Bac 2016: Avez-vous déjà giflé un mort ? (Exquisite corpses in the closet: How French students learn to let the dead bury their dead)

CadavreCadavre2"Un cadavre " le document original Suis-moi, et laisse les morts ensevelir leurs morts. Jésus (Matthieu 8: 22)
La nature d’une civilisation, c’est ce qui s’agrège autour d’une religion. Notre civilisation est incapable de construire un temple ou un tombeau. Elle sera contrainte de trouver sa valeur fondamentale, ou elle se décomposera. C’est le grand phénomène de notre époque que la violence de la poussée islamique. Sous-estimée par la plupart de nos contemporains, cette montée de l’islam est analogiquement comparable aux débuts du communisme du temps de Lénine. Les conséquences de ce phénomène sont encore imprévisibles. A l’origine de la révolution marxiste, on croyait pouvoir endiguer le courant par des solutions partielles. Ni le christianisme, ni les organisations patronales ou ouvrières n’ont trouvé la réponse. De même aujourd’hui, le monde occidental ne semble guère préparé à affronter le problème de l’islam. En théorie, la solution paraît d’ailleurs extrêmement difficile. Peut-être serait-elle possible en pratique si, pour nous borner à l’aspect français de la question, celle-ci était pensée et appliquée par un véritable homme d’Etat. Les données actuelles du problème portent à croire que des formes variées de dictature musulmane vont s’établir successivement à travers le monde arabe. Quand je dis «musulmane» je pense moins aux structures religieuses qu’aux structures temporelles découlant de la doctrine de Mahomet. Dès maintenant, le sultan du Maroc est dépassé et Bourguiba ne conservera le pouvoir qu’en devenant une sorte de dictateur. Peut-être des solutions partielles auraient-elles suffi à endiguer le courant de l’islam, si elles avaient été appliquées à temps. Actuellement, il est trop tard ! Les «misérables» ont d’ailleurs peu à perdre. Ils préféreront conserver leur misère à l’intérieur d’une communauté musulmane. Leur sort sans doute restera inchangé. Nous avons d’eux une conception trop occidentale. Aux bienfaits que nous prétendons pouvoir leur apporter, ils préféreront l’avenir de leur race. L’Afrique noire ne restera pas longtemps insensible à ce processus. Tout ce que nous pouvons faire, c’est prendre conscience de la gravité du phénomène et tenter d’en retarder l’évolution.  André Malraux (1956)
Pas de culture sans tombeau, pas de tombeau sans culture ; à la limite le tombeau c’est le premier et le seul symbole culturel. René Girard
There are many cumbersome ways to kill a man. You can make him carry a plank of wood to the top of a hill and nail him to it. To do this properly you require a crowd of people wearing sandals, a cock that crows, a cloak to dissect, a sponge, some vinegar and one man to hammer the nails home. (…) Simpler, direct, and much more neat is to see that he is living somewhere in the middle of the twentieth century, and leave him there. Edwin Brock (1990)
Nous ruinerons cette civilisation qui vous est chère… Monde occidental tu es condamné à mort. Nous sommes les défaitistes de l’Europe… Voyez comme cette terre est sèche et bonne pour tous les incendies. Aragon (1925)
Que les trafiquants de drogue se jettent sur nos pays terrifiés. Que l’Amérique au loin croule de ses buildings blancs… André Breton (1925)
L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers au poing, à descendre dans la rue et à tirer, au hasard, tant qu’on peut dans la foule. Breton
Il faut avoir le courage de vouloir le mal et pour cela il faut commencer par rompre avec le comportement grossièrement humanitaire qui fait partie de l’héritage chrétien. (..) Nous sommes avec ceux qui tuent. Breton
Pourquoi l’avant-garde a-t-elle été fascinée par le meurtre et a fait des criminels ses héros, de Sade aux sœurs Papin, et de l’horreur ses délices, du supplice des Cent morceaux en Chine à l’apologie du crime rituel chez Bataille, alors que dans l’Ancien Monde, ces choses là étaient tenues en horreur? (…) Il en résulte que la fascination des surréalistes ne s’est jamais éteinte dans le petit milieu de l’ intelligentsia parisienne de mai 1968 au maoïsme des années 1970. De l’admiration de Michel Foucault pour ‘l’ermite de Neauphle-le-Château’ et pour la ‘révolution’ iranienne à… Jean Baudrillard et à son trouble devant les talibans, trois générations d’intellectuels ont été élevées au lait surréaliste. De là notre silence et notre embarras. Jean Clair
Balzac est l’auteur de nombreux romans réunis sous le titre deComédie humaine, somme de ses observations sur l’ensemble de la société de son temps.M. de Balzac était un des premiers parmi les plus grands, un des plus hauts parmi les meilleurs. Ce n’est pas le lieu de dire ici tout ce qu’était cette splendide et souveraine intelligence. Tous ses livres ne forment qu’un livre, livre vivant, lumineux, profond, où l’on voit aller et venir et marcher et se mouvoir, avec je ne sais quoi d’effaré et de terrible mêlé au réel, toute notre civilisation contemporaine ; livre merveilleux que le poète a intitulé comédie et qu’il aurait pu intituler histoire, qui prend toutes les formes et tous les styles, qui dépasse 1 Tacite et qui va jusqu’à Suétone, qui traverse Beaumarchais et qui va jusqu’à Rabelais ; livre qui est l’observation et qui est l’imagination ; qui prodigue le vrai, l’intime, le bourgeois, le trivial, le matériel, et qui par moment, à travers toutes les réalités brusquement et largement déchirées, laisse tout à coup entrevoir le plus sombre et le plus tragique idéal. À son insu, qu’il le veuille ou non, qu’il y consente ou non, l’auteur de cette œuvreimmense et étrange est de la forte race des écrivains révolutionnaires. Balzac va droit au but. Il saisit corps à corps la société moderne. Il arrache à tous quelque chose, aux uns l’illusion, aux autres l’espérance, à ceux-ci un cri, à ceux-là un masque. Il fouille le vice, il dissèque la passion. Il creuse et sonde l’homme, l’âme, le cœur, les entrailles, le cerveau, l’abîme que chacun a en soi. Et, par un don de sa libre et vigoureuse nature, par un privilège des intelligences de notre temps qui, ayant vu de près les révolutions, aperçoivent mieux la fin de 2 3 l’humanité et comprennent mieux la providence , Balzac se dégage souriant et serein de ces redoutables études qui produisaient la mélancolie chez Molière et la misanthropie chez Rousseau. Voilà ce qu’il a fait parmi nous.Voilà l’œuvre qu’il nous laisse, œuvre haute et solide, robuste entassement d’assises de granit, monument, œuvre du haut de laquelle resplendira désormais sa renommée. Les grands hommes font leur propre piédestal ; l’avenir se charge de la statue. Sa mort a frappé Paris de stupeur. Depuis quelques mois, il était rentré en France. Se sentant mourir, il avait voulu revoir la patrie, comme la veille d’un grand voyage on vient embrasser sa mère. Sa vie a été courte, mais pleine ; plus remplie d’œuvres que de jours. Hélas ! ce travailleur puissant et jamais fatigué, ce philosophe, ce penseur, ce poète, ce génie, a vécu parmi nous de cette vie d’orages, de luttes, de querelles, de combats, commune dans tous les temps à tous les grands hommes. Aujourd’hui, le voici en paix. Il sort des contestations et des haines. Il entre, le même jour, dans la gloire et dans le tombeau. Il va briller désormais, au-dessus de toutes ces nuées qui sont sur nos têtes, parmi les étoiles de la patrie ! Victor Hugo (Discours prononcé aux funérailles de M. Honoré de Balzac, 29 août 1850)
Maupassant est un écrivain français né en 1850 et mort en 1893. MESSIEURS, C’est au nom de la Société des Gens de Lettres et de la Société des Auteurs dramatiques que je dois parler. Mais qu’il me soit permis de parler au nom de la littérature française, et que ce ne soit pas le confrère, mais le frère d’armes, l’aîné, l’ami qui vienne ici rendre un suprême hommage à Guy de Maupassant. J’ai connu Maupassant, il ydix-huit à vingt ans déjà, chez Gustave Flaubert. Je le a revois encore, tout jeune, avec ses yeux clairs et rieurs, se taisant, d’un air de modestie filiale, devant le maître. Il nous écoutait pendant l’après-midi entière, risquait à peine un mot de loin en loin ; mais de ce garçon solide, à la physionomie ouverte et franche, sortait un air de gaîté si heureuse, de vie si brave, que nous l’aimions tous, pour cette bonne odeur de santé qu’il nous apportait. Il adorait les exercices violents ; des légendes de prouesses surprenantes couraient déjà sur lui. L’idée ne nous venait pas qu’il pût avoir un jour du talent. Et puis éclataBoule-de-Suif, ce chef-d’œuvre, cette œuvre parfaite de tendresse, d’ironie et de vaillance. Du premier coup, il donnait l’œuvre décisive, il se classait parmi les maîtres. Ce fut une de nos grandes joies ; car il devint notre frère, à nous tous qui l’avions vu grandir sans soupçonner son génie. Et, à partir de ce jour, il ne cessa plus de produire, avec une abondance, une sécurité, une force magistrale, qui nous émerveillaient. Il collaborait à plusieurs journaux. Les contes, les nouvelles se succédaient, d’une variété infinie, tous d’une perfection admirable, apportant chacun une petite comédie, un petit drame complet, ouvrant une brusque fenêtre sur la vie. On riait et l’on pleurait, et l’on pensait, à le lire. Je pourrais citer tels de ces courts récits qui contiennent, en quelques pages, la moelle même de ces gros livres que d’autres romanciers auraient écrits certainement. Mais il me faudrait tous les citer, et certains ne sont-ils pas déjà classiques, comme une fable de La Fontaine ou un conte de Voltaire ? Maupassant voulut élargir son cadre, pour répondre à ceux qui le spécialisaient, en l’enfermant dans la nouvelle; et, avec cette énergie tranquille, cette aisance de belle santé qui le caractérisait, il écrivit des romans superbes, où toutes les qualités du conteur se retrouvaient comme agrandies, affinées par la passion de la vie. Le souffle lui était venu, ce grand souffle humain qui fait les œuvres passionnantes et vivantes. DepuisUne viejusqu’àNotre Cœur, en passant parBel-Ami, parLa Maison Tellier etFort comme la Mort, c’est toujours la même vision forte et simple de l’existence, une analyse impeccable, une façon tranquille de tout dire, une sorte de franchise saine et généreuse qui conquiert tous les cœurs. Et je veux même faire une place à part àPierre et Jean, qui est, selon moi, la merveille, le joyau rare, l’œuvre de vérité et de grandeur qui ne peut être dépassée. Émile Zola (Discours prononcé aux obsèques de Guy de Maupassant, 7 juillet 1893)
Messieurs, Rendant à Émile Zola au nom de ses amis les honneurs qui lui sont dus, je ferai taire ma douleur et la leur. Ce n’est pas par des plaintes et des lamentations qu’il convient de célébrer ceux qui laissent une grande mémoire, c’est par de mâles louanges et par la sincère image de leur œuvre et de leur vie.L’œuvre littéraire de Zola est immense.Vous venez d’entendre le président de la Société des gens de lettres en définir le caractère avec une admirable précision. Vous avez entendu le ministre de l’Instruction publique en développer éloquemment le sens intellectuel et moral. Permettez qu’à mon tour je la considère un moment devant vous.Messieurs, lorsqu’on la voyait s’élever pierre par pierre, cette œuvre, on en mesurait la grandeur avec surprise. On admirait, on s’étonnait, on louait, on blâmait. Louanges et blâmes 1 étaient poussés avec une égale véhémence . On fit parfois au puissant écrivainje le sais par 2 3 moi-même des reproches sincères, et pourtant injustes. Les invectives et les apologies s’entremêlaient. Et l’œuvre allait grandissant.Aujourd’hui qu’on en découvre dans son entier la forme colossale, on reconnaît aussi l’esprit dont elle est pleine. C’est un esprit de bonté. Zola était bon. Il avait la candeur et la simplicité des grandes âmes. Il était profondément moral. Il a peint le vice d’une main rude et vertueuse. Son pessimisme apparent, une sombre humeur répandue sur plus d’une de ses pages cachent mal un optimisme réel, une foi obstinée au progrès de l’intelligence et de la justice. Dans ses romans, qui sont des études sociales, il poursuivit d’une haine vigoureuse une société oisive, frivole, une aristocratie basse et nuisible, il combattit le mal du temps : la puissance de l’argent. Démocrate, il ne flatta jamais le peuple et il s’efforça de lui montrer les servitudes de l’ignorance, les dangers de l’alcool qui le livre imbécile et sans défense à toutes les oppressions, à toutes les misères, à toutes les hontes. Il combattit le mal social partout où il le rencontra. Telles furent ses haines. Dans ses derniers livres, il montra tout entier son amour fervent de l’humanité. Il s’efforça de deviner et de prévoir une société meilleure. Anatole France (Éloge funèbre d’Émile Zola, 5 octobre 1902)
Robert Desnos, lui, n’aura connu votre pays que pour y mourir. Et ceci nous rapproche encore plus de vous. Jusqu’à la mort, Desnos a lutté pour la liberté. Tout au long de ses poèmes, l’idée de liberté court comme un feu terrible, le mot de liberté claque comme un drapeau parmi les images les plus neuves, les plus violentes aussi. La poésie de Desnos, c’est la poésie du courage. Il a toutes les audaces possibles de pensée et d’expression. Il va vers l’amour, vers la vie, vers la mort sans jamais douter. Il parle, il chante très haut, sans embarras. Il est le fils prodigue d’un peuple soumis à la prudence, à l’économie, à la patience, mais qui a quand même toujours étonné le monde par ses colères brusques, sa volonté d’affranchissement et ses envolées imprévues.Il y a eu en Robert Desnos deux hommes, aussi dignes d’admiration l’un que l’autre : un homme honnête, conscient, fort de ses droits et de ses devoirs et un pirate tendre et fou, fidèle comme pas un à ses amours, à ses amis, et à tous les êtres de chair et de sang dont il ressent violemment le bonheur et le malheur, les petites misères et les petits plaisirs.Desnos a donné sa vie pour ce qu’il avait à dire. Et il avait tant à dire. Il a montré que rien ne pouvait le faire taire. Il a été sur la place publique, sans se soucier des reproches que lui adressaient, de leur tour d’ivoire, les poètes intéressés à ce que la poésie ne soit pas ce 1 fermentde révolte, de vie entière, de liberté qui exalte les hommes quand ils veulent rompre les barrières de l’esclavage et de la mort. Paul Éluard (Allocution prononcée à la légation de Tchécoslovaquie à l’occasion du retour des cendres de Robert Desnos, 15 octobre 1945)
Anatole France n’est pas mort ; il ne mourra jamais. Quelques braves écrivains dans une dizaine d’années auront inventé un nouvel Anatole. Il y a des gens qui ne peuvent pas se passer de ce personnage comique, le « plus grand homme du siècle » ou « un maître écrivain ». On recueille ses moindres mots, on étudie à la loupe ses moindres phrases et puis on bêle : « Comme c’est beau…, mais c’est magnifique, c’est splendide ! » Le maître éternel. (…) On reste étonné, lorsqu’on a le courage de parcourir les articles nécrologiques, de la pauvreté des éloges décernés à feu France. Quelles tristes couronnes en simili-celluloïd ! On rapporte régulièrement le mot de Barrès : « C’était un mainteneur ». Quelle cruauté ! le mainteneur de la langue française : cela fait penser à un adjudant ou à un maître d’école très pédant. Je pense que c’est une singulière idée que de perdre quelques minutes à adresser des adieux à un cadavre dont on a retiré le cerveau ! Puisqu’enfin tout est fini, n’en parlons plus. Philippe Soupault
Le visage de la gloire, le visage de la mort, celui d’Anatole France vivant ou mort. Tes semblables, cadavre, nous ne les aimons pas. Que de bonnes raisons, pourtant, ils ont de durer, comme la beauté et l’harmonie qui les remplissent d’aise, qui leur mettent aux lèvres un bon sourire, un sourire de père de famille. La beauté, cadavre, nous la connaissons bien et si nous nous y prêtons, c’est qu’elle ne nous donne pas précisément à sourire. Nous n’aimons le feu et l’eau que depuis que nous avons envie de nous y jeter. L’harmonie, ah ! l’harmonie, le noeud de ta cravate, mon cher cadavre, et ta cervelle à l’écart, bien rangée dans le cercueil et les larmes qui sont si douces, n’est-ce pas. (…) Le scepticisme, l’ironie, la lâcheté, France, l’esprit français, qu’est-ce ? Un grand souffle d’oubli me traîne loin de tout cela. Peut-être n’ai-je jamais rien lu, rien vu, de ce qui déshonore la Vie ? Paul Eluard
La France est morte ? Vive la France. (…) Quelle perte, mes enfants. Cette France-là, c’était la vraie, la seule, celle qu’on montre aux étrangers, et celle dont nous nous congratulons confortablement depuis quelques années que nous avons pris si claire conscience de notre clair génie. Je vous plains, mes enfants, d’avoir perdu un tel arrière-grand-père. Je vous plains pour l’avenir qui vous attend : je vous vois gentiment aplatis sous l’énorme et délicat héritage de ce grand vieux homme. Mon métier m’a amené à visiter toutes les maisons où, à la flamme louche des cierges, s’allume la gloire, la vraie, la posthume – eh bien ! de tant de chuchotements dans l’ombre j’ai appris que cet Anatole France était le seul écrivain qui ait su écrire en français, dans tout un siècle de perdition – mais écrire, ce qui s’appelle écrire, avec une table, de l’encre, des livres, et des ciseaux » ? (…) Bien sûr : Anatole France nous a sauvés. Il a sauvé les meubles. Victor Hugo écrivait bien en prose, vous savez ! Choses vues, mais après lui, en attendant Barrès ? Eh bien ! oui ! il y a eu Anatole France. Il a sauvé les mots… non, pas les mots, Dieu sait que les mots ne se sont jamais si bien portés qu’au XIXe… mais pourtant certains mots, comme sur la langue la saveur essentielle du pain et du sel… mais il a maintenu cette présence, cette vigilance, cette prudence qui fait que les mots vivent ensemble comme une nation unie et forte : cela s’appelle la syntaxe, cela peut être comme l’amour entre les citoyens. Chez lui, c’était comme le gouvernement de la France de ce temps, de ce temps-ci encore : une régence méfiante, sèche, peureuse avec, pourtant, cet air de bonhomie républicaine. C’est le grand-père qui a fait des économies : mais il nous lègue une maligne fortune d’avare. Si nous n’avions eu que lui pour vivre, pour vivre et pour mourir ? Encore un qui a vécu en cet âge d’or, d’avant la guerre, à quoi nous ne comprenons rien. C’est même le Français par excellence de cet âge-là, cette France-là. (…) Nous ne pouvons pas oublier qu’à quatorze ans on nous faisait adorer ces vieux bonshommes : Bergeret, Coignard, Bonnard. Vieux marcheurs, vieux pions habiles. Notre amour est ailleurs, et notre espoir, ô métamorphoses, mais notre amertume est de ce côté. Il est bon qu’on la sente dans les larmes des crocodiles qui vont ramper sur l’avenue du Bois, religieux. Pierre Drieu La Rochelle
ANATOLE FRANCE OU LA MEDIOCRITE DOREE Eh bien non, je ne peux pas, je ne veux pas le nommer : Maître ! Il y a dans cette appellation quelque chose de haut et de grave à quoi cet esprit bas n’a jamais atteint. Et lorsque je dis esprit bas, j’entends : à l’étiage de la foule. Il y a entre A. France et un calicot une différence de quantité et non pas de qualité. Eh bien, je n’aime, je ne respecte que la qualité. Oui, je sais, tous les tempéraments femelles se pâment devant sa prose : mais les mâles ! Cet homme médiocre a réussi à étendre les limites du médiocre. Cet écrivain de talent a poussé son talent jusqu’à la porte du génie. Mais il est resté à la porte. On raconte qu’un jour, à M. Léopold Kahn lui disant : « Vous êtes le meilleur des hommes ! » Anatole France répondit : « Je crois être, au moins, un civilisé. » Ah !combien prophétique parole, et qu’il me plaît de lui appliquer dans son sens le plus moche, des reliures de veau, de l’esprit, une tasse de thé à la main, un civilisé, oui mon cher, un civilisé ! – Nous, nous avons besoin de barbares ! Poli ! Cet homme a été pleinement, infiniment poli, dans sa personne et dans son style. Poli comme une perle ! Mais le moindre grain de mil… Nous avons soif et nous avons faim. Anatole France, c’est le régime des hors-d’oeuvre ! (…) Il a été notre Voltaire, qu’ils disent ! Oui, Voltaire, et rien que Voltaire. Or ce n’est pas de Voltaires que nous avons besoin (cela pullule, les petits Voltaires, les Voltaires au petit pied), nous avons besoin de Rousseaux, de Bonapartes, de Robespierres… Et que son titre de communiste ne nous en impose point ! Là où manquent les actes, la parole est stérilité. Blanqui passa quarante ans en prison. Je n’admets les communistes qu’en prison… En réalité, Anatole France dut beaucoup aux salons. Parbleu, c’est le salonnard-type, ou si vous préférez, le salonneux… C’est un vase – vide. Ce bibelot peut amuser l’oeil un instant, mais il ne saurait prendre l’homme jusqu’aux entrailles. Cette perfection formelle manque de profondeur et de jus. Vide ! Tout est vide en lui et autour de lui. Ses livres coulent entre les doigts comme du sable. Son oeuvre est bâtie sur le sable… (…)  Ce sceptique, cet aimable sceptique me laisse froid. C’est pour la passion que je me passionne. C’est d’optimisme, de foi, d’ardeur et de sang que je raffole. J’aime la vie, et mon coeur ne bat que pour la vie. Anatole France est mort ! Joseph Delteil
REFUS D’INHUMER Si, de son vivant, il était déjà trop tard pour parler d’Anatole France, bornons-nous à jeter un regard de reconnaissance sur le journal qui l’emporte, le méchant quotidien qui l’avait amené. Loti, Barrès, France, marquons tout de même d’un beau signe blanc l’année qui coucha ces trois sinistres bonhommes : l’idiot, le traître et le policier. Ayons, je ne m’y oppose pas, pour le troisième, un mot de mépris particulier. Avec France, c’est un peu de la servilité humaine qui s’en va. Que ce soit fête le jour où l’on enterre la ruse, le traditionnalisme, le patriotisme, l’opportunisme, le scepticisme, le réalisme et le manque de coeur ! Songeons que les plus vils comédiens de ce temps ont eu Anatole France pour compère et ne lui pardonnons jamais d’avoir paré des couleurs de la Révolution son inertie souriante. Pour y enfermer son cadavre, qu’on vide si l’on veut une boîte des quais de ces vieux livres « qu’il aimait tant » et qu’on jette le tout à la Seine. Il ne faut plus que mort cet homme fasse de la poussière. André Breton
AVEZ-VOUS DEJA GIFLE UN MORT ? (…) Les conseils municipaux de localités à mes yeux indistinctes s’émeuvent aujourd’hui d’une mort, posent au fronton de leurs écoles des plaques où se lit un nom. Cela devrait suffire à dépeindre celui qui vient de disparaître, car l’on n’imagine pas Baudelaire, par exemple, ou tout autre qui se soit tenu à cet extrême de l’esprit qui seul défie la mort, Baudelaire célébré par la presse et ses contemporains comme un vulgaire Anatole France. Qu’avait-il, ce dernier, qui réussisse à émouvoir tous ceux qui sont la négation même de l’émotion et de la grandeur ? Un style précaire, et que tout le monde se croit autorisé à juger par le voeu même de son possesseur ; un langage universellement vanté quand le langage pourtant n’existe qu’au-delà, en dehors des appréciations vulgaires. Il écrivait bien mal, je vous jure, l’homme de l’ironie et du bon sens, le piètre escompteur de la peur du ridicule. Et c’est encore très peu que de bien écrire, que d’écrire, auprès de ce qui mérite un seul regard. Tout le médiocre de l’homme, le limité, le peureux, le conciliateur à tout prix, la spéculation à la manque, la complaisance dans la défaite, le genre satisfait, prudhomme, niais, roseau pensant, se retrouvent, les mains frottées, dans ce Bergeret dont on me fera vainement valoir la douceur. Merci, je n’irai pas finir sous ce climat facile une vie qui ne se soucie pas des excuses et du qu’en dira-t-on. Je tiens tout admirateur d’Anatole France pour un être dégradé. Il me plaît que le littérateur que saluent à la fois aujourd’hui le tapir Maurras et Moscou la gâteuse, et par une incroyable duperie Paul Painlevé lui-même, ait écrit pour battre monnaie d’un instinct tout abject, la plus déshonorante des préfaces à un conte de Sade, lequel a passé sa vie en prison pour recevoir à la fin le coup de pied de cet âne officiel. Ce qui vous flatte en lui, ce qui le rend sacré, qu’on me laisse la paix, ce n’est pas même le talent, si discutable, mais la bassesse, qui permet à la première gouape venue de s’écrier : « Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ! » Exécrable histrion de l’esprit, fallait-il qu’il répondît vraiment à l’ignominie française pour que ce peuple obscur fût à ce point heureux de lui avoir prêté son nom ! Balbutiez donc à votre aise sur cette chose pourrissante, pour ce ver qu’à son tour les vers vont posséder, râclures de l’humanité, gens de partout, boutiquiers et bavards, domestiques d’état, domestiques du ventre, individus vautrés dans la crasse et l’argent, vous tous, qui venez de perdre un si bon serviteur de la compromission souveraine, déesse de vos foyers et de vos gentils bonheurs. Je me tiens aujourd’hui au centre de cette moisissure, Paris, où le soleil est pâle, où le vent confie aux cheminées une épouvante et sa langueur. Autour de moi, se fait le remuement immonde et misérable, le train de l’univers où toute grandeur est devenue l’objet de la dérision. L’haleine de mon interlocuteur est empoisonnée par l’ignorance. En France, à ce qu’on dit, tout finit en chansons. Que donc celui qui vient de crever au coeur de la béatitude générale, s’en aille à son tour en fumée ! Il reste peu de choses d’un homme : il est encore révoltant d’imaginer de celui-ci, que de toute façon il a été. Certains jours j’ai rêvé d’une gomme à effacer l’immondice humaine. Louis Aragon
 Quelles sont les qualités des écrivains célébrés dans les textes du corpus ? (…) Vous commenterez le discours d’Anatole France (…) Les écrivains ont-ils pour mission essentielle de célébrer ce qui fait la grandeur de l’être humain ? (…) A l’occasion d’une commémoration, vous prononcez un discours élogieux à propos d’un écrivain dont vous admirez l’œuvre. Ce discours pourra réutiliser les procédés, à vos yeux les plus efficaces, mis en œuvre par les auteurs du corpus. Sujets bac français 2016 (ES-S)
Exemple de bonne copie pour le sujet dissertation : « Les écrivains ont-ils pour mission essentielle de célébrer ce qui fait la grandeur de l’être humain ? ». Pour le Figaro Etudiant, « le devoir est guidé par la problématique inaugurale, chaque partie de la dissertation contribue à y répondre efficacement ». Cela peut donc aboutir à ce type de plan : I/ Oui, les écrivains ont pour mission de célébrer ce qui fait la grandeur de l’être humain (Ils chantent la gloire des hommes, ils célèbrent la beauté, l’amour. II/ Mais non, ce n’est pas leur mission essentielle (Leur mission est parfois de dénoncer, les écrivains sont des artistes avant tout, ils recherchent le beau). III/ Ils ne célèbrent pas la grandeur de l’être humain : ils rendent compte de l’âme humaine telle qu’elle est. Corrigé du bac de français S et ES

Et si la littérature, ça servait aussi à faire la guerre ?

‘Il ne faut plus que mort, cet homme fasse de la poussière », « Avez-vous déjà giflé un mort ? », « médiocrité dorée », « policier », « servilité humaine », « ruse », « traditionalisme », « patriotisme », « opportunisme », « scepticisme », « manque de cœur », « inertie souriante », « immondice humaine » …

A l’heure où après l’antisionisme et la folie des hauteurs, nos lycéens sont invités, à l’instar des grands maitres du passé Hugo, Zola, France et Eluard, à écrire leurs propre éloge funèbre d’écrivain …

Et à se demander si la mission essentielle des écrivains serait de « célébrer ce qui fait la grandeur de l’être humain » …

Comment ne pas s’étonner …

De cette apparente affinité des épreuves du baccalauréat pour les occasions manquées et la neutralisation de tout ce qu’elles touchent …

Et notamment pour la formidable violence que peut contenir le monde en apparence si feutré de la vie littéraire …

Comme aurait pu le suggérer peut-être la simple évocation …

De ces fameux cadavres  (exquis ou non) dans le placard que furent, en forme justement de contre-éloges funèbres, deux des premiers manifestes collectifs du surréalisme …

D’abord pour démolir, comme punition de ses funérailles nationales et aux frais de Drieu la Rochelle et sans compter la participation du même compagnon de route Eluard qui fera plus tard l’éloge en Tchécoslovaquie de son petit camarade Desnos …

Le prix Nobel de littérature dreyfusard, co-fondateur de la Ligue des droits de l’homme et dénonciateur du génocide arménien qu’avait été Anatole France …

Puis, avec le contre-contre pamphlet des exclus suivant leur excommunication, pour célèbrer …

La mort souhaitée du pape du surréalisme et apologue de la violence aveugle lui-même …

Présenté en couverture sous une couronne d’épines ?

UN CADAVRE

Il était devenu si hideux, qu’en passant sa main sur son visage il sentit sa laideur.

  1. FRANCE (Thaïs)

L’ERREUR

Anatole France n’est pas mort ; il ne mourra jamais. Quelques braves écrivains dans une dizaine d’années auront inventé un nouvel Anatole. Il y a des gens qui ne peuvent pas se passer de ce personnage comique, le « plus grand homme du siècle » ou « un maître écrivain ». On recueille ses moindres mots, on étudie à la loupe ses moindres phrases et puis on bêle : « Comme c’est beau…, mais c’est magnifique, c’est splendide ! » Le maître éternel.

Celui qui vient de disparaître n’était pourtant pas très sympathique. Il n’a jamais songé qu’à son petit intérêt, à sa petite santé. Il attendait la mort, paraît-il. C’est une jolie solution. Mais à part cela, sérieusement qu’a-t-il fait, à quoi a-t-il pensé ? Puisqu’il ne s’agit aujourd’hui que de déposer une palme sur un cercueil, qu’elle soit aussi lourde que possible et qu’on étouffe ce souvenir.

Un peu de dignité, Messieurs de la famille ! Pleurez toutes les larmes de votre corps. Anatole a rendu ce qu’on appelait son âme. Vous n’avez rien à attendre de cette mémoire molle et sèche. C’est fini !

La nuit descend déjà. On reste étonné, lorsqu’on a le courage de parcourir les articles nécrologiques, de la pauvreté des éloges décernés à feu France. Quelles tristes couronnes en simili-celluloïd ! On rapporte régulièrement le mot de Barrès : « C’était un mainteneur ». Quelle cruauté ! le mainteneur de la langue française : cela fait penser à un adjudant ou à un maître d’école très pédant. Je pense que c’est une singulière idée que de perdre quelques minutes à adresser des adieux à un cadavre dont on a retiré le cerveau ! Puisqu’enfin tout est fini, n’en parlons plus.

J’ai assisté aujourd’hui à de bien jolis spectacles. Des croque-morts qui se disputaient en marchant devant un cercueil. J’ai vu aussi une femme en deuil, voilée de crêpes, aller à l’hôpital tailler une bavette avec son moribond de mari et lui montrer les beaux habits tout neufs qu’elle avait achetés le matin en attendant sa mort.

Philippe Soupault

UN VIEILLARD COMME LES AUTRES

Le visage de la gloire, le visage de la mort, celui d’Anatole France vivant ou mort. Tes semblables, cadavre, nous ne les aimons pas. Que de bonnes raisons, pourtant, ils ont de durer, comme la beauté et l’harmonie qui les remplissent d’aise, qui leur mettent aux lèvres un bon sourire, un sourire de père de famille. La beauté, cadavre, nous la connaissons bien et si nous nous y prêtons, c’est qu’elle ne nous donne pas précisément à sourire. Nous n’aimons le feu et l’eau que depuis que nous avons envie de nous y jeter. L’harmonie, ah ! l’harmonie, le noeud de ta cravate, mon cher cadavre, et ta cervelle à l’écart, bien rangée dans le cercueil et les larmes qui sont si douces, n’est-ce pas.

Ce que je ne puis plus imaginer sans avoir les larmes aux yeux, la Vie, elle apparaît encore aujourd’hui dans de petites choses dérisoires auxquelles la tendresse seule sert maintenant de soutien. Le scepticisme, l’ironie, la lâcheté, France, l’esprit français, qu’est-ce ? Un grand souffle d’oubli me traîne loin de tout cela. Peut-être n’ai-je jamais rien lu, rien vu, de ce qui déshonore la Vie ?

Paul Eluard

NE NOUS LA FAITES PAS A L’OSEILLE

La France est morte ? Vive la France. La France vient encore de mourir en Touraine : une maison ferme à jamais ses persiennes, comme tant d’autres, dans ces campagnes qui font entendre partout le même claquement funèbre : les vieux s’enfouissent dans la terre, les jeunes, quand il y en a, s’en vont quelques années de reste, traîner des noms fanés sur le bitume.

Mais ce n’est qu’une France qui vient de mourir, il y en a plusieurs, il y en a qui naissent, étranges et terribles. Dans le siècle : une France comme un Far-West brut, pleine d’étrangers inquiétants, de mines de fer, d’autos et d’avions, avec des millions de nègres et un avenir de Byzance battue et fortifiée par la barbarie – hors du siècle : une poésie française qui éclate dans la peinture, qui gronde inentendue depuis cinquante ans, dans plusieurs livres téméraires, merveilleux, austères.

Et par là-dessus, il y a une France éternelle, qui a été et qui sera, comme une amoureuse qu’on n’oublie pas, même si, éventrée, crevée par une invasion, elle expire son âme personnelle, mais nous ne la connaissons pas, et personne n’a le droit d’en appeler parmi nous, que nous soyons vivants ou morts, car si depuis toujours sa figure fut tracée tout entière d’un trait foudroyant, nous ne sommes qu’un des imperceptibles siècles dont elle est tissue, et seules les étoiles contemplent cette figure dans la touchante corbeille des visages humains.

Est-ce pour ces raisons astronomiques que nous avons un peu envie de soulever nos épaules aujourd’hui quand le croque-mort vient nous dire avec des airs satisfaits : « Je vous l’avais bien dit, voilà encore la France morte. Quelle perte, mes enfants. Cette France-là, c’était la vraie, la seule, celle qu’on montre aux étrangers, et celle dont nous nous congratulons confortablement depuis quelques années que nous avons pris si claire conscience de notre clair génie. Je vous plains, mes enfants, d’avoir perdu un tel arrière-grand-père. Je vous plains pour l’avenir qui vous attend : je vous vois gentiment aplatis sous l’énorme et délicat héritage de ce grand vieux homme. Mon métier m’a amené à visiter toutes les maisons où, à la flamme louche des cierges, s’allume la gloire, la vraie, la posthume – eh bien ! de tant de chuchotements dans l’ombre j’ai appris que cet Anatole France était le seul écrivain qui ait su écrire en français, dans tout un siècle de perdition – mais écrire, ce qui s’appelle écrire, avec une table, de l’encre, des livres, et des ciseaux » ?

Mais nous n’écoutons pas les larbins. Nous savons ce que nous avons perdu, nous qui – jeunes encore – avons tant perdu de divers côtés, et par exemple des amis de notre âge qui tiendraient peut-être mieux que nous la place.

Bien sûr : Anatole France nous a sauvés. Il a sauvé les meubles. Victor Hugo écrivait bien en prose, vous savez ! Choses vues, mais après lui, en attendant Barrès ? Eh bien ! oui ! il y a eu Anatole France. Il a sauvé les mots… non, pas les mots, Dieu sait que les mots ne se sont jamais si bien portés qu’au XIXe… mais pourtant certains mots, comme sur la langue la saveur essentielle du pain et du sel… mais il a maintenu cette présence, cette vigilance, cette prudence qui fait que les mots vivent ensemble comme une nation unie et forte : cela s’appelle la syntaxe, cela peut être comme l’amour entre les citoyens. Chez lui, c’était comme le gouvernement de la France de ce temps, de ce temps-ci encore : une régence méfiante, sèche, peureuse avec, pourtant, cet air de bonhomie républicaine.

C’est le grand-père qui a fait des économies : mais il nous lègue une maligne fortune d’avare. Si nous n’avions eu que lui pour vivre, pour vivre et pour mourir ?

Encore un qui a vécu en cet âge d’or, d’avant la guerre, à quoi nous ne comprenons rien. C’est même le Français par excellence de cet âge-là, cette France-là.

Mais vous vous apercevez que toute notre piété est tournée d’un autre côté, puisqu’elle n’est pas disponible pour ce trépas douillet, pour ces funérailles abondantes qui durent depuis deux ans – que de pleureuses, à barbe.

Non, notre piété est restée à ceux qui sont morts jeunes, à qui la parole ne fut pas laissée dans la bouche comme un antique morceau de sucre, mais à qui on l’a arrachée dans le sang et l’écume. Et je vous le demande – et cette question faite, toute mon excuse pour ce ton qu’il faut bien prendre ici pour qu’on n’entende pas en Europe que des gens qui se mouchent et qui peut seul s’accorder à cette pensée fondamentale que France mort, vit la France, vivent des Frances nombreuses que d’aucuns voudraient étouffer aujourd’hui sous ce catafalque, des Frances mystiques, crédules, obscures, brutales, merveilleusement insolites dans un décor vieilli, – je vous le demande, ces enfants-là, de quel secours leur fut ce grand-père ?

Drôle de grand-père qui ressemble à beaucoup trop de grands-pères français : sans Dieu, sans amour touchant, sans désespoir insupportable, sans colère magnifique, sans défaites définitives, sans victoires complètes.

Ignorance totale de Dieu – nous nous entendons, n’est-ce pas, ô poètes éperdus dans le vide. Maigre, maigre philosophie : vous comprenez que le Jardin d’Epicure nous a fait bayer d’une inanition trop creuse, pour que l’écho n’en arrive pas jusqu’aujourd’hui. Et la politique, l’allure nationale : il nous a bien laissé tomber entre la République du boudoir de l’Histoire contemporaine, la Révolution sournoisement trahie des Dieux ont soif et le bolchevisme qui l’a peloté comme un banquier anglais. Maurras ! ce n’est pas généreux d’avoir aussi flatté cet historien-là !

Et l’amour ? les amours, à la française. Le pauvre amour du Lys Rouge. Je demande pardon aux femmes. Et l’art, la littérature ! Ce grand-père a ignoré ou bafoué tous ceux que nous aimons parmi nos pères ou nos oncles.

Non, nous ne pouvons pas oublier tout cela, si nous nous rappelons que pourtant nous lui devons l’outil qui nous fait travailler et vivre et qui peut-être se cassera dans nos mains épaissies sur la crosse du fusil ou sur le volant. Il nous a donné la vie, mais il a manqué nous tuer. Alors quoi ?

Nous ne pouvons pas oublier qu’à quatorze ans on nous faisait adorer ces vieux bonshommes : Bergeret, Coignard, Bonnard. Vieux marcheurs, vieux pions habiles.

Notre amour est ailleurs, et notre espoir, ô métamorphoses, mais notre amertume est de ce côté. Il est bon qu’on la sente dans les larmes des crocodiles qui vont ramper sur l’avenue du Bois, religieux.

Pierre Drieu La Rochelle

ANATOLE FRANCE OU LA MEDIOCRITE DOREE

Eh bien non, je ne peux pas, je ne veux pas le nommer : Maître ! Il y a dans cette appellation quelque chose de haut et de grave à quoi cet esprit bas n’a jamais atteint. Et lorsque je dis esprit bas, j’entends : à l’étiage de la foule. Il y a entre A. France et un calicot une différence de quantité et non pas de qualité. Eh bien, je n’aime, je ne respecte que la qualité.

Oui, je sais, tous les tempéraments femelles se pâment devant sa prose : mais les mâles !

Cet homme médiocre a réussi à étendre les limites du médiocre. Cet écrivain de talent a poussé son talent jusqu’à la porte du génie. Mais il est resté à la porte.

On raconte qu’un jour, à M. Léopold Kahn lui disant : « Vous êtes le meilleur des hommes ! » Anatole France répondit : « Je crois être, au moins, un civilisé. » Ah !combien prophétique parole, et qu’il me plaît de lui appliquer dans son sens le plus moche, des reliures de veau, de l’esprit, une tasse de thé à la main, un civilisé, oui mon cher, un civilisé ! – Nous, nous avons besoin de barbares !

Poli ! Cet homme a été pleinement, infiniment poli, dans sa personne et dans son style. Poli comme une perle ! Mais le moindre grain de mil…

Nous avons soif et nous avons faim. Anatole France, c’est le régime des hors-d’oeuvre !

Vraiment, il ne m’intéresse pas, il ne nous intéresse pas. C’est de l’indifférence absolue. Il ne jouait aucun rôle dans notre vie, dans nos recherches, dans nos combats. Il vivait solitaire, hermétiquement clos. Chez lui, pas la moindre trace de curiosité pour l’ardente jeunesse, pas un cri, pas un geste. Oui, nous nous intéressons aussi peu à lui qu’il s’est intéressé à nous. – N’est-ce pas notre droit ?

Il a été notre Voltaire, qu’ils disent ! Oui, Voltaire, et rien que Voltaire. Or ce n’est pas de Voltaires que nous avons besoin (cela pullule, les petits Voltaires, les Voltaires au petit pied), nous avons besoin de Rousseaux, de Bonapartes, de Robespierres…

Et que son titre de communiste ne nous en impose point ! Là où manquent les actes, la parole est stérilité. Blanqui passa quarante ans en prison. Je n’admets les communistes qu’en prison…

En réalité, Anatole France dut beaucoup aux salons. Parbleu, c’est le salonnard-type, ou si vous préférez, le salonneux…

C’est un vase – vide. Ce bibelot peut amuser l’oeil un instant, mais il ne saurait prendre l’homme jusqu’aux entrailles. Cette perfection formelle manque de profondeur et de jus. Vide ! Tout est vide en lui et autour de lui. Ses livres coulent entre les doigts comme du sable. Son oeuvre est bâtie sur le sable…

C’est une surface plane – une seule dimension. Aujourd’hui, ce côté dubitatif, négatif de son intelligence, cela nous paraît si facile ! C’est vraiment trop simple !

Seule la mémoire fonctionne dans son univers. Des réminiscences rassemblées avec goût. Et certes je ne nie pas le goût. Je ne nie pas la grâce, l’agilité d’esprit, les heureuses manières, la limpidité de la langue, l’harmonie et le miel ; mais je dis que dépourvues de substance et de moelle, isolées et stériles, toutes ces vertus, je m’en fous !

Ce sceptique, cet aimable sceptique me laisse froid. C’est pour la passion que je me passionne. C’est d’optimisme, de foi, d’ardeur et de sang que je raffole. J’aime la vie, et mon coeur ne bat que pour la vie.

Anatole France est mort !

Joseph Delteil

REFUS D’INHUMER

Si, de son vivant, il était déjà trop tard pour parler d’Anatole France, bornons-nous à jeter un regard de reconnaissance sur le journal qui l’emporte, le méchant quotidien qui l’avait amené. Loti, Barrès, France, marquons tout de même d’un beau signe blanc l’année qui coucha ces trois sinistres bonhommes : l’idiot, le traître et le policier. Ayons, je ne m’y oppose pas, pour le troisième, un mot de mépris particulier. Avec France, c’est un peu de la servilité humaine qui s’en va. Que ce soit fête le jour où l’on enterre la ruse, le traditionnalisme, le patriotisme, l’opportunisme, le scepticisme, le réalisme et le manque de coeur ! Songeons que les plus vils comédiens de ce temps ont eu Anatole France pour compère et ne lui pardonnons jamais d’avoir paré des couleurs de la Révolution son inertie souriante. Pour y enfermer son cadavre, qu’on vide si l’on veut une boîte des quais de ces vieux livres « qu’il aimait tant » et qu’on jette le tout à la Seine. Il ne faut plus que mort cet homme fasse de la poussière.

André Breton

AVEZ-VOUS DEJA GIFLE UN MORT ?

La colère me prend si, par quelque lassitude machinale, je consulte parfois les journaux des hommes. C’est qu’en eux se manifeste un peu de cette pensée commune, autour de laquelle, vaille que vaille, un beau jour ils tombent d’accord. Leur existence est fondée sur une croyance en cet accord, c’est là tout ce qu’ils exaltent, et il faut pour qu’un homme recueille enfin leurs suffrages, pour qu’aussi un homme recueille les suffrages des derniers des hommes, qu’il soit une figure évidente, une matérialisation de cette croyance.

Les conseils municipaux de localités à mes yeux indistinctes s’émeuvent aujourd’hui d’une mort, posent au fronton de leurs écoles des plaques où se lit un nom. Cela devrait suffire à dépeindre celui qui vient de disparaître, car l’on n’imagine pas Baudelaire, par exemple, ou tout autre qui se soit tenu à cet extrême de l’esprit qui seul défie la mort, Baudelaire célébré par la presse et ses contemporains comme un vulgaire Anatole France. Qu’avait-il, ce dernier, qui réussisse à émouvoir tous ceux qui sont la négation même de l’émotion et de la grandeur ? Un style précaire, et que tout le monde se croit autorisé à juger par le voeu même de son possesseur ; un langage universellement vanté quand le langage pourtant n’existe qu’au-delà, en dehors des appréciations vulgaires. Il écrivait bien mal, je vous jure, l’homme de l’ironie et du bon sens, le piètre escompteur de la peur du ridicule. Et c’est encore très peu que de bien écrire, que d’écrire, auprès de ce qui mérite un seul regard. Tout le médiocre de l’homme, le limité, le peureux, le conciliateur à tout prix, la spéculation à la manque, la complaisance dans la défaite, le genre satisfait, prudhomme, niais, roseau pensant, se retrouvent, les mains frottées, dans ce Bergeret dont on me fera vainement valoir la douceur. Merci, je n’irai pas finir sous ce climat facile une vie qui ne se soucie pas des excuses et du qu’en dira-t-on.

Je tiens tout admirateur d’Anatole France pour un être dégradé. Il me plaît que le littérateur que saluent à la fois aujourd’hui le tapir Maurras et Moscou la gâteuse, et par une incroyable duperie Paul Painlevé lui-même, ait écrit pour battre monnaie d’un instinct tout abject, la plus déshonorante des préfaces à un conte de Sade, lequel a passé sa vie en prison pour recevoir à la fin le coup de pied de cet âne officiel. Ce qui vous flatte en lui, ce qui le rend sacré, qu’on me laisse la paix, ce n’est pas même le talent, si discutable, mais la bassesse, qui permet à la première gouape venue de s’écrier : « Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ! » Exécrable histrion de l’esprit, fallait-il qu’il répondît vraiment à l’ignominie française pour que ce peuple obscur fût à ce point heureux de lui avoir prêté son nom ! Balbutiez donc à votre aise sur cette chose pourrissante, pour ce ver qu’à son tour les vers vont posséder, râclures de l’humanité, gens de partout, boutiquiers et bavards, domestiques d’état, domestiques du ventre, individus vautrés dans la crasse et l’argent, vous tous, qui venez de perdre un si bon serviteur de la compromission souveraine, déesse de vos foyers et de vos gentils bonheurs.

Je me tiens aujourd’hui au centre de cette moisissure, Paris, où le soleil est pâle, où le vent confie aux cheminées une épouvante et sa langueur. Autour de moi, se fait le remuement immonde et misérable, le train de l’univers où toute grandeur est devenue l’objet de la dérision. L’haleine de mon interlocuteur est empoisonnée par l’ignorance. En France, à ce qu’on dit, tout finit en chansons. Que donc celui qui vient de crever au coeur de la béatitude générale, s’en aille à son tour en fumée ! Il reste peu de choses d’un homme : il est encore révoltant d’imaginer de celui-ci, que de toute façon il a été. Certains jours j’ai rêvé d’une gomme à effacer l’immondice humaine.

Louis Aragon

A LA PROCHAINE OCCASION IL Y AURA UN NOUVEAU CADAVRE (1)

Voir aussi:

Five Ways To Kill A Man
Edwin Brock (1990)

There are many cumbersome ways to kill a man.
You can make him carry a plank of wood
to the top of a hill and nail him to it. To do this
properly you require a crowd of people
wearing sandals, a cock that crows, a cloak
to dissect, a sponge, some vinegar and one
man to hammer the nails home.

Or you can take a length of steel,
shaped and chased in a traditional way,
and attempt to pierce the metal cage he wears.
But for this you need white horses,
English trees, men with bows and arrows,
at least two flags, a prince, and a
castle to hold your banquet in.

Dispensing with nobility, you may, if the wind
allows, blow gas at him. But then you need
a mile of mud sliced through with ditches,
not to mention black boots, bomb craters,
more mud, a plague of rats, a dozen songs
and some round hats made of steel.

In an age of aeroplanes, you may fly
miles above your victim and dispose of him by
pressing one small switch. All you then
require is an ocean to separate you, two
systems of government, a nation’s scientists,
several factories, a psychopath and
land that no-one needs for several years.

These are, as I began, cumbersome ways
to kill a man. Simpler, direct, and much more neat
is to see that he is living somewhere in the middle
of the twentieth century, and leave him there.

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