

Bohémien : artiste, littérateur, personne vivant sans règles, au jour le jour, hors des cadres sociaux. Trésor de la langue française
Is this the real life? Is this just fantasy? Caught in a landslide No escape from reality Open your eyes Look up to the skies and see I’m just a poor boy, I need no sympathy Because I’m easy come, easy go A little high, little low Anyway the wind blows, doesn’t really matter to me, to me (…) Nothing really matters Anyone can see Nothing really matters nothing really matters to me Anyway the wind blows. Bohemian rhapsody
Personne n’aspirerait à la culture si l’on savait à quel point le nombre d’hommes vraiment cultivés est finalement et ne peut être qu’incroyablement petit; et cependant ce petit nombre n’est possible que si une grande masse, déterminée au fond contre sa nature et uniquement par des illusions séduisantes, s’adonne à la culture; on ne devrait donc rien trahir publiquement de cette ridicule disproportion entre le nombre des hommes vraiment cultivés et l’énorme appareil de la culture; le vrai secret de la culture est là: des hommes innombrables luttent pour acquérir la culture, travaillent pour la culture, apparemment dans leur propre intérêt, mais au fond seulement pour permettre l’existence du petit nombre. Nietzsche (Réflexions sur l’avenir de nos établissements d’enseignement, 1869)
Voilà pourquoi j’aime l’Art. C’est que là, au moins, tout est liberté, dans ce monde de fictions. On y assouvit tout, on y fait tout, on est à la fois son roi et son peuple, actif et passif, victime et prêtre. Pas de limites; l’humanité est pour vous un pantin à grelots que l’on fait sonner au bout de sa phrase comme un bateleur au bout de son pied. Gustave Flaubert (A Louise Colet, 15-16 mai 1852)
Et si l’ambition intellectuelle n’était que l’inversion imaginaire de la faillite des ambitions temporelles ? (…) Comment l’écrivain pourrait-il ne pas se demander si le mépris de l’écrivain pour le bourgeois et pour les possessions temporelles où il s’emprisonne, propriétés, titres, décorations, ne doit pas quelque chose au ressentiment de bourgeois manqué, porté à convertir son échec en aristocratisme du renoncement électif ? (…) Toute l’ambivalence de la relation subjective que l’intellectuel entretient avec les fractions dominantes et leurs pouvoirs mal acquis tient dans l’illogisme de ce propos. Le mépris affiché pour le succès, pour ce qu’il procure et pour ceux qui savent l’obtenir coexiste avec la reconnaissance honteuse que trahissent la honte et l’envie devant la réussite des autres ou l’effort pour transformer l’échec en refus. (…) Mais l’Art industriel est aussi une industrie artistique capable d’exploiter économiquement le travail des artistes non pas bien qu’il soit mais parce qu’il est, indissociablement, une instance de pouvoir proprement intellectuel et artistique capable d’orienter la production des écrivains et des artistes en la consacrant. Arnoux était d’une certaine façon prédisposé à remplir la fonction double du marchand d’art, qui ne peut assurer le succès de son entreprise qu’en en dissimulant la vérité, c’est-à- dire l’exploitation, par un double-jeu permanent entre l’art et l’argent : il n’y a place sur le marché des biens symboliques, que pour la forme douce de violence qu’est la violence symbolique (…). Cet être double, « alliage de mercantilisme et d’ingénuité », d’avarice calculatrice et de « folie » (…) c’est-à-dire d’extravagance et de générosité autant que d’impudence et d’inconvenance, ne peut cumuler à son profit les avantages des deux logiques antithétiques, celle de l’art désintéressé qui ne connaît de profits que symboliques et celle du commerce, que parce que sa dualité plus profonde que toutes les duplicités lui permet de prendre les artistes à leur propre jeu, celui du désintéressement, de la confiance, de la générosité, de l’amitié et de leur laisser ainsi la meilleure part, les profits tout symboliques de ce qu’ils appellent eux-mêmes « la gloire » pour se réserver les profits matériels prélevés sur leur travail. Homme d’affaires et de commerce parmi des gens qui se doivent de refuser de reconnaître, sinon de connaître, leur intérêt matériel, il est voué à apparaître comme un bourgeois aux artistes et comme un artiste aux bourgeois. Entre la bohème et le « monde », le « demi-monde », représenté par le salon de Rosanette, se recrute à la fois dans les deux univers opposés : « Les salons des filles (c’est de ce temps-là que date leur importance) étaient un terrain neutre où les réactionnaires de bords différents se rencontraient ». Ces « filles » de luxe -et même d’art, comme les danseuses et les actrices, ou la Vatnaz, moitié femme entretenue et moitié femme de lettres- sont aussi de ‘bonnes filles », comme dit Arnoux à propos de Rosanette. Souvent issues des « basses classes », elles ne s’embarrassent pas de manières et n’en embarrassent pas les autres. Payées pour être frivoles, elles chassent le sérieux et l’ennui par leurs fantaisies et leur extravagance. (…) Ce « milieu fait pour plaire », d’où sont bannies toutes les règles et les vertus bourgeoises, sauf le respect de l’argent, qui, comme ailleurs la vertu, peut empêcher l’amour, cumule les avantages des deux mondes opposés, conservant la liberté de l’un et le luxe de l’autre, sans en cumuler les manques, puisque les uns y abandonnent leur ascétisme forcé et les autres leur masque de vertu. Et c’est bien à « une petite fête de famille », comme dit ironiquement Hussonnet, que les « filles » convient les artistes parmi lesquels elles recrutent parfois leurs amis de coeur (ici Delmar), et les bourgeois qui les entretiennent (ici Oudry); mais une fête de famille à l’envers, encore dominée, comme la messe noire, par ce qu’elle nie, où l’on va masqué pour déposer un moment le vrai masque. Pierre Bourdieu
Le jeu de l’art est, du point de vue des affaires, un jeu « à qui perd gagne ». Dans ce monde économique renversé, on ne peut conquérir l’argent, les honneurs (…) , les femmes, légitimes ou illégitimes, bref tous les symboles du succès mondain, succès dans le monde et succès en ce monde, sans compromettre son salut dans l’au-delà. La loi fondamentale de ce jeu paradoxal est qu’on y a intérêt au désintéressement: l’amour de l’art est l’amour fou, au moins lorsqu’on le considère du point de vue des normes du monde ordinaire, « normal », celui que met en scène le théâtre bourgeois. Pierre Bourdieu
La pièce de Patrick Süskind, La Contrebasse, fournit une image particulièrement réussie de l’expérience douloureuse que peuvent avoir tous ceux qui, comme le contrebassiste au sein de l’orchestre, occupent une position inférieure et obscure à l’intérieur d’un univers prestigieux et privilégié, expérience d’autant plus douloureuse sans doute que cet univers, auquel ils participent juste assez pour éprouver leur abaissement relatif, est situé plus haut dans l’espace social. Cette misère de position, relative au point de vue de celui qui l’éprouve en s’enfermant dans les limites du microcosme, est vouée à paraître « toute relative », comme on dit, c’est-à-dire tout à fait irréelle, si, prenant le point de vue du macrocosme, on la compare à la grande misère de condition ; référence quotidiennement utilisée à des fins de condamnation (« tu n’as pas à te plaindre ») ou de consolation (« il y a bien pire, tu sais »). Pierre Bourdieu
Well, my joke is that I consider myself a bobo with bad grades. If I’d studied more, I would have gotten into Harvard and I could afford the big kitchen and all that. But I am a bobo in some sense. You know, the essence of bobo life is people who consider themselves sort of artistic or writers or intellectuals but find themselves in the world of making money, in the world of commerce. And so I certainly am in that. You know, I consider myself a writer, and I live for ideas and things like that. But I also want a big house, so I’m caught between money and spirituality. David Brooks
Si nos ancêtres pouvaient voir les cadavres gesticulants qui ornent les pages de nos revues de mode, ils les interprèteraient vraisemblablement comme un memento mori, un rappel de la mort équivalent, peut-être, aux danses macabres sur les murs de certaines églises médiévales. Si nous leur expliquions que ces squelettes désarticulés symbolisent à nos yeux le plaisir, le bonheur, le luxe, le succès, ils se lanceraient probablement dans une fuite panique, nous imaginant possédés par un diable particulièrement malfaisant. René Girard
Quand les riches s’habituent à leur richesse, la simple consommation ostentatoire perd de son attrait et les nouveaux riches se métamorphosent en anciens riches. Ils considèrent ce changement comme le summum du raffinement culturel et font de leur mieux pour le rendre aussi visible que la consommation qu’ils pratiquaient auparavant. C’est à ce moment-là qu’ils inventent la non-consommation ostentatoire, qui paraît, en surface, rompre avec l’attitude qu’elle supplante mais qui n’est, au fond, qu’une surenchère mimétique du même processus. Dans notre société la non-consommation ostentatoire est présente dans bien des domaines, dans l’habillement par exemple. Les jeans déchirés, le blouson trop large, le pantalon baggy, le refus de s’apprêter sont des formes de non-consommation ostentatoire. La lecture politiquement correcte de ce phénomène est que les jeunes gens riches se sentent coupables en raison de leur pouvoir d’achat supérieur ; ils désirent, si ce n’est être pauvres, du moins le paraitre. Cette interprétation est trop idéaliste. Le vrai but est une indifférence calculée à l’égard des vêtements, un rejet ostentatoire de l’ostentation. Le message est: « Je suis au-delà d’un certain type de consommation. Je cultive des plaisirs plus ésotériques que la foule. » S’abstenir volontairement de quelque chose, quoi que ce soit, est la démonstration ultime qu’on est supérieur à quelque chose et à ceux qui la convoitent. Plus nous sommes riches en fait, moins nous pouvons nous permettre de nous montrer grossièrement matérialistes car nous entrons dans une hiérarchie de jeux compétitifs qui deviennent toujours plus subtils à mesure que l’escalade progresse. A la fin, ce processus peut aboutir à un rejet total de la compétition, ce qui peut être, même si ce n’est pas toujours le cas, la plus intense des compétitions. (…) Ainsi, il existe des rivalités de renoncement plutôt que d’acquisition, de privation plutôt que de jouissance. (…) Dans toute société, la compétition peut assumer des formes paradoxales parce qu’elle peut contaminer les activités qui lui sont en principe les plus étrangères, en particulier le don. Dans le potlatch, comme dans notre société, la course au toujours moins peut se substituer à la course au toujours plus, et signifier en définitive la même chose. René Girard
Ma vision de la France de 2030, c’est celle d’une France où tous partagent la fierté et le bonheur d’être Français. Fierté d’être citoyen d’un grand pays qui ait repris sa place en Europe et dans le monde. Bonheur de vivre en liberté, en égalité, en fraternité dans une République rassemblée. Oui, je refuse d’avoir l’identité malheureuse, frileuse, anxieuse , presque névrotique. Pour moi , identité ne rime pas avec exclusion ni refus de l’autre. Je veux faire rimer identité avec diversité et unité : respect de notre diversité, affirmation de notre unité. (…) Nous , Français, nous sommes divers, nous n’avons pas les mêmes origines, la même couleur de peau, la même religion ni les mêmes croyances. Cette diversité, qui remonte loin dans le temps, est une richesse, une force. Il ne faut pas chercher à l’effacer en prétendant nous couler tous dans le même moule. Entreprise vaine et dangereuse. Il faut respecter nos différences. (…) Je continuerai à tracer la route d’une France apaisée, juste, ouverte au dialogue et à la recherche d’une identité heureuse.
Though everybody in the fashion industry is gay — all the good ones, I mean the men — they stay closeted to protect their jobs. Rudi Gernreich (The Advocate, 1985 ?)
Women are very unsupportive of each other in the fashion world … This is a gay man’s profession. Tara Subkoff (2005)
A 30-year-old woman who is not very glamorous, but approaching fashion from a different point of view, maybe would not get the same attention as a young, cute and probably gay man. There are some really deep-seated tensions and resentment that has existed for a long time about gender in fashion and who gets things. A lot of those things are not necessarily real, or true, and they may be just suspicions. But you can look at certain examples of people who have had a faster rise to stardom, and the percentage of gay men is higher. Liz Collins (Rhode Island School of Design)
Gay men stick together like a band of brothers. It’s more common for a man to bring up a younger assistant who is male and be proud of that, whereas a woman would be threatened to promote another woman. Liz Collins
I don’t show up in the fashion press a lot. If you look at who is touted in the fashion press, it is overwhelmingly young gay men. I wear my own clothes. I have lived the life of my customer. This disparity is tied in with a lot of areas, not just fashion, where women have achieved less in the eyes of the world. It is puzzling and troubling to me as a 1970’s feminist but who knows, maybe this generation will be the one to change it all. Dana Buchman
Women still prioritize getting married and having babies. There are fewer women willing to give up the time that is required for this kind of career. It’s about passion, about being so focused that nothing could distract you. Norma Kamali
Men are often better designers for women than other women. Of course there are many more gay male designers. I think we are more objective. We don’t come with the baggage of hating certain parts of our bodies. Sometimes women are trapped by their own views of themselves, but some have built careers around that. Donna Karan was obsessed with her hips and used her own idiosyncrasies to define her brand. Tom Ford
I come from a time when gay men dressed women. We didn’t bed them. Or at least I didn’t. I am someone who is really pro-homosexual. I am an elitist. I am better than straight people. Women are confused about who they want to be. I believe that male designers have the fantasy level that women do not. Michael Vollbracht
There are all of these unexamined and frankly invalid ideas that still seem to be bandied about. I think there are more likely cultural and sociopolitical explanations. But the perception that all good designers are men and that all male designers are gay, which Rudi Gernreich said 30 years ago, all gets down to the totally unprovable to the grossly homophobic. Valerie Steele (Museum of the Fashion Institute of Technology)
The Council of Fashion Designers of America, a trade group that vets those who apply for membership, is made up of 121 women and 156 men. Since 1986 its annual Perry Ellis awards for young talent have been given to 8 women and 29 men (20 of them openly gay). (…) The large number of visible gay men in fashion, say many in the industry, traces to the fact that Seventh Avenue has seemed a less homophobic career choice than, say, law enforcement or Wall Street. And the prominence of gay men enjoying fame and prosperity draws others into the field. Paradoxically, at the grass roots many more women seek entry to the industry than men. Fewer than 7 percent of students in the fashion department at the Parsons the New School for Design in New York are men, said Timothy Gunn, the department chairman. That figure that has been declining for a decade. At the Fashion Institute of Technology, the city’s other leading fashion college, the student body is 85 percent women. Even though women are entering the industry at the bottom, they are not rising proportionally to the top. « It’s startling to think about it, » said Mary Gehlhar, the fashion director of Gen Art, a nonprofit organization that showcases new designers and artists. In her database of designers there are far more women than men with their own labels, but fewer cases of measurable success. « You don’t necessarily see that at all in the press, » she said. « With more publicity and awards, like the Vogue Fashion Fund, the finalists for a lot of those things do tend to be often male. » Fashion, unlike finance or politics, has always included some women at the top. But their visibility has not increased incrementally over the decades like other professions. In the 1920’s and 30’s, there were many female designers — Alix Grès, Elsa Schiaparelli and Chanel — but after World War II, the big names were male — Bill Blass, Yves Saint Laurent and Pierre Cardin. Ms. Steele of F.I.T. said the change could be attributed to the evolving role of women in society, from one of strength and independence before the war to the postwar ideal of a feminine mystique. Likewise, the impression that gay men are more likely to succeed in fashion today, she said, is a reflection of contemporary attitudes and stereotypes. NYT
La création de 1 000 emplois en France, c’est toujours une bonne nouvelle, largement relayée. Mais à quel prix pour ses futurs salariés ? Amazon a annoncé, mardi 3 octobre, l’ouverture à l’automne 2018 d’un sixième centre de distribution en France, à Brétigny-sur-Orge (Essonne), et l’embauche de 1 000 CDI à temps plein. Mais entre cadences minutées, troubles musculo-squelettiques et lettres recommandées au moindre fléchissement du salarié, le revers de la médaille est beaucoup moins doré. Franceinfo s’est penché sur les conditions de travail dans les allées du géant de la vente en ligne. (…) sur le site de Sevrey (Saône-et-Loire) (…) Selon un rapport de la médecine du travail, auquel franceinfo a eu accès, sur les 121 personnes du site examinées par les médecins en 2015, 75 présentaient des « affections périarticulaires », c’est-à-dire des troubles musculo-squelletiques liés à leur travail et 30, des « affections chroniques du rachis lombaire » en lien avec leur activité de manutention. (…) En temps normal, un salarié peut parcourir entre 15 et 20 kilomètres par jour dans les allées des entrepôts. Car dans les allées des entrepôts d’Amazon, tout est minuté, codifié, scruté, grâce aux scanners utilisés à chaque étape du traitement des colis. Une méthode qui permet à un employé d’en empaqueter jusqu’à 250 par heure. »Avec ça, ils savent exactement où vous vous trouvez et se servent de ces informations pour calculer votre temps d’arrêt », accuse Alain Jeault. Et même s’hydrater peut poser problème, rapporte de son côté France 3 Nord. Si dans la journée, vous êtes allé aux toilettes, si vous avez pris un verre d’eau ou que vous ne pouvez pas justifier un temps d’arrêt, vous recevez une lettre de sensibilisation. Si dans la journée, vous êtes allé aux toilettes, si vous avez pris un verre d’eau ou que vous ne pouvez pas justifier un temps d’arrêt, vous recevez une lettre de sensibilisation. Gérald Defauquet, délégué CGT sur le site de Douai à France 3. Si ces temps sont trop longs ou trop fréquents, « on se fait convoquer ou on reçoit chez nous un courrier recommandé nous incitant à accélérer la cadence », confirme Alain Jeault, qui dénonce « un véritable stress, que le salarié ramène à la maison ». Elodie raconte ainsi avoir déjà été convoquée jusqu’à quatre fois dans une même semaine, pour faire le point sur ces temps d' »inactivité ». Fr3
Pour les artistes, il devient difficile de se faire un nom et de vivre de leur art sans plaire aux grands collectionneurs, « des multimillionnaires qui n’ont pas forcément une ouverture artistique énorme », précise Stéphane Corréard. (…) Les critiques voient surgir des artistes « qui défraient le marché et dont on se demande pourquoi ils sont mis en avant », estime Elisabeth Couturier, si ce n’est qu’ils plaisent à ceux qui ont les moyens de les acheter. Elle se souvient notamment des « formalistes zombies », des peintres abstraits à la mode en 2014 « et qui ne valent plus un clou aujourd’hui ». Leurs tableaux ne portaient aucune idée forte mais étaient « parfaits pour les décorateurs », résume le New York Magazine. Béatrice Joyeux-Prunel rappelle que nombre de ces mouvements d’avant-garde « ont pu innover parce que les artistes vendaient une production plus classique à côté », tel Monet, envoyé peindre des vues sur la Côte d’Azur parce qu’elles plaisaient aux collectionneurs américains. En revanche, ce phénomène prend aujourd’hui des proportions jamais vues dans le cas de certains artistes les plus chers du monde. La production de Damien Hirst ou Jeff Koons s’est transformée en une industrie qui emploie des dizaines de personnes, pour satisfaire la demande. « Je pense qu’ils sont aujourd’hui plus proches de ce qu’est une maison de couture qu’un artiste », estime Stéphane Corréard : des marques qui produisent de façon créative, mais pour vendre à des clients fortunés. Il imagine même un futur où ces stars auraient « vocation à être remplacées un jour, à la tête de leur griffe, par de jeunes stylistes qui apporteraient de nouvelles idées ». La métamorphose de certains artistes en marques, que vous pouvez déplorer, serait alors complète. FranceTVinfos
Pour beaucoup, Amazon est quelque chose de très virtuel. Or, même avec l’économie numérique, le travail est toujours présent. Je voulais également montrer que les potentialités d’Internet ont bouleversé le monde du travail sur ce secteur. Amazon, c’est une révolution dans le monde industriel. Les entrepôts logistiques sont régis par une organisation du travail très précise qui n’est pas simplement celle du taylorisme ou du fordisme. Elle inclut toutes les potentialités d’Internet et fournit des outils de contrôle de productivité parfaitement inédits. (…) Chacun à sa propre image d’Internet. Je ne veux pas tenir un discours moral, simplement rappeler des faits et décrire ce qui se passe dans une usine logistique. Les travailleurs chez Amazon, loin, très loin des progrès du XXIe siècle, ont des conditions de travail qui sont dignes du XIXe siècle. Que ce soit en ce qui concerne les conditions de travail des intérimaires, que ce soit dans les cadences qui sont imposées, dans les contrôles de productivité, dans les fouilles au corps qui sont réalisées chaque fois qu’un travailleur franchit les portiques. Les exemples foisonnent dans mon livre et tendent tous à montrer qu’Amazon, en ce qui concerne le respect des droits sociaux, est une entreprise qui n’est pas progressiste mais parfaitement réactionnaire. (…) il faut garder en tête que Jeff Bezos (actuel PDG d’Amazon) est libertarien. J’étais d’ailleurs surpris de voir le nombre de portraits apologistes qu’on a pu faire de cet homme. Dans le slogan il y a « make history », mais il faut voir qui écrit l’histoire. On ne peut se contenter d’une apologie des puissants et des milliardaires sous prétexte qu’ils arrivent à rassembler des énergies. Il faut voir à quel coût et à quelle société ils nous préparent. Pour l’heure, Amazon, avant de représenter un progrès, c’est d’abord une formidable régression en ce qui concerne le devenir de notre humanité. (…) La force d’Amazon, vis-à-vis du commerce de proximité, c’est d’avoir des coûts de stockage et de distribution beaucoup plus faibles. Un entrepôt logistique en zone périurbaine, c’est un loyer qui est beaucoup plus faible que celui d’un commerce de proximité. Après, il est incontestable que ce qui fait l’efficacité d’Amazon, c’est son infrastructure informatique, qui permet l’expédition de colis au plus vite une fois la commande passée car tout est fluidifié par le réseau. Cette infrastructure permet un contrôle total de tout ce qui se passe dans les entrepôts, y compris au niveau des travailleurs. Par ailleurs Amazon n’a pas besoin de machines complexes comme l’automobile : en réalité, Amazon ce sont de grand entrepôts avec des étagères métalliques, quelques ordinateurs et des bornes Wi-Fi. La machine la plus complexe étant l’être humain qui, grâce au levier informatique, peut générer des richesses incroyables. La multinationale réalise également des économies sur les pointeuses, placées non pas à l’entrée de l’entrepôt mais à trois minutes de marche, sur le recours outrancier à l’intérim et sur son évasion fiscale. Il faut savoir qu’Amazon doit 198 millions au fisc français. (…) Je m’attendais à un travail pénible, à la culture à l’américaine, mais pas à devoir subir des discours moralistes. Chaque jour on vous demande d’être meilleur que la veille. Il y a un aspect très idéologique au travail et on va applaudir ce qu’on appelle le « top performer », la résurgence de l’ouvrier Stakhanov en URSS, qui va au-delà de ce qu’on lui a demandé de faire. Les contre-pouvoirs sont complètement muselés. La plupart des syndicalistes ont la vie dure [la CGT a déposé plainte car ils étaient fouillés arbitrairement]. Et c’est assez surprenant de voir qu’une multinationale, dans le cadre de son travail, une fois qu’elle a nié tous les droits les plus élémentaires contenus dans le code du travail, ensuite s’ingénie à reproduire une forme de collectivisme. Je pense que cela est dû au fait qu’Amazon est un univers qui est coupé du monde. (…) En dernier échelon, et ce n’est pas quelque chose de dérisoire, le consommateur lui-même peut se poser la question de savoir ce qu’il gagne en consommant sur Amazon et ce qu’il y perd. Je ne suis pas convaincu que la plupart des Français souhaitent voir le politique distribuer des subventions publiques pour l’implantation de tels entrepôts, d’autant qu’Amazon n’a pas besoin d’argent public aujourd’hui. D’ailleurs, lors de l’implantation du quatrième entrepôt dans le Nord-Pas-de-Calais, la région n’a pas donné d’aide publique. Jean-Baptiste Malet
L’industrie du jeu vidéo est éclaboussée par une polémique sur les cadences infernales imposées aux employés. Le grand patron du studio Rockstar, connu pour la série « Grand Theft Auto » ou encore « Red Dead Redemption », a lui-même lâché cette information sans réaliser l’impact de cet aveu involontaire. Pour faire la promotion de son prochain jeu, Dan Houser, qui a fondé le studio Rockstar avec son frère Sam, a évoqué « les semaines de 100 heures de travail », nécessaires pour arriver à sortir ce nouveau petit bijou, Red Dead Redemption 2, sans doute le jeu le plus attendu de l’année. Cent heures, cela fait du 14 heures par jour, 7 jours sur 7. Après l’avalanche de réactions négatives sur les réseaux sociaux, il s’est empressé de minimiser. Sans vraiment convaincre, car ces fameuses périodes de crunch, c’est comme ça que les studios ont baptisé ces sessions de travail hyper intense qui sont une réalité trop fréquente pour être ignorées. (…) Un jeu de belle facture contient aujourd’hui des millions de lignes de code, des centaines de personnages, des décors complexes et détaillés, et bien sûr des vérifications minutieuses pour éliminer tous les bugs avant la sortie. Cela passe par des tâches très répétitives dans les périodes de bouclage, périodes qui peuvent durer parfois non pas quelques semaines, mais une année entière. D’où les burn-out, les dépressions et les protestations de plus en plus véhémentes des employés; (…) C’est sans doute aux Etats-Unis où cette industrie emploie le plus de monde, plus de 220 000 l’an dernier, et donc où les abus sont les plus nombreux et les plus médiatisés. Mais cela concerne le monde entier, car cette activité est mondialisée. Rockstar a des studios en Europe, aux Etats-Unis et même en Inde. Cela concerne aussi la France où les plus grands comme les plus modestes ont été pointés du doigt pour leurs pratiques abusives. En début d’année, les employés d’Eugen System se sont mis en grève pendant plusieurs semaines pour défendre leurs droits. Le studio Quantic Dream, rendu célèbre pour ses jeux Heavy Rain, Beyond Two Souls et plus récemment Detroit : Become Human, a été dénoncé par nos confrères de Mediapart pour sa culture d’entreprise limite, avec du harcèlement, des propos racistes ou homophobes. Et Ubisoft, l’autre fleuron français (Assassin’s Creed, The Division, Just Dance, Watch Dogs…) a été épinglé au début du siècle et est devenu depuis un modèle social. RFI
A la démesure de la catastrophe asiatique répondent un élan de solidarité inédit et un flux incroyable de dons venus du monde entier, un pactole d’environ 10 milliards de dollars offerts par des millions de particuliers, des milliers d’entreprises et des Etats. Mais, au bout de la chaîne, ce sont des associations, souvent fragiles, et des équipes réduites qui doivent assumer toutes les responsabilités, et elles tentent, tant bien que mal, de gérer cette manne colossale. Toutes ne sont pas équipées pour canaliser cette vague de générosité. Pour la première fois de son histoire, Médecins sans frontières (MSF) a interrompu sa collecte mondiale, après avoir récolté 40 millions d’euros en une semaine : » Notre structure ne nous permet pas de gérer plus d’argent « , ont affirmé ces pionniers de l’urgence, au grand dam de plusieurs de leurs collègues humanitaires. Le petit monde des ONG n’a jamais paru si éclaté, si divers. En vingt-cinq ans, elles seraient passées de 4 000 à quelque 35 000 dans le monde. La France est, avec le Royaume-Uni et les Etats-Unis, au tout premier rang mondial. » Il n’y a pas un mouvement humanitaire unifié, mais des organisations qui oeuvrent un peu chacune dans leur coin « , constate Thierry Pech, auteur avec Marc-Olivier Padis d’un ouvrage de référence, Les Multinationales du coeur (Seuil). Cela va des petites structures d’une demi-douzaine de personnes à la Croix-Rouge française, dont le budget dépasse les 700 millions d’euros. Le charity business fait des émules et a explosé depuis une bonne dizaine d’années. En France et en Europe, surtout, mais pas seulement. La Banque mondiale affirme travailler avec près de 1 000 ONG dans le monde entier. Un tri s’impose entre celles qui tiennent leurs engagements et d’autres, aussi opaques qu’opportunistes. Sans oublier » les « faux nez », ces organisations derrière lesquelles on trouve un gouvernement, une idéologie, une organisation religieuse ou un lobby industriel « , ajoute Thierry Pech. Un tabou est peut-être en passe de voler en éclats : le petit monde des ONG découvre les exigences du contrôle et de l’évaluation. Le mouvement est d’abord venu des grandes organisations internationales, qui ont commencé à poser des conditions. Pour une raison simple : plus de 10 % de l’aide au développement distribuée par les Etats passent aujourd’hui par les ONG. Les bailleurs de fonds internationaux ont structuré leurs procédures de financement de projets. A l’instar de la Banque mondiale, qui a imposé une longue liste de critères aux organisations avec lesquelles elle travaille. Mais aussi de l’Union européenne, qui, en créant Echo en 1992, s’est donné les moyens de superviser ses opérations d’aide humanitaire. Bruxelles n’accorde ses financements – 600 millions d’euros par an – qu’après la signature de contrats-cadres très pointus. Echo veille au grain et a audité en 2003 près de 150 de ses partenaires. Audit : le mot est lancé. Il a fallu un énorme scandale français pour voir enfin cette pratique se développer. En 1996, la justice découvrait un détournement massif au sein de l’Association pour la recherche sur le cancer (ARC), dont le président, Jacques Crozemarie, » siphonnait » la caisse. Il fut condamné à quatre ans de prison. » On sort enfin de l’opacité « , observe Thierry Pech. » Cette affaire nous a poussés à être beaucoup plus rigoureux « , renchérit Jean-Luc Bellynck, directeur financier de la Croix-Rouge française. Les contrôleurs se sont mis au travail. » De telles dérives ne sont plus envisageables, car la probabilité de se faire contrôler est beaucoup plus forte « , estime ainsi Jean-François Carrez, président de la 5e chambre de la Cour des comptes. Cette dernière et l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) auditent chaque année une demi-douzaine d’associations. Un chiffre ridicule par rapport à la quantité d’organisations, mais Philippe Séguin, premier président de la Cour des comptes, assure ne pas vouloir relâcher la pression : les contrôles seront renforcés en 2006, surtout en ce qui concerne l’utilisation des fonds collectés pour l’Asie. (…) Les Restos du coeur ont eux aussi revu leur système de contrôle après la découverte de détournements par des bénévoles, au siège et en région. Ils ont ainsi recruté une directrice financière, créé une commission d’appels d’offres et développé un service interne d’audit. Ils ont obligé leurs 113 antennes départementales à s’entourer de commissaires aux comptes, cinq ans avant que la loi l’impose, en 2003. » Il n’existe pas de système infaillible, avoue Olivier Berthe. On peut juste mettre en place un maximum de garde-fous afin d’éviter les dérives. (…) l’association Raoul-Follereau, créée pour lutter contre la lèpre, a été épinglée par l’Igas en 2002, car elle investissait dans des plantations de palmiers en Côte d’Ivoire et finançait les oeuvres de cardinaux conservateurs du Vatican, deux missions sans rapport avec ses objectifs initiaux. Le Comité de la charte a mis plusieurs mois avant de lui retirer son précieux label. (…) S’il devient de plus en plus difficile pour les organisations, du moins pour les plus importantes et les plus connues, de frauder ou d’affecter l’argent des donateurs comme bon leur semble, la question de l’évaluation du travail accompli sur le terrain demeure taboue : combien de personnes ont-elles été secourues, les moyens utilisés ont-ils été les plus pertinents, l’argent a-t-il été dépensé de la façon la plus efficace ?… » On en est, dans ce domaine, au stade infantile « , lâche Thierry Pech. (…) Il faut dire que l’humanitaire fascine. On estime à 20 000 par an le nombre de candidats au départ pour le bout du monde. La Croix-Rouge reçoit 20 curriculum vitae par jour en temps normal, plus de 70 depuis le désastre en Asie. L’an dernier, 8 000 candidatures sont arrivées au siège de Médecins du monde ! Beaucoup d’entre elles proviennent de jeunes diplômés de l’enseignement supérieur plus attirés par le charity business que par le monde de l’entreprise. Né en 1998 de la volonté de proposer aux populations sinistrées des coups de téléphone gratuits, Télécoms sans frontières emploie ainsi deux jeunes ingénieurs recrutés à la fin de leur stage. Et 15 % des jeunes diplômés affirment vouloir faire tout ou partie de leur carrière dans l’humanitaire. Une fascination pour les ONG dont s’est emparé le milieu de la formation. Dès 1983 naissait Bioforce Développement, un institut spécialisé préparant des techniciens de l’humanitaire (voir encadré page 37). Depuis le milieu des années 90, les universités rivalisent d’imagination pour créer à leur tour des formations aux métiers du développement ou de la santé dans les pays pauvres. La collecte de dons n’échappe pas à cette tendance. Cinquante ans après le célèbre » Mes amis, au secours ! » de l’abbé Pierre au profit des mal-logés, les techniques de marketing visant à alimenter la machine à dons ont beaucoup évolué. Une ONG doit parfois investir jusqu’à 30 % de ses ressources pour faire la différence sur le marché compétitif de la générosité, évalué à environ 2 milliards d’euros en France. Mais obtenir l’appui d’une personnalité reste le meilleur moyen d’acquérir de la notoriété à bon prix. Les Restos du coeur reçoivent ainsi un cinquième de leur budget annuel grâce aux Enfoirés (voir encadré ci-contre). La Voix de l’enfant, dont le budget ne dépasse pas 1 million d’euros, accède aux plateaux de télévision grâce une ambassadrice de charme, l’actrice Carole Bouquet. » La télévision est le meilleur moyen de susciter l’émotion, et c’est l’émotion qui déclenche les dons « , analyse Laurent Terrisse, directeur de Non Profit, filiale de l’agence de communication TBWA, spécialiste des ONG. L’Express
Que la direction confonde bénévolat et salariat, ça, c’est une réalité dans cette entreprise qui manque de transparence. Les cadres ne sont pas payés pour leurs heures supplémentaires et ont du mal à les récupérer. Il n’est pas rare qu’on nous convoque pour des réunions fixées après nos horaires de travail. Comme au siège, ce serait bien que l’inspection du travail fasse un petit tour chez nous. Cadre marseillais de la Croix-Rouge française
C’est beau l’image de la Croix-Rouge, mais l’envers du décor ce sont des petits salaires. Ce n’est pas qu’on soit maltraités mais il y a beaucoup de précarité, des salariés qui ont du mal à joindre les deux bouts, à trouver un logement… On nous dit qu’on est là pour sauver des vies mais cela ne doit pas se faire à n’importe quel prix. Marie (prénom modifié à sa demande)
Cela fait dix ans que je vis la pression des horaires et du toujours plus, c’est bien que cela sorte au grand jour. Secrétaire (Croix rouge)
Tout le monde veut ça. Tout le monde veut être nous. Le Diable s’habille en Prada
Quand ta vie privée ne sera plus qu’un champ de ruines, fais-moi signe : je t’obtiendrai une promotion. Le Diable s’habille en Prada
Les gens pensent que si tu travailles dans la mode, tu es riche mais on mange au McDo comme tout le monde parce qu’on est fauchés. On est tous fauchés. En tout cas moi, je dois faire attention. Dans la mode, tout le monde crève la dalle, les créateurs crèvent la dalle. Mais en même temps, on a des beaux vêtements, on boit du champagne partout, on fait des beaux voyages, on va dans des super hôtels. Philip (styliste et enseignant de mode belge)
C’est un métier de parias parce que c’est un métier qui a toujours été exercé par les juifs, par les homosexuels, par les gens qui avaient l’interdiction de pratiquer d’autres métiers. de fait, ce sont des gens qui sont aussi des parias dans leur famille, aussi. On atterrit dans la mode parce qu’on est homosexuel et que ce n’est pas bien vu, parce qu’on est hypersensible et que ce n’est pas bien vu, parce qu’on est créatif et que ce n’est pas un métier. Marguerite
Depuis 2008, la fortune des plus riches a doublé et augmenté bien plus que la production nationale, qui n’a crû que de 12 %. Et cette concentration s’accroît à mesure qu’on s’élève dans l’échelle de la richesse : les dix premiers de notre classement ont ainsi vu leur fortune cumulée quadrupler en dix ans, alors que celle des 490 suivants ne faisait que doubler. Symbole de cette envolée : Bernard Arnault, dont la fortune est passée de 18 à 73 milliards entre 2008 et 2018. Ce qui fait de lui non seulement la première fortune française, mais aussi, selon le dernier palmarès de notre confrère suisse Bilan, la première en Europe, devant Amancio Ortega, fondateur de Zara. Le secret de ce bond spectaculaire ? Trois éléments se conjuguent. D’abord, la capitalisation du leader mondial du luxe, devenue la première de la place de Paris, a augmenté de 25 % sur un an (au 8 juin, date retenue pour l’évaluation des entreprises cotées de notre classement). Ensuite, la progression des ventes de LVMH (43 milliards en 2017), qui se poursuit à un rythme d’environ 10 % par an depuis une décennie, donnant le sentiment que les arbres peuvent grimper jusqu’au ciel… Enfin, dernier point déterminant : il y a un an, Bernard Arnault a conduit une opération financière assimilable à un « coup d’accordéon », faisant absorber le holding intermédiaire Christian Dior par LVMH, ce qui lui a permis de faire passer sa part du capital du groupe de 35,2 à 46,6 %. Résultat, une fortune qui décolle de 56 % d’une année sur l’autre. Sur ce terrain, il n’est dépassé que par les frères Wertheimer, Gérard et Alain. Les deux héritiers de Chanel détiennent 100 % du groupe de luxe et vont, cette année, voir leur fortune faire un bon de… 100 %. Pourquoi ? Tout simplement parce que nous disposons désormais de bases solides pour estimer leur patrimoine. Jusqu’à présent, le groupe de luxe ne diffusait aucun chiffre, même pas son chiffre d’affaires, qui était estimé par la concurrence et quelques spécialistes à un niveau légèrement supérieur à 5 milliards. Mais fin juin, le directeur financier de Chanel a communiqué les vrais comptes de l’entreprise, soit un chiffre d’affaires de près de 10 milliards de dollars (8,4 milliards d’euros), proche de celui de Vuitton, numéro un mondial du luxe, et bien supérieur à celui de Gucci (6,4 milliards), considéré jusqu’alors comme le numéro deux du secteur. Une révélation qui nous conduit, bien évidemment, à réévaluer la fortune des deux frères, qui passe de 21 à 40 milliards, et qui les propulse au deuxième rang de notre classement. Sur ce terrain, il n’est dépassé que par les frères Wertheimer, Gérard et Alain. Les deux héritiers de Chanel détiennent 100 % du groupe de luxe et vont, cette année, voir leur fortune faire un bon de… 100 %. Pourquoi ? Tout simplement parce que nous disposons désormais de bases solides pour estimer leur patrimoine. Jusqu’à présent, le groupe de luxe ne diffusait aucun chiffre, même pas son chiffre d’affaires, qui était estimé par la concurrence et quelques spécialistes à un niveau légèrement supérieur à 5 milliards. Mais fin juin, le directeur financier de Chanel a communiqué les vrais comptes de l’entreprise, soit un chiffre d’affaires de près de 10 milliards de dollars (8,4 milliards d’euros), proche de celui de Vuitton, numéro un mondial du luxe, et bien supérieur à celui de Gucci (6,4 milliards), considéré jusqu’alors comme le numéro deux du secteur. Une révélation qui nous conduit, bien évidemment, à réévaluer la fortune des deux frères, qui passe de 21 à 40 milliards, et qui les propulse au deuxième rang de notre classement. Cette arrivée sur le podium des Wertheimer renforce la place, déjà considérable, du luxe dans le peloton de tête de notre classement : les actionnaires de grands groupes du secteur y trustent en effet quatre des six premières places. Et leur fortune combinée représente l’équivalent du tiers de celle, cumulée, des 500 du classement ! Challenges
Joannou évoque ici la présence en nombre d’hommes ouvertement gays dans l’industrie de la mode. Aux côtés des femmes, ils représentent la majeure partie du million d’emplois liés à la mode en France. L’homme hétéro y est minoritaire; il se braque et refuse de devenir un travailleur de cette industrie, de passer par une école de stylisme et de parler chiffons en public. Depuis la fin du XIXe siècle, les hommes excellent dans l’art de l’habillement. Ce sont eux qui donnent naissance à la haute couture en France et en font un business lucratif. Charles Frederick Worth marque l’histoire en étant l’un des rares couturiers hétérosexuels et d’origine étrangère à enrichir la mode française. Son disciple, Paul Poiret, également hétérosexuel, a été la star de la couture des années 1900 à 1930. Un basculement s’opère après la Seconde Guerre mondiale, avec l’arrivée de Christian Dior dans la fashion sphère parisienne. Très secret sur sa vie privée, il ne dévoilera que très tard son homosexualité. Depuis, les designers vedettes –Yves Saint Laurent, Pierre Balmain, Karl Lagerfeld et Jean-Paul Gaultier, entre autres– ne se cachent plus et osent parler de leur orientation sexuelle. La jeune génération, elle aussi, fait rapidement son coming out, d’Olivier Rousteing à Simon Porte Jacquemus. La raison qui explique cette présence massive d’hommes gays est simple: la mode a toujours accueilli ceux considérés comme des parias. Les juifs, les créatifs, les hypersensibles, les marginaux, le vilain petit canard de la famille et les homosexuels, tous trouvent leur place dans ce milieu qui les acceptent comme ils sont. C’est grâce à cette communauté à la tête du navire que la culture gay s’immisce dans la mode. Les costumes italiens flamboyants, le port du rose, les pièces moulantes –dont le jean skinny– ou le cuir et le sportswear fétichistes quittent le microcosme des clubs gays pour rejoindre les moodboards et atterrir sur les défilés. Les marques grand public ont suivi cette mutation de près et ont intégré ces nouveaux codes dans leurs collections masculines, avec un storytelling adapté: dans les années 1990, on assiste à la naissance de la métrosexualité. Pour la première fois, la mode apprivoise ces clients hétéros qui ne veulent surtout pas être vus comme des acheteurs compulsifs frivoles –l’équivalent de «gays» dans leur imagination. Cette image d’homosexuel très efféminé et expert de la mode est également diffusée par la pop culture. En témoigne le personnage de Nigel, journaliste de Vogue et expert du relooking dans Le Diable s’habille en Prada, celui de Kurt dans la série Glee ou plus récemment Tan France, technocrate mode dans Queer Eye sur Netflix. Malgré eux, ces personnages participent à l’auto-exclusion des hommes hétéros de l’industrie de la mode, car ceux-ci veulent s’éloigner le plus possible de cette image. La mode, et surtout celle des podiums, leur apparaît comme un domaine élitiste et complexe, au même titre que l’art contemporain. Ils cherchent alors des chemins de traverse pour éviter celle-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom. L’homme hétéro qui commence à s’intéresser au vêtement part toujours d’une démarche utilitaire. (…) Selon Marc Beaugé, journaliste passionné par le vêtement mais qui se «qualifie rarement de journaliste mode», les hommes ont besoin d’une raison valable et de profondeur pour acheter un vêtement: «Il y a encore, chez beaucoup d’hommes, un complexe par rapport au shopping. Ils refusent d’être des fashion victims, ou de faire du shopping au premier degré. Ils veulent un vêtement entouré de sens, de référence culturelles et historiques. Ils ne veulent pas donner l’impression de répondre simplement aux diktat des magazines ou aux tendances. Moi-même, je déteste me balader avec un shopping bag. Ca ne m’arrive jamais.»(…) Pour Geoffrey Bruyère, il y a eu une vraie évolution du regard de l’homme hétéro sur la mode depuis une dizaine d’années. «Quand on a commencé à faire du coaching et que l’on proposait à des hommes des pièces qu’ils n’avaient pas l’habitude de porter, on nous faisait souvent la remarque: “Ça fait gay.” C’est bête, mais ça montre bien à quel point les hétéros peuvent associer la mode à une communauté. Et la remarque est ensuite passée de “Ça fait gay” à “Ça fait femme”, puis à “C’est pas vraiment mon style, c’est pas vraiment moi.”» La connotation gay est en revanche inexistante lorsque l’homme s’intéresse au vêtement sportif ou urbain. Il est par exemple totalement décomplexé lorsqu’il achète et collectionne des sneakers. Toute la culture du «Hype Beast» a misé sur cette nécessité de virilité amenée par le vêtement sportif, en l’associant à l’exclusivité. Aujourd’hui, les hommes s’arrachent les chaussures et vêtements Supreme et documentent leur passion pour ces chiffons précieux sur les réseaux sociaux. Au Congo, les célèbres sapeurs –membres de la Société des Ambianceurs et des Personnes Élégantes– vont plus loin que le vestiaire sportif, en assumant sans aucun complexe leur goût pour les vêtements et accessoires chatoyants. Ils ont choisi la mode pour religion, sans que le mot gay ne soit mentionné nulle part. Christelle Bakima, fondatrice du podcast reportage «Bak’s to Congo», explique que cette coquetterie masculine est même source de virilité: «Ce que l’on pourrait qualifier de comportement métrosexuel en France sera considéré comme synonyme de richesse et de bon vivant au Congo. Si cet homme peut s’entretenir, il peut subvenir aux besoins de sa famille, et donc potentiellement d’une femme, ce qui est perçu comme d’autant plus viril.» La virilité est précisément l’élément que l’homme hétéro n’arrive pas à associer à la mode des créateurs et des maisons. Le dessin de mode et la couture étant souvent conjugués au féminin, cet univers lui semble bien trop inhospitalier. En plus des tenues créatives qui effraient, l’androgynie et le très jeune âge des mannequins –souvent filiformes et imberbes– ne leur ressemblent pas et insistent sur cette cassure entre la mode des défilés et la leur. Dans l’enquête sociologique Le plus beau métier du monde, Giulia Mensitieri explique que «depuis l’extérieur, [la mode] apparaît comme un monde homogène fait de paillettes et de lumière, mais, une fois franchi son seuil, on découvre un espace fortement structuré fonctionnant sur des exclusions permanentes, à la fois économiques, sociales et symboliques». Une des exclusions les plus visibles est le nombre réduit de femmes et d’hommes LGBT+ à la tête des grands groupes. Dans ce microcosme, la cooptation et la passation de père en fils règne encore. Les hommes hétéros dominent les conseils d’administration des marques, sont directeurs de publication de magazines de mode ou travaillent l’angle financier de la mode, loin des sphères créatives. Antoine Arnault passe bien du temps sur les défilés, mais parce qu’il fait partie du socle de LVMH. Son couple avec le top model Natalia Vodianova ne fait qu’amplifier son rôle de patron de la mode puissant et hétérosexuel. En France, ces métiers de pouvoir et d’argent sont intimement liés à un idéal de l’homme viril. Craintifs à l’idée de ne pas correspondre à cet idéal, les jeunes hétéros évitent les formations en mode connotées féminines, comme le stylisme ou le marketing du luxe. Ancien étudiant en école d’art, Valentin Esquier en a été témoin: « Les gens qui voulaient s’orienter dans la mode, c’étaient les filles, les gays de la classe et un mec qui ne se disait pas gay, mais qui s’est senti obligé de le préciser. » Slate
La mode est l’une des plus puissantes industries du monde : elle représente 6 % de la consommation mondiale et est en croissance constante. Depuis les années 1980 et l’entrée dans l’économie néolibérale, elle est devenue l’image étincelante du capitalisme, combinant prestige, pouvoir et beauté, et occupe une place centrale dans les médias et les imaginaires. Pourtant, cette industrie, qui apparaît comme un horizon professionnel hautement désirable, repose principalement sur du travail précaire, et ce aussi bien là où la production est externalisée qu’au coeur de la production créative du luxe, comme les prestigieux ateliers des maisons de couture. À partir d’une enquête en immersion auprès des travailleurs créatifs de cette industrie (stylistes, mannequins, créateurs indépendants, coiffeurs, maquilleurs, vendeurs, journalistes, retoucheurs, stagiaires, agents commerciaux, etc.), ce livre dévoile la réalité du travail à l’oeuvre derrière la façade glamour de la mode. Il met notamment en lumière les dynamiques d’exploitation et d’autoexploitation ainsi que le prestige social liés au fait de travailler dans un milieu désirable. Des séances de « shooting » pour magazines spécialisés à la collaboration auprès d’un créateur de mode, en passant par des entretiens avec des stylistes travaillant pour de célèbres maisons de luxe et de couture, cette enquête dévoile une nouvelle forme de précarité caractéristique des industries culturelles du capitalisme contemporain, une précarité combinée au prestige, à la reconnaissance et à la visibilité. Il s’agit ainsi de décrypter les dynamiques invisibles sur lesquelles repose l’industrie de la mode pour mieux la « déglamouriser ». Présentation du Plus beau métier du monde
Il est valorisé et valorisant d’être artiste. Avant, l’artiste, c’était une figure marginale. Maintenant tout le monde veut être créatif. Il y a cette dimension-là qui est mise en avant aussi par les discours publics. La ville qui se fabrique, Paris est une ville pour cette nouvelle population « cool », etc. Eh bien, qu’est-ce qu’on voit ? Que ces mêmes secteurs professionnels qui sont à la base de l’économie et des structurations sociales des nouvelles élites d’une certaine manière, eh bien, ce sont les mêmes secteurs qu’on va précariser de plus en plus. (…) Parce qu’il y a une dynamique qu’on peut faire remonter aux contestations de la « critique artiste » de Mai 68, contre l’aliénation de la société industrielle du travailleur aliéné par la répétition des tâches, qui a été donc complètement approprié par le capitalisme néolibéral. Avec ce discours de l’épanouissement personnel, de l’expression de soi dans le travail qui s’est révélé être un outil très puissant pour démonétiser le travail. Et pour l’individualiser aussi, c’est une dimension que la mode permet de voir d’une manière saisissante. Giulia Mensitieri
Quand j’étais étudiante à Paris, j’étais entourée de chercheurs et de travailleurs impliqués dans les industries créatives. Ils avaient une position sociale privilégiée mais ils étaient tous précaires, essayant de boucler leurs fins de mois. Il y avait un énorme décalage entre leur capital symbolique et leur capital économique. Je voulais comprendre comment on en arrive à une scission si forte. Je m’intéresse depuis plusieurs années aux nouvelles élites de la mondialisation, aux formes de précarité et aux transformations du travail, à la place qu’on cherche dans le travail dans l’Occident soi-disant riche. Je cherchais un terrain d’étude. J’ai rencontré Mia, styliste pour de grandes marques de luxe, qui m’a introduite dans le monde de la mode. Elle portait des habits luxueux mais vivait dans une grande précarité. Son cas n’était pas du tout exceptionnel. Je ne dis pas que c’est la norme mais c’est très diffus dans le monde de la mode qui produit beaucoup de désir et de richesses. (…) Travailler pour le luxe et être exploité, ça a toujours existé, chez les ouvriers et les artisans qui produisent des biens de luxe notamment. Ce qui m’intéressait ici, ce n’était pas la production matérielle, mais le décalage entre le statut social donné par le fait de travailler dans un milieu créatif, ce qu’il représente, et les conditions matérielles. Je ne connaissais pas ce monde et je ne m’attendais pas à ce que l’auto-exploitation y soit aussi forte. (…) On retrouve dans la mode une série d’éléments du capitalisme actuel : le pouvoir des imaginaires sur les individus et sur ses travailleurs, l’interconnexion fondamentale entre les productions matérielles et immatérielles. Si la mode est aussi riche et vend autant, c’est parce qu’elle produit certes des habits et des sacs, mais aussi des images, des campagnes publicitaires qui servent à générer du désir pour les biens matériels et assurent les consommations à l’échelle globale. De Hongkong à Rio, on porte le même sac, on voit les mêmes pubs. Derrière cette dimension globale, on trouve aussi des circulations inégalitaires. Il y a une dimension cosmopolite chez les travailleurs créatifs de la mode : un shooting à Singapour, un défilé à Paris, un casting à New York, une production à suivre en Roumanie. Mais selon votre nationalité, vous êtes plus ou moins rattrapé par les inégalités, bloqué à une frontière, à cause d’un problème de visa par exemple. Par ailleurs, énormément d’argent est distribué de manière très inégalitaire. Le secteur continue de s’enrichir, même en temps de crise, mais ce n’est pas parce que les profits augmentent que les travailleurs sont mieux payés. La mode est exemplaire du capitalisme actuel pour toutes ces raisons. (…) On y cherche autre chose dans le travail : l’expression de la subjectivité, être créatif, reconnu. En ça aussi la mode est exemplaire des transformations du sens et de la valeur du travail dans l’Occident capitaliste : on y cherche avant tout l’épanouissement personnel. Il y a une représentation très négative de ce qui pourrait être le salariat, la routine. Il y a une énorme focalisation sur la dimension individuelle. A la fin des années 60, la revendication était «il faut être sujet dans le travail, mettre de la vie, il faut s’exprimer». Le néolibéralisme s’est approprié ces revendications contestataires, en les injectant dans des modèles managériaux. Ça s’est révélé très efficace. Si on est exceptionnel, créatif, unique, artiste, il est plus compliqué de s’identifier à un projet commun. (…) Dans la mode, il n’y en a aucune [solidarité]. Chez les mannequins, on en voit un peu. Pour avoir la parole, il faut être un sujet. Les stars ont cette visibilité. Derrière, il y a des milliers de mannequins qui circulent une saison et c’est fini. Elles restent des mannequins parmi d’autres, interchangeables, qui n’ont pas d’identité dans le milieu et qui n’en auront peut-être jamais. C’est très compliqué de prendre la parole dans ces circonstances. Dans les autres métiers de la mode, il n’y a pas de solidarité. L’utilisation du mot «créateur» est emblématique de ce point de vue. Son emploi est assez récent. Il coïncide avec la période néolibérale du capitalisme. Avant, on disait couturier ou styliste. Créateur, c’est dieu, un individu seul qui crée un univers. Aucun créateur ne travaille seul, mais c’est la représentation que l’on donne. Toute cette spectacularisation de l’ego est en train de changer un peu. On voit des créateurs plus en retrait, mais il reste cette dimension de mise en scène de soi que la mode exige. C’est l’une des règles : il faut se construire un personnage. Et puis il y a la peur. C’est un marché professionnel relativement petit. Les gens craignent de parler et il existe dans les maisons de luxe et de prêt-à-porter des clauses de confidentialité. Les salariés ne peuvent rien dire de ce qui se passe dans leur entreprise et il n’existe pas de syndicat. Karl Lagerfeld avait même dit un jour que si vous vouliez de la justice, mieux valait faire travailleur social que de travailler dans la mode. (…) C’est difficile de renoncer à cet emplacement social. La mode est un monde clos qui a besoin du regard désirant de l’extérieur. La mode fascine. Les personnes qui sortent de la mode vivent très mal de ne plus avoir cette place. Il y a aussi la dimension créative, l’adrénaline. Dans les grandes maisons, il y a énormément de moyens, on peut créer ce qu’on veut. Ça crée une sorte d’addiction, disent certains travailleurs. Et il y a l’amour de la beauté. Certains restent aussi car ils travaillent trop, ils ont le nez dans le guidon. Ils n’ont pas le temps de chercher autre chose, de réfléchir. Ils sont trop pris par la machine. Et il y a évidemment la dimension de plaisir. (…) La mode est une industrie à la fois créative et vouée au profit. Cette double dimension crée une forme de violence structurelle étant donné le rythme actuel. Certaines maisons produisent dix à douze collections par an. Même si le directeur artistique n’est pas seul, la dimension créative a besoin d’un temps de recherche, d’inspiration. Elle ne coïncide pas avec les rythmes imposés par la recherche de profit. Raf Simons n’est pas un précaire mais même à son niveau, c’est structurellement intenable. Ecologiquement aussi… L’industrie textile est la plus polluante au monde, juste derrière le pétrole. On est habitué à penser par fragments : le Bangladesh avec les ouvriers exploités d’un côté, les mannequins de l’autre… Si on suit tous les stades de la production, la matière première (le coton), ce qui se passe en Inde avec les graines, Monsanto, le suicide des paysans, jusqu’aux travailleurs créatifs et aux mannequins, il y a des formes d’exploitation à tous les niveaux de la chaîne. Giulia Mensitieri
Je me suis intéressée au décalage existant entre leur statut social et leurs conditions matérielles de vie, souvent de galère (…) La mode est intéressante parce qu’elle agit comme une loupe. C’est le lieu de l’individualité, de la singularité. C’est éminemment néo-libéral. C’est « une industrie générant d’énormes bénéfices, où l’argent est distribué de manière totalement inégalitaire. [avec] des conditions de travail où la pression est extrêmement forte, où on n’est pas payé, où on ne sait pas quand on est payé, où la relation avec la hiérarchie est vraiment très dure. Le roman adapté au cinéma « Le Diable s’habille en Prada » est « emblématique: c’est la glamourisation de la domination. (…) il y a cette idée que c’est violent, mais c’est comme ça. Et il y a une compensation non monétaire, celle du prestige social: je reste pour le nom, pour la carte de visite, pour le CV. [Dans ce milieu règne] une perception très négative du salariat, de la routine. Etre dans la norme, c’est presque un stigmate. (…) il y a énormément de concurrence. Du coup tu te tais, parce que derrière, il y en a 200 qui veulent ta place. Giulia Mensitieri
L’usine à rêves qu’est le monde de la mode fonctionne, affirme l’anthropologue Giulia Mensitieri, grâce au consentement de travailleurs précaires qui œuvrent à faire accéder une minorité d’entre eux aux feux de la rampe. Si ces « petites mains » acceptent d’être asservies (travail gratuit, paiement en nature, humiliations), c’est qu’elles valorisent symboliquement leur appartenance à une « élite du désir ». Telle est la thèse principale de l’auteure qui a mené une enquête de plusieurs années entre Paris et Bruxelles. L’intérêt de ce livre tient assurément à la richesse des descriptions ethnographiques : pause casse-croûte lors d’une séance de shooting organisée dans un hôtel de luxe, défilé de mannequins venues d’Europe de l’Est par des filières clandestines, stagiaire éconduit sans ménagement… Si une telle approche permet de vivre de l’intérieur la violence de ce monde professionnel ultrahiérarchisé, on peut malgré tout regretter que G. Mensitieri n’ait pas davantage mis en lumière les trajectoires sociales et scolaires de ces travailleurs de la mode. L’attention portée aux processus de socialisation aurait permis d’appuyer davantage la comparaison qu’elle fait à plusieurs reprises avec le monde des industries créatives. Mais cela n’enlève rien au mérite de ce travail qui met le doigt sur un exemple caractérisé des effets redoutables du néolibéralisme et révèle les liens délétères qui associent prestige social et précarité, travail-passion et exploitation. Anne Both
Attention: une bohémianisation peut en cacher une autre !
Manucures, maquilleuses, coiffeurs, stylistes, photographes et même mannequins payés au smic, voire non payés ou payés en sacs à main ou bâtons de rouge à lèvres; horaires démentiels sans weekends ni vacances; multiplication des stagiaires non rémunérés et corvéables à merci; logement, entre deux nuits en palace à l’autre bout de la planète, en studios exigus voire insalubres; pression constante sur l’apparence physique mais aussi sur la vie privée des personnels; appropriation du capital esthétique, social et culturel des employés; harcèlement, stress, surmenage, anorexie, prise de stupéfiants; concentration toujours plus grande des entreprises de luxe et explosion des profits (6% de la consommation mondiale, soit 1 400 milliards d’euros), omerta généralisée des formateurs comme du Pôle emploi et des autorités …
En ces temps étranges …
Où l’on peut faire sans drapeau des films sur la conquête de l’espace …
Ou sans références autres que passagères à ses excès, ses frasques ou son sida, sur l’une des icônes de la scène homosexuelle …
Et où à l’instar des ces artistes qui emploient des dizaines de personnes pour satisfaire la demande, l’art imite à son tour la haute couture …
Pendant qu’au moment où elle disparait avec l’immigration incontrôlée, l’identité nous est vendue comme heureuse …
Comment ne pas repenser …
A la lecture de la récente thèse de Giulia Mensitieri sur l’industrie de la mode …
A la fameuse phrase de Nietzsche sur l’incroyable décalage entre la petite minorité de gens cultivés et l’immense majorité de ceux qui, en luttant et travaillant pour la culture, ne font en fait que permettre l’existence des premiers …
Ou étrange retour à la bohème littéraire et artistique du milieu du XIXe siècle via sa réactivation par la contestation étudiante des années 60 …
Comme une sorte de face cachée des fameux bobos qui gentrifient nos centre-villes …
Aux pages de Flaubert sur l’invention de la vie d’artiste dans L’Education sentimentale …
Et notamment, comme l’a montré Bourdieu, sur ce « jeu paradoxal à qui perd gagne » et ce « monde économique renversé » (plus de prestige, moins d’argent) que celle-ci tient du monde de l’art …
Où l’argent et les honneurs apparaissent comme des compromissions parce qu' »on y a intérêt au désintéressement » ?
Mais surtout comment ne pas voir et s’inquiéter de …
La manière dont, pour « cumuler à son profit les avantages les deux logiques antithétiques de l’art désintéressé et du commerce », cette industrie « prend les artistes à leur propre jeu du désintéressement » en ne leur laissant que les « profits symboliques » » pour se « réserver les profits matériels prélevés sur leur travail » …
Et derrière les paillettes et le glamour des pubs de papier glacé et sous couvert, individualisme oblige, d’épanouissement personnel et d’expression de soi dans le travail …
La véritable bohémisation de ces sortes d’intermittents du rêve que sont devenus les employés de la mode …
Qui entre salaires dérisoires et précarité croissante et au seul profit d’une élite de multi-milliardaires …
Sans compter dans une industrie où la majorité des entrants des écoles de mode comme des clients sont des femmes …
De l’hégémonie des hommes, notamment homosexuels …
Mais souvent avec leur propre consentement voire leur ferveur de nouveaux convertis …
S’étend progressivement et de proche en proche des industries culturelles et créatives (travailleurs du numérique ou du jeu vidéo …
Mais aussi professions intellectuelles et même secteur associatif ou caritatif) à l’ensemble du monde social ?
Anthropologie. Victimes consentantes de la mode
Une enquête de Giulia Mensitieri montre les conditions de travail des précaires sur lesquels repose l’industrie de la mode, entre rêve et cauchemar.
Anne Both (Anthropologue et collaboratrice du « Monde des livres »)
Le Monde
Le Plus Beau Métier du monde. Dans les coulisses de l’industrie de la mode, de Giulia Mensitieri, La Découverte, 276 p., 22 €.
Vous le saviez, vous, que nombre de modèles qui défilent sur les podiums des maisons de haute couture parisiennes le font gracieusement, quand elles ne sont pas payées en bâtons de rouge à lèvres ? Que les robes présentées sont confectionnées durant des mois, nuit et jour, par de talentueuses petites mains payées au smic ? Des informations de ce type, le livre de Giulia Mensitieri en regorge. Son enquête, menée de 2010 à 2014 à Paris et Bruxelles dans le cadre de sa thèse en anthropologie, lève en effet le voile sur le monde prétendument merveilleux de la mode. Et le passionnant récit qui découle de ses rencontres avec des stylistes, des modèles, des photographes, des créateurs ou des maquilleurs laisse pantois.
Ces professionnels excentriques, arrogants, touchants, ont en commun une passion pour la mode qui confine à la dévotion et leur permet d’accepter l’inacceptable. Evoluant dans un milieu qui ringardise le salariat et fait l’apologie de la flexibilité, ils ont converti leur liberté en esclavage. Le travail précaire, gratuit, les nuits blanches et les humiliations constituent leur ordinaire, le prix à payer pour en être.
Ampleur de la violence qui règne dans cet univers
C’est le stagiaire non rémunéré qui finance sur ses deniers les salades non assaisonnées auxquelles personne ne touche. Ce sont ces filles, très souvent originaires des pays de l’Est, qui s’endettent durablement auprès de leur agence, qui a avancé les frais de visa, de transport ou d’hébergement, pour des castings ou des prises de vue réalisés à des milliers de kilomètres.
L’anthropologue souligne l’ampleur de la violence qui règne dans cet univers, où la cocaïne devient un bon coupe-faim, et les suicides chez les élèves d’une école de mode, des actes banalisés. Quant à la description de la séance de « shooting » d’une fillette de 7 ans pesant 18 kg, sous le regard de sa mère en surpoids se goinfrant de hamburgers, elle est nauséeuse. D’ailleurs, à plusieurs reprises, l’auteure avoue son écœurement. Car ces professionnels de la mode subissent non seulement des humiliations dans des conditions à faire blêmir un inspecteur du travail, mais ils sont soumis à l’injonction d’être « cool », souriants, créatifs et enthousiastes.
Au-delà de sa richesse ethnographique, ce livre montre comment s’agencent, avec une insolente évidence, visibilité et secret, enchantement et déconvenues, indépendance et soumission. Un tissu de contradictions dont se drapent, du reste, depuis déjà plusieurs décennies, des secteurs moins lucratifs, comme la recherche ou la culture.
Circulation de l’imaginaire
Pourtant, Giulia Mensitieri nous explique que Mia, Franck ou Vanja s’estiment heureux, chanceux même de travailler là : « Le fait que le présent ne soit pas à la hauteur des attentes ne pose jamais de problèmes, puisque celui-ci est déjà colonisé par d’autres projections désirables. » Tout est dit. La ruse du système se loge précisément dans le rêve – celui de transformer leur statut pour ces précaires consentants, d’acquérir des petits bouts de luxe pour les consommateurs de produits dérivés ou de s’approprier la beauté des mannequins pour les acheteuses. La circulation de cet imaginaire est rendue possible par les reportages ou les publicités, diffusés dans les magazines du monde entier.
Néanmoins, toute internationale qu’elle est, la mode, notamment parisienne, tient beaucoup à son inscription géographique, qui participe de son supplément d’âme. « L’Europe fait tout pour conserver son pouvoir symbolique, pouvoir économiquement rentable puisque l’industrie du luxe enregistre des bénéfices grâce à la vente d’une certaine idée, hégémonique, de l’élégance et du raffinement », rappelle Giulia Mensitieri. Aussi les défilés privés organisés en Asie ou dans le monde arabe, où sont pourtant les principaux acheteurs, doivent-ils rester confidentiels. Infiniment moins glamour que ceux tenus à Paris, ils ne coïncideraient pas avec « les cartographies imaginaires du luxe ». Les apparences doivent être maintenues pour que la magie opère.
En refermant cet ouvrage, on peut bien sûr lui reprocher de n’accorder que trop peu de lignes à une mise en perspective plus générale de ces nouvelles formes de servitude volontaire. Mais on peut aussi se réjouir de l’élégante acuité avec laquelle l’auteure livre ses réflexions et ses observations sur cet univers surexposé et obscur.
Voir aussi:
«Je ne fabrique pas des vêtements. Je fabrique des rêves.» Ainsi parle Ralph Lauren, grand manitou de la mode américaine et mondialisée. Vendre du beau, faire rêver les foules, incarner un idéal (souvent très formaté), produire de l’exceptionnel – dans le cas de la haute couture -, voilà à quoi sert la mode. Sur ces postulats, l’industrie du secteur est florissante. En France, elle engrange 150 milliards d’euros de chiffre d’affaires direct, selon les données du gouvernement.
Dans le Plus Beau Métier du monde, l’anthropologue Giulia Mensitieri (EHESS) donne la parole aux travailleurs créatifs, pour qui le simple fait de participer à la création de produits désirés par le plus grand nombre sur la planète compense tous les sacrifices. La chercheuse dévoile ainsi les aspects peu reluisants d’une industrie qui constitue pourtant «l’image étincelante du capitalisme, combinant prestige, beauté et pouvoir» : les stagiaires non rémunérés et usés jusqu’à l’os, œuvrant sans jour de repos quand un catalogue ou une collection doit être finalisée, mais prêts à tout pour faire partie d’un milieu fantasmé auquel ils deviennent même accros ; les stylistes qui dorment dans des palaces en marge des shootings mais sous-louent des boîtes à chaussures dans la vraie vie ; les mannequins qui travaillent gratuitement pour améliorer leur book, d’autres endettées auprès de leur agent, d’autres encore rémunérés avec une paire de chaussures, ce qui n’aide guère quand vient l’heure de remplir le frigo.
Qu’est-ce qui vous a poussée, en tant qu’anthropologue, à enquêter sur le milieu de la mode ?
Quand j’étais étudiante à Paris, j’étais entourée de chercheurs et de travailleurs impliqués dans les industries créatives. Ils avaient une position sociale privilégiée mais ils étaient tous précaires, essayant de boucler leurs fins de mois. Il y avait un énorme décalage entre leur capital symbolique et leur capital économique. Je voulais comprendre comment on en arrive à une scission si forte. Je m’intéresse depuis plusieurs années aux nouvelles élites de la mondialisation, aux formes de précarité et aux transformations du travail, à la place qu’on cherche dans le travail dans l’Occident soi-disant riche. Je cherchais un terrain d’étude. J’ai rencontré Mia, styliste pour de grandes marques de luxe, qui m’a introduite dans le monde de la mode. Elle portait des habits luxueux mais vivait dans une grande précarité. Son cas n’était pas du tout exceptionnel. Je ne dis pas que c’est la norme mais c’est très diffus dans le monde de la mode qui produit beaucoup de désir et de richesses.
Vous parlez d’«auto-exploitation», le phénomène est-il répandu dans ce milieu ?
Travailler pour le luxe et être exploité, ça a toujours existé, chez les ouvriers et les artisans qui produisent des biens de luxe notamment. Ce qui m’intéressait ici, ce n’était pas la production matérielle, mais le décalage entre le statut social donné par le fait de travailler dans un milieu créatif, ce qu’il représente, et les conditions matérielles. Je ne connaissais pas ce monde et je ne m’attendais pas à ce que l’auto-exploitation y soit aussi forte.
L’industrie de la mode incarne les valeurs du capitalisme et les dérives du néolibéralisme…
On retrouve dans la mode une série d’éléments du capitalisme actuel : le pouvoir des imaginaires sur les individus et sur ses travailleurs, l’interconnexion fondamentale entre les productions matérielles et immatérielles. Si la mode est aussi riche et vend autant, c’est parce qu’elle produit certes des habits et des sacs, mais aussi des images, des campagnes publicitaires qui servent à générer du désir pour les biens matériels et assurent les consommations à l’échelle globale. De Hongkong à Rio, on porte le même sac, on voit les mêmes pubs. Derrière cette dimension globale, on trouve aussi des circulations inégalitaires. Il y a une dimension cosmopolite chez les travailleurs créatifs de la mode : un shooting à Singapour, un défilé à Paris, un casting à New York, une production à suivre en Roumanie. Mais selon votre nationalité, vous êtes plus ou moins rattrapé par les inégalités, bloqué à une frontière, à cause d’un problème de visa par exemple. Par ailleurs, énormément d’argent est distribué de manière très inégalitaire. Le secteur continue de s’enrichir, même en temps de crise, mais ce n’est pas parce que les profits augmentent que les travailleurs sont mieux payés. La mode est exemplaire du capitalisme actuel pour toutes ces raisons.
On constate une sorte de consentement à l’injustice sociale dans ce milieu…
On y cherche autre chose dans le travail : l’expression de la subjectivité, être créatif, reconnu. En ça aussi la mode est exemplaire des transformations du sens et de la valeur du travail dans l’Occident capitaliste : on y cherche avant tout l’épanouissement personnel. Il y a une représentation très négative de ce qui pourrait être le salariat, la routine. Il y a une énorme focalisation sur la dimension individuelle. A la fin des années 60, la revendication était «il faut être sujet dans le travail, mettre de la vie, il faut s’exprimer». Le néolibéralisme s’est approprié ces revendications contestataires, en les injectant dans des modèles managériaux. Ça s’est révélé très efficace. Si on est exceptionnel, créatif, unique, artiste, il est plus compliqué de s’identifier à un projet commun.
Il n’y a donc pas de solidarité ?
Dans la mode, il n’y en a aucune. Chez les mannequins, on en voit un peu. Pour avoir la parole, il faut être un sujet. Les stars ont cette visibilité. Derrière, il y a des milliers de mannequins qui circulent une saison et c’est fini. Elles restent des mannequins parmi d’autres, interchangeables, qui n’ont pas d’identité dans le milieu et qui n’en auront peut-être jamais. C’est très compliqué de prendre la parole dans ces circonstances. Dans les autres métiers de la mode, il n’y a pas de solidarité. L’utilisation du mot «créateur» est emblématique de ce point de vue. Son emploi est assez récent. Il coïncide avec la période néolibérale du capitalisme. Avant, on disait couturier ou styliste. Créateur, c’est dieu, un individu seul qui crée un univers. Aucun créateur ne travaille seul, mais c’est la représentation que l’on donne.
Toute cette spectacularisation de l’ego est en train de changer un peu. On voit des créateurs plus en retrait, mais il reste cette dimension de mise en scène de soi que la mode exige. C’est l’une des règles : il faut se construire un personnage. Et puis il y a la peur. C’est un marché professionnel relativement petit. Les gens craignent de parler et il existe dans les maisons de luxe et de prêt-à-porter des clauses de confidentialité. Les salariés ne peuvent rien dire de ce qui se passe dans leur entreprise et il n’existe pas de syndicat. Karl Lagerfeld avait même dit un jour que si vous vouliez de la justice, mieux valait faire travailleur social que de travailler dans la mode.
Les travailleurs tolèrent ce système en raison du prestige ?
Entre autres. C’est difficile de renoncer à cet emplacement social. La mode est un monde clos qui a besoin du regard désirant de l’extérieur. La mode fascine. Les personnes qui sortent de la mode vivent très mal de ne plus avoir cette place. Il y a aussi la dimension créative, l’adrénaline. Dans les grandes maisons, il y a énormément de moyens, on peut créer ce qu’on veut. Ça crée une sorte d’addiction, disent certains travailleurs. Et il y a l’amour de la beauté. Certains restent aussi car ils travaillent trop, ils ont le nez dans le guidon. Ils n’ont pas le temps de chercher autre chose, de réfléchir. Ils sont trop pris par la machine. Et il y a évidemment la dimension de plaisir.
Vous débutez votre livre sur les déclarations de Raf Simons et Alber Elbaz sur le temps frénétique de la mode, qui ne leur permettait pas de réfléchir et de trouver l’inspiration.
La mode est une industrie à la fois créative et vouée au profit. Cette double dimension crée une forme de violence structurelle étant donné le rythme actuel. Certaines maisons produisent dix à douze collections par an. Même si le directeur artistique n’est pas seul, la dimension créative a besoin d’un temps de recherche, d’inspiration. Elle ne coïncide pas avec les rythmes imposés par la recherche de profit. Raf Simons n’est pas un précaire mais même à son niveau, c’est structurellement intenable. Ecologiquement aussi… L’industrie textile est la plus polluante au monde, juste derrière le pétrole. On est habitué à penser par fragments : le Bangladesh avec les ouvriers exploités d’un côté, les mannequins de l’autre… Si on suit tous les stades de la production, la matière première (le coton), ce qui se passe en Inde avec les graines, Monsanto, le suicide des paysans, jusqu’aux travailleurs créatifs et aux mannequins, il y a des formes d’exploitation à tous les niveaux de la chaîne.
Le Plus Beau Métier du monde. Dans les coulisses de l’industrie de la mode de Giulia Mensitieri 276 pp., éd. La Découverte, 22 euros.
Voir également:
Mode: derrière la façade glamour, la précarité des travailleurs
Capital
26.01.2018
Alors que s’éteignent les projecteurs des défilés parisiens, une enquête de l’anthropologue Giulia Mensitieri met en lumière une face moins glamour de cette industrie, en s’intéressant aux travailleurs de la mode, « autant valorisés que précaires ».
Pour son livre « Le plus beau métier du monde » qui vient de sortir aux éditions La Découverte, tiré de sa thèse de doctorat soutenue à l’EHESS, l’anthropologue Giulia Mensitieri a interviewé pendant trois ans près d’une quarantaine de « travailleurs créatifs de la mode« : stylistes, mannequins, vendeurs, stylistes photo, stagiaires, photographes, maquilleurs, journalistes ou encore étudiants.
« Je me suis intéressée au décalage existant entre leur statut social et leurs conditions matérielles de vie, souvent de galère« , explique à l’AFP cette chercheuse à l’université libre de Bruxelles. Dans cette enquête, où les témoignages sont anonymes, elle suit une styliste photo qui organise des défilés dans des palaces à Hong Kong mais peine à payer le loyer du petit appartement parisien qu’elle habite en colocation, dormant dans le salon.
Elle décrit des mannequins endettés auprès de leurs agences, peu voire pas payées lors des défilés. Une séance photo pour un magazine de mode avant-gardiste pour laquelle personne n’est rémunéré, un journaliste de mode indépendant qui vit dans 15 mètres carrés et gagne sa vie en donnant des cours d’anglais…
L’argent distribué de manière inégalitaire
« La mode est intéressante parce qu’elle agit comme une loupe. C’est le lieu de l’individualité, de la singularité. C’est éminemment néo-libéral« , souligne cette chercheuse italienne. C’est « une industrie générant d’énormes bénéfices, où l’argent est distribué de manière totalement inégalitaire« .
La chercheuse évoque « des conditions de travail où la pression est extrêmement forte, où on n’est pas payé, où on ne sait pas quand on est payé, où la relation avec la hiérarchie est vraiment très dure« . Le roman adapté au cinéma « Le Diable s’habille en Prada » est « emblématique« , dit-elle: « c’est la glamourisation de la domination« .
Chez les travailleurs de la mode, « il y a cette idée que c’est violent, mais c’est comme ça. Et il y a une compensation non monétaire, celle du prestige social: je reste pour le nom, pour la carte de visite, pour le CV« . Dans ce milieu règne « une perception très négative du salariat, de la routine. Etre dans la norme, c’est presque un stigmate« , poursuit-elle.
Et puis « il y a énormément de concurrence. Du coup tu te tais, parce que derrière, il y en a 200 qui veulent ta place« , ajoute la chercheuse, qui dit avoir recueilli de nombreux témoignages « de crises d’angoisse, de panique, de dépression, de burn out« .
La rédaction avec AFP
Voir par ailleurs:
Alain Juppé
12/06/2016
La France a besoin de profondes réformes. Je veux que le prochain quinquennat soit celui des réformes réussies. Je les prépare avec vous.
Mais réformer n’est pas une fin en soi. Il faut savoir pourquoi. Il faut donner du sens à l’action réformatrice, il faut fixer un cap, il faut partager un but , il faut une vision qui nous projette ensemble au delà de 2022.
Ma vision de la France de 2030, c’est celle d’une France où tous partagent la fierté et le bonheur d’être Français. Fierté d’etre citoyen d’un grand pays qui ait repris sa place en Europe et dans le monde. Bonheur de vivre en liberté, en égalité, en fraternité dans une République rassemblée .
Oui, je refuse d’avoir l’identité malheureuse, frileuse, anxieuse , presque névrotique. Pour moi , identité ne rime pas avec exclusion ni refus de l’autre. Je veux faire rimer identité avec diversité et unité : respect de notre diversité, affirmation de notre unité.
Naïveté, me dira-t-on … Ma longue expérience du terrain me protège de ce risque. Je sais bien que la France dont je rêve n’est pas la France d’aujourd’hui, pas toute la France d’aujourd’hui. Je vois la France qui doute, qui souffre, qui est en colère. Il faut apporter des réponses à ses légitimes attentes. C’est l’objectif des réformes dont je parlais en commençant.
Mais je ne me résigne pas à laisser se répandre l’idée que demain sera pire qu’aujourd’hui , qui serait déjà pire qu’hier. Non! Il faut une autre ambition : partager demain la fierté et le bonheur d’être Français.
Et pour cela, je veux faire rimer identité avec diversité et unité.
Nous , Français, nous sommes divers, nous n’avons pas les mêmes origines, la même couleur de peau, la même religion ni les mêmes croyances. Cette diversité, qui remonte loin dans le temps, est une richesse, une force. Il ne faut pas chercher à l’effacer en prétendant nous couler tous dans le même moule. Entreprise vaine et dangereuse. Il faut respecter nos différences.
A deux conditions.
D’abord que notre société ne bascule pas dans le communautarisme , c’est-à-dire dans le repli de chaque groupe sur lui-même, dans le refus du dialogue et du partage avec les autres. Dérive détestable qui est en contradiction même avec l’idée que nous avons de la France.
Ensuite que notre diversité converge vers l’unité , c’est-à-dire le partage d’un bien commun autour duquel se rassemblent tous les Français. Sans ce bien commun, reconnu et partagé, il n’y a pas de pays, pas de nation, pas de patrie, pas de France.
Ce bien commun, nous le connaissons : c’est notre histoire, le patrimoine qui nous a été transmis, notre culture, notre langue ; ce sont nos racines , chrétiennes bien sûr (qui pourrait en douter sérieusement?), judéo-chrétiennes, gréco-latines aussi. Le français est une langue latine et il faut continuer à l’enseigner à nos enfants. Ces racines, les nouveaux arrivants doivent les connaître pour s’intégrer à la Nation. Et puis, notre bien commun, c’est aussi l’esprit des Lumières qui est combat contre l’oppression et le fanatisme, et qui prépare 1789. Les valeurs républicaines bien sûr qu’exprime si fortement la devise qui n’a pas pris une ride : « Liberté, égalité, fraternité » . Enfin la laïcité à la française qui est à la fois liberté de religion garantie à chaque citoyen, et strict respect par toutes les religions de la séparation du temporel et du spirituel et des lois de la République. Y compris l’égalité entre les femmes et les hommes qui est un droit fondamental.
Connaître et respecter des principes, des valeurs , des droits ne suffit pas à souder l’unité d’un pays. Il y faut un supplément d’âme, le sentiment d’appartenance à la même patrie, l’élan du cœur que nous éprouvons lorsqu’on hisse le drapeau national ou qu’on entonne l’hymne national. Avez-vous remarqué que , depuis les attentats terroristes qui défient ce que nous sommes, nous chantons la Marseillaise avec plus d’ardeur?
Et l’Islam dans tout cela ? Je ne veux pas éluder cette question qui, formulée plus ou moins explicitement , est omniprésente dans le débat actuel.
J’y ai longuement réfléchi. J’en ai parlé avec des interlocuteurs de tous bords. Récemment encore avec le jeune maire de Tourcoing, Gérald Darmanin , avec lequel je me suis trouvé en grande harmonie de pensée. Peut-être parce que nous sommes tous deux maires et que notre expérience quotidienne nous vaccine contre les simplifications idéologiques .
De deux choses l’une :
- ou bien l’on pense que la religion musulmane n’est pas soluble dans la République , et alors il faut se préparer à une forme de guerre civile ;
- ou bien l’on est convaincu qu’il existe une lecture du Coran et une pratique de la religion musulmane compatibles avec nos valeurs et notre mode de vie, et alors il faut travailler avec détermination à poser des règles claires entre les musulmans qui partagent cette conviction et la République. Ce ne sera pas facile. G. Darmanin rappelle que cela n’a pas été facile avec l’Eglise catholique jusqu’au début du siècle dernier. Ce sera plus difficile encore avec la religion musulmane qui n’a pas d’organisation hiérarchique. Mais il faudra le faire pour clarifier la question des lieux de culte et de leur financement, la question des imams , de leur recrutement et de leur formation. J’ai dans cet esprit proposé que les imams de France prêchent en français et soient titulaires d’un diplôme de formation à l’histoire et aux lois de la République.
Dans le même temps , nous devons nous montrer intraitables avec toutes les formes de radicalisation des esprits qui menacent notre civilisation. Radicalisation dans nos écoles où nos enseignants doivent recevoir la formation et le soutien hiérarchique pour résister à la propagande des fanatiques et développer le contre-discours adapté à leurs élèves ; radicalisation sur les réseaux sociaux et le web en général qui intoxiquent les esprits faibles et permettent hélas! à la haine de se lâcher; radicalisation dans les prisons où j’ai proposé la création d’une police pénitentiaire spécialisée dans la recherche du renseignement ; radicalisation dans certaines salles de prière ou l’on ne doit pas tolérer des prêches qui appellent à la violence et à la haine, en violation de nos lois.
Il y a longtemps que j’ai observé, dans notre vie politique, qu’il est plus facile d’avoir des positions simplistes qu’une approche équilibrée. Je suis la cible d’attaques venimeuses sur les réseaux sociaux où je suis parfois rebaptisé (sic) « Ali Juppé » ou qualifié de « Grand Mufti » de Bordeaux, ou accusé de financer à Bordeaux la plus grande mosquée de France… qui n’existe pas et n’existera pas ! Ce n’est pas cette campagne qui me fera vaciller. Je continuerai à tracer la route d’une France apaisée, juste, ouverte au dialogue et à la recherche d’une identité heureuse. Parce que je suis profondément convaincu que cette France est possible et que c’est cette France là qui est fidèle à ses racines.
Voir aussi:
« Les travailleurs chez Amazon ont des conditions de travail dignes du XIXe siècle »
Auteur d’« En Amazonie, infiltré dans le meilleur des mondes », Jean-Baptiste Malet décrit le fonctionnement du géant du commerce en ligne. En Allemagne, les salariés de trois sites sont en grève.
Elvire Camus (Propos recueillis)
Le Monde
La plateforme de vente en ligne Amazon réalise 70 % de son chiffre d’affaires pendant la période des fêtes de fin d’année, selon le syndicat allemand Verdi. Pour faire face à l’explosion de commandes passées en un clic à l’approche de Noël, la multinationale recrute des centaines d’intérimaires pour renforcer ses équipes.
L’année dernière, Jean-Baptiste Malet a fait partie des 1 200 salariés embauchés pour travailler au sein de l’entrepôt de Montélimar. Ce journaliste révèle dans son livre, En Amazonie, infiltré dans le meilleur des mondes, les conditions de travail à la fois archaïques et ultramodernes en vigueur au sein des entrepôts d’Amazon, interdits d’accès aux journalistes.
Pourquoi avoir choisi Noël pour votre infiltration dans un entrepôt d’Amazon ?
Jean-Baptiste Malet : Tout simplement parce que j’avais de grandes chances d’être recruté. Amazon recourt massivement aux intérimaires pendant cette période, qui commence fin octobre et se termine fin décembre. A Montélimar, 1 200 intérimaires ont été recrutés pour Noël. Les travailleurs allemands [actuellement en grève] m’expliquaient cet été que certains entrepôts doublaient voire triplaient leurs effectifs [en fin d’année]. Je tiens à rappeler que je me suis infiltré parce que les employés ont refusé de me parler lorsque je les ai sollicités et qu’il est impossible de visiter les entrepôts en tant que journaliste.
A quel point la période de Noël est-elle importante pour Amazon ?
Amazon réalise 70 % de son chiffre d’affaires à Noël. Début décembre débute ce que l’entreprise appelle la période de « rush ». C’est assez impressionnant quand on se rend aux abords des entrepôts à ce moment-là, d’ailleurs. Des cars de travailleurs qui habitent à plusieurs dizaines de kilomètres sont spécialement affrétés, il y a un va-et-vient de camions poids lourds incessant.
Quel est l’objectif de votre livre ?
Pour beaucoup, Amazon est quelque chose de très virtuel. Or, même avec l’économie numérique, le travail est toujours présent. Je voulais également montrer que les potentialités d’Internet ont bouleversé le monde du travail sur ce secteur. Amazon, c’est une révolution dans le monde industriel. Les entrepôts logistiques sont régis par une organisation du travail très précise qui n’est pas simplement celle du taylorisme ou du fordisme. Elle inclut toutes les potentialités d’Internet et fournit des outils de contrôle de productivité parfaitement inédits.
Les méthodes de travail que vous décrivez dans votre livre, très semblables à celles du travail à la chaîne dans les usines dites traditionnelles, sont-elles en contradiction avec l’image 2.0 d’Amazon ?
Chacun à sa propre image d’Internet. Je ne veux pas tenir un discours moral, simplement rappeler des faits et décrire ce qui se passe dans une usine logistique. Les travailleurs chez Amazon, loin, très loin des progrès du XXIe siècle, ont des conditions de travail qui sont dignes du XIXe siècle. Que ce soit en ce qui concerne les conditions de travail des intérimaires, que ce soit dans les cadences qui sont imposées, dans les contrôles de productivité, dans les fouilles au corps qui sont réalisées chaque fois qu’un travailleur franchit les portiques. Les exemples foisonnent dans mon livre et tendent tous à montrer qu’Amazon, en ce qui concerne le respect des droits sociaux, est une entreprise qui n’est pas progressiste mais parfaitement réactionnaire.
Nous sommes loin du fameux slogan « Work hard, have fun, make history »…
Pour moi, ce n’est pas une contradiction. Car il faut garder en tête que Jeff Bezos (actuel PDG d’Amazon) est libertarien. J’étais d’ailleurs surpris de voir le nombre de portraits apologistes qu’on a pu faire de cet homme. Dans le slogan il y a « make history », mais il faut voir qui écrit l’histoire. On ne peut se contenter d’une apologie des puissants et des milliardaires sous prétexte qu’ils arrivent à rassembler des énergies. Il faut voir à quel coût et à quelle société ils nous préparent. Pour l’heure, Amazon, avant de représenter un progrès, c’est d’abord une formidable régression en ce qui concerne le devenir de notre humanité.
Comment Amazon gagne de l’argent ?
La force d’Amazon, vis-à-vis du commerce de proximité, c’est d’avoir des coûts de stockage et de distribution beaucoup plus faibles. Un entrepôt logistique en zone périurbaine, c’est un loyer qui est beaucoup plus faible que celui d’un commerce de proximité. Après, il est incontestable que ce qui fait l’efficacité d’Amazon, c’est son infrastructure informatique, qui permet l’expédition de colis au plus vite une fois la commande passée car tout est fluidifié par le réseau. Cette infrastructure permet un contrôle total de tout ce qui se passe dans les entrepôts, y compris au niveau des travailleurs. Par ailleurs Amazon n’a pas besoin de machines complexes comme l’automobile : en réalité, Amazon ce sont de grand entrepôts avec des étagères métalliques, quelques ordinateurs et des bornes Wi-Fi. La machine la plus complexe étant l’être humain qui, grâce au levier informatique, peut générer des richesses incroyables. La multinationale réalise également des économies sur les pointeuses, placées non pas à l’entrée de l’entrepôt mais à trois minutes de marche, sur le recours outrancier à l’intérim et sur son évasion fiscale. Il faut savoir qu’Amazon doit 198 millions au fisc français.
Vous ne vous attendiez pas à tout ce que vous avez découvert ?
Je m’attendais à un travail pénible, à la culture à l’américaine, mais pas à devoir subir des discours moralistes. Chaque jour on vous demande d’être meilleur que la veille. Il y a un aspect très idéologique au travail et on va applaudir ce qu’on appelle le « top performer », la résurgence de l’ouvrier Stakhanov en URSS, qui va au-delà de ce qu’on lui a demandé de faire. Les contre-pouvoirs sont complètement muselés. La plupart des syndicalistes ont la vie dure [la CGT a déposé plainte car ils étaient fouillés arbitrairement]. Et c’est assez surprenant de voir qu’une multinationale, dans le cadre de son travail, une fois qu’elle a nié tous les droits les plus élémentaires contenus dans le code du travail, ensuite s’ingénie à reproduire une forme de collectivisme. Je pense que cela est dû au fait qu’Amazon est un univers qui est coupé du monde.
Comment voyez-vous ces conditions de travail évoluer ?
Je pense qu’il y a un véritable espoir en Allemagne, où les syndicalistes ont réussi avec beaucoup d’intelligence à réinventer les outils du syndicalisme avec le simple argument du droit. Cela pourrait être un exemple pour d’autres entreprises en Europe. Je pense aussi qu’il y a une réponse politique à apporter, notamment au sujet de l’évasion fiscale. En dernier échelon, et ce n’est pas quelque chose de dérisoire, le consommateur lui-même peut se poser la question de savoir ce qu’il gagne en consommant sur Amazon et ce qu’il y perd. Je ne suis pas convaincu que la plupart des Français souhaitent voir le politique distribuer des subventions publiques pour l’implantation de tels entrepôts, d’autant qu’Amazon n’a pas besoin d’argent public aujourd’hui. D’ailleurs, lors de l’implantation du quatrième entrepôt dans le Nord-Pas-de-Calais, la région n’a pas donné d’aide publique.
Voir également:
Stress, cadences infernales, maladies professionnelles… L’envers du décor d’Amazon
A l’automne 2018, le géant américain de la distribution en ligne va ouvrir un sixième centre de distribution en France, à Brétigny-sur-Orge (Essonne). A la clé : le recrutement de 1 000 personnes en CDI. Pourtant, dans les allées de ses entrepôts, les conditions de travail sont largement dénoncées.
Alain Jeault travaille depuis septembre 2012 sur le site de Sevrey (Saône-et-Loire). Délégué CGT, il ne compte plus le nombre de ses collègues arrêtés pour se faire opérer du poignet, du coude ou de l’épaule. « Des jeunes de 25 ans », souffle-t-il. Selon un rapport de la médecine du travail, auquel franceinfo a eu accès, sur les 121 personnes du site examinées par les médecins en 2015, 75 présentaient des « affections périarticulaires », c’est-à-dire des troubles musculo-squelletiques liés à leur travail et 30, des « affections chroniques du rachis lombaire » en lien avec leur activité de manutention.
« Personne n’était au courant de mes problèmes »
C’est ce qui est arrivé à Ana. Salariée sur le site de Montélimar (Drôme), cette femme de 46 ans a été licenciée pour inaptitude, en juin dernier. Embauchée en 2010, elle a contracté en 2012 une maladie à l’épaule gauche, à force de soulever des cartons. Elle est reconnue comme travailleur handicapé en mai 2013 par la Maison départementale des personnes handicapées (MDPH). De retour à son poste de travail, elle demande simplement à ce que la hauteur de son bureau, sur lequel elle empaquette les colis, soit abaissée. « Je n’ai pas eu de réponse », explique-t-elle à franceinfo.
Elle l’aménage alors toute seule. « Un seul manager me proposait de temps en temps de me servir de la scotcheuse automatique, mais c’est tout. Au contraire, on venait me faire la remarque que je ne traitais que les petits colis. Personne n’était au courant de mes problèmes. » Du coup, Ana se voit contrainte de forcer sur son autre épaule. Il ne faudra que quelques mois pour qu’elle lâche elle aussi. « J’ai alors tenté de me reclasser, mais les documents qu’on m’a fournis étaient tous en anglais, une langue que je maîtrise très mal. »
J’étais inapte à mon poste, mais pas à tous. Ils n’ont pas cherché à trouver une solution.à franceinfo
Pour autant, elle n’en veut pas à ses anciens managers. « Eux aussi ont la pression. D’ailleurs, ils ne restent pas très longtemps à leur poste. » Depuis juin, elle se bat pour obtenir ses indemnités de licenciement.
Des scanners pour surveiller les salariés
Sur le site de Sevrey (Saône-et-Loire), Elodie se dit également en souffrance. Opérée récemment de la cheville, elle a bénéficié d’aménagements pour sa convalescence. Des restrictions que l’entreprise veut désormais supprimer. Pour cela, elle a été convoquée trois fois en deux mois par la médecine du travail, diligentée par l’entreprise. Ce qu’elle interprète comme un coup de pression. « C’est dur pour moi de marcher des kilomètres toute la journée. Je souffle une à deux minutes. Mais si je fais trop de pauses, ils (les managers) le savent tout de suite et me le font remarquer », confie-t-elle a franceinfo. En temps normal, un salarié peut parcourir entre 15 et 20 kilomètres par jour dans les allées des entrepôts.
Car dans les allées des entrepôts d’Amazon, tout est minuté, codifié, scruté, grâce aux scanners utilisés à chaque étape du traitement des colis. Une méthode qui permet à un employé d’en empaqueter jusqu’à 250 par heure.« Avec ça, ils savent exactement où vous vous trouvez et se servent de ces informations pour calculer votre temps d’arrêt », accuse Alain Jeault. Et même s’hydrater peut poser problème, rapporte de son côté France 3 Nord.
Si dans la journée, vous êtes allé aux toilettes, si vous avez pris un verre d’eau ou que vous ne pouvez pas justifier un temps d’arrêt, vous recevez une lettre de sensibilisation.à France 3
Si ces temps sont trop longs ou trop fréquents, « on se fait convoquer ou on reçoit chez nous un courrier recommandé nous incitant à accélérer la cadence », confirme Alain Jeault, qui dénonce « un véritable stress, que le salarié ramène à la maison ». Elodie raconte ainsi avoir déjà été convoquée jusqu’à quatre fois dans une même semaine, pour faire le point sur ces temps d' »inactivité ».
Cette situation tendue n’a pas échappé à certains élus, comme le député PCF du Nord, Alain Bruneel. En août dernier, il s’est rendu sur le site de Douai pour aller à la rencontre des salariés. Une visite suivie par un journaliste de L’Humanité et durant laquelle « une employée a fondu en larmes », se souvient Alain Jeault. Quelle a été la réaction d’Amazon ? « Le député n’a pas été reçu par la direction et des managers ont pris des photos des employés qui lui parlaient… » . Il a finalement été reçu par la direction, rapporte La Voix du Nord.
« Un environnement de travail sûr », selon Amazon
Contacté par franceinfo, Amazon refuse de commenter les situations particulières de ses employés ou ex-employés, mais rappelle que chaque collaborateur qui intègre l’entreprise reçoit « une formation spécifique en matière de sécurité et de manipulation sans risque, complétée tout au long de l’année par une formation progressive et continue, afin que les procédures de travail en toute sécurité soient bien maîtrisées ». L’entreprise estime également offrir « un environnement de travail sûr », avec notamment une « étude et amélioration constante de l’ergonomie des postes de travail ». Elle se défend enfin sur l’utilisation des scanners, en estimant qu’ils permettent plutôt une réduction des itinéraires au sein des entrepôts, et non un contrôle des cadences comme le dénonce le syndicaliste Alain Jeault.
Malgré ces démentis, le manque de dialogue et les conditions de travail sont régulièrement pointés du doigt, notamment dans l’enquête du journaliste Jean-Baptiste Malet, auteur d’En Amazonie : Infiltré dans « le meilleur des mondes », publié en 2013 (et en vente… sur Amazon !). Avec neuf autres de ses collègues, Alain Jeault se bat actuellement pour faire reconnaître leur spécialisation de cariste et faire en sorte qu’ils soient hissés au niveau 5, alors qu’ils ne sont pour le moment qu’au niveau 2. « Je suis cariste à 94% de mon temps, et lorsque l’on m’a embauché, on m’a demandé mon permis et j’ai passé une visite médicale spéciale. Et pourtant, je ne suis pas reconnu comme tel. » Cette reconnaissance porterait leur rémunération de 1 671 euros à 2 254 euros mensuels.
Cette mauvaise image n’empêche pourtant pas le groupe, qui promet des CDI payés 23% de plus que le SMIC selon Challenges, de trouver des candidats. Mais il doit élargir son bassin de recrutement et employer des personnes de plus en plus éloignées des sites. Alain Jeault relève ainsi qu’Amazon a dû mettre en place des navettes sur le site de Sevrey pour faire venir des salariés recrutés à Nemours… situé à 2h30 de là. Ceux qui tentent l’expérience ne restent pas plus de deux ans et demi en moyenne, estime le syndicaliste. Pour Ana, les cadences infernales représentent le véritable problème. « C’est un travail comme un autre, mais si les salariés étaient moins sous pression, ils s’abîmeraient beaucoup moins. »
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L’industrie du jeu vidéo: un travail de forçat?
L’industrie du jeu vidéo est éclaboussée par une polémique sur les cadences infernales imposées aux employés. Le grand patron du studio Rockstar, connu pour la série « Grand Theft Auto » ou encore « Red Dead Redemption », a lui-même lâché cette information sans réaliser l’impact de cet aveu involontaire.
Pour faire la promotion de son prochain jeu, Dan Houser, qui a fondé le studio Rockstar avec son frère Sam, a évoqué « les semaines de 100 heures de travail », nécessaires pour arriver à sortir ce nouveau petit bijou, Red Dead Redemption 2, sans doute le jeu le plus attendu de l’année. Cent heures, cela fait du 14 heures par jour, 7 jours sur 7. Après l’avalanche de réactions négatives sur les réseaux sociaux, il s’est empressé de minimiser. Sans vraiment convaincre, car ces fameuses périodes de crunch, c’est comme ça que les studios ont baptisé ces sessions de travail hyper intense qui sont une réalité trop fréquente pour être ignorées.
Pourquoi les conditions de travail sont-elles aussi dures dans cette industrie ?
C’est une activité encore jeune, donc encore peu organisée sur le plan social, et surtout où la concurrence est féroce. Il n’y a pas de monopole comparable à celui des GAFA qui peuvent attirer les talents et les garder pour eux. La sortie d’un nouveau jeu est donc souvent un enjeu vital pour le studio. Et pour séduire les joueurs du monde entier, il faut proposer le produit le plus innovant et le plus parfait possible sur le plan formel. Le succès mondial de Grand Theft Auto (GTA) a fait de Rockstar l’une des entreprises les plus performantes du secteur, au prix d’un travail titanesque. Un jeu de belle facture contient aujourd’hui des millions de lignes de code, des centaines de personnages, des décors complexes et détaillés, et bien sûr des vérifications minutieuses pour éliminer tous les bugs avant la sortie. Cela passe par des tâches très répétitives dans les périodes de bouclage, périodes qui peuvent durer parfois non pas quelques semaines, mais une année entière. D’où les burn-out, les dépressions et les protestations de plus en plus véhémentes des employés.
Est-ce que cela concerne seulement le marché américain ?
C’est sans doute aux Etats-Unis où cette industrie emploie le plus de monde, plus de 220 000 l’an dernier, et donc où les abus sont les plus nombreux et les plus médiatisés. Mais cela concerne le monde entier, car cette activité est mondialisée. Rockstar a des studios en Europe, aux Etats-Unis et même en Inde. Cela concerne aussi la France où les plus grands comme les plus modestes ont été pointés du doigt pour leurs pratiques abusives. En début d’année, les employés d’Eugen System se sont mis en grève pendant plusieurs semaines pour défendre leurs droits. Le studio Quantic Dream, rendu célèbre pour ses jeux Heavy Rain, Beyond Two Souls et plus récemment Detroit : Become Human, a été dénoncé par nos confrères de Mediapart pour sa culture d’entreprise limite, avec du harcèlement, des propos racistes ou homophobes. Et Ubisoft, l’autre fleuron français (Assassin’s Creed, The Division, Just Dance, Watch Dogs…) a été épinglé au début du siècle et est devenu depuis un modèle social.
Comment réagissent les employés, et les employeurs ?
Les premiers parlent de plus en plus, surtout sur les réseaux sociaux. Le hash tag #AsagameWorker, « en tant que travailleur du jeu », est devenu leur bannière. Maintenant il est plus délicat de contester publiquement des pratiques sans risquer de perdre son emploi. L’organisation Game Workers Unite essaie de fédérer leurs revendications et surtout de dénoncer les abus. En France est né discrètement en 2017 un syndicat des travailleurs du jeu vidéo. Les employeurs de leurs côtés sont encore trop souvent dans le déni, c’est le cas de Rockstar, mais de plus en plus dans la volonté d’améliorer la situation pour éviter de voir leur image dégradée.
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Les dessous du business de la solidarité
Ce jeudi 6 janvier, au siège parisien de Médecins du monde, une vingtaine de volontaires ont dû déchanter : un géologue, un élagueur d’arbres, une cadre de banque, un retraité et même une femme médecin, spécialisée en chirurgie maxillo-faciale… L’envie de partir et la bonne volonté sont des conditions nécessaires, mais elles ne suffisent plus pour retenir l’attention des » recruteurs » des ONG. Aujourd’hui, il faut parler anglais ou espagnol, pouvoir résister au stress, justifier de compétences techniques recherchées, être disponible trois mois d’affilée. Et pouvoir partir sur-le-champ à l’autre bout du monde secourir les victimes d’un tsunami dévastateur. Le tout pour une rémunération mensuelle comprise entre 510 et 920 euros, agrémentée d’une (modeste) prime de séjour. La solidarité humanitaire demeure une aventure, souvent rude, et elle a désormais des exigences. Ce jour-là, les deux » recruteuses » de Médecins du monde ne retiennent que des infirmières, des sages-femmes, des logisticiens, des urgentistes…
A la démesure de la catastrophe asiatique répondent un élan de solidarité inédit et un flux incroyable de dons venus du monde entier, un pactole d’environ 10 milliards de dollars offerts par des millions de particuliers, des milliers d’entreprises et des Etats. Mais, au bout de la chaîne, ce sont des associations, souvent fragiles, et des équipes réduites qui doivent assumer toutes les responsabilités, et elles tentent, tant bien que mal, de gérer cette manne colossale. Toutes ne sont pas équipées pour canaliser cette vague de générosité. Pour la première fois de son histoire, Médecins sans frontières (MSF) a interrompu sa collecte mondiale, après avoir récolté 40 millions d’euros en une semaine : » Notre structure ne nous permet pas de gérer plus d’argent « , ont affirmé ces pionniers de l’urgence, au grand dam de plusieurs de leurs collègues humanitaires.
Le petit monde des ONG n’a jamais paru si éclaté, si divers. En vingt-cinq ans, elles seraient passées de 4 000 à quelque 35 000 dans le monde. La France est, avec le Royaume-Uni et les Etats-Unis, au tout premier rang mondial. » Il n’y a pas un mouvement humanitaire unifié, mais des organisations qui oeuvrent un peu chacune dans leur coin « , constate Thierry Pech, auteur avec Marc-Olivier Padis d’un ouvrage de référence, Les Multinationales du coeur (Seuil). Cela va des petites structures d’une demi-douzaine de personnes à la Croix-Rouge française, dont le budget dépasse les 700 millions d’euros.
Le charity business fait des émules et a explosé depuis une bonne dizaine d’années. En France et en Europe, surtout, mais pas seulement. La Banque mondiale affirme travailler avec près de 1 000 ONG dans le monde entier. Un tri s’impose entre celles qui tiennent leurs engagements et d’autres, aussi opaques qu’opportunistes. Sans oublier » les « faux nez », ces organisations derrière lesquelles on trouve un gouvernement, une idéologie, une organisation religieuse ou un lobby industriel « , ajoute Thierry Pech.
Un tabou est peut-être en passe de voler en éclats : le petit monde des ONG découvre les exigences du contrôle et de l’évaluation. Le mouvement est d’abord venu des grandes organisations internationales, qui ont commencé à poser des conditions. Pour une raison simple : plus de 10 % de l’aide au développement distribuée par les Etats passent aujourd’hui par les ONG. Les bailleurs de fonds internationaux ont structuré leurs procédures de financement de projets. A l’instar de la Banque mondiale, qui a imposé une longue liste de critères aux organisations avec lesquelles elle travaille. Mais aussi de l’Union européenne, qui, en créant Echo en 1992, s’est donné les moyens de superviser ses opérations d’aide humanitaire. Bruxelles n’accorde ses financements – 600 millions d’euros par an – qu’après la signature de contrats-cadres très pointus. Echo veille au grain et a audité en 2003 près de 150 de ses partenaires.
Audit : le mot est lancé. Il a fallu un énorme scandale français pour voir enfin cette pratique se développer. En 1996, la justice découvrait un détournement massif au sein de l’Association pour la recherche sur le cancer (ARC), dont le président, Jacques Crozemarie, » siphonnait » la caisse. Il fut condamné à quatre ans de prison. » On sort enfin de l’opacité « , observe Thierry Pech. » Cette affaire nous a poussés à être beaucoup plus rigoureux « , renchérit Jean-Luc Bellynck, directeur financier de la Croix-Rouge française. Les contrôleurs se sont mis au travail. » De telles dérives ne sont plus envisageables, car la probabilité de se faire contrôler est beaucoup plus forte « , estime ainsi Jean-François Carrez, président de la 5e chambre de la Cour des comptes. Cette dernière et l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) auditent chaque année une demi-douzaine d’associations. Un chiffre ridicule par rapport à la quantité d’organisations, mais Philippe Séguin, premier président de la Cour des comptes, assure ne pas vouloir relâcher la pression : les contrôles seront renforcés en 2006, surtout en ce qui concerne l’utilisation des fonds collectés pour l’Asie.
» Ils durent des mois, et tout est épluché, y compris les comptes personnels des dirigeants « , confie Olivier Berthe, président des Restaurants du coeur, contrôlés en 2004. » Nous avons des pouvoirs d’investigation très larges, confirme Jean-François Carrez. Les dirigeants sont même parfois obligés de nous donner des informations qu’ils ne communiquent pas à leur conseil d’administration. » Comme le détail de contrats passés avec des entreprises, la rémunération de dirigeants, voire certains arrangements comptables.
Les Restos du coeur ont eux aussi revu leur système de contrôle après la découverte de détournements par des bénévoles, au siège et en région. Ils ont ainsi recruté une directrice financière, créé une commission d’appels d’offres et développé un service interne d’audit. Ils ont obligé leurs 113 antennes départementales à s’entourer de commissaires aux comptes, cinq ans avant que la loi l’impose, en 2003. » Il n’existe pas de système infaillible, avoue Olivier Berthe. On peut juste mettre en place un maximum de garde-fous afin d’éviter les dérives. »
Certaines ONG ont également tenté de s’organiser et d’élaborer des standards communs de bonne gestion. Créé en 1999, le Comité de la charte de déontologie délivre un label de bonne conduite à ses adhérents. Une bonne idée, en théorie, mais loin d’être suffisante. » Les contrôleurs sont bénévoles et leurs compétences laissent parfois à désirer « , constate Marie-Caroline Bonnet-Galzy, patronne de l’Igas. MSF a d’ailleurs refusé d’intégrer le Comité de la charte, stigmatisant l’amateurisme des contrôles et contestant la validité d’un label que les ONG s’autodécernent… » Le label peut constituer un premier niveau de sécurité, mais il n’est nullement suffisant « , admet un adhérent. Pour preuve : l’association Raoul-Follereau, créée pour lutter contre la lèpre, a été épinglée par l’Igas en 2002, car elle investissait dans des plantations de palmiers en Côte d’Ivoire et finançait les oeuvres de cardinaux conservateurs du Vatican, deux missions sans rapport avec ses objectifs initiaux. Le Comité de la charte a mis plusieurs mois avant de lui retirer son précieux label.
Ce manque de professionnalisme avéré avait conduit en 2000 l’Association française contre les myopathies à quitter ce comité pour faire certifier ses comptes par un cabinet indépendant, le BVQI. Mais celui-ci ne certifie aujourd’hui que quatre associations, dont l’ARC et l’Armée du salut, tandis que le Comité de la charte affiche une cinquantaine d’adhérents…
S’il devient de plus en plus difficile pour les organisations, du moins pour les plus importantes et les plus connues, de frauder ou d’affecter l’argent des donateurs comme bon leur semble, la question de l’évaluation du travail accompli sur le terrain demeure taboue : combien de personnes ont-elles été secourues, les moyens utilisés ont-ils été les plus pertinents, l’argent a-t-il été dépensé de la façon la plus efficace ?… » On en est, dans ce domaine, au stade infantile « , lâche Thierry Pech.
Là encore, l’ampleur du mouvement de solidarité au lendemain du tsunami a permis d’ouvrir le débat. Mais ce dossier est aussi explosif que complexe. Les acteurs concernés sont réticents. A MSF, Marc Sauvagnac, directeur financier, pointe d’emblée » les limites » de l’évaluation : » Un référentiel tout-terrain n’est pas satisfaisant, car chaque contexte est différent. Il est déjà très compliqué d’identifier les populations les plus vulnérables, sur place, dans un contexte de crise. Qui pourrait alors avoir les moyens et la légitimité de noter nos actions ? »
Même dans le secteur de la microfinance, très en avance en termes d’évaluation des structures de crédit via des agences de notation comme Planet Rating, on réfléchit encore aux moyens de mesurer leur impact socio-économique. Sans avoir trouvé la solution miracle.
Certaines associations se sont toutefois lancées dans l’aventure en se dotant de moyens internes d’évaluation. Médecins du monde a mis en place en 1990 un » comité des donateurs « , composé de seize membres bienfaiteurs élus par leurs pairs. Il veille » à ce que les fonds collectés soient utilisés à bon escient « . Ses membres n’hésitent pas à se rendre sur le terrain pour réaliser un rapport comparant les moyens mis en oeuvre et les objectifs. En 2002, l’ARC a créé une commission d’évaluation scientifique de douze membres. Suivi des projets, grille d’évaluation : elle tente de mesurer l’impact des subventions accordées.
Les entreprises donatrices – de plus en plus nombreuses depuis dix ans – pourraient aussi faire fonction d’évaluateurs. Mais elles s’en gardent le plus souvent, préférant le rôle de donateur. La loi du 1er août 2003 sur le mécénat, qui permet de déduire des impôts 60 % des dons, a été un coup d’accélérateur pour les partenariats. Handicap International, la fondation Abbé-Pierre et le Secours catholique se sont même dotés l’an dernier de services chargés de démarcher les entreprises, dont la participation est encore très modeste : en 2003, elle ne représente qu’environ 3 % du budget des grandes ONG françaises.
Il faut dire que la rencontre entre l’humanitaire et l’entreprise est récente et a d’abord été conflictuelle. Au cours des années 90, une cinquantaine de campagnes hostiles à un groupe ou à un secteur d’activité ont été lancées par des ONG, contre Nike, Shell, Total et BP. Même si des associations comme MSF ou la fondation Abbé-Pierre ont leurs listes noires et refusent l’aumône de certains groupes, la tendance est plutôt à la coopération. » Les ONG sont aujourd’hui parties prenantes de la stratégie des sociétés, explique Philippe Chabasse, un ancien de Handicap International qui a créé un cabinet de conseil guidant les entreprises au sein de la nébuleuse humanitaire. C’est même devenu un impératif économique pour certaines d’entre elles. »
Elles ont compris que travailler avec les ONG pouvait être très bénéfique. » On y gagne en termes d’image auprès de nos clients comme de nos salariés « , admet Thierry Desouches, chargé de la communication de Système U, qui développe un partenariat avec Action contre la faim depuis 1997. Les points de fidélité accumulés par les clients peuvent être reversés à l’association sous forme de dons abondés par l’entreprise. En 2004, Système U a versé 500 000 euros à Action contre la faim, soit la moitié des sommes collectées par l’organisation humanitaire auprès des entreprises. Mais cet argent est affecté à un fonds d’intervention d’urgence. L’entreprise est informée de l’affectation de ses dons un an après.
Les partenariats entreprises-ONG peuvent aussi prendre la forme de » produit partage » (versement d’une somme d’argent à une association donnée lors de l’achat d’un bien défini) et de » mécénat de compétences « . Cap Gemini et Ernst & Young mettent ainsi tous les ans des auditeurs à disposition de Planet Rating, qui note les institutions de microfinance : trois personnes à temps plein pour le premier et quatre cents jours/hommes pour le second. Idem pour Sanofi-Aventis, qui offre à Médecins du monde les services d’un juriste et d’un fiscaliste.
Parallèlement, en interne, les ONG sont devenues une affaire de professionnels. » Sur le terrain, le baroudeur au grand coeur a laissé la place à un logisticien très pointu « , observe Thierry Pech. Directeurs des ressources humaines, collecteurs de dons, informaticiens, spécialistes en traitement des eaux… les équipes se sont étoffées et spécialisées. Ainsi, Greenpeace emploie aujourd’hui 45 permanents, contre une dizaine en 1996. Christophe Glenisson, directeur de la collecte de fonds, est arrivé fort d’un mastère de publicité de l’université de Chicago et de son expérience à EuroRSCG. Le directeur financier de la Croix-Rouge française est l’ancien patron d’Air liquide santé. Le directeur général de Médecins du monde est un ancien de HEC, tout comme la coordinatrice qui vient de s’envoler pour le Sri Lanka.
Il faut dire que l’humanitaire fascine. On estime à 20 000 par an le nombre de candidats au départ pour le bout du monde. La Croix-Rouge reçoit 20 curriculum vitae par jour en temps normal, plus de 70 depuis le désastre en Asie. L’an dernier, 8 000 candidatures sont arrivées au siège de Médecins du monde ! Beaucoup d’entre elles proviennent de jeunes diplômés de l’enseignement supérieur plus attirés par le charity business que par le monde de l’entreprise. Né en 1998 de la volonté de proposer aux populations sinistrées des coups de téléphone gratuits, Télécoms sans frontières emploie ainsi deux jeunes ingénieurs recrutés à la fin de leur stage. Et 15 % des jeunes diplômés affirment vouloir faire tout ou partie de leur carrière dans l’humanitaire.
Une fascination pour les ONG dont s’est emparé le milieu de la formation. Dès 1983 naissait Bioforce Développement, un institut spécialisé préparant des techniciens de l’humanitaire (voir encadré page 37). Depuis le milieu des années 90, les universités rivalisent d’imagination pour créer à leur tour des formations aux métiers du développement ou de la santé dans les pays pauvres.
La collecte de dons n’échappe pas à cette tendance. Cinquante ans après le célèbre » Mes amis, au secours ! » de l’abbé Pierre au profit des mal-logés, les techniques de marketing visant à alimenter la machine à dons ont beaucoup évolué. Une ONG doit parfois investir jusqu’à 30 % de ses ressources pour faire la différence sur le marché compétitif de la générosité, évalué à environ 2 milliards d’euros en France. Mais obtenir l’appui d’une personnalité reste le meilleur moyen d’acquérir de la notoriété à bon prix. Les Restos du coeur reçoivent ainsi un cinquième de leur budget annuel grâce aux Enfoirés (voir encadré ci-contre). La Voix de l’enfant, dont le budget ne dépasse pas 1 million d’euros, accède aux plateaux de télévision grâce une ambassadrice de charme, l’actrice Carole Bouquet. » La télévision est le meilleur moyen de susciter l’émotion, et c’est l’émotion qui déclenche les dons « , analyse Laurent Terrisse, directeur de Non Profit, filiale de l’agence de communication TBWA, spécialiste des ONG.
Dynamisée par les déductions fiscales instituées par le législateur, la collecte de fonds s’effectue principalement au moyen d’opérations de publipostage, sur la base de fichiers que les associations s’échangent, » quand elles ne travaillent pas sur les mêmes secteurs de l’humanitaire « , précise un professionnel. Le message lui-même évolue : un temps culpabilisant, il est aujourd’hui plus concret et surtout personnalisé par le parrainage direct, l’envoi de photos des villages aidés ou des travaux effectués, l’édition d’étiquettes autocollantes ou l’adjonction d’une enveloppe prétimbrée suscitant la réponse. Mais les ONG hexagonales sont moins offensives que leurs homologues anglo-saxonnes. Certaines envoient jusqu’à 24 lettres de relance dans l’année pour reconquérir un donateur perdu, d’autres mettent en oeuvre des loteries qui font un riche et quelques moins pauvres !
Dans les années 80 sont même apparus des cabinets de conseil, comme RMG Connect et Excel, spécialisés dans le marketing humanitaire. Celui-ci se déploie en plusieurs temps : prospection, fidélisation et, dans le meilleur des cas, legs. Ce qu’Antoine Vaccaro, fondateur d’Excel, racheté en 2001 par TBWA, appelle » la trilogie du don « . La prospection est la phase la plus onéreuse et la plus aléatoire : l’association dépense environ 1 euro par personne démarchée et peut, au mieux, espérer rembourser ses frais. Environ la moitié de ceux qui auront répondu favorablement pourront être fidélisés, pour une durée moyenne de cinq à sept ans. » C’est là seulement que le système est rentable « , précise Antoine Vaccaro. MSF a même introduit le prélèvement automatique il y a une dizaine d’années avec son opération » 1 euro par semaine « . Don indolore, il dissipe l’impression de gâchis et de paperasserie. Mais le vrai jackpot, c’est lorsque des personnes âgées lèguent une partie de leur fortune à l’association. Avec un record en la matière : en 2001, les tableaux d’un collectionneur était offerts à l’Unicef par son épouse, Jeanne Gaffé ; un don valorisé à 73 millions de dollars !
D’où vient et où va l’argent. Bilan comptable des associations caritatives (TABLEAU VOIR PDF)
Du Biafra à Bam, six crises qui ont forgé la réputation des humanitaires1967-1970
BIAFRA
Les conséquences de cette guerre civile au Nigeria, avec 3 millions de déplacés, ont provoqué la première réaction humanitaire planétaire. En plus d’un an, la Croix-Rouge va récolter 23 millions de francs et organiser 320 vols pour acheminer 2 135 tonnes de vivres.
1979-1989
AFGHANISTAN
Au début des combats, en 1979, Action contre la faim est créée pour aider les 3 millions d’Afghans vivant dans des camps de réfugiés au Pakistan. Pendant les dix ans de l’occupation soviétique, 1 200 volontaires français vont clandestinement passer la frontière pour monter des dispensaires.
1984-1985
ÉTHIOPIE
Alors que la famine décime tout un peuple, un concert géant, Live Aid, est organisé en juillet 1985. Suivi par 1,5 milliard de téléspectateurs, il rapporte 74 millions de dollars. Tandis que des artistes enregistrent aux Etats-Unis We Are the World et en France SOS Ethiopie.
1992-1993
SOMALIE
Sous la férule des chefs de guerre locaux, 1 million de personnes déplacées sont menacées par la famine. Quand, en décembre 1992, les Etats-Unis lancent l’opération spectacle Restore Hope, qui marque la naissance controversée du droit d’ingérence militaro-humanitaire.
1999
KOSOVO
Deux mois après le début de l’exode de 950 000 réfugiés, près de 150 millions de francs et 17 000 tonnes de nourriture et de produits d’hygiène ont été récoltés. Jamais les ONG françaises n’avaient reçu autant de dons : 80 millions de francs en trois jours pour la Croix-Rouge.
2003
IRAN
Ce 26 décembre, un séisme tue plus de 26 000 personnes à Bam. Un programme d’aide internationale fort de 500 millions d’euros est mis en place. La France promet 6 millions d’euros. Chiffre qui ne sera finalement atteint que grâce aux 4,1 millions des organisations caritatives.
Thierry Bandiera, expert en logistique d’urgence à la Croix-RougeBravo, Alpha, November, Delta, India, Echo… » Lorsque Thierry Bandiera épelle son nom, c’est en alphabet radio. Efficacité, rapidité et disponibilité sont les leitmotivs de ce » Monsieur 100 000 Volts » de 37 ans, responsable de la logistique à la Croix-Rouge française depuis treize ans.
Le 8 janvier, cet ancien de l’armée de l’air a supervisé le décollage d’un DC10 dont la soute était remplie de matériel et de colis pour l’Asie. C’était le quatrième avion qu’il affrétait depuis le tsunami. Lui s’envolait le jour même pour Kuala Lumpur, pour réceptionner la cargaison et ouvrir un bureau en mesure d’accueillir une équipe d’humanitaires.
C’est en » voltigeur » qu’il a débarqué dans la capitale de la Malaisie. Entendez qu’il n’y avait jamais mis les pieds, mais que, malgré tout, il a assuré ses arrières avant le départ, jouant du téléphone, du fax et du courriel pour activer ses réseaux à l’ambassade et dans les entreprises françaises sur place. Son but : trouver des grues pour décharger le DC10 ; disposer de surfaces de stockage pour entreposer les 60 tonnes de marchandises, dont l’essentiel provenait de dons d’entreprises (10 tonnes de shampooing et de savon, des kilomètres de ficelle, 13 citernes pour l’eau, une tronçonneuse thermique…).
Equipé de téléphones satellitaires et d’ordinateurs portables, Thierry Bandiera s’est donné trois semaines pour faire tourner le bureau de Kuala Lumpur. Trois volontaires l’y aident : une logisticienne et deux chefs d’entreprise, qui, de temps en temps, quittent leur quotidien pour le suivre en mission.
La Croix-Rouge française a recueilli plus de 60 millions d’euros pour secourir l’Asie. Une grande partie sera dépensée en médicaments, rations alimentaires, kits de première nécessité, expédiés depuis la France. Sur place, Thierry Bandiera achètera aussi des équipements peu sophistiqués (jerricans, casseroles ou réchauds) chez des fabricants locaux, de Malaisie, d’Indonésie ou de Singapour. Début janvier, déjà, il lançait, depuis son bureau parisien de la rue de Berri, des appels d’offres sur Internet. Car l’humanitaire est prévoyant et ne dépense pas à l’aveugle. D’ailleurs, tous les jours, il envoie un rapport financier au siège.
S.S.-A.
A l’école des » pros » de l’humanitaireCréé en 1983 dans la banlieue de Lyon par Charles Mérieux, l’institut privé Bioforce forme des techniciens de l’humanitaire. Diplômés de niveau bac + 2, ils sont logisticiens, administrateurs, gestionnaires de projet ou spécialistes de l’eau. L’actuelle promotion compte 120 étudiants, dont 62 % d’hommes, de dix-huit nationalités. L’âge moyen est de 29 ans. Bioforce compte un réseau de 850 anciens, dont la moitié travaillent dans des ONG.
Les Enfoirés, recette magique des RestosRien de mieux que des artistes mobilisés autour d’une cause pour faire rentrer des sous dans les caisses. Champions toutes catégories : Les Restos du coeur. Ils réunissent avec Les Enfoirés la plus belle brochette de VIP du pays : Jean-Jacques Goldman, Patricia Kaas, Patrick Bruel, Muriel Robin, Pascal Obispo… Les Enfoirés, c’est une superbe opération de marketing au profit des plus démunis (plus de 66 millions de repas servis l’an dernier). Leur tournée, réalisée chaque année fin janvier à guichets fermés (une date au Zénith de Clermont-Ferrand en 2005 et cinq à Paris-Bercy), bénéficie d’une incroyable couverture médiatique, et sa diffusion, en mars, sur TF 1, est l’une des meilleures audiences annuelles : dix-septième en 2004, avec 11 millions de téléspectateurs ! L’opération financière est excellente. Le CD et le DVD du concert rapportent plus de 16 millions d’euros, soit 17,8 % des recettes de l’association. Cette année, Les Enfoirés ont fait une infidélité aux Restos en donnant un concert supplémentaire au profit de la Croix-Rouge, pour venir eux aussi en aide aux sinistrés de l’Asie du Sud. M.L.
Ce magistrat veille sur vos donsJean-François Carrez, président de la 5e chambre de la Cour des comptes, encadre les magistrats chargés de contrôler les associations faisant appel à la générosité publique. Son programme pour l’année 2005 ? La publication attendue en mars du second rapport sur l’ARC (Association pour la recherche sur le cancer) et, à la rentrée, ceux sur la fondation Abbé-Pierre et France Alzheimer. Ainsi que la supervision des contrôles en cours au Secours catholique et à la Ligue nationale contre le cancer.
Salaires : 10 à 30 % de moins que dans les entreprises Il y a deux ans, la directrice d’Action contre la faim, Sylvie Brunel, lançait un pavé dans la mare en dénonçant le » business » humanitaire et les hauts salaires des cadres du secteur (plus de 4 500 euros par mois). Si certaines associations comme la Croix-Rouge offrent des conditions avantageuses (rémunérations inférieures de 10 % seulement à celles du privé, convention collective), la majorité des salariés d’ONG sont moins bien lotis, avec des différences de 30 % par rapport aux revenus au sein d’entreprises classiques.
Greenpeace
Directeur général : 4 200 à 4 500 euros
Directeur : 3 000 à 3 500 euros
Chargé de mission (bac + 4 en moyenne) : 2 000 à 2 700 euros
Employé : 1 600 euros
Secours populaire
Directeur général : 2 786 euros
Chef comptable : 2 484 euros
Responsable du contrôle de gestion : 2 334 euros
Comptables et assistantes de direction : 1 995 euros
Chargé de développement : 1 844 euros
Agent d’accueil : 1 506 euros
Médecins du monde
Salaire le plus élevé : 7 274 euros
Salaire le plus faible : 1 312 euros.
Volontaire à l’étranger : 510 à 920 euros net, plus une prime de séjour de 200 à 500 euros.
Collecteurs de fonds : 11,10 euros l’heure.
Tous les salaires sont donnés en brut sauf pour les volontaires à l’étranger de Médecins du monde.
Sources : ONG citées
Le tsunami a aussi dopé le volontariatMédecins du monde fait salle comble au lendemain du tsunami lors de la réunion mensuelle sur le volontariat. Au siège parisien, rue Marcadet, ils étaient près de 65, soit deux à trois fois plus que d’habitude, à proposer leurs services pour l’Asie. Des cadres de l’industrie, des employés, de jeunes retraités sont tous prêts à partir aider les victimes du raz de marée. Ne seront retenus que les médecins, infirmières et logisticiens.
Les révélations du « Parisien » sur les entorses au droit du travail à la Croix-Rouge française ont réduit au silence la plupart des employés.
« Je ne prendrai pas le risque de parler. Adressez-vous à la communication ou à la direction. » Les révélations, dimanche 31 mai, du Parisien sur les entorses au droit du travail à la Croix-Rouge française, le non-paiement d’heures supplémentaires et le risque d’une amende de 2,8 millions d’euros, ont eu un premier effet : réduire au silence la plupart des salariés et des bénévoles, que ce soit à Paris, à Lyon ou encore à Marseille. Il est vrai que consigne avait été donnée par la direction de ne pas parler à la presse.
Richard Schittly (Lyon, correspondant), Isabelle Rey-Lefebvre et Luc Leroux (Marseille, correspondant)
Le Monde
« Que la direction confonde bénévolat et salariat, ça, c’est une réalité dans cette entreprise qui manque de transparence », se hasarde un cadre marseillais de la Croix-Rouge française qui préfère conserver l’anonymat. « Les cadres ne sont pas payés pour leurs heures supplémentaires et ont du mal à les récupérer. Il n’est pas rare qu’on nous convoque pour des réunions fixées après nos horaires de travail. Comme au siège, ce serait bien que l’inspection du travail fasse un petit tour chez nous. »
La réalité décrite par Marie (dont le prénom a été modifié à sa demande), employée dans le service d’aide à domicile, tranche avec le renom de l’association. « C’est beau l’image de la Croix-Rouge, mais l’envers du décor ce sont des petits salaires. Ce n’est pas qu’on soit maltraités mais il y a beaucoup de précarité, des salariés qui ont du mal à joindre les deux bouts, à trouver un logement… » Fière malgré tout de travailler à la Croix-Rouge, Marie cite le salaire d’une aide-soignante avec vingt ans d’ancienneté, 1 200 euros pour un trois quart-temps, ou celui d’un brancardier à 1 100 euros en fin de carrière. « On nous dit qu’on est là pour sauver des vies mais cela ne doit pas se faire à n’importe quel prix. »
« Personne ne vous parlera ici ! »
A Paris, devant le siège rue Didot (14e arrondissement), aucun salarié n’accepte de répondre aux questions si ce n’est sous le couvert de l’anonymat. Une jeune femme pressée lance : « Éloignez-vous un peu, personne ne vous parlera ici ! » « Cela fait dix ans que je vis la pression des horaires et du toujours plus, c’est bien que cela sorte au grand jour », témoigne néanmoins une secrétaire. Mais ce sentiment ne fait pas l’unanimité : « Je suis très heureuse de travailler à la Croix-Rouge française où je peux récupérer mes jours », tient à faire savoir une cadre du service juridique. « Les cadres qui se plaignent oublient qu’ils ont 23 jours de RTT par an. Ils peuvent bien faire quelques heures supp’», estiment deux employés. « Les budgets sont en baisse, les demandes en hausse. Notre modèle économique et notre organisation sont bousculés », reconnaît une cadre.
Pour les salariés rhônalpins, cette affaire de défaut de comptage d’heures supplémentaires, est très parisienne. Le siège, où sont traitées les relations internationales, reste un peu à part de la réalité quotidienne de la Croix-Rouge en région. En tout cas, cette affaire ne semble pas devoir affecter les relations sociales des multiples établissements régionaux. « Pour la Croix-Rouge ça fait désordre. Mais franchement on ne se sent pas concernés. Dans les établissements régionaux, il est très peu question d’heures supplémentaires », confie Carmine Colangeli, brancardier, représentant CFDT au centre des Massues à Lyon. Pour lui, le personnel est plutôt vigilant sur la réorganisation globale engagée : « On nous présente un projet d’optimisation, on est dans une période de rigueur dans un secteur de santé ultra-concurrentiel, les partenaires sociaux discutent de ça dans les instances, c’est l’enjeu actuel. »
« Depuis une dizaine d’années nous sommes lancés dans la professionnalisation à grands pas, observe Marie-Catherine Roquette, directrice régionale Rhône-Alpes. L’association est devenue une entreprise, avec ses contrôleurs de gestion, ses pilotages par métiers, qui cherchent à dépoussiérer son image. »
Le choc est parfois violent
Dans la région Rhône-Alpes, la Croix-Rouge est devenue un acteur économique majeur avec près de 4 000 salariés. Elle gère une soixantaine d’établissements sanitaires et un institut de formation. Avec un budget de l’ordre de 150 millions d’euros, la direction Rhône-Alpes représente 12 % de l’activité de la Croix-Rouge française. « C’est une association magnifique, on est mobilisé pour améliorer la qualité de nos missions », juge Mme Roquette.
Chez les bénévoles, c’est l’incompréhension qui domine. Beaucoup refusent de témoigner, renvoyant à la direction de la communication. « Oui, il faut respecter le code du travail mais nous, nous ne comptons pas nos heures », indique Paul, 60 ans, bénévole à Paris depuis longtemps. « Tout ce que nous espérons, c’est que cette affaire ne ternisse pas l’image de l’association et n’entraîne pas une baisse des dons, car leur produit revient aux unités locales », remarque t-il, témoignant du rapport assez distant qu’entretiennent une grande majorité de bénévoles avec la direction.
Matisse Belusa, qui fut, jusqu’en 2012, président de l’unité locale du 6e arrondissement de Paris, explique :
« La Croix-Rouge française est une énorme organisation. A Paris, nous ne manquons jamais de bras et c’est une aventure humaine incroyable. Mais le choc peut être violent entre les bénévoles, qui s’impliquent énormément, et les instances dirigeantes, qui ne mesurent pas toujours leur travail, n’écoutent pas assez le terrain. Lorsqu’un bénévole a commis une maladresse, elles prennent parfois des sanctions humainement difficiles à vivre »
Un élu du bureau d’une délégation départementale confie :
« Depuis l’arrivée du nouveau président [Jean-Jacques Eledjam] il y a deux ans, nous sentons une gestion assez brutale, avec des instructions que nous ne pouvons pas discuter. Le moindre désaccord est sanctionné »
« Beaucoup d’exagération »
« La Croix-Rouge ne peut pas se permettre d’un côté d’aider les gens par sa vocation essentielle, et de l’autre de mal se conduire avec ses salariés », réagit Jean-Pierre Vainchtock, président de la délégation départementale du Rhône, qui gère 800 bénévoles, dont 180 secouristes de l’organisme caritatif. Pour les bénévoles, l’affaire du droit du travail écorne bien sûr l’image de l’institution. « Une association à vocation humanitaire doit plus que tout autre respecter les règles du droit du travail », reconnaît bien volontiers M. Vainchtock, tout en relativisant la polémique : « Il y a sans doute beaucoup d’exagération dans la présentation médiatique des choses. »
« Cela n’entache pas l’image de la Croix-Rouge, estime Ludovic Lanzi, responsable des équipes mobiles et maraudes de nuit à Marseille. Il s’agit d’une question de gestion de salariés mais les bénévoles savent pourquoi ils font ce qu’ils font. Ils ont été plus choqués par la récupération de notre logo Samu social sur une affiche du Front national lors des dernières élections départementales. »
Voir enfin:
L’homosexualité masculine est-elle une norme dans l’industrie de la mode?
Si l’on vous demandait le nom d’un couturier français hétérosexuel, vous auriez sans doute bien du mal à en citer un.
Slate
Pour célébrer son 300e numéro sorti en septembre 2018, le magazine anglais Attitude –le premier média dédié à la communauté LGBTQ+ en Europe– célèbre l’industrie de la mode en mettant en couverture Olivier Rousteing, directeur artistique de Balmain, Edward Enninful, rédacteur en chef du Vogue britannique, et Nicola Formichetti, designer de Diesel et Lady Gaga.
Pour expliquer ce choix, le rédacteur en chef Cliff Joannou, dans son édito, évoque le rôle central du vêtement dans la vie des homosexuels: «Le style est une fenêtre ouverte sur notre identité, car les vêtements sont bien plus qu’une épaisseur qui nous protège des éléments. Beaucoup d’hommes homosexuels passent des années à cacher leur identité ou à se fondre dans un stéréotype de genre. En grandissant, est-ce si surprenant que ça de les voir faire carrière dans la mode, cet univers qui leur permet de mettre de la couleur dans un monde sombre et discriminant?”»
Joannou évoque ici la présence en nombre d’hommes ouvertement gays dans l’industrie de la mode. Aux côtés des femmes, ils représentent la majeure partie du million d’emplois liés à la mode en France. L’homme hétéro y est minoritaire; il se braque et refuse de devenir un travailleur de cette industrie, de passer par une école de stylisme et de parler chiffons en public.
Affaires d’hommes
Depuis la fin du XIXe siècle, les hommes excellent dans l’art de l’habillement. Ce sont eux qui donnent naissance à la haute couture en France et en font un business lucratif. Charles Frederick Worth marque l’histoire en étant l’un des rares couturiers hétérosexuels et d’origine étrangère à enrichir la mode française. Son disciple, Paul Poiret, également hétérosexuel, a été la star de la couture des années 1900 à 1930.
Un basculement s’opère après la Seconde Guerre mondiale, avec l’arrivée de Christian Dior dans la fashion sphère parisienne. Très secret sur sa vie privée, il ne dévoilera que très tard son homosexualité.
Depuis, les designers vedettes –Yves Saint Laurent, Pierre Balmain, Karl Lagerfeld et Jean-Paul Gaultier, entre autres– ne se cachent plus et osent parler de leur orientation sexuelle. La jeune génération, elle aussi, fait rapidement son coming out, d’Olivier Rousteing à Simon Porte Jacquemus.
La raison qui explique cette présence massive d’hommes gays est simple: la mode a toujours accueilli ceux considérés comme des parias. Les juifs, les créatifs, les hypersensibles, les marginaux, le vilain petit canard de la famille et les homosexuels, tous trouvent leur place dans ce milieu qui les acceptent comme ils sont.
C’est grâce à cette communauté à la tête du navire que la culture gay s’immisce dans la mode. Les costumes italiens flamboyants, le port du rose, les pièces moulantes –dont le jean skinny– ou le cuir et le sportswear fétichistes quittent le microcosme des clubs gays pour rejoindre les moodboards et atterrir sur les défilés.
Les marques grand public ont suivi cette mutation de près et ont intégré ces nouveaux codes dans leurs collections masculines, avec un storytelling adapté: dans les années 1990, on assiste à la naissance de la métrosexualité. Pour la première fois, la mode apprivoise ces clients hétéros qui ne veulent surtout pas être vus comme des acheteurs compulsifs frivoles –l’équivalent de «gays» dans leur imagination.
Cette image d’homosexuel très efféminé et expert de la mode est également diffusée par la pop culture. En témoigne le personnage de Nigel, journaliste de Vogue et expert du relooking dans Le Diable s’habille en Prada, celui de Kurt dans la série Glee ou plus récemment Tan France, technocrate mode dans Queer Eye sur Netflix.
Malgré eux, ces personnages participent à l’auto-exclusion des hommes hétéros de l’industrie de la mode, car ceux-ci veulent s’éloigner le plus possible de cette image. La mode, et surtout celle des podiums, leur apparaît comme un domaine élitiste et complexe, au même titre que l’art contemporain. Ils cherchent alors des chemins de traverse pour éviter celle-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom.
Quête de réassurance
L’homme hétéro qui commence à s’intéresser au vêtement part toujours d’une démarche utilitaire. Pour Valentin Esquier, YouTuber et coach en image, le déclic est arrivé autour de ses 20 ans: «À un moment de ma vie, j’ai pris beaucoup de poids et j’ai mis mon apparence de côté. Après m’être pris en main, je n’avais aucune connaissance des codes du style, savoir comment mettre ma morphologie en valeur, par exemple.»
C’est justement cette quête du manuel parfait avec les bons tuyaux qui a poussé Geoffrey Bruyère à développer en 2007 le blog Bonne Gueule, aux côtés de son associé Benoît Wojtenka. «Pour notre génération, la passation des conseils en style ne se fait plus par le père, mais par Google. On tape “Comment choisir un jean” sur les moteurs de recherche», souligne-t-il.
Le blog est un succès et compte des lecteurs de 15 à 70 ans, en recherche constante de conseils et de marques testées et validées. Quand on parle de mode à l’homme hétéro, il a besoin d’être en confiance avec ce qu’il touche et ce qu’il essaie: c’est ce qui le fera revenir. Cette quête de réassurance pousse les marques à développer tout un storytelling à destination des clients, dans l’espoir qu’ils s’engagent dans la durée.
Selon Marc Beaugé, journaliste passionné par le vêtement mais qui se «qualifie rarement de journaliste mode», les hommes ont besoin d’une raison valable et de profondeur pour acheter un vêtement: «Il y a encore, chez beaucoup d’hommes, un complexe par rapport au shopping. Ils refusent d’être des fashion victims, ou de faire du shopping au premier degré. Ils veulent un vêtement entouré de sens, de référence culturelles et historiques. Ils ne veulent pas donner l’impression de répondre simplement aux diktat des magazines ou aux tendances. Moi-même, je déteste me balader avec un shopping bag. Ca ne m’arrive jamais.»
C’est en apprenant plus sur la matière, l’histoire du vêtement ou de sa coupe et l’association des couleurs que l’homme va au fur et à mesure prendre plaisir à s’habiller. Pour Geoffrey Bruyère, il y a eu une vraie évolution du regard de l’homme hétéro sur la mode depuis une dizaine d’années.
«Quand on a commencé à faire du coaching et que l’on proposait à des hommes des pièces qu’ils n’avaient pas l’habitude de porter, on nous faisait souvent la remarque: “Ça fait gay.” C’est bête, mais ça montre bien à quel point les hétéros peuvent associer la mode à une communauté. Et la remarque est ensuite passée de “Ça fait gay” à “Ça fait femme”, puis à “C’est pas vraiment mon style, c’est pas vraiment moi.”»
Virilité interrogée
La connotation gay est en revanche inexistante lorsque l’homme s’intéresse au vêtement sportif ou urbain. Il est par exemple totalement décomplexé lorsqu’il achète et collectionne des sneakers. Toute la culture du «Hype Beast» a misé sur cette nécessité de virilité amenée par le vêtement sportif, en l’associant à l’exclusivité. Aujourd’hui, les hommes s’arrachent les chaussures et vêtements Supreme et documentent leur passion pour ces chiffons précieux sur les réseaux sociaux.
Au Congo, les célèbres sapeurs –membres de la Société des Ambianceurs et des Personnes Élégantes– vont plus loin que le vestiaire sportif, en assumant sans aucun complexe leur goût pour les vêtements et accessoires chatoyants. Ils ont choisi la mode pour religion, sans que le mot gay ne soit mentionné nulle part.
Christelle Bakima, fondatrice du podcast reportage «Bak’s to Congo», explique que cette coquetterie masculine est même source de virilité: «Ce que l’on pourrait qualifier de comportement métrosexuel en France sera considéré comme synonyme de richesse et de bon vivant au Congo. Si cet homme peut s’entretenir, il peut subvenir aux besoins de sa famille, et donc potentiellement d’une femme, ce qui est perçu comme d’autant plus viril.»
La virilité est précisément l’élément que l’homme hétéro n’arrive pas à associer à la mode des créateurs et des maisons. Le dessin de mode et la couture étant souvent conjugués au féminin, cet univers lui semble bien trop inhospitalier.
En plus des tenues créatives qui effraient, l’androgynie et le très jeune âge des mannequins –souvent filiformes et imberbes– ne leur ressemblent pas et insistent sur cette cassure entre la mode des défilés et la leur.
Exclusions permanentes
Dans l’enquête sociologique Le plus beau métier du monde, Giulia Mensitieri explique que «depuis l’extérieur, [la mode] apparaît comme un monde homogène fait de paillettes et de lumière, mais, une fois franchi son seuil, on découvre un espace fortement structuré fonctionnant sur des exclusions permanentes, à la fois économiques, sociales et symboliques».
Une des exclusions les plus visibles est le nombre réduit de femmes et d’hommes LGBT+ à la tête des grands groupes. Dans ce microcosme, la cooptation et la passation de père en fils règne encore. Les hommes hétéros dominent les conseils d’administration des marques, sont directeurs de publication de magazines de mode ou travaillent l’angle financier de la mode, loin des sphères créatives.
Antoine Arnault passe bien du temps sur les défilés, mais parce qu’il fait partie du socle de LVMH. Son couple avec le top model Natalia Vodianova ne fait qu’amplifier son rôle de patron de la mode puissant et hétérosexuel.
En France, ces métiers de pouvoir et d’argent sont intimement liés à un idéal de l’homme viril. Craintifs à l’idée de ne pas correspondre à cet idéal, les jeunes hétéros évitent les formations en mode connotées féminines, comme le stylisme ou le marketing du luxe.
Ancien étudiant en école d’art, Valentin Esquier en a été témoin: «Les gens qui voulaient s’orienter dans la mode, c’étaient les filles, les gays de la classe et un mec qui ne se disait pas gay, mais qui s’est senti obligé de le préciser.»
Part de féminité
L’idéal viril à adopter à tout prix est né juste après la Révolution française, comme l’explique Émilie Coutant, sociologue et présidente du Groupe d’études sur la mode: «C’est l’entrée dans la société moderne qui a entraîné un idéal viril. L’homme devait être civilisé, propre sur lui et ne pas s’intéresser au futile. Ensuite, pendant tout le XIXe siècle, il s’est vu imposer un costume sombre et austère qui correspondait à un ordre idéal viril.»
Pourtant, sous l’Ancien Régime, c’étaient bien les hommes de la cour qui se passionnaient pour le vêtement, la coiffure, le maquillage et les chaussures à talons. Ces aristocrates flamboyants se souciaient peu de la différence entre masculin et féminin, puisque c’était la société d’ordres qui prévalait. Ce goût pour la mode a été effacé de l’histoire pendant deux siècles, sous couvert de virilité.
Depuis la fin des années 1990, les archétypes du féminin et du masculin sont une nouvelle fois bousculés, notamment grâce à la culture gay et aux mouvements féministes. L’homme hétéro est à nouveau appelé à embrasser sa part de féminité, comme le furent les dandys du XIXe siècle.
Montrés du doigt par les hommes comme étant des individus loufoques et égarés du bon chemin, ces derniers étaient également les tombeurs de ces dames, qui raffolaient de cette image d’homme soigné, moustachu et qui savait parler chiffons.
L’homme français n’en est qu’au début de cette métamorphose. Il se rendra bientôt compte qu’accepter et maîtriser son côté féminin n’est pas synonyme de destruction du masculin. Le bleu et le rose ne s’annulent pas: ils peuvent former un sublime violet, la couleur de l’année 2018 selon Pantone.
Voir par ailleurs:

C’EST MARCHE OU CREVE, IMBECILE !
« Les gagnants de la mondialisation n’ont pas besoin de la solidarité de leurs semblables, parce que leur destin individuel leur tient lieu de garantie pour l’avenir. Mais ceux qui ont vu leur statut matériel et moral stagner, voire régresser, ont besoin de croire à l’existence de la société et de l’État comme des garanties pour leur avenir. Une société qui fait de la mobilité et du cosmopolitisme sa valeur suprême ne peut être qu’une société d’individus. Elle n’est fondée que sur le mouvement et l’avenir. Elle n’a rien à promettre ou à faire espérer à la partie immobile de ses membres. Ceux-ci ont besoin que la société soit quelque chose d’organique, fondé sur un passé, une culture, une structure interne. Voilà pourquoi les classes dominées sont de nos jours intrinsèquement conservatrices, et défiantes à l’égard de nouveaux arrivants faisant irruption de l’extérieur. Ce n’est pas seulement qu’il faut accroître le nombre de parts dans le gâteau ; on veut au moins être assuré que c’est bien d’un même gâteau qu’il est question. Ainsi les gens modestes sont culturellement conservateurs dans la société d’aujourd’hui pour les mêmes raisons que les aristocrates l’étaient dans celle d’hier: c’est pour eux une question d’existence et de survie. L’immigré, à l’inverse, est comme le nanti, mais pour des raisons différentes, porteur d’individualisme. Quand les classes dominantes, ainsi que leur alliée l’intelligentsia gauchiste, sont favorables à l’immigration, elles ne réalisent pas, non seulement qu’elles introduisent des concurrents dans les couches salariées, mais aussi avec eux des ferments de diversité sociale et culturelle, quand les plus pauvres ont besoin de cohésion culturelle et sociale pour être rassurés sur leur avenir. Les classes populaires admettent à la rigueur en leur sein des populations immigrées si celles-ci acceptent de s’intégrer ou sont invitées à le faire, mais elles ne peuvent accepter le communautarisme. Or l’intelligentsia gauchiste a fait de la diversité la forme sociale du bien et de l’identité la forme sociale du mal. Étonnez-vous après cela que les prolétaires par nature, qui, à la différence des prolétaires par procuration ne servent pas de prolétariat de rechange aux gagnants de la mondialisation, préfèrent aux chantres bourgeois de la diversité les démagogues populistes de l’identité. »
Jacques Julliard
http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2018/11/04/31001-20181104ARTFIG00153-jacques-julliard-democratie-et-liberte-ne-vont-plus-necessairement-de-pair.php
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QUEL MEPRIS DE CLASSE ?
« Wauquiez, c’est le candidat des gars qui fument des clopes et qui roulent au diesel. Ça n’est pas la France du XXIe siècle que nous voulons. »
Benjamin Griveaux
http://www.lefigaro.fr/politique/le-scan/2018/10/30/25001-20181030ARTFIG00242-lr-repond-a-griveaux-arretez-de-nous-prendre-pour-des-culs-terreux.php
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