Journée des femmes: Si les femmes s’arrêtaient vingt minutes, les Alliés perdraient la guerre (Munitionettes: Looking back at the Great War’s munitions workers)

Rosie2RosieRosie3MunitionnettesAppel_aux_Femmes_FrançaisesSi les femmes qui travaillent dans les usines s’arrêtaient vingt minutes, les Alliés perdraient la guerre. Général Joffre (1915)
Par le port des armes réservé aux seuls hommes, la guerre est une mission virile assumée qui raffermit le stéréotype et la frontière entre les sexes. Progressivement, sous l’effet de la durée du conflit et de sa violence qui traumatise les hommes, le modèle masculin se délite. Les souffrances et les frustrations accumulées par les combattants fondent alors, peu à peu, une misogynie dont l’intensité s’accroît en rapport avec le fantasme de l’émancipation féminine. Poussée jusqu’au sentiment d’émasculation, la souffrance des hommes en guerre, qui se sentent dévalorisés et dévirilisés, se prolonge douloureusement dans la mémoire des anciens combattants qui opposent un avant qui a fait son devoir à un home front féminin insouciant accusé d’avoir profité de la situation pour « pour faire la vie » et secouer sa tutelle naturelle. Jean-Yves Le Naour
En France, le 7 août 1914, elles sont appelées à travailler par le président du Conseil René Viviani par le biais d’un communiqué officiel. On croit alors à une victoire rapide, et ce communiqué s’adresse donc principalement aux femmes d’agriculteurs. Le but est d’assurer le bon déroulement des moissons et des vendanges avant le retour des soldats. Ce n’est qu’en 1915 qu’on se rend compte que la guerre peut durer et c’est à ce moment que l’on fait appel aux femmes pour pallier le manque de main d’œuvre dans les usines pour fabriquer des munitions, des avions ou encore des canons. Le fait de pouvoir fournir cela au front permettra aux hommes partis au champ de bataille d’emporter la victoire et de rentrer chez eux. Les « Munitionettes » ont en particulier travaillé sur l’usine mise en place d’urgence par André Citroën à Paris, quai de Javel, produisant 10 000 obus par jour, puis 55 000 obus par jour en 1917, qui sera après la guerre reconvertie en quatre mois pour être utilisée pour la création de la société Citroën. Dans le but de gagner la guerre, la République française demande à la population de s’investir dans l’effort de guerre de toutes les manières possibles. C’est que l’on appelle la guerre totale. Dans cette optique, les femmes remplacent alors leurs maris et leurs frères dans le monde du travail et les enfants trop jeunes aident dans les champs. L’État fait aussi appel aux populations de l’arrière pour financer la guerre en donnant leur or par ce qui est alors appelé des « emprunts ». Au début de la guerre, les femmes représentent 6 à 7 %2 de la main d’œuvre des usines d’armement en France. À la fin de la guerre, elles sont près de 420 000 à manipuler chaque jour des obus, soit un quart de la main d’œuvre totale. Au Royaume-Uni, elles sont plus d’un million à travailler dans des usines d’armement telle que celle de Chilwell (en), dans le Nottinghamshire. La main d’œuvre féminine était tellement cruciale pour l’effort de guerre qu’en 1915, le général Joffre a déclaré : « Si les femmes qui travaillent dans les usines s’arrêtaient vingt minutes, les Alliés perdraient la guerre ». En quatre années de guerre, les munitionnettes auront fabriqué trois cents millions d’obus et plus de six milliards de cartouches. (…) Une fois l’Armistice signée en 1918, les hommes rentrent chez eux. Et les femmes rentrent chez elles. La Grande guerre a donc permis de démocratiser le travail des femmes. La main d’œuvre d’avant 1914 était en effet déjà composée de 7 à 10 % de femmes alors qu’à la fin de la guerre, un travailleur sur quatre était de sexe féminin5. Le travail des femmes pendant la Première guerre mondiale n’a cependant pas toujours été vu de façon positive. En effet, la plupart des poilus revenus du front « accusaient les femmes d’avoir profité et d’avoir fait la vie » pendant leur absence. Enfin, notons qu’au Royaume-Uni, les femmes ont été récompensées de leur effort de guerre par le Representation of the People Act, une loi accordant le droit de vote des femmes âgées d’au moins 30 ans. Cet âge sera abaissé à 21 ans, la majorité de l’époque, en 1928. En France, il faudra attendre le 21 avril 1944 pour acquérir ce droit. (…) On a de nouveau fait appel aux femmes lors de la Seconde Guerre mondiale au Royaume-Uni, aux États-Unis et au Canada notamment. Elles sont d’ailleurs plus de 6 millions de femmes américaines à travailler dans l’industrie militaire. Wikipedia

En cette nouvelle journée des femmes …

Retour sur ces femmes surnommées, des deux côtés de la Manche, « munitionnettes » …

Pionnières qui ont ouvert la voie pour leurs consoeurs plus connues de la Deuxième guerre mondiale …

Mais sans lesquelles les deux guerres n’auraient pu être gagnées …

« Il faut sauver notre pantalon ». La Première Guerre mondiale et le sentiment masculin d’inversion du rapport de domination

Jean-Yves Le Naour

Cahier de l’Histoire

1Parler des hommes et plus encore des poilus dans un numéro portant sur la sexualité et la domination peut sembler déplacé voire malvenu. En effet, la guerre a consacré les valeurs masculines et l’héroïsation des combattants, l’exaltation des valeurs viriles jusque dans l’après-guerre s’accordant peu en apparence avec une quelconque remise en cause de la tutelle masculine sur les femmes. Cependant, les hommes de 14-18 apparaissent comme traumatisés par leur expérience et pas seulement par celle du feu mais aussi par celle de l’éloignement et de la séparation des femmes durant quatre années. Dans leur mémoire de la guerre, les anciens combattants sont quasi unanimes à accuser les femmes d’avoir « profité » et d’avoir « fait la vie » tandis que les hommes se faisaient « casser la gueule » pour les défendre. Aucune récompense ne serait venue soulager leurs souffrances. Selon eux, ils ont été dupés, joués, diminués par des femmes qui ont saisi l’occasion de leur absence pour les remplacer et jouir d’une toute nouvelle et incroyable indépendance.

  • 1  Mary Louise Roberts, Civilization without sexes. Reconstructing gender in postwar France (1917-192 (…)
  • 2  Parmi eux, citons pour exemple André Ducasse, Jacques Meyer ou Gabriel Perreux.
  • 3  Stéphane Audoin-Rouzeau, L’Enfant de l’ennemi, Paris, Aubier, 1995, 222 p., p. 177.
  • 4  Voir les conclusions d’Alain Corbin in Michel Lagrée et François Lebrun (dir), Autour de l’œuvre d (…)
  • 5  Sur ce modèle nous renvoyons à George L. Mosse, L’image de l’homme, l’invention de la virilité mod (…)
  • 6  Odile Roynette, « Signes et traces de la souffrance masculine pendant le service militaire au xixe(…)

2C’est donc avec raison que Mary Louise Roberts considère la guerre comme « une expérience profondément émasculatrice »1, un sentiment de perte de pouvoir qui prend sa source dans les souffrances endurées par les hommes. Aussi surprenant que cela puisse paraître, les historiens ont pendant longtemps refusé de prendre la mesure de ces souffrances ou les ont seulement cantonnées au domaine physique : le froid, la boue, les poux, le manque de sommeil, etc. Prisonniers de l’icône sacrée du héros, ces historiens, souvent anciens combattants eux-mêmes 2, préféraient ignorer certains aspects traumatiques de la vie du soldat, sans doute parce que leur exposition les aurait contraints à se dévoiler et à pratiquer une histoire par trop personnelle. En ce sens, « ils ont fait leurs les non-dits les plus ancrés des récits de guerre et les ont transférés dans l’historiographie »3. Ils ont « aseptisé » le passé afin de le rendre supportable selon la réflexion d’Alain Corbin 4. À leur décharge, il faut reconnaître que l’étude des souffrances masculines était contrariée par la traditionnelle division des sexes en matière de sensibilité : les larmes, l’asthénie, l’hystérie, associées à la féminité, sont à cent lieux de correspondre au modèle de la virilité 5. La question de la souffrance a donc été délaissée par les historiens qui ont ainsi, pour Odile Roynette, « largement contribué à conforter dans l’imaginaire social un ensemble de représentations accordant le monopole de la sensibilité, de la fragilité et de l’émotivité aux seules femmes »6. La situation si particulière de la guerre met donc à nu les hommes et les place devant des contradictions pour le moins perturbantes. Ces souffrances fondent peu à peu une misogynie dont la violence s’accroît au fur et à mesure que la guerre se prolonge et avec elle l’expérience de la séparation des sexes. De la fierté de porter les armes pour défendre les femmes jusqu’au sentiment d’émasculation et d’inversion du rapport de domination, ce sont les étapes de ce traumatisme masculin qui vont nous intéresser ici.

Défendre les femmes, une mission virile assumée

  • 7  Françoise Héritier, Masculin-féminin : la pensée de la différence, Paris, Odile Jacob, 1996, 332 p (…)
  • 8  A l’origine du mot « poilu », on peut également évoquer les locutions « avoir du poil au cœur », o (…)
  • 9  Le Mercure de France, août 1915, « Les soldats ».

3Depuis la thèse de Jean-Jacques Becker, on sait que les Français sont partis sans enthousiasme mais résolus. La guerre ne devait durer que quelques semaines, quelques mois tout au plus et il fallait faire son devoir. Un devoir qui s’inscrit également dans un cadre sexué car la guerre opère une séparation radicale entre les hommes et les femmes en augmentant le pouvoir des premiers qui sont seuls dépositaires du « savoir-faire masculin hautement technique et spécialisé » du maniement des armes, comme le souligne Françoise Héritier 7. Défendre la patrie et défendre le foyer ne font plus qu’un et l’on ne peut se dérober à ces deux impératifs car ce serait perdre et la qualité de Français et celle d’homme. Il n’est d’ailleurs pas innocent que les combattants soient appelés « poilus », c’est-à-dire ayant du poil en (leurs)parties viriles, une caractéristique reconnue populairement comme marque de courage et de masculinité 8. Inversement, les « embusqués », les hommes qui ne portent pas les armes alors qu’ils ne sont ni trop jeunes ni trop vieux pour le faire ou, plus généralement, qui ne sont pas confrontés au feu de l’ennemi de par leur affectation militaire, sont méprisés comme des sous-hommes appartenant au monde féminin, celui des « épilées ». Dans Le Mercure de France, l’officier Georges Pierredon s’interroge ainsi sur les capacités sexuelles de ceux qui ne combattent pas : « Nous nous demandons comment on peut être embusqué, comment un homme jeune ayant des muscles, des capacités sexuelles suffisantes, un estomac passable, peut-il vivre loin de la guerre, loin du danger, loin du plaisir élégant de risquer son bonheur et sa vie ? Une seule explication possible : il y a deux sortes d’hommes, ceux qui ont des maîtresses et ceux que toutes les femmes trompent. L’embusqué est le type du cocu. Nous nous rattraperons sur les amies de ces messieurs »9. De même, dans les colonnes de La Guerre sociale puis de La Victoire, Gustave Hervé assimile sans cesse les neutres à des « eunuques », car pour être un homme, il faut se battre.

  • 10  Appel aux femmes françaises, 1915, Bibliothèque Marguerite Durand, dossier Witt-Schlumberger.
  • 11  AD Orne, M 52.
  • 12  La Vie parisienne, 17 avril 1915, « Féminités ».

4À la mission masculine de porter les armes correspond une attitude féminine idéale : (les femmes) elles doivent attendre, passivement, le retour des héros. Fidèles, aimantes, elles doivent soutenir leurs hommes et non tenter de les retenir ou de les « amollir » par leur affection. Même les féministes modérées du Conseil national des femmes françaises (CNFF) adhèrent à ce modèle et prescrivent, à l’occasion des premières permissions en 1915, de ne pas affaiblir les soldats par les larmes : « Toute femme qui, à l’heure présente, ébranlerait chez l’homme le sens du devoir envers la patrie serait une criminelle » écrit Marguerite de Witt-Schlumberger 10. Certes, il est des femmes qui ne se contentent pas du rôle qui est le leur et qui brûlent, comme Madeleine Pelletier, de s’engager plus directement dans la guerre autrement qu’en tournant des obus dans les usines ou en devenant infirmière ou marraine. À la transgression du genre répond alors une condamnation sans appel qui présente ces femmes comme des exaltées hystériques à l’instar de Suzanne Levoyer qui écrit par deux fois au ministre de la Guerre en septembre 1914 pour être enrôlée comme soldat : « Pourquoi, dit-elle dans sa première lettre, ne périrais-je pas aussi comme eux [les hommes] ? »11 Celles qui ne supportent pas la séparation et décident de se rendre dans la zone des armées à la rencontre de leurs époux ou amants en cantonnement sont tout autant sévèrement jugées : « le beau sexe n’a pas besoin de s’exposer inutilement à recevoir des marmites [obus], le pot-au-feu doit lui suffire »12.

  • 13  Gabriel Chevallier, La Peur, Paris, PUF, 1951 [1930], 274 p., p. 19 et 20.
  • 14  SHAT 9 N 968 S, Rapport du médecin-inspecteur Simonin, p. 5.
  • 15  Le Journal des praticiens, 1916-1917, p. DCCCV, « L’idée de lutte ».
  • 16  Susan Brownmiller, Le viol, Paris, Stock, 1976, 568 p.
  • 17  E. Coralys, L’éducation morale du soldat, Paris, 1890, in Odile Roynette, « Bons pour le service » (…)
  • 18  René Naegelen, Les suppliciés, Paris, Colbert, 1966 [1925], 231 p.

5Pétris de leurs responsabilités et de leur devoir, les hommes peuvent tirer fierté de leur statut d’hommes en armes – avant de connaître les réalités de la boucherie. Le jeune Gabriel Chevallier, comme tant d’autres de ses camarades, se souvient de sa première journée en tenue militaire, heureux « de ne pas appartenir à cette catégorie de citoyens méprisés qu’on voyait encore à l’arrière dans la force de l’âge ». Et le mobilisé de parcourir Paris, quarante-huit heures durant, croyant lire dans les yeux des femmes « le tendre intérêt que méritaient notre jeunesse et notre intrépidité »13. À l’image du récit de Gabriel Chevallier, d’autres témoignages insistent sur la faveur des femmes dans les premiers temps de la guerre à l’égard des mobilisés. Les médecins raisonnent le phénomène et voient dans la bonne disposition des femmes envers les militaires une « compensation », « une sorte de pitié affectueuse » pour ces hommes qui ont souffert ou qui vont souffrir 14. Le docteur Émile Tardieu, dans les colonnes du très professionnel Journal des praticiens, rappelle pour sa part que la guerre est une « loi de la vie » qui explique que « le lutteur [fasse] prime dans le cœur des femmes ». « La femme, poursuit-il dans le cadre d’un darwinisme sexuel, n’aime pas le faible qui ne prendra pas sa défense ; elle élit un fort pour maître qui saura dompter le destin »15. Émile Tardieu ne fait alors que reprendre un poncif sur l’attraction sexuelle du militaire, un homme virilisé par ce que Susan Brownmiller appelle « le pouvoir du fusil »16 : en 1890, par exemple, E. Coralys affirme que « les bons mâles font les bons soldats et les filles aiment les bons soldats ; ceux qui ne peuvent payer l’impôt du sang sont dédaignés par elles »17. Les militaires en sont persuadés, eux qui lors des veillées dans les cantonnements racontent leur bonne fortune amoureuse, en affabulant au besoin, surtout quand ils sont de retour de permission. Les plus jeunes qui les écoutent et qui n’ont pas tous connu l’amour charnel, comme René Naegelen, se prennent à rêver de cet arrière où les femmes offrent leur corps et où le poilu est prioritaire en toute chose 18.

  • 19  Voir en particulier les carnets du sergent Giboulet dont la transcription intégrale figure en anne (…)

6Mais les récompenses avérées ou promises ne suffisent pas aux militaires. Partir à la guerre c’est aussi rompre avec la vie paisible du citoyen pour devenir un soldat, peut-être un héros, en tout cas un vainqueur avec à la clé des récompenses qui n’ont plus rien à voir avec le libre consentement des femmes. Dans les premiers temps du conflit en effet, l’idée de l’invasion de l’Allemagne éveille chez les mobilisés des envies de pillage et de viol. L’inscription « train de plaisir pour Berlin » affichée sur les wagons partant pour le front ne se réfère évidemment pas seulement à la facilité supposée du combat contre l’ennemi mais revêt un sens moins avouable. Bien sûr, les témoignages ne sont pas très nombreux à ce sujet, ils ne font pas partie de ceux que l’on couche volontiers dans son journal et moins encore dans ses mémoires une fois la guerre achevée ; mais ils existent pourtant et la question du viol des Allemandes occupe une partie des discussions lors des veillées des soldats 19. S’emparer des femmes de l’ennemi est un butin rêvé qui marque évidemment la victoire et humilie les vaincus qui n’ont pu remplir leur mission de défense.

7En fait de promesses, les réalités de la guerre industrielle se chargent de détruire les rêves et les assurances viriles des premiers mois. Dès la deuxième moitié de l’année 1915, les doutes se font plus forts au fur et à mesure que le stéréotype se délite.

Les désillusions : la guerre est une escroquerie

  • 20  Pierre Drieu La Rochelle, La comédie de Charleroi, Paris, Le Livre de poche, 1970 [1934], p. 305.
  • 21  Ibid, p32.
  • 22  Stéphane Audoin-Rouzeau, L’enfant de l’ennemi, op. cit.

8« Nous sommes escroqués de toute gloire »20. C’est par ces mots que Drieu La Rochelle a perçu la Première Guerre mondiale, lui qui a tant cru dans ses vertus régénératrices. Pour ce nationaliste convaincu, la guerre moderne a mis fin au temps des héros, du corps à corps, et de la possibilité de s’illustrer par son courage : il n’y a plus aucune noblesse mais « des veaux marqués entre dix millions de veaux et de bœufs »21, des hommes qui avancent à quatre pattes, « toutes les postures de la honte ». Sans adhérer à l’idéologie réactionnaire de Drieu La Rochelle, les soldats de 14-18 ont été profondément ébranlés par les conditions matérielles du conflit, par la mort anonyme, invisible et donc omniprésente, ainsi que par le sentiment d’impuissance qui en résulte. Ils doivent tenir mais ne maîtrisent plus rien de leur destin. De plus, le rêve de la guerre courte s’est rapidement écroulé et la fixité des fronts a projeté les hommes dans une guerre longue dont ils ne voient pas la fin. Enfin, une partie du territoire a été envahie et des femmes françaises ont été violées par l’ennemi, un choc pour des hommes dont la mission est précisément de défendre et la terre et les femmes de France. À juste raison, Stéphane Audoin-Rouzeau parle de « traumatisme masculin » à l’égard des viols de 1914 et du débat sur l’avortement des « petits vipéreaux » et de la « mauvaise graine boche » qui va suivre 22. À plusieurs points de vue, les soldats ont le sentiment d’être passifs, d’assister en spectateurs aux événements sur lesquels ils semblent n’avoir aucune prise. Ce sentiment alimentera plus tard le courant pacifiste dans la dénonciation des militaristes et des capitalistes qui ont conduit les bonshommes à l’abattoir. En tout cas, force est de constater qu’avec le premier conflit mondial, la guerre n’est plus la fabrique des mâles que les nationalistes présentaient avant 1914.

  • 23  Guillaume Apollinaire, Poèmes à Lou, Paris, Gallimard, NRF, 1988, 247 p., p. 128.
  • 24  SHAT, 16 N 1398, Contrôle postal de la IIIe armée, 15-21 avril 1916.

9Au contraire, les rôles dévolus aux uns et aux autres se modifient et les soldats qui devaient écrire l’histoire souffrent de plus en plus d’un état de dépendance vis-à-vis de l’arrière féminin. Dépendance à l’égard des infirmières qui manipulent les corps d’hommes infantilisés par la blessure ou la maladie, mais surtout dépendance du courrier des épouses et des fiancées. Toute défaillance est cruellement ressentie comme un abandon et tous ne peuvent, comme Guillaume Apollinaire, sublimer la douleur en la faisant rimer : « Quatre jours mon amour, pas de lettres de toi/Le jour n’existe plus, le soleil s’est noyé/La caserne est changée en maison de l’effroi/Et je suis triste ainsi qu’un cheval convoyé »23. Plus que jamais dans l’univers morbide des tranchées, les hommes ont besoin de se rassurer et de puiser leur courage dans le soutien affectif du home front féminin ; celui-ci vient-il à manquer qu’une des plus puissantes raisons de combattre disparaît. Cette détresse masculine est exprimée en particulier dans les romans de Roland Dorgelès qui fut lui-même exposé à l’infidélité et à l’abandon progressif de Madeleine, sa maîtresse d’avant-guerre. Il ne faudrait cependant pas considérer cette souffrance comme un thème uniquement littéraire, le contrôle postal atteste par exemple de lettres de poilus qui supplient leurs femmes « de songer à leurs devoirs et de ne pas les trahir »24. Car avec l’absence prolongée, c’est la peur de l’adultère qui étreint peu à peu les militaires.

  • 25  Le Journal, 13 avril 1916.

10Incontestablement, l’adultère est plus fantasmatique que réel. Il n’en reste pas moins que le doute, la rancœur et l’aigreur font lentement leur œuvre et il ne sert pas à grand-chose de vouloir persuader les combattants du contraire comme le tente l’académicien Eugène Brieux en 1916 : après avoir rappelé la vertu des femmes de France, leur fidélité aux héros, il insiste sur la nécessité de se défier du doute, ce « poison boche », cet « ennemi du dedans » aussi sournois, lourd et silencieux « que les gaz que répand l’adversaire »25. Peine perdue puisque ce sentiment n’est pas raisonné mais repose sur un état de fait, le retranchement du monde supposé heureux des vivants et peut-être plus encore sur la frustration sexuelle, au risque du paradoxe entre l’arrière détesté, accusé de festoyer continuellement pendant que les poilus sont à la peine, et l’arrière qui fascine avec ses promesses de plaisir. Là encore, en ce qui concerne la douleur de l’obsession de la chair, on se heurte au silence des témoignages, au non-dit et, dans le meilleur des cas, aux périphrases, mais il est certain que l’image de la femme légère, frivole, qui « fait la vie » depuis que son homme est parti à la guerre, procède de cette frustration, de cette impuissance sexuelle dans une sorte de miroir inversé bien entendu fantasmatique.

  • 26  Françoise Thébaud, « La Grande Guerre : le triomphe de la division sexuelle », in Georges Duby, Mi (…)
  • 27  Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, Paris, La Découverte, 1998, 564 p., p. 539.
  • 28  Virginie Auduit, Les carnets de guerre de Germain Balard, ambulancier, mémoire de maîtrise, UTM, 1 (…)

11Dernière escroquerie, et non des moindres même si elle est plus connue, les hommes partis à la guerre ont l’impression d’avoir été remplacés, évincés par les femmes qui ont profité de leur départ pour usurper leur place dans la vie économique et sociale. L’investissement des femmes dans la grande industrie et dans des métiers jusqu’alors réservés au sexe fort bouleverse les repères en contribuant à accroître l’angoisse masculine de l’émasculation liée à la virilisation des femmes. Si les médecins accordent une plus grande attention aux cas de « virilisme » chez la femme au point de vue de la pilosité et de la voix, les contemporains tentent toutefois de limiter le trouble en rebaptisant « munitionnettes » les ouvrières des usines de guerre, ce qui permet, comme le souligne Françoise Thébaud, « de se rassurer sur l’immuabilité du monde et de la frontière des sexes [et] d’affirmer le caractère temporaire de la situation »26. Plus humiliant encore, on se passe finalement assez bien des hommes pour faire tourner le ménage, la ferme ou la boutique, et bon nombre d’épouses de condition modeste, cumulant salaire et allocation de mobilisation, connaissent même une situation financière meilleure que dans l’avant-guerre. Les femmes des campagnes, par exemple, qui bénéficient également du prix élevé des denrées agricoles, opèrent un rattrapage du niveau de vie urbain visible par la généralisation des bas de soie. Les militaires, dont les opinions sont relayées complaisamment par la presse, s’insurgent contre le luxe de la toilette des femmes alimenté par les soi-disant hauts salaires qui les poussent à l’indépendance et donc à l’immoralité. Le caporal Louis Barthas, en permission à Paris, est tout bonnement scandalisé par la tenue des Parisiennes qu’il assimile à un affront à la souffrance et au deuil 27. Tout comme lui, l’ambulancier Germain Balard est écœuré : « Combien de femmes, devenues chefs de famille, ne voyait-on pas grisées par cette pluie d’or, jeter leur bonnet par-dessus les moulins, pour s’habiller avec la dernière élégance – depuis quelque temps la mode était aux bas de soie et aux jupes étroites et longues d’abord, puis se raccourcissant beaucoup, pour laisser le mouvement des jambes tout à fait libre – pour fréquenter régulièrement les dancings, les cinémas et autres endroits où l’on s’amusait »28. Libérées de la tutelle masculine, affranchies économiquement, les femmes de l’arrière deviennent naturellement des femmes légères pour des hommes sevrés d’amour physique. Au bout de la souffrance masculine, c’est donc le mépris des femmes qui s’impose.

Un fossé de haine

  • 29  Odile Roynette, op. cit, p380.
  • 30  Erich Maria Remarque, A l’ouest rien de nouveau, Paris, Stock, 1987 [1928], 287 p., p. 145.
  • 31  Blaise Cendrars, La main coupée, Paris, coll. « Folio », Gallimard, 1993 [1946], 433 p., p. 30-31.

12Désorientés, se sentant impuissants et dépossédés de leur autorité, les hommes réagissent avec violence voire obscénité. La vulgarité des propos tenus sur les femmes est à ce sujet éloquente. Certes, la grossièreté et la misogynie peuvent être présentées comme la marque d’identification de groupes masculins repliés sur eux-mêmes, a fortiori pour les militaires qui affichent pour les femmes un mépris convenu à l’instar de la mort et des faibles. Déjà avant-guerre, la trivialité régnait à la caserne, au point de constituer, selon Odile Roynette, une norme langagière qui reproduit dans la communication des conscrits la violence et la brutalité physique de leur dressage 29. Il semble néanmoins que la guerre et l’éloignement prolongé renforcent la violence des communautés viriles. De la sexualité de groupe, entre camarades et prostituées, aux paroles déplacées adressées aux femmes sur leur passage en passant par les privautés sur les serveuses, les limites policées de la situation du temps de paix sont transgressées. « Celui qui ne dit pas de cochonneries n’est pas un soldat »30 affirme E. M. Remarque, et Blaise Cendrars lui emboîte le pas en confirmant « les horreurs que les hommes peuvent raconter sur les femmes quand ils sont seuls entre soi »31, des horreurs où entrent certainement une bonne part de compensation de la frustration sexuelle.

13Face à la menace de dépossession de leur autorité, les hommes réagissent en employant le vocabulaire de la domination sexuelle, confondant ni plus ni moins leur pouvoir politique et social, qu’ils croient en danger, avec leur sexe. La chanson « Faut leur rentrer d’dans », construite sur des métaphores proches de la pornographie, témoigne de la peur de l’émancipation féminine et de la castration, sa conséquence :

« Mes amis faut pas s’laisser faire !

Les femm’s’mêl’nt de nos affaires,

J’me tords quand j’vois des femm’s cochers,

Pourquoi pas des femmes députés ? […]

Les féminist’s, les féminettes,

Il faut les m’ner à la baguette,

Afin d’les rendr’ comme des moutons

Tous les jours on aura l’bâton.

La femme demand’qu’on la domine

Et pour que la votr’ vous câline,

Fait’s lui pousser des hurlements

Les femm’s il faut leur rentrer d’dans !

Viv’ment les mâles et la République !

Dressons-nous et levons la trique,

Nous somm’s en danger tout du long,

Il faut sauver notre pantalon.

Car c’est notre honneur qu’il renferme,

Allons, tous debout, soyons fermes !

Pensez-y en les embrassant,

  • 32  Faut leur rentrer d’dans !, paroles de Plebus, musique d’Edouard Jouve, s.d, A.P.Po. B/A 709.

Les femm’s il faut leur rentrer d’dans ! » 32

14La chanson du traumatisme masculin ne fut pas visée par la censure qui la jugea par trop immorale. En attendant, les combattants imputent aux femmes la responsabilité du conflit puisqu’elles seules, à les en croire, en tirent profit. La fin de la guerre ne sonnerait-elle pas le glas de leur liberté et de leur fortune matérielle ?

  • 33  Cité par André Ducasse, Jacques Meyer, Gabriel Perreux, Vie et mort des Français, Hachette, 1959, (…)
  • 34  Gabriel Chevallier, op. cit, p117.
  • 35  Andreas Latzko, Hommes en guerre, cité par Frédéric Rousseau, La guerre censurée, Paris, Seuil, 19 (…)
  • 36  Françoise Thébaud, « La Grande Guerre : le triomphe de la division sexuelle », op. cit, p44.
  • 37  Henry Poulaille, Pain de soldat (1914-1917), Paris, Grasset, 1995 [1937], 528 p., p. 477-478.
  • 38  Henry Poulaille, Ils étaient quatre, Paris, Grasset, 1925, 183 p.

15Pour Anatole France, il ne faut pas chercher ailleurs la raison de la si longue durée de la guerre, les 80 % de femmes malheureuses d’avant 1914 sont enfin débarrassées de leurs tyrans et maîtres 33. Dans ses souvenirs publiés en 1930, revisités à l’aune du pacifisme dominant, Gabriel Chevallier cherche lui aussi à comprendre les raisons d’une boucherie absurde dans laquelle les soldats allemands, frères de misère, ne sont pour rien. Pour lui, les femmes ont excité les hommes à se battre afin de satisfaire leurs fantasmes sexuels, ni plus ni moins : « Les tendres chéries ! Il leur faut un héros dans leur lit, un héros authentique, bien barbouillé de sang, pour les faire gueuler de plaisir ! […] Qu’auront-elles fait pendant la guerre ? Elles auront excité les hommes à se faire casser la figure »34. De même, Andreas Latzko accuse sans détours et se prend à rêver d’une guerre qui n’aurait jamais eu lieu si les femmes avaient refusé de sacrifier leurs enfants : « Si elles ne nous avaient pas laissés nous empiler dans les trains, si elles avaient crié qu’elles ne voulaient pas d’assassins, aucun général n’aurait rien pu faire.[…] Pas une n’a bronché »35. Pourquoi n’ont-elles pas protesté et procédé, à la manière de Lysistrata d’Aristophane, à une grève du sexe et de l’amour pour accélérer le retour à la paix ? Le drame grec n’a rien d’anachronique en cette Grande Guerre, il est d’ailleurs adapté au théâtre en 1915 pour la Gaîté-Rochechouart. Jugée inopportune par la censure, la pièce est pourtant représentée une nouvelle fois en décembre 1918 aux Bouffes du Nord. Ce discours d’accusation est notamment tenu par les pacifistes et les socialistes tant il est difficile, pour les plus convaincus d’entre eux, d’accepter leur part de responsabilité collective que l’on préfère reporter sur un bouc émissaire. Les syndicalistes Raymond Péricat et Alphonse Merrheim considèrent que les femmes ont vendu leurs maris pour les vingt-cinq sous de l’allocation 36 et l’anarchiste Henry Poulaille, dans un texte de septembre 1917, n’hésite pas à parler de « prostitution à la guerre ». Il ajoute qu’au cours du procès que l’on fera demain à la guerre, l’épouse et la mère auront une place d’honneur parce qu’elles ont consenti au départ des hommes et à leur mort en tournant des obus, en France comme en Allemagne, dans les usines de munition : « Combien meurent avec le mot “maman” à la bouche. Les journalistes, les écrivailleurs peuvent broder… c’est un cri de reproche qui tombe des lèvres du mourant. Ne vous y trompez pas nos mères »37. Le premier roman d’Henry Poulaille, Ils étaient quatre, était déjà bâti sur l’idée d’abandon 38, dans Pain de soldat, « l’écrivain prolétarien », comme le nomme Barbusse, rédige un roman contre la guerre en y incorporant des textes personnels contemporains où la femme concentre les reproches que l’on ne veut pas se faire à soi-même :

«Tournez l’obus, sans nul haut-le-cœur

Tant pis pour ceux qu’il déchire ou broie

Au diable tout sentiment ou foi.

Pourvu que les “nôtres” soient vainqueurs

Ceux-ci pour “ces vaches d’Allemands”,

Pour nous ceux-là qui seront trop courts

Là-bas, en face, on fait mêmement

  • 39  Henry Poulaille, Pain de soldat, op. cit, p. 434-435.

Tournez, nos sœurs, nos femmes, nos mamans. »39

  • 40  Pour la paix, la voix des mères, 1915, Genève, 14 p., p. 6.
  • 41  Ibid. p. 4-5.

16La violence de la condamnation correspond tout simplement à l’image de la femme naturellement pacifiste parce que mère, refusant la mise à mort de ce qu’elle a de plus cher. « Le cœur des femmes a essentiellement pour patrie cette patrie réduite qu’est le foyer »40 affirme une brochure suisse appelant à la paix. Contre la guerre, pacifistes et féministes opposent le rôle naturel des femmes, « conservatrices de la vie », qui refuseront de se taire pour n’être pas « complices de l’erreur monstrueuse »41. Mais pas plus que de solidarité de classe, il n’y a pas eu de solidarité de sexe contre la guerre. Pouvait-on en vouloir aux femmes d’avoir été des Françaises et d’avoir, comme les hommes, répondu aux appels du sentiment national ? De toute façon, peu importe la réalité : pendant la guerre, le spectacle du deuil, les angoisses des épouses et des mères ont pu être niés par des militaires en souffrance, aussi l’après-guerre pacifiste peut-il voir des hommes se déculpabiliser en rejetant la responsabilité du conflit sur les femmes sans aucun souci de cohérence. D’un côté, en effet, les femmes sont présentées comme de mauvaises Françaises, des égoïstes oublieuses des peines des hommes, pressées de jouir et d’usurper la place de leurs maîtres, de l’autre elles deviennent des responsables, des patriotes acharnées qui ont supporté le conflit. En tout cas, l’expérience de la guerre crée un fossé entre les sexes.

  • 42  Paul Géraldy, La guerre, madame…, Paris, Crès, 1916, 230 p., p. 136.

17Dans les années qui suivent la Première Guerre mondiale, la courbe des divorces augmente sensiblement et pour la première fois, les demandes de divorce sont plus nombreuses à être formulées par les hommes que par les femmes. Loin d’être expliqué par le seul argument de l’adultère féminin, ce phénomène peut aussi se comprendre par l’aigreur accumulée en quatre ans de guerre, la difficulté à reprendre la vie commune après une séparation prolongée, même entrecoupée de quelques permissions. La guerre est évidemment une expérience sexuée et si les mobilisés revenus à la vie civile s’inquiètent du bouleversement des genres et de la remise en cause de leur autorité, à la façon d’un Paul Géraldy qui confie sur un ton désabusé « quand j’ai revu ma femme, je n’ai pas reconnu ses yeux »42, les hommes qui reviennent oublient qu’ils ont changé eux aussi. Mais seule la femme a des torts. Tout se passe comme si la violence, la vulgarité et la misogynie, produits incontestables de la culture de guerre, s’étaient nourris de la situation de détresse masculine, de la souffrance, de la frustration des hommes, de leur impression d’impuissance et de soumission. Le mépris des femmes ne serait rien d’autre qu’une réaction défensive de la part de communautés viriles traumatisées. Finalement et très paradoxalement, la fragilité des hommes a fortifié l’idéal de la virilité.

Notes

1  Mary Louise Roberts, Civilization without sexes. Reconstructing gender in postwar France (1917-1927), University of Chicago Press, 1994, 337 p., p. 31.

2  Parmi eux, citons pour exemple André Ducasse, Jacques Meyer ou Gabriel Perreux.

3  Stéphane Audoin-Rouzeau, L’Enfant de l’ennemi, Paris, Aubier, 1995, 222 p., p. 177.

4  Voir les conclusions d’Alain Corbin in Michel Lagrée et François Lebrun (dir), Autour de l’œuvre de Jacques Leonard, Rennes, PUR, 1994, 109 p., p. 108.

5  Sur ce modèle nous renvoyons à George L. Mosse, L’image de l’homme, l’invention de la virilité moderne, Paris, Ed. Abbeville, 1997, 215 p. ; et André Rauch, Le premier sexe, mutation et crise de l’identité masculine, Paris, Hachette, 2000, 297 p.

6  Odile Roynette, « Signes et traces de la souffrance masculine pendant le service militaire au xixe siècle », in Anne‑Marie Sohn, Françoise Thélamon, Une histoire sans les femmes est-elle possible ?, Paris, Perrin, 1998, 427 p., p. 265-289.

7  Françoise Héritier, Masculin-féminin : la pensée de la différence, Paris, Odile Jacob, 1996, 332 p. À l’appui de cette thèse, l’anthropologue Nicole-Claude Mathieu considère, dans un schéma féministe calqué sur le marxisme, que la domination masculine réside spécifiquement dans ce contrôle des moyens de défense et de violence au même titre que ceux des moyens de production (outils, techniques, capitaux…). Nicole-Claude Mathieu, L’arraisonnement des femmes. Essai en anthropologie des sexes, Paris, EHESS, 1985, 251 p. ; et L’anatomie politique. Catégorisations et idéologie du sexe, Paris, Côté-femmes, 1991, 291 p.

8  A l’origine du mot « poilu », on peut également évoquer les locutions « avoir du poil au cœur », ou « du poil aux yeux » signifiant là aussi courage et témérité.

9  Le Mercure de France, août 1915, « Les soldats ».

10  Appel aux femmes françaises, 1915, Bibliothèque Marguerite Durand, dossier Witt-Schlumberger.

11  AD Orne, M 52.

12  La Vie parisienne, 17 avril 1915, « Féminités ».

13  Gabriel Chevallier, La Peur, Paris, PUF, 1951 [1930], 274 p., p. 19 et 20.

14  SHAT 9 N 968 S, Rapport du médecin-inspecteur Simonin, p. 5.

15  Le Journal des praticiens, 1916-1917, p. DCCCV, « L’idée de lutte ».

16  Susan Brownmiller, Le viol, Paris, Stock, 1976, 568 p.

17  E. Coralys, L’éducation morale du soldat, Paris, 1890, in Odile Roynette, « Bons pour le service ». L’expérience de la caserne en France à la fin du xixe siècle, Paris, Belin, 2000, 458 p., p. 340.

18  René Naegelen, Les suppliciés, Paris, Colbert, 1966 [1925], 231 p.

19  Voir en particulier les carnets du sergent Giboulet dont la transcription intégrale figure en annexe de la maîtrise de Solenne Boitreaud, Les carnets de guerre du sergent Giboulet, sergent-mitrailleur, UTM, 2000, 2 vol., p. 62.

20  Pierre Drieu La Rochelle, La comédie de Charleroi, Paris, Le Livre de poche, 1970 [1934], p. 305.

21  Ibid, p32.

22  Stéphane Audoin-Rouzeau, L’enfant de l’ennemi, op. cit.

23  Guillaume Apollinaire, Poèmes à Lou, Paris, Gallimard, NRF, 1988, 247 p., p. 128.

24  SHAT, 16 N 1398, Contrôle postal de la IIIe armée, 15-21 avril 1916.

25  Le Journal, 13 avril 1916.

26  Françoise Thébaud, « La Grande Guerre : le triomphe de la division sexuelle », in Georges Duby, Michelle Perrot (dir), Histoire des femmes, t.V, Le xxe siècle, Paris, Plon, 1992, p. 42.

27  Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, Paris, La Découverte, 1998, 564 p., p. 539.

28  Virginie Auduit, Les carnets de guerre de Germain Balard, ambulancier, mémoire de maîtrise, UTM, 1998, 197 p., p. 175.

29  Odile Roynette, op. cit, p380.

30  Erich Maria Remarque, A l’ouest rien de nouveau, Paris, Stock, 1987 [1928], 287 p., p. 145.

31  Blaise Cendrars, La main coupée, Paris, coll. « Folio », Gallimard, 1993 [1946], 433 p., p. 30-31.

32  Faut leur rentrer d’dans !, paroles de Plebus, musique d’Edouard Jouve, s.d, A.P.Po. B/A 709.

33  Cité par André Ducasse, Jacques Meyer, Gabriel Perreux, Vie et mort des Français, Hachette, 1959, 508 p., p. 264.

34  Gabriel Chevallier, op. cit, p117.

35  Andreas Latzko, Hommes en guerre, cité par Frédéric Rousseau, La guerre censurée, Paris, Seuil, 1999, 412 p., p. 262.

36  Françoise Thébaud, « La Grande Guerre : le triomphe de la division sexuelle », op. cit, p44.

37  Henry Poulaille, Pain de soldat (1914-1917), Paris, Grasset, 1995 [1937], 528 p., p. 477-478.

38  Henry Poulaille, Ils étaient quatre, Paris, Grasset, 1925, 183 p.

39  Henry Poulaille, Pain de soldat, op. cit, p. 434-435.

40  Pour la paix, la voix des mères, 1915, Genève, 14 p., p. 6.

41  Ibid. p. 4-5.

42  Paul Géraldy, La guerre, madame…, Paris, Crès, 1916, 230 p., p. 136.

Voir aussi:

L’IMPACT DE LA GUERRE SUR LA FEMME

-La 1ere guerre mondiale

       La Première Guerre mondiale a signée l’arrivée des femmes sur le marché du travail

Le travail féminin est alors le bienvenu, quand les hommes sont au front ou prisonniers ou quand la France a besoin de se développer

Le travail féminin dans l’industrie :

En 1914, déjà 7,7 millions de femmes travaillent. La guerre sensibilise le travail des femmes car la pénurie de main-d’œuvre correspond à la nécessité, pour de nombreuses femmes de travailler. A la fin de l’année 1917, le personnel féminin dans l’industrie et dans le commerce dépasse de 20% son niveau d’avant guerre. La part de la main-d’œuvre féminine passe de 32 à 40% environ. Pour faire admettre les femmes dans l’industrie de guerre, il a fallu vaincre la méfiance des industriels, multiplier les circulaires, ouvrir des bureaux d’embauche et faire de nombreuses affiches. Le bulletin du ministre du Travail de janvier-février 1918, souligne qu’après avoir été affectées à des tâches en rapport avec leurs aptitudes physiques, les ouvrières sont adaptées à des travaux divers. « Actuellement, elles exécutent, soit aux machines, soit comme manœuvres (ouvrière qui ne fait pas de gros ouvrages), la plupart des opérations, depuis le moment où la matière première de l’usine jusqu’à celui où elle est expédiée sous forme de produits manufacturés ». Début 1918, les femmes forment un quart de la main-d’œuvre dans l’industrie de guerre. Quatre cent trente milles munitionnettes venues de tous les horizons couturières, ménagères, artiste au chômage, jeunes filles sans travail sont attirées par les hauts salaires : véritable transfert de main-d’œuvre, sans lien aucun avec les capacités de chacune. Les ouvrières donnent très vite satisfaction : « Si les femmes qui travaillent dans les usines s’arrêtaient vingt minutes, les Alliés perdraient la guerre » aurait dit le maréchal Joffre.

Les femmes sont minimes dans la fonderie ou l’aéronautique, cependant elles sont très nombreuses dans la fabrication des obus (on les appelle les obusettes), cartouches, grenades et fusées, employées comme manœuvres aux travaux mécanique en série et à la fabrication des pièces fines ou à la vérification. Là où leurs rendements sont les plus élevés.

Les industriels doivent moderniser leur outillage et réorganiser le travail pour l’adapter à cette nouvelle main d’œuvre. Des appareils de levage et de manutention, des machines automatiques apparaissent dans tous les secteurs : machines à décharner dans les mégisseries, encolleuses dans l’industrie cotonnière, etc.

Les industriels affectent les ouvrières à des tâches délimitées et organisent la production en série. On découvre les « qualités féminines » : aptitude aux travaux monotones, patience et habileté…

Les accidents de travail sont très fréquents dans les usines de guerre, et les femmes y paient un lourd tribut.

Les midinettes de la couture sont mal payées. Elles obtiennent après 14 jours de grève au printemps 1917, la semaine anglaise (semaine de travail qui comporte le samedi et le dimanche comme jour de repos) et des contrats collectifs de travail. Deux ans avant la loi du 23 avril 1919 qui généralisera les conventions collectives, les ouvrières à domicile de l’industrie de vêtements, qualifiées par Edouard Herriot de « victimes les plus lamentables de la guerre », avaient obtenu l’institution de minima de salaires horaires et à la pièce.

Il y a en France, une expansion continue de l’emploi d’ouvrière dans la métallurgie, particulièrement dans la métallurgie légère, après 1920, elle se fait dans le cadre d’une segmentation sexuée du travail qui attribue aux femmes le travail répétitif et déqualifié. Là comme ailleurs la guerre a plutôt contribué à une accentuation des différences sexuelle.

Quatre cent trente milles femmes travaillent dans les industries d’armement.

A l’arrière on assiste à une sorte de mobilisation féminine, sans précédent. Dans les administrations, dans les usines, dans les ateliers, partout les femmes remplacent les hommes.

Dans cette longue phase industrielle, la guerre de 1914-1918 tient une place à part, même si ses retombées ne sont pas aussi radicales qu’on le dit sur l’activité des femmes. La mémoire collective a retenu de ces années un afflux des femmes dans les usines, tout particulièrement les usines de guerre et de munitions qui embauchent plusieurs centaines de milliers de « munitionnettes ». Bien sûr, elles sont 100.000 dans la Seine –contre à peine 10.000 dans les entreprises métallurgiques et mécaniques en 1914-, un tiers des salarié(e)s de ce secteur, et 420.000 dans la France entière en 1918. Mais elles n’arrivent pas toutes sur le marché du travail : en 1915, un tiers des munitionnettes interrogées dit déjà connaître le travail en usine. D’ailleurs, les chiffres du recensement de 1911 affichent bien déjà 2.063.000 ouvrières et encore 880.000 patronnes de l’industrie et du commerce, 715.000 employées et 789.000 domestiques. Il en est parmi elles qui changent de secteur, tout comme entre sur le marché du travail une partie des 6,3 millions de femmes de 15 à 64 ans déclarées inactives. Au moment de la mobilisation, la population industrielle baisse de 20 %, quand il faut produire, surtout des armes. Certaines usines se créent de toutes pièces, comme celle d’André Citroën, quai de Javel : modernes, rationalisées, tendant vers la monoproduction d’obus de 75 mm, elles peuvent employer jusqu’à 80 % de femmes dans certains ateliers. Ailleurs, la main-d’œuvre masculine est encore largement nécessaire, comme chez Renault où les ouvrières ne sont que 30 % ou chez Blériot, 10 %. Et il n’y a pas que Paris. Les autres grands centres industriels sont aussi sollicités, à plus forte raison après l’occupation du Nord. A Lyon, à St Etienne, dans la basse Seine, dans la vallée de la Romanche, dans le sud de la France travaillent des femmes parfois logées dans des cantonnements où « de simples cloisons de bois sont insuffisantes contre le froid ; châssis des lits à même le sol ; deux ou trois occupants dans le même lit, deux châssis l’un au-dessus de l’autre ; pas de meubles pour les vêtements, pas d’eau courant et des tinettes mobiles ». La situation des femmes ouvrières inquiète, surtout sur le plan moral, mais l’inspection des cantonnements n’est créée qu’en 1916.

Les « munitionnettes » sont les mieux payées des femmes, leurs écarts moyens de salaires d’avec les ouvriers masculins se réduisent : de 50 % en 1913 à 20 % en 1917, un thème qui alimente les conversations du café du Commerce : on y dit que les ouvrières souhaitent une guerre longue.

Des années de guerre, l’opinion publique a retenu la forte présence féminine dans les industries mécaniques et dans les bureaux, mais en 1917 leur taux d’activité n’est pas estimé à plus de 60. Leurs accès à des métiers interdits frappe bien sûr les imaginations  là, le passage des femmes sera bref, il leur faudra attendre encore un demi-siècle pour y accéder à nouveau. Mais, ailleurs, les femmes gardent leur place, en particulier dans les usines au travail recomposé par l’organisation scientifique du travail et la mécanisation.

Le travail des femmes dans l’agriculture

Avant la guerre les femmes ne s’occupaient pas des récoltes, c’était le travail des hommes. Le 7 août 1914, Viviani, le président du Conseil, fait appelle aux femmes pour qu’elles achèvent la moisson puis qu’elles entreprennent les travaux de l’automne. Elles ont accompli l’essentiel du travail dans un grand élan patriotique et avec un sens nouveau de la solidarité. Le travail repose sur les 3,2 millions d’agricultrices, ouvrières agricoles ou femmes d’exploitant. Les femmes deviennent maréchal-ferrant, garde champêtre, boulangère comme Madeleine Deniou d’Exoudun qui, pendant des mois, fait avec son frère de 14 ans, 400 kg de pain par jour.

Toutes les villageoises travaillent pour le salut de la France. Du fait de la guerre, 850 000 femmes d’exploitants, un bon tiers de celles déclarées au recensement de 1911, se trouvent à la tête de l’exploitation et 300 000 femmes d’ouvriers agricoles ont à charge une famille. Elles ont de lourdes responsabilités auxquelles elles étaient peu préparées (décider des productions, diriger la main d’œuvre, vendre), sauf sur les petites exploitations des régions pauvres qui connaissaient des migrations masculines plus importantes. En Dordogne, il y a même des cas où elles ont amélioré la valeur de l’exploitation et sont arrivées à payer des dettes antérieures à la mobilisation.

Chefs d’exploitation ou pas, les paysannes joignent aux tâches qui leur étaient traditionnellement imparties une grande part des travaux d’hommes, même ceux qui exigent de la force ou un long apprentissage.

Partout les femmes ont labourés, semé, hersé, fauché à la main ou à la machine, rentré les foins. Des instruments agricoles qui ne leur étaient jamais confiés leur deviennent familiers, comme la faucheuse, la moissonneuse lieuse, la batteuse

1916

En Franche-Comté, elles abattent le bois, chargent les voitures conduisent les attelages.

En Bourgogne, « la Vie féminine les a vue à l’œuvre à la taille en culottes, ou au travail de sulfatage, plus tard à la vendange, au pressoir et même tonnelières, ce qui est exceptionnel ».

En Dordogne, la femme aurait remplacé l’homme dans la proportion d’1/3, en Charente dans la proportion des 4/5ème, dans les Basses-Pyrénées des 9/10ème.

Pour laisser le moins possible de terres en friches, susceptibles d’être réquisitionnées par la commune, les paysannes s’épuisent au travail. La réquisition des animaux de trait, chevaux et bœufs ne facilite pas les choses, et toutes n’ont pas les moyens même en se groupant de se mécaniser. Il y a eut des membres sectionnés par la faucheuse, des mauvais coups et des chutes, les maladies aussi contractées par fatigue, des fausses couches et des naissances prématurées. Les outils étaient inadaptés aux femmes.

Il y a cependant des femmes qui quittent les campagnes et deviennent citadines. De paysannes elles se font ouvrières.

La guerre ne semble pas avoir émancipées les femmes proprement dit mais a accentué son phénomène, et encore moins aboli la « distinction entre métier masculins et métiers féminins »- comme le souhaitait Madeleine Pelletier (une féministe)-.

Ailleurs, les années de guerre sont une brève recomposition d’une partie de secteurs d’activité en faveur des femmes. Sur les 8 millions d’hommes mobilisés en quatre ans, la moitié se trouve dans les unités combattantes ; l’autre est mobilisée à l’arrière. Dans l’agriculture point de nécessité d’avoir de ces paysans-mobilisés estime le ministère de la Guerre (il faut attendre 1917 pour la démobilisation des agriculteurs de plus de 46 ans et des pères de plus de cinq enfants) : il reste dans les campagnes 1,5 million d’hommes, jeunes et vieux, exemptés, prisonniers de guerre travailleurs étrangers et 3,2 millions de femmes.

Mais les hommes veillent quand même, ceux des fratries restés sur place et aussi les maris qui écrivent, parfois chaque jour : « Sème comme je te l’ai dit ; écris-moi au fur et à mesure des morceaux que tu a fait » ; ou « C’est bien compris : d’abord les bœufs, puis le carré de luzerne, puis le jardin ; tu en as pour huit jours. Je te renverrai sur ta lettre ce qu’il faut faire l’autre semaine ».

Dans les campagnes comme dans les villes, des métiers exclusivement masculins en temps de paix basculent sous la responsabilité des femmes : aidées souvent par un grand fils ou un jeune frère, elles deviennent bouchères, gardes champêtres, prennent en charge les classes de garçons dans le primaire et le secondaire. Dans les services publics, les usines, les mines, des ouvriers-mobilisés aux compétences techniques spécifiques sont rapatriés du front. Mais pour les métiers peu qualifiés, vite appris, voire interdits dans le cadre des conventions collectives, les femmes sont là. Les crieuses de journaux renouvellent les mœurs de leurs confrères ; « plus les courses échevelées le long des boulevards, plus de cris indistincts et assourdissants où se complaisaient naguère les vendeurs de journaux ; elles circulent comme tout le monde et d’une voix nette et posée offrent leur marchandise ; quelques-unes font même preuve de psychologie et annoncent les bonnes nouvelles ».

Le travail féminin dans les transports

Au début de la guerre le Syndicat des transports parisien s’est opposé à l’embauche d’un personnel féminin. Mais les Parisiens en ont vite assez d’attendre des heures une hypothétique voiture ou d’aller à pied ; habitués aux moteurs, ils n’aiment guère non plus pédaler dans les rues ou appeler un cocher qui ressort son fiacre avec bonheur. Même si au début les syndicats s’y sont opposé, les femmes ont obtenu du préfet de la Seine en août 1914 l’autorisation d’être employées comme receveuses sur voitures, les compagnies de transport demandent et obtiennent en 1915 celle  de les utiliser comme wattwomen (conductrice d’un véhicule électrique), à l’image de la province, mais à condition de reprendre leurs employés mobilisés à la fin des hostilités.

Dans les tramways parisiens, il y a en 1915, 2 670 femmes au côté de 8 000 hommes ; et 5 800 en 1917. Elles sont vêtues d’un costume sombre et d’un calot, la sacoche en bandoulière, la planche à ticket d’une main, l’extrémité de l’index de l’autre main gantée de caoutchouc pour détacher aisément les papiers multicolores, les receveuses circulent entre la foule pour percevoir le prix des trajets, sautent en marche à chaque changement de direction pour manier rapidement la lourde barre de fer qui fait basculer l’aiguille, et manoeuvrent la perche en fin de course.

Les conductrices, qui ont un travail moins fatiguant suscitent plus de méfiance et des commentaires acerbes au moindre incident. Pourtant malgré une formation qui dure au plus 8 jours, elles font preuve d’une maîtrise et d’un sang-froid inattendus. Le 3 septembre 1917, le directeur de la compagnie des omnibus confie à un journaliste sa satisfaction : « Malgré leurs connaissances, on pouvait redouter que l’insuffisance de leurs moyens physiques, la faiblesse certaine de leurs nerfs ne vinssent en des conjonctures soudaines et critiques leur enlever tout ou partie de leur libre-arbitre. Il n’en a rien été. Nos conductrices sont sûres d’elles-mêmes, calmes en présence de l’obstacle inattendu, promptes et précises en leurs décisions. Le pourcentage des accidents n’a pas augmenté depuis que nous les employons. »

Le métro n’emploi pas de conductrices, à cause des complications du système de signalisation et des petites tâches de réparation. Mais 2 000 femmes environ y travaillent et un millier au Nord-Sud. Elles vendent et poinçonnent les billets, nettoient les voitures ou bien encore sont surveillantes de contrôle dans les stations ou gardes de voiture : le plus pénible et alors de lutter avec les clients qui veulent monter en surcharge. On les estime moins productrices et perçoivent donc par jours 1 Franc de moins que les hommes. Tandis qu’au tramway, les femmes perçoivent le même salaire que les hommes, mais les journées de repos ne leur sont pas payées, bien que tout le monde répète que les travailleuses ne doivent pas négliger le foyer les enfants.

Durant les quatre années de guerre, les femmes vont assurer la quasi-totalité des tâches réservées jusque là aux hommes. On trouve ainsi des factrices, des chauffeuses de locomotives, des allumeuses de réverbères, des conductrices de tramways. Il y en a même qui deviennent mécaniciennes de locomotives. Certaines ont pris en charge des hôpitaux, des bibliothèques, des services d’entre-aides.

Exemple de répartition du personnel dans une société de construction mécanique

Année % hommes % femmes
Mars 1914 91,8 8,2
Mars 1915 95,5 4,5
Février1916 75,25 24,75
Mars 1917 74,6 25,4
Avril 1918 77,3 22,7
Février 1919 79,7 20,3
Octobre 1925 77,7 22,3

N’oublions pas, par ailleurs, la forte présence féminine dans un monde d’hommes, sur le front et à l’arrière auprès des blessés, avec les « anges blancs », ces infirmières qui soigneront trois millions de soldats blessés. On compte sans doute 100.000 femmes soignantes, dont des dizaines de milliers bénévoles de la Croix-Rouge et autres associations, et encore 10.000 sœurs congréganistes

Les femmes sont assignées aux travaux de nettoyage et de manutention, aux travaux en série qui se mécanisent grâce à l’impulsion du ministère de la Guerre : soudure, polissage, conduite des presses et des ponts roulants… Les conditions de travail sont terribles, il n’y a plus de limitation de la journée à 8 heures, d’interdiction du travail de nuit, de repos hebdomadaire : 12 heures par jour, deux jours de repos par mois, puis, en 1917, une circulaire qui demande la journée de 10 heures, l’installation de sièges, la journée du dimanche, si possible. Le turn-over est fort, les rendements parfois mauvais. Pour limiter ces contraintes, les salaires comportent des minima et des primes de productivité.

La prise de conscience

La première guerre mondiale a entraîné une rupture importante dans l’ordre familial et social, avec l’ouverture de nouvelles professions aux femmes. Certaines historiennes ont ainsi considéré cette période comme propice à l’émancipation des femmes car les relations entre les genres ont été profondément modifiées, malgré le statu quo étatique du mouvement antérieur: c’était « l’ère du possible ». Pour la plupart des femmes, le fait de vivre seule, sortir seule et assumer seule les responsabilités familiales a créé un grand bouleversement. Mais, il est vrai que cette période n’a été qu’une parenthèse avant le retour à la « normalité ». Cette expérience de liberté et de prise de conscience de leurs capacités et de leur indépendance économique a donné aux femmes un apprentissage, individuel et collectif. Nous ne possédons pas encore d’études permettant de mesurer les répercussions sur la deuxième génération mais l’intégration des femmes aux professions supérieures a été bien réelle. En France, par exemple, les jeunes filles peuvent entrer dans la plupart des écoles d’ingénieurs et de commerce et s’inscrire à l’université de médecine ou de droit.

La mode reflète ces évolutions: simplification des vêtements, disparition du corset, raccourcissement des jupes pour faciliter les mouvements. Mais l’expérience de la guerre a été bien différente pour les femmes. Cette guerre a permis à certaines femmes d’affirmer leur personnalité et de prendre conscience de leur force alors que d’autres aspiraient au replis familial. 

Certains pensent pourtant que ces événements n’ont produit que des changements superficiels sans que les rôles sociaux ne soient vraiment redéfinis. En effet, ils considèrent que la mobilisation des hommes a permis de renforcer les sentiments familiaux et le mythe de « l’homme protecteur » de la mère patrie et des siens et, que d’autre part, les femmes ont répondu par des tâches de « remplacement », de « service » (l’abnégation de l’infirmière et de la mère sont les exemples les plus cités pendant la guerre) renforçant ainsi le rôle traditionnel des femmes. L’intégration provisoire des femmes à l’industrie de l’armement a permis aux patrons de découvrir les qualités des femmes pour le travail à la chaîne et, une fois la guerre terminée, certaines structures d’apprentissage vont se développer en France. Mais nous ne pouvons oublier que cette situation s’accompagne de discours patriotiques sur les valeurs de la famille et de politiques natalistes. Ainsi, les positions hostiles au travail des femmes, à leur émancipation et au féminisme se durcissent. On considérait qu’il fallait rendre aux combattants le monde pour lequel ils avaient lutté, dans lequel les femmes n’avaient pas changé.

            Ainsi, la grande guerre a été à l’origine de l’émancipation de la femme française. Les hommes partis au front, elles ont pris leur destin en main et les ont remplacés dans divers domaines : économique, politique, social ainsi qu’au sein de chaque famille. Elles ont pris le rôle de chef de famille et ont prouvé ainsi aux hommes qu’elles pouvaient les remplacer. Elles n’accepteront plus d’être soumise à leur volonté. Les emplois féminins se sont très largement développés. Les capacités des françaises et leur sérieux ne sont plus à prouver. Cette transformation se caractérise de diverses façons : au niveau vestimentaire (jupes courtes et cheveux courts), de leur attitude sociale (la femmes lit, joue, fume, fait du sport, sort et voyage seule), idéologique (elle est indépendante, revendicatrice). Mais plus la femmes réclamera des droits plus ses devoirs augmenteront. La jeune génération des hommes de cette époque décimée, les femmes seront amenées à avoir une vie plus solitaire et à poursuivre leur émancipation.

-L’entre deux guerres

Les trois premiers quarts du XXe siècle ne sont pas très déterminants pour l’évolution de la condition féminine et, d’une guerre à l’autre, les changements ne sont en rien articulés dans des réformes profondes.

Des exemples en témoignent en 1919, les travailleuses, appelées à faire fonctionner le pays pendant la guerre, sont renvoyées dans leurs foyers avec la consigne de repeupler la France.

Durant l’entre-deux-guerres l’activité féminine a diminuée. En effet, pour la comptabilisation de l’activité féminine, une attention particulière doit être portée au recensement de 1926, qui marque sa plus forte décroissance depuis le début du XIXe siècle.

Notons que si entre 1921 et 1926, l’activité féminine baisse de huit points, il ne s’agit jamais que de 332.000 femmes, sur 7,2 millions, ce qui est peu ; de plus, au recensement de 1931, on enregistre déjà 87.000 actives supplémentaires.

Il suffit pour s’en convaincre de regarder les chiffres des recensements : entre celui de 1911 et celui de 1921, le nombre de femmes recensées sur le marché du travail ne bouge pas : 7.217.000 en 1911, 7.213.000 en 1921.

Il faut donc largement nuancer cette baisse d’activité des femmes qui suit la Première Guerre mondiale ; il ne s’agit en rien ici d’un retour à la maison, mais d’une crise agricole doublée de restructurations industrielles et d’un rétrécissement de la pyramide des âges des actives. Si on regarde la part de la population active féminine hors agriculture, c’est 58 femmes actives pour 100 hommes en 1911, puis 61 en 1921, pourcentage qui se stabilise ensuite à 55 %. Les femmes sont bien, au minimum, 30 % de la population active.

La répartition des femmes dans les différents secteurs

Après la guerre, on assiste en France à une féminisation progressive du secteur tertiaire. Dans ce secteur, les femmes étaient pour la plupart issues de la bourgeoisie et elles étaient amenées à travailler pour pallier les revers de fortune. Contrairement à leurs mères, ces femmes réussiront à obtenir une indépendance économique. Dans les années 1920 et 1930, l’accès des femmes à l’enseignement secondaire a fortement augmenté. En France, en 1919, l’entrée des femmes à l’université est favorisée par l’instauration d’un baccalauréat féminin et en 1924, les baccalauréats masculin et féminin sont similaires

De plus, lors des trois recensements qui précèdent la grande crise économique (1921, 1926, 1931), deux secteurs apparaissent déjà touchés : l’agriculture et l’industrie. Dans l’agriculture, entre 1921 et 1926, ce sont 134.000 femmes qui disparaissent, mais aussi 230.000 hommes, chiffres qui montrent les difficultés d’un secteur où la déperditions continuent ensuite de s’accentuer : moins 172.000 femmes et moins 279.000 hommes en 1931. Parallèlement, 59.000 femmes quittent l’industrie en 1926 (mais 12.000 y entrent à nouveau en 1931). De fait, cette forte baisse correspond au déclin accéléré du travail des étoffes (couturières, giletières, lingères et modistes). Dentelles et broderies, soit, dans des secteurs désormais mécanisés, 178.000 actives de moins entre 1921 et 1936. Pour les employées, la perte est de 139.000 entre 1921 et 1926, avec en revanche une profession de 243.000 femmes en 1931 ; pour les domestiques, pour une partie probablement employées dans les fermes, le secteur perd 57.000 femmes en 1926, mais en regagne 14.000 en 1931. En revanche, les patronnes du commerce progressent de 88.000 unités durant ces dix ans, attestant que ce secteur est bien celui du repli pendant les crises, des rurales comme des ouvrières.

Par ailleurs, dans les années 1920-1930, les femmes représentaient 70% des employés de ce secteur. Mais, comme pour les autres activités salariées, la participation des femmes aux professions sanitaires et sociales est marquée par deux caractéristiques: leur exclusion pendant des siècles des professions les plus qualifiées (médecine, pharmacie, odontologie, médecine vétérinaire) et une ségrégation horizontale du travail pour les autres activités, ségrégation qui les a cantonnées dans des professions considérées comme féminines (infirmière ou sage-femme) mais qui a également créé des domaines réservés dans les professions traditionnellement masculines. On observe, par exemple, une concentration des femmes médecins dans les spécialités telles que pédiatre, laborantine ou médecin généraliste, de sorte que les spécialisations en chirurgie ou cardiologie étaient jusqu’à récemment exclusivement réservées aux hommes.

Le chômage

Pendant la crise des années 1930, les femmes sont bien sûr atteintes par le chômage, qui culmine en 1935 avec l’augmentation de la durée de non-emploi. Comme les hommes, elles sont touchées de manière différenciée : les plus âgées sont les plus licenciées, quand les plus jeunes, plus mobiles, trouvent à se réemployer. Certains secteurs, gros employeurs d’ouvrières, sont relativement protégés comme les industries alimentaires et chimiques où les effectifs croissent entre 1931 et 1936 ; l’activité moyenne augmente aussi dans le travail des métaux, quand les secteurs les plus exposés sont la parfumerie, le papier carton, le vêtement, où les femmes sont nombreuses. Pourtant, les organisations patronales ont tenté des pressions pour limiter le travail des femmes mariées et organiser méthodiquement leur remplacement. C’est ce que le Groupement des industries mécaniques appelle supprimer le « cumul des fonctions ». L’instruction reste lettre morte, en particulier dans le secteur des industries mécaniques électriques, où les femmes occupent des emplois précis et tournent entre les différentes entreprises du secteur : soudeuses, câbleuses, monteuses, étameuses… ; les hommes ne leur sont pas substitués et continuent d’être ajusteurs, outilleurs, tourneurs…

         Ainsi, pendant l’entre-deux-guerres, tous les progrès acquis par les femmes ont été progressivement réduits. On assiste au fur et à mesure à une tertiarisation de l’emploi féminin. Enfin le chômage se met à les toucher durant cette période, en conséquence du retour des survivants de la guerre.

-La deuxième guerre mondiale

On peut se demander quel a été l’impact de la seconde guerre mondiale sur le travail des femmes, et si cette période de guerre a remédié à la conjoncture défavorable qu’ont connue les femmes durant l’entre-deux-guerres.

La Seconde Guerre mondiale, le front, puis le temps de la Collaboration et de l’Occupation ne sont pas une période exactement comparable aux quatre années de la Première Guerre. D’abord, si les femmes les ont remplacés dans les usines, les commerces et les bureaux, les hommes ont été mobilisés plus brièvement, même si, en juin 1940, l’adversaire a fait 1,6 million de prisonniers dont 1 million vont vivre cinq ans de captivité. L’interdit de Vichy sur l’emploi et l’embauche des femmes mariées dans l’administration et les services publics, promulgué en octobre 1940, ne peut tenir face aux nécessités économiques : la loi est suspendue en septembre 1942, après la première mise en place du travail obligatoire (STO), en février. D’ailleurs, l’Etat ne s’était pas fait faute de déjà y déroger dans le cadre de l’embauche d’auxiliaires dans l’enseignement, les postes et télécommunications, la SNCF ; de décembre 1941 à décembre 1943, la SNCF en a recruté 20.000 et en 1944, plus de 25.000 postes de titulaires des PTT sont tenus par des femmes auxiliaires. Entre 1942 et 1944, les différentes lois sur l’utilisation et l’orientation de la main-d’œuvre font que 600.000 à 700.000 hommes partent pour l’Allemagne et que probablement des femmes les remplacent (lois des 4 septembre 1942, 26 août 1943, 1er septembre 1944). D’ailleurs, elles partent aussi, la propagande s’adressant aux hommes comme aux femmes ; en juin 1944, 44.835 Françaises travaillent en Allemagne.

De plus, octobre 1940 est le moment qui conjugue une période de chômage due à la désorganisation économique et le retour des démobilisés. En septembre 1941, il avait été arrêté que les « femmes ont accès à l’emploi public dans la mesure où leur présence dans l’administration est justifiée par les besoins du service. Des lois particulières et des réglements propres à chaque administrations fixent les limites dans lesquels cet accès est autorisé.  Et en mai 1942, toutes les interdictions concernant le travail des femmes mariées sont levées.

Par ailleurs, en 1921, 7,2 millions de femmes sont recensées actives, leur taux d’activité est de 48 % ; en 1936, durant la grande crise, ce sont 6,5 millions, pour un taux d’activité de 43,2 % ; 1954, les actives sont 6,6 millions et sont 42,8 % à travailler : on voit là que le résultat des mesures prises à la Libération dans le cadre des allocations familiales et surtout de l’allocation salaire unique est surtout lisible en remontant plusieurs décennies en arrière. Il est notable que, pour la tranche d’âge supposée en plein élevage des enfants, les 25-39 ans, le taux d’activité est de 42 % en 1936 et perd à peine deux points en 1952. Ainsi, en 1936, le taux d’activité était de 75 % contre 40 % pour les femmes.

La résistance au féminin :

La nature même de la Résistance, l’improvisation au coup par coup qui la caractérise, favorise la participation des femmes. La femme considérée comme un être faible, paraît moins suspecte que les hommes.

Dans leur diversité, venues de tous les horizons sociaux, les femmes participent à l’ensemble de l’action résistante, aux côtés des hommes. Il n’y a pas un seul secteur de l’organisation clandestine où elles ne sont pas en majorité et où elles n’exercent pas des fonctions importantes de direction.

Certaines d’entres elles participent aux combats militaires. Elles sont aussi nombreuses dans les services de renseignements. Et c’est souvent à elles qu’est confié le travail particulièrement dangereux d’infiltration de l’appareil militaire allemand.

On les retrouve aussi dans certaines administrations : aux P.T.T où elles peuvent transmettre des renseignements, acheminer des courriers dans les mairies, où elles peuvent fournir de faux papiers, dans les hôpitaux, où elles s’avèrent très utiles pour les services sanitaires de la Résistance.

Elles jouent un rôle essentiel dans l’aide aux emprisonnés, aux persécutés, notamment aux juifs. La femme est donc particulièrement désignée pour des actions qui impliquent une présence au milieu de la population et surtout de l’ennemi : distribution de tracts.

En outre, suite à leur aide durant cette période, les femmes ont vu les mentalités changer à leur égard. Elles sont considérées, à partir de 1945, comme des citoyennes à part entière, en ce voyant accorder le droit de vote. Grâce à la loi Veil , les femmes possèdent la liberté pour l’avortement. À présent, elles ne sont plus seulement des femmes au foyer, mais exercent des professions similaires à celles des hommes. De plus, une journée leur a été consacrée pour célébrer leur nouveau statut.

Ainsi, la seconde Guerre Mondiale a permis d’améliorer la situation des femmes, mais en revanche cela n’a pas changé la cruauté humaine.

Durant la Seconde Guerre mondiale, les femmes ont été nombreuses à résister aux côtés des hommes, à refuser la défaite et l’occupation ennemie, à mobiliser les énergies pour libérer le territoire national. Elles ont, elles aussi, lutté dans la clandestinité, au péril de leur vie, contre l’idéologie nazie, contre l’injustice des exclusions, pour les valeurs de la démocratie et le rétablissement de la République.

Les femmes conservent, dans les moments les plus dramatiques, la charge de préserver l’ordre social et la cohésion de la communauté. Outre les soins à donner à leurs proches, il leur appartient d’assurer l’éducation à la tolérance au sein de leur famille et dans leur entourage, mais aussi de développer des expériences nouvelles au regard des situations créées par ces périodes de troubles.

Ainsi, au cours de ces dernières années, la situation et le regard que la communauté internationale porte sur les femmes a commencé à changer. On peut y voir la preuve qu’il est admis désormais que les femmes ont un rôle important à jouer dans la prévention des conflits et dans la construction de la paix. Elles se sont énormément investies pour préserver le territoire français.

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