Gaza: De Tangorre au Hamas, quand l’erreur se transforme en crime (On French intellectuals’s selective abolition of all critical sense when it comes to supposed victims)

Cette violence irrépressible il le montre parfaitement, n’est pas une absurde tempête ni la résurrection d’instincts sauvages ni même un effet du ressentiment : c’est l’homme lui-même se recomposant. Cette vérité, nous l’avons sue, je crois, et nous l’avons oubliée : les marques de la violence, nulle douceur ne les effacera : c’est la violence qui peut seule les détruire. Et le colonisé se guérit de la névrose coloniale en chassant le colon par les armes. Quand sa rage éclate, il retrouve sa transparence perdue, il se connaît dans la mesure même où il se fait ; de loin nous tenons sa guerre comme le triomphe de la barbarie ; mais elle procède par elle-même à l’émancipation progressive du combattant, elle liquide en lui et hors de lui, progressivement, les ténèbres coloniales. Dès qu’elle commence, elle est sans merci. Il faut rester terrifié ou devenir terrible ; cela veut dire : s’abandonner aux dissociations d’une vie truquée ou conquérir l’unité natale. Quand les paysans touchent des fusils, les vieux mythes pâlissent, les interdits sont un à un renversés : l’arme d’un combattant, c’est son humanité. Car, en ce premier temps de la révolte, il faut tuer : abattre un Européen c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre ; le survivant, pour la première fois, sent un sol national sous la plante de ses pieds. Sartre (préface aux damnés de la terre, 1961)
J’ai résumé L’Étranger, il y a longtemps, par une phrase dont je reconnais qu’elle est très paradoxale : “Dans notre société tout homme qui ne pleure pas à l’enterrement de sa mère risque d’être condamné à mort.” Je voulais dire seulement que le héros du livre est condamné parce qu’il ne joue pas le jeu. En ce sens, il est étranger à la société où il vit, où il erre, en marge, dans les faubourgs de la vie privée, solitaire, sensuelle. Et c’est pourquoi des lecteurs ont été tentés de le considérer comme une épave. On aura cependant une idée plus exacte du personnage, plus conforme en tout cas aux intentions de son auteur, si l’on se demande en quoi Meursault ne joue pas le jeu. La réponse est simple : il refuse de mentir. (…) Meursault, pour moi, n’est donc pas une épave, mais un homme pauvre et nu, amoureux du soleil qui ne laisse pas d’ombres. Loin qu’il soit privé de toute sensibilité, une passion profonde parce que tenace, l’anime : la passion de l’absolu et de la vérité. Il s’agit d’une vérité encore négative, la vérité d’être et de sentir, mais sans laquelle nulle conquête sur soi et sur le monde ne sera jamais possible. On ne se tromperait donc pas beaucoup en lisant, dans L’Étranger, l’histoire d’un homme qui, sans aucune attitude héroïque, accepte de mourir pour la vérité. Il m’est arrivé de dire aussi, et toujours paradoxalement, que j’avais essayé de figurer, dans mon personnage, le seul Christ que nous méritions. On comprendra, après mes explications, que je l’aie dit sans aucune intention de blasphème et seulement avec l’affection un peu ironique qu’un artiste a le droit d’éprouver à l’égard des personnages de sa création. Camus (préface américaine à L’Etranger)
Le thème du poète maudit né dans une société marchande (…) s’est durci dans un préjugé qui finit par vouloir qu’on ne puisse être un grand artiste que contre la société de son temps, quelle qu’elle soit. Légitime à l’origine quand il affirmait qu’un artiste véritable ne pouvait composer avec le monde de l’argent, le principe est devenu faux lorsqu’on en a tiré qu’un artiste ne pouvait s’affirmer qu’en étant contre toute chose en général. Albert Camus
Personne ne nous fera croire que l’appareil judiciaire d’un Etat moderne prend réellement pour objet l’extermination des petits bureaucrates qui s’adonnent au café au lait, aux films de Fernandel et aux passades amoureuses avec la secrétaire du patron. René Girard (Critiques dans un souterrain, 1976)
Le besoin de se justifier hante toute la littérature moderne du «procès». Mais il y a plusieurs niveaux de conscience. Ce qu’on appelle le «mythe» du procès peut être abordé sous des angles radicalement différents. Dans L’Etranger, la seule question est de savoir si les personnages sont innocents ou coupables. Le criminel est innocent et les juges coupables. Dans la littérature traditionnelle, le criminel est généralement coupable et les juges innocents. La différence n’est pas aussi importante qu’il le semble. Dans les deux cas, le Bien et le Mal sont des concepts figés, immuables : on conteste le verdict des juges, mais pas les valeurs sur lesquelles il repose. La Chute va plus loin. Clamence s’efforce de démontrer qu’il est du côté du bien et les autres du côté du mal, mais les échelles de valeurs auxquelles il se réfère s’effondrent une à une. Le vrai problème n’est plus de savoir «qui est innocent et qui est coupable?», mais «pourquoi faut-il continuer à juger et à être jugé?». C’est là une question plus intéressante, celle-là même qui préoccupait Dostoïevski. Avec La Chute, Camus élève la littérature du procès au niveau de son génial prédécesseur. Le Camus des premières oeuvres ne savait pas à quel point le jugement est un mal insidieux et difficile à éviter. Il se croyait en-dehors du jugement parce qu’il condamnait ceux qui condamnent. En utilisant la terminologie de Gabriel Marcel, on pourrait dire que Camus considérait le Mal comme quelque chose d’extérieur à lui, comme un «problème» qui ne concernait que les juges, alors que Clamence sait bien qu’il est lui aussi concerné. Le Mal, c’est le «mystère» d’une passion qui en condamnant les autres se condamne elle-même sans le savoir. C’est la passion d’Oedipe, autre héros de la littérature du procès, qui profère les malédictions qui le mènent à sa propre perte. […] L’étranger n’est pas en dehors de la société mais en dedans, bien qu’il l’ignore. C’est cette ignorance qui limite la portée de L’Etranger tant au point de vue esthétique qu’au point de vue de la pensée. L’homme qui ressent le besoin d’écrire un roman-procès n’appartient pas à la Méditerranée, mais aux brumes d’Amsterdam. Le monde dans lequel nous vivons est un monde de jugement perpétuel. C’est sans doute le vestige de notre tradition judéo-chrétienne. Nous ne sommes pas de robustes païens, ni des juifs, puisque nous n’avons pas de Loi. Mais nous ne sommes pas non plus de vrais chrétiens puisque nous continuons à juger. Qui sommes-nous? Un chrétien ne peut s’empêcher de penser que la réponse est là, à portée de la main : «Aussi es-tu sans excuse, qui que tu sois, toi qui juges. Car en jugeant autrui, tu juges contre toi-même : puisque tu agis de même, toi qui juges». Camus s’était-il aperçu que tous les thèmes de La Chute sont contenus dans les Epîtres de saint Paul ? […] Meursault était coupable d’avoir jugé, mais il ne le sut jamais. Seul Clamence s’en rendit compte. On peut voir dans ces deux héros deux aspects d’un même personnage dont le destin décrit une ligne qui n’est pas sans rappeler celle des grands personnages de Dostoïevski. » René Girard – Critique dans un souterrain, Pour un nouveau procès de l’Etranger, p.140-142)
Attention, l’Amérique a la rage (…) La science se développe partout au même rythme et la fabrication des bombes est affaire de potentiel industriel. En tuant les Rosenberg, vous avez tout simplement esayé d’arrêter les progrès de la science. Jean-Paul Sartre (« Les animaux malades de la rage », Libération, 22 juin 1953)
La fameuse vie idyllique des juifs dans les pays arabes, c’est un mythe ! La vérité […] est que nous étions d’abord une minorité dans un milieu hostile ; comme tels, nous avions toutes les peurs, les angoisses, le sentiment constant de la fragilité des trop faibles. Aussi loin que remontent mes souvenirs d’enfant, dans les récits de mon père, de mes grands-parents, de mes tantes et oncles, la cohabitation avec les Arabes n’était pas seulement malaisée, elle était pleine de menaces, périodiquement mises à exécution. Il faut tout de même rappeler ce fait lourd de signification : la situation des juifs pendant la colonisation était plus sûre, parce que plus légalisée. Car sur la période qui a précédé la colonisation, la mémoire collective des juifs de Tunisie ne laisse aucun doute. Il suffit de reprendre les quelques récits, les quelques contes qui en restent : c’est une sombre histoire. Les communautés juives vivaient dans les ténèbres de l’histoire, l’arbitraire et la peur, sous des monarques tout-puissants, dont les décisions ne pouvaient être abolie ni même discutées. Tout le monde, direz vous, était soumis à ces monarques, sultans, beys ou deys. Oui, mais les juifs n’étaient pas seulement livrés au monarque, mais à l’homme de la rue. Mon grand-père portait encore des signes vestimentaires distinctifs, et il vivait à une époque où tout passant juif était susceptible de recevoir des coups sur la tête de tout musulman qu’il rencontrait. Cet aimable rituel avait même un nom : la chtaka, et comportait une formule sacramentelle, que j’ai oubliée. Un arabisant français m’a objecté, lors d’une réunion  » En pays d’islam les chrétiens n’étaient pas mieux lotis ». C’est vrai, et alors ? C’est un argument à double tranchant : il signifie en somme que personne, aucun minoritaire, ne vivait en paix et dans la dignité dans un pays à majorité arabe !  » (…) C’est notre complaisance de déracinés qui ont tendance à embellir le passé, qui, dans leur regret de l’Orient natal, minimisent, ou effacent complètement le souvenir des persécutions. Albert Memmi (« Juifs et Arabes », 1974)
Cette représentation idyllique occupe une place d’autant plus importante dans la mémoire qu’elle propose une lecture optimiste des rapports judéo-musulmans, au moment où l’actualité est dominée par la tension constante en Israël. Bien entendu, la mémoire ment quand elle enjolive à l’excès la situation des juifs en Tunisie. Le besoin irrépressible de gommer les drames, de lisser les aspérités conflictuelles s’est manifesté très tôt. Il n’est du reste pas spécifique aux juifs tunisiens, mais a été constaté également pour le Maroc et l’Algérie. Albert Memmi attribue le succès de ce mythe à cinq facteurs, dont la propagande arabe qui aurait cherché, dans le cadre du conflit israélo-arabe, à opposer juifs maghrébins et européens. Mais la principale responsabilité serait portée par les juifs des pays arabes eux-mêmes que Memmi (auto)critique avec lucidité. Patrick Simon
Pas un instant, Luc Tangorre n’a cessé de proclamer son innocence, avec parfois une maladresse qui a indisposé ses juges. C’est un reproche que l’on fait souvent aux innocents. Historien, petit-fils, fils, frère de juriste, je n’ai pas la religion de l’aveu, mais j’ai la religion de la preuve. J’ai examiné de très près l’ensemble du dossier. Je le dis en pesant mes mots : il ne peut y avoir aucun doute pour un esprit sérieux. Contre Luc Tangorre, il n’existe pas une seule preuve digne de ce nom. Ma conviction personnelle, absolue, est qu’il est innocent. Mais pour lui accorder un non-lieu, ou un acquittement, il aurait suffi de constater l’absence de preuves. La police, le juge d’instruction, la cour d’assises en ont jugé autrement. Le représentant du parquet osa dire aux jurés :  » Le doute doit profiter à l’accusé, mais si vous l’acquittez, il vous aura bien eus.  » Ainsi passa la justice, mais voyons un peu. Je n’entends pas résumer en quelques lignes un dossier considérable. Mais voisin parmi beaucoup d’autres, des faits. Personnellement, Luc Tangorre ne présente aucun trait de déséquilibre ou de frustration.  (…) À cette affaire Dreyfus au petit pied, il n’aura même pas manqué un Bertillon. Les preuves matérielles ne valent pas davantage. (…)  Qu’importe, on s’efforce et naturellement on parvient à ne pas prendre en compte cet alibi. Les témoins à décharge sont entendus tardivement, avec une suspicion préalable. On s’enfonce peu à peu dans l’erreur : ainsi naissent les affaires Dreyfus. La Cour de cassation, je l’ai dit, a scellé cette erreur déjà payée par Luc Tangorre de plus de trente mois de prison. Il faut y mettre un terme. Je supplie le garde des sceaux, Robert Badinter, d’user de son pouvoir, et, dès que le mémoire actuellement en cours de rédaction aura été déposé, d’ordonner l’ouverture de la procédure en révision. Dès maintenant, la peine peut être suspendue, comme elle le fut dans l’affaire Mauvillain. Robert Badinter a fait abolir la peine de mort, il ne doit par être le garde des sceaux qui aura maintenu en prison un innocent. Et si ce n’est pas assez du garde des sceaux, je fais appel au président de la République. Il a le pouvoir, en prononçant la grâce de Luc Tangorre, d’annuler, au nom de la République, les faits d’un jugement inique. La révision peut attendre, la liberté ne le peut pas. Faute de quoi, l’erreur judiciaire se transformerait inévitablement en crime judiciaire. Pierre Vidal-Naquet
M. Vidal-Naquet, qui n’a pas assisté aux débats, n’hésite pas à porter un jugement définitif sur le comportement du président de cette cour d’assises, qu’il accuse d’une  » incroyable partialité « . Pour être recevable, une accusation de cette gravité devrait s’appuyer sur des faits précis particulièrement probants. Or le défaut de pertinence des éléments retenus par M. Vidal-Naquet révèle qu’il a été mal informé tant du déroulement des débats que du contenu du dossier. Lorsqu’on écrit que le président de la cour d’assises n’a pas communiqué aux parties un document que l’on prétend favorable à l’accusé, il faut ajouter que ce sont les avocats de la défense et Luc Tangorre eux-mêmes qui se sont opposés à sa lecture. En affirmant que, pendant ses sept années de détention, Luc Tangorre n’a fait l’objet d' » aucune enquête psychiatrique digne de ce nom « , M. Vidal-Naquet fait fi des dix experts psychiatres et psychologues qui ont tour à tour examiné l’accusé pendant cette période. (…) M. Pierre Vidal-Naquet soupçonne enfin la cour et le jury du Gard d’avoir sanctionné Luc Tangorre de dix-huit ans de réclusion criminelle moins pour les crimes commis que pour le refus de les avouer. Il convient de rappeler que, condamné par la cour d’assises des Bouches-du-Rhône, le 24 mai 1983, à quinze ans de réclusion criminelle pour six viols et quatre attentats à la pudeur avec violence, Luc Tangorre a été condamné par la cour d’assises du Gard pour avoir à nouveau violé deux jeunes filles, trois mois après sa sortie de prison. Magistrats nimois
Ces jeunes filles avaient-elles dit la vérité et était-ce bien Luc Tangorre qui les avait violées ? Après une longue et douloureuse réflexion, aussi documentée que possible, j’ai dû me rendre à l’évidence. En dehors de ce récit, il n’y avait que deux hypothèses possibles, toutes les deux romanesques : l’action d’un sosie qui aurait persécuté Luc Tangorre au moins depuis 1980, ou une machination policière, qui supposait des manipulations tellement énormes – sans parler de la complicité des jeunes filles – qu’on ne peut que se refuser à l’admettre. Jusqu’à plus ample informé, telle est, je crois, hélas, la vérité, et je ne puis qu’exprimer mes regrets tant à l’égard des victimes anciennes, même si toutes n’ont pas été violées par Luc Tangorre, – il avait pour certaines d’entre elles des alibis irréprochables, – qu’à celui des victimes nouvelles, puisque, sans mon action et celle de tant de Français qui m’ont accompagné, ces derniers viols n’auraient pas eu lieu. Pierre Vidal-Naquet
Hélas, dans une seule affaire j’obtins un résultat, mais celle-ci se révéla mauvaise, puisqu’il s’agit de Luc Tangorre, arrêté pour viol à Marseille en avril 1981. (…) J’étudiai le dossier avec, il est vrai, un préjugé favorable pour le condamné. Il était à la fois accablant et inquiétant, accablant parce que nombre de jeunes femmes violées avaient formellement reconnu leur agresseur, inquiétant parce que le juge avait mené l’instruction à charge et jamais à décharge, que, dans plusieurs affaires, Luc avait des alibis solides, qu’il n’avait pas un seul instant cessé de proclamer son innocence, qu’il avait même hurlé cette innocence devant la cour d’assises. Un comité de soutien fort actif s’était formé à Marseille. Je me convainquis peu à peu de l’innocence complète de Luc Tangorre. Et comme j’étais convaincu, je me préoccupai de faire partager cette conviction. Le dossier, transmis par Jérôme Lindon, emporta, par exemple, l’adhésion de Jacques Derogy qui mena campagne contre le «spectre de l’erreur judiciaire» dans L’Express. Je trouvai à Luc deux nouveaux avocats. L’un était mon frère François qui alla voir ce garçon en prison et dit à sa sortie: «Ou bien il est innocent, ou bien il faut l’engager tout de suite à la Comédie-Française!» A l’automne 1983, Jean-Denis Bredin publia L’Affaire (Julliard), et m’en envoya un exemplaire. Je lui répondis qu’il était très bon de continuer à défendre Dreyfus, mais qu’un jeune homme, innocent des crimes pour lesquels il avait été condamné, était en prison. Il me répondit le 27 octobre que ce que je lui disais d’un innocent de vingt-deux ans condamné le bouleversait et qu’il était prêt à m’aider si j’avais la conviction de son innocence. Je l’avais, et Jean-Denis Bredin entra aussitôt dans l’affaire et rédigea un impeccable mémoire qui me parut détruire entièrement l’accusation. Je me battis sur tous les terrains. Robert Badinter était ministre et j’allai le voir. François Mitterrand occupait l’Élysée. Le chef de son secrétariat, Paulette Decraene, était la mère d’un de mes anciens élèves, Jean-Philippe Decraene. Je la convainquis elle aussi et obtins par son intermédiaire un rendez-vous avec le président de la République. J’en parlai aussi à Danielle Mitterrand. J’écrivis des articles, fis publier un manifeste sur le thème: «Le viol est un crime, l’erreur judiciaire est un autre crime.» J’aidai Gisèle Tichané à rédiger un livre, Coupable à tout prix, que publia François Gèze à La Découverte, convaincu lui aussi, en 1984. J’avais muni ce livre d’une postface que je croyais bien argumentée. (…)  Hélas, quelques mois après, on apprit que, le 29 mai 1988, un garçon dont le moins qu’on puisse dire est qu’il lui ressemblait comme un frère jumeau avait violé deux étudiantes américaines. Mon frère fit jusqu’au bout son devoir d’avocat avec l’assistance de plusieurs confrères dont Mes Jean-Louis Pelletier et Paul Lombard. Luc Tangorre fut condamné à dix-huit ans de réclusion criminelle. J’ai tenté quelque temps de me convaincre que là aussi il y avait maldonne. Je ne pus y parvenir. Peu après le verdict, Le Monde publia en première page, le 15 février 1992, mon article: «Luc Tangorre et notre erreur.» J’y faisais l’historique de l’affaire telle que je l’avais menée en me trompant. Du fond de ses prisons successives, Luc continua à protester de son innocence. Il a trouvé des fidèles qui ont publié d’autres livres pour le défendre. De cette innocence, je ne suis plus, pour ma part, convaincu. Dans cette affaire, j’ai donc joué et perdu. Si j’avais le besoin de me convaincre qu’un récit historique n’a de valeur que provisoire et qu’il peut être remplacé par un autre récit, l’affaire Tangorre aurait été pour moi une terrible leçon de choses.  Pierre Vidal-Naquet
Décidément, la poésie politique est un art grandiloquent et dangereux. Les esthètes qui la pratiquent, et qui préfèrent avoir tort avec Sartre que raison avec Aron, n’écartent pas l’hypothèse de commettre des erreurs par excès de bonté. Qu’importe, nos chrétiens de gauche ou nos néo-staliniens ont conservé le goût de la mortification et de l’ autocritique à grand retardement. Il faut dire que l’exercice ne coûte pas cher et est censé grandir le repentant. Pour ma part, je n’y verrais pas d’inconvénients , si j’estimais la contrition utile. Hélas, les mêmes recettes empoisonnées à l’arsenic du conformisme hautain, au curare du terrorisme intellectuel et au cyanure de la désinformation idéologique n’ont pas varié depuis 68. Seules les victimes de l’intoxication au plomb d’imprimerie se sont succédé au travers les générations malmenées. Trop tard pour les Chinois, les Libyens, les chrétiens d’Irak et les victimes des faux Dreyfus. De Tel Aviv où je me trouve , et actualité oblige, on me permettra, de me poser la question pour les Israéliens, tant je reconnais à l’odeur et au goût, les vieilles recettes et leurs ingrédients épicés. Je ferai grâce à mon lecteur d’une énième analyse sur une guerre asymétrique, disproportionnée par essence, contre un mouvement terroriste qui cherche à tuer les enfants des autres et à faire tuer les siens . Celui-ci aura gagné son combat médiatique en échouant à assassiner les gamins ennemis tout en réussissant à faire tuer de petits gazaouis. A la lumière glauque de l’idéologie gauchisante qui précède, et qui continue d’éclairer la médiacratie européenne, cette guerre de l’émotion ne pouvait être perdue, dans ce match opposant l’Orient et l’Occident, l’innocent a priori et le coupable au pilori. Il n’en demeure pas moins que l’éclairage se fait moins brillant, tel un astre mort qui l’ignore encore. Raison pourquoi, les sondages montrent qu’une partie du public se protège du bombardement médiatique en se bardant d’un scepticisme grandissant. Ainsi, et pour la première fois, le public a compris l’instrumentalisation par le mouvement terroriste islamique du bouclier humain que constitue sa population, avec une prédilection particulière pour ses sanctuaires comme base guerrière, tels que les mosquées, les hôpitaux et les écoles. Encore faut-il observer-et c’est tout mon propos d’aujourd’hui-que cette compréhension nouvelle n’a pu être obtenue que par une analyse essentiellement déductive, tant l’idéologie médiatique encore au pouvoir aura largement utilisé ses vieilles recettes basées sur son système de focalisation-occultation pour accabler l’État démocratique judéo-occidental détesté par essence. À ce stade, quelques exemples sont nécessaires à l’illustration d’un propos forcément dérangeant. – Le journal du soir que j’évoquais plus haut a ouvert ses colonnes pour interviewer uniquement deux intellectuels israéliens de la gauche extrême: Gédéon Lévy et Zeev Sternhell. Les deux sont connus pour être des contempteurs hypercritiques de tous les gouvernements israéliens qui se sont succédé. Un peu comme si un journal chinois n’interrogeait que Besancenot et Duflot pour connaître le point de vue français en matière de politique étrangère. Dans le même temps, et cela ne concerne pas que le quotidien vespéral, le public européen ignore totalement qu’il existe des personnalités arabes et même palestiniennes qui expriment une opinion très critique sur le Hamas. Je renvoie ce public désinformé sur l’interview édifiante par les télés américaines de Mosab Hassan Yousef fils d’un fondateur du mouvement terroriste qui approuve sans ambages l’opération israélienne ou encore sur cet article de Bassem Eid intellectuel arabe de la même farine qui prie pour l’éradication du Hamas qui n’auront aucune chance de contrebalancer dans la presse européenne convenue les articles des Israéliens hypercritiques systématiquement mis en avant. – À la différence du public américain, la presse conformiste a dissimulé soigneusement les plaintes de journalistes occidentaux sortant de Gaza quant aux menaces dont ils ont fait l’objet des lors qu’ils voulaient filmer les combattants du Hamas utilisant les sanctuaires civils comme base de lancement de missiles. De même, les exécutions de «collaborateurs» ou de manifestants ont été traitées avec une égale et délicate discrétion. Je n’ai pas vu non plus une grande publicité données aux enquêtes réalisées par le New York Times ou la BBC, pourtant peu soupçonnés de tropisme pro israélien, sur les mensonges des bilans chiffrés par le Hamas de ses victimes civiles ou combattantes, bilans accueillis avec la même confiance que s’ils émanaient du Moniteur ou du Journal Officiel. – Enfin, que penser de cette absence de toute réaction d’une presse ordinairement sentencieuse, à la nouvelle de la nomination de M. Shabas pour présider la Commission d’Enquête ad hoc de l’ONU. Celui-ci s’étant fait remarquer précédemment pour avoir demandé, dans le cadre du très orienté tribunal Russel sur la Palestine, autoproclamé pour enquêter «sur les crimes de guerre commis par Israël», la comparution de Shimon Peres, prix Nobel de la paix, devant le Tribunal Pénal International. À ce stade de constatation de l’abolition sélective de tout esprit critique, est-il permis à un observateur engagé mais qui n’a pas renoncé à son honnêteté, de se dire désabusé? Lorsque dans dix ans ou moins, quelque journaliste ou intellectuel en mal de mortification se livrera à un exercice de repentance sur la question d’Orient, je ne suis pas sûr qu’il devra compter sur la miséricorde des Israéliens affligés ou sur celle d’un public qui devient chaque jour plus difficile à mystifier. Gilles William Goldnadel

Quand l’erreur se transforme en crime …

Au terme d’une énième guerre de Gaza qui a pour la première fois révélé à l’opinion publique mondiale la terrible instrumentalisation de sa propre population, ses lieux de culte, hôpitaux et écoles  par le Hamas …

Mais aussi le parti-pris anti-israélien quasi-systématique de nos médias et de nos belles âmes …

Alors que, plus près de nous, une « icône de la gauche pétitionnaire des années 80 » se voit à nouveau impliqué dans une histoire d’agression sexuelle …

Rappel avec l »implacable réquisitoire de l’avocat Gilles William Goldnadel dans Le Figaro d’hier …

De cette longue et coûteuse histoire, pour les victimes des faux dreyfus à la Tangorre  ou aujourd’hui des islamistes de Palestine, d’Irak ou d’Afrique, des erreurs transformées en crimes …

D’une gauche pétitionnaire juifs compris qui, entre deux ô combien tardifs mea culpa, a toujours préféré avoir tort avec Sartre que raison avec Aron …

Le réquisitoire de Goldnadel : pour en finir avec le procès d’Israël

Vue du nord dévasté de la bande de Gaza, le 16 août.
Vue du nord dévasté de la bande de Gaza, le 16 août. Crédits photo : ROBERTO SCHMIDT/AFP

FIGAROVOX/CHRONIQUE – A l’occasion de la semaine sainte, notre chroniqueur Gilles-William Goldnadel fustige la bien-pensance de certains médias dans leur traitement du conflit israélo-palestinien, mais espère que le grand public ouvrira les yeux sur les exactions du Hamas.


Gilles-William Goldnadel est avocat et écrivain. Il est secrétaire national à l’UMP chargé des médias. Il préside par ailleurs l’Association France-Israël. Toutes les semaines, il décrypte l’actualité pour FigaroVox.


La semaine sainte (sic) fut décidément à la repentance. Luc Tangorre à nouveau sous écrou. Pour ceux qui auraient oublié ce nom de bandes dessinées, il s’agit de cette icône de la gauche pétitionnaire des années 80.

L’homme, condamné pour quatre viols qu’il niait farouchement en dépit d’un dossier accablant, se vit prendre en charge par un comité de soutien progressiste aux accents dreyfusards.

Celui-ci, mené tambour battant par Marguerite Duras et Pierre Vidal-Naquet-frère de l’avocat du condamné-obtint par voie d’ écrits indignés, la grâce sanctificatrice de François Mitterrand.

Luc entrait dans le saint des saints des innocents forcément innocents, au même titre que Klaus Croissant , Pierre Goldman et bientôt Omar Raddad.

Las, quelques années plus tard, Tangorre était condamné pour le viol de deux étudiantes américaines, ce qui obligea Pierre Vidal-Naquet à faire amende honorable.

Il n’est pas sûr que les victimes s’en trouvèrent rassérénées. Pas davantage que cette enfant qu’aurait agressée dans le chaud de l’été, l’ancien protégé de la gauche impériale.

Si les pétitionnaires survivants ont une conscience, elle pourrait leur peser.

Un journal du soir a regretté dans un éditorial d’avoir approuvé, sans doute sous le coup de l’émotion, l’intervention militaire contre Kadhafi. Il faut dire que le spectacle d’une Libye dévastée, aux arsenaux pillés, livrée à la bestialité des milices islamistes, a pu accélérer cette tardive réflexion. Il faut dire aussi que ce journal n’a pas eu le monopole de l’approbation funeste, et que gauche et droite, sur la question, étaient malheureusement unies dans l’erreur commune.

Le même quotidien vespéral, décidément dans l’introspection nostalgique, a déploré avoir moqué le regretté Simon Leys, récemment décédé, lorsque celui-ci tailla un costard sur mesure au communisme chinois dans les «habits neufs du président Mao». Voilà Leys, après avoir fait l’objet d’une rééducation morale et culturelle, aujourd’hui encensé et prestement embaumé .

Décidément, la poésie politique est un art grandiloquent et dangereux. Les esthètes qui la pratiquent, et qui préfèrent avoir tort avec Sartre que raison avec Aron, n’écartent pas l’hypothèse de commettre des erreurs par excès de bonté. Qu’importe, nos chrétiens de gauche ou nos néo-staliniens ont conservé le goût de la mortification et de l’ autocritique à grand retardement.

Il faut dire que l’exercice ne coûte pas cher et est censé grandir le repentant.

Pour ma part, je n’y verrais pas d’inconvénients , si j’estimais la contrition utile.

Hélas, les mêmes recettes empoisonnées à l’arsenic du conformisme hautain, au curare du terrorisme intellectuel et au cyanure de la désinformation idéologique n’ont pas varié depuis 68. Seules les victimes de l’intoxication au plomb d’imprimerie se sont succédé au travers les générations malmenées.

Trop tard pour les Chinois, les Libyens, les chrétiens d’Irak et les victimes des faux Dreyfus.

De Tel Aviv où je me trouve , et actualité oblige, on me permettra, de me poser la question pour les Israéliens, tant je reconnais à l’odeur et au goût, les vieilles recettes et leurs ingrédients épicés.

Je ferai grâce à mon lecteur d’une énième analyse sur une guerre asymétrique, disproportionnée par essence, contre un mouvement terroriste qui cherche à tuer les enfants des autres et à faire tuer les siens . Celui-ci aura gagné son combat médiatique en échouant à assassiner les gamins ennemis tout en réussissant à faire tuer de petits gazaouis.

A la lumière glauque de l’idéologie gauchisante qui précède, et qui continue d’éclairer la médiacratie européenne, cette guerre de l’émotion ne pouvait être perdue, dans ce match opposant l’Orient et l’Occident, l’innocent a priori et le coupable au pilori.

Il n’en demeure pas moins que l’éclairage se fait moins brillant, tel un astre mort qui l’ignore encore. Raison pourquoi, les sondages montrent qu’une partie du public se protège du bombardement médiatique en se bardant d’un scepticisme grandissant.

Ainsi, et pour la première fois, le public a compris l’instrumentalisation par le mouvement terroriste islamique du bouclier humain que constitue sa population, avec une prédilection particulière pour ses sanctuaires comme base guerrière, tels que les mosquées, les hôpitaux et les écoles.

Encore faut-il observer-et c’est tout mon propos d’aujourd’hui-que cette compréhension nouvelle n’a pu être obtenue que par une analyse essentiellement déductive, tant l’idéologie médiatique encore au pouvoir aura largement utilisé ses vieilles recettes basées sur son système de focalisation-occultation pour accabler l’État démocratique judéo-occidental détesté par essence.

À ce stade, quelques exemples sont nécessaires à l’illustration d’un propos forcément dérangeant.

– Le journal du soir que j’évoquais plus haut a ouvert ses colonnes pour interviewer uniquement deux intellectuels israéliens de la gauche extrême: Gédéon Lévy et Zeev Sternhell. Les deux sont connus pour être des contempteurs hypercritiques de tous les gouvernements israéliens qui se sont succédé.

Un peu comme si un journal chinois n’interrogeait que Besancenot et Duflot pour connaître le point de vue français en matière de politique étrangère.

Dans le même temps, et cela ne concerne pas que le quotidien vespéral, le public européen ignore totalement qu’il existe des personnalités arabes et même palestiniennes qui expriment une opinion très critique sur le Hamas. Je renvoie ce public désinformé sur l’interview édifiante par les télés américaines de Mosab Hassan Yousef fils d’un fondateur du mouvement terroriste qui approuve sans ambages l’opération israélienne ou encore sur cet article de Bassem Eid intellectuel arabe de la même farine qui prie pour l’éradication du Hamas qui n’auront aucune chance de contrebalancer dans la presse européenne convenue les articles des Israéliens hypercritiques systématiquement mis en avant.

– À la différence du public américain, la presse conformiste a dissimulé soigneusement les plaintes de journalistes occidentaux sortant de Gaza quant aux menaces dont ils ont fait l’objet des lors qu’ils voulaient filmer les combattants du Hamas utilisant les sanctuaires civils comme base de lancement de missiles. De même, les exécutions de «collaborateurs» ou de manifestants ont été traitées avec une égale et délicate discrétion.

Je n’ai pas vu non plus une grande publicité données aux enquêtes réalisées par le New York Times ou la BBC, pourtant peu soupçonnés de tropisme pro israélien, sur les mensonges des bilans chiffrés par le Hamas de ses victimes civiles ou combattantes, bilans accueillis avec la même confiance que s’ils émanaient du Moniteur ou du Journal Officiel.

– Enfin, que penser de cette absence de toute réaction d’une presse ordinairement sentencieuse, à la nouvelle de la nomination de M. Shabas pour présider la Commission d’Enquête ad hoc de l’ONU. Celui-ci s’étant fait remarquer précédemment pour avoir demandé, dans le cadre du très orienté tribunal Russel sur la Palestine, autoproclamé pour enquêter «sur les crimes de guerre commis par Israël», la comparution de Shimon Peres, prix Nobel de la paix, devant le Tribunal Pénal International.

À ce stade de constatation de l’abolition sélective de tout esprit critique, est-il permis à un observateur engagé mais qui n’a pas renoncé à son honnêteté, de se dire désabusé?

Lorsque dans dix ans ou moins, quelque journaliste ou intellectuel en mal de mortification se livrera à un exercice de repentance sur la question d’Orient, je ne suis pas sûr qu’il devra compter sur la miséricorde des israéliens affligés ou sur celle d’un public qui devient chaque jour plus difficile à mystifier.

Voir aussi:

Pour Luc Tangorre
Pierre Vidal-Naquet (*)

Le Monde

28.12.1983
ENTRE le 3 décembre 1980 et le 9 avril 1981, les services de police de Marseille reçurent au moins onze plaintes pour viols ou attentats à la pudeur  » commis avec violence et sous la menace d’une arme  » sur des femmes demeurant dans le huitième ou le neuvième arrondissement de Marseille, qui regagnaient seules, de nuit, leur domicile.

Le 12 avril 1981, à 23 h 30, un étudiant en éducation physique, Luc Tangorre, âgé de vingt-deux ans, était arrêté par une patrouille de police à l’occasion d’un contrôle, sur la base d’un portrait-robot établi à partir des déclarations des victimes. Confronté à celles-ci, inculpé, il a été condamné, le 24 mai 1983, à quinze ans de réclusion criminelle par la cour d’assises des Bouches-du-Rhône, et cette condamnation est devenue juridiquement définitive le 10 novembre dernier, jour où la chambre criminelle de la Cour de cassation a rejeté le pourvoi.

La gravité des faits n’est pas niable. On ne peut, en présence d’une telle accumulation de forfaits, que souhaiter que la justice ait frappé à bon escient. Le viol n’est pas une plaisanterie, il est un crime et, sur ce point, les mouvements féministes n’ont pas tort de se montrer vigilants.

Pas un instant, Luc Tangorre n’a cessé de proclamer son innocence, avec parfois une maladresse qui a indisposé ses juges. C’est un reproche que l’on fait souvent aux innocents. Historien, petit-fils, fils, frère de juriste, je n’ai pas la religion de l’aveu, mais j’ai la religion de la preuve. J’ai examiné de très près l’ensemble du dossier. Je le dis en pesant mes mots : il ne peut y avoir aucun doute pour un esprit sérieux. Contre Luc Tangorre, il n’existe pas une seule preuve digne de ce nom. Ma conviction personnelle, absolue, est qu’il est innocent. Mais pour lui accorder un non-lieu, ou un acquittement, il aurait suffi de constater l’absence de preuves. La police, le juge d’instruction, la cour d’assises en ont jugé autrement. Le représentant du parquet osa dire aux jurés :  » Le doute doit profiter à l’accusé, mais si vous l’acquittez, il vous aura bien eus.  » Ainsi passa la justice, mais voyons un peu.

Je n’entends pas résumer en quelques lignes un dossier considérable. Mais voisin parmi beaucoup d’autres, des faits. Personnellement, Luc Tangorre ne présente aucun trait de déséquilibre ou de frustration. En épluchant son passé, on a découvert que, un jour, au collège, âgé de quatorze ans, il a baissé sa culotte devant des camarades garçons et filles, pendant une séance de plein air. Soit, mais sa vie sexuelle depuis l’âge de quinze ans est heureuse. Il partageait, avec parfois quelques disputes, la vie d’une charmante jeune femme qui se considère toujours comme sa fiancée. Ses camarades ont massivement participé au comité de défense qui s’est constitué à Marseille. Les psychiatres l’ont jugé équilibré et normal : ni schizophrène, ni hystérique, ni paranoïaque. Un rapport médico-psychologique fait cependant exception. Luc Tangorre a été soumis au  » test du village « , sous une forme renouvelée par un psychologue marseillais.

Le principe consiste à situer les différents bâtiments d’un village par rapport à son centre. Luc Tangorre a placé la bergerie loin du centre, ce qui montre qu’il est un bon observateur des réalités provençales. C’est aussi la preuve irréfutable d’un conflit avec la mère, caractéristique de tout violeur. Les experts, dont l’un est l’inventeur du nouveau test, écrivent sans rire :  » Il a été difficile de faire admettre à M. Tangorre l’existence de ce conflit ; il est allé jusqu’à contester la validité dut est en cause.  » À cette affaire Dreyfus au petit pied, il n’aura même pas manqué un Bertillon.

Les preuves matérielles ne valent pas davantage. Le criminel menaçait ses victimes d’un revolver. Un pistolet-jouet a été effectivement découvert au domicile de la fiancée de Luc Tangorre. Passons sur le fait que Luc est entré en possession de cette arme redoutable un an après les premiers viols. Ce revolver possède un trait caractéristique : le bout du canon est rouge. Aucune victime n’a mentionné ce fait. Sur de très nombreux détails, vestimentaires, par exemple, les descriptions données par les victimes ne correspondent en rien à Luc Tangorre. Celui-ci ne peut guère avoir tenu les propos prêtés au criminel :  » Vous seriez bien étonnée de savoir le métier que je fais ?  » En quoi ce mot peut-il se rapporter à un étudiant en gymnastique ? Luc Tangorre a été, il est vrai, formellement reconnu par la plupart des victimes, non par toutes. Il n’a pas été le premier. Un autre homme a été reconnu qui a bénéficié d’un non-lieu.

Imagine-t-on, d’ailleurs, les conditions de ces reconnaissances ? Voici un jeune homme qui a passé la nuit au poste. Il ressemble, cela est indiscutable, au portrait-robot fait à partir du témoignage des victimes. Il a du reste des traits méditerranéens tout à fait ordinaires à Marseille. Il n’est pas rasé, il est hagard, il est encadré par des policiers rasés de frais, impeccables. Seul, il porte des baskets blanches comme en portait le criminel. Faut-il s’étonner qu’il ait été reconnu ?

Il n’est pas facile, s’agissant de faits commis à 1 heure ou 2 du matin, d’avoir des alibis. Cependant, Luc Tangorre en a présenté de solides, pour plusieurs des viols. Pour l’un d’entre eux, par exemple, il est à l’hôpital, sous un traitement à l’atarax, médicament abrutissant, peu favorable aux exploits sexuels. Qu’importe, on s’efforce et naturellement on parvient à ne pas prendre en compte cet alibi. Les témoins à décharge sont entendus tardivement, avec une suspicion préalable. On s’enfonce peu à peu dans l’erreur : ainsi naissent les affaires Dreyfus.

La Cour de cassation, je l’ai dit, a scellé cette erreur déjà payée par Luc Tangorre de plus de trente mois de prison. Il faut y mettre un terme. Je supplie le garde des sceaux, Robert Badinter, d’user de son pouvoir, et, dès que le mémoire actuellement en cours de rédaction aura été déposé, d’ordonner l’ouverture de la procédure en révision. Dès maintenant, la peine peut être suspendue, comme elle le fut dans l’affaire Mauvillain. Robert Badinter a fait abolir la peine de mort, il ne doit par être le garde des sceaux qui aura maintenu en prison un innocent. Et si ce n’est pas assez du garde des sceaux, je fais appel au président de la République. Il a le pouvoir, en prononçant la grâce de Luc Tangorre, d’annuler, au nom de la République, les faits d’un jugement inique. La révision peut attendre, la liberté ne le peut pas. Faute de quoi, l’erreur judiciaire se transformerait inévitablement en crime judiciaire.
(*) Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales.
Pierre VIDAL-NAQUET (*)

Voir encore:

POINT DE VUE

Luc Tangorre et notre erreur
Pierre Vidal-Naquet

Le Monde

15.02.92

C’est pendant l’été de 1983 que j’entendis pour la première fois prononcer le nom de Luc Tangorre qui avait été, le 24 mai précédent, condamné à quinze ans de réclusion criminelle par la cour d’assises d’Aix-en-Provence. Luc Tangorre était le camarade d’un de mes neveux, étudiant en éducation physique, et ni ce garçon ni aucun de ses camrades ne comprenaient que Luc Tangorre, gentil, serviable et menant une vie sentimentale normale, ait pu être accusé d’être l’auteur d’une série de viols. Je me fis communiquer le dossier, que me procura Gisèle Tichané, chercheur au CNRS et amie de la famille Tangorre. Je me convainquis rapidement que l’instruction avait été bâclée par un juge instruisant à charge et non à décharge, et que, contre Luc Tangorre, il n’existait aucune preuve digne de ce nom, hors les reconnaissances faites par les victimes de ces crimes très réels.

L’affaire Tangorre m’apparaissait alors comme une sorte d’affaire Dreyfus de M. Tout-le-monde. Je viens de relire le livre publié en janvier 1985 par Gisèle Tichané _ disparue, hélas ! depuis sous le choc des rebondissements successifs de l’affaire, _ livre que j’avais muni d’une postface (1). Pour l’essentiel, et même si tout n’y est pas également convaincant, l’analyse demeure valable. Luc Tangorre n’avait pas été véritablement jugé, il fallait donc refaire son procès. Il fallait aussi, à mon avis, le tirer de sa prison. M’étant convaincu de son innocence, je décidai de tout faire pour cela. Je le vis à Fresnes et lui dis que je le défendrais comme s’il était mon propre fils. C’est ce que je fis.

Je défendis sa cause partout où je pouvais la défendre, dans le Monde, comme dans d’autres journaux, à la radio et à la télévision. Je mobilisai tout ce que je pus mobiliser pour sa cause. Je lui procurai deux nouveaux avocats : Jean-Denis Bredin, qui venait de publier un livre sur l’affaire Dreyfus, et mon propre frère. Tous deux eurent le sentiment d’une innocence rayonnante. C’est aussi le sentiment que m’inspiraient les lettres déchirantes que m’adressait Luc Tangorre, en dépit du manque de maturité affective dont elles témoignaient quelquefois.

Pour tirer un innocent de prison, il y avait, en principe, deux voies normales : la révision, qui ne peut être décidée que par la Cour de cassation à la demande du garde des sceaux, et la grâce présidentielle. Je fis toutes les démarches possibles et imaginables place Vendôme, comme au palais de l’Elysée, et beaucoup d’autres m’aidèrent dans ces démarches. L’affaire Tangorre ne fut en aucune façon une affaire qui fut le monopole de la gauche, comme on l’a écrit parfois. Alain Peyrefitte, par exemple, à qui l’erreur judiciaire fait horreur, se convainquit, lui aussi, qu’il y avait au moins doute et, à son honneur, il intervint dans ce sens. Jean-Denis Bredin rédigea un mémoire en révision. Il ne reçut jamais de réponse officielle. Robert Badinter, bien qu’il ne fût nullement convaincu de l’innocence de Luc Tangorre, découvrit une troisième voie. Il déposa en février 1985 un pourvoi  » dans l’intérêt de la loi et du condamné « . Il estimait avec raison qu’un nouveau procès serait le meilleur moyen de trancher la question. Le 9 octobre 1986, la chambre criminelle refusait ce pourvoi.

Il ne restait plus qu’une seule issue : la grâce. François Mitterrand accorda une remise de peine de quatre ans, ce qui permit à Luc Tangorre de sortir de prison le 15 février 1988. Je lui suggérai de déclarer à sa sortie de prison, comme l’avait fait Dreyfus en septembre 1899, que la liberté ne lui était rien sans l’honneur. Il le fit. Je le vis à Paris les 15 et 16 mai 1988. Je puis témoigner qu’il ne parlait que d’une chose : de la révision de son procès. Nous esquissâmes même ensemble un modèle des lettres qu’il envoya à chacune des victimes des viols commis à Marseille et qu’on lui avait attribués. Il voulait convaincre ces jeunes femmes qu’il n’était pas leur agresseur. Ces lettres furent effectivement envoyées, mais les destinataires déclinèrent la proposition.

C’est une semaine après qu’il a, selon les déclarations de deux jeunes Américaines, commis de nouveaux viols, mais les faits, on le sait, ne furent révélés qu’en octobre, après une longue et minutieuse enquête.  » A-t-il été jugé ? « 

Ces jeunes filles avaient-elles dit la vérité et était-ce bien Luc Tangorre qui les avait violées ? Après une longue et douloureuse réflexion, aussi documentée que possible, j’ai dû me rendre à l’évidence. En dehors de ce récit, il n’y avait que deux hypothèses possibles, toutes les deux romanesques : l’action d’un sosie qui aurait persécuté Luc Tangorre au moins depuis 1980, ou une machination policière, qui supposait des manipulations tellement énormes – sans parler de la complicité des jeunes filles – qu’on ne peut que se refuser à l’admettre. Jusqu’à plus ample informé, telle est, je crois, hélas, la vérité, et je ne puis qu’exprimer mes regrets tant à l’égard des victimes anciennes, même si toutes n’ont pas été violées par Luc Tangorre, – il avait pour certaines d’entre elles des alibis irréprochables, – qu’à celui des victimes nouvelles, puisque, sans mon action et celle de tant de Français qui m’ont accompagné, ces derniers viols n’auraient pas eu lieu. Cela dit, Luc Tangorre vient d’être condamné à une peine dont je ne suis pas sûr qu’il existe un seul précédent : dix-huit ans de réclusion criminelle. A-t-il été jugé ? Je dois à regret écrire que non. Chacun a pu constater l’incroyable partialité du président de la cour d’assises du Gard, qui est allé jusqu’à déchirer en public un document favorable à l’accusé sans le communiquer aux parties et jusqu’à expulser un père brisé par onze ans de souffrances et d’illusions, et qui répétait que la famille Tangorre n’était pour rien dans l’envoi de ce document qualifié par le président de  » torchon « .

Mais il y a beaucoup plus grave : tous les journalistes ont décrit Luc Tangorre comme  » enfermé dans son innocence « , installé  » derrière son bouclier de papiers « , suffisamment dédoublé pour traiter abstraitement de sa propre affaire. Là est peut-être le noeud du mystère, et ses avocats l’ont compris. La psychologue, qui est venue témoigner à l’audience, a compris, elle aussi, que faire face à la réalité serait pour Luc Tangorre se placer  » au bord de la folie « , sans doute parce que sa folie propre consiste précisément en un formidable déni de la réalité. Comment, autrement, expliquer et ses crimes et sa sincérité ? Un simulateur conscient aurait-il laissé tant de traces et presque sa signature au moment de son dernier crime ? Seul le lapsus final :  » La vérité a gagné une bataille « … a peut-être brisé ce mur d’innocence.

Pendant sept ans, l’administration judiciaire a tenu Luc Tangorre en prison, et là, sans qu’aucune enquête psychiatrique digne de ce nom, digne d’un cas aussi rebelle, ait été tentée.  » En France, on ne condamne pas les fous « , s’écria Me Jean-Louis Pelletier. Le vendredi 7 février à 18 h 30, le président faisait savoir que la cour rejetait la demande de nouvel examen psychiatrique déposée par la défense. Par là même, il scellait le destin de Luc Tangorre, mais renonçait aussi à rendre la justice. Condamné à dix-huit ans de réclusion criminelle, Luc Tangorre doit, en principe, en faire dix-neuf, puisque, s’il faut retrancher un peu plus de trois ans de préventive, il faut aussi ajouter les quatre ans qui lui restaient à accomplir lorsque sa peine a été suspendue. Ce délai est-il assez long pour que la justice daigne faire examiner ce grand malade ?

Luc Tangorre aurait-il avoué son crime que la peine aurait été infiniment moins lourde. Il le savait parfaitement, et c’est cela précisément qu’il a refusé, comme il a refusé les étranges  » circonstances atténuantes  » qu’on lui a accordées et qui lui ont valu deux années de réclusion en moins par rapport aux demandes de l’avocat général. Est-ce ce refus d’avouer que la cour et les jurés ont voulu sanctionner ? Mais alors en vertu de quel étrange principe, aussi  » moyenâgeux  » que le principe de l’aveu lui-même ? Ou est-ce, par-delà ce coupable, l’idée même d’erreur judiciaire – car tout de même, il y en a – qu’on a voulu frapper de réclusion criminelle ?

 Voir de plus:

COURRIER

A propos du procès de Luc Tangorre La réponse de deux magistrats nîmois à Pierre Vidal-Naquet
Le Monde

06.03.1992
Le Monde du 15 février a publié un article de M. Pierre Vidal-Naquet, intitulé  » Luc Tangorre et notre erreur « , dans lequel cet historien analyse le procès qui s’est déroulé à la cour d’assises du Gard du 3 au 8 février 1992 et qui s’est terminé par la condamnation de Luc Tangorre à dix-huit années de réclusion criminelle pour deux viols commis en état de récidive légale.

M. Vidal-Naquet, qui n’a pas assisté aux débats, n’hésite pas à porter un jugement définitif sur le comportement du président de cette cour d’assises, qu’il accuse d’une  » incroyable partialité « .

Pour être recevable, une accusation de cette gravité devrait s’appuyer sur des faits précis particulièrement probants. Or le défaut de pertinence des éléments retenus par M. Vidal-Naquet révèle qu’il a été mal informé tant du déroulement des débats que du contenu du dossier.

Lorsqu’on écrit que le président de la cour d’assises n’a pas communiqué aux parties un document que l’on prétend favorable à l’accusé, il faut ajouter que ce sont les avocats de la défense et Luc Tangorre eux-mêmes qui se sont opposés à sa lecture.

En affirmant que, pendant ses sept années de détention, Luc Tangorre n’a fait l’objet d' » aucune enquête psychiatrique digne de ce nom « , M. Vidal-Naquet fait fi des dix experts psychiatres et psychologues qui ont tour à tour examiné l’accusé pendant cette période.

Les règles édictées par le code de procédure pénale français, qui sont trop méconnues, exigent du président de la cour d’assises qu’il dirige les débats, instruise à charge comme à décharge en s’appuyant sur le dossier dont il a la même connaissance que la défense, la partie civile et le ministère public.

C’est au vu de ce dossier et des débats d’audience que la cour d’assises, dans sa collégialité, et en toute indépendance, accorde ou refuse les ultimes mesures d’instruction sollicitées, que les demandes émanent de la défense ou de l’accusation. C’est ainsi que s’exprime l’impartialité de la cour et de son président.

M. Pierre Vidal-Naquet soupçonne enfin la cour et le jury du Gard d’avoir sanctionné Luc Tangorre de dix-huit ans de réclusion criminelle moins pour les crimes commis que pour le refus de les avouer. Il convient de rappeler que, condamné par la cour d’assises des Bouches-du-Rhône, le 24 mai 1983, à quinze ans de réclusion criminelle pour six viols et quatre attentats à la pudeur avec violence, Luc Tangorre a été condamné par la cour d’assises du Gard pour avoir à nouveau violé deux jeunes filles, trois mois après sa sortie de prison.

L’affaire Luc Tangorre,
par P. Vidal-Naquet

Extrait de Pierre Vidal-Naquet, Mémoires, 2, Le trouble et la lumière 1955-1998, Paris, Éditions du seuil, La Découverte

[365]

[…] Hélas, dans une seule affaire j’obtins un résultat, mais celle-ci se révéla mauvaise, puisqu’il s’agit de Luc Tangorre, arrêté pour viol à Marseille en avril 1981. J’entendis pour la première fois prononcer le nom de ce jeune homme pendant l’été 1983 par mon neveu Guy Cayol, fils de la sœur de Geneviève, Alice. Celui-ci ne pouvait pas comprendre qu’un de ses camarades d’études, Luc Tangorre, garçon fort sympathique doté d’une petite amie charmante, ait pu se livrer à toute une série de viols dans les quartiers sud de Marseille, ce pour quoi il fut condamné à quinze ans de réclusion criminelle par la cour d’assises d’Aix-en-Provence.

Luc Tangorre avait des avocats convaincus de son innocence. Une jeune femme, Gisèle Tichané, chercheur au CNRS, avait pris cette cause en main -avec une sincérité évidente. Malade du cœur, elle risqua sa vie dans cette affaire et la perdit en 1989.

J’étudiai le dossier avec, il est vrai, un préjugé favorable pour le condamné. Il était à la fois accablant et inquiétant, accablant parce que nombre de jeunes femmes violées avaient formellement reconnu leur agresseur, inquiétant parce que le juge avait mené l’instruction à charge et jamais à décharge, que, dans plusieurs affaires, Luc avait des alibis solides, qu’il n’avait pas un seul instant cessé de proclamer son innocence, qu’il avait même hurlé cette innocence devant la cour d’assises. Un comité de soutien fort actif s’était formé à Marseille. Je me convainquis peu à peu de l’innocence complète de Luc Tangorre. Et comme j’étais convaincu, je me préoccupai de faire partager cette conviction. Le dossier, transmis par Jérôme Lindon, emporta, par exemple, l’adhésion de Jacques Derogy qui mena campagne contre le «spectre de l’erreur judiciaire» dans L’Express.

Je trouvai à Luc deux nouveaux avocats. L’un était mon frère François qui alla voir ce garçon en prison et dit à sa sortie: «Ou bien il est innocent, ou bien il faut l’engager tout de suite à la Comédie-Française!»

[366]

A l’automne 1983, Jean-Denis Bredin publia L’Affaire (Julliard), et m’en envoya un exemplaire. Je lui répondis qu’il était très bon de continuer à défendre Dreyfus, mais qu’un jeune homme, innocent des crimes pour lesquels il avait été condamné, était en prison. Il me répondit le 27 octobre que ce que je lui disais d’un innocent de vingt-deux ans condamné le bouleversait et qu’il était prêt à m’aider si j’avais la conviction de son innocence. Je l’avais, et Jean-Denis Bredin entra aussitôt dans l’affaire et rédigea un impeccable mémoire qui me parut détruire entièrement l’accusation.

Je me battis sur tous les terrains. Robert Badinter était ministre et j’allai le voir. François Mitterrand occupait l’Élysée. Le chef de son secrétariat, Paulette Decraene, était la mère d’un de mes anciens élèves, Jean-Philippe Decraene. Je la convainquis elle aussi et obtins par son intermédiaire un rendez-vous avec le président de la République. J’en parlai aussi à Danielle Mitterrand. J’écrivis des articles, fis publier un manifeste sur le thème: «Le viol est un crime, l’erreur judiciaire est un autre crime.» J’aidai Gisèle Tichané à rédiger un livre, Coupable à tout prix, que publia François Gèze à La Découverte, convaincu lui aussi, en 1984. J’avais muni ce livre d’une postface que je croyais bien argumentée.

Sur le plan judiciaire, Robert Badinter, qui n’était pas convaincu quant au fond, jugea tout de même nécessaire que l’affaire fût révisée. Il déposa un pourvoi devant la Cour de cassation après avoir fait étudier le dossier par l’ancien président de la Chambre criminelle, André Braunschweig, celui-là même qui m’avait entendu comme inculpé en 1960. Le pourvoi fut rejeté le 9 octobre 1986. Il ne restait plus qu’une issue: une grâce présidentielle. Je fis tout pour l’obtenir. J’allai, pour mieux me convaincre, voir Luc dans sa prison. Il bénéficia d’une permission de quelques jours et vint nous voir à Marseille. Ma femme, qui avait toujours été un peu réticente, s’inquiéta de son regard dont avaient parlé les victimes. Paule Dayan, conseillère juridique de François Mitterrand, freinait [367] des quatre fers. Si Tangorre était coupable, disait-elle, et si le président le graciait, son image en serait atteinte. Sur ce point, elle n’avait pas tort, même si beaucoup d’autres affaires ont obscurci l’image du président de la République. Je ne participai pas à l’hallali qui retentit pendant la fin du règne, pour cette raison et aussi parce que cette campagne me dégoûtait un peu. En fin de compte, François Mitterrand accorda une grâce partielle, contresignée par Jacques Chirac et Albin Chalandon, et Luc Tangorre sortit de la prison de Toulouse le 15 février 1988, paraissant décidé à obtenir la révision complète de son procès.

Il vint nous voir à Paris et je me promis de l’aider. Hélas, quelques mois après, on apprit que, le 29 mai 1988, un garçon dont le moins qu’on puisse dire est qu’il lui ressemblait comme un frère jumeau avait violé deux étudiantes américaines. Mon frère fit jusqu’au bout son devoir d’avocat avec l’assistance de plusieurs confrères dont Mes Jean-Louis Pelletier et Paul Lombard. Luc Tangorre fut condamné à dix-huit ans de réclusion criminelle. J’ai tenté quelque temps de me convaincre que là aussi il y avait maldonne. Je ne pus y parvenir. Peu après le verdict, Le Monde publia en première page, le 15 février 1992, mon article: «Luc Tangorre et notre erreur.» J’y faisais l’historique de l’affaire telle que je l’avais menée en me trompant. Du fond de ses prisons successives, Luc continua à protester de son innocence. Il a trouvé des fidèles qui ont publié d’autres livres pour le défendre. De cette innocence, je ne suis plus, pour ma part, convaincu.

Dans cette affaire, j’ai donc joué et perdu. Si j’avais le besoin de me convaincre qu’un récit historique n’a de valeur que provisoire et qu’il peut être remplacé par un autre récit, l’affaire Tangorre aurait été pour moi une terrible leçon de choses

___________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________
Ce texte a été affiché sur Internet à des fins purement éducatives, pour encourager la recherche, sur une base non-commerciale et pour une utilisation mesurée par le Secrétariat international de l’Association des Anciens Amateurs de Récits de Guerre et d’Holocauste (AAARGH). L’adresse électronique du Secrétariat est <aaarghinternational-à-hotmail.com>. L’adresse postale est: PO Box 81475, Chicago, IL 60681-0475, USA.

Afficher un texte sur le Web équivaut à mettre un document sur le rayonnage d’une bibliothèque publique. Cela nous coûte un peu d’argent et de travail. Nous pensons que c’est le lecteur volontaire qui en profite et nous le supposons capable de penser par lui-même. Un lecteur qui va chercher un document sur le Web le fait toujours à ses risques et périls. Quant à l’auteur, il n’y a pas lieu de supposer qu’il partage la responsabilité des autres textes consultables sur ce site. En raison des lois qui instituent une censure spécifique dans certains pays (Allemagne, France, Israël, Suisse, Canada, et d’autres), nous ne demandons pas l’agrément des auteurs qui y vivent car ils ne sont pas libres de consentir.

Nous nous plaçons sous la protection de l’article 19 de la Déclaration des Droits de l’homme, qui stipule:
ARTICLE 19 <Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontière, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit>
Déclaration internationale des droits de l’homme, adoptée par l’Assemblée générale de l’ONU à Paris, le 10 décembre 1948.

2 commentaires pour Gaza: De Tangorre au Hamas, quand l’erreur se transforme en crime (On French intellectuals’s selective abolition of all critical sense when it comes to supposed victims)

  1. […] savoir l’aide, jusqu’ici savamment cachée et sans compter nos infatigables belles âmes, de nos meilleurs reporters de guerre […]

    J'aime

  2. […] ceux qui ont toujours préféré avoir tort avec Sartre semblent repartis à la case départ de l‘antisémitisme qui avait justement, avec le fameux "J’accuse" de Zola, marqué leur acte de […]

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :