Mes yeux ont vu la gloire de la venue du Seigneur (…) Sa vérité est en marche. (…) Dans la beauté des lys Christ est né de l’autre côté de l’océan, Avec dans sa poitrine la gloire qui nous transfigure vous et moi; Comme il est mort pour rendre les hommes saints, mourons pour rendre les hommes libres; Tandis que Dieu est en marche. Julia Ward Howe (The Battle hymn of the republic, 1861)
And don’t speak too soon for the wheel’s still in spin And there’s no tellin’ who that it’s namin’. For the loser now will be later to win For the times they are a-changin’. Bob Dylan (1964)
And you never ask questions when God’s on your side. Bob Dylan
Depuis que l’ordre religieux est ébranlé – comme le christianisme le fut sous la Réforme – les vices ne sont pas seuls à se trouver libérés. Certes les vices sont libérés et ils errent à l’aventure et ils font des ravages. Mais les vertus aussi sont libérées et elles errent, plus farouches encore, et elles font des ravages plus terribles encore. Le monde moderne est envahi des veilles vertus chrétiennes devenues folles. Les vertus sont devenues folles pour avoir été isolées les unes des autres, contraintes à errer chacune en sa solitude. Chesterton
Staline ne cherche pas à persuader, mais à intimider par le faux, un faux si grossier, si énorme, si écrasant qu’il tire sa force sidérante de l’invraisemblable audace avec laquelle il est imposé. Alain Besançon (Court Traité de soviétologie à l’intention des autorités civiles, militaires ou religieuses, 1976)
On ne peut comprendre la gauche si on ne comprend pas que le gauchisme est une religion. Dennis Prager
Il faut peut-être entendre par démocratie les vices de quelques-uns à la portée du plus grand nombre. Henry Becque
Sorel, for whom religion was important, drew a comparison between the Christian and the socialist revolutionary. The Christian’s life is transformed because he accepts the myth that Christ will one day return and usher in the end of time; the revolutionary socialist’s life is transformed because he accepts the myth that one day socialism will triumph, and justice for all will prevail. What mattered for Sorel, in both cases, is not the scientific truth or falsity of the myth believed in, but what believing in the myth does to the lives of those who have accepted it, and who refuse to be daunted by the repeated failure of their apocalyptic expectations. How many times have Christians in the last two thousand years been convinced that the Second Coming was at hand, only to be bitterly disappointed — yet none of these disappointments was ever enough to keep them from holding on to their great myth. So, too, Sorel argued, the myth of socialism will continue to have power, despite the various failures of socialist experiments, so long as there are revolutionaries who are unwilling to relinquish their great myth. That is why he rejected scientific socialism — if it was merely science, it lacked the power of a religion to change individual’s lives. Thus for Sorel there was “an…analogy between religion and the revolutionary Socialism which aims at the apprenticeship, preparation, and even the reconstruction of the individual — a gigantic task. Lee Harris
Aux États-Unis, les plus opulents citoyens ont bien soin de ne point s’isoler du peuple ; au contraire, ils s’en rapprochent sans cesse, ils l’écoutent volontiers et lui parlent tous les jours. Ils savent que les riches des démocraties ont toujours besoin des pauvres et que, dans les temps démocratiques, on s’attache le pauvre par les manières plus que par les bienfaits. La grandeur même des bienfaits, qui met en lumière la différence des conditions, cause une irritation secrète à ceux qui en profitent; mais la simplicité des manières a des charmes presque irrésistibles : leur familiarité entraîne et leur grossièreté même ne déplaît pas toujours. Ce n’est pas du premier coup que cette vérité pénètre dans l’esprit des riches. Ils y résistent d’ordinaire tant que dure la révolution démocratique, et ils ne l’abandonnent même point aussitôt après que cette révolution est accomplie. Ils consentent volontiers à faire du bien au peuple ; mais ils veulent continuer à le tenir à distance. Ils croient que cela suffit ; ils se trompent. Ils se ruineraient ainsi sans réchauffer le coeur de la population qui les environne. Ce n’est pas le sacrifice de leur argent qu’elle leur demande; c’est celui de leur orgueil. Tocqueville
Il y a en effet une passion mâle et légitime pour l’égalité qui excite les hommes à vouloir être tous forts et estimés. Cette passion tend à élever les petits au rang des grands ; mais il se rencontre aussi dans le cœur humain un goût dépravé pour l’égalité, qui porte les faibles à vouloir attirer les forts à leur niveau, et qui réduit les hommes à préférer l’égalité dans la servitude à l’inégalité dans la liberté. Tocqueville
Si vous admettez qu’un homme revêtu de la toute-puissance peut en abuser contre ses adversaires, pourquoi n’admettez-vous pas la même chose pour une majorité? (…) Le pouvoir de tout faire, que je refuse à un seul de mes semblables, je ne l’accorderai jamais à plusieurs. Tocqueville
Des hommes égaux en droits, en éducation, en fortune, et, pour tout dire en un mot, de condition pareille, ont nécessairement des besoins, des habitudes et des goûts peu dissemblables. Comme ils aperçoivent les objets sous le même aspect, leur esprit incline naturellement vers des idées analogues, et quoique chacun d’eux puisse s’écarter de ses contemporains et se faire des croyances à lui, ils finissent par se retrouver tous, sans le savoir et sans le vouloir, dans un certain nombre d’opinions communes. […] Si, dans le sein d’un peuple semblable, les influences individuelles sont faibles et presque nulles, le pouvoir exercé par la masse sur l’esprit de chaque individu, est très grand. […] Toutes les fois que les conditions sont égales, l’opinion générale pèse d’un poids immense sur l’esprit de chaque individu ; elle l’enveloppe, le dirige et l’opprime : cela tient à la constitution même de la société bien plus qu’à ses lois politiques. À mesure que tous les hommes se ressemblent davantage, chacun se sent de plus en plus faible en face de tous. Ne découvrant rien qui l’élève fort au-dessus d’eux et qui l’en distingue, il se défie de lui-même dès qu’ils le combattent ; non seulement il doute de ses forces, mais il en vient à douter de son droit, et il est bien près de reconnaître qu’il a tort, quand le plus grand nombre l’affirme. La majorité n’a pas besoin de le contraindre ; elle le convainc. De quelque manière qu’on organise les pouvoirs d’une société démocratique et qu’on les pondère, il sera donc toujours très difficile d’y croire ce que rejette la masse et d’y professer ce qu’elle condamne. Tocqueville
Tocqueville annonce (…) une sorte d’étouffement de la démocratie par elle-même, par l’achèvement extrême auquel elle parviendra. Tocqueville décrit ce stade suprême comme la dictature douce de l’opinion publique, comme l’âge de l’homogénéité des sentiments, des idées, des goûts, des moeurs, soumettant les citoyens à l’esclavage non d’une contrainte extérieure, mais de la tout-puissance de leur propre consentement mutuel. Plus se perfectionne la démocratie égalitaire, et plus spontanément les hommes qui la pratiquent se rassemblent entre eux, plus ils veulent tous librement les mêmes choses. La diversité se trouve peu à peu bannie de cette société, non plus par la censure mais par la désapprobation ou la simple indifférence. La toute-puissance de la majorité fait disparaître jusqu’au besoin de s’écarter de l’opinion dominante. L’homme original, dont l’esprit marche au rebours du commun, dépérit, quand il n’est pas mort-né, sans qu’on ait à le persécuter, faute d’audience, faute même de contradicteurs. Jean-François Revel
Vous allez dans certaines petites villes de Pennsylvanie où, comme ans beaucoup de petites villes du Middle West, les emplois ont disparu depuis maintenant 25 ans et n’ont été remplacés par rien d’autre (…) Et il n’est pas surprenant qu’ils deviennent pleins d’amertume, qu’ils s’accrochent aux armes à feu ou à la religion, ou à leur antipathie pour ceux qui ne sont pas comme eux, ou encore à un sentiment d’hostilité envers les immigrants. Barack Obama (2008)
Pour généraliser, en gros, vous pouvez placer la moitié des partisans de Trump dans ce que j’appelle le panier des pitoyables. Les racistes, sexistes, homophobes, xénophobes, islamophobes. A vous de choisir. Hillary Clinton
Donald Trump, on the other hand, has no record of public service and no qualifications for public office. His affect is that of an infomercial huckster; he traffics in conspiracy theories and racist invective; he is appallingly sexist; he is erratic, secretive, and xenophobic; he expresses admiration for authoritarian rulers, and evinces authoritarian tendencies himself. He is easily goaded, a poor quality for someone seeking control of America’s nuclear arsenal. He is an enemy of fact-based discourse; he is ignorant of, and indifferent to, the Constitution; he appears not to read. (…) Trump is not a man of ideas. He is a demagogue, a xenophobe, a sexist, a know-nothing, and a liar. He is spectacularly unfit for office, and voters—the statesmen and thinkers of the ballot box—should act in defense of American democracy and elect his opponent. The Atlantic
Nous ne croyons pas dans un gouvernement, nous ne croyons pas à la bureaucratie ; c’est très américain. Les gens n’en ont rien à faire du programme politique de Donald Trump ou de Bernie Sanders. Ils sont très en colère, et le succès de Donald Trump est le résultat parfaitement logique de cette colère. Ce n’est ni un conservateur, ni un républicain- il a détruit le Parti républicain et tout le monde devrait l’en féliciter. Il a également détruit notre conception des médias. Ils ne disent pas les choses telles qu’elles sont, mais ils sont partiaux. Ils ont essayé de descendre Trump encore et encore parce qu’il ne respectait pas leurs petites règles sur la façon de se comporter, ce qu’on peut dire, ce qu’ils vont rapporter vous concernant. Il leur a dit d’aller se faire voir en leur affirmant qu’il allait être lui-même, et beaucoup de gens ont apprécié cette franchise. Ce n’est pas son discours qui intéresse, mais ce qu’il représente. C’est un homme qui parle sans contrainte ni censure, quitte à être contradictoire, et se permet ce qu’aucun autre politicien ne se permet. Cette attitude inédite lui vaut le soutien de personnes qui se sentaient jusqu’ici exclues du débat public, réduites au silence, notamment par la gauche, les progressistes et les libéraux bien-pensants dominés par le politiquement correct. Si l’on m’avait dit il y a dix ans que la gauche était plus autoritaire que la droite, plus encline à la censure… Mais c’est vrai, ils ont installé une sorte de police de la pensée, une idéologie du « vous devez penser comme nous » qui porte sur les nerfs de beaucoup d’Américains. J’en ai fait l’expérience moi-même à la parution d’American Psycho : ce ne sont pas les conservateurs qui se sont élevés contre le roman, mais les libéraux, les féministes, la gauche, les médias. Le surgissement de Donald Trump rééquilibre simplement la balance. Lui et Bernie Sanders sont les seuls candidats qui peuvent incarner la liberté aux yeux du public. Ce n’est certainement pas le cas de Hillary Clinton, même si c’est la mieux qualifiée pour diriger le pays. (…) Pour moi, la popularité de Donald Trump a à voir avec le premier amendement et la liberté d’expression : voilà quelqu’un qui dit ce qu’il pense, alors que de façon croissante les gens avaient le sentiment ne plus avoir le droit de le faire. Je ne sais pas jusqu’où il ira, mais personnellement, je le préfère de loin à Ted Cruz ou à Marco Rubio ! Bret Easton Ellis
Quand on lit Finkielkraut, Zemmour, Houellebecq, qu’est-ce que ça charrie? Toujours la même chose, la chrétienté, l’histoire, l’identité face à un monde arabo-musulman qui vient… C’est ça qui fait que les gens basculent, ce n’est pas parce qu’ils ont perdu 3 % de pouvoir d’achat – qu’ils n’ont pas perdu d’ailleurs! – ou parce qu’ils sont chômeurs. Il y a des choses qui les taraudent, ils arrivent dans un train, ils voient des barbus, des gens qui lisent le Coran, des femmes voilées… François Hollande
Ce n’est pas un extrait de La Cause du peuple (Perrin) de Patrick Buisson mais des propos du chef de l’État rapportés par Gérard Davet et Fabrice Lhomme dans leur livre d’entretiens «Un président ne devrait pas dire ça» (Stock). Curieusement, le président de la République y apparaît moins vigilant qu’à l’habitude lorsqu’il dénonce ceux qui «jouent sur les peurs» et «stigmatisent». A l’entendre «l’insécurité culturelle» n’est pas un sentiment. L’intégration? «Il y a à la fois des choses qui marchent très bien et l’accumulation de bombes potentielles liées à une immigration qui continue. Parce que ça continue.» Nadine Morano? «Je suis convaincu que, quand on interroge les Français, ils sont majoritairement sur sa position. (…) Ils pensent: “On est plutôt des Blancs, il y a plus de Blancs que d’autres.”» L’équipe de France de football? Elle est en proie à une «communautarisation, une segmentation, une ethnicisation». Le seuil de tolérance? «Je pense qu’il y a trop d’arrivées, d’immigration qui ne devrait pas être là.» Et de prendre l’exemple des professeurs devant les nouveaux immigrés. «C’est Sisyphe! On les fait parler français, et puis arrive un autre groupe, et il faut tout recommencer. Ça ne s’arrête jamais (…). Donc, il faut à un moment que ça s’arrête.» L’islam? «Qu’il y ait un problème avec l’islam, c’est vrai. Nul n’en doute.» Le voile? «Un asservissement.» Les migrants? «On ne peut pas continuer à avoir des migrants qui arrivent sans contrôle, dans le contexte en plus des attentats.» La sécession des territoires? « Comment peut-on éviter la partition? Car c’est quand même ça qui est en train de se produire: la partition. » Vous chercherez désespérément dans ces 700 pages le lexique de l’indignation commune – France «moisie», idées «rances», discours «nauséabonds». L’éloge du «vivre ensemble» est fait sans conviction: «La France de demain sera ce qu’on en fera, c’est quand même mieux qu’il y ait plus de femmes dans la vie publique, c’est quand même mieux qu’il y ait plus de diversité dans la société, c’est quand même mieux qu’il y ait des idées d’égalité et de justice qui passent.» L’impression laissée par le chef de l’État est celle d’une vision aboutie du malaise culturel français, d’une sorte de Café du Commerce de l’identité malheureuse. Pourquoi François Hollande a-t-il choisi de parler en vérité? Sans doute parce que sa carrière est derrière lui: «Ce n’est que du plus, je n’ose pas dire que du bonheur, mais que du plus», confie-t-il dans ce livre avant de lâcher ce mot pour l’histoire: «Ma vie, elle a déjà été réussie. » Les politiques, les intellectuels, les journalistes qui tiennent le même discours ont pourtant subi, sous son quinquennat, un véritable enseignement du mépris. Le gouvernement et la gauche moraline ont fait leurs cibles favorites. Ces «réacs» seront heureux d’apprendre que le premier personnage de l’État partage leur constat. Ils doivent toutefois redoubler d’inquiétude. Dans le conte d’Andersen, c’est la foule qui réalise que le roi est nu, ici c’est le roi lui-même qui le proclame. Ce terrible aveu a au moins un mérite: mettre au jour l’extraordinaire schizophrénie qui caractérise une partie de nos élites politiques ou médiatiques. Portes fermées, tables dressées, ils s’en trouvent peu pour trouver illégitime l’inquiétude qui hante le pays. Devant les caméras, c’est tout autre chose. Il s’agit de montrer, illico, papiers antiracistes et signes extérieurs de vertus. Assumer le déni, voire le mensonge, sur ces thèmes est devenu un usage commun. «La pire des incapacités de notre système politique, c’est de nommer ce problème de l’immigration, de le poser dans un langage acceptable», disait Marcel Gauchet dans le mensuel Causeur. Tout se passe comme si la fonction politique imposait un devoir de réserve devant la réalité. Ça fait partie du job. Alors on biaise, on contourne, on ment. Il n’y a pas de «zone de non-droit», «l’islam n’est pas le problème», «les migrants sont une chance». On songe à Alain Besançon évoquant la pratique soviétique de la sidération: «Intimider par le faux, un faux si énorme, si écrasant qu’il tire sa force sidérante de l’invraisemblable audace avec laquelle il est imposé.» Ce faux est le premier carburant des Trump du monde entier qui s’emparent sans vergogne (avant de la fausser à leur tour) de la réalité laissée à l’abandon. Une réalité criante, mais interdite…
2,5 millions de Français ne maîtrisent toujours pas aujourd’hui la langue de Molière. 15 % de la population présente sur le territoire (ce qui inclut les migrants de fraîche date) reste, aujourd’hui encore, illettrée dans notre pays. 7 % de la population si l’on ne prend en compte que la classe d’âge des 18-65 ans, de nationalité française. Mais avec des pointes à 20 % dans les territoires d’outre-mer ou les départements du nord de l’Hexagone et des chiffres presque aussi préoccupants en Poitou-Charentes et en Champagne-Ardenne. (…) La France, il est vrai, affiche un classement déplorable en matière d’alphabétisation. L’Hexagone reste au 22e rang (sur 24) au palmarès des pays de l’OCDE : au fond de la classe, près du radiateur. Le Point
C’est la gentrification, imbécile !
En ces temps étranges de victimisation triomphante …
Comme de prix Nobel de la paix sans paix et de littérature sans livres …
A l’heure où à moins de trois semaines de la présidentielle américaine et pour cause de malpensance, le haro sur le candidat républicain se transforme en hallali et où tous les coups sont désormais permis pour l’abattre …
Et où de la Syrie aux Philippines, se confirment chaque jour un peu plus les conséquences catastrophiques des huit années de la politique des bons sentiments de l’Administration Obama …
Pendant que des deux côtés de l’Atlantique et sur fond d’immigration illégale galopante et, de la part de nos élites, l’invraisemblable audace de la pratique soviétique de la sidération …
S’accroit la polarisation entre des grandes métropoles toujours plus riches et des petites villes ou des périphéries en voie de paupérisation …
Qu’
Comment ne pas repenser aux analyses du politologue américain Walter Russell Mead …
Sur la véritable « coconisation » de la gauche américaine …
Qui isolée dans sa nouvelle vulgate politiquement correcte et ses quartiers protégés de l’université et des médias qu’elle domine …
A littéralement abandonné les classes laborieuses paupérisées à leur sort en faveur des nouvelles « minorités » ethniques ou « sexuelles » et de leurs toujours plus futiles réformes « sociétales » (lutte contre le racisme, avortement, « mariage pour tous », contrôle des armes à feu, etc.) ?
Et comment ne pas voir, à l’instar de ces tristement fameuses présidentielles d’il y a 14 ans où l’on appelait notre jeunesse à voter escroc pour éviter le facho, la même stigmatisation systématique à laquelle est soumise en France et en Europe toute pensée non conforme qualfiée immédiatement de « populiste » …
Et notamment comme le montre lumineusement le géographe français Christophe Giuluy dans son nouveau livre …
Cette nouvelle bourgeoisie mondialisée qui, appuyée sur une toute une couche de statuts protégés (cadres de la fonction publique et retraités aisés) mais aussi d’immigrés pour les emplois subalternes (BTP, restauration, ménages) …
S’est emparée du discours moral comme des centre-villes qu’elle gentrifie pour marginaliser et rejeter dans non seulement le déclassement social mais les affres du racisme et du sexisme …
Toute une ancienne classe moyenne de « superflus invisibles » (les tristements fameux « attachés aux armes et à la religion » d’Obama ou les « deplorables » d’Hillary Clinton) …
Accusés de ne pas accepter le multiculturalisme que leur impose ceux qui ont les moyens d’échapper à ses conséquences sur leur vie quotidienne ?
Avec son nouveau livre « Le crépuscule de la France d’en haut », le géographe le plus scandaleux de France débusque les intérêts de classe qui se cachent derrière le discours antiraciste de la bourgeoisie et décrypte le mépris des grands médias pour le petit peuple.
Causeur N° 39
19 octobre 2016
Propos recueillis par Daoud Boughezala, Élisabeth Lévy et Gil Mihaely
Causeur. La lutte entre les riches qui souhaitent le rester et les pauvres qui aimeraient l’être moins est une réalité vieille comme le capitalisme. Qu’y a-t-il de neuf dans notre situation – et dans Le Crépuscule de la France d’en haut, votre nouveau livre ?
Christophe Guilluy. Ce qui est nouveau, c’est d’abord que la bourgeoisie a le visage de l’ouverture et de la bienveillance. Elle a trouvé un truc génial : plutôt que de parler de « loi du marché », elle dit « société ouverte », « ouverture à l’Autre » et liberté de choisir… Les Rougon-Macquart sont déguisés en hipsters. Ils sont tous très cools, ils aiment l’Autre. Mieux : ils ne cessent de critiquer le système, « la finance », les « paradis fiscaux ». On appelle cela la rebellocratie.
C’est un discours imparable : on ne peut pas s’opposer à des gens bienveillants et ouverts aux autres ! Mais derrière cette posture, il y a le brouillage de classes, et la fin de la classe moyenne. La classe moyenne telle qu’on l’a connue, celle des Trente Glorieuses, qui a profité de l’intégration économique, d’une ascension sociale conjuguée à une intégration politique et culturelle, n’existe plus même si, pour des raisons politiques, culturelles et anthropologiques, on continue de la faire vivre par le discours et les représentations.
Ne s’agit-il pas avant tout d’une panne grave de l’ascenseur social ?
Bien sûr, mais pas seulement. C’est aussi une conséquence de la non-intégration économique. Aujourd’hui, quand on regarde les chiffres – notamment le dernier rapport sur les inégalités territoriales publié en juillet dernier –, on constate une hyper-concentration de l’emploi dans les grands centres urbains et une désertification de ce même emploi partout ailleurs. Et cette tendance ne cesse de s’accélérer !
Or, face à cette situation, ce même rapport préconise seulement de continuer vers encore plus de métropolisation et de mondialisation pour permettre un peu de redistribution. Aujourd’hui, et c’est une grande nouveauté, il y a une majorité qui, sans être « pauvre » ni faire les poubelles, n’est plus intégrée à la machine économique et ne vit plus là où se crée la richesse. Notre système économique nécessite essentiellement des cadres et n’a donc plus besoin de ces millions d’ouvriers, d’employés et de paysans.
La mondialisation aboutit à une division internationale du travail : cadres, ingénieurs et bac+5 dans les pays du Nord, ouvriers, contremaîtres et employés là où le coût du travail est moindre. La mondialisation s’est donc faite sur le dos des anciennes classes moyennes, sans qu’on le leur dise ! Ces catégories sociales sont éjectées du marché du travail et éloignées des poumons économiques. Cependant, cette« France périphérique » représente quand même 60 % de la population.
Comme le dit l’économiste Joan Robinson que vous citez, il y a pire que d’être exploité, c’est de ne pas être exploité. C’est un peu la situation de cette France périphérique : faute d’emploi, ses habitants n’ont même pas la possibilité d’être exploités !
Exactement. Ce phénomène présent en France, en Europe et aux États-Unis a des répercussions politiques : les scores du FN se gonflent à mesure que la classe moyenne décroît car il est aujourd’hui le parti de ces « superflus invisibles » déclassés de l’ancienne classe moyenne.
Cependant le FN plafonne à 30 % de l’électorat ? Votre France périphérique serait-elle une minorité en voie de disparition ?
Toucher 100 % d’un groupe ou d’un territoire est impossible. Mais j’insiste sur le fait que les classes populaires (jeunes, actifs, retraités) restent majoritaires en France. La France périphérique, c’est 60 % de la population. Elle ne se résume pas aux zones rurales identifiées par l’Insee, qui représentent 20 %.
Je décris un continuum entre les habitants des petites villes et des zones rurales qui vivent avec en moyenne au maximum le revenu médian et n’arrivent pas à boucler leurs fins de mois. Face à eux, et sans eux, dans les quinze plus grandes aires urbaines, le système marche parfaitement.
Le marché de l’emploi y est désormais polarisé. Dans les grandes métropoles il faut d’une part beaucoup de cadres, de travailleurs très qualifiés, et de l’autre des immigrés pour les emplois subalternes dans le BTP, la restauration ou le ménage. Ainsi les immigrés permettent-ils à la nouvelle bourgeoisie de maintenir son niveau de vie en ayant une nounou et des restaurants pas trop chers.
Ces cadres capables de payer le prix d’un logement de centre-ville, ceux que vous appelez « les bobos », n’ont fondamentalement rien de méchant. Ils ne fomentent aucun complot et ne forment même pas une classe sociale douée d’une conscience et d’une volonté propres…
Il n’y a aucun complot mais le fait, logique, que la classe supérieure soutient un système dont elle bénéficie – c’est ça, la « main invisible du marché» ! Et aujourd’hui, elle a un nom plus sympathique : la « société ouverte ». Mais je ne pense pas qu’aux bobos. Globalement, on trouve dans les métropoles tous ceux qui profitent de la mondialisation, qu’ils votent Mélenchon ou Juppé ! D’ailleurs, la gauche votera Juppé.
C’est pour cela que je ne parle ni de gauche, ni de droite, ni d’élites, mais de « la France d’en haut », de tous ceux qui bénéficient peu ou prou du système et y sont intégrés, ainsi que des gens aux statuts protégés : les cadres de la fonction publique ou les retraités aisés. Tout ce monde fait un bloc d’environ 30 ou 35 %, qui vit là où la richesse se crée. Et c’est la raison pour laquelle le système tient si bien.
Et face à cette exclusion, comment réagit la France périphérique ?
La France périphérique connaît une phase de sédentarisation. Aujourd’hui, la majorité des Français vivent dans le département où ils sont nés, dans les territoires de la France périphérique il s’agit de plus de 60 % de la population. C’est pourquoi quand une usine ferme – comme Alstom à Belfort –, une espèce de rage désespérée s’empare des habitants. Les gens deviennent dingues parce qu’ils savent que pour eux « il n’y a pas d’alternative » ! Le discours libéral répond : « Il n’y a qu’à bouger ! » Mais pour aller où ? Vous allez vendre votre baraque et déménager à Paris ou à Bordeaux quand vous êtes licencié par ArcelorMittal ou par les abattoirs Gad ? Avec quel argent ? Des logiques foncières, sociales, culturelles et économiques se superposent pour rendre cette mobilité quasi impossible.
Et on le voit : autrefois, les vieux restaient ou revenaient au village pour leur retraite. Aujourd’hui, la pyramide des âges de la France périphérique se normalise. Jeunes, actifs, retraités, tous sont logés à la même enseigne. La mobilité pour tous est un mythe. Les jeunes qui bougent, vont dans les métropoles et à l’étranger sont en majorité issus des couches supérieures. Pour les autres ce sera la sédentarisation. Autrefois, les emplois publics permettaient de maintenir un semblant d’équilibre économique et proposaient quelques débouchés aux populations. Seulement, en plus de la mondialisation et donc de la désindustrialisation, ces territoires ont subi la retraite de l’État.
Pourquoi ces Français paupérisés ne comptent-ils pas sur les HLM construites autour des grandes villes ? Pourquoi ne pas déménager à Aulnay-sous-Bois ou Grigny, où le logement est peu cher et le bassin d’emploi accessible ?
Même si l’on installe 20 % de logements sociaux partout dans les grandes métropoles, cela reste une goutte d’eau par rapport au parc privé « social de fait » qui existait à une époque. Les ouvriers, autrefois, n’habitaient pas dans des bâtiments sociaux, mais dans de petits logements, ils étaient locataires, voire propriétaires, dans le parc privé à Paris ou à Lyon. C’est le marché qui crée les conditions de la présence des gens et non pas le logement social.
Aujourd’hui, ce parc privé « social de fait » s’est gentrifié et accueille des catégories supérieures. Quant au parc social, il est devenu la piste d’atterrissage des flux migratoires. Si l’on regarde la carte de l’immigration, la dynamique principale se situe dans le Grand Ouest, et ce n’est pas dans les villages que les immigrés s’installent, mais dans les quartiers de logements sociaux de Rennes, de Brest ou de Nantes.
S’ils ne vont pas dans les banlieues, n’est-ce pas aussi pour ne pas vivre avec les immigrés ?
Tout à fait ! In fine, il y a aussi un rejet du multiculturalisme. Les gens n’ont pas envie d’aller vivre dans les derniers territoires des grandes villes ouverts aux catégories populaires : les banlieues et les quartiers à logements sociaux qui accueillent et concentrent les flux migratoires.
Quand les politiques parlent de « mixité sociale », ils entendent en fait « mixité ethnique ». Quel est la réalité de l’une et de l’autre ?
En réalité, elles vont rarement ensemble. En région parisienne, on peut avoir un peu de mixité sociale sans mixité ethnique. La famille maghrébine en phase d’ascension sociale achète un pavillon à proximité des cités. Par ailleurs, les logiques séparatistes se poursuivent et aujourd’hui les ouvriers, les cadres de la fonction publique et les membres de la petite bourgeoisie maghrébine en ascension sociale évitent les quartiers où se concentre l’immigration africaine. Ça me fait penser à la phrase de Valls sur l’apartheid. Il devait penser à Évry, où le quartier des Pyramides s’est complètement ethnicisé : là où vivaient hier des Blancs et des Maghrébins, ne restent plus aujourd’hui que des gens issus de l’immigration subsaharienne.
En réalité, tout le monde – le petit Blanc, le bobo comme le Maghrébin en phase d’ascension sociale – souhaite éviter le collège pourri du coin et contourne la carte scolaire. On est tous pareils, seul le discours change…
Cependant, dans les grandes villes, des enfants d’immigrés accèdent à la classe moyenne, non ?
À catégories égales, la mobilité sociale est plus forte dans les grandes métropoles. C’est normal : c’est là que se concentrent les emplois. Contrairement aux zones rurales, où l’accès au marché de l’emploi et à l’enseignement supérieur est difficile, les aires métropolitaines offrent des opportunités y compris aux catégories modestes.
Or ces catégories, compte tenu de la recomposition démographique, sont aujourd’hui issues de l’immigration. Cela explique l’intégration économique et sociale d’une partie de cette population. Évidemment, l’ascension sociale reste minoritaire mais c’est une constante des milieux populaires depuis toujours : quand on naît « en bas », on meurt « en bas ».
On entend souvent des électeurs du FN dire qu’on n’en fait que pour les immigrés. Les classes populaires immigrées ont-elles été privilégiées par rapport aux classes populaires autochtones ?
Non, les classes populaires immigrées bénéficient simplement d’un atout : celui de vivre « là où ça se passe ». Il ne s’agit pas d’un privilège résultant d’une politique volontariste. Tout ça s’est fait lentement. Il y a des logiques démographiques, foncières et économiques. Il faut avoir à l’esprit que la France périphérique n’est pas 100 % blanche, elle comporte aussi des immigrés, et puis il y a également les DOM-TOM, territoires ultrapériphériques !
D’accord, mais il y a aussi des logiques culturelles de séparation. Dans une société assimilationniste et républicaine plutôt que multiculturelle, aurions-nous pu éviter un découpage ethnique du territoire ?
Il est impossible de répondre à une telle question ! Notre erreur est d’avoir pensé qu’on pouvait appliquer le modèle mondialisé économique sans obtenir ses effets sociétaux, c’est-à-dire le multiculturalisme et une forme de communautarisme. La prétention française, c’était de dire : « Nous, gros malins de Français, allons faire la mondialisation républicaine ! » Il faut constater que nous sommes une société américaine comme les autres.
La laïcité et l’assimilation sont mortes de facto. Il suffit d’écouter les élèves d’un collège pour s’en convaincre : ils parlent de Noirs, de Blancs, d’Arabes. La société multiculturelle mondialisée génère partout les mêmes tensions et paranoïas identitaires, nous sommes banalement dans ce schéma en France. Dans ce contexte, la question du rapport entre minorité et majorité est en permanence posée, quelle que soit l’origine.
Quand ils deviennent minoritaires, les Maghrébins eux-mêmes quittent les cités qui concentrent l’immigration subsaharienne. Sauf que comme en France il n’y a officiellement ni religion ni race, on ne peut pas en parler… Ceux qui osent le faire, comme Michèle Tribalat, le paient cher.
Dans la France idéale que construit cette « France d’en haut », la politique parisienne de la ville propre et festive permet en quelque sorte de couvrir l’exclusion des classes populaires d’un vernis branché ?
Oui. La création de zones piétonnières fait augmenter les prix du foncier. Et les aménagements écolos des villes correspondent, de fait, à des embourgeoisements. Tous ces dispositifs amènent un renchérissement du foncier et davantage de gentrification. Pour baisser les prix ? Il faut moins de standing. Or la pression est forte : à Paris, plus de 40 % de la population active est composée de cadres. C’est énorme ! Même le XXe arrondissement est devenu une commune bourgeoise.
Et puis l’embourgeoisement est un rouleau compresseur. On avait pensé que certaines zones resteraient populaires, comme la Seine-et-Marne, mais ce n’est pas le cas. Ce système reproduit le modèle du marché mondialisé, c’est-à-dire qu’il se sépare des gens dont on n’a pas besoin pour faire tourner l’économie.
À cet égard, y a-t-il une différence entre Paris et Bordeaux, Hidalgo et Juppé ?
La politique municipale de Bordeaux est la même que celle de Lyon ou de Paris. Il y a une logique qui est celle de la bourgeoisie mondialisée, qu’elle soit de droite ou de gauche. Elle est libérale-libertaire, tantôt plus libertaire (gauche), tantôt plus libérale (droite)…
À l’avenir, si le bobo subit les affres de la cohabitation avec les islamistes comme rue Jean-Pierre Timbaud à Paris, pourrait-il se radicaliser et se mettre à rêver d’un Geert Wilders français, quitte à développer un certain protectionnisme identitaire ?
Non. Un des codes fondamentaux de la nouvelle bourgeoisie, c’est l’ouverture. Si on lâche ce principe, on est presque en phase de déclassement. Le vote populiste, c’est celui des gens qui ne sont plus dans le système, les « ratés », et personne, dans le milieu bobo, n’a envie d’avoir l’image d’un loser. Le discours d’ouverture de la supériorité morale du bourgeois est presque un signe extérieur de richesse. C’est un attribut d’intégration. Aux yeux de la classe dominante, un homme tolérant est quelqu’un qui a fondamentalement compris le monde.
À vous écouter, on ne comprend pas pourquoi votre livre s’intitule Le Crépuscule de la France d’en haut… Cette bourgeoisie a l’air d’aller bien.
Mais plus personne ne l’écoute ! Quand on regarde catégorie après catégorie, c’est un processus de désaffiliation qui s’enchaîne et se reproduit, incluant notamment le divorce des banlieues avec la gauche. Le magistère de la France d’en haut est terminé ! Électoralement, on le voit déjà avec la montée de l’abstention et du vote FN.
Le FN existe uniquement parce qu’il est capable de capter ce qui vient d’en bas, pas parce qu’il influence le bas. Ce sont les gens qui influencent le discours du FN, et pas le contraire ! Ce n’est pas le discours du FN qui imprègne l’atmosphère ! Le Pen père n’était pas ouvriériste, ce sont les ouvriers qui sont allés vers lui.
Le FN s’est mis à parler du rural parce qu’il a observé des cartes électorales… les campagnes sont un désert politique rempli de Français dans l’attente d’une nouvelle offre. Bref, ce système ne peut pas perdurer. Après, comment tout cela va se structurer, je n’en sais rien !
Pourquoi le discours de Chevènement n’a-t-il pas convaincu cette France-là ?
Parce qu’il n’a pas voulu aller sur la question de l’immigration ! Si l’on regarde le dernier sondage Ipsos réalisé dans 22 pays, on y découvre que seulement 11 % des Français (dont beaucoup d’immigrés !) considèrent que l’immigration est positive pour le pays. C’est marrant, les journalistes sont 90 % à penser le contraire. En vérité, il n’y a plus de débat sur l’immigration : tout le monde est d’accord sauf des gens qui nous mentent…
Et les hommes politiques que vous rencontrez, que vous disent-ils ?
Les ministres et gouvernements successifs sont pris dans la même contradiction : ils ont choisi un modèle économique qui crée de la richesse, mais qui n’est pas socialement durable, qui ne fait pas société. Ils n’ont de fait aucune solution, si ce n’est de gérer le court terme en faisant de la redistribution. La dernière idée dans ce sens est le revenu universel, ce qui fait penser qu’on a définitivement renoncé à tout espoir d’un développement économique de la France périphérique.
Voir aussi:
Christophe Guilluy, « Le Crépuscule de la France d’en haut »
Christophe Guilluy
Le Crépuscule de la France d’en haut
Flammarion, 2016
(Deux extraits)
Les nouvelles citadelles (p. 13-25)
Les citadelles médiévales sont de retour. Dans les métropoles mondialisées, une bourgeoisie contemporaine, « new school », a pris le pouvoir, sans haine ni violence. La captation des richesses, des emplois, du pouvoir politique et culturel s’est réalisée en douceur. On présente souvent la fracture française comme un affrontement entre les « élites » et le « peuple ». Pourtant, le système ne repose pas seulement sur les « élites », mais sur une fraction très importante de la population, une nouvelle bourgeoisie, qui réside notamment dans les métropoles et qui a cautionné tous les choix économiques de la classe dominante depuis trente ans.
Contrairement à la bourgeoisie d’hier, les nouvelles classes dominantes et supérieures ont compris que la domination économique et culturelle serait d’autant plus efficace qu’elle s’exercerait au nom du bien et de l’ouverture. De Bordeaux à Paris en passant par Lyon, elle vote à gauche ou à droite pour des candidats du modèle mondialisé et vit majoritairement dans l’une des quinze premières métropoles de France. Déguisés en hipsters, les nouveaux Rougon-Macquart peuvent se livrer à la « curée » (1) en imposant à la société française un modèle économique et territorial d’une rare violence, un modèle anglo-saxon, celui de la mondialisation. Ce basculement radical s’est réalisé sans contestation sociale majeure grâce à la mise en scène d’une opposition factice entre les partisans de la « société ouverte » et ceux du « repli ». Associées au camp du repli, les classes populaires et leurs revendications deviennent inaudibles. Débarrassées de la question sociale, les nouvelles classes dominantes et supérieures imposent leur modèle au nom de la modernité, de l’ouverture, et même de l’égalité. Après plusieurs décennies de recomposition économique et sociale des territoires, la « France d’en haut » vit désormais protégée dans de nouvelles citadelles. Si les métropoles mondialisées en sont l’illustration la plus visible, les citadelles invisibles, sociales et culturelles celles-là, illustrent bien plus encore l’entre-soi et le grégarisme du « monde de l’ouverture ».
Derrière le mythe de la société ouverte et égalitaire des métropoles cosmopolites, nous assistons donc au retour des citadelles médiévales, de la ville fermée, et à la consolidation d’un modèle inégalitaire de type anglo-saxon. Cette réalité est occultée grâce à la fabrication d’un discours consensuel et positif sur les bienfaits de la métropolisation (c’est-à-dire l’organisation du territoire autour d’une quinzaine de grandes villes), la société ouverte, le réseau. Les classes dominantes n’hésitant pas, tout en installant un modèle inégalitaire, à chanter les vertus de la « mixité sociale ». Une posture qui permet opportunément de dissimuler le grégarisme social des gagnants de la mondialisation, la radicalité d’un conflit de classes qui ne dit pas son nom, les tensions culturelles inhérentes à l’émergence d’une société mondialisée et multiculturelle.
Car les territoires métropolitains ne sont pas seulement le lieu de la captation du patrimoine, des richesses et de l’emploi, ils sont aussi celui de la fabrication de la pensée unique, ce discours du système médiatique et politique qui permet aux classes dominantes de dissimuler le réel, celui d’une société inégalitaire et sous tensions, derrière la fable de la société ouverte. La société des Bisounours n’existe pas. Le bobo en trottinette n’est pas un petit soldat perdu du monde de l’enfance. Détachée de toute appartenance collective autre que celle de son milieu, la nouvelle bourgeoisie surfe sur la loi du marché pour renforcer sa position de classe, capter les bienfaits de la mondialisation et se constituer un patrimoine immobilier qui rivalisera demain avec celui de l’ancienne bourgeoisie.
Protégée dans les nouvelles citadelles médiévales, loin d’un peuple devenu invisible, la nouvelle classe dominante réussit à dominer l’ensemble du champ culturel et politique au nom du bien et de la mixité. Contrairement à la bourgeoisie traditionnelle qui n’avait pu évacuer le conflit de classes, elle est parvenue à imposer l’idée d’une société sans intérêts de classe, où le « vivre-ensemble » est la norme. Partisans du libre-échange et de la diversité culturelle, les catégories supérieures ont érigé discrètement des frontières invisibles aussi efficaces que celles de la bourgeoisie d’hier.
Le mensonge de la société ouverte
Hier, la bourgeoisie, c’était le grégarisme social, l’entre-soi, le rejet de l’Autre, le refus du progrès. C’était hier. Aujourd’hui, les classes supérieures ne s’enferment plus dans le « ghetto », elles sont « ouvertes », elles considèrent que la mixité sociale, culturelle, est une nécessité. Mieux, elles font aujourd’hui la promotion du « vivre-ensemble ». Attachées aux valeurs de la République, elles défendent le « modèle social » (les 35 heures, très favorables aux cadres, un peu moins le Code du travail) et participent aux grandes mobilisations « citoyennes ». Voilà pour la partie visible.
Dans la réalité, l’entre-soi et le réseautage n’ont jamais été aussi pratiqués. Cette aimable bourgeoisie participe ainsi directement ou indirectement au plus important processus de relégation sociale et culturelle des classes populaires, en excluant par ses choix économiques et sociaux les catégories modestes des territoires qui comptent, ceux qui créent l’emploi et les richesses. La prédation qu’elles opèrent sur l’ensemble du parc de logements privés des grandes métropoles, hier destiné aux classes populaires, n’a pas d’équivalent dans l’histoire. Mieux, il se réalise à bas bruit, sans qu’à aucun moment l’emprise de dépossession ne soit questionnée, encore moins remise en question. Il faut dire que la concentration des catégories supérieures sur les territoires qui créent l’essentiel des richesses et de l’emploi s’accompagne aussi d’une emprise de ces catégories sur le débat public et son expression.
À la ghettoïsation sociale et territoriale des catégories supérieures fait écho une ghettoïsation intellectuelle qui interdit tout débat. La concentration des gagnants de la mondialisation sur les territoires qui regroupent richesse et création d’emploi produit ainsi une pensée, un discours unique, celui de la mondialisation et de la métropolisation heureuse. Un discours relayé par des médias et une classe politique qu’elles animent majoritairement. Inutile, donc, d’attendre un référendum sur la mondialisation, l’Europe le Tafta ou la réforme territoriale.
Les classes supérieures ne jurent que par le « réseau » (virtuel ou de villes). L’idée est de justifier en douceur la relégation en laissant croire qu’habiter dans le Cantal ou à New York, c’est la même chose. Qu’à Guéret ou à Lyon, les champs du possible sont identiques, puisqu’on est également « connecté ». Les discours fumeux sur l’interconnexion, la mobilité, l’échange, la mixité sociale, l’ouverture à l’Autre ne visent qu’à dissimuler les effets d’un développement économique inégalitaire et d’une organisation territoriale excluant l’essentiel des catégories modestes. Les mythes du « réseau » et de la « mobilité » promus par les médias et une intelligentsia acquise aux bienfaits de la métropolisation agissent comme des leurres parfaits pour mieux masquer la captation des richesses. D’un côté, le réseau « virtuel » (pour les classes populaires), de l’autre le véritable réseau des classes supérieures qui repose sur l’entre-soi. En se regroupant dans les grandes métropoles européennes et régionales, les cadres et professions intellectuelles supérieures font indirectement le même choix, celui de la ghettoïsation sociale. Des stratégies qui s’appliquent aussi dans les « quartiers mixtes » des grandes villes où les pratiques d’évitement résidentiel et scolaire sont la norme. Si un vernis culturel et politique permet encore de distinguer nouvelle et ancienne bourgeoisie sur les questions sociétales, elles défendent le même modèle économique. Le modèle de la classe dominante fédère ainsi des bourgeoisies en apparence opposées, mais qui bénéficient du modèle mondialisé et de son corollaire, la métropolisation.
Abritées derrière le discours de la modernité, de l’ouverture et du vivre-ensemble, les catégories supérieures participent ainsi violemment à la relégation sociale et culturelle d’une majorité des classes populaires. Par leurs choix, économiques, résidentiels, sociétaux, elles contribuent au lent processus de désaffiliation sociale et culturelle des plus modestes. Les territoires s’organiseront donc autour de nos grandes métropoles, les richesses, le pouvoir économique, financier, culturel se concentrera toujours plus et, compte tenu du poids politique et médiatique des grandes métropoles (l’essentiel de la classe politique, médiatique et politique défend ces territoires) les tenants des territoires ruraux, des petites villes et villes moyennes, des départements, ont peu de chance de se faire entendre, et ce d’autant que les classes dominantes avancent masquées.
Elles (les catégories supérieures) prônent égalité des territoires mais promotionnent la métropolisation et la gentrification. Elles demandent plus de mixité sociale, mais pratiquent le grégarisme social et un séparatisme discret grâce à l’évitement scolaire et résidentiel.
Elles font la promotion du vivre-ensemble mais participent à l’ethnicisation des territoires et à la multiplication de collèges-ghettos en contournant la carte scolaire. Au final, elles portent haut le discours républicain et le principe d’égalité, mais favorisent en réalité un modèle inégalitaire.
L’affaire est entendue, le nouveau clivage opposerait les tenants de la société ouverte au camp du repli. Dans un camp les modernes, ceux qui ont compris le sens de l’Histoire, ceux qui respectent l’autre, le monde, et de l’autre les classes populaires, les peu qualifiés, les esprits faibles, les non-diplômés. Cette opposition culturelle tend à occulter deux choses. La première est que cette fracture idéologique est d’abord sociale : les catégories supérieures d’un côté, celles qui bénéficient à plein du nouveau modèle économique, et de l’autre des catégories populaires, grandes perdantes de la mondialisation. Mais cette opposition est plus perverse, car elle tend à déplacer la question sociale derrière une posture morale qui vise à légitimer les choix économiques et sociaux des catégories supérieures depuis plusieurs décennies. Le clivage société ouverte/société fermée place de fait les catégories supérieures dans une position de supériorité morale : toute critique du système économique et des choix sociétaux s’apparente alors à la posture négative du repli, elle-même annonciatrice du retour des années 1930. À ce petit jeu, les classes populaires sont forcément perdantes socialement, culturellement et politiquement. L’échec politique des contempteurs du modèle économique, de Chevènement à l’extrême droite en passant par l’extrême gauche, illustre l’efficacité de cette stratégie.
Le stratagème est d’autant plus pervers que cette société ouverte, mixte, égalitaire, portée dans les discours ne correspond en rien à la réalité, et encore moins à celle que revendiquent ces catégories supérieures. Dans les faits, la société mondialisée est une société fermée où le grégarisme social, le séparatisme, l’évitement et la captation des richesses et des biens n’ont jamais été si puissants. Ainsi, loin du conte pour enfants rabâché sans interruption depuis vingt ans par les médias, qui oppose les bons et les méchants, la société n’est pas divisée entre les partisans éclairés de l’ouverture contre des opposants incultes et fermés. La véritable fracture oppose ceux qui bénéficient de la mondialisation et qui ont les moyens de s’en protéger et ceux qui en sont les perdants et ne peuvent se protéger de ses effets.
Derrière le discours de l’ouverture apparaît la réalité d’une ghettoïsation des classes supérieures, la généralisation d’un système de reproduction sociale et l’avènement d’un système politique oligarchique et d’alternance unique. Les postures mondialistes et multiculturalistes des élites permettent d’accompagner en douceur l’avènement d’un système profondément inégalitaire et de mettre à bas un système de protection sociale anachronique dans la logique de mondialisation.
Les élites et les classes supérieures ont compris que la société mondialisée et multiculturelle n’est viable qu’à la condition de se protéger des tensions qu’elle génère mécaniquement. Tensions sociales liées à l’éviction des classes populaires du projet économique, tensions culturelles liées à l’apparition d’une société aux identités multiples. Cette protection ne viendra pas d’un État-providence mécaniquement désarmé par les choix économiques et sociaux, mais de discrètes stratégies individuelles qui passent notamment par un renforcement de l’entre-soi et par l’évitement résidentiel et scolaire des immigrés.
Ne pratiquant ni l’ouverture ni le « vivre-ensemble réel » (le vivre-ensemble avec celui qui gagne 1 000 euros par mois, celui qui implique la cohabitation réelle avec l’Autre dans son immeuble, au travail et la scolarisation de ses enfants dans les mêmes collèges que les enfants de l’Autre), les classes dominantes et supérieures n’ont de cesse d’accuser ceux qui n’ont pas les moyens de se protéger d’être responsables des tensions.
Le discours d’ouverture au monde et aux autres apparaît pour ce qu’il est : un écran de fumée visant à dissimuler l’émergence d’une société fermée, séparée au plus grand bénéfice des classes supérieures.
Les classes dominantes continueront à nous parler d’une société ouverte, d’une « ville en réseau », de « mobilité pour tous », d’une organisation territoriale adaptée à l’économie-monde, du vivre-ensemble, tout en bâtissant discrètement de nouvelles citadelles médiévales. Des citadelles imprenables édifiées au nom de la rationalité économique et qui captent l’essentiel des richesses et de l’emploi. Entourées de murs d’enceinte bien plus imposants et solides que ceux du Moyen Âge. Car le mur de l’argent permet de rejeter bien plus efficacement la plèbe définitivement hors les murs dans cette France périphérique. Villes fermées, les métropoles permettent aux classes dominantes et supérieures de pratiquer sans l’assumer un « séparatisme républicain » d’une rare efficacité. Ainsi, le maintien dans les quartiers de logements sociaux de ces villes de catégories populaires immigrées et précaires permet d’offrir une main-d’œuvre bon marché à l’économie métropolitaine et contribue à l’image factice de « ville ouverte ». Aujourd’hui, 60 % des immigrés vivent dans les quinze premières métropoles.
Nous y sommes donc, cette société ouverte multiculturelle et cool, celle des grandes métropoles, a gagné, elle nous a ramenés au Moyen Âge. En quelques décennies, protégée dans ses nouvelles citadelles, la nouvelle bourgeoisie s’est approprié le patrimoine, les emplois, les richesses, le pouvoir politique et culturel. Cette captation s’est réalisée en douceur grâce à la production d’un discours dominant qui vise à occulter les conséquences de cette captation. La domination de classe doit rester invisible. La France populaire et périphérique doit rester invisible, les classes supérieures doivent se confondre avec la classe moyenne. La réaction hystérique du monde médiatique et universitaire vis-à-vis de l’emploi de l’expression « bobo », qui visait à réintroduire un rapport de classes entre les arrivants (catégories supérieures et/ou intellectuelles) et les autochtones (classes populaires traditionnelles et immigrées), est très révélatrice d’une volonté de dissimuler la captation par une nouvelle bourgeoisie d’un patrimoine destiné hier aux classes populaires, mais aussi de l’essentiel des bienfaits de la mondialisation.
Note
1. La Curée est le titre d’un roman d’Émile Zola qui décrivait l’enrichissement de la bourgeoisie parisienne de la fin du xixe siècle grâce à la restructuration urbaine initiée par le baron Haussmann. Si le contexte d’aujourd’hui n’est pas celui de grands travaux, la captation discrète des terrains et immeubles hier destinés aux catégories modestes est tout aussi efficace.
L’antifascisme, une arme de classe (p. 171-179)
L’insécurité sociale et culturelle dans laquelle ont été plongées les classes populaires, leur relégation spatiale, débouchent sur une crise politique majeure. L’émergence d’une « France périphérique », la montée des radicalités politiques et sociales sont autant de signes d’une remise en cause du modèle économique et sociétal dominant. Face à ces contestations, la classe dominante n’a plus d’autre choix que de dégainer sa dernière arme, celle de l’antifascisme. Contrairement à l’antifascisme du siècle dernier, il ne s’agit pas de combattre un régime autoritaire ou un parti unique. Comme l’annonçait déjà Pier Paolo Pasolini en 1974, analysant la nouvelle stratégie d’une gauche qui abandonnait la question sociale, il s’agit de mettre en scène « un antifascisme facile qui a pour objet un fascisme archaïque qui n’existe plus et n’existera plus jamais » (1). C’est d’ailleurs en 1983, au moment où la gauche française initie son virage libéral, abandonne les classes populaires et la question sociale, qu’elle lance son grand mouvement de résistance au fascisme qui vient. Lionel Jospin reconnaîtra plus tard que cette « lutte antifasciste en France n’a été que du théâtre » et même que « le Front national n’a jamais été un parti fasciste » (2). Ce n’est pas un hasard si les instigateurs et financeurs de l’antiracisme et de l’antifascisme sont aussi des représentants du modèle mondialisé. De Bernard-Henri Lévy à Pierre Bergé, des médias (contrôlés par des multinationales), du Medef aux entreprises du CAC 40, de Hollywood à Canal Plus, l’ensemble de la classe dominante se lance dans la résistance de salon. « No pasaràn » devient le cri de ralliement des classes dominantes, économiques ou intellectuelles, de gauche comme de droite. Il n’est d’ailleurs pas inintéressant de constater, comme le fait le chercheur Jacques Leclerq (3), que les groupes « antifa » (qui s’étaient notamment fait remarquer pendant les manifestations contre la loi Travail par des violences contre des policiers), recrutent essentiellement des jeunes diplômés de la bourgeoisie (4).
Véritable arme de classe, l’antifascisme présente en effet un intérêt majeur. Il confère une supériorité morale à des élites délégitimées en réduisant toute critique des effets de la mondialisation à une dérive fasciste ou raciste. Mais, pour être durable, cette stratégie nécessite la promotion de l’« ennemi fasciste » et donc la surmédiatisation du Front national… Aujourd’hui, on lutte donc contre le fascisme en faisant sa promotion. Un « combat à mort » où on ne cherche pas à détruire l’adversaire, mais à assurer sa longévité. Il est en effet très étrange que les républicains, qui sauf erreur détiennent le pouvoir, n’interdisent pas un parti identifié comme « fasciste ». À moins que ces nouveaux partisans n’aient pas véritablement en ligne de mire ce petit parti, cette « PME familiale », mais les classes populaires dans leur ensemble. Car le problème est que ce n’est pas le Front national qui influence les classes populaires, mais l’inverse. Le FN n’est qu’un symptôme d’un refus radical des classes populaires du modèle mondialisé. L’antifascisme de salon ne vise pas le FN, mais l’ensemble des classes populaires qu’il convient de fasciser afin de délégitimer leur diagnostic, un « diagnostic d’en bas » qu’on appelle « populisme ». Cette désignation laisse entendre que les plus modestes n’ont pas les capacités d’analyser les effets de la mondialisation sur le quotidien et qu’elles sont aisément manipulables.
Expert en « antifascisme », Bernard-Henri Lévy a ainsi ruiné l’argumentaire souverainiste, celui de Chevènement, en l’assimilant à une dérive nationaliste – lire : fasciste. Du refus du référendum européen à la critique des effets de la dérégulation, du dogme du libre-échange, toute critique directe ou indirecte de la mondialisation est désormais fascisée. Le souverainisme, une « saloperie », nous dit Bernard-Henri Lévy. Décrire l’insécurité sociale et culturelle en milieu populaire, c’est « faire le jeu de ». Dessiner les contours d’une France fragilisée, celle de la France périphérique, « c’est aussi faire le jeu de ».
Illustration parfaite du « fascisme de l’antifascisme (5) », l’argument selon lequel il ne faudrait pas dire certaines vérités, car cela « ferait le jeu de », est régulièrement utilisé. Il faut dire que les enjeux sont considérables. Si elle perd la guerre des représentations, la classe dominante est nue. Elle devra alors faire face à la question sociale et assumer des choix économiques et sociétaux qui ont précarisé les classes populaires. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la multiplication des procès en sorcellerie et le nouveau maccarthysme des « libéraux-godwiniens ». L’expression du philosophe Jean-Claude Michéa vise à dénoncer l’utilisation systématique par les libéraux de la théorie du juriste Mike Godwin selon laquelle « plus une discussion en ligne dure longtemps (sur Internet), plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Hitler s’approche de 1 ».
Pour la classe dominante, la défense même de gens ordinaires devient suspecte. Pour avoir évoqué la « décence commune des gens ordinaires », leurs valeurs traditionnelles d’entraide et de solidarité, le philosophe s’est retrouvé sur la liste des dangereux « réactionnaires » (autre synonyme de fasciste), bref, de ceux qui « font le jeu de » (6). La technique est d’ailleurs utilisée pour tous les chercheurs ou intellectuels qui auraient l’audace de proposer une autre représentation du peuple et de ses aspirations. De la démographe Michèle Tribalat au philosophe Michel Onfray, la liste des « fascisés » s’allonge inexorablement au rythme de la délégitimation de la classe dominante. On pourrait multiplier les exemples, mais la méthode est toujours la même : fasciser ceux qui donnent à voir la réalité populaire.
Face à une guerre des représentations qu’elle est en train de perdre, la classe dominante en arrive même à fasciser les territoires ! La « France périphérique » est ainsi présentée comme une représentation d’une France blanche xénophobe opposée aux quartiers ethnicisés de banlieue. Peu importe que la distinction entre les territoires ruraux, les petites villes et les villes moyennes et les métropoles n’ait jamais reposé sur un clivage ethnique, peu importe que la France périphérique, qui comprend les DOM-TOM, ne soit pas homogène ethniquement et culturellement, l’objectif est avant tout d’ostraciser et de délégitimer les territoires populaires. Et, inversement, de présenter la France des métropoles comme ouverte et cosmopolite. La France du repli d’un côté, des ploucs et des ruraux, la France de l’ouverture et de la tolérance de l’autre. Mais qu’on ne s’y trompe pas, cet « antiracisme de salon » ne vise absolument pas à protéger l’« immigré », le « musulman », les « minorités » face au fascisme qui vient, il s’agit d’abord de défendre des intérêts de classe, ceux de la bourgeoisie.
Si l’arme de l’antifascisme permet à moyen terme de décrédibiliser toute proposition économique alternative et de contenir la contestation populaire, elle révèle aussi l’isolement des classes dominantes et supérieures. Cette stratégie de la peur n’a en effet plus aucune influence sur les catégories modestes, ni dans la France périphérique, ni en banlieue. C’est terminé. Les classes populaires ne parlent plus avec les « mots » de l’intelligentsia. Le « théâtre de la lutte antifasciste » (7) se joue devant des salles vides.
En ostracisant, et en falsifiant, l’idéologie antifasciste vise à isoler, atomiser les classes populaires et les opposants au modèle dominant en créant un climat de peur. Le problème est que cette stratégie de défense de classe devient inopérante et, pire, est en train de se retourner contre ses promoteurs. La volonté de polariser encore plus le débat public entre « racistes et antiracistes », entre « fascistes et antifascistes » semble aussi indiquer la fuite en avant d’une classe dominante qui n’est pas prête à remettre en question un modèle qui ne fait plus société. Réunie sous la bannière de l’antifascisme, partageant une représentation unique (de la société et des territoires), les bourgeoisies de gauche et de droite sont tentées par le parti unique. Si les « intellectuels sont portés au totalitarisme bien plus que les gens ordinaires », une tentation totalitaire semble aussi imprégner de plus en plus une classe dominante délégitimée, et ce d’autant plus qu’elle est en train de perdre la bataille des représentations.
Ainsi, quand la fascisation ne suffit plus, la classe dominante n’hésite plus à délégitimer les résultats électoraux lorsqu’ils ne lui sont pas favorables. La tentation d’exclure les catégories modestes du champ de la démocratie devient plus précisé. L’argument utilisé, un argument de classe et d’autorité, est celui du niveau d’éducation des classes populaires. Il permet de justifier une reprise en main idéologique. En juin 2016, le vote des classes populaires britanniques pour le Brexit a non seulement révélé un mépris de classe, mais aussi une volonté de restreindre la démocratie. Quand Alain Mine déclare que le Brexit, « c’est la victoire des gens peu formés sur les gens éduqués » (9) ou lorsque Bernard-Henri Lévy insiste sur la « victoire du petit sur le grand, et de la crétinerie sur l’esprit » (10), la volonté totalitaire des classes dominantes se fait jour. Les mots de l’antifascisme sont ceux de la classe dominante, les catégories modestes l’ont parfaitement compris et refusent désormais les conditions d’un débat tronqué.
Notes
1. L’Europeo, 26 décembre 1974, interview de Pasolini publiée par la suite dans le livre Écrits corsaires, Champs- Flammarion, 2009.
2. « Répliques », France Culture, 29 septembre 2007 et Lionel Jospin, Lionel raconte Jospin, Seuil, 2009.
3. Auteur de « Ultragauche, autonomes, émeutiers et insurrectionnels », AFP, 3 juin 2016.
4. Un constat qui fait écho à l’analyse de Pasolini de 1968 Dans ses Écrits corsaires, l’écrivain disait se sentir plus proche du « CRS fils d’ouvriers ou de paysans » que de « l’étudiant fils de notaire ».
5. Pasolini, Écrits corsaires, op. cit.
6. Frédéric Lordon, « Impasse Michéa », La Revue des livres, septembre 2013.
7. « Répliques », France Culture, 29 septembre 2007 et Lionel Jospin, Lionel raconte Jospin, Seuil, 2009.
8. Simon Leys, Orwell ou l’horreur de la politique, Champs/Flammarion, 1984.
9. Marianne, 29 juin 2016.
10. Le Monde, 26 juin 2016.
Dominique Lecourt : «Le politiquement correct favorise le retour de toutes les violences»
Alexis Feertchak
Le Figaro
21/10/2016
FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – Le philosophe Dominique Lecourt, élève de Canguilhem et d’Althusser, a accordé un entretien fleuve au FigaroVox. Le directeur de l’Institut Diderot dénonce un politiquement correct qui, par le droit, passe dangereusement des mots aux choses.
Dominique Lecourt est un philosophe français, ancien élève de Georges Canguilhem et Louis Althusser. Professeur émérite des Universités, président d’honneur des Presses Universitaires de France (PUF), ancien recteur d’Académie, il est directeur général de l’Institut Diderot depuis 2012. Auteur de plus d’une trentaine d’ouvrages et de plusieurs grands dictionnaires, il a dernièrement publié L’Égoïsme. Faut-il vraiment penser aux autres? (éd. Autrement, 2015).
FIGAROVOX. – Récemment adoptée au Sénat, la loi Egalité et citoyenneté, qui contient une série de … 217 mesures pour la jeunesse, la mixité sociale ou contre les discriminations sociales, vante l’«égalité réelle». Imposer l’égalité réelle, n’est-ce pas prendre le risque d’une suspension excessive des libertés individuelles, de prolonger le politiquement correct des mots aux choses?
Dominique LECOURT. – Cette loi représente jusqu’à la caricature une conception de l’idée de démocratie qui s’est imposée dans notre pays depuis une trentaine d’années. C’est un grand bazar qui rassemble dans un désordre tragi-comique les interdits énoncés dont on attend aujourd’hui qu’ils règlent les mœurs. Prenons l’exemple de l’interdiction de la fessée comme outil éducatif et la condamnation qui frappe l’usage de paroles considérées comme blessantes parce que supposées contraires aux idéaux dogmatiques du «vivre ensemble». Il s’agit à mon sens du point d’orgue de cette frénésie normative, trop en vogue aujourd’hui, dont le caractère autoritaire fait l’objet d’une dénégation permanente de la part des intellectuels et des médias qui la répande. Par une grande hypocrisie, on annonce un progrès de la liberté de chacun au moment même où l’on prépare méticuleusement sa régression. Des mots aux choses, la distance ne saurait être abolie que par la contrainte. Cette conception débouche sur une pratique autoritaire du pouvoir politique. L’intimidation est son ressort principal. Voyez désormais le recours permanent aux tribunaux… Il ne manque pas d’associations qui se soient spécialisées dans ce type de chantage. Le trouble est profond. La suspicion systématique détruit la confiance indispensable à la vie en société!
Permettez que je vous donne un exemple. À l’Université, en France, nous en étions depuis 1968 à la chasse aux tabous, au nom du fameux «il est interdit d’interdire». Nous sacrifions au culte des briseurs de tabous. Chaque victoire était célébrée par une presse de plus en plus libertaire. Rappelez-vous Libération, première époque. Retrouvez quelques exemplaires «vintage» du journal Le Monde qui mettait à chaque fois le poids de sa réputation dans la bataille lorsqu’il s’agissait d’attaquer la conception «bourgeoise» de la famille ou de l’éducation. Aujourd’hui, les rédactions de ces quotidiens s’étrangleraient, sans doute, de rage en relisant les articles d’époque portant sur cette même conception de la famille. Les mêmes quotidiens se sont battus pour faire admettre le «mariage pour tous». Quel renversement! La logique aurait voulu qu’ils se prononcent contre toutes formes de mariage, y compris pour les individus de même sexe…
De l’autre côté de l’Atlantique, lorsque je suis arrivé à l’Université de Boston, au début des années 1980, on s’appliquait au contraire à formuler de nouveaux interdits. La tyrannie s’exerçait sur le langage dans une grande partie du milieu académique, spécialement dans le domaine des sciences humaines (de la psychologie à la philosophie en passant par l’économie). Rapidement, cette tyrannie, au-delà des milieux académiques, a submergé toute la vie sociale. Dix ans plus tard, cette vague atteignit la France violemment. Le début du raz-de-marée. Et un tsunami ne fait jamais déborder un vase, il le brise… Très vite, on a vu les personnels administratifs et enseignants des universités modifier leurs comportements, spécialement en présence de l’autre sexe. Plus personne ne ferme désormais la porte de son bureau pour recevoir un étudiant, au sens… générique du terme. Comme si, chaque enseignant, chaque membre du personnel enseignant ou administratif devait être considéré comme un violeur potentiel!
Paradoxalement, la chasse aux tabous se révèle nocive pour la liberté de penser. Elle produit des êtres craintifs, ennemis du risque. Cette nouvelle génération «précautionneuse» souffre de pudibonderie.
Ne confondons pas systématiquement inégalité et injustice. Au risque de choquer, je rappelle qu’il existe des inégalités qui ne sont nullement identifiables à des injustices. Prenons l’exemple des salaires. Le fait qu’une rémunération pour un travail soit indexée sur le mérite ne représente pas toujours une injustice, sauf, bien évidemment pour ceux qui ne reconnaissent pas la valeur du mérite… Prenons, cette fois-ci, l’exemple de mes collègues de l’Éducation nationale. Est-ce que l’ancienneté doit prévaloir sur la qualité du travail pour tout avancement, comme aujourd’hui? Le résultat n’est pas brillant…
Au nom de l’égalité réelle, nous assistons à l’alliance spectaculaire entre la technocratie et le moralisme sous prétexte de faire le bonheur de tous malgré eux.
Avant d’être reprise par les marxistes, l’expression «politiquement correct» a été lancée par la Cour suprême des Etats-Unis dès 1793. Jean-Claude Michéa considère d’ailleurs que le politiquement correct est le «triomphe de la juridification des relations humaines» contre la common decency défendue par Orwell. De quoi cette «juridification» serait-elle le signe?
Le mot de «juridification» désigne une construction correspondant à la standardisation des relations humaines. Est-ce le signe d’un progrès dans la liberté? C’est plutôt, à mes yeux, un symptôme liberticide. Prenons un exemple d’où le ridicule n’est pas absent. Savez-vous qu’il faudrait éviter d’utiliser le mot «violer» dans l’expression «violer une loi» compte tenu de la résonance offensante que peut avoir le mot? Une tenue correcte est exigée du langage spécialement en matière de race, de culture et de religion. Le mot honni de «race» figure toujours dans la Constitution, malgré la logique de la loi Gayssot du 13 juillet 1990 tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe. Sur cette loi, il y aurait beaucoup à dire. Paul Ricœur, Pierre Vidal-Naquet, Robert Badinter et beaucoup d’autres en ont amorcé le commentaire critique. Les minorités se sont emparées du politiquement correct. Raymond Boudon avait raison. Il s’agit d’un instrument de conquête du pouvoir, non par des majorités conformistes, mais par des minorités actives bien organisées qui répandent leur conformisme propre. Souvent de tonalité religieuse. Face au séisme de l’affaire du licenciement d’une salariée portant un foulard islamique, Elisabeth Badinter a eu le courage et la force de défendre la direction de la crèche Baby-Loup, même si elle en a payé le prix. Cette crèche imposait une neutralité et le respect de la laïcité à son personnel.
Assisterions-nous, aujourd’hui, à la mort annoncée de l’euphémisation du monde, du règne des périphrases, des circonlocutions, à celles de toutes pratiques qui relèvent du contrôle social exercé par et sur le langage?
Venue de la gauche des campus, la critique du politiquement correct s’est retournée durant les années 1980. Bien avant Éric Zemmour en France, pour ne citer que lui, les milieux conservateurs aux États-Unis n’ont pas manqué de se moquer du langage tarabiscoté employé par souci, d’ailleurs illusoire, de préserver et de défendre les minorités. Ils ont montré qu’il s’agit d’une censure ou d’une auto-censure à peine déguisée.
Les années 1976-1978 marquent un tournant dans l’histoire de la philosophie, chez nous, en France. Les philosophes ont alors pris la posture du spectateur des événements et du «reporteur d’idées». Ils se sont déclarés «journalistes transcendantaux», pour reprendre l’expression de Maurice Clavel. Ils prétendaient s’élever au-dessus de la contingence du présent. J’ai déjà raconté comment j’ai vu Michel Foucault lui-même y céder un moment, fasciné par «la révolution du non-pouvoir» de l’ayatollah Khomeini… André Glucksmann poussa plus loin que les autres la logique de ce retrait. Dans Les Maîtres penseurs, il dénonce toute tentative de penser le monde afin de le transformer comme comportant une menace sournoise de totalitarisme, c’est-à-dire la ruine totale de la liberté. Vous n’avez peut-être pas en tête ses écrits. Je vous rappelle donc sa formule clé qui relève de la plus pure intimidation: «théoriser, c’est terroriser».
Résumons. Les philosophes n’auraient plus désormais qu’à faire écho aux événements sur le mode du jugement moral prononcé dans l’urgence. Vous n’aurez pas de mal à mettre un nom sur le plus célèbre de nos philosophes-chefs de guerre…
La philosophie dans les médias relèverait désormais du commentaire et de l’exhortation. Vous connaissez la petite musique: «Le monde va mal», «mais il irait peut-être plus mal encore si vous essayiez de le transformer». On nous a donc conseillé au nom de la philosophie de nous consoler et d’être heureux de notre petit bonheur d’Occidentaux. Le destin du politiquement correct nous montre qu’il s’agit plus profondément d’une rhétorique de dissuasion. Cette logique de démobilisation collective s’est traduite par un dénigrement perpétuel d’une certaine pensée française. Celle que paradoxalement, l’Amérique n’en finit pas de fêter sous l’appellation de French theory. Les Foucault, Derrida, Bourdieu, Lacan ou Barthes… Aujourd’hui dans nos universités, notamment dans les sciences humaines, on ne trouve plus guère que des sous-produits de recherche américains. Voyez les études sur le «genre» ou «gender studies»! Un bien bel exemple de politiquement correct…
Philippe Muray parlait de la «cage aux phobes» pour qualifier tous les interdits langagiers que le politiquement correct imposerait. Diriez-vous que le politiquement correct prospère encore ou finit par s’éroder sous le coup des critiques?
Ce discours de consolation ou d’exhortation tel qu’il a été pratiqué pour un temps avec succès n’avait de réel impact que par la crise qui grondait à l’horizon.
Aujourd’hui, par temps de mondialisation ou de globalisation, la doxa européenne cherche à protéger son niveau et son style de vie. Voyez les mouvements populistes dans les pays du Nord de l’Europe et en Allemagne même.
Une page se tourne. La violence du langage s’exerce sans plus se dissimuler. Elle ne fait plus vraiment rire. Si l’on tue encore aujourd’hui au nom de Dieu, sur les pavés de nos grandes villes, c’est en grande partie la faute du politiquement correct.
Mon ami André Comte-Sponville juge que l’avenir du politiquement correct, c’est la voie ouverte au populisme sous la forme la plus violente. Je le rejoins. Le temps de la consolation et de l’exhortation est révolu…
La force du politiquement correct tient à ce qu’il fait illusion. Il semble «s’éroder» alors même qu’il prospère. Porteur d’interdits, il se nourrit des dénonciations qui les visent. Un néo-puritanisme linguistique correspond à un moralisme radical. Il encaisse à ce jour sans difficulté les critiques dont il est la cible, mais il n’est pas exclu que l’exaspération qu’il suscite se transforme un jour en une franche colère qui signera sa défaite. Pensez à la victoire à la présidentielle de mai 2016 de Rodrigo Duterte aux Philippines ; il ferait passer Donald Trump pour le plus courtois des hommes (politiques).
Le modèle républicain traditionnel ne reconnaît pas l’existence de différentes communautés, mais seulement celle du peuple français. Le politiquement correct qui est l’arme de beaucoup de minorités sert-il le communautarisme et le multi-culturalisme?
Avec l’idée du modèle républicain, nous touchons à ce que j’appellerai le malentendu fondamental de la politique moderne en France. À la source de toutes les incompréhensions qui règnent entre le monde libéral anglo-saxon et nous-mêmes… On entend dire depuis plusieurs années que les valeurs de la République sont en danger, mais on ne dit pas exactement ce qu’elles sont. Elles seraient menacées par un parti dont on ne prononce pas le nom, mais qui est pourtant légal, et si j’en crois les sondages, le premier parti de France. Chacun s’accorde à chercher dans les discours du Front national, puisque c’est de lui qu’il s’agit, les «dérapages» dont il se rendrait responsable. C’est un mot-clé du politiquement correct. Un moyen d’intimidation qui laisse penser qu’il existerait une pensée unique, une voie droite par rapport à laquelle nous devrions tous être jugés. C’est prendre le risque d’un retournement violent.
Il est probablement possible de poser différemment la question sur le communautarisme, dans son fond idéologique. J’entends pas là que la pratique gestionnaire de la politique suscite, par réaction, dans un régime technocratique, une demande d’absolu que la politique ne peut ni ne veut satisfaire. Cette demande se trouve du coup canalisée, contre le système politique en vigueur, par tous ceux qui savent s’en saisir à leurs fins.
Dès lors que le pouvoir politique n’assume plus d’autre idéal que l’efficacité du fonctionnement de l’État (et de l’économie), les passions qui s’attachent chez tout être humain à «l’être ensemble» ne trouvent plus à s’épancher que dans le rassemblement en communautés. Et la haine alors s’écoule, porteuse de mort, de «communauté» à «communauté». Voilà pourquoi la démocratie que nous évoquons si volontiers se trouve réellement en danger.
Comment sortir de ce cercle? Peut-être en nous souvenant de ce qui se disait, sourdement, dans le mot de laïcité. Il ne s’agit pas d’un idéal philosophique, ni seulement d’un ensemble d’institutions et de lois qu’il s’agirait de «défendre». Elle aura d’abord été, la reconnaissance de la politique comme domaine d’idéaux et de valeurs librement assumés par des citoyens détenteurs à égalité de la souveraineté. Oui, dans une République, en régime démocratique, il y a non seulement nécessité vitale de séparer l’État et les religions, mais aussi de maintenir vivante l’idéalité des visées de la politique et le désir de renouveler sans cesse par un effort collectif de réflexion critique où chacun engage la part de soi qui appartient aux autres. Est-ce suffisant? Non. Car cette idéalité elle-même peut-être mise au service d’une fusion, d’une «communion», mortifère des citoyens avec le pouvoir d’État comme on l’a vu dans les régimes totalitaires (URSS, Allemagne nazie etc.). Il faut donc restituer tout son tranchant à la grande intuition qui nous vient de la Révolution française: il n’est, dans un tel régime nul autre principe valable de rassemblement des citoyens que celui de la «liberté». La liberté s’adressant par la bouche du pouvoir politique à tous les citoyens les vise comme individus. Elle prend donc appui sur l’infini des désirs de chacun, tout en l’invitant à n’en réaliser que la part qui peut se composer avec celle qu’y prennent nécessairement les autres. Passions et réflexion rationnelle se trouvent ainsi solidement couplées, l’une relançant perpétuellement l’autre ; et inversement. Ce principe permet de conjurer les deux risques majeurs et conjoints que court la démocratie si elle veut s’arracher à son sommeil technocratique: la fusion totalitaire dans le rassemblement autour d’idéaux politiques, prenant, sous forme d’absolu, la place de Dieu, et la sacralisation des hiérarchies sociales établies.
Le 17 septembre 2014, alors qu’il n’avait pas encore dévoilé les grandes lignes de son projet pour 2017, Alain Juppé défendait à l’Institut Diderot une position résolument anti-communautariste mettant en valeur l’idéal du «bien commun» comme mouvement dynamique de l’identité de la Nation dont nous avons reçu l’héritage. On discute depuis ardemment de l’idée d’«intégration» qu’il avançait: l’«identité heureuse». Cette idée, sous sa plume, se veut respectueuse des différences et particulièrement des différences religieuses.
Faudrait-il plutôt prôner celle d’ «assimilation»? Sans doute, si nous voulons surmonter les difficultés liées à l’usage dévoyé, par certains, du terme d’«intégration», faudrait-il forger un mot composé tel qu’«intégration/assimilation»?
De nombreux intellectuels médiatisés comme Michel Onfray ou Alain Finkielkraut sont accusés de faire le jeu du Front national, voire d’en être des «alliés objectifs». Est-il devenu impossible d’exercer de façon sereine la charge d’intellectuel dans le débat public?
C’est le risque de la médiatisation. Mon maître Georges Canguilhem y était tout à fait hostile. Aujourd’hui, réseaux sociaux aidant, on doit s’attendre à se trouver pris dans des batailles dont on peut regretter la hargne. Le débat, désormais, c’est la foire d’empoigne. Il s’agit de savoir qui va parler le plus fort. De là pourtant à remettre en usage la formule des «alliés objectifs» dont a abusé le Parti communiste en son temps… Il ne s’agit que d’une technique rhétorique destinée à disqualifier l’interlocuteur. Ce n’est pas une façon sereine de débattre, et très injuste à l’égard d’Alain Finkielkraut et même de Michel Onfray.
L’universitaire, aujourd’hui, est prêt à se soumettre à tous les conformismes, chacun rivalisant avec chacun pour être le premier à penser et agir comme tout le monde… On pense, ici encore, aux études sur le «genre», au phénomène des «gender studies»… Le problème, c’est leurs répercussions concrètes dans l’Éducation nationale, sur les élèves et les parents… Quant à l’emprise du système médiatique sur les intellectuels, elle va croissante…
A terme, le politiquement correct ne risque-t-il pas d’encourager les partis politiques les plus outranciers et in fine de libérer la violence du langage?
Si l’on parle de la violence du langage en politique, on ne peut aujourd’hui contourner le «cas» Trump. Face à lui, Madame Clinton apparaît comme l’incarnation même du politiquement correct. Et lui, comme celle de l’incorrection grossière. Mais, on voit que les questions politiques graves qui se posent aux Etats-Unis dépassent de loin les aspects rhétoriques de la campagne. La violence du langage peut se traduire dans les deux registres extrémistes opposés.
Les sociétés démocratiques, avides d’égalité, ont refusé à leurs citoyens le soutien d’une hiérarchie qui leur garantirait un lien stable avec leurs concitoyens. Les individus, livrés à eux-mêmes, isolés, ont perdu le sentiment chaleureux de la continuité entre générations. Alexis de Tocqueville avait vu juste lorsqu’il écrivait que «l’aristocratie avait fait de tous les citoyens une longue chaîne qui remontait du paysan au roi ; la démocratie brise la chaîne et met chaque anneau à part». La démocratie ramène ainsi chaque individu vers lui seul et «menace de le renfermer tout entier dans la solitude de son propre cœur». C’est l’équation même de l’individualisme démocratique. Cet individualisme a triomphé sur la base du démantèlement de la figure classique de l’ego. L’individu se trouve maintenant désingularisé. Il a perdu son histoire propre, ce qui faisait sa valeur à ses yeux. Chaque citoyen se révèle disposé à s’isoler de la masse de ses semblables, ce qui incite chacun à créer une petite société à son usage, abandonnant la grande société à elle-même. Voilà pourquoi les sociétés démocratiques suscitent le conformisme de citoyens soumis à la mécanique de l’individualisme de masse. Et cet individualisme-là se nourrit d’égoïsme – de compétition et d’indifférence. Il s’épanouit dans le narcissisme.
Avec l’ensemble des questions que pose le déploiement du politiquement correct, la pensée s’est installée dans un exercice réflexif périlleux qui décide du sens que nous devrions accorder à nos existences. Allons-nous adapter notre vie aux exigences d’autrui? Allons-nous demander à autrui de s’adapter à nos exigences propres? Nous nous trouvons à la croisée des chemins.
Voir également:
Immigration : l’incroyable aveu de François Hollande
FIGAROVOX/ANALYSE – L’un des chapitres du livre de Gérard Davet et Fabrice Lhomme Un président ça ne devrait pas dire ça… révèle ce que pense François Hollande de l’immigration, l’islam et l’identité. Sidérant.
Vincent Tremolet de Villers est rédacteur en chef des pages Débats du Figaro et du FigaroVox
«Quand on lit Finkielkraut, Zemmour, Houellebecq, qu’est-ce que ça charrie?Toujours la même chose, la chrétienté, l’histoire, l’identité face à un monde arabo-musulman qui vient… C’est ça qui fait que les gens basculent, ce n’est pas parce qu’ils ont perdu 3 % de pouvoir d’achat – qu’ils n’ont pas perdu d’ailleurs! – ou parce qu’ils sont chômeurs. Il y a des choses qui les taraudent, ils arrivent dans un train, ils voient des barbus, des gens qui lisent le Coran, des femmes voilées…» Ce n’est pas un extrait de La Cause du peuple (Perrin) de Patrick Buisson mais des propos du chef de l’État rapportés par Gérard Davet et Fabrice Lhomme dans leur livre d’entretiens «Un président ne devrait pas dire ça» (Stock). Curieusement, le président de la République y apparaît moins vigilant qu’à l’habitude lorsqu’il dénonce ceux qui «jouent sur les peurs» et «stigmatisent». A l’entendre «l’insécurité culturelle» n’est pas un sentiment. L’intégration? «Il y a à la fois des choses qui marchent très bien et l’accumulation de bombes potentielles liées à une immigration qui continue. Parce que ça continue.» Nadine Morano? «Je suis convaincu que, quand on interroge les Français, ils sont majoritairement sur sa position. (…) Ils pensent: “On est plutôt des Blancs, il y a plus de Blancs que d’autres.”» L’équipe de France de football? Elle est en proie à une «communautarisation, une segmentation, une ethnicisation». Le seuil de tolérance? «Je pense qu’il y a trop d’arrivées, d’immigration qui ne devrait pas être là.» Et de prendre l’exemple des professeurs devant les nouveaux immigrés. «C’est Sisyphe! On les fait parler français, et puis arrive un autre groupe, et il faut tout recommencer. Ça ne s’arrête jamais (…). Donc, il faut à un moment que ça s’arrête.» L’islam? «Qu’il y ait un problème avec l’islam, c’est vrai. Nul n’en doute.» Le voile? «Un asservissement.» Les migrants? «On ne peut pas continuer à avoir des migrants qui arrivent sans contrôle, dans le contexte en plus des attentats.» La sécession des territoires? «Comment peut-on éviter la partition? Car c’est quand même ça qui est en train de se produire: la partition.»
Vous chercherez désespérément dans ces 700 pages le lexique de l’indignation commune – France «moisie», idées «rances», discours «nauséabonds». L’éloge du «vivre ensemble» est fait sans conviction: «La France de demain sera ce qu’on en fera, c’est quand même mieux qu’il y ait plus de femmes dans la vie publique, c’est quand même mieux qu’il y ait plus de diversité dans la société, c’est quand même mieux qu’il y ait des idées d’égalité et de justice qui passent.» L’impression laissée par le chef de l’État est celle d’une vision aboutie du malaise culturel français, d’une sorte de Café du Commerce de l’identité malheureuse. Pourquoi François Hollande a-t-il choisi de parler en vérité? Sans doute parce que sa carrière est derrière lui: «Ce n’est que du plus, je n’ose pas dire que du bonheur, mais que du plus», confie-t-il dans ce livre avant de lâcher ce mot pour l’histoire: «Ma vie, elle a déjà été réussie.»
Les politiques, les intellectuels, les journalistes qui tiennent le même discours ont pourtant subi, sous son quinquennat, un véritable enseignement du mépris. Le gouvernement et la gauche moraleen ont fait leurs cibles favorites. Ces «réacs» seront heureux d’apprendre que le premier personnage de l’État partage leur constat. Ils doivent toutefois redoubler d’inquiétude. Dans le conte d’Andersen, c’est la foule qui réalise que le roi est nu, ici c’est le roi lui-même qui le proclame. Ce terrible aveu a au moins un mérite: mettre au jour l’extraordinaire schizophrénie qui caractérise une partie de nos élites politiques ou médiatiques. Portes fermées, tables dressées, ils s’en trouvent peu pour trouver illégitime l’inquiétude qui hante le pays. Devant les caméras, c’est tout autre chose. Il s’agit de montrer, illico, papiers antiracistes et signes extérieurs de vertus. Assumer le déni, voire le mensonge, sur ces thèmes est devenu un usage commun. «La pire des incapacités de notre système politique, c’est de nommer ce problème de l’immigration, de le poser dans un langage acceptable», disait Marcel Gauchet dans le mensuel Causeur.
Tout se passe comme si la fonction politique imposait un devoir de réserve devant la réalité. Ça fait partie du job. Alors on biaise, on contourne, on ment. Il n’y a pas de «zone de non-droit», «l’islam n’est pas le problème», «les migrants sont une chance». On songe à Alain Besançon évoquant la pratique soviétique de la sidération: «Intimider par le faux, un faux si énorme, si écrasant qu’il tire sa force sidérante de l’invraisemblable audace avec laquelle il est imposé.» Ce faux est le premier carburant des Trump du monde entier qui s’emparent sans vergogne (avant de la fausser à leur tour) de la réalité laissée à l’abandon. Une réalité criante, mais interdite.
Un président ça ne devrait pas dire ça… de Gérard Davet et Fabrice Lhomme (Stock) 662 pages, 24,5 euros.
The once alternative city by the bay has become a playground for tech billionaires, so its artists are fleeing to an unlikely new home: la-la-land
Once upon a time it seemed San Francisco artists visited Los Angeles only on condition they were tripping on LSD, or some other hallucinogen.
How else to survive the concrete landscape and endless traffic, the airheads and flakes, the tinsel and hustle and sheer vapidity of a metropolis which considered la-la-land a compliment?
So the beat poets and hippies and all the other bohemians would make fleeting forays south before returning to their foggy bay area sanctuary with tales of sun-frizzled vulgarians.
Then everything changed.
“San Francisco turned into this billionaire playground. Everything I identified with was being pushed out. The community that I loved was crumbling and disappearing,” said Andrew Schoultz, a painter. “I just didn’t want to be in that city anymore. So I moved to LA.”
Schoultz, 41, who does installations and public murals, moved in 2014 and was among a group of bay area migrants featured in the new site 7×7. “It’s been very amazing. It was a good decision. A lot of art curators, galleries, museums don’t do San Francisco anymore.”
A community of San Francisco transplants – musicians, writers, designers, comedians – appears to be burgeoning, injecting fresh talent into a city which thrums with new museums, galleries, events and artistic experimentation, giving it plausible claim as the US’s cultural capital.
“I never thought LA would feel like home but it does. It was really easy to move here knowing I had more artist friends here than there,” said Jason Quever, founder of the indie pop band Papercuts, who relocated last spring.
“The Papercuts were a San Francisco institution for years. When Jason moved to LA that’s when I really knew San Francisco was over,” said Van Pierszalowski, 31, lead singer of the group Waters. He moved two years ago. “I’ve not looked back a single time. As soon as I moved here my music career greatly benefited. I felt the effects of being close to the epicentre of the industry.”
So I moved to LA: a phrase repeated by so many bay area migrants it sounds like an epitaph for bohemian San Francisco. The descendants of Jack London, Armistead Maupin, the Grateful Dead and Maya Angelou are fleeing a city they say has become unaffordable, imperilling its artistic identity.
“I love San Francisco but couldn’t find a studio space. It was stressful and exhausting always looking. I moved south because this is where the art world is happening,” said Melissa Fleis, 36, a fashion designer. “San Francisco is changing. It’s not the San Francisco I knew.”
A tech boom has flooded the city with programmers, executives and start-up entrepreneurs who work at the likes of Twitter and Zendesk, or shuttle daily to Apple, Facebook, Google and other campuses in Silicon Valley, 40 miles south.
They earn so much they are driving rents to record levels – an average one bedroom apartment goes for $3,866, a two-bedroom for $4,683. With even white collar professionals struggling to keep up many artists can barely rent a sofa, let alone a studio or exhibition space. A 25-year-old made national news in March for paying $400 a month to live in a wooden box in a friend’s living room.
Quever, of the Papercuts, said San Francisco was not artistically dead. “The city is too gorgeous and cool to totally write off because of tech bros. There are still people there making really cool music.”
Even so, many artists have boxed up their possessions and made the six-hour drive south . “I just felt San Francisco lost sight of that community and that LA is where it was happening,” said Fleis.
It is a common refrain also among New Yorkers who have flocked to LA, especially its revitalised downtown and eastern neighbourhoods such as Echo Park, Highland Park and Silver Lake where galleries and performance venues pop up like toast.
“A ton of people I know from Brooklyn have moved out here or thought about it,” said Kristen Liu-Wong, an illustrator. Before New York she lived in San Francisco. “The tech world has kind of taken over which I’m not super happy about, since every time I go back it seems like all the old spots I grew up with are vanishing.” Living in LA, she added, had eroded some of the stereotypes.
It remains a film industry town in thrall to celebrity, beauty and the siren call of fame. The Kardashians are aristocrats, unemployed actors wait tables and would-be screenwriters hog tables in Starbucks. But the pampered, nihilistic wasteland of Brett Easton Ellis’s novel Less Than Zero it is not.
The artsy influx has fuelled a thriving cultural mix including Hopscotch, an experimental opera performed in cars, hangout spaces like Melody Lounge, Lace and The Barn, and the spanking new $140m Broad museum of modern and contemporary art. The Los Angeles County Museum of Art (Lacma) is preparing for an ambitious $600m makeover.
“It’s a far more inspiring place to be creatively,” said Pierszalowski, the musician. “A lot of that is the sheer number of people here. Not just music – film, TV, comedy.”
The image of sharks in suits exploiting artists belied a supportive community, he said. “No one really cares about the money part of it. They just want to play music. It’s more easy to live here as an artist so people have more time, more resources.” Pierszalowski is assembling a new band under the name Van Williams. “In San Francisco that would’ve been so hard. Here it’s so easy, I’ve got my dream band.”
LA is also siphoning the Bay Area’s LGBT community with the help of Otherwild, a studio and event space, and bars like Silver Platter, Akbar and Moonlight Rollerway.
“LA is a sanctuary for artists and specifically queer artists,” said Stephen Meeneghan, 36, an acupuncturist and naturopathic doctor who recently received, along with his artist and designer partner Ashley, an eviction order to vacate their San Francisco apartment. “We’ve been trying to fight it but really there’s no way to do that. We’d like to still live in a city surrounded by cultural creatives. And LA is the solution to that.”
The role reversal comes with an ironic twist. The tech gentrification refugees are themselves part of a wave that is displacing residents, many poor and Latino, from downtown and eastern LA. Activists in Boyle Heights have staged noisy protests against perceived interlopers.
“They had scarves covering their mouths and video cameras,” said Fleis, the designer, who encountered a protest last weekend outside the Museum as Retail Space (MaRS). “People were in awe. They had to shut the gates to the gallery.”
A tip for newcomers: don’t marvel at cheap LA rents, because they’re not. Rents have soared in recent years. They still lag San Francisco but average incomes lag even more, so on that basis LA is actually less affordable.
“Whenever anyone, from anywhere, moves into my city with a Camry and a dream, I can feel my cost of living increase,” Megan Koester, a comedian and writer, said via email. Even unglamorous San Fernando Valley has become pricey. “I tried to find an apartment there … and everything was out of my range. Do you know how humbling it is to be priced out of the fucking Valley?”
San Francisco-esque cafes and restaurants were mushrooming, lamented Koester. “The kinds of places where pour over coffee is $7 and every table has a succulent on it. I don’t know if this can be blamed on the transplants, or on the fact that not just San Francisco, but the entirety of Earth, is becoming uninhabitable to anyone who doesn’t make their living writing code all goddamned day.”
Some Bay Area techies have joined the migration but settled mostly in Venice and Playa Vista, the so-called Silicon Beach on LA’s westside, sparking gentrification battles there too.
Johnny Chin, the founder of a start-up security service, Bannerman, said he adored LA but he had reassuring news for bohemian settlers who fear techies are hot on their heels.
“My passion for LA is not shared by my peers. Even those friends who are fairly rich now don’t want to go to LA.” For many tech lords Tinseltown still had the stain of old, fusty Hollywood, he said. “There’s still this stigma.”
As Tech Giants Push For Diversity, Blacks And Latinos Are Fleeing Once-Diverse San Francisco
Salvador Rodriguez
IBTimes
04/09/15
Resident Mayra Alvarado uses a loudspeaker to demand the owner of her apartment building to appear, during a demonstration in the Mission District in San Francisco last August. Alvarado was joined by tenants and neighbors after she and more than 20 other residents were ordered to vacate their residences. Photo: Robert Galbraith/Reuters
San Francisco has long been known as a mecca for diversity and the acceptance of all people, but lately its population numbers tell a different story. While the city continues growing from the latest tech boom, African-Americans and Latinos continue getting displaced, driven out of their homes and, in many cases, out of the city.
While the city’s population has grown from 776,700 in 2000 to 817,500 in 2013, the black population has fallen from 60,500 to just 48,000 in that same time frame, and now, African-Americans account for less than 6 percent of San Francisco’s total population, the U.S. Census Bureau says.
Latinos, meanwhile, have seen similar losses in San Francisco’s Mission District, a historically Hispanic neighborhood that has recently become an attractive hub for young tech workers. In 2000, more than 30,000 Latinos lived there, making up 50 percent of the Mission’s population, but in 2013, that number fell to 21,893, or 38.5 percent of the neighborhood’s total population, said a study by the Mission Economic Development Agency and the Council of Community Housing Organizations.
It’s been a year since many tech companies in Silicon Valley released workforce transparency reports laying bare a sorry track record in minority hiring and announced plans to be more inclusive. But the Bay Area’s changing demographics are working against them. Local African-American and Hispanic residents are employed only in minuscule numbers by the tech industry, and increasingly finding themselves priced out and forced to leave.
“We don’t want to continue to allow the displacement of the culture, of the life and the vitality of the city and of the Bay Area itself,” said Robbie Clark, the regional housing rights campaign lead organizer at Causa Justa Just Cause, an organization that fights for equal rights for black and Latino communities in San Francisco.
2 Percent
At many top tech companies in the region, African-Americans make up less than 5 percent of the workforce, and in San Francisco, there are only about 1,000 blacks working in tech, accounting for 2 percent of its more than 47,000 total tech workers, the Census Bureau says. By comparison, Jefferson County, Alabama, and East Baton Rouge Parish, Louisiana, each employ more than 2,250 black tech workers, making up 18 percent and 20 percent of their tech workforce, respectively.
At the root of the challenge for tech companies is that there are fewer African-Americans and Latinos with degrees in tech fields than there are whites and Asian-Americans. In 2012, underrepresented minorities earned 18.9 percent of bachelor’s degrees in science and engineering, the National Science Foundation says.
Over the past year tech companies have at least paid lip service to the issue. Some, like Twitter, have teamed up with diversity organizations and colleges that serve minority groups to improve their recruitment of African-Americans and Latinos. Others, meanwhile, have committed millions of dollars toward this cause. Apple, for example, donated more than $50 million to groups focused on increasing the number of minorities in the tech talent pool.
Twitter serves as a lightning rod in that it received tax breaks to move into a gleaming headquarters in a lower-income neighborhood in San Francisco without creating commensurate housing. “They’re bringing talent from all over the country, if not the world, and those new residents are displacing the old residents who are already here,” said Gabriel Medina, policy manager at the Mission Economic Development Agency.
When it released its first diversity report last year, Twitter revealed a workforce that is just 2 percent black and 3 percent Hispanic. Since then, it has identified at least one obstacle to hiring more African-Americans: over-reliance on referrals from current (mostly white) employees. Companies “need to start building a workforce that’s more representative of the nation that their company is in,” said Janet Van Huysse, Twitter’s vice president of diversity and inclusion.
Black Exodus
The challenge of hiring local minorities has become more difficult. San Francisco’s black population peaked at 96,000 in 1970, and since then, African-Americans have been leaving in waves. Lately, it’s been their exclusion from the tech boom that’s led to their exodus, often referred to as “Black Flight.” Additionally, African-Americans have seen their institutions of support — such as churches and cultural centers — replaced because of the high costs required to operate in the city.
Tech companies “bring their people in, eat up the housing and in the midst of all of that, they just scatter African-Americans” said Frederick Jordan, president of the San Francisco African-American Chamber of Commerce, saying he feels like “this is a city that doesn’t care about black folks.”
One of the stalwarts in the efforts to diversify high-paid tech jobs is Intel, which first publicly posted its workforce diversity figures in 2004. Intel in January announced a clearly defined plan to achieve full minority representation at all levels of the company by 2020. As part of this plan, Intel announced it would spend $300 million to fund various initiatives to increase the number of minorities available in the talent pool as well as tie its leaders’ bonus pay to the inclusiveness of their hiring.
“We’re treating it as a part of our business, and that’s how we do business,” said Gail Dundas, an Intel spokeswoman. “We look at what’s the problem that we need to solve and then set out a plan of action to solve that.”
But in many ways, racial diversity is becoming a victim of the Bay Area’s economic success. As more tech workers come into San Francisco and put more demand on housing, the price of rent keeps skyrocketing. In the Mission, the median rental of a one-bedroom apartment was $3,250 last summer, up 71 percent from 2011, says Priceonomics, a data company. For many low-income families, San Francisco’s rent prices have simply become too expensive and can’t be covered by the jobs that are afforded to them.
Changing Neighborhoods
For Latinos, the displacement is focused around the Mission District, which has been steadily gentrifying since the early 1990s. Once a landing spot for immigrant families, the Mission continues to grow whiter and its streets keep filling up with bars, coffee shops and restaurants that cater to more affluent people. Latinos are expected to account for just one-third of the neighborhood’s population by 2020, says the study by the Mission Economic Development Agency and the Council of Community Housing Organizations.
Mauricio Simbeck, CEO of Milagros de Mexico, a grocery store in the Mission, said he now stocks natural, organic items like what you might find at a Whole Foods Market in order to cater to its new type of customers.“The charm of the murals and some of the architecture, the charm of the Mexican restaurants and food and then you add to that the new restaurants and new coffee shops and new bars — it has become a very attractive neighborhood for young people,” he said.
David Miree, social justice and policy analyst for the San Francisco Human Rights Commission, said the city has introduced many programs to enhance the quality of African-Americans’ lives in the city. One of those was an internship program that connects minority youth with tech companies and prepares them for the job market.
“We just try to do programs that are targeted to the African-American community to instill a sense of pride and instill a sense of respect for the community that is still in San Francisco, and in hopes of also attracting new members of the African-American community to San Francisco,” Miree said.
But despite companies’ recent vows to increase diversity, the tech industry largely hasn’t done much to change the way it goes about hiring employees, said Wayne Sutton, general partner at Buildup.vc, a pre-accelerator for startups based in San Francisco. Sutton will be hosting a tech inclusion conference in San Francisco later this year.
“Overall, a lot has not changed,” Sutton said. “Culture barriers between blacks, Latinos and whites and Asians still exist. There’s a lot of conversations happening around diversity, but there’s still not a lot of tangible, what-everybody-can-do solutions we’ve seen effectively work in place.”
Manny Fernandez, CEO and co-founder of San Francisco angel investment platform Dreamfunded, said the tech world does care about the city’s diversity and hiring more minorities, but it’s impossible to improve workforce diversity figures overnight.
“I believe the tech world cares and understands the concerns. It just takes time to make a change,” Fernandez said.
Unless the region’s tech companies become more inclusive with their hiring, there is nothing being done to stop San Francisco from becoming a homogenous city, many experts said.
“At the same time people were getting beaten in Selma, Roy Clay was the manager of computer research and development at Hewlett-Packard, so that’s the history of what California should be and that’s why folks have always tried to get here so that they could have those opportunities,” said John William Templeton, author of “Our Roots Run Deep: The Black Experience In California.” “We need to restore that history and keep it from being turned into this fantasy camp for rich folks.”
Voir encore:
Quantifying the Changing Face of San Francisco
Dan Kopf
Priceonomics
Articles like « Is San Francisco Losing Its Soul?” or “San Francisco’s Alarming Tech Bro Boom: What Is the Price of Change?” have become the norm for describing the city. As the refrain goes, the rising cost of living in San Francisco is forcing out the city’s teachers, artists, and diversity, replaced by engineers and the 1% drawn by the tech boom.
Cities’ demographics are always changing, but many believe San Francisco’s transformation is uniquely extreme and damaging. Combine a booming economy with little housing development, and the increasing desire of young professionals to live in cities is a potent recipe for drastic movements of people. It has led to a city that some of its residents find unrecognizable.
But how much of this is sky is falling hyperbole? Does the reality match the perception?
It’s impossible to quantify the cultural changes to the city. But it is possible—using Census data—to test how much San Francisco’s demographics have been altered by new arrivals.
From 2010 to 2014 – the most recent period from which detailed data is available – an annual average of about 60,000 people migrated to San Francisco and 60,000 migrated out. Since San Francisco has around 800,000 residents, that 60,000 represents about 7.5% of the population. The city’s population grew only slightly during that period.
The difference between the 60,000 coming and going is the main factor that changes the demographic character of the city. It is also impacted by people getting older, dying, having children, or becoming wealthier or poorer due to the changes around them. But in and out migration is the most important factor.
So what are the most notable facts about these 60,000 people?
The American Community Survey, an annual collection of data from a representative sample of Americans, asks individuals about whether they migrated in the past year, and where they came from. This data allows us to identify San Francisco’s comers and goers. (Though the small number of people who left for other countries are not included because they are not part of the survey.)
The basic trends are what any San Francisco resident might expect. The people moving in are more likely to have higher levels of formal education, and they tend to be younger, White and Asian. The people moving out are less likely to have completed college, and they tend be older, African American and Hispanic.
Increased demand to live in San Francisco, and a housing supply that has barely budged, means change at a striking scale.
Workers at Google’s offices near San Francisco
From Working Class to Ivory Tower
One of the most remarkable differences between the 60,000 moving in and the 60,000 moving out is just how many more of the new arrivals have completed some form of higher education.
San Francisco is the home of technological innovation. The city and the surrounding area are home to the headquarters of Apple, Facebook, Google, Twitter, Uber, and Tesla. Compared to the large manufacturers of the past, these high-growth tech companies have an unusual need for white-collar knowledge workers.
This demand is the most likely explanation for San Francisco’s net increase of nearly 7,000 people per year—among those at least 22-years-old—with a college or postgraduate degree. This is in contrast to a net out migration of about 3,000 people without a college degree.
The table below displays an annual estimate of the net migration of people 22 to 49 who migrated in and out of the city. We chose this age group because this is the life period when adults are most likely to migrate. The numbers below are based on samples, so they are not exact. Generally, the net migration numbers in this article are likely to be accurate within 1,000 people.
It is important to remember that 4,500 additional college graduates does not mean that no college graduates left the city. In fact, 17,200 college graduates left for cheaper pastures. But another 21,700 college grads replaced them, leading to a net change of 4,500.
The Great Migration
San Francisco has long been one of the United States’ most diverse cities. Since World War II, it has been a city with large Asian, Hispanic, White and Black populations. Yet the city is in danger of almost entirely losing one of those groups.
Perhaps no aspect of the annual migration in and out of San Francisco is as notable as the mass “exodus” of African Americans.
San Francisco was 13.4% African American in 1970, but its population as of 2016 is less than 6% Black. The population has steadily declined, and the trend seems likely to continue. From 2010-2014, there was annual net out migration of around 2,000 African Americans from the city. That represents a 4.6% decline of the population every year.
The story of San Francisco’s declining black population is characterized more by a lack of in migration than an unusual amount of out migration. Just about 1 in 10 African Americans who live in San Francisco leave the city every year. This is not much greater than for Whites or Hispanics. This out migration is in some ways positive, in part representing an ability to leave the city that was not possible in the days of stronger housing discrimination.
The issue is that unlike other groups, African Americans are not moving to the city. There are likely a variety of issues behind this lack of in migration. African Americans moving to the Bay Area may prefer local alternatives like Oakland that have larger African American communities, and San Francisco may not be as racially sensitive as locals like to think. In addition, the tech industry is notoriously lacking in diversity.
The Hispanic population is also declining, but not at quite the rate of the African American population. Both of these declines are particularly pronounced when we look at the key age group of 22- to 49-year-olds, the period when adults are most likely to migrate.
City of Men
San Francisco is a particularly male city. It is home to the Castro, a center of American gay male culture, and the city’s main growth industry, tech, is heavily male.
The city was already unusually male in 2010, and the gender ratio skews more each year. Tech is a growing portion of San Francisco’s economy, and men make up about 75% of the city’s computer and math workers. That 75% ratio has been stable for years and has contributed to a growing wage gap between men and women in the city.
The table below shows a net in migration of 2,400 men per year, a 0.6% increase, while the female population remains the same. So essentially all of the small population increase in San Francisco from 2010 to 2014 came from men.
And just as we saw before with the trend for race and ethnicity changes, this is more striking for younger adults. Men in their 20s, 30s, and 40s are pouring into the city, increasing their total by 1.7% each year, while the number of women in this age group is barely changing. If that 1.7% growth continues for the next ten years, that would mean a nearly 20% increase in the number of young men.
The Kids Are Coming
Like many cities, San Francisco is getting younger.
After years of aging – the city was still getting older in the 2000s – San Francisco is getting younger in the 2010s. This is, in part, a manifestation of what the writer Alan Ehrenhalt calls The Great Inversion. This refers to the movement of young professionals into cities that have become more appealing due to the disappearance of “factory and warehouse grime and noise”, which is pricing out the working class and lower income families.
From 2010 to 2014, there was net annual in migration of 7,500 people 35 or under, and net out migration of over 5,000 for people 36 or over.
You might consider this normal. Of course young people come into the city for work and older people move out to find an affordable house near good schools.
But these migration patterns have not always held. When we analyzed data to see the typical in and out flows from 2005-2007, we found that there were an equal number of older and younger people leaving the city at that time. This was before the city’s most recent tech boom, and the city’s population was getting slightly smaller.
In fact, we found all of the major migratory trends happened faster from 2010 to 2014 than from 2005 to 2007. The following chart shows the annual change in the proportion of San Francisco that was made up of the following four groups: ages 35 and under, men, college graduates, and African Americans. We use change in proportion to make the two eras – one of which had in migration and the other out migration – comparable.
Data: American Community Survey
Newcomers Have More Money
You may have noticed that we have not discussed incomes.
Many of the changes in San Francisco are related to the increasing costs of housing. Migrants have little access to rent control, and the median monthly rent for a one bedroom apartment in San Francisco is north of $3,000.
Yet looking into the incomes of migrants is complex because income is so correlated to age, gender and education level. Also, the people who left San Francisco likely went to cities that have lower wages, so it’s not quite an apples to apples comparison.
We decided the best way to look at the issue was to analyze the difference in the incomes of incoming and outgoing workers, and to see whether the difference was greater from 2010-2014 than it was from 2005-2007. The chart below shows our findings. We excluded people who had no income. These income estimates are likely accurate within about $2,000, and are not adjusted for inflation, so these results should primarily be interpreted by the change in the income difference between the two periods.
Data: American Community Survey
San Francisco is becoming a more expensive place to live, and the people who can afford to move in are increasingly wealthier than people who move out. The income gap between incoming and outcoming migrants jumped from around $1,000 in 2005-2007 (which is statistically negligible) to an estimate of $4,000 from 2010-2014.
***
Although a large portion of the city is still born and raised in San Francisco, migration patterns are changing the demographics of San Francisco.
Big changes are nothing new in San Francisco. It happened after World War II, during the immigrant wave of the 1960s and 70s, and as a result of the Dot-com boom of the 1990s.
But some residents feel that what is happening now is different. That the city is no longer accessible to all who love it, and it is becoming a place primarily for the wealthy.
The ethics of how to respond to these changes is an open question.
The flourishing economy that has attracted migrants has also been good for many of the people who have stayed. San Francisco is one of the best cities in the United States in terms of upward mobility.
One response that would alleviate the need for out migration and still allow for in migration is more housing. Subsidized housing, market-rate housing, big apartment buildings that obscure views or create wind tunnels: these all probably help the city to retain those who want to stay.
Because of the relatively fixed housing supply, San Francisco is a zero sum game; if someone new comes to the city, they essentially must replace someone who already lives in the city. The result is a city that is younger, more educated, richer, and losing diversity at an alarming rate.
Voir par ailleurs:
Philippines. Washington risque-t-il de perdre son plus vieil allié en Asie ?
Courrier international
21/10/2016
En visite à Pékin, le président philippin Rodrigo Duterte a annoncé sa “séparation” d’avec les États-Unis, remettant en cause un partenariat vieux de soixante-dix ans.
Un “revers”, voire un “désastre” pour les États-Unis : tels étaient les mots de la presse américaine après la visite à Pékin, le 20 octobre, du président philippin Rodrigo Duterte, qui a entériné le rapprochement de son pays avec la Chine. “Une réconciliation spectaculaire, commente The Wall Street Journal, qui était en préparation depuis l’arrivée au pouvoir de M. Duterte en juin.”
“La Chine a enregistré une victoire diplomatique aux dépens des États-Unis, écrit le quotidien des affaires. Le président philippin a mis de côté le contentieux entre Manille et Pékin au sujet de la mer de Chine méridionale au profit d’un renforcement des liens économiques.”
Quelques heures après sa rencontre avec le président chinois Xi Jinping jeudi, Rodrigo Duterte a annoncé sa “séparation” d’avec les États-Unis, “portant à de nouveaux sommets rhétoriques la prise de distance de Manille à l’égard d’un allié auquel il est lié par traité”.
Le président philippin a aussi répété une insulte proférée à l’endroit du chef de l’État américain Barack Obama, rapporte le journal, en l’appelant “fils de pute”.
Rapprochement économique
Pékin a offert à Manille plus de 9 milliards de dollars de prêts à faible taux, note The Wall Street Journal, citant des responsables philippins. Les deux pays boucleraient aussi des accords économiques d’une valeur de 13,5 milliards de dollars.
De son côté, Rodrigo Duterte a mis en veilleuse la décision, en juillet, d’une cour d’arbitrage internationale, qui avait rejeté les prétentions chinoises en mer de Chine méridionale. Une décision obtenue par son prédécesseur Benigno Aquino.
Selon une déclaration conjointe diffusée vendredi à Pékin sur le site de l’agence officielle Xinhua, la Chine et les Philippines sont convenues de tout mettre en œuvre pour “traiter pacifiquement les conflits qui les opposent en mer de Chine méridionale” et de définir “rapidement” un “code de conduite en mer de Chine méridionale”. Un “mécanisme bilatéral” de discussion de ces conflits doit être mis en place.
Un changement vertigineux d’orientation
“Les Philippines ont connu un changement vertigineux d’orientation de leur politique étrangère depuis que Rodrigo Duterte est devenu président”, résume le commentateur Max Boot dans Foreign Policy. Selon lui,
ce populiste vulgaire est en train de transformer la relation du pays avec les États-Unis d’une manière fondamentale et inquiétante.”
Comme le rappelle ce chercheur et éditorialiste conservateur, “les Philippines sont le plus vieil allié américain en Asie, et jusqu’à récemment l’un des plus proches. Les États-Unis ont exercé leur autorité sur le pays en tant que puissance coloniale de 1899 à 1942 et implanté leur culture dans l’archipel. […] En 1951, Washington et Manille ont signé un traité de défense mutuelle.”
Les Japonais dans l’expectative
Le président philippin doit être reçu du 25 au 27 octobre au Japon, autre allié majeur de Washington dans la région. Le ministre des Affaires étrangères nippon, Fumio Kishida, a affirmé à la presse qu’il “comptait sonder les intentions réelles du président philippin lors du dîner prévu la semaine prochaine”.
La visite devait se conclure par une rencontre avec l’empereur du Japon. Mais, “compte tenu des propos de M. Duterte, ainsi que de son attitude déplacée [il mâchait du chewing-gum devant Xi Jinping, ce qui a beaucoup choqué les internautes japonais], il n’est pas exclu que le ministère des Affaires étrangères annule la rencontre avec l’empereur”, relate la chaîne Fuji News Network.
Voir enfin:
Les dynamiques spatiales de la gentrification à Paris
Une carte de synthèse
Cybergeo
2010
1La notion de gentrification présente l’intérêt de mettre l’accent à la fois sur la dynamique des divisions sociales de l’espace et sur la complexité de leur agencement, entre changement social et changement urbain. Elle désigne une forme particulière d’embourgeoisement des quartiers populaires qui passe par la transformation de l’habitat, voire de l’espace public et des commerces. Analysée dès les années 1970 en Angleterre et en Amérique du Nord, cette notion a donné lieu à une abondante littérature internationale et commence à être étudiée en France (Bidou-Zachariasen, 2003 ; Fijalkow et Préteceille, 2006 ; Authier et Bidou-Zachariasen, 2008). Processus de conquête des quartiers populaires par les classes moyennes et supérieures, la gentrification peut être vue comme l’adaptation de l’espace urbain ancien à l’état actuel des rapports sociaux. Issu de facteurs structurels, ce processus n’en est pas moins conflictuel et suppose l’action volontaire d’acteurs variés (Clerval, 2008).
2En général, les chercheurs l’étudient à l’échelle locale du quartier (Smith, 1979 ; Beauregard, 1990 ; Vicario et Martínez Monje, 2003 ; Bernt et Holm, 2005) ou au niveau d’une ville dans son ensemble (Hamnett et Williams, 1980 ; Ley, 1986 ; Butler, Hamnett et Ramsden, 2008). Si la question des phases temporelles de la gentrification a été beaucoup discutée à partir du modèle de Timothy Pattison (1977), parfois même en comparant différents quartiers d’une même ville (Van Crieckingen et Decroly, 2003), il n’en va pas de même de ses dynamiques spatiales. Seul le cas de Londres apparaît suffisamment bien connu pour que certains travaux s’essaient à une synthèse de la progression de la gentrification dans le temps et dans l’espace de cette ville (Richard, 2001 ; Butler et Robson, 2003). Pour autant, cette synthèse ne donne pas lieu à une cartographie qui permettrait de visualiser les dynamiques spatiales de la gentrification à Londres depuis ses prémices.
3Le cas de la capitale française est beaucoup moins connu. Les transformations de l’espace social de Paris ont certes donné lieu à d’importants travaux au début du xxe siècle (Halbwachs, 1908) comme dans les années cinquante (Chombart de Lauwe, 1952), soixante (Coing, 1966) ou soixante-dix (Lojkine, 1972, Godard et al., 1973), en insistant en particulier sur le rôle des pouvoirs publics dans les processus d’embourgeoisement. Depuis la riche synthèse statistique de l’Atlas des Parisiens (Noin, 1984), peu de chercheurs ont poursuivi l’analyse de l’espace social parisien et franciliendans son ensemble (Préteceille, 2003 ; Rhein, 2007), et on connaît moins les dynamiques contemporaines de ces processus, notamment de ceux qui précèdent et dépassent les seules opérations publiques de revalorisation urbaine, comme la gentrification. Les quelques travaux qui lui ont été explicitement consacrés concernent un quartier en particulier comme le Marais (Carpenter et Lees, 1995), Belleville (Simon, 1994) ou la Goutte d’Or (Bacqué et Fijalkow, 2006).
4L’objet de cet article est de présenter une carte de synthèse (figure 6) de la progression de la gentrification à Paris depuis les années 1960. Cette carte est une interprétation d’analyses statistiques et d’enquêtes de terrain menées dans le cadre d’une thèse, qui confirment les travaux anglo-saxons analysant la gentrification comme un front pionnier (Smith, 1996 ; Atkinson et Bridge, 2005). Si ces travaux ont montré que la gentrification fonctionnait comme un processus de conquête sociale des quartiers populaires par les classes moyennes et supérieures, ils ne se sont pas appuyés sur une cartographie permettant de visualiser ses dynamiques spatiales. L’apport de cet article est de proposer cette cartographie pour Paris, élaborée à partir de sources variées et plus solides que la seule observation sur le terrain.
5Je présenterai tout d’abord la méthode que j’ai utilisée pour construire cette carte, puis je montrerai comment elle éclaire le processus de gentrification à Paris.
Une approche multiscalaire et rétrospective
6La construction de cette carte s’inscrit dans une approche globale de la gentrification qui s’est donné pour but de dégager à la fois les facteurs, les principaux acteurs et les conséquences sociales de ce processus. Pour permettre une analyse à la fois globale et détaillée de la gentrification, le choix a été fait de limiter le terrain d’étude à la seule ville de Paris : il ne s’agit pas de méconnaître la réalité de processus de gentrification en banlieue, mais de pouvoir retracer les prémices et les différentes phases du processus au centre de l’agglomération. La ville de Paris a été analysée dans son ensemble, à un niveau fin, à travers les données statistiques des trois derniers recensements généraux de la population (1982, 1990 et 1999). Cette analyse statistique a été complétée par des enquêtes de terrain menées entre 2004 et 2007 dans trois quartiers situés à des stades différents de gentrification : le faubourg Saint-Antoine (11e-12e), où le processus est en voie d’achèvement ; le faubourg du Temple (10e-11e), où il est en cours ; et Château Rouge (18e), où il commence (figure 1). La complémentarité des méthodes a permis une approche multiscalaire de la gentrification, en inscrivant la dynamique de chacun de ces quartiers dans le contexte plus large de l’ensemble de la ville, et ce depuis les années 1980. C’est à partir de cette démarche que l’on peut analyser spécifiquement les dynamiques spatiales de la gentrification à Paris, ce que l’étude d’un ou de plusieurs quartiers ne permet pas. En outre, le caractère rétrospectif des données rend possible une analyse temporelle du processus, enrichie par les témoignages des anciens habitants sur les prémices de la gentrification dans leur quartier : là encore, la complémentarité des méthodes permet de retracer l’histoire de la gentrification dans l’espace parisien. Néanmoins, comme celle-ci n’a pas commencé dans les années 1980, je me suis également appuyée sur les travaux de Daniel Noin et Yvan Chauviré dans l’Atlas des Parisiens (1984) pour y déceler les premières phases de la gentrification parisienne. Il s’agit là de sources hétérogènes et c’est pourquoi la carte de synthèse qui en est issue n’est pas une démonstration en soi mais une interprétation faisant la synthèse de ces différentes sources. L’objet de cet article est d’en présenter le mode de construction et les choix dont elle résulte.
Figure 1. Les trois terrains d’enquête (Clerval, 2008)
Les données statistiques utilisées
- 1 Îlots regroupés pour l’information statistique : regroupement d’îlots rassemblant en général 2 000 (…)
- 2 L’INSEE met à disposition des chercheurs les données des RGP à l’IRIS pour 1990 et 1999. L’Atelier (…)
7Cette carte de synthèse s’appuie donc d’abord sur un travail statistique et cartographique, mené au niveau de l’IRIS1 pour tout Paris. Les principales données que j’ai utilisées sont les catégories socioprofessionnelles (CS) détaillées de la population des ménages, les caractéristiques des logements et les nationalités de la population totale. Ces données sont issues des recensements généraux de la population de 1982, 1990 et 19992.
8Il n’est pas possible de reproduire ici l’ensemble des analyses statistiques et des cartes à partir desquelles a été construite la carte de synthèse finale. C’est pourquoi je présenterai ici la démarche générale, tout en développant le choix des données utilisées pour deux ensembles de cartes représentant la géographie des CS au niveau de l’IRIS (figures 4 et 5).
9Saisir les dynamiques de gentrification suppose d’analyser à la fois la géographie sociale et celle des logements. En ce qui concerne la première, j’ai choisi de travailler sur les CS plutôt que sur les revenus, pour deux raisons. D’une part, les CS détaillées permettent de saisir indirectement des positions de classe, en ne limitant pas l’information au seul capital économique comme le revenu, et donc inscrivent l’analyse dans le cadre général des rapports sociaux (Desrosières et Thévenot, 2002). D’autre part, la distribution des revenus est globalement corrélée à celle des CS et ces dernières peuvent être considérées comme un indicateur indirect des premiers (Coutrot, 2002). Ces CS peuvent être analysées dans différentes population de référence, le plus souvent dans la population active. Or, en utilisant les CS détaillées de la population active en 1990 et 1999, Edmond Préteceille (2007) doute de l’utilité de la notion de gentrification pour analyser les transformations sociales et urbaines de l’agglomération parisienne : en effet, à partir de cette population de référence, aucun IRIS parisien n’apparaît populaire en 1990 par rapport au reste de l’Île-de-France et il n’y aurait donc pas de gentrification proprement dite dans Paris entre 1990 et 1999. Pourtant, E. Préteceille suggère lui-même que le processus pourrait avoir commencé avant. Il apparaît donc nécessaire de remonter au moins jusqu’à 1982 pour le saisir. En outre, la population active présente l’inconvénient d’exclure de l’analyse sociale les retraités, qui représentent 18 % de la population totale de Paris en 1999. Or, la répartition sociale des retraités porte l’héritage des structures sociales passées et la part des catégories populaires (employés et ouvriers) est plus forte parmi eux que parmi la population active (figures 2 et 3).
- 3 Par défaut, la personne de référence est l’homme. Malheureusement, le recensement ne permet pas de (…)
10C’est pourquoi j’ai fait le choix de travailler sur la population des ménages plutôt que sur la population active afin d’intégrer les retraités dans l’analyse sociale, mais aussi de prendre en compte le poids respectif des différents ménages. En effet, la population des ménages permet de classer l’ensemble des individus d’un ménage selon la CS de la personne de référence3 et d’intégrer la part des enfants dans l’analyse de la structure sociale. Elle offre une donc une représentation plus proche de la population résidente que la population active.
Figure 2. Répartition sociale comparée des actifs et des retraités en 1999 à Paris
Figure 3. Répartition sociale comparée des actifs en 1982 et des retraités en 1999 à Paris
- 4 Ces groupes sont au nombre de six : « artisans, commerçants, chefs d’entreprise », « cadres et pro (…)
11À partir des CS détaillées de la population des ménages, il est possible de recomposer les principaux groupes socioprofessionnels4 en y intégrant les retraités, dont on connaît l’occupation antérieure. On peut ainsi dresser des cartes de la géographie sociale des classes moyennes supérieures que représente le groupe des cadres et professions intellectuelles supérieures (CPIS). Celles-ci regroupent des professions fortement qualifiées, libérales ou situées en position dominante dans la hiérarchie des salariés (cadres A de la fonction publique par exemple). Il s’agit donc d’un groupe socioprofessionnel caractérisé par un fort capital culturel et des revenus moyens à supérieurs. C’est parmi eux que se recrutent principalement les gentrifieurs, mais aussi une partie de la bourgeoisie des Beaux quartiers. Les cartes de la figure 4 permettent de saisir la progression des CPIS dans l’espace parisien entre 1982 et 1999, des Beaux quartiers de l’Ouest aux arrondissements traditionnellement populaires de l’Est.
Figure 4. La part des cadres et professions intellectuelles supérieures (actifs ou retraités) parmi la population des ménages des IRIS parisiens en 1982, 1990 et 1999
12De la même façon, on peut dresser des cartes de la géographie des classes populaires, en regroupant les employés et les ouvriers, dont les niveaux de qualification et de revenus sont assez proches et qui forment souvent des ménages ensemble, le groupe des employés étant principalement féminin (Chauvel, 2001 ; Rhein, 2007). Ces cartes permettent de saisir le recul des classes populaires entre 1982 et 1999, reléguées en périphérie de la ville (figure 5).
Figure 5. La part des ouvriers et des employés (actifs ou retraités) parmi la population des ménages des IRIS parisiens en 1982, 1990 et 1999.
13Ces cartes présentent une structure générale opposant le centre à la périphérie, et la progression des classes moyennes et supérieures apparaît comme un processus de diffusion à partir des Beaux quartiers de l’Ouest, entraînant un recul concomitant des classes populaires selon le même itinéraire. Pour autant, il s’agit d’un processus de diffusion-expansion (Brown, 1968) des quartiers qui se gentrifient plus que d’une diffusion par migration des populations des Beaux quartiers. En effet, la grande bourgeoisie reste établie dans l’Ouest parisien et a plutôt tendance à étendre ses territoires de prédilection vers la banlieue Ouest. Les ménages des classes moyennes et supérieures qui s’installent de plus en plus à l’Est viennent tout autant du centre de Paris, de banlieue que de province : à un certain niveau de revenu ou d’apport financier pour l’achat d’un logement, les logements disponibles se situent de plus en plus à l’Est et au Nord de Paris au fur et à mesure que les années passent. Il faut donc bien entendre par diffusion, celle de la gentrification elle-même, plus que des classes sociales aisées. Il n’en reste pas moins que cette diffusion part des Beaux quartiers, comme une sorte de métamorphisme qui transforme progressivement les quartiers les plus proches et les mieux situés par rapport au centre.
14Cette structure centre-périphérie est confirmée par les analyses multivariées et notamment les typologies construites à partir de classifications ascendantes hiérarchiques, que ce soit sur les CS détaillées de la population des ménages ou sur les caractéristiques des logements selon la CS de la personne de référence du ménage (Clerval, 2008). L’analyse des caractéristiques des logements permet de saisir indirectement la gentrification en cours à travers la transformation des logements, même si la réhabilitation en tant que telle n’est pas mentionnée dans le recensement : la réduction du nombre de petits logements, des logements sans confort ou encore l’importance des ménages CPIS parmi les grands logements des quartiers populaires sont autant d’indices de la gentrification. Ces transformations du parc de logements accompagnent la progression des CPIS parmi la population des ménages de l’Est parisien.
15La progression du processus de proche en proche, du centre formé par le noyau bourgeois des Beaux quartiers à la périphérie du Nord-Est parisien, va dans le sens de l’interprétation de la gentrification comme un front pionnier (Smith, 1996). La diffusion de la gentrification dans les communes de banlieue proche, reliées au centre par le réseau de métro, depuis la fin des années 1990 (Collet, 2008) vient confirmer le modèle général centre-périphérie qui préside aux dynamiques de gentrification dans l’agglomération parisienne. Ce front pionnier n’est toutefois pas linéaire : les cartes des figures 4 et 5 permettent de saisir des avant-postes, par exemple autour du parc des Buttes Chaumont (19e), au nord-est de Paris, et des processus de contournement, notamment dans le centre de la rive droite, autour du faubourg Saint-Denis. Je reviendrai plus loin sur ces avant-postes. En ce qui concerne les quartiers contournés (dans un premier temps) par les dynamiques de gentrification, l’analyse de la géographie des nationalités de la population totale permet de montrer qu’il s’agit des quartiers dans lesquels la part de la population étrangère non communautaire est la plus forte. Ces quartiers se caractérisent également par un parc de logements très dégradés, moins propice à la gentrification que d’autres quartiers à l’habitat de meilleure qualité.
16L’analyse statistique à partir des données des recensements de 1982, 1990 et 1999 permet de saisir l’essentiel des dynamiques de gentrification en montrant qu’il s’agit d’un processus de diffusion, avec néanmoins des avant-postes et des logiques de contournement des quartiers les plus dégradés, par ailleurs investis par les populations étrangères venues des pays pauvres.
La comparaison avec l’Atlas des Parisiens
17Afin de bénéficier d’un plus grand recul historique, je me suis appuyée sur les travaux de D. Noin et Y. Chauviré (1984) à partir des recensements de 1962, 1968 et 1975. Ils utilisent les CS des actifs en 9 postes de l’ancienne nomenclature, au niveau des 80 quartiers parisiens. Les cartes qui en résultent ne peuvent donc pas être comparées terme à terme à celles que j’ai construites. Néanmoins, les typologies des quartiers en fonction de leur profil social, établies en 1962 et 1975, dressent une géographie sociale de Paris qui permet de deviner, en creux, les prémices de la gentrification, en particulier sur la rive gauche. Les auteurs saisissent bien l’embourgeoisement généralisé de cet espace à cette époque. A posteriori, on peut supposer qu’il conjugue des processus variés : d’une part, l’embourgeoisement d’espaces socialement mixtes et intermédiaires situés à proximité immédiate de quartiers bourgeois (le 5e et le 15e notamment), d’autre part la gentrification d’espaces populaires (le 13e et le quartier de Plaisance dans le 14e). On peut d’ailleurs penser que le premier processus correspond à la phase d’achèvement de la gentrification de quartiers jadis ouvriers comme à Javel (15e) ou Saint-Victor (5e), où il a commencé avec les remaniements haussmanniens du xixe siècle. Ces cartes permettent également de montrer que non seulement la rive droite n’est pas encore concernée par la gentrification en 1975 mais qu’au contraire, les quartiers populaires s’y renforcent dans le centre, probablement avec l’arrivée importante d’immigrants dans les années 1960.
18C’est donc à partir de ces cartes que j’ai dessiné l’avancée du front de gentrification dans les années 1960-1970.
Les enquêtes de terrain
19Enfin, pour compléter les analyses statistiques dont les données les plus récentes datent de 1999, je me suis appuyée sur les enquêtes de terrain menées dans les trois quartiers de la rive droite cités plus haut. Ces enquêtes ont conjugué trois méthodes différentes :
-
l’observation du quartier à travers le temps, avec une attention particulière pour l’habitat, les commerces et l’ambiance de la rue et des espaces publics, ainsi qu’aux représentations du quartier ;
-
- 5 En tout, j’ai réalisé 80 entretiens, répartis de façon à peu près équivalente dans les trois quart (…)
les entretiens semi-directifs5 intégrant des récits de vie avec les habitants de diverses classes sociales, anciennement ou récemment installés dans le quartier, mais également avec des acteurs privés (patron de café, agence immobilière, promoteur) et des acteurs publics (élus, chargés de missions de la Mairie) et associatifs (centres sociaux en particulier) ;
20À partir de l’observation et des témoignages recueillis auprès des habitants, j’ai pu saisir la progression du processus dans ces quartiers, mais aussi cerner les logiques de contournement qui la caractérisent dans les quartiers immigrés. Que ce soient les Maghrébins à la Goutte d’Or, les Africains à Château Rouge, les Turcs et les Pakistanais dans le faubourg Saint-Denis ou les Chinois à Belleville, les populations immigrées témoignent d’une capacité d’appropriation de l’espace, en particulier par les commerces, qui leur confère une grande visibilité dans ces quartiers. Cette forte implantation des immigrés dans l’habitat, les commerces et l’espace public d’un quartier forme un frein à la gentrification.
21Si les enquêtes de terrain représentent la source la plus partielle puisqu’elle ne permettent pas une vue générale aussi précise que les travaux statistiques, ce sont principalement l’observation sur le terrain et les témoignages des habitants qui permettent de déterminer quand la gentrification devient tangible dans un quartier. Il existe en effet un décalage entre l’arrivée des premiers gentrifieurs et la gentrification d’un quartier entier : le 5e arrondissement apparaît gagné par le front de gentrification dans les années 1960-1970 mais on peut en dater les prémices de l’important remaniement haussmannien des quartiers Saint-Victor et Sorbonne ; de la même façon, le faubourg Saint-Antoine n’est véritablement transformé par la gentrification que dans les années 1990, mais les premiers gentrifieurs s’y installent dès la fin des années 1970 (Bidou, 1984). La visibilité de la gentrification passe par la réhabilitation générale de l’habitat, la transformation des commerces, le fait qu’un quartier soit à la mode et attire des populations venues du reste de la ville, au moins dans les premiers temps. C’est à ce moment là qu’on peut considérer que le front pionnier de la gentrification a gagné tel ou tel quartier, même si les premiers gentrifieurs sont arrivés dix ou vingt ans auparavant. Enfin, c’est à partir des enquêtes et de la pratique régulière de l’espace parisien que j’ai pu tracer approximativement le front de gentrification dans les années 2000.
La construction de la carte
22Du point de vue du mode de figuration choisi, le dégradé met en valeur le caractère dynamique du processus : le front pionnier est figuré en bleu comme les Beaux quartiers puisqu’il s’agit d’un processus de conquête des quartiers populaires par les classes moyennes et supérieures. Néanmoins, la couleur s’estompe avec le temps pour rappeler que le profil social des gentrifieurs s’éloigne nettement de la bourgeoisie des Beaux quartiers. Comme la carte est statique, elle ne permet pas de figurer les vagues successives d’embourgeoisement qui se succèdent dans un même quartier : les ménages des classes moyennes qui forment les premiers gentrifieurs dans un quartier populaire sont progressivement remplacés par des ménages de plus en plus aisés. C’est ainsi que le profil social des Beaux quartiers a aujourd’hui gagné le 5e arrondissement et une partie du 9e, du 1er et du 15e. La gentrification est en effet un processus cumulatif dont la dynamique ne s’arrête pas même si elle peut avoir des rythmes différents selon les quartiers ou selon les périodes. D’une manière générale, le rythme de la gentrification apparaît plus lent à Paris qu’à Londres ou à New York, en raison du soutien tardif des politiques publiques à ces dynamiques (Clerval, 2008).
23Les aplats de couleur permettent de visualiser les pôles entre lesquels se déploie le font pionnier de la gentrification :
-
Le noyau historique des Beaux quartiers (en bleu) forme un pôle émetteur, même si ce ne sont pas leurs habitants qui vont s’installer ailleurs, mais plutôt des ménages des classes moyennes et supérieures qui s’installent à proximité, puis plus loin.
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Les plus fortes concentrations actuelles de populations étrangères (en particulier, non communautaires), représentées en rouge, forment des pôles de résistance où la gentrification est plus lente qu’ailleurs, et autour desquels le front de gentrification effectue des contournements.
-
La couronne périphérique de logements sociaux (en jaune), qui parfois s’étend au cœur des arrondissements périphériques, correspond aux limites posées à la gentrification dans la ville de Paris, tant que le logement social n’est pas privatisé. Cela n’empêche pas que cette limite soit franchie en proche banlieue, par le biais des lignes de métro.
24Enfin, chaque ligne de front est précédée d’avant-postes, qui guident les dynamiques de gentrification, en particulier vers le Nord-Est parisien. Se voulant une carte de synthèse, le tracé des figurés est volontairement simplifié afin de mettre en valeur la forme générale de front pionnier de la gentrification.
Les dynamiques spatiales de la gentrification à Paris : un processus de diffusion à partir des Beaux quartiers
Figure 6. La progression du front de gentrification à Paris depuis les années 1960
25La carte qui résulte de ce travail (figure 6) permet donc de situer les différentes phases de gentrification dans l’espace parisien depuis les années 1960. Elle offre une représentation synthétique des dynamiques spatiales de la gentrification à Paris, en l’interprétant comme un processus de diffusion spatiale. Cette carte permet donc d’illustrer la forme spatiale que prend ce processus de conquête sociale et urbaine mis en évidence par la littérature anglo-américaine.
26À Paris, la gentrification apparaît d’abord comme une extension des Beaux quartiers dans les années 1960-1970, principalement sur la rive gauche. Dans l’habitat, cela se traduit par des modalités diverses : démolition et construction neuve dans le 15e arrondissement, à initiative privée ou publique (opérations Beaugrenelle-Front de Seine et Maine-Montparnasse) ; réinvestissement de l’habitat haussmannien dans les 1er, 9e et 14e ; réhabilitation de l’habitat ancien populaire dans les 5e et 6e (en particulier autour des rues Mouffetard et Saint-André-des-Arts) mais aussi dans les précédents arrondissements.
27Dans les années 1980, la gentrification s’étend et devient visible sur le reste de la rive gauche (13e et 14e), notamment à la suite d’autres opérations de rénovation ; elle gagne nettement la rive droite, dans les arrondissements centraux (1er et 4e) après la rénovation des Halles et la réhabilitation du Marais, et dans le 9e et le nord-ouest du 10e arrondissement en suivant l’axe haussmannien de la rue La Fayette. C’est aussi à cette époque que la périphérie du 12e, au sud-est de la place de la Nation, se transforme par le réinvestissement de l’habitat haussmannien et la construction neuve, à proximité du Bois de Vincennes. La gentrification du 12e arrondissement apparaît comme une relative exception à la logique de diffusion centre-périphérie puisqu’elle apparaît comme un foyer de diffusion sans continuité immédiate avec le reste du front. Cela s’explique à la fois par la qualité de l’habitat (importance de l’habitat haussmannien) et par la proximité du Bois de Vincennes et des communes de banlieue relativement aisées qui le bordent. La gentrification se poursuit dans cet arrondissement avec les opérations de rénovation de l’îlot Chalon dans les années 1980, puis de la ZAC Bercy dans les années 1990.
28La décennie 1990 correspond à l’achèvement de la gentrification sur la rive gauche, notamment dans les derniers interstices d’habitat ancien privé du 13e arrondissement comme sur la Butte-aux-Cailles, dont l’espace public est amélioré et embelli en devenant un « quartier tranquille » sous le mandat de Jean Tiberi. Depuis cette époque, la gentrification se concentre sur la rive droite et procède principalement par la réhabilitation du bâti. Dans les années 1990, la gentrification s’étend le long d’un axe transversal allant des Batignolles (17e) à Bercy (12e), en passant par les arrondissements centraux et péricentraux de rive droite, le Sentier et le quartier des portes Saint-Denis et Saint-Martin (à l’intersection des 2e, 3e et 10e) restant encore populaires parce qu’immigrés et industrieux. Dans les 10e et 11e arrondissements, le front de gentrification est encore en retrait au niveau du faubourg du Temple, lui-même investi par les populations immigrées.
- 7 Littéralement, « gentrification par la construction neuve ».
29Dans les années 2000, la gentrification progresse toujours selon le même axe, gagnant largement les trois arrondissements périphériques du quart nord-est (18e, 19e et 20e). Si elle dépasse le faubourg du Temple et Belleville à l’est, et atteint Château Rouge au nord, elle est encore balbutiante dans les quartiers de la Chapelle (18e), la Villette et Pont-de-Flandre (19e), où la population étrangère est importante. Deux autres secteurs situés en arrière du front de gentrification basculent durant cette décennie : le Sentier et le quartier des portes Saint-Denis et Saint-Martin, autant sous la pression immobilière qu’avec l’aide de l’OPAH menée dans ce quartier entre 2000 et 2003 ; et le secteur Seine-Sud-Est avec l’achèvement de la ZAC Bercy en 2005 et l’avancée de la ZAC Paris Rive Gauche. On peut voir là l’effet de la transformation de ces anciens quartiers d’entrepôts à proximité des gares de Lyon et d’Austerlitz en de nouveaux pôles d’activités tertiaires, qui rapprochent ces opérations de la new-build gentrification7, même si des logements sociaux y sont prévus.
30Si la diffusion spatiale représente la modalité principale d’avancée du front pionnier de gentrification, elle a aussi ses avant-postes. Ce sont des espaces remarquables comme la Butte Montmartre (18e) ou les rares micro-quartiers pavillonnaires de l’Est parisien (la Mouzaïa à côté des Buttes-Chaumont, 19e, ou la Campagne à Paris près de la porte de Bagnolet, 20e), mais aussi des espaces verts – rares dans ces arrondissements du nord et de l’est – comme les Buttes-Chaumont (19e), le cimetière du Père-Lachaise (20e) ou le parc de la Villette (19e), et enfin les canaux (canal Saint-Martin, 10e, bassin de la Villette et canal de l’Ourcq, 19e). Tous ces espaces ont en commun de se distinguer fortement de la densité urbaine qui caractérise Paris et d’offrir un accès à la verdure, à l’eau ou à une vue dégagée. On saisit là l’importance du rôle des espaces verts dans la gentrification, et donc des politiques qui les favorisent. Seule la présence prépondérante des logements sociaux autour du parc de Belleville et sa situation en plein cœur d’un quartier immigré semble empêcher celui-ci de servir de pôle de fixation à la gentrification. À une échelle plus fine, d’autres espaces remarquables plus petits peuvent servir de tête de pont à la gentrification dans un quartier, comme les cours et les passages, partiellement ou complètement fermés et réhabilités.
31La progression de la gentrification n’est donc pas toujours continue. Elle opère parfois des contournements, en particulier des espaces marqués par une forte concentration de populations étrangères, comme une armée évitant un môle de résistance pour le prendre à revers. À cet égard, la progression de la gentrification en rive droite n’est pas sans rappeler la reconquête du Paris communard par l’armée versaillaise en 1871. Et comme elle, à l’échelle micro-locale, la gentrification gagne une rue ou deux, tandis que les « barricades » des rues voisines tiennent encore : la gentrification est à la fois diffuse, à travers les ménages qui acquièrent et réhabilitent un logement dans un quartier, comme autant de points distincts sur une carte, et concentrée, puisque ces points ont tendance à s’agglomérer autour d’une rue dont les commerces changent, à proximité d’une station de métro, dans le prolongement d’un espace remarquable. Plus la gentrification est avancée et se traduit par la réhabilitation des immeubles et la transformation des commerces, plus l’agglomération de ménages gentrifieurs est importante et se diffuse au-delà du noyau initial, servant de point d’appui aux plus audacieux pour aller s’installer plus loin, au rythme de l’augmentation des prix immobiliers.
Conclusion
32Cette carte a l’avantage de présenter une vision synthétique de la progression de la gentrification à Paris qui permet d’embrasser d’un seul regard son étendue spatiale et temporelle. Elle permet à la fois de ne pas limiter le processus aux quelques quartiers médiatisés de l’Est parisien comme la Bastille (11e) ou le quartier Sainte-Marthe (10e), et de saisir la complexité de ses dynamiques spatiales quand il entre en contact avec les centralités immigrées (Toubon et Messamah, 1990) que sont le faubourg Saint-Denis (10e), Belleville (19e-20e) ou la Goutte d’Or (18e).
33Fondée sur des analyses statistiques menées sur des données variées à un niveau fin et des enquêtes de terrain dans trois quartiers situés à des stades différents du processus, cette carte de synthèse restitue une interprétation de la gentrification comme un processus de diffusion, correspondant à la logique de front pionnier déjà mise en évidence ailleurs (Smith, 1996 ; Atkinson et Bridge, 2005).
34Elle est une invitation à dresser d’autres cartes du même type sur les villes qui connaissent un processus de gentrification, en particulier celles qui ont déjà été bien étudiées comme Londres, New York, Bruxelles ou Montréal. Pour ce qui est de Paris, la carte elle-même suggère une poursuite du processus au-delà du périphérique et de sa couronne de logements sociaux. Elle invite donc à poursuivre ce travail au niveau de l’agglomération entière pour saisir les spécificités de la gentrification et de ses dynamiques spatiales dans les espaces périphériques.
Bibliographie
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Notes
1 Îlots regroupés pour l’information statistique : regroupement d’îlots rassemblant en général 2 000 habitants, qui constitue le niveau le plus fin de diffusion des données du recensement depuis 1999.
2 L’INSEE met à disposition des chercheurs les données des RGP à l’IRIS pour 1990 et 1999. L’Atelier parisien d’urbanisme (APUR) m’a permis de disposer des données du RGP de 1982 à l’IRIS.
3 Par défaut, la personne de référence est l’homme. Malheureusement, le recensement ne permet pas de classer la population des ménages en fonction de la CS des deux adultes du ménage (quand il y en a deux). Ce croisement n’est possible que sur les seuls ménages, sans tenir compte de leur poids respectif, en fonction du nombre d’enfants notamment.
4 Ces groupes sont au nombre de six : « artisans, commerçants, chefs d’entreprise », « cadres et professions intellectuelles supérieures », « professions intermédiaires », « employés » et « ouvriers ».
5 En tout, j’ai réalisé 80 entretiens, répartis de façon à peu près équivalente dans les trois quartiers étudiés.
6 Une centaine de questionnaires ont été envoyés en ciblant principalement les gentrifieurs potentiels, avec un taux de retour de 30 %.
7 Littéralement, « gentrification par la construction neuve ».
Table des illustrations
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| Titre | Figure 2. Répartition sociale comparée des actifs et des retraités en 1999 à Paris |
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Selon nos informations, les naturalisations progressent à un rythme sans rapport avec celui constaté ces dernières années. Depuis début 2016, les naturalisations par décret ont déjà augmenté de 18 %, avec 40 198 bénéficiaires. Entre 2013 et 2015, elles avaient progressé de 17 % et le total des naturalisations d’environ 16 %, alors qu’il avait été divisé par deux entre 2010 et 2012. Le Quai d’Orsay reçoit par ailleurs, actuellement, environ 1 000 dossiers par semaine à traiter de la place Beauvau. Le ministère des Affaires étrangères intervient dans ce processus parce qu’il s’occupe de l’état-civil des Français et qu’une majorité des étrangers qui demandent à être naturalisés sont nés à l’étranger. Qui sont les nouveaux Français ? Sans surprise, Eurostat observe qu’ils viennent très majoritairement d’un pays extra-européen. C’est le cas pour 78 % d’entre eux. Les statistiques fournies par l’organisme européen indiquent également que les pays du Maghreb (Maroc, Algérie, Tunisie) arrivent en tête devant la Turquie, le Sénégal et le Portugal. Tous ces dossiers sont donc reçus par la sous-direction de l’accès à la nationalité française du ministère de l’Intérieur, qui les « approuve » (ou non) et les adresse au service central de l’état civil du MAE pour « réalisation » de la partie état-civil. Fait rarissime, ce service a déjà un stock de 10 000 dossiers en attente, acceptés par le ministère de l’Intérieur. Causeur
Les «élites» françaises, sous l’inspiration et la domination intellectuelle de François Mitterrand, on voulu faire jouer au Front National depuis 30 ans, le rôle, non simplement du diable en politique, mais de l’Apocalypse. Le Front National représentait l’imminence et le danger de la fin des Temps. L’épée de Damoclès que se devait de neutraliser toute politique «républicaine». Cet imaginaire de la fin, incarné dans l’anti-frontisme, arrive lui-même à sa fin. Pourquoi? Parce qu’il est devenu impossible de masquer aux Français que la fin est désormais derrière nous. La fin est consommée, la France en pleine décomposition, et la république agonisante, d’avoir voulu devenir trop bonne fille de l’Empire multiculturel européen. Or tout le monde comprend bien qu’il n’a nullement été besoin du Front national pour cela. Plus rien ou presque n’est à sauver, et c’est pourquoi le Front national fait de moins en moins peur, même si, pour cette fois encore, la manœuvre du «front républicain», orchestrée par Manuel Valls, a été efficace sur les électeurs socialistes. Les Français ont compris que la fin qu’on faisait incarner au Front national ayant déjà eu lieu, il avait joué, comme rôle dans le dispositif du mensonge généralisé, celui du bouc émissaire, vers lequel on détourne la violence sociale, afin qu’elle ne détruise pas tout sur son passage. Remarquons que le Front national s’était volontiers prêté à ce dispositif aussi longtemps que cela lui profitait, c’est-à-dire jusqu’à aujourd’hui. Le parti anti-système a besoin du système dans un premier temps pour se légitimer. Nous approchons du point où la fonction de bouc émissaire, théorisée par René Girard va être entièrement dévoilée et où la violence ne pourra plus se déchaîner vers une victime extérieure. Il faut bien mesurer le danger social d’une telle situation, et la haute probabilité de renversement qu’elle secrète: le moment approche pour ceux qui ont désigné la victime émissaire à la vindicte du peuple, de voir refluer sur eux, avec la vitesse et la violence d’un tsunami politique, la frustration sociale qu’ils avaient cherché à détourner. Les élections régionales sont sans doute un des derniers avertissements en ce sens. Les élites devraient anticiper la colère d’un peuple qui se découvre de plus en plus floué, et admettre qu’elles ont produit le système de la victime émissaire, afin de détourner la violence et la critique à l’égard de leur propre action. Pour cela, elles devraient cesser d’ostraciser le Front national, et accepter pleinement le débat avec lui, en le réintégrant sans réserve dans la vie politique républicaine française. Y-a-t-il une solution pour échapper à une telle issue? Avouons que cette responsabilité est celle des élites en place, ayant entonné depuis 30 ans le même refrain. A supposer cependant que nous voulions les sauver, nous pourrions leur donner le conseil suivant: leur seule possibilité de survivre serait d’anticiper la violence refluant sur elles en faisant le sacrifice de leur innocence. Elles devraient anticiper la colère d’un peuple qui se découvre de plus en plus floué, et admettre qu’elles ont produit le système de la victime émissaire, afin de détourner la violence et la critique à l’égard de leur propre action. Pour cela, elles devraient cesser d’ostraciser le Front national, et accepter pleinement le débat avec lui, en le réintégrant sans réserve dans la vie politique républicaine française. Pour cela, elles devraient admettre de déconstruire la gigantesque hallucination collective produite autour du Front national, hallucination revenant aujourd’hui sous la forme inversée du Sauveur. Ce faisant, elles auraient tort de se priver au passage de souligner la participation du Front national au dispositif, ce dernier s’étant prêté de bonne grâce, sous la houlette du Père, à l’incarnation de la victime émissaire. Il faut bien avouer que nos élites du PS comme de Les Républicains ne prennent pas ce chemin, démontrant soit qu’elles n’ont strictement rien compris à ce qui se passe dans ce pays depuis 30 ans, soit qu’elles l’ont au contraire trop bien compris, et ne peuvent plus en assumer le dévoilement, soit qu’elles espèrent encore prospérer ainsi. Il n’est pas sûr non plus que le Front national soit prêt à reconnaître sa participation au dispositif. Il y aurait intérêt pourtant pour pouvoir accéder un jour à la magistrature suprême. Car si un tel aveu pourrait lui faire perdre d’un côté son «aura» anti-système, elle pourrait lui permettre de l’autre, une alliance indispensable pour dépasser au deuxième tour des présidentielles le fameux «plafond de verre». Il semble au contraire après ces régionales que tout changera pour que rien ne change. Deux solutions qui ne modifient en rien le dispositif mais le durcissent au contraire se réaffirment. La première solution, empruntée par le PS et désirée par une partie des Républicains, consiste à maintenir coûte que coûte le discours du front républicain en recherchant un dépassement du clivage gauche/droite. Une telle solution consiste à aller plus loin encore dans la désignation de la victime émissaire, et à s’exposer à un retournement encore plus dévastateur. (…) Car sans même parler des effets dévastateurs que pourrait avoir, a posteriori, un nouvel attentat, sur une telle déclaration, comment ne pas remarquer que les dernières décisions du gouvernement sur la lutte anti-terroriste ont donné rétrospectivement raison à certaines propositions du Front national? On voit mal alors comment on pourrait désormais lui faire porter le chapeau de ce dont il n’est pas responsable, tout en lui ôtant le mérite des solutions qu’il avait proposées, et qu’on n’a pas hésité à lui emprunter! La deuxième solution, défendue par une partie des Républicains suivant en cela Nicolas Sarkozy, consiste à assumer des préoccupations communes avec le Front national, tout en cherchant à se démarquer un peu par les solutions proposées. Mais comment faire comprendre aux électeurs un tel changement de cap et éviter que ceux-ci ne préfèrent l’original à la copie? Comment les électeurs ne remarqueraient-ils pas que le Front national, lui, n’a pas changé de discours, et surtout, qu’il a précédé tout le monde, et a eu le mérite d’avoir raison avant les autres, puisque ceux-ci viennent maintenant sur son propre terrain? Comment d’autre part concilier une telle proximité avec un discours diabolisant le Front national et cherchant l’alliance au centre? Curieuses élites, qui ne comprennent pas que la posture «républicaine», initiée par Mitterrand, menace désormais de revenir comme un boomerang les détruire. Christopher Lasch avait écrit La révolte des élites, pour pointer leur sécession d’avec le peuple, c’est aujourd’hui le suicide de celles-ci qu’il faudrait expliquer, dernière conséquence peut-être de cette sécession. Vincent Coussedière
We’re in the midst of a rebellion. The bottom and middle are pushing against the top. It’s a throwing off of old claims and it’s been going on for a while, but we’re seeing it more sharply after New Hampshire. This is not politics as usual, which by its nature is full of surprise. There’s something deep, suggestive, even epochal about what’s happening now. I have thought for some time that there’s a kind of soft French Revolution going on in America, with the angry and blocked beginning to push hard against an oblivious elite. It is not only political. Yes, it is about the Democratic National Committee, that house of hacks, and about a Republican establishment owned by the donor class. But establishment journalism, which for eight months has been simultaneously at Donald Trump’s feet (“Of course you can call us on your cell from the bathtub for your Sunday show interview!”) and at his throat (“Trump supporters, many of whom are nativists and nationalists . . .”) is being rebelled against too. Their old standing as guides and gatekeepers? Gone, and not only because of multiplying platforms. (…) All this goes hand in hand with the general decline of America’s faith in its institutions. We feel less respect for almost all of them—the church, the professions, the presidency, the Supreme Court. The only formal national institution that continues to score high in terms of public respect (72% in the most recent Gallup poll) is the military (…) we are in a precarious position in the U.S. with so many of our institutions going down. Many of those pushing against the system have no idea how precarious it is or what they will be destroying. Those defending it don’t know how precarious its position is or even what they’re defending, or why. But people lose respect for a reason. (…) It’s said this is the year of anger but there’s a kind of grim practicality to Trump and Sanders supporters. They’re thinking: Let’s take a chance. Washington is incapable of reform or progress; it’s time to reach outside. Let’s take a chance on an old Brooklyn socialist. Let’s take a chance on the casino developer who talks on TV. In doing so, they accept a decline in traditional political standards. You don’t have to have a history of political effectiveness anymore; you don’t even have to have run for office! “You’re so weirdly outside the system, you may be what the system needs.” They are pouring their hope into uncertain vessels, and surely know it. (…) The mainstream journalistic mantra is that the GOP is succumbing to nativism, nationalism and the culture of celebrity. That allows them to avoid taking seriously Mr. Trump’s issues: illegal immigration and Washington’s 15-year, bipartisan refusal to stop it; political correctness and how it is strangling a free people; and trade policies that have left the American working class displaced, adrift and denigrated. Mr. Trump’s popularity is propelled by those issues and enabled by his celebrity. (…) Mr. Trump is a clever man with his finger on the pulse, but his political future depends on two big questions. The first is: Is he at all a good man? Underneath the foul mouthed flamboyance is he in it for America? The second: Is he fully stable? He acts like a nut, calling people bimbos, flying off the handle with grievances. Is he mature, reliable? Is he at all a steady hand? Political professionals think these are side questions. “Let’s accuse him of not being conservative!” But they are the issue. Because America doesn’t deliberately elect people it thinks base, not to mention crazy. Peggy Noonan
The furor of ignored Europeans against their union is not just directed against rich and powerful government elites per se, or against the flood of mostly young male migrants from the war-torn Middle East. The rage also arises from the hypocrisy of a governing elite that never seems to be subject to the ramifications of its own top-down policies. The bureaucratic class that runs Europe from Brussels and Strasbourg too often lectures European voters on climate change, immigration, politically correct attitudes about diversity, and the constant need for more bureaucracy, more regulations, and more redistributive taxes. But Euro-managers are able to navigate around their own injunctions, enjoying private schools for their children; generous public pay, retirement packages and perks; frequent carbon-spewing jet travel; homes in non-diverse neighborhoods; and profitable revolving-door careers between government and business. The Western elite classes, both professedly liberal and conservative, square the circle of their privilege with politically correct sermonizing. They romanticize the distant “other” — usually immigrants and minorities — while condescendingly lecturing the middle and working classes, often the losers in globalization, about their lack of sensitivity. On this side of the Atlantic, President Obama has developed a curious habit of talking down to Americans about their supposedly reactionary opposition to rampant immigration, affirmative action, multiculturalism, and political correctness — most notably in his caricatures of the purported “clingers” of Pennsylvania. Yet Obama seems uncomfortable when confronted with the prospect of living out what he envisions for others. He prefers golfing with celebrities to bowling. He vacations in tony Martha’s Vineyard rather than returning home to his Chicago mansion. His travel entourage is royal and hardly green. And he insists on private prep schools for his children rather than enrolling them in the public schools of Washington, D.C., whose educators he so often shields from long-needed reform. In similar fashion, grandees such as Facebook billionaire Mark Zuckerberg and Univision anchorman Jorge Ramos do not live what they profess. They often lecture supposedly less sophisticated Americans on their backward opposition to illegal immigration. But both live in communities segregated from those they champion in the abstract. The Clintons often pontificate about “fairness” but somehow managed to amass a personal fortune of more than $100 million by speaking to and lobbying banks, Wall Street profiteers, and foreign entities. The pay-to-play rich were willing to brush aside the insincere, pro forma social-justice talk of the Clintons and reward Hillary and Bill with obscene fees that would presumably result in lucrative government attention. Consider the recent Orlando tragedy for more of the same paradoxes. The terrorist killer, Omar Mateen — a registered Democrat, proud radical Muslim, and occasional patron of gay dating sites — murdered 49 people and wounded even more in a gay nightclub. His profile and motive certainly did not fit the elite narrative that unsophisticated right-wing American gun owners were responsible because of their support for gun rights. No matter. The Obama administration and much of the media refused to attribute the horror in Orlando to Mateen’s self-confessed radical Islamist agenda. Instead, they blamed the shooter’s semi-automatic .223 caliber rifle and a purported climate of hate toward gays. (…) In sum, elites ignored the likely causes of the Orlando shooting: the appeal of ISIS-generated hatred to some young, second-generation radical Muslim men living in Western societies, and the politically correct inability of Western authorities to short-circuit that clear-cut connection. Instead, the establishment all but blamed Middle America for supposedly being anti-gay and pro-gun. In both the U.S. and Britain, such politically correct hypocrisy is superimposed on highly regulated, highly taxed, and highly governmentalized economies that are becoming ossified and stagnant. The tax-paying middle classes, who lack the romance of the poor and the connections of the elite, have become convenient whipping boys of both in order to leverage more government social programs and to assuage the guilt of the elites who have no desire to live out their utopian theories in the flesh. Victor Davis Hanson
Donald Trump astounded the entire political class of America by becoming only the third person ever to gain the presidential nomination of a major American political party without having first been an elected official, a prominent military officer, or a cabinet member, and the first to do so in 76 years. (Wendell Willkie, in 1940, never had control of the Republicans and had little chance against Roosevelt.) Senator Rubio was correct to call it “a tsunami that only Mr. Trump saw coming,” but it was also a tsunami that he largely conjured up out of less turbulent air and intensified. He raised the Republican primary vote by 60 percent over 2012, and whatever happens from now on, his achievement is historic and there must have been some astute strategic calculations behind it. Yet Trump seems to have no concept of how to press the strategic advantage and stay clear of back alleys and side issues in which he can only dissipate his advantages. Like a not overly smart fighting bull, he allows the Democrats to cause him to charge diagonally past his real targets and squander political capital in nonsense. (…) The choice is still between more of the Bush-Clinton-Obama disaster decades or positive change. This is one of the defining moments of American history. If Donald doesn’t exploit the opportunity he has created from public resentment of the Clintons’ entitlement, from the flabby Republican Bush-McCain-Romney loser syndrome, and from Obama’s national power-dive in which two-thirds of Americans now think the country is going in the wrong direction, he will have only himself to blame. He must stop scowling, stop personalizing everything and being goaded like an oaf, and stay on message; if he does all that, he will make history. The writing is on the wall and if Donald Trump blows it now, he will deserve to be deposited on the crowded shelf of the trophies attesting to the political skill, determination, and chicanery of the Clintons and their vast, and now fearful, entourage. Conrad Black
Mr. Trump’s great historical role was to reveal to the Republican Party what half of its own base really thinks about the big issues. The party’s leaders didn’t know! They were shocked, so much that they indulged in sheer denial and made believe it wasn’t happening. The party’s leaders accept more or less open borders and like big trade deals. Half the base does not! It is longtime GOP doctrine to cut entitlement spending. Half the base doesn’t want to, not right now! Republican leaders have what might be called assertive foreign-policy impulses. When Mr. Trump insulted George W. Bush and nation-building and said he’d opposed the Iraq invasion, the crowds, taking him at his word, cheered. He was, as they say, declaring that he didn’t want to invade the world and invite the world. Not only did half the base cheer him, at least half the remaining half joined in when the primaries ended. The Republican Party will now begin the long process of redefining itself or continue its long national collapse. This is an epochal event. It happened because Donald Trump intuited where things were and are going. Since I am more in accord with Mr. Trump’s stands than not, I am particularly sorry that as an individual human being he’s a nut. Which gives rise to a question, for me a poignant one. What if there had been a Sane Donald Trump? Oh my God, Sane Trump would have won in a landslide. Peggy Noonan
Moi, je revendique la stigmatisation de Marine Le Pen. Manuel Valls
À l’Université, en France, nous en étions depuis 1968 à la chasse aux tabous, au nom du fameux «il est interdit d’interdire». Nous sacrifions au culte des briseurs de tabous. Chaque victoire était célébrée par une presse de plus en plus libertaire. Rappelez-vous Libération, première époque. Retrouvez quelques exemplaires «vintage» du journal Le Monde qui mettait à chaque fois le poids de sa réputation dans la bataille lorsqu’il s’agissait d’attaquer la conception «bourgeoise» de la famille ou de l’éducation. Aujourd’hui, les rédactions de ces quotidiens s’étrangleraient, sans doute, de rage en relisant les articles d’époque portant sur cette même conception de la famille. Les mêmes quotidiens se sont battus pour faire admettre le «mariage pour tous». Quel renversement! La logique aurait voulu qu’ils se prononcent contre toutes formes de mariage, y compris pour les individus de même sexe… De l’autre côté de l’Atlantique, lorsque je suis arrivé à l’Université de Boston, au début des années 1980, on s’appliquait au contraire à formuler de nouveaux interdits. La tyrannie s’exerçait sur le langage dans une grande partie du milieu académique, spécialement dans le domaine des sciences humaines (de la psychologie à la philosophie en passant par l’économie). Rapidement, cette tyrannie, au-delà des milieux académiques, a submergé toute la vie sociale. Dix ans plus tard, cette vague atteignit la France violemment. Le début du raz-de-marée. (…) Paradoxalement, la chasse aux tabous se révèle nocive pour la liberté de penser. Elle produit des êtres craintifs, ennemis du risque. Cette nouvelle génération «précautionneuse» souffre de pudibonderie. (…) Au nom de l’égalité réelle, nous assistons à l’alliance spectaculaire entre la technocratie et le moralisme sous prétexte de faire le bonheur de tous malgré eux. (…) Savez-vous qu’il faudrait éviter d’utiliser le mot «violer» dans l’expression «violer une loi» compte tenu de la résonance offensante que peut avoir le mot? Une tenue correcte est exigée du langage spécialement en matière de race, de culture et de religion. Le mot honni de «race» figure toujours dans la Constitution, malgré la logique de la loi Gayssot du 13 juillet 1990 tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe. Sur cette loi, il y aurait beaucoup à dire. Paul Ricœur, Pierre Vidal-Naquet, Robert Badinter et beaucoup d’autres en ont amorcé le commentaire critique. Les minorités se sont emparées du politiquement correct. Raymond Boudon avait raison. Il s’agit d’un instrument de conquête du pouvoir, non par des majorités conformistes, mais par des minorités actives bien organisées qui répandent leur conformisme propre. Souvent de tonalité religieuse. (…) Venue de la gauche des campus, la critique du politiquement correct s’est retournée durant les années 1980. Bien avant Éric Zemmour en France, pour ne citer que lui, les milieux conservateurs aux États-Unis n’ont pas manqué de se moquer du langage tarabiscoté employé par souci, d’ailleurs illusoire, de préserver et de défendre les minorités. Ils ont montré qu’il s’agit d’une censure ou d’une auto-censure à peine déguisée. (…) Le destin du politiquement correct nous montre qu’il s’agit plus profondément d’une rhétorique de dissuasion. Cette logique de démobilisation collective s’est traduite par un dénigrement perpétuel d’une certaine pensée française. Celle que paradoxalement, l’Amérique n’en finit pas de fêter sous l’appellation de French theory. Les Foucault, Derrida, Bourdieu, Lacan ou Barthes… Aujourd’hui dans nos universités, notamment dans les sciences humaines, on ne trouve plus guère que des sous-produits de recherche américains. Voyez les études sur le «genre» ou «gender studies»! Un bien bel exemple de politiquement correct… (…)Aujourd’hui, par temps de mondialisation ou de globalisation, la doxa européenne cherche à protéger son niveau et son style de vie. Voyez les mouvements populistes dans les pays du Nord de l’Europe et en Allemagne même. Une page se tourne. La violence du langage s’exerce sans plus se dissimuler. Elle ne fait plus vraiment rire. Si l’on tue encore aujourd’hui au nom de Dieu, sur les pavés de nos grandes villes, c’est en grande partie la faute du politiquement correct. Mon ami André Comte-Sponville juge que l’avenir du politiquement correct, c’est la voie ouverte au populisme sous la forme la plus violente. Je le rejoins.(…) Un néo-puritanisme linguistique correspond à un moralisme radical. Il encaisse à ce jour sans difficulté les critiques dont il est la cible, mais il n’est pas exclu que l’exaspération qu’il suscite se transforme un jour en une franche colère qui signera sa défaite. Pensez à la victoire à la présidentielle de mai 2016 de Rodrigo Duterte aux Philippines ; il ferait passer Donald Trump pour le plus courtois des hommes (politiques). (…) Avec l’idée du modèle républicain, nous touchons à ce que j’appellerai le malentendu fondamental de la politique moderne en France. À la source de toutes les incompréhensions qui règnent entre le monde libéral anglo-saxon et nous-mêmes… On entend dire depuis plusieurs années que les valeurs de la République sont en danger, mais on ne dit pas exactement ce qu’elles sont. Elles seraient menacées par un parti dont on ne prononce pas le nom, mais qui est pourtant légal, et si j’en crois les sondages, le premier parti de France. Chacun s’accorde à chercher dans les discours du Front national, puisque c’est de lui qu’il s’agit, les «dérapages» dont il se rendrait responsable. C’est un mot-clé du politiquement correct. Un moyen d’intimidation qui laisse penser qu’il existerait une pensée unique, une voie droite par rapport à laquelle nous devrions tous être jugés. C’est prendre le risque d’un retournement violent. (…) Si l’on parle de la violence du langage en politique, on ne peut aujourd’hui contourner le «cas» Trump. Face à lui, Madame Clinton apparaît comme l’incarnation même du politiquement correct. Et lui, comme celle de l’incorrection grossière. Mais, on voit que les questions politiques graves qui se posent aux Etats-Unis dépassent de loin les aspects rhétoriques de la campagne. La violence du langage peut se traduire dans les deux registres extrémistes opposés. Les sociétés démocratiques, avides d’égalité, ont refusé à leurs citoyens le soutien d’une hiérarchie qui leur garantirait un lien stable avec leurs concitoyens. Les individus, livrés à eux-mêmes, isolés, ont perdu le sentiment chaleureux de la continuité entre générations. Alexis de Tocqueville avait vu juste lorsqu’il écrivait que «l’aristocratie avait fait de tous les citoyens une longue chaîne qui remontait du paysan au roi ; la démocratie brise la chaîne et met chaque anneau à part». La démocratie ramène ainsi chaque individu vers lui seul et «menace de le renfermer tout entier dans la solitude de son propre cœur». C’est l’équation même de l’individualisme démocratique. Cet individualisme a triomphé sur la base du démantèlement de la figure classique de l’ego. L’individu se trouve maintenant désingularisé. Il a perdu son histoire propre, ce qui faisait sa valeur à ses yeux. Chaque citoyen se révèle disposé à s’isoler de la masse de ses semblables, ce qui incite chacun à créer une petite société à son usage, abandonnant la grande société à elle-même. Voilà pourquoi les sociétés démocratiques suscitent le conformisme de citoyens soumis à la mécanique de l’individualisme de masse. Et cet individualisme-là se nourrit d’égoïsme – de compétition et d’indifférence. Il s’épanouit dans le narcissisme. Avec l’ensemble des questions que pose le déploiement du politiquement correct, la pensée s’est installée dans un exercice réflexif périlleux qui décide du sens que nous devrions accorder à nos existences. Allons-nous adapter notre vie aux exigences d’autrui? Allons-nous demander à autrui de s’adapter à nos exigences propres? Nous nous trouvons à la croisée des chemins. Dominique Lecourt
Never have liberal ideas been so firmly entrenched within America’s core elite institutions. Never have those institutions been so weak and uninfluential. (…) What liberals are struggling to come to grips with today is the enormous gap between the dominant ideas and discourse in the liberal worlds of journalism, the foundations, and the academy on the one hand, and the wider realities of American life on the other. Within the magic circle, liberal ideas have never been more firmly entrenched and less contested. Increasingly, liberals live in a world in which certain ideas are becoming ever more axiomatic and unquestioned even if, outside the walls, those same ideas often seem outlandish.Modern American liberalism does its best to suppress dissent and critique (except from the left) at the institutions and milieus that it controls. Dissent is not only misguided; it is morally wrong. Bad thoughts create bad actions, and so the heretics must be silenced or expelled. “Hurtful” speech is not allowed, and so the eccentricities of conventional liberal piety pile up into ever more improbable, ever more unsustainable forms. (…) But liberals today face more problems than cocooning. They face the problem that, even as the ideas in liberal institutions become ever more elaborate, intricate, and unsuited to the actual political world, liberal institutions are losing more of their power to shape public opinion and national debate. Forty years ago, the key liberal institutions were both less distanced from the rest of American society and significantly more able to drive the national agenda. The essentially likeminded, mainstream liberals who wrote and produced the major network news shows more or less controlled the outlets from which a majority of Americans got the news. There was no Drudge Report or Fox News in those days, much less an army of pesky fact checkers on the internet. When liberal media types decided that something was news, it was news. If the Sandy Hook massacre had taken place in 1975, it’s likely that the liberal take on gun violence would not have been challenged. But these days, an army of bloggers and a counter-establishment of policy wonks in right leaning think tanks are ready to respond to extreme events like Sandy Hook. (…) Liberal strategies don’t work anymore in part because liberal institutions are losing their power. Meanwhile, many liberals are in a tough emotional spot. They live in liberal cocoons, read cocooning news sources, and work in professions and milieus where liberal ideas are as prevalent and as uncontroversial as oxygen. They are certain that these ideas are necessary, important and just—and they can’t imagine that people have solid reasons for disagreeing with them. Yet these ideas are much less well accepted outside the bubble—and the bubbles seem to be shrinking. After the horrors of the George W. Bush administration, liberals believed that the nightmare of conservative governance had vanished, never to return. Aided by the immigration amnesty, an irresistible army of minority voters would enshrine liberal ideas into law and give Democrats a permanent lock on the machinery of an ever more powerful state.That no longer looks likely; we can all look forward to eloquent laments, wringing of hands, impassioned statements of faith as the realization sinks in. Walter Russell Mead
Quand j’ai lu le livre de Houellebecq, quelques jours après les assassinats à Charlie Hebdo, il m’a semblé que ses intuitions sur la vie politique française étaient tout à fait correctes. Les élites françaises donnent souvent l’impression qu’elles seraient moins perturbées par un parti islamiste au pouvoir que par le Front national. La lecture du travail de Christophe Guilluy sur ces questions a aiguisé ma réflexion sur la politique européenne. Guilluy se demande pourquoi la classe moyenne est en déclin à Paris comme dans la plupart des grandes villes européennes et il répond: parce que les villes européennes n’ont pas vraiment besoin d’une classe moyenne. Les emplois occupés auparavant par les classes moyennes et populaires, principalement dans le secteur manufacturier, sont maintenant plus rentablement pourvus en Chine. Ce dont les grandes villes européennes ont besoin, c’est d’équipements et de services pour les categories aisées qui y vivent. Ces services sont aujourd’hui fournis par des immigrés. Les classes supérieures et les nouveaux arrivants s’accomodent plutôt bien de la mondialisation. Ils ont donc une certaine affinité, ils sont complices d’une certaine manière. Voilà ce que Houellebecq a vu. Les populistes européens ne parviennent pas toujours à développer une explication logique à leur perception de l’immigration comme origine principale de leurs maux, mais leurs points de vues ne sont pas non plus totalement absurdes. (…) ce qui se passe est un phénomène profond, anthropologique. Une culture – l’islam – qui apparaît, quels que soient ses défauts, comme jeune, dynamique, optimiste et surtout centrée sur la famille entre en conflit avec la culture que l’Europe a adoptée depuis la seconde guerre mondiale, celle de la «société ouverte» comme Charles Michel et Angela Merkel se sont empressés de la qualifier après les attentats du 22 Mars. En raison même de son postulat individualiste, cette culture est timide, confuse, et, surtout, hostile aux familles. Tel est le problème fondamental: l’Islam est plus jeune, plus fort et fait preuve d’une vitalité évidente. (…) Pierre Manent (…) a raison de dire que, comme pure question sociologique, l’Islam est désormais un fait en France. Manent est aussi extrêmement fin sur les failles de la laïcité comme moyen d’assimiler les musulmans, laïcité qui fut construite autour d’un problème très spécifique et bâtie comme un ensemble de dispositions destinées à démanteler les institutions par lesquelles l’Église catholique influençait la politique française il y a un siècle. Au fil du temps les arguments d’origine se sont transformés en simples slogans. La France invoque aujourd’hui, pour faire entrer les musulmans dans la communauté nationale, des règles destinées à expulser les catholiques de la vie politique. Il faut aussi se rappeler que Manent a fait sa proposition avant les attentats de novembre dernier. De plus, sa volonté d’offrir des accomodements à la religion musulmane était assortie d’une insistance à ce que l’Islam rejette les influences étrangères, ce qui à mon sens ne se fera pas. D’abord parce que ces attentats ayant eu lieu, la France paraîtrait faible et non pas généreuse, en proposant un tel accord. Et aussi parce que tant que l’immigration se poursuivra, favorisant un établissement inéluctable de l’islam en France, les instances musulmanes peuvent estimer qu’elles n’ont aucun intérêt à transiger. (…) L’Europe ne va pas disparaître. Il y a quelque chose d’immortel en elle. Mais elle sera diminuée. Je ne pense pas que l’on puisse en accuser l’Europe des Lumières, qui n’ a jamais été une menace fondamentale pour la continuité de l’Europe. La menace tient pour l’essentiel à cet objectif plus recent de «société ouverte» dont le principe moteur est de vider la société de toute métaphysique, héritée ou antérieure (ce qui soulève la question, très complexe, de de la tendance du capitalisme à s’ériger lui-même en métaphysique). A certains égards, on comprend pourquoi des gens préfèrent cette société ouverte au christianisme culturel qu’elle remplace. Mais dans l’optique de la survie, elle se montre cependant nettement inférieure. Christopher Caldwell
Les citadelles médiévales sont de retour. Dans les métropoles mondialisées, une bourgeoisie contemporaine, « new school », a pris le pouvoir, sans haine ni violence. La captation des richesses, des emplois, du pouvoir politique et culturel s’est réalisée en douceur. On présente souvent la fracture française comme un affrontement entre les « élites » et le « peuple ». Pourtant, le système ne repose pas seulement sur les « élites », mais sur une fraction très importante de la population, une nouvelle bourgeoisie, qui réside notamment dans les métropoles et qui a cautionné tous les choix économiques de la classe dominante depuis trente ans. Contrairement à la bourgeoisie d’hier, les nouvelles classes dominantes et supérieures ont compris que la domination économique et culturelle serait d’autant plus efficace qu’elle s’exercerait au nom du bien et de l’ouverture. De Bordeaux à Paris en passant par Lyon, elle vote à gauche ou à droite pour des candidats du modèle mondialisé et vit majoritairement dans l’une des quinze premières métropoles de France. Déguisés en hipsters, les nouveaux Rougon-Macquart peuvent se livrer à la « curée » en imposant à la société française un modèle économique et territorial d’une rare violence, un modèle anglo-saxon, celui de la mondialisation. Ce basculement radical s’est réalisé sans contestation sociale majeure grâce à la mise en scène d’une opposition factice entre les partisans de la « société ouverte » et ceux du « repli ». Associées au camp du repli, les classes populaires et leurs revendications deviennent inaudibles. Débarrassées de la question sociale, les nouvelles classes dominantes et supérieures imposent leur modèle au nom de la modernité, de l’ouverture, et même de l’égalité. Après plusieurs décennies de recomposition économique et sociale des territoires, la « France d’en haut » vit désormais protégée dans de nouvelles citadelles. Si les métropoles mondialisées en sont l’illustration la plus visible, les citadelles invisibles, sociales et culturelles celles-là, illustrent bien plus encore l’entre-soi et le grégarisme du « monde de l’ouverture ». Derrière le mythe de la société ouverte et égalitaire des métropoles cosmopolites, nous assistons donc au retour des citadelles médiévales, de la ville fermée, et à la consolidation d’un modèle inégalitaire de type anglo-saxon. Cette réalité est occultée grâce à la fabrication d’un discours consensuel et positif sur les bienfaits de la métropolisation (c’est-à-dire l’organisation du territoire autour d’une quinzaine de grandes villes), la société ouverte, le réseau. Les classes dominantes n’hésitant pas, tout en installant un modèle inégalitaire, à chanter les vertus de la « mixité sociale ». Une posture qui permet opportunément de dissimuler le grégarisme social des gagnants de la mondialisation, la radicalité d’un conflit de classes qui ne dit pas son nom, les tensions culturelles inhérentes à l’émergence d’une société mondialisée et multiculturelle. Car les territoires métropolitains ne sont pas seulement le lieu de la captation du patrimoine, des richesses et de l’emploi, ils sont aussi celui de la fabrication de la pensée unique, ce discours du système médiatique et politique qui permet aux classes dominantes de dissimuler le réel, celui d’une société inégalitaire et sous tensions, derrière la fable de la société ouverte. La société des Bisounours n’existe pas. Le bobo en trottinette n’est pas un petit soldat perdu du monde de l’enfance. Détachée de toute appartenance collective autre que celle de son milieu, la nouvelle bourgeoisie surfe sur la loi du marché pour renforcer sa position de classe, capter les bienfaits de la mondialisation et se constituer un patrimoine immobilier qui rivalisera demain avec celui de l’ancienne bourgeoisie. Protégée dans les nouvelles citadelles médiévales, loin d’un peuple devenu invisible, la nouvelle classe dominante réussit à dominer l’ensemble du champ culturel et politique au nom du bien et de la mixité. Contrairement à la bourgeoisie traditionnelle qui n’avait pu évacuer le conflit de classes, elle est parvenue à imposer l’idée d’une société sans intérêts de classe, où le « vivre-ensemble » est la norme. Partisans du libre-échange et de la diversité culturelle, les catégories supérieures ont érigé discrètement des frontières invisibles aussi efficaces que celles de la bourgeoisie d’hier. Hier, la bourgeoisie, c’était le grégarisme social, l’entre-soi, le rejet de l’Autre, le refus du progrès. C’était hier. Aujourd’hui, les classes supérieures ne s’enferment plus dans le « ghetto », elles sont « ouvertes », elles considèrent que la mixité sociale, culturelle, est une nécessité. Mieux, elles font aujourd’hui la promotion du « vivre-ensemble ». Attachées aux valeurs de la République, elles défendent le « modèle social » (les 35 heures, très favorables aux cadres, un peu moins le Code du travail) et participent aux grandes mobilisations « citoyennes ». Voilà pour la partie visible. Dans la réalité, l’entre-soi et le réseautage n’ont jamais été aussi pratiqués. Cette aimable bourgeoisie participe ainsi directement ou indirectement au plus important processus de relégation sociale et culturelle des classes populaires, en excluant par ses choix économiques et sociaux les catégories modestes des territoires qui comptent, ceux qui créent l’emploi et les richesses. La prédation qu’elles opèrent sur l’ensemble du parc de logements privés des grandes métropoles, hier destiné aux classes populaires, n’a pas d’équivalent dans l’histoire. Mieux, il se réalise à bas bruit, sans qu’à aucun moment l’emprise de dépossession ne soit questionnée, encore moins remise en question. Il faut dire que la concentration des catégories supérieures sur les territoires qui créent l’essentiel des richesses et de l’emploi s’accompagne aussi d’une emprise de ces catégories sur le débat public et son expression. À la ghettoïsation sociale et territoriale des catégories supérieures fait écho une ghettoïsation intellectuelle qui interdit tout débat. La concentration des gagnants de la mondialisation sur les territoires qui regroupent richesse et création d’emploi produit ainsi une pensée, un discours unique, celui de la mondialisation et de la métropolisation heureuse. Un discours relayé par des médias et une classe politique qu’elles animent majoritairement. Inutile, donc, d’attendre un référendum sur la mondialisation, l’Europe le Tafta ou la réforme territoriale. Les classes supérieures ne jurent que par le « réseau » (virtuel ou de villes). L’idée est de justifier en douceur la relégation en laissant croire qu’habiter dans le Cantal ou à New York, c’est la même chose. Qu’à Guéret ou à Lyon, les champs du possible sont identiques, puisqu’on est également « connecté ». Les discours fumeux sur l’interconnexion, la mobilité, l’échange, la mixité sociale, l’ouverture à l’Autre ne visent qu’à dissimuler les effets d’un développement économique inégalitaire et d’une organisation territoriale excluant l’essentiel des catégories modestes. Les mythes du « réseau » et de la « mobilité » promus par les médias et une intelligentsia acquise aux bienfaits de la métropolisation agissent comme des leurres parfaits pour mieux masquer la captation des richesses. D’un côté, le réseau « virtuel » (pour les classes populaires), de l’autre le véritable réseau des classes supérieures qui repose sur l’entre-soi. En se regroupant dans les grandes métropoles européennes et régionales, les cadres et professions intellectuelles supérieures font indirectement le même choix, celui de la ghettoïsation sociale. Des stratégies qui s’appliquent aussi dans les « quartiers mixtes » des grandes villes où les pratiques d’évitement résidentiel et scolaire sont la norme. Si un vernis culturel et politique permet encore de distinguer nouvelle et ancienne bourgeoisie sur les questions sociétales, elles défendent le même modèle économique. Le modèle de la classe dominante fédère ainsi des bourgeoisies en apparence opposées, mais qui bénéficient du modèle mondialisé et de son corollaire, la métropolisation. Abritées derrière le discours de la modernité, de l’ouverture et du vivre-ensemble, les catégories supérieures participent ainsi violemment à la relégation sociale et culturelle d’une majorité des classes populaires. Par leurs choix, économiques, résidentiels, sociétaux, elles contribuent au lent processus de désaffiliation sociale et culturelle des plus modestes. Les territoires s’organiseront donc autour de nos grandes métropoles, les richesses, le pouvoir économique, financier, culturel se concentrera toujours plus et, compte tenu du poids politique et médiatique des grandes métropoles (l’essentiel de la classe politique, médiatique et politique défend ces territoires) les tenants des territoires ruraux, des petites villes et villes moyennes, des départements, ont peu de chance de se faire entendre, et ce d’autant que les classes dominantes avancent masquées. Elles (les catégories supérieures) prônent égalité des territoires mais promotionnent la métropolisation et la gentrification. Elles demandent plus de mixité sociale, mais pratiquent le grégarisme social et un séparatisme discret grâce à l’évitement scolaire et résidentiel. Elles font la promotion du vivre-ensemble mais participent à l’ethnicisation des territoires et à la multiplication de collèges-ghettos en contournant la carte scolaire. Au final, elles portent haut le discours républicain et le principe d’égalité, mais favorisent en réalité un modèle inégalitaire. L’affaire est entendue, le nouveau clivage opposerait les tenants de la société ouverte au camp du repli. Dans un camp les modernes, ceux qui ont compris le sens de l’Histoire, ceux qui respectent l’autre, le monde, et de l’autre les classes populaires, les peu qualifiés, les esprits faibles, les non-diplômés. Cette opposition culturelle tend à occulter deux choses. La première est que cette fracture idéologique est d’abord sociale : les catégories supérieures d’un côté, celles qui bénéficient à plein du nouveau modèle économique, et de l’autre des catégories populaires, grandes perdantes de la mondialisation. Mais cette opposition est plus perverse, car elle tend à déplacer la question sociale derrière une posture morale qui vise à légitimer les choix économiques et sociaux des catégories supérieures depuis plusieurs décennies. Le clivage société ouverte/société fermée place de fait les catégories supérieures dans une position de supériorité morale : toute critique du système économique et des choix sociétaux s’apparente alors à la posture négative du repli, elle-même annonciatrice du retour des années 1930. À ce petit jeu, les classes populaires sont forcément perdantes socialement, culturellement et politiquement. L’échec politique des contempteurs du modèle économique, de Chevènement à l’extrême droite en passant par l’extrême gauche, illustre l’efficacité de cette stratégie. Le stratagème est d’autant plus pervers que cette société ouverte, mixte, égalitaire, portée dans les discours ne correspond en rien à la réalité, et encore moins à celle que revendiquent ces catégories supérieures. Dans les faits, la société mondialisée est une société fermée où le grégarisme social, le séparatisme, l’évitement et la captation des richesses et des biens n’ont jamais été si puissants. Ainsi, loin du conte pour enfants rabâché sans interruption depuis vingt ans par les médias, qui oppose les bons et les méchants, la société n’est pas divisée entre les partisans éclairés de l’ouverture contre des opposants incultes et fermés. La véritable fracture oppose ceux qui bénéficient de la mondialisation et qui ont les moyens de s’en protéger et ceux qui en sont les perdants et ne peuvent se protéger de ses effets. Derrière le discours de l’ouverture apparaît la réalité d’une ghettoïsation des classes supérieures, la généralisation d’un système de reproduction sociale et l’avènement d’un système politique oligarchique et d’alternance unique. Les postures mondialistes et multiculturalistes des élites permettent d’accompagner en douceur l’avènement d’un système profondément inégalitaire et de mettre à bas un système de protection sociale anachronique dans la logique de mondialisation. Les élites et les classes supérieures ont compris que la société mondialisée et multiculturelle n’est viable qu’à la condition de se protéger des tensions qu’elle génère mécaniquement. Tensions sociales liées à l’éviction des classes populaires du projet économique, tensions culturelles liées à l’apparition d’une société aux identités multiples. Cette protection ne viendra pas d’un État-providence mécaniquement désarmé par les choix économiques et sociaux, mais de discrètes stratégies individuelles qui passent notamment par un renforcement de l’entre-soi et par l’évitement résidentiel et scolaire des immigrés. Ne pratiquant ni l’ouverture ni le « vivre-ensemble réel » (le vivre-ensemble avec celui qui gagne 1 000 euros par mois, celui qui implique la cohabitation réelle avec l’Autre dans son immeuble, au travail et la scolarisation de ses enfants dans les mêmes collèges que les enfants de l’Autre), les classes dominantes et supérieures n’ont de cesse d’accuser ceux qui n’ont pas les moyens de se protéger d’être responsables des tensions. Le discours d’ouverture au monde et aux autres apparaît pour ce qu’il est : un écran de fumée visant à dissimuler l’émergence d’une société fermée, séparée au plus grand bénéfice des classes supérieures. Les classes dominantes continueront à nous parler d’une société ouverte, d’une « ville en réseau », de « mobilité pour tous », d’une organisation territoriale adaptée à l’économie-monde, du vivre-ensemble, tout en bâtissant discrètement de nouvelles citadelles médiévales. Des citadelles imprenables édifiées au nom de la rationalité économique et qui captent l’essentiel des richesses et de l’emploi. Entourées de murs d’enceinte bien plus imposants et solides que ceux du Moyen Âge. Car le mur de l’argent permet de rejeter bien plus efficacement la plèbe définitivement hors les murs dans cette France périphérique. Villes fermées, les métropoles permettent aux classes dominantes et supérieures de pratiquer sans l’assumer un « séparatisme républicain » d’une rare efficacité. Ainsi, le maintien dans les quartiers de logements sociaux de ces villes de catégories populaires immigrées et précaires permet d’offrir une main-d’œuvre bon marché à l’économie métropolitaine et contribue à l’image factice de « ville ouverte ». Aujourd’hui, 60 % des immigrés vivent dans les quinze premières métropoles. Nous y sommes donc, cette société ouverte multiculturelle et cool, celle des grandes métropoles, a gagné, elle nous a ramenés au Moyen Âge. En quelques décennies, protégée dans ses nouvelles citadelles, la nouvelle bourgeoisie s’est approprié le patrimoine, les emplois, les richesses, le pouvoir politique et culturel. Cette captation s’est réalisée en douceur grâce à la production d’un discours dominant qui vise à occulter les conséquences de cette captation. La domination de classe doit rester invisible. La France populaire et périphérique doit rester invisible, les classes supérieures doivent se confondre avec la classe moyenne. La réaction hystérique du monde médiatique et universitaire vis-à-vis de l’emploi de l’expression « bobo », qui visait à réintroduire un rapport de classes entre les arrivants (catégories supérieures et/ou intellectuelles) et les autochtones (classes populaires traditionnelles et immigrées), est très révélatrice d’une volonté de dissimuler la captation par une nouvelle bourgeoisie d’un patrimoine destiné hier aux classes populaires, mais aussi de l’essentiel des bienfaits de la mondialisation. Christophe Guilluy
Ce qui est nouveau, c’est d’abord que la bourgeoisie a le visage de l’ouverture et de la bienveillance. Elle a trouvé un truc génial : plutôt que de parler de « loi du marché », elle dit « société ouverte », « ouverture à l’Autre » et liberté de choisir… Les Rougon-Macquart sont déguisés en hipsters. Ils sont tous très cools, ils aiment l’Autre. Mieux : ils ne cessent de critiquer le système, « la finance », les « paradis fiscaux ». On appelle cela la rebellocratie. C’est un discours imparable : on ne peut pas s’opposer à des gens bienveillants et ouverts aux autres ! Mais derrière cette posture, il y a le brouillage de classes, et la fin de la classe moyenne. La classe moyenne telle qu’on l’a connue, celle des Trente Glorieuses, qui a profité de l’intégration économique, d’une ascension sociale conjuguée à une intégration politique et culturelle, n’existe plus même si, pour des raisons politiques, culturelles et anthropologiques, on continue de la faire vivre par le discours et les représentations. (…) C’est aussi une conséquence de la non-intégration économique. Aujourd’hui, quand on regarde les chiffres – notamment le dernier rapport sur les inégalités territoriales publié en juillet dernier –, on constate une hyper-concentration de l’emploi dans les grands centres urbains et une désertification de ce même emploi partout ailleurs. Et cette tendance ne cesse de s’accélérer ! Or, face à cette situation, ce même rapport préconise seulement de continuer vers encore plus de métropolisation et de mondialisation pour permettre un peu de redistribution. Aujourd’hui, et c’est une grande nouveauté, il y a une majorité qui, sans être « pauvre » ni faire les poubelles, n’est plus intégrée à la machine économique et ne vit plus là où se crée la richesse. Notre système économique nécessite essentiellement des cadres et n’a donc plus besoin de ces millions d’ouvriers, d’employés et de paysans. La mondialisation aboutit à une division internationale du travail : cadres, ingénieurs et bac+5 dans les pays du Nord, ouvriers, contremaîtres et employés là où le coût du travail est moindre. La mondialisation s’est donc faite sur le dos des anciennes classes moyennes, sans qu’on le leur dise ! Ces catégories sociales sont éjectées du marché du travail et éloignées des poumons économiques. Cependant, cette« France périphérique » représente quand même 60 % de la population. (…) Ce phénomène présent en France, en Europe et aux États-Unis a des répercussions politiques : les scores du FN se gonflent à mesure que la classe moyenne décroît car il est aujourd’hui le parti de ces « superflus invisibles » déclassés de l’ancienne classe moyenne. (…) Face à eux, et sans eux, dans les quinze plus grandes aires urbaines, le système marche parfaitement. Le marché de l’emploi y est désormais polarisé. Dans les grandes métropoles il faut d’une part beaucoup de cadres, de travailleurs très qualifiés, et de l’autre des immigrés pour les emplois subalternes dans le BTP, la restauration ou le ménage. Ainsi les immigrés permettent-ils à la nouvelle bourgeoisie de maintenir son niveau de vie en ayant une nounou et des restaurants pas trop chers. (…) Il n’y a aucun complot mais le fait, logique, que la classe supérieure soutient un système dont elle bénéficie – c’est ça, la « main invisible du marché» ! Et aujourd’hui, elle a un nom plus sympathique : la « société ouverte ». Mais je ne pense pas qu’aux bobos. Globalement, on trouve dans les métropoles tous ceux qui profitent de la mondialisation, qu’ils votent Mélenchon ou Juppé ! D’ailleurs, la gauche votera Juppé. C’est pour cela que je ne parle ni de gauche, ni de droite, ni d’élites, mais de « la France d’en haut », de tous ceux qui bénéficient peu ou prou du système et y sont intégrés, ainsi que des gens aux statuts protégés : les cadres de la fonction publique ou les retraités aisés. Tout ce monde fait un bloc d’environ 30 ou 35 %, qui vit là où la richesse se crée. Et c’est la raison pour laquelle le système tient si bien. (…) La France périphérique connaît une phase de sédentarisation. Aujourd’hui, la majorité des Français vivent dans le département où ils sont nés, dans les territoires de la France périphérique il s’agit de plus de 60 % de la population. C’est pourquoi quand une usine ferme – comme Alstom à Belfort –, une espèce de rage désespérée s’empare des habitants. Les gens deviennent dingues parce qu’ils savent que pour eux « il n’y a pas d’alternative » ! Le discours libéral répond : « Il n’y a qu’à bouger ! » Mais pour aller où ? Vous allez vendre votre baraque et déménager à Paris ou à Bordeaux quand vous êtes licencié par ArcelorMittal ou par les abattoirs Gad ? Avec quel argent ? Des logiques foncières, sociales, culturelles et économiques se superposent pour rendre cette mobilité quasi impossible. Et on le voit : autrefois, les vieux restaient ou revenaient au village pour leur retraite. Aujourd’hui, la pyramide des âges de la France périphérique se normalise. Jeunes, actifs, retraités, tous sont logés à la même enseigne. La mobilité pour tous est un mythe. Les jeunes qui bougent, vont dans les métropoles et à l’étranger sont en majorité issus des couches supérieures. Pour les autres ce sera la sédentarisation. Autrefois, les emplois publics permettaient de maintenir un semblant d’équilibre économique et proposaient quelques débouchés aux populations. Seulement, en plus de la mondialisation et donc de la désindustrialisation, ces territoires ont subi la retraite de l’État. (…) Aujourd’hui, ce parc privé « social de fait » s’est gentrifié et accueille des catégories supérieures. Quant au parc social, il est devenu la piste d’atterrissage des flux migratoires. Si l’on regarde la carte de l’immigration, la dynamique principale se situe dans le Grand Ouest, et ce n’est pas dans les villages que les immigrés s’installent, mais dans les quartiers de logements sociaux de Rennes, de Brest ou de Nantes. (…) In fine, il y a aussi un rejet du multiculturalisme. Les gens n’ont pas envie d’aller vivre dans les derniers territoires des grandes villes ouverts aux catégories populaires : les banlieues et les quartiers à logements sociaux qui accueillent et concentrent les flux migratoires. (…) En réalité, [mixité sociale » et « mixité ethnique »] vont rarement ensemble. En région parisienne, on peut avoir un peu de mixité sociale sans mixité ethnique. La famille maghrébine en phase d’ascension sociale achète un pavillon à proximité des cités. Par ailleurs, les logiques séparatistes se poursuivent et aujourd’hui les ouvriers, les cadres de la fonction publique et les membres de la petite bourgeoisie maghrébine en ascension sociale évitent les quartiers où se concentre l’immigration africaine. Ça me fait penser à la phrase de Valls sur l’apartheid. Il devait penser à Évry, où le quartier des Pyramides s’est complètement ethnicisé : là où vivaient hier des Blancs et des Maghrébins, ne restent plus aujourd’hui que des gens issus de l’immigration subsaharienne. En réalité, tout le monde – le petit Blanc, le bobo comme le Maghrébin en phase d’ascension sociale – souhaite éviter le collège pourri du coin et contourne la carte scolaire. On est tous pareils, seul le discours change… (…) À catégories égales, la mobilité sociale est plus forte dans les grandes métropoles. C’est normal : c’est là que se concentrent les emplois. Contrairement aux zones rurales, où l’accès au marché de l’emploi et à l’enseignement supérieur est difficile, les aires métropolitaines offrent des opportunités y compris aux catégories modestes. Or ces catégories, compte tenu de la recomposition démographique, sont aujourd’hui issues de l’immigration. Cela explique l’intégration économique et sociale d’une partie de cette population. Évidemment, l’ascension sociale reste minoritaire mais c’est une constante des milieux populaires depuis toujours : quand on naît « en bas » , on meurt « en bas » . (…) les classes populaires immigrées bénéficient simplement d’un atout : celui de vivre « là où ça se passe » . Il ne s’agit pas d’un privilège résultant d’une politique volontariste. Tout ça s’est fait lentement. Il y a des logiques démographiques, foncières et économiques. Il faut avoir à l’esprit que la France périphérique n’est pas 100 % blanche, elle comporte aussi des immigrés, et puis il y a également les DOM-TOM, territoires ultrapériphériques ! (..) Notre erreur est d’avoir pensé qu’on pouvait appliquer le modèle mondialisé économique sans obtenir ses effets sociétaux, c’est-à-dire le multiculturalisme et une forme de communautarisme. La prétention française, c’était de dire : « Nous, gros malins de Français, allons faire la mondialisation républicaine ! » Il faut constater que nous sommes devenus une société américaine comme les autres. La laïcité et l’assimilation sont mortes de facto. Il suffit d’écouter les élèves d’un collège pour s’en convaincre : ils parlent de Noirs, de Blancs, d’Arabes. La société multiculturelle mondialisée génère partout les mêmes tensions et paranoïas identitaires, nous sommes banalement dans ce schéma en France. Dans ce contexte, la question du rapport entre minorité et majorité est en permanence posée, quelle que soit l’origine. Quand ils deviennent minoritaires, les Maghrébins eux-mêmes quittent les cités qui concentrent l’immigration subsaharienne. Sauf que comme en France il n’y a officiellement ni religion ni race, on ne peut pas en parler… Ceux qui osent le faire, comme Michèle Tribalat, le paient cher. (…) La création de zones piétonnières fait augmenter les prix du foncier. Et les aménagements écolos des villes correspondent, de fait, à des embourgeoisements. Tous ces dispositifs amènent un renchérissement du foncier et davantage de gentrification. Pour baisser les prix ? Il faut moins de standing. Or la pression est forte : à Paris, plus de 40 % de la population active est composée de cadres. C’est énorme ! Même le XX e arrondissement est devenu une commune bourgeoise. Et puis l’embourgeoisement est un rouleau compresseur. On avait pensé que certaines zones resteraient populaires, comme la Seine-et-Marne, mais ce n’est pas le cas. Ce système reproduit le modèle du marché mondialisé, c’est-à-dire qu’il se sépare des gens dont on n’a pas besoin pour faire tourner l’économie. (…) La politique municipale de Bordeaux est la même que celle de Lyon ou de Paris. Il y a une logique qui est celle de la bourgeoisie mondialisée, qu’elle soit de droite ou de gauche. Elle est libérale-libertaire, tantôt plus libertaire (gauche), tantôt plus libérale (droite)… (…) L’un des codes fondamentaux de la nouvelle bourgeoisie est l’ouverture. Si on lâche ce principe, on est presque en phase de déclassement. Le vote populiste, c’est celui des gens qui ne sont plus dans le système, les « ratés » , et personne, dans le milieu bobo, n’a envie d’avoir l’image d’un loser. Le discours d’ouverture de la supériorité morale du bourgeois est presque un signe extérieur de richesse. C’est un attribut d’intégration. Aux yeux de la classe dominante, un homme tolérant est quelqu’un qui a fondamentalement compris le monde. (…) Mais plus personne ne l’écoute ! Quand on regarde catégorie après catégorie, c’est un processus de désaffiliation qui s’enchaîne et se reproduit, incluant notamment le divorce des banlieues avec la gauche. Le magistère de la France d’en haut est terminé ! Électoralement, on le voit déjà avec la montée de l’abstention et du vote FN. Le FN existe uniquement parce qu’il est capable de capter ce qui vient d’en bas, pas parce qu’il influence le bas. Ce sont les gens qui influencent le discours du FN, et pas le contraire ! Ce n’est pas le discours du FN qui imprègne l’atmosphère ! Le Pen père n’était pas ouvriériste, ce sont les ouvriers qui sont allés vers lui. Le FN s’est mis à parler du rural parce qu’il a observé des cartes électorales… les campagnes sont un désert politique rempli de Français dans l’attente d’une nouvelle offre. Bref, ce système ne peut pas perdurer. (…) Si l’on regarde le dernier sondage Ipsos réalisé dans 22 pays, on y découvre que seulement 11 % des Français (dont beaucoup d’immigrés !) considèrent que l’immigration est positive pour le pays. C’est marrant, les journalistes sont 90 % à penser le contraire. En vérité, il n’y a plus de débat sur l’immigration : tout le monde est d’accord sauf des gens qui nous mentent… (…) Les ministres et gouvernements successifs sont pris dans la même contradiction : ils ont choisi un modèle économique qui crée de la richesse, mais qui n’est pas socialement durable, qui ne fait pas société. Ils n’ont de fait aucune solution, si ce n’est de gérer le court terme en faisant de la redistribution. La dernière idée dans ce sens est le revenu universel, ce qui fait penser qu’on a définitivement renoncé à tout espoir d’un développement économique de la France périphérique. Christophe Guilluy