Sim’hat Torah: Comment le judaïsme devint la « religion du livre » et la Torah une « patrie portable » (How Judaism came to be a book religion and the Torah a portable homeland for a people who had been forcibly deprived of all the traditional trappings of a nation: king, land and temple)

The Siege and Destruction of Jerusalem (David Roberts, 1850)

https://jcdurbant.files.wordpress.com/2006/06/7a2ad-muslems-praying2.jpg?w=449&h=305
Rue de la Roquette Synagogue (Paris)On lut dans le livre de la loi de Dieu chaque jour, depuis le premier jour jusqu’au dernier. On célébra la fête pendant sept jours, et il y eut une assemblée solennelle le huitième jour, comme cela est ordonné. Néhémie 8: 18
Les juifs ont porté la Bible pendant des siècles comme une patrie portable. Heinrich Heine
Voir Jérusalem, c’est voir l’histoire du monde; plus encore, c’est voir l’histoire du Ciel et de la Terre. Benjamin Disraeli
Le Pays d’Israel est le centre du monde, Jérusalem est le centre du Pays; le Temple de Salomon est le centre de Jérusalem; le Saint des Saints est le centre du Temple de Salomon; l’Arche d’alliance est le centre du Saint des Saints et la Pierre de Fondation, sur laquelle le monde fut créé, se dresse devant l’Arche d’alliance. Midrash (Tanhum Kedoshim 10)
Il n’y a jamais eu de temple ici. (…) C’est tous des menteurs. Gardien de l’Esplanade du Temple (pardon: « des mosquées » , discussion avec l’auteur, Jérusalem, juillet 2011)
Il n’y a pas de preuve tangible qu’il y ait la moindre trace ou le moindre vestige juif que ce soit dans la vieille ville de Jérusalem ou dans le voisinage immédiat. Communiqué du ministère palestinien de l’Information (10 décembre 1997)
Le mur d’Al-Buraq [Mur des Lamentations] et sa place sont une propriété religieuse musulmane…[Il fait] partie de la mosquée Al Aqsa. Les Juifs n’ont aucun lien avec cet endroit. Mufti de Jérusalem (nommé par Yasser Arafat, Al Ayyam [journal de l’Autorité palestinienne], 22 novembre 1997)
Le mur d’Al-Buraq est une propriété musulmane et fait partie de la mosquée Al Aqsa. Hassan Tahboob (Ministre des Affaires religieuses de Yasser Arafat, dans interview accordée à l’agence de presse, IMRA, le 22 novembre 1997)
Ce n’est pas du tout le mur des Lamentations, mais un sanctuaire musulman. Yasser Arafat (Maariv, 11 octobre 1996)
Tous les événements liés au roi Saul, au roi David et au roi Rehoboam se sont déroulés au Yémen, et aucun vestige hébreu n’a été trouvé en Israël pour la bonne et simple raison qu’ils n’y ont jamais vécu. Jarid al-Kidwa (historien arabe, au cours d’un programme éducatif de l’OLP, juin 1997, cité dans Haaretz le 6 juillet 1997)
Jérusalem n’est pas une ville juive, en dépit du mythe biblique qui a été semé dans certains esprits…Il n’y a pas d’évidence tangible de l’existence juive d’un soi-disant « Temple du mont Era »…on doute de l’emplacement du mont du Temple…il se peut qu’il ait été situé à Jéricho ou ailleurs. Walid Awad (directeur des publications pour l’étranger du ministère de l’Information de l’OLP, interviewé par l’agence de presse IMRA, le 25 décembre 1996)
Abraham n’était pas juif, pas plus que c’était un Hébreu, mais il était tout simplement irakien. Les Juifs n’ont aucun droit de prétendre disposer d’une synagogue dans la tombe des patriarches à Hébron, lieu où est inhumé Abraham. Le bâtiment tout entier devrait être une mosquée. Yasser Arafat (Jerusalem Report, 26 décembre 1996)
[La Shoa] est un mensonge des Sionistes concernant de soi-disant massacres perpétrés contre les Juifs. Al Hayat Al Jadeeda ( journal de l’Autorité palestinienne, 3 septembre 1997)
[Notre but est] d’éliminer l’Etat d’Israël et d’établir un Etat qui soit entièrement palestinien. Yasser Arafat (session privée avec des diplomates arabes en Europe, 30 janvier 1996)
La lutte contre l’ennemi sioniste n’est pas une question de frontières, mais touche à l’existence même de l’entité sioniste. Bassam-abou-Sharif (porte-parole de l’OLP, Kuwait News Agency – Agence de presse koweïtienne, 31 mai 1996)
A document found in the Cairo Geniza describes the way in which Umar I brought a group of Jews to the site of the Temple in order to clean it. The Jewish elders were asked to identify the stone known as the Foundation Stone. When it was found and identified, Umar ordered « a sanctuary to be built and a dome to be erected over the stone and overlaid with gold. » As a reward, Umar permitted the Jews to return to Jerusalem and establish the Jewish Quarter. Reuven Hammer
C’était une cité fortement convoitée par les ennemis de la foi et c’est pourquoi, par une sorte de syndrome mimétique, elle devint chère également au cœur des Musulmans. Emmanuel Sivan
If this holiday seems to have been short on content when the Temple was still around, the situation became even more dire after Titus destroyed the Temple and Jerusalem in 70 AD. No longer could sacrifices be offered up to God. No longer was there a king to send the Jewish people home after pilgrimage. This was a period in which Judaism was forced to reinvent itself. From a religion centered on the one Temple led by Zadokite priests, Judaism became a religion centered in synagogues wherever they might be. Worship was led by Pharisee rabbis, and it was up to them to pour new content into Shemini Atzeret, lest the holiday disappear completely. The new form of Judaism that took shape over the centuries that followed – centuries covered in the Mishnah and the Talmud – saw a shift in emphasis. Instead of worshiping through sacrifice in the Temple, Jews began praying in synagogues. Instead of venerating the Temple in Jerusalem, Jews had a new portable temple – the Torah itself. Zaaretz

Attention: une occupation peut en cacher une autre !

A l’heure où, après un énième bombardement aveugle des villes israéliennes (systématiquement oublié par nos pleureuses de service), une organisation à visée explicitement génocidaire se voit à nouveau récompensée par une promesse de milliards de dollars de la part d’une communauté internationale dont les plus gros donateurs se trouvent être les financiers des actuels massacres djiahdistes du nord de l’Irak …

Et où, après plus de 1300 ans d’occupation, les islamistes multiplient non seulement les affirmations négationnistes mais à présent les provocations physiques contre ce qui reste du temple détruit par Titus il y a plus de 2 000 ans …

Pendant qu’en un Occident qui commerce oblige a déjà passé aux pertes et profits tant Kobané que Hong Kong, nos concitoyens juifs ne peuvent plus pratiquer leur religion ou même travailler que sous protection policière

Comment en cette fin de la Fête des Cabanes marquant la fin du cycle annuel de lecture du livre saint et l’arrivée de la saison des pluies …..

Et devenue au cours du temps et sous les noms de Chemini Atseret et Sim’hat Torah avec les chants et les danses que l’on sait une véritable fête de la Torah  …

Ne pas repenser au mot fameux du poète allemand Henrich Heine …

Rappelant comment pour un peuple privé de tous les attributs traditionnels d’une nation (roi, terre et temple) …

Le judaïsme se vit contraint et forcé de devenir la « religion du livre » …

Et de faire de sa Torah une véritable « patrie portable » ?

How the end of Sukkot morphed into Shemini Atzeret and Simhat Torah
From a ceremony winding down Sukkot to a celebration of the weather to dancing with the Torah scrolls – this holiday keeps reinventing itself.
Elon Gilad

Haaretz

Oct. 14, 2014

The day after Sukkot is a distinct Jewish holiday called Shemini Atzeret.

Given that its name simply means « Solemn assembly of the eighth » (day of Sukkot), and that Sukkot is seven days long, we may postulate that in the dim reaches of history, it was considered the 8th day of the holiday but over time, became a separate event entirely.

Confused? Wait for it: Shemini Atzeret is both identical to the Jewish holiday of Simhat Torah and distinct from it – depending where one lives.

Let’s untangle this mess.

The bible barely mentions Shemini Atzeret and when it does, it’s always in the context of Sukkot, which it follows.

Shemini Atzeret seems to have been a relatively late addition to the Jewish calendar. It may have been entirely unknown in First Temple times, going by the fact that the few mentions of it in the bible are in sections considered to be later additions, which were most likely written during the Babylonian Captivity (587-539 BCE).

The first mention of Shemini Atzeret is by Nehemiah: « Also day by day, from the first day unto the last day, he [Ezra] read in the book of the law of God. And they kept the feast seven days; and on the eighth day was a solemn assembly. » (Nehemiah 8:18).

The Bible provides scant information on how Shemini Atzeret was marked or what it meant. Sacrifices were made in the Temple, servile work was prohibited as on Shabbat, and an assembly was held – but that’s it.

Rabbinic literature is a little more enlightening on the nature of the holiday during the Second Temple period: « On the eighth day the people were sent off [by the king] and they blessed the king and went to their tents happy and with goodly hearts for all the goodness that God did for David and his people Israel ». (Tosefta Sukkah 4:17).

That would seem to indicate that at least originally, the holiday was simply a closing ceremony for Sukkot, with everyone meeting in the Temple and saying their goodbyes. Not so, say the rabbis: “It is a holiday unto itself” (Babylonian Talmud Sukkah 47a).

They elaborate that the traditions and commands of Sukkot and this « eighth day » are different. Specifically, while you are commanded to sit in your sukkah during the seven days of Sukkot, on Shemini Atzeret you aren’t. Plus, the sacrifices for Sukkot and Shemini Atzeret are listed separately.

The Rainmaker

If this holiday seems to have been short on content when the Temple was still around, the situation became even more dire after Titus destroyed the Temple and Jerusalem in 70 AD.

No longer could sacrifices be offered up to God. No longer was there a king to send the Jewish people home after pilgrimage.
The Siege and Destruction of Jerusalem by the Romans Under the Command of Titus, by David Roberts (1796-1864). Photo by: Wikimedia Commons

This was a period in which Judaism was forced to reinvent itself. From a religion centered on the one Temple led by Zadokite priests, Judaism became a religion centered in synagogues wherever they might be. Worship was led by Pharisee rabbis, and it was up to them to pour new content into Shemini Atzeret, lest the holiday disappear completely.

The new form of Judaism that took shape over the centuries that followed – centuries covered in the Mishnah and the Talmud – saw a shift in emphasis. Instead of worshiping through sacrifice in the Temple, Jews began praying in synagogues. Instead of venerating the Temple in Jerusalem, Jews had a new portable temple – the Torah itself.

This metamorphosis would, over time, give new meaning to the holiday.

The Jewish daily prayer that took form during this time, the Amidah or Shemone Esrei, included a benediction for rain: « He causeth the wind to blow and the rain to descend. » In Israel at least, which has a rainy season (winter) and a dry season (all other times), this was inapplicable during spring and summer. So each year, starting on Passover, by which time the rainy season has usually subsided, “dew” was substituted for rain.

The rabbis decided that Shemini Atzeret – taking place at the start of the fall, when precipitation may begin again – would be a good time to switch back to rain. Thus the holiday became associated with the start of the rainy season, and much of the additional praying done for the holiday centered on the theme of weather.
A sukkah in Tel Aviv. Photo by: Nir Keidar

Babylon and Palestine: Enter Simhat Torah

As we have said, the Torah itself became a central focus of the Jewish religion after the destruction of the Temple, and it became the custom to read a different portion of the Bible each week.

During Talmudic times, two competing systems took form. The Palestinian system involved shorter weekly portions read in a three-year cycle. The Babylonian system was based on longer portions completed in an annual cycle.

The Babylonian system eventually won and is the system used today. This cycle, the rabbis of Babylonia decreed, ended and began on the second day of Shemini Atzeret.

Where did this second day came from, since up to now the holiday we were discussing was a one-day affair?

Well, due to the intricacies of the Jewish calendar, all Jewish holidays (except for Yom Kippur) were given an extra day outside of Israel – so that if you got the count wrong, you would still be celebrating on the right day too.

Thus, when eventually the Babylonian annual cycle was adopted in the Holy Land, probably in the 13th century, the cycle began and ended a day before the rest of the world, on the first and only day of Shemini Atzeret. This difference between Israel and the Diaspora exists to this day.

Middle-Age branding genius

During the Gaonic period following the redaction of the Talmud (500 CE), Jews underwent a process of adapting to this change in the status of Shemini Atzeret, and the holiday began to receive all kinds of names, including “The Day of the Book” and “The Ending Day.” Eventually someone came up with the catchy title “Simhat Torah,” meaning to celebrate Torah, or take joy in it.

This name first appears in the 7th century CE, but only became commonly accepted in the 10th.

Simhat Torah didn’t just spontaneously come into being. It gradually evolved from Shemini Atzeret.

It was in the Diaspora, where Shemini Atezret stretched two days, that the two holidays started to become distinct. Shemini Atzeret became more and more about the rain and Simhat Torah became more and more about the Torah. Different traditions began to appear in different congregations; some vanished, others took hold and are a part of Simhat Torah to this day.

Example of traditions that started appearing in the Middle Ages and are now universally observed by Jews the world over are the special honor given to the person who reads (or recites the benediction before someone else reads for him) the first and last parts of the Torah.

In many congregations, these people are expected to give a hefty donation to the synagogue and hold a celebration at their home after the prayer service. In all communities the Torah scrolls are taken out and paraded around the synagogue accompanied by dancing, singing, waving of flags and just general jubilation. It is a very joyous event.

Voir aussi:

JERUSALEM (Biographie)

Simon Sebag Montefiore

2011

Préface

L’histoire de Jérusalem est à la fois la chronique d’une cité provinciale, souvent miséreuse, perdue dans les collines de Jud?e, et l’histoire du monde. Aujourd’hui plus que jamais, J?rusalem est consid?r?e comme le centre du monde. La ville se trouve au cœur de la lutte entre les religions d’Abraham, c’est le sanctuaire d’un fondamentalisme de plus en plus populaire chez les chr?tiens, les juifs et les musulmans, le champ de bataille strat?gique entre civilisations rivales, la ligne de front entre l’ath?isme et la foi, le centre de l’attention la?que, l’objet de th?ories du complot d?lirantes et de mythes relay?s par Internet, et enfin une sc?ne ?clabouss?e de lumi?re pour les cam?ras du monde entier, ? l’?re de l’information en continu. Les int?r?ts religieux, politiques et m?diatiques se nourrissent les uns des autres et font que J?rusalem est aujourd’hui scrut?e plus intens?ment encore qu’auparavant.

Jérusalem est la Ville sainte, mais elle a toujours été un foyer de superstitions, de charlatanisme et de bigoterie. Convoité par les empires, et pourtant dépourvue de valeur stratégique; domaine cosmopolite de bien des sectes, chacune convaincue que la cité n’appartient qu’à elle; ville aux multiples noms, mais chaque tradition est si sectaire qu’elle exclut toutes les autres. C’est un lieu d’un tel raffinement qu’il est décrit au féminin dans la littérature juive sacrée – une femme vive, sensuelle, toujours de grande beauté, mais parfois aussi une catin, ou une princesse blessée délaissée par ses amants. Jérusalem est la demeure du Dieu unique, la capitale de deux peuples, le temple de trois religions, et elle est la seule ville à exister en deux endroits, sur terre comme au ciel: sa grâce terrestre exceptionnelle n’est rien comparée à sa gloire céleste. Le fait même que Jérusalem soit à la fois terrestre et céleste signifie que la cité peut exister partout: de nouvelles Jérusalem ont été fondées dans le monde entier et chacun a une vision de la ville qui lui est propre. Des prophètes et des patriarches, Abraham, David, Jésus et Mahomet, en auraient foulé les pavés. Les religions d’Abraham y sont nées et c’est ici aussi que le monde prendra fin au jour du Jugement dernier. Jérusalem, sacrée aux yeux des religions du Livre, est la cité du Livre. Sous bien des aspects, la Bible est la chronique même de la ville, et ses lecteurs, des juifs et des premiers chrétiens aux prédicateurs américains, en passant par les conquérants musulmans et les croisés, ont à maintes reprises cherché à influer sur son histoire afin que s’accomplisse la prophétie biblique.

Quand la Bible fut traduite en grec, puis en latin et en langue vernaculaire, elle devint le livre universel et fit de Jérusalem la cité universelle. Chaque grand roi se voulut un David, chaque peuple se croyant élu prétendit être les nouveaux Israélites, chaque noble civilisation se proclama une nouvelle Jérusalem, cette ville qui n’appartient à personne et existe pour tous dans l’imagination de chacun. Et c’est là sa tragédie autant que ce qui la rend magique. Quiconque rêve de Jérusalem, chaque visiteur, à toutes les époques, des apôtres de Jésus aux soldats de Saladin, des pélerins victoriens aux touristes et aux journalistes d’aujourd’hui, arrive avec sa vision de la Jérusalem authentique, puis est amèrement déçu par ce qu’il trouve, cité en perpétuel changement qui a prospéré et périclité, a été détruite et rebâtie à plusieurs reprises. Mais puisqu’il s’agit de J?rusalem, propri?t? de tous, seule l’image qu’ils en ont est la bonne?; c’est la r?alit? qui est corrompue, artificielle, et qu’il faut changer. Tout le monde a le droit d’imposer ??sa J?rusalem?? ? Jérusalem. Ce qu’ils ont souvent fait, par le fer et par le feu.

Ibn Khaldoun, l’historien du xive siècle qui témoigna de certains des événements rapportés dans ce livre autant qu’il y prit part, remarquait que l’histoire est avidement recherchée. L’homme de la rue aspire à la connaître. Rois et dirigeants s’affrontent pour elle. Cela vaut particulièrement pour Jérusalem. Il est impossible d’écrire une histoire de cette ville sans reconnaître qu’elle est aussi un pivot, un axe de l’histoire mondiale. A une époque où, grâce au pouvoir d’Internet, la souris et le cimeterre sont autant d’armes de l’arsenal fondamentaliste, la quête des faits historiques s’avère plus importante encore qu’elle ne l’était pour Ibn Khaldoun.

Une histoire de Jérusalem doit passer par une étude de la nature du sacré. L’expression Ville sainte est constamment utilisée pour rappeler la vénération que suscitaient ses sanctuaires, mais aussi pour signifier que Jérusalem est devenue le lieu essentiel sur terre de la communication entre Dieu et les hommes.

Nous devons également répondre à cette question: de tous les endroits du monde, pourquoi Jérusalem ? Le site se trouvait à l’écart des voies commerciales du littoral méditerranéen; il était pauvre en eau, cuit par le soleil estival, gelé par les vents hivernaux, ses roches dentelées écrasées de chaleur et inhospitalières. Le choix de Jérusalem en tant que ville du Temple fut en partie le fait de décisions personnelles, et en partie une conséquence de son évolution: elle était sainte depuis si longtemps que sa sainteté n’en fut que plus intense. Le sacré n’a pas seulement besoin de spiritualité et de foi, mais aussi de légitimité et de tradition. Un prophète radical animé d’une vision nouvelle doit expliquer les siècles qui l’ont précédé et justifier sa propre révélation dans la langue et la géographie convenues du sacré, en se référant aux prophéties de révélations précédentes et aux sites qui font depuis longtemps déjà l’objet d’un culte. Rien ne rend un lieu plus saint que la concurrence d’une autre religion.

Cette sainteté rebute bien des visiteurs athées, qui y voient une superstition contagieuse dans une ville affligée d’une pandémie de bigoterie vertueuse. Mais c’est nier le besoin profond de spiritualité de l’être humain, sans lequel il est impossible de comprendre Jérusalem. Les religions doivent permettre d’expliquer les joies fragiles et les angoisses éternelles qui mystifient et terrifient l’humanité: nous devons éprouver le sentiment qu’il existe une force qui nous est supérieure. Nous respectons la mort et brûlons d’en trouver le sens. Située à l’intersection entre Dieu et les hommes, Jérusalem est le lieu où ces questions trouvent réponse durant l’Apocalypse – la fin des temps, quand la guerre éclatera, une bataille entre le Christ et l’Antéchrist, quand la Kaaba quittera La Mecque pour Jérusalem, quand se tiendra le jugement, que ressusciteront les morts et que nous assisterons à l’avènement du Messie et du royaume des Cieux, la Nouvelle Jérusalem. Les trois religions d’Abraham croient toutes en l’Apocalypse, mais les détails divergent d’une foi et d’une secte à l’autre. Peut-être que, aux yeux des laïcistes, tout cela n’est qu’un fatras suranné; au contraire, ces idées sont d’une grande actualité. En ces temps de fondamentalismes juif, chrétien et musulman, l’Apocalypse est une force dynamique dans la fièvre politique qui agite le monde.

La mort est notre compagne de tous les instants: longtemps, les pélerins ont eu coutume de venir mourir à Jérusalem pour être enterrés près du mont du Temple, dans l’espoir de renaïtre à la fin des temps, et ils continuent de le faire. La ville est entourée de cimetières, elle repose sur eux. On vénère les fragments racornis des saints antiques – on peut encore contempler la main droite, noircie et desséchée, de Marie-Madeleine dans les appartements du prêtre supérieur grec orthodoxe de l’Eglise du Saint-Sépulcre. De nombreux sanctuaires, et bien des demeures privées également, sont bâtis autour de sépultures. Il émane de cette cit? des morts une atmosphère de t?n?bres qui ne s’explique pas seulement par une sorte de n?crophilie, mais aussi par la n?cromancie?: ici, les morts sont presque vivants, eux qui attendent la r?surrection. Les affrontements incessants pour Jérusalem, les massacres, les troubles, les guerres, le terrorisme, les si?ges et les catastrophes, en ont fait un champ de bataille, abattoir des religions pour Aldous Huxley, charnier pour Flaubert. Melville voyait dans la ville un crâne assiégé par des armées de morts; quant à Edward Said, il se souvenait que son père haïssait Jérusalem car elle lui rappelait la mort.

L’évolution de ce sanctuaire céleste et terrestre n’a pas toujours été due à la providence. Les religions naissent d’une étincelle révélée par un prophète charismatique – Moïse, Jésus, Mahomet. Des empires sont fondés, des villes conquises, grâce à l’énergie et à la chance d’un chef de guerre. Ce sont les décisions de certains, à commencer par le roi David, qui ont fait de Jérusalem ce qu’elle est.

La probabilité que la petite citadelle de David, capitale d’un modeste royaume, devienne le point de mire du monde était faible. Ironie du sort, c’est la destruction de Jérusalem par Nabuchodonosor qui a tracé les grandes lignes de sa sainteté future, parce que cette catastrophe a poussé les juifs à consigner la gloire de Sion et à la proclamer. D’ordinaire, des cataclysmes de cet ordre causent la disparition de peuples entiers. Cette fois, l’incroyable capacité des Juifs à survivre, leur dévotion opiniâtre envers leur Dieu et, par-dessus tout, le fait qu’ils aient couché par ?crit leur version de leur histoire dans la Bible, ont pos? les jalons de la renomm?e et du caract?re sacr? de la ville. La Bible se substitua ? l’?tat et au Temple juifs et devint, comme le dit Heinrich Heine, « la patrie portable des juifs, la Jérusalem portable ». Aucune autre ville ne dispose de son propre livre, et aucun autre livre n’a à ce point guidé le destin d’une ville.

Le caractère sacré de la ville est né de l’exceptionnalisme des juifs en tant que Peuple élu. Jérusalem est devenue la Ville élue, la Palestine, la Terre élue, et cet exceptionnalisme s’est transmis aux chr?tiens et aux musulmans qui l’ont fait leur. La sainteté suprême de Jérusalem et de la terre d’Israël s’est reflétée dans l’obsession religieuse croissante en faveur d’un retour des Juifs en Israël et dans l’enthousiasme occidental pour le sionisme, son équivalent laïc, entre la Réforme du xvie siècle en Europe et les années 70. Depuis, la tragédie des Palestiniens, qui voient dans Jérusalem leur Cité sainte perdue, a modifié la perception d’Israël. Ainsi, la fixation occidentale, ce sentiment de propriété universelle, fonctionne-t-elle dans les deux sens – comme une médaille et son revers, ou comme une épée à double tranchant. Aujourd’hui, ce fait se retrouve dans l’attention que suscitent Jérusalem et le conflit israélo-palestinien, une attention plus soutenue, plus chargée d’émotion que toute autre sur terre.

Pourtant, rien n’est jamais aussi simple qu’il y paraît. L’histoire est souvent présentée comme une succession de changements brutaux et de basculements violents, mais je tiens à montrer que Jérusalem fut une ville de continuité et de coexistence, métropole hybride formée d’édifices hybrides et de gens hybrides qui résistent à l’étroitesse d’une catégorisation renvoyant aux différentes légendes religieuses et aux récits nationalistes d’époques ultérieures. Chaque fois que cela est possible, je suis l’histoire à travers des Familles – les Davidiens, les Maccabées et les Hérodiens, les Omeyyades et les maisons de Baudouin et de Saladin, jusqu’aux Husseini, aux Khalidi, aux Spafford, aux Rothschild et aux Montefiore. On peut ainsi retrouver les schémas organiques de la vie, indifférents aux incidents soudains et aux discours sectaires de l’histoire conventionnelle. Il n’y a pas que deux camps à Jérusalem, mais de nombreuses cultures et loyautés qui se chevauchent et s’empilent, entremêlées – un kaléidoscope aux multiples facettes et en mutation, composé d’Arabes orthodoxes, d’Arabes musulmans, de Juifs séfarades, de Juifs ashkénazes, de Juifs haredim, de Juifs laïcs, d’Arméniens orthodoxes, de Géorgiens, de Serbes, de Russes, de coptes, de protestants, d’Ethiopiens, de latins, etc. Un seul individu peut endosser diverses identités, équivalent humain des strates de pierre et de poussière de Jérusalem.

En fait, l’importance de la ville a fluctué, toujours mouvante, toujours en transformation, comme une plante qui change de forme, de taille, et même de couleur, et reste pourtant enracinée au même endroit. L’image, clinquante, d’une Jérusalem Ville sainte sacrée pour trois religions telle qu’elle est vantée dans les médias est relativement récente. Certains siècles, Jérusalem sembla perdre de son importance religieuse et politique. Bien souvent, ce fut la nécessité politique, plutôt qu’une révélation divine, qui insuffla une nouvelle dévotion religieuse.

Chaque fois que l’on a pu croire Jérusalem oubliée et dépassée, c’est la bibliolâtrie, l’étude passionnée de la vérité biblique par des gens résidant dans des terres lointaines, que ce soit à La Mecque, à Moscou ou dans le Massachusetts, qui a de nouveau projeté leur foi sur elle. Toutes les villes sont des fenêtres sur des modes de pensée étrangers, mais celle-ci est aussi un miroir qui révèle sa vie intérieure tout en réfléchissant le monde extérieur. Que ce soit à l’époque de la foi totale, de l’arrogance impériale, de la r?v?lation évangélique ou du nationalisme laïc, Jérusalem en est devenue le symbole et l’objectif ultime. Mais comme dans les miroirs d’une foire, les reflets sont déformés, au point d’être effrayants.

Jérusalem a une façon bien à elle de décevoir et de tourmenter tant les conquérants que les visiteurs. Le contraste entre la cité matérielle et la cité spirituelle est si douloureux qu’une centaine de patients sont admis chaque année dans l’asile local, atteints du syndrome de Jérusalem, folie faite d’anticipation, de déception et d’illusion. Le syndrome de Jérusalem est également politique: Jérusalem est un défi au bon sens, à la politique pragmatique et à la stratégie, elle existe dans la sphère des passions dévorantes et des émotions irrepressibles, imperméable à la raison.

Dans cette lutte pour la domination et la vérité, même une victoire ne fait qu’intensifier son caractère sacré aux yeux des autres. Plus le possesseur est avide, plus la concurrence est féroce et la réaction, viscérale. C’est la loi des conséquences involontaires qui prévaut ici.

Aucun autre endroit n’évoque un tel désir de possession exclusive. Or, ce zèle jaloux est paradoxal, puisque la plupart des sanctuaires de Jérusalem, et les histoires qui vont avec, ont été empruntés ou volés et appartenaient auparavant à une autre religion. Le passé de la ville est souvent imaginaire. Chaque pierre ou presque a appartenu au temple oublié depuis longtemps d’une autre foi, à l’arc de triomphe d’un autre empire. La plupart des conquêtes se sont accompagnées de la volonté instinctive d’effacer les traces d’autres fois, tout en récupérant leurs traditions, leurs histoires et leurs sites. Il y a eu bien des destructions, mais, plus souvent encore, les conquérants n’ont pas détruit ce qui était là avant eux, ils l’ont réutilisé et agrandi. Les sites majeurs comme le mont du Temple, la Citadelle, la ville de David, le mont Sion et l’église du Saint-Sépulcre ne présentent pas des couches distinctes d’histoire, mais sont plutôt comme des palimpsestes, des broderies où les fils de soie sont tissés en une trame si serrée qu’ils sont désormais inextricables.
La volonté de s’emparer de la sainteté d’autrui a eu pour conséquence que certains sanctuaires sont devenus sacrés successivement, puis simultanément pour chacune des trois religions; des rois ont émis des décrets à leur sujet, des hommes sont morts pour eux, et pourtant, ils sont aujourd’hui presque oubliés: le mont Sion a été le site d’une vénération fanatique de la part des juifs, des musulmans et des chrétiens; de nouveau essentiellement chrétien, il ne voit plus passer désormais que de rares pèlerins musulmans ou juifs.

A Jérusalem, la vérité importe souvent bien moins que le mythe. A Jérusalem, ne me demandez pas de faire l’histoire des faits, déclare l’éminent historien palestinien Nazmi al-Jubeh. Retirez la fiction et il ne reste rien. L’histoire est ici si puissante, si virulente, qu’elle est régulièrement déformée: l’archéologie est elle-même une force historique et les archéologues ont parfois exercé autant de pouvoir que les militaires, recrutés pour s’emparer du passé au nom du présent. Une discipline qui tend à l’objectivité scientifique peut servir à rationaliser des préjugés ethno-religieux et à justifier des ambitions impériales. Les Israéliens, les Palestiniens et les missionnaires des puissances impérialistes du xixe siècle ont tous été coupables d’avoir réquisitionné les mêmes évènements et de leur avoir attribué des significations et accolé des faits contradictoires. Une histoire de Jérusalem doit donc être une histoire à la fois de la vérité et de la légende. Mais les faits sont là, et ce livre a pour objectif de les raconter, aussi déplaisants soient-ils pour tel ou tel camp.

J’ai pour but d’écrire l’histoire de Jérusalem pour des lecteurs athées ou croyants, chrétiens, musulmans ou juifs, sans motivation politique, même en ces temps de conflit.

Je rapporte l’histoire chronologiquement, à travers les existences des hommes et des femmes – soldats et prophètes, poètes et rois, paysans et musiciens – et des familles qui ont fait Jérusalem. Je pense que c’est le meilleur moyen de donner vie à la ville et de montrer comment ses vérités complexes et inattendues sont le résultat de cette histoire. Ce n’est que grâce à la narration chronologique que l’on peut échapper à la tentation de voir le passé à travers le prisme des obsessions du présent. Je me suis efforcé d’éviter la téléologie, de décrire l’histoire comme si chaque évènement était inévitable. Puisque toute mutation est une réaction à celle qui l’a précédée, la chronologie reste la meilleure façon de trouver un sens à cette évolution, de répondre à la question pourquoi Jérusalem ? et de montrer pourquoi les gens ont agi comme ils l’ont fait. J’espère que c’est également l’angle le plus divertissant. Qui suis-je pour ruiner une histoire qui est – pour reprendre un cliché hollywoodien justifié, pour une fois – la plus formidable jamais contée ? Parmi les milliers de livres sur Jérusalem, très peu sont des récits historiques. Quatre ?poques (celles de David et de J?sus, les Croisades et le conflit isra?lo-arabe) nous sont familières grâce ? la Bible, au cinéma, aux romans et aux informations, mais elles sont souvent mal comprises. Quant au reste, je tiens sincèrement à faire découvrir à de nouveaux lecteurs cette histoire oubliée.

Ce livre est une histoire de J?rusalem en tant que centre de l’histoire mondiale, mais ne constitue en aucun cas une encyclop?die de chacun des aspects de J?rusalem, ou un guide pour chacune des niches, coupoles et arches du moindre de ses ?difices. Il ne s’agit pas d’une histoire d?taill?e des orthodoxes, des catholiques ou des Arm?niens, des ?coles de droit hanafites ou chaafistes islamiques, des juifs hassidiques ou kara?tes, pas plus qu’elle n’est racont?e d’un point de vue sp?cifique. La vie de la ville musulmane des mamelouks jusqu’au mandat britannique a ?t? n?glig?e. Les familles musulmanes de J?rusalem ont ?t? ?tudi?es par les universitaires sp?cialistes de la Palestine, mais n’ont gu?re int?ress? les historiens populaires. Leurs histoires ont ?t? et sont encore essentielles pour la compr?hension de J?rusalem?: certaines sources cl?s n’existent qu’en arabe, mais je les ai fait traduire et me suis entretenu avec les membres de tous ces clans afin d’apprendre leur pass?. Toutefois, ils ne repr?sentent qu’une partie de la mosa?que. Ce livre n’est pas une histoire du juda?sme, du christianisme ou de l’islam, ni une ?tude de ce qu’incarne la foi en un Dieu unique ? J?rusalem?: tout cela a d?j? ?t? accompli avec talent par d’autres – notamment par Karen Armstrong dans son excellent A History of Jerusalem. One City, three Faiths (??J?rusalem?: une ville, trois croyances??). Pas plus qu’il ne s’agit d’une histoire d?taill?e du conflit isra?lo-palestinien, qui fait actuellement l’objet d’une analyse obsessionnelle. Le d?fi redoutable que je me suis lanc? est de couvrir tous ces champs, de mani?re ?quitable, j’esp?re.

Je me suis fix? pour mission de retracer les faits, non de porter un jugement sur les myst?res de diff?rentes religions. Je ne pr?tends pas avoir le droit de juger si les prodiges divins et les textes sacr?s des trois grandes religions sont ??vrais?? ou non. Quiconque ?tudie la Bible ou J?rusalem ne peut qu’admettre que la v?rit? existe ? bien des niveaux. Les croyances d’autres religions et d’autres temps nous paraissent ?tranges, alors que les coutumes famili?res de nos propres temps et lieux nous semblent toujours fort raisonnables. M?me le xxie?si?cle, que beaucoup consid?rent apparemment comme le summum de la raison la?que et du sens commun, a ses id?es re?ues et ses orthodoxies quasi religieuses que nos arri?re-petits-enfants trouveront incroyablement absurdes. En revanche, les religions et leurs miracles ont eu un impact ind?niable sur l’histoire de J?rusalem, et il est impossible de conna?tre J?rusalem sans ?prouver un certain respect pour la religion.

Dans l’histoire de la ville, il est des si?cles dont on ne sait rien ou presque et o? tout est sujet ? controverse. Puisque c’est J?rusalem qui est en jeu, les d?bats universitaires et arch?ologiques sont toujours d?l?t?res, parfois violents, menant m?me ? des ?meutes et ? des affrontements. Les ?v?nements des cinquante derni?res ann?es sont si contest?s que l’on en trouve de multiples versions.

En ce qui concerne les ?poques primitives, les historiens, les arch?ologues et les illumin?s ont tous manipul?, fa?onn? et tritur? les rares sources disponibles afin d’?tayer toutes les th?ories imaginables, qu’ils ont alors d?fendues avec une assurance reposant sur une certitude absolue. Dans tous les cas, j’ai ?tudi? les sources originales et les nombreuses th?ories, puis je suis parvenu ? une conclusion. Si j’avais voulu me couvrir totalement dans chacun de ces cas, les mots que l’on croiserait le plus fr?quemment dans ce livre seraient ??peut-?tre??, ??probablement??, ??pourrait?? et ??aurait pu??. Chaque fois que je l’ai pu, j’ai ?cart? ces termes, mais j’invite le lecteur ? comprendre que chaque phrase repose sur une bibliographie colossale et en perp?tuelle ?volution. Chaque partie a ?t? v?rifi?e et relue par un sp?cialiste universitaire. J’ai la chance d’avoir pu en cela compter sur l’aide de quelques-uns des professeurs les plus distingu?s aujourd’hui en activit?.

La plus ?pineuse de ces controverses est celle li?e au roi David, dont les implications politiques sont particuli?rement actuelles et lourdes de sens. M?me parmi les scientifiques, ce d?bat a suscit? davantage de ferveur et d’acharnement que toute autre question, ? l’exception de ceux sur la nature du Christ et de Mahomet. La source de l’histoire de David est la Bible. On a longtemps consid?r? sa vie historique comme un fait ?tabli. Au xixe?si?cle, l’int?r?t des puissances imp?rialistes chr?tiennes pour la Terre sainte a ?t? ? l’origine de la qu?te arch?ologique de la J?rusalem de David. La nature chr?tienne de ces recherches a connu une r?orientation avec la cr?ation de l’?tat d’Isra?l en 1948, qui lui a attribu? une signification politico-religieuse passionn?e, David se voyant par? du statut de fondateur de la J?rusalem juive. Faute d’indices remontant au xe?si?cle avant notre ?re, les historiens isra?liens r?visionnistes ont revu ? la baisse l’importance de la cit? de David. Certains ont m?me remis en cause l’historicit? du personnage, au grand dam des juifs traditionalistes et ? la joie des politiciens palestiniens, puisque cela revenait ? saper les revendications juives. Mais la d?couverte de la st?le de Tel Dan, en 1993, a prouv? que le roi David avait bel et bien exist?. La Bible, bien que n’ayant pas ?t? ?crite principalement comme une chronique historique, reste une source historique, dont je me suis servi pour raconter cette histoire. L’importance de la ville de David et la fiabilit? de la Bible sont abord?es dans ce livre. Sur le conflit actuel au sujet de la cit? de David, vous pouvez vous reporter ? l’?pilogue.

Pour une autre ?poque, celle, beaucoup plus tardive, du xixe?si?cle, il est impossible d’?chapper au poids de L’Orientalisme, d’Edward Said. Said, chr?tien palestinien n? ? J?rusalem, professeur de litt?rature ? l’universit? de Columbia ? New York, qui ?tait une voix ? part dans le monde du nationalisme palestinien, affirmait que le ??pr?jug? eurocentrique, subtil et persistant, vis-?-vis des peuples arabo-musulmans et de leur culture??, surtout chez des voyageurs du xixe?si?cle comme Chateaubriand, Melville et Twain, avait d?nigr? la culture arabe et justifi? l’imp?rialisme. Les travaux de Said ont pouss? quelques-uns de ses disciples ? vouloir effacer ces intrus occidentaux de l’histoire, ce qui est une aberration. Il est n?anmoins vrai que ces visiteurs ne virent ou ne comprirent que peu de chose de la vraie vie de la J?rusalem arabe et juive?; voil? pourquoi, comme nous l’avons dit, je me suis efforc? de d?crire les existences r?elles de la population locale. Mais ce livre n’a rien de pol?mique, et l’historien de J?rusalem doit mettre en lumi?re l’influence dominante de la culture romantique imp?riale de l’Occident sur la ville, car elle explique pourquoi le Moyen-Orient a tant compt? pour les grandes puissances.

De m?me, j’ai d?peint l’?volution du pro-sionisme britannique, la?que et ?vang?lique, de Palmerston et Shaftesbury ? Lloyd George, Balfour, Churchill et leur ami Weizmann pour la simple raison que son influence a ?t? d?cisive sur le destin de J?rusalem et de la Palestine aux xixe et xxe?si?cles.

Le corpus central de ce livre se termine en 1967, parce que la guerre des Six-Jours a pour l’essentiel accouch? de la situation que nous connaissons aujourd’hui, et qu’elle constitue une conclusion majeure. L’?pilogue pr?sente rapidement l’?volution politique jusqu’? nos jours, et s’ach?ve par un portrait d?taill? d’une matin?e typique dans les trois Lieux saints. Mais la situation ne cesse de changer. Si je devais ?crire l’histoire au pr?sent, cet ouvrage n’aurait jamais de fin, et devrait ?tre mis ? jour presque heure par heure. Au lieu de cela, j’ai voulu montrer pourquoi J?rusalem continue d’?tre ? la fois le cœur du processus de paix et un obstacle pour ce dernier.

Ce livre est une synth?se fond?e sur la lecture des grandes sources, antiques et modernes, sur des rencontres personnelles avec des sp?cialistes, des professeurs, des arch?ologues, des familles et des hommes d’?tat, et sur d’innombrables s?jours ? J?rusalem, sur les sanctuaires et les chantiers de fouilles. J’ai eu la chance de retrouver quelques sources nouvelles, ou rarement utilis?es. Mon travail m’a donn? trois grandes joies?: passer beaucoup de temps ? J?rusalem?; lire les œuvres merveilleuses d’auteurs comme Oussama ibn Mounqidh, Ibn?Khaldoun, Evliy? Tch?l?bi et Wassif Jawhariyyeh, Guillaume de Tyr, Flavius Jos?phe et T.E. Lawrence?; et enfin, m’?tre fait des amis et avoir ?t? aid?, avec tant de confiance et de g?n?rosit?, au beau milieu de violentes crises politiques, par des J?rusal?mites de toutes les origines – des Palestiniens, des Isra?liens, et des Arm?niens, des musulmans, des juifs et des chr?tiens.

J’ai l’impression de m’?tre toute ma vie pr?par? ? ?crire ce livre. Depuis l’enfance, j’ai err? autour de J?rusalem. ? cause de liens familiaux que je d?cris dans ces pages, ??J?rusalem?? figure sur le blason de ma famille. Mais quelles que soient ces attaches personnelles, je suis ici pour raconter l’histoire de ce qui s’est pass? et de ce qu’ont cru les gens. Pour revenir ? notre point de d?part, il y a toujours eu deux J?rusalem, la temporelle et la spirituelle, toutes deux gouvern?es davantage par la foi et l’?motion que par la raison et les faits. Et J?rusalem est toujours au centre du monde.

Mon approche ne plaira pas ? tous – apr?s tout, c’est de J?rusalem qu’il s’agit. Mais en ?crivant ce livre, j’ai toujours gard? ? l’esprit le conseil de Lloyd George ? Storrs, qu’il avait nomm? gouverneur de la ville, et qui ?tait l’objet de critiques enflamm?es tant de la part des juifs que des Arabes?: ??Eh bien, si l’un ou l’autre camp cesse de se plaindre, vous serez renvoy?.??

Prologue

Le huiti?me jour du mois juif d’Ab, ? la fin du mois de juillet de l’an 70 de notre ?re, Titus, le fils de l’empereur romain Vespasien, qui dirigeait depuis quatre mois le si?ge de J?rusalem, ordonna ? l’ensemble de ses forces de se pr?parer ? prendre le Temple d’assaut ? l’aube. L’attaque devait avoir lieu le jour m?me o?, plus de cinq cents ans plus t?t, les Babyloniens avaient d?truit la ville. Titus commandait une arm?e de quatre l?gions, soit soixante mille l?gionnaires romains et auxiliaires locaux, impatients de porter le coup de gr?ce ? la cit? orgueilleuse mais bris?e. Derri?re ses murailles, peut-?tre pr?s d’un demi-million de juifs affam?s survivaient dans des conditions abominables?: certains ?taient des z?lotes, des fanatiques religieux, d’autres de simples pillards, mais la plupart ?taient des familles innocentes incapables de fuir ce pi?ge aussi magnifique que mortel. Bien des juifs vivaient hors des fronti?res de la Jud?e – on en trouvait sur tout le pourtour m?diterran?en et au Proche-Orient – et ce dernier combat d?sesp?r? d?ciderait non seulement du sort de la ville et de ses habitants, mais aussi de l’avenir du juda?sme et du christianisme, alors culte juif de peu de port?e, voire, en se propulsant six si?cles dans le futur, de la forme que prendrait l’islam.

Les Romains avaient ?difi? des rampes contre les murs du Temple. Mais leurs assauts avaient ?t? repouss?s. Plus t?t dans la journ?e, Titus avait d?clar? ? ses g?n?raux que ses efforts pour prot?ger ce ??temple ?tranger?? lui co?taient trop de soldats, et il avait ordonn? que le feu soit bout? aux portes de l’?difice. L’argent des portes avait fondu et l’incendie s’?tait propag? aux encadrements de bois des portes et des fen?tres, puis aux poutres des couloirs du Temple lui-m?me. Titus avait exig? que l’incendie soit ?teint. Les Romains, avait-il lanc?, ne devaient ??point se venger d’objets inanim?s plut?t que d’hommes??. Puis il s’?tait retir? pour la nuit dans son quartier g?n?ral, dans la tour d’Antonia qui, ? demi en ruine, surplombait le superbe complexe du Temple.
Tout autour des murs se d?roulaient des sc?nes semblables ? l’enfer sur terre. Des milliers de cadavres se putr?fiaient sous le soleil. La puanteur ?tait insupportable. Des meutes de chiens et de chacals se gorgeaient de chair humaine. Les mois pr?c?dents, Titus avait ordonn? que tous les prisonniers ou d?serteurs soient crucifi?s. On crucifiait cinq cents juifs par jour. Le mont des Oliviers et les hauteurs escarp?es entourant la ville ?taient si encombr?s de croix qu’il n’y avait plus de place pour en planter d’autres, ni d’arbres pour les fabriquer. Les soldats de Titus s’amusaient ? clouer leurs victimes membres ?cart?s dans des positions absurdes. Nombre de J?rusal?mites ne pensaient plus qu’? fuir la ville. En partant, ils avalaient leur argent pour le dissimuler, esp?rant le r?cup?rer quand ils seraient en s?curit?, loin des Romains. Ils sortaient, ??gonfl?s de famine, enfl?s comme des hommes souffrant d’œd?me??, mais s’ils mangeaient, ils ???clataient??. Quand leurs ventres explos?rent, les soldats d?couvrirent les tr?sors naus?abonds cach?s dans leurs entrailles. Ils entreprirent donc d’?visc?rer tous les prisonniers et de fouiller dans leurs intestins alors qu’ils ?taient encore en vie. Horrifi?, Titus tenta d’interdire ces pillages anatomiques. En vain?: ses auxiliaires syriens, qui ha?ssaient les juifs et ?taient ha?s d’eux avec toute la hargne de voisins, se r?jouissaient de ces jeux macabres. Les cruaut?s commises par les Romains et les rebelles derri?re leurs murailles sont dignes de certaines des pires atrocit?s du xxe?si?cle.

La guerre avait commenc? quand l’aristocratie de Jud?e elle-m?me, les alli?s juifs de Rome, avait ?t? pouss?e par l’ineptie et la cupidit? des gouverneurs romains ? faire cause commune avec une r?volte populaire. Les rangs des rebelles se composaient de Juifs religieux et de brigands opportunistes qui avaient profit? du d?clin de l’empereur N?ron et du chaos qui avait suivi son suicide pour chasser les Romains et r?tablir un ?tat juif ind?pendant ayant le Temple pour centre. Mais la r?volution juive s’?tait aussit?t transform?e en purges sanglantes et en guerre des gangs.

Trois empereurs succ?d?rent ? N?ron en ? peine plus d’un an. Le temps que Vespasien monte sur le tr?ne et envoie Titus prendre J?rusalem, la ville avait ?t? partag?e entre trois chefs de guerre en perp?tuel conflit. Ils avaient d’abord livr? de violents combats dans les cours du Temple, ruisselantes de sang, avant de piller la ville. Leurs guerriers p?n?traient dans les quartiers les plus ais?s, saccageaient les maisons, assassinaient les hommes et violentaient les femmes – ??c’?tait pour eux comme un jeu??. Ivres de pouvoir et de l’excitation de la chasse, sans doute aussi du vin qu’ils avaient pill?, ils ??s’adonnaient ? la lascivit? f?minine, se couvraient les cheveux, rev?taient des atours de femmes, se barbouillaient d’onguents et se fardaient les paupi?res??. Ces truands de province, se pavanant dans des ??manteaux aux teintes les plus raffin?es??, tuaient quiconque croisait leur chemin. Dans leur ing?niosit? d?prav?e, ils ??inventaient des plaisirs illicites??. J?rusalem, abandonn?e ? une ??intol?rable souillure??, devint ??un bordel?? et une salle de tortures – tout en conservant son aura de sanctuaire.

Car, malgr? tout, le Temple continuait de fonctionner. En avril pr?c?dent, des p?lerins ?taient venus pour la P?que, juste avant que les Romains n’assi?gent la cit?. La population se chiffrait d’ordinaire en dizaine de milliers, mais les Romains avaient pris au pi?ge les p?lerins et beaucoup de r?fugi?s fuyant la guerre, si bien que la ville abritait des centaines de milliers de personnes. Les chefs rebelles ne mirent un terme ? leurs luttes intestines que quand Titus eut encercl? les murailles. Alors, ils unirent leurs forces et align?rent leurs vingt et un mille guerriers face aux Romains.

La ville que Titus vit pour la premi?re fois du haut du mont?Scopus, du grec skopeo, qui signifie ??regarder??, ?tait, pour reprendre les termes de Pline, ??de loin la cit? la plus vant?e de l’Orient??, m?tropole opulente et prosp?re b?tie autour de l’un des temples les plus grandioses du monde antique, lui-m?me gigantesque œuvre d’art. J?rusalem existait depuis des mill?naires, mais jamais cette ville aux multiples tours et remparts, ? cheval sur deux hauteurs dans la d?solation escarp?e de Jud?e, n’avait ?t? aussi peupl?e ni aussi superbe qu’en ce premier si?cle de notre ?re. De fait, il faudrait attendre le xxe?si?cle pour que J?rusalem renoue avec une telle grandeur. C’?tait l? l’accomplissement d’H?rode le Grand, le monarque de Jud?e, fou g?nial dont les palais et les forteresses avaient ?t? construits ? une ?chelle si monumentale, et d?cor?s avec tant de luxe que l’historien juif Flavius Jos?phe reconna?t qu’ils ??d?passent [s]a capacit? ? les d?crire??.

Le Temple lui-m?me surpassait tout le reste dans sa gloire sacr?e. ??D?s que se levait le soleil??, ses cours scintillantes et ses portes dor?es ??r?fl?chissaient la lumi?re en une splendeur flamboyante qui contraignait quiconque osait la contempler ? d?tourner le regard??. La premi?re fois que des ?trangers voyaient le Temple – comme Titus et ses l?gionnaires –, il ?tait ??semblable ? une montagne couverte de neige??. Les juifs fervents savaient qu’au centre des cours de cette ville dans la ville au sommet du mont Moria se trouvait une pi?ce minuscule et sacr?e entre toutes, qui ne contenait pour ainsi dire rien du tout. Ce lieu ?tait le cœur de la foi juive?: le Saint des Saints, l? o? Dieu Lui-m?me r?sidait.

Si le Temple d’H?rode ?tait un sanctuaire, c’?tait aussi une forteresse presque inexpugnable ? l’int?rieur de la cit?. Les juifs, encourag?s par la faiblesse des Romains durant l’Ann?e des quatre empereurs, et tirant parti des escarpements inaccessibles de J?rusalem, de ses murailles et du labyrinthe du Temple, s’?taient dress?s contre Titus, confiants dans leur force. Apr?s tout, cela faisait pr?s de cinq ans qu’ils d?fiaient Rome. Or, Titus disposait de l’autorit?, des ambitions, des ressources et du talent n?cessaires pour remplir sa mission. Il entreprit de r?duire les d?fenses de J?rusalem avec une efficacit? syst?matique et une puissance ?crasante. Des pierres de baliste, probablement lanc?es sur son ordre, ont ?t? retrouv?es dans les tunnels le long du mur ouest du Temple, preuve de l’intensit? du bombardement romain. Les juifs se battirent pour chaque pouce de terrain avec un acharnement presque suicidaire. Ce qui n’emp?cha pas Titus, qui d?ploya tout l’arsenal des engins de si?ge, des catapultes et du g?nie poliorc?tique romain, de s’emparer de la premi?re enceinte en quinze jours. Il entra?na un millier de l?gionnaires dans le labyrinthe des march?s de J?rusalem et s’empara de la deuxi?me enceinte. Les juifs effectu?rent une sortie et la reprirent. Les murs ne cess?rent alors de changer de mains. Titus tenta ensuite d’impressionner la ville en faisant d?filer son arm?e – cuirasses, casques, lames luisantes, enseignes claquant au vent, aigles scintillantes, ??chevaux richement capara?onn?s??. Des milliers d’habitants s’assembl?rent sur les remparts pour contempler le spectacle et admirer ??la beaut? de leurs armures et l’ordre admirable des hommes??. Mais les juifs continuaient de le d?fier, ou peut-?tre craignaient-ils trop leurs chefs de guerre pour d?sob?ir ? leurs ordres?: pas de capitulation.
Pour finir, Titus d?cida d’encercler et d’isoler l’ensemble de la cit? gr?ce ? des lignes de circonvallations. ? la fin de juin, les Romains prirent d’assaut l’imposante forteresse Antonia, qui dominait le Temple, puis la ras?rent, ? l’exception d’une tour o? Titus installa son quartier g?n?ral.

Vers le milieu de l’?t?, alors que les hauteurs dentel?es et br?l?es par le soleil se h?rissaient d’une for?t de cadavres crucifi?s environn?s de mouches, le sentiment que la fin ?tait proche s’abattit sur la ville, en proie ? un fanatisme implacable, aux caprices sadiques de ses ma?tres et ? une famine terrible. Des bandes arm?es r?daient en qu?te de nourriture. Les enfants arrachaient les vivres des mains de leurs p?res?; les m?res volaient la part de leurs propres nourrissons. Quand ils se heurtaient ? des portes verrouill?es, les guerriers, soup?onnant les occupants de dissimuler des vivres, en for?aient l’entr?e, enfon?ant des pieux dans le rectum de leurs victimes pour les obliger ? r?v?ler o? ils avaient cach? leurs c?r?ales. Quand ils ne trouvaient rien, ils se montraient d’une ??cruaut? plus barbare encore??, comme s’ils avaient ?t? ??tromp?s??. Bien que disposant eux-m?mes encore de nourriture, ils tuaient et torturaient par habitude, ??pour exercer leur folie??. J?rusalem fut le th??tre de chasses aux sorci?res, les gens se d?non?ant les uns les autres comme des accapareurs et des tra?tres. Nulle autre ville, rapporta Flavius Jos?phe, t?moin oculaire, ??n’autorisa tant de mis?res, nulle autre ?poque n’accoucha d’une g?n?ration plus propice ? la malice que celle-ci, depuis le commencement du monde??.
Les jeunes erraient dans les rues ??comme des ombres, tout gonfl?s de faim, et tombaient morts l? o? leur malheur les frappait??. Des gens mouraient en tentant d’enterrer leurs proches tandis que d’autres ?taient inhum?s ? la va-vite alors qu’ils respiraient encore. La famine ravageait des familles enti?res. Les J?rusal?mites voyaient mourir leurs ?tres chers ??l’œil sec et la bouche ouverte. Un profond silence et une sorte de nuit mortelle s’abattirent sur la ville?? – et pourtant, ceux qui p?rissaient gardaient ??le regard fix? sur le Temple??. Les cadavres s’entassaient dans les rues. Bient?t, en d?pit de la loi juive, plus personne n’enterra ses morts dans ce charnier grandiose. Peut-?tre J?sus-Christ l’avait-il pr?dit quand il avait annonc? la prochaine Apocalypse, d?clarant?: ??Que les morts enterrent les morts.?? Parfois, les insurg?s se contentaient de balancer les corps du haut des murs. Les Romains les laissaient se d?composer en des piles putr?fi?es. Mais les rebelles continuaient le combat.

Titus en personne, soldat de m?tier peu impressionnable qui avait occis douze juifs de sa propre arbal?te au cours de sa premi?re ?chauffour?e, en fut horrifi? et ?tonn?: il ne put que g?mir devant les dieux que cela n’?tait pas de son fait. Connu pour sa g?n?rosit?, il ?tait ??le ch?ri et la joie de l’humanit?. ??Mes amis, j’ai perdu ma journ?e??, avait-il coutume de dire quand il n’avait pas trouv? le temps d’offrir des pr?sents ? ses camarades. Robuste, rude, le visage rond orn? d’une bouche g?n?reuse et d’un menton fendu, Titus, fils populaire du nouvel empereur Vespasien, se r?v?lait un brillant g?n?ral?: mais leur dynastie n’avait pas encore fait ses preuves et d?pendait de sa victoire sur les rebelles juifs.

Dans l’entourage de Titus se trouvaient nombre de ren?gats juifs, dont trois J?rusal?mites – un historien, un roi et (semble-t-il) une double reine qui partageait la couche du Romain. L’historien Flavius Jos?phe, commandant rebelle pass? dans le camp imp?rial, notre unique source sur les ?v?nements, ?tait ?galement le conseiller de Titus. Le roi ?tait H?rode Agrippa?II, juif tout ? fait romanis?, ?lev? ? la cour de l’empereur Claude. Il avait occup? les fonctions de surveillant du Temple, b?ti par son arri?re-grand-p?re H?rode le Grand, et avait souvent r?sid? dans son palais de J?rusalem, bien que gouvernant des territoires disparates dans le nord de l’Isra?l moderne, en Syrie et au Liban.

Le roi ?tait presque certainement toujours accompagn? de sa sœur, B?r?nice, fille d’un monarque juif, deux fois reine par mariage, depuis peu la ma?tresse de Titus. Ses ennemis romains la tax?rent plus tard de ??Cl?op?tre juive??. Elle avait dans les quarante ans, mais ???tait dans la force de l’?ge et au fa?te de sa beaut?, note Flavius Jos?phe. Au d?but de la r?volte, son fr?re et elle, qui vivaient ensemble (incestueusement, affirmaient leurs d?tracteurs), avaient voulu confronter les rebelles entre eux et les appeler une derni?re fois ? la raison. D?sormais, ces trois juifs assistaient impuissants ??? l’agonie d’une cit? c?l?bre?? – B?r?nice depuis le lit de son destructeur.

Les prisonniers et les transfuges apportaient des nouvelles de la ville qui inqui?t?rent particuli?rement Flavius Jos?phe, dont les parents ?taient pris au pi?ge derri?re les murailles. M?me les combattants commen?aient ? manquer de vivres, aussi fouillaient-ils et diss?quaient-ils les vivants et les morts, ? la recherche d’or, de miettes, de simples graines, ??titubant et oscillant comme des chiens enrag?s??. Ils mangeaient de la bouse, du cuir, des ceintures, des chaussures et du chaume. Une riche dame du nom de Marie, ayant perdu toute sa fortune et sa nourriture, devint folle au point de tuer son propre fils, de le r?tir, d’en manger la moiti? et de garder le reste pour plus tard. Le d?licieux fumet se r?pandit dans les rues. Les rebelles, mis en app?tit, en cherch?rent l’origine et p?n?tr?rent dans la maison, mais m?me ces soudards ?prouv?s, ? la vue du cadavre de l’enfant ? demi d?vor?, ??s’en furent en tremblant??.
J?rusalem la Sainte, comme elle ?tait baptis?e sur les pi?ces de monnaie juives, sombra dans l’espionnite et la parano?a. Charlatans d?lirants et pr?dicateurs hantaient les rues, promettant la d?livrance et le salut. J?rusalem ?tait, remarqua Flavius Jos?phe, ??telle une b?te sauvage rendue folle par la faim et qui se nourrissait maintenant de sa propre chair??.

En cette nuit du huiti?me jour d’Ab, quand Titus se fut retir? pour se reposer, ses l?gionnaires s’efforc?rent d’?teindre l’incendie d?clench? par l’argent en fusion, ainsi qu’il l’avait ordonn?. Mais les rebelles les attaqu?rent. Les Romains ripost?rent et repouss?rent les juifs jusque dans l’enceinte m?me du Temple. Un l?gionnaire, saisi ??d’un divin courroux??, s’empara de brandons et, soulev? par un autre soldat, mit le feu aux tentures et ? l’encadrement d’une ??fen?tre dor?e??, qui donnait sur les salles entourant le Temple lui-m?me. Au matin, l’incendie s’?tait r?pandu jusqu’au cœur des lieux sacr?s. Voyant les flammes l?cher le Saint des Saints et menacer de le d?truire, les juifs ??pouss?rent une grande clameur et se pr?cipit?rent pour l’en emp?cher??. Mais il ?tait trop tard. Ils se barricad?rent dans la cour int?rieure, puis ne purent que contempler la sc?ne dans un silence horrifi?.
? quelques pas de l?, parmi les ruines de la forteresse Antonia, Titus s’?tait r?veill?; il bondit sur ses pieds et ??courut vers la Sainte Maison pour faire cesser l’incendie??. Son entourage le suivit, dont Flavius Jos?phe, et sans doute le roi Agrippa et B?r?nice, entra?nant derri?re eux des milliers de soldats romains, tous en proie ??? un grand ?tonnement??. Le combat fut acharn?. Flavius Jos?phe affirme que Titus ordonna une fois encore que le feu soit ma?tris?, mais en tant que collaborateur des Romains, il avait de bonnes raisons de vouloir exon?rer son protecteur. Quoi qu’il en soit, tout le monde hurlait, l’incendie se d?cha?nait, et les soldats romains savaient que, conform?ment aux lois de la guerre, une ville qui avait r?sist? aussi opini?trement ne pouvait que s’attendre ? ?tre mise ? sac.

Faisant mine de ne pas avoir entendu Titus, ils exhort?rent m?me leurs camarades ? jeter davantage de combustible dans les flammes. Les l?gionnaires ?taient si imp?tueux que beaucoup finirent pi?tin?s ou br?l?s dans leur ru?e sanguinaire et leur soif d’or, dont ils pill?rent de telles quantit?s que son prix chuta bient?t dans tout l’Orient. Titus, incapable de ma?triser l’incendie et fort probablement soulag? ? la perspective de sa victoire finale, progressa dans le Temple en flammes jusqu’au Saint des Saints. M?me le grand pr?tre n’?tait autoris? ? y p?n?trer qu’une fois par an. Aucun ?tranger n’en avait souill? la puret? depuis Pomp?e, le g?n?ral et homme d’?tat romain, en 63?av. J.-C.?Mais Titus regarda ? l’int?rieur et ??contempla le sanctuaire avec son contenu, tr?sor bien sup?rieur ? ce que la renomm?e avait publi? ? l’?tranger??, ?crit Flavius Jos?phe, et ??non inf?rieur ? sa glorieuse r?putation parmi les gens du pays??. Aussi ordonna-t-il aux centurions de frapper les soldats qui r?pandaient l’incendie, mais ??leurs passions ?taient trop vives??. Alors que le sinistre gagnait le Saint des Saints, Titus fut emmen? par ses officiers qui le mirent en s?curit?, ??et personne n’emp?cha plus les troupes d’activer l’incendie??.
Au beau milieu des flammes, les combats faisaient rage. Des J?rusal?mites affam?s, ?berlu?s, erraient et, d?sempar?s, franchissaient les portes calcin?es. Des milliers de civils et de rebelles se rassembl?rent sur les marches menant ? l’autel, pr?ts ? se battre jusqu’au dernier ou simplement ? mourir sans espoir. Les Romains euphoriques leur tranch?rent la gorge ? tous comme s’il s’?tait agi d’un gigantesque sacrifice humain, jusqu’? ce qu’??autour de l’autel une multitude de cadavres s’amonc[elle]??, le sang d?goulinant sur les marches. Dix mille juifs p?rirent dans le Temple en feu.

Les ?normes pierres et les solives se fendaient avec un bruit semblable au tonnerre. Flavius Jos?phe assista ? la mort du Temple?:

Le cr?pitement des flammes d?cha?n?es se m?lait aux g?missements de ceux qui tombaient?; la hauteur de la colline et la grandeur de l’ouvrage incendi? donnaient l’impression que la ville enti?re br?lait. ? cela s’ajoutait un bruit terrible qu’on ne peut imaginer, fait de la clameur victorieuse des l?gions romaines s’?lan?ant en masse, des hurlements des factieux pris dans un cercle de fer et de feu, de la fuite ?perdue du peuple, surpris sur la hauteur, tombant avec stupeur sur les ennemis et poussant des lamentations dans sa d?tresse. Aux cris des Juifs de la colline se m?laient ceux de la multitude r?pandue dans la ville. Beaucoup, d?j? ?puis?s par la faim, devenus silencieux en voyant le Temple en flammes, retrouv?rent des forces pour g?mir et pour crier. L’?cho de la P?r?e et des montagnes des alentours redoublait l’intensit? du bruit. Mais les souffrances ?taient plus affreuses encore que le tumulte?; il semblait que la colline du Temple, parmi ces flammes qui l’enveloppaient de toutes parts, bouillonn?t jusque dans ses fondements.
Le mont Moria, une des deux hauteurs de J?rusalem, o? le roi David avait plac? l’Arche d’alliance et o? son fils Salomon avait ?rig? le premier Temple, n’?tait plus que ??feu br?lant de toutes parts??, tandis qu’? l’int?rieur le sol ?tait couvert de cadavres. Mais dans leur triomphe, les soldats les foul?rent au pied. Les pr?tres r?sist?rent, certains se jetant dans la fournaise. Alors, les Romains en furie, voyant que le Temple int?rieur ?tait d?truit, se saisirent de l’or et du mobilier, et emport?rent leur butin avant de mettre le feu au reste du complexe.

Pendant que la cour int?rieure br?lait, l’aube approchant, les rebelles rescap?s perc?rent les lignes romaines dans le labyrinthe des cours ext?rieures, quelques-uns se r?fugiant dans la ville. La cavalerie romaine contre-attaqua, extermina les insurg?s et mit le feu aux salles du tr?sor du Temple, qui regorgeaient des richesses fournies par la taxe du Temple que versaient tous les juifs, d’Alexandrie ? Babylone. Ils y trouv?rent six mille femmes et enfants blottis l? dans l’attente de l’Apocalypse. Un ??faux proph?te?? avait plus t?t proclam? qu’ils d?c?leraient les ??signes miraculeux de leur d?livrance?? dans le Temple. Les l?gionnaires se content?rent d’incendier les couloirs, et tous moururent br?l?s vifs.
Les Romains apport?rent leurs enseignes sur la montagne sacr?e, y offrirent des sacrifices ? leurs dieux et salu?rent Titus du titre d’imperator, commandant en chef. Des pr?tres se cachaient encore dans le Saint des Saints. Deux d’entre eux se jet?rent dans les flammes, et l’un parvint ? faire sortir les tr?sors du Temple – les aubes du grand pr?tre, les deux cand?labres d’or, ainsi que des sacs de cannelle et de graines de cassier, des ?pices que l’on br?lait chaque jour dans le Sanctuaire. Quand les autres se rendirent, Titus les fit ex?cuter, car ??il convenait ? des pr?tres de p?rir avec leur Temple??.
J?rusalem ?tait, et est encore, une ville de tunnels. Aussi les rebelles se volatilis?rent-ils dans les sous-sols, tout en tenant toujours la Citadelle et la ville haute, ? l’ouest. Il fallut ? Titus un mois de plus pour conqu?rir le reste de la cit?. Quand elle tomba, les Romains et leurs auxiliaires syriens et grecs ??se r?pandirent dans les ruelles. ?p?e ? la main, ils massacr?rent sans distinction tous ceux qu’ils croisaient et incendi?rent les maisons avec tous ceux qui y avaient trouv? refuge??. La nuit, quand la tuerie cessa, ??le feu s’assura la ma?trise des rues??.

Titus parlementa avec les deux chefs de guerre juifs sur le pont qui franchissait la vall?e entre le Temple et la ville, et leur offrit la vie sauve en ?change de leur reddition. Ils refus?rent. Il ordonna que la Ville basse, o? presque toutes les maisons ?taient pleines de cadavres, soit pill?e et incendi?e. Quand les chefs de guerre j?rusal?mites se repli?rent sur le palais d’H?rode et la Citadelle, Titus fit creuser des sapes et, le 7 du mois d’Elul, ? la mi-ao?t, les Romains prirent les fortifications d’assaut. Les insurg?s se battirent dans les tunnels jusqu’? ce qu’un de leurs chefs, Jean de Gischala, d?pose les armes (il fut ?pargn?, mais fut condamn? ? un emprisonnement ? vie). L’autre chef, Simon ben Giora, ?mergea d’un tunnel sous le Temple drap? d’une robe blanche, et eut l’insigne honneur de jouer un r?le de premier plan dans le triomphe de Titus, le d?fil? de la victoire ? Rome.
Dans le d?sordre et la destruction m?thodique qui s’ensuivirent, un monde disparut, ne laissant derri?re lui que de rares instants fig?s dans le temps. Les Romains massacr?rent les vieux et les infirmes?: le squelette d’une main de femme, trouv?e sur le seuil de sa maison incendi?e, constitue une preuve de la panique et de la terreur qui r?gnaient alors?; les cendres des demeures du quartier juif r?v?lent la violence des flammes. Deux cents pi?ces de bronze ont ?t? retrouv?es dans une boutique de la rue qui passait sous les degr?s monumentaux du Temple, sans doute enfouies l? dans les derni?res heures de la chute de la ville. Bient?t, m?me les Romains furent las du carnage. Les J?rusal?mites furent rassembl?s dans des camps de regroupement install?s dans la Cour des femmes du Temple, o? ils furent pass?s au crible?: les combattants furent tu?s?; les vigoureux envoy?s travailler dans les mines d’?gypte?; les jeunes et les plus beaux vendus comme esclaves, les autres choisis pour mourir face aux lions du cirque ou pour ?tre pr?sent?s lors du triomphe.

Flavius Jos?phe chercha parmi les prisonniers, dans un ?tat pitoyable, qui ?taient r?unis dans les cours du Temple, et retrouva son fr?re ainsi que cinquante amis que Titus l’autorisa ? remettre en libert?. Ses parents ?taient sans doute morts. Mais il reconnut trois de ses amis parmi les crucifi?s. ??Mon cœur saignait et je m’en ouvris ? Titus??, qui ordonna qu’ils soient descendus de leurs croix et confi?s aux soins des m?decins. Un seul surv?cut.
Titus d?cida, comme Nabuchodonosor, d’?radiquer J?rusalem, d?cision dont Flavius Jos?phe rejette la faute sur les rebelles?: ??La r?bellion a d?truit la ville et les Romains ont d?truit la r?bellion.?? Le nivellement du Temple, le monument le plus impressionnant d’H?rode le Grand, dut constituer un formidable d?fi en termes d’ing?nierie. Les ?normes pierres de taille du Portique royal s’abattirent sur les nouveaux dallages en contrebas, et c’est l? qu’on les retrouva pr?s de deux mille ans plus tard, formant un tas colossal o? elles ?taient tomb?es, dissimul?es sous des si?cles de d?bris. Les gravats furent jet?s dans la vall?e jouxtant le Temple et commenc?rent ? combler le ravin, aujourd’hui presque invisible, qui s?parait le mont du Temple de la ville haute. Mais les murs de sout?nement du mont du Temple, dont le mur occidental actuel, r?sist?rent. Les spolia, les pierres tomb?es du Temple et de la cit? d’H?rode, encore partout pr?sentes dans la ville, furent utilis?es et r?utilis?es ensuite pendant plus d’un mill?naire par tous les conqu?rants et b?tisseurs de la ville, des Romains aux Arabes, des crois?s aux Ottomans.

Nul ne sait combien de gens moururent ? J?rusalem, et les historiens antiques font g?n?ralement peu de cas de l’exactitude des chiffres. Tacite dit que six cent mille personnes vivaient dans la ville assi?g?e, tandis que Flavius Jos?phe, lui, parle de plus d’un million. Quelle que f?t la r?alit?, leur nombre ?tait consid?rable, et tous moururent de faim, furent tu?s ou vendus en esclavage.

Titus se lan?a dans une macabre tourn?e victorieuse. Sa ma?tresse B?r?nice et son fr?re le roi le re?urent dans leur capitale, C?sar?e de Philippe, aujourd’hui sur le plateau du Golan. L?, il regarda des milliers de juifs se battre entre eux et contre des animaux sauvages – ? mort. Quelques jours plus tard, il assista ? l’ex?cution de deux mille cinq cents autres prisonniers dans le cirque de Césarée maritime et d’autres encore furent massacrés par jeu à Beyrouth avant que Titus ne rentre à Rome célébrer son triomphe.

7 commentaires pour Sim’hat Torah: Comment le judaïsme devint la « religion du livre » et la Torah une « patrie portable » (How Judaism came to be a book religion and the Torah a portable homeland for a people who had been forcibly deprived of all the traditional trappings of a nation: king, land and temple)

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