Pendant deux heures et demie, mercredi 3 mai, des millions de Français ont assisté à ce qui devait être un débat politique entre les deux candidats du second tour de l’élection présidentielle. Au lieu de ça, décrit El País, ils ont eu droit à “un combat anormal, asymétrique, de l’escrime contre du catch, un fleuret contre un marteau, des arguments contre de l’affect. Pour le grand quotidien espagnol, “rarement on avait assisté à un combat dialectique d’une telle intensité lors d’un débat électoral, avec des accusations ad hominem et insultantes à de nombreux moments”.

Outre-Manche, The Times retient également la violence des échanges de mercredi soir, titrant : “Les insultes pleuvent alors que Le Pen essaye d’abattre Macron.” Le quotidien britannique estime que les candidats “se sont pris le bec sur tous les sujets – économie, Europe, islam et corruption – alors que les journalistes supervisant le débat luttaient, et souvent échouaient, à garder le contrôle”.

“Des présentateurs qui en méritent à peine le nom”

Le quotidien allemand Die Welt charge aussi les deux journalistes qui devaient animer les échanges, Christophe Jakubyszyn et Nathalie Saint-Cricq, car “si le débat a déraillé dès la première minute, cela est également dû aux deux présentateurs qui en méritaient à peine le nom”. Le journal de Berlin se permet même d’ironiser sur leur attitude : “Malheureusement, personne ne leur avait dit qu’ils devaient modérer un débat présidentiel. Impassibles, ils ont regardé les candidats multiplier les insultes.”

Résultat, selon Die Welt :

Les Français ont assisté de loin au pire débat télévisé entre deux candidats à l’élection présidentielle dans l’histoire de la Ve République. Aujourd’hui, les personnes qui ne savaient pas pour qui voter dimanche ne sont sans doute pas plus avancées.”

Le Pen a mimé Trump

L’attitude de la candidate du Front national a retenu l’attention à l’étranger. Particulièrement vindicative, elle a rappelé un autre candidat au journal allemand Die Zeit, qui titre : “Le Pen a fait du Trump.” “Avec ses interruptions en permanence, comme ‘C’est pas mon truc’ ou ‘N’avez-vous pas un compte offshore’, elle semblait vouloir faire régner une ambiance de comptoir de bistrot français”, analyse l’hebdomadaire de Hambourg, qui retient surtout ses attaques contre l’Allemagne dans le chapitre consacré à l’Europe. Et le journal de regretter, alors qu’il a toujours souligné l’amitié franco-allemande, qu’Emmanuel Macron n’y ait pas fait référence cette fois-ci alors que “cela en valait la peine”.

Selon El Mundo, “Le Pen a anticipé la défaite électorale et a tenté de se hisser au rang de futur chef de l’opposition”. Mais, constate le journal espagnol, “Macron a mis à nu Le Pen” et révélé ses incohérences, même si l’ancien ministre “a eu tendance à se perdre dans les détails”. “Dans un spectacle honteux, Macron est apparu comme un mal mineur et Le Pen un mal majeur”, assène le quotidien de Madrid.

Macron n’a pas perdu

Comme le résume le Corriere della Sera en Italie, “Macron était le candidat qui avait le plus à perdre mais il n’a pas perdu”. Il a certes été “construit en laboratoire”, mais au moins, il a été “bien construit”. Au Portugal, le site d’information Observador constate que, s’il est “resté de côté sur les chapitres de la sécurité et du terrorisme, la question de l’euro a rapidement permis à l’ancien ministre de l’Économie de briller”.

À Londres, The Daily Telegraph désigne clairement le perdant de la soirée : Marine Le Pen. “Elle a oublié la règle numéro un d’un débat télévisé, relate le quotidien britannique : rester calme et apparaître de stature présidentielle.” Si le journal reconnaît qu’elle a plutôt maîtrisé ses dossiers sur la sécurité et le terrorisme, “sur pratiquement tous les autres sujets elle est apparue non préparée et confuse”.

The Daily Telegraph met en exergue une phrase régulièrement répétée par Emmanuel Macron lors du débat : “La France mérite mieux que cela.” Et le quotidien britannique de conclure : “Après le débat d’hier soir, peu de monde pourrait dire le contraire.”

Voir enfin:

Polémique/Présidentielles françaises

Nicolas Zomersztajn

CCLJ

27 avril 2017

Historien israélien spécialiste de l’antisémitisme et des personnalités françaises antiracistes et pacifistes de gauche qui se tournèrent vers la Collaboration, Simon Epstein nous offre un éclairage historique sur le trotskisme permettant de comprendre le refus obstiné de Jean-Luc Mélenchon d’appeler ses électeurs à voter pour Emmanuel Macron au second tour afin de barrer la route de l’extrême droite.

Que pensez-vous du refus de Jean-Luc Mélenchon d’appeler à voter Emmanuel Macron pour faire barrage à Marine Le Pen au second tour des élections présidentielles françaises ?

La position de Mélenchon est passionnante pour l’historien que je suis. Elle va à l’encontre de celle des communistes qui constituent pourtant une portion importante de ses soutiens au premier tour de cette élection présidentielle. Les communistes ont appelé à voter Macron au second tour : « Nous en appelons à barrer la route de la Présidence de la République à Marine Le Pen, à son clan et à la menace que constitue le Front national pour la démocratie, la République et la paix, en utilisant le seul bulletin de vote qui lui sera malheureusement opposé  pour le faire ». Ce point de discorde met en exergue deux approches inconciliables : celle des communistes et celle de l’ancien trotskiste qu’est Mélenchon.

Son refus de ne pas appeler ses électeurs à barrer la route à la candidate d’extrême droite au second tour peut-il trouver sa source dans ce passé trotskiste (les lambertistes de l’OCI) ?

Sans aucun doute. Ce refus ne fait que s’inscrire dans une attitude idéologique que les trotskistes ont adoptée face aux nazis. Si une partie minoritaire des trotskistes franchit la ligne en rejoignant la Collaboration, la majorité d’entre eux se cantonne dans une forme de neutralité. Ils voient la Seconde Guerre mondiale comme une répétition de celle de 1914-1918. Il s’agit d’une guerre entre deux impérialismes. Le prolétariat n’a donc pas à prendre position pour les parties engagées dans cette guerre. Ni l’impérialisme anglo-américain de Churchill et Roosevelt, ni l’impérialisme allemand d’Hitler. Les trotskistes appliquent donc à la Seconde Guerre mondiale la grille analytique de la Première Guerre. Il en résulte qu’il ne faut pas résister face à l’occupant nazi. Ils se lancent dans des activités surréalistes de distribution de tracts aux soldats « prolétariens » allemands, car « Derrière un soldat « nazi » se cache un travailleur allemand ». Ils pensent pouvoir favoriser la fraternisation internationaliste contre les impérialismes. Les trotskistes distribuent des tracts aux soldats allemands que les communistes, engagés dans la Résistance, s’efforcent de tuer ! Cette attitude absurde consistant à considérer les alliés anglo-américains et l’Allemagne nazie comme deux ennemis de la classe ouvrière qui se valent entraine donc les trotskistes à ne pas prendre position dans cette guerre contre l’occupant nazi, en dehors de rares exceptions entrées dans la Résistance. Et avec le fameux « Ils se valent » publié en juin 1944 par le journal La Vérité (alors que les alliés viennent de débarquer en Normandie pour libérer l’Europe), ils ne font que confirmer qu’ils estiment que Roosevelt et Hitler se valent.

Cette attitude aura-t-elle des conséquences sur la manière avec laquelle les trotskistes vont envisager la Shoah après 1945 ?

Evidemment et cette attitude sera lourde de conséquences. La formule « ils se valent » et l’assimilation de Roosevelt à Hitler dicte leur attitude après la Guerre. Les trotskistes ne peuvent pas parler de la Shoah. S’ils commencent à parler de la Shoah et des atrocités nazies, il leur est difficile, voire impossible, de continuer à tenir la ligne « ils se valent » de l’équivalence. Ils ne peuvent alors plus prétendre que les impérialistes américains et les impérialistes allemands sont pareils. Cela revient précisément à mettre en évidence ce qui les distingue. C’est ce qui a entraîné les trotskistes à ne pas aborder l’extermination des Juifs d’Europe. Dans les textes trotskistes des années 1950, on ne parle pas de la Shoah. Laurent Schwartz, le mathématicien français trotskiste, a même admis sans ses mémoires qu’ils parlaient de la Seconde Guerre mondiale sans jamais dire un mot sur la Shoah. Parce que la Shoah détruit complètement l’édifice fondé sur le « ils se valent ». Tout homme normalement constitué ne peut reconnaitre que les Etats-Unis et l’Allemagne nazie se valent si on lui parle de la Shoah. C’est la raison principale pour laquelle la Shoah, des années 1950 aux années 1980, ne figure ni dans les discours, ni dans la presse, ni dans les publications, ni dans les programmes de formation militante, ni dans les commémorations des diverses chapelles trotskistes. Si la Shoah et les horreurs hitlériennes resteront délibérément ignorées des trotskistes, ces derniers n’auront pas de mots assez durs pour dénoncer les « crimes impardonnables » commis par l’impérialisme américain aux quatre coins du monde.

Au-delà de cette ligne de l’équivalence des systèmes, l’idée selon laquelle les Juifs sont des bourgeois et le nazisme est aussi une idéologie bourgeoise les empêche-t-elle aussi d’évoquer la Shoah ?

Oui. Pour les trotskistes, il est inimaginable que des bourgeois s’en prennent à des bourgeois. En raison de la lutte des classes, ces derniers ne peuvent massacrer que des prolétaires, un point c’est tout. Ce qui rend l’antisémitisme et la Shoah illogiques à leurs yeux. Il est évident que ce type de raisonnement apparaît comme complètement tordu, mais il ne faut pas oublier qu’on est face à des dogmatiques. Dans le meilleur des cas, et le plus souvent, cela se traduit par le silence. Et dans le pire des cas, et c’est plus rare, certains finiront négationnistes.

Les trotskistes ont-ils évolué sur leur impasse de la Shoah ?

Oui, mais seulement parce qu’ils la jugent nécessaire. Quand le besoin s’en fait sentir, ils sont prêts à introduire la Shoah dans leurs thématiques et leurs mobilisations. Observons deux cas, lourds de signification l’un comme l’autre, et qui procèdent d’une même logique. Le premier cas s’est manifesté lors de la réémergence électorale de l’extrême droite française, dans la foulée des succès initiaux du Front national de Jean-Marie Le Pen, en 1984. La Shoah fut donc utilisée dans l’idée que son souvenir conduirait la jeunesse française à comprendre les dangers liés à l’essor d’un parti d’extrême droite. Auparavant indifférents au malheur juif et insensibles à la Shoah, certains intellectuels se mirent soudain à s’indigner des atrocités hitlériennes, dans le but de combattre le racisme anti-arabe. Dans l’esprit des trotskistes, et plus généralement dans l’esprit de l’extrême gauche française, la Shoah avait enfin trouvé son utilité historique. Elle permettait de flétrir l’ignominie du racisme et donc de protéger les communautés afro-maghrébines contre l’extrême droite française. Une deuxième occasion d’exhumer la Shoah et de l’introduire dans l’arsenal argumentaire trotskiste leur a été fournie par la première et surtout par la deuxième Intifada. Cette fois, il s’agissait de donner libre cours à un antisionisme radical, en expliquant que les Israéliens font aujourd’hui aux Palestiniens, en gros, ce que les nazis firent aux Juifs pendant la guerre. Il s’agit de retourner la Shoah contre les Juifs et de diaboliser les Israéliens, tout en diffusant une vue aberrante et fantasmée du conflit proche-oriental.

Historien israélien, Simon Epstein est professeur émérite à l’Université hébraïque de Jérusalem. Spécialiste de l’antisémitisme, il a consacré de nombreux travaux aux réactions juives face à ce phénomène. Dans Un paradoxe français, antiracistes dans la Collaboration, anti­sémites dans la Résistance (éd. Albin Michel), il s’est également intéressé aux personnalités politiques philosémites qui ont basculé dans l’antisémitisme le plus virulent et dans la collaboration pendant la Seconde Guerre mondiale.