Guerre et religion: Attention, un prix Nobel peut en cacher un autre ! (Think not that I am come to send peace on earth)

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Dieu ne recevra jamais le prix Nobel de la paix. José Artur
Dieu, prix Nobel de la guerre. Cabu (2002, couverture de Charlie hebdo et inscription sur la statue de la République de Paris)
Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Je ne vous donne pas comme le monde donne. Jésus (Jean 14: 27)
Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. Jésus (Matthieu 10 : 34-36)
Pensez-vous que je sois venu apporter la paix sur la terre? Non, vous dis-je, mais la division. Car désormais cinq dans une maison seront divisés, trois contre deux, et deux contre trois; le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre la belle-fille et la belle-fille contre la belle-mère. Jésus (Luc 12: 51-53)
L’heure vient même où qui vous tuera estimera rendre un culte à Dieu. Jean 16: 2
Nous, nous prêchons Christ crucifié; scandale pour les Juifs et folie pour les païens. Paul (I Corinthiens 1: 23)
« Dionysos contre le ‘crucifié’  » : la voici bien l’opposition. Ce n’est pas une différence quant au martyr – mais celui-ci a un sens différent. La vie même, son éternelle fécondité, son éternel retour, détermine le tourment, la destruction, la volonté d’anéantir pour Dionysos. Dans l’autre cas, la souffrance, le « crucifié » en tant qu’il est « innocent », sert d’argument contre cette vie, de formulation de sa condamnation.  (…) L’individu a été si bien pris au sérieux, si bien posé comme un absolu par le christianisme, qu’on ne pouvait plus le sacrifier : mais l’espèce ne survit que grâce aux sacrifices humains… La véritable philanthropie exige le sacrifice pour le bien de l’espèce – elle est dure, elle oblige à se dominer soi-même, parce qu’elle a besoin du sacrifice humain. Et cette pseudo-humanité qui s’institue christianisme, veut précisément imposer que personne ne soit sacrifié. Nietzsche
Peut-on imaginer personnage littéraire plus désagréable que le Dieu de l’Ancien Testament? Jaloux et en étant fier; obsédé de l’autorité, mesquin, injuste et impitoyable; vengeur et sanguinaire tenant de l’épuration ethnique; tyrannique, misogyne, homophobe, raciste, infanticide, génocidaire, fillicide, pestilentiel, mégalomane, sadomasochiste et capricieusement diabolique. Richard Dawkins (2006)
Pour l’islam (…) j’aime bien leur symbole, le croissant de lune, je le trouve beaucoup plus beau que la croix, peut-être parce qu’il n’a pas quelqu’un de cloué dessus. Pat Condell
Je voulais que le choc provoqué nous fasse reprendre conscience du scandale de quelqu’un cloué sur une croix. Par habitude on n’éprouve plus de réelles émotions face à quelque chose de véritablement scandaleux, la crucifixion. Mgr Jean-Michel di Falco (évêque de Gap)
Si le film [de Mel Gibson] avait été projeté avant-guerre en Pologne, il aurait déclenché des pogroms. Meïr Weintrater (directeur de L’Arche)
Il y a une forme de guerre qui est épuisée aujourd’hui, en Europe du moins. Ce que la France a vécu pendant les deux conflits mondiaux, l’Allemagne l’a subi aussi : nous en sommes au même point. Une des sources de l’antiaméricanisme, c’est le fait que les Etats-Unis sont encore capables d’une montée aux extrêmes. En les critiquant pour cette faculté d’accepter le défi de la violence, c’est notre passé que nous condamnons rétrospectivement. Mais si certains sont rassurés parce que la guerre semblée écartée, la guerre au sens européen, le terrorisme forme une métastase qui envahit tout, et qui représente une menace universelle. Par conséquent, nous sommes en train de franchir une étape dans la montée de la violence. (…) Parler de choc des civilisations, c’est dire que c’est la différence qui l’emporte. Alors que je crois, moi, que c’est l’identité des adversaires qui sous-tend leur affrontement. (…) Nolte montre que l’URSS et le IIIe Reich ont été l’un pour l’autre un « modèle repoussoir ». Ce qui illustre la loi selon laquelle ce à quoi nous nous heurtons, c’est ce que nous imitons. Il est frappant qu’un historien pense les rapports d’inimitié en terme d’identité, en terme de copie. Ce que Nolte appelle le modèle repoussoir, c’est ce que la théorie mimétique appelle le modèle obstacle : dans la rivalité, celui qu’on prend pour modèle, on désire ce qu’il désire et par conséquent il devient obstacle. Le rapport mimétique conduit à imiter ses adversaires, tantôt dans les compliments, tantôt dans le conflit. (…) Les islamistes tentent de rallier tout un peuple de victimes et de frustrés dans un rapport mimétique à l’Occident. Les terroristes utilisent d’ailleurs à leurs fins la technologie occidentale : encore du mimétisme. Il y a du ressentiment là-dedans, au sens nietzschéen, réaction que l’Occident a favorisée par ses privilèges. (…) Il ne faut pas faire semblant de croire que, dans leur conception de la violence, le christianisme et l’islam sont sur le même plan. (…) La Croix, c’est le retournement qui dévoile la vérité des religions révélées. Les religions archaïques, c’est le bouc émissaire vrai, c’est-à-dire le bouc émissaire caché. Et la religion chrétienne, c’est le bouc émissaire révélé. Une fois que le bouc émissaire a été révélé, il ne peut plus y en avoir, et donc nous sommes privés de violence. Ceux qui attaquent le christianisme ont raison de dire qu’il est indirectement responsable de la violence, mais ils n’oseraient pas dire pourquoi : c’est parce qu’il la rend inefficace et qu’il fait honte à ceux qui l’utilisent et se réconcilient contre une victime commune. René Girard
Pour restituer à la crucifixion sa puissance de scandale, il suffit de la filmer telle quelle, sans rien y ajouter, sans rien en retrancher. Mel Gibson a-t-il réalisé ce programme jusqu’au bout ? Pas complètement sans doute, mais il en a fait suffisamment pour épouvanter tous les conformismes. René Girard
Le christianisme est la seule religion qui aura prévu son propre échec. Cette prescience s’appelle l’apocalypse. René Girard
Il convient de voir dans les Ecritures judéo-chrétiennes la première révélation complète du pouvoir structurant de la victimisation dans les religions païennes ; quant au problème de la valeur anthropologique de ces Ecritures, il peut et doit être étudié comme un problème purement scientifique, la question étant de savoir si, oui ou non, les mythes deviennent intelligibles, comme je le crois, dès lors qu’on les interprète comme les traces plus ou moins lointaines d’épisodes de persécution mal compris. (…) Ma conclusion est que, dans notre monde, la démythification tire sa force de la Bible. Réponse inacceptable pour ceux qui pensent que tout ce qui risque de placer la Bible sous un jour favorable ne saurait être pris au sérieux par les vrais chercheurs, car il ne peut s’agir que d’une approche religieuse – et donc irrationnelle – qui n’a strictement aucune valeur du point de vue de l’anthropologie. (…) Et pourtant, y a-t-il quelque chose qui soit plus naturel aux chercheurs que de traiter des textes similaires de façon similaire, ne serait-ce que pour voir ce que cela donne ? Un tabou inaperçu pèse sur ce type d’étude comparative. Les tabous les plus forts sont toujours invisibles. Comme tous les tabous puissants, celui-ci est antireligieux, c’est-à-dire, au fond, de nature religieuse. A partir de la Renaissance, les intellectuels modernes ont remplacé les Ecritures judéo-chrétiennes par les cultures anciennes. Puis, l’humanisme de Rousseau et de ses successeurs a glorifié à l’excès les cultures primitives et s’est également détourné de la Bible. Si la lecture que je propose est acceptée, notre vieux système de valeurs universitaires, fondé sur l’élévation des cultures non bibliques aux dépens de la Bible, va devenir indéfendable. Il deviendra clair que le véritable travail de démythification marche avec la mythologie, mais pas avec la Bible, car la Bible elle-même fait déjà ce travail. La Bible en est même l’inventeur : elle a été la première à remplacer la structure victimaire de la mythologie par un thème de victimisation qui révèle le mensonge de la mythologie. René Girard
La nature d’une civilisation, c’est ce qui s’agrège autour d’une religion. Notre civilisation est incapable de construire un temple ou un tombeau. Elle sera contrainte de trouver sa valeur fondamentale, ou elle se décomposera. C’est le grand phénomène de notre époque que la violence de la poussée islamique. Sous-estimée par la plupart de nos contemporains, cette montée de l’islam est analogiquement comparable aux débuts du communisme du temps de Lénine. Les conséquences de ce phénomène sont encore imprévisibles. A l’origine de la révolution marxiste, on croyait pouvoir endiguer le courant par des solutions partielles. Ni le christianisme, ni les organisations patronales ou ouvrières n’ont trouvé la réponse. De même aujourd’hui, le monde occidental ne semble guère préparé à affronter le problème de l’islam. En théorie, la solution paraît d’ailleurs extrêmement difficile. Peut-être serait-elle possible en pratique si, pour nous borner à l’aspect français de la question, celle-ci était pensée et appliquée par un véritable homme d’Etat. Les données actuelles du problème portent à croire que des formes variées de dictature musulmane vont s’établir successivement à travers le monde arabe. Quand je dis «musulmane» je pense moins aux structures religieuses qu’aux structures temporelles découlant de la doctrine de Mahomet. Dès maintenant, le sultan du Maroc est dépassé et Bourguiba ne conservera le pouvoir qu’en devenant une sorte de dictateur. Peut-être des solutions partielles auraient-elles suffi à endiguer le courant de l’islam, si elles avaient été appliquées à temps. Actuellement, il est trop tard ! Les «misérables» ont d’ailleurs peu à perdre. Ils préféreront conserver leur misère à l’intérieur d’une communauté musulmane. Leur sort sans doute restera inchangé. Nous avons d’eux une conception trop occidentale. Aux bienfaits que nous prétendons pouvoir leur apporter, ils préféreront l’avenir de leur race. L’Afrique noire ne restera pas longtemps insensible à ce processus. Tout ce que nous pouvons faire, c’est prendre conscience de la gravité du phénomène et tenter d’en retarder l’évolution. André Malraux (1956)
L’inauguration majestueuse de l’ère « post-chrétienne » est une plaisanterie. Nous sommes dans un ultra-christianisme caricatural qui essaie d’échapper à l’orbite judéo-chrétienne en « radicalisant » le souci des victimes dans un sens antichrétien. (…) Jusqu’au nazisme, le judaïsme était la victime préférentielle de ce système de bouc émissaire. Le christianisme ne venait qu’en second lieu. Depuis l’Holocauste, en revanche, on n’ose plus s’en prendre au judaïsme, et le christianisme est promu au rang de bouc émissaire numéro un. René Girard
Ceux qui considèrent l’hébraïsme et le christianisme comme des religions du bouc émissaire parce qu’elles le rendent visible font comme s’ils punissaient l’ambassadeur en raison du message qu’il apporte. René Girard
Il y a deux grandes attitudes à mon avis dans l’histoire humaine, il y a celle de la mythologie qui s’efforce de dissimuler la violence, car, en dernière analyse, c’est sur la violence injuste que les communautés humaines reposent. (…) Cette attitude est trop universelle pour être condamnée. C’est l’attitude d’ailleurs des plus grands philosophes grecs et en particulier de Platon, qui condamne Homère et tous les poètes parce qu’ils se permettent de décrire dans leurs oeuvres les violences attribuées par les mythes aux dieux de la cité. Le grand philosophe voit dans cette audacieuse révélation une source de désordre, un péril majeur pour toute la société. Cette attitude est certainement l’attitude religieuse la plus répandue, la plus normale, la plus naturelle à l’homme et, de nos jours, elle est plus universelle que jamais, car les croyants modernisés, aussi bien les chrétiens que les juifs, l’ont au moins partiellement adoptée. L’autre attitude est beaucoup plus rare et elle est même unique au monde. Elle est réservée tout entière aux grands moments de l’inspiration biblique et chrétienne. Elle consiste non pas à pudiquement dissimuler mais, au contraire, à révéler la violence dans toute son injustice et son mensonge, partout où il est possible de la repérer. C’est l’attitude du Livre de Job et c’est l’attitude des Evangiles. C’est la plus audacieuse des deux et, à mon avis, c’est la plus grande. C’est l’attitude qui nous a permis de découvrir l’innocence de la plupart des victimes que même les hommes les plus religieux, au cours de leur histoire, n’ont jamais cessé de massacrer et de persécuter. C’est là qu’est l’inspiration commune au judaïsme et au christianisme, et c’est la clef, il faut l’espérer, de leur réconciliation future. C’est la tendance héroïque à mettre la vérité au-dessus même de l’ordre social. René Girard
Nous montons sur nos grands chevaux mais souvenons-nous que pendant les croisades et l’inquisition, des actes terribles ont été commis au nom du Christ. Dans notre pays, nous avons eu l’esclavage, trop souvent justifié par le Christ. Barack Hussein Obama
J’ai un appart tout meublé avec cuisine équipée, deux salles de bains toilettes, et trois chambres, et je paye pas de loyer, ni l’électricité et l’eau. La belle vie quoi !!! […] Et toutes les villes que j’ai faites, en Syrie et maintenant en Irak, je n’ai pas vu un seul mendiant ! […] Tu sais pourquoi ? Parce que les biens sont tellement bien distribués équitablement que tout le monde vit bien. Kahina (épouse d’un des terroristes-suicide du Bataclan)
Le terrorisme a frappé la France, pas pour ce qu’elle fait en Irak, en Syrie ou au Sahel, mais pour ce qu’elle est. Manuel Valls
L’Etat islamique exploite toutes les failles possibles dans un contexte post-colonial fragile, c’est pourquoi il parle aussi des lois de 2004 sur l’interdiction du voile à l’école et de 2010 sur l’interdiction du port du voile intégral. (…) La communication de Daech est stratégiquement mortifère. Tout élément susceptible d’avaliser l’idéologie qui est la sienne est réutilisé. Au final, on ne sait plus trop pourquoi ils nous en veulent. Est-ce une question ontologique ou politique? Le brouillage est volontairement entretenu. Haoues Seniguer (IEP de Lyon)
Pourquoi la France? Pour de nombreuses raisons sans doute. Mais je crois qu’ils considèrent mon pays comme le maillon faible de l’Europe, comme un pays où il serait facile de semer la division. Nicolas Hénin (journaliste, ex-otage de l’EI en Syrie)
La France, c’est une ex-puissance coloniale, notamment au Maghreb et les maghrébins sont parmi les plus nombreux aujourd’hui au sein de l’Etat islamique, or les jihadistes ont la mémoire longue. David Thomson (France Inter)
L’absence d’une communication audible du gouvernement sur les tenants et les aboutissants des attentats du mois de janvier 2015, qui avaient pourtant été les plus meurtriers sur le sol français depuis la guerre d’Algérie, n’a pas été, et continue de ne pas être de nature à renforcer la confiance sur la qualité du système français de lutte contre le terrorisme. Cette erreur ne doit pas être répétée et aggravée : le « vendredi noir » doit être suivi par ce que les spécialistes appellent un « retour d’expérience » (abrégé en RETEX) digne de ce nom, en partie couvert par le secret nécessaire aux opérations de renseignement, mais en partie aussi livré au public. La même observation vaut pour la limitation des effets des attentats. Au sommet de l’Etat, la prise de décision et la communication politique ont été assurées avec efficacité par le président Hollande. Il en allait de même pour la communication sur l’état de l’enquête, gérée avec doigté par le procureur François Molins. Au plan opérationnel, forces de l’ordre, sapeurs-pompiers, services médicaux ont de toute évidence agi avec courage et humanité. Mais que de questions pendantes… Où était la communication opérationnelle, donnant des consignes de comportement aux populations dans et autour des zones menacées ? Le chef de la Metropolitan Police assurait la communication opérationnelle pendant les attentats multiples du 7 juillet 2005 à Londres, dont le nombre et la synchronicité étaient semblables à ceux de Paris. Où était son homologue parisien, le préfet de police Michel Cadot, le soir du 13 novembre ? Où était la plate-forme en ligne permettant à chacun de recevoir des réponses autorisées pendant la crise ? Même la Belgique, dont les Français se sont trop volontiers moqués ces dernières semaines, s’en était dotée pendant le « lockdown » de Bruxelles. Il ne s’agit pas là d’éléments secondaires de gestion d’une crise terroriste. Le terrorisme est un acte de violence qui vise à communiquer la terreur aux populations visées : la contre-communication est essentielle pour inspirer la confiance. Ces interrogations sur le lien entre les autorités et la population, et d’autres du même type, ne devraient même pas surgir, puisque traitées dans le Livre blanc gouvernemental sur le terrorisme, publié il y a dix ans déjà. Ajoutons que ce document public rédigé dans la foulée des attentats de Madrid (191 morts) et de Londres (55 morts) contenait des scénarios de violence terroriste très voisins du « vendredi noir ». (…) les citoyens sont en droit de savoir ce qui s’est passé tout le temps qu’ont duré les attentats, et spécialement pendant les deux heures séparant l’arrivée des forces de l’ordre au Bataclan et le moment de l’assaut. En l’absence d’un récit officiel circonstancié des événements, trop de bruits, pas tous issus d’esprits négatifs, pas tous le produit des rivalités d’un autre âge entre policiers et gendarmes, courent désormais pour pouvoir se contenter d’un « circulez, il n’y a rien à voir ». Peut-être les conditions de l’intervention ont-elles été aussi bonnes que possible, et peut-être en allait-il de même concernant la prise en charge dans l’urgence absolue des blessés innombrables, souvent à l’article de la mort, gisant dans un Bataclan devenu terrain de massacre. Un rapport officiel permettrait d’en apporter la démonstration ou, à défaut, de tirer les leçons d’éventuels dysfonctionnements. Vu l’importance des enjeux, il est dans l’intérêt de tous que le gouvernement et le Parlement prennent ensemble la décision de mettre sur pied une commission nationale d’enquête sur les récents actes terroristes en France, proche du modèle de la commission américaine sur les attentats du 11-Septembre : celle-ci comprenait dix personnes, désignées par l’exécutif et le Congrès et issues à parts égales de la majorité et de l’opposition. Elle œuvra pendant plus de deux ans en ayant un accès pratiquement illimité aux personnes et aux données, ouvertes ou secrètes, utiles à la compréhension des origines et au déroulement du drame. Ce qui est décrit dans le rapport (11-Septembre – Rapport de la commission d’enquête, éditions de l’Equateur, 2004) est rarement agréable à lire mais c’est son caractère détaillé, direct et, en majeure partie, public, qui a permis au contre-terrorisme américain d’éviter un nouveau « 11-Septembre » outre-Atlantique, indépendamment de dérapages (Guantanamo, la torture, l’invasion de l’Irak…) qui n’étaient pas du ressort de cette commission nationale. Certes, une telle initiative transcendant la séparation des pouvoirs serait sans précédent dans notre pays, mais elle ne contreviendrait pas aux principes de l’Etat de droit. Surtout, les attaques du 13 novembre 2015 en France ont été, elles aussi, sans précédent ; ce premier acte de terrorisme de masse sur notre territoire doit aussi être le dernier de son espèce. François Heisbourg
Il est temps ici de rappeler un fait statistique essentiel qui va à l’encontre des idées reçues : les conflits proprement religieux (Kerbela, Saint-Barthélemy, guerre de Trente Ans, hindous contre musulmans…) tuent beaucoup moins de gens que les guerres d’État à État, les guerres civiles et les dictatures ! La religion n’a pas de responsabilité directe dans la plupart des tragédies qui ont ensanglanté la planète jusqu’à l’aube du IIIe millénaire. Ainsi, elle a été totalement absente des grands drames du XXe siècle (plus de 100 millions de victimes), exception faite de la scission Inde-Pakistan: guerres mondiales, répressions nazies et communistes, génocides (les Juifs, comme les Arméniens et les Tutsis, n’ont pas été exterminés en raison de leur religion mais de leur prétendue « race »). D’une exceptionnelle ampleur ont été les méfaits commis par les régimes athées à l’oeuvre en Allemagne mais aussi en URSS et au Mexique des années 1910 aux années 1940, plus tard en Chine et au Cambodge. Guidés par le désir de faire table rase du passé et en particulier du fait religieux, Lénine, Hitler, Staline, Mao, Pol Pot… ont massacré des dizaines de millions d’innocents, soit beaucoup plus que tous les souverains européens depuis l’An Mil. (…) Au Moyen Âge, notons que les croisades apparaissent comme des guerres défensives bien plus que des guerres de religion ou des guerres saintes. Leur objectif premier était de restaurer la sécurité des pèlerinages en Terre sainte, mise à mal par l’irruption des nomades turcs. Si les croisés ont combattu avec la brutalité habituelle de l’époque, ils ne se sont pas pour autant souciés de convertir les infidèles musulmans, encore moins de les exterminer.
Après la Seconde Guerre mondiale, les États arabes du Moyen-Orient apparaissent plus divisés que jamais mais refont leur unité dans la guerre contre Israël. (…) Les nouveaux-venus se font forts de conduire leurs peuples vers des lendemains meilleurs par l’imitation du modèle occidental. Mais leur « modernisation » débouche sur une exaspération des inégalités et, plus insupportable que tout, une défaite humiliante face à Israël en 1967… (…) En 1973, le premier choc pétrolier accroît considérablement les redevances versées à l’Arabie séoudite et aux émirats du Golfe comme le Qatar, également wahhabite. (…) Ces monarchies vont dès lors financer sans limites la construction de mosquées et réislamiser les populations arabes et musulmanes, partout dans le monde, y compris en Europe occidentale.De ce qui précède, l’on voit que derrière les références à la « jihad » se cache un drame simplement humain: la difficulté des pays arabes du Moyen-Orient à accéder à la maturité politique après un millénaire de soumission aux Turcs et un siècle d’échecs successifs. (…)  L’instabilité de la région les empêche d’assimiler comme les Japonais, les Turcs ou les Iraniens la modernité occidentale et technologique. Par dépit, les islamistes ont fait en conséquence le choix de la rejeter et s’en justifient en recourant à une interprétation très personnelle du Coran. On retrouve le même dilemme chez les islamistes du Sahel, qui se sont significativement dénommés Boko Haram (« les livres sont illicites »). C’est aussi pour des motifs similaires que de jeunes Occidentaux, musulmans issus de l’immigration ou fraîchement convertis, rejoignent les rangs de Daech … Victimes d’une immigration débridée qui fabrique à n’en plus finir des « colonies » musulmanes ou africaines à l’écart du reste du pays, les premiers, issus de l’immigration, sont empêchés de s’assimiler à la culture occidentale par la scolarité et la découverte des autres jeunes ; ils sont aussi mal à l’aise dans le pays natif de leurs parents dont ils ne comprennent plus la culture profonde. Quant aux jeunes Français convertis, ils sont tout autant victimes de déculturation dans la « France périphérique » que délaisse la faction dirigeante. Comment répondre dans ces conditions au défi lancé par Daech ? On peut bombarder sa capitale Racca au risque de disperser les métastases islamistes tout autour de la Méditerranée. On peut également, à l’intérieur, prolonger l’état d’urgence au risque de paralyser complètement une économie atone qui n’en demandait pas tant (transports désorganisés, magasins en berne, productivité en baisse…). Mais on peut aussi choisir de s’attaquer à la source de l’islamisme radical qui se situe à Riyad en renonçant s’il le faut au pétrole séoudien. L’occasion n’a jamais été aussi favorable avec un prix très (trop) bas du baril qui menace l’économie des autres pays exportateurs (et contribue à accélérer le réchauffement climatique). On peut également à l’intérieur prendre des mesures drastiques contre les mosquées et les imams financés par des États étrangers, en violation de la loi sur la séparation des Églises et de l’État, agir contre les abus du regroupement familial (mariages forcés d’adolescentes), encourager les personnes qui jouent le jeu de l’assimilation et, plus que tout, valoriser la culture et l’Histoire nationales qui le méritent ô combien … Hérodote
C’est précisément en raison de la mort de l’impérialisme que nous voyons l’apparition du monde pré-moderne. Aujourd’hui, il n’y a aucune puissance coloniale qui accepte de s’atteler à cette tâche, cependant les occasions, peut-être même le besoin de colonisation, sont aussi grands qu’ils ne l’ont jamais été au XIXe siècle. Robert Cooper

Dieu n’est décidément pas près, comme l’avait fameusement annoncé José Artur, de recevoir le prix Nobel de la paix.

A l’heure où avec la furie et la barbarie retrouvées de l’islam suite au retrait du gendarme du monde américain, la religion dont un Occident postmoderne se croyait enfin débarrassé fait un retour fracassant dans l’histoire …

Poursuivant, en ces jours et lieux mêmes où le monde civilisé fête ses racines et sans compter ses luttes internes sunnites-chiites, son épuration multiséculaire des derniers représentants et lieux saints du judaïsme comme du christianisme …

Et où face à une bande d’illuminés tous frais payés profitant lâchement de toutes les facilités de nos sociétés ouvertes comme  des évidentes défaillances de nos gouvernants et services de sécurité – sur lesquelles plus d’un mois après les faits on attend toujours des éclaircissements – pour maximiser les dégâts en tirant littéralement dans le tas de civils désarmés partout où ils peuvent les trouver rassemblés et vulnérables …

Nos beaux esprits et nos belles âmes qui ont tant fait pour déconstruire nos valeurs nous refont le coup du  »ils nous tuent pas pour ce que nous faisons mais pour ce que nous sommes » …

Ou se remettent à accuser une Bible et un judéochristianisme aux effets à la fois effectivement libérateurs et déstabilisateurs voire à chanter le « génie du paganisme » …

Qui prend la peine de rappeler, avec le site Hérodote (qui manque curieusement par ailleurs la dimension évidemment religieuse du génocide turc des chrétiens arméniens et grecs ou ne manque pas par ailleurs de voir du colonialisme partout comme en Palestine), l’évidence statistique qu’avec plus de 100 millions de victimes, les régimes athées et notamment communistes ont fait bien plus de dégâts que toutes les guerres de religion de l’Histoire ?

Et que face à la destruction de ses lieux saints et la mise en péril de ses pèlerinages pacifiques sur des territoires jusque là judaïsés ou christianisés, les croisades que l’on n’arrête pas de nous ressortir étaient en fait des guerres défensives face à des hordes de musulmans fanatisés ?

Mais qui ne voit devant le véritable accident industriel que se révèle être la présidence du plus rapide prix Nobel de la paix de l’histoire et la vacance du pouvoir à la tête du Monde libre dont avait si longtemps rêvé une Europe qui avait pourtant construit sa richesse à l’abri du parapluie nucléaire américain …

A l’heure où avec la division par deux du prix du pétrole entre Ryad et Doha les véritables fourriers du djihad pourraient enfin se voir rappeler à leurs chères études…

La nécessité, comme l’avait si brillamment analysé l’ancien conseiller de Tony Blair Robert Cooper il y a quelques années et au nom du principe biblique de la défense du prochain, d’un nouvel imperium voire d’une nouvelle croisade et d’une recolonisation des états faillis qui prolifèrent ?

Religions

Dieu aime-t-il la guerre ?
C’est au nom de Dieu que les tueurs de l’État islamique sèment la terreur et la guerre de Mossoul à Paris en passant par Bagdad, Beyrouth et Bamako. Faut-il y voir pour autant un retour des guerres de religion ? Si évidente qu’elle paraisse, la référence ne suffit pas à comprendre ce qui motive al-Qaida, Daech et leurs successeurs à venir. Un survol attentif de l’Histoire donne un sens tout autre à ces organisations qualifiées faute de mieux de « terroristes ».
Joseph Savès
Hérodote
13 décembre 2015
Les hommes n’ont pas besoin de Dieu pour s’entretuer
Les atrocités mises en scène par Daech rappellent d’autres mises en scène du temps des guerres de religion, il y a cinq cents ans, des guerres de Vendée, il y a deux cents ans, ou plus près de nous des guerres de Yougoslavie. Les décapitations et la réduction de jeunes filles en esclavage rivalisent dans l’horreur avec les éviscérations, empalements, bûchers, viols collectifs et scènes de cannibalisme d’autrefois.
Les guerres de religion et les guerres civiles dressent en effet les uns contre les autres des gens ordinairement très proches, citoyens du même pays et parfois du même village. D’où le besoin pour chaque camp de se justifier de ses crimes en déshumanisant l’adversaire et en niant sa qualité d’alter ego. C’est hélas ce qui fait toute la différence avec les guerres conventionnelles qui voient des armées régulières s’affronter sur un champ de bataille.
Il est temps ici de rappeler un fait statistique essentiel qui va à l’encontre des idées reçues : les conflits proprement religieux (Kerbela, Saint-Barthélemy, guerre de Trente Ans, hindous contre musulmans…) tuent beaucoup moins de gens que les guerres d’État à État, les guerres civiles et les dictatures !
La religion n’a pas de responsabilité directe dans la plupart des tragédies qui ont ensanglanté la planète jusqu’à l’aube du IIIe millénaire. Ainsi, elle a été totalement absente des grands drames du XXe siècle (plus de 100 millions de victimes), exception faite de la scission Inde-Pakistan: guerres mondiales, répressions nazies et communistes, génocides (les Juifs, comme les Arméniens et les Tutsis, n’ont pas été exterminés en raison de leur religion mais de leur prétendue « race »).
D’une exceptionnelle ampleur ont été les méfaits commis par les régimes athées à l’oeuvre en Allemagne mais aussi en URSS et au Mexique des années 1910 aux années 1940, plus tard en Chine et au Cambodge.
Guidés par le désir de faire table rase du passé et en particulier du fait religieux, Lénine, Hitler, Staline, Mao, Pol Pot… ont massacré des dizaines de millions d’innocents, soit beaucoup plus que tous les souverains européens depuis l’An Mil.
Si nous remontons dans le temps, les préoccupations religieuses sont absentes des guerres de l’Antiquité, tant dans la sphère méditerranéenne que dans le reste du monde. Les cités grecques vénéraient les mêmes divinités mais s’affrontaient avec une grande sauvagerie et n’hésitaient jamais à passer par le fil de l’épée les populations vaincues. Même chose en Afrique jusqu’à l’aube des temps modernes : Chaka a pu fonder l’État zoulou au début du XIXe siècle par des méthodes qui n’ont rien à envier à Staline et Pol Pot.
Au Moyen Âge, notons que les croisades apparaissent comme des guerres défensives bien plus que des guerres de religion ou des guerres saintes. Leur objectif premier était de restaurer la sécurité des pèlerinages en Terre sainte, mise à mal par l’irruption des nomades turcs. Si les croisés ont combattu avec la brutalité habituelle de l’époque, ils ne se sont pas pour autant souciés de convertir les infidèles musulmans, encore moins de les exterminer.
Plus près de nous, la guerre d’Irlande, le conflit israélo-palestinien (?) et également la guerre d’Algérie sont assimilables à des conflits coloniaux entre occupants plus ou moins anciens d’une même terre. Les guerres plus récentes, avant l’éruption islamiste, ont opposé des gens de même religion (Darfour, Congo, Irak-Iran…) au nom de préjugés raciaux ou nationaux.
Cela signifierait-il que Dieu n’a rien à voir avec les guerres ? Que nenni…
Dieu rapproche !
Rappelons pour la forme le sens originel du mot religion, dérivé du latin relegere, « relier ». La religion est ce qui lie normalement les hommes et les rapproche, comme un pont rapproche les deux rives d’un fleuve.
C’est si vrai que, chez les Romains, l’organisation des fêtes religieuses était confiée au magistrat également en charge de l’entretien des ponts, le pontife. Son lointain héritier est le Souverain Pontife, le pape François.
Les Égyptiens, à l’abri du monde extérieur et pénétrés d’un amour profond de la vie, ont pu pendant près de 3 000 ans
cultiver une religion souriante destinée à apprivoiser la mort.
Beaucoup plus impliqués dans les conflits guerriers, les Romains ont développé une religion civile qui avait l’avantage de souder le corps social autour de rituels publics et privés soigneusement codifiés. Ses précoccupations étaient essentiellement utilitaires : prendre de bonnes décisions grâce à la divination et aux aruspices (devins) ; obtenir des dieux la guérison en cas de maladie… Rien de mystique là-dedans et les poètes et penseurs latins se souciaient d’ailleurs très peu de religion. Aucun Romain n’aurait eu non plus l’idée de mourir en martyr au nom de Zeus ou Héra.
On retrouve une religion civile de cette sorte en Chine, autour du confucianisme, et plus près de nous aux États-Unis, où les nombreuses confessions chrétiennes qui se sont développées depuis le XVIIIe siècle privilégient les vertus civiques plutôt que l’introspection spirituelle (mais cela est peut-être en train de changer avec la progression des Églises évangéliques issues du Deep South métissé).
Cette religiosité tranquille convient aux empires qui ne souffrent d’aucune menace. Quel peuple fut moins mystique que les Britanniques au temps de leur splendeur, au XIXe siècle ?… (*).
C’est aussi une forme d’islam tranquille que l’on observe dans l’empire arabo-persan de Bagdad et l’empire ottoman de Constantinople à leur apogée.
Cette histoire-là a commencé au VIIe siècle, quand les cavaliers arabes ont quitté leur péninsule désertique. C’était en vue de s’emparer des richesses de leurs voisins plus que de convertir les âmes. Ils y ont réussi sans trop de difficultés du fait de l’état de décomposition avancée des grands empires antiques.
Après avoir soumis le monde de l’Atlantique à l’Indus, ils se sont vus au siècle suivant ravalés au rang de sous-fifres par les Persans.
C’est ainsi qu’à Bagdad s’épanouit une culture éclectique fécondée par l’Inde, la Perse et la Grèce. À la cour du calife de Bagdad, le poète Abou Nouwas (757-809) chante mieux que quiconque l’amour de la vie et des femmes, des garçons et du vin: « Le vin m’est présenté par un jeune échanson de sexe féminin, mais vêtu en garçon … »
Il serait intéressant d’interpeller l’actuel « calife » de Racca et ses piteux disciples sur ces musulmans qui ont porté l’islam plus haut qu’ils ne le porteront jamais…
Dieu protège !
Cette joie de vivre s’effondre aux alentours de l’An Mil. À Jérusalem, le calife fatimide du Caire détruit le Saint Sépulcre en 1009 dans un accès de fanatisme.
Les nomades turcs installent le chaos au Moyen-Orient et vont jusqu’à menacer l’empire byzantin. Ils interrompent également les pacifiques pèlerinages des chrétiens d’Occident, ce qui provoque l’intervention des croisés comme on l’a vu plus haut.
Dans le même temps, faut-il s’en étonner ? la religion devient le refuge des âmes inquiètes.
En l’an 1019, le calife de Bagdad Al Qadir fait lire au palais et dans les mosquées une épître dite « épître de Qadir » par
laquelle il interdit toute exégèse nouvelle et ferme la porte à l’effort de recherche personnel des musulmans (l’ijithad).
Cette décision va tuer l’esprit critique et favoriser l’imitation servile (le taqlid).
Après le passage des Turcs puis des Mongols, les sociétés islamiques vont retrouver un développement autonome plus ou moins paisible et créatif.
Ainsi en Andalousie et au Maroc, qui a fièrement conservé son indépendance des origines à nos jours (exception faite du bref épisode du protectorat) ; ainsi en Iran (Perse) et dans le sultanat de Delhi. Toutes ces sociétés incluent au Moyen Âge
d’importantes communautés non-musulmanes, parfois ultra-majoritaires comme aux Indes. Les gouvernants ne cherchent pas à les convertir. Ils préfèrent les pressurer d’impôts.
À la fin du Moyen Âge, les Ottomans vont plonger l’islam méditerranéen et proche-oriental dans une longue torpeur dont il ne sortira qu’au XIXe siècle, sous les coups des Occidentaux et en premier lieu de Bonaparte.
Remontons le temps. Nous observons la même quête d’un dieu protecteur chez les peuples souffrants, à commencer par le peuple hébreu.
Les douze tribus d’Abraham établies sur la Terre promise connaissent une succession d’épreuves au 1er millénaire avant notre ère, de l’invasion des Assyriens en 721 av. J.
C. à l’exil de Babylone en 597 av. J.
C.
Ils sont libérés en 539 par les bonnes grâces du Grand Roi des Perses Cyrus II mais c’est pour passer plus tard sous la tutelle d’Alexandre le Grand et de ses successeurs (en grec « diadoques »).
Ces Hébreux, qui vivent alors sur l’une des terres les plus riches du monde, connaissent une démographie très dynamique. Ils sont sans doute plus d’un million rien qu’en Palestine et leur diaspora autour de la Méditerranée est sans doute aussi nombreuse. C’est au total un dixième peut-être de la population de la région.
Leurs épreuves les conduisent à renforcer leur identité à travers le lien ancestral qui les rattache à leur dieu. C’est ainsi qu’entre l’an 500 et l’an 150 av. J.
C., des scribes ou des érudits juifs compilent les archives et les textes anciens de leur communauté au sein de ce qui sera la Bible. À travers cette compilation, ils s’appliquent à témoigner de leur alliance avec un Dieu unique qui s’est manifesté en leur faveur à travers toutes sortes de signes et d’événements.
De fait, les communautés israélites, même dispersées sur toute la surface de la planète, vont résister jusqu’à nos jours à toutes les persécutions, y compris les pires qui soient, sans jamais perdre la foi.
C’est aussi le malheur des temps, la défection des élites et les incursions barbares qui vont aux IIIe et IVe siècles pousser les habitants de l’empire romain vers le dieu protecteur des juifs.
Ils vont l’adopter dans sa version chrétienne, un Messie envoyé pour sauver les hommes et les conduire à la vie éternelle.
Ce Dieu va se montrer d’abord consolateur pendant le long et pénible épisode des invasions barbares. Puis il va devenir très protecteur puisque, à partir de l’An Mil, la chrétienté occidentale ne va plus connaître d’invasions d’aucune sorte jusqu’à nos jours… Une exception dans l’Histoire universelle !
Durablement stabilisées du fait de l’absence de menace extérieure, les sociétés européennes vont peu à peu se pacifier
sous l’impulsion du clergé et donner naissance à des États de droit, fondement indispensable du progrès.
Ces sociétés, soudées par la foi en un même Dieu et la soumission à une même autorité ecclésiastique, vont aussi se montrer impitoyables envers les ferments de division. Ainsi les Cathares sont-ils combattus par les armes et par l’Inquisition, plus brutalement que les musulmans du Proche-Orient.
Au XVIe siècle, les États européens et leurs habitants sont suffisamment assurés de leur force pour n’avoir plus besoin de la protection quelque peu envahissante de l’Église de Rome. Voici la Réforme de Luther et bientôt les guerres de religion.
À l’issue de celles-ci, les Européens vont avancer à tâtons vers un compromis qui concilierait l’athéisme militant, l’indifférence agnostique et une religiosité tranquille « à l’américaine ». Ils s’attirent en 2000 cette remarque désabusée du pape Jean-Paul II: « Pour la première fois de l’histoire de l’humanité, il y a un homme qui vit comme si Dieu n’existait pas, c’est l’homme européen».
Dieu libère !
Justement, en 1978, quelle n’a pas été la surprise des Européens devant la ferveur religieuse qu’a suscitée l’élection de ce même pape dans son pays natal, la Pologne communiste !
Les Polonais ont pu résister à quarante années d’oppressions nazies et soviétiques grâce à leur foi catholique et au dévouement de leur clergé.
L’élection de l’archevêque de Cracovie Karol Wojtyla à la tête de l’Église catholique va relancer leur ardeur comme jamais et, le 31 août 1980, à l’issue des accords de Gdansk qui consacrent le triomphe du syndicat libre Solidarnosc, le très catholique leader syndicaliste Lech Walesa brandit devant ses camarades le stylo avec lequel il a signé les accords. C’est un gadget comme on en voit dans les boutiques de souvenirs du Vatican, avec le portrait du pape polonais. Lech Walesa veut par là signifier que le Souverain Pontife a guidé son bras et inspiré les accords !
Ainsi la foi en Dieu a-t-elle contribué à libérer les Polonais et autres Européens de l’oppression communiste… La suite est plus amère. Sitôt qu’ils ont rejoint l’Occident démocratique, les Polonais ou du moins la plupart d’entre eux se sont abandonnés aux délices païens du consumérisme, avec en prime une natalité en berne.
Même phénomène de l’autre côté de l’Atlantique, où les Français de la Nouvelle-France (Québec) ont pu conserver pendant deux siècles leur identité sous tutelle anglaise grâce à leur foi catholique et à leur clergé. Mais à la fin du XXe siècle, les désillusions indépendantistes et l’humeur fôlatre ont eu raison de leur résistance. Aujourd’hui, le Québec se distingue en Amérique du Nord par son indifférence religieuse et sa très faible natalité tandis que l’identité francophone ne mobilise plus les foules même si elle demeure heureusement très vivante.
Retour en Europe : c’est en invoquant Dieu que le peuple espagnol s’est dressé contre l’occupant français, il y a deux siècles. Pendant que les paysans et les moines se livraient à une guerilla sans merci contre les troupes athées ou anticléricales de Napoléon, la bourgeoisie madrilène, sensible aux « Lumières» venues de France, se complaisait dans la collaboration avec l’occupant.
Le peintre Goya est l’un de ces «afrancesados». Il a pu se racheter une conscience après la libération de son pays en livrant ses sublimes dessins et peintures évoquant les heures héroïques. Il n’a pas manqué de montrer le supplicié du Tres de Mayo dans une attitude christique, les bras en croix, dans une référence évidente à la dimension religieuse du combat.
C’est aussi à des résistants mûs par leur foi chrétienne que se sont heurtés en Russie les soldats de Napoléon. Bien plus tard, en 1941, Staline s’est souvenu de la force mobilisatrice de la foi religieuse. Face à l’invasion allemande, il a promptement oublié ses diatribes athéistes, remisé son projet de société sans Dieu et appelé son peuple à défendre la Sainte Russie.
Dans le monde musulman, c’est au nom d’Allah que l’émir Abd el-Kader se soulève en 1839 contre les Français qui ont occupé Alger et le littoral de son pays. Il est défait huit ans plus tard et honorablement traité par ses vainqueurs. Napoléon III envisagera même de le restaurer comme vice-roi de l’Algérie mais sera renversé parles républicains avant d’avoir pu mener son projet à terme.
Abd el-Kader va faire un émule, un demi-siècle plus tard, en la personne du Mahdi (le «Guide » en arabe).
Ce Soudanais proclame la jihad (« guerre juste ») contre les Anglais et leurs alliés égyptiens. Il s’empare de Khartoum, défendue par le général Gordon, mais ses troupes, après sa mort, finiront par être écrasées sous la puissance de feu des mitrailleuses Maxim de l’armée anglaise.
Néanmoins, quand survient la Première Guerre mondiale, les appels du sultan de Constantinople à la guerre sainte contre les Anglais et les Français tombent à plat dans le monde musulman. Il est vrai que les Turcs sont alliés aux Allemands et aux Austro-Hongrois, eux-mêmes chrétiens…
Jusqu’au milieu du XXe siècle, personne ne parie plus sur les vertus émancipatrices de la religion musulmane. La confrérie des Frères musulmans, fondée en 1928, désespère elle-même d’instaurer en Égypte et dans les autres États arabes des régimes théocratiques fondés sur le Coran et la shari’a (la loi islamique), avec le mot d’ordre: « Le Coran est notre Constitution ; l’islam comme mode de vie » !
Le réveil manqué de l’islam
Après la Seconde Guerre mondiale, les États arabes du Moyen-Orient apparaissent plus divisés que jamais mais refont leur unité dans la guerre contre Israël. Et très tôt les élites s’interrogent sur le modèle de société qui leur permettra de se moderniser enfin.
L’exemple éclatant du Japon et celui, plus mitigé, de la Turquie, les amènent à opter pour une modernisation à marches forcées, sur des bases laïques. De jeunes officiers guidés par Nasser renversent la monarchie en Égypte (1952). Un parti moderniste, laïque et socialiste, le Baas, prend le pouvoir en Syrie (1963) et en Irak (1963).
Les nouveaux-venus se font forts de conduire leurs peuples vers des lendemains meilleurs par l’imitation du modèle occidental. Mais leur « modernisation » débouche sur une exaspération des inégalités et, plus insupportable que tout, une
défaite humiliante face à Israël en 1967…
Voilà qu’un nouvel acteur entre en scène, l’Arabie séoudite.
Cette monarchie familiale née en 1932 applique avec zèle un islam encore plus archaïque et improbable que celui des Frères musulmans, le wahhabisme, d’après un prédicateur du XVIIIe siècle dont descend la famille royale. Mais l’administration des villes saintes de La Mecque et Médine lui vaut d’être ménagée par l’ensemble des musulmans. D’autre part, la sécurité de la famille royale est garantie depuis 1945 par une alliance contre nature avec la première démocratie du monde, les États-Unis !
En 1973, le premier choc pétrolier accroît considérablement les redevances versées à l’Arabie séoudite et aux émirats du Golfe comme le Qatar, également wahhabite.
Ces monarchies vont dès lors financer sans limites la construction de mosquées et réislamiser les populations arabes et musulmanes, partout dans le monde, y compris en Europe occidentale.
Cette réislamisation prend une forme inédite encore jamais vue dans le monde musulman sauf en quelques endroits reculés (Afghanistan, Hedjaz…), avec la promotion du voile intégral, la séparation stricte des  sexes etc.
Les héritiers de l’idéal moderniste et laïc de la Nahda ne vont dès lors cesser de perdre du terrain, y compris dans leurs terres d’élection, le Liban, la Tunisie et, hors du monde arabe, la Turquie…
En 1978, l’URSS ayant envahi l’Afghanistan, les États-Unis, qui n’en sont pas à une aberration près (?), s’associent aux Séoudiens pour financer et armer les brigades islamistes qui vont combattre l’occupant impie. Dans ces brigades figure un jeune Séoudien du nom d’Oussama ben Laden qui fondera plus tard al-Qaida.
La même année, un autre protégé des Américains, le chah d’Iran, ébloui par le mirage pétrolier, est chassé du pouvoir par une première révolution islamique.
Les États-Unis, humiliés par la prise en otages de leur personnel d’ambassade à Téhéran, encouragent le dictateur baasiste
Saddam Hussein à attaquer l’Iran et donner le coup de grâce à la révolution de l’imam Khomeiny.
Colossale erreur qui a pour effet de ressouder les Iraniens autour de l’imam Khomeiny et de fragiliser l’Irak, où la majorité chiite et les Kurdes sont tenus en sujétion par la minorité arabo-sunnite.
L’Iran khomeiniste va résister pendant huit ans avec le seul soutien de l’État d’Israël, selon l’éternel principe géostratégique: « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ».
Le chaos de ce début du XXIe siècle s’ébauche donc dans ces années 1980, qui voient d’une part sombrer le monde sunnite sous l’emprise du salafisme (versions wahhabite ou Frères musulmans), d’autre part rebondir le conflit millénaire entre les Arabes et les Persans et entre les musulmans sunnites et chiites !
Il en découle qu’ on ne saurait assimiler les violences des islamistes actuels aux anciennes guerres entre catholiques et protestants. Ces dernières opposaient des compatriotes au nom de pures divergences théologiques tandis que Daech et
al-Qaida revendiquent leur allégeance à l’islam orthodoxe et mènent un combat contre l’Occident dépravé et les Iraniens mécréants.
Les leçons d’un fiasco
De ce qui précède, l’on voit que derrière les références à la « jihad » se cache un drame simplement humain: la difficulté des pays arabes du Moyen-Orient à accéder à la maturité politique après un millénaire de soumission aux Turcs et un siècle d’échecs successifs.
L’instabilité de la région les empêche d’assimiler comme les Japonais, les Turcs ou les Iraniens la modernité occidentale et technologique. Par dépit, les islamistes ont fait en conséquence le choix de la rejeter et s’en justifient en recourant à une
interprétation très personnelle du Coran. On retrouve le même dilemme chez les islamistes du Sahel, qui se sont significativement dénommés Boko Haram (« les livres sont illicites »).
C’est aussi pour des motifs similaires que de jeunes Occidentaux, musulmans issus de l’immigration ou fraîchement convertis, rejoignent les rangs de Daech
… Victimes d’une immigration débridée qui fabrique à n’en plus finir des « colonies » musulmanes ou africaines à l’écart du reste du pays, les premiers, issus de l’immigration, sont empêchés de s’assimiler à la culture occidentale par la scolarité
et la découverte des autres jeunes ; ils sont aussi mal à l’aise dans le pays natif de leurs parents dont ils ne comprennent plus la culture profonde.
Quant aux jeunes Français convertis, ils sont tout autant victimes de déculturation dans la « France périphérique » que délaisse la faction dirigeante.
Comment répondre dans ces conditions au défi lancé par Daech ?
On peut bombarder sa capitale Racca au risque de disperser les métastases islamistes tout autour de la Méditerranée. On
peut également, à l’intérieur, prolonger l’état d’urgence au risque de paralyser complètement une économie atone qui n’en
demandait pas tant (transports désorganisés, magasins en berne, productivité en baisse…).
Mais on peut aussi choisir de s’attaquer à la source de l’islamisme radical qui se situe à Riyad en renonçant s’il le faut au pétrole séoudien. L’occasion n’a jamais été aussi favorable avec un prix très (trop) bas du baril qui menace l’économie des autres pays exportateurs (et contribue à accélérer le réchauffement climatique).
On peut également à l’intérieur prendre des mesures drastiques contre les mosquées et les imams financés par des États étrangers, en violation de la loi sur la séparation des Églises et de l’État, agir contre les abus du regroupement familial (mariages forcés d’adolescentes), encourager les personnes qui jouent le jeu de l’assimilation et, plus que tout, valoriser la culture et l’Histoire nationales qui le méritent ô combien …

2 Autant dire que les actuelles diatribes du Premier ministre israélien Benjamin Nétanyahou contre le Guide de la Révolution iranienne Ali Khamenei sont pure rhétorique (ou totale ânerie); l’un et l’autre n’ont aucune envie d’en découdre, même par l’intermédiaire du Hezbollah chiite libanais, car ce serait faire un trop beau cadeau à leur ennemi commun, les Arabes sunnites du Moyen-Orient.

Voir aussi:

Une violence divine ?
Nicolas Weill et Nicolas Truong
Le Monde
27.12.2015

Les dieux semblaient s’être retirés de notre Occident désenchanté. Les divinités, s’être sagement éclipsées de notre planète mondialisée. Or voici qu’en 2015 le meurtre de masse au nom de Dieu vient frapper au cœur l’Europe. Les attentats de janvier puis les tueries du 13 novembre en plein Paris, le déchaînement spectaculaire des affrontements sanglants au Proche-Orient ont remis la question du lien entre terreur et croyance au cœur de l’actualité. « Toute religion est fondée sur un bouc émissaire », écrivait le philosophe René Girard (1923-2015) récemment disparu, qui avait mis la question de la violence et du sacré au cœur de sa pensée (Le Monde du 5 novembre 2015).Les grandes religions monothéistes, celles qui adhèrent à un Dieu unique et universel, se retrouvent désormais sur le banc des accusés. Au-delà des configurations historiques et politiques du moment, ne serait-il pas envisageable que l’idée même d’une puissance supérieure « une » soit à la source des atrocités qui jalonnent souvent l’histoire de la foi. Conquête de Canaan par Josué guidé par le « Dieu des armées », croisades et inquisitions, djihad et terrorisme sont-ils autant de maladies génétiques des confessions révélées ou bien des déviances par rapport à une doctrine monothéiste qui serait en son foyer pacifique et désarmée ?Pour réfléchir à cette question, en cette période de fêtes endeuillée par l’après-Bataclan, nous nous sommes tournés, non vers les représentants officiels des religions, mais vers des experts, des critiques littéraires, des ethnologues et des sociologues qui scrutent les textes, et notamment les textes sacrés, afin qu’ils nous disent ce qui est fauteur de violence dans le monothéisme.

Vraie et fausse religion

Est-ce la distinction entre vraie et fausse religion que Moïse établit dans le Pentateuque sur le mont Sinaï qui a introduit l’intolérance dans un monde jusque-là foisonnant de divinités non exclusives les unes des autres, s’interroge l’égyptologue allemand Jan Assmann ? Le bibliste Thomas Römer estime plutôt qu’une tradition oubliée de monothéisme ouvert à la pluralité et pacifique est bien présente dans la Bible, parallèlement à une version « ségrégationniste ».

Les écrits sont une chose, leur lecture une autre chose. Ainsi la sociologue Mahnaz Shirali insiste-t-elle sur les dangers d’un « savoir canonisé » qui menace l’islam contemporain, alors que le critique William Marx s’agace de son côté de voir les musulmans « stigmatisés » et enfermés dans une « essence fondamentaliste ». Face à cette guerre des dieux, ne faudrait-il pas, à l’instar de l’ethnologue Marc Augé, chanter le « génie du paganisme », réfractaire au prosélytisme ?

Bible, Coran ou Torah : aucun texte sacré des grandes religions monothéistes n’est exempt de violence. C’est pourquoi le risque réside aujourd’hui dans « la tentation de la lettre brute », insiste l’historien du judaïsme Jean-Christophe Attias, qui en appelle à une « démilitarisation » de l’exégèse. L’adversaire, ce n’est pas le monothéisme, mais le fondamentalisme sous toutes ses formes, résume Jan Assmann. Autant d’invitations à vivre des croyances ouvertes à la pluralité des mondes.

A lire sur le sujet:

– Entretien avec Jan Assmann : « La non-violence absolue est la seule possibilité pour la religion dans notre monde moderne », propos recueillis par Nicolas Weill. Il ne faut pas renoncer aux religions monothéistes sous prétexte qu’elles engendrent du fanatisme mais plutôt les relativiser et les subordonner à un vivre-ensemble civique, selon l’égyptologue allemand. Les travaux de Jan Assmann portent non seulement sur l’Antiquité, mais aussi sur la mémoire de l’Egypte, sur l’invention du monothéisme et les rapports de celui-ci avec la violence. Il s’interroge sur les relations entre l’une et l’autre.

Retrouvons la variante pacifique de la foi, par Thomas Römer, philosophe et bibliste allemand, professeur au Collège de France. La Bible contient deux versions du monothéisme, l’une ségrégationniste et guerrière l’autre inclusive. A nous de choisir.

Contre le dogmatisme, faisons l’éloge de la résistance païenne, par Marc Augé, ethnologue, président de l’Ecole des hautes études en sciences sociales de 1985 à 1995. Le monothéisme a une logique de conquête. Le paganisme, lui, ne connaît pas l’idée d’hérésie. S’il peut être violent, il ne guerroie jamais au nom du prosélytisme.

Démilitarisons notre lecture des textes sacrés, par Jean-Christophe Attias, historien. La Bible est violente, mais ce sont à ses lecteurs de l’humaniser, comme le montre l’exemple des divers usages que les juifs en ont fait à travers leur histoire.

Les fondamentalistes ne sont pas les vrais détenteurs du message coranique, par Mahnaz Shirali, sociologue à Sciences Po. Il faudrait que le Coran fasse enfin l’objet de la critique historique.

L’islam n’est pas terroriste par essence, par William Marx, essayiste, critique et professeur de littératures comparées. Les textes sont une chose, la religion une autre. Le Coran n’a pas le privilège des pages assassines ou sanglantes par rapport à la Bible ou au Nouveau Testament.

Voir également:

Daech nous attaque-t-il vraiment «pour ce que nous sommes»?

La France est, selon certains observateurs, la cible privilégiée de l’organisation Etat islamique. Mais les djihadistes nous visent-ils pour nos valeurs et notre modèle culturel ou pour notre politique étrangère?

«L’Etat islamique ne rêve que d’une chose c’est d’attaquer la France, et ils mettront les moyens nécessaires», expliquait l’ancien juge anti-terroriste Marc Trévidic sur France 2, au lendemain des attentats du vendredi 13 novembre qui ont coûté la vie à 129 personnes dans l’est parisien et à Saint-Denis. Il ajoutait: «Si l’émir de l’Etat islamique demande à mains levées à ses recrues: « qui veut aller faire un attentat en France? », vous allez avoir 200 bras levés en une demi-seconde».

Pourquoi la France? Nombre de spécialistes qui se sont exprimés depuis les attaques assurent que c’est moins ce que la France aurait fait (notamment intervenir en Syrie) que ce qu’elle est qui la rend une cible prioritaire.

Le 14 novembre, dans un entretien à Mediapart, Trévidic soulignait ainsi: «les terroristes détestent notre façon de vivre, notre mixité et notre rapport à la laïcité».

Dans l’avant-propos du dernier numéro de Dabiq, le magazine de propagande de Daech, publié après les attentats de Paris on lit d’ailleurs:

«Les huit chevaliers ont mis Paris à genoux, après des années d’arrogance de la France devant l’islam.»

La même analyse était portée au micro de France Inter par l’historien spécialiste du Moyen-Orient Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences Po:

«Une fois pour toutes, ils faut les poser pour ce qu’ils sont, c’est à dire des barbares, extérieurs à nous, et qui ne se définissent pas par rapport à nous pour ce que nous faisons mais pour ce que nous sommes».

Sous-entendu: nos valeurs, nos mœurs libérales, la laïcité si particulière à la Franceou la liberté d’expression, comme lors des attentats de Charlie Hebdo, il y a à peine plus de dix mois.

Dans son discours à l’Assemblée nationale jeudi 19 novembre pour l’examen du projet de loi sur l’état d’urgence, le Premier ministre Manuel Valls allait encore dans ce sens:

«Le terrorisme a frappé la France, pas pour ce qu’elle fait en Irak, en Syrie ou au Sahel, mais pour ce qu’elle est».

La viralité d’un commentaire sous un article du New York Times qui célébrait le mode de vie français («La France incarne tout ce que les fanatiques religieux haïssent: la jouissance de la vie ici, sur terre, d’une multitude de manières (…) Aucun pays ne profite aussi bien de la vie sur terre que la France»), suggère que beaucoup d’entre nous souscrivons à cette explication. Ou avons envie d’y souscrire. De l’appel à boire et à manger en terrasse, «Tous au bistrot», aux plaidoiries pour la liberté comme la «lettre à Daech» d’un des cousins d’une victime des attentats «Oui, je suis pervers et idolâtre», les très nombreuses réactions traduisent ce sentiment d’avoir été attaqués par haine pour nos valeurs occidentales et leurs symboles, comme la musique.

«Mitrailler une terrasse de café, c’est tuer un mode de vie fondé sur le plaisir et les valeurs intellectuelles –la pensée française est largement redevable aux établissements de boisson– et le terrorisme ne hait rien tant que l’union du plaisir et de la pensée»clamait dans Le Monde l’écrivain Thomas Clerc, auteur de Paris, musée du XXIème siècle. Le dixième arrondissement quelques jours après les attentats.

Attaquer nos valeurs: une explication pratique

Cette lecture d’une haine viscérale des valeurs libérales qui pousserait les partisans/combattants de l’organisation Etat islamique (OEI) à la radicalisation n’est pas partagée par tous les spécialistes du djihadisme et du terrorisme. «Il n’y a pas de haine idéologique du modèle culturel et de l’identité française, c’est une vision un peu romantique pour nous permettre de résister à l’émotion», commente Amel Boubekeur, sociologue de l’université Pierre-Mendès-France de Grenoble et spécialiste des questions d’islam en Europe.

«Premièrement, Daech n’est pas obnubilé par la France, c’est d’abord tout le voisinage immédiat dans le monde arabe qui est concerné», explique la chercheuse associée au Centre Jacques-Berque, à Rabat, au Maroc. La veille des attentats, le 12 novembre, une bombe a tué 43 personnes à Beyrouth, au Liban; le lendemain, une autre à Bagdad, en Irak faisait 18 morts.

Dire que Deach s’en prend à «notre amour des libertés» est une explication «trop simpliste» pour François Burgat, directeur de recherches à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (Iremam) à Aix-en-Provence, qui préfère une lecture beaucoup plus «réaliste» et politique pour ne pas tomber dans le même «aveuglement sectaire [que] nos adversaires]».

L’engagement de la France dans différentes opérations militaires extérieures depuis plusieurs années contre des groupes djihadistes ou en terre d’islam joue dans les décisions de Daech. Depuis janvier 2013, la France est notamment engagée –seule– au Mali, dans le cadre de l’opération «Serval» pour stopper la progression des islamistes et notamment d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). Opération «Serval» remplacée en juillet 2014 par l’opération «Barkhane» aux côtés des forces mauritaniennes, maliennes, burkinabé ou tchadiennes pour poursuivre la lutte contre le terrorisme dans le Sahel.

Et puis, la France, après être intervenue en 2011 en Libye –désormais effondrée et facteur de déstabilisation régionale– sous l’égide de l’Organisation des Nations-unies (Onu), est aujourd’hui impliquée dans la guerre contre Daech en Irak et en Syrie –depuis septembre 2015–, au sein de la coalition internationale menée par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne.

Une participation pour l’instant modeste, de l’ordre de 5% des frappes aériennes, mais où elle fait entendre sa voix. «La France est, après les Etats-Unis, en parole sinon en puissance effective, en pointe dans l’engagement militaire contre Daech», explique également François Burgat, auteur de L’islamisme à l’heure d’Al-Qaïda, (La Découverte, 2010) joint par Slate.fr.

Cela va dans le sens de ce que les teroristes ont déclaré devant les otages terrorisés au Bataclan, vendredi 13 novembre, d’après un témoin de la scène qui s’est exprimé auprès de l’Humanité.

«Vous pouvez remercier le président Hollande, parce que c’est grâce à lui que vous subissez ça. Nous, on a laissé nos femmes et nos enfants en Syrie, sous les bombes. On fait partie de ‘l’Etat islamique’ et on est là pour venger nos familles et nos proches de l’intervention française en Syrie.»

David Thomson, qui a publié Les Français jihadistes (Les Arènes, 2015), explique:

«C’est le changement de stratégie de la France, qui a décidé en août 2014 de rejoindre la coalition internationale, qui explique le changement de stratégie de l’EI, qui est passé depuis plus d’un an à une stratégie de djihad global, comparable à ce que faisait Al-Qaïda, et non plus à une stratégie de gain territorial et militaireEn septembre 2014, pour la première fois, le porte-parole officiel de l’EI, Abou Mohammed al-Adnani, enjoint les membres de l’EI à tuer, par tous les moyens et partout, les ressortissants des pays membres de la coalition».

Mais la stratégie militaire de la France ne suffit pas à expliquer qu’elle soit une telle cible. David Thomson nuance d’ailleurs:

«La stratégie de djihad global faisait partie de la génétique de tous les combattants de l’EI avec lesquels je me suis entretenu depuis des années. Tous rêvaient de faire des attentats en France (…). Il ne faut donc pas tout lier aux opérations extérieures de la France».

Deach exploite nos failles

Ni les éléments conjoncturels comme les opérations militaires françaises au Moyen-Orient, ni les éléments plus structurels comme nos valeurs et notre mixité entre musulmans et non-musulmansciblés abondement dans la «littérature» de l’OEI ne suffisent seuls à expliquer pourquoi Daech et ses combattants s’en prennent aujourd’hui aussi violemment à la France.

«Dans les écrits de Daech, on peut lire une détestation séculaire d’un occident qui mépriserait le monde musulman, mais ce n’est pas une idéologie très cohérente», observe Haoues Seniguer, maître de conférences en  sciences politiques à l’IEP de Lyon.

Il appelle à dépasser «cette dialectique ‘ce que nous sommes’/’ce que nous faisons’. L’Etat islamique exploite toutes les failles possibles dans un contexte post-colonial fragile, c’est pourquoi il parle aussi des lois de 2004 sur l’interdiction du voile à l’école et de 2010 sur l’interdiction du port du voile intégral».

«La communication de Daech est stratégiquement mortifère. Tout élément susceptible d’avaliser l’idéologie qui est la sienne est réutilisé. Au final, on ne sait plus trop pourquoi ils nous en veulent. Est-ce une question ontologique ou politique? Le brouillage est volontairement entretenu», conclut Haoues Seniguer, reconnaissant la stratégie opportuniste de l’OEI.

Cela confirme ce qu’explique dans un article publié en français dans le Guardian, le jeudi 19 novembre, le journaliste Nicolas Hénin qui a été otage de l’EI pendant dix mois, en Syrie:

«Pourquoi la France? Pour de nombreuses raisons sans doute. Mais je crois qu’ils considèrent mon pays comme le maillon faible de l’Europe, comme un pays où il serait facile de semer la division.»

Parmi ces failles, ces divisions, comptent celles surgies du passé colonial de la France. «La France, c’est une ex-puissance coloniale, notamment au Maghreb et les maghrébins sont parmi les plus nombreux aujourd’hui au sein de l’Etat islamique, or les jihadistes ont la mémoire longue», soulignait encore David Thomson, sur France Inter.

Le contingent des ressortissants français partis combattre aux côtés de l’organisation Etat islamique est d’ailleurs le plus important pour un pays occidental estimé à au moins «500 sur place dont un quart de femmes», rappellait le journaliste de RFI.

Les dirigeants de Daech en Syrie et en Irak, héritiers de l’idéologie djihadiste à la Al-Qaïda, que Raphaël Liogier, sociologue et philosophe, auteur du tout récent Le complexe de Suez. Le vrai déclin français (et du continent européen) qualifie «d’entrepreneurs de terreur» ont eux «bien compris que le monde avait changé» depuis 2001 et instrumentalisent nos propres failles pour attirer des coreligionnaires.

Dans un article publié mercredi 18 novembre sur The Washington Post, Graig Klein, spécialiste du terrorisme à l’université de Binghamton, à New York, défend par exemple que l’OEI a grandement besoin de nouvelles recrues, et la réponse militaire française aux attentats du 13 novembre pourrait largement contribuer à renforcer le contingent des djihadistes français.

«Plus la France ripostera, plus ce sera facile pour l’Etat islamique de recruter de nouvelles recrues, écrit Graig Klein. Un contreterrorisme violent radicalise les modérés et produit des appels à la vengeance que l’Etat islamique exploite pour recruter de nouveaux soutiens».

Quelle sortie de crise ?

Face à cette stratégie purement opportuniste teintée de nihilisme –«leur but était de faire le maximum de morts», rappelait Jean-Pierre Filiu sur France inter–, notre politique extérieure est-elle remise en question et doit-elle changer pour s’adapter aux fondements de la menace? Plusieurs voix à l’image de l’ancien Premier ministre Dominique de Villepin en septembre 2014 récusent l’idée de faire la «guerre au terrorisme» car «elle ne peut pas être gagnée».

Pour le politologue François Burgat, la sortie de crise doit avant tout être diplomatique, à côté de l’amélioration de la représentation des musulmans en France. «Il faut ainsi travailler réalistement à une sortie de la crise syrienne. Et une telle sortie, qui implique de repenser des pans entiers de notre diplomatie au Proche Orient, ne peut en aucune manière se construire autour du raccourci dangereux du seul affrontement armé avec Daech, qui n’aurait jamais du être notre priorité». Et son collègue, Olivier Roy, professeur à l’Institut universitaire européen de Florence, en Italie, ne dit pas autre chose dans une tribune en français au New York Times:

«Une opération occidentale terrestre massive comme celle conduite en Afghanistan en 2001 est sans doute à exclure; toute intervention de ce type s’enliserait dans d’interminables conflits locaux. Une offensive terrestre coordonnée des acteurs locaux reste improbable tant sont diverses leurs motivations et leurs arrière-pensées. Pour cela il faudrait d’abord trouver un accord politique entre les acteurs régionaux, à commencer par l’Arabie saoudite et l’Iran», écrit-il tout en soulignant que Daech s’est aussi peut-être tiré une balle dans le pied vendredi 13 novembre, en s’isolant encore plus.

«Regardons ce que font les Etats-Unis: la doctrine de Barack Obama est en rupture avec la doctrine des administrations précédentes, l’action multilatérale est valorisée dans l’esprit du discours du Caire de 2009, ils ne se mettent pas en avant et mènent des actions en Syrie très ciblées», propose de son côté Haoues Seniguer de Sciences Po Lyon.

Reste aussi le «problème Bachar al Assad». Pour certains spécialistes comme François Liogier, l’équation ne sera résolue qu’à partir du moment où le dictateur syrien, de la dynastie alaouite, sera parti. Car, Barchar al Assad en massacrant les populations sunnites qui voient dans Daech un moindre mal fait le jeu de l’Etat islamique. Et c’est une des raisons pour lesquelles la France est aussi dans le viseur de l’OEI. Jean-Pierre Filiu:

«La France est le seul pays du monde qui dit que Bachar et Daech, c’est la même chose. Daech adore les gens qui veulent traiter avec Bachar, il ne les menace pas, ne les frappe pas. Par contre, un pays qui met exactement le doigt sur la plaîe comme le notre le gêne infiniment».

Voir encore:

Démilitarisons notre lecture des textes sacrés
Jean-Christophe Attias,

Le Monde

26.12.2015

Belles âmes laïques, pieux « a-théologiens », vous pouvez toujours ­rêver. Ce n’est pas demain que l’on expurgera la Bible ni qu’on la mettra au ­pilon. Il va falloir faire avec elle et avec ceux qui croient que Dieu y parle. Or la ­Bible, oui, est le grand livre des massacres. La ­Bible est violente. Ni plus ni moins que la vie. Bien sûr, décrire la violence est une chose. La prescrire et l’exalter en est une autre. C’est précisément là que le bât blesse. Le Dieu de la Bible est une brute. Il aime le sang des batailles. Il aime le sang des sacrifices  : celui des animaux, celui d’Isaac aussi (épargné quand même in ­extremis).

Le Dieu de la Bible est un Dieu obscur. Il n’a pas de pitié pour les rebelles. Pour les justes non plus, d’ailleurs. Songez à Job. Et il exhorte joyeusement à l’extermination des idolâtres. Mais surtout pas de mauvais exemples, on les élimine. C’est plus sûr. La Bible, c’est cela, et tout le contraire. Car le Dieu de la Bible est aussi celui qui protège la veuve et l’orphelin, a le souci du pauvre et de l’étranger, appelle à aimer son prochain, sait se montrer lent à la colère, pardonne, console et sauve. La Bible, surtout, n’est pas la parole de Dieu, mais la trace du dialogue difficile, contradictoire, entre ce Dieu et les hommes qui ont affaire à lui. Et dans ce dialogue, au fil du temps, Dieu a heureusement perdu un peu de terrain.

Lorsque Dieu décrète le Déluge parce que ses créatures l’ont déçu, Noé ne dit mot. Lorsque Dieu décide de détruire ­Sodome, Abraham, lui, renâcle et négocie : et s’il s’y trouvait trente, vingt ou même dix justes, la ville pécheresse ne mériterait donc pas d’être sauvée ? Abraham n’est pas allé plus loin. Un seul juste n’aurait donc pas suffi ? Et les enfants, il n’y a pas songé ? Dommage. Moïse, plus tard, osera parfois davantage. Il résistera, usera du chantage à la démission, s’offrira même en sacrifice, pour arracher à ce Dieu impatient sinon l’annulation de la peine prononcée contre son peuple, au moins sa réduction ou son étalement.

Un Dieu qui se repent
Ce n’est pas Dieu qui change l’homme. Mais l’homme qui change Dieu, l’humanise, le moralise, et le pousse obstinément sur le chemin du repentir, car Dieu, oui, se repent. Le « premier-né » de Dieu, Israël, lui fait la leçon, et le contraint, s’il est possible, à la clémence. Et ce que certains prophètes ont commencé, dans la Bible elle-même, les sages du judaïsme le poursuivent. Dieu a parlé ? Oui. Eh bien, c’est nous qui allons lui expliquer ce qu’il a voulu dire. Le judaïsme que nous connaissons est né d’une défaite mythifiée : destruction du Temple (et donc disparition de tout culte sacrificiel), exil, dispersion. Cela change tout, évidemment. Défaite du judaïsme rendue plus éclatante, si j’ose dire, par le triomphe insolent du christianisme d’abord, de l’islam plus tard.

Le Tout-Puissant ne l’est donc pas tant que ça. Et le Dieu un est un Dieu divisé : il châtie, oui, mais pleure aussi sur le malheur qu’il provoque, et suit en exil ceux-là mêmes qu’il a exilés. Ce Dieu-là est fragile, faible même, comme ceux qui le vénèrent. Deux ou trois mesures sont alors prises. La première  : ce Dieu-là, le faire taire. Déclarer que le temps de la prophétie est clos. Rappeler que la Loi, la ­Torah, tout entière, a bel et bien été révélée, qu’elle n’est plus dans le Ciel pour qu’on aille l’y chercher, que Dieu lui-même n’a plus à se mêler de son interprétation, et que toute question peut fort bien être tranchée ici-bas, à la majorité. Dieu défait, donc, et d’abord par ses fidèles. Selon une ancienne tradition rabbinique, il n’aurait pas trop mal pris la chose, et se serait écrié, riant : « Mes enfants m’ont vaincu ! »

Seconde mesure  : rappeler que la Bible – la Torah écrite – n’est pas toute la Loi, juste l’une de ses deux faces, que son sens ne se dévoile qu’à ceux qui se munissent des clés aptes à le déverrouiller, et que ces clés, c’est la Torah orale qui les donne  : cet enseignement vivant, sans cesse renouvelé, et en constant débat, de ces générations de sages censées s’être succédé sans interruption de Moïse jusqu’à nous. Ce qui semblait inaltérable et résistant au compromis se révèle soudain étonnamment souple.

Troisième mesure  : confirmer que les portes de l’allégorie sont ouvertes, et que ce qui, dans la Bible, paraît avoir une odeur de cadavre exhale en fait un parfum moins sinistre.

Accès de fièvre messianique
Plus d’un médiéval trouvera, derrière les flots de sang répandus dans l’Ecriture, autre chose qu’un appel à verser à nouveau le sang. Pour Rashi de Troyes (1040-1105), le « glaive » qui, en Psaumes 45,4, fait la « parure » et l’« honneur » du « héros », n’était bien sûr pas un glaive de métal, mais la Torah elle-même, justement. Quant aux chrétiens et aux musulmans, loin d’être de vulgaires idolâtres, n’étaient-ils pas, à leur façon, certes imparfaite, sur le chemin de la vérité et de la connaissance du vrai seul Dieu ? Allait-on leur faire la guerre ? En avait-on d’ailleurs les moyens ?… Démilitarisation du judaïsme ? En un sens.

Celle-ci ne fut jamais absolue. Des juifs surent prendre les armes pour défendre leurs vies. D’autres eurent aussi le goût du martyre, se sacrifiant et sacrifiant les leurs pour échapper au baptême que des croisés en furie voulaient leur imposer, dans l’idée que tout ce sang juif versé obligerait peut-être Dieu à agir enfin. Les accès de fièvre messianique ne manquèrent pas. Les espoirs de revanche ne furent jamais éteints. Mais au fond, cela pouvait attendre un peu.

Le sionisme a rompu avec ces siècles de relatif quiétisme. On peut y voir un juste retour à la normale ou une trahison. Peu importe. Reste qu’assumer la force, la vraie, et ceindre le glaive, le vrai, a ouvert une brèche dans la muraille de l’antique sagesse. La tentation de la lettre brute, à nouveau, menace. Josué, le sanguinaire conquérant de la terre, peut redevenir une référence. Et Pinhas, ce prêtre qui d’un seul coup de lance transperça le couple scandaleux d’un Hébreu et de sa maîtresse idolâtre (Nombres 25), peut redevenir un modèle. La Bible n’est rien. Ses lecteurs – et désormais ses lectrices – sont tout. A nous de tuer la lettre, avant qu’elle ne nous tue.

Jean-Christophe Attias, historien, est titulaire de la chaire de pensée juive médiévale à l’École pratique des hautes études (Sorbonne). Il a récemment publié Moïse fragile, Alma, 276 p., 22 € et dirigé, avec Esther Benbassa, Juifs et musulmans. Retissons les liens !, CNRS Editions, 80 p., 4 €.

Voir de plus:

Retrouvons la variante pacifique de la foi

Thomas Römer
Le Monde

26.12.2015

Les religions monothéistes ont plutôt mauvaise presse. On leur reproche d’engendrer l’intolérance, la violence et les fanatismes. L’actualité semble confirmer une telle appréciation. De nombreux conflits du monde actuel et les attentats terroristes à Paris et ailleurs ont des composantes idéologiques. Au nom du Dieu unique, on tue, on exclut, on prêche la haine et l’intolérance.

Pendant plusieurs siècles, l’avènement du monothéisme a pourtant été considéré comme un progrès intellectuel et philosophique dans l’histoire de l’humanité. Grâce au monothéisme mosaïque, à l’origine du judaïsme et sans lequel ni le christianisme ni l’islam n’auraient vu le jour, l’humanité aurait abandonné la divinisation de la nature et se serait libérée d’une soumission superstitieuse aux éléments cosmiques. Le monothéisme aurait ainsi favorisé l’autonomie de l’homme et sa capacité à contrôler les forces naturelles et cosmiques.

Ce n’est pas un hasard si le premier chapitre de la Bible affirme que l’homme (en tant que mâle et femelle) est créé à l’image de Dieu et qu’il lui incombe de dominer le monde et ce qu’il contient. Le monothéisme serait-il alors le premier pas vers la sortie de la pensée religieuse, comme l’affirment certains philosophes, Marcel Gauchet et d’autres, ou serait-il responsable des catastrophes écologiques que l’humanité n’a cessé de commettre depuis le début de la révolution industrielle et des « guerres de religion » qui perdurent jusqu’à aujourd’hui ?

Un terme tardif
Rappelons d’abord que le mot « monothéisme » n’est entré dans nos langues que tardivement. La Bible ne connaît pas ce terme ni son opposé « polythéisme ». Cette dernière expression semble être attestée pour la première fois chez Philon d’Alexandrie, philosophe juif du premier siècle de l’ère chrétienne, qui oppose le message biblique à la doxa polutheia [l’opinion selon laquelle il y aurait plusieurs dieux] des Grecs. Quant au concept de monothéisme, il semble être un néologisme du XVIIe siècle et aurait été inventé par les platoniciens de Cambridge [un groupe de philosophes anglais] qui voulaient lier rationalité et approche mystique du divin.

Henry More (1614-1687) utilise le terme « monothéisme » pour caractériser et défendre le christianisme contre le déisme [l’idée philosophique d’un Dieu sans lien avec les textes sacrés] mais aussi contre l’accusation juive selon laquelle la doctrine de la Trinité mettrait en question l’idée de l’unité et de l’unicité de Dieu. Le vocable comporte ici un caractère d’exclusion, car il affirme que seul le christianisme rend témoignage au seul vrai Dieu.

Le mot « monothéisme » n’est entré dans nos langues que tardivement. La Bible ne connaît pas ce terme ni son opposé « polythéisme »
A l’opposé, on trouve Henry Bolingbroke (1678-1751) pour qui le monothéisme est l’expérience originelle de toute l’humanité. Pour ce dernier, le monothéisme ne serait pas une spécificité du judaïsme ou du christianisme ; tous les systèmes religieux et philosophiques trouveraient leurs origines dans une idée monothéiste. Il s’agit donc d’une position inclusive. Ainsi l’idée monothéiste peut-elle se comprendre de deux manières opposées : d’une manière inclusive et d’une manière exclusive.

Or ces deux conceptions du monothéisme se trouvent également dans les textes bibliques. Il suffit de penser à la figure centrale du Pentateuque, Moïse, auquel le Musée d’art et d’histoire du judaïsme, à Paris, consacre actuellement une exposition remarquable qui retrace surtout la réception du personnage dans l’art.

Un être violent
Sigmund Freud, dans L’Homme Moïse et la religion monothéiste (Gallimard, Folio, 1993) son « roman historique » consacré à Moïse, avait imaginé un Moïse égyptien, universaliste et empreint de sagesse, assassiné par les Hébreux qui lui auraient substitué un « faux Moïse », violent et ségrégationniste. Bien que cette théorie, qui se fondait d’ailleurs sur les travaux d’un bibliste du nom d’Ernst Sellin [1867-1946, Moïse et son importance dans l’histoire de la religion israélo-juive, Félin, 432 p., 25 €], ne soit pas tenable et que Freud ne l’ait probablement pas considérée comme une hypothèse historique, cette théorie est néanmoins le reflet d’une tension évidente dans les textes qui, dans la Torah, sont liés à Moïse.

Dans de nombreux récits, Moïse apparaît comme un être violent. Dans l’histoire du veau d’or, il est iconoclaste, détruit l’œuvre de son frère Aaron, laquelle représentait Yhwh (Yahvé, Dieu) sous forme bovine, et annonce ainsi le culte aniconique (sans image) du temple de Jérusalem reconstruit à l’époque perse, à la fin du VIe siècle avant l’ère chrétienne. Mais il fait aussi massacrer une grande partie du peuple qui avait vénéré cette statue de Yhwh.

Moïse devient ainsi le champion d’une religion « yahviste » intransigeante. Dans le Deutéronome, qui est conçu comme son testament théologique, il exhorte ses destinataires qui sont, sur le plan de la narration, la deuxième génération du désert, à se séparer strictement d’autres peuples, à ne pas se marier avec eux, à détruire leurs lieux et objets de culte, voire à les exterminer.

Dans certains passages ajoutés au Deutéronome par des scribes de l’époque perse, comme les chapitres 4 et 7, Moïse présente Yhwh certes comme le Dieu unique qui a créé les cieux et la terre, mais qui a, cependant, une relation spécifique avec Israël, puisqu’il l’a « élu » comme sa propriété privée. Pour cette raison, Israël doit se séparer des autres nations. Ce discours deutéronomique, mis dans la bouche de Moïse, correspond alors à un monothéisme exclusif. En revanche, contrairement au christianisme et à l’islam qui ont hérité de ce concept et l’ont « universalisé », le judaïsme n’a pas développé une stratégie missionnaire pour convaincre ou forcer d’autres à adhérer à ce Dieu.

Cohabitation religieuse
A côté du discours ségrégationniste, on trouve également, dans le Pentateuque, des textes qui reflètent une position de cohabitation religieuse. Ainsi, Moïse qui s’était enfui dans le pays de Madian, épouse d’abord Séphora, une madianite, une étrangère donc, de surcroît fille d’un prêtre. Dans le livre des Nombres, il est question d’un (autre ?) mariage de Moïse avec une femme koushite [éthiopienne]. Et Miriam, la sœur de Moïse qui critique cette union avec une femme noire, est frappée par une maladie de peau qui rend celle-ci « blanche comme la neige ». Dans le même contexte, Moïse est d’ailleurs décrit comme étant « l’homme le plus humble sur toute la terre », comme si l’on voulait corriger son caractère colérique présent dans d’autres textes.

La tendance inclusive du monothéisme se présente d’une manière encore plus marquée dans le récit de la vocation de Moïse qui a été rédigée par un groupe de prêtres. Ils développent dans ce récit (au chapitre 6 du livre de l’Exode) l’idée d’une révélation divine en trois étapes.

L’humanité entière connaît Dieu sous le nom d’Elohim, un nom qui en hébreu est à la fois un pluriel et un singulier ; à Abraham et à sa descendance qui inclut les tribus arabes, les Edomites et d’autres peuples à l’est du Jourdain, Dieu s’est fait connaître sous le nom d’El Shaddaï (« dieu des champs »), et c’est seulement à Israël, par l’intermédiaire de Moïse, qu’il révèle son « vrai » nom, Yhwh, nom qui très vite devient, dans le judaïsme, tabou. Selon cette logique, tous les peuples vénèrent le même dieu, même ceux qui ont des panthéons divins, et il n’y a donc aucune raison de s’affronter au nom de Dieu.

Ainsi cohabitent dans la Torah, attachés à la figure de Moïse, deux monothéismes différents et se crée-t-il une tension entre inclusion et ségrégation, entre cohabitation et confrontation. Sur le plan psychologique, on peut faire remarquer que toute identité se construit entre ces pôles mais, sur le plan historique et politique, il faut noter que les religions monothéistes ont souvent favorisé la version exclusive et souvent guerrière du monothéisme. Il est temps de se rappeler la variante pacifique et d’en explorer les voies dans le contexte actuel qui, de nouveau, est dominé par une rhétorique guerrière, fût-elle religieuse ou laïque.

Thomas Römer, philosophe et bibliste, est né à Mannheim (Allemagne) en 1955. Il est professeur au Collège de France depuis 2007 où il occupe la chaire « Milieux bibliques ». Il est l’auteur de Moïse en version originale. Enquête sur le récit de la sortie d’Egypte (Bayard/Labor et Fides, 277 pages, 19,90 €).

Voir de même:

« La non-violence absolue est la seule possibilité pour la religion dans notre monde moderne »
Nicolas Weill (Propos recueillis par)

Le Monde

26.12.2015
Les travaux de l’égyptologue allemand Jan Assmann portent non seulement sur l’Antiquité, mais aussi sur la mémoire de l’Egypte, sur l’invention du monothéisme et les rapports de celui-ci avec la violence. Il s’interroge sur les relations entre l’une et l’autre.

Vous avez dit que nous vivions à une époque où la violence du religieux atteignait des proportions extrêmes. Pensez-vous que celle-ci est intrinsèque au monothéisme ?

Jan Assmann.- La violence religieuse est une violence au nom de Dieu. Toutefois, au moins sur le plan théorique, il faut ici distinguer entre motivation et légitimation, même si elles se confondent souvent dans la pratique. Les atrocités de l’organisation Etat islamique (EI), par exemple, sont-elles motivées par la religion, ou obéissent-elles à des motivations tout autres – cupidité, pulsions sanguinaires, soif de vengeance ou de pouvoir –, le prétexte religieux d’un combat pour la foi n’étant invoqué que pour gagner de nouveaux adeptes, ou pour d’autres raisons encore ?

La violence religieuse n’est pas inhérente au monothéisme au sens où elle découlerait nécessairement de la croyance en un Dieu ou en une vérité uniques, mais elle est inscrite en tant que possibilité dans des religions qui – monothéistes ou pas – se réclament de vérités absolues, révélées, pour nier, voir souvent détruire des traditions plus anciennes et bien établies.

Dans le judaïsme, cela ne concernerait que la période où le peuple élu dut s’imposer contre les Cananéens qui habitaient la Terre promise, en recourant à l’expulsion et à l’extermination ; encore ne s’agit-il pas là de faits réels, mais d’une reconstruction mythique bien plus tardive. La guerre des Maccabées [contre la domination hellénistique de la Judée au IIe siècle av. J.-C.] et la révolte des zélotes [révoltés radicaux contre les Romains au Ier siècle de notre ère] pourraient à la rigueur évoquer une violence à motivation religieuse, mais le judaïsme rabbinique [celui du Talmud élaboré du IIe av. J.-C. au VIe siècle après] a délégitimé la violence et marginalisé les textes qui s’y rapportaient.

Dans l’histoire du christianisme et de l’islam, la violence à motivation religieuse contre les « incroyants » et les « hérétiques » joue un grand rôle. Une importance particulière échoit ici à l’idée apocalyptique de la fin des temps et du jugement dernier, qui repose sur la distinction entre ami et ennemi, entre salut et damnation.

La violence ne naît-elle pas du mélange entre monothéisme et nationalisme ?

Le nationalisme, dès ses débuts, a fait bon ménage avec la violence religieuse. On l’observe depuis les guerres de libération contre Napoléon jusqu’aux deux guerres mondiales et, aujourd’hui, cela reste un élément clé dans les conflits entre hindous et musulmans en Asie du Sud. Les débordements violents commis par des hindous à l’encontre de musulmans (?) me sont toujours opposés comme une preuve du fait que le polythéisme, lui aussi, est violent. Mais l’enjeu est ici nationaliste, et la religion ne joue qu’un rôle légitimateur.

C’est vrai aussi des politiques droitières en Israël. Même si les troupes de l’organisation Etat islamique se composent d’anciens soldats de Saddam Hussein, dans ce cas-ci nous n’avons certainement pas affaire à une violence nationaliste : c’est une soldatesque en maraude qui n’agit pas au nom d’une « patrie » mais pour sa propre cause, et fait passer celle-ci pour la cause d’Allah.

Vous dites qu’il y a un monothéisme intrinsèquement révolutionnaire. Serait-ce la source de sa violence ?

Oui, dans la mesure où celui-ci se réclame d’une révélation appelant à l’inversion voire au bouleversement des ordres existants. Il est vrai que la religion amarnienne [culte solaire institué par le pharaon égyptien Akhenaton entre 1355 et 1337 av. J.-C.] ne se réclame pas d’une révélation comparable à celle du Sinaï, de Jésus, à la révélation du Coran à Mahomet ni à la doctrine du Bouddha. Ici une connaissance cosmologique (tout provient du soleil) a manifestement été transposée en réalité cultuelle et culturelle.

Il serait erroné de jeter le discrédit sur « le monothéisme » dans son ensemble. Seul est en cause le fondamentalisme, sous toutes ses facettes que sont le fanatisme, le zélotisme, le salafisme, voire le terrorisme
Mais peut-être cette connaissance même doit-elle être considérée comme une révélation, lorsqu’on lit par exemple dans le « Grand Hymne » d’Akhenaton : « Tu [Aton] informes [le roi] de tes desseins et de ta puissance. » Aton – « le disque solaire » – est pourtant un dieu qui, dans les textes et les représentations, n’est jamais montré en train de parler, contrairement à Yahvé et à Allah. Reste qu’avec l’introduction de la religion amarnienne, nous avons affaire à une révolution par en haut.

Au fond, ne peut-on pas dire du monothéisme qu’il est par définition politique ?

Oui, du moins on peut l’affirmer sans réserve du premier vrai monothéisme tel que l’illustre la Torah. La théologie de l’alliance, dans la Bible hébraïque, est une idée non moins politique que religieuse. Mais à mon sens il serait tout à fait erroné de jeter le discrédit sur « le monothéisme » dans son ensemble. Seul est en cause le fondamentalisme, sous toutes ses facettes que sont le fanatisme, le zélotisme, le salafisme, voire le terrorisme.

Vous montrez dans vos œuvres que c’est moins l’histoire du monothéisme que la façon dont il a été remémoré qui véhicule en lui sa violence. Pouvez-vous préciser ce point ?

Le monothéisme biblique n’est pas un phénomène du XIVe ou du XIIIe siècle, mais du VIe siècle av. J.-C. Il apparaît sous deux formes : d’abord comme un monothéisme de la fidélité, fondé sur le mythe de la sortie d’Egypte et exigeant de ceux qui ont été alors libérés une fidélité absolue au Dieu libérateur. Ensuite comme un monothéisme de la vérité qui ne reconnaît qu’un Dieu, créateur du ciel et de la terre. Cette dernière orientation nie l’existence d’autres dieux, tandis que le monothéisme de la fidélité la présuppose au contraire.

Notons que seule cette forme originelle du monothéisme, centrale dans la Bible, remémore l’histoire de sa naissance et de ses triomphes par des scènes de violence : les plaies d’Egypte, le massacre qui suit l’épisode du Veau d’or et autres châtiments cruels pendant les quarante années au désert, de même qu’ensuite la tradition évoquant le sort violent réservé aux prophètes, tradition qui s’incarne en premier lieu dans le livre d’Esaïe II (chants du serviteur de l’Eternel) et chez Néhémie : Israël s’est détourné de l’alliance et de la Loi, a tué ceux que Dieu avait envoyés pour le ramener dans le droit chemin.

Les hommes n’ont jamais cessé de se référer à des textes sacrés, notamment à l’Ancien Testament, pour légitimer leurs violences
Sur cette tradition se fonde le Nouveau Testament, et le Coran, lui aussi, vibre de colère contre les ennemis du Prophète. Sigmund Freud voulait ramener cette haine meurtrière à l’ambivalence de la relation au père. Mais elle réside plutôt dans l’ambivalence de la pensée de l’alliance, avec sa dialectique de la fidélité et de la trahison, de la bénédiction et de la malédiction ou – dans une optique chrétienne – du salut et de la damnation.

Le christianisme actuel s’affirme comme une religion pacifique. Mais il n’en a pas été toujours ainsi. Un monothéisme désarmé est-il pensable ?

La non-violence absolue m’apparaît comme la seule possibilité pour la religion – quelle qu’elle soit – de conserver un pouvoir dans notre monde moderne, globalisé. Pouvoir et non-violence ne sont pas contradictoires, Gandhi l’a montré et, à en croire beaucoup de passages du Nouveau Testament (pas tous, loin de là), telle pourrait aussi avoir été la cause défendue par Jésus de Nazareth. Quoi qu’il en soit, la dépolitisation par le christianisme du messianisme juif et le transfert du royaume de Dieu hors de ce monde, où il aurait fait concurrence à l’Empire romain et signifié son renversement, vers un au-delà purement spirituel, est une étape décisive de la pacification du monde.

Dans Moïse et Aaron de Schoenberg, récemment monté à l’Opéra de Paris, on voit dans l’acte II la violence du peuple qui exige la fabrication d’une idole contre l’abstraction du Dieu de Moïse. Une lecture qui vient à l’inverse de l’idée qui veut que le monothéisme biblique soit à l’origine de la violence. Qu’en pensez-vous ?

Malgré tout le bien que je pense du livret de Schoenberg, les scènes où l’on danse autour du Veau d’or représentent pour moi des fantasmes d’atrocités dépassant de très loin celles que l’Ancien Testament attribue aux Cananéens. En revanche, la musique dans ces passages est particulièrement impressionnante. Il est légitime qu’une religion dont la foi est axée sur la révélation d’une vérité absolue développe une notion claire de ce qui est incompatible avec la vérité en question.

Toutefois, si cette incompatibilité supposée repose non sur une expérience historique, mais sur des stéréotypes manichéens et sans fondement concernant l’autre et l’étranger, c’en est fini de cette légitimité. Le polythéisme n’était pas plus évolutif, plus tolérant que le monothéisme, car pour lui le problème de la tolérance ne se posait absolument pas. Il ne connaissait ni l’idée d’une révélation advenue une fois pour toutes et à laquelle tout se ramenait, ni par conséquent la structure même de l’incompatibilité.

Vous affirmez que le monothéisme est l’héritier, moins de la religion antique que des Etats forts voire totalitaires de l’Antiquité, égyptien ou assyrien. D’où le lien indéfectible entre le culte de la loi et la violence. Ce paradigme explicatif s’applique-t-il encore au monothéisme actuel ?

On ne peut sans doute pas l’affirmer de façon aussi générale. Ici encore, je distinguerais entre monothéisme et fondamentalisme. Les fondamentalismes modernes – et le fondamentalisme est un phénomène de la modernité – comportent tous, à un degré quelconque, des traits totalitaires empruntant aux idéologies fascistes, nationalistes et communistes de notre temps.

Le philosophe français René Girard (1923-2015) a tenté d’expliquer la violence religieuse par la théorie du bouc émissaire. Qu’en pensez-vous ?

René Girard était un grand généralisateur qui croyait pouvoir partout retrouver les structures mises en évidence par lui – « bouc émissaire », « désir mimétique » – et les élever au rang d’universaux anthropologiques. Il ne saurait en être question. De plus, il faut soigneusement distinguer entre la violence rituelle (notamment initiatique), la violence sacrificielle et la violence religieuse (au nom de Dieu).

Il va de soi que toutes les religions, y compris polythéistes, sont pétries de violence. Avec l’abolition du sacrifice humain, de la torture initiatique et d’autres rites cruels, on peut même dire que le monothéisme a mis fin à bon nombre de ces violences. En revanche, il en a créé d’autres. Cela vaut d’abord pour les phénomènes du fanatisme et du zélotisme, liés au monothéisme de la fidélité, mais aussi pour ceux d’une orthodoxie répressive née du « monothéisme de la vérité ».

Dans quelle mesure les textes sacrés engendrent-ils de la violence (Bible, Coran), et faut-il les expurger ?

Les hommes n’ont jamais cessé de se référer à des textes sacrés, notamment à l’Ancien Testament, pour légitimer leurs violences. Pendant la première guerre mondiale encore, les Allemands ont justifié leur agression de la Belgique neutre – un crime de guerre caractérisé – en invoquant le Deutéronome (2, 26 et suivants), l’histoire de Sihon roi de Hesbon qui, ayant refusé de laisser les Israélites traverser son territoire, fut réduit à néant ainsi que son pays. Je verrais d’ailleurs dans de tels procédés une violation du troisième commandement, « Tu n’invoqueras pas en vain le nom de l’Eternel » ou, en termes contemporains : « Tu n’invoqueras pas en vain la religion (quelle qu’elle soit) pour un usage politique de la violence » – ce qui se produit en permanence aujourd’hui.

La non-violence absolue m’apparaît comme la seule possibilité pour la religion – quelle qu’elle soit – de conserver un pouvoir dans notre monde moderne
A cette utilisation de certains textes sacrés, il convient de faire obstacle en les replaçant dans leur contexte historique et en les marginalisant. Les textes appelant à la violence doivent être expliqués en relation avec le contexte de leur époque. Il y a là une grande responsabilité pour les prédicateurs et les exégètes.

Vous avez défendu la pertinence des théories de Freud sur Moïse ou sur la religion en général. Croyez-vous qu’elles sont toujours utiles à penser, sinon à guérir, les traumatismes que provoque la violence religieuse actuelle ?

Pour moi les théories de Freud sont erronées, mais intéressantes. Elles nous ont ouvert les yeux sur la dimension psycho-historique du monothéisme, en particulier du monothéisme de la fidélité, réclamant des croyants un examen de soi permanent et un effort intérieur incessant pour retrouver les conditions nécessaires à la proximité avec Dieu, qu’il promet. Ce qui, dans les religions et confessions concernées, a indubitablement fait naître une nouvelle nature de l’âme, c’est-à-dire de nouvelles dispositions psychiques.

On a parfois prétendu que vous prôniez une sorte de retour au paganisme. Comment pourrait évoluer le monothéisme pour en extirper la violence, que celle-ci soit interne (tournée contre ses adeptes) ou externe (guerres saintes, djihad, etc.) ?

Je n’ai jamais prôné de retour au paganisme. Nous ne reviendrons pas au polythéisme ni au cosmothéisme [où Dieu et le monde sont confondus], nous les avons irrévocablement dépassés. Dans mon livre Religio Duplex (Flammarion, 2013), en revanche, j’ai émis l’hypothèse selon laquelle, depuis les philosophes des Lumières comme Locke, Hume, Voltaire, Rousseau, Mendelssohn, Lessing, etc., nous avons également dépassé les conceptions de Dieu qui sont à l’œuvre dans les religions positives ou révélées.

A mon sens, cela ne signifie pourtant pas que nous devions renoncer à celles-ci, mais seulement les relativiser encore un peu plus en les subordonnant aux règles générales d’un vivre-ensemble civique. Cultures et religions n’existeront jamais qu’au pluriel. Jamais le monde globalisé ne pourra s’accorder sur une religion universelle de l’humanité.

La religion universelle qu’avaient en tête les philosophes des Lumières se présente à nous aujourd’hui sous la forme séculière des droits de l’homme. Voilà ce qu’il s’agit de faire prévaloir, non pas aux dépens des religions traditionnelles, mais en alliance avec elles (Traduit de l’allemand par Diane Meur).

Jan Assmann est égyptologue, né en à Langelsheim (Allemagne) en 1938. Il est membre de l’Académie de Heidelberg, de l’Institut allemand d’archéologie et de la Société française d’égyptologie. Outre le monothéisme, ses travaux portent aussi sur la mémoire de l’Egypte à travers les siècles. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont Moïse l’Egyptien. Un essai d’histoire de la mémoire (Aubier, 2001), Violence et Monothéisme (Bayard, 2009) et Religio Duplex : Comment les Lumières ont réinventé la religion des Egyptiens (Flammarion, 2013). Exodus. Die Revolution der Alten Welt, [« Exode, la révolution du monde antique », C.H. Beck, 2015) reste à paraître en français

Voir enfin:

Il faut une commission d’enquête sur les attentats du 13 novembre

Le Monde

06.12.2015

Nos services de renseignement sont certes excellents : la quasi-totalité des auteurs des actes de terrorisme des dernières années avait été fichée en avance. Mais il reste que les attentats de janvier 2015 et le « vendredi noir » du 13 novembre n’ont pu être déjoués. Aussi, l’anticipation a été clairement défaillante. Affirmer qu’il n’y a pas de risque zéro face au terrorisme, ce qui est au demeurant exact, n’excuse pas l’échec. Force est de noter le succès continu de nos services entre 1996 et 2011, avec aucun mort en France, et les échecs successifs subis depuis lors. Le contraste entre les deux parcours n’est pas seulement le produit de la bonne ou de la mauvaise chance.

Certes, nos services de sécurité sont insuffisamment nombreux pour gérer une menace croissante en nombre et en dangerosité : cela aussi est exact, mais ne dispense pas d’examiner d’autres facteurs, telle la mise en cause de la police de proximité et des renseignements généraux pendant le quinquennat précédent. L’on pourra aussi pointer un recrutement encore très policier, fût-ce au meilleur sens du terme, des agents du contre-terrorisme face à Daech [acronyme arabe de l’organisation Etat islamique] dont le spectre de compétences s’est élargi à des domaines (communication, cyberopérations) appelant de nouveaux savoir-faire.

Le gouvernement peut à bon droit faire valoir qu’il a mis en place des réformes essentielles qui n’avaient que trop tardé, avec notamment la création en 2014 de la DGSI [Direction générale de la sécurité intérieure], dotée d’une autonomie budgétaire et de recrutement, et un plan vigoureux d’accroissement des moyens budgétaires et humains d’ici à 2017. S’y ajoutent la mise à jour de la législation et le renforcement ô combien nécessaire de la coopération entre Etats européens… Mais tout cela suffit-il face à la montée des périls ?

L’absence d’une communication audible du gouvernement sur les tenants et les aboutissants des attentats du mois de janvier 2015, qui avaient pourtant été les plus meurtriers sur le sol français depuis la guerre d’Algérie, n’a pas été, et continue de ne pas être de nature à renforcer la confiance sur la qualité du système français de lutte contre le terrorisme. Cette erreur ne doit pas être répétée et aggravée : le « vendredi noir » doit être suivi par ce que les spécialistes appellent un « retour d’expérience » (abrégé en RETEX) digne de ce nom, en partie couvert par le secret nécessaire aux opérations de renseignement, mais en partie aussi livré au public.

Apprendre des dysfonctionnements

La même observation vaut pour la limitation des effets des attentats. Au sommet de l’Etat, la prise de décision et la communication politique ont été assurées avec efficacité par le président Hollande. Il en allait de même pour la communication sur l’état de l’enquête, gérée avec doigté par le procureur François Molins. Au plan opérationnel, forces de l’ordre, sapeurs-pompiers, services médicaux ont de toute évidence agi avec courage et humanité. Mais que de questions pendantes…

Où était la communication opérationnelle, donnant des consignes de comportement aux populations dans et autour des zones menacées ? Le chef de la Metropolitan Police assurait la communication opérationnelle pendant les attentats multiples du 7 juillet 2005 à Londres, dont le nombre et la synchronicité étaient semblables à ceux de Paris. Où était son homologue parisien, le préfet de police Michel Cadot, le soir du 13 novembre ? Où était la plate-forme en ligne permettant à chacun de recevoir des réponses autorisées pendant la crise ? Même la Belgique, dont les Français se sont trop volontiers moqués ces dernières semaines, s’en était dotée pendant le « lockdown » de Bruxelles. Il ne s’agit pas là d’éléments secondaires de gestion d’une crise terroriste.

Le terrorisme est un acte de violence qui vise à communiquer la terreur aux populations visées : la contre-communication est essentielle pour inspirer la confiance. Ces interrogations sur le lien entre les autorités et la population, et d’autres du même type, ne devraient même pas surgir, puisque traitées dans le Livre blanc gouvernemental sur le terrorisme, publié il y a dix ans déjà. Ajoutons que ce document public rédigé dans la foulée des attentats de Madrid (191 morts) et de Londres (55 morts) contenait des scénarios de violence terroriste très voisins du « vendredi noir ».

Il n’y a que des compliments à faire à ceux qui, du président de la République à l’agent de sécurité lambda, ont empêché un carnage au Stade de France. Cependant, les citoyens sont en droit de savoir ce qui s’est passé tout le temps qu’ont duré les attentats, et spécialement pendant les deux heures séparant l’arrivée des forces de l’ordre au Bataclan et le moment de l’assaut. En l’absence d’un récit officiel circonstancié des événements, trop de bruits, pas tous issus d’esprits négatifs, pas tous le produit des rivalités d’un autre âge entre policiers et gendarmes, courent désormais pour pouvoir se contenter d’un « circulez, il n’y a rien à voir ».

Peut-être les conditions de l’intervention ont-elles été aussi bonnes que possible, et peut-être en allait-il de même concernant la prise en charge dans l’urgence absolue des blessés innombrables, souvent à l’article de la mort, gisant dans un Bataclan devenu terrain de massacre. Un rapport officiel permettrait d’en apporter la démonstration ou, à défaut, de tirer les leçons d’éventuels dysfonctionnements.

Vu l’importance des enjeux, il est dans l’intérêt de tous que le gouvernement et le Parlement prennent ensemble la décision de mettre sur pied une commission nationale d’enquête sur les récents actes terroristes en France, proche du modèle de la commission américaine sur les attentats du 11-Septembre : celle-ci comprenait dix personnes, désignées par l’exécutif et le Congrès et issues à parts égales de la majorité et de l’opposition. Elle œuvra pendant plus de deux ans en ayant un accès pratiquement illimité aux personnes et aux données, ouvertes ou secrètes, utiles à la compréhension des origines et au déroulement du drame.

Ce qui est décrit dans le rapport (11-Septembre – Rapport de la commission d’enquête, éditions de l’Equateur, 2004) est rarement agréable à lire mais c’est son caractère détaillé, direct et, en majeure partie, public, qui a permis au contre-terrorisme américain d’éviter un nouveau « 11-Septembre » outre-Atlantique, indépendamment de dérapages (Guantanamo, la torture, l’invasion de l’Irak…) qui n’étaient pas du ressort de cette commission nationale. Certes, une telle initiative transcendant la séparation des pouvoirs serait sans précédent dans notre pays, mais elle ne contreviendrait pas aux principes de l’Etat de droit. Surtout, les attaques du 13 novembre 2015 en France ont été, elles aussi, sans précédent ; ce premier acte de terrorisme de masse sur notre territoire doit aussi être le dernier de son espèce.

François Heisbourg est conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique, membre du comité de pilotage du Livre blanc gouvernemental « La France face au terrorisme » (2005).

Un commentaire pour Guerre et religion: Attention, un prix Nobel peut en cacher un autre ! (Think not that I am come to send peace on earth)

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