« MUNJOIE! », MONT JOIE ET MONJOIE à HISTOIRE D’UN MOT*

Ffance qui a longtemps souffert meschief,

Qui se plaingiioit et regretoil Monijoye,

Disant : ‘Taray encor soulas etjoye.

Riens ne me fault, mais que j’aye bon cliief ». Eustache Deschamps, Ballade (XVe s.).

« Munjoie! » est le cri de guerre des Francs, attesté quatorze fois dans le Roland, à la fin du XIe siècle, et dans beaucoup d’autres chansons de geste depuis ; Montjoie, c’est aussi un nom propre qu’ont rencontré, un jour ou l’autre, tous ceux qui s’occupent de toponymie ; montjoie, c’est encore un substantif féminin, qui apparaît tôt en vieux français avec des emplois variés, au propre et au figuré, tous dérivés de l’idée de hauteur ou d’amoncellement. Le lien qui unit ces mots n’est pas tout d’abord évident. Ce qui a amené à penser que, seule, une homophonie fortuite permettait de les rapprocher, et que leurs étymologies étaient différentes. Solution de facilité que nous refusons.

Disons-le tout de suite : pour bien saisir la nature et la vie de ce mot, il faut avoir recours à des considérations géographiques et historiques autant qu’à des règles philologiques. Comme le recommandait Arsène Darmesteter, on doit «prendre chaque mot à son origine, déterminer le genre de composition qui lui a donné naissance, et, ensuite, en suivre l’histoire à travers les modifications et altérations qui en ont pu changer le caractère»1. Montjoie est un terme difficile, qui intéresse bien des domaines : histoire, littérature épique, toponymie, linguistique, folklore. Il traîne à sa suite, par surcroît, une vaste et déroutante bibliographie2, car ce mot « fossile » de la Chanson de Roland a soulevé, de longue date, la curiosité et la controverse, à l’étranger comme en France3. La découverte de son étymologie ne devait-elle pas apporter la solution d’une énigme : la signification perdue de l’ancien cri de guerre des Francs  » Munjoie Г resté vivant dans les mémoires sous une forme stéréotypée, puis amplifié en  » Montjoie et saint Denis » ?

Les trois problèmes à résoudre sont les suivants : Io Quelle est l’étymologie du mot Munjoie tel qu’il apparaît dans la Chanson de Roland ? 2° Comment le même mot a-t-il pu servir à la fois de cri de guerre et de toponyme ? 3° Comment le nom propre est-il devenu nom commun ?

Principales étymologies proposées du cri de guerre et du toponyme

Le cri :  » Munjoie très ancien et finalement incompris, fut longtemps transmis par voie orale avant d’être consigné dans le Roland. Une ancienne interprétation, due à Orderic Vital, latinisa en Meum gaudium! « ma joie », l’appel des Francs à la bataille de Brémule en 1 1 194. Au XIIIe siècle, la chanson de Girard de Roussillon explique :

Le cris de ces François est de Ione temps « Monijoye » ;

Bien saiches que eis cris, pour voir, si leur rent j oye5.

Et Charles d’Orléans, vers 1430, admoneste son lecteur :

* Cet article précise la communication que j’ai feite à la Société Française d’Onomastique le 22 mars 1 990. Il reprend l’analyse de problèmes déjà évoqués dans mon livre :  » Montjoie et saint Denis ! » Le centre de la Gaule aux origines de Paris et de Saint-Denis. Paris, Presses du CNRS, 1989, pp.50-65. Je suis reconnaissante à la Nouvelle Revue d’Onomastique de m’offrir l’occasion d’exposer plus complètement mon opinion sur le sujet.

Souviengne toy comment voult ordonner Que criasses « Montjoye », par liesse…6.

L’étymologie par « joie » a été vigoureusement défendue de nos jours par Laure Hibbard-Loomis, qui pensait que ce mot avait été également du masculin au Moyen Âge et que les combattants criaient :  » Mon joie! »7.

Au XVIe siècle, dans sa Gallica historia (1557), Robert Cenai, évêque d’Avranches, avance que Clovis, lors de la bataille de Tolbiac, reconnut dans saint Denis « son Jove », c’est à dire « son Jupiter » ; le cri « Mon Jove » serait par la suite devenu « Monjoie ». Cette explication déjà préconisée par Nicole Gilles dans ses Annales et croniques de France, imprimées en 1525, fut admise par Etienne Pasquier. Elle bénéficia d’un grand succès. Elle est pourtant insoutenable du point de vue phonétique, car Monte Jovem donne en français Montjeu ou Montjou et non Montjoie.

D’autres explications plus ou moins fantaisistes sont intervenues. Sébastien Roulliard, au début du XVIIe siècle, proposa Moult-joie, ou « joie multipliée », qu’il dit avoir lu «escript dans les Archives de Saint Denis»8. Quant à Du Cange, il condamne comme « forcées et peu naturelles » les explications par mon Jove, ma joie, ou moult de joie ; il demande «pourquoy en l’invocation de saint Denys, patron de la France, on a ajouté le mot de Montjoie ?» ; il pense que celui-ci évoque «la montagne ou la colline de Montmartre ou saint Denys souffrit le martyre avec ses compagnons»9 ; mais il identifie le « monticule » sanctifié avec la colline même de Montmartre, ce qui est inadmissible pour de multiples raisons10. Littré souscrivit à l’opinion de Du Cange en ajoutant qu’un «lieu de martyre était un lieu de joie pour le saint qui recevait sa récompense».

Ajoutons que, dès la fin du Xe siècle, Montjoie était traduit en latin par Möns Gaudii, « Mont (de la) joie », et servait à désigner les petites hauteurs situées à proximité d’un lieu saint et d’où les pèlerins et les croisés contemplaient pour la première fois leur but enfin atteint et laissaient éclater leur joie (mons vocatur exultationis vel laetitiae ). Sur les champs de bataille, les guerriers se seraient remémoré cette heureuse circonstance et auraient crié : « Montjoie! ».

La première des objections qu’on puisse faire à ces diverses étymologies est de bon sens. Comment imaginer que des chrétiens invoquent saint Denis en l’appelant « leur Jupiter » ; et n’est-il pas dérisoire de supposer que des hommes, placés dans une situation assez désespérée pour réclamer une aide immédiate d’un pouvoir surnaturel, aient pu manifester « leur joie » ou crier un toponyme. Ce n’est que plus tard qu’on criera : Jerusalem ! ou même Arras! ou Chartres!.

La nature des plus anciens cris de guerre infirme radicalement de telles interprétations. Tous sont composés du nom d’une puissance surnaturelle, suivi, le plus souvent, d’une formule qui l’apostrophe à l’impératif pour lui réclamer son aide ou qui exprime un souhait au subjonctif. Ainsi, dans le Roland, les Francs crient : « Dieu aide! » ou « Damnedeus nos ait! » (vers 3358) et les Sarrasins : « Aïe nos, Mahum! » (vers 1906). En latin, on trouve : « Christe, tuos sustenta Francos! » (Ô Christ, soutiens tes Francs!)11. On appellera aussi Notre-Dame ou un saint patron particulier, mais toujours dans les mêmes termes.

César remarque que toutes les nations commencent le combat par des cris. L’appel chrétien prit la suite du « cri héroïque » de la tradition antique, qualifié par les auteurs latins de patrius clamor 12 . Les Francs, comme les Gaulois, le poussaient avec ferveur tous ensemble, ce qui rendait présent l’Ancêtre tutélaire et garantissait l’octroi de son appui dans la lutte engagée. Ce cri galvanisait les combattants et provoquait l’épouvante et la fuite magique des ennemis. Les Germains pensaient aussi que la divinité accourait pour les aider13. Au moment où Constantin Ier traversa la Gaule pour aller affronter Maxime à Rome (bataille du Pont Milvius en 312), les populations, qui se pressaient sur son passage, crurent voir dans le ciel les « armées célestes » que son père, le défunt Constance Chlore, amenait à son secours14. En effet, la puissance surnaturelle intervient le plus souvent à titre de père ou d’aïeul. C’est ainsi que le Dieu celte Lug vient au secours de son fils Cuchulainn. Au Х1Пе siècle encore, un croisé galvanisait ses compagnons dans la lutte contre les Sarrasins en criant en français : « D’aaz ait! », c’est-à-dire : « Que l’ancêtre (ase) nous aide! »15-

C’est dans le sens d’un appel à un protecteur à la fois surnaturel et familier qu’il faut chercher, pour rester fidèle aux mentalités et aux usages du haut Moyen Âge et pour élucider le cri Munjoie!.

C’est de cette forme, la plus ancienne en langue vernaculaire, qu’il faut partir. Le mot est attesté quatorze fois avec la même orthographe Hans la Chanson de Roland, ce qui ne laisse aucune place aux hésitations qu’auraient pu susciter des variantes.

П apparaît qu’au haut Moyen Âge le souvenir de la signification et du mode de formation du cri Munjoie ! s’était perdu et que le mot avait commencé à servir pour désigner le tumulus de la Plaine Saint-Denis16. Les clercs médiévaux appréhendèrent alors le terme comme composé de deux substantifs juxtaposés, selon le type existant en latin : pater familias, et en ancien français : connétable, Hôtel-Dieu , avec ellipse de la préposition intermédiaire, qui marquait la subordination. Par homophonie et attraction, Mun devint Mon(t) et joie exprima une joie chrétienne. Le second élément : joie, en fonction de génitif, fut considéré comme le complément déterminatif du premier : mont, avec peut-être un rôle d’attribut. C’est pourquoi on interpréta : « Mont (de la) Joie » et on traduisit en latin par Möns Gaudii, Möns Laetitiae, ou « Mont (de) joie », traduit par Möns Alacris, Möns Jucundus.

Un sérieux argument milite en faveur de ce processus : le fait qu’Orderic Vital (1075-1143) fut abusé, lui aussi, par l’homophonie ; mais il donna un autre sens aux deux syllabes du cri Munjoie! qu’il traduisit par  » Meum Gaudium/ », c’est-à-dire en vieux français : « Ma joie! ». D’autre part, la traduction du mot en latin par Möns Gaudii ou Meum Gaudium -et formes similaires -apporte la preuve que ces équivalents sont des approximations. René Louis les a qualifiés de « fantaisies de clercs latinisants ». On doit pourtant tenir compte de ce que la traduction par Möns Gaudii fut précoce, puisqu’elle est attestée dès 997 pour désigner un toponyme17. À une époque où l’on écrivait peu en roman, elle donna à cette interprétation par « Mont (de la) Joie » l’autorité du latin18. Bien plus, refaisant arbitrairement le chemin, cette fois en sens inverse, du latin au français, on a pris la peine de chercher les règles phonétiques, qui justifiaient l’évolution de Möns Gaudii > Montjoie > Munjoie!.

Cette étymologie bénéficia d’un grand succès depuis la fin du Xe siècle. Elle a été acceptée de nos jours par J. Bédier, J. Soyer, K. Löffel, R. Louis, W. von Wartburg, G. Rohlfs et beaucoup d’autres romanistes19. On peut lui objecter cependant que, si elle peut convenir à un toponyme, elle ne saurait expliquer un cri de guerre, alors que le terme Munjoie / montjoie est, nous l’avons dit, trop spécifique pour qu’on puisse lui supposer deux étymologies différentes. Or, il est possible de lui trouver ime origine unique et les explications sémantiques, qui rendent compte de ses emplois divers. L’étymologie par un composé francique, proposée dès 1928 par Ernst Gamillscheg, professeur à l’université de Berlin, largement discutée et finalement abandonnée, offre, à condition d’y apporter quelques modifications, une réponse satisfaisante au problème qui nous occupe.

Une étymologie francique ?

En 1928, Ernst Gamillscheg préconisa l’étymologie de Munjoie! par un composé francique *mund-gawi. Le premier élément était, disait-il, le substantif germanique mundo, a.h.a. munt « protection, défense » (cf. agis, mound) et le second était gau, goth. gawi « territoire, pays » ; et il traduisit : « territoire de protection » (Schutzgau, Grenzgau, Sicherheitszone).

Vigoureusement contestée20 -et bien que E. Gamillscheg l’ait à nouveau défendue en 1951, puis en 1967 et encore en 196921 -, cette étymologie fut finalement abandonnée. René Louis, qui s’y était rallié en 1938-1939, y renonça en 1957, sur les conseils de Ferdinand Lot et de Jacques Soyer. On revint à l’ancienne explication par Möns Gaudii, de nouveau tenue pour recevable jusqu’à aujourd’hui.

Les principales objections adressées à E. Gamillscheg n’étaient ni d’ordre historique : les Francs ont laissé beaucoup de mots derrière eux, ni d’ordre phonétique : l’évolution menant *Mundgawi à Munjoie! est régulière. Elles étaient les suivantes :

Io Dans les composés avec le substantif Mund, celui-ci est toujours placé en second élément.

2° Dans les formations germaniques, le déterminatif précède toujours le déterminé, lequel entraîne le genre. Cf. a.h.a. guntfano, « étendard de combat, gonfanon ». Or, gau est toujours du masculin, alors que « montjoie » est invariablement du féminin. L’objection était ici la même que celle adressée à l’étymologie par Möns gaudii où mons est du masculin.

3° Gau désigne, en germanique comme en allemand moderne, un « vaste territoire », non un lieu restreint du type « hauteur stratégique, site fortifié ». « Il n’existe pas, a écrit R. Louis, un seul texte médiéval qui attribue au toponyme Montjoie un sens technique d’ordre militaire et défensif. Ce sens est une pure hypothèse et qui ne repose sur rien ». Cette constatation fut peut-être celle qui pesa le plus lourdement dans la décision d’écarter l’étymologie par *mundgawi.

4° D’autres ont objecté l’invraisemblance de l’importation en Francia par les Francs du mot *mundgawi qu’on ne rencontre nulle part en Franconie ou en Rhénanie. Le seul exemple : Munschau , près d’Aix-la-Chapelle, est issu du fiançais Montjoie. Le j passe régulièrement à sch en allemand.

Je suis néanmoins convaincue que l’étymologie par le francique *mundgawi, est la bonne. Les arguments qui lui ont été opposés peuvent tous être réfutés, à condition de modifier :

Io l’interprétation grammaticale des deux éléments du composé.

2° l’explication sémantique qu’Ernst Gamillscheg a donnée du mot. Cette nouvelle réflexion sur les origines de Munjoie! a, nous le verrons, l’avantage -indispensable à mes yeux et que ne possède aucune des autres étymologies jusqu’ici proposées -de fournir un sens, qui soit valable à la fois pour le cri de guerre et pour le toponyme.

Contexte géohistorique

Mais, avant d’exposer les corrections que je propose d’apporter à la formulation de l’étymologie par *mundgawi, je dois résumer brièvement les résultats d’une étude que j’ai récemment publiée et que les lecteurs de cet article peuvent ne pas connaître22.

J’ai dit l’existence, au nord immédiat de Paris et dès l’indépendance gauloise, d’un tumulus considéré comme celui de l’ancêtre de la race. On sait que la vénération de ces tumuli était pratiquée dans l’Antiquité gréco-romaine comme chez les Celtes, les Germains et les Slaves. Ils devenaient les centres autour desquels s’assemblaient tous les membres d’une même peuplade pour y prier ensemble, y prendre les décisions nécessaires, régler les affaires courantes et y échanger leurs produits23. Ces tumuli à pierre plate sont datés de l’Âge du Bronze ou de l’époque de Hallstatt, c’est-à-dire des années 1200 à 800 avant notre ère24. Le lieu dit la Monjoie, qui figure sur les plans de la Plaine Saint-Denis datant du début du XVIIIe siècle25, marque encore l’emplacement d’un tumulus protohistorique et de son « Perron » ; ils sont situés à six kilomètres de Paris et à trois kilomètres de Saint-Denis, ce qui correspond aux distances stipulées dans les Vies de saint Denis pour les déambulations de ce martyr céphalophore. L’endroit est occupé aujourd’hui par une rue de la Montjoie ; il avoisine le Champ du Lendit {Campus Indicti), lieu du pouvoir, où se tenaient les réunions communautaires, près de la tombe de l’Ancêtre, et où se perpétua la foire célèbre du Moyen Age26.

Ce lieu dit Monjoie polarise toutes les indications fournies par les textes avec une constance et une conformité, que des coïncidences répétées ne suffisent pas à expliquer. De toute ancienneté, les documents localisent dans la Plaine, le long de l’Estrée et au pied de Montmartre, le « petit mont » ou « monticule » que christianisa le martyre de saint Denis. Aucune fouille n’a été opérée à cet endroit. Comme beaucoup de buttes semblables en Europe et quand il eut cessé de provoquer un respect religieux, ce tumulus fut arrasé et son sol bouleversé par la culture, puis par l’occupation due aux entreprises commerciales ou industrielles qui s’y sont succédées, à la fin du XIXe et au XXe siècle. Il y a peu d’espoir que des vestiges aient été conservés sur place.

C’est au sommet de la Monjoie {in parvo montículo), que la primitive tradition chrétienne plaça l’endroit où le premier évêque de Paris fut décapité. D’après les hagiographes des Ve et IXe siècles, il sanctifia ainsi par son martyre le lieu «où il apprit que le paganisme sévissait avec le plus de force27». Evangélisateur et saint patron de toute la Gaule, Denis prit, en quelque sorte, la suite de l’Ancêtre protecteur des temps païens.

LA MONTJOIE (/\)

ET LES SEPT MONTJOIES (•) DANS LA PLAINE SAINT-DENIS

La Montjoie et les sept Montjoies dans la Plaine Saint-Denis

Nouvel examen de l’étymologie par *mundgawi

Munis de ces quelques notions sur l’origine et la nature de la Montjoie près de Saint-Denis, il est possible de procéder à un nouvel examen de l’étymologie préconisée par E. Gamillscheg et d’y apporter quelques corrections.

Tout d’abord, il est préférable de voir dans mund, première partie du mot *mundgawi, non un substantif, mais bien une forme verbale à l’impératif, 2e personne du singulier, du verbe a.h.a. munton, m.h.a. munden : « protéger ». Gawi, gau « pays » en est le complément d’objet direct.

Ce type de composition a été étudié de façon brillante et convaincante à la fin du siècle dernier par Arsène Darmesteter28. П a montré, par de multiples exemples, que la formation, qui associe un veibe à la 2e personne du singulier de l’impératif et un substantif, est une création spontanée, qui fut «très riche et très vivante, aussi vieille que la langue et encore en pleine activité». Elle n’est pas spéciale à un idiome particulier, mais est d’un usage général, car elle est conforme aux lois de l’esprit humain29. La composition avec l’impératif est directe et primitive, ce que n’est pas la formation avec l’indicatif. Elle est naturelle, «éminemment synthétique», et «porte bien le cachet de l’esprit populaire».

À l’origine de cette formation, le dialogue (impératif avec ellipse instinctive de l’interlocuteur) est encore apparent ; mais, par la suite, il s’efface. Le verbe à l’impératif est compris comme exprimant l’action au présent de l’indicatif, aidé en cela par l’analogie et la confusion des formes verbales à ces deux temps. C’est ainsi que le nom propre Boileau, « Bois l’eau », où l’impératif est incontestable, devient « (celui qui) boit l’eau ».

L’ancien allemand offre des exemples de cette composition. Citons bergfried , m.h.a. bercvrit, composé de bere « protège » et de vrit « sûreté » et qui, latinisé en berfredum a donné berfroi, puis beffroi 30 ; ou encore Störenfried, « trouble-fête », taugenichts, « vaurien ».

En France, indépendamment de multiples noms propres venus de surnoms, comme Boileau, il existe des toponymes : Crèvecoeur « crève (le) coeur » (1087, Nord), Machecoul « meurtris (le) cou » (1115, Loire-Maritime), Bapaume « bats (tes) paumes » (1142, Pas-de-Calais), Matafelon « mate (le) felon » (1291, Ain) ; et également des noms communs comme : allume-feu, casse-tête, gagne-pain, grippe-sou, licol, etc…

Certains préféreront envisager une construction relative avec un verbe à l’indicatif et ellipse de qui ; « (Qui) protège le pays » ; ou encore «un élément verbal extérieur au paradigme, étranger aux notions de personne, de temps, de mode, ayant pour base la forme la plus réduite du veibe, celle de la 3e personne de l’indicatif. C’est la définition même du thème»31. Darmesteter estimait que «la compo¬ sition thématique est inconnue à notre langue» ; elle offre cependant, dans certains cas, une expli¬ cation séduisante. Il faut aussi tenir compte des difficultés et des hésitations que les traducteurs et les scribes éprouvèrent au cours des temps face à plusieurs formes et plusieurs orthographes possibles.

L’impératif nous semble plus conforme à un mode primitif de pensée et au cas envisagé. Mais, que l’on attribue un mode ou l’autre à l’élément verbal qui entre dans la composition de *Mundgawi, que l’idée de « protection » soit exprimée par l’impératif ou par une sorte de déverbatif, cela ne change rien aux conclusions qu’on peut en tirer. La nouvelle façon d’envisager le mot permet d’écarter les principales objections formulées à l’encontre de l’étymologie voulue par Gamillscheg :

Io II ne s’agit plus ici de deux substantifs : un déterminé gau précédé de son déterminant mund, mais d’une forme verbale suivie de son complément d’objet direct.

2° Le germanique Mund n’a subsisté en allemand moderne qu’en composition ou dérivation : Vormund « tuteur », Mundel « pupille », ainsi que dans les adjectifs mundig et unmundig « majeur et mineur ». À l’époque fìanque, on a mundboro « mairibour, curateur ». La mainbournie est la tutelle à laquelle se soumettent les individus ou les communautés pour se mettre à l’abri des menaces extérieures. Tous ces mots évoquent la protection d’un père ou d’un patron, non une protection militaire. Au Moyen Âge, mundium, qui latinise le germanique mund, renvoie aussi à une protection par l’autorité, non par les armes32. *Mundgawi évoque, dans le même sens pacifique, la protection par un héros divinisé.

3° Avec notre interprétation, gau ne renvoie plus à une position stratégique et militaire d’étendue restreinte. Il a son acception habituelle de « territoire, région, province ». Cf. Rheingau, Hennegau,

Brisgau, Aargau. Comme land, « terre, pays », (cf. Rheinland, Saarland, Russland), il désigne des espaces d’une étendue variable. Il évoque ici la Gaule franque.

4° L’étonnement, que certains ont ressenti en constatant que *mundgawi n’a laissé aucune trace dans les pays de langue germanique, disparaît si l’on veut bien considérer que le mot est, à l’origine, unique. C’est une épithète, une formule précative, devenue un nom propre, qui servit à désigner un seul être divin, en un lieu précis : la plaine Saint-Denis près de Paris, et pendant un temps limité : après l’arrivée des Francs au Ve siècle et avant que s’impose la toute puissance du christianisme. Le mot était de formation francique et il resta propre à la Francia.

Ce nom propre, d’origine étrangère, naquit et évolua hors de son environnement naturel des bords du Rhin. À peine formé, il fut, en outre, soumis à la volonté d’étouffement des autorités chrétiennes, puisqu’il servait à invoquer un dieu païen, dont le culte était réprouvé. La traduction en latin de Munjoie par Möns gaudii, fausse interprétation transmise par l’écrit, est née au Xe siècle, en milieu ecclésiastique (voir infra p. 168 et n. 61). Elle fut responsable des errements postérieurs. Mais les populations, et surtout la classe guerrière, étaient fortement attachées à leur dieu ancestral et « national ». Étrangère et prohibée, l’appellation qui servait à le désigner perdit sa signification ; mais son importance affective et historique explique qu’elle ait pu se maintenir victorieusement, résister à l’oubli jusqu’à nos jours et se répandre un peu partout avec des sens dérivés.

Reste à justifier l’implantation de ce nom propre francique en plein coeur du territoire gaulois. Elle s’explique facilement. Les Gaulois désignaient leur ancêtre protecteur par une épithète : Tentâtes , « dieu de la peuplade ». César l’appelle Dispater et nous apprend que, d’après les druides, il avait engendré tous les Gaulois33. Tolérants en matière de religion, les conquérants romains assimilèrent cette divinité autochtone à un Genius loci et l’associèrent à Jupiter et à leur propre « génie public du peuple romain », qui étaient vénérés ensemble. À leur arrivée, les Francs adoptèrent, à leur tour, la divinité tutélaire du Lendit qu’entourait une crainte respectueuse. Ils la désignèrent, eux aussi, par une épithète en leur langue : *Mundgawi, « Protège-pays ».

Une telle adhésion de leur part s’intègre bien dans le contexte historique. On sait comment Clovis s’installa à Paris et choisit la ville comme « siège du royaume »34. Il donnait ainsi aux Francs les racines qui leur avaient toujours manqué cruellement35. En adoptant le « dieu ancêtre » des populations indigènes, ils exprimaient une volonté de solidarité d’autant plus sincère que leurs propres croyances, leurs pratiques religieuses, leurs coutumes étaient voisines des leurs. Comme les Gaulois, ils avaient l’habitude d’invoquer leurs dieux au cours du combat. Grégoire de Tours montre Clovis, à la bataille de Tolbiac (496), s’adressant au Christ pour obtenir la victoire, car les dieux païens qu’il avait implorés n’étaient pas intervenus36.

On sait que l’invasion de la Gaule par les Francs et l’établissement des dynasties mérovingienne et carolingienne d’origine germanique, s’ils n’ont pu modifier le galloroman qui y était parlé, ont introduit dans cette langue un grand nombre de mots, où le vocabulaire militaire a une part prédominante. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que le nom du « Protège-pays », maître des combats, soit d’origine francique et qu’il ait été choisi comme cri d’armes.

«Au moment des invasions barbares en Gaule, écrit A. Darmesteter, les idiomes germaniques possédaient à peu près les mêmes son s que le latin et l’assimilation s’est faite avec la plus grande facilité»37. *Mundgawi > Munjoie : chute du d et du t dans les groupes nd et ni. G initial devant a, e, i, > dj> j. Au suivi d’un yod > oi. Le nom formé de racines franciques semble donc s’être soumis de bonne grâce aux règles phonétiques de son pays d’origine et d’accueil. Ce fut finalement un mot « bien français ».

Munjoie, nom du dieu protecteur et guerrier, est attesté comme appel ou « cri », pour la première fois mais à quatorze reprises, par la version d’Oxford du Roland, qu’il est généralement admis de dater entre 1 125 et 1 150, mais qui s’inspire d’une version antérieure du XIe siècle. À la même époque, ce cri apparaît dans les textes sous plusieurs formes latines, qui témoignent des hésitations des traducteurs. Orderic Vital (1075-1143), à propos de la bataille de Brémule qui eut lieu en 111938, mentionne le cri des Français : Meum gaudium, quod Francorum Signum est. Matthieu Paris (mort en

1259), parle, sous l’année 1214, du cri Montis Gaudium « Joie du mont »39. Dans sa Chronique rimée, Philippe Mousket, évêque de Tournai, écrit en français cette fois :

« Montjoie » escrient à haut ton

Si haut que partout les ot-on. (vers 6950)40

Enfin, dans le Poème latin sur l’origine des fleurs de lis, dont la première partie date du XIIe siècle, Clovis règne in Monte gaudii. C’est là qu’il reçoit de Dieu le bouclier aux trois fleurs de lis, qu’il est vainqueur du païen Conflac et qu’il se convertit au christianisme41.

Qu’on nous permette ici une digression, car elle milite en faveur de nos déductions précédentes. L’histoire constate qu’en dehors de leur « ancêtre adopté » les Francs se fabriquèrent un ancêtre pseudo¬ historique et bien à eux, dont le nom : Faramund 42 était, en quelque sorte, le doublet de *Mundgawi.

Du roi Faramond

Le nom de ce roi franc apparaît pour la première fois dans le Liber Historiae Francorum, aux alentours de 72743. L’étymologie du mot n’offre pas de difficulté. Il est composé du germ, fora « famille, tribu », d’où « territoire habité par ce groupe », et de mund « protection ». Le déterminatif précédant le déterminé dans la formation des mots germaniques44, il faut comprendre : « protection de la race » ou « protection du pays ». On retrouve donc le concept exprimé par *mundgawi, à la différence que le premier terme (Faramund) est un syntagme déterminatif, tandis que le second (*Mundgawi ) est un syntagme rectif.

Or, qui est Faramund ? Alors que Marcomire et Clodion, réputés par la suite père et fils de Faramund, jouissent d’une certaine historicité -ils sont mentionnés par Grégoire de Tours et par Sidoine Apollinaire -, Faramund n’est attesté dans aucun texte digne de foi45. Appartenait-il aux traditions orales relatives aux origines de la royauté franque, auxquelles l’évêque de Tours se réfère sans les expliciter46 ? L’auteur du Liber ne fit-il que consigner son nom ou l’inventa-t-il pour l’installer en tête de la généalogie de Clovis ? П raconte, en effet, comment Marcomire conseilla aux Francs, qui n’avaient eu jusque là que des chefs (duces), de se donner un roi «comme les autres peuples» et de choisir son fils Faramundus47 .

Ne connaissant du personnage que son nom significatif, on est en droit de se demander s’il ne fut pas imaginé de toute pièce pour valider, en quelque sorte, l’accession au pouvoir des Francs en Gaule. Depuis l’Antiquité, de tels recours aux mythes d’origine ou aux généalogies prétendues sont fréquents en cas de compétitions pour le pouvoir et de rupture historique. Ils sont rarement gratuits.

Faramund deviendra donc le géniteur de la famille mérovingienne comme *Mundgawi était désormais l’ancêtre de tous les habitants du pays, Gaulois et Francs confondus. Inscrire Faramund en tête des rois Mérovingiens, c’était une façon de légitimer la nouvelle dynastie. П perpétuait, à sa façon, le mythique « Protège-pays » en lui donnant une carrure historique. Ingénieux, le procédé se révéla efficace, puisque, grâce à son seul nom, un roi légendaire fut réputé « premier roi de France » et fondateur de la monarchie48.

Il est un autre motif de réflexion : de nombreux pays ont, au Moyen Âge, choisi l’un de leurs rois comme patron céleste, que ce roi soit à l’origine de leur conversion (Europe centrale, Scandinavie) ou qu’il ait été canonisé comme l’anglais Edouard le confesseur ou l’empereur germanique Henri II49. Rien de tel en France. Les cultes de saint Charlemagne et de saint Louis ne réussirent pas vraiment à s’imposer50. Ce ne fut qu’à partir du XVIIe siècle et pour des raisons de propagande monarchique que Louis IX, jusque là simple référence spirituelle, fut reconnu comme patron de la dynastie, protecteur du royaume et garant dans l’Autre monde. Faut-il attribuer cette longue inhibition des Français à un lointain atavisme ?

Munjoie ! dans la Chanson de Roland

Leur conversion imparfaite au christianisme n’empêcha pas les guerriers francs de continuer à invoquer, par le nom francique qu’ils lui avaient donné, le « Protège-pays » du peuple avec lequel ils avaient fraternisé. Devenu traditionnel et incompris, leur appel stéréotypé « Munjoie Г figure dans la Chanson de Roland sans avoir rien perdu de sa force incantatoire.

On comprend mieux, dès lors, le lien que l’auteur du poème établit entre ce cri, l’oriflamme et l’épée de Charlemagne, lien qui constitue une preuve supplémentaire en faveur de l’exactitude de l’étymologie par *Mundgawi. Il raconte :

Munjoie escrient ; od els est Carlemagne.

Gefireid d’Anjou portet l’orie flambe :

Seint Piere fut, si aveit num Romaine ;

Mais de Munjoie ilœc out pris eschange. (vers 3092-3095)

L’oriflamme, autrefois appelée « Romaine », était gardée dans l’église dédiée à saint Pierre, primitif vocable de la basilique de Saint-Denis. C’est là (iloec ) qu’elle a changé son nom contre celui de « Munjoie ». Autrement dit : la lance ou labarum, qui était l’attribut et le symbole du dieu gaulois « protecteur du pays », et que le superstitieux Constantin Ier, empereur « romain », adopta comme fétiche, prit, quand elle est devenue l’enseigne des Francs, la même appellation francique  » Munjoie « , que ceux-ci avaient imposée à l’ancêtre indigène.

Quant à Joyeuse, épée de Charlemagne, elle fut la première épée de l’épopée médiévale à avoir été individualisée par un nom propre51. Le poète s’efforce d’expliquer celui-ci par la « joie » inspirée par la relique enfermée dans son pommeau :

Li nums Joiuse l’espee fut dunet.

Baruns franceis nel deivent ublier :

Enseigne en uni de Munjoie crier ;

Pur ço nés poet nule gent cimtrester. (vers 2508-251 1)

Le Roland établit donc une relation étroite entre le cri de guerre, l’oriflamme et l’épée, grâce à une étymologie commune par « joie », qui représente le second élément de Munjoie. Or, nous avons indiqué que celui-ci n’était pas dérivé de gaudio , mais de gawi, qui signifie « pays, patrie ». On dut avoir gawi + itia > *gawisa > gauise > jouise avec le sens de « celle (l’épée) du pays ». On a ici un dérivé en -ise, dont le radical est un substantif et qui exprime une dignité, une qualité (cf. maîtrise, prêtrise). La forme Giovise est attestée par la Karlamagnus sagcr*2. Rien de plus facile que de passer de Jouise à Joiuse par mauvaise audition ou mauvaise lecture. Dans le texte d’un manuscrit du XIe ou du XIIe siècle, il suffit du déplacement -intentionnel ou non -du point de 1’/ du troisième au premier des trois jambages verticaux et voisins de Vu et de IV pour modifier la prononciation du nom et par conséquent son sens53.

La tradition épique fiançaise fait de Joyeuse une arme-fée, irrésistible et éblouissante, elle aussi « protectrice ». Dans les mains des souverains successifs : Clovis, Pépin, Charlemagne, véritables champions de Dieu, elle ne fait triompher que les causes justes : défense du territoire ou lutte contre les Sarrasins54. Ainsi, dans le Roland, quand Charlemagne, défenseur de la chrétienté, engage le combat contre Baligant, représentant de l’Islam tout entier, l’arme qui lui donne finalement la victoire n’est pas une simple épée « française », mais bien « l’épée de France », c’est-à-dire, « l’épée du pays » avec, dans la langue du poète, toute sa signification symbolique :

Fiert l’amiraill de l’espee de France…

Trenchet la teste pur la cervele espandre. (vers 3615 et 3617)

L’épée Joyeuse et l’oriflamme étaient liées au cri de guerre par l’appartenance au « pays » {gawi), à la défense duquel tous trois concouraient, comme ils le seront plus tard par la participation à une même « joie chrétienne », qu’accréditera la fausse étymologie par gaudia imaginée par les clercs médiévaux. Au moment où les combattants expulsaient leur vigoureux appel, le porte-enseigne brandissait en avant des troupes la lance ou oriflamme, symbole du « Protège-pays » invoqué.

«Montjoie et saint Denis !»

Décapité sur le tumulus du Lendit, à l’endroit même où jadis on offrait des sacrifices à l’Ancêtre, saint Denis prit la place de ce dernier comme « Protecteur » de la Gaule. C’est vers lui qu’on se tourna désormais pour obtenir du secours sur le champ de bataille. Mais les combattants restèrent fidèles au vieux « cri héroïque » Munjoie !, répété automatiquement comme une formule magique à l’efficacité de laquelle le moindre changement aurait nui. Pour christianiser cette invocation familière à une divinité païenne, l’Église elle-même n’osa que des additions. C’est ainsi que naquit d’abord le nouvel appel :  » Montjoie et saint Denis.' », où l’apôtre des Gaules venait seconder le « Protège-pays ». Cette formulation apparaît, à notre connaissance, dans le Couronnement de Louis , chanson de geste composée entre 1131 et 1137, et il est difficile, à cette date, de ne pas attribuer son adoption à l’intervention de l’abbé Suger (1122-1152).

Par la suite les guerriers francs modulèrent ce cri : «François escrient : Montjoie! saint Denis!» (Girart de Viane, v.531) ou «Montjoie! Dis aidiés! saint Denis!» {Fier abras, v.1703) ou encore «Montjoie! escrie. Aïde, saint Denis!» (Anseïs de Carthage, v.2893). On a même «Montjoie! aidiés, nobile poigneor!» (Ibid., v.3258), qu’il faudrait peut-être comprendre comme un appel archaïsant au « noble combattant », qui répondait au nom de Munjoie (*Mundgawi)ss .

Il était naturel que saint Denis, patron du royaume et de la royauté, ait été invoqué le premier et avant les autres saints régionaux56. Interrogée, lors de son procès, Jeanne d’Arc déclarera qu’après avoir été blessée devant Paris, elle a offert son « blanc harnois » à saint Denis, parce que saint Denis est le « cri de France »57 et ce « cri de France » est comme un lointain écho de Tépée de France » du Roland (vers 3615).

Notons pourtant que saint Denis n’intervient jamais en personne dans les combats, et cela, sa qualité d’évêque ne suffit pas à l’expliquer. Ni les textes, ni l’iconographie ne l’ont jamais figuré en armes. Pourtant comme les anciens soldats que sont les saint Maurice, Georges ou Martin, on voit apparaître saint Jacques « Matamoros » et saint Germain, évêque de Paris, couverts d’armures au cœur de la bataille58. Saint Denis abandonnerait-il à Munjoie le côté guerrier de l’efficacité protectrice ?

Il faut écrire : Montjoie et saint Denis ! ou Montjoie! saint Denis!, invocations conjuguées ou juxtaposées à l’Ancêtre divinisé et au Saint, appelés à se seconder. Il ne faut pas écrire Montjoie! et Saint-Denis! comme beaucoup l’ont fait et le font encore, parce qu’ils y voient la réunion de deux toponymes : « la Montjoie », lieu du martyre de saint Denis, et la ville voisine, où est sa basilique ; ce qui composerait un curieux cri de guerre.

Mais comment Munjoie, nom propre d’un dieu, a-t-il pu devenir un toponyme ?

Le toponyme Montjoie

Pour en fournir l’explication, il est nécessaire de recourir, une fois encore, à des considérations historiques.

On croyait jadis que la possession du corps d’un héros divinisé était capitale pour bénéficier de son appui. Il arrivait même qu’on partageât ce corps en morceaux pour que plusieurs endroits en profitent. Le culte des reliques des saints perpétua ces croyances. Quant à l’habitude de diviser les corps des rois et des princes : coeur, entrailles, ossements, et de les disperser dans plusieurs églises, elle avait primitivement le même but.

Le tumulus du « Protège-pays », ffans la Plaine Saint-Denis, focalisait les pratiques, auxquelles le culte de son occupant donnait lieu, et participait à la vénération dont on entourait celui-ci. Il fut désigné par le même nom que lui : *Mundgawi > Munjoie59.

Nous attirerons ici l’attention sur un texte de la seconde moitié du XIe siècle, qui présente le terme qui nous intéresse comme étant d’origine germanique. Le moine allemand qui composa les Brunwilarensis monasterii fundatorum actus, au temps de l’abbé Wolfhelmus (1065-1091), écrit, à propos du châtiment de l’usurpateur Crescentius, vaincu par Otton III en 997 : «Ductus vero in montis illius planiciem, qua totam videre possis Urbem, capite truncatur ; idemque mons usque hodie ob triumphatum tirannidis presumptorem a Teutonicis Mons Gaudii, a Romanis autem Mons Malus vocatur60». D’après lui, Mons Gaudii traduirait la joie des Allemands à cause de leur victoire sur l’usurpateur Crescentius. Cette interprétation, locale et de circonstance, est contestable. Son intérêt réside en ce que le toponyme n’est pas mis en rapport avec le fait d’apercevoir Rome, pourtant évoquée en début de phrase. Le moine ne faisait-il pas allusion, au début du XIe siècle, à l’ancienne forme francique du mot ?

Au début du christianisme, le tumulus du « Protège-pays » fut considéré comme le lieu où saint Denis avait été décapité. Dans l’optique chrétienne, ce mont du martyre devint un « Mont de joie », puisque le saint y avait gagné la félicité céleste et qu’en mourant il avait converti à la vraie foi les habitants du pays. Cette considération agit, conjointement avec l’homophonie, pour aboutir à la traduction du toponyme Munjoie pax Möns Gaudii.

L’expression Möns Gaudii apparaît souvent dans les textes, à partir de 997, pour désigner les petites hauteurs d’où les pèlerins et les croisés apercevaient pour la première fois le sanctuaire ou la ville sainte, but de leur lointain et laborieux voyage, et où ils laissaient exploser leur joie61. Pour Joseph Bédier, à ce sens religieux s’ajoutait un sens laïque et militaire ; le mot désignait «une éminence d’où l’on découvre un certain point de vue et propre à servir de poste d’observation»62. Pour lui et beaucoup d’autres, telle était la signification primitive du mot et le cri de guerre en découlerait.

Il est cependant infiniment plus vraisemblable que le tertre par nous détecté dans la Plaine Saint-Denis fut le prototype de tous les Montjoie connus. Plusieurs arguments militent en ce sens :

Io Le mot *Mundgawi n’existe pas dans les pays de langue germanique63.

2° Les toponymes Montjoie se rencontrent d’abord et surtout en Ile-de-France et dans l’Est.

3° Lorsqu’on les trouve à l’étranger, ils jalonnent toujours les routes en provenance de la France. À Rome comme à Jérusalem, à Saint-Jacques-de-Compostelle et ailleurs, Möns Gaudii et Montjoie sont des termes importés par les pèlerins français. Les sources insistent souvent sur le fait que les hauteurs ont été ainsi nommées par les Franci ou les Galli.

Une fois constitué, près de Saint-Denis, le toponyme essaima dans la région parisienne, puis le long des routes qui en partaient. Il désigna d’abord des tumuli 64, puis, par analogie, toutes sortes de hauteurs naturelles ou de buttes artificielles ; et d’abord les plus célèbres, celles qui, comme la Monjoie proche de la basilique de Saint-Denis, avoisinaient un grand sanctuaire de pèlerinage : à Jérusalem65, à Rome66, à Saint-Jacques-de-Compostelle67, à Vézelay, à Rocamadour, au Puy, etc… Mais on trouve aussi ailleurs des lieux dits Montjoie ou la Montjoie ; en France du Nord, ils sont orthographiés Montjoye, Monjoi, Montgoye, Mongoy, Montjay, Montgey mMontgé, et en France du Midi : Montgauch, Montjauzy, Mongausy. Pour savoir ce qui leur a fait donner le nom de Montjoie, il faut souvent une enquête feite avec soin sur place.

Des listes du toponyme Montjoie ont été dressées68. Elles sont provisoires et incomplètes. Les reporter sur carte présenterait un intérêt, si l’on pouvait préciser, pour chaque lieu-dit, non seulement son emplacement le long des routes, mais aussi les motifs de son appellation : tumulus, hauteur naturelle, croix, etc., et s’il était possible d’établir la chronologie de la diffusion du toponyme, dont nous ne possédons généralement que les dates d’apparition dans les textes.

La ou une montjoie : on substantif du genre féminin

En même temps qu’essaimait le toponyme Montjoie, le nom propre qui le désignait fut employé comme nom commun et ce fut l’article la qui précéda ce dernier, lui conférant le genre féminin Par contrecoup, certains toponymes furent également appelés : la Montjoie.

Pourquoi le mot fut-il appréhendé comme un féminin ? Dans Munjoie! et dans Montjoie, la première syllabe fut, nous l’avons vu, comprise comme mont qui, étant le déterminé, aurait dû donner le genre masculin au mot entier. Pour tourner la difficulté, Jacques Soyer a cru pouvoir avancer que mons était, comme fons ou pons, du masculin en latin classique, mais qu’il avait pu passer au féminin en latin populaire69. Pourtant, si l’on a pu dire le val et la val en ancien français, on n’a jamais dit que le mont.

Une autre explication paraît plus recevable. Nous avons vu comment Munjoie!, première et seule forme aboutie en roman du cri de guerre, fut interprété comme un composé de deux substantifs : mont et joie, dont le second était le complément déterminatif du premier : mont (de la) joie. Par suite de la disparition de la préposition intermédiaire, le mot ne fut plus senti comme un composé, mais comme un mot entier, qui adopta le genre féminin de son deuxième élément joie , doté d’un e muet final. On dit la montjoie, comme on dit la perce-neige ou la garde-robe.

Sémantique du nom commun montjoie

Le substantif montjoie a revêtu bien des significations depuis le Moyen Age. Voici les principales70 :

Au sens propre :

Io Un tumulus ou butte artificielle de terre en forme de cône aplati, dont la hauteur peut aller de 2 à 25 mètres, généralement érigé en plaine et le long d’une route et souvent choisi pour matérialiser une frontière ou une limite71.

Un terrier du Berry établit l’identité entre tumulus et montjoie : « Une grosse mongoye de terre appelee « la Tumbelle »72. Et ffans L’Istoire de la Destruction de Troyes la Grant , composée par Jacques Millet en 1450, les Grecs projettent d’ensevelir Achille sur un terrain que Priam leur céderait. Il faut, disent-ils :

Que nous feissions une monjoye Dedens la cité proprement Et que Achilles feust mis dedens,

Affin que tousjours soit memoire Deluy…73

Nous avons vu que bon nombre de lieux dits Montjoie ou la Montjoie correspondent à des tumuli protohistoriques. Chez Jacques Millet, le mot est synonyme de « sepulture », « thumbel » et « sepulcre ».

2° Un point de repère bien visible dans une plaine, depuis un simple tas de pierres, jusqu’à une petite hauteur ou une motte susceptible de porter un château, comme celle près de Poissy où, au XIVe siècle, Raoul de Presles localisa le combat entre Clovis et Condat.

On donna de bonne heure en France le nom de montjoie aux tas de pierres qu’une coutume antique avait fait dresser par les voyageurs le long des chemins ou sur les sommets, pour honorer le dieu Mercure ou pour commémorer un événement. Au XIIIe siècle, on trouve :

Tant i ot pierres apportées,

C’une monjoie i fu fondée74.

Le moine qui composa, peu avant 1 197, la Vie de saint Robert de Molesme75 raconte un miracle qui, de façon inaccoutumée, se produisit non auprès du tombeau du saint, mais à deux milles de là, à l’emplacement d’une montjoie. La femme paralytique, que son mari amenait, couchée dans une litière, pour implorer un remède à ses maux, fut guérie «au lieu où était un certain tas de pierres qu’on appelait Mont de la joie de Dieu » {ad locum in quo erat quaedam congeries lapidum quae vocatur Möns Gaudii Dei). Elle put alors parcourir seule les trois kilomètres, qui la séparaient de l’église où était enseveli le saint. Elle y laissa en ex-voto sa litière, qui demeura longtemps suspendue devant la porte en témoignage de sa guérison. Il arrive que le miracle se produise « à la vue du clocher ». Ici -et c’est le seul exemple que je connaisse -une montjoie est suffisamment sacralisée pour qu’un miracle s’y opère. Le fait méritait qu’on s’y arrête. Malgré la syntaxe de la phrase, qui attribue le nom de Montjoie de Dieu au tas de pierres, la hauteur où celui-ci était amoncelé doit être également concernée.

L’habitude des pèlerins d’ajouter en passant une pierre aux monceaux déjà existants ou de créer de nouveaux tas se perpétua longtemps. Le dominicain Hugues de Saint-Cher écrit, au milieu du XIIIe siècle, que les pèlerins élevaient de ces piles, les couronnaient d’une croix et les appelaient montjoie 76 . Bien français, le mot était connu en Angleterre avec ce sens en 1425. A cette date, un itinéraire anglais commence ainsi : «Here beginneth the way that is marked and made wit Mont-Joiez from the land of Engelond unto Sent Jamez in Galis»77. П semblerait donc que la route de Compostelle était jalonnée, depuis l’Angleterre, par des топу oies. Jean de Tournai raconte son arrivée à Compostene, en 1488, dans une campagne enneigée : «Nous bouttions nos bourdons bien souvent dans cette neige jusqu’au bout, pour savoir s’il n’y avoit point de montjoie et, quand nous ne trouvions rien, nous nous recommandions à Dieu et allions toujour et quand nous oyons que notre bourdon cognoit, nous étions bien joyeux, car c’était à dire qu’il y avoit une montjoie»79. À la fin du XVe siècle, on lit dans la Mer des hystoires : «Les petis monceaulx de pierre, que nous appelons montjoies, furent faits par les chemins sur les champs pour adresser les cheminans»79. En 1721, le Dictionnaire universel, dit de Trévoux, établit l’équivalence de Möns gaudi i et de Viae index.

Le nom de montjoie fut donc attribué, de bonne heure, mais secondairement, aux tas de pierres anciens ou récents, qui balisaient un itinéraire à suivre. On a supposé que, de ce sens, il était passé à celui d’enseigne militaire, qui indiquait aux soldats la direction à prendre, et, de là, au cri d’armes.

Le terme fut appliqué aussi aux hauteurs, points de vue ou belvédères naturels d’où, à la façon des pèlerins (cf. supra , p. 168), n’importe qui pouvait contempler au loin le but de son voyage. Ainsi dans le Lai de l’ombre, un chevalier à la recherche de sa dame chevauche avec ses compagnons

Tant qu’il vindrent a la monjoie Du chastel où cele manoit80*

3° Un amoncellement, un tas, un grand nombre ou une quantité considérable de n’importe quoi. Ex : une montjoie de fagots pour brûler un hérétique ; une montjoie de morts sur un champ de bataille. Rabelais parle d’une « montjoye d’ordure » (Pantagruel , XXXIII), mais aussi d’une « montjoye d’or et d’argent » {Quart Livre, Prologue de l’édition de 1552). Montaigne décrit les dunes de sable comme de « grandes montjoyes d’arenes mouvantes, qui marchent une demie lieue devant la mer » (Essais , liv.I, ch.30).

D’où les expressions : à montjoie ou en montjoie pour dire « en masse », « en grande quantité », « à profusion ».

Au sens figuré :

4° Le sommet, le point culminant, le comble de. Ex : la « montjoie de félicité », la « montjoie de paradis » ou « des deux ». Une femme peut être dite : « la montjoie de beauté », et Clément Marot qualifiera sa maîtresse de « montjoye de vertu » et de « montjoye de douleur ».

5° Au sens figuré comme au sens propre, montjoie peut désigner un repère, un lieu d’étape. Dans cet ordre d’idée la Croix est considérée «comme une seure montjoie qui mène à Jésus-Christ», c’est-à-dire comme un jalon sur la voie du Salut.

6° Au XXe siècle, en Provence, le nom Li Mount Joio a été choisi pour titre d’un recueil de proveîbes (Paul Roman, Avignon, 1908) et d’un recueil de poèmes (Marcelle Dmtel, 1968).

7° Nom du roi d’armes ou héraut de France. Le chef reconnu par le roi de tous les hérauts d’armes, portait le nom de Montjoie, par lequel les souverains étrangers l’interpellaient au cours de ses ambassades auprès d’eux81.

8° Enfin, l’original cri de guerre adopté par les Francs devint un nom commun et désigna un quelconque cri de ralliement ou de joie. On parla du « cri et monjoye  » des sorciers pendant leurs sabbats et, parmi les manières de manifester son plaisir, figurent : « tapemens de mains, monjoyes et applaudissemens »82.

On aura remarqué que les sens de montjoie, qui viennent d’être énumérés, tournent autour des idées de « hauteur », « d’amoncellement » ou de « cri ». Celle de « protection », qui était à l’origine du mot, s’est estompée sans pourtant disparaître. Elle subsiste dans ces deux vers des Miracles de Notre-Dame, où il est question de la Vierge Marie :

Entre Dieu et home est montjoie,

Toutes les pais fait et ravoie83.

Ici, la mère de Dieu sert d’intermédiaire et d’appui. Elle jalonne le chemin qui mène les hommes vers Dieu ; mais aussi, elle intercède auprès de son Fils, elle aide et protège. Nous verrons que cette mission est restée aussi attachée aux petits monuments chrétiens nommés montjoies.

Le nom commun montjoie fut très employé pendant tout le Moyen Âge et encore au XVIe siècle. Au XVIIe siècle, il commença à sortir d’usage et n’apparaît plus dès lors et jusqu’à nos jours que comme un archaïsme.

Il est cependant encore employé aujourd’hui pour désigner un type précis d’oratoires de plein air, en concurrence avec d’autres termes régionaux comme oradour (Limousin), piloun (Var), bildstock (Moselle), chapelle (Nord et Hainaut). On rencontre ces petits monuments un peu partout en France, où ils ont souvent pris la place d’anciens lieux de culte païen, dédiés à des divinités protectrices au croisement des routes, le long des chemins ou au point culminant des hauteurs. Ils se composent généralement d’une pile en pierres taillées ou en maçonnerie, dans laquelle est pratiquée une niche abritant une image pieuse ou une sculpture religieuse. Parfois, mais pas toujours, une croix est au sommet. Une dalle de pierre sert quelquefois de reposoir pour les reliques transportées lors des processions et on peut éventuellement y célébrer une messe en plein air. Un agenouilloir peut compléter l’ensemble84. Aujourd’hui encore, il arrive que le passant, renouvelant une pratique séculaire, s’y arrête un moment, dise une prière et offre quelques fleurs.

Il semble que ce soit l’idée de protection, qui ait fait donner le nom de montjoie aux tas de pierres puis aux petits monuments chrétiens. Les pèlerins et les voyageurs se sentaient à la fois guidés matériellement par eux et rassurés moralement par la croix ou le saint qui y nichait. J. Scrive-Loyer a signalé que, dans le Nord de la France et en Flandres, dans nombre de cas, les montjoies protègent des propriétés familiales. Lors de la vente du champ ou du pré où elles se trouvent, elles sont exclues sur l’acte de vente et transférées sur un autre domaine de l’ancien propriétaire ou de sa famille85.

Les plus célèbres d’entre ces « montjoies » sont les sept petits édifices gothiques qui furent élevés ensemble, vers 1271, en bordure de rEstrée qui traversait la Plaine Saint-Denis du sud au nord. Chacun comportait une haute croix et trois statues de rois grandeur nature debout sur un socle fleurdelisé86. Ils furent tous démolis en 1793, en tant que « signes de religion et de royauté »87. Ils étaient censés marquer, à des intervalles irréguliers, les arrêts du cortège funèbre, qui conduisit le corps de Louis IX à la basilique de Saint-Denis. Rien ne permet d’avancer que des actes de dévotion s’y soient jamais déroulés.

Jusqu’au XVme siècle, les textes désignèrent ces petits monuments par le nom de « croix faites en façon de pyramides », de « stations ou reposoirs », de « statues de rois ». Mais peu à peu l’habitude s’introduisit de les appeler montjoies. Le premier, semble-t-il, Guillebert De Mets écrit, vers 1430, que ces croix de pierre «sont sur le chemin en maniere de monjoies pour adrechier la voie»88. Et Gilles Corrozet, dans l’édition de 1561 de ses Antiqui tez , chroniques et singularitez de Paris , précise : «Aucuns les appellent montjoyes»89, ce qui signifie que, récente, l’appellation n’était pas encore universellement adoptée. Enfin, le Plan des Environs de Paris par Nicolas De Fer porte, en 1705 : «Ces croix sur la route de Saint-Denis se nomment Mont-Joye». Le terme montjoie eut donc quelque mal à s’imposer dans ce sens particulier. Au XIXe siècle, il est généralement admis.

Au terme de notre recherche, le cri d’armes des guerriers francs apparaît bien comme le nom de l’Ancêtre divinisé, qu’ils appelaient à la rescousse dans leur langue.

Io Le lieu dit la Monjoie dans la Plaine Saint-Denis occupe l’emplacement du tumulus de l’ancêtre tutélaire des Gaulois, adopté par les Francs et nommé par eux *Mundgawi.

2° Munjoie! est l’aboutissement en roman du francique *Mundgawi, qui signifie « Protège-pays ». Le mot, quatorze fois répété dans la première version du Roland (entre 1125 et 1150), remonte à un passé plus lointain et à une version antérieure de la Chanson (XIe siècle).

3° Möns Gaudii est la traduction en latin de Munjoie que Homophonie orienta vers le sens de « Mont (de la) joie ». Il est probable que la christianisation du tumulus par le martyre de saint Denis facilita cette évolution sémantique. Elle dut intervenir au IXe siècle, après quHilduin eut écrit les Areopagitica.

4° Au Xe siècle, les pèlerins et croisés français se servirent, par analogie, de ce nom célèbre et familier pour désigner les hauteurs voisines des lieux saints, à Jérusalem, à Rome, à Compostene, etc.; puis d’autres hauteurs, un peu partout en France et à l’étranger, le reçurent également. En tant que toponyme Morts Gaudii est attesté dès la fin du Xe siècle et Monjoïe à partir de la fin du XIIe siècle.

5° Devenu nom commun, montjoie fut appliqué à des tas de pierres, à des éminences, à des croix, qui servaient de repères routiers, et, plus tardivement, aux petits monuments chrétiens élevés en bordure des chemins, qui, tous, avaient un rôle de protection. Cette diffusion, impossible à suivre avec précision dans l’espace et le temps, eut lieu à partir du XIIe siècle.

6° Montjoie est un terme spécifique, dont l’origine est bien datée et localisée et dont l’évolution sémantique est justifiée.

La longue durée du cri de guerre, la vaste diffusion géographique du toponyme et la multitude des significations du nom commun, bref : le succès du mot montjoie, s’explique par l’importance historique du nom propre qui en est le point de départ. Dans les vers inédits, à arrière-pensée politique, d*£ustache Deschamps, que j’ai choisis pour épigraphe de cet article, Montjoye a une grande valeur expressive. C’est tout un passé chevaleresque et regretté que le mot évoque, une époque à laquelle le recul prête les couleurs avantageuses d’un règne d’or90.

L’étude qui s’achève est un bon exemple de la nécessité des examens géographiques et historiques dans les recherches d’onomastique, qui sont, en retour, susceptibles de fournir un appoint déterminant91. Comme à l’archéologue après avoir fouillé un site, il arrive au philologue, après avoir satisfait aux exigences phonétiques, d’avoir encore à puiser dans sa culture historique pour interpréter correctement l’objet et faire le bon choix parmi les hypothèses qui s’offrent à lui. L’étymologie, en retour, comme la découverte du fouilleur, vient étayer les résultats obtenus par d’autres voies.

En ce qui concerne Munjoie!, Montjoie et montjoie, l’escorte des sens dérivés accompagne et corrobore le sens premier de « Protège-pays » attribué au nom propre originel et celui-ci milite en faveur de l’existence d’une tombe-sanctuaire, où était domicilié et vénéré l’Ancêtre secourable. Ainsi, par passages successifs d’un domaine à l’autre de la connaissance, peut-on espérer cerner la vérité.

Anne LOMBARD-JOURDAN

12, rue Jacques Boyceau 78000 VERSAILLES

Notes

1 . Traité de la formation des mots composés dans la langue française, 2e éd., Paris, 1894, p.6.

2. Voir infra, la bibliographie, que nous avons voulue exhaustive, des publications traitant de Montjoie.

3. Renée KAHANE a qualifié le sujet de «focus of age-old controversy».

4. Historia ecclesiastica, lib. ХП, éd. A.Le Prévost, t.IV, Paris, 1852, p.362.

5. Ed. Mignard, vers 3717-3718.

6. La Complainte de France. Dans Poésies complètes de Charles d’Orléans, éd. C.dHéricault, Paris, 1874, t.I, p. 1 90. -Philippe MOUSKET décrit la bataille de Bouvines :

Souvent oissies a grant joie

Nos François s’escrier Montjoie.

Chronique rimée, éd.Reiffenberg, Bruxelles, 1838.

7 « L’oriflamme de France et le cri « Munjoie’ au XIIe siècle », Le Moyen Age, t.65, 1959, pp.469-499.

8. La saínete Mère ou Vie de saínete Isabel de France, Paris, 1619, p.61 .

9. DU CANGE, Dissertation XI : Du cry d’armes, pp.49-50.

10. A. LOMBARD-JOURDAN, Montjoie, pp.27 et suiv.

1 1 . Chroniques des comtes d’Anjou, éd. Marchegay et Salmon, Paris, 1 856-1 871 , p. 84.

12. Camille JULLIAN, « Notes gallo-romaines, XXI. Remarques sur la plus ancienne religion gauloise », Revue des études anciennes, t.6, 1904, pp.54-55. Patrius clamor, c’est littéralement « l’appel au Père », autant que le « cri hérité du Père ».

13. « Deo… quem adesse bellantibus credunt ». TACITE, Germania, УЛ.

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Nouvelle Revue d’Onomastique n°21-22 -1993

14. Panegyrici latini, IX, 3, 3 et X, 14, éd. E. Galletier, t.II, p.125 et p.177. Voir aussi A. LOMBARD-JOURDAN, Montjoie, p. 128.

15. ÉTIENNE DE BOURBON, Anecdotes historiques, éd. A. Lecoy de la Marche, Paris, 1877, p.93, n° 103. L’interprétation fournie par le savant dominicain : Dei odium habeat qui ultimus curret ad Paradisum, est sujette à caution. Le terme aas « ancêtre » est employé à la fin du ХПе siècle et disparaît ensuite :

Si sont honor a vostre aas,

Que s’or volons sachier a nous,

Ja d’eus (les ennemis ) n’escapera uns sous,

Ne soient tuit et mort et pris.

Le roman de Guillaume de Palerne, vers 5612-5615, éd. H. Michelant, Paris, 1876, p.163.

16. Voir infra p. 167.

17. Voir infra p.168 et note 61.

18. En français, on dit Montjoie ; en breton, Bre Levenez (Côtes-d’Armor) ; en allemand, Frohberg (Doubs).

19. C’est celle qu’a adoptée le Trésor de la langue française. Dictionnaire de la langue du XIXe au XXe siècle (1789-1960), Paris, C.N.R.S.-Gallimard, 1985.

20. Voir les comptes rendus sévères de Leo SPITZER, Zeitschrift fur romanische Philologie , t. 48, 1928, p.108 et de Hans SPERBER, Romance Philology, t.8, 1955, p.139.

21. Voir les références citées dans la bibliographie.

22. Nous renvoyons à ce livre, cité en tête des notes, ceux qui désireraient une plus complète information et des références.

23. On connaît le texte célèbre de CÉSAR : «Ceux-ci (les druides), à une époque déterminée de l’année, aux confins du pays des Carnutes -région considérée comme le centre de toute la Gaule -, tiennent leurs assises dans un lieu consacré». De bello gallico, VI, 13, 10. -Voir John MEIER, Ahnengrab und Rechtsstein, in : Deutsche Akademie der Wissenschaft zu Berlin, Veröffentlichungen der Kommission für Volkskunde, Bd.I, 1950, note 34 ; Jacek BANASZKIEWICZ, « Entre la description historiographique et le schéma structurel. L’image de la communauté tribale », in : L ‘historiographie médiévale en Europe, Paris, Éditions du CNRS, 1991, p. 174 ; A. LOMBARD-JOURDAN, « Les antécédents de Paris comme lieu du pouvoir », à paraître dans les Actes du Colloque franco-polonais sur Les lieux du pouvoir au Moyen Age, Paris, 1er -2 avril 1992.

24. F. HENRY, Les tumulus du département de la Côte-d’or, Paris, 1932, p.97.

25. Le Plan du Terroir de Saint-Denis, gravé par Claude INSELIN en 1708, orthographie le nom du lieu-dit sans t :  » La Monjoie ». Bibl.nat., Cartes et plans, Ge D 5492.

26. A. LOMBARD-JOURDAN, Montjoie, p. 17-34 ; « Les antécédents de Paris », op. cit. ; « Les foires de l’abbaye de Saint-Denis. Revue des données et révision des opinions admises », Bibliothèque de l’Ecole des chartes, t 145, 1987, pp. 273-338, pl.

27. «…quo amplius gentilitatis fervere cognovit errorem». Passio sanctorum martyrum Dionisii, Rustici et Eleutherii, éd. Auctores antiquissimi, t.IV, 2, p.103.

28. Traité de la formation des mots composés dans la langue française comparée aux autres langues romanes et au latin, 1ère édition, Paris, 1875 (Bibliothèque de l’École des Hautes Etudes, Sciences philolo¬ giques et historiques, 19e fase.). Gaston Paris, auquel cette première édition avait été dédiée, s’occupa de revoir la deuxième édition, Paris, 1894. Dans l’Introduction, il rend hommage à la force de réflexion d’A. Darmesteter et se déclare convaincu par sa démonstration de la composition par l’impératif. Les conclusions relatives à ce type de formation sont résumées dans le Traité de formation de la langue française (§ 204 à 21 1), qui précède le Dictionnaire général de la langue française du commencement du XVIF siècle jusqu’à nos jours par A. HATZFELD, A. DARMESTETER et A. THOMAS, Paris, 1889.

29. Dans l’onomastique sémitique, par exemple, certaines dénominations sont de véritables formules précatives. Ainsi le nom du roi assyrien Nabuchodonosor est un appel à la divinité : «Nebo, protège ma race». DARMESTETER, Traité, p. 192.

30. Cf. un mot de composition différente : v.h.a. hals-berc > haubert (protection du cou), qui est formé de deux substantifs, dont le premier est le complément déterminatif du second.

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« Munjoie! », Montjoie et xnontjoie. Histoire d’un mot

31. J. MAROUZEAU, « Composés à thème verbal », Le Français moderne, 20, 2, 1952, pp. 81-86 ; Pierre-Henri BELLY, « Les composés en canta-dans la toponymie de la France », Nouvelle Revue d’Onomastique, n° 15-16, pp. 62-64.

32. En anglais, le verbe to mound signifie « clôturer, fortifier », ce qui est une façon de « protéger ». D aurait donné naissance au substantif mound « barrière, limite » puis « amoncellement de terre, tumulus », peut-être par association avec mount « mont ». Les premières mentions avec ce dernier sens dateraient du début du XVIIIe siècle. Oxford English Dictionary, 1 6, pp.707-708.

33. « Galli se omnes ab Dite pâtre prognatos praedicant, idque ab Druidibus proditum dicunt ». De bello gallico, VI, 18, 1.

34. « Parisios venit ibique cathedram regni constituit ». GRÉGOIRE DE TOURS, Historia Francorum, П, 38.

35. À la fin du VIe siècle, Grégoire de Tours insiste sur l’ignorance où étaient les Francs au sujet de leurs origines, ignorance qui leur pesait. Historia Francorum, П, 9 et 10. La légende de l’origine troyenne des Francs, dont les premiers échos datent du VIIe siècle, s’efforça de combler cette lacune.

36. Historia Francorum, П, 30.

37. A. D ARMESTETER, Traité de la formation de la langue française, § 498. Sur l’évolution phonétique du germanique gawi au français joie, voir l’explication de René LOUIS, et l’exemple parallèle qu’il donne : Alsegaudia > Ajoie. » À propos des Montjoie autour de Vézelay », pp. 16-1 9.

38. Historiae ecclesiasticae libri XIII, éd. MIGNE, Patrologie latine, t. 188.

39. Abbreviatio Chronicoum Angliae Historiae, éd. M.G.H., SS, t. XXVIII, p. 446.

40. Éd. Reiffenberg, Bruxelles, 1836.

41 . Montjoie, pp. 108-124 et Annexe I.

42. Au ХПе siècle, on écrivit son nom Pharamond, peut-être pour l’helléniser en accord avec la nouvelle théorie de l’origine troyenne des Francs.

43. Monumenta Germaniae Histórica, Scriptores rerum merovingicarum, t.ïï, pp.24 1-243.

44. R. SCHMLl’lLEIN, « L’anthroponyme germanique en fonction toponymique », Revue internationale d’onomastique, t.ll, 1959, pp. 13 et 41 ; 1. 13, 1961, p.l 15.

45. La Pseudo Chronique de PROSPER TYRO porte, sous la date de 421 : Faramundus régnât in Francia. Éd. MIGNE, Patrologia latina, t.51, col. 862. Mais cette mention semble avoir été interpolée !

46. Historia Francorum, П, 9.

47. FREDÉGAIRE, Gesta regum Francorum, M.G.H., Scriptores rerum merovingicarum, t.n, pp.241-246.

48. À partir du XVIIIe siècle, Pharamond figura en tête de la généalogie des rois de France dans tous les manuels scolaires. Rappelons l’ampleur poétique et politique que prend le personnage dans Les Martyrs de CHATEAUBRIAND (Paris, 1807, l.VI) Éd. de la Pléiade, pp.200-209. L’auteur exprime d’ailleurs, dans ses Études ou discours historiques sur la chute de l’Empire romain (Paris, 1831, t.IÏÏ, p.215), ses doutes sur l’historicité de Pharamond. Ce dernier demeure une des étapes culturelles de notre identification nationale.

49. Voir l’article de Frantisek GRAUS consacré à l’étude des saints auxiliaires de bataille et à leur éventuelle « nationalisation ». «Der Heilige als Schlachtenhelfer. Zur Nationalisierung einer Wundererzählung in der Mittelalterlichen Chronistik» in : Festschrift H. Beumann, Sigmaringen, 1977, pp. 330-348.

50. Colette BEAUNE, Naissance de la nation France, Paris, 1985, p. 126 et suiv.

51. J. WATHELET -WILLEM, « L’épée dans les plus anciennes chansons de geste. Étude de vocabulaire », Mélanges R. Crozet, t.1, 1966, pp.435-449.

52. Dans la Karlamagnus Saga (ch.38 et 50), le cri de guerre est noté par  » Mungeoy / » et l’épée de Charlemagne se nomme Giovise. Voir P. AEBISCHER, Rolandiana Borealia, Lausanne, 1954, p.225.

53. П sera traduit en latin par Gaudiosa (Pseudo Tuipin), Jocosa (Guillaume de Nangis), Jucunda (Guillaume le Breton).

54. L’unique fois où Joyeuse passe entre les mains d’un autre que le souverain légitime, en l’occurrence celles de Guillaume d’Orange, c’est pour qu’il défende le « pays » contre les Sarrasins à la place du faible Louis le Pieux. Voir Montjoie, p.61.

55 . Anseïs von Karthago, hgg J.Alton, Tübingen, 1892. (Bibliothek des literarischen Vereins in Stuttgart, 194).

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Nouvelle Revue d’Onomastique n°21-22 -1993

56. Du Xe au XIIIe siècle, des fiefs s’organisèrent autour de familles seigneuriales, qui invoquèrent chacun un protecteur céleste attitré : le Poitou eut saint Hilaire, la Touraine saint Martin, l’Orléanais saint Aignan, le Limousin saint Martial, le comté de Toulouse saint Sernin, le Vermandois saint Quentin, etc.

57. «Ipsa dicta aima obtulit sancto Dionisio, quia est acclamatilo, le cry gallice, Francie». Le Procès de condamnation de Jeanne d’Arc, éd. P.Tisset, t.I, 1960, p.272.

58. AIMOIN, Historia Miraculorum et translationum S. Germani ob irruptiones Normannicas , I, 18, éd. AA. SS. Boli, mai VI, p. 790.

59. Une démarche analogue, mais en sens inverse, s’observe en Irlande, où l’omphalos ou « Milieu » de l’île fut personnifié en « roi Mide ».

60. Éd. SS., t.XIV, p. 1 31 .

61. « Möns vocatur exultationis vel laetitiae ». Jean de MANDE VILLE, Voyage autour de la terre , ch. 11. Les première mentions de Möns gaudii dans ce sens sont : A Rome, en 998 : Johannis Chronicon Venetum, M.G.H., SS., VE, p. 31 ; TH3ETMAR, Chronicon, IV, (écr. entre 1012 et 1118), M.G.H., SS., Ш, p. 777 ; Brunwilarensis monasterii fundatorum actus, cit. supra p. 169 ; SUGER, Vita Ludovici, anno 1111. -A Jérusalem en 1098 : RAYMOND DE AGUELERS, Historia Francorum qui ceperunt Jherusalem, Recueil des historiens des croisades, t. Ш, p. 264. -A Limoges : ADHEMAR DE CHAB ANNES, Sancii Gibardi monachi commemorano abbatum Lemovicensium, éd. MIGNE, Patrologie latine, t. 141, p. 82. -Les premières mentions en français de Montjoie dans le sens de hauteur près d’une ville sainte se trouve, à Rome, dans Ami et Amile (с. 1200), vers 2479 ; UEstoufle (с . 1200), vers 459 ; et près de Jérusalem, dans La chevalerie Ogier de Danemark par RAIMBERT DE PARIS (1190 à 1200). Pour plus d’informations, voir la thèse de Kurt LÖFFEL : Beiträge zur Geschichte von Montjoie, Tübingen, 1934.

62. J. BÉDŒR, Légendes épiques, éd. 1929, t. II, p.239.

63. Munschau, à une petite distance au sud-est d’Aix-la-Chapelle, fut formé sur Montjoie. Sch rend régulièrement/.

64. Auguste VINCENT a noté que «beaucoup de monjoies sont des tumuli de l’époque du bronze à l’époque romaine». Toponymie de la France, Bruxelles, 1937, p. 198.

65. À huit kilomètres au nord-ouest de la ville, sur la route de Jaffa, la butte de Ramatila, dite Möns Gaudii, contenait la Tumba Samuelis prophetae. C’est cette colline qui donna son nom à l’Ordre éphémère de chevalerie de Notre-Dame de Montjoie, institué en 1180 par le pape Alexandre Ш pour la protection des voyageurs en Terre Sainte.

66. Près de Rome : Monte di Gioia, Monte Mario, Monte Malo.

67. Près de Saint-Jacques de Compostelle : la Monjoya. En espagnol : Monte del gozo. En galicien : Monxoi. Voir : «De ecclesia in Monte gaudio fabricate et consecrata», a. 1 105, in : Historia Compostellana, I, 20, éd. Fr. H. FLOREZ, España sagrada, t. XX (1765), p. 54.

68. Voir K. LÖFFEL (1934), pp.31-32 ; R. LOUIS (1939), pp.22-29 ; J. SOYER (1943-1946), pp.84-85 ; G. ROHLFS (1974), pour l’Italie, pp.450�51.

69. J. SOYER, Recherches sur l’origine et la formation des noms de lieux du département du Loiret, IX. Orléans, 1946, p.81. Dans le même but explicatif, Paul Lebel a supposé que, pour abréger, on passa de « la croix de Montjoie » à « la Montjoie ».

70. Voir les exemples cités par GODEFROY, Dictionnaire, s.v. montjoie. Au XVIIe siècle, Pierre RICHELET (Dictionnaire français…, Genève, 1680) ne signale qu’un seul sens du substantif montjoie : « un grand nombre, une quantité » (notre 3°).

71. C. JULLIAN, dans Revue des études anciennes, 1921, pp.37 et suiv. et 1924, p.320, note 2.

72. Arch. Nat., P 1472, fol. 1 v°.

73. Jacques MILLET, La destruction de Troye la Grant , vers 18944-18948, éd. E. Stengej, Marburg et Leipzig, 1883, p. 301.

74. Le Lusidaire, poème cité par DU CANGE, s.v. mons gaudii. Traduction en vers octosyllabiques restée inédite de XElucidarium dHonorius Augustodunensis par Gillibert de Cambres, écrivain normand du Xlllc siècle. Voir Yves LEFEVRE, L’Elucidarium et les Lucidaires, Paris, 1953 (Bibl. des Écoles françaises d’Athène et de Rome, 180), p. 31 1 .

75. Acta Sanctorum bollandiana, avril Ш, p. 682, § 21 .

176

« Munjoie! », Montjoie et montjoie. Histoire d’un mot

76. «Constituunt acervum lapidum et ponunt crucem et dicitur Möns Gaudii».

77. Cit. par BARRET et GURGAND, Priez pour nous à Compostelle, Paris, 1978, p.70 (d’après S. PURCHAS, His Pilgrims).

78. Bibliothèque municipale de Valenciennes, ms.493, fol.293.

79. La Mer des histoires , t.I, éd. 1488, fol.52.

80. Lais inédits des XIIe et XIIIe siècles, éd. Francisque Michel, Paris, 1836, p. 50 ; voir aussi Le roman de l’Escoufle (с . 1200), vers 459, 4354 et 7568, éd. P. Meyer, Paris, 1894.

81. SHAKESPEARE, Henri V, Ш, 6 ; IV, 3 et 7. Cf. Robert GAGUIN, Les Gestes romaines…., Paris, A.Vérard, s.d. ; voir au fol.206, col.2 : « Comment le roy d’armes des Françoys fut premièrement créé et puis nommé Montjoye ». (Bibl. nat., hnpr. Rés. J 365) ; et le récit de l’ambassade de Montjoye, roi d’armes de par le roi de France auprès de « ceux de Venise », en avril 1509, par Jehan MAROT, Le Voyage de Venise, Paris, 1532, éd. G. Trisolini, Genève, 1977, pp.53-59.

82. Voir les exemples fournis par les Dictionnaires de GODEFROY et dHUGUET, s.v. montjoie.

83. Cit. DU CANGE, s.v. mons gaudii, p. 539.

74. C. ENLART, Manuel d’archéologie française, Première partie, Paris, 1902, p.802 ; Pierre IRIGOIN, « Montjoies et oratoires », Bulletin monumental, t.94, 1935, pp. 145-170.

85. J. SCRTVE-LOYER, « La Montjoie de Notre-Dame de Bonne Espérance », Mémoires de la Société archéologique et historique de l’arrondissement d’Avesnes, 1. 15, 1935, p.69.

86. A. LOMBARD-JOURDAN, « Montjoies et Montjoie dans la Plaine Saint-Denis », Paris et Ile-de-France, t.25, 1974, pp.141-181.

87. A. LOMBARD-JOURDAN, « Traque et abolition des marques de religion, de royauté et de féodalité à Saint-Denis après 1789 », in : Saint-Denis ou le Jugement dernier des rois. Actes du Colloque organisé du 2 au 4 février 1989 à l’Université de Paris Vffl à Saint-Denis, La Garenne-Colombes, 1992, pp.216-217.

88. « Description de Paris sous Charles VT », éd. LE ROUX DE LINCY et TISSERAND, Paris et ses historiens aux XIVe et XVe siècles, Paris, 1867, p.230.

89. Fol. 95 v°.

90. EUSTACHE DESCHAMPS, Poésies, BibLnat., ms.fr. 840, fol.131 v°.

91. Jacques CHAURAND, Préface à Toponymie et archéologie, Actes du Colloque tenu au Mans en Mai 1980, Paris, 1981, р.Ш.

Bibliographie

Bibliographie

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ARNOULD (Charles), « De Petromantalum à Montjoie », Revue internationale d’onomastique, t.23, 1971, pp.99-102.

* Voir surtout p. 102. Montjoie viendrait de bases gauloises : mant-« chemm » et gauda « tas, monceau ».

BABY (François), « Toponomastique du pèlerinage en Languedoc. П. Encore une fois Montjoie », Cahiers de

Fanjeaux, 1. 15, 1980, pp.59-62.

* Appauvrissement sémantique de la Maison de Dieu ou Mons Gaudii de saint Bernard.

BAR (Francis), « Montjoie et Moultjoie », Romania, t67, 1942-1943, pp.240-243.

* « Croix Moultjoie » (Beaucoup de joie), près de Bourges.

BAUDOUIN (Adolphe), « Montjoie et Saint-Denis », Revue des Pyrénées, t. 14, 1902, pp.6 19-680.

* Montjoie = tas de pierre > repère > enseigne militaire > cri de guerre.

BÉDIER (Joseph), Les légendes épiques, 4 vol., t.2, Paris, 1908, pp.225-239.

* Le cri de guerre Munjoie! viendrait d’une colline près de Rome et l’oriflamme aurait été donnée par le pape à Charlemagne (Mosaïque de Saint-Jean-de-Latran). L’auteur ajoute honnêtement : « Mais il se peut après tout que le vers Mès de Munjoie iluec out pris eschange reçoive quelque autre explication ».

BUGLER (G), « À propos de Montjoie », Revue internationale d’onomastique, t.24, 1972, pp. 1-6.

* Montjoie-le-Château, hameau de Vaufrey (Doubs).

DAUCOURT (Gérard), « Montjoie-le-Château. Notice historique et guide », s.l.(Montbéliard), 1964.

* Sur le château et les seigneurs de Montjoie, près de Vaufrey (Doubs).

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DIAMENT (H.), « Une interprétation hagiotoponymique de l’ancien cri de guerre des Français : Montjoie Saint-

Denis! », Romance Notes, 1. 12, 1971, pp.447-457.

DIAMENT (H), « La légende dionysienne et la juxtaposition des toponymes « Montjoie » et « Saint-Denis » dans la formation du cri de guerre », Romance Notes, 1. 1 3, 1971, pp.177-180.

* L’auteur opine pour une étymologie venant de Möns Jovis.

DU CANGE, Dissertation XI : « Du cry d’armes » et Dissertation ХП : « De l’usage du cry d’armes » (a. 1678), dans

Glossarium mediae et infimae latinitatis, tome VII, éd. Paris, 1 850, pp. 46-56.

ÉLOY (William), « Recherches sur les Montjoie en Picardie. Notes d’histoire et de linguistique », Linguistique picarde, mars 1970, pp.8-15.

* Donne le relevé des toponymes Montjoie dans les départements de la Somme, de l’Oise, de l’Aisne et du Pas-de-Calais.

ENLART (Camille), Manuel d’archéologie française, 1, 2 : Architecture religieuse, Paris, 1920, p.926, et note 4. F AVÈRE (Jean), « Montjoie et Moultjoie », Romania, t.69, 1946-1947, pp.101-103.

* La « croix de Moultjoie », près de Bourges, se trouve sur une ancienne hauteur de « la Montjoie ». GAMILLSCHEG (Ernst), Etymologisches Wörterbuch der französische Sprache , Heidelberg, 1928, s.v.

Montjoie.

GAMILLSCHEG (Ernst), Französische Bedeutungslehre, Tübingen, 1951, p. 135.

GAMILLSCHEG (Emst), « Frz. Montjoie, Wegweiser, Malhügel », Zeitschrift für französische Sprache und

Literatur, t. 77, 1967, pp. 369-371.

GAMILLSCHEG (Emst), Etymologisches Wörterbuch der französische Sprache, 2e éd. 1969.

* L’auteur défend avec de nouveaux arguments l’étymologie proposée par lui dès 1 928.

HARRIS (Julian), « Munjoie and Reconui sance », Romance Philology, t.10, 1957, pp. 168-1 73.

* Munjoie n’est pas un cri de guerre mais un symbole religieux, une formule d’action de grâces.

HEISIG (Karl), « Munjoie », Romanistisches Jahrbuch, t.4, 1951, pp.292-314.

* Munjoie est le reflet de l’image primitive de la Montagne du ciel.

HERBILLON (Jules), « Marcourt et Montjavoult (Montjoie) », Revue internationale d’onomastique, t.29, 1977, pp. 128-131.

* Montjavoult (Oise) vient de Möns Jovis, mais il est noté Möns Jocundiacus dans un diplôme de Charles le Chauve de 862.

HEBBARD-LOOMIS (Laura), « The Passion Lance relic and the war cry Montjoie in the Chanson de Roland », Romanic Review, t.41, 1950, pp.250-251.

* L’auteur constate que le mot Munjoie n’a jamais de t dans la Chanson de Roland, ce qui l’incite à en chercher l’étymologie dans Meum gaudium, en supposant un masculin au mot « joie » dans le français du XIIe siècle.

HIBBARD-LOOMIS (Laura), « L’oriflamme de France et le cri Munjoie au ХПе siècle », Le Moyen Age, t.65, 1959, pp.469-499, 5 fig.

* Traduction d’un article paru dans Studies in Art and Literature for Belle Da Costa Greene, New Jersey, Princeton University Press, 1954, pp.67-82.

HOCHE (Lucien), Paris occidental. XIF-XLX? siècle, 3 vol., Paris, s.d. Voir Appendice XI : La Croix Penchée et

le Cri « Montjoie Saint-Denis », pp.719-735.

IRIGOIN (Pierre), « Montjoies et oratoires », Bulletin monumental, t.94, 1935, pp. 145-170.

* Étude d’une série d’édicules très divers par leur emplacement, leur matériau, leur architecture, leur origine, et dont certains sont appelés montjoie.

KASPERS (W.), « Der Name Montjoie und seine Bedeutungsvarianten », Beiträge zur Namensforschung, t. 9, 1958, pp. 173-179.

* Propose une étymologie de montjoie par *mundigalga, composé de Mund « protection » et de * galga « croix ». LAUER (Philippe), « Le château de Montjoie en forêt de Marly », Bulletin de la Société nationale des Antiquaires

de France, t.71, 1927, pp.21 7-222.

* Fouilles exécutées de 1923 à 1927 à l’emplacement du donjon du ХПе siècle.Le nom Montjoie viendrait de l’éminence sur laquelle était bâti le château.

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« Munjoie! », Montjoie et montjoie. Histoire d’un mot

LEBEL (Paul), « Chronique de toponymie. XXVII », Revue des Études anciennes , t.40, 1 938, pp.290-29 1 .

* L’auteur qualifie la latinisation de Montjoie par Möns gaudii de « faux habillage » et fait des réserves au sujet de la dérivation phonétique de gawi.

LEBEL (Paul), « Le terme Montjoie », Travaux de linguistique et de folklore de Bourgogne, Ш, Dijon, 1972, pp.27-28.

* Le genre féminin de « la Montjoie » viendrait, par abréviation, de « la croix de Montjoie ».

LÖFFEL (Kurt), Beiträge гиг Geschichte von Montjoie, Tübingen, 1 934, pp. 1 -42.

* L’auteur donne le relevé, par ordre chronologique, des premières mentions de Mans Gaudii et de Montjoie dans les textes du Moyen Âge. П énumère (p. 17) les douze explications du terme proposées jusqu’en 1928. Compte rendu élogieux de Mario Roques dans Romania, 1 936, p. 1 38.

LOMBARD-JOURDAN (Anne),  » Mont/oies et Montjoie dans la Plaine Saint-Denis », Paris et Ile-de-France ,

t.25, 1974, pp. 141-181, 5 pl.

LOMBARD-JOURDAN (Anne), « Montjoie et saint Denis! ». Le centre de la Gaule auxorigines de Paris et de

Saint-Denis. Paris, Presses du CNRS, 1989.

LOUIS (René), « Les différents sens et l’étymologie de Montjoie « , dans 1er Congrès international de toponymie,

1938, Actes et mémoires, pp.78-84 ; et Revue des Études anciennes, 1 938, p.290.

LOUIS (René), « À propos des Montjoies autour de Vézelay. Sens successifs et étymologie du nom àe Montjoie », Publications annuelles de la Société des fouilles archéologiques et des monuments historiques de l’Yonne, Série toponymique, I, Auxerre, 1939, 29 p.

* Avec un Essai provisoire d’inventaire des toponymes « Montjoie » et « Montjoy » et apparentés. L’auteur envisage avec faveur l’étymologie par *mundgawi. Il défend par l’exemple d’Elsgau : lat. mérovingien Alsegaudia > Ajoie (Ajoia en 1236), la correspondance phonétique du germ, gawi et du fiançais joie, avec e muet final féminin. Cf. le compte rendu d’Albert Dauzat dans Le français moderne, t.3, 1 940, p.94.

LOUIS (René), « La Croix sur les chemins du ХПе siècle », Table ronde, n° 120, décembre 1957, pp.99-1 10.

* Après avoir défendu l’étymologie de Montjoie par *Mundgawi dans ses deax premiers articles, l’auteur préconise ici celle par Möns gaudii.

MALAFOSSE (L. de), « Sur l’étymologie du nom de Montjoie donné à plusieurs villages de France », Bulletin de

la Société archéologique du Midi de la France, 1. 1 1 , 1 884, p. 1 3 .

MEIER (John), « Ahnengrab und Rechtsstein », Deutsche Akademie der Wissenschaft zu Berlin, VerÜffentlichungen der Kommission für Volkskunde, Bd.1, 1950.

* L’auteur ne s’est pas intéressé au terme montjoie, mais à ceux de lê et de houe, qui signifient tumulus, et recouvrent des réalités analogues.

MEURGEY DE TUPIGNY (Jacques), « Cris de guerre et devises héraldiques », Vie et langage, t.203, février 1969, pp.62-73. Voirpp.71-72 : « Un cri fameux Montjoye Saint-Denis » .

* L’auteur exclut Möns Gaudii et penche pour Mont Jave et pour l’origine dès le règne de Clovis.

NITZE (William A.), « Some remarks on the origin of French Montjoie », Romance Philology , t.9, 1955-1956, pp.1 1-17.

* Accepte l’étymologie par *Mundgcrwi, avec le sens de « Schutzgau ».

NOYER-WE3DNER (A.), « Vom biblischen ‘Gottesberg’ zur Symbolik des Heidentels’ im Rolandeslied »,

Zeitschrift fur französische Sprache und Literatur, t.8 1 , 1 971 , pp. 1 3-66.

QUENTEL (P.), « Notes et discussions, Petromantalum et Montjoie », Revue internationale d’onomastique, t.24, 1972, pp.223-224.

* L’auteur combat l’étymologie par le gaulois mant-et gauda proposée par C. Arnould.

QUENTEL (P.), « Montjoie. Toponymie et préhistoire », dans Toponymie. Archéologie, Colloque tenu au Mans

en mai 1980 , Actes publiés par M. Mulon et J.Chaurand, Paris, 1981, pp. 109-128.

RIGAUD (André), « Montjoie Saint-Denis, slogan énigmatique », Vie et langage, n°214, janvier 1970, pp. 1 9-21 . ROBLIN (Michel), « L’origine du mot Montjoie », Bulletin de fa Société des Antiquaires de France , 1946-1947, pp.45-47.

* L’auteur propose, avec prudence, deux possibilités nouvelles : manica « poignée (de terre, de cailloux) » ou monere « avertir ».

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Nouvelle Revue d’Onomastique n°21-22 -1993

ROHLFS (Gerhard), « Munjoie, ço est l’enseigne Carlun. (Querelles d’une étymologie) », Revue de linguistique romane , t. 38, 1974, pp.444-452.

* Condamne l’étymologie par *mundgawi et privilégie, comme K. Lüffel, celle par Möns gaudii , hauteur près d’un lieu de pèlerinage. Liste de toponymes italiens (Piémont et Calabre). Renvoie à son Dizionario toponomastico e onomastico della Calabria , Ravenne, 1974.

SCRTVE-LOYER (J.), « La Montjoie de Notre-Dame de Bonne Espérance. À Vellereille-le-Brayeux, près de Binche (Belgique) », Mémoires de la Société archéologique et historique de l’arrondissement d’Avesnes, 1. 15, 1935, pp. 53-74, 17 fig.

* Donne la liste des Montjoie dans la région d’Avesnes (Nord).

SERRA (G.), « Per la storia dei nomi locali lombardi e dellltalia superiore (Note in margine al Dizionario di Toponomastica Lombarda di Dante Olivieri) », Zeischrift fìir romanische Philologie, t.57, 1937, pp. 521-563.

* Voir pp.549-550 : Monte Gaudio. Titre copié sur la Montjoie des Français et donné au monastère de Tucinasco.

SILVESTRI (Domenico), НП tipo toponomastico Gioia nell’Italia meridionale », Italia dialettale, t.27, 1974, pp. 167-179.

* Le toponyme Gioia, fréquent en Italie méridionale et synonyme du fr. montjoie, avec le sens de « tas de pierre », viendrait d’un adjectif du latin tardif *jovius dans une aire linguistiquement osque, où est attesté le culte de Jupiter.

SOULARD (H.), « Ce qu’étaient autrefois les Montjoies en France », Amis de Solliès-Ville, t.9, 1 965, pp.7-1 0.

* Sur la Montjoie à Solliès-Ville, dans le Var.

SOYER (Jacques), Recherches sur l’origine et la formation des noms de lieux du département du Loiret, IX. Toponymes rappelant le culte chrétien, Orléans, 1946, n°210. pp.83-85.

* Le plus ancien sens de Montjoie est religieux ; son second sens est laïque et militaire.

SPITZER (Leo), « Zur Methodik der etymologischen Forschung », Zeitschrift für romanische Philologie, t.48, 1928, p.108.

STEINRÖSE (H.), « Monjoye, Montjoie, Monschau », Der Eremit am Hohen Venn, t.37, 1965, pp.44-51 . VINCENT (Auguste), Toponymie de la France, Bruxelles, 1937, § 498, p. 198.

VOS (Marianne Cramer), « Sur l’origine du cri de guerre Munjoie », VHP Congreso de la Société Roncesvals (15-25 août 1978), Pampelune, 1981, pp.535-541.

* Montjoie dérive bien de Möns Gaudii, mais avec le sens de Montagne de Dieu, de Mont Sion de l’Ancien Testament.

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