Viols de masse: Nos arrière-grands-parents ont violé l’Italie (Looking back at another Arab invasion: How French colonial troops raped their way through Italy)

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VaincreSansGloireNos arrière-grands-parents ont libéré la France, nos grands-parents l’ont reconstruite, nos parents l’ont nettoyée, nous, on va la raconter. Jamel Debbouze
Ce que l’ONU redoutait est arrivé. Les photos pornographiques prises par un employé français de la mission de maintien de la paix en République démocratique du Congo (RDC) ont commencé à « sortir ». Vendredi 11 février, la chaîne de télévision ABC a révélé l’identité de ce cadre, ancien chef de l’unité de logistique à Goma. Il s’agit de Didier Bourguet, qui est âgé de 41 ans. La chaîne publie sa photo et affirme avoir pu prendre connaissance du disque dur de son ordinateur. Y figurent « des milliers de photographies de lui en train d’avoir des relations sexuelles », indique ABC. Des « centaines de jeunes Congolaises » sont impliquées. Les Nations unies avaient toujours refusé, jusqu’à présent, de détailler les faits qui sont reprochés à cet employé, arrêté le 31 octobre 2004 à Goma et livré aux autorités françaises à l’ambassade à Kinshasa. Mais des sources officieuses avaient fait état de photos digitales et de vidéos, faisant circuler dans les couloirs l’angoisse d’avoir à subir un « Abou Ghraib à l’ONU ». Le Monde snes (13.02.05)
Le véritable scandale, c’est l’hypocrisie et la répétition de ce genre d’affaires. On envoie des jeunes gens dans un pays où la misère est absolue, sans assurer l’encadrement adéquat. Comme si cela faisait partie des risques du genre. Comme si on vivait à l’époque des bordels de campagne ambulants, sauf qu’au Congo, c’est le pays qui est traité comme un bordel. Et c’est d’autant plus choquant que les gens qu’on envoie sont censés protéger et rassurer des gens traumatisés par des années de guerre et de violences. Me Emmanuel Daoud
On sort de ce documentaire abasourdi, mais guère surpris, la violence sexuelle ayant longtemps été considérée comme un inévitable dommage de guerre. Il aura fallu soixante ans pour qu’un livre et un film dévoile la face cachée de la libération de l’Europe, quelques mois ont suffi pour que le monde entier apprenne, et condamne, les exactions commises lors de la « libératon » de l’Irak. Ce sera notre seule raison d’éspérer. Christian Sorg (15/3/06)
On peut parler aujourd’hui d’invasion arabe. C’est un fait social. Combien d’invasions l’Europe a connu tout au long de son histoire ! Elle a toujours su se surmonter elle-même, aller de l’avant pour se trouver ensuite comme agrandie par l’échange entre les cultures. Pape François
Récemment, toutes les femmes de Patrica, Pofi, Isoletta, Supino, et Morolo ont été violées. À Lenola, pris par les Alliés le 21 mai, cinquante femmes ont été violées, et -comme il n’y en avait pas assez pour tous- des enfants et même des vieux furent violés. Il semble normal que deux Marocains s’en prennent simultanément à une femme, l’un ayant une relation normale, tandis que l’autre la sodomise.Norman Lewis (Naples ’44: A World War II Diary of Occupied Italy)
La bataille du Monte Cassino a été très violente et très frustrante pour les soldats qui ont piétiné pendant des mois dans le froid, sans pouvoir vraiment avancer. Il y a donc eu un phénomène de décompensation qui s’est retourné contre les civils. Par ailleurs, le commandement français a clairement entretenu l’esprit de revanche des troupes à l’égard des Italiens qui avaient « trahi la France ». Résultat : les civils ont parfois été considérés comme le butin de cette guerre. (…) Si l’armée n’en parle pas ouvertement, c’est aussi pour ne pas ternir l’image glorieuse de la bataille de Monte Cassino, surtout à un moment où l’on commence à redonner sa juste place à la contribution des troupes coloniales, car cela brouille le message politique. Julie Le Gac
Quiconque se trouve sur leur route est attaqué à main armée […]. Ils s’emparent de tout […], et si dans le groupe se trouvent des femmes, elles sont déshabillées avec violence en cas de résistance. Si, par exemple, ils s’engouffrent dans quelques fermes encore habitées, ils s’adonnent à un vrai saccage ; à la suite de quoi, les armes à la main, ils chassent les hommes des maisons et violent les femmes sans aucun respect ni pour les jeunes ni pour les personnes âgées. […] Dans tous les cas, on déplore que les actes de violence charnelle s’accompagnent de coups très violents. Les rapports médicaux mentionnent dans leurs diagnostics des déflorations associées à des lésions multiples, des ecchymoses et autres traumatismes […]. Dans l’ensemble, on peut affirmer, sans risque d’être démenti, que 90 % des personnes qui ont traversé la zone d’opérations des troupes marocaines ont été détroussées de tous leurs biens, qu’un nombre élevé de femmes ont été violentées, et que l’on a compté un nombre important d’hommes auxquels on a fait subir des actes contre nature. Officier de l’armée italienne
Cette libération s’accompagna d’un comportement particulièrement agressif et violent envers les populations locales. Dès les premiers temps de leur progression victorieuse, les soldats du contingent français se rendirent coupables de « graves […] violences et […] abus […] dans toutes les régions où ils sont passés », s’abandonnant « à une activité terroriste » marquée par « des centaines de vols, homicides, attaques à main armée, violences sexuelles, coups et blessures, saccages et dévastations ». (…) Les conditions particulières de la « libération » des villages du Latium méridional sont reconstituées de manière détaillée dans une longue lettre de Giovanni Moretti envoyée au commandement militaire français. Passée la première journée d’occupation, le 17 mai, le maire de la commune d’Esperia écrit : « On a constaté dans de nombreuses habitations les premiers cas de violence contre des femmes, des vols, des saccages, des vols à main armée, et le meurtre de ceux qui tentèrent de défendre leurs femmes, ainsi que des incendies. Terrorisées par ces agissements, les populations cherchèrent de l’aide auprès des officiers français commandant ces détachements ; on leur répondit toujours évasivement et parfois négativement. Les troupes purent impunément poursuivre leurs actions criminelles durant les deux ou trois jours qui suivirent, sans que la population civile ne se livre à des mesures de rétorsion : affamée et dépitée, elle dut subir ces humiliations de la part des troupes. Comme les unités marocaines étendirent leur occupation sur tout le territoire de la commune et qu’elles y stationnèrent pendant plus de dix jours, les maisons, les granges, les taudis furent fouillés et saccagés, parfois incendiés et dépouillés de tous les objets : « L’or, l’argent liquide, le bétail, les nappes, le linge, etc. En un court laps de temps, la zone tout entière fut pillée et la population terrorisée. […] Par la suite, la population s’achemina vers Spigno Saturnio, siège du commandement américain, et fut agressée durant le parcours pour être systématiquement dépossédée de ses derniers objets de valeur ; souvent les femmes furent violentées et durent subir des sévices. (…) En tenant compte à la fois du nombre élevé de communes concernées par le passage des troupes coloniales (plus d’une quarantaine) et de la longueur relativement importante de la période durant laquelle des violences sexuelles eurent lieu, le chiffre de douze mille femmes violées qu’avance l’organisation communiste féminine l’Unione Donne Italiane semble crédible. Selon la même enquête, les demandes d’indemnités pour des dommages matériels causés par les soldats français à la population italienne (catégorie générale regroupant des réalités aussi différentes que les vols ou les homicides) s’élevaient à soixante mille environ. Par-delà la spéculation autour des chiffres, un élément paraît irréfutable : dans le Latium méridional, les violences sexuelles perpétrées par les troupes alliées ont eu une dimension massive, faisant de la situation italienne un cas unique. Certes, différents cas de viols commis, par exemple, par les soldats américains peuvent être dénombrés en Europe occidentale durant la seconde guerre mondiale ; mais il s’agissait, la plupart du temps, d’initiatives individuelles se produisant à l’arrière du front. Ces événements italiens semblent en revanche s’insérer à mi-chemin entre l’aspect épisodique des viols commis par les soldats alliés en Angleterre, en France ou en Allemagne, et le côté systématique des violences sexuelles qui accompagnèrent l’avancée de l’Armée rouge vers l’Allemagne. La mémoire des habitants du bas Latium présente de fortes similitudes avec celle de la population de l’Autriche méridionale : dans cette région également, l’attente de la fin de la guerre fut compromise par le comportement des « libérateurs » russes enclins, au-delà des prises de positions officielles, à considérer les civils comme des ennemis vaincus, devant acquitter la défaite aux prix du saccage et du viol. Comme les troupes soviétiques, les soldats coloniaux purent, durant leur offensive contre la ligne Gustav et sur une période importante, profiter d’un régime disciplinaire particulièrement permissif. Le relâchement de la discipline interne aux subdivisions se confirme lorsqu’on analyse l’attitude adoptée par le commandement français face aux délits commis avant la percée du front. Depuis le débarquement en Italie, des violences contre la population civile avaient été perpétrées par les membres du corps expéditionnaire français, particulièrement en Campanie. Les autorités françaises avaient alors collaboré avec les forces de l’ordre italiennes, en cherchant à identifier les coupables. À Atella, par exemple, une jeune fille avait « perdu sa virginité avec violence et été violée pendant plus d’une heure par trois militaires arabes de l’armée française, puis abandonnée à terre », le 24 décembre 1943. Les responsables du viol furent « identifiés et arrêtés par le commandement de leur régiment », et déférés devant le tribunal militaire allié. Devant des crimes plus atroces encore, des méthodes plus expéditives avaient été employées. Après la découverte du cadavre d’un enfant de 9 ans dans la commune de Santa-Maria-la-Fossa, comprenant « des lacérations de l’orifice anal, des signes évidents de blessures dans la région abdominale et d’étranglement au moyen d’une corde, et des ecchymoses sur tout le corps », l’auteur de ce délit macabre, un militaire français de couleur, avait été non seulement identifié mais également emmené par la police militaire française près du cimetière du village où il avait été fusillé en présence de tout son détachement. Même les documents français relatifs au corps expéditionnaire, conservés au Service historique de l’armée de terre, relate de nombreux épisodes similaires à ceux qui viennent d’être narrés. Dans les zones éloignées du front, les autorités françaises punirent des soldats responsables de violences contre les civils. Environ trois cent soixante militaires du corps expéditionnaire français furent déférés devant les tribunaux militaires pour des délits commis durant la campagne d’Italie. Mais « au moment où se déroule cette bataille, aucun pouvoir ne peut, ou ne veut, intervenir pour défendre les civils. (…) Les soldats du corps expéditionnaire commirent encore, mais dans une moindre mesure, de graves violences à l’encontre des populations locales dans le Latium septentrional et la Toscane. Les autorités militaires italiennes signalaient que « les militaires marocains […] continuaient à développer une activité terroriste dans toutes les zones où ils passaient comme […] à Montefiascone, et en général dans toute la zone du lac de Bolsena, où ils avaient commis des centaines de vols, d’homicides, de braquages, de viols, de coups et blessures, des saccages et des dévastations ». Après le Viterbois on dénombra des incidents même dans la province de Sienne. « Même là en effet, reprenaient les autorités italiennes, les troupes françaises, et particulièrement les contingents marocains, ont continué à recourir à des violences à caractère sexuel contre les populations, suscitant la panique et la honte », au point qu’elles accueillirent avec soulagement la rumeur selon laquelle « dans ces zones les troupes françaises seraient rapidement relevées par des contingents britanniques ». Les passages des troupes coloniales dans la province de Livourne et à l’île d’Elbe furent particulièrement dramatiques. Ils suivirent les mêmes modalités que lors de la percée de la ligne Gustav. Là aussi, viols et homicides succédèrent à des opérations militaires délicates et semblent avoir bénéficié du consentement de la hiérarchie militaire. Les soldats du corps expéditionnaire français (soit environ 17 400 hommes), Sénégalais et Marocains dans leur grande majorité, dirigés par des gradés français, débarquèrent dans la nuit du 17 juin 1944. Après avoir débordé en deux jours « la défense – dans certaines zones – acharnée de divisions allemandes et fascistes de la République sociale italienne », ils s’abandonnèrent « envers la population de l’île à toutes sortes d’excès, violant, volant, razziant villages et domaines, prélevant le bétail, le vin, et tuant qui tentait de s’opposer à leur arbitraire ». « Les officiers assistèrent dans l’indifférence à ces massacres », obligeant les habitants du lieu à se retirer « dans les maisons en montagne », en attendant le retour à la normale, qui n’intervint « qu’au départ des divisions, vingt-cinq jours plus tard ». Selon « les vérifications diligentes » des carabiniers, outre les vols, braquages, et dévastations, s’étaient produits dans cette zone 191 cas de violences sexuelles, 20 tentatives de viols sur des femmes, et une tentative de viol sur une petite fille. Les homicides liés à la résistance furent nombreux. Mais la plus grande partie des troupes présentes en Italie fut retirée pour être engagée dans le débarquement en Provence, suivant le vœu du général de Gaulle qui préférait, de loin, engager ces troupes dans la libération du territoire national, plutôt que de les utiliser sur un théâtre d’opération à ses yeux secondaire. L’ampleur des violences perpétrées par les militaires du corps expéditionnaire français en Italie mérite une réflexion sur les causes plus profondes de ces événements. Dans cette perspective, l’existence ou non d’ordres (écrits ou oraux) cautionnant le comportement des troupes françaises ne constitue pas un enjeu décisif. En revanche, la conception selon laquelle des populations civiles impliquées dans des événements guerriers ont été considérées comme un butin de guerre représente un élément central. Les soldats coloniaux en profitèrent tant lors des viols isolés, effectués de nuit dans les campagnes sans l’aval des hiérarchies militaires, que lors de violences sexuelles, liées aux opérations militaires, implicitement admises par le commandement. Dans le Latium méridional, ces violences n’ont cependant pas eu pour objectif une affirmation ethnique. Le comportement des troupes coloniales a souvent été interprété en référence à l’appartenance tribale des soldats, celle des goumiers notamment. Lors de leur passage caractérisé par son extrême brutalité, avec droit de saccages et de viols, auraient été transposées des coutumes encore en vigueur sur le continent africain. Lorsqu’ils traitent des viols, les documents américains font allusion « à l’habitude des Africains de se comporter ainsi contre les populations hostiles quand ils sont victorieux », tout en insistant sur d’autres causes, la présence insuffisante d’officiers européens notamment. Cette position est fortement réductrice et influencée par le « regard colonial », l’Occident redéfinissant sa propre identité, en s’opposant à celle que l’on attribuait aux colonies. Le discours colonial français a ainsi fréquemment déshumanisé les soldats marocains, représentés comme des sauvages naturellement enclins à la guerre, dotés de dispositions ataviques à la vie militaire du fait même de leur appartenance au grade le plus bas de la civilisation humaine. En réalité, cette disposition au saccage et au viol, loin d’être propre aux troupes coloniales, est fréquente parmi les armées européennes, au moins jusqu’au 17e siècle. Plus justement, la violence des troupes coloniales, et spécialement celle des goumiers, doit être reliée aux fonctions de police coloniale que ces troupes exerçaient. Les goumiers furent souvent recrutés de manière coercitive et entraînés par des officiers de l’armée régulière, afin de réprimer les résistances antifrançaises, encore fréquentes durant les années 1930. De nombreuses techniques guerrières, dont celles relatives aux comportements envers les civils, se forgèrent dans ce contexte et furent finalement exportées vers d’autres théâtres d’opérations. Il est donc difficile de distinguer ce qui, dans la pratique militaire adoptée par les soldats coloniaux, dérive des « traditionnelles barbaries africaines », de ce qui au contraire provient de l’apport européen à la violence coloniale contre les civils indigènes. Ce même problème de la « sauvagerie » des troupes coloniales s’était pour la première fois manifesté lors de la première guerre mondiale, quand des contingents furent engagés en Europe par la France et par la Grande-Bretagne, provoquant la protestation des empires centraux qui accusèrent les puissances de l’Entente de se servir de soldats barbares et sauvages. Ils contestaient une manière de conduire les conflits qui, en réalité, était pratiquée par tous dans les territoires extra-européens. L’opinion publique européenne fut, dans son ensemble, perturbée par la présence de soldats de couleur sur son sol, comme le prouve la forte préoccupation relative aux éventuels rapports sexuels entre soldats africains ou asiatiques et femmes occidentales. Cette donnée amena l’État français à opter pour une ségrégation des races et des genres, jusque dans les hôpitaux, des militaires provenant des colonies d’avec les infirmières françaises. Relancé par une vaste campagne de presse développée en Allemagne contre les viols commis par des soldats marocains durant l’occupation française de la Rhénanie, le stéréotype du soldat noir, barbare et violeur, se renforça dans l’imaginaire du vieux continent. De même dans l’Italie des années 1930, les auxiliaires indigènes de l’armée royale furent considérés comme particulièrement féroces et sanguinaires en raison de leur origine tribale. Dans l’imaginaire européen, l’agressivité et la férocité du soldat de couleur sont associées à sa condition de « bête sauvage » et d’animalité. Dans un ouvrage consacré aux goumiers, Yves Salkin finit par les comparer à des bêtes sauvages pour leur aptitude à se déplacer dans les zones de montagne les moins praticables.  (…) Les conséquences de cette vision sont loin d’être anodines. Assimiler les soldats coloniaux à des bêtes dominées par des pulsions naturelles et privées de raison aboutit inévitablement à les soustraire du jugement moral, en faisant de leur comportement « sauvage » une réaction instinctive ou automatique, « animalière » précisément. La « naturalisation » de la violence a une signification différente selon les acteurs. Si les dirigeants politiques et militaires français justifient par leur « bestialité » les crimes des soldats marocains, ils se délient de toute responsabilité même indirecte. La population italienne, elle, se sert de l’animalité des troupes pour souligner le rôle des commandements militaires, français ou américains. En insistant sur les responsabilités générales des commandements alliés, les habitants des villages « libérés » par les troupes françaises semblent percevoir la nature moderne des viols. Ceux-ci, selon le point de vue des habitants, sont liés à la « totalisation » du conflit, à laquelle les Anglo-Américains contribuent dans une certaine mesure. Afin de poursuivre leur objectif stratégique, ces derniers choisissent d’engager des troupes propices à une forte agressivité à l’encontre des civils durant les combats, soutenant ainsi leurs comportements, même s’ils n’en sont pas les promoteurs directs. Les violences sexuelles commises dans le Latium méridional sont donc à replacer dans le contexte de la culture européenne de la guerre. Tout en refusant les révisionnismes infondés, n’oublions pas que les Anglo-Américains n’étaient pas totalement étrangers à cette culture de la guerre, fondée sur la notion absolue d’« ennemi ». Dans un contexte spécifique et particulier, les « libérateurs » ne sont donc pas toujours reconnus dans ce rôle par les populations locales, précisément parce qu’ils choisissent de conduire la guerre de façon très pénalisante pour les civils. Dans le Latium méridional s’est forgée une mémoire très critique de leur comportement, sans engendrer pour autant de réflexion collective. Les épisodes des violences commis par les soldats coloniaux, dont le souvenir reste fort au niveau individuel, ont suscité trop de contradictions dans une société locale marquée par une culture masculine et machiste dominante, tendant à culpabiliser les victimes des viols et leur imposant le silence sur les méfaits subis. « C’était passé… c’était fait… on ne pensait qu’à çà… cela ne sortait plus de notre esprit », raconte Marianna Corelli, se référant au comportement de la famille de son mari envers la belle-sœur violée. Les municipalités évitèrent donc d’initier des politiques commémoratives dans les communes où les soldats français étaient passés. L’expérience belliqueuse vécue par la population civile ne trouva ni reconnaissance ni forme de codification. Les récits dissonants relatifs aux viols perpétrés dans le bas Latium n’ont pas pu trouver d’écho dans la mémoire publique nationale de l’après-guerre. En adhérant à l’OTAN en 1949, l’Italie républicaine pouvait difficilement faire accepter des visions critiques de la campagne militaire menée en 1944 par deux nouveaux et importants alliés : la France et, plus encore, les États-Unis. Revenir sur les violences sexuelles auraient pu inciter « à discuter les valeurs de l’Allié et de l’Alliance occidentale », en fournissant d’utiles arguments aux partis de gauche qui s’opposaient à l’entrée italienne dans le Pacte atlantique. Il n’était donc pas judicieux, du point de vue de la politique intérieure comme extérieure, d’ouvrir cette boîte de Pandore. Sur un tout autre plan, cette reconnaissance se révélait absolument « incompatible avec le processus de reconstruction d’un sentiment masculin national valorisant». L’exaltation de la figure du partisan en armes, mise au centre du discours public sur la résistance, célébrait également la renaissance de la patrie italienne, en proposant de nouveau l’idéal proprement masculin de l’homme-guerrier. En combattant contre l’étranger et ses collaborateurs, les partisans avaient aussi tenté de restaurer le prestige de la composante masculine nationale qui s’était évaporée avec la crise de l’armée, consécutive à l’armistice du 8 septembre 1943. La thématique des viols obligeait au contraire à se confronter avec la défaite italienne, avec l’effondrement des institutions de l’État, et surtout avec l’incapacité attestée des hommes à défendre leurs femmes. Le thème de la défense de la nation est étroitement lié à celui de la sexualité féminine : la défense des femmes passe « par la sauvegarde de la cohésion interne et des frontières extérieures de la spécificité nationale ». Le recours au viol comme acte de guerre est une des façons de sanctionner la défaite des groupes masculins des nations belligérantes. Rappeler ouvertement les viols revenait donc à souligner la longue impuissance des hommes italiens à la suite de la reddition. Dans ce contexte, le thème des violences sexuelles ne pouvait trouver d’exutoire dans le discours public. Cette expérience particulière n’avait pas la possibilité d’être lue à travers les lunettes du patriotisme et de la résistance à l’envahisseur étranger. Les auteurs de ces viols n’étaient pas des ennemis (les Allemands) contre qui une communauté masculine « retrouvée » (les partisans) prenait les armes, mais au contraire des « alliés », au côté desquels on combattait pour faire renaître la nation détruite par le fascisme. En outre, le viol ne pouvait être présenté comme un fragment de la tragédie collective du peuple italien, servant à dénoncer l’ennemi fasciste et nazi. De même, le viol ne pouvait être présenté comme un fragment de la tragédie collective du peuple italien permettant de dénoncer l’ennemi fasciste ou nazi, au rebours de ce qui s’est récemment passé au Kosovo. La situation italienne en 1944 ne correspond pas au modèle du « héros masculin » accolé à l’image féminine de la « victime souffrante ». On comprend, dès lors, que cette dimension soit longtemps restée absente de l’historiographie italienne. Aussi, l’analyse des massacres nazis en Italie, caractérisée par une forte attention aux mémoires locales, a récemment focalisé l’attention des historiens qui se sont intéressés aux populations civiles en temps de guerre. Dans les zones traversées par la ligne Gustav, l’étude de la seconde guerre mondiale a conduit certains d’entre eux, recourant aux sources orales, à s’interroger sur le thème des violences alliées, évoquées de nouveau par les interviewés, tant sous le biais des bombardements anglo-américains que sous l’angle du passage dramatique des troupes du corps expéditionnaire français. Sans être toujours relayés par l’opinion publique, ces événements ont laissé des traces très profondes dans la mémoire collective, traces que les outils propres à l’historiographie permettent aujourd’hui d’analyser. Tommaso Baris
Disparus de la mémoire de la Libération, les viols de masse commis au printemps 1944 par les troupes françaises restent une plaie ouverte dans le cœur des Italiens du Latium. Sept décennies plus tard, la France ne s’est jamais excusée et les victimes n’ont pas oublié. (…) Le 11 mai 1944 … au terme de six mois de guerre, de pertes humaines considérables, l’armée de Libération remporte la bataille de Monte Cassino. Grâce à l’intervention décisive du général Juin et des soldats du Corps expéditionnaire français (CEF), la route vers la capitale est ouverte, la Wehrmacht est défaite, la libération de Rome n’est plus qu’une question de semaines. Ivres de leur victoire, des milliers de soldats du CEF déferlent sur les petits villages du Latium. Mais, à la surprise des civils qui croient accueillir une armée de libérateurs, l’esprit de conquête se libère en fureur… Entre le 15 mai 1944 et le début du mois de juillet, des milliers de viols sont commis par les soldats tricolores. Femmes, hommes, enfants, vieillards, les civils de 8 à 72 ans sont victimes des marocchinate, des «maroquinades», un mot générique (et particulièrement injuste) pour désigner les «viols de masse» (2) commis par les soldats du CEF (dont 60% étaient originaires d’Afrique du Nord). Le général Juin, lui, deviendra un des plus grands héros militaires de la Seconde Guerre mondiale. (…) Pour ne rien arranger, le général Juin mettra neuf jours à réagir aux exactions alors que les alertes arrivent de toutes parts. Le héros de Monte Cassino ne le fera qu’«à la demande insistante des Alliés». (…) Les récits des survivants ou de leurs descendants rivalisent d’horreur, et pourtant ils sont moins cruels que les comptes rendus factuels des tribunaux militaires. Ces documents, que nous nous sommes procurés, décrivent avec force détails le traitement réservé aux civils et mettent en cause la responsabilité du haut commandement qui avait obtenu de la part des gendarmes, des médecins et des coupables eux-mêmes, la preuve de ces exactions. «En réunion et sous le regard des proches.» C’est ainsi que Pierre D., soldat 2e classe, reconnaît avoir, le 12 juin 1944, «conduit dans une grotte» sous la «menace d’une arme» un garçon de 12 ans – qui témoigne également dans l’acte d’accusation. «Dans cette grotte, je l’ai déshabillé pour le violer, comme il s’opposait à ma volonté, je l’ai frappé de plusieurs coups de poing à la figure, puis je l’ai jeté à terre et l’ai fait coucher sur le ventre. A ce moment, le garçon s’est mis à crier, je l’ai menacé de mon arme en lui disant « ne crie pas ou bien je te tue ». Afin d’étouffer ses cris, j’ai appliqué ma main sur sa bouche, puis me jetant sur lui, je l’ai violé.» Le militaire sera condamné à dix ans de travaux forcés pour «atteinte à la pudeur». Cette histoire fait terriblement écho à celle de Pietro, le vieux paysan de Lenola, et pourtant le mode opératoire de cette agression reste exceptionnel. En effet, selon les actes d’accusation dont nous avons eu copie, les militaires du général Juin qui se sont rendus coupables de violences sexuelles l’ont fait presque toujours en réunion, sous la garde d’au moins un camarade. Dans la majorité des cas, les soldats entraînaient les victimes un peu à l’écart du lieu de la rencontre ou commettaient leur crime dans la maison sous le regard des proches. C’est ainsi que le 30 mai 1944, quatre soldats français, Belgacem B., Jean-Marie G., François S. et Mohamed G. sont reconnus coupables de viol sur deux jeunes femmes de Castro dei Volsci, âgées de 20 et 29 ans. La première avait été agressée dans sa propre chambre en présence de sa mère et de sa tante, avant de l’être de nouveau par deux autres soldats, dans un champ de blé voisin. La seconde avait été violée dans la grange de la ferme. Bien que les quatre soldats furent reconnus coupables, seuls Jean-Marie G. et François S., les soldats français, obtiendront des suspensions d’exécution de peine. Indiqué dans les comptes rendus, le motif de la clémence est identique dans les deux cas : «Il semble bien résulter des données et des débats que X s’est laissé entraîner par des camarades indigènes et qu’il ne se soit pas rendu compte de la gravité de sa faute.» Aucun des historiens interrogés n’a pu expliquer cette différence de traitement. Selon les données récoltées par Julie Le Gac, 207 soldats seront jugés pour violences sexuelles, et 19%, soit 39 hommes, seront acquittés, «le plus souvent faute de preuves». Vingt-huit soldats pris en flagrant délit seront exécutés sans jugement. L’historienne précise que «55 % d’entre eux bénéficieront de circonstances atténuantes attribuées de manière discrétionnaire». Pour certains, ces décisions de justice sont la preuve que la France a bien condamné ces exactions. En outre, après enquête, le 1er janvier 1947, Paris a autorisé l’indemnisation de 1 488 victimes de violences sexuelles. Une forme de reconnaissance ? Peut-être. Sauf que c’est Rome qui a payé. Selon la procédure mise en place par les Alliés, l’Italie, pays vaincu, a dû indemniser les victimes des exactions. Au-delà de la question financière, pour Fabrizio Battistelli, professeur de sociologie à l’université de Rome (Sapienza), c’est avant tout une affaire de «reconnaissance». Selon le chercheur qui a travaillé sur les violences du CEF dans le Latium méridional, «il ne semble pas que, du côté français, il y ait eu une prise de conscience appropriée de la gravité des faits». Pour lui, «la responsabilité de la République française, représentée sur le terrain par le général Juin et ses subordonnés, est indiscutable». En effet, le professeur estime que ces «crimes» ont été commis de «manière systématique» dans un cadre «de tolérance générale, sinon d’autorisation ouverte» du commandement français. Moins radicale, l’historienne française estime que ces violences «ne sont pas un sujet tabou pour l’armée française», mais reconnaît «un problème d’encadrement dû à un manque de personnel». (…) Le nombre des viols commis par le CEF à cette période fait l’objet de débats parmi les historiens (entre 200 – le nombre de condamnations par les tribunaux militaires – et 12 000 environ), les gouvernements (2 000 pour le gouvernement italien, 1 488 personnes indemnisées pour les autorités françaises) et les associations (60 000). «Viol de masse», en raison de la faible densité démographique de la province et de la courte période durant laquelle ils ont été commis. Libération
Les Goums, formations de l’Armée d’Afrique (à distinguer de l’armée coloniale), étaient recrutés de manière régulière, mais collectivement par unités complètes, encadrement compris. Ces troupes contractuelles appelées goums marocains, mais avec un statut particulier, proche des coutumes locales de la zone de recrutement, fournissaient l’ossature de l’infanterie d’une division d’infanterie marocaine. Ils appartenaient au CEF (Corps expéditionnaire français) aux côtés de la 2e division d’infanterie marocaine, de la 3e division d’infanterie algérienne, de la 4e division marocaine de montagne et de la 1re division d’infanterie motorisée (1re DIM) qui se faisait appeler la 1re division française libre. Les goums étaient sous les ordres du général français Augustin Guillaume. Le 14 mai 1944 les goumiers, avec leurs convois de mules, passèrent par un endroit réputé infranchissable dans les monts Aurunci et contournèrent les lignes de défense allemandes dans la vallée du Liri, permettant au XIIIe Corps britannique d’enfoncer la ligne Gustav et d’avancer jusqu’à la ligne de défense suivante que les troupes allemandes avaient préparée, la Ligne Hitler. C’est après cette bataille qu’eurent lieu les violences sur les populations civiles. Lors de sa première visite sur le front italien en mars 1944, De Gaulle prévoit déjà de rapatrier les goumiers au Maroc et de les employer uniquement à des taches d’utilité publique. La demande pressante de ses officiers pour renforcer le contingent de prostituées à hauteur de 300 Marocaines et de 150 Algériennes avait débouché sur la venue de seulement 171 Marocaines. En Italie, les exactions des goumiers marocains ont donné naissance aux termes « marocchinate », « marocchinare » qui se rapportent aux viols d’une cruauté insurpassable commis. Du 15 au 17 mai, plus de 600 femmes sont violées, beaucoup d’hommes subissent le même sort ainsi qu’un prêtre. Un rapport anglais révèle que des femmes et des jeunes filles, des adolescents et des enfants sont violés dans la rue, des prisonniers sodomisés et des notables castrés. Dans l’Italie de l’après guerre parler des « maroquinades » évoque toujours des scènes de pillages et de viols. (…) Cependant ces violences ne se limitèrent pas à cette seule zone de l’Italie : le phénomène aurait déjà commencé en juillet 1943 en Sicile, avant de se propager par la suite dans toute la péninsule et il n’aurait pris fin qu’en octobre 1944, avec le transfert en Provence des CEF. En Sicile, les goumiers auraient eu des heurts très sévères avec la population pour cette raison : on parle de quelques soldats qu’on aurait retrouvé tués avec les parties génitales coupées. Avec l’avancée des alliés le long de la péninsule, des événements de ce genre sont aussi rapportés dans le Nord du Latium 8 et le Sud de la Toscane où les goumiers violèrent, et parfois tuèrent, des femmes et des enfants après la retraite des troupes allemandes, sans épargner des membres de la résistance italienne. Les mêmes méfaits se sont répétés lors de la prise de Freudenstadt, en Allemagne, les 16 et 17 avril 1945, quand au moins 600 femmes ont été violées par les troupes françaises, dont une partie de goumiers9. Le 18 juin 1944, le pape Pie XII sollicita le général de Gaulle afin qu’il prenne des mesures face à cette situation. La réponse qu’il reçut du général montrait à la fois sa compassion et son irritation. La justice française entra donc en lice et 207 soldats furent jugés pour violences sexuelles ; 39 d’entre eux furent acquittés, faute de preuves. À ces chiffres, il faut cependant ajouter le nombre de ceux (28) qui furent pris sur le fait et fusillés. Le 1er janvier 1947, la France autorise l’indemnisation de 1 488 victimes de violences sexuelles ; indemnisations payées par l’Italie, pays vaincu. (…) À titre de comparaison, mais se référant à un effectif global des armées bien plus important que les bataillons ici en cause, l’historien américain J. Robert Tilly dans son ouvrage La Face cachée des GI’s, rend compte de 379 dossiers archivés, de 879 cas dénombrés officiellement, et extrapolant sur ces bases pour tenir compte des affaires n’ayant jamais donné lieu à des plaintes estime que plus de 17 000 viols auraient été commis par les militaires américains pendant les campagnes de France et d’Allemagne entre 1942 et 1945. Les viols commis par l’Armée soviétique sont quant à eux estimés à de plus de deux millions de femmes allemandes violées en 1944-1945 (dont 100 000 pendant la seule bataille de Berlin). Wikipedia

 Attention: une occultation peut en cacher une autre !

A l’heure où à l’instar du pape, l’Europe se félicite de l’invasion arabe dont elle est actuellement l’objet …

Et où après les débordements du Nouvel An que l’on sait …

Nos belles belles âmes se dévouent pour leur apprendre la position du missionnaire

Comment ne pas repenser en ces temps de réhabilitation généralisée de la mémoire jusqu’ici occultée de nos nouveaux damnés de la terre …

A une autre occultation celle-là – il ne fallait pas « brouiller le message politique » – de ces milliers de viols de femmes italiennes …

Par ces fameux indigènes dont on nous avait ….

Entre deux dénonciations des barbares de Normandie ou d’Abou Ghraib et sans parler de nos propres casques bleus pédophiles …

Tant vanté il y a quelques années les prétendus exploits militaires ?

«Elle avait 17 ans et elle a été violée par 40 soldats»
Leïla Minano, Envoyée spéciale dans le Latium (Italie)

Libération

15 mai 2015

Disparus de la mémoire de la Libération, les viols de masse commis au printemps 1944 par les troupes françaises restent une plaie ouverte dans le cœur des Italiens du Latium. Sept décennies plus tard, la France ne s’est jamais excusée et les victimes n’ont pas oublié.

«Elle avait 17 ans et elle a été violée par 40 soldats»
«Ils m’ont tout fait… Ils m’ont tout fait.» Le vieux paysan referme la main sur son pantalon en velours côtelé. Le regard est vide, la voix sûre, mais les doigts broient le tissu à s’en tordre les phalanges. Pour le rassurer, Marina, sa petite-fille de 20 ans, lui parle à l’oreille. Mais Pietro, 86 ans, ne faiblit pas : «Ils m’ont pris comme une femme… Ils m’ont tout fait, comme des bêtes, et puis ils m’ont tiré dessus.» Et de montrer la cicatrice de la balle qui l’a frappé à l’arrière du cou. «Pourtant mon père m’avait prévenu, il m’avait dit de rester à la maison. Mais j’étais jeune, fou, c’était la guerre et toute la famille était affamée, il fallait bien sortir pour trouver de quoi manger.» Dans le salon de la grande maison en pierre, trois générations de la famille Socco écoutent religieusement cette histoire que «l’ancien» ne leur a jamais racontée. «Ce jour-là, j’étais avec mon ami Lorenzo, mais lui n’a pas survécu. Dans la soirée, quand ils m’ont retrouvé, j’avais perdu beaucoup de sang, mon père me croyait déjà mort, mais je m’en suis sorti. Il m’a dit « tu es vivant, c’est tout ce que j’ai besoin de savoir », alors je n’ai rien ajouté.» C’était il y a soixante-et-onze ans. Mais dans les mots du grand-père, le souvenir enfoui remonte à la surface avec la précision d’un flash.

«Les civils considérés comme butin de guerre»
Au printemps 1944, Pietro a 15 ans, et vit à Lenola, petit village escarpé qu’il n’a jamais quitté. Les Socco, comme la majorité des habitants de la province de Frosinone, une zone rurale à deux heures de Rome, sont affamés par quatre ans de guerre «où il a fallu nourrir le soldat allemand». Dans cette partie du Latium, les bombardements frappent durement Lenola et les petites communes situées à quelques kilomètres du front. Dans tout le pays, la confusion est totale : c’est la valse des uniformes depuis que Mussolini est tombé et que les Alliés ont débarqué en Sicile. Le 11 mai 1944, ils renversent enfin la vapeur : au terme de six mois de guerre, de pertes humaines considérables, l’armée de Libération remporte la bataille de Monte Cassino. Grâce à l’intervention décisive du général Juin et des soldats du Corps expéditionnaire français (CEF), la route vers la capitale est ouverte, la Wehrmacht est défaite, la libération de Rome n’est plus qu’une question de semaines.

Ivres de leur victoire, des milliers de soldats du CEF déferlent sur les petits villages du Latium. Mais, à la surprise des civils qui croient accueillir une armée de libérateurs, l’esprit de conquête se libère en fureur… Entre le 15 mai 1944 et le début du mois de juillet, des milliers de viols (1) sont commis par les soldats tricolores. Femmes, hommes, enfants, vieillards, les civils de 8 à 72 ans sont victimes des marocchinate, des «maroquinades», un mot générique (et particulièrement injuste) pour désigner les «viols de masse» (2) commis par les soldats du CEF (dont 60% étaient originaires d’Afrique du Nord). Le général Juin, lui, deviendra un des plus grands héros militaires de la Seconde Guerre mondiale.

«La bataille du Monte Cassino a été très violente et très frustrante pour les soldats qui ont piétiné pendant des mois dans le froid, sans pouvoir vraiment avancer. Il y a donc eu un phénomène de décompensation qui s’est retourné contre les civils, explique l’historienne Julie Le Gac, auteure d’une thèse édifiante sur le CEF (3). Par ailleurs, le commandement français a clairement entretenu l’esprit de revanche des troupes à l’égard des Italiens qui avaient « trahi la France ». Résultat : les civils ont parfois été considérés comme le butin de cette guerre.» Pour ne rien arranger, le général Juin mettra neuf jours à réagir aux exactions alors que les alertes arrivent de toutes parts. Le héros de Monte Cassino ne le fera qu’«à la demande insistante des Alliés».

Devant la frilosité des réactions des officiers français, la population du Latium méridional se protège tant bien que mal. Dès les premières exactions, la rumeur se répand comme une traînée de poudre dans les petites communes isolées : «A l’époque, ils disaient « il faut cacher les filles car les diables les enlèvent »», raconte le maire adjoint de Lenola, dont les trois grands-tantes ont été violées. D’après plusieurs témoignages, «les proies potentielles» sont cachées «dans les grottes», «les écuries», «les fermes et les égli ses reculées».

Sylvia a 18 ans quand elle est envoyée chez sa grand-mère qui vit dans une ferme isolée des environs de Lenola. Sept décennies plus tard, la jeune fille est devenue une petite grand-mère, timide et discrète. Difficile de déceler dans la fragile vieille dame de 89 ans enrubannée dans un foulard noir l’adolescente espiègle qu’elle a pu être. «A l’époque, nous ne parlions pas de ces choses-là et nous ne posions pas beaucoup de questions, commence Sylvia, recroquevillée dans un coin du salon. Mais nous savions que les soldats recherchaient les filles.»

«Des femmes sont devenues folles»
En dépit de l’isolement de la ferme, deux soldats du CEF finissent par frapper à la porte de la maison. Sa grand-mère lui demande de se cacher sous ses jupes. Les yeux de Sylvia s’allument quand elle pense à la supercherie : «Les femmes portaient de larges jupes noires et moi, j’étais toute maigre, je me suis mise sous le banc, dissimulée par la jupe, et ils ne m’ont pas vue… Ils ont fouillé partout et puis les Américains sont arrivés, ça les a effrayés, ils sont partis.» Et de poursuivre plus tristement : «Tout le monde n’a pas eu la même chance que moi. Je ne sais pas combien de filles ont été « attrapées », mais quand les soldats sont partis, beaucoup avaient des maladies vénériennes. Certaines sont tombées enceintes, des fiancés ont rejeté leur promise. Il y a même des jeunes femmes qui sont devenues folles et se sont suicidées. Personne n’en parlait vraiment, ça restait dans la famille, les victimes allaient chez les médecins secrètement et on donnait aux filles des plantes pour avorter. Cette période a été terrible, c’est comme s’ils avaient tué la joie de la jeunesse, tout le monde était devenu triste, déprimé.»

De l’autre côté de la colline verdoyante qui supporte Lenola, à Castro dei Volsci, une autre jeune fille a eu moins de chance que Sylvia. Au mois de juin 1944, Elide a 15 ans. Depuis quelques jours, l’adolescente et sa mère ont trouvé refuge dans la ferme de sa tante, quand deux soldats du Corps expéditionnaire français défoncent la porte. «Quand ils sont arrivés, j’ai juste eu le temps de me cacher dans un grand coffre qui servait de banc. Mais lorsqu’ils sont entrés dans la pièce pour fouiller, mon ventre a gargouillé, alors ils m’ont trouvée… J’avais tellement faim.» Assise devant la table de la salle à manger, l’ancienne boulangère du village, cheveux courts blonds peroxydés, s’est apprêtée. «Le premier soldat a fait sortir de force ma mère et ma tante, c’était horrible ; je les entendais hurler, pleurer, mais il n’y avait pas de compassion chez eux.» Elide se lève brusquement et mime la scène avec de grands gestes comme si les soldats se trouvaient toujours dans la pièce. «Je suis restée seule avec lui, j’étais contre le mur, il essayait de me faire tomber par terre et je hurlais, je criais à ma mère de venir m’aider… Mais elle ne pouvait rien faire, alors, de l’autre côté de la porte, elle hurlait aussi et quand il m’agressait je me débattais.» Les yeux clairs d’Elide sont fous, sa voix s’éraille, mais le petit gabarit ne s’effondre pas : «Il sentait mauvais, il était sale, il avait des boutons sur les jambes…» L’apparition d’un groupe de soldats met fin au calvaire de l’adolescente : «Les Canadiens sont arrivés et les « chiens » se sont enfuis… Ils auraient pu nous tuer. La fille de Valentina, ils l’ont tuée. Elle avait 17 ans, elle était très belle et elle a été violée par 40 soldats. Quand sa mère s’est interposée, ils lui ont coupé la langue et l’ont obligée à regarder.» L’horreur de l’histoire finit par calmer l’octogénaire qui devient moins bavarde. Pourtant, les langues n’ont pas fini de se délier, car dans le Latium, la mémoire des anciens regorge de souvenirs, plus terribles les uns que les autres.

La responsabilité du haut commandement
Arturo, 79 ans, nous attend à la Maison des anciens de Lenola, où se retrouvent chaque jour les plus âgés pour jouer à la pétanque et aux cartes. Il est 14 heures et le petit local, installé sur les hauteurs du village, est encore vide. Arturo, cheveux encore noirs, yeux bleus malicieux, semble ne pouvoir se défaire d’un petit sourire espiègle. «J’avais 8 ans, nous étions réfugiés dans une maison avec une centaine d’autres habitants, quand les Marocains sont descendus. Ils ont entouré la maison et, plus tard, ils sont venus chercher les femmes les unes après les autres pour les emmener dehors. Les gens pleuraient, suppliaient, mais il n’y avait aucune pitié, même pour les très jeunes.» Intrigué et «sans peur», le petit Arturo parvient à se glisser dehors. «Je voulais savoir ce qu’ils faisaient avec les filles, où ils les emmenaient pour pouvoir retourner les chercher. Alors, j’ai suivi une fille, j’ai regardé au coin de la maison pour voir dans quelle direction ils partaient, mais ils m’ont repéré et ils ont tiré. J’ai couru me cacher dans le petit bois juste en face. Ils m’ont vite oublié, ils étaient plus intéressés par ce qu’ils allaient faire… Ils se sont jetés sur elle, ils étaient trois. Je fermais les yeux mais je l’entendais toujours pleurer.» Assis dans le salon de la pièce nue et froide de l’association, Arturo a de nouveau 8 ans, il se recroqueville sur sa chaise et éclate en sanglots. Nous l’apprendrons plus tard, la femme qu’il a suivie, la femme qu’il a vu se faire violer, était sa mère.

Arturo s’effondre quand Ennio, 84 ans, un autre ancien de l’association, reprend à son tour le fil du récit. Alerte, l’ancien ouvrier vêtu à la mode des années 70 «accepte de raconter, même s’il aurait préféré tout oublier». Ennio n’a que 13 ans quand un groupe d’une dizaine de soldats français et marocains fait irruption dans la maison de berger où il s’est réfugié avec sa famille et plusieurs de leurs voisins. «Ils étaient en colère car les jeunes filles étaient cachées ailleurs, dans une grotte. Alors les militaires ont pris la seule femme qui était présente, une mère de famille, et ils m’ont obligé à tirer un matelas à l’extérieur de la maison. Ensuite, ils m’ont demandé d’aller chercher une bougie, pour que nous puissions tous bien voir ce qui allait se passer. Les uns après les autres, ils l’ont violée. Personne ne pouvait bouger, car ils étaient armés. L’un d’entre eux, un Blanc, nous a dit dans notre langue, que c’était ce que les Italiens avaient fait aux femmes françaises pendant la guerre.» Sept décennies plus tard, Ennio, rêve toujours de cette nuit «où il n’aurait jamais dû aller chercher le matelas».

Les récits des survivants ou de leurs descendants rivalisent d’horreur, et pourtant ils sont moins cruels que les comptes rendus factuels des tribunaux militaires. Ces documents, que nous nous sommes procurés, décrivent avec force détails le traitement réservé aux civils et mettent en cause la responsabilité du haut commandement qui avait obtenu de la part des gendarmes, des médecins et des coupables eux-mêmes, la preuve de ces exactions. «En réunion et sous le regard des proches.» C’est ainsi que Pierre D., soldat 2e classe, reconnaît avoir, le 12 juin 1944, «conduit dans une grotte» sous la «menace d’une arme» un garçon de 12 ans – qui témoigne également dans l’acte d’accusation. «Dans cette grotte, je l’ai déshabillé pour le violer, comme il s’opposait à ma volonté, je l’ai frappé de plusieurs coups de poing à la figure, puis je l’ai jeté à terre et l’ai fait coucher sur le ventre. A ce moment, le garçon s’est mis à crier, je l’ai menacé de mon arme en lui disant « ne crie pas ou bien je te tue ». Afin d’étouffer ses cris, j’ai appliqué ma main sur sa bouche, puis me jetant sur lui, je l’ai violé.» Le militaire sera condamné à dix ans de travaux forcés pour «atteinte à la pudeur».

Cette histoire fait terriblement écho à celle de Pietro, le vieux paysan de Lenola, et pourtant le mode opératoire de cette agression reste exceptionnel. En effet, selon les actes d’accusation dont nous avons eu copie, les militaires du général Juin qui se sont rendus coupables de violences sexuelles l’ont fait presque toujours en réunion, sous la garde d’au moins un camarade. Dans la majorité des cas, les soldats entraînaient les victimes un peu à l’écart du lieu de la rencontre ou commettaient leur crime dans la maison sous le regard des proches.

Une affaire de «reconnaissance»
C’est ainsi que le 30 mai 1944, quatre soldats français, Belgacem B., Jean-Marie G., François S. et Mohamed G. sont reconnus coupables de viol sur deux jeunes femmes de Castro dei Volsci, âgées de 20 et 29 ans. La première avait été agressée dans sa propre chambre en présence de sa mère et de sa tante, avant de l’être de nouveau par deux autres soldats, dans un champ de blé voisin. La seconde avait été violée dans la grange de la ferme. Bien que les quatre soldats furent reconnus coupables, seuls Jean-Marie G. et François S., les soldats français, obtiendront des suspensions d’exécution de peine. Indiqué dans les comptes rendus, le motif de la clémence est identique dans les deux cas : «Il semble bien résulter des données et des débats que X s’est laissé entraîner par des camarades indigènes et qu’il ne se soit pas rendu compte de la gravité de sa faute.» Aucun des historiens interrogés n’a pu expliquer cette différence de traitement.

Selon les données récoltées par Julie Le Gac, 207 soldats seront jugés pour violences sexuelles, et 19%, soit 39 hommes, seront acquittés, «le plus souvent faute de preuves». Vingt-huit soldats pris en flagrant délit seront exécutés sans jugement. L’historienne précise que «55 % d’entre eux bénéficieront de circonstances atténuantes attribuées de manière discrétionnaire». Pour certains, ces décisions de justice sont la preuve que la France a bien condamné ces exactions. En outre, après enquête, le 1er janvier 1947, Paris a autorisé l’indemnisation de 1 488 victimes de violences sexuelles. Une forme de reconnaissance ? Peut-être. Sauf que c’est Rome qui a payé. Selon la procédure mise en place par les Alliés, l’Italie, pays vaincu, a dû indemniser les victimes des exactions.

Au-delà de la question financière, pour Fabrizio Battistelli, professeur de sociologie à l’université de Rome (Sapienza), c’est avant tout une affaire de «reconnaissance». Selon le chercheur qui a travaillé sur les violences du CEF dans le Latium méridional, «il ne semble pas que, du côté français, il y ait eu une prise de conscience appropriée de la gravité des faits». Pour lui, «la responsabilité de la République française, représentée sur le terrain par le général Juin et ses subordonnés, est indiscutable».

En effet, le professeur estime que ces «crimes» ont été commis de «manière systématique» dans un cadre «de tolérance générale, sinon d’autorisation ouverte» du commandement français.

Moins radicale, l’historienne française estime que ces violences «ne sont pas un sujet tabou pour l’armée française», mais reconnaît «un problème d’encadrement dû à un manque de personnel». Julie Le Gac ajoute : «Si l’armée n’en parle pas ouvertement, c’est aussi pour ne pas ternir l’image glorieuse de la bataille de Monte Cassino, surtout à un moment où l’on commence à redonner sa juste place à la contribution des troupes coloniales, car cela brouille le message politique.»

Nous avons interrogé le ministère de la Défense, qui nous a fait la réponse suivante : «Nous ne pouvons pas nous positionner sur des faits historiques, par contre les historiens qui ont travaillé sur cette question se sont exprimés, vous pouvez consulter le service historique de la Défense, mais l’affaire est avérée.»

D’après Emiliano Ciotti, président de l’Association nationale des victimes des Marocchinate, qui collecte des archives depuis 2010, «l’objectif du travail de mémoire n’est pas de stigmatiser un groupe ethnique. C’est avant tout un geste politique. Il faut que la France reconnaisse l’existence de ces viols, qu’ils soient inscrits dans l’histoire de la Libération, que les manuels d’histoire la racontent. Pour qu’ils ne se reproduisent plus».

(1) Le nombre des viols commis par le CEF à cette période fait l’objet de débats parmi les historiens (entre 200 – le nombre de condamnations par les tribunaux militaires – et 12 000 environ), les gouvernements (2 000 pour le gouvernement italien, 1 488 personnes indemnisées pour les autorités françaises) et les associations (60 000). (2) «Viol de masse», en raison de la faible densité démographique de la province et de la courte période durant laquelle ils ont été commis. (3) «Vaincre sans gloire, le Corps expéditionnaire français en Italie», thèse publiée aux éditions les Belles Lettres, ministère de la Défense-DMPA.

Voir aussi:

Les nazis bottés hors d’Italie
Yannick Ripa

Libération

18 décembre 2013

La bataille de Monte Cassino ? «Un déluge de feu massif et terrifiant, des corps à corps silencieux et assassins», et des bombardements qui laissent un monastère en ruines et ouvrent aux Alliés la route de Rome en juin 1944. Voilà ce qu’au mieux les mémoires et les manuels ont retenu de la reconquête de l’Italie. C’est faire peu de cas du rôle militaire, mais aussi symbolique, du corps expéditionnaire français (CEF) que commande Juin : pour la première fois depuis 1940, les couleurs de la France sont brandies sur un champ de bataille européen, la réinsérant dans le camp des combattants. C’est cette épopée que raconte ce livre magnifique et puissant, qui additionne les qualités des thèses d’Etat d’autrefois et les apports historiographiques des dernières décennies, intégrant à une histoire militaire celles de la guerre vue d’en bas, des sensibilités, des représentations et du genre.

Julie Le Gac mène le lecteur avec brio de la création du CEF en novembre 1942, en Afrique du Nord, à son action au plus près de la ligne Gustave, après son débarquement en novembre 1943 à Naples, loin du territoire national dont la libération est son objectif principal.

Merlinettes

Sont réunis dans cette unité d’anciens cadres de l’Armée d’Afrique qui ont rompu avec Vichy sous la pression «de l’extérieur afin que l’armée de reconquête soit celle du peuple français», des membres des Forces françaises libres, des évadés par l’Espagne, des Français des colonies et des «indigènes» de l’Empire. La cohésion repose sur une proximité entre le commandement et la troupe, puis sur un tragique destin partagé. Dans la bataille se tissent des liens entre Européens et indigènes, et entre hommes et femmes. Face à la «faiblesse du vivier européen», le général Merlin a recouru au recrutement féminin, malgré les réticences, tant le port des armes demeure constitutif de l’identité masculine. Aussi les Merlinettes (3 000 volontaires) ne seront-elles pas de vrais soldats : la mort de l’une d’elles est vécue comme l’effet désastreux et inacceptable d’une transgression du genre. Le conflit a d’autres effets : face à la «violence inouïe», aux pertes «considérables», au déracinement, certains sombrent dans la folie. Malgré l’identification des névroses de guerre lors du conflit précédent, les autorités françaises, à l’inverse des Alliés, continuent de les ignorer. La reconnaissance de la frustration sexuelle des combattants conduit, elle, à l’ouverture de bordels de campagne.

Le Gac, qui domine son sujet à la perfection, fait se répondre les objectifs des dirigeants et les élans et doutes des combattants, ceux surtout des indigènes dont l’incorporation a révélé les profondes fissures entre colons et colonisés : «La mobilisation des cœurs a échoué.» Quant à l’évolution des enjeux dans chaque camp, elle échappe sans doute en partie aux soldats du CEF, tout comme l’instrumentalisation par les nazis de la destruction du monastère, érigé en symbole de la culture européenne que les Alliés menaceraient.

Barbarisation

«L’âpre et destructive guerre de position» transforme Monte Cassino en Verdun de la Seconde Guerre mondiale ; l’horreur des combats dissout le sens idéologique de la lutte, qui plus est chez ceux qui ont été appelés pour défendre des principes et des libertés qu’aucun gouvernement ne leur a ni appliqués ni accordés. La guerre n’y change rien : les goumiers sont pour leurs chefs des soldats de seconde zone, incapables de «se substituer aux Européens». Ils leur attribuent des qualités guerrières ataviques, des cruautés ou lâchetés, en application de «l’idéologie des races martiales». Cette lecture favorise leur barbarisation par la propagande ennemie et imprègne les mentalités des Italiens, hésitant à voir en eux des libérateurs, leur attribuant violences et viols sur les civil(e)s. De fait, les exactions se multiplient après la victoire ; le scandale entache le CEF. Victorieux sans gloire, il est dissous pour des raisons de «stratégie internationale et de politique nationale» à l’été 1944, alors même que se dessine l’image d’Epinal d’une France libérée par ses colonies.

Yannick RIPA Julie Le Gac Vaincre sans gloire. Le corps expéditionnaire français en Italie (novembre 1942-juillet 1944) Les Belles Lettres/Ministère de la Défense-DMPA, 613 pp., 29,50 €.

Voir également:

Le corps expéditionnaire français en Italie

Violences des « libérateurs » durant l’été 1944
Tommaso Baris [*]

Vingtième Siècle. Revue d’histoire
2007/1 (no 93)

Récemment projeté sur les écrans français, le film Indigènes entend réhabiliter la mémoire, il est vrai occultée, des troupes coloniales qui participèrent à la campagne d’Italie puis contribuèrent tant à la libération de la France qu’à la victoire du 8 mai 1945. Ce souvenir glorieux qu’illustra d’abord la bataille de Cassino n’a pas été partagé en Italie, où le passage des troupes françaises a laissé d’autres traces. Vingtième Siècle. Revue d’histoire verse au dossier les données et les conclusions de l’enquête conduite sur ce point par des historiens italiens.

On associe généralement la présence du corps expéditionnaire français en Italie à son rôle décisif dans la chute de la ligne Gustav. Suivant le maréchal Juin, commandant en chef du contingent français, les militaires ayant participé à cette campagne ont volontiers souligné dans leurs Mémoires le rôle central des troupes tricolores dans une épopée qui permit notamment d’ouvrir la route de Rome aux forces anglo-américaines [1][1] Alphonse Juin, Mémoires. Alger, Tunis, Rome, Paris,….

Aujourd’hui encore, les anciens revendiquent fièrement ce titre de gloire. Citons, pour ne prendre que ce seul exemple, le général François Barillon, alors jeune officier d’artillerie, interviewé dans le documentaire Mattatoio Cassino (la boucherie de Cassino), retransmis par la télévision publique italienne lors des commémorations du 60e anniversaire de la percée du front [2] L’historiographie française sur la bataille de Cassino s’est d’abord préoccupée, dès les premières publications de l’immédiat après-guerre, de souligner l’apport du corps expéditionnaire à la défaite des Allemands, célébrant avec emphase sa valeur militaire [3] Les travaux les plus récents adoptent la même perspective et revendiquent, parfois agressivement, ces titres de gloire, soulignant sans pondération le rôle joué dans la percée de la ligne Gustav [4]

Rappel historique
Les troupes du corps expéditionnaire débarquent à Naples en novembre 1943. Armées et équipées par les Alliés, elles sont aux deux tiers composées d’hommes enrôlés au Maroc, en Algérie et en Tunisie. Des officiers et des sous-officiers majoritairement français les encadrent, même si quelques éléments maghrébins se trouvent parmi les grades supérieurs. Dirigé par Alphonse Juin depuis janvier 1944, ce contingent français est formé de deux divisions d’infanterie. À partir du printemps, et après avoir fait ses preuves dans le secteur d’Atina, il fut renforcé par d’autres détachements. En outre, quelque 12 000 goumiers marocains s’ajoutèrent au corps expéditionnaire français, portant ses effectifs à 112 000 hommes [5]

Le terme de « goum » désignait initialement l’unité de police coloniale créée par les Français au Maroc en 1908. Au départ utilisés pour mater les révoltes dans le royaume chérifien, les goumiers furent employés hors du territoire marocain et engagés dans d’autres conflits dès la première guerre mondiale. Formé de deux cents membres, chaque goum se subdivisait en tabors, formation plus restreinte composée de cinquante à soixante-dix hommes commandés par des officiers français. Recrutés parmi les tribus arabes et berbères de l’Atlas, ces goumiers étaient spécialisés dans les combats en montagne, comme ils l’avaient démontré en réprimant l’insurrection du Rif dans les années 1920 [6] Compte tenu de ces caractéristiques, leur engagement dans les combats paraissait désormais crucial pour la stratégie alliée : après des mois d’exténuants et inutiles affrontements autour de Monte Cassino, une offensive devait être lancée dans la zone Sud-Est, à la frontière du Latium et de la Campanie. Les soldats du corps expéditionnaire français avaient la difficile mission d’ouvrir la route aux troupes américaines de la 5e armée, en conquérant les chaînes montagneuses des Aurunci et des Ausoni, à mi-chemin des provinces de Latina et Frosinone. Dans la nuit du 11 mai 1944, les troupes coloniales françaises s’élancèrent donc à l’assaut des monts Maio et Faito, dont le contrôle permettait de conquérir la vallée du Liri.

Dans cette zone, les défenses allemandes étaient dégarnies, le secteur étant « considéré [comme] inattaquable […], à cause de la morphologie inhospitalière ». Nonobstant son infériorité numérique, la 71e division de la Wehrmacht réussit à infliger de lourdes pertes aux soldats coloniaux, en bloquant leur avancée pendant deux jours. C’est seulement en ayant recours à une autre division, envoyée en première ligne, que le général Juin vint à bout de la résistance ennemie : après d’âpres combats, les villages de Vallemaio et San-Giorgio-a-Liri se rendaient le 14 mai, la commune d’Ausonia étant conquise le lendemain. Après s’être assurées du contrôle de Monte Petrella le 16 mai, les troupes françaises conquirent également, dès le jour suivant, le petit village d’Esperia, amorçant ainsi une rapide avancée le long de l’arrête dorsale des Aurunci [7] Les soldats français, les goumiers notamment, capables de franchir les zones les plus inaccessibles, occupèrent les petits centres urbains de Campodimele, Itri, Lenola, et Vallecorsa, et ouvrirent la voie de Ceprano et Frosinone aux blindés alliés. Malgré de très lourdes pertes, les bataillons coloniaux n’interrompirent pas leur marche, remontant la vallée de l’Amaseno et de Sacco, et rejoignant Valmonte, à peu de kilomètres de Rome, lors des dernières semaines de mai. De sorte que les généraux allemands furent contraints d’ordonner une retraite désastreuse pour éviter l’encerclement total de leurs troupes [8] Le 4 juin 1944, les Anglo-Américains entraient triomphalement dans Rome.

Violences
Cette libération s’accompagna d’un comportement particulièrement agressif et violent envers les populations locales. Dès les premiers temps de leur progression victorieuse, les soldats du contingent français se rendirent coupables de « graves […] violences et […] abus […] dans toutes les régions où ils sont passés », s’abandonnant « à une activité terroriste » marquée par « des centaines de vols, homicides, attaques à main armée, violences sexuelles, coups et blessures, saccages et dévastations » [9] Un officier de l’armée italienne décrivait ainsi le comportement de ces troupes :

« Quiconque se trouve sur leur route est attaqué à main armée […]. Ils s’emparent de tout […], et si dans le groupe se trouvent des femmes, elles sont déshabillées avec violence en cas de résistance. Si, par exemple, ils s’engouffrent dans quelques fermes encore habitées, ils s’adonnent à un vrai saccage ; à la suite de quoi, les armes à la main, ils chassent les hommes des maisons et violent les femmes sans aucun respect ni pour les jeunes ni pour les personnes âgées. […] Dans tous les cas, on déplore que les actes de violence charnelle s’accompagnent de coups très violents. Les rapports médicaux mentionnent dans leurs diagnostics des déflorations associées à des lésions multiples, des ecchymoses et autres traumatismes […]. Dans l’ensemble, on peut affirmer, sans risque d’être démenti, que 90 % des personnes qui ont traversé la zone d’opérations des troupes marocaines ont été détroussées de tous leurs biens, qu’un nombre élevé de femmes ont été violentées, et que l’on a compté un nombre important d’hommes auxquels on a fait subir des actes contre nature [10]

Les conditions particulières de la « libération » des villages du Latium méridional sont reconstituées de manière détaillée dans une longue lettre de Giovanni Moretti envoyée au commandement militaire français. Passée la première journée d’occupation, le 17 mai, le maire de la commune d’Esperia écrit : « On a constaté dans de nombreuses habitations les premiers cas de violence contre des femmes, des vols, des saccages, des vols à main armée, et le meurtre de ceux qui tentèrent de défendre leurs femmes, ainsi que des incendies. Terrorisées par ces agissements, les populations cherchèrent de l’aide auprès des officiers français commandant ces détachements ; on leur répondit toujours évasivement et parfois négativement [11]

Les troupes purent impunément poursuivre leurs actions criminelles durant les deux ou trois jours qui suivirent, sans que la population civile ne se livre à des mesures de rétorsion : affamée et dépitée, elle dut subir ces humiliations de la part des troupes. Comme les unités marocaines étendirent leur occupation sur tout le territoire de la commune et qu’elles y stationnèrent pendant plus de dix jours, les maisons, les granges, les taudis furent fouillés et saccagés, parfois incendiés et dépouillés de tous les objets : « L’or, l’argent liquide, le bétail, les nappes, le linge, etc. En un court laps de temps, la zone tout entière fut pillée et la population terrorisée. […] Par la suite, la population s’achemina vers Spigno Saturnio, siège du commandement américain, et fut agressée durant le parcours pour être systématiquement dépossédée de ses derniers objets de valeur ; souvent les femmes furent violentées et durent subir des sévices [12] Amelia De Andreis décrit par exemple l’assaut contre la maison où s’était caché un groupe de réfugiés, puis l’assassinat d’une vieille femme, écartelée alors qu’elle voulait s’opposer aux violences des soldats marocains :
11« Ensuite, quand on sortait, c’était la nuit… il faisait sombre et nous nous sommes réunis dans une petite maison, toute délabrée, juste pour se mettre à l’abri… nous étions nombreux, plus d’une centaine, et puis là, les Marocains […] sonnèrent à la cloche… et puis ils ont attrapé Martella et puis tous ceux qui se mirent à crier, et puis une et toutes les autres se mirent à pleurer… ô combien de pleurs, Sainte Vierge, ô combien de pleurs, combien de larmes… La femme qui habitait en dessous de chez nous… à Fontanella… ils la suspendirent à l’envers, avec les pieds attachés en l’air et ils la découpèrent morceau par morceau… parce qu’elle n’avait pas obéi à leurs ordres… les Marocains ont fait ça : ils l’ont découpée… comme un cochon… tu as vu comme on découpe un porc… ils ont fait pareil [13]

Le passage des soldats coloniaux est évoqué par les témoins comme un moment d’extrême violence, également confirmé dans les descriptions de certains abus sexuels que conservent les archives locales. Dans la plainte provenant d’Itri, on peut lire :

« Dimanche matin un nombre important de Marocains sont arrivés à la maison de ma belle-sœur […], ils l’ont emmenée dans une grange et elle fut violentée par quatre Marocains. Peu de temps après, une autre femme […] fut portée derrière une meule de foin, où une dizaine de Marocains la violèrent. Une de mes petites filles […] fut amenée dans la campagne et violée par sept Marocains, l’un d’eux la mordit à la cuisse et au cou […]. Une autre de mes petites filles […], alors qu’elle tentait de s’éloigner avec les chèvres, fut violentée par de nombreux Marocains (je crois cinq ou six). Venus à la maison ils prirent ensuite la sœur de […] et tentèrent de l’emmener dehors, évidement pour la violer : ceux qui étaient présents s’y opposèrent, mais ils furent bastonnés et la fille eut la main entaillée [14]

Ne nous étonnons pas qu’une comparaison entre l’occupation allemande et le passage des troupes françaises se soit rétrospectivement opérée : le comportement des soldats allemands est évoqué en des termes élogieux, en évidente opposition avec l’attitude des soldats coloniaux. Filomena Palazzo raconte : « Les Allemands se comportaient bien… la grande tragédie ce sont les Marocains qui l’ont commise… Les Allemands, au contraire, n’ont outragé aucune femme, ils volaient uniquement un peu de nourriture pour manger [15] Sur ce point, le récit des interviewés, recueillis soixante ans après les événements, et les dires des réfugiés rapportés juste après le passage des militaires français concordent. « Nous avons plus souffert durant les vingt-quatre heures où nous avons été en contact avec les Marocains que durant les huit mois où nous avons subi l’occupation allemande », peut-on lire dans une note datée du 25 mai 1944, reprenant les rumeurs propagées par des réfugiés qui avaient rejoint Capoue. « Les Allemands nous ont volé des chèvres, des brebis, des vivres, mais ils ont respecté nos femmes, nos pauvres économies ; les Marocains se sont précipités sur nous comme des démons déchaînés, ils ont violenté, en menaçant avec leurs mitraillettes, jeunes filles, femmes, enfants, se succédant comme des bêtes à tour de rôle, ils nous ont dépouillés de notre argent, ils nous ont poursuivis jusque dans nos villages et nous ont pris nos paquets, notre linge, nos chaussures, nous laissant ainsi [16]

Responsabilités

Pour la population, un niveau aussi généralisé de violences n’aurait pu avoir lieu sans l’aval des commandements anglo-américains, accusés d’avoir laissé les mains libres aux soldats coloniaux, contrepartie du prix élevé payé durant l’avancée victorieuse des troupes. « Les Américains ont donné carte blanche aux Marocains, pour qu’ils percent la ligne de front, et aussi pour épargner leurs propres soldats. Alors, ils laissaient faire à ces soldats ce qu’ils voulaient… sinon, sans carte blanche, les Marocains ne combattaient plus et n’avançaient plus », confirme Tommaso Pelle [17] Fortement enracinée dans la mémoire collective, cette opinion est amplement reprise par les nombreux travaux d’histoire locale qui évoquent la guerre dans le Latium méridional. Elle présente même comme authentique un faux message du général Juin, adressé aux soldats coloniaux, dans lequel il leur promet le droit de saccage et de razzia, si ceux-ci réussissent à percer la ligne Gustav. Cette déclaration aurait autorisé les troupes coloniales « à pouvoir, durant cinquante heures, dans les territoires conquis, “tout prendre, tout faire, détruire et tout emporter s’ils l’avaient mérité”, avec une allusion explicite aux femmes [18]. La déclaration suivante serait, selon ces ouvrages, la traduction, depuis l’arabe, du message diffusé aux troupes coloniales :

« Au-delà des monts, au-delà des ennemis que cette nuit vous tuerez, il y a une terre abondante et riche de femmes, de vin, de maisons. Si vous réussissez à passer outre cette ligne sans laisser un seul ennemi vivant, votre général vous le promet, vous le jure, vous le proclame : ces femmes, ces maisons, ce vin, tout ce que vous trouverez sera à vous, à votre bon plaisir et votre volonté. Pour cinquante heures. Et vous pourrez avoir tout, faire tout, prendre tout, tout détruire ou tout emmener, si vous avez vaincu, si vous l’avez mérité. Votre général tiendra sa promesse, si vous obéissez pour la dernière fois jusqu’à la victoire [19][19] L’Italia Martire. Il sacrificio di un popolo, Rome,…. »

Resté introuvable dans les archives, ce texte est apparu pour la première fois dans un volume publié en 1965 par l’Associazione nazionale vittime civili di guerra (Association nationale des victimes civiles de la guerre), une structure qui, par sa fonction institutionnelle, est prête à endosser, quitte à l’adapter, le point de vue de la population civile. Les années suivantes, la déclaration présumée du général Juin a trouvé un crédit croissant ; elle a finalement été de nouveau diffusée dans des publications ou sur des sites internet parfois liés à l’extrême droite (mais pas exclusivement), où elle est présentée comme authentique [20] Un message exaltant la « France libre » fut effectivement envoyé par Juin à ses troupes avant le déchaînement de l’offensive. Il est d’ailleurs repris dans ses Mémoires et constitue peut-être l’origine de cette fausse déclaration. Mais le problème de son authenticité n’efface pas son importance [21] : les « fausses informations » doivent être considérées dans leur acceptation collective ; et quand elles ne sont pas vraies, ou au moins vraisemblables, les chercheurs doivent s’interroger sur les falsifications historiques et les constructions sociales qui se dissimulent derrière des perceptions si communément partagées [22] En l’occurrence, cette fausse déclaration permet d’expliquer l’expérience concrète de la population. Du point de vue des habitants du Latium méridional, il était impossible que dans le cadre d’une armée, des soldats puissent, sans l’accord des hiérarchies supérieures, en arriver à de telles extrémités et à une telle violence. Seul un ordre officiel rendait compréhensible un tel relâchement de la discipline militaire.

Dans cette perspective, les assonances entre le faux message et les récits des interviewés illustrent la force hégémonique d’une véritable invention de la mémoire collective, pouvant s’émanciper du récit oral par sa capacité à représenter « le jugement exprimé par les habitants [23]. Dans la fausse déclaration, apparaissent de manière significative des éléments tels que la référence aux « cinquante heures de carte blanche », évoquée par de nombreux interviewés : « Les Français ont garanti aux troupes marocaines, qui se sont acclimatées dans les montagnes, dans la zone entre le Maroc et l’Algérie […], cinquante heures de carte blanche », raconte Giuseppe Caporusso [24] En ce qui concerne l’extension temporelle des violences, l’« erreur » de la mémoire est d’autant plus intéressante qu’elle touche directement à la perception des habitants de la zone. L’idée des cinquante heures de « carte blanche » s’est fortement enracinée dans l’imaginaire collectif. Pour les habitants des différentes communes, ces cinquante heures correspondent à peu près à la durée séparant l’arrivée des premières patrouilles de soldats marocains et son corollaire de violence, de l’irruption des divisions américaines qui coïncide avec la fin des viols, du moins dans les centres urbains. Dans chaque commune, les viols, les vols et les saccages se sont concentrés sur deux à trois jours maximum, même si globalement les violences des troupes coloniales ont duré plus longtemps. Aussi, les viols et les autres délits commencèrent dès la mi-mai dans les premiers centres urbains « libérés » de la vallée du Liri. À Lenola, petit centre de la province de Latina, un peu plus au nord d’Esperia, sur les monts Aurunci, 302 violences sexuelles furent recensées (parmi lesquelles 18 à l’encontre d’hommes), touchant des femmes âgées de 11 à 80 ans. Débutant le 20 mai, elle se concentrèrent entre le 23 et le 25 mai. Ce n’est qu’à la fin du mois, aux alentours du 29 mai, qu’elles s’atténuèrent, concomitamment à l’éloignement des troupes marocaines [25] Dans les communes de Giuliano-de-Roma, Patrica, Ceccano, Supino, Morolo et Sgurgola, situées à quelques dizaines de kilomètres de la capitale, on dénombre en seulement trois jours (entre le 2 et le 5 juin, soit après la libération de la capitale italienne) au moins 418 violences sexuelles (dont 3 sur des hommes), 29 homicides et 517 vols commis par des hommes du corps expéditionnaire français [26]

Impossibles statistiques

Il est toutefois difficile de dresser un bilan complet des violences perpétrées par la troupe du corps expéditionnaire durant l’offensive contre la ligne Gustav. Les chiffres divergent d’un écrit à l’autre, notamment en raison de l’extrême difficulté qu’éprouvent les victimes à parler, comme le mentionne la préfecture de Frosinone en juin 1945 : « Les enquêtes sont d’autant plus difficiles que les cas de violences perpétrées par les troupes marocaines sont importants, et qu’il faut prendre en compte la pudeur d’une partie des femmes violées, réticentes à narrer les violences subies [27] Si quelques fausses déclarations de viols ont pu surgir dans l’espoir d’obtenir un dédommagement du gouvernement français, et plus tardivement une pension de l’État italien, nombre de femmes violées, malgré les possibles avantages financiers, renoncèrent à signaler leurs viols. Ceci apparaît clairement dans les rapports des forces de l’ordre, chargées de vérifier la véracité des demandes parvenues aux autorités centrales. Les carabiniers de Pontecorvo, un centre de la province de Frosinone, se référant aux violences commises par des soldats marocains et subies par une jeune fille, signalaient que la victime, « par honte, ne les avait révélées à personne et ne s’était pas faite examiner [28]

L’attitude ambiguë du gouvernement italien compliqua la situation. Initialement, les autorités du Royaume du Sud se montrèrent attentives à la question des violences sexuelles, espérant l’utiliser comme monnaie d’échange lors des négociations avec certains pays de la coalition alliée. Dans cette perspective, la présidence du Conseil invitait durant l’été 1944 « à recueillir une documentation rigoureuse des violences commises sur le territoire italien par les troupes marocaines », afin « de répondre concrètement aux accusations récurrentes de violences perpétrées par nos propres troupes dans les territoires qu’elles ont occupés et à d’éventuelles désignations de criminels de guerre italiens ». Une fois la guerre achevée, la définition de nouveaux équilibres au cours de la guerre froide, rendit superflu le rappel des viols commis par le corps expéditionnaire français. Le gouvernement central refusa alors certaines demandes qui lui étaient adressées, affirmant qu’« elles ne reposaient sur aucun fondement, les personnes n’ayant subi aucun préjudice, comme en témoignent d’ailleurs un certain nombre de requêtes accusées d’escroquer l’État [29]. Le pouvoir laissait ainsi entendre que toutes les demandes d’indemnités (cinquante mille lires environ) présentées par des victimes civiles étaient le fruit d’exagérations, ou pire, de tentatives d’escroquerie.

Le décompte des violences sexuelles commises par les soldats du corps expéditionnaire est risqué. Si l’on se réfère au rapport d’un inspecteur du ministère de la Santé, envoyé par le gouvernement italien dans le bas Latium en septembre 1944, le nombre de victimes s’élèverait à environ trois mille cent dans les provinces de Frosinone et de Latina [30]. Mais au cours de cette enquête, de nombreux centres urbains parmi les plus touchés ne furent pas examinés. À Esperia par exemple, le généraliste local précisait au maire en 1946, qu’il avait soigné plus de sept cents femmes, contaminées par des maladies vénériennes comme la blennorragie ou la syphilis [31]

De nombreuses autres petites villes, touchées par le passage des troupes françaises, ne furent jamais visitées. En tenant compte à la fois du nombre élevé de communes concernées par le passage des troupes coloniales (plus d’une quarantaine) et de la longueur relativement importante de la période durant laquelle des violences sexuelles eurent lieu, le chiffre de douze mille femmes violées qu’avance l’organisation communiste féminine l’Unione Donne Italiane semble crédible. Selon la même enquête, les demandes d’indemnités pour des dommages matériels causés par les soldats français à la population italienne (catégorie générale regroupant des réalités aussi différentes que les vols ou les homicides) s’élevaient à soixante mille environ [32]. Par-delà la spéculation autour des chiffres, un élément paraît irréfutable : dans le Latium méridional, les violences sexuelles perpétrées par les troupes alliées ont eu une dimension massive, faisant de la situation italienne un cas unique. Certes, différents cas de viols commis, par exemple, par les soldats américains peuvent être dénombrés en Europe occidentale durant la seconde guerre mondiale ; mais il s’agissait, la plupart du temps, d’initiatives individuelles se produisant à l’arrière du front [33][33] J. Robert Lilly, La Face cachée des GI’s. Les viols…. Ces événements italiens semblent en revanche s’insérer à mi-chemin entre l’aspect épisodique des viols commis par les soldats alliés en Angleterre, en France ou en Allemagne, et le côté systématique des violences sexuelles qui accompagnèrent l’avancée de l’Armée rouge vers l’Allemagne [34][34] Norman M. Naimark, The Russians in Germany. A History…. La mémoire des habitants du bas Latium présente de fortes similitudes avec celle de la population de l’Autriche méridionale : dans cette région également, l’attente de la fin de la guerre fut compromise par le comportement des « libérateurs » russes enclins, au-delà des prises de positions officielles, à considérer les civils comme des ennemis vaincus, devant acquitter la défaite aux prix du saccage et du viol [35][35] Paul Pasteur, « Violences et viols des vainqueurs :….
Carte blanche du commandement français ?

Comme les troupes soviétiques, les soldats coloniaux purent, durant leur offensive contre la ligne Gustav et sur une période importante, profiter d’un régime disciplinaire particulièrement permissif. Le relâchement de la discipline interne aux subdivisions se confirme lorsqu’on analyse l’attitude adoptée par le commandement français face aux délits commis avant la percée du front. Depuis le débarquement en Italie, des violences contre la population civile avaient été perpétrées par les membres du corps expéditionnaire français, particulièrement en Campanie. Les autorités françaises avaient alors collaboré avec les forces de l’ordre italiennes, en cherchant à identifier les coupables. À Atella, par exemple, une jeune fille avait « perdu sa virginité avec violence et été violée pendant plus d’une heure par trois militaires arabes de l’armée française, puis abandonnée à terre », le 24 décembre 1943. Les responsables du viol furent « identifiés et arrêtés par le commandement de leur régiment », et déférés devant le tribunal militaire allié. Devant des crimes plus atroces encore, des méthodes plus expéditives avaient été employées. Après la découverte du cadavre d’un enfant de 9 ans dans la commune de Santa-Maria-la-Fossa, comprenant « des lacérations de l’orifice anal, des signes évidents de blessures dans la région abdominale et d’étranglement au moyen d’une corde, et des ecchymoses sur tout le corps », l’auteur de ce délit macabre, un militaire français de couleur, avait été non seulement identifié mais également emmené par la police militaire française près du cimetière du village où il avait été fusillé en présence de tout son détachement [36][36] ACS, MI, DGPS, 1944-1946, b. 175, f. « Napoli. Incidenti….

Même les documents français relatifs au corps expéditionnaire, conservés au Service historique de l’armée de terre, relate de nombreux épisodes similaires à ceux qui viennent d’être narrés. Dans les zones éloignées du front, les autorités françaises punirent des soldats responsables de violences contre les civils. Environ trois cent soixante militaires du corps expédi-tionnaire français furent déférés devant les tribunaux militaires pour des délits commis durant la campagne d’Italie [37][37] Jean-Christophe Notin, op. cit., p. 505.. Mais « au moment où se déroule cette bataille, aucun pouvoir ne peut, ou ne veut, intervenir pour défendre les civils [38][38] Gabriella Gribaudi, Guerra Totale. Tra bombe alleate… », comme l’écrit Gabriella Gribaudi.

Le commandement français resta tout d’abord indifférent au sort des civils italiens. Les archives françaises révèlent pourtant qu’il avait eu connaissance des violences commises lors de la percée de la ligne Gustav, d’autant plus que les chefs militaires alliés leur avaient rapidement transmis ces informations. Pour mettre fin à de tels épisodes, le commandant général de l’armée française intervint. Mais dans la déclaration envoyée à ses officiers le 24 mai, soit dix jours après le début des violences dans le bas Latium, Alphonse Juin se montra ambivalent. Tout en les invitant à faire cesser les actes de brigandages, de vols et de viols, il utilisa un vocabulaire ambigu à l’égard de l’Italie, définie « comme un pays conquis », dont le peuple « expérimente actuellement toutes les horreurs de la guerre et dont les conditions sont pitoyables aux yeux de nos alliés ». Le commandant français expliquait « qu’il fallait maintenir une attitude digne, malgré nos sentiments à l’égard d’une nation qui a odieusement trahi la France ». Vu la teneur de ce message, il n’est pas surprenant que les autorités alliées aient trouvé inopportun d’envoyer ce texte au gouvernement italien, bien que sa rédaction soit intervenue après sollicitation des commandements anglo-américains – ce que reconnaissait d’ailleurs le général français, décrivant son commandement « choqué par les accusations portées par l’AMG [Allied Military Government] sur le comportement de certains éléments des troupes françaises à l’encontre des Italiens [39][39] ACS, PCM, 1948-50, 33491, f. « Violenze truppe alleate »,… ».

Dans une note datée du lendemain, les Anglo-Américains persistaient à souligner que « le comportement des troupes françaises avait causé de grosses difficultés » : ils recevaient « continuellement des plaintes pour vols et homicides », dont l’authenticité ne faisait aucun doute. D’où les remontrances des chefs de la 5e armée auprès du commandant français, qui tentaient « de renforcer la discipline dans leurs rangs et leurs troupes ». Dans un rapport daté du 27 mai, les mêmes commandements français reconnaissaient l’évidente difficulté à « superviser le comportement de leurs troupes durant une guerre de mouvement dans un pays de montagne, caractérisée par des excès de tous types, notamment des viols perpétrés dans d’horribles conditions », « conséquence directe d’un relâchement de la discipline ». Il fallait donc, répétait Juin « mettre fin à ces agissements qui étaient indignes d’une armée victorieuse [40][40] ANG, b. 63, f. 270, « Fonti in copia sull’occupazione… ». Au-delà des paroles rassurantes et des engagements pris par le commandement français, les violences des soldats coloniaux se poursuivirent. Le général Harold R. Alexander, commandant en chef des troupes alliées en Italie, expliquait lui-même le peu d’écho qu’obtint la déclaration du général Juin. Bien que des « mesures drastiques », dont la peine de mort, aient été adoptées par le général français, on peut douter « que les jeunes officiers français l’aient pris au sérieux. Les troupes françaises ont envers les Italiens un dur ressentiment et je crois que dans de nombreux cas, ceci a eu pour conséquences que les jeunes officiers ont autorisé ou ignoré le comportement de leurs troupes [41][41] Ibid., note du général Harold R. Alexander du 2 juillet… ».

Les archives américaines confirment en substance les accusations formulées par le gouvernement italien. Ivanoe Bonomi, alors président du Conseil, écrivait dans un mémorandum envoyé aux autorités anglo-américaines : « L’aspect le plus singulier et douloureux de la question est l’attitude adoptée par les officiers français. Loin d’être intervenus ou d’avoir réprimés de tels crimes, ils se sont au contraire acharnés contre les populations civiles qui cherchaient à s’opposer à de tels agissements. » Le document rappelait que les « Italiens étaient particulièrement amers et ce d’autant plus qu’ils savaient que les troupes françaises de couleur opérant en Italie avaient été enrôlées selon un accord leur laissant un droit de vols et de saccages ». Les crimes commis n’étaient donc que « la conséquence naturelle de leur engagement » et « leur comportement ne pouvait pas ne pas avoir été prévu lors de leur envoi en Italie » [42][42] ACS, PCM 1948-50, f. 19.10., n. 33491, f. « Violenze…. Il sous-entendait donc que l’utilisation des troupes marocaines avait été délibérée, forme de punition, peut-être, pour l’agression commise en 1940 contre la France. Dans ses grandes lignes, cette attitude hostile coïncidait avec les positions officielles du gouvernement de la France libre à l’égard de l’Italie. Le Comité français de la libération nationale n’avait reconnu ni l’armistice signé par l’Italie en septembre 1943 ni son statut de puissance cobelligérante, arguant de la permanence de l’état de guerre entre les deux nations. Pour les Français, l’Italie restait encore, durant l’été 1944, un pays ennemi qui ne pouvait être coopté dans la coalition des forces alliées. Il en irait ainsi jusqu’à la fin du conflit [43][43] Sur les rapports entre le gouvernement de la France…. Malgré la demande des commandements anglo-américains, les violences des troupes françaises se poursuivirent, même après la libération de Rome.
Nouvelles violences

Les soldats du corps expéditionnaire commirent encore, mais dans une moindre mesure, de graves violences à l’encontre des populations locales dans le Latium septentrional et la Toscane. Les autorités militaires italiennes signalaient que « les militaires marocains […] continuaient à développer une activité terroriste dans toutes les zones où ils passaient comme […] à Montefiascone, et en général dans toute la zone du lac de Bolsena, où ils avaient commis des centaines de vols, d’homicides, de braquages, de viols, de coups et blessures, des saccages et des dévastations [44][44] AUSSME, Carteggio Comando Supremo e Stato Maggiore… ». Après le Viterbois on dénombra des incidents même dans la province de Sienne. « Même là en effet, reprenaient les autorités italiennes, les troupes françaises, et particulièrement les contingents marocains, ont continué à recourir à des violences à caractère sexuel contre les populations, suscitant la panique et la honte », au point qu’elles accueillirent avec soulagement la rumeur selon laquelle « dans ces zones les troupes françaises seraient rapidement relevées par des contingents britanniques » [45][45] Ibid., racc. 150, f. « Patrioti Bande Italia Centrale…. Les passages des troupes coloniales dans la province de Livourne et à l’île d’Elbe furent particulièrement dramatiques. Ils suivirent les mêmes modalités que lors de la percée de la ligne Gustav. Là aussi, viols et homicides succédèrent à des opérations militaires délicates et semblent avoir bénéficié du consentement de la hiérarchie militaire.

Les soldats du corps expéditionnaire français (soit environ 17 400 hommes), Sénégalais et Marocains dans leur grande majorité, dirigés par des gradés français, débarquèrent dans la nuit du 17 juin 1944. Après avoir débordé en deux jours « la défense – dans certaines zones – acharnée de divisions allemandes et fascistes de la République sociale italienne », ils s’abandonnèrent « envers la population de l’île à toutes sortes d’excès, violant, volant, razziant villages et domaines, prélevant le bétail, le vin, et tuant qui tentait de s’opposer à leur arbitraire ». « Les officiers assistèrent dans l’indifférence à ces massacres », obligeant les habitants du lieu à se retirer « dans les maisons en montagne », en attendant le retour à la normale, qui n’intervint « qu’au départ des divisions, vingt-cinq jours plus tard ». Selon « les vérifications diligentes » des carabiniers, outre les vols, braquages, et dévastations, s’étaient produits dans cette zone 191 cas de violences sexuelles, 20 tentatives de viols sur des femmes, et une tentative de viol sur une petite fille. Les homicides liés à la résistance furent nombreux [46][46] ACS, MI, DGPS, 1944-1946, b. 175, f. « Livorno. Incidenti…. Mais la plus grande partie des troupes présentes en Italie fut retirée pour être engagée dans le débarquement en Provence, suivant le vœu du général de Gaulle qui préférait, de loin, engager ces troupes dans la libération du territoire national, plutôt que de les utiliser sur un théâtre d’opération à ses yeux secondaire [47][47] Sur le débarquement de Provence : André Cousine, « La….

Une violence tribale ?

L’ampleur des violences perpétrées par les militaires du corps expéditionnaire français en Italie mérite une réflexion sur les causes plus profondes de ces événements. Dans cette perspective, l’existence ou non d’ordres (écrits ou oraux) cautionnant le comportement des troupes françaises ne constitue pas un enjeu décisif. En revanche, la conception selon laquelle des populations civiles impliquées dans des événements guerriers ont été considérées comme un butin de guerre représente un élément central. Les soldats coloniaux en profitèrent tant lors des viols isolés, effectués de nuit dans les campagnes sans l’aval des hiérarchies militaires, que lors de violences sexuelles, liées aux opérations militaires, implicitement admises par le commandement. Dans le Latium méridional, ces violences n’ont cependant pas eu pour objectif une affirmation ethnique. Le comportement des troupes coloniales a souvent été interprété en référence à l’appartenance tribale des soldats, celle des goumiers notamment. Lors de leur passage caractérisé par son extrême brutalité, avec droit de saccages et de viols, auraient été transposées des coutumes encore en vigueur sur le continent africain [48][48] Edward L. Bimberg, The Moroccan Goums : Tribal Warriors…. Lorsqu’ils traitent des viols, les documents américains font allusion « à l’habitude des Africains de se comporter ainsi contre les populations hostiles quand ils sont victorieux », tout en insistant sur d’autres causes, la présence insuffisante d’officiers européens notamment [49][49] ANG, b. 63, f. 270 « Fonti in copia sull’occupazione….

Cette position est fortement réductrice et influencée par le « regard colonial », l’Occident redéfinissant sa propre identité, en s’opposant à celle que l’on attribuait aux colonies [50][50] Edward W. Said, Orientalism, New York, Pantheon Books,…. Le discours colonial français a ainsi fréquemment déshumanisé les soldats marocains, représentés comme des sauvages naturellement enclins à la guerre, dotés de dispositions ataviques à la vie militaire du fait même de leur appartenance au grade le plus bas de la civilisation humaine [51][51] Driss Maghraoui, « The Moroccan Colonial Soldiers….. En réalité, cette disposition au saccage et au viol, loin d’être propre aux troupes coloniales, est fréquente parmi les armées européennes, au moins jusqu’au 17e siècle [52][52] John R. Hale, Guerra e società nell’Europa del Rinascimento…. Plus justement, la violence des troupes coloniales, et spécialement celle des goumiers, doit être reliée aux fonctions de police coloniale que ces troupes exerçaient. Les goumiers furent souvent recrutés de manière coercitive et entraînés par des officiers de l’armée régulière, afin de réprimer les résistances antifrançaises, encore fréquentes durant les années 1930. De nombreuses techniques guerrières, dont celles relatives aux comportements envers les civils, se forgèrent dans ce contexte et furent finalement exportées vers d’autres théâtres d’opérations [53][53] Anthony Clayton, France, Soldiers and Africa, Londres,…. Il est donc difficile de distinguer ce qui, dans la pratique militaire adoptée par les soldats coloniaux, dérive des « traditionnelles barbaries africaines », de ce qui au contraire provient de l’apport européen à la violence coloniale contre les civils indigènes [54][54] Sur les pratiques de guerre des armées européennes….

Ce même problème de la « sauvagerie » des troupes coloniales s’était pour la première fois manifesté lors de la première guerre mondiale, quand des contingents furent engagés en Europe par la France et par la Grande-Bretagne, provoquant la protestation des empires centraux qui accusèrent les puissances de l’Entente de se servir de soldats barbares et sauvages. Ils contestaient une manière de conduire les conflits qui, en réalité, était pratiquée par tous dans les territoires extra-européens [55][55] Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, 14-18 Retrouver…. L’opinion publique européenne fut, dans son ensemble, perturbée par la présence de soldats de couleur sur son sol, comme le prouve la forte préoccupation relative aux éventuels rapports sexuels entre soldats africains ou asiatiques et femmes occidentales. Cette donnée amena l’État français à opter pour une ségrégation des races et des genres, jusque dans les hôpitaux, des militaires provenant des colonies d’avec les infirmières françaises [56][56] Luc Capdevila, François Rouquet, Fabrice Virgili et…. Relancé par une vaste campagne de presse développée en Allemagne contre les viols commis par des soldats marocains durant l’occupation française de la Rhénanie, le stéréotype du soldat noir, barbare et violeur, se renforça dans l’imaginaire du vieux continent [57][57] Keith L. Nelson, « The “Black Horror on the Rhine” :…. De même dans l’Italie des années 1930, les auxiliaires indigènes de l’armée royale furent considérés comme particulièrement féroces et sanguinaires en raison de leur origine tribale [58][58] Irma Taddia, La Memoria dell’Impero. Autobiografie…. Dans l’imaginaire européen, l’agressivité et la férocité du soldat de couleur sont associées à sa condition de « bête sauvage » et d’animalité [59][59] Sur ce sujet, Nicola Labanca, Una guerra per l’impero….. Dans un ouvrage consacré aux goumiers, Yves Salkin finit par les comparer à des bêtes sauvages pour leur aptitude à se déplacer dans les zones de montagne les moins praticables [60][60] Yves Salkin et Jacques Morineau, Histoire des goums…. Don Antonio Biondi, le curé d’un village traversé par les troupes coloniales, Morolo, rappelle dans son journal « les pauvres femmes surprises seules dans la campagne ou la montagne », qui durent « subir la honte » du viol par les soldats marocains. Il évoque alors « les instincts bestiaux de ces êtres humains » [61][61] L’extrait du journal de Don Antonio Biondi, curé de….
33Les conséquences de cette vision sont loin d’être anodines. Assimiler les soldats coloniaux à des bêtes dominées par des pulsions naturelles et privées de raison aboutit inévitablement à les soustraire du jugement moral, en faisant de leur comportement « sauvage » une réaction instinctive ou automatique, « animalière » précisément. La « naturalisation » de la violence a une signification différente selon les acteurs. Si les dirigeants politiques et militaires français justifient par leur « bestialité » les crimes des soldats marocains, ils se délient de toute responsabilité même indirecte. La population italienne, elle, se sert de l’animalité des troupes pour souligner le rôle des commandements militaires, français ou américains. En insistant sur les responsabilités générales des commandements alliés, les habitants des villages « libérés » par les troupes françaises semblent percevoir la nature moderne des viols. Ceux-ci, selon le point de vue des habitants, sont liés à la « totalisation » du conflit, à laquelle les Anglo-Américains contribuent dans une certaine mesure. Afin de poursuivre leur objectif stratégique, ces derniers choisissent d’engager des troupes propices à une forte agressivité à l’encontre des civils durant les combats, soutenant ainsi leurs comportements, même s’ils n’en sont pas les promoteurs directs [62][62] Nicola Labanca, « Dominio e repressione. I crimini….

Les violences sexuelles commises dans le Latium méridional sont donc à replacer dans le contexte de la culture européenne de la guerre. Tout en refusant les révisionnismes infondés, n’oublions pas que les Anglo-Américains n’étaient pas totalement étrangers à cette culture de la guerre, fondée sur la notion absolue d’« ennemi ». Dans un contexte spécifique et particulier, les « libérateurs » ne sont donc pas toujours reconnus dans ce rôle par les populations locales, précisément parce qu’ils choisissent de conduire la guerre de façon très pénalisante pour les civils. Dans le Latium méridional s’est forgée une mémoire très critique de leur comportement, sans engendrer pour autant de réflexion collective. Les épisodes des violences commis par les soldats coloniaux, dont le souvenir reste fort au niveau individuel, ont suscité trop de contradictions dans une société locale marquée par une culture masculine et machiste dominante, tendant à culpabiliser les victimes des viols et leur imposant le silence sur les méfaits subis. « C’était passé… c’était fait… on ne pensait qu’à çà… cela ne sortait plus de notre esprit », raconte Marianna Corelli, se référant au comportement de la famille de son mari envers la belle-sœur violée [63][63] Interview de Marianna Corelli, 1924, paysanne, réalisée…. Les municipalités évitèrent donc d’initier des politiques commémoratives dans les communes où les soldats français étaient passés. L’expérience belliqueuse vécue par la population civile ne trouva ni reconnaissance ni forme de codification.
Un discours inaudible

Les récits dissonants relatifs aux viols perpétrés dans le bas Latium n’ont pas pu trouver d’écho dans la mémoire publique nationale de l’après-guerre. En adhérant à l’OTAN en 1949, l’Italie républicaine pouvait difficilement faire accepter des visions critiques de la campagne militaire menée en 1944 par deux nouveaux et importants alliés : la France et, plus encore, les États-Unis. Revenir sur les violences sexuelles auraient pu inciter « à discuter les valeurs de l’Allié et de l’Alliance occidentale », en fournissant d’utiles arguments aux partis de gauche qui s’opposaient à l’entrée italienne dans le Pacte atlantique. Il n’était donc pas judicieux, du point de vue de la politique intérieure comme extérieure, d’ouvrir cette boîte de Pandore. Sur un tout autre plan, cette reconnaissance se révélait absolument « incompatible avec le processus de reconstruction d’un sentiment masculin national valorisant [64][64] Daniella Gagliani, « La Guerra come perdita e sofferenza »,… ». L’exaltation de la figure du partisan en armes, mise au centre du discours public sur la résistance, célébrait également la renaissance de la patrie italienne, en proposant de nouveau l’idéal proprement masculin de l’homme-guerrier [65][65] Gabriella Gribaudi, « Introduzione », in Gabriella…. En combattant contre l’étranger et ses collaborateurs, les partisans avaient aussi tenté de restaurer le prestige de la composante masculine nationale qui s’était évaporée avec la crise de l’armée, consécutive à l’armistice du 8 septembre 1943. La thématique des viols obligeait au contraire à se confronter avec la défaite italienne, avec l’effondrement des institutions de l’État, et surtout avec l’incapacité attestée des hommes à défendre leurs femmes. Le thème de la défense de la nation est étroitement lié à celui de la sexualité féminine : la défense des femmes passe « par la sauvegarde de la cohésion interne et des frontières extérieures de la spécificité nationale ». Le recours au viol comme acte de guerre est une des façons de sanctionner la défaite des groupes masculins des nations belligérantes [66][66] Anette Warring, « Identità nazionale, genere e sessualità :….

Rappeler ouvertement les viols revenait donc à souligner la longue impuissance des hommes italiens à la suite de la reddition. Dans ce contexte, le thème des violences sexuelles ne pouvait trouver d’exutoire dans le discours public. Cette expérience particulière n’avait pas la possibilité d’être lue à travers les lunettes du patriotisme et de la résistance à l’envahisseur étranger [67][67] Sur ce sujet, Pieter Lagrou, The Legacy of Nazi Occupation….. Les auteurs de ces viols n’étaient pas des ennemis (les Allemands) contre qui une communauté masculine « retrouvée » (les partisans) prenait les armes, mais au contraire des « alliés », au côté desquels on combattait pour faire renaître la nation détruite par le fascisme. En outre, le viol ne pouvait être présenté comme un fragment de la tragédie collective du peuple italien, servant à dénoncer l’ennemi fasciste et nazi. De même, le viol ne pouvait être présenté comme un fragment de la tragédie collective du peuple italien permettant de dénoncer l’ennemi fasciste ou nazi, au rebours de ce qui s’est récemment passé au Kosovo [68][68] Silvia Salvatici, « Identità di genere, identità nazionale…. La situation italienne en 1944 ne correspond pas au modèle du « héros masculin » accolé à l’image féminine de la « victime souffrante » [69][69] Sur ces paradigmes, Jean Bethke Elshtain, Donne e guerra,…. On comprend, dès lors, que cette dimension soit longtemps restée absente de l’historiographie italienne. Aussi, l’analyse des massacres nazis en Italie, caractérisée par une forte attention aux mémoires locales, a récemment focalisé l’attention des historiens qui se sont intéressés aux populations civiles en temps de guerre [70][70] Sur les populations civiles pendant la guerre, Paolo…. Dans les zones traversées par la ligne Gustav, l’étude de la seconde guerre mondiale a conduit certains d’entre eux, recourant aux sources orales, à s’interroger sur le thème des violences alliées, évoquées de nouveau par les interviewés, tant sous le biais des bombardements anglo-américains que sous l’angle du passage dramatique des troupes du corps expéditionnaire français. Sans être toujours relayés par l’opinion publique, ces événements ont laissé des traces très profondes dans la mémoire collective, traces que les outils propres à l’historiographie permettent aujourd’hui d’analyser [71][71] À propos de ces analyses : Tommaso Baris, Tra due fuochi…..

Notes
[1] Alphonse Juin, Mémoires. Alger, Tunis, Rome, Paris, Fayard, 1959, p. 304-324. Les reconstructions de ses plus proches collaborateurs sont du même style : Marcel Carpentier, Les Forces alliées en Italie. La campagne d’Italie, Paris, Berger-Levraut, 1949, p. 171-196.[2] Ce documentaire, dans lequel est présenté l’interview du général Barillon, président de l’Association des anciens combattants du corps expéditionnaire français en Italie, a été réalisé par Vanesse Roghi et Erwin Flores, et filmé par Angelo Ros-setti. Il a été diffusé dans le cadre du programme « Rai Educational » de la Rai Tre, le 19 mai 2004.[3] Sur cette interprétation : colonel Jean-François Adolphe Goutard, Le Corps expéditionnaire français dans la campagne d’Ita-lie (1943-1944), Paris, Charles Lavauzelle, 1947 ; René Chambe, L’Épopée française d’Italie, Paris, Flammarion, 1952 ; Robert Jars, La Campagne d’Italie 1943-1945, Paris, Payot, 1954.
[4] Voir, par exemple, Jean-Christophe Notin, La Campagne d’Italie. Les victoires oubliées de la France 1943-1945, Paris, Perrin, 2002 ; et Jean-Louis Mourrut, « La Campagna d’Italia : i francesi », in Romain H. Rainero et Renato Sicurezza (dir.), L’Italia nella seconda guerra mondiale. Aspetti e problemi (1944-1994), t. V : L’Italia in guerra. Il quinto anno di guerra 1944, Gaëte, Commissione italiana di storia militare, 1995, p. 45-57.
[5] André Corvisier (dir.), Histoire militaire de la France, vol. 4 : André Martel (dir.), De 1940 à nos jours, Paris, PUF, 1994, p. 199-201 ; Jean-Christophe Notin, op. cit., p. 189-213.
[6] Moshe Gershovich, French Military Rule Over Marocco : Colonialism and its Consequences, Londres, Frank Cass, 2001, p. 165-198.
[7] Livio Cavallaro, Cassino. Le battaglie per la linea Gustav 12 gennaio-18 maggio 1944, Milan, Mursia, 2004, p. 203 et 227-238.
[8] Basil H. Liddel Hart, Storia militare della seconda guerra mondiale, Milan, Mondadori, 1970, p. 750-752.
[9] Archivio dell’Ufficio Storico dello Stato Maggiore dell’Esercito (AUSSME), I 3, racc. 102, f. « Incidenti con gli anglo-americani carteggio 1943-1944 », note du commandement militaire de la Campanie adressée au commandement suprême de l’armée italienne, 13 août 1944.
[10] Archivio Storico del Ministero degli Affari Esteri (ASMAE), Affari Politici, Francia, b. 98, f. « Atrocità varie commesse dalle truppe francesi ai nostri danni », sf. 1., rapport du capitaine Umberto Pittali, 28 mai 1944.
[11] Archivio Storico del Comune di Esperia (ASCE), RRI 44, b. 1, f. 1945-1953, lettre du maire de Esperia, Giovanni Moretti, au commandement militaire français de Rome, 11 octobre 1947.
[12] Ibid.
[13] Interview d’Amelia De Andreis (pseud.), 1924, paysanne, réalisée à Esperia (Frosinone) le 7 avril 2004. Toutes les interviews ont été réalisées par Tommaso Baris.
[14] Archivio Nicola Gallerano (ANG), conservé auprès de l’Istituto Romano per la Storia d’Italia dal Fascismo alla Resistenza, b. 61, f. 265, « Fonti in copia sull’occupazione militare alleata », note du chef d’état-major de l’armée italienne Gio-vanni Messe, au général Noel MacFarlane du commandement de la commission alliée de contrôle, 28 mai 1944, et les documents relatifs n. 1-4.
[15] Interview de Filomena Palazzo, 1922, paysanne, réalisée à Esperia (Frosinone) le 21 octobre 1999.
[16] ANG, Testi e fonti in copia sul Regno del Sud, b. 61, f. 265 « Fonti in copia dell’occupazione militare alleata », rapport pour le chef du gouvernement Pietro Badoglio, 25 mai 1944.
[17] Interview de Tommaso Pelle, 1920, ouvrier, réalisée à Esperia (Frosinone) le 19 octobre 1999.
[18] La citation est tirée de Giuseppe Palladino, Otto mesi d’inferno, Marina di Minturno, Caramanica, 2004, p. 102 ; Fabio Palatta, Il mio paese nella tragedia della guerra. Castro dei Volsci 1943-1944, Frosinone, Bianchini, 1990, p. 67-68 ; Anto-nio Pontone, La Lunga attesa, Cassino, Ciolfi, 1998, p. 56-57.
[19] L’Italia Martire. Il sacrificio di un popolo, Rome, Associazione nazionale vittime civili di guerra, 1965, p. 266.
[20] Pour la littérature d’extrême droite : Massimo Lucioli et Davide Sabatini, La Ciociara e le altre. Il corpo di spedizione francese in Italia 1943-1944, Monte Porzio Catone, Tusculum, 1998. Sur les sites internet néofascistes : hhttp:// http://www.italiasociale.org et hhttp:// http://www.ilduce.net.
[21] Sur l’improbable liberté d’action accordée aux troupes coloniales contre les civils par les autorités militaires : Jean-Louis Mourrut, « Risposta alla domanda sul comportamento di alcune truppe sotto comando francese », in Roman H. Rainero et Renato Sicurezza (dir.), op. cit., vol. 5, p. 58-59 ; Jean-Christophe Notin, op. cit., p. 504-505.
[22] Sur la thématique des « fausses nouvelles » : Marc Bloch, « Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre », Écrits de guerre 1914-1918, textes réunis et présentés par Étienne Bloch, introduction de Stéphane Audoin-Rouzeau, Paris, Armand Colin, 1997, p. 169-184 ; trad. it., id., Le Guerra e le false notizie. Ricordi (1914-1915) e riflessioni (1921), introduction de Maurice Aymard, trad. du fr. par Gregorio de Paola, Rome, Donzelli, 1994, p. 82-100.
[23] Alessandro Portelli, Biografia di una città. Storia e racconti : Terni 1830-1985, Turin, Einaudi, 1985, p. 18-19.
[24] Interview de Giuseppe Caporusso, 1937, avocat, réalisée à Esperia (Frosinone) le 9 avril 2004.
[25] Francesca Albani, « Gli stupri di Lenola. Microstoria di efferatezze sui civili inermi che attende di entrare nella “grande” storia di Italia », Studi Cassinati, 4, 2004, p. 273-281.
[26] Archivio Centrale dello Stato (ACS), PCM, 1944-1947, n. 10270, f. 19-10, sf. 1, « Truppe alleate comportamento », note du commandement général des carabiniers pour le chef du gouvernement, 25 juin 1944.
[27] ACS, MI, DGPS, 1944-1446, b. 175, f. « Frosinone. Incidenti tra truppe alleate e italiani », note du préfet de Frosi-none au ministère de l’Intérieur, 24 juin 1945.
[28] Archivio di Stato di Frosinone (ASF), Prefettura di Fro-sinone, 1927-1987, II serie, b. 931, f. « Pontecorvo ECA. Donne violentate dai marocchini », rapport du maréchal des carabiniers Angelo Fioravani du 20 juin 1947.
[29] ACS, PCM, 1948-1950, n. 33491, f. 19-10, sf. 8, « Violenze truppe alleate. Danni arrecati dalle truppe marocchine », correspondance entre le sous-secrétaire à la présidence du Conseil Fenoltea et le sous-secrétaire du ministère des Affaires étrangères Visconti Venosta, lettres du 26 juillet 1994 et du 2 juillet 1944, et note du ministère du Trésor au chef du gouvernement du 6 mai 1950.
[30] ACS, MI, Gab, 1944-1946, b. 27, f. 2097, « Assistenza sanitaria alle donne che subirono violenza da parte delle truppe marocchine nella provincia di Frosinone e Littoria », note du 13 septembre 1944.
[31] ASCE, RRI, b. 1, f. « Donne violentate dai marocchini. Corrispondenze », note de l’officier sanitaire Luigi Pelagalli au maire d’Esperia, 29 juillet 1946.
[32] Archivio Storico dell’Unione Donne Italiane (ASUDI), b. 27, f. 291 « Centro Udi », rapport intitulé « Note informative sulle marocchinate », non daté.
[33] J. Robert Lilly, La Face cachée des GI’s. Les viols commis par des soldats américains en France, en Angleterre et en Allemagne pendant la seconde guerre mondiale, Paris, Payot, 2003.
[34] Norman M. Naimark, The Russians in Germany. A History of the Soviet Zone of Occupation 1945-1949, Cambridge (Mass.), The Belknap Press, 1995, p. 66-96.
[35] Paul Pasteur, « Violences et viols des vainqueurs : les femmes à Vienne et en Basse-Autriche avril-août 1945 », Guerres mondiales et conflits contemporains, 198, 2000, p. 123-136.
[36] ACS, MI, DGPS, 1944-1946, b. 175, f. « Napoli. Incidenti tra truppe alleate e italiani », note des carabiniers d’Aversa du 27 décembre 1943 et de la préfecture de Naples du 22 juillet 1944 toujours au ministère de l’Intérieur.
[37] Jean-Christophe Notin, op. cit., p. 505.
[38] Gabriella Gribaudi, Guerra Totale. Tra bombe alleate e violenze naziste : Napoli e il fronte meridionale 1940-1944, Turin, Bollati Boringhieri, 2005, p. 544.
[39] ACS, PCM, 1948-50, 33491, f. « Violenze truppe alleate », mémorandum du commandant en chef du corps expéditionnaire français, 24 mai 1944.
[40] ANG, b. 63, f. 270, « Fonti in copia sull’occupazione militare alleata », note du 25 mai 1944 pour le chef de la commission alliée de contrôle, mémorandum du général Juin du 27 mai 1944.
[41] Ibid., note du général Harold R. Alexander du 2 juillet 1944.
[42] ACS, PCM 1948-50, f. 19.10., n. 33491, f. « Violenze truppe alleate. Lettere del presidente del consiglio alla commissione alleata di controllo », memorandum accompagné d’une note du président du Conseil Ivanoe Bonomi à la commission alliée de contrôle, envoyée le 13 juillet 1944.
[43] Sur les rapports entre le gouvernement de la France libre et celui du Royaume du Sud : Pierre Guillen, « La Francia e la resistenza italiana », in Francesca Ferratini Tosi, Gaetano Grassi et Massimo Legnani (dir.), L’Italia nella seconda guerra mondiale e nella resistenza, Milan, Franco Angeli, 1988, p. 127-139.
[44] AUSSME, Carteggio Comando Supremo e Stato Maggiore dell’esercito, II guerra mondiale, 1940-1947, racc. 102, f. « Incidenti con gli Anglo-americani. Carteggio 1943-1944 », note du commandement militaire de la Campanie au chef d’état-major de l’armée du 13 août 1944.
[45] Ibid., racc. 150, f. « Patrioti Bande Italia Centrale 1944 », note du commandement général des carabiniers à la présidence du Conseil au ministère de la Guerre, au chef d’état-major de l’armée du 25 juillet 1944.
[46] ACS, MI, DGPS, 1944-1946, b. 175, f. « Livorno. Incidenti tra militari alleati e italiani », note du commandement général des carabiniers pour le ministre des Affaires étrangères du 21 septembre 1944.
[47] Sur le débarquement de Provence : André Cousine, « La participation française à la campagne d’Italie et au débarquement de Provence 1943-1944 », in Les Armées françaises pendant la seconde guerre mondiale 1939-1945, Paris, Institut d’histoire des conflits contemporains, 1986, p. 365-383.
[48] Edward L. Bimberg, The Moroccan Goums : Tribal Warriors in a Modern War, Westport, Greenwood Press, 1999, p. 62-63 ; Rick Atkinson, An Army at Dawn : The War in the North Africa 1942-1943, New York, Henry Holt, 2002, p. 503.
[49] ANG, b. 63, f. 270 « Fonti in copia sull’occupazione militare alleata », note du 25 mai 1944 pour le chef de la commission alliée de contrôle.
[50] Edward W. Said, Orientalism, New York, Pantheon Books, 1978.
[51] Driss Maghraoui, « The Moroccan Colonial Soldiers. Between Selective Memory and Collective Memory », in Ali Abdullatif Ahmida (dir.), Beyond Colonialism and Nationalism in the Maghreb. History, Culture, and Politics, New York, Palgrave, 2000, p. 58-59.
[52] John R. Hale, Guerra e società nell’Europa del Rinascimento (1450-1620), Rome, Laterza, 1987, p. 197-225.
[53] Anthony Clayton, France, Soldiers and Africa, Londres, Brassey’s Defense Publishers, 1988, p. 118-119.
[54] Sur les pratiques de guerre des armées européennes dans les colonies : David Killingray, « Colonial Warfare in West Africa 1870-1914 », in Jaap A. De Moor et Hendrik Lodewijk Wesseling (dir.), Imperialism and War. Essays on Colonial Wars in Asia and Africa, Leyde, E. J. Brill, 1989, p. 155-157.
[55] Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, 14-18 Retrouver la guerre, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des histoires », 2000 ; trad. it., id., La violenza, la crociata, il lutto. La Grande Guerra e la storia del Novecento, introduction d’Antonio Gibelli, trad. du fr. par Silvia Vacca, Turin, Einaudi, 2002, p. 136-142.
[56] Luc Capdevila, François Rouquet, Fabrice Virgili et Danièle Voldman, Hommes et femmes dans la France en guerre (1914-1945), Paris, Payot, 2003, p. 165-168.
[57] Keith L. Nelson, « The “Black Horror on the Rhine” : Race as a Factor in Post-World War I Diplomacy », Journal of Modern History, 42, 1970, p. 606-627.
[58] Irma Taddia, La Memoria dell’Impero. Autobiografie d’Africa Orientale, Manduria, Lacaita Editore, 1988, p. 94-95.
[59] Sur ce sujet, Nicola Labanca, Una guerra per l’impero. Memorie della campagna d’Etiopia 1935-1936, Bologne, Il Mulino, 2005, p. 260-263.
[60] Yves Salkin et Jacques Morineau, Histoire des goums marocains. La seconde guerre mondiale et l’après-guerre 1934-1956, Paris, La Koumia, 1987, t. II, p. 22-23.
[61] L’extrait du journal de Don Antonio Biondi, curé de Morolo, est cité par Costantino Iadecola, Linea Gustav, Sora, Centro Studi Vittorio Patriarca, 1994, p. 441.
[62] Nicola Labanca, « Dominio e repressione. I crimini di guerra nelle colonie italiane », in Luca Baldissara et Paolo Pez-zino (dir.), Crimini e memorie di guerra. Violenze sulle popolazioni e politiche del ricordo, Naples, L’Ancora del Mediterraneo, 2004, p. 267-268.
[63] Interview de Marianna Corelli, 1924, paysanne, réalisée à Esperia (Frosinone) le 31 décembre 2001.
[64] Daniella Gagliani, « La Guerra come perdita e sofferenza », Parolechiave, 20-21, 1999, p. 207.
[65] Gabriella Gribaudi, « Introduzione », in Gabriella Gribaudi (dir.), Terra bruciata. Le stragi naziste sul fronte meridionale, Naples, L’Ancora del Mediterraneo, 2003, p. 13.
[66] Anette Warring, « Identità nazionale, genere e sessualità : le donne danesi e le forze d’occupazione tedesche », Storia e problemi contemporanei, numéro spécial « Donne tra fascismo, nazismo, guerra e resistenza », 24, 1999, p. 37-38.
[67] Sur ce sujet, Pieter Lagrou, The Legacy of Nazi Occupation. Patriotic Memory and National Recovery in Western Europe 1945-1965, Cambridge, Cambridge University Press, 2000.
[68] Silvia Salvatici, « Identità di genere, identità nazionale e nazionalismo nel Kosovo del dopoguerra. La comunità albanese », Contemporanea, 4, 2002, p. 677-711.
[69] Sur ces paradigmes, Jean Bethke Elshtain, Donne e guerra, Bologne, Il Mulino, 1991.
[70] Sur les populations civiles pendant la guerre, Paolo Pez-zino, Anatomia di un massacro. Controversia sopra una strage tedesca, Bologne, Il Mulino, 1997 ; et Giovanni Contini, La Memoria divisa, Milan, Rizzoli, 1997.
[71] À propos de ces analyses : Tommaso Baris, Tra due fuochi. Esperienza e memoria della guerra lungo la linea Gustav, Rome, Laterza, 2003 ; et Gabriella Gribaudi, Guerra Totale…, op. cit. ; Daria Frezza, « Cassino 1943-1944 : la memoria », Passato e Presente, 61, 2004, p. 117-140. Je remercie Yannick Beaulieu pour son aide lors de la traduction et pour ses conseils.
[*] Docteur en histoire contemporaine de la faculté de sciences politiques de l’université La Sapienza de Rome, Tommaso Baris a publié Tra due fuochi. Esperienza e memoria della guerra lungo la linea Gustav (Laterza, 2003). Il est actuellement allocataire de recherche au département d’histoire et de philologie de l’université de Cassino.(tommaso.baris@libero.it)
Résumé
Français

Durant la campagne d’Italie entre 1943 et 1944, les troupes coloniales du corps expéditionnaire français furent responsables de nombreux actes de violences à l’encontre de la population civile italienne. Les vols, les attaques à main armée, les saccages et surtout les viols furent très fréquents. Initialement, ce ne furent que des actes isolés, commis par des individus seuls, et punis par les autorités alliées, françaises comme anglo-américaines. Au cours de l’offensive victorieuse de l’été 1944 qui permit de franchir la ligne Gustav dans le Latium méridional, les troupes françaises ont obtenu de la part de leurs supérieurs une relative liberté d’action, entraînant des viols de masse. Au début des années 1950, l’Unione Donne Italiane, a recensé environ douze mille victimes de violences sexuelles. Cette organisation communiste féminine a tenté d’obtenir des indemnités pour ces femmes victimes du corps expéditionnaire français. Ces violences sexuelles ont semble-t-il été tolérées comme une « désagréable » conséquence des habitudes guerrières des corps irréguliers, tels que les goumiers marocains. Elles ont aussi été un message clair adressé aux Italiens, et particulièrement à la composante masculine de la population. L’humiliation et l’outrage sexuel contre leurs femmes ont servi à réaffirmer leur nature de vaincus lors de ce conflit.

English

During the Italian campaign, 1943 and 1944, the French expeditionary corps colonial troops were responsible for many acts of violence against the Italian civilian population. Theft, armed robbery, plunder, and especially rape were very frequent. At the beginning they were isolated acts committed by single individuals, and punished by the French or Anglo-American allied authorities. During the 1944 victorious summer offensive that made it possible to cross the Gustav line in the southern Lazio, the French troops garnered from their superiors a relative liberty of action, leading to rapes. During the 1950s, the Unione Donne Italiane counted about twelve thousand victims of sexual violence. This communist women’s organization tried to obtain compensation for these women victims of the French expeditionary corps. This sexual violence was apparently tolerated as a “disagreeable” consequence of the war habits of irregular corps such as Moroccan goumiers [soldiers from a goum, an auxiliary military body of native North Africans, under French officers’ authority]. They were also a clear message to Italians, particularly the men. The humiliation and sexual outrage against their wives served to reassert their status as the conquered during this conflict.

Julie Le Gac, Vaincre sans gloire. Le Corps expéditionnaire français en Italie (novembre 1942-juillet 1944)

Paris, Les Belles-Lettres /ministère de la défense-DMPA, 2013
Yannick Ripa
p. 294-296

Référence(s) :

Julie Le Gac, Vaincre sans gloire. Le Corps expéditionnaire français en Italie (novembre 1942-juillet 1944), Paris, Les Belles-Lettres /ministère de la défense-DMPA, 2013, 613 p.

1Dans l’avalanche de publications sur la Première Guerre mondiale suscitées par son centenaire, nombre évoqueront certainement Verdun, mais qui se souvient que le second conflit mondial eut aussi son Verdun ? Ainsi fut surnommée, en raison de son semblable « déluge de feu massif et terrifiant », la longue bataille de Monte Cassino, centrée sur son monastère, devenu selon les nazis, l’emblème de la culture européenne.

2 Si cet ouvrage, extrêmement riche, offre « l’anatomie de la bataille », suit le mouvement des troupes le long de la ligne Gustav, après leur débarquement à Naples en novembre 1943, il ne se contente pas d’analyser finement l’aspect militaire ; il s’intéresse, aussi près que les sources le permettent, aux hommes mais aussi aux femmes, militaires ou civil-e-s, pris dans les rets de cette stratégie.

3 Le premier mérite de cet ouvrage, issu d’une thèse (sous la direction d’Olivier Wieviorka) qu’on aurait en d’autres temps aisément qualifiée d’État, est de rafraichir les mémoires en montrant les analogies entre ces deux sanglantes opérations, mais aussi, au-delà de l’importance de la victoire des Alliés – l’ouverture en juin 1944 de la route vers Rome –, de souligner sa valeur politique et symbolique : pour la première fois depuis la défaite de 1940, le drapeau tricolore se déploie en Europe sur un terrain militaire, réinsérant la France républicaine dans le camp des nations en lutte contre les totalitarismes. Il est brandi par le Corps expéditionnaire français, sous le commandement du général Juin. L’absence d’un véritable vivier de recrutement en Afrique, où il est créé en novembre 1942, a conduit à un assemblage maigre et hétéroclite de soldats, que les autorités espèrent souder par une commune lutte. Se retrouvent ainsi des membres des Forces françaises libres, d’anciens cadres de Vichy qui ont difficilement rompu avec leur fidélité pétainiste sous la pression « de l’extérieur afin que l’armée de reconquête soit celle du peuple français », des évadés politiques de l’Espagne franquiste, des Français des colonies et des « indigènes » de l’Empire, dont la motivation première est d’ordre financier. Julie Le Gac montre habilement que cette volonté de cohésion cache, outre bien des dissensions, les préjugés des autorités militaires sur la définition normative de la virilité, blanche s’entend. Malgré leur indéniable valeur dans l’« âpre et destructive guerre de position », les « goumiers » demeurent à leurs yeux des soldats imparfaits qui, comme tels, ne sauraient se substituer aux Européens. Cette vision racialisante est poussée à l’extrême puisqu’elle distingue chez ces combattants-là des qualités et des défauts innés selon leur appartenance ethnique ; ainsi, pour le général Dody les habitants de la Medina de Meknès ne constituent qu’un « apport insignifiant et indésirable d’éléments peu combatifs », contrairement à quelques « tribus de montagnes très frustres, mais qui, du fait de leur rusticité, sont surtout aptes à servir de réservoir d’effectifs pour les forces supplétives ». L’application de cette « idéologie des races martiales » identifie parfois des guerriers de valeur, mais cet atavisme implique aussi un rapport spécifique à la violence, hors des codes de guerre des nations dites civilisées. Cette lecture est bientôt partagée par les Italiens qui craignent aussitôt ces libérateurs et devinent en eux une virilité barbare. L’historienne montre avec brio qu’au sein du CEF ces représentations n’ont pas résisté à l’épreuve du feu : elle constate que, tandis que « la mobilisation des cœurs a échoué » en raison des différends profonds entre colons et colonisés, un esprit de corps naît ensuite de l’horreur des combats et face à des pertes considérables, liées en partie à l’inexpérience de ces troupes et au « désir d’impressionner les Alliés », d’où « des décisions prématurées et des prises de risque inconsidérées ». Cette fraternité tente de calmer les peurs et de pallier la solitude éprouvée par les combattants alors qu’« ils vivent en collectivité et que leur intimité se réduit comme une peau de chagrin » ; cette solidarité n’empêche pas certains de sombrer dans la névrose de guerre que les médecins du CEF semblent ignorer, ne tirant aucune leçon du premier conflit mondial qui avait reconnu l’existence de ces pathologies mentales. L’armée française se montre plus attentive aux frustrations sexuelles des soldats, persuadée que « les indigènes sont habités de besoins irrépressibles » et ouvre des bordels de campagne à la demande du général Juin en janvier 1944.

4 Les souffrances endurées et partagées permettent donc de dépasser les différences ethniques – notamment entre Arabes et Berbères –, les divers statuts et même les frontières de genre. Faute d’un nombre suffisant d’hommes, des femmes ont en effet été requises par le général Merlin, malgré bien des réticences. Comme les Munitionnettes de la Grande Guerre, ces 3 000 volontaires sont infantilisées par leur surnom de Merlinettes. Secrétaires dans les services d’état-major, téléphonistes des transmissions, infirmières ou conductrices sanitaires, elles ne sont pas au combat, elles ne peuvent l’être car le champ de bataille est le domaine des hommes et le port des armes un monopole masculin. D’où l’émoi des troupes lors du décès de l’une d’elles : sa mort est perçue comme le résultat dramatique d’une transgression majeure du genre.

5 Néanmoins, la dureté et la durée de la bataille de Monte Cassino fissurent la cohésion du CEF et son unité patriotique : les « corps à corps silencieux et assassins » dissolvent le sens idéologique de la lutte, le transforment en sacrifice absurde aux yeux de ceux qui se battent pour des principes dont ils sont eux-mêmes exclus. Ce désenchantement participe-t-il aux exactions qui ternissent l’action du CEF ? Julie Le Gac n’établit pas ce lien, mais indique combien les représentations de la virilité des indigènes permirent aisément de leur attribuer les violences sexuelles qui accompagnèrent la victoire finale. Ces forces du CEF sont accusées à la fin de mai 1944 d’avoir agi en « barbares » à l’égard des civils sans défense, ce dont témoigne le personnel médical des centres de réfugiés. Les femmes, plus que les hommes, sont victimes de ces agissements : de nombreux viols sont alors perpétrés contre elles. Ils sont reconnus traumatisants non seulement pour les victimes mais aussi pour la population dans son ensemble qui se sent salie dans son honneur, dont le corps féminin est ainsi le dépositaire. Il en résulte aussi sur le plan diplomatique de vives tensions et les Allemands tirent partie de ces méfaits pour pourfendre la gestion anglo-américaine, « une banqueroute alliée ». Par ailleurs, désigner ces violences par le terme « atrocités » impose le rapprochement, volontairement troublant, avec le comportement des Allemands lors de l’invasion de la Belgique et de la France du Nord en 1914. La gloire de la victoire échappe au CEF. La raison d’État parachève cette triste fin : à l’été 1944, au nom de la « stratégie internationale et de [la] politique nationale », le CEF est dissous ; paradoxalement, rappelle l’auteure de cette remarquable étude, se dessine au même moment, l’image d’Épinal d’une France qui doit sa libération à ses colonies…

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Pour citer cet article

Référence papier

Yannick Ripa, « Julie Le Gac, Vaincre sans gloire. Le Corps expéditionnaire français en Italie (novembre 1942-juillet 1944) », Clio. Femmes, Genre, Histoire [En ligne], 39 | 2014, 39 | 2014, 294-296.

Référence électronique

Yannick Ripa, « Julie Le Gac, Vaincre sans gloire. Le Corps expéditionnaire français en Italie (novembre 1942-juillet 1944) », Clio. Femmes, Genre, Histoire [En ligne], 39 | 2014, mis en ligne le 01 juin 2014, consulté le 17 mars 2016. URL : http://clio.revues.org/11966

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Auteur

Yannick Ripa

Université Paris 8

Articles du même auteur

Voir aussi:

Une armée d’Afrique
XIXe-XXIe – dans mensuel n°398 daté mars 2014 à la page 92
Le livre de Julie Le Gac, extrait de sa thèse de doctorat (2011) et appuyé sur une abondante documentation française et étrangère, est un modèle d’histoire militaire globale.

L’auteur s’arrête d’abord sur la formation du corps expéditionnaire en Afrique du Nord. Elle détaille les conditions du recrutement des soldats coloniaux, le choc des cultures entre d’une part une armée d’Afrique, restée profondément maréchaliste, d’autre part les Français libres (la 1re DFL est intégrée au Corps expéditionnaire français en Italie, Cefi) et les évadés par l’Espagne qui arrivent de France animés d’un tout autre état d’esprit. Julie Le Gac souligne ainsi le traumatisme durable que provoqua l’épuration (bien que clémente) d’une partie des cadres de l’armée d’Afrique. Elle décrit également en détail la personnalité des chefs du Cefi et prend soin d’inscrire cette histoire dans les âpres conflits entre Alliés relatifs à la stratégie méditerranéenne.

Les deux parties suivantes sont consacrées aux durs combats de Cassino et du Belvedere, puis aux victoires du printemps 1944 (marche sur Rome, contrôle de la Toscane, raid sur l’île d’Elbe). Ces pages renouvellent l’histoire militaire de la campagne, mais s’attachent aussi à dresser l’état des pertes, à décrire la psychologie des combattants et abordent avec lucidité la délicate question des exactions à l’encontre des civils, particulièrement la question des viols. Si Julie Le Gac fournit ici seulement une estimation (3 000 à 4 000 femmes violées), l’analyse qui permet d’y parvenir est un exemple de rigueur historique.

Un ouvrage destiné à s’imposer comme la référence.

VAINCRE SANS GLOIRE. LE CORPS EXPÉDITIONNAIRE FRANÇAIS EN ITALIE par Julie Le Gac, Les Belles Lettres, 2013, 424 p., 29,50 E.

Voir également:

Trois livres d’histoire sur le soldat. La tristesse de la chair à canon
LE MONDE DES LIVRES | 09.10.2013 à 18h36 • Mis à jour le 17.02.2014 à 10h11 | André Loez

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image: http://s2.lemde.fr/image/2011/12/21/534×267/1621272_3_17f5_soldats-americains-quittant-l-irak-2011_13efd889e202b73dfaad8ad9fd64d63a.jpg

Le fait guerrier est intimement lié à la narration historique depuis l’Antiquité grecque, où Hérodote puis Thucydide en établirent les principes en fixant le souvenir des guerres médiques et du conflit péloponnésien. Il suffit d’observer aujourd’hui les tables des libraires pour constater combien la chose militaire domine encore, en volume du moins, les parutions en histoire.

Cette production est, il est vrai, inégale : s’il est des chefs-d’oeuvre, comme Le Dimanche de Bouvines, de Georges Duby (Gallimard, 1973), faisant de la guerre un prisme dévoilant en profondeur le fonctionnement de la société médiévale, l’histoire militaire conventionnelle s’y taille toujours une large part, offrant aux lecteurs friands de faits d’armes et d’affrontements la confortable linéarité des biographies de généraux ou des récits de batailles.

CORPS ANGOISSÉS, CORPS MEURTRIS

Ce dernier genre fut pourtant réinventé, voilà près de quarante ans, par l’historien anglais John Keegan (1934-2012). Dans son ouvrage majeur, Anatomie de la bataille, de 1976, que republient aujourd’hui les éditions Perrin, il fait voler en éclats le modèle narratif traditionnel de l’histoire militaire, rompant avec la vision surplombante des stratèges en chambre et avec l’illusion rétrospective de combats au déroulement bien ordonné, conforme aux plans, « qui réduit les soldats à des pions « .

Dans ce livre, ce ne sont plus les chefs de guerre qui tiennent la première place, mais les corps des soldats. Corps angoissés, corps meurtris, dont l’auteur, croisant de façon pionnière la lecture des témoignages et l’apport de l’archéologie du champ de bataille, restitue l’expérience physique et sensible pour savoir comment les hommes ont « dompté leurs peurs, pansé leurs blessures ou trouvé la mort ».

Levant le voile sur des aspects peu évoqués jusqu’alors dans les grands récits de guerre (les redditions ou massacres de prisonniers, la nourriture des troupes, l’agonie des blessés, qui fait l’objet de pages bouleversantes), il donne aussi une grande leçon de contextualisation, en insistant sur les spécificités matérielles de chaque épisode évoqué, dès lors irréductible à une étude générique de « la bataille » : le poids des armures médiévales à Azincourt (1415), la fumée des canons limitant la vue à Waterloo (1815), la cadence mortifère des mitrailleuses sur la Somme (1916).

Cette démarche est enfin servie par le style de l’auteur, riche en détails vivants, plein d’empathie et d’humour, à la fois imprégné d’immenses lectures et volontiers irrévérencieux envers ses aînés. Il faut cependant déplorer que cette réédition, certes dans une traduction remaniée, ne soit pas accompagnée d’une préface ou d’un dossier qui retrace justement l’influence du livre, chez l’antiquisant Victor Davis Hanson, par exemple (Le Modèle occidental de la guerre, 1989 ; traduction Les Belles Lettres, 1990), ou dans l’historiographie de 1914-1918, si profondément renouvelée par l’approche de l’expérience de guerre. Cette initiative aurait aussi permis d’intégrer les retouches ou les compléments qu’une nouvelle génération d’historiens militaires a pu apporter à ce travail fondateur.

EFFARANTE VIOLENCE DE LA BATAILLE

Parmi ceux-ci, Hervé Drévillon, professeur à l’université Paris-I et directeur de l’Institut des études sur la guerre et la paix, est devenu une figure majeure. Un de ses précédents livres avait fait écho à l’oeuvre de Keegan (Batailles. Scènes de guerre de la Table ronde aux tranchées, Seuil, 2007). Son nouvel ouvrage, L’Individu et la Guerre, en garde les acquis, mais élargit de nouveau la focale : il s’agit d’interroger la place de l’individu dans les dispositifs militaires et guerriers, du XVIe siècle à 1914, de l’émergence du soldat autonome doté d’une arme à feu à son annihilation dans l’hécatombe de la Grande Guerre.

Ce parcours éclaire des débats importants : celui des facteurs faisant « tenir » les hommes au feu, mais aussi celui de la prétendue naissance d’une « guerre totale » à la fin du XVIIIe siècle. Ces enjeux conceptuels sont régulièrement confrontés aux données empiriques et aux réalités guerrières, ce qui rend parfois la construction du propos difficile à suivre. Mais cela lui donne aussi un relief supplémentaire : derrière le débat tactique sur la disposition en colonnes ou en lignes des soldats, c’est, par exemple, l’effarante violence de la bataille de Fontenoy (1745), celle du fameux « Messieurs les Anglais, tirez les premiers », qui est rendue intelligible.

Ici, toutefois, pas de plongée dans la mêlée, mais d’abord une analyse des discours et du cadre juridique qui enserrent le soldat ou, plutôt, qui vont le libérer, sur le plan tactique mais aussi politique, avec l’invention du « soldat-citoyen » durant la Révolution française. Ainsi, à travers le statut des combattants, c’est à une histoire bien plus large et plus ambitieuse que convie l’auteur, celle de la construction des Etats modernes, dont il montre que la composante militaire fut essentielle. L’armée, en effet, fut d’abord un lieu de déprise des conventions et des blocages de la société d’ordres où une « forme d’isonomie » (la même règle pour tous) rapprochait les individus ; elle fut aussi le lieu où les idées nouvelles de nation et de république furent expérimentées, léguant au XIXe siècle l’héritage paradoxal de la gloire napoléonienne et de la conscription égalitaire, cette dernière étant passionnément débattue sous la IIIe République, notamment par Jean Jaurès (L’Armée nouvelle, 1911).

UNE ARMÉE AMBIGUË

Hervé Drévillon clôt ainsi l’enquête au seuil de la « guerre des masses », comme si la question de l’individu et du lien social dans l’armée ne pouvait se poser après 1914. C’est pourtant ce que fait, à sa façon, le travail rigoureux de Julie Le Gac consacré au corps expéditionnaire français en Italie durant la seconde guerre mondiale, Vaincre sans gloire. Il tient compte de tous les acquis de l’historiographie depuis Keegan, laissant de côté « le triptyque traditionnel du militaire, du politique et du diplomatique » comme « l’épopée mythique » pour saisir les expériences de ceux qui combattirent sous l’uniforme français à Monte Cassino ou devant Rome en 1943-1944.

L’intérêt premier de l’ouvrage réside dans ce terrain d’enquête quelque peu délaissé, théâtre d’opérations marginal d’une armée ambiguë, composée d’anciens officiers vichystes comme de volontaires gaullistes, véritable mosaïque de métropolitains, de colons et d’indigènes où figurent même, chose inédite, quelques milliers d’auxiliaires féminines. L’histoire de cette troupe est donc celle des tensions qui la parcourent : ressentiment des colonisés dont la valeur militaire ne suffit pas à garantir l’émancipation, clivages idéologiques entre maréchalistes et résistants, incompréhensions entre Français d’Afrique du Nord et de métropole que l’épreuve du feu ne pourra entièrement dissiper.

Pour aborder ces enjeux, l’auteure a largement ouvert le questionnaire et rassemblé une impressionnante documentation, avec un recours probant aux archives judiciaires et médicales, révélant l’ampleur des psychonévroses de guerre suscitées par les très violents combats de la campagne italienne, interrogeant également les déterminants de l’obéissance. C’est enfin le sombre dossier des viols et des pillages envers les civils qui est analysé avec recul, tandis que les effets à moyen terme de ces combats sur la domination coloniale sont finement pesés. En dépit de passages plus conventionnels, ce travail d’une jeune chercheuse illustre bien la maturité qui peut être celle de l’histoire militaire lorsqu’elle intègre les individus à sa réflexion.

Libérée de l’anecdote, de l’hagiographie ou du récit épique, elle permet d’envisager la guerre dans toute son ampleur, en tant que fait social total. Mais à voir le flot de publications suscité par le centenaire de la Grande Guerre, dont beaucoup sont sans relief, cette bataille historiographique-là est encore loin d’être gagnée.

Anatomie de la bataille. Azincourt 1415, Waterloo 1815, la Somme 1916 (The Face of Battle), de John Keegan, traduit de l’anglais par Jean Colonna et Antoine Bourguilleau, Perrin, 420 p., 23 €.

L’Individu et la Guerre. Du chevalier Bayard au soldat inconnu, d’Hervé Drévillon, Belin, « Histoire », 320 p., 25 €.

Vaincre sans gloire. Le corps expéditionnaire français en Italie (novembre1942-juillet1944), de Julie Le Gac, Les Belles Lettres, 624 p., 29,50 €.

André Loez
Journaliste au Monde

Extraits

« Nous ne pouvons pas avoir la vision que les chroniqueurs ont eue de ces nuées de flèches qui volaient au-dessus de la scène, nous ne pouvons pas les entendre ; nous ne pouvons pas savoir où portait l’effort de l’homme en armure sur son adversaire lors du premier choc ; quelles étaient la densité de la charge de la cavalerie française, sa vitesse. Nous ne savons pas non plus ce que voyait un témoin extérieur à la mêlée, par exemple l’un des soldats de la troisième ligne française. Nous ignorons le niveau sonore atteint par l’engagement et comment les commandements sur le terrain arrivaient à se faire entendre, s’ils y parvenaient. »

Anatomie de la bataille, page 85

« L’exercice d’une discipline plus arbitraire que sévère, l’épreuve déshumanisante du combat en ligne et l’iniquité du système d’avancement concouraient à maintenir les soldats dans un état d’indignité impuissante. Les moeurs militaires les encourageaient pourtant à exprimer, parfois de façon tapageuse, leur fierté, leur virilité et même l’honneur d’appartenir à la communauté des défenseurs de la patrie. L’armée concentrait ainsi toutes les tensions d’une société d’Ancien Régime partagée entre la préservation des privilèges et leur contestation par les pratiques administratives, fiscales et judiciaires qui encourageaient l’égalité devant la loi. »

L’Individu et la Guerre, page 140

« Le froid, la fatigue physique, la mort qui rôde, harassent les soldats alliés (…). De la simple appréhension précédant l’assaut à l’épouvante qui submerge, en passant par les angoisses multiples qui hantent les soldats, la peur fait partie du quotidien du champ de bataille. Il demeure cependant malaisé de saisir cette émotion, par essence intime, parfois inavouée, souvent minimisée. Les rapports de la hiérarchie militaire, nous y reviendrons, abordent la question sous l’angle de la discipline. Il s’agit d’encadrer ces peurs afin de prévenir toute défaillance individuelle ou collective de la troupe dans l’exercice de son devoir. »

Vaincre sans gloire, pages 283-284

Un commentaire pour Viols de masse: Nos arrière-grands-parents ont violé l’Italie (Looking back at another Arab invasion: How French colonial troops raped their way through Italy)

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