Depuis trois semaines, la star américaine se livre à une véritable attaque en règle contre «la France des droits de l’homme», sa justice en général et le juge d’instruction parisien Frédéric N’Guyen en particulier. Lequel juge a osé mettre la star en garde à vue, le 10 février, afin de l’entendre à titre de témoin dans une affaire de proxénétisme international. Imprudemment soutenus dans leur croisade par le microcosme artistico-médiatique, l’artiste et ses alliés multiplient les déclarations incendiaires dénonçant la «chasse aux sorcières», le pouvoir «déplorable» accordé aux juges, la «sale besogne» d’un magistrat «narcissique», avide de «publicité». Au point que, vendredi, le Syndicat de la magistrature a fini par demander à la ministre de la Justice, Elisabeth Guigou, «d’assurer publiquement sa protection» au juge Frédéric N’Guyen, «qui fait l’objet, sans pouvoir y répondre, d’attaques personnalisées proprement inacceptables».

Injures

Pourtant, le sieur De Niro a bien bénéficié d’un traitement judiciaire particulier. Mais plutôt en sa faveur. C’est du moins ce qu’avouent en sourdine les enquêteurs, face à la multiplication des entorses aux règles judiciaires qui ont émaillé l’interpellation du célèbre témoin.

Ainsi, le mardi 10 février, lorsque les sept hommes de la Brigade de répression du proxénétisme (BRP), accompagnés d’une interprète assermentée, se présentent à l’hôtel Bristol, rue du Faubourg-Saint-Honoré, à Paris, De Niro refuse obstinément de leur ouvrir la porte de la suite numéro 450 qu’il occupe. Lorsqu’ils peuvent enfin pénétrer dans l’appartement, ouvert par un membre du personnel de l’hôtel, ils essuient sans broncher et pendant de longues minutes les bordées d’injures de l’artiste, visiblement très énervé. Ils laissent même Robert De Niro téléphoner à son avocat, Me Georges Kiejman, avant de recevoir l’ordre de quitter les lieux. Il n’existe qu’un précédent célèbre. C’était en juin 1996, lorsque les policiers accompagnant le juge Halphen s’étaient vu intimer l’ordre par leur hiérarchie de ne pas assister le magistrat lors de sa perquisition au domicile du maire de Paris, Jean Tiberi. Pour avoir couvert cette irrégularité, le patron de la police judiciaire, Olivier Foll, avait été privé pendant six mois de son habilitation de police judiciaire par la chambre d’accusation.

Au coeur du dossier

Au Bristol, les choses rentreront dans l’ordre vers 10 h 45, après l’arrivée d’un des patrons de la BRP muni d’une nouvelle commission rogatoire du juge. Robert De Niro consent alors à suivre les policiers, mais ni la fouille à corps, ni la perquisition de l’appartement, pourtant notifiées, ne seront exécutées. Alors même que ces deux exigences justifient le mode opératoire adopté. En effet, s’il s’était agi d’entendre De Niro à titre de témoin, une simple convocation aurait suffi. «Mais ce n’est pas un témoin de circonstance, explique un avocat du dossier. Monsieur De Niro n’est pas le quidam qui passe par hasard sur le lieu d’une infraction et à qui on demande de venir raconter ce qu’il a vu. Il est au coeur du dossier.» L’artiste est en effet l’un des clients présumés d’un réseau de prostitution qu’auraient mis sur pied le photographe de charme Jean-Pierre Bourgeois et une ex-mannequin suédoise, Anika Brumarck. La filière a été dénoncée par un informateur anonyme de la BRP en octobre 1996. Elle fonctionnait depuis 1994, comme l’établira rapidement l’information judiciaire, confiée au juge N’Guyen le 24 octobre 1996. Anika Brumarck gérait les opérations depuis son appartement du XVIe arrondissement parisien. Usant de sa profession de photographe, Bourgeois se serait occupé de recruter les jeunes filles, alléchées par des propositions de petits rôles au cinéma ou de modèle photo pour des campagnes publicitaires. «Il a un vrai don pour repérer des proies faciles», assure un enquêteur, qui évoque avec dégoût l’exploitation de ce «sous-prolétariat d’aspirantes à une carrière de figurantes». Catalogue. Etudiantes sans le sou, vendeuses de fast-food, filles de la Ddass se laissent attirer dans l’appartement de Bourgeois, pour une première séance de photos nues, au Polaroïd. Ces clichés sont la base du catalogue qui sera proposé aux «clients». Il comporte sept ou huit noms de prostituées professionnelles haut de gamme, et une quarantaine d’autres, non professionnelles. Ensuite, selon les témoignages de plusieurs filles, Bourgeois propose aux modèles de leur raser une partie du sexe, pour des raisons «esthétiques». Opération généralement suivi d’un rapport sexuel. A ce stade, certaines candidates se rebiffent. Quelques-unes portent plainte pour viol et tentative de viol. D’autres passent le cap, afin de préserver leurs chances de décrocher un contrat, sans savoir qu’elles vont se retrouver dans un réseau de prostitution. Et une partie de celles-ci, confrontées à la réalité de leur premier client, iront également se confier à la justice. Les accusations de violences sexuelles sont d’ailleurs si nombreuses dans ce dossier que le parquet de Paris a décidé de le couper en deux. Le juge N’Guyen instruit donc en parallèle le proxénétisme aggravé et les viols et tentatives liées au réseau, pour lequel il dispose d’une multitude de plaintes de gamines, à l’encontre des instigateurs comme de certains clients.

Branche américaine

Bourgeois se serait essentiellement occupé de la clientèle moyen-orientale, grâce notamment à ses relations avec Nazihabdulatif Al-Ladki, secrétaire du neveu du roi d’Arabie Saoudite. Bourgeois, Brumarck et Al-Ladki sont actuellement incarcérés à Fleury-Mérogis. La partie américaine aurait été l’affaire du Polonais Wojtek Fibak, ex-tennisman de renom et ex-entraîneur de Lendl et de Leconte. C’est notamment lui qui aurait présenté Bourgeois à De Niro et qui aurait assuré le développement de la clientèle américaine, tout en recrutant de son côté quelques candidates. Pas toutes consentantes, apparemment, puisque Fibak fait lui aussi l’objet d’une mise en examen pour «agression sexuelle et tentative de viol». Carnet d’adresses. La déposition de De Niro était nécessaire afin d’établir les faits de proxénétisme. Car l’artiste reconnaît avoir eu des relations sexuelles avec au moins deux jeunes femmes qui lui auraient été présentées par Bourgeois. «Dans ce cas très précis, explique un avocat de la partie civile, c’est le client qui induit le proxénétisme.» Habituellement, le client s’adresse à une fille, la paie et s’en va. Aux policiers de démontrer que le souteneur présumé reçoit une partie des sommes et qu’il vit aux crochets de la belle. «Là, c’est l’inverse, poursuit l’avocat. Le client est d’abord au contact de l’intermédiaire. Le proxénétisme est établi d’emblée. Et le juge était sans doute très intéressé par le carnet d’adresses et les agendas de l’artiste, qui auraient pu révéler d’autres contacts. Il lui fallait donc ordonner une perquisition, ce qui excluait le recours à la convocation ordinaire.»

Lors de son audition par le juge, Robert De Niro a longuement répondu aux questions. Ces informations, Frédéric N’Guyen les attendait depuis le 14 novembre 1997, date de la délivrance de sa première commission rogatoire visant l’acteur. Trois longs mois avant que les enquêteurs ne se décident. Le 6 février, ils se présentent au Bristol une heure après le départ de De Niro, retourné aux Etats-Unis pour quelques jours. Pas de chance. D’autant que ce ratage est accompagné d’une première fuite bien préparée vers la presse, qui évente l’opération. Fuite réitérée lors de l’interpellation de l’acteur, qui se retrouvera face à une meute d’objectifs et de caméras à sa sortie du palais de justice, vers 21 heures.

Offensive médiatique

A partir de ce moment, les choses tournent au vinaigre pour le juge N’Guyen. Le soir même de l’audition de De Niro, Me Kiejman dépose une plainte contre le magistrat pour «violation du secret de l’instruction» et «entrave à la liberté d’aller et venir». Après quelques jours de répit, l’offensive repart du Festival cinématographique de Berlin, passe par les pages du Monde, qui publie une longue interview de De Niro, et s’étale sur Canal +, lorsque Guillaume Durand invite la star dans Nulle part ailleurs. En fait, on apprend, grâce au Canard enchaîné, que Durand a reçu De Niro chez lui quelques jours avant. Et que, lors de cette petite sauterie organisée pour l’anniversaire de l’animateur télé, Elisabeth Guigou, ministre de la Justice, invitée elle aussi, s’est entretenue une demi-heure en tête à tête avec l’acteur, comme en convient le cabinet de la ministre. Sans compter une mystérieuse visite nocturne au bureau du juge, constatée par les gendarmes du palais de justice le 17 février. Show business. «Il y a une réelle tentative de déstabiliser le juge et de plomber le dossier, estime un avocat du côté des parties civiles. Et De Niro n’est qu’un prétexte dans cette opération.» Il pourrait dissimuler une tentative de sauvetage du producteur de cinéma Alain Sarde. Client présumé du réseau, Sarde est accusé de viol et de tentative de viol par deux jeunes femmes que lui aurait présentées Bourgeois. Sarde, qui nie les faits, est défendu par Georges Kiejman. Comme De Niro. Sarde bénéficie du soutien de grands noms du show business. Dont une partie de ceux qui défendent De Niro. Le patron de Canal +, Pierre Lescure, a adressé au juge une attestation de moralité en faveur d’Alain Sarde. Canal +, qui contrôle la société de production les Films Alain Sarde-Canal +, assure la défense de De Niro, via les interventions de Kiejman et de l’acteur sur son antenne. Effets du hasard, ou scénario bien écrit?