon les estimations de la préfecture de Paris.

Mais la mesure est jugée «bien trop insuffisante» pour Pierre Henry, directeur général de l’association France terre d’asile. «La situation ne s’arrangera pas tant qu’il n’y aura pas une politique publique adaptée. Il est nécessaire de créer des centres pour migrants plus grands et surtout répartis à travers la France».

Voir de plus:

Elisabeth Lévy : «Emmanuel Macron est un adversaire que j’aime déjà combattre»

  • Alexandre Devecchio
  • le Figaro
  • 20/05/2017

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – A l’occasion de la sortie du dernier numéro de la revue Causeur, Elisabeth Lévy revient pour FigaroVox sur le sacre d’Emmanuel Macron. Son analyse est caustique et sans concession.


Élisabeth Lévy est journaliste et directrice de la rédaction de Causeur. Son dernier numéro consacre un dossier à l’élection d’ Emmanuel Macron


Emmanuel Macron est donc le huitième président de la Ve République. Sa victoire n’est-elle pas un peu votre échec?

En tout cas, la France qui gagne a gagné. Le système est mort, vive le système!, pourrait-on ajouter. En effet, nous n’assistons pas à une révolution, plutôt à un changement de dynastie. Le président de la République incarne, avec talent, et surtout avec clarté, ce qu’on a appelé la «pensée unique», et le «cercle de la Raison», expression inventée je crois par Alain Minc. Il ne prétend pas renverser la table, en l’occurrence la technostructure – économique, administrative, culturelle – qui, derrière les élus, participe à la conduite de la société, il veut la sauver en lui donnant de nouveaux visages. Dans ces conditions, tous ceux qui se pensaient déjà comme des perdants, qui n’adhèrent pas dans l’enthousiasme au grand vent du progressisme mondialisé, ont l’impression d’avoir perdu. Les détromper devrait être l’une des missions prioritaires du nouveau président.

Qu’entendez-vous par «perdants», les pauvres, les chômeurs? Et que devrait faire le Président pour les rassurer?

Ce sont les gens oubliés ou craignant de l’être par la modernité économique et/ou culturelle, ceux qui redoutent que l’histoire s’écrive sans eux. «Des ploucs et des bourgeois», résume drôlement Finkielkraut. Vincent Tremolets de Villers a parlé du «parti de l’inquiétude». De Whirlpool à Versailles, de l’ouvrier licencié au catho déboussolé, de l’éleveur ruiné au diplômé précaire, beaucoup de Français sont en effet inquiets, parce qu’ils se méfient de l’Europe, qu’ils sont attachés à une certaine conception de l’identité française ou qu’ils ont peur de l’immigration de masse, mais aussi, pour une part, parce qu’ils vouent aux gémonies le grand capital. Quoi qu’il en soit, les raisons de leurs inquiétudes n’ont pas disparu par enchantement. Macron ne guérit pas les écrouelles et, au risque de casser l’ambiance, je ne crois pas que son élection suffira à guérir les fractures françaises. Alors espérons qu’il entende la demande de continuité historique de beaucoup de Français.

La France qui gagne, la France qui perd: n’est-ce pas un peu caricatural?

Peut-être, mais pas plus que le score réalisé par Macron à Paris: 90 %! Cependant, rassurez-vous, la frontière entre les deux France n’est pas étanche: même à Causeur, où règne cette aimable pagaille idéologique que l’on appelle pluralisme, il y a quelques macronistes du premier tour et de la première heure (j’espère qu’on s’en rappellera quand nous serons jugés pour dissidence). Ils ont essuyé force blagues pendant nos réunions de rédaction et maintenant, ils se paient notre tête. Ce sont les amusements de la démocratie. Plus sérieusement, pour la première fois depuis le référendum sur le traité de Maastricht, un responsable a été élu en portant ouvertement, donc dans une forme presque chimiquement pure, un projet européen et libre-échangiste, ainsi que le progressisme culturel et sociétal bon teint qui va avec. Pour faire court, c’est la banque centrale européenne pour le «dur» – l’économie, la monnaie, les affaires -, et Terranova pour le supplément d’âme, c’est-à-dire, notamment les questions d’intégration et d’immigration. Or, cette politique, enrubannée dans le joli mot «ouverture», plait d’abord à tous ceux qui, protégés des tracas du vivre-ensemble au quotidien par d’invisibles frontières culturelles, bénéficient de la disparition des frontières économiques avec en plus, le luxe de sentir bons et d’aimer l’Autre. Ça ne fait pas d’eux des salauds, plutôt des chanceux. Avant d’être une réalité politique, le macronisme possède déjà une sociologie: relativement homogène dans ses intérêts et dans ses représentations, cette coalition des chanceux a tout d’une classe sociale.

En attendant, il n’y a rien de très nouveau dans l’incantation européenne.

Sauf que, à la différence de ses prédécesseurs qui devaient avancer masqués et feindre d’être, un peu souverainistes pour Chirac et Sarkozy, toujours croyants dans la vraie gauche pour Hollande et Mitterrand, Macron joue à visage découvert, ce qui lui confère une grande cohérence idéologique, sur laquelle il a commencé à construire une alliance politique, en rassemblant des européistes des deux bords. Le mois dernier, l’excellent Basile de Koch écrivait ceci dans Causeur: «Non seulement il n’y a qu’une politique possible, mais personne n’a jamais réussi à l’appliquer.» Aujourd’hui, le président a toutes les cartes en main (ou il les aura sans doute à l’issue des législatives) pour mettre en œuvre sa politique. La contrepartie, c’est que, si elle échoue, on ne pourra plus nous dire qu’il faut encore plus d’Europe, plus de libre-échange et plus de multiculturalisme.

Au-delà de la synthèse libérale-libertaire réalisé depuis longtemps par des rebelles devenus publicitaires, comment définiriez-vous le progressisme de Macron?

En partie comme une façon de feindre d’organiser les mystères qui nous dépassent, c’est-à-dire d’adhérer au changement qui survient et que l’on tient pour inéluctable. Le progressisme façon Macron, c’est une nouvelle ruse de l’Histoire pour nous faire croire à sa fin dans les heureuses épousailles de la démocratie et du marché. Faites couler l’argent, le reste suivra. Dans les faits, cela risque de ressembler à une liquidation de tout ce qui est un peu trop national sur les bords. Or, contrairement à ce qu’il a dit, qu’y a-t-il de plus national, dans le sens de «situé», «ancré», «hérité», que la culture? Certains de mes confrères s’émerveillent de ce que le Président fasse de nombreuses références à nos grands héros. Ce name-dropping historique ne me convainc guère après qu’il a choisi la culture en France contre la culture française, c’est-à-dire la géographie et le droit contre l’histoire, ce qui est ici et maintenant contre ce qui a été. Mais en plus de cela, on peut craindre que ce progressisme soit la poursuite du déni par d’autres moyens.

Que voulez-vous dire? Que cacherait ce déni?

Il cache, en l’ignorant, la crise grave de l’intégration qui se traduit par la sécession mentale d’une partie de notre jeunesse, il cache l’avancée d’un islam radical et séparatiste qui prétend, là où il est en position de force, imposer sa loi aux corps et aux âmes de nos concitoyens de naissance ou de foi musulmane. Or, non seulement le nouveau président n’a, à aucun moment, semblé prendre la mesure de la gravité de la situation, mais il est allé câliner les enfants d’immigrés dans le sens du poil victimaire en allant, à Alger, expliquer que la colonisation tout entière était un crime contre l’Humanité – merci pour les pères blancs, les instituteurs et la mère d’Albert Camus. Benjamin Stora a expliqué dans Libération que la jeunesse des quartiers avait apprécié l’attention. Ce n’est pas tout. Quand Emmanuel Macron se rend à Sarcelles, il joue au foot, fait des selfies et nous sert un discours gentillet sur la richesse de nos banlieues, mais il se garde de toute allusion aux sujets qui fâchent – fondamentalisme, sexisme, antisémitisme…. Et contre le FN, il sort l’artillerie lourde de l’antinazisme et des heures les plus sombres. Seulement, les antisémites qui pourrissent la vie des juifs ne se trouvent pas au Front national, mais à Sarcelles (ce qui ne signifie nullement que tous les habitants de Sarcelles soient antisémites). Pour avoir parlé sans détours de cette montée, dans les quartiers, de la haine antijuive, Manuel Valls avait pratiquement été traité de raciste par une certaine Marlène Schiappa, la nouvelle ministre de l’égalité des sexes. Alors, ne menons pas de procès d’intention. Peut-être Emmanuel Macron va-t-il découvrir les territoires perdus et lancer le combat culturel qui présidera à leur reconquête. Ce vendredi, le Parisien évoquait le quartier de La Chapelle-Pajol à Paris, où les femmes sont empêchées de circuler sur la voie publique. Quand le choc des civilisations s’invite dans la capitale, on voudrait savoir ce que le chef de l’Etat compte faire pour y faire respecter la loi républicaine.

En attendant, il a gagné. Votre diagnostic sur la société française n’était-il pas complètement à côté de la plaque?

Voulez-vous dire, comme Zemmour l’a lancé à Finkielkraut l’autre soir, que nous sommes devenus désuets, ringards, et que la France, revigorée par un grand bol d’optimisme macronien, n’a que faire des attachements dont nous nous encombrons? Ringard vous-même! On verra si Macron est un antidote à la dépression identitaire. En attendant, permettez-moi de vous rappeler que, outre le karma que lui prêtent les journalistes, Emmanuel Macron a reçu le concours de forces plus terrestres: sans les affaires Fillon et sans le ravissement que sa candidature a suscitée dans nombre de grands médias, vous seriez peut-être en train de louer ma clairvoyance. Par ailleurs, une coalition disparate de refus ne fait pas un projet commun. Le président ne bénéficie peut-être pas de l’adhésion d’une majorité de Français, mais il représente assurément la minorité la plus importante. De plus, si la droite n’est pas aux manettes aujourd’hui, c’est parce que, au moment où le monde devait être repensé et de nouveaux clivages explorés, elle a renoncé à tout travail sur les idées, surfant d’une ligne à l’autre le nez sur les sondages sans jamais se demander s’il n’y avait pas une petite contradiction entre les causes qu’elle chérissait et les conséquences qu’elle abhorrait ou, pour le dire autrement, entre son moi libéral et son surmoi conservateur. Résultat, face au progressisme macronien, il n’existe pas aujourd’hui d’alternative (raisonnablement) conservatrice qui définirait par exemple un protectionnisme tempéré et l’usage raisonnable de frontières dont on ne voit pas pourquoi elles devraient être ouvertes ou fermées. Et l’alternative populiste, qu’elle soit de droite ou de gauche, a échoué à séduire suffisamment d’électeurs.

Les questions identitaires ont été très peu abordées durant cette campagne. Est-ce seulement la faute des journalistes ou intéressent-elles finalement moins les Français que les questions économiques et sociales?

Il est difficile de répondre à cette question de poule et d’œuf mais le résultat est là. J’ai été atterrée par la focalisation de la campagne, en particulier des débats télévisés, sur les questions économiques ou plutôt micro-économiques, comme si on votait en fonction de ses seuls intérêts matériels: combien d’impôts, quelle retraite, quelles charges? Il est normal de se soucier de son niveau de vie et de celui de sa famille, mais la contribution de nos générations à l’histoire humaine sera-t-elle d’avoir inventé un homme qui se nourrisse exclusivement de pain? Que l’économie, c’est-à-dire l’organisation de la production, des échanges et de la redistribution, qui modèle l’ensemble de la société, soit au cœur de l’action publique, c’est légitime. Qu’elle en soit l’unique finalité, le seul critère, est un brin déprimant car cela entretient le feu croisé des ressentiments, chacun étant sans cesse invité à compter ce qu’il n’a pas, donc à recenser ce que son pays devrait faire pour lui. François Hollande a installé comme une évidence l’idée que sa réussite se mesurerait exclusivement à l’inversion de la courbe du chômage. Si, pour vaincre le chômage, la France devait devenir une petite province du marché mondial, parlerait-on de réussite? Pardon de sortir les grands mots, mais l’avenir de notre civilisation ne pourrait-il pas être l’un des horizons de la politique? L’élection présidentielle n’est pas l’entretien d’embauche d’un chef de service.

Emmanuel Macron a plutôt réussi ses premiers pas. Le soir de sa victoire, il a su s’adresser aux perdants de la mondialisation qui n’avaient pas voté pour lui. Lors de la passation de pouvoir, il a également fait preuve d’une verticalité qu’on ne lui connaissait pas. Pourriez-vous être séduite? Et si vous vous étiez trompée sur son compte …

Je serais enchantée d’être déçue en bien, comme on dit en Suisse. Et je ne l’exclus pas. Il faut peut-être rappeler que l’opposition n’a nullement besoin de détestation. Durant l’entre-deux tours, on a assisté à un déferlement de haines concurrentes: des «fachos» – ça c’est un devoir citoyen -, des ni-nistes, traqués comme traîtres à la sainte cause. Emmanuel Macron en a eu plus que sa part, que l’on songe à la tribune dans laquelle François Ruffin, auteur de Merci Patron et héros de la France insoumise, répète avec délectation: «Vous êtes haï, vous êtes haï, vous êtes haï». Et pourquoi tant de haine? Parce que le chef de l’Etat a été banquier, un crime intolérable, et qu’il est «riche» – ce qui est assez relatif et parfaitement autorisé. Au-delà même de son projet, on peut trouver son côté premier de la classe – ou gendre idéal – agaçant et ses tics de langage insupportables. La haine, je n’achète pas.

Mais vous me demandez si je pourrais être séduite. On verra: on ne m’a pas si facilement, avec quelques jolies phrases! Je ne me lasse pas du spectacle de tous ces routiers du pouvoir s’extasiant et s’attendrissant sur la jeunesse et sur les innombrables qualités du jeune prince. Certes, cette jeunesse lui permet d’apprendre vite. De fait, il n’a pas répété au soir du 7 mai les erreurs qu’il avait commises le 23 avril. Et comme la verticalité est largement affaire de rituels, je vous accorde qu’il se verticalise, même si, comme l’observe Régis Debray, en même temps, il s’américanise. Cependant, nous n’allons pas passer le quinquennat à commenter les symboles du Président d’autant plus que, sur ce terrain là, le syndrome «en même temps» joue à plein, il suffit de gratifier chaque groupe de sa petite dose. Allez, je vous fais un aveu. Après François Hollande qui gouvernait sous la surveillance du Monde, que Macron tienne la dragée haute aux journalistes m’amuse beaucoup. Les sociétés de rédacteurs s’étranglent de rage parce que l’Elysée prétend, semble-t-il, choisir des interlocuteurs compétents, ce qui est assez outrecuidant, et, plus généralement, ne manifeste pas à l’égard de la profession la déférence à laquelle elle est habituée. Je trouve cette ingratitude très présidentielle. Et pour le coup passablement verticale.

Marine Le Pen s’est montrée brouillonne, agressive, grossière lors du débat. Ne vous étiez vous pas trompée également sur son compte? Comment expliquez-vous un tel naufrage?

La démocratie, c’est l’espace de l’engueulade civilisée. Ce soir-là, Emmanuel Macron avait l’air de quelqu’un avec qui on peut s’engueuler. Pas elle. Elle aurait dû être la porte-parole de l’inquiétude française ; en manquant à la courtoisie la plus élémentaire, elle l’a attisée. Pour autant, je n’ai aucune envie de participer à la curée avec tous mes confrères qui répètent avec gourmandise qu’elle a montré son vrai visage. Elle a lamentablement raté ce rendez-vous crucial et comme l’a noté Finkielkraut, ce n’est pas en faisant du Pétain, mais du Trump. J’ignore quelle sera la suite de sa carrière. Mais je me garderais d’affirmer que le visage pénible qu’elle a montré ce soir-là était le vrai.

Macron se dit, «Et de droite et de gauche» et refuse ainsi de confondre la gauche avec le camp du bien. Une absence de manichéisme qui devrait vous plaire …

Ah oui, quel grand Président! Blague à part, je sais gré à Emmanuel Macron d’avoir brisé le sortilège sémantique qui obligeait la plupart de ses anciens amis à attester régulièrement la ferveur de leur foi «de gauche». Quand Manuel Valls, cédant à l’intimidation, a longtemps donné des gages de la sienne, Macron, en avance sur ses camarades, se fichait de l’Église et de son clergé. Le plus triste est que la gauche laïque ait disparu dans la bataille: si République en marche ne présente pas de candidat face à Manuel Valls, ce n’est pas grâce à sa singularité laïque, mais malgré elle. Et que Malek Boutih n’ait pas bénéficié du même traitement est de fort mauvais augure. Reste que le mot magique qui a fait la pluie et le beau temps dans la vie intellectuelle – et empêché pas mal de monde de penser -, autrement dit, le mot «gauche», est en passe d’être sérieusement démonétisé. Il ne mordra plus personne. Tant mieux.

Le macronisme a également le mérite de clarifier le débat politique et de révéler les vrais clivages au-delà des petites guerres partisanes…

En effet, la recomposition qui commence est une clarification et je m’en félicite. Après avoir clamé pendant des années que la droite de la gauche et la gauche de la droite partageaient l’essentiel, et menaient, peu ou prou, la même politique dont tous assuraient que c’était la seule possible tout en jurant qu’elle tranchait radicalement avec celle de leurs adversaires, je ne vois pas comment on peut hurler à la trahison au prétexte que Gérard Collomb, Jean-Yves Le Drian, Bruno Le Maire et pourquoi pas demain NKM ou Juppé travaillent ensemble sous la houlette d’Emmanuel Macron. Reste à savoir ce qui se passera dans le reste du champ politique.

L’élection est également un défi pour Causeur et les idées que la revue défend. Sa victoire vous invite-t-elle à vous réinventer? La dérision et la contestation doivent-elles davantage laisser la place à la persuasion et la proposition?

D’abord nous ne pratiquons pas la dérision mais l’ironie et la critique. Nous ne sommes ni cyniques, ni méchants. Ensuite, cette élection et la situation qu’elle crée sont au contraire un puissant excitant pour qui aime réfléchir à la chose publique et au mouvement des idées. La seule question du libéralisme pourrait nous occuper tout le quinquennat. Et puis nous comptons bien jouer un rôle de vigie sur le front de la laïcité, de la République, des territoires perdus. Bref, Emmanuel Macron est un adversaire que j’aime déjà combattre. D’ailleurs, grâce à lui nous avons connu les disputes les plus animées de toute l’histoire de Causeur. C’est un bon début, non?

Voir encore:

Macron a incarné le «dégagisme soft»

Entretien avec le sondeur Jérôme Fourquet

Daoud Boughezala
Causeur

19 mai 2017

Le président élu a su faire fructifier l’aspiration au renouvellement et l’espoir d’un retour à une certaine unité nationale. Mais il aurait tort d’oublier les inquiétudes identitaires des Français.

Propos recueillis par Daoud Boughezala

Causeur. Depuis plusieurs années, vous observez la droitisation de la société française. Or les scores cumulés de Marine Le Pen, François Fillon et Nicolas Dupont-Aignan atteignent à peine 45 % au premier tour…

Jérôme Fourquet.1Si par droitisation on désigne une demande d’autorité croissante, le phénomène d’opinion que j’ai décrit se poursuit. Plus de 60 % de Français pensent qu’il y a trop d’immigrés, 70 % se disent favorables à l’internement préventif des fichés S, et une majorité voudrait renforcer l’état d’urgence. Alors que les Américains hésitent sur la question des exécutions extrajudiciaires de leurs concitoyens djihadistes sur les terres de l’État islamique, 80 % des Français plébiscitent cette méthode expéditive. Malgré tout, la société française s’est montrée très résiliente après la salve d’attentats qu’elle a traversée en 2015-2016.

Qu’entendez-vous par là ?

Aucune ratonnade ne s’est produite en représailles, pas même à Nice ou Magnanville, deux territoires marqués par une très forte ségrégation ethnoculturelle avec un vote FN qui peut varier du simple au triple d’un quartier à l’autre, à quelques centaines de mètres d’écart. Le contrepoids de cette bonne tenue du corps social français peut s’exprimer ainsi : « On ne se fait pas justice nous-mêmes, mais, comme le dit Max Weber, l’État a le monopole de la violence légitime, il faut donc que l’État soit intraitable et que sa main ne tremble pas. » C’est sans doute le message qu’avait compris Hollande au lendemain du 13 novembre 2015, quand il a proposé la déchéance de nationalité. Même Macron, très silencieux sur la question identitaire, a pris Le Drian dans ses bagages pour rassurer sur le plan sécuritaire.

Malgré cette forte demande d’autorité, Marine Le Pen a réalisé une performance en demi-teinte. Faut-il l’imputer à sa stratégie gauchisante ?

Marine Le Pen a pâti des affaires judiciaires qui ont freiné sa dynamique et l’ont placée sur la défensive, mais aussi de ses hésitations sur la ligne idéologique. Son tropisme personnel lui fait manifestement approuver la ligne Philippot à travers l’accent mis sur le social et l’euro. Or l’essentiel des marges de progression du FN se trouve sur la droite. Le climat général a aussi pesé dans la balance. Alors qu’au moment des régionales de 2015 la question du terrorisme était première, loin devant les préoccupations économiques et sociales, à la présidentielle le chômage a légèrement pris le pas sur l’enjeu sécuritaire. Cela a notamment profité à Jean-Luc Mélenchon. Autre élément indépendant de la volonté de Marine Le Pen, l’offre électorale qu’elle avait en face d’elle. En l’occurrence, François Fillon qui a donné toute une série de gages sur le terrorisme, l’islam et l’immigration, avec son insistance sur les chrétiens d’Orient, qui signifiait en sous-texte le refus de la dhimmitude dans notre propre pays.

Passons au tracé de la carte électorale. Pour être élu, notre nouveau président n’a pas séduit que des traders…

Quels que soient les couches sociales et les territoires, Emmanuel Macron a bénéficié d’un matelas minimum d’à peu près 15 % partout, avec des pointes beaucoup plus élevées dans les segments acquis. Cela tient au fait que ce vote s’est appuyé sur des ressorts très présents et assez consensuels dans la société française. On a ainsi un candidat qui se positionne comme l’incarnation du renouvellement. Dans un esprit de « dégagisme soft », il s’agissait avant tout de virer toutes les vieilles badernes. Deuxième élément, les enquêtes d’opinion montrent depuis longtemps qu’il y a une très forte aspiration à ce que tous les humanistes de bonne volonté se donnent la main et forment une grande coalition à l’allemande pour sortir le pays de l’ornière. Grâce au ralliement de socialistes, de centristes, de libéraux, Macron a alors incarné ce que Bayrou n’avait pas réussi à faire par le passé. Troisième élément: il a été le seul candidat à brandir le drapeau européen. Ce n’est pas quelque chose qui est très à la mode aujourd’hui, mais il reste une frange conséquente de la population attachée à l’idéal européen.

Y compris au sein de la France périphérique, que Christophe Guilluy estime très hostile à l’ UE ?

Certainement. Même à Vierzon, certes dans des proportions moindres qu’à Paris, on rencontre des profs qui ont fait Erasmus et trouvent ça génial. Là où je me distingue un peu de Christophe Guilluy, dont la grille d’analyste reste cependant pleinement opérante, c’est que les chiffres que je recueille ne s’inscrivent pas totalement dans une logique de système. Quand on regarde en détail les résultats électoraux, on a rarement du 90 %-10 % mais plutôt du 60 %-40 % ou 70 %-30 %. Même dans la France périphérique, il y a toujours un « résidu » au sens statistique du terme. 50 % des Français pensent que l’avenir du pays est sombre quand 50 % sont optimistes. Or on retrouve des optimistes partout même s’ils sont nettement moins nombreux dans la France périphérique qu’au cœur de Paris. Au sein de l’électorat de Marine Le Pen, la part des pessimistes monte à 70 %, l’exact inverse des macroniens, à 70 % optimistes. Les cartes des votes Macron et Le Pen au premier tour sont le négatif l’une de l’autre au sens photographique du terme, et cela s’est accentué au second tour. On retrouve là le théorème autrichien.

C’est-à-dire ?

La présidentielle autrichienne ressemblait furieusement à la nôtre, avec un candidat d’extrême droite (qui a obtenu au premier et au second tour un score beaucoup plus élevé que Marine Le Pen) face à un candidat hors parti – soutenu par les écologistes mais qui débarquait de nulle part –, et les deux grands partis de gouvernement éliminés. On a également observé un clivage sociologique très marqué. Les catégories populaires ont massivement soutenu l’extrême droite, les cadres et les bobos votant pour le candidat écolo, et ce phénomène s’est amplifié au second tour. Les deux électorats éliminés (chrétiens-démocrates et sociaux-démocrates) se sont fracturés sociologiquement et culturellement, si bien que les reports sur les deux finalistes se sont opérés sur cette ligne de partage des eaux. Chez nous, Marine Le Pen a rassemblé 40 % des ouvriers au premier tour et 60 % au second…

Les législatives arrivent. En marche ! et le président Macron auront-ils une majorité ?

À mon avis, il n’y aura pas de majorité claire. Emmanuel Macron n’a pas vraiment été élu sur son programme, et le front républicain a beaucoup joué dans sa large victoire. L’inconnue est d’autant plus grande que pour la première fois la loi sur le non-cumul va s’appliquer aux députés, libérant une grande partie des sièges du palais Bourbon. Dans ces conditions, combien y aura-t-il de triangulaires ? Cela pourrait donner un résultat très éclaté avec 150 à 200 députés En Marche !, flanqués de 20 bayrouistes, 20 vallsistes, 20 juppéistes entrant dans une majorité présidentielle face à une droite campant dans l’opposition, le FN à 20 ou 30 sièges, un PS très affaibli et La France insoumise en guerre contre le Parti communiste. Bref, retour vers la IVe République !…

Voir également:

Et maintenant, John Fitzgerald Macron veut évincer les journalistes politiques

L’idée n’est pas absurde, mais ce n’est pas au pouvoir d’en décider.

Daniel Schneidermann
Le Nouvel Obs
19 mai 2017

Pour une ère nouvelle, c’est une ère nouvelle. Vous vous souvenez des photos du gouvernement, sur le large perron de l’Elysée ? Fini. C’était l’ancien monde. La vieille pensée. Le Système. Le gouvernement Kennedy Macron s’est donc fait tirer     le portrait dans une sorte d’entonnoir.

On a cherché ce qu’on pouvait trouver de plus étroit : un escalier (le couloir des toilettes n’était pas libre ?). Résultat, cet attroupement de mâles (il faut être sacrément fort, soit dit en passant, pour donner cette impression de pack de rugby, quand on photographie un groupe humain strictement paritaire). A propos, vous voyez la personne, au fond, dont on distingue à peine la moitié du visage ?

C’est la secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa.

Evincer les journalistes politique

Son portrait tiré, le gouvernement ayant manifestement du temps libre, et sans doute pas assez de sujets sérieux à traiter, il s’est mis en tête de réformer le travail de la presse accréditée.

En substance, comme vous l’avez lu ici hier, de décider à la place des rédactions quels journalistes seraient autorisés à suivre John Fitzgerald Macron dans ses déplacements triomphaux. Objectif avoué : évincer les journalistes politiques au bénéfice des journalistes spécialisés (le rubricard santé dans une visite d’hôpital, le rubricard oenologie dans une exploitation viticole, etc).

Objectif, selon le communicant de l’Elysée Sylvain Fort, interrogé par @si : répondre à des questions « plus techniques, plus pertinentes ». Cet évincement des journalistes politiques est un fantasme ancestral des responsables politiques. Précisons : des politiques une fois parvenus au pouvoir. Autant le journaliste politique est indispensable à l’opposant, ou au challenger, pour « exister » médiatiquement, autant il est alors suralimenté en confidences, en offs, en gossips, en dézingages des rivaux, autant il devient encombrant aux yeux de l’homme de pouvoir, qui n’a plus pour objectif que de faire valoriser son « action », ses projets, ses plans, et ses rataplans.

La presse est assez grande

En elle-même, l’idée n’est pas absurde. Le poids des journalistes politiques, dans les rédactions, au détriment de tous les autres spécialistes, est une des raisons (la principale ?) de la superficialité de cette presse. 99 fois sur cent, les reportages sur un voyage ou un déplacement politiques se réduisent à une petite phrase sur la péripétie politicienne du jour, au détriment de l’usine pilote, du quartier réhabilité, de la ferme modèle, du service hospitalier innovant, sur lesquels on voulait attirer l’attention, et qui se réduisent à une sorte de vague décor estompé.

C’est totalement idiot, abêtissant pour les citoyens, et on comprend que ce soit rageant pour le pouvoir. Mais ce n’est évidemment pas au pouvoir d’en décider. Ce n’est pas au pouvoir de choisir le type de traitement médiatique dont il souhaite bénéficier.

Dans la nouvelle ère comme dans l’ancienne, la presse est bien assez grande pour se sauver, ou pour couler, toute seule.

Voir encore:

Non, cher Manuel Valls, les quartiers populaires ne sont pas antisémites
Huffington Post

22/07/2014
Marlène Schiappa Secrétaire d’Etat chargée de l’Égalité femmes-hommes

Monsieur le Premier Ministre,

Vous avez déclaré constater « la montée de l’antisémitisme, qui se nourrit dans les quartiers populaires » dont vous affirmez qu’ils seraient « antisémites ». Comme vous, j’ai grandi dans des quartiers que l’on qualifie pudiquement de « sensibles » et qui ont l’honneur de passer régulièrement dans des émissions du style: « Dans l’enfer des cités parisiennes où la police ne va plus ». Mon collège se trouvait en ZEP, et j’ai vécu à Lupino, un quartier chaud de Bastia, présenté comme « périphérique, difficile ». Façon polie de dire qu’il est ravitaillé par les corbeaux et que les enfants jouent dans les carcasses de voitures le soir en bas des barres d’immeubles.

Dans Le Livre de la Jungle, Kipling écrit « on peut sortir l’enfant du cœur de la jungle, mais on ne peut pas sortir la jungle du cœur de l’enfant. » Aujourd’hui, on peut sortir l’enfant du cœur du « quartier populaire », mais on ne peut pas sortir le « quartier populaire » du cœur de l’enfant. C’est pourquoi, même après être passée par un lycée du 16e arrondissement de Paris et même après avoir pris l’ ascenseur social jusqu’aux banlieues dorées des Hauts-de-Seine, j’ai toujours continué à travailler avec, pour et dans les « quartiers populaires ». Et quinconque a grandi dans une banlieue, dans une cité, ne peut s’empêcher de répondre quand son quartier est interpellé.

Oui, comme tant d’autres, je me sens visée par vos propos quand vous parlez de l’antisémitisme des quartiers populaires. Non, nous qui venons des quartiers populaires ne sommes pas antisémites. Les gens qui habitent, travaillent, vivent dans les quartiers populaires ne sont pas antisémites dans leur ensemble, intrinsèquement, par essence. Présumer que la lutte pour la liberté du peuple palestinien ne pourrait qu’être de l’antisémitisme caché est un raccourci grossier. Ne peut-on pas lutter contre la politique d’un gouvernement sans être soupçonné de haïr l’ensemble d’un peuple? Lutter contre la politique de Berlusconi a-t-il fait de vous un raciste anti-Italiens? Votre déclaration, monsieur le Premier Ministre, est un dangereux cliché, stéréotypé et stigmatisant, contre les quartiers populaires.

L’antisémitisme est un fléau, une horreur, une abomination. Il existe en France. Mais les quartiers populaires ne l’ont pas créé et il ne se nourrit pas à Belleville où des athés vont parfois rompre le jeûne du Ramadan avec des Musulmans et des Chrétiens dans un restaurant casher. Voltaire parlait au XVIIIe siècle des Juifs comme du « peuple le plus abominable de la terre » et, si les Voltairiens évoquent l’ironie, il n’en reste pas moins que les écrits témoignent d’une haine des Juifs en France à son époque. En 1886, Edouard Drumont, alors directeur du journal Le Monde, publie « La France Juive », vendu à plus de 150.000 exemplaires et considéré comme une des bases de l’antisémitisme français. Il affirme par exemple que « La Révolution [française] a profité au Juif. Tout vient du Juif, tout revient au Juif. »

Dreyfus au XIXème siècle, condamné par qui? Par les habitants des quartiers populaires? Sont-ce les quartiers populaires qui gouvernaient sous Vichy? Qui ont édicté, de leur propre chef, des lois comme: Exclure les Juifs de la fonction publique, confisquer leurs biens, les dénaturaliser, les acheminer vers les camps… Non, monsieur le Premier Ministre, ces actes horribles que vous avez vous-même dénoncés hier ne sont pas le fait des habitants des quartiers populaires. Et ne sont pas plus tolérables quand ils viennent des beaux quartiers.

Les quartiers dits populaires sont les plus métissés de France. Dans le quartier des Sablons, au Mans, 27 nationalités vivent ensemble. Les habitants des quartiers populaires n’ont pas créé le communautarisme, ils en sont les victimes. Et quand enfin ils et elles pensent avoir un peu de répit, enfin, une trêve pour eux aussi, une pause dans les insoutenables rejets, refus, stigmatisations; non pas de logement pour vous, non pas de travail non plus, et pas d’entrée en soirées; quand enfin, les habitants des quartiers populaires s’imaginent avoir droit au respect et à une vie sereine, une loi interdit aux mères de famille voilées d’accompagner les sorties scolaires au nom de la laïcité dévoyée!

L’article 1er de la loi de 1905 prévoit que la République « ne reconnaît ne salarie ne subventionne aucun culte ». Ni plus ni moins. Interdire le voile c’est reconnaître le voile comme signe religieux, donc reconnaître une religion, interdire le voile à l’école est donc contraire à la loi de 1905. Interdire aux femmes voilées d’accompagner les sorties scolaires de leurs enfants relève ni plus ni moins de l’islamophobie. L’obligation de neutralité religieuse s’applique d’après la loi de 1905 aux fonctionnaires, représentants de l’Etat, pas aux parents d’élèves qui ne représentent qu’eux-mêmes.

D’après l’Observatoire des Inégalités, le chômage est 2,5 fois plus élevé dans les quartiers populaires que partout ailleurs sur le territoire, atteignant 24% de la population. Les habitants des quartiers populaires subissent la discrimination à l’embauche concernant leur adresse, en plus parfois de leur origine ou de leur genre, voire de leur religion réelle ou supposée: « Français ou immigré, je ne recrute personne qui vienne de quartiers chauds, on va pas se mentir ce sont des fouteurs de merde et leurs RER sont toujours en retard » avait ainsi déclaré le DRH d’une grosse PME en marge d’une conférence sur l’emploi, l’an dernier.

Pour ces raisons ou parce que l’accès à une formation qualifiante y est plus difficile qu’ailleurs, chez les moins de 24 ans, dans les quartiers populaires, le chômage atteint même 45% de la classe d’âge! Le taux de pauvreté y atteint 40% d’après une étude du Centre d’observation et de mesure des politiques sociales pour la Gazette des communes. Et que dire de l’image renvoyée par certains grands médias? Acrimed note ainsi « En dépit de leur diversité, la plupart des médias diffusent une représentation tellement partielle et partiale des quartiers et des classes populaires que celle-ci renforce, en les justifiant ou en les banalisant, les formes d’injustice ou de discrimination dont elles sont par ailleurs l’objet. »

Oui, monsieur le Premier Ministre, les habitants des quartiers populaires vivent dans des conditions matérielles, financières, humaines, extrêmement difficiles; de Roubaix aux quartiers Nord de Marseille. Le Président Hollande avait promis dans son programme, par l’engagement 59, de défendre la paix et la reconnaissance de la Palestine: « Je prendrai des initiatives pour favoriser, par de nouvelles négociations, la paix et la sécurité entre Israël et la Palestine. Je soutiendrai la reconnaissance internationale de l’État palestinien. » A l’exception de quelques extrémistes violents, haineux, sectaires et contre-productifs comme il y en dans tous les bords, dans toutes les familles politiques y compris dans la nôtre, les habitants des quartiers populaires qui ont manifesté, réclamaient simplement l’application de l’engagement 59 de notre président.

On ne lutte pas contre l’intolérable stigmatisation des Juifs de France en stigmatisant tout aussi intolérablement les habitants des quartiers populaires. Les Roms, les Musulmans, les habitants des quartiers populaires ne doivent pas, pas plus que les Juifs, être désignés comme les ennemis publics de la République. Il devient urgent de nous souvenir de notre dénominateur commun, de ce qui nous fait vivre ensemble dans une République une et indivisible.

Non, monsieur le Premier Ministre, on ne répare pas une discrimination par une autre discrimination.

Voir de même:

Barbara Lefebvre : « L’antisémitisme est devenu un code culturel généralisé en France »

Co-auteure de « Une France soumise. Les voix du refus*», un recueil de témoignages et d’expertises sur l’offensive de l’islam radical, cette professeure d’histoire-géographie examine la sécession culturelle à l’œuvre sur le territoire.

Actualité Juive : En quinze ans, ce qui était alors des « territoires perdus » de la République se sont étendus plus largement dans le pays. Quelles ont été les dates charnières de ce pourrissement social et idéologique ?

Barbara Lefebvre : Depuis la parution des «Territoires perdus de la République», en 2002, la situation n’a fait que s’aggraver. Les émeutes de 2005 et 2007, le débat houleux sur l’identité nationale et la diversité au début du mandat de Nicolas Sarkozy, autant d’étapes témoignant d’une fébrilité sur les questions d’identité et de laïcité. Celles-ci sont restées en suspens depuis et n’ont jamais été réellement traitées par les gouvernements en place. Quand on se penche sur les polémiques plus récentes autour du port de la burqa ou du burkini, on mesure que les prémices mais aussi les mécanismes de ces « affaires » étaient déjà annoncés dans notre livre.

A.J.: « Une France soumise » décrit par le menu la stratégie de grignotement des islamistes pour accroître leur domination dans les esprits mais aussi sur des pans entiers de territoire. « Une seconde société tente de s’imposer insidieusement au sein de notre République, tournant le dos à celle-ci, visant explicitement le séparatisme, voire la sécession », s’alarme la philosophe Elisabeth Badinter, dans la préface au livre. Comment les « voix du refus » auxquelles vous avez tendu l’oreille résistent-elles à cette offensive ?

B. L. : Il existe un climat de peur au sein de populations qui subissent ces pressions au quotidien, dans une grande solitude. Elles ont été abandonnées par les pouvoirs publics, notamment sur l’autel du clientélisme électoral. S’il concerne tous les partis, ce phénomène touche particulièrement les municipalités d’extrême gauche qui ont enfermé les membres de la communauté musulmane dans leur identité religieuse et les ont confiés à des associations communautaires dont certaines sont de type salafiste.

Lors des émeutes de 2005, le ministre de l’Intérieur de l’époque, Nicolas Sarkozy, s’est attaché les services d’associations liées à l’Union des organisations islamiques de France (UOIF) qui tapissaient les quartiers, la gratifiant ainsi d’une légitimité qu’elle n’avait pas : celle de représenter les musulmans de France. Nous en payons le prix aujourd’hui.

Des mouvements laïcs se sont retrouvés entre deux feux, entre ceux qui essaient de faire advenir un projet politique religieux de manière habile et le chantage des pouvoirs publics qui invoquent la peur des émeutes.

A.J.: La fameuse injonction « pas de vague »…

B. L. : Nombre de fonctionnaires de police, de l’éducation nationale et des collectivités territoriales ont en effet peur d’être mal vus par leur hiérarchie. On leur demande d’acheter la paix sociale, d’éviter les violences.

Si les Juifs quittent la France aujourd’hui, ce n’est pas à cause des vieillards de Rivarol

A.J.: Ces quinze dernières années ont également vu progresser en France ce que vous qualifiez d’ « antisémitisme décomplexé ». De quelle manière cette judéophobie s’articule-t-elle au phénomène plus global de désagrégation que vous dénoncez ?

B. L. : L’antisémitisme est toujours le signal d’une démocratie en train de se perdre. Idem pour l’atteinte à la liberté des femmes. L’assassinat d’Ilan Halimi, en 2006, a marqué le basculement dans le passage à l’acte extrêmement violent de cet antisémitisme débridé que nous constations auprès d’une certaine population dans les quartiers dits sensibles.

L’antisémitisme est devenu un code culturel généralisé en France. On parle des Juifs de manière décomplexée et agressive. Dans ces quartiers sensibles, l’activisme virulent du mouvement BDS conforte un grand nombre de jeunes ignares d’un point de vue historique et géopolitique dans leur antisémitisme et leur antisionisme qui n’en est que le faux nez. La parole des pouvoirs publics sur le devoir de mémoire est aujourd’hui inopérante face aux déversements de haine sur les réseaux sociaux, non pas de néo-nazis, mais de jeunes animés par une puissante haine antijuive, haine dont ils sont aussi les héritiers, le travail d’histoire dans le monde arabe sur ce que fut la condition juive avant la colonisation n’existe pas. Ces sociétés sont maintenues dans le culte victimaire et ici, en France, les Indigènes de la République en sont l’illustration. Si les Juifs quittent la France aujourd’hui, ce n’est pas à cause des vieillards de Rivarol.

Voir enfin:

Si Le Pen avait été élue… le plan secret pour « protéger la République »

Les pouvoirs publics, qui redoutaient, en cas de victoire du Front national, des manifestations violentes, avaient imaginé un scénario politique totalement inédit. Révélations.

Mathieu Delahousse
Nouvel Obs
17 mai 2017

Le plan n’a jamais été écrit noir sur blanc, mais tout était fin prêt. Son déroulé était si précisément envisagé qu’une poignée de membres du gouvernement, de directeurs de cabinet et de très hauts responsables de l’Etat peuvent encore le décrire de tête, étape par étape. Ce plan, qui pourrait s’intituler « Protéger la République », a été construit de façon informelle alors que la candidate du Front national grimpait dans les sondages et que des remontées d’informations faisaient craindre des troubles majeurs à l’ordre public si elle était élue. Un des hommes mis au courant de ce projet commente anonymement :

« C’était une fusée à plusieurs étages. La philosophie, et la priorité impérative, c’était de maintenir la paix civile en respectant totalement nos règles constitutionnelles. »

Pour en donner les détails, « l’Obs » a recoupé les éléments auprès de trois sources, au sein du gouvernement sortant et d’institutions de l’Etat.

Le pays au bord du chaos

Les stratèges qui ont conçu ce plan B anticipent qu’au lendemain de la victoire du Front national le pays risque de se retrouver au bord du chaos. Etat de sidération, manifestations républicaines, mais surtout violences extrêmes, notamment …

Sondage : Macron et Philippe privés d’état de grâce

  • Tristan Quinault Maupoil
  • Le Figaro
  • 18/05/2017

Le couple exécutif n’a pas la confiance de la majorité des Français au lendemain de sa victoire.

Un premier sondage Elabe pour Les Echos et Radio classique (*) indique jeudi que les Français ne sont pas prêts à faire confiance les yeux fermés au nouveau couple exécutif. Le président de la République bénéficie de 45% de cote de confiance. 46% des Français ne lui font pas confiance, 9% sont sans opinion. Au même stade de son mandat, François Hollande obtenait, en 2012, un meilleur taux de confiance (58%). De même pour Nicolas Sarkozy en 2007 (59%) ou encore Jacques Chirac (61% en 1995 et 53% au début de son deuxième mandat en 2002). «On sent un certain attentisme des Français et face à eux, un président de la République et un premier ministre qui vont avant tout devoir faire leurs preuves», commente Yves-Marie Cann, le directeur des études politiques d’Elabe cité par Les Echos.

Sans surprise, c’est chez ses électeurs du premier tour qu’Emmanuel Macron obtient sa meilleure cote de confiance (92%). Viennent ensuite les électeurs de Benoît Hamon (56%) puis les électeurs de François Fillon (49%). «La double déception, suite à la fois au quinquennat de Nicolas Sarkozy à droite et celui de François Hollande à gauche, fait que les Français ne se contentent plus des promesses et ne s’attendent pas à ce que la situation s’améliore sous le seul effet de l’élection», juge Yves-Marie Cann.

Le score d’Edouard Philippe n’est pas plus positif, loin de là. Le premier ministre obtient seulement 36% de confiance. A noter que 21% des personnes interrogées se disent «sans opinion» à son egard, preuve que le maire du Havre pâtit d’un manque de notoriété. Lorsque Jean-Marc Ayrault est arrivé à Matignon, il bénéficiait d’une cote de 56%.

Issu des rangs de la droite, Edouard Philippe ne parvient pas à obtenir la confiance de tous les électeurs de François Fillon. 45% lui font confiance, quand 40% ne la lui accordent pas. C’est chez les électeurs d’Emmanuel Macron qu’il obtient le meilleur score (73%).

Législatives: la majorité présidentielle en hausse

Si les taux de confiance du couple exécutif ne sont pas très élevés, cela n’empêche pas les électeurs d’envisager de voter pour la majorité présidentielle aux élections législatives de juin. 32% envisagent de le faire selon une enquête Harris Interactive pour France télévisions, publiée jeudi (**). C’est trois points de plus que lors de la précédente enquête du 11 mai et six points de plus que dans l’enquête du 7 mai. Surtout, c’est huit points de plus que le score d’Emmanuel Macron au premier tour de l’élection présidentielle.

À l’inverse, les Républicains et l’UDI sont crédités de 19% des voix (-3 points par rapport au 7 mai). Un score et une tendance identiques pour le Front national. La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon progresse (15%; +2 points) et le Parti socialiste continue sa descente infernale, crédité de 6% des voix (-2points).

(*) Sondage réalisé les 16 et 17 mai auprès d’un échantillon de 999 personnes, par Internet, selon la méthode des quotas.

(**) Enquête réalisée en ligne du 15 au 17 mai 2017 (après la nomination d’Édouard Philippe comme premier ministre, et avant la présentation du nouveau gouvernement), auprès d’un échantillon 5 015 personnes, représentatif des Français âgés de 18 ans et plus comprenant un échantillon de 4 598 inscrits sur les listes électorales.


Médias: Le Monde ressuscite l’Index (Who will fact-check the fact-checkers ?)

12 février, 2017
decodex
Exemple de fiabilité pour le site de «Valeurs actuelles» et le blog «les Crises»le-monde-decodexNous sommes entrés dans un mouvement qui est de l’ordre du religieux. Entrés dans la mécanique du sacrilège : la victime, dans nos sociétés, est entourée de l’aura du sacré. Du coup, l’écriture de l’histoire, la recherche universitaire, se retrouvent soumises à l’appréciation du législateur et du juge comme, autrefois, à celle de la Sorbonne ecclésiastique. Françoise Chandernagor (février 2007)
Nous avons recensés 600 sites, majoritairement français mais aussi anglais et américains et quelques allemands, avec cinq niveaux de fiabilité, repérés par cinq couleurs. Nous distinguons en gris les sites collectifs, donc non classés, comme Wikipedia, en bleu les sites parodiques, comme Le Gorafi ou NordPresse, en rouge les sites pas du tout fiables, complotistes ou trompeurs, comme le portail IVG.net qui, sous couvert d’informations, veut manipuler les femmes pour les décourager d’avorter, en orange les sites peu fiables ou très orientés, type FdeSouche, ou les attrape-clics qui republient des informations non recoupées, et enfin en vert les sites très fiables. C’est n’est pas un jugement sur leur opinion, mais sur leur démarche journalistique. L’idée n’est pas de faire du clic ni de l’argent, c’est une démarche citoyenne. Samuel Laurent
L’Index librorum prohibitorum (Index des livres interdits) est un catalogue instauré par le pape Paul IV en 1559 durant le Concile de Trente (1545-1563). Il s’agit d’une liste d’ouvrages que les catholiques romains n’étaient pas autorisés à lire. Le but de cette liste était d’empêcher la lecture de « livres pernicieux » jugés immoraux ou contraires à la foi. La Congrégation de l’Index fut instituée en 1571. L’Index fut régulièrement mis à jour jusqu’en 1961, par ajout de la Congrégation de l’Inquisition ou du pape. La liste n’était pas un simple travail de réaction ; les auteurs étaient invités à défendre leurs travaux, qu’ils pouvaient corriger et rééditer s’ils désiraient éviter l’interdiction, et une censure avant publication était encouragée. (…) Depuis la « Notification de la suppression de l’index des livres interdits », émise par le Vatican en 1966, cet index perd son caractère obligatoire et n’a plus valeur de censure, même s’il reste un guide moral. C’est de cet Index qu’est venue l’expression “Être mis à l’Index“. Ainsi, cette censure a gravement attenté à la Liberté d’expression, et a pourri le débat public pendant plus de 400 ans. Nous en étions débarrassés depuis plus de 50 ans, croyant être enfin entrés définitivement dans une période de liberté de pensée et d’expression. Et puis Le Monde a ressuscité l’Index… Les Crises
En proposant à ses lecteurs un moteur de recherche permettant de vérifier la fiabilité des sites d’information, «le Monde» se met dans une situation où il est à la fois juge et partie. (…) Jusqu’à présent, les fact-checkeurs se contentaient de fact-checker au détail, article par article, rumeur par rumeur, photo par photo, assertion par assertion, chiffre faux par chiffre faux. C’était (quasi) irréprochable déontologiquement, même si ce travail indispensable n’a pas empêché, aux Etats-Unis, l’élection de l’affabulateur complotiste Trump. Mais sans doute rien ne pouvait-il empêcher l’élection de Donald Trump, face à l’impopularité de Hillary Clinton. Désormais, donc, le Monde décode en gros. Tant de savoir accumulé devait trouver un débouché. Sur le papier, le saut est défendable. Dans la pratique, le diable est dans les détails. Depuis que l’extension est entrée en service, les critiques ont été nombreuses, essentiellement de la part des classés rouges. On pouvait s’y attendre. Encore faut-il distinguer les grandes objections qu’on peut faire au projet. (…) Plus sérieuse est une troisième critique : le Monde a catégorisé à la hache. A ma droite, en vert, tous les médias «professionnels», avec journalistes encartés. A ma gauche, en rouge, tous les autres. Hors carte de presse, point de salut. D’un coup d’un seul, l’apport historique d’Internet à l’enrichissement de l’info traditionnelle est jeté avec l’eau du bain Trump-Brexit. Ainsi, Valeurs actuelles, et sa condamnation à la haine raciale, est en vert, alors que Fakir, le site de François Ruffin, auteur de Merci patron !, est en rouge. Sur le point particulier de Valeurs actuelles, on sent d’ailleurs bien l’embarras de Decodex, qui assure dans le même mouvement que «le site est en principe plutôt fiable», tout en nuançant que «certaines enquêtes sont à prendre avec précaution». Décode qui pourra. Mais ce n’est pas le pire. Le pire, c’est que ce partage lui-même ne vaut que pour la presse française. Si le Monde n’a pas voulu se fâcher avec les chers confrères (et concurrents) français en les badigeonnant tous de vert, il n’a pas les mêmes scrupules s’agissant de la presse étrangère. Prenons la Grande-Bretagne. Le Daily Mail, pro-Brexit, qui a repris les mensonges du camp du «Leave», est catalogué orange («présente souvent les faits de manière racoleuse et exagérée»). Pourquoi pas ? Mais le Guardian, média phare du Remain anti-Brexit, qui a multiplié les prédictions apocalyptiques pour l’instant nullement confirmées dans les faits, est catalogué fiable. Pourquoi l’un et pas l’autre ? Plus sérieux : de quel droit, une source d’information vient-elle dire que d’autres sources d’informations concurrentes sont fiables ou non ? Quelle est sa fiabilité ? C’est comme si on demandait à la compagnie de taxis G7 de labelliser Uber ou aux agences immobilières de dire si Airbnb est une appli cool. Journal favorable à la mondialisation, le Monde classe en vert les journaux pro-mondialisation et les autres en rouge. Le Monde est purement et simplement en conflit d’intérêts. Juge et partie. Mort (provisoire ?) d’une belle idée. Daniel Schneidermann
Verificator arrive. Les menteurs n’ont qu’à bien se tenir. Orwell aurait pu l’inventer : un outil qui prétend distinguer le vrai du faux, ça aurait fait rêver Big Brother. C’est Le Monde qui l’offre aujourd’hui au lecteur-citoyen supposé égaré dans le maquis de l’information. Grâce à une panoplie informatique appelée Decodex (dont fait partie Verificator), il pourra se repérer et distinguer le bon grain journalistique de l’ivraie propagandiste. Dès ce matin, 600 sites, français en majorité, seront notés par un moteur de recherches à l’aide d’un système de pastilles de couleurs notant leur fiabilité: gris pour les sites collectifs, comme Wikipedia, bleu pour les sites parodiques, comme Le Gorafi, rouge pour les sites « pas du tout fiables, complotistes ou trompeurs », orange pour les sites « peu fiables ou très orientés », vert pour les sites « très fiables ». Ce système rappelle furieusement celui qui classe les voitures en fonction de leur nocivité pour l’environnement. Faut-il comprendre que Le Monde fait la chasse aux pollueurs du web ? (…) C’est tout de même curieux. En général, les journalistes du Monde n’aiment pas du tout qu’on les accuse d’être des donneurs de leçon. Or, voilà qu’ils se proclament eux-mêmes arbitres des élégances morales de la profession. Au nom de quoi le service « Décodeurs » du Monde serait-il habilité à décerner des brevets de fiabilité ? N’y aurait-il pas un petit conflit d’intérêt dans le fait que Le Monde, qui est producteur d’information, soit aussi celui qui délivre l’AOC ? Bien sûr, Jérôme Fenoglio, interrogé sur France Inter par une Sonia Devillers en pamoison devant tant de génie, se défend de toute volonté de censure idéologique : il s’agit simplement d’offrir à ceux qui le veulent (il insiste sur le fait qu’on n’est pas obligés, ouf) un moyen de savoir s’ils sont chez des charlatans ou chez des gens sérieux, si ce qu’ils consomment est de l’information ou une contrefaçon. Intention fort louable bien sûr. Reste à savoir comment on distingue les uns des autres. Et, à entendre les rares exemples donnés par les initiateurs de cette usine à gaz, on peut déjà redouter un filtre idéologique. Ainsi sait-on déjà que FDesouche sera classé « orange », en raison, suppose-t-on, de son caractère « très orienté ». Comme FDesouche ne publie que des informations puisées ailleurs, dans des médias certainement labellisés « verts » par Decodex, cela signifie qu’une information cachère dans Le Parisien devient immangeable chez FDesouche. En réalité, FDesouche publie des informations avérées et orientées. Tout comme Le Monde qui a, des années durant, dénoncé à grand bruit la menace populiste, et informé à très bas bruit sur la menace islamiste. La conclusion, c’est qu’une sélection particulière d’informations parfaitement exactes peut se révéler « très orientée ». En attendant, on aimerait savoir si l’Humanité et les Inrocks auront droit à leur pastille orange. Mais peut-être Verificator considèrera-t-il que ces titres, certes « très orientés », le sont aussi très bien. Qu’on ne se méprenne pas, quand Jérôme Fenoglio affirme qu’on peut être en désaccord à condition d’être d’accord sur les faits, il soulève un problème grave. Les complotistes de tout poil, qui pullulent sur internet, menacent le monde commun. Mais ce n’est pas un label décerné par Le Monde qui y changera quelque chose. Nos vaillants décodeurs oublient que ne s’informent sur les sites complotistes que ceux qui veulent croire aux complots. Et pour ceux-là, la pastille orange décernée par Le Monde fonctionnera comme un signe de ralliement plutôt que comme une marque d’infamie. En réalité, Decodex repose sur une définition pour le moins problématique de l’information. Celle-ci serait faite de faits dont le journaliste, nous disent Fenoglio et ses camarades, n’est que l’humble interprète. Interprète est le mot juste. Car si on a besoin d’interpréter les faits c’est qu’il n’est pas si facile de les définir. On peut sans doute savoir assez facilement combien de gens ont assisté à l’intronisation de Donald Trump (ou en tout cas avoir la certitude que le président américain ment). Mais la plupart des faits sont étroitement dépendants de celui qui les observe : s’il existait des faits autonomes, il serait facile de savoir si, oui ou non, le niveau baisse à l’école (sujet sur lequel les journalistes de Causeur et ceux du Monde n’ont pas la même vérité). Ou si l’intégration progresse. Ou si les Français sont de plus en plus racistes. Et il ne suffit pas de brandir des chiffres. Le problème, presque insoluble, c’est que, souvent, les mots n’ont pas le même sens pour tout le monde. On peut dire, chiffres à l’appui, que les capacités de lecture des élèves s’améliorent. Mais le mot « lecture » ne désigne plus la même réalité. Croire qu’on réinventera le monde commun à coups d’algorithme relève au mieux de la naïveté technologique, au pire de l’arrogance politique. Aucun robot ne résoudra pour nous la difficile question de la vérité. Alors chers confrères, arrêtez de décoder ! Elisabeth Lévy

Vous en aviez rêvé, Le Monde l’a fait !

Au lendemain d’une revanche des bouseux

Qui a décidément, du côté des mauvais perdants, beaucoup de mal à passer …

Et ce, malgré l’accumulation, entre accusation de piratage russe ou du système électoral, des excuses et des coups bas …

Devinez ce que viennent de nous sortir les décodeurs du Monde ?

Non content de s’écrire désormais avec l’histoire et la sociologie dans les prétoires …

Le journalisme va enfin pouvoir disposer, digne de la Sorbonne ecclésiastique des plus beaux jours, de son propre Index à lui tout seul  !

I. Quand le Monde ressuscite l’Index librorum prohibitorum

L’Index librorum prohibitorum (Index des livres interdits) est un catalogue instauré par le pape Paul IV en 1559 durant le Concile de Trente (1545-1563).

Il s’agit d’une liste d’ouvrages que les catholiques romains n’étaient pas autorisés à lire. Le but de cette liste était d’empêcher la lecture de « livres pernicieux » jugés immoraux ou contraires à la foi.

La Congrégation de l’Index fut instituée en 1571. L’Index fut régulièrement mis à jour jusqu’en 1961, par ajout de la Congrégation de l’Inquisition ou du pape. La liste n’était pas un simple travail de réaction ; les auteurs étaient invités à défendre leurs travaux, qu’ils pouvaient corriger et rééditer s’ils désiraient éviter l’interdiction, et une censure avant publication était encouragée.

On a ainsi pu trouver parmi les centaines d’auteurs dans l’Index : René Descartes, Daniel Defoe, Blaise Pascal, Pierre-Joseph Proudhon, Jean de La Fontaine, Johannes Kepler, Alexandre Dumas, Érasme, Honoré de Balzac, Charles Baudelaire, François Rabelais, Jean-Jacques Rousseau, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Pierre Larousse, Fénelon, Gustave Flaubert, Fontenelle, John Locke, Martin Luther, Jean Calvin, Anatole France, Baruch Spinoza, Nicolas Machiavel, Frédéric II de Prusse, André Gide, Auguste Comte, Condorcet, Nicolas Copernic, Thomas Hobbes, David Hume, Emmanuel Kant, Montaigne, Montesquieu, Voltaire, Victor Hugo, Émile Zola…

J’ai une pensée émue pour toutes ces personnes, qui, un jour, ont découvert qu’elles étaient mises à l’Index et que c’était diabolique de les lire – vous comprenez pourquoi.

Depuis la « Notification de la suppression de l’index des livres interdits », émise par le Vatican en 1966, cet index perd son caractère obligatoire et n’a plus valeur de censure, même s’il reste un guide moral.

C’est de cet Index qu’est venue l’expression “Être mis à l’Index“.

Ainsi, cette censure a gravement attenté à la Liberté d’expression, et a pourri le débat public pendant plus de 400 ans.

Nous en étions débarrassés depuis plus de 50 ans, croyant être enfin entrés définitivement dans une période de liberté de pensée et d’expression.

Et puis Le Monde a ressuscité l’Index…

Voir aussi:

Au Monde, on décode à pleins tubes!

Decodex est en ligne

Elisabeth Lévy
est fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur.

Causeur

02 février 2017

Verificator arrive. Les menteurs n’ont qu’à bien se tenir. Orwell aurait pu l’inventer : un outil qui prétend distinguer le vrai du faux, ça aurait fait rêver Big Brother. C’est Le Monde qui l’offre aujourd’hui au lecteur-citoyen supposé égaré dans le maquis de l’information. Grâce à une panoplie informatique appelée Decodex (dont fait partie Verificator), il pourra se repérer et distinguer le bon grain journalistique de l’ivraie propagandiste. Dès ce matin, 600 sites, français en majorité, seront notés par un moteur de recherches à l’aide d’un système de pastilles de couleurs notant leur fiabilité: gris pour les sites collectifs, comme Wikipedia, bleu pour les sites parodiques, comme Le Gorafi, rouge pour les sites « pas du tout fiables, complotistes ou trompeurs », orange pour les sites « peu fiables ou très orientés », vert pour les sites « très fiables ». Ce système rappelle furieusement celui qui classe les voitures en fonction de leur nocivité pour l’environnement. Faut-il comprendre que Le Monde fait la chasse aux pollueurs du web ? En tout cas, pour Causeur, les paris sont ouverts. J’avoue qu’une pastille verte me vexerait presque.

Un léger conflit d’intérêt

C’est tout de même curieux. En général, les journalistes du Monde n’aiment pas du tout qu’on les accuse d’être des donneurs de leçon. Or, voilà qu’ils se proclament eux-mêmes arbitres des élégances morales de la profession. Au nom de quoi le service « Décodeurs » du Monde serait-il habilité à décerner des brevets de fiabilité ? N’y aurait-il pas un petit conflit d’intérêt dans le fait que Le Monde, qui est producteur d’information, soit aussi celui qui délivre l’AOC ? Bien sûr, Jérôme Fenoglio, interrogé sur France Inter par une Sonia Devillers en pamoison devant tant de génie, se défend de toute volonté de censure idéologique : il s’agit simplement d’offrir à ceux qui le veulent (il insiste sur le fait qu’on n’est pas obligés, ouf) un moyen de savoir s’ils sont chez des charlatans ou chez des gens sérieux, si ce qu’ils consomment est de l’information ou une contrefaçon. Intention fort louable bien sûr. Reste à savoir comment on distingue les uns des autres. Et, à entendre les rares exemples donnés par les initiateurs de cette usine à gaz, on peut déjà redouter un filtre idéologique.

FDesouche classé « orange », en raison, suppose-t-on, de son caractère « très orienté »

Ainsi sait-on déjà que FDesouche sera classé « orange », en raison, suppose-t-on, de son caractère « très orienté ». Comme FDesouche ne publie que des informations puisées ailleurs, dans des médias certainement labellisés « verts » par Decodex, cela signifie qu’une information cachère dans Le Parisien devient immangeable chez FDesouche. En réalité, FDesouche publie des informations avérées et orientées. Tout comme Le Monde qui a, des années durant, dénoncé à grand bruit la menace populiste, et informé à très bas bruit sur la menace islamiste. La conclusion, c’est qu’une sélection particulière d’informations parfaitement exactes peut se révéler « très orientée ». En attendant, on aimerait savoir si l’Humanité et les Inrocks auront droit à leur pastille orange. Mais peut-être Verificator considèrera-t-il que ces titres, certes « très orientés », le sont aussi très bien.

Pas de problème pour Les Inrocks ou l’Humanité

Problème de référence?

Qu’on ne se méprenne pas, quand Jérôme Fenoglio affirme qu’on peut être en désaccord à condition d’être d’accord sur les faits, il soulève un problème grave. Les complotistes de tout poil, qui pullulent sur internet, menacent le monde commun. Mais ce n’est pas un label décerné par Le Monde qui y changera quelque chose. Nos vaillants décodeurs oublient que ne s’informent sur les sites complotistes que ceux qui veulent croire aux complots. Et pour ceux-là, la pastille orange décernée par Le Monde fonctionnera comme un signe de ralliement plutôt que comme une marque d’infamie.

En réalité, Decodex repose sur une définition pour le moins problématique de l’information. Celle-ci serait faite de faits dont le journaliste, nous disent Fenoglio et ses camarades, n’est que l’humble interprète. Interprète est le mot juste. Car si on a besoin d’interpréter les faits c’est qu’il n’est pas si facile de les définir. On peut sans doute savoir assez facilement combien de gens ont assisté à l’intronisation de Donald Trump (ou en tout cas avoir la certitude que le président américain ment). Mais la plupart des faits sont étroitement dépendants de celui qui les observe : s’il existait des faits autonomes, il serait facile de savoir si, oui ou non, le niveau baisse à l’école (sujet sur lequel les journalistes de Causeur et ceux du Monde n’ont pas la même vérité). Ou si l’intégration progresse. Ou si les Français sont de plus en plus racistes. Et il ne suffit pas de brandir des chiffres. Le problème, presque insoluble, c’est que, souvent, les mots n’ont pas le même sens pour tout le monde. On peut dire, chiffres à l’appui, que les capacités de lecture des élèves s’améliorent. Mais le mot « lecture » ne désigne plus la même réalité.

Croire qu’on réinventera le monde commun à coups d’algorithme relève au mieux de la naïveté technologique, au pire de l’arrogance politique. Aucun robot ne résoudra pour nous la difficile question de la vérité. Alors chers confrères, arrêtez de décoder !

Voir aussi:

Chronique «Médiatiques»
Decodex décodé
En proposant à ses lecteurs un moteur de recherche permettant de vérifier la fiabilité des sites d’information, «le Monde» se met dans une situation où il est à la fois juge et partie.

Daniel Schneidermann

Libération

5 février 2017

Dans le monde merveilleux des surveillants surveillés et des fact-checkeurs fact-checkés, amusons-nous aujourd’hui à décoder Decodex. Decodex, c’est le nouveau joujou mis en ligne la semaine dernière par le Monde, et qui partage les médias en ligne entre plutôt fiables et pas fiables du tout. Vous arrivez sur pipeule.com ou sur bidon.fr, et le joujou, pardon l’extension, vous le classe en vert ou en rouge, avec quelques lignes d’explication de vote.

C’est un pari audacieux. Jusqu’à présent, les fact-checkeurs se contentaient de fact-checker au détail, article par article, rumeur par rumeur, photo par photo, assertion par assertion, chiffre faux par chiffre faux. C’était (quasi) irréprochable déontologiquement, même si ce travail indispensable n’a pas empêché, aux Etats-Unis, l’élection de l’affabulateur complotiste Trump. Mais sans doute rien ne pouvait-il empêcher l’élection de Donald Trump, face à l’impopularité de Hillary Clinton.

Désormais, donc, le Monde décode en gros. Tant de savoir accumulé devait trouver un débouché. Sur le papier, le saut est défendable. Dans la pratique, le diable est dans les détails. Depuis que l’extension est entrée en service, les critiques ont été nombreuses, essentiellement de la part des classés rouges. On pouvait s’y attendre. Encore faut-il distinguer les grandes objections qu’on peut faire au projet.

Première objection : Decodex ne convaincra que les convaincus. Seuls la téléchargeront ceux qui font a priori confiance au Monde, pour discerner la bonne de la mauvaise info. Objection rejetée : entre les convaincus de la fiabilité, par nature, de la presse traditionnelle, et les convaincus de sa congénitale propension au mensonge et à la manip, reste heureusement le grand marais de tous ceux qui doutent, cherchent, tâtonnent, hésitent, recoupent. Et donc, oui, il existe pour une initiative de ce genre un public intéressé.

Objection de rechange : auprès de la seconde catégorie, l’anathème jeté par Decodex sur les sites «douteux» n’aura aucun effet. Il ne fera que les conforter dans leur certitude que l’objet de cet anathème est digne de confiance, du fait même de l’anathème d’un «média du système». Objection retenue cette fois, mais c’est un risque à courir.

Plus sérieuse est une troisième critique : le Monde a catégorisé à la hache. A ma droite, en vert, tous les médias «professionnels», avec journalistes encartés. A ma gauche, en rouge, tous les autres. Hors carte de presse, point de salut. D’un coup d’un seul, l’apport historique d’Internet à l’enrichissement de l’info traditionnelle est jeté avec l’eau du bain Trump-Brexit. Ainsi, Valeurs actuelles, et sa condamnation à la haine raciale, est en vert, alors que Fakir, le site de François Ruffin, auteur de Merci patron !, est en rouge. Sur le point particulier de Valeurs actuelles, on sent d’ailleurs bien l’embarras de Decodex, qui assure dans le même mouvement que «le site est en principe plutôt fiable», tout en nuançant que «certaines enquêtes sont à prendre avec précaution». Décode qui pourra.

Mais ce n’est pas le pire. Le pire, c’est que ce partage lui-même ne vaut que pour la presse française. Si le Monde n’a pas voulu se fâcher avec les chers confrères (et concurrents) français en les badigeonnant tous de vert, il n’a pas les mêmes scrupules s’agissant de la presse étrangère. Prenons la Grande-Bretagne. Le Daily Mail, pro-Brexit, qui a repris les mensonges du camp du «Leave», est catalogué orange («présente souvent les faits de manière racoleuse et exagérée»). Pourquoi pas ? Mais le Guardian, média phare du Remain anti-Brexit, qui a multiplié les prédictions apocalyptiques pour l’instant nullement confirmées dans les faits, est catalogué fiable. Pourquoi l’un et pas l’autre ?

Plus sérieux : de quel droit, une source d’information vient-elle dire que d’autres sources d’informations concurrentes sont fiables ou non ? Quelle est sa fiabilité ? C’est comme si on demandait à la compagnie de taxis G7 de labelliser Uber ou aux agences immobilières de dire si Airbnb est une appli cool. Journal favorable à la mondialisation, le Monde classe en vert les journaux pro-mondialisation et les autres en rouge. Le Monde est purement et simplement en conflit d’intérêts. Juge et partie. Mort (provisoire ?) d’une belle idée.

Voir également:

«Qui fact-checkera les fact-checkeurs ?» : le Decodex du Monde suscite des critiques

Des journalistes ont exprimé leur scepticisme envers la démarche du Monde qui consiste à établir le degré de fiabilité des sites d’information sur internet. Certains acteurs mis à l’index se demandent ce qui fonde la légitimité du Monde à distribuer les bons points.

«Un premier pas vers la vérification de masse de l’information». C’est ainsi que se définit «Decodex» le nouvel outil du Monde pour décrypter la fiabilité de l’information sur internet et lutter contre les intox qui pullulent sur le web. La démarche, qui se veut pédagogique, prend notamment la forme d’un moteur de recherche, le logiciel classe les sites soumis en plusieurs couleurs: vert pour «plutôt fiable», jaune pour «peu fiable» rouge pour «très peu fiable» ou bleu pour «parodique». Ainsi le site Gorafi reçoit une pastille bleue, tandis que «Fdesouche», la revue de presse identitaire, reçoit une gommette jaune, et le site ivg.net, dans le viseur du gouvernement parce qu’il culpabiliserait les femmes désirant avorter, une pastille rouge. La liste de tous les sites classés par Decodex assortis des commentaires a par ailleurs été publiée par un blog.

Labellisation du bon journalisme

A première vue, l’idée de séparer le bon grain de l’ivraie journalistique peut paraître louable. Mais très vite, des voix se sont élevées pour dénoncer un monopole de la labellisation du «bon journalisme» assez contestable. Où est la part de la ligne éditoriale dans le jugement de ce qu’est un site fiable? Par exemple le site «Valeurs

actuelles» d’abord classé en vert, s’est vu attribuer la gommette orange «peu fiable» quelques jours plus tard. En cause, la condamnation de l’hebdo pour «provocation à la haine raciale» pour sa Une sur les Roms en 2015. «Certaines enquêtes ou reprises d’autres médias sont à prendre avec précaution.» indique le «Decodex».

Du côté de l’hebdo droitier, on préfère rire de cette mise à l’index. «Au début nous étions très inquiets d’être en vert, mais on s’est très vite rassurés en voyant qu’on était passé au orange», se gausse Geoffroy Lejeune, le directeur de la rédaction. «Nous songeons d’ailleurs à Valeurs Actuelles à mettre en œuvre notre propre Decodex. Les Décodeurs du Monde y seraient en violet ou en marron», lâche-t-il.

Autre mécontent: Olivier Berruyer, blogueur et fondateur du site Les Crises, qui s’est vu lui carrément décerner l’infamante étiquette rouge «très peu fiable» en raison de la diffusion de «théories conspirationnistes, notamment sur la crise ukrainienne.». Il se retrouve dans le même sac qu’Égalité et réconciliation, le site d’Alain Soral, ou le site complotiste antisémite Panamza. Pour justifier son choix, Le Monde s’appuie sur une source unique: un article issu d’un blog hébergé par…. le Monde. Dans un article documenté, Olivier Berruyer, développe un long argumentaire contre ce qu’il appelle une «liste maccarthyste» et compare le Decodex à l‘Index librorum prohibitorum, la liste établie par l’Eglise des ouvrages que les catholiques n’avaient pas le droit de lire. «Je n’ai pas créé un site d’information, mais un simple blog personnel pour échanger avec les lecteurs ; et le Monde n’a pas à utiliser l’immense poids de son image pour tenter de me discréditer – sans fondement en plus.», se plaint le blogueur. La journaliste Aude Lancelin, auteur du Monde libre, un brûlot remarqué sur les dérives du journalisme, l’a soutenu.

Juge et partie

Outre les plaintes de réprouvés, Decodex suscite des doutes chez d’autres journalistes. «Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage. Qui veut discréditer un site trouvera toujours une fausse information quelque part.» remarque Vincent Glad qui tient un blog sur le site de Libération. Le journaliste fait remarquer que si le blog de l’économiste souverainiste Jacques Sapir est classé «orange» parce qu’il «il relaie parfois de fausses informations, niant la présence de soldats russes en Ukraine en 2014, pourtant établie», «il serait facile de rétorquer que Le Monde publie aussi à l’occasion de fausses informations, comme récemment le faux piratage par les Russes d’une centrale américaine.» On peut aussi noter que le magazine people France dimanche reçoit une pastille verte «plutôt fiable», alors que le journal avait annoncé en Une le divorce d’Emmanuel Macron, ce qui avait suscité une plainte de ce dernier.

«Au nom de quoi le service «Décodeurs» du Monde serait-il habilité à décerner des brevets de fiabilité? N’y aurait-il pas un petit conflit d’intérêt dans le fait que Le Monde, qui est producteur d’information, soit aussi celui qui délivre l’AOC?» se demande Élisabeth Lévy dans Causeur. Pour Daniel Schneiderman, fondateur du site de critique des médias Arrêts sur image, il y a également une difficulté à ce que Le Monde soit à la fois juge et partie. «De quel droit, une source d’information vient-elle dire que d’autres sources d’informations concurrentes sont fiables ou non? Quelle est sa fiabilité? C’est comme si on demandait à la compagnie de taxis G7 de labelliser Uber ou aux agences immobilières de dire si Airbnb est une appli cool», écrit-il dans Libération.

Derrière cette polémique, c’est toutes les mutations du journalisme contemporain qui sont en question. A l’ère des populismes, des réseaux sociaux, et de la «post-vérité», les médias traditionnels peuvent-ils garder le monopole de l’information? Y-a-t’il une définition «légale» du journalisme? Certains ont eu beau jeu de rappeler que Le Monde et Libération avaient applaudi en une l’entrée des Khmers rouges dans Phnom Penh en 1975, et qu’il n’y a pas d’objectivité journalistique pure, définissable a priori.

D’aucuns soulignent qu’en plus d’être contestable, cette démarche pourrait bien être inefficace et ne prêcher que les convertis, à l’heure où la confiance des Français dans leurs médias n’a jamais été aussi faible. Ainsi, pour Jean-François Kahn, une telle opération ne peut être crédible que si les médias font leur mea-culpa. «Cette démarche pourrait être positive et courageuse si elle était précédée d’un examen de conscience», explique au Figaro l’ancien directeur de Marianne.

«Il y a une telle suspicion envers les médias qui se sont trompés qu’il faut reconquérir la confiance des gens. Il faudrait faire un grand examen de conscience médiatique sur le traitement de l’Irak, la Libye, la Syrie par exemple.» Il s’interroge aussi sur les modalités que pourrait prendre une éventuelle labellisation des sources: «Il faudrait que ce soit une institution, un genre de Conseil constitutionnel de journalistes, qui puisse élaborer cette classification.»

Voir encore:

Who will check Facebook’s ‘fact checkers?’

In response to recent concerns about “fake news” and opinion-swaying hoaxes, Facebook has unveiled new measures to address the issue. But unless done right, these steps may create more problems than they solve — and boost claims that the “fake news crisis” is an attempt to impose political controls on the media.

One Facebook measure gives power to consumers themselves: Anyone will be able to report a hoax by clicking the upper right hand corner of a post.

This may accomplish some good, but the potential for abuse is immediately obvious. People can flood the system with fake reports of fake news, either to punish websites and news organizations they dislike or to subvert the fake-news-flagging process itself

More than a few people on the right and the “anti-establishment” left will get a huge kick out of slapping the “fake news” label on The New York Times, The Washington Post or CNN.

However, Facebook’s main mechanism for “fake news” oversight will be a program involving third-party fact-checkers. These organizations will check stories submitted as “fake” by readers. If they are, in fact, determined to be fake, they will be flagged as “disputed by third parties.”

People will see the “disputed” warning when they are about to share a link to such a story and will be encouraged to read the fact-checking report. Opportunities for advertising revenue from “disputed” news items will be severely limited as well.

Of course, that brings us to the great question first posed by the Roman satirical poet Juvenal some 2000 years ago: Who will watch the watchmen?

The announcement that established fact-checking organizations will be in charge of classifying some stories as fake was quickly met with derision on the right.

Indeed, conservatives have long claimed that fact-checking was riddled with anti-conservative bias and even conflicts of interest (as when PolitiFact, one of Facebook’s six United States-based fact-checkers, shot down a critique of a Clinton Foundation initiative without disclosing that one of that program’s principal funders was a major donor to PolitiFact’s parent organization, the Poynter Institute).

Conservatives argue that most fact-checking is opinion dressed up in the mantle of “Just the facts” — a blatant liberal attempt to control the discourse.

Are those charges fair? Depends on how you look at it.

For instance, in 2013 the Center for Media and Public Affairs found that over a four-month period, PolitiFact had rated 32 percent of Republicans’ claims as totally false (“pants on fire”) compared to just 11 percent of claims by Democrats, while rating 22 percent of Democratic claims and just 11 percent of Republican claims as “entirely true.”

The CMPA did not evaluate these ratings but merely tabulated them. Does this mean that PolitiFact was biased, or that Democrats were actually more truthful? The only thing we know for sure is that the fact-checking is, to use Facebook’s terms, “disputed.”

A look at fact-checkers’ explanations of their ratings will show that truth and falsehood are rarely black and white, at least in the mouths of politicians. More often than not, the devil is in the details — or in the context.

In at least some cases, accusations of dishonest fact-checking have been based on highly tendentious interpretation.

For instance, fact-checkers from several organizations took a lot of flak for branding then-Republican presidential candidate Carly Fiorina a liar after she talked about watching a pro-life group’s video exposé of Planned Parenthood, supposedly showing:

“a fully formed fetus on the table, its heart beating, its legs kicking while someone says we have to keep it alive to harvest its brain.”

In fact, one of the videos showed a former Planned Parenthood technician, now a pro-life activist, claiming that she had witnessed such a scene; her account was illustrated by footage of an aborted fetus with its leg twitching.

Conservative critics argued that since the fetus in the clip was “the same gestational age” as in the former technician’s account, Fiorina’s assertion was fundamentally accurate. But an uncorroborated allegation illustrated by unrelated footage is not even close to a video record of an actual incident — which is what Fiorina claimed.

Those who side with Fiorina over the fact-checkers should try turning the political tables.

Suppose a Democratic candidate had described watching video footage of a white police officer hurling racial slurs while repeatedly firing his gun into an unarmed, helpless black man. Suppose the actual video showed an ex-cop turned Black Lives Matter activist asserting that he had witnessed such an incident, with his story accompanied by footage of a dead body from a different police shooting.

Would any conservatives rise to defend the Democrat’s truthfulness?

In other instances, the fact-checkers fully deserved the backlash.

Last year, PolitiFact gave Donald Trump a “pants on fire” rating for his claim that “crime is rising,” based on government crime data from 1993 to 2014 (which show a steady drop in both violent crime and property crimes).

In response, the American Enterprise Institute, a conservative think tank, pointed to preliminary data from 2015 which do, in fact, show an upward trend in crime statistics.

But PolitiFact stood by its rating, arguing that Trump’s claim was false since it was made in the context of “sweeping rhetoric about a nation in decline” and did not include such qualifiers as “recently” or “in the past year.”

That’s not fact-checking, it’s nit-picking.

You don’t have to like or support Trump to conclude that on this matter, PolitiFact was being more political than factual.

What lessons does this offer for fake news-checking?

Unlike claims by politicians, many “fake news” stories that have made the rounds in the past year have involved outright fabrications, not just skewed reporting.

Pope Francis endorsing Donald Trump, Hillary Clinton selling weapons to ISIS, or Trump rally-goers shouting anti-black slogans is not a matter of context or interpretation; these stories were simply made up.

If Facebook’s third-party fact-checkers limit themselves to flagging stories that are straightforward hoaxes, that will go a long way toward making them credible. Tendentious reporting is not “fake news;” it happens all the time, across the political spectrum, and the only answer to it is more critical thinking on the part of readers and viewers, not more social-media controls.

Adding more conservatives to fact-checking operations would also help.

A fact-checking panel made up of journalists and experts from news organizations and think tanks across the political spectrum would be an excellent addition to the media landscape. It would promote cooperation across ideological lines, something that is becoming regrettably rare.

Most importantly, it would allay fears that the pushback against “fake news” is a vehicle for censoring real news and opinion.

Cathy Young is a contributing editor for Reason magazine and a columnist for Newsday. Follow her on Twitter at @CathyYoung63.


Liberté d’expression: Après l’histoire, c’est désormais la sociologie qui se dit dans les prétoires (French historian sued for spilling the beans on Arab antisemitism)

10 février, 2017
deracinement
https://www.thesun.co.uk/wp-content/uploads/2017/02/nintchdbpict000300125351.jpg?strip=all&w=960

‘All further migration from mainly Muslim countries should be stopped’

Nous sommes entrés dans un mouvement qui est de l’ordre du religieux. Entrés dans la mécanique du sacrilège : la victime, dans nos sociétés, est entourée de l’aura du sacré. Du coup, l’écriture de l’histoire, la recherche universitaire, se retrouvent soumises à l’appréciation du législateur et du juge comme, autrefois, à celle de la Sorbonne ecclésiastique. Françoise Chandernagor (février 2007)
Il n’y a pas une culture française, il y a une culture en France et elle est diverse. Emmanuel Macron
Poland showed the strongest opposition to migrants arriving from Muslim countries, with 71 per cent supporting the ban. Opposition to further migration was also intense in Austria (65 per cent), Belgium (64 per cent), Hungary (64 perc cent) and France (61 per cent) and Greece (58 per cent). The idea of a Trump-style ban also received support in Germany, with 53 per cent calling for increased curbs and 51 per cent in Italy. But there was not majority support in Britain or Spain, which was most opposed to the idea of a ban with only 41 per cent voicing support. Overall, across all ten of the European countries an average of 55 per cent agreed that all further migration from mainly Muslim countries should be stopped. The Sun
Selon une étude menée par l’institut de recherche britannique Chatham House, les Européens seraient majoritairement favorables à la fermeture de leurs frontières aux individus originaires de pays musulmans. 55% des personnes interrogées ont ainsi déclaré être d’accord avec cette affirmation : “Toute immigration supplémentaire venant de pays à majorité musulmane doit cesser”. Un chiffre impressionnant. Dans le commentaire de l’étude, l’institut livre ses conclusions : “Nos résultats sont frappants et donnent à réfléchir. Ils suggèrent que l’opposition à l’immigration venant de pays à majorité musulmane n’est pas confinée à l’électorat de Donald Trump aux Etats-Unis mais est largement répandue”. Largement, mais plus spécialement dans les pays qui “ont été au centre de la crise migratoire ou ont vécu des attaques terroristes ces dernières années”. La Pologne (71%), l’Autriche (65%), la Hongrie et la Belgique (64%), ainsi que la France (61%), sont ainsi parmi les plus favorables à l’assertion de départ. Valeurs actuelles
Ils ont tout, c’est connu. Vous êtes passé par le centre-ville de Metz ? Toutes les bijouteries appartiennent aux juifs. On le sait, c’est tout. Vous n’avez qu’à lire les noms israéliens sur les enseignes. Vous avez regardé une ancienne carte de la Palestine et une d’aujourd’hui ? Ils ont tout colonisé. Maintenant c’est les bijouteries. Ils sont partout, sauf en Chine parce que c’est communiste. Tous les gouvernements sont juifs, même François Hollande. Le monde est dirigé par les francs-maçons et les francs-maçons sont tous juifs. Ce qui est certain c’est que l’argent injecté par les francs-maçons est donné à Israël. Sur le site des Illuminatis, le plus surveillé du monde, tout est écrit. (…) On se renseigne mais on ne trouve pas ces infos à la télévision parce qu’elle appartient aux juifs aussi. Si Patrick Poivre d’Arvor a été jeté de TF1 alors que tout le monde l’aimait bien, c’est parce qu’il a été critique envers Nicolas Sarkozy, qui est juif… (…)  Mais nous n’avons pas de potes juifs. Pourquoi ils viendraient ici ? Ils habitent tous dans des petits pavillons dans le centre, vers Queuleu. Ils ne naissent pas pauvres. Ici, pour eux, c’est un zoo, c’est pire que l’Irak. Peut-être que si j’habitais dans le centre, j’aurais des amis juifs, mais je ne crois pas, je n’ai pas envie. J’ai une haine profonde. Pour moi, c’est la pire des races. Je vous le dis du fond du cœur, mais je ne suis pas raciste, c’est un sentiment. Faut voir ce qu’ils font aux Palestiniens, les massacres et tout. Mais bon, on ne va pas dire que tous les juifs sont des monstres. Pourquoi vouloir réunir les juifs et les musulmans ? Tout ça c’est politique. Cela ne va rien changer. C’est en Palestine qu’il faut aller, pas en France. Karim
Ce sont les cerveaux du monde. Tous les tableaux qui sont exposés au centre Pompidou appartiennent à des juifs. A Metz, tous les avocats et les procureurs sont juifs. Ils sont tous hauts placés et ils ne nous laisseront jamais monter dans la société. « Ils ont aussi Coca-Cola. Regardez une bouteille de Coca-Cola, quand on met le logo à l’envers on peut lire : « Non à Allah, non au prophète ». C’est pour cela que les arabes ont inventé le « Mecca-cola ». Au McDo c’est pareil. Pour chaque menu acheté, un euro est reversé à l’armée israélienne. Les juifs, ils ont même coincé les Saoudiens. Ils ont inventé les voitures électriques pour éviter d’acheter leur pétrole. C’est connu. On se renseigne. (…) Si Mohamed Merah n’avait pas été tué par le Raid, le Mossad s’en serait chargé. Il serait venu avec des avions privés. Ali
En fait, tout est écrit dans le Coran. Le châtiment des juifs, c’est l’enfer. L’histoire de Moïse est belle. Dieu lui a fait faire des miracles. Il a coupé la mer en deux pour qu’il puisse la traverser. Mais après tous ces miracles, les juifs ont préféré adorer un veau d’or. C’est à cause de cela que ce peuple est maudit par Dieu. Je parle avec mon père de ces choses-là. Parce que parmi les autres musulmans, il y a des sectes, des barbus qui peuvent t’envoyer te faire exploser je ne sais où. Alors je mets des remparts avec eux. Je suis fragile d’esprit, je préfère parler de ça avec ma famille, elle m’apporte l’islam qui me fait du bien. Djamal
À en croire, par ordre d’entrée en scène, Enzo Traverso, Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, Edwy Plenel, Philippe Corcuff, Renaud Dély, Pascal Blanchard, Claude Askolovitch et Yvan Gastaut: les années 1930 sont de retour. La droite intégriste et factieuse occupe la rue, la crise économique pousse à la recherche d’un bouc émissaire et l’islamophobie prend le relais de l’antisémitisme. Tous les auteurs que j’ai cités observent, comme l’écrit Luc Boltanski: «la présence de thèmes traditionalistes et nationalistes issus de la rhétorique de l’Action française et la réorientation contre les musulmans d’une hostilité qui fut dans la première moitié du XXe siècle principalement dirigé contre les juifs». Cette analogie historique prétend nous éclairer: elle nous aveugle. Au lieu de lire le présent à la lumière du passé, elle en occulte la nouveauté inquiétante. Il n’y avait pas dans les années 1930 d’équivalent juif des brigades de la charia qui patrouillent aujourd’hui dans les rues de Wuppertal, la ville de Pina Bausch et du métro suspendu. Il n’y avait pas d’équivalent du noyautage islamiste de plusieurs écoles publiques à Birmingham. Il n’y avait pas d’équivalent de la contestation des cours d’histoire, de littérature ou de philosophie dans les lycées ou les collèges dits sensibles. Aucun élève alors n’aurait songé à opposer au professeur, qui faisait cours sur Flaubert, cette fin de non-recevoir: «Madame Bovary est contraire à ma religion.» Il n’y avait pas, d’autre part, de charte de la diversité. On ne pratiquait pas la discrimination positive. Ne régnait pas non plus à l’université, dans les médias, dans les prétoires, cet antiracisme vigilant qui traque les mauvaises pensées des grands auteurs du patrimoine et qui sanctionne sous le nom de «dérapage» le moindre manquement au dogme du jour: l’égalité de tout avec tout. Quant à parler de retour de l’ordre moral alors que les œuvres du marquis de Sade ont les honneurs de la Pléiade, que La Vie d’Adèle a obtenu la palme d’or à Cannes et que les Femen s’exhibent en toute impunité dans les églises et les cathédrales de leur choix, c’est non seulement se payer de mots, mais réclamer pour l’ordre idéologique de plus en plus étouffant sous lequel nous vivons les lauriers de la dissidence. (…) Pour dire avec Plenel et les autres que ce sont les musulmans désormais qui portent l’étoile jaune, il faut faire bon marché de la situation actuelle des juifs de France. S’il n’y a pratiquement plus d’élèves juifs dans les écoles publiques de Seine-Saint-Denis, c’est parce que, comme le répète dans l’indifférence générale Georges Bensoussan, le coordinateur du livre Les Territoires perdus de la République (Mille et Une Nuits), l’antisémitisme y est devenu un code culturel. Tous les musulmans ne sont pas antisémites, loin s’en faut, mais si l’imam de Bordeaux et le recteur de la grande mosquée de Lyon combattent ce phénomène avec une telle vigueur, c’est parce que la majorité des antisémites de nos jours sont musulmans. Cette réalité, les antiracistes officiels la nient ou la noient dans ses causes sociales pour mieux incriminer au bout du compte «la France aux relents coloniaux». Ce n’est pas aux dominés, expliquent-ils en substance, qu’il faut reprocher leurs raccourcis détestables ou leur passage à l’acte violent, c’est à la férocité quotidienne du système de domination. (…) Au début de l’affaire Dreyfus, Zola écrivait Pour les juifs. Après m’avoir écouté sur France Inter, Edwy Plenel indigné écrit Pour les musulmans. Fou amoureux de cette image si gratifiante de lui-même et imbu d’une empathie tout abstraite pour une population dont il ne veut rien savoir de peur de «l’essentialiser», il signifie aux juifs que ceux qui les traitent aujourd’hui de «sales feujs» sont les juifs de notre temps. Le racisme se meurt, tant mieux. Mais si c’est cela l’antiracisme, on n’a pas vraiment gagné au change. Et il y a pire peut-être: l’analogie entre les années 1930 et notre époque, tout entière dressée pour ne pas voir le choc culturel dont l’Europe est aujourd’hui le théâtre, efface sans vergogne le travail critique que mènent, avec un courage et une ténacité admirables, les meilleurs intellectuels musulmans. (…) Pendant ce temps, tout à la fierté jubilatoire de dénoncer notre recherche effrénée d’un bouc émissaire, les intellectuels progressistes fournissent avec le thème de «la France islamophobe» un bouc émissaire inespéré au salafisme en expansion. En même temps qu’il fait de nouveaux adeptes, l’Islam littéral gagne sans cesse de nouveaux Rantanplan. Ce ne sont pas les années 1930 qui reviennent, ce sont, dans un contexte totalement inédit, les idiots utiles. (…) Autrefois, on m’aurait peut-être traité de «sale race», me voici devenu «raciste» et «maurrassien» parce que je veux acquitter ma dette envers l’école républicaine et que j’appelle un chat, un chat. Entre ces deux injures, mon cœur balance. Mais pas longtemps. Mon père et mes grands-parents ayant été déportés par l’État dont Maurras se faisait l’apôtre, c’est la seconde qui me semble, excusez-moi du terme mais il n’y en a pas d’autres, la plus dégueulasse. (…) J’attends d’avoir fini le livre d’Eric Zemmour pour réagir. Mais d’ores et déjà, force m’est de constater que ceux qui dénoncent jour et nuit les amalgames et les stigmatisations se jettent sur l’analyse irrecevable que Zemmour fait du régime de Vichy pour pratiquer les amalgames stigmatisants avec tous ceux qu’ils appellent les néoréactionnaires et les néomaurrassiens. Ils ont besoin que le fascisme soit fort et même hégémonique pour valider leur thèse. Le succès de Zemmour pour eux vient à point nommé. Mais je le répète, ce n’est pas être fasciste que de déplorer l’incapacité grandissante de la France à assumer sa culture. Et ce n’est surement pas être antifasciste que de se féliciter de son effondrement. Alain Finkielkraut 
L’antisémitisme traditionnel en France est originellement marqué par l’Eglise, l’extrême droite et le nationalisme: c’est l’antisémitisme de l’affaire Dreyfus qui connaît son acmé sous Vichy. L’antisémitisme nouveau est un antisémitisme d’importation. Il est lié à la fois à la culture traditionnelle des pays magrébins, à l’islam et au contexte colonial. En Algérie, le décret Crémieux qui permit aux juifs de devenir français dès 1870 attise la jalousie des musulmans. En Tunisie et au Maroc, les juifs n’étaient pas français mais leur émancipation par le biais de l’école leur a donné une large avance sur le plan scolaire et social sur la majorité musulmane. Cela s’est terminé par le départ de la minorité juive. Cet antisémitisme-là s’est transposé sur notre territoire par le truchement de l’immigration familiale (c’est cela qui a été importé et pas le conflit israélo-palestinien comme le répètent les médias). Un antisémitisme qui préexistait toutefois auparavant (mais en mode mineur) comme le rappellent les affrontements survenus à Belleville en juin 1967 ou le Mouvement des Travailleurs arabes au début des années 1970. Paradoxalement, cet antisémitisme ne s’est pas dilué, mais enkysté. C’est dans les familles qu’il se transmet et s’apprend. Arrivé à l’école, l’affaire est déjà jouée. Nouveau par les formes et l’origine, il épouse parfois le vocabulaire de l’antisémitisme traditionnel. Par exemple, le mot «youpin», qui avait tendance à disparaître en France, est réutilisé dans des milieux de banlieues qui ne le connaissaient pas. Bref, les différentes branches de l’antisémitisme sont en train de se conjuguer. L’extrême droite traditionnelle qui connait un renouveau, une certaine ultra gauche qui par le biais de l’antisionisme a parfois du mal à maquiller son antisémitisme (l’enquête Fondapol d’octobre 2014 menée par Dominique Reynié était édifiante à cet égard). On a oublié que l’antisémitisme plongeait de longues racines à gauche, depuis Proudhon jusqu’aux propos de Benoît Frachon en juin 1967, secrétaire général de la CGT. Mais la branche la plus massive, et de loin, est la branche arabo-islamiste. Celle-là seule passe aux actes, elle insulte, frappe et tue. Elle n’est d’ailleurs pas seulement arabo-islamiste car elle déborde aujourd’hui dans les banlieues. Nombre de jeunes qui ne sont pas issus de l’immigration arabo-musulmane adoptent pourtant le code culturel de l’antisémitisme, lequel est devenu un code d’intégration dans les cités. Ainsi, ici, l’intégration à la France se fait-elle à rebours, en chassant la part juive de la société française. Adopter ces clichés et ce langage c’est se donner plus de chances d’être intégré dans l’économie sociale des banlieues. Et pour parler comme la banlieue, il faut parler «anti-feuj». (…) En tant qu’historien, je suis frappé par la stupidité d’une telle comparaison [sort des musulmans aujourd’hui à celui des juifs hier]. Je n’ai pas souvenir dans l’histoire des années 30 d’avoir entendu parler de l’équivalent juif de Mohammed Merah, de Mehdi Nemmouche ou des frères Kouachi se mettant à attaquer des écoles françaises, des boutiques ou des Eglises. Assistait-on dans les années 1930 à un repli communautaire des juifs? Tout au contraire, s’agissait-il d’une course éperdue vers l’intégration et l’assimilation. Les juifs cherchaient à se faire le plus petit possible. Ils étaient 330 000, dont 150 000 juifs étrangers qui vivaient dans la crainte d’être expulsés. Beaucoup étaient des réfugiés de la misère, d’autres fuyaient le nazisme et les violences antisémites d’Europe orientale. Aujourd’hui, place Beauvau, on estime la minorité musulmane entre six et dix millions de personnes. Ils n’ont pas été chassés par un régime qui veut les exterminer mais sont venus ici, dans l’immense majorité des cas, pour trouver des conditions de vie meilleures. Les situations sont incomparables, ne serait-ce qu’au regard des effectifs concernés: en Europe, aujourd’hui, un musulman sur quatre vit en France. Cette question est toutefois intéressante à un autre titre: pourquoi une partie de la population française d’origine maghrébine est-elle habitée par un mimétisme juif, une obsession juive, voire une jalousie sociale comme si l’histoire du Maghreb colonial se perpétuait ici? L’histoire de la Shoah est-elle en cause? Elle n’a pas été surestimée, il s’agit bien de la plus profonde coupure anthropologique du siècle passé, et elle dépasse de loin la seule question antisémite. En réalité, c’est la trivialisation de cette tragédie historique qui a produit des effets pervers. Car la Shoah, elle, au-delà de toutes les instrumentalisations, reste une question d’histoire cardinale qui interroge politiquement toutes les sociétés. Qu’est-ce qu’un génocide? Comment en est-on arrivé-là? Pourquoi l’Allemagne? Pourquoi l’Europe? Pourquoi les juifs? Comment une idéologie meurtrière se met-elle en place? Comment des hommes ordinaires, bons pères de famille, deviennent-ils parfois des assassins en groupe? Cette césure historique, matrice d’un questionnement sans fin, a été rabaissée à un catéchisme moralisateur («Plus jamais ça!») et à une avalanche assez niaiseuse de bons sentiments qui, pédagogiquement, ne sont d’aucune utilité. Et qui fait que nous passons parfois à côté des mécanismes politiques qui régulent des sociétés de masse d’autant plus dangereuses qu’anomiées. Le discours de la repentance a pu stériliser la pensée et frapper de silence des questions jugées iconoclastes. Comme les questions d’histoire culturelle évoquées tout à l’heure. Comme si invoquer le facteur culturel à propos de minorités dont l’intégration est en panne serait emprunter le «chemin d’Auschwitz». Cet affadissement a paralysé la réflexion politique, enté sur la conviction erronée que les situations se reproduisent à l’identique. Or, si les mécanismes sont les mêmes, les situations ne le sont jamais. Le travail de l’historien illustre sans fin le mot d’Héraclite: «On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve…» (…) Mais ces lois [mémorielles] ont des effets pervers. Dans des sociétés de masse animées par la passion de l’égalité, toute différence, est perçue comme une injustice. La Shoah étant perçue comme le summum de la souffrance, le peuple juif aux yeux de certains est devenu le «peuple élu de la souffrance». De là une concurrence des mémoires alimentée plus encore par un cadre de références où la victime prend le pas sur le citoyen. Comme s’il fallait avoir été victime d’une tragédie historique pour être reconnu. Second élément de la dérive, la transgression qui permet d’échapper à l’anonymat. Et dans une société qui a fait de la Shoah (contre les historiens) une «religion civile», la meilleure façon de transgresser est de s’en prendre à cette mémoire soit dans le franc négationnisme hier, soit dans la bêtise de masse (qui se veut dérision) type Dieudonné aujourd’hui. Sur ce plan, tous les éléments sont réunis pour favoriser la transgression qui canalise les frustrations innombrables d’un temps marqué au sceau du «désenchantement du monde». C’est d’ailleurs pourquoi on a tort de réagir à chacune des provocations relatives à la Shoah. C’est précisément ce qu’attend le provocateur, notre indignation est sa jouissance. (…) Pour une journée de jumelage avec Tel-Aviv, il a fallu déployer 500 CRS. L’ampleur de la polémique me parait disproportionnée. Israël n’est pas un Etat fasciste et le conflit avec les Palestiniens est de basse intensité. Il y a pratiquement tous les jours entre cinquante et cent morts par attentats dans le monde arabo-musulman dans l’indifférence générale. La guerre civile en Syrie a fait à ce jour, et en quatre ans, 240 000 morts. Le conflit israélo-palestinien en aurait fait 90 000 depuis 1948. La disproportion est frappante. Peu importe que des Arabes tuent d’autres Arabes. Tout le monde s’en moque. Les juifs seuls donnent du prix à ces morts. Dès qu’ils sont de la partie, on descend dans la rue. Cette passion débordante, disproportionnée, n’interroge pas le conflit. Elle interroge ce que devient la société française. Les menaces sur Tel Aviv sur scène sont venues des mêmes milieux qui ont laissé faire les violences de Barbès en juillet 2014, la tentative d’assaut contre la la synagogue de la rue de la Roquette à Paris et une semaine plus tard contre celle de Sarcelles. Bref, je le redis, ce n’est pas le conflit qui a été importé, c’est l’antisémitisme du Maghreb. Les cris de haine d’aujourd’hui sont l’habillage nouveau d’une animosité ancienne. (…) A la lecture de Christophe Guilluy, on comprend d’ailleurs qu’il n’y a pas deux France, mais trois. La France périphérique méprisée par les élites, qui souffre et est tenue de se taire. Elle constitue le gros du vivier FN. La France des biens nés, intégrée socialement, plus aisée et qui regarde avec condescendance la France populaire qui «pense mal». Enfin, une troisième France, tout aussi en souffrance que la première, en voie de désintégration sous l’effet de la relégation géographique, sociale, scolaire, et dont une frange se radicalise. Mais l’erreur, ici, serait de lier la poussée islamiste à la seule déshérence sociale: dès lors que des jeunes intégrés, et diplômés basculent vers la radicalité islamiste, on comprend que le facteur culturel a été longtemps sous-estimé. (…) A force de nier le réel, on a fait le lit du FN. Les millions de Français qui sont aujourd’hui sympathisants du Front national n’ont pas le profil de fascistes. Beaucoup d’entre eux votaient jadis à gauche, et le FN authentiquement parti d’extrême droite, est aussi aujourd’hui le premier parti ouvrier de France. Comment en est-on arrivé-là? Quelle responsabilité ont les classes dominantes dans ce naufrage et, notamment la classe intellectuelle? Voilà les questions qui importent vraiment. En revanche, la question rhétorique du «plus grand danger», FN ou islamisme, vise à nous faire taire. Avec à la clé ce chantage: «A dénoncer la poussée de l’islamisme, du communautarisme, la désintégration d’une partie de l’immigration de masse, vous faites le jeu du Front national!». Tenter de répondre à la question ainsi formulée, c’est tomber dans ce piège rhétorique. Il faudrait, au contraire, retourner cette question à ceux qui la posent: n’avez-vous pas fait le jeu du FN en invalidant la parole d’une partie du peuple français, en le qualifiant de «franchouillard», de raciste, de fasciste? Et en sous estimant le sentiment d’abandon et de mépris vécu par ces dominés de toujours? Georges Bensoussan
En 2002, nous étions encore habités par le mot «République», agité comme un talisman, comme un sésame salvateur. Or, la République est d’abord une forme de régime. Elle ne désigne pas un ancrage culturel ou historique. La nation, elle, est l’adhésion à un ensemble de valeurs et rien d’autre. Ce n’est pas le sang, pas le sol, pas la race. Peut être Français, quelle que soit sa couleur de peau ou sa religion, celui qui adhère au roman national selon la définition bien connue d’Ernest Renan: «Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis.» Nous avions un peu délaissé cette définition pour mettre en avant les valeurs de la République. Nous avons fait une erreur de diagnostic. Nous n’avions pas vu que la nation, et non seulement la République, était en train de se déliter. Une partie de la population française, née en France, souvent de parents eux-mêmes nés en France, a le sentiment de ne pas appartenir à celle-ci. Alors qu’ils sont français depuis deux générations pour beaucoup, certains adolescents dans les collèges et lycées, comme aussi certains adultes, n’hésitent plus à affirmer que la France n’est pas leur pays. Ajoutant: «Mon pays c’est l’Algérie…» (ou la Tunisie, etc…). Les incidents lors de la minute de silence pour les assassinés de Merah comme pour ceux de janvier 2015 furent extrêmement nombreux. On a cherché comme toujours à masquer, à minimiser, à ne pas nommer. Dans la longue histoire de l’immigration en France, cet échec à la 3° génération est un fait historique inédit. Certains historiens de l’immigration font remarquer, à juste titre, qu’il y eut toujours des problèmes d’intégration, même avec l’immigration européenne. Mais pour la première fois dans l’Histoire nous assistons à un phénomène de désintégration, voire de désassimilation. C’est pourquoi, ce n’est pas la République seule qui est en cause, mais bien la nation française: notre ancrage historique, nos valeurs, notre langue, notre littérature et notre Histoire. Toute une partie de la jeunesse de notre pays se reconnaît de moins en moins dans notre culture. Elle lui devient un code culturel étranger, une langue morte et pas seulement pour des raisons sociales. Nous sommes en train d’assister en France à l’émergence de deux peuples au point que certains évoquent des germes de guerre civile. (…)  la culture est tout sauf une essence. Ce qui est essence s’appelle «la race». Lorsqu’on est né dans un groupe ethnique, on n’en sort pas. On restera toujours ethniquement parlant Juif du Maroc ou Sénégalais peul. En revanche, la culture s’acquiert. Elle est dynamique. On peut être Juif du Maroc ou Sénégalais peul, lorsqu’on vit en France et qu’on finit par aimer ce pays, on devient français. La culture est le contraire absolu de l’essence. L’histoire culturelle, c’est l’histoire des mentalités, des croyances, de la mythologie, des valeurs d’une société qui permet de comprendre l’imaginaire des hommes d’un temps donné. Cette histoire n’est pas fixe. Il suffit pour s’en convaincre de réfléchir à la conception de l’enfant dans la culture occidentale, à l’image qu’on s’en faisait au Moyen-Age, au XVIIIe siècle, au XXe siècle. Il s’agit là d’un processus dynamique, rien d’un fixisme. Mais si la culture est le contraire de la race, pourquoi une telle frilosité à faire de l’histoire culturelle, une telle peur de nommer les problèmes culturels par leurs noms? Dans un domaine moins polémique, pourquoi certains ont-ils encore peur de dire que le nazisme est un enfant de l’Allemagne et pas seulement de l’Europe? Qu’il y a dans le nazisme des éléments qui n’appartiennent qu’à la culture allemande traditionnelle depuis Luther et même bien avant. Les grands germanistes français du XX° siècle le savaient, depuis Edmond Vermeil jusqu’à Rita Thalmann et plus près de nous Edouard Husson. Est-ce faire du racisme anti-allemand que le dire? Est-ce faire du racisme que constater dans la culture musulmane, le Coran et les hadiths sont présents des éléments qui rendent impossible la coexistence sur un pied d’égalité avec les non musulmans. Je ne parle pas de la tolérance du dhimmi. Je parle d’égalité et de culture du compromis et de la négociation. Travaillant plusieurs années sur l’histoire des juifs dans le monde arabe aux XIXe et au XXe siècle (pour juifs en pays arabes. Le grand déracinement, 1850-1975, Tallandier, 2012), j’avais constaté l’existence d’une culture arabo-musulmane, du Maroc à l’Irak, entachée d’un puissant antijudaïsme, et ce bien avant le sionisme et la question d’Israël et de la Palestine. Il existe en effet, et de longue date, une culture arabo-musulmane anti-juive, souvent exacerbée par la colonisation (mais qui n’en fut toutefois jamais à l’origine). Il fallait faire de l’histoire culturelle pour comprendre comment, pourquoi et quand la minorité juive qui s’était progressivement émancipée grâce à l’école, s’était heurtée à une majorité arabo-musulmane aux yeux de laquelle l’émancipation des juifs était inconcevable et irrecevable. Il n’était question alors ni de sionisme, ni d’Israël ni de Gaza. Et encore moins de «territoires occupés» qui, pour les ignorants et les naïfs, constituent le cœur du problème actuel. Ce conflit entre une majorité qui ne supporte pas que le dominé de toujours s’émancipe, et le dominé de toujours qui ne supporte plus la domination d’autrefois, se traduit par un divorce, et donc un départ. Il s’agit là d’histoire culturelle. Où est le racisme? Georges Bensoussan
Nous sommes dans le déni. Peut-être parce qu’étant donnée l’horreur des exactions subies par les juifs dans le monde chrétien, et particulièrement sous les nazis, on a voulu croire à un islam tolérant. Or la légende d’Al Andalus, cette Espagne musulmane où les trois monothéismes auraient cohabité harmonieusement sous des gouvernements musulmans, a été forgée de toute pièce par le judaïsme européen au XIXe siècle, en particulier par les Juifs allemands, afin de promouvoir leur propre émancipation. Elle a ensuite été reprise par le monde arabe dans le but de montrer que les responsables de l’antagonisme entre juifs et Arabes étaient le sionisme et la naissance de l’État d’Israël. Coupables du départ massif des communautés juives d’Irak, d’Égypte, de Syrie, de Libye, du Maroc, etc., soit près d’un million de personnes entre 1945 et 1970. Mais, s’ils étaient si heureux dans leur pays d’origine, pourquoi ces gens sont-ils partis de leur plein gré ? En Irak, par exemple, les juifs comptaient parmi les plus arabisés d’Orient, et n’étaient guère tentés par le sionisme. Or ils ont été plus de 90 % en 1951-1952 à quitter le pays, après avoir subi le pogrom de Bagdad en juin 1941 – plus de 180 morts –, après avoir été victimes de meurtres, d’enlèvements, d’arrestations, de séquestrations, de vols et de torture dans les commissariats. C’est cette réalité-là qui a poussé ces juifs à l’exil. Un véritable processus d’épuration ethnique, d’autant plus sournois qu’à l’exception de l’Égypte, il n’a pas pris la forme d’une expulsion. (…) à eux seuls, des agents sionistes peuvent difficilement déraciner une communauté qui ne veut pas partir. Si les Juifs du Maroc ont quitté en masse leur pays – un tiers déjà avant l’indépendance –, c’est parce qu’ils avaient peur. D’expérience, ils craignaient le retour de la souveraineté arabe sur leurs terres. Ils ne se voyaient pas d’avenir dans leur pays, où la législation leur rendait la vie de plus en plus difficile. (…) Le Sultan, dit-on, se serait opposé au port de l’étoile jaune par ses sujets juifs. À ceci près qu’il n’y eut jamais d’étoile jaune au Maroc (et pas même en zone sud en France). Le sultan a fait appliquer à la lettre les statuts des juifs d’octobre 1940 et de juin 1941. (…) L’administration de Vichy était si gangrenée par l’antisémitisme (à commencer par le Résident général Charles Noguès) que l’attitude du sultan, par contraste, en apparaissait presque bienveillante ! En second lieu, les Juifs marocains partis en masse s’installer en Israël constituaient la partie la plus pauvre de la judéité marocaine, celle qui, de faible niveau social et professionnel, essuiera de front le racisme des élites ashkénazes. Être « marocain » en Israël était (et demeure) un « marqueur » péjoratif. Cette immigration s’est mise à idéaliser son passé marocain, sa culture, le temps de sa jeunesse, parfois tissé, au niveau individuel, de relations d’amitié entre juifs et Arabes. Ajoutons que la mémoire collective est socialement stratifiée. Il faut donc compter avec celle, moins douloureuse, des classes plus aisées qui ont émigré, elles, davantage, en France ou au Canada. Il justifie l’infériorisation du juif par le musulman : il autorise en effet les membres des religions dites du Livre à pratiquer leur foi, à la condition de payer un impôt spécial et d’accepter de se comporter en « soumis ». Leurs maisons ne doivent pas être plus hautes que celles des musulmans, ils doivent pratiquer discrètement leur foi, et leur voix ne vaut rien devant un tribunal musulman. Tout cela a fait du juif un être de second ordre. Les témoignages abondent, de non-juifs en particulier – des militaires, des commerçants, des médecins –, sur la misère et la manière infamante dont les juifs pouvaient être traités. Mais ce statut avait été intégré par des communautés profondément religieuses, marquées par l’attente messianique et considérant que ce qu’elles vivaient était le prix de l’Exil. Les choses ont changé avec l’arrivée des Européens et la possibilité d’avoir accès à une éducation marquée par les valeurs issues des Lumières. Pour autant, le regard arabo-musulman sur « le Juif » ne changera pas de sitôt : un sujet toléré tant qu’il accepte son infériorité statutaire. Même les juifs qui rejoindront le combat des indépendances arabes comprendront peu à peu qu’ils ne seront jamais acceptés. De fait, tous ont été écartés ou sont partis d’eux-mêmes, et la création de l’État d’Israël ne fera qu’accroître le rejet. (…) il faut distinguer le monde turc, plus tolérant que le monde arabe, même si la situation est loin d’y avoir été idyllique. Le statut de dhimmi a été aboli dans l’Empire ottoman par deux fois, en 1839 et 1856, et l’on constate que les contrées où les juifs connurent la condition la plus dure – le Yémen, la Perse et le Maroc – ne furent que peu ou pas du tout colonisées par les Turcs. (…) Dans la France d’aujourd’hui, les problèmes d’intégration d’une fraction des jeunes Français d’origine arabo-musulmane font rejouer les préjugés ancestraux et donnent prise à la culture du complot qui cristallise sur « le Juif », cette cible déjà désignée dans l’imaginaire culturel maghrébin, et aggravée par la réussite de la communauté juive de France. Mais qu’y a-t-il de « raciste » à faire ce constat, à moins d’invalider toute tentative de décrire le réel ? Ce qui est inquiétant dans mon affaire, au-delà de ma personne, est que la justice donne suite à la dénonciation du CCIF, dont l’objectif est de nous imputer le raisonnement débile du racisme pour mieux, moi et d’autres avec moi, nous réduire au silence. (…) Quand les faits leur donnent tort, ils invoquent l’« objectivité » alors que le seul souci de l’historien face aux sources, a fortiori quand elles contreviennent à sa vision du monde, demeure l’honnêteté. Comme au temps où il était impossible de critiquer l’Union soviétique au risque, sinon, de « faire le jeu de l’impérialisme », la doxa progressiste s’enferme dans cette paresse de l’esprit. Il n’est donc pas possible aujourd’hui de dire que le monde arabe, quoique colonisé hier, fut tout autant raciste, antisémite et esclavagiste. Quand la sociologue franco-algérienne Fanny Colonna a montré dès les années cinquante le poids de l’islamisme dans le nationalisme algérien, elle s’est heurtée aux « pieds rouges », ces intellectuels qui soutenaient le FLN et qui ne voulaient pas faire le jeu des opposants à la décolonisation. Orwell le soulignait jadis, certains intellectuels ont du mal à accepter une réalité dérangeante. Georges Bensoussan
La pire insulte qu’un Marocain puisse faire à un autre, c’est de le traiter de juif, c’est avec ce lait haineux que nous avons grandi. Saïd Ghallab (Les Temps modernes, 1965)
Cet antisémitisme il est déjà déposé dans l’espace domestique. Il est dans l’espace domestique et il est quasi naturellement déposé sur la langue, déposé dans la langue. Une des insultes des parents à leurs enfants quand ils veulent les réprimander, il suffit de les traiter de juif. Mais ça toutes les familles arabes le savent. C’est une hypocrisie monumentale que de ne pas voir que cet antisémitisme il est d’abord domestique et bien évidemment il est sans aucun doute renforcé, durci, légitimé, quasi naturalisé au travers d’un certain nombre de distinctions à l’extérieur. Mais il le trouvera chez lui, et puis il n’y aura pas de discontinuité radicale entre chez lui et l’environnement extérieur parce que l’environnement extérieur en réalité était le plus souvent dans ce qu’on appelle les ghettos, il est là, il est dans l’air que l’on respire. Il n’est pas du tout étranger et il est même difficile d’y échapper en particulier quand on se retrouve entre soi, ce sont les mêmes mots qui circulent. Ce sont souvent les mêmes visions du monde qui circulent. Ce sont souvent les mêmes visions du monde, fondées sur les mêmes oppositions et en particulier cette première opposition qui est l’opposition « eux et nous ». Smain Laacher
L’intégration est en panne aujourd’hui effectivement nous sommes en présence d’un autre peuple qui se constitue au sein de la nation française qui fait régresser un certain nombre de valeurs démocratiques qui nous ont portés » (…) Cet antisémitisme viscéral (…) on ne peut pas le laisser sous silence. Il se trouve qu’un sociologue algérien, Smaïn Laacher, d’un très grand courage, vient de dire dans un film qui passera sur France 3 « c’est une honte de maintenir ce tabou, à savoir que dans les familles arabes en France, et tout le monde le sait mais personne ne veut le dire, l’antisémitisme on le tête avec le lait de la mère ». Georges Bensoussan
L’insulte en arabe « espèce de juif ! » n’est pas antisémite car « on ne pense pas ce qu’on dit ». Il s’agit « d’une expression figée, passée dans le langage courant. Nacira Guénif (Paris VIII)
Les juifs ne tuent pas d’Arabes ? Et en Palestine ? Avocat du CCIF
Si le tribunal cède à cette intimidation, ce sera à la fois une catastrophe intellectuelle et une catastrophe morale… Si on refuse de voir la réalité et si on incrimine ceux qui s’efforcent de la penser, on n’a plus aucune chance d’échapper à la division et à la montée de la haine ! Alain Finkielkraut
Bensoussan a rappelé qu’il y avait un antisémitisme de tradition culturelle dans les pays arabo-musulmans. Une tradition qui fait l’objet d’un déni massif, mais qu’avait eue le courage de proclamer par exemple un sociologue comme Smain Laacher, professeur à Strasbourg, dans un documentaire télévisé de France 3. (…) L’autre accusation concerne (…) l’affirmation répétée de son interlocuteur d’une unité sans problème de la population française. Il exprimait au contraire sa crainte que la population musulmane ne finisse par constituer une forme de contre-société, un peuple dans le peuple. Cette crainte, partagée par beaucoup d’observateurs et d’analystes ne relève que de la liberté de jugement qui est le propre d’un homme d’étude. M. Bensoussan ne soulignait d’ailleurs le phénomène que pour le déplorer et insistait sur la nécessité de le regarder en face pour mieux le dominer. Le déni de la réalité n’ayant jamais été le meilleur moyen de la transformer. Il paraît évident que l’accusation du CCIF n’est qu’une manière de tester la résistance de la justice républicaine aux pressions sur la liberté d’opinion et d’expression. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Pierre Nora
Les propos reprochés ne sont en rien un acte d’islamophobie… (…) J’ai moi-même dénoncé cette culture de la haine inculquée dans les familles arabes à leurs enfants, haine contre le juif, le chrétien, l’homosexuel. (…)  Dire que l’antisémitisme relève de la culture, c’est simplement répéter ce qui est écrit dans le Coran et enseigné à la mosquée. Boualem Sansal
Comment aurais-je pu imaginer un jour, en trente années de vie d’avocat à avoir à défendre un chercheur qui a fait de la dénonciation du racisme l’essentiel de sa vie professionnelle, à avoir à le défendre contre une accusation aussi infâme ! (…) Comment ces plaintes ont-elles pu être considérées comme recevables par le ministère public, alors que le CCIF a partie liée avec les idéologues islamistes ? » »Comment accepter ces dénonciations d’un racisme d’Etat alors même que le CCIF a refusé de condamner les attentats, les crimes contre Charlie ? M° Michel Laval
La justice française ne badine pas avec les figures de style. Pour avoir paraphrasé une citation utilisant une métaphore, l’historien Georges Bensoussan comparaissait le 25 janvier devant la 17ème chambre correctionnelle, pour « provocation à la haine raciale ». C’est à la suite du signalement fait auprès du Procureur de la République par le CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France) que celui-ci a décidé de poursuivre Bensoussan. Plusieurs autres associations antiracistes (Licra, MRAP, LDH, SOS Racisme) se sont jointes au CCIF et se sont donc aussi portées partie civiles. (…) On étudie l’antisémitisme nazi, stalinien, communiste mais  l’antisémitisme issu du monde arabo-musulman reste un tabou majeur dans notre République des lettres. « Pas d’amalgame », « islamophobie », les injonctions ne manquent pas pour censurer tout regard critique, tout constat raisonné de ce qui ravage la culture commune d’une grande partie de la jeunesse « issue de la diversité » dans les « quartiers difficiles». Les euphémismes sont indispensables pour ne pas oser nommer ces territoires occupés dans la République, ceux qui ont été désertés par les familles juives pour mettre leurs enfants à l’abri des menaces et des insultes antisémites. Ces euphémismes sont la règle obligée du discours pour ne pas nommer les choses et il faudra attendre que Mohamed Merah tue des enfants juifs parce qu’ils sont Juifs pour que enfin on prenne la mesure de cet aboutissement. (…) Bensoussan était jugé pour avoir dit explicitement que la haine antijuive, en France, avait muté, qu’elle n’était plus le fait exclusif de l’extrême droite nazifiante et de ses épigones et qu’elle se manifestait aujourd’hui de manière particulièrement vivace dans les mentalités arabo-musulmanes. Pire, il aurait suggéré que cette haine antijuive était profondément inscrite dans la culture des populations arabo-musulmanes. Pour certains, cet état de choses ne peut être vrai, cette parole ne doit pas être dite. Elle serait une affabulation qui obéirait à une obsession idéologique de Bensoussan, celle d’un projet destructeur du récit enchanté du « vivre-ensemble » judéo-arabe ou judéo-musulman. (…) Les paroles de Bensoussan dans Répliques évoquaient avec lucidité l’antisémitisme de personnes de culture arabo-musulmane ou maghrébine. Il n’était pas le premier à le dire puisque de grands intellectuels, notamment maghrébins, l’avaient déjà souligné en faisant remarquer qu’il était plus facile de se voiler la face que de dire le réel dans sa crudité, sans pour cela tomber dans un racisme nauséabond. Boualem Sansal, Kamel Daoud, Fethi Benslama, Riad Sattouf,  pour ne citer que des auteurs reconnus en France, ont largement décrit et dénoncé ces éléments culturels, hélas fréquemment présents dans les mentalités d’une partie de ces populations. L’erreur de Georges Bensoussan, la seule, fut de ne pas reprendre exactement les mots prononcés par Laacher dans le documentaire diffusé par FR3. (…) Des plaidoiries des parties civiles au réquisitoire de la procureure, ce fut un défilé des poncifs idéologiques du politiquement correct, défenseur de l’humanité souffrante sous le joug du colon sioniste, du planteur raciste et esclavagiste en Caroline du sud. Ce Juif-SS-Dupont la joie de Bensoussan en prit pour son grade. (…) Plus grave fut le témoignage de Mohamed Sifaoui cité par la Licra. Comment cet adversaire farouche de l’islamisme pouvait-il se retrouver ainsi sur le même banc que le CCIF ? Comment ce journaliste, menacé de mort par les islamistes, ne se trouvait-il pas au contraire aux côtés de Bensoussan ? Comment la Licra elle-même, peut-elle être partie civile contre Bensoussan ? Comment Sifaoui qui écrivait, le 6 juillet 2015, que cette « prétendue association antiraciste (le CCIF) avait beaucoup de mal à condamner l’antisémitisme » pouvait-il à ce point changer de bord alors qu’en juin 2015, le CCIF traitait Sifaoui de « chantre de la haine » ? En revenant sur la fameuse métaphore de « l’antisémitisme tété au sein », il évoque même « un biberon empli d’un lait fabriqué en Israël ! ». (…) Un procès de même nature a été intenté par l’association des Indigènes de la République, contre Pascal Bruckner  qui avait déclaré, début 2015, qu’il fallait « faire le procès des collabos des assassins de Charlie ». Pascal Bruckner fut aussi trainé devant la 17e chambre pour des propos visant deux associations, selon lui, seraient des «complices idéologiques» des terroristes: «Les Indivisibles» de la militante « antiraciste » Rokhaya Diallo (qui n’en est plus membre) et «Les Indigènes de la République» dont Houria Bouteldja est la porte-parole. L’écrivain avait déclaré au cours de l’émission d’Arte 28 minutes qu’il fallait «faire le dossier des collabos, des assassins de Charlie» et accusé ces associations de «justifier idéologiquement la mort des journalistes de Charlie Hebdo». Ces deux associations qui avaient attaqué Pascal Bruckner pour diffamation suite à des propos sur l’islamisme ont été déboutées par la justice. Comment un Etat, la France, qui combat militairement le djihadisme après avoir été attaquée sur son propre sol par le terrorisme islamiste, peut-elle, dans le même temps, faire un procès à ceux qui dévoilent les stratégies de diffusion de son idéologie ? Comment la justice peut-elle accorder un crédit aux accusations de racisme énoncées par ceux-là même qui sont les promoteurs de la haine antijuive et antifrançaise ?  Comment peut-elle être à ce point aveugle devant la manipulation des mots, le dévoiement des institutions, celui des règles démocratiques visant justement à les retourner contre la première des libertés qui est celle de penser librement? Lentement mais sûrement, l’islamisme impose son agenda à l’Europe et à la France. Bien sûr, la police marque des points contre les projets terroristes, les déjoue et arrête préventivement des tueurs, mais l’arbre des terroristes ne saurait cacher la forêt de leurs complices, collabos et idiots utiles. Quand quelques jours après le massacre au camion tueur sur la promenade des Anglais à Nice, le 14 juillet dernier, l’affaire du burkini a occupé le devant de la scène estivale, il fallait bien se rendre compte que la République avait affaire à des ennemis particulièrement retors et intelligents : avoir réussi à faire qualifier la France de pays raciste alors que le sang à Nice n’était pas encore sec, révélait une grande efficacité de la propagande islamiste. Chaque jour qui passe nous révèle cette progression tous azimuts avec un partage des taches bien ordonné : présence dans le paysage, conquête de nouveaux territoires perdus pour la République, menaces contre les femmes, intimidation, action en justice contre des supposés islamophobes, chantage, séduction sur les vertus cachées de la religion de paix et d’amour. Alors que Houria Bouteldja, porte-parole des Indigènes de la République, est l’auteur du livre Les blancs, les juifs et nous explicitement raciste et antisémite, ce sont Bensoussan et Bruckner qui sont convoqués devant le tribunal pour répondre de leur « racisme » ou de leur « islamophobie ». Dans cette affaire, les idiots utiles ne sont pas ceux que l’on croit : ce ne sont pas les terroristes, mais bien plutôt ceux qui les inspirent, les promeuvent, les soutiennent. Ce sont eux qui occupent le terrain conquis, abandonnés par des démocrates soucieux de ne pas apparaître comme « islamophobes ». Ces islamo-fascistes ont lu Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres » Les monstres nouveaux ont bien compris que la victoire politique avait un préalable : la conquête des esprits. Au bal orchestré par Tariq Ramadan et le CCIF, les faux culs de l’antiracisme, la LICRA, le MRAP, la LDH, SOS Racisme, seront sur la piste. Jacques Tarnero

Après l’histoire, c’est désormais la sociologie qui se dit dans les prétoires !

A l’heure où sur l’immigration, l’Europe vote largement Trump

Et qu’après le lynchage médiatique du seul véritable espoir d’alternative pour la prochaine présidentielle …

La nouvelle coqueluche des médias pour mai prochain en est à nier l’existence même d’une culture française

Pendant que pris à son tour entre kippa, burkha et double nationalité dans les fausses équivalences morales dont raffolent nos médias, le parti des bonnes questions s’enferre à nouveau dans les mauvaises réponses

Et qu »à l’ONU sur fond d’épuration religieuse du Moyen-Orient, c’est la présence même des juifs sur leurs lieux les plus sacrés qu’on dénie …

Devinez qui désormais l’on traine, entre deux attentats ou menaces islamistes, devant nos tribunaux débordés …

Pour après les « territoires perdus » de nos écoles et les « territoires interdits » de nos services publics …

Avoir osé évoquer le secret de polichinelle de l’origine proprement familiale de l’antisémitisme de nombre de nos chères têtes blondes ?

Affaire Bensoussan: au bal des faux-culs antiracistes

SOS Racisme et la Licra au secours du CCIF

Jacques Tarnero est essayiste et auteur de documentaires.

Causeur

04 février 2017

Georges Bensoussan et Pascal Brucker sont traînés devant les tribunaux pour avoir dénoncé l’antisémitisme culturel d’une partie du monde arabo-musulman, banlieues françaises comprises. C’est affligeant. Mais que dire des authentiques antiracistes qui se joignent au choeur des pleureuses?

La justice française ne badine pas avec les figures de style. Pour avoir paraphrasé une citation utilisant une métaphore, l’historien Georges Bensoussan comparaissait le 25 janvier devant la 17ème chambre correctionnelle, pour « provocation à la haine raciale ». C’est à la suite du signalement fait auprès du Procureur de la République par le CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France) que celui-ci a décidé de poursuivre Bensoussan. Plusieurs autres associations antiracistes (Licra, MRAP, LDH, SOS Racisme) se sont jointes au CCIF et se sont donc aussi portées partie civiles.

Le procès d’une métaphore 

Cette audience de douze heures devant la 17ème chambre correctionnelle est à marquer d’une pierre noire : la justice fit procès, au nom de l’antiracisme, à un historien ayant dénoncé par ses travaux, l’antisémitisme. On retiendra ce moment symbolique: ce Durban-sur-Seine, en tous points semblable à ce qui s’est déroulé l’été 2001, à Durban, en Afrique du sud, lors d’une conférence de l’ONU, censée dénoncer le racisme, ce sont des « mort aux juifs » qui furent scandés au nom de l’antiracisme. Cette agonie de la lucidité, drapée  dans les vertueux habits de la justice et de la vérité, signifie une effroyable défaite intellectuelle, morale et politique. Les derniers mots de Georges Bensoussan, à la fin de l’audience, ont donné toute l’intensité symbolique à ce moment : « Ce soir, Madame la présidente, pour la première fois de ma vie, j’ai eu la tentation de l’exil. » On ne saurait mieux dire l’accablement ressenti car il était déjà minuit passé dans ce siècle qui commence.

Du début de l’après-midi jusqu’à une heure du matin, ce fut un concentré des mauvaises passions de l’époque qui fut exposé, trituré, contesté, plaidé. « L’antisémitisme n’est pas une pensée, c’est une passion. », ces mots de Sartre conservaient toute leur pertinence au Palais de justice. De ces passions toujours vives, cette audience en fut le miroir. Toute l’œuvre de l’historien Georges Bensoussan a consisté à démasquer, à révéler, à mettre à jour, à raconter l’antisémitisme. Directeur éditorial de la Revue d’histoire de la Shoah, Bensoussan fouille depuis trente ans les labyrinthes multiples de cette passion. Mais ce que Bensoussan ne savait peut-être pas, c’est qu’il existait en France, en 2017, des interdits de penser.

Un antisémitisme tabou

On étudie l’antisémitisme nazi, stalinien, communiste mais  l’antisémitisme issu du monde arabo-musulman reste un tabou majeur dans notre République des lettres. « Pas d’amalgame », « islamophobie », les injonctions ne manquent pas pour censurer tout regard critique, tout constat raisonné de ce qui ravage la culture commune d’une grande partie de la jeunesse « issue de la diversité » dans les « quartiers difficiles». Les euphémismes sont indispensables pour ne pas oser nommer ces territoires occupés dans la République, ceux qui ont été désertés par les familles juives pour mettre leurs enfants à l’abri des menaces et des insultes antisémites. Ces euphémismes sont la règle obligée du discours pour ne pas nommer les choses et il faudra attendre que Mohamed Merah tue des enfants juifs parce qu’ils sont Juifs pour que enfin on prenne la mesure de cet aboutissement. On a cru un temps que l’immense manifestation du 11 janvier où tout le monde fut « Charlie », c’était sans compter avec la Nuit debout des cervelles éteintes.

Bensoussan était jugé pour avoir dit explicitement que la haine antijuive, en France, avait muté, qu’elle n’était plus le fait exclusif de l’extrême droite nazifiante et de ses épigones et qu’elle se manifestait aujourd’hui de manière particulièrement vivace dans les mentalités arabo-musulmanes. Pire, il aurait suggéré que cette haine antijuive était profondément inscrite dans la culture des populations arabo-musulmanes. Pour certains, cet état de choses ne peut être vrai, cette parole ne doit pas être dite. Elle serait une affabulation qui obéirait à une obsession idéologique de Bensoussan, celle d’un projet destructeur du récit enchanté du « vivre-ensemble » judéo-arabe ou judéo-musulman. C’est bien connu. Depuis Mohamed Merah, depuis le Bataclan et l’Hyper casher, ce vivre-ensemble s’épanouit de jour en jour. C’est donc pour réinjecter l’espoir et la fraternité dans la République, que le MRAP, la Licra, SOS Racisme et la LDH se sont associés au  CCIF (Collectif Contre l’Islamophobie en France), pour poursuivre devant la XVIIe chambre correctionnelle ce raciste voilé nommé Georges Bensoussan.

De quoi Bensoussan était-il présumé coupable ?

Dans l’émission Répliques du 10 octobre 2015, produite et animée par Alain Finkielkraut sur France Culture, Georges Bensoussan débattait avec Patrick Weil de l’état de la France. Les propos mis en cause furent les suivants : « (…) l’intégration est en panne aujourd’hui effectivement nous sommes en présence d’un autre peuple qui se constitue au sein de la nation française qui fait régresser un certain nombre de valeurs démocratiques qui nous ont portés » (…) Cet antisémitisme viscéral (…) on ne peut pas le laisser sous silence. Il se trouve qu’un sociologue algérien, Smaïn Laacher, d’un très grand courage, vient de dire dans un film qui passera sur France 3 « c’est une honte de maintenir ce tabou, à savoir que dans les familles arabes en France, et tout le monde le sait mais personne ne veut le dire, l’antisémitisme on le tête avec le lait de la mère ».

En octobre 2015, à la suite d’une pétition hébergée par Mediapart et signée par une quinzaine de personnes, le MRAP déclarait qu’il entendait  « faire citer Georges Bensoussan devant le tribunal correctionnel pour injures racistes et provocation à la haine et à la violence raciste ». De leur côté, les sites internet Palestine solidarité et Oumma.com s’étaient associés à ces dénonciations dans des termes d’une extrême violence. Oumma.com avait publié un texte signé Jacques-Marie Bourget dont on peut aujourd’hui saisir toute la menace: «  Je n’ai pas entendu dire que le CSA ou la direction de France Culture, s’ils existent encore, avaient rappelé Finkielkraut à ne pas propager haine et mensonge. Car si l’antisémitisme n’est pas une opinion mais un délit, il doit en aller de même de l’islamophobie la plus grotesque et primaire. À Smaïn Laacher, qui n’est pas Gandhi, on pourrait faire remarquer que ce que les musulmans français « tètent », ce n’est pas l’antisémitisme mais d’abord le lait d’amertume, celui de l’injustice historique faite au peuple palestinien. Si personne ne vient crier « halte à la haine », armons-nous et préparons dès maintenant la guerre civile ».

Les paroles de Bensoussan dans Répliques évoquaient avec lucidité l’antisémitisme de personnes de culture arabo-musulmane ou maghrébine. Il n’était pas le premier à le dire puisque de grands intellectuels, notamment maghrébins, l’avaient déjà souligné en faisant remarquer qu’il était plus facile de se voiler la face que de dire le réel dans sa crudité, sans pour cela tomber dans un racisme nauséabond. Boualem Sansal, Kamel Daoud, Fethi Benslama, Riad Sattouf,  pour ne citer que des auteurs reconnus en France, ont largement décrit et dénoncé ces éléments culturels, hélas fréquemment présents dans les mentalités d’une partie de ces populations.

Crime contre la pensée juste

L’erreur de Georges Bensoussan, la seule, fut de ne pas reprendre exactement les mots prononcés par Laacher dans le documentaire diffusé par FR3. Il ne faisait qu’exprimer à travers une métaphore ce que celui-ci déclarait: “donc cet antisémitisme il est déjà déposé dans l’espace domestique. Il est dans l’espace domestique et il est quasi naturellement déposé sur la langue, déposé dans la langue. Une des insultes des parents à leurs enfants quand ils veulent les réprimander, il suffit de les traiter de juif. Mais ça toutes les familles arabes le savent. C’est une hypocrisie monumentale que de ne pas voir que cet antisémitisme il est d’abord domestique et bien évidemment il est sans aucun doute renforcé, durci, légitimé, quasi naturalisé au travers d’un certain nombre de distinctions à l’extérieur. Mais il le trouvera chez lui, et puis il n’y aura pas de discontinuité radicale entre chez lui et l’environnement extérieur parce que l’environnement extérieur en réalité était le plus souvent dans ce qu’on appelle les ghettos, il est là, il est dans l’air que l’on respire. Il n’est pas du tout étranger et il est même difficile d’y échapper en particulier quand on se retrouve entre soi, ce sont les mêmes mots qui circulent. Ce sont souvent les mêmes visions du monde qui circulent. Ce sont souvent les mêmes visions du monde, fondées sur les mêmes oppositions et en particulier cette première opposition qui est l’opposition « eux et nous ».

Nulle part on ne peut trouver trace d’arguments « biologiques» pour nourrir ces constats et leur prêter une valeur « raciste ». L’expression “téter avec le lait de la mère”, est d’un usage courant dans la langue française depuis plusieurs siècles. Georges Bensoussan, en s’y référant, avait usé métaphoriquement de l’expression « l’antisémitisme, on le tète avec le lait de sa mère ». Ce crime contre « la pensée juste », Bensoussan, douze heures durant, va en savourer les effets.

Ce procès fut un grand moment judiciaire

Georges Bensoussan fut donc d’abord interrogé par la Présidente du Tribunal, Fabienne Siredey-Garnier, sur ses propos mais aussi sur ses travaux. Rappelant qu’il travaille depuis vingt-cinq ans sur les sujets liés à la Shoah, au nazisme, à l’antisémitisme et plus généralement aux mécanismes conduisant à la haine de l’autre. Il a élargi son champ de recherches, notamment, sur le statut des juifs dans les pays musulmans. Bensoussan devait citer l’expression utilisée en 1965 dans la revue les Temps modernes par l’auteur marocain Saïd Ghallab. Sous le titre Les juifs vont en enfer, qui écrivait alors : « ... la pire insulte qu’un Marocain puisse faire à un autre, c’est de le traiter de juif, c’est avec ce lait haineux que nous avons grandi… ». Désormais, en France, toutes les enquêtes réalisées sur l’antisémitisme par la Fondation pour la recherche politique, comme les témoignages multiples recueillis dans son enquête collective Les territoires perdus de la République ou son dernier ouvrage Une France soumise, attestent d’une croissance des préjugés antijuifs chez les jeunes de culture musulmane. La récente enquête de l’Institut Montaigne révélant que 28% de ces mêmes publics estiment que la loi islamique (la charia) prime les lois françaises, confirme la radicalisation en cours.

Bensoussan rappelait le contexte du moment : l’enlèvement et l’assassinat de Ilan Halimi, en 2006, dont la justice avait nié dans un premier temps le caractère antisémite, les crimes de Mohamed Merah, les attentats de l’Hypercasher et du Bataclan. Les élèves juifs désertent les écoles et les lycées publics des quartiers dits « sensibles ». Bensoussan conclut cette première déposition par ces mots : « Est-ce moi qui dois me trouver devant ce tribunal aujourd’hui ? N’est-ce pas l’antisémitisme qui nous a conduits à la situation actuelle qui devrait être jugé ? »

Des parties civiles très politiquement correctes

Des plaidoiries des parties civiles au réquisitoire de la procureure, ce fut un défilé des poncifs idéologiques du politiquement correct, défenseur de l’humanité souffrante sous le joug du colon sioniste, du planteur raciste et esclavagiste en Caroline du sud. Ce Juif-SS-Dupont la joie de Bensoussan en prit pour son grade.

Quelques perles à charge contre Bensoussan méritent d’être rapportées : une éminente universitaire de Paris VIII, Nacira Guénif, déclara pour commenter les propos de Smain Laacher, que l’insulte en arabe « espèce de juif ! » n’est pas antisémite car « on ne pense pas ce qu’on dit », et qu’il s’agit « d’une expression figée, passée dans le langage courant »….

Plus grave fut le témoignage de Mohamed Sifaoui cité par la Licra. Comment cet adversaire farouche de l’islamisme pouvait-il se retrouver ainsi sur le même banc que le CCIF ? Comment ce journaliste, menacé de mort par les islamistes, ne se trouvait-il pas au contraire aux côtés de Bensoussan ? Comment la Licra elle-même, peut-elle être partie civile contre Bensoussan ? Comment Sifaoui qui écrivait, le 6 juillet 2015, que cette « prétendue association antiraciste (le CCIF) avait beaucoup de mal à condamner l’antisémitisme » pouvait-il à ce point changer de bord alors qu’en juin 2015, le CCIF traitait Sifaoui de « chantre de la haine » ? En revenant sur la fameuse métaphore de « l’antisémitisme tété au sein », il évoque même « un biberon empli d’un lait fabriqué en Israël ! ». Plus tard, dans sa plaidoirie, l’avocat du CCIF interpellera l’historien : « Les juifs ne tuent pas d’Arabes ? Et en Palestine ? »

Les choses sont dites. Sous Bensoussan, l’ennemi subliminal est nommé : Israël, dont Bensoussan a écrit l’histoire du mouvement national, le sionisme. En attribuant à Bensoussan une volonté de destruction de «  tous les moments positifs entre juifs et arabes. N’est-il pas en train d’écrire une histoire qui peut servir à des milieux douteux ? C’est un destructeur des ponts entre juifs et arabes. » En rejoignant à son tour le camp du déni du réel la Licra et Sifaoui effectuent un inquiétant retournement.

Ce fut surtout un grand moment politique

Cité en défense de Bensoussan, Alain Finkielkraut présentait tout l’enjeu de ce procès: « Si le tribunal cède à cette intimidation, ce sera à la fois une catastrophe intellectuelle et une catastrophe morale… Si on refuse de voir la réalité et si on incrimine ceux qui s’efforcent de la penser, on n’a plus aucune chance d’échapper à la division et à la montée de la haine ! » La jeune procureure de la République, dans son réquisitoire, était-elle du côté de ceux qui essaient de penser la complexité du moment présent ou bien s’est-elle conformée aux mécanismes du politiquement correct, à  l’idéologie dominante ? On peut craindre le pire tant son propos était empreint des mots et des clichés déjà énoncés par les parties civiles. Revendiquant fièrement qu’elle était l’auteur de la décision de poursuivre Bensoussan en justice, elle justifiait ce choix par « le passage à l’acte dans le champ lexical » opéré par Bensoussan. Ce très chic déplacement du propos juridique vers le jargon linguistique, est un indicateur de la finesse intellectuelle de l’accusation.

En rappelant que Georges Bensoussan avait dirigé deux publications de la Revue d’Histoire de la Shoah, consacrés au génocide des Arméniens et à celui commis au Rwanda contre les Tutsis, Elisabeth de Fontenay tint à mettre en valeur dans son témoignage, les qualités d’ouverture intellectuelle de l’historien : son travail n’obéit pas à une vision communautariste des choses, bien au contraire, il a su mettre en valeur la folie universelle du XXe siècle comme siècle des crimes contre l’humanité, des massacres de masse et des totalitarismes génocidaires. C’est aussi ce que Yves Ternon vint confirmer. Pour cet ancien chirurgien ayant soutenu le FLN pendant la guerre d’Algérie, le soutien aux victimes des fascismes, du colonialisme ne se partage pas. Le crime contre l’humanité et sa négation forment un ensemble problématique pour penser les parts maudites de histoire contemporaine. Georges Bensoussan fait ce travail de fouilles ? quitte à exhumer des vérités dérangeantes. Regarder au plus près les discours ayant conduit au crime ou pouvant y conduire, est-ce cela qui est reproché à Bensoussan ? Elisabeth de Fontenay et Yves Ternon disent leur stupéfaction devant l’accusation faite à Bensoussan. C’est ce que le témoignage écrit de Pierre Nora, lu par la présidente du tribunal, vint confirmer : « Bensoussan a rappelé qu’il y avait un antisémitisme de tradition culturelle dans les pays arabo-musulmans. Une tradition qui fait l’objet d’un déni massif, mais qu’avait eue le courage de proclamer par exemple un sociologue comme Smain Laacher, professeur à Strasbourg, dans un documentaire télévisé de France 3. (…) L’autre accusation concerne (…) l’affirmation répétée de son interlocuteur d’une unité sans problème de la population française. Il exprimait au contraire sa crainte que la population musulmane ne finisse par constituer une forme de contre-société, un peuple dans le peuple. Cette crainte, partagée par beaucoup d’observateurs et d’analystes ne relève que de la liberté de jugement qui est le propre d’un homme d’étude. M. Bensoussan ne soulignait d’ailleurs le phénomène que pour le déplorer et insistait sur la nécessité de le regarder en face pour mieux le dominer. Le déni de la réalité n’ayant jamais été le meilleur moyen de la transformer. Il paraît évident que l’accusation du CCIF n’est qu’une manière de tester la résistance de la justice républicaine aux pressions sur la liberté d’opinion et d’expression. Car c’est bien de cela qu’il s’agit ».

Faut-il désespérer de la justice de la République ?

Dans sa plaidoirie en défense de Bensoussan, M° Michel Laval fit d’abord part de sa stupéfaction devant le moment qu’il était en train de vivre : « Comment aurais-je pu imaginer un jour, en trente années de vie d’avocat à avoir à défendre un chercheur qui a fait de la dénonciation du racisme l’essentiel de sa vie professionnelle, à avoir à le défendre contre une accusation aussi infâme ! »

Il fit aussi remarquer plusieurs erreurs bien plus ordinaires dans la citation à comparaitre signifiée à Bensoussan : il y était question d’une émission de radio nommée « les Répliques » qui aurait eu lieu en novembre 2015 (et non pas en octobre)

En assimilant les propos de Bensoussan à ceux d’Eric Zemmour, Madame la procureure ne fit pas preuve de finesse. Sans doute les grandes causes ne s’embarrassent pas de détails, portées qu’elles sont par le souffle puissant de leur générosité. En voulant caricaturer Georges Bensoussan, en le présentant comme un réactionnaire raciste, le ministère public s’est aligné sur l’idéologie du célèbre « mur des cons » bien connu pour son impartialité.

De cette accumulation d’accusations diffamatoires, M° Laval, fit son miel. Le ton se fit ensuite plus ironique devant la sottise et la posture morale de l’accusation, devant la « traque des mots » alors que « dans ce palais de justice la valeur la plus importante c’était la liberté de penser ! » M° Laval dénonça le moment présent, celui de la « perversion du système judiciaire par l’idéologie » « Comment ces plaintes ont-elles pu être considérées comme recevables par le ministère public, alors que le CCIF a partie liée avec les idéologues islamistes ? » »Comment accepter ces dénonciations d’un racisme d’Etat alors même que le CCIF a refusé de condamner les attentats, les crimes contre Charlie ? »

Le témoignage du grand écrivain algérien Boualem Sansal, lue par la présidente, vint conclure la défense de Bensoussan : « Les propos reprochés ne sont en rien un acte d’islamophobie… (…) J’ai moi-même dénoncé cette culture de la haine inculquée dans les familles arabes à leurs enfants, haine contre le juif, le chrétien, l’homosexuel… » Boualem Sansal écrit ensuite : « Dire que l’antisémitisme relève de la culture, c’est simplement répéter ce qui est écrit dans le Coran et enseigné à la mosquée ». Sera-t-il poursuivi à la XVIIe chambre ?

Un procès de même nature a été intenté par l’association des Indigènes de la République, contre Pascal Bruckner  qui avait déclaré, début 2015, qu’il fallait « faire le procès des collabos des assassins de Charlie ». Pascal Bruckner fut aussi trainé devant la 17e chambre pour des propos visant deux associations, selon lui, seraient des «complices idéologiques» des terroristes: «Les Indivisibles» de la militante « antiraciste » Rokhaya Diallo (qui n’en est plus membre) et «Les Indigènes de la République» dont Houria Bouteldja est la porte-parole. L’écrivain avait déclaré au cours de l’émission d’Arte 28 minutes qu’il fallait «faire le dossier des collabos, des assassins de Charlie» et accusé ces associations de «justifier idéologiquement la mort des journalistes de Charlie Hebdo». Ces deux associations qui avaient attaqué Pascal Bruckner pour diffamation suite à des propos sur l’islamisme ont été déboutées par la justice.

L’étrange défaite

Comment un Etat, la France, qui combat militairement le djihadisme après avoir été attaquée sur son propre sol par le terrorisme islamiste, peut-elle, dans le même temps, faire un procès à ceux qui dévoilent les stratégies de diffusion de son idéologie ? Comment la justice peut-elle accorder un crédit aux accusations de racisme énoncées par ceux-là même qui sont les promoteurs de la haine antijuive et antifrançaise ?  Comment peut-elle être à ce point aveugle devant la manipulation des mots, le dévoiement des institutions, celui des règles démocratiques visant justement à les retourner contre la première des libertés qui est celle de penser librement?

Lentement mais sûrement, l’islamisme impose son agenda à l’Europe et à la France. Bien sûr, la police marque des points contre les projets terroristes, les déjoue et arrête préventivement des tueurs, mais l’arbre des terroristes ne saurait cacher la forêt de leurs complices, collabos et idiots utiles. Quand quelques jours après le massacre au camion tueur sur la promenade des Anglais à Nice, le 14 juillet dernier, l’affaire du burkini a occupé le devant de la scène estivale, il fallait bien se rendre compte que la République avait affaire à des ennemis particulièrement retors et intelligents : avoir réussi à faire qualifier la France de pays raciste alors que le sang à Nice n’était pas encore sec, révélait une grande efficacité de la propagande islamiste.

Chaque jour qui passe nous révèle cette progression tous azimuts avec un partage des taches bien ordonné : présence dans le paysage, conquête de nouveaux territoires perdus pour la République, menaces contre les femmes, intimidation, action en justice contre des supposés islamophobes, chantage, séduction sur les vertus cachées de la religion de paix et d’amour. Alors que Houria Bouteldja, porte-parole des Indigènes de la République, est l’auteur du livre Les blancs, les juifs et nous explicitement raciste et antisémite, ce sont Bensoussan et Bruckner qui sont convoqués devant le tribunal pour répondre de leur « racisme » ou de leur « islamophobie ».

Dans cette affaire, les idiots utiles ne sont pas ceux que l’on croit : ce ne sont pas les terroristes, mais bien plutôt ceux qui les inspirent, les promeuvent, les soutiennent. Ce sont eux qui occupent le terrain conquis, abandonnés par des démocrates soucieux de ne pas apparaître comme « islamophobes ». Ces islamo-fascistes ont lu Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres » Les monstres nouveaux ont bien compris que la victoire politique avait un préalable : la conquête des esprits.

Au bal orchestré par Tariq Ramadan et le CCIF, les faux culs de l’antiracisme, la LICRA, le MRAP, la LDH, SOS Racisme, seront sur la piste.

Voir aussi:

GEORGES BENSOUSSAN : »Si les juifs ont quitté en masse le Maroc, c’est parce qu’ils avaient peur »
Le Point

24/01/2017

INTERVIEW. Pour Georges Bensoussan, la tolérance de l’islam n’est qu’un mythe. La preuve, les souffrances subies par les juifs en terre musulmane.
PROPOS RECUEILLIS PAR CATHERINE GOLLIAU

Mercredi 25 janvier, Georges Bensoussan passe devant un tribunal pour avoir dit que l’antisémitisme des musulmans était une transmission familiale. À tort ou à raison ? Ce spécialiste de l’histoire des juifs d’Europe de l’Est et de la Shoah est un historien engagé. En 2002, il rédigeait la postface des Territoires perdus de la République (Fayard), où des professeurs de collège témoignaient de la violence des adolescents, de leur racisme, leur antisémitisme et leur sexisme. Lui-même sort chez Albin Michel Une France soumise, un ouvrage collectif préfacé par Élisabeth Badinter « herself », où enseignants, policiers, travailleurs sociaux disent pourquoi ils ne peuvent plus exercer leur métier dans les écoles et les banlieues. Toujours à cause de cette violence et de ce rejet de l’autre – et particulièrement du Juif – , qui ne font que s’accentuer. Mais cette haine, d’où vient-elle ? Pour l’historien, comme il l’explique dans Les Juifs du monde arabe. La question interdite, qui paraît également cette semaine chez Odile Jacob, elle est directement liée au statut du dhimmi, imposé par le Coran au juif et au chrétien, soumission imposée qui s’est perpétuée jusqu’à la période coloniale, et qui est resté dans les consciences, même s’il a officiellement disparu des États modernes.

Le Point.fr : Pour vous, contrairement à ce qu’affirment nombre d’historiens, les juifs n’ont pas été bien traités dans le monde musulman…
Georges Bensoussan : Oui, nous sommes dans le déni. Peut-être parce qu’étant donnée l’horreur des exactions subies par les juifs dans le monde chrétien, et particulièrement sous les nazis, on a voulu croire à un islam tolérant. Or la légende d’Al Andalus, cette Espagne musulmane où les trois monothéismes auraient cohabité harmonieusement sous des gouvernements musulmans, a été forgée de toute pièce par le judaïsme européen au XIXe siècle, en particulier par les Juifs allemands, afin de promouvoir leur propre émancipation. Elle a ensuite été reprise par le monde arabe dans le but de montrer que les responsables de l’antagonisme entre juifs et Arabes étaient le sionisme et la naissance de l’État d’Israël. Coupables du départ massif des communautés juives d’Irak, d’Égypte, de Syrie, de Libye, du Maroc, etc., soit près d’un million de personnes entre 1945 et 1970. Mais, s’ils étaient si heureux dans leur pays d’origine, pourquoi ces gens sont-ils partis de leur plein gré ? En Irak, par exemple, les juifs comptaient parmi les plus arabisés d’Orient, et n’étaient guère tentés par le sionisme. Or ils ont été plus de 90 % en 1951-1952 à quitter le pays, après avoir subi le pogrom de Bagdad en juin 1941 – plus de 180 morts –, après avoir été victimes de meurtres, d’enlèvements, d’arrestations, de séquestrations, de vols et de torture dans les commissariats. C’est cette réalité-là qui a poussé ces juifs à l’exil. Un véritable processus d’épuration ethnique, d’autant plus sournois qu’à l’exception de l’Égypte, il n’a pas pris la forme d’une expulsion.

Vous ne pouvez nier pourtant que les sionistes ont largement œuvré pour que les juifs viennent s’installer en Israël…
Bien évidemment, et comment le leur reprocher ? Ils voulaient renforcer leur jeune État. Mais à eux seuls, des agents sionistes peuvent difficilement déraciner une communauté qui ne veut pas partir. Si les Juifs du Maroc ont quitté en masse leur pays – un tiers déjà avant l’indépendance –, c’est parce qu’ils avaient peur. D’expérience, ils craignaient le retour de la souveraineté arabe sur leurs terres. Ils ne se voyaient pas d’avenir dans leur pays, où la législation leur rendait la vie de plus en plus difficile.
L’administration de Vichy était si gangrenée par l’antisémitisme que l’attitude du sultan du Maroc, par contraste, en apparaissait presque bienveillante !

Le sultan du Maroc a pourtant la réputation d’avoir protégé les juifs entre 1939 et 1945, quand le pays était contrôlé par le gouvernement de Vichy…
Le Sultan, dit-on, se serait opposé au port de l’étoile jaune par ses sujets juifs. À ceci près qu’il n’y eut jamais d’étoile jaune au Maroc (et pas même en zone sud en France). Le sultan a fait appliquer à la lettre les statuts des juifs d’octobre 1940 et de juin 1941.

Si c’est une légende, elle est pourtant entretenue dans les milieux juifs d’origine marocaine…
En partie, oui, et pour plusieurs raisons. L’administration de Vichy était si gangrenée par l’antisémitisme (à commencer par le Résident général Charles Noguès) que l’attitude du sultan, par contraste, en apparaissait presque bienveillante ! En second lieu, les Juifs marocains partis en masse s’installer en Israël constituaient la partie la plus pauvre de la judéité marocaine, celle qui, de faible niveau social et professionnel, essuiera de front le racisme des élites ashkénazes. Être « marocain » en Israël était (et demeure) un « marqueur » péjoratif. Cette immigration s’est mise à idéaliser son passé marocain, sa culture, le temps de sa jeunesse, parfois tissé, au niveau individuel, de relations d’amitié entre juifs et Arabes. Ajoutons que la mémoire collective est socialement stratifiée. Il faut donc compter avec celle, moins douloureuse, des classes plus aisées qui ont émigré, elles, davantage, en France ou au Canada.
Leurs maisons ne doivent pas être plus hautes que celles des musulmans, ils doivent pratiquer discrètement leur foi, et leur voix ne vaut rien devant un tribunal musulman
Le statut de « dhimmi » imposé aux chrétiens et aux juifs par le Coran explique-t-il l’antisémitisme que vous dénoncez ?
Il justifie l’infériorisation du juif par le musulman : il autorise en effet les membres des religions dites du Livre à pratiquer leur foi, à la condition de payer un impôt spécial et d’accepter de se comporter en « soumis ». Leurs maisons ne doivent pas être plus hautes que celles des musulmans, ils doivent pratiquer discrètement leur foi, et leur voix ne vaut rien devant un tribunal musulman. Tout cela a fait du juif un être de second ordre. Les témoignages abondent, de non-juifs en particulier – des militaires, des commerçants, des médecins –, sur la misère et la manière infamante dont les juifs pouvaient être traités. Mais ce statut avait été intégré par des communautés profondément religieuses, marquées par l’attente messianique et considérant que ce qu’elles vivaient était le prix de l’Exil. Les choses ont changé avec l’arrivée des Européens et la possibilité d’avoir accès à une éducation marquée par les valeurs issues des Lumières. Pour autant, le regard arabo-musulman sur « le Juif » ne changera pas de sitôt : un sujet toléré tant qu’il accepte son infériorité statutaire. Même les juifs qui rejoindront le combat des indépendances arabes comprendront peu à peu qu’ils ne seront jamais acceptés. De fait, tous ont été écartés ou sont partis d’eux-mêmes, et la création de l’État d’Israël ne fera qu’accroître le rejet.

Mais leur situation était-elle la même partout ? Les Juifs de Salonique ont prospéré sous les Turcs et ont vu leur statut se détériorer quand les Grecs orthodoxes ont pris le contrôle de la ville, en 1922…
En effet, il faut distinguer le monde turc, plus tolérant que le monde arabe, même si la situation est loin d’y avoir été idyllique. Le statut de dhimmi a été aboli dans l’Empire ottoman par deux fois, en 1839 et 1856, et l’on constate que les contrées où les juifs connurent la condition la plus dure – le Yémen, la Perse et le Maroc – ne furent que peu ou pas du tout colonisées par les Turcs.
Dans la France d’aujourd’hui, les problèmes d’intégration d’une fraction des jeunes Français d’origine arabo-musulmane font rejouer les préjugés ancestraux

Vous dénoncez l’antisémitisme des émigrés de la troisième génération en France, ce qui vous vaut d’ailleurs un procès pour racisme intenté par le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF).
J’ai effectivement été assigné pour « propos racistes », parce que, lors d’une émission de France Culture, et à propos d’une partie de l’immigration maghrébine, j’ai usé de la métaphore d’un « antisémitisme tété avec le lait de sa mère ». Je ne faisais pourtant, par cette formule, que reprendre celle utilisée par le sociologue Smaïn Laacher qui, dans un documentaire diffusé sur France 3, parlait d’un antisémitisme « quasi naturellement déposé sur la langue, déposé dans la langue […]. Bon, mais ça toutes les familles arabes le savent ! C’est une hypocrisie monumentale de ne pas voir que cet antisémitisme, il est d’abord domestique […] comme dans l’air qu’on respire ». Ces deux métaphores disaient la même chose, une transmission culturelle et non génétique : le lait n’est pas le sang. À ceci près que l’une est dite par un Arabe, l’autre par un juif. L’indignation est sélective… Dans la France d’aujourd’hui, les problèmes d’intégration d’une fraction des jeunes Français d’origine arabo-musulmane font rejouer les préjugés ancestraux et donnent prise à la culture du complot qui cristallise sur « le Juif », cette cible déjà désignée dans l’imaginaire culturel maghrébin, et aggravée par la réussite de la communauté juive de France. Mais qu’y a-t-il de « raciste » à faire ce constat, à moins d’invalider toute tentative de décrire le réel ? Ce qui est inquiétant dans mon affaire, au-delà de ma personne, est que la justice donne suite à la dénonciation du CCIF, dont l’objectif est de nous imputer le raisonnement débile du racisme pour mieux, moi et d’autres avec moi, nous réduire au silence.

Vos collègues vous reprochent de manquer de l’objectivité indispensable à l’historien…
Quand les faits leur donnent tort, ils invoquent l’« objectivité » alors que le seul souci de l’historien face aux sources, a fortiori quand elles contreviennent à sa vision du monde, demeure l’honnêteté. Comme au temps où il était impossible de critiquer l’Union soviétique au risque, sinon, de « faire le jeu de l’impérialisme », la doxa progressiste s’enferme dans cette paresse de l’esprit. Il n’est donc pas possible aujourd’hui de dire que le monde arabe, quoique colonisé hier, fut tout autant raciste, antisémite et esclavagiste. Quand la sociologue franco-algérienne Fanny Colonna a montré dès les années cinquante le poids de l’islamisme dans le nationalisme algérien, elle s’est heurtée aux « pieds rouges », ces intellectuels qui soutenaient le FLN et qui ne voulaient pas faire le jeu des opposants à la décolonisation. Orwell le soulignait jadis, certains intellectuels ont du mal à accepter une réalité dérangeante.

Les Juifs du monde arabe. La question interdite, Odile Jacob, 167 pages, 21,90 euros
Une France soumise – Les voix du refus, Albin Michel, 2017, 664 pages, 24,90 euros

Voir également:

Valeurs actuelles

8 février 2017

Islamisation. Selon une étude de l’institut britannique Chatham House repérée par RT, plus de la moitié des Européens sont d’accord avec l’idée de stopper l’immigration en provenance des pays à majorité musulmane.

 C’est ce que Donald Trump avait promis pendant la campagne présidentielle, et qui avait fait hurler tant de commentateurs : stopper l’immigration en provenance de certains pays à majorité musulmane, pour réduire la menace terroriste qui pèse sur les Etats-Unis. Depuis son élection, le décret pris par le président suscite l’indignation et l’opposition d’une large partie de la classe politique américaine, malgré le sceau apposé par le suffrage.

“Toute immigration supplémentaire venant de pays à majorité musulmane doit cesser”

Une telle mesure pourrait-elle être prise en Europe ? Le vieux continent a été touché depuis deux ans par une série d’attentats terroristes, commis le plus souvent par des individus visés par le controversé décret anti-immigration.

Selon une étude menée par l’institut de recherche britannique Chatham House, les Européens seraient majoritairement favorables à la fermeture de leurs frontières aux individus originaires de pays musulmans. 55% des personnes interrogées ont ainsi déclaré être d’accord avec cette affirmation : “Toute immigration supplémentaire venant de pays à majorité musulmane doit cesser”. Un chiffre impressionnant.

“Nos résultats sont frappants et donnent à réfléchir”

Dans le commentaire de l’étude, l’institut livre ses conclusions : “Nos résultats sont frappants et donnent à réfléchir. Ils suggèrent que l’opposition à l’immigration venant de pays à majorité musulmane n’est pas confinée à l’électorat de Donald Trump aux Etats-Unis mais est largement répandue”.

Largement, mais plus spécialement dans les pays qui “ont été au centre de la crise migratoire ou ont vécu des attaques terroristes ces dernières années”. La Pologne (71%), l’Autriche (65%), la Hongrie et la Belgique (64%), ainsi que la France (61%), sont ainsi parmi les plus favorables à l’assertion de départ.

Voir enfin:

The Jewish Chronicle

February 7, 2017

French Jewish scholar Georges Bensoussan is being sued by Muslim anti-racism groups for saying in a radio debate: “In French Arab families, babies suckle antisemitism with their mothers’ milk.”

Mr Bensoussan, who is the editor of the magazine The Shoah History Review, said he was roughly quoting Algerian sociologist Smain Laacher, but the groups suing him claim his statements amounted to incitement to hatred.

In a Paris court last week, Mr Bensoussan argued that many Muslim scholars “have said the same things that I have but they’re not being sued”.

Several scholars testified at the stand, some saying they were outraged to see Mr Bensoussan in court, others saying the historian had crossed red lines.

“I was shocked by his words. I am an Arab and I’m not an anti-Semite. My family has never taught me to hate Jews,” said journalist Mohamed Sifaoui. “I sent emissaries to Georges Bensoussan to ask him to apologize to those he has hurt but he refused. He’s a historian he should be more subtle. Of course many Muslims are anti-Semitic. Saying otherwise would be dishonest. But there are also Muslims who fight antisemitism. Denying that is also dishonest.”

But the judge noted that Mr Sifaoui himself had written in an article that “Arabs don’t visit Auschwitz” and that Arabs are either “swamped by a culture of indifference” or “they suckle on anti-Semitic hatred nipples”.

“My expression is completely different from the one Bensoussan used,” replied Mr Sifaoui.

“Many Muslim scholars have said the same things that I have but they’re not being sued. That’s racism!” argued Mr Bensoussan.

“I’m surprised I have to defend him in front of a court,” said philosopher Alain Finkielkraut who hosts the radio show on which Mr Bensoussan made the controversial statement. “Anti-racist groups want to ban all thought and debate. They say we’re accusing a whole community but Bensoussan says he’s fighting for integration. He’s quoting Arab scholars. If he’s convicted it would be an intellectual and moral catastrophe. Denying reality will only bring more division and hatred.”

“Georges Bensoussan is not a bigot. He signed petitions for peace in the Middle East. He dedicated several issued of the Shoah memorial magazine to the Armenian and Rwandan genocides. He’s denouncing a problem that exists. All those who cherish democracy should thank him,” said retired Professor Elisabeth de Fontenay.

Historian Yves Ternon, who has studied the Armenian genocide said he admired Mr Bensoussan. “We’ve worked together for decades, studying the scientific similarities between genocides,” said Ternon. “You know revisionists have tools: one of them is to accuse those who accuse them. Bensoussan is a whistleblower. When hatred against Jews spreads, everyone gets hurt.”

The judge read out a study showing that the far-right and Muslims tend to have antisemitic beliefs.

He said: “Nineteen per cent of the French population believes Jews have too much political power. The share is at 51 per cent among Muslims and 63 per cent among religious Muslims.”

“I don’t believe in that study but it’s true that among Muslims we use the expression ‘Jew – sorry!’ to disapprove of something. However that’s not really hatred. It’s an old expression which isn’t really considered as a hate insult today,” said Nacera Guenif, a sociologist testifying against the historian. “What’s important is that Mr Bensoussan is spreading a dangerous theory. When you say all Muslims behave in a bad way, you encourage suspicion that can lead to hate and violence. When you’re a historian, when you have a popular radio show you also have responsibilities.”

Mr Bensoussan told the court he had apologised several times to those who were hurt by his comments. He said he did not mean to generalise his remarks to all Muslims.

The court is due to rule on March 7.

Voir par ailleurs:

La victoire de l’Orientalisme
Richard Landes
(publié dans le Middle-East Quarterly du site Middle East Forum)
Hiver 2017
Traduction Magali Marc/Dreuz
The Augean Stables
29 janvier 2017

Que l’on considère l’impact d’Edward Saïd (1935-2003) sur le monde universitaire comme un grand triomphe ou comme une tragique catastrophe, peu de gens peuvent remettre en question l’étonnante portée et la pénétration de son magnum opus, L’Orientalisme.

En une génération, une transformation radicale a dominé les études du Moyen-Orient : une nouvelle catégorie d’universitaires «post-coloniaux», ayant une perspective libératrice et anti-impérialiste, a remplacé une génération d’érudits que Saïd a dénigrés en les traitant d’«Orientalistes».

Cette transformation ne se limitait pas aux études du Moyen-Orient : Saïd et son paradigme post-colonial réunissaient un large éventail d’acolytes dans de nombreux domaines des sciences sociales et humaines.

Pourtant, quand on examine les événements des deux dernières décennies, on peut dire que les héritiers académiques de Saïd se sont plantés de façon spectaculaire dans leurs analyses et prescriptions concernant la façon dont il fallait s’y prendre pour régler les problèmes du Moyen-Orient.

Nulle part cela n’a été aussi évident que dans la lecture erronée du désastreux «processus de paix» israélo-palestinien d’Oslo et des fameux «printemps arabes» qui se sont rapidement détériorés en vagues de guerres tribales et sectaires, créant des millions de réfugiés, dont beaucoup ont littéralement détruit les malheureux rivages de l’Europe.

Une grande partie de cet échec peut être attribuée aux restrictions imposées par la pensée postcoloniale sur la capacité de discuter de la dynamique sociale et politique du Moyen-Orient. Si les experts et les journalistes ont été hypnotisés par les perspectives de paix arabo-israélienne et le mirage d’une vague de démocratisation arabe, c’est en partie parce qu’ils avaient systématiquement sous-estimé le rôle de la culture d’honneur et de honte dans les sociétés arabes et musulmanes et son impact sur la religiosité islamique.

La dynamique «honneur-honte» dans les dimensions politique et religieuse
Les termes honneur-honte désignent des cultures où l’acquisition, l’entretien et la restauration de l’honneur public triomphent de toutes les autres préoccupations.

Alors que tout le monde se soucie de ce que les autres pensent et veut sauver la face même si cela signifie mentir, dans les cultures d’honneur et de honte, ces préoccupations dominent le discours public : il n’y a pas de prix trop élevé à payer– y compris la vie– pour préserver l’honneur.

Dans de telles cultures politiques, l’opinion publique accepte, attend, exige même que le sang soit versé pour l’honneur.

Dans de telles sociétés, quand les gens critiquent publiquement ceux qui sont au pouvoir– ceux qui ont l’honneur– ils attaquent leur être même. Si ces derniers ne répondaient pas– de préférence par la violence– ils perdraient la face.

Les sociétés autoritaires permettent donc à leurs mâles dominants de supprimer violemment ceux dont les paroles les offensent.

Conséquemment, les cultures d’honneur et de honte ont une immense difficulté à tolérer la liberté d’expression, de religion, de la presse tout autant que de traiter avec les sociétés qui pratique cette tolérance.

Dans les cultures où les gens se font eux-mêmes justice, cette insistance sur l’honneur peut signifier tuer quelqu’un qui a tué un parent, et dans la culture japonaise, l’honneur peut signifier se suicider.

Cependant, dans certaines cultures d’honneur, cette préoccupation signifie tuer un membre de la famille pour sauver l’honneur de la famille. Le «jugement public», dont le verdict détermine le sort de la communauté demeure le vecteur qui motive le besoin de sauver la face, et définit les façons de faire. Le terme arabe pour «commérage» est kalam an-nas, (la parole du peuple), qui est souvent sévère dans son jugement des autres.

À ce sujet, le psychologue Talib Kafaji a écrit :

«La culture arabe est une culture de jugement, et tout ce qu’une personne fait est sujet au jugement… induisant de nombreuses peurs… avec de graves conséquences sur la vie individuelle. Éviter ce jugement peut être la préoccupation constante des gens, presque comme si toute la culture était paralysée par le kalam [an] –nas.»

Autrement dit, dans la société arabe, tous les individus sont les otages les unes des autres.

En dépit de sa résonnance «orientaliste», cette attention à un jugementalisme paralysant et omniprésent fournit des aperçus importants sur les dysfonctionnements du monde arabe d’aujourd’hui.

Les cultures d’honneur et de honte ont tendance à être à somme nulle : les hommes d’honneur gardent jalousement leur honneur et considèrent l’ascension des autres comme une menace pour eux-mêmes. Dans les cultures à somme nulle de «bien limité», l’honneur pour une personne signifie la honte pour les autres. Si l’autre gagne, vous perdez. Afin que vous ayez le dessus, l’autre doit perdre.

Ceux qui sont juste en dessous continuent de défier ceux qui sont juste au-dessus, et l’ascension n’est possible que par l’agression. Tu n’es pas un homme tant que tu n’as pas tué un autre homme. La prise des biens d’autrui –par le vol ou le pillage– est supérieure à la production. Domine ou soit dominé. Le visage noirci (de la honte) est lavé dans le sang (de l’honneur).

Cette même mentalité dite «à somme nulle», «gouverne-ou-soit-gouverné», qui domine la plupart des interactions dans la politique des cultures d’honneur et de honte, a son analogie dans la religiosité du triomphalisme, la croyance que la domination de sa religion sur les autres constitue la preuve de la vérité de cette religion.

De la même manière que les chrétiens ont pris la conversion de l’Empire romain au Christianisme comme un signe que leurs revendications sur les Juifs avaient triomphé ; les musulmans triomphalistes, dans une expression suprême de la religiosité inspirée par l’honneur, croient que l’islam est une religion de domination destinée à gouverner le monde.

Cette dynamique d’honneur et de honte explique en grande partie l’hostilité arabe et musulmane envers Israël, ainsi qu’envers l’Occident.

Israël, un État de Juifs libres (c’est-à-dire, des infidèles non-dhimmis), vivant à l’intérieur du Dar al-Islam historique (royaume de la soumission), constitue un blasphème vivant. La capacité d’Israël à survivre aux efforts répétés des Arabes pour le détruire constitue un état permanent de honte arabe devant toute la communauté mondiale. Cela fait de l’hostilité musulmane triomphaliste envers Israël un cas particulièrement grave d’une hostilité généralisée envers les infidèles et les musulmans «modérés».

Tout effort pour comprendre ce qui se passe dans le monde arabe aujourd’hui doit tenir compte de cette dynamique religio-culturelle.

Pourtant, dans l’ensemble, cette dynamique n’est pas seulement ignorée, mais ceux qui en parlent sont réprimandés pour (prétendument) contribuer à aggraver le conflit plutôt que de le comprendre.

Une grande partie de cette ignorance (à la fois active et intransitive) remonte à Saïd, qui a fait de l’analyse «honneur-honte» un péché «orientaliste» particulièrement impardonnable.

Avant même que n’arrive la contribution de Saïd, l’anthropologie s’était éloignée de cette analyse. Lui en a fait un dogme. A tel point que, dans le dernier tiers du XXe siècle, il est devenu paradoxalement honteux– voire raciste– qu’un anthropologue discute de l’«honneur et de la honte» arabe ou musulmane.

La honte de Saïd et la désorientation de l’Occident
L’Orientalisme de Saïd a exploité une tendance occidentale à l’autocritique morale concernant l’analyse des autres cultures, dans le but de protéger son peuple de la honte. Pour lui, la critique des Arabes ou des musulmans reflète les préjugés ethnocentriques de l’Occident et de son projet culturel discriminatoire de domination impérialiste.

Ce n’était pas ce que les orientalistes croyaient faire, eux pensaient qu’ils offraient des observations précises concernant les caractéristiques et les conditions d’une autre culture et de son histoire.

Pour Saïd, au contraire, tout contraste entre les cultures de l’Occident démocratique et celles des Arabes et des musulmans– certainement ceux qui montraient ces derniers sous une lumière peu flatteuse– étaient des exemples lamentables de xénophobie hostile dirigée contre des «inférieurs», et ne pouvaient pas constituer une réflexion sur une réalité sociale.

À propos du dix-neuvième siècle, Saïd a écrit : «Tout Européen qui parlait de l’Orient était raciste, impérialiste et presque totalement ethnocentrique».

Saïd a lancé un plaidoyer en faveur d’une alternative : il fallait à tout prix éviter d’orientaliser l’Orient, encore et encore.

Sans l’«Orient» il y aurait des érudits, des critiques, des intellectuels, des êtres humains pour lesquels les distinctions raciales, ethniques et nationales seraient moins importantes que l’entreprise commune dans la promotion de la communauté humaine.

Bien compris, cet appel demande aux chercheurs de ne pas parler de différences ethniques, raciales ou religieuses, alors que la plupart des moyen-orientaux vous diront que ce sont des questions culturelles très importantes pour eux.

Ainsi, dans la nouvelle édition d’«Orientalisme» publiée en 1994, SaÏd se plaignait-il de la focalisation croissante de l’Occident sur le danger que représente l’islam : «les médias électroniques et imprimés ont été inondés par des stéréotypes dégradants qui amalgament l’islam et le terrorisme, les Arabes et la violence, l’Orient et la tyrannie.»
Ces phénomènes, insistait Saïd, ne faisaient pas partie de l’ensemble de l’image et se concentrer sur eux «était humiliant et déshumanisant pour les gens en situation d’infériorité… qui se trouvaient niés, supprimés, déformés.»

En substance, Saïd exhortait ses collègues non-musulmans à ignorer les questions mêmes qu’ils avaient le plus besoin de comprendre afin de suivre les développements du XXIe siècle.

De ce fait, les facteurs qui prédominent aujourd’hui dans la culture politique arabe et musulmane– le zèle religieux, la violence, le terrorisme, l’autoritarisme débridé et l’exploitation des faibles, y compris des femmes, des réfugiés et bien sûr de ces victimes permanentes de la culture politique arabe, les Palestiniens, ne doivent pas être mentionnés parce que cela déprécierait les Arabes et les musulmans et les heurterait dans leur sensibilité.

Ceux qui violent ces nouvelles directives anti-orientalistes déclenchent la colère de ceux qu’ils critiquent et les protestations véhémentes, quoique moins violentes, de leurs concitoyens, les accusant lorsqu’ils critiquent l’islam de faire preuve de racisme et de rejeter le blâme sur les victimes. Ceux qui critiquent le discours haineux musulman sont accusés d’aggraver le conflit.

Ainsi, les traits que les esprits racistes ont développés en Orient et qui font leur force, ne sont discutés qu’à contrecœur par les mandarins des études du Moyen-Orient et les universitaires post-coloniaux, et seulement quand ils sont poussés à le faire, principalement pour les minimiser. Avec pour conséquence, que les auditoires occidentaux demeurent à ce jour mal informés sur les Arabes et sur les musulmans.

Alors que Saïd a formulé sa critique de l’Occident en termes postmodernistes et humanistes, elle pourrait bien être reformulée en fonction de la dynamique culturelle de l’honneur et de la honte. Le «kalam an-nas»– l’opinion publique dont la désapprobation est si douloureuse– contribue à expliquer la direction qu’a prise la pensée de Saïd menant à l’orientalisme.

En tant qu’Arabe qui a connu un grand succès en se servant des règles occidentales, entouré de collègues admiratifs (son «monde d’honneur»), Saïd a vécu la défaite arabe catastrophique de la guerre des Six Jours de 1967 comme une «punition du destin».

Le tissu de racisme, de stéréotypes culturels, d’impérialisme politique, d’idéologie déshumanisante qui règne chez les Arabes ou les musulmans est très fort, et c’est ce tissu que chaque Palestinien en est venu à ressentir comme étant son destin exclusif et punitif.

Aucun universitaire américain ne s’était identifié sans réserve avec les Arabes culturellement et politiquement.

Il y a certainement eu des identifications à un certain niveau, mais elles n’ont jamais pris une forme «acceptable» comme l’a fait l’identification de la gauche américaine avec le sionisme.

En tant que «Palestinien», Saïd avait perdu la face dans cette catastrophe. Sa réponse d’honneur ne fut pas de porter un regard autocritique sur les attitudes et les acteurs arabes qui avaient contribué à la fois à cette guerre inutile et à cette défaite catastrophique, mais fut plutôt d’exprimer sa colère envers ceux qui pensaient du mal des Arabes et qui prétendaient occuper le haut du pavé en matière de morale.

En conséquence, il ne s’est pas préoccupé de savoir si la cause palestinienne qu’il soutenait «sans réserve» en souhaitant que les autres suivent reflétait (ou dédaignait) les valeurs de la gauche auxquelles il avait fait appel.

Pour celui qui défend son honneur, la défense d’un côté ou un autre dans un conflit n’est pas basée sur l’intégrité ou sur les valeurs de la gauche, mais sur l’idée de sauver l’honneur, sur la façon dont on sauve la face.

Il n’est donc pas surprenant que peu de sujets aient autant enflammé Saïd que la discussion sur le rôle de la culture arabe dans la recherche, le maintien et la reconquête de l’honneur et l’évitement et l’élimination de la honte.

Étant donné que des traits culturels tels que le patriarcat misogyne, les homicides d’honneur, les querelles sanglantes, l’esclavage, les massacres de civils, etc., ne semblaient pas très bons aux gauchistes occidentaux, Saïd devait sauver la face arabe en évitant ce regard occidental hostile.

Il a eu l’idée brillante de rendre honteux pour les universitaires occidentaux le fait même de se référer à ces questions dans la discussion du monde arabe, en qualifiant ce type de questionnement de raciste.

Ses règles du jeu de l’orientalisme, au contraire, exigeaient une action positive et morale. En conséquence, Saïd et ses acolytes réprimandaient quiconque osait expliquer l’obsession périlleuse musulmane arabe de détruire Israël en termes de questions culturelles. «Comment osez-vous les traiter comme un groupe de sauvages, d’irréductibles, de fous superstitieux qui se nourrissent de fantasmes de vengeance génocidaire pour rétablir l’honneur perdu et retrouver leur situation de domination ?!»

Au contraire, disait Saïd «la relation entre Arabes, musulmans et terrorisme» que tant d’orientalistes établissent est «entièrement factice».

Pour tout outsider, soupçonner les dirigeants palestiniens (ou Arabes ou musulmans) de comportements belliqueux constitue pour les post-coloniaux, une agression inacceptable, une forme de racisme. Selon eux, le conflit concerne l’impérialisme israélien et la résistance naturelle qu’il provoque.

Grâce à cette brillante sauvegarde de la «face» arabe, à cette façon d’utiliser le kalam an-nas, l’orientalisme de Saïd a su contourner les vecteurs du jugement négatif paralysant.

D’une part, cette défense protégeait les Arabes des critiques publiques, de l’autre, elle faisait de l’Occident «impérialiste» (et de son avant-garde supposée les «colons» israéliens), l’objet d’une critique implacable.

Son succès à cet égard a donné naissance à une génération de spécialistes du Moyen-Orient, y compris des universitaires, qui ont décrit les mondes arabe et musulman comme des «sociétés civiles florissantes», d’imminentes «démocraties» tout en décrivant l’Occident comme un monde raciste, impérialiste, qui a besoin d’être déconstruit, théoriquement et pratiquement.

Un tel mouvement a peut-être flatté l’image que les Arabes et les Occidentaux (gauchistes) avaient d’eux-mêmes, mais il a eu pour prix l’ignorance des réalités plus sombres sur le terrain.

Pourtant, pour beaucoup, cette ignorance semblait être un faible prix à payer. Après tout, le cadre de référence de Saïd offrait aux progressistes pacifistes un moyen d’éviter le choc des civilisations.

Donner aux Arabes et aux musulmans le bénéfice du doute, les traiter avec honneur plutôt que de les inciter gratuitement à la critique, voilà la façon de résoudre les conflits et d’apporter la paix.

Les éducateurs occidentaux qui adoptaient le discours de Saïd considéraient ses thèses comme une sorte de récit thérapeutique qui, en accentuant le positif et en dissimulant le négatif, encourageait l’autre plutôt que de l’aliéner.

Il s’agissait, entre autres, de traiter les Arabes et les musulmans comme si leur culture politique avait déjà atteint ce niveau de modernité, d’engagement sociétal envers les droits universels de l’homme, de paix par la tolérance, d’égalitarisme. Tout cela dans le but de favoriser les relations positives– alors qu’en réalité, une telle évaluation n’était pas objective.

Le monde postmoderne ne peut pas être (est même très éloigné) de toute évaluation objective (ce que, présumément, il prétend être).

De la «Paix» d’Oslo au Jihad
Peu de débâcles illustrent mieux la folie qui consiste à ignorer la dynamique de la honte et de l’honneur que le «processus de paix» d’Oslo qui a fondé sa logique sur le principe d’un échange de «terre pour la paix» : Israël céderait des terres aux Palestiniens (la plus grande partie de la Judée/Samarie et Gaza) afin de créer un État indépendant et les Palestiniens enterreraient la hache de guerre puisqu’ils obtiendraient ce qu’ils voulaient sans avoir à se battre.

Ainsi, les accords d’Oslo changeraient l’engagement palestinien défini par leur charte, de reconquérir l’honneur arabe et musulman en effaçant la honte qu’est Israël, et les amèneraient à accepter la légitimité de l’existence de l’État hébreu.

Un tel changement dépendait de la compréhension de ce que cette concession promise à Israël amènerait, étant donné que les Palestiniens «aspirent», à la liberté de se gouverner dans la paix et la dignité. Cela semblait être un contrat gagnant-gagnant si évident, que, comme Gavin Esler de la BBC l’avait déclaré, «le conflit allait être résolu avec un courriel.»

Ce que les architectes d’Oslo et leurs partisans occidentaux ont si complètement sous-estimé, c’est l’emprise que l’univers basé sur l’honneur aurait sur le président de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), Yasser Arafat.

Ce manque de perspicacité a non seulement dominé la pensée dans les cercles occidentaux (eux qui n’étaient pas mis en danger par un tel pari), mais avait aussi cours dans les cercles politiques et du renseignement israélien, qui eux avaient beaucoup à perdre.

Il est clair que ce n’est pas seulement la direction politique d’Israël qui a été prise en otage par la conception chimérique de l’instauration d’une ère de paix avec l’Autorité palestinienne. Le système de sécurité militaire et le service de sécurité Shin Bet ont eu des difficultés à se libérer du même sentiment. Les fonctionnaires du renseignement n’étaient pas toujours disposés à laisser les faits perturber leur perception idéalisée de la réalité.

Le simple fait que les analystes occidentaux et israéliens aient négligé de leur prêter attention, cependant, ne signifie pas que les règles d’honneur et de honte aient cessé d’opérer.

Après la cérémonie de signature de l’entente sur la pelouse de la Maison-Blanche, le président de l’OLP, Arafat, s’est trouvé la cible d’une immense hostilité de la part de son groupe d’honneur arabe et musulman pour avoir porté la honte à tous les Arabes et à tous les musulmans.

Lorsqu’il est arrivé à Gaza en juillet 1994, le Hamas l’a dénoncé en ces termes : «Sa visite est honteuse et humiliante, car elle se produit dans l’ombre de l’occupation et à l’ombre de la soumission humiliante d’Arafat devant le gouvernement ennemi et sa volonté. Il veut présenter une défaite comme une victoire.»

Edward Saïd, fier membre du Conseil national palestinien, semi-parlement de l’OLP, a fait écho aux paroles du Hamas : les compromis impliquaient un acte humiliant et «dégradant… d’obéissance… Une capitulation… qui a produit un état d’abjection et d’obéissance… se soumettant honteusement à Israël.»

Ainsi l’intellectuel «post-colonial» a utilisé le langage tribal à somme nulle d’honneur et de honte arabe et musulmane, attaquant la négociation comme déshonorante. C’était la langue même dont les Occidentaux évitaient de discuter de peur qu’ils n’«orientassent l’Orient».

Et pourtant Arafat a utilisé le même langage d’honneur et de honte en arabe, dès que les accords ont été signés et que le Prix Nobel a été accordé.

Six mois après son retour de Tunisie en juillet 1994 à ce qui était devenu un territoire sous contrôle palestinien grâce aux accords d’Oslo, il a défendu sa politique devant des musulmans d’Afrique du Sud, non pas en parlant de la «paix des braves», mais plutôt en invoquant le traité de Mahaybiya de Muhammad, signé quand il était en position de faiblesse, rompu quand il fut en position de force.

Dans la mesure où les Arabes avaient accepté le processus d’Oslo, ils le considéraient comme un cheval de Troie, non pas comme une concession (nécessairement) humiliante. Un projet de guerre honorable et non pas de paix ignominieuse.

Dans les cultures où, pour l’honneur, «ce qui a été pris par la force doit être repris par la force», toute négociation est forcément honteuse et lâche.

De façon générale, les journalistes et les décideurs occidentaux, y compris le «camp de la paix» en Israël, et même les services de renseignement, ont ignoré les invocations répétées d’Arafat à Hudaybiya.

Les partisans de la paix les considéraient comme des railleries conçues pour apaiser l’opinion publique (en elle-même une chose qui méritait qu’on y réfléchisse) et étaient persuadés que, finalement, l’appel plus mature de la communauté internationale placerait Arafat du côté de la raison positive. Les praticiens du «journalisme de paix» en Israël, par exemple, ont délibérément évité des nouvelles décourageantes de ce genre et le sens de Hudaybiya en particulier.

Dans son mémoire de 800 pages sur l’échec d’Oslo, Dennis Ross, l’envoyé américain du Moyen-Orient le plus impliqué dans les négociations avec la direction palestinienne, n’a pas eu un mot à dire sur la controverse de Hudaybiya, en dépit du fait qu’il avait correctement jugé le comportement problématique d’Arafat et son «échec à préparer son peuple aux compromis nécessaires à la paix».

Le péché d’Arafat n’était pas d’omission, mais de commission : il préparait systématiquement son peuple à la guerre sous le nez des Israéliens et de l’Occident.

Plutôt que d’examiner les conséquences de cette contre-preuve, ceux qui appuyaient le processus attaquaient quiconque y attirait l’attention.

Le Conseil des relations américano-islamiques (CAIR), une soi-disant organisation de défense des droits civils musulmans ayant des liens avec les mêmes confréries musulmanes dont le Hamas est une branche, a mené l’attaque au nom de la protection de la réputation du prophète Muhammad.

Daniel Pipes a écrit plusieurs textes concernant le discours de la mosquée de Johannesburg et le sens du traité de Hudaybiya, ainsi que sur les problèmes rencontrés par les Occidentaux quand ils osaient soulever ce sujet.

En dépit de son insistance à se montrer juste envers le prophète musulman sur des bases historiques, les écrits de Pipes lui ont amené une volée de condamnations furieuses et une accusation précoce d’islamophobie.

Les protestataires interdisaient essentiellement aux critiques d’examiner les preuves pertinentes à leurs préoccupations pressantes. Au lieu de cela, les enthousiastes de la paix voyaient Arafat et les dirigeants palestiniens comme des acteurs modernes à part entière qui souhaitaient avoir leur propre pays et leur liberté, et auxquels on pouvait faire confiance pour le respect de leurs engagements.

La plupart pensaient qu’Arafat, quand l’occasion se présenterait, choisirait l’imparfait, la somme positive, le gagnant-gagnant, plutôt que la somme nulle, tout ou rien, gagnant-perdant.

Ils «avaient foi» en la direction palestinienne et faisaient honte à quiconque osait suggérer que les Palestiniens s’accrochaient encore fermement à leur désir atavique de vengeance.

Ainsi, alors que Jérusalem et Washington se préparaient à une grande finale du processus de paix à Camp David à l’été 2000, alors même que les médias israéliens préparaient leur peuple à la paix, les médias d’Arafat préparaient les Palestiniens à la guerre. Et aucun des principaux décideurs n’y a porté attention.

L’incapacité à comprendre la dynamique du maintien de l’honneur (en luttant contre Israël) et à éviter la honte (provoquée par le compromis avec Israël) a condamné Oslo à l’échec dès le départ.

Les gens impliqués, qui pensaient que les deux parties étaient «si proches» et que si seulement Israël avait donné plus, les accords auraient réussi, ont été dupés.

Pour les décideurs palestiniens, ils n’ont jamais été proches. Même une entente réussie aurait mené à plus de guerres.

En effet, selon cette logique, plus l’accord favorisait les Palestiniens– c’est-à-dire, plus les Israéliens étaient affaiblis– plus l’agression accompagnerait leur mise en œuvre.

Une fois qu’Oslo a explosé, les Occidentaux qui se sont accrochés à leurs fantasmes ont continué à mal comprendre les événements ultérieurs.

Au lendemain du «non» retentissant mais prévisible d’Arafat à Camp David en juillet 2000, et à plusieurs reprises après le déclenchement de sa guerre de terreur (minimisée en tant qu’«Intifada al-Aqsa») fin septembre, les apologistes ont fait des efforts héroïques afin d’interpréter son comportement comme étant rationnel et d’ignorer sa planification délibérée de la guerre de terreur, et ont blâmé Israël.

Dans le cadre de la contre-attaque, les critiques à l’encontre d’Arafat, en particulier pour son comportement caractéristique de la culture d’honneur et de honte, ont suscité des cris de racisme.

Par exemple, lors d’une interview avec l’universitaire israélien Benny Morris, l’ancien premier ministre israélien Ehud Barak se plaignait des mensonges systématiques d’Arafat, qui faisait de chaque discussion un calcul entre la dénonciation des mensonges ou l’idée de les ignorer et d’accepter de se mettre en position de faiblesse.

Ces remarques ont agacé les observateurs du Moyen-Orient, Hussein Agha et Robert Malley :

Les mots de [Barak] dans l’entretien initial étaient sans équivoque. «Ils sont le produit d’une culture dans laquelle dire un mensonge… ne crée pas de dissonance». «Ils ne souffrent pas du problème du mensonge tel qu’il existe dans la culture judéo-chrétienne. La vérité est perçue comme non pertinente.» etc. Mais, clairement, la précision factuelle et la cohérence logique n’étaient pas souhaitées par Morris et Barak. Ce qui importe, c’est l’autojustification de quelqu’un qui a choisi de faire carrière– et peut-être de revenir– en se livrant à la vilification d’un peuple tout entier».

C’est du classique Edward Saïd : attaquez les motifs de vos critiques (souvent par projection) ; clamez que vous subissez une blessure morale à cause de l’insulte, et dans le processus, détournez l’attention de la précision des remarques orientalistes.

Bien qu’appuyées sur des preuves tangibles de l’utilisation étendue et typiquement palestinienne de mensonges évidents lors des négociations, l’accusation de Barak devenait, dans les mains des apologistes d’Arafat, la «vilification d’un peuple entier».

Le succès de cette utilisation de ce que l’on pourrait appeler la «carte raciste» signifie que la littérature académique sur le mensonge dans la culture arabe, qui devrait couvrir les murs des bibliothèques (du moins dans les bibliothèques de nos services de renseignement) est sérieusement sous-développée. Si Oslo a échoué, c’est principalement parce que les Israéliens et les Américains ont refusé de croire que les Palestiniens leur mentaient –d’un bout à l’autre du processus.

Ignorance de la quête du califat
Pour cette raison, et bien des raisons analogues, lorsque les djihadistes sont sortis du ventre du cheval d’Oslo à la fin de septembre 2000, trop d’Occidentaux, désireux d’interpréter la violence comme le «désespoir» des combattants de la liberté dont les droits ont été niés, ont ignoré les preuves à l’effet qu’Arafat avait planifié la guerre, et ont jeté le blâme sur Israël.

En conséquence, de nombreux journalistes et spécialistes, qui ont dit à leurs auditoires occidentaux que l’Intifada al-Aqsa était un soulèvement national de libération contre l’occupation, semblaient n’avoir aucune idée (ou s’ils en avaient une, ont choisi de ne pas la révéler) que dans l’esprit de plusieurs de ces combattants l’intifada al-Aqsa était le lancement d’une nouvelle phase de djihad global apocalyptique dont l’objectif messianique était un califat mondial pour lequel la terreur des attaques suicides constituait l’arme la plus nouvelle et la plus puissante.

La réaction indifférente, voire négative, de la communauté d’experts aux premières études de la pensée apocalyptique du Hamas dans les années 1990, signifiait que la sphère publique occidentale allait devoir attendre la seconde décennie du XXIe siècle pour découvrir que le djihad global qui a créé un califat dans des parties substantielles de la Syrie et de l’Irak et qui ciblait les infidèles dans leur propre pays, était issu des mêmes visions apocalyptiques.

En fait, la plupart des observateurs ne savent toujours pas comment les djihadistes mondiaux ont exploité l’Intifada al-Aqsa pour alimenter leurs campagnes et leur recrutement.

Ainsi, au lieu de se méfier de ce nouvel impérialisme religieux violent et de condamner les opérations de martyre sauvage du djihad, les journalistes européens diffusent sa propagande de guerre antisioniste en tant que nouvelle tandis que les progressistes européens le saluent et l’encouragent.

Désinformés par les reportages des médias en avril 2002 du massacre supposé des forces de défense israéliennes à Jénine, les manifestants occidentaux marchaient dans les rues avec des simulations de ceintures explosives pour montrer leur solidarité avec les «martyrs» du Hamas.

Après la guerre du Liban en 2006, des savants comme la pacifiste Judith Butler, ont accueilli le Hamas et le Hezbollah dans la «gauche progressiste mondiale» en tant que «camarades dans la lutte anti-impérialiste».

Les progressistes malheureusement mal informés ont accueilli avec enthousiasme un djihad qui frappait alors Israël, mais qui maintenant hante le monde entier, et en particulier le monde musulman.

Les professionnels de l’information occidentaux– journalistes, experts, analystes politiques, même traducteurs– ont été tellement aveuglés par leur propre rhétorique post-coloniale, qu’ils ont été incapables d’identifier l’islam triomphaliste qui a constamment augmenté son élan vers un califat mondial dans cette génération et ce siècle.

S’ils se sont rendu compte de la présence de ces musulmans impérialistes, ils refusent d’en parler et attaquent quiconque le fait. Cette attitude prédominante a gravement endommagé la capacité de l’Occident à distinguer entre les faux modérés qui veulent réduire les infidèles du monde entier à la dhimmitude et les modérés qui veulent vraiment vivre en paix avec les non-musulmans.

Presque tout le monde conviendra que ces djihadistes qui recourent à l’épée, comme Al-Qaïda ou l’État islamique, ne sont pas des modérés.

Mais qu’en est-il de ceux qui s’en tiennent au da’wa (sommation à la conversion), et qui travaillent de manière non violente dans le même but ultime de rétablir le califat ?

Quand Yusuf Qaradawi des Frères Musulmans dit que «les États-Unis et l’Europe seront conquis non pas par le djihad, mais par le da’wa», cela fait-il de lui un modéré ? Et si le prédicateur du da’wa jouait juste au bon flic pendant que le djihadiste joue au méchant flic ? (NDT : good cop, bad cop)

Du point de vue de l’objectif millénaire d’un califat mondial, la différence entre les islamistes radicaux et les «modérés» est moins une question de vision que de calendrier, moins une question de buts différents que de tactiques différentes.

De telles connexions, cependant, ne s’inscrivent pas sur les écrans radars des professionnels de l’information qui demeurent fidèles aux réticences anti-orientalistes de Saïd. Ils nous poussent plutôt à les voir comme étant clairement distincts. Une telle approche tombe dans le piège djihadiste classique.

Lorsque les partisans du da’wa du califat dénonce les violences d’Al-Qaïda ou de l’ÉI, insistant sur le fait que ces djihadistes n’ont rien à voir avec l’islam, ils le font comme une tactique de guerre cognitive trompeuse.

Ils savent très bien que l’Islam qu’ils ont adopté est une religion de conquête. Ils ne veulent tout simplement pas que les «infidèles» occidentaux, leurs ennemis jurés et leurs cibles, reconnaissent cette hostilité implacable et impérialiste, du moins tant que le djihad mondial est militairement faible.

Ils préfèrent que les décideurs occidentaux renoncent au discours «islamophobe» de la domination mondiale et, apaisent plutôt les griefs des musulmans.

Beaucoup trop d’Occidentaux se sont conformés –en partant du discours de George W. Bush sur l’«Islam, religion de paix» juste après les attentats terroristes du 11 septembre, aux grands efforts de l’administration Obama pour ignorer, refuser et sublimer tout ce qui ressemble à de la violence islamique, jusqu’à une longue série d’universitaires qui auraient dû se hâter de corriger le dossier après la concession rhétorique de Bush et ont plutôt fait des efforts pour souligner la nature pacifique de l’Islam.

Les choses s’aggravent progressivement. L’insistance sur la similitude fondamentale de la culture arabe/musulmane et de la culture occidentale (la «grande majorité» des musulmans pacifiques, les «sociétés civiles dynamiques» en Syrie et en Irak) est passée d’une expérience thérapeutique à une formule dogmatique : la remettre en question est raciste et «islamophobe».

Ceux qui violent cette norme et qui discutent de ces choses désagréables sont punis, exclus, exilés. En effet, la crainte de l’accusation d’«islamophobie» est si forte qu’elle est venue jouer le rôle du serpent de mer qui a étranglé Laocoon quand il a essayé d’avertir les Troyens de la ruse du Cheval de bois offert par les Grecs.

Les politiciens, les policiers et les journalistes britanniques, par exemple, n’ont rien fait pour protéger des milliers de jeunes filles contre l’exploitation sexuelle pendant plus d’une décennie, afin d’éviter d’être qualifiés d’«islamophobes».

Peu d’incidents illustrent mieux cette cécité et cette incompétence auto-induites que la façon dont les professionnels de l’information occidentaux ont traité les soulèvements arabes de 2010-11. Dans une interprétation erronée des manifestations populaires, propulsées dans les médias sociaux, qui ont chassé certains dictateurs arabes de leurs perchoirs, les érudits ont interprété les soulèvements à la lumière des révolutions démocratiques européennes : le «Printemps des Nations» de 1848 et la libération de l’Europe de l’Est et de la Russie en 1989.

Rejetant systématiquement le danger que les Frères musulmans puissent prendre le pouvoir lors d’élections démocratiques, les commentateurs et les décideurs ont appelé à soutenir le mouvement islamiste, considéré par les professionnels de l’information post-coloniaux comme leur miroir, leur compagnon d’armes.

Si les «Orientalistes» pré-Saïd n’avaient (soi-disant) vu que le mauvais côté (des islamistes) par projection, après eux, les post-orientalistes ne pouvaient voir que le bien.

Cette approche politiquement correcte a même infecté les services de renseignements américains.

En février 2011, juste au moment où l’administration Obama prenait des décisions cruciales (et trompeuses) sur la façon de faire face à la crise égyptienne, James Clapper, directeur des renseignements au niveau national, a présenté une étonnante évaluation devant le Congrès (qu’il a reniée par la suite) :

«Le terme “Fraternité musulmane”… est un terme générique pour une variété de mouvements, dans le cas de l’Égypte, c’est un groupe très hétérogène, largement laïque, qui a évité la violence et a dénoncé Al Qaïda comme une perversion de l’islam ..»

Il est difficile de cataloguer les idées fausses impliquées dans cette déclaration étonnamment stupide. Elle traduit un manque de compréhension du comportement religieux triomphaliste et une application superficielle d’une terminologie inappropriée qui laisse l’observateur se demander s’il s’agissait d’un acte délibéré de désinformation ou d’un véritable produit de la collecte et de l’évaluation des renseignements des États-Unis.

Il est aussi difficile de séparer cette évaluation opérationnelle totalement désorientée de la discussion académique qui la sous-tend, largement influencée par le paradigme pénitentiel auquel Saïd exhortait l’Occident. Ici les dupes occidentaux doivent interpréter la non-violence comme un signe de modération musulmane et attribuer la violence musulmane à la provocation occidentale. Nous devons supposer que lorsque les musulmans dénoncent la violence, ils sont avec «nous» et non avec «eux», qu’ils ne partagent pas l’objectif djihadiste d’un califat mondial.

Plutôt que de combattre un ennemi aspirant à la domination mondiale, les islamistes exhortent l’Occident à s’attaquer au sentiment d’impuissance des musulmans en les habilitant.

Les résultats de cette méconnaissance aveugle de la réalité sur le terrain– le pouvoir des mouvements religieux inspirés par l’honneur ; le calcul variable de la violence selon que l’on se sent faible ou fort ; les réponses à la faiblesse perçue et à l’absence de détermination de la part des ennemis signifient que ce que les leaders de la pensée occidentale prenaient pour un printemps démocratique, qu’ils accueillaient avec enthousiasme, était en réalité le printemps de la guerre tribale et apocalyptique. Un djihad d’Oslo à grande échelle. Une guerre générationnelle, cataclysmique, «une Guerre des Trente ans» qui ne fait que commencer.

Où l’Occident est intervenu (Libye, Egypte), il a échoué, et où il n’est pas intervenu (la Syrie), la situation a explosé.

Alors que des millions de réfugiés sont jetés sur les rivages européens par ces bouleversements, les décideurs occidentaux restent captifs de leurs clichés suicidaires («nous ne pouvons simplement pas leur refuser l’entrée») qui témoignent d’une profonde ignorance de la culture arabe et musulmane, de ceux qui les font fuir, et de ceux qui ont le pouvoir, mais pas le désir de s’attaquer à cette destruction de leurs sociétés sous les coups du califat.

Conclusion
A travers la porte dérobée d’une préoccupation pour les «autres», sans réciprocité, les Occidentaux éduqués ont permis à un discours hostile, intimidant basé sur l’honneur et la honte d’occuper une grande partie de leur espace public : c’est l’«islamophobie», et non l’islamisme qui est le problème.

Les Palestiniens continuent de sauver la face et de retrouver leur honneur en salissant Israël qui, par son existence même et son succès, leur fait honte.

Pendant ce temps, de nombreux guerriers de la justice sociale, remplis de culpabilité post-coloniale et craignant le label «islamophobe», unissent leurs forces à la «brigade d’honneur» afin de pousser Israël au-delà des limites acceptables.

Dans le cadre plus large du développement civilisationnel, c’est lamentable. Il a fallu un millénaire d’efforts constants et douloureux pour que la culture occidentale apprenne à sublimer la libido dominandi de l’homme au point de créer une société tolérante à la diversité, qui résout les différends avec un discours d’équité plutôt que de violence et où l’échange est gagnant-gagnant. Les échanges à somme positive sont la norme souhaitée.

Insister, comme le font beaucoup de gauchistes, pour que cette réussite exceptionnelle soit considérée comme le mode par défaut de l’humanité, indépendamment de la mesure dans laquelle l’autre est éloigné de cet objectif précieux et de manière à exempter les ennemis de la démocratie de la responsabilité civique de l’autocritique au prix de redoubler son propre fardeau, fini par saper les libertés que la civilisation occidentale s’est données au cours des siècles.

À moins que les universitaires et les professionnels de l’information ne s’emparent et ne cultivent les champs de connaissance tels que la dynamique de la honte et de l’honneur et le triomphalisme islamiste, les Occidentaux ne pourront pas comprendre les sociétés arabes et islamiques et continueront d’accuser les critiques et non l’objectif légitime des critiques au risque de perdre leurs valeurs démocratiques et leurs intérêts nationaux.

L’incapacité de s’engager dans l’autocritique est la plus grande faiblesse des cultures basées sur l’honneur et la honte, et la capacité de le faire est la plus grande force de ceux qui croient fermement à l’intégrité.

Pourtant, maintenant, paradoxalement, l’incapacité des islamistes est devenue leur force, et notre surempressement à compenser est devenu notre faiblesse.


Investiture Trump: Evelyne Joslain a dit la vérité, elle sera exécutée (Journalist pays the price on French TV for spilling the beans on disastrous Obama legacy)

21 janvier, 2017

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Un jeune homme à cheveux longs grimpait le Golgotha. La foule sans tête  était à la fête  Pilate a raison de ne pas tirer dans le tas  C’est plus juste en somme  d’abattre un seul homme.  Ce jeune homme a dit la vérité  Il doit être exécuté… Guy Béart
C’est ça, l’Ouest, monsieur le sénateur:  quand la légende devient réalité, c’est la légende qu’il faut publier. Maxwell Scott  (journaliste dans ‘L’Homme qui tua Liberty Valance’, John Ford, 1962)
Obama est le premier président américain élevé sans attaches culturelles, affectives ou intellectuelles avec la Grande-Bretagne ou l’Europe. Les Anglais et les Européens ont été tellement enchantés par le premier président américain noir qu’ils n’ont pu voir ce qu’il est vraiment: le premier président américain du Tiers-Monde. The Daily Mail
Culturellement, Obama déteste la Grande-Bretagne. Il a renvoyé le buste de Churchill sans la moindre feuille de vigne d’une excuse. Il a insulté la Reine et le Premier ministre en leur offrant les plus insignifiants des cadeaux. A un moment, il a même refusé de rencontrer le Premier ministre. Dr James Lucier (ancien directeur du comité des Affaire étrangères du sénat américain)
Tout ce qu’on sait, c’est qu’on en sait  très peu sur Barack Obama et que ce qu’on sait est très différent de ce qui est allégué. Tous les présidents ont leurs mythographies, mais ils ont également un bilan et des experts  qui peuvent  distinguer les faits  de la fiction. Dans le cas d’Obama, on ne nous a nous jamais donné tous les faits et il y avait peu de gens dans la presse intéressés à les trouver. Comme le dit Maxwell Scott dans L’homme qui a tué Liberty Valance, ‘quand la légende devient fait, c’est la légende qu’il faut imprimer’.  Victor Davis Hanson
Même si ce livre repose principalement sur des journaux intimes ou sur des histoires orales de ma famille, les dialogues sont forcément approximatifs. Pour éviter les longueurs, certains personnages sont des condensés de personnes que j’ai connues et certains événements sont sans contexte chronologique précis. A l’exception de ma famille et certains personnages publics, les noms des protagonistes ont été changés par souci de respecter leur vie privée. Barack Hussein Obama jr. (préface des Rêves de mon père, 1995)
Je connais, je les ai vus, le désespoir et le désordre qui sont le quotidien des laissés-pour-compte, avec leurs conséquences désastreuses sur les enfants de Djakarta ou de Nairobi, comparables en bien des points à celles qui affectent les enfants du South Side de Chicago. Je sais combien est ténue pour eux la frontière entre humiliation et la fureur dévastatrice, je sais avec quelle facilité ils glissent dans la violence et le désespoir. Barack Hussein Obama jr. (préface de Rêves de mon père, l’histoire d’un héritage en noir et blanc, 2004)
Ma propre ville de Chicago a compté parmi les villes à la politique locale la plus corrompue de l’histoire américaine, du népotisme institutionnalisé aux élections douteuses. Barack Obama (2006)
Nous sommes toujours une nation jeune, mais, dans les mots de la Sainte Ecriture : le temps est venu de mettre de côté les choses de l’enfance. Barack Hussein Obama (janvier 2009)
C’est ma dernière élection. Après mon élection, j’aurai plus de flexibilité. Obama (à Medvedev, 27.03.12)
The average reporter we talk to is 27 years old, and their only reporting experience consists of being around political campaigns. That’s a sea change. They literally know nothing. (…) We created an echo chamber. They were saying things that validated what we had given them to say. Ben Rhodes (conseiller-adjoint d’Obama à la sécurité nationale)
J’ai longtemps pensé à faire sauter la Maison Blanche. Madonna
Qu’est-ce que cela fait d’avoir un nouveau président des Etats-Unis qui sait lire ? Du bien. Cela fait du bien d’apprendre qu’il a toujours un livre à portée de la main. On a tellement flatté ses qualités d’orateur et ses dons de communicant qu’on a oublié l’essentiel de ce qui fait la richesse de son verbe : son côté lecteur compulsif. A croire que lorsqu’il sera las de lire des livres, il dirigera l’Amérique pour se détendre. Michiko Kakutani, la redoutée critique du New York Times, d’ordinaire si dure avec la majorité des écrivains, est tout miel avec ce non-écrivain auteur de trois livres : deux textes autobiographiques et un discours sur la race en Amérique. Elle vient de dresser l’inventaire de sa « bibliothèque idéale », autrement dit les livres qui ont fait ce qu’il est devenu, si l’on croise ce qu’il en dit dans ses Mémoires, ce qu’il en confesse dans les interviews et ce qu’on en sait. Adolescent, il lut avidement les grands auteurs noirs James Baldwin, Langston Hugues, Ralph Ellison, Richard Wright, W.E.B. Du Bois avant de s’immerger dans Nietzsche et Saint-Augustin en marge de ses études de droit, puis d’avaler la biographie de Martin Luther King en plusieurs volumes par Taylor Branch. Autant de livres dans lesquels il a piqué idées, pistes et intuitions susceptibles de nourrir sa vision du monde. Ce qui ne l’a pas empêché de se nourrir en permanence des tragédies de Shakespeare, de Moby Dick, des écrits de Lincoln, des essais du transcendantaliste Ralph Waldo Emerson, du Chant de Salomon de la nobélisée Toni Morrison, du Carnet d’or de Doris Lessing, des poèmes d’un autre nobélisé Derek Walcott, des mémoires de Gandhi, des textes du théologien protestant Reinhold Niebuhr qui exercèrent une forte influence sur Martin Luther King, et, plus récemment de Gilead (2004) le roman à succès de Marylinne Robinson ou de Team of rivals que l’historienne Doris Kearns Goodwin a consacré au génie politique d’Abraham Lincoln, « la » référence du nouveau président. Pardon, on allait oublier, le principal, le livre des livres : la Bible, of course. Pierre Assouline
Pourquoi cette apparence anticipée de triomphe pour le candidat dont le bilan des votes au Sénat est le plus à gauche de tout le parti Démocrate? L´électorat américain a-t-il vraiment basculé? Comment expliquer la marge énorme de différence entre les instituts de sondage à 3% et ceux à 12%? L´explication, me semble-t-il, réside dans la détermination sans faille du «peuple médiatique»; comme Mitterrand parlait du «peuple de gauche», les uns, français, habitaient la Gauche, les autres, américains, habitent les media, comme les souris le fromage. Le peuple médiatique, l´élite politico-intellectuelle, le «paysage audiovisuel», comme on dit avec complaisance, ont décidé que rien n´empêcherait l´apothéose de leur candidat. Tout ce qui pouvait nuire à Obama serait donc omis et caché; tout ce qui pouvait nuire à McCain serait monté en épingle et martelé à la tambourinade. On censurerait ce qui gênerait l´un, on amplifierait ce qui affaiblirait l´autre. Le bombardement serait intense, les haut-parleurs répandraient sans répit le faux, le biaisé, le trompeur et l´insidieux. C´est ainsi que toute assertion émise par Obama serait tenue pour parole d´Evangile. Le terroriste mal blanchi Bill Ayers? – «Un type qui vit dans ma rue», avait menti impudemment Obama, qui lui devait le lancement de sa carrière politique, et le côtoyait à la direction d´une fondation importante. Il semble même qu´Ayers ait été, si l´on ose oser, le nègre du best-seller autobiographique (!) d´Obama. Qu´importe! Nulle enquête, nulle révélation, nulle curiosité. «Je ne l´ai jamais entendu parler ainsi » -, mentait Obama, parlant de son pasteur de vingt ans, Jeremiah Wright, fasciste noir, raciste à rebours, mégalomane délirant des théories conspirationnistes – en vingt ans de prêches et de sermons. Circulez, vous dis-je, y´a rien à voir – et les media, pieusement, de n´aller rien chercher. ACORN, organisation d´activistes d´extrême-gauche, aujourd´hui accusée d´une énorme fraude électorale, dont Obama fut l´avocat – et qui se mobilise pour lui, et avec laquelle il travaillait à Chicago? Oh, ils ne font pas partie de la campagne Obama, expliquent benoîtement les media. Et, ajoute-t-on, sans crainte du ridicule, «la fraude aux inscriptions électorales ne se traduit pas forcément en votes frauduleux». Laurent Murawiec
The Obama memoir is revealed not really to be a memoir at all. Most of his intimate friends and past dalliances that we read about in Dreams From My Father were, we learn, just made up (“composites”); the problem, we also discover, with the president’s autobiography is not what is actually false, but whether anything much at all is really true in it. If a writer will fabricate the details about his own mother’s terminal illness and quest for insurance, then he will probably fudge on anything. For months the president fought the Birthers who insist that he was born in Kenya, only to have it revealed that he himself for over a decade wrote just that fact in his own literary biography. Is Barack Obama then a birther? Has any major public figure (57 states, Austrian language, corpse-men, Maldives for Falklands, private sector “doing fine,” etc.) been a more underwhelming advertisement for the quality of a Harvard education or a Chicago Law School part-time billet? Has any presidential candidate or president set a partisan crowd to laughing by rubbing his chin with his middle finger as he derides an opponent, or made a joke about killing potential suitors of his daughters with deadly Predator drones, or recited a double entendre “go-down” joke about a sex act? Victor Davis Hanson
Pourquoi cette apparence anticipée de triomphe pour le candidat dont le bilan des votes au Sénat est le plus à gauche de tout le parti Démocrate? L´électorat américain a-t-il vraiment basculé? Comment expliquer la marge énorme de différence entre les instituts de sondage à 3% et ceux à 12%? L´explication, me semble-t-il, réside dans la détermination sans faille du «peuple médiatique»; comme Mitterrand parlait du «peuple de gauche», les uns, français, habitaient la Gauche, les autres, américains, habitent les media, comme les souris le fromage. Le peuple médiatique, l´élite politico-intellectuelle, le «paysage audiovisuel», comme on dit avec complaisance, ont décidé que rien n´empêcherait l´apothéose de leur candidat. Tout ce qui pouvait nuire à Obama serait donc omis et caché; tout ce qui pouvait nuire à McCain serait monté en épingle et martelé à la tambourinade. On censurerait ce qui gênerait l´un, on amplifierait ce qui affaiblirait l´autre. Le bombardement serait intense, les haut-parleurs répandraient sans répit le faux, le biaisé, le trompeur et l´insidieux. C´est ainsi que toute assertion émise par Obama serait tenue pour parole d´Evangile. Le terroriste mal blanchi Bill Ayers? – «Un type qui vit dans ma rue», avait menti impudemment Obama, qui lui devait le lancement de sa carrière politique, et le côtoyait à la direction d´une fondation importante. Il semble même qu´Ayers ait été, si l´on ose oser, le nègre du best-seller autobiographique (!) d´Obama. Qu´importe! Nulle enquête, nulle révélation, nulle curiosité. «Je ne l´ai jamais entendu parler ainsi » -, mentait Obama, parlant de son pasteur de vingt ans, Jeremiah Wright, fasciste noir, raciste à rebours, mégalomane délirant des théories conspirationnistes – en vingt ans de prêches et de sermons. Circulez, vous dis-je, y´a rien à voir – et les media, pieusement, de n´aller rien chercher. ACORN, organisation d´activistes d´extrême-gauche, aujourd´hui accusée d´une énorme fraude électorale, dont Obama fut l´avocat – et qui se mobilise pour lui, et avec laquelle il travaillait à Chicago? Oh, ils ne font pas partie de la campagne Obama, expliquent benoîtement les media. Et, ajoute-t-on, sans crainte du ridicule, «la fraude aux inscriptions électorales ne se traduit pas forcément en votes frauduleux». Laurent Murawiec
As his second marriage to Sexton collapsed in 1998, Sexton filed an order of protection against him, public records show. Hull won’t talk about the divorce in detail, saying only that it was « contentious » and that he and Sexton are friends. The Chicago Tribune (15.02.04)
Though Obama, the son of a Kenyan immigrant, lagged in polls as late as mid-February, he surged to the front of the pack in recent weeks after he began airing television commercials and the black community rallied behind him. He also was the beneficiary of the most inglorious campaign implosion in Illinois political history, when multimillionaire Blair Hull plummeted from front-runner status amid revelations that an ex-wife had alleged in divorce papers that he had physically and verbally abused her. After spending more than $29 million of his own money, Hull, a former securities trader, finished third, garnering about 10 percent of the vote. (…) Obama ascended to front-runner status in early March as Hull’s candidacy went up in flames amid the divorce revelations, as well as Hull’s acknowledgment that he had used cocaine in the 1980s and had been evaluated for alcohol abuse. The Chicago Tribune (17.03.04)
Axelrod is known for operating in this gray area, part idealist, part hired muscle. It is difficult to discuss Axelrod in certain circles in Chicago without the matter of the Blair Hull divorce papers coming up. As the 2004 Senate primary neared, it was clear that it was a contest between two people: the millionaire liberal, Hull, who was leading in the polls, and Obama, who had built an impressive grass-roots campaign. About a month before the vote, The Chicago Tribune revealed, near the bottom of a long profile of Hull, that during a divorce proceeding, Hull’s second wife filed for an order of protection. In the following few days, the matter erupted into a full-fledged scandal that ended up destroying the Hull campaign and handing Obama an easy primary victory. The Tribune reporter who wrote the original piece later acknowledged in print that the Obama camp had  »worked aggressively behind the scenes » to push the story. But there are those in Chicago who believe that Axelrod had an even more significant role — that he leaked the initial story. They note that before signing on with Obama, Axelrod interviewed with Hull. They also point out that Obama’s TV ad campaign started at almost the same time. The NYT (01.04.07)
After an unsuccessful campaign for Congress in 2000, Illinois state Sen. Barack Obama faced serious financial pressure: numerous debts, limited cash and a law practice he had neglected for a year. Help arrived in early 2001 from a significant new legal client — a longtime political supporter. Chicago entrepreneur Robert Blackwell Jr. paid Obama an $8,000-a-month retainer to give legal advice to his growing technology firm, Electronic Knowledge Interchange. It allowed Obama to supplement his $58,000 part-time state Senate salary for over a year with regular payments from Blackwell’s firm that eventually totaled $112,000. A few months after receiving his final payment from EKI, Obama sent a request on state Senate letterhead urging Illinois officials to provide a $50,000 tourism promotion grant to another Blackwell company, Killerspin. Killerspin specializes in table tennis, running tournaments nationwide and selling its own line of equipment and apparel and DVD recordings of the competitions. With support from Obama, other state officials and an Obama aide who went to work part time for Killerspin, the company eventually obtained $320,000 in state grants between 2002 and 2004 to subsidize its tournaments. Obama’s staff said the senator advocated only for the first year’s grant — which ended up being $20,000, not $50,000. The day after Obama wrote his letter urging the awarding of the state funds, Obama’s U.S. Senate campaign received a $1,000 donation from Blackwell. (…) Business relationships between lawmakers and people with government interests are not illegal or uncommon in Illinois or other states with a part-time Legislature, where lawmakers supplement their state salaries with income from the private sector. But Obama portrays himself as a lawmaker dedicated to transparency and sensitive to even the appearance of a conflict of interest. (…) In his book « The Audacity of Hope, » Obama tells how his finances had deteriorated to such a point that his credit card was initially rejected when he tried to rent a car at the 2000 Democratic convention in Los Angeles. He said he had originally planned to dedicate that summer « to catching up on work at the law practice that I’d left unattended during the campaign (a neglect that had left me more or less broke). » Six months later Blackwell hired Obama to serve as general counsel for his tech company, EKI, which had been launched a few years earlier. The monthly retainer paid by EKI was sent to the law firm that Obama was affiliated with at the time, currently known as Miner, Barnhill & Galland, where he worked part time when he wasn’t tending to legislative duties. The business arrived at an especially fortuitous time because, as the law firm’s senior partner, Judson Miner, put it, « it was a very dry period here, » meaning that the ebb and flow of cases left little work for Obama and cash was tight. The entire EKI retainer went to Obama, who was considered « of counsel » to the firm, according to details provided to The Times by the Obama campaign and confirmed by Miner. Blackwell said he had no knowledge of Obama’s finances and hired Obama solely based on his abilities. « His personal financial situation was not and is not my concern, » Blackwell said. « I hired Barack because he is a brilliant person and a lawyer with great insight and judgment. » Obama’s tax returns show that he made no money from his law practice in 2000, the year of his unsuccessful run for a congressional seat. But that changed in 2001, when Obama reported $98,158 income for providing legal services. Of that, $80,000 was from Blackwell’s company. In 2002, the state senator reported $34,491 from legal services and speeches. Of that, $32,000 came from the EKI legal assignment, which ended in April 2002 by mutual agreement, as Obama ceased the practice of law and looked ahead to the possibility of running for the U.S. Senate. (…) Illinois ethics disclosure forms are designed to reveal possible financial conflicts by lawmakers. On disclosure forms for 2001 and 2002, Obama did not specify that EKI provided him with the bulk of the private-sector compensation he received. As was his custom, he attached a multi-page list of all the law firm’s clients, which included EKI among hundreds. Illinois law does not require more specific disclosure. Stanley Brand, a Washington lawyer who counsels members of Congress and others on ethics rules, said he would have advised a lawmaker in Obama’s circumstances to separately disclose such a singularly important client and not simply include it on a list of hundreds of firm clients, even if the law does not explicitly require it. « I would say you should disclose that to protect and insulate yourself against the charge that you are concealing it, » Brand said. LA Times
One lesson, however, has not fully sunk in and awaits final elucidation in the 2012 election: that of the Chicago style of Barack Obama’s politicking. In 2008 few of the true believers accepted that, in his first political race, in 1996, Barack Obama sued successfully to remove his opponents from the ballot. Or that in his race for the US Senate eight years later, sealed divorced records for both his primary- and general-election opponents were mysteriously leaked by unnamed Chicagoans, leading to the implosions of both candidates’ campaigns. Or that Obama was the first presidential candidate in the history of public campaign financing to reject it, or that he was also the largest recipient of cash from Wall Street in general, and from BP and Goldman Sachs in particular. Or that Obama was the first presidential candidate in recent memory not to disclose either undergraduate records or even partial medical. Or that remarks like “typical white person,” the clingers speech, and the spread-the-wealth quip would soon prove to be characteristic rather than anomalous. Few American presidents have dashed so many popular, deeply embedded illusions as has Barack Obama. And for that, we owe him a strange sort of thanks. Victor Davis Hanson
Selon le professeur Dick Simpson, chef du département de science politique de l’université d’Illinois, «c’est à la fin du XIXe siècle et au début du XXe que le système prend racine». L’arrivée de larges populations immigrées peinant à faire leur chemin à Chicago pousse les politiciens à «mobiliser le vote des communautés en échange d’avantages substantiels». Dans les années 1930, le Parti démocrate assoit peu à peu sa domination grâce à cette politique «raciale». Le système va se solidifier sous le règne de Richard J. Daley, grande figure qui régnera sur la ville pendant 21 ans. Aujourd’hui, c’est son fils Richard M. Daley qui est aux affaires depuis 18 ans et qui «perpétue le pouvoir du Parti démocrate à Chicago, en accordant emplois d’État, faveurs et contrats, en échange de soutiens politiques et financiers», raconte John McCormick. «Si on vous donne un permis de construction, vous êtes censés “payer en retour”», explique-t-il. «Cela s’appelle payer pour jouer», résume John Kass, un autre éditorialiste. Les initiés affirment que Rod Blagojevich ne serait jamais devenu gouverneur s’il n’avait croisé le chemin de sa future femme, Patricia Mell, fille de Dick Mell, un conseiller municipal très influent, considéré comme un rouage essentiel de la machine. (…) Dans ce contexte local plus que trouble, Peraica affirme que la montée au firmament d’Obama n’a pu se faire «par miracle».«Il a été aidé par la machine qui l’a adoubé, il est cerné par cette machine qui produit de la corruption et le risque existe qu’elle monte de Chicago vers Washington», va-t-il même jusqu’à prédire. Le conseiller régional républicain cite notamment le nom d’Emil Jones, l’un des piliers du Parti démocrate de l’Illinois, qui a apporté son soutien à Obama lors de son élection au Sénat en 2004. Il évoque aussi les connexions du président élu avec Anthony Rezko, cet homme d’affaires véreux, proche de Blagojevich et condamné pour corruption, qui fut aussi le principal responsable de la levée de fonds privés pour le compte d’Obama pendant sa course au siège de sénateur et qui l’aida à acheter sa maison à Chicago. «La presse a protégé Barack Obama comme un petit bébé. Elle n’a pas sorti les histoires liées à ses liens avec Rezko», s’indigne Peraica, qui cite toutefois un article du Los Angeles Times faisant état d’une affaire de financement d’un tournoi international de ping-pong qui aurait éclaboussé le président élu. (…) Pour la plupart des commentateurs, Barack Obama a su naviguer à travers la politique locale «sans se compromettre. Le Figaro
La condamnation de M. Blagojevich met une fois de plus la lumière sur la scène politique corrompue de l’Etat dont la plus grande ville est Chicago. Cinq des neuf gouverneurs précédents de l’Illinois ont été accusés ou arrêtés pour fraude ou corruption. Le prédécesseur de M. Blagojevich, le républicain George Ryan, purge actuellement une peine de six ans et demi de prison pour fraude et racket. M. Blagojevich, qui devra se présenter à la prison le 16 février et verser des amendes de près de 22 000 dollars, détient le triste record de la peine la plus lourde jamais infligée à un ex-gouverneur de l’Illinois. Ses avocats ont imploré le juge de ne pas chercher à faire un exemple avec leur client, notant que ce dernier n’avait pas amassé d’enrichissement personnel et avait seulement tenté d’obtenir des fonds de campagne ainsi que des postes bien rémunérés. En plein scandale, M. Blagojevich était passé outre aux appels à la démission venus de son propre parti et avait nommé procédé à la nomination d’un sénateur avant d’être destitué. Mais le scandale a porté un coup à la réputation des démocrates dans l’Illinois et c’est un républicain qui a été élu l’an dernier pour occuper l’ancien siège de M. Obama. AFP (08.12.11)
Dès qu’un organisateur entre dans une communauté, il ne vit, rêve, mange, respire et dort qu’une chose, et c’est d’établir la base politique de masse de ce qu’il appelle l’armée. Saul Alinsky (mentor politique d’Obama)
Dans ce contexte local plus que trouble, Peraica affirme que la montée au firmament d’Obama n’a pu se faire « par miracle ». (…) « La presse a protégé Barack Obama comme un petit bébé. Elle n’a pas sorti les histoires liées à ses liens avec Rezko », s’indigne Peraica. Le Figaro
Lors de l’investiture du nouveau président américain, des « résistants » se sont dressés dans les rues de Washington. Oui des « résistants » selon les radios de service public ! Ils ont crié que Trump n’était pas « légitime ». Ils ont aussi brisé des vitrines et cassé du mobilier urbain (mais ça, pour le savoir, il faut lire le Washington Post et le New York Times). Ils n’étaient que quelques centaines (et ça aussi, pour le savoir, il faut se plonger dans la presse américaine). (…) L’Agence France Presse a mis sur son fil deux photos juxtaposées. L’une montrant la foule massée devant le Capitole pour l’investiture d’Obama. L’autre avec les centaines de milliers d’Américains venus assister à l’investiture de Trump. Sur la première, c’est noir de monde. Sur la seconde, c’est nettement plus clairsemé. Vous avez compris le message de l’AFP ? Ca c’est de l’information ! Ce que notre agence nationale a oublié de préciser, c’est qu’à Washington, où se trouve le Capitole, Trump n’a obtenu que 5 % des suffrages. Un oubli vraiment ? (…) Une chaîne de télévision française nous apprend qu’une des premières mesures de Donald Trump sera de faire adopter une loi permettant de « déporter » 2 millions d’étrangers en situation irrégulière. En français, le mot « déporter » est lourd de signification. Les « déporter » où ? Auschwitz a depuis longtemps fermé ses portes. Reste Guantanamo. Mais c’est tout petit et prévu seulement pour quelques centaines de personnes. Alors nous, on veut savoir où… (…) Il y a aux Etats-Unis une femme courageuse. Elle est française. Cocorico ! Sophie Théallet, c’est son nom, est créatrice de mode. Elle a fait savoir qu’elle refusait catégoriquement d’habiller Mélania Trump. Sophie Théallet a des valeurs. Et ce ne sont pas celles du président des Etats-Unis « raciste et sexiste ». Tous nos journaux saluent son « courage ». On a les Jeanne d’Arc qu’on mérite. Ce que les journaux ne disent pas, c’est que Mélania Trump n’a aucunement sollicité Sophie Théallet. Manifestement, cette information est sans importance. (…) Compte tenu de la défection de Sophie Théallet, le risque (si c’est un risque…) était grand de voir apparaître Mélania Trump nue lors du bal qui a suivi l’investiture de son époux. Mais ce délicieux spectacle nous a été épargné. Le couturier Hervé Pierre, français lui aussi, s’est dévoué. Mélania Trump portait une tenue dessinée par lui. Une robe crème, fendue, avec les épaules dénudées. La presse française n’a pas encore réagi à cette information qui fait honte à la réputation de notre pays. Mais ça ne va pas tarder, et nous apprendrons bientôt qu’Hervé Pierre ne mérite pas d’être français. Et que Mélania Trump est une allumeuse. Benoit Rayski
S’il est une raison pour laquelle Donald Trump devrait remporter cette élection, c’est bien celle-ci : en finir avec l’insoutenable discours élitiste et néo-progressiste qui considère qu’une moitié des électeurs sont des fous dangereux que la démocratie ne peut ni recevoir, ni regarder, ni entendre, ni convaincre à travers l’épreuve du pouvoir. Ce n’est pas prendre parti pour Trump que de le dire ainsi. C’est prendre parti contre un système de pensée qui ne cesse d’alimenter le spectre de la fin du monde et se montre foncièrement convaincu que sa vérité doit s’imposer à tous, quitte à l’affaiblir jusqu’à ce qu’elle finisse par devenir inaudible. La démocratie, on aime, ou pas. Stéphane Trano
Hillary Clinton, désormais concentrée sur sa démonstration que Donald Trump est coupable de délinquance fiscale, a beau ne pas avoir un adversaire à sa hauteur, elle n’en n’est pas moins en pleine démagogie. En effet, s’il avait un peu plus de faculté d’élaboration – ou de meilleurs conseillers – le candidat républicain pourrait aisément rétorquer que nombre de grandes entreprises américaines doivent une bonne partie de leurs succès colossaux à leurs pratiques de délocalisation et d’optimisation fiscale, Apple et Google en tête, et que la justice fiscale, aux Etats-Unis, est un concept très relatif. Donald Trump, de son côté, n’a aucunement tiré profit des arguments, potentiellement très efficaces, à l’encontre de la politique étrangère du couple Obama-Clinton, et de ses implications dans le chaos actuel au Moyen-Orient. Ces élections sont celles de la rancune républicaine et du désarroi démocrate : chaque camp lance ses dernières forces pour la victoire, conscient que quatre années de bataille féroce s’annonce au sein des institutions, mais qu’il faut sauver les meubles jusqu’au dernier. Elles n’ont en réalité qu’un seul gagnant, quelle qu’en soit l’issue : Barack Obama, dont le bilan a été épargné par une campagne sans analyse ni introspection, et qui s’apprête à sortir par la grande porte de l’Histoire. L’avenir, toutefois, dira si la légende cousue de fil blanc du 44ème président des Etats-Unis résiste. Les guerres dont ses deux mandats ont accouchés ne sont-elles pas aussi consternantes que celles de son prédécesseur qui l’ont mené au pouvoir ? La promesse jamais tenue d’une réforme du système d’immigration n’a-t-elle pas laissé un pays sur la brèche pour une génération au moins ? La violence raciste et raciale devait-elle être une part de l’héritage du premier président noir américain ? La réactivation de la guerre froide à travers une paranoïa sans limite à l’encontre du régime de Poutine était-elle vraiment à l’agenda des électeurs américains ? L’homme, énigmatique, laissera derrière lui une somme de mystères qu’un ridicule engouement populaire protègera un temps, mais le silence ne devrait pas résister aux années Clinton qui s’annoncent – sauf « surprise d’Octobre » toujours possible – comme la poursuite de son œuvre étrange. Stéphane Trano
En opérant une lecture terriblement réductrice de l’élection américaine 2016, l’immense majorité des médias – américains ou non – est passée à côté de sa signification profonde, car elle est trop inconfortable.  C’est, encore et toujours, une bataille entre les bien-pensants et les autres – les fameux « déplorables » – à laquelle on a assisté, ce qui rabaisse la démocratie au simple rang de lutte entre le bien et le mal, l’intelligence et la bêtise, la générosité et l’intolérance. Cela demande évidemment quelques explications. La plateforme politique adoptée par le parti républicain, pour cette élection, est l’une des plus « dures » jamais adoptée par les conservateurs. Rétrograde, elle est complètement déconnectée des réalités lorsqu’elle s’oppose à toute révision réglementaire de la vente et de l’usage des armes à feu ou lorsqu’elle raisonne, sur l’immigration, en termes de délinquance. Acide, elle s’accommode des positions les plus extrêmes contre l’avortement ou pour la peine de mort. Cynique, elle s’attaque à l’état fédéral pour ériger des hyper-pouvoirs locaux que rien n’arrête dans l’escalade vers des lois d’exception. Idiote, elle n’entend rien aux questions liées à l’environnement ou à l’éducation. Les Républicains, en somme, n’ont rien appris depuis leur défaite de 2008. Ils n’ont pas su effectuer la profonde mise à jour rendue nécessaire par l’élection de Barack Obama, où leur principale responsabilité était de s’adapter à une société nouvelle, un peu plus disposée à abandonner les vieilles antiennes propres à l’Amérique puritaine. Cependant, le sinistre visage offert par les Républicains trouve ses limites dans la désignation de Donald Trump, le candidat le moins idéologique de tous lors des primaires. Parce qu’il n’a ni l’expérience d’une carrière politique, ni la culture nécessaire pour forger un corpus d’idées et encore, moins, le discours nécessaire à forger des concepts, l’homme d’affaires a très vite été identifié par une grande partie des électeurs mobilisés lors de ces primaires, comme un candidat antisystème et briseur de tabous. (…) De cette situation, il faut tirer l’enseignement d’une profonde colère populaire, dans une société qui se sent étouffée par des discours écrasants de certitudes, condescendants et frustrants en termes de concrétisations. C’est là le second enseignement de cette campagne, où les grands médias n’ont eu de cesse de se lamenter du peu d’importance accordé par les électeurs de Trump à la « vérité » des faits. A trop confondre vérité et bienséance, on aboutit inévitablement au rejet par des gens qui ne manquent en général pas de bon sens, mais dont les frustrations, les peurs et les colères se heurtent en permanence à des discours perçus comme élitistes. Il est difficile de « vendre » aux opposants d’Obama l’idée que ses deux mandats ont constitué une ère de progrès social et de rétablissement pour les Américains, lorsque ceux-ci s’achèvent sur une série d’échecs aux conséquences très lourdes : la violence liée aux armes à feu est la plus haute depuis le début des années 80 ; la santé mentale est le parent pauvre de tout le système de santé américain ; la surpopulation carcérale est phénoménale ; la consommation de drogues ultra-dangereuses est un fléau ; le prix du médicament est incontrôlable ; les infrastructures publiques tombent en poussière ; les coûts des crèches ou des études dépassent l’entendement ; la disparition des petits commerces sous l’impact des géants tels qu’Amazon désertifient les quartiers commerçants ; les postures américaines dans le monde arabe sont illisibles et dramatiques dans leurs conséquences. La réponse des Démocrates face à ces constats est toujours la même : ils en nient la plupart et pour ceux qu’ils ne peuvent nier, tout est de la faute des Républicains et de leur politique d’obstruction systématique au Congrès. Les mêmes n’expliquent pas, alors, comment l’Obamacare a pu être voté, comment Obama a t-il pu pratiquer sa politique du vide au Moyen-Orient durant si longtemps, comment il a pu relancer la guerre froide à travers son obsession antirusse et ignorer une grande partie du monde au profit de son tropisme asiatique. Dire aux onze à quinze millions de « Dreamers » – ces immigrants perdus dans la zone grise de la politique d’immigration américaine, qu’Obama a été à la hauteur de ses promesses les concernant, est simplement une imposture. C’est précisément dans leur incapacité et dans leur répugnance à affronter ces questions parce qu’elles risquent de mettre en difficulté les forces du progrès », que les grands médias font le lit de la colère populaire. Le mur infranchissable des discours élitistes ruine toute velléité de débattre et ne laisse qu’une seule option à des électeurs qui n’ont plus confiance : rétorquer par un vote brutal, sans argumentaire, seulement destiné à démontrer que la raison de celui qui parle le mieux n’est pas toujours la plus forte, et que c’est bien cela, la démocratie. La démocratie, ce n’est pas un club fermé seulement accessible aux gens bien habillés et heureux. C’est un risque permanent et nécessaire. C’est le système de tous les risques, dans lequel la non-prise en compte des colères peut aboutir à de fortes secousses. La démocratie n’est pas la sérénité entre les hommes, c’est celle des institutions. Mais les élites la vivent comme leur citadelle assiégée. Tout sonne faux dans l’élection présidentielle américaine parce que tout est juste : la méfiance manifestée à l’encontre d’Hillary Clinton est juste ; la société inquiète que Barack Obama laisse derrière lui est juste, car l’homme si soucieux de sa légende n’a rien du grand pacifiste que l’on veut voir en lui au-delà de toutes les évidences ; la candidature de Donald Trump est juste, car elle défie les lois de l’élite médiatique. Tout ce qui a été dit dans cette campagne, et que beaucoup réduisent au tempérament quelque peu dérangeant de Trump, sera rejeté, lors de l’élection probable d’Hillary Clinton, par des tonnerres d’applaudissements et des cris d’autocongratulation de nos meilleurs journalistes. Une fois de plus, ils auront manqué le principal : de vague en vague, d’orage en orage, la colère populaire se renforce. A la considérer comme l’expression de gens déplorables, au fil de chaque élection, ils pissent sur la démocratie dont ils ont fait leur jouet et sur les pauvres gens, sûrs d’eux-mêmes et arrogants. Stéphane Trano
Navrés d’assister au phénomène de dynasties qui voit se succéder les Bush et les Clinton à quelques mandats d’écart, les Américains pourront légitimement, dans les temps qui viennent, s’interroger sur la vacuité de la présidence Obama, faite de symboles et modelée par une légende cousue du fil blanc de la communauté internationale, mais dont la réalité est plus fidèlement illustrée par la catastrophe syrienne que par l’Obamacare, par l’accélération de la mondialisation ultra-libérale plus que par la politique de l’Environnement. La liste des promesses non-tenues de ce président est sans aucun doute la plus longue dans l’Histoire de ce pays. Donald Trump et Bernie Sanders ont de toutes évidences pointés du doigt les extravagances du monde des 1% et ils l’ont fait sans manières, au grand dam d’une vaste clique de bien pensants  pour laquelle la démocratie n’est que le risque, à temps plus ou moins régulier, de perdre ses privilèges et ses conquêtes futiles au regard des souffrances endurées quotidiennement par des milliards de « déplorables ». Le journalisme corporatiste ne ressort pas grandi de cette nouvelle péripétie, empêtré dans sa haute estime d’une fonction qu’il sert si mal au quotidien. Nous sommes néanmoins satisfaits de n’avoir rien concédé, dans ces colonnes ouvertes par Marianne, à ces confrères suivistes et sans courage qui se rêvent en experts et ne sont que les échotiers à la petite semaine d’une vision largement dépassée. Stéphane Trano
Aucun président avant lui n’avait à ce point miné la Maison-Blanche avant son départ, massivement soutenu par les grands médias du pays. La victoire de Donald J. Trump est une claque pour tous les progressistes pour lesquels la colère des peuples est une marque d’indécence. Jusqu’au grand jour de leur cuisante défaite, les Démocrates américains et leurs puissants alliés de la presse corporatiste n’avaient eu de cesse de moquer le candidat républicain Donald J. Trump pour ses propos répétés selon lesquels le système politique américain était biaisé (en anglais, « rigged »).  Dès le lendemain de l’élection de ce dernier, les mêmes Démocrates et les mêmes alliés n’ont eu de cesse, sans complexe, de dénoncer un système politique biaisé. Tout y passe : la remise en cause du système du collège électoral auquel ils n’ont rien trouvé à redire dans le passé ; les prétendues « fausses informations » (« fake news ») ; et, bien entendu, un piratage informatique à grande échelle conduit par le pouvoir de Moscou. Cette litanie de « bobards » ne vise qu’à masquer leur profonde incompréhension de la défaite d’Hillary Clinton et leur incapacité de conduire leur autocritique. Comment le pouvoir russe a-t-il pu, concrètement, influencer l’élection du collège électoral et le vote de ce dernier pour le candidat Trump est un mystère absolu. Mais ce délire antirusse n’est que le prolongement de l’une des nombreuses obsessions de Barack Obama, qui le pousse à se comporter comme un président élu pour un troisième mandat, sans que l’on sache bien ce qu’il en attend. Lui qui, totalement absent de la scène israélo-palestinienne durant huit ans, se retire sur un acte à la fois cynique, brutal et néfaste à l’encontre des Israéliens, n’en n’est pas à une marque d’arrogance près. Mais le message est clair : loin de se retirer du monde politique, Obama est là pour longtemps encore et vient de montrer une capacité de nuisance qui porte bien au-delà de tous ses prédécesseurs. Qu’il fasse sourire ou qu’il effraie, qu’on comprenne ou non ses attitudes et les directions qu’il veut prendre, Donald J. Trump arrive dans quelques jours au pouvoir face à un pouvoir médiatique déchaîné, qui entend bien défendre la cause des « bons » Américains face au peuple des « déplorables » et, dès qu’il en aura l’occasion, le déstabiliser et ruiner sa majorité. Il y a, dans ce passage d’une ère progressiste sans grandes victoires mais avec d’immenses échecs, à une ère pragmatique sous haute tension, quelque chose de spectaculaire, qui tient à un état d’esprit propre aux élites et aux médias : une incapacité fondamentale de comprendre le monde d’aujourd’hui. Il ne vient pas à l’idée de ces maîtres à penser qu’un monde où la plupart des humains vivent au dix-neuvième siècle et où les plus chanceux vivent déjà au vingt-deuxième soit un monde sans lendemain. Ils ne comprennent pas que leurs combats futuristes – conduits avec d’autant plus d’aisance qu’ils n’ont guère à se soucier du quotidien – puissent attendre, afin de se préoccuper des délaissés de l’humanité. Ces petits aristocrates nourris au sein de la nouvelle économie ont les défaites qu’ils méritent. Stéphane Trano
Donald Trump et Bernie Sanders ne sont populistes et dangereux qu’aux yeux de journalistes et d’analystes qui se veulent gardiens de la morale et se répètent les uns les autres et qui sont eux-mêmes les acteurs de l’effondrement du politique. (…) Les deux candidats qui s’opposent au système washingtonien et qui n’ont cessé d’être caricaturés par le journalisme corporatiste sont portés par la force la plus consternantes pour les élites : le peuple lui-même. Les électeurs ont opposé une fin de non-recevoir à la mission civilisatrice des partisans d’une démocratie autoritaire et bien-pensante. (…) Le terme de populiste est le plus impropre qui puisse être employé par les nombreux détracteurs de l’homme d’affaires américain. Avec différents taux de réussite, Trump a néanmoins entrainé dans son sillage toutes les catégories de population, des mineurs du Midwest aux diplômés du Nord-Est, des afro-américains de Brooklyn aux Hispaniques du Sud, des femmes New Yorkaises aux militants LGBTQ, des plus jeunes aux plus âgés, ainsi que de nombreux indépendants et jusqu’à cent mille démocrates. Leur point commun : un rejet du « politiquement correct », une volonté de déblocage des institutions paralysées depuis près de huit années, un constat d’échec de la politique extérieure menée par Barack Obama, une méfiance profonde à l’encontre d’Hillary Clinton, et de manière plus générale, une exaspération face aux annonces apocalyptiques torrentielles engendrées par une intense campagne médiatique. Les plus fervents supporters de Donald Trump ne croient pas un instant qu’il souscrive lui-même à ses déclarations les plus outrancières. Ils ont mesuré avec une acuité très inhabituelle le sens de cette tactique qui a progressivement désarmé ses pires adversaires. (…) L’Amérique avance, sûre d’elle dans sa capacité à se renouveler et à défier l’ordre établi. Elle continue d’opposer son vote aux incantations moralisatrices et à appeler un chat un chat. Traitée de puritaine et intolérante, elle a offert, du côté républicain, un candidat noir, avec Ben Carson et deux candidats d’origine cubaine, avec Marco Rubio et Ted Cruz. Traitée d’interventionniste et de dominatrice, elle a porté loin dans la course un socialiste prônant l’égalité et la mise à contribution des pouvoirs financiers. Enferrée dans l’idéologie antirusse et pro-asiatique menée par Barack Obama, elle lui oppose un Trump pragmatique qui dénonce les guerres de ses prédécesseurs comme les plus grandes catastrophes de l’Histoire américaine. Passés à l’heure de la prise de parole populaire, les Américains viennent d’infliger une claque magistrale au journalisme intellectuel qui pour sa part, a démontré son incapacité corporatiste à penser son époque en dehors de ses réflexes habituels et de l’auto-contemplation. Stéphane Trano
On ne peut pas blâmer les Démocrates américains de tenter, par tous les moyens, de masquer la portée de leur échec en l’attribuant à toutes sortes de motifs, même les plus fantaisistes. La pilule est certes amère. Toutefois, la part la plus intéressante de cette hystérie collective est le phénomène d’auto-persuasion qui en est le moteur et que la plupart des grands médias du pays alimentent. L’argument numéro un des perdants est la faillite du système électoral et, en particulier, le fait que la candidate démocrate, Hillary Clinton, a remporté le scrutin populaire. C’est oublier que la situation, même si elle n’est pas commune, s’est produite à quatre reprises au cours de l’Histoire des Etats-Unis, et qu’elle ne constitue pas de difficulté particulière aux termes de la Constitution. De plus, le 115ème congrès, sorti des urnes le 8 novembre 2016 et en fonction depuis le 3 janvier 2017, a vu 52% des électeurs voter pour les Républicains au Sénat et 55% à la Chambre des représentants. Il n’y a donc aucune anomalie dans les élections de 2016 de ce point de vue. Le second argument est celui du piratage informatique à grande échelle des élections, sur ordre du président russe Vladimir Poutine, afin de faciliter l’élection de Donald J. Trump. Là encore, l’idée ne tient pas debout. Aucune trace de défaillance dans le nombre limité de votes électroniques aux élections n’a été décelée. (…) Hillary Clinton n’a eu besoin ni de Vladimir Poutine, ni de Julien Assange et encore moins de « pirates » pour perdre les élections de 2016. Ce ne sont pas de prétendues « fausses » informations qui ont heurté sa réputation déjà bien entamée auprès de nombreux électeurs américains, par exemple, dans l’affaire des emails, mais au contraire, son refus obstiné de prendre cette affaire au sérieux et de répondre aux interrogations. On ne voit pas, non plus, quelles « fausses » informations ont poussé l’électorat noir américain à se sous-mobiliser lors du vote du 8 novembre, ou les femmes et les plus jeunes à bouder sa candidature, après la défaite de Bernie Sanders lors des primaires démocrates. (…) Comment, en effet, se revendiquer de l’héritage de Barack Obama, lorsque cet héritage peine à brandir autre chose que l’Obamacare, dont même les démocrates savent qu’il n’est pas financé au-delà de 2017 et coûte, en réalité, une fortune au regard des bénéfices qu’il apporte ? Car au-delà de cette loi sur la santé qui n’est en rien un système généreux et égalitaire tel qu’on le pense du côté des Européens, c’est le vide. Même si le Secrétaire d’Etat John Kerry blâme ces derniers jours le gouvernement anglais, prétendant qu’il est à l’origine de l’incapacité d’Obama à agir plus concrètement et durablement au Moyen-Orient contre l’état islamique, la mémoire de tous est par chance encore assez fraîche pour se souvenir que les huit années de ce président ont été celles d’une grande hypocrisie diplomatique et militaire. Mais le déni, dans ce domaine comme dans bien d’autres, est plus puissant que la mémoire. Les âmes sensibles sont outrées par l’idée de construire un mur à la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique. On a beau leur montrer les mille kilomètres de ce mur déjà construit, y compris sous le premier mandat d’Obama, cela n’a guère d’effet et n’entraîne aucune interrogation sur les raisons pour lesquelles le bon président n’en n’a pas retiré une seule pierre. Un autre exemple est celui de la crise financière de 2008 et du retour au « plein emploi » huit ans plus tard : quel président n’aurait point réussi ce « prodige » en creusant le déficit de son pays, comme Barack Obama l’a fait, de près de 5000 milliards de dollars ? (…) Alors, que reste t-il de cet héritage Obama, au juste ? Une posture, bien évidemment. Après George W. Bush et le mensonge irakien (sic), n’importe quel président aurait été auréolé de gloire. On attendait d’Obama, toutefois, un peu plus qu’un physique avenant, un talent rhétorique et l’humour dont il a tant usé. Car c’est à ce que laisse un président que l’on mesure son impact, pas à sa performance sur la scène du pouvoir. L’Amérique n’est pas plus sympathique dans le monde qu’elle ne l’était avant son arrivée, ni plus sûre, ni plus égalitaire. Mais elle a la chance d’être un pays pragmatique : en ramenant au pouvoir, contre toute attente, les Républicains, elle a flanqué une gifle magistrale aux « progressistes » qui se croyaient tout permis. Elle ne l’a pas fait par folie ou par irresponsabilité mais parce qu’elle a confiance dans la capacité de ses institutions à « encaisser » ce type de choix démocratique, si perturbant soit-il pour des milieux qui s’estiment mieux éduqués et éclairés que les autres. On appelle cela l’alternance, une banalité que les Démocrates veulent aujourd’hui faire passer pour un scandale et une catastrophe. Cherchez l’erreur. Stéphane Trano
Obama, franchement il fait partie des gens qui détestent l’Amérique. Il a servi son idéologie mais pas l’Amérique. Je remets en cause son patriotisme et sa dévotion à l’église qu’il fréquentait. Je pense qu’il était en désaccord avec lui-même sur beaucoup de choses. Je pense qu’il était plus musulman dans son cœur que chrétien. Il n’a pas voulu prononcer le terme d’islamisme radical, ça lui écorchait les lèvres. Je pense que dans son cœur, il est musulman, mais on en a terminé avec lui, Dieu merci. Evelyne Joslain
Ce sont des propos scandaleux. On lui a demandé immédiatement de quitter le plateau. Elle nous a été recommandée par les “Republicans Overseas” puisqu’on cherchait à avoir une sensibilité pro-Trump sur le plateau. C’était une mauvaise recommandation. Pour nous ce sont des propos inacceptables sur notre antenne. On les condamne fermement. Hervé Béroud (directeur général de BFMTV)

Cachez cette vérité que je ne saurai voir !

Utilisation systématique des coups bas dès sa première élection au sénat, autobiographies largement bidonnées et écrites à plusieurs mains, utilisation massive et secrète des éliminations ciblées, mensonges ou non-dits électoralistes sur l’attentat de Benghazi, profilage du fisc pour les seuls groupes d’opposition,  mise sur écoute – presse comprise – de la planète entière, abandon de l’Irak et de la Syrie ouvrant la porte à la barbarie de l’Etat islamique et à la véritable invasion – terroristes compris – de l’Europe, auto-aveuglement quasi-pathologique et refus criminel de nommer même l’origine du terrorisme islamique, élargissement irresponsable et électoraliste de djihadistes notoires, passage en force et à tous prix de l’assurance universelle, aggravation abyssale du déficit fédéral, revirements démagogiques et imposition au plus haut niveau des aberrations du mariage pour tous et des toilettes transgenres, gesticulations hypocrites sur les armes à feu, utilisation systématique de la carte raciale, véritable sabordage de son propre parti (pas moins de 1042 sièges de parlementaire ou postes de gouverneur perdus), appels du pied secrets et reculs répétés devant les faits accomplis territoriaux tant russes que chinois, retour sur 40 ans de diplomatie américaine et abandon à la curée onusienne de la seule démocratie du Moyen-Orient, paiement secret de rançons et accord donnant accès à terme à l’arme nucléaire à un regime terroriste appelant ouvertement à l’annihilation d’un de ses voisins …

Au lendemain d’une intronisation du président Trump…

O combien rafraichissante après l’arrogance – dans le genre de l’instit qui siffle la fin de la récré – d’un 44e président appelant ses concitoyens, on s’en souvient, à « mettre de côté les choses de l’enfance » …

Qui contre la multiplication des coups bas de l’administration de son prédécesseur et de sa claque des médias ou du show business

Et dans une capitale fédérale de fonctionnaires acquise depuis toujours et à plus de 90% – allez savoir pourquoi – au parti démocrate …

Marquait le retour de toute une partie du peuple américain jusqu’ici dénigrée

Par des élites plus que jamais coupées de la réalité …

Et qui sur nos plateaux de télévision a donné lieu au déferlement que l’on sait …

De hargne pour celui que s’est librement choisi le peuple américain…

Comme de désinformation partisane pour celui que ledit peuple venait de rejeter …

Comment ne pas s’émerveiller de ce véritable ovni qui a traversé un temps nos petits écrans français …

Avec les propos de cette journaliste française spécialiste des Etats-Unis …

 Bien vite désavoués et censurés du site de BFMTV …

Pour avoir tout simplement osé rappeler …

La véritable imposture et le véritable accident industriel qu’aura été …

Avec la complicité active des médias et pendant huit longues années …

La présidence du fidèle de 20 ans de l’ancien pasteur Jeremiah Wright ?

Gros malaise

« Obama déteste l’Amérique » : une invitée virée du plateau de BFMTV

« Ce sont des propos scandaleux. On lui a demandé immédiatement de quitter le plateau », a expliqué à Buzz Feed Hervé Béroud, directeur général de BFMTV.

BFMTV
20 Janvier 2017

À l’occasion de la passation du pouvoir entre Barack Obama et Donald Trump, l’auteure pro-Trump Evelyne Joslain était l’invitée de BFM TV. Elle devait commenter l’investiture du nouveau président des Etats-Unis. Cependant, tout ne s’est pas passé comme prévu sur le plateau de la chaîne.

En effet Evelyne Joslain a déclaré en plain direct : « Obama, franchement il fait partie des gens qui détestent l’Amérique. Il a servi son idéologie mais pas l’Amérique. » a-t-elle déclaré. Avant de continuer « Je remets en cause son patriotisme et sa dévotion à l’église qu’il fréquentait. Je pense qu’il était en désaccord avec lui-même sur beaucoup de choses. Je pense qu’il était plus musulman dans son cœur que chrétien. Il n’a pas voulu prononcer le terme d’islamisme radical, ça lui écorchait les lèvres

Je pense que dans son cœur, il est musulman, mais on en a terminé avec lui, Dieu merci. »

Inacceptable

Des propos très durs qui ont installé un certain malaise. D’après Buzz Feed, Evelyne Joslain a même été priée de quitter le plateau. « Ce sont des propos scandaleux. On lui a demandé immédiatement de quitter le plateau. Elle nous a été recommandée par les “Republicans Overseas” puisqu’on cherchait à avoir une sensibilité pro-Trump sur le plateau. C’était une mauvaise recommandation. Pour nous ce sont des propos inacceptables sur notre antenne. On les condamne fermement « , a commenté Hervé Béroud, directeur général de BFMTV, contacté par Buzz feed.

Sur la Toile, les internautes ont également réagi.

Voir aussi:

Pour une intervenante de BFMTV, Obama est «musulman dans son cœur»
Evelyne Joslain, essayiste française pro-Trump invitée par BFMTV, a tenu des propos étranges —voire complotistes, à l’antenne de la chaîne.

Jules Darmanin

Buzzfeed

20 janvier 2017

Barack Obama quitte la Maison-Blanche ce vendredi 20 janvier, jour de l’investiture de Donald Trump en tant que 45e président des États-Unis. BFMTV couvre l’événement en direct avec plusieurs intervenants. Parmi eux, l’auteure et essayiste pro-Trump Evelyne Joslain.

Voici ce qu’elle avait à dire sur Obama et la religion.

«Je remets en cause son patriotisme et sa dévotion à l’église qu’il fréquentait. Je pense qu’il était en désaccord avec lui-même sur beaucoup de choses. Je pense qu’il était plus musulman dans son cœur que chrétien. Il n’a pas voulu prononcer le terme d’islamisme radical, ça lui écorchait les lèvres. Je pense que dans son cœur, il est musulman, mais on en a terminé avec lui, Dieu merci», a-t-elle dit avant d’être coupée par un présentateur sur le plateau, qui souhaitait changer de sujet.

Cet article de Newsweek explique bien le parcours religieux de Barack Obama, qui n’a pas été vraiment élevé dans un foyer religieux, mais qui s’est tourné vers le protestantisme réformiste alors qu’il était adulte.

Toutefois, en 2012, un sondage a montré que 17% des Américains pensaient que le président était musulman, ce qui a été une théorie du complot récurrente lors de son mandat.

Evelyne Joslain a également affirmé que le président sortant des États-Unis faisait «partie des gens qui détestent l’Amérique».

«Obama, franchement il fait partie des gens qui détestent l’Amérique. Il a servi son idéologie mais pas l’Amérique. (…) Le chômage n’est pas très important parce que vous croyez aux statistiques.»

Contacté par BuzzFeed News, Hervé Béroud, directeur général de BFMTV, a dénoncé des «propos inacceptables».

«Ce sont des propos scandaleux. On lui a demandé immédiatement de quitter le plateau. Elle nous a été recommandée par les “Republicans Overseas” puisqu’on cherchait à avoir une sensibilité pro-Trump sur le plateau. C’était une mauvaise recommandation. Pour nous ce sont des propos inacceptables sur notre antenne. On les condamne fermement», a-t-il dit à BuzzFeed News.

Voir également:

Trump. Entretien avec Evelyne Joslain, auteur de Trump, pour le meilleur et pour le pire
Vivien Hoch
docteur en philosophie et consultant en communication politique
Les Observateurs
06.07.2016

Evelyne Joslain est spécialiste de la politique américaine. Elle nous accorde en entretien en exclusivité à l’occasion de la sortie de son dernier livre sur le phénomène Donald Trump.

1° LesObservateurs.ch – Après avoir publié des livres sur le Tea Party, vous vous attaquez à la « montagne » Donald Trump. Quel lien y a-t-il entre les deux ? Trump est-il la continuité du Tea Party, ou consacre-t-il une rupture avec ce mouvement ?
Evelyne Joslain. Mon livre est non seulement la suite du Tea Party car oui, le mouvement Trump englobe la plupart des groupes Tea Party, même si là aussi les élites du mouvement diffèrent quelque peu de leur base, mais aussi de mon Obama: de la Déconstruction de démocratie en Amérique. Trump exploite l’aversion viscérale du pays profond pour les « élites » corrompues qui leur ont failli en tout. J’explique tout cela dans le détail.
2° Votre livre s’intitule « Trump, pour le meilleur et pour le pire ». Le meilleur, d’accord. Mais pourquoi le pire ?
C’est la formule d’engagement et de foi dans le mariage. Si on épouse, c’est que le meilleur semble valoir largement de risquer le pire.
3° Trump provoque une haine sans précédent des médias et de la classe politique partout dans le monde. Cela n’est pas étonnant. Mais pourquoi tout une partie de la droite le déteste encore ?
Les médias français sont eux-mêmes totalement désinformés puisqu’ils ont pour source les MSM américains tous très à gauche et qui ont bradé l’éthique journalistique contre l’idéologie soixante-huitarde. C’est un des aspects de la guerre culturelle que j’aborde aussi longuement dans mon livre.
La droite française, comme le GOP, est intimidée par les médias. Et n’oubliez pas qu’elle en est encore à croire qu’Obama est un être cérébral, exceptionnel…, qu’elle ne comprend ni Brexit ni Trump, bref qu’elle a le même logiciel que la gauche sur presque tout.
 
4° A-t-il réellement des chances de battre le clan Clinton, Obama qui l’a rejoint, les médias, les financiers, le show-bizz, Georges Soros et le système quasiment tout entier ?
Les chances de Trump, mathématiquement, sont en effet très réduites car le jeu démocratique est pipé, corrompu jusqu’à la moelle et que les votes des 7 millions d’illégaux illégalement « légalisés » par Obama vont peser.
Seule, une poussée populaire massive menée par le Donald a une chance de faire sauter les verrous.
Comme pour Brexit, il faudra espérer qu’au tout dernier moment le bien l’emporte sur le mal.
D’ici là, la gauche vicieuse fera tout, absolument tout pour discréditer Trump et faire élire la femme politique la plus corrompue de l’histoire.

C’est un combat titanesque.

Evelyne Joslain, spécialiste des Etats-Unis, est l’auteur de Trump: pour le meilleur et pour le pire, explique le phénomène populaire outre-atlantique autour du candidat républicain.
 Europe 1
01 octobre 2016

INTERVIEW Cinq jours après le premier débat qui a opposé les deux candidats à l’élection présidentielle américaine, Évelyne Joslain, spécialiste des États-Unis, auteur de Trump: pour le meilleur et pour le pire*, explique, samedi au micro d’Europe 1, l’engouement populaire outre-atlantique autour du candidat républicain.

« Des gens attendent des heures sous la pluie pour le voir ». « Il existe une presse particulièrement biaisée sur Donald Trump », avance d’emblée Evelyne Joslain. Elle-même est membre des Republicans Overseas, une organisation créée en 2013 et permettant aux Américains vivant à l’étranger de suivre les élections, notamment ceux qui seraient tentés pas un vote républicain. La chercheuse ne cache pas son parti pris : « C’était la même chose en 2008, sauf que tout était en faveur d’Obama ».

Crédité de 38% d’intention de vote selon un dernier sondage, Donald Trump incarne, d’après Evelyne Joslain, le candidat qui fédère l’Amérique entière : « Des gens attendent des heures entières sous la pluie pour le voir puis entrent dans le calme dans les meetings », explique t-elle. « Clinton n’essaie même pas de faire la même chose, elle sait qu’elle ne réussirait pas ». Elle estime d’ailleurs que le débat qui l’a opposé à la candidate démocrate était peu favorable à Trump : « Le modérateur servait la soupe à Clinton et le public lui était hostile », regrette Evelyne Joslain. « On espère qu’il va régler son compte à Clinton, qui est une femme corrompue ».

OPA réussie sur le Parti républicain. Selon la spécialiste, pas de comparaison possible entre Donald Trump et les candidats de la droite française : « Le parallélisme est forcément réduit. A la limite, on pourrait penser au mouvement Ukip (le Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni, dirigé par Nigel Farage, ndlr) », précise t-elle. « Il est le candidat du changement face au déclin, qui a fait une OPA réussie sur le parti républicain », sourit Evelyne Joslain. « C’est un phénomène unique, propre aux Etats-Unis ».

« Pas que le candidat de l’Amérique blanche et rurale ». Evelyne Joslain l’assure, l’électorat ouvrier et blanc a réellement adhéré aux idées de Donald Trump. « Mais pas seulement », insiste la spécialiste : « Ses thèmes sont porteurs, il rassemble beaucoup d’autres gens, comme les intellectuels ». Pour elle, le candidat républicain n’est « pas que le candidat de l’Amérique rurale et blanche ». Et si Trump réunit autant de monde, c’est pour son programme, notamment « sa volonté de renégocier les marchés internationaux qui sont tous en défaveur des Etats-Unis », répète Evelyne Joslain, qui souhaite aussi montrer que le candidat républicain n’est pas seulement obsédé par l’immigration.

Quid de la politique étrangère ? « Il a des idées novatrices mais c’est là où on l’entend le moins », concède la spécialiste. « On ignore ce qu’il va faire et il reste très prudent ».

*Trump, pour le meilleur et pour le pire, Presse de la Délivrance, 2016.

Voir de plus:

Rares sont les observateurs européens à se prononcer ouvertement pour Donald Trump en vue de l’élection présidentielle américaine. L’essayiste Evelyne Joslain a expliqué pourquoi son choix s’est rapidement porté sur le milliardaire.

Europe 1

03 août 2016

INTERVIEW »J’ai toujours dit que c’était le meilleur. » Invitée d’Europe 1 mercredi matin, l’essayiste Évelyne Joslain n’a pas caché sa préférence pour Donald Trump dans la course à la Maison-Blanche.

Seul capable de battre « le monstre Clinton ». Membre des Republicans Overseas, elle est l’une des premières observatrices de la politique américaine à avoir parié sur le milliardaire. « Dès son entrée en campagne le 15 juin 2015 », précise-t-elle, « parce que les seize autres candidats ne m’emballaient pas. Ils avaient tous de grandes qualités mais je n’en voyais aucun capable de battre le monstre Hillary Clinton« . Auteure du premier ouvrage pro-Trump, Trump, pour le meilleur et pour le pire, Évelyne Joslain s’agace du traitement médiatique que réserve la presse occidentale à son champion. « Les médias continuent à le présenter comme un clown. Ils restent tous récalcitrants à l’idée d’un président Trump », juge-t-elle.

Une confiance indéfectible. Les nombreuses polémiques à l’encontre de Donald Trump n’ont pas altéré la confiance de l’essayiste envers le candidat à la Maison-Blanche. Ses récents propos sur les parents d’un soldat américain musulman mort au combat lui ont attiré une vague de réactions indignées au sein même de son propre parti. Pas de quoi paniquer, selon Evelyne Joslain. « Il y a une minuscule fraction du parti républicain résolument anti-Trump – sans doute pour des intérêts particuliers – et qui est prête à lui sauter dessus encore plus férocement que la gauche. On ne peut pas les prendre au sérieux, ils ne sont que 5% », balaie l’essayiste. Donald Trump « ne veut pas rentrer dans un moule politiquement correct. Il ne veut pas être poli quand il est attaqué, comme par le père de ce soldat américain, vicieusement », affirme-t-elle.

Des polémiques qui servent Trump. À en croire Évelyne Joslain, ces multiples polémiques serviraient même les intérêts du milliardaire. « Donald Trump, lui, se moque éperdument qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas. Il a remarqué que tout ce qui était présenté comme une gaffe, une bavure ou une provocation, faisait un tollé dans la presse de gauche. Cela se manifestait ensuite par un gain de popularité et des voix supplémentaires », se réjouit-elle. En dépit des sondages – qui voient désormais Donald Trump devancé de huit points par Hillary Clinton – Évelyne Joslain en est certaine : « Trump a autant de chance de gagner qu’Hillary Clinton ».

Voir encore:

Feu sur la Maison Blanche !

Comment apprendre à haïr Donald Trump en 5 leçons…

C’est pas bien compliqué. Il suffit de lire nos journaux, d’écouter nos radios et de regarder nos télévisions.

Benoit Rayski

Causeur
21 Janvier 2017

1ère leçon. Lors de l’investiture du nouveau président américain, des « résistants » se sont dressés dans les rues de Washington. Oui des « résistants » selon les radios de service public ! Ils ont crié que Trump n’était pas « légitime ». Ils ont aussi brisé des vitrines et cassé du mobilier urbain (mais ça, pour le savoir, il faut lire le Washington Post et le New York Times). Ils n’étaient que quelques centaines (et ça aussi, pour le savoir, il faut se plonger dans la presse américaine).

2ème leçon. Elle est un peu plus compliquée et nécessite toute votre attention. L’Agence France Presse a mis sur son fil deux photos juxtaposées. L’une montrant la foule massée devant le Capitole pour l’investiture d’Obama. L’autre avec les centaines de milliers d’Américains venus assister à l’investiture de Trump. Sur la première, c’est noir de monde. Sur la seconde, c’est nettement plus clairsemé. Vous avez compris le message de l’AFP ? Ca c’est de l’information ! Ce que notre agence nationale a oublié de préciser, c’est qu’à Washington, où se trouve le Capitole, Trump n’a obtenu que 5 % des suffrages. Un oubli vraiment ?

3ème leçon. Une chaîne de télévision française nous apprend qu’une des premières mesures de Donald Trump sera de faire adopter une loi permettant de « déporter » 2 millions d’étrangers en situation irrégulière. En français, le mot « déporter » est lourd de signification. Les « déporter » où ? Auschwitz a depuis longtemps fermé ses portes. Reste Guantanamo. Mais c’est tout petit et prévu seulement pour quelques centaines de personnes. Alors nous, on veut savoir où…

4ème leçon. Il y a aux Etats-Unis une femme courageuse. Elle est française. Cocorico ! Sophie Théallet, c’est son nom, est créatrice de mode. Elle a fait savoir qu’elle refusait catégoriquement d’habiller Mélania Trump. Sophie Théallet a des valeurs. Et ce ne sont pas celles du président des Etats-Unis « raciste et sexiste ». Tous nos journaux saluent son « courage ». On a les Jeanne d’Arc qu’on mérite. Ce que les journaux ne disent pas, c’est que Mélania Trump n’a aucunement sollicité Sophie Théallet. Manifestement, cette information est sans importance.

5ème leçon. Compte tenu de la défection de Sophie Théallet, le risque (si c’est un risque…) était grand de voir apparaître Mélania Trump nue lors du bal qui a suivi l’investiture de son époux. Mais ce délicieux spectacle nous a été épargné. Le couturier Hervé Pierre, français lui aussi, s’est dévoué. Mélania Trump portait une tenue dessinée par lui. Une robe crème, fendue, avec les épaules dénudées. La presse française n’a pas encore réagi à cette information qui fait honte à la réputation de notre pays. Mais ça ne va pas tarder, et nous apprendrons bientôt qu’Hervé Pierre ne mérite pas d’être français. Et que Mélania Trump est une allumeuse.

Voir encore:

Le Grand Mensonge des Démocrates Américains

Stéphane Trano

Marianne

8 janvier 2017

On ne peut pas blâmer les Démocrates américains de tenter, par tous les moyens, de masquer la portée de leur échec en l’attribuant à toutes sortes de motifs, même les plus fantaisistes. La pilule est certes amère. Toutefois, la part la plus intéressante de cette hystérie collective est le phénomène d’auto-persuasion qui en est le moteur et que la plupart des grands médias du pays alimentent.

L’argument numéro un des perdants est la faillite du système électoral et, en particulier, le fait que la candidate démocrate, Hillary Clinton, a remporté le scrutin populaire. C’est oublier que la situation, même si elle n’est pas commune, s’est produite à quatre reprises au cours de l’Histoire des Etats-Unis, et qu’elle ne constitue pas de difficulté particulière aux termes de la Constitution. De plus, le 115ème congrès, sorti des urnes le 8 novembre 2016 et en fonction depuis le 3 janvier 2017, a vu 52% des électeurs voter pour les Républicains au Sénat et 55% à la Chambre des représentants. Il n’y a donc aucune anomalie dans les élections de 2016 de ce point de vue.

Le second argument est celui du piratage informatique à grande échelle des élections, sur ordre du président russe Vladimir Poutine, afin de faciliter l’élection de Donald J. Trump. Là encore, l’idée ne tient pas debout. Aucune trace de défaillance dans le nombre limité de votes électroniques aux élections n’a été décelée. Les services du renseignement américain, en dépit de leur conviction affichée selon lesquelles il existe un indice « haut » de confiance dans le fait qu’il y a eu piratage, ne sont pas tenus de produire le moindre élément de preuve au public, puisque de telles informations sont par essence classées « secret défense ». Il faut donc les croire sur parole.

Poussés par ceux qui demeurent sceptiques sur la manière dont on s’y prend pour influencer le résultat d’une élection par des moyens électroniques, des experts affirment, par dizaines, que le régime russe a répandu de « fausses informations » à grande échelle afin de porter atteinte à l’image de la candidate Hillary Clinton. Les mêmes sont incapables d’expliquer concrètement comment l’on s’y prend et pourquoi il faut des « hackers » pour influencer les esprits dans leur choix lors d’un vote.

Une mauvaise candidate

Hillary Clinton n’a eu besoin ni de Vladimir Poutine, ni de Julien Assange et encore moins de « pirates » pour perdre les élections de 2016. Ce ne sont pas de prétendues « fausses » informations qui ont heurté sa réputation déjà bien entamée auprès de nombreux électeurs américains, par exemple, dans l’affaire des emails, mais au contraire, son refus obstiné de prendre cette affaire au sérieux et de répondre aux interrogations. On ne voit pas, non plus, quelles « fausses » informations ont poussé l’électorat noir américain à se sous-mobiliser lors du vote du 8 novembre, ou les femmes et les plus jeunes à bouder sa candidature, après la défaite de Bernie Sanders lors des primaires démocrates.

Hillary Clinton, dont l’ambition n’est pas éteinte par la défaite, a affiché un visage froid, autoritaire et cassant, durant sa campagne. Elle n’a pas su développer un programme à la fois lisible et crédible, qui aurait pu emporter un vote, à la fois populaire et du collège électoral, si tranché qu’il n’y aurait eu aucune contestation. Comment, en effet, se revendiquer de l’héritage de Barack Obama, lorsque cet héritage peine à brandir autre chose que l’Obamacare, dont même les démocrates savent qu’il n’est pas financé au-delà de 2017 et coûte, en réalité, une fortune au regard des bénéfices qu’il apporte ?

Mensonges et déni

Car au-delà de cette loi sur la santé qui n’est en rien un système généreux et égalitaire tel qu’on le pense du côté des Européens, c’est le vide. Même si le Secrétaire d’Etat John Kerry blâme ces derniers jours le gouvernement anglais, prétendant qu’il est à l’origine de l’incapacité d’Obama à agir plus concrètement et durablement au Moyen-Orient contre l’état islamique, la mémoire de tous est par chance encore assez fraîche pour se souvenir que les huit années de ce président ont été celles d’une grande hypocrisie diplomatique et militaire. Mais le déni, dans ce domaine comme dans bien d’autres, est plus puissant que la mémoire.

Les âmes sensibles sont outrées par l’idée de construire un mur à la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique. On a beau leur montrer les mille kilomètres de ce mur déjà construit, y compris sous le premier mandat d’Obama, cela n’a guère d’effet et n’entraîne aucune interrogation sur les raisons pour lesquelles le bon président n’en n’a pas retiré une seule pierre.

Un autre exemple est celui de la crise financière de 2008 et du retour au « plein emploi » huit ans plus tard : quel président n’aurait point réussi ce « prodige » en creusant le déficit de son pays, comme Barack Obama l’a fait, de près de 5000 milliards de dollars ?

La période 2008-2016 n’a pas non plus été celle de législations majeures en matière d’armes à feu, d’incarcérations, de recul de la peine de mort, de maîtrise des frais de scolarité ou de gestion des prêts étudiants parvenus à des hauteurs astronomiques.

Quel est donc ce succès dont les Démocrates se revendiquent au juste? Est-ce celui des villes défigurées sous les coups de boutoir du géant Amazon, à la fois propriétaire du puissant Washington Post et importateur massif de toutes les chinoiseries possibles qui inondent un marché américain ou l’on ne sait plus fabriquer une chaussette? Est-celui de Saint Zuckerberg, le jeune patron de Facebook, « le » média des « millénaires » qui ne savent plus à quoi ressemble un livre et qui entre désormais en politique avec de hautes ambitions? Est-ce celui du mariage gay et de la dépénalisation du cannabis, hautes priorités s’il en est dans un monde où tout le monde se fout des 250 000 morts du Sud Soudan, bien moins « sexy » que ceux de Syrie?

Quel héritage Obama?

Alors, que reste t-il de cet héritage Obama, au juste ? Une posture, bien évidemment. Après George W. Bush et le mensonge irakien, n’importe quel président aurait été auréolé de gloire. On attendait d’Obama, toutefois, un peu plus qu’un physique avenant, un talent rhétorique et l’humour dont il a tant usé. Car c’est à ce que laisse un président que l’on mesure son impact, pas à sa performance sur la scène du pouvoir. L’Amérique n’est pas plus sympathique dans le monde qu’elle ne l’était avant son arrivée, ni plus sûre, ni plus égalitaire. Mais elle a la chance d’être un pays pragmatique : en ramenant au pouvoir, contre toute attente, les Républicains, elle a flanqué une gifle magistrale aux « progressistes » qui se croyaient tout permis. Elle ne l’a pas fait par folie ou par irresponsabilité mais parce qu’elle a confiance dans la capacité de ses institutions à « encaisser » ce type de choix démocratique, si perturbant soit-il pour des milieux qui s’estiment mieux éduqués et éclairés que les autres. On appelle cela l’alternance, une banalité que les Démocrates veulent aujourd’hui faire passer pour un scandale et une catastrophe.

Cherchez l’erreur.

Voir enfin:

Josiane Filio

Riposte laïque

21 janvier 2017

C’est plus fort que tout ; ils n’arrivent pas à s’y faire et ont vraiment du mal à digérer l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis d’Amérique !

« Ils », ce sont les membres de l’auto proclamé « camp du bien », n’hésitant pas à maquiller le succès de la cérémonie de son investiture, en échec qui aurait fait rigoler la terre entière, grossissant les manifestations hostiles de quelques centaines d’intolérants à leur image, pour mieux masquer l’immense satisfaction des représentants bien plus nombreux du peuple américain, et ce malgré toutes leurs manipulations qui se sont révélées inutiles !

Défenseurs en France du plus ridicule ersatz de président qu’il nous fut donné d’avoir, ils se gaussent d’un homme ne présentant pas les critères de beauté en usage dans leur monde ; pourtant il me semblait bien qu’il était défendu de se moquer du physique d’une personne, sous peine d’avoir de gros ennuis avec la « justice ». Mais j’ai du mal comprendre, ou alors cette règle, comme beaucoup d’autres, n’est imputable qu’au citoyen lambda … membre du camp du mal, celui des patriotes ?

Allez savoir avec cette engeance !

En tout cas la machine à enfumer les citoyens marche à fond et ne va pas tarder à « péter une durite » s’ils continuent à cette cadence, totalement inconscients du ridicule offert par la bien-pensance aux sans-dents français qui se réjouissent.

Tenez, par exemple la chaine BFMTV qui n’a pas hésité à virer de son plateau Evelyne Joslain, spécialiste des États-Unis et pro-Trump, qu’ils avaient invitée pour leur édition spéciale consacrée à la cérémonie d’investiture … mais qui n’a pas tenu les propos « politiquement corrects » attendus !

Il est vrai que déclarer, en direct, « Je pense que Barack Obama était plus musulman dans son cœur que chrétien. Il n’a pas voulu prononcer le terme d’islamisme radical, ça lui écorchait les lèvres. Je pense que dans son cœur, il est musulman, mais on en a terminé avec lui, Dieu merci », doit être parfaitement intolérable aux oreilles des pisse-froid de la presse vendue aux pouvoirs, peu habituée aux contradictions puisque s’arrangeant toujours pour débattre « entre soi », permettant ainsi d’offrir une « vitrine » bien lisse et formatée selon la règle.

Madame Joslain, qui en sait bien plus long sur les Etats-Unis que les marionnettes de la chaîne, a certainement cru que cette invitation étant une preuve de leur ouverture aux autres, notamment aux contradicteurs (manœuvre grossière pour entuber une nouvelle fois les téléspectateurs) y est allée de bon cœur, aggravant son cas en ajoutant plus tard : « Barack Obama, franchement il fait partie des gens qui détestent l’Amérique. Il a servi son idéologie mais pas l’Amérique ».

La boulette !

Oser délaisser la langue de bois obligatoire sur cette chaîne, est carrément suicidaire ; c’est d’ailleurs ce qui est arrivé puisque le directeur général (un certain Hervé Béroud) a exprimé sa grosse colère par ces mots : « ce sont des propos scandaleux, inacceptables sur notre antenne, nous les condamnons fermement » … précisant tout de même que le but du jeu en invitant cette intervenante, c’était d’avoir sur le plateau « une sensibilité pro-Trump » ! Vous voyez le topo ?

Manque de bol, « ils » n’avaient pas pensé un instant que l’intéressée se laisserait aller ainsi avec autant de morgue en attaquant le si formidable ex-président … qui a pourtant donné ces jours derniers, au monde entier, toute  la mesure de sa rouerie et de sa dangerosité !

Comme Madame Joslain je suis heureuse qu’enfin « on en ait terminé avec lui ! ».

A signaler qu’Evelyne Joslain avait déjà provoqué le courroux des bisounours en Août 2016, en déclarant sur Europe 1 que Hillary Clinton était une femme corrompue.

http://www.msn.com/fr-fr/actualite/france/investiture-de-trump-bfmtv-vire-une-invit%C3%A9e-de-son-plateau-apr%C3%A8s-des-%C2%ABpropos-inacceptables%C2%BB/ar-AAm3Wui?li=BBwlBpb&ocid=spartanntp

Chez d’autres roquets aux basques du pouvoir, il y a aussi ceux qui se sont gaussés de l’épisode du cadeau de la belle Mélania Trump à Michelle Obama (qui elle aussi m’a bien déçue, alors que j’avais tant admiré son refus de porter le voile en visite en pays musulman), prouvant une nouvelle fois leur profond mépris pour qui n’est pas de leur caste.

https://www.youtube.com/watch?v=w8of8Ay35TA

Sur cette vidéo on constate qu’effectivement Michelle Obama ne sait trop quoi faire de ce cadeau puisque naturellement elle ne sait où le poser, mais les commentaires ajoutés sur celle figurant dans l’article du Huffingtonpost (lien ci-dessous) sont du plus mauvais goût.

http://www.huffingtonpost.fr/2017/01/20/michelle-obama-na-pas-pu-cacher-sa-gene-devant-le-cadeau-de-mel/

Mais ils peuvent bien tempêter, jurer, mentir encore et encore, tous ces minus qui ne lui arrivent pas à la cheville question courage ; le principal intéressé, grand bosseur devant l’éternel (4 heures de sommeil par nuit lui suffiraient), s’en fout comme de sa première chemise, et s’est déjà mis au boulot, notamment en signant dès vendredi, un premier décret concernant le système de santé américain, qui vise à entamer le démantèlement de l’ « Obamacare », une des réformes emblématiques du mandat de Barack Obama ; qualifiée par le nouveau président de « désastre complet » qui devrait être remplacé par « un système de santé bien moins cher et bien meilleur » … ce que ne disent pas ceux qui crient « au charron » devant cette décision.

Et ce n’est que le commencement !

Comparé à notre mollusque qui n’en branle pas une (si j’ose dire, oups !) hormis se pavaner aux quatre coins de la planète, à nos frais, cela laisse rêveur !

En revanche, du côté de ses fans, m’est avis qu’on n’a pas fini de sangloter dans les « chaumières » des beaux quartiers bobos ! Et rien que cela me donne un immense espoir pour l’avenir du monde entier, et bien évidemment de la France.


Antiracisme: Appropriation culturelle, espaces protégés, signalisation des contenus, bienvenue au meilleur des mondes que nous préparent nos universités! (Executing Socrates all over again: How trigger warnings end up silencing all students)

15 janvier, 2017

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Le monde moderne n’est pas mauvais : à certains égards, il est bien trop bon. Il est rempli de vertus féroces et gâchées. Lorsqu’un dispositif religieux est brisé (comme le fut le christianisme pendant la Réforme), ce ne sont pas seulement les vices qui sont libérés. Les vices sont en effet libérés, et ils errent de par le monde en faisant des ravages ; mais les vertus le sont aussi, et elles errent plus férocement encore en faisant des ravages plus terribles. Le monde moderne est saturé des vieilles vertus chrétiennes virant à la folie.  G.K. Chesterton
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La noble idée de « la guerre contre le racisme » se transforme graduellement en une idéologie hideusement mensongère. Et cet antiracisme sera, pour le XXIe siècle, ce qu’a été le communisme pour le XXe. Alain Finkielkraut
Comment savoir si nous ne sommes pas en train de distraire le public de la même façon que les zoos humains le faisaient ? Intervenant local d’Exhibit B
Comment être certain que ce n’est pas seulement par curiosité de voir des Noirs que viennent les Blancs ? Intervenant local d’Exhibit
What interests me about human zoos is the way people were objectified. Once you objectify people, you can do the most terrible things to them. But what we are doing here is nothing like these shows, where black people were brought from all over Africa and displayed in villages. I’m interested in the way these zoos legitimised colonial policies. But other than that, they are just a catalyst. (…)  It’s very difficult to get it right. The performers are not asked to look with any anger at all. They must work with compassion. (…) People have said, ‘White boy, you are messing with my culture. You have no right to tell the story of our spiritual practices or our history, because you are getting it all wrong.’ And I can’t defend those works today in the same way I could back then. For all I know, I could look back at Exhibit B in 10 years and say, ‘Oh my God, I am doing exactly what they are accusing me of.’ But that’s the risk you take. It comes with the territory. Brett Bailey
Qu’une exposition au Musée du quai Branly s’attache à nommer les créateurs de la cour royale d’Abomey est important du point de vue de la connaissance historique. Mais surtout d’un point de vue politique et moral, parce que c’est l’une des premières fois qu’une telle tentative est osée en France. Le temps de l’indistinction et de l’anonymat s’achèverait-il enfin? (…) Le temps de l’art « nègre » ou « africain » finit; celui des artistes africains commence. Le Monde
Cette nouvelle et passionnante approche peut s’appliquer aux artistes d’Abomey, parce que les collections françaises sont d’une exceptionnelle richesse. Elles le sont parce que la France a envahi et détruit le royaume d’Abomey en deux guerres, en 1890 et en 1892, et forcé le roi Béhanzin à l’exil. Ses palais ont été pillés et c’est le produit de ces pillages que l’on étudie avec tant d’intérêt. Le Monde
L’ordre politico-économique actuel est paradoxal. Il faut commencer par reconnaître que les notions de mondialisation et de « gouvernance mondiale » vont, en fait, de pair avec celle de bureaucratie. Ce qui se prétend libéral a tendance à ne pas l’être du tout. L’invocation d’une forme d’autoritarisme constitue certes un symptôme du rejet du système actuel, mais ça n’est pas nécessairement le dernier mot du virage politique actuel. Nous vivons d’ores et déjà dans un système de bureaucratie absolue, qui, dans le même temps, aspire à ne plus rien gérer que de dérisoire et fait mine de « déréguler » en invoquant la mondialisation et ses avatars. Sur la base de l’économie administrée d’après guerre s’est construite une machine administrative qui, à partir des années 1970, a commencé, comme ivre de son propre pouvoir, à vaciller et à se prétendre libérale. Depuis 2008, « le roi est nu ». On assiste, en particulier dans le monde anglophone, à une prise de conscience des failles fondamentales du système de « gouvernance mondiale ». Trump et le Brexit sont des manifestations historiques de ce phénomène. Il suffit de s’amuser à lire le Financial Times ou le Wall Street Journal entre les lignes pour se convaincre que, malgré les dichotomies électorales, cette prise de conscience y touche autant l’élite financière que les classes populaires. On réalise enfin que les bureaucraties pseudo-libérales ne comprennent pas les marchés et ne font qu’aggraver des phénomènes de bulles à répétition. Dans le même temps, ce système bureaucratique repose en fait sur une destruction de l’élite traditionnelle et de l’élite scientifique qui, dans le cas français, se fait au profit de la « haute fonction publique ». On est très loin d’un système de démocratie libérale et même à l’opposé. Si l’on s’intéresse à la fulgurance de Fukuyama, on pourrait lui rétorquer que la démocratie libérale n’a simplement pas eu lieu… Exit la fin de l’histoire. Le populisme est, dans une certaine mesure, une réaction aux dérives et aux échecs de ce système de déresponsabilisation. La petite musique autoritaire des populistes occidentaux fait surtout écho au discrédit donc souffre l’antienne pseudo-libérale. Les partis traditionnels, s’ils sont sincères dans leur invocation du libéralisme, seraient bien inspirés de comprendre la nécessité d’un retour à un véritable système de gouvernement et de responsabilité, seul rempart contre l’extrémisme. (…) La question de l’islamisme en occident est double. On observe une sorte d’effet de résonance entre, d’un côté, la crise politico-religieuse qui ravage le monde arabe et y détruit des constructions étatiques aussi violentes que fragiles et, de l’autre, la crise propre aux démocraties occidentales. Ces deux crises simultanées sont pourtant d’une nature très différente. La plupart des pays développés font face à une dégénérescence spécifique de leur système étatique en une bureaucratie tentaculaire (publique et privée) qui, dans le même temps, s’est déresponsabilisée en invoquant la mondialisation. Mais cette « décadence » se manifeste à la suite d’un immense succès. Ce succès a notamment reposé sur l’alliance entre développement des institutions, facilité de financement et progrès technique. Les systèmes politiques occidentaux présentent pourtant désormais, malgré l’ultra-individualisme, des maux associés aux systèmes collectivistes. D’un côté, la standardisation de l’existence, l’isolement et l’extension continue du périmètre de la bureaucratie produisent un effet d’aliénation croissante, de sentiment d’inutilité et de crise psychique profonde dans la société et au cœur même de l’élite. De l’autre, la logique bureaucratique et la dissociation géographique entre conception, production et consommation sapent le fonctionnement du capitalisme (entraînant une stagnation de la productivité) et la notion de citoyenneté. Les classes populaires, les jeunes, les sous-diplômés puis les surdiplômés… en fait plus personne à terme n’est appelé à être véritablement inclus dans un tel système en dehors d’un microcosme bureaucratique qui évoque celui du communisme. Dans ce contexte, l’appel électoral récurrent aux minorités par la classe des pseudo-progressistes est une imposture vouée à l’échec, comme l’a montré la déconvenue de Mme Clinton. (…) La réponse la plus raisonnable c’est la démocratie libérale dans un cadre institutionnel et géographique raisonnable (un cadre national, vu de façon apaisée, serait un bon candidat), pas l’ersatz brandi par une bureaucratie aux abois. Il faut d’abord voir la réalité de nos systèmes politico-économiques et analyser leurs échecs. La pire des approches consisteraient à prolonger le statu quo économique globaliste des quatre dernières décennies tout en invoquant la modernité et le progressisme. C’est l’approche suivie par un certain nombre d’acteurs politiques ultra-conformistes, d’Hillary Clinton aux Etats-Unis au courant Macron-Hollande en France. La plupart des mouvements populistes européens apparaissent incapables de gouverner du fait de leur désorganisation et de leur ancrage dans une forme ou une autre d’extrémisme. Quoi que l’on pense du personnage de Donald Trump et des relents xénophobes de sa campagne, il faut reconnaitre que sa relative autonomie financière de milliardaire lui a permis de mettre les pieds dans le plat de la question de la localisation de la production industrielle. Il sera impossible de renouer avec la croissance, les gains de productivité et le plein emploi sans surmonter cette question. Le meilleur moyen de répondre à la tendance à l’autoritarisme, c’est d’y opposer un renouveau de l’idée de gouvernement. En Europe et en France en particulier, cela n’adviendra que lorsqu’un parti sérieux se résoudra à aborder simultanément la question du poids de la bureaucratie dans l’économie (sans s’égarer dans les manipulations du fonctionnaire Macron) et du rééquilibrage européen face à l’unilatéralisme allemand. Rémi Bourgeot
Les années 90 ont en effet été marquées par l’idée d’une « Fin de l’Histoire », une sorte de happy end qui aurait vu l’humanité entière s’acheminer vers un monde apaisé grâce à l’accroissement des richesses, la fin progressive de la misère et le développement de l’Etat de droit partout dans le monde. Cette idée d’un monde sans ennemi après la chute de l’Urss, où les valeurs libérales et démocratiques de l’Occident l’auraient définitivement emporté, s’est heurtée à l’irruption d’un nouvel antagonisme historique, celui qui oppose l’islam radicalisé à un Occident qui, loin d’être sûr de lui-même, est travaillé par une profonde fracture. Il y a donc deux fractures à prendre en compte: la fracture qui divise le monde islamique entre musulmans pacifiques et musulmans radicalisés et la fracture qui divise l’Occident entre ceux qui prétendent universaliser le modèle occidental et notamment le modèle américain- c’était le cas de la famille Bush et des néos conservateurs américains- et ceux qui pensent que l’Occident traverse une grave, très grave crise spirituelle et morale, une crise de légitimité liée notamment au recul des valeurs traditionnelles. Autrement dit la bataille a lieu sur tous les fronts et elle déchire chacun des camps. La victoire de Trump est aussi la victoire d’une forme de critique de l’Occident libéral et post moderne par ceux qui récusent ce nouveau monde qui prétend ringardiser tous ceux qui y rechignent. Les Américains qui l’ont élu voudraient que leur pays renoue avec un imaginaire puissant celui d’un rêve américain, mais un rêve américain qui ne soit pas celui des minorités et du politiquement correct, notion qui est réellement née aux Etats-Unis et que les élites libérales et progressistes américaines ont exporté en Europe depuis les années 60. Un rêve américain accessible d’abord à ceux qui ont créé les Etats-Unis, à savoir les blancs eux-mêmes, qui seront peut-être la minorité de demain. La victoire de Trump signifie peut-être la fin d’une période marquée par la culpabilisation de l’américain blanc, qu’il soit pauvre, riche ou des classes moyennes, par les lobbys féministes et afro-américains. En Europe, la question est sensiblement différente, car l’angoisse qui aujourd’hui prédomine est liée à l’immigration et surtout à l’islam. Le Brexit a signifié le refus des classes populaires anglaises de voir l’Angleterre se mondialiser à l’aune d’une immigration sans limite. Il n’y a pas, à mon sens, de menace autoritaire en Europe. Dès lors qu’un gouvernement est élu par la majorité d’une population, la démocratie exige que les vœux de cette majorité soient pris en compte. Arrêter ou limiter les flux migratoires n’a rien à voir avec un principe dictatorial. Cela fait partie intégrante des droits des peuples à disposer d’eux-mêmes. (…) Les jeunes qui s’engagent dans le Djihad, si l’on en croit ceux qui ont étudié leurs motivations, notamment Olivier Roy ou Gilles Keppel, ont l’impression de vivre dans un monde factice et virtuel, celui d’Internet, un monde déréalisé. La motivation mystique, selon Olivier Roy qui a écrit un livre intéressant, Le Djihad et la mort, n’est en partie qu’un alibi. Ce que cherchent ces jeunes dans le Djihad c’est avant tout une forme d’excitation et de reconnaissance. La société où nous sommes -c’est une idée que je développe dans « Malaise de l’Occident, vers une révolution conservatrice » (Pierre Guillaume de Roux)- est une société de l’illusion et du simulacre. Nous pouvons tous croire que nous existons dans le regard des autres en envoyant un message sur Twitter ou sur Facebook. La société du spectacle mondialisée permet à des quidams de satisfaire leur narcissisme à peu de frais. Elle permet aussi d’exprimer une pulsion de mort qui va venger le quidam de son anonymat et du sentiment de nullité qui l’habite. L’islam radical est un moyen de reconnaissance pour ceux qui n’ont que la peur et la terreur pour enfin exister dans le regard des autres. Faire peur est toujours mieux que faire pitié. Voilà ce que se disent ceux qui nous haïssent notamment parce que nous ne cessons de les plaindre. Le discours sur l’exclusion que la gauche tient depuis longtemps enferme les gens dans leur sentiment victimaire. Pour autant le malaise de notre civilisation est aussi profond que réel. Nous avons perdu le gout d’être nous-même et l’Europe multiculturelle des élites a contribué à la diffusion de ce sentiment. Ce n’est pas un hasard si le livre de Michel Onfray, qui n’est pas un homme de droite, s’intitule « Décadence ». Abrutis par le consumérisme les peuples européens ont peut-être perdu le gout de se défendre et cette absence de pugnacité ne peut que renforcer le mépris des islamistes. (…) Je ne crois pas à l’avenir d’un régime autoritaire en France. Nous sommes des peuples individualistes et les Français n’ont jamais supporté une quelconque dictature. Le régime de Vichy, qui a duré 4 ans, était une plaisanterie à côté du national-socialisme et la dictature napoléonienne n’a été possible, quelques années durant, que parce que la gloire de Napoléon était telle que les Français ont accepté de limiter leurs libertés. Les libertés fondamentales d’opinion et de contestation sont inhérentes au tempérament gaulois et De Gaulle lui-même a dû en tenir compte, alors que son tempérament était autoritaire. Par contre je crois à la nécessité d’un Etat fort et respecté. Pour cela le prochain président devra jouir d’une majorité importante qui lui assure une légitimité durable. Paul-François Paoli
Il est certain que l’on a observé, sous l’ère Obama, un relatif repli de l’hégémonie américaine qui a laissé le champ libre à l’émergence ou la réémergence de puissances régionales, dont certaines ont des ambitions mondiales : la Russie, la Chine, l’Iran sont les plus antagoniques à la puissance américaine. Cependant, un tel repli n’est pas inédit et rien ne permet d’affirmer qu’il sera définitif, au contraire. En effet, les Etats-Unis ont souffert durant la dernière décennie de deux traumatismes majeurs : d’une part un traumatisme psychologico-militaire, avec l’impasse de la politique américaine de « guerre contre la terreur » et de remodelage démocratique du Moyen Orient, en commençant par l’Irak, qui s’est soldée par un piteux retrait – lequel a gâché une victoire militaire authentique après le succès du surge – auquel a bien vite succédé le chaos terroriste islamiste; d’autre part un traumatisme économique, la crise de 2008 et ses conséquences. Tout ceci a provoqué une crise de conscience aux Etats-Unis, avec un doute important sur la légitimité et l’intérêt du pays à se projeter ainsi à travers le monde ; et aujourd’hui, hors des Etats-Unis, l’on se demande si le règne de l’Amérique ne touche pas à sa fin et s’il n’est pas temps d’envisager un monde « multipolaire » dans lequel il faudrait se repositionner, éventuellement en revoyant l’alliance américaine. Mais à vrai dire, nous avons déjà connu la même chose il y a quarante ans : après la présidence de Nixon, dans les années 1970, le rêve américain semblait brisé par la guerre du Vietnam, qui avait coûté cher, économiquement et humainement, pour un résultat nul puisque le Sud-Vietnam fut envahi deux ans après le retrait américain et tout le pays bascula dans le communisme. La même année, en 1975, les accords d’Helsinki sont souvent considérés comme l’apogée de l’URSS et en 1979, l’Iran échappe à l’influence américaine. Nombreux à l’époque ont cru que c’en était fini de la puissance américaine et que les soviétiques, dont le stock d’armes nucléaires gonflait à grande vitesse, deviendraient le véritable hégémon mondial. En fait, la décennie s’achevait par l’élection de Ronald Reagan et America is back, et au cours des dix années suivantes, l’Union soviétique s’effondrait et l’Amérique triomphait. Donc, s’il est certain que nous sommes actuellement dans une phase de repli de la puissance américaine, rien ne permet de dire qu’elle doit se prolonger. Au contraire, l’élection « surprise  » de Donald Trump, dont le slogan de campagne « Make America Great Again » était l’un des slogans de Reagan, m’apparaît comme un premier signe du retour du leadership américain, et je ne pense pas qu’il faudra attendre cinq ans pour le voir. En revanche, il est certain que les puissances ennemies ou rivales des Etats-Unis, qui ont énormément profité du reflux américain, ont la volonté de l’exploiter plus avant, et que le retour d’une Amérique sûre d’elle-même ne sera pas pour leur plaire. Les réactions estomaquées qu’ont provoqué les premiers tweets de Donald Trump à propos de la Chine et de Taïwan ne sont qu’un aperçu de cette évolution. (…) l’Inde est le grand émergent d’aujourd’hui, d’un niveau comparable à ce qu’était la Chine au tournant du millénaire. Des usines commencent à quitter la Chine pour s’installer en Inde : la Chine perd des emplois au profit de l’Inde par délocalisation ! Des études démographiques, publiées il y a quelques mois, donnaient en outre une population indienne dépassant la population chinoise dès 2022. De plus, l’Inde peut espérer dans les années qui viennent une forme de soutien des Etats-Unis dans une sorte d’alliance de revers contre la Chine. Par ailleurs, l’Inde commence à se comporter elle aussi en puissance régionale en se constituant un réseau d’alliances : elle vient ainsi de livrer des missiles au Vietnam, vieil ennemi de la Chine, en forme de représailles au soutien chinois au Pakistan, et surtout à la constitution du « corridor économique » sino-pakistanais dont le tracé passe par le Cachemire, territoire revendiqué par l’Inde. La montée en puissance du rival indien, face à une Chine qui est encore elle-même une jeune puissance, est l’un des principaux défis à la stabilité de l’Asie dans les années qui viennent, car la Chine pourrait être tentée d’enrayer la menace indienne avant qu’elle ne soit trop imposante. A ce propos, il faut voir que la Chine pourrait vouloir profiter de l’avantage démographique tant qu’il est de son côté pour tenter militairement sa chance. Il faut savoir que la population chinoise souffre d’un gros déséquilibre au plan des sexes : sur la population des 18-34 ans, la population masculine est supérieure de vingt millions à la population féminine. Cela signifie que la Chine peut perdre vingt millions d’hommes dans un conflit sans virtuellement aucune conséquence démographique à long terme, puisque ce sont des individus qui ne pourront pas, statistiquement, disposer d’un partenaire pour se reproduire. Pour des esprits froids comme ceux des dirigeants du Parti Communiste Chinois, cela peut sembler une fenêtre de tir intéressante. (…) Si l’Etat islamique ne devrait pas survivre longtemps comme entité territoriale, il a probablement de beaux jours devant lui comme réseau terroriste : son reflux territorial en Syrie et en Irak a été concomittant à un essaimage, en Libye notamment, et le réseau devrait se renforcer en Europe avec le retour des djihadistes ayat combattu au Moyen Orient.  (…) on a déjà commencé à observer ce retour des nationalismes en Europe avec le PiS en Pologne, la progression d’Alternative fur Deutschland en Allemagne, le Brexit… et bien sûr la montée du Front national en France. Parier sur la poursuite du mouvement en Europe dans les années qui viennent relève de l’évidence. La crise migratoire et l’expansion du terrorisme islamiste ont évidemment favorisé ce mouvement, de même que le manque de vision à l’échelle européenne et l’appel d’air désastreux d’Angela Merkel. Il faut ajouter à cela le fait que le fer de lance du populisme nationaliste sur le continent européen, la Russie de Poutine, finance et soutient le développement des discours les plus sommaires sur l’islam et l’immigration, bénéficiant certes du politiquement correct qui a empêché de débattre de certaines questions jusqu’à présent, mais également renforçant ce refus du débat de peur qu’il doive se faire dans les termes des populistes. Il en résulte une forme d’impasse intellectuelle et politique qui peut déboucher sur des formes de violence. (…) Par ailleurs, à l’échelle du monde, on observe également une montée des nationalismes : les ambitions des pays comme la Russie, la Chine, l’Iran, mais aussi la Turquie ou l’Inde en relèvent, évidemment. On peut également parler, à propos de l’élection de Donald Trump, d’un retour d’une forme de nationalisme américain, et contrairement à ce qui a été beaucoup dit, la présidence de Trump ne sera certainement pas isolationniste : l’on assiste simplement à une mutation de l’impérialisme américain, qui risque de tourner le dos à l’idéalisme qui en était le fond depuis un siècle et la présidence de Woodrow Wilson, pour une forme plus pragmatique avec Trump et son souci de faire des « deals » avantageux. Deals qui peuvent impliquer, avant la négociation, d’imposer un rapport de force, comme il semble vouloir le faire avec la Chine – raison pour laquelle il cherche à ménager Poutine, afin de n’avoir pas à se soucier de l’Europe et d’avoir les mains libres en Asie. (…) Après huit décennies de paix nucléaire, nous nous sommes imprégnés de l’idée, en Occident, que de grandes guerres entre Etats sont impossibles en raison du risque d’anéantissement nucléaire. Or, l’escalade actuelle entre Russie et Etats-Unis en Europe de l’Est, où chacun installe du matériel et des troupes , montre que les forces conventionnelles revêtent encore un aspect important. Par ailleurs, il s’est produit un changement important lors de l’affaire de Crimée : Vladimir Poutine a dit qu’il était prêt, lors de l’annexion de ce territoire, à utiliser l’arme nucléaire si l’Occident se faisait trop menaçant. C’est un événement d’une importance historique qui n’a pratiquement pas été relevé par les commentateurs : Vladimir Poutine a énoncé une toute nouvelle doctrine nucléaire, très dangereuse : il s’agit non plus d’une arme de dissuasion défensive, mais de dissuasion offensive. L’arme nucléaire est désormais utilisée par la Russie pour couvrir des annexions, des opérations extérieures, un usage qui n’a jamais été fait auparavant. C’est tout simplement du chantage nucléaire. Après des décennies de terreur face à l’idée de « destruction mutuelle assurée », le président russe a compris que l’effet paralysant de l’arme nucléaire pouvait être utilisé non seulement pour se défendre, mais pour attaquer, avec l’idée que les pays de l’Otan préfèreront n’importe quel recul au risque d’extermination atomique. Et cela rend de nouveaux affrontements sur champs de bataille vraisemblables : après ne pas avoir osé, durant des décennies, s’affronter par crainte de l’anéantissement nucléaire, les grandes puissances pourraient être poussées à se battre uniquement de manière conventionnelle en raison des mêmes craintes. Cela peut paraître paradoxal mais est probable si Vladimir Poutine tente d’autres mouvements en agitant encore la menace nucléaire. En revanche, le rôle éminent des cyberattaques me paraît incontestable, et si elles ne remplaceront pas la guerre conventionnelle, elle s’y surajoureront certainement. Il faut voir, en effet, que généralement, les grandes guerres sont menées avec les armes qui ont terminé les guerres précédentes : les Prussiens ont gagné la guerre de 1870 grâce à leur forte supériorité d’artillerie, avec des canons chargés par la culasse alors que les canons français se chargeaient encore par la bouche ; la guerre de 1914-1918 fut d’abord une guerre d’artillerie, et donc de position et de tranchées, amenant un blocage qui ne fut surmonté que par le développement de l’aviation et des blindés. Aviations et blindés qui furent les armes principales de la Seconde Guerre mondiale débutée avec la Blitzkrieg allemande, et terminée par l’arme nucléaire. A son tour, l’arme nucléaire a été l’arme principale de la Guerre froide : on dit, à tort, qu’elle n’a pas été utilisée, mais elle l’a, au contraire, été continuellement : par nature arme de dissuasion, elle servait en permanence à dissuader. De fait, elle a eu, à l’échelle mondiale, un rôle comparable à celui de l’artillerie en 1914 : la Guerre froide a été une guerre mondiale de tranchées, où les lignes ont peu bougé jusqu’à ce que les Etats-Unis surmontent le blocage en lançant l’Initiative de Défense Stratégique de Reagan, qui fit plier l’Union soviétique, incapable de suivre dans ce défi technologique et économique – tout comme l’Allemagne de 1918 avait été incapable de fabriquer des chars d’assaut dignes de ce nom. Les armes principales du prochain conflit seront donc celles retombées de l’IDS : les missiles à très haute précision, notamment antisatellites, et celles reposant sur les technologies de guerre électronique en tous genres. L’on sait, depuis le virus Stuxnet, que les cyberarmes peuvent causer d’importants dégâts physiques, comparable à des frappes classiques. En 2014, une aciérie allemande a vu l’un de ses hauts fourneaux détruit par une cyberattaque. Des cyberattaques massives peuvent servir à déstabiliser un pays, notamment en attaquant les infrastructures essentielles : distribution d’eau et d’électricité, mais aussi à préparer, tout simplement, une invasion militaire classique. Elles peuvent aussi provoquer de telles invasions en représailles : un pays harcelé par des cyberattaques pourrait être tenté d’intervenir militairement contre le pays qu’il soupçonne de l’attaquer ainsi. Ainsi donc, si je ne pense pas que les guerres à venir pourraient vraiment se limiter à des cyberattaques, sans confrontation physique, il me paraît certain que ce sont bien avec des cyberattaques massives que s’ouvriront les hostilités. Philippe Fabry
Il y a plus de 200 différends territoriaux dans le monde et l’Union européenne a décidé de se concentrer sur Israël et la Cisjordanie. Le conflit que nous avons avec les Palestiniens est connu et la seule manière d’essayer de le résoudre, c’est de s’assoir autour d’une table pour négocier et discuter. Le fait que les Palestiniens refusent de venir négocier – et notre Premier ministre les a invités à le faire à plusieurs reprises ces derniers mois – montre qu’il n’y a pas de réelle volonté politique en ce sens. Et le fait est que Mahmoud Abbas a pris une décision stratégique il y a deux ou trois ans quand il a choisi d’exercer via la communauté internationale une pression sur Israël en espérant que le gouvernement israélien serait poussé à faire des concessions. Malheureusement pour lui, les Israéliens ne cèdent pas à la pression et nous l’avons montré dans le passé. Quand on a été prêt à faire des concessions territoriales avec l’Egypte et la Jordanie, c‘était parce que la population israélienne se rendait compte que l’autre partie était de bonne foi, mais quand l’autre partie n’est pas vue comme étant de bonne foi, alors les chances de concessions sont vraiment minces. Aliza Bin-Noun (ambassadrice d’Israël en France)
Cette résolution est une honte car on veut ainsi à nouveau expulser les Juifs des terres de leurs ancêtres, la Judée et la Samarie et Jérusalem. Est-il utile de rappeler qu’avant la guerre d’indépendance d’Israël, les Juifs y vivaient depuis des millénaires ? Sans la purification ethnique que la Jordanie a effectuée en 1948, les Juifs y auraient été encore présents à ce jour. Maintenant, on veut à nouveau effectuer une purification ethnique à l’encontre des Juifs. C’est un peu comme si on allait à Saint-Denis, là où se trouve la basilique où la plupart des Rois de France sont inhumés et que l’on demandait l’expulsion des chrétiens de Saint-Denis sous prétexte qu’une majorité musulmane s’y trouve. Philippe Karsenty
A century ago the Benin bronze heads, along with intricately carved ivory tusks, adorned ancestral altars in the palace of the King of Benin, or “Oba”. Ornate plaques depicting scenes of Benin court life lined the palace pillars and walls. Then in 1897 the British army stormed the palace and seized the heads, plaques and tusks, which are now scattered in museums and private collections throughout the world, and fetch top prices in art market. The character of the row over the bronzes (which, in fact, are often more brass than bronze) has altered. At the turn of the century, curators elsewhere were agitated by the predominance of German collectors, and European scholars doubted that “primitive” Africans had produced such marvellous artefacts. Tortuous theories, soon refuted, were devised to explain why the bronzes were actually Portuguese or Egyptian or Greek in origin. Today the row centres on those objects seized in 1897. Many in the museum world, outside and inside Africa, say that the time has come to return some or all of them to Benin. The story of the bronzes is fairly simple, although the emotions engendered are not. In 1897 the British mounted a “punitive expedition” against the Kingdom of Benin. Depending on whose history you read, they were responding either to the “unjustified” killing of trade envoys or to the removal of stroppy emissaries who insisted on seeing the Oba during important religious ceremonies. During the expedition the British seized thousands of religious and decorative artefacts. To defray the costs of the expedition, most of these objects were then placed on the European art market, where they were snatched up by museums and private collectors. Many of them ended up in the Berlin Museum für Völkerkunde and the British Museum. Other objects were plundered as booty by British soldiers, who sold them or passed them on to their families, who, in turn, often bequeathed or donated them to museums. Consequently, many local museums in Britain now have Benin objects in their collections, as do most larger museums around the world. The more recently assembled collection in New York’s Metropolitan Museum is especially fine. For many black people worldwide, Benin art is symbolic both of an aristocratic African past and of a colonialist’s debt that is still outstanding. In Britain the African Reparations Movement is spearheaded by Bernie Grant, a combative Labour MP. In campaigning for the return of Benin art objects to the Oba of Benin, the movement lobbies British institutions, particularly those in Labour-controlled municipalities. This lobbying raises political and cultural problems for politicians and curators in Britain. As the former kingdom of Benin is now part of Nigeria, any restitution would involve negotiations with Nigeria’s corrupt military government—a prospect which worries many in the British Labour Party. The African Reparations Movement, which is aware of this inhibition, stresses that it is approaching museums on behalf of the Oba of Benin, not the federal government. But some institutions can or will deal only with governments. The British Museum is among them, and it insists that the Nigerian government has not yet requested the return of the Benin bronzes.To complicate matters, two of the world’s top collections are now in the National Museum of Nigeria in Lagos and the National Museum of Benin in Benin City. Many museums outside Africa, especially those with small collections, argue that their Benin bronzes help make their visitors aware of this African kingdom, as well as of British imperialism, and that the return of the objects would add little of value to the collections already in Nigeria. Nonetheless, the importance of Benin art to Benin and Nigeria is undeniable. Curators there believe that Benin art serves as a visual metaphor for the similarities between all Nigerians—similiarities which transcend their linguistic differences. Classical Benin artworks, from royal heads to ivory masks, also symbolise Africa’s contribution to world civilisation. The heads are highly valued in art markets—a 14th-century “early period” head was sold by Christies for £1.3m ($2.3m) in 1990, reflecting its rarity and its appeal to collectors outside of African specialist circles. The moral claim that the people of Benin, and particularly the Oba, have to the artefacts seized in 1897 is hard to dispute, though, if generally applied, it would cover also millions of other artefacts seized through the ages by conquerors of all types, all over the world. The Germans and Russians are currently negotiating a UNESCO-brokered deal for the return of several German art collections acquired by the Russians during the second world war. The Economist
Can Black people culturally appropriate one other? It’s a nuanced question that seems to either set tempers aflare or create vacuums of silence in a room but, after going through pictures taken at the latest Afropunk Festival, it’s definitely one that I have to ask. And if Blacks can, why is the disgust and uproar surrounding this ongoing phenomenon only reserved for instances when White people appropriate us? I ask this because Black Twitter is littered with countless examples of the uproar that ensues when White people appropriate Black culture. Words such as fancy dress, mockery and profiteering are thrown around quite freely, but no one seems to realize that this selfsame violation is committed against us Africans — all under the guise of tribal fashion and connecting to The Motherland. Yes, I know that African-inspired prints are poppin’ right now and many African designers have chosen to showcase certain styles to the global fashion scene, but it appears to me and my African friends that it’s been taken a step further. I understand that, for the most part, many of my own Black American friends are well meaning when they talk about African fashion, but the end result is still the same: You take a cultural dress, mark or trait, with all its religious and historical connotations dilute it, and bring it out for occasions when you want to look ‘trendy’. Ask yourself, how exactly is that any better? I’m not trying to start a war, but I would just like you all to realize the hypocrisy of seeing someone wearing a Fulani septum ring, rocking a djellaba, painted with Yoruba-like tribal marks, all the while claiming that this is meant to be respectful. It’s a hodgepodge, a juxtaposition, a right mess of regional, ethnic and cultural customs and it screams ignorance and cultural insensitivity. Yes, that’s right, even when worn by Black people. I know it looks cool and the wearer looks unique, but if you look at it for what it is, it’s still cultural appropriation. It’s basically like a White Australian guy with dreadlocks, Ta moko, wearing Batik. They are all Islanders after all. So he’s not being offensive, right? Africans may not be as vocal as Americans when it comes to appropriation rights. And I get that Black America’s history is one marred with so many injustices that I would never claim to understand. The emergence of a unified voice that is strong and proud is one that I respect and continue to applaud, but please also understand the need for us to be heard, too. Please don’t trample our rights fighting for yours. On the scale of global issues, I admit this is petty, but it is something that should still be addressed. It won’t be long before Zara starts selling tribal face paints. They already sold dashiki-styled prints, so why not? It’s time we all took a break and thought about what it is we’re wearing. (…) If you’re not from an African tribe, please leave off wearing the tribal marks. Otherwise you’re participating in the very thing you vehemently speak out against. I know the irony and how weird this sounds, because of the influence of rap, jazz, and hip hop — Black American culture, around the world. Thanks, but I’ve heard that argument ad nauseum. My response to that is: If it’s done to you, is it then okay to do it to me? If you don’t dress like that everyday, or have any REAL affiliation, then please tell me how it isn’t fancy dress ? (…) Sure we may not wear Ichafus on a day-to-day basis anymore, but that doesn’t mean their significance to us is lessened. These things are reserved for funerals, births, weddings . . . significant rites of passage — vital points in our lives that we share with our community and people. It is how we express ourselves in the collective. It should not be a fashion statement to create shock or awe. Black people or otherwise. Zipporah Gene
Black hipsters have gravitated to the tribal-meets-boho look for years now. Picture a Zoe Kravitz or Solange Knowles type, hair styled in a piecey Afro, waist-length braids or locs. She dons a concrete-skimming skirt with red, green, and black print. Her septum ring and face paint, à la the Masai warriors of East Africa, vie for your attention. At the Afropunk Festival in Brooklyn last month, every other attendee rocked some version of this look. But draping oneself in the colors of the Pan-African flag and sporting tribal tattoos isn’t fashion forward, says African journalist Zipporah Gene. It’s cultural appropriation — even, she insists, when African Americans do it. In a recent screed called, « Black America, Please Stop Appropriating African Clothing and Tribal Marks, » Gene takes African Americans to task for wearing African garb to events such as Afropunk with no real understanding of their religious and historical significance. (…) Gene may not have intended to start a war, but the backlash from her article has been fierce. For criticizing what blipsters wore to Afropunk, she’s been accused of inflaming tensions between Africans and African Americans, attacked for dating a white man, and labeled a race traitor. But the name-calling ignores the provocative, if not totally fair, questions her piece posed: Is Black America appropriating African fashion traditions? Is that even possible? While Gene, who never identifies her ethnicity in the piece, certainly thinks so, the reality of the matter is far more complicated than she presents. For one, she reduces cultural appropriation to an act that occurs when people borrow the clothing, jewelry, and markings of groups to which they don’t belong. That’s part of the story but not its entirety. « If you’re not from an African tribe, please leave off wearing the tribal marks, » she says, ignoring the fact that the ancestors of American blacks did belong to African tribes. Thanks to the peculiar institution of slavery, which incredibly Gene never mentions, the average African American can’t trace her roots to a particular tribe without the help of a DNA test. Yet, it’s well documented that the forefathers of American blacks largely hailed from West Africa, where the slave trade flourished. Given that the blipsters who sport African dress very well could be Yoruba or Fulani, it’s not quite fair to accuse them of appropriating the fashions of such groups. African Americans, after all, have the dubious distinction of not knowing what their traditional dress is. For them, wearing African attire has always been more complicated than « taking intellectual property, traditional knowledge, cultural expressions, or artifacts from someone else’s culture without permission, » as Susan Scafidi, author of Who Owns Culture? Appropriation and Authenticity in American Law, defines cultural appropriation. In the 1960s and ’70s, when the civil rights movement gave way to the Black Power movement, American blacks embraced dashikis to reconnect with their roots, reject white supremacist ideas about themselves and their ancestors, and to show solidarity with the African nations recently liberated from colonial rule. American blacks saw a parallel between Africa’s struggle for independence and their own struggle for equal rights in the United States. Their interest in African fashion never stemmed from a desire to rip off African peoples and popularize their customs for profit, as is often the case with cultural appropriation. It stemmed from the desire to carve out a new racial identity in a nation that had not only treated them as sub-humans, but also taught them to buy into damaging stereotypes about their ancestral homeland, further instilling in them a sense of inferiority. (…) Donning dashikis, rejecting straightened hair, and taking on Afrocentric names directly originated from the « black is beautiful » movement, which promoted black self-love.(…) Their dress during this period reflected their newfound pride in their roots rather than a flippant theft of African cultural traditions. There’s no comparison between American blacks in African garb and white Australians in Aboriginal makeup, as Zipporah Gene suggests in her appropriation piece. The white Australian has neither the emotional nor the ancestral connection to Aboriginal culture that American blacks have to Africa. The white Australian doesn’t fear that he will be further marginalized in the Western world for styling himself in a manner that highlights, instead of downplays, his difference. But it appears that Gene may be too unfamiliar with African American history to recognize this. That being said, I don’t think she completely missed the mark in her critique of the blipsters at Afropunk. I’m the daughter of a black American mother and a Nigerian father, and I do think it’s important for fashion-lovers to understand the cultural significance of the styles they wear, especially if they are, in fact, sacred objects not designed for everyday use but for special occasions or ceremonies. I say this, of course, as someone with the privilege of knowing at least half of my ethnic makeup. Since infancy I’ve received Yoruba clothing and artwork directly from Nigeria. I don’t have to ask a shopkeeper to explain their significance to me or look online for answers; I can simply ask my father. So when I’m quick to judge others for their seeming cultural ignorance, I remember that the descendants of the 10 million Africans brought to the Americas in chains will never have this chance. Nadra Nittle
La notion d’« appropriation culturelle » a récemment surgi dans les débats publics portant sur l’utilisation, l’emprunt et l’imitation de créations africaines. En mode, arts plastiques, musique et d’autres formes d’art, on affirme désormais que certains symboles et produits culturels africains doivent être interdits aux non-Africains. En mars 2016, à l’université d’État de San Francisco, une femme afro-américaine s’en est ainsi prise à un étudiant blanc : elle lui a dit qu’il devrait se couper les cheveux, car ses dreadlocks appartenaient à la culture noire. L’incident est devenu viral : en l’espace d’un mois, la vidéo qui a immortalisé l’épisode a été vue plus de 3,7 millions de fois sur YouTube. Dans la même veine, des internautes se sont mis à discuter des dreadlocks de Justin Bieber, se demandant si le chanteur canadien avait le droit d’en porter. Ces débats ne se limitent au problème de l’emprunt interracial. Une discussion en ligne sur l’appropriation des symboles culturels africains par les Afro-Américains est aussi devenue virale, après que la journaliste Zipporah Gene leur a demandé d’arrêter de porter les vêtements et marques propres aux tribus africaines. Elle a déclaré que cela relevait « de l’ignorance et de l’insensibilité culturelle ». Dans ces débats, le terme d’appropriation culturelle est employé pour qualifier tout emprunt déplacé, non autorisé ou indésirable. Je pense que l’emprunt devient de l’appropriation à partir du moment où il renforce les rapports de domination historiques, ou prive les pays africains d’opportunités de contrôler et de tirer profit de leur patrimoine culturel. Au cours de la colonisation, les puissances coloniales ne se sont pas emparées que des ressources naturelles, mais aussi des biens des arts et artisanats. Le débat actuel sur l’appropriation culturelle reflète le caractère sensible de cette exploitation historique, dont on peut trouver des traces dans de nombreux musées situés hors d’Afrique. (…) Les accusations d’appropriation culturelle soulèvent des questions complexes sur la nature même de la culture. La réalité de l’expérience humaine et des échanges qu’elle sous-tend implique que l’emprunt et le mélange culturel soient très répandus. Ce phénomène apparaît clairement pour les langues, les religions, l’agriculture, le folklore, la nourriture, etc. (…) Les frontières culturelles sont fluides et mouvantes, les systèmes peuvent être transformés de manière significative par différentes forces et influences. Cela signifie que les débats lacunaires autour de l’appropriation peuvent omettre que l’emprunt, la diffusion, la collaboration et d’autres facteurs permettent de partager ce matériel culturel. Ils peuvent aussi sous-estimer l’importance et les bénéfices de l’emprunt, qui a par exemple permis la diffusion mondiale du denim, des mathématiques et même de la démocratie. Dans certains cas, la frontière est franchie et l’emprunt culturel devient une forme d’exploitation. Le contexte, tout particulièrement quand il se rapporte à des relations de pouvoir, est un facteur clé pour distinguer ces deux types d’usages. Par exemple, l’emprunt culturel à l’Afrique doit être appréhendé dans le cadre historique d’une relation de pouvoir asymétrique entre ce continent et le reste du monde. Les puissances européennes coloniales ont établi des relations commerciales et des zones d’influence, qui constituaient les bases des territoires coloniaux. Mais il s’agissait le plus souvent de rapports exploitants-exploités, teintés d’impérialisme culturel. Étudier des exemples du passé peut fournir des lignes directrices pour nos futurs modèles. Ainsi, des débats et un procès attirent l’attention sur le cas du musicien zoulou Solomon Linda, qui a reçu une faible indemnisation pour sa chanson « Mbube », enregistrée en 1939. Cette musique est devenue « Le Lion est mort ce soir », classique de la pop internationalement connu et qui a généré beaucoup d’argent. Quand les modes d’emprunt omettent de reconnaître les sources et de les indemniser, ils peuvent être considérés comme de l’appropriation culturelle, et d’autant plus quand ils reflètent, renforcent ou amplifient les inégalités. Même si certains auteurs finissent par être payés, une compensation tardive ne répare pas toujours les injustices du passé. (…) La compréhension, tant de l’emprunt que de l’appropriation, est cruciale pour éviter l’exploitation culturelle, et devrait être intégrée aux cadres juridiques, commerciaux et institutionnels. Dans des domaines tels que le droit à la propriété intellectuelle, une plus grande reconnaissance des rapports hiérarchiques qui sous-tendent l’emprunt dans différents contextes est essentielle. Comprendre et reconnaître : cela peut être un bon point de départ pour empêcher de prochains flux culturels exploitants, et ainsi favoriser la lutte contre l’utilisation abusive des héritages artistiques et culturels. Olufunmilayo Arewa (UC Irvine)
The safe space, Ms. Byron explained, was intended to give people who might find comments “troubling” or “triggering,” a place to recuperate. The room was equipped with cookies, coloring books, bubbles, Play-Doh, calming music, pillows, blankets and a video of frolicking puppies, as well as students and staff members trained to deal with trauma. Emma Hall, a junior, rape survivor and “sexual assault peer educator” who helped set up the room and worked in it during the debate, estimates that a couple of dozen people used it. At one point she went to the lecture hall — it was packed — but after a while, she had to return to the safe space. “I was feeling bombarded by a lot of viewpoints that really go against my dearly and closely held beliefs,” Ms. Hall said. Safe spaces are an expression of the conviction, increasingly prevalent among college students, that their schools should keep them from being “bombarded” by discomfiting or distressing viewpoints. Think of the safe space as the live-action version of the better-known trigger warning, a notice put on top of a syllabus or an assigned reading to alert students to the presence of potentially disturbing material. Some people trace safe spaces back to the feminist consciousness-raising groups of the 1960s and 1970s, others to the gay and lesbian movement of the early 1990s. In most cases, safe spaces are innocuous gatherings of like-minded people who agree to refrain from ridicule, criticism or what they term microaggressions — subtle displays of racial or sexual bias — so that everyone can relax enough to explore the nuances of, say, a fluid gender identity. As long as all parties consent to such restrictions, these little islands of self-restraint seem like a perfectly fine idea. But the notion that ticklish conversations must be scrubbed clean of controversy has a way of leaking out and spreading. Once you designate some spaces as safe, you imply that the rest are unsafe. It follows that they should be made safer. (…) I’m old enough to remember a time when college students objected to providing a platform to certain speakers because they were deemed politically unacceptable. Now students worry whether acts of speech or pieces of writing may put them in emotional peril. Two weeks ago, students at Northwestern University marched to protest an article by Laura Kipnis, a professor in the university’s School of Communication. Professor Kipnis had criticized — O.K., ridiculed — what she called the sexual paranoia pervading campus life. At Oxford University’s Christ Church college in November, the college censors (a “censor” being more or less the Oxford equivalent of an undergraduate dean) canceled a debate on abortion after campus feminists threatened to disrupt it because both would-be debaters were men. “I’m relieved the censors have made this decision,” said the treasurer of Christ Church’s student union, who had pressed for the cancellation. “It clearly makes the most sense for the safety — both physical and mental — of the students who live and work in Christ Church. » A year and a half ago, a Hampshire College student group disinvited an Afrofunk band that had been attacked on social media for having too many white musicians; the vitriolic discussion had made students feel “unsafe.” Last fall, the president of Smith College, Kathleen McCartney, apologized for causing students and faculty to be “hurt” when she failed to object to a racial epithet uttered by a fellow panel member at an alumnae event in New York. The offender was the free-speech advocate Wendy Kaminer, who had been arguing against the use of the euphemism “the n-word” when teaching American history or “The Adventures of Huckleberry Finn.” (…)  Still, it’s disconcerting to see students clamor for a kind of intrusive supervision that would have outraged students a few generations ago. But those were hardier souls. Now students’ needs are anticipated by a small army of service professionals — mental health counselors, student-life deans and the like. This new bureaucracy may be exacerbating students’ “self-infantilization,” as Judith Shapiro, the former president of Barnard College, suggested in an essay for Inside Higher Ed. Another reason students resort to the quasi-medicalized terminology of trauma is that it forces administrators to respond. Universities are in a double bind. They’re required by two civil-rights statutes, Title VII and Title IX, to ensure that their campuses don’t create a “hostile environment” for women and other groups subject to harassment. However, universities are not supposed to go too far in suppressing free speech, either. If a university cancels a talk or punishes a professor and a lawsuit ensues, history suggests that the university will lose. But if officials don’t censure or don’t prevent speech that may inflict psychological damage on a member of a protected class, they risk fostering a hostile environment and prompting an investigation. As a result, students who say they feel unsafe are more likely to be heard than students who demand censorship on other grounds. Judith Shulevitz
A determination to treat adults as children is becoming a feature of life on campus, and not just in America. Strangely, some of the most enthusiastic supporters of this development are the students themselves. (…) Last year a debate on abortion at Oxford University was cancelled after some students complained that hearing the views of anti-abortionists would make them feel unsafe. Many British universities now provide “safe spaces” for students to protect them from views which they might find objectionable. Sometimes demands for safe space enter the classroom. Jeannie Suk, a Harvard law professor, has written about how students there tried to dissuade her from discussing rape in class when teaching the law on domestic violence, lest it trigger traumatic memories. Like many bad ideas, the notion of safe spaces at universities has its roots in a good one. Gay people once used the term to refer to bars and clubs where they could gather without fear, at a time when many states still had laws against sodomy. In the worst cases, though, an idea that began by denoting a place where people could assemble without being prosecuted has been reinvented by students to serve as a justification for shutting out ideas. At Colorado College, safety has been invoked by a student group to prevent the screening of a film celebrating the Stonewall riots which downplays the role of minorities in the gay-rights movement. The same reasoning has led some students to request warnings before colleges expose them to literature that deals with racism and violence. People as different as Condoleezza Rice, a former secretary of state, and Bill Maher, a satirist, have been dissuaded from giving speeches on campuses, sometimes on grounds of safety. What makes this so objectionable is that there are plenty of things on American campuses that really do warrant censure from the university. Administrators at the University of Oklahoma managed not to notice that one of its fraternities, Sigma Alpha Epsilon, had cheerily sung a song about hanging black people from a tree for years, until a video of them doing so appeared on the internet. At the University of Missouri, whose president resigned on November 9th, administrators did a poor job of responding to complaints of unacceptable behaviour on campus—which included the scattering of balls of cotton about the place, as a put-down to black students, and the smearing of faeces in the shape of a swastika in a bathroom. Distinguishing between this sort of thing and obnoxious Halloween costumes ought not to be a difficult task. But by equating smaller ills with bigger ones, students and universities have made it harder, and diminished worthwhile protests in the process. The University of Missouri episode shows how damaging this confusion can be: some activists tried to prevent the college’s own newspaper from covering their demonstration, claiming that to do so would have endangered their safe space, thereby rendering a reasonable protest absurd. Fifty years ago student radicals agitated for academic freedom and the right to engage in political activities on campus. Now some of their successors are campaigning for censorship and increased policing by universities of student activities. The supporters of these ideas on campus are usually described as radicals. They are, in fact, the opposite. The Economist
Le scandale canadien du mois, révélé par le quotidien La Presse, nous vient de l’université Queen’s en Ontario. À la mi-novembre s’est tenu sur le campus un bal costumé, où certains étudiants se sont déguisés en moines bouddhistes, en combattants Viêt-cong ou en cheikhs arabes. Un banal bal costumé, donc. Mais non, ça ne se passe plus comme ça au Canada. En effet, dès que la nouvelle a circulé, l’antiracisme universitaire s’est instantanément mobilisé pour condamner ce scandale. Et l’accusation est grave : il s’agirait là d’un cas manifeste d’appropriation culturelle. Le badaud de bonne foi se demandera de quoi on parle. Ce concept est en vogue depuis quelques années dans les universités américaines. (…) il y a appropriation culturelle lorsqu’une personne associée à la majorité blanche dominante (lorsque c’est un homme hétérosexuel, c’est encore pire) s’approprie un symbole culturel – sacré ou non – lié à une minorité dominée pour l’instrumentaliser de manière esthétique ou ludique. C’est aussi pour cela qu’en novembre 2015, un cours de yoga avait été annulé à l’université d’Ottawa, parce qu’il légitimait, nous a-t-on expliqué, une sorte de néocolonialisme s’emparant sans gêne de pratiques culturelles de sociétés victimes de l’Occident. Étrange retournement. On croyait devoir chanter le métissage, mais l’antiracisme se retourne et célèbre l’essentialisme identitaire : chacun restera dans sa case et n’en sortira jamais. Paradoxalement, les mêmes célèbrent la théorie du genre qui permet à chacun de céder au fantasme de l’auto-engendrement tout en multipliant les bricolages identitaires. (…) Tout cela peut faire rire. Mais on devrait s’inquiéter de ce que deviennent les universités nord-américaines, où le multiculturalisme et le politiquement correct s’accouplent pour engendrer une forme de bêtise fanatisée qui voit partout s’exercer l’empire de l’homme blanc et pousse à une résistance généralisée contre lui. C’est aussi dans cet esprit que se multiplient les safe spaces où les différentes minorités victimes peuvent se replier dans un entre-soi réconfortant pour se dérober au regard inquisiteur de leurs bourreaux putatifs. Tant qu’à parler sans cesse de radicalisation, on devrait s’inquiéter de celle du multiculturalisme, qui devient de plus en plus ouvertement un racisme antiblanc et de celle du féminisme qui devient un sexisme antihomme. Le politiquement correct est rendu fou, l’esprit de sérieux domine tout, et la nouvelle police des mœurs diversitaires met son nez partout. Amis français, soyez attentifs, ça arrivera bientôt chez vous. Mathieu Bock-Côté
Although trigger warnings and safe spaces claim to create an environment where everyone is free to speak their minds, the spirit of tolerance and respect that inspires these policies can also stifle dialogue about controversial topics, particularly race, gender, and, in my experience, religious beliefs. Students should be free to argue their beliefs without fear of being labeled intolerant or disrespectful, whether they think certain sexual orientations are forbidden by God, life occurs at the moment of conception, or Islam is the exclusive path to salvation; and conversely, the same freedom should apply to those who believe God doesn’t care about who we have sex with, abortion is a fundamental right, or Islam is based on nothing more than superstitious nonsense. As it stands, that freedom does not exist in most academic settings, except when students’ opinions line up with what can be broadly understood as progressive political values.Trigger warnings and safe spaces are terms that reflect the values of the communities in which they’re used. The loudest, most prominent advocates of these practices are often the people most likely to condemn Western yoga as “cultural appropriation,” to view arguments about the inherent danger of Islam as hate speech, or to label arguments against affirmative action as impermissible microaggressions. These advocates routinely use the word “ally” to describe those who support their positions on race, gender, and religion, implying that anyone who disagrees is an “enemy.”Understood in this broader context, trigger warnings and safe spaces are not merely about allowing traumatized students access to education. Whatever their original purpose may have been, trigger warnings are now used to mark discussions of racism, sexism, and U.S. imperialism. The logic of this more expansive use is straightforward: Any threat to one’s core identity, especially if that identity is marginalized, is a potential trigger that creates an unsafe space. But what about situations in which students encounter this kind of discussion from fellow students? Would a University of Chicago freshman want to express an opinion that might make her someone’s enemy? Would she want to be responsible for intolerant, disrespectful hate speech that creates an unsafe space? Best, instead, to remain silent. (…) The unpleasant truth is that historically marginalized groups, including racial minorities and members of the LGBT community, are not the only people whose beliefs and identities are marginalized on many college campuses. Those who believe in the exclusive truth of a single revealed religion or those who believe that all religions are nonsensical are silenced by the culture of trigger warnings and safe spaces. (…) There is no doubt that in America, the perspective of white, heterosexual Christian males has enjoyed disproportionate emphasis, particularly in higher education. Trigger warnings, safe spaces, diversity initiatives, and attention to social justice: all of these are essential for pushing back against this lopsided power dynamic. But there is a very real danger that these efforts will become overzealous and render opposing opinions taboo. Instead of dialogues in which everyone is fairly represented, campus conversations about race, gender, and religion will devolve into monologues about the virtues of tolerance and diversity. I have seen it happen, not only at the University of Chicago, my alma mater, but also at the school where I currently teach, James Madison University, where the majority of students are white and Christian. The problem, I’d wager, is fairly widespread, at least at secular universities.Silencing these voices is not a good thing for anyone, especially the advocates of marginalized groups who hope to sway public opinion. Take for example the idea that God opposes homosexuality, a belief that some students still hold. On an ideal campus, these students would feel free to voice their belief. They would then be confronted by opposing arguments, spoken, perhaps, by the very people whose sexual orientation they have asserted is sinful. At least in this kind of environment, these students would have an opportunity to see the weaknesses in their position and potentially change their minds. But if students do not feel free to voice their opinions, they will remain silent, retreating from the classroom to discuss their position on homosexuality with family, friends, and other like-minded individuals. They will believe, correctly in some cases, that advocates of gay rights see them as hateful, intolerant bigots who deserve to be silenced, and which may persuade them to cling with even greater intensity to their convictions.A more charitable interpretation of the University of Chicago letter is that it is meant to inoculate students against allergy to argument. Modern, secular, liberal education is supposed to combine a Socratic ideal of the examined life with a Millian marketplace of ideas. It is boot camp, not a hotel. In theory, this will produce individuals who have cultivated their intellect and embraced new ideas via communal debate—the kind of individuals who make good neighbors and citizens.The communal aspect of the debate is important. It demands patience, open-mindedness, empathy, the courage to question others and be questioned, and above all, attempting to see things as others do. But even though academic debate takes place in a community, it is also combat. Combat can hurt. It is literally offensive. Without offense there is no antagonistic dialogue, no competitive marketplace, and no chance to change your mind. Impious, disrespectful Socrates was executed in Athens for having the temerity to challenge people’s most deeply held beliefs. It would be a shame to execute him again. Alan Levinovitz

Attention, un racisme peut en cacher un autre !

Condamnation d’un bal costumé et annulation d’un cours de yoga, accusations d’appropriation culturelle, espaces protégés (avec biscuits, livres à colorier, bulles, pâte à modeler, musique apaisante, oreillers, couvertures et vidéo de chiots batifolant), signalisation des contenus, essentialisme identitaire, racisme antiblanc, sexisme antihomme ou antichristianisme primaire …

A l’heure où  entre une Allemagne où brûler une synagogue est devenu une manière justifiée d’ « attirer l’attention sur le conflit entre Gaza et Israël » …

Et un Vatican où le simple appel à la purification ethnique des seuls juifs et chrétiens de leurs berceaux historiques vous vaut une ambassade

Et après la résolution de la honte du mois dernier …

La planète entière assemblée à Paris communie …

En l’absence des protagonistes et à respectivement cinq jours et cinq mois du départ des gouvernements de ses principaux organisateurs …

Pour une énième condamnation du seul Etat d’Israël

Pendant que contre le choix du peuple américain et entre menaces de boycott et menaces de mort, Hollywood et les réseaux sociaux veulent nous faire passer pour le plus avancé des progressismes leur loi de la foule et de la rue …

Devinez…

Au nom même du métissage et de la diversité …

Et au-delà certes d’authentiques cas de pillage ou d’exploitation culturelle

Dont ne sont pas toujours exemptes les minorités elle-mêmes

A quoi peuvent bien se déchirer et nous préparer nos universités ?

Appropriation culturelle, un racisme déguisé ?

Se déguiser n’est pas jouer

Mathieu Bock-Côté est sociologue, auteur du « Multiculturalisme comme religion politique » (Cerf Ed., 2016).
Causeur
30 décembre 2016

Le scandale canadien du mois, révélé par le quotidien La Presse, nous vient de l’université Queen’s en Ontario. À la mi-novembre s’est tenu sur le campus un bal costumé, où certains étudiants se sont déguisés en moines bouddhistes, en combattants Viêt-cong ou en cheikhs arabes. Un banal bal costumé, donc. Mais non, ça ne se passe plus comme ça au Canada.

En effet, dès que la nouvelle a circulé, l’antiracisme universitaire s’est instantanément mobilisé pour condamner ce scandale. Et l’accusation est grave : il s’agirait là d’un cas manifeste d’appropriation culturelle. Le badaud de bonne foi se demandera de quoi on parle. Ce concept est en vogue depuis quelques années dans les universités américaines.

On définira la chose ainsi : il y a appropriation culturelle lorsqu’une personne associée à la majorité blanche dominante (lorsque c’est un homme hétérosexuel, c’est encore pire) s’approprie un symbole culturel – sacré ou non – lié à une minorité dominée pour l’instrumentaliser de manière esthétique ou ludique. C’est aussi pour cela qu’en novembre 2015, un cours de yoga avait été annulé à l’université d’Ottawa, parce qu’il légitimait, nous a-t-on expliqué, une sorte de néocolonialisme s’emparant sans gêne de pratiques culturelles de sociétés victimes de l’Occident.

L’antiracisme identitaire

Étrange retournement. On croyait devoir chanter le métissage, mais l’antiracisme se retourne et célèbre l’essentialisme identitaire : chacun restera dans sa case et n’en sortira jamais. Paradoxalement, les mêmes célèbrent la théorie du genre qui permet à chacun de céder au fantasme de l’auto-engendrement tout en multipliant les bricolages identitaires.

Dans le cas qui nous intéresse ici, celui de l’université Queen’s, s’ajoutait l’accusation de reproduire des stéréotypes racistes. Tout cela peut faire rire. Mais on devrait s’inquiéter de ce que deviennent les universités nord-américaines, où le multiculturalisme et le politiquement correct s’accouplent pour engendrer une forme de bêtise fanatisée qui voit partout s’exercer l’empire de l’homme blanc et pousse à une résistance généralisée contre lui.

C’est aussi dans cet esprit que se multiplient les safe spaces où les différentes minorités victimes peuvent se replier dans un entre-soi réconfortant pour se dérober au regard inquisiteur de leurs bourreaux putatifs.

Tant qu’à parler sans cesse de radicalisation, on devrait s’inquiéter de celle du multiculturalisme, qui devient de plus en plus ouvertement un racisme antiblanc et de celle du féminisme qui devient un sexisme antihomme. Le politiquement correct est rendu fou, l’esprit de sérieux domine tout, et la nouvelle police des mœurs diversitaires met son nez partout. Amis français, soyez attentifs, ça arrivera bientôt chez vous.

 Voir aussi:

How Trigger Warnings Silence Religious Students
Practices meant to protect marginalized communities can also ostracize those who disagree with them.
Alan Levinovitz
The Atlantic
Aug 30, 2016

Last week, the University of Chicago’s dean of students sent a welcome letter to freshmen decrying trigger warnings and safe spaces—ways for students to be warned about and opt out of exposure to potentially challenging material. While some supported the school’s actions, arguing that these practices threaten free speech and the purpose of higher education, the note also led to widespread outrage, and understandably so. Considered in isolation, trigger warnings may seem straightforwardly good. Basic human decency means professors like myself should be aware of students’ traumatic experiences, and give them a heads up about course content—photographs of dead bodies, extended accounts of abuse, disordered eating, self-harm—that might trigger an anxiety attack and foreclose intellectual engagement. Similarly, it may seem silly to object to the creation of safe spaces on campus, where members of marginalized groups can count on meeting supportive conversation partners who empathize with their life experiences, and where they feel free to be themselves without the threat of judgment or censure.In response to the letter, some have argued that the dean willfully ignored or misunderstood these intended purposes to play up a caricature of today’s college students as coddled and entitled. Safe spaces and trigger warnings pose no real threat to free speech, these critics say—that idea is just a specter conjured up by crotchety elites who fear empowered students.Perhaps. But as a professor of religious studies, I know firsthand how debates about trigger warnings and safe spaces can have a chilling effect on classroom discussions. It’s not my free speech I’m worried about; professors generally feel confident presenting difficult or controversial material, although some may fear for their jobs after seeing other faculty members subjected to intense and public criticism. Students, on the other hand, do not have that assurance. Their ability to speak freely in the classroom is currently endangered—but not in the way some of their peers might think. Although trigger warnings and safe spaces claim to create an environment where everyone is free to speak their minds, the spirit of tolerance and respect that inspires these policies can also stifle dialogue about controversial topics, particularly race, gender, and, in my experience, religious beliefs.
Students should be free to argue their beliefs without fear of being labeled intolerant or disrespectful, whether they think certain sexual orientations are forbidden by God, life occurs at the moment of conception, or Islam is the exclusive path to salvation; and conversely, the same freedom should apply to those who believe God doesn’t care about who we have sex with, abortion is a fundamental right, or Islam is based on nothing more than superstitious nonsense. As it stands, that freedom does not exist in most academic settings, except when students’ opinions line up with what can be broadly understood as progressive political values.Trigger warnings and safe spaces are terms that reflect the values of the communities in which they’re used. The loudest, most prominent advocates of these practices are often the people most likely to condemn Western yoga as “cultural appropriation,” to view arguments about the inherent danger of Islam as hate speech, or to label arguments against affirmative action as impermissible microaggressions. These advocates routinely use the word “ally” to describe those who support their positions on race, gender, and religion, implying that anyone who disagrees is an “enemy.”Understood in this broader context, trigger warnings and safe spaces are not merely about allowing traumatized students access to education. Whatever their original purpose may have been, trigger warnings are now used to mark discussions of racism, sexism, and U.S. imperialism. The logic of this more expansive use is straightforward: Any threat to one’s core identity, especially if that identity is marginalized, is a potential trigger that creates an unsafe space.

But what about situations in which students encounter this kind of discussion from fellow students? Would a University of Chicago freshman want to express an opinion that might make her someone’s enemy? Would she want to be responsible for intolerant, disrespectful hate speech that creates an unsafe space? Best, instead, to remain silent.

This attitude is a disaster in the religious-studies classroom. As the Boston University professor Stephen Prothero put it in his book God Is Not One, “Students are good with ‘respectful,’ but they are allergic to ‘argument.’” Religion can be an immensely important part of one’s identity—for many, more important than race or sexual orientation. To assert that a classmate’s most deeply held beliefs are false or evil is to attack his or her identity, arguably similar to the way in which asserting that a transgender person is mistaken about their gender is an attack on their identity.Objections to “anti-Muslim” campus speakers as promoting “hate speech” and creating a “hostile learning environment” vividly illustrate the connection between contentious assertions about religion, trigger warnings, and safe spaces. The claim that Islam—or, by implication, any religious faith—is false or dangerous is indistinguishable from hostile hate speech. To make such a claim in class is to be a potential enemy of fellow students, to marginalize them, disrespect them, and make them feel unsafe. If respect requires refraining from attacking people’s identity, then the only respectful discussion of religion is one in which everyone affirms everyone else’s beliefs, describes those beliefs without passing judgment, or simply remains silent.As Prothero notes, that’s usually what ends up happening. According to anonymous in-class surveys, about one-third of my students believe in the exclusive salvific truth of Christianity. But rarely do these students defend their beliefs in class. In private, they have told me that they believe doing so could be construed as hateful, hostile, intolerant, and disrespectful; after all, they’re saying that if others don’t believe what they do, they’ll go to hell. Then there are my students, about one-fourth of them, who think no religion is true. They probably agree with Thomas Jefferson that the final book of the New Testament is “merely the ravings of a maniac, no more worthy, nor capable of explanation, than the incoherences of our own nightly dreams.” But they’d never say so in class. This kind of comment would likely seem even worse when directed at religious minorities, including those who practice Judaism, Islam, or Buddhism.
One could make the case that students who refrain from religious debate are making a mistake by confusing religious identity, which is free game for criticism, with racial and gender identity, which are not. Racial and gender identity deserve special consideration because they are unchosen aspects of one’s biological and historical self, while religious identity is a set of propositions about reality that can be accepted or rejected on the basis of evidence and argument. But this argument is itself controversial. Religion is a part of one’s historical self, and to reject religious beliefs often means rejecting family and friends. (Nor, as Jews can attest, are the categories of religion and race separable.) Religion also has a great deal to say about sex and gender, and may shape people’s perceptions of their own sexuality or gender identity.

The unpleasant truth is that historically marginalized groups, including racial minorities and members of the LGBT community, are not the only people whose beliefs and identities are marginalized on many college campuses. Those who believe in the exclusive truth of a single revealed religion or those who believe that all religions are nonsensical are silenced by the culture of trigger warnings and safe spaces. I know this is true because I know these students are in my classroom, but I rarely hear their opinions expressed in class.

There is no doubt that in America, the perspective of white, heterosexual Christian males has enjoyed disproportionate emphasis, particularly in higher education. Trigger warnings, safe spaces, diversity initiatives, and attention to social justice: all of these are essential for pushing back against this lopsided power dynamic. But there is a very real danger that these efforts will become overzealous and render opposing opinions taboo. Instead of dialogues in which everyone is fairly represented, campus conversations about race, gender, and religion will devolve into monologues about the virtues of tolerance and diversity. I have seen it happen, not only at the University of Chicago, my alma mater, but also at the school where I currently teach, James Madison University, where the majority of students are white and Christian. The problem, I’d wager, is fairly widespread, at least at secular universities.Silencing these voices is not a good thing for anyone, especially the advocates of marginalized groups who hope to sway public opinion. Take for example the idea that God opposes homosexuality, a belief that some students still hold. On an ideal campus, these students would feel free to voice their belief. They would then be confronted by opposing arguments, spoken, perhaps, by the very people whose sexual orientation they have asserted is sinful. At least in this kind of environment, these students would have an opportunity to see the weaknesses in their position and potentially change their minds. But if students do not feel free to voice their opinions, they will remain silent, retreating from the classroom to discuss their position on homosexuality with family, friends, and other like-minded individuals. They will believe, correctly in some cases, that advocates of gay rights see them as hateful, intolerant bigots who deserve to be silenced, and which may persuade them to cling with even greater intensity to their convictions.A more charitable interpretation of the University of Chicago letter is that it is meant to inoculate students against allergy to argument. Modern, secular, liberal education is supposed to combine a Socratic ideal of the examined life with a Millian marketplace of ideas. It is boot camp, not a hotel. In theory, this will produce individuals who have cultivated their intellect and embraced new ideas via communal debate—the kind of individuals who make good neighbors and citizens.The communal aspect of the debate is important. It demands patience, open-mindedness, empathy, the courage to question others and be questioned, and above all, attempting to see things as others do. But even though academic debate takes place in a community, it is also combat. Combat can hurt. It is literally offensive. Without offense there is no antagonistic dialogue, no competitive marketplace, and no chance to change your mind. Impious, disrespectful Socrates was executed in Athens for having the temerity to challenge people’s most deeply held beliefs. It would be a shame to execute him again.
Voir également:

Students Are Literally ‘Hiding from Scary Ideas,’ Or Why My Mom’s Nursery School Is Edgier Than College

Safe spaces are infantilizing and insulting.

Robby Soave
Mar. 22, 2015

My mother is a nursery school teacher. Her classroom is a place for children between one and two years of age—adorable little tykes who are learning how to crawl, how to walk, and eventually, how to talk. Coloring materials, Play-Doh, playful tunes, bubbles, and nap time are a few of the components of her room: a veritable « safe space » for the kids entrusted to her expert care.

We’ll come back to that in a minute.

Judith Shulevitz—formerly of The New Republic, where her eminently reasonable and fact-based perspective has been replaced by mean-spirited blathering—writes that college students now fear perspectives that clash with their own so deeply that they are quite literally hiding from them.

In a must-read op-ed for The New York Times, Shulevitz provides examples of the most egregious instances. At Brown University last fall, for instance, the prospect of a debate between leftist-feminist Jessica Valenti and libertarian-feminist (and Reason contributor) Wendy McElroy was so horrifying to some students—including Sexual Assault Task Force member Katherine Byron—that the creation of a « safe space » was necessary. McElroy’s contrarian perspective on the existence of rape culture ran the risk of « invalidating people’s experiences » and « damaging » them, according to Byron.

The safe space she created, as described by Shulevitz, sounds familiar to me:

The safe space, Ms. Byron explained, was intended to give people who might find comments “troubling” or “triggering,” a place to recuperate. The room was equipped with cookies, coloring books, bubbles, Play-Doh, calming music, pillows, blankets and a video of frolicking puppies, as well as students and staff members trained to deal with trauma. Emma Hall, a junior, rape survivor and “sexual assault peer educator” who helped set up the room and worked in it during the debate, estimates that a couple of dozen people used it. At one point she went to the lecture hall — it was packed — but after a while, she had to return to the safe space. “I was feeling bombarded by a lot of viewpoints that really go against my dearly and closely held beliefs,” Ms. Hall said.

It’s my mother’s classroom!

To say that the 18-year-olds at Brown who sought refuge from ideas that offended them are behaving like toddlers is actually to insult the toddlers—who don’t attend daycare by choice, and who routinely demonstrate more intellectual courage than these students seem capable of. (Anyone who has ever observed a child tackling blocks for the first time, or taking a chance on the slide, knows what I mean.)

Lest anyone conclude that Brown must be a laughable outlier, read the rest of Shulevitz’s essay:

A few weeks ago, Zineb El Rhazoui, a journalist at Charlie Hebdo, spoke at the University of Chicago, protected by the security guards she has traveled with since supporters of the Islamic State issued death threats against her. During the question-and-answer period, a Muslim student stood up to object to the newspaper’s apparent disrespect for Muslims and to express her dislike of the phrase “I am Charlie.” …

A few days later, a guest editorialist in the student newspaper took Ms. El Rhazoui to task. She had failed to ensure “that others felt safe enough to express dissenting opinions.” Ms. El Rhazoui’s “relative position of power,” the writer continued, had granted her a “free pass to make condescending attacks on a member of the university.” In a letter to the editor, the president and the vice president of the University of Chicago French Club, which had sponsored the talk, shot back, saying, “El Rhazoui is an immigrant, a woman, Arab, a human-rights activist who has known exile, and a journalist living in very real fear of death. She was invited to speak precisely because her right to do so is, quite literally, under threat.”

You’d be hard-pressed to avoid the conclusion that the student and her defender had burrowed so deep inside their cocoons, were so overcome by their own fragility, that they couldn’t see that it was Ms. El Rhazoui who was in need of a safer space.

Caving to students’ demands for trigger warnings and safe spaces is doing them no favors: it robs them of the intellectually-challenging, worldview-altering kind of experience they should be having at college. It also emboldens them to seek increasingly absurd and infantilizing restrictions on themselves and each other.

As their students mature, my mother and her co-workers encourage the children to forego high chairs and upgrade from diapers to « big kid » toilets. If only American college administrators and professors did the same with their students.

Voir encore:

In College and Hiding From Scary Ideas
Judith Shulevitz
The New York Times
March 21, 2015

KATHERINE BYRON, a senior at Brown University and a member of its Sexual Assault Task Force, considers it her duty to make Brown a safe place for rape victims, free from anything that might prompt memories of trauma.

So when she heard last fall that a student group had organized a debate about campus sexual assault between Jessica Valenti, the founder of feministing.com, and Wendy McElroy, a libertarian, and that Ms. McElroy was likely to criticize the term “rape culture,” Ms. Byron was alarmed. “Bringing in a speaker like that could serve to invalidate people’s experiences,” she told me. It could be “damaging.”

Ms. Byron and some fellow task force members secured a meeting with administrators. Not long after, Brown’s president, Christina H. Paxson, announced that the university would hold a simultaneous, competing talk to provide “research and facts” about “the role of culture in sexual assault.” Meanwhile, student volunteers put up posters advertising that a “safe space” would be available for anyone who found the debate too upsetting.

The safe space, Ms. Byron explained, was intended to give people who might find comments “troubling” or “triggering,” a place to recuperate. The room was equipped with cookies, coloring books, bubbles, Play-Doh, calming music, pillows, blankets and a video of frolicking puppies, as well as students and staff members trained to deal with trauma. Emma Hall, a junior, rape survivor and “sexual assault peer educator” who helped set up the room and worked in it during the debate, estimates that a couple of dozen people used it. At one point she went to the lecture hall — it was packed — but after a while, she had to return to the safe space. “I was feeling bombarded by a lot of viewpoints that really go against my dearly and closely held beliefs,” Ms. Hall said.

Safe spaces are an expression of the conviction, increasingly prevalent among college students, that their schools should keep them from being “bombarded” by discomfiting or distressing viewpoints. Think of the safe space as the live-action version of the better-known trigger warning, a notice put on top of a syllabus or an assigned reading to alert students to the presence of potentially disturbing material.

Some people trace safe spaces back to the feminist consciousness-raising groups of the 1960s and 1970s, others to the gay and lesbian movement of the early 1990s. In most cases, safe spaces are innocuous gatherings of like-minded people who agree to refrain from ridicule, criticism or what they term microaggressions — subtle displays of racial or sexual bias — so that everyone can relax enough to explore the nuances of, say, a fluid gender identity. As long as all parties consent to such restrictions, these little islands of self-restraint seem like a perfectly fine idea.

But the notion that ticklish conversations must be scrubbed clean of controversy has a way of leaking out and spreading. Once you designate some spaces as safe, you imply that the rest are unsafe. It follows that they should be made safer.

This logic clearly informed a campaign undertaken this fall by a Columbia University student group called Everyone Allied Against Homophobia that consisted of slipping a flier under the door of every dorm room on campus. The headline of the flier stated, “I want this space to be a safer space.” The text below instructed students to tape the fliers to their windows. The group’s vice president then had the flier published in the Columbia Daily Spectator, the student newspaper, along with an editorial asserting that “making spaces safer is about learning how to be kind to each other.”

A junior named Adam Shapiro decided he didn’t want his room to be a safer space. He printed up his own flier calling it a dangerous space and had that, too, published in the Columbia Daily Spectator. “Kindness alone won’t allow us to gain more insight into truth,” he wrote. In an interview, Mr. Shapiro said, “If the point of a safe space is therapy for people who feel victimized by traumatization, that sounds like a great mission.” But a safe-space mentality has begun infiltrating classrooms, he said, making both professors and students loath to say anything that might hurt someone’s feelings. “I don’t see how you can have a therapeutic space that’s also an intellectual space,” he said.

I’m old enough to remember a time when college students objected to providing a platform to certain speakers because they were deemed politically unacceptable. Now students worry whether acts of speech or pieces of writing may put them in emotional peril. Two weeks ago, students at Northwestern University marched to protest an article by Laura Kipnis, a professor in the university’s School of Communication. Professor Kipnis had criticized — O.K., ridiculed — what she called the sexual paranoia pervading campus life.

The protesters carried mattresses and demanded that the administration condemn the essay. One student complained that Professor Kipnis was “erasing the very traumatic experience” of victims who spoke out. An organizer of the demonstration said, “we need to be setting aside spaces to talk” about “victim-blaming.” Last Wednesday, Northwestern’s president, Morton O. Schapiro, wrote an op-ed article in The Wall Street Journal affirming his commitment to academic freedom. But plenty of others at universities are willing to dignify students’ fears, citing threats to their stability as reasons to cancel debates, disinvite commencement speakers and apologize for so-called mistakes.

At Oxford University’s Christ Church college in November, the college censors (a “censor” being more or less the Oxford equivalent of an undergraduate dean) canceled a debate on abortion after campus feminists threatened to disrupt it because both would-be debaters were men. “I’m relieved the censors have made this decision,” said the treasurer of Christ Church’s student union, who had pressed for the cancellation. “It clearly makes the most sense for the safety — both physical and mental — of the students who live and work in Christ Church.”

A year and a half ago, a Hampshire College student group disinvited an Afrofunk band that had been attacked on social media for having too many white musicians; the vitriolic discussion had made students feel “unsafe.”

Last fall, the president of Smith College, Kathleen McCartney, apologized for causing students and faculty to be “hurt” when she failed to object to a racial epithet uttered by a fellow panel member at an alumnae event in New York. The offender was the free-speech advocate Wendy Kaminer, who had been arguing against the use of the euphemism “the n-word” when teaching American history or “The Adventures of Huckleberry Finn.” In the uproar that followed, the Student Government Association wrote a letter declaring that “if Smith is unsafe for one student, it is unsafe for all students.”

“It’s amazing to me that they can’t distinguish between racist speech and speech about racist speech, between racism and discussions of racism,” Ms. Kaminer said in an email.

The confusion is telling, though. It shows that while keeping college-level discussions “safe” may feel good to the hypersensitive, it’s bad for them and for everyone else. People ought to go to college to sharpen their wits and broaden their field of vision. Shield them from unfamiliar ideas, and they’ll never learn the discipline of seeing the world as other people see it. They’ll be unprepared for the social and intellectual headwinds that will hit them as soon as they step off the campuses whose climates they have so carefully controlled. What will they do when they hear opinions they’ve learned to shrink from? If they want to change the world, how will they learn to persuade people to join them?

Only a few of the students want stronger anti-hate-speech codes. Mostly they ask for things like mandatory training sessions and stricter enforcement of existing rules. Still, it’s disconcerting to see students clamor for a kind of intrusive supervision that would have outraged students a few generations ago. But those were hardier souls. Now students’ needs are anticipated by a small army of service professionals — mental health counselors, student-life deans and the like. This new bureaucracy may be exacerbating students’ “self-infantilization,” as Judith Shapiro, the former president of Barnard College, suggested in an essay for Inside Higher Ed.

But why are students so eager to self-infantilize? Their parents should probably share the blame. Eric Posner, a professor at the University of Chicago Law School, wrote on Slate last month that although universities cosset students more than they used to, that’s what they have to do, because today’s undergraduates are more puerile than their predecessors. “Perhaps overprogrammed children engineered to the specifications of college admissions offices no longer experience the risks and challenges that breed maturity,” he wrote. But “if college students are children, then they should be protected like children.”

Another reason students resort to the quasi-medicalized terminology of trauma is that it forces administrators to respond. Universities are in a double bind. They’re required by two civil-rights statutes, Title VII and Title IX, to ensure that their campuses don’t create a “hostile environment” for women and other groups subject to harassment. However, universities are not supposed to go too far in suppressing free speech, either. If a university cancels a talk or punishes a professor and a lawsuit ensues, history suggests that the university will lose. But if officials don’t censure or don’t prevent speech that may inflict psychological damage on a member of a protected class, they risk fostering a hostile environment and prompting an investigation. As a result, students who say they feel unsafe are more likely to be heard than students who demand censorship on other grounds.

The theory that vulnerable students should be guaranteed psychological security has roots in a body of legal thought elaborated in the 1980s and 1990s and still read today. Feminist and anti-racist legal scholars argued that the First Amendment should not safeguard language that inflicted emotional injury through racist or sexist stigmatization. One scholar, Mari J. Matsuda, was particularly insistent that college students not be subjected to “the violence of the word” because many of them “are away from home for the first time and at a vulnerable stage of psychological development.” If they’re targeted and the university does nothing to help them, they will be “left to their own resources in coping with the damage wrought.” That might have, she wrote, “lifelong repercussions.”

Perhaps. But Ms. Matsuda doesn’t seem to have considered the possibility that insulating students could also make them, well, insular. A few weeks ago, Zineb El Rhazoui, a journalist at Charlie Hebdo, spoke at the University of Chicago, protected by the security guards she has traveled with since supporters of the Islamic State issued death threats against her. During the question-and-answer period, a Muslim student stood up to object to the newspaper’s apparent disrespect for Muslims and to express her dislike of the phrase “I am Charlie.”

Ms. El Rhazoui replied, somewhat irritably, “Being Charlie Hebdo means to die because of a drawing,” and not everyone has the guts to do that (although she didn’t use the word guts). She lives under constant threat, Ms. El Rhazoui said. The student answered that she felt threatened, too.

A few days later, a guest editorialist in the student newspaper took Ms. El Rhazoui to task. She had failed to ensure “that others felt safe enough to express dissenting opinions.” Ms. El Rhazoui’s “relative position of power,” the writer continued, had granted her a “free pass to make condescending attacks on a member of the university.” In a letter to the editor, the president and the vice president of the University of Chicago French Club, which had sponsored the talk, shot back, saying, “El Rhazoui is an immigrant, a woman, Arab, a human-rights activist who has known exile, and a journalist living in very real fear of death. She was invited to speak precisely because her right to do so is, quite literally, under threat.”

You’d be hard-pressed to avoid the conclusion that the student and her defender had burrowed so deep inside their cocoons, were so overcome by their own fragility, that they couldn’t see that it was Ms. El Rhazoui who was in need of a safer space.

Judith Shulevitz is a contributing opinion writer and the author of “The Sabbath World: Glimpses of a Different Order of Time.”

Voir de plus:

Trigger happy
The « trigger warning » has spread from blogs to college classes. Can it be stopped?
Jenny Jarvie
New Republic
March 4, 2014

The headline above would, if some readers had their way, include a « trigger warning »—a disclaimer to alert you that this article contains potentially traumatic subject matter. Such warnings, which are most commonly applied to discussions about rape, sexual abuse, and mental illness, have appeared on message boards since the early days of the Web. Some consider them an irksome tic of the blogosphere’s most hypersensitive fringes, and yet they’ve spread from feminist forums and social media to sites as large as the The Huffington Post. Now, the trigger warning is gaining momentum beyond the Internet—at some of the nation’s most prestigious universities.

Last week, student leaders at the University of California, Santa Barbara, passed a resolution urging officials to institute mandatory trigger warnings on class syllabi. Professors who present « content that may trigger the onset of symptoms of Post-Traumatic Stress Disorder » would be required to issue advance alerts and allow students to skip those classes. According to UCSB newspaper The Daily Nexus, Bailey Loverin, the student who sponsored the proposal, decided to push the issue after attending a class in which she “felt forced” to sit through a film that featured an “insinuation” of sexual assault and a graphic depiction of rape. A victim of sexual abuse, she did not want to remain in the room, but she feared she would only draw attention to herself by walking out.

On college campuses across the country, a growing number of students are demanding trigger warnings on class content. Many instructors are obliging with alerts in handouts and before presentations, even emailing notes of caution ahead of class. At Scripps College, lecturers give warnings before presenting a core curriculum class, the “Histories of the Present: Violence, » although some have questioned the value of such alerts when students are still required to attend class. Oberlin College has published an official document on triggers, advising faculty members to « be aware of racism, classism, sexism, heterosexism, cissexism, ableism, and other issues of privilege and oppression, » to remove triggering material when it doesn’t « directly » contribute to learning goals and « strongly consider » developing a policy to make « triggering material » optional. Chinua Achebe’s Things Fall Apart, it states, is a novel that may « trigger readers who have experienced racism, colonialism, religious persecution, violence, suicide and more. » Warnings have been proposed even for books long considered suitable material for high-schoolers: Last month, a Rutgers University sophomore suggested that an alert for F. Scott Fitzgerald’s The Great Gatsby say, « TW: suicide, domestic abuse and graphic violence. »

What began as a way of moderating Internet forums for the vulnerable and mentally ill now threatens to define public discussion both online and off. The trigger warning signals not only the growing precautionary approach to words and ideas in the university, but a wider cultural hypersensitivity to harm and a paranoia about giving offense. And yet, for all the debate about the warnings on campuses and on the Internet, few are grappling with the ramifications for society as a whole.

Not everyone seems to agree on what the trigger warning is, let alone how it should be applied. Initially, trigger warnings were used in self-help and feminist forums to help readers who might have post traumatic stress disorder to avoid graphic content that might cause painful memories, flashbacks, or panic attacks. Some websites, like Bodies Under Siege, a self-injury support message board, developed systems of adding abbreviated topic tags—from SI (self injury) to ED (eating disorders)—to particularly explicit posts. As the Internet grew, warnings became more popular, and critics began to question their use. In 2010, Susannah Breslin wrote in True/Slant that feminists were applying the term « like a Southern cook applies Pam cooking spray to an overused nonstick frying pan »—prompting Feministing to call her a « certifiable asshole, » and Jezebel to lament that the debate has « been totally clouded by ridiculous inflammatory rhetoric. »

The term only spread with the advent of social media. In 2012, The Awl’s Choire Sicha argued that it had « lost all its meaning. » Since then, alerts have been applied to topics as diverse as sex, pregnancy, addiction, bullying, suicide, sizeism, ableism, homophobia, transphobia, slut shaming, victim-blaming, alcohol, blood, insects, small holes, and animals in wigs. Certain people, from rapper Chris Brown to sex columnist Dan Savage, have been dubbed “triggering.” Some have called for trigger warnings for television shows such as « Scandal » and « Downton Abbey. » Even The New Republic has suggested the satirical news site, The Onion, carry trigger warnings.

At the end of last year, Slate declared 2013 the « Year of the Trigger Warning,” noting that such alerts had become the target of humor. Jezebel, which does not issue trigger warnings, raised hackles in August by using the term as a headline joke: « It’s Time To Talk About Bug Infestations [TRIGGER WARNING]. » Such usage, one critic argued, amounted to « trivializing » such alerts and « trolling people who believe in them. » And in Britain, Suzanne Moore, a feminist columnist for The Guardian, was taken to task when she put a trigger warning on her Twitter bioline, mocking those who followed her feeds only to claim offense. Some critics have ridiculed her in turn: « Trigger warning, @Suzanne_moore is talking again. » (Moore’s Twitter bio now reads, « Media Whore. »)

The backlash has not stopped the growth of the trigger warning, and now that they’ve entered university classrooms, it’s only a matter of time before warnings are demanded for other grade levels. As students introduce them in college newspapers, promotional material for plays, even poetry slams, it’s not inconceivable that they’ll appear at the beginning of film screenings and at the entrance to art exhibits. Will newspapers start applying warnings to articles about rape, murder, and war? Could they even become a regular feature of speech? « I was walking down Main Street last night when—trigger warning—I saw an elderly woman get mugged. »

The « Geek Feminism Wiki » states that trigger warnings should be used for « graphic descriptions or extensive discussion » of abuse, torture, self-harm, suicide, eating disorders, body shaming, and even « psychologically realistic » depictions of the mental state of people suffering from those; it notes that some have gone further, arguing for warnings before the « depiction or discussion of any consensual sexual activity [and] of discriminatory attitudes or actions, such as sexism or racism. » The definition on the Queer Dictionary Tumblr is similar, but expands warnings even to discussion of statistics on hate crimes and self-harming.

As the list of trigger warning–worthy topics continues to grow, there’s scant research demonstrating how words « trigger » or how warnings might help. Most psychological research on P.T.S.D. suggests that, for those who have experienced trauma, « triggers » can be complex and unpredictable, appearing in many forms, from sounds to smells to weather conditions and times of the year. In this sense, anything can be a trigger—a musky cologne, a ditsy pop song, a footprint in the snow.

As a means of navigating the Internet, or setting the tone for academic discussion, the trigger warning is unhelpful. Once we start imposing alerts on the basis of potential trauma, where do we stop? One of the problems with the concept of triggering—understanding words as devices that activate a mechanism or cause a situation—is it promotes a rigid, overly deterministic approach to language. There is no rational basis for applying warnings because there is no objective measure of words’ potential harm. Of course, words can inspire intense reactions, but they have no intrinsic danger. Two people who have endured similarly painful experiences, from rape to war, can read the same material and respond in wholly different ways.

Issuing caution on the basis of potential harm or insult doesn’t help us negotiate our reactions; it makes our dealings with others more fraught. As Breslin pointed out, trigger warnings can have the opposite of their intended effect, luring in sensitive people (and perhaps connoisseurs of graphic content, too). More importantly, they reinforce the fear of words by depicting an ever-expanding number of articles and books as dangerous and requiring of regulation. By framing more public spaces, from the Internet to the college classroom, as full of infinite yet ill-defined hazards, trigger warnings encourage us to think of ourselves as more weak and fragile than we really are.

What’s more, the fear of triggers risks narrowing what we’re exposed to. Raechel Tiffe, an assistant professor in Communication Arts and Sciences at Merrimack College, Massachusetts, described a lesson in which she thought everything had gone well, until a student approached her about a clip from the television musical comedy, « Glee, » in which a student commits suicide. For Tiffe, who uses trigger warnings for sexual assault and rape, the incident was a « teaching moment »—not for the students, but for her to be more aware of the breadth of students’ sensitivities.

As academics become more preoccupied with students’ feelings of harm, they risk opening the door to a never-ending litany of requests. Last month, students at Wellesley College protested a sculpture of a man in his underwear because, according to the Change.org petition, it was a source of « triggering thoughts regarding sexual assault. » While the petition acknowledged the sculpture may not disturb everyone on campus, it insisted we share a “responsibility to pay attention to and attempt to answer the needs of all of our community members. » Even after the artist explained that the figure was supposed to be sleepwalking, students continued to insist it be moved indoors.

Trigger warnings are presented as a gesture of empathy, but the irony is they lead only to more solipsism, an over-preoccupation with one’s own feelings—much to the detriment of society as a whole. Structuring public life around the most fragile personal sensitivities will only restrict all of our horizons. Engaging with ideas involves risk, and slapping warnings on them only undermines the principle of intellectual exploration. We cannot anticipate every potential trigger—the world, like the Internet, is too large and unwieldy. But even if we could, why would we want to? Bending the world to accommodate our personal frailties does not help us overcome them.

Voir de même:

Student protests
The right to fright
An obsession with safe spaces is not just bad for education: it also diminishes worthwhile campus protests
The Economist
Nov 14th 2015

HALLOWEEN is supposed to last for one night only. At Yale University (motto: “Light and Truth”) it has dragged on considerably longer. As happens at many American universities, Yale administrators sent an advisory e-mail to students before the big night, requesting them to refrain from wearing costumes that other students might find offensive. Given that it is legal for 18-year-old Americans to drive, marry and, in most places, own firearms, it might seem reasonable to let students make their own decisions about dressing-up—and to face the consequences when photographs of them disguised as Osama bin Laden can forever be found on Facebook or Instagram. Yet a determination to treat adults as children is becoming a feature of life on campus, and not just in America. Strangely, some of the most enthusiastic supporters of this development are the students themselves.

In response to the Yale e-mail, a faculty member wrote a carefully worded reply. In it she suggested that students and faculty ought to ponder whether a university should seek to control the behaviour of students in this way. Yes it should, came the reply, in the form of a letter signed by hundreds of students, protests and calls for two academics to resign for suggesting otherwise. Tellingly, the complaint made by some students at Yale’s Silliman College, where the row took place, was that they now felt unsafe.

On the face of it this is odd. New Haven, which surrounds Yale, had 60 shootings in 2014, 12 of them fatal. Thankfully, there has never been a shooting at the university. The choice of words was deliberate, though. Last year a debate on abortion at Oxford University was cancelled after some students complained that hearing the views of anti-abortionists would make them feel unsafe. Many British universities now provide “safe spaces” for students to protect them from views which they might find objectionable. Sometimes demands for safe space enter the classroom. Jeannie Suk, a Harvard law professor, has written about how students there tried to dissuade her from discussing rape in class when teaching the law on domestic violence, lest it trigger traumatic memories.

Bodies upon the gears

Like many bad ideas, the notion of safe spaces at universities has its roots in a good one. Gay people once used the term to refer to bars and clubs where they could gather without fear, at a time when many states still had laws against sodomy.

In the worst cases, though, an idea that began by denoting a place where people could assemble without being prosecuted has been reinvented by students to serve as a justification for shutting out ideas. At Colorado College, safety has been invoked by a student group to prevent the screening of a film celebrating the Stonewall riots which downplays the role of minorities in the gay-rights movement. The same reasoning has led some students to request warnings before colleges expose them to literature that deals with racism and violence. People as different as Condoleezza Rice, a former secretary of state, and Bill Maher, a satirist, have been dissuaded from giving speeches on campuses, sometimes on grounds of safety.

What makes this so objectionable is that there are plenty of things on American campuses that really do warrant censure from the university. Administrators at the University of Oklahoma managed not to notice that one of its fraternities, Sigma Alpha Epsilon, had cheerily sung a song about hanging black people from a tree for years, until a video of them doing so appeared on the internet. At the University of Missouri, whose president resigned on November 9th, administrators did a poor job of responding to complaints of unacceptable behaviour on campus—which included the scattering of balls of cotton about the place, as a put-down to black students, and the smearing of faeces in the shape of a swastika in a bathroom.

Distinguishing between this sort of thing and obnoxious Halloween costumes ought not to be a difficult task. But by equating smaller ills with bigger ones, students and universities have made it harder, and diminished worthwhile protests in the process. The University of Missouri episode shows how damaging this confusion can be: some activists tried to prevent the college’s own newspaper from covering their demonstration, claiming that to do so would have endangered their safe space, thereby rendering a reasonable protest absurd.

Fifty years ago student radicals agitated for academic freedom and the right to engage in political activities on campus. Now some of their successors are campaigning for censorship and increased policing by universities of student activities. The supporters of these ideas on campus are usually described as radicals. They are, in fact, the opposite.

Voir également:

The Trapdoor of Trigger Words

What the science of trauma can tell us about an endless campus debate.

Katy Waldman

As educators and students suited up for the fall semester last month, University of Chicago dean of students John Ellison sent a provocative letter to incoming freshmen about all the cushioning policies they should not expect at their new school. “We do not support so-called ‘trigger warnings,’ we do not cancel invited speakers because their topics might prove controversial, and we do not condone the creation of intellectual ‘safe spaces’ where individuals can retreat from ideas and perspectives at odds with their own,” Ellison wrote.

Ellison’s pre-emptive strike against trigger warnings, or alerts that professors might stamp on coursework that could provoke a strong emotional response, was the latest salvo in a yearslong and stormy conversation on college campuses—a kind of agon between “free speech” and “safe spaces.” The University of Chicago missive seemed to plant a flag in the former camp, declaring itself a Political Correctness Avenger, its cape of First Amendment verities fluttering in the wind.

Its side of the debate insists that students have embraced an ethos of personal fragility—that they are infantilizing themselves by overreacting to tiny slights. A splashy Atlantic cover story from September 2015 on the “coddling of the American mind” argued that universities were playacting at PTSD, co-opting the disorder’s hypersensitivity and hypervigilance. The other side protests administrators’ lack of awareness of marginalized groups; these students say they seek more inclusive, responsive, and enlightened spaces for learning. For them, the “tiny slights” have a name—microaggressions—and a high cost. They accumulate like a swarm of poisonous bee stings. As one outgoing college senior at American University told the Washington Post in May, “I don’t think it’s outrageous for me to want my campus to be better than the world around it. … I think that makes me a good person.”

The Atlantic piece cited Chinua Achebe’s Things Fall Apart and F. Scott Fitzgerald’s The Great Gatsby as two classic texts that have stirred calls for trigger warnings due to their racially motivated violence and domestic abuse, respectively. Students at Rutgers in 2014 beseeched a professor to append a trigger warning to descriptions of suicidal thinking in Mrs. Dalloway; students at Columbia did the same in 2015 for scenes of sexual assault in Ovid’s Metamorphoses. In some cases, the flags are meant to shepherd students away from high-voltage material; in others, they simply advise readers to be prepared. Often derided or ironized online by concerned citizens (and especially by free speech advocates), they are a response to something real: Scientists agree that triggers can awaken dormant memories and hijack the rational control board of the cortex, drowning awareness of the present moment in eddies of panic.

Enacted correctly, trigger warnings and related measures are not supposed to constrict academic horizons.

As Ali Vingiano recounts for BuzzFeed, trigger warnings were born not in the ivory tower but on the lady-blogosphere, where they prefaced message-board postings about topics like self-harm, eating disorders, and sexual assault. The advisory labels swam to LiveJournal in the early aughts, then spread across Tumblr, Twitter, and Facebook. By 2012, they speckled such feminist sites as Bitch, Shakesville, and xoJane, creating protective force fields around articles that touched on everything from depression to aggressive dogs. These internet “heads up” notes allowed vulnerable readers to tread lightly through and around subjects that reignited their pain. But they also acquired a sanctimonious, performative aura. “As practiced in the real world,” Amanda Marcotte wrote in Slate last year, “the trigger warning is less about preventive mental health care and more about social signaling of liberal credentials.”

Similarly, the vaudeville toughness of Ellison’s letter felt designed more to make a cultural point than to edify students. Enacted correctly, the measures Ellison invokes are not supposed to constrict academic horizons. They are meant to secure for minority students the same freedoms to speak and explore that white male students have enjoyed for decades.

A spokesman for the University of Chicago, Jeremy Manier, acknowledged on the phone that at issue were “intellectual safe spaces,” not safe spaces in general: The university has already thrown its support behind a “safe space program” for lesbian, gay, bisexual, and transgender students. Individual University of Chicago professors, Manier added, are also welcome to use trigger warnings if they so choose.

For all the furor they inspire, trigger warnings are relatively rare. According to a National Coalition Against Censorship survey last year of more than 800 educators, fewer than 1 percent of institutions have adopted a policy on trigger warnings; 15 percent of respondents reported students requesting them in their courses; and only 7.5 percent reported students initiating efforts to require trigger warnings.

What’s more, as the survey notes, while media narratives paint these cautions as forms of left-wing political correctness, a significant minority of trigger warnings arise on conservative campuses in response to explicit or queer content. NCAC executive director Joan Bertin told me that the survey yielded more than 94 reports of sex-related trigger warnings, including from art history teachers displaying homoerotic images and studio drawing teachers importuned to announce nudity and help “conservative students … feel more in control of the material.” A professor wrote in that he’d offered a trigger warning after “a Rastafarian student was very offended at my comparison of Akhenaten’s Great Hymn to Psalm 104.” Requests for advisory labels stemmed from representations of famine, gender stereotypes, childbirth, religious intolerance, spiders, and “sad people.”

Given the myths and emotions enveloping the issue of trigger warnings and safe spaces, it’s worth asking what science can tell us about the actual effects of verbal triggers on the body, brain, and psyche. Certain people experience certain words as dangerous. Should they have to listen to those words anyway?

* * *

During the winter of her freshman year in college, Lindsey met a guy, a junior, at a party. A week later, he asked her to another party and picked her up in his car. She didn’t realize something was wrong until he pulled into a parking lot and told her to get in the backseat. When she refused and asked to go home, he informed her that they weren’t going anywhere until she had sex with him. Then he climbed on top of her and raped her.

It took years for Lindsey to find her way to a therapist, where she discovered that the occasional flashbacks, phantom sensations of being touched, and breathlessness she experienced in the wake of this violation were symptoms of post-traumatic stress disorder. The episodes struck whenever she saw or read words associated with sexual violence: rape, molest, attack, even incest. She’d notice a tingling shock in her chest and “the feeling of fear, maybe a flash of a point of time during my assault, and sometimes it was like he was doing it again,” she says.

Several months ago, a friend of Lindsey’s was regaling her with stories about the movie Room, in which the young female protagonist is imprisoned for years in a shed and repeatedly raped. Lindsey hadn’t seen it, didn’t want to see it; yet when her friend said the word trapped, she detected the unwanted caress of her disorder across her body, felt her pulse begin to race.

Voir enfin:

Trigger Warnings, un outil pour mieux vivre ensemble sur Internet

— Publié initialement le 25 juin 2013

– Cet article contient dans sa première sous-partie de petites infos sur les films Les Mondes de Ralph et Iron Man 3.

Laissez-moi vous conter une petite histoire. Il y a quelques semaines, surfant tranquillement sur les eaux calmes des Internets français, je parcourais un site d’actualités lorsque, sous le choc d’une image violente et inattendue, je repoussai — physiquement, et violemment — mon ordi et fis volte-face.

Pourquoi donc ? Je venais de tomber sur une photo de la victime du cannibale de Miami. Un homme, certes vivant et, toutes proportions gardées, « bien » portant, mais qui a néanmoins été attaqué par une personne sous l’emprise de drogues ayant dévoré une partie de son visage. Visage que, donc, je vous laisse imaginer.

Après la stupéfaction et la douleur, je ressentis principalement de la colère. Quelle idée de poster une telle image sans AUCUN préavis, mis à part un titre sur lequel le regard glisse pendant qu’on fait défiler la page ! J’avais l’impression qu’on m’avait collé une baffe, et j’étais très énervée.

Ce qui m’amène à vous parler des Trigger Warnings, une « règle » visant justement à éviter ce genre de mauvaise surprise en ligne.

Qu’est-ce qu’une « trigger » ?

Une « trigger », ou en français un déclencheur, c’est un contenu — des mots, des images, un son, parfois même une odeur — qui déclenche chez quelqu’un ayant vécu un évènement traumatisant le souvenir de cet évènement, parfois suivi de moments très difficiles comme des crises d’angoisse, des flashbacks et d’autres éléments qui se retrouvent notamment dans le trouble de stress post-traumatique.

Pour prendre un exemple qui risque de ne pas déranger trop de monde : si vous êtes phobique, disons, des lapins et que vous étiez dans un parc à boire un Coca quand une boule de poils à oreilles vous a soudain sauté sur le pied, il est possible que le goût ou la vue du Coca vous cause un sentiment de malaise, sans forcément que vous ne vous en rendiez compte.

La plupart des déclencheurs concernent des choses plus sérieuses, comme des agressions, des viols, et d’autres traumatismes très violents.

« Triggers » au cinéma : Les Mondes de Ralph

Récemment, on a vu deux exemples réalistes, au cinéma, de personnes traumatisées réagissant à un déclencheur. Le premier est — et c’est assez surprenant — dans Les Mondes de Ralph, le dernier Disney, sorti pour Noël 2012.

Comme on le voit sur ce post Tumblr, le sergent Calhoun, une femme forte, guerrière et combative, réagit très violemment au surnom « Dynamite Gal » que lui donne innocemment Félix Fixe, un gentil réparateur, car cela la ramène directement à un énorme traumatisme : la mort de son compagnon pendant leur mariage.

Ce simple surnom suffit à provoquer chez elle une terreur soudaine, et pas moins vivace ni moins réelle que celle qui l’a emplie lors de l’évènement traumatisant. Félix n’utilisera d’ailleurs plus jamais ces termes et prendra soin de ne pas la choquer à nouveau, ce qui est la bonne chose à faire.

« Triggers » au cinéma : Iron Man 3

Plus récemment encore, dans Iron Man 3, Tony Stark est gravement traumatisé par un évènement très dur traversé pendant Avengers, dont l’action se situe à New York. Lorsque les gens — et ils sont nombreux à le faire — lui en parlent, il entre dans de violentes crises d’angoisse, se sent hautement vulnérable, a du mal à respirer et ressent le besoin impérieux de se mettre à l’abri dans une de ses armures.

Tony Stark fait un cauchemar lié à son traumatisme

À plusieurs reprises, il indique à divers personnages du film qu’il faut arrêter de lui parler de New York, que cela déclenche chez lui une grande angoisse qui peut le mettre en danger, mais aussi blesser les autres. Cependant, quelques personnages n’en tiennent pas compte et le film montre clairement que ce n’est pas une bonne attitude à avoir envers les personnes ayant traversé des évènements traumatisants.

Prendre en compte les autres pour ne pas les choquer

Forcément, c’est plus facile de ne pas provoquer de déclencheur chez quelqu’un que vous connaissez qu’en ligne. Impossible pour vous de savoir si un-e de vos abonné-e-s Tumblr va être choqué-e par un webcomic sur la culture du viol, ou si un-e de vos followers sur Twitter va jeter son smartphone à l’autre bout de la pièce en ouvrant votre lien pour découvrir le top 10 des pires insectes d’Amazonie.

La solution, c’est donc de prévenir que le contenu est sensible, surtout sur Twitter et Tumblr où, contrairement à Facebook, vous ne connaissez pas tou-te-s vos abonné-e-s. Mais comment faire ça de façon simple, limpide et surtout rapide ?

Les Trigger Warnings sur Tumblr

Sur Tumblr, on peut utiliser les tags « tw », « trigger warning », et préciser quel type de déclencheur contient le post (par exeple : « tw : blood » pour le contenu comportant du sang). Mais il faut utiliser ces tags de façon intelligente, pas comme sur cet exemple :

Ici, impossible de savoir à quel genre de contenu on a affaire. Les tags ne le précisent pas et le « Ne lisez pas ça » ne fait que générer un sentiment de curiosité.

Voici un exemple de Trigger Warning correctement utilisé :

On sait clairement que ce post parle de transphobie et les personnes ne voulant ou ne pouvant pas supporter ce genre de contenu peuvent aisément le contourner.

Une application Chrome, Tumblr Savior, permet d’éviter facilement les contenus sensibles, tant qu’ils sont correctement taggués. Il suffit d’indiquer à l’application quels tags intégrer dans la « Black List » et les posts comportant ces mots-clefs seront invisibles sur votre tableau de bord.

Autant prendre donc quelques minutes chaque jour pour correctement tagguer vos posts « sensibles » ; ce n’est pas grand-chose et ça peut éviter à un-e de vos gentil-le-s followers  des émotions pas très agréables alors qu’il/elle voulait juste traîner sur le Net comme vous et moi.

Les Trigger Warnings sur Twitter

Sur Twitter, les Trigger Warnings sont utiles car le nombre de caractères limité peut donner lieu à des mauvaises surprises. Pas toujours facile de prévenir du contenu caché derrière un lien ou une image en 140 lettres… De plus, avec les liens raccourcis (comme bit.ly, tinyurl…) il est souvent impossible de savoir sur quel site on va finir.

Bien sûr, vous pouvez continuer à tweeter « Voici une photo de ma chatte » et à troller tout le monde avec un cliché de Miaouss, votre persane de six mois, c’est une blague qui ne vieillit jamais (si). Mais comment protéger vos followers d’un contenu sensible ?

Au lieu de tweeter « OH. MON. DIEU. » et d’y ajouter le lien vers une image (probablement photoshoppée, de toute façon) de l’araignée-la-plus-grosse-du-monde-qui-peut-manger-un-lynx-adulte, c’est quand même plus sympa d’ajouter quelques hashtags (#Araignée #Insectes #Arachnophobie #Photoshop) histoire de prévenir que vous allez parler d’un contenu sensible qui risque de faire flipper une bonne partie de vos aimants followers.

Les limites des Trigger Warnings

Bien sûr, les Trigger Warnings ont leur limite. Si vous avez une phobie rare (des lapins ou des papillons par exemple), ou que vous ne supportez absolument PAS qu’on vous parle de patates, il y a peu de chances que vous tombiez sur des gens prêts à vous prévenir qu’ils viennent de poster un gif de lapin mangeant des pommes de terre pendant que de jolis petits papillons volent autour de lui.

C’est la vie.

Pour conclure, l’important est de se rappeler que les Trigger Warnings sont un outil simple pour vivre en communauté et prendre en compte les autres utilisateurs d’Internet, surtout ceux qui vous suivent sur les réseaux sociaux. Dites-vous que sans le savoir, vous avez peut-être déjà échappé à un contenu traumatisant (pour vous) grâce à une personne prévenante !

Voir par ailleurs:

28 juin 2016

La notion d’« appropriation culturelle » a récemment surgi dans les débats publics portant sur l’utilisation, l’emprunt et l’imitation de créations africaines. En mode, arts plastiques, musique et d’autres formes d’art, on affirme désormais que certains symboles et produits culturels africains doivent être interdits aux non-Africains.

En mars 2016, à l’université d’État de San Francisco, une femme afro-américaine s’en est ainsi prise à un étudiant blanc : elle lui a dit qu’il devrait se couper les cheveux, car ses dreadlocks appartenaient à la culture noire. L’incident est devenu viral : en l’espace d’un mois, la vidéo qui a immortalisé l’épisode a été vue plus de 3,7 millions de fois sur YouTube. Dans la même veine, des internautes se sont mis à discuter des dreadlocks de Justin Bieber, se demandant si le chanteur canadien avait le droit d’en porter.

Ces débats ne se limitent au problème de l’emprunt interracial. Une discussion en ligne sur l’appropriation des symboles culturels africains par les Afro-Américains est aussi devenue virale, après que la journaliste Zipporah Gene leur a demandé d’arrêter de porter les vêtements et marques propres aux tribus africaines. Elle a déclaré que cela relevait « de l’ignorance et de l’insensibilité culturelle ».

Dans ces débats, le terme d’appropriation culturelle est employé pour qualifier tout emprunt déplacé, non autorisé ou indésirable. Je pense que l’emprunt devient de l’appropriation à partir du moment où il renforce les rapports de domination historiques, ou prive les pays africains d’opportunités de contrôler et de tirer profit de leur patrimoine culturel.

Une histoire de l’exploitation

Au cours de la colonisation, les puissances coloniales ne se sont pas emparées que des ressources naturelles, mais aussi des biens des arts et artisanats. Le débat actuel sur l’appropriation culturelle reflète le caractère sensible de cette exploitation historique, dont on peut trouver des traces dans de nombreux musées situés hors d’Afrique.

Le vol des célèbres bronzes du Bénin n’est qu’un exemple parmi d’autres de ce pillage culturel. Ces œuvres d’art ont été saisies par les Britanniques en 1897 au cours d’une expédition militaire répressive au Royaume du Bénin. Les soldats britanniques ont envahi, pillé et saccagé le pays, incendiant les bâtiments et faisant de nombreuses victimes. Ils ont ensuite renversé, emprisonné et banni l’Oba (le roi), sonnant la fin du Royaume du Bénin indépendant.

Les forces répressives y ont dérobé près de 3 000 bronzes, pièces d’ivoire, défenses sculptées et bustes en chêne. Le butin a ensuite été vendu sur le marché de l’art privé européen pour rembourser le coût de l’expédition. Aujourd’hui, les bronzes figurent dans les musées et collections du monde entier. En 1990, une tête du Bénin a été vendue pour 2,3 millions de dollars par une maison de ventes aux enchères basée à Londres.

En 2010, un masque du Bénin estimé à 4,5 millions de livres a été retiré du marché par Sotheby’s, suite à des protestations concernant la vente. Le masque devait être vendu par les descendants d’un participant à l’expédition répressive. À l’inverse, le descendant d’un autre soldat a rapporté les œuvres d’art pillées dans leur pays d’origine. Ces biens culturels ont été soutirés sans permission ni compensation. Certains affirment qu’il existe aujourd’hui une dynamique similaire dans l’usage des symboles, créations et produits culturels africains.

Fluidité culturelle

Les accusations d’appropriation culturelle soulèvent des questions complexes sur la nature même de la culture. La réalité de l’expérience humaine et des échanges qu’elle sous-tend implique que l’emprunt et le mélange culturel soient très répandus. Ce phénomène apparaît clairement pour les langues, les religions, l’agriculture, le folklore, la nourriture, etc.

Le conte de fées « Cendrillon » constitue un bon exemple. On peut chercher du côté de l’Extrême-Orient, du Proche-Orient, de l’Europe de l’Est, de l’Europe du Sud et de l’Europe du Nord pour en trouver des variantes. Au milieu du XXe siècle, cette histoire était contée en Inde, en Afrique du Nord, en Amérique du Nord, au Soudan occidental, à Madagascar, à l’île Maurice, aux Philippines et en Idonésie.

Les frontières culturelles sont fluides et mouvantes, les systèmes peuvent être transformés de manière significative par différentes forces et influences. Cela signifie que les débats lacunaires autour de l’appropriation peuvent omettre que l’emprunt, la diffusion, la collaboration et d’autres facteurs permettent de partager ce matériel culturel. Ils peuvent aussi sous-estimer l’importance et les bénéfices de l’emprunt, qui a par exemple permis la diffusion mondiale du denim, des mathématiques et même de la démocratie.

Quand emprunter devient s’approprier

Dans certains cas, la frontière est franchie et l’emprunt culturel devient une forme d’exploitation. Le contexte, tout particulièrement quand il se rapporte à des relations de pouvoir, est un facteur clé pour distinguer ces deux types d’usages.

Par exemple, l’emprunt culturel à l’Afrique doit être appréhendé dans le cadre historique d’une relation de pouvoir asymétrique entre ce continent et le reste du monde. Les puissances européennes coloniales ont établi des relations commerciales et des zones d’influence, qui constituaient les bases des territoires coloniaux. Mais il s’agissait le plus souvent de rapports exploitants-exploités, teintés d’impérialisme culturel.

Étudier des exemples du passé peut fournir des lignes directrices pour nos futurs modèles. Ainsi, des débats et un procès attirent l’attention sur le cas du musicien zoulou Solomon Linda, qui a reçu une faible indemnisation pour sa chanson « Mbube », enregistrée en 1939. Cette musique est devenue « Le Lion est mort ce soir », classique de la pop internationalement connu et qui a généré beaucoup d’argent.

La famille de Solomon Linda a dû se battre pour obtenir une rétribution pour sa composition.

Quand les modes d’emprunt omettent de reconnaître les sources et de les indemniser, ils peuvent être considérés comme de l’appropriation culturelle, et d’autant plus quand ils reflètent, renforcent ou amplifient les inégalités. Même si certains auteurs finissent par être payés, une compensation tardive ne répare pas toujours les injustices du passé.

La famille de Linda a finalement reçu une indemnisation après avoir intenté un procès. À la mort du compositeur en 1962, sa veuve n’a pas pu se permettre d’acheter une pierre tombale. Sa fille est morte d’une maladie liée au sida en 2011, faute de pouvoir se procurer un médicament antirétroviral coûteux.

Comment prévenir les pratiques exploitantes

La compréhension, tant de l’emprunt que de l’appropriation, est cruciale pour éviter l’exploitation culturelle, et devrait être intégrée aux cadres juridiques, commerciaux et institutionnels. Dans des domaines tels que le droit à la propriété intellectuelle, une plus grande reconnaissance des rapports hiérarchiques qui sous-tendent l’emprunt dans différents contextes est essentielle.

Comprendre et reconnaître : cela peut être un bon point de départ pour empêcher de prochains flux culturels exploitants, et ainsi favoriser la lutte contre l’utilisation abusive des héritages artistiques et culturels.

Traduit de l’anglais par Diane Frances.

Voir aussi:

Black America, Please Stop Appropriating African Clothing and Tribal Marks
Zipporah Gene

Advice & Opinion

2015

Yes, that means everyone at Afropunk too.
For the life of me, I need to know:

Can Black people culturally appropriate one other?

It’s a nuanced question that seems to either set tempers aflare or create vacuums of silence in a room but, after going through pictures taken at the latest Afropunk Festival, it’s definitely one that I have to ask.

And if Blacks can, why is the disgust and uproar surrounding this ongoing phenomenon only reserved for instances when White people appropriate us?

I ask this because Black Twitter is littered with countless examples of the uproar that ensues when White people appropriate Black culture. Words such as fancy dress, mockery and profiteering are thrown around quite freely, but no one seems to realize that this selfsame violation is committed against us Africans — all under the guise of tribal fashion and connecting to The Motherland.

Yes, I know that African-inspired prints are poppin’ right now and many African designers have chosen to showcase certain styles to the global fashion scene, but it appears to me and my African friends that it’s been taken a step further. I understand that, for the most part, many of my own Black American friends are well meaning when they talk about African fashion, but the end result is still the same:

You take a cultural dress, mark or trait, with all its religious and historical connotations dilute it, and bring it out for occasions when you want to look ‘trendy’.
Ask yourself, how exactly is that any better?

I’m not trying to start a war, but I would just like you all to realize the hypocrisy of seeing someone wearing a Fulani septum ring, rocking a djellaba, painted with Yoruba-like tribal marks, all the while claiming that this is meant to be respectful. It’s a hodgepodge, a juxtaposition, a right mess of regional, ethnic and cultural customs and it screams ignorance and cultural insensitivity.

Yes, that’s right, even when worn by Black people.

I know it looks cool and the wearer looks unique, but if you look at it for what it is, it’s still cultural appropriation.

It’s basically like a White Australian guy with dreadlocks, Ta moko, wearing Batik. They are all Islanders after all. So he’s not being offensive, right?

Africans may not be as vocal as Americans when it comes to appropriation rights. And I get that Black America’s history is one marred with so many injustices that I would never claim to understand. The emergence of a unified voice that is strong and proud is one that I respect and continue to applaud, but please also understand the need for us to be heard, too. Please don’t trample our rights fighting for yours.

On the scale of global issues, I admit this is petty, but it is something that should still be addressed.

It won’t be long before Zara starts selling tribal face paints. They already sold dashiki-styled prints, so why not?
It’s time we all took a break and thought about what it is we’re wearing.
We are in an age of discourse and discussion in which Black people from all around the world can get together and discuss issues that matter to us. A phenomena that has by and large been created thanks to Black America. I don’t mince my words when I say that you’ve paved the way for intelligent discussion on things that shouldn’t have ever been but the world has taken as norms.

So now I am highlighting this:

If you’re not from an African tribe, please leave off wearing the tribal marks. Otherwise you’re participating in the very thing you vehemently speak out against.
I know the irony and how weird this sounds, because of the influence of rap, jazz, and hip hop — Black American culture, around the world. Thanks, but I’ve heard that argument ad nauseum.

My response to that is:

If it’s done to you, is it then okay to do it to me?
If you don’t dress like that everyday, or have any REAL affiliation, then please tell me how it isn’t fancy dress?

I stand by my words.

I’m sorry, it’s not futuristic, or cool — it’s our culture.

Sure we may not wear Ichafus on a day-to-day basis anymore, but that doesn’t mean their significance to us is lessened. These things are reserved for funerals, births, weddings . . . significant rites of passage — vital points in our lives that we share with our community and people. It is how we express ourselves in the collective.

It should not be a fashion statement to create shock or awe.
Black people or otherwise.

Voir également:

Accusing Black Americans of Appropriating African Clothing Misses the Point

African-influenced styles can be traced back to the Black Power movement.

Black hipsters have gravitated to the tribal-meets-boho look for years now. Picture a Zoe Kravitz or Solange Knowles type, hair styled in a piecey Afro, waist-length braids or locs. She dons a concrete-skimming skirt with red, green, and black print. Her septum ring and face paint, á la the Masai warriors of East Africa, vie for your attention.

At the Afropunk Festival in Brooklyn last month, every other attendee rocked some version of this look. But draping oneself in the colors of the Pan-African flag and sporting tribal tattoos isn’t fashion forward, says African journalist Zipporah Gene. It’s cultural appropriation — even, she insists, when African Americans do it.

In a recent screed called, « Black America, Please Stop Appropriating African Clothing and Tribal Marks, » Gene takes African Americans to task for wearing African garb to events such as Afropunk with no real understanding of their religious and historical significance.

« I’m not trying to start a war, but I would just like you all to realize the hypocrisy of seeing someone wearing a Fulani septum ring, rocking a djellaba, painted with Yoruba-like tribal marks, all the while claiming that this is meant to be respectful, » states Gene in the piece. « It’s a hodgepodge, a juxtaposition, a right mess of regional, ethnic and cultural customs and it screams ignorance and cultural insensitivity. »

Gene may not have intended to start a war, but the backlash from her article has been fierce. For criticizing what blipsters wore to Afropunk, she’s been accused of inflaming tensions between Africans and African Americans, attacked for dating a white man, and labeled a race traitor. But the name-calling ignores the provocative, if not totally fair, questions her piece posed: Is Black America appropriating African fashion traditions? Is that even possible?

Is Black America appropriating African fashion traditions? Is that even possible?

While Gene, who never identifies her ethnicity in the piece, certainly thinks so, the reality of the matter is far more complicated than she presents. For one, she reduces cultural appropriation to an act that occurs when people borrow the clothing, jewelry, and markings of groups to which they don’t belong. That’s part of the story but not its entirety.

« If you’re not from an African tribe, please leave off wearing the tribal marks, » she says, ignoring the fact that the ancestors of American blacks did belong to African tribes. Thanks to the peculiar institution of slavery, which incredibly Gene never mentions, the average African American can’t trace her roots to a particular tribe without the help of a DNA test. Yet, it’s well documented that the forefathers of American blacks largely hailed from West Africa, where the slave trade flourished.

Given that the blipsters who sport African dress very well could be Yoruba or Fulani, it’s not quite fair to accuse them of appropriating the fashions of such groups. African Americans, after all, have the dubious distinction of not knowing what their traditional dress is. For them, wearing African attire has always been more complicated than « taking intellectual property, traditional knowledge, cultural expressions, or artifacts from someone else’s culture without permission, » as Susan Scafidi, author of Who Owns Culture? Appropriation and Authenticity in American Law, defines cultural appropriation.

In the 1960s and ’70s, when the civil rights movement gave way to the Black Power movement, American blacks embraced dashikis to reconnect with their roots, reject white supremacist ideas about themselves and their ancestors, and to show solidarity with the African nations recently liberated from colonial rule. American blacks saw a parallel between Africa’s struggle for independence and their own struggle for equal rights in the United States. Their interest in African fashion never stemmed from a desire to rip off African peoples and popularize their customs for profit, as is often the case with cultural appropriation. It stemmed from the desire to carve out a new racial identity in a nation that had not only treated them as sub-humans, but also taught them to buy into damaging stereotypes about their ancestral homeland, further instilling in them a sense of inferiority.

Malcolm X astutely described the way he and other American blacks regarded Africa before black consciousness gained wide-scale momentum in the U.S.

When the civil rights movement gave way to the black power movement, American blacks embraced dashikis to reconnect with their roots.

« Having complete control over Africa, the colonial powers of Europe projected the image of Africa negatively, » he said during a 1965 speech in Detroit. « They always project Africa in a negative light: jungle savages, cannibals, nothing civilized. Why then naturally it was so negative that it was negative to you and me, and you and I began to hate it. We didn’t want anybody telling us anything about Africa, much less calling us Africans. In hating Africa and in hating the Africans, we ended up hating ourselves, without even realizing it. »

Donning dashikis, rejecting straightened hair, and taking on Afrocentric names directly originated from the « black is beautiful » movement, which promoted black self-love. Embracing an African aesthetic during this period required courage, considering that in the recent past black students were discouraged from wearing bright colors, let alone African dress. Harlem Renaissance writer Nella Larsen, thrown out of Fisk University in 1908 for violating the school’s rigid dress code, railed against such policies via Helga Crane, the protagonist of her semi-autobiographical novel Quicksand. Told that « bright colors are vulgar » and blacks should wear gray, brown, and navy exclusively, Helga protests:

« Something intuitive, some unanalyzed driving spirit of loyalty to the inherent racial need for gorgeousness told her that bright colors were fitting and that dark-complexioned people should wear yellow, green, and red. Back, brown, and gray were ruinous to them, actually destroyed the luminous tones lurking in their dusky skins. »

Having long been taught to avoid jewel tones, lest they be viewed as exotic Africans rather than the respected citizens they sought to be, American blacks threw caution to the wind and boldly aligned themselves with the so-called Dark Continent after the civil rights movement. Their dress during this period reflected their newfound pride in their roots rather than a flippant theft of African cultural traditions. There’s no comparison between American blacks in African garb and white Australians in Aboriginal makeup, as Zipporah Gene suggests in her appropriation piece. The white Australian has neither the emotional nor the ancestral connection to Aboriginal culture that American blacks have to Africa. The white Australian doesn’t fear that he will be further marginalized in the Western world for styling himself in a manner that highlights, instead of downplays, his difference. But it appears that Gene may be too unfamiliar with African American history to recognize this.

American blacks threw caution to the wind and boldly aligned themselves with the so-called Dark Continent after the civil rights movement.

That being said, I don’t think she completely missed the mark in her critique of the blipsters at Afropunk. I’m the daughter of a black American mother and a Nigerian father, and I do think it’s important for fashion-lovers to understand the cultural significance of the styles they wear, especially if they are, in fact, sacred objects not designed for everyday use but for special occasions or ceremonies.

I say this, of course, as someone with the privilege of knowing at least half of my ethnic makeup. Since infancy I’ve received Yoruba clothing and artwork directly from Nigeria. I don’t have to ask a shopkeeper to explain their significance to me or look online for answers; I can simply ask my father. So when I’m quick to judge others for their seeming cultural ignorance, I remember that the descendants of the 10 million Africans brought to the Americas in chains will never have this chance.

Voir aussi:

Bronzed off
Should plundered art go back?
The Economist
May 8th 1997

A CENTURY ago the Benin bronze heads, along with intricately carved ivory tusks, adorned ancestral altars in the palace of the King of Benin, or “Oba”. Ornate plaques depicting scenes of Benin court life lined the palace pillars and walls. Then in 1897 the British army stormed the palace and seized the heads, plaques and tusks, which are now scattered in museums and private collections throughout the world, and fetch top prices in art markets

The story of the bronzes is fairly simple, although the emotions engendered are not. In 1897 the British mounted a “punitive expedition” against the Kingdom of Benin. Depending on whose history you read, they were responding either to the “unjustified” killing of trade envoys or to the removal of stroppy emissaries who insisted on seeing the Oba during important religious ceremonies. During the expedition the British seized thousands of religious and decorative artefacts.

To defray the costs of the expedition, most of these objects were then placed on the European art market, where they were snatched up by museums and private collectors. Many of them ended up in the Berlin Museum für Völkerkunde and the British Museum. Other objects were plundered as booty by British soldiers, who sold them or passed them on to their families, who, in turn, often bequeathed or donated them to museums. Consequently, many local museums in Britain now have Benin objects in their collections, as do most larger museums around the world. The more recently assembled collection in New York’s Metropolitan Museum is especially fine.

For many black people worldwide, Benin art is symbolic both of an aristocratic African past and of a colonialist’s debt that is still outstanding. In Britain the African Reparations Movement is spearheaded by Bernie Grant, a combative Labour MP. In campaigning for the return of Benin art objects to the Oba of Benin, the movement lobbies British institutions, particularly those in Labour-controlled municipalities.

This lobbying raises political and cultural problems for politicians and curators in Britain. As the former kingdom of Benin is now part of Nigeria, any restitution would involve negotiations with Nigeria’s corrupt military government—a prospect which worries many in the British Labour Party. The African Reparations Movement, which is aware of this inhibition, stresses that it is approaching museums on behalf of the Oba of Benin, not the federal government. But some institutions can or will deal only with governments. The British Museum is among them, and it insists that the Nigerian government has not yet requested the return of the Benin bronzes.

To complicate matters, two of the world’s top collections are now in the National Museum of Nigeria in Lagos and the National Museum of Benin in Benin City. Many museums outside Africa, especially those with small collections, argue that their Benin bronzes help make their visitors aware of this African kingdom, as well as of British imperialism, and that the return of the objects would add little of value to the collections already in Nigeria.

Nonetheless, the importance of Benin art to Benin and Nigeria is undeniable. Curators there believe that Benin art serves as a visual metaphor for the similarities between all Nigerians—similiarities which transcend their linguistic differences. Classical Benin artworks, from royal heads to ivory masks, also symbolise Africa’s contribution to world civilisation. The heads are highly valued in art markets—a 14th-century “early period” head was sold by Christies for £1.3m ($2.3m) in 1990, reflecting its rarity and its appeal to collectors outside of African specialist circles.

The moral claim that the people of Benin, and particularly the Oba, have to the artefacts seized in 1897 is hard to dispute, though, if generally applied, it would cover also millions of other artefacts seized through the ages by conquerors of all types, all over the world. The Germans and Russians are currently negotiating a UNESCO-brokered deal for the return of several German art collections acquired by the Russians during the second world war. It appears likely that some aid will be bartered for the objects—in other words, they will be more or less sold, recognising a Russian property right of a sort.

In a similar twist of fate, before 1945 the largest collection of Benin art was at the Museum für Völkerkunde in Berlin (the British fear of German collectors was not unfounded). Much, though not all, of this material disappeared during the second world war and was considered lost, until it turned up mysteriously in Leipzig in the late 1980s with “Leningrad” tags attached. The Nigerians would be just as happy to have their bronzes back, with Berlin, New York and London tags attached.

La fin est proche
Rémi Bourgeot, Paul-François Paoli
Atlantico
15 Janvier 2017

La vraie fin de la fin de l’histoire, c’est maintenant. Mais voilà pourquoi la dissolution de nos démocraties libérales ne ressemblera probablement pas à ce que nous en imaginions

Atlantico : La demande d’autoritarisme est un phénomène qui touche une grande partie de l’occident et qui est loin d’épargner la France. L’élection de Donald Trump, le Brexit ou de manière générale la hausse des populismes sont autant d’expressions de cette demande. Angoisse économiques et sociales liées à la mondialisation, déterritorialisation des grands groupes du web (GAFA) et des flux de population… Quelles sont selon vous les causes et les raisons qui ont produit cette demande de la part des sociétés occidentale. Vivons-nous la fin de la « Fin de l’Histoire » comme elle a été conceptualisée par Francis Fukuyama ?

Rémi Bourgeot : L’ordre politico-économique actuel est paradoxal. Il faut commencer par reconnaître que les notions de mondialisation et de « gouvernance mondiale » vont, en fait, de pair avec celle de bureaucratie. Ce qui se prétend libéral a tendance à ne pas l’être du tout. L’invocation d’une forme d’autoritarisme constitue certes un symptôme du rejet du système actuel, mais ça n’est pas nécessairement le dernier mot du virage politique actuel. Nous vivons d’ores et déjà dans un système de bureaucratie absolue, qui, dans le même temps, aspire à ne plus rien gérer que de dérisoire et fait mine de « déréguler » en invoquant la mondialisation et ses avatars. Sur la base de l’économie administrée d’après guerre s’est construite une machine administrative qui, à partir des années 1970, a commencé, comme ivre de son propre pouvoir, à vaciller et à se prétendre libérale. Depuis 2008, « le roi est nu ». On assiste, en particulier dans le monde anglophone, à une prise de conscience des failles fondamentales du système de « gouvernance mondiale ». Trump et le Brexit sont des manifestations historiques de ce phénomène. Il suffit de s’amuser à lire le Financial Times ou le Wall Street Journal entre les lignes pour se convaincre que, malgré les dichotomies électorales, cette prise de conscience y touche autant l’élite financière que les classes populaires. On réalise enfin que les bureaucraties pseudo-libérales ne comprennent pas les marchés et ne font qu’aggraver des phénomènes de bulles à répétition. Dans le même temps, ce système bureaucratique repose en fait sur une destruction de l’élite traditionnelle et de l’élite scientifique qui, dans le cas français, se fait au profit de la « haute fonction publique ». On est très loin d’un système de démocratie libérale et même à l’opposé. Si l’on s’intéresse à la fulgurance de Fukuyama, on pourrait lui rétorquer que la démocratie libérale n’a simplement pas eu lieu… Exit la fin de l’histoire. Le populisme est, dans une certaine mesure, une réaction aux dérives et aux échecs de ce système de déresponsabilisation. La petite musique autoritaire des populistes occidentaux fait surtout écho au discrédit donc souffre l’antienne pseudo-libérale. Les partis traditionnels, s’ils sont sincères dans leur invocation du libéralisme, seraient bien inspirés de comprendre la nécessité d’un retour à un véritable système de gouvernement et de responsabilité, seul rempart contre l’extrémisme.

Paul-François Paoli : Il est très difficile de répondre de manière simple à votre question dont l’enjeu est très vaste. Je vais donc essayer de respecter la complexité sans esquiver la question. Les années 90 ont en effet été marquées par l’idée d’une « Fin de l’Histoire », une sorte de happy end qui aurait vu l’humanité entière s’acheminer vers un monde apaisé grâce à l’accroissement des richesses, la fin progressive de la misère et le développement de l’Etat de droit partout dans le monde. Cette idée d’un monde sans ennemi après la chute de l’Urss, où les valeurs libérales et démocratiques de l’Occident l’auraient définitivement emporté, s’est heurtée à l’irruption d’un nouvel antagonisme historique, celui qui oppose l’islam radicalisé à un Occident qui, loin d’être sûr de lui-même, est travaillé par une profonde fracture. Il y a donc deux fractures à prendre en compte: la fracture qui divise le monde islamique entre musulmans pacifiques et musulmans radicalisés et la fracture qui divise l’Occident entre ceux qui prétendent universaliser le modèle occidental et notamment le modèle américain- c’était le cas de la famille Bush et des néos conservateurs américains- et ceux qui pensent que l’Occident traverse une grave, très grave crise spirituelle et morale, une crise de légitimité liée notamment au recul des valeurs traditionnelles. Autrement dit la bataille a lieu sur tous les fronts et elle déchire chacun des camps.

La victoire de Trump est aussi la victoire d’une forme de critique de l’Occident libéral et post moderne par ceux qui récusent ce nouveau monde qui prétend ringardiser tous ceux qui y rechignent. Les Américains qui l’ont élu voudraient que leur pays renoue avec un imaginaire puissant celui d’un rêve américain, mais un rêve américain qui ne soit pas celui des minorités et du politiquement correct, notion qui est réellement née aux Etats-Unis et que les élites libérales et progressistes américaines ont exporté en Europe depuis les années 60. Un rêve américain accessible d’abord à ceux qui ont créé les Etats-Unis, à savoir les blancs eux-mêmes, qui seront peut-être la minorité de demain. La victoire de Trump signifie peut-être la fin d’une période marquée par la culpabilisation de l’américain blanc, qu’il soit pauvre, riche ou des classes moyennes, par les lobbys féministes et afro-américains. En Europe, la question est sensiblement différente, car l’angoisse qui aujourd’hui prédomine est liée à l’immigration et surtout à l’islam. Le Brexit a signifié le refus des classes populaires anglaises de voir l’Angleterre se mondialiser à l’aune d’une immigration sans limite. Il n’y a pas, à mon sens, de menace autoritaire en Europe. Dès lors qu’un gouvernement est élu par la majorité d’une population, la démocratie exige que les vœux de cette majorité soient pris en compte. Arrêter ou limiter les flux migratoires n’a rien à voir avec un principe dictatorial. Cela fait partie intégrante des droits des peuples à disposer d’eux-mêmes.
Est-ce que la perte des valeurs traditionnelles et d’un modèle, d’un cadre idéologique peuvent permettre d’expliquer, en partie, le fait de voir de jeunes gens aller s’engager dans les rangs de l’Etat Islamique ? Plus modérément, est-ce un facteur explicatif de la montée des extrémismes en Europe ? Comment analyser ce sentiment de dépossession de destin ?

Rémi Bourgeot : La question de l’islamisme en occident est double. On observe une sorte d’effet de résonance entre, d’un côté, la crise politico-religieuse qui ravage le monde arabe et y détruit des constructions étatiques aussi violentes que fragiles et, de l’autre, la crise propre aux démocraties occidentales. Ces deux crises simultanées sont pourtant d’une nature très différente. La plupart des pays développés font face à une dégénérescence spécifique de leur système étatique en une bureaucratie tentaculaire (publique et privée) qui, dans le même temps, s’est déresponsabilisée en invoquant la mondialisation. Mais cette « décadence » se manifeste à la suite d’un immense succès. Ce succès a notamment reposé sur l’alliance entre développement des institutions, facilité de financement et progrès technique. Les systèmes politiques occidentaux présentent pourtant désormais, malgré l’ultra-individualisme, des maux associés aux systèmes collectivistes. D’un côté, la standardisation de l’existence, l’isolement et l’extension continue du périmètre de la bureaucratie produisent un effet d’aliénation croissante, de sentiment d’inutilité et de crise psychique profonde dans la société et au cœur même de l’élite.

De l’autre, la logique bureaucratique et la dissociation géographique entre conception, production et consommation sapent le fonctionnement du capitalisme (entraînant une stagnation de la productivité) et la notion de citoyenneté. Les classes populaires, les jeunes, les sous-diplômés puis les surdiplômés… en fait plus personne à terme n’est appelé à être véritablement inclus dans un tel système en dehors d’un microcosme bureaucratique qui évoque celui du communisme. Dans ce contexte, l’appel électoral récurrent aux minorités par la classe des pseudo-progressistes est une imposture vouée à l’échec, comme l’a montré la déconvenue de Mme Clinton.

Paul-François Paoli : Les jeunes qui s’engagent dans le Djihad, si l’on en croit ceux qui ont étudié leurs motivations, notamment Olivier Roy ou Gilles Keppel, ont l’impression de vivre dans un monde factice et virtuel, celui d’Internet, un monde déréalisé. La motivation mystique, selon Olivier Roy qui a écrit un livre intéressant, Le Djihad et la mort, n’est en partie qu’un alibi. Ce que cherchent ces jeunes dans le Djihad c’est avant tout une forme d’excitation et de reconnaissance. La société où nous sommes -c’est une idée que je développe dans « Malaise de l’Occident, vers une révolution conservatrice » (Pierre Guillaume de Roux)- est une société de l’illusion et du simulacre. Nous pouvons tous croire que nous existons dans le regard des autres en envoyant un message sur Twitter ou sur Facebook. La société du spectacle mondialisée permet à des quidams de satisfaire leur narcissisme à peu de frais. Elle permet aussi d’exprimer une pulsion de mort qui va venger le quidam de son anonymat et du sentiment de nullité qui l’habite. L’islam radical est un moyen de reconnaissance pour ceux qui n’ont que la peur et la terreur pour enfin exister dans le regard des autres.

Faire peur est toujours mieux que faire pitié. Voilà ce que se disent ceux qui nous haïssent notamment parce que nous ne cessons de les plaindre. Le discours sur l’exclusion que la gauche tient depuis longtemps enferme les gens dans leur sentiment victimaire. Pour autant le malaise de notre civilisation est aussi profond que réel. Nous avons perdu le gout d’être nous-même et l’Europe multiculturelle des élites a contribué à la diffusion de ce sentiment. Ce n’est pas un hasard si le livre de Michel Onfray, qui n’est pas un homme de droite, s’intitule « Décadence ». Abrutis par le consumérisme les peuples européens ont peut-être perdu le gout de se défendre et cette absence de pugnacité ne peut que renforcer le mépris des islamistes.
Comment pourrait-on répondre de manière efficace à cette demande d’autoritarisme sans sacrifier nos démocraties selon vous ?

Rémi Bourgeot : La réponse la plus raisonnable c’est la démocratie libérale dans un cadre institutionnelle et géographique raisonnable (un cadre national, vu de façon apaisée, serait un bon candidat), pas l’ersatz brandi par une bureaucratie aux abois. Il faut d’abord voir la réalité de nos systèmes politico-économiques et analyser leurs échecs. La pire des approches consisteraient à prolonger le statu quo économique globaliste des quatre dernières décennies tout en invoquant la modernité et le progressisme. C’est l’approche suivie par un certain nombre d’acteurs politiques ultra-conformistes, d’Hillary Clinton aux Etats-Unis au courant Macron-Hollande en France.

La plupart des mouvements populistes européens apparaissent incapables de gouverner du fait de leur désorganisation et de leur ancrage dans une forme ou une autre d’extrémisme. Quoi que l’on pense du personnage de Donald Trump et des relents xénophobes de sa campagne, il faut reconnaitre que sa relative autonomie financière de milliardaire lui a permis de mettre les pieds dans le plat de la question de la localisation de la production industrielle. Il sera impossible de renouer avec la croissance, les gains de productivité et le plein emploi sans surmonter cette question. Le meilleur moyen de répondre à la tendance à l’autoritarisme, c’est d’y opposer un renouveau de l’idée de gouvernement. En Europe et en France en particulier, cela n’adviendra que lorsqu’un parti sérieux se résoudra à aborder simultanément la question du poids de la bureaucratie dans l’économie (sans s’égarer dans les manipulations du fonctionnaire Macron) et du rééquilibrage européen face à l’unilatéralisme allemand.

Paul-François Paoli : Je ne crois pas à l’avenir d’un régime autoritaire en France. Nous sommes des peuples individualistes et les Français n’ont jamais supporté une quelconque dictature. Le régime de Vichy, qui a duré 4 ans, était une plaisanterie à côté du national-socialisme et la dictature napoléonienne n’a été possible, quelques années durant, que parce que la gloire de Napoléon était telle que les Français ont accepté de limiter leurs libertés. Les libertés fondamentales d’opinion et de contestation sont inhérentes au tempérament gaulois et De Gaulle lui-même a dû en tenir compte, alors que son tempérament était autoritaire. Par contre je crois à la nécessité d’un Etat fort et respecté. Pour cela le prochain président devra jouir d’une majorité importante qui lui assure une légitimité durable.

Voir enfin:

Prospective inquiétante
Tous aux abris : voici à quoi ressemblera le monde en 2022 selon le renseignement américain
Philippe Fabry
Atlantico
14 Janvier 2017

Tous les quatre ans, un groupe d’analystes du NIC (National Intelligence Council) établit un rapport prévisionnel sur l’état du monde dans cinq ans. Pour chacune des grandes prévisions relevée dans ce document, nous avons demandé à Philippe Fabry de les juger possibles ou non.
La fin de la domination américaine, et avec elle de l’ordre mondial tel que nous le connaissons depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Philippe Fabry : Il est certain que l’on a observé, sous l’ère Obama, un relatif repli de l’hégémonie américaine qui a laissé le champ libre à l’émergence ou la réémergence de puissances régionales, dont certaines ont des ambitions mondiales : la Russie, la Chine, l’Iran sont les plus antagoniques à la puissance américaine.

Cependant, un tel repli n’est pas inédit et rien ne permet d’affirmer qu’il sera définitif, au contraire.

En effet, les Etats-Unis ont souffert durant la dernière décennie de deux traumatismes majeurs : d’une part un traumatisme psychologico-militaire, avec l’impasse de la politique américaine de « guerre contre la terreur » et de remodelage démocratique du Moyen Orient, en commençant par l’Irak, qui s’est soldée par un piteux retrait – lequel a gâché une victoire militaire authentique après le succès du surge – auquel a bien vite succédé le chaos terroriste islamiste; d’autre part un traumatisme économique, la crise de 2008 et ses conséquences. Tout ceci a provoqué une crise de conscience aux Etats-Unis, avec un doute important sur la légitimité et l’intérêt du pays à se projeter ainsi à travers le monde ; et aujourd’hui, hors des Etats-Unis, l’on se demande si le règne de l’Amérique ne touche pas à sa fin et s’il n’est pas temps d’envisager un monde « multipolaire » dans lequel il faudrait se repositionner, éventuellement en revoyant l’alliance américaine.

Mais à vrai dire, nous avons déjà connu la même chose il y a quarante ans : après la présidence de Nixon, dans les années 1970, le rêve américain semblait brisé par la guerre du Vietnam, qui avait coûté cher, économiquement et humainement, pour un résultat nul puisque le Sud-Vietnam fut envahi deux ans après le retrait américain et tout le pays bascula dans le communisme. La même année, en 1975, les accords d’Helsinki sont souvent considérés comme l’apogée de l’URSS et en 1979, l’Iran échappe à l’influence américaine. Nombreux à l’époque ont cru que c’en était fini de la puissance américaine et que les soviétiques, dont le stock d’armes nucléaires gonflait à grande vitesse, deviendraient le véritable hégémon mondial. En fait, la décennie s’achevait par l’élection de Ronald Reagan et America is back, et au cours des dix années suivantes, l’Union soviétique s’effondrait et l’Amérique triomphait.

Donc, s’il est certain que nous sommes actuellement dans une phase de repli de la puissance américaine, rien ne permet de dire qu’elle doit se prolonger. Au contraire, l’élection « surprise  » de Donald Trump, dont le slogan de campagne « Make America Great Again » était l’un des slogans de Reagan, m’apparaît comme un premier signe du retour du leadership américain, et je ne pense pas qu’il faudra attendre cinq ans pour le voir.

En revanche, il est certain que les puissances ennemies ou rivales des Etats-Unis, qui ont énormément profité du reflux américain, ont la volonté de l’exploiter plus avant, et que le retour d’une Amérique sûre d’elle-même ne sera pas pour leur plaire. Les réactions estomaquées qu’ont provoqué les premiers tweets de Donald Trump à propos de la Chine et de Taïwan ne sont qu’un aperçu de cette évolution.
L’affirmation de la puissance indienne.

Oui, l’Inde est le grand émergent d’aujourd’hui, d’un niveau comparable à ce qu’était la Chine au tournant du millénaire. Des usines commencent à quitter la Chine pour s’installer en Inde : la Chine perd des emplois au profit de l’Inde par délocalisation ! Des études démographiques, publiées il y a quelques mois, donnaient en outre une population indienne dépassant la population chinoise dès 2022. De plus, l’Inde peut espérer dans les années qui viennent une forme de soutien des Etats-Unis dans une sorte d’alliance de revers contre la Chine.

Par ailleurs, l’Inde commence à se comporter elle aussi en puissance régionale en se constituant un réseau d’alliances : elle vient ainsi de livrer des missiles au Vietnam, vieil ennemi de la Chine, en forme de représailles au soutien chinois au Pakistan, et surtout à la constitution du « corridor économique » sino-pakistanais dont le tracé passe par le Cachemire, territoire revendiqué par l’Inde.

La montée en puissance du rival indien, face à une Chine qui est encore elle-même une jeune puissance, est l’un des principaux défis à la stabilité de l’Asie dans les années qui viennent, car la Chine pourrait être tentée d’enrayer la menace indienne avant qu’elle ne soit trop imposante.

A ce propos, il faut voir que la Chine pourrait vouloir profiter de l’avantage démographique tant qu’il est de son côté pour tenter militairement sa chance. Il faut savoir que la population chinoise souffre d’un gros déséquilibre au plan des sexes : sur la population des 18-34 ans, la population masculine est supérieure de vingt millions à la population féminine. Cela signifie que la Chine peut perdre vingt millions d’hommes dans un conflit sans virtuellement aucune conséquence démographique à long terme, puisque ce sont des individus qui ne pourront pas, statistiquement, disposer d’un partenaire pour se reproduire. Pour des esprits froids comme ceux des dirigeants du Parti Communiste Chinois, cela peut sembler une fenêtre de tir intéressante.
L’accroissement de la menace terroriste.

C’est hélas très vraisemblable. Si l’Etat islamique ne devrait pas survivre longtemps comme entité territoriale, il a probablement de beaux jours devant lui comme réseau terroriste : son reflux territorial en Syrie et en Irak a été concomittant à un essaimage, en Libye notamment, et le réseau devrait se renforcer en Europe avec le retour des djihadistes ayat combattu au Moyen Orient.
Un retour des nationalismes.

A vrai dire, il s’agit ici plus d’un diagnostic que d’un pronostic : l’on a déjà commencé à observer ce retour des nationalismes en Europe avec le PiS en Pologne, la progression d’Alternative fur Deutschland en Allemagne, le Brexit… et bien sûr la montée du Front national en France. Parier sur la poursuite du mouvement en Europe dans les années qui viennent relève de l’évidence. La crise migratoire et l’expansion du terrorisme islamiste ont évidemment favorisé ce mouvement, de même que le manque de vision à l’échelle européenne et l’appel d’air désastreux d’Angela Merkel. Il faut ajouter à cela le fait que le fer de lance du populisme nationaliste sur le continent européen, la Russie de Poutine, finance et soutient le développement des discours les plus sommaires sur l’islam et l’immigration, bénéficiant certes du politiquement correct qui a empêché de débattre de certaines questions jusqu’à présent, mais également renforçant ce refus du débat de peur qu’il doive se faire dans les termes des populistes. Il en résulte une forme d’impasse intellectuelle et politique qui peut déboucher sur des formes de violence. Voilà pour l’Europe.

Par ailleurs, à l’échelle du monde, on observe également une montée des nationalismes : les ambitions des pays comme la Russie, la Chine, l’Iran, mais aussi la Turquie ou l’Inde en relèvent, évidemment.

On peut également parler, à propos de l’élection de Donald Trump, d’un retour d’une forme de nationalisme américain, et contrairement à ce qui a été beaucoup dit, la présidence de Trump ne sera certainement pas isolationniste : l’on assiste simplement à une mutation de l’impérialisme américain, qui risque de tourner le dos à l’idéalisme qui en était le fond depuis un siècle et la présidence de Woodrow Wilson, pour une forme plus pragmatique avec Trump et son souci de faire des « deals » avantageux. Deals qui peuvent impliquer, avant la négociation, d’imposer un rapport de force, comme il semble vouloir le faire avec la Chine – raison pour laquelle il cherche à ménager Poutine, afin de n’avoir pas à se soucier de l’Europe et d’avoir les mains libres en Asie.
Le changement de nature des conflits futurs.

C’est sans doute le point que je juge le plus contestable de ces prévisions.

Après huit décennies de paix nucléaire, nous nous sommes imprégnés de l’idée, en Occident, que de grandes guerres entre Etats sont impossibles en raison du risque d’anéantissement nucléaire. Or, l’escalade actuelle entre Russie et Etats-Unis en Europe de l’Est, où chacun installe du matériel et des troupes , montre que les forces conventionnelles revêtent encore un aspect important.

Par ailleurs, il s’est produit un changement important lors de l’affaire de Crimée : Vladimir Poutine a dit qu’il était prêt, lors de l’annexion de ce territoire, à utiliser l’arme nucléaire si l’Occident se faisait trop menaçant. C’est un événement d’une importance historique qui n’a pratiquement pas été relevé par les commentateurs : Vladimir Poutine a énoncé une toute nouvelle doctrine nucléaire, très dangereuse : il s’agit non plus d’une arme de dissuasion défensive, mais de dissuasion offensive. L’arme nucléaire est désormais utilisée par la Russie pour couvrir des annexions, des opérations extérieures, un usage qui n’a jamais été fait auparavant. C’est tout simplement du chantage nucléaire. Après des décennies de terreur face à l’idée de « destruction mutuelle assurée », le président russe a compris que l’effet paralysant de l’arme nucléaire pouvait être utilisé non seulement pour se défendre, mais pour attaquer, avec l’idée que les pays de l’Otan préfèreront n’importe quel recul au risque d’extermination atomique.

Et cela rend de nouveaux affrontements sur champs de bataille vraisemblables : après ne pas avoir osé, durant des décennies, s’affronter par crainte de l’anéantissement nucléaire, les grandes puissances pourraient être poussées à se battre uniquement de manière conventionnelle en raison des mêmes craintes. Cela peut paraître paradoxal mais est probable si Vladimir Poutine tente d’autres mouvements en agitant encore la menace nucléaire.

En revanche, le rôle éminent des cyberattaques me paraît incontestable, et si elles ne remplaceront pas la guerre conventionnelle, elle s’y surajoureront certainement.

Il faut voir, en effet, que généralement, les grandes guerres sont menées avec les armes qui ont terminé les guerres précédentes : les Prussiens ont gagné la guerre de 1870 grâce à leur forte supériorité d’artillerie, avec des canons chargés par la culasse alors que les canons français se chargeaient encore par la bouche ; la guerre de 1914-1918 fut d’abord une guerre d’artillerie, et donc de position et de tranchées, amenant un blocage qui ne fut surmonté que par le développement de l’aviation et des blindés. Aviations et blindés qui furent les armes principales de la Seconde Guerre mondiale débutée avec la Blitzkrieg allemande, et terminée par l’arme nucléaire.

A son tour, l’arme nucléaire a été l’arme principale de la Guerre froide : on dit, à tort, qu’elle n’a pas été utilisée, mais elle l’a, au contraire, été continuellement : par nature arme de dissuasion, elle servait en permanence à dissuader. De fait, elle a eu, à l’échelle mondiale, un rôle comparable à celui de l’artillerie en 1914 : la Guerre froide a été une guerre mondiale de tranchées, où les lignes ont peu bougé jusqu’à ce que les Etats-Unis surmontent le blocage en lançant l’Initiative de Défense Stratégique de Reagan, qui fit plier l’Union soviétique, incapable de suivre dans ce défi technologique et économique – tout comme l’Allemagne de 1918 avait été incapable de fabriquer des chars d’assaut dignes de ce nom.

Les armes principales du prochain conflit seront donc celles retombées de l’IDS : les missiles à très haute précision, notamment antisatellites, et celles reposant sur les technologies de guerre électronique en tous genres. L’on sait, depuis le virus Stuxnet, que les cyberarmes peuvent causer d’importants dégâts physiques, comparable à des frappes classiques. En 2014, une aciérie allemande a vu l’un de ses hauts fourneaux détruit par une cyberattaque. Des cyberattaques massives peuvent servir à déstabiliser un pays, notamment en attaquant les infrastructures essentielles : distribution d’eau et d’électricité, mais aussi à préparer, tout simplement, une invasion militaire classique. Elles peuvent aussi provoquer de telles invasions en représailles : un pays harcelé par des cyberattaques pourrait être tenté d’intervenir militairement contre le pays qu’il soupçonne de l’attaquer ainsi.

Ainsi donc, si je ne pense pas que les guerres à venir pourraient vraiment se limiter à des cyberattaques, sans confrontation physique, il me paraît certain que ce sont bien avec des cyberattaques massives que s’ouvriront les hostilités.


Journée de la déclaration des droits/225e: Ces dons de Dieu sont antérieurs et supérieurs à toute législation humaine (Happy Bill of Rights Day !)

15 décembre, 2016
christy-four-freedomsCrédits Photo: Sébastien SORIANO/LE FIGARO
Sans doute vous m’appliquerez ce proverbe: Médecin, guéris-toi toi-même; et vous me direz: Fais ici, dans ta patrie, tout ce que nous avons appris que tu as fait à Capernaüm. Mais je vous le dis en vérité, aucun prophète n’est bien reçu dans sa patrie. Jésus (Luc 4:23-24)
Afin que vous soyez fils de votre Père qui est dans les cieux; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. Jésus
Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni libre,  il n’y a plus ni homme ni femme; car tous vous êtes un en Jésus-Christ. Paul
Toi, qui était un olivier sauvage, tu as été enté à leur place, et rendu participant de la racine et de la graisse de l’olivier, ne te glorifie pas aux dépens de ces branches. Si tu te glorifies, sache que ce n’est pas toi qui portes la racine, mais que c’est la racine qui te porte. Paul (Romans 11: 18)
Tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Préambule de la Déclaration d’indépendance (le 4 juillet 1776)
 Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (article premier, 1789)
Il n’y a que l’Occident chrétien qui ait jamais trouvé la perspective et ce réalisme photographique dont on dit tant de mal: c’est également lui qui a inventé les caméras. Jamais les autres univers n’ont découvert ça. Un chercheur qui travaille dans ce domaine me faisait remarquer que, dans le trompe l’oeil occidental, tous les objets sont déformés d’après les mêmes principes par rapport à la lumière et à l’espace: c’est l’équivalent pictural du Dieu qui fait briller son soleil et tomber sa pluie sur les justes comme sur les injustes. On cesse de représenter en grand les gens importants socialement et en petit les autres. C’est l’égalité absolue dans la perception. René Girard
Il n’y a pas en littérature de beaux sujets d’art, et qu’Yvetot donc vaut Constantinople ; et qu’en conséquence l’on peut écrire n’importe quoi aussi bien que quoi que ce soit. L’artiste doit tout élever ; il est comme une pompe, il a en lui un grand tuyau qui descend aux entrailles des choses, dans les couches profondes. Il aspire et fait jaillir au soleil en gerbes géantes ce qui était plat sous terre et qu’on ne voyait pas. Gustave Flaubert (lettre à Louise Colet, 25 juin 1853
La bonne et la mauvaise société doivent être étudiées. La vérité est dans tout. Flaubert (à Ernest Chevalier. 24 février 1842)
Il n’y a ni beaux ni vilains sujets et on pourrait presque établir comme axiome, en se posant au point de vue de l’Art pur, qu’il n’y en a aucun, le style étant à lui tout seul une manière absolue de voir les choses. Flaubert (à Louise Colet, 16 janvier 1852)
Une bonne partie de ce que nous observons dans les relations entre la France et les Etats-Unis est le produit d’une structure de relations que l’on doit penser comme la confrontation entre deux impérialismes de l’universel. (…) La France est une sorte d’idéologie réalisée: être français, c’est se sentir en droit d’universaliser son intérêt particulier, cet intérêt particulier qui a pour particularité d’être universel. Et doublement en quelque sorte: universel en matière de politique, avec le modèle pur de la révolution universelle, universel en matière de culture, avec le modèle de chic (de Paris). On comprend que, bien que son monopole de l’universel soit fortement contesté, en particulier par les Etats-Unis, la France reste l’arbitre des élégances en matière de radical chic, comme on dit outre-Atlantique ; elle continue à donner le spectacle des jeux de l’universel, et, en particulier, de cet art de la transgression qui fait les avant-gardes politiques et/ou artistiques, de cette manière (qui se sent inimitable) de se sentir toujours au-delà, et au-delà du delà, de jouer avec virtuosité de tous les registres, difficile à accorder, de l’avant-gardisme politique et de l’avant-gardisme culturel (…) C’est dire que nombre des choses qui s’écrivent ou se disent, à propos de la France ou des USA ou de leurs rapports, sont le produit de l’affrontement entre deux impérialismes, entre un impérialisme en ascension et un impérialisme en déclin, et doivent sans doute beaucoup à des sentiments de revanche ou de ressentiment, sans qu’il soit exclu qu’une partie des réactions que l’on serait porté à classer dans l’antiaméricanisme du ressentiment puissent et doivent être comprises comme des stratégies de résistance légitime à des formes nouvelles d’impérialisme… (…) En fait, on ne peut attendre un progrès vers une culture réellement universelle – c’est-à-dire une culture faite de multiples traditions culturelles unifiées par la reconnaissance qu’elles s’accordent mutuellement – que des luttes entre les impérialismes de l’universel. Ces impérialismes, à travers les hommages plus ou moins hypocrites qu’ils doivent rendre à l’universel pour s’imposer, tendent à le faire avancer et, à tout le moins, à le constituer en recours susceptible d’être invoqué contre les impérialismes mêmes qui s’en réclament. Pierre Bourdieu (1992)
La Révolution n’a fait que catalyser un tricolore qui était déjà dans l’air du temps, porté depuis plusieurs années par ceux qui se revendiquaient de la révolution américaine. Michel Pastoureau
En fait, la Révolution française n’est qu’un aspect d’une révolution occidentale, ou plus exactement atlantique, qui a commencé dans les colonies anglaises d’Amérique peu après 1763, s’est prolongée par les révolutions de Suisse, des Pays-Bas, d’Irlande avant d’atteindre la France en 1787 et 1789. Jacques Godechot
La Révolution américaine qui précéda la Révolution française, a influencé les débats de l’Assemblée constituante française autour de la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen. Parmi les députés siégeaient en effet treize hommes qui sont allés en Amérique du Nord ou qui admirent la Révolution américaine : ce groupe informel des « Américains » est constitué des nobles envoyés en Amérique, comme officiers, par le Roi Louis XVI pour soutenir la guerre d’indépendance américaine. Il comprenait le marquis de La Fayette, le vicomte de Noailles (qui proposa la fin des privilèges et des droits seigneuriaux le 4 août 1789), les frères Lameth, le marquis de Ségur, le comte Mathieu de Montmorency, le duc de la Rochefoucauld d’Enville (qui traduit la Constitution américaine de 1787 en français) ; on peut ajouter le marquis de Condorcet qui publia De l’influence de la révolution de l’Amérique sur l’Europe. (…), l’influence américaine est surtout l’exemple de la mise en œuvre de principes révolutionnaires énoncés dans sa déclaration d’indépendance, Condorcet admettant, en introduction, que ces principes sont issus des philosophes européens. La Déclaration des Droits américaine est l’un des éléments ayant pu inspirer la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen ; La Fayette fut le premier à présenter un projet de Déclaration en France, projet qui avait été discuté avec Thomas Jefferson, l’un des Pères fondateurs des États-Unis. Cependant, en dépit de l’autorité de tous ces auteurs, il faut convenir que, si la paternité américaine de la Déclaration française des droits de l’homme et du citoyen est une très belle idée, elle ne tient pas à l’examen. D’abord, la Déclaration américaine des droits de 1791 est postérieure de deux ans à son équivalent français. D’autre part, contrairement aux Américains, les Français ont rédigé la Déclaration avant de rédiger une nouvelle constitution (1791). Enfin, elle ne comprend pas les mêmes dispositions et ne propose pas du tout la même philosophie politique. La Déclaration française peut toutefois être rapprochée et comparée au Préambule de la Déclaration d’indépendance des États-Unis de 1776, en particulier « tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur ». Wikipedia
They preached equality because they believed in the fatherhood of God and the brotherhood of man. They justified freedom by the text that we are all created in the divine image, all partakers of the divine spirit.  From this teaching flowed the emerging American rejection of monarchy and our bold embrace of democratic self-government. (…) If we are to maintain the great heritage which has been bequeathed to us, we must be like-minded as the fathers who created it. (…) Equality, liberty, popular sovereignty, the rights of man . . . are ideals. They have their source and their roots in the religious convictions. . . . Unless the faith of the American people in these religious convictions is to endure, the principles of our Declaration will perish. (…) We live in an age of science and of abounding accumulation of material things. These did not create our Declaration. Our Declaration created them. The things of the spirit come first. . . . If we are to maintain the great heritage which has been bequeathed to us, we must be like-minded as the fathers who created it.  President Calvin Coolidge (150th anniversary of the Declaration of Independence, 1926)
Like Tocqueville, who attributed America’s strength to its unique fusion of the spirit of liberty and the spirit of religion, Coolidge is rightly concerned about what will happen to the sturdy tree of liberty should its cultural roots decay. It is a question worth some attention as we eat our barbecue and watch the fireworks. Leon Kass
 ‘Le genre humain avait perdu ses titres: Montesquieu les a retrouvés et les lui a rendus’ (Voltaire). Mais il ne suffit pas qu’ils soient écrits dans les livres des philosophes et dans le coeur des hommes vertueux, il faut que l’homme ignorant ou faible puisse les lire dans l’exemple d’un grand peuple. L’Amérique nous a donné cet exemple. (…) Le spectacle d’un grand peuple où les droits de l’homme sont respectés, est utile à tous les autres, malgré la différence des climats, des moeurs et des constitutions. Il apprend que ces droits sont partout les mêmes. (…)  Tels sont les biens que l’humanité entière doit attendre de l’exemple de l’Amérique, et nous serions surpris qu’on regardât comme chimériques ces avantages, parce qu’ils n’ont pas une influence immédiate et physique sur le sort des individus. Ce serait ignorer que le bonheur des hommes réunis en société dépend presque uniquement des bonnes lois, et que, s’ils doivent leur premier hommage au législateur qui réunit à la sagesse de les concevoir la volonté et le pouvoir de les prescrire, ceux qui, par leur exemple ou par leurs leçons, indiquent à chaque législateur les lois qu’il doit faire, deviennent après lui les premiers bienfaiteurs des peuples. Condorcet (1786)
Il n’y a rien de moins indépendant qu’un citoyen libre. Alexis de Tocqueville
Il y a quatre droits naturels que le prince est obligé de conserver à chacun de ses sujets ; ils ne les tiennent que de Dieu et ils sont antérieurs à toute loi politique et civile : la vie, l’honneur, la liberté et la propriété. Louis XVI
En me replongeant dans les écrits de Bastiat, j’ai découvert une défense de la liberté et de l’autonomie individuelle à la fois élégante et puissante. (…) Bastiat nous a rappelé que le sens du pouvoir va des individus vers le haut, et non de l’État vers le bas. C’est un message de tous les temps. Margaret Thatcher
Le libéralisme, ce serait aussi désastreux que le communisme. Jacques Chirac (Le Figaro, 16 mars 2005)
Beaucoup d’entre vous connaissent certainement le nom de l’économiste français Fréderic Bastiat et sa célèbre Pétition des marchands de chandelles, qui est devenue un texte connu et aujourd’hui déjà classique dans les manuels démontrant l’absurdité de l’ingérence politique dans l’économie. Le 14 novembre 2008, la Commission européenne a exaucé la pétition réelle et non fictive des marchands de chandelles en grevant les chandelles importées de Chine de droits de douane de 66%. Je ne croyais pas qu’un texte littéraire écrit il y a 160 ans puisse devenir une réalité, mais cela est arrivé. Václav Klaus (président de la République tchèque, devant le Parlement européen, le 20 février 2009)
Le libéralisme est un ensemble de courants de philosophie politique visant à faire reconnaître la primauté des principes de liberté et de responsabilité individuelle sur l’autorité du souverain (que ce souverain soit un monarque ou le peuple). Le vocable de libéralisme fait son apparition au début du XIXe siècle (on trouve le mot dans le Journal de Maine de Biran en 1818, et le terme de liberalism se trouve dans le New English Dictionary dès 1819). Les racines du libéralisme sont plus anciennes. L’opposition à la dictature de l’absolutisme du souverain est développée au fil des siècles notamment par la montée du scepticisme face au droit divin dans l’Europe des Lumières (XVIIIe siècle), mais aussi auparavant par la scolastique de l’École de Salamanque (XVIe siècle) faisant obligation morale au souverain de respecter les droits fondamentaux de chaque être humain au motif de sa nature de créature de Dieu, ou plus anciennement par les chartes médiévales (telles la Magna Carta) introduisant des droits fondamentaux dont le respect est exigé du souverain, ou encore par certains pans de la philosophie thomiste. La date des débuts formels du libéralisme ou de ses composantes politiques, économiques ou religieuses diffère selon les auteurs. De nombreux auteurs font débuter le libéralisme avec la Lettre sur la tolérance de John Locke (1689) qui complète les racines préexistantes.  Sur le plan politique, le libéralisme ne cherche pas à déterminer qui doit détenir le pouvoir : il fixe des limites à l’autorité politique, les moyens qu’elle peut ou ne peut pas utiliser. Cela a d’abord été une réponse à l’absolutisme des régimes de droit divin qui octroyait tous les pouvoirs aux monarques; par la suite, même la démocratie a vu émerger des structures politiques qui pouvaient aussi restreindre les prérogatives individuelles. Le libéralisme politique est consécutivement la doctrine politique visant à limiter les pouvoirs de l’État pour ramener celui-ci à la protection des droits et libertés individuelles. Sur le plan économique le libéralisme économique donne une grande place au principe de propriété individuelle et s’oppose aux pouvoirs qui perturbent le libre jeu de la concurrence. C’est tout autant l’étatisme ou l’État-providence qui instaurent des barrières au commerce, que la constitution de conglomérats ou ententes industriels qui acquièrent une position hégémonique sur le marché. L’accusation contemporaine la plus commune qui est portée contre le concept de libéralisme[1] comme pour sa pratique est qu’il n’accorderait quasiment aucune valeur à la réduction des inégalités et considérerait les politiques de solidarité comme dangereuses. Pour les libéraux, il s’agit de distinguer le fonctionnement de l’économie de la politique sociale, deux domaines ayant leurs propres objectifs. Ils considèrent que les mélanger crée des confusions, opacités et effets pervers au détriment des deux.(…) Ces droits, selon les libéraux, ne découlent pas d’une définition législative, ce sont des droits inhérents à la nature humaine et dont la légitimité est supérieure à toute loi. Le libéralisme économique n’en est qu’une conséquence directe, depuis le « laissez faire, laissez passer », mot d’ordre des physiocrates français au XVIIIe siècle en faveur de la libre circulation des biens et des marchandises, jusqu’à l’École autrichienne d’économie au XXe siècle. Les libéralismes social et moral sont aussi des conséquences, même si on les sépare du libéralisme économique car tout le monde n’adhère pas forcément simultanément aux trois. La thèse des droits naturels (droit à la vie, à la liberté et à la propriété) est largement développée par John Locke. De cette théorie est issue la conception moderne des droits de l’homme qui a fourni historiquement la justification idéologique de la Révolution américaine et de la Révolution française, sans pour autant préconiser la démocratie, de crainte que la « tyrannie de la majorité » (selon l’expression de Tocqueville) ne vienne limiter les droits individuels. Plusieurs libéraux contestent la thèse des droits naturels, et affirment que ces droits ne sont que des valeurs politiques (voir libéralisme politique). Les libéraux classiques soutiennent qu’en ce cas la société (via la démocratie) peut très bien limiter ou supprimer complètement la liberté de l’individu de façon tout à fait légale et démocratique (ce qui s’est produit par exemple avec l’accession d’Adolf Hitler au pouvoir). Pour les tenants de la thèse des droits naturels (qualifiés également d’imprescriptibles dans la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen), il est clair que ces droits sont antérieurs et supérieurs à tout droit politique ainsi qu’à la démocratie. Il subsiste ainsi une différence marquée entre libéraux partisans du jusnaturalisme (la Raison comme source du droit : le droit naturel), et libéraux partisans du droit positif (l’État comme source du droit), les premiers étant parfois accusés de faire de la métaphysique, les derniers étant taxés de relativisme ou de soumission à l’État. Toutefois, tous les libéraux admettent l’insuffisance du seul droit positif : Hayek distingue la loi et la « règle de la loi » ; Bastiat affirme que « Personnalité, Liberté, Propriété (…) sont antérieures et supérieures à toute législation humaine.» Ces droits ont un caractère universel, applicable à tous les hommes, sans égard au lieu ni à l’époque, ce qui les distingue de « droits » arbitraires fictifs : par exemple un droit au logement ne saurait être un droit naturel, car il est impossible à réaliser sans prendre aux uns pour donner aux autres, ce qui lui ôte tout caractère universel. Les droits des uns ne peuvent s’exercer aux dépens des droits des autres, plus précisément un droit ne peut s’exercer aux dépens d’une personne non consentante. Il faut noter que ces droits étaient déjà reconnus sous la monarchie : « il y a quatre droits naturels que le prince est obligé de conserver à chacun de ses sujets ; ils ne les tiennent que de Dieu et ils sont antérieurs à toute loi politique et civile : la vie, l’honneur, la liberté et la propriété. » (Louis XVI) L’éthique libérale découle des droits naturels, elle se ramène au principe de non-agression : ne pas voler autrui, ne pas utiliser la coercition ou la violence envers autrui, sauf pour se défendre d’une agression. C’est donc une éthique de tolérance, contraire au relativisme moral du collectivisme (selon lequel la fin justifie les moyens ou l’intérêt général doit prévaloir sur les options individuelles) La tradition libérale dont se réclament les libéraux remonte jusqu’au taoïsme original en Chine, à Aristote puis aux stoïques en Grèce. Au XVIe siècle, l’école de Salamanque, Montaigne, La Boétie et d’autres humanistes. Au XVIIe siècle, les levellers de la révolution anglaise, John Locke (qui fonde la philosophie libérale moderne). Au XVIIIe siècle, Montesquieu, Voltaire, les physiocrates, Turgot, Adam Smith, David Hume. La révolution américaine est riche d’auteurs libéraux, de Benjamin Franklin à Thomas Paine. Durant la Révolution française, les Girondins représentent le courant libéral, victimes de la Terreur étatique des Jacobins, et parmi ceux-là des factions de la Montagne. Quand ils ne sont pas combattus par la révolution ou par Napoléon, les libéraux sont dans l’opposition pacifique : Destutt de Tracy, Benjamin Constant (qui formalise l’essence du libéralisme). Au XIXe siècle, Jean-Baptiste Say, Charles Comte, Charles Dunoyer, Alexis de Tocqueville, Frédéric Bastiat (le classique par excellence), Gustave de Molinari; en Angleterre, Richard Cobden, John Stuart Mill, Lord Acton. Au XXe siècle, l’école autrichienne culmine avec Ludwig von Mises et Friedrich Hayek, l’objectiviste Ayn Rand cristallise les valeurs libérales, Murray Rothbard popularise le libertarianisme; on citera aussi Henry Hazlitt, Leonard Read, David Friedman, Antony de Jasay, etc.; en France, Jacques Rueff, Raymond Aron, Jean-François Revel, Pascal Salin, Henri Lepage, etc. Il n’y a pas une école unique du libéralisme, d’autorité ni de fondateur. Il y a par exemple de grandes différences entre Hayek et Aristote, Frédéric Bastiat et Thomas Paine ou John Stuart Mill. Friedrich Hayek écrit ainsi que : « Il n’y a rien dans les principes du libéralisme qui permette d’en faire un dogme immuable; il n’y a pas de règles stables, fixées une fois pour toutes. Il y a un principe fondamental : à savoir que dans la conduite de nos affaires nous devons faire le plus grand usage possible des forces sociales spontanées et recourir le moins possible à la coercition. » Certains libéraux, les utilitaristes (par exemple Maurice Allais), sans prendre parti sur les prémisses philosophiques du libéralisme, justifient le libéralisme parce qu’il engendre les organisations sociales les plus efficaces d’un point de vue économique. Le libéralisme politique, expression qui est pour certains libéraux un oxymore, désigne une réalité variable selon les pays. Aujourd’hui aux États-Unis le liberalism désigne une tradition politique militant pour la démocratie et le régime constitutionnel, favorable en général aux libertés civiles et à l’économie de marché, mais souvent aussi interventionniste, et qui s’oppose à celle des conservateurs ou des socialistes ; dans ce sens le terme anglais liberal équivaut à centre-gauche, réformiste, démocrate ou social-démocrate (Jean-François Revel emploie le terme de progressiste), ce qui a peu de choses à voir avec le sens premier. Originellement, le libéralisme politique est le courant de pensée qui, depuis Locke, Hobbes et Montesquieu, est attaché à circonscrire l’action du pouvoir et de l’État, et à définir les rapports de la sphère politique avec l’individu (séparation des pouvoirs, « contre-pouvoirs », etc.). En général est préconisée la démocratie libérale, que l’on connaît depuis le XIXe siècle dans la plupart des états occidentaux. Les libéraux les plus radicaux, les anarcho-capitalistes, affirment que la sphère des attributions légitimes du pouvoir politique est vide. Les libéraux plus modérés, les minarchistes, pensent qu’il existe des fonctions légitimes de l’État, qu’ils identifient souvent aux fonctions régaliennes: sécurité, police, justice, défense du territoire. La plupart des libéraux ne se posent pas ces questions de principes ; leur opinion est que le pouvoir politique est bien trop étendu, et s’étend sans cesse. Ils cherchent donc les moyens de restreindre et d’inverser cette expansion de l’État, la question de savoir où on s’arrêtera étant prématurée. Wikilibéral
Le fait que le libéralisme accorde une réelle valeur à l’expérience a entraîné une réévaluation continuelle des idées d’individualité et de liberté. John Dewey (1935)
Une étude du CEVIPOF de 2016, réalisée pendant les débats sur la loi Travail, montre qu’un tiers seulement des électeurs sont libéraux au sens économique. De Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon comme à l’intérieur des partis dits de gouvernement, il est de bon ton de critiquer une «révolution néolibérale» responsable des maux économiques du pays. À l’inverse, très peu d’hommes politiques assumeront en France un programme libéral. La France a-t-elle un problème avec le libéralisme? Alexis Feertchak
Jean Tirole rappelle aussi que les Américains sont deux fois plus nombreux que les Français à trouver des vertus aux marchés. La dénonciation du «grand méchant marché», pour reprendre le titre d’Augustin Landier et David Thesmar (2007), est un lieu commun politiquement d’autant plus séduisant qu’il permet de faire retomber la responsabilité de nos difficultés sur le monde extérieur «néolibéral»: l’Europe, la City, etc. Je ne dirai pas pour autant que la France a un problème avec le libéralisme, terme qui se pense mal au singulier. Il y a des traditions nationales différentes parmi les libéraux. Il est vrai que nous sommes héritiers d’une tradition qui pense que la vie économique doit être encadrée par le politique. Les Français, aujourd’hui comme hier, se méfient du marché, s’inquiètent des conséquences sociales de l’individualisme radical ; ils craignent une «société qui tombe en poussière», pour reprendre une métaphore postrévolutionnaire. Cette dénonciation française de l’individualisme lié au monde de l’argent vient des contre-révolutionnaires et des catholiques, et se trouve reprise par les premiers socialistes. La tradition anglo-américaine, protestante, est très différente: le mot «individualisme» en anglais est d’emblée positif, les Américains valorisent l’héroïsme entrepreneurial. En français le mot «individualisme» qui apparaît vers 1820 est resté très généralement négatif. Aussi bien coexistent en France à la fois une tradition illibérale, étatiste, et une tradition libérale qui dès le XVIIIème siècle défend l’individu moderne émancipé, valorise les initiatives individuelles tout en repoussant l’individualisme et en souhaitant un encadrement politique de l’économie. Lisez les admirables chapitres de Tocqueville en 1840 sur l’individualisme, ce «sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables, et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis ; de telle sorte que, après s’être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même». Tocqueville en vient à redouter l’émergence d’une nouvelle «aristocratie manufacturière», qui «après avoir appauvri et abruti les hommes dont elle se sert, les livre en temps de crise à la charité publique pour les nourrir». La description qu’il fait des usines de Manchester est tout aussi horrifique que celle que donnent le catholique Montalembert ou les socialistes – ce qui ne l’empêche nullement de dénoncer dans l’étatisme économique la «route de la servitude». Il est donc vrai qu’il y a dans notre tradition peu de partisans d’un marché sans régulation forte de l’État, peu de partisans d’un «État Croupion» ou du laissez faire – Frédéric Bastiat, malgré son talent, est peu écouté. L’attachement aux libertés politiques a suscité historiquement chez nous plus de combats que la liberté d’entreprendre, le politique prime sur l’économique – ce n’est pas nécessairement ilibéral… (…) le libéralisme se pense d’abord comme l’émancipation de l’individu par rapport à la tutelle de l’Église et à celle du souverain absolu, plus tard aussi par rapport à la tyrannie de la majorité que dénonce Tocqueville aux États-Unis. Ce qu’il y a de commun entre tous les penseurs libéraux, c’est l’idée que la liberté n’est pas un moyen mais une fin, ce qui peut se décliner dans des secteurs très divers: religieux, culturel, politique, économique… (…) ce n’est pas une doctrine, peut être pas même une philosophie, mais un attachement à un principe qui est l’autonomie de l’individu. Les libéraux français, si divers, mettent leur pensée à l’épreuve des responsabilités: Malesherbes (l’arrière-grand-père de Tocqueville) réclamant de la monarchie plus de transparence fiscale et luttant pour la reconnaissance des droits des protestants ; Benjamin Constant grand orateur parlementaire sous la Restauration, Guizot, Tocqueville, députés et ministres, Laboulaye… Raymond Aron est un «spectateur engagé». Une génération est plus sensible à l’urgence d’obtenir des garanties pour les individus (sous l’Empire, Mme de Stael ou Constant, sous le second Empire Laboulaye et Jules Ferry), une autre sera plus soucieuse d’assurer l’ordre (Guizot sous la monarchie de juillet). Il y a des moments libéraux et des générations libérales plus qu’un libéralisme, du fait même de cette volonté d’adaptation aux circonstances. (…) Le principe de liberté se déploie dans des secteurs très divers ; la reconnaissance de la singularité individuelle dans l’ordre culturel ou sociétal est aujourd’hui un enjeu considérable. Mais les libéraux du 19ème siècle (Constant, Tocqueville notamment) étaient déjà des défenseurs acharnés de la liberté des associations, de la presse, et des cultes… Le progressisme est une autre catégorie: on peut vouloir le progrès en opprimant les individus. Parmi les libéraux, il y a des «progressistes» qui réclament une extension des libertés – sous la Restauration par exemple contre l’emprise du clergé et d’une noblesse conservatrice ; plus tard les orléanistes comme Guizot ou les libéraux de la fin du siècle tendent à penser qu’ils ont atteint la fin de l’histoire et leur libéralisme tourne à l’immobilisme… cette tension se retrouve dans toute l’histoire des libéraux. (…) Pour Tocqueville, la préférence pour l’égalité caractérise toutes les démocraties, mais elle est bien plus forte chez les Français car elle résulte de l’éducation politique que leur a donnée la monarchie. Les rois ont accaparé tous les pouvoirs et divisé pour mieux régner: en donnant une multitude de petits privilèges, ils ont attisé l’envie entre les Français, tout en les privant de toute expérience pratique de la liberté. Si bien que la Révolution – dont Tocqueville admire l’élan en 1789 vers la liberté – a vite renoué avec la tradition absolutiste ; c’est à ce peu de goût pour la liberté et au désir insatiable de l’égalité que Tocqueville attribue la récurrence des révolutions en France et la fascination pour des régimes autoritaires comme celui de Napoléon III. Tocqueville fait néanmoins à la fin de sa vie de cette culture révolutionnaire et despotique un trait du continent européen plus que spécifiquement français: l’aire germanique lui semble ressembler à la France d’ancien régime (il apprend l’allemand pour aller voir en 1854 de l’autre côté du Rhin l’ancien régime encore tout vivant) ; la Russie qu’il ne connaît que par les livres lui semble un exemple extrême d’égalité dans la servitude. Il y a une histoire longue du continent européen qui enracine nos politiques dans l’expérience des anciens régimes. Cela dit, ni Tocqueville ni aucun des penseurs libéraux ne tombent durablement dans l’illusion d’une malédiction des origines qui rendrait impossible la liberté sur le continent européen. (…) Il y a en effet un illibéralisme originel de la démocratie française qui tient à l’ancienneté de la centralisation, à la tradition catholique aussi, qui a longtemps soumis la conscience individuelle aux droits de la vérité et au magistère du clergé. La première comme la seconde république ont repris l’idéal d’unanimité du catholicisme et de la monarchie. La pluralité des opinions est perçue comme suspecte. Et l’idée est très prégnante qu’entre le fort et le faible, c’est l’État qui protège. Cela dit, en pratique la centralisation de l’ancien régime n’est pas si forte qu’on le dit parfois: Tocqueville reconnaît que la règle est dure mais la pratique molle… ce qui peut se dire des régimes suivants. Aujourdhui, l’attachement à l’État n’empêche pas une forte revendication d’autonomie. (…) ce qui nous frappe tous aujourd’hui est la perte de confiance dans le personnel politique, la crise de la représentation et le doute sur la capacité de l’État à défendre un bien commun. L’enjeu aujourd’hui est de fonder précisément ce que Tocqueville cherchait à fonder: une communauté de citoyens, une revalorisation de la décision politique, une participation de tous à la vie publique. À ceci près que Tocqueville comme ses contemporains pensait une démocratie guidée par des notables, et qu’il nous faut penser à nouveaux frais la question des «élites» en évitant la confiscation du politique.  (…) Cela dit, la différence avec les pays anglo-saxons tient à l’histoire particulière des relations entre l’État et les religions en France ; la France a longtemps vécu sous un système concordaire depuis le concordat de Bologne en 1516 dont on célèbre l’anniversaire cette année et le concordat de 1801, complété par les articles organiques incluant les protestants (auxquels on ajoute les juifs en 1808) et ce jusqu’à la séparation de 1905. Le concordat reconnaît aux religions «reconnues» une mission publique, les protège en contrepartie d’un contrôle très tatillon (l’État propose au pape les nominations d’évêques, finance les cultes reconnus, surveille les réunions, le clergé doit prêter serment de fidélité etc.). Pour les libéraux (et aussi pour les catholiques à partir de 1830) cette forme de religion politique est une contrainte insupportable, mais ils réclament rarement avant la fin du 19ème siècle une séparation complète et immédiate comme aux États Unis, pour des raisons d’ordre public et aussi parce qu’ils pensent, comme Tocqueville, le maintien des croyances indispensable à la moralité et la cohésion: «pour qu’un peuple soit libre il faut qu’il croie». La loi de 1905 adoptée à la suite d’un conflit séculaire a été dans la pratique une loi de liberté: elle a mis fin à la fonction sociale et politique des religions tout en reconnaissant l’exercice public des cultes. Ce très long travail, très conflictuel, de la séparation explique la vigilance particulière des Français à l’égard de toute affirmation publique d’une religion qui menacerait l’espace commun de coexistence. Le deuxième aspect tient en effet à notre modèle social républicain qui se veut très intégrateur et redistributif: on sait que la redistribution est plus poussée quand les populations se perçoivent comme homogènes. L’acceptation de la redistribution et le consentement à l’impôt sont liés à ce que Tocqueville met au cœur de l’anthropologie démocratique: le sentiment de la similitude. Aux États-Unis, la faiblesse historique de l’État providence et de la redistribution va de pair avec la fragmentation sociale et l’acceptation des singularités ou du communautarisme ; en France le poids de la redistribution et l’ambition du projet intégrateur sont inséparables d’un fort sentiment de ce qui est commun, sentiment qui est blessé par tout ce qui est perçu – à tort ou à raison – comme une volonté de sécession. Toute la difficulté est aujourd’hui de combiner l’acceptation du pluralisme et de la distinction avec l’affirmation vigoureuse de la similitude sur l’essentiel et d’un projet commun. (…) Le refus du libéralisme par certains intellectuels n’est pas une nouveauté dans la tradition française – et la dénonciation de l’illibéralisme des penseurs français par les anglo-saxons est aussi une tradition. Friedrich Hayek s’en était pris très violemment à la tradition continentale européenne dans La route de la servitude en 1944 (titre emprunté à Tocqueville dans son grand discours contre le droit du travail en 1848): parmi les Européens infestés selon lui de rousseauisme il ne trouve à sauver que Kant, Constant et Tocqueville qu’il juge du reste peu français et pas exempt de toute contamination. Plus près de nous et dans un autre contexte idéologique, Tony Judt, s’en prend en 1992 dans Past imperfect French intellectuals 1944-1956 (trad. Fayard, 1992) à la fascination des penseurs français pour le marxisme. Les libéraux français n’ont pas dans notre univers intellectuel la position dominante qu’ils ont en Angleterre ou aux États-Unis pour les raisons historiques que j’ai données ; ils n’en ont pas moins un rôle essentiel quoique discontinu. Ils sont souvent meilleurs dans l’opposition…: sous le premier ou le second Empire, sous la Restauration. En France il y a dans les années 1970/1980 un grand moment libéral qui permet de penser le communisme ou le passé d’une illusion pour parler comme François Furet. (…) Tocqueville écrivait en 1835: «Il faut une science politique nouvelle à un monde tout nouveau»… La crise de la politique désormais n’est plus pensable comme une exception française. Mais l’intelligence de cette crise nouvelle gagne à la méditation des grands classiques. Marc Bloch rappelait que «l »ignorance du passé ne se borne pas à nuire à la connaissance du présent, elle compromet, dans le présent, l’action même». Françoise Melonio
Me voilà discrédité à tout jamais; et il est maintenant reçu que je suis un homme sans cœur et sans entrailles, un philosophe sec, un individualiste, un bourgeois, et, pour tout dire en un mot, un économiste de l’école anglaise ou américaine. Frédéric Bastiat
Et cette grande chimère, nous l’avons placée, pour l’édification du peuple, au frontispice de la Constitution. Voici les premiers mots du préambule: « La France s’est constituée en République pour… appeler tous les citoyens à un degré toujours plus élevé de moralité, de lumière et de bien-être. »  Ainsi, c’est la France ou l’abstraction, qui appelle les Français ou les réalités à la moralité, au bien-être, etc. N’est-ce pas abonder dans le sens de cette bizarre illusion qui nous porte à tout attendre d’une autre énergie que la nôtre? N’est-ce pas donner à entendre qu’il y a, à côté et en dehors des Français, un être vertueux, éclairé, riche, qui peut et doit verser sur eux ses bienfaits? N’est-ce pas supposer, et certes bien gratuitement, qu’il y a entre la France et les Français, entre la simple dénomination abrégée, abstraite, de toutes les individualités et ces individualités mêmes, des rapports de père à fils, de tuteur à pupille, de professeur à écolier?(…) Les Américains se faisaient une autre idée des relations des citoyens avec l’État, quand ils placèrent en tête de leur Constitution ces simples paroles: « Nous, le peuple des États-Unis, pour former une union plus parfaite, établir la justice, assurer la tranquillité intérieure, pourvoir à la défense commune, accroître le bien-être général et assurer les bienfaits de la liberté à nous-mêmes et à notre postérité, décrétons, etc. » Ici point de création chimérique, point d’abstraction à laquelle les citoyens demandent tout. Ils n’attendent rien que d’eux-mêmes et de leur propre énergie. Si je me suis permis de critiquer les premières paroles de notre Constitution, c’est qu’il ne s’agit pas, comme on pourrait le croire, d’une pure subtilité métaphysique. Je prétends que cette personnification de l’État a été dans le passé et sera dans l’avenir une source féconde de calamités et de révolutions. Bastiat
Je ne désire pas pour mon pays autant le free-trade que l’esprit du free-trade. Le free-trade, c’est un peu plus de richesse ; l’esprit du free-trade, c’est la réforme de l’intelligence même, c’est-à-dire la source de toutes les réformes. Frédéric Bastiat (Lettre à Cobden, le 20 mars 1847)
La cause que nous servons ne se renferme pas dans les limites d’une nation. Elle est universelle et ne trouvera sa solution que dans l’adhésion de tous les peuples. (…) Les difficultés s’accumulent autour de nous ; nous n’avons pas pour adversaires seulement des intérêts. L’ignorance publique se révèle maintenant dans toute sa triste étendue. En outre, les partis ont besoin de nous abattre. (…) Tous aspirent au même but : la Tyrannie. Ils ne diffèrent que sur la question de savoir en quelles mains l’arbitraire sera déposé. Aussi, ce qu’ils redoutent le plus, c’est l’esprit de la vraie liberté. (…) Ce qui m’afflige surtout, moi qui porte au cœur le sentiment démocratique dans toute son universalité, c’est de voir la démocratie française en tête de l’opposition à la liberté du commerce. Bastiat (Lettre à Cobden, 9 novembre 1847)
De grands obstacles nous viennent aussi de votre côté de la Manche. Mon cher Cobden, il faut que je vous parle en toute franchise. En adoptant le Libre-Echange, l’Angleterre n’a pas adopté la politique qui dérive logiquement du Libre-Échange. Le fera-t-elle ? Je n’en doute pas ; mais quand ? (…) On dit souvent qu’il ne faut pas confondre les nations avec leurs gouvernements. Il y a du vrai et du faux dans cette maxime ; et j’ose dire qu’elle est fausse à l’égard des peuples qui ont des moyens constitutionnels de faire prévaloir l’opinion. Considérez que la France n’a pas d’instruction économique. Lors donc qu’elle lit l’histoire, lorsqu’elle y voit les envahissements successifs de l’Angleterre, quand elle étudie les moyens diplomatiques qui ont amené ces envahissements, quand elle voit un système séculaire suivi avec persévérance, soit que les wighs ou les torys tiennent le timon de l’État, quand elle lit dans vos journaux qu’en ce moment l’Angleterre a 34,000 marins à bord des vaisseaux de guerre, comment voulez-vous qu’elle se fie, pour un changement dans votre politique, à la force d’un principe que d’ailleurs elle ne comprend pas ?  Bastiat (Lettre à Cobden, 15 octobre 1847)
Mon ami, l’ignorance et l’indifférence dans ce pays, en matière d’économie politique, dépassent tout ce que j’aurais pu me figurer. Ce n’est pas une raison pour se décourager, au contraire, c’en est une pour nous donner le sentiment de l’utilité, de l’urgence même de nos efforts. Mais je comprends aujourd’hui une chose : c’est que la liberté commerciale est un résultat trop éloigné pour nous. Heureux si nous pouvons déblayer la route de quelques obstacles. — Le plus grand n’est pas le parti protectionniste, mais le socialisme avec ses nombreuses ramifications. — S’il n’y avait que les monopoleurs, ils ne résisteraient pas à la discussion. — Mais le socialisme leur vient en aide. Celui-ci admet la liberté en principe et renvoie l’exécution après l’époque où le monde sera constitué sur le plan de Fourier ou tout autre inventeur de société. — Et, chose singulière, pour prouver que jusque-là la liberté sera nuisible, ils reprennent tous les arguments des monopoleurs : balance du commerce, exportation du numéraire, supériorité de l’Angleterre, etc., etc. D’après cela, vous me direz que combattre les monopoleurs, c’est combattre les socialistes. — Non. — Les socialistes ont une théorie sur la nature oppressive du capital, par laquelle ils expliquent l’inégalité des conditions, et toutes les souffrances des classes pauvres. Ils parlent aux passions, aux sentiments, et même aux meilleurs instincts des hommes. Ils séduisent la jeunesse, montrant le mal et affirmant qu’ils possèdent le remède. Ce remède consiste en une organisation sociale artificielle de leur invention, qui rendra tous les hommes heureux et égaux, sans qu’ils aient besoin de lumières et de vertus. — Encore si tous les socialistes étaient d’accord sur ce plan d’organisation, on pourrait espérer de le ruiner dans les intelligences. Mais vous comprenez que, dans cet ordre d’idées, et du moment qu’il s’agit de pétrir une société, chacun fait la sienne, et tous les matins nous sommes assaillis par des inventions nouvelles. Nous avons donc à combattre une hydre à qui il repousse dix têtes quand nous lui en coupons une. Le malheur est que cette méthode a un puissant attrait pour la  (jeunesse. On lui montre des souffrances ; et par là on commence par toucher son cœur. Ensuite on lui dit que tout peut se guérir, au moyen de quelques combinaisons artificielles ; et par là on met son imagination en campagne. Bastiat (Lettre à Cobden, 5 juillet 1847)
On nous accuse, dans le parti démocratique et socialiste, d’être voués au culte des intérêts matériels et de tout ramener à des questions de richesses. J’avoue que lorsqu’il s’agit des masses, je n’ai pas ce dédain stoïque pour la richesse. Ce mot ne veut pas dire quelques écus de plus ; il signifie du pain pour ceux qui ont faim, des vêtements pour ceux qui ont froid, de l’éducation, de l’indépendance, de la dignité. — Mais, après tout, si le résultat du libre-échange devait être uniquement d’accroître la richesse publique, je ne m’en occuperais pas plus que de toute autre question agricole ou industrielle. Ce que je vois surtout dans notre agitation, c’est l’occasion de combattre quelques préjugés et de faire pénétrer dans le public quelques idées justes. C’est là un bien indirect cent fois supérieur aux avantages directs de la liberté commerciale (…) Si la liberté était proclamée demain, le public resterait dans l’ornière où il est sous tous les autres rapports ; mais, au début, je suis obligé de ne toucher qu’avec un extrême ménagement à ces idées accessoires, afin de ne pas heurter nos propres collègues. Aussi je consacre mes efforts à élucider le problème économique. Ce sera le point de départ de vues plus élevées. Bastiat (Lettre à Cobden, le 20 avril 1847)
La révolution de février a été certainement plus héroïque que celle de juillet ; rien d’admirable comme le courage, l’ordre, le calme, la modération de la population parisienne. Mais quelles en seront les suites ? Depuis dix ans, de fausses doctrines, fort en vogue, nourrissent les classes laborieuses d’absurdes illusions. Elles sont maintenant convaincues que l’État est obligé de donner du pain, du travail, de l’instruction à tout le monde. Le gouvernement provisoire en a fait la promesse solennelle ; il sera donc forcé de renforcer tous les impôts pour essayer de tenir cette promesse, et, malgré cela, il ne la tiendra pas. Je n’ai pas besoin de te dire l’avenir que cela nous prépare. (…) Il est évident que toutes ces promesses aboutiront à ruiner la province pour satisfaire la population de Paris ; car le gouvernement n’entreprendra jamais de nourrir tous les métayers, ouvriers et artisans des départements, et surtout des campagnes. (…) Pauvre peuple ! que de déceptions on lui a préparées ! Il était si simple et si juste de le soulager par la diminution des taxes ; on veut le faire par la profusion, et il ne voit pas que tout le mécanisme consiste à lui prendre dix pour lui donner huit, sans compter la liberté réelle qui succombera à l’opération (…) Comment, comment lutter contre une école qui a la force en main et qui promet le bonheur parfait à tout le monde ? Ami, si l’on me disait : Tu vas faire prévaloir ton idée aujourd’hui, et demain tu mourras dans l’obscurité, j’accepterais de suite ; mais lutter sans chance, sans être même écouté, quelle rude tâche ! Adieu, les élections sont prochaines, nous nous verrons alors ; en attendant, dis-moi si tu remarques quelques bonnes dispositions en ma faveur. Bastiat (Lettre à M. Félix Coudroy, 29 février 1848)
We hold from God the gift which includes all others. This gift is life — physical, intellectual, and moral life. But life cannot maintain itself alone. The Creator of life has entrusted us with the responsibility of preserving, developing, and perfecting it. In order that we may accomplish this, He has provided us with a collection of marvelous faculties. And He has put us in the midst of a variety of natural resources. By the application of our faculties to these natural resources we convert them into products, and use them. This process is necessary in order that life may run its appointed course. Life, faculties, production — in other words, individuality, liberty, property — this is man. And in spite of the cunning of artful political leaders, these three gifts from God precede all human legislation, and are superior to it. Life, liberty, and property do not exist because men have made laws. On the contrary, it was the fact that life, liberty, and property existed beforehand that caused men to make laws in the first place. Bastiat
Nous tenons de Dieu le don qui pour nous les renferme tous, la Vie, — la vie physique, intellectuelle et morale. Mais la vie ne se soutient pas d’elle-même. Celui qui nous l’a donnée nous a laissé le soin de l’entretenir, de la développer, de la perfectionner. Pour cela, il nous a pourvus d’un ensemble de Facultés merveilleuses ; il nous a plongés dans un milieu d’éléments divers. C’est par l’application de nos facultés à ces éléments que se réalise le phénomène de l’Assimilation, de l’Appropriation, par lequel la vie parcourt le cercle qui lui a été assigné. Existence, Facultés, Assimilation — en d’autres termes, Personnalité, Liberté, Propriété, — voilà l’homme. C’est de ces trois choses qu’on peut dire, en dehors de toute subtilité démagogique, qu’elles sont antérieures et supérieures à toute législation humaine. Ce n’est pas parce que les hommes ont édicté des Lois que la Personnalité, la Liberté et la Propriété existent. Au contraire, c’est parce que la Personnalité, la Liberté et la Propriété préexistent que les hommes font des Lois. Bastiat

Et si on relisait Bastiat ?

En ce 225e anniversaire de la Déclaration des droits américaine …

Qui inspira largement la nôtre …

Au lendemain de la disparition  d’un des pires dictateurs de la planète qui a donné lieu aux ignominies que l’on sait …

Et à l’heure où, sur fond de réveil des peuples contre leurs élites mais aussi de manoeuvres d’intimidation des forces de la réaction …

Recule déjà une droite qui venait tout juste de commençait enfin à s’assumer comme telle …

Refuse toujours l’obstacle une gauche qui n’a toujours pas réussi à faire son aggiornamento …

Et continue à se gauchiser une extrême-droite toujours plus tentée par l’étatisme et l’interventionnisme …

Retour avec le récent entretien du Figaro de l’historienne des idées Françoise Mélonio …

Sur cette difficulté si particulière, catholicisme et monarchie absolue obligent, avec le libéralisme …

Dont ne semble décidément vouloir se défaire la terre de Tocqueville, Constant et Bastiat …

Et redécouverte justement avec le fameux texte de Bastiat sur la loi …

De cette si farouche volonté de maintenir hors de portée humaine comme don divin, la précédence et la prééminence de la liberté sur le politique …

Les Français ont-ils un problème avec le libéralisme ?
Alexis Feertchak
Le Figaro
16/09/2016

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – Alors que de nouvelles manifestations ont eu lieu contre la loi Travail, l’historienne des idées Françoise Mélonio a accordé au FigaroVox un entretien fleuve pour éclairer le rapport ambigu des Français avec le libéralisme.

Docteur d’État et agrégée de Lettres, normalienne, Françoise Mélonio est professeur de Littérature à l’Université Paris-Sorbonne. Ancienne directrice adjointe (Lettres) de l’École normale supérieure (Ulm), elle a été doyenne du Collège universitaire puis directrice des Études et de la Scolarité de Sciences Po Paris. Spécialiste de Tocqueville, elle a notamment dirigé la collection d’Histoire culturelle de la France publiée aux éditions du Seuil.

FIGAROVOX. – Une étude du CEVIPOF de 2016, réalisée pendant les débats sur la loi Travail, montre qu’un tiers seulement des électeurs sont libéraux au sens économique. De Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon comme à l’intérieur des partis dits de gouvernement, il est de bon ton de critiquer une «révolution néolibérale» responsable des maux économiques du pays. À l’inverse, très peu d’hommes politiques assumeront en France un programme libéral. La France a-t-elle un problème avec le libéralisme?

Françoise MELONIO. – Jean Tirole rappelle aussi (1) que les Américains sont deux fois plus nombreux que les Français à trouver des vertus aux marchés. La dénonciation du «grand méchant marché», pour reprendre le titre d’Augustin Landier et David Thesmar (2007), est un lieu commun politiquement d’autant plus séduisant qu’il permet de faire retomber la responsabilité de nos difficultés sur le monde extérieur «néolibéral»: l’Europe, la City, etc.

Je ne dirai pas pour autant que la France a un problème avec le libéralisme, terme qui se pense mal au singulier. Il y a des traditions nationales différentes parmi les libéraux. Il est vrai que nous sommes héritiers d’une tradition qui pense que la vie économique doit être encadrée par le politique. Les Français, aujourd’hui comme hier, se méfient du marché, s’inquiètent des conséquences sociales de l’individualisme radical ; ils craignent une «société qui tombe en poussière», pour reprendre une métaphore postrévolutionnaire. Cette dénonciation française de l’individualisme lié au monde de l’argent vient des contre-révolutionnaires et des catholiques, et se trouve reprise par les premiers socialistes. La tradition anglo-américaine, protestante, est très différente: le mot «individualisme» en anglais est d’emblée positif, les Américains valorisent l’héroïsme entrepreneurial. En français le mot «individualisme» qui apparaît vers 1820 est resté très généralement négatif. Aussi bien coexistent en France à la fois une tradition illibérale, étatiste, et une tradition libérale qui dès le XVIIIème siècle défend l’individu moderne émancipé, valorise les initiatives individuelles tout en repoussant l’individualisme et en souhaitant un encadrement politique de l’économie.

Lisez les admirables chapitres de Tocqueville en 1840 sur l’individualisme, ce «sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables, et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis ; de telle sorte que, après s’être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même». Tocqueville en vient à redouter l’émergence d’une nouvelle «aristocratie manufacturière», qui «après avoir appauvri et abruti les hommes dont elle se sert, les livre en temps de crise à la charité publique pour les nourrir». La description qu’il fait des usines de Manchester est tout aussi horrifique que celle que donnent le catholique Montalembert ou les socialistes – ce qui ne l’empêche nullement de dénoncer dans l’étatisme économique la «route de la servitude». Il est donc vrai qu’il y a dans notre tradition peu de partisans d’un marché sans régulation forte de l’État, peu de partisans d’un «État Croupion» ou du laissez faire – Frédéric Bastiat, malgré son talent, est peu écouté. L’attachement aux libertés politiques a suscité historiquement chez nous plus de combats que la liberté d’entreprendre, le politique prime sur l’économique – ce n’est pas nécessairement ilibéral…

N’a-t-on pas aussi tendance à oublier que le libéralisme n’est pas d’abord une doctrine économique de «laisser-aller», mais qu’il est au départ une doctrine philosophique, politique et juridique relative au rapport entre les individus, la société et l’État?

En effet le libéralisme se pense d’abord comme l’émancipation de l’individu par rapport à la tutelle de l’Église et à celle du souverain absolu, plus tard aussi par rapport à la tyrannie de la majorité que dénonce Tocqueville aux États-Unis. Ce qu’il y a de commun entre tous les penseurs libéraux, c’est l’idée que la liberté n’est pas un moyen mais une fin, ce qui peut se décliner dans des secteurs très divers: religieux, culturel, politique, économique…

John Dewey estimait en 1935 que «le fait que le libéralisme accorde une réelle valeur à l’expérience a entraîné une réévaluation continuelle des idées d’individualité et de liberté» (2). L’adaptation est-elle la première force du libéralisme?

Oui sans doute, parce que ce n’est pas une doctrine, peut être pas même une philosophie, mais un attachement à un principe qui est l’autonomie de l’individu. Les libéraux français, si divers, mettent leur pensée à l’épreuve des responsabilités: Malesherbes (l’arrière-grand-père de Tocqueville) réclamant de la monarchie plus de transparence fiscale et luttant pour la reconnaissance des droits des protestants ; Benjamin Constant grand orateur parlementaire sous la Restauration, Guizot, Tocqueville, députés et ministres, Laboulaye… Raymond Aron est un «spectateur engagé». Une génération est plus sensible à l’urgence d’obtenir des garanties pour les individus (sous l’Empire, Mme de Stael ou Constant, sous le second Empire Laboulaye et Jules Ferry), une autre sera plus soucieuse d’assurer l’ordre (Guizot sous la monarchie de juillet). Il y a des moments libéraux et des générations libérales plus qu’un libéralisme, du fait même de cette volonté d’adaptation aux circonstances.

N’existe-t-il pas aujourd’hui un libéralisme culturel ou sociétal, qui s’ajoute à la division traditionnelle entre libéralismes économique et politique? Quel est le lien entre libéralisme et progressisme?

Le principe de liberté se déploie dans des secteurs très divers ; la reconnaissance de la singularité individuelle dans l’ordre culturel ou sociétal est aujourd’hui un enjeu considérable. Mais les libéraux du 19ème siècle (Constant, Tocqueville notamment) étaient déjà des défenseurs acharnés de la liberté des associations, de la presse, et des cultes… Le progressisme est une autre catégorie: on peut vouloir le progrès en opprimant les individus. Parmi les libéraux, il y a des «progressistes» qui réclament une extension des libertés – sous la Restauration par exemple contre l’emprise du clergé et d’une noblesse conservatrice ; plus tard les orléanistes comme Guizot ou les libéraux de la fin du siècle tendent à penser qu’ils ont atteint la fin de l’histoire et leur libéralisme tourne à l’immobilisme… cette tension se retrouve dans toute l’histoire des libéraux.

Se référant à Tocqueville, Lucien Jaume estime qu’historiquement, les Français sont davantage attachés à l’égalité qu’à la liberté. Cela peut-il expliquer un certain antilibéralisme de l’Hexagone?

En effet Lucien Jaume met très vigoureusement ce point en lumière dans ses travaux sur l’histoire du libéralisme. Pour Tocqueville, la préférence pour l’égalité caractérise toutes les démocraties, mais elle est bien plus forte chez les Français car elle résulte de l’éducation politique que leur a donnée la monarchie. Les rois ont accaparé tous les pouvoirs et divisé pour mieux régner: en donnant une multitude de petits privilèges, ils ont attisé l’envie entre les Français, tout en les privant de toute expérience pratique de la liberté. Si bien que la Révolution – dont Tocqueville admire l’élan en 1789 vers la liberté – a vite renoué avec la tradition absolutiste ; c’est à ce peu de goût pour la liberté et au désir insatiable de l’égalité que Tocqueville attribue la récurrence des révolutions en France et la fascination pour des régimes autoritaires comme celui de Napoléon III.

Tocqueville fait néanmoins à la fin de sa vie de cette culture révolutionnaire et despotique un trait du continent européen plus que spécifiquement français: l’aire germanique lui semble ressembler à la France d’ancien régime (il apprend l’allemand pour aller voir en 1854 de l’autre côté du Rhin l’ancien régime encore tout vivant) ; la Russie qu’il ne connaît que par les livres lui semble un exemple extrême d’égalité dans la servitude. Il y a une histoire longue du continent européen qui enracine nos politiques dans l’expérience des anciens régimes. Cela dit, ni Tocqueville ni aucun des penseurs libéraux ne tombent durablement dans l’illusion d’une malédiction des origines qui rendrait impossible la liberté sur le continent européen.

La France est l’un des plus anciens États centralisés au monde, tradition que la Révolution française n’a fait qu’amplifier. Cet attachement à l’État participe-t-il du même mouvement de méfiance à l’endroit du libéralisme?

Il y a en effet un illibéralisme originel de la démocratie française qui tient à l’ancienneté de la centralisation, à la tradition catholique aussi, qui a longtemps soumis la conscience individuelle aux droits de la vérité et au magistère du clergé. La première comme la seconde république ont repris l’idéal d’unanimité du catholicisme et de la monarchie. La pluralité des opinions est perçue comme suspecte. Et l’idée est très prégnante qu’entre le fort et le faible, c’est l’État qui protège. Cela dit, en pratique la centralisation de l’ancien régime n’est pas si forte qu’on le dit parfois: Tocqueville reconnaît que la règle est dure mais la pratique molle… ce qui peut se dire des régimes suivants. Aujourdhui, l’attachement à l’État n’empêche pas une forte revendication d’autonomie.

Historiquement, la France est aussi un pays de petits propriétaires, très attachés à leur liberté par rapport à l’État, mais aussi par rapport aux différentes «puissances», qu’elles soient économiques, politiques ou financières. Comment expliquer la conjonction entre ce phénomène et l’attachement à un État fort?

La glorification de la petite propriété (rurale surtout) est un lieu commun libéral. Locke en fait le moyen pour chacun d’assurer sa conservation et son indépendance ; en France les petits propriétaires ayant bénéficié de la vente des biens nationaux et de l’abolition des droits féodaux, la petite propriété apparaît comme une conquête révolutionnaire. Jusque sous la troisième république, on trouve des éloges de la moralité des petits propriétaires, qui tient justement à leur indépendance. Mais c’est de l’État que le petit propriétaire attend la garantie dans ses transactions – et aussi le maintien de l’ordre qui assure le respect de la propriété. Guizot et Tocqueville sont protectionnistes et très attachés à l’ordre social… Je ne vois donc pas de contradiction entre le goût de l’indépendance et l’attachement aux garanties apportées par un État fort.

Ne retrouve-t-on pas aujourd’hui cette ambivalence au sein du Front national entre une vision étatiste et interventionniste dans les anciens territoires ouvriers et une vision davantage poujadiste parmi les artisans, les commerçants, les indépendants et les petits patrons, notamment dans le sud de la France?

Je ne m’aventurerai pas dans un commentaire sur les électeurs du Front national sur lesquels il y a d’excellentes études (Dominique Reynié, Pascal Perrineau).

Au-delà du cas spécifique de cet électorat, ce qui nous frappe tous aujourd’hui est la perte de confiance dans le personnel politique, la crise de la représentation et le doute sur la capacité de l’État à défendre un bien commun. L’enjeu aujourd’hui est de fonder précisément ce que Tocqueville cherchait à fonder: une communauté de citoyens, une revalorisation de la décision politique, une participation de tous à la vie publique. À ceci près que Tocqueville comme ses contemporains pensait une démocratie guidée par des notables, et qu’il nous faut penser à nouveaux frais la question des «élites» en évitant la confiscation du politique. J’aime à citer cette phrase de L’ancien régime et la Révolution: «ll n’y a rien de moins indépendant qu’un citoyen libre».

Il y a quelques années, la loi française anti-Burka déclenchait un tollé dans les pays anglo-saxons, ce qui est arrivé derechef avec les arrêtés anti-burkini cet été. Le modèle républicain à la française vient-il se heurter au libéralisme politique?

La question est compliquée par la menace terroriste, et le disgracieux burkini n’est pas, je crois, l’objet le plus adéquat pour s’interroger sur la place du religieux dans nos démocraties libérales.

Cela dit, la différence avec les pays anglo-saxons tient à l’histoire particulière des relations entre l’État et les religions en France ; la France a longtemps vécu sous un système concordaire depuis le concordat de Bologne en 1516 dont on célèbre l’anniversaire cette année et le concordat de 1801, complété par les articles organiques incluant les protestants (auxquels on ajoute les juifs en 1808) et ce jusqu’à la séparation de 1905. Le concordat reconnaît aux religions «reconnues» une mission publique, les protège en contrepartie d’un contrôle très tatillon (l’État propose au pape les nominations d’évêques, finance les cultes reconnus, surveille les réunions, le clergé doit prêter serment de fidélité etc.). Pour les libéraux (et aussi pour les catholiques à partir de 1830) cette forme de religion politique est une contrainte insupportable, mais ils réclament rarement avant la fin du 19ème siècle une séparation complète et immédiate comme aux États Unis, pour des raisons d’ordre public et aussi parce qu’ils pensent, comme Tocqueville, le maintien des croyances indispensable à la moralité et la cohésion: «pour qu’un peuple soit libre il faut qu’il croie». La loi de 1905 adoptée à la suite d’un conflit séculaire a été dans la pratique une loi de liberté: elle a mis fin à la fonction sociale et politique des religions tout en reconnaissant l’exercice public des cultes. Ce très long travail, très conflictuel, de la séparation explique la vigilance particulière des Français à l’égard de toute affirmation publique d’une religion qui menacerait l’espace commun de coexistence.

Le deuxième aspect tient en effet à notre modèle social républicain qui se veut très intégrateur et redistributif: on sait que la redistribution est plus poussée quand les populations se perçoivent comme homogènes. L’acceptation de la redistribution et le consentement à l’impôt sont liés à ce que Tocqueville met au cœur de l’anthropologie démocratique: le sentiment de la similitude. Aux États-Unis, la faiblesse historique de l’État providence et de la redistribution va de pair avec la fragmentation sociale et l’acceptation des singularités ou du communautarisme ; en France le poids de la redistribution et l’ambition du projet intégrateur sont inséparables d’un fort sentiment de ce qui est commun, sentiment qui est blessé par tout ce qui est perçu – à tort ou à raison – comme une volonté de sécession. Toute la difficulté est aujourd’hui de combiner l’acceptation du pluralisme et de la distinction avec l’affirmation vigoureuse de la similitude sur l’essentiel et d’un projet commun.

Alexis de Tocqueville, Benjamin Constant, Germaine de Staël, Victor Cousin, Hippolyte Taine, etc. la France a compté parmi les premiers intellectuels libéraux. Comment expliquer l’antilibéralisme qui siège aujourd’hui depuis longtemps parmi les «intellectuels» français?

Le refus du libéralisme par certains intellectuels n’est pas une nouveauté dans la tradition française – et la dénonciation de l’illibéralisme des penseurs français par les anglo-saxons est aussi une tradition. Friedrich Hayek s’en était pris très violemment à la tradition continentale européenne dans La route de la servitude en 1944 (titre emprunté à Tocqueville dans son grand discours contre le droit du travail en 1848): parmi les Européens infestés selon lui de rousseauisme il ne trouve à sauver que Kant, Constant et Tocqueville qu’il juge du reste peu français et pas exempt de toute contamination. Plus près de nous et dans un autre contexte idéologique, Tony Judt, s’en prend en 1992 dans Past imperfect french intellectuals 1944-1956 (trad. Fayard, 1992) à la fascination des penseurs français pour le marxisme.

Les libéraux français n’ont pas dans notre univers intellectuel la position dominante qu’ils ont en Angleterre ou aux États Unis pour les raisons historiques que j’ai données ; ils n’en ont pas moins un rôle essentiel quoique discontinu. Ils sont souvent meilleurs dans l’opposition…: sous le premier ou le second Empire, sous la Restauration. En France il y a dans les années 1970/1980 un grand moment libéral qui permet de penser le communisme ou le passé d’une illusion pour parler comme François Furet.

Donald Trump aux États-Unis, victoire du Brexit aux États-Unis, succès des partis populistes partout en Europe, éclosion de «démocratures» dans de nombreux pays émergents, le libéralisme ne connaît-il pas une crise profonde en tant que modèle politique? Dans Suis-je un libéral (1925), John Maynard Keynes écrivait: «Il nous faut inventer une nouvelle sagesse pour une époque nouvelle». N’est-ce pas aujourd’hui le défi du libéralisme pour se réinventer?

Tocqueville écrivait en 1835: «Il faut une science politique nouvelle à un monde tout nouveau»… La crise de la politique désormais n’est plus pensable comme une exception française. Mais l’intelligence de cette crise nouvelle gagne à la méditation des grands classiques. Marc Bloch rappelait que «l »ignorance du passé ne se borne pas à nuire à la connaissance du présent, elle compromet, dans le présent, l’action même».


(1) Jean TIROLE, Économie du bien commun, p. 58, éd. PUF, 2016.

(2) John DEWEY, The future of liberalism, éd. Later Works, 1935

Voir aussi:

« The Law »
A selected essay reprint
Frédéric Bastiat
Bastiat, Frédéric
(1801-1850)
Introduction

Walter E. Williams*

I must have been forty years old before reading Frederic Bastiat’s classic The Law. An anonymous person, to whom I shall eternally be in debt, mailed me an unsolicited copy. After reading the book I was convinced that a liberal-arts education without an encounter with Bastiat is incomplete. Reading Bastiat made me keenly aware of all the time wasted, along with the frustrations of going down one blind alley after another, organizing my philosophy of life. The Law did not produce a philosophical conversion for me as much as it created order in my thinking about liberty and just human conduct.

Many philosophers have made important contributions to the discourse on liberty, Bastiat among them. But Bastiat’s greatest contribution is that he took the discourse out of the ivory tower and made ideas on liberty so clear that even the unlettered can understand them and statists cannot obfuscate them. Clarity is crucial to persuading our fellowman of the moral superiority of personal liberty.

Like others, Bastiat recognized the greatest single threat to liberty is government. Notice the clarity he employs to help us identify and understand evil government acts such as legalized plunder. Bastiat says, « See if the law takes from some persons what belongs to them, and gives it to other persons to whom it does not belong. See if the law benefits one citizen at the expense of another by doing what the citizen himself cannot do without committing a crime. » With such an accurate description of legalized plunder, we cannot deny the conclusion that most government activities, including ours, are legalized plunder, or for the sake of modernity, legalized theft.

Frederic Bastiat could have easily been a fellow traveler of the signers of our Declaration of Independence. The signers’ vision of liberty and the proper role of government was captured in the immortal words: « We hold these truths to be self-evident, that all men are created equal, that they are endowed by their Creator with certain Unalienable Rights, that among these are Life, Liberty and the pursuit of Happiness. That to secure these rights, governments are instituted among Men…. » Bastiat echoes the identical vision, saying, « Life, faculties, production—in other words individuality, liberty, property—that is man. And in spite of the cunning of artful political leaders, these three gifts from God precede all human legislation, and are superior to it. » Bastiat gave the same rationale for government as did our Founders, saying, « Life, liberty and property do not exist because men have made laws. On the contrary, it is the fact that life, liberty and property existed beforehand that caused men to make laws in the first place. » No finer statements of natural or God-given rights have been made than those found in our Declaration of Independence and The Law.

Bastiat pinned his hopes for liberty on the United States saying, « …look at the United States. There is no country in the world where the law is kept more within its proper domain: the protection of every person’s liberty and property. As a consequence of this, there appears to be no country in the world where the social order rests on a firmer foundation. » Writing in 1850, Bastiat noted two areas where the United States fell short: « Slavery is a violation, by law, of liberty. The protective tariff is a violation, by law, of property. »

If Bastiat were alive today, he would be disappointed with our failure to keep the law within its proper domain. Over the course of a century and a half, we have created more than 50,000 laws. Most of them permit the state to initiate violence against those who have not initiated violence against others. These laws range from anti-smoking laws for private establishments and Social Security « contributions » to licensure laws and minimum wage laws. In each case, the person who resolutely demands and defends his God-given right to be left alone can ultimately suffer death at the hands of our government.*1

Bastiat explains the call for laws that restrict peaceable, voluntary exchange and punish the desire to be left alone by saying that socialists want to play God. Socialists look upon people as raw material to be formed into social combinations. To them—the elite— »the relationship between persons and the legislator appears to be the same as the relationship between the clay and the potter. » And for people who have this vision, Bastiat displays the only anger I find in The Law when he lashes out at do-gooders and would-be rulers of mankind, « Ah, you miserable creatures! You who think that you are so great! You who judge humanity to be so small! You who wish to reform everything! Why don’t you reform yourselves? That task would be sufficient enough. »

Bastiat was an optimist who thought that eloquent arguments in defense of liberty might save the day; but history is not on his side. Mankind’s history is one of systematic, arbitrary abuse and control by the elite acting privately, through the church, but mostly through government. It is a tragic history where hundreds of millions of unfortunate souls have been slaughtered, mostly by their own government. A historian writing 200 or 300 years from now might view the liberties that existed for a tiny portion of mankind’s population, mostly in the western world, for only a tiny portion of its history, the last century or two, as a historical curiosity that defies explanation. That historian might also observe that the curiosity was only a temporary phenomenon and mankind reverted back to the traditional state of affairs—arbitrary control and abuse.

Hopefully, history will prove that pessimistic assessment false. The worldwide collapse of the respectability of the ideas of socialism and communism suggests that there is a glimmer of hope. Another hopeful sign is the technological innovations that make it more difficult for government to gain information on and control its citizens. Innovations such as information access, communication and electronic monetary transactions will make government attempts at control more costly and less probable. These technological innovations will increasingly make it possible for world citizens to communicate and exchange with one another without government knowledge, sanction or permission.

Collapse of communism, technological innovations, accompanied by robust free-market organizations promoting Bastiat’s ideas, are the most optimistic things I can say about the future of liberty in the United States. Americans share an awesome burden and moral responsibility. If liberty dies in the United States, it is destined to die everywhere. A greater familiarity with Bastiat’s clear ideas about liberty would be an important step in rekindling respect and love, and allowing the resuscitation of the spirit of liberty among our fellow Americans.


Notes for this chapter

Walter E. Williams, John M. Olin Distinguished Professor of Economics and Chairman of the Economics Department at George Mason University, Fairfax, Virginia.

Death is not the stated penalty for disobedience; however, death can occur if the person refuses to submit to government sanctions for his disobedience.The Law

Foreword

Sheldon Richman

The state is that great fiction by which everyone tries to live at the expense of everyone else.

—Frederic Bastiat

Frederic Bastiat (1801-1850) holds a special place in the hearts and minds of the friends of liberty. There is no mystery here to be solved. The key to Bastiat’s appeal is the integrity and elegance of his message. His writing exhibits a purity and a reasoned passion that are rare in the modern world. He always wrote to be understood, to persuade, not to impress or to obfuscate.

Through the device of the fable, Bastiat deftly shattered the misconceptions about economics for his French contemporaries. When today, in modern America, we continue to be told, by intellectuals as well as by politicians, that the free entry of foreign-made products impoverishes us or that destructive earthquakes and hurricanes create prosperity by creating demand for rebuilding, we are seeing the results of a culture ignorant of Frederic Bastiat.

But to think of Bastiat as just an economist is to insufficiently appreciate him. Bastiat was a legal philosopher of the first rank. What made him so is The Law. Writing as France was being seduced by the false promises of socialism, Bastiat was concerned with law in the classical sense; he directs his reason to the discovery of the principles of social organization best suited to human beings.

He begins by recognizing that individuals must act to maintain their lives. They do so by applying their faculties to the natural world and transforming its components into useful products. « Life, faculties, production—in other words, individuality, liberty, property—this is man, » Bastiat writes. And since they are at the very core of human nature, they « precede all human legislation, and are superior to it. » Too few people understand that point. Legal positivism, the notion that there is no right and wrong prior to the enactment of legislation, sadly afflicts even some advocates of individual liberty (the utilitarian descendants of Bentham, for example). But, Bastiat reminds us, « Life, liberty, and property do not exist because men have made laws. On the contrary, it was the fact that life, liberty, and property existed beforehand that caused men to make laws in the first place. »

For Bastiat, law is a negative. He agreed with a friend who pointed out that it is imprecise to say that law should create justice. In truth, the law should prevent injustice. « Justice is achieved only when injustice is absent. » That may strike some readers as dubious. But on reflection, one can see that a free and just society is what results when forcible intervention against individuals does not occur; when they are left alone.

The purpose of law is the defense of life, liberty, and property. It is, says Bastiat, « the collective organization of the individual right of lawful defense. » Each individual has the right to defend his life, liberty, and property. A group of individuals, therefore, may be said to have « collective right » to pool their resources to defend themselves. « Thus the principle of collective right—its reason for existing, its lawfulness—is based on individual right. And this common force that protects this collective right cannot logically have any other purpose or any other mission than that for which it acts as a substitute. » If the very purpose of law is the protection of individual rights, then law may not be used—without contradiction—to accomplish what individuals have no right to do. « Such a perversion of force would be… contrary to our premise. » The result would be unlawful law.

A society based on a proper conception of law would be orderly and prosperous. But unfortunately, some will choose plunder over production if the former requires less effort than the latter. A grave danger arises when the class of people who make the law (legislation) turns to plunder. The result, Bastiat writes, is « lawful plunder. » At first, only the small group of lawmakers practices legal plunder. But that may set in motion a process in which the plundered classes, rather than seeking to abolish the perversion of law, instead strive to get in on it. « It is as if it were necessary, before a reign of justice appears, for everyone to suffer a cruel retribution—some for their evilness, and some for their lack of understanding. »

The result of generalized legal plunder is moral chaos precisely because law and morality have been set at odds. « When law and morality contradict each other, the citizen has the cruel alternative of either losing his moral sense or losing his respect for the law. » Bastiat points out that for many people, what is legal is legitimate. So they are plunged into confusion. And conflict.

As long as it is admitted that the law may be diverted from its true purpose-that it may violate property instead of protecting it-then everyone will want to participate in making the law, either to protect himself against plunder or to use it for plunder. Political questions will always be prejudicial, dominant, and all-absorbing. There will be fighting at the door of the Legislative Palace, and the struggle within will be no less furious.

Sound familiar?

Bastiat finds another motive—besides the desire for booty—behind legal plunder: « false philanthropy. » Again, he sees a contradiction. If philanthropy is not voluntary, it destroys liberty and justice. The law can give nothing that has not first been taken from its owner. He applies that analysis to all forms of government intervention, from tariffs to so-called public education.

Bastiat’s words are as fresh as if they were written today. He explains that one can identify legal plunder by looking for laws that authorize that one person’s property be given to someone else. Such laws should be abolished « without delay. » But, he warns, « the person who profits from such law will complain bitterly, defending his acquired rights, » his entitlements. Bastiat’s advice is direct: « Do not listen to this sophistry by vested interests. The acceptance of these arguments will build legal plunder into a whole system. In fact, this has already occurred. The present-day delusion is an attempt to enrich everyone at the expense of everyone else. »

The world view that underlies the distortion of law, Bastiat writes, holds man as a passive entity, lacking a motor of his own and awaiting the hand and plan of the wise legislator. He quotes Rousseau: « The legislator is the mechanic who invents the machine. » Saint-Just: « The legislator commands the future. It is for him to will the good of mankind. It is for him to make men what he wills them to be. » And the razor-sharp Robespierre: « The function of government is to direct the physical and morale powers of the nation toward the end for which the commonwealth has come into being. »

Bastiat echoes Adam Smith’s condemnation of the « man of system, » who sees people as mere pieces to be moved about a chessboard. To accomplish his objectives, the legislator must stamp out human differences, for they impede the plan. Forced conformity (is there any other kind?) is the order of the day. Bastiat quotes several writers in this vein, then replies:

Oh, sublime writers! Please remember sometimes that this clay, this sand, and this manure which you so arbitrarily dispose of, are men! They are your equals! They are intelligent and free human beings like yourselves! As you have, they too have received from God the faculty to observe, to plan ahead, to think, and to judge for themselves!

After quoting several of those writers who are so willing to devote themselves to reinventing people, Bastiat can no longer control his outrage: « Ah, you miserable creatures! You think you are so great! You who judge humanity to be so small! You who wish to reform everything! Why don’t you reform yourselves? That would be sufficient enough. »

Nor does Bastiat allow unrestrained democracy to escape his grasp. With his usual elegance, he goes right to the core of the issue. The democrat hails the people’s wisdom. In what does that wisdom consist? The ability to pick all-powerful legislators—and that is all. « The people who, during the election, were so wise, so moral, so perfect, now have no tendencies whatever; or if they have any, they are tendencies that lead downward to degradation …. If people are as incapable, as immoral, and as ignorant as the politicians indicate, then why is the right of these same people to vote defended with such passionate insistence? » And « if the natural tendencies of mankind are so bad that it is not safe to permit people to be free, how is it that the tendencies of these organizers are always good? »

Bastiat closes his volume with a clarion call for freedom and a rejection of all proposals to impose unnatural social arrangements on people. He implores all « legislators and do-gooders [to] reject all systems, and try liberty. »

In the years since The Law was first published, little has been written in the classical liberal tradition that can approach its purity, its power, its nearly poetic quality. Alas, the world is far from having learned the lessons of The Law. Bastiat would be saddened by what America has become. He warned us. He identified the principles indispensable for proper human society and made them accessible to all. In the struggle to end the legalized plunder of statism and to defend individual liberty, how much more could be asked of one man?

—SHELDON RICHMAN,

November 1995

Voir enfin:

La Loi
Frédéric Bastiat
Œuvres complètes, vol. 4, p. 342.
Juin 1850.

La loi pervertie ! La loi — et à sa suite toutes les forces collectives de la nation, — la Loi, dis-je, non seulement détournée de son but, mais appliquée à poursuivre un but directement contraire ! La Loi devenue l’instrument de toutes les cupidités, au lieu d’en être le frein ! La Loi accomplissant elle-même l’iniquité qu’elle avait pour mission de punir ! Certes, c’est là un fait grave, s’il existe, et sur lequel il doit m’être permis d’appeler l’attention de mes concitoyens.

Nous tenons de Dieu le don qui pour nous les renferme tous, la Vie, — la vie physique, intellectuelle et morale.

Mais la vie ne se soutient pas d’elle-même. Celui qui nous l’a donnée nous a laissé le soin de l’entretenir, de la développer, de la perfectionner.

Pour cela, il nous a pourvus d’un ensemble de Facultés merveilleuses ; il nous a plongés dans un milieu d’éléments divers. C’est par l’application de nos facultés à ces éléments que se réalise le phénomène de l’Assimilation, de l’Appropriation, par lequel la vie parcourt le cercle qui lui a été assigné.

Existence, Facultés, Assimilation — en d’autres termes, Personnalité, Liberté, Propriété, — voilà l’homme.

C’est de ces trois choses qu’on peut dire, en dehors de toute subtilité démagogique, qu’elles sont antérieures et supérieures à toute législation humaine.

Ce n’est pas parce que les hommes ont édicté des Lois que la Personnalité, la Liberté et la Propriété existent. Au contraire, c’est parce que la Personnalité, la Liberté et la Propriété préexistent que les hommes font des Lois.

Qu’est-ce donc que la Loi ? Ainsi que je l’ai dit ailleurs, c’est l’organisation collective du Droit individuel de légitime défense.

Chacun de nous tient certainement de la nature, de Dieu, le droit de défendre sa Personne, sa Liberté, sa Propriété, puisque ce sont les trois éléments constitutifs ou conservateurs de la Vie, éléments qui se complètent l’un par l’autre et ne se peuvent comprendre l’un sans l’autre. Car que sont nos Facultés, sinon un prolongement de notre Personnalité, et qu’est-ce que la Propriété si ce n’est un prolongement de nos Facultés ?

Si chaque homme a le droit de défendre, même par la force, sa Personne, sa Liberté, sa Propriété, plusieurs hommes ont le Droit de se concerter, de s’entendre, d’organiser une Force commune pour pourvoir régulièrement à cette défense.

Le Droit collectif a donc son principe, sa raison d’être, sa légitimité dans le Droit individuel ; et la Force commune ne peut avoir rationnellement d’autre but, d’autre mission que les forces isolées auxquelles elle se substitue.

Ainsi, comme la Force d’un individu ne peut légitimement attenter à la Personne, à la Liberté, à la Propriété d’un autre individu, par la même raison la Force commune ne peut être légitimement appliquée à détruire la Personne, la Liberté, la Propriété des individus ou des classes.

Car cette perversion de la Force serait, en un cas comme dans l’autre, en contradiction avec nos prémisses. Qui osera dire que la Force nous a été donnée non pour défendre nos Droits, mais pour anéantir les Droits égaux de nos frères ? Et si cela n’est pas vrai de chaque force individuelle, agissant isolément, comment cela serait-il vrai de la force collective, qui n’est que l’union organisée des forces isolées ?

Donc, s’il est une chose évidente, c’est celle-ci : La Loi, c’est l’organisation du Droit naturel de légitime défense ; c’est la substitution de la force collective aux forces individuelles, pour agir dans le cercle où celles-ci ont le droit d’agir, pour faire ce que celles-ci ont le droit de faire, pour garantir les Personnes, les Libertés, les Propriétés, pour maintenir chacun dans son Droit, pour faire régner entre tous la Justice.

Et s’il existait un peuple constitué sur cette base, il me semble que l’ordre y prévaudrait dans les faits comme dans les idées. Il me semble que ce peuple aurait le gouvernement le plus simple, le plus économique, le moins lourd, le moins senti, le moins responsable, le plus juste, et par conséquent le plus solide qu’on puisse imaginer, quelle que fût d’ailleurs sa forme politique.

Car, sous un tel régime, chacun comprendrait bien qu’il a toute la plénitude comme toute la responsabilité de son Existence. Pourvu que la personne fût respectée, le travail libre et les fruits du travail garantis contre toute injuste atteinte, nul n’aurait rien à démêler avec l’État. Heureux, nous n’aurions pas, il est vrai, à le remercier de nos succès ; mais malheureux, nous ne nous en prendrions pas plus à lui de nos revers que nos paysans ne lui attribuent la grêle ou la gelée. Nous ne le connaîtrions que par l’inestimable bienfait de la Sûreté.

On peut affirmer encore que, grâce à la non-intervention de l’État dans les affaires privées, les Besoins et les Satisfactions se développeraient dans l’ordre naturel. On ne verrait point les familles pauvres chercher l’instruction littéraire avant d’avoir du pain. On ne verrait point la ville se peupler aux dépens des campagnes, ou les campagnes aux dépens des villes. On ne verrait pas ces grands déplacements de capitaux, de travail, de population, provoqués par des mesures législatives, déplacements qui rendent si incertaines et si précaires les sources mêmes de l’existence, et aggravent par là, dans une si grande mesure, la responsabilité des gouvernements.

Par malheur, il s’en faut que la Loi se soit renfermée dans son rôle. Même il s’en faut qu’elle ne s’en soit écartée que dans des vues neutres et discutables. Elle a fait pis : elle a agi contrairement à sa propre fin ; elle a détruit son propre but ; elle s’est appliquée à anéantir cette Justice qu’elle devait faire régner, à effacer, entre les Droits, cette limite que sa mission était de faire respecter ; elle a mis la force collective au service de ceux qui veulent exploiter, sans risque et sans scrupule, la Personne, la Liberté ou la Propriété d’autrui ; elle a converti la Spoliation en Droit, pour la protéger, et la légitime défense en crime, pour la punir.

Comment cette perversion de la Loi s’est-elle accomplie ? Quelles en ont été les conséquences ?

La Loi s’est pervertie sous l’influence de deux causes bien différentes : l’égoïsme inintelligent et la fausse philanthropie.

Parlons de la première.

Se conserver, se développer, c’est l’aspiration commune à tous les hommes, de telle sorte que si chacun jouissait du libre exercice de ses facultés et de la libre disposition de leurs produits, le progrès social serait incessant, ininterrompu, infaillible.

Mais il est une autre disposition qui leur est aussi commune. C’est de vivre et de se développer, quand ils le peuvent, aux dépens les uns des autres. Ce n’est pas là une imputation hasardée, émanée d’un esprit chagrin et pessimiste. L’histoire en rend témoignage par les guerres incessantes, les migrations de peuples, les oppressions sacerdotales, l’universalité de l’esclavage, les fraudes industrielles et les monopoles dont ses annales sont remplies.

Cette disposition funeste prend naissance dans la constitution même de l’homme, dans ce sentiment primitif, universel, invincible, qui le pousse vers le bien-être et lui fait fuir la douleur.

L’homme ne peut vivre et jouir que par une assimilation, une appropriation perpétuelle, c’est-à-dire par une perpétuelle application de ses facultés sur les choses, ou par le travail. De là la Propriété.

Mais, en fait, il peut vivre et jouir en s’assimilant, en s’appropriant le produit des facultés de son semblable. De là la Spoliation.

Or, le travail étant en lui-même une peine, et l’homme étant naturellement porté à fuir la peine, il s’ensuit, l’histoire est là pour le prouver, que partout où la spoliation est moins onéreuse que le travail, elle prévaut ; elle prévaut sans que ni religion ni morale puissent, dans ce cas, l’empêcher.

Quand donc s’arrête la spoliation ? Quand elle devient plus onéreuse, plus dangereuse que le travail.

Il est bien évident que la Loi devrait avoir pour but d’opposer le puissant obstacle de la force collective à cette funeste tendance ; qu’elle devrait prendre parti pour la propriété contre la Spoliation.

Mais la Loi est faite, le plus souvent, par un homme ou par une classe d’hommes. Et la Loi n’existant point sans sanction, sans l’appui d’une force prépondérante, il ne se peut pas qu’elle ne mette en définitive cette force aux mains de ceux qui légifèrent.

Ce phénomène inévitable, combiné avec le funeste penchant que nous avons constaté dans le cœur de l’homme, explique la perversion à peu près universelle de la Loi. On conçoit comment, au lieu d’être un frein à l’injustice, elle devient un instrument et le plus invincible instrument d’injustice. On conçoit que, selon la puissance du législateur, elle détruit, à son profit, et à divers degrés, chez le reste des hommes, la Personnalité par l’esclavage, la Liberté par l’oppression, la Propriété par la spoliation.

Il est dans la nature des hommes de réagir contre l’iniquité dont ils sont victimes. Lors donc que la Spoliation est organisée par la Loi, au profit des classes qui la font, toutes les classes spoliées tendent, par des voies pacifiques ou par des voies révolutionnaires, à entrer pour quelque chose dans la confection des Lois. Ces classes, selon le degré de lumière où elles sont parvenues, peuvent se proposer deux buts bien différents quand elles poursuivent ainsi la conquête de leurs droits politiques : ou elles veulent faire cesser la spoliation légale, ou elles aspirent à y prendre part.

Malheur, trois fois malheur aux nations où cette dernière pensée domine dans les masses, au moment où elles s’emparent à leur tour de la puissance législative !

Jusqu’à cette époque la spoliation légale s’exerçait par le petit nombre sur le grand nombre, ainsi que cela se voit chez les peuples où le droit de légiférer est concentré en quelques mains. Mais le voilà devenu universel, et l’on cherche l’équilibre dans la spoliation universelle. Au lieu d’extirper ce que la société contenait d’injustice, on la généralise. Aussitôt que les classes déshéritées ont recouvré leurs droits politiques, la première pensée qui les saisit n’est pas de se délivrer de la spoliation (cela supposerait en elles des lumières qu’elles ne peuvent avoir), mais d’organiser, contre les autres classes et à leur propre détriment, un système de représailles, — comme s’il fallait, avant que le règne de la justice arrive, qu’une cruelle rétribution vînt les frapper toutes, les unes à cause de leur iniquité, les autres à cause de leur ignorance.

Il ne pouvait donc s’introduire dans la Société un plus grand changement et un plus grand malheur que celui-là : la Loi convertie en instrument de spoliation.

Quelles sont les conséquences d’une telle perturbation ? Il faudrait des volumes pour les décrire toutes. Contentons-nous d’indiquer les plus saillantes.

La première, c’est d’effacer dans les consciences la notion du juste et de l’injuste.

Aucune société ne peut exister si le respect des Lois n’y règne à quelque degré ; mais le plus sûr, pour que les lois soient respectées, c’est qu’elles soient respectables. Quand la Loi et la Morale sont en contradiction, le citoyen se trouve dans la cruelle alternative ou de perdre la notion de Morale ou de perdre le respect de la Loi, deux malheurs aussi grands l’un que l’autre et entre lesquels il est difficile de choisir.

Il est tellement de la nature de la Loi de faire régner la Justice, que Loi et Justice, c’est tout un, dans l’esprit des masses. Nous avons tous une forte disposition à regarder ce qui est légal comme légitime, à ce point qu’il y en a beaucoup qui font découler faussement toute justice de la Loi. Il suffit donc que la Loi ordonne et consacre la Spoliation pour que la spoliation semble juste et sacrée à beaucoup de consciences. L’esclavage, la restriction, le monopole trouvent des défenseurs non seulement dans ceux qui en profitent, mais encore dans ceux qui en souffrent. Essayez de proposer quelques doutes sur la moralité de ces institutions. « Vous êtes, dira-t-on, un novateur dangereux, un utopiste, un théoricien, un contempteur des lois ; vous ébranlez la base sur laquelle repose la société. » Faites-vous un cours de morale, ou d’économie politique ? Il se trouvera des corps officiels pour faire parvenir au gouvernement ce vœu :

« Que la science soit désormais enseignée, non plus au seul point de vue du Libre-Échange (de la Liberté, de la Propriété, de la Justice), ainsi que cela a eu lieu jusqu’ici, mais aussi et surtout au point de vue des faits et de la législation (contraire à la Liberté, à la Propriété, à la Justice) qui régit l’industrie française. »

« Que, dans les chaires publiques salariées par le Trésor, le professeur s’abstienne rigoureusement de porter la moindre atteinte au respect dû aux lois en vigueur

, etc. »

En sorte que s’il existe une loi qui sanctionne l’esclavage ou le monopole, l’oppression ou la spoliation sous une forme quelconque, il ne faudra pas même en parler ; car comment en parler sans ébranler le respect qu’elle inspire ? Bien plus, il faudra enseigner la morale et l’économie politique au point de vue de cette loi, c’est-à-dire sur la supposition qu’elle est juste par cela seul qu’elle est Loi.

Un autre effet de cette déplorable perversion de la Loi, c’est de donner aux passions et aux luttes politiques, et, en général, à la politique proprement dite, une prépondérance exagérée.

Je pourrais prouver cette proposition de mille manières. Je me bornerai, par voie d’exemple, à la rapprocher du sujet qui a récemment occupé tous les esprits : le suffrage universel.

Quoi qu’en pensent les adeptes de l’École de Rousseau, laquelle se dit très avancée et que je crois reculée de vingt siècles, le suffrage universel (en prenant ce mot dans son acception rigoureuse) n’est pas un de ces dogmes sacrés, à l’égard desquels l’examen et le doute même sont des crimes.

On peut lui opposer de graves objections.

D’abord le mot universel cache un grossier sophisme. Il y a en France trente-six millions d’habitants. Pour que le droit de suffrage fût universel, il faudrait qu’il fût reconnu à trente-six millions d’électeurs. Dans le système le plus large, on ne le reconnaît qu’à neuf millions. Trois personnes sur quatre sont donc exclues et, qui plus est, elles le sont par cette quatrième. Sur quel principe se fonde cette exclusion ? sur le principe de l’Incapacité. Suffrage universel veut dire : suffrage universel des capables. Restent ces questions de fait : quels sont les capables ? l’âge, le sexe, les condamnations judiciaires sont-ils les seuls signes auxquels on puisse reconnaître l’incapacité ?

Si l’on y regarde de près, on aperçoit bien vite le motif pour lequel le droit de suffrage repose sur la présomption de capacité, le système le plus large ne différant à cet égard du plus restreint que par l’appréciation des signes auxquels cette capacité peut se reconnaître, ce qui ne constitue pas une différence de principe, mais de degré.

Ce motif, c’est que l’électeur ne stipule pas pour lui, mais pour tout le monde.

Si, comme le prétendent les républicains de la teinte grecque et romaine, le droit de suffrage nous était échu avec la vie, il serait inique aux adultes d’empêcher les femmes et les enfants de voter. Pourquoi les empêche-t-on ? Parce qu’on les présume incapables. Et pourquoi l’Incapacité est-elle un motif d’exclusion ? Parce que l’électeur ne recueille pas seul la responsabilité de son vote ; parce que chaque vote engage et affecte la communauté tout entière ; parce que la communauté a bien le droit d’exiger quelques garanties, quant aux actes d’où dépendent son bien-être et son existence.

Je sais ce qu’on peut répondre. Je sais aussi ce qu’on pourrait répliquer. Ce n’est pas ici le lieu d’épuiser une telle controverse. Ce que je veux faire observer, c’est que cette controverse même (aussi bien que la plupart des questions politiques) qui agite, passionne et bouleverse les peuples, perdrait presque toute son importance, si la Loi avait toujours été ce qu’elle devrait être.

En effet, si la Loi se bornait à faire respecter toutes les Personnes, toutes les Libertés, toutes les Propriétés, si elle n’était que l’organisation du Droit individuel de légitime défense, l’obstacle, le frein, le châtiment opposé à toutes les oppressions, à toutes les spoliations, croit-on que nous nous disputerions beaucoup, entre citoyens, à propos du suffrage plus ou moins universel ? Croit-on qu’il mettrait en question le plus grand des biens, la paix publique ? Croit-on que les classes exclues n’attendraient pas paisiblement leur tour ? Croit-on que les classes admises seraient très-jalouses de leur privilége ? Et n’est-il pas clair que l’intérêt étant identique et commun, les uns agiraient, sans grand inconvénient, pour les autres ?

Mais que ce principe funeste vienne à s’introduire, que, sous prétexte d’organisation, de réglementation, de protection, d’encouragement, la Loi peut prendre aux uns pour donner aux autres, puiser dans la richesse acquise par toutes les classes pour augmenter celle d’une classe, tantôt celle des agriculteurs, tantôt celle des manufacturiers, des négociants, des armateurs, des artistes, des comédiens ; oh ! certes, en ce cas, il n’y a pas de classe qui ne prétende, avec raison, mettre, elle aussi, la main sur la Loi ; qui ne revendique avec fureur son droit d’élection et d’éligibilité ; qui ne bouleverse la société plutôt que de ne pas l’obtenir. Les mendiants et les vagabonds eux-mêmes vous prouveront qu’ils ont des titres incontestables. Ils vous diront : « Nous n’achetons jamais de vin, de tabac, de sel, sans payer l’impôt, et une part de cet impôt est donnée législativement en primes, en subventions à des hommes plus riches que nous. D’autres font servir la Loi à élever artificiellement le prix du pain, de la viande, du fer, du drap. Puisque chacun exploite la Loi à son profit, nous voulons l’exploiter aussi. Nous voulons en faire sortir le Droit à l’assistance, qui est la part de spoliation du pauvre. Pour cela, il faut que nous soyons électeurs et législateurs, afin que nous organisions en grand l’Aumône pour notre classe, comme vous avez organisé en grand la Protection pour la vôtre. Ne nous dites pas que vous nous ferez notre part, que vous nous jetterez, selon la proposition de M. Mimerel, une somme de 600,000 francs pour nous faire taire et comme un os à ronger. Nous avons d’autres prétentions et, en tout cas, nous voulons stipuler pour nous-mêmes comme les autres classes ont stipulé pour elles-mêmes ! »

Que peut-on répondre à cet argument ? Oui, tant qu’il sera admis en principe que la Loi peut être détournée de sa vraie mission, qu’elle peut violer les propriétés au lieu de les garantir, chaque classe voudra faire la Loi, soit pour se défendre contre la spoliation, soit pour l’organiser aussi à son profit. La question politique sera toujours préjudicielle, dominante, absorbante ; en un mot, on se battra à la porte du Palais législatif. La lutte ne sera pas moins acharnée au-dedans. Pour en être convaincu, il est à peine nécessaire de regarder ce qui se passe dans les Chambres en France et en Angleterre ; il suffit de savoir comment la question y est posée.

Est-il besoin de prouver que cette odieuse perversion de la Loi est une cause perpétuelle de haine, de discorde, pouvant aller jusqu’à la désorganisation sociale ? Jetez les yeux sur les États-Unis. C’est le pays du monde où la Loi reste le plus dans son rôle, qui est de garantir à chacun sa liberté et sa propriété. Aussi c’est le pays du monde où l’ordre social paraît reposer sur les bases les plus stables. Cependant, aux États-Unis même, il est deux questions, et il n’en est que deux, qui, depuis l’origine, ont mis plusieurs fois l’ordre politique en péril. Et quelles sont ces deux questions ? Celle de l’Esclavage et celle des Tarifs, c’est-à-dire précisément les deux seules questions où, contrairement à l’esprit général de cette république, la Loi a pris le caractère spoliateur. L’Esclavage est une violation, sanctionnée par la loi, des droits de la Personne. La Protection est une violation, perpétrée par la loi, du droit de Propriété ; et certes, il est bien remarquable qu’au milieu de tant d’autres débats, ce double fléau légal, triste héritage de l’ancien monde, soit le seul qui puisse amener et amènera peut-être la rupture de l’Union. C’est qu’en effet on ne saurait imaginer, au sein d’une société, un fait plus considérable que celui-ci : La Loi devenue un instrument d’injustice. Et si ce fait engendre des conséquences si formidables aux États-Unis, où il n’est qu’une exception, que doit-ce être dans notre Europe, où il est un Principe, un Système ?

M. de Montalembert, s’appropriant la pensée d’une proclamation fameuse de M. Carlier, disait : Il faut faire la guerre au Socialisme. — Et par Socialisme, il faut croire que, selon la définition de M. Charles Dupin, il désignait la Spoliation.

Mais de quelle Spoliation voulait-il parler ? Car il y en a de deux sortes. Il y a la spoliation extra-légale et la spoliation légale.

Quant à la spoliation extra-légale, celle qu’on appelle vol, escroquerie, celle qui est définie, prévue et punie par le Code pénal, en vérité, je ne pense pas qu’on la puisse décorer du nom de Socialisme. Ce n’est pas celle qui menace systématiquement la société dans ses bases. D’ailleurs, la guerre contre ce genre de spoliation n’a pas attendu le signal de M. de Montalembert ou de M. Carlier. Elle se poursuit depuis le commencement du monde ; la France y avait pourvu, dès longtemps avant la révolution de février, dès longtemps avant l’apparition du Socialisme, par tout un appareil de magistrature, de police, de gendarmerie, de prisons, de bagnes et d’échafauds. C’est la Loi elle-même qui conduit cette guerre, et ce qui serait, selon moi, à désirer, c’est que la Loi gardât toujours cette attitude à l’égard de la Spoliation.

Mais il n’en est pas ainsi. La Loi prend quelquefois parti pour elle. Quelquefois elle l’accomplit de ses propres mains, afin d’en épargner au bénéficiaire la honte, le danger et le scrupule. Quelquefois elle met tout cet appareil de magistrature, police, gendarmerie et prison au service du spoliateur, et traite en criminel le spolié qui se défend. En un mot, il y a la spoliation légale, et c’est de celle-là sans doute que parle M. de Montalembert.

Cette spoliation peut n’être, dans la législation d’un peuple, qu’une tache exceptionnelle et, dans ce cas, ce qu’il y a de mieux à faire, sans tant de déclamations et de jérémiades, c’est de l’y effacer le plus tôt possible, malgré les clameurs des intéressés. Comment la reconnaître ? C’est bien simple. Il faut examiner si la Loi prend aux uns ce qui leur appartient pour donner aux autres ce qui ne leur appartient pas. Il faut examiner si la Loi accomplit, au profit d’un citoyen et au détriment des autres, un acte que ce citoyen ne pourrait accomplir lui-même sans crime. Hâtez-vous d’abroger cette Loi ; elle n’est pas seulement une iniquité, elle est une source féconde d’iniquités ; car elle appelle les représailles, et si vous n’y prenez garde, le fait exceptionnel s’étendra, se multipliera et deviendra systématique. Sans doute, le bénéficiaire jettera les hauts cris ; il invoquera les droits acquis. Il dira que l’État doit Protection et Encouragement à son industrie ; il alléguera qu’il est bon que l’État l’enrichisse, parce qu’étant plus riche il dépense davantage, et répand ainsi une pluie de salaires sur les pauvres ouvriers. Gardez-vous d’écouter ce sophiste, car c’est justement par la systématisation de ces arguments que se systématisera la spoliation légale.

C’est ce qui est arrivé. La chimère du jour est d’enrichir toutes les classes aux dépens les unes des autres ; c’est de généraliser la Spoliation sous prétexte de l’organiser. Or, la spoliation légale peut s’exercer d’une multitude infinie de manières ; de là une multitude infinie de plans d’organisation : tarifs, protection, primes, subventions, encouragements, impôt progressif, instruction gratuite, Droit au travail, Droit au profit, Droit au salaire, Droit à l’assistance, Droit aux instruments de travail, gratuité du crédit, etc. Et c’est l’ensemble de tous ces plans, en ce qu’ils ont de commun, la spoliation légale, qui prend le nom de Socialisme.

Or le Socialisme, ainsi défini, formant un corps de doctrine, quelle guerre voulez-vous lui faire, si ce n’est une guerre de doctrine ? Vous trouvez cette doctrine fausse, absurde, abominable. Réfutez-la. Cela vous sera d’autant plus aisé qu’elle est plus fausse, plus absurde, plus abominable. Surtout, si vous voulez être fort, commencez par extirper de votre législation tout ce qui a pu s’y glisser de Socialisme, — et l’œuvre n’est pas petite.

On a reproché à M. de Montalembert de vouloir tourner contre le Socialisme la force brutale. C’est un reproche dont il doit être exonéré, car il a dit formellement : il faut faire au Socialisme la guerre qui est compatible avec la loi, l’honneur et la justice.

Mais comment M. de Montalembert ne s’aperçoit-il pas qu’il se place dans un cercle vicieux ? Vous voulez opposer au Socialisme la Loi ? Mais précisément le Socialisme invoque la Loi. Il n’aspire pas à la spoliation extra-légale, mais à la spoliation légale. C’est de la Loi même, à l’instar des monopoleurs de toute sorte, qu’il prétend se faire un instrument ; et une fois qu’il aura la Loi pour lui, comment voulez-vous tourner la Loi contre lui ? Comment voulez-vous le placer sous le coup de vos tribunaux, de vos gendarmes, de vos prisons ?

Aussi que faites-vous ? Vous voulez l’empêcher de mettre la main à la confection des Lois. Vous voulez le tenir en dehors du Palais législatif. Vous n’y réussirez pas, j’ose vous le prédire, tandis qu’au-dedans on légiférera sur le principe de la Spoliation légale. C’est trop inique, c’est trop absurde.

Il faut absolument que cette question de Spoliation légale se vide, et il n’y a que trois solutions.

Que le petit nombre spolie le grand nombre.

Que tout le monde spolie tout le monde.

Que personne ne spolie personne.

Spoliation partielle, Spoliation universelle, absence de Spoliation, il faut choisir. La Loi ne peut poursuivre qu’un de ces trois résultats.

Spoliation partielle, — c’est le système qui a prévalu tant que l’électorat a été partiel, système auquel on revient pour éviter l’invasion du Socialisme.

Spoliation universelle, — c’est le système dont nous avons été menacés quand l’électorat est devenu universel, la masse ayant conçu l’idée de légiférer sur le principe des législateurs qui l’ont précédée.

Absence de Spoliation, — c’est le principe de justice, de paix, d’ordre, de stabilité, de conciliation, de bon sens que je proclamerai de toute la force, hélas ! bien insuffisante, de mes poumons, jusqu’à mon dernier souffle.

Et, sincèrement, peut-on demander autre chose à la Loi ? La Loi, ayant pour sanction nécessaire la Force, peut-elle être raisonnablement employée à autre chose qu’à maintenir chacun dans son Droit ? Je défie qu’on la fasse sortir de ce cercle, sans la tourner, et, par conséquent, sans tourner la Force contre le Droit. Et comme c’est là la plus funeste, la plus illogique perturbation sociale qui se puisse imaginer, il faut bien reconnaître que la véritable solution, tant cherchée, du problème social est renfermée dans ces simples mots : la Loi, c’est la Justice organisée.

Or, remarquons-le bien : organiser la Justice par la Loi, c’est-à-dire par la Force, exclut l’idée d’organiser par la Loi ou par la Force une manifestation quelconque de l’activité humaine : Travail, Charité, Agriculture, Commerce, Industrie, Instruction, Beaux-Arts, Religion ; car il n’est pas possible qu’une de ces organisations secondaires n’anéantisse l’organisation essentielle. Comment imaginer, en effet, la Force entreprenant sur la Liberté des citoyens, sans porter atteinte à la Justice, sans agir contre son propre but ?

Ici je me heurte au plus populaire des préjugés de notre époque. On ne veut pas seulement que la Loi soit juste ; on veut encore qu’elle soit philanthropique. On ne se contente pas qu’elle garantisse à chaque citoyen le libre et inoffensif exercice de ses facultés, appliquées à son développement physique, intellectuel et moral ; on exige d’elle qu’elle répande directement sur la nation le bien-être, l’instruction et la moralité. C’est le côté séduisant du Socialisme.

Mais, je le répète, ces deux missions de la Loi se contredisent. Il faut opter. Le citoyen ne peut en même temps être libre et ne l’être pas. M. de Lamartine m’écrivait un jour : « Votre doctrine n’est que la moitié de mon programme ; vous en êtes resté à la Liberté, j’en suis à la Fraternité. » Je lui répondis : « La seconde moitié de votre programme détruira la première. » Et, en effet, il m’est tout à fait impossible de séparer le mot fraternité du mot volontaire. Il m’est tout à fait impossible de concevoir la Fraternité légalement forcée, sans que la Liberté soit légalement détruite, et la Justice légalement foulée aux pieds.

La Spoliation légale a deux racines : l’une, nous venons de le voir, est dans l’Égoïsme humain ; l’autre est dans la fausse Philanthropie.

Avant d’aller plus loin, je crois devoir m’expliquer sur le mot Spoliation.

Je ne le prends pas, ainsi qu’on le fait trop souvent, dans une acception vague, indéterminée, approximative, métaphorique : je m’en sers au sens tout à fait scientifique, et comme exprimant l’idée opposée à celle de la Propriété. Quand une portion de richesses passe de celui qui l’a acquise, sans son consentement et sans compensation, à celui qui ne l’a pas créée, que ce soit par force ou par ruse, je dis qu’il y a atteinte à la Propriété, qu’il y a Spoliation. Je dis que c’est là justement ce que la Loi devrait réprimer partout et toujours. Que si la Loi accomplit elle-même l’acte qu’elle devrait réprimer, je dis qu’il n’y a pas moins Spoliation, et même, socialement parlant, avec circonstance aggravante. Seulement, en ce cas, ce n’est pas celui qui profite de la Spoliation qui en est responsable, c’est la Loi, c’est le législateur, c’est la société, et c’est ce qui en fait le danger politique.

Il est fâcheux que ce mot ait quelque chose de blessant. J’en ai vainement cherché un autre, car en aucun temps, et moins aujourd’hui que jamais, je ne voudrais jeter au milieu de nos discordes une parole irritante. Aussi, qu’on le croie ou non, je déclare que je n’entends accuser les intentions ni la moralité de qui que ce soit. J’attaque une idée que je crois fausse, un système qui me semble injuste, et cela tellement en dehors des intentions, que chacun de nous en profite sans le vouloir et en souffre sans le savoir. Il faut écrire sous l’influence de l’esprit de parti ou de la peur pour révoquer en doute la sincérité du Protectionnisme, du Socialisme et même du Communisme, qui ne sont qu’une seule et même plante, à trois périodes diverses de sa croissance. Tout ce qu’on pourrait dire, c’est que la Spoliation est plus visible, par sa partialité, dans le Protectionnisme

, par son universalité, dans le Communisme ; d’où il suit que des trois systèmes le Socialisme est encore le plus vague, le plus indécis, et par conséquent le plus sincère.

Quoi qu’il en soit, convenir que la spoliation légale a une de ses racines dans la fausse philanthropie, c’est mettre évidemment les intentions hors de cause.

Ceci entendu, examinons ce que vaut, d’où vient et où aboutit cette aspiration populaire qui prétend réaliser le Bien général par la Spoliation générale.

Les socialistes nous disent : puisque la Loi organise la justice, pourquoi n’organiserait-elle pas le travail, l’enseignement, la religion ?

Pourquoi ? Parce qu’elle ne saurait organiser le travail, l’enseignement, la religion, sans désorganiser la Justice.

Remarquez donc que la Loi, c’est la Force, et que, par conséquent, le domaine de la Loi ne saurait dépasser légitimement le légitime domaine de la Force.

Quand la loi et la Force retiennent un homme dans la Justice, elles ne lui imposent rien qu’une pure négation. Elles ne lui imposent que l’abstention de nuire. Elles n’attentent ni à sa Personnalité, ni à sa Liberté, ni à sa Propriété. Seulement elles sauvegardent la Personnalité, la Liberté et la Propriété d’autrui. Elles se tiennent sur la défensive ; elles défendent le Droit égal de tous. Elles remplissent une mission dont l’innocuité est évidente, l’utilité palpable, et la légitimité incontestée.

Cela est si vrai qu’ainsi qu’un de mes amis me le faisait remarquer dire que le but de la Loi est de faire régner la Justice, c’est se servir d’une expression qui n’est pas rigoureusement exacte. Il faudrait dire : Le but de la Loi est d’empêcher l’Injustice de régner. En effet, ce n’est pas la Justice qui a une existence propre, c’est l’Injustice. L’une résulte de l’absence de l’autre.

Mais quand la Loi, — par l’intermédiaire de son agent nécessaire, la Force, — impose un mode de travail, une méthode ou une matière d’enseignement, une foi ou un culte, ce n’est plus négativement, c’est positivement qu’elle agit sur les hommes. Elle substitue la volonté du législateur à leur propre volonté, l’initiative du législateur à leur propre initiative. Ils n’ont plus à se consulter, à comparer, à prévoir ; la Loi fait tout cela pour eux. L’intelligence leur devient un meuble inutile ; ils cessent d’être hommes ; ils perdent leur Personnalité, leur Liberté, leur Propriété.

Essayez d’imaginer une forme de travail imposée par la Force, qui ne soit une atteinte à la Liberté ; une transmission de richesse imposée par la Force, qui ne soit une atteinte à la Propriété. Si vous n’y parvenez pas, convenez donc que la Loi ne peut organiser le travail et l’industrie sans organiser l’Injustice.

Lorsque, du fond de son cabinet, un publiciste promène ses regards sur la société, il est frappé du spectacle d’inégalité qui s’offre à lui. Il gémit sur les souffrances qui sont le lot d’un si grand nombre de nos frères, souffrances dont l’aspect est rendu plus attristant encore par le contraste du luxe et de l’opulence.

Il devrait peut-être se demander si un tel état social n’a pas pour cause d’anciennes Spoliations, exercées par voie de conquête, et des Spoliations nouvelles, exercées par l’intermédiaire des Lois. Il devrait se demander si, l’aspiration de tous les hommes vers le bien-être et le perfectionnement étant donnée, le règne de la justice ne suffit pas pour réaliser la plus grande activité de Progrès et la plus grande somme d’Égalité, compatibles avec cette responsabilité individuelle que Dieu a ménagée comme juste rétribution des vertus et des vices.

Il n’y songe seulement pas. Sa pensée se porte vers des combinaisons, des arrangements, des organisations légales ou factices. Il cherche le remède dans la perpétuité et l’exagération de ce qui a produit le mal.

Car, en dehors de la Justice, qui, comme nous l’avons vu, n’est qu’une véritable négation, est-il aucun de ces arrangements légaux qui ne renferme le principe de la Spoliation ?

Vous dites : « Voilà des hommes qui manquent de richesses, » — et vous vous adressez à la Loi. Mais la Loi n’est pas une mamelle qui se remplisse d’elle-même, ou dont les veines lactifères aillent puiser ailleurs que dans la société. Il n’entre rien au trésor public, en faveur d’un citoyen ou d’une classe, que ce que les autres citoyens et les autres classes ont été forcés d’y mettre. Si chacun n’y puise que l’équivalent de ce qu’il y a versé, votre Loi, il est vrai, n’est pas spoliatrice, mais elle ne fait rien pour ces hommes qui manquent de richesses, elle ne fait rien pour l’égalité. Elle ne peut être un instrument d’égalisation qu’autant qu’elle prend aux uns pour donner aux autres, et alors elle est un instrument de Spoliation. Examinez à ce point de vue la Protection des tarifs, les primes d’encouragement, le Droit au profit, le Droit au travail, le Droit à l’assistance, le Droit à l’instruction, l’impôt progressif, la gratuité du crédit, l’atelier social, toujours vous trouverez au fond la Spoliation légale, l’injustice organisée.

Vous dites : « Voilà des hommes qui manquent de lumières, » — et vous vous adressez à la Loi. Mais la Loi n’est pas un flambeau répandant au loin une clarté qui lui soit propre. Elle plane sur une société où il y a des hommes qui savent et d’autres qui ne savent pas ; des citoyens qui ont besoin d’apprendre et d’autres qui sont disposés à enseigner. Elle ne peut faire que de deux choses l’une : ou laisser s’opérer librement ce genre de transactions, laisser se satisfaire librement cette nature de besoins ; ou bien forcer à cet égard les volontés et prendre aux uns de quoi payer des professeurs chargés d’instruire gratuitement les autres. Mais elle ne peut pas faire qu’il n’y ait, au second cas, atteinte à la Liberté et à la Propriété, Spoliation légale.

Vous dites : « Voilà des hommes qui manquent de moralité ou de religion, » — et vous vous adressez à la Loi. Mais la Loi c’est la Force, et ai-je besoin de dire combien c’est une entreprise violente et folle que de faire intervenir la force en ces matières ?

Au bout de ses systèmes et de ses efforts, il semble que le Socialisme, quelque complaisance qu’il ait pour lui-même, ne puisse s’empêcher d’apercevoir le monstre de la Spoliation légale. Mais que fait-il ? Il le déguise habilement à tous les yeux, même aux siens, sous les noms séducteurs de Fraternité, Solidarité, Organisation, Association. Et parce que nous ne demandons pas tant à la Loi, parce que nous n’exigeons d’elle que Justice, il suppose que nous repoussons la fraternité, la solidarité, l’organisation, l’association, et nous jette à la face l’épithète d’individualistes.

Qu’il sache donc que ce que nous repoussons, ce n’est pas l’organisation naturelle, mais l’organisation forcée.

Ce n’est pas l’association libre, mais les formes d’association qu’il prétend nous imposer.

Ce n’est pas la fraternité spontanée, mais la fraternité légale.

Ce n’est pas la solidarité providentielle, mais la solidarité artificielle, qui n’est qu’un déplacement injuste de Responsabilité.

Le Socialisme, comme la vieille politique d’où il émane, confond le Gouvernement et la Société. C’est pourquoi, chaque fois que nous ne voulons pas qu’une chose soit faite par le Gouvernement, il en conclut que nous ne voulons pas que cette chose soit faite du tout. Nous repoussons l’instruction par l’État ; donc nous ne voulons pas d’instruction. Nous repoussons une religion d’État ; donc nous ne voulons pas de religion. Nous repoussons l’égalisation par l’État ; donc nous ne voulons pas d’égalité, etc., etc. C’est comme s’il nous accusait de ne vouloir pas que les hommes mangent, parce que nous repoussons la culture du blé par l’État.

Comment a pu prévaloir, dans le monde politique, l’idée bizarre de faire découler de la Loi ce qui n’y est pas : le Bien, en mode positif, la Richesse, la Science, la Religion ?

Les publicistes modernes, particulièrement ceux de l’école socialiste, fondent leurs théories diverses sur une hypothèse commune, et assurément la plus étrange, la plus orgueilleuse qui puisse tomber dans un cerveau humain.

Ils divisent l’humanité en deux parts. L’universalité des hommes, moins un, forme la première ; le publiciste, à lui tout seul, forme la seconde et, de beaucoup, la plus importante.

En effet, ils commencent par supposer que les hommes ne portent en eux-mêmes ni un principe d’action, ni un moyen de discernement ; qu’ils sont dépourvus d’initiative ; qu’ils sont de la matière inerte, des molécules passives, des atomes sans spontanéité, tout au plus une végétation indifférente à son propre mode d’existence, susceptible de recevoir, d’une volonté et d’une main extérieures, un nombre infini de formes plus ou moins symétriques, artistiques, perfectionnées.

Ensuite chacun d’eux suppose sans façon qu’il est lui-même, sous les noms d’Organisateur, de Révélateur, de Législateur, d’Instituteur, de Fondateur, cette volonté et cette main, ce mobile universel, cette puissance créatrice dont la sublime mission est de réunir en société ces matériaux épars, qui sont des hommes.

Partant de cette donnée, comme chaque jardinier, selon son caprice, taille ses arbres en pyramides, en parasols, en cubes, en cônes, en vases, en espaliers, en quenouilles, en éventails, chaque socialiste, suivant sa chimère, taille la pauvre humanité en groupes, en séries, en centres, en sous-centres, en alvéoles, en ateliers sociaux, harmoniques, contrastés, etc., etc.

Et de même que le jardinier, pour opérer la taille des arbres, a besoin de haches, de scies, de serpettes et de ciseaux, le publiciste, pour arranger sa société, a besoin de forces qu’il ne peut trouver que dans les Lois ; loi de douane, loi d’impôt, loi d’assistance, loi d’instruction.

Il est si vrai que les socialistes considèrent l’humanité comme matière à combinaisons sociales, que si, par hasard, ils ne sont pas bien sûrs du succès de ces combinaisons, ils réclament du moins une parcelle d’humanité comme matière à expériences : on sait combien est populaire parmi eux l’idée d’expérimenter tous les systèmes, et on a vu un de leurs chefs venir sérieusement demander à l’assemblée constituante une commune avec tous ses habitants, pour faire son essai.

C’est ainsi que tout inventeur fait sa machine en petit avant de la faire en grand. C’est ainsi que le chimiste sacrifie quelques réactifs, que l’agriculteur sacrifie quelques semences et un coin de son champ pour faire l’épreuve d’une idée.

Mais quelle distance incommensurable entre le jardinier et ses arbres, entre l’inventeur et sa machine, entre le chimiste et ses réactifs, entre l’agriculteur et ses semences !… Le socialiste croit de bonne foi que la même distance le sépare de l’humanité.

Il ne faut pas s’étonner que les publicistes du dix-neuvième siècle considèrent la société comme une création artificielle sortie du génie du Législateur.

Cette idée, fruit de l’éducation classique, a dominé tous les penseurs, tous les grands écrivains de notre pays.

Tous ont vu entre l’humanité et le législateur les mêmes rapports qui existent entre l’argile et le potier.

Bien plus, s’ils ont consenti à reconnaître, dans le cœur de l’homme, un principe d’action et, dans son intelligence, un principe de discernement, ils ont pensé que Dieu lui avait fait, en cela, un don funeste, et que l’humanité, sous l’influence de ces deux moteurs, tendait fatalement vers sa dégradation. Ils ont posé en fait qu’abandonnée à ses penchants l’humanité ne s’occuperait de religion que pour aboutir à l’athéisme, d’enseignement que pour arriver à l’ignorance, de travail et d’échanges que pour s’éteindre dans la misère.

Heureusement, selon ces mêmes écrivains, il y a quelques hommes, nommés Gouvernants, Législateurs, qui ont reçu du ciel, non-seulement pour eux-mêmes, mais pour tous les autres, des tendances opposées.

Pendant que l’humanité penche vers le Mal, eux inclinent au Bien ; pendant que l’humanité marche vers les ténèbres, eux aspirent à la lumière ; pendant que l’humanité est entraînée vers le vice, eux sont attirés par la vertu. Et, cela posé, ils réclament la Force, afin qu’elle les mette à même de substituer leurs propres tendances aux tendances du genre humain.

Il suffit d’ouvrir, à peu près au hasard, un livre de philosophie, de politique ou d’histoire pour voir combien est fortement enracinée dans notre pays cette idée, fille des études classiques et mère du Socialisme, que l’humanité est une matière inerte recevant du pouvoir la vie, l’organisation, la moralité et la richesse ; ou bien, ce qui est encore pis, que d’elle-même l’humanité tend vers sa dégradation et n’est arrêtée sur cette pente que par la main mystérieuse du Législateur. Partout le Conventionalisme classique nous montre, derrière la société passive, une puissance occulte qui, sous les noms de Loi, Législateur, ou sous cette expression plus commode et plus vague de on, meut l’humanité, l’anime, l’enrichit et la moralise.

Bossuet. — « Une des choses qu’on (qui ?) imprimait le plus fortement dans l’esprit des Égyptiens, c’était l’amour de la patrie… Il n’était pas permis d’être inutile à l’État ; la Loi assignait à chacun son emploi, qui se perpétuait de père en fils. On ne pouvait ni en avoir deux ni changer de profession… Mais il y avait une occupation qui devait être commune, c’était l’étude des lois et de la sagesse. L’ignorance de la religion et de la police du pays n’était excusée en aucun état. Au reste, chaque profession avait son canton qui lui était assigné (par qui ?)… Parmi de bonnes lois, ce qu’il y avait de meilleur, c’est que tout le monde était nourri (par qui ?) dans l’esprit de les observer… Leurs mercures ont rempli l’Égypte d’inventions merveilleuses, et ne lui avaient presque rien laissé ignorer de ce qui pouvait rendre la vie commode et tranquille. »

Ainsi, les hommes, selon Bossuet, ne tirent rien d’eux-mêmes : patriotisme, richesses, activité, sagesse, inventions, labourage, sciences, tout leur venait par l’opération des Lois ou des Rois. Il ne s’agissait pour eux que de se laisser faire. C’est à ce point que Diodore ayant accusé les Égyptiens de rejeter la lutte et la musique, Bossuet l’en reprend. Comment cela est-il possible, dit-il, puisque ces arts avaient été inventés par Trismégiste ?

De même chez les Perses :

« Un des premiers soins du prince était de faire fleurir l’agriculture… Comme il y avait des charges établies pour la conduite des armées, il y en avait aussi pour veiller aux travaux rustiques… Le respect qu’on inspirait aux Perses pour l’autorité royale allait jusqu’à l’excès. »

Les Grecs, quoique pleins d’esprit, n’en étaient pas moins étrangers à leurs propres destinées, jusque-là que, d’eux-mêmes, ils ne se seraient pas élevés, comme les chiens et les chevaux, à la hauteur des jeux les plus simples. Classiquement, c’est une chose convenue que tout vient du dehors aux peuples.

« Les Grecs, naturellement pleins d’esprit et de courage, avaient été cultivés de bonne heure par des Rois et des colonies venues d’Égypte. C’est de là qu’ils avaient appris les exercices du corps, la course à pied, à cheval et sur des chariots… Ce que les Égyptiens leur avaient appris de meilleur était à se rendre dociles, à se laisser former par des lois pour le bien public. »

Fénelon. — Nourri dans l’étude et l’admiration de l’antiquité, témoin de la puissance de Louis XIV, Fénelon ne pouvait guère échapper à cette idée que l’humanité est passive, et que ses malheurs comme ses prospérités, ses vertus comme ses vices lui viennent d’une action extérieure, exercée sur elle par la Loi ou celui qui la fait. Aussi, dans son utopique Salente, met-il les hommes, avec leurs intérêts, leurs facultés, leurs désirs et leurs biens, à la discrétion absolue du Législateur. En quelque matière que ce soit, ce ne sont jamais eux qui jugent pour eux-mêmes, c’est le Prince. La nation n’est qu’une matière informe, dont le Prince est l’âme. C’est en lui que résident la pensée, la prévoyance, le principe de toute organisation, de tout progrès et, par conséquent, la Responsabilité.

Pour prouver cette assertion, il me faudrait transcrire ici tout le Xme livre de Télémaque. J’y renvoie le lecteur, et me contente de citer quelques passages pris au hasard dans ce célèbre poème, auquel, sous tout autre rapport, je suis le premier à rendre justice.

Avec cette crédulité surprenante qui caractérise les classiques, Fénelon admet, malgré l’autorité du raisonnement et des faits, la félicité générale des Égyptiens, et il l’attribue, non à leur propre sagesse, mais à celle de leurs Rois.

« Nous ne pouvions jeter les yeux sur les deux rivages sans apercevoir des villes opulentes, des maisons de campagne agréablement situées, des terres qui se couvrent tous les ans d’une moisson dorée, sans se reposer jamais ; des prairies pleines de troupeaux ; des laboureurs accablés sous le poids des fruits que la terre épanchait de son sein ; des bergers qui faisaient répéter les doux sons de leurs flûtes et de leurs chalumeaux à tous les échos d’alentour. Heureux, disait Mentor, le peuple qui est conduit par un sage Roi.

« Ensuite Mentor me faisait remarquer la joie et l’abondance répandues dans toute la campagne d’Égypte, où l’on comptait jusqu’à vingt-deux mille villes ; la justice exercée en faveur du pauvre contre le riche ; la bonne éducation des enfants qu’on accoutumait à l’obéissance, au travail, à la sobriété, à l’amour des arts et des lettres ; l’exactitude pour toutes les cérémonies de la religion, le désintéressement, le désir de l’honneur, la fidélité pour les hommes et la crainte pour les dieux, que chaque père inspirait à ses enfants. Il ne se lassait point d’admirer ce bel ordre. Heureux, me disait-il, le peuple qu’un sage Roi conduit ainsi. »

Fénelon fait, sur la Crète, une idylle encore plus séduisante. Puis il ajoute, par la bouche de Mentor :

« Tout ce que vous verrez dans cette île merveilleuse est le fruit des lois de Minos. L’éducation qu’il faisait donner aux enfants rend le corps sain et robuste. On les accoutume d’abord à une vie simple, frugale et laborieuse ; on suppose que toute volupté amollit le corps et l’esprit ; on ne leur propose jamais d’autre plaisir que celui d’être invincibles par la vertu et d’acquérir beaucoup de gloire… Ici on punit trois vices qui sont impunis chez les autres peuples, l’ingratitude, la dissimulation et l’avarice. Pour le faste et la mollesse, on n’a jamais besoin de les réprimer, car ils sont inconnus en Crète… on n’y souffre ni meubles précieux, ni habits magnifiques, ni festins délicieux, ni palais dorés. »

C’est ainsi que Mentor prépare son élève à triturer et manipuler, dans les vues les plus philanthropiques sans doute, le peuple d’Ithaque, et, pour plus de sûreté, il lui en donne l’exemple à Salente.

Voilà comment nous recevons nos premières notions politiques. On nous enseigne à traiter les hommes à peu près comme Olivier de Serres enseigne aux agriculteurs à traiter et mélanger les terres.

Montesquieu. — « Pour maintenir l’esprit de commerce, il faut que toutes les lois le favorisent ; que ces mêmes lois, par leurs dispositions, divisant les fortunes à mesure que le commerce les grossit, mettent chaque citoyen pauvre dans une assez grande aisance pour pouvoir travailler comme les autres, et chaque citoyen riche dans une telle médiocrité qu’il ait besoin de travailler pour conserver ou pour acquérir… »

Ainsi les Lois disposent de toutes les fortunes.

« Quoique dans la démocratie l’égalité réelle soit l’âme de l’État, cependant elle est si difficile à établir qu’une exactitude extrême à cet égard ne conviendrait pas toujours. Il suffit que l’on établisse un cens qui réduise ou fixe les différences à un certain point. Après quoi c’est à des lois particulières à égaliser pour ainsi dire les inégalités, par les charges qu’elles imposent aux riches et le soulagement qu’elles accordent aux pauvres… »

C’est bien là encore l’égalisation des fortunes par la loi, par la force.

« Il y avait dans la Grèce deux sortes de républiques. Les unes étaient militaires, comme Lacédémone ; d’autres étaient commerçantes, comme Athènes. Dans les unes on voulait que les citoyens fussent oisifs ; dans les autres on cherchait à donner de l’amour pour le travail. »

« Je prie qu’on fasse un peu d’attention à l’étendue du génie qu’il fallut à ces législateurs pour voir qu’en choquant tous les usages reçus, en confondant toutes les vertus, ils montreraient à l’univers leur sagesse. Lycurgue, mêlant le larcin avec l’esprit de justice, le plus dur esclavage avec l’extrême liberté, les sentiments les plus atroces avec la plus grande modération, donna de la stabilité à sa ville. Il sembla lui ôter toutes les ressources, les arts, le commerce, l’argent, les murailles : on y a de l’ambition sans espérance d’être mieux ; on y a les sentiments naturels, et on n’y est ni enfant, ni mari, ni père ; la pudeur même est ôtée à la chasteté. C’est par ce chemin que Sparte est menée à la grandeur et à la gloire… »

« Cet extraordinaire que l’on voyait dans les institutions de la Grèce, nous l’avons vu dans la lie et la corruption des temps modernes. Un législateur honnête homme a formé un peuple où la probité parait aussi naturelle que la bravoure chez les Spartiates. M. Penn est un véritable Lycurgue, et quoique le premier ait eu la paix pour objet comme l’autre a eu la guerre, ils se ressemblent dans la voie singulière où ils ont mis leur peuple, dans l’ascendant qu’ils ont eu sur des hommes libres, dans les préjugés qu’ils ont vaincus, dans les passions qu’ils ont soumises. »

« Le Paraguay peut nous fournir un autre exemple. On a voulu en faire un crime à la Société, qui regarde le plaisir de commander comme le seul bien de la vie ; mais il sera toujours beau de gouverner les hommes en les rendant plus heureux… »

« Ceux qui voudront faire des institutions pareilles établiront la communauté des biens de la République de Platon, ce respect qu’il demandait pour les dieux, cette séparation d’avec les étrangers pour la conservation des mœurs, et la cité faisant le commerce et non pas les citoyens ; ils donneront nos arts sans notre luxe, et nos besoins sans nos désirs. »

L’engouement vulgaire aura beau s’écrier : c’est du Montesquieu, donc c’est magnifique ! c’est sublime ! j’aurai le courage de mon opinion et de dire :

Quoi ! vous avez le front de trouver cela beau ! *

Mais c’est affreux ! abominable ! et ces extraits, que je pourrais multiplier, montrent que, dans les idées de Montesquieu, les personnes, les libertés, les propriétés, l’humanité entière ne sont que des matériaux propres à exercer la sagacité du Législateur.

Rousseau. — Bien que ce publiciste, suprême autorité des démocrates, fasse reposer l’édifice social sur la volonté générale, personne n’a admis aussi complètement que lui l’hypothèse de l’entière passivité du genre humain en présence du Législateur.

« S’il est vrai qu’un grand prince est un homme rare, que sera-ce d’un grand législateur ? Le premier n’a qu’à suivre le modèle que l’autre doit proposer. Celui-ci est le mécanicien qui invente la machine, celui-là n’est que l’ouvrier qui la monte et la fait marcher. »

Et que sont les hommes en tout ceci ? La machine qu’on monte et qui marche, ou plutôt la matière brute dont la machine est faite !

Ainsi entre le Législateur et le Prince, entre le Prince et les sujets, il y a les mêmes rapports qu’entre l’agronome et l’agriculteur, l’agriculteur et la glèbe. À quelle hauteur au-dessus de l’humanité est donc placé le publiciste, qui régente les Législateurs eux-mêmes et leur enseigne leur métier en ces termes impératifs :

« Voulez-vous donner de la consistance à l’État ? rapprochez les degrés extrêmes autant qu’il est possible. Ne souffrez ni des gens opulents ni des gueux.

« Le sol est-il ingrat ou stérile, ou le pays trop serré pour les habitants, tournez-vous du côté de l’industrie et des arts, dont vous échangerez les productions contre les denrées qui vous manquent… Dans un bon terrain, manquez-vous d’habitants, donnez tous vos soins à l’agriculture, qui multiplie les hommes, et chassez les arts, qui ne feraient qu’achever de dépeupler le pays… Occupez-vous des rivages étendus et commodes, couvrez la mer de vaisseaux, vous aurez une existence brillante et courte. La mer ne baigne-t-elle sur vos côtes que des rochers inaccessibles, restez barbares et ichthyophages, vous en vivrez plus tranquilles, meilleurs peut-être, et, à coup sûr, plus heureux. En un mot, outre les maximes communes à tous, chaque peuple renferme en lui quelque cause qui les ordonne d’une manière particulière, et rend sa législation propre à lui seul. C’est ainsi qu’autrefois les Hébreux, et récemment les Arabes, ont eu pour principal objet la religion ; les Athéniens, les lettres ; Carthage et Tyr, le commerce ; Rhodes, la marine ; Sparte, la guerre, et Rome, la vertu. L’auteur de l’Esprit des Lois a montré par quel art le législateur dirige l’institution vers chacun de ces objets… Mais si le législateur, se trompant dans son objet, prend un principe différent de celui qui naît de la nature des choses, que l’un tende à la servitude et l’autre à la liberté ; l’un aux richesses, l’autre à la population ; l’un à la paix, l’autre aux conquêtes, on verra les lois s’affaiblir insensiblement, la constitution s’altérer, et l’État ne cessera d’être agité jusqu’à ce qu’il soit détruit ou changé, et que l’invincible nature ait repris son empire.

Mais si la nature est assez invincible pour reprendre son empire, pourquoi Rousseau n’admet-il pas qu’elle n’avait pas besoin du Législateur pour prendre cet empire dès l’origine ? Pourquoi n’admet-il pas qu’obéissant à leur propre initiative les hommes se tourneront d’eux-mêmes vers le commerce sur des rivages étendus et commodes, sans qu’un Lycurgue, un Solon, un Rousseau s’en mêlent, au risque de se tromper ?

Quoi qu’il en soit, on comprend la terrible responsabilité que Rousseau fait peser sur les inventeurs, instituteurs, conducteurs, législateurs et manipulateurs de Sociétés. Aussi est-il, à leur égard, très exigeant.

« Celui qui ose entreprendre d’instituer un peuple doit se sentir en état de changer, pour ainsi dire, la nature humaine, de transformer chaque individu qui, par lui-même, est un tout parfait et solitaire, en partie d’un plus grand tout, dont cet individu reçoive, en tout ou en partie, sa vie et son être ; d’altérer la constitution de l’homme pour la renforcer, de substituer une existence partielle et morale à l’existence physique et indépendante que nous avons tous reçue de la nature. Il faut, en un mot, qu’il ôte à l’homme ses propres forces pour lui en donner qui lui soient étrangères… »

Pauvre espèce humaine, que feraient de ta dignité les adeptes de Rousseau ?

Raynal. — « Le climat, c’est-à-dire le ciel et le sol, est la première règle du législateur. Ses ressources lui dictent ses devoirs. C’est d’abord sa position locale qu’il doit consulter. Une peuplade jetée sur les côtes maritimes aura des lois relatives à la navigation… Si la colonie est portée dans les terres, un législateur doit prévoir et leur genre et leur degré de fécondité… »

« C’est surtout dans la distribution de la propriété qu’éclatera la sagesse de la législation. En général, et dans tous les pays du monde, quand on fonde une colonie, il faut donner des terres à tous les hommes, c’est-à-dire à chacun une étendue suffisante pour l’entretien d’une famille… »

« Dans une île sauvage qu’on peuplerait d’enfants, on n’aurait qu’à laisser éclore les germes de la vérité dans les développements de la raison… Mais quand on établit un peuple déjà vieux dans un pays nouveau, l’habileté consiste à ne lui laisser que les opinions et les habitudes nuisibles dont on ne peut le guérir et le corriger. Veut-on empêcher qu’elles ne se transmettent, on veillera sur la seconde génération par une éducation commune et publique des enfants. Un prince, un législateur, ne devrait jamais fonder une colonie sans y envoyer d’avance des hommes sages pour l’instruction de la jeunesse… Dans une colonie naissante, toutes les facilités sont ouvertes aux précautions du Législateur qui veut épurer le sang et les mœurs d’un peuple. Qu’il ait du génie et de la vertu, les terres et les hommes qu’il aura dans ses mains inspireront à son âme un plan de société, qu’un écrivain ne peut jamais tracer que d’une manière vague et sujette à l’instabilité des hypothèses, qui varient et se compliquent avec une infinité de circonstances trop difficiles à prévoir et à combiner… »

Ne semble-t-il pas entendre un professeur d’agriculture dire à ses élèves : « Le climat est la première règle de l’agriculteur. Ses ressources lui dictent ses devoirs. C’est d’abord sa position locale qu’il doit consulter. Est-il sur un sol argileux, il doit se conduire de telle façon. A-t-il affaire à du sable, voici comment il doit s’y prendre. Toutes les facilités sont ouvertes à l’agriculteur qui veut nettoyer et améliorer son sol. Qu’il ait de l’habileté, les terres, les engrais qu’il aura dans ses mains lui inspireront un plan d’exploitation, qu’un professeur ne peut jamais tracer que d’une manière vague et sujette à l’instabilité des hypothèses, qui varient et se compliquent avec une infinité de circonstances trop difficiles à prévoir et à combiner. »

Mais, ô sublimes écrivains, veuillez donc vous souvenir quelquefois que cette argile, ce sable, ce fumier, dont vous disposez si arbitrairement, ce sont des Hommes, vos égaux, des êtres intelligents et libres comme vous, qui ont reçu de Dieu, comme vous, la faculté de voir, de prévoir, de penser et de juger pour eux-mêmes !

Mably. — (Il suppose les lois usées par la rouille du temps, la négligence de la sécurité, et poursuit ainsi :)

« Dans ces circonstances, il faut être convaincu que les ressorts du gouvernement se sont relâchés. Donnez-leur une nouvelle tension (c’est au lecteur que Mably s’adresse), et le mal sera guéri… Songez moins à punir des fautes qu’à encourager les vertus dont vous avez besoin. Par cette méthode vous rendrez à votre république la vigueur de la jeunesse. C’est pour n’avoir pas été connue des peuples libres qu’ils ont perdu la liberté ! Mais si les progrès du mal sont tels que les magistrats ordinaires ne puissent y remédier efficacement, ayez recours à une magistrature extraordinaire, dont le temps soit court et la puissance considérable. L’imagination des citoyens a besoin alors d’être frappée… »

Et tout dans ce goût durant vingt volumes.

Il a été une époque où, sous l’influence de tels enseignements, qui sont le fond de l’éducation classique, chacun a voulu se placer en dehors et au-dessus de l’humanité, pour l’arranger, l’organiser et l’instituer à sa guise.

Condillac. — « Érigez-vous, Monseigneur, en Lycurgue ou en Solon. Avant que de poursuivre la lecture de cet écrit, amusez-vous à donner des lois à quelque peuple sauvage d’Amérique ou d’Afrique. Établissez dans des demeures fixes ces hommes errants ; apprenez-leur à nourrir des troupeaux… ; travaillez à développer les qualités sociales que la nature a mises en eux… Ordonnez-leur de commencer à pratiquer les devoirs de l’humanité… Empoisonnez par des châtiments les plaisirs que promettent les passions, et vous verrez ces barbares, à chaque article de votre législation, perdre un vice et prendre une vertu. »

« Tous les peuples ont eu des lois. Mais peu d’entre eux ont été heureux. Quelle en est la cause ? C’est que les législateurs ont presque toujours ignoré que l’objet de la société est d’unir les familles par un intérêt commun. »

« L’impartialité des lois consiste en deux choses : à établir l’égalité dans la fortune et dans la dignité des citoyens… À mesure que vos lois établiront une plus grande égalité, elles deviendront plus chères à chaque citoyen… Comment l’avarice, l’ambition, la volupté, la paresse, l’oisiveté, l’envie, la haine, la jalousie agiteraient-elles des hommes égaux en fortune et en dignité, et à qui les lois ne laisseraient pas l’espérance de rompre l’égalité ? » (Suit l’idylle.)

« Ce qu’on vous a dit de la République de Sparte doit vous donner de grandes lumières sur cette question. Aucun autre État n’a jamais eu des lois plus conformes à l’ordre de la nature et de l’égalité. »

Il n’est pas surprenant que les dix-septième et dix-huitième siècles aient considéré le genre humain comme une matière inerte attendant, recevant tout, forme, figure, impulsion, mouvement et vie d’un grand Prince, d’un grand Législateur, d’un grand Génie. Ces siècles étaient nourris de l’étude de l’Antiquité, et l’Antiquité nous offre en effet partout, en Égypte, en Perse, en Grèce, à Rome, le spectacle de quelques hommes manipulant à leur gré l’humanité asservie par la force ou par l’imposture. Qu’est-ce que cela prouve ? Que, parce que l’homme et la société sont perfectibles, l’erreur, l’ignorance, le despotisme, l’esclavage, la superstition doivent s’accumuler davantage au commencement des temps. Le tort des écrivains que j’ai cités n’est pas d’avoir constaté le fait, mais de l’avoir proposé, comme règle, à l’admiration et à l’imitation des races futures. Leur tort est d’avoir, avec une inconcevable absence de critique, et sur la foi d’un conventionalisme puéril, admis ce qui est inadmissible, à savoir la grandeur, la dignité, la moralité et le bien-être de ces sociétés factices de l’ancien monde ; de n’avoir pas compris que le temps produit et propage la lumière ; qu’à mesure que la lumière se fait, la force passe du côté du Droit et la société reprend possession d’elle-même.

Et en effet, quel est le travail politique auquel nous assistons ? Il n’est autre que l’effort instinctif de tous les peuples vers la liberté

. Et qu’est-ce que la Liberté, ce mot qui a la puissance de faire battre tous les cœurs et d’agiter le monde, si ce n’est l’ensemble de toutes les libertés, liberté de conscience, d’enseignement, d’association, de presse, de locomotion, de travail, d’échange ; d’autres termes, le franc exercice, pour tous, de toutes les facultés inoffensives ; en d’autres termes encore, la destruction de tous les despotismes, même le despotisme légal, et la réduction de la Loi à sa seule attribution rationnelle, qui est de régulariser le Droit individuel de légitime défense ou de réprimer l’injustice ?

Cette tendance du genre humain, il faut en convenir, est grandement contrariée, particulièrement dans notre patrie, par la funeste disposition, — fruit de l’enseignement classique, — commune à tous les publicistes, de se placer en dehors de l’humanité pour l’arranger, l’organiser et l’instituer à leur guise.

Car, pendant que la société s’agite pour réaliser la Liberté, les grands hommes qui se placent à sa tête, imbus des principes des dix-septième et dix-huitième siècles, ne songent qu’à la courber sous le philanthropique despotisme de leurs inventions sociales et à lui faire porter docilement, selon l’expression de Rousseau, le joug de la félicité publique, telle qu’ils l’ont imaginée.

On le vit bien en 1789. À peine l’Ancien Régime légal fut-il détruit, qu’on s’occupa de soumettre la société nouvelle à d’autres arrangements artificiels, toujours en partant de ce point convenu : l’omnipotence de la Loi.

Saint-Just. — « Le Législateur commande à l’avenir. C’est à lui de vouloir le bien. C’est à lui de rendre les hommes ce qu’il veut qu’ils soient. »

Robespierre. « La fonction du gouvernement est de diriger les forces physiques et morales de la nation vers le but de son institution. »

Billaud-Varennes. « Il faut recréer le peuple qu’on veut rendre à la liberté. Puisqu’il faut détruire d’anciens préjugés, changer d’antiques habitudes, perfectionner des affections dépravées, restreindre des besoins superflus, extirper des vices invétérés ; il faut donc une action forte, une impulsion véhémente… Citoyens, l’inflexible austérité de Lycurgue devint à Sparte la base inébranlable de la République ; le caractère faible et confiant de Solon replongea Athènes dans l’esclavage. Ce parallèle renferme toute la science du gouvernement. »

Lepelletier. « Considérant à quel point l’espèce humaine est dégradée, je me suis convaincu de la nécessité d’opérer une entière régénération et, si je puis m’exprimer ainsi, de créer un nouveau peuple. »

On le voit, les hommes ne sont rien que de vils matériaux. Ce n’est pas à eux de vouloir le bien ; — ils en sont incapables, — c’est au Législateur, selon Saint-Just. Les hommes ne sont que ce qu’il veut qu’ils soient.

Suivant Robespierre, qui copie littéralement Rousseau, le Législateur commence par assigner le but de l’institution de la nation. Ensuite les gouvernements n’ont plus qu’à diriger vers ce but toutes les forces physiques et morales. La nation elle-même reste toujours passive en tout ceci, et Billaud-Varennes nous enseigne qu’elle ne doit avoir que les préjugés, les habitudes, les affections et les besoins que le Législateur autorise. Il va jusqu’à dire que l’inflexible austérité d’un homme est la base de la république.

On a vu que, dans le cas où le mal est si grand que les magistrats ordinaires n’y peuvent remédier, Mably conseillait la dictature pour faire fleurir la vertu. « Ayez recours, dit-il, à une magistrature extraordinaire, dont le temps soit court et la puissance considérable. L’imagination des citoyens a besoin d’être frappée. » Cette doctrine n’a pas été perdue. Écoutons Robespierre :

« Le principe du gouvernement républicain, c’est la vertu, et son moyen, pendant qu’il s’établit, la terreur. Nous voulons substituer, dans notre pays, la morale à l’égoïsme, la probité à l’honneur, les principes aux usages, les devoirs aux bienséances, l’empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris du malheur, la fierté à l’insolence, la grandeur d’âme à la vanité, l’amour de la gloire à l’amour de l’argent, les bonnes gens à la bonne compagnie, le mérite à l’intrigue, le génie au bel esprit, la vérité à l’éclat, le charme du bonheur aux ennuis de la volupté, la grandeur de l’homme à la petitesse des grands, un peuple magnanime, puissant, heureux, à un peuple aimable, frivole, misérable ; c’est-à-dire toutes les vertus et tous les miracles de la République à tous les vices et à tous les ridicules de la monarchie. »

À quelle hauteur au-dessus du reste de l’humanité se place ici Robespierre ! Et remarquez la circonstance dans laquelle il parle. Il ne se borne pas à exprimer le vœu d’une grande rénovation du cœur humain ; il ne s’attend même pas à ce qu’elle résultera d’un gouvernement régulier. Non, il veut l’opérer lui-même et par la terreur. Le discours d’où est extrait ce puéril et laborieux amas d’antithèses avait pour objet d’exposer les principes de morale qui doivent diriger un gouvernement révolutionnaire. Remarquez que, lorsque Robespierre vient demander la dictature, ce n’est pas seulement pour repousser l’étranger et combattre les factions ; c’est bien pour faire prévaloir par la terreur, et préalablement au jeu de la Constitution, ses propres principes de morale. Sa prétention ne va à rien moins que d’extirper du pays, par la terreur, l’égoïsme, l’honneur, les usages, les bienséances, la mode, la vanité, l’amour de l’argent, la bonne compagnie, l’intrigue, le bel esprit, la volupté et la misère. Ce n’est qu’après que lui, Robespierre, aura accompli ces miracles, — comme il les appelle avec raison, — qu’il permettra aux lois de reprendre leur empire. — Eh ! misérables, qui vous croyez si grands, qui jugez l’humanité si petite, qui voulez tout réformer, réformez-vous vous-mêmes, cette tâche vous suffit.

Cependant, en général, messieurs les Réformateurs, Législateurs et Publicistes ne demandent pas à exercer sur l’humanité un despotisme immédiat. Non, ils sont trop modérés et trop philanthropes pour cela. Ils ne réclament que le despotisme, l’absolutisme, l’omnipotence de la Loi. Seulement ils aspirent à faire la Loi.

Pour montrer combien cette disposition étrange des esprits a été universelle, en France, de même qu’il m’aurait fallu copier tout Mably, tout Raynal, tout Rousseau, tout Fénelon, et de longs extraits de Bossuet et Montesquieu, il me faudrait aussi reproduire le procès-verbal tout entier des séances de la Convention. Je m’en garderai bien et j’y renvoie le lecteur.

On pense bien que cette idée dut sourire à Bonaparte. Il l’embrassa avec ardeur et la mit énergiquement en pratique. Se considérant comme un chimiste, il ne vit dans l’Europe qu’une matière à expériences. Mais bientôt cette matière se manifesta comme un réactif puissant. Aux trois quarts désabusé, Bonaparte, à Sainte-Hélène, parut reconnaître qu’il y a quelque initiative dans les peuples, et il se montra moins hostile à la liberté. Cela ne l’empêcha pas cependant de donner par son testament cette leçon à son fils : « Gouverner, c’est répandre la moralité, l’instruction et le bien-être. »

Est-il nécessaire maintenant de faire voir par de fastidieuses citations d’où procèdent Morelly, Babeuf, Owen, Saint-Simon, Fourier ? Je me bornerai à soumettre au lecteur quelques extraits du livre de Louis Blanc sur l’organisation du travail.

« Dans notre projet, la société reçoit l’impulsion du pouvoir ». (Page 126.)

En quoi consiste l’impulsion que le Pouvoir donne à la société ? À imposer le projet de M. L. Blanc.

D’un autre coté, la société, c’est le genre humain.

Donc, en définitive, le genre humain reçoit l’impulsion de M. L. Blanc.

Libre à lui, dira-t-on. Sans doute le genre humain est libre de suivre les conseils de qui que ce soit. Mais ce n’est pas ainsi que M. L. Blanc comprend la chose. Il entend que son projet soit converti en Loi, et par conséquent imposé de force par le pouvoir.

« Dans notre projet, l’État ne fait que donner au travail une législation (excusez du peu), en vertu de laquelle le mouvement industriel peut et doit s’accomplir en toute liberté. Il (l’État) ne fait que placer la liberté sur une pente (rien que cela) qu’elle descend, une fois qu’elle y est placée, par la seule force des choses et par une suite naturelle du mécanisme établi. »

Mais quelle est cette pente ? — Celle indiquée par M. L. Blanc. — Ne conduit-elle pas aux abîmes ? — Non, elle conduit au bonheur. — Comment donc la société ne s’y place-t-elle pas d’elle-même ? — Parce qu’elle ne sait ce qu’elle veut et qu’elle a besoin d’impulsion. — Qui lui donnera cette impulsion ? — Le pouvoir. — Et qui donnera l’impulsion au pouvoir ? — L’inventeur du mécanisme, M. L. Blanc.

Nous ne sortons jamais de ce cercle : l’humanité passive et un grand homme qui la meut par l’intervention de la Loi.

Une fois sur cette pente, la société jouirait-elle au moins de quelque liberté ? — Sans doute. — Et qu’est-ce que la liberté ?

« Disons-le une fois pour toutes : la liberté consiste non pas seulement dans le Droit accordé, mais dans le Pouvoir donné à l’homme d’exercer, de développer ses facultés, sous l’empire de la justice et sous la sauvegarde de la loi. »

« Et ce n’est point là une distinction vaine : le sens en est profond, les conséquences en sont immenses. Car dès qu’on admet qu’il faut à l’homme, pour être vraiment libre, le Pouvoir d’exercer et de développer ses facultés, il en résulte que la société doit à chacun de ses membres l’instruction convenable, sans laquelle l’esprit humain ne peut se déployer, et les instruments de travail, sans lesquels l’activité humaine ne peut se donner carrière. Or, par l’intervention de qui la société donnera-t-elle à chacun de ses membres l’instruction convenable et les instruments de travail nécessaires, si ce n’est par l’intervention de l’État ? »

Ainsi la liberté, c’est le pouvoir. — En quoi consiste ce Pouvoir ? — À posséder l’instruction et les instruments de travail. — Qui donnera l’instruction et les instruments de travail ? — La société, qui les doit. — Par l’intervention de qui la société donnera-t-elle des instruments de travail à ceux qui n’en ont pas ? — Par l’intervention de l’État. — À qui l’État les prendra-t-il ?

C’est au lecteur de faire la réponse et de voir où tout ceci aboutit.

Un des phénomènes les plus étranges de notre temps, et qui étonnera probablement beaucoup nos neveux, c’est que la doctrine qui se fonde sur cette triple hypothèse : l’inertie radicale de l’humanité ; l’omnipotence de la Loi ; l’infaillibilité du Législateur ; soit le symbole sacré du parti qui se proclame exclusivement démocratique.

Il est vrai qu’il se dit aussi social.

En tant que démocratique, il a une foi sans limite en l’humanité.

Comme social, il la met au-dessous de la boue.

S’agit-il de droits politiques, s’agit-il de faire sortir de son sein le Législateur, oh ! alors, selon lui, le peuple a la science infuse ; il est doué d’un tact admirable ; sa volonté est toujours droite, la volonté générale ne peut errer. Le suffrage ne saurait être trop universel. Nul ne doit à la société aucune garantie. La volonté et la capacité de bien choisir sont toujours supposées. Est-ce que le peuple peut se tromper ? Est-ce que nous ne sommes pas dans le siècle des lumières ? Quoi donc ! Le peuple sera-t-il éternellement en tutelle ? N’a-t-il pas conquis ses droits par assez d’efforts et de sacrifices ? N’a-t-il pas donné assez de preuves de son intelligence et de sa sagesse ? N’est-il pas arrivé à sa maturité ? N’est-il pas en état de juger pour lui-même ? Ne connaît-il pas ses intérêts ? Y a-t-il un homme ou une classe qui ose revendiquer le droit de se substituer au peuple, de décider et d’agir pour lui ? Non, non, le peuple veut être libre, et il le sera. Il veut diriger ses propres affaires, et il les dirigera.

Mais le Législateur est-il une fois dégagé des comices par l’élection, oh ! alors le langage change. La nation rentre dans la passivité, dans l’inertie, dans le néant, et le Législateur prend possession de l’omnipotence. À lui l’invention, à lui la direction, à lui l’impulsion, à lui l’organisation. L’humanité n’a plus qu’à se laisser faire ; l’heure du despotisme a sonné. Et remarquez que cela est fatal ; car ce peuple, tout à l’heure si éclairé, si moral, si parfait, n’a plus aucunes tendances, ou, s’il en a, elles l’entraînent toutes vers la dégradation. Et on lui laisserait un peu de Liberté ! Mais ne savez-vous pas que, selon M. Considérant, la liberté conduit fatalement au monopole ? Ne savez-vous pas que la liberté c’est la concurrence ? et que la concurrence, suivant M. L. Blanc, c’est pour le peuple un système d’extermination, pour la bourgeoisie une cause de ruine ? Que c’est pour cela que les peuples sont d’autant plus exterminés et ruinés qu’ils sont plus libres, témoin la Suisse, la Hollande, l’Angleterre et les États-Unis ? Ne savez-vous pas, toujours selon M. L. Blanc, que la concurrence conduit au monopole, et que, par la même raison, le bon marché conduit à l’exagération des prix ? Que la concurrence tend à tarir les sources de la consommation et pousse la production à une activité dévorante ? Que la concurrence force la production à s’accroître et la consommation à décroître ; d’où il suit que les peuples libres produisent pour ne pas consommer ; qu’elle est tout à la fois oppression et démence, et qu’il faut absolument que M. L. Blanc s’en mêle ?

Quelle liberté, d’ailleurs, pourrait-on laisser aux hommes ? Serait-ce la liberté de conscience ? Mais on les verra tous profiter de la permission pour se faire athées. La liberté d’enseignement ? Mais les pères se hâteront de payer des professeurs pour enseigner à leurs fils l’immoralité et l’erreur ; d’ailleurs, à en croire M. Thiers, si l’enseignement était laissé à la liberté nationale, il cesserait d’être national, et nous élèverions nos enfants dans les idées des Turcs ou des Indous, au lieu que, grâce au despotisme légal de l’université, ils ont le bonheur d’être élevés dans les nobles idées des Romains. La liberté du travail ? Mais c’est la concurrence, qui a pour effet de laisser tous les produits non consommés, d’exterminer le peuple et de ruiner la bourgeoisie. La liberté d’échanger ? Mais on sait bien, les protectionistes l’ont démontré à satiété, qu’un homme se ruine quand il échange librement et que, pour s’enrichir, il faut échanger sans liberté. La liberté d’association ? Mais, d’après la doctrine socialiste, liberté et association s’excluent, puisque précisément on n’aspire à ravir aux hommes leur liberté que pour les forcer de s’associer.

Vous voyez donc bien que les démocrates-socialistes ne peuvent, en bonne conscience, laisser aux hommes aucune liberté, puisque, par leur nature propre, et si ces messieurs n’y mettent ordre, ils tendent, de toute part, à tous les genres de dégradation et de démoralisation.

Reste à deviner, en ce cas, sur quel fondement on réclame pour eux, avec tant d’instance, le suffrage universel.

Les prétentions des organisateurs soulèvent une autre question, que je leur ai souvent adressée, et à laquelle, que je sache, ils n’ont jamais répondu. Puisque les tendances naturelles de l’humanité sont assez mauvaises pour qu’on doive lui ôter sa liberté, comment se fait-il que les tendances des organisateurs soient bonnes ? Les Législateurs et leurs agents ne font-ils pas partie du genre humain ? Se croient-ils pétris d’un autre limon que le reste des hommes ? Ils disent que la société, abandonnée à elle-même, court fatalement aux abîmes parce que ses instincts sont pervers. Ils prétendent l’arrêter sur cette pente et lui imprimer une meilleure direction. Ils ont donc reçu du ciel une intelligence et des vertus qui les placent en dehors et au-dessus de l’humanité ; qu’ils montrent leurs titres. Ils veulent être bergers, ils veulent que nous soyons troupeau. Cet arrangement présuppose en eux une supériorité de nature, dont nous avons bien le droit de demander la preuve préalable.

Remarquez que ce que je leur conteste, ce n’est pas le droit d’inventer des combinaisons sociales, de les propager, de les conseiller, de les expérimenter sur eux-mêmes, à leurs frais et risques ; mais bien le droit de nous les imposer par l’intermédiaire de la Loi, c’est-à-dire des forces et des contributions publiques.

Je demande que les Cabétistes, les Fouriéristes, les Proudhoniens, les Universitaires, les Protectionistes renoncent non à leurs idées spéciales, mais à cette idée qui leur est commune, de nous assujettir de force à leurs groupes et séries, à leurs ateliers sociaux, à leur banque gratuite, à leur moralité gréco-romaine, à leurs entraves commerciales. Ce que je leur demande, c’est de nous laisser la faculté de juger leurs plans et de ne pas nous y associer, directement ou indirectement, si nous trouvons qu’ils froissent nos intérêts, ou s’ils répugnent à notre conscience.

Car la prétention de faire intervenir le pouvoir et l’impôt, outre qu’elle est oppressive et spoliatrice, implique encore cette hypothèse préjudicielle : l’infaillibilité de l’organisateur et l’incompétence de l’humanité.

Et si l’humanité est incompétente à juger pour elle-même, que vient-on nous parler de suffrage universel ?

Cette contradiction dans les idées s’est malheureusement reproduite dans les faits, et pendant que le peuple français a devancé tous les autres dans la conquête de ses droits, ou plutôt de ses garanties politiques, il n’en est pas moins resté le plus gouverné, dirigé, administré, imposé, entravé et exploité de tous les peuples.

Il est aussi celui de tous où les révolutions sont le plus imminentes, et cela doit être.

Dès qu’on part de cette idée, admise par tous nos publicistes et si énergiquement exprimée par M. L. Blanc en ces mots : « La société reçoit l’impulsion du pouvoir ; » dès que les hommes se considèrent eux-mêmes comme sensibles mais passifs, incapables de s’élever par leur propre discernement et par leur propre énergie à aucune moralité, à aucun bien-être, et réduits à tout attendre de la Loi ; en un mot, quand ils admettent que leurs rapports avec l’État sont ceux du troupeau avec le berger, il est clair que la responsabilité du pouvoir est immense. Les biens et les maux, les vertus et les vices, l’égalité et l’inégalité, l’opulence et la misère, tout découle de lui. Il est chargé de tout, il entreprend tout, il fait tout ; donc il répond de tout. Si nous sommes heureux, il réclame à bon droit notre reconnaissance ; mais si nous sommes misérables, nous ne pouvons nous en prendre qu’à lui. Ne dispose-t-il pas, en principe, de nos personnes et de nos biens ? La Loi n’est-elle pas omnipotente ? En créant le monopole universitaire, il s’est fait fort de répondre aux espérances des pères de famille privés de liberté ; et si ces espérances sont déçues, à qui la faute ? En réglementant l’industrie, il s’est fait fort de la faire prospérer, sinon il eût été absurde de lui ôter sa liberté ; et si elle souffre, à qui la faute ? En se mêlant de pondérer la balance du commerce, par le jeu des tarifs, il s’est fait fort de le faire fleurir ; et si, loin de fleurir, il se meurt, à qui la faute ? En accordant aux armements maritimes sa protection en échange de leur liberté, il s’est fait fort de les rendre lucratifs ; et s’ils sont onéreux, à qui la faute ?

Ainsi, il n’y a pas une douleur dans la nation dont le gouvernement ne se soit volontairement rendu responsable. Faut-il s’étonner que chaque souffrance soit une cause de révolution ?

Et quel est le remède qu’on propose ? C’est d’élargir indéfiniment le domaine de la Loi, c’est-à-dire la Responsabilité du gouvernement.

Mais si le gouvernement se charge d’élever et de régler les salaires et qu’il ne le puisse ; s’il se charge d’assister toutes les infortunes et qu’il ne le puisse ; s’il se charge d’assurer des retraites à tous les travailleurs et qu’il ne le puisse ; s’il se charge de fournir à tous les ouvriers des instruments de travail et qu’il ne le puisse ; s’il se charge d’ouvrir à tous les affamés d’emprunts un crédit gratuit et qu’il ne le puisse ; si, selon les paroles que nous avons vues avec regret échapper à la plume de M. de Lamartine, « l’État se donne la mission d’éclairer, de développer, d’agrandir, de fortifier, de spiritualiser, et de sanctifier l’âme des peuples, » et qu’il échoue ; ne voit-on pas qu’au bout de chaque déception, hélas ! plus que probable, il y a une non moins inévitable révolution ?

Je reprends ma thèse et je dis : immédiatement après la science économique et à l’entrée de la science politique

, se présente une question dominante. C’est celle-ci :

Qu’est-ce que la Loi ? que doit-elle être ? quel est son domaine ? quelles sont ses limites ? où s’arrêtent, par suite, les attributions du Législateur ?

Je n’hésite pas à répondre : La Loi, c’est la force commune organisée pour faire obstacle à l’Injustice — et pour abréger, la Loi, c’est la Justice.

Il n’est pas vrai que le Législateur ait sur nos personnes et nos propriétés une puissance absolue, puisqu’elles préexistent et que son œuvre est de les entourer de garanties.

Il n’est pas vrai que la Loi ait pour mission de régir nos consciences, nos idées, nos volontés, notre instruction, nos sentiments, nos travaux, nos échanges, nos dons, nos jouissances.

Sa mission est d’empêcher qu’en aucune de ces matières le droit de l’un n’usurpe le droit de l’autre.

La Loi, parce qu’elle a pour sanction nécessaire la Force, ne peut avoir pour domaine légitime que le légitime domaine de la force, à savoir : la Justice.

Et comme chaque individu n’a le droit de recourir à la force que dans le cas de légitime défense, la force collective, qui n’est que la réunion des forces individuelles, ne saurait être rationnellement appliquée à une autre fin.

La Loi, c’est donc uniquement l’organisation du droit individuel préexistant de légitime défense.

La Loi, c’est la Justice.

Il est si faux qu’elle puisse opprimer les personnes ou spolier les propriétés, même dans un but philanthropique, que sa mission est de les protéger.

Et qu’on ne dise pas qu’elle peut au moins être philanthropique, pourvu qu’elle s’abstienne de toute oppression, de toute spoliation ; cela est contradictoire. La Loi ne peut pas ne pas agir sur nos personnes ou nos biens ; si elle ne les garantit, elle les viole par cela seul qu’elle agit, par cela seul qu’elle est.

La Loi, c’est la Justice.

Voilà qui est clair, simple, parfaitement défini et délimité, accessible à toute intelligence, visible à tout œil, car la Justice est une quantité donnée, immuable, inaltérable, qui n’admet ni plus ni moins.

Sortez de là, faites la Loi religieuse, fraternitaire, égalitaire, philanthropique, industrielle, littéraire, artistique, aussitôt vous êtes dans l’infini, dans l’incertain, dans l’inconnu, dans l’utopie imposée, ou, qui pis est, dans la multitude des utopies combattant pour s’emparer de la Loi et s’imposer ; car la fraternité, la philanthropie n’ont pas comme la justice des limites fixes. Où vous arrêterez-vous ? Où s’arrêtera la Loi ? L’un, comme M. de Saint-Cricq, n’étendra sa philanthropie que sur quelques classes d’industriels, et il demandera à la Loi qu’elle dispose des consommateurs en faveur des producteurs. L’autre, comme M. Considérant, prendra en main la cause des travailleurs et réclamera pour eux de la Loi un minimum assuré, le vêtement, le logement, la nourriture et toutes choses nécessaires à l’entretien de la vie. Un troisième, M. L. Blanc, dira, avec raison, que ce n’est là qu’une fraternité ébauchée et que la Loi doit donner à tous les instruments de travail et l’instruction. Un quatrième fera observer qu’un tel arrangement laisse encore place à l’inégalité et que la Loi doit faire pénétrer, dans les hameaux les plus reculés, le luxe, la littérature et les arts. Vous serez conduits ainsi jusqu’au communisme, ou plutôt la législation sera… ce qu’elle est déjà : — le champ de bataille de toutes les rêveries et de toutes les cupidités.

La Loi, c’est la Justice.

Dans ce cercle, on conçoit un gouvernement simple, inébranlable. Et je défie qu’on me dise d’où pourrait venir la pensée d’une révolution, d’une insurrection, d’une simple émeute contre une force publique bornée à réprimer l’injustice. Sous un tel régime, il y aurait plus de bien-être, le bien-être serait plus également réparti, et quant aux souffrances inséparables de l’humanité, nul ne songerait à en accuser le gouvernement, qui y serait aussi étranger qu’il l’est aux variations de la température. A-t-on jamais vu le peuple s’insurger contre la cour de cassation ou faire irruption dans le prétoire du juge de paix pour réclamer le minimum de salaires, le crédit gratuit, les instruments de travail, les faveurs du tarif, ou l’atelier social ? Il sait bien que ces combinaisons sont hors de la puissance du juge, et il apprendrait de même qu’elles sont hors de la puissance de la Loi.

Mais faites la Loi sur le principe fraternitaire, proclamez que c’est d’elle que découlent les biens et les maux, qu’elle est responsable de toute douleur individuelle, de toute inégalité sociale, et vous ouvrez la porte à une série sans fin de plaintes, de haines, de troubles et de révolutions.

La Loi, c’est la Justice.

Et il serait bien étrange qu’elle pût être équitablement autre chose ! Est-ce que la justice n’est pas le droit ? Est-ce que les droits ne sont pas égaux ? Comment donc la Loi interviendrait-elle pour me soumettre aux plans sociaux de MM. Mimerel, de Melun, Thiers, Louis Blanc, plutôt que pour soumettre ces messieurs à mes plans ? Croit-on que je n’aie pas reçu de la nature assez d’imagination pour inventer aussi une utopie ? Est-ce que c’est le rôle de la Loi de faire un choix entre tant de chimères et de mettre la force publique au service de l’une d’elles ?

La Loi, c’est la Justice.

Et qu’on ne dise pas, comme on le fait sans cesse, qu’ainsi conçue la Loi, athée, individualiste et sans entrailles, ferait l’humanité à son image. C’est là une déduction absurde, bien digne de cet engouement gouvernemental qui voit l’humanité dans la Loi.

Quoi donc ! De ce que nous serons libres, s’ensuit-il que nous cesserons d’agir ? De ce que nous ne recevrons pas l’impulsion de la Loi, s’ensuit-il que nous serons dénués d’impulsion ? De ce que la Loi se bornera à nous garantir le libre exercice de nos facultés, s’ensuit-il que nos facultés seront frappées d’inertie ? De ce que la Loi ne nous imposera pas des formes de religion, des modes d’association, des méthodes d’enseignement, des procédés de travail, des directions d’échange, des plans de charité, s’ensuit-il que nous nous empresserons de nous plonger dans l’athéisme, l’isolement, l’ignorance, la misère et l’égoïsme ? S’ensuit-il que nous ne saurons plus reconnaître la puissance et la bonté de Dieu, nous associer, nous entraider, aimer et secourir nos frères malheureux, étudier les secrets de la nature, aspirer aux perfectionnements de notre être ?

La Loi, c’est la Justice.

Et c’est sous la Loi de justice, sous le régime du droit, sous l’influence de la liberté, de la sécurité, de la stabilité, de la responsabilité, que chaque homme arrivera à toute sa valeur, à toute la dignité de son être, et que l’humanité accomplira avec ordre, avec calme, lentement sans doute, mais avec certitude, le progrès, qui est sa destinée.

Il me semble que j’ai pour moi la théorie ; car quelque question que je soumette au raisonnement, qu’elle soit religieuse, philosophique, politique, économique ; qu’il s’agisse de bien-être, de moralité, d’égalité, de droit, de justice, de progrès, de responsabilité, de solidarité, de propriété, de travail, d’échange, de capital, de salaires, d’impôts, de population, de crédit, de gouvernement ; à quelque point de l’horizon scientifique que je place le point de départ de mes recherches, toujours invariablement j’aboutis à ceci : la solution du problème social est dans la Liberté.

Et n’ai-je pas aussi pour moi l’expérience ? Jetez les yeux sur le globe. Quels sont les peuples les plus heureux, les plus moraux, les plus paisibles ? Ceux où la Loi intervient le moins dans l’activité privée ; où le gouvernement se fait le moins sentir ; où l’individualité a le plus de ressort et l’opinion publique le plus d’influence ; où les rouages administratifs sont les moins nombreux et les moins compliqués ; les impôts les moins lourds et les moins inégaux ; les mécontentements populaires les moins excités et les moins justifiables ; où la responsabilité des individus et des classes est la plus agissante, et où, par suite, si les mœurs ne sont pas parfaites, elles tendent invinciblement à se rectifier ; où les transactions, les conventions, les associations sont le moins entravées ; où le travail, les capitaux, la population, subissent les moindres déplacements artificiels ; où l’humanité obéit le plus à sa propre pente ; où la pensée de Dieu prévaut le plus sur les inventions des hommes ; ceux, en un mot, qui approchent le plus de cette solution : dans les limites du droit, tout par la libre et perfectible spontanéité de l’homme ; rien par la Loi ou la force que la Justice universelle.

Il faut le dire : il y a trop de grands hommes dans le monde ; il y a trop de législateurs, organisateurs, instituteurs de sociétés, conducteurs de peuples, pères des nations, etc. Trop de gens se placent au-dessus de l’humanité pour la régenter, trop de gens font métier de s’occuper d’elle.

On me dira : Vous vous en occupez bien, vous qui parlez. C’est vrai. Mais on conviendra que c’est dans un sens et à un point de vue bien différents, et si je me mêle aux réformateurs c’est uniquement pour leur faire lâcher prise.

Je m’en occupe non comme Vaucanson de son automate, mais comme un physiologiste de l’organisme humain : pour l’étudier et l’admirer.

Je m’en occupe, dans l’esprit qui animait un voyageur célèbre.

Il arriva au milieu d’une tribu sauvage. Un enfant venait de naître et une foule de devins, de sorciers, d’empiriques l’entouraient, armés d’anneaux, de crochets et de liens. L’un disait : cet enfant ne flairera jamais le parfum d’un calumet, si je ne lui allonge les narines. Un autre : il sera privé du sens de l’ouïe, si je ne lui fais descendre les oreilles jusqu’aux épaules. Un troisième : il ne verra pas la lumière du soleil, si je ne donne à ses yeux une direction oblique. Un quatrième : il ne se tiendra jamais debout, si je ne lui courbe les jambes. Un cinquième : il ne pensera pas, si je ne comprime son cerveau. Arrière, dit le voyageur. Dieu fait bien ce qu’il fait ; ne prétendez pas en savoir plus que lui, et puisqu’il a donné des organes à cette frêle créature, laissez ses organes se développer, se fortifier par l’exercice, le tâtonnement, l’expérience et la Liberté.

Dieu a mis aussi dans l’humanité tout ce qu’il faut pour qu’elle accomplisse ses destinées. Il y a une physiologie sociale providentielle comme il y a une physiologie humaine providentielle. Les organes sociaux sont aussi constitués de manière à se développer harmoniquement au grand air de la Liberté. Arrière donc les empiriques et les organisateurs ! Arrière leurs anneaux, leurs chaînes, leurs crochets, leurs tenailles ! arrière leurs moyens artificiels ! arrière leur atelier social, leur phalanstère, leur gouvernementalisme, leur centralisation, leurs tarifs, leurs universités, leurs religions d’État, leurs banques gratuites ou leurs banques monopolisées, leurs compressions, leurs restrictions, leur moralisation ou leur égalisation par l’impôt ! Et puisqu’on a vainement infligé au corps social tant de systèmes, qu’on finisse par où l’on aurait dû commencer, qu’on repousse les systèmes, qu’on mette enfin à l’épreuve la Liberté, — la Liberté, qui est un acte de foi en Dieu et en son œuvre.

: Conseil général des manufactures, de l’agriculture et du commerce. (Séance du 6 mai 1850.)

: Si la protection n’était accordée, en France, qu’à une seule classe, par exemple, aux maîtres de forges, elle serait si absurdement spoliatrice qu’elle ne pourrait se maintenir. Aussi nous voyons toutes les industries protégées se liguer, faire cause commune et même se recruter de manière à paraître embrasser l’ensemble du travail national. Elles sentent instinctivement que la Spoliation se dissimule en se généralisant.

: Ici, l’éditeur renvoie à cette ébauche tirée des manuscrits de Bastiat.

: L’économie politique précède la politique ; celle-là dit si les intérêts humains sont naturellement harmoniques ou antagoniques ; ce que celle-ci devrait savoir avant de fixer les attributions du gouvernement.

Bastiat.org Le Libéralisme, le vrai Un site par François-René Rideau

 


Pornographie enfantine: Attention, une perversion peut en cacher une autre ! (Arrested development: How the eternal child misfit or pedophiliac sexual deviant myths finally obscured Lewis Carrol’s life and works)

30 octobre, 2016
This drawing is a self-portrait of Charles Dodgson (Lewis Carroll).151aliceinherbestking-cophetuaA king and a beggar maid *oil on canvas *163 x 123 cm *signed b.l.: E.BLAIR LEIGHTON . 1898hatch_beatrice_lewis_carroll_30-07-1873
olderalicecameron_cupidrejlanderVairumati by Paul GauguinLaissez les petits enfants, et ne les empêchez pas de venir à moi; car le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent. Jésus (Matthieu 19: 14
Si quelqu’un scandalisait un de ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu’on suspendît à son cou une meule de moulin et qu’on le jetât au fond de la mer. Jésus (Matthieu 18: 6)
Depuis que l’ordre religieux est ébranlé – comme le christianisme le fut sous la Réforme – les vices ne sont pas seuls à se trouver libérés. Certes les vices sont libérés et ils errent à l’aventure et ils font des ravages. Mais les vertus aussi sont libérées et elles errent, plus farouches encore, et elles font des ravages plus terribles encore. Le monde moderne est envahi des veilles vertus chrétiennes devenues folles. Les vertus sont devenues folles pour avoir été isolées les unes des autres, contraintes à errer chacune en sa solitude.  G.K. Chesterton
Une civilisation est testée sur la manière dont elle traite ses membres les plus faibles. Pearl Buck
N’est-ce pas là, enfant, une ballade du roi et de la mendiante ? Armado (Peines d’amour perdues, IV, 1, Shakespeare)
Her arms across her breast she laid ;
She was more fair than words can say :
Bare-footed came the beggar maid
Before the king Cophetua.
In robe and crown the king stept down,
To meet and greet her on her way ;
“It is no wonder,” said the lords,
“She is more beautiful than day.”
As shines the moon in clouded skies,
She in her poor attire was seen :
One praised her ankles, one her eyes,
One her dark hair and lovesome mien.
So sweet a face, such angel grace,
In all that land had never been :
Cophetua swore a royal oath :
“This beggar maid shall be my queen!”
The Beggar Maid (Alfred Tennyson, 1842)
Selon la légende dont l’origine est inconnue, Cophetua était un roi africain très riche qui avait une absence totale d’attirance sexuelle ou amoureuse pour qui que ce soit. Un jour pourtant, alors qu’il était accoudé à la fenêtre de son palais, il vit passer une jeune mendiante. Ce fut le coup de foudre. Mythologica.fr
Tout art est une révolte contre la morale traditionnelle. Eric Gill (1927)
Il faut peut-être entendre par démocratie les vices de quelques-uns à la portée du plus grand nombre. Henry Becque
Life’s not easy as a Paul Gauguin fan. You are on the defensive too much to be effusive. Gauguin was both a syphilitic paedophile and an artist more important than Van Gogh. See the problem? Foul man, fine artist. Some say our knowledge of the former should change our opinion on the latter. Others, myself among them, think otherwise. The trouble we aesthetes have, though, is that in Gauguin’s case – just like Van Gogh’s – his life was so dramatic it’s hard not to read the biography on to the art. Indeed, much of the power of his most famous works – the Polynesian-babe paintings – derives from our uncomfortable knowledge of the context they were created in. Although rendered innocent and unerotic, these brown-skinned nudes were more than just Gauguin’s models; they were his sex slaves, too. Feminists have justifiably given the Parisian a good hammering down the years. After dumping his wife and five kids, Gauguin upped sticks to Martinique, Brittany, Arles (where he spent nine notorious weeks with van Gogh in 1888), and finally the South Pacific islands of Tahiti and Hiva Oa. He took three native brides – aged 13, 14 and 14, for those keeping score – infecting them and countless other local girls with syphilis. He always maintained there were deep-rooted ideological reasons for his emigration, that he was quitting decadent Paris for a purer life in a fecund South Seas paradise, but one wonders how pure things really were in the hut he christened La Maison du Jouir (“The House of Orgasm”). In short, posterity has Gauguin down as a sinner, and his posthumous punishment is a lack of exposure. The forthcoming retrospective at Tate Modern is the UK’s first major Gauguin show in 50 years. (…) With his patches of strong, undiluted colour, it was but a small step to Matisse – and the rest, as they say, is art history. But how sincere were Gauguin’s claims of taking painting to a higher realm? Many peers distrusted an ex-stockbroker who had turned to art only in his late twenties. “He’s not a seer, he’s a schemer,” one-time mentor Camille Pissarro railed, arguing that Gauguin never really lost his capitalist streak; that with his paintings of sun-soaked islands, Gauguin was just cashing in on the Parisian bourgeoisie’s fondness for all things “other”. As its title, Gauguin: Maker of Myth, suggests, the Tate show will tackle this charge head-on. Far from revealing any deep truth, were Gauguin’s images of the South Pacific really just contrived, faux-exotic picture postcards? The case for the prosecution is strong – take Noa Noa, his journal about life on Tahiti. The occult local legends it relates were actually lifted from a Dutch ethnographer’s accounts of the 1830s. Likewise, his renderings of “Polynesian” statuary were largely inventions, inspired by photographs of South-East Asian art he brought from France. Gauguin had never been a stranger to mythologising, of course. Part of our perception of Van Gogh as a mad, tortured genius stems from Gauguin’s tales of their troubled weeks together in Arles – most notably that of the Dutchman “charging at” him menacingly, “razor in hand”. And Gauguin was a fine self-mythologiser, too. As a self-portrait such as 1889’s Christ in the Garden of Olives exemplifies, he even embraced the role of Christ: martyr for a better type of art that no one else grasped. So, was he a fraud? The romantic in me likes to think not. Besides, moving for good to a hut halfway around the world isn’t really the sort of thing you do lightly. If he was deceiving anyone with his idyllic island pictures, it was most probably himself. To Gauguin’s disbelief, Tahiti wasn’t the “august land” he claimed or had expected – there were too many French missionaries for that. In some paintings, one senses another dark truth surfacing, too: that however hard he tried to “go native”, Gauguin always felt like an outsider, unable to share in the islanders’ profound mysteries. Consider The Ancestors of Tehamana (a portrait of his wife, wearing a high-necked missionary dress). Tehamana sits in front of a frieze that depicts the alien combination of a Buddhist idol, indecipherable glyphs and two evil spirits. She smiles at us, sort of, with all the enigma of a Polynesian Mona Lisa. Beneath the Westernised clothing, and in all but the sexual sense, it seems Gauguin found her impenetrable. His pioneering work with colour and form make the Tate retrospective long overdue. Along with Cézanne, Gauguin must rank as one of the two fathers of modern art, and one hopes he’ll now re-emerge – with characteristic brilliance – from his Dutch sidekick’s shadow. Alastair Smart
Mais il est inutile, à présent, de faire semblant d’être deux ! Alors qu’il reste à peine assez de moi pour faire une seule personne digne de ce nom. Alice
Et la morale de ceci, c’est : Soyez ce que vous voudriez avoir l’air d’être ; ou, pour parler plus simplement : Ne vous imaginez pas être différente de ce qu’il eût pu sembler à autrui que vous fussiez ou eussiez pu être en restant identique à ce que vous fûtes sans jamais paraître autre que vous n’étiez avant d’être devenue ce que vous êtes. La Duchesse
Je marque ce jour d’une pierre blanche. Le résultat de cette activité forcenée, sournoise, embarrassée, c’est cette « collection » superbe de photos. Charles Dogson
Ils disent que les photographes sont, dans le meilleur des cas, une race aveugle. Ils disent que nous ne faisons que regarder le combat de l’ombre et de la lumière dans les plus jolis visages, que nous admirons rarement et n’aimons jamais. C’est une illusion que je brûle de faire éclater en morceaux. Charles Dogson
J’espère que vous m’autoriserez à photographier tout au moins Janet nue ; il paraît absurde d’avoir le moindre scrupule au sujet de la nudité d’une enfant de cet âge. Charles Dogson (Lettre à la mère de trois fillettes)
Here I am, an amateur photographer, with a deep sense of admiration for form, especially the human form, and one who believes it to be the most beautiful thing God has made on this earth. […] Now, your Ethel is beautiful both in face and form ; and is also a perfectly simple-minded child of Nature, who would have no sort of objection to serving as model for a friend she knows as well as she does me. So my humble petition is, that you will bring the 3 girls and that you will allow me to try some grouping of Ethel and Janet […] without any drapery or suggestion of it. I need hardly say that the pictures should be such as you might if you liked frame and hang up in your dining room. On no account would I do a picture which I should be unwilling to show to all the world—or at least the artistic world. If I did not believe I could take such pictures without any lower motive than a pure love of Art, I would not ask it : and if I thought there was any fear of its lessening their beautiful simplicity of character, I would not ask it. Lewis Carroll
I had much rather have all the fairies girls, if you wouldn’t mind. For I confess I do not admire naked boys in pictures. They always seem to me to need clothes : whereas one hardly sees why the lovely forms of girls should ever be covered up ! Lewis Carroll
Ici, on vous met en prison si vous couchez avec une fille de 12 ans alors qu’en Orient, on vous marie avec une gamine de 11 ans. C’est incompréhensible! Klaus Kinski (1977)
De la petite fille, Lewis Carroll s’est fait le servant, elle est l’objet qu’il dessine, elle est l’oreille qu’il veut atteindre, elle est celle à qui il s’adresse véritablement entre nous tous. (…) Il faut dire que le comble du ridicule là dessus est représenté par un psychanalyste, pourtant averti – disons son nom, Schilder1 qui dénonce dans cette œuvre l’incitation à l’agressivité et la pente offerte au refus de la réalité. On ne va pas plus loin dans le contresens sur les effets psychologiques de l’œuvre d’art. (…) on ne lui fait justice, à lui comme à aucun autre, si on ne part pas de l’idée que les prétendues discordances de la personnalité n’ont de portée qu’à y reconnaître la nécessité où elles vont. Il y a bien, comme on nous le dit, Lewis Carroll, le rêveur, le poète, l’amoureux si l’on veut, et Lewis Carroll, le logicien, le professeur de mathématiques. Lewis Carroll est bien divisé, si cela vous chante, mais les deux sont nécessaires à la réalisation de l’œuvre. Le penchant de Lewis Carroll pour la petite fille impubère, ce n’est pas là son génie. Nous autres psychanalystes n’avons pas besoin de nos clients pour savoir où cela échoue à la fin, dans un jardin public. Son enseignement de professeur n’a rien non plus qui casse les manivelles : en pleine époque de renaissance de la logique et d’inauguration de la forme mathématique que depuis elle a prise, Lewis Carroll, quelque amusant que soient ses exercices, reste à la traîne d’Aristote. Mais c’est bien la conjuration des deux positions d’où jaillit cet objet merveilleux, indéchiffré encore, et pour toujours éblouissant : son œuvre. (…) Lewis Carroll je le rappelle était religieux, religieux de la foi la plus naïvement, étroitement paroissiale qui soit, dût ce terme auquel il faut que vous donniez sa couleur la plus crue vous inspirer de la répulsion. (…) Je dis que ceci a sa part dans l’unicité de l’équilibre que réalise l’œuvre. Cette sorte de bonheur auquel elle atteint, tient à cette gouache, l’adjonction de surcroît à nos deux Lewis Carroll, si vous les entendez ainsi, de ce que nous appellerons du nom dont il est béni à l’orée d’une histoire, l’histoire encore en cours, un pauvre d’esprit. Je voudrais dire ce qui m’apparaît la corrélation la plus efficace à situer Lewis Carroll : c’est l’épique de l’ère scientifique. Il n’est pas vain qu’Alice apparaisse en même temps que « L’Origine des Espèces » dont elle est, si l’on peut dire, l’opposition. Registre épique donc, qui sans doute s’exprime comme idylle dans l’idéologie. (…) Pour un psychanalyste, elle est, cette œuvre, un lieu élu à démontrer la véritable nature de la sublimation dans l’œuvre d’art. Lacan
Où l’on voit que, sans beaucoup étendre la portée du signifiant intéressé dans l’expérience, soit en redoublant seulement l’espèce nominale par la seule juxtaposition de deux termes dont le sens complémentaire paraît devoir s’en consolider, la surprise se produit d’une précipitation du sens inattendue : dans l’image de deux portes jumelles qui symbolisent avec l’isoloir offert à l’homme occidental pour satisfaire à ses besoins naturels hors de sa maison, l’impératif qu’il semble partager avec la grande majorité des communautés primitives et qui soumet sa vie publique aux lois de la ségrégation urinaire. Ceci n’est pas seulement pour sidérer par un coup bas le débat nominaliste, mais pour montrer comment le signifiant entre en fait dans le signifié ; à savoir sous une forme qui, pour n’être pas immatérielle, pose la question de sa place dans la réalité. Car à devoir s’approcher des petites plaques émaillées qui le supportent, le regard clignotant d’un myope serait peut-être justifié à questionner si c’est bien là qu’il faut voir le signifiant, dont le signifié dans ce cas recevrait de la double et solennelle procession de la nef supérieure les honneurs derniers.Mais nul exemple construit ne saurait égaler le relief qui se rencontre dans le vécu de la vérité. (…) Un train arrive en gare. Un petit garçon et une petite fille, le frère et la sœur, dans un compartiment sont assis l’un en face de l’autre du côté où la vitre donnant sur l’extérieur laisse se dérouler la vue des bâtiments du quai le long duquel le train stoppe : « Tiens, dit le frère, on est à Dames ! – Imbécile ! répond la sœur, tu ne vois pas qu’on est à Hommes ». Outre en effet que les rails dans cette histoire matérialisent la barre de l’algorithme saussurien sous une forme bien faite pour suggérer que sa résistance puisse être autre que dialectique, il faudrait, c’est bien l’image qui convient, n’avoir pas les yeux en face des trous pour s’y embrouiller sur la place respective du signifiant et du signifié, et ne pas suivre de quel centre rayonnant le premier vient à refléter sa lumière dans la ténèbre des significations inachevées.Car il va porter la Dissension, seulement animale et vouée à l’oubli des brumes naturelles, à la puissance sans mesure, implacable aux familles et harcelante aux Dieux, de la Guerre idéologique. Hommes et Dames seront dès lors pour ces enfants deux patries vers quoi leurs âmes chacune tireront d’une aile divergente, et sur lesquelles il leur sera d’autant plus impossible de pactiser qu’étant en vérité la même, aucun ne saurait céder sur la précellence de l’une sans attenter à la gloire de l’autre. Arrêtons-nous là. On dirait l’histoire de France. Plus humaine, comme de juste, à s’évoquer ici que celle d’Angleterre, vouée à culbuter du Gros au Petit Bout de l’œuf du Doyen Swift.Reste à concevoir quel marchepied et quel couloir l’S du signifiant, visible ici dans les pluriels dont il centre ses accueils au delà de la vitre, doit franchir pour porter ses coudes aux canalisations par où, comme l’air chaud et l’air froid, l’indignation et le mépris viennent à souffler en deçà. Jacques Lacan (L’Instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison, 1957) Dans la photo la plus inoubliable et sans doute la plus révélatrice qu’il ait jamais prise, « La Petite mendiante », Alice, debout contre un mur sale, ses jambes et ses pieds nus, nous regarde, les yeux pleins d’une énorme tristesse. Sa robe est déchirée et la pend en lambeaux, sa chair nue comme si elle venait d’être violée. Brassaï
Had I done to Dolly, perhaps, what Frank Lasalle, a fifty-year-old mechanic, had done to eleven-year-old Sally Horner in 1948? Vladimir Nabokov
Ici, on vous met en prison si vous couchez avec une fille de 12 ans alors qu’en Orient, on vous marie avec une gamine de 11 ans. C’est incompréhensible! Klaus Kinski (1977)
There’s only three of us in this business. Nabokov penned it, Balthus painted it, and I photographed it. David Hamilton
Dans la catégorie des personnes classées vulnérables, figurent les mineurs. Cependant, le législateur semble estimer que les enfants ne sont pas suffisamment protégés, notamment dans le cadre des activités à caractère sexuel. C’est ainsi que la protection des mineurs, dans ce sens, a été intensifiée dans ce projet de Code, notamment la pornographie enfantine. Surtout pour ceux qui usent de moyens informatiques. Ce qui fait que, maintenant, celui qui produit, enregistre, offre, met à disposition, diffuse, transmet une image ou une représentation présentant un caractère de pornographie infantile par le biais d’un système informatique, est puni d’un emprisonnement de 5 à 10 ans. Les mêmes peines sont appliquées à toute personne qui possède, en connaissance de cause, une image ou une représentation présentant un caractère de pornographie enfantine dans un système informatique ou dans un moyen quelconque de stockage de données informatiques. Aussi, toute personne qui facilite sciemment à un mineur, l’accès à des images, documents présentant un caractère de pornographie, sera condamnée à une peine comprise entre 5 et 10 ans de prison. Aussi, celui qui propose intentionnellement, par le biais des technologies de l’information et de la communication, une rencontre avec un mineur, dans le but de commettre à son encontre une des infractions comme le viol, la pédophilie ou l’attentat à la pudeur, sera puni des mêmes peines. Et le législateur opte pour la répression en attestant que, lorsque la proposition sexuelle a été suivie d’actes matériels conduisant à ladite rencontre, le juge ne pourra ni prononcer le sursis à l’exécution de la peine, ni appliquer à l’auteur les circonstances atténuantes. IGFM
C’est une décision absurde de la Tate. Je ne serais peut-être pas arrivé à la même conclusion que la Tate, mais finalement, la décision est raisonnable et défendable. Si les photos montrent des jeunes filles qui ont été abusées, il est logique d’avoir un mouvement de recul. Anthony Julius (avocat)
La Tate a pris la bonne décision, parce que, moralement, les modèles sont en droit de ne pas vouloir être exposées. (…) Même en imaginant que ces oeuvres aient été réalisées par quelqu’un qui n’avait rien fait de mal, ces images sont troublantes. Elles montrent des petites filles sexualisées, et rappellent que des pulsions sombres peuvent exister en chacun de nous. Il n’est pas question d’agir sur ces pulsions, mais cela ne veut pas dire qu’elles n’existent pas. Matthew Kieran (philosophe, université de Leeds)
Fallait-il ou non montrer les oeuvres de Graham Ovenden ? Né en 1943, l’artiste britannique s’est fait connaître par ses photographies d’enfants de rue, avant de devenir une figure contestée de la peinture pop art. Le 2 avril, il a été reconnu coupable de pédophilie pour six chefs d’accusation concernant l’indécence envers un mineur et un chef d’accusation concernant la molestation sexuelle de mineur. Quatre femmes, qui avaient posé pour lui enfants, l’accusaient d’avoir abusé d’elles entre 1972 et 1985. Elles ont raconté notamment qu’il leur mettait un foulard sur les yeux pour organiser des « jeux de dégustation » menant à des abus sexuels oraux. (…) Deux jours après la condamnation, la Tate Gallery, qui possédait trente-quatre de ses oeuvres, a décidé de les retirer de la vue du public. Ces photos de jeunes filles plus ou moins dénudées, dans des poses parfois ambiguës – l’une montre clairement le pubis –, n’étaient pas exposées mais elles étaient disponibles sur le site Internet, et elles pouvaient être vues sur rendez-vous. Ce n’est plus le cas. La décision est controversée. Les oeuvres, jugées intéressantes avant le procès, sont-elles soudain différentes ? Ont-elles perdu leur valeur artistique ? (…) Le problème est que les noms des quatre plaignantes n’ont pas été publiés pour des raisons légales : personne ne sait donc si elles figurent sur les photos de la Tate. Le Monde a décidé de ne pas publier, pour cette page, de photos ou de peintures de Graham Ovenden montrant de très jeunes filles nues. Nous risquerions, puisque nous ignorons l’identité des femmes qui ont déposé plainte, de montrer des jeunes filles qui ont été abusé avant ou après les séances de pose avec le photographe. Nous publions en revanche des portraits de Maud Hewes qui, jeune fille, a posé à de nombreuses reprises pour Graham Ovenden : elle a témoigné n’avoir jamais été abusée par l’artiste. Dans certaines de ces images, l’ambiguïté saute aux yeux. Et voilà toute la difficulté : c’est précisément ce qui en fait l’intérêt. (…) Pour le philosophe, ces oeuvres soulèvent des questions intéressantes, si pénibles soient-elles. C’est pour cela qu’il avertit : il ne faut pas détruire le travail de Graham Ovenden ou imposer une censure d’Etat. Dans de nombreuses années, quand les victimes ne seront plus vivantes, il sera de nouveau possible de les exposer, estime-t-il. C’est d’ailleurs le cas de bien des oeuvres. En 1912, Egon Schiele (1890-1918) avait été condamné à vingt et un jours de prison après avoir abusé d’une fillette de 12 ans – la jeune fille avait cependant retiré son accusation pendant le procès. Les toiles du peintre autrichien n’en sont pas moins exposées dans les musées du monde entier. Des corps anguleux et nus, parfois de très jeunes femmes, laissant voir avec précision les organes génitaux. L’artiste britannique Eric Gill (1882-1940), qui a notamment réalisé les bas-reliefs du chemin de croix de la cathédrale catholique de Westminster, à Londres, est également un cas qui laisse songeur. Il a eu des relations incestueuses avec sa soeur, violé ses enfants, et eu des expériences sexuelles avec son chien. Ecstasy, un bas-relief présentant un couple en pleine fornication, est aujourd’hui en possession de la Tate. Connaître les méfaits de l’artiste change-t-il quelque chose à l’appréciation de son oeuvre ? Le Monde
Les photos d’art montrant des enfants nus sont-elles acceptables ? En Australie, c’est devenu un débat national, discuté dans les dîners ou à la tête du gouvernement. S’attaquant au sujet, une revue d’art australienne, Art Monthly Australia, vient de publier, en couverture de son numéro de juillet, la photographie d’une fillette de 6 ans, nue. Mal lui en a pris : la commission australienne de classification va procéder à l’examen de la revue pour déterminer si elle peut être vendue librement. (…) Tout a débuté lorsque fin mai, la police fédérale a mené une perquisition dans une galerie d’art de Sydney, sur le point d’inaugurer une exposition de Bill Henson, un photographe renommé, connu pour ses portraits en noir et blanc. Les policiers emportent alors des épreuves photographiques montrant une adolescente poitrine nue. L’affaire prend rapidement une dimension nationale, lorsque le premier ministre, Kevin Rudd, se dit « absolument révolté » par les images. Tandis que des associations de défense des enfants protestent contre une « exploitation » des adolescents photographiés, de nombreux artistes crient, eux, à la censure. Une lettre, signée des grands noms de la scène artistique australienne, dont l’actrice Cate Blanchett, est même adressée au premier ministre pour lui demander de revenir sur ses déclarations. Il y a quelques jours, la police a finalement annoncé qu’aucune poursuite ne serait engagée à l’encontre de Bill Henson. Mais la publication du dernier numéro d’Art Monthly a ravivé les tensions. Sur le cliché, datant de 2003, la photographe Polixeni Papapetrou a fait poser sa fille, les bras croisés autour d’une jambe, dans une posture qui ne présente a priori rien de provocateur. « Cette photo a fait le tour des expositions à travers le pays depuis cinq ans, sans aucun problème. La réaction des médias et du public pose des questions non pas sur la photo, mais sur l’évolution de la société », soutient le rédacteur en chef du magazine, Maurice O’Riordan. Cette fois encore, le premier ministre travailliste a condamné les images : « Nous parlons de l’innocence de petits enfants ici. (…) Franchement, je ne peux pas supporter ce genre de choses », a affirmé M. Rudd. Dans les médias, parents ou commentateurs s’indignent de nouveau. « Le débat n’est pas le bon : on ferait mieux de se battre pour les enfants vraiment exploités », commente pour sa part James McDougall, directeur du Centre légal australien pour les enfants et les jeunes. Le Monde (2008)
Lewis Carroll was a proper English don at Oxford, and the son of a minister; I don’t think he would have done anything. He was a romantic; he thought that young girls were made in the image of God, that they were perfect. He thought they were absolutely beautiful and they are.’ Polixeni Papapetrou
I think that the picture my mum took of me had nothing to do with being abused and I think nudity can be a part of art.  Olympia Nelson (11)
It’s hard to see what all the fuss is about. AMA’s cover is an obvious reworking of Lewis Carroll’s 1873 photograph of Beatrice Hatch, aged seven (3). Carroll’s photograph also shows a nude girl sitting on a seaweed-covered rock, with white cliffs in the background. The backdrop is hand-painted on glass. Carroll’s photo is taken sideways on, while Olympia is photographed looking directly at the camera, but otherwise the poses are similar. Beatrice Hatch was a daughter of Edwin Hatch, a theologian who was then vice-principal of St Mary Hall, Oxford, and later university reader in Ecclesiastical history. The Hatches allowed Carroll to take a number of nude shots of their young daughters. It’s ironic that, in twenty-first century Australia, similar photos cause a national controversy, with some censorial puritans campaigning for them to be made illegal. The AMA cover is in response to an earlier controversy about childhood and nudity. In May this year, the police raided the Roslyn Oxley9 gallery in Sydney and confiscated photographs of nude teenagers by Bill Henson, only hours before the opening of an exhibition. Henson is a leading Australian photographer, whose work features in collections throughout the country and who has had great acclaim internationally.  Rudd condemned Henson’s photos, too and called them ‘revolting’. He said: ‘I am passionate about children having innocence in their childhood.’ (4) Hetty Johnston, founder of the Australian child protection pressure group Bravehearts, called for Henson and the Roslyn Oxley9 gallery to be prosecuted. After a brief, but intense period of public controversy, during which the Roslyn Oxley9 gallery received firebomb threats, the Sydney authorities decided that there were no grounds to prosecute either Henson or the gallery. However, by then, presumably on a precautionary basis, the Roslyn Oxley9 gallery itself had pulled two of Henson’s photographs from its website, Untitled #8 and Untitled #39. There is nothing offensive about these particular images, and their abrupt removal from public view illustrates the chilling effect of moral panics about art, nudity and the young on artistic freedom and free speech. They lead to more and more shrill protests and to self-censorship in order to avoid controversy. It is remarkable that the gallery had held a similar show of Henson’s work in 2006, which is still available to view on the gallery’s website. This again featured some pictures of nude young models, shot in a moody light, but apparently no one was sufficiently affronted to complain to the authorities on that occasion. Now, Hetty Johnston has said that the nude photographs in the current issue of AMA amount to the ‘sexual exploitation of children’. She has called for new laws to make it illegal to take a photo of a naked child for exhibition, sale or publication. Puritanism is on the march here. And as Oscar Wilde observed: ‘Puritanism is never so offensive and destructive as when it deals with art matters.’ Defending the magazine’s cover, AMA editor Maurice O’Riordan said that he intended to ‘restore some dignity to the debate … and validate nudity and childhood as subjects for art’ (5). A blanket ban on photographs of naked children will not stop child abuse, and the notion that merely photographing a naked child or teenager is tantamount to child abuse is difficult to take seriously. The assumption that any photograph of a naked child is pornographic is simply ridiculous. Article 20.2 of the Council of Europe’s recent Convention on the Protection of Children against Sexual Exploitation and Sexual Abuse (25 October 2007), for example, gives a much more restrictive definition: ‘The term “child pornography” shall mean any material that visually depicts a child engaging in real or simulated sexual explicit conduct or any depiction of a child’s sexual organs for primarily sexual purposes.’ Is Johnston suggesting that parents should not be able to take nude photos of their own children? No one would condone a parent who permitted pornographic pictures to be taken of their child, or allowed them to be put into public circulation, but underlying Johnston’s proposal is a profound mistrust of all adults, as well as the corrosive idea that nudity is inherently corrupting. If all photos of nude children were to be banned, then logically there is no reason why photographs of Donatello’s David should not also be banned, along with Lewis Carroll’s photos of nude children, much of Wilhelm von Gloeden’s oeuvre, and any reproduction of Bronzino’s Allegory of Venus with Cupid, to name but a few. Indeed, applying Johnston’s baleful logic, just about every image in Western medieval and Renaissance art showing the naked infant Jesus, putti or Cupid would similarly need to be banned to protect us from our baser impulses. This new Puritanism would seem to be heading in the direction of a regressive anti-aesthetic, which dictates that any reproduction of the naked human form is unacceptable. Barbara Hewson (barrister, Hardwicke Building, London)
Sous le lit de mes parents, il y avait une boîte qui conte­nait des pho­tos de mes parents ado­les­cents en Grèce et aussi les pho­to­gra­phies de leurs pre­mières années en Aus­tra­lie. Je sor­tais ces pho­tos toutes les semaines pour les étudier. Elles étaient un mys­tère pour moi. Je ne peux pas pré­ci­sé­ment me sou­ve­nir d’une seule image comme la pre­mière mais cette boîte de pho­to­gra­phies fut cer­tai­ne­ment pour moi ma pre­mière ren­contre avec les images. Beau­coup plus tard, quand je voya­geais en Grèce, on m’a donné la seule pho­to­gra­phie sur­vi­vante de mes grands-parents que je n’ai jamais ren­con­trés. Ce n’est pas la pre­mière image dont je me sou­viens mais c’est l’image la plus mémo­rable pour moi. (…) Quand j’ai com­mencé l’école pri­maire, je ne savais pas par­ler anglais. On me demanda de lire un livre d’école inti­tulé « John et Betty ». Ce livre défi­nis­sait les attentes des filles et des gar­çons de l’époque. Comme nous n’avions pas de livres en anglais à la mai­son, j’en ai volé un à l’école mais je fus décou­verte : une lettre fut envoyé à mes parents avec comme résul­tat une punition. (…) J’éprouve beau­coup de rap­pro­che­ments avec les pho­to­graphes et les pra­ti­ciens d’autres arts et la lit­té­ra­ture. Peut-être que ce qui m’en dis­tingue — en dehors de mon passé et de ma per­son­na­lité — est l’opportunité d’avoir pu tra­vailler avec des êtres ins­pi­rés spé­cia­le­ment dans mon enfance. Je pense que j’ai eu un pri­vi­lège unique en ayant accès à leur inno­cence, leur com­pré­hen­sion, leur ima­gi­na­tion, leur intel­li­gence incom­pa­rable et leur naï­veté, leur com­pré­hen­sion natu­relle du sym­bo­lique et leur sens du mer­veilleux. Je me rends compte que tout le monde ne peut aimer la pers­pec­tive fraîche, enchan­tée de ce que les enfants peuvent appor­ter aux adultes quand ils sont trop réflé­chis et conditionnés. (…) Je ne suis pas ouver­te­ment fémi­niste mais ce que je retiens du fémi­nisme est son appré­hen­sion du pou­voir des struc­tures qui fonc­tionnent dans les lignes de démar­ca­tion de la notion de genre – ce que beau­coup de mes pho­to­gra­phies tentent de sub­ver­tir. Un thème per­sis­tant au cours de mon tra­vail est com­ment se tra­vaillent les « changes » à tra­vers les formes et par le jeu de rôle. Par exemple, mes enfants — fémi­nins et mas­cu­lins – ont été bénis habillés de la robe de bap­tême dévo­lues au sexe opposé (« Phan­tom­wise », 2002). J’ai aussi emprunté au fémi­nisme le désir de com­prendre les dyna­miques des filles (« Games of Conse­quence », 2008), le sym­bole phal­lique (« The Ghil­lies », 2013) et plus récem­ment com­ment les femmes, les fleurs et le jar­din ont été réin­ter­pré­tés par les fémi­nistes en tant que décons­truc­tion de la pas­si­vité fémi­nine que sou­ligne toute l’histoire de l’horticulture déco­ra­tive (« Eden », 2016).  Polixeni Papa­pe­trou
Il y a une dizaine d’années, Polixeni Papa­pe­trou a été vic­time d’une stu­pide contro­verse dans son pays. Le pré­texte en était qu’elle pho­to­gra­phiait sa fille (à l’époque âgée de six ans) nue. C’était ne rien com­prendre à ce que Polixeni Papa­pe­trou explore. Prin­ci­pa­le­ment, le thème de la trans­for­ma­tion de l’enfance à l’adolescence, de l’âge adulte à la vieillesse. Son expé­rience de la mala­die l’a ren­due encore plus poreuse à la fra­gi­lité de la vie. La beauté reste l’essence de sa vision des femmes. A sa manière la créa­trice lutte pour leur liberté comme aussi celle de la créa­tion. L’Australienne sait créer un « roman­tisme » très par­ti­cu­lier. Au lyrisme qui dis­sipe l’intelligence, elle pré­fère cette der­nière tout en demeu­rant capable d’offrir des émotions. Elles per­mettent de fran­chir le pas du passé au pré­sent et vers le futur que l’œuvre annonce sub­ti­le­ment au sein de son céré­mo­nial par­ti­cu­lier. Il est intense, dans son écono­mie de moyens l’artiste nour­rit une réelle fée­rie. Il n’existe plus d’un côté le réel et de l’autre sa fic­tion. Ne res­tent que des signes qui se par­tagent entre l’ascèse et la sou­plesse. ils deviennent moins des parures qu’une men­ta­li­sa­tion du réel. Celui-ci change de registre et qua­si­ment de sta­tut en ce qui tient du défi plastique. Le Littéraire.com
Depuis l’affaire Marc Dutroux (1996), la pédophilie est le sujet tabou par excellence. Tout écrivain qui s’avise d’y toucher risque d’être victime d’un lynchage immédiat. Puis-je rappeler, avant de me griller complètement, deux principes de base? 1) Il existe une grande différence entre le fantasme littéraire et le passage à l’acte criminel. 2) On doit pouvoir écrire sur tous les sujets, surtout sur les choses choquantes, ignobles, atroces, sinon à quoi cela sert-il d’écrire? Voulons-nous que les livres ne parlent que de choses légales, propres, gentilles? Si l’on ne peut plus explorer ce qui nous fait peur, autant foutre en l’air la notion même de littérature. Ces deux principes étant posés, il est temps de susciter ma levée de boucliers. À mon avis, l’écriture doit explorer AUSSI ce qui nous excite et nous attire dans le Mal. Par exemple, il faut avoir le courage d’affronter l’idée qu’un enfant est sexy. La société actuelle utilise l’innocence et la pureté de l’enfance pour vendre des millions de produits. Nous vivons dans un monde qui exploite le désir de la beauté juvénile d’un côté pour aussitôt réprimer et dénoncer toute concupiscence adulte de l’autre. Le roman doit-il se laisser brider par cette schizophrénie? La chasse aux sorcières qui vient d’être ranimée par l’affaire Polanski, puis le délire sur Frédéric Mitterrand (annoncé par l’attaque de François Bayrou sur Daniel Cohn-Bendit) oublient ce qui est en vente dans les librairies. Disons les choses clairement : ceux qui s’indignent avec tant de virulence doivent brûler une longue liste d’ouvrages. Messieurs et Mesdames les censeurs, dégainez vos briquets! Vous avez de l’autodafé sur la planche : Le blé en herbe de Colette, Si le grain ne meurt d’André Gide, Lolita de Nabokov, Il entrerait dans la légende de Louis Skorecki, Au secours pardon de votre serviteur, Rose bonbon de Nicolas Jones-Gorlin, Les 120 journées de Sodome du marquis de Sade, Ivre du vin perdu de Gabriel Matzneff, Les amitiés particulières de Roger Peyrefitte, La ville dont le prince est un enfant d’Henry de Montherlant, Il m’aimait de Christophe Tison, Le roi des Aulnes de Michel Tournier, Pour mon plaisir et ma délectation charnelle de Pierre Combescot, Journal d’un innocent de Tony Duvert, Mineure de Yann Queffélec, Les chants de Maldoror de Lautréamont, Microfictions de Régis Jauffret, Moins que zéro de Bret Easton Ellis, Mémoire de mes putains tristes de Gabriel Garcia Marquez, Enfantines de Valéry Larbaud, Histoire de ma vie de Casanova ou même, quoique en version platonique, Mort à Venise de Thomas Mann doivent rapidement être incendiés! Ma liste n’est pas exhaustive. Je remercie les maccarthystes français anti-pédophilie de m’aider à compléter cette liste d’autodafés en envoyant leurs lettres de délation au magazine car je suis sûr que j’en oublie et j’ai hâte de les lire… pour mieux être révolté, bien sûr, et avoir un regard désapprobateur sur ces œuvres! C’est donc le sourcil froncé que j’aimerais terminer sur une citation, insupportablement comique, tirée du Manuel de civilité pour les petites filles à l’usage des maisons d’éducation (1926) de Pierre Louys : « À partir de l’âge de huit ans, il n’est pas convenable qu’une petite fille soit encore pucelle, même si elle suce la pine depuis plusieurs années. » Ah! zut zut, nous voilà bien. Que faire de ce numéro de Lire avec cette phrase dedans? Doit-on aussi le brûler à présent? Frédéric Beigbeder (2009)
Dans la préface de Sylvie et Bruno, publié en 1889, chef-d’œuvre qui témoigne d’une technique entièrement renouvelée par rapport à Alice, Lewis Carroll proclame son désir d’ouvrir une nouvelle voie littéraire. L’audace est grande, pour l’époque, de la construction de deux intrigues, le rêve constamment accolé à la réalité. L’objectif essentiel du narrateur est de franchir le mur de la réalité pour atteindre le royaume du rêve : il voit l’un des personnages de son rêve pénétrer dans la vie réelle. Lewis Carroll crée l’effet de duplication de ses personnages. L’intérêt réside également dans la juxtaposition des deux intrigues. L’originalité de Lewis Carroll ne consiste pas à unifier rêve et réalité mais à reconstituer une unité à partir de la multiplicité initiale. Dans sa préface, ce qu’il nous dit de la construction de son livre : un noyau qui grossit peu à peu, une énorme masse de « litiérature » (litter, ordure) fort peu maniable, un agrégat d’écrits fragmentaires dont rien ne dit qu’ils formeront jamais un tout. Le roman n’est plus cette totalité harmonieuse où s’exprime le souffle de l’inspiration. Le fini romanesque est démystifié d’une façon ironique et pour tout dire sacrilège pour l’époque victorienne. Wikipedia
Il n’a pas envoyé Alice au fond d’un terrier de lapin un après-midi d’été pour le bénéfice d’une future génération de Freudiens mais pour le plaisir de trois petites Victoriennes. Derek Hudson
Karoline Leach, auteur de scénarios pour la télévision (…) renverse une à une les suspicions attachées à la personne de l’écrivain. Elle observe d’abord que Lewis Carroll, loin d’avoir été solitaire, participait très activement à la vie littéraire, photographique et théâtrale de son temps. Que ses amitiés avec les enfants étaient soigneusement inscrites dans le cadre de la famille – il était souvent l’ami des parents – et articulées à ses activités artistiques. Dans ce contexte, elle aborde l’aspect le plus troublant des activités du personnage : ses photos de nus. C’est ici précisément qu’un jugement bien avisé ne saurait faire fi de l’histoire. Leach explique avec patience que dans ces images, qui nous semblent aujourd’hui choquantes, la nudité était perçue comme un symbole spirituel. Par effet, dira-t-on, de l’hypocrisie bourgeoise ? Peut-être. Mais d’une part, poursuit Leach, «les archives des photographes les plus célèbres de l’époque, Oscar Rejlander et Julia Margaret Cameron, regorgent d’images du même genre». D’autre part, ces images ne jouent pas pour Carroll le rôle que l’on croit. En effet, Leach observa que les soi-disant «amies-enfants» de Lewis Carroll étaient parfois des jeunes femmes de vingt ou trente ans – ce qu’aucun «spécialiste» de l’écrivain n’avait relevé jusqu’à elle. Qu’il s’agissait, de surcroît, d’actrices dont Carroll suivait la carrière, encourageait les audaces et recherchait les privautés. Selon son interprétation, l’enfance n’était donc pour Lewis Carroll qu’une couverture destinée à cacher des liaisons aussi scandaleuses pour l’époque, celles qu’il entretenait avec des femmes parfaitement nubiles. On mesure la méprise. Soucieuse de suivre les distorsions de la vérité, Leach montre comment Carroll vit son alibi se retourner contre lui après sa mort, et comment, à la faveur des interprétations psychanalytiques, on en vint à soupçonner de pédophilie un homme qui pensait vivre tranquillement «à l’ombre de l’enfant-idéale» ses amours avec les actrices. Soucieux de se protéger des uns, Carroll devint ensuite la cible des autres. (…) Seulement voilà, Karoline Leach, à son tour, alla trop loin. Soucieuse de dénoncer toutes les hypocrisies, elle s’attaqua au trio bourgeois formé par Monsieur et Madame Liddell avec leur adorable fille. Il lui fut aisé de montrer que l’affection (réelle) de Carroll pour Alice avait été artificiellement isolée : ce n’est même pas à elle, mais à son ami George MacDonald, que Carroll envoya le premier exemplaire de son livre ! Leach s’avisa ensuite de citer les pages fort émouvantes que Henry Liddell avait écrites à propos de l’amour entre hommes – suggérant par là que son épouse n’était peut-être pas comblée. Par déductions successives, celle-ci se retrouvait ainsi en position, suggérait Leach, d’être la véritable cause des problèmes de conscience et des crises de culpabilité que Lewis Carroll avait traversées dans les années 1860. N’était-il pas envisageable que l’écrivain ait filé avec la maman d’Alice des amours adultères ? Ainsi, en même temps qu’elle démolissait un mythe, Karoline Leach entreprenait d’en recréer un autre. Comme si le secret explicitement souhaité par Carroll, et respecté par ses héritiers à grand renfort de mensonges, appelait irrésistiblement le fantasme ou la calomnie. Cette polémique n’est devenue constructive que tout récemment. Lors de la publication française de son livre (1), en 2010, Leach a effacé toute allusion à d’éventuelles amours entre Carroll et Mme Liddell. Sa recherche, désormais relayée par d’autres travaux, a trouvé son véritable objet : le «mythe Carroll», entendu comme l’ensemble des élucubrations universitaires, des déformations historiques et des projections imaginaires, est devenu le sujet d’études régulièrement publiées sous forme d’articles sur un site (www.carrollmyth.com). Abordant la question par des entrées entièrement renouvelées, les jeunes chercheurs montrent comment les secrets – définitivement impénétrables – de la vie de Lewis Carroll reflètent les caprices de la morale des peuples. Une chose, dirait Alice, «curieusement curieuse» («curiouser and curiouser»). Maxime Rovere
Can you ever divorce an artist’s life from their work? “Knowing Van Gogh shot himself, does that change the way you look at his paintings? Caravaggio was a murderer – does that make you look at him differently?” Searle asks. “There are lots of things we don’t like for all sorts of temporal reasons. What is unacceptable now may not be unacceptable in the future, and ditto in the past. The Victorian sculptures of black, naked slave girls tell us something about the Victorians – they are historical documents as well as sculptures.” The attitude, says art writer Jonathan Jones, “where people [think] the art exists in its own sphere – I think that’s not true at all. Ovenden’s art probably does reflect aspects of his life we now find deeply troubling.” The question of how harshly we should judge the art by its artist remains. Can you read Alice in Wonderland in the same way when you’ve seen Lewis Carroll’s photographs of naked girls? Or listen to Benjamin Britten’s work, knowing he wrote great music for children, with such attention, because he had an obsession with pubescent boys (as detailed in John Bridcut’s 2006 biography)?“One school of thought is the artwork is divorced from its creator and we should make an assessment of the work in isolation from any consideration of the artist’s intentions,” says Jonathan Pugh, research fellow at Oxford University’s Uehiro Centre for Practical Ethics. “One issue that muddies the water is a question of complicity. Certain kinds of art might involve complicity in further wrongdoings. If we think that displaying certain works might entice people to carry out wrongs of the sort that are depicted in the work, then that might be cause for moral concern.”  If we only allowed art by artists with unimpeachable moral standards, we’d have empty libraries and galleries. But it appears there are degrees of what we will tolerate. If the sexual abuse of children seems to be the crime that a viewer or reader cannot get over, apparently it’s only for a while. There are no calls for the works of Caravaggio, for instance, to be hidden or destroyed, even though his paintings Victorious Cupid and St John the Baptist are of a naked, pre-pubescent boy, an assistant with whom Caravaggio is believed to have been having sex – which we would consider to be abuse by today’s standards. Instead, they are considered masterpieces. But you don’t have to go back centuries. The BBC, while busy purging all mention of Jimmy Savile, has said there are no plans to remove sculptures by Eric Gill – a man who abused his daughters, and had sex with not only his sister but also his dog – outside Broadcasting House, despite calls from charities representing people who have survived abuse asking them to do so. The Tate, which removed 34 works by Ovenden from its online collection following his conviction, has many works by Gill, who died in 1940. The Tate said it had sought to establish any connection between Ovendon’s work and his crimes, and that the prints can still be viewed on application. It has been pretty obvious that in the art world, and in wider society, great art confers a degree of protection, which has to explain why many in Hollywood stick by Roman Polanski, even though the film director sexually assaulted a child. The passing of time, and the death of an artist, also seems to help rehabilitate work. “If the art is good then the story of the life illuminates it,” says Jones. It would be a mistake to consider Ovenden a “great” artist, he adds, and some of Ovenden’s work now looks “extremely troubling”, but that does not justify its destruction. Demonising art, he says, “is not a rational response to it. There is no way that you should punish the art for the crimes of the artist. A civilised society preserves art and tries to learn from it.” (…) Pictures of children, particularly naked ones, are abhorred when we know about the reprehensible motives of their creator, but even when there is no suggestion that the artist has worrying intentions or desires, their work has raised suspicion. “This lens has crept between us and the art, that says this [a hysteria over abuse] is the thing you must look at,” says Frances Spalding, the art historian and editor of art journal the Burlington magazine. “It rather destroys the pleasure in looking at certain kinds of child nudity which can be, in other ways, an expression of a joy in life.” Charles Dodgson’s family’s incursive destruction of his papers immediately after his death, and their steady refusal to allow evidence to be made public, meant that the first hand biographical evidence remained almost non-existent until the second half of this present century. In a separate but ultimately linked development, a massive and almost irresistible myth surrounding the name « Lewis Carroll » had begun to develop even while Dodgson still lived. In the fallow space left by the lack of prima facie evidence, and the silence of his family, this myth grew in an unprecedented and powerful way. When early biographers wrote their studies of Lewis Carroll, lacking almost all first hand evidence, they had little choice but to fill their books with the stuff of this myth. And thus very early on it became dignified by an apparent scholastic pedigree. Later biographers took their lead and repeated these supposedly already verified « facts ».(…) For the Victorians, caught as they were on the cusp of a new age in which all old certainties were dying, « Lewis Carroll » came to mean a readiness to believe — in wonderland, fairytales, innocence, sainthood, the fast-fading vision of a golden age when it seemed possible for humanity to transcend the human condition. Carroll became a way of affirming that such things really had once been. Even before Dodgson’s death, his assumed name had become the ultimate embodiment of this Victorian aspiration toward otherworldliness. « Lewis Carroll » was the Pied Piper and Francis of Assisi. His supposed tenderness for all children was seen as part of a Christlike renunciation of adult pleasure and the adult world. It became an emanation of the strange Victorian obsession with childhood innocence, that identified immaturity with inviolability in a way impossible for us now. In common with so many icons-in-the-making, Dodgson himself was one of the first to perceive the growth of the myth surrounding Carroll, and with typical contrariness he both deplored and manipulated it. He instinctively understood the power of an image. He was throughout his life, not only impulsive and contradictory, but also quite a shameless manipulator of his own persona, who could very cleverly present a view of himself designed to produce his desired effect, and as we will see further on « Carroll » began to be famous at precisely the time in Dodgson’s life when he was most filled with self-doubt, most motivated to consciously re-invent himself. The guise of the patron saint of children offered itself at precisely the right time, and he took it up, as a part-time persona. By a kind of mutual agreement, he and his society began creating their mutually beneficial myth of Carroll and little girls. Purity was exactly what the Victorians wanted to connect with Carroll, and purity was precisely what it (intermittently) suited Dodgson to have associated with himself. His genuine and instinctive affection for children began to be selfconscious, exaggerated, and, inevitably, somewhat insincere. He began to play the part of child-worshipper, with a strange mix of sincerity and irony. He invented the word « child-friend », but misused it, with almost malicious intent. He worshipped the child as an article of religious faith, and exploited it as a means of concealment for his own unconventional, possibly sexual, relationships with women. It was inextricably bound up with his wish to rediscover himself as an innocent man, and — on a different level — his cynical wish for others to see him as innocent. Carroll’s love for the child was always in part a construction. In real terms, children were never as prominent in his life as the legend, or even Dodgson’s own testimony, would have it. (…)  It is an indication of the power of this need, as well as the extraordinary degree to which « Lewis Carroll » already enjoyed an existence independent of Dodgson in the public mind, that while this mythic image of child-centredness was already the assumed reality of « Carroll », his alter ego Charles Dodgson was the subject of a widespread gossip that contradicted this image almost entirely. Dodgson was being condemned and criticised for his unconventional contacts with grown women, even while « Carroll » was being sanctified for loving only children. The scandals about women and cutesy magazine stories of « little girls » co-existed but never touched. Emine Saner (The Guardian)
Comment expliquer l’absence de Carroll sur les rayonnages de l’ancienne salle de lecture de la British Library, tandis que Beatrix Potter ou Charles Kinsley figurent en bonne place parmi les plus grands noms de la littérature britannique et d’autres moins connus ? (…) Peut-être le soupçon de mise à l’écart s’avérait-il injustifié, mais il faut dire que mon interrogation quant à la cause de cette absence prenait place dans un contexte où la réputation de celui-ci semble avoir eu à souffrir du privilège accordé aux petites filles dans son œuvre ou sur ses clichés, au point que les ouvrages actuels qui lui sont consacrés se sentent tous en devoir de prendre sa défense, parfois au prix d’une révision fantaisiste de sa biographie. Les débordements de passion encore récents à propos de cas de pédophilie en Europe (en Belgique et en Angleterre en particulier) seraient-ils cause de cette éclipse silencieuse ? Nous en sommes réduits aux conjectures, mais l’orientation de celles-ci prend nul doute racine dans cette atmosphère. Matthew Sweet, dans son livre intitulé Inventing the Victorians, rapporte que l’artiste Graham Ovenden, suspecté à tort de faire partie d’un réseau de pédophilie, fut conduit à Scotland Yard en 1993 ; pour preuve à charge : sa collection de photos de Lewis Carroll. Qu’il soit pervers ou non, le « cas » Carroll, aux côtés de Nabokov, s’est en effet trouvé pris dans les arcanes des discours contemporains sur la perversion. Le mythe de l’auteur aux tendances pédophiles, dont l’œuvre composait un danger pour les enfants, fut engendré par certains psychanalystes de la première heure, comme le montre Karoline Leach. Ceux-ci détournèrent l’enseignement freudien sur le travail de l’artiste pour ne voir que corruption là où les philosophes, les linguistes, les critiques littéraires et les mathématiciens s’attachaient encore à célébrer le génie de l’œuvre et la modernité de ses intuitions. Ce mythe venait toutefois en opposition à l’image tout aussi erronée du cœur pur, adorateur de l’innocence suggérée par la première biographie de l’auteur, écrite par son neveu et qui tenait de l’hagiographie. (…) S’ils ne fournissent pas de quoi nous convaincre, les travaux récents attestent néanmoins d’une volonté d’écarter la suspicion de pathologie sexuelle qui a entouré la biographie de Carroll à la suite des publications référées à la psychanalyse au début du siècle. (…) Ces jugements étayés sur des approches divergentes de la question de la perversion, captives d’un discours moral, ne parviennent pas toutefois à sortir de l’opposition : culpabilité contre innocence. (…) Un récent travail à ce sujet me conduisit à saisir comment, du « tous pervers » post-moderne à la condamnation fondée sur une morale étriquée en passant par les plaidoiries de l’innocence, toutes les positions prises à ce sujet font fi du fantasme et de la portée de sublimation et de symptôme de l’œuvre, qui seuls s’avèrent pouvoir nous permettre de tenir une juste position éthique, de traiter du rapport de l’artiste à sa production en dehors de cette dialectique étriquée. (…) Si la loi morale a bien pour envers la perversion, selon Lacan, elles sont comme les deux faces d’une même médaille, l’une s’avérant irrémédiablement liée à l’autre. Aussi nous invite-t-il à nous écarter d’une trop simple opposition entre culpabilité et innocence qui ne saurait servir de fondement à une position éthique (celle-ci implique de prendre en compte la dimension du fantasme et de la jouissance du sujet), encore moins à une appréciation de l’œuvre. Dans son « Hommage rendu à Lewis Carroll », prononcé lors d’une intervention radiophonique en 1966 (…) relève à cet égard que jouissance et loi morale s’avèrent toutes deux participer également de la constitution de l’œuvre (…) L’homme de foi prend place au côté du poète et du mathématicien pour contribuer à l’équilibre de l’œuvre. (…) La dialectique de la culpabilité et de l’innocence contribue en effet à masquer le véritable enjeu, le véritable enseignement de l’œuvre. (…) En effet, on peut se demander en premier lieu jusqu’à quel point Lewis Carroll n’aurait pas largement participé de la construction du mythe de l’enfance et du culte de l’innocence des victoriens, lui qui devait se défendre des rumeurs qui couraient sur son compte (il ne fut pas toujours lui-même perçu de son vivant comme si innocent que cela, sa correspondance indique qu’il ne l’ignorait pas). Ainsi invoquait-il la pureté de ses intentions (il ne faut pas douter qu’il y croyait lui-même), son admiration pour la pureté formelle de ses jeunes amies qu’il associe à leur parfaite innocence. (…) S’il n’y a aucune raison de ne pas croire à sa sincérité, les multiples précautions oratoires laissent entendre qu’il n’ignorait pas que la question n’était pas si simple et que de telles pensées étaient néanmoins présentes à son esprit, ne fut-ce que pour les rejeter. Le mythe de l’innocence vient en outre lui permettre de justifier sa pratique photographique. Dans sa correspondance avec ses amies-enfants, en revanche, il se présente volontiers à elles comme un amoureux transi voire délaissé. Comment ne pas être saisi par ailleurs par le fait que ses propos au sujet de ses amies-enfants laissent bien poindre qu’en effet ce n’est pas d’amour qu’il s’agit, mais d’amitié non plus. L’affection y perce peu, il se montre plutôt attiré par des sujets photographiques potentiels (…) D’ailleurs ne l’intéressent, semble-t-il, que les petites filles qu’il repère et décide de conquérir. Les lettres attestent d’une certaine distance avec celles qui vinrent à lui d’elles-mêmes, attirées par l’auteur d’Alice. La distance qu’il marqua avec ses amies quand elles grandirent indique, en outre, que la relation qu’il entamait était plus avec ce que l’enfant représentait pour lui, une petite fille, qu’avec un sujet pour laquelle il aurait développé une affection particulière. (…) En collectionneur presque, il multiplie les amitiés, mais il ne veut rencontrer les petites filles qu’une par une. (…) La rencontre d’une enfant en particulier compte moins que le fait d’avoir une amie-enfant. Étrange assertion enfin que celle-ci dans laquelle il témoigne de son aversion pour le sexe des garçons et de son admiration pour le corps dénudé des petites filles, lorsqu’il évoque pour Gertrude Thomson ses illustrations pour Sylvie et Bruno (…) Dans son « Hommage à Lewis Carroll », Lacan (…) insiste néanmoins sur la place qu’occupe dans cette construction la figure de la petite fille dans sa « portée d’objet absolu ». Nous tiendrons qu’au-delà des mythes entendus au sens de construction idéologiques qu’elle a contribué à produire, Alice, personnage ancré dans ce que furent les petites filles pour Carroll, contribue à la dimension proprement mythique de l’œuvre au sens fort, telle que la dégage Lacan. Sophie Marret
Ce qui pose réellement problème, c’est la place grandissante de la psychopathologie de la création artistique : le génie et la névrose sont mis en étroite connexion. Mais interpréter des œuvres littéraires comme la production brute d’un inconscient, c’est nier le travail d’élaboration (d’ordre créatif) de l’auteur, et surtout, en tout état de cause, la relation de sa production littéraire à la littérature et à la culture. On déhistoricise ainsi une œuvre. On oblitère aussi tout un pan de l’analyse critique, tout ce qui tient à la volonté consciente et créatrice, au projet d’écriture. Florence Becker Lennon, par exemple, nie la portée de cette dimension du travail littéraire lorsqu’elle estime, dans sa biographie de 1945, que dans sa dernière œuvre littéraire, Sylvie et Bruno, Carroll a perdu son génie créatif en acquérant une plus grande conscience de sa propre philosophie (…) Pourquoi, précisément, les psychobiographies posent-elles un problème du point de vue de la critique littéraire ? D’une part, les psychobiographies fonctionnent sur le principe de la recherche du secret, le « sale petit secret qui nourrit la manie d’interpréter », pour citer Gilles Deleuze. Au principe de ce secret, on trouve presque toujours l’enfance. Car le noyau dur au centre de toute recherche d’ordre psychobiographique, c’est l’origine, la genèse du « sale petit secret ». Or l’origine, c’est forcément l’enfance. Ce faisant, l’écriture biographique détache le sujet des influences sociales, culturelles et littéraires qui ont formé son art. De plus, en posant tout acte créateur sur la fondation unique d’un inconscient préadulte, on met en place le concept d’un génie miraculeux et forcément naïf. Là encore se pose le problème du statut de l’écrivain. La psychanalyse, telle, du moins, qu’elle est comprise par les psychobiographes, pose clairement un problème théorique au sein du carrollisme. Elle a permis le passage radical d’une croyance en l’inconnaissable et l’indicible en ce qui concernait la personne humaine, avec le respect absolu de sa mémoire, à une recherche minutieuse des secrets réels ou supposés : il s’agit du désir de croire qu’il devient possible d’avoir accès à l’inconscient, et donc de connaître le tout de l’auteur. Sous couvert d’iconoclastie (c’est-à-dire casser une image figée pour aller voir derrière), les psychobiographes, s’ils se donnent accès à des aspects d’une personnalité restée jusque-là inexplorée, réduisent leur lecture par une orientation unique de leur interprétation. L’iconoclastie, en matière de biographie, a un intérêt qui marque aussi sa limite. D’autre part, considérer l’auteur d’abord comme un personnage dont il faut percer les secrets biographiques, c’est occulter certains aspects de son œuvre, qu’on s’empêche de voir autrement que par le prisme des éléments biographiques déjà exhumés. S’interroger sur la question de l’enfance chez Carroll, c’est souvent ignorer que cette question a, pour lui, une dimension philosophique importante. Comme Jean-Jacques Lecercle l’a noté, l’enfant pour les victoriens est à la fois emblème de la pureté, de l’innocence absolue, et un être humain déjà porteur du péché originel qu’il faut éduquer et redresser. Mais pour Carroll, l’enfant est aussi celui qui connaît l’amour, et à qui il importe de donner une vision de plus en plus large de cet amour, de le guider dans sa connaissance intuitive de l’amour divin. Non perverti par les doctrines, il est celui qui aide l’adulte à comprendre l’importance de l’amour divin, mais limité par son expérience, il est celui qu’il faut aider à acquérir le sens des devoirs envers Dieu et les hommes. Ceci prend son sens si on s’autorise à lire Sylvie et Bruno, par exemple, non pas comme un échec littéraire, mais comme l’expression d’une philosophie personnelle très aboutie, construite à partir de fréquentations et de lectures dont on a longtemps ignoré l’importance, fascinés comme l’étaient les psychobiographes par la recherche de l’anormalité du discours relatif à l’amour et l’interrogation sur les motifs possibles de cette anormalité. Certes, la question de l’enfance est importante – pas parce qu’elle se réfère à l’enfance de Carroll, ni à son amour de l’enfance, mais parce que cette question est centrale dans sa philosophie. (…) L’articulation paradoxale de l’innocence et de la perversité est un motif récurrent des psychobiographies. Elle est souvent résolue en posant que Carroll avait une connaissance intuitive de la perversité, comme tout enfant (selon la formule de Freud, incorrectement lue, selon laquelle l’enfant est un « pervers polymorphe »), mais que son inconscience de ses propres mécanismes psychiques ne lui permettait pas de la comprendre dans toute sa dimension proprement adulte. Michael Bakewell, dans sa biographie de 1996, estime ainsi que les « pensées impures » que Carroll évoque dans sa préface à Sylvie et Bruno sont impures au sens où le catéchisme l’entend. Mais lorsqu’il écrit cette préface, Carroll a cinquante-sept ans, et peut difficilement être suspecté d’entretenir une inquiétude adolescente sur la masturbation – sauf à s’acharner à croire à un esprit infantile enfermé dans le corps d’un homme mûr. L’idée qu’il puisse s’agir de doute religieux ou d’inquiétudes métaphysique ne l’effleure pas un instant, elle est pourtant digne d’être explorée. La fermeture au monde est un autre motif. On entend par là le monde adulte, événementiel, politique, etc. (…) C’est une chose de définir le nonsense comme un système clos, c’en est une autre d’affirmer que Carroll était un îlot retiré du monde adulte. Difficile, dans ce cas, de considérer que c’était un homme cultivé, par exemple. Or, Hugues Lebailly l’a montré, il était très au fait de la production culturelle de son époque, et souvent même peu orthodoxe dans ses choix ; pas parce qu’il ne connaissait pas l’orthodoxie, mais parce qu’il s’en détachait tout à fait consciemment. Fréquenter le théâtre lui était interdit implicitement, sinon explicitement, mais il était capable de défendre son point de vue et de s’y tenir. Pierre Bourdieu parle, dans Les règles de l’art, à propos de Sartre biographe de Flaubert, de « cette forme de narcissisme par procuration que l’on tient d’ordinaire pour la forme suprême de la “compréhension”». Loin d’objectiver son sujet, le psychobiographe, de la même façon, se contente souvent de plaquer sur le personnage de Carroll sa lecture d’événements biographiques réels ou imaginaires (hérités de la doxa), qui est une lecture non seulement stérile, mais également violente. Loin de s’interroger sur la genèse du travail créatif, il postule une genèse idéale et indicible et développe l’image d’un « créateur inconscient » ou « créateur incréé ». Ceci repose sur la croyance qu’une vie, telle qu’on la voit, est orientée par sa finalité : en d’autres termes, chacun des événements biographiques et des interprétations qui en sont tirées a une signification touchant à un but ultime. C’est une téléologie qui implique une forme de transcendance. Carroll, enfant dans l’âme, innocent et inconscient de son propre génie, a écrit des chefs- d’œuvre : c’est incompréhensible mais cela est, miraculeusement. Cette irruption de la transcendance dans la psychobiographie scelle son échec. Il me semble qu’une autre hypothèse peut être posée en ce qui concerne l’auteur en tant que mythe. Je me demande si le discours si prégnant dans le carrollisme sur la pureté absolue du personnage d’Alice ne nous fournit pas déjà une piste. Je ne trouve pas, personnellement, qu’Alice soit d’une exceptionnelle pureté. Tout en représentant l’innocence, elle me semble même particulièrement perverse et manipulatrice, bien qu’elle soit (ou peut-être parce qu’elle est) elle-même manipulée par les autres personnages. Je vois là une image bien perverse de petite fille. Je crois d’ailleurs que les enfants le perçoivent, certains s’en effrayent et d’autres s’en amusent, d’autres encore font les deux simultanément ou successivement. Si ma lecture est un tant soit peu correcte, alors comment le paradoxe de l’articulation entre innocence et perversité dans le personnage d’Alice se résout-il ? Je pense qu’il n’est pas absolument absurde de penser que Carroll, en tant que figure mythique, est la réponse à ce paradoxe. Ce serait bien, selon la formule de Lévi-Strauss, un « modèle logique de résolution d’une contradiction », en ceci qu’il incorpore, plutôt que son héroïne, la perversité portée par son texte. En d’autres termes, Carroll serait devenu une figure mythique quand les carrolliens, ne supportant plus de voir en Alice la perversité, l’ont fait porter, par un mécanisme collectif de projection, sur la figure de l’auteur. On obtient ainsi deux figures mythiques : celle de l’enfant parfaitement innocent et pur, et celle de l’auteur absolument pervers et anormal. De fait, cela pourrait commencer à expliquer pourquoi Sylvie et Bruno, où la perversité est sans conteste présente, est si dépréciée par les psychobiographes, qui affirment qu’avec cette œuvre, Carroll a perdu son pouvoir créatif pour écrire des bêtises. La figure de l’auteur ayant perdu là sa perversité alors que son dernier roman la regagnait, l’équation ne fonctionne plus par le mythe. Plus largement, il me semble que les psychobiographies posent le problème de la réception des œuvres littéraires (…) Dans la relation entre auteur et lecteur, le « sujet supposé savoir » est à la fois l’auteur, le lecteur et le texte, chacun étant relié aux autres par la relation très particulière de la lecture. Mais dans la relation entre auteur, lecteur et biographe, le « sujet supposé savoir » se doit forcément d’être le psychobiographe, faute d’avouer son incapacité à donner sens à son travail, ce qu’il ne fait jamais. Il me semble que les psychobiographes posent le problème des dangers de la critique littéraire, en creux : si le critique se pose en « sujet supposé savoir » il se résigne à la transcendance et à porter sur ses propres épaules tout le poids du sens qu’il donne au texte. S’il s’avoue qu’il ne sait pas, il entre dans la relation classique entre lecteur, auteur et texte, et fait fonctionner le texte en respectant sa portée, toute sa portée et rien que sa portée. Si les psychobiographies appliquées à Carroll ont un sens, c’est peut-être celui-là : démontrer par l’absurde ce que la critique ne peut pas se permettre de faire. Il me semble que le double mythe de l’enfance et de l’auteur tel qu’il a été exploité par les psychobiographies est passé dans la doxa carrollienne. Mais il doit être examiné en dehors d’elle pour que la critique ait une chance d’en faire un concept constructif. Pascale Renaud-Grosbras

Attention: une perversion peut en cacher une autre !

En ce monde et ces temps étranges d’idées chrétiennes devenues folles

Où, démocratisation et mondialisation obligent, la quasi-fétichisation du droit des victimes (enfants, femmes, minorités, homosexuels) peut coexister avec leur pire exploitation (prostitution enfantine, pédophilie, mariages forcés/prépubères, excision, changement de sexe prépubère ou filiation mensongère mais aussi enfants-soldats, boucliers humains ou faux réfugiés) …

Où la dénonciation du long silence coupable sur la pédophilie dans l’Eglise catholique va de pair avec la complaisance la plus douteuse pour les relations proprement incestueuses de certains de nos happy few

l’irresponsabilité la plus débridée dans l’habillement comme dans le comportement ou le langage cotoie la pudibonderie la plus rétrograde dans les relations hommes-femmes …

Où après s’être si longtemps battu pour la création de toilettes séparées pour les femmes, l’on se déchire à présent,  au nom de la nouvelle minorité du moment et président américain en tête, contre la « ségrégation urinaire » fameusement décrite il y a exactement 50 ans par Jacques Lacan …

Où une affaire de détournement de mineure pourrait indirectement faire basculer l’élection de la première femme à la tête de la première puissance mondiale et du Monde libre …

Et où, protection des droits de l’enfant oblige, peintres, photographes ou cinéastes se voient, alternativement et avec leurs oeuvres et ceux qui les détiennent, portés au nues ou mis au pilori ….

Quelle meilleure illustration de la prolifération de doubles contraintes ou d’injonctions paradoxales où nous place de plus en plus notre condition postmoderne …

Que la destinée posthume de Lewis Carroll …

Lui qui vivait déjà, première mondialisation oblige, dans un monde d’extrêmes entre enfance bourgeoise quasi-vénérée d’un côté et  enfance de rue proprement dickensienne de l’autre (prostitution, « sweatshops ») …

Mais aussi d’intense compétition entre les rares nouveaux praticiens d’un art tout juste naissant …

Où un auteur à la riche carrière de romancier, essayiste, photographe et logicien-mathématicien …

Qui avait tant fait pour déniaiser la littérature enfantine et la littérature tout court …

Se voit relégué apparemment pour l’éternité au statut d’écrivain pour enfants …

 Soit, encensement précoce et expurgation familiale de ses archives aidant, comme véritable saint désincarné de l’innocence enfantine …

Soit, pansexualisation psychanalytique oblige et entre Brassaï et Nabokov, comme déviant soupçonné des pires arrières-pensées pédophiles …

Et finit à l’instar de sa dernière oeuvre, son opus magnum et inspiration des plus grands « Sylvie et Bruno » condamné comme échec littéraire …

Par se voir interdire avec ses lecteurs potentiels…

La maturité dont la prétendue non-acquisition lui était justement reprochée ?

Les petites filles : de l’inconscient au mythe

Sophie Marret

1À plusieurs égards, le nom de Lewis Carroll est devenu indissociable de la figure de la petite fille. Dans le prénom d’Alice se sont condensés les titres de ses œuvres majeures, soulignant la dimension mythique que le personnage a revêtue, dès la publication du premier volume. Entendons la notion de mythe selon une acception faible pour l’instant, suivant l’usage commun par lequel le terme désigne le caractère fabuleux du personnage imaginaire, porteur de rêve et d’idéal et dont les résonances touchent un large public, au-delà des barrières culturelles. Les petites filles sont au cœur de l’œuvre : bien qu’inégalement, Alice partage la place d’héroïne avec Sylvie ; elles se sont aussi trouvées au cœur de la vie de l’auteur, lui valant autant de regards bienveillants que méfiants. Les amitiés enfantines de Carroll ont contribué aux mythes qui entourent ses biographies. Entendons cette fois les constructions biaisées qui permettent de satisfaire tel ou tel critère d’appréciation et dont Roland Barthes a souligné le lien à l’idéologie1. En ce qui concerne Carroll, nous ne pouvons que nous référer à l’habile travail de démythification de Karoline Leach qui n’a toutefois pas su éviter l’ornière2.

2À l’heure où les échos de la vie retentissent de façon suspecte sur l’œuvre, il convient de revenir sur l’aura de scandale attachée aux amies-enfants pour dégager la véritable portée mythique de l’œuvre, entendue dans un sens positif cette fois-ci, comme ce par quoi l’œuvre de fiction emporte une vérité. Mon propos sera d’interroger comment la figure de la petite fille autour de laquelle se condensent les mythes qui entourent la vie et l’œuvre intervient dans la dimension proprement mythique de l’œuvre, partant du postulat que l’enfant de la fable est informée de ce que fut une petite fille pour Carroll, au-delà d’une analogie par trop simpliste entre la vie et l’œuvre.

Entre innocence et culpabilité

3Comment expliquer l’absence de Carroll sur les rayonnages de l’ancienne salle de lecture de la British Library, tandis que Beatrix Potter ou Charles Kinsley figurent en bonne place parmi les plus grands noms de la littérature britannique et d’autres moins connus ? Les gardiens ne surent m’apporter de réponse. Peut-être le soupçon de mise à l’écart s’avérait-il injustifié, mais il faut dire que mon interrogation quant à la cause de cette absence prenait place dans un contexte où la réputation de celui-ci semble avoir eu à souffrir du privilège accordé aux petites filles dans son œuvre ou sur ses clichés, au point que les ouvrages actuels qui lui sont consacrés se sentent tous en devoir de prendre sa défense, parfois au prix d’une révision fantaisiste de sa biographie. Les débordements de passion encore récents à propos de cas de pédophilie en Europe (en Belgique et en Angleterre en particulier) seraient-ils cause de cette éclipse silencieuse ? Nous en sommes réduits aux conjectures, mais l’orientation de celles-ci prend nul doute racine dans cette atmosphère. Matthew Sweet, dans son livre intitulé Inventing the Victorians, rapporte que l’artiste Graham Ovenden, suspecté à tort de faire partie d’un réseau de pédophilie, fut conduit à Scotland Yard en 1993 ; pour preuve à charge : sa collection de photos de Lewis Carroll3.

4Qu’il soit pervers ou non, le « cas » Carroll, aux côtés de Nabokov, s’est en effet trouvé pris dans les arcanes des discours contemporains sur la perversion. Le mythe de l’auteur aux tendances pédophiles, dont l’œuvre composait un danger pour les enfants, fut engendré par certains psychanalystes de la première heure, comme le montre Karoline Leach. Ceux-ci détournèrent l’enseignement freudien sur le travail de l’artiste pour ne voir que corruption là où les philosophes, les linguistes, les critiques littéraires et les mathématiciens s’attachaient encore à célébrer le génie de l’œuvre et la modernité de ses intuitions. Ce mythe venait toutefois en opposition à l’image tout aussi erronée du cœur pur, adorateur de l’innocence suggérée par la première biographie de l’auteur, écrite par son neveu et qui tenait de l’hagiographie4. Plaidant la nécessité d’une contextualisation de l’œuvre par rapport à la conception victorienne de l’enfance, les critiques littéraires contemporains ont pour la plupart cherché à innocenter leur favori. Karoline Leach n’échappe pas à cette tentation lorsqu’elle tente de dénoncer la fixation supposée de Carroll sur les petites filles en évoquant des erreurs concernant l’âge de certaines de ses amies-enfants, le maintien de certains liens avec d’anciennes amies après leur mariage. Elle prend appui, elle aussi, sur le contexte victorien pour repousser toute trace d’ambiguïté dans l’intérêt de Carroll pour les petites filles et pense s’attaquer aux deux mythes de l’innocence et du désir déviant, en lui supposant une vie amoureuse finalement banale. Rejetant l’hypothèse (courante mais sans véritable fondement) selon laquelle Lewis Carroll serait tombé amoureux d’Alice et l’aurait demandée en mariage, ce qui lui aurait été refusé par ses parents, Karoline Leach construit son argumentation autour de l’amour caché, car scandaleux, de celui-ci pour la mère d’Alice. Ainsi pense-t-elle pouvoir élucider les zones d’ombre des journaux, l’état dépressif dont Carroll fait part à une certaine période sans en dévoiler de cause, la référence au péché qui hante son esprit (qu’elle rapporte également à la masturbation), ou la censure appliquée à ses écrits personnels par les membres de sa famille. Son interprétation est déduite de la lecture de certains poèmes, d’un déchiffrage éminemment problématique de la correspondance et du journal et de spéculations logiques souvent douteuses (qu’il n’est pas le lieu de développer ici). S’ils ne fournissent pas de quoi nous convaincre, les travaux récents attestent néanmoins d’une volonté d’écarter la suspicion de pathologie sexuelle qui a entouré la biographie de Carroll à la suite des publications référées à la psychanalyse au début du siècle. En dépit de sa tentative de ne pas cautionner le mythe de l’innocence victorienne véhiculé par la biographie de Collingwood, Karoline Leach ne cherche pas moins à restaurer une image de pureté coïncidant avec une norme morale contemporaine, c’est-à-dire celle d’une normalité sexuelle acceptable, impliquant pratique de la masturbation à l’adolescence et désir pour une femme, alors que le célibat et la chasteté de Carroll en étaient venus précisément à attirer les soupçons.

5Certains vont jusqu’à soutenir que le jugement moral relève d’une attitude défensive devant notre propre perversion face à laquelle nous met l’auteur. C’est le cas notamment de James Kincaid5. Ces jugements étayés sur des approches divergentes de la question de la perversion, captives d’un discours moral, ne parviennent pas toutefois à sortir de l’opposition : culpabilité contre innocence. L’œuvre s’y trouve étrangement mêlée. Un récent travail à ce sujet6 me conduisit à saisir comment, du « tous pervers » post-moderne à la condamnation fondée sur une morale étriquée en passant par les plaidoiries de l’innocence, toutes les positions prises à ce sujet font fi du fantasme et de la portée de sublimation et de symptôme de l’œuvre, qui seuls s’avèrent pouvoir nous permettre de tenir une juste position éthique, de traiter du rapport de l’artiste à sa production en dehors de cette dialectique étriquée.

Perversion et sublimation

6Nous conviant à nous détacher d’une interprétation morale de ce terme, Lacan nous invite à une révision de la catégorie clinique de la perversion dont il fait une structure avec pour caractéristique une inversion de l’écriture du fantasme par rapport à la névrose. Jacques-Alain Miller, suivant ses pas, a mis en évidence par ailleurs les coordonnées de la perversion Gidienne qui tiennent en la dissociation de moins et de phi (Lacan écrit moins phi l’objet du désir, voile sur le manque qui le constitue, image attirante qui porte les traces de l’objet perdu cause du désir)7. Dans ce que Jacques-Alain Miller qualifie de forme « non standard » de la perversion8, les deux composantes sont disjointes : d’un côté le phallus mort, l’idéal désincarné, l’amour pour Madeleine (moins) et de l’autre la jouissance, ses relations avec de jeunes garçons (phi), jouissance métonymique, sur le mode de la collection, radicalement disjointe de l’amour. Lacan invite dès lors à repenser le rapport de la perversion à l’éthique et à décoller l’appréhension clinique de la perversion du jugement moral impliqué par l’emploi de ce terme ambigu. Ce qui ne signifie pas bien sûr accepter l’inacceptable.

7Lorsqu’il convoque la perversion à propos de l’éthique, Lacan vise à souligner comment loi morale et jouissance se trouvent inextricablement liées. « La genèse de la loi morale ne s’enracine pas ailleurs que dans le désir lui-même », indique-t-il9, ce qui implique une intrication de la loi morale et de la culpabilité fondamentale du sujet. Sade « complète » Kant, « la philosophie dans le boudoir […] donne la vérité de la Critique10 ». Kant néglige ce qu’avait entrevu Aristote, que le plaisir (et donc l’instinct de mort) agit comme « fonction directrice de l’éthique11 » (la recherche du bonheur), tandis que l’échec de « l’affranchissement matérialiste du désir » tient en ce que « nous ne nous trouvons pas devant un homme moins chargé de devoirs qu’avant la grande expérience critique de la pensée dite libertine12 ». Par cet énoncé, il vise l’échec de Sade.

8Si la loi morale a bien pour envers la perversion, selon Lacan, elles sont comme les deux faces d’une même médaille, l’une s’avérant irrémédiablement liée à l’autre. Aussi nous invite-t-il à nous écarter d’une trop simple opposition entre culpabilité et innocence qui ne saurait servir de fondement à une position éthique (celle-ci implique de prendre en compte la dimension du fantasme et de la jouissance du sujet), encore moins à une appréciation de l’œuvre. Dans son « Hommage rendu à Lewis Carroll », prononcé lors d’une intervention radiophonique en 1966 et récemment publié dans la revue Ornicar ?13, Lacan estimait que la curiosité quant à savoir comment Carroll en était venu à se faire servant des petites filles était vouée à rester sur sa faim, « car la biographie de cet homme qui tint un scrupuleux journal ne nous en échappe pas moins ». Il ajoutait : « L’histoire, certes, est dominante dans le traitement psychanalytique de la vérité, mais ce n’est pas la seule dimension : la structure la domine. On fait de meilleurs critiques littéraires là où on sait cela14. » Critiquant avec virulence Paul Schilder pour son approche psycho-biographique15, il en appelait à une lecture du génie de l’œuvre fondée sur son rapport à la vérité de l’inconscient. Toutefois, si d’une part il indique : « Le penchant de Lewis Carroll pour la petite fille impubère, ce n’est pas là son génie », il ajoute : « Nous autres psychanalystes n’avons pas besoin de nos clients pour savoir où cela échoue à la fin dans un jardin public16. » S’il laisse entendre par là qu’il soupçonne que Carroll relève d’une structure perverse sans s’y étendre, c’est qu’il relève à cet égard que jouissance et loi morale s’avèrent toutes deux participer également de la constitution de l’œuvre : « Lewis Carroll […] était religieux, religieux de la foi la plus naïvement, étroitement paroissiale qui soit, dût ce terme auquel il faut que vous donniez sa couleur la plus crue vous inspirer de la répulsion. [.] Je dis que ceci a sa part dans l’unicité, de l’équilibre que réalise l’œuvre. Cette sorte de bonheur auquel elle atteint, tient à cette gouache, l’adjonction de surcroît à nos deux Lewis Carroll, de ce que nous appellerons du nom dont il est béni à l’oreille d’une histoire, l’histoire encore en cours, un pauvre d’esprit17. » L’homme de foi prend place au côté du poète et du mathématicien pour contribuer à l’équilibre de l’œuvre.

9Lacan note par ailleurs que « la sublimation est l’autre face de l’exploration que Freud fait des racines du sentiment éthique18 ». Il place sur le même plan perversion et « sublimation excessive de l’objet » comme les deux cas que Kant n’envisage pas : « Deux formes de la transgression au-delà des limites normalement désignées au principe de plaisir19. » « Sublimation et perversion [poursuit-il], sont l’une et l’autre un certain rapport du désir qui attire notre attention sur la possibilité de formuler, sous la forme d’un point d’interrogation, un autre critère d’une autre, ou de la même, moralité, en face du principe de réalité20. » La mise en rapport qu’il opère entre perversion et sublimation, comme ce qui fait entrevoir la dimension de la pulsion, mérite qu’on s’y attarde. Il distingue en effet la sublimation de « l’économie de substitution où se satisfait d’habitude la pulsion en tant qu’elle est refoulée21 ». La sublimation s’avère propre à porter l’accent sur la pulsion dans la mesure où celle-ci y est dérivée mais non refoulée. Sans-doute faut- il saisir là ce qui participe au génie de l’œuvre d’art : celle de Carroll nous enseigne incontestablement sur le réel ; elle laisse entrevoir comment le sujet du désir vient en opposition au sujet de la raison, ce que Lacan s’attache également à démontrer dans cette intervention. Son ouverture sur la pulsion aurait-elle contribué à ce que certains préfèrent soutenir qu’il ne fallait rien y voir de tel ou que d’autres la tirent du côté de la perversion ? La dialectique de la culpabilité et de l’innocence contribue en effet à masquer le véritable enjeu, le véritable enseignement de l’œuvre.

10Dès lors, supposer la perversion de Carroll ne s’avère pas non plus nécessaire à l’appréhension de l’œuvre, le travail de la sublimation suffirait à rendre compte de son ouverture au réel de la pulsion. Néanmoins Lacan soulignait que l’attrait de celui-ci pour les petites filles participe de la composition de l’œuvre : « Le penchant de Lewis Carroll pour la petite fille impubère, ce n’est pas là son génie… mais c’est bien de la conjuration des deux positions [ce penchant, celui du “poète”, du “rêveur”, de “l’amoureux si l’on veut” et la position du professeur de mathématiques] d’où jaillit cet objet merveilleux […] son œuvre22. » S’il indiquait que s’attarder sur la prétendue perversion de Carroll risquait de nous faire rater le génie de l’œuvre, il tenait néanmoins ce « penchant » comme constitutif de l’œuvre, aux côtés du savoir du professeur de mathématiques.

11Il nous conduit dès lors à nous interroger malgré tout sur ce que furent les petites filles pour Carroll afin de saisir comment elles informent l’œuvre et le mythe qu’elle supporte. Pour cela, j’ai fait le pari de m’intéresser à ce qu’il dit aux petites filles à travers la correspondance23. Le décalage de ses dires est assez saisissant avec le mythe de l’enfance auquel il s’accroche et qu’il contribue à nourrir.

A travers la correspondance

12En effet, on peut se demander en premier lieu jusqu’à quel point Lewis Carroll n’aurait pas largement participé de la construction du mythe de l’enfance et du culte de l’innocence des victoriens, lui qui devait se défendre des rumeurs qui couraient sur son compte (il ne fut pas toujours lui-même perçu de son vivant comme si innocent que cela, sa correspondance indique qu’il ne l’ignorait pas). Ainsi invoquait-il la pureté de ses intentions (il ne faut pas douter qu’il y croyait lui-même), son admiration pour la pureté formelle de ses jeunes amies qu’il associe à leur parfaite innocence. En atteste une de ses lettres pour solliciter l’autorisation de prendre des clichés d’une petite fille dans le plus simple appareil :

Here I am, an amateur photographer, with a deep sense of admiration for form, especially the human form, and one who believes it to be the most beautiful thing God has made on this earth. […] Now, your Ethel is beautiful both in face and form ; and is also a perfectly simple-minded child of Nature, who would have no sort of objection to serving as model for a friend she knows as well as she does me. So my humble petition is, that you will bring the 3 girls and that you will allow me to try some grouping of Ethel and Janet […] without any drapery or suggestion of it.
I need hardly say that the pictures should be such as you might if you liked frame and hang up in your dining room. On no account would I do a picture which I should be unwilling to show to all the world—or at least the artistic world.
If I did not believe I could take such pictures without any lower motive than a pure love of Art, I would not ask it : and if I thought there was any fear of its lessening their beautiful simplicity of character, I would not ask it24.

13S’il n’y a aucune raison de ne pas croire à sa sincérité, les multiples précautions oratoires laissent entendre qu’il n’ignorait pas que la question n’était pas si simple et que de telles pensées étaient néanmoins présentes à son esprit, ne fut-ce que pour les rejeter. Le mythe de l’innocence vient en outre lui permettre de justifier sa pratique photographique.

14Dans sa correspondance avec ses amies-enfants, en revanche, il se présente volontiers à elles comme un amoureux transi voire délaissé. Il écrit à Agnes Arles : « Where shall you be in the summer ? in the land of foxes, or lilies ? I shall probably have no sleep till I hear, and next to no appetite for dinner, so I hope you’ll tell me as soon as its settled25 », ou à Gertrude Chataway :

My dear Gertrude,
Explain to me how I am to enjoy Sandown without you. How can I walk on the beach alone ? How can I sit all alone on those wooden steps ? So you see, as I shan’t be able to do without you, you will have to come26.

15L’excès hyperbolique dévoile la parodie et vise à provoquer le rire, mais c’est sous couvert des jeux de l’amour, montrés dans leur dimension de semblant, de jeu, qu’il aborde les petites filles. En passer par l’amour, balayé d’un trait d’humour pour indiquer que ce n’est pas de cela qu’il s’agit, ne relève-t-il pas d’un étrange paradoxe ? La relation épistolaire d’ailleurs s’avère propre à convoquer ce registre.

16Comment ne pas être saisi par ailleurs par le fait que ses propos au sujet de ses amies-enfants laissent bien poindre qu’en effet ce n’est pas d’amour qu’il s’agit, mais d’amitié non plus. L’affection y perce peu, il se montre plutôt attiré par des sujets photographiques potentiels :

The next 2 or 3 days were very enjoyable, though very uneventful. I called on Mrs Cameron on Monday, and told her I felt rather tempted to have my camera sent down here—there are so many pretty children about—but that it was too much trouble, and instead, I asked her if she would photograph for me (in focus) the prettiest two, one being a child of Mr Bradley’s, the master of Marlborough, and the other, name unknown, but constantly to be seen about : I described her as well as I could. “Well then,” said Mrs Cameron, “next time you see her, just ask her her name,” and this I half resolved to do27.

17D’ailleurs ne l’intéressent, semble-t-il, que les petites filles qu’il repère et décide de conquérir. Les lettres attestent d’une certaine distance avec celles qui vinrent à lui d’elles-mêmes, attirées par l’auteur d’Alice. La distance qu’il marqua avec ses amies quand elles grandirent indique, en outre, que la relation qu’il entamait était plus avec ce que l’enfant représentait pour lui, une petite fille, qu’avec un sujet pour laquelle il aurait développé une affection particulière.

18La gêne se fait sentir dans l’attitude des enfants elle-même, auxquelles il reproche occasionnellement une certaine froideur à son égard, un certain éloignement. Il écrit à Agnes Hull :

My Darling Aggie,
(Oh yes, I know quite well what you’re saying—“why can’t the man take a hint ?. He might have seen that the beginning of my last letter was meant to show that my affection was cooling down !” Why, of course I saw it ! But that is no reason why mine should cool down, to match ? I put it to you as a reasonable young person—one who, from always arguing with Alice for an hour before getting up, has had good practise in Logic—haven’t I a right to be affectionate if I like ? Surely, just as much as you have a right to be as unaffectionate as you like. And of course you mustn’t think of writing a bit more than you feel : no, no, truth before all things !). (Cheers. Ten minutes allowed for refreshment)28.

19En collectionneur presque, il multiplie les amitiés, mais il ne veut rencontrer les petites filles qu’une par une. « I like my child friends best one by one », écrit- il à Beatrice Earle29. L’âge venant, il s’avère occupé à former de nouvelles amitiés, supportant mal que celles-ci viennent à manquer. La rencontre d’une enfant en particulier compte moins que le fait d’avoir une amie-enfant. Il écrit à Edith Rix : « […] I got rather tired of having no child-friend : so made acquaintance with a child, of about 12 years old, who lodges a few doors off30. » La froideur de ses lettres ultérieures à Alice, au sujet de ses publications, indique que rien de l’affection d’antan n’a subsisté pour la femme qu’elle est devenue. Elle fut réservée à l’enfant en tant que telle (il est bien connu qu’il se désintéressait de ses amies quand elles grandissaient, cette particularité si constante ne saurait être attribuée au seul fait d’une nouvelle pudeur ou d’un changement de caractère de celles-ci).

20Étrange assertion enfin que celle-ci dans laquelle il témoigne de son aversion pour le sexe des garçons et de son admiration pour le corps dénudé des petites filles, lorsqu’il évoque pour Gertrude Thomson ses illustrations pour Sylvie et Bruno : « I had much rather have all the fairies girls, if you wouldn’t mind. For I confess I do not admire naked boys in pictures. They always seem to me to need clothes : whereas one hardly sees why the lovely forms of girls should ever be covered up31 ! » Pour le formuler en termes cliniques, les petites filles se situent entre phallus (dans sa fonction de voile sur le manque attaché à l’image idéalisée, alors que le sexe masculin est plus propre à évoquer la castration) et objet dont il tire jouissance de les collectionner et de les regarder. Elles ont presque la valeur d’un fétiche. Lacan soulignait dans son séminaire « D’un autre à l’Autre » : « La petite fille est l’objet de désir du voyeur, c’est très précisément ce qu’il peut s’y voir qu’à ce qu’elle le supporte, de l’insaisissable même, d’une ligne où il manque, c’est-à- dire le phallus32. »

L’objet du mythe

21Lacan soulignait par ailleurs la valeur phallique de la petite fille et son rapport avec l’objet dans son séminaire « L’objet de la psychanalyse », contemporain de son intervention à France Culture, dans lequel il indique : « Seule la psychanalyse éclaire la portée d’objet absolu que peut prendre la petite fille, c’est parce qu’elle incarne une entité négative, qui porte un nom que je n’ai pas à prononcer ici, si je ne veux pas embarquer mes auditeurs dans les confusions ordinaires. De la petite fille, Lewis Carroll s’est fait le servant, elle est l’objet qu’il dessine, elle est l’oreille qu’il veut atteindre, elle est celle à qui il s’adresse véritablement entre nous tous33. » Dans « L’objet de la psychanalyse », il compare à Alice l’infante du tableau de Vélasquez, Les Ménines, dont il indique qu’elle est le signe qui vient à la place de l’objet chu, du regard du peintre34.

22Là où Lacan constate que l’Alice du conte a pour valeur moins phi, les petites filles s’avèrent plutôt avoir eu pour valeur phi (coupé du moins) à travers la correspondance de Carroll. Son rapport à celles-ci semble construit sur une coupure entre amour et jouissance sur le mode de la perversion Gidienne.

23Postulons que l’écriture de l’œuvre contribua pour l’écrivain à nouer le phi et le moins par une prise du désir et de la jouissance à l’idéal (l’enfant y devient, grâce aux illustrations de Tenniel notamment, prise dans un discours, une idéologie conforme aux idéaux victoriens, la valeur de fétiche est enrobée d’un discours esthétique). L’Alice du récit en outre est devenue un nom, la petite fille du texte noue la jouissance au signifiant, de fétiche, elle devient moins phi, phallus imaginaire « qui n’est rien d’autre que ce point de manque qu’il indique dans le sujet35 ». Le texte porte dès lors une trace de la subversion de ces idéaux par le savoir sur la pulsion et l’inconscient qu’il dévoile. Nous ferons l’hypothèse que le rapport spécifique de la petite fille à la jouissance pour Carroll contribua à ce que la figure d’Alice s’avère particulièrement propre à supporter l’ouverture du texte sur le réel. « Seule la psychanalyse éclaire la portée d’objet absolu que peut prendre la petite fille », indique Lacan dans son « Hommage rendu à Lewis Carroll » (soit ici moins phi). Il faut entendre qu’il pointe les affinités de la figure d’Alice avec la jouissance. Il conclut : « Pour un psychanalyste, elle est, cette œuvre, un lieu élu à démontrer la véritable nature de la sublimation dans l’œuvre d’art36 », qu’il comprend comme la prise de l’objet cause du désir à la lettre.

24« Le mi-dire est la loi interne de toute espèce d’énonciation de la vérité, et ce qui l’incarne le mieux, c’est le mythe37 », indique Lacan. « Épave du discours de la science, le propre du mythe est de toucher à la vérité qui est sœur de jouissance », indique-t-il dans le même séminaire38. Le mythe est une écriture qui ouvre à l’inconscient, au réel de la pulsion hors signifiant.

25Dans son « Hommage à Lewis Carroll », Lacan indique comment les affinités de l’œuvre avec les mathématiques contribuent à faire émerger une intuition du réel, direction que mon propre travail ne peut que me porter à suivre. Il insiste néanmoins sur la place qu’occupe dans cette construction la figure de la petite fille dans sa « portée d’objet absolu ». Nous tiendrons qu’au-delà des mythes entendus au sens de construction idéologiques qu’elle a contribué à produire, Alice, personnage ancré dans ce que furent les petites filles pour Carroll, contribue à la dimension proprement mythique de l’œuvre au sens fort, telle que la dégage Lacan. Nous conclurons avec lui : « Il y a bien, comme on nous le dit, Lewis Carroll, le rêveur, le poète, l’amoureux si l’on veut, et Lewis Carroll le logicien, le professeur de mathématiques. Lewis Carroll est bien divisé, si cela vous chante, mais les deux sont nécessaires à la réalisation de l’œuvre39. »

Notes

1 Roland Barthes, Mythologies, Paris, Seuil, 1957.

2 Karoline Leach, In the Shadow of the Dreamchild : A New Understanding of Lewis Carroll, Londres, Peter Owens, 1999.

3 Matthew Sweet, Inventing the Victorians, Londres, Faber and Faber, 2001, p. 166.

4 Stuart Dodgson Collingwood, The Life and Letters of Lewis Carroll, Londres, Fisher Unwin, 1908.

5 James Kinkaid, Child-Loving, The Erotic Child and Victorian Culture, Routledge, 1992.

6 Sophie Marret, « Lewis Carroll : entre culpabilité et innocence », Bulletin du groupe petite enfance, n° 18, Paris, Agalma, octobre 2002.

7 Jacques-Alain Miller, « Sur le Gide de Lacan », Critique de la sublimation, La Cause Freudienne, n° 25.

8 Ibidem, p. 14.

9 Jacques Lacan, L’éthique de la psychanalyse, Le séminaire, livre VII, 1959-1960, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 11.

10 Jacques Lacan, « Kant avec Sade », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 766.

11 Jacques Lacan, Léthique de la psychanalyse, p. 36.

12 Ibidem, p. 12.

13 Jacques Lacan, « Hommage rendu à Lewis Carroll », texte prononcé le 31 décembre 1966 sur France Culture, sous le titre « Commentaire d’un psychanalyste ». Transcription de Marlène Bélilos à partir de la bande sonore. Texte établi par Jacques-Alain Miller in Ornicar ?, n° 50, revue du Champ Freudien, diffusion Navarin-Seuil, 2002.

14 Ibidem, p. 9.

15 Paul Schilder, « Psychoanalytical Remarks on Alice in Wonderland and Lewis Carroll », The journal of nervous and mental diseases, LXXXVII, 1938.

16 Jacques Lacan, « Hommage rendu à Lewis Carroll », p. 11.

17 Ibidem, p. 11-12.

18 Jacques Lacan, L’éthique de la psychanalyse, p. 105.

19 Ibidem, p. 131.

20 Ibid.

21 Ibid., p. 132.

22 Jacques Lacan, « Hommage rendu à Lewis Carroll », p. 11.

23 The Letters ofLewis Carroll, edited by Morton N. Cohen, Oxford University Press, 1979.

24 Ibidem, vol. 1, p. 338.

25 Ibid., vol. 1, p. 129.

26 Ibid., vol. 1, p. 254.

27 Ibid., vol. 1, p. 66-67.

28 Ibid., vol. 1, p. 421.

29 Ibid., vol. 1, p. 528.

30 Ibid., vol. 2, p. 715.

31 Ibid., vol. 2, p. 947.

32 Jacques Lacan, « D’un autre à l’Autre », séminaire inédit, cours du 26 mars 1969.

33 Jacques Lacan, « Hommage rendu à Lewis Carroll », p. 9.

34 Jacques Lacan, « L’objet de la psychanalyse », séminaire inédit, conférence du 15 décembre 1965, p. 19.

35 Jacques Lacan, « La science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 877.

36 Jacques Lacan, « Hommage rendu à Lewis Carroll », p. 12.

37 Jacques Lacan, L’envers de la psychanalyse (1969-1970), texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 127.

38 Ibidem, p. 76.

39 Jacques Lacan, « Hommage rendu à Lewis Carroll », p. 11.

Voir aussi:

Lewis Carroll et les psychobiographes : la fondation du mythe ou l’enfance réifiée

Pascale Renaud-Grosbras

1Nous savons que toute biographie est une construction. Mais certaines ont des traits si spécifiques qu’elles prennent une apparence particulière, à tel point qu’elles semblent devoir remplir une fonction : il s’agit des psychobiographies. C’est l’hypothèse de travail qui sera développée ici.

2La toute première biographie de Lewis Carroll fut publiée en 1898 par Stuart Dodgson Collingwood, son neveu1. Il travaillait à partir des témoignages de la famille et des papiers laissés par son oncle, dont son Journal, et de quelques vagues souvenirs personnels. Cette biographie est typique du genre biographique souvent hagiographique de l’époque victorienne, du style « Life and Letters ». Collingwood avait entrepris de donner une image lisse de son oncle. Rappelons qu’il fut le dernier biographe à voir le Journal dans sa version intégrale, puisque plusieurs volumes disparaîtront ensuite et qu’une version lourdement expurgée sera tout ce que les biographes pourront consulter par la suite2. En choisissant de placer en fin de volume une sélection de lettres d’amies-enfants (sans jamais, d’ailleurs, préciser l’âge de ces amies dont certaines n’étaient pas exactement des enfants), il commençait à orienter la lecture de la vie et des œuvres de Carroll. On croirait à le lire que son oncle n’a jamais quitté le refuge d’Oxford et a passé son temps à faire connaissance avec des petites filles et correspondre avec elles. Le seul moment où il approche de l’admission que son oncle ait pu être intéressé par les questions qui intéressaient ses contemporains, c’est pour les mettre de côté comme rebutantes pour les lecteurs de Sylvie et Bruno :

As things are, there are probably hundreds of readers who have been scared by the religious arguments and political discussions which make up a large part of it, and who have never discovered that Sylvie is just as entrancing a personage as Alice when you get to know her3.

3Il est vrai que le roman n’avait connu qu’un succès très limité, pour ne pas dire un échec, à sa parution. Mais Collingwood expédie ainsi les questions religieuses et politiques traitées par son oncle avec un sérieux auquel il tenait énormément, comme en témoignent les deux préfaces à Sylvie et Bruno, en se contentant de dire que c’est dommage car elles empêchent de faire la connaissance du personnage de la petite fille. Voilà déjà l’enfance au cœur de la biographie carrol- lienne, et nous verrons qu’elle y restera. Je n’ai pas l’intention de faire ici une étude détaillée des biographies de Carroll, quoique ce serait certainement une étude fascinante. Je me contenterai de donner quelques repères dans l’évolution de l’écriture biographique à propos de Carroll.

4Une étape que je trouve particulièrement importante est le texte de Virginia Woolf à l’occasion de la publication des œuvres complètes par Nonesuch Press en 19394. Elle y développe la vision d’un homme si effacé qu’il en est presque inexistant, la vision aussi d’une vie à la fois poétique et mystique, mystérieuse et transcendante, idéale et stérile :

But the Reverend C.L. Dodgson had no life. He passed through the world so lightly that he left no print. He melted so passively into Oxford that he is invisible. He accepted every convention ; he was prudish, pernickety, pious, and jocose. If Oxford dons in the nineteenth century had an essence, he was that essence. He was so good that his sisters worshiped him ; so pure that his nephew has nothing to say about him5.

5La notion d’enfance prend ici une dimension poétique qui, appliquée à la biographie, aboutit à des conclusions séduisantes car elles sont succinctes et de l’ordre d’un mythe ; elles répondent en effet au désir du retour à l’âge d’une fraîcheur enfantine supposée :

Childhood normally fades slowly. […] But it was not so with Lewis Carroll. For some reason, we know not what, his childhood was sharply severed. It lodged in him whole and entire. He could not disperse it. And therefore as he grew older this impediment in the center of his being, this hard block of pure childhood, starved the mature man of nourishment. He slipped through the grown-up world like a shadow, solidifying only on the beach at Eastbourne, with little girls whose frocks he pinned up with safety pins. But since childhood remained in him entire, he could do what no one else has ever been able to do—he could return to that world ; he could re-create it, so that we too become children again6.

6La magie, l’innocence, l’immatérialité de l’enfance sont au cœur de cette lecture de Carroll par Virginia Woolf. Le thème de l’enfance détruite par quelque événement grave est au fondement de certaines approches psychanalytiques, aussi nous est-il familier ; mais pour elle, il ne s’agit pas de mettre en place une étude de cas, mais de donner à la lecture des œuvres une fraîcheur et une dimension poétique portées par une forme de transcendance mystérieuse. De fait, la biographie n’intéresse pas Virginia Woolf et peu lui importe la véracité de ses analyses. Le problème fut que cette lecture poétique s’est « incrustée » dans la doxa carrollienne. Collingwood avait utilisé le motif de l’enfance pour donner de son oncle une image pure et détourner tout intérêt de ses activités adultes ; j’entends par là sa réflexion théologique et son amitié pour les progressistes Maurice et MacDonald, par exemple, qui dans une famille aussi ancrée dans les valeurs anglicanes que la famille Dodgson ne pouvaient qu’être suspectes. Virginia Woolf, elle, fait de l’enfance un principe explicatif de l’œuvre ainsi que de la vie de Carroll, en lui conservant encore le mystère poétique du concept de l’enfant innocent. Dès lors, les biographes successifs vont s’emparer du concept de l’enfance pour l’intégrer à leur façon dans leur lecture de la vie de Carroll, et bien souvent aussi, de ses œuvres.

7L’enfance, à cette époque de l’écriture biographique consacrée à Carroll, est considérée comme la limitation d’un monde à un imaginaire enfantin et le refus d’un monde adulte. Cette lecture a perduré longtemps, notamment chez Jean Gattégno, en France, qui dans sa thèse de 1966 publiée en 1970 développe l’hypothèse selon laquelle « c’est le refus du monde réel qui forme l’ossature du projet carrollien » ; ce refus est un repli dans un monde de l’enfance sclérosé et fermé aux influences du monde extérieur7. Il considère que Carroll, même s’il se désolait, par exemple, de certaines injustices sociales, était incapable de quitter l’abri que représentait Oxford pour se lancer dans l’action collective, incapable aussi d’écrire autrement que dans le cadre strict du nonsense. Dans son livre de 1974, il avoue que l’écriture biographique semble impossible face à un homme comme Carroll, et se résout à renoncer à rechercher une unité8.

L’avènement de la psychobiographie

8Ce qui imprime définitivement le thème de l’enfance et toute la complexité y afférente dans l’image de Carroll, c’est l’avènement d’un genre particulier de biographie, qu’on peut appeler la « psychobiographie ».

9Vers le début du xxe siècle, il semble que le genre biographique ait perdu sa portée didactique et hagiographique pour permettre à l’auteur d’explorer ce qui devient un « sujet » : non plus sujet au sens de personne, mais sujet au sens de sujet d’étude. Le sujet de la biographie était jusqu’alors un personnage à respecter, un personnage littéraire central à la tentative littéraire qu’est une biographie, devant lequel s’effaçait en apparence tout point de vue idéologique. Je dis « en apparence » car il est certain que ce point de vue existait, sans être nécessairement revendiqué ni même conscient chez le biographe. Je pense ici particulièrement à Mrs Gaskell, qui s’efforce de faire de Charlotte Brontë une sainte domestique dont le sens du devoir domina toute la vie, et qui pour ce faire n’hésite pas, en toute bonne conscience, à manipuler la chronologie, à censurer délibérément certains événements de la vie de son héroïne (il s’agit ici clairement d’une héroïne), voire à passer sous silence une analyse proprement littéraire des œuvres de l’auteur qu’elle aborde9. Le point de vue idéologique de Mrs Gaskell est évident à un lecteur d’aujourd’hui : elle ne pouvait admettre qu’une femme consacre exclusivement sa vie à autre chose que l’idéal petit bourgeois de la famille et du devoir, y compris le devoir religieux. Elle avait aussi entrepris de la défendre contre les accusations de « grossièreté » qui avaient été formulées après la parution de Jane Eyre, et surtout après la révélation que l’auteur de ce roman était une femme. Elle renvoya donc à l’environnement de Charlotte Brontë, plutôt qu’à la conscience de l’auteur, tout ce qui lui semblait justifier cette accusation, égratignant au passage des personnes encore en vie, qui furent évidemment furieuses de se voir portraiturer ainsi10. Mrs Gaskell, en cherchant à défendre son héroïne qu’elle trouvait elle-même indéfendable, était de fait dans une position paradoxale, qui fait de sa biographie un monument littéraire, un modèle du genre biographique – vers lequel il est pourtant impossible de se tourner sans arrière-pensée si l’on cherche à « connaître » la vie de Charlotte Brontë, pour autant que cela soit possible. La bonne conscience de Mrs Gaskell lui permit d’écrire son livre, sinon d’en assumer totalement les conséquences : elle se hâta en effet de partir en vacances sur le continent à la parution du livre pour échapper aux poursuites judiciaires auxquelles elle s’attendait. Cette bonne conscience repose entièrement sur le but didactique de ce qui est finalement une hagiographie. Il s’agit d’enseigner au public le sens du devoir, incarné dans un personnage. Elle le fit ailleurs, comme romancière, mais ici elle n’a aucune hésitation à « utiliser » un personnage réel, et dans les deux cas, en tant que romancière ou en tant que biographe, elle s’efface derrière ses personnages qui portent, ou représentent, l’idéal qu’elle entend exposer au public. J’ai pris cet exemple car il me semble particulièrement représentatif du genre biographique anglais au xixe siècle, où la biographie a un but didactique, lequel but peut difficilement pousser vers autre chose qu’une hagiographie. On est du côté de la défense : défense du sujet de l’étude et défense d’un point de vue idéologique plus ou moins assumé.

10Les biographes qui suivirent immédiatement Mrs Gaskell se montrèrent très possessifs et protecteurs envers Charlotte Brontë, refusant de prendre la mesure de la signification des lettres à M. Heger publiées dans le Times en 1913, une mesure qu’ils jugèrent vulgaire et blessante envers la mémoire de leur héroïne. Mais en 1920, une certaine Lucile Dooley publia une étude de Charlotte Brontë pour un journal de psychologie américain, où elle étudiait la personnalité de Charlotte à la lumière du concept de la névrose, introduisant le complexe d’Electre, ou la fixation au père, pour expliquer la genèse du génie de l’auteur. Le génie est donc étroitement lié à une pathologie et l’acte d’écrire est considéré comme une soupape de sécurité destinée à l’empêcher de sombrer dans la folie, plutôt que comme une tentative artistique proprement dite. Curieusement, Lucile Dooley, tout en posant comme hypothèse que Charlotte Brontë était inconsciente des raisons profondes qui la faisait écrire et inconsciente de son art, pose comme hypothèse corollaire qu’elle a su exposer au monde les rouages de la psyché dans ce qui est finalement « une grande contribution à la psychologie ». D’autres biographes suivirent, qui clamèrent que Charlotte était restée bloquée éternellement au stade de la psychose enfantine, qui l’empêchait de vivre parmi ses semblables. Chacun d’entre eux affirme tour à tour être parvenu au « noyau dur de la personnalité » de leur sujet. Un d’entre eux ne peut s’empêcher de noter que Charlotte a disparu à trente-huit ans, l’âge auquel sa mère est morte. Le fatalisme de ces études est frappant. Toute action, qu’elle soit créative ou quotidienne, est passée par le filtre de la pathologie. Il est vrai que la biographie de Mrs Gaskell présentait déjà tous les éléments nécessaires à une telle débauche interprétative, et qu’aucun de ces biographes n’a pris la peine de vérifier certains faits que Mrs. Gaskell tenait de commérages ou avait purement et simplement inventés. Mais l’idée que la clé ultime de l’analyse est à portée de main suffit à déclencher une véritable avalanche de nouvelles biographies11.

11Vers le début du xxe siècle donc, en matière de biographie, il y a de moins en moins un souci d’édification et de plus en plus un souci d’ordre scientifique. Ce terme est douteux, certes, dans un contexte littéraire, mais il me semble important néanmoins. Le but de la biographie, en effet, devient la recherche, selon une méthode explicite, des preuves justifiant d’une hypothèse posée par l’auteur de la biographie au cours de sa recherche précédant l’écriture proprement dite. La forme de la biographie évolue : du genre « Life and Letters », on passe à un travail de remaniement des données biographiques connues en ayant recours à des théories appartenant à l’histoire de la pensée contemporaine. C’est sur ce dernier point surtout qu’il me semble important de se pencher, car l’avènement de la psychobiographie s’appuie entièrement sur l’importance grandissante de la psychanalyse, considérée non plus comme méthode thérapeutique, mais comme système explicatif. Il est vrai que Freud lui-même avait ouvert la voie, avec ses études sur Léonard de Vinci ou Dostoïevski. Il s’indignait de ce que la biographie passe sous silence le « refoulé » de la sexualité, qu’il considérait au moins aussi important que les événements proprement dits et qu’il cherchait dans la production créatrice de ces artistes. Il s’indignait surtout de la « pruderie » des biographes traditionnels. Mais en 1928, dans son texte sur Dostoïevski et le parricide, il admet que « malheureusement, l’analyse ne peut que déposer les armes devant le problème du créateur littéraire12 ».

12Une brèche était toutefois ouverte, où les biographes de Carroll se sont engouffrés. Il s’agissait de s’intéresser à la part secrète de la vie de l’auteur, non plus en tant qu’auteur, ni en tant que personnage, mais en tant que sujet porteur d’un inconscient potentiellement accessible pour peu que l’on s’appuie sur une lecture minutieuse de ses œuvres et une relecture tout aussi minutieuse de ce qui était connu de sa vie. En ce qui concerne Carroll, dans ce genre de biographies, l’écriture devient symptôme, plutôt qu’œuvre d’art. Le geste créatif est inconscient plutôt que conscient. La notion selon laquelle ses livres sont sortis tout écrits des limbes de son inconscient ou d’un pré-conscient commence à apparaître. Et chez Carroll, cela prend une dimension particulière, puisqu’il est traditionnellement vu comme auteur pour enfant : ce quelque chose de secret qu’il exprime dans ses écrits, ça doit avoir un rapport avec l’enfance. On cherche donc à accumuler, à partir de la masse de données héritées des biographies antérieures, des indices en forme de symptômes que l’écriture critique formera en syndromes : en d’autres termes, écrire une psychobiographie, c’est faire une étude de cas et dégager des syndromes à partir des symptômes tirés de ce qui est connu de la vie. Or, il est rare que ces auteurs aillent chercher ailleurs que dans les biographies précédentes les données dont ils se servent. On ne trouve que très rarement des tentatives pour interroger ceux qui ont connu leur sujet d’étude, et plus le temps passe, plus cette possibilité s’éteint. Les biographies successives s’écrivent donc peu à peu à partir des biographies précédentes, cherchant toujours plus le « secret », le « refoulé », que les auteurs précédents n’auraient pas vu. C’est alors que la séparation établie par Carroll entre sa personnalité d’auteur comme Lewis Carroll et sa personnalité en tant que Charles Lutwidge Dodgson a pris un sens particulier. Je crois qu’aucun de ces auteurs ne s’est arrêté sur le fait qu’en renversant son prénom et le nom de sa mère, Charles et Lutwidge, en les latinisant puis en les transcrivant en anglais, il a, littéralement, « coupé le nom du père » (Dodgson). Cela ne me semble pas anodin, et pas simplement pour des raisons psychologiques. En effet, en tant que fils aîné d’une grande famille de filles appelé à prendre la place de son père à la tête de la famille, il était destiné à suivre les traces de celui-ci, ce qu’il a commencé à faire en entrant à Oxford. Mais il a ensuite refusé de rentrer dans les ordres, et a acquis sa notoriété en devenant écrivain. Ce n’était pas là le comportement qui était attendu de lui. Sa famille, anglicane et traditionaliste si lui-même ne l’était pas, était néanmoins à sa charge. Il me semble que cette raison de prendre un nom de plume, et celui-là en particulier, méritait d’être explorée avant de se lancer dans ce que je considère être une hypothèse délirante, celle de la séparation pathologique de sa personnalité en deux identités distinctes. Quant à l’idée selon laquelle deux parties différentes de son cerveau prenaient le dessus tour à tour selon son activité du moment, je vois mal comment elle pourrait être défendue sérieusement. Hypocrisie peut-être, méfiance sans doute, mais pathologie je ne crois pas – ou alors il faudrait arriver à cette hypothèse en dernière analyse. Mais l’œuvre de Carroll abonde en symboles, en rêves et en jeux de mots. Là aussi, c’est pain béni pour le psychobiographe. Interpréter un symbole, c’est ainsi que la connaissance populaire de la psychanalyse voit sa pratique – symboles sexuels en premier lieu, et là aussi il est évident que Carroll fut un sujet particulièrement bien choisi par ces auteurs. L’image évolue peu à peu pour arriver chez certains à celle d’une personnalité anormale : on a vu que pour Gattégno, l’hypothèse est le refus du monde réel. Chez plusieurs autres auteurs revient le motif de la fixation à l’enfance. Dans l’esprit du public, la pédophilie est largement présente.

13Ce qui pose réellement problème, c’est la place grandissante de la psychopathologie de la création artistique : le génie et la névrose sont mis en étroite connexion. Mais interpréter des œuvres littéraires comme la production brute d’un inconscient, c’est nier le travail d’élaboration (d’ordre créatif) de l’auteur, et surtout, en tout état de cause, la relation de sa production littéraire à la littérature et à la culture. On déhistoricise ainsi une œuvre. On oblitère aussi tout un pan de l’analyse critique, tout ce qui tient à la volonté consciente et créatrice, au projet d’écriture. Florence Becker Lennon, par exemple, nie la portée de cette dimension du travail littéraire lorsqu’elle estime, dans sa biographie de 1945, que dans sa dernière œuvre littéraire, Sylvie et Bruno, Carroll a perdu son génie créatif en acquérant une plus grande conscience de sa propre philosophie :

Carroll’s philosophy became steadily more conscious and more concentrated, from Wonderland to Looking-Glass, from Looking-Glass to Sylvie and Bruno, with is moralistic detours. But, as his philosophy became more conscious, it also grew more concentrated, drier, and less nutritious13.

14C’est Florence Becker Lennon encore, dans son introduction à sa biographie, qui a cette métaphore extraordinaire sur le genre biographique, la métaphore d’un oignon qu’on pèle sans jamais arriver au cœur. On a beau décortiquer, il restera toujours quelque chose, un autre secret à découvrir dans un processus sans fin :

All the great abstractions—Genius, Love, Religion—like Peer Gynt, resemble an onion. But their onions, unlike Peer Gynt, are infinite. At least, no one has yet succeeded in defoliating any of them till all the leaves were in one hand and nothing in the other. Each one is made up of known and common qualities—plus X. And no matter how many leaves we succeed in pulling off—perhaps no single individual has pulled more than one—bulb X in the other hand never looks any smaller14.

15En 1955, Phyllis Greenacre publie une étude psychanalytique des œuvres de Swift et de Carroll15. Elle fait remonter la névrose de Carroll à l’enfance de Charles Dodgson, né de parents cousins germains, dans une famille nombreuse où les rivalités n’étaient sans doute pas exprimées à cause de l’exemple parental de vertu chré- tienne. En tant que Lewis Carroll, l’homme aurait voulu retrouver l’état de déraison propre à la période pré-verbale de la petite enfance, qu’il tenta d’éloigner dans sa vie quotidienne par ses habitudes strictes et son refoulement des émotions, mais qui affleure dans ses œuvres de nonsense. Élevé avec des petites filles, il n’aurait pas réussi à résoudre le fantasme de sa propre identité, et un attachement œdipien non résolu l’aurait poussé à s’identifier à sa mère. Dans le roman Sylvie et Bruno, Phyllis Greenacre estime que le jardinier est une image dégradée du père, qui ouvre la porte aux enfants afin qu’ils rejoignent une image idéalisée du père, capable d’enseigner l’amour universel mais pas l’amour individuel. Elle voit dans les scènes de rêve, en particulier la chanson du jardinier, une représentation onirique typique d’une scène d’excitation sexuelle. Voir dans ces passages la mise en scène d’une représentation de la scène primitive impossible à assimiler interdit de s’interroger sur la portée stylistique du poème, et sur son importance dans la construction structurelle du roman. Selon Phyllis Greenacre, tout cet aspect effrayant de la vie sexuelle adulte, l’auteur l’aura toujours repoussé, ce qui culmina dans Sylvie and Bruno où l’amour n’est qu’amour fraternel, amour universel, bref, amour désexualisé. Mais là encore cela pose un problème, puisque cette interprétation ne permet pas de s’interroger sur la portée philosophique et proprement théologique de la notion d’amour pour Carroll.

16Dans ces tentatives biographiques, le biographe est un porteur de compétence critique : loin de s’effacer devant son sujet, au moins en apparence, le point de vue du biographe s’expose, se revendique, avec plus ou moins de prudence. Le sujet de la biographie n’est plus un héros mais un sujet d’étude, en toute bonne conscience car le but est d’ordre scientifique. Il ne s’agit plus de montrer une vie qui puisse être un modèle pour le public, mais de découvrir les éléments cachés d’une personnalité, dont les œuvres servent de support à la lecture de symptômes. Plus grave, ces approches ne se limitent pas à trouver de l’anormalité chez l’homme, mais à englober aussi, voire surtout, ses œuvres littéraires. Que n’a-t-on pas écrit sur Sylvie et Bruno ? Pour ceux qui ne l’ont jamais lu mais connaissent la littérature consacrée à Carroll, le roman est un indigeste fouillis d’où le nonsense est absent, et où un petit garçon parle de façon terriblement agaçante. Mais en premier lieu, le reproche principal fait au livre est que Carroll a perdu sa capacité à approcher l’enfance et à la restituer. Roger Lancelyn Green, par exemple, considère que pour les deux volumes consacrés à Alice, Dodgson équilibrait parfaitement son âme d’enfant retrouvée et l’adresse et le jugement logique de l’adulte intelligent16. Mais quand il a écrit Sylvie et Bruno, dit-il, l’équilibre était rompu et il utilisait les paroles et les fantasmes de ses amies-enfants, sans les faire passer par le filtre de la maturité. C’est la perte de l’accès à l’enfance et le règne absolu de l’adulte qui signerait donc l’échec du roman. On ne peut plus parler ici d’anormalité psychique : on entre dans le domaine de la critique littéraire la plus abusive. On ne cherche plus seulement le secret, mais l’échec, un échec dû à des raisons psychologiques. L’auteur, pour les psychobiographes, est écrivant plutôt qu’écrivain. Pourquoi pas ? Mais dans ce cas, le genre trouve sa clôture dans le fait même qu’il prend pour sujets premiers des artistes, des écrivains. Personne ici ne peut sérieusement remettre en question le fait que Carroll est écrivain – sinon ce colloque n’aurait jamais eu lieu.

17Pourquoi, précisément, les psychobiographies posent-elles un problème du point de vue de la critique littéraire ? D’une part, les psychobiographies fonctionnent sur le principe de la recherche du secret, le « sale petit secret qui nourrit la manie d’interpréter », pour citer Gilles Deleuze17. Au principe de ce secret, on trouve presque toujours l’enfance. Car le noyau dur au centre de toute recherche d’ordre psychobiographique, c’est l’origine, la genèse du « sale petit secret ». Or l’origine, c’est forcément l’enfance. Ce faisant, l’écriture biographique détache le sujet des influences sociales, culturelles et littéraires qui ont formé son art. De plus, en posant tout acte créateur sur la fondation unique d’un inconscient préadulte, on met en place le concept d’un génie miraculeux et forcément naïf. Là encore se pose le problème du statut de l’écrivain. La psychanalyse, telle, du moins, qu’elle est comprise par les psychobiographes, pose clairement un problème théorique au sein du carrollisme. Elle a permis le passage radical d’une croyance en l’inconnaissable et l’indicible en ce qui concernait la personne humaine, avec le respect absolu de sa mémoire, à une recherche minutieuse des secrets réels ou supposés : il s’agit du désir de croire qu’il devient possible d’avoir accès à l’inconscient, et donc de connaître le tout de l’auteur. Sous couvert d’iconoclastie (c’est-à-dire casser une image figée pour aller voir derrière), les psychobiographes, s’ils se donnent accès à des aspects d’une personnalité restée jusque-là inexplorée, réduisent leur lecture par une orientation unique de leur interprétation. L’iconoclastie, en matière de biographie, a un intérêt qui marque aussi sa limite. D’autre part, considérer l’auteur d’abord comme un personnage dont il faut percer les secrets biographiques, c’est occulter certains aspects de son œuvre, qu’on s’empêche de voir autrement que par le prisme des éléments biographiques déjà exhumés. S’interroger sur la question de l’enfance chez Carroll, c’est souvent ignorer que cette question a, pour lui, une dimension philosophique importante. Comme Jean-Jacques Lecercle l’a noté, l’enfant pour les victoriens est à la fois emblème de la pureté, de l’innocence absolue, et un être humain déjà porteur du péché originel qu’il faut éduquer et redresser18. Mais pour Carroll, l’enfant est aussi celui qui connaît l’amour, et à qui il importe de donner une vision de plus en plus large de cet amour, de le guider dans sa connaissance intuitive de l’amour divin. Non perverti par les doctrines, il est celui qui aide l’adulte à comprendre l’importance de l’amour divin, mais limité par son expérience, il est celui qu’il faut aider à acquérir le sens des devoirs envers Dieu et les hommes. Ceci prend son sens si on s’autorise à lire Sylvie et Bruno, par exemple, non pas comme un échec littéraire, mais comme l’expression d’une philosophie personnelle très aboutie, construite à partir de fréquentations et de lectures dont on a longtemps ignoré l’importance, fascinés comme l’étaient les psychobiographes par la recherche de l’anormalité du discours relatif à l’amour et l’interrogation sur les motifs possibles de cette anormalité. Certes, la question de l’enfance est importante – pas parce qu’elle se réfère à l’enfance de Carroll, ni à son amour de l’enfance, mais parce que cette question est centrale dans sa philosophie.

Les fonctions : l’auteur, l’enfance

18Il me semble que les psychobiographies mettent en regard deux formes mythiques, deux fonctions, celle de l’enfance et celle de l’auteur. On a déjà vu quelques-unes des catégories que porte la figure mythique de l’enfance : le miracle, l’innocence, la naïveté, le refus d’un monde adulte incompréhensible. La liste est sans doute longue ; d’ailleurs, si la notion d’enfance est mythique, c’est bien parce que chaque époque y puise, ou y met, ce qui lui convient. C’est une fonction malléable car stable, ou stable car malléable.

19La fonction de l’auteur, c’est sans doute Michel Foucault qui l’a le mieux décrite19. Selon lui, le nom d’auteur, en premier lieu, a une fonction. Fonction classificatoire d’abord : il circonscrit un corpus. En carrollisme, le problème du corpus est réglé par l’attribution à Dodgson des textes dits « sérieux » et à Carroll des textes littéraires ; pourtant, cette distribution est débordée par le paradoxe constitutif de la classification basée sur le nom d’auteur : en témoignent les hésitations sur le statut de Sylvie et Bruno. Le nom d’auteur a aussi une fonction d’attribution d’un mode de réception spécifique, en d’autres termes il attribue un statut aux discours de l’auteur. Selon Michel Foucault :

Il manifeste l’événement d’un certain ensemble de discours, et il se réfère au statut de ce discours à l’intérieur d’une société et à l’intérieur d’une culture. Le nom d’auteur n’est pas situé dans l’état civil des hommes, il n’est pas non plus situé dans la fiction de l’œuvre, il est situé dans la rupture qui instaure un certain groupe de discours et son mode d’être singulier. […] La fonction auteur est donc caractéristique du mode d’existence, de circulation et de fonctionnement de certains discours à l’intérieur d’une société20.

20Le carrollisme a fourni un statut au discours de Carroll en s’appropriant et en construisant l’image de l’auteur ; par le même mouvement, le carrollisme fonde sa légitimité en caractérisant son propre discours par la référence à l’auteur. L’image de Carroll que nous possédons aujourd’hui est construite, cette construction est même probablement l’enjeu principal du carrollisme. On peut poser l’hypothèse selon laquelle, pour les psychobiographes comme pour tous ceux qui parlent de Carroll, l’auteur a pour fonction d’inscrire les discours dont il est porteur dans un ensemble de discours qui le concernent, lui, sa vie et ses œuvres.

21La confluence de la fonction auteur et de l’enfance considérée comme une fonction s’articule particulièrement bien dans le cas de Carroll, pour donner des figures rhétoriques typiques du mythe, tout un ensemble de figures insistantes dont on peut dresser une liste non exhaustive. Ce sont les formules de base de la doxa carrollienne.

22La figure de l’innocence, d’abord : la formule de Collingwood, « a very beautiful personality21 », était déjà vide de sens quand on considère qu’il parlait non seulement de son oncle – tout le monde peut s’amuser à écrire la biographie de son oncle – mais d’un auteur. Les psychobiographes ne se sont pas embarrassés de commenter la beauté de la personnalité de leur sujet. Ils l’ont réduite à une figure de la plus grande innocence. Un auteur proche de son âme d’enfant est forcément innocent et pur, ou innocent mais pervers, selon la vision que l’on a de l’enfance. D’autre part, si l’auteur est un enfant, alors il ne sait pas grand-chose du monde, et il devient possible à celui qui l’étudie de trouver dans ses œuvres ce qu’il ne savait pas lui-même y avoir mis. On voit le danger à ne jamais s’interroger sur cette idée ; elle peut être féconde comme totalement vide de sens. À l’inverse, on peut aussi considérer que si l’auteur est un enfant, il a joué comme un enfant : on peut dès lors s’autoriser à chercher dans ses œuvres les jeux auxquels il a joué. Un des derniers biographes de Carroll, Richard Wallace, en 1990, pose l’hypothèse selon laquelle Carroll aurait été victime d’agressions sexuelles lorsqu’il était élève à Rugby et que cela aurait développé en lui une homosexualité et une perversité qu’il aurait dévoilées dans ses écrits, sous forme d’anagrammes22. Aussi s’efforce-t-il d’explorer minutieusement les œuvres de Carroll pour y retrouver ces anagrammes – et les trouve, bien évidemment. Paradoxalement, la figure de l’innocence rejoint ici celle de la perversité. Quelques années plus tard, c’est lui encore qui a écrit ce livre affirmant que Carroll est Jack the Ripper23. Il est évident que ce type de recherche en dit plus long sur leur auteur que sur Carroll. L’articulation paradoxale de l’innocence et de la perversité est un motif récurrent des psychobiographies. Elle est souvent résolue en posant que Carroll avait une connaissance intuitive de la perversité, comme tout enfant (selon la formule de Freud, incorrectement lue, selon laquelle l’enfant est un « pervers polymorphe »), mais que son inconscience de ses propres mécanismes psychiques ne lui permettait pas de la comprendre dans toute sa dimension proprement adulte. Michael Bakewell, dans sa biographie de 1996, estime ainsi que les « pensées impures » que Carroll évoque dans sa préface à Sylvie et Bruno sont impures au sens où le catéchisme l’entend24. Mais lorsqu’il écrit cette préface, Carroll a cinquante-sept ans, et peut difficilement être suspecté d’entretenir une inquiétude adolescente sur la masturbation – sauf à s’acharner à croire à un esprit infantile enfermé dans le corps d’un homme mûr. L’idée qu’il puisse s’agir de doute religieux ou d’inquiétudes métaphysique ne l’effleure pas un instant, elle est pourtant digne d’être explorée.

23La fermeture au monde est un autre motif. On entend par là le monde adulte, événementiel, politique, etc. Nous connaissons tous cette anecdote dont il est difficile de retrouver la source une fois qu’on l’a lue, mais qui est très probablement apocryphe, de Carroll entrant à quatre pattes dans un salon, pensant n’y trouver que des enfants, et se trouvant nez à nez avec des adultes interloqués25. C’est une chose de définir le nonsense comme un système clos, c’en est une autre d’affirmer que Carroll était un îlot retiré du monde adulte. Difficile, dans ce cas, de considérer que c’était un homme cultivé, par exemple. Or, Hugues Lebailly l’a montré, il était très au fait de la production culturelle de son époque26, et souvent même peu orthodoxe dans ses choix ; pas parce qu’il ne connaissait pas l’orthodoxie, mais parce qu’il s’en détachait tout à fait consciemment. Fréquenter le théâtre lui était interdit implicitement, sinon explicitement, mais il était capable de défendre son point de vue et de s’y tenir.

24Pierre Bourdieu parle, dans Les règles de l’art, à propos de Sartre biographe de Flaubert, de « cette forme de narcissisme par procuration que l’on tient d’ordinaire pour la forme suprême de la “compréhension”27 ». Loin d’objectiver son sujet, le psychobiographe, de la même façon, se contente souvent de plaquer sur le personnage de Carroll sa lecture d’événements biographiques réels ou imaginaires (hérités de la doxa), qui est une lecture non seulement stérile, mais également violente. Loin de s’interroger sur la genèse du travail créatif, il postule une genèse idéale et indicible et développe l’image d’un « créateur inconscient » ou « créateur incréé ». Ceci repose sur la croyance qu’une vie, telle qu’on la voit, est orientée par sa finalité : en d’autres termes, chacun des événements biographiques et des interprétations qui en sont tirées a une signification touchant à un but ultime. C’est une téléologie qui implique une forme de transcendance. Carroll, enfant dans l’âme, innocent et inconscient de son propre génie, a écrit des chefs- d’œuvre : c’est incompréhensible mais cela est, miraculeusement. Cette irruption de la transcendance dans la psychobiographie scelle son échec.

Le mythe carrollien comme résolution d’un paradoxe

25Il me semble qu’une autre hypothèse peut être posée en ce qui concerne l’auteur en tant que mythe. Je me demande si le discours si prégnant dans le carrollisme sur la pureté absolue du personnage d’Alice ne nous fournit pas déjà une piste. Je ne trouve pas, personnellement, qu’Alice soit d’une exceptionnelle pureté. Tout en représentant l’innocence, elle me semble même particulièrement perverse et manipulatrice, bien qu’elle soit (ou peut-être parce qu’elle est) elle-même manipulée par les autres personnages. Je vois là une image bien perverse de petite fille. Je crois d’ailleurs que les enfants le perçoivent, certains s’en effrayent et d’autres s’en amusent, d’autres encore font les deux simultanément ou successivement. Si ma lecture est un tant soit peu correcte, alors comment le paradoxe de l’articulation entre innocence et perversité dans le personnage d’Alice se résout-il ? Je pense qu’il n’est pas absolument absurde de penser que Carroll, en tant que figure mythique, est la réponse à ce paradoxe. Ce serait bien, selon la formule de Lévi-Strauss, un « modèle logique de résolution d’une contradiction », en ceci qu’il incorpore, plutôt que son héroïne, la perversité portée par son texte. En d’autres termes, Carroll serait devenu une figure mythique quand les carrolliens, ne supportant plus de voir en Alice la perversité, l’ont fait porter, par un mécanisme collectif de projection, sur la figure de l’auteur. On obtient ainsi deux figures mythiques : celle de l’enfant parfaitement innocent et pur, et celle de l’auteur absolument pervers et anormal.

26De fait, cela pourrait commencer à expliquer pourquoi Sylvie et Bruno, où la perversité est sans conteste présente, est si dépréciée par les psychobiographes, qui affirment qu’avec cette œuvre, Carroll a perdu son pouvoir créatif pour écrire des bêtises. La figure de l’auteur ayant perdu là sa perversité alors que son dernier roman la regagnait, l’équation ne fonctionne plus par le mythe.

Le « sujet supposé savoir »

27Plus largement, il me semble que les psychobiographies posent le problème de la réception des œuvres littéraires, que je voudrais ici tenter d’exposer autrement en quelques mots. Dans la relation entre auteur et lecteur, le « sujet supposé savoir » est à la fois l’auteur, le lecteur et le texte, chacun étant relié aux autres par la relation très particulière de la lecture. Mais dans la relation entre auteur, lecteur et biographe, le « sujet supposé savoir » se doit forcément d’être le psychobiographe, faute d’avouer son incapacité à donner sens à son travail, ce qu’il ne fait jamais. Il me semble que les psychobiographes posent le problème des dangers de la critique littéraire, en creux : si le critique se pose en « sujet supposé savoir » il se résigne à la transcendance et à porter sur ses propres épaules tout le poids du sens qu’il donne au texte. S’il s’avoue qu’il ne sait pas, il entre dans la relation classique entre lecteur, auteur et texte, et fait fonctionner le texte en respectant sa portée, toute sa portée et rien que sa portée. Si les psychobiographies appliquées à Carroll ont un sens, c’est peut-être celui-là : démontrer par l’absurde ce que la critique ne peut pas se permettre de faire. Il me semble que le double mythe de l’enfance et de l’auteur tel qu’il a été exploité par les psychobiographies est passé dans la doxa carrollienne. Mais il doit être examiné en dehors d’elle pour que la critique ait une chance d’en faire un concept constructif.

Notes

1 Stuart Dodgson Collingwood, The Life and Letters of Lewis Carroll (Rev. C.L. Dodgson), Londres, Thomas Nelson & Sons, 1898.

2 The Diaries of Lewis Carroll, éd. Roger Lancelyn Green, 2 vol., Londres, Cassel and Company, 1953.

3 Stuart Dodgson Collingwood, op. cit., p. 236-237.

4 Introduction de Virginia Woolf pour The Complete Works of Lewis Carroll, éd. Alexander Woolcott, Londres, Penguin Books, 1988 [Nonesuch Press, 1939].

5 Ibidem., p. 47-48.

6 Ibid., p. 48.

7 Jean Gattégno, L’univers de Lewis Carroll, Paris, José Corti, 1970, p.

8 « Ceci est-il une biographie ? La question n’est pas rhétorique, et j’ai beaucoup hésité à écrire “La Vie de Lewis Carroll”. De qui vais-je parler en effet ? De celui qui répondait au nom de Charles Lutwidge Dodgson ? ou de celui que l’on ne connaît que sous le nom de Lewis Carroll ? La vie de Charles L. Dodgson, son neveu l’a écrite dès l’année de sa mort. Celle de Carroll supposerait, pour être possible, le pouvoir de trancher entre la vie et les livres » (Jean Gattégno, Lewis Carroll : une vie, Paris, Seuil, 1974, p. 13).

9 Elizabeth Gaskell, The Life of Charlotte Brontë, Londres, Penguin Classics, 1997 (1857).

10 Voir à ce sujet l’appareil critique du livre d’Elizabeth Gaskell, Charlotte Brontë, traduction de Lew Crossford revue, corrigée et annotée par Pascale Renaud-Grosbras, Paris-Monaco, Éditions du Rocher, 2004.

11 L’étude des biographies des sœurs Brontë a été réalisée brillamment par Lucasta Miller dans The Brontë Myth, Londres, Vintage, 2002. Voir en particulier le chapitre 5, « Secrets and Psychobiography », p. 109-139, sur lequel je me suis largement appuyée ici.

12 Sigmund Freud, « Dostoïevski et le parricide » (1928), trad. J. B. Pontalis, C. Heim et L. Weibel, in Résultats, idées, problèmes II, Paris, Presses universitaires de France, 1985.

13 Florence Becker Lennon, « Escape Through the Looking-Glass » (1945), Aspects of Alice : Lewis Carroll’s Dreamchild as seen through the Critics’Looking-Glasses (1865-1971), éd. Robert Phillips, Londres, Victor Gollancz Ltd, 1972, p. 76.

14 Florence Becker Lennon, « An apology for biographies », préface à Lewis Carroll : a Biography, Londres, Cassell & Co, 1947, p. 7.

15 Phyllis Greenacre, Swift and Carroll : a Psychoanalitic Study of Two Lives, New York, International Universities Press, 1955.

16 Cité par Selwyn H. Goodacre dans « Lewis Carroll the Creative Writer », Mr Dodgson : Nine Lewis Carroll Studies, LCSNA, 1973, p. 15-22.

17 Gilles Deleuze et Claire Parnet, Dialogues, Paris, Flammarion (Champs), 1996, p. 58.

18 Jean-Jacques Lecercle, « Un amour d’enfant », Jean-Jacques Lecercle (dir.), Alice, Paris, Autrement (Figures mythiques), 1998, p. 7-48.

19 Conférence donnée à la Société française de philosophie le 22 février 1969, texte repris dans Michel Foucault, Dits et écrits, 1954-1988, vol. 1, Paris, Gallimard, 1994, p. 789-821.

20 Ibidem, p. 798.

21 Pour évoquer Sylvie and Bruno, Collingwood parlait en effet de « revelation of a very beautiful personality » à propos de son auteur. Stuart Dodgson Collingwood, op. cit., p. 319.

22 Richard Wallace, The Agony of Lewis Carroll, Melrose, Gemini Press, 1990. Notons en passant que Richard Wallace se présente comme thérapeute pour enfants.

23 Richard Wallace, Jack The Ripper : « Light-Hearted Friend », Melrose, Gemini Press, 1996.

24 Michael Bakewell, Lewis Carroll : A Biography, Londres, Heinemann, 1996, p. 110.

25 Cet incident est rapporté pour la première fois dans la biographie de Langford Reed, The Life of Lewis Carroll, Londres, W. & G. Foyle, 1932. Il n’indique aucune source.

26 Voir Hugues Lebailly, Charles Lutwidge Dodgson et la vie artistique victorienne : les journaux et les lettres, chroniques des excentricités d’un reclus monomaniaque ou témoignages de l’intégration d’un amateur éclairé ?, thèse soutenue auprès de l’université de Strasbourg 2, 1997.

27 Pierre Bourdieu, Les règles de l’art : genèse et structure du champ littéraire, Paris, Seuil (Libre examen), 1992, p. 267.

 Voir également:

L’imagination et le diptyque chez Lewis Carroll

Toshiro Nakajima
Traducteur Pascale Renaud-Grosbras

1La photographie d’Alice Pleasance Liddell prise dans les jardins du doyen de Christ Church est une des plus connues de Lewis Carroll, logicien, photographe et écrivain, qui a su se détacher des conventions victoriennes portant sur le portrait enfantin pour créer son propre langage esthétique. Nous verrons dans cet article que chez Carroll, la photographie est le versant visuel de sa production artistique, dont les autres versants sont l’écriture et le dessin : elle est donc, par essence, intertextuelle. On ne peut comprendre cette photographie de 1858, Alice Liddell as the Beggar Maid1, sans se pencher sur les complexités esthétiques et les ambiguïtés contenues dans cette image.

2Alice Liddell as the Beggar Maid, la plus mémorable des photographies d’Alice Liddell par Lewis Carroll, montre la petite fille qui enflamma son imagination absorbée dans la contemplation du spectateur, dans une attitude de mendiante. La vérité de ce portrait trouve sa source dans la figure d’une héroïne énigmatique mais issue d’une longue tradition, figure à laquelle le modèle comme l’artiste ont collaboré : le visage de la petite fille montre une attention soutenue pour la présence du photographe, dont le regard traverse l’appareil Ottewil.Lire cette photographie, c’est s’interroger à la fois sur la place qu’elle a prise dans la culture britannique depuis l’époque victorienne et la replacer dans les débats sur l’esthétisme contemporain. Au cours des dernières décennies, comme le disent Roger Taylor et Edward Wakeling, « it has caused the most intense speculation2 ». On a souvent dit que la fascination qui s’en dégage était due à l’évocation de l’innocence enfantine et à la glorification de la pureté. Pourtant, la plupart des critiques insistent également sur la fascination d’ordre sexuel qu’inspire la figure de cette petite fille. Brassaï, un des plus grands photographes du vingtième siècle, qui considérait Lewis Carroll comme un des plus grands photographes amateurs anglais, se plaisait à imaginer son exil hors de l’âge adulte où il lisait la peur de grandir et concluait que :

[…] in the most unforgettable and doubtless most revealing picture he ever took, “The Beggar Maid,” Alice, standing against a filthy wall, her legs and feet bare, looks at us, her eyes full of enormous sadness. Her dress is torn and hanging in shreds, her flesh bare as though she has just been raped3.

3Plus tard, il devint courant d’interpréter le plaisir visible que prenait Lewis Carroll à photographier de petites filles « sans habillement » comme une preuve de sa pédophilie supposée. Cette photographie, en particulier, a servi à construire le mythe de la pédophilie de Lewis Carroll chez certains auteurs :

Alice Liddell as the “Beggar Maid” operates as further evidence of Carroll’s uneasy relationship with children outside the utopian circles of Oxford and the Pre-Raphaelites. Carroll’s camera operated like the “cult of the child” industry as a whole4.

4Helmut Gernsheim, le premier biographe du photographe Lewis Carroll, a probablement contribuer à fixer ce mythe dans les esprits :

Characteristically, his dislike of boys extended also to their nakedness. “I confess do not admire naked boys. They always seem to me to need clothes—whereas one hardly sees why the lovely forms of girls should ever be covered up.” In his hobby there was no danger of outraging Mrs. Grundy provided he found little girls—and parents—who raised no objection5.

5La question de la sexualité du photographe s’est donc souvent posée chez les critiques, qu’ils décrivent Alice comme une fillette consciente de l’attraction qu’elle exerce ou comme une délicieuse jeune innocente, des interprétations qui, sans doute, prennent leur source dans le climat contemporain d’anxiété généralisée à propos de l’exploitation sexuelle des enfants6. La question de la pédophilie a toutefois été dernièrement largement remise en cause. L’historienne de l’art Anna Higonnet met en doute ce mythe profondément ancré dans les esprits contemporains par la toute-puissance du concept d’innocence enfantine, un des plus précieux concepts de notre culture actuelle.

Having once seen Carroll’s nudes, Alice’s bare calves and shoulders, her soliciting gesture, and her ripped rags, all provoke suspicion. The whole beggar pretext seems dubious, since Alice exudes health, wealth, and the arrogant privilege. To Carroll’s contemporaries, however, Alice’s beggar portrait did not look prurient at all. No less an eminent Victorian that the British poet laureate Alfred, Lord Tennyson said it was the most beautiful photograph he had ever seen7.

6Par-delà ces considérations, que signifie réellement la figure de la petite mendiante ? Depuis que le poète William Blake a donné une voix à l’enfant, cette figure a été largement représentée et interprétée. Sa popularité tient sans doute à son ambiguïté. Le thème de la mendiante était populaire à l’ère victorienne, pour ceux qui s’intéressaient aux relations entre l’individu et la société et aux relations de classe. On rencontre souvent, dans la littérature, ce désir d’éveiller la compassion pour les maux soufferts par les plus pauvres au cœur de la cité, comme dans ce poème dont l’auteur est anonyme :

The wand’ring beggar girl may meet
Some pity, as she walks the street
While some relieve her woe ;
Her artless accents float along,
And tho the heart direct the song
The burthen sad—Heigho ! Heigho !
Although the burthen be—Heigho !

Wealth and power may guilt await,
envy not their pomp and state,
Whom virtue thus forego ;
I’d rather tune my artless voice,
And in an honest heart rejoice,
Than sigh in guilt—Heigho ! Heigho !
Nor let the burden be—Heigho8 !

7L’image de la mendiante apparaît ici comme un cliché ironique. On peut rapprocher cette image de la caricature de George Cruickshank, Our Gutter Children, qui date de 1869. Il y critiquait les efforts hypocrites des classes aisées envers les petites filles destinées à être exilées dans les colonies afin d’y trouver une vie meilleure. Indigné par le projet d’une dénommée Miss Rye, il fit circuler sa caricature parmi les députés9. Lewis Carroll, lui, ne considérait pas que l’art avait le pouvoir de faire évoluer la moralité ni la société victoriennes, et ce n’est pas précisément là qu’est la portée de sa photographie.

8Plusieurs critiques l’ont souligné, elle tire son titre du poème de Tennyson, The Beggar Maid (1842) :

Her arms across her breast she laid ;
She was more fair than words can say :
Bare-footed came the beggar maid
Before the king Cophetua.
In robe and crown the king stept down,
To meet and greet her on her way ;
“It is no wonder,” said the lords,
“She is more beautiful than day.”

As shines the moon in clouded skies,
She in her poor attire was seen :
One praised her ankles, one her eyes,
One her dark hair and lovesome mien.
So sweet a face, such angel grace,
In all that land had never been :
Cophetua swore a royal oath :
“This beggar maid shall be my queen10

9Le sujet de ce poème est dérivé d’une ballade élizabéthaine dont la plus ancienne version se trouve dans Crowne Garland of Goulden Roses (1612) de Richard Johnson. Elle est souvent citée par Shakespeare chez qui le nom de la mendiante est Zenelophon11. Chez Thomas Percy, dans Reliques of Ancient English poetry, son nom devient Penelophon. William Holman Hunt a illustré le poème de Tennyson pour l’édition Moxon. Edward Burne-Jones est l’auteur de King Cophetua and the Beggar Maid12 (1884), qui fut exposé à l’Exposition universelle de Paris en 1889, où le roi est représenté aux pieds de la mendiante, au moment où l’amour et la spiritualité transcende les barrières de classe et la raison même13.

10Tennyson demanda à Julia Margaret Cameron d’illustrer ses Idylls of the King and Other Poems, une collaboration qui met en valeur la collaboration étroite entre texte et illustration. Sa composition pour King Cophetua and the Beggar Maid représente l’arrivée de la pauvre mendiante qui couvre sa poitrine en s’avançant devant le roi, dont la photographe capture l’expression au moment où il s’apprête à plier le genou devant elle.

11Revenons à Lewis Carroll et à sa propre composition sur ce thème. L’album Lewis Carroll de la Princeton University Library contient plusieurs autres portraits d’Alice, dont Alice Liddell Dressed in her Best (1858). Cette photographie est à l’opposé de la première : Alice y est représentée comme une petite fille de la meilleure société. On a l’habitude de voir Alice as the Beggar Maid seule, hors du contexte que le photographe lui-même avait l’intention de proposer – c’est-à-dire auprès de Alice Liddell Dressed in her Best. Comme le rappelle Roger Taylor :

Like Rejlander’s genre studies, the photograph was most probably meant to be seen as one of a pair, with the other showing little Alice, then aged six, dressed in her best outfit, complete with white ankle socks and black leather shoes. It is a diptych suggestive of class distinction, as well as a fall from grace and a rise to redemption14.

12Il me semble également que ces deux photographies doivent être vues côte à côte, comme un diptyque. Le mot « diptyque », qui en grec signifie « ensemble », se réfère à un objet qui se plie en deux, le plus souvent des tablettes articulées de bois, d’ivoire ou de métal. Les surfaces internes étaient garnies de cire et étaient utilisées pour l’écriture. Les premiers chrétiens l’adoptèrent pour un usage liturgique. Au Moyen Âge et durant la Renaissance, le diptyque était plus précisément un tableau peint sur deux panneaux articulés, le donateur apparaissant fréquemment sur un des deux panneaux, dans une posture d’adoration envers les personnages peints sur l’autre.

13Carroll fit coloriser la photographie Alice Liddell as the Beggar Maid afin de l’offrir à sa muse, montée sur un carton dans un coffret couvert de velours violet15. Les diptyques contenant le nom des morts ou des vivants, en particulier des saints et des martyrs, étaient souvent déposés sur l’autel. Il est vrai cependant que cette photographie est unique, même si elle est montée sur une carte qui s’ouvre comme un diptyque ; mais j’aime à croire que Lewis Carroll, spectateur de sa muse, apparaît sur le panneau manquant pour adorer la petite fille éternelle.

14Charles Lamb disait de William Hogarth : « […] his graphic representations are indeed books : they have the teeming, fruitful, suggestive meaning of words. Other pictures we look at—his prints are read16w ». Les photographies de Lewis Carroll devraient, il me semble, être lues elles aussi par le biais de son imagination qui s’appuie sur le diptyque. On trouve beaucoup de ces photographies dans ses albums. En 1858, il y eut Quintin Twiss in « The Rat-Catcher’s Daughter » où le personnage passe le seuil d’une maison, un sac à la main, et Quintin Twiss in « The Two Bonnycastles », où il est assis, l’air rêveur, en train de fumer un brûle-gueule. En 1878, il y eut deux photographies de Xie Kitchin adossée à une pile de boîtes exotiques, vêtue d’une tunique brodée de dragons, l’une intitulée Xie Kitchin as Tea-Merchant (On Duty) et l’autre Xie Kitchin as Tea-Merchant (Off Duty).

15Il y eut la même petite fille, dans une longue chemise de nuit blanche, endormie dans un lit dans Xie Kitchin in « Where Dreadful Fancies Dwell » en 1873 et éveillée, la joue sur la main, dans Xie Kitchin in « A Summer Night » l’année suivante.

16On retrouve cette imagination orientée par le motif du diptyque dans ses écrits littéraires. Dans Alice’s Adventures in Wonderland, lorsque Alice est confrontée au terrible dilemme « Who in the world am I », elle est très inquiète et évoque tous les enfants de son âge auxquels elle peut penser pour retrouver sa propre identité.

“I’m sure I’m not Ada,” she said, “for her hair goes in such long ringlets, and mine doesn’t go in ringlets at all ; and I’m sure I can’t be Mabel, for I know all sorts of things, and she, oh, she knows such a very little ! Besides, she’s she, and I’m I, and—oh dear, how puzzling it all is ! I’ll try if I know all the things I used to know17.”

17Dans ce contexte, Ada et Mabel sont tour à tour la mendiante, tandis que l’héroïne Alice est Alice elle-même dans Alice Liddell Dressed in her Best. De même, au chapitre VI, « Pig and Pepper », un bébé d’une forme étrange se met à ressembler à une étoile de mer puis se change en cochon :

“If it had grown up,” she said to herself, “it would have made a dreadfully ugly child : but it makes a rather handsome pig, I think.” And she began thinking over other children she knew, who might do very well as pigs, and was just saying to herself “if one only knew the right way to change them18…”

18Vu de l’extérieur, un étrange bébé se change en cochon ; mais le point de vue change pour considérer la situation de l’intérieur, grâce à la figure du diptyque.

19Le conflit binaire que l’on reconnaît dans les activités créatrices de Lewis Carroll, entre l’inaccessible (l’idéal) et le réel (la réalité indéterminée) se retrouve dans ses écrits comme dans ses photographies. Les deux portraits en diptyque d’Alice nous montrent, non seulement l’amour qu’il portait à la petite fille, mais aussi cette forme d’imagination, profondément ancrée chez lui, qui lui permettait de concevoir ses histoires d’Alice et ses photographies sur le même modèle, pour ce qui est de la forme comme pour ce qui est du fond.

Notes

1 « Ten prints of this image, in varying crops, are recorded. These comprise : two in the Liddell family collection ; two in the M.L. Parish collection, Princeton University ; one, carte-de-visite format, in the Pierpont Morgan Library, New York ; one in the Gilman collection, in the Henry W. and Albert A. Berg collection, New York Public Library ; one, carte-de-visite format, in a private collection, one formerly in the Justin Schiller collection, and one in a private collection », Lewis Carroll’s Alice, Londres, Sotheby’s, 2001, p. 52.

2 Roger Taylor et Edward Wakeling, Lewis Carroll : Photographer, Yale University Press, 2002, p. 61.

3 Brassaï, « Carroll the Photographer », Literature and Photography : Interactions 1840-1922, ed. Jane M. Rabb, Albuquerque, University of New Mexico Press, 1995, p. 56.

4 Carol Mavor, Pleasures Taken : Performances of Sexuality and Loss in Victorian Photographs, Londres, I. B. Tauris, 1996, p. 35.

5 Helmut Gernsheim, Lewis Carroll : Photographer, New York, Dover, 1969, p. 21.

6 Voir Diane Waggoner, « Photographing Childhood : Lewis Carroll and Alice », in Marilyn R. Brown, Picturing Children : Constructions of Childhood between Rousseau and Freud, Hampshire, Ashgate, 2002, p. 149.

7 Anna Higonnet, Pictures of Innocence : The History and Critics of Ideal Childhood, Londres, Thames and Hudson, 1998, p. 125.

8 « The Wand’ring Beggar-Girl », in The Universal Songster ; or, Museum of Mirth : Forming the Most Complete, Extensive, and Valuable Collection of Ancient and Modern Songs in the English Language, with a Copious and Classified Index, Londres, Johnes and Co., 1832, I, p. 254.

9 Voir Robert L. Patten, George Cruikshank’s Life, Times, and Art, Londres, Methuen, 1996, II, p. 447. La caricature donne la parole à quatre personnages. Le Juif dit : « There are many plans suggested for providing for the neglected children of drunken parents, but none such a Sweeping measure as this, for by this plan, we provide for them at once, and get rid of the dear little ones altogether. » Une dame s’exclame : « This is a delightful talk ! And we shall never want a supply of these neglected children, whilst the Pious and respectable Distillers and Brewers carry on their trade and we shall always find plenty of little dears about the Gin Palaces and Beer shops. » Le clergyman, pour sa part, jette des pelletées de petites filles dans une charrette en disant : « All these little Gutter girls are our sisters, and therefore, I feel it my duty as a Christian Minister to assist in this good work. » Miss Rye, tenant un fouet à la main, conclut : « I am greatly obliged to you, Christian ladies and gentlemen for your help, and as soon as you have filled the cart, I’ll drive off and pitch the little dears aboard of a ship and take them thousand of miles away from their native land, so that they may never see any of their relations again. »

10 Alfred Lord Tennyson, Poems, Londres, E. Moxson, 1857, p. 359-360.

11 Voir en particulier Love’s Labour’s Lost, IV, 1, 60-66.

12 Il commenta ainsi la fin de son travail sur ce tableau : « This very hour I have ended my work on my picture. I am very tired of it—I can see nothing more in it, I have stared it out of all countenance and it has no word for me. It is like a child that one watches without ceasing till it grows up, and lo ! It is a stranger », Lady Georgiana Burne-Jones, Memories of Edward Burne-Jones, Londres, 1904, I, p. 253.

13 Le critique d’art Fernand Khnopff remarque : « […] the polished metal reflects the beggar maid’s feet, adorable feet—their ivory whiteness enhanced by contrast with the scarlet anemones that lie here and there », Fernand Khnopff, « In Memoriam Sir Edward Burne-Jones, Bart. : A Tribute from Belgium », Magazine of Art (1898), p. 522.

14 Roger Taylor, op. cit., p. 64.

15 Voir Lewis Carroll’s Alice, p. 52.

16 Charles Lamb, « Essay on the Genius and Characters of Hogarth », The Reflector, III, 1811.

17 Lewis Carroll, Alice’s Adventures in Wonderland and Through the Looking-Glass, Harmondsworth, Penguin Books (Centenary Edition), 1998, p. 18.

18 Ibidem, p. 55-56.

Voir encore:

Lewis Carroll writer & photographer: clearing up a few myths

Lawrence Gasquet

1If the works of Lewis Carroll are still celebrated today by scholars all over the world, it is precisely because they possess the rare ability to make their readers think about the functions and limits of the media involved in oral and written language. A lot of energy has been devoted to the study of the linguistic and philosophic depth of works such as the Alices, The Hunting of the Snark, and to a lesser extent Sylvie and Bruno; however, he who looks at these works a little closer is also assured to find similar treasures as far as the aesthetic dimension is concerned. Carroll’s text deals constantly with the visual, either at a purely material level of organisation, or at a more abstract level of reference. The study of the structures that make reality intelligible in Carroll’s writings is indeed rewarding, because of his ability to turn what is mainly surface into depth, whether it be the surface of the mirror, chessboard, Euclidian plane or photographic plate. We will not have time here to detail aspects of this study; let it be sufficient for the moment to state that Carrollian Nonsense is synonymous with order, and that this orderly dimension is achieved through the combined use of image and text1. What characterises Carroll’s writing is the constant and direct interplay with the pictural. It has been shown that Nonsense thrives on structure, and takes advantages of overstructuration to reveal the flaws of our language system2. Denouncing in various ways the polysemous dimension of linguistic signs, which according to him stands in the way of accurate thought, Carroll reminds us that we indulge in approximations whenever we deal with a sign system that is complete enough to be exact. The hunting of the sign is similar to the The Hunting of the Snark, insofar as they both try to eradicate the informal and the irrepresentable, in other words, that which cannot form a valid system, and which consequently generates entropy. Thus, Lewis Carroll resorts to graphic malleability to denounce (or celebrate, depending on the point of view adopted) the inexactitude of language. Dodgson’s keen concern for form, and his mixing of the textual and the visual in order to achieve better understanding, makes him appear as extremely modern, for indeed it is relatively recently that the debate on the status of the graphic sign has led to a kind of middle-ground, acknowledging the validity of WJ.T. Mitchell’s statement:

The image/text problem is not just something constructed “between” the arts, the media, or different forms of representation, but an unavoidable issue within the individual arts and media. In short, all arts are “composite” arts (both text and image); all media are mixed media, combining different codes, discursive conventions, channels, sensory and cognitive modes3

2The reception of a work of art thus presupposes aesthetic and linguistic interdependence4. From a pragmatic point of view, it seems that image and language are linked by common goals: both function rather similarly as regards reference, expression of intention, and production of effects on the reader/spectator (hence the birth of a new discipline called visual semiotics)5. Pragmatically, then, there is no essential difference between text and image, since both obey similar strategies. The image is caught in language, and language is bound to the image; their intertwining is precisely what fascinates Carroll, and his writings make the reader experience the plenitude of the graphic sign. Jean-François Lyotard declares that the best form possible is the one that remains at an intersection between two contradictory requirements, that of the “articulate meaning” and that of the “plastic sense”: Carroll understood this perfectly when he composed rebus-letters, preferred schemas to words, varied the font-size of his texts, or attempted to create a new mathematical sign system6, in which the shape of symbols would suggest their meaning, just like Humpty-Dumpty’s name suggests his roundness (“My name means the shape I am—and a good handsome shape it is, too7” 192). Mathematical symbols, belonging to the category of signs situated at the highest level of schematic abstraction8, are then conceived as formally motivated. These attempts at improving the impact of the sign confirm the Carrollian will to control signification, to eliminate possible interferences between sign and meaning; they also testify to the ability of the visual to complete some deficiencies of the written language. In general, Carroll’s writings try to circumscribe polysemous meaning, preferring exactitude to semantic range and overdetermination to vagueness. Carrollian language looks for semantic limpidity, revealing a mistrust of the ambiguous nature of words, and the natural porosity of the sign. In Dodgson’s eyes, language cannot compete with visual sensations; both media are complementary, but they do not generate the same emotion. The visual takes you unawares and overwhelms you in one second, whereas language, caught in its own linearity, cannot possibly possess so instantaneous and powerful an impact. Both language and image are complementary, but one can detect in all of Dodgson’s works a particular sensitiveness towards the visual; visual sensations trigger his strongest emotions. This of course is palpable in his passion for photography, and his extreme frustration for not being much of a painter. Dealing with Charles Lutwidge Dodgson’s art of photography proves painstaking indeed, because of the apparent difficulty in abstracting ourselves from the influence of his literary productions, and because his photographs get inserted into the standard biographies to illustrate what then becomes “the writer’s ‘hobby’”. Yet, whoever becomes interested in the history of photography, or in the history of photographic practices, knows that although Dodgson first took up photography as a diversion from his mathematical work, it evolved into something much more meaningful, both to him and to the scholar. As Douglas Nickel underlines in the recent exhibition catalogue of the San Francisco MOMA9, the camera immediately became a passport for Dodgson, allowing him a particular kind of circulation and an excuse for meeting persons of high station. He exchanged information with the leading practitioners of photography in Victorian England (including Rejlander, Cameron, Peach Robinson), published a review of one photographic exhibition, and by 1860 was distributing his own list of 159 photographs for sale (no doubt to cover the cost of what was still an extremely expensive activity). His diaries also testify to the expense and difficulty of the undertaking and the sincerity of his ambitions for it. The impromptu success of the Alices afforded him a financial independence that enabled him to return to photography, allowing him to indulge in a more private vision, without as much concern for market opinion as before. In a period of 24 years, Dodgson generated about 3000 negatives, preserving his best images in a set of circulating albums. He became a renowned figure in photographic circles; therefore, Douglas Nickel is certainly right to claim that if we wish to make a case for Dodgson as a visual artist, we first have to engage his images as if they were not known to be the production of a household name—to show, paradoxically enough, that the photographs have artistic merit in spite of the renown of their maker: “They must not be prejudged as keepsakes, the by-products of a writer’s hobby, but as the serious expression of an innovator demonstrably committed to his medium and the world of pictures10.” The most slippery path is obviously the approach focalising exclusively on his alleged predilection for little girls, forgetting that to entertain a special interest in young females was at the time very ordinary indeed, as some colleagues have shown in illuminating articles11. It seems rather unfair that posterity should have focused on the same aspect that appealed to Nabokov for example, contributing to the building of the myth denouncing Carroll as a vile Humbert Humbert:

I have always been very fond of Carroll… He has a pathetic affinity with Humbert Humbert but some odd scruple prevented me from alluding in Lolita to his perversion and to those ambiguous photographs he took in dim rooms. He got away with it, as so many other Victorians got away with pederasty or nympholepsy.
His were sad scrawny little nymphets, bedraggled and half-dressed, or rather semiundraped, as if participating in some dusty and dreadful charade12.

3I think that there is more to his photographs than mere voyeurism and fetishism; I prefer to leave the bedraggled nymphets to psychoanalysts, and I will try to concentrate on a much less controversial aspect of his pictures, since I am going to focus on their composition.

4Let us briefly state that Dodgson was first and foremost a portraitist; he never really indulged in the Victorian craze of serious tableaux-vivants, with the exception of a handful of pictures which are quite remarkable in that they can be considered as mock tableaux-vivants, mere sketches of them enacted for fun. These embryonic tableaux do possess an irresistible charm for their very lack of perfection, for their auto-referential dimension I should say: Dodgson’s St. George hasn’t slain much of a dragon, in spite of the impressive size of his sword13; the ghosts which people some of his dreams seem indeed congenial14, and the rare special effects he uses in his pictures appear so obvious that they become all the more charming. These odd and sketchy pictures are quite interesting in Carroll’s practice because they reveal his differences as regards a majority of his Victorian fellow-photographers: his aim is not to make his spectators guess the intended subject from schematic props and perfect costumes, as was the point of tableaux-vivants, but to approximate theatrical living pictures without ever masking the personality of his models. “St. George and the Dragon” does not represent the slaughter of a dragon, it is a portrait of Xie Kitchin as a princess, just as “The Dream” is a simple pretext for representing Mary MacDonald in the act of sleeping15. The originality of Dodgson’s portraits stems precisely from their ability to depart from the norm, thereby underlining the idiosyncrasies of each sitter, and perhaps illustrating his own fantasies as well. This deviance from the norm is palpable for instance in Xie Kitchin’s portrait as Penelope Boothby, after Reynold’s painting and Millais’ Cherry Ripe. Xie Kitchin’s face has lost much of the innocence that characterized the painted girls, as she is now almost a woman, her provocative eyes challenging those of the spectator. Thus, it seems to me that Dodgson is always able to retain the personality of his sitter, by refusing to submerge her under props and by favoring some imperfections. We can also remember the picture of Agnes Grace Weld as Little Red Riding Hood16; if you compare it to the series of pictures created by Henry Peach Robinson for his Little Red Riding Hood series17, it becomes obvious that Dodgson is not in the least interested in recreating a seemingly perfect fiction. Robinson’s Riding Hood finds herself glued, so to speak, in a “narration” which weight is underlined by the profusion and exactitude of details. These pictures can hardly be deemed portraits, unlike Dodgson’s. Peach Robinson and his fellow photographers illustrate literary works, but Dodgson never illustrates anything but his own imaginary fictions. Dodgson’s photographs confirm the truthfulness of Susan Sontag’s claim that “photographs […] are attempts to contact or lay claim to another reality18”. I would say that, in the example of tableaux-vivants, fiction becomes a pretext for portraiture. I will take a last allegorical example, rarely acknowledged as such though; it is maybe the most famous of all pictures taken by Dodgson, namely Alice as a beggar-maid. In fact, thanks to the catalogue established very recently by Edward Wakeling19, we learn that this picture was one of a pair20, created in the fashion of Rejlander’s photographic diptychs. The notoriety of the photograph ensures that it is invariably displayed alone, removed from its original context. Like Rejlander’s genre studies, it is likely that Dodgson conceived the pair to be seen as the two sides of the same subject, to contrast a demure girl of good breeding with a ragged beggar girl whose knowing look and wayward stance were purposely contrived to obtain alms from willing pockets. Beyond the alleged transmutation of Alice Liddell into a temptress, there was also simply an attempt at staging allegorical figures in common fashion. The little props favoured by Dodgson are rather run-of-the-mill; as many other Victorian photographers he often uses books, flowers, and other usual accessories to convey basic metonymic information about the sitter. Dodgson here simply follows the common language in use at the time, and there is nothing especially original in the nature of his prop selection. What is sometimes slightly odd, on the contrary, is his choice of settings and his composition. Lindsay Smith has underlined how bare his settings were sometimes, as if he wanted to emphasize the intrinsic qualities of his subjects. She has noticed in her study of women and children in the 19th century how several Victorian photographers, like Hawarden or Cameron, carefully contextualise their figures in order to load them with meaning; by comparison, “in Carroll context is largely disregarded”. I can only agree with Lindsay that in some particular indoor pictures Dodgson does not seem to be interested in sustaining any fictional frame, the person captured being self-sufficient. But I wouldn’t go as far as to say that “the faults smack of a blindness to anything other than the little girl captured […] errors […] are simply not seen, it is not that the photographer’s eye is simply comfortable with them. One feels it does not notice them”. Knowing how fussy he was in matters of illustration, I cannot believe that he was blind to these defects, if we must call them so (today, to reveal the corner of a carpet or to underline the artificiality of the décor is delightfully postmodern and cutting edge). I would say that these pictures featuring a subject leaning on a wall were the result of a deliberate choice; first of all, the subjects were very often obliged to lean against a fixed surface in order not to move during the exposure time, which was quite long (approximately 65 seconds in the 1870’s); this is why Dodgson’s pictures rarely feature any depth of field. Secondly we can suppose that Carroll was not able to take all the time he would have liked when dealing with his little friends, who could not pose for hours in a row but were rather eager to play. So I would surmise that Dodgson preferred to have a rather shabby décor enhancing the beauty of his model than the contrary. Carroll ridiculed the Victorian taste for impersonating famous characters and elaborate settings in “Hiawatha’s Photographing”, a short story that he wrote in 1857, in which different family members demand that they should be photographed according to their ostentatious whims, varying from Ruskinian attitude to Napoleonic pose. Dodgson does indeed bow to the Victorian tradition for his portraits of famous personalities of the time, but it is true that as a lioniser he could hardly let go of conventions. The pictures that reveal the true dynamics of his vision are the pictures of his friends, not those of his acquaintances. I would argue that those pictures testify to a sharp concern for form, as their composition is carefully executed. We know through Dodgson’s writings that he was indeed very receptive to all kinds of visual stimuli21 and I would argue that the detailed study of the composition of his photographs confirms that Carrollian photography is just another version of a painstaking attempt to structure reality, totally similar to Nonsense in this respect.

5I would contend that a substantial majority of Dodgson’s photographs are composed according to basic geometrical figures22, their structural organisation being further enhanced by the black and white quality of the pictures23. Dodgson’s best photographs feature a criss-crossed plane, whose overall visual power lies in the intersection or parallelism of straight lines; similarly, the subjects are generally placed by Dodgson so that the final arrangement composes geometrical forms, such as triangles, squares or, less frequently, circles. Where a typical Victorian photographer would have preferred picturesque or artificial backgrounds, Carroll always favours close backgrounds and obviously selects them because of the structuring power of their straight lines. The fact that Dodgson chose to photograph many sitters holding props that divide the picture along an impressive slanting line is also quite remarkable, and cannot be purely accidental. Several studies have shown that a hierarchy exists in the perception of form by the human eye; if the same image is presented to dozens of different persons, the eyes of these persons always choose the same points to rest on. Constant patterns of perception have thus been proved to exist, and horizontal or vertical lines belong to the category of elements that immediately organize space24

6. The fact that Dodgson tries to recreate in his photographs a symmetry that does not exist in nature is worth noticing. The very exactness of his composition remains a source of harmony, and confirms that he perfectly understood the evocative power of form. Photography reproduces the outer forms of reality, the precise reality whose imprint lies on photographic paper. Dodgson, however, is never satisfied with recording passively the forms suggested by chance, that constitute a first echo of forms between reality and its representation; he always attempts to create another series of echoes, that make sense and resound inside the restricted sphere of representation. This last echo is borne by the geometrical forms that pervade his photographs. This system of visual echoing is poetic, insofar as it aims at creating emotion through visual perception; its very existence lays bare the peculiarity of Dodgson’s vision, confirming that quality photography is definitely wrought by human perception, and cannot possibly be reduced to a mere chemical process. François Soulages contends that one of the characteristics of photography lies in the twofold point of view that is presented to the viewer: the first viewpoint he calls “visual”, and the second he calls “artistic”25: photography then embodies the dialectics between the visual and the artistic, it allows both the coexistence of these two perspectives and the passing from one to the other. We could say that the common point, the intersection of these two concepts (visual and artistic) would be structure. In this vein, I would say that Dodgson indeed problematizes and illustrates this concept of structure. In fact, Dodgson’s pictures amplify or sublime structure in the same way his literary practice does. He pushes this geometrization further than other Victorian photographers, and this obvious tendency to organize space geometrically, to create what we could call visual echoes, becomes highly significant. The photographic work of Charles Lutwidge Dodgson does precisely the same as the literary work of Lewis Carroll; they both amplify and exalt a structure that is normally already present in both media. Dodgson’s particular enterprise of overstructuration doubtlessly arises from a need to classify and order, thus characterising his relation to the external world.

7Lewis Carroll’s works constitute a good example of the pragmatic use of images. Rudolf Arnheim once put forward the idea that available forms are as varied as the sounds of language but, more essentially, they organize themselves according to easily definable models, of which geometric forms are the best example26. It seems that Carroll well understood that images can help elucidate the world. Carroll strives to anticipate the mental representation of his readers, making the task easier for them. He arranges his fictional space according to clear and intelligible rules, this deformation being also, most of the time, a simplification. To simplify or purify a form does not mean weakening it, but on the contrary increasing its potential for significance. A form that is simple enough to be easily manipulated and integrated thus possesses a pragmatic function, allowing a clearer correspondence between sign and referent. By favouring simple forms, Carroll thus establishes a system of clear and univocal relations, thus making his dream of a semiotically transparent communication system come true. For instance, Carroll is especially interested in charts, diagrams or maps because they constitute different possibilities of visual representations, in which visible space structures abstract knowledge. Through the Looking-Glass is on a strictly diegetic level a faithful recording of the trajectories of chess pieces on a chess-board, as the first page reminds us; following a similar pattern, a diegetic chart meant by Carroll to help the reader find his way in a winding plot is featured in Sylvie and Brunos preface. We all remember the Captain’s blank map in The Hunting of the Snark, or Mein Herr’s ideal map on the scale of one to one in Sylvie and Bruno Concluded, which would cover the entire country. The schema, as the abstract representation of some external phenomenon, points to semantic inflation27. Pedagogy favours schemas because they allow the user to retain only what is essential, to abstract and reduce the perceived world to intelligible signs. A great defender of synthetical devices, Carroll anticipates the following statement by Arnheim on the pragmatic role of images: “visual thinking is the ability of the mind to unite observing and reasoning in every field of learning28”. In other words, visualisation undoubtedly stimulates intellectual reasoning: and we know that Carroll is primarily interested in reasoning. One of the messages that we can read in the Alices is that if solutions momentarily solve problems, they do not however suppress the problems. The unanswerable riddle of the Mad Hatter is only the most provoking example of a set of highly problematic questions, that continue to haunt our minds even after they have received some kind of answer. It is precisely this seemingly infinite questioning and reasoning that fascinates Carroll. The process was pointed out by Gilles Deleuze when he tried to rehabilitate what he called le problématique29. The yearning for the problematic pervades Carroll’s work; to dream of recreative mathematics is just another way of working out problems while pretending not to do so. The Carrollian tendency to schematise reflects his indirect but insistent need to reason. Trying to understand what Carroll’s motivation for transforming the world into a riddle could be, Deleuze concludes that:

On ne peut parler des événements que dans les problèmes dont ils déterminent les conditions. On ne peut parler des événements que comme des singularités qui se déploient dans un champ problématique, et au voisinage desquelles s’organisent les solutions. C’est pourquoi toute une méthode de problèmes et de solutions parcourt l’œuvre de Carroll, constituant le langage scientifique des événements et de leurs effectuations30.

8What constitutes the fundamental originality of Lewis Carroll is that while he attempts to enact this potentially infinite reasoning, he constantly relies on the visual dimension, which becomes a support for the intellect. “The Dynamics of a Parti-cle” and one of the Professor’s stories in Sylvie and Bruno Concluded (658) both show Lewis Carroll’s propensity to adorn abstractions with feelings, emotions, and even intelligence. In the same vein, the ingenious “Offer to the Clarendon Trustees” features unexpected prosopopeia; in the following letter Carroll requires material means to improve mathematical research in Christ Church:

It may be sufficient for the present to enumerate the following requisites: others might be added as funds permitted.
A. A very large room for calculating Greatest Common Measure. To this a small one might be attached for Least Common Multiple; this, however, might be dispensed with.
B. A piece of open ground for keeping Roots and practising their extraction; it would be advisable to keep Square Roots by themselves, as their corners are apt to damage others.
C. A room for reducing fractions to their Lowest terms. This should be provided with a cellar for keeping the Lowest Terms when found, which might also be available to the general body of undergraduates, for the purpose of “keeping Terms”[…].
D. A large Room, which might be darkened, and fitted up with a magic lantern, for the purpose of exhibiting Circulating decimals in the act of circulation. This might also contain cupboards, fitted with glass-doors, for keeping the various scales of Notation.
E. A narrow strip of ground, railed off and carefully leveled, for investigating the properties of Asymptotes, and testing practically whether Parallel Lines meet or not: for this purpose it should reach, to use the expressive language of Euclid, “ever so far”. This last process, of “continually producing the Lines”, may require centuries or more; but such a period, though long in the life of an individual, is as nothing in the life of the university.
As photography is now very much employed in recording human expressions, and might possibly be adapted to Algebraic expressions, a small photographic room would be desirable, both for general use and for representing the various phenomena of gravity, Disturbance of Equilibrium, Resolution, etc., which affect the features during severe mathematical operations.

9This little masterpiece of humour is in fact a typical example of how Carroll converts some highly abstract concepts into concrete figures that can be seen. This passage invites us to regress from the metaphorical to the literal, as very often in Carroll’s works: here he alludes to abstract mathematical entities as if they were palpable beings; he is careful to ask that the square roots should be planted carefully, so that their sharp corners do not cause any damage. What is most fascinating is that the reader ends up actually imagining the impossible objects evoked by Carroll, mingling real mathematical characteristics, sign systems and the fanciful information given by the narrator. The humour of the passage is created by the process of hybridisation that takes place within each reader.

10This ability to turn non-visual concepts into visual objects is a tour-de-force that is common to Carroll. He goes beyond other writers, because he attempts precisely to draw from the undrawable, where common writers only strive to give a depiction of what is already perceivable, usually using long descriptions. Carroll nearly never resorts to hypotyposis (apart perhaps in Sylvie and Bruno, which tends to adopt usual novelistic techniques). To find an interest in the fact that Carroll manages to give a shape to what has none, we have of course to agree upon the fact that literature generally depends for its realization on the reader’s power to convert words into effectively charged imagery (such as landscapes, room decoration, faces, and so on) and we know that this is hardly an easy task. In simpler words, the challenge for a writer is to make the reader picture his words. The Carrollian imagination seems to be primarily visual; the constant introduction of sketches in epistolary texts, the tendency to insert geometrical features everywhere (take for instance the nickname given to the little ghost in Phantasmagoria: “old brick, old parallelepiped”). All these characteristics tend to prove that the Carrollian world is carefully designed and structured, just as the literary genre of Nonsense obeys specific rules of its own, as Elizabeth Sewell argued several years ago.

11These brief examples help us understand how Carroll transforms in his texts abstract concepts into fictional anthropomorphic beings, finally questioning our primary perception of abstraction. We also understand that his favouring visual representation perfectly matches his taste for the literal; in addition to the comforting dimension of the literal (insofar as what is literal presupposes a clear correspondence between signifying and signified, contrary to the metaphoric)31, literal interpretations generally allow for concrete and thus relatively easy mental representation. This recognition that mental representation provides a cognitive prop which permits a greater efficiency of reasoning can help us better understand the Carrollian need for visual support; among his numerous intuitions, Carroll knew that seeing things allowed one to think more efficiently. Unfortunately, the fact that his sitters were often little girls has hidden this dimension behind an enticing yet superficial myth. Yet the main point should be that his devotion to photography appears then perfectly in tone with his ultimate quest for order and cognitive effectiveness.

Notes

1 For a detailed study, see Lawrence Gasquet, “De l’esprit à la lettre: forme et graphisme dans l’œuvre de Lewis Carroll”, Ph.D. Thesis, November 1999, Université Michel de Montaigne, Bordeaux III.

2 See Jean-Jacques Lecercle, Le Dictionnaire et le cri, Presses Universitaires de Nancy, 1995, Philosophy of Nonsense, London, Routledge, 1994, The Violence of Language, London, Routledge, 1990, as well as Elizabeth Sewell, Field of Nonsense, London, Chatto and Windus, 1952.

3 W.J.T. Mitchell, Picture Theory, Chicago, University of Chicago Press, 1995, p. 95.

4 On this subject, see Bernard Vouilloux, La peinture dans le texte: xviiiexxe siècles, Paris, CNRS Éditions, 1994, p. 114.

5 See Marie Carani, ed., De l’histoire de l’art à la sémiotique visuelle, Sillery (Québec), Septentrion, 1992.

6 See Sophie Marret, Lewis Carroll: De l’autre côté de la logique, Presses Universitaires de Rennes, 1995, p. 39 and Jean-François Lyotard, Discours, Figure, Paris, Klincksieck, 1971.

7 The reference edition is The Complete Works of Lewis Carroll, Harmondsworth, Penguin, 1982.

8 See Abraham Moles, L’image, communication fonctionnelle, Paris, Casterman, 1981, p. 107.

9 Douglas Nickel, Dreaming in Pictures: The Photography of Lewis Carroll, San Francisco, San Francisco MOMA, Yale University Press, 2002, p. 12.

10 Ibidem, p. 12.

11 See Hugues Lebailly, “Charles Lutwidge Dodgson et la pédolâtrie victorienne: ébauche de contextualisation d’une fascination prétendument idiosyncrasique”, in Lewis Carroll, jeux et enjeux critiques, Presses Universitaires de Nancy, 2003.

12 Interview by Alfred Appel, sept. 1966, in Wisconsin Studies in Contemporary Literature 8, n° 2, (Spring 1967), p. 143.

13 Lewis Carroll, “St. George and the Dragon”, 1875; see also “The Fair Rosamond”, 1863.

14 Lewis Carroll, “The Dream”, ca. 1860.

15 Lewis Carroll, “The Dream: Mary MacDonald Dreaming of her Father and Brother”, 1863.

16 Lewis Carroll, “Little Red Riding Hood”, 1857.

17 Henry Peach Robinson, 1858.

18 Susan Sontag, On Photography, Harmondsworth, Penguin, 1973, p. 16.

19 Edward Wakeling and Roger Taylor, Lewis Carroll Photographer, Princeton UP, 2002.

20 Ibidem, p. 6. “Alice Liddell as a Beggar-Maid” and “Alice Liddell dressed in her Best Outfit”, 1858.

21 Let us remember for example the extraordinary amount of energy he invested in the architectural modifications inflicted temporarily to Christ Church in 1872; Dodgson wrote a pamphlet entitled “The New Belfry of Christ Church, Oxford. A Monograph by D.L.C. A Thing of Beauty is a Joy Forever” (1872) and went so far as to compose a pastiche of The Compleat Angler, or The Contemplative Man’s Recreation by Isaac Walton. “The Vision of the Three T’s” was supposed to ridicule the giant wood structure meant to protect the bells while the university was being refurbished.

22 See Lawrence Gasquet, “De l’esprit à la lettre: forme et graphisme dans l’œuvre de Lewis Carroll”, chap. III.

23 About the essentially abstract quality of black and white, see Henri Cartier-Bresson, “L’instant décisif”, in Images à la Sauvette, Paris, Verve, 1952, non paginé.

24 See Abraham Moles, L’image, communication fonctionnelle, Paris, Casterman, 1981, p. 54-57; Claude Gandelman, Le regard dans le texte, Paris, Klincksieck, 1986, p. 17-25; Rudolph Arnheim, The Power of the Center, Berkeley, University of California Press, new version, 1988.

25 François Soulages, Esthétique de la Photographie, la perte et le reste, Paris, Nathan, 1998, p. 268.

26 Rudolf Arnheim, La Pensée Visuelle, Paris, Champs Flammarion, 1976, p. 98.

27 See Abraham Moles, L’image, communication fonctionnelle, p. 98.

28 Rudolf Arnheim, The Split and the Structure, Twenty Eight Essays, Berkeley, University of California Press, 1996, p. 119.

29 Gilles Deleuze, Logique du sens, Paris, Minuit, 1969, p. 70.

30 Ibidem, p. 72.

31 On the avoidance of metaphor in Nonsense, see Jean-Jacques Lecercle, Philosophy of Nonsense, p. 29 and p. 62-69.

Voir de plus:
Lewis Carroll au pays des fantasmes
Maxime Rovere
Marianne
15 Juillet 2012

Amateur «d’amies-enfants», de photos de nus mais aussi d’actrices, le père d’ «Alice au pays des merveilles» traîne depuis toujours une réputation sulfureuse relayée par les biographes. A l’occasion des 150 ans du conte, apprendra-t-on enfin la vérité ?

C’était il y a tout juste cent cinquante ans. Le vendredi 4 juillet 1862, par une après-midi légèrement pluvieuse, le révérend Charles Lutwidge Dodgson, accompagné de son ami Robinson Duckworth, emmenait trois petites filles pour une promenade en barque. Comme à son habitude, il improvisa une histoire absurde, les aventures d’une enfant portant le prénom de l’une d’entre elles – Alice – découvrant le Pays des Merveilles. Ce jour-là, Lewis Carroll (son nom de plume), donnait naissance à l’un des contes les plus extraordinaires et les plus inclassables de la littérature mondiale. Avec une insouciance désarmante, il abordait des rivages inconnus, à la croisée du jeu de hasard et de la linguistique, de la logique et de la fantaisie, exprimant d’une seule voix les obsessions de l’Angleterre victorienne et l’universelle aspiration à un monde de rêve et d’innocence.

Seulement voilà, pendant un siècle et demi, tandis que le personnage d’Alice s’élevait toujours plus haut au firmament de l’imaginaire, inspirant les plus grands artistes – John Tenniel, Arthur Rackham, Walt Disney, Salvador Dali, Annie Leibovits et Tim Burton, entre autres – l’image de son créateur, Lewis Carroll, connaissait de moins enviables mésaventures. La médisance, l’aveuglement, l’ignorance et l’esprit de sérieux se combinèrent successivement pour former à la fin un écheveau inextricable d’interprétations et de soupçons oiseux sur l’homme qui aimait les «amies-enfants». Jusqu’à ce que l’anglaise Karoline Leach, à l’aube de l’an 2000, tombe par hasard sur la pièce manquante. Depuis, ce qu’on appelle le «mythe Carroll» a volé en éclats. Qui était réellement le père d’Alice, du Lapin Blanc et du Chapelier Fou ? L’anniversaire du conte est l’occasion de laisser à nouveau Lewis Carroll mener la barque, comme en ce fameux jour de juillet 1862.

Pour comprendre l’extraordinaire raz-de-marée qui a bouleversé les études anglaises, il convient tout d’abord de restituer l’histoire officielle de Carroll telle qu’on la trouve encore un peu partout, et jusque dans la biographie de l’universitaire Morton Cohen (Lewis Carroll, une vie, une légende, éd. Autrement). Cette histoire raconte que Charles Dodgson, jeune professeur de mathématiques dans la prestigieuse université anglaise de Christ Church (Oxford), s’était pris d’affection pour les fillettes du doyen Henry George Liddell, ancien proviseur de Westminster. Peu accommodant, proche de la famille royale, cet homme et sa femme Lorina Hannah Reeve laissèrent le jeune Charles s’approcher de leurs enfants – un garçon nommé Harry né en 1847 et surtout Lorina (1849), Alice (1852) et Edith (1854) – pour un motif qui leur sembla d’abord très honorable : Dodgson prenait des photographies, et rien n’était si chic que d’avoir des portraits de famille tirés au collodion. Soucieux des convenances, les Liddell contrôlèrent néanmoins très attentivement l’amitié entre leurs enfants et le jeune professeur. Carroll voulut-il donner des cours particuliers au jeune Harry ? Mme Liddell refusa. Voulut-il organiser des séances de photographies avec d’autres enfants ? Elle refusa encore. Les têtes blondes, de leur côté, idolâtraient celui qu’elles appelaient «oncle Dodgson». Alors, la méfiance de Mme Liddell s’affaiblit. Pendant quatre années (les cahiers intimes tenus par Lewis Carroll durant cette période, 1858–1862, ont disparu, comme nombre de ses documents et photos), elle laissa croître malgré elle l’intimité entre l’écrivain et ses enfants – d’où les parties d’échec, les promenades en barque et les interminables récits imaginaires.

Mais le 27 septembre 1863, un événement eut lieu. Brutalement, toute relation cessa : alors qu’il travaillait encore à rédiger pour la petite Alice le conte qui la mettait en scène, Lewis Carroll fut déclaré persona non grata dans la maison Liddell. Il ne verra plus jamais les enfants – en tout cas, jamais en privé. Les centaines de lettres qu’il envoya à Alice, et sans doute aussi à Harry et à Lorina, furent bientôt brûlées par leur mère. Celle-ci fit savoir que le nom de Carroll ne devait plus jamais être prononcé devant elle, et lorsqu’un universitaire entreprit la biographie de son mari helléniste, elle lui imposa de ne faire aucune mention du professeur de mathématiques. Celui-ci devait passer le reste de sa vie à photographier des petites filles, tout en devenant une star mondiale de la littérature pour enfants.

Que s’est-il donc passé entre Alice et son pygmalion ? Comment expliquer une rupture aussi violente ? Le Journal que tint scrupuleusement Lewis Carroll aurait pu renseigner la postérité si une main – bien ou mal avisée ? – n’avait déchiré la page du 27 septembre 1863. Et tout serait décidément resté à l’état d’hypothèses si Karoline Leach, auteur de scénarios pour la télévision, n’avait découvert par hasard, le 3 mai 1996, dans les archives de Guilford, le document qui incite à relire toute l’histoire de Lewis Carroll. Il s’agit d’un bout de papier déchiré où se trouvent résumées les pages volontairement «censurées» du journal. Violet Dodgson, nièce et gardienne des papiers de Lewis Carroll entre 1929 et 1966, y a noté d’une écriture très reconnaissable ce que contenait la page du 27 septembre 1863 : «L. C. apprend de Mme Liddell qu’on murmure qu’il utilise les enfants afin de courtiser la gouvernante – et [certains (?)] murmurent aussi qu’il fait la cour à Ina (diminutif de Lorina, la sœur aînée d’Alice)

Ces quelques lignes, immédiatement publiées dans le Times Literary Supplement, furent un coup de tonnerre. L’hypothèse selon laquelle Lewis Carroll aurait demandé Alice en mariage, que les universitaires avaient fini par tenir pour acquise, s’effondrait comme un jeu de cartes. L’une des amitiés les plus touchantes de l’histoire littéraire n’était pas morte de s’être indûment transformée en amour : la love story n’était qu’un montage fabriqué par le temps, comme un faux portrait de couple diffusé sur internet, fruit du rapprochement oiseux de deux photographies parfaitement anodines. Il fallait tout revoir. Il fallait, pour comprendre la vie de Lewis Carroll, prendre en compte le rôle très considérable joué par la rumeur dans l’Angleterre victorienne, que l’écrivain défie sans cesse par la fantaisie de ses contes.

Retour aux passages conservés du Journal. Que lit-on ? Le 17 mai 1857, alors que son intimité avec les Liddell commence à peine, Lewis Carroll écrit : «J’ai découvert, à ma grande surprise, que certains étudiants interprètent l’attention que je porte (aux enfants) comme une marque d’intérêt à l’égard de Miss Prickett, la gouvernante. (…) Ce serait manquer de tact envers (elle) que de continuer de donner prise à des remarques de cette sorte.» Une première fois, donc, Lewis Carroll avait senti la menace de celle que les Anglais appellent « Mrs. Grundy », la voix de la rumeur, incarnation proverbiale des conventions victoriennes. Mais en dépit de ses résolutions, il avait continué de fréquenter assidûment la famille Liddell – ainsi que quelques autres, dont les MacDonald, les Price, les Brodie. En 1863, lorsqu’il apprend que non seulement les rumeurs anciennes concernant Miss Prickett ne se sont pas affaiblies, mais qu’elles concernent maintenant l’aînée de ses amis, son sang ne fait qu’un tour. Et c’est sans doute d’un commun accord avec Mme Liddell, et non pas congédié par elle, que Lewis Carroll s’éloigne de la famille. Hélas ! En faisant la lumière sur cet événement, le document découvert par Leach remettait en cause toute la biographie de Carroll.

Pendant trois ans, Karoline Leach s’efforça donc, avec plus ou moins de bonheur, de démolir point par point le récit officiel. La première version de sa biographie de Carroll (In the shadow of the dreamchild. A new understanding of Lewis Carroll, Owen, 1999) est un véritable chamboule-tout. Avec la précision d’un sniper, elle renverse une à une les suspicions attachées à la personne de l’écrivain. Elle observe d’abord que Lewis Carroll, loin d’avoir été solitaire, participait très activement à la vie littéraire, photographique et théâtrale de son temps. Que ses amitiés avec les enfants étaient soigneusement inscrites dans le cadre de la famille – il était souvent l’ami des parents – et articulées à ses activités artistiques.

Dans ce contexte, elle aborde l’aspect le plus troublant des activités du personnage : ses photos de nus. C’est ici précisément qu’un jugement bien avisé ne saurait faire fi de l’histoire. Leach explique avec patience que dans ces images, qui nous semblent aujourd’hui choquantes, la nudité était perçue comme un symbole spirituel. Par effet, dira-t-on, de l’hypocrisie bourgeoise ? Peut-être. Mais d’une part, poursuit Leach, «les archives des photographes les plus célèbres de l’époque, Oscar Rejlander et Julia Margaret Cameron, regorgent d’images du même genre». D’autre part, ces images ne jouent pas pour Carroll le rôle que l’on croit.

En effet, Leach observa que les soi-disant «amies-enfants» de Lewis Carroll étaient parfois des jeunes femmes de vingt ou trente ans – ce qu’aucun «spécialiste» de l’écrivain n’avait relevé jusqu’à elle. Qu’il s’agissait, de surcroît, d’actrices dont Carroll suivait la carrière, encourageait les audaces et recherchait les privautés. Selon son interprétation, l’enfance n’était donc pour Lewis Carroll qu’une couverture destinée à cacher des liaisons aussi scandaleuses pour l’époque, celles qu’il entretenait avec des femmes parfaitement nubiles.

On mesure la méprise. Soucieuse de suivre les distorsions de la vérité, Leach montre comment Carroll vit son alibi se retourner contre lui après sa mort, et comment, à la faveur des interprétations psychanalytiques, on en vint à soupçonner de pédophilie un homme qui pensait vivre tranquillement «à l’ombre de l’enfant-idéale» ses amours avec les actrices. Soucieux de se protéger des uns, Carroll devint ensuite la cible des autres. Invincible Mrs. Grundy.

Seulement voilà, Karoline Leach, à son tour, alla trop loin. Soucieuse de dénoncer toutes les hypocrisies, elle s’attaqua au trio bourgeois formé par Monsieur et Madame Liddell avec leur adorable fille. Il lui fut aisé de montrer que l’affection (réelle) de Carroll pour Alice avait été artificiellement isolée : ce n’est même pas à elle, mais à son ami George MacDonald, que Carroll envoya le premier exemplaire de son livre ! Leach s’avisa ensuite de citer les pages fort émouvantes que Henry Liddell avait écrites à propos de l’amour entre hommes – suggérant par là que son épouse n’était peut-être pas comblée. Par déductions successives, celle-ci se retrouvait ainsi en position, suggérait Leach, d’être la véritable cause des problèmes de conscience et des crises de culpabilité que Lewis Carroll avait traversées dans les années 1860. N’était-il pas envisageable que l’écrivain ait filé avec la maman d’Alice des amours adultères ? Ainsi, en même temps qu’elle démolissait un mythe, Karoline Leach entreprenait d’en recréer un autre. Comme si le secret explicitement souhaité par Carroll, et respecté par ses héritiers à grand renfort de mensonges, appelait irrésistiblement le fantasme ou la calomnie.

Cette polémique n’est devenue constructive que tout récemment. Lors de la publication française de son livre (1), en 2010, Leach a effacé toute allusion à d’éventuelles amours entre Carroll et Mme Liddell. Sa recherche, désormais relayée par d’autres travaux, a trouvé son véritable objet : le «mythe Carroll», entendu comme l’ensemble des élucubrations universitaires, des déformations historiques et des projections imaginaires, est devenu le sujet d’études régulièrement publiées sous forme d’articles sur un site (). Abordant la question par des entrées entièrement renouvelées, les jeunes chercheurs montrent comment les secrets – définitivement impénétrables – de la vie de Lewis Carroll reflètent les caprices de la morale des peuples. Une chose, dirait Alice, «curieusement curieuse» («curiouser and curiouser»).

(1) Lewis Caroll, une réalité retrouvée, de Karoline Leach, traduit de l’anglais par Béatrice Vierne, Arléa, 250 p., 26 €.

LES MILLE VISAGES D’ALICE

L’héroïne inventée par Lewis Carroll est la toute première petite fille à avoir séduit le monde entier. Par voie de conséquence, elle s’est incarnée en une longue suite d’adaptations fascinées par le même problème : comment représenter celle que Carroll appelait «l’enfant idéale» («dreamchild») ? Et en particulier, quel âge devait-elle avoir ? Sur ce point, l’évolution de la morale, de l’éducation et de l’imaginaire collectif lié à l’enfance ont engendré bien des malentendus. Bientôt associée à un univers romantique, Alice a rapidement vieilli.

Arthur Rackham, sans doute l’un des plus grands illustrateurs du XXe siècle, fut le premier à lui donner en 1907 la taille, l’âge et les traits d’une jeune femme éthérée. L’étrangeté de l’univers carrollien y trouva une nouvelle dimension : il devenait inquiétant, comme si les moments où les personnages malmènent la petite fille prenaient le pas sur son propre amusement. Le dilemme de l’adolescence, divisée entre les responsabilités de l’âge adulte et les émois de l’enfance, s’invitait au Pays des Merveilles.

Tandis qu’évoluaient les acquis scolaires des tout-petits, le grand nombre de références manipulées par les personnages devinrent incompréhensibles (surtout aux non-anglophones), donc inquiétantes : les jeux sur les connaissances mathématiques, musicales, géographiques de l’école primaire se dissolvaient dans une lecture nocturne. Alice cessa d’incarner le bon sens enfantin – cet esprit volontiers terre-à-terre mais libre d’interdits, capable d’accéder à des raisonnements étrangers aux adultes et de tirer profit de ses erreurs… Elle devint gothique. L’adaptation cinématographique de Tim Burton (2009) magnifia le Chapelier Fou, mais acheva de tuer le personnage d’Alice : à la fin du film, la jeune femme suggère même à son père de se lancer… dans le commerce avec la Chine !

Pour lutter contre la colonisation du Pays des Merveilles par les adultes, un certain nombre d’illustrateurs ont cherché refuge dans l’apparence d’Alice Liddell : les interprétations de Thomas Perino (Seuil, 2008) ou de Rébecca Dautremer (Hachette, 2010) ont ainsi renoncé aux boucles blondes pour montrer une brunette arborant une coupe au carré.

Liberté des artistes ? Pourquoi pas. A condition de ne pas donner des leçons d’histoire en se cachant derrière la «vraie Alice». En réalité, Carroll ne prit à la petite Liddell que son nom ; ses propres dessins et les directives qu’il donna à John Tenniel, le tout premier illustrateur, indiquent très clairement que l’apparence de la «dreamchild» s’inspire de deux autres petites filles qu’il prit en photo : Mary Hilton Badcock et Beatrice Henley, plus blondes l’une que l’autre. Walt Disney, autre génie de l’enfance, fut scrupuleusement fidèle à ce cliché, absolument central à l’époque victorienne, toujours majeur dans les années 1950. Et pour le XXIe siècle ? On attend encore les images d’une Alice qui seraient, comme tous les personnages de rêves, «ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre».

Voir de même:

« Lewis Carroll »: A Myth in the Making

Karoline Leach

The Victorian web

[« ‘Lewis Carroll’: A Myth in the Making » has been adapted with permission of author and publisher from the opening chapter of Karoline Leach’s In the Shadow of the Dreamchild (London: Peter Owen Ltd, 1999). E-mail: Antonia@peterowen.com. British Reviews of the book.]

« Lewis Carroll is among the immortals of literature, C. L. Dodgson was soon forgotten, except by the very few. » — Claude M. Blagden, Student of Christ Church from 1896.

« He was the last saint of this irreverent world; those who have surrendered the myths of Santa Claus, … of Jehovah, hang their last remnants of mysticism on Lewis Carroll and will not allow themselves to examine him dispassionately » — Florence Becker Lennon

Charles Dodgson was born on January 27 1832. He lived his life and eventually died on January 14 1898.

« Lewis Carroll » was born on March 1 1856, and is still very much alive.

The hundred years of scholarship surrounding the author of Alice, has, I suggest, been largely concerned with the second rather than the first of these two incarnations. It has been devoted primarily to a potent mythology surrounding the name « Lewis Carroll », rather than the reality of the man, Dodgson. The evidence for this is everywhere, the reasons are only partly explicable in rational terms.

Charles Dodgson’s family’s incursive destruction of his papers immediately after his death, and their steady refusal to allow evidence to be made public, meant that the first hand biographical evidence remained almost non-existent until the second half of this present century. In a separate but ultimately linked development, a massive and almost irresistible myth surrounding the name « Lewis Carroll » had begun to develop even while Dodgson still lived. In the fallow space left by the lack of prima facie evidence, and the silence of his family, this myth grew in an unprecedented and powerful way. When early biographers wrote their studies of Lewis Carroll, lacking almost all first hand evidence, they had little choice but to fill their books with the stuff of this myth. And thus very early on it became dignified by an apparent scholastic pedigree. Later biographers took their lead and repeated these supposedly already verified « facts ».

By the time any large amounts of prima facie data became available, the supposed « truth » about Charles Dodgson’s life had become so well known, so embedded in the scholastic tradition that revision on any major scale seemed unnecessary, even impertinent. And evidence — sometimes extremely large and conclusive amounts of evidence — that suggested other possibilities tended to be marginalised and ignored. Thus, scholarship itself has become enmeshed in the evolution of the myth, in a way that may be unique in literary scholarship. Thus, the current biography of the author of Alice is in some of its most important respects, an invented biography of an invented name. It is more an extended essay on the unconscious power of myth and its place in the most civilised society, than it is any kind of full exposition of Dodgson’s life.

I am not about to suggest by this that all modern biographers of Lewis Carroll are wilful story-tellers or incompetent fantasists. I am not about to suggest that they have no regard for the value of evidence. On the contrary, the last thirty years have seen something of a renaissance in Lewis Carroll scholarship. Research that ought to have been undertaken years before, has finally got under way. Volumes of his letters were published in the late 1970s. His unexpurgated diary is at present being prepared for publication.

But so far, the effect of this renaissance has only been to emphasise the degree to which the Carroll image exists beyond the reach of such evidence, in a curious quasi-religious realm of faith and intuition; the extent to which the entire Carroll phenomenon — popular culture and scholarship — manifests the psychology of iconicism, in its most bizarre and subliminal form. The image of the man presented by the biographies is so uniform and so confidently asserted that it gives the impression of arising from a firm and irrefutable basis. It seems inevitable that this degree of certainty, of unity, must have a considerable amount of good evidence at its source. But in fact something much stranger than straightforward biography is at work here.

Lewis Carroll’s first biography appeared, officially sanctioned by the family, within months of his death in 1898. The image it presented of the man and his life has changed very little in the ensuing hundred years. By now, it is familiar. It is a portrait of a Victorian clergyman, shy and prim, and locked to some degree in perpetual childhood. A Janus who stumbled into genius through psychological fragmentation. A man who « had no life », who lived apart from the world and apart from normal human contact, who was monkish and chaste, and « died a virgin ».

Perhaps above all else, it is a portrait of a man emotionally focused on pre-pubescent female children; a man who sought comfort and companionship exclusively through serial friendships with « little girls », and who almost invariably lost interest in them when they reached puberty. His emotional life is presented as an ultimately sterile and lonely series of « repeated rejections », as the little ones grew up and inevitably left him behind. Since Freudian analysis plucked out the heart of his mystery sixty years ago, and found it cankered, this obsession has been seen by many as evidence of a repressed and deviant sexuality, and Carroll has been described as a man who struggled to master his « differing sexual appetites ». To the popular press and the popular mind he is seen as a « paedophile ». To distinguished scholars he is a man who « wanted the company of female children ».

In the most high profile and respected of modern biography, Carroll is variously described as one « [whose] sexual energies sought unconventional outlets », who was « utterly depend[ent] upon the company and the affection of little girls ». It is said with certainty that he was infamous for this passion even during his own lifetime, his photography of their bodies « perilously close to a kind of substitute for the sexual act ». (Bakewell, xvii, 245, Cohen, 530). Even those who do not accept the sexual connotation, and set out to « defend » him against a supposed Freudian stigma — like Derek Hudson’s 1954 biography, and Roger Lancelyn Green’s preface to the edited Diaries of 1953 — make no attempt to question his supposed exclusive passion for the girl child. Their contention is merely that this obsession was largely sexless, because Lewis Carroll was too emotionally immature, too « simple hearted » to experience adult sexual desire for anyone or anything, or too prim to give any expression to it. For Hudson the very idea of Carroll as a sexual being was « delightfully absurd »: He was a man who carried his childhood with him; the love that he understood and longed for was a protective love … (Hudson, 100, 188). But the most academically impeccable of recent works, the one described more than once as « definitive », is the most outspoken about the nature and exclusivity of Lewis Carroll’s obsession. Professor Morton Cohen’s Lewis Carroll: a Biography entirely disowns the image of the asexual eternal child in favour of a picture of « a highly charged, fully grown male, with strong mature emotional responses » whose « emotions focus[ed] on children, not on adults ». (193) It is a passionately believed-in portrait of a rigidly-controlled sexual deviant.

Whichever interpretation is presented, whether of controlled deviancy or of absolute asexuality, the axiom on which they both depend, indeed the axiom upon which the entire analysis of Carroll’s life and literature depends, is the assumption that the girl-child was the single outlet for his emotional and creative energies in an otherwise lonely and isolated life. That she was the sole inspiration for his genius; that she inhabited the place in his heart, occupied in more normal lives by adult friends and by lovers. This belief, and its corollaries — his loneliness and his unassailable chastity — are the assumptions by which everything else about Carroll is evaluated.

The consensus seems to put the matter beyond question. It persuades us that the image of Carroll available in every biography is well-founded, and evidentially secure. The idea that so much respected tradition might be no more than a collation of powerful but baseless myths seems an outrageous and impudent suggestion. But nonetheless, it happens to be true.

The prima facie record, as it has emerged over the past fifty years, simply does not adequately support these images, or the present certainties of modern biography that have been built upon them. As this book will attempt to show, the very reverse is the case.

The man who emerges from the pages of Dodgson’s diary and from his own extensive correspondence is not a « simple-hearted », naive dreamer of children, not a shy asexual recluse, loathing little boys, obsessed with little girls and unable to function in an adult world. The legend is true insofar that his preferred companions were always female, but he never hated boys or men, in fact he enjoyed several important men and boy-friendships in his life. And, despite frequent self-caricature as a « hermit », and despite its frequent repetition in biography, he was never any kind of a recluse. His diary makes it clear that he was almost addicted to company — particularly female company — and he never had any shortage of this in his life. In fact certain times were characterised for him by an almost obsessive socialising, hurrying about London visiting artists and writers and business associates, and his innumerable female friends, making more than half a dozen calls a day and fitting in theatre-visits and invitations to dine in between. Myth has just preferred to have it otherwise.

The same applies to an even greater extent to the most controversial and least understood area of Dodgson’s life. Perhaps the defining emblem of his existence, whether seen as saintly uncle or as deviant; the belief that Lewis Carroll gave his love and attention exclusively to pre-pubescent girl children; that he abandoned all these friendships when the girls reached fourteen.

The reality of the life recorded in his diaries and his letters allows of no such glib and easy dismissal. It was Dodgson who invented the now famous term « child-friend ». But with typical elusiveness he chose to use it in a peculiarly personal, almost deliberately misleading way. For Dodgson a « child-friend » was any female of almost any age — at least under forty — with whom he enjoyed a relationship of a special kind of closeness. Some indeed were little girls, some began as such but grew up and were still « child-friends » at twenty or thirty; some were given the name even though their relationship with Dodgson began when they were young women. A little girl of ten and a married woman of thirty five, a child he met once at the beach and a woman he shared intimate exchanges with for twenty years or more, might equally be termed « child-friends » by Dodgson. Far from losing interest in girls when they reached puberty, at any one time a substantial proportion – anything from 30 to 90% — of his « child-friends » were already at or well beyond this watershed.

In defiance of everything that is presently believed, and beneath the misleading and infantilising appellation, his women-friendships were numerous. There were married women like Constance Burch, widows like Edith Shute and Sarah Blakemore, and single girls like Theo Heaphy, May Miller and « darling Isa » Bowman. These women were an integral part of his life, a potent source of companionship and comfort. They went on theatre trips with him, or dined tete-à-tete with him in his rooms, sometimes nursed him when he was ill, mended his clothes, shared his lodgings for extended periods. Some of them modelled for his camera, in what he called « outré » costume, long after leaving their childhood behind.

Many of these relationships were evidently very intimate and important to him; indeed he defied the conventions of his society in order to maintain them. Some of them were heavily sexualised, possessive and jealous, and certainly rumoured at the time to be sexual. He was gossiped about in consequence, sometimes vindictively, his social life, his photography all the source of powerful rumour. The gossip dogged and worried him. « Mrs. Grundy » became his personal Torquemada, tut-tutting at his heels as he walked his women-friends through polite society; whispering and hinting and rumour-mongering behind his back. His philosophy about such disapproval was barbed, but resigned.

You need not be shocked at my being spoken against. Anybody, who is spoken about at all, is sure to be spoken against by somebody. [Letters, II, 978]

he wrote to his morally-panicked younger sister, when talk about his relationship with a 25 year old woman threatened open scandal.

Beyond the bland and insincere mythology, his mature life was dominated by such scandals, about his attachment to married ladies, or unmarried women, prepared to surrender something of their reputation to be with him, in open defiance of the prevailing moral code. The reality of the author of Alice, his life and his literature, is of a rich and curious existence that, for a century or more, both biography and popular imagery have elected to ignore, in favour of a largely invented portrait.

Such apparently radical contentions will doubtless outrage those who like their biographical certitudes to be absolute, but, as I hope I will show, they are contentions that are considerably better supported by the evidence than almost any part of the current consensus. But before we begin any in-depth re-analysis of the data and its interpretation, I think we should look at how the current image was arrived at, and why it might be at the same time, so popular and so far-removed from any demonstrable reality.

The answer to the first part of this is, I believe, that his life has fallen victim, not simply to biographical selectivity, but to the process of iconisation. Lewis Carroll has become a myth almost as powerful as his fairy tale.

Carroll and his Alice have always shared a strange incestuous kind of immortality. Almost from the moment of her literary birth, they have been the two parts of a bizarre and unique symbiosis where the author and his creation have penetrated one another, merging until the boundaries of their identities are no longer clear. At the centre of the Alice stories lies the image of Carroll and at the centre of the Carroll image lies Alice. With the spread of his fame worldwide, the name « Lewis Carroll », an invention, the conceit of a man who liked to play with words and symbols, became in itself a word-symbol, a semi-tangible rendering of an idea. It became aspiration.

For the Victorians, caught as they were on the cusp of a new age in which all old certainties were dying, « Lewis Carroll » came to mean a readiness to believe — in wonderland, fairytales, innocence, sainthood, the fast-fading vision of a golden age when it seemed possible for humanity to transcend the human condition. Carroll became a way of affirming that such things really had once been. Even before Dodgson’s death, his assumed name had become the ultimate embodiment of this Victorian aspiration toward otherworldliness. « Lewis Carroll » was the Pied Piper and Francis of Assisi. His supposed tenderness for all children was seen as part of a Christlike renunciation of adult pleasure and the adult world. It became an emanation of the strange Victorian obsession with childhood innocence, that identified immaturity with inviolability in a way impossible for us now.

In common with so many icons2-in-the-making, Dodgson himself was one of the first to perceive the growth of the myth surrounding Carroll, and with typical contrariness he both deplored and manipulated it. He instinctively understood the power of an image. He was throughout his life, not only impulsive and contradictory, but also quite a shameless manipulator of his own persona, who could very cleverly present a view of himself designed to produce his desired effect, and as we will see further on « Carroll » began to be famous at precisely the time in Dodgson’s life when he was most filled with self-doubt, most motivated to consciously re-invent himself. The guise of the patron saint of children offered itself at precisely the right time, and he took it up, as a part-time persona. By a kind of mutual agreement, he and his society began creating their mutually beneficial myth of Carroll and little girls.

Purity was exactly what the Victorians wanted to connect with Carroll, and purity was precisely what it (intermittently) suited Dodgson to have associated with himself. His genuine and instinctive affection for children began to be selfconscious, exaggerated, and, inevitably, somewhat insincere. He began to play the part of child-worshipper, with a strange mix of sincerity and irony. He invented the word « child-friend », but misused it, with almost malicious intent. He worshipped the child as an article of religious faith, and exploited it as a means of concealment for his own unconventional, possibly sexual, relationships with women. It was inextricably bound up with his wish to rediscover himself as an innocent man, and — on a different level — his cynical wish for others to see him as innocent. Carroll’s love for the child was always in part a construction. In real terms, children were never as prominent in his life as the legend, or even Dodgson’s own testimony, would have it.

« Carroll » became one of the truths by which his age measured itself and its values, and reassured itself that all was well. By the 1890s, the « reality » of this image was already an axiom, magazine articles celebrated « a genuine lover of children », « as tenderly attached to his mathematical studies as he is to children », inhabiting « an El Dorado of innocent delights ». And even those who knew Dodgson, were persuaded that they saw Carroll and drew him in impossibly idealised lines. To his adoring artist friend Gertrude Thomson he was « not exactly an ordinary human being of flesh and blood. Rather … some delicate, ethereal spirit, enveloped for the moment in a semblance of common humanity. » (Harper’s Monthly Magazine, July 1890, 254; Illustrated News, 4 April 1891, 435; Interviews and Recollections, 235) To an extent one can see the same compulsion operating in the biographies of other « immortal » children’s storytellers. Hans Christian Andersen and Edward Lear have to a lesser degree been separated from the full meaning of their own lives, crammed, sometimes with great struggle, into the sailor-suit of perpetual childhood (an outfit that for Lear, with his syphilis and his possible bisexuality, seems particularly inappropriate), and then condemned for their inability to grow up. (Levi, 31) Perhaps there is something in us that refuses to allow the heroes of our own childhood out of the nursery, even while it finds them infinitely suspect for remaining there. But only Lewis Carroll has inspired such an irresistible need to realign him as a fiction. Only to him, partly by reason of his own personal charisma, and proactive involvement in making the legend, has it fallen to become a genuine icon, an image for every subsequent generation.

Even while Dodgson was still alive, and practising his own personal brand of morality, the evidence of possible sexual activity was the aspect of reality most invisible to the Carroll legend. In keeping with the vaguely religious and Christlike undertone of his mythology, Carroll has always, as an imperative, been required to appear chaste. Even now, when widely perceived as a deviant, he is defined absolutely as a non-practising, essentially innocent and virginal deviant. An abstinence from sexual activity is the first requirement of his mythology. It is an indication of the power of this need, as well as the extraordinary degree to which « Lewis Carroll » already enjoyed an existence independent of Dodgson in the public mind, that while this mythic image of child-centredness was already the assumed reality of « Carroll », his alter ego Charles Dodgson was the subject of a widespread gossip that contradicted this image almost entirely. Dodgson was being condemned and criticised for his unconventional contacts with grown women, even while « Carroll » was being sanctified for loving only children. The scandals about women and cutesy magazine stories of « little girls » co-existed but never touched. It is as if, in the public mind, the two were already quite separate individuals, and suggests that it is within our perception, not within him, that the famous « dual personality » has its root.

However complicit he may have been in using the prevalent fictions to his own advantage, the myth was not of Dodgson’s making. It existed beyond his control, and it effortlessly survived him. While he lived, the drive to turn Dodgson into Carroll was held in check to an extent by his corporeal existence. Dodgson’s life and the Carroll image existed in semi-detached tolerance of one another. But, when Dodgson died in the new year of 1898, « Carroll » continued with barely a blip, barely a shiver. To the irresistible process of bizarre apotheosis, the death was hardly more than the shedding of a skin.

Unsurprisingly, the obituaries of January 1898 set a tone of respectful eulogy on a Christian life decently lived. It is not surprising that they had nothing to say about its more controversial aspects. This was nineteenth century England, which did not have quite our modern appetite for the « outing » of the guilty. But amnesia about the reality of Dodgson’s life extended beyond what was required by the most punctilious discretion, into something far stranger.

Over the years immediately following his death, many people who had known Charles Dodgson left their impressions of him. These were almost uniformly sincere tributes from those who had admired, respected or loved him. But even the most affectionate of them seemed unable to forget it was « Lewis Carroll » they were conjuring, and in pursuit of him, not only did they choose to disregard those aspects that might have appeared morally ambiguous, they began a process of selective remembering, concentrating on the special, the magical, the unworldly or child-like aspects of Dodgson’s character to the exclusion of the ordinary, the everyday, the « normal » or the worldly. It was as if they turned the general need to believe into an article of personal faith and themselves into disciples and handmaidens; clutching the hem of the new messiah as he danced down the roads of memory, touched by magic, softened by nostalgia; « the property of an older and vanishing world. »

As he began to be seen across the great divide of a brand new century, as all the Victorian certainties collapsed into the disaster of the Great War, and the brave new world beyond, so the need to believe that what Carroll was seen to represent had once been real became ever more fervent. Alice Maitland’s heartfelt cry, « Alas! alas! that life should change; …all the dear, old, familiar places and faces disappear », could be the leitmotif for all such memoirists. In their poignant visions of antique rectitude, in the images of the perpetual child, lost in the golden splendour of a perpetual summer day, we see not reality but desperate and touching aspiration. The need to be sure that once it had really been like that. The memoirs are lyrical in their evocations of the latter-day Merlin, half lost in his own vivid fancy, or the quaint creaky philosopher with a heart of unassailable goodness. He was remembered as « one of the few genuine scholar-saints », as « a bringer of delight in those dim, far-off days’, as « one of those innocents of whom is the Kingdom of Heaven ». (Interviews and Recollections, 68-9, 124, 163, 181, 186.)

What he could never be was an adult, human male. And most things that demonstrated his sexual identity, his adulthood, were swiftly lost from the tradition, while hyperbole converted his eccentricities into near grotesqueries, his complexities into simplistic absolutes. He had to be sealed off from the ordinary, preserved for posterity, half in the cloister, half in fairyland. It was a process expedited, perhaps legitimised, by the first work of biography to appear after his death.

Voir de même:

ART begets certainties that biography can’t confirm. We know, for instance, that Charles Lutwidge Dodgson, whose nom de plume was Lewis Carroll, loved little girls a little too much. Only a man with a dangerous affinity with female children could have produced the defiantly sane Alice, debunker of Wonderland; the beautiful and troubling photographs of her real-life counterpart, Alice Liddell; and all those other portraits of startlingly unbashful prepubescent maidens. The historical record, riddled with gaps made when Dodgson’s family excised passages from his diary or mislaid volumes altogether, doesn’t prove Dodgson’s — let’s not call it pedophilia, let’s call it obsession — but doesn’t disprove it either, and so into the evidentiary void generations of biographers and novelists and filmmakers have poured their beliefs about his secret sexual predilections, which have been repeated so often they have attained the status of fact.

But what if those beliefs turned out to be wrong? In a book published three years ago in Britain, called  »In the Shadow of the Dreamchild, » the British playwright Karoline Leach proposed a revision of the reigning perception of Dodgson. Dodgson, she argues, was not the man his hagiographers made him out to be. He was not a sweet, saintly, shy, stuttering Oxford mathematics don, afraid of grown women and drawn to under-age females in partial or total undress. He was a witty, urbane, well-connected roué, a bit bored by his academic duties but completely alert to women — and not just preteenage women, but full-breasted teenagers, women nearing or past the age of majority, and in one notable case, a woman five years his senior.

This last is the subject of Leach’s most interesting and problematic claim, which is that the great love of Dodgson’s life was not Alice, as has been unanimously supposed, but her mother, Lorina Liddell, a famous beauty married to a man widely believed to have been in love with one of his male colleagues. (Her husband, Henry George Liddel, was the dean of Christ Church, the Oxford college where Dodgson taught.) Leach, like all Dodgson biographers, bases her argument on a reading of three obscure but crucial passages in the Dodgson story. There was, first, the mysterious incident in late June 1863 that led to the Liddells’ break with Dodgson after years of close friendship. Second, there is the page cropped clumsily from his 1863 diary, in which the causes of the break were presumably explained. Third, there are the many entries in that diary and others from the period in which Dodgson chronicles his anguished battles with sin, and begs God for strength to resist it.

Morton N. Cohen, considered the greatest living Dodgson scholar, speculated in his 1995 biography that the sin was his love for Alice and that the incident involved her in some way. He suggests that Dodgson may have alarmed her mother by hinting at marriage with Alice. Leach, however, has since discovered a scrap of paper in the archives written in the hand of Dodgson’s niece, one of the guardians of his papers. The paper is headed  »Cut Pages in Diary » and contains a short summary of three entries. One of these is the missing entry, which appears to have described a conversation between Mrs. Liddell and Dodgson in which she tells him that he is thought to be using the children to get to the governess or else to be courting the oldest Liddell daughter, Alice’s sister Ina.

Leach makes much of the fact that the missing page says nothing about Alice — indeed, there is little mention of Alice in any of the diaries — and shows, instead, intense anxiety about gossip. To bolster her theory, Leach adduces other evidence, all of it circumstantial: that Dodgson frequently quoted Psalm 51, King David’s hymn of repentance after his adultery with Bathsheba, in his pleas for God’s forgiveness; that the heroine of Dodgson’s love poetry written at that period was an elusive woman, not a child; that in 1862 Dodgson got the dean to exempt him from an Oxford rule requiring certain teachers to become priests in the Church of England — something the proper Liddell would only have done if he had to, perhaps out of a fear of scandal. Leach points out that in Victorian society an adulterous affair would have been much more damaging to all parties implicated than mere attraction to a child, which would have been dismissed as a charming foible.

Is Leach right? Her book has been well received in British literary circles, and she tells the story of the hypothetical affair, and both families’ efforts to suppress all trace of it, with the flair of a writer of scholarly detective fiction. More important than the truth of her thesis, though, is the skepticism she brings to the stereotype of the genius as emasculated misfit. But in an effort to explain the origins of the myth of pedophilia, Leach also advances a theory that strikes this reader as too subtle by half.

Later in life, after the  »Alice » books had made him famous, Dodgson began to cultivate a public image as a patron of little girls. He prowled beaches and streets to strike up their acquaintance; he begged mothers to let him escort the girls around town; he photographed them naked. Reading Dodgson’s letters carefully, Leach shows that many of the females Dodgson called his  »child-friends » were actually postpubescent teenagers and even young adult women, and concludes that Dodgson, and later his family, stressed his love of children in order to deflect attention from his intimacies with unmarried women, which his contemporaries would have found far more disgraceful.

And yet, to emphasize Dodgson’s adult sexuality, Leach feels she must play down the unusual attention he unquestionably paid to girls of, say, 8 and up. Many of his older  »child-friends » entered his life as actual children, and faded out of it in their mid-20’s. It is as if he made no distinction between the child and the adult. A refusal to respect the sanctity of childhood may be even more disturbing than excessive love of it, but this does help us understand the one body of work that appears to contradict Leach’s thesis: Dodgson’s photographs. The best of these are of little girls; none of his pictures of boys or grown men and women are half as good. Their success lies in their unsentimentality and Dodgson’s ability to solicit from the girls expressions of emotion as full-blown and complex as any adult’s.

One girl in her nightgown stares at the photographer in dismay at her uncombable hair. Another stands on her father’s back and crows with triumphant glee. Alice Liddell looks out from her beggar maid’s and Chinese costumes with an inquisitiveness so grave it can’t help being seductive, as if to say, I’m not sure what game you’re playing here, but I know it has consequences. There are both love and trust in that look, feelings that had to have been encouraged and reciprocated, whether romantically or in some less categorizable way. Art may not be enough to solve the puzzles of life, but if it’s good, it doesn’t lie.

Voir par ailleurs:

From Caravaggio to Graham Ovenden: do artists’ crimes taint their art?

A court this week ordered the destruction of portraits belonging to artist and sex offender Graham Ovenden on grounds of indecency – to the dismay of some observers. The question of how to treat such objects is not going away

Emine Saner

The Guardian

17 October 2015

In Court 1 of Hammersmith magistrates court on Tuesday, a judge was deciding the fate of hundreds of photographs and pictures. District Judge Elizabeth Roscoe had to rule on whether works by and belonging to the artist Graham Ovenden, a convicted paedophile, were indecent. She decided they were, ordering the destruction of a number of them, including photographs of young girls taken by the French writer and artist Pierre Louÿs in the 1860s and 1870s, and works by the German artist Wilhelm von Plüschow.

The judge acknowledged she would “invite the wrath of the art world” and said she was “no judge of art or artistic merit”. Her decision led one writer this week to compare her decision to “an act of medievalism to match any of the statue-smashing antics of the Islamic State”. Outside the court, Ovenden said: “I am a famous artist. I am an equally famous photographer, and they are destroying material which has been in the public domain for over 40 years.”

What troubled Judge Roscoe was that some of the images “appear to be sexually provocative. Some, whether overtly or not, evoke poses by adult women that are intended to be sexually alluring.” She was assessing the images, she said, “on the basis of the ‘recognised standards of propriety’ which exist today”.

From a legal perspective, what is indecent in England and Wales is subjective. “It’s purely down to the [judge’s] personal opinion. A different judge could reach a different verdict,” says Alisdair Gillespie, a professor of criminal law at Lancaster University who specialises in child pornography law. Photographs come under the Protection of Children Act 1978, whereas paintings would be dealt with as a prohibited image of a child under a different Act.

“The difficulty is that photographs that are classed as indecent are what we call child pornography, and the test is vague at best. There is no [permissible] defence of artistic merit, where there would be under obscene publications [which paintings are usually tested under], and there is case law that says context is irrelevant.”

He acknowledges differences of opinion. “There has always been doubt as to where child nudity fits into our laws. Some countries decide child pornography means sexualised photographs [to distinguish] between indecency and sexuality. Our laws cover nudity, which other countries might not.” Once a judge has decided an image is indecent, he or she has no choice but to order its forfeiture. On the whole, he says, our child pornography laws work well. “Where I think it doesn’t particularly work is at the very nuances, the close decisions. But if you were the government, would you change the law? Probably not.”

Gillespie says art is assessed in itself, and Ovenden’s conviction is not relevant to a judge. But what about the rest of us? In 2013, Ovenden, who has never shown remorse, was sentenced to two years in prison after his earlier non-custodial sentence for sexual offences against children in the 1970s and 1980s was ruled unduly lenient. But Ovenden, who had once produced a book titled Aspects of Lolita, had been considered a suspect figure long before his 2013 conviction. In 1991, US customs officials seized proofs from a book of images of children by Ovenden. Two years later, British officers removed boxes of photographs and videos from his Cornwall estate. In 2009 Ovenden was accused of making indecent images of children, but the case was thrown out.

“I’m shocked that a judge would feel they had the right to destroy these things,” says the Guardian’s art critic Adrian Searle of this latest decision. He seems less bothered about Ovenden’s work (“I always felt he was a rubbish artist”) but says there are grounds for appeal to avoid the destruction of photographs by Louÿs and others. “The judge needs to see it in the context not of Ovenden and his proclivities, or what use he put the photographs to, but in terms of [the works’] interest and importance in relation to early photography.” Also, Searle points out, they will have been reproduced over the years – destroying the originals seems idiotic.

Can you ever divorce an artist’s life from their work? “Knowing Van Gogh shot himself, does that change the way you look at his paintings? Caravaggio was a murderer – does that make you look at him differently?” Searle asks. “There are lots of things we don’t like for all sorts of temporal reasons. What is unacceptable now may not be unacceptable in the future, and ditto in the past. The Victorian sculptures of black, naked slave girls tell us something about the Victorians – they are historical documents as well as sculptures.”

The attitude, says art writer Jonathan Jones, “where people [think] the art exists in its own sphere – I think that’s not true at all. Ovenden’s art probably does reflect aspects of his life we now find deeply troubling.” The question of how harshly we should judge the art by its artist remains. Can you read Alice in Wonderland in the same way when you’ve seen Lewis Carroll’s photographs of naked girls? Or listen to Benjamin Britten’s work, knowing he wrote great music for children, with such attention, because he had an obsession with pubescent boys (as detailed in John Bridcut’s 2006 biography)?

“One school of thought is the artwork is divorced from its creator and we should make an assessment of the work in isolation from any consideration of the artist’s intentions,” says Jonathan Pugh, research fellow at Oxford University’s Uehiro Centre for Practical Ethics. “One issue that muddies the water is a question of complicity. Certain kinds of art might involve complicity in further wrongdoings. If we think that displaying certain works might entice people to carry out wrongs of the sort that are depicted in the work, then that might be cause for moral concern.”

If we only allowed art by artists with unimpeachable moral standards, we’d have empty libraries and galleries. But it appears there are degrees of what we will tolerate. If the sexual abuse of children seems to be the crime that a viewer or reader cannot get over, apparently it’s only for a while. There are no calls for the works of Caravaggio, for instance, to be hidden or destroyed, even though his paintings Victorious Cupid and St John the Baptist are of a naked, pre-pubescent boy, an assistant with whom Caravaggio is believed to have been having sex – which we would consider to be abuse by today’s standards. Instead, they are considered masterpieces. But you don’t have to go back centuries. The BBC, while busy purging all mention of Jimmy Savile, has said there are no plans to remove sculptures by Eric Gill – a man who abused his daughters, and had sex with not only his sister but also his dog – outside Broadcasting House, despite calls from charities representing people who have survived abuse asking them to do so. The Tate, which removed 34 works by Ovenden from its online collection following his conviction, has many works by Gill, who died in 1940. The Tate said it had sought to establish any connection between Ovendon’s work and his crimes, and that the prints can still be viewed on application.

It has been pretty obvious that in the art world, and in wider society, great art confers a degree of protection, which has to explain why many in Hollywood stick by Roman Polanski, even though the film director sexually assaulted a child. The passing of time, and the death of an artist, also seems to help rehabilitate work. “If the art is good then the story of the life illuminates it,” says Jones. It would be a mistake to consider Ovenden a “great” artist, he adds, and some of Ovenden’s work now looks “extremely troubling”, but that does not justify its destruction. Demonising art, he says, “is not a rational response to it. There is no way that you should punish the art for the crimes of the artist. A civilised society preserves art and tries to learn from it.”

Ovenden was given 21 days to appeal, and those who disagree with the judge’s decision will be in the uncomfortable position of supporting a paedophile’s right to keep his collection of questionable images. Ovenden has suggested the V&A take them, but this would be up to the police. The police have the right to destroy them, says Gillespie. It is unlikely they could be displayed “but they could theoretically be stored. If the police were to do this, I suspect they would do so privately.”

Pictures of children, particularly naked ones, are abhorred when we know about the reprehensible motives of their creator, but even when there is no suggestion that the artist has worrying intentions or desires, their work has raised suspicion. “This lens has crept between us and the art, that says this [a hysteria over abuse] is the thing you must look at,” says Frances Spalding, the art historian and editor of art journal the Burlington magazine. “It rather destroys the pleasure in looking at certain kinds of child nudity which can be, in other ways, an expression of a joy in life.”

Several works have been looked at by police, often by the artist mothers of child subjects, even though there has been no suggestion any abuse has taken place, or that the artists have suspect motives. In 2001, police visited the Saatchi Gallery after concern was raised about a photograph of the artist Tierney Gearon’s children, photographed naked on a beach. No further action was taken. “I don’t see sex in any of those prints, and if someone else reads that into them, then surely that is their issue, not mine,” wrote Gearon in this paper about the uproar. In 2007, a photograph of two little girls – one partially clothed and dancing over another naked child – by the American photographer Nan Goldin was seized from the Baltic gallery in Gateshead (it was later returned after the CPS decided it was not indecent).

Richard Prince’s work, Spiritual America, an appropriation of a nude photograph of the then 10-year-old Brooke Shields, wearing makeup and posing provocatively, was removed from an exhibition at Tate Modern in 2009. Last year, a gallery in Germany cancelled an exhibition of photographs by the artist Balthus after public criticism. But both Prince’s work and Balthus’s photographs had been shown elsewhere without incident.

The American photographer Sally Mann’s work Immediate Family, published in a book in 1992, became instantly controversial: her fascinating and beautiful black-and-white images, which included naked photographs of her three young children, were said to be pornographic by some (mainly on the religious right). Mann has defended herself, saying her photographs are “natural through the eyes of a mother”. She has talked of a time just before hysteria about paedophilia exploded. Child pornography, she said, “wasn’t in people’s consciousness. Showing my children’s bodies didn’t seem unusual to me. Exploitation was the farthest thing from my mind.”

Voir aussi:

 Des photos d’enfants nus choquent l’Australie

S’attaquant au sujet, une revue d’art australienne, « Art Monthly Australia », vient de publier, en couverture de son numéro de juillet, la photographie d’une fillette de 6 ans, nue.

Marie-Morgane Le Moël

Le Monde

23.07.2008

Les photos d’art montrant des enfants nus sont-elles acceptables ? En Australie, c’est devenu un débat national, discuté dans les dîners ou à la tête du gouvernement.

S’attaquant au sujet, une revue d’art australienne, Art Monthly Australia, vient de publier, en couverture de son numéro de juillet, la photographie d’une fillette de 6 ans, nue. Mal lui en a pris : la commission australienne de classification va procéder à l’examen de la revue pour déterminer si elle peut être vendue librement.

La polémique a pris de l’ampleur depuis plusieurs semaines.

Tout a débuté lorsque fin mai, la police fédérale a mené une perquisition dans une galerie d’art de Sydney, sur le point d’inaugurer une exposition de Bill Henson, un photographe renommé, connu pour ses portraits en noir et blanc. Les policiers emportent alors des épreuves photographiques montrant une adolescente poitrine nue. L’affaire prend rapidement une dimension nationale, lorsque le premier ministre, Kevin Rudd, se dit « absolument révolté » par les images. Tandis que des associations de défense des enfants protestent contre une « exploitation » des adolescents photographiés, de nombreux artistes crient, eux, à la censure.

Une lettre, signée des grands noms de la scène artistique australienne, dont l’actrice Cate Blanchett, est même adressée au premier ministre pour lui demander de revenir sur ses déclarations.

Il y a quelques jours, la police a finalement annoncé qu’aucune poursuite ne serait engagée à l’encontre de Bill Henson. Mais la publication du dernier numéro d’Art Monthly a ravivé les tensions. Sur le cliché, datant de 2003, la photographe Polixeni Papapetrou a fait poser sa fille, les bras croisés autour d’une jambe, dans une posture qui ne présente a priori rien de provocateur. « Cette photo a fait le tour des expositions à travers le pays depuis cinq ans, sans aucun problème. La réaction des médias et du public pose des questions non pas sur la photo, mais sur l’évolution de la société », soutient le rédacteur en chef du magazine, Maurice O’Riordan. Cette fois encore, le premier ministre travailliste a condamné les images : « Nous parlons de l’innocence de petits enfants ici. (…) Franchement, je ne peux pas supporter ce genre de choses », a affirmé M. Rudd. Dans les médias, parents ou commentateurs s’indignent de nouveau. « Le débat n’est pas le bon : on ferait mieux de se battre pour les enfants vraiment exploités », commente pour sa part James McDougall, directeur du Centre légal australien pour les enfants et les jeunes.

 Voir de plus:

FOUR years ago, artist Polixeni Papapetrou found herself the centre of a controversy when a nude photograph of her six-year-old daughter, Olympia, graced the front cover of Art Monthly.

The magazine was joining in a noisy debate that had erupted over the artistic portrayal of children in the wake of the Bill Henson debacle, when police swooped on a Sydney gallery and seized photographs of naked adolescent girls in the belief they could be pornographic (the inquiry was abandoned two weeks later and the pictures put back on display).

The effect, however, was similar to dousing a fire with petrol. Kevin Rudd called the photograph disgusting, prompting the young Olympia to face a barrage of media baying at her front door with a lofty denunciation of the then PM, and a declaration that the picture was beautiful. What is not known is that behind the impressive facade of their home in Fitzroy, Papapetrou was recovering from radical surgery for breast cancer.  »Olympia was very angry that it was happening at this time, » she recalls.

Now Papapetrou’s two children are back on display in a new exhibition, The Dreamkeepers, only this time they are fully clothed and disguised with puppet masks. As they enter adolescence, she is keen to protect their identity.

Was she surprised at the furore?  »Yes. What I failed to realise is that the culture had changed. We are living in more anxious times; we are anxious about looking at children and we worry about them being exploited. »

Perhaps the concern over the picture of Olympia was that the shot of her perched on a rock against a painted backdrop of white cliffs was a replica of an earlier work by children’s author Lewis Carroll. The tortured genius had an avid interest in photographing naked young girls, leading to speculation that he had an erotic attraction to them.

 »It’s an interesting idea, » she concedes.  »But Lewis Carroll was a proper English don at Oxford, and the son of a minister; I don’t think he would have done anything. He was a romantic; he thought that young girls were made in the image of God, that they were perfect. He thought they were absolutely beautiful and they are. » Olympia, she says, bears no scars from having her body so publicly discussed.

In The Dreamkeepers, Papapetrou explores the theme of transformation: from child to adolescence, and adulthood to old age, dramatic points in a person’s life. She does this by collapsing the state of the child and the elderly into one body and the result is arrestingly surreal; young frames with old heads on their shoulders engaging in simple pleasures; collecting shells, watching waves. The colours are vivid and the landscapes beautiful; Mount Buller on a clear day; the ochre cliffs at Black Rock. The photographs emanate an unspeakable poignancy and act as a gentle reminder of the fragility of life. Papapetrou has two relatives with dementia, who are returning to a childlike state, and her experience of cancer has prompted her to think about death differently.

 »I had only thought about it before as an idea, a concept. Now it has become a reality. I have started taking more risks with my work. I realise that art doesn’t have to be safe. » And she has got over any residual guilt she felt about working with her children.  »I know that when I am not here I have left behind a record of our journey together. They will remember that we had a lot of fun doing this. »

Voir encore:

Australian PM in new nude art row

A child pictured naked on the cover of an Australian arts magazine has said she is « offended » by Prime Minister Kevin Rudd’s criticism of the photo.

BBC news

7 July 2008

Mr Rudd re-ignited a row over children in art when he criticised the July cover of Art Monthly Australia.

The girl, Olympia Nelson, 11, has said she is proud of the image taken by her mother, a photographer, in 2003.

The magazine’s editor said the cover was in protest at the closing of a photo exhibition of naked children.

Childhood innocence

Mr Rudd had reacted strongly to the front cover image, saying: « Frankly, I can’t stand this stuff. »

He added: « We’re talking about the innocence of little children here. A little child cannot answer for themselves about whether they wish to be depicted in this way. »

He was supported by opposition Liberal Party leader Brendan Nelson, who described the image as a « two-fingered salute to the rest of society ».

Officials have said they will review the magazine’s public funding.

Editor Maurice O’Riordan wrote in the magazine that he knew the photograph would be controversial, but that he hoped to « restore some dignity to the debate… and validate nudity and childhood as subjects for art ».

In May, an exhibition of pictures of naked children by photographer Bill Henson was closed before it opened, in a case that provoked a nationwide debate over censorship.

‘Part of art’

However, Olympia Nelson appeared at a press conference with her father, the art critic Robert Nelson, and said the picture was her favourite image.

It shows her sitting naked in front of a painted landscape. The photograph was taken by her mother, Melbourne photographer Polixeni Papapetrou, when she was six years old.

« I’m really, really offended by what Kevin Rudd had to say about this picture, » she told reporters.

« I love the photo so much, » she aded. « I think that the picture my mum took of me had nothing to do with being abused and I think nudity can be a part of art. »

The Australian Childhood Foundation said that parents had no ethical right to consent to nude photographs being taken of their children, as it could have psychological effects in later years.

Child protection activist Hetty Johnston told told Nine Network Television that the photographs amounted to the « sexual exploitation of children » and called for new laws against the use of photographs of naked children for exhibition, sale or publication.

« We need to put a line in the sand – because clearly some of those in the arts world can’t do that – and say this is where you don’t go, this is a no-go zone, » she said.

The debate has provoked a strong debate in the Australian media. In an editorial entitled « Art stunt betrays our children », the Australian daily newspaper The Daily Telegraph said it saw the need to protect artistic expression but said some of the images of children published in Art Monthly Australia were « highly sexualised ».

Corrie Perkin

The Australian
August 22, 2008

ONE Sunday morning last month, a culture war was declared on an unsuspecting Melbourne family. Artist and lawyer Polixeni Papapetrou and her husband Robert Nelson were woken up at 5.30am by a television producer seeking an interview to discuss the July issue of Art Monthly Australia magazine. The Sunday Telegraph had published a story that morning under the headline « Art mag’s ‘sick’ nude child stunt » that referred to the cover image of a naked five-year-old girl.

Papapetrou, creator of the 2002 image Lewis Carroll’s Beatrice Hatch before White Cliffs, declined to be interviewed at the time. She’d given the magazine permission to reproduce the photograph, which had toured nationally as part of an exhibition in 2003. And she had done this after discussing it with the model, her daughter Olympia, now 11, and her husband, a respected art academic and critic. Now, artist and photograph were under attack.

Papapetrou was bewildered by the media attention that followed, including TV crews camped outside her house. « It’s not as if I had photographed Olympia now, it was a very old image and it had been seen by a lot of people, » she says.

« When I asked Olympia if we could use the image on the cover, she said: ‘Sure, Mum.’ I said it could appear on the newsstands and be bought by people; she said: ‘That’s fine, it was taken when I was a baby.’ She sees that body as very different to the body she has now. »

Olympia is one of the subjects in Papapetrou’s latest body of work, opening at Sydney’s Stills Gallery next Thursday.

The exhibition, Games of Consequence, reveals children playing in the landscape. « Away from our familiar urban environment, Papapetrou’s children act out roles that take us into a familiar but forgotten past, » curator Natalie King writes in the exhibition catalogue essay.

« In doing so, Papapetrou induces what she calls the ‘wonderfully heterogenous dimensions of childhood, where the fear and danger mix with the angelic’. »

King adds: « Lost in a beguiling narrative, the young characters in Papapetrou’s fabrications wander without a story, escaping the inevitable fate of all tales: an ending. »

Papapetrou developed her passion for photography while studying law at the University of Melbourne. She has photographed many children, including her nine-year-old son Solomon, during her critically acclaimed career. Her PhD, which she completed in 2006, examined children in 19th-century photography.

« You’re only a child for such a short time but you’re an adult for the rest of your life, » she explains when asked why she finds children such interesting subjects to photograph. « A lot of people look back on their childhood very nostalgically. They loved it or they hated it. Childhood is such a formative period and I think I’m privileged to have been able to photograph children. Because once they’re 15 or 16, it’s over. »

She shows me a black-and-white photograph of Olympia, taken when she was eight months old. The baby stares boldly at the camera; her dark eyes mesmerise the viewer.

Her daughter, Papapetrou says, is a constant source of inspiration. « I didn’t start photographing her for my work until she was much older, but I was aware from a young age she had this incredible presence before the camera, » she says.

« As a subject matter, Olympia is totally fascinating. I have photographed Solomon, but Olympia has this relationship with the camera. I think it’s like why some film directors work with the same actors over and over again. »

Papapetrou, who was born in 1960, says Games of Consequence was partly inspired by her own childhood. The oldest child of Greek migrants, she grew up in a Melbourne bayside suburb when children played in parks, on the beach and in the neighbourhood streets with no adults to monitor their safety. « I wanted to make pictures about my childhood so I could show my children what I did and how I discovered a world of freedom, » she says. « I don’t think that world exists for children any more. »

Papapetrou dressed the children in clothes from the late 1960s and early ’70s, then asked them to re-enact the games she remembered from her own youth.

For example? « At the beach it was picking up shells and listening to the water; we believed it was the mermaids singing to us, » Papapetrou says. « And we’d just sort of walk around paddocks and vacant lots and play with ropes, we’d tie each other up. We tested ourselves. We would wander for hours and sometimes we’d become lost but we always found our way home. »

Papapetrou’s parents both worked. She was often left in charge of her younger sister and brother. « It would be all of us – other neighbourhood children and my brother and sister – playing as a group, » she says. « We would just wheel my brother around in a pram. Can you imagine a six-year-old today wandering around with a newborn baby? That’s what we did, and we’d do it for hours. We had such fun. »

These childhood photographs were taken during 2007. Then in October, two weeks after her last shoot, Papapetrou was diagnosed with breast cancer. She had two active tumours in one breast but decided to have a bilateral mastectomy. « I really had no time to think about my work, other than simply trying to manage my life and my children and my family, » she recalls.

In March her work featured in an exhibition at Tokyo’s National Art Centre. She has also been preparing for the Games of Consequence exhibition, which travels to New York, then back to Melbourne after its Sydney run.

Papapetrou is ready to start working again. Her recent health battle and the Art Monthly Australia saga have prompted her to think deeply about children and the complex world into which they step once they become teenagers.

The Art Monthly Australia cover image reignited the passionate anti-child pornography debate that surfaced during the previous month’s imbroglio over artist Bill Henson’s images of naked underage children. Papapetrou says she agreed for her photograph to be reproduced by Art Monthly Australia after NSW police decided to drop their investigation into the Henson issue. « I thought, ‘Well, we all know where we stand now, »‘ she says.

« If Bill Henson’s images had been given an R rating or if charges had been laid against him, I would have thought: ‘Well, maybe the ground has shifted, the territory has changed.’

« What I failed to realise was that even though the matter had been settled in Bill Henson’s favour, that actually there had been a cultural shift in this country. »

Kevin Rudd fuelled the debate when he expressed his concern that the image was onthe cover of a national magazine.

« We’re talking about the innocence of little children here, » the Prime Minister said. « A little child cannot answer for themselves about whether they wish to be depicted in this way. »

Papapetrou says Olympia was angered by Rudd’s response and the way her naked body had been blacked out on TV.

« She was just upset by the way people were making a big deal out of it, » Papapetrou says. « Most of all, she was angry that part of her body had been blocked and that the PM said disparaging things about the work. She felt very let down by the politicians and the media, who she felt had misunderstood the work. »

She adds: « At no point did she feel a victim. She had been consulted the whole way through the process. She enjoyed being photographed, and I think is proud of the work we’ve done together. She wanted to defend it. »

And how did the artist, who was recovering from surgery after recent cancer treatment, respond?

« I was astounded, » she recalls over a cup of tea. « Everything that I believe in was attacked. My art was attacked, my role as a mother was attacked, as if I’d abrogated my maternal duties by allowing the work to be published, then allowing Olympia to appear before the media. »

Papapetrou and Art Monthly Australia’s critics were vindicated two weeks later when the Classification Board said the July edition – including the three essays – warranted unrestricted classification.

Standing in front of the 2002 original photograph that hangs on Papapetrou’s sitting-room wall, I ask what she feels when she sees the image.

« Oh, love, » she says. « And Olympia is not ashamed of this picture. She sees this as a part of her life that’s gone, she will never be like this again. It’s her baby body. »

Speaking about her children’s images, Papapetrou says: « I’ve journeyed from domestic space to play space to imaginative space to the real world, and what I’m finding now is that I want to go back to where I started from. »

She picks up the photo of eight-month-old Olympia, still sitting on the table next to her cup of tea. « It may sound strange, but I think I’ve done a complete circle with my work. I want to go back to where I started, exploring that intimacy you find in the space that is the home. I’m ready for that. »

Games of Consequence opens at Stills Gallery, Paddington, NSW, on August 28.

The Dreamkeepers exhibition is at Nellie Castan Gallery, 12 River Street, South Yarra, until June 2.

Voir également:

A naked return for puritanism
A row in Australia over an art magazine cover shows that our leaders are less at ease with child nudity than the prudish Victorians were
Barbara Hewson
Spiked
15 July 2008

Kevin Rudd, Australia’s prime minister, has started yet another row over nudity in art by protesting about the July cover of Art Monthly Australia (AMA). The cover photograph was taken by Melbourne photographer Polixeni Papapetrou in 2003, and it shows her daughter Olympia at the age of six, seated nude on a seaweed-covered rock on a beach, against a painted backdrop of white cliffs. The July AMA issue also contains two other pictures of nude children.

Rudd complained: ‘Frankly, I can’t stand this stuff.’ (1) The leader of Australia’s opposition Liberal Party, Brendan Nelson, was also outraged, calling Papapetrou’s photo ‘indefensible’ and a ‘two-fingered salute to the rest of society’. Olympia, now 11, has rushed to her mother’s defence. She appeared at a press conference with her father, the art critic Robert Nelson, and told reporters that she is proud of the cover picture. ‘I love the photo so much. It is one of my favourites’, she told reporters. ‘I think that the picture my mum took of me had nothing to do with being abused and I think nudity can be a part of art.’ (2)

Indeed, it’s hard to see what all the fuss is about. AMA’s cover is an obvious reworking of Lewis Carroll’s 1873 photograph of Beatrice Hatch, aged seven (3). Carroll’s photograph also shows a nude girl sitting on a seaweed-covered rock, with white cliffs in the background. The backdrop is hand-painted on glass. Carroll’s photo is taken sideways on, while Olympia is photographed looking directly at the camera, but otherwise the poses are similar.

Beatrice Hatch was a daughter of Edwin Hatch, a theologian who was then vice-principal of St Mary Hall, Oxford, and later university reader in Ecclesiastical history. The Hatches allowed Carroll to take a number of nude shots of their young daughters. It’s ironic that, in twenty-first century Australia, similar photos cause a national controversy, with some censorial puritans campaigning for them to be made illegal.

The AMA cover is in response to an earlier controversy about childhood and nudity. In May this year, the police raided the Roslyn Oxley9 gallery in Sydney and confiscated photographs of nude teenagers by Bill Henson, only hours before the opening of an exhibition. Henson is a leading Australian photographer, whose work features in collections throughout the country and who has had great acclaim internationally.

Tom Slaterenson’s photos, too and called them ‘revolting’. He said: ‘I am passionate about children having innocence in their childhood.’ (4) Hetty Johnston, founder of the Australian child protection pressure group Bravehearts, called for Henson and the Roslyn Oxley9 gallery to be prosecuted.

After a brief, but intense period of public controversy, during which the Roslyn Oxley9 gallery received firebomb threats, the Sydney authorities decided that there were no grounds to prosecute either Henson or the gallery. However, by then, presumably on a precautionary basis, the Roslyn Oxley9 gallery itself had pulled two of Henson’s photographs from its website, Untitled #8 and Untitled #39. There is nothing offensive about these particular images, and their abrupt removal from public view illustrates the chilling effect of moral panics about art, nudity and the young on artistic freedom and free speech. They lead to more and more shrill protests and to self-censorship in order to avoid controversy.

It is remarkable that the gallery had held a similar show of Henson’s work in 2006, which is still available to view on the gallery’s website. This again featured some pictures of nude young models, shot in a moody light, but apparently no one was sufficiently affronted to complain to the authorities on that occasion.

Now, Hetty Johnston has said that the nude photographs in the current issue of AMA amount to the ‘sexual exploitation of children’. She has called for new laws to make it illegal to take a photo of a naked child for exhibition, sale or publication. Puritanism is on the march here. And as Oscar Wilde observed: ‘Puritanism is never so offensive and destructive as when it deals with art matters.’ Defending the magazine’s cover, AMA editor Maurice O’Riordan said that he intended to ‘restore some dignity to the debate … and validate nudity and childhood as subjects for art’ (5).

A blanket ban on photographs of naked children will not stop child abuse, and the notion that merely photographing a naked child or teenager is tantamount to child abuse is difficult to take seriously. The assumption that any photograph of a naked child is pornographic is simply ridiculous. Article 20.2 of the Council of Europe’s recent Convention on the Protection of Children against Sexual Exploitation and Sexual Abuse (25 October 2007), for example, gives a much more restrictive definition: ‘The term “child pornography” shall mean any material that visually depicts a child engaging in real or simulated sexual explicit conduct or any depiction of a child’s sexual organs for primarily sexual purposes.’

Is Johnston suggesting that parents should not be able to take nude photos of their own children? No one would condone a parent who permitted pornographic pictures to be taken of their child, or allowed them to be put into public circulation, but underlying Johnston’s proposal is a profound mistrust of all adults, as well as the corrosive idea that nudity is inherently corrupting.

If all photos of nude children were to be banned, then logically there is no reason why photographs of Donatello’s David should not also be banned, along with Lewis Carroll’s photos of nude children, much of Wilhelm von Gloeden’s oeuvre, and any reproduction of Bronzino’s Allegory of Venus with Cupid, to name but a few.

Indeed, applying Johnston’s baleful logic, just about every image in Western medieval and Renaissance art showing the naked infant Jesus, putti or Cupid would similarly need to be banned to protect us from our baser impulses. This new Puritanism would seem to be heading in the direction of a regressive anti-aesthetic, which dictates that any reproduction of the naked human form is unacceptable.

Barbara Hewson is a barrister at Hardwicke Building in London.

Previously on spiked

Nathalie Rothschild outlined how a photograph of 15-year-old Disney star Miley Cyrus’ back caused a global storm of controversy. Previously, she argued that censoring photos of children is damaging to artistic licence. Brendan O’Neill said a Sensitivity Stasi is eroding artistic freedom. Josie Appleton said paedophile panics blurred our view of Betsy Schneider’s photos at a London exhibition on childhood. Or read more at spiked issue Arts and entertainment.

(1) Australian PM in new nude art row, BBC News, 7 July 2008

(2) Australian PM in new nude art row, BBC News, 7 July 2008

(3) Indeed, it is part of a series of pictures inspired by Lewis Carroll. See the Johnston Gallery website

(4) Blanchett steps into nude art row, BBC News, 28 May 2008

(5) Rudd v art critic over child nudity, The Age, 7 July 2008

Voir aussi:

The world debate over naked children in art that arose over Polixeni Papapetrou’s pictures in Art Monthly Australia is bigger than art and touches on civil liberties. This has been acknowledged obliquely in international media, with papers such as El Universal in Mexico expressing surprise that the debate had arisen in Australia and not an ultraconservative country like Iran (15 July 2008). In their Australian resolution, the issues go well beyond Kevin Rudd’s paternalistic instructions to the Australia Council that artists dealing with children must now follow protocols to protect the innocence of children.

Unbeknown to many artists working only six years ago like my wife Polixeni the image of naked children became criminalized. We all knew that child pornography was banned but that’s very different to art: pornography is explicitly and proactively sexual, as in a definition from the Council of Europe, describing child pornography as any material that visually depicts a child engaging in real or simulated sexually explicit conduct or any depiction of a child’s sexual organs for primarily sexual purposes. (Convention on the Protection of Children against Sexual Exploitation and Sexual Abuse, article 20.2, 25 October 2007).

We had no idea that perceptions had moved so far beyond the law to become intolerant of all images of naked children. Nowadays you cannot collect shots of a naked child at a colour lab without fear of being reported to the Police as a paedophile. Detectives will be waiting for you. Families with naked children captured digitally live in fear of a Police audit of their hard disk. Orthodox families, once proud of their baptismal image, with the body held up after immersion in the sacred font, now feel forced to demote the picture from the mantelpiece to the archive at the back of the wardrobe, where it languishes under layers of uncertainty and worry.

All of this has occurred without good science and without the necessary debate. It has arisen in a mood of panic and has ended in a culture of repression, cultivating anxieties of the most destructive kind throughout the general community which have the paradoxical consequence of abolishing the innocence of children, for the innocence of children can no longer be recognized or celebrated for what it is. Not surprisingly, art has got itself caught up in this shift of increasingly obtuse public perception, as artists have always been schooled in more liberal ways and are, for the most part, unsympathetic to a moral order that is destined to cloak children in shame for their bodies.

The debate has even moved during the Art Monthly Papapetrou controversy. Child protection spokespeople no longer feel obliged to explain how an image is pornographic. It suffices that it show a naked child. The discourse is no longer about pornography but child exploitation. Child protection advocates have receded from the term pornography because this might entail some demonstrations of visual intentionality and have begun using ugly terms like child exploitation image which exonerates the accuser from any form of proof of erotically stimulating content.

This has persistently struck me as irrational and even sly; but it is telling of the culture that now engulfs us. For me, an image of a naked child can only be exploitative if it is pornographic. Its something in the nudity, otherwise pictures of children fully clad would also be exploitative. To become reprehensible in any sense, the nudity must be seen as sexual in adult terms, inappropriately sexualizing the child and conferring on the child an unwholesome availability to transgressive erotic engagement by an adult. The very term child exploitation image is a way of stigmatizing the picture of a naked child without having to prove (a) that the image is pornographic and (b) that any harm can come to anyone through its publication.

The problem with child nudity

We have to ask ourselves, as if nothing had ever been said: what is the problem with child nudity? A child’s body is not intrinsically sinful. It would be a terrible adult hang-up if we considered it so, as if a sign of the Fall; and this perception ought to be dispelled for the prejudice that it is. To maintain the rage against naked children in pictures without having to prove their pornographic quality, three claims have emerged.

First, nudity in pictures strips children of their innocence and children need protection from such a violation. This was the argument by which the Australian Prime Minister Kevin Rudd initiated the debate over Papapetrou. He stated, from within his deeply held personal beliefs, that the protection of the innocence of children should be stepped up. On one level, who can deny that children’s innocence should be protected? It’s a truism, but applied illogically to the circumstance. It seemed necessary to ask how innocence can be lost by the body being seen in a photograph, a question that I posed in The Age (8 July 08) and which Rudd didn’t answer. The Prime Minister had all the passion to make the claim but none of the patience to justify it. I argued that a loss of innocence can only occur if the consciousness of the child is corrupted, that is, if adult consciousness somehow intrudes upon and displaces the clean mind of the young one. It seemed unclear when and how this could occur in an artistic picture. No one, as far as I know, has so far helped Rudd out with this question.

Second, the image increases the risk of sexual crime against the child. I have repeatedly called for evidence of this claim and it has not, to my knowledge, been forthcoming. The overwhelming majority of sexual crimes committed against children occurs within families by people known to the family. Such horrible people already have access to the child. They have no need of artworks of that child. In the history of the world, there has never been a case of a sexual crime against children being caused by an artwork. The exposure to significant paedophilic risk is unsubstantiated and, based on the statistics, is exceedingly unlikely. If the image is a genuine artwork, it will be thoughtful presumably a total turn-off for a paedophile and will avoid that pure objectification which is supposed to make someone lust after a targeted individual. And even if the image is not thoroughly thoughtful, the link between literal exposure and exposure to risk is still missing. So there would be two steps that you would have to take to mount the case: (a) that a thoughtful artwork can act as a sexual stimulant and (b) that an image of any kind causes sexual crime against its subject.

When we see children on TV, in theatre, dance and film, any given child would be subject to the same exploitative exposure, because (while not exactly nude) the child is nearly always projected as lovely and cute in its body as well as mind, inviting quite as much undesirable attention by perverts who could arrive to watch the child by the advertising associated with the event. So unlikely is a crime against such children that the public endorses these child spectacles with full confidence. We are all complicit in their creation as consumers of the film or theatrical production when we buy the ticket. By the criteria now applied to art, if ever you have watched a film or play or dance with an adorable child in it, you have supported child exploitation. This is self-evidently silly. Having a child seen as gorgeous in the public view involves negligible risk and zero moral problem along the lines of exploitation. And that is why you continue to buy your ticket, uninhibited by such scruples.

Third, it has been argued that other children are exposed to greater risk by virtue of one child being seen naked in an artwork. Never mind Olympia herself (Papapetrou’s model and our daughter), who may remain safe with vigilant parents minding their daughter under lock and key. It is other children in less secure environments who become subject to predators as a result of the artistic encouragement by artists like Papapetrou. I call this the induction of vulnerability argument. It basically says that if culture accepts nude pictures of children in one circumstance, kids become vulnerable in another circumstance. The suggestion is that if we allow naked child pictures to proliferate, we valorize a kind of laying bare of children’s flesh for adult delectation and hence precipitate a lustful predisposition toward children in these offenders. Again, this argument only holds if the pictures can truthfully be described as pornographic.

Leaving aside the need for that proof, there is a fault in logic. Let us also leave aside the obvious question: why would you not consider it nobler to cultivate a society where children’s nudity is seen as natural? Unless we can return to this, we promulgate adult hang-ups, project anxieties upon children and induce destructive fears into our relationship with children. We move toward an epoch in which parents now feel remiss in letting their children’s bodies be seen; and this taboo in turn encourages children to be ashamed of their bodies. And so we go headlong into a culture of shame, creating transgenerational repression of something that ought to be natural. But this may be too idealistic for the moment (artists are idealistic!) and so let us return to the logic.

The induction of vulnerability argument also comes without any evidence or good reasoning. No image has these inductive powers. An image cannot create evil lust where none existed beforehand; nor can it justify illicit lust or promote a crime against the knowledge that the crime is wrong. Even if you count the image as totally objectifying (i.e. porn rather than art) the causal link between the image and the crime lacks credibility. We have other serious crimes: for example, the rape of women. The rape of women is absolutely unacceptable. There is no degree to which we can say: raping women is more acceptable than any other crime. The offence is absolute. So do we ban pornography which objectifies women on the basis that it normalizes a rapist’s designs and assuages his guilty conscience? No, we do not, because the community does not fundamentally believe that there is a causal link between the image and the crime. And rightly so. Impugning the image on this basis presupposes a direct connexion between visual fantasy and actual felony; and this is an unfounded assumption in which nobody in our community really believes; otherwise we would criminalize adult pornography forthwith. Pornography is tolerated on a massive scale, presumably on the basis that it is more likely to help desperate men manage their lust than cause them to convert their desires into crime. We know full well that pictures don’t make rapists or paedophiles. Neither logic nor evidence has been brought to the induction of vulnerability argument. To use the appropriately Australian term, it is a furphy.

Even if one day an artwork is found among a child rapists possessions (among all the thousands of cases where none has been detected) the causal link in that instance still remains weak. There is no greater demonstration of agency in the picture than if, say, a gunman is found to have had violent movies in the house or an axe-murderer is known to have possessed splatter flicks. These items of artifice neither create nor justify nor normalize criminality, because bitter and twisted people do not become bitter and twisted through representations but a horrible prior cycle of abuse, humiliation and repression. The artworks or films neither provide a cue nor a justification nor a motif of escalation. You could just as easily say that the male killer committed the murder because the movies failed him; they were no longer effective in keeping the angry outlet within his fantasy. The argument that pictures of any kind much less pictures authorized by the chastity of art cause these enormities does not stand up to scrutiny.

The question of rights

Without the righteous being able to demonstrate a link between pictures and ill-consequence, parents can still be accused of exploiting their child by photographing them naked and exhibiting the image. Even though the picture might be rated as benign (which was often conceded with Polixeni’s Olympia as Beatrice Hatch by White Cliffs, the image on the cover of Art Monthly) the accusation has been maintained that the use of the child for this artistic purpose is still intrinsically unfair to the child because the child is not in a position to decide the issue with the necessary cognitive maturity. Much has been debated on the question of rights. This issue was raised by Kevin Rudd who immediately said that a child at six, eight or ten could not be presumed to have the ability to evaluate the consequences. So the debate was bound to take that direction. Who decides that a picture with a naked child can be made and published? How is consent constituted between parents and kids? Who considers all of the moral consequences and who does the risk evaluation? Who, if anyone, mediates?

The argument has been put that a child’s rights must not be subsumed by the guardian. Given that a child cannot evaluate all the issues, it is immoral so we hear for the parent to presume to decide on the child’s behalf. There has been a suggestion that it is necessary to wait till age 18 for the child, by then an adult, to give permission to publish the image. The child cannot decide for herself or himself because a child cannot be informed of all consequences.

This argument continues: therefore, either a third party must intercede a body of unknown shape and size, an authority, an ethical rule, perhaps the new Australia Council protocols, something super-parental with the power of legalizing or we need blanket prevention. Some have taken this argument to the extreme: we need total undiscriminating censorship, a totalitarian ban on naked children in art and presumably beyond art as well, wherever an image can be seen by a third party.

How necessary is it to repeal the sacrosanct rights of parents in judging what is best for their children? The only way of answering this is to compare the risks involved with those in other areas of life where parents subject their children to certain risks.

In turn, to scrutinize the parental economy of risk, we need to understand the concept of risk, which is more or less quantifiable according to the OHS culture that we now know in every workplace throughout the developed world. Risk is computed as the severity of any possible damage multiplied by the likelihood of the event occurring. We judge, for example, that driving a car or riding a bike is an acceptable risk. We say this even though the possible damage is extremely severe. You can be killed. There is proof, because lots of people get killed on the roads each week. But given the number of total motor journeys, it isn’t very likely that you’ll have a serious accident on any given day. So you declare the risk worth taking and drive (with children in the cabin) or ride the bike every day.

The incitement to paedophiles (or perhaps loss of privacy, if that is the problem) caused by nude children in an artwork can therefore be compared with other risks. It should be compared with sport, for example; because though seen as a kind of archetype of health and youth, implanted in us as wholesome from early education, sport is in fact the source of permanent injury, where people wreck their knees, break necks and spines and encounter other corporal disasters that cripple them for life. Every weekend yields a fresh harvest in our hospitals. Notwithstanding, children in our community face immense pressure not just from parents but also teachers and junior associations to entertain the sporting spirit in a fierce degree, to strive to win with all energy, to take on feverish enthusiasm, overcome all fear of risk, and trounce the opposition. I am personally relieved that our boy Solomon has rejected football for this reason, because I feel sure that one day he would return home via the surgery, as I once did in competition sport, with a permanent disability.

So as not to be too culturally elitist in targeting sport, consider ballet. This beautiful and understandable artistic enthusiasm is also incubated under massive parental pressure and manipulation: you’re so pretty in your tutu, girls are assured. They are indoctrinated by their parents, with the typical blend of hope, ambition and vanity that all parents project on their kids. The parent is hugely gratified to see a daughter move gracefully on the stage to public applause. Yet this same reward may also yield anorexia and arthritis, well known risks to any psychiatrist or even any soul with balletic experience.

The physical and psychological damage to the child in these instances is not just likely but widespread. In any given street, every family is likely to be affected, because the massive societal endorsement makes sport unavoidable and artistic activities like ballet compellingly attractive. So on a social level, these activities are a much greater worry, because the serious damage that they cause is constant and ubiquitous.

Parents make decisions on their children’s behalf, either by forcing them, brow-beating them, shaming them, or (we hope) by lovely encouragement, sweet blandishments and benign imploring. Yet the result is the same: we expose them to risk. So why not institute some super-parental discouragement? Why not invoke anti-football protocols and demand identification for when it is ethically appropriate for children to be allowed to participate in these tangibly damaging activities? The only reason we do not think this way in relation to sport but do when it comes to nudity in art is just that sport is common, usual, accepted. It is valorized by custom and, because it is mainstream, it is unchallenged. Parents absolutely enjoy the right to decide and bring on these risks for their children.

The reason nudity in art is singled out among all these parental prerogatives is that it’s unusual: it’s a minority activity. The majority regularizes. The risk to kids is accepted if institutionalized and maintained by custom. Art is rat bag and deviant because individual. It is based on individual choice rather than convention in a way that makes the responsibilities more conspicuous. It seems easier to accuse the parental influence of being irresponsible, even though it exposes children to much lower levels of risk than socially normalized leisure activities. While other forms of risk-taking are programmed in conformity to expectations, art is not. So it is mercilessly targeted.

Through all of this, we are witnessing the great discourse against difference playing itself out in the realm of art. You might cast a glance at the vocabulary used by the psychologist Michael Carr-Gregg speaking out against our daughter Olympia when he called her mouthy. The implication behind this gratuitous insult is that she mustn’t stand out. We are irresponsible parents if we let our children be identified in any way as different, because this will lead to bullying at school. Instead of helping to bring dignity to difference, Carr-Gregg finds difference a liability which is dangerous to let out. Let us leave aside the hypocrisy of a psychologist so piously looking after children against bullying while at the same time fomenting strife for Olympia with an abusive intervention in the media which may as well be designed to shame her with the quality of difference.

Because our antagonists have produced no good arguments, I have tried to develop some for them to explain their rancour in my own mind.

Perhaps a more benign interpretation of the hatred of parental prerogative in art matters but not in conformist matters like sport and traditional ballet would be the sentiment associated with the possible damage. Maybe the community feels more h4ly about risks to children through artistic nudity just because it seems to involve crime? The worst outcome is not an innocently broken spine but a heinous deed perpetrated upon a child by human will. The fact that the possible damage is criminal obscures from public consciousness that risk is risk and damage is damage, irrespective of the source of the harm and whether or not it involves volition. To focus on a danger just because there is a criminal narrative within it creates an irrational promotion of the danger in public consciousness. Subjecting a child to risk seems okay if the risk can be seen as natural as if there is anything natural about football or ballet! but it inspires horror when the risk has a human element of malevolence and perversion. The criminality entails a cocktail of emotion and blame that are not taken care of through apparently guilt-free terms like accident. The scene is set for emotion to prevail over reason.

The scale of unscientific desperation

In fact, risk is risk and the currency is not altered by the source of the danger. We must disentangle the issues analytically at every stage and the community deserves its experts to keep them separate. Our authorities and leaders need greater scrupulosity in their arguments, people like Kevin Rudd, the leader of the opposition Brendan Nelson, state premiers Morris Iemma and John Bracks, senior lawyers Moira Rainer and David Galbally, child psychologists and journalists, all variously accusing good parents of dereliction and child abuse, even in letting Olympia speak to the cameras.

When Polixeni constructed her photographs in 2003, she was busy not just with the artistic work but also concerned herself as a scholar with the proprieties of photographing children. Her investigation formalized in a PhD at Monash University took her both to the analysis and historical interpretation of the photography and writing of Charles Dodgson, aka Lewis Carroll, as well as the tradition of female photographers whose subject matter has been their own children.

Sadly, the best international mother-artists have encountered the worst and most embittered reactions, from Sally Mann and Nan Goldin to Tierney Garson and Betsy Schneider. These women have all been vilified for their work. In 2007, Polixeni had the opportunity to meet personally with Connie Petrillo in Perth, whom the WA Police had prosecuted ten years ago for photographing her boys naked. Though acquitted by the jury, the process left Petrillo traumatized. There has never been an apology emanating from the Police or the State for their false accusations and bullying. This I call an injustice against motherhood. The ferocity with which the warm artistic inquiry of mother-artists has been attacked is a blot on civil society.

Polixeni has shown due diligence as an intellectual, a mother and an artist in investigating the moral, historical, psychological and legal issues that touch on her work. In the campaign against her, we have witnessed (a) a total absence of evidence being adduced and (b) psychological brutality against her and Olympia, as if neither child protection advocate, legal counsel, clinician nor art critic has ever heard of defamation. Art critic? Yes, John McDonald was not ashamed to represent our family on the ABC as calculating attention-seekers, feeling persecution envy when the Henson affair was current and bringing ourselves as inferior artists into the media limelight. He expressed glee that now were really getting it. This is a stage family pushing a daughter out there. Watching stuff happening to Henson, asking, Why him and not us? Well they’ve got it now. (PM, 10 July 2008)

Bah, artists should be inured to malice. It is curious for me to front up at our primary school and greet all the other parents and their children, knowing that I stand accused of being a child abuser and a derelict father who has willfully abandoned the paternal duty to protect his girl, a dad who has effectively sold his daughter into visual prostitution.

Fortunately, contact with our wonderful school community has revealed to me that parents do not share the views of so many critics in the media. In response to Janet Albrechtsen, who fulminated that we dismally shirked our heavy responsibility as parents and failed to understand that adults are the grown-ups, one of the school mothers said: well, she as a grown-up forgot her manners. In their zeal to be seen as upholders of moral standards and best parental practice, our critics have failed to remember what they were taught at school and university, that they need evidence to back up their claims, not to mention any politeness of avoiding an attack ad hominem.

But never mind such subtleties of civility and etiquette! The zeal over this matter caused one commentator to come perilously close to fabricating evidence against us. Andrew Bolt asked me a question in The Herald-Sun: did Olympia consent as a toddler to being photographed and exhibited sucking on a dummy as if she were dreaming of sex? In a letter on Bolts blog at breakfast time on the same day as his column appeared (11 June 2008), I pointed out that this question implicitly described a picture which Bolt had never seen. I asked Bolt: had he ever seen any of the Pacifier images? Monica Attard later asked him the same question and he replied that he had seen a picture of Olympia with her grandmother’s jewelry. Well, this is not a Pacifier image. Bolt, not normally a shy man, did not answer the question with a simple yes, so I think the implication is clear.

Unless I have misunderstood, Bolt was detected fabricating a picture in his own mind one that he hadn’t yet seen but in which he already imagined the model dreaming of sex to project his own fantasy upon it, thus condemning the work and its interpreter. Bolt cannot tell us that he has seen the work, yet wreaked opprobrium upon it and its creator. Even if it’s just an implication, it seems as if Bolt misled the public, concocting false shadows in order to discredit Polixeni and me. Such zeal to denounce us as filth-mongers (deeply, deeply disturbing as Bolt said), even if it means risking a kind of journalistic fraud, is deplorable. In order to frame Polixeni and me as pornographers, the scrupulosity that honours the truth like evidence and logic can be sacrificed.

Making a political point

During the Papapetrou controversy, I was repeatedly asked why we had used (or abused) our daughter in order to make a political point, first in creating a nude picture and allowing it to be published and second in encouraging her to speak on our behalf. For many commentators, this was proof of child exploitation. It was never credited as Olympia speaking on her own behalf. Unlike Henson, the argument went, the decision to publish the image was not made innocently, unaware of the sensitivities and inflammatory consequences of a naked child being seen in an image at this time. It was a shameless exercise to gain attention, a stunt, for which we exploited our daughter.

It is difficult to explain the problems of being asked to provide an image in a magazine. As the artist, you don’t have control of the editorial content. Polixeni and I felt that the magazine was quite within its rights to provide an artistic forum to debrief over Henson and also to contemplate earlier cases of censorship in which Polixeni was involved. It seemed important to do this; and granted that the edition would scrutinize the rights and wrongs of child nudity in art, it seemed entirely fair that the editor, Maurice O’Riordan, would seek to illustrate the magazine with some balance, choosing an alternative to Henson, an Australian artist who also enjoys a h4 international profile but who works with children as a female and a mother at that and had encountered controversy before. (Incidentally, when Kevin Rudd visited the National Art Center in Tokyo to see the show of the late Emily Kngwarreye, he may have been told that if he’d arrived only a few weeks earlier, he would have seen a large exhibition of Polixeni Papapetrou in the same gallery.) In all events, the bona fides of the Art Monthly approach to Polixeni was borne out by the content of the magazine, one article in which (by Adam Geczy) was in fact quite critical of the Hensonesque approach.

In a way, though all of this is true, I was surprised that the media seemed to need these defences. The work was made in 2003 and earlier, when there was no talk of provocation. The spirit of all of Polixeni’s works is non-combative and non-provocative. But even if the editor of the magazine, Maurice O’Riordan, phrased the purpose of the edition as a protest which in fact he did not it would not have changed the image nor Polixeni’s reasons for allowing it to be published. As a work of art, it has been produced in good faith to entertain the higher powers of the mind, with the conviction of the artist that it is wholesome and worth seeing. In the artists estimation, either the image is worth seeing or not; and this was an image in which the artist had excellent faith. It had already received huge endorsement locally and interstate; it was published in broadsheets; cards for Citibank reproduced it; and, in all of this, the picture had caused no controversy locally or internationally.

The idea that the magazine was motivated by a political purpose and therefore Olympias contribution constituted a form of exploitation to make a political point makes no sense. The only reason that you would make an artwork is to have it seen. If it was worth seeing in 2003, then it is worth seeing now as well. We are not about to concede that the times have temporarily made it inappropriate. There was never going to be a time in the future in which the work would be more or less acceptable according to child protection pressure groups. If anything, their influence is rising, owing to the support that they get from the Commonwealth and the media. There is no prospect of a more diplomatic moment. An editor wanted to publish it in a serious context. As there is nothing wrong with the image, there was also no reason to refuse publication. All the talk about exploitation to make a political point is a red herring. It all presupposes that there is something wrong with the image. But if you begin with the premise that there is nothing wrong with the image, then there is no exploitation in displaying the work at any time.

Commentators of course charged us with the likelihood that one day Olympia would disavow her participation in the picture and reproach her mother either for making the picture or both parents (and herself) for consenting to have it displayed on Art Monthly. And I had to agree with these interrogators on one point. Her willingness at age five and enthusiasm at age eleven are no guarantee of her support in years to come. Certainly, she may foreswear the whole exercise and recriminate both of us for leading her into an embarrassment. This is a possibility. It is entirely up to Olympia. But there is also a much likelier possibility based on what we know of other enlightened children of art that she will remain delighted with the image, that it will be an object of great pride which logically accompanies her personal courage in defending it against the scorn of the Prime Minister. Like any actor in a film, the performance of Olympia in her mother’s photographs is a substantial achievement. She has had a rare artistic and educational opportunity and has been able to grow with the experiences. It is likelier that she will look fondly on the family culture that provided this privilege than despise it. But of course time will tell and we will take responsibility for it.

One possible ground for Olympia reproaching us would be along the lines of what Guy Rundle has stated, Arena Magazine, 96: children need their privacy protected and this should surmount the artist’s right to free speech. But then we have to ask: what privacy is lost, even if the images circulate unrestricted on the web? It just so happens that in none of Polixeni’s images under discussion is there any genital exposure. To be sure, in Olympia as Beatrice Hatch, anyone can see that Olympia has thighs and the contour of a rump. I would expect that when she is a lot older, Olympia will be able to reason as she does now that every child has these features and none should be ashamed of them.

We would be worried about the likelihood of future recrimination if we felt that there was something wrong with the pictures or something of Olympia’s future privacy was at stake. But a child at five is innocent. Olympia already identifies her body in the image from 2003 as her kid body, the one that she’s already outgrown. When children grow up, their bodies change greatly and maybe we then have something to be ashamed of (or maybe not). But a picture of anyone as a weenie in no way compromises the privacy that the same person enjoys in later life. That has always been the reason we allow kids to promenade naked on the beach: they have nothing to be ashamed of. This doesn’t change just because now we have the internet. Privacy is not an issue precisely because children are innocent. The protection of privacy makes little sense unless there is a demonstrable link to a loss of innocence.

This is why artists need to make images of naked children. The mother-artists cited above, who been vilified for their work, have in many ways created the best record of child innocence that history can lay claim to. I find it sad that Rundle forecloses on their warm artistic inquiry, which has never done any harm to anyone. The innocence of children deserves to be recognized, celebrated and understood. It is a fundamental part of child identity and human experience; and it crucially involves nudity. If we ban its representation, our community plunges headlong into repression, all at the expense of curiosity and insight, and all without evidence or good grounds to impugn it.

If there was a political point in making and disseminating the image, it was only the political point that all serious art makes in its every manifestation: it is the universal right of free speech. But even this is not the reason the work was made nor the reason it was published. It was made and published because it is beautiful, evocative, resonant and totally harmless.

The industrialization of anxiety

From beginning to end, the Papapetrou controversy was very unlike the Henson affair. In Henson’s case, the saga commenced with the NSW Police seizing pictures from the gallery. The materials that the Police considered offensive were the photographs themselves, an invitation in the mail plus the publication of the photographs on the internet. The allegation was that the material is child pornography; and the main defence given was that the artist has a formidable reputation. The artist said nothing and a large body of arts figures supported Henson with arguments of dubious substance. The best that I read more or less only argued that the works deserve to sell for a steep price and that they’re very good pictures, with grand art-historical ancestry, which do not resemble porn because the models do not have a come-hither look. A come-hither look is not a prerequisite for porn, so I didn’t rate this as a particularly h4 argument. Most utterances in Henson’s favour did not recognize the key theme of the public polemic, namely that the pictures stood accused not of nakedness in general but specifically the nakedness of children. Nevertheless, the case fizzled out once the Classification Board gave the pictures a G rating. Throughout the debate, the taciturn Henson remained the same charismatic Dark Lord of the Camera as he was called in The Age in 2005.

In Papapetrou’s case, a magazine published images that she had taken in 2003 and earlier in order to restore dignity to the debate. The magazine was accused of provocation in the wake of the Henson affair and was referred to the Classification Board. h4 protestations were made by the artist and her family. As noted, the debate swung around more clearly to the theme of child exploitation and precipitated a world response.
The really big deal in the Papapetrou controversy that didn’t emerge in the Henson affair is the question of civil liberties. The terms of the Henson debate were to do with the freedom of art. The terms of the Papapetrou debate are more to do with the freedom of parents and children. At no stage did any of us in the Nelson-Papapetrou family justify what we did because art is a higher priority than the rights of children. We have never seen art as quarantining anyone from civil codes or insulating them from parental responsibilities. Art is not a screen and we have never invoked its protection for that purpose.

The main reason that my family has been vociferous against the accusations during the Papapetrou controversy is that our feelings are not just about art but parental culture in general and civil rights in particular. This is the first test-case where a robust family has been threatened with the withdrawal of their freedom to act as any family might, not just an artistic family. The freedom at issue is to photograph a child naked and to let other people see the image. In my mind, at least, this attack upon civil liberties is also an attack upon the innocence of children, because it cruels our chances as parents of recognizing and celebrating the innocence of children within families and beyond.
We can see culture within the space of a couple of years turning to deny the dignity of a child’s body (not just as representation but in reality), seeing it as a sign not of the innocence of the child but the depravity of the adult witness. Its not a case of a couple of rotten eggs spoiling it for everyone else. Its a problem of massive impercipience, brought on by the industrialization of anxiety.

My fear that people are losing a natural relationship to children has been graphically demonstrated through the opinion on numerous antagonistic blogs in response to the Papapetrou controversy. In many vituperative comments, Olympia has been incorrectly described as wearing make-up in the now famous Olympia as Beatrice Hatch by White Cliffs of 2003. Bloggers have repeated this erroneous claim again and again, which was also discussed on radio. In fact, Olympia was wearing no make-up and wig. Just as there is no wig, so there is no rouge on her cheeks, no eye shadow, lippy, nothing, just Olympia’s skin and hair. This is the natural colour of a five year old girl. Not only is there no make-up but there is no Photoshop either. There is no digital manipulation between the model, the negative and the print.

When the public decides that Olympia is wearing make-up, it has jumped to a conclusion that assumes, I guess, that children are as grey as we adults are. But in fact they often have a wonderful colour that we lack entirely and subsequently fudge in mature years through artificial means. To see this wonderful chromatic richness and luminosity, however, you actually have to look, rather as Polixeni looks with her Hasselblad. And here is the problem. Its as if no one any longer looks at children. Its as if they’re too scared to. If you get caught looking at a child, you might be considered a paedophile. So people are wary of looking at children by extension to the ban on touching them. Males, especially, are scared to make jokes with them, to develop any intimacy with them and make wriggly giggly gags that cause children to become excited and in which men, in the past, have shown winsome talent. Playing with kids always used to be one of the few behavioural options that humanized men and let them relax their rigid masculinity. And as we now know from the Papapetrou controversy, women can also be suspected of various degrees of child abuse. They too have to be guarded in their gaze to avoid suspicion as having an unhealthy or exploitative interest in children.

We are as a community losing the innocence of children, because we have already lost an assumption that our fondness for children is untainted. The incrementally regulatory environment is killing childhood innocence, not the artist who seeks to celebrate childhood innocence.

The moral panic over protecting the innocence of children against artists is a symptom of something larger, more insidious and more sinister in our culture. It is the anxiety revolution, in which a vast array of goods and services is promoted by stimulating anxiety. Anxiety is commercialized from health insurance to the marketing of private schools to schemes for monitoring adolescents in a panorama of drug and sex hazards. Check out Michael Carr-Greggs website for voyeuristic evidence.

In our culture, only one emotional stimulant for boosting sales is as powerful as sex and that is fear. It began with fundamentalist religion and reactionary politicians and it has spread virally throughout the fabric of institutional life. It is the most common commercial strategy, because once you have inseminated fear, you can sell security. Business was never simpler: identify risk, conflate it with great emotion and then sell solutions. Who would be without a marketing plan that does not propagate fear? The h4est purveyors of fear are the media. TV could not live a day in its competitive environment without promoting fear in the community. It thrives on predators, on cases of people not being sufficiently guarded and falling prey to villains or bad luck. There is always a coda implying that superior levels of security should have been provided. It is a mad spiral, a constantly worsening manipulation of public perception toward insecurity by the most influential channels.

So where does the irresponsibility lie? The cultivation of anxiety for commercial purposes is extremely damaging and one of the victims now is childhood innocence. It has caused childhood nudity to be criminalized. Put this together with the equally massive projection of teen sexuality upon children and you have a lot of very confused parents. Parents sense that they are out of control in this media-environment, when each weekend they can watch their tiny daughters emulating all the erotic moves on television that their pumping teenage role-models promiscuously exhibit to loud thumping music. Actually, parents often feel that they have to go along with this emulation and admire their daughters for such precocity. The sexualization of children is endemic throughout our culture (with absolutely nothing to do with art) and remains powerfully promoted by the commercial interests that shape popular culture and seduce the very young especially girls to gaze, act and dance with a sexual body language.

Parents are struggling to achieve a sense of control in all of this and look for the likeliest scapegoat in the vicinity. Again, the politicians and media will gladly spring to their assistance. An artist with an unpronounceable name, an outspoken daughter and a husband in a bright shirt and bowtie will certainly do. These must be the people who are wrecking child innocence. We need a law against their visual profanities. They are terrible snobbish people who thumb their nose at the law. They give, as Brendan Nelson said, the two finger salute to the nation. They are arrogant and slippery, enjoying indulgences that should now finally stop.

Back to art and children

And this brings me to the final sadness. The Australian community has long been suspicious of artists; but now the caricature of the irresponsible artist has acquired a new dimension, arousing not just suspicion but resentment. The new persona of the artist is someone who can use art as a loophole to break the law and obtain a dear privilege denied to everyone else. Parents in the general community no longer enjoy the privilege of photographing their kids in the nude. How come artists get to do this? What puts them above the law?

Though this is a terrible insult to artists, I actually have some sympathy for the reaction. It proves to me that parents have been diddled of something owing to them. They would dearly love to be able to photograph their children in the nude and not fear prosecution. So I completely understand their resentment over the privilege of artists, that its all right for some but not for us. An inalienable right has been taken away from ordinary parents. How hurtful, then, that ordinary parents are not allowed to possess a record of their children’s innocence but artists are allowed to seize this privilege! The mums and dads who work an honest living and have the fondest relationship with their kids are denied a record of enormous value to their family and their children when they grow up. Unless their parents were artists, the future men and women who are now kids will never see what they looked like lounging around in the nude as only children can (if they are still allowed). The memory of a key part of their innocence is deleted. Permanently.

We are in a most unfortunate predicament where everyone is a loser. With the incremental attack on civil rights, parents lose an inestimable treasure in the imagery of their child’s innocence. The artist earns the resentment of the general community for retaining this privilege. The child protection spokesperson is on the losing legal side and resorts to insulting a child. The politicians are caught talking about things that they know nothing about. Senior lawyers risk getting caught defaming an artistic family. The righteous journalist is caught fabricating a picture that lets him indulge his sexual fantasy and bring false witness to his adversary. Opinion writers are caught speaking with neither evidence nor science nor decorum. No one gains in this dire moral downward spiral. It has brutalized so many commentators and few have escaped with their honour intact. It wrecks the credibility of everyone who goes near it. It makes fools of the police who are ordered to prosecute and then have to return the confiscated artworks. It bludgeons the gallerists and artists who will never hear an apology over the way they are mishandled. The issues are beyond the Classification Board, whose criteria have nothing to do with the current preoccupations. The moral downward spiral sucks the Australia Council into becoming a super-parent, forced to take over relations between artist, child and parent. The Australia Council has to come up with a world-first in paternalism, imposing a kind of toddler harness on the nations artists, where the people who think profoundly about the issues are constrained by politicians who scarcely think about them at all. In short, there was never a cultural mess like it since the epoch of iconoclasm in Byzantium.

But while artists may suffer from a new alienation in the general community, the real victims are children, children who can no longer be gazed upon without occasioning fears of paedophilia among their onlookers. In 2000, I wrote a Freudian essay recognizing the sensuality of children which has been held up as an example of a disturbing paedophilic tendency. Amazingly, I got into trouble and had to explain myself on radio for having said, back then, that the sensuality of children is integral to parental fondness. Just what did you mean by that? I was asked, as if cuddling your own child is suspect and expressing it breaches a taboo. When the essay described the oral pleasure of infantile dummy sucking, various commentators thought that they had proof of my depravity.

Wherever artistic and academic interest is suppressed, you can be sure that the general public suffers a yet more serious eradication of consciousness. As the community is harrowed of its visible affection for children, children grow up with emotionally stunted relations with their adult families. Children are being quarantined from the recognition of their sensual pleasures; and so they, too, are denied much: emotional things that are important and integral to their development and wellbeing, things that arise from the curiosity and fond empathetic wonder of adults. We are witnessing an unprecedented alienation of childhood where it is considered shameful to wonder what makes a kid giggle, in which parental curiosity is being eliminated for fear of being condemned as paedophilic.

I remember when I was a boy how I used to smile at everyone in the street. People used to smile back and I felt that I could generate this warmth between me and others. My friendliness had my parents approval; they used to admire my toothy grin. That sense of being an emotional agent in the world is progressively being denied to children and for no good reason. Nowadays, hardly any male dares look at a child much less smile at one, for fear of the friendliness being misconstrued. The relationship is increasingly suspect, with an intervention emanating from state control. What we demand of the state is that it protect children from psychological and physical violation. We do not for that reason permit the state to wipe the smile from the child’s face, to wreck what innocence we have retained between adults and children and to banish the child’s body from public view. The state has no moral right to make this incursion into family life. It never had a mandate to interfere in this way. It is a new bureaucratic barbarism, in which some ambitious brave hearts and vulgarizing politicians have persuaded the world to abandon reason, art and science.

 Voir également:

Déesse grecque d’Australie : entretien avec Polixeni Papapetrou

Le littéraire.com

21 juillet 2016

Il y a une dizaine d’années, Polixeni Papa­pe­trou a été vic­time d’une stu­pide contro­verse dans son pays. Le pré­texte en était qu’elle pho­to­gra­phiait sa fille (à l’époque âgée de six ans) nue. C’était ne rien com­prendre à ce que Polixeni Papa­pe­trou explore. Prin­ci­pa­le­ment, le thème de la trans­for­ma­tion de l’enfance à l’adolescence, de l’âge adulte à la vieillesse.
Son expé­rience de la mala­die l’a ren­due encore plus poreuse à la fra­gi­lité de la vie. La beauté reste l’essence de sa vision des femmes. A sa manière la créa­trice lutte pour leur liberté comme aussi celle de la créa­tion. L’australienne sait créer un « roman­tisme » très par­ti­cu­lier. Au lyrisme qui dis­sipe l’intelligence, elle pré­fère cette der­nière tout en demeu­rant capable d’offrir des émotions. Elles per­mettent de fran­chir le pas du passé au pré­sent et vers le futur que l’œuvre annonce sub­ti­le­ment au sein de son céré­mo­nial par­ti­cu­lier. Il est intense, dans son écono­mie de moyens l’artiste nour­rit une réelle fée­rie.
Il n’existe plus d’un côté le réel et de l’autre sa fic­tion. Ne res­tent que des signes qui se par­tagent entre l’ascèse et la sou­plesse. ils deviennent moins des parures qu’une men­ta­li­sa­tion du réel. Celui-ci change de registre et qua­si­ment de sta­tut en ce qui tient du défi plastique.

 Entretien :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Il y a tou­jours tant de choses à faire que je dois sor­tir du lit. La pre­mière chose que je fais est de pré­pa­rer le petit-déjeuner, lire le jour­nal et ache­ver mon crois­sant. La nour­ri­ture est une puis­sante moti­va­tion. Récem­ment, je suis deve­nue gour­mande des crois­sants pour le petit-déjeuner car une bou­lan­ge­rie fran­çaise s’est ouverte près de chez moi.

Que sont deve­nus vos rêves d’enfant ?
Enfant, je me rap­pelle que j’éprouvais une forte urgence de quit­ter ma famille et décou­vrir une autre vie que la mienne. Je crois que mes rêves tour­naient tous autour de l’idée de fuite : le rêve majeur était de par­tir pour l’université et je l’ai réa­lisé. Ce qui a changé ma vie pour toujours.

A quoi avez-vous renoncé ?
A rien je pense et c’est plu­tôt le contraire : j’ai beau­coup gagné.

D’où venez-vous ?
Je suis née et j’ai grandi à Mel­bourne de parents grecs. Je suis Aus­tra­lienne avec un héri­tage grec. Aussi je me res­sens comme si je venais de Grèce parce que, lorsque je visite ce pays, je me sens autant chez moi qu’en Australie.

Quelle est la pre­mière image dont vous vous sou­ve­nez ?
Sous le lit de mes parents, il y avait une boîte qui conte­nait des pho­tos de mes parents ado­les­cents en Grèce et aussi les pho­to­gra­phies de leurs pre­mières années en Aus­tra­lie. Je sor­tais ces pho­tos toutes les semaines pour les étudier. Elles étaient un mys­tère pour moi. Je ne peux pas pré­ci­sé­ment me sou­ve­nir d’une seule image comme la pre­mière mais cette boîte de pho­to­gra­phies fut cer­tai­ne­ment pour moi ma pre­mière ren­contre avec les images. Beau­coup plus tard, quand je voya­geais en Grèce, on m’a donné la seule pho­to­gra­phie sur­vi­vante de mes grands-parents que je n’ai jamais ren­con­trés. Ce n’est pas la pre­mière image dont je me sou­viens mais c’est l’image la plus mémo­rable pour moi.

Et votre pre­mière lec­ture ?
Quand j’ai com­mencé l’école pri­maire, je ne savais pas par­ler anglais. On me demanda de lire un livre d’école inti­tulé « John et Betty ». Ce livre défi­nis­sait les attentes des filles et des gar­çons de l’époque. Comme nous n’avions pas de livres en anglais à la mai­son, j’en ai volé un à l’école mais je fus décou­verte : une lettre fut envoyé à mes parents avec comme résul­tat une punition.

Qu’est-ce qui vous dis­tingue des autres artistes ?
J’éprouve beau­coup de rap­pro­che­ments avec les pho­to­graphes et les pra­ti­ciens d’autres arts et la lit­té­ra­ture. Peut-être que ce qui m’en dis­tingue — en dehors de mon passé et de ma per­son­na­lité — est l’opportunité d’avoir pu tra­vailler avec des êtres ins­pi­rés spé­cia­le­ment dans mon enfance. Je pense que j’ai eu un pri­vi­lège unique en ayant accès à leur inno­cence, leur com­pré­hen­sion, leur ima­gi­na­tion, leur intel­li­gence incom­pa­rable et leur naï­veté, leur com­pré­hen­sion natu­relle du sym­bo­lique et leur sens du mer­veilleux. Je me rends compte que tout le monde ne peut aimer la pers­pec­tive fraîche, enchan­tée de ce que les enfants peuvent appor­ter aux adultes quand ils sont trop réflé­chis et conditionnés.

Acceptez-vous le terme de pho­to­graphe fémi­niste ?
Oui, dans le sens que je ne peux dire le contraire. Je ne suis pas ouver­te­ment fémi­niste mais ce que je retiens du fémi­niste est son appré­hen­sion du pou­voir des struc­tures qui fonc­tionnent dans les lignes de démar­ca­tion de la notion de genre – ce que beau­coup de mes pho­to­gra­phies tentent de sub­ver­tir. Un thème per­sis­tant au cours de mon tra­vail est com­ment se tra­vaillent les « changes » à tra­vers les formes et par le jeu de rôle. Par exemple, mes enfants — fémi­nins et mas­cu­lins – ont été bénis habillés de la robe de bap­tême dévo­lues au sexe opposé (« Phan­tom­wise », 2002). J’ai aussi emprunté au fémi­nisme le désir de com­prendre les dyna­miques des filles (« Games of Conse­quence », 2008), le sym­bole phal­lique (« The Ghil­lies », 2013) et plus récem­ment com­ment les femmes, les fleurs et le jar­din ont été réin­ter­pré­tés par les fémi­nistes en tant que décons­truc­tion de la pas­si­vité fémi­nine que sou­ligne toute l’histoire de l’horticulture déco­ra­tive (« Eden », 2016).

Ou travaillez-vous et com­ment ?
Je tra­vaille tou­jours en Aus­tra­lie. Chaque cor­pus est créé soit à l’extérieur, soit en stu­dio. Je vais de l’un à l’autre cela, dépend du type d’espace que je désire pour entou­rer mes portraits.

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Mmm, ma mère ? C’est juste une plai­san­te­rie. Je suis une épis­to­lière quelque peu intré­pide. A peine sor­tie de mes études pho­to­gra­phiques, j’ai écrit à Richard Ave­don (et j’ai eu une belle réponse) et j’ai aussi écrit à un ancien Pre­mier Ministre aus­tra­lien pour expri­mer ma décep­tion face à son phi­lis­ti­nisme. Le seul pro­blème que j’ai à écrire est la crainte de leur faire perdre leur temps.

Quelle musique écoutez-vous ?
J’aime la musique et j’en écoute de tous les genres et de toutes les époques. Je chante sou­vent à par­tir de la petite liste de mon iPhone. Elle contient des airs popu­laires avec les­quels j’ai grandi en tant que tee­na­ger dans les années 70. La musique clas­sique repré­sente une grande par­tie de la culture de ma famille. Ma fille Olym­pia joue du vio­lon dans un orchestre et j’aime son réper­toire. Mon com­po­si­teur favori est sans doute Bach.

Quel livre aimez-vous relire ?
« Madame Bovary » de Flau­bert pour la struc­ture psy­cho­lo­gique d’Emma et com­ment celle-ci est en par­tie déter­mi­née par la posi­tion de la femme au XIXème siècle. Sa morale, son déclin finan­cier et psy­cho­lo­gique est un récit tra­gique et édifiant sur beau­coup d’aspects du XIXème siècle.

Quand vous regar­dez dans un miroir qui voyez-vous ?
Par chance moi-même. Mais c’est une grande ques­tion. En anglais, nous uti­li­sons le pro­nom réflexif “myself’ (moi-même). Mais nous pou­vons dire aussi je vois « my self » : signi­fi­ca­tion de ma nature inté­rieure. Je ne ferais pas cette allu­sion sous pré­texte que j’essaye tou­jours de com­prendre qui je suis. Comme l’appareil photo, le miroir ne ren­voie pas d’analyse. C’est à l’œuvre d’art de la proposer.

Quel lieu à valeur de mythe pour vous ?
Paris, énor­mé­ment, et pour rai­sons de pur plai­sir. Il y a d’autres villes en tant que capi­tales du monde. Londres par exemple qui est pour moi majes­tueuse et belle. Mais Paris pos­sède une gran­deur baroque et la gran­di­lo­quence du dix-neuvième siècle qui ne cessent jamais d’être intimes, lyriques, par­lantes, déco­ra­tives et gaies. Cela me rend heu­reuse d’y pen­ser. Il y a d’autres endroits qui manquent entiè­re­ment de l’élégance cha­ris­ma­tique de Paris mais qui résonnent puis­sam­ment avec moi. Les terres autour de Mil­dura, au nord-ouest de mon état de Vic­to­ria en est un exemple. Tout l’Australie pré-coloniale est char­gée d’histoires avec une signi­fi­ca­tion spi­ri­tuelle pro­fonde. Vous pou­vez tou­jours le sen­tir for­te­ment dans cette par­tie sèche mais belle que nous appe­lons le Mallee.

Quels sont les artistes dont vous êtes le plus proche ?
Ce sont des artistes qui sont des amis ou que je connais per­son­nel­le­ment. Bien sûr, pour avoir une rela­tion proche, il faut que j’admire leur tra­vail et leur engagement.

Quel film vous fait pleu­rer ?
C’est une bonne ques­tion. J’ai tou­jours et seule­ment pleuré devant les films sur l’Holocauste. Bien que je trouve ces films dif­fi­ciles à regar­der, je m’oblige à les regar­der et je demande à mes enfants (de 17 et 19 ans) de le faire afin de ne pas se trom­per sur ce qui est arrivé et de com­prendre l’histoire de leur grand-mère paternelle.

Que voudriez-vous rece­voir pour votre anni­ver­saire ?
Ah, tris­te­ment, je vou­drais que mon doc­teur me dise que je fête­rai le pro­chain après celui-ci.

Que vous ins­pire la phrase de Lacan : “L’amour c’est don­ner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas “ ?
L’idée de Lacan est un modèle du défi­cit d’amour. Il sup­pose que vous avez un dépôt fini d’actif d’amour selon lequel vous emprun­tez, simu­lez ou pro­met­tez de rendre de quoi vous man­quez. De l’autre côté, « notre » amant ne manque de rien et n’a aucun besoin de l’amour, autre­ment la rela­tion serait la dépen­dance et non de vrai amour. Cette vision est intel­li­gente mais fausse. Je dirai qu’il pro­pose une réa­lité proche de l’offrande par­ti­cu­lière des fleurs. Vous n’avez pas de fleurs et per­sonne pour les rece­voir (comme mon mari par exemple). On peut donc consi­dé­rer que c’est inutile. Mais le miracle de l’amour fait que plus on donne, plus on doit don­ner. Ce n’est pas un modèle défi­ci­taire mais génératif.

Et celle de Woody Allen : « la réponse est oui mais quelle était la ques­tion » ?
Nous connais­sons cette énigme. La ques­tion doit être : « La vie a-t-elle un sens ? ». Bien sûr, la réponse est oui. Mais après cette affir­ma­tion, nous ne connais­sons tou­jours pas la ques­tion. Et toutes les autres et belles ques­tions séman­tiques suivent. L’art, la musique ont-ils un sens ? Oui ! Mais quelle est la question ?

Quelle ques­tion ai-je oublié de vous poser ?
Aimez-vous faire du shop­ping ? Et la réponse est…

Pré­sen­ta­tion, entre­tien et tra­duc­tion réa­li­sés  par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le 18 juillet 2016.

Voir de plus:

L’art pervers

Célèbre pour ses tableaux et photos de petites filles, Graham Ovenden vient d’être reconnu coupable d’actes de pédophilie sur ses modèles. La Tate Gallery cache ses images. Connaître la vie d’un artiste joue-t-il sur l’appréciation de son oeuvre?

Eric Albert (Londres, correspondance)

LE MONDE CULTURE ET IDEES

02.05.2013

Attention, sujet tabou. Pour cet article, plusieurs commentateurs de la scène artistique britannique ont refusé de nous répondre. La Tate Gallery n’a pas donné suite à nos demandes répétées d’entretien. Et nous avons hésité sur l’attitude à adopter : fallait-il ou non montrer les oeuvres de Graham Ovenden ?

Né en 1943, l’artiste britannique s’est fait connaître par ses photographies d’enfants de rue, avant de devenir une figure contestée de la peinture pop art. Le 2 avril, il a été reconnu coupable de pédophilie pour six chefs d’accusation concernant l’indécence envers un mineur et un chef d’accusation concernant la molestation sexuelle de mineur.

Quatre femmes, qui avaient posé pour lui enfants, l’accusaient d’avoir abusé d’elles entre 1972 et 1985. Elles ont raconté notamment qu’il leur mettait un foulard sur les yeux pour organiser des « jeux de dégustation » menant à des abus sexuels oraux.

POSES PARFOIS AMBIGÜES

La peine n’a pas encore été prononcée, et Graham Ovenden – qui clame son innocence – peut faire appel. Il a déjà connu des démêlés avec la justice, notamment pour possession d’images indécentes de mineurs, mais il avait chaque fois été blanchi.

Deux jours après la condamnation, la Tate Gallery, qui possédait trente-quatre de ses oeuvres, a décidé de les retirer de la vue du public. Ces photos de jeunes filles plus ou moins dénudées, dans des poses parfois ambiguës – l’une montre clairement le pubis –, n’étaient pas exposées mais elles étaient disponibles sur le site Internet, et elles pouvaient être vues sur rendez-vous. Ce n’est plus le cas.

La décision est controversée. Les oeuvres, jugées intéressantes avant le procès, sont-elles soudain différentes ? Ont-elles perdu leur valeur artistique ? « C’est une décision absurde de la Tate », répond d’emblée Anthony Julius, avocat, auteur de plusieurs ouvrages sur la transgression dans l’art.

Mais après réflexion, il se reprend : « Je ne serais peut-être pas arrivé à la même conclusion que la Tate, mais finalement, la décision est raisonnable et défendable. Si les photos montrent des jeunes filles qui ont été abusées, il est logique d’avoir un mouvement de recul. »

RESPECTER LES VICTIMES

Pour Matthew Kieran, professeur de philosophie et d’art à l’université de Leeds, toute la question est là : quelle que soit la valeur artistique des oeuvres, il faut respecter les victimes. « La Tate a pris la bonne décision, parce que, moralement, les modèles sont en droit de ne pas vouloir être exposées. » Le problème est que les noms des quatre plaignantes n’ont pas été publiés pour des raisons légales : personne ne sait donc si elles figurent sur les photos de la Tate.

Le Monde a décidé de ne pas publier, pour cette page, de photos ou de peintures de Graham Ovenden montrant de très jeunes filles nues. Nous risquerions, puisque nous ignorons l’identité des femmes qui ont déposé plainte, de montrer des jeunes filles qui ont été abusé avant ou après les séances de pose avec le photographe.

Nous publions en revanche des portraits de Maud Hewes qui, jeune fille, a posé à de nombreuses reprises pour Graham Ovenden : elle a témoigné n’avoir jamais été abusée par l’artiste.

Dans certaines de ces images, l’ambiguïté saute aux yeux. Et voilà toute la difficulté : c’est précisément ce qui en fait l’intérêt. « Même en imaginant que ces oeuvres aient été réalisées par quelqu’un qui n’avait rien fait de mal, ces images sont troublantes, souligne le philosophe Matthew Kieran. Elles montrent des petites filles sexualisées, et rappellent que des pulsions sombres peuvent exister en chacun de nous. Il n’est pas question d’agir sur ces pulsions, mais cela ne veut pas dire qu’elles n’existent pas. »

EGON SCHIELE EN PRISON

Pour le philosophe, ces oeuvres soulèvent des questions intéressantes, si pénibles soient-elles. C’est pour cela qu’il avertit : il ne faut pas détruire le travail de Graham Ovenden ou imposer une censure d’Etat. Dans de nombreuses années, quand les victimes ne seront plus vivantes, il sera de nouveau possible de les exposer, estime-t-il.

C’est d’ailleurs le cas de bien des oeuvres. En 1912, Egon Schiele (1890-1918) avait été condamné à vingt et un jours de prison après avoir abusé d’une fillette de 12 ans – la jeune fille avait cependant retiré son accusation pendant le procès. Les toiles du peintre autrichien n’en sont pas moins exposées dans les musées du monde entier. Des corps anguleux et nus, parfois de très jeunes femmes, laissant voir avec précision les organes génitaux.

L’artiste britannique Eric Gill (1882-1940), qui a notamment réalisé les bas-reliefs du chemin de croix de la cathédrale catholique de Westminster, à Londres, est également un cas qui laisse songeur. Il a eu des relations incestueuses avec sa soeur, violé ses enfants, et eu des expériences sexuelles avec son chien. Ecstasy, un bas-relief présentant un couple en pleine fornication, est aujourd’hui en possession de la Tate. Connaître les méfaits de l’artiste change-t-il quelque chose à l’appréciation de son oeuvre ?

Voir de :

De la pédophilie en littérature

Frédéric Beigbeder

Lire

Novembre 2009

Ouh là là! Quel titre effrayant! Que vais-je bien pouvoir dire sur ce sujet sans déclencher une avalanche de courrier? ! Depuis l’affaire Marc Dutroux (1996), la pédophilie est le sujet tabou par excellence. Tout écrivain qui s’avise d’y toucher risque d’être victime d’un lynchage immédiat. Puis-je rappeler, avant de me griller complètement, deux principes de base? 1) Il existe une grande différence entre le fantasme littéraire et le passage à l’acte criminel. 2) On doit pouvoir écrire sur tous les sujets, surtout sur les choses choquantes, ignobles, atroces, sinon à quoi cela sert-il d’écrire? Voulons-nous que les livres ne parlent que de choses légales, propres, gentilles? Si l’on ne peut plus explorer ce qui nous fait peur, autant foutre en l’air la notion même de littérature. Ces deux principes étant posés, il est temps de susciter ma levée de boucliers. À mon avis, l’écriture doit explorer AUSSI ce qui nous excite et nous attire dans le Mal. Par exemple, il faut avoir le courage d’affronter l’idée qu’un enfant est sexy. La société actuelle utilise l’innocence et la pureté de l’enfance pour vendre des millions de produits. Nous vivons dans un monde qui exploite le désir de la beauté juvénile d’un côté pour aussitôt réprimer et dénoncer toute concupiscence adulte de l’autre.

Le roman doit-il se laisser brider par cette schizophrénie? La chasse aux sorcières qui vient d’être ranimée par l’affaire Polanski, puis le délire sur Frédéric Mitterrand (annoncé par l’attaque de François Bayrou sur Daniel Cohn-Bendit) oublient ce qui est en vente dans les librairies. Disons les choses clairement : ceux qui s’indignent avec tant de virulence doivent brûler une longue liste d’ouvrages. Messieurs et Mesdames les censeurs, dégainez vos briquets! Vous avez de l’autodafé sur la planche : Le blé en herbe de Colette, Si le grain ne meurt d’André Gide, Lolita de Nabokov, Il entrerait dans la légende de Louis Skorecki, Au secours pardon de votre serviteur, Rose bonbon de Nicolas Jones-Gorlin, Les 120 journées de Sodome du marquis de Sade, Ivre du vin perdu de Gabriel Matzneff, Les amitiés particulières de Roger Peyrefitte, La ville dont le prince est un enfant d’Henry de Montherlant, Il m’aimait de Christophe Tison, Le roi des Aulnes de Michel Tournier, Pour mon plaisir et ma délectation charnelle de Pierre Combescot, Journal d’un innocent de Tony Duvert, Mineure de Yann Queffélec, Les chants de Maldoror de Lautréamont, Microfictions de Régis Jauffret, Moins que zéro de Bret Easton Ellis, Mémoire de mes putains tristes de Gabriel Garcia Marquez, Enfantines de Valéry Larbaud, Histoire de ma vie de Casanova ou même, quoique en version platonique, Mort à Venise de Thomas Mann doivent rapidement être incendiés! Ma liste n’est pas exhaustive. Je remercie les maccarthystes français anti-pédophilie de m’aider à compléter cette liste d’autodafés en envoyant leurs lettres de délation au magazine car je suis sûr que j’en oublie et j’ai hâte de les lire… pour mieux être révolté, bien sûr, et avoir un regard désapprobateur sur ces œuvres! C’est donc le sourcil froncé que j’aimerais terminer sur une citation, insupportablement comique, tirée du Manuel de civilité pour les petites filles à l’usage des maisons d’éducation (1926) de Pierre Louys : « À partir de l’âge de huit ans, il n’est pas convenable qu’une petite fille soit encore pucelle, même si elle suce la pine depuis plusieurs années. » Ah! zut zut, nous voilà bien. Que faire de ce numéro de Lire avec cette phrase dedans? Doit-on aussi le brûler à présent?

Voir par ailleurs:

Is it wrong to admire Paul Gauguin’s art?

He changed painting for ever, but Paul Gauguin’s despicable lifestyle presents a challenge to our appreciation of his greatness, says Alastair Smart.

Much of the power of Paul Gauguin’s most famous works derives from our uncomfortable knowledge of the context they were created in

Life’s not easy as a Paul Gauguin fan. You are on the defensive too much to be effusive. Gauguin was both a syphilitic paedophile and an artist more important than Van Gogh. See the problem? Foul man, fine artist. Some say our knowledge of the former should change our opinion on the latter. Others, myself among them, think otherwise.

The trouble we aesthetes have, though, is that in Gauguin’s case – just like Van Gogh’s – his life was so dramatic it’s hard not to read the biography on to the art. Indeed, much of the power of his most famous works – the Polynesian-babe paintings – derives from our uncomfortable knowledge of the context they were created in. Although rendered innocent and unerotic, these brown-skinned nudes were more than just Gauguin’s models; they were his sex slaves, too.

Feminists have justifiably given the Parisian a good hammering down the years. After dumping his wife and five kids, Gauguin upped sticks to Martinique, Brittany, Arles (where he spent nine notorious weeks with van Gogh in 1888), and finally the South Pacific islands of Tahiti and Hiva Oa. He took three native brides – aged 13, 14 and 14, for those keeping score – infecting them and countless other local girls with syphilis. He always maintained there were deep-rooted ideological reasons for his emigration, that he was quitting decadent Paris for a purer life in a fecund South Seas paradise, but one wonders how pure things really were in the hut he christened La Maison du Jouir (“The House of Orgasm”).

In short, posterity has Gauguin down as a sinner, and his posthumous punishment is a lack of exposure. The forthcoming retrospective at Tate Modern is the UK’s first major Gauguin show in 50 years.

Contrast that with the mass pilgrimage to the Royal Academy last winter for The Real Van Gogh. A marketing masterstroke, that exhibition showed the Dutchman’s works alongside letters he wrote. Avidly we looked for the story behind the art, for a glimpse into the mind of a genius, almost disregarding the very reason we proclaimed genius to begin with: the paintings themselves.

But perhaps Van Gogh’s art isn’t enough any more. Yes, it was unique, and brilliant in its day, but those boots, sunflowers and cypress trees have become rather old hat. They’re fit for greetings cards, fridge magnets and hotel-wall reproductions, but no longer for inspiring the wow factor. Gauguin, by contrast, was too much of a cad in life to ever reach such heights of commodification in death. Besides which, his outrageous range of colours is poorly served by reproduction. They have to be seen to be believed – which makes the Tate show all the more exciting.

It’s often held against Gauguin that he couldn’t draw (they said the same about Titian) and that his figures are crudely shaped (well, it never did his disciple Picasso any harm). But who cares about that when his colouring is so sumptuous?

Inspired by the flat fields of unmodulated colour in Japanese prints, Gauguin cast realism aside in a quest for more profound meaning. He had no time for naturalistic appearance or the Impressionists’ shimmering evocations of it: that was too superficial. He believed, rather, in “the music of painting”, in finding a harmony of intense colours to reflect the deeper harmony of the universe. Think of 1897’s meditation on the course of human life, D’où venons-nous?, where the complementary golds and browns of Tahitian bodies are set against the complementary blues and greens of the tropical glade.

With his patches of strong, undiluted colour, it was but a small step to Matisse – and the rest, as they say, is art history. But how sincere were Gauguin’s claims of taking painting to a higher realm? Many peers distrusted an ex-stockbroker who had turned to art only in his late twenties. “He’s not a seer, he’s a schemer,” one-time mentor Camille Pissarro railed, arguing that Gauguin never really lost his capitalist streak; that with his paintings of sun-soaked islands, Gauguin was just cashing in on the Parisian bourgeoisie’s fondness for all things “other”.

As its title, Gauguin: Maker of Myth, suggests, the Tate show will tackle this charge head-on. Far from revealing any deep truth, were Gauguin’s images of the South Pacific really just contrived, faux-exotic picture postcards? The case for the prosecution is strong – take Noa Noa, his journal about life on Tahiti. The occult local legends it relates were actually lifted from a Dutch ethnographer’s accounts of the 1830s. Likewise, his renderings of “Polynesian” statuary were largely inventions, inspired by photographs of South-East Asian art he brought from France.

Gauguin had never been a stranger to mythologising, of course. Part of our perception of Van Gogh as a mad, tortured genius stems from Gauguin’s tales of their troubled weeks together in Arles – most notably that of the Dutchman “charging at” him menacingly, “razor in hand”. And Gauguin was a fine self-mythologiser, too. As a self-portrait such as 1889’s Christ in the Garden of Olives exemplifies, he even embraced the role of Christ: martyr for a better type of art that no one else grasped.

So, was he a fraud? The romantic in me likes to think not. Besides, moving for good to a hut halfway around the world isn’t really the sort of thing you do lightly. If he was deceiving anyone with his idyllic island pictures, it was most probably himself. To Gauguin’s disbelief, Tahiti wasn’t the “august land” he claimed or had expected – there were too many French missionaries for that.

In some paintings, one senses another dark truth surfacing, too: that however hard he tried to “go native”, Gauguin always felt like an outsider, unable to share in the islanders’ profound mysteries. Consider The Ancestors of Tehamana (a portrait of his wife, wearing a high-necked missionary dress). Tehamana sits in front of a frieze that depicts the alien combination of a Buddhist idol, indecipherable glyphs and two evil spirits. She smiles at us, sort of, with all the enigma of a Polynesian Mona Lisa. Beneath the Westernised clothing, and in all but the sexual sense, it seems Gauguin found her impenetrable.

His pioneering work with colour and form make the Tate retrospective long overdue. Along with Cézanne, Gauguin must rank as one of the two fathers of modern art, and one hopes he’ll now re-emerge – with characteristic brilliance – from his Dutch sidekick’s shadow.

Last year, German art historians voiced the theory that Van Gogh’s ear had actually been hacked off by Gauguin with his fencing sword. Nonsense, of course, but it struck a chord with the public, partly because we’re engrossed by every detail of the turbulent maestros’ coming together, but more because it reflected the distinct images we have of them. In the popular imagination, Gauguin is considered the sinner to Van Gogh’s saint. A Rolling Stone to Van Gogh’s Beatle. The 1956 movie Lust for Life captured this perfectly, with Anthony Quinn as the brutish Paul opposite Kirk Douglas’s fragile and unhinged Vincent.

It’s as though we feel a collective guilt for our forebears’ failure to spot Van Gogh’s genius while he was alive, and we assuage it by blaming that bounder Gauguin for all the heated clashes that hastened the Dutchman’s demise. He was a graceless survivor, and everyone prefers a heroic victim. No matter how majestic Gauguin’s canvases, it’s hard finding sympathy for the devil.

  • ‘Gauguin: Maker of Myth’ is at Tate Modern from Sept 30 to Jan 16 (020 7887 8888)

Nuit debout: Le problème avec les morts mal enterrés, c’est qu’ils reviennent (Occupy the Republique: With the government’s proposed reform of the labor code, France’s far left finds itself a providential rallying cry for its anti-capitalism)

18 avril, 2016
https://i0.wp.com/www.lemondejuif.info/wp-content/uploads/2014/07/DSCN1348.jpgZwastiskaRepubliquemerci-patron«Occupons République sans l'État et sa police.» Les occupants critiquent l'usage de la force par les autorités. Chacune des trois Nuit Debout a été dispersée par les policiers.«Désobéis aux lois injustes»«L'insoumission est la solution», peut-on dire sur cette bannière de plastique étirée entre deux piliers, le 2 avril, place de la République.

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Saccage1
Parler de liberté n’a de sens qu’à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre. George Orwell
La liberté peut être menacée par les abus de la liberté comme par ceux du pouvoir. James Madison
Pour séduire les Français issus de l’immigration, le collectif table aussi sur un autre discours : la lutte contre colonialisme. Youssef Boussoumah, du PIR, intronisé porte-parole par le reste du collectif, est, avec trente ans de militantisme derrière lui, le « papa » du collectif. Le PIR est né en 2005 en réaction à la loi d’interdiction des signes religieux à l’école. « La fracture coloniale est à l’oeuvre en France. La Palestine vit aussi une injustice suprême, c’est la dernière cause coloniale. » Tous l’assurent, la question reste avant tout politique. Haoues Seniguer, chercheur au Groupe de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient, confirme en partie cette hypothèse : « Certains dans ces mouvements se mobilisent aussi au nom d’un référent commun à savoir l’islamité des Palestiniens. Mais ils savent qu’ils n’ont pas intérêt à confessionnaliser ce conflit sous peine de perdre des soutiens. » Le NPA, seule formation politique à les soutenir, se dit parfois gêné par les slogans religieux lancés lors des manifestations. Omar Al-Soumi assume pourtant que des groupes très religieux et proches du Hamas comme le Collectif du cheikh Yassine défilent à leur côté : « Cela ne nous dérange pas dans la mesure où nous soutenons toutes les résistances et la lutte armée. La diplomatie et la négociation n’ont jamais abouti. » Le Monde
Des manifestations suivies d’émeutes fleurissent partout, et nous donnent envie de renommer la ville lumière Paristan. Des commerces juifs, des synagogues, des individus juifs, sont pointés du doigt sur les réseaux sociaux et attaqués par une horde de sauvages qui ne savent même pas mettre Gaza sur une carte. Des gauchistes en mal de combats défient le gouvernement en allant manifester là où des émeutiers brûlent des drapeaux israéliens et exhibent des messages antisémites d’un autre âge, accompagnés de drapeaux du djihad et du hezbollah. Des Français « en ont marre » de cette importation du conflit, mais ne se prononcent pas, et attendent juste que ça passe en évitant certains quartiers les jours de manif. (…) Des gens prennent parti sans même se demander ce qu’ils feraient à la place d’un militaire israélien de 20 ans face à un gazaoui de 14 ans qui lui tire dessus avec une mitraillette. Ces mêmes gens prennent parti sans même se demander ce qu’ils feraient si eux et leurs enfants subissaient des bombardements quotidiens, et cerise sur le cheese cake, l’opprobre de la communauté internationale. Ces mêmes gens ne se rendent pas compte que nous aussi, israéliens, avons mal pour les civils tués quotidiennement. Et c’est pourquoi nous sommes fiers de cette armée qui prévient, qui essaye de limiter autant que possible les pertes civiles.  (…) Alors vous savez quoi ? Je crois qu’à un moment, je vais m’en foutre de ce que vous pensez. Du fait que la levée de boucliers a eu lieu quand le gouvernement français a soutenu Israël et a interdit les manifs, mais que personne ne dit rien quand l’état débloque 11 millions pour Gaza, alors que tout le monde sait très bien où va aller cet argent. (…) Nous n’allons pas nous excuser d’être en vie parce que l’état israélien fait tout pour protéger ses civils. Alors non, je ne répondrai plus aux « oui mais à Gaza quand même y’a vachement de morts ». (…) Vous pensez avoir tout compris au conflit israélo palestinien en prenant parti pour le plus faible ? Vous oubliez une chose. Israël n’est pas en conflit contre la Palestine. Mais contre le Hamas. Qui est responsable de la mort de centaines de civils. Le hamas n’est pas plus un mouvement de résistance que Boko Aram. Le hamas ne veut pas deux états, il veut détruire Israël. (…) Alors vous, la « majorité silencieuse » qui a « hâte que cela s’arrête », réveillez-vous. Quant à vous, les manifestants du dimanche (et du samedi aussi), qui vous prenez pour Che Guevara parce que vous brûlez des drapeaux israéliens le visage masqué en criant « Hitler reviens » et parce que vous détruisez le bitume parisien, sachez une chose : personne n’est dupe. Vous n’apportez rien à la cause palestinienne si ce n’est de la désolation. Vous desservez tellement votre cause que plus personne ne vous croit.  Alors oui, peut être que je dormirai mieux si je m’en fous. Si je ne regarde plus ce drapeau du djihad qui trône place de la République un samedi après midi d’été au cours d’une manifestation interdite, et organisée quand même par des partis politiques dont le NPA … Sophie Taieb
De Margerie est mort. famille taittinger en deuil. Les grands feodaux sont touches. Ils sont fragiles. Le successeur nous volera t il moins. Gérard Filoche
Je devine les hommages, les louanges, l’encensement du « grand patron » etc. La propagande pour faire croire que ces gens-là nous sauvent alors que ces puissants-là nous coulent, siphonnent nos salaires, bloquent nos emplois, polluent, détruisent l’environnement,  tournent le dos aux choix citoyens… Gérard Filoche
J’étais au café Le Conservatoire, avenue Jaurès. Les lycéens avaient fini par charger après avoir été bloqués pendant 40 minutes par les CRS. Forcément, les policiers ont chargé en retour et toutes les personnes qui se trouvaient en terrasse et d’autres personnes pas du tout impliquées dans la manif, se sont retrouvées au milieu de tout ça. Ils ont lancé leurs lacrymogènes sans réfléchir sur les personnes en terrasse vu que les lycéens ont vite reculé. Alors j’ai “gueulé” sur eux en disant aux CRS qu’ils s’en prenaient à n’importe qui, sans réfléchir. Là, je me me suis pris un coup violent et non justifié, je suis encore choquée. Tamara
C’est l’oeuvre de gens isolés qui ont noirci un mouvement avec lequel ils n’ont rien à voir. Il faut qu’on réagisse car sinon l’opinion va croire qu’on est des malades et que ces gens-là nous représentent. Participant à Nuit debout
 Céder à la violence est contre-productif et fragilise le mouvement. S’attaquer à des biens privés qui n’ont aucune portée symbolique jette un discrédit. Projet de communiqué de presse Nuit debout
C’est une stratégie délibérée pour décrédibiliser Nuit debout. Nous ne sommes pas dupes. Participant à Nuit debout
Il faut entendre cette colère qui fait suite à des années d’injustice sociale et de mépris. Projet de communiqué Nuit debout
Il y a un débat car certains contestent le jugement moral porté sur ces violences. Membre du pôle presse Nuit debout
Il y a une certaine ambiguïté dans le positionnement de l’organisation. La violence est très clairement marginale, mais cette frange est-elle à l’intérieur ou à l’extérieur de Nuit debout ? On est dans une zone grise... Les violences débutent toujours vers 1 heure du matin à la fin du concert lorsque des gens qui n’ont participé à aucun débat de la journée, généralement après une forte consommation d’alcool ou de drogue, vont au contact des policiers pour les agresser. Les forces de l’ordre essaient de les contenir, mais c’est très violent. Ça pourrait déraper. Pour ne pas disparaître, Nuit debout doit définir des objectifs, une stratégie et une tactique. Pour l’instant, on n’y est pas encore. C’est une question bien plus cruciale que le comportement d’une centaine de casseurs…  Laurent (participant Nuit debout)
On regarde les gens tout casser, uriner partout… On n’a pas formellement ordre de ne pas bouger, c’est que les ordres ne viennent pas. On est là, mais on ne peut pas intervenir. (…) C’est le même public, vous avez juste deux ou trois bobos qui se greffent pour fumer des joints. Les gens veulent faire une ZAD sur la place. Ils demandent des pissotières, et puis après ce sera des tentes, des mecs monteront des cabanes. Les CRS et policiers sont écœurés car on ne fait plus rien et quand on le fait on nous fait des reproches. Etienne (CRS)
Le Premier ministre a présenté ce lundi une nouvelle mouture aux partenaires sociaux. Les mesures les plus polémiques ont été retouchées. (…) Le barème qui devait plafonner de façon impérative les indemnités prud’homales, une des mesures-phares du projet de loi travail, sera seulement « indicatif » en raison de l’hostilité d’une grande partie des syndicats, a annoncé Manuel Valls aux partenaires sociaux réunis à Matignon. (…) Les critères de licenciements économiques précisés par l’avant-projet de loi travail ne seront pas modifiés, mais le juge pourra vérifier que les multinationales n’organisent pas artificiellement leurs difficultés économiques sur le territoire français pour licencier, a annoncé lundi Matignon. (…) Le plafond du compte personnel de formation (CPF) sera relevé de 150 à 400 heures pour les salariés sans diplôme, ce qui leur permettra « d’accéder à un niveau supplémentaire de qualification tous les 10 ans ». (…) Le compte épargne-temps, un dispositif qui permet de stocker des congés pour se les faire payer ou les décaler dans le temps, ne sera pas inclus dans le futur compte personnel d’activité, comme le réclamaient certains syndicats, selon Matignon. La proposition syndicale, qui suscitait l’inquiétude du patronat, ne figure pas dans les modifications du projet de loi travail présentées par le Premier ministre Manuel Valls aux partenaires sociaux à Matignon. Les dirigeants de petites et moyennes entreprises (PME) ne pourront pas appliquer le forfait-jours ou moduler les astreintes sans passer par un accord collectif, mais ils pourront négocier avec un salarié mandaté par un syndicat s’ils n’ont pas de représentation syndicale. Le Point
Une critique courante consiste à dire : « avec cette loi, la durée du travail quotidienne pourra passer à 12 heures par simple accord d’entreprise » Face à une telle critique, il convient de préciser que la durée quotidienne maximale de travail est actuellement fixée à 10 heures bien que certaines dérogations au dépassement de cette durée soient possibles. Celles-ci nécessitent cependant soit l’autorisation de l’inspecteur du travail, soit de conclure un accord collectif prévoyant ce dépassement sans que ce dernier ne puisse dépasser 12 heures ! (…) Une autre critique très courante, sans doute parce que le chiffre invoqué marque l’esprit de l’auditeur non informé, consiste à affirmer qu’« avec cette loi, il sera possible de faire travailler les salariés jusque 60 heures par semaine » Ici encore, la critique fait fi du contenu actuel du Code du travail puisque ce dernier prévoit qu’ »en cas de circonstances exceptionnelles, certaines entreprises peuvent être autorisées à dépasser pendant une période limitée le plafond de 48 heures, sans toutefois que ce dépassement puisse avoir pour effet de porter la durée du travail à plus de 60 heures par semaine. » Il convient de préciser que ce « super-plafond » de 60 heures existe depuis 1979 et nécessite de toute manière une autorisation administrative. (…)  Certains justifient leur opposition par le fractionnement des temps de repos créé par cette « loi scélérate ». Or, les dispositions actuelles prévoient déjà qu’un accord d’entreprise ou d’établissement peut déroger à la durée minimale de repos quotidien de 11 heures, notamment pour assurer une continuité du service en cas de surcroît d’activité ou de travaux urgents sans réduire la durée du repos en deçà de 9 heures. [Sur] les temps d’astreintes, déjà considérés comme du temps de repos (…) L’article L.3121-6 actuel considère que « exception faite de la durée d’intervention, la période d’astreinte est prise en compte pour le calcul des durées minimales de repos quotidien et de repos hebdomadaire » (…) l’avant-projet de loi (…) reprend exactement le droit existant. (…) Une des critiques les plus virulentes contre ce projet de loi serait le fait, d’après ses détracteurs, qu’ « un simple accord d’entreprise pourra abaisser la majoration de rémunération des heures supplémentaires de 25% à 10% » Or, le droit actuel permet déjà à un accord d’entreprise de réviser le taux de majoration des heures supplémentaires sans qu’il puisse être inférieur à 10%4, et ce depuis la loi 2004-391 du 4 mai 2004. [Sur] la limitation du nombre de congés pour événements familiaux (…) selon de nombreux détracteurs, la durée des congés en cas de décès d’un proche sera réduite. (…) Ici encore, l’avant-projet de loi prévoit (…) qu’à défaut d’accord, le salarié a droit, grâce à ce projet de loi, à un jour de congé supplémentaire pour le décès d’un proche (hors enfants et conjoints) par rapport au droit antérieur. Le reste demeure inchangé. La critique n’aurait de sens que si, et uniquement si, les syndicats acceptaient d’aller en-deçà du minimum prévu par les dispositions supplétives. Qui peut sérieusement penser qu’une telle chose pourrait advenir ? C’est à ce point précis de sa vérification que le spécialiste du droit du travail réalise que l’opposition de la « société civile » à cet avant-projet est une opposition à un contenu largement fantasmé, et non à son contenu réel. (…) [Sur] le licenciement économique (…) l’avant-projet de loi (…) n’apporte que des évolutions mesurées. D’abord, il vient préciser le motif économique de licenciement relatif aux difficultés économiques de l’entreprise (…) [et] incorpore dans la loi les motifs économiques créés par la jurisprudence ces vingt dernières années, à savoir la réorganisation de l’entreprise nécessaire à la sauvegarde de sa compétitivité et la cessation d’activité de l’entreprise. Sur ce point, il s’agit davantage d’une codification à droit constant que d’une réelle évolution. (…) Enfin, l’avant-projet de loi apporte un réel changement : l’appréciation des difficultés économiques, des mutations technologiques ou de la nécessité d’assurer la sauvegarde de sa compétitivité s’effectue au niveau de l’entreprise si cette dernière n’appartient pas à un groupe et, dans le cas contraire, au niveau du secteur d’activité commun aux entreprises implantées sur le territoire national du groupe auquel elle appartient. Actuellement, une entreprise appartenant à un groupe voit les difficultés économiques appréciées au niveau du secteur d’activité du groupe auquel elle appartient, c’est-à-dire à un niveau mondial. Une telle solution avait pour effet de priver de cause un licenciement justifié par la situation catastrophique du marché en France au motif que le secteur d’activité en cause se portait fort bien en Chine, au Royaume-Uni ou en Afrique du Sud. Une appréciation du motif économique au niveau du territoire national permettra d’éviter que ce genre d’absurdités ne prospère à l’aveir (…) [Sur] les ruptures pour inaptitude (…) la loi telle que rédigée actuellement oblige l’employeur à rechercher un emploi – dans son entreprise ou dans son groupe – pour un salarié inapte à tout emploi dans l’entreprise (sic) S’ajoute l’obligation de reprendre le paiement du salaire un mois après le prononcé de l’inaptitude et les contentieux riches en la matière, l’inaptitude au travail est un sujet onéreux dans les professions à risques. La réforme envisagée avance une nouvelle possibilité de licencier le salarié inapte en écartant cette obligation aberrante dès lors que l’état de santé du salarié fait obstacle à tout reclassement dans l’entreprise. Autrement dit, enfin, « à l’impossible, nul n’est tenu ». [Sur] la modulation allongée Notre droit du travail prévoit que la période de référence maximale de calcul du temps de travail est l’année. Avec la réforme, cette période pourra s’étaler jusqu’à 3 ans. Le marché du travail soumis à divers aléas se doit d’être souple : la loi permet donc par divers moyens de faire varier la durée du travail sur certaines périodes, en prévoyant des périodes hautes et des périodes basses d’activité tout en respectant sur cette période la durée légale du travail. Cependant, cette modulation du temps de travail ne peut actuellement s’effectuer que dans le cadre de l’année. La réforme vient donner de la souplesse au cadre rigide de la modulation en augmentant cette période de modulation: sur maximum 3 ans en cas d’accord collectif ; Sur maximum 16 semaines par décision unilatérale de l’employeur. Même si la période est augmentée, il faut savoir que les protections actuelles sont reprises dans l’avant-projet de loi et permettent de garantir au salarié une juste rémunération : Toute heure effectuée au-delà de la limite haute d’activité est payée en heures supplémentaires ; Toutes heures supérieures à la durée légale de travail à la fin de la période de référence sont également des heures supplémentaires. [Sur] les avantages individuels acquis  (…) source d’erreur et d’imprécision depuis des années, faute de pouvoir déterminer avec exactitude ce qui constitue un « avantage individuel acquis », la réforme El-Khomri propose de les supprimer purement et simplement et d’y substituer un principe du maintien de la rémunération perçue lors des douze derniers mois. (…) Une des critiques diffusée sur la toile depuis la publication de l’avant-projet de loi concerne l’irrespect du projet pour le principe de hiérarchie des normes (…) Or, la possibilité pour un accord collectif d’entreprise de déroger à la loi ou aux conventions de branche n’est pas nouveau. (…) Toutefois, il est vrai que cet avant-projet amplifie encore le mouvement amorcé en 1982 et renforcé en 2008. (…) Afin de renforcer la légitimité des accords collectifs (appelés à prendre une place plus importante encore), la condition d’audience électorale déterminant la validité des accords est portée de 30% à 50%. Autrement dit, pour qu’un accord soit valable, les syndicats signataires doivent représenter au moins la moitié des suffrages exprimés lors des dernières élections professionnelles, et non plus seulement 30%. Le seuil étant plus élevé pour avoir un accord valable, la valeur de la signature des syndicats augmente, et par là, leur pouvoir de négociation. (…) Loin d’être une régression abominable, ce texte est en réalité à droit constant pour la partie « temps de travail » -celle qui cristallise les appréhensions les plus fortes. Cet avant-projet de loi n’est pas non plus révolutionnaire : contenant des évolutions réelles, il n’a toutefois pas la portée démesurée que certains essaient de lui prêter. (…) Il apparaît clair que le plus gros de l’opposition au sein de la société civile repose sur deux piliers : l’ignorance et le réflexe pavlovien de haine du patron. La motivation des syndicats semble tout à fait différente : comprenant bien que la partie sur le temps de travail est à droit constant, leur opposition vise avant tout d’autres points du texte, relatifs notamment au licenciement économique ou à l’encadrement des indemnités versées dans le cadre d’un litige prud’homal. La motivation de certains politiciens de la « Vraie Gauche » relève du calcul politique. Le contenu du texte leur importe peu : il s’agit de créer un casus belli en utilisant l’ignorance des uns et les intérêts bien compris des autres pour obtenir une primaire en vue de 2017. Albin Hourder et Johan Honnet
#‎NuitDebout‬ appelle à la mobilisation de tou.te.s ! Nous sommes le 33 mars, il pleut mais la place est toujours remplie. Les assemblées générales se poursuivent dans la joie, l’écoute et le partage. Depuis le premier jour, la #NuitDebout appartient à tou.te.s et s’inscrit comme véritable assemblée citoyenne. A ceux qui sont déjà présents avec nous, un grand merci. Pour construire ce modèle de rassemblement, nous en appelons à chacun.e, quels que soient ses compétences, sa personnalité, ses convictions, son appartenance, son milieu ou son besoin. Vos propositions… nos propositions bâtiront la pensée commune de ce mouvement sans frontières. Dès maintenant et à toute heure, rejoignez-nous avec vos idées et vos moyens pour que s’organise un lieu structuré qui se réinvente chaque jour. Page Facebook
Nous étions nombreux à la Bourse du travail le 23 février dernier. Le journal Fakir avait pris l’initiative de cette soirée « Leur faire peur » dans la lancée de l’énergie des salles bondées où était projeté le film Merci Patron. Syndicalistes, intellos, zadistes, ouvriers, mal-logés, étudiants, précaires… Ce soir-là nous nous sommes retrouvés, nous nous sommes rencontrés, nous avons échangé. Tous ont parlé des nombreuses mobilisations en cours et de leur nécessaire convergence pour construire autre chose A la question « COMMENT LEUR FAIRE PEUR ? », la réponse a été unanime : « Nous ne rentrerons pas chez nous après la manif du 31 mars ». LE JEUDI 31 MARS, on participe donc aux manifestations. Mais après le défilé, on ne rentre pas chez nous. On occupe une place, un lieu, on verra bien où. On fait une projection géante de Merci patron !, à rigoler tous en chœur. On se fait des concerts pour la bonne humeur. Et aussi, surtout : on cause. On essaie d’inventer un truc, un point de fixation des espoirs et des luttes. Nous sommes un collectif informel réunis autour de la dynamique du film merci Patron et de l’équipe du journal Fakir, composé d’intermittents, de syndicalistes et de citoyens engagés, déterminés à nous unir pour faire entendre notre ras le bol de la politique gouvernementale, politique qui n’a de cesse de réduire nos droits sociaux, au seul profit des intérêts du patronat. Convergence des luttes
QUI A PEUR DE LA NUIT DEBOUT ? INVESTIR L’ESPACE PUBLIC CONTRE LA PRIVATISATION DE LA DÉMOCRATIE Depuis le 31 mars, nous investissons légalement chaque jour la place de la République. Nous partageons un objectif commun : offrir un cadre propice à l’expression de nos idées sociales et solidaires dans le but de favoriser la convergence des luttes. Sur la place chacun.e est libre de prendre la parole pour partager son combat ou pour exprimer son malaise. Les commissions s’activent, les initiatives foisonnent, nos actions illustrent la convergence à l’oeuvre : soutien aux réfugiés de la place Stalingrad, soutien aux militants du droit au logement (DAL), action avec les intermittents, action Panama Papers avec Attac etc. Nous avons dès le début cherché à offrir des conditions d’accueil saines sur la place : installation d’un tri sélectif des déchets, de toilettes sèches, d’une cantine à prix libre et sans alcool. Ces installations ont été détruites et les vendeurs ambulants invités (par les services de police ) à se rapprocher de l’agora. La mairie de Paris n’a pas donné suite à nos demandes de poubelles et de toilettes. Nous interprétons cela comme une volonté politique de voir se dégrader les conditions matérielles de la Nuit Debout, et son image auprès du public. En réponse, la place est chaque matin nettoyée par nos soins, les assemblées populaires rassemblent de plus en plus de personnes, et les soutiens nombreux sont la preuve que les tentatives d’intimidation ne fonctionnent pas. JE REVIENDRAI ET JE SERAI DES MILLIONS Nous réaffirmons que la société que nous voulons, se construit sur notre place de la République pacifiquement et dans le respect des un.e.s et des autres. Nous ouvrons un espace pour des idées qui sont continuellement étouffées par ailleurs : comment alors s’étonner que la colère légitime de certain.e.s s’exprime d’une façon différente ? Le mouvement n’est pas responsable des initiatives personnelles. De quelque façon que ce soit, nous continuerons de nous réunir chaque jour. Nous refusons de nous voir confisquer notre pouvoir démocratique par un système représentatif qui ne permet d’élire que les mêmes : les élites dominantes qui ne défendent que leurs propres intérêts, ceux du capitalisme. Soyez assurés de notre détermination. Convergence des luttes (communiqué de presse, 12.04.16)
Seul le Danemark fait pire que la France ! Le poids des prélèvements obligatoires pèse de plus en plus sur les foyers français. Selon un rapport de l’OCDE, les recettes fiscales en France ont augmenté de 0,2% en 2014, pour atteindre 45,2% du PIB, alors que cette pression fiscale est en moyenne de 34,4% dans les 29 autres pays de l’OCDE. Le Parisien
La médaille d’or de l’optimisation revient à Facebook. Le réseau social n’a payé que 3,8% d’impôt sur ses bénéfices réalisés hors des États-Unis. Avec 5,6%, Google décroche la médaille d’argent. Apple doit se contenter du bronze, le géant californien laissant au fisc des pays (hors États-Unis) où ses iPhone, ses iPad et ses Mac sont vendus, 6,2% de ses bénéfices. Rappelons que nos Gafa ne déclarent pas leur chiffre d’affaires dans le pays où leur service est utilisé, mais le facturent depuis l’Irlande (ou le Luxembourg pour Amazon). Pourtant, le taux d’imposition que nous avons calculé est très loin du taux officiel irlandais: 12,5%. Les Gafa ne sont pas les seuls: les entreprises irlandaises installées dans le vert pays ne payent que 4,2% à 5,3% d’impôt, selon une étude du Bureau of Economic Analysis du département du commerce américain. L’explication est assez simple. Ces champions de l’optimisation fiscale ne payent en réalité quasiment aucun impôt en Irlande (ou au Luxembourg pour Amazon), grâce à des montages d’optimisation fiscale qui redirigent le profit vers des paradis fiscaux où l’impôt est nul: les îles Caïmans pour Facebook, les Bermudes pour Microsoft et Google, le Delaware, Gibraltar, Jersey et les îles Vierges britanniques pour Amazon. Encore plus fort, Apple envoie ses monstrueux profits dans une société qui n’est résidente fiscale nulle part… ce qui lui garantit une tranquillité absolue sur le plan fiscal. BFM
Les participants à la Nuit Debout ont décidé de rester au mois de mars en poursuivant le décompte des jours depuis la mobilisation du 31 mars. Sur les pancartes et dans les messages, le mot-clé #32mars, bien vite suivi des #33mars et #34mars, vise à exprimer l’idée d’un lendemain hors du temps. Le slogan traditionnel de mobilisation, «Rêve général», se mêle aux autocollants «Préavis de rêve» déjà reprérés dans les défilés contre la loi Travail. Le Figaro
J’étais venu par intérêt, par curiosité, pour savoir à quoi m’en tenir, sans en passer par le filtre des médias. J’ai été expulsé d’une place où doit régner la démocratie et le pluralisme. Donc cette démocratie c’est du bobard, ce pluralisme c’est un mensonge. Je ne venais que pour écouter, je ne venais même pas pour intervenir ou pour faire valoir mes idées. Je pense que si trois ou quatre personnes n’étaient pas intervenues, je me faisais lyncher. Alain Finkielkraut
Le maître-mot de « Nuit debout », c’est le débat. Mais en réalité, le même fraye avec le même, toute altérité est bannie, l’autre c’est l’ennemi, le salaud, le représentant du vieux monde pourri. « Nuit debout » est une petite bulle gauchiste révolutionnaire plantée au milieu d’une ville complètement indifférente, c’est une assemblée populaire absolument sans peuple. Alain Finkielkraut
Il n’y a pas eu d’altercation tout de suite. Le moment où je l’ai vu, il était en train d’observer l’Assemblée populaire. Il était sur un des côtés, personne ne lui a prêté attention. Il était là, il observait, et rien ne s’est vraiment passé à ce moment-là puisque personne ne l’a empêché de regarder l’Assemblée populaire. Après, il a fait le tour de la place et il est allé plus aux alentours de la statue – donc il s’est éloigné de l’Assemblée populaire -, où il y a des personnes qui traînent, qui sont moins intéressées par l’ambiance et le dialogue. Il y a avait deux, trois mecs un peu agressifs, qui lui criaient dessus en essayant de le repousser de la place, suivis par une quinzaine d’autres personnes qui n’étaient pas très contentes de sa présence. Et là, oui, il a dû partir. L’Assemblée populaire s’est continuée normalement, et, même si sa pensée n’était pas bienvenue sur la place, la plupart des personnes sont intéressées par le dialogue et n’ont pas à repousser quelqu’un physiquement hors de la place, et ça s’est passé en marge. Marion
Pacifique le mouvement? Chaque nuit ou presque apporte son lot de dégradations et d’attaques contre des personnes. Quand ce ne sont pas des commerces, c’est du mobilier urbain qui est détruit, quand ce ne sont pas des voitures électriques Autolib qui sont endommagées, c’est une antenne de Pôle emploi. Pas d’amalgame des casseurs avec Nuit Debout? Mais au sein du mouvement, en assemblée générale, certains justifient les violences «qui arrangent bien le mouvement pour qu’on parle de nous»: «il nous faut assumer ces heurts avec la police, c’est comme cela qu’on progresse dans la lutte. Il faut aussi faire peur». Sans parler des bannières du Hamas et des militants boycotteurs d’Israël du BDS qui circulent naturellement. Il y a quelques semaines, c’est sur la même place que l’on flétrissait le terrorisme, et que l’on honorait les victimes et les flics…Antiraciste le mouvement? Sans doute à l’instar de cet inénarrable: «groupe de réflexions non mixité racisée», qui ne tolère que les paroles «non blanches». Comme le note Marie-Estelle Pech dans le même article, «seules les minorités, c’est-à-dire les femmes, les lesbiennes, transsexuelles et homosexuelles sont admises pour prendre la parole. En revanche, les «cisgenres», comprenez les hommes hétérosexuels, par trop «dominants» dans la société française sont bannis des discussions. Tolérant le mouvement? Une sorte de Hyde Park corner improvisé? Mais samedi soir, on a craché sur un philosophe qui veut rester debout et français et qui venait simplement s’informer. Consolons-nous comme nous pouvons, sous ces pavés de faux-semblants, sous l’emprise du virtuel idéologisé, la plage de vérité: la preuve est rapportée de l’insigne faiblesse de la gauche à la dérive devant les menées de la gauche gauchisante et de l’islamo-gauchisme. Sa résistance de façade n’est qu’une tartufferie. Malgré les massacres de 2015, malgré l’état d’urgence, malgré la mobilisation nécessaire de la police, la maire de Paris tolère les dégradations et le ministre de l’intérieur et son préfet ne réservent toujours leurs coups de matraque qu’aux opposants non-violents de l’autre camp. La place de la République est devenue la place de la dictature des rebelles en papier-bavard. Gilles William Goldnadel
L’apparent consensus sur les procédures de la démocratie est en train de voler en éclats. Sous prétexte de « réinventer » cette démocratie, une poignée d’agitateurs auxquels le pouvoir a abandonné un lieu public, malgré l’état d’urgence, occupent la place de la République. Soit dit en passant, la complaisance avec laquelle certains médias rendent compte de ce mouvement fait cruellement ressortir l’indigence des propositions qui en émanent. Notre collègue, Alain Finkielkraut, académicien, qui s’était aventuré sur la place, samedi soir, a été conspué et chassé sous les crachats. Le fanatisme, déguisé en approfondissement de la démocratie, supporte mal la contradiction. Il réclame le pluralisme, à condition d’être le seul à pouvoir l’exprimer. Comme l’observait Raymond Boudon, « la fin des idéologies n’a aucunement entraîné celle de l’intolérance. » Et si certains intellectuels sont possédés par le désir de comprendre et de savoir, la libido sciendi, d’autres sont des militants, conscients que « le mécontentement est un marché que l’on peut se donner pour projet d’exploiter », comme disait encore Boudon. Car le mécontentement populaire, face aux échecs des gouvernements successifs, est si profond, l’impuissance du pouvoir si manifeste, que l’idée de révolution hante à nouveau les esprits. La France, écrivait Raymond Aron, dans L’opium des intellectuels, en 1955, est un pays où l’idée de révolution flatte. D’abord parce qu’il réactualise le souvenir de nos gloires passées. Mais surtout, parce qu’elle a la faveur des intellectuels dans la mesure où elle comporte l’idée de « tout changer », quand les réformes se proposent seulement de « changer quelque chose ». Oui, les réformes sont prosaïques et ennuyeuses, quand la révolution apparaît poétique et excitante. Olivier Galland et Monique Dagnaud écrivent sur Telos : « Mais la plus grande partie des jeunes veulent moins refaire le monde que trouver leur place en son sein. C’est moins d’utopie politique qu’ils rêvent que de solutions pragmatiques à leurs problèmes d’emploi ou de logement. Et leurs suffrages politiques, aujourd’hui, tournent plutôt vers l’extrême-droite « . La spéculation sur le meilleur des mondes est plus séduisante que la prise en compte des exigences du réel. Et dans ses Mémoires, Aron en appelle à « un choix rationnel » qui résulte « d’une investigation analytique aussi scientifique que possible », afin de « mettre en garde contre les pièges de l’idéalisme et de la bonne volonté ». Mais pour y parvenir, il faut admettre, comme il le répétait, que « la politique en tant que telle est irréductible à la morale ». Brice Couturier
En quelques images, fut dévoilé le vrai visage de ces révolutionnaires antiques et en toc, qui annihilent la parole de l’autre et lui opposent le langage de la violence. Étrange époque qui oscille entre les vociférations d’agitateurs extrémistes, les émeutes urbaines des racailles en roue libre et les communions hiératiques post-attentats de foules endeuillées. La rue s’est mue en un gigantesque défouloir d’émotions et de frustrations, que le règne de François Hollande aura exacerbées à leur paroxysme. De même qu’on n’arrête pas les terroristes avec des larmes et des petites bougies, on n’éradique pas le chômage et les dérives de la mondialisation en dévastant le bien d’autrui. (…) Tous les participants de la Nuit Debout ne sont certes pas vindicatifs et survoltés, mais on peut légitimement se demander ce qu’ils attendent au juste et où mène leur détermination. Il ne suffit pas d’être debout, encore faut-il avancer quelque part et, au minimum, ne pas empêcher les autres de le faire en paralysant toute initiative gouvernementale ou en réduisant leurs contradicteurs au silence. Eloïse Enesley
Cette expulsion est terriblement révélatrice d’un état d’esprit sectaire étrangement encensé par les médias qui aiment bien jouer à la révolution de la jeunesse. «Bien fait pour sa gueule». «Qui sème le vent récolte la tempête». Ces formules souvent reprises sur les médias sociaux nous rappelaient l’incroyable capacité de la gauche radicale à culpabiliser les victimes et à victimiser les coupables, pour ne jamais sortir de ses schèmes idéologiques confortables. Alain Finkielkraut est par nature un vilain, et il ne sera jamais autre chose. En se présentant dans un espace public censé mettre en scène une démocratie améliorée, Alain Finkielkraut se serait livré à une odieuse provocation, pour créer le buzz médiatique autour de sa personne. C’est un stratège rusé qui se serait présenté Place de la République pour se faire cracher dessus, se faire traiter de fasciste et ainsi donner une mauvaise image au mouvement citoyen. Et puisque Finkielkraut, excédé, finira par répondre à une femme qui l’invectivait ardemment, on présentera finalement sa brutalisation comme une simple échauffourée entre excités idéologiques. Finkielkraut a été chassé d’un espace public confisqué par une faction idéologique qui se prend pour le peuple en marche. Apparemment, une partie de Paris appartient désormais à un groupuscule révolutionnaire qui distingue ceux qui y sont les bienvenus et ceux qui ne le sont pas. Les militants les plus engagés de Nuit Debout n’acceptent pas dans leur vision de la démocratie la possibilité même du désaccord idéologique. Ils savent à l’avance quelles positions sont respectables et lesquelles ne le sont pas. Un des plus grands philosophes français n’était pas le bienvenu comme un simple témoin dans le peuple militant. Nuit Debout veut réinventer la démocratie en renouvelant en profondeur le débat public, en le délivrant de ses entraves institutionnelles. Officiellement, la démocratie représentative serait souillée et corrompue, et étoufferait la véritable délibération. Il faudrait désormais se connecter directement au peuple, en lui permettant de parler sans filtre. C’est le rêve éternel de la démocratie directe. Mais on constate que les militants de Nuit Debout sont prêts à injurier et calomnier certaines personnes associées à des idées qui ne sont manifestement pas les bienvenues dans la conversation démocratique telle qu’ils l’imaginent. Comprenons bien la logique: la démocratie directe se pratiquera dans un éventail idéologique assez restreint. Et même si nous sommes devant un mouvement qui se dit citoyen, on constate qu’il se permet de distinguer sans complexe ceux qui sont dignes d’être citoyens et ceux qui ne le sont pas. Il a là une forme d’aristocratisme militant qui ne dit pas son nom. Entre les citoyens éclairés et les autres, il y a une différence de statut qui fonde la légitimité de l’action militante. Les premiers ont eu la révélation progressiste: les autres sont dans l’obscurité et sont au mieux à plaindre. C’est le paradoxe de la démocratie directe: elle prétend approfondir la démocratie alors qu’elle s’ouvre à la logique de la meute en se permettant de conspuer la dissidence trop ouvertement affichée. La démocratie directe ne se croit véritable que lorsqu’elle est fusionnelle et donne à ceux qui s’y investissent le sentiment de participer à une unanimité révolutionnaire. Ceux qui ne se joignent pas au mouvement sont alors présentés comme des ennemis du peuple et même, de l’humanité. Ils ne posent pas des questions légitimes: ils polluent le bel élan révolutionnaire par la mauvaise foi. Ils ne témoignent pas d’une autre conception du bien commun mais cherchent à mutiler ce dernier. Il faut en finir avec eux. Dès lors, l’insulte suprême peut-être lancée: on accusera Finkielkraut de fascisme. La fascisation de l’adversaire permet ainsi d’en finir avec lui. Car on ne débat pas avec le fascisme: on le combat. Contre le fasciste, la violence est permise et même encouragée. On le chasse de l’espace public, on l’empêche de se présenter dans une agora théoriquement ouverte à tous, on l’interdira même d’écouter ce qui s’y dit: c’est un intrus, un agent contre-révolutionnaire qui vient épier les militants du monde meilleur. Le mouvement Nuit Debout, en se transformant en théâtre d’un triste lynchage, a dévoilé sinon sa vraie nature, du moins celle de certains de ses militants, qui carburent à un fanatisme progressiste étranger aux règles élémentaires de la civilité démocratique. Mathieu Bock-Côté
Depuis le 30 mars la Place de la République est occupée par un mouvement brownien, Nuit Debout. En parfaite autogestion, la jeunesse et ses alliés donnent à la Place des airs de jungle de Calais avec un soupçon de Place Tahrir. Les médias adorent ce peuple en convergence de lutte, les AG interminables, les petites idées inscrites au feutre sur de grandes feuilles blanches, leur cantine et leur détermination. Des jeunes journalistes tendent le micro aux jeunes Nuits Debout : « ils exigent le retrait pur et simple de la loi El Khomri. » En marge, c’est toujours en marge que ça se passe et que ça casse, des cagoulés par centaines attaquent la police et des agences bancaires. Cinq ou six sont interpellés. Les Nuits Debout, affairés à ranger des idées vintage sur les présentoirs de leur pop-up store, nient tout lien avec les petits casseurs. Ils ne cherchent même pas à savoir comment, dans le nouveau monde qu’ils prétendent esquisser, on pourrait gérer cette violence qui se retournera un jour contre eux. Les pacifistes de la Place de la République, debout aux côtés d’un monument aux morts improvisé aux prémices d’une guerre mal assumée, se couchent devant les tueurs sauvages qui nous guettent. Ça commence en octobre 2000. En marge, c’est toujours en marge, d’une manifestation pro-palestinienne provoquée par la mise en scène de la « mort du petit Mohamed al Dura » on crie « mort aux Juifs ». La police ne bouge pas. Les MRAP et autres antiracistes ne se retirent pas. L’important c’est d’inscrire au sein du mouvement le message « Israël criminel » et si quelques Juifs devaient payer le prix fort par la suite tant pis, le peuple aura parlé. Les pacifistes de 2003 s’en prennent aux Juifs pour mieux exprimer leur opposition à l’ « invasion » de l’Irak par ces maudits Américains. Et ainsi de suite : bon an mal an les citoyens se sont habitués aux manifestations de haine humaniste, de violence pacifiste, des incontrôlés fidèles au poste, aux jours de colère, aux morts aux Juifs et à la mort des Juifs. Ici, en France. Et bien entendu là-bas en Israël comme ça se mérite. Jusqu’au comble de l’enthousiasme en 2014 où on fête le 13 juillet en assiégeant des fidèles dans une synagogue parisienne. S’affichant sans pudeur pro-Hamas, les Gaza-Mon-Amour se foutent des interdictions de manifester, cassent du flic, sèment la destruction à Barbès, pourchassent des Juifs dans le Marais et brûlent leurs commerces à Sarcelles … Le 26 juillet le drapeau noir du djihad flotte aux pieds de Marianne, Place de la République. Six mois plus tard les djihadistes frappent la France : Charlie Hebdo, Montrouge, Hyper Cacher. Le peuple se redresse. Ils sont des millions dans toute la France. Debout. Le mot djihad entre enfin dans le vocabulaire et les esprits. On pense avoir vu le pire mais le pire reste à venir. L’exploit Charlie n’est qu’une mise en bouche. Des djihadistes, quelle surprise, reviennent du califat niché dans les rangs des migrants conquérants. D’autres, restés en Europe, répondent aux consignes des donneurs d’ordre en Syrie. Tout ce petit monde s’organise, s’équipe et se rue sur des Parisiens aux terrasses des cafés et au Bataclan, tout près de la Place de la République. Malgré le ratage au Stade de France—ce sera pour une prochaine fois—ils ont tué 130 personnes, en ont mutilé des dizaines, blessé des centaines. Et c’est là, à côté du mémorial artisanal orné de bougies /fleurs/ messages d’amour et de chagrin, que les Nuits Debout proclament leur innocence. Ils sont contre la loi El Khomri, pour l’embauche, contre les patrons ; pour le droit au logement, contre le capital; pour les allocations, contre l’Etat ; contre les OGM et les émissions de CO2, pour la musique techno sans entraves… Zadistes, ils sont sans défense contre le djihad. (…) L’état d’urgence est trop brutal pour les tendres esprits des Nuits Debout qui occupent le devant de la scène depuis deux semaines déjà. Quid des attentats à venir. Plus vite qu’on ne pense et en plus grand. Comme des enfants qui jouent dans la boue d’un camp de réfugiés, ils s’amusent, ils font des bêtises, on est indulgent car leur innocence nous touche. Ecran de fumée, ils cachent l’impuissance d’un Etat incapable d’assumer ses responsabilités envers le peuple et les forces de l’ordre chargées de nous protéger. Nidra Poller
On ne fait pas plus local que le cas Klur. Et on ne fait pas plus global non plus. Car les Klur offrent en concentré un résumé presque complet du système. Pourtant, contrairement à bon nombre de ceux qui ont traité avant lui de la condition salariale à l’époque néolibérale, le film de François Ruffin n’a aucune visée analytique ou pédagogique. C’est un film d’un autre genre, difficilement identifiable, d’ailleurs, au regard des catégories cinématographiques habituelles. Le plus juste serait sans doute d’en dire qu’il est un film d’action directe. Car Ruffin, qui a Bernard Arnault dans le collimateur depuis un moment, veut littéralement faire quelque chose de la situation des salariés d’Ecce. En 2008, déjà, il avait fait débouler impromptu les licenciées à l’assemblée générale des actionnaires de LVMH. Cette fois, ce sera l’attaque frontale : Klur-Ruffin contre Arnault. L’époque néolibérale enseignant que si l’on ne demande pas avec ce qu’il faut de force, on n’obtient rien, Klur-Ruffin va demander. Avec ce qu’il faut de force. En l’occurrence : 45 000 euros de dédommagement pour réduction à la misère, plus un contrat à durée indéterminée (CDI) quelque part dans le groupe pour Serge ! Et sinon, campagne de presse. Pas Le Monde, pas France Inter, pas Mediapart : Fakir, journal fondé par Ruffin et basé à Amiens. Tremblez, puissants ! C’est à ce moment que le film passe d’un coup dans la quatrième dimension, et nous avec. Car dans le cortex frontal de l’éléphant, l’attaque du moustique a semé un sacré foiridon. Et le puissant se met à trembler pour de bon. On ne peut pas raconter ici la série des hilarantes péripéties qui y conduisent, mais le parti pris de spoiler commande au moins de donner tout de suite la fin de l’histoire : Bernard Arnault s’affale ! (…) Comme la physique contemporaine a établi l’existence de l’antimatière, la physique sociale de Merci patron ! nous découvre l’univers parallèle de l’antilutte des classes : tout s’y passe comme dans l’autre, mais à l’envers. C’est l’opprimé qui fait mordre la poussière à l’homme aux écus. On se doute que cette irruption de l’univers inversé dans l’univers standard est un événement rare. Mais on l’a vue, de nos yeux vue ! Alors il faut bien y croire. Avec cet effet particulier que la reddition de l’entendement donne aussitôt l’irrésistible envie de renouveler les résurgences du bon univers dans le mauvais, et pourquoi pas de l’y transfuser totalement. Passé l’incrédulité, le premier effet de ce film à nul autre pareil, c’est donc de donner le goût des ambitions révisées à la hausse. En commençant par prendre l’exacte mesure de ce qu’il annonce. D’abord, le cauchemar de la droite socialiste : lutte des classes pas morte ! Ça n’était pourtant pas faute d’avoir rédigé toutes les variantes possibles et imaginables de son acte de décès. C’est que, de la lutte des classes, on peut dire ce qu’on veut : que son paysage s’est complexifié ; que le feuilletage de la couche intermédiaire des « cadres » a créé une vaste catégorie d’êtres bifaces, partie du côté du capital (par identification imaginaire), partie du côté du salariat (par statut) ; que cette nouvelle sociologie a fait perdre à la polarisation de classes sa netteté originelle, etc. De la lutte des classes, donc, on peut dire tout cela. Mais certainement pas qu’elle a disparu. Pour en réapercevoir le noyau, il faut cependant monter des opérations de court-circuit, qui font revenir à l’os : typiquement, les ouvrières d’Ecce faisant effraction parmi les actionnaires de LVMH en train de discuter des dividendes, soit le face-à-face pur du capital exploiteur et du travail exploité. Ou alors les Klur : la misère directement rapportable à la valorisation du capital. Evidemment, ce sont là des spectacles que la droite socialiste voudrait beaucoup s’épargner, et qu’elle s’emploie d’ailleurs à conjurer autant qu’elle peut par toutes les armes de la dénégation. A l’image de la fondation Terra Nova qui, en 2011, s’était mise en devoir d’expliquer que les classes populaires (« populaires » pour ne même plus avoir à dire « ouvrières ») étaient, sinon sociologiquement inexistantes, en tout cas politiquement inintéressantes : ça n’était plus pour elles que la droite socialiste devait penser sa politique. Comme on sait, le problème avec les morts mal tués et mal enterrés, c’est qu’ils reviennent. Ici, les morts font tout de même 25 % de la population active, auxquels ajouter 25 autres pour cent d’employés — une sacrée armée de zombies. Et la promesse de nuits agitées pour tous ceux qui auront pris leurs entreprises de déréalisation pour le réel même. Il faut croire que les spectres gardent le pouvoir d’en terroriser encore quelques-uns, si l’on en juge par l’empressement de Bernard Arnault à dépêcher les sbires de sa sécurité pour négocier contre euros le silence des Klur. Le secrétaire général du groupe, un hiérarque du Parti socialiste, convaincu que le progressisme consiste essentiellement en la progression des dividendes, est à lui seul un résumé sur pattes de toute l’histoire de son parti, doublé d’un fameux cornichon, dont toutes les savantes manœuvres vont conduire Bernard Arnault à la double déconfiture : payer et la publicité ! Ainsi, il arrive aux classes « populaires » de revenir du néant où on a voulu les enfouir, et d’en revenir avec quelque fracas. C’est là sans doute la seconde bonne nouvelle de l’évangile selon saint Klur : il se pourrait que cet ordre social soit beaucoup plus fragile qu’on ne le croit. On commence en tout cas à se poser de sérieuses questions lors de cette scène sublunaire qui voit un ex-commissaire des renseignements généraux, devenu barbouze privé pour l’empire du sac à main, négocier avec les Klur devant une caméra cachée (lui cherche un magnétophone sous une chaise…) et devenir quasi hystérique à l’évocation de Fakir. (…) Rendu à ce point du visionnage, et totalement éberlué, on tente soi-même de reprendre pied pour former à nouveau quelques idées générales. D’ailleurs, avec l’aide du commissaire lui-même ! Qui, du fond de son sens commun de flic, est détenteur d’une philosophie politique à l’état pratique : pourquoi Fakir, qui est tout petit ? Parce que, explique le commissaire, « c’est les minorités agissantes qui font tout ». Si des Klur coachés par le camarade Ruffin ont le pouvoir de mettre Bernard Arnault à quatre pattes, c’est bien qu’en face, on a peur. Confusément conscience que tant de vilenies accumulées ne pourront pas rester éternellement impunies, et peur. Mais alors quid de dix, de cent Klur-Ruffin, d’une armée de Klur-Ruffin ? Et puis décidés à obtenir autre chose que la simple indemnisation de la misère ? Et si l’espoir changeait de camp, si le combat changeait d’âme ? Le propre des films d’action directe, c’est qu’ils propagent leurs effets bien après leur dernière image. De celui-ci, on sort chargé comme une centrale électrique et avec l’envie de tout renverser — puisque, pour la première fois, c’est une envie qui nous apparaît réaliste. Ecrasés que nous étions par la félonie de la droite socialiste, par l’état d’urgence et la nullité des boutiques de la gauche, Merci patron ! nous sort de l’impuissance et nous rebranche directement sur la force. Ça n’est pas un film, c’est un clairon, une possible levée en masse, un phénomène à l’état latent. De cet événement politique potentiel, il faut faire un événement réel. Frédéric Lordon
Ce que nous voulons, c’est ceci : la fin de la mondialisation libérale, la fin du pouvoir des actionnaires, la fin de la propriété des moyens de production, et tout le pouvoir aux salariés dans l’entreprise. Frédéric Lordon
 Moi, je trouve que c’est un bon journal (…) Il y a des contenus, il y a des bonnes enquêtes (…) Je peux donner acte à Plenel et Mauduit d’avoir créé Mediapart. Mais ce qui m’énerve, ce sont les retournements de veste en loucedé. Frédéric Lordon
D’abord, il y a eu cet article de Frédéric Lordon sur Merci Patron dans Le Monde Diplomatique qui disait que ce film avait tout pour mettre « le feu aux foules ». Je ne suis pas optimiste de nature mais dans le doute, je me suis dit que s’il y avait une chance qu’il dise juste, ça s’organisait. Dans les avant-premières, on voyait bien qu’il se passait quelque chose, et que les gens avaient envie d’agir. Le 23 février, on a donc organisé une rencontre publique à la Bourse du travail qu’on a baptisée : « Leur faire peur ». L’idée, c’était de faire converger des luttes dispersées, qu’il s’agisse de celle contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, de celle des ouvriers de Goodyear, de celle des profs contre la réforme des collèges, etc. On avait convié des syndicalistes, des militants, des intellectuels… Dans la salle, il y avait près de mille personnes. En deuxième partie de soirée, après les interventions publiques, est venu le temps des interventions officieuses. Des tas de gens sont venus s’agglutiner autour de Loïc Canitrot, de la Compagnie Jolie Môme, de Johanna Silva de Fakir et de moi-même, avec une question : « et maintenant, on fait quoi ? » Des mots d’ordre sont apparus. Certaines personnes voulaient se mobiliser de leur côté, sans s’appuyer sur la grande manif du 31 mars contre la Loi travail. Personnellement, je pense qu’il est toujours préférable de partir de ce qui existe déjà plutôt que d’essayer de créer une dynamique ex nihilo. C’est alors que Loïc, de Jolie Môme, a lancé son propre mot d’ordre : « après la manif, je ne rentre pas chez moi ». L’idée d’occuper un endroit et de faire une projection géante de Merci Patron a fait son chemin… D’autant que chez Fakir, on avait déjà une petite expérience en la matière avec le blocage de la zone industrielle d’Amiens, en octobre 2010, pour protester contre la réforme des retraites.Le collectif « Convergence des luttes » est né dans la foulée. Il ne faudrait surtout pas croire que Nuit Debout est un mouvement spontané, né comme par miracle de la somme de désirs communs. Ceux qui disent « oui, oui » dans l’euphorie de l’instant ne viennent pas tous mouiller leur chemise pour que la dynamique s’enclenche… Il a fallu organiser tout ça, canaliser ces aspirations disparates et ce besoin d’action. Il a fallu communiquer, distribuer des centaines de tracts lors de la manif du 31 mars, créer un site internet puis monter des barnums, acheminer le matériel pour projeter le film… (…) Cela me paraît assez flou pour l’instant… Des tas de revendications s’agrègent, sociales, écolos, anti-sécuritaires… Tout est parti du rejet de la loi El Khomri. C’est une opposition commune et solide mais aujourd’hui, on a le sentiment que c’est presque devenu un prétexte. Ce qui fédère les uns et les autres, c’est l’absence totale de perspective politique. Moi-même, je suis un déçu des partis politiques : en tant qu’ex-compagnon de route j’ai pris acte du suicide du Front de gauche. Quant aux autres formations de gauche, il suffit de voir ce qui se passe dans ma région, en Picardie : le FN est à 42 % et le PS et les Verts ne trouvent rien de mieux que de se diviser. J’ai compris qu’on était électoralement liquidé. Le changement ne passera plus par les urnes mais par un mouvement social de grande ampleur. C’est le pari presque pascalien que j’ai fait depuis la sortie de Merci Patron. (…) Je ne crois pas que ce soit comparable. D’abord, si je me souviens bien, Occupy n’a pas très bien marché finalement… Quant aux Indignés, qui ont fini par se constituer en parti politique, il s’agit d’un mouvement massif et populaire, ce que Nuit Debout est loin d’être encore. L’Espagne a connu une crise terrible, bien plus grave que celle que traverse la France… On ne peut pas dupliquer une mobilisation, il faut trouver autre chose. Le plus important et le plus urgent à mes yeux, c’est de dépasser les frontières sociales. Même si on en parle beaucoup, il est frappant de constater que les gens qui occupent la place de la République et d’autres places dans de grandes villes en France ne représentent pas grand monde. Ils appartiennent grosso modo à la même classe que moi, cela dit sans aucun mépris ni jugement : la petite bourgeoisie intellectuelle, à précarité variable. Il ne faut surtout pas en rester là. Le mouvement doit dépasser les seuls centres urbains et essaimer à la périphérie, dans les banlieues, les zones rurales et industrielles, sinon il trouvera vite ses limites. Il faut trouver le moyen de toucher des milieux populaires. Je suis persuadé que l’une des clefs du succès de Merci Patron réside dans cette rencontre entre différentes classes sociales : le journaliste et les Klur, ce couple d’ouvriers au chômage. Dans le film, j’avais d’ailleurs été très attentif à glisser tout un tas de références culturelles très popus afin que tout le monde puisse s’y reconnaître : ça allait du maroilles à La Petite Maison dans la prairie. Maintenant, si on veut que ça bouge vraiment, il va falloir aller les chercher les Klur ! (…) la prochaine étape consiste à sortir de l’entre-soi pour exporter la mobilisation jusqu’au fin fond de la France. Je rêve de Nuit Debout à Flixecourt ! François Ruffin
Frédéric Lordon aime en effet le débat, mais à la condition qu’il ne soit pas contradictoire. En bref, il aime surtout débattre… avec lui-même. Ombrageux et cabot jusqu’au bout ! Il aime parler seul et ne cherche pas à entendre ce que les autres ont à dire. Ou alors, il parle quand il est seul à une tribune et quand ses éventuels contradicteurs ont le dos tourné. (…) Incapable de produire le moindre fait ou le moindre écrit à l’appui de ses dires, il divague et déforme les faits à plaisir. On pourrait donc être tenté de ne pas y prendre garde et penser que l’économiste en question est assez représentatif de cette gauche radicale-chic qui n’a jamais su rien faire d’autre que des moulinets à parole. (…) Frédéric Lordon ne cherche pas à comprendre ni à échanger. Et encore moins à construire des solidarités démocratiques : il y a juste sa petite personne qui l’intéresse. Et ses effets de tribune. Car c’est cela, la morale de cette minuscule et triste histoire. En ces temps de crise économique et démocratique, il y a effectivement des solidarités à construire. Comme je l’ai dit devant l’AFEP, il serait opportun que les économistes attachés au pluralisme et à l’indépendance fassent front commun avec les journalistes, ceux de Mediapart notamment, qui défendent des valeurs identiques. Ce combat-là, ce combat démocratique, ce combat pour rassembler au lieu de diviser, c’est celui que mène l’Afep, sous la présidence d’André Orléan, combat dans lequel je me reconnais. Dans une logique égotiste ou solitaire, Frédéric Lordon, lui, tout à ses haines recuites, rame en sens contraire. Et c’est franchement dommage. Il ne suffit pas d’avoir du talent, encore faut-il qu’il soit employé à de justes causes… Laurent Mauduit
Ce qui frappe au premier abord dans la Nuit Debout, c’est la forte homogénéité sociale du mouvement. D’ordinaire, la place de la République est bigarrée et majoritairement occupée par des populations allogènes. Ce sentiment de mélange est volontiers accru par les événements qui se déroulent régulièrement sur la place: occupation périodique par des migrants ou par des familles africaines menacées d’expulsion et protégées par le Droit au Logement, mais aussi quadrillage par les familles Roms qui dorment dans la rue avec leurs bébés et leurs enfants. Depuis que la Nuit Debout a pris possession des lieux, l’homme ou la femme noire n’y ont plus d’autre place que celui de témoignage de la mauvaise conscience occidentale. De temps en temps, ils ont le droit, parce qu’ils sont migrants ou figure opprimée, de monter sur scène pour expliquer leurs malheurs. C’est l’intermède coloré de la Nuit Debout. Leurs 3 minutes épuisées, ils doivent ensuite céder la place à l’interminable logorrhée des intervenants en commission, qui sont essentiellement blancs bobos. (…) Une autre caractéristique de la Nuit Debout tient à son aversion pour le salarié. Celui-ci est comme un visage cousin de l’Africain. C’est l’Autre: on le plaint, on se bat pour lui, mais on ne le cotoie pas. Tout est fait, dans la Nuit Debout, pour le décourager de venir. Le premier argument est dans la définition même de la manifestation: nocturne, noctambule, elle n’est guère accessible à celui qui sort fourbu d’une journée de travail et qui doit embrayer tôt le lendemain. Il peut venir, certes, de temps à autre. Mais il doit attendre pendant des heures avant de pouvoir parler pendant trois minutes selon un formalisme figé qui laisse peu de place à l’amateurisme. (…) Autre point, bien entendu, la Nuit Debout n’aime pas les familles. Avec des séances de travail interminables, des débats épouvantablement longs sur la cantine, le temps de repas et autres détails, la participation à la Nuit équivaut à un renoncement en bonne et due forme au temps passé à la maison, le soir, pour coucher les enfants. Cette dominante sociologique s’explique par le caractère faussement improvisé du mouvement. Depuis longtemps, les indignés français sont noyautés par un petit groupe d’intellectuels auto-centrés qui n’ont nulle envie de se mélanger à d’horribles petits bourgeois qui procréent, qui s’occupent de leurs moutards et qui cultivent les relations familiales. Ceux-là sont des catholiques intégristes en puissance qu’il faut écarter. De là le caractère extraordinairement homogène du mouvement. Fait par les Blancs pour les Blancs, fait par les bourgeois pour les bourgeois, fait par les bobos pour les bobos, il ne devrait pas tarder à mourir de sa belle mort, à moins qu’une mutation du virus ne conduise à une radicalisation et une popularisation inattendue. Eric Verhaeghe
 Comme le mouvement des Indignés, la Nuit Debout part d’un réflexe libéral pour suivre une inspiration post-marxiste (particulièrement dure en France). Cette contradiction fondamentale constitue une aporie caractéristique des mouvements contestataires contemporains. La colonne vertébrale qui structure la Nuit Debout est d’essence libérale. Elle repose d’abord sur un principe de délibération égalitaire entre tous les participants (qui explique la peur que certains inspirateurs éprouvent à l’idée d’apparaître trop présents, y compris dans les médias: ils savent que cet abus de présence les condamnerait à l’excommunication), et sur l’écriture d’une constitution de la 6è République par une assemblée constituante. L’inspiration majoritaire de cette constitution est de protéger les droits des citoyens, de garantir une démocratie effective contre tous ceux qui l’ont expropriée: les partis politiques et les grands intérêts financiers, notamment les banques. (…) Cette inspiration libérale est évidemment recouverte, dissimulée, par une autre tradition: celle qui veut voir dans le « mouvement social » la seule possibilité de modifier l’ordre en place. Ce courant de pensée, directement hérité du marxisme à la sauce Mélenchon, considère que la République en place ne peut tomber et laisser la place à un autre régime que par un mouvement social, promesse du Grand Soir et de lendemains qui chantent. Ce n’est pas un hasard si les logisticiens de la Nuit Debout (le Front de Gauche, le DAL, certaines sections CGT) ont choisi la contestation contre la loi Travail pour jeter leurs forces dans la bataille. Dans le corpus idéologique dont ils sont les porteurs, seul un mouvement de salariés peut porter une révolution. (…) Face à l’homogénéité libérale des participants – homogénéité à la fois politique et sociale – les marxistes transpirent sang et eau pour réorienter en douceur le mouvement vers la « convergences des luttes », dont ils ont lu dans leurs manuels révolutionnaires qu’elle était l’étape indispensable pour garantir la survenue du bonheur universel. On entend donc régulièrement Frédéric Lordon prendre le micro pour appeler à sortir de la place de la République, ou pour répéter que ce serait tellement mieux si des ouvriers en lutte se mêlaient à la foule. Cet appel remporte chaque fois un succès d’estime, mais il comporte la même contradiction entre la foi et les actes que la Torah chez les Pharisiens. Faire un grand mouvement social d’accord! mais à condition de ne pas renoncer à la rhétorique bien huilée des délibérations interminables, et à condition de ne pas se promettre une société de demain avec de grandes barres d’immeubles uniformes entourées de Lada que l’on met 15 mois à recevoir tant la production est mal organisée. C’est évidemment le tabou premier de la Nuit Debout. Son succès tient à un refus politique d’un ordre où l’individu est broyé par les puissants. Ses logisticiens y adhèrent parce qu’ils espèrent abolir la propriété privée des moyens de production. Or cette dernière idée, qui permet l’étatisation complète de la société, est absolument orthogonale avec les pulsions immédiates du mouvement. La question de la loi Travail donne l’occasion d’un premier craquement majeur dans l’ordonnancement instable qui a présidé à la naissance du mouvement. Pour les post-marxistes qui ont apporté les gueulophones et les photocopieuses, la loi Travail était un cheval de Troie permettant la fusion du métal pour forger le glaive contre le capitalisme. Dans la pratique, le mouvement de lutte contre la loi s’essouffle, et la Nuit Debout prospère. Cette vitalité s’explique largement parce que les participants ont décidé d’abandonner la loi Travail comme motif de lutte, et ont choisi de s’occuper du reste de la société. (…) La Nuit Debout est née d’une coalition post-marxiste de tendance stalinienne (dont Lordon est une sorte de quintessence), mais sa tradition est fondamentalement anarchiste. Elle se réfère indirectement à l’anarchisme espagnol qui fit la révolution de 1936, écrasée par les Staliniens bien plus que par Franco, contrairement à ce que dit l’historiographie officielle. Or le programme économique des anarchistes espagnols était libéral et non marxiste. Les déconvenues de Podemos en Espagne le rappellent: l’anarchisme espagnol préconise un entre deux économique étranger à l’étatisation des moyens de production voulu par les marxistes. (…) Toute la question de la Nuit Debout est désormais de savoir combien de temps les contradictions et les équivoques qui l’ont vu naître pourront coexister pacifiquement. Eric Verhaeghe
Si les multiples péripéties de la loi Travail ont permis à William Martinet, jeune Président du syndicat étudiant UNEF, de gagner ses premiers galons de grand leader de gauche dressé vent debout contre toutes les précarités que les patrons veulent imposer aux travailleurs, elles ont aussi donné à Gérard Filoche, membre du Bureau national du Parti socialiste, une véritable tribune pour s’exprimer sans détour sur son sujet préféré, le droit du travail. Or selon lui, cette loi « ignominieuse » présentée par le gouvernement n’est rien de moins qu’un reniement de la gauche et une insulte aux droits de l’homme. (…) Le seul petit problème, c’est que s’il a fait de la vie au travail son combat, il le réalise à travers une lutte exclusivement centrée contre les entreprises, les actionnaires et les patrons. Dans le monde de Gérard Filoche, ces derniers sont de dangereux délinquants, sinon en fait du moins en puissance, dont l’unique objectif est de s’enrichir grassement et honteusement en pratiquant l’exploitation des salariés dans des entreprises, petites ou grandes, qui sont autant de lieux d’asservissement. Avec sa flexibilité et son inversion de la hiérarchie des normes (l’accord d’entreprise tend à primer sur la loi), la loi Travail n’est rien d’autre « qu’un revolver sur la tempe des salariés. » Elle les livre tout crus aux délires discrétionnaires des patrons, engeance détestable et détestée (…) Si les patrons et les entreprises sont les ennemis naturels des travailleurs, comment faire pour « sauver l’emploi et défendre le pouvoir d’achat » sans la coopération de quelques entrepreneurs, seuls aptes à embaucher ? Pour Gérard Filoche, c’est très simple, le Code du travail « doit échapper aux exigences de l’économie. » Pour lui comme pour tout ceux qui veulent régir a priori la vie de leurs concitoyens, l’économie ne saurait être une activité vivante et évolutive pratiquée par des individus libres et créatifs. Pas du tout. L’économie ne doit rien laisser au hasard, et pour bien faire, autant tout planifier à l’avance. Telle entreprise, dûment surveillée par des instances autorisées, l’inspection du travail par exemple, s’engagera à embaucher tant de personnes et à produire tant de parapluies de telle date à telle date. Il n’est nullement question d’adapter les horaires et la charge de travail à la demande spontanée des clients. D’après Gérard Filoche, la journée doit obligatoirement se répartir en trois parts égales : 8 heures pour travailler, 8 heures pour les loisirs et 8 heures pour se reposer. La semaine doit se limiter à quatre jours travaillés et trois jours de repos dont deux consécutifs. C’est ainsi que l’on pourra lutter contre la subordination au travail, et c’est ainsi que l’on pourra combattre le chômage, en partageant solidairement le travail entre tous. Gérard Filoche fait partie de ces personnes qui s’imaginent faussement que le travail est un gâteau fini que l’on doit partager entre tous ceux qui veulent travailler pour assurer le plein emploi. C’est exactement l’idée qui présidait à la mise en place des 35 heures par Martine Aubry à partir de l’année 2000. Sans même parler de science économique, l’expérience a montré que non seulement cette loi ne favorisait pas l’emploi, mais qu’elle avait en plus l’énorme inconvénient de désorganiser nombre d’entreprises et de services tels que les hôpitaux. Si entre 2000 et aujourd’hui le chômage a connu des phases de repli, l’explication est à chercher du côté d’un environnement économique mondial porteur, certainement pas du côté des 35 heures. Le seul gâteau qu’il est possible de partager, c’est la richesse produite. En langage socialiste, ce partage s’appelle la redistribution. Encore faudrait-il qu’il y eût quelque chose à partager. Les parts de chacun seront d’autant plus grosses que le gâteau, c’est à dire la production, sera plus vaste. Et plus les possibilités de faire un gros gâteau s’ouvriront, plus il faudra de mains pour le faire. Il est donc tout à fait vain de vouloir mener des politiques de l’emploi si par ailleurs la production est découragée, par la fiscalité du capital, par exemple, ou par des réglementations abusivement contraignantes, ou par un marché du travail si rigide que chaque embauche devient un risque trop élevé, notamment pour les petites entreprises. Mais ne parlez pas de tout ça à Gérard Filoche, il n’y croit pas. Un patron étant intrinsèquement mauvais, il faut l’obliger à embaucher puis le récompenser par une fiscalité punitive, conformément aux thèses communistes qu’il a toujours privilégiées tout au long de sa vie. (…) Pour les Filoche de ce monde, la lutte est faite pour lutter, peu importe ce qui se passe dans la vraie vie. Peu importe que le gouvernement ait proposé un projet de loi sans grand contenu. Peu importe maintenant qu’il le réduise comme peau de chagrin. Peu importe qu’il « plie sa non-réforme ». Peu importe qu’après cette fausse tentation libérale, il revienne aux bonnes vieilles méthodes de la dépense publique et du clientélisme. Peu importe finalement que le gouvernement se manifeste exactement pour ce qu’il est, c’est-à-dire un gouvernement socialiste qui déteste l’initiative privée et la liberté, préférant de beaucoup contrôler les citoyens à travers l’impôt pour les uns et les aides pour les autres. L’occasion de « bien faire », formule de François Hollande, s’est présentée et n’a pas été saisie. Filoche devrait s’en réjouir, mais la lutte continue et elle continuera, aveugle, idéologique et haineuse, tant qu’il y aura des patrons et des entreprises à traîner dans la boue. Nathalie MP
Il serait tout à fait naïf de s’imaginer que les rassemblements La Nuit debout de la place de la République à Paris, dupliqués au fil des jours dans plusieurs autres villes de France, soient parfaitement spontanés. On aurait tort de croire que des étudiants, des lycéens, des militants écologistes ou associatifs, des syndicalistes et des membres du Front de gauche s’y rencontrent par le plus grand des hasards dans un mouvement de pur désir de faire vivre le plus tard dans la nuit et le plus longtemps possible l’euphorie des manifestations contre la loi Travail. En réalité, tout ce mouvement de contestation, qui prête parfois à des comparaisons avec Occupy Wall Street ou les Indignados espagnols, n’a pas commencé le 31 mars 2016, mais en février avec la sortie du film documentaire « Merci patron ! » de François Ruffin, par ailleurs rédacteur en chef du journal alternatif de gauche Fakir. Le New York Times ne s’y est pas trompé, qui faisait hier du succès de ce film la une de son édition française, le qualifiant de « cri de ralliement contre la réforme gouvernementale visant à réformer le Code du travail » et voyant en son réalisateur un nouveau Michael Moore. Ce documentaire décrit le combat des Klur, un couple licencié par une société appartenant au groupe LVMH de Bernard Arnault. Pour Frédéric Lordon, qui en a fait une critique élogieuse dans le Monde diplomatique, il s’agit d’un film « d’action directe » qui donne « l’envie de tout renverser » :« Ça n’est pas un film, c’est un clairon, une possible levée en masse, un phénomène à l’état latent. De cet événement politique potentiel, il faut faire un événement réel. »« Un événement réel » : nous y arrivons. Lisant l’article de Frédéric Lordon, le réalisateur François Ruffin se dit que s’il y a une chance que l’économiste dise juste, il va falloir organiser tout ça, avec l’idée de faire converger des luttes dispersées comme celle des zadistes contre l’aéroport Notre-Dame-des-Landes, celle des ouvriers de Goodyear, celle des enseignants contre la réforme du collège etc… Les étudiants qui campent aujourd’hui à République ne pouvaient pas s’en douter, mais au cours d’une réunion publique organisée autour du film au moment de sa sortie en salles, le collectif Convergence des luttes est créé, les premiers slogans sont trouvés, notamment « Leur faire peur » et « Après la manif, je ne rentre pas chez moi. » Le mouvement La Nuit debout est si peu spontané que François Ruffin précise même : « Il a fallu communiquer, distribuer des centaines de tracts lors de la manif du 31 mars, créer un site internet puis monter des barnums, acheminer le matériel pour projeter le film… » La convergence des luttes est donc au cœur des intentions des organisateurs du mouvement, et Frédéric Lordon se retrouve au centre d’un dispositif scrupuleusement organisé. Dès le 30 mars 2016 à Tolbiac, devant des étudiants en grève qui, à son commandement, scandent bien gentiment « tous ensemble, tous ensemble », il rend grâce à la loi El Khomri d’avoir eu « le merveilleux pouvoir de nous réunir. » (…) Je ne sais si ce discours est marxiste dans sa version léniniste, trotskiste ou libertaire, mais il est clairement communiste et nous ramène quelques décennies en arrière. Lordon, homme intelligent au faîte de ses capacités intellectuelles au début du XXIème siècle n’a rien appris des drames du XXème siècle. La République sociale ainsi définie qu’il appelle de ses vœux a connu un certain nombre d’applications, toutes plus catastrophiques les unes que les autres. Aujourd’hui encore, on pense à Cuba, au Venezuela et même au Brésil, sans y voir la moindre espérance d’une vie meilleure. Mais peu importe pour qui se laisse porter par une idéologie qui ne souffre pas le débat contradictoire. Comment obtenir cette République sociale ? C’est le message du discours du 40 mars. Si l’on veut mettre fin au chantage et à l’arbitraire patronal, Lordon ne voit qu’un moyen : la grève générale. Le « rêve général » de nos étudiants révolutionnaires se déclinerait donc bien dans la « grève générale. » (…) Enfin, malgré tous les « Ouais !!! » enthousiastes qui ont ponctué les discours de Frédéric Lordon, je me demande si son public est si en phase que ça avec lui. Dans l’amphi de Tolbiac, il disait que « revendiquer, c’est déjà s’être soumis. Revendiquer, c’est s’adresser à des puissances tutélaires aimables […]. Les enfants réclament, grandis, ils revendiquent. » Que peut-il penser des cadeaux coûteux que Manuel Valls a lâché lundi 11 avril dernier aux syndicats étudiants après la manifestation du samedi 9 avril ? L’affluence avait pourtant été bien moindre que lors des précédentes journées d’action et elle avait été émaillée de nombreuses violences et de destructions. William Martinet et ses collègues ne sont-ils pas en plein dans la revendication que Lordon méprise ? Tout ce spectacle d’ébullition révolutionnaire alimenté par le camarade parolier Lordon me fait penser à certains traits des communistes de la guerre d’Espagne décrits par André Malraux dans L’espoir. On y retrouve le sens de l’organisation des communistes, particulièrement habiles à encadrer le spontané, on y retrouve les mots creux qui enflamment les foules pour des objectifs vagues qui semblent radieux, on y retrouve le goût pour la page blanche et on y retrouve l’exacerbation de l’excitation collective dans une illusion lyrique sans lendemain … Marie MP

Attention: des barbares peuvent en cacher d’autres !

Défense des sans papiers et réfugiés, attaque du libéralisme et du capitalisme, appel à la désobéissance, l’insoumission et l’action directe, dénonciation (après son récent encensement post-attentats) de l’action policière et de l’état d’urgence, rêve éveillé de grêve générale et de la révolution, apologie de la spontanéité et de l’invention permanente (« pour que s’organise un lieu structuré qui se réinvente chaque jour »), rejet du calendrier et du temps (#32mars, #33mars, #34mars) …

Au lendemain de l’éviction, par une poignée apparemment de militants excités, de l’essayiste et académicien Alain Finkielkraut d’une place où avait flotté, avant les fleurs et les  bougies de l’après-attentat de novembre dernier,  le drapeau noir, il y a un peu moins de deux ans, de l’Etat islamique …

Et où entre un Etat (vice-)champion du monde des prélèvements obligatoires et des méga-entreprises aux bénéfices faramineux et irrapatriables (200 milliards et 93% de ses avoirs pour la seule Apple !), continue la course au ridicule à toujours plus d’impôt d’un côté (plus de 45% !) et d’optimisation fiscale de l’autre (moins de 4 % d’impôts pour plus de 3 milliards de bénéfices hors Etats-Unis pour Facebook !) …

Comment ne pas voir …

Suite aux saccages qui accompagnent depuis bientôt trois semaines et en plein état d’urgence les marges de l’occupation nocturne – cette fois, cinq ans après les Indignés de MadridWall street ou Tel Aviv, plutôt bobo  – de la Place de la République sous prétexte de protestation contre un projet de loi Travail du gouvernement qui n’en a plus que le nom

Comme le blocage plus ou moins musclé des universités et des lycées et des manifestations qui réunissent étudiants, lycéens, militants associatifs, syndicalistes et membres du Front de gauche …

Ce « goût pour la page blanche et l’exacerbation de l’excitation collective », comme le rappelle Nathalie MP sur le site Contrepoints, encadrant et faisant converger tout ça à coup de mots creux et de lendemains qui chantent …

Mais aussi ce vieux rêve de violence salvatrice et purificatrice que l’on croyait enfin mort et enterré par près d’un siècle d’échec du communisme réel …

Et que pourtant nos gentils GO de l’antimondialisation comme nos dirigeants tétanisés ne veulent toujours pas voir ?

Qui est Frédéric Lordon, le parolier de Nuit Debout ?
La rhétorique révolutionnaire de Nuit Debout a un parolier : l’économiste et militant Frédéric Lordon.
Nathalie MP
Contrepoints
16 avril 2016

« Merci Patron » et « Merci El Khomri », voilà ce que Frédéric Lordon peut dire aujourd’hui, alors que, d’économiste « atterré » à la notoriété anti-libérale plutôt confidentielle, il vient d’accéder à la reconnaissance nationale de tous nos médias grâce à ses qualités de parolier enflammé pour le mouvement contestataire La Nuit debout qui s’est constitué dans la foulée des manifestations contre la loi Travail portée par la ministre Myriam El Khomri. 

Il serait tout à fait naïf de s’imaginer que les rassemblements La Nuit debout de la place de la République à Paris, dupliqués au fil des jours dans plusieurs autres villes de France, soient parfaitement spontanés. On aurait tort de croire que des étudiants, des lycéens, des militants écologistes ou associatifs, des syndicalistes et des membres du Front de gauche s’y rencontrent par le plus grand des hasards dans un mouvement de pur désir de faire vivre le plus tard dans la nuit et le plus longtemps possible l’euphorie des manifestations contre la loi Travail.

À l’origine, Merci patron !

En réalité, tout ce mouvement de contestation, qui prête parfois à des comparaisons avec Occupy Wall Street ou les Indignados espagnols, n’a pas commencé le 31 mars 2016, mais en février avec la sortie du film documentaire « Merci patron ! » de François Ruffin, par ailleurs rédacteur en chef du journal alternatif de gauche Fakir. Le New York Times ne s’y est pas trompé, qui faisait hier du succès de ce film la une de son édition française, le qualifiant de « cri de ralliement contre la réforme gouvernementale visant à réformer le Code du travail » et voyant en son réalisateur un nouveau Michael Moore. Ce documentaire décrit le combat des Klur, un couple licencié par une société appartenant au groupe LVMH de Bernard Arnault. Pour Frédéric Lordon, qui en a fait une critique élogieuse dans le Monde diplomatique, il s’agit d’un film « d’action directe » qui donne « l’envie de tout renverser » :

« Ça n’est pas un film, c’est un clairon, une possible levée en masse, un phénomène à l’état latent. De cet événement politique potentiel, il faut faire un événement réel. »

« Un événement réel » : nous y arrivons. Lisant l’article de Frédéric Lordon, le réalisateur François Ruffin se dit que s’il y a une chance que l’économiste dise juste, il va falloir organiser tout ça, avec l’idée de faire converger des luttes dispersées comme celle des zadistes contre l’aéroport Notre-Dame-des-Landes, celle des ouvriers de Goodyear, celle des enseignants contre la réforme du collège etc… Les étudiants qui campent aujourd’hui à République ne pouvaient pas s’en douter, mais au cours d’une réunion publique organisée autour du film au moment de sa sortie en salles, le collectif Convergence des luttes est créé, les premiers slogans sont trouvés, notamment « Leur faire peur » et « Après la manif, je ne rentre pas chez moi. » Le mouvement La Nuit debout est si peu spontané que François Ruffin précise même :

« Il a fallu communiquer, distribuer des centaines de tracts lors de la manif du 31 mars, créer un site internet puis monter des barnums, acheminer le matériel pour projeter le film… »

La convergence des luttes est donc au cœur des intentions des organisateurs du mouvement, et Frédéric Lordon se retrouve au centre d’un dispositif scrupuleusement organisé. Dès le 30 mars 2016 à Tolbiac, devant des étudiants en grève qui, à son commandement, scandent bien gentiment « tous ensemble, tous ensemble », il rend grâce à la loi El Khomri d’avoir eu « le merveilleux pouvoir de nous réunir. » 

Le lendemain, propulsé tribun de la première Nuit debout (« le comité d’organisation m’a un peu poussé au cul sur la scène »), il prend la parole avec fièvre et le répète (quatrième intervention de la vidéo ci-dessous) :

« Voilà comment le pouvoir tolère nos luttes : locales, sectorielles, dispersées et revendicatives. Eh bien pas de bol pour lui, aujourd’hui nous changeons les règles du jeu ! Nous les lui annonçons globales universelles, rassemblées et affirmatives ! »

Chaque phrase de Frédéric Lordon est saluée d’un « Ouais !!! » des jeunes rassemblés pour l’écouter, et chaque « Ouais !!! » arrache parfois un petit sourire heureux, presque gamin, à celui qui jusqu’à présent s’exprimait plutôt sur les plateaux télé avec tout le sérieux d’un sabir complexe mêlant philosophie, économie et sociologie (« Nous sommes impérieusement requis de penser le capitalisme » etc.) comme on peut le constater dans les deux premières interventions recensées dans la vidéo ci-dessous  (04′ 07″) :

Frédéric Lordon, en cinq prises de parole par libezap

Avec les manifestations contre la loi Travail et La Nuit debout, Frédéric Lordon est passé de l’état assez classique de révolutionnaire strictement intellectuel et universitaire à celui du révolutionnaire en action qui harangue les foules et les pousse à agir, et dont le visage devient le représentant privilégié de la convergence de toutes les luttes.

Brillant étudiant ingénieur à l’École des Ponts et chaussées (promo 1985), imaginait-il déjà que trente ans plus tard il enflammerait les foules étudiantes et syndicales en se dressant au pied de la statue de la République contre un gouvernement socialiste accusé de faire le jeu du néo-libéralisme et de l’arbitraire patronal et en appelant à l’inauguration d’une république sociale (cinquième intervention de la vidéo ci-dessus) pour remplacer la république bourgeoise qui opprime les esclaves du salariat, tel un bon Gérard Filoche de base ? C’est difficile à dire, mais les débuts de son parcours n’y font pas penser spontanément.

Brillant mais intransigeant

Né en 1962 d’un père dirigeant d’entreprise et d’une mère qui s’est consacrée à son foyer, il complète ses études à l’École des Ponts d’un diplôme de l’Institut supérieur des affaires correspondant à ce qu’on appelle aujourd’hui un Master HEC. Il a déclaré sur France Culture qu’à cette époque il ambitionnait de devenir patron et de « gagner plein d’argent. » Il infléchit cependant ses objectifs, préférant prendre « la voie des livres » et de la recherche.

Le changement est radical : électeur de droite, il devient communiste ; préoccupé de l’environnement social, il se tourne vers l’économie et la sociologie. Il rejoint l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), lit abondamment Marx, Bourdieu, Althusser et Spinoza, et en1993 soutient une thèse de doctorat intitulée (attention s’accrocher) « Irrégularités des trajectoires de croissances, évolutions et dynamique non-linéaire. Pour une schématisation de l’endométabolisme. » Il est membre du collectif Les économistes atterrés créé en 2011 dont l’activité consiste à faire connaître au public les travaux des économistes qui « ne se résignent pas à la domination de l’orthodoxie néo-libérale. » 

Ses professeurs et son maître de thèse se souviennent d’un élève non seulement brillant mais surtout perfectionniste, parfois jusqu’à l’obsession, parfois jusqu’à la manifestation d’un caractère intransigeant et colérique. Au sein de la chapelle de l’extrême gauche, il fut prompt à accuser tour à tour Thomas Piketty, Jacques Sapir, ou le journaliste de Mediapart Laurent Mauduit, de vouloir en fait préserver le capital et le libéralisme. Dans un article au vitriol, ce dernier s’est vengé en le traitant de cabot sectaire, non sans un certain à-propos dans la mesure où Lordon défend en effet l’idée que les débats contradictoires sont voués à l’échec caractéristique de la foire d’empoigne et perdent en tonus intellectuel tandis que le seul débat valable serait celui qui se passe à l’intérieur de la tête de chaque personne. Ayant fait le vide autour de lui, en arguant de sa passion et de sa fidélité à ses idées, Frédéric Lordon se retrouve finalement plutôt isolé parmi ses pairs.

La Nuit debout a tout changé, Lordon est maintenant une véritable star de la contestation. Pratiquement tous les soirs, il s’adresse aux manifestants et commente les progrès qui sont faits. Si, lors de la première Nuit du 31 mars, il disait « Il est possible que l’on soit en train de faire quelque chose », il a pu inaugurer la Nuit du 40 mars (oui, décompte censé symboliser la permanence de la lutte… Lire 9 avril) avec :

« On peut maintenant abandonner les prudences grammaticales : nous sommes en train de faire quelque chose. »

Quelque chose, mais quoi ? On se pose tous la question, Lordon lui-même la pose à son public. Jusqu’à présent, il s’était contenté d’entretenir la flamme de la révolution et de dénoncer la violence du salariat et du monde néo-libéral en concluant son discours du 31 mars par :

« C’est bien pour cela que nous sommes rassemblés ici ce soir, pour imaginer la catastrophe. Apportons-leur (NdlR : aux tenants du monde libéral) la catastrophe. »

C’est lyrique, c’est révolutionnaire, les jeunes s’exclament une fois de plus « Ouais !!! », mais c’est vague. En réalité, dès le milieu du mois de mars, lors d’un rassemblement à Amiens intitulé « Le réveil des betteraves », une fois de plus pour « faire converger les luttes », le camarade Lordon avait pris la parole (troisième séquence de la vidéo ci-dessus) et s’était montré très explicite. Le retrait de la loi Travail, la démission de ce « pantin de Manuel Valls », ce sont presque des prétextes. Fondamentalement, explique-t-il :

« Ce que nous voulons, c’est ceci : la fin de la mondialisation libérale, la fin du pouvoir des actionnaires, la fin de la propriété des moyens de production, et tout le pouvoir aux salariés dans l’entreprise. »

Je ne sais si ce discours est marxiste dans sa version léniniste, trotskiste ou libertaire, mais il est clairement communiste et nous ramène quelques décennies en arrière. Lordon, homme intelligent au faîte de ses capacités intellectuelles au début du XXIème siècle n’a rien appris des drames du XXème siècle. La République sociale ainsi définie qu’il appelle de ses vœux a connu un certain nombre d’applications, toutes plus catastrophiques les unes que les autres. Aujourd’hui encore, on pense à Cuba, au Venezuela et même au Brésil, sans y voir la moindre espérance d’une vie meilleure. Mais peu importe pour qui se laisse porter par une idéologie qui ne souffre pas le débat contradictoire.

Sabir de la grève générale

Comment obtenir cette République sociale ? C’est le message du discours du 40 mars. Si l’on veut mettre fin au chantage et à l’arbitraire patronal, Lordon ne voit qu’un moyen : la grève générale. Le « rêve général » de nos étudiants révolutionnaires se déclinerait donc bien dans la « grève générale. » Conclusion lyrique en forme de pied-de-nez à François Hollande : « Ce moment, c’est le nôtre, ce moment, c’est maintenant. » Et n’oublions pas : « Ouais !!! »

Avant de conclure, j’aimerais aborder deux points particuliers. Si vous regardez les vidéos, vous ne manquerez pas de remarquer que Frédéric Lordon porte une veste de montagne de la marque américaine The North Face. Je pratique moi-même la montagne, c’est pourquoi cela m’a immédiatement sauté aux yeux, et je comprends parfaitement pourquoi il a pu avoir envie de l’acheter : ce sont des équipements d’une extrême qualité, combinant le style le plus moderne avec des performances techniques excellentes. Eh bien je défie Lordon de prouver que dans sa République sociale sans propriété des moyens de production il pourrait trouver un vêtement d’une aussi belle facture. On sait à quoi ressemblaient les voitures, les chaussures etc. des pays de l’Est.

Enfin, malgré tous les « Ouais !!! » enthousiastes qui ont ponctué les discours de Frédéric Lordon, je me demande si son public est si en phase que ça avec lui. Dans l’amphi de Tolbiac, il disait que « revendiquer, c’est déjà s’être soumis. Revendiquer, c’est s’adresser à des puissances tutélaires aimables […]. Les enfants réclament, grandis, ils revendiquent. » Que peut-il penser des cadeaux coûteux que Manuel Valls a lâché lundi 11 avril dernier aux syndicats étudiants après la manifestation du samedi 9 avril ? L’affluence avait pourtant été bien moindre que lors des précédentes journées d’action et elle avait été émaillée de nombreuses violences et de destructions. William Martinet et ses collègues ne sont-ils pas en plein dans la revendication que Lordon méprise ?

Tout ce spectacle d’ébullition révolutionnaire alimenté par le camarade parolier Lordon me fait penser à certains traits des communistes de la guerre d’Espagne décrits par André Malraux dans L’espoir. On y retrouve le sens de l’organisation des communistes, particulièrement habiles à encadrer le spontané, on y retrouve les mots creux qui enflamment les foules pour des objectifs vagues qui semblent radieux, on y retrouve le goût pour la page blanche et on y retrouve l’exacerbation de l’excitation collective dans une illusion lyrique sans lendemain.

Voir aussi:

Politique Friction : La Nuit Debout ou le crépuscule des bobos
Eric Verhaeghe
The Wolf
17/04/2016

Beaucoup s’interrogent sur la nature politique et sociale de la Nuit Debout, qui sème des avatars un peu partout dans le monde latin. S’agit-il d’un nouveau mouvement révolutionnaire ou d’une mode passagère qui agrémente l’actualité sans impact sur la réalité? Pour avoir parcouru plusieurs fois la place de la République occupée par ces (re)faiseurs de monde, il ne me paraissait pas inutile d’en mettre en lumière quelques aspects.

La Nuit Debout, la nuit des blancs parisiens

Ce qui frappe au premier abord dans la Nuit Debout, c’est la forte homogénéité sociale du mouvement. D’ordinaire, la place de la République est bigarrée et majoritairement occupée par des populations allogènes. Ce sentiment de mélange est volontiers accru par les événements qui se déroulent régulièrement sur la place: occupation périodique par des migrants ou par des familles africaines menacées d’expulsion et protégées par le Droit au Logement, mais aussi quadrillage par les familles Roms qui dorment dans la rue avec leurs bébés et leurs enfants.

Depuis que la Nuit Debout a pris possession des lieux, l’homme ou la femme noire n’y ont plus d’autre place que celui de témoignage de la mauvaise conscience occidentale. De temps en temps, ils ont le droit, parce qu’ils sont migrants ou figure opprimée, de monter sur scène pour expliquer leurs malheurs. C’est l’intermède coloré de la Nuit Debout. Leurs 3 minutes épuisées, ils doivent ensuite céder la place à l’interminable logorrhée des intervenants en commission, qui sont essentiellement blancs bobos.

Car le tour de force de la Nuit Debout est de babiller sans lassitude apparente sur le sexe des anges solidaires, de gauche, révolutionnaires, progressistes et autres adjectifs bisounours, dans un entre-soi ethnique et social très bien huilé. Ici, on est bien, on est tranquille, on est humaniste, mais on est d’abord blanc des quartiers centraux de Paris. On adore dénoncer la précarité et la discrimination, mais selon l’étiquette bobo en vigueur, qui accorde une place nulle aux « minorités visibles », manifestement peu intéressées par les sujets qui se traitent.

Et ce n’est pas le moindre des paradoxes que de contempler cette jeunesse auto-proclamée humaniste, dissertant sur tout et rien, et complètement abandonnée par les vrais problèmes sociaux du pays. Avec cette forme pas si discrète d’arrogance et de fatuité, il est évidemment impossible d’aborder le sujet sans s’exposer aux foudres du déni bourgeois. Même le gauchiste Frédéric Lordon tourne sa langue sept fois dans sa bouche avant de suggérer que les blancs fils à papa propres sur eux sont un peu trop nombreux et auto-centrés sur la place.

La Nuit Debout n’aime pas les barbares

En sillonnant la Nuit Debout, on croise donc toute la galerie habituelle des névroses qui hantent la gauche bobo: les végétariens, les constipés, les obsédés de la pureté morale, les Savonarole, les partisans du bien-être, de la décroissance, de Pierre Rahbi, les auditeurs de Patrick Cohen et les inconditionnels de France Confiture (pardon, France Culture). Que de mines blafardes, mal nourries, inquiètes, manifestement torturées!

Mais la jeunesse qui souffre vraiment (je veux dire pas par choix) ne connaît dirait-on pas l’adresse où il faut se rendre. Ces blacks, ces beurs, ces décrocheurs scolaires qui zonent à longueur de journée ou n’imaginent pas qu’ils pourraient un jour gagner plus de 2.000 euros par mois, ces tombereaux de sacrifiés qui sont autant de plaies ouvertes dans nos banlieues, sont invisibles ici. Grand bien leur fasse! leur voix serait inaudible et en grattant un peu on s’apercevrait que la couleur de leur peau les disqualifierait. Qu’ils racontent la douleur d’être noir, pourquoi pas! mais qu’ils s’imaginent, avec leur maigre bagage et leurs mauvaises manières, occuper une place dans l’arène de la délibération collective, non!

Les barbares restent les barbares.

La Nuit Debout n’aime pas les salariés

Une autre caractéristique de la Nuit Debout tient à son aversion pour le salarié. Celui-ci est comme un visage cousin de l’Africain. C’est l’Autre: on le plaint, on se bat pour lui, mais on ne le cotoie pas.

Tout est fait, dans la Nuit Debout, pour le décourager de venir. Le premier argument est dans la définition même de la manifestation: nocturne, noctambule, elle n’est guère accessible à celui qui sort fourbu d’une journée de travail et qui doit embrayer tôt le lendemain. Il peut venir, certes, de temps à autre. Mais il doit attendre pendant des heures avant de pouvoir parler pendant trois minutes selon un formalisme figé qui laisse peu de place à l’amateurisme.

Dans la Nuit Debout, le salarié, le prolétaire, est une icône. On aime le voir en peinture, mais il ne faudrait pas qu’il s’imagine changer les choses au jour le jour. La preuve? le mouvement a finalement considéré que la résistance à la loi El-Khomri était un prétexte un peu vain, et qu’il valait mieux refaire le monde sans parler d’actualité.

La Nuit Debout n’aime pas les familles

Autre point, bien entendu, la Nuit Debout n’aime pas les familles. Avec des séances de travail interminables, des débats épouvantablement longs sur la cantine, le temps de repas et autres détails, la participation à la Nuit équivaut à un renoncement en bonne et due forme au temps passé à la maison, le soir, pour coucher les enfants.

Cette dominante sociologique s’explique par le caractère faussement improvisé du mouvement. Depuis longtemps, les indignés français sont noyautés par un petit groupe d’intellectuels auto-centrés qui n’ont nulle envie de se mélanger à d’horribles petits bourgeois qui procréent, qui s’occupent de leurs moutards et qui cultivent les relations familiales. Ceux-là sont des catholiques intégristes en puissance qu’il faut écarter.

De là le caractère extraordinairement homogène du mouvement. Fait par les Blancs pour les Blancs, fait par les bourgeois pour les bourgeois, fait par les bobos pour les bobos, il ne devrait pas tarder à mourir de sa belle mort, à moins qu’une mutation du virus ne conduise à une radicalisation et une popularisation inattendue.

Voir de même:

Comme le mouvement des Indignés, la Nuit Debout part d’un réflexe libéral pour suivre une inspiration post-marxiste (particulièrement dure en France). Cette contradiction fondamentale constitue une aporie caractéristique des mouvements contestataires contemporains.

Les racines libérales de la Nuit Debout

Eric Verhaeghe

La colonne vertébrale qui structure la Nuit Debout est d’essence libérale. Elle repose d’abord sur un principe de délibération égalitaire entre tous les participants (qui explique la peur que certains inspirateurs éprouvent à l’idée d’apparaître trop présents, y compris dans les médias: ils savent que cet abus de présence les condamnerait à l’excommunication), et sur l’écriture d’une constitution de la 6è République par une assemblée constituante. L’inspiration majoritaire de cette constitution est de protéger les droits des citoyens, de garantir une démocratie effective contre tous ceux qui l’ont expropriée: les partis politiques et les grands intérêts financiers, notamment les banques.

En ce sens, la Nuit Debout est, contrairement à ce que ses participants croient le plus souvent, ultra-libérale, ou archéo-libérale. Elle repart des interrogations de Hobbes face à Léviathan ou d’Adam Smith et de Ricardo sur la rente. Son objectif est bien de replacer la liberté individuelle au sens de l’organisation sociale.

La question du mouvement social

Cette inspiration libérale est évidemment recouverte, dissimulée, par une autre tradition: celle qui veut voir dans le « mouvement social » la seule possibilité de modifier l’ordre en place. Ce courant de pensée, directement hérité du marxisme à la sauce Mélenchon, considère que la République en place ne peut tomber et laisser la place à un autre régime que par un mouvement social, promesse du Grand Soir et de lendemains qui chantent.

Ce n’est pas un hasard si les logisticiens de la Nuit Debout (le Front de Gauche, le DAL, certaines sections CGT) ont choisi la contestation contre la loi Travail pour jeter leurs forces dans la bataille. Dans le corpus idéologique dont ils sont les porteurs, seul un mouvement de salariés peut porter une révolution.

La référence à la doctrine révolutionnaire du Que Faire? de Lénine est ici très présente. Lénine considérait en effet qu’une révolution avait besoin d’une petite élite instiguant et conduisant des grèves dans les usines pour réussir. La Nuit Debout est née de cette conception.

Toute la difficulté des organisateurs consiste aujourd’hui à canaliser l’énergie libérale des militants pour en faire une arme au service d’une révolution marxiste, et c’est pas gagné!

La Nuit Debout face à la tentation marxiste

Face à l’homogénéité libérale des participants – homogénéité à la fois politique et sociale – les marxistes transpirent sang et eau pour réorienter en douceur le mouvement vers la « convergences des luttes », dont ils ont lu dans leurs manuels révolutionnaires qu’elle était l’étape indispensable pour garantir la survenue du bonheur universel. On entend donc régulièrement Frédéric Lordon prendre le micro pour appeler à sortir de la place de la République, ou pour répéter que ce serait tellement mieux si des ouvriers en lutte se mêlaient à la foule.

Cet appel remporte chaque fois un succès d’estime, mais il comporte la même contradiction entre la foi et les actes que la Torah chez les Pharisiens. Faire un grand mouvement social d’accord! mais à condition de ne pas renoncer à la rhétorique bien huilée des délibérations interminables, et à condition de ne pas se promettre une société de demain avec de grandes barres d’immeubles uniformes entourées de Lada que l’on met 15 mois à recevoir tant la production est mal organisée.

C’est évidemment le tabou premier de la Nuit Debout. Son succès tient à un refus politique d’un ordre où l’individu est broyé par les puissants. Ses logisticiens y adhèrent parce qu’ils espèrent abolir la propriété privée des moyens de production. Or cette dernière idée, qui permet l’étatisation complète de la société, est absolument orthogonale avec les pulsions immédiates du mouvement.

Premiers craquements libéraux dans le mouvement

La question de la loi Travail donne l’occasion d’un premier craquement majeur dans l’ordonnancement instable qui a présidé à la naissance du mouvement. Pour les post-marxistes qui ont apporté les gueulophones et les photocopieuses, la loi Travail était un cheval de Troie permettant la fusion du métal pour forger le glaive contre le capitalisme. Dans la pratique, le mouvement de lutte contre la loi s’essouffle, et la Nuit Debout prospère.

Cette vitalité s’explique largement parce que les participants ont décidé d’abandonner la loi Travail comme motif de lutte, et ont choisi de s’occuper du reste de la société. Beaucoup d’étudiants ont trouvé cette situation judicieuse et confortable, parce qu’elle leur permet de faire la révolution sans affronter les forces de l’ordre dans les cortèges organisés par l’UNEF.

Sur ce point, les « anciens » s’amuseront de voir la parfaite concordance temporelle entre le durcissement de la répression contre les manifestations, et les appels à rester place de la République au lieu de manifester lancés par des « délégués » étudiants dont on ne sait pour qui ils roulent. Le gouvernement aurait voulu juguler la résistance à la loi pour mieux la faire passer qu’il ne s’y serait pas pris autrement.

Mais le divorce grandissant entre la Nuit Debout et la lutte contre la loi Travail ne tient pas seulement à une manipulation policière (même si la police française reste toujours aussi superbement efficace pour torpiller les mouvements dissidents). Elle relève d’un phénomène plus profond: la Nuit Debout, parce qu’elle est libérale, ne trouve pas la loi Travail si horrible que cela. Elle s’en accommoderait même, à condition qu’on lui donne une perspective durable sur une société qui harmonise mieux les aspirations individuelles et les contraintes collectives.

Retour à la tradition anarchiste?

La Nuit Debout est née d’une coalition post-marxiste de tendance stalinienne (dont Lordon est une sorte de quintessence), mais sa tradition est fondamentalement anarchiste.

Elle se réfère indirectement à l’anarchisme espagnol qui fit la révolution de 1936, écrasée par les Staliniens bien plus que par Franco, contrairement à ce que dit l’historiographie officielle. Or le programme économique des anarchistes espagnols était libéral et non marxiste. Les déconvenues de Podemos en Espagne le rappellent: l’anarchisme espagnol préconise un entre deux économique étranger à l’étatisation des moyens de production voulu par les marxistes.

Elle trouve aussi ses racines dans les grandes traditions qui ont fait la Révolution de 1789, et dont l’anarcho-syndicalisme ou le mouvement mutualiste furent des avatars au dix-neuvième siècle. Entre la mutuelle de compagnons sous la monarchie de Juillet ou le Second Empire et la Nuit Debout, il existe une parenté évidente qui n’est pas exactement celle que le Front de Gauche apprécie.

Toute la question de la Nuit Debout est désormais de savoir combien de temps les contradictions et les équivoques qui l’ont vu naître pourront coexister pacifiquement.

Voir également:

Place de la Poubelle
Nidra Poller
The Times of Israel
15 avril 2016

Graffiti sur le mur d’un immeuble à l’angle du boulevard Beaumarchais et la rue des Arquebusiers : ISRAEL CRIMINEL. En rouge et, comme on dit, en marge de la grande manifestation de contestation tous azimuts du 9 avril.

Israël criminel, l’expression de base du cerveau reptilien. Le CNT Santé-Social et collectivités distribue des tracts style bande dessinée. « Dans la rue contre l’Etat et les patrons. Aujourd’hui encore la preuve est faite que ceux qui gouvernent font la guerre au peuple ». Allons voir… Une affiche collée sur la route de la manif’ accuse : «leur rêve est notre cauchemar».

Le cauchemar c’est l’état d’urgence, représenté par des CRS en tenue de combat. Comme les soldats d’Israël criminel. Israël, l’injure des injures, c’est les CRS, les patrons et la loi El Khomri personnifiés.

Depuis le 30 mars la Place de la République est occupée par un mouvement brownien, Nuit Debout. En parfaite autogestion, la jeunesse et ses alliés donnent à la Place des airs de jungle de Calais avec un soupçon de Place Tahrir. Les médias adorent ce peuple en convergence de lutte, les AG interminables, les petites idées inscrites au feutre sur de grandes feuilles blanches, leur cantine et leur détermination. Des jeunes journalistes tendent le micro aux jeunes Nuits Debout : « ils exigent le retrait pur et simple de la loi El Khomri. »

En marge, c’est toujours en marge que ça se passe et que ça casse, des cagoulés par centaines attaquent la police et des agences bancaires. Cinq ou six sont interpellés. Les Nuits Debout, affairés à ranger des idées vintage sur les présentoirs de leur pop-up store, nient tout lien avec les petits casseurs. Ils ne cherchent même pas à savoir comment, dans le nouveau monde qu’ils prétendent esquisser, on pourrait gérer cette violence qui se retournera un jour contre eux.

Les pacifistes de la Place de la République, debout aux côtés d’un monument aux morts improvisé aux prémices d’une guerre mal assumée, se couchent devant les tueurs sauvages qui nous guettent.

Ça commence en octobre 2000. En marge, c’est toujours en marge, d’une manifestation pro-palestinienne provoquée par la mise en scène de la « mort du petit Mohamed al Dura » on crie « mort aux Juifs ». La police ne bouge pas. Les MRAP et autres antiracistes ne se retirent pas.

L’important c’est d’inscrire au sein du mouvement le message « Israël criminel » et si quelques Juifs devaient payer le prix fort par la suite tant pis, le peuple aura parlé. Les pacifistes de 2003 s’en prennent aux Juifs pour mieux exprimer leur opposition à l’ « invasion » de l’Irak par ces maudits Américains. Et ainsi de suite : bon an mal an les citoyens se sont habitués aux manifestations de haine humaniste, de violence pacifiste, des incontrôlés fidèles au poste, aux jours de colère, aux morts aux Juifs et à la mort des Juifs. Ici, en France. Et bien entendu là-bas en Israël comme ça se mérite.

Jusqu’au comble de l’enthousiasme en 2014 où on fête le 13 juillet en assiégeant des fidèles dans une synagogue parisienne. S’affichant sans pudeur pro-Hamas, les Gaza-Mon-Amour se foutent des interdictions de manifester, cassent du flic, sèment la destruction à Barbès, pourchassent des Juifs dans le Marais et brûlent leurs commerces à Sarcelles …

Le 26 juillet le drapeau noir du djihad flotte aux pieds de Marianne, Place de la République. Six mois plus tard les djihadistes frappent la France : Charlie Hebdo, Montrouge, Hyper Cacher. Le peuple se redresse. Ils sont des millions dans toute la France. Debout.

Le mot djihad entre enfin dans le vocabulaire et les esprits. On pense avoir vu le pire mais le pire reste à venir. L’exploit Charlie n’est qu’une mise en bouche. Des djihadistes, quelle surprise, reviennent du califat niché dans les rangs des migrants conquérants. D’autres, restés en Europe, répondent aux consignes des donneurs d’ordre en Syrie.

Tout ce petit monde s’organise, s’équipe et se rue sur des Parisiens aux terrasses des cafés et au Bataclan, tout près de la Place de la République. Malgré le ratage au Stade de France—ce sera pour une prochaine fois—ils ont tué 130 personnes, en ont mutilé des dizaines, blessé des centaines. Et c’est là, à côté du mémorial artisanal orné de bougies /fleurs/ messages d’amour et de chagrin, que les Nuits Debout proclament leur innocence.

Ils sont contre la loi El Khomri, pour l’embauche, contre les patrons ; pour le droit au logement, contre le capital; pour les allocations, contre l’Etat ; contre les OGM et les émissions de CO2, pour la musique techno sans entraves… Zadistes, ils sont sans défense contre le djihad.

Les JT servent une tranche de Nuit Debout glorifié suivie d’une assiette de tueurs franco-belges humanisés. Des contestataires imbus de leur personne proclament des nullités sincères. Des combattants de Daech, dorlotés par une justice soucieuse des droits des citoyens, s’expriment par le biais de leurs avocats et familles.

Selon Mohamed Abdeslam, son frère Salah a limité les dégâts en décidant de ne pas se faire exploser le 13 novembre. Mohamed Abrini, l’homme au chapeau, demanderait une médaille pour être sorti indemne du carnage de l’aéroport Zaventem en laissant derrière un sac d’explosifs encore plus puissantes que ceux qui ont effectivement sauté.

De ces vies réduites à néant en Belgique, à Paris, et ailleurs on n’entend rien. De ces familles condamnées au deuil à perpétuité, les médias n’ont rien à montrer.

L’état d’urgence est trop brutal pour les tendres esprits des Nuits Debout qui occupent le devant de la scène depuis deux semaines déjà. Quid des attentats à venir. Plus vite qu’on ne pense et en plus grand.

Comme des enfants qui jouent dans la boue d’un camp de réfugiés, ils s’amusent, ils font des bêtises, on est indulgent car leur innocence nous touche. Ecran de fumée, ils cachent l’impuissance d’un Etat incapable d’assumer ses responsabilités envers le peuple et les forces de l’ordre chargées de nous protéger.

Voir encore:

Merci patron ! », de François Ruffin
Un film d’action directe
Frédéric Lordon (économiste)
Le Monde diplomatique
Février 2016

Comme on ne risque pas d’avoir les studios Universal sur le dos et qu’en réalité il ne s’agit pas tout à fait d’un film à suspense, on peut révéler l’intrigue de Merci patron !, de François Ruffin (1). C’est l’histoire de Serge et Jocelyne Klur, employés d’Ecce, filiale du groupe LVMH, plus exactement employés de son usine de Poix-du-Nord, jadis chargée de la confection des costumes Kenzo. « Jadis », car, mondialisation oblige, le groupe a cru bon d’en délocaliser toute la production en Pologne. Moyennant quoi les Klur ont été invités à se rendre employables ailleurs. Cependant, ils explorent méthodiquement la différence entre employables et employés. Depuis quatre ans. Evidemment, la fin de droits a été passée depuis belle lurette, on tourne à 400 euros par mois, la maison est fraîche — forcément, il n’y a plus de chauffage, et il a fallu se replier dans la seule pièce habitable. Au rayon des vertus tonifiantes, on compte aussi l’élimination de tout excès alimentaire et l’adoption de saines résolutions diététiques ; on peut même aller jusqu’à parler de rationnement — Noël avec une tartine de fromage blanc, les amis de la frugalité apprécieront.

On en est là, c’est-à-dire déjà sur un grand pied, quand survient un avis de saisie de la maison, ni plus ni moins, à la suite d’une ardoise d’assurance de 25 000 euros. Pour les Klur, qui considèrent qu’on est « un gros », voire « un capitaliste », à partir de 3 000 euros par mois, c’est là tomber d’un coup dans des ordres de grandeur qui font sortir de la Voie lactée. Ce qui n’empêche pas d’ailleurs de tirer des conséquences pratiques. En l’occurrence sous la forme du projet, si c’est ça, de foutre le feu à la maison — la seule chose que les Klur aient vraiment eue à eux et dont ils ont tiré à peu près tout ce que l’existence leur a réservé de joies.

On ne fait pas plus local que le cas Klur. Et on ne fait pas plus global non plus. Car les Klur offrent en concentré un résumé presque complet du système. Pourtant, contrairement à bon nombre de ceux qui ont traité avant lui de la condition salariale à l’époque néolibérale, le film de François Ruffin n’a aucune visée analytique ou pédagogique. C’est un film d’un autre genre, difficilement identifiable, d’ailleurs, au regard des catégories cinématographiques habituelles. Le plus juste serait sans doute d’en dire qu’il est un film d’action directe. Car Ruffin, qui a Bernard Arnault dans le collimateur depuis un moment, veut littéralement faire quelque chose de la situation des salariés d’Ecce. En 2008, déjà, il avait fait débouler impromptu les licenciées à l’assemblée générale des actionnaires de LVMH (2). Cette fois, ce sera l’attaque frontale : Klur-Ruffin contre Arnault. L’époque néolibérale enseignant que si l’on ne demande pas avec ce qu’il faut de force, on n’obtient rien, Klur-Ruffin va demander. Avec ce qu’il faut de force. En l’occurrence : 45 000 euros de dédommagement pour réduction à la misère, plus un contrat à durée indéterminée (CDI) quelque part dans le groupe pour Serge ! Et sinon, campagne de presse. Pas Le Monde, pas France Inter, pas Mediapart : Fakir, journal fondé par Ruffin et basé à Amiens. Tremblez, puissants !

C’est à ce moment que le film passe d’un coup dans la quatrième dimension, et nous avec. Car dans le cortex frontal de l’éléphant, l’attaque du moustique a semé un sacré foiridon. Et le puissant se met à trembler pour de bon. On ne peut pas raconter ici la série des hilarantes péripéties qui y conduisent, mais le parti pris de spoiler commande au moins de donner tout de suite la fin de l’histoire : Bernard Arnault s’affale ! On se pince. C’est simple, on ne peut pas y croire. On se dit que le projecteur est couplé à un diffuseur de champignons, qu’on est victime. Or tout est vrai. Comme la physique contemporaine a établi l’existence de l’antimatière, la physique sociale de Merci patron ! nous découvre l’univers parallèle de l’antilutte des classes : tout s’y passe comme dans l’autre, mais à l’envers. C’est l’opprimé qui fait mordre la poussière à l’homme aux écus. On se doute que cette irruption de l’univers inversé dans l’univers standard est un événement rare. Mais on l’a vue, de nos yeux vue ! Alors il faut bien y croire. Avec cet effet particulier que la reddition de l’entendement donne aussitôt l’irrésistible envie de renouveler les résurgences du bon univers dans le mauvais, et pourquoi pas de l’y transfuser totalement.

Passé l’incrédulité, le premier effet de ce film à nul autre pareil, c’est donc de donner le goût des ambitions révisées à la hausse. En commençant par prendre l’exacte mesure de ce qu’il annonce. D’abord, le cauchemar de la droite socialiste : lutte des classes pas morte ! Ça n’était pourtant pas faute d’avoir rédigé toutes les variantes possibles et imaginables de son acte de décès. C’est que, de la lutte des classes, on peut dire ce qu’on veut : que son paysage s’est complexifié ; que le feuilletage de la couche intermédiaire des « cadres » a créé une vaste catégorie d’êtres bifaces, partie du côté du capital (par identification imaginaire), partie du côté du salariat (par statut) ; que cette nouvelle sociologie a fait perdre à la polarisation de classes sa netteté originelle, etc. De la lutte des classes, donc, on peut dire tout cela. Mais certainement pas qu’elle a disparu. Pour en réapercevoir le noyau, il faut cependant monter des opérations de court-circuit, qui font revenir à l’os : typiquement, les ouvrières d’Ecce faisant effraction parmi les actionnaires de LVMH en train de discuter des dividendes, soit le face-à-face pur du capital exploiteur et du travail exploité. Ou alors les Klur : la misère directement rapportable à la valorisation du capital.

Evidemment, ce sont là des spectacles que la droite socialiste voudrait beaucoup s’épargner, et qu’elle s’emploie d’ailleurs à conjurer autant qu’elle peut par toutes les armes de la dénégation. A l’image de la fondation Terra Nova qui, en 2011, s’était mise en devoir d’expliquer que les classes populaires (« populaires » pour ne même plus avoir à dire « ouvrières ») étaient, sinon sociologiquement inexistantes, en tout cas politiquement inintéressantes : ça n’était plus pour elles que la droite socialiste devait penser sa politique. Comme on sait, le problème avec les morts mal tués et mal enterrés, c’est qu’ils reviennent. Ici, les morts font tout de même 25 % de la population active, auxquels ajouter 25 autres pour cent d’employés — une sacrée armée de zombies. Et la promesse de nuits agitées pour tous ceux qui auront pris leurs entreprises de déréalisation pour le réel même. Il faut croire que les spectres gardent le pouvoir d’en terroriser encore quelques-uns, si l’on en juge par l’empressement de Bernard Arnault à dépêcher les sbires de sa sécurité pour négocier contre euros le silence des Klur. Le secrétaire général du groupe, un hiérarque du Parti socialiste, convaincu que le progressisme consiste essentiellement en la progression des dividendes, est à lui seul un résumé sur pattes de toute l’histoire de son parti, doublé d’un fameux cornichon, dont toutes les savantes manœuvres vont conduire Bernard Arnault à la double déconfiture : payer et la publicité !

Ainsi, il arrive aux classes « populaires » de revenir du néant où on a voulu les enfouir, et d’en revenir avec quelque fracas. C’est là sans doute la seconde bonne nouvelle de l’évangile selon saint Klur : il se pourrait que cet ordre social soit beaucoup plus fragile qu’on ne le croit. On commence en tout cas à se poser de sérieuses questions lors de cette scène sublunaire qui voit un ex-commissaire des renseignements généraux, devenu barbouze privé pour l’empire du sac à main, négocier avec les Klur devant une caméra cachée (lui cherche un magnétophone sous une chaise…) et devenir quasi hystérique à l’évocation de Fakir. Que la campagne de presse passe par Le Monde, Mediapart ou par François Hollande, il n’en a cure. Mais Fakir ! Et c’est Molière chez les Picards, avec, à la place de Diafoirus qui trépigne « Le poumon ! », l’ex-commissaire Machin devenu maboule : « Fakir ! Fakir ! » — on le menacerait de tout envoyer à CNN ou au pape, il continuerait de glapir comme un possédé : « Fakir ! »

Rendu à ce point du visionnage, et totalement éberlué, on tente soi-même de reprendre pied pour former à nouveau quelques idées générales. D’ailleurs, avec l’aide du commissaire lui-même ! Qui, du fond de son sens commun de flic, est détenteur d’une philosophie politique à l’état pratique : pourquoi Fakir, qui est tout petit ? Parce que, explique le commissaire, « c’est les minorités agissantes qui font tout ». Si des Klur coachés par le camarade Ruffin ont le pouvoir de mettre Bernard Arnault à quatre pattes, c’est bien qu’en face, on a peur. Confusément conscience que tant de vilenies accumulées ne pourront pas rester éternellement impunies, et peur. Mais alors quid de dix, de cent Klur-Ruffin, d’une armée de Klur-Ruffin ? Et puis décidés à obtenir autre chose que la simple indemnisation de la misère ? Et si l’espoir changeait de camp, si le combat changeait d’âme ?

Le propre des films d’action directe, c’est qu’ils propagent leurs effets bien après leur dernière image. De celui-ci, on sort chargé comme une centrale électrique et avec l’envie de tout renverser — puisque, pour la première fois, c’est une envie qui nous apparaît réaliste. Ecrasés que nous étions par la félonie de la droite socialiste, par l’état d’urgence et la nullité des boutiques de la gauche, Merci patron ! nous sort de l’impuissance et nous rebranche directement sur la force. Ça n’est pas un film, c’est un clairon, une possible levée en masse, un phénomène à l’état latent. De cet événement politique potentiel, il faut faire un événement réel.

(1) Produit par Fakir et Jour2fête, 90 minutes, en salles le 24 février.

(2) Lire François Ruffin, « Insolite face-à-face entre ouvrières et actionnaires », Le Monde diplomatique, août 2008.

Voir de même:

Entretien
François Ruffin : “Nuit Debout n’est pas un mouvement spontané, il a fallu l’organiser”
Mathilde Blottière
Télérama
06/04/2016

François Ruffin, le réalisateur du documentaire “Merci Patron”, matrice et film phare de Nuit Debout, nous raconte comment est né le mouvement, et quel peut être son avenir.

Depuis le 31 mars, ils sont là, des centaines, chaque soir, au pied de la statue de la place de la République, à Paris. Les noctambules de Nuit Debout ne désarment pas. Intimement lié au succès populaire du film Merci Patron, de François Ruffin, et à l’activisme joyeux de son journal, Fakir, le mouvement a pris forme dans la foulée de la création d’un collectif composé « d’intermittents, de syndicalistes et de citoyens engagés ». Tous unis, disent-ils, « contre une politique gouvernementale qui n’a de cesse de réduire nos droits sociaux, au seul profit des intérêts du patronat. » Nuit Debout a déjà essaimé dans une vingtaine de grandes villes en France, et à partir ce mercredi soir, passera même la fontrière belge, les Bruxellois étant invités à se réunir place des Barricades. Nous avons demandé à François Ruffin, que nous avons joint par téléphone, de nous raconter comment tout a commencé…

Quel rôle a joué Merci Patron dans la naissance du mouvement « Nuit debout » ?

D’abord, il y a eu cet article de Frédéric Lordon sur Merci Patron dans Le Monde Diplomatique qui disait que ce film avait tout pour mettre « le feu aux foules ». Je ne suis pas optimiste de nature mais dans le doute, je me suis dit que s’il y avait une chance qu’il dise juste, ça s’organisait. Dans les avant-premières, on voyait bien qu’il se passait quelque chose, et que les gens avaient envie d’agir. Le 23 février, on a donc organisé une rencontre publique à la Bourse du travail qu’on a baptisée : « Leur faire peur ». L’idée, c’était de faire converger des luttes dispersées, qu’il s’agisse de celle contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, de celle des ouvriers de Goodyear, de celle des profs contre la réforme des collèges, etc. On avait convié des syndicalistes, des militants, des intellectuels… Dans la salle, il y avait près de mille personnes. En deuxième partie de soirée, après les interventions publiques, est venu le temps des interventions officieuses. Des tas de gens sont venus s’agglutiner autour de Loïc Canitrot, de la Compagnie Jolie Môme, de Johanna Silva de Fakir et de moi-même, avec une question : « et maintenant, on fait quoi ? » Des mots d’ordre sont apparus. Certaines personnes voulaient se mobiliser de leur côté, sans s’appuyer sur la grande manif du 31 mars contre la Loi travail.

Personnellement, je pense qu’il est toujours préférable de partir de ce qui existe déjà plutôt que d’essayer de créer une dynamique ex nihilo. C’est alors que Loïc, de Jolie Môme, a lancé son propre mot d’ordre : « après la manif, je ne rentre pas chez moi ». L’idée d’occuper un endroit et de faire une projection géante de Merci Patron a fait son chemin… D’autant que chez Fakir, on avait déjà une petite expérience en la matière avec le blocage de la zone industrielle d’Amiens, en octobre 2010, pour protester contre la réforme des retraites.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de croire à ce rassemblement ?

Je ne sais pas. Précisément, le fait d’inventer autre chose que les sempiternels appels à la grève générale, si désespérants quand on mesure le fossé existant entre ces désirs de rébellion et l’état des forces potentiellement mobilisables… Je me suis dit qu’au pire on échouerait – l’avantage, quand on est de gauche, c’est qu’on a l’habitude des défaites. Le collectif « Convergence des luttes » est né dans la foulée. Il ne faudrait surtout pas croire que Nuit Debout est un mouvement spontané, né comme par miracle de la somme de désirs communs. Ceux qui disent « oui, oui » dans l’euphorie de l’instant ne viennent pas tous mouiller leur chemise pour que la dynamique s’enclenche… Il a fallu organiser tout ça, canaliser ces aspirations disparates et ce besoin d’action. Il a fallu communiquer, distribuer des centaines de tracts lors de la manif du 31 mars, créer un site internet puis monter des barnums, acheminer le matériel pour projeter le film…

Quelles sont les revendications des noctambules ?

Cela me paraît assez flou pour l’instant… Des tas de revendications s’agrègent, sociales, écolos, anti-sécuritaires… Tout est parti du rejet de la loi El Khomri. C’est une opposition commune et solide mais aujourd’hui, on a le sentiment que c’est presque devenu un prétexte. Ce qui fédère les uns et les autres, c’est l’absence totale de perspective politique. Moi-même, je suis un déçu des partis politiques : en tant qu’ex-compagnon de route j’ai pris acte du suicide du Front de gauche. Quant aux autres formations de gauche, il suffit de voir ce qui se passe dans ma région, en Picardie : le FN est à 42 % et le PS et les Verts ne trouvent rien de mieux que de se diviser. J’ai compris qu’on était électoralement liquidé. Le changement ne passera plus par les urnes mais par un mouvement social de grande ampleur. C’est le pari presque pascalien que j’ai fait depuis la sortie de Merci Patron.

Peut-on comparer ce mouvent à celui des Indignés espagnols ou d’Occupy Wall Street ?

Je ne crois pas que ce soit comparable. D’abord, si je me souviens bien, Occupy n’a pas très bien marché finalement… Quant aux Indignés, qui ont fini par se constituer en parti politique, il s’agit d’un mouvement massif et populaire, ce que Nuit Debout est loin d’être encore. L’Espagne a connu une crise terrible, bien plus grave que celle que traverse la France… On ne peut pas dupliquer une mobilisation, il faut trouver autre chose. Le plus important et le plus urgent à mes yeux, c’est de dépasser les frontières sociales. Même si on en parle beaucoup, il est frappant de constater que les gens qui occupent la place de la République et d’autres places dans de grandes villes en France ne représentent pas grand monde. Ils appartiennent grosso modo à la même classe que moi, cela dit sans aucun mépris ni jugement : la petite bourgeoisie intellectuelle, à précarité variable. Il ne faut surtout pas en rester là.

Le mouvement doit dépasser les seuls centres urbains et essaimer à la périphérie, dans les banlieues, les zones rurales et industrielles, sinon il trouvera vite ses limites. Il faut trouver le moyen de toucher des milieux populaires. Je suis persuadé que l’une des clefs du succès de Merci Patron réside dans cette rencontre entre différentes classes sociales : le journaliste et les Klur, ce couple d’ouvriers au chômage. Dans le film, j’avais d’ailleurs été très attentif à glisser tout un tas de références culturelles très popus afin que tout le monde puisse s’y reconnaître : ça allait du maroilles à La Petite Maison dans la prairie. Maintenant, si on veut que ça bouge vraiment, il va falloir aller les chercher les Klur !

Comment faire durer un mouvement aussi hétéroclite et vers quoi se dirige-t-il ?

Honnêtement, je n’en sais rien. Je serai place de la République ce soir [mardi 5 avril, NDLR] pour rencontrer les autres initiateurs du mouvement, discuter avec eux, jauger nos forces : a-t-on encore du jus ? Comment faire évoluer la mobilisation ? Pour quels objectifs à atteindre ? En tous cas, je vous l’ai dit, la prochaine étape consiste à sortir de l’entre-soi pour exporter la mobilisation jusqu’au fin fond de la France. Je rêve de Nuit Debout à Flixecourt !

L’affaire des « Panama Papers » va-t-il alimenter le feu de la révolte ?

Malheureusement, je crois que la dénonciation n’a plus vraiment d’effet sur le corps social, trop anesthésié à force de s’être pris des coups. On le dirait immunisé, ou bien atteint d’une forme grave de fatalisme. Des révélations de l’ampleur des « Panama Papers » peuvent peut-être alimenter la colère mais ça ne suffira pas. Il faut proposer une voie, tracer un chemin. Offrir des perspectives de transformation…

Voir aussi:

Loi Travail : comment prendre l’Unef au sérieux ?

Les lycéens et les étudiants sont dans la rue contre la loi travail. Mais que représente le syndicalisme dont ils se réclament ?
Guillaume Nicoulaud
Contrepoints
9 avril 2016

William Martinet est né le 6 septembre 1988. Ça lui fait donc 27 ans, 7 mois et 2 jours à l’heure où j’écris ces lignes. À 27 ans, 7 mois et 2 jours, William Martinet est tout juste titulaire d’une licence de biologie. C’est le représentant, si j’en crois nos ministres et la presse française, de la jeunesse ™.

Moi aussi j’ai eu 27 ans, 7 mois et 2 jours. C’était le 31 décembre 2002. À ce moment-là, j’avais validé mon master 2 et cela faisait déjà trois ans que je travaillais et payais mes impôts, j’étais marié et papa d’une petite fille de presque deux ans.

Il faut dire qu’à l’âge du jeune Martinet, je ne faisais pas de politique. Mon objectif, la priorité de ma vie, c’était d’assurer l’avenir de ma petite famille.

Les comiques de l’Unef

Je les ai bien connus, les comiques de l’Unef. Quand j’étais étudiant, ils étaient encore séparés. Il y avait l’Unef-ID, les sbires du Parti socialiste qui entretenaient Dieu seul sait quelles sortes de relations incestueuses avec la MNEF et il y avait l’Unef-SE, les communistes ; pardon, les trotskistes-lambertistes.

Mais je ne peux pas dire que je les ai bien connus. À vrai dire, ces gens-là, je ne les ai vus que deux ou trois fois : dans les une ou deux semaines qui précédaient les élections du CROUS d’Aix-Marseille, dont tout le monde se foutait éperdument. Ils étaient assez faciles à repérer : des nouvelles têtes qu’on n’avait jamais vues en amphi qui, déguisées en hippies, passaient leurs journées à distribuer des tracts et qui, comble de la rigolade, s’appelaient tous « camarade ».

Il y en a une, en particulier, qui m’a marqué. Elle s’appelait Fleur, elle était plutôt jolie mais le truc le plus extraordinaire avec cette fille-là, c’est que quand vous passiez à moins de dix mètres d’elle, vous étiez toujours à deux doigts de vous faire mordre. Elle était d’une agressivité, mon Dieu…

Nous, on bossait nos partiels, on jouait aux cartes et, pour être honnête, on faisait pas mal la fête. Elle, elle faisait la Révolution et quiconque ne suivait pas le mouvement était un social-traître, un sale bourgeois. Sans rire.

Bref, ces jeunes-là, en cinq ans d’études supérieures, j’ai dû les voir six semaines au grand maximum et j’en garde essentiellement un souvenir amusé.

Il faut dire que l’Unef, scindée en deux ou réunie, n’a jamais représenté rien ni personne. C’est un groupuscule et ça l’a toujours été. Leurs adhérents, c’est moins de 1% des étudiants, et encore, en comptant Martinet, et ils n’ont jamais dû leurs sièges aux élections des CROUS qu’à l’absence totale d’intérêt que portent 92% des étudiants1 à ces élections.

Bref, William Martinet, 27 ans, 7 mois et 2 jours, est président d’une bande de fils et filles de colleurs d’affiches, de ratés du système scolaire qui essaient de préparer leur carrière politique en passant par « l’ENA buissonnière » 2. L’Unef, c’est un ramassis de paumés qui, à l’image de François Fillon qui couvrait les murs de sa chambre de photos du général à 14 ans (au secours !), n’ont jamais envisagé de faire autre chose de leur vie que de consacrer leur incompétence à la direction de la vie des autres.

Des partenaires sociaux

Seulement voilà, en France, les syndicats étudiants sont des partenaires sociaux. Comme leurs aînés, ils ne représentent rien ni personne et sont même universellement détestés jusque dans les bastions les plus radicaux de La Poste3 mais ils ont un statut qui leur vaut d’être reçus à Matignon et des financements publics qui leur permettent de faire croire en leur importance.

L’Unef, c’est cette micro-organisation dont vous n’aviez sans doute plus entendu parler depuis des décennies jusqu’à ce qu’elle se fasse instrumentaliser par l’aile gauche du PS, les « frondeurs », et récupérer par la gauche de l’aile gauche du PS.

Les gamins dans la rue ? Pour l’essentiel, ce sont des lycéens qui n’ont pas lu une ligne de cette loi travail, qui n’y comprennent de toute façon absolument rien mais qui ont, en revanche, parfaitement compris que l’interro de SVT était annulée pour cause de manif.

Non mais sérieusement, vous les avez vus leurs slogans #onvautmieuxqueça ?, « la nuit c’est pour baiser, pas pour travailler », « semaine de 20 heures », « ne perdons pas notre vie à la gagner », « loi El Khomri elle est pourrie », j’en passe. Vous les avez vus ces gamins des beaux quartiers parisiens qui manifestent contre la précarité avec trois Smic sur le dos et en prenant des selfies avec leur iPhone dernier cri ? Vous avez vu la tête des dix délégués de la CGT qui ont soudainement le sentiment de manifester au milieu d’une cour de récréation ?

Prendre ça au sérieux ?

Comment peut-on seulement prendre ça au sérieux ? Vous n’êtes pas allés manifester, vous, quand vous étiez lycéens, contre Devaquet en 1986 ? Contre Jospin en 1990 ? Contre la loi Falloux en 1994 ? Contre le plan Juppé l’année d’après ? Contre Fillon en 2005 ? Allez-y, expliquez-moi à quel point vous étiez conscientisés quand vous chantiez « Devaquet, si tu savais… » sans même savoir qui était ce fameux Devaquet. À côté de chez moi, ils ont même ressortis des affiches de leurs grands-parents avec des caricatures du général de Gaulle ! Je rêve ! #deGaulleDémission !

Alors que les petits-enfants des soixante-huitards remettent le couvert en se prenant plus ou moins au sérieux, passe encore. Après tout, c’est de leur âge ; le coup de l’adolescent qui se rebelle contre la société de ses parents et réclame dans la foulée son argent de poche, c’est vieux comme le monde. Mais que des adultes et, en particulier, nos dirigeants prennent Martinet au sérieux et nous le présentent comme le « représentant de la jeunesse », non. Je veux bien que par facilité de langage ou par paresse intellectuelle on procède à des raccourcis hasardeux mais là, non, vraiment, c’est trop.

La jeunesse, je connais : j’en ai trois représentants à la maison et pas loin d’une centaine en cours tous les ans. Elle n’a rien à voir avec Martinet, la jeunesse, et elle a encore moins à voir avec Caroline De Haas sans parler de Mélenchon et d’Aubry. La jeunesse, la vraie, elle fait exactement ce qu’elle faisait déjà quand j’en faisais partie : elle bosse ses maths, révise ses partiels, cherche un stage, joue au foot, drague les filles et, de temps en temps, se remet de la cuite de la veille.

Alors, de grâce, mesdames et messieurs nos élus, cessez de vous cacher derrière vos partenaires sociaux. Vous ne trompez plus personne depuis longtemps et si eux sont inamovibles pour le moment, ce n’est pas votre cas.

Rappel : avec un taux de syndicalisation de 7.9%, la France se classe bonne dernière de l’OCDE ; aux États-Unis c’est 10.8%, en Espagne c’est 15.6%, en Allemagne c’est 18%, au Royaume-Uni c’est 25.4% et dans les pays scandinaves, on tourne autour de 70%.image: http://s.w.org/images/core/emoji/72×72/21a9.png

Voir encore:

Loi Travail : qui est Gérard Filoche, éternel révolté ? [Replay]
Gérard Filoche ou l’opposant type à la loi travail… et à toute évolution du marché du travail !
Nathalie MP
Contrepoints
31 mars 2016

Si les multiples péripéties de la loi Travail ont permis à William Martinet, jeune Président du syndicat étudiant UNEF, de gagner ses premiers galons de grand leader de gauche dressé vent debout contre toutes les précarités que les patrons veulent imposer aux travailleurs, elles ont aussi donné à Gérard Filoche, membre du Bureau national du Parti socialiste, une véritable tribune pour s’exprimer sans détour sur son sujet préféré, le droit du travail. Or selon lui, cette loi « ignominieuse » présentée par le gouvernement n’est rien de moins qu’un reniement de la gauche et une insulte aux droits de l’homme. 

Non pas que Gérard Filoche était silencieux auparavant, bien au contraire, il est très fort en tweets fracassants. Mais il serait difficile de trouver en France un homme politique ou un syndicaliste plus bardé du mot « travail » que lui : ancien inspecteur du travail maintenant en retraite, il est un fervent défenseur du Code du travail dont il n’a de cesse, sur son blog ou dans ses livres, de vanter les bienfaits et d’exiger la conservation en l’état, modulo quelques menus aménagements partagés par la CGT comme le passage aux 32 heures hebdomadaires par exemple. Un expert, en quelque sorte.

Le seul petit problème, c’est que s’il a fait de la vie au travail son combat, il le réalise à travers une lutte exclusivement centrée contre les entreprises, les actionnaires et les patrons. Dans le monde de Gérard Filoche, ces derniers sont de dangereux délinquants, sinon en fait du moins en puissance, dont l’unique objectif est de s’enrichir grassement et honteusement en pratiquant l’exploitation des salariés dans des entreprises, petites ou grandes, qui sont autant de lieux d’asservissement. Avec sa flexibilité et son inversion de la hiérarchie des normes (l’accord d’entreprise tend à primer sur la loi), la loi Travail n’est rien d’autre « qu’un revolver sur la tempe des salariés. » Elle les livre tout crus aux délires discrétionnaires des patrons, engeance détestable et détestée (voir vidéo ci-dessous, 04′ 56″) :

A ce titre, l’épisode du décès de l’ancien PDG de Total Christophe de Margerie dans un accident d’avion en 2014 est tout à fait révélateur de l’état d’esprit imprégné de « lutte des classes » qui est le sien. L’annonce du décès est à peine parvenue aux intéressés et aux journaux que Gérard Filoche rédige dès l’aurore un tweet préventif destiné à contrecarrer les flots d’hommages qu’il pressent devoir s’amonceler dans la journée sur le nom du dirigeant :

Les réactions défavorables ne se font pas attendre, même au Parti socialiste, où le secrétaire général Jean-Christophe Cambadélis le convoque pour une petite explication les yeux dans les yeux. Gérard Filoche ne compte pas s’excuser. Au contraire, il persiste et signe sur son blog :

Je devine les hommages, les louanges, l’encensement du « grand patron » etc. La propagande pour faire croire que ces gens-là nous sauvent alors que ces puissants-là nous coulent, siphonnent nos salaires, bloquent nos emplois, polluent, détruisent l’environnement,  tournent le dos aux choix citoyens… (Blog de G. Filoche, 23/10/2014)

Des propos d’une grande modération qui lui valent une offre d’asile politique de la part de Jean-Luc Mélenchon au cas où le Parti socialiste opterait pour une sanction d’exclusion. Soyons rassurés, la haute-autorité du PS a su se montrer magnanime et Gérard peut continuer à chahuter tant qu’il veut sur les bancs du Bureau national.

Si les patrons et les entreprises sont les ennemis naturels des travailleurs, comment faire pour « sauver l’emploi et défendre le pouvoir d’achat » sans la coopération de quelques entrepreneurs, seuls aptes à embaucher ? Pour Gérard Filoche, c’est très simple, le Code du travail « doit échapper aux exigences de l’économie. » Pour lui comme pour tout ceux qui veulent régir a priori la vie de leurs concitoyens, l’économie ne saurait être une activité vivante et évolutive pratiquée par des individus libres et créatifs. Pas du tout. L’économie ne doit rien laisser au hasard, et pour bien faire, autant tout planifier à l’avance.

Telle entreprise, dûment surveillée par des instances autorisées, l’inspection du travail par exemple, s’engagera à embaucher tant de personnes et à produire tant de parapluies de telle date à telle date. Il n’est nullement question d’adapter les horaires et la charge de travail à la demande spontanée des clients. D’après Gérard Filoche, la journée doit obligatoirement se répartir en trois parts égales : 8 heures pour travailler, 8 heures pour les loisirs et 8 heures pour se reposer. La semaine doit se limiter à quatre jours travaillés et trois jours de repos dont deux consécutifs. C’est ainsi que l’on pourra lutter contre la subordination au travail, et c’est ainsi que l’on pourra combattre le chômage, en partageant solidairement le travail entre tous.

Gérard Filoche fait partie de ces personnes qui s’imaginent faussement que le travail est un gâteau fini que l’on doit partager entre tous ceux qui veulent travailler pour assurer le plein emploi. C’est exactement l’idée qui présidait à la mise en place des 35 heures par Martine Aubry à partir de l’année 2000. Sans même parler de science économique, l’expérience a montré que non seulement cette loi ne favorisait pas l’emploi, mais qu’elle avait en plus l’énorme inconvénient de désorganiser nombre d’entreprises et de services tels que les hôpitaux. Si entre 2000 et aujourd’hui le chômage a connu des phases de repli, l’explication est à chercher du côté d’un environnement économique mondial porteur, certainement pas du côté des 35 heures.

Le seul gâteau qu’il est possible de partager, c’est la richesse produite. En langage socialiste, ce partage s’appelle la redistribution. Encore faudrait-il qu’il y eût quelque chose à partager. Les parts de chacun seront d’autant plus grosses que le gâteau, c’est à dire la production, sera plus vaste. Et plus les possibilités de faire un gros gâteau s’ouvriront, plus il faudra de mains pour le faire. Il est donc tout à fait vain de vouloir mener des politiques de l’emploi si par ailleurs la production est découragée, par la fiscalité du capital, par exemple, ou par des réglementations abusivement contraignantes, ou par un marché du travail si rigide que chaque embauche devient un risque trop élevé, notamment pour les petites entreprises.

Mais ne parlez pas de tout ça à Gérard Filoche, il n’y croit pas. Un patron étant intrinsèquement mauvais, il faut l’obliger à embaucher puis le récompenser par une fiscalité punitive, conformément aux thèses communistes qu’il a toujours privilégiées tout au long de sa vie.

Né en 1945 à Rouen dans une famille modeste (père cheminot, mère aide-soignante), il suit des études de philosophie pour lesquelles il obtient une licence puis un certificat de maîtrise(*) à l’âge de 22 ans. Remarquons que sur ce point il s’est montré nettement plus assidu que son jeune clone de l’UNEF. Ce n’est vraiment pas de sa faute s’il a été diplômé en 1968. Tous les malheureux qui ont passé des examens dans la foulée de mai 68 ont été l’objet de moqueries amusées, mais pour Gérard Filoche, je pense que ce doit être un titre de gloire. N’a-t-il pas écrit un livre de louanges, Mai 68 Histoire sans fin, sur « le plus grand mouvement de grève de l’histoire de France » ?

Sur le plan politique, son tropisme est clairement communiste. Etudiant, il adhère à l’UNEF, ça n’étonnera personne, puis à la CGT, comme par hasard, puis au Parti communiste, dont il est exclu assez rapidement. Il est co-fondateur de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) d’obédience trotskiste au sein de laquelle il défend une tendance minoritaire en faveur de l’union de la gauche et d’un syndicalisme unitaire regroupant étudiants, salariés et militaires. Ce qui est bien avec les trotskistes, c’est que les intérêts du parti passent avant tout. Fidèle et discipliné, Filoche n’hésite pas à faire lui-même les licenciements qui touchent le journal Rouge, le jour où la LCR décide de le fermer en raison de difficultés financières. Quelle épreuve cruelle pour notre inspecteur du travail !

La LCR ayant refusé de voter à gauche lors des élections législatives de 1993, il rejoint le Parti socialiste en 1994 après un « stage de réflexion » ! Comme au PC et à la LCR, il y défend des positions minoritaires qui trouvent parfois un certain écho auprès d’autres minoritaires plus ou moins isolés tels que Henri Emmanuelli, Martine Aubry ou Benoît Hamon. Parmi ses prises de positions remarquables, notons son opposition au TCE et sa demande d’amnistie pour les syndicalistes casseurs. Lors du dernier congrès du Parti socialiste à Poitiers en juin 2015, il a soutenu la motion B des députés frondeurs.

Professionnellement, il devient contrôleur du travail, et accède au grade d’inspecteur en 1985. Il prend son travail tellement à coeur qu’il est inquiété à plusieurs reprises par la justice pour ses méthodes particulièrement cavalières (accusations de chantage et entrave au fonctionnement d’un comité d’entreprise). Il est toutefois relaxé. Dans l’une des affaires, le tribunal administratif donna raison à Gérard Filoche contre l’avis du Directeur général du travail, Jean-Denis Combrexelle, celui-là même qui rédigea cet automne un rapport sur la modernisation du Code du travail à la demande du gouvernement. On se doute que ces deux-là s’adorent. Gérard Filoche n’hésita pas à lui faire connaître toute l’étendue de son amour dans un tweet bien saignant comme il les affectionne :

Remarquons que dans la vidéo adjointe au tweet, Gérard brandit le Code du travail comme un véritable petit livre rouge dont il vante la sveltesse, une fois déduites les 1500 pages de jurisprudence. Il n’en demeure pas moins qu’au fil du temps ce code a pris un peu de poids conformément à l’inflation législative que la France pratique avec délectation dans tous les domaines. Gérard Filoche a beau citer les proportions beaucoup plus imposantes du Code des impôts, ce n’est guère consolant, et c’est de plus inexact.

Manuel Valls ayant annoncé lundi 14 mars dernier qu’il avait entendu la contestation des jeunes et des salariés, du moins des syndicats qui les représentent si peu et si mal, et le même ayant acté la modification ou la suppression des dispositions les plus décriées de la loi Travail, on pourrait croire que Gérard Filoche est maintenant entièrement satisfait d’avoir obtenu gain de cause contre le Medef et Jean-Denis Combrexelle. On pourrait d’autant plus le croire que le premier ministre, soucieux de gommer les divergences apparues à gauche à quelques mois d’une campagne électorale qui s’annonce complexe, a promis dans la foulée de relever le point d’indice de la fonction publique et d’octroyer une « garantie jeunes » de 450 € par mois à tous les moins de 26 ans sans emploi ni formation. Voilà qui devrait faire plaisir à Gérard. Eh bien, non. Il n’est pas si naïf. Encore quelques tweets de Gérard :

Pour les Filoche de ce monde, la lutte est faite pour lutter, peu importe ce qui se passe dans la vraie vie. Peu importe que le gouvernement ait proposé un projet de loi sans grand contenu. Peu importe maintenant qu’il le réduise comme peau de chagrin. Peu importe qu’il « plie sa non-réforme ». Peu importe qu’après cette fausse tentation libérale, il revienne aux bonnes vieilles méthodes de la dépense publique et du clientélisme. Peu importe finalement que le gouvernement se manifeste exactement pour ce qu’il est, c’est-à-dire un gouvernement socialiste qui déteste l’initiative privée et la liberté, préférant de beaucoup contrôler les citoyens à travers l’impôt pour les uns et les aides pour les autres. L’occasion de « bien faire », formule de François Hollande, s’est présentée et n’a pas été saisie. Filoche devrait s’en réjouir, mais la lutte continue et elle continuera, aveugle, idéologique et haineuse, tant qu’il y aura des patrons et des entreprises à traîner dans la boue.

(*) A l’époque (de 1966 à 1976), les deux années après la licence se décomposaient en deux ou quatre certificats (soit un ou deux par an).

Voir de même:

Lois injustes, insoumission et lutte des classes : les slogans de la «Nuit Debout»
Le Figaro
03/04/2016

EN IMAGES / VIDÉO – Le rassemblement organisé chaque nuit à Paris depuis la manifestation du 31 mars fait parler de lui. État des lieux des slogans et revendications formulés place de la République par les nouveaux «Indignés» français.

«Depuis le premier jour, la #NuitDebout appartient à tou.te.s.» L’affirmation du collectif organisateur, postée dimanche sur Facebook, résume le mélange des mots d’ordre qui agitent les occupants de la place de la République. Les participants aux «Nuits Debouts» sont aussi divers que leurs revendications. L’idée générale, quant à elle, est aussi claire qu’elle est ancienne: la «convergence des luttes».

Écologie, éducation, précarité, logement… Tour d’horizon des slogans et revendications formulés place de la République à Paris et dans une vingtaine d’autres villes du pays.

La loi Travail

Élément fédérateur initial, la loi Travail reste un leitmotiv. Le «retrait définitif» est demandé face à des mesures «libérales». «La gauche fait passer des lois encore plus libérales que la droite», affirme au Parisien Bastien, 19 ans, présent sur la place samedi. Une affirmation en écho à ce slogan, «Désobéis aux lois injustes», inscrit sur une bannière place de la République.

Le rejet du système

«Non, elle ne vient pas pour la loi El Khomri», explique à l’AFP Émilie, 32 ans, venue de l’Ardèche. «On vient dénoncer une fausse démocratie, en créer une vraie, participative, directe. Il faut sortir du capitalisme, y’a plus que le pognon qui compte (…), s’énerve la jeune femme qui dénonce un «ras-le-bol général». La dénonciation du capitalisme – le film de François Ruffin Merci Patron! a été diffusé le premier soir – se mêle à la critique du gouvernement.

«Ce qui nous unit, c’est qu’on en a marre de ce système», lançait ainsi dès le premier jour un jeune homme cité par Politis. «Nous en avons marre des patrons qui nous exploitent, du système bancaire qui nous saigne jusqu’à la moelle et de ce système qui détruit notre environnement.»

Le «32 mars» pour un «rêve général»

Les participants à la Nuit Debout ont décidé de rester au mois de mars en poursuivant le décompte des jours depuis la mobilisation du 31 mars. Sur les pancartes et dans les messages, le mot-clé #32mars, bien vite suivi des #33mars et #34mars, vise à exprimer l’idée d’un lendemain hors du temps.

Le slogan traditionnel de mobilisation, «Rêve général», se mêle aux autocollants «Préavis de rêve» déjà reprérés dans les défilés contre la loi Travail.

L’état d’urgence

Les critiques de l’état d’urgence et, plus globalement, du recours aux forces de l’ordre reviennent également dans les discours. À l’issue de chacune des trois nuits d’occupation, les policiers ont évacué la place de la République des quelques dizaines d’occupants qui étaient encore présents, suscitant des protestations. Les opérations se sont globalement déroulées dans le calme, plusieurs appels à évacuer pour mieux revenir étant lancés.

La révolte

Des mots d’ordre fédèrent l’occupation: la révolte et l’insoumission, voire la révolution. «Que nul n’entre s’il n’est pas révolté», peut-on lire sur cette porte en carton, tandis que , comme le relève Mediapart, le portail d’en face affiche: «Nul ne sort s’il n’est pas convaincu». Samedi soir, Killian, 20 ans, étudiant en audiovisuel, après deux nuits passées à République, expliquait ainsi à l’AFP vouloir croire en «un “Occupy” comme dans les autres pays». Béret noir, veste kaki, il attend surtout «le retrait de la loi El Khomri» mais se prend aussi à rêver d’une «révolution».

L’organisation collégiale

Le mouvement revendique de n’avoir aucun leader. Il n’y a pas de structure, si ce n’est un collectif qui se charge d’une partie de la logistique, notamment de la communication dans les médias.

Sur la place, des tentes disséminées abritent cantine, infirmerie, le tout organisé par des bénévoles. Des commissions ont été rapidement créées pour organiser l’occupation: action, communication, intendance, accueil et sérénité… «On décentralise, et on décide de tout en AG», explique à l’AFP Cassien, 24 ans. «Il ne faut pas rester dans un entre-soi militant, il faut se tourner vers l’extérieur en communiquant au maximum», estime également un participant auprès de Mediapart.

Voir de plus:

Les maladroites imprécations de Frédéric Lordon
Laurent Mauduit
Mediapart
8 juil. 201

Un tantinet cabot, s’appliquant toujours à séduire ses auditoires, Frédéric Lordon ne répugne pas à dire de lui-même qu’il a mauvais caractère. Pour tout aussitôt corriger son propos et dire qu’il défend ses idées avec passion. La vérité, pourtant, n’est pas précisément celle-là. Si l’économiste voulait être lucide sur lui-même, c’est un autre de ses travers dont il devrait faire publiquement état : son sectarisme.

Si je m’autorise à lui faire ce grief, c’est que je suis assez stupéfait de la conception qu’il a du débat public. A l’évidence, Frédéric Lordon aime en effet le débat, mais à la condition qu’il ne soit pas contradictoire. En bref, il aime surtout débattre… avec lui-même. Ombrageux et cabot jusqu’au bout ! Il aime parler seul et ne cherche pas à entendre ce que les autres ont à dire. Ou alors, il parle quand il est seul à une tribune et quand ses éventuels contradicteurs ont le dos tourné.

Qu’on en juge ! Jeudi 5 juillet, nous étions invités, l’un et l’autre, par l’Association française d’économie politique (Afep), qui est présidée par André Orléan, et qui défend avec courage les valeurs de l’indépendance et du pluralisme, pour une table ronde consacrée aux relations entre les économistes et les pouvoirs. A cette occasion, j’ai donc présenté les principales conclusions de l’enquête que j’ai réalisée pour écrire mon livre Les Imposteurs de l’économie (Editions Gawsewitch). Et Frédéric Lordon a salué le travail que j’ai conduit. Tout juste m’a-t-il fait un grief, mais qui, sur le moment, ne m’a pas semblé majeur : en substance, il m’a reproché de faire la part un peu trop belle à l’Ecole d’économie de Paris et de présenter sous un jour un peu trop flatteur les économistes qui y travaillent.

Sur le moment, l’échange m’a semblé utile. Je trouvais légitime que l’économiste critique mon travail, mais ses récriminations ne m’ont pas semblé porter sur un point majeur. J’ai alors pensé que les points qui nous rassemblaient étaient sûrement beaucoup plus nombreux que ceux qui nous opposaient. J’ai donc conclu mon propos en défendant l’idée qu’il convenait en urgence de former une sorte de GIE démocratique entre la presse indépendante et les économistes attachés au pluralisme. En bougonnant, Frédéric Lordon, lui, a dit qu’il avait tellement de choses à dire qu’il préférait… se taire, et ne pas conclure. Encore et toujours son fichu caractère, ai-je pensé. Mais j’ai quitté ce colloque en me disant que nous étions, envers et contre tout, lui et moi comme tout le reste de l’assemblée, attachés à ces mêmes valeurs, celles de l’AFEP. Les valeurs de l’indépendance et du pluralisme…

Erreur ! Je découvre, avec stupéfaction, que Frédéric Lordon a en fait caché son jeu, lors de ce débat de l’Afep, et que je symbolise – avec d’autres, car l’économiste n’est visiblement pas avare de ses emportements – tout ce qu’il déteste.

Qu’ai-je donc fait qui mérite l’ire de notre économiste ? Je l’ai découvert en visionnant une vidéo retraçant son intervention, ce week-end aux « Rencontres Déconnomiques d’Aix-en-Provence », organisées par des militants proches du Monde diplomatique, dans le souci de tourner en dérision le Cercle des économistes, qui tenait au même moment et dans la même ville sa grand-messe annuelle. Cette vidéo, la voici – la charge qui me concerne commence à partir de la 25ème minute :

Tout donc y passe ! A entendre Frédéric Lordon, on croirait être dans les « Tontons Flingueurs » : il m’atomise, il me dissémine, il me pulvérise, façon puzzle… En bref, et pour tout dire : il me démasque. Je suis un agent infiltré de la pensée unique qui est venu faire une enquête dans les milieux des économistes en faisant croire que mes préférences penchaient du côté du pluralisme. Mais en vérité, oui, je suis un « insider ». Un faux rebelle, mais un vrai agent « du cercle des opinions légitimes ». J’ai, certes, écrit un livre critique contre Alain Minc mais en fait, c’est par tromperie ; comme lui, je suis un suppôt de la « pensée unique ».

Non, je ne blague pas. La charge de Frédéric Lordon n’est pas plus sophistiquée que cela. C’est du fiel, cent pour cent. Un pur concentré de haine. Il suffit de l’écouter pour le mesurer : « Il y a des insider qui assez astucieusement arrivent à conduire des stratégies de différenciations (…) Qui se portent à la limite du cercle pour aller piocher quelques idées qui avaient été émises tout à fait à l’extérieur, que l’on avait traité en pelé, en galeux… et il les réimportent mais sous des formes extrêmement édulcorées à l’intérieur. Et ils encaissent des profits de singularisation, qui sont assez sonnants et trébuchants. »

Etrange prose où chaque mot est choisi pour blesser ou salir. Ou pour insinuer. Qu’ai-je donc édulcoré dans mon livre – qu’il a salué quelques jours auparavant ? Que sont ces profits « sonnants et trébuchants » – comme si j’avais été stipendié par je ne sais quelle puissance occulte ?  C’est la prose d’un imprécateur : l’important n’est pas la vérité du propos, c’est sa férocité. Ce n’est pas ce qu’il dit ; c’est ce qu’il suggère.

Et pourquoi toute cette colère contre moi ? Autant dire les choses telles qu’elles sont : je n’y suis en vérité pour rien. Frédéric Lordon et moi-même ne nous connaissons que très peu et je n’ai jamais écrit une ligne sur lui.

La vraie raison de cette charge, c’est en vérité, tout bonnement, que j’ai été longtemps journaliste au Monde. Et rien que d’y penser, cela fait vomir Frédéric Lordon, qui poursuit sa charge contre ce quotidien, « le navire amiral de la fausse gauche, de la gauche de droite (…) la fraction modérée de la droite ». Peu importe qu’au Monde, Edwy Plenel qui en a longtemps été le directeur, et moi à ses côté, nous ayons combattu pour défendre l’indépendance de ce quotidien, les valeurs du journalisme libre et honnête ! Peu importe que, de longue date, dans des éditoriaux du Monde, ou dans des livres (celui-ci ou celui-là), j’ai, avec mon ami et confrère Gérard Desportes, sonné le tocsin contre ce virus libéral qui contaminait tout, jusqu’à la gauche, Frédéric Lordon intente contre moi un procès sans preuve et me reproche l’exact contraire des positions que j’ai toujours défendues, et m’attribue au passage au Monde une influence que je n’ai jamais eue : « La ligne libérale du Monde, je suis tenté de dire que c’est lui, même s’il fait tout ce qu’il peut pour passer entre les gouttes (…) Il était chef, donc il doit endosser ce qui s’est passé sous sa cheffature. »

En fait, Frédéric Lordon est incapable de produire la moindre preuve à l’appui de ce qu’il dit. Car comme Edwy, du Monde jusqu’à Mediapart, j’ai toujours défendu les mêmes valeurs, et j’ai toujours mené les mêmes combats.

Frédéric Lordon – qui a souvent la parole dans les colonnes de Mediapart et qui continuera à l’avoir aussi souvent qu’il le souhaite – est d’ailleurs forcé de l’admettre. Dans sa diatribe, il est donc un moment obligé de faire une pause. Pour décerner un satisfecit à Mediapart : « Moi, je trouve que c’est un bon journal (…) Il y a des contenus, il y a des bonnes enquêtes (…) Je peux donner acte à Plenel et Mauduit d’avoir créé Mediapart. »

Mais c’est plus fort que lui – tout aussitôt la haine le reprend : « Mais ce qui m’énerve, ce sont les retournements de veste en loucedé. » Et de brocarder le « spectacle » auquel Edwy Plenel et moi-même nous livrerions, celui des « néo-rebelles ».

Laissons donc Frédéric Lordon à ses obsessions. Incapable de produire le moindre fait ou le moindre écrit à l’appui de ses dires, il divague et déforme les faits à plaisir. On pourrait donc être tenté de ne pas y prendre garde et penser que l’économiste en question est assez représentatif de cette gauche radicale-chic qui n’a jamais su rien faire d’autre que des moulinets à parole. Aurait-il eu la curiosité de me demander pourquoi j’ai quitté Le Monde après y avoir été censuré ? Aurait-il eu la curiosité de me demander des explications sur les combats que nous avons menés au Monde, et depuis, notre long chemin pour reconstruire une presse indépendante ? Plus important, aurait-il eu l’envie de me demander les combats intellectuels ou démocratiques que nous pourrions mener ensemble ? Non, Frédéric Lordon ne cherche pas à comprendre ni à échanger. Et encore moins à construire des solidarités démocratiques : il y a juste sa petite personne qui l’intéresse. Et ses effets de tribune.

Car c’est cela, la morale de cette minuscule et triste histoire. En ces temps de crise économique et démocratique, il y a effectivement des solidarités à construire. Comme je l’ai dit devant l’AFEP, il serait opportun que les économistes attachés au pluralisme et à l’indépendance fassent front commun avec les journalistes, ceux de Mediapart notamment, qui défendent des valeurs identiques. Ce combat-là, ce combat démocratique, ce combat pour rassembler au lieu de diviser, c’est celui que mène l’Afep, sous la présidence d’André Orléan, combat dans lequel je me reconnais. Dans une logique égotiste ou solitaire, Frédéric Lordon, lui, tout à ses haines recuites, rame en sens contraire. Et c’est franchement dommage. Il ne suffit pas d’avoir du talent, encore faut-il qu’il soit employé à de justes causes…

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Voir par ailleurs:

VIDEOS. Nuit debout : «Céder à la violence est contre-productif»

LE FAIT DU JOUR. La violence s’est invitée samedi dans les débats du collectif Nuit debout, conséquence de plusieurs nuits d’incidents causés par une minorité d’activistes.Les organisateurs du mouvement on élaboré un projet de communiqué de presse.

Timothée Boutry

Le Parisien
17 Avril 2016

Comme chaque jour depuis le lancement du mouvement Nuit debout, la place de la République s’est transformée en forum citoyen. Les stands se montent, les commissions se réunissent et les échanges s’enchaînent dans une ambiance studieuse et bon enfant.

Sur l’économie sociale, le combat des sans-papiers ou l’organisation du processus de vote au sein du mouvement. Mais en ce samedi après-midi, un nouveau sujet s’est imposé en ouverture de l’assemblée générale de 18 heures : la position à adopter face aux débordements des derniers jours. « C’est l’oeuvre de gens isolés qui ont noirci un mouvement avec lequel ils n’ont rien à voir », dénonce le premier interlocuteur à s’emparer du mégaphone face aux participants sagement assis sur une place recouverte de slogans appelant à la révolte. « Il faut qu’on réagisse car sinon l’opinion va croire qu’on est des malades et que ces gens-là nous représentent », s’alarme-t-il.

Parfaitement conscients de l’atteinte que ces casseurs font courir à l’image d’un mouvement jusqu’ici plutôt populaire, les organisateurs ont saisi l’enjeu. Un projet de communiqué de presse est d’ailleurs à l’ordre du jour. « Céder à la violence est contre-productif et fragilise le mouvement. S’attaquer à des biens privés qui n’ont aucune portée symbolique jette un discrédit », énonce ce texte qui rejette néanmoins en premier lieu la responsabilité de ces dérapages sur les « provocations policières incessantes ». « C’est une stratégie délibérée pour décrédibiliser Nuit debout. Nous ne sommes pas dupes », énonce encore le porte-voix qui évoque des destructions de structures opérées par les forces de l’ordre ou des jets de gaz lacrymogène sur des manifestants pacifistes.

« Il faut entendre cette colère qui fait suite à des années d’injustice sociale et de mépris », ajoute ce projet de communiqué très largement approuvé par l’assemblée générale mais dont la diffusion était pourtant bloquée hier soir. « Il y a un débat car certains contestent le jugement moral porté sur ces violences », croit savoir un membre du pôle presse dépité. « Il y a une certaine ambiguïté dans le positionnement de l’organisation, analyse Laurent, un riverain, observateur avisé du mouvement auquel il participe. La violence est très clairement marginale, mais cette frange est-elle à l’intérieur ou à l’extérieur de Nuit debout ? On est dans une zone grise… »

«Nuit debout doit définir des objectifs, une stratégie et une tactique»

Dans la foule, la condamnation des débordements paraît pourtant acquise. « Ce n’est absolument pas le but de cette mobilisation. Malheureusement, on ne pourra jamais empêcher des types bourrés et en colère de se défouler », confie Camille, un géographe de 26 ans. Même la thèse des provocations policières ne convainc pas tout le monde. « Très honnêtement, je n’ai jamais assisté à de telles scènes », explique Gwen entre deux gorgées de bière forte.

« Les violences débutent toujours vers 1 heure du matin à la fin du concert lorsque des gens qui n’ont participé à aucun débat de la journée, généralement après une forte consommation d’alcool ou de drogue, vont au contact des policiers pour les agresser, développe Laurent. Les forces de l’ordre essaient de les contenir, mais c’est très violent. Ça pourrait déraper. » Mais selon lui, le véritable enjeu auquel Nuit debout fait face ne réside pas dans la gestion de ces débordements — gênants mais guère représentatifs — mais dans sa transformation en mouvement pérenne et structuré : « Pour ne pas disparaître, Nuit debout doit définir des objectifs, une stratégie et une tactique. Pour l’instant, on n’y est pas encore. C’est une question bien plus cruciale que le comportement d’une centaine de casseurs… »

Voir aussi:

Nuit debout : le témoignage stupéfiant d’un CRS

Ce que contient le projet édulcoré de la loi travail

Le Premier ministre a présenté ce lundi une nouvelle mouture aux partenaires sociaux. Les mesures les plus polémiques ont été retouchées.

Le Point (avec AFP)

14/03/2016

Alain Finkielkraut éconduit de « Nuit debout » : « Personne ne l’a empêché de regarder l’Assemblée populaire »

Europe 1
17 avril 2016

D’après un témoignage recueilli par Europe 1, Alain Finkielkraut a pu assister à l’Assemblée populaire, puis il a été chahuté par des personnes en marge du mouvement.

TÉMOIGNAGE EUROPE 1 -Hué et pris à partie, Alain Finkielkraut a été prié de « se casser » de la place de la République, samedi soir à Paris, par des manifestants. Comme en témoigne une vidéo, l’académicien a lui-même balancé un « fasciste » et un « pauvre conne » à une militante qui l’insultait. Le philosophe affirme, lui, avoir été « expulsé d’une place où doivent régner la démocratie et le pluralisme, donc cette démocratie c’est du bobard ». Alors que les réactions sur ce thème commencent à fuser dans la classe politique, une témoin présent place de la République samedi assure pourtant qu’Alain Finkielkraut a pu assister à l’Assemblée populaire et a ensuite été éconduit par une poignée de personnes, en marge du mouvement « Nuit debout ».

« Personne ne lui a prêté attention ». Selon ce témoignage, Alain Finkielkraut a pu se balader sur la place et assister à l’Assemblée populaire. « Il n’y a pas eu d’altercation tout de suite. Le moment où je l’ai vu, il était en train d’observer l’Assemblée populaire. Il était sur un des côtés, personne ne lui a prêté attention. Il était là, il observait, et rien ne s’est vraiment passé à ce moment-là puisque personne ne l’a empêché de regarder l’Assemblée populaire », témoigne Marion au micro dEurope 1.

« Deux, trois mecs agressifs ». Ce n’est que lorsqu’Alain Finkielkraut s’éloigne de l’Assemblée populaire qu’il est pris à partie par un groupe de personnes « agressives », selon Marion : « Après, il a fait le tour de la place et il est allé plus aux alentours de la statue – donc il s’est éloigné de l’Assemblée populaire -, où il y a des personnes qui traînent, qui sont moins intéressées par l’ambiance et le dialogue. Il y a avait deux, trois mecs un peu agressifs, qui lui criaient dessus en essayant de le repousser de la place, suivis par une quinzaine d’autres personnes qui n’étaient pas très contentes de sa présence. Et là, oui, il a dû partir. »

« La plupart des personnes sont intéressées par le dialogue ». « L’Assemblée populaire s’est continuée normalement, et, même si sa pensée n’était pas bienvenue sur la place, la plupart des personnes sont intéressées par le dialogue et n’ont pas à repousser quelqu’un physiquement hors de la place, et ça s’est passé en marge », estime encore Marion, pour qui cette altercation ne représente pas la majorité des personnes qui assistent au mouvement.

Voir aussi:

Les organisateurs de « Nuit debout » tiennent à respecter les consignes données par les autorités et disent se désolidariser des casseurs.

REPORTAGE -Après de nouveaux débordements vendredi, le préfet de police de Paris a rappelé à l’ordre les organisateurs du mouvement « Nuit debout », qui occupe la place de la République à Paris. Les autorités demandent notamment de ne pas poursuivre l’occupation de la place après 1h du matin, heure à partir de laquelle les choses dégénèrent parfois. Ces annonces sont plutôt bien reçues place de la République, où les commissions ont repris en présence de quelque centaines de personnes.

Respecter les consignes. Les restrictions horaires sont d’ailleurs respectées depuis plusieurs jours : « C’est une demande qui est respectée. A partir de 00h30 et jusqu’à 1h30, tout est rangé, tout est replié, tous les soirs. Il faut un moment rentrer chez nous, il faut un moment arrêter. Il y a la volonté de respecter les demandes de la Préfecture pour ne pas se mettre en illégalité et être dans la possibilité de proposer et de lutter comme on le souhaite », témoigne Grégory, un militant, au micro d’Europe 1.

Le mouvement se désolidarise des casseurs. Les manifestants sont en effet conscients que la violence risque de nuire au mouvement. L’organisation a d’ailleurs prévu un communiqué de presse, qui doit être approuvé samedi, pour se désolidariser des casseurs.

Voir également:

Alain Finkielkraut : « On a voulu purifier la place de la République de ma présence »

Le JDD

17 avril 2016

Samedi soir, de vifs échanges ont eu lieu entre Alain Finkielkraut et des participants au mouvement Nuit debout, place de la République. « J’ai été expulsé d’une place où doit régner la démocratie et le pluralisme », a déclaré le philosophe, interrogé par un média indépendant.

Dans cette vidéo mise en ligne par le média indépendant Le Cercle des volontaires, Alain Finkielkraut assure qu’il était venu voir le mouvement Nuit debout « par intérêt, par curiosité, pour savoir à quoi m’en tenir, sans en passer par le filtre des médias ». Mais le philosophe, qui a récemment fait son entrée à l’Académie française, ne sera pas resté longtemps samedi soir place de la République. Le ton est en effet monté avec plusieurs participants, des insultes ont fusé, et Alain Finkielkraut a dû quitter les lieux. « J’ai été expulsé d’une place où doit régner la démocratie et le pluralisme. Donc cette démocratie c’est du bobard, ce pluralisme c’est un mensonge », réagit l’intellectuel quelques minutes après, dans cette vidéo mise en ligne sur Internet.

« Si des personnes n’étaient pas intervenues, je me faisais lyncher »

« Je ne venais que pour écouter, je ne venais même pas pour intervenir ou pour faire valoir mes idées », a poursuivi Alain Finkielkraut, aux côtés de son épouse. « Je pense que si trois ou quatre personnes n’étaient pas intervenues, je me faisais lyncher », a-t-il ajouté. Sur les images, on voit plusieurs personnes aider le philosophe à quitter la place de la République. L’événement n’a pas manqué de faire réagir les réseaux sociaux.

Selon une participante à Nuit debout interrogée par Europe 1, Alain Finkielkraut a assisté, au moins un temps, aux discussions. « Il n’y a pas eu d’altercation tout de suite. Le moment où je l’ai vu, il était en train d’observer l’Assemblée populaire. Il était sur un des côtés, personne ne lui a prêté attention. Il était là, il observait », déclare Marion sur le site de la radio. Ce ne serait que lorsque le philosophe s’est éloigné du coeur de la mobilisation qu’il a été chahuté : « Il y a avait deux, trois mecs un peu agressifs, qui lui criaient dessus en essayant de le repousser de la place, suivis par une quinzaine d’autres personnes qui n’étaient pas très contentes de sa présence. Et là, oui, il a dû partir. »

Elu à l’Académie française en avril 2014, par 16 voix sur 28 (huit bulletins avaient été barrés d’une croix en signe de désaveu), Alain Finkielkraut a été intronisé en janvier dernier. Polémiste anticonformiste, taxé de réactionnaire par ses détracteurs, familier des plateaux de télévision et animateur de l’émission Répliques sur France Culture, il avait alors divisé le petit monde feutré du Quai de Conti : personnalité « trop clivante », jugeaient en coulisses les académiciens opposés à son élection, certains allant jusqu’à évoquer l’entrée à l’Académie du Front national.

Voir encore:

Prélèvements obligatoires : la France vice-championne du monde !
Seul le Danemark fait pire que la France ! Le poids des prélèvements obligatoires pèse de plus en plus sur les foyers français
Le Parisien
03 Déc. 2015

Selon un rapport de l’OCDE, les recettes fiscales en France ont augmenté de 0,2% en 2014, pour atteindre 45,2% du PIB, alors que cette pression fiscale est en moyenne de 34,4% dans les 29 autres pays de l’OCDE.

Une fiscalité en hausse dans la majorité des pays de l’OCDE

Selon cette étude, dans la majorité des pays, la fiscalité s’alourdit pour les particuliers. «Les recettes tirées de l’imposition des bénéfices des sociétés sont en baisse dans la majorité des pays de l’OCDE depuis le début de la crise économique mondiale, d’où un accroissement de la pression sur les particuliers pour permettre aux États de satisfaire leurs besoins de financement», explique l’OCDE.

L’étude ajoute qu’«en moyenne, les recettes perçues au titre de l’impôt sur les sociétés ont reculé de 3,6 % à 2,8 % du produit intérieur brut (PIB) entre 2007 et 2014. Les recettes tirées de l’imposition du revenu des personnes physiques ont en revanche augmenté de 8,8 % à 8,9 % et les recettes de TVA ont progressé de 6,5 % à 6,8 % du PIB pendant la même période.»

Dans le détail, l’OCDE constate que la pression fiscale en 2014 s’est alourdie dans 16 des 30 pays et recule dans les 14 autres. Les plus fortes hausses des recettes fiscales rapportées au PIB entre 2013 et 2014 ont été observées au Danemark (+3,3 %) et en Islande (+ 2,8%). En revanche, des allègements ont été enregistrés en Norvège (-1,4%) ou en République tchèque (-0,8%).

Voir enfin:

Google, Apple, Facebook, Amazon: qui paie le moins d’impôts?
Grâce à un montage passant par les îles Caïmans, Facebook s’impose comme le champion de l’optimisation fiscale. Le réseau social de Mark Zuckerberg est parvenu, en 2015, à limiter la ponction fiscale à 3,8% de ses bénéfices réalisés hors des États-Unis.
BFM TV
15/02/2016

Les Gafa (Google, Apple, Facebook et Amazon) ont publié récemment leurs résultats 2015. Dans ces documents, figure l’impôt payé par ces géants de l’internet, ce qui permet de mesurer l’ampleur de leur optimisation fiscale.

Ces quatre géants -auxquels nous avons rajouté un autre acteur majeur du web, Microsoft- ont plusieurs points communs. Chez chacun d’entre eux, l’activité hors des États-Unis représente désormais la majorité du chiffre d’affaires et des bénéfices. À noter d’ailleurs que chez Facebook, cette activité -jusque là déficitaire- est devenue rentable pour la première fois en 2015…

Inversement, ces activités internationales ne représentent qu’une petite partie de l’impôt payé. Ce qui montre bien une pratique intensive de l’optimisation fiscale hors des États-Unis.

La médaille d’or de l’optimisation revient à Facebook. Le réseau social n’a payé que 3,8% d’impôt sur ses bénéfices réalisés hors des États-Unis. Avec 5,6%, Google décroche la médaille d’argent. Apple doit se contenter du bronze, le géant californien laissant au fisc des pays (hors États-Unis) où ses iPhone, ses iPad et ses Mac sont vendus, 6,2% de ses bénéfices.

L’Irlande, idiot utile de la fiscalité européenne

Rappelons que nos Gafa ne déclarent pas leur chiffre d’affaires dans le pays où leur service est utilisé, mais le facturent depuis l’Irlande (ou le Luxembourg pour Amazon). Pourtant, le taux d’imposition que nous avons calculé est très loin du taux officiel irlandais: 12,5%. Les Gafa ne sont pas les seuls: les entreprises irlandaises installées dans le vert pays ne payent que 4,2% à 5,3% d’impôt, selon une étude du Bureau of Economic Analysis du département du commerce américain.

L’explication est assez simple. Ces champions de l’optimisation fiscale ne payent en réalité quasiment aucun impôt en Irlande (ou au Luxembourg pour Amazon), grâce à des montages d’optimisation fiscale qui redirigent le profit vers des paradis fiscaux où l’impôt est nul: les îles Caïmans pour Facebook, les Bermudes pour Microsoft et Google, le Delaware, Gibraltar, Jersey et les îles Vierges britanniques pour Amazon. Encore plus fort, Apple envoie ses monstrueux profits dans une société qui n’est résidente fiscale nulle part… ce qui lui garantit une tranquillité absolue sur le plan fiscal.

Apple détient plus de 200 milliards offshore

Apple a pu ainsi accumuler offshore un trésor de guerre qui dépasse à fin décembre les 200 milliards de dollars. Les autres champions de l’optimisation ne sont pas en reste. Microsoft dispose sur ses comptes offshore de 96 milliards de dollars. Dans ces deux cas, c’est la quasi-totalité du cash de la société qui est ainsi stockée sur des comptes « idéalement » localisés.

Les Gafa se gardent évidemment bien de rapatrier ces dollars aux États-Unis. Car il leur faudrait alors s’acquitter de l’impôt fédéral qu’ils jugent visiblement confiscatoire, puisqu’il s’élève à 35% des bénéfices. Plutôt que de verser des dollars en plus au fisc américain, Apple préfère même s’endetter sur le marché obligataire lorsqu’il a besoin d’argent.

Bref, ces montages permettent de ne payer quasiment aucun impôt ni dans le pays de consommation, ni dans le pays de facturation (Irlande, Luxembourg), ni aux États-Unis. La boucle est bouclée.

Lobby à Washington

Reste un hic: que faire de ces montagnes de dollars qui s’entassent? Microsoft l’a utilisé pour racheter des sociétés non américaines, comme Skype ou les mobiles de Nokia.

Les Gafa font du lobby auprès de Washington pour rapatrier leurs profits sans être taxés. En 2005, ils avaient provisoirement obtenu gain de cause. George W. Bush avait accepté de ne taxer les sommes rapatriées qu’à hauteur de 5%, soit sept fois moins que la normale. Un geste qui suscita ensuite une controverse dans l’opinion, et que l’administration Obama a refusé de répéter jusqu’à présent. Mais le sujet a récemment été remis sur la table.

Le seul Gafa hors concours reste Amazon. Et pour cause. Ses activités internationales sont encore déficitaires.


Doctrine Obama: Attention, un angélisme peut en cacher un autre (Passionless presidency: A hundred years on, Hobbesian optimist Obama comes up with his own version of Angell’s Great Illusion of the supposed futility of hard power)

25 mars, 2016
grande-illusion-movie-posterDisgrace2ObamaWaveOTangoApologizer in chief on DDaygun-laws
Speak softlyNe croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. Jésus (Matthieu 10 : 34-36)
Le monde moderne n’est pas mauvais : à certains égards, il est bien trop bon. Il est rempli de vertus féroces et gâchées. Lorsqu’un dispositif religieux est brisé (comme le fut le christianisme pendant la Réforme), ce ne sont pas seulement les vices qui sont libérés. Les vices sont en effet libérés, et ils errent de par le monde en faisant des ravages ; mais les vertus le sont aussi, et elles errent plus férocement encore en faisant des ravages plus terribles. Le monde moderne est saturé des vieilles vertus chrétiennes virant à la folie.  G.K. Chesterton
Nous appelions l’Amérique de nos voeux et nous sommes exaucés: même nos « problèmes », désormais, sont américains. René Girard
Nous sommes encore proches de cette période des grandes expositions internationales qui regardait de façon utopique la mondialisation comme l’Exposition de Londres – la « Fameuse » dont parle Dostoievski, les expositions de Paris… Plus on s’approche de la vraie mondialisation plus on s’aperçoit que la non-différence ce n’est pas du tout la paix parmi les hommes mais ce peut être la rivalité mimétique la plus extravagante. René Girard
L’erreur est toujours de raisonner dans les catégories de la « différence », alors que la racine de tous les conflits, c’est plutôt la « concurrence », la rivalité mimétique entre des êtres, des pays, des cultures. La concurrence, c’est-à-dire le désir d’imiter l’autre pour obtenir la même chose que lui, au besoin par la violence. Sans doute le terrorisme est-il lié à un monde « différent » du nôtre, mais ce qui suscite le terrorisme n’est pas dans cette « différence » qui l’éloigne le plus de nous et nous le rend inconcevable. Il est au contraire dans un désir exacerbé de convergence et de ressemblance. (…) Ce qui se vit aujourd’hui est une forme de rivalité mimétique à l’échelle planétaire. Lorsque j’ai lu les premiers documents de Ben Laden, constaté ses allusions aux bombes américaines tombées sur le Japon, je me suis senti d’emblée à un niveau qui est au-delà de l’islam, celui de la planète entière. Sous l’étiquette de l’islam, on trouve une volonté de rallier et de mobiliser tout un tiers-monde de frustrés et de victimes dans leurs rapports de rivalité mimétique avec l’Occident. Mais les tours détruites occupaient autant d’étrangers que d’Américains. Et par leur efficacité, par la sophistication des moyens employés, par la connaissance qu’ils avaient des Etats-Unis, par leurs conditions d’entraînement, les auteurs des attentats n’étaient-ils pas un peu américains ? On est en plein mimétisme.Ce sentiment n’est pas vrai des masses, mais des dirigeants. Sur le plan de la fortune personnelle, on sait qu’un homme comme Ben Laden n’a rien à envier à personne. Et combien de chefs de parti ou de faction sont dans cette situation intermédiaire, identique à la sienne. Regardez un Mirabeau au début de la Révolution française : il a un pied dans un camp et un pied dans l’autre, et il n’en vit que de manière plus aiguë son ressentiment. Aux Etats-Unis, des immigrés s’intègrent avec facilité, alors que d’autres, même si leur réussite est éclatante, vivent aussi dans un déchirement et un ressentiment permanents. Parce qu’ils sont ramenés à leur enfance, à des frustrations et des humiliations héritées du passé. Cette dimension est essentielle, en particulier chez des musulmans qui ont des traditions de fierté et un style de rapports individuels encore proche de la féodalité. (…) Cette concurrence mimétique, quand elle est malheureuse, ressort toujours, à un moment donné, sous une forme violente. A cet égard, c’est l’islam qui fournit aujourd’hui le ciment qu’on trouvait autrefois dans le marxisme.  René Girard
Si j’étais juif et étais né en Allemagne et y gagnais ma vie, je revendiquerais l’Allemagne comme ma patrie au même titre que le plus grand des gentils Allemands et le défierais de m’abattre ou de me jeter au cachot; je refuserais d’être expulsé ou soumis à toute mesure discriminatoire. Et pour cela, je n’attendrais pas que mes coreligionaires se joignent à moi dans la résistance civile mais serais convaincu qu’à la fin ceux-ci ne manqueraient pas de suivre mon exemple. Si un juif ou tous les juifs acceptaient la prescription ici offerte, ils ne pourraient être en plus mauvaise posture que maintenant. Et la souffrance volontairement subie leur apporterait une force et une joie intérieures que ne pourraient leur apporter aucun nombre de résolutions de sympathie du reste du monde. Gandhi (le 26 Novembre 1938)
Il vous faut abandonner les armes que vous avez car elles n’ont aucune utilité pour vous sauver vous ou l’humanité. Vous inviterez Herr Hitler et signor Mussolini à prendre ce qu’ils veulent des pays que vous appelez vos possessions…. Si ces messieurs choisissent d’occuper vos maisons, vous les évacuerez. S’ils ne vous laissent pas partir librement, vous vous laisserez abattre, hommes, femmes et enfants, mais vous leur refuserez toute allégeance. Gandhi (conseil aux Britanniques, 1940)
Des juifs sont persécutés, volés, maltraités, torturés, assassinés. Et vous, Mahatma Gandhi, dites que leur position dans le pays où ils souffrent tout ceci est un parallèle exact avec la position des Indiens en Afrique du sud au moment où vous inauguriez votre célèbre « force de la vérité » ou « force de la campagne d’âme » (Satyagraha) (…) Mais, Mahatma, savez-vous ou ne savez-vous pas ce qu’est un camp de concentration et ce qui s’y passe? Martin Buber
Les Etats-Unis étaient allés au Viêt-nam pour porter un coup d’arrêt à ce qu’ils estimaient être un complot communiste centralisé, et ils échouèrent. De l’échec de l’Amérique, Moscou déduisit ce que les tenants de la théorie des dominos avaient tant redouté, à savoir que la corrélation historique des forces avait tourné en sa faveur. En conséquence, l’URSS essaya d’étendre son hégémonie au Yémen, en Angola, en Ethiopie, et enfin en Afghanistan. Mais elle découvrit, ce faisant, que les réalités géopolitiques s’appliquaient autant aux sociétés communistes qu’à leurs soeurs capitalistes. De fait, étant moins élastique, le surengagement soviétique n’engendra pas une catharsis, comme en Amérique, mais la désintégration. Les événements auraient-ils évolué dans la même direction si l’Amérique s’était contentée de rester passive en comptant sur l’évolution de l’histoire pour se charger du défi communiste ? Ou bien cette démission aurait-elle créé un élan et une certitude de l’inéluctabilité de la victoire, chez les communistes, suffisants pour retarder, voire conjurer, l’effondrement soviétique ? La question reste posée. Quelle que soit la réponse des experts, l’homme d’Etat ne peut adopter la démission comme principe d’action politique. Il peut apprendre à modérer sa confiance dans ses évaluations et à faire la part des imprévus; mais compter sur la chute éventuelle d’un adversaire menaçant est une politique qui n’offre aucun réconfort aux millions de victimes immédiates et transforme l’art de gouverner en un pari téméraire sur l’intuition. Henry Kissinger (Diplomatie, 1994)
Norman Angell establishes this apparent paradox, in so far as the economic problem is concerned, by showing that wealth in the economically civilized world is founded upon credit and commercial contract (these being the outgrowth of an economic interdependence due to the increasing division of labour and greatly developed communication). If credit and commercial contract are tampered with in an attempt at confiscation, the credit-dependent wealth is undermined, and its collapse involves that of the conqueror; so that if conquest is not to be self-injurious it must respect the enemy’s property, in which case it becomes economically futile. Thus the wealth of conquered territory remains in the hands of the population of such territory. When Germany annexed Alsace, no individual German secured a single mark’s worth of Alsatian property as the spoils of war. Conquest in the modern world is a process of multiplying by x, and then obtaining the original figure by dividing by x. For a modern nation to add to its territory no more adds to the wealth of the people of such nation than it would add to the wealth of Londoners if the City of London were to annex the county of Hertford. Wikipedia
La Grande Illusion (titre original : The Great Illusion) est un livre de Norman Angell paru en 1910. Une première version est publiée en 1909 en Angleterre sous le titre Europe’s Optical Illusion. Cet essai défend la thèse selon laquelle une guerre ne peut plus éclater grâce au poids du crédit présent partout dans le monde ou que, si elle éclate, elle serait courte. Cela contribua au fait que la population européenne n’était pas prête à la guerre. Traduit simultanément dans de très nombreux pays, cette analyse de Norman Angell est contredite par le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Cependant en 1933, Angell fait paraître une nouvelle version de son livre qui lui vaut le prix Nobel de la paix la même année. Il y modifie son analyse d’avant-guerre : selon lui, une nation ne gagne pas à déclarer la guerre pour des raisons économiques. Wikipedia
A sa sortie en 1937, le long métrage est jugé comme un film de gauche pacifiste en faveur du rapprochement entre les peuples. Le personnage du juif Rosenthal est apprécié parce qu’il est censé battre en brèche les antisémites en montrant que les Juifs font la guerre comme tout le monde. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, certains journalistes se déchaînent contre le film. Le personnage cupide de Rosenthal révèle l’antisémitisme banal et populaire des Français de l’entre-deux-guerres. Les gestes d’amitié entre soldats français et allemands sont vécus comme annonciateurs du régime de Vichy et comme une invitation à la collaboration. Il faudra attendre la Nouvelle Vague pour voir le film réhabilité et porté aux nues par des cinéastes comme François Truffaut, grand admirateur de Jean Renoir. Le jeune metteur en scène interprète alors le film de façon rétrospective, à la lumière de la Seconde Guerre mondiale. Il pense que la grande illusion est de penser en 1918 que c’est la dernière guerre. Et de citer les derniers dialogues du film :  Maréchal : Il faut bien qu’on la finisse cette putain de guerre… en espérant que c’est la dernière. Rosenthal : Ah, tu te fais des illusions ! Marc Ferro
La Grande illusion évoque la fin du règne de l’aristocratie dans l’armée en soulignant le déclin de la cavalerie à l’issue de la Première Guerre mondiale. Les portraits croisés du Capitaine de Boeldieu et de Von Rauffenstein illustrent admirablement cette idée. (…) A la sortie du film aux Usa en 1938, Jean Renoir déclara : parce que je suis pacifiste, j’ai réalisé La Grande illusion. Pour moi, un vrai pacifiste, c’est un Français, un Américain, un Allemand authentique. Ce pacifisme fut parfois interprété à tort comme un antimilitarisme. (…) La Grande illusion fut nommé aux Oscar dans la catégorie meilleur film en 1939. Un fait rarissime pour un film étranger. Le jury du Festival de Venise (1937) n’osa attribuer que le prix de la Meilleure contribution artistique à La Grande illusion. Mais cette récompense provoqua tout de même la colère des autorités mussoliniennes et nazies. Le film fut même censuré en Italie et en Allemagne. Le titre du film a été emprunté au livre homonyme de Norman Angell datant de 1911. Cet auteur, prix Nobel de la paix en 1933, y développait la théorie que la guerre n’apporte aucun avantage, même aux vainqueurs. Suite à l’interdiction en France du film à partir de 1940 pour son absence d’idéologie patriotique, Jean Renoir prend la décision d’en modifier certains segments. En 1946, il décide de couper la scène d’amour entre Jean Gabin et Dita Parlo, ainsi qu’une autre séquence où le personnage juif de Rosenthal donne du chocolat à une sentinelle allemande. Il est vraisemblable que le couple formé par un Français et une Allemande semblait insupportable après l’occupation allemande et la collaboration. Quant à la scène de Rosenthal, elle a dû paraître antisémite. Jean Renoir et Charles Spaak ont été attaqués en justice par l’écrivain Jean des Vallières (10), ancien aviateur et prisonnier, pour le plagiat de son œuvre Kavalier Scharnhorst. Trame ressemblante, même scène de prisonniers travestis, même utilisation de la chanson Il était un petit navire et de l’expression streng verboten, entre autres coïncidences. Finalement, les deux scénaristes furent blanchis de cette accusation. A noter que l’affaire se régla toutefois par le versement à Jean des Vallières d’une somme dont le montant demeure secret. La Grande illusion fut très apprécié aux Usa à sa sortie. Jean Renoir affirme que le bon accueil qui lui fut réservé lors de son exil Outre-atlantique en 1940 est dû à ce film. La Grande illusion reçut un accueil mitigé dans les démocraties occidentales. Tandis que le Ministre socialiste Paul-Henri Spaak (qui se trouve être le frère de Charles Spaak, scénariste de ce film) l’interdit en Belgique, Winston Churchill le condamne en Grande-Bretagne. A l’inverse, le président des Etats-Unis Roosevelt se fait projeter le long métrage le 11 novembre 1937 et déclare : tous les démocrates du monde devraient voir ce film. Citebd
Il y a des rencontres parfois inopportunes, souvent gênantes. Celles qui laissent des taches indélébiles dans les mémoires d’un chef d’Etat. Ces dîners avec le diable pour lesquels, en dépit de toutes les longues cuillères utilisées, les démocraties perdent chaque fois un peu de leur éclat. On se souvient de la réception par François Mitterrand du dictateur polonais Wojciech Jaruzelski, en 1985, une visite qui avait“troublé” le Premier ministre de l’époque, Laurent Fabius, ou celle de Fidel Castro, en 1995. Dans les carnets de bal présidentiels, figurent aussi (entre autres) la longue amitié entre la France de Jacques Chirac et Saddam Hussein, l’ancien maître de l’Irak, l’invitation du très contesté président zimbabwéen Robert Mugabe, la tente de Kadhafi plantée dans les jardins de l’hôtel de Marigny, en 2007, ou la venue de Bachar El-Assad au défilé du 14-Juillet, en 2008… Sans parler de la longue liste des voyages présidentiels dans ces pays où les droits des citoyens sont bafoués mais les contrats commerciaux convoités, comme ceux menés tambour battant par Manuel Valls en Egypte et en Arabie Saoudite début octobre. La chute du mur de Berlin, l’effondrement de l’Union soviétique, le décollage économique de la Chine ou les “printemps arabes” avaient pu donner l’illusion que la démocratie était au coin de la rue. Erreur. Les carrefours de l’Histoire sont jonchés d’embûches. La montée des peurs et les nouveaux désordres mondiaux incitent aujourd’hui nos régimes à de nouvelles alliances, à de nouveaux compromis. Quitte à être moins regardants sur la qualité de nos amis. Pis, au nom d’une prétendue stabilité, il faudrait non seulement dîner mais aussi passer de petits arrangements avec les autocrates. Mais ce retour à la mode de la realpolitik ne doit pas faire illusion : si celle-ci a pour objet de nous rassurer, elle a aussi ses limites, précisément celles qu’exposait Benjamin Franklin il y a deux siècles et demi : “Ceux qui abandonnent la liberté pour acheter une sécurité temporaire ne méritent ni la liberté ni la sécurité. » Cette phrase datée de 1855 (sic) est inscrite sur une plaque du socle de la statue de la Liberté.  Courrier international
Le président améri­cain Barack Obama s’est rendu à Cuba, accom­pa­gné de sa femme, Michelle et de ses deux filles, Sasha et Malia, 14 et 17 ans, pour offi­cia­li­ser la norma­li­sa­tion des rela­tions entre les deux pays. Au cours de ce dépla­ce­ment symbo­lique et histo­rique, la famille Obama est appa­rue plus complice que jamais. Dès la descente de l’avion prési­den­tiel, ce dimanche 20 mars, les quatre membres de la famille Obama étaient déten­dus et souriant. Leur visite de trois jours à Cuba, censée offi­cia­li­ser le réchauf­fe­ment des rela­tions entre l’île et les Etats-Unis, montre une nouvelle fois leur capa­cité à rester spon­ta­nés au milieu des rigueurs proto­co­laires. Les robes fleu­ries de Michelle, l’en­thou­siasme de Barack au match de base­ball, les talents de traduc­trice de Malia, l’aî­née de leurs filles… Chacun de leurs gestes étaient scru­tés, mais ils ont sans conteste réussi l’exer­cice de séduc­tion, toujours avec leur décon­trac­tion légen­daire. Barack Obama est ainsi devenu le premier président améri­cain en exer­cice à se rendre à Cuba depuis près de 90 ans. C’était l’oc­ca­sion pour lui, à 10 mois de la fin de son mandat, de confir­mer le dégel avec La Havane, engagé fin 2014, mais aussi pour le président cubain, Raul Castro, de plai­der une nouvelle fois pour la suppres­sion de l’em­bargo écono­mique qui péna­lise son île depuis 1962. A côté de ce contexte diplo­ma­tique solen­nel, la famille Obama s’est égale­ment adon­née avec une joie non dissi­mu­lée à la décou­verte de l’île ; de la vieille ville de La Havane, avec ses monu­ments histo­riques et ses jardins, à l’équipe de base­ball natio­nale cubaine. (…) En voyant les photos de la famille Obama à Cuba, on croi­rait presque assis­ter aux vacances d’une famille comme les autres, si ce n’est les jour­na­listes et les offi­ciels cubains que l’on aperçoit parfois à leurs côtés. Malia et Sasha profi­taient de quelques jours de Spring break (vacances de prin­temps), avant de retour­ner en cours. C’était d’ailleurs peut être les dernières vacances en famille pour Malia, qui devrait quit­ter les siens pour entrer à l’uni­ver­sité, à l’au­tomne prochain. Gala
En visite offi­cielle en Argen­tine, le président Obama s’est livré à une démons­tra­tion de tango au bras d’une grande danseuse, tandis que sa femme Michelle esquis­sait elle aussi quelques pas avec un danseur profes­sion­nel. (…) Après avoir conquis les médias en famille lors de leur visite histo­rique à Cuba, les Obama ont laissé leur deux filles retour­ner en cours, et ont rejoint l’Ar­gen­tine pour une visite offi­cielle de deux jours. Ce jeudi 24 mars, le couple devrait assis­ter aux commé­mo­ra­tions du 40e anni­ver­saire du coup d’Etat de 1976. Là encore, la présence du président améri­cain est forte­ment symbo­lique, puisque les Etats-Unis soute­naient à l’époque l’ins­tau­ra­tion de la dicta­ture mili­taire en Argen­tine. S’il n’a pas prononcé de mea-culpa offi­ciel, Barack Obama a souli­gné que l’in­gé­rence améri­caine était révo­lue, et que son pays n’était pas « à court d’au­to­cri­tique ». Il a aussi dit préfé­rer « la démo­cra­tie à la dicta­ture ». Alter­ner décla­ra­tions fortes et petits happe­nings média­tiques, voici la diplo­ma­tie selon Obama. Gala
Par conséquent, tout ce qui résulte d’un temps de guerre, où tout homme est l’ennemi de tout homme, résulte aussi d’un temps où les hommes vivent sans autre sécurité que celle que leur propre force et leur propre capacité d’invention leur donneront. Dans un tel état, il n’y a aucune place pour un activité laborieuse, parce que son fruit est incertain; et par conséquent aucune culture de la terre, aucune navigation, aucun usage de marchandises importées par mer, aucune construction convenable, aucun engin pour déplacer ou soulever des choses telles qu’elles requièrent beaucoup de force; aucune connaissance de la surface de la terre, aucune mesure du temps; pas d’arts, pas de lettres, pas de société, et, ce qui le pire de tout, la crainte permanente, et le danger de mort violente; et la vie de l’homme est solitaire, indigente, dégoûtante, animale et brève. Thomas Hobbes
Ceux qui abandonnent la liberté pour acheter une sécurité temporaire ne méritent ni la liberté ni la sécurité. Benjamin Franklin
The choice is not between order and liberty. It is between liberty with order and anarchy without either. There is danger that, if the Court does not temper its doctrinaire logic with a little practical wisdom, it will convert the constitutional Bill of Rights into a suicide pact. Justice Robert Jackson (1949)
En ce qui concerne notre défense commune, nous refusons de faire le choix erroné entre notre sécurité, d’une part, et nos idéaux, de l’autre. Barack Hussein Obama (discours d’investiture, 21 janvier 2009)
We are powerful enough to be able to test these propositions without putting ourselves at risk. And that’s the thing … people don’t seem to understand. You take a country like Cuba. For us to test the possibility that engagement leads to a better outcome for the Cuban people, there aren’t that many risks for us. It’s a tiny little country. It’s not one that threatens our core security interests, and so [there’s no reason not] to test the proposition. And if it turns out that it doesn’t lead to better outcomes, we can adjust our policies. The same is true with respect to Iran, a larger country, a dangerous country, one that has engaged in activities that resulted in the death of U.S. citizens, but the truth of the matter is: Iran’s defense budget is $30 billion. Our defense budget is closer to $600 billion. Iran understands that they cannot fight us. … You asked about an Obama doctrine. The doctrine is: We will engage, but we preserve all our capabilities.” The notion that Iran is undeterrable — “it’s simply not the case,” he added. “And so for us to say, ‘Let’s try’ — understanding that we’re preserving all our options, that we’re not naïve — but if in fact we can resolve these issues diplomatically, we are more likely to be safe, more likely to be secure, in a better position to protect our allies, and who knows? Iran may change. If it doesn’t, our deterrence capabilities, our military superiority stays in place. … We’re not relinquishing our capacity to defend ourselves or our allies. In that situation, why wouldn’t we test it? Barack Hussein Obama
It’s the dreamers — no matter how humble or poor or seemingly powerless — that are able to change the course of human events. We saw it in South Africa, where citizens stood up to the scourge of apartheid. We saw it in Europe, where Poles marched in Solidarity to help bring down the Iron Curtain. In Argentina, where mothers of the disappeared spoke out against the Dirty War. It’s the story of my country, where citizens worked to abolish slavery, and establish women’s rights and workers’ rights, and rights for gays and lesbians. It’s not to say that my country is perfect — we are not. And that’s the point. We always have to have citizens who are willing to question and push our government, and identify injustice. We have to wrestle with our own challenges — from issues of race to policing to inequality. But what makes me most proud about the extraordinary example of the United States is not that we’re perfect, but that we struggle with it, and we have this open space in which society can continually try to make us a more perfect union. (…) As the United States begins a new chapter in our relationship with Cuba, we hope it will create an environment that improves the lives of the Cuban people -– not because it’s imposed by us, the United States, but through the talent and ingenuity and aspirations, and the conversation among Cubans from all walks of life so they can decide what the best course is for their prosperity. As we move toward the process of normalization, we’ll have our differences, government to government, with Cuba on many issues — just as we differ at times with other nations within the Americas; just as we differ with our closest allies. There’s nothing wrong with that. (…) And whether it’s crackdowns on free expression in Russia or China, or restrictions on freedom of association and assembly in Egypt, or prison camps run by the North Korean regime — human rights and fundamental freedoms are still at risk around the world. And when that happens, we believe we have a moral obligation to speak out. (…) As you work for change, the United States will stand up alongside you every step of the way. We are respectful of the difference among our countries. The days in which our agenda in this hemisphere so often presumed that the United States could meddle with impunity, those days are past. (…) We have a debt to pay, because the voices of ordinary people have made us better. That’s a debt that I want to make sure we repay in this hemisphere and around the world. (…) God bless you. Barack Hussein Obama (Sommet des Amériques, Panama city, April 10, 2015)
Nous vivons dans une époque de changement extraordinaire – le changement qui est le remodelage de la façon dont nous vivons, la façon dont nous travaillons, notre planète et de notre place dans le monde. Il est le changement qui promet d’étonnantes percées médicales, mais aussi des perturbations économiques qui grèvent les familles de travailleurs. Cela promet l’éducation des filles dans les villages les plus reculés, mais aussi relie des terroristes qui fomentent séparés par un océan de distance. Il est le changement qui peut élargir l’occasion, ou élargir les inégalités. Et que cela nous plaise ou non, le rythme de ce changement ne fera que s’accélérer. L’Amérique s’est faite par le biais de grands changements avant – la guerre et la dépression, l’afflux d’immigrants, les travailleurs qui luttent pour un accord équitable, et les mouvements pour les droits civiques. Chaque fois, il y a eu ceux qui nous disaient de craindre l’avenir; qui prétendaient que nous ne pourrions freiner le changement, promettant de restaurer la gloire passée si nous venons de quelque groupe ou une idée qui menaçait l’Amérique sous contrôle. Et à chaque fois, nous avons surmonté ces craintes. Nous ne sommes pas, selon les mots de Lincoln, à adhérer aux « dogmes du passé calme. » Au lieu de cela nous avons pensé de nouveau, et de nouveau agi. Nous avons fait le travail de changement pour nous, étendant toujours la promesse de l’Amérique vers l’extérieur, à la prochaine frontière, à de plus en plus de gens. Et parce que nous l’avons fait – parce que nous avons vu des opportunités là où d’autres ne voyaient que péril – nous sommes sortis plus forts et mieux qu’avant. Ce qui était vrai, alors peut être vrai aujourd’hui. Nos atouts uniques en tant que nation – notre optimisme et notre éthique de travail, notre esprit de découverte et d’innovation, notre diversité et de l’engagement à la règle de droit – ces choses nous donnent tout ce dont nous avons besoin pour assurer la prospérité et la sécurité pour les générations à venir. En fait, il est cet esprit qui a fait le progrès de ces sept dernières années possible. Il est comment nous avons récupéré de la pire crise économique depuis des générations. Il est comment nous avons réformé notre système de soins de santé, et réinventé notre secteur de l’énergie; comment nous avons livré plus de soins et les avantages pour nos troupes et les anciens combattants, et comment nous avons obtenu la liberté dans tous les états d’épouser la personne que nous aimons. Mais ces progrès ne sont pas inévitables. Il est le résultat de choix que nous faisons ensemble. Et nous sommes confrontés à ces choix en ce moment. Allons-nous répondre aux changements de notre temps avec la peur, le repli sur soi en tant que nation, et en nous tournant les uns contre les autres en tant que peuple ? Ou allons-nous affronter l’avenir avec confiance dans ce que nous sommes, ce que nous représentons, et les choses incroyables que nous pouvons faire ensemble ? Donc, nous allons parler de l’avenir, et de quatre grandes questions que nous avons en tant que pays à répondre – peu importe qui sera le prochain président, ou qui contrôlera le prochain Congrès. Tout d’abord, comment pouvons-nous donner à chacun une chance équitable de l’occasion et de la sécurité dans cette nouvelle économie ? Deuxièmement, comment pouvons-nous mettre la technologie pour nous, et non contre nous – surtout quand cela concerne la résolution de problèmes urgents comme le changement climatique? Troisièmement, comment pouvons-nous garder l’Amérique en sécurité et conduire le monde sans en devenir le policier ? (…) Il y a soixante ans, quand les Russes nous ont battus dans l’espace, nous ne niions pas que Spoutnik était là-haut. Nous ne disputions pas sur la science, ou aller à réduire notre budget de recherche et développement. Nous avons construit un programme spatial presque du jour au lendemain, et douze ans plus tard, nous marchions sur la lune. Cet esprit de découverte est dans notre ADN. Nous sommes Thomas Edison et Carver les frères Wright et George Washington. Nous sommes Grace Hopper et Katherine Johnson et Sally Ride. Nous sommes tous les immigrants et entrepreneurs de Boston à Austin à la Silicon Valley dans la course à façonner un monde meilleur. Et au cours des sept dernières années, nous avons nourri cet esprit. (…) Je vous ai dit plus tôt tous les discours sur le déclin économique de l’Amérique est de l’air chaud politique. Eh bien, il en est pareil de toute la rhétorique d’entendre dire que nos ennemis deviennent plus forts et que l’Amérique est en train de devenir plus faible. Les Etats-Unis d’Amérique sont la nation la plus puissante de la Terre. Point final. Ce n’ est même pas proche. Nous dépensons plus sur nos militaires que les huit pays suivants combinés. Nos troupes sont la force de combat la plus belle dans l’histoire du monde. Aucune nation n’ose nous défier ou nos alliés attaquer parce qu’ils savent que ce serait leurn perte. Les enquêtes montrent notre position dans le monde est plus élevée que lorsque je fus élu à ce poste, et quand il vient à chaque question internationale importante, les gens du monde ne regardent pas Pékin ou Moscou  – ils nous appellent. Comme quelqu’un qui commence chaque journée par un briefing sur le renseignement, je sais que cela est un moment dangereux. Mais cela ne cause de la puissance américaine diminution ou une superpuissance imminente. Dans le monde d’aujourd’hui, nous sommes moins menacés par les empires du mal et plus par les Etats défaillants. Le Moyen-Orient passe par une transformation qui va se jouer pour une génération, enracinée dans les conflits qui remontent à des millénaires. Les difficultés économiques soufflent d’une économie chinoise en transition. Même que leurs contrats de l’économie, la Russie verse des ressources pour soutenir l’Ukraine et la Syrie – Unis qu’ils voient glisser hors de leur orbite. Et le système international que nous avons construit après la Seconde Guerre mondiale a maintenant du mal à suivre le rythme de cette nouvelle réalité. Il est à nous pour aider à refaire ce système. Et cela signifie que nous devons établir des priorités. La priorité numéro un est de protéger le peuple américain et aller après les réseaux terroristes. Les deux d’Al-Qaïda et maintenant ISIL posent une menace directe pour notre peuple, parce que dans le monde d’aujourd’hui, même une poignée de terroristes qui ne donnent aucune valeur à la vie humaine, y compris leur propre vie, peut faire beaucoup de dégâts. Ils utilisent l’Internet pour empoisonner l’esprit des individus à l’intérieur de notre pays; ils sapent nos alliés. Mais comme nous nous concentrons sur la destruction ISIL, over-the-top on affirme que cela est la troisième guerre mondiale qui vient jouer dans leurs mains. Messes de combattants à l’arrière de camionnettes et âmes tordues traçage dans des appartements ou des garages posent un énorme danger pour les civils et doivent être arrêtés. Mais ils ne menacent pas notre existence nationale. Voilà ce que l’histoire ISIL veut dire; Voilà le genre de propagande qu’ils utilisent pour recruter. Nous ne devons pas les faire augmenter pour montrer que nous sommes sérieux, et nous ne devons repousser nos alliés essentiels dans ce combat en faisant l’écho  du mensonge que ISIL est représentant d’une des plus grandes religions du monde. Nous avons juste besoin de les appeler ce qu’ils sont – des tueurs et des fanatiques qui doivent être extirpés, traqués et détruits. (…) Nous ne pouvons pas essayer de prendre le relais et de reconstruire tous les pays qui tombent dans la crise. Cela ne se veut pas le leadership; qui est une recette pour un bourbier, déversant du sang américain et le trésor qui nous affaiblit finalement. C’ est la leçon du Vietnam, de l’Irak – et nous devrions avoir appris par l’entreprise. Heureusement, il y a une approche plus intelligente, une stratégie patiente et disciplinée qui utilise tous les éléments de notre puissance nationale. Elle dit que l’Amérique agira toujours, seule si nécessaire, pour protéger notre peuple et nos alliés; mais sur des questions d’intérêt mondial, nous mobiliserons le monde pour travailler avec nous, et s’assurer que les autres pays fassent leur part. Voilà notre approche de conflits comme la Syrie, où nous travaillons en partenariat avec les forces locales et conduisant efforts internationaux pour aider cette société brisée à poursuivre une paix durable. Voilà pourquoi nous avons construit une coalition mondiale, avec des sanctions et la diplomatie de principe, pour empêcher un Iran nucléaire. A l’heure où nous parlons, l’Iran a réduit son programme nucléaire, expédié ses stocks d’uranium, et le monde a évité une autre guerre. (…) Voilà la force. Voilà le leadership. Et ce genre de leadership dépend de la puissance de notre exemple. (…) Voilà pourquoi nous devons rejeter toute politique qui vise les personnes en raison de la race ou de la religion. Ce ne sont pas une question de politiquement correct. Il est une question de comprendre ce qui nous rend forts. Le monde nous respecte pas seulement pour notre arsenal; il nous respecte pour notre diversité et notre ouverture et de la façon dont nous respectons toutes les religions. Sa Sainteté, François, dit ce corps de l’endroit même je me tiens ce soir que « d’imiter la haine et la violence des tyrans et des meurtriers est le meilleur moyen de prendre leur place. » Quand les politiciens insultent les musulmans, quand une mosquée est vandalisée, ou un enfant victime d’intimidation, qui ne nous rend pas plus sûr. Cela ne la raconte comme il est. Il est tout simplement faux. Il nous diminue dans les yeux du monde. Il rend plus difficile à atteindre nos objectifs. Et il trahit qui nous sommes en tant que pays. (…) Ce ne sera pas facile. Notre modèle de démocratie est difficile. Mais je peux vous promettre que dans un an à partir de maintenant, quand je ne tiens plus ce bureau, je serai là avec vous en tant que citoyen – inspiré par ces voix de l’équité et de la vision, de courage et de bonne humeur et de gentillesse qui ont aidé l’Amérique voyager si loin. Voix qui nous aident à nous voyons pas en premier lieu comme noir ou blanc ou asiatique ou latino, non pas comme gay ou hétéro, immigrant ou natifs; pas tant que démocrates ou républicains, mais en tant que premier Américains, liés par une croyance commune. La Voix du Dr King aurait cru avoir le dernier mot – voix de la vérité désarmée et l’amour inconditionnel. Ils sont là, ces voix. Ils ne reçoivent pas beaucoup d’attention, ils ne sollicitent pas, mais ils sont en train de faire le travail ce pays a besoin de faire. (…) Voilà l’Amérique que je connais. Voilà le pays que nous aimons. Lucide. Grand coeur. Optimiste que la vérité désarmée et l’amour inconditionnel auront le dernier mot. Voilà ce qui me rend si optimiste sur notre avenir. À cause de toi. Je crois en toi. Voilà pourquoi je suis ici convaincu que l’état de notre Union est forte. Merci, que Dieu vous bénisse, et que Dieu bénisse les Etats-Unis d’Amérique. Barack Hussein Obama
C’est un bon jour parce qu’une nouvelle fois nous voyons ce qu’il est possible de faire grâce à une diplomatie américaine forte. Ces choses nous rappellent ce que nous pouvons obtenir quand nous agissons avec force et sagesse. Barack Hussein Obama
Les démocraties doivent avoir le courage de reconnaître quand elles ne sont pas à la hauteur de leurs idéaux. Et nous avons mis du temps à donner de la voix pour la défense des droits de l’homme. Barack Hussein Obama
Surtout, nous voyons comment le récent débat a été brouillé par deux buts opposés pris comme absolus. D’un côté, on trouve ceux qui n’ont cure des défis nouveaux posés par le terrorisme et qui n’accepteraient guère de faire passer la sécurité nationale avant la transparence. De l’autre, il y a ceux dont l’opinion peut se résumer en deux mots : « Tout est permis ». Leurs arguments suggèrent que le but de la lutte antiterroriste peut être utilisé pour justifier tous les moyens utilisés et que le président devrait avoir tout pouvoir pour faire ce qu’il veut, à condition, bien sûr, que ce soit un président ayant les mêmes idées qu’eux… Ces deux camps peuvent défendre sincèrement leurs opinions, mais ni l’un ni l’autre n’a raison. Le peuple américain n’est pas partisan d’un absolu et il ne m’a pas élu pour plaquer une idéologie rigide sur nos problèmes. Il sait que nous ne devons ni sacrifier notre sécurité à nos valeurs, ni sacrifier nos valeurs à notre sécurité, dans la mesure où nous traitons les questions difficiles avec honnêteté, soin et une dose de bon sens. Barack Hussein Obama (Musée des archives nationales, 21 mai 2009)
Il y a un manuel de stratégie à Washington que les présidents sont censés utiliser. (…) Et le manuel de stratégie prescrit des réponses aux différents événements, et ces réponses ont tendance à être des réponses militarisées. (…) Au milieu d’un défi international comme la Syrie, vous êtes jugé sévèrement si vous ne suivez pas le manuel de stratégie, même s’il y a de bonnes raisons. (…) Je suis très fier de ce moment.  Le poids écrasant de la sagesse conventionnelle et la machinerie de notre appareil de sécurité nationale était allés assez loin. La perception était que ma crédibilité était en jeu, que la crédibilité de l’Amérique était en jeu. Et donc pour moi d’appuyer sur le bouton arrêt à ce moment-là, je le savais, me coûterait cher politiquement. Le fait que je pouvais me débarrasser des pressions immédiates et réfléchir sur ce qui  était dans l’intérêt de l’Amérique, non seulement à l’égard de la Syrie, mais aussi à l’égard de notre démocratie, a été une décision très difficile – et je crois que finalement, ce fut la bonne décision à prendre. (…) Je suppose que vous pourriez me qualifier de réaliste qui croit que nous ne pouvons pas soulager toute la misère du monde. Barack Hussein Obama
Dans le passé, il y avait une division entre droite et gauche, entre capitalisme et communisme. Soyez plus pragmatiques, choisissez ce qui fonctionne. Barack Hussein Obama
Parce que la société israélienne a tellement bien réussi économiquement, elle a je pense, à partir d’une position de force, été moins fondée à faire des concessions. D’un autre côté, les Palestiniens, à cause de leur faiblesse, n’ont pas la cohésion politique et l’organisation pour entrer en négociations et se sentir capables d’obtenir ce qu’ils veulent — et ainsi chacune des parties reste à part dans son coin. Barack Hussein Obama
We were ready to step into the strong current of history and answer a new call for our country, but the call never came. Instead of a call to service, we were asked to shop. Barack Hussein Obama (2008)
One of my proudest moments as president was watching Boston respond after the Boston Marathon attack because they taught America a lesson. They grieved; I was there for the memorial. We apprehended those who had carried this out, but a few days later folks were out shopping. Barack Hussein Obama (2016)
At that point, you’ve got Europe and a number of Gulf countries who despise Qaddafi, or are concerned on a humanitarian basis, who are calling for action. But what has been a habit over the last several decades in these circumstances is people pushing us to act but then showing an unwillingness to put any skin in the game. (…) Free riders (…) So what I said at that point was, we should act as part of an international coalition. But because this is not at the core of our interests, we need to get a UN mandate; we need Europeans and Gulf countries to be actively involved in the coalition; we will apply the military capabilities that are unique to us, but we expect others to carry their weight. Obama (2016)
On peut parler aujourd’hui d’invasion arabe. C’est un fait social. Combien d’invasions l’Europe a connu tout au long de son histoire ! Elle a toujours su se surmonter elle-même, aller de l’avant pour se trouver ensuite comme agrandie par l’échange entre les cultures. Pape François
Présider la République, c’est ne pas inviter les dictateurs en grand appareil à Paris. François Hollande (janvier 2012, Le Bourget)
Moi, président de la République, les ministres ne pourraient pas cumuler leurs fonctions avec un mandat local…  …parce que je considère qu’ils devraient se consacrer pleinement à leurs tâches. François Hollande
Légion d’honneur pour le prince héritier Saoudien. 154 exécutions l’an dernier dans son pays. (…) Voilà pourquoi j’ai refusé la Légion d’Honneur. Sophie Marceau
Like Carter in the 1970s, Obama comes from the old-fashioned Jeffersonian wing of the Democratic Party, and the strategic goal of his foreign policy is to reduce America’s costs and risks overseas by limiting U.S. commitments wherever possible. He’s a believer in the notion that the United States can best spread democracy and support peace by becoming an example of democracy at home and moderation abroad. More than this, Jeffersonians such as Obama think oversize commitments abroad undermine American democracy at home. Large military budgets divert resources from pressing domestic needs; close association with corrupt and tyrannical foreign regimes involves the United States in dirty and cynical alliances; the swelling national-security state threatens civil liberties and leads to powerful pro-war, pro-engagement lobbies among corporations nourished on grossly swollen federal defense budgets. (…) Obama seeks a quiet world in order to focus his efforts on domestic reform — and to create conditions that would allow him to dismantle some of the national-security state inherited from the Cold War and given new life and vigor after 9/11. Preferring disarmament agreements to military buildups and hoping to substitute regional balance-of-power arrangements for massive unilateral U.S. force commitments all over the globe, the president wishes ultimately for an orderly world in which burdens are shared and the military power of the United States is a less prominent feature on the international scene. While Wilsonians believe that no lasting stability is possible in a world filled with dictatorships, Jeffersonians like Obama argue that even bad regimes can be orderly international citizens if the incentives are properly aligned. Syria and Iran don’t need to become democratic states for the United States to reach long-term, mutually beneficial arrangements with them. And it is North Korea’s policies, not the character of its regime, that pose a threat to the Pacific region. At this strategic level, Obama’s foreign policy looks a little bit like that of Richard Nixon and Henry Kissinger. In Afghanistan and Iraq, he hopes to extract U.S. forces from costly wars by the contemporary equivalent of the « Vietnamization » policy of the Nixon years. He looks to achieve an opening with Iran comparable to Nixon’s rapprochement with communist China. Just as Nixon established a constructive relationship with China despite the radical « Red Guard » domestic policies Chinese leader Mao Zedong was pursuing at the time, Obama does not see ideological conflict as necessarily leading to poor strategic relations between the United States and the Islamic Republic. Just as Nixon and Kissinger sought to divert international attention from their retreat in Indochina by razzle-dazzle global diplomacy that placed Washington at the center of world politics even as it reduced its force posture, so too the Obama administration hopes to use the president’s global popularity to cover a strategic withdrawal from the exposed position in the Middle East that it inherited from the Bush administration. (…) Yet as Obama is already discovering, any president attempting such a Jeffersonian grand strategy in the 21st century faces many challenges. In the 19th-century heyday of Jeffersonian foreign policy in American politics, it was easier for U.S. presidents to limit the country’s commitments. Britain played a global role similar to that of the United States today, providing a stable security environment and promoting international trade and investment. Cruising as a free rider in the British world system allowed Americans to reap the benefits of Britain’s world order without paying its costs. As British power waned in the 20th century, Americans faced starker choices. With the British Empire no longer able to provide political and economic security worldwide, the United States had to choose between replacing Britain as the linchpin of world order with all the headaches that entailed or going about its business in a disorderly world. In the 1920s and 1930s, Americans gave this latter course a try; the rapid-fire series of catastrophes — the Great Depression, World War II, Stalin’s bid for Eurasian hegemony — convinced virtually all policymakers that the first course, risky and expensive as it proved, was the lesser of the two evils. Indeed, during Franklin D. Roosevelt’s first two terms, the United States pursued essentially Jeffersonian policies in Europe and Asia, avoiding confrontations with Germany and Japan. The result was the bloodiest war in world history, not a stable condominium of satisfied powers. (…) It is not only Americans who will challenge the new American foreign policy. Will Russia and Iran respond to Obama’s conciliatory approach with reciprocal concessions — or, emboldened by what they interpret as American weakness and faltering willpower, will they keep pushing forward? Will the president’s outreach to the moderate majority of Muslims around the world open an era of better understanding, or will the violent minority launch new attacks that undercut the president’s standing at home? Will the president’s inability to deliver all the Israeli concessions Arabs would like erode his credibility and contribute to even deeper levels of cynicism and alienation across the Middle East? Can the president execute an orderly reduction in the U.S. military stake in Iraq and Afghanistan without having hostile forces fill the power vacuum? Will Venezuelan leader Hugo Chávez be so impressed with American restraint under Obama that he moderates his own course and ceases to make anti Yanquismo a pillar of his domestic and international policy? Will other countries heed the president’s call to assume more international responsibility as the United States reduces its commitments — or will they fail to fulfill their obligations as stakeholders in the international system, A Jeffersonian policy of restraint and withdrawal requires cooperation from many other countries, but the prospect of a lower American profile may make others less, rather than more, willing to help the United States. There is an additional political problem for this president, one that he shares with Carter. In both cases, their basic Jeffersonian approach was balanced in part by a strong attraction to idealistic Wilsonian values and their position at the head of a Democratic Party with a distinct Wilsonian streak. A pure Jeffersonian wants to conserve the shining exceptionalism of the American democratic experience and believes that American values are rooted in U.S. history and culture and are therefore not easily exportable. For this president, that is too narrow a view. Like Abraham Lincoln, Woodrow Wilson, and Martin Luther King Jr., Barack Obama doesn’t just love the United States for what it is. He loves what it should — and can — be. Leadership is not the art of preserving a largely achieved democratic project; governing is the art of pushing the United States farther down the road toward the still-distant goal of fulfilling its mission and destiny. Obama may well believe what he said in his inaugural speech — « we reject as false the choice between our safety and our ideals » — but as any president must he is already making exactly those tradeoffs. Why else refuse to meet the Dalai Lama? Why else pledge support to the corrupt regime of President Hamid Karzai in Afghanistan or aid Pakistan despite the dismal track record of both the civil and military arms of the Pakistani government when it comes to transparent use of U.S. resources? Did the administration not renew its efforts to build a relationship with the regime in Tehran even as peaceful democratic protesters were being tortured and raped in its jails? Is Obama not taking « incentives » to Khartoum, a regime that has for more than a decade pursued a policy in Darfur that the U.S. government has labeled genocidal? It is hard to reconcile the transcendent Wilsonian vision of America’s future with a foreign policy based on dirty compromises with nasty regimes. If the government should use its power and resources to help the poor and the victims of injustice at home, shouldn’t it do something when people overseas face extreme injustice and extreme peril? The Obama administration cannot easily abandon a human rights agenda abroad. The contradiction between the sober and limited realism of the Jeffersonian worldview and the expansive, transformative Wilsonian agenda is likely to haunt this administration as it haunted Carter’s, most fatefully when he rejected calls to let the shah of Iran launch a brutal crackdown to remain in power. Already the Wilsonians in Obama’s camp are muttering darkly about his failure to swiftly close the Guantánamo prison camp, his fondness for government secrecy, his halfhearted support for investigating abuses of the past administration, and his failure to push harder for a cap-and-trade bill before the Copenhagen summit. In the 21st century, American presidents have a new set of questions to consider. The nature of the international system and the place of the United States in it will have to be rethought as new powers rise, old ones continue to fade, and attention shifts from the Atlantic to the Pacific. The rapid technological development that is the hallmark of our era will reshape global society at a pace that challenges the ability of every country in the world to manage cascading, accelerating change. (…) At their best, Jeffersonians provide a necessary element of caution and restraint in U.S. foreign policy, preventing what historian Paul Kennedy calls « imperial overstretch » by ensuring that America’s ends are proportionate to its means. We need this vision today more than ever: If Obama’s foreign policy collapses — whether sunk by Afghanistan or conflicts not yet foreseen — into the incoherence and reversals that ultimately marked Carter’s well-meaning but flawed approach, it will be even more difficult for future presidents to chart a prudent and cautious course through the rough seas ahead. Walter Russell Mead
President Obama (…) believes history follows some predetermined course, as if things always get better on their own. Obama often praises those he pronounces to be on the “right side of history.” He also chastises others for being on the “wrong side of history” — as if evil is vanished and the good thrives on autopilot. When in 2009 millions of Iranians took to the streets to protest the thuggish theocracy, they wanted immediate U.S. support. Instead, Obama belatedly offered them banalities suggesting that in the end, they would end up “on the right side of history.” Iranian reformers may indeed end up there, but it will not be because of some righteous inanimate force of history, or the prognostications of Barack Obama. Obama often parrots Martin Luther King Jr.’s phrase about the arc of the moral universe bending toward justice. But King used that metaphor as an incentive to act, not as reassurance that matters will follow an inevitably positive course. Another of Obama’s historical refrains is his frequent sermon about behavior that doesn’t belong in the 21st century. At various times he has lectured that the barbarous aggression of Vladimir Putin or the Islamic State has no place in our century and will “ultimately fail” — as if we are all now sophisticates of an age that has at last transcended retrograde brutality and savagery. In Obama’s hazy sense of the end of history, things always must get better in the manner that updated models of iPhones and iPads are glitzier than the last. In fact, history is morally cyclical. Even technological progress is ethically neutral. It is a way either to bring more good things to more people or to facilitate evil all that much more quickly and effectively. In the viciously modern 20th century — when more lives may have been lost to war than in all prior centuries combined — some 6 million Jews were put to death through high technology in a way well beyond the savagery of Attila the Hun or Tamerlane. Beheading in the Islamic world is as common in the 21st century as it was in the eighth century — and as it will probably be in the 22nd. The carnage of the Somme and Dresden trumped anything that the Greeks, Romans, Franks, Turks, or Venetians could have imagined. (…) What explains Obama’s confusion? A lack of knowledge of basic history explains a lot. (…) Obama once praised the city of Cordoba as part of a proud Islamic tradition of tolerance during the brutal Spanish Inquisition — forgetting that by the beginning of the Inquisition an almost exclusively Christian Cordoba had few Muslims left. (…) A Pollyannaish belief in historical predetermination seems to substitute for action. If Obama believes that evil should be absent in the 21st century, or that the arc of the moral universe must always bend toward justice, or that being on the wrong side of history has consequences, then he may think inanimate forces can take care of things as we need merely watch. In truth, history is messier. Unfortunately, only force will stop seventh-century monsters like the Islamic State from killing thousands more innocents. Obama may think that reminding Putin that he is now in the 21st century will so embarrass the dictator that he will back off from Ukraine. But the brutish Putin may think that not being labeled a 21st-century civilized sophisticate is a compliment. In 1935, French foreign minister Pierre Laval warned Joseph Stalin that the Pope would admonish him to go easy on Catholics — as if such moral lectures worked in the supposedly civilized 20th century. Stalin quickly disabused Laval of that naiveté. “The Pope?” Stalin asked, “How many divisions has he got?” There is little evidence that human nature has changed over the centuries, despite massive government efforts to make us think and act nicer. What drives Putin, Boko Haram, or ISIS are the same age-old passions, fears, and sense of honor that over the centuries also moved Genghis Khan, the Sudanese Mahdists, and the Barbary pirates. Obama’s naive belief in predetermined history — especially when his facts are often wrong — is a poor substitute for concrete moral action. Victor Davis Hanson
In fact, there is a predictable pattern to Obama’s foreign policy. The president has an adolescent, romantic view of professed revolutionary societies and anti-Western poseurs — and of his own ability uniquely to reach out and win them over. In the most superficial sense, Obama demonstrates his empathy for supposedly revolutionary figures of the non-Western world through gratuitous, often silly remarks about Christianity and Western colonial excesses, past and present. He apologizes with talk of our “own dark periods” and warns of past U.S. “dictating”; he contextualizes; he ankle-bites the very culture he grew up and thrived in, as if he can unapologetically and without guilt enjoy the West’s largesse only by deriding its history and values. (…) Reminiscent of college naïfs with dorm-room posters of Che Guevara, Obama mythologizes about the underappreciated multicultural “Other” that did everything from fuel the Western Renaissance and Enlightenment to critique Christian excesses during the Inquisition. In truth, what he delivers is only a smoother and more refined version of Al Sharpton’s incoherent historical riff on “astrology” and “Greek homos.” Obama refuses to concede that Islam can become a catalyst for radical killers and terrorists, and he has a starry-eyed crush on those who strike anti-Western poses and have turned their societies upside down on behalf of the proverbial people. Keep that in mind, and it makes sense that, during the Egyptian turmoil, Obama was intent on ousting the pro-Western kleptocrat Hosni Mubarak and investing in the Muslim Brotherhood, despite the dark anti-democratic history of Mohamed Morsi and the Brothers and their agenda of Islamicizing the most populous country in the Arab world. For Obama, such zealotry is evidence of their legitimacy and the justice of their efforts to overturn the established hierarchies of old Egypt. Moammar Qaddafi was a monster and a thug. But in fear both of radical Islamists and of the implications for Libya of the Western military action in Iraq and Afghanistan, and eager to have Western knowhow rehabilitate his ailing oil and gas industry, he had reached out to the West and ceased his support for international terrorists. But ridding Libya of the cartoonish and geriatric Qaddafi and allowing it to be overrun by stern revolutionary Islamists was again in tune with Obama’s rose-colored view of the Middle East. One of the many reasons why Obama pulled all U.S. troops out of a stable and secure Iraq at the end of 2011 was that its democracy was, in his eyes, tainted by its American birthing and its associations with George W. Bush. Such a hazy belief that Western influence and power are undeserved and inordinate made it initially impossible for Obama to condemn ISIS as growing and dangerous rather than dismiss it as “jayvees.” Putin perhaps should study Iran’s PR effort and its aggression in Lebanon and Yemen. If he would only cut out the guns, tigers, and “macho shtick,” and instead mouth shibboleths about the oppressed minorities in Crimea and Ukraine and the need for revolutionary fairness, he might be reset yet again. His crimes were not so much naked invasions of his neighbors, as aggression in the most un-Iranian fashion of a right-wing kleptocrat and thug. Again, nothing Putin has done is all that different from what Iran did in Iraq, Lebanon, Syria, and Yemen. No one could quite figure out why Obama bragged of his “special relationship” with Turkey’s prime minister Recep Erdogan. Erdogan, after all, is systematically destroying free expression in Turkey. He has bragged that he got off the bus of democracy when he no longer found any utility in it — and he has openly romanticized the Ottoman imperialists. A once-staunch NATO ally, Turkey has turned into a virulently anti-Israeli and anti-American society that has spiked tensions in the eastern Mediterranean with Cyprus, Greece, and Israel. But, again, the redeeming virtue was that Erdogan was taking Turkey in a new and revolutionary direction, trying to massage the Arab Revolution as its spiritual mentor, and becoming point nation in hatred of Israel. In other words, Turkey was churning and evolving, and, for Obama, that apparently was a good thing. Without asking anything in return from Cuba — such as releasing political prisoners or allowing free expression — Obama by executive order is normalizing relations with the Castro brothers, who are allied with fascist Iran, North Korea, and Venezuela. He keeps saying that 50 years of containment have “failed,” as if successfully curbing Cuba’s revolutionary aspirations abroad was a bad thing, and siding with dissidents in its gulags was counterproductive. For Obama, the Castros are authentic anti-colonialists. They perhaps may have broken a few too many eggs to make their egalitarian omelets, but their regime is certainly preferable to what is envisioned by loud Cuban exiles in America or troublemakers like imprisoned Cuban refuseniks. (…) Keep in mind this juvenile view of the revolutionary non-West, and there is a clarity of sorts in American foreign policy. Honduran leftist president Manuel Zelaya, when he tried to overturn the constitution and earned the wrath of the Honduran Supreme Court, the military, and the National Congress, nonetheless won the support of the Obama administration. For Obama, in the struggle between the Palestinian Authority and Israel, Israel is a Westernized colonial construct and a proponent of Western neo-liberal capitalism. The PA and Hamas, in contrast, are seen both as the downtrodden in need of community-organizing help and as authentic peoples whose miseries are not self-induced and the wages of tribalism, statism, autocracy, fundamentalism, misogyny, and anti-Semitism, but rather the results of Israeli occupation, colonialism, and imperialism. Obama may not articulate this publicly, but these are the assumptions that explain his periodic blasts against Netanyahu and his silence about the autocratic Palestinian Authority and the murderous Hamas. In such a landscape, the current Iranian talks make perfect sense. Obama was in no mood in the spring of 2009 to vocally support a million, pro-Western Iranian dissidents who took to the streets in anger over the theocracy’s rigged elections, calling for transparency and human rights. He snubbed them as if they were neoconservative democracy zealots. In his eyes, their false consciousness did not allow them to fully appreciate their own suffering at the hands of past American imperialists. In Obama’s worldview, the Iranian mullahs came to power through revolution and were thus far more authentic anti-Western radicals, with whom only someone like Obama — prepped by the Harvard Law Review, Chicago organizing, the Rev. Jeremiah Wright’s pulpit, and the most liberal voting record during a brief stint in the U.S. Senate — could empathize and negotiate. Why would Iranian idealists and democrats be foolish enough to spoil Obama’s unique diplomatic gymnastics? Traditional analyses deconstruct the Obama administration’s negotiations over Iran’s nuclear program and are aghast at the naïveté — no stop to ongoing uranium enrichment, no open or surprise inspections, no conditions to be met before sanctions are scaled back, no prohibitions against the marriage of nuclear-weapon technology and intercontinental-missile development. But that is to misunderstand the Obama worldview. He is less worried about a nuclear Iran and what it will do to a mostly pro-Western Gulf or Israel, or to other traditional U.S. interests, than about the difficulties he faces in bringing Iran back into the family of nations as an authentic revolutionary force that will school the West on regional justice. (“There’s incredible talent and resources and sophistication inside of Iran, and it would be a very successful regional power that was also abiding by international norms and international rules, and that would be good for everybody.”) Iran will assume its natural revolutionary role as regional power broker in the Middle East; and, almost alone, it is not beholden to any Western power. In some sense, Obama views the rest of the world in the same way as he views America: a rigged order in which the oppressed who speak truth to power are systematically mischaracterized and alienated — and in need of an empathetic voice on the side of overdue revolutionary accounting. The chief danger in Obama’s romantic view of revolutionary societies is that nothing in their histories suggests that these regimes will ever cease aggression or adopt internal reforms. Cuba will still stir up revolution in Latin America and ally itself with anti-American regimes. Iran will still subsidize Hezbollah and Hamas — and, soon, in the fashion of a nuclear power. Turkey will still try to carve out Mediterranean and Middle Eastern influence at someone else’s expense and destroy secular traditions. And one-election, one-time Islamic movements will still attempt to set up theocracies the moment they snatch power. And at no point does Obama ever empathize with thousands of dissidents rotting in Cuban and Palestinian jails, or homosexuals and feminists persecuted in Iran or journalists in Turkey. The only distinction between these illiberal movements and the unromantic Putin’s Russia is their more wily professions of revolutionary fervor, which apparently have fooled or captivated the Obama administration. Victor Davis Hanson
The phrase “hostile symbiosis” has been used to describe the state of our own tissues all of the same parentage, all thriving best when working for the common good, and yet each ready to take advantage of the rest, should opportunity offer. There is a profound truth embodied in the  phrase. Every symbiosis is in its degree underlain by hostility, and only by proper regulation and often elaborate adjustment, can the state of mutual benefit be maintained. Even in human affairs, partnerships for mutual benefit are not so easily kept up, in spite of men being endowed with intelligence and so being able to grasp the meaning of such a relation. But in lower organisms, there is no such comprehension to help keep the relationship going. Mutual partnerships are adaptations as blindly entered into and as unconsciously brought about as any others. They work by virtue of complicated physical and chemical adjustments between the two partners and between the whole partnership and its environment; alter that adjustment, and the partnership may dissolve, as blindly and automatically as it was entered into. Wells, Herbert George, Julian S. Huxley, and George Philip Wells
There is a virtually universal conviction that the constitutional rights of the People and the powers of the State exist along an axial spectrum. An increase in one means a diminution of the other. On this spectrum we imagine a needle oscillating between two poles, moving toward the pole of the State’s power in times of national emergency or toward the pole of the People’s liberty in times of tranquility. . . . A corollary to this conviction is the widely held belief that intelligence and law enforcement agencies constitute a threat to civil liberties. (…) If we are to protect our civil rights and civil liberties against such threats, the aggressive use of informants, surveillance, wiretaps, searches, interrogations, and even group-based profiling must be measured not only against the liberties these practices constrict, but also with respect to the liberties they may protect. (…) the question here, in the Wars against Terror as with any discussion to prosecute a war, becomes: Are the rights of the People greater or lesser than they would otherwise have been if the decision to go to war had not been taken? It is obvious, but no less a half-truth for being obvious, that the rights of the British peoplewere less in 1940 than in 1936, owing to the decision of their government to oppose Nazi aggression in Europe. The appropriate analysis, however, asks whether the rights of the British were less in 1940, not than they were in 1936, but than they would have been in 1940 if their government had decided to give Hitler a free hand in Europe. Philip Bobbit
B. Franklin n’affirmait rien de ce que nous pensons lorsque nous citons ses mots. Ils apparaissent originellement dans une lettre de 1755 que B. Franklin est censé avoir écrit au nom de l’Assemblée de Pennsylvanie à l’intention du gouverneur colonial durant la Guerre de Conquête. La lettre était une salve dans la lutte de pouvoir entre le gouverneur et l’Assemblée à propos du financement de la sécurité à la frontière, alors que l’Assemblée souhaitait taxer les terres de la famille Penn, qui gouvernait la Pennsylvanie de loin, de manière à lever des fonds pour la défense contre les attaques des Français et des Indiens. À la demande de la famille, le gouverneur émit son veto contre les actions de l’Assemblée. Donc pour commencer, B. Franklin n’écrivait pas dans la situation d’un sujet à qui il serait demandé de céder sa liberté à un gouvernement, mais en sa qualité de législateur à qui il est demandé de renoncer à son pouvoir de taxer des terres théoriquement sous sa juridiction. En d’autres termes, la « liberté essentielle » à laquelle se réfère B. Franklin n’est pas ce à quoi nous nous référons aujourd’hui à propos des libertés civiles mais, plutôt, au droit de l’auto-gouvernance d’un corps législatif dans l’intérêt de la sécurité collective. De plus, l’« [obtention] d’une petite sécurité temporaire » que récrimine B. Franklin n’est pas la cession d’un pouvoir à un gouvernement Leviathan en échange de quelque promesse de protection envers une menace extérieure ; car dans la lettre de B. Franklin, le mot « acquérir » ne semble pas être une métaphore. En insistant pour assujettir les terres Penn aux impôts, l’Assemblée était accusée par le gouverneur de bloquer l’affectation des fonds pour la défense de la frontière — ce qui justifiait ainsi son intervention. Par ailleurs, la famille Penn offrit plus tard de l’argent pour la défense de la frontière aussi longtemps que l’Assemblée voulait reconnaître qu’elle n’avait pas le pouvoir de taxer ses terres. B. Franklin a donc contesté le choix qui s’imposait au corps législatif, entre d’un côté être capable de rassembler des fonds pour défendre la frontière et, de l’autre, conserver son droit à l’auto-gouvernance — et il critiqua le gouverneur d’avoir suggéré qu’on devait être prêt à renoncer au second pour obtenir le premier. En somme, B. Franklin n’évoquait pas la tension entre le pouvoir du gouvernement et la liberté individuelle. Il faisait plutôt référence à l’auto-gouvernance efficace au service de la sécurité en tant que liberté même, réfractaire à la marchandisation. Nonobstant la manière dont la citation est arrivée jusqu’à nous, B. Franklin conçevait sur le même plan les droits à la liberté et à la sécurité de la Pennsylvanie. Benjamin Wittes
The balance metaphor lives, paradoxically enough, even in our attempts to reject it. Opponents of new security measures will often vocally eschew the balance metaphor — insisting that we can be both “safe and free” or, as President Obama put it in his inaugural address, that we can “reject as false the choice  between our safety and our ideals.” (…) Indeed, the idea that we retain security by holding fast to our ideals, not by compromising on them, is a recurrent theme in Obama’s rhetoric — and in a lot of rhetoric on the political Left. Yet in these very attempts to reject a “choice” between the two goods and to assert their  congruence, Obama tends to end up describing the very balancing he seems to reject. The balance metaphor has a way of rising out of the ashes of its very rejection. The image of balance arises especially vividly in the context of surveillance, where every augmentation of government power is said to come at some cost to liberty. The relationship between surveillance and liberty has taken on special importance as the internet has continued its exponential growth and as personal data concerning individuals has proliferated. The question of how aggressively governments can police and monitor the use of communications and other technological architectures has necessarily arisen alongside these platforms — with the balance metaphor invariably hovering over the discussion. Proponents of more aggressive surveillance justify such steps as necessary and imposing only allowable costs in light of some compelling governmental or societal security need. Opponents criticize them as excessive enhancements of governmental power, which we take at the expense of freedom or privacy. We seldom stop and ask the question of whether and when our surveillance programs are really coming at the expense of liberty at all; or whether the relationship might be more complicated than that — indeed, whether some of these programs might even enhance liberty. (…) In place of balance, I wish to propose a different, more complicated, metaphor, one drawn not from the scales of justice but from evolutionary biology — albeit from an archaic source in that field. We should think of liberty and security, I shall argue, as existing in a kind of a “hostile symbiosis” with one another — that is, mutually dependent and yet also, under certain circumstances, mutually threatening. This vision of the relationship offers greater analytical clarity than does the balance metaphor. As we shall see, it also offers an important degree of policy guidance as to what sort of enhancements of government security powers will and will not threaten liberty. (….) Having opened this paper with a famed quotation on the liberty-security relationship that, in context, means something very different from the meaning its many quoters assume, let me conclude with another: Justice Robert Jackson’s warning that “There is danger that, if the [Supreme] Court does not temper its doctrinaire logic with a little practical wisdom, it will convert the constitutional Bill of Rights into a suicide pact.” Jackson’s quotation is often cited as a kind of flip side of Franklin’s — with Franklin assumed to have been warning that one should not give up liberty in the name of security and Jackson assumed to have been warning conversely that one protects liberty too strongly at great risk to security. The trouble is that just as Franklin was saying something else entirely, Jackson was not saying anything this crude either — which is probably why the rest of his remarkable passage tends to get left out of the quotation (…) In other words, like Franklin, Jackson was actually denying a stark balancing of liberty interests and security interests and asserting an essential congruence between them. He was, in fact, critiquing the court for assuming that allowing the government leeway would necessarily come at the expense of meaningful freedom. His critique of the court was that by denying authorities the ability to maintain minimal conditions of order, it was empowering people who disbelieved in both freedom and order. The suicide pact to which he referred was the choice of anarchy with neither liberty nor security over a regime of ordered freedom. That’s actually much more similar to than different from what Franklin was asking for two hundred years earlier. Both were, after all, arguing for the ability of local democratic communities to protect their security — and liberty — through reasonable self-government. First Amendment law has long since passed by Jackson’s specific point about what sort of utterances should and should not trigger liability for their propensity to cause violence. But his larger point stands. In the hostile symbiosis between liberty and security, one doesn’t maximize one partner at the other’s expense. They are locked together — embracing, choking, supporting each other, endangering each other. The doctrinaire embrace of one to the other’s detriment will always ultimately disserve both. Benjamin Wittes
Nous sommes au début du XXe siècle, au cœur de cette période que nombre d’éco­nomistes qualifient de « première mon­dialisation», une période d’expansion du commerce et d’intensification des échanges de capitaux. Jamais les liens économiques entre la France et l’Alle­magne n’ont été aussi importants. La guerre est donc devenue impossible où, si par malheur, elle éclatait, elle ne pour­rait qu’être brève. C’est juste du bon sens nous sommes tellement civilisés et nous avons tellement besoin les uns des autres ! La thèse est en vogue ; elle conduit, du moins jusqu’en 1910, à un affaiblissement de la défense française. La France est elle-aussi aujourd’hui frappée du syndrome de Norman Angell, cet homme politique britannique qui, dans sa Grande illusion, développe la thèse fallacieuse de la paix par l’impé­ratif économique ? En 1945, 80 millions de morts plus tard, après le double suicide collectif d’une partie de l’humanité, le bon sens revient, tel que Freud l’avait exprimé quelques décennies auparavant « On ne peut pas guérir l’homme de la guerre.» Nous devons remercier l’Europe. Sincèrement. Parce que l’idée même de l’Europe a donné aux peuples européens soixante-dix ans de paix, ce qui n’était ja­mais arrivé dans l’Histoire. Mais nous devons désormais nous réveiller de ce rêve parce qu’il porte désormais en lui le germe même de sa mort. Le rêve européen, c’est de croire qu’il est universel, c’est de croire qu’il est l’idéal qui dépasse les autres et étouffe toutes les vieilles raisons de la guerre – toujours les mêmes depuis que Thucydite les recensaient: la peur, l’honneur et l’intérêt, c’est de croire que les ressources du monde sont pour tous infinies comme elles semblent l’être pour nous. Le rêve européen, c’est de croire qu’il fait tache d’huile. Et bien non : il s’arrête à nos limes au-delà desquelles force est désormais de reconnaître que notre civilisation n’a pas eu les effets escomptés, au-delà desquelles la barbarie existe dans ses formes les plus obscènes ! Le rêve européen est par lui-même une Grande Illusion. La paix européenne n’a pas tué la guerre, loin de là, mais elle a donné aux Européens – et particulièrement aux Français si bien protégés du monde extérieur au bout de la péninsule Europe – l’idée qu’elle l’était.Et donc que les dépenses liées à la guerre, les dépenses de défense étaient au mieux inutiles, au pire illégitimes. À quoi peut bien servir de conserver une défense solide puisque, d’évidence, la guerre ne menace plus et que nous sommes protégés ? Général Vincent Desportes
It really is the case that the character of presidents shape their policy. And when you read the interview a second time, you realize that the driving force isn’t Obama’s worldview on foreign policy. It’s Obama himself. And in particular, there’s one consistent theme, whatever issue or trouble spot you’re talking about: It’s somebody else’s fault. (…) None of these viewpoints are indefensible on their own merits, and all of them have at least a grain of truth in them (except for the last one). But together, they paint quite the picture — of someone disconnected from reality and sure of his own perfection. (…) there’s always been something grating and, at the end of the day, unseemly, about Obama’s performance of himself as The Most Thoughtful Man in Washington. Obama came to national prominence vowing to heal our partisan divide. He did it through a rhetorical style that can be summed up as « I have understood you. » He was so good at making speeches where he could restate opponents’ views that they thought he really could see things from their own perspective; only later did people catch on that the whole sentence is « I have understood you, but I’m not going to budge. » (…) In a similar way, Obama’s performance of his own thoughtfulness and rumination becomes unbearable once you realize that he will turn around thoughts in his head, but never end up changing them. There’s an almost dizzying feeling when you realize something you thought was profound turns out to be incredibly shallow. (…) The cake is taken by the part of the piece that drove the most headlines: Obama’s statement that he was « very proud » of one of the most indefensible moments in his presidency, the moment when he refused to enforce his « red line » in Syria and stood by while Assad gassed his own people. (…) Nevermind the merits of the action. Why is Obama proud of his decision? Because it had the best outcome? No, because of the way he thought through the decision. Obama thinks his decision was good because of the way he reached it. The most salient aspect of the decision is not how it affected millions of Syrians, or the international norm against the use of weapons of mass destruction in warfare (and the credibility of the United States as the lone superpower and guarantor of international norms writ large), with incalculable potential ripple effects, it is how the whole thing played out in the theater that is the mind of Barack Obama. Pascal-Emmanuel Gobry

Attention: un angélisme peut en cacher un autre !

A l’heure où obsédé par son fameux héritage dans les derniers mois de son deuxième et dernier mandat …

Un leader du monde libre aux accents messianiques mutiplie les danses avec les dictateurs

Comme, en ce vendredi saint et entre un pas de tango et une absolution du communisme, les gestes de repentance

Pendant qu’entre le laissez venir à moi les petits migrants de son homologue allemande en novembre dernier, la bénédiction par le pape François de l’invasion arabe qui en a résulté et les légions d’honneur aux décapiteurs de Ryad, l’Europe paie à nouveau au prix fort l’irresponsabilité de ses dirigeants et se voit livrée aux pires chantages  du maitre du double langage turc  …

Comment ne pas repenser, suite au dernier d’une série d’entretiens que le président américain vient d’accorder au magazine The Atlantic

Où il se vante notamment d’avoir finalement rompu avec le « manuel de stratégie de Washington », abandonnant, après l’Irak il y a cinq ans, la Syrie au chaos que l’on sait …

A la thèse qui avait assuré il y a un siècle à la veille de la première des Grandes guerres son éternelle place dans l’histoire au si bien nommé économiste britannique Norman Angell …

A savoir, sous un titre qui donnera à Renoir l’un des ses plus grands chefs d’oeuvre, celle de la futilité de toute guerre … ?

The All-Spock-No-Kirk President
Obama talks foreign policy—revealing that he misunderstands the office he occupies.
William A. Galston
WSJ
March 15, 2016

Sen. Marco Rubio has argued repeatedly that President Obama “knows exactly what he’s doing.” Mr. Rubio does not intend that as a compliment. Now, thanks to a remarkable series of presidential interviews with Jeffrey Goldberg, we see that the Florida senator is correct, at least when it comes to foreign policy. The real issue is how we and future historians will judge Mr. Obama’s world view and the policies it undergirds.

In a striking phrase, Mr. Goldberg characterizes the president as a “Hobbesian optimist.” On the one hand, Mr. Goldberg says, Mr. Obama has a “tragic realist’s understanding of sin, cowardice, and corruption, and a Hobbesian appreciation of how fear shapes human behavior.” On the other, he “consistently . . . professes optimism that the world is bending toward justice.”

The question is whether Hobbesian optimism is a remarkable synthesis of apparent opposites or an elegant oxymoron. If you genuinely believe, as did theologian Reinhold Niebuhr, whom President Obama admires, that original sin is “the only empirically verifiable doctrine of the Christian faith,” then you cannot believe that human nature progresses toward justice. At most you can hope that our species gradually becomes wiser about institutional arrangements that constrain the evils of which we are capable.

History has been cruel to many such hopes. In 1910, the British journalist and politician Norman Angell published “The Great Illusion,” a book arguing that the integration of European economies had grown to an extent that rendered war among them futile and self-defeating. In 1920, the League of Nations was designed to preserve the peace in the aftermath of the “war to end all wars.”

More recently, the European Union was supposed to create inexorable momentum toward ever greater prosperity and solidarity throughout a continent dedicated to democracy and human rights. Against this backdrop, we cannot know whether the Middle Eastern “tribalism” that Mr. Obama deplores is an atavism or a harbinger.

Consistent with his progressivist understanding of history, the president offers a strong defense of what we have come to call soft power: “Diplomacy and technocrats and bureaucrats . . . are helping to keep America safe.” He is right, but he carries the point much too far. “Real power,” he asserts, means that “you can get what you want without having to exert violence.” Not so; military power is just as real as diplomatic and economic power, and sometimes it is the only thing than can work. Unlike Vladimir Putin, Mr. Obama has consistently ignored the ways in which the military balance on the ground shapes what is diplomatically possible.

Progressives typically think of themselves as rationalists, and Mr. Obama is no exception. He prides himself on his ability to maintain a stance of cool, impartial reflection even when others are succumbing to emotion and prejudice. According to Mr. Goldberg, the president frequently reminds his staff that “terrorism takes far fewer lives in America than handguns, car accidents, and falls in bathtubs.” This is true enough, but one wonders whether it is the right way for someone in Mr. Obama’s position to approach the issue.

His advisers are said to worry that their boss will seem “insensitive to the fears of the American people.” And well they might, because many Americans experience his dispassion in precisely that manner. In the one moment of presidential self-criticism Mr. Goldberg reveals in his lengthy Atlantic article, Mr. Obama reflects that “there are times where I have not been attentive enough to feelings and emotions and politics in communicating what we’re doing.” Regrettably, the all-Spock-no-Kirk formula has had the effect of vacating political space now being seized by its antithesis.

I was surprised (perhaps I should not have been) by Mr. Goldberg’s report that the president “secretly disdains” the Washington foreign-policy establishment. Mr. Obama seems to believe that because he was right about Iraq while most of the establishment was wrong, it follows that he will be right in every other instance of disagreement.

But not all conventional wisdom is false, just because it is widely held. Credibility is important, for example. Saying one thing and then doing another has consequences.

If Mr. Goldberg’s narrative is accurate, the president’s announcement of a “red line” against the use of chemical weapons by Syria’s president surprised his advisers, including the secretary of defense. And when he announced that there would be no attack without prior congressional authorization, his senior aides—including his national security adviser and his secretary of state—were shocked, as were the leaders of our closest allies throughout the world.

These events exemplify a sentiment that pervades Mr. Goldberg’s entire article—Mr. Obama’s belief that the conduct of foreign policy involves little more than correct judgments by the president. This is a fundamental misunderstanding of the office he occupies. Our greatest presidents have understood that a sustainable foreign policy requires persuasion directed to political and intellectual elites and, most important, to the American people.

In an era characterized by deep distrust of government, Mr. Obama’s failure to take public explanation seriously stands out in high relief.

Voir encore:

The Clueless Presidency
Stephen Hayward
Powerline
March 16, 2016

If you cast your mind back to 1979 or so, one of the signs that Jimmy Carter was washed up was a long cover story in The Atlantic by James Fallows, who had been one of Carter’s speechwriters, called “The Passionless Presidency.” “[T]here was a mystery to be explained about Jimmy Carter,” Fallows wrote, “the contrast between the promise and popularity of his first months in office and the disappointment so widely felt later on.”

I’ve been waiting for someone on the center-left like Fallows to write a similar long-form treatment of what’s wrong with Obama for a long while now. I think we have a short version of it today from Bill Galston in the Wall Street Journal. Galston is a smart, moderate liberal. (The fact that he’s said nice things about me—see below— does not affect my judgment at all! No! It doesn’t!)

Galston’s column today, “The All-Spock-No-Kirk President” (here’s a Google portal for non-WSJ subscribers), is the rough equivalent of the old Fallows piece. Galston, who was a student of political philosophy with Allan Bloom among others, is clearly appalled by Obama’s naïvete, if you read carefully between the lines here (heh—an inside joke), especially the thought that Obama is a “Hobbesian optimist,” as revealed in the now notorious Jeffrey Goldberg interview from last week:

The question is whether Hobbesian optimism is a remarkable synthesis of apparent opposites or an elegant oxymoron. If you genuinely believe, as did theologian Reinhold Niebuhr, whom President Obama admires, that original sin is “the only empirically verifiable doctrine of the Christian faith,” then you cannot believe that human nature progresses toward justice. At most you can hope that our species gradually becomes wiser about institutional arrangements that constrain the evils of which we are capable.

History has been cruel to many such hopes. In 1910, the British journalist and politician Norman Angell published “The Great Illusion,” a book arguing that the integration of European economies had grown to an extent that rendered war among them futile and self-defeating. In 1920, the League of Nations was designed to preserve the peace in the aftermath of the “war to end all wars.” . . .

Consistent with his progressivist understanding of history, the president offers a strong defense of what we have come to call soft power: “Diplomacy and technocrats and bureaucrats . . . are helping to keep America safe.” He is right, but he carries the point much too far. “Real power,” he asserts, means that “you can get what you want without having to exert violence.” Not so; military power is just as real as diplomatic and economic power, and sometimes it is the only thing than can work. Unlike Vladimir Putin, Mr. Obama has consistently ignored the ways in which the military balance on the ground shapes what is diplomatically possible.
Galston’s final judgment is:

In an era characterized by deep distrust of government, Mr. Obama’s failure to take public explanation seriously stands out in high relief.

Welcome back to the “passionless presidency.” Except that Mr. Obama’s real passion was to move the country left, at which he has had some success.

LE SYNDROME DE NORMAN ANGELL

Le général Vincent Desportes dénonce ici l’utopie de l’Europe qui la conduit à dés­armer alors que la guerre est loin d’être morte.
Eté 2015

Nous sommes au début du XXe siècle, au cœur de cette période que nombre d’éco­nomistes qualifient de « première mon­dialisation», une période d’expansion du commerce et d’intensification des échanges de capitaux. Jamais les liens économiques entre la France et l’Alle­magne n’ont été aussi importants. La guerre est donc devenue impossible où, si par malheur, elle éclatait, elle ne pour­rait qu’être brève. C’est juste du bon sens nous sommes tellement civilisés et nous avons tellement besoin les uns des autres ! La thèse est en vogue ; elle conduit, du moins jusqu’en 1910, à un affaiblissement de la défense française.

La France est elle-aussi aujourd’hui frappée du syndrome de Norman Angell, cet homme politique britannique qui, dans sa Grande illusion, développe la thèse fallacieuse de la paix par l’impé­ratif économique ? En 1945, 80 millions de morts plus tard, après le double suicide collectif d’une partie de l’humanité, le bon sens revient, tel que Freud l’avait exprimé quelques décennies auparavant « On ne peut pas guérir l’homme de la guerre.»

Nous devons remercier l’Europe. Sincèrement. Parce que l’idée même de l’Europe a donné aux peuples européens soixante-dix ans de paix, ce qui n’était ja­mais arrivé dans l’Histoire.

Mais nous devons désormais nous réveiller de ce rêve parce qu’il porte désormais en lui le germe même de sa mort. Le rêve européen, c’est de croire qu’il est universel, c’est de croire qu’il est l’idéal qui dépasse les autres et étouffe toutes les vieilles raisons de la guerre – toujours les mêmes depuis que Thucydite les recensaient : la peur, l’honneur et l’intérêt, c’est de croire que les ressources du monde sont pour tous infinies comme elles semblent l’être pour nous. Le rêve européen, c’est de croire qu’il fait tache d’huile. Et bien non : il s’arrête à nos limes au-delà desquelles force est désormais de reconnaître que notre civilisation n’a pas eu les effets escomptés, au-delà desquelles la barbarie existe dans ses formes les plus obscènes !

Le rêve européen est par lui-même une Grande Illusion. La paix européenne n’a pas tué la guerre, loin de là, mais elle a donné aux Européens – et particulièrement aux Français si bien protégés du monde extérieur au bout de la péninsule Europe – l’idée qu’elle l’était. Et donc que les dépenses liées à la guerre, les dépenses de défense étaient au mieux inutiles, au pire illégitimes.

À quoi peut bien servir de conserver une défense solide puisque, d’évidence, la guerre ne menace plus et que nous sommes protégés ?

L’Europe semble être passée au-delà de son « point culminant » – pour reprendre le concept de Clausewitz -, cette ligne immatérielle au-delà de laquelle son idéal l’affaiblit et porte en lui-même le germe de sa mort.

Un récent rapport parlementaire britannique condamnait le «somnambulisme » de l’Europe face aux risques portés par la crise ukrainienne : le mot, hélas, est juste ..

Obama: L’Arabie Saoudite impatiente d’entrainer les États Unis dans des guerres sectaires

Intellivoire

10 mars 2016

Le président Barack Obama estime que l’Arabie saoudite,  a besoin d’apprendre à «partager» la région avec son ennemi juré, l’Iran, et que les deux pays sont  coupables d’avoir alimenté des guerres par procuration en Syrie, en Irak et au Yémen.

« La concurrence entre les Saoudiens et les Iraniens, a contribué à alimenter les guerres par procuration et le chaos en Syrie et en Irak et au Yémen, nous oblige à dire à nos amis, ainsi qu’aux Iraniens, qu’ils ont besoin de trouver une voie efficace pour partager la région et instituer une sorte de paix froide « , a déclaré Obama

Dans une série d’entretiens avec le magazine Atlantic qui a été publiée jeudi, Obama a déclaré qu’un certain nombre d’alliés américains dans le golfe Persique – ainsi qu’en Europe -sont des  «profiteurs  »  qui sont impatients d’entrainer les  Etats-Unis dans des conflits sectaires qui ne sont pas nécessairement liés aux  intérêts américains.

Il a affiché peu de sympathie pour les Saoudiens, qui se sont dit menacés par l’accord nucléaire conclu avec Iran. Au cours de l’interview avec Jeffrey Goldberg, correspondant national du magazine, Obama a déclaré que les Saoudiens « ont besoin de trouver un mécanisme efficace pour partager la région et instituer une sorte de paix froide ». S’exprimant sur l’idée de les soutenir contre l’Iran, le président a déclaré “cela signifierait que nous devons intervenir et utiliser notre pouvoir militaire pour régler des comptes.  Et cela ne serait pas dans l’intérêt des États-Unis, ni du Moyen-Orient. »

« Vous avez des pays qui ne parviennent pas à fournir la prospérité et des opportunités à leurs peuples. Vous avez une violence, l’idéologie extrémiste, ou des idéologies, qui sont diffusées à volonté sur les médias sociaux », at-il dit. « Vous avez des pays qui ont très peu de traditions civiques, de sorte que lorsque les régimes autocratiques commencent à s’effriter, le seul principe d’organisation qui reste est le sectarisme  »

La frustration d’Obama avec une grande partie du monde arabe n’est pas nouvelle, mais rarement elle a été si brutale. Il a inscrit ses observations dans le cadre de sa stratégie pour extraire les États-Unis du bourbier sanglant du Moyen-Orient afin que la nation puisse se concentrer sur les parties les plus prometteuses, à croissance plus rapide du monde, comme l’Asie et l’Amérique latine.

Obama a également déclaré que son soutien à l’intervention militaire de l’Otan en Libye avait été une « erreur », en partie à cause de son jugement erroné sur le fait que la Grande-Bretagne et la France allaient fournir plus de soutien à l’opération. Il a défendu son refus de ne pas appliquer sa propre ligne rouge contre le président syrien, Bachar el-Assad.

« Il y a un manuel de stratégie à Washington que les présidents sont censés utiliser », a déclaré Obama. « Et le manuel de stratégie prescrit des réponses aux différents événements, et ces réponses ont tendance à être des réponses militarisées. »

Ce consensus, selon le Président Obama peut conduire à de mauvaises décisions. « Au milieu d’un défi international comme la Syrie, » at-il dit, « vous êtes jugé sévèrement si vous ne suivez pas le manuel de stratégie, même s’il y a de bonnes raisons. »

Obama a aussi commenté sa décision d’annuler les frappes militaires annoncées contre la Syrie. « Je suis très fier de ce moment, » tout en mentionnant « Le poids écrasant de la sagesse conventionnelle et la machinerie de notre appareil de sécurité nationale était aller assez loin. » «La perception était que ma crédibilité était en jeu, que la crédibilité de l’Amérique était en jeu » . « Et donc pour moi d’appuyer sur le bouton arrêt à ce moment-là, je le savais, me coûterait cher politiquement », at-il ajouté. «Le fait que je pouvais me débarrasser des pressions immédiates et réfléchir sur ce qui  était dans l’intérêt de l’Amérique, non seulement à l’égard de la Syrie, mais aussi à l’égard de notre démocratie, a été une décision très difficile – et je crois que finalement, ce fut la bonne décision à prendre « , at-il poursuivi. Selon Obama , Ce fut le moment qu’ il croit  avoir finalement rompu avec le « manuel de stratégie de Washington. »

« Je suppose que vous pourriez me qualifier de réaliste qui croit que nous ne pouvons pas soulager toute la misère du monde », at-il dit. Obama s’est décrit comme un internationaliste et un idéaliste. Par-dessus tout, Obama est apparu fatigué des demandes constantes et les attentes placées sur les États-Unis. . . « Les profiteurs m’exaspèrent » a-t-il dit .

Il a mis la France et la Grande-Bretagne dans cette catégorie, tout au moins dans le cadre  l’opération en Libye. Le Premier ministre David Cameron, de la Grande-Bretagne, at-il dit, était distrait par d’autres questions, alors que le président Nicolas Sarkozy de France « voulait se vanter de sa campagne aérienne, en dépit du fait que nous avions neutralisé les défenses aériennes. »

Voir également:

Victor Davis Hanson
April 14, 2015
His foreign-policy errors result not from incompetence but from a conscious agenda. Lots of questions arise about the muddled foreign policy of the Obama administration. Critics suggest that America’s friends have now become enemies, and enemies friends. Others cite incompetence and naïveté rather than deliberate agendas as the cause of American decline, and of growing global chaos from Libya to Ukraine. But, in fact, there is a predictable pattern to Obama’s foreign policy. The president has an adolescent, romantic view of professed revolutionary societies and anti-Western poseurs — and of his own ability uniquely to reach out and win them over. In the most superficial sense, Obama demonstrates his empathy for supposedly revolutionary figures of the non-Western world through gratuitous, often silly remarks about Christianity and Western colonial excesses, past and present. He apologizes with talk of our “own dark periods” and warns of past U.S. “dictating”; he contextualizes; he ankle-bites the very culture he grew up and thrived in, as if he can unapologetically and without guilt enjoy the West’s largesse only by deriding its history and values.
In lieu of reading or speaking a foreign language, or knowing much about geography (Austrians speak Austrian, the death camps were Polish, the Indian Ocean Maldives are the politically correct name of the Falklands, cities along the U.S. Atlantic Coast are Gulf ports, etc.), Obama adopts, in the manner of a with-it English professor, hokey accentuation to suggest an in-the-know fides anytime he refers to the Taliban, Pakistan, or Teheran. Reminiscent of college naïfs with dorm-room posters of Che Guevara, Obama mythologizes about the underappreciated multicultural “Other” that did everything from fuel the Western Renaissance and Enlightenment to critique Christian excesses during the Inquisition. In truth, what he delivers is only a smoother and more refined version of Al Sharpton’s incoherent historical riff on “astrology” and “Greek homos.” Obama refuses to concede that Islam can become a catalyst for radical killers and terrorists, and he has a starry-eyed crush on those who strike anti-Western poses and have turned their societies upside down on behalf of the proverbial people. Keep that in mind, and it makes sense that, during the Egyptian turmoil, Obama was intent on ousting the pro-Western kleptocrat Hosni Mubarak and investing in the Muslim Brotherhood, despite the dark anti-democratic history of Mohamed Morsi and the Brothers and their agenda of Islamicizing the most populous country in the Arab world. For Obama, such zealotry is evidence of their legitimacy and the justice of their efforts to overturn the established hierarchies of old Egypt. Moammar Qaddafi was a monster and a thug. But in fear both of radical Islamists and of the implications for Libya of the Western military action in Iraq and Afghanistan, and eager to have Western knowhow rehabilitate his ailing oil and gas industry, he had reached out to the West and ceased his support for international terrorists. But ridding Libya of the cartoonish and geriatric Qaddafi and allowing it to be overrun by stern revolutionary Islamists was again in tune with Obama’s rose-colored view of the Middle East. One of the many reasons why Obama pulled all U.S. troops out of a stable and secure Iraq at the end of 2011 was that its democracy was, in his eyes, tainted by its American birthing and its associations with George W. Bush. Such a hazy belief that Western influence and power are undeserved and inordinate made it initially impossible for Obama to condemn ISIS as growing and dangerous rather than dismiss it as “jayvees.” Putin perhaps should study Iran’s PR effort and its aggression in Lebanon and Yemen. If he would only cut out the guns, tigers, and “macho shtick,” and instead mouth shibboleths about the oppressed minorities in Crimea and Ukraine and the need for revolutionary fairness, he might be reset yet again. His crimes were not so much naked invasions of his neighbors, as aggression in the most un-Iranian fashion of a right-wing kleptocrat and thug. Again, nothing Putin has done is all that different from what Iran did in Iraq, Lebanon, Syria, and Yemen.
No one could quite figure out why Obama bragged of his “special relationship” with Turkey’s prime minister Recep Erdogan. Erdogan, after all, is systematically destroying free expression in Turkey. He has bragged that he got off the bus of democracy when he no longer found any utility in it — and he has openly romanticized the Ottoman imperialists. A once-staunch NATO ally, Turkey has turned into a virulently anti-Israeli and anti-American society that has spiked tensions in the eastern Mediterranean with Cyprus, Greece, and Israel. But, again, the redeeming virtue was that Erdogan was taking Turkey in a new and revolutionary direction, trying to massage the Arab Revolution as its spiritual mentor, and becoming point nation in hatred of Israel. In other words, Turkey was churning and evolving, and, for Obama, that apparently was a good thing. Without asking anything in return from Cuba — such as releasing political prisoners or allowing free expression — Obama by executive order is normalizing relations with the Castro brothers, who are allied with fascist Iran, North Korea, and Venezuela. He keeps saying that 50 years of containment have “failed,” as if successfully curbing Cuba’s revolutionary aspirations abroad was a bad thing, and siding with dissidents in its gulags was counterproductive. For Obama, the Castros are authentic anti-colonialists. They perhaps may have broken a few too many eggs to make their egalitarian omelets, but their regime is certainly preferable to what is envisioned by loud Cuban exiles in America or troublemakers like imprisoned Cuban refuseniks. When the aging Nicaraguan Communist Daniel Ortega — of $3,000 Manhattan sunglasses fame — dressed Obama down in a 50-minute rant about Yanqui imperialism and neo-colonialism, Obama offered a lame, “I’m grateful that President Ortega did not blame me for things that happened when I was three months old.” Note the message: The problem was not Ortega’s conspiracist diatribe, or his scapegoating the United States for his own self-inflicted pathologies. Ortega’s error was instead having the audacity to suggest that Obama, an American, was guilty by association. Obama thus corrected him only in the sense that the current American president was too young to have abetted American sin, not that America was not sinful. A more savvy Raul Castro, who unleashed another rambling rant reminiscent of Ortega’s, at least made it a point to exempt Obama from association with all his usual anti-American targets. Keep in mind this juvenile view of the revolutionary non-West, and there is a clarity of sorts in American foreign policy. Honduran leftist president Manuel Zelaya, when he tried to overturn the constitution and earned the wrath of the Honduran Supreme Court, the military, and the National Congress, nonetheless won the support of the Obama administration.

For Obama, in the struggle between the Palestinian Authority and Israel, Israel is a Westernized colonial construct and a proponent of Western neo-liberal capitalism. The PA and Hamas, in contrast, are seen both as the downtrodden in need of community-organizing help and as authentic peoples whose miseries are not self-induced and the wages of tribalism, statism, autocracy, fundamentalism, misogyny, and anti-Semitism, but rather the results of Israeli occupation, colonialism, and imperialism. Obama may not articulate this publicly, but these are the assumptions that explain his periodic blasts against Netanyahu and his silence about the autocratic Palestinian Authority and the murderous Hamas. In such a landscape, the current Iranian talks make perfect sense. Obama was in no mood in the spring of 2009 to vocally support a million, pro-Western Iranian dissidents who took to the streets in anger over the theocracy’s rigged elections, calling for transparency and human rights. He snubbed them as if they were neoconservative democracy zealots. In his eyes, their false consciousness did not allow them to fully appreciate their own suffering at the hands of past American imperialists. In Obama’s worldview, the Iranian mullahs came to power through revolution and were thus far more authentic anti-Western radicals, with whom only someone like Obama — prepped by the Harvard Law Review, Chicago organizing, the Rev. Jeremiah Wright’s pulpit, and the most liberal voting record during a brief stint in the U.S. Senate — could empathize and negotiate. Why would Iranian idealists and democrats be foolish enough to spoil Obama’s unique diplomatic gymnastics? Traditional analyses deconstruct the Obama administration’s negotiations over Iran’s nuclear program and are aghast at the naïveté — no stop to ongoing uranium enrichment, no open or surprise inspections, no conditions to be met before sanctions are scaled back, no prohibitions against the marriage of nuclear-weapon technology and intercontinental-missile development. But that is to misunderstand the Obama worldview. He is less worried about a nuclear Iran and what it will do to a mostly pro-Western Gulf or Israel, or to other traditional U.S. interests, than about the difficulties he faces in bringing Iran back into the family of nations as an authentic revolutionary force that will school the West on regional justice. (“There’s incredible talent and resources and sophistication inside of Iran, and it would be a very successful regional power that was also abiding by international norms and international rules, and that would be good for everybody.”) Iran will assume its natural revolutionary role as regional power broker in the Middle East; and, almost alone, it is not beholden to any Western power. In some sense, Obama views the rest of the world in the same way as he views America: a rigged order in which the oppressed who speak truth to power are systematically mischaracterized and alienated — and in need of an empathetic voice on the side of overdue revolutionary accounting. The chief danger in Obama’s romantic view of revolutionary societies is that nothing in their histories suggests that these regimes will ever cease aggression or adopt internal reforms. Cuba will still stir up revolution in Latin America and ally itself with anti-American regimes. Iran will still subsidize Hezbollah and Hamas — and, soon, in the fashion of a nuclear power. Turkey will still try to carve out Mediterranean and Middle Eastern influence at someone else’s expense and destroy secular traditions. And one-election, one-time Islamic movements will still attempt to set up theocracies the moment they snatch power. And at no point does Obama ever empathize with thousands of dissidents rotting in Cuban and Palestinian jails, or homosexuals and feminists persecuted in Iran or journalists in Turkey. The only distinction between these illiberal movements and the unromantic Putin’s Russia is their more wily professions of revolutionary fervor, which apparently have fooled or captivated the Obama administration. — NRO contributor Victor Davis Hanson is a senior fellow at the Hoover Institution and the author, most recently, of The Savior Generals.

AFP
24 Mar 2016

Pour la première fois, un président des Etats-Unis rend hommage aux victimes de la dictature militaire, qui a fait régner la terreur de 1976 à 1983: Barack Obama se recueille jeudi au Parc de la mémoire de Buenos Aires.

La visite d’Obama coïncide avec les 40 ans du coup d’Etat du 24 mars 1976, difficile à avaler pour les militants anti-dictature. La controverse a été apaisée par une promesse de la Maison-Blanche d’ouvrir des archives de la CIA et de l’armée américaine sur cette période sombre de l’histoire du pays sud-américain.

Pensant que les militaires étaient le meilleur rempart contre l’avancée de mouvements de gauche, Washington a soutenu de nombreuses dictatures en Amérique latine, et en Argentine, avant que le démocrate Jimmy Carter imprime un virage démocratique.

Mercredi, Barack Obama n’a pas explicitement fait de mea culpa, demandé pardon ou admis le lien de son pays avec la dictature.

Il a cependant souligné que l’époque des changements forcés était révolue, que les Etats-Unis, n’étaient « pas à court d’autocritique » et dit préférer « la démocratie à la dictature ».

Au Parc de la mémoire, la liste des noms des personnes tuées ou portées disparues est interminable pour l’année 1976, année d’une répression.

Au total, près de 9.000 noms sont gravés sur les murs du Parc de la Mémoire, qui borde l’estuaire du Rio de la Plata, où des opposants ont été jetés, parfois vivants, depuis des avions militaires.

– Epilogue dans les Andes –

Lors de la précédente visite d’un chef d’Etat américain à Buenos Aires, Bill Clinton en 1997, la question de la dictature n’était pas au programme de la visite. Les militaires bénéficiaient à l’époque d’une loi d’amnistie.

Depuis, les ex-présidents Nestor et Cristina Kirchner ont imposé en Argentine un devoir de mémoire. Ils ont été jugés depuis, et des centaines purgent actuellement des peines de prison.

Le président des Etats-Unis Barack Obama (à gauche) et le président argentin Mauricio Macri lors d’une conférence de presse commune, à Buenos Aires le 23 mars 2016

Avant Obama, le président français François Hollande s’était rendu au Parc de la Mémoire, fin février.

La dictature argentine, la plus sanglante d’Amérique du sud, a duré sept ans. Les deux premières années ont été marquées par la répression féroce de militants de l’ERP ou des Montoneros, deux mouvements de guérilla qui avaient opté pour la lutte armée contre le pouvoir.

La visite officielle se terminera au Parc de la Mémoire. Obama s’envolera à la mi-journée pour Bariloche, dans la Cordillère des Andes, où il a prévu une randonnée en montagne.

Jeudi soir il repartira pour Washington, concluant une visite de quatre jours en Amérique latine, placée sous le signe de la réconciliation.

A Cuba, il a plaidé pour la levée de l’embargo, appelant le Congrès américain dominé par les républicains à rallier sa position, et pour plus de liberté à Cuba, l’île communiste dirigée par les frères Castro depuis 1959.

En Argentine, après douze années d’une présidence qu’il a jugée « anti-américaine », Barack Obama a apporté son soutien au président de centre-droit Mauricio Macri, au pouvoir depuis trois mois, qui a déjà remis l’Argentine sur les rails de l’économie internationale.

Pour le président américain, ces mesures vont permettre à la 3e économie d’Amérique latine de retrouver la croissance, après deux ans de stagnation.

Barack Obama danse un tango lors d’un dîner au centre culturel Kirchner à Buenos Aires, le 23 mars 2016

Mercredi à Buenos Aires, il a bu un maté, l’infusion traditionnelle prisée des Argentins, assisté à un spectacle de tango, mais regretté de ne pas pouvoir rencontrer la vedette du football argentin Lionel Messi.

Lors d’un échange avec de jeunes Argentins, le président américain a conseillé de s’émanciper des doctrines politiques: « Dans le passé, il y avait une division entre droite et gauche, entre capitalisme et communisme ». « Soyez plus pragmatiques, choisissez ce qui fonctionne ».

 

Nos amis autocrates

Courrier international
11/11/2015

Il y a des rencontres parfois inopportunes, souvent gênantes. Celles qui laissent des taches indélébiles dans les mémoires d’un chef d’Etat. Ces dîners avec le diable pour lesquels, en dépit de toutes les longues cuillères utilisées, les démocraties perdent chaque fois un peu de leur éclat. On se souvient de la réception par François Mitterrand du dictateur polonais Wojciech Jaruzelski, en 1985, une visite qui avait“troublé” le Premier ministre de l’époque, Laurent Fabius, ou celle de Fidel Castro, en 1995. Dans les carnets de bal présidentiels, figurent aussi (entre autres) la longue amitié entre la France de Jacques Chirac et Saddam Hussein, l’ancien maître de l’Irak, l’invitation du très contesté président zimbabwéen Robert Mugabe, la tente de Kadhafi plantée dans les jardins de l’hôtel de Marigny, en 2007, ou la venue de Bachar El-Assad au défilé du 14-Juillet, en 2008…

Sans parler de la longue liste des voyages présidentiels dans ces pays où les droits des citoyens sont bafoués mais les contrats commerciaux convoités, comme ceux menés tambour battant par Manuel Valls en Egypte et en Arabie Saoudite début octobre. La chute du mur de Berlin, l’effondrement de l’Union soviétique, le décollage économique de la Chine ou les “printemps arabes” avaient pu donner l’illusion que la démocratie était au coin de la rue. Erreur. Les carrefours de l’Histoire sont jonchés d’embûches.

La montée des peurs et les nouveaux désordres mondiaux incitent aujourd’hui nos régimes à de nouvelles alliances, à de nouveaux compromis. Quitte à être moins regardants sur la qualité de nos amis. Pis, au nom d’une prétendue stabilité, il faudrait non seulement dîner mais aussi passer de petits arrangements avec les autocrates. Mais ce retour à la mode de la realpolitik ne doit pas faire illusion : si celle-ci a pour objet de nous rassurer, elle a aussi ses limites, précisément celles qu’exposait Benjamin Franklin il y a deux siècles et demi : “Ceux qui abandonnent la liberté pour acheter une sécurité temporaire ne méritent ni la liberté ni la sécurité.*”

* Cette phrase datée de 1755 est inscrite sur une plaque du socle de la statue de la Liberté.  

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L’Occident tenté par les despotes

Face à une instabilité grandissante, les Occidentaux semblent prêts à soutenir n’importe quel autocrate au nom de la sécurité. Une stratégie à courte vue, estime l’ancienne responsable de la diplomatie espagnole.

 Ana Palacio
Courrier international
12/11/2015
Autrefois interrogé sur le soutien de l’Amérique au dictateur nicaraguayen Anastasio Somoza, le président Franklin D. Roosevelt aurait dit-on répondu :“Somoza est peut-être un salopard, mais c’est notre salopard.” Qu’il soit authentique ou non, ce trait d’esprit résume l’approche adoptée depuis bien longtemps par l’Occident dans une grande partie du monde – et qui a sous-tendu la politique étrangère américaine tout au long de la guerre froide.

Mais plus récemment, une approche encore plus troublante semble avoir émergé, consistant pour les dirigeants occidentaux à se contenter non pas de leur “propre salopard”, mais tout simplement de n’importe quel salopard en mesure d’imposer une stabilité, quel qu’en soit le prix.

On se serait attendu à ce que l’expérience oriente les dirigeants occidentaux vers une direction opposée. Après tout, les années passant, le clientélisme de la guerre froide s’est révélé loin d’être idéal. En effet, dans bien des situations – chah d’Iran, Lon Nol au Cambodge, Augusto Pinochet au Chili, ou encore Mobutu Sese Seko en république démocratique du Congo, pour ne citer que quelques exemples –, ce choix n’a engendré à long terme qu’insécurité et désordre.

Désespoir

Seulement voilà, nous vivons une époque de désespoir. Incapables de contenir les violences, les souffrances et le chaos qui engloutissent le Moyen-Orient et une partie de l’Afrique du Nord – et dont les conséquences se font de plus en plus ressentir en Europe –, les dirigeants occidentaux retombent aujourd’hui dans le piège de la guerre froide. Ils ne souhaitent plus qu’une seule chose : pouvoir compter sur la présence d’un acteur – et désormais quasiment n’importe qui – capable de faire respecter l’ordre.

C’est sans doute dans le cas de la Syrie que ce désespoir apparaît le plus clairement. Après avoir insisté pendant des années sur le problème que représentait le président syrien Bachar El-Assad, de plus en plus de responsables et stratèges occidentaux estiment finalement qu’il pourrait bien faire partie de la solution – ou du moins participer à une transition.

Le mois dernier, la chancelière allemande Angela Merkel a souligné la nécessité d’intégrer Assad aux discussions sur l’avenir de la Syrie. De même, le secrétaire d’Etat John Kerry et le Premier ministre britannique David Cameron attribuent tous deux un rôle à Assad dans le cadre d’une éventuelle transition. Le Premier ministre espagnol Mariano Rajoy est allé jusqu’à déclarer que le monde devrait“compter sur” Assad dans la lutte contre l’Etat islamique.

Anarchie

Qu’il découle du réalisme ou de la résignation, ce changement d’approche illustre un profond désir de stabilité – désir accentué, notamment en Europe, par l’existence d’un nouveau vide de gouvernance en Libye. Ce même désir a d’ores et déjà conduit l’Occident à soutenir le régime d’Abdel Fattah Al-Sissi en Egypte, sans exercer de véritable pression en direction de réformes de la part du régime.  

Face à un contexte d’anarchie, cet empressement visant l’instauration d’une stabilité par tous les moyens nécessaires est compréhensible. Il s’agit néanmoins d’une pente glissante. Et cette tentation se fonde en réalité sur une fausse dichotomie entre autocratie et instabilité.Bien entendu, les personnalités autoritaires telles que le président russe Vladimir Poutine ont profondément intérêt à promouvoir cette dichotomie. Comme l’a récemment expliqué l’analyste politique bulgare Ivan Krastev, le président Poutine – depuis longtemps allié d’Assad – fait activement valoir l’idée selon laquelle les efforts occidentaux de promotion d’une bonne gouvernance n’auraient conduit qu’à l’instabilité.

Mais la tyrannie n’est jamais véritablement stable, et certainement pas à long terme. Le désir de respect et de dignité humaine – pierre angulaire d’une bonne gouvernance – ne peut être étouffé, et encore moins à l’heure où les populations bénéficient d’un accès sans précédent à l’information via Internet et les technologies mobiles.

Ainsi la bonne gouvernance constitue-t-elle la clé d’une stabilité à long terme.

Cultiver une société civile dynamique

Néanmoins, tout comme la stabilité, la bonne gouvernance ne peut être imposée depuis l’extérieur ; il lui faut se développer de manière organique, et reposer sur les racines solides d’une société.

Cela ne signifie pas que les gouvernements occidentaux ne peuvent agir en la matière. Au contraire, en contribuant à cultiver une société civile dynamique au niveau local et national, les forces externes peuvent jouer un rôle important dans la construction de solides fondations sous-tendant une bonne gouvernance dans les pays en crise.

Le Quartet du dialogue national en Tunisie – groupement d’organisations de la société civile, récompensé cette année par un prix Nobel de la paix – démontre toute l’efficacité que peut produire une société civile énergique dans le soutien à la stabilité. Si elle entend faire réellement la différence dans la stabilisation des régions les plus troublées du monde actuel, la communauté aurait tout intérêt à prendre pour modèle la Tunisie (et à demeurer engagée dans le maintien du cap entrepris par le pays en direction d’une démocratie stable) plutôt que tomber dans le piège des mises en garde formulées par Poutine autour de la Syrie et de la Libye.  

Ana Palacio

Ana Palacio a été ministre des Affaires étrangères de l’Espagne de 2002 à 2004 et première vice-présidente de la Banque mondiale. La tribune ci-dessus a été publiée par la plateforme Project Syndicate, traduite de l’anglais par Martin Morel.

Photos – Obama à Cuba : une visite histo­rique et des vacances fami­liales

Gala
23 mars 2016

Le président améri­cain Barack Obama s’est rendu à Cuba, accom­pa­gné de sa femme, Michelle et de ses deux filles, Sasha et Malia, 14 et 17 ans, pour offi­cia­li­ser la norma­li­sa­tion des rela­tions entre les deux pays. Au cours de ce dépla­ce­ment symbo­lique et histo­rique, la famille Obama est appa­rue plus complice que jamais.

Dès la descente de l’avion prési­den­tiel, ce dimanche 20 mars, les quatre membres de la famille Obama étaient déten­dus et souriant. Leur visite de trois jours à Cuba, censée offi­cia­li­ser le réchauf­fe­ment des rela­tions entre l’île et les Etats-Unis, montre une nouvelle fois leur capa­cité à rester spon­ta­nés au milieu des rigueurs proto­co­laires. Les robes fleu­ries de Michelle, l’en­thou­siasme de Barack au match de base­ball, les talents de traduc­trice de Malia, l’aî­née de leurs filles… Chacun de leurs gestes étaient scru­tés, mais ils ont sans conteste réussi l’exer­cice de séduc­tion, toujours avec leur décon­trac­tion légen­daire.

Barack Obama est ainsi devenu le premier président améri­cain en exer­cice à se rendre à Cuba depuis près de 90 ans. C’était l’oc­ca­sion pour lui, à 10 mois de la fin de son mandat, de confir­mer le dégel avec La Havane, engagé fin 2014, mais aussi pour le président cubain, Raul Castro, de plai­der une nouvelle fois pour la suppres­sion de l’em­bargo écono­mique qui péna­lise son île depuis 1962. A côté de ce contexte diplo­ma­tique solen­nel, la famille Obama s’est égale­ment adon­née avec une joie non dissi­mu­lée à la décou­verte de l’île ; de la vieille ville de La Havane, avec ses monu­ments histo­riques et ses jardins, à l’équipe de base­ball natio­nale cubaine.

Malia Obama, 17 ans, s’est même amusée à servir de traduc­trice à son père, qui n’était visi­ble­ment pas aussi à l’aise qu’elle en espa­gnol. Le photo­graphe offi­ciel de la Maison-Blanche, Pete Souza, a immor­ta­lisé l’un de ces moments de compli­cité dans un restau­rant de la Havane, avant de le poster sur son compte Insta­gram. « Le président et sa fille Malia partagent un fou rire, alors que Malia traduit l’es­pa­gnol pour son père dans un restau­rant de la vieille ville » a-t-il indiqué en légende.

En voyant les photos de la famille Obama à Cuba, on croi­rait presque assis­ter aux vacances d’une famille comme les autres, si ce n’est les jour­na­listes et les offi­ciels cubains que l’on aperçoit parfois à leurs côtés. Malia et Sasha profi­taient de quelques jours de Spring break (vacances de prin­temps), avant de retour­ner en cours. C’était d’ailleurs peut être les dernières vacances en famille pour Malia, qui devrait quit­ter les siens pour entrer à l’uni­ver­sité, à l’au­tomne prochain.

The biggest problem with U.S. foreign policy? Obama’s own preening self-regard
Pascal-Emmanuel Gobry
The Week
March 14, 2016

The Barack Obama show is in town again. The president likes nothing so much as to demonstrate how profound and thoughtful he is, and he recently decided to do it by granting an interview to one of his favorite journalists, The Atlantic‘s Jeffrey Goldberg, to whom he explained his thinking and legacy on foreign policy. The long interview is full of great nuggets and quotes and has been the talk of DC. One cannot help but read it and feel that the biggest problem with U.S. foreign policy in the Obama era has been what can only be called Obama’s preening self-regard.

Let’s get some things out of the way first. I’ve always tried to shy away from the character attacks that so many of my fellow conservatives engage in when it comes to Obama. Although I disagree with him on many, many issues of policy, he has always seemed like a smart, likeable, well-intentioned guy, which is already saying a lot for a politician. And it’s certainly the case that some conservatives haven’t had a very good critique of the Obama era, seeing everything through the lens of a worldview that sees force and confrontation as the answer to every problem.

But it really is the case that the character of presidents shape their policy. And when you read the interview a second time, you realize that the driving force isn’t Obama’s worldview on foreign policy. It’s Obama himself. And in particular, there’s one consistent theme, whatever issue or trouble spot you’re talking about: It’s somebody else’s fault.

Why has Libya been such a disaster? Because the Europeans didn’t pull their weight.

Why are America’s Sunni allies so discontented with the Obama administration? Because they’re free riders who want to use American military might to solve their sectarian gripes. (Another way to phrase it might be: « Expect their main ally to help them in their struggle with their adversaries. » Have they no shame?)

Why are Sunni and Shia at each other’s throats all over the Middle East? Did the United States embolden Iran by negotiating the nuclear deal or by failing to sign a new status of forces agreement with Iraq? Surely you jest! No, the Middle East is on fire because of « tribalism. » The president can’t do anything about that, can he?

Why didn’t the reset with Russia work? Well, Putin is too dumb to realize that it’s in his own self-interest to play nice with America. (Although Obama generously grants that « he’s not completely stupid. »)

Why was the West wrong-footed in Ukraine? Well, Ukraine is always going to be vulnerable to Russia anyway.

Any regrets over calling ISIS a « JV team »? Well, intelligence analysts said ISIS was « marginal. »

Why isn’t there peace between Israelis and Palestinians? Because Netanyahu is too scared to reach out to the Palestinians. Forget the fact that Fatah has rejected every serious peace overture by the Israelis, and that Hamas, which controls the Gaza Strip, is quite intent on genocide against Jews.

None of these viewpoints are indefensible on their own merits, and all of them have at least a grain of truth in them (except for the last one). But together, they paint quite the picture — of someone disconnected from reality and sure of his own perfection.

To be sure, all presidents have very large egos — it’s a requirement of aspiring to the job. And politicians will never admit to a mistake unless they have a metaphorical gun to their head. But there’s always been something grating and, at the end of the day, unseemly, about Obama’s performance of himself as The Most Thoughtful Man in Washington.

Obama came to national prominence vowing to heal our partisan divide. He did it through a rhetorical style that can be summed up as « I have understood you. » He was so good at making speeches where he could restate opponents’ views that they thought he really could see things from their own perspective; only later did people catch on that the whole sentence is « I have understood you, but I’m not going to budge. » (Which isn’t to say that Obama is wholly to blame for the partisan rancor of his years.) In a similar way, Obama’s performance of his own thoughtfulness and rumination becomes unbearable once you realize that he will turn around thoughts in his head, but never end up changing them. There’s an almost dizzying feeling when you realize something you thought was profound turns out to be incredibly shallow.

The cake is taken by the part of the piece that drove the most headlines: Obama’s statement that he was « very proud » of one of the most indefensible moments in his presidency, the moment when he refused to enforce his « red line » in Syria and stood by while Assad gassed his own people. His rationale is worth quoting in full:

« I’m very proud of this moment, » he told me. « The overwhelming weight of conventional wisdom and the machinery of our national-security apparatus had gone fairly far. The perception was that my credibility was at stake, that America’s credibility was at stake. And so for me to press the pause button at that moment, I knew, would cost me politically. And the fact that I was able to pull back from the immediate pressures and think through in my own mind what was in America’s interest, not only with respect to Syria but also with respect to our democracy, was as tough a decision as I’ve made — and I believe ultimately it was the right decision to make. »

This was the moment the president believes he finally broke with what he calls, derisively, the »Washington playbook. » [The Atlantic]

Nevermind the merits of the action. Why is Obama proud of his decision? Because it had the best outcome? No, because of the way he thought through the decision. Obama thinks his decision was good because of the way he reached it. The most salient aspect of the decision is not how it affected millions of Syrians, or the international norm against the use of weapons of mass destruction in warfare (and the credibility of the United States as the lone superpower and guarantor of international norms writ large), with incalculable potential ripple effects, it is how the whole thing played out in the theater that is the mind of Barack Obama.

Ultimately, Obama’s legacy will be written by history, and we will not be able to appreciate it until many years hence, if then. But we can at least be certain of one thing: For as long as he lives, Barack Obama will feel good about it. And that doesn’t make me feel good at all.

Voir par ailleurs:

The Syrian Civil War
Kurds to Declare “Federal Region” in Syria Syria’s dominant Kurdish party, the PYD, declared that it will announce plans for a federal, autonomous region as early as Thursday. Reuters has more:

The announcement had been expected on Wednesday but was postponed for “logistical reasons” and because of demands from local Arab and Assyrian communities for reassurances that the federal arrangement will not mean separation from Syria, according to the Britain-based Syrian Observatory for Human rights, which monitors the Syrian conflict.[..]

Syrian Kurdish groups and their allies have already carved out three autonomous zones, or cantons, known as Jazeera, Kobani and Afrin. Their capture of the town of Tel Abyad from Islamic State last year created territorial contiguity between the Jazeera and Kobani areas.

Afrin is separated from the other two cantons by roughly 100 km of territory, much of it still held by Islamic State.
So there’s more fighting ahead. And while they’re not (yet) talking about secession, there is a fair bit of autonomy envisaged:

Nassan said a federal arrangement would widen “the framework of self-administration which the Kurds and others have formed”, and the political system would represent all ethnic groups living in the area of its authority.

The system envisions “areas of democratic self-administration” that will manage their own economic, security and defense affairs, according to a document drafted by a committee in preparation for the meeting and seen by Reuters.
But how pluralistic and how democratic an autonomous Syrian Kurdistan is will have a lot to do with who shepherds it into being. On that front, some bad news: as TAI Editor Adam Garfinkle recently noted, the PYD has ties to the KGB going back to the Cold War, and of late the Russians have in many ways been the best friends of the Syrian Kurds, who already have a “mission” in Moscow. The Kremlin reportedly welcomed the recent news.

The U.S. has been relatively supportive of the Syrian Kurds as well, but that support has basically boiled down to “please would you fight ISIS for us? Thanks.” Our eroded credibility in the region, and Russia’s elevated profile, will make dealing with this news tricky. So too will our essentially ambivalent attitude toward Kurdish independence aspirations, and our official support for the fantastic goal of seeing united, peaceful, democratic Syria and Iraq restored to their ante bellum borders.

Our relationship with the Syrian Kurds is, of course, complicated by our NATO ally Turkey. Ankara is not at all pleased with the Syrian Kurdish announcement:

Turkey, whose conflict with the Kurdish PKK has escalated in recent months, said such moves were not acceptable. “Syria’s national unity and territorial integrity is fundamental for us. Outside of this, unilateral decisions cannot have validity,” a Turkish Foreign Ministry official told Reuters.

The PYD has been left out of the Geneva peace talks, in line with the wishes of Turkey, which sees it as an extension of the PKK group that is waging an insurgency in southeastern Turkey.
This Turkish hostility could take many forms; few of them are likely to be conducive to regional harmony. Even worse: in the course of a recent speech speech in which he compared the Kurds to the Armenians in 1915, Turkish PM Ahmet Davutoglu pointedly conflated the Syrian Kurdish cooperation with Moscow with internal disloyalty by Turkish Kurds. The spectre of worsened internal ethnic violence in Turkey haunts this announcement.

Then there’s the Syrian regime’s reaction (so far negative, but deals may be possible). Iraq and Iran also have Kurdish minorities and will have an interest in the precedent set by the newest attempt at a Kurdish semi-state. And the Kurdish move will complicate the calculations of the Sunni Gulf Arabs, ISIS, and the other Syrian rebels in ways that can’t yet fully be foreseen.

So anyone who thought that the Russians pulling out of Syria, combined with the Geneva peace talks getting under way, meant that we could finally forget about the bloody mess that is the Syrian Civil War probably doesn’t appreciate just what a complicated mess the conflict has left in its wake. This thing is far from over, and lasting peace is anything but assured.

Voir de même:

Et les Kurdes créèrent les Hauts-de-Syrie
La Turquie voit son cauchemar prendre forme
Gil Mihaely
est historien et directeur de la publication de Causeur
Causeur

Moscou a donné le coup d’envoi du démantèlement de la Syrie, dont les premiers bénéficiaires seront les Kurdes. Et les Turcs risquent de payer la facture plein pot.

Il y a quelques jours, une source que la presse a qualifiée de « diplomate du Conseil de sécurité des Nations-Unies » a fait cette déclaration : « Tout en insistant sur la préservation de l’intégrité territoriale de la Syrie, en la maintenant ainsi comme un seul pays, il y a naturellement toutes sortes de modèles différents de structure fédérale qui pourraient, dans certains cas, reposer sur un centre très, très faible et beaucoup d’autonomie pour différentes régions ».

Puisque cette source anonyme est très probablement membre de la délégation russe auprès de l’ONU, cette phrase dessine les possibles contours de la solution politique de la guerre civile syrienne. Et, comme pour le prouver,  quelques jours après la publication de cette indiscrétion, Poutine a annoncé le début du retrait de ses troupes déployées en Syrie : un message clair adressé à Assad lui signifiant que son rêve d’un retour à la Syrie d’avant ne faisait pas partie des objectifs russes. Et voilà qu’aujourd’hui nous apprenons – quelle coïncidence ! – l’existence d’un projet de fédéralisation des trois zones contrôlées par les Kurdes au nord-est de la Syrie. Cette région que les Arabes nomment Jezireh et les Kurdes Rojava sera dirigée par un gouvernement ayant charge la gestion de l’économie et la sécurité, mais aussi une fonction plus régalienne : la défense.

Un responsable kurde a également indiqué qu’une conférence se tenait actuellement à Rmeilanv (dans la région de Hassaké, nord-est de la Syrie, à 700 kilomètres de Damas), pour approuver ce système d’autonomie officiellement baptisé « Fédération démocratique du Rojava ». Cerise sur le baklawa, l’initiative – qui n’est pas pour déplaire à Moscou – s’est immédiatement attiré les foudres d’Ankara. Pour la Turquie, le PYD (Parti de l’union démocratique), parti des Kurdes syriens à la manœuvre, ne diffère guerre du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), qu’Ankara considère comme une organisation terroriste. Dans le même temps, une grande partie de l’Est turc, à dominante kurde, vit sous état de siège depuis la crispation des rapports entre Erdogan et le PKK.

Sur le front diplomatique syrien, si Ankara a pu empêcher la participation du PYD aux négociations de Genève, les Turcs voient se réaliser leur pire cauchemar sur le terrain : la constitution d’un Kurdistan syrien autonome. Déjà, à l’été 2014, lorsqu’elles tergiversaient pendant l’assaut de l’Etat islamique contre la ville kurde syrienne de Kobané, les autorités turques avaient préféré choisir un moindre mal : plutôt Daech qu’un Kurdistan quasi-indépendant de Damas qui donneraient des idées aux Kurdes de Turquie !

Aujourd’hui, presque la moitié de la frontière syro-turque se trouve sous contrôle kurde, mais, ce qui est encore plus important, le coup d’envoi quasi officiel du démantèlement de la Syrie vient d’être donné. Reste à trouver les Sykes-Picot du XXe siècle : Lavrov et Kerry ? En tout cas, la Turquie d’Erdogan n’a aucune envie de jouer le rôle autrefois dévolu aux Kurdes : le dindon de la farce diplomatique

Voir enfin:

The Obama Doctrine

The U.S. president talks through his hardest decisions about America’s role in the world.

Jeffrey Goldberg

The Atlantic
April 2016

Friday, August 30, 2013, the day the feckless Barack Obama brought to a premature end America’s reign as the world’s sole indispensable superpower—or, alternatively, the day the sagacious Barack Obama peered into the Middle Eastern abyss and stepped back from the consuming void—began with a thundering speech given on Obama’s behalf by his secretary of state, John Kerry, in Washington, D.C. The subject of Kerry’s uncharacteristically Churchillian remarks, delivered in the Treaty Room at the State Department, was the gassing of civilians by the president of Syria, Bashar al-Assad.
Obama on …

Why he’s proud of not striking Assad in 2013
The necessity of pivoting from the Middle East to Asia and other regions
Why Ukraine will always be vulnerable to Russian domination
Resisting John Kerry’s requests to attack Syrian-regime targets
Why Saudi Arabia should share the Middle East with Iran
How ISIS is like the Joker
Why Putin is “not completely stupid”
How France and Great Britain contributed to the mess in Libya
Why ISIS isn’t an existential threat, but climate change is
Why he resents Netanyahu’s lectures

Obama, in whose Cabinet Kerry serves faithfully, but with some exasperation, is himself given to vaulting oratory, but not usually of the martial sort associated with Churchill. Obama believes that the Manichaeanism, and eloquently rendered bellicosity, commonly associated with Churchill were justified by Hitler’s rise, and were at times defensible in the struggle against the Soviet Union. But he also thinks rhetoric should be weaponized sparingly, if at all, in today’s more ambiguous and complicated international arena. The president believes that Churchillian rhetoric and, more to the point, Churchillian habits of thought, helped bring his predecessor, George W. Bush, to ruinous war in Iraq. Obama entered the White House bent on getting out of Iraq and Afghanistan; he was not seeking new dragons to slay. And he was particularly mindful of promising victory in conflicts he believed to be unwinnable. “If you were to say, for instance, that we’re going to rid Afghanistan of the Taliban and build a prosperous democracy instead, the president is aware that someone, seven years later, is going to hold you to that promise,” Ben Rhodes, Obama’s deputy national-security adviser, and his foreign-policy amanuensis, told me not long ago.

But Kerry’s rousing remarks on that August day, which had been drafted in part by Rhodes, were threaded with righteous anger and bold promises, including the barely concealed threat of imminent attack. Kerry, like Obama himself, was horrified by the sins committed by the Syrian regime in its attempt to put down a two-year-old rebellion. In the Damascus suburb of Ghouta nine days earlier, Assad’s army had murdered more than 1,400 civilians with sarin gas. The strong sentiment inside the Obama administration was that Assad had earned dire punishment. In Situation Room meetings that followed the attack on Ghouta, only the White House chief of staff, Denis McDonough, cautioned explicitly about the perils of intervention. John Kerry argued vociferously for action.

“As previous storms in history have gathered, when unspeakable crimes were within our power to stop them, we have been warned against the temptations of looking the other way,” Kerry said in his speech. “History is full of leaders who have warned against inaction, indifference, and especially against silence when it mattered most.”
From Our April 2016 Issue

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Kerry counted President Obama among those leaders. A year earlier, when the administration suspected that the Assad regime was contemplating the use of chemical weapons, Obama had declared: “We have been very clear to the Assad regime … that a red line for us is we start seeing a whole bunch of chemical weapons moving around or being utilized. That would change my calculus. That would change my equation.”

Despite this threat, Obama seemed to many critics to be coldly detached from the suffering of innocent Syrians. Late in the summer of 2011, he had called for Assad’s departure. “For the sake of the Syrian people,” Obama said, “the time has come for President Assad to step aside.” But Obama initially did little to bring about Assad’s end.

He resisted demands to act in part because he assumed, based on the analysis of U.S. intelligence, that Assad would fall without his help. “He thought Assad would go the way Mubarak went,” Dennis Ross, a former Middle East adviser to Obama, told me, referring to the quick departure of Egyptian President Hosni Mubarak in early 2011, a moment that represented the acme of the Arab Spring. But as Assad clung to power, Obama’s resistance to direct intervention only grew. After several months of deliberation, he authorized the CIA to train and fund Syrian rebels, but he also shared the outlook of his former defense secretary, Robert Gates, who had routinely asked in meetings, “Shouldn’t we finish up the two wars we have before we look for another?”
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Portrait of a Presidential Mind

The current U.S. ambassador to the United Nations, Samantha Power, who is the most dispositionally interventionist among Obama’s senior advisers, had argued early for arming Syria’s rebels. Power, who during this period served on the National Security Council staff, is the author of a celebrated book excoriating a succession of U.S. presidents for their failures to prevent genocide. The book, A Problem From Hell, published in 2002, drew Obama to Power while he was in the U.S. Senate, though the two were not an obvious ideological match. Power is a partisan of the doctrine known as “responsibility to protect,” which holds that sovereignty should not be considered inviolate when a country is slaughtering its own citizens. She lobbied him to endorse this doctrine in the speech he delivered when he accepted the Nobel Peace Prize in 2009, but he declined. Obama generally does not believe a president should place American soldiers at great risk in order to prevent humanitarian disasters, unless those disasters pose a direct security threat to the United States.

Power sometimes argued with Obama in front of other National Security Council officials, to the point where he could no longer conceal his frustration. “Samantha, enough, I’ve already read your book,” he once snapped.
Obama in the Oval Office, where, two and a half years ago, he shocked national-security aides by calling off air strikes on Syria (Ruven Afanador)

Obama, unlike liberal interventionists, is an admirer of the foreign-policy realism of President George H. W. Bush and, in particular, of Bush’s national-security adviser, Brent Scowcroft (“I love that guy,” Obama once told me). Bush and Scowcroft removed Saddam Hussein’s army from Kuwait in 1991, and they deftly managed the disintegration of the Soviet Union; Scowcroft also, on Bush’s behalf, toasted the leaders of China shortly after the slaughter in Tiananmen Square. As Obama was writing his campaign manifesto, The Audacity of Hope, in 2006, Susan Rice, then an informal adviser, felt it necessary to remind him to include at least one line of praise for the foreign policy of President Bill Clinton, to partially balance the praise he showered on Bush and Scowcroft.

At the outset of the Syrian uprising, in early 2011, Power argued that the rebels, drawn from the ranks of ordinary citizens, deserved America’s enthusiastic support. Others noted that the rebels were farmers and doctors and carpenters, comparing these revolutionaries to the men who won America’s war for independence.
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Obama on the World

Obama flipped this plea on its head. “When you have a professional army,” he once told me, “that is well armed and sponsored by two large states”—Iran and Russia—“who have huge stakes in this, and they are fighting against a farmer, a carpenter, an engineer who started out as protesters and suddenly now see themselves in the midst of a civil conflict …” He paused. “The notion that we could have—in a clean way that didn’t commit U.S. military forces—changed the equation on the ground there was never true.” The message Obama telegraphed in speeches and interviews was clear: He would not end up like the second President Bush—a president who became tragically overextended in the Middle East, whose decisions filled the wards of Walter Reed with grievously wounded soldiers, who was helpless to stop the obliteration of his reputation, even when he recalibrated his policies in his second term. Obama would say privately that the first task of an American president in the post-Bush international arena was “Don’t do stupid shit.”

Obama’s reticence frustrated Power and others on his national-security team who had a preference for action. Hillary Clinton, when she was Obama’s secretary of state, argued for an early and assertive response to Assad’s violence. In 2014, after she left office, Clinton told me that “the failure to help build up a credible fighting force of the people who were the originators of the protests against Assad … left a big vacuum, which the jihadists have now filled.” When The Atlantic published this statement, and also published Clinton’s assessment that “great nations need organizing principles, and ‘Don’t do stupid stuff’ is not an organizing principle,” Obama became “rip-shit angry,” according to one of his senior advisers. The president did not understand how “Don’t do stupid shit” could be considered a controversial slogan. Ben Rhodes recalls that “the questions we were asking in the White House were ‘Who exactly is in the stupid-shit caucus? Who is pro–stupid shit?’ ” The Iraq invasion, Obama believed, should have taught Democratic interventionists like Clinton, who had voted for its authorization, the dangers of doing stupid shit. (Clinton quickly apologized to Obama for her comments, and a Clinton spokesman announced that the two would “hug it out” on Martha’s Vineyard when they crossed paths there later.)
Video: Obama’s “Red Line” That Wasn’t
Inside the president’s last-minute decision not to bomb Syria in 2013

Syria, for Obama, represented a slope potentially as slippery as Iraq. In his first term, he came to believe that only a handful of threats in the Middle East conceivably warranted direct U.S. military intervention. These included the threat posed by al‑Qaeda; threats to the continued existence of Israel (“It would be a moral failing for me as president of the United States” not to defend Israel, he once told me); and, not unrelated to Israel’s security, the threat posed by a nuclear-armed Iran. The danger to the United States posed by the Assad regime did not rise to the level of these challenges.

Given Obama’s reticence about intervention, the bright-red line he drew for Assad in the summer of 2012 was striking. Even his own advisers were surprised. “I didn’t know it was coming,” his secretary of defense at the time, Leon Panetta, told me. I was told that Vice President Joe Biden repeatedly warned Obama against drawing a red line on chemical weapons, fearing that it would one day have to be enforced.
Debating the Obama Doctrine
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Kerry, in his remarks on August 30, 2013, suggested that Assad should be punished in part because the “credibility and the future interests of the United States of America and our allies” were at stake. “It is directly related to our credibility and whether countries still believe the United States when it says something. They are watching to see if Syria can get away with it, because then maybe they too can put the world at greater risk.”

Ninety minutes later, at the White House, Obama reinforced Kerry’s message in a public statement: “It’s important for us to recognize that when over 1,000 people are killed, including hundreds of innocent children, through the use of a weapon that 98 or 99 percent of humanity says should not be used even in war, and there is no action, then we’re sending a signal that that international norm doesn’t mean much. And that is a danger to our national security.”

It appeared as though Obama had drawn the conclusion that damage to American credibility in one region of the world would bleed into others, and that U.S. deterrent credibility was indeed at stake in Syria. Assad, it seemed, had succeeded in pushing the president to a place he never thought he would have to go. Obama generally believes that the Washington foreign-policy establishment, which he secretly disdains, makes a fetish of “credibility”—particularly the sort of credibility purchased with force. The preservation of credibility, he says, led to Vietnam. Within the White House, Obama would argue that “dropping bombs on someone to prove that you’re willing to drop bombs on someone is just about the worst reason to use force.”

American national-security credibility, as it is conventionally understood in the Pentagon, the State Department, and the cluster of think tanks headquartered within walking distance of the White House, is an intangible yet potent force—one that, when properly nurtured, keeps America’s friends feeling secure and keeps the international order stable.

In White House meetings that crucial week in August, Biden, who ordinarily shared Obama’s worries about American overreach, argued passionately that “big nations don’t bluff.” America’s closest allies in Europe and across the Middle East believed Obama was threatening military action, and his own advisers did as well. At a joint press conference with Obama at the White House the previous May, David Cameron, the British prime minister, had said, “Syria’s history is being written in the blood of her people, and it is happening on our watch.” Cameron’s statement, one of his advisers told me, was meant to encourage Obama toward more-decisive action. “The prime minister was certainly under the impression that the president would enforce the red line,” the adviser told me. The Saudi ambassador in Washington at the time, Adel al-Jubeir, told friends, and his superiors in Riyadh, that the president was finally ready to strike. Obama “figured out how important this is,” Jubeir, who is now the Saudi foreign minister, told one interlocutor. “He will definitely strike.”

Obama had already ordered the Pentagon to develop target lists. Five Arleigh Burke–class destroyers were in the Mediterranean, ready to fire cruise missiles at regime targets. French President François Hollande, the most enthusiastically pro-intervention among Europe’s leaders, was preparing to strike as well. All week, White House officials had publicly built the case that Assad had committed a crime against humanity. Kerry’s speech would mark the culmination of this campaign.

But the president had grown queasy. In the days after the gassing of Ghouta, Obama would later tell me, he found himself recoiling from the idea of an attack unsanctioned by international law or by Congress. The American people seemed unenthusiastic about a Syria intervention; so too did one of the few foreign leaders Obama respects, Angela Merkel, the German chancellor. She told him that her country would not participate in a Syria campaign. And in a stunning development, on Thursday, August 29, the British Parliament denied David Cameron its blessing for an attack. John Kerry later told me that when he heard that, “internally, I went, Oops.”

Obama was also unsettled by a surprise visit early in the week from James Clapper, his director of national intelligence, who interrupted the President’s Daily Brief, the threat report Obama receives each morning from Clapper’s analysts, to make clear that the intelligence on Syria’s use of sarin gas, while robust, was not a “slam dunk.” He chose the term carefully. Clapper, the chief of an intelligence community traumatized by its failures in the run-up to the Iraq War, was not going to overpromise, in the manner of the onetime CIA director George Tenet, who famously guaranteed George W. Bush a “slam dunk” in Iraq.
Obama and Vice President Joe Biden meet with members of the National Security Council, including Susan Rice and John Kerry (second and third from left), in December 2014. (Pete Souza / White House)

While the Pentagon and the White House’s national-security apparatuses were still moving toward war (John Kerry told me he was expecting a strike the day after his speech), the president had come to believe that he was walking into a trap—one laid both by allies and by adversaries, and by conventional expectations of what an American president is supposed to do.

Many of his advisers did not grasp the depth of the president’s misgivings; his Cabinet and his allies were certainly unaware of them. But his doubts were growing. Late on Friday afternoon, Obama determined that he was simply not prepared to authorize a strike. He asked McDonough, his chief of staff, to take a walk with him on the South Lawn of the White House. Obama did not choose McDonough randomly: He is the Obama aide most averse to U.S. military intervention, and someone who, in the words of one of his colleagues, “thinks in terms of traps.” Obama, ordinarily a preternaturally confident man, was looking for validation, and trying to devise ways to explain his change of heart, both to his own aides and to the public. He and McDonough stayed outside for an hour. Obama told him he was worried that Assad would place civilians as “human shields” around obvious targets. He also pointed out an underlying flaw in the proposed strike: U.S. missiles would not be fired at chemical-weapons depots, for fear of sending plumes of poison into the air. A strike would target military units that had delivered these weapons, but not the weapons themselves.

Obama also shared with McDonough a long-standing resentment: He was tired of watching Washington unthinkingly drift toward war in Muslim countries. Four years earlier, the president believed, the Pentagon had “jammed” him on a troop surge for Afghanistan. Now, on Syria, he was beginning to feel jammed again.

When the two men came back to the Oval Office, the president told his national-security aides that he planned to stand down. There would be no attack the next day; he wanted to refer the matter to Congress for a vote. Aides in the room were shocked. Susan Rice, now Obama’s national-security adviser, argued that the damage to America’s credibility would be serious and lasting. Others had difficulty fathoming how the president could reverse himself the day before a planned strike. Obama, however, was completely calm. “If you’ve been around him, you know when he’s ambivalent about something, when it’s a 51–49 decision,” Ben Rhodes told me. “But he was completely at ease.”

Not long ago, I asked Obama to describe his thinking on that day. He listed the practical worries that had preoccupied him. “We had UN inspectors on the ground who were completing their work, and we could not risk taking a shot while they were there. A second major factor was the failure of Cameron to obtain the consent of his parliament.”

The third, and most important, factor, he told me, was “our assessment that while we could inflict some damage on Assad, we could not, through a missile strike, eliminate the chemical weapons themselves, and what I would then face was the prospect of Assad having survived the strike and claiming he had successfully defied the United States, that the United States had acted unlawfully in the absence of a UN mandate, and that that would have potentially strengthened his hand rather than weakened it.”

The fourth factor, he said, was of deeper philosophical importance. “This falls in the category of something that I had been brooding on for some time,” he said. “I had come into office with the strong belief that the scope of executive power in national-security issues is very broad, but not limitless.”

Obama knew his decision not to bomb Syria would likely upset America’s allies. It did. The prime minister of France, Manuel Valls, told me that his government was already worried about the consequences of earlier inaction in Syria when word came of the stand-down. “By not intervening early, we have created a monster,” Valls told me. “We were absolutely certain that the U.S. administration would say yes. Working with the Americans, we had already seen the targets. It was a great surprise. If we had bombed as was planned, I think things would be different today.” The crown prince of Abu Dhabi, Mohammed bin Zayed al-Nahyan, who was already upset with Obama for “abandoning” Hosni Mubarak, the former president of Egypt, fumed to American visitors that the U.S. was led by an “untrustworthy” president. The king of Jordan, Abdullah II—already dismayed by what he saw as Obama’s illogical desire to distance the U.S. from its traditional Sunni Arab allies and create a new alliance with Iran, Assad’s Shia sponsor—complained privately, “I think I believe in American power more than Obama does.” The Saudis, too, were infuriated. They had never trusted Obama—he had, long before he became president, referred to them as a “so-called ally” of the U.S. “Iran is the new great power of the Middle East, and the U.S. is the old,” Jubeir, the Saudi ambassador in Washington, told his superiors in Riyadh.

Obama’s decision caused tremors across Washington as well. John McCain and Lindsey Graham, the two leading Republican hawks in the Senate, had met with Obama in the White House earlier in the week and had been promised an attack. They were angered by the about-face. Damage was done even inside the administration. Neither Chuck Hagel, then the secretary of defense, nor John Kerry was in the Oval Office when the president informed his team of his thinking. Kerry would not learn about the change until later that evening. “I just got fucked over,” he told a friend shortly after talking to the president that night. (When I asked Kerry recently about that tumultuous night, he said, “I didn’t stop to analyze it. I figured the president had a reason to make a decision and, honestly, I understood his notion.”)

The next few days were chaotic. The president asked Congress to authorize the use of force—the irrepressible Kerry served as chief lobbyist—and it quickly became apparent in the White House that Congress had little interest in a strike. When I spoke with Biden recently about the red-line decision, he made special note of this fact. “It matters to have Congress with you, in terms of your ability to sustain what you set out to do,” he said. Obama “didn’t go to Congress to get himself off the hook. He had his doubts at that point, but he knew that if he was going to do anything, he better damn well have the public with him, or it would be a very short ride.” Congress’s clear ambivalence convinced Biden that Obama was correct to fear the slippery slope. “What happens when we get a plane shot down? Do we not go in and rescue?,” Biden asked. “You need the support of the American people.”

Amid the confusion, a deus ex machina appeared in the form of the Russian president, Vladimir Putin. At the G20 summit in St. Petersburg, which was held the week after the Syria reversal, Obama pulled Putin aside, he recalled to me, and told the Russian president “that if he forced Assad to get rid of the chemical weapons, that that would eliminate the need for us taking a military strike.” Within weeks, Kerry, working with his Russian counterpart, Sergey Lavrov, would engineer the removal of most of Syria’s chemical-weapons arsenal—a program whose existence Assad until then had refused to even acknowledge.
The moment Obama decided not to enforce his red line and bomb Syria, he broke with what he calls, derisively, “the Washington playbook.” This was his liberation day.

The arrangement won the president praise from, of all people, Benjamin Netanyahu, the Israeli prime minister, with whom he has had a consistently contentious relationship. The removal of Syria’s chemical-weapons stockpiles represented “the one ray of light in a very dark region,” Netanyahu told me not long after the deal was announced.

John Kerry today expresses no patience for those who argue, as he himself once did, that Obama should have bombed Assad-regime sites in order to buttress America’s deterrent capability. “You’d still have the weapons there, and you’d probably be fighting isil” for control of the weapons, he said, referring to the Islamic State, the terror group also known as isis. “It just doesn’t make sense. But I can’t deny to you that this notion about the red line being crossed and [Obama’s] not doing anything gained a life of its own.”

Obama understands that the decision he made to step back from air strikes, and to allow the violation of a red line he himself had drawn to go unpunished, will be interrogated mercilessly by historians. But today that decision is a source of deep satisfaction for him.

“I’m very proud of this moment,” he told me. “The overwhelming weight of conventional wisdom and the machinery of our national-security apparatus had gone fairly far. The perception was that my credibility was at stake, that America’s credibility was at stake. And so for me to press the pause button at that moment, I knew, would cost me politically. And the fact that I was able to pull back from the immediate pressures and think through in my own mind what was in America’s interest, not only with respect to Syria but also with respect to our democracy, was as tough a decision as I’ve made—and I believe ultimately it was the right decision to make.”

This was the moment the president believes he finally broke with what he calls, derisively, the “Washington playbook.”

“Where am I controversial? When it comes to the use of military power,” he said. “That is the source of the controversy. There’s a playbook in Washington that presidents are supposed to follow. It’s a playbook that comes out of the foreign-policy establishment. And the playbook prescribes responses to different events, and these responses tend to be militarized responses. Where America is directly threatened, the playbook works. But the playbook can also be a trap that can lead to bad decisions. In the midst of an international challenge like Syria, you get judged harshly if you don’t follow the playbook, even if there are good reasons why it does not apply.”

I have come to believe that, in Obama’s mind, August 30, 2013, was his liberation day, the day he defied not only the foreign-policy establishment and its cruise-missile playbook, but also the demands of America’s frustrating, high-maintenance allies in the Middle East—countries, he complains privately to friends and advisers, that seek to exploit American “muscle” for their own narrow and sectarian ends. By 2013, Obama’s resentments were well developed. He resented military leaders who believed they could fix any problem if the commander in chief would simply give them what they wanted, and he resented the foreign-policy think-tank complex. A widely held sentiment inside the White House is that many of the most prominent foreign-policy think tanks in Washington are doing the bidding of their Arab and pro-Israel funders. I’ve heard one administration official refer to Massachusetts Avenue, the home of many of these think tanks, as “Arab-occupied territory.”
Obama talks with Russian President Vladimir Putin prior to the opening session of the G20 in Antalya in November of 2015. (Cem Oksuz / Reuters)
For some foreign-policy experts, even within his own administration, Obama’s about-face on enforcing the red line was a dispiriting moment in which he displayed irresolution and naïveté, and did lasting damage to America’s standing in the world. “Once the commander in chief draws that red line,” Leon Panetta, who served as CIA director and then as secretary of defense in Obama’s first term, told me recently, “then I think the credibility of the commander in chief and this nation is at stake if he doesn’t enforce it.” Right after Obama’s reversal, Hillary Clinton said privately, “If you say you’re going to strike, you have to strike. There’s no choice.”

“Assad is effectively being rewarded for the use of chemical weapons, rather than ‘punished’ as originally planned.” Shadi Hamid, a scholar at the Brookings Institution, wrote for The Atlantic at the time. “He has managed to remove the threat of U.S. military action while giving very little up in return.”

Even commentators who have been broadly sympathetic to Obama’s policies saw this episode as calamitous. Gideon Rose, the editor of Foreign Affairs, wrote recently that Obama’s handling of this crisis—“first casually announcing a major commitment, then dithering about living up to it, then frantically tossing the ball to Congress for a decision—was a case study in embarrassingly amateurish improvisation.”

Obama’s defenders, however, argue that he did no damage to U.S. credibility, citing Assad’s subsequent agreement to have his chemical weapons removed. “The threat of force was credible enough for them to give up their chemical weapons,” Tim Kaine, a Democratic senator from Virginia, told me. “We threatened military action and they responded. That’s deterrent credibility.”

History may record August 30, 2013, as the day Obama prevented the U.S. from entering yet another disastrous Muslim civil war, and the day he removed the threat of a chemical attack on Israel, Turkey, or Jordan. Or it could be remembered as the day he let the Middle East slip from America’s grasp, into the hands of Russia, Iran, and isis.

I first spoke with obama about foreign policy when he was a U.S. senator, in 2006. At the time, I was familiar mainly with the text of a speech he had delivered four years earlier, at a Chicago antiwar rally. It was an unusual speech for an antiwar rally in that it was not antiwar; Obama, who was then an Illinois state senator, argued only against one specific and, at the time, still theoretical, war. “I suffer no illusions about Saddam Hussein,” he said. “He is a brutal man. A ruthless man … But I also know that Saddam poses no imminent and direct threat to the United States or to his neighbors.” He added, “I know that an invasion of Iraq without a clear rationale and without strong international support will only fan the flames of the Middle East, and encourage the worst, rather than best, impulses of the Arab world, and strengthen the recruitment arm of al-Qaeda.”

This speech had made me curious about its author. I wanted to learn how an Illinois state senator, a part-time law professor who spent his days traveling between Chicago and Springfield, had come to a more prescient understanding of the coming quagmire than the most experienced foreign-policy thinkers of his party, including such figures as Hillary Clinton, Joe Biden, and John Kerry, not to mention, of course, most Republicans and many foreign-policy analysts and writers, including me.

Since that first meeting in 2006, I’ve interviewed Obama periodically, mainly on matters related to the Middle East. But over the past few months, I’ve spent several hours talking with him about the broadest themes of his “long game” foreign policy, including the themes he is most eager to discuss—namely, the ones that have nothing to do with the Middle East.

“isis is not an existential threat to the United States,” he told me in one of these conversations. “Climate change is a potential existential threat to the entire world if we don’t do something about it.” Obama explained that climate change worries him in particular because “it is a political problem perfectly designed to repel government intervention. It involves every single country, and it is a comparatively slow-moving emergency, so there is always something seemingly more urgent on the agenda.”

At the moment, of course, the most urgent of the “seemingly more urgent” issues is Syria. But at any given moment, Obama’s entire presidency could be upended by North Korean aggression, or an assault by Russia on a member of nato, or an isis-planned attack on U.S. soil. Few presidents have faced such diverse tests on the international stage as Obama has, and the challenge for him, as for all presidents, has been to distinguish the merely urgent from the truly important, and to focus on the important.

My goal in our recent conversations was to see the world through Obama’s eyes, and to understand what he believes America’s role in the world should be. This article is informed by our recent series of conversations, which took place in the Oval Office; over lunch in his dining room; aboard Air Force One; and in Kuala Lumpur during his most recent visit to Asia, in November. It is also informed by my previous interviews with him and by his speeches and prolific public ruminations, as well as by conversations with his top foreign-policy and national-security advisers, foreign leaders and their ambassadors in Washington, friends of the president and others who have spoken with him about his policies and decisions, and his adversaries and critics.
Leon Panetta (left) attends a press briefing on military strategy in January 2012. Panetta, then Obama’s secretary of defense, has criticized the president’s failure to enforce the Syrian red line. (Aharaz N. Ghanbari / AP)

Over the course of our conversations, I came to see Obama as a president who has grown steadily more fatalistic about the constraints on America’s ability to direct global events, even as he has, late in his presidency, accumulated a set of potentially historic foreign-policy achievements—controversial, provisional achievements, to be sure, but achievements nonetheless: the opening to Cuba, the Paris climate-change accord, the Trans-Pacific Partnership trade agreement, and, of course, the Iran nuclear deal. These he accomplished despite his growing sense that larger forces—the riptide of tribal feeling in a world that should have already shed its atavism; the resilience of small men who rule large countries in ways contrary to their own best interests; the persistence of fear as a governing human emotion—frequently conspire against the best of America’s intentions. But he also has come to learn, he told me, that very little is accomplished in international affairs without U.S. leadership.

Obama talked me through this apparent contradiction. “I want a president who has the sense that you can’t fix everything,” he said. But on the other hand, “if we don’t set the agenda, it doesn’t happen.” He explained what he meant. “The fact is, there is not a summit I’ve attended since I’ve been president where we are not setting the agenda, where we are not responsible for the key results,” he said. “That’s true whether you’re talking about nuclear security, whether you’re talking about saving the world financial system, whether you’re talking about climate.”

One day, over lunch in the Oval Office dining room, I asked the president how he thought his foreign policy might be understood by historians. He started by describing for me a four-box grid representing the main schools of American foreign-policy thought. One box he called isolationism, which he dismissed out of hand. “The world is ever-shrinking,” he said. “Withdrawal is untenable.” The other boxes he labeled realism, liberal interventionism, and internationalism. “I suppose you could call me a realist in believing we can’t, at any given moment, relieve all the world’s misery,” he said. “We have to choose where we can make a real impact.” He also noted that he was quite obviously an internationalist, devoted as he is to strengthening multilateral organizations and international norms.

I told him my impression was that the various traumas of the past seven years have, if anything, intensified his commitment to realist-driven restraint. Had nearly two full terms in the White House soured him on interventionism?

“For all of our warts, the United States has clearly been a force for good in the world,” he said. “If you compare us to previous superpowers, we act less on the basis of naked self-interest, and have been interested in establishing norms that benefit everyone. If it is possible to do good at a bearable cost, to save lives, we will do it.”

If a crisis, or a humanitarian catastrophe, does not meet his stringent standard for what constitutes a direct national-security threat, Obama said, he doesn’t believe that he should be forced into silence. He is not so much the realist, he suggested, that he won’t pass judgment on other leaders. Though he has so far ruled out the use of direct American power to depose Assad, he was not wrong, he argued, to call on Assad to go. “Oftentimes when you get critics of our Syria policy, one of the things that they’ll point out is ‘You called for Assad to go, but you didn’t force him to go. You did not invade.’ And the notion is that if you weren’t going to overthrow the regime, you shouldn’t have said anything. That’s a weird argument to me, the notion that if we use our moral authority to say ‘This is a brutal regime, and this is not how a leader should treat his people,’ once you do that, you are obliged to invade the country and install a government you prefer.”

“I am very much the internationalist,” Obama said in a later conversation. “And I am also an idealist insofar as I believe that we should be promoting values, like democracy and human rights and norms and values, because not only do they serve our interests the more people adopt values that we share—in the same way that, economically, if people adopt rule of law and property rights and so forth, that is to our advantage—but because it makes the world a better place. And I’m willing to say that in a very corny way, and in a way that probably Brent Scowcroft would not say.

“Having said that,” he continued, “I also believe that the world is a tough, complicated, messy, mean place, and full of hardship and tragedy. And in order to advance both our security interests and those ideals and values that we care about, we’ve got to be hardheaded at the same time as we’re bighearted, and pick and choose our spots, and recognize that there are going to be times where the best that we can do is to shine a spotlight on something that’s terrible, but not believe that we can automatically solve it. There are going to be times where our security interests conflict with our concerns about human rights. There are going to be times where we can do something about innocent people being killed, but there are going to be times where we can’t.”

If Obama ever questioned whether America really is the world’s one indispensable nation, he no longer does so. But he is the rare president who seems at times to resent indispensability, rather than embrace it. “Free riders aggravate me,” he told me. Recently, Obama warned that Great Britain would no longer be able to claim a “special relationship” with the United States if it did not commit to spending at least 2 percent of its GDP on defense. “You have to pay your fair share,” Obama told David Cameron, who subsequently met the 2 percent threshold.

Part of his mission as president, Obama explained, is to spur other countries to take action for themselves, rather than wait for the U.S. to lead. The defense of the liberal international order against jihadist terror, Russian adventurism, and Chinese bullying depends in part, he believes, on the willingness of other nations to share the burden with the U.S. This is why the controversy surrounding the assertion—made by an anonymous administration official to The New Yorker during the Libya crisis of 2011—that his policy consisted of “leading from behind” perturbed him. “We don’t have to always be the ones who are up front,” he told me. “Sometimes we’re going to get what we want precisely because we are sharing in the agenda. The irony is that it was precisely in order to prevent the Europeans and the Arab states from holding our coats while we did all the fighting that we, by design, insisted” that they lead during the mission to remove Muammar Qaddafi from power in Libya. “It was part of the anti–free rider campaign.”

The president also seems to believe that sharing leadership with other countries is a way to check America’s more unruly impulses. “One of the reasons I am so focused on taking action multilaterally where our direct interests are not at stake is that multilateralism regulates hubris,” he explained. He consistently invokes what he understands to be America’s past failures overseas as a means of checking American self-righteousness. “We have history,” he said. “We have history in Iran, we have history in Indonesia and Central America. So we have to be mindful of our history when we start talking about intervening, and understand the source of other people’s suspicions.”
Obama and Cuban President Raúl Castro at the Summit of the Americas last spring (Pete Souza / White House)

In his efforts to off-load some of America’s foreign-policy responsibilities to its allies, Obama appears to be a classic retrenchment president in the manner of Dwight D. Eisenhower and Richard Nixon. Retrenchment, in this context, is defined as “pulling back, spending less, cutting risk, and shifting burdens to allies,” Stephen Sestanovich, an expert on presidential foreign policy at the Council on Foreign Relations, explained to me. “If John McCain had been elected in 2008, you would still have seen some degree of retrenchment,” Sestanovich said. “It’s what the country wanted. If you come into office in the middle of a war that is not going well, you’re convinced that the American people have hired you to do less.” One difference between Eisenhower and Nixon, on the one hand, and Obama, on the other, Sestanovich said, is that Obama “appears to have had a personal, ideological commitment to the idea that foreign policy had consumed too much of the nation’s attention and resources.”

I asked Obama about retrenchment. “Almost every great world power has succumbed” to overextension, he said. “What I think is not smart is the idea that every time there is a problem, we send in our military to impose order. We just can’t do that.”

But once he decides that a particular challenge represents a direct national-security threat, he has shown a willingness to act unilaterally. This is one of the larger ironies of the Obama presidency: He has relentlessly questioned the efficacy of force, but he has also become the most successful terrorist-hunter in the history of the presidency, one who will hand to his successor a set of tools an accomplished assassin would envy. “He applies different standards to direct threats to the U.S.,” Ben Rhodes says. “For instance, despite his misgivings about Syria, he has not had a second thought about drones.” Some critics argue he should have had a few second thoughts about what they see as the overuse of drones. But John Brennan, Obama’s CIA director, told me recently that he and the president “have similar views. One of them is that sometimes you have to take a life to save even more lives. We have a similar view of just-war theory. The president requires near-certainty of no collateral damage. But if he believes it is necessary to act, he doesn’t hesitate.”

Those who speak with Obama about jihadist thought say that he possesses a no-illusions understanding of the forces that drive apocalyptic violence among radical Muslims, but he has been careful about articulating that publicly, out of concern that he will exacerbate anti-Muslim xenophobia. He has a tragic realist’s understanding of sin, cowardice, and corruption, and a Hobbesian appreciation of how fear shapes human behavior. And yet he consistently, and with apparent sincerity, professes optimism that the world is bending toward justice. He is, in a way, a Hobbesian optimist.
Video: Jeffrey Goldberg speaks with Ben Rhodes
Jeffrey Goldberg speaks to Deputy National-Security Adviser Ben Rhodes about the United States’ new ties with Cuba and its impact on American foreign policy at large. Watch the full-length conversation with Ben Rhodes here.

The contradictions do not end there. Though he has a reputation for prudence, he has also been eager to question some of the long-standing assumptions undergirding traditional U.S. foreign-policy thinking. To a remarkable degree, he is willing to question why America’s enemies are its enemies, or why some of its friends are its friends. He overthrew half a century of bipartisan consensus in order to reestablish ties with Cuba. He questioned why the U.S. should avoid sending its forces into Pakistan to kill al-Qaeda leaders, and he privately questions why Pakistan, which he believes is a disastrously dysfunctional country, should be considered an ally of the U.S. at all. According to Leon Panetta, he has questioned why the U.S. should maintain Israel’s so-called qualitative military edge, which grants it access to more sophisticated weapons systems than America’s Arab allies receive; but he has also questioned, often harshly, the role that America’s Sunni Arab allies play in fomenting anti-American terrorism. He is clearly irritated that foreign-policy orthodoxy compels him to treat Saudi Arabia as an ally. And of course he decided early on, in the face of great criticism, that he wanted to reach out to America’s most ardent Middle Eastern foe, Iran. The nuclear deal he struck with Iran proves, if nothing else, that Obama is not risk-averse. He has bet global security and his own legacy that one of the world’s leading state sponsors of terrorism will adhere to an agreement to curtail its nuclear program.
“Dropping bombs on someone to prove that you’re willing to drop bombs on someone is just about the worst reason to use force.”

It is assumed, at least among his critics, that Obama sought the Iran deal because he has a vision of a historic American-Persian rapprochement. But his desire for the nuclear agreement was born of pessimism as much as it was of optimism. “The Iran deal was never primarily about trying to open a new era of relations between the U.S. and Iran,” Susan Rice told me. “It was far more pragmatic and minimalist. The aim was very simply to make a dangerous country substantially less dangerous. No one had any expectation that Iran would be a more benign actor.”

I once mentioned to obama a scene from The Godfather: Part III, in which Michael Corleone complains angrily about his failure to escape the grasp of organized crime. I told Obama that the Middle East is to his presidency what the Mob is to Corleone, and I started to quote the Al Pacino line: “Just when I thought I was out—”

“It pulls you back in,” Obama said, completing the thought.

The story of Obama’s encounter with the Middle East follows an arc of disenchantment. In his first extended spree of fame, as a presidential candidate in 2008, Obama often spoke with hope about the region. In Berlin that summer, in a speech to 200,000 adoring Germans, he said, “This is the moment we must help answer the call for a new dawn in the Middle East.”

The next year, as president, he gave a speech in Cairo meant to reset U.S. relations with the world’s Muslims. He spoke about Muslims in his own family, and his childhood years in Indonesia, and confessed America’s sins even as he criticized those in the Muslim world who demonized the U.S. What drew the most attention, though, was his promise to address the Israeli-Palestinian conflict, which was then thought to be the central animating concern of Arab Muslims. His sympathy for the Palestinians moved the audience, but complicated his relations with Benjamin Netanyahu, the Israeli prime minister—especially because Obama had also decided to bypass Jerusalem on his first presidential visit to the Middle East.

When I asked Obama recently what he had hoped to accomplish with his Cairo reset speech, he said that he had been trying—unsuccessfully, he acknowledged—to persuade Muslims to more closely examine the roots of their unhappiness.

“My argument was this: Let’s all stop pretending that the cause of the Middle East’s problems is Israel,” he told me. “We want to work to help achieve statehood and dignity for the Palestinians, but I was hoping that my speech could trigger a discussion, could create space for Muslims to address the real problems they are confronting—problems of governance, and the fact that some currents of Islam have not gone through a reformation that would help people adapt their religious doctrines to modernity. My thought was, I would communicate that the U.S. is not standing in the way of this progress, that we would help, in whatever way possible, to advance the goals of a practical, successful Arab agenda that provided a better life for ordinary people.”
British Prime Minister David Cameron, flanked by U.K. officials, attends dinner at the White House in January 2015. (Pete Souza / White House)

Through the first flush of the Arab Spring, in 2011, Obama continued to speak optimistically about the Middle East’s future, coming as close as he ever would to embracing the so-called freedom agenda of George W. Bush, which was characterized in part by the belief that democratic values could be implanted in the Middle East. He equated protesters in Tunisia and Tahrir Square with Rosa Parks and the “patriots of Boston.”

“After decades of accepting the world as it is in the region, we have a chance to pursue the world as it should be,” he said in a speech at the time. “The United States supports a set of universal rights. And these rights include free speech, the freedom of peaceful assembly, the freedom of religion, equality for men and women under the rule of law, and the right to choose your own leaders … Our support for these principles is not a secondary interest.”

But over the next three years, as the Arab Spring gave up its early promise, and brutality and dysfunction overwhelmed the Middle East, the president grew disillusioned. Some of his deepest disappointments concern Middle Eastern leaders themselves. Benjamin Netanyahu is in his own category: Obama has long believed that Netanyahu could bring about a two-state solution that would protect Israel’s status as a Jewish-majority democracy, but is too fearful and politically paralyzed to do so. Obama has also not had much patience for Netanyahu and other Middle Eastern leaders who question his understanding of the region. In one of Netanyahu’s meetings with the president, the Israeli prime minister launched into something of a lecture about the dangers of the brutal region in which he lives, and Obama felt that Netanyahu was behaving in a condescending fashion, and was also avoiding the subject at hand: peace negotiations. Finally, the president interrupted the prime minister: “Bibi, you have to understand something,” he said. “I’m the African American son of a single mother, and I live here, in this house. I live in the White House. I managed to get elected president of the United States. You think I don’t understand what you’re talking about, but I do.” Other leaders also frustrate him immensely. Early on, Obama saw Recep Tayyip Erdoğan, the president of Turkey, as the sort of moderate Muslim leader who would bridge the divide between East and West—but Obama now considers him a failure and an authoritarian, one who refuses to use his enormous army to bring stability to Syria. And on the sidelines of a nato summit in Wales in 2014, Obama pulled aside King Abdullah II of Jordan. Obama said he had heard that Abdullah had complained to friends in the U.S. Congress about his leadership, and told the king that if he had complaints, he should raise them directly. The king denied that he had spoken ill of him.

In recent days, the president has taken to joking privately, “All I need in the Middle East is a few smart autocrats.” Obama has always had a fondness for pragmatic, emotionally contained technocrats, telling aides, “If only everyone could be like the Scandinavians, this would all be easy.”

The unraveling of the Arab Spring darkened the president’s view of what the U.S. could achieve in the Middle East, and made him realize how much the chaos there was distracting from other priorities. “The president recognized during the course of the Arab Spring that the Middle East was consuming us,” John Brennan, who served in Obama’s first term as his chief counterterrorism adviser, told me recently.

But what sealed Obama’s fatalistic view was the failure of his administration’s intervention in Libya, in 2011. That intervention was meant to prevent the country’s then-dictator, Muammar Qaddafi, from slaughtering the people of Benghazi, as he was threatening to do. Obama did not want to join the fight; he was counseled by Joe Biden and his first-term secretary of defense Robert Gates, among others, to steer clear. But a strong faction within the national-security team—Secretary of State Hillary Clinton and Susan Rice, who was then the ambassador to the United Nations, along with Samantha Power, Ben Rhodes, and Antony Blinken, who was then Biden’s national-security adviser—lobbied hard to protect Benghazi, and prevailed. (Biden, who is acerbic about Clinton’s foreign-policy judgment, has said privately, “Hillary just wants to be Golda Meir.”) American bombs fell, the people of Benghazi were spared from what may or may not have been a massacre, and Qaddafi was captured and executed.

But Obama says today of the intervention, “It didn’t work.” The U.S., he believes, planned the Libya operation carefully—and yet the country is still a disaster.

Why, given what seems to be the president’s natural reticence toward getting militarily ensnarled where American national security is not directly at stake, did he accept the recommendation of his more activist advisers to intervene?

“The social order in Libya has broken down,” Obama said, explaining his thinking at the time. “You have massive protests against Qaddafi. You’ve got tribal divisions inside of Libya. Benghazi is a focal point for the opposition regime. And Qaddafi is marching his army toward Benghazi, and he has said, ‘We will kill them like rats.’

“Now, option one would be to do nothing, and there were some in my administration who said, as tragic as the Libyan situation may be, it’s not our problem. The way I looked at it was that it would be our problem if, in fact, complete chaos and civil war broke out in Libya. But this is not so at the core of U.S. interests that it makes sense for us to unilaterally strike against the Qaddafi regime. At that point, you’ve got Europe and a number of Gulf countries who despise Qaddafi, or are concerned on a humanitarian basis, who are calling for action. But what has been a habit over the last several decades in these circumstances is people pushing us to act but then showing an unwillingness to put any skin in the game.”

“Free riders?,” I interjected.

“Free riders,” he said, and continued. “So what I said at that point was, we should act as part of an international coalition. But because this is not at the core of our interests, we need to get a UN mandate; we need Europeans and Gulf countries to be actively involved in the coalition; we will apply the military capabilities that are unique to us, but we expect others to carry their weight. And we worked with our defense teams to ensure that we could execute a strategy without putting boots on the ground and without a long-term military commitment in Libya.

“So we actually executed this plan as well as I could have expected: We got a UN mandate, we built a coalition, it cost us $1 billion—which, when it comes to military operations, is very cheap. We averted large-scale civilian casualties, we prevented what almost surely would have been a prolonged and bloody civil conflict. And despite all that, Libya is a mess.”

Mess is the president’s diplomatic term; privately, he calls Libya a “shit show,” in part because it’s subsequently become an isis haven—one that he has already targeted with air strikes. It became a shit show, Obama believes, for reasons that had less to do with American incompetence than with the passivity of America’s allies and with the obdurate power of tribalism.

“When I go back and I ask myself what went wrong,” Obama said, “there’s room for criticism, because I had more faith in the Europeans, given Libya’s proximity, being invested in the follow-up,” he said. He noted that Nicolas Sarkozy, the French president, lost his job the following year. And he said that British Prime Minister David Cameron soon stopped paying attention, becoming “distracted by a range of other things.” Of France, he said, “Sarkozy wanted to trumpet the flights he was taking in the air campaign, despite the fact that we had wiped out all the air defenses and essentially set up the entire infrastructure” for the intervention. This sort of bragging was fine, Obama said, because it allowed the U.S. to “purchase France’s involvement in a way that made it less expensive for us and less risky for us.” In other words, giving France extra credit in exchange for less risk and cost to the United States was a useful trade-off—except that “from the perspective of a lot of the folks in the foreign-policy establishment, well, that was terrible. If we’re going to do something, obviously we’ve got to be up front, and nobody else is sharing in the spotlight.”

Obama also blamed internal Libyan dynamics. “The degree of tribal division in Libya was greater than our analysts had expected. And our ability to have any kind of structure there that we could interact with and start training and start providing resources broke down very quickly.”

Libya proved to him that the Middle East was best avoided. “There is no way we should commit to governing the Middle East and North Africa,” he recently told a former colleague from the Senate. “That would be a basic, fundamental mistake.”

President Obama did not come into office preoccupied by the Middle East. He is the first child of the Pacific to become president—born in Hawaii, raised there and, for four years, in Indonesia—and he is fixated on turning America’s attention to Asia. For Obama, Asia represents the future. Africa and Latin America, in his view, deserve far more U.S. attention than they receive. Europe, about which he is unromantic, is a source of global stability that requires, to his occasional annoyance, American hand-holding. And the Middle East is a region to be avoided—one that, thanks to America’s energy revolution, will soon be of negligible relevance to the U.S. economy.

It is not oil but another of the Middle East’s exports, terrorism, that shapes Obama’s understanding of his responsibilities there. Early in 2014, Obama’s intelligence advisers told him that isis was of marginal importance. According to administration officials, General Lloyd Austin, then the commander of Central Command, which oversees U.S. military operations in the Middle East, told the White House that the Islamic State was “a flash in the pan.” This analysis led Obama, in an interview with The New Yorker, to describe the constellation of jihadist groups in Iraq and Syria as terrorism’s “jayvee team.” (A spokesman for Austin told me, “At no time has General Austin ever considered isil a ‘flash in the pan’ phenomenon.”)
Mess is the president’s diplomatic term for what U.S. intervention left behind in Libya; privately, he calls it a “shit show.”

But by late spring of 2014, after isis took the northern-Iraq city of Mosul, he came to believe that U.S. intelligence had failed to appreciate the severity of the threat and the inadequacies of the Iraqi army, and his view shifted. After isis beheaded three American civilians in Syria, it became obvious to Obama that defeating the group was of more immediate urgency to the U.S. than overthrowing Bashar al-Assad.

Advisers recall that Obama would cite a pivotal moment in The Dark Knight, the 2008 Batman movie, to help explain not only how he understood the role of isis, but how he understood the larger ecosystem in which it grew. “There’s a scene in the beginning in which the gang leaders of Gotham are meeting,” the president would say. “These are men who had the city divided up. They were thugs, but there was a kind of order. Everyone had his turf. And then the Joker comes in and lights the whole city on fire. isil is the Joker. It has the capacity to set the whole region on fire. That’s why we have to fight it.”

The rise of the Islamic State deepened Obama’s conviction that the Middle East could not be fixed—not on his watch, and not for a generation to come.

On a rainy Wednesday in mid-November, President Obama appeared on a stage at the Asia-Pacific Economic Cooperation (apec) summit in Manila with Jack Ma, the founder of the Chinese e-commerce company Alibaba, and a 31-year-old Filipina inventor named Aisa Mijeno. The ballroom was crowded with Asian CEOs, American business leaders, and government officials from across the region. Obama, who was greeted warmly, first delivered informal remarks from behind a podium, mainly about the threat of climate change.

Obama made no mention of the subject preoccupying much of the rest of the world—the isis attacks in Paris five days earlier, which had killed 130 people. Obama had arrived in Manila the day before from a G20 summit held in Antalya, Turkey. The Paris attacks had been a main topic of conversation in Antalya, where Obama held a particularly contentious press conference on the subject.

The traveling White House press corps was unrelenting: “Isn’t it time for your strategy to change?” one reporter asked. This was followed by “Could I ask you to address your critics who say that your reluctance to enter another Middle East war, and your preference of diplomacy over using the military, makes the United States weaker and emboldens our enemies?” And then came this imperishable question, from a CNN reporter: “If you’ll forgive the language—why can’t we take out these bastards?” Which was followed by “Do you think you really understand this enemy well enough to defeat them and to protect the homeland?”

As the questions unspooled, Obama became progressively more irritated. He described his isis strategy at length, but the only time he exhibited an emotion other than disdain was when he addressed an emerging controversy about America’s refugee policy. Republican governors and presidential candidates had suddenly taken to demanding that the United States block Syrian refugees from coming to America. Ted Cruz had proposed accepting only Christian Syrians. Chris Christie had said that all refugees, including “orphans under 5,” should be banned from entry until proper vetting procedures had been put in place.

This rhetoric appeared to frustrate Obama immensely. “When I hear folks say that, well, maybe we should just admit the Christians but not the Muslims; when I hear political leaders suggesting that there would be a religious test for which person who’s fleeing from a war-torn country is admitted,” Obama told the assembled reporters, “that’s not American. That’s not who we are. We don’t have religious tests to our compassion.”
“Aren’t the Saudis your friends?” the prime minister asked. Obama smiled. “It’s complicated.”

Air Force One departed Antalya and arrived 10 hours later in Manila. That’s when the president’s advisers came to understand, in the words of one official, that “everyone back home had lost their minds.” Susan Rice, trying to comprehend the rising anxiety, searched her hotel television in vain for CNN, finding only the BBC and Fox News. She toggled between the two, looking for the mean, she told people on the trip.

Later, the president would say that he had failed to fully appreciate the fear many Americans were experiencing about the possibility of a Paris-style attack in the U.S. Great distance, a frantic schedule, and the jet-lag haze that envelops a globe-spanning presidential trip were working against him. But he has never believed that terrorism poses a threat to America commensurate with the fear it generates. Even during the period in 2014 when isis was executing its American captives in Syria, his emotions were in check. Valerie Jarrett, Obama’s closest adviser, told him people were worried that the group would soon take its beheading campaign to the U.S. “They’re not coming here to chop our heads off,” he reassured her. Obama frequently reminds his staff that terrorism takes far fewer lives in America than handguns, car accidents, and falls in bathtubs do. Several years ago, he expressed to me his admiration for Israelis’ “resilience” in the face of constant terrorism, and it is clear that he would like to see resilience replace panic in American society. Nevertheless, his advisers are fighting a constant rearguard action to keep Obama from placing terrorism in what he considers its “proper” perspective, out of concern that he will seem insensitive to the fears of the American people.
Obama and U.S. Secretary of State John Kerry look on during a meeting with Turkish President Recep Tayyip Erdogan at the World Climate Change Conference 2015 in Paris in December. (Kevin Lamarque / Reuters)

The frustration among Obama’s advisers spills over into the Pentagon and the State Department. John Kerry, for one, seems more alarmed about isis than the president does. Recently, when I asked the secretary of state a general question—is the Middle East still important to the U.S.?—he answered by talking exclusively about isis. “This is a threat to everybody in the world,” he said, a group “overtly committed to destroying people in the West and in the Middle East. Imagine what would happen if we don’t stand and fight them, if we don’t lead a coalition—as we are doing, by the way. If we didn’t do that, you could have allies and friends of ours fall. You could have a massive migration into Europe that destroys Europe, leads to the pure destruction of Europe, ends the European project, and everyone runs for cover and you’ve got the 1930s all over again, with nationalism and fascism and other things breaking out. Of course we have an interest in this, a huge interest in this.”

When I noted to Kerry that the president’s rhetoric doesn’t match his, he said, “President Obama sees all of this, but he doesn’t gin it up into this kind of—he thinks we are on track. He has escalated his efforts. But he’s not trying to create hysteria … I think the president is always inclined to try to keep things on an appropriate equilibrium. I respect that.”

Obama modulates his discussion of terrorism for several reasons: He is, by nature, Spockian. And he believes that a misplaced word, or a frightened look, or an ill-considered hyperbolic claim, could tip the country into panic. The sort of panic he worries about most is the type that would manifest itself in anti-Muslim xenophobia or in a challenge to American openness and to the constitutional order.

The president also gets frustrated that terrorism keeps swamping his larger agenda, particularly as it relates to rebalancing America’s global priorities. For years, the “pivot to Asia” has been a paramount priority of his. America’s economic future lies in Asia, he believes, and the challenge posed by China’s rise requires constant attention. From his earliest days in office, Obama has been focused on rebuilding the sometimes-threadbare ties between the U.S. and its Asian treaty partners, and he is perpetually on the hunt for opportunities to draw other Asian nations into the U.S. orbit. His dramatic opening to Burma was one such opportunity; Vietnam and the entire constellation of Southeast Asian countries fearful of Chinese domination presented others.

In Manila, at apec, Obama was determined to keep the conversation focused on this agenda, and not on what he viewed as the containable challenge presented by isis. Obama’s secretary of defense, Ashton Carter, told me not long ago that Obama has maintained his focus on Asia even as Syria and other Middle Eastern conflicts continue to flare. Obama believes, Carter said, that Asia “is the part of the world of greatest consequence to the American future, and that no president can take his eye off of this.” He added, “He consistently asks, even in the midst of everything else that’s going on, ‘Where are we in the Asia-Pacific rebalance? Where are we in terms of resources?’ He’s been extremely consistent about that, even in times of Middle East tension.”

After Obama finished his presentation on climate change, he joined Ma and Mijeno, who had seated themselves on nearby armchairs, where Obama was preparing to interview them in the manner of a daytime talk-show host—an approach that seemed to induce a momentary bout of status-inversion vertigo in an audience not accustomed to such behavior in their own leaders. Obama began by asking Ma a question about climate change. Ma, unsurprisingly, agreed with Obama that it was a very important issue. Then Obama turned to Mijeno. A laboratory operating in the hidden recesses of the West Wing could not have fashioned a person more expertly designed to appeal to Obama’s wonkish enthusiasms than Mijeno, a young engineer who, with her brother, had invented a lamp that is somehow powered by salt water.

“Just to be clear, Aisa, so with some salt water, the device that you’ve set up can provide—am I right?—about eight hours of lighting?,” Obama asked.

“Eight hours of lighting,” she responded.

Obama: “And the lamp is $20—”

Mijeno: “Around $20.”

“I think Aisa is a perfect example of what we’re seeing in a lot of countries—young entrepreneurs coming up with leapfrog technologies, in the same ways that in large portions of Asia and Africa, the old landline phones never got set up,” Obama said, because those areas jumped straight to mobile phones. Obama encouraged Jack Ma to fund her work. “She’s won, by the way, a lot of prizes and gotten a lot of attention, so this is not like one of those infomercials where you order it, and you can’t make the thing work,” he said, to laughter.

The next day, aboard Air Force One en route to Kuala Lumpur, I mentioned to Obama that he seemed genuinely happy to be onstage with Ma and Mijeno, and then I pivoted away from Asia, asking him if anything about the Middle East makes him happy.

“Right now, I don’t think that anybody can be feeling good about the situation in the Middle East,” he said. “You have countries that are failing to provide prosperity and opportunity for their people. You’ve got a violent, extremist ideology, or ideologies, that are turbocharged through social media. You’ve got countries that have very few civic traditions, so that as autocratic regimes start fraying, the only organizing principles are sectarian.”

He went on, “Contrast that with Southeast Asia, which still has huge problems—enormous poverty, corruption—but is filled with striving, ambitious, energetic people who are every single day scratching and clawing to build businesses and get education and find jobs and build infrastructure. The contrast is pretty stark.”

In Asia, as well as in Latin America and Africa, Obama says, he sees young people yearning for self-improvement, modernity, education, and material wealth.

“They are not thinking about how to kill Americans,” he says. “What they’re thinking about is How do I get a better education? How do I create something of value?”

He then made an observation that I came to realize was representative of his bleakest, most visceral understanding of the Middle East today—not the sort of understanding that a White House still oriented around themes of hope and change might choose to advertise. “If we’re not talking to them,” he said, referring to young Asians and Africans and Latin Americans, “because the only thing we’re doing is figuring out how to destroy or cordon off or control the malicious, nihilistic, violent parts of humanity, then we’re missing the boat.”

Obama’s critics argue that he is ineffective in cordoning off the violent nihilists of radical Islam because he doesn’t understand the threat. He does resist refracting radical Islam through the “clash of civilizations” prism popularized by the late political scientist Samuel Huntington. But this is because, he and his advisers argue, he does not want to enlarge the ranks of the enemy. “The goal is not to force a Huntington template onto this conflict,” said John Brennan, the CIA director.

Both François Hollande and David Cameron have spoken about the threat of radical Islam in more Huntingtonesque terms, and I’ve heard that both men wish Obama would use more-direct language in discussing the threat. When I mentioned this to Obama he said, “Hollande and Cameron have used phrases, like radical Islam, that we have not used on a regular basis as our way of targeting terrorism. But I’ve never had a conversation when they said, ‘Man, how come you’re not using this phrase the way you hear Republicans say it?’ ” Obama says he has demanded that Muslim leaders do more to eliminate the threat of violent fundamentalism. “It is very clear what I mean,” he told me, “which is that there is a violent, radical, fanatical, nihilistic interpretation of Islam by a faction—a tiny faction—within the Muslim community that is our enemy, and that has to be defeated.”

He then offered a critique that sounded more in line with the rhetoric of Cameron and Hollande. “There is also the need for Islam as a whole to challenge that interpretation of Islam, to isolate it, and to undergo a vigorous discussion within their community about how Islam works as part of a peaceful, modern society,” he said. But he added, “I do not persuade peaceful, tolerant Muslims to engage in that debate if I’m not sensitive to their concern that they are being tagged with a broad brush.”
Obama and Japanese Prime Minister Shinzo Abe in Washington, D.C., April 2015 (Pete Souza / White House)

In private encounters with other world leaders, Obama has argued that there will be no comprehensive solution to Islamist terrorism until Islam reconciles itself to modernity and undergoes some of the reforms that have changed Christianity.

Though he has argued, controversially, that the Middle East’s conflicts “date back millennia,” he also believes that the intensified Muslim fury of recent years was encouraged by countries considered friends of the U.S. In a meeting during apec with Malcolm Turnbull, the new prime minister of Australia, Obama described how he has watched Indonesia gradually move from a relaxed, syncretistic Islam to a more fundamentalist, unforgiving interpretation; large numbers of Indonesian women, he observed, have now adopted the hijab, the Muslim head covering.

Why, Turnbull asked, was this happening?

Because, Obama answered, the Saudis and other Gulf Arabs have funneled money, and large numbers of imams and teachers, into the country. In the 1990s, the Saudis heavily funded Wahhabist madrassas, seminaries that teach the fundamentalist version of Islam favored by the Saudi ruling family, Obama told Turnbull. Today, Islam in Indonesia is much more Arab in orientation than it was when he lived there, he said.

“Aren’t the Saudis your friends?,” Turnbull asked.

Obama smiled. “It’s complicated,” he said.

Obama’s patience with Saudi Arabia has always been limited. In his first foreign-policy commentary of note, that 2002 speech at the antiwar rally in Chicago, he said, “You want a fight, President Bush? Let’s fight to make sure our so-called allies in the Middle East—the Saudis and the Egyptians—stop oppressing their own people, and suppressing dissent, and tolerating corruption and inequality.” In the White House these days, one occasionally hears Obama’s National Security Council officials pointedly reminding visitors that the large majority of 9/11 hijackers were not Iranian, but Saudi—and Obama himself rails against Saudi Arabia’s state-sanctioned misogyny, arguing in private that “a country cannot function in the modern world when it is repressing half of its population.” In meetings with foreign leaders, Obama has said, “You can gauge the success of a society by how it treats its women.”

His frustration with the Saudis informs his analysis of Middle Eastern power politics. At one point I observed to him that he is less likely than previous presidents to axiomatically side with Saudi Arabia in its dispute with its archrival, Iran. He didn’t disagree.

“Iran, since 1979, has been an enemy of the United States, and has engaged in state-sponsored terrorism, is a genuine threat to Israel and many of our allies, and engages in all kinds of destructive behavior,” the president said. “And my view has never been that we should throw our traditional allies”—the Saudis—“overboard in favor of Iran.”

But he went on to say that the Saudis need to “share” the Middle East with their Iranian foes. “The competition between the Saudis and the Iranians—which has helped to feed proxy wars and chaos in Syria and Iraq and Yemen—requires us to say to our friends as well as to the Iranians that they need to find an effective way to share the neighborhood and institute some sort of cold peace,” he said. “An approach that said to our friends ‘You are right, Iran is the source of all problems, and we will support you in dealing with Iran’ would essentially mean that as these sectarian conflicts continue to rage and our Gulf partners, our traditional friends, do not have the ability to put out the flames on their own or decisively win on their own, and would mean that we have to start coming in and using our military power to settle scores. And that would be in the interest neither of the United States nor of the Middle East.”

One of the most destructive forces in the Middle East, Obama believes, is tribalism—a force no president can neutralize. Tribalism, made manifest in the reversion to sect, creed, clan, and village by the desperate citizens of failing states, is the source of much of the Muslim Middle East’s problems, and it is another source of his fatalism. Obama has deep respect for the destructive resilience of tribalism—part of his memoir, Dreams From My Father, concerns the way in which tribalism in post-colonial Kenya helped ruin his father’s life—which goes some distance in explaining why he is so fastidious about avoiding entanglements in tribal conflicts.

“It is literally in my DNA to be suspicious of tribalism,” he told me. “I understand the tribal impulse, and acknowledge the power of tribal division. I’ve been navigating tribal divisions my whole life. In the end, it’s the source of a lot of destructive acts.”

While flying to Kuala Lumpur with the president, I recalled a passing reference he had once made to me about the Hobbesian argument for strong government as an antidote to the unforgiving state of nature. When Obama looks at swathes of the Middle East, Hobbes’s “war of all against all” is what he sees. “I have a recognition that us serving as the Leviathan clamps down and tames some of these impulses,” Obama had said. So I tried to reopen this conversation with an unfortunately prolix question about, among other things, “the Hobbesian notion that people organize themselves into collectives to stave off their supreme fear, which is death.”

Ben Rhodes and Joshua Earnest, the White House spokesman, who were seated on a couch to the side of Obama’s desk on Air Force One, could barely suppress their amusement at my discursiveness. I paused and said, “I bet if I asked that in a press conference my colleagues would just throw me out of the room.”

“I would be really into it,” Obama said, “but everybody else would be rolling their eyes.”

Rhodes interjected: “Why can’t we get the bastards?” That question, the one put to the president by the CNN reporter at the press conference in Turkey, had become a topic of sardonic conversation during the trip.

I turned to the president: “Well, yeah, and also, why can’t we get the bastards?”

He took the first question.

“Look, I am not of the view that human beings are inherently evil,” he said. “I believe that there’s more good than bad in humanity. And if you look at the trajectory of history, I am optimistic.

“I believe that overall, humanity has become less violent, more tolerant, healthier, better fed, more empathetic, more able to manage difference. But it’s hugely uneven. And what has been clear throughout the 20th and 21st centuries is that the progress we make in social order and taming our baser impulses and steadying our fears can be reversed very quickly. Social order starts breaking down if people are under profound stress. Then the default position is tribe—us/them, a hostility toward the unfamiliar or the unknown.”

He continued, “Right now, across the globe, you’re seeing places that are undergoing severe stress because of globalization, because of the collision of cultures brought about by the Internet and social media, because of scarcities—some of which will be attributable to climate change over the next several decades—because of population growth. And in those places, the Middle East being Exhibit A, the default position for a lot of folks is to organize tightly in the tribe and to push back or strike out against those who are different.

“A group like isil is the distillation of every worst impulse along these lines. The notion that we are a small group that defines ourselves primarily by the degree to which we can kill others who are not like us, and attempting to impose a rigid orthodoxy that produces nothing, that celebrates nothing, that really is contrary to every bit of human progress—it indicates the degree to which that kind of mentality can still take root and gain adherents in the 21st century.”

So your appreciation for tribalism’s power makes you want to stay away?, I asked. “In other words, when people say ‘Why don’t you just go get the bastards?,’ you step back?”

“We have to determine the best tools to roll back those kinds of attitudes,” he said. “There are going to be times where either because it’s not a direct threat to us or because we just don’t have the tools in our toolkit to have a huge impact that, tragically, we have to refrain from jumping in with both feet.”

I asked Obama whether he would have sent the Marines to Rwanda in 1994 to stop the genocide as it was happening, had he been president at the time. “Given the speed with which the killing took place, and how long it takes to crank up the machinery of the U.S. government, I understand why we did not act fast enough,” he said. “Now, we should learn from that. I actually think that Rwanda is an interesting test case because it’s possible—not guaranteed, but it’s possible—that this was a situation where the quick application of force might have been enough.”

He related this to Syria: “Ironically, it’s probably easier to make an argument that a relatively small force inserted quickly with international support would have resulted in averting genocide [more successfully in Rwanda] than in Syria right now, where the degree to which the various groups are armed and hardened fighters and are supported by a whole host of external actors with a lot of resources requires a much larger commitment of forces.”

Obama-administration officials argue that he has a comprehensible approach to fighting terrorism: a drone air force, Special Forces raids, a clandestine CIA-aided army of 10,000 rebels battling in Syria. So why does Obama stumble when explaining to the American people that he, too, cares about terrorism? The Turkey press conference, I told him, “was a moment for you as a politician to say, ‘Yeah, I hate the bastards too, and by the way, I am taking out the bastards.’ ” The easy thing to do would have been to reassure Americans in visceral terms that he will kill the people who want to kill them. Does he fear a knee-jerk reaction in the direction of another Middle East invasion? Or is he just inalterably Spockian?

“Every president has strengths and weaknesses,” he answered. “And there is no doubt that there are times where I have not been attentive enough to feelings and emotions and politics in communicating what we’re doing and how we’re doing it.”

But for America to be successful in leading the world, he continued, “I believe that we have to avoid being simplistic. I think we have to build resilience and make sure that our political debates are grounded in reality. It’s not that I don’t appreciate the value of theater in political communications; it’s that the habits we—the media, politicians—have gotten into, and how we talk about these issues, are so detached so often from what we need to be doing that for me to satisfy the cable news hype-fest would lead to us making worse and worse decisions over time.”
Obama with Jack Ma, the chairman of Alibaba, at the APEC summit in the Phillippines last November—days after ISIS killed 130 people in Paris (Aaron Favila / AP)

As Air Force One began its descent toward Kuala Lumpur, the president mentioned the successful U.S.-led effort to stop the Ebola epidemic in West Africa as a positive example of steady, nonhysterical management of a terrifying crisis.

“During the couple of months in which everybody was sure Ebola was going to destroy the Earth and there was 24/7 coverage of Ebola, if I had fed the panic or in any way strayed from ‘Here are the facts, here’s what needs to be done, here’s how we’re handling it, the likelihood of you getting Ebola is very slim, and here’s what we need to do both domestically and overseas to stamp out this epidemic,’ ” then “maybe people would have said ‘Obama is taking this as seriously as he needs to be.’ ” But feeding the panic by overreacting could have shut down travel to and from three African countries that were already cripplingly poor, in ways that might have destroyed their economies—which would likely have meant, among other things, a recurrence of Ebola. He added, “It would have also meant that we might have wasted a huge amount of resources in our public-health systems that need to be devoted to flu vaccinations and other things that actually kill people” in large numbers in America.

The plane landed. The president, leaning back in his office chair with his jacket off and his tie askew, did not seem to notice. Outside, on the tarmac, I could see that what appeared to be a large portion of the Malaysian Armed Forces had assembled to welcome him. As he continued talking, I began to worry that the waiting soldiers and dignitaries would get hot. “I think we’re in Malaysia,” I said. “It seems to be outside this plane.”

He conceded that this was true, but seemed to be in no rush, so I pressed him about his public reaction to terrorism: If he showed more emotion, wouldn’t that calm people down rather than rile them up?

“I have friends who have kids in Paris right now,” he said. “And you and I and a whole bunch of people who are writing about what happened in Paris have strolled along the same streets where people were gunned down. And it’s right to feel fearful. And it’s important for us not to ever get complacent. There’s a difference between resilience and complacency.” He went on to describe another difference—between making considered decisions and making rash, emotional ones. “What it means, actually, is that you care so much that you want to get it right and you’re not going to indulge in either impetuous or, in some cases, manufactured responses that make good sound bites but don’t produce results. The stakes are too high to play those games.”
“ISIS is not an existential threat to the United States. Climate change is a potential existential threat to the entire world if we don’t do something about it.”

With that, Obama stood up and said, “Okay, gotta go.” He headed out of his office and down the stairs, to the red carpet and the honor guard and the cluster of Malaysian officials waiting to greet him, and then to his armored limousine, flown to Kuala Lumpur ahead of him. (Early in his first term, still unaccustomed to the massive military operation it takes to move a president from one place to another, he noted ruefully to aides, “I have the world’s largest carbon footprint.”)

The president’s first stop was another event designed to highlight his turn to Asia, this one a town-hall meeting with students and entrepreneurs participating in the administration’s Young Southeast Asian Leaders Initiative. Obama entered the lecture hall at Taylor’s University to huge applause. He made some opening remarks, then charmed his audience in an extended Q&A session.

But those of us watching from the press section became distracted by news coming across our phones about a new jihadist attack, this one in Mali. Obama, busily mesmerizing adoring Asian entrepreneurs, had no idea. Only when he got into his limousine with Susan Rice did he get the news.
U.S. Ambassador to the United Nations Samantha Power (left) and Secretary of State John Kerry (center) listen as Obama speaks about the Ebola epidemic in September 2014. (Pablo Martinez Monsivais / AP)

Later that evening, I visited the president in his suite at the Ritz-Carlton hotel in downtown Kuala Lumpur. The streets around the hotel had been sealed. Armored vehicles ringed the building; the lobby was filled with swat teams. I took the elevator to a floor crowded with Secret Service agents, who pointed me to a staircase; the elevator to Obama’s floor was disabled for security reasons. Up two flights, to a hallway with more agents. A moment’s wait, and then Obama opened the door. His two-story suite was outlandish: Tara-like drapes, overstuffed couches. It was enormous and lonely and claustrophobic all at once.

“It’s like the Hearst Castle,” I observed.

“Well, it’s a long way from the Hampton Inn in Des Moines,” Obama said.

ESPN was playing in the background.

When we sat down, I pointed out to the president a central challenge of his pivot to Asia. Earlier in the day, at the moment he was trying to inspire a group of gifted and eager hijab-wearing Indonesian entrepreneurs and Burmese innovators, attention was diverted by the latest Islamist terror attack.

A writer at heart, he had a suggestion: “It’s probably a pretty easy way to start the story,” he said, referring to this article.

Possibly, I said, but it’s kind of a cheap trick.

“It’s cheap, but it works,” Obama said. “We’re talking to these kids, and then there’s this attack going on.”

The split-screen quality of the day prompted a conversation about two recent meetings he’d held, one that generated major international controversy and headlines, and one that did not. The one that drew so much attention, I suggested, would ultimately be judged less consequential. This was the Gulf summit in May of 2015 at Camp David, meant to mollify a crowd of visiting sheikhs and princes who feared the impending Iran deal. The other meeting took place two months later, in the Oval Office, between Obama and the general secretary of the Vietnamese Communist Party, Nguyen Phu Trong. This meeting took place only because John Kerry had pushed the White House to violate protocol, since the general secretary was not a head of state. But the goals trumped decorum: Obama wanted to lobby the Vietnamese on the Trans-Pacific Partnership—his negotiators soon extracted a promise from the Vietnamese that they would legalize independent labor unions—and he wanted to deepen cooperation on strategic issues. Administration officials have repeatedly hinted to me that Vietnam may one day soon host a permanent U.S. military presence, to check the ambitions of the country it now fears most, China. The U.S. Navy’s return to Cam Ranh Bay would count as one of the more improbable developments in recent American history. “We just moved the Vietnamese Communist Party to recognize labor rights in a way that we could never do by bullying them or scaring them,” Obama told me, calling this a key victory in his campaign to replace stick-waving with diplomatic persuasion.

I noted that the 200 or so young Southeast Asians in the room earlier that day—including citizens of Communist-ruled countries—seemed to love America. “They do,” Obama said. “In Vietnam right now, America polls at 80 percent.”
Obama visits a refugee center in Kuala Lumpur on a tour through Southeast Asia last fall. He sees the region as more integral to America’s future than the Middle East. (Susan Walsh / AP)

The resurgent popularity of America throughout Southeast Asia means that “we can do really big, important stuff—which, by the way, then has ramifications across the board,” he said, “because when Malaysia joins the anti-isil campaign, that helps us leverage resources and credibility in our fight against terrorism. When we have strong relations with Indonesia, that helps us when we are going to Paris and trying to negotiate a climate treaty, where the temptation of a Russia or some of these other countries may be to skew the deal in a way that is unhelpful.”

Obama then cited America’s increased influence in Latin America—increased, he said, in part by his removal of a region-wide stumbling block when he reestablished ties with Cuba—as proof that his deliberate, nonthreatening, diplomacy-centered approach to foreign relations is working. The alba movement, a group of Latin American governments oriented around anti-Americanism, has significantly weakened during his time as president. “When I came into office, at the first Summit of the Americas that I attended, Hugo Chávez”—the late anti-American Venezuelan dictator—“was still the dominant figure in the conversation,” he said. “We made a very strategic decision early on, which was, rather than blow him up as this 10-foot giant adversary, to right-size the problem and say, ‘We don’t like what’s going on in Venezuela, but it’s not a threat to the United States.’ ”

Obama said that to achieve this rebalancing, the U.S. had to absorb the diatribes and insults of superannuated Castro manqués. “When I saw Chávez, I shook his hand and he handed me a Marxist critique of the U.S.–Latin America relationship,” Obama recalled. “And I had to sit there and listen to Ortega”—Daniel Ortega, the radical leftist president of Nicaragua—“make an hour-long rant against the United States. But us being there, not taking all that stuff seriously—because it really wasn’t a threat to us”—helped neutralize the region’s anti-Americanism.

The president’s unwillingness to counter the baiting by American adversaries can feel emotionally unsatisfying, I said, and I told him that every so often, I’d like to see him give Vladimir Putin the finger. It’s atavistic, I said, understanding my audience.

“It is,” the president responded coolly. “This is what they’re looking for.”

He described a relationship with Putin that doesn’t quite conform to common perceptions. I had been under the impression that Obama viewed Putin as nasty, brutish, and short. But, Obama told me, Putin is not particularly nasty.

“The truth is, actually, Putin, in all of our meetings, is scrupulously polite, very frank. Our meetings are very businesslike. He never keeps me waiting two hours like he does a bunch of these other folks.” Obama said that Putin believes his relationship with the U.S. is more important than Americans tend to think. “He’s constantly interested in being seen as our peer and as working with us, because he’s not completely stupid. He understands that Russia’s overall position in the world is significantly diminished. And the fact that he invades Crimea or is trying to prop up Assad doesn’t suddenly make him a player. You don’t see him in any of these meetings out here helping to shape the agenda. For that matter, there’s not a G20 meeting where the Russians set the agenda around any of the issues that are important.”

Russia’s invasion of Crimea in early 2014, and its decision to use force to buttress the rule of its client Bashar al-Assad, have been cited by Obama’s critics as proof that the post-red-line world no longer fears America.

So when I talked with the president in the Oval Office in late January, I again raised this question of deterrent credibility. “The argument is made,” I said, “that Vladimir Putin watched you in Syria and thought, He’s too logical, he’s too rational, he’s too into retrenchment. I’m going to push him a little bit further in Ukraine.”

Obama didn’t much like my line of inquiry. “Look, this theory is so easily disposed of that I’m always puzzled by how people make the argument. I don’t think anybody thought that George W. Bush was overly rational or cautious in his use of military force. And as I recall, because apparently nobody in this town does, Putin went into Georgia on Bush’s watch, right smack dab in the middle of us having over 100,000 troops deployed in Iraq.” Obama was referring to Putin’s 2008 invasion of Georgia, a former Soviet republic, which was undertaken for many of the same reasons Putin later invaded Ukraine—to keep an ex–Soviet republic in Russia’s sphere of influence.

“Putin acted in Ukraine in response to a client state that was about to slip out of his grasp. And he improvised in a way to hang on to his control there,” he said. “He’s done the exact same thing in Syria, at enormous cost to the well-being of his own country. And the notion that somehow Russia is in a stronger position now, in Syria or in Ukraine, than they were before they invaded Ukraine or before he had to deploy military forces to Syria is to fundamentally misunderstand the nature of power in foreign affairs or in the world generally. Real power means you can get what you want without having to exert violence. Russia was much more powerful when Ukraine looked like an independent country but was a kleptocracy that he could pull the strings on.”

Obama’s theory here is simple: Ukraine is a core Russian interest but not an American one, so Russia will always be able to maintain escalatory dominance there.

“The fact is that Ukraine, which is a non-nato country, is going to be vulnerable to military domination by Russia no matter what we do,” he said.

I asked Obama whether his position on Ukraine was realistic or fatalistic.

“It’s realistic,” he said. “But this is an example of where we have to be very clear about what our core interests are and what we are willing to go to war for. And at the end of the day, there’s always going to be some ambiguity.” He then offered up a critique he had heard directed against him, in order to knock it down. “I think that the best argument you can make on the side of those who are critics of my foreign policy is that the president doesn’t exploit ambiguity enough. He doesn’t maybe react in ways that might cause people to think, Wow, this guy might be a little crazy.”

“The ‘crazy Nixon’ approach,” I said: Confuse and frighten your enemies by making them think you’re capable of committing irrational acts.

“But let’s examine the Nixon theory,” he said. “So we dropped more ordnance on Cambodia and Laos than on Europe in World War II, and yet, ultimately, Nixon withdrew, Kissinger went to Paris, and all we left behind was chaos, slaughter, and authoritarian governments that finally, over time, have emerged from that hell. When I go to visit those countries, I’m going to be trying to figure out how we can, today, help them remove bombs that are still blowing off the legs of little kids. In what way did that strategy promote our interests?”

But what if Putin were threatening to move against, say, Moldova—another vulnerable post-Soviet state? Wouldn’t it be helpful for Putin to believe that Obama might get angry and irrational about that?
Video: Jeffrey Goldberg speaks with James Bennet about “The Obama Doctrine.”
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“There is no evidence in modern American foreign policy that that’s how people respond. People respond based on what their imperatives are, and if it’s really important to somebody, and it’s not that important to us, they know that, and we know that,” he said. “There are ways to deter, but it requires you to be very clear ahead of time about what is worth going to war for and what is not. Now, if there is somebody in this town that would claim that we would consider going to war with Russia over Crimea and eastern Ukraine, they should speak up and be very clear about it. The idea that talking tough or engaging in some military action that is tangential to that particular area is somehow going to influence the decision making of Russia or China is contrary to all the evidence we have seen over the last 50 years.”

Obama went on to say that the belief in the possibilities of projected toughness is rooted in “mythologies” about Ronald Reagan’s foreign policy.

“If you think about, let’s say, the Iran hostage crisis, there is a narrative that has been promoted today by some of the Republican candidates that the day Reagan was elected, because he looked tough, the Iranians decided, ‘We better turn over these hostages,’ ” he said. “In fact what had happened was that there was a long negotiation with the Iranians and because they so disliked Carter—even though the negotiations had been completed—they held those hostages until the day Reagan got elected. Reagan’s posture, his rhetoric, etc., had nothing to do with their release. When you think of the military actions that Reagan took, you have Grenada—which is hard to argue helped our ability to shape world events, although it was good politics for him back home. You have the Iran-Contra affair, in which we supported right-wing paramilitaries and did nothing to enhance our image in Central America, and it wasn’t successful at all.” He reminded me that Reagan’s great foe, Daniel Ortega, is today the unrepentant president of Nicaragua.

Obama also cited Reagan’s decision to almost immediately pull U.S. forces from Lebanon after 241 servicemen were killed in a Hezbollah attack in 1983. “Apparently all these things really helped us gain credibility with the Russians and the Chinese,” because “that’s the narrative that is told,” he said sarcastically. “Now, I actually think that Ronald Reagan had a great success in foreign policy, which was to recognize the opportunity that Gorbachev presented and to engage in extensive diplomacy—which was roundly criticized by some of the same people who now use Ronald Reagan to promote the notion that we should go around bombing people.”

In a conversation at the end of January, I asked the president to describe for me the threats he worries about most as he prepares, in the coming months, to hand off power to his successor.

“As I survey the next 20 years, climate change worries me profoundly because of the effects that it has on all the other problems that we face,” he said. “If you start seeing more severe drought; more significant famine; more displacement from the Indian subcontinent and coastal regions in Africa and Asia; the continuing problems of scarcity, refugees, poverty, disease—this makes every other problem we’ve got worse. That’s above and beyond just the existential issues of a planet that starts getting into a bad feedback loop.”

Terrorism, he said, is also a long-term problem “when combined with the problem of failed states.”

What country does he consider the greatest challenge to America in the coming decades? “In terms of traditional great-state relations, I do believe that the relationship between the United States and China is going to be the most critical,” he said. “If we get that right and China continues on a peaceful rise, then we have a partner that is growing in capability and sharing with us the burdens and responsibilities of maintaining an international order. If China fails; if it is not able to maintain a trajectory that satisfies its population and has to resort to nationalism as an organizing principle; if it feels so overwhelmed that it never takes on the responsibilities of a country its size in maintaining the international order; if it views the world only in terms of regional spheres of influence—then not only do we see the potential for conflict with China, but we will find ourselves having more difficulty dealing with these other challenges that are going to come.”

Many people, I noted, want the president to be more forceful in confronting China, especially in the South China Sea. Hillary Clinton, for one, has been heard to say in private settings, “I don’t want my grandchildren to live in a world dominated by the Chinese.”

“I’ve been very explicit in saying that we have more to fear from a weakened, threatened China than a successful, rising China,” Obama said. “I think we have to be firm where China’s actions are undermining international interests, and if you look at how we’ve operated in the South China Sea, we have been able to mobilize most of Asia to isolate China in ways that have surprised China, frankly, and have very much served our interest in strengthening our alliances.”

A weak, flailing Russia constitutes a threat as well, though not quite a top-tier threat. “Unlike China, they have demographic problems, economic structural problems, that would require not only vision but a generation to overcome,” Obama said. “The path that Putin is taking is not going to help them overcome those challenges. But in that environment, the temptation to project military force to show greatness is strong, and that’s what Putin’s inclination is. So I don’t underestimate the dangers there.”
Obama returned to a point he had made repeatedly to me, one that he hopes the country, and the next president, absorbs: “You know, the notion that diplomacy and technocrats and bureaucrats somehow are helping to keep America safe and secure, most people think, Eh, that’s nonsense. But it’s true. And by the way, it’s the element of American power that the rest of the world appreciates unambiguously. When we deploy troops, there’s always a sense on the part of other countries that, even where necessary, sovereignty is being violated.”

Over the past year, John Kerry has visited the White House regularly to ask Obama to violate Syria’s sovereignty. On several occasions, Kerry has asked Obama to launch missiles at specific regime targets, under cover of night, to “send a message” to the regime. The goal, Kerry has said, is not to overthrow Assad but to encourage him, and Iran and Russia, to negotiate peace. When the Assad alliance has had the upper hand on the battlefield, as it has these past several months, it has shown no inclination to take seriously Kerry’s entreaties to negotiate in good faith. A few cruise missiles, Kerry has argued, might concentrate the attention of Assad and his backers. “Kerry’s looking like a chump with the Russians, because he has no leverage,” a senior administration official told me.

The U.S. wouldn’t have to claim credit for the attacks, Kerry has told Obama—but Assad would surely know the missiles’ return address.

Obama has steadfastly resisted Kerry’s requests, and seems to have grown impatient with his lobbying. Recently, when Kerry handed Obama a written outline of new steps to bring more pressure to bear on Assad, Obama said, “Oh, another proposal?” Administration officials have told me that Vice President Biden, too, has become frustrated with Kerry’s demands for action. He has said privately to the secretary of state, “John, remember Vietnam? Remember how that started?” At a National Security Council meeting held at the Pentagon in December, Obama announced that no one except the secretary of defense should bring him proposals for military action. Pentagon officials understood Obama’s announcement to be a brushback pitch directed at Kerry.
Obama has bet that the price of direct U.S. action in Syria would be higher than the price of inaction.

One day in January, in Kerry’s office at the State Department, I expressed the obvious: He has more of a bias toward action than the president does.

“I do, probably,” Kerry acknowledged. “Look, the final say on these things is in his hands … I’d say that I think we’ve had a very symbiotic, synergistic, whatever you call it, relationship, which works very effectively. Because I’ll come in with the bias toward ‘Let’s try to do this, let’s try to do that, let’s get this done.’ ”

Obama’s caution on Syria has vexed those in the administration who have seen opportunities, at different moments over the past four years, to tilt the battlefield against Assad. Some thought that Putin’s decision to fight on behalf of Assad would prompt Obama to intensify American efforts to help anti-regime rebels. But Obama, at least as of this writing, would not be moved, in part because he believed that it was not his business to stop Russia from making what he thought was a terrible mistake. “They are overextended. They’re bleeding,” he told me. “And their economy has contracted for three years in a row, drastically.”
Obama meets with Jordan’s King Abdullah II at the White House in February of 2015. (Kevin Lamarque / Reuters)

In recent National Security Council meetings, Obama’s strategy was occasionally referred to as the “Tom Sawyer approach.” Obama’s view was that if Putin wanted to expend his regime’s resources by painting the fence in Syria, the U.S. should let him. By late winter, though, when it appeared that Russia was making advances in its campaign to solidify Assad’s rule, the White House began discussing ways to deepen support for the rebels, though the president’s ambivalence about more-extensive engagement remained. In conversations I had with National Security Council officials over the past couple of months, I sensed a foreboding that an event—another San Bernardino–style attack, for instance—would compel the United States to take new and direct action in Syria. For Obama, this would be a nightmare.

If there had been no Iraq, no Afghanistan, and no Libya, Obama told me, he might be more apt to take risks in Syria. “A president does not make decisions in a vacuum. He does not have a blank slate. Any president who was thoughtful, I believe, would recognize that after over a decade of war, with obligations that are still to this day requiring great amounts of resources and attention in Afghanistan, with the experience of Iraq, with the strains that it’s placed on our military—any thoughtful president would hesitate about making a renewed commitment in the exact same region of the world with some of the exact same dynamics and the same probability of an unsatisfactory outcome.”

Are you too cautious?, I asked.

“No,” he said. “Do I think that had we not invaded Iraq and were we not still involved in sending billions of dollars and a number of military trainers and advisers into Afghanistan, would I potentially have thought about taking on some additional risk to help try to shape the Syria situation? I don’t know.”

What has struck me is that, even as his secretary of state warns about a dire, Syria-fueled European apocalypse, Obama has not recategorized the country’s civil war as a top-tier security threat.

Obama’s hesitation to join the battle for Syria is held out as proof by his critics that he is too naive; his decision in 2013 not to fire missiles is proof, they argue, that he is a bluffer.

This critique frustrates the president. “Nobody remembers bin Laden anymore,” he says. “Nobody talks about me ordering 30,000 more troops into Afghanistan.” The red-line crisis, he said, “is the point of the inverted pyramid upon which all other theories rest.”

One afternoon in late January, as I was leaving the Oval Office, I mentioned to Obama a moment from an interview in 2012 when he told me that he would not allow Iran to gain possession of a nuclear weapon. “You said, ‘I’m the president of the United States, I don’t bluff.’ ”

He said, “I don’t.”

Shortly after that interview four years ago, Ehud Barak, who was then the defense minister of Israel, asked me whether I thought Obama’s no-bluff promise was itself a bluff. I answered that I found it difficult to imagine that the leader of the United States would bluff about something so consequential. But Barak’s question had stayed with me. So as I stood in the doorway with the president, I asked: “Was it a bluff?” I told him that few people now believe he actually would have attacked Iran to keep it from getting a nuclear weapon.

“That’s interesting,” he said, noncommittally.

I started to talk: “Do you—”

He interrupted. “I actually would have,” he said, meaning that he would have struck Iran’s nuclear facilities. “If I saw them break out.”

He added, “Now, the argument that can’t be resolved, because it’s entirely situational, was what constitutes them getting” the bomb. “This was the argument I was having with Bibi Netanyahu.” Netanyahu wanted Obama to prevent Iran from being capable of building a bomb, not merely from possessing a bomb.

“You were right to believe it,” the president said. And then he made his key point. “This was in the category of an American interest.”

I was reminded then of something Derek Chollet, a former National Security Council official, told me: “Obama is a gambler, not a bluffer.”
Ruven Afanador

The president has placed some huge bets. Last May, as he was trying to move the Iran nuclear deal through Congress, I told him that the agreement was making me nervous. His response was telling. “Look, 20 years from now, I’m still going to be around, God willing. If Iran has a nuclear weapon, it’s my name on this,” he said. “I think it’s fair to say that in addition to our profound national-security interests, I have a personal interest in locking this down.”

In the matter of the Syrian regime and its Iranian and Russian sponsors, Obama has bet, and seems prepared to continue betting, that the price of direct U.S. action would be higher than the price of inaction. And he is sanguine enough to live with the perilous ambiguities of his decisions. Though in his Nobel Peace Prize speech in 2009, Obama said, “Inaction tears at our conscience and can lead to more costly intervention later,” today the opinions of humanitarian interventionists do not seem to move him, at least not publicly. He undoubtedly knows that a next-generation Samantha Power will write critically of his unwillingness to do more to prevent the continuing slaughter in Syria. (For that matter, Samantha Power will also be the subject of criticism from the next Samantha Power.) As he comes to the end of his presidency, Obama believes he has done his country a large favor by keeping it out of the maelstrom—and he believes, I suspect, that historians will one day judge him wise for having done so.

Inside the West Wing, officials say that Obama, as a president who inherited a financial crisis and two active wars from his predecessor, is keen to leave “a clean barn” to whoever succeeds him. This is why the fight against isis, a group he considers to be a direct, though not existential, threat to the U.S., is his most urgent priority for the remainder of his presidency; killing the so-called caliph of the Islamic State, Abu Bakr al-Baghdadi, is one of the top goals of the American national-security apparatus in Obama’s last year.

Of course, isis was midwifed into existence, in part, by the Assad regime. Yet by Obama’s stringent standards, Assad’s continued rule for the moment still doesn’t rise to the level of direct challenge to America’s national security.

This is what is so controversial about the president’s approach, and what will be controversial for years to come—the standard he has used to define what, exactly, constitutes a direct threat.

Obama has come to a number of dovetailing conclusions about the world, and about America’s role in it. The first is that the Middle East is no longer terribly important to American interests. The second is that even if the Middle East were surpassingly important, there would still be little an American president could do to make it a better place. The third is that the innate American desire to fix the sorts of problems that manifest themselves most drastically in the Middle East inevitably leads to warfare, to the deaths of U.S. soldiers, and to the eventual hemorrhaging of U.S. credibility and power. The fourth is that the world cannot afford to see the diminishment of U.S. power. Just as the leaders of several American allies have found Obama’s leadership inadequate to the tasks before him, he himself has found world leadership wanting: global partners who often lack the vision and the will to spend political capital in pursuit of broad, progressive goals, and adversaries who are not, in his mind, as rational as he is. Obama believes that history has sides, and that America’s adversaries—and some of its putative allies—have situated themselves on the wrong one, a place where tribalism, fundamentalism, sectarianism, and militarism still flourish. What they don’t understand is that history is bending in his direction.

“The central argument is that by keeping America from immersing itself in the crises of the Middle East, the foreign-policy establishment believes that the president is precipitating our decline,” Ben Rhodes told me. “But the president himself takes the opposite view, which is that overextension in the Middle East will ultimately harm our economy, harm our ability to look for other opportunities and to deal with other challenges, and, most important, endanger the lives of American service members for reasons that are not in the direct American national-security interest.”

If you are a supporter of the president, his strategy makes eminent sense: Double down in those parts of the world where success is plausible, and limit America’s exposure to the rest. His critics believe, however, that problems like those presented by the Middle East don’t solve themselves—that, without American intervention, they metastasize.

At the moment, Syria, where history appears to be bending toward greater chaos, poses the most direct challenge to the president’s worldview.

George W. Bush was also a gambler, not a bluffer. He will be remembered harshly for the things he did in the Middle East. Barack Obama is gambling that he will be judged well for the things he didn’t do.

Voir de plus:

The Carter Syndrome

Walter Russell Mead, Henry A. Kissinger Senior Fellow for U.S. Foreign Policy
Foreign Policy

January/February 2010

Neither a cold-blooded realist nor a bleeding-heart idealist, Barack Obama has a split personality when it comes to foreign policy. So do most U.S. presidents, of course, and the ideas that inspire this one have a long history at the core of the American political tradition. In the past, such ideas have served the country well. But the conflicting impulses influencing how this young leader thinks about the world threaten to tear his presidency apart — and, in the worst scenario, turn him into a new Jimmy Carter.

Obama’s long deliberation over the war in Afghanistan is a case study in presidential schizophrenia: After 94 days of internal discussion and debate, he ended up splitting the difference — rushing in more troops as his generals wanted, while calling for their departure to begin in July 2011 as his liberal base demanded. It was a sober compromise that suggests a man struggling to reconcile his worldview with the weight of inherited problems. Like many of his predecessors, Obama is not only buffeted by strong political headwinds, but also pulled in opposing directions by two of the major schools of thought that have guided American foreign-policy debates since colonial times.

In general, U.S. presidents see the world through the eyes of four giants: Alexander Hamilton, Woodrow Wilson, Thomas Jefferson, and Andrew Jackson. Hamiltonians share the first Treasury secretary’s belief that a strong national government and a strong military should pursue a realist global policy and that the government can and should promote economic development and the interests of American business at home and abroad. Wilsonians agree with Hamiltonians on the need for a global foreign policy, but see the promotion of democracy and human rights as the core elements of American grand strategy. Jeffersonians dissent from this globalist consensus; they want the United States to minimize its commitments and, as much as possible, dismantle the national-security state. Jacksonians are today’s Fox News watchers. They are populists suspicious of Hamiltonian business links, Wilsonian do-gooding, and Jeffersonian weakness.

Moderate Republicans tend to be Hamiltonians. Move right toward the Sarah Palin range of the party and the Jacksonian influence grows. Centrist Democrats tend to be interventionist-minded Wilsonians, while on the left and the dovish side they are increasingly Jeffersonian, more interested in improving American democracy at home than exporting it abroad.

Some presidents build coalitions; others stay close to one favorite school. As the Cold War ended, George H.W. Bush’s administration steered a largely Hamiltonian course, and many of those Hamiltonians later dissented from his son’s war in Iraq. Bill Clinton’s administration in the 1990s mixed Hamiltonian and Wilsonian tendencies. This dichotomy resulted in bitter administration infighting when those ideologies came into conflict — over humanitarian interventions in the Balkans and Rwanda, for example, and again over the relative weight to be given to human rights and trade in U.S. relations with China.

More recently, George W. Bush’s presidency was defined by an effort to bring Jacksonians and Wilsonians into a coalition; the political failure of Bush’s ambitious approach created the context that made the Obama presidency possible.

Sept. 11, 2001, was one of those rare and electrifying moments that waken Jacksonian America and focus its attention on the international arena. The U.S. homeland was not only under attack, it was under attack by an international conspiracy of terrorists who engaged in what Jacksonians consider dishonorable warfare: targeting civilians. Jacksonian attitudes toward war were shaped by generations of conflict with Native American peoples across the United States and before that by centuries of border conflict in England, Scotland, and Ireland. Against « honorable » enemies who observe the laws of war, one is obliged to fight fair; those who disregard the rules must be hunted down and killed, regardless of technical niceties.

When the United States is attacked, Jacksonians demand action; they leave strategy to the national leadership. But Bush’s tough-minded Jacksonian response to 9/11 — invading Afghanistan and toppling the Taliban government that gave safe haven to the plotters — gave way to what appeared to be Wilsonian meddling in Iraq. Originally, Bush’s argument for overthrowing Saddam Hussein rested on two charges that resonated powerfully with Jacksonians: Hussein was building weapons of mass destruction, and he had close links with al Qaeda. But the war dragged on, and as Hussein’s fabled hoards of WMD failed to appear and the links between Iraq and al Qaeda failed to emerge, Bush shifted to a Wilsonian rationale. This was no longer a war of defense against a pending threat or a war of retaliation; it was a war to establish democracy, first in Iraq and then throughout the region. Nation-building and democracy-spreading became the cornerstones of the administration’s Middle East policy.

Bush could not have developed a strategy better calculated to dissolve his political support at home. Jacksonians historically have little sympathy for expensive and risky democracy-promoting ventures abroad. They generally opposed the humanitarian interventions in Somalia, Bosnia, and Haiti during the Clinton years; they did not and do not think American young people should die and American treasure should be scattered to spread democracy or protect human rights overseas. Paradoxically, Jacksonians also opposed « cut and run » options to end the war in Iraq even as they lost faith in both Bush and the Republican Party; they don’t like wars for democracy, but they also don’t want to see the United States lose once troops and the national honor have been committed. In Bush’s last year in office, a standoff ensued: The Democratic congressional majorities were powerless to force change in his Iraq strategy and Bush remained free to increase U.S. troop levels, yet the war itself and Bush’s rationale for it remained deeply unpopular.

Enter Obama. An early and consistent opponent of the Iraq war, Obama was able to bring together the elements of the Democratic Party’s foreign-policy base who were most profoundly opposed to (and horrified by) Bush’s policy. Obama made opposition to the Iraq war a centerpiece of his eloquent campaign, drawing on arguments that echoed U.S. anti-war movements all the way back to Henry David Thoreau’s opposition to the Mexican-American War.

Like Carter in the 1970s, Obama comes from the old-fashioned Jeffersonian wing of the Democratic Party, and the strategic goal of his foreign policy is to reduce America’s costs and risks overseas by limiting U.S. commitments wherever possible. He’s a believer in the notion that the United States can best spread democracy and support peace by becoming an example of democracy at home and moderation abroad. More than this, Jeffersonians such as Obama think oversize commitments abroad undermine American democracy at home. Large military budgets divert resources from pressing domestic needs; close association with corrupt and tyrannical foreign regimes involves the United States in dirty and cynical alliances; the swelling national-security state threatens civil liberties and leads to powerful pro-war, pro-engagement lobbies among corporations nourished on grossly swollen federal defense budgets.

While Bush argued that the only possible response to the 9/11 attacks was to deepen America’s military and political commitments in the Middle East, Obama initially sought to enhance America’s security by reducing those commitments and toning down aspects of U.S. Middle East policy, such as support for Israel, that foment hostility and suspicion in the region. He seeks to pull U.S. power back from the borderlands of Russia, reducing the risk of conflict with Moscow. In Latin America, he has so far behaved with scrupulous caution and, clearly, is hoping to normalize relations with Cuba while avoiding collisions with the « Bolivarian » states of Venezuela, Ecuador, and Bolivia.

Obama seeks a quiet world in order to focus his efforts on domestic reform — and to create conditions that would allow him to dismantle some of the national-security state inherited from the Cold War and given new life and vigor after 9/11. Preferring disarmament agreements to military buildups and hoping to substitute regional balance-of-power arrangements for massive unilateral U.S. force commitments all over the globe, the president wishes ultimately for an orderly world in which burdens are shared and the military power of the United States is a less prominent feature on the international scene.

While Wilsonians believe that no lasting stability is possible in a world filled with dictatorships, Jeffersonians like Obama argue that even bad regimes can be orderly international citizens if the incentives are properly aligned. Syria and Iran don’t need to become democratic states for the United States to reach long-term, mutually beneficial arrangements with them. And it is North Korea’s policies, not the character of its regime, that pose a threat to the Pacific region.

At this strategic level, Obama’s foreign policy looks a little bit like that of Richard Nixon and Henry Kissinger. In Afghanistan and Iraq, he hopes to extract U.S. forces from costly wars by the contemporary equivalent of the « Vietnamization » policy of the Nixon years. He looks to achieve an opening with Iran comparable to Nixon’s rapprochement with communist China. Just as Nixon established a constructive relationship with China despite the radical « Red Guard » domestic policies Chinese leader Mao Zedong was pursuing at the time, Obama does not see ideological conflict as necessarily leading to poor strategic relations between the United States and the Islamic Republic. Just as Nixon and Kissinger sought to divert international attention from their retreat in Indochina by razzle-dazzle global diplomacy that placed Washington at the center of world politics even as it reduced its force posture, so too the Obama administration hopes to use the president’s global popularity to cover a strategic withdrawal from the exposed position in the Middle East that it inherited from the Bush administration.

This is both an ambitious and an attractive vision. Success would reduce the level of international tension even as the United States scales back its commitments. The United States would remain, by far, the dominant military power in the world, but it would sustain this role with significantly fewer demands on its resources and less danger of war.

Yet as Obama is already discovering, any president attempting such a Jeffersonian grand strategy in the 21st century faces many challenges. In the 19th-century heyday of Jeffersonian foreign policy in American politics, it was easier for U.S. presidents to limit the country’s commitments. Britain played a global role similar to that of the United States today, providing a stable security environment and promoting international trade and investment. Cruising as a free rider in the British world system allowed Americans to reap the benefits of Britain’s world order without paying its costs.

As British power waned in the 20th century, Americans faced starker choices. With the British Empire no longer able to provide political and economic security worldwide, the United States had to choose between replacing Britain as the linchpin of world order with all the headaches that entailed or going about its business in a disorderly world. In the 1920s and 1930s, Americans gave this latter course a try; the rapid-fire series of catastrophes — the Great Depression, World War II, Stalin’s bid for Eurasian hegemony — convinced virtually all policymakers that the first course, risky and expensive as it proved, was the lesser of the two evils.

Indeed, during Franklin D. Roosevelt’s first two terms, the United States pursued essentially Jeffersonian policies in Europe and Asia, avoiding confrontations with Germany and Japan. The result was the bloodiest war in world history, not a stable condominium of satisfied powers. Since that time, Jeffersonians have had to come to terms with the vast set of interlocking political, economic, and military commitments that bind the United States to its role in the postwar era. Jeffersonian instincts call for pruning these commitments back, but it is not always easy to know where to cut.

The other schools are generally skeptical about reducing American commitments. Wilsonians interpret Jeffersonian restraint as moral cowardice. Why, they ask, did Obama refuse to meet the sainted Dalai Lama on his way to kowtow to the dictators in Beijing? Jacksonians think it is cowardice pure and simple. And why not stand up to Iran? Hamiltonians may agree with Jeffersonian restraint in particular cases — they don’t want to occupy Darfur either — but sooner or later they attack Jeffersonians for failing to develop and project sufficient American power in a dangerous world. Moreover, Hamiltonians generally favor free trade and a strong dollar policy; in current circumstances Hamiltonians are also pushing fiscal restraint. Obama will not willingly move far or fast enough to keep them happy.

The widespread criticism of Obama’s extended Afghanistan deliberations is a case in point. To a Jeffersonian president, war is a grave matter and such an undesirable course that it should only be entered into with the greatest deliberation and caution; war is truly a last resort, and the costs of rash commitments are more troubling than the costs of debate and delay. Hamiltonians would be more concerned with executing the decision swiftly and with hiding from other powers any impression of division among American counsels. But Obama found harsh critics on all sides: Wilsonians recoiled from the evident willingness of the president to abandon human rights or political objectives to settle the war. Jacksonians did not understand what, other than cowardice or « dithering, » could account for his reluctance to support the professional military recommendation. And the most purist of the Jeffersonians — neoisolationists on both left and right — turned on Obama as a sellout. Jeffersonian foreign policy is no bed of roses.

In recent history, Jeffersonian foreign policy has often faced attacks from all the other schools of thought. Kissinger’s policy of détente was blasted on the right by conservative Republicans who wanted a stronger stand against communism and on the left by human rights Democrats who hated the cynical regional alliances the Nixon Doctrine involved (with the shah of Iran, for example). Carter faced many of the same problems, and the image of weakness and indecision that helped doom his 1980 run for re-election is a perennial problem for Jeffersonian presidents. Obama will have to leap over these hurdles now, too.

It is not only Americans who will challenge the new American foreign policy. Will Russia and Iran respond to Obama’s conciliatory approach with reciprocal concessions — or, emboldened by what they interpret as American weakness and faltering willpower, will they keep pushing forward? Will the president’s outreach to the moderate majority of Muslims around the world open an era of better understanding, or will the violent minority launch new attacks that undercut the president’s standing at home? Will the president’s inability to deliver all the Israeli concessions Arabs would like erode his credibility and contribute to even deeper levels of cynicism and alienation across the Middle East? Can the president execute an orderly reduction in the U.S. military stake in Iraq and Afghanistan without having hostile forces fill the power vacuum? Will Venezuelan leader Hugo Chávez be so impressed with American restraint under Obama that he moderates his own course and ceases to make anti Yanquismo a pillar of his domestic and international policy? Will other countries heed the president’s call to assume more international responsibility as the United States reduces its commitments — or will they fail to fulfill their obligations as stakeholders in the international system?

A Jeffersonian policy of restraint and withdrawal requires cooperation from many other countries, but the prospect of a lower American profile may make others less, rather than more, willing to help the United States.

There is an additional political problem for this president, one that he shares with Carter. In both cases, their basic Jeffersonian approach was balanced in part by a strong attraction to idealistic Wilsonian values and their position at the head of a Democratic Party with a distinct Wilsonian streak. A pure Jeffersonian wants to conserve the shining exceptionalism of the American democratic experience and believes that American values are rooted in U.S. history and culture and are therefore not easily exportable.

For this president, that is too narrow a view. Like Abraham Lincoln, Woodrow Wilson, and Martin Luther King Jr., Barack Obama doesn’t just love the United States for what it is. He loves what it should — and can — be. Leadership is not the art of preserving a largely achieved democratic project; governing is the art of pushing the United States farther down the road toward the still-distant goal of fulfilling its mission and destiny.

Obama may well believe what he said in his inaugural speech — « we reject as false the choice between our safety and our ideals » — but as any president must he is already making exactly those tradeoffs. Why else refuse to meet the Dalai Lama? Why else pledge support to the corrupt regime of President Hamid Karzai in Afghanistan or aid Pakistan despite the dismal track record of both the civil and military arms of the Pakistani government when it comes to transparent use of U.S. resources? Did the administration not renew its efforts to build a relationship with the regime in Tehran even as peaceful democratic protesters were being tortured and raped in its jails? Is Obama not taking « incentives » to Khartoum, a regime that has for more than a decade pursued a policy in Darfur that the U.S. government has labeled genocidal?

It is hard to reconcile the transcendent Wilsonian vision of America’s future with a foreign policy based on dirty compromises with nasty regimes. If the government should use its power and resources to help the poor and the victims of injustice at home, shouldn’t it do something when people overseas face extreme injustice and extreme peril? The Obama administration cannot easily abandon a human rights agenda abroad. The contradiction between the sober and limited realism of the Jeffersonian worldview and the expansive, transformative Wilsonian agenda is likely to haunt this administration as it haunted Carter’s, most fatefully when he rejected calls to let the shah of Iran launch a brutal crackdown to remain in power. Already the Wilsonians in Obama’s camp are muttering darkly about his failure to swiftly close the Guantánamo prison camp, his fondness for government secrecy, his halfhearted support for investigating abuses of the past administration, and his failure to push harder for a cap-and-trade bill before the Copenhagen summit.

Over time, these rumblings of discontent will grow, and history will continue to throw curveballs at him. Can this president live with himself if he fails to prevent a new round of genocide in the Great Lakes region of Africa? Can he wage humanitarian war if all else fails? Can he make these tough decisions quickly and confidently when his closest advisors and his political base are deeply and hopelessly at odds?

The Jeffersonian concern with managing America’s foreign policy at the lowest possible level of risk has in the past helped presidents develop effective grand strategies, such as George Kennan’s early Cold War idea of containment and the early 19th-century Monroe Doctrine. If successful, Obama’s restructuring of American foreign policy would be as influential as these classic strategic designs.

Recent decades, however, have seen diminishing Jeffersonian influence in U.S. foreign policy. Americans today perceive problems all over the world; the Jeffersonian response often strikes people as too passive. Kennan’s modest form of containment quickly lost ground to Dean Acheson’s more muscular and militarized approach of responding to Soviet pressure by building up U.S. and allied forces in Europe and Asia. The Nixon-Kissinger policy of détente was repudiated by both the Republican and Democratic parties. Carter came into the White House hoping to end the Cold War, but by the end of his tenure he was supporting the resistance to the Soviet occupation of Afghanistan, increasing the defense budget, and laying the groundwork for an expanded U.S. presence in the Middle East.

In the 21st century, American presidents have a new set of questions to consider. The nature of the international system and the place of the United States in it will have to be rethought as new powers rise, old ones continue to fade, and attention shifts from the Atlantic to the Pacific. The rapid technological development that is the hallmark of our era will reshape global society at a pace that challenges the ability of every country in the world to manage cascading, accelerating change.

With great dignity and courage, Obama has embarked on a difficult and uncertain journey. The odds, I fear, are not in his favor, and it is not yet clear that his intuitions and instincts amount to the kind of grand design that statesmen like John Quincy Adams and Henry Kissinger produced in the past. But there can be no doubt that American foreign policy requires major rethinking.

At their best, Jeffersonians provide a necessary element of caution and restraint in U.S. foreign policy, preventing what historian Paul Kennedy calls « imperial overstretch » by ensuring that America’s ends are proportionate to its means. We need this vision today more than ever: If Obama’s foreign policy collapses — whether sunk by Afghanistan or conflicts not yet foreseen — into the incoherence and reversals that ultimately marked Carter’s well-meaning but flawed approach, it will be even more difficult for future presidents to chart a prudent and cautious course through the rough seas ahead.

Voir enfin:

The Passionless Presidency

The trouble with Jimmy Carter’s Administration

James Fallows
The Atlantic Monthly

May 1979

In the spring of 1978, as the primary election season drew near, Jimmy Carter began a long march across the country, ready to help off-year Democratic candidates who might later reciprocate by helping him. This was a tiring trip, which caught the President at a tired time.

Within the previous month, he had traveled halfway around the world and across the country many times. More of the same lay immediately ahead. On the first leg of this trip, in Chicago, Carter made an interminable appearance at a Cook County Democratic banquet speaking briefly to party members in six separate ballrooms, then launching into an hour-long address in the main hall.

Of the many things being demanded of him, Carter was tired most of all of giving speeches. He told Jody Powell, who passed the word to me as the presidential speechwriter, to change the plans for his appearance next day before the Illinois state legislature in Springfield. We should release the text of the speech that we had prepared—a sobersided discussion of the « iron triangle » of bureaucratic interests, congressional committees, and outside lobbying groups that kept things in the government from ever being reformed—but, Carter said, he did not intend to deliver it. Instead, he would stand before the legislators, endorse the sentiments expressed in the advance text, and then take questions from the floor.

In the Springfield capitol building the next morning, I sat among the reporters and watched the revised plan unfold. Carter announced his intentions and read introductory comments from his note cards—and then, unexpectedly, he began talking in a deeper register, a more heartfelt style; a graceful natural cadence replaced his familiar singsong. Carter was speaking once more as he had spoken during the campaign, not about a specific policy or the rationale behind his acts, but about himself, his values, the emotions he felt day by day. He had once referred to his job as « one big multiple choice exam, » and he told the rapt crowd about the tests he would soon face. He told them of his difficulties— »It is not easy to negotiate with the Russians on a SALT agreement…. A Panama Canal treaty was not a popular thing. » The Mideast arms sales were « almost impossible to resolve to the satisfaction of the American people. It took a lot of courage to make those decisions. »

Carter told them of his faith in the American people, whose goodness he had seen in the small towns. Our people, he said, are « basically decent, basically honest, basically have great common sense. » And he was determined to reflect those virtues. He had been a businessman, a farmer, in touch with the cells and organs of American life. As the American people would respond to hard questions, so would he. As they were hardworking and honest and brave, so too must he be.

Carter then began taking questions, but I stopped listening; so much that had puzzled me was becoming clear. Sixteen months into his Administration, there was a mystery to be explained about Jimmy Carter: the contrast between the promise and popularity of his first months in office and the disappointment so widely felt later on. Part of this had to do with the inevitable end of the presidential honeymoon, with the unenviable circumstances Carter inherited, with the fickleness of the press. But much more of it grew directly from the quality Carter displayed that morning in Illinois. He was speaking with gusto because he was speaking about the subject that most inspired him: not what he proposed to do, but who he was. Where Lyndon Johnson boasted of schools built and children fed, where Edward Kennedy holds out the promise of the energies he might mobilize and the ideas he might enact, Jimmy Carter tells us that he is a good man. His positions are correct, his values sound. Like Marshal Petain after the fall of France, he has offered his person to the nation. This is not an inconsiderable gift; his performance in office shows us why it’s not enough.

After two and a half years in Carter’s service, I fully believe him to be a good man. With his moral virtues and his intellectual skills, he is perhaps as admirable a human being as has ever held the job. He is probably smarter, in the College Board sense, than any other President in this century. He grasps issues quickly. He made me feel confident that, except in economics, he would resolve technical questions lucidly, without distortions imposed by cant or imperfect comprehension.

He is a stable, personally confident man, whose quirks are few. He told the several Rhodes scholars on his staff that he had not won one of the scholarships, that this had been a great disappointment to him, but that he’d made out all right, heh, heh, hadn’t he? He tends to exaggerate his background (« I am a nuclear physicist »; « I directed the Head Start program in Georgia ») and to tamper with truth on small matters. As character flaws go, these are small change. Apart from occasional profanity, I saw him form no argument and strike no pose that would make him look a hypocrite if publicly revealed. I was not one of his confidants, and my intention to return to journalism was widely known; certain things were shielded from my view. But some things cannot be hidden, and in other administrations I know I would have seen more subterfuge and deception than I detected here.

Carter is usually patient, less vindictive than the political norm, blessed with a sense of perspective about the chanciness of life and the transience of its glories and pursuits. I left his service feeling that if moral choices faced him, he would resolve them fairly, that when questions of life and death, of nuclear war and human destruction were laid upon his desk, he would act on them calmly, with self-knowledge, free of interior demons that might tempt him to act rashly or to prove at terrible cost that he was a man. One factor in our choice of Presidents is their soundness in the ultimate moments of decision, when the finger is poised over the button and the future of the race is stake. Of all contenders on the horizon, none would be saner or surer than Carter in those moments. In his ability to do justice case by case, he would be the ideal non-lawyer for the Supreme Court; if I had to choose one politician to sit at the Pearly Gates and pass judgment on my soul, Jimmy Carter would be the one.

But if he has the gift of virtue, there are other gifts he lacks.

One is sophistication. It soon became clear, in ways I shall explain, that Carter and those closest to him to him took office in profound ignorance of their jobs. They were ignorant of the possibilities and the most likely pitfalls. They fell prey to predictable dangers and squandered precious time.

The second is the ability to explain his goals and thereby to offer an object for loyalty larger than himself.

The third, and most important, is the passion to convert himself from a good man into an effective one, to learn how to do the job. Carter often seemed more concerned with taking the correct position than with learning how to turn that position into results. He seethed with frustration when plans were rejected, but felt no compulsion to do better next time. He did not devour history for its lessons, surround himself with people who could do what he could not, or learn from others that fire was painful before he plunged his hand into the flame.

I make these observations with sadness but without rancor, for I have no reason to feel bitter. Other politicians are notorious for browbeating or humiliating their speechwriters; Jimmy Carter was always decent to me. I wish that more of the impressions I took away were bright. My interest as a journalist is to report what I saw, and to explain why I think it happened.

became involved with Carter in the summer of 1976, when (so it seemed) the hardest electoral battles were behind him and the opportunists were climbing aboard. I had voted for him in the Texas primary, written with measured sympathy about his cause, and found myself rounded up in the general massing of troops once he clinched the nomination.

I worked for him enthusiastically and was proud to join his Administration, for I felt that he, alone among candidates, might look past the tired formulas of left and right and offer something new. These early hopes impose a special burden of explanation on people like me; before we find fault, we must explain why we thought things would be different. Carter had no experience in Washington or in foreign affairs; to blame him for that now seems somehow unfair. He had been unpopular as governor of Georgia; why should it be different in the White House? On paper, as a provincial businessman and one-term governor, Carter promised to perform just about the way he has.

But there were two factors that made many of us ignore these paper limitations. One was Carter’s remarkable charm in face-to-face encounters. All politicians must be charming to some degree, but Carter’s performance on first intimate meeting was something special. His intelligence and magnetism soon banished thoughts of the limits of his background. When working at the White House, I often felt persuaded by Carter’s argument—and, even more, of his personal merit—while talking with him, although I knew, on reflection, that his argument was wrong. This was not simply the malleability of a young employee; I met very few people who, having sat and talked with Carter by themselves or in groups of two or three, did not come away feeling they had dealt with a formidable man.

He was fully aware of this power and used it whenever he could. Early in the campaign, when trying to convince people that his candidacy was not a joke, he placed high hopes on his meetings with newspaper editorial boards. After Gerald Rafshoon’s arrival in the White House, Carter invited editors and publishers to dinner, usually to good effect. He always felt in foreign affairs that if he could only get his adversaries into the room with him, he could win them over. This he demonstrated most spectacularly with Sadat and Begin at Camp David and in his dramatic and courageous resuscitation of the Egyptian-Israeli peace negotiations this year. Lyndon Johnson had the same faith in his famous « treatment, » but it was based on his intimate knowledge of the other party, which told him how to flatter, threaten, and cajole. Carter’s faith was in himself, and in the impression he would create.

The other factor was a subtler thing, though clearly visible in retrospect. I always thought Carter awkward at the deliberate manipulation of symbols, but he was a genius at using a phrase, a gesture, a code word that his listeners assumed to be of greater significance than it was. He led call-and-response like a preacher in a black church; he talked with environmentalists about the sins of the Corps of Engineers; he told the American legion about his family’s three centuries of military service; and he told everyone in back-room meetings that, while he could not promise a single appointment to a single person, « I think you’ll be pleasantly surprised by the choices I make, » and « I think you’ll agree with what I do 95 percent of the time. » Espying these chunks in the water, each onlooker viewed them as tips of icebergs, indicating vast, hidden extensions below.

I realize now how people were led on by these hints; I was led on myself by the hope that Carter might make sense of the swirl of liberal and conservative sentiment then muddying the political orthodoxy. Never did I feel it more strongly than after my first meeting with Carter, in August 1976, when he was receiving petitioners in Plains. Shortly after I joined the campaign staff, I accompanied a friend and former employer, Ralph Nader, when he went to call on Carter. From 9 P.M. until long past midnight on a steamy summer night, I sat in the back of Carter’s study while Nader delivered a lecture on the way the government works. What Boswell must have felt when Burke and Johnson had their fine moments I thought I was feeling then, as Nader distilled into three hours the lessons of a dozen years. They were not programmatic, or even « liberal, » points, but practical warnings about the way administrations went wrong. Carter must do everything possible to eliminate third-party payment systems, Nader said; they always bust the budget. He must find ways around the unions’ guild mentality if he wanted to put poor teenagers to work and to rebuild the cities. He must control, from his first moment on the job, the way he spent his time, so that when the crises came, as they inevitably would, his other efforts would go on. He must avoid the ancient seductions of foreign affairs, and must constantly search for ways to make the people in government feel that he was looking over their shoulders day after day, encouraging, inspecting, reproving, an ever-present focus for loyalty and healthy fear.

Nader did most of the talking that evening, but when Carter spoke it was to show that he understood. With his complementary examples, his nodded assents, Carter hinted that he might come to office not only with the usual freight of campaign promises but also with the kind of practical sophistication most people acquire only when it is time to retire and write their memoirs. That is the difference with state governors, I remember telling myself in my exhilaration that night. While senators are prancing about with new ideas and noble intentions, governors see what happens when the payroll is met, the program administered, the intention converted to result. The last governor to become President was Franklin Roosevelt, and I told my friends that summer that Carter had at least the same potential to leave the government forever changed by his presence: not by expanding federal responsibilities, as Roosevelt had done, or by continuing the trend of the Great Society, but by transforming the government, as in the 1930s, to reflect the needs of these different times. Franklin Roosevelt radiated confidence, or the illusion of confidence, to a nation ready and eager to be reassured. Jimmy Carter—so I thought—might be able to point out a new political direction to a nation all too ready to be led.

here were other promising signs. When Carter stressed that he had made this work in Georgia, I thought he had learned from hard experience about the perils of organizational life. I thought that, like his mentor Hyman Rickover, or Northrup Parkinson, he would stay one step ahead of staff jealousies, information blockages, monopolization of his time. When I heard him recommend, early in the campaign, junking the mortgage tax deductions I assumed that Carter must have thought deeply about the tax system, deeply enough to understand that the average man lost far more than he gained through this deduction, that he would come out far ahead if it and similar exemptions were removed and the general tax rates lowered. For what other reason would a candidate bring up this subject, knowing how difficult the point is to explain and the uproar it was sure to provoke, unless he envisioned a basic change in the tax system and was ready to teach the public about it?

When I read his famous Law Day speech of 1974 the upbraiding of lawyers that led Hunter S. Thompson to canonize Carter in Rolling Stone, I thought he must understand the excesses of a legal system that siphons off so much of the nation’s talent. I thought he must be aware of the burdens that privilege bring that the nation’s most comfortable and professionalized groups must look beyond their Mercedes and their Perrier.

When Hamilton Jordan was quoted as saying that « this government is going to be run by people you’ve never heard of, » and that if Cyrus Vance should become secretary of state and Zbigniew Brzezinski the national security adviser, the Administration could be considered a failure and he would quit, I thought those close to Carter had reflected on the permanence of the governing groups in Washington, the similarity of their backgrounds, and the success of their self-protection. I thought they understood the importance of bringing in other talented people—other Jimmy Carters, and other Jody Powells.

When Carter spoke about a strong defense, but promised to cut five billion dollars or more from the defense budget, I took it not as campaign hyperbole but as proof that he recognized the danger of setting military budgets by ideology or platitude and the need to base them on case-by-case judgments about threats to our security and ways to respond.

And when I heard Jimmy Carter reflect on his aims and ideas as he did with such refreshing intelligence during the TV interview with Bill Moyers in May 1976 in the less-publicized portions of the notorious Playboy interview, I thought he understood that people recognized frankness, that they would respond to a leader who respected their intelligence and did not talk down to them.

Perhaps this list is a testament to nothing more than my own naivete; but here and there among the items the reader may recognize a signal that he also picked up from listening to Carter, a feeling that he shared. Those memories may be refreshed by looking back to Carter’s first « town meeting » in Clinton, Massachusetts where he demonstrated not only his poise under fire but his ability to make contact, to communicate, to lead. « In his first two months as President, Jimmy Carter has achieved a triumph of communications in the arena of public opinion, » David Broder wrote in the Washington Post after that town meeting. « He has transformed himself from the very shaky winner of a campaign into a very popular President whose mastery of the mass media has given him real leverage with which to govern. »

But by the time Bert Lance resigned as budget director in September 1977, most of the original hopes had departed as well. These weren’t the tips of icebergs we seeing; they were pieces of ice.

he first jarring note was struck after two months in office, when large pay increases were allotted to the White House staff. Many people got a raise just by joining; Carter could have hired everyone for half the starting pay; except for a few lawyers such as Robert Lipshutz and Jack Watson, those entering public service were making no financial sacrifices. I was twenty-seven years old when I started working at the White House. The year before, I had made about $20,000 as a magazine writer. On Inauguration Day, my pay rose by 87.5 percent, to $37,500. Two months later, with the general pay increase, it went up another $5000, to $42,500. After two more unpublicized, automatic, « cost of living » raises, I was earning $47,500 when I resigned at the end of November 1978.

Of all complaints about Carter, overpayment is the most ironic, for he was the most notorious tightwad in town. But it was a sadly typical complaint, for it showed that Carter’s inner values mattered less than his naivete about organizations and the effect of symbolic acts. By going along with the pay increases, Carter gave the clearest possible sign that it would be business as usual in his Administration. His later talk about inflation would be forever undermined by this demonstration that restraint did not start at home. When I traveled around the country speaking on the Administration’s behalf, I knew what one of the first, and most venomous, questions would be: Why should the citizen making $20,000 be taxed to provide a raise for someone making $47,500?

The scene was set for the first raise by a pay increase the Congress had voted for itself and upper-level civil servants. Carter had the choice of accepting it for the White House, deferring or reducing it, or turning it down flat. For advice Carter looked to an « executive committee » made up of the nine top-ranking and highest-paid assistants (Jordan, Powell, Brzezinski, Lipshutz, Watson, Stuart Eizenstat, James Schlesinger, Midge Costanza, and Frank Moore). All nine were making $44,600 and were authorized by the bill to advance to $57,500. Their deliberations were awkward (or so we heard in office gossip), no one eager to be the first to ask for the raise, until Midge Costanza said that she, for one, could use the money. The committee first provided for its own, each member offering to sacrifice $1500 of the authorized $12,900 raise (bringing their salaries to $56,000), and then agreed that those further down the ladder should demonstrate greater restraint. The lower the pay to begin with, the more of the raise would be kicked back. Those who made $37,500, like me, gave up half of a $10,000 raise—and those who made less than $37,500 got no raise at all.

Carter could easily have bullied the executive committee and the rest of the staff into forgoing all the raises. During the primary campaign, when each day’s spending depended on the previous day’s take, Carter had made frugality seem stylish. Staff members boasted about staying in friends’ houses rather than in hotels, and prided themselves on fueling fund-raising parties with peanuts and wine for a fraction of the usual cost. In the more luxurious setting of the White House, the task would be harder, but Carter could have argued the need for symbolic restraint, his own preference for moderation—or simply his discomfort at seeing those who make policy for the nation go from the 98th percentile of income to the 99th. Then he would have demonstrated that economy in government was more than talk; instead, he bred skepticism outside the government and greed within. I charged into Jody Powell’s office when I found out about my $5000 kickback, outraged by this « gyp, » until I realized just what I was saying. From that point on, people making $40,000 and $50,000 succumbed to self-pity because others were making more.

There came other signs that Carter was not alert to bureaucratic perils. If there is any constant in the literature of presidential performance, it is that the President must husband his time. If he is distracted from the big choices by the torrent of petty details, the big choices will not get made—or will be resolved by their own internal logic, not by the wishes of those who have been elected to lead. Carter came into office determined to set a rational plan for his time, but soon showed in practice that he was still the detail-man used to running his own warehouse, the perfectionist accustomed to thinking that to do a job right you must do it yourself. He would leave for a weekend at Camp David laden with thick briefing books, would pore over budget tables to check the arithmetic, and, during his first six months in office, would personally review all requests to use the White House tennis court. (Although he flatly denied to Bill Moyers in his November 1978 interview that he had ever stooped to such labors, the in-house tennis enthusiasts, of whom I was perhaps the most shameless, dispatched brief notes through his secretary asking to use the court on Tuesday afternoons while he was at a congressional briefing, or a Saturday morning, while he was away. I always provided spaces where he could check Yes or No; Carter would make his decision and send the note back, initialed J.)

After six months had passed, Carter learned that this was ridiculous, as he learned about other details he would have to pass by if he was to use his time well. But his preference was still to try to do it all—to complain that he was receiving too many memos and that they were too long, but to act nonetheless on everything that reached his desk. He believed in the clean-desk philosophy. During his first month, he said, « Unless there’s a holocaust, I’ll take care of everything the same day it comes in. » When he moved toward the more usual presidential course—letting his aides worry about the details, and acting on their advice—he neglected the usual corollary, which is that the aide should live or die on the quality of his judgment. His counsel, Robert Lipshutz, examined the comptroller’s report on Bert Lance in August 1977 and told Carter it presented a clean bill of health. At that, Carter flew down from Camp David to say, « Bert, I’m proud of you. » In the lower reaches of the staff, the dismay at Lipshutz’s interpretation was exceeded only by the incredulity that he suffered no visible sanction or remonstrance for his poor advice. Indeed, the criticism Lipshutz received in the press made Powell and Jordan all the more dogged in their defense of him. Lipshutz was one of THEM, one of the southern boys, being persecuted by a hostile northern press.

It often seemed to me that « history, » for Carter and those closest to him, consisted of Vietnam and Watergate; if they could avoid the errors, as commonly understood, of those two episodes, they would score well. No military intervention, no dirty tricks, no tape recorders on the premises, and no « isolation » of the President. When it came to setting up the House, this meant avoiding a recreation of the « Berlin Wall, » the Haldeman-Ehrlichman bulkhead that had blocked out Nixon’s other assistants. Carter stressed that his nine main aides had equal access to him, and that another two dozen people (of whom I was one) had free access in memos, if not in the flesh.

This arrangement reflected not only Carter’s reading of recent history but also his personal style. His affections were constant toward his retinue of loyal helpers: he did not scramble to hire someone with a talent that Powell, Eizenstadt, Jordan, or Rafshoon did not happen to possess. None of them would have made a good chief of staff, so that function simply did not enter into the organization chart. Carter would do it himself, as he would everything else, whether it be the Administration’s long-range planning or improving the grammar in the proclamations we wrote for him. By the end of first year, this system had become more or less workable; everyone had learned whom to call to get a telegram sent, which congressmen to notify when news of a home-town project was released, what speeches were required when Carter took a trip. But a year was wasted as we blindly groped for answers and did for ourselves what a staff coordinator could have done.

The huzzahs that attended Gerald Rafshoon’s arrival in mid-1978 as the man who was going to bring order into the process only highlighted the primitive state of affairs that had prevailed. I had no objections to Rafshoon’s projects, because—contrary perhaps to public impression—they were so elementary and so dearly needed. Soon after Rafshoon arrived, for example, Carter decided to veto a defense bill because of its provision for a nuclear-powered aircraft carrier. Rafshoon made sure that the speechwriters wrote up brief « tallking points » about the veto, and that these were distributed to every official who had a speech to make. Six months earlier, no one would have taken the responsibility for that obviously useful step.

A far graver managerial error was that of « Cabinet government, » another outgrowth of Carter’s truncated historical view. Like no other President since Eisenhower, Carter seemed to think that organizations would run in practice as they did on paper: people would perform their assigned functions and seek no orders; orders, once given, would be carried out; when people were asked to direct specific bureaus or departments their loyalties would still lie with the larger interests of the Administration. Recent history was taken by Carter to prove his point: one of Nixon’s worst sins was his abuse of Cabinet departments—he stacked them with political flunkies and destroyed the secretaries’ control over their own shops. With Watergate over and Nixon deposed, « Cabinet government » became a good-government rallying cry. Carter took up the cry, eagerly accepting a naive book by Stephen Hess which proposed that the secret of efficient government was to give Cabinet secretaries free rein.

The book—and the policy—were wrong because they omitted the necessary caveat: if a President wants to allow Cabinet secretaries full day-to-day control, he must make special, almost daily efforts to find out how that control is being used. Otherwise, when a President declares « hands off the departments, » a depressingly predictable sequence will begin. The White House staff will defer to the departments—until the first big calamity happens. A secretary might play to the department’s constituents rather than the President’s—as Patricia Harris of Housing and Urban Development was suspected of doing with her truculent demands for more money for housing programs. A big scandal might arise—at the General Services Administration, for example, or at Labor or Health, Education and Welfare, where they seem to crop up regularly. A secretary might appear to be building his own empire—as Joseph Califano was suspected of doing at HEW, with his LBJ-like determination that everyone in his department work only for him. Deception, inefficiency, a dozen other ills infecting the various government departments, whatever the origin, will make a President angry. He will feel frustrated, as John Kennedy has been portrayed as feeling when he discovered, during the Cuban missile crisis, that his orders to remove our missiles from Turkey had been ignored. [See note below]. He will feel especially frustrated if, like Carter, he has put extra stress on governmental performance and results. If he cares about his policies and his political future, he will feel compelled to act. He will send in his own people, good loyal people, to « get the job done right. » That is what Richard Nixon did, even after making claims more fulsome than Carter’s about his Cabinet « with the extra dimension, » and it is what Jimmy Carter began doing in 1978. At Camp David he held a session with Cabinet officers and told them to stop freewheeling and start following the White House lead. Hamilton Jordan began holding weekly meetings with Cabinet representatives, and took to dressing down those who had most offended against the company line. Tim Kraft, an old campaign hand, started controlling appointments to the second- and third-level jobs in the departments—appointments which, the first time around, had been left entirely in the secretaries’ hands. The pendulum swung the White House way, as it had so often before.

Note from previous paragraph: This has become a piece of Kennedy-era mythology without solid basis in fact. President Kennedy may have suggested at some time well before the missile crisis that thought be given to removing the missiles from Turkey. It is almost certain, however, that no presidential order was given, and there is no available evidence that a plan for such removal was drawn up before those Six Days in October 1962. More than mere time was wasted; all the relationships were poisoned by the clumsy experiment of the first several months. Department officials began to think of the White House as the enemy, not as a source of patronage. In turn, those in the White House blamed their problems on evil people in the departments, not on foreseeable, preventable bureaucratic trends. Cabinet secretaries were judged more and more on their personal styles. The hot dogs, the show-offs—Califano, Harris, Blumenthal—came to be detested for those qualities. When preparing for a bill-signing ceremony involving HEW, I asked whether Califano would attend. « He never does anything for us, » Rafshoon said. « Why should we do something for him? » The warmth was reserved for such men as Cyrus Vance and Harold Brown, whose departments were so inherently strong that they could afford to be modest, self-effacing gentlemen, tugging deferentially at their forelocks and seeming embarrassed when the spotlight fell on them.

here was one other indication that Carter had missed a familiar lesson about the management of his time. No matter what his original intentions, foreign problems were sure to preoccupy him deeply. Like every other President who has served since the United States became a world power, he would inevitably be drawn into the whirlpool of foreign affairs. Already on his desk when he arrived were the SALT negotiations, the Middle East tensions, accommodation with China, eruptions in Africa, and the chronic economic pressures imposed by the oil-producing nations and our ever-richer allies. Additional crises would make these more, not less, demanding as his term wore on.

There were also the familiar allurements of foreign affairs: the trips on fabulous Air Force One, the flourishes, twenty-one-gun salutes, and cheering multitudes along the motorcade routes. More important was the freedom to negotiate with foreign leaders without constant interference or nit-picking from congressmen and senators, the heady dips into worldly secrets in rooms lined with lead to protect against eavesdroppers—all the excitement and trappings that go with dealing in momentous global matters that can mean life or death for all mankind.

But Carter was not only preoccupied by the serious international problems that lay before him; he—and those around him—became virtually transfixed by them. The President seemed to foresee neither the temptations nor the demands of foreign policy, nor the ways to prevent them from stealing his concentration away from other pressing business of his office. As he grew more deeply involved in his international human rights campaign, the Panama Canal negotiations, the delicacy of detente with Russia, and especially his quest for peace in the Middle East, his efforts on the domestic front suffered from his inattention. Returning from a triumphal journey to Nigeria or Germany, his eyes would noticeably glaze as he forced himself to discuss such a matter as reorganization of the Commerce Department. The exhilaration that followed the Camp David agreement seemed to dull even further his appetite for home affairs. Next on his plate after Camp David was the most pressing domestic issue of all—inflation—but he appeared bored and impatient through high-level deliberations over what to do about it, unhappy with the half steps his advisers served up, and plainly eager to return to shaping international history.

uring the first year came other indications that Carter did not really know what he wanted to do in such crucial areas as taxes, welfare, energy, and the reorganization of the government. In each of these areas, Carter’s passionate campaign commitments turned out to be commitments to generalities, not to specific programs or policies. After taking office, he commissioned panels of experts to tell him what to do, usually giving them instructions no more detailed than his repeated exhortation to « Be bold! »

Carter had said during the campaign that he would develop a national energy plan, and in his first fireside chat he said that James Schlesinger would come up with one within ninety days. Later, Carter came to understand that strict deadlines, while occasionally useful for prodding the bureaucracy, could also be destructive, in that they might force him to go ahead with half-baked ideas. He learned that through the example of the energy plan. Pleading urgency, Schlesinger obtained Carter’s permission to work in total secrecy. Neither anyone else on the White House staff nor members of the Congress could pry information from him. For some matters, this approach made sense; there were technical answers to such questions as how much solar energy could be produced. But the major decisions about energy were political, not technical: who would bear what part of the burden, where the balance would be set between producer and consumer, the environment and fuel production. If Carter himself had no clear predisposition on questions, then any rush project should have been directed not by technicians but by politicians, who could balance the different interests, argue over deals, see just where the compromises must be made. Instead, Schlesinger developed his technically plausible energy plan in a political vacuum, submitting it to the scrutiny of Carter’s other advisers and the members of Congress only after all the basic choices had been made. To Carter and Schlesinger, solving the energy problem must originally have seemed like solving a cube root. Once they had the right answer, they thought their work would be done.

I reserved my highest hopes for tax reform; in his acceptance speech at the Democratic convention, Carter said that all his life he had heard about tax reform, but somehow it never happened. This time it was going to happen—and we could depend on it.

As the plan took shape, Carter gave firm instructions to the Treasury; he had learned his lesson about dangers of deadlines and the need for political consultation. The deadline was delayed time and again as Carter sent the Treasury back to the drawing board. Secretary Blumenthal sent out feelers to the tax committees in Congress as Carter prepared to make final choices. But when the plan was unveiled and suffered immediate shelling from the likes of Senator Russell Long and Representative Al Ullman, Carter reacted as if this were an inexplicable development, rather than one that could have been foreseen, and prepared for, from the very start. In his talk with Nader, Carter had said that he could never sell a tax reform or a governmental reorganization if he tried to do it piecemeal, since the 5 percent of the people who would suffer from each change would be more dogged in their opposition than the 95 percent who might benefit. He seemed to forget all that when the time came to explain his tax plan to the public or sell it on Capitol Hill.

Carter, who was able to learn from experience in a once-burned, twice-shy way, showed no inclination to prevent the burns by seeking associates who had been there before. Nowhere was he surer to need help than in his dealings with the Congress. His experience there was minimal, his campaign tone had been hostile, his skin crawled at the thought of the time-consuming consultations and persuasion that might be required to bring a legislator around. He did not know how congressmen talked, worked, and thought, how to pressure them without being a bully or flatter them without seeming a fool. He needed help from someone who knew all those things, who had spent time absorbing that culture. But for his congressional liaison, he chose a Georgian named Frank Moore, a man whose general aptitude was difficult for anyone outside the first circle to detect, and who had barely laid eyes upon the Capitol before Inauguration Day.

lthough Carter himself wakes up each morning popping with ideas, very few others in the Administration have been induced by him or by themselves to feel any passion to do. Most of the « Georgians, » those who have been with Carter long enough to feel a personal commitment to his success, owe their first loyalty to the welfare and advancement of Jimmy Carter. In that they are little different from JFK’s Irish Mafia, or LBJ’s Texas Rangers, or any other group that has ever served a President. What makes them different is that they seem to have nothing in second place, no axes they are particularly eager to grind in their years in government. If there has been little abuse of power, it may be because they have so little sense of what power is and how it might be exercised. For at least two years, there was virtually no interest in using the power of patronage to create a network of loyalty toward or service to the President throughout the executive branch. On the contrary, the intimate Carter hands looked on such networks as the DAR might look, less eager to make new friends than to enjoy the honor of having been there at the start.

In other administrations, there have been assistants whose interest in policy was faint—Dave Powers for Kennedy, Pa Watson for Roosevelt, Marvin Watson for LBJ—but this time there is almost no one at the upper level (apart from Eizenstat and Brzezinski, the designated hitters for policy) with a serious interest in how the public’s business is performed. It is as if the entire staff consisted of Pa or Marvin Watsons, devoted to nothing more than what their boss has decided to do. In the White House mess, on the airplane rides, around the halls, there might be desultory talk about the importance of the Panama Canal vote or how much The Boss wanted welfare reform, but it was mainly talk about personalities, gossip, items of substance that were interesting only because Carter had said they interested him. In two years in the government, I had not one serious or impassioned discussion with a member of the senior staff about what all those countless government programs meant, which of them, if any, really worked, how the government might be changed. I think it must have been different in other days.

I do not particularly admire people who can say, as Jack Valenti did in his silly book A Very Human President, that « working on the White House staff is the ultimate seduction, » but I came to think that emotion of that sort might be a necessary ingredient for getting the job done. There was so little of that glimmer and drive in this White House that I began to realize that the absence of passion was as serious a weakness as the lack of sophistication.

I started to wonder about the difference between a good man and an inspiring one; about why Jimmy Carter, who would surely outshine most other leaders in the judgment of the Lord, had such trouble generating excitement, not only in the nation but even among the members of his own staff. One explanation is that Carter has not given us an idea to follow. The central idea of the Carter Administration is Jimmy Carter himself, his own mixture of traits, since the only thing that finally gives coherence to the items of his creed is that he happens to believe them all. Hubert Humphrey might have carried out Lyndon Johnson’s domestic policies; Gerald Ford, the foreign policies of Richard Nixon. But no one could carry out the Carter program, because Carter has resisted providing the overall guidelines that might explain what his program is.

I came to think that Carter believes fifty things, but no one thing. He holds explicit, thorough positions on every issue under the sun, but he has no large view of the relations between them, no line indicating which goals (reducing unemployment? human rights?) will take precedence over which (inflation control? a SALT treaty?) when the goals conflict. Spelling out these choices makes the difference between a position and a philosophy, but it is an act foreign to Carter’s mind. He is a smart man but not an intellectual in the sense of liking the play of ideas, of pushing concepts to their limits to examine their implications. Values that others would find contradictory complement one another in his mind. During the campaign, he used to say that our nation was the first to provide « complete compatability » between liberty and equality. This pained me more than anything else he said. I sent him notes and told him in person that these two terms were like city and country, heaven and hell: the tensions between them shape much of American society. But Carter continued to make the same statement, and I realized it was not because he was vulgarizing his ideas for the crowd, but because he genuinely believed what he said.

Carter thinks in lists, not arguments; as long as items are there, their order does not matter, nor does the hierarchy among them. Whenever he gave us an outline for a speech, it would consist of six or seven subjects (« inflation, » « need to fight waste ») rather than a theme or tone. His Inaugural address, which he wrote almost entirely by himself, is an illustration of this approach and a prime example of his style. Whenever he edited a speech, he did so to cut out the explanatory portions and add « meat » in the form of a list of topics. One speech, before a hostile crowd in Houston was first conceived as a defense of his energy policy. At the last moment, Carter sent in two lists, from which we were to restructure the speech. The first was entitled « What We Will Do, » and included: « 1) defense capability second to none: 2) cut down govern regulation—write in plain English—make authors sign. 3) fight inflation—protect budget from waste spending—working with Congress but veto if necessary! 4) balance budget 5) cut taxes 6) reform welfare system 7) civil service reform—veterans preference 8) Turkey arms embargo, NATO southern flank 9) SALT-CTB-NATO 10) improve cities, education, agriculture (exports). »

The second list was entitled « What We’ve Done » « 1) cut unemployment— +5 1/2 million jobs since 1/77 2) Dept. of Energy 3) begun reorganization 4) NATO strengthened 5) human rights 6) agriculture bill. »

or certain aspects of his job—the analyst and manager parts—Carter’s method serve him well. He makes decisions about solar power installations and the B-1 on the basis of output, payload, facts, not abstract considerations. But for the part of his job that involves leadership, Carter’s style of thought cripples him. He thinks he « leads » by choosing the correct policy; but he fails to project a vision larger than the problem he is tackling at the moment.

In domestic policy, this caused frustration, since it thwarted all attempts to explain a domestic philosophy. In foreign policy, it opened the door to genuine tragedy, for it left Carter unable to defend the course he had taken. Carter did not choose the circumstances in which he operates: our dependence on foreign oil, our economic vulnerability to our allies, the resistance to military intervention left over from Vietnam. Under these difficult circumstances, he has tried to set a steady, prudent policy, keeping his eye on our real national interest, not acting out of bluff or bravado, steadfastly pursuing the things that we need and ignoring those that we don’t or that we can’t control. The policy should win him respect: but because Carter cannot explain what he is doing, he is an easy mark for a Moynihan or a Reagan or a Connally who can speak with passion about the decline of American power. Jimmy Carter’s oratorical failures could come to discredit a « restrained » foreign policy as thoroughly as (and more tragically than) George McGovern’s « demogrant » proposal discredited further inquiry into the guaranteed annual income.

The clearest example of this difficulty was Carter’s speech at the U.S. Naval Academy in June 1978. The speech was intended to set the record straight on U.S. policy toward the Soviet Union, which was then very muddied because of the varied comments coming from Brzezinski and Vance. It was widely, and correctly, assumed that there were two different outlooks within Government, Vance’s emphasis on a SALT treaty and Brzezinsky’s habitual pugnaciousness in the face of the Soviet Union. Vance had sent a memo to Carter arguing the need for a presidential speech to explain Policy; Carter agreed and asked Brzezinski, Vance, Andrew Young, Stansfield Turner, and several other advisers to submit memos suggesting the tone and content of the speech.

Carter then assembled the speech essentially by stapling Vance’s memo to Brzezinski’s, without examining the tensions between them. When he finished rewording the memos, the speech was done. It had an obvious break in the middle, like the splice in a film; as one newsman who had read the advance text said, after hearing Carter come to the end of the conciliatory material and move into the Brzezinski section, « And now—War! » The Washington Post’s story the next morning was titled « Two Different Speeches, » an accurate and obvious interpretation, but one that galled Carter and those around him. Hadn’t he laid it all out for them, all the elements of his thought, all his views? What more could they want?

Carter’s problems as an explainer were compounded by his tendency to talk down to his audience. He didn’t do this when speaking extemporaneously—at those times he used words from the engineering books and Brzezinski’s fanciest theories—but he couldn’t avoid it in his prepared speeches. While working on the first fireside chat, I received a lecture from the President. I should not use words such as « cynical, » because average people wouldn’t understand them. Carter said that whenever he worked on a speech he thought of a man at a certain gas station in Georgia (not his brother). If that man couldn’t understand it, it should be changed. Instead of « cynical, » I should use the word « callous. » « Working people understand callouses. They see their hands get hard. »

The sentiment was admirable but too broad. When simplifying words Carter too often simplified ideas as well. I always thought the public could tell the difference between a clear, simple image—such as Franklin Roosevelt’s garden hose to symbolize Lend-Lease—and a deceptively simple thought. When they heard Carter’s constant talk of harmony, respect among nations, happy times at home, the men at the gas stations knew they were hearing less than the full truth.

Nor did he distinguish among the audiences he had to address. For some—but only a few—of his televised appeals, it was important that a speech be understood by every hearer. In most other cases, that was a false goal. In a television interview in 1960, Walter Lippmann said that an effective President « must be articulate. He must be able to talk in language which is not the lowest common denominator, but the best. What you must lead in the country are the best of the country and they will carry it on down. There’s no use of the President trying to talk down to a fellow who can just about read and write. Let somebody else do that. He must talk to the people who teach the man to read and write. » I came to believe very deeply in a hierarchy of information and attitudes. Once an idea took hold in the serious magazines and the editorial pages, it would make its way down through the news columns, the reports in Time and Newsweek, and eventually to the television commentators, who shape most people’s view of public affairs. In many cases, the real audience for a speech should be not the 5000 people who are present for the occasion but the editors, academics, politicians, and columnists who will read the text and adjust their view of the President accordingly. Such speeches are the best, sometimes the only, way a President can show that he understands the complications in his policies, the problems ahead, the hard questions that have been raised about his course. Except for one or two speeches on foreign policy—where he was more willing in general to buy the conventional wisdom than he was in domestic affairs—Carter never consented to such speeches.

ll these oratorical problems were made worse by his refusal to learn how to speak. By his natural gifts, Carter is a good off-the-cuff speaker and a poor formal orator, and he never bestirred himself to improve in either way. It seemed to me the height of arrogance that Carter refused oral practice before his campaign debates against Gerald Ford.

To the day I left the White House, he never really practiced a speech—not in the sense of subjecting his performance to the scrutiny of others and letting them say plainly how he must change. Before a big speech, Carter would read through the text once or twice—once into a little cassette tape recorder he could play back to himself, once with the TV lights on, after which Jerry Rafshoon would say, « That was good, » or « Go a little slower. » One of Carter’s excuses for not practicing more was that his voice wore out, and three or four rehearsals would have left him unable to deliver the speech. The first lesson in any speech class is that hoarseness indicates a strained speaking style; barring illness, it is a sign all by itself that the style should be changed. The correction is easy, but not until you admit you might be doing it wrong. John Kennedy’s hour of practice to get Ich bin ein Berliner down straight was embarrassing to him, revealing too clearly the limits of his linguistic gift. But Kennedy spent that hour, and while the practice is forgotten, the phrase lives on. When we prepared a German couplet (« Alle Menschen werden Brüder wo dein sanffter Flügel weilt, » from Schiller’s « Ode to Joy » ) for Carter’s speech in Bonn, he had the interpreter, Harry Obst, read it into a cassette, which Carter could listen to by himself, in his cabin at the front of the plane, and practice without Obst there to tell him he was doing it wrong. As a result, the couplet, perhaps the most famous in all of German letters left the crowd looking around in puzzlement about what the American President was trying to say.

hrough most of my last year at the White House, I kept asking myself, Why should a man as well-meaning and intelligent as Carter blithely forgo the lessons of experience and insist on rediscovering fire, the lever, the wheel? Why not temper the fresh view he brought with the practiced knowledge of those who had passed this way before? Why, in a man whose language was peppered with « bold » and « competent » and « superb, » was there so little passion to learn how to do the job?

The first clue to the solution of these questions was Carter’s cast of mind: his view of problems as technical, not historical, his lack of curiosity about how the story turned out before. He wanted to analyze the « correct » answer, not to understand the intangible irrational forces that had skewed all previous answers. When he spoke of cleaning up the bureaucracy, he spoke like a Peace Corps volunteer explaining hygiene in Malaysia, imagining that such scientific insights had never occurred to the listeners before. When he said that, this time, tax reform was going to happen, it was not because he had carefully studied the tales of past failures and learned how to surmount them, but because he had ignored them so totally as to thinks his approach had never been tried. In two years the only historical allusions I heard Carter use with frequency were Harry Truman’s rise from the depths of the polls and the effect of Roosevelt’s New Deal on the southern farm. The rest of Roosevelt’s record, especially his style of educating the public and getting the most out of his employees, was uncharted territory to the leaders of the Administration. Once, at dinner, Jody Powell was drawn into bitter argument with of my historically minded friends. As Powell fulminated against the sins and arrogance of reporters, my friend warned him that people would think of him as another Spiro Agnew if he went on that way. « We weren’t here then, » Powell replied—and Powell, who was a graduate student in history and who prides himself on his Civil War scholarship, is the most sensitive to history of all those around the President.

Carter occasionally read history—he loved David McCullough’s book on the Panama Canal—but history had not become a part of him. Shortly before I left, I was startled to see, in Carter’s private study, shelves crammed with books on American history. Later I read that he had decided history was important, and that he needed a better background for his job. This realization came at the same time as did many others—about Cabinet government, the need for staff coordination, the value of Washington’s old hands. Half of one term had been wasted before Carter absorbed what I had thought he knew on the first day.

There was a second clue, more obvious during the first year, when Carter’s southernness was still novel. Beneath the jokes about peanuts and grits lurked the notion of the southerner as moron; Carter was determined to prove that he and his associates had not stepped straight out of Dogpatch. During the campaign, he had enjoyed receiving the busloads of eastern experts, wrinkled and cranky after the three-hour ride from Atlanta to Plains—knowing that they’d tell their friends at Brookings and Harvard about the brilliance of the simple country boy, knowing also that they’d call him a dumb southern redneck when he made his first mistake.

The Georgians saw this prejudice behind every fight—in the use of the phrase « the Georgians, » brother Billy’s rise as the stereotypical idiot from the south, and, most of all, in the savagery visited upon Bert Lance. Between the two levels of the Administration, there was very little discussion of Lance. Those on the lower tier—non-southerners, mainly, careerists who would be in Washington when Carter was long gone—gossiped among themselves about how many days Lance had left. Those on the upper tier—Georgians, Lance’s friends—grumbled among themselves about how unfair it all was. Bert was being destroyed, they knew, because he was an outsider who had not changed his southern ways. Jody Powell immediately, and intelligently, apologized for his attempt to discredit Lance’s accuser, Charles Percy, but he privately felt that he, like Lance, had been a victim of the insiders’ game. His story about Percy accepting rides on a corporate aircraft was wrong, but just a little wrong, Powell felt; he had only missed a few of the details. But because Percy was an insider while Powell and Lance were not as yet, the press ate the southerners alive. Frank Moore’s problems, too, were written off to anti-southern snobbery. Although it was hard to deny the evidence of Moore’s repeated missteps, this was an officially unmentionable topic at the White House, like Hamilton Jordan’s early comments about Vance and Brzezinski, and Carter’s promise to cut the defense budget. Powell and Jordan defended him with angry, knee-jerk loyalty, for Moore, unlike his critics, and unlike the sneering members of the junior staff, was one of them. His survival was part of the South’s survival; together, all who had come from Georgia would prove they could do it their way.

Like this southern defensiveness, Carter’s notion of populism and privilege gave him a reason to resist learning things in the usual way. His « populism » was no straightforward sentiment. He was more comfortable with businessmen and bankers than with the community organizers who protested against them; when he vacationed on St. Simons Island at the home of Smith Bagley, the Reynolds tobacco heir, he felt completely at ease. His « populism » was reflected in his pride, even arrogance, about having seen all sides of life close-up in his small town, and in his disdain for the elite, « socially prominent » (a favorite phrase) professionals whose privilege shielded them from such knowledge. At one meeting on welfare reform, he dressed down a team of experts from HEW who were lecturing him about the unemployability of the underclass. These were the people he had lived with, Carter said; they may not have been educated, some may have been lazy and drunk, but most of them understood the meaning of dignity, self-sufficiency, and work. No one could miss Carter’s real message: unlike anyone else in the room, he was talking about people he had seen.

o group better exemplified what Carter despised than the Washington mandarins—the Cliffords, Califanos, Valentis, and Kissingers—who had come to do good and stayed to do well. Before joining Carter’s Cabinet, Califano was making half a million dollars yearly as a lawyer, Valenti, nearly that much at the Motion Picture Association. They had their names in the society columns and their children in private schools; they protected each other with networks of mutual support. Joseph Alsop might be discredited in journalism, but not in Washington, because he was a charming guest at Katharine Graham’s. The Iranian ambassador lost his job and his country, but he would never lack for friends in Washington because of the years of caviar and champagne.

These were the people Carter was talking about when he told the Democratic convention that « too many have had to suffer at the hands of a political and economic elite who have shaped decisions and never had to account for mistakes or suffer from injustice. » They happened also to be the people who knew how Washington worked.

Carter was right in railing against their insularity; I attributed much of his success in the primaries to the voters’ suspicion that there was a conspiracy of self-protection at work in the capital. But the insiders were right to scoff at him, for they understood how much he did not know. His problem as he took office was like China’s on the eve of modernization: how to get the technical know-how without accepting the cultural detritus, how to get the steel mills without the discos, the computers without Larry Flynt. Carter needed the insiders’ wisdom about the power game if he was to succeed in office—but he needed to remember why he, instead of one of them, had been elected. maintaining this balance required a keen awareness of how much he needed to acquire, and an even keener sense of what he needed to avoid. The tragedy of Jimmy Carter was that he knew neither.

At the start of the Administration, as in the general election campaign, Carter and his captains felt omniscient; they had done what no one else had know how to do. Why should they take pains to listen to those who had designed the New Deal, the Fair Deal, the Great Society? The town was theirs for the taking; it would have required nothing more than allowing the old warriors a chance to help. But Powell and Jordan and Carter let these people know that they could go to hell. Where had they been, with all their sage advice, when the campaign was out of money and no one knew who Jimmy Carter was? What were they doing when Carter was drawing crowds of ten and twenty in tiny Iowa towns? Spite is an expensive luxury in government, but Carter thought he could afford it, not realizing then how badly his operating account would soon be overdrawn.

Carter paid the price for this arrogance with the blunders of the first year; then, burned enough, he began reaching out. Clark Clifford became Lance’s champion; Anne Wexler and Robert Strauss joined the White House staff. There were informal brainstorming sessions with those who had been though all the cycles before. But Carter’s people made the second mistake, forgetting what made them different at the start.

Ten days after I left the White House, I went to a Redskins game in Robert F. Kennedy Stadium. Across the field, in the box of Redskins owner Edward Bennett Williams, sat a casual sampling of Washington’s permanent ruling groups—the Post’s editor, Benjamin Bradlee, Joe Califano, Senator Muskie, Art Buchwald, other friends. Next to Williams sat someone new to the scene: Hamilton Jordan, wearing a suit. If he had been there two years earlier, it would have been a cheering sign that the outsiders knew how to get what they needed. Coming when it did, it made me think that the earlier hostility had been more defensive reverse snobbery. Now that Carter’s people were sure they’d be accepted, they were glad to join the club.

That same week, President Carter granted a second television interview to Bill Moyers. In the first, in May 1976, everything that was new and original in Carter’s intelligence had come across like a fresh breeze. This time, Carter sounded like all the grizzled veterans he had defeated in 1976. Moyers asked him about inflation, and whether the fight against it wouldn’t throw people out of work—the poor, the black, those most recently employed. The Carter of the first interview would have said, of course, that was true, that the agony of the job lay in choosing between such evils. This time, after two years in office, Carter answered « no »—fighting inflation would not cost people their jobs, the question was simply wrong. It was the sort of answer other politicians might have given, because, having now seen what they saw before, Carter had grown like them in basic ways. never again would he preach sweeping tax reform, scorn incrementalism, pretend that the government could be changed. Like Hamilton Jordan, he was ill prepared to maintain what was best in him while learning what he needed to know.

hese clues told me part of the answer, but there was one part missing, the most fundamental of them all. Carter’s willful ignorance, his blissful tabula rasa, could—to me—be explained only by a combination of arrogance, complacency, and—dread thought—insecurity at the core of his mind and soul.

For a while, I thought the arrogance was the unfortunate by-product of life in a small town. If his secure position and effortless supremacy in Plains had made Carter calmer than Nixon or Kennedy, it seemed also to have given him too high an estimation of his own gifts. It would have helped him to have spent a little while in a law firm in Boston, or with a movie company in Los Angeles, or as a broker in New York, to acquire that edge of neurosis and compulsion to get the best ideas out of the people on his staff. That Jimmy Carter would have been a less pleasant person; a different background might have denied him the very traits that are now his greatest strength. But it might also have made new ideas seem crucial to him; it would not have left him satisfied, as the real Jimmy Carter too often is, with what burbles up in the usual bureaucratic fashion and with the people who happen to come to hand. In Plains, he had run the business himself, relied entirely upon himself. He did not need to search constantly for people to push and test him, because his unpushed abilities were good enough.

This characteristic could be called complacency—the last word one associates with the Jimmy Carter of the speed-reading lessons, the carefully timed jogs around the South Lawn, the typed-up list of the classical music he will be listening to during the day. But while Carter accepts challenges to his ideas and is pleased to improve his mind, he stubbornly, complacently resists attempts to challenge his natural style.

t some stage in our lives, we learn to depend on others for the challenges that will make us do our best—or we manage to resist those challenges while privately correcting our defects. I shrink before the prospect of pop psychology from a journalist, but it seemed to me that things were so ordered in Jimmy Carter’s universe that he never faced such challenges.

Carter has virtually no one in the White House with the right combination of age, experience, and personal standing to challenge him seriously. Robert Lipshutz is gentle and unassertive; Robert Strauss knows the sources of his power and the limits of his role; Walter Mondale assents to Carter’s preference for harmony above all other virtues; Zbigniew Brzezinski marvels to the President about his fresh and powerful insight into complicated foreign issues. That is why I thought it a tragedy that Bert Lance had to leave; in my one brush with footnote-history, playing tennis with Lance, Carter, and Jordan the day that Lance resigned, I could see that Lance behaved with Carter in a way that no one else could. They were friends, who jabbed and teased with as much equality as is possible when one of the friends is President. Carter’s only peers now are his wife, Rosalynn, who has given no sign of thinking that anything her husband might do could be wrong, and Charles Kirbo, who stops by for a visit every few weeks.

Those who are close enough to Carter to speak to him frankly—Powell, Jordan, Rafshoon, perhaps Moore—either believe so totally in the rightness of his style, or are so convinced that it will never change, that they never bother to suggest that he spend his time differently, deal with people differently, think of his job in a different way. Even that handful speaks to him in tones more sincerely deferential than those the underlings use. No one outside this handful ever has an opportunity to shoot the breeze with Carter, to talk with no specific purpose and no firm limit on time.

If he persists in walling himself off from challenge and disorder, Jimmy Carter will ensure that great potential is all he’ll ever have. Teaching himself by trial and error, refusing to look ahead, Carter stumbles toward achievements that might match his abilities and asks us to respect him because his intentions be been good. I grant him that respect, but know the root of my disappointment. I thought we were getting a finished work, not a handsome block of marble that the chisel never touched.

What do you think? Discuss this article in the Politics & Society conference of Post & Riposte.

James Fallows, chief White House speechwriter for President Carter’s first two years in office, is Washington editor of The Atlantic. Copyright © 1979 by James Fallows. All rights reserved. The Atlantic Monthly; May 1979; Vol. 243, No. 5; pp. 33-48.


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