Effet Matthieu: Attention, une inégalité peut en cacher une autre ! (Inequality and happiness: are Europeans and Americans different?)

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On donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas on ôtera même ce qu’il a. Jésus (Matthieu 25: 29)
On ne prête qu’aux riches.
L’argent va à l’argent.
Les scientifiques éminents obtiennent du crédit de façon disproportionnée pour leurs contributions à la science, alors que les scientifiques d’une moindre renommée obtiennent proportionnellement moins de crédit pour des contributions scientifiques d’un niveau comparable. (…) Lorsque l’Effet Matthieu est ainsi transformé en Idole d’autorité, cela viole la norme de l’universalisme impliquée par l’institution de la science et perturbe l’avancée de la connaissance. Merton
The concept [of cumulative advantage], applied to the domain of science, refers to the social processes through which various kinds of opportunities for scientific inquiry as well as the subsequent symbolic and material rewards for the results of that inquiry, tend to accumulate for individual practitioners of science, as they do for organizations engaged in scientific work. The concept of cumulative advantage directs our attention to the ways in which initial comparative advantage of trained capacity, structural location, and available resources make for successive increments of advantage such that the gaps between the have and the have-not in science widen until hampered by countervailing processes. Merton (1968)
L’effet Matthieu (Matthew Effect) désigne, de manière très générale, les mécanismes par lesquels les plus favorisés tendent à accroître leur avantage sur les autres. Cette appellation fait référence à une phrase de l’évangile selon saint Matthieu : « Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas on ôtera même ce qu’il a. ». Le terme est dû au sociologue américain Robert K. Merton. Celui-ci, dans un article publié en 1968, cherchait à montrer comment les scientifiques et les universités les plus reconnus tendaient à entretenir leur domination sur le monde de la recherche. D’autres chercheurs ont par la suite réutilisé la formule d’effet Matthieu dans d’autres contextes, notamment dans des études montrant pourquoi, lors d’un processus d’apprentissage, les meilleurs tendent à accroître leur avance. Wikipedia
Peu importe ici comment le chercheur exprime ses intérêts, ou plutôt quelle partie du cycle il choisit de désigner comme fin et comme but de son action. Selon ses goûts, sa culture ou sa situation, il pourra dire qu’il travaille pour soigner des gens, pour jouer, pour manipuler des animaux, pour convaincre, pour savoir, pour gagner de la reconnaissance, pour gagner sa vie, pour l’amour de la patrie. Quelle que soit la section du cycle qu’il choisit de désigner, il faudra bien néanmoins qu’il en parcoure l’ensemble. Ceux qui veulent savoir pour savoir, savoir pour gagner de l’argent, savoir pour sauver l’humanité, tous se retrouvent également tenus par les lois d’airain du cycle de crédibilité. Bruno Latour
Si Michel-Ange ou Beethoven n’avaient pas existé, leurs travaux auraient été remplacés par des contributions complètement différentes. Si Copernic ou Fermi n’avaient jamais existé, des contributions équivalentes auraient été mises au jour par d’autres. Il n’y a, en fait, qu’un monde à découvrir. D.J. de Solla Price (1922-1983)
C’était l’année 2081, et tout le monde était enfin égal. Ils n’étaient pas seulement égaux devant Dieu et la Loi. Ils étaient égaux dans tous les sens du terme. Personne n’était plus intelligent que les autres. Personne n’était plu beau que les autres. Personne n’était plus fort ou plus rapide que les autres. Toute cette égalité était due aux 211e, 212e et 213e amendements à la Constitution et à la vigilance incessante des agents du Handicapeur général des Etats-Unis. Kurt Vonnegut (« Harrison Bergeron », 1961)
Pauvre Surhomme (titre original : Harrison Bergeron) est une nouvelle dystopienne de science-fiction écrite par Kurt Vonnegut, Jr. et publiée pour la première fois en octobre 1961. (…)  Tout au long de l’histoire, Vonnegut utilise la satire, et l’histoire elle-même peut être classée en tant que satire. (…) L’égalité sociale a enfin pu être atteinte en handicapant les plus intelligents, les plus athlétiques ou les plus beaux des membres de la société pour les ramener au niveau le plus bas des compétences communes. Ce processus est au cœur du système social, conçu de manière à ce que nul ne se sente inférieur à quiconque. Le maintien de ce handicap dans la population est supervisé par la « Handicapeur Général des États-Unis », Diana Moon Glampers. Harrison Bergeron, le protagoniste de l’histoire, a une intelligence, une force et une beauté exceptionnelles, et doit donc supporter d’énormes handicaps : poids attachés à son corps, écouteurs et lunettes lui donnant des maux de tête, grimage grotesque. Malgré ces handicaps, il parvient à envahir une station de télévision et à se déclarer empereur, choisissant une ballerine pour impératrice. Ils sont tués tous les deux par l’impitoyable Diana Moon Glampers. Toute l’histoire est racontée du point de vue des parents de Harrison qui suivent l’incident à la télévision, mais qui, à cause de leurs handicaps, ne peuvent pas se concentrer suffisamment pour apprécier ce qui se passe ni s’en souvenir. Wikipedia
Il ne faut pas dissimuler que les institutions démocratiques développent à un très haut niveau le sentiment de l’envie dans le coeur humain. Ce n’est point tant parce qu’elle offrent à chacun les moyens de s’égaler aux autres, mais parce que ces moyens défaillent sans cesse à ceux qui les emploient. Les institutions démocratiques réveillent et flattent la passion de l’égalité sans pouvoir jamais la satisfaire entièrement. Cette égalité complète s’échappe tous les jours des mains du peuples au moment où il croit la saisir, et fuit, comme dit Pascal, d’une fuite éternelle; le peuple s’échauffe à la recherche de ce bien d’autant plus précieux qu’il est assez proche pour être connu et assez loin pour ne pas être goûté. Tout ce qui le dépasse par quelque endroit lui paraît un obstacle à ses désirs, et il n’y a pas de supériorité si légitime dont la vue ne fatigue sas yeux. Beaucoup de gens s’imaginent que cet instinct secret qui porte chez nous les classes inférieures à écarter autant qu’elles le peuvent les supérieures de la direction des affaires ne se découvre qu’en France. C’est une erreur. L’instinct dont je parle n’est pas français. Il est démocratique. Tocqueville
Il y a en effet une passion mâle et légitime pour l’égalité qui excite les hommes à vouloir être tous forts et estimés. Cette passion tend à élever les petits au rang des grands ; mais il se rencontre aussi dans le cœur humain un goût dépravé pour l’égalité, qui porte les faibles à vouloir attirer les forts à leur niveau, et qui réduit les hommes à préférer l’égalité dans la servitude à l’inégalité dans la liberté. Tocqueville
La justice sociale n’est pas de ce monde mais les peuples la réclament. À en juger par les élections récentes dans des pays aussi divers que l’Allemagne, le Chili et la Corée, cette exigence de justice et d’égalité l’emporte actuellement sur celle de la croissance. Angela Merkel a fait campagne sur le thème de l’égalité sociale et pour gouverner s’est alliée aux Socio-démocrates qui ont obtenu l’instauration d’un salaire minimum national. Quoique de droite, la présidente coréenne, Park Geun-hye, surenchérit dans l’égalitarisme et diabolise les grandes entreprises, moteurs du succès économique de son pays. Au Chili, Michelle Bachelet vient d’être réélue sur des promesses d’inspiration socialiste, tournant le dos à vingt-cinq ans de dynamisme libéral. Rappelons enfin la diatribe récente du Pape François, évoquée dans ces pages le 8 décembre, contre l’économie de marché qui n’engendrerait que l’injustice. Ces événements dessinent un air du temps qui ne relève pas que de l’idéologie : il est avéré que, même dans les phases de croissance, depuis trente ans, les inégalités de revenus s’accroissent dans toutes les économies de marché. Les salaires de la classe moyenne stagnent, tandis que les revenus des plus riches atteignent des sommets. À cette différenciation croissante des revenus, on envisagera deux explications majeures : la qualification technique et scientifique des plus diplômés leur garantit une surprime sur le marché de l’emploi tandis que ceux qui travaillent sur le marché mondial gagnent des sommes à l’échelle de ce marché, sans commune mesure avec ceux qui restent confinés dans des frontières locales ou nationales. Mais, expliquer ne satisfait pas les exigences populaires. Que pourrait-on proposer, comme discours électoral ou pratique politique, qui rendraient les écarts de revenus plus acceptables, sans briser le dynamisme du marché, seul garant de la croissance ? À gauche, de tradition, l’égalitarisme passe par le salaire minimum en bas et, en haut, par la confiscation des revenus. Guy Sorman
C’était en 2019 et enfin, les Américains étaient sur le chemin de l’égalité réelle. Non seulement l’égalité aux yeux de Dieu ou devant la loi ou l’égalité des chances. Ils allaient être égaux dans tous les sens du terme. Toute cette égalité résultait d’une audacieuse nouvelle politique du gouvernement. Il y avait la Loi sur le salaire décent de 2017, qui avait fixé le salaire minimum par rappor au salaire horaire moyen (ajusté à l’inflation) de 2016. Il y avait la NEW – AMT, fixant un taux d’impôt fédéral minimum de 55 % pour les revenus individuels de plus de 150 000 $ (soit 80 % pour les revenus supérieurs à 500 000 $). Il y avait la loi de l’assurance‑chômage pour toujours de 2018. Il y avait la loi De Blasio-Waxman sur les salaires des PDG de 2018, imposant un ratio de 9 à 1 entre le plus haut et plus bas salaire dans n’importe quelle entreprise. Heureusement, rien de tout cela n’avait nui le moins du monde à l’économie. Le salaire minimum plus élevé n’a « aucun effet perceptible sur l’emploi » (Schmitt, 2013). Les taux marginaux d’imposition élevés n’ont aucun effet sur la productivité et la création d’es entreprises (Piketty-Saez, 2011). Préserver les prestations chômage met l’argent dans les mains des consommateurs et ainsi stimule l’économie (Zandi, comme d’habitude). En ce qui concerne le ratio des salaires de 9 à 1  — c’est tout simplement l’équité, n’est-ce pas ? Les nouvelles règles sur le revenu n’étaient pas le seul moyen que l’Amérique réalisait l’égalité. Grâce aux efforts du Procureur général Thomas Perez, les poursuites pour disparité de parcours avaient transformé la culture publique du pays de façon inattendue. Par exemple, la hauteur moyenne des joueurs de la NBA pour la saison 2007 – 08  était un peu moins de 6 pieds 7 pouces. Le mâle américain moyen fait de 5 pieds 9 pouces. Manifestement inégal, manifestement injuste. M. Perez a exigé que la NBA établisse une règle pour la hauteur moyenne qui obligerait chaque équipe à compenser les plus grands joueurs avec des plus courts. Les Américains se sont rapidement adaptés à la règle dite du Monstre-nain, comme on l’appelait affectueusement, cependant les alley-oops n’étaient jamais plus tout à fait les mêmes. Une autre industrie, transformée par les nouvelles règles a été Hollywood. Pour « l’équilibre-Bourne »,  Matt Damon revenait pour le rôle-titre de Jason Bourne, un ancien Super-Assassin maintenant totalement en paix avec lui-même et le monde. Pour ses efforts, il a été payé 330 000 $ (ou 130 000 $ après les taxes fédéral, d’état et locales), ce qui est encore neuf fois le salaire du seconde-assistant machiniste. C’était bien loin de la somme de 20 millions $ qu’il avai été payé pour le « Bourne Ultimatum » de 2007, mais, comme il dit, « ça valait totalement la peine » parce qu’il n’avait maintenant plus d’autre choix que d’envoyer ses enfants à l’école publique. La mode aussi a changé. Les mannequins de Victoria’s secret  devaient désormais défiler le visage recouvert d’un horrible masque à l’image d’économistes de Princeton barbus. Fox News, lui,  s’en était tiré en présentant une équipe de présentateurs composée exclusivement d’hommes bedonnants d’une cinquantaine d’années. Bret Stephens
Nous avons trouvé que les personnes ont une tendance plus faible à se déclarer heureuses lorsque l’inégalité est élevée (…) L’effet, cependant, est plus précisément défini statistiquement en Europe qu’aux États-Unis. En outre, nous avons trouvé des différences frappantes entre les groupes. En Europe, les pauvres et les personnes situées sur la gauche de l’échiquier politique se plaignent de l’inégalité ; alors qu’aux États-Unis, le bonheur des pauvres et des gens de gauche est non corrélé avec l’inégalité. Fait intéressant, aux États-Unis, les riches sont gênés par l’inégalité. En comparant à travers les continents, nous trouvons que les gens de gauche en Europe sont plus gênés par l’inégalité qu’aux États-Unis. Et les pauvres en Europe sont plus préoccupés par l’inégalité que les pauvres en Amérique, un effet qui est important en termes de taille, mais n’est significatif qu’au niveau de 10 %. Nous croyons que ces résultats sont en accord avec la perception (et pas nécessairement la réalité) que les Américains vivent dans une société mobile, où l’effort individuel peut déplacer les gens dans l’échelle des revenus, tandis que les Européens croient qu’ils vivent dans des sociétés moins mobiles.
Les pays diffèrent considérablement dans le degré d’inégalité de revenu qu’ils tolèrent, même à des stades semblables de développement. Les observateurs européens dénoncent l’inégalité plus grande (et, pour une grande partie des dernières décennies, de plus en plus grande) aux États-Unis. les commentateurs américains affirment que l » obsession » de l’inégalité a société européenne étouffe la créativité et crée un cercle vicieux de dépendance des pauvres à la protection sociale. Ces divergences d’opinions reflètent-elles simplement des préférences différentes sur les mérites de l’égalité des deux côtés de l’Atlantique ? En outre, une préférence pour l’égalité est-elle juste une question de  » goût  », ou faut-il tenir compte d’autre éléments dans la société, tels que le niveau de mobilité sociale ? Nous utilisons les réponses à une question de bien-être simple. Nous avons simplement établi une corrélation entre les réponses à la question de bien-être à des milliers de personnes en Europe et en Amérique depuis de nombreuses années avec les niveaux mesurés de l’inégalité. (…) Nos résultats montrent que, tenant compte de caractéristiques personnelles des répondants, États / pays des effets et des effets de l’année, les individus ont tendance à déclarer des niveaux inférieurs de bonheur lorsque l’inégalité se trouve être élevée. L’effet en Amérique semble être moins précisément estimé qu’en Europe, même si la différence globale n’est pas statistiquement significative. Puis, nous étudions les différences entre revenu et groupes idéologiques. Nous constatons que les riches et les gens de droite en Europe ne sont pas pour la plupart gênés par l’inégalité. Au lieu de cela, nous identifions des effets négatifs forts d’inégalité sur le bonheur des pauvres et des gens de gauche européens. Aux États-Unis, les pauvres et les gens de gauche ne sont pas affectés par l’inégalité, alors que l’effet sur les riches est négatif et bien défini. En comparant ces groupes à travers les continents, nous trouvons que la gauche européenne est plus touchée par l’inégalité que la gauche américaine. La différence semble être de grande taille et très bien définie statistiquement. Il n’y a aucune différence entre la droite américaine et la droite européenne. En ce qui concerne les catégories de revenu, il n’y a aucune différence entre les Américains riches et les Européens riches en termes de comment l’inégalité affecte les niveaux de leur bonheur signalés. Les pauvres en Europe, cependant, sont plus touchés par l’inégalité que les pauvres américains. La différence est très grande en termes de taille, bien que seulement statistiquement significatif au seuil de 10 %. Ceci suggère que l’aversion des Européenne à l’inégalité ne provient pas des préférences différentes en Europe et aux Etats-Unis. Supposons que  » l’égalité  » soit un bien de luxe dont la demande augmente plus que proportionnellement avec le revenu, ou même un bien normal. Alors, nous devrions trouver que les riches Européens détestent l’inégalité plus que les pauvres européens, comme aux États-Unis. Une interprétation plus raisonnable est que les possibilités de mobilité sont (ou semblent être) plus élevées aux États-Unis qu’en Europe. Alberto Alesinaa, *, Rafael Di Tellab, Robert MacCullochc

Après le mariage pour tous,… le chômage pour tous !

A l’heure où, après les mesures sociétales les plus démagogiques et les promesses non tenues, nos Handicapeurs en chef  multiplient des deux côtés de l’Atlantique les annonces et les gesticulations devant la notoire obstination des faits économiques …

Jusqu’à, face à l’envie de quenelle ou des avoirs de l’autre, s’en prendre en France à la liberté d’expression et aux Etats-Unis à la liberté d’entreprendre

Comment ne pas repenser, avec le chroniqueur du WSJ, à la célèbre nouvelle de Kurt Vonnegut (« Harrison Bergeron »: Pauvre surhomme » en France) où pour assurer une égalité enfin parfaite l’Etat se voyait contraint de multiplier les handicaps pour les plus favorisés ?

Mais aussi comment ne pas s’étonner, avec l’étude d’une équipe d’économistes de Princeton il y a dix ans, de cette étrange inégalité de réaction d’une classe ouvrière américaine …

Qui, sous prétexte d’une prétendue mobilité plus grande et contre l’avis même à la fois de leurs exploiteurs américains et de leurs homologues pauvres européens ainsi que de leurs soutiens de gauche, continuent à refuser de condamner l’inégalité pourtant croissante des revenus que connait leur pays depuis maintenant des décennies ?

Kurt Vonnegut’s State of the Union

Updating a story about government-mandated absolute equality.

The WSJ

Jan. 27, 2014

The year was 2081, and everybody was finally equal. They weren’t only equal before God and the law. They were equal every which way. Nobody was smarter than anybody else. Nobody was better looking than anybody else. Nobody was stronger or quicker than anybody else. All this equality was due to the 211th, 212th, and 213th Amendments to the Constitution, and to the unceasing vigilance of agents of the United States Handicapper General.

—From  » Harrison Bergeron  » (1961), a short story by Kurt Vonnegut

The year was 2019 and Americans were finally on their way toward real equality. Not just equality in God’s eyes, or before the law, or in opportunity.

They were going to be equal every which way.

All this equality was due to bold new government action. There was the Decent Wage Act of 2017, which pegged the minimum wage to the (inflation-adjusted) average hourly wage of 2016. There was the NEW- AMT, which set a 55% minimum federal tax rate on individual income over $150,000 (or 80% for incomes above $500,000). There was the Unemployment Insurance Is Forever Act of 2018. There was the 2018 De Blasio-Waxman CEO Pay Act, which mandated a 9-to-1 ratio between the highest and lowest paid person in any enterprise.

Happily, none of this harmed the economy in the slightest. Higher minimum wages have « no discernible effect on employment » ( Schmitt, 2013). High marginal tax rates have no effect on productivity and business creation (Piketty-Saez, 2011). Preserving jobless benefits puts money into the hands of consumers and thus stimulates the economy (Zandi, as usual). As for the 9-to-1 pay ratio—that’s just plain fairness, OK?

New rules on income weren’t the only way America was achieving equality. Thanks to the efforts of Attorney General Thomas Perez, disparate outcome lawsuits were changing the country’s public culture in unexpected ways.

For example, the average height of NBA players for the 2007- 08 season was just under 6 feet 7 inches. The average American male is 5 feet 9 inches. Patently unequal, patently unfair. Mr. Perez demanded that the NBA establish an average-height rule that would require each team to offset taller players with shorter ones.

Americans quickly adapted to the Midget-Monster rule, as it was lovingly known, though alley-oops were never quite the same.

Another industry transformed by the new rules was Hollywood. For « The Bourne Equilibrium, » Matt Damon returned to the title role of Jason Bourne, a former super-assassin now entirely at peace with himself and the world. For his efforts he was paid $330,000 (or $130,000 after federal, state and local taxes), which is still nine times the salary of the second-assistant key grip. It was a far cry from the $20 million he was paid for the 2007 « Bourne Ultimatum » but, as he said, « it was totally worth it » because he now has no choice but to send his children to public school.

Fashion also changed. Victoria’s Secret models were henceforth required to parade down catwalks wearing horrible masks resembling bearded Princeton economists. Fox News came out with a roster of all- male, paunchy middle-aged anchors.

And what about Republicans? Though most conservatives were resistant to the Equality Movement, some found the new political environment congenial to their anti-elitist aims.

There was the Grassley-Amash De-Tenure Act of 2016, which abolished the « monstrous inequality » of college-faculty tenure. That was soon followed by the Amash-Grassley Graduate Student Liberation Act of 2017, ending the « master-slave » relationship between professors and their teaching and research assistants.

More controversial was the Grassley-Gowdy De-Ivy Act of 2018, requiring all four-year colleges, public or private, to accept students by lottery. Besides its stated goal of « ending elitism and extending the promise of equality to tertiary education, » many conservatives saw it as a backdoor method of eliminating affirmative action. Liberals countered that it had precisely the opposite effect.

Still, it was not enough for Americans to promote equality within America. Also necessary was to seek equality with other nations. In 2017, Sen. Rand Paul joined with Oakland Rep. Barbara Lee to cap defense spending at no more than 2% of gross domestic product. « Brazil only spends 1.5% of their GDP on defense, and they’ve never been invaded, » said Mr. Paul. « Canada spends about 1.2%, and they’ve only been invaded by us. Maybe the lesson is that a big military makes us less secure, not more. »

In the summer of 2018, a software engineer at Los Alamos uploaded detailed blueprints of a Trident missile warhead to the Internet. Mr. Paul praised the engineer, who fled to Ecuador, as « civil disobedient, » like Martin Luther King Jr., and noted that many scholars believe nuclear proliferation—or nuclear equality—makes the world a safer place.

Of course, not everyone was happy with the emerging utopia. From his yacht 100 miles off the coast of Marin County, hedge- fund billionaire Tom Perkins wrote bilious letters to The Wall Street Journal, which, mysteriously, the Journal saw fit to publish. Fortunately, investigative ace David Brock was able to establish that Mr. Perkins’s real name is Emmanuel Goldstein, and promptly created a Two Minutes Hate program on Media Matters for America, which was very popular.

And then came the State of the Union speech. From the hushed chamber of the House of Representatives, a young Texas congressman named Harrison Bergeron yelled « You lie! » as the president spoke about the joy Americans felt as the promise of equality was finally realized.

Wolfers, J., 2002. Is business cycle volatility costly? Evidence from surveys of subjective wellbeing, Stanford Business School Research Paper No. 1751.

Wu, X., Perloff, J., Golan, A., 2002. Effects of government policies on income distribution and welfare, UC Berkeley working paper, iirwps-086-02.

Voir aussi:

Pour en finir avec les inégalités

Guy Sorman

Le futur, c’est tout de suite

19.12.2013

La justice sociale n’est pas de ce monde mais les peuples la réclament. À en juger par les élections récentes dans des pays aussi divers que l’Allemagne, le Chili et la Corée, cette exigence de justice et d’égalité l’emporte actuellement sur celle de la croissance. Angela Merkel a fait campagne sur le thème de l’égalité sociale et pour gouverner s’est alliée aux Socio-démocrates qui ont obtenu l’instauration d’un salaire minimum national. Quoique de droite, la présidente coréenne, Park Geun-hye, surenchérit dans l’égalitarisme et diabolise les grandes entreprises, moteurs du succès économique de son pays. Au Chili, Michelle Bachelet vient d’être réélue sur des promesses d’inspiration socialiste, tournant le dos à vingt-cinq ans de dynamisme libéral. Rappelons enfin la diatribe récente du Pape François, évoquée dans ces pages le 8 décembre, contre l’économie de marché qui n’engendrerait que l’injustice.

Ces événements dessinent un air du temps qui ne relève pas que de l’idéologie : il est avéré que, même dans les phases de croissance, depuis trente ans, les inégalités de revenus s’accroissent dans toutes les économies de marché. Les salaires de la classe moyenne stagnent, tandis que les revenus des plus riches atteignent des sommets. À cette différenciation croissante des revenus, on envisagera deux explications majeures : la qualification technique et scientifique des plus diplômés leur garantit une surprime sur le marché de l’emploi tandis que ceux qui travaillent sur le marché mondial gagnent des sommes à l’échelle de ce marché, sans commune mesure avec ceux qui restent confinés dans des frontières locales ou nationales.

Mais, expliquer ne satisfait pas les exigences populaires. Que pourrait-on proposer, comme discours électoral ou pratique politique, qui rendraient les écarts de revenus plus acceptables, sans briser le dynamisme du marché, seul garant de la croissance ? À gauche, de tradition, l’égalitarisme passe par le salaire minimum en bas et, en haut, par la confiscation des revenus.

Mais cette mécanique égalitaire produit en réalité plus d’effets pervers que de justice sociale : le salaire minimum légal, s’il dépasse les salaires effectifs, exclut du marché du travail les moins qualifiés. C’est le cas de la France où il a été montré que toute augmentation du salaire minimum accroissait le chômage des jeunes non qualifiés. Aux États-Unis, à l’inverse, la faiblesse du salaire minimum fédéral – ou des salaires minimums d’Etat là où il existe – accélère le retour au travail en fin de crise économique : pour l’instant, car le Président Obama fait campagne pour relever fortement ce minimum fédéral. Quant à l’impôt progressif sur le revenu ou sur le capital, il produit partout la fuite des capitaux et des entrepreneurs.

À droite, la réponse à la question lancinante de l’inégalité est, d’ordinaire, une amélioration des qualifications scolaires. Mais celle-ci est plus facile à invoquer qu’à organiser et de toute manière, les effets en sont lents. Les plus classiques s’en tiennent au laisser-faire : le marché crée de la richesse et la redistribue, mais voici qui est devenu relativement inexact.

On souhaitera donc que la gauche renonce à l’égalitarisme mécanique et la droite à l’égalitarisme béat pour que les uns et les autres proposent une réponse neuve à une situation inédite. C’est possible. Dans la panoplie des économistes, un instrument au moins n’a jamais été utilisé, peut-être parce qu’il n’est ni de droite ni de gauche: l’impôt négatif sur le revenu, aussi appelé revenu minimum universel. Selon le modèle initial tel qu’il fut proposé par Milton Friedman, il y a 50 ans, tout citoyen ou résident légal devrait payer un impôt sur le revenu à partir d’un certain seuil correspondant à une vie décente, et en-dessous du seuil, il serait payé de manière à remonter jusqu’à ce seuil.

Ce revenu minimum par l’État remplacerait toutes les aides et subventions, chacun étant considéré comme capable d’utiliser de manière responsable ce qui lui est garanti. Le revenu minimum universel est un choix éthique – les citoyens sont responsables et pas dépendants – et économique – l’État n’interfère pas avec le marché. Le revenu minimum universel est une solution de rechange aux États Providence essoufflés et une réponse à la question de l’inégalité. Seule manque l’audace politique pour le soumettre aux suffrages.

Voir enfin:

Inequality and happiness: are Europeans and Americans different?

Alberto Alesinaa, Rafael Di Tellab, Robert MacCullochc

Journal of Public Economics 88 (2004)

30 July 2003

Abstract

We study the effect of the level of inequality in society on individual well-being using a total of 123,668 answers to a survey question about ‘‘happiness’’. We find that individuals have a lower tendency to report themselves happy when inequality is high, even after controlling for individual income, a large set of personal characteristics, and year and country (or, in the case of the US, state) dummies. The effect, however, is more precisely defined statistically in Europe than in the US. In addition, we find striking differences across groups. In Europe, the poor and those on the left of the political spectrum are unhappy about inequality; whereas in the US the happiness of the poor and of those on the left is uncorrelated with inequality. Interestingly, in the US, the rich are bothered by inequality. Comparing across continents, we find that left-wingers in Europe are more hurt by inequality than left-wingers in the US. And the poor in Europe are more concerned with inequality than the poor in America, an effect that is large in terms of size but is only significant at the 10% level. We argue that these findings are consistent with the perception (not necessarily the reality) that Americans have been living in a mobile society, where individual effort can move people up and down the income ladder, while Europeans believe that they live in less mobile societies.

1. Introduction

Most governments redistribute income, using both direct and indirect means. Even though this role of the public sector has increased vastly in the last few decades in all industrial countries, European governments are more heavily involved with redistribution than that of the United States. European fiscal systems are more progressive than in the United States and the welfare state is more generous in Europe, where the share of government in the economy is substantially larger than in the United States. For instance, in 2000 the share of total government spending (excluding interest payments) over GDP was about 30% in the US, versus 45% in Continental Europe. The share of transfers over GDP was about 11% in the US and about 18% in Europe, and more than 20 in Germany, Sweden and other northern European countries.1 At the end of the 19th century, the share of transfers over GDP was less than 1% both in Europe and the US. It was about 6% of GDP in the US, and about 10% of GDP in Europe in 1960. The growth of transfers explains almost all of the increase in the size of government and the difference in the size of government between Europe and the US.2

If democratic governments redistribute so much, it must mean that a large fraction of the population favors these programs that are meant to reduce inequality. For a start, the ‘‘poor’’ should be in favor of redistribution, since they gain from it on net. However, this preference is mitigated by the fact that the poor of today may become the rich of tomorrow and they do not want to be the ones who will have to support redistributive schemes. Conversely the rich should oppose redistributions, but if they fear to become poor they may see redistributive policies as an insurance against future potential misfortunes. Therefore, social mobility should influence how forward looking individuals value redistributive polices.3

Beyond self-interest, however, inequality (which is often associated with high poverty rates) may be perceived as a social evil. That is, at least up to a point, even the net losers from redistributive schemes may favor them because they perceive poverty and inequality as social harms. In part, this may also be motivated indirectly by self-interest, to the extent that inequality breeds crime and threats to property rights. But, even beyond that, the observation (or perception) of poverty may negatively affect the welfare of the rich and their sense of fairness. The bottom line is that inequality must be perceived as a social evil especially in those countries with large redistributive programs.

In this paper, we explore whether and why inequality negatively affects individual utility even after controlling for individual income. We measure ‘‘utility’’ in terms of survey answers about ‘‘happiness’’. Some readers may feel uncomfortable using such a vague question like ‘‘are you happy?’’ for any useful statistical investigation. As we discuss below, however, a growing literature both in psychology and in economics successfully uses it, and the patterns observed in the answers to this question are reasonable and quite similar across countries. This gives us confidence in the significance of using such data to study inequality.

We find some intriguing results. First, Europeans and Americans report themselves less happy when inequality is high; however, the effect of inequality on happiness is more precisely estimated for Europe.4 Second, aversion to inequality is concentrated amongst different ideological and income groups across the two regions. There is no clear ideological divide in the US concerning the effect of inequality on happiness. In contrast, those who define themselves leftist show a strong distaste for inequality in Europe, while those who define themselves rightists are unaffected by it. The breakdown of rich versus poor also shows some differences between Europe and the US. In Europe, the happiness of the poor is strongly negatively affected by inequality, while the effect on the rich is smaller in size and statistically insignificant. In the US, one finds the opposite pattern, namely that the group whose happiness seems to be most adversely affected by inequality is the rich. A striking result is that the US poor seem totally unaffected by inequality. Any significance of the inequality coefficient in the US population is mainly driven by the rich.

We argue that these results are due to different perceptions of the degree of social mobility in the US and Europe. Americans believe that their society is mobile so the poor feel that they can move up and the rich fear falling behind. In Europe, a perception of a more immobile society makes the poor dislike inequality since they feel ‘‘stuck’’.5 Alesina et al. (2001) provide different evidence that this is indeed the case. For instance, according to the World Values survey less than 30% of Americans believe that poor are trapped in poverty while 60% of Europeans have this belief. Americans definitively believe that society is mobile and one can escape poverty with hard work. When asked about poverty, in fact about 60% of Americans believe that the poor are lazy while less than 30% of Europeans have the same beliefs. The same authors point out the large mismatch between these strong beliefs and available measures of actual mobility in Europe and US, but for our purposes what matters are individuals’ beliefs.

Given that European citizens seem so averse to inequality, and believe that the poor are stuck in poverty and worthy of help, they should favor redistributive policies, i.e. the welfare state. Broadly speaking this is the message of Boeri et al. (2000). In a survey conducted in three European countries they find that Germans, Italians and Spaniards are reluctant to favor cuts in welfare programs, even though they show a lack of clear understanding of the costs associated with them namely, they tend to understate the costs. Di Tella and MacCulloch (1996) find a desire for higher unemployment benefits in five out of six European countries (the exception being Norway) and a desire for lower or equal unemployment benefits in the United States and Australia.

The present paper is at the crossroads of two lines of research. One is the study of the determinants of ‘‘happiness’’. The economic literature started with Easterlin (1974), who documented stagnant average happiness levels in the US in the face of large increases in income, a question recently taken up by Blanchflower and Oswald (2000) and Inglehart (1996).6 A number of subsequent papers have focused on micro-economic aspects; including the role of being unemployed on self reported well-being (Clark and Oswald, 1994; Winkelmann and Winkelmann, 1998). Di Tella et al. (1997) show that the country- level ‘‘micro-happiness’’ regressions display a very similar structure across 12 OECD countries. That paper also takes a macro-perspective by including aggregate unemploy- ment and a measure of the generosity of the welfare state in these happiness regressions. Other work has used happiness data to study the role of democratic institutions (Granato et al., 1996; Frey and Stutzer, 1999), the inflation–unemployment trade-off (Di Tella et al., 2001; Wolfers, 2002), the role of partisanship in politics (Di Tella and MacCulloch, 1998) and the role of social norms (Stutzer and Lalive, 2000). An early paper by Morawetz et al. (1977) discusses how average happiness varies across two communities in Israel that have different levels of inequality.7

The second line of research is the literature on the determinants of preferences for redistribution. On the theoretical side, some of the key papers are Romer (1975) and Meltzer and Richards (1981) on inequality and redistributions, and Piketty (1995) and Benabou and Ok (2001) on social mobility. Recent empirical work on the demand for redistribution includes Alesina and La Ferrara (2000), Ravallion and Lokshin (2000), Corneo (2000) and Corneo and Gruner (2000). These papers find, looking at the data from the US, Europe and in one case, Russia, that social mobility does affect the preference for redistribution.

This paper is organized as follows. Section 2 describes our data set. Section 3 presents results for the US. Section 4 present results for European countries. In Section 5, we compare results for the US and Europe. The last section concludes.

2. Data and empirical strategy

2.1. Description

The analysis examines US happiness data from the United States General Social Survey (1972–1997) (see Davis and Smith, 1994). We use the happiness question that reads ‘‘Taken all together, how would you say things are these days—would you say that you are very happy, pretty happy, or not too happy?’’ (small ‘‘Don’t know’’ and ‘‘No answer’’ categories are not studied here). This was asked in each of 25 years. In the main analysis, data limitations on state-level inequality data force us to restrict attention to the 19,895 answers that are available for the period 1981–1996.

For Europe, the source of happiness data is the Euro-barometer Survey Series (1975– 1992), which interviews a random sample of Europeans in each year and asked two questions, amongst others, that interest us (see Inglehart et al., 1994). The first is ‘‘Taking all things together, how would you say things are these days—would you say you’re very happy, fairly happy, or not too happy these days?’’ (small ‘‘Don’t know’’ and ‘‘No answer’’ categories are not studied here). The surveys also report the answers of a large number of individuals over 18 years of age to a ‘‘life satisfaction’’ question. This question is: ‘‘On the whole, are you very satisfied, fairly satisfied, not very satisfied or not at all satisfied with the life you lead?’’ (the small ‘‘Don’t know’’ and ‘‘No answer’’ categories are not studied here). We focus on life satisfaction data because they are available for a longer period of time—from 1975 to 1992 instead of just 1975–1986. ‘‘Happiness’’ and ‘‘life satisfaction’’ are highly correlated.

Because we are interested in comparing our results for Europe with those for the US, we coded the European data into similar categories. Since we have three categories for the US and four for Europe, we collapsed European responses that fell into the two bottom categories (not very satisfied and not at all satisfied) into one. In any case, very similar results obtain when the four categories are used for Europe. Appendix A describes both the US General Social Survey and the Euro-barometer Survey Series in greater detail.

For the United States, we take Gini coefficients of per state per year for the period 1981–1996 from Wu et al. (2002). They use income data from the Current Population Survey (CPS) March Supplement. Beginning in 1981, the CPS includes information on the value of government transfers, tax liability and credit for each family. Wu et al. then collect data from the American Housing Survey, the Income Survey Development Program and the Internal Revenue Service and combine them with the CPS data to create simulations of taxes paid, number of tax filing units, adjusted gross income, and other characteristics for the March CPS. Based on the augmented series, the authors construct the after-transfer, after-tax monetary income by adding the CPS income with the corresponding value of food stamps, tax payments or credits for each family. Based on these data, they create what to our knowledge is one of the best series of inequality measures at the state level for the US that we have available today. For more description of these data, see Wu et al. (2002).

For Europe, we use Gini coefficients from the Deininger and Squire (1996) data set. We use only part of their ‘‘high quality’’ data. These data satisfy three minimum standards of quality: they are based on household surveys, the population covered is representative of the entire country and the measure of income (or expenditure) used is comprehensive including income from self-employment, non-wage earnings as well as nonmonetary income. The data set is normally considered the best available for cross-country comparison and it is widely used. However, it is not without its drawbacks, as discussed by Atkinson and Brandolini (1999). The problems concern the fact that the Gini coefficients for different countries have not all been calculated using the same methods. For example, some are based on gross income, while others use net (disposable) income. In our sample, three observations for Denmark, three observations for France and four observations for Germany are based on gross income whereas the rest are based on net income. In addition, although the Deininger and Squire (1996) data set is largely based on the household as the choice of reference unit, some measurements are based at the individual level. Another difference between the country time series of Gini coefficients is that some use expenditure whereas others use income. In order to minimise problems caused by the differences in definitions and sources, we use only consistent time series of their ‘‘high quality’’ data within each country. The remaining differences in the bases used to estimate inequality across countries are at least partially controlled for by including country dummies. The definitions and sources of other variables used in the paper are described in Appendix A.

Tables A-US, B-US, A-Eur and B-Eur report some basic statistics for our US and European samples. Concerning ‘‘happiness’’, the patterns across Europe and the US seem similar, which is somewhat reassuring that the question is interpreted similarly in the two places. For a start, the breakdown between different levels of happiness in the sample is fairly similar in Europe and the US. For instance, about 57% in the US and 54% in Europe are in the intermediate category. Patterns of happiness and marital status are similar. Interestingly, looking across the columns denoting different income quartiles, personal income seems to have a stronger effect in the US than in Europe, an observation consistent with a larger share of public consumption and more progressive taxation in Europe than in the US.

(…)

6. Conclusion

Countries differ greatly in the degree of income inequality that they tolerate, even at similar stages of development. European observers object to the higher (and, for much of the past few decades, growing) inequality in the US. American commentators argue that European society’s ‘‘obsession’’ with inequality stifles creativity and creates a vicious circle of welfare addiction of the poor. Do these differences of opinion simply reflect different preferences about the merits of equality in the two sides of the Atlantic? Furthermore, is a preference for equality just a matter of ‘‘taste,’’ or does it reflect something else in society, such as the level of social mobility?

We use the answers to a simple well-being question. We simply correlate the answers to the well-being question asked to thousands of individuals in Europe and America over many years with measured levels of inequality. All that this method requires is an individual’s ability to introspect and evaluate his or her own happiness.

Our results show that, controlling for personal characteristics of the respondents, state/ country effects and year effects, individuals tend to declare lower happiness levels when inequality happens to be high. The effect in America seems to be less precisely estimated than in Europe, although the overall difference is not statistically significant. We then investigate differences across income and ideological groups. We find that the rich and the right-wingers in Europe are largely unaffected by inequality. Instead, we identify strong negative effects of inequality on the happiness of the European poor and leftists. In the US, the poor and the left-wingers are not affected by inequality, whereas the effect on the rich is negative and well defined. Comparing these groups across continents, we find that the European left is more affected by inequality than the American left. The difference appears to be large in size and very well defined statistically. There are no differences across the American right and the European right. In terms of income groups, there are no differences between the American rich and the European rich in terms of how inequality affects their reported happiness levels. The poor in Europe, however, are more affected by inequality than the American poor. The difference is very large in terms of size, although only statistically significant at the 10% level.

This suggests that European aversion to inequality does not originate in different preferences in the US and Europe. Suppose that ‘‘equality’’ is a luxury good, the demand for which rises with income more than proportionally, or even a normal good. Then we should find that the European rich dislike inequality more than the European poor, like in the US. A more reasonable interpretation is that opportunities for mobility are (or are perceived to be) higher in the US than in Europe.

Acknowledgements

We thank Eliana La Ferrara, Norman Loayza, Andrew Oswald, Thomas Piketty, three anonymous referees and participants in many seminars for their discussions and comments. We are very grateful to Rebecca Blank, Eliana La Ferrara, Jeff Perloff and Ximing Wu for their generous help with data. Min Shi provided excellent research assistance. Alesina gratefully acknowledges financial support form the NSF through the NBER.

1 For historical data on the growth of redistributive programs in industrial countries, see Tanzi and Schuknecht (2000). For a comparison of redistributive policies in the US and in Europe, see Alesina et al. (2001). 2 See Alesina et al. (2001) for a discussion and comparison of the evolution of European versus American welfare states.

3 See Benabou and Ok (2001) for a precise theoretical formulation of this idea and Alesina and La Ferrara

(2000) for empirical tests.

4 Given the lack of an established source in the literature, we experimented with different inequality data for the US. The data we use in this version of the paper are probably the most accurate. However, it is worth mentioning that with other data the effect of inequality on well-being in the US is even weaker and not statistically significant. For more discussion of this point, see the working paper version of this article.

5 Unfortunately, data problems make conclusive tests of this hypothesis concerning social mobility in the two sides of the Atlantic almost impossible, as noted by Atkinson et al. (1992). However, in an interesting comparison, Checchi et al. (1999) find that social mobility is higher in the US than in Italy. Bjorklund and Janiti (1997) find inconclusive results in their comparison of Sweden and the US.

6 There is, to be sure, a large literature in psychology using self reported measures of well-being (see Diener et al., 1999; Kahneman et al., 1999).

7 Our paper, and we believe much of the happiness literature, can be understood as an application of experienced utility, a concept that emphasises the pleasures derived from consumption (discussed in Kahneman and Thaler, 1991). It argues, in essence, that there are circumstances where measures of experienced utility can be derived (such as happiness responses) that are reasonable substitutes to observing individual choices. Ng (1996) discusses the theoretical structure of subjective well-being responses while Kahneman et al. (1997) propose a formal axiomatic defense of experienced utility (see also Tinbergen, 1991; van Praag, 1991).

8 Inglehart (1990) looks at the cross section. He finds some evidence of a positive correlation and offers some arguments explaining why the correlation may be spurious.

9 The ordered logit regressions are implemented using the Generalized Estimating Equation (GEE) setup developed by Liang and Zeger (1986). GEE allows for an unrestricted correlation structure within clusters and can be used for nonlinear models. It is GEE standard errors that are produced by the STATA cluster command. The operating characteristic of alternative cluster adjustments is an active area for current research. For further discussion, see Angrist and Lavy (2002), and for Monte Carlo evidence of alternative adjustment procedures, see for example, Agurzky and Schmidt (2001), Bertrand et al. (2001), Braun and Feng (2001) and Thornquist and Anderson (1992).

10 Stutzer and Frey (2003) use panel evidence from Germany to establish whether married people are happier, or whether happiness is a good predictor of getting married.

11 See Di Tella et al. (1997) for comparisons of happiness equations across individual OECD countries.

12 In the working paper version of this paper, we found no correlation between inequality and happiness in the US using inequality data (as measured by the Gini coefficient) at the state level from the 1979 and 1989 census. Even when we incorporate the 1969 census the coefficient on inequality in a US happiness regression remains insignificant. We also experimented using state inequality measures (the 80/20 ratio) created by the Economic Policy Institute with Current Population Survey data, averaged for 3 years every 10 years (i.e. 1978 – 1980, 1988 – 1990 and 1998 – 2000). Again the coefficient on inequality was insignificant in a US happiness regression. Finally, we used a measure of inequality (the 50/10) ratio presented in Blank (2001), calculated from annual wage data from the Outgoing Rotation Group (ORG) data of the monthly CPS, with similarly insignificant results.

13 For ordered logit, the conversion from coefficients to probability effects is calculated using the formula: DProbability(Person being in top happiness category)=1􏰀1/(1+exp(score+coefficient􏰁DX􏰀_b[_cut2]))􏰀 (1􏰀1/(1+exp(score􏰀_b[_cut2]))) where DX is the change in the explanatory variable, _b[_cut2] is the top cut point and score refers to the predicted value of the underling continuous variable.

14 Note that although our inequality measure has been calculated using equivalent income, the measure of income used in the US tables is measured at the household level. We ran all the identical regressions but dividing household income by the square root of family size (estimated using the available data we have on number of children). This gives a measure of equivalent income similar to those used to calculate our inequality data. The results remain almost identical.

15 States where inequality fell and happiness did not rise include Arkansas where between 1986 and 1994 the post-tax Gini fell from 0.38 to 0.33 and average happiness of the people there dropped over this time period (from 2.3 to 2.1 averaged over a cardinal 1 – 3 scale). Another example is Missouri where between 1983 and 1996 the Gini fell from 0.35 to 0.32 and average happiness also went down (from 2.4 to 2.2 averaged over a 1–3 scale).

16 In a regression of state inequality on state unemployment rates, controlling for country and year fixed effects, the coefficient on the unemployment rate is 0.457, significant at the 1% level (t-stat = 4.6).

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Voir enfin:

The Great Divide
Inequality Is a Choice
Joseph E. Stiglitz
Oinionator
October 13, 2013
The Great Divide is a series about inequality.

It’s well known by now that income and wealth inequality in most rich countries, especially the United States, have soared in recent decades and, tragically, worsened even more since the Great Recession. But what about the rest of the world? Is the gap between countries narrowing, as rising economic powers like China and India have lifted hundreds of millions of people from poverty? And within poor and middle-income countries, is inequality getting worse or better? Are we moving toward a more fair world, or a more unjust one?

These are complex questions, and new research by a World Bank economist named Branko Milanovic, along with other scholars, points the way to some answers.

Starting in the 18th century, the industrial revolution produced giant wealth for Europe and North America. Of course, inequality within these countries was appalling — think of the textile mills of Liverpool and Manchester, England, in the 1820s, and the tenements of the Lower East Side of Manhattan and the South Side of Chicago in the 1890s — but the gap between the rich and the rest, as a global phenomenon, widened even more, right up through about World War II. To this day, inequality between countries is far greater than inequality within countries.

But starting around the fall of Communism in the late 1980s, economic globalization accelerated and the gap between nations began to shrink. The period from 1988 to 2008 “might have witnessed the first decline in global inequality between world citizens since the Industrial Revolution,” Mr. Milanovic, who was born in the former Yugoslavia and is the author of “The Haves and the Have-Nots: A Brief and Idiosyncratic History of Global Inequality,” wrote in a paper published last November. While the gap between some regions has markedly narrowed — namely, between Asia and the advanced economies of the West — huge gaps remain. Average global incomes, by country, have moved closer together over the last several decades, particularly on the strength of the growth of China and India. But overall equality across humanity, considered as individuals, has improved very little. (The Gini coefficient, a measurement of inequality, improved by just 1.4 points from 2002 to 2008.)

So while nations in Asia, the Middle East and Latin America, as a whole, might be catching up with the West, the poor everywhere are left behind, even in places like China where they’ve benefited somewhat from rising living standards.

From 1988 to 2008, Mr. Milanovic found, people in the world’s top 1 percent saw their incomes increase by 60 percent, while those in the bottom 5 percent had no change in their income. And while median incomes have greatly improved in recent decades, there are still enormous imbalances: 8 percent of humanity takes home 50 percent of global income; the top 1 percent alone takes home 15 percent. Income gains have been greatest among the global elite — financial and corporate executives in rich countries — and the great “emerging middle classes” of China, India, Indonesia and Brazil. Who lost out? Africans, some Latin Americans, and people in post-Communist Eastern Europe and the former Soviet Union, Mr. Milanovic found.

The United States provides a particularly grim example for the world. And because, in so many ways, America often “leads the world,” if others follow America’s example, it does not portend well for the future.

On the one hand, widening income and wealth inequality in America is part of a trend seen across the Western world. A 2011 study by the Organization for Economic Cooperation and Development found that income inequality first started to rise in the late ’70s and early ’80s in America and Britain (and also in Israel). The trend became more widespread starting in the late ’80s. Within the last decade, income inequality grew even in traditionally egalitarian countries like Germany, Sweden and Denmark. With a few exceptions — France, Japan, Spain — the top 10 percent of earners in most advanced economies raced ahead, while the bottom 10 percent fell further behind.

But the trend was not universal, or inevitable. Over these same years, countries like Chile, Mexico, Greece, Turkey and Hungary managed to reduce (in some cases very high) income inequality significantly, suggesting that inequality is a product of political and not merely macroeconomic forces. It is not true that inequality is an inevitable byproduct of globalization, the free movement of labor, capital, goods and services, and technological change that favors better-skilled and better-educated employees.

Of the advanced economies, America has some of the worst disparities in incomes and opportunities, with devastating macroeconomic consequences. The gross domestic product of the United States has more than quadrupled in the last 40 years and nearly doubled in the last 25, but as is now well known, the benefits have gone to the top — and increasingly to the very, very top.

Last year, the top 1 percent of Americans took home 22 percent of the nation’s income; the top 0.1 percent, 11 percent. Ninety-five percent of all income gains since 2009 have gone to the top 1 percent. Recently released census figures show that median income in America hasn’t budged in almost a quarter-century. The typical American man makes less than he did 45 years ago (after adjusting for inflation); men who graduated from high school but don’t have four-year college degrees make almost 40 percent less than they did four decades ago.

American inequality began its upswing 30 years ago, along with tax decreases for the rich and the easing of regulations on the financial sector. That’s no coincidence. It has worsened as we have under-invested in our infrastructure, education and health care systems, and social safety nets. Rising inequality reinforces itself by corroding our political system and our democratic governance.

And Europe seems all too eager to follow America’s bad example. The embrace of austerity, from Britain to Germany, is leading to high unemployment, falling wages and increasing inequality. Officials like Angela Merkel, the newly re-elected German chancellor, and Mario Draghi, president of the European Central Bank, argue that Europe’s problems are a result of a bloated welfare spending. But that line of thinking has only taken Europe into recession (and even depression). That things may have bottomed out — that the recession may be “officially” over — is little comfort to the 27 million out of a job in the E.U. On both sides of the Atlantic, the austerity fanatics say, march on: these are the bitter pills that we need to take to achieve prosperity. But prosperity for whom?

Excessive financialization — which helps explain Britain’s dubious status as the second-most-unequal country, after the United States, among the world’s most advanced economies — also helps explain the soaring inequality. In many countries, weak corporate governance and eroding social cohesion have led to increasing gaps between the pay of chief executives and that of ordinary workers — not yet approaching the 500-to-1 level for America’s biggest companies (as estimated by the International Labor Organization) but still greater than pre-recession levels. (Japan, which has curbed executive pay, is a notable exception.) American innovations in rent-seeking — enriching oneself not by making the size of the economic pie bigger but by manipulating the system to seize a larger slice — have gone global.

Asymmetric globalization has also exerted its toll around the globe. Mobile capital has demanded that workers make wage concessions and governments make tax concessions. The result is a race to the bottom. Wages and working conditions are being threatened. Pioneering firms like Apple, whose work relies on enormous advances in science and technology, many of them financed by government, have also shown great dexterity in avoiding taxes. They are willing to take, but not to give back.

Inequality and poverty among children are a special moral disgrace. They flout right-wing suggestions that poverty is a result of laziness and poor choices; children can’t choose their parents. In America, nearly one in four children lives in poverty; in Spain and Greece, about one in six; in Australia, Britain and Canada, more than one in 10. None of this is inevitable. Some countries have made the choice to create more equitable economies: South Korea, where a half-century ago just one in 10 people attained a college degree, today has one of the world’s highest university completion rates.

For these reasons, I see us entering a world divided not just between the haves and have-nots, but also between those countries that do nothing about it, and those that do. Some countries will be successful in creating shared prosperity — the only kind of prosperity that I believe is truly sustainable. Others will let inequality run amok. In these divided societies, the rich will hunker in gated communities, almost completely separated from the poor, whose lives will be almost unfathomable to them, and vice versa. I’ve visited societies that seem to have chosen this path. They are not places in which most of us would want to live, whether in their cloistered enclaves or their desperate shantytowns.

Voir par ailleurs:

L’effet Matthieu Mathilda en sciences
Margaret W. Rossiter
Traduction de Irène Jami
Version originale : « The Matthew Mathilda Effect in Science », Social Studies of Science, SAGE, London, Newbury Park and New Delhi, vol. 23, 1993, p. 325-341.

1Dans son autobiographie Enigmas of Chance, le mathématicien Mark Kac décrit le voyage qu’il a effectué en Pologne, en 1980, pour prononcer un discours à la mémoire d’un physicien pratiquement tombé dans l’oubli : Marian Smoluchowski. Cet oubli, Kac l’attribue non pas à sa mort prématurée à l’âge de 45 ans, à la longueur de son nom, ou même au fait que sa carrière s’est déroulée en Europe de l’Est, mais à l’« effet Matthieu » : ses réalisations ont été éclipsées par celles d’Albert Einstein, qui travaillait lui aussi, à peu près au même moment, sur le mouvement brownien1. En 1968, Robert K. Merton a décrit et baptisé, d’après le Matthieu du Nouveau Testament, l’espèce d’« effet de halo » qui fait attribuer à des scientifiques célèbres des travaux qu’ils n’ont pas (ou pas entièrement eux-mêmes) réalisés ; en d’autres termes, comme dans l’Evangile selon Saint Matthieu :
Car à celui qui a il sera donné, et il sera dans la surabondance ; mais à celui qui n’a pas, même ce qu’il a lui sera retiré. (13, 12).

2L’utilisation de ce concept par Kac a ceci d’intéressant qu’il se réfère à la seconde proposition. Le terme « effet Matthieu » se rapporte plus souvent à la première – la sur-reconnaissance de ceux qui sont au sommet de la profession scientifique. Mais tout le monde n’admet pas que ce second usage s’applique dans une large mesure aux autres, aux laissés-pour-compte de l’histoire de la science, et plus particulièrement aux femmes en science2.

3L’article original de Merton est essentiellement fondé sur des sources anecdotiques (avec de nombreuses notes renvoyant à la thèse de Harriet Zuckerman, qui date de 1965), mais il a été suivi par des études de citations qui ont confirmé ce biais3. Il se rencontre, de fait, assez souvent dans le journalisme scientifique, et d’une façon plus générale dans l’« information ». Comme les lecteurs reconnaissent facilement les noms qu’ils connaissent déjà (un facteur évident de visibilité, comme dans les campagnes politiques), les reporters et les rédacteurs en chef utilisent des raccourcis, même si cela implique régulièrement des entorses à la juste attribution du crédit scientifique, essentielle (nous dit-on) à la morale scientifique et à l’édification des réputations4. Merton tirait l’essentiel de ses données de l’inégale distribution de gloire et de réputation entre collaborateurs et auteurs (indépendants) de découvertes simultanées : en d’autres termes, le collaborateur le plus favorisé jouit d’une gloire durable sous forme de prix, de manuels et de passage de son nom à la postérité, tandis que l’autre, si tant est qu’il ou elle échappe à l’obscurité posthume, est à peine cité dans le discours de son collègue lors de la réception du Prix Nobel ou dans une note de sa biographie. La recherche postérieure à l’écriture de la Bible confirme le bien-fondé de l’appellation choisie par Merton : on sait en effet que, même si son nom lui a été donné au deuxième siècle, ce n’est pas Matthieu qui a écrit cet Evangile. Il n’a été rédigé que deux ou trois générations après sa mort5.

4Merton attribuait cette distribution inégale de la gloire au processus en quelque sorte circulaire d’« accumulation des avantages » – on se remémore souvent ceux qui jouissent déjà d’un certain charisme, d’une réputation antérieure, de postes dans de grandes institutions de recherche et de nombre d’élèves bien placés, toutes choses contribuant à leur apporter davantage de gloire encore. Les « perdants » de ce processus sont souvent, au contraire, des figures marginales dépourvues de positions solides, d’une localisation centrale ou d’élèves bien établis susceptibles de se battre pour eux ou de protester contre leur exclusion, ce qui montre que le savoir-faire politique peut jouer un rôle au moins aussi important que les travaux eux-mêmes dans la fabrication des mythes scientifiques. Pourtant Merton ne déplorait pas l’injustice de cette inégalité presque systématique dans la dévolution du crédit. Il montrait simplement combien elle était « fonctionnelle », allant même jusqu’à suggérer que les scientifiques peu connus apprennent à tirer avantage de la dissymétrie en communiquant leurs idées aux déjà-célèbres qui les publieraient pour eux (avec ou sans crédit). Mais un conseil aussi cynique – comment tirer profit du système dominant au lieu de le changer – ne peut qu’aggraver les problèmes moraux des chercheurs comme les post-doctorants dont les réalisations sont aujourd’hui régulièrement absorbées par la réputation de leur directeur d’équipe6.
Exemples
5Depuis 1968, on a beaucoup écrit sur l’histoire des femmes en sciences, le plus souvent sur des individues obscures qui ne figuraient jusqu’alors, au mieux, que dans des notes de bas de page. Leur redécouverte soulève cependant la question de savoir dans quelle mesure exactement le commun des scientifiques a vocation à la célébrité. Faut-il que tous les scientifiques conservent la mémoire d’une femme qui, par exemple, a enseigné durant quarante ans la botanique à Wellesley College ? Ou seulement tous les botanistes ? Ou seulement les anciennes élèves de Wellesley ? Et si elle était aussi présidente de la Société de Botanique des États-Unis ? Ou si elle a remporté une récompense importante ? Et quelqu’un qui a travaillé pendant quarante ans dans un laboratoire d’état sur la rouille du châtaignier ? Elle peut être connue pour cela dans le monde entier par d’autres spécialistes, et pourtant demeurer inconnue dans sa propre ville. Quelles doivent exactement être la spécificité et la diffusion d’une réputation scientifique ? Si nous avions une échelle de mesure, nous pourrions savoir à quel degré nous montrer contrariés et outrés lorsqu’un/e scientifique méritant/e est ignoré/e ou oublié/e. Après tout, tout le monde n’a pas à se souvenir de tout le monde. Mais quelle que soit la hiérarchie, si la science doit être fondée sur le mérite et si cela doit se refléter dans l’histoire des sciences, à réalisations semblables ou équivalentes, la réputation et la reconnaissance doivent être les mêmes.
6C’est pourtant rarement le cas dans l’histoire des femmes. Il y a évidemment des exceptions : tout le monde se souvient de Madame Marie Curie, encore qu’il soit difficile de dire si c’est à cause de ses deux Prix Nobel, du succès rencontré par la biographie écrite par sa fille, du pouvoir qu’elle a exercé en dirigeant l’Institut du Radium en France, ou du film de 1943 avec Greer Garson. Helena Pycior s’est récemment penchée sur la réputation et sur la nature des premières publications de Marie Curie. Contrairement à beaucoup d’épouses-collaboratrices, ce n’était pas la collègue silencieuse et invisible de Pierre Curie, ni même, très souvent, son second auteur : c’était plus souvent la seule auteure, ou la première et lui le second, d’importants articles7. Un autre cas de femme scientifique qui a reçu à peu de chose près tout le crédit qu’elle méritait serait Maria Goeppart Mayer, qui jouissait d’un bon réseau de relations. Elle travaillait avec Enrico Fermi à l’Université de Chicago à la fin des années quarante, a partagé le Prix Nobel de 1963 avec Eugene Wigner et découvert, en même temps que Hans D. Jensen qui travaillait en Allemagne, le modèle en coquille du noyau atomique. Du fait des réglementations en vigueur contre le népotisme à l’Université de Chicago, où elle a réalisé les travaux entre 1947 et 1949, c’était officiellement une enseignante « volontaire non rémunérée », et ses contributions auraient facilement pu échapper au comité Nobel de Stockholm. Mais son intégration au groupe de Fermi, indépendamment de son titre formel, a contribué au dépassement de cette situation en apparence marginale8.
9    Dean Keith Simonton, Scientific Genius: A Psychology of Science, Cambridge, Cambridge University (…)
10  Margaret Alic, Hypatia’s Heritage: A History of Women in Science from Antiquitythroughthe Ninete (…)
7Le Doyen Keith Simonton déclarait récemment que les réputations scientifiques, une fois établies, persistent des générations durant. Mais ce n’est souvent pas le cas pour les femmes en science9. Non seulement celles qui ont été méconnues en leur temps le restent généralement, mais d’autres, qui ont eu leur jour de célébrité, ont été depuis effacées de l’histoire, que ce soit par paresse ou par inertie, ou par les historiens qui définissent les critères de postérité. La disparition ou la modification la plus scandaleuse de l’histoire des sciences ou de la médecine concerne probablement Trotula, médecin à Salerne, en Italie, au onzième siècle, récemment décrite par Margaret Alic dans son livre, Hypatia’s Heritage. Nous savons que cette personne a existé et était célèbre parce qu’elle soignait des femmes malades et écrivait à ce sujet, grâce aux différentes mentions qu’en font son époux et son fils, tous deux également médecins. Mais un moine du douzième siècle, supposant qu’une personne aussi accomplie ne pouvait être qu’un homme, a recopié de façon erronée son nom sur l’un de ses traités, lui donnant en latin une forme au masculin, erreur qui a induit des siècles durant la confusion quant à son sexe. Au vingtième siècle, Karl Sudhoff, un historien allemand de la médecine, résolu à promouvoir le statut de sa spécialité, a réduit Trotula au rang de sage-femme, se fondant sur l’hypothèse fausse que, comme les traités étaient vraiment importants, ils devaient avoir été écrits par un médecin de sexe masculin ! Elle ne figure donc pas dans le Dictionary of Scientific Biography10 (DSB).
11  Voir M. Elizabeth Derrick, « Agnes Pockels, 1862-1935 », Journal of Chemical Education, vol. 59 (1 (…)
12  Stephen G. Brush, « Nettie M. Stevens and the Discovery of Sex Discrimination of Chromosomes », Is (…)
8Parmi les découvreurs simultanés ne bénéficiant pas de la même réputation figure une Allemande n’ayant reçu aucune instruction, Agnes Pockels, qui a envoyé en 1890 à Lord Rayleigh, du Cavendish Laboratory en Angleterre, ses observations sur la tension superficielle. S’il a eu la correction de faire en sorte que sa lettre soit publiée, c’est pourtant à lui que l’on attribue généralement tout le crédit de la découverte du phénomène, l’une des moindres réalisations de sa longue et illustre carrière11. De même, en 1905, la généticienne Nettie Stevens, alors au Bryn Mawr College, et Edwin B. Wilson de l’Université de Columbia ont tous deux découvert la nature chromosomique de la détermination du sexe. C’est cependant à lui et non à elle, morte à 51 ans, qu’en est attribué le crédit dans les manuels et dans le DSB12.
13  Margaret W. Rossiter, Women Scientists in America: Struggles and Strategies to 1940, Baltimore, MD (…)
14  James D. Watson, The Double Helix, New York, Athenaeum Press, 1968, et Anne Sayre, Rosalind Frankl (…)
15  Gloria Lubkin, « Chien-Shiung Wu, The First Lady of Physics Research », Smithsonian, vol. 1, (janv (…)
16  Sur Jocelyn Bell, voir Nicholas Wade, « Discovery of Pulsars: A Graduate Student’s Story », Scienc (…)
17  J. l. m. « Lasker Award Stirs Controversy », Science, vol. 203 (26 janvier 1979), p. 341 ; William (…)
9Nombreux sont les exemples d’inégalité dans le crédit venu récompenser des découvertes réalisées conjointement par des collaboratrices non mariées. On le sait, en particulier, à des niveaux de reconnaissance proches du Nobel. Frieda Robscheit-Robbins, associée pendant trente ans du pathologiste George Hoyt Whipple et co-auteure sinon co-signataire de presque toutes ses publications, n’a pas partagé avec lui le Prix Nobel de médecine de 1934. (Dans d’autres institutions, deux hommes ont pu le partager). Mais Whipple, conscient de sa dette envers elle et prenant acte de la maladresse et de l’injustice de la récompense, s’est généreusement acquitté de son éloge et a même partagé l’argent du prix avec elle et deux autres assistantes13. Cas plus tardif, mieux connu mais moins généreux de déni de crédit, la cristallographe Rosalind Franklin morte avant que ses « collaborateurs » (pour étendre un concept vague jusqu’à son extrême limite) ne remportent le Prix Nobel en 1962, et dont la contribution essentielle a continué à être minimisée dans le récit autobiographique biaisé par ceux qui lui ont survécu14. Dans les années cinquante, il semble que personne n’ait protesté lorsque la physicienne C. S. Wu, de l’Université de Columbia, dont l’expérience avait prouvé la non conservation de la parité, n’a pas partagé le Prix Nobel de physique avec les théoriciens T. D. Lee et C. N. Yang15. De même, dans les années soixante et soixante-dix, les jeunes associées, comme l’astrophysicienne Jocelyn Bell en Angleterre16, et la pharmacologue Candace Pert aux États-Unis, ont collaboré à d’importants travaux scientifiques mais n’ont pas partagé les Prix Nobel et Lasker attribués à ces découvertes. Mais à l’époque, la critique féministe était suffisamment développée pour que ces décisions soient qualifiées de « sujettes à controverse » 17.
10Mais le cas de vol de crédit associé à un Prix Nobel le plus connu est peut-être celui de Lise Meitner, qui a travaillé pendant des dizaines d’années avec Otto Hahn en Allemagne et réalisé en 1939 que ce qu’ils avaient produit mais n’arrivaient pas à expliquer était en fait une fission nucléaire. Elle a sans doute été stupéfaite d’apprendre en 1944 que lui seul avait été récompensé du Prix Nobel pour une des découvertes en collaboration les plus importantes du siècle. Elle ne s’est pas plainte en public, mais lorsqu’en décembre 1946, Hahn s’est rendu à Stockholm, où elle résidait depuis 1938, pour recevoir son prix, il raconte dans son autobiographie :

18  Otto Hahn, My Life: The Autobiography of a Scientist, trad. Ernst Kaiser et Eithre Wilkins, New Yo (…)
J’ai eu une conversation assez déplaisante avec Lise Meitner, qui dit que je n’aurais pas dû la renvoyer d’Allemagne au moment où je l’ai fait. Ce grief résultait probablement d’une certaine déception parce que j’ai été le seul à recevoir le prix. Je n’ai pas mentionné cela moi-même, mais plusieurs de ses amis y ont fait allusion d’une façon assez désagréable en discutant avec moi. Mais je n’ai vraiment été pour rien dans le cours que les événements ont pris. Lorsque j’ai organisé la fuite d’Allemagne de ma collègue, que je respecte profondément, je ne pensais qu’à sa protection. Par ailleurs le prix m’a été décerné pour des travaux que j’ai effectués seul ou avec mon collègue Fritz Strassmann, et Lise Meitner a reçu pour ses réalisations plusieurs distinctions honorifiques aux États-Unis, et a même été proclamée « femme de l’année »18.
11Dernière mention particulièrement perfide dans la mesure où ces récompenses étaient souvent une sorte de « reconnaissance compensatoire » pour ces femmes que les comités attribuant les prix les plus prestigieux ignoraient. Jamais elle n’aurait considéré un « WOTY », attribué en l’occurrence par le Womens’s National Press Club de Washington, lui-même produit de l’exclusion du vrai Press Club, comme équivalent de près ou de loin aux récompenses majeures émanant des grandes sociétés scientifiques, a fortiori du Prix Nobel.

Le cas particulier du mariage
19  Jurgen Renn et Robert Schulmann (eds), Albert Einstein/Mileva Maric – The Love Letters, Princeto (…)
20  Ogilvie (ed.), op. cit.,note 10, p. 32-34 ; Evelyn Sharp, Hertha Ayrton, 1854-1923: A Memoir, Lond (…)
21  Voir l’entrée Cori dans Sicherman & Green (eds), op. cit., note 8, p. 165-167.
22  Judith Walzer, « Interview with Ruth Hubbard », juillet 1981, texte dactylographié au Henry A. Mur (…)
23  « 3 Nobels in Science », New York Times, 17 octobre 1985, p. 17.
12Si les collaboratrices non mariées reçoivent souvent moins de crédit, le schéma s’applique davantage encore aux couples de collaborateurs mariés. Là, comme le montre la récente floraison d’articles sur la première femme d’Albert Einstein19, l’époux (en général, l’épouse) souffre systématiquement d’un manque de reconnaissance, que ce soit délibéré pour des raisons stratégiques ou inconscient, en conformité avec des stéréotypes traditionnels. Dans le cas des physiciens anglais Hertha et W. E Ayrton, c’est Hertha qui a réalisé les travaux de son mari et choisi de les publier sous son nom à lui et non à elle, car, bien qu’extrêmement âgé et tombé malade, il voulait continuer à donner l’impression qu’il était encore capable d’achever ses propres recherches20. Gerty et Carl Cori, les biochimistes qui ont partagé en 1947 le Prix Nobel de Médecine avec Bernard Houssay en Argentine, représentent vraisemblablement un autre cas de couple dont le mari a reçu une part de crédit plus importante que celle qu’il méritait. À en croire non pas les récits écrits de leurs travaux, mais des rumeurs, Gerty était, de loin, une meilleure scientifique que lui21. En fait, pour un scientifique mal assuré de son avenir professionnel, épouser une collaboratrice était une possible stratégie pour neutraliser une concurrente sérieuse dans la course à la reconnaissance. C’est ce qu’évoquent les travaux d’abord séparés, puis en collaboration, de Ruth Hubbard et de George Wald. Dans les années cinquante, elle avait réalisé des recherches indépendantes sur la biochimie de la vision. Après son mariage avec Wald qui travaillait sur des problèmes similaires et le Prix Nobel qu’il a reçu en 1967, tous ses travaux antérieurs ont été attribués à son époux et à leur collaboration ultérieure22. Plus récemment, Isabella Karle, une cristallographe qui travaillait aux côtés de son mari Jerome depuis presque cinquante ans, n’a pas été peu surprise d’apprendre en 1985 qu’il allait partager le prix Nobel de chimie avec un collègue et coauteur allemand. Leur fille, elle-même scientifique au Brookhaven National Laboratory, a protesté dans une interview au New York Times23.
Un phénomène général
24  Rossiter, op. cit., note 13, p. 112 ; « Directory of Scientists Will Now List Women », New York Ti (…)
25 McGraw-Hill, Modern Men of Science, New York, McGraw-Hill, 1966 et 1968, 2 vol.
26  DSB, vol. 1, (1970), première de couverture.
13On pourrait continuer à énumérer et à classifier des exemples de ce phénomène général. Mais le schéma ne s’applique pas uniquement à des cas individuels, dont nous avons malgré tout entendu parler ; il se rencontre aussi systématiquement appliqué à des communautés. Le titre de la première édition de l’American Men of Science en 1906 fournit un exemple particulièrement éloquent de ce type de bradage, de sous-estimation et de dépréciation de la contribution des femmes. Bien que chaque édition comporte les noms de centaines, et plus tard de milliers de femmes, le nom choisi minimise délibérément cette présence. Dès 1920 des critiques ont été émises et on a suggéré qu’il y ait des Men et des Women of Science, ou bien simplement des Scientists ou même des Scientific Worthies (scientifiques méritants) par analogie avec un annuaire qui paraissait en Angleterre, mais en vain – jusqu’en 1971, où la décision a été prise d’élargir le nom de la douzième édition des six gros volumes aux American Men and Women in Science24. Les deux volumes du McGraw-Hill Modern Men of Science sont encore plus sélectifs, qui non contents de spécifier le sexe des scientifiques dans leur titre, omettent de leur texte la plupart des femmes. Sur les 426 scientifiques vivants du premier volume (1966), on ne compte que neuf femmes (six Américaines et trois Britanniques) ; le second volume datant de 1968 ne mentionne que deux femmes (Meitner et Honor Fell) parmi ses 420 « principaux scientifiques ». Des femmes aussi largement reconnues que Barbara McClintock n’ont même pas été jugées dignes de figurer dans ce dictionnaire25. Même le Dictionary of Scientific Biography (1970-1980), qui comporte environ 2 000 entrées, ne compte que 25 femmes, dont huit astronomes, parmi lesquelles quatre du Harvard College Observatory (ce qui reflète peut-être la présence de I. Bernard Cohen et de Gerald Holton dans l’un des comités de préparation) 26.
27  Anne Roe, The Making of a Scientist, New York, Dodd, Mead, 1953, p. 22-25. Certains, par exemple, (…)
14Laissons là les annuaires et les listes pour nous intéresser à ce qui récemment encore passait pour des sciences sociales. Dans les années cinquante et soixante, la pratique dominante dans de nombreuses disciplines consistait en fait à omettre totalement les femmes et certaines catégories d’hommes. Ainsi dans un ouvrage qui a eu beaucoup d’influence, The Making of a Scientist, de la psychologue Anne Roe (Simpson). Comme elle voulait réduire, explique-t-elle dans l’un des premiers chapitres, les risques de variations dans les résultats des tests de ses sujets, elle a écarté des personnes pourtant dignes d’intérêt : ceux qui étaient nés à l’étranger, les plus de 61 ans, les administrateurs à temps plein, son mari et ses amis, et les femmes. C’était particulièrement facile pour ces dernières puisqu’à la fin des années quarante il n’y avait que deux femmes qui remplissaient les conditions fixées à la plupart de ses sujets, à savoir être membre de la National Academy of Sciences ou de l’American Philosophical Society : Barbara McClintock et Cecilia Payne-Gaposchkin, qui était née en Angleterre. Ainsi épuré, son échantillon de 64 éminents chercheurs de sexe masculin pouvait se prêter à l’exercice d’une science sociale respectable. Ce n’est que plus tard que l’on a commencé à prendre au sérieux les implications de ces limitations : insensibilité, absence de diversité. À l’époque, cet « idéal type » paraissait pertinent pour représenter l’ensemble. En fait, on a su plus tard que Roe en avait pris quelque conscience avec le temps, car en 1966 elle a publié sur les pratiques les plus machistes et les plus sexistes de ces hommes des données que, cherchant à les idéaliser, elle avait passées sous silence dans son livre27.
28  R. H. Knapp et H. B. Goodrich, Origins of American Scientists,Chicago, IL, The University of Chica (…)
15D’autres études des années cinquante et soixante intègrent des femmes dans la collecte des données, mais ne les font pas figurer dans le texte. L’une de ces études, signée de R. H. Knapp et de H. B. Goodrich de la Wesleyan University, concerne les origines, avant la maîtrise, des scientifiques des classes 1924 à 1934 figurant, plus tard, dans l’American Men of Science. Elle comporte des femmes dans ses données brutes fournies par les institutions, mais comme il n’y a que 2 % de femmes parmi les auteurs des PhD recensés en science, elle les écarte de la suite des calculs et du texte. Moyennant quoi, lorsque les lecteurs cherchent à voir quels colleges ont fréquenté les scientifiques américains, ils sont orientés vers les private liberal art colleges (collèges privés de sciences humaines) comme Oberlin, Swarthmore et Reed, mais les colleges féminins très productifs comme Mount Holyoke, Vassar, Wellesley et Smith ne sont pas mentionnés. On soupçonne que l’omission des femmes diplômées diminuait également le prestige relatif des principales universités mixtes comme Cornell, Berkeley ou l’Université du Michigan, qui ont formé de nombreuses scientifiques. En omettant ainsi une partie des données historiques, ce rapport qui faisait apparemment autorité (avec toutes les conséquences que cela implique en termes d’orientation professionnelle) confirmait l’idée que les femmes ne font pas de sciences, et niait le remarquable apport de certains colleges et grandes universités féminins. (On peut aussi noter qu’il en résultait un biais en faveur des liberal arts colleges pour hommes comme Wesleyan, qui finançait l’étude28).
29  Anselm L. Strauss et Lee Rainwater, The Professional Scientist: A Study of American Chemists, Chic (…)
16Une autre de ces études qui intègre les femmes dans la collecte des données mais ne les fait pas figurer dans le texte définitif est The Professional Scientist : A Study of American Chemists rédigé par deux éminents sociologues, Anselm Strauss et Lee Rainwater, en 1962. Elle résulte d’un contrat avec l’American Chemical Society pour étudier un échantillon représentatif de la discipline et rendre compte des attitudes de ses membres. Les chercheurs ont envoyé un questionnaire à près de 10 000 chimistes, soigneusement choisis pour comporter 7,5 % de femmes, et interviewé 200 chimistes, tout aussi attentivement équilibrés pour inclure 15 femmes. Mais le volume final omet allégrement les femmes (de même que les retraités et ceux qui sont nés à l’étranger) si bien qu’il peut, comme le disent les auteurs dans le chapitre I, mieux se concentrer sur les variations entre les hommes (blancs). Il n’y a même pas un chapitre séparé sur les femmes ou les personnes nées à l’étranger, alors qu’à cette époque ces deux groupes figuraient en nombre croissant parmi les chimistes américains29. Peut-être leurs points de vue étaient-ils divergents au point d’être différents, mais dans ce cas un chapitre séparé aurait pu être révélateur, d’autant plus que l’ACS avait commandé l’étude pour aider ses dirigeants dans leurs orientations à venir.
30  Jonathan Cole, Fair Science: Women in the Scientific Community, New York, Free Press, 1979. Bien q (…)
31  Sara Delamont, « Three Blind Spots? A Comment on the Sociology of Science by a Puzzled Outsider », (…)
17On venait de tellement loin que, lorsque Jonathan Cole a consacré un volume entier aux femmes scientifiques dans son ouvrage mal intitulé Fair Science, en 1979, il a fallu considérer que c’était un progrès. Mais si Robert K. Merton pouvait, en 1968, faire sourire en attirant l’attention sur la non-équité (entendez l’injustice) du système de reconnaissance de ceux qui étaient déjà connus, et donner un nom à l’« Effet Matthieu » en se fondant sur des anecdotes, Cole a éprouvé les plus grandes difficultés lorsqu’il a tenté de prouver – parfois à trois décimales près – que le même système était juste pour les femmes en science. Il prétendait que, puisque les PhD écrits par des femmes en 1957 étaient bien moins publiés et bien moins souvent cités que ceux des hommes du même domaine soutenus la même année, elles méritaient donc leur statut et leur rang uniformément moins élevés à l’université. La majorité des critiques ne s’est cependant guère montrée convaincue, et en a plutôt conclu que l’université (où se déroulait l’essentiel de cette activité scientifique) était injuste30. Depuis, la sociologie de la science n’est guère sortie de cette impasse ; en fait ce n’est que depuis l’article publié par Sara Delamont dans la revue Social Studies of Science, il y a six ans, que la sociologie de la science, qui prétend étudier les pratiques de tous les scientifiques quels qu’ils soient, consacre davantage d’attention aux femmes en général31. Même les philosophes des sciences, qui s’intéressaient essentiellement à la pensée abstraite impersonnelle, ont accordé au genre davantage d’attention que les sociologues.
18La critique littéraire a donné du phénomène évoqué ci-dessus une explication plus satisfaisante et moins contestée que toutes celles fournies jusqu’à présent par la sociologie des sciences. Joanna Russ a présenté un résumé systématique et une critique des nombreuses formes de sous-évaluation (consciente ou non) des contributions des femmes à la littérature à travers les siècles. Elle fournit ainsi un bon résumé des nombreuses façons dont les réalisations ont été évaluées, mais ensuite diminuées et disqualifiées. Voici comment la couverture de l’édition de poche de son livre How to suppress Women’s Writing résume, tout en la caricaturant, sa critique, qui peut sembler nouvelle à des sociologues de stricte obédience scientifique :

Ce n’est pas elle qui l’a écrit

C’est elle qui l’a écrit, mais elle n’aurait pas dû

C’est elle qui l’a écrit, mais regardez de quoi ça parle

C’est elle qui l’a écrit, mais elle n’a rien écrit d’autre

C’est elle qui l’a écrit, mais ce n’est pas vraiment une artiste, et ce n’est pas vraiment de l’art

C’est elle qui l’a écrit, mais on l’a aidée

C’est elle qui l’a écrit, mais elle est une anomalie

32  Joanna Russ, How to Suppress Women’s Writing, Austin, TX, University of Texas Press, 1983. Voir (…)
C’est elle qui l’a écrit, MAIS32…
Il faut lui donner un nom
33  Berenice Carroll, « The Politics of Originality: Women in the Class System of the Intellect », Jou (…)
34  Robert K. Merton, « The Matthew Effect in Science, II: Cumulative Advantage and the Symbolism of I (…)
35  Voir, dans le Who’s Who in America, n° 46 (1990-1991), l’entrée Zuckerman, p. 3591.
19Admettons que cette sous-estimation systématique des contributions des femmes à la science de même qu’à la littérature (et à l’histoire et à la médecine33) est une réalité suffisamment répandue, sous différentes formes, en histoire et en sociologie des sciences, pour qu’il soit nécessaire de lui donner un nom, et efforçons-nous d’en trouver un, bien adapté. On pourrait la baptiser « Effet Lise », du nom de Lise Meitner évoquée ci-dessus, l’un des exemples les plus célèbres de ce phénomène parmi les perdants du Nobel. Pour rendre hommage à Robert K. Merton, on aurait aussi pu l’appeler « Effet Harriet », en l’honneur de sa collaboratrice invisible Harriet Zuckerman, qui a réalisé l’essentiel du travail sur lequel est fondé l’« effet Matthieu » et aurait dû être en reconnue comme co-auteure (ce qu’il a lui-même admis depuis34). Mais on ne peut guère considérer comme une inconnue, non plus que comme une exploitée ou une opprimée de l’histoire, cette professeure à Columbia et ancienne présidente de la Society for Social Studies of Science35.
36  Voir Ruth Hoppin, Priscilla: Author of the Epistle to the Hebrews,Jericho, New York, Exposition Pr (…)
37  Je remercie Sheila Jasanoff, qui m’a suggéré le nom de Marthe. Sur Marthe, voir Luc, 10, 38-42 ; R (…)
38  Lillian Gilbreth, « The Daughters of Martha », Programme, Society of Women Engineers Banquet, New (…)
20Peut-être faut-il, en dignes historiens et sociologues des sciences de la deuxième génération, marcher sur les traces de Merton et chercher un nom religieux, ou semi-religieux, pour cette éponymie. Deux possibilités viennent ici à l’esprit, car ce phénomène prévaut dans la Bible et dans son exégèse tout comme ailleurs. On ne connaît par leur nom aucune des assistantes de Matthieu, mais les exégètes de la Bible ont découvert que certaines parties des Écritures avaient été rédigées par une obscure Priscilla (ou Prisca) 36. La figure biblique de Marthe, sœur de Marie, serait une deuxième possibilité. On en sait suffisamment sur elle pour que le choix semble pertinent : alors que Marie, mère du Christ, a toujours été bien traitée, que ce soit de son vivant ou par l’histoire, on ne rend jamais hommage à Marthe, réduite à un travail domestique peu valorisé. (Il y a un passage de la Bible (Luc, 10, 40), où, comme elle ne s’interrompt pas dans ses tâches domestiques alors que le Christ vient parler à sa mère, il lui reproche ce manque de politesse, l’insulte venant aggraver le caractère peu gratifiant de ses corvées.) La tradition poétique à sa louange est un autre argument en sa faveur. Ainsi du poème écrit par Rudyard Kipling en 1907, The Sons of Martha, éloge des joies de la camaraderie entre ceux qui accomplissent un travail dont la grande valeur est sous-estimée – en l’occurrence à celle entre les ingénieurs britanniques en Inde, qui n’ont pas eu droit au traitement royal digne des fils de Marie mais, tels les fils de Marthe, se sont vus condamnés à travailler sans fin, à construire des voies ferrées, des barrages et des routes, toutes infrastructures non appréciées à leur juste valeur, sans guère recevoir de reconnaissance ni d’hommages37. Des années plus tard, Lillian Gilbreth, une psychologue américaine devenue ingénieure, a rédigé à partir du poème un discours destiné au banquet de la Société des Femmes Ingénieures sur « Les filles de Marthe », profitant de l’occasion pour attirer l’attention sur le fait que leur travail à elles était plus dévalorisé encore38.
21Mais c’est à la troisième candidate, Matilda, que va la préférence de l’historienne du travail des femmes que je suis. Il ne s’agit pas d’une figure sous-estimée, voire mythique, de la Bible, mais d’une féministe américaine du dix-neuvième siècle, suffragette, critique à l’égard de la religion et de la Bible, et comptant parmi les premières sociologues de la connaissance, qui a eu l’intuition de ce qui se passait, en a perçu le mécanisme, l’a déploré, mais a fait elle-même l’expérience de certains des phénomènes décrits ici. Matilda Joslyn Gage (1826-1898) est née à dix miles de Syracuse, dans l’État de New York, et a passé presque toute sa vie dans cette région. Son évolution intellectuelle doit beaucoup à l’influence de son père, un médecin abolitionniste, partisan de l’abstinence d’alcool, défenseur des droits des femmes et libre penseur, dont la demeure était de notoriété publique une étape de l’Underground Road des esclaves fugitifs vers le Canada. Il lui a appris le grec aussi bien que les mathématiques et la physiologie, mais elle n’a suivi de véritable formation scolaire qu’au Liberal Institute, près de Clinton, dans l’État de New York. Elle a épousé en 1845 Henry Gage, qui tenait une mercerie dans la région. Ils ont eu cinq enfants, dont l’un est mort, et elle était considérée comme fragile et maladive, mais ce n’est pas cela qui l’a arrêtée. Elle est intervenue pour la première fois dans une réunion publique en 1852, à la Convention Nationale des Droits des Femmes de Syracuse, alors qu’il n’était pas fréquent, à cette époque, qu’une femme s’exprime en public. Les autres conservent le souvenir de sa voix faible, mais aussi de l’élégance de ses vêtements. Elle est devenue plus active après 1869, ses enfants ayant grandi, et en 1875, en tant que présidente nationale des groupes suffragistes et de ceux de l’État de New York, elle a témoigné devant le Congrès. Elle était d’abord écrivaine et directrice de publication de journaux suffragistes, mais en 1870 elle a publié un mince volume sur les femmes dans l’histoire de la technologie, Woman as Inventor, qui discutait en particulier de l’invention par Eli Whitney de l’égreneuse de coton. Elle soutenait, comme on le fait encore aujourd’hui, que c’était Constance Greene qui avait appris à Whitney à assembler les pièces. Dans les années quatre-vingt, découragée comme les autres par l’absence d’avancées en direction de l’obtention du droit de vote pour les femmes, elle a été l’une des trois coordinatrices de l’History of Women’s Suffrage (1881-1886), qui pour être prématurée, n’en était pas moins épaisse.

39  Voir l’entrée : Gage, dans Edward T. James et al. (eds), Notable American Women, 1607-1950, Cambri (…)
40  Sur la Woman’s Bible et le groupe qui a travaillé dessus, voir Elisabeth Schüssler Fiorenza, In (…)
22Puis, dans les années quatre-vingt-dix, elle s’est orientée (ce qui justifie sa présence dans cet article) vers la religion, notamment chrétienne, qu’elle considérait comme dévalorisant particulièrement les femmes. En 1893, elle a publié son Woman, Christ and the State, qui montre comment le christianisme a justifié et valorisé la sujétion des femmes – les obligeant à travailler dur et à se sacrifier, les dépossédant de leur argent, mais ne leur rendant guère hommage en retour et justifiant même leur exploitation par les hommes39. Puis elle a activement participé au groupe de vingt femmes (au nombre desquelles Elizabeth Cady Stanton) qui a écrit la Woman’s Bible, publiée en deux parties, en 1895 et 1898. Elles éprouvaient le besoin d’une réinterprétation féministe de la Bible, dont on utilisait trop souvent, dans les États-Unis du dix-neuvième siècle, les épisodes et les analogies pour savoir comment se comporter, comme une sorte de manuel de savoir-vivre. La Bible étant plutôt patriarcale, ces femmes politiquement conscientes trouvaient qu’elle fixait des limites excessivement strictes, en particulier au comportement des femmes. Dans les années 1890, alors que la campagne en faveur du droit de vote se languissait, des intellectuelles ont donc estimé que le moment était bien choisi pour réécrire la Bible, non seulement en remplaçant les « il » par des « il ou elle », mais aussi en publiant pour certaines parties des paragraphes alternatifs, jugés susceptibles d’une interprétation plus moderne, plus féministe et plus permissive. Prouesse intellectuelle impressionnante de la part de femmes qui n’avaient pas suivi d’enseignement théologique, et n’avaient appris qu’à obéir à leur pasteur. Malheureusement pour l’objectif que nous nous sommes donné ici, la Woman’s Bible de 1895 et 1898 ne discute pas Matthieu 13, 12 – vraisemblablement parce qu’il fait partie d’une très longue série de « paraboles » auxquelles on n’attribue guère de sens logique immédiat. Le Christ était dans une de ses phases les plus énigmatiques ou mystiques à l’époque de ces voyages, et au cours des années on n’a cessé de réinterpréter ces pages40.
23À bien des égards, Gage semble mieux se prêter à l’éponymie que la Marthe de la Bible, car elle avait conscience de la tendance qu’ont les hommes à empêcher les femmes de récolter les fruits de leur propre labeur, et la dénonçait, remarquant que plus une femmes travaillait, plus les hommes autour d’elle en profitaient, et moins elle en était créditée. Et comme Gage est aujourd’hui pratiquement inconnue, sa vie incarne ce phénomène. Voici ce qu’en dit l’écrivaine féministe australienne Dale Spender :

41  Dale Spender, Women of Ideas and What Men Have Done to Them, London, Routledge & Kegan Paul, 1982, (…)
Malgré ses analyses, son énergie, ses actions, elle a été détruite et niée. Comme ses idées n’étaient pas utilisables pour lui, le patriarcat a choisi de les perdre. C’est comme si elle n’avait pas existé. Pourtant, d’après les fragments que j’ai pu rassembler, je crois que, plus qu’aucune autre femme dans le passé (à l’exception de Mary Beard, 1946), elle a identifié et compris le processus de négation de l’existence de la femme, le vol de l’être de la femme, dans une société sous domination masculine41.
Conclusion
24L’« Effet Matthieu » tel que Merton l’a forgé en 1968, s’appliquait principalement à la première moitié de Matthieu, 13, 12 – l’excès de reconnaissance dont bénéficient ceux qui sont déjà célèbres, ou déjà au sommet, dont il prenait acte. Mais (conformément au message qu’il comporte), on n’a pas accordé le même intérêt au phénomène décrit dans la seconde moitié de la parabole alors qu’il se produit assez couramment, en particulier dans la longue histoire de la présence des femmes dans les sciences. Au lieu, comme les sociologues l’ont fait jusqu’à maintenant, de la nier, il faut reconnaître, faire remarquer et mettre en lumière le sexisme qui préside à la dévalorisation systématique des femmes dans la sociologie de la connaissance ou de la science, comme un « effet » nommé. Compte tenu de son caractère patriarcal, même les femmes concernées par la Bible, que ce soit Priscilla en tant qu’auteure ou Marthe en tant que partie prenante, se prêtent sans doute moins à l’objectif poursuivi ici, que l’une de celles qui en a fait, plus tardivement, une critique féministe, contribuant aussi à la Woman’s Bible des années 1890. L’honneur revient à l’Américaine Matilda J. Gage, de l’État de New York, d’avoir la première formulé (mais hélas, également vécu) ce que nous pouvons appeler ici, en sa mémoire, l’« Effet Matilda ». Attirer l’attention sur elle, et sur cette tendance, qui remonte à des siècles, incitera et aidera peut-être les universitaires d’aujourd’hui et de demain à écrire une histoire et une sociologie des sciences plus équitable et plus précise, ce qui implique de ne plus passer sous silence toutes les « Matilda », mais aussi d’appeler l’attention sur davantage d’entre elles encore.
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Notes
1    Mark Kac, Enigmas of Chance: An Autobiography, New York, Harper & Row, 1985, p. 22. Voir également Andrzej A. Teske, « Marian Smoluchowski », in Dictionary of Scientific Biography, vol. 12 (1975), p. 496-498. Sa présence dans ce dictionnaire lui assure un minimum de notoriété, plus en tout cas que tous ceux qui n’ont pas cette chance.

2    Judith Lorber, Women Physicians, Careers, Status and Power, New York, Tavistock Publications, 1984, p. 4-6, appliquait la seconde proposition à la pénurie de femmes médecins au sommet de cette profession.

3    Robert K. Merton, « The Matthew Effect in Science », Science, vol. 159, 5 janvier 1968, p. 56-63. Voir aussi ci-dessous, note 34. Tous les chercheurs semblent admettre les modèles biaisés de citation – certains articles et certains auteurs sont beaucoup plus souvent cités que d’autres – mais ne sont pas d’accord sur sa signification. Peut-être les articles ou les auteurs les plus souvent cités sont-ils, en un sens, « meilleurs », mais peut-être sont-ils simplement mieux placés ou plus puissants. Si c’est la dernière, et non la première hypothèse, qui correspond à la réalité – c’est en l’occurrence la question clé – l’équité du système et le poids des autres contributions sur le même sujet restent ouverts à l’interprétation : voir l’échange entre H. M. MacRoberts et B. R. MacRoberts, « Testing the Ortega Hypothesis: Facts or Artifacs? », Scientometrics, vol. 12 (1987), p. 293-295 et Harriet Zuckerman, « Citation Analysis and the Complex Problem of Intellectual Influence », ibid., p. 329-338.

4    Voir Rae Gooddell, The Visible Scientists, Boston, MA, Little, Brown & Co, 1977, p. 210.

5    Francis Wright Beare, The Gospel According to Matthew, San Francisco, CA, Harper & Row, 1981, p. 7-13.

6    Merton, op. cit., note 3, p. 59-60. Voir également Stephen Hall, Invisible Frontiers: The Race to Synthetize a Human Gene, New York, Atlantic Monthly Press, 1987, p. 88-89, 95-96, 113 et 142-144.

7    Helena Pycior, « Reaping the Benefits of Collaboration While Avoiding its Pitfalls: Marie Curie’s Rise to Scientific Proeminence », Social Studies of Science, vol. 23 (1993), p. 301-323.

8    Joan Dash, « Maria Groeppart Mayer », in Barbara Sicherman & Carol Hurd Green (eds), Notable American Women: The Modern Period, Cambridge, MA, Harvard University Press, 1980, p. 466-468.

9    Dean Keith Simonton, Scientific Genius: A Psychology of Science, Cambridge, Cambridge University Press, 1988, p. 91.

10  Margaret Alic, Hypatia’s Heritage: A History of Women in Science from Antiquitythroughthe Nineteenth Century, Boston, MA, Beacon Press, 1986, p. 54-5

Voir également Rolf Winau, « The Role of Medical History in the History of Medicine in Germany », in Loren Graham, Wolf Lepenies and Peter Weingart (eds), Functions and Uses ofDisciplinary Histories, Dordrecht, Holland, D. Reidel, 1983, p. 112-113.

11  Voir M. Elizabeth Derrick, « Agnes Pockels, 1862-1935 », Journal of Chemical Education, vol. 59 (1982), p. 1030-1031 ; Charles Tanford, Ben Franklin Stilled the Waves: An Informal History of Pouring Oil on Water, Durham, NC, Duke University Press, 1989, en particulier chap. X et XI « Meticulous Miss Pockels » ; et Jane A. Miller, « Women in Chemistry », in G. Kass-Simon & Patricia Farnes (eds), Women of Science: Righting the Record, Bloomington, IN, Indiana University Press, 1990, p. 309-310 ; mais elle ne figure pas dans Marilyn Bailey Ogilvie (ed), Women in Science: A Biographical Dictionary with Annotated Bibliography, Antiquity through the Nineteenth Century, Cambridge, MA, MIT Press, 1986. Pockels est cependant mentionnée dans le DSB, à l’entrée Henri Devaux, qui s’appuya en 1903 sur ses travaux antérieurs : A. M. Monnier, « Henri Devaux », DSB, vol. 4 (1971), p. 76-77.

12  Stephen G. Brush, « Nettie M. Stevens and the Discovery of Sex Discrimination of Chromosomes », Isis, vol. 59 (1978), 163-172 ; Marilyn Bailey Ogilvie & Clifford J. Choquette, « Nettie Maria Stevens (1861-1912): Her Life and Contribution to Cytogenetics », Proceedings of the American Philosophical Society, vol. 115 (1981), p. 292-311 ; Ogilvie (ed), op. cit., note 10, p. 167-169 ; et G. Kass-Simon, « Biology is Destiny », in Kass-Simon & Farnes (eds), op. cit., note 10, p. 225-226.

13  Margaret W. Rossiter, Women Scientists in America: Struggles and Strategies to 1940, Baltimore, MD, Johns Hopkins University Press, 1982, p. 213-214.

14  James D. Watson, The Double Helix, New York, Athenaeum Press, 1968, et Anne Sayre, Rosalind Franklin and DNA, New York, W. W. Norton, 1975. La biographie complète de Rosalind Franklin reste à écrire.

15  Gloria Lubkin, « Chien-Shiung Wu, The First Lady of Physics Research », Smithsonian, vol. 1, (janvier 1971), p. 52-57.

16  Sur Jocelyn Bell, voir Nicholas Wade, « Discovery of Pulsars: A Graduate Student’s Story », Science, vol.189, (1er août 1975), p. 358-364, et George Reed, « The discovery of Pulsars: Was Credit Given Where It Was Due? », Astronomy, vol. 11 (décembre 1983), p. 24-26. Je remercie Michele Aldrich de m’en avoir procuré une copie.

17  J. l. m. « Lasker Award Stirs Controversy », Science, vol. 203 (26 janvier 1979), p. 341 ; William Pollin, « Pert and Lasker Award », ibid., vol. 204 (6 avril 1979), p. 8 ; Joan Arehart-Treichel, « Winning and Losing: The Medical Award Game », Science News, vol. 115 (24 février 1979), p. 120 et 126. Voir également Solomon Snyder, Brain­storming:The Science and Politics of Opiate Research, Cambridge, MA, Harvard University Press, 1989 ; Jeff Goldberg, Anatomy of a Scientific Discovery, Toronto, Bantan Books, 1988 ; et Robert Kanigel, Apprenticeship to Genius: The Making of a Scientific Discovery, New York, Macmillan, 1986.

18  Otto Hahn, My Life: The Autobiography of a Scientist, trad. Ernst Kaiser et Eithre Wilkins, New York, Herder & Herder, 1970, p. 199. Sur la récompense de Meitner, voir « Honor Dr Meitner for Work on Atom », New York Times, 10 février 1946, p. 13. Elle a également été dépossédée du crédit de sa découverte de 1922 de ce qui a par la suite été appelé « l’effet Auger » au profit des articles publiés par Pierre Auger en 1925-1926 : Richard Sietmann, « False Attribution, A Female Physicist’s Fate », Physics Bulletin, vol. 39 (1988), p. 316-317.

19  Jurgen Renn et Robert Schulmann (eds), Albert Einstein/Mileva Maric – The Love Letters, Princeton, NJ, Princeton University Press, 1922.

20  Ogilvie (ed.), op. cit.,note 10, p. 32-34 ; Evelyn Sharp, Hertha Ayrton, 1854-1923: A Memoir, London, Edward Arnold, 1926 ; Joan Mason, « Hertha Ayrton (1854-1932) and the Admission of Women to the Royal Society of London », Notes and Records of the RoyalSociety of London, vol. 46 (1992), p. 279-300.

21  Voir l’entrée Cori dans Sicherman & Green (eds), op. cit., note 8, p. 165-167.

22  Judith Walzer, « Interview with Ruth Hubbard », juillet 1981, texte dactylographié au Henry A. Murray Center, Radcliffe College, p. 98-102, et Patricia Farnes, « Women in Medical Science », in Kass-Simon & Farnes (eds), op. cit., note 11, p. 289.

23  « 3 Nobels in Science », New York Times, 17 octobre 1985, p. 17.

24  Rossiter, op. cit., note 13, p. 112 ; « Directory of Scientists Will Now List Women », New York Times, 23 novembre 1971, p. 7. Parmi les vedettes scientifiques que l’annuaire avait l’habitude de distinguer jusqu’en 1943, on ne compte que 2 % de femmes (Rossiter, op. cit., note 13, p. 291).

25 McGraw-Hill, Modern Men of Science, New York, McGraw-Hill, 1966 et 1968, 2 vol.

26  DSB, vol. 1, (1970), première de couverture.

27  Anne Roe, The Making of a Scientist, New York, Dodd, Mead, 1953, p. 22-25. Certains, par exemple, refusaient de prendre des femmes en troisième cycle : « Women in Science », Personnel and Guidance Journal, vol. 44 (1966), p. 784-787.

28  R. H. Knapp et H. B. Goodrich, Origins of American Scientists,Chicago, IL, The University of Chicago Press, 1952, p. 20 et appendix 2. Leur chiffre de 2 % est bien inférieur à la proportion de doctorats en science effectivement décernés à des femmes dans les années vingt et trente, d’autant que la psychologie est comprise dans l’étude. C’est particulièrement étrange, puisque les femmes de l’AMS avaient plus souvent des doctorats que les hommes. Pour un autre exemple d’omission délibérée des colleges féminins, voir Research and Teaching in the Liberal Arts Colleges: A report (non publié, 1959), p. 15, qui, en dépit de son titre, omettait tous les colleges féminins, sans se soucier du fait que Mount Holyoke College a longtemps tenu le haut de la liste, et de loin, voir John R. Sampey, « Chemical Research in Liberal Arts Colleges 1952-1959 », Journal of Chemical Education,vol. 37 (1969), p. 316 ; Alfred E. Hall, « Baccalaureate Origins of Doctorate Recipients in Che­mistry : 1920-1980 », ibid.,vol. 62 (1985), p. 407 ; Mary L. Sherrill, « Group Research in a Small Department », ibid., vol. 34 (1957), p. 466 et 468 ; et Emma Perry Carr, « Research in a Liberal Arts College », ibid., p. 467-470.

29  Anselm L. Strauss et Lee Rainwater, The Professional Scientist: A Study of American Chemists, Chicago, IL, Aldine, 1962, p. 17-21.

30  Jonathan Cole, Fair Science: Women in the Scientific Community, New York, Free Press, 1979. Bien que ces scientifiques aient de bons postes à l’Université, il omettait toute la documentation du début des années soixante-dix sur le testing, à CV égal, pour dépister les discriminations à l’embauche à l’université : voir, par exemple, Lawrence A. Simpson, A Study of Employing Agents’ Attitudes Toward Academic Women in Higher Education, thèse PhD non publiée, Pennsylvania State University, 1968 ; Lawrence A. Simpson, « A Myth is Better Than a Miss: Men Get the Edge in Academic Employment », College and University Business, vol. 48(février 1970), p. 70-71 ; L. S. Fidell, « Empirical Verification of Sex Discrimination in Hiring Practises in Psychology », American Psychologist, vol. 25 (1970), p. 1094-1098 ; et Arie Y. Lewin et Linda Duchan, « Women in Academia. A Study of the Hiring Decision in Departments of Physical Science », Science, vol. 173 (3 septembre 1971), p. 892-895. Parmi les comptes rendus du livre de J. Cole, voir : Gaye Tuchman, « Discriminating Science », Social Policy,vol. 11, (mai-juin 1980), p. 59-64 ; Barbara Reskin, « Fair Science: A Fair Test?», Contemporary Sociology, vol. 9 (1981), p. 793-795 ; Margaret W. Rossiter, « Fair Enough? », Isis, vol. 72 (1981), p. 99-103 ; Patricia Yancey Martin, « Fair Science: Test or Assertion? », Sociological Review, vol. 30 (1980), p. 478-508 ; et Harrison C. White, « Review Essay: Fair Science? », American Journal of Sociology, vol. 87 (1982), p. 951-956.

31  Sara Delamont, « Three Blind Spots? A Comment on the Sociology of Science by a Puzzled Outsider », Social Studies of Sciences, vol. 17 (1987), p. 166-167 ; mais voir également Hilary F. Burrage, « Women University Teachers of Natural Science, 1971-1972: An Empirical Survey », ibid.,vol. 13 (1983), p. 147-160.

32  Joanna Russ, How to Suppress Women’s Writing, Austin, TX, University of Texas Press, 1983. Voir également Cynthia Ozick, « We Are the Crazy Lady and Other Feisty Feminist Fables », Ms., vol. 1 (Printemps 1972), p. 40-44.

33  Berenice Carroll, « The Politics of Originality: Women in the Class System of the Intellect », Journal of Women’s History, vol. 2, n° 2 (Automne 1990), p. 136-163.

34  Robert K. Merton, « The Matthew Effect in Science, II: Cumulative Advantage and the Symbolism of Intellectual Property », Isis, vol. 79 (1988), p. 607, n. 2, reconnaît que Zuckerman aurait dû être co-auteure (je remercie Mordechai Feingold d’avoir attiré mon attention sur cet article).

35  Voir, dans le Who’s Who in America, n° 46 (1990-1991), l’entrée Zuckerman, p. 3591.

36  Voir Ruth Hoppin, Priscilla: Author of the Epistle to the Hebrews,Jericho, New York, Exposition Press, 1969.

37  Je remercie Sheila Jasanoff, qui m’a suggéré le nom de Marthe. Sur Marthe, voir Luc, 10, 38-42 ; Rudyard Kipling, « The Sons of Martha », in Burton E. Stevenson, The Home Book of Verse, New York, H. Holt, 1949, I, p. 3072-3073. Voir également Vasant A. Shahane, Rudyard Kipling, Activist and Artist, Carbondale, IL, Southern Illinois University Press, 1973, p. 117-118.

38  Lillian Gilbreth, « The Daughters of Martha », Programme, Society of Women Engineers Banquet, New York City, 8 novembre 1961, p. 4-9, copie : Lillian Gilbreth Papers, Special Collections, Purdue University Library.

39  Voir l’entrée : Gage, dans Edward T. James et al. (eds), Notable American Women, 1607-1950, Cambridge MA, Harvard University Press, 1971, II, p. 4-6, et Sally Roesch Wagner, « Introduction », in Matilda Joslyn Gage, Woman, Church & State, Watertown, MA, Persephone Press, 1980, rééd. du texte de 1893, xv-xxxix. Gage mourut à Chicago en 1898 dans la maison de sa fille, dont le mari écrivit, plus tard, Le Magicien d’Oz. Je remercie Ruth Oldenziel pour m’avoir procuré un exemplaire de Matilda Gage, Woman as Inventor, Woman Suffrage Tract n° 1, Fayetteville, NY, 1870.

40  Sur la Woman’s Bible et le groupe qui a travaillé dessus, voir Elisabeth Schüssler Fiorenza, In Memory of Her, New York, Crossroad Publishing Co, 1983, p. 7-14 ; Barbara Brown Zikmund, « Feminist Consciousness in Historical Perspective », in Letty M. Russell, Feminist Interpretations of the Bible, Philadelphia, PA, Westminster Press, 1985, p. 23-25 ; et Barbara J. MacHaffie, Her Story: Women in Christian Tradition, Philadelphia, PA, Fortress Press, 1986, p. 113-116, ainsi que The Woman’s Bible, Parts I and II, New York, Arno Press reprint, 1972.

41  Dale Spender, Women of Ideas and What Men Have Done to Them, London, Routledge & Kegan Paul, 1982, p. 252.

Voir aussi:

L’effet Matthieu
Richard Monvoisin
Cortecs
6 octobre 2013

L’effet Matthieu doit son nom à la parabole des talents de l’évangile selon Saint Matthieu (entre 60 et 85 EC) où il est écrit :
« on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas, on ôtera même ce qu’il a »1.

Cette parabole est suffisamment ambiguë pour permettre diverses interprétations, la plus commune étant celle de faire fructifier les « talents », ne pas gâcher les dons reçus de Dieu et s’engager à agrandir le royaume de Dieu. Le sociologue Robert K. Merton, rapporta cette maxime au monde de la science en 1968, au cours d’un article publié dans la revue Science dans lequel il décrivit ce « phénomène complexe de détournement de la paternité du travail scientifique » par lequel des scientifiques déjà reconnus tendent à se voir attribuer la paternité d’une idée aux dépens de scientifiques jeunes ou inconnus2.

Il a trouvé son assise dans les années 1970 lorsque Jonathan R. Cole & Stephen Cole firent le constat qu’un nombre relativement petit de physiciens fournissait de façon disproportionnée une énorme part des articles les plus importants publiés en physique3. William Broad et Nicholas Wade, dans leur ouvrage La souris truquée entièrement consacré à la fraude scientifique, parlent d’effet de Halo :

« Ces physiciens souvent cités semblent appartenir à l’élite de la physique dans la mesure où ils tendent à se retrouver concentrés dans les neuf plus grands départements de physique des États-Unis, et faire partie de la National Academy of Sciences. Il y a donc quelques membres au moins de l’élite au pouvoir dans la communauté scientifique qui en font partie à cause de leur mérite (…). Mais il peut y avoir un « effet de Halo » — le simple fait, pour un scientifique, d’appartenir à un département de physique de tout premier plan mettrait plus en vue son travail, qui serait alors plus souvent cité »4.

On retrouve cet effet dans les « systèmes de copinage » et le népotisme latents dans le monde de la science, ne serait-ce que dans la façon qu’ont les referees de recevoir de façon plus clémente un article d’une éminence que celui d’un obscur et jeune chercheur5.

Cela rappellera certainement l’histoire d’Ohm qui, lorsqu’il décrivit la loi éponyme, resta « tout d’abord ignoré par les scientifiques des universités allemandes, qui pensèrent que le travail d’un professeur de mathématique du collège de Jésuites de Cologne ne méritait guère d’attention »6.

En ce sens, l’effet Matthieu est un effet collatéral de l’immense catégorie des biais d’autorité.

Dernier exemple en date, tiré de Serge Halimi, Nous ne sommes pas des robots, Monde Diplomatique, octobre 2013.

« (…) En France, l’État continue de consacrer à [l’]assistance [de la presse] des centaines de millions d’euros par an, soit, selon la Cour des comptes, entre 7,5 et 11% du chiffre d’affaire global des éditeurs7. D’abord pour subventionner l’acheminement postal des journaux, en favorisant presque toujours les titres obèses, c’est-à-dire les sacs à publicité, plutôt que les publications plus fluettes, plus austères et plus libres. Mais le contribuable consacre également plus de 37 millions d’euros au portage des quotidiens, là aussi sans faire le tri. Et il ajoute 9 millions d’euros, cette fois réservés aux plus pauvres d’entre eux. Tant de miséricorde souvent mal ciblée peut déboucher sur de savoureux paradoxes. Grand pourfendeur des dépenses publiques sitôt qu’elles concernent l’éducation plutôt que l’armement, Le Figaro de Monsieur Dassault a reçu 17,2 millions d’euros du Trésor Public entre 2009 et 2011 ; L’Express, presque aussi hostile que Le Figaro à l’ »assistanat », 6,2 millions d’euros ; Le Point, qui aime dénoncer la « mamma étatique« , 4,5 millions d’euros. Quant à Libération (9,9 millions d’euros d’aide, toujours selon la Cour des comptes) et au Nouvel Observateur (7,8 millions d’euros), comme ils sont bien introduits auprès du pouvoir actuel, plusieurs régions ou municipalités présidées par des élus socialistes financent également leurs « forums » locaux8.

Il y a trente ans, le Parti socialiste était déjà aux affaires. Il proclamait : « Un réaménagement des aides à la presse est indispensable. (…) Il faut mettre un terme à un système qui fait que les plus riches sont les plus aidés, et les plus pauvres les plus délaissés. (…) » (…)

Évangile selon St Matthieu
Robert K. Merton 1968, pp. 439-459
Jonathan R. Cole, Stepehn Cole, The Ortega hypothesis. Science, 178 (1972) 368–375
Broad & Wade (1994) La souris truquée. Enquête sur la fraude scientifique, (1973), Points Science, Seuil, pp. 123-124
On pourra à ce sujet lire Bourdieu, Science de la science et réflexivité, Collection Raisons d’agir, Liber éditions (2001).
Broad & Wade, ouv. cit., p 124.
« Les aides de l’Etat à la presse écrite », communication à la Cour des comptes à la commission des finances du Sénat, juillet 2013.
Julien Brygo, « forums locaux pour renflouer la presse nationale« , Le Monde diplomatique, septembre 2013.
Cet article est tiré en grande partie de Richard Monvoisin, Pour une didactique de l’esprit critique, retouché par Nicolas Pinsault.

Voir aussi:

De l’effet Matthieu, et pourquoi Stephen King vend plus sous son nom que sous pseudonyme
Le fossé entre ceux qui ont du succès et ceux qui n’en ont pas a souvent tendance à se creuser avec le temps. C’est le résultat d’un phénomène appelé « effet Matthieu »…
Jérôme Barthélemy / Professeur de stratégie et management
Les Echos
Le 07/06/2013

Stephen King vs. Richard Bachmann
L’écrivain américain Stephen King s’est fait connaître en 1974 avec son roman Carrie. Depuis, tous ses romans ont été des succès. Dans les années 1970 et 1980, Stephen King est tellement prolifique qu’il propose à son éditeur de publier plusieurs romans par an. Il se heurte à un refus. Dans le monde de l’édition, il existe alors une règle bien établie selon laquelle un auteur ne doit pas publier plus d’un livre par an (essentiellement pour ne pas lasser ses lecteurs…).

Mais Stephen King ne se décourage pas. Comme les romans inédits commencent à s’empiler dans ses tiroirs, il décide de les publier sous le pseudonyme de Richard Bachmann. Le premier roman de « Richard Bachmann » ( Rage) paraît en 1977 dans l’indifférence générale. Quatre autres romans suivront… sans connaître plus de succès. D’une certaine manière, le cinquième roman ( La peau sur les eaux) connaît la consécration lorsqu’un critique décrète qu’il ressemble à « ce que Stephen King écrirait s’il savait vraiment écrire » !

Des rumeurs selon lesquelles Richard Bachmann ne serait autre que Stephen King finissent par se répandre. Un certain Steve Brown se rend à la Bibliothèque du Congrès et parvient à prouver que les deux auteurs ne font qu’un ! Les cinq romans publiés sous le nom de Richard Bachmann sont alors réédités sous le nom de Stephen King… et leurs ventes sont multipliées par dix.

L’effet Matthieu
L’expression « effet Matthieu » fait référence à une phrase de l’Évangile selon saint Matthieu : « À celui qui a, il sera beaucoup donné et il vivra dans l’abondance, mais à celui qui n’a rien, il sera tout pris, même ce qu’il possédait ». Elle tire son origine des travaux du sociologue américain Robert Merton sur la recherche scientifique.

Comme l’a récemment montré Daniel Rigney, l’effet Matthieu peut être observé dans de nombreux autres domaines. Il suggère que ceux qui ont du succès en ont de plus en plus… alors que ceux qui n’en ont pas beaucoup en ont de moins en moins. Cette dynamique d’avantage cumulatif permet également de comprendre pourquoi un petit avantage initial (parfois simplement dû à la chance…) peut se transformer en un écart considérable au fil du temps.

Pourquoi Richard Bachmann a-t-il eu moins de succès que Stephen King ?
Après le succès de Carrie, Salem (le deuxième roman de Stephen King) avait beaucoup plus de chances de devenir un « best-seller ». Après le succès de Carrie et de Salem, la probabilité que Shining (le troisième roman de Stephen King) devienne un « best-seller » était encore plus élevée. À partir de ce moment, Stephen King avait développé une base de lecteurs suffisante pour que le succès de ses romans suivants soit quasiment assuré.

Lorsqu’il a recommencé à zéro en utilisant le pseudonyme de Richard Bachmann, les choses se sont passées différemment. Rage est passé inaperçu… et aucun des romans suivants n’est parvenu à enclencher la dynamique d’avantage cumulatif dont Stephen King bénéficiait sous son véritable nom !

En bref (et de manière assez paradoxale), ce n’est pas parce que quelqu’un a du succès qu’il est nécessairement plus compétent que quelqu’un qui n’en a pas. Cela dépend beaucoup plus de la dynamique dans laquelle il se trouve…

Voir encore:

Au fait, c’est quoi, “l’effet Matilda”?
Un concept à la loupe

Marie Donzel

EVE

5 février 2014
2% de noms de rue attribués à des femmes célèbres (nous en parlions dans notre revue de web pas plus tard qu’hier), à peine plus de 3% de personnages historiques féminins parmi ceux cités dans les manuels scolaires (ainsi que le révélait il y a quelques semaines une étude du Centre Hubertine Auclert), seulement 2 femmes au Panthéon français (dont l’une y repose en tant qu’épouse)… Mais pourquoi les femmes sont-elles si rares au contingent de ceux dont on reconnait l’apport essentiel aux progrès de l’humanité?

Prisme sexiste (éventuellement inconscient) chez qui décide de rendre hommage ou pas à une personnalité en lui donnant un nom de rue ou en lui accordant un paragraphe dans un ouvrage de référence? Résultat de l’insuffisant accès des femmes à l’éducation jusqu’à des temps récents? Ces hypothèses s’explorent, mais pour cerner plus précisément la question, il faut aussi penser les conditions d’accès à la postérité des figures majeures de toute époque…. Et s’intéresser à “l’effet Matilda”!

Merton et les “laissé-es pour compte” de l’histoire de la science

Dans les années 1960, le sociologue de “l’école de Chicago” Robert King Merton, à qui l’on doit notamment une fine description des mécanismes de la “prophétie auto-réalisatrice”, s’est précisément penché sur la question de la “valeur” scientifique et partant, sur le processus de reconnaissance historique des personnes ayant fait progresser la recherche.

Son enquête l’a amené à constater que dans l’entourage au sens large (les proches, mais aussi les contemporains) de tout individu dont le génie a été socialement sacré, il y a toujours des personnes qui ont participé (parfois très grandement) à l’avancée de ses travaux.

Mais comme par un “effet de halo”, la mise en lumière d’une personnalité scientifique donnée tend à plonger celles qui l’ont accompagnée et/ou bien ont mené des recherches concomitantes dans l’ombre. Lesquelles finissent, affirme Merton, en laissé-es pour compte de l’histoire de la science.

Une théorie de la distribution inéquitable de la gloire
“Matthieu et l’ange”, Guido Reni
Elaborant une théorie de l’édification des réputations passant par une distribution inéquitable de la gloire, Merton lui donne le nom “d’effet Matthieu”, en référence au verset de l’Evangile selon Matthieu qui dit “Car à celui qui a il sera donné, et il sera dans la surabondance ; mais à celui qui n’a pas, même ce qu’il a lui sera retiré.”

En d’autres termes, on ne prête qu’aux riches, y compris en matière de notoriété et de postérité. En cause, dit-il, les process sociaux de la reconnaissance de l’excellence : critères de légitimité définis “entre soi”, réseaux favorisant la visibilité, perceptions communes de la compétence etc.

Des femmes scientifiques d’apport majeur mais “oubliées par l’histoire”, L’historienne Rossiter en trouve à foison!
Margaret Rossiter
A la suite de Merton, l’historienne des sciences Margaret Rossiter s’intéresse, au début des années 1990, au sort tout particulier des femmes dans la mémoire scientifique.

Battant en brèche l’idée un peu simpliste selon laquelle le faible niveau d’éducation des filles dans la population globale aurait interdit l’émergence de grandes mathématiciennes, physiciennes ou biologistes au cours des siècles, Rossiter déniche les travaux d’une foule de femmes scientifiques dont certains remontent au Moyen Âge (tels ceux de la professeure de médecine italienne Trotula de Salerne, entre autres exemples cités par elle).

Elle note dans le même temps que “l’effet Matthieu” de Merton est démultiplié quand il s’agit de considérer l’apport des femmes aux sciences. Elle convertit alors le concept “d’effet Matthieu” en “effet Matilda”.

Comment “Matthieu” est devenu “Matilda”

Faut-il voir dans ce changement de dénomination la seule volonté militante de Rossiter de féminiser à tout prix la notion de Merton? Pas tout à fait : car, en nommant le concept d’après la figure de Matilda Joslyn Gage, Rossiter entend conduire la logique intellectuelle du propos à son terme.

En effet, si Merton et elle-même ont développé et approfondi l’idée selon laquelle les conditions d’accès à la notoriété et à la postériorité invisibilisent certain-es actrices et acteurs du progrès, ils n’en sont pas les pionniers. Pour Rossiter, il faut, pour écrire les premières lignes de ce chapitre-là de l’histoire des sciences sociales, remonter aux écrits de la suffragette américaine Gage qui, dès les années 1850, mettaient en évidence l’appropriation par une minorité (d’hommes, à son époque) de la pensée co-construite par d’autres (dont des femmes) ou par des collectifs (comprenant des femmes).

Comprenez donc l’intention de Rossiter ainsi : il faut rendre à Césarine – en réalité à Matilda – ce qui lui appartient.

Pour ne plus dire “je ne cours pas après les honneurs!”
“L’effet Mathieu” et “l’effet Matilda”, qui se réalisent aussi avec la “complicité” de celles et ceux qui disent ne pas courir après les honneurs et chercher à mettre en avant leur travail plutôt que leur personne ne sont pas sans challenger, à de multiples titres, notre réflexion sur le leadership au féminin : ils entrent évidemment en résonance avec le fameux “complexe d’imposture”, l’ambiguïté de nos rapports avec les “réseaux”, les questionnements essentiels sur l’articulation entre l’individuel et le collectif, les remises en jeu des “légitimités” traditionnelles sous la pression des transformations technologiques, sociales et culturelles à l’oeuvre…

Le débat est donc ouvert, pour discuter ensemble de tout ce que le concept d’ “effet Matilda” vient bousculer d’idées reçues sur les femmes et les hommes face à l’histoire.

 Voir par ailleurs:

L’effet Matthieu
obertmarty

31 août, 2010
L’effet Matthieu a été repéré il  y a 50 ans par le sociologue américain Merton. La citation canonique, celle que l’on retrouve partout, est la suivante : » «  À celui qui a, il sera beaucoup donné et il vivra dans l’abondance, mais à celui qui n’a rien, il sera tout pris, même ce qu’il possédait.  » (25:29). Précisons immédiatement que Saint Matthieu met ces paroles dans la bouche d’un homme riche auquel, plus loin, il promet l’enfer. Mon propos est moins de faire la promotion de ce terme que d’en apprécier la valeur-signe. L’actualité de l’ultralibéralisme en crise le remet au devant de la scène … Plongée sémiotique dans l’évangile de notre temps.

Du financement de la recherche au bouclier fiscal …

Merton a utilisé cette référence évangélique pour illustrer comment les chercheurs  et les universités les plus reconnus maintenaient leur domination sur le monde de la recherche en captant au titre d’une excellence temporaire la majorité des crédits des  promotions et des recrutements. Une fois installés ils ont la possibilité de bétonner des positions inexpugnables quelles que soient leurs performances ultérieures. Depuis ce processus a été repéré dans bien d’autres contextes. Notamment dans le fonctionnement de la redistribution sociale et de la fiscalité. Le bouclier fiscal qui a abouti à la remise de chèques faramineux à de richissimes contribuables comme Mme Bettencourt en est une parfaite illustration.

Dans la recherche le spécialiste qui fait de bonnes recherches est de plus en plus sollicité, financé, il s’enrichit de plus en plus en expérience et devient encore meilleur. Plus il en fait, mieux il le fait et plus on le sollicite pour occuper des positions de pouvoir dans les institutions de la recherche. Or la recherche est un marché extraordinaire dans lequel les clients sont aussi des concurrents. Il en résulte que gérer sa clientèle se confond avec contrôler sa concurrence. Il en résulte que le marché de l’innovation scientifique est dominé par un processus circulaire d’« accumulation des avantages » qui maintient les marques d’excellence précisément dans les points d’accumulation. Les « perdants » de ce processus sont souvent, au contraire, des chercheurs marginaux, des débutants dépourvus de positions solides, des groupes périphériques loin des centres de décision. Un biais très préjudiciable quand on sait que les vraies innovations, les découvertes cruciales qui marquent une époque naissent pour la plupart dans des esprits qui prennent le risque de vagabonder hors des sentiers battus et des révérences aux pouvoirs en place.

La redistribution selon Saint Matthieu

Aujourd’hui l’effet Matthieu est au cœur des mécanismes de redistribution sociale. L’accumulation de richesses est devenue un signe d’excellence économique, quelles que soient les conditions de leur accumulation. On justifie ainsi qu’on donne plus à ceux qui ont plus tout en réduisant les avantages sociaux des individus réputés les moins productifs. Ceci au nom d’une nécessité économique entièrement construite sur ces prémisses sémiotiques. La crise récente a révélé un écart considérable entre cette construction et la réalité. D’un côté un capitalisme financier qui capte continûment des parts de plus en plus grandes de  richesse et se voit aidé à centaines de milliards quand il cède aux vertiges de sa propre logique de cupidité. De l’autre la dénonciation des acquis sociaux comme autant d’encombrements sur la route du bien commun et le recul organisé sous l’empire d’une pseudo-rationalité célébrée par les puissants et intériorisée par les faibles soumis à la pression constante de la conformité. L’effet Matthieu contribue puissamment a maintenir cet écart en aveuglant ceux qui en sont les victimes. Il en est même certains qui vont jusqu’à célébrer les « propriétés incitatives de l’effet Matthieu : « si vous n’êtes pas satisfait de votre sort, devenez riches ! »

Conclusion : dehors les « propres à rien » ?

Saint Matthieu poursuit son évangile en mettant dans la bouche du même homme riche cette injonction :

« Et ce propre à rien de serviteur, jetez-le dehors, dans les ténèbres : là seront les pleurs et les grincements de dents. »

Propres à rien de tous les pays, unissez-vous !

 Voir de même:

Axel Kahn expliqué par la sociologie des sciences (2)
20 oct. 2006

Mon billet précédent sur Axel Kahn a fait réagir, c’est bien, je continue donc à  disséquer le phénomène Kahn et à  travers lui le fameux « mandarinat ».

Un nouvel éclairage nous est apporté par Robert K. Merton, fondateur de la sociologie des sciences. Dans un article séminal publié dans  »Science » en 1968, il synthétise sous le vocable d' »Effet Matthieu »[1] le fait que les chercheurs les plus reconnus, les plus en vus, reçoivent toujours plus de mérite que leurs collègues à  travail égal (souvent dans le cas de collaborations ou de découvertes simultanées). Derek de Solla Price parlera plus tard plus généralement de théorie des « avantages cumulés » (voir notamment J. Cole et S. Cole, Social Stratification in Science, University of Chicago Press, 1973) et l’idée rejoint l’adage selon lequel la richesse entraîne la richesse. Selon les propres mots de Merton :

The Matthew effect consists to the accruing of greater increments of recognition for particular scientific contributions to scientists of considerable repute and the withholding of such recognition from scientists who have not yet made their mark.

Ainsi, toujours dans l’article de Merton, on trouve ce témoignage d’un prix Nobel de chimie : « Quand les gens voient mon nom sur un article, il sont capables de s’en souvenir, au détriment des autres noms ». Cela explique notamment que les distributions de citations soient si asymétriques : les plus cités sont énormément plus cités que les moins cités car ils bénéficient de l’effet Matthieu. De la même façon, un chercheur un peu plus connu verra ses articles acceptés plus facilement, on lui proposera plus de collaborations etc. d’où une encore plus grande visibilité.

Alors, on peut tout à  fait appliquer cette lecture à  Axel Kahn : l’homme a commencé à  être connu par quelques résultats scientifiques, il est bon communiquant donc truste les médias, devient membre du Comité d’éthique et encore plus sollicité par les médias, jusqu’à  ce que sa renommée le rende incontournable au moment de nommer le nouveau directeur de l’Institut Cochin. Comme dans un effet boule de neige, il suffit de pas grand chose au départ pour que la machine fonctionne. On pourrait donc presque se poser la question : pourquoi lui et pas un autre ??

Notes
[1] Pourquoi effet Mathieu ? Parce que l’on trouve dans l’Evangile selon St Matthieu 25:29 cette phrase tout à  fait adéquate : « Car on donnera à  celui qui a et il sera dans l’abondance, mais à  celui qui n’a pas, même ce qu’il a lui sera retiré. »

Voir également:

La sociologie de la reconnaissance scientifique : généalogie et perspectives
Pierre Verdrager

Revue d’Histoire des Sciences Humaines
2005/2 (no 13)
Éditeur
Ed. Sc. Humaines
Page 51-68

1L’article qu’on va lire propose un panorama des principales contributions théoriques dans le domaine de la reconnaissance scientifique [1]  Je remercie vivement Nathalie Heinich pour sa relecture… [1] . Si celui-ci cherche à mettre en perspective les récentes propositions qui ont été faites dans ce domaine par la sociologie compréhensive, il ne vise pas moins à rendre compte de manière impartiale des principales positions théoriques des sociologues ayant abordé le sujet. Si la question de la reconnaissance est, depuis quelques années, plus fréquemment traitée, notamment par certains philosophes ou essayistes qui considèrent la reconnaissance comme absolument essentielle à toute existence humaine [2]  Cf. notamment Honneth, 1992 ; Todorov, 1995, chap…. [2] , elle l’est sans doute moins par les sociologues qui ont peut-être tendance à considérer cette question comme passablement subalterne. Mais l’enquête empirique apporte un démenti cinglant à ce mépris : la question de la reconnaissance semble, aux yeux des acteurs, un problème central, voire vital, ce qu’arrivent d’ailleurs très bien à comprendre ceux qui en manquent…
2Nous tenterons, d’abord, de voir que les principales contributions sociologiques dans ce domaine viennent d’outre-Atlantique et, tout particulièrement, de l’université Columbia où Merton était Professeur. Nous pourrons, ensuite, nous rendre compte que, en France, Pierre Bourdieu et son école, se sont inscrits dans la tradition inaugurée bien des années plus tôt par Merton. Enfin, nous tenterons de voir comment l’approche compréhensive, notamment par l’abandon de la posture critique, peut se donner les moyens de comprendre des phénomènes qui, auparavant, demeuraient à peu près inexpliqués.
La reconnaissance scientifique : les premières approches
3C’est avec la sociologie des sciences américaine, notamment R.K. Merton (1910-2003) et son école, que la sociologie de la reconnaissance a fait ses premiers pas importants. Merton était au carrefour de deux positions : d’une part, l’abandon d’une sociologie des sciences centrée sur les produits (épistémologie) au profit d’une sociologie centrée sur l’activité elle-même, dans la double dimension de la production et de la réception ; et d’autre part, la sociologie fonctionnaliste américaine, héritière de Parsons, postulant l’adéquation des faits sociaux aux nécessités de fonctionnement de « la société ». Merton et ses élèves avaient inclus dans leur programme de sociologie des sciences la question de la reconnaissance (recognition). C’était là un travail pionnier, car s’il apparaît aujourd’hui de plus en plus évident que la question de la reconnaissance est une interrogation sociologique de premier ordre, c’était sans doute loin d’être le cas dans les années 1950 et 1960. L’ouvrage The Sociology of Science (1973) [3]  Cet ouvrage est une compilation d’articles dont la… [3] a ainsi laissé des traces chez bien des sociologues de cette époque, et les conclusions auxquelles Merton aboutit sont encore discutées dans les travaux les plus récents [4]  Cf. Bourdieu, 2001. [4] . Dans cet ouvrage de grande envergure, l’auteur tente de comprendre les mécanismes complexes qui sont au principe du fonctionnement du monde de la science, parmi lesquels figure ce qu’il nomme le reward system of science. Merton y constate qu’il n’existe pas une manière d’attribuer de la reconnaissance, mais bien plusieurs : cette sociologie de la reconnaissance s’est donc d’emblée posée comme pluraliste.
4Parmi les différentes manières d’attribuer de la reconnaissance, Merton évoque l’éponymie, opération qui consiste à donner son nom à une découverte. D’ordinaire, le nom du découvreur disparaît derrière la découverte, cette disparition fonctionnant comme la garantie que ce qui a été découvert pouvait bien prétendre à l’autonomie, indépendamment de tout « découvreur » [5]  Sur le processus de disparition du nom d’auteur, cf…. [5] . Mais lorsqu’une découverte est vraiment exceptionnelle, le maintien de la trace onomastique peut être un des moyens par lesquels la communauté des savants et, plus généralement, la communauté des humains, rend hommage à celui, ou celle, qui a fait profiter l’humanité de son invention.
5Par ailleurs, les prix scientifiques sont au nombre des dispositifs qui permettent l’attribution de reconnaissance. Celle-ci, selon Merton, permet de faire le tri entre les petits et les grands scientifiques et de récompenser ceux qui sont d’un grand mérite et ceux dont le mérite est moindre. L’idée de Merton est que si le « génie » n’est pas reconnu et n’est pas honoré, risque alors d’émerger un monde dans lequel le potentiel des talents peut ne pas se réaliser. Selon Merton, un univers qui ne saurait pas distinguer, au double sens cognitif et honorifique, les plus méritants, se pénaliserait lui-même dans la mesure où personne n’aurait objectivement intérêt à l’excellence, celle-ci ne générant plus aucun profit tant matériel (argent) qu’immatériel (prestige). Merton adosse donc sa théorie de la reconnaissance à une théorie de l’action : l’attribution des récompenses ou, plus généralement, de la reconnaissance n’est pas seulement un principe « constatif » d’ordre et de justice, mais également un dispositif « performatif » – pour reprendre deux termes empruntés à la linguistique pragmatique [6]  Cf. Austin, 1962. [6] – qui permet d’encourager la bonne recherche. Le fait de convenablement donner de la reconnaissance permet d’engager le monde de la science dans un cercle vertueux où la recherche de l’excellence est sanctionnée de façon positive et, inversement, la recherche médiocre est sanctionnée par la pire de toutes les punitions, dès lors qu’on se place dans un espace public : le silence [7]  Cela ne veut pas dire que Merton n’avait pas repéré… [7] . Selon Merton, c’est donc dans l’attribution de reconnaissance que s’associent l’exigence de justice – qui s’accomplit par l’hommage rendu à ceux qui ont beaucoup mérité – et l’exigence d’efficacité – puisque les meilleurs sont encouragés à prospérer. Et pour que l’efficacité de la reconnaissance soit totale, il convient que ceux qui attribuent cette reconnaissance soient les bonnes personnes, à savoir non pas le grand public, mais les collègues, les pairs [8]  Merton, 1973, 422. Pour un examen des « conditions… [8] .
De la description à la prescription
6Mais Merton ne s’arrête pas en si bon chemin descriptif : en effet, la dimension critique prend une place considérable dans sa sociologie de la reconnaissance, comme on va le voir. Décrivant les valeurs cardinales qui sont au principe de l’organisation du monde scientifique – universalisme, scepticisme organisé, communisme de la propriété intellectuelle, humilité face aux autres et aussi, bien sûr, désintéressement [9]  Merton, 1973, 303. [9] –, Merton tente de révéler les intérêts cachés des acteurs en présence. Cette révélation s’effectue par un mouvement pendulaire entre, d’une part, les apparences trompeuses – le « prétendu désintéressement » – et, d’autre part, la réalité profonde – où se dissimulent les intérêts cachés que le sociologue sait débusquer. La contribution sociologique se vit comme une dénonciation de l’exigence de reconnaissance sous l’apparent désintéressement. La référence aux controverses alimente cette dénonciation afin de montrer à quel point les acteurs sont « intéressés » par l’objet qui les occupe. Cet « intéressement » se révèle par exemple dans les controverses qui visent à revendiquer la paternité d’une découverte. Ces controverses fonctionnent comme des révélateurs du fait que les scientifiques ne s’attachent pas à leur activité par pur « amour de l’art », mais bien pour quelque chose d’autre. C’est dire si la sociologie de la reconnaissance mertonienne est prédisposée à culpabiliser tous ceux qui, par exemple, exprimant leur désir de reconnaissance, violeraient l’éthique de désintéressement censée gouverner le monde de la science, et qui figure en bonne place dans la modélisation sociologique.
7Mais ce n’est pas tout : Merton stigmatise également l’injustice que la reconnaissance produit parfois, soit en privilégiant des individus aux dépens des collectifs, comme on le verra un peu plus loin, soit en écartant des gens pourtant jugés très importants par le « tribunal de l’histoire des sciences ». On voit donc que la justice produite par le fait de récompenser les plus méritants ne va pas sans l’injustice induite, si l’on peut dire, par les « erreurs sur la personne ». La révélation des intérêts cachés ou des dysfonctionnements éventuels des dispositifs de reconnaissance fonctionne comme une relativisation de leur pertinence. La topique de l’omission des grands scientifiques non ou insuffisamment reconnus fournit ainsi un des leviers fondamentaux de cette relativisation. L’examen rétrospectif de tous les oubliés de l’histoire des sciences permet de relativiser la pertinence descriptive des dispositifs de reconnaissance. Cette approche permet de faire comprendre que ceux qui attribuent des récompenses doivent éviter le double écueil d’une sélectivité excessive – avec le risque de passer à côté d’un scientifique méritant – et d’une sélectivité insuffisante – avec le risque de couronner quelqu’un qui ne mérite pas suffisamment [10]  On a examiné, dans le domaine littéraire, comment cette… [10] . Comme on le voit, Merton rend coextensives la description sociologique et la dénonciation des injustices. C’est dans cette optique qu’il fait référence à ceux qui occupent, à l’Académie française, la « 41e place » – la place de ceux qui n’en ont pas. Le fait que le nombre de places soit invariable, selon le principe du numerus clausus, alors que le nombre de méritants ne l’est pas nécessairement, est générateur d’injustices qu’il appartient au sociologue, selon lui, de dénoncer. Ainsi, prenant l’exemple de l’Académie française, Merton dresse une liste qui fonctionne comme un réquisitoire visant à saper l’efficacité descriptive des dispositifs de reconnaissance : Descartes, Pascal, Molière, La Rochefoucauld, Bayle, Rousseau, Saint-Simon, Diderot, Stendhal, Flaubert, Zola, Proust, ont beau être des figures particulièrement éminentes et centrales de la culture française, ils n’ont jamais le moins du monde appartenu à l’assemblée des Immortels. Cela conduit Merton à dénoncer l’arbitraire de la distribution des places : « Que le nombre de nominations soit fixe ou non, il est toujours difficile de décider de la position du point de rupture. Cela restera arbitraire et je suppose que c’est inévitable. Même si nous pouvions prendre la mesure des degrés d’excellence avec une grande précision, il resterait toujours le problème du traçage de la limite entre ceux qui obtiennent une reconnaissance de valeur et ceux qui obtiennent une reconnaissance d’une valeur moindre ou pas de reconnaissance du tout » [11]  Merton, 1973, 435. [11] . Le sentiment d’arbitraire des sélections – où l’on s’offusque que, par une sorte de « folie des grandeurs », on ait grandi des petits par des prix ou des places et, symétriquement, rapetissé des grands par le silence – est un point fondamental dans la sociologie mertonienne.
8Cette « folie des grandeurs » peut aussi se manifester par ce que Merton appelle « l’effet Matthieu ». Le phénomène ne caractérise plus l’erreur de jugement de ceux qui allouent la reconnaissance, mais l’effet de monopolisation de la reconnaissance qui fait qu’on a tendance à récompenser ceux qui sont déjà dominants ou, selon l’expression de Pierre Bourdieu, à « privilégier les privilégiés » : « Les scientifiques éminents obtiennent du crédit de façon disproportionnée pour leurs contributions à la science, alors que les scientifiques d’une moindre renommée obtiennent proportionnellement moins de crédit pour des contributions scientifiques d’un niveau comparable » [12]  Ibid., 443. [12] . Il ajoute plus loin : « Les riches sont de plus en plus riches dans la mesure même où les pauvres sont, relativement, de plus en plus pauvres » [13]  Ibid., 457. [13] . Ici, Merton se place dans une position explicative : il s’agit, d’une part, de rapprocher la position occupée dans la structure sociale de la science (social structure of science) et, d’autre part, d’évaluer le niveau de reconnaissance accordé. Merton en arrive à constater, par exemple, qu’un petit nombre d’institutions prestigieuses récolte la plupart des distinctions [14]  Ibid. [14] . Ici, Merton cherche à comprendre ce qui fait qu’on a un prix. Ce qui est mis en cause dans l’analyse mertonienne, c’est le manque de fluidité distributionnelle de la reconnaissance, dont le modèle idéal vise une proportion pure et parfaite entre la grandeur du travail et celle de la reconnaissance accordée pour le récompenser. En effet, la position de surplomb de certains acteurs du monde scientifique contribue à renforcer l’accumulation de capitaux, sous quelque forme que ce soit. On voit donc que la théorie de la reconnaissance mertonienne est doublement critique : elle l’est d’un point de vue constatif, puisque la reconnaissance ne va pas forcément à la grandeur ; elle l’est du point de vue performatif, puisque la reconnaissance est susceptible d’engendrer bon nombre d’effets pervers, parmi lesquels le renforcement des inégalités [15]  Sur la « self-fulfilling prophecy », cf. Merton, 1973,… [15] . La critique sociologique de Merton repose donc essentiellement sur le croisement de la dimension constative de l’arbitraire de la reconnaissance avec la dimension performative du renforcement des inégalités.
9À cela, Merton ajoute un autre argument : injuste, la reconnaissance le serait également car elle ferait la part trop belle aux individus aux dépens des collectifs. On sait que la question ne va pas de soi dans le monde scientifique où les « collectivistes » – qui considèrent que les faits scientifiques sont essentiellement produits par des équipes – s’opposent, parfois de façon vive, aux « individualistes » – lesquels estiment que ce sont avant tout des individus déterminés – des personnes – qui font les découvertes, les laboratoires n’étant que des adjuvants, utiles certes, mais pas absolument fondamentaux [16]  On comprend pourquoi la question de la signature scientifique… [16] . Conformément au « paradigme sociologiste » [17]  Cf. Heinich, 1998. [17] , Merton choisit de trancher le débat en se positionnant au pôle « collectiviste ». La démarche sociologique vise alors la réinscription de la découverte dans le « contexte social » afin de faire apparaître derrière la personne, qui prend toute la place, le « personnel », lequel est peu ou prou privé, à la production, de la paternité de la découverte et, à la réception, de la reconnaissance qui la récompense : « L’augmentation du travail d’équipe ne rend pas seulement problématique la reconnaissance des contributions des individus par les autres, mais également par eux-mêmes » [18]  Merton, 1973, 332. [18] .
10À cet égard, cette démarche critique n’est pas sans rappeler le schème des controverses théologiques et, bien plus tard, artistiques, où se négocie la position pertinente de la source énonciative, depuis le pôle collectif jusqu’au pôle personnel. Une telle démarche sociologique, visant à dénoncer la place du collectif derrière l’action individuelle, a pour conséquence d’instrumentaliser une des parties de la controverse afin d’étayer une conception sociologique – en l’occurrence, collectiviste – du travail scientifique. Les paroles des enquêtés ne sont plus des moments d’une controverse entre protagonistes engagés dans une lutte visant à imposer une conception du monde, mais un étai sur lequel la théorie sociologique vient prendre appui en l’instrumentalisant : « Un des effets de la recherche à grande échelle, avec ses grosses équipes de travailleurs, se manifeste par une sorte d’anonymat de ses membres. Ainsi, l’éditeur des Physical Review Letters évoque « la difficulté d’affecter le crédit à des individus pour leurs contributions » et évoque, comme cas-limite, « une lettre qui était signée par trois instituts ; les physiciens participants n’étant pas mentionnés, pas même dans une note de bas de page… Dans le même numéro (…), nous publions une autre lettre sur un sujet identique, mais cette lettre donne les noms de dix-sept auteurs provenant de deux institutions. Il devient clair que, ici comme dans d’autres précédents papiers à auteurs multiples, le rôle du chercheur individuel est à peu près impossible à estimer » » [19]  Ibid. [19] .
11Par ailleurs, la référence aux découvertes mises au jour simultanément par des scientifiques différents en des endroits distincts – voir l’exemple canonique du calcul différentiel trouvé en même temps par Leibniz et Newton – vient, comme on s’en doute, alimenter sa démonstration [20]  Ibid., 453. [20] . La critique par dépersonnalisation est solidaire d’une conception réaliste du monde où les chercheurs sont des découvreurs essentiellement remplaçables face à un réel déjà là en intégralité, qui existe indépendamment de nous, attendant d’être découvert. À l’inverse, la vision constructiviste se caractérise donc par une augmentation des coûts de substitution des chercheurs. Puisqu’il n’existe plus de « découvertes » mais des « constructions » plus ou moins résistantes à la critique, plus ou moins solides dans le temps, alors le rôle des scientifiques devient prépondérant. On comprend pourquoi le vocabulaire constructiviste donne toute sa place au chercheur en faisant le pari que le monde dans lequel nous vivons aurait peut-être été tout autre si tel ou tel grand scientifique n’avait pas existé. C’est en ce sens qu’il cite Macaulayan : « Sans Copernic, nous aurions été coperniciens, et sans Christophe Colomb, l’Amérique aurait été découverte (…) » [21]  Miscellaneous Works of Lord Macaulayan, Lady Trevelyan… [21] . Le rabattement de la découverte sur le collectif repose donc sur un scénario descriptif au conditionnel passé – si x n’avait pas découvert telle chose, Y l’aurait fait tout aussi bien – où les découvertes simultanées tiennent lieu de preuves irréfutables. La substituabilité est le passager clandestin de la simultanéité : « Comme je l’ai montré, l’hypothèse des multiples a longtemps été liée à une hypothèse parallèle selon laquelle les grands hommes de science, les génies indiscutables, n’en sont pas pour autant indispensables, même s’ils n’avaient pas vécu, les choses auraient été découvertes tout aussi bien » [22]  Ibid., 366. [22] . D.J. de Solla Price (1922-1983) affirmait dans un même ordre d’idée que, à la différence des artistes, les scientifiques étaient parfaitement substituables : « Si Michel-Ange ou Beethoven n’avaient pas existé, leurs travaux auraient été remplacés par des contributions complètement différentes. Si Copernic ou Fermi n’avaient jamais existé, des contributions équivalentes auraient été mises au jour par d’autres. Il n’y a, en fait, qu’un monde à découvrir » [23]  Price, 1963, 69. [23] . La conception de Merton est la même. Les chercheurs, fussent-ils « géniaux » – le sociologue refuse toujours de mettre tous les chercheurs sur le même plan –, sont remplaçables pour « découvrir » le réel qui est, lui, immuable, toujours là : « Lorsque l’Effet Matthieu est ainsi transformé en Idole d’autorité, cela viole la norme de l’universalisme impliquée par l’institution de la science et perturbe l’avancée de la connaissance » [24]  Merton, 1973, 457. [24] . La sociologie collectiviste ne va pas sans une épistémologie « réaliste » ni sans dénonciations « iconoclastes », et c’est à partir de ces considérations inséparablement épistémologiques et sociologiques que s’est échafaudée la théorie mertonienne de la reconnaissance.
Quand les mertoniens prennent la mesure des choses
12L’école mertonienne a été particulièrement productive. Elle a généré quelques-uns des classiques de la sociologie de la reconnaissance. Ainsi Stephen Cole (né en 1941) et son frère Jonathan (né en 1942) ont prospecté et approfondi (1973) les terrains défrichés bien des années plus tôt par Merton. Comme lui, ils refusent l’idée d’un travail scientifique effectué par une personne isolée. Pour ce faire, ils réinscrivent la personne qui fait la recherche au sein du personnel du laboratoire. Ce qui les intéresse, c’est le monde scientifique en tant que « communauté sociale » : le monde scientifique est composé d’une pluralité d’actants, tout comme sont plurielles les formes de reconnaissance qu’il est possible d’accorder à un scientifique : « En science, comme dans la plupart des autres institutions, les positions de prestige, les prix honorifiques, et la reconnaissance des pairs aussi bien que la reconnaissance par l’argent, se combinent pour former une structure de récompense intégrée » [25]  Cole, Cole, 1973, 15. [25] .
13Les Cole différencient trois grandes formes de reconnaissance, que nous pourrions synthétiser ainsi : les distinctions, à savoir les places honorifiques dans les académies, les prix ; les positions qui sont associées aux places, aux chaires dans les institutions de plus ou moins grand prestige ; et les citations, qui sont pour les Cole les meilleurs indicateurs de visibilité et de reconnaissance dans cet univers : citer le travail d’un collègue revient à considérer, en acte, que son travail est important, fût-ce pour le réfuter. L’émergence du SCI (Science Citation Index), en 1961, a contribué à objectiver cette visibilité qui était jusqu’alors plus diffuse car non quantifiée. Prenant l’exemple des citations, qui est l’une des formes de reconnaissance possible, les auteurs vont tenter de caractériser, par le biais d’une enquête quantitative auprès d’un grand nombre de physiciens, la relation qui peut exister entre la quantité de publications publiées et la qualité des scientifiques qui les produisent. Ceux-ci en arrivent à la conclusion qu’il y a, grosso modo, une corrélation entre qualité et quantité, mais pas dans tous les cas : certains scientifiques publient peu et sont, pourtant, très cités et, inversement, certains publient beaucoup et sont, pourtant, peu cités [26]  Hagstrom (1965, 73) constatait d’ailleurs que la course… [26] . De telles enquêtes avaient été rendues possibles par l’apparition récente du Science Citation Index qui devait donner à la sociologie des sciences un nouvel essor [27]  Merton a joué un rôle important dans le développement… [27] . C’est parce que les Cole faisaient reposer une part de leur enquête sur le SCI qu’ils avaient à cœur de défendre la pertinence de cet outil. Ils répondent ainsi à la critique qui est souvent faite au SCI de ne pas faire de distinction entre les citations positives et les citations négatives : « Les citations pourraient renvoyer à des papiers critiqués et rejetés plus qu’à ceux qui sont utilisés. Il est cependant improbable qu’on critique de façon importante un travail jugé sans valeur. Si un papier présente une erreur tout en étant suffisamment important pour susciter de fréquentes citations, le papier, bien qu’erroné, est probablement une contribution significative. La pertinence d’une contribution ne dépend pas nécessairement de son niveau d’exactitude » [28]  Cole, Cole, 1973, 25. Cf. Latour, 1989, 269 : « Dans… [28] . Après avoir examiné toutes les limites techniques du comptage par le SCI, ils en concluent tout de même qu’elles ne sauraient en aucun cas remettre en cause la pertinence de cet outil qui, selon eux, pouvait fournir un bon indicateur de reconnaissance : « Une des façons les plus significatives pour les scientifiques d’être récompensés est de voir leur travail utilisé par les autres scientifiques. C’est ainsi que le nombre de citations reçu par un scientifique peut fournir la mesure de la reconnaissance dont son travail bénéficie » [29]  Cole, Cole, 1973, 34. [29] . L’activité sociologique se confond donc ici avec une activité d’expertise, puisqu’il s’agit de prendre la mesure des choses en utilisant des instruments de comptage que l’on considère d’emblée comme pertinents. Les réserves qui sont émises à l’égard des instruments sont écartées afin de les exploiter à plein régime dans de vastes enquêtes quantitatives.
Que fait un prix Nobel ?
14L’école mertonienne devait aussi fournir cet autre classique de la sociologie des sciences qu’est l’ouvrage de l’épouse de Merton, Harriet Zuckerman (1977), Scientific elite : Nobel laureates in the United States. La sociologie du prix Nobel est intéressante pour la sociologie de la reconnaissance en ce qu’elle livre, à la manière d’un miroir grossissant, quelques-unes des clés qui permettent de comprendre les mécanismes qui sont au principe du fonctionnement de tous les dispositifs de reconnaissance. Dans cet ouvrage pionnier, l’auteur examine, entre autres choses, comment le prix Nobel contribue à renforcer les « stratifications » du monde scientifique. Elle reprend ici bon nombre des thèmes chers à Merton, tels que le l’« effet Matthieu ». Son enquête vise à répondre à la question suivante : qu’est-ce qui fait qu’on obtient le prix Nobel ? Pour y répondre, elle tente de retracer certaines carrières de scientifiques. Cela lui permet d’entrevoir l’importance de la formation : bon nombre de prix Nobel ont eux-mêmes été formés par des prix Nobel. C’est ainsi qu’elle est amenée à insister sur les effets d’entraînement qu’induit le phénomène du « noblesse oblige ». Lorsqu’on a un grand professeur, on peut être tenté de se hisser à sa hauteur pour s’en montrer digne. Cette tentative de mise à niveau peut être un processus particulièrement dynamique. Par ailleurs, l’auteur constate qu’il n’existe pas de distribution au hasard des prix Nobel : dans la plupart des cas, ceux qui reçoivent le prix Nobel font déjà partie de l’élite du monde de la science. Enfin, Zuckerman revient en détail sur les caractéristiques sociodémographiques (sexe, âge, religion, origine sociale…) et tente de comprendre pourquoi certains membres de certaines communautés, telles les communautés religieuses, sont sur ou sous-représentés.
15Mais Harriet Zuckerman ne s’en tient pas là : elle s’intéresse également dans son ouvrage aux effets du prix Nobel sur les lauréats. Il ne s’agit plus de répondre à la question généalogique et institutionnelle : « Qu’est-ce qui fait qu’on a un prix Nobel ? », mais d’examiner une voie toute différente, davantage orientée vers la sensibilité des sujets :« Qu’est-ce que ça fait d’avoir un prix Nobel ? ». L’auteur passe ainsi d’une sociologie causale de la réussite à une sociologie pragmatique qui vise à saisir les effets des récompenses sur les personnes [30]  Heinich (1999) vient de fournir une recherche équivalente… [30] . C’est ici que la sociologue américaine fait œuvre pionnière. Son enquête lui a permis de constater que, contrairement à ce que l’on pourrait penser, il n’est pas nécessairement facile de « réussir sa réussite », et ceci pour des raisons sensiblement différentes d’un individu à l’autre. Ainsi, certains lauréats se sont sentis reconnus trop tôt. Il est des lauriers qui sont lourds à porter lorsqu’ils n’arrivent pas à point nommé.
16Mais les récipiendaires du prix Nobel ne sont pas les seuls qui ont à subir les effets négatifs de ce prix. Ceux qui ne le reçoivent pas, eux aussi, peuvent être affectés par leur échec, estimant qu’il existe un grand écart entre le sentiment qu’ils ont intérieurement de leur grandeur et le niveau de grandeur que le monde extérieur est prédisposé à leur reconnaître, par une sorte de « syndrome Mozart » [31]  Cf. Elias, 1991. [31] . C’est la raison pour laquelle certains scientifiques tentent d’amoindrir la tristesse de ne pas avoir eu le Nobel en relativisant la pertinence de la sélection opérée par le comité : ce n’est pas le candidat malheureux qui échouerait, mais bien le comité mal inspiré. L’affectation de la responsabilité de l’échec est donc négociée selon des besoins locaux. Compte tenu du faible nombre d’élus au prix Nobel, certains affirment qu’il n’est pas raisonnable de se donner comme objectif un prix si improbable à obtenir. Mais les choses sont ambivalentes, car si rien ne justifie qu’on consacre tout à la recherche du Nobel – c’est du moins ce que disent les acteurs – rien ne vaut, symétriquement, le plaisir et la satisfaction que l’on ressent quand on l’obtient. L’auteur constate ainsi « la tendance des lauréats à nier l’importance de leur prix tout en leur accordant du respect » [32]  Zuckerman, 1977, 210. [32] . Zuckerman remarque avec justesse que s’il est bon de se réjouir d’avoir un prix, il est tout à fait malvenu de vouloir un prix : le plaisir du prix ne peut guère se conjuguer qu’au passé ; la fierté se comprend, l’envie se condamne. Le prix est un objet hautement désirable mais ce désir, s’il existe, ne peut se laisser dire de manière explicite, sauf à risquer la disqualification : « L’ambivalence institutionnalisée en science repose sur le fait que la reconnaissance collective inclut l’importance accordée au fait que seul le travail compte » [33]  Ibid. [33] . Car en science, c’est la pureté des intentions qui doit prévaloir et c’est dans la totalité du don de soi à la science que s’éprouve l’authenticité de la démarche. C’est la raison pour laquelle il est parfois si difficile, pour bon nombre de scientifiques, de reconnaître que le goût de la reconnaissance peut, le cas échéant, jouer un certain rôle dans ce qui est au principe de leur activité.
17Poursuivant son approche pragmatique, visant à élucider ce que fait un prix Nobel, Zuckerman constate que celui-ci crée une discontinuité brutale non seulement dans l’identité du lauréat mais également dans ses relations avec autrui : c’est la totalité du monde du chercheur qui peut s’en trouver bouleversée. L’attribution d’une récompense opère de fait une séparation et une discontinuité radicale – c’est celui-ci qui gagne et non celui-là – dans un continuum – la « communauté scientifique » – où celles-ci sont d’ordinaire moins nettes, du fait du caractère éminemment collectif du travail. Aussi n’est-il guère étonnant qu’un tel geste distinctif ait des conséquences dans l’entourage proche, et aussi plus lointain, de celui qui reçoit la distinction. La sociologie de Zuckerman est très sensible aux transformations des interactions engendrées par le prix : « Le prix modifie fréquemment les relations entre les collègues et les collaborateurs, les conduit à bousculer les vieilles habitudes de travail et est une occasion de redéfinir leur rôle scientifique » [34]  Ibid., 231. [34] . La distance créée par la distinction peut se retraduire chez autrui par des tentatives d’« égalisation » qui permettent de réduire l’écart entre celui qui a été distingué et tous les autres. Cette tentative d’égalisation peut, par exemple, passer par une tentative de rapetissement de celui qui a été grandi par le prix : « La distance est parfois transformée en envie et en tentation de déboulonner le héros de son piédestal. C’est ainsi que certains jeunes scientifiques essaient parfois de se construire une réputation en démolissant le travail d’un prix Nobel – ce qu’un chimiste lauréat a appelé le « Syndrome David et Goliath » » [35]  Ibid. [35] . De même, on rapporte que certains prix Nobel ont été l’objet de critiques acerbes de la part de leurs collègues. L’équilibre du laboratoire du nobélisé est souvent totalement bouleversé, pour de multiples raisons. Ce n’est pas parce que les collaborateurs d’un patron de laboratoire savent bien que le monde de la science est structuré et hiérarchisé qu’ils voient pour autant toujours d’un très bon œil que celui-ci capitalise toute la reconnaissance. Lorsqu’on considère qu’une découverte est un produit collectif, on vit mal le fait que tout le monde n’en profite pas. Le caractère très personnalisé de la reconnaissance par les prix ne va donc pas sans tensions car celui-ci entre en conflit avec le caractère collectif et intégré de la science moderne. Zuckerman constate que l’espérance de vie des laboratoires est plus élevée lorsque les récompenses font l’objet d’un partage [36]  Ibid., 233. [36] . Mais la plupart du temps, les distinctions ne sont pas partagées : la récompense d’un individu a pour effet d’éclipser le mérite des collaborateurs. Ceux qui veulent en découdre avec la reconnaissance de leurs pairs et acquérir une identité propre sont alors contraints de partir, faute de quoi ils sont condamnés à sentir de très près des honneurs qui leur passent, littéralement, sous le nez.
18Par ailleurs, remarque Zuckerman, l’effet de légitimité de la reconnaissance induite par le prix peut être tel qu’il entraîne non pas une exacerbation des critiques mais, tout au contraire, une paralysie de la critique, laquelle absolutise le différentiel entre les personnes créé par la distinction. Si l’envie peut être pénible, son envers, l’admiration, peut ne l’être pas moins, surtout dans un univers qui met le sens critique au-dessus de tout. Et Zuckerman de citer un biochimiste : « C’est drôle. Si vous trouvez quelque chose de vraiment nouveau, les gens ne vous croient pas. Mais si moi je sors quelque chose, les gens tendent à le croire immédiatement et cela me rend triste. (…) La bonne science est ce que les gens rejettent au départ. Bien sûr, maintenant, je suis une grande autorité. Ce n’est pas drôle. Les gens sont mieux disposés à accepter ce que je dis et au moins ne le critiquent-ils pas. On ne cherche pas à corroborer ce que je fais. Auparavant, ils auraient dit : « C’est idiot, personne ne peut renouveler ça ». Maintenant, je n’entends plus un mot, si ce n’est : « Nous attendons la preuve » » [37]  Ibid., 231. [37] . L’effet de légitimité induit par la prestigieuse distinction peut générer une paralysie du jugement des collègues. Le lauréat se retrouve alors rehaussé, mais aussi isolé, à l’abri des controverses qui font pourtant tout le sel de la vie scientifique.
Entre psychologie et sociologie
19Tous ces effets, constate Zuckerman, sont variables selon les personnes, ce qui ne signifie pas qu’il faille abandonner l’explication de ces phénomènes à la psychologie. En effet, il est possible de comprendre les différentes réactions des nobélisés en fonction de la position occupée par le récipiendaire dans la structure du monde scientifique : « Nous pourrions dire que l’impact du prix Nobel sur la productivité est fonction du changement de statut que celui-ci opère. Pour bon nombre d’entre eux, le prix est tout simplement le sommet d’une longue et remarquable carrière ; pour d’autres, il représente une soudaine et importante hausse de prestige » [38]  Ibid., 224. [38] . Certains obtiennent le prix Nobel alors qu’ils sont déjà pourvus d’autres prix ou sont membres de beaucoup d’académies. D’autres, tout au contraire, n’ont pas encore été reconnus. Zuckerman constate que les chutes de production sont fonction du plus ou moins grand prestige au moment du Nobel. Plus le prestige est grand, moindre est la chute de productivité. Plus le Nobel arrive de manière brutale, c’est-à-dire tôt, plus la chute de productivité est sévère : « Aussi bien parmi les plus jeunes que les plus vieux lauréats, l’expérience de la distinction prédispose moins au déclin que ceux qui ont été propulsés d’un coup dans la célébrité et la grandeur » [39]  Ibid., 225. [39] . Les statistiques établies par Zuckerman sont attestées par les déclarations des nobélisés eux-mêmes. Ceux qui sont habitués aux honneurs arrivent à gérer au mieux leur Nobel, car ils possèdent déjà un savoir-faire en matière de reconnaissance. Certains se tirent ainsi d’affaire en refusant toutes les sollicitations. Ceux qui sont les moins préparés à dire « non » sont précisément ceux qui ont reçu leur prix Nobel de façon soudaine. Ce sont donc eux qui ont le plus de difficultés avec leur succès car ils se retrouvent vite submergés de demandes qu’ils se sentent obligés de satisfaire. On réussit donc d’autant mieux sa réussite que l’« écart de grandeur » [40]  Heinich, 1999. [40] entre l’état initial (avant le prix) et l’état terminal (après le prix) est faible. Celui qui se voit attribuer un prix Nobel doit affronter une double extension de la renommée, d’abord, dans l’espace hiérarchique – le prix Nobel est considéré comme étant le sommet de la reconnaissance ; ensuite, dans l’espace physique – tout le monde est amené à connaître, ne fût-ce que de nom, l’identité des prix Nobel ; et, enfin, dans le temps – la vocation du prix Nobel est d’être mémorable. Il faut pouvoir supporter ces transformations brutales de grandeur et, pour ce faire, rien ne vaut l’expérience préalable.
20Les effets du prix Nobel ne sont pas simples à saisir car ceux-ci peuvent être ambivalents. Même si, en moyenne, la productivité des lauréats diminue, du fait des charges et des responsabilités que le prix entraîne, cela ne signifie pas qu’elle chute toujours brutalement puisqu’elle demeure en général dans une bonne moyenne par rapport au reste de la communauté scientifique [41]  Zuckerman, 1977, 227. [41] . Zuckerman fait montre d’une grande prudence dans l’analyse des indices scientométriques : ce n’est pas parce que le nombre d’articles comptabilisés par le SCI diminue que l’activité du scientifique diminue. Elle a ainsi constaté que certains nobélisés s’évertuent à faire profiter de leur réputation à des tiers. Certains autres font des travaux destinés au plus grand public ou bien de l’épistémologie ou encore de l’histoire des sciences, qui ne sont naturellement pas comptabilisés par le SCI, ce qui explique une baisse apparente de la productivité – si l’on s’en tient au strict décompte du SCI. Un instrument de mesure ne mesure que ce que son programme de mesure autorise.
21Il arrive toutefois que des chercheurs connaissent une réelle baisse de productivité. Certains, en effet, prennent appui sur leur autorité pour intervenir dans des domaines où ils ne sont pas spécialement qualifiés et s’y investir pleinement. C’est parce que certains prix Nobel savent bien que leurs paroles ont du poids qu’ils tentent, précisément, de peser dans certains débats afin de faire valoir leur point de vue, la chose ne manquant d’ailleurs pas de soulever bon nombre de critiques.
22La productivité, tout au contraire, peut augmenter lorsque celui qui reçoit le prix veut justifier par son travail et ses publications qu’il mérite bien son prix. Or cela arrive parfois, précisément quand le sentiment existe chez celui qui reçoit le prix que quelqu’un d’autre aurait pu tout aussi bien le recevoir. C’est à ce sentiment que renvoie le thème de la « chance » dans les sciences expérimentales. Cette obligation d’être grand que produit le grand prix sur celui qu’il honore est encore un effet du « noblesse oblige » : « De même que le prix Nobel peut changer le statut des lauréats et, par conséquent, diminuer leur productivité, cela peut également augmenter la productivité. (…) Bien des lauréats (…) sont persuadés que d’autres étaient tout aussi qualifiés qu’eux-mêmes pour recevoir ce prix et cela les motive pour prouver à eux-mêmes et aux autres collègues que cela était mérité. Plutôt que de se reposer sur leurs lauriers, ils sentent, comme le remarque l’un d’entre eux, « que vous voulez prouver que le prix était justifié. Vous ne voulez pas qu’on dise qu’une erreur a été commise » » [42]  Ibid. [42] .
23Il s’agit donc de faire durer dans le temps ce qui a été reconnu à l’instant t en s’assurant toujours que le futur est bien digne du passé. La poursuite du travail acharné permet alors d’assurer la continuité identitaire. D’autres pensent que, avec ou sans prix, il faut continuer à travailler pour pouvoir avoir les moyens de continuer la recherche. Et, dans ce contexte, le Nobel peut aussi entraîner de nouvelles opportunités de publications dans des ouvrages collectifs, des encyclopédies, des actes de colloques… L’effet du « noblesse oblige » peut aussi avoir pour conséquence de maintenir à un niveau élevé la qualité de la production scientifique, la chose se traduisant parfois par une baisse du nombre de publications – niveau qui demeure de toute façon au-dessus de la moyenne [43]  Ibid., 229. [43] . Pour autant, les conclusions de Zuckerman sur le prix Nobel sont très mesurées : « Les prix Nobel, en dépit de leurs fréquents dégâts sur la productivité individuelle, ne parasitent pas grandement le développement scientifique » [44]  Ibid., 230. [44] .
L’apport de la sociologie critique
24L’école mertonienne a été discutée en France par Pierre Bourdieu (1930-2002, Professeur au Collège de France, Directeur d’Études à l’EHESS), d’abord, de façon incidente, dans des articles (1975, 1976) [45]  Ces deux articles sont deux versions légèrement différentes… [45] , puis, bien des années après, en volume (2001). Dans ces premiers articles, Bourdieu tâchait d’étendre au maximum sa théorie des champs en la mettant au travail dans le domaine de la science. L’incursion dans le domaine scientifique – toute « littéraire » puisqu’elle ne prenait appui sur aucune enquête de terrain de première main – avait pour vocation de compléter sa théorie générale des champs. Tous les univers relativement autonomes étaient, selon Bourdieu, justiciables de la même théorie, cette théorie s’évertuant à spécifier la « forme » des jeux et des enjeux ayant cours dans chacun des champs considérés. Pour Bourdieu, le monde de la science est un monde comme un autre et ce n’est « qu’en apparence » que cet univers se distingue des autres. Il s’agit d’un espace structuré de positions, traversé par des luttes et des stratégies ayant pour enjeu l’accumulation et la conservation du capital, dont la « reconnaissance », notamment des pairs, est une forme fondamentale.
25Il devait, bien des années plus tard, s’attarder sur cette reconnaissance, notamment en louant les mérites d’un article de mertoniens [46]  Cole, Cole, 1967. [46] où il est question des différentes formes de reconnaissance, à savoir les distinctions, les positions et les citations. Bourdieu refuse de prendre ces « indicateurs » pour argent comptant, notamment au sujet des citations : « Cette recherche prend les indices de reconnaissance, comme la citation, à leur valeur faciale, et tout se passe comme si les enquêtes statistiques visaient à vérifier que la distribution des rewards était parfaitement justifiée. Cette vision typiquement structuro-fonctionnaliste est inscrite dans la notion de « reward system » telle que la définit Merton : « l’institution scientifique s’est dotée d’un système de récompenses conçu en vue de donner reconnaissance et estime à ces chercheurs qui ont le mieux rempli leurs rôles, à ceux qui ont fait des contributions authentiquement originales au stock commun de connaissance » [47]  Merton, 1957, 635-659. [47] . Le monde scientifique propose un système de récompenses qui remplit des fonctions et des fonctions utiles, sinon nécessaires (…) au fonctionnement du tout. (…) Le structurofonctionnalisme révèle ainsi sa vérité de finalisme des collectifs : la « communauté scientifique » est un de ces collectifs qui accomplissent leurs fins à travers des mécanismes sans sujet orientés vers des fins favorables aux sujets ou, du moins, aux meilleurs d’entre eux » [48]  Bourdieu, 2001, 28. [48] . Et Bourdieu de poursuivre : « Très objectiviste, très réaliste (on ne doute pas que le monde social existe, que la science existe…), très classique (…), cette approche ne fait pas la moindre référence à la manière dont les conflits scientifiques sont réglés. Elle accepte, en fait, la définition dominante, logiciste, de la science, à laquelle elle entend se conformer (même si elle égratigne quelque peu ce paradigme). Cela dit, elle a le mérite de mettre en évidence des choses qui ne peuvent être aperçues à l’échelle du laboratoire » [49]  Ibid., 30. [49] .
26Lorsque Bourdieu conteste la signification donnée par les mertoniens aux indices du SCI, il le fait au nom d’un savoir supérieur et pas du tout afin de voir comment les acteurs eux-mêmes manipulent, soupçonnent, mettent en doute, critiquent ces « indicateurs ». Il s’interdit ainsi de voir que la dispute visant à caractériser la pertinence relative du nombre de citations vient du monde scientifique lui-même, où s’acquiert la compétence qui permet de mettre, ou non, un signe d’équivalence entre quantité (de citations, d’articles…) et qualité. Les sociologues critiques se placent d’emblée en rivaux des acteurs du monde scientifique sur le sens à donner à ces « indicateurs ». Le chercheur se confond alors avec l’expert. Et cette fusion ne va pas sans confusion, comme on peut le voir ici, sous la plume de David Pontille (chargé de recherche au CNRS), dans la revue de Pierre Bourdieu : « L’utilisation régulière des index s’institue en norme difficilement contestable puisqu’elle s’appuie sur des calculs réalisés avec des instruments scientifiques sur des instruments scientifiques. Elle perpétue ainsi une vision scientiste à la puissance deux. La mobilisation des index de citations comme instrument de mesure contribue à l’instauration d’une nouvelle pratique d’évaluation. (…) les critères de jugement de la qualité des contributions scientifiques se dédoublent : à l’unique authentification par la publication s’ajoute la prise en compte des citations. La signature apposée sur la publication est l’objet d’un calcul qui hiérarchise les places (dans quelle revue a-t-il publié, combien vaut cette revue, quel est son rang dans les cosignatures, combien vaut-il ? [50]  Pontille, 2002, 77. C’est nous qui soulignons. On retrouve… [50] ) ». Ici, le sociologue se laisse dicter son discours, à la fois, par l’expert et, aussi, par le moraliste dénonçant l’entrée en équivalence marchande des produits de l’esprit : « Producteurs et produits sont donc distribués sur une échelle de valeur objectivée. Elle permet d’instaurer chaque revue (et chaque article) en un produit dont on peut caractériser la valeur. Le produit devient « objectivement » comparable, substituable et échangeable : il se fait marchandise ayant une certaine cotation sur le marché académique. Le régime d’attribution n’est plus uniquement symbolique, il devient marchand » [51]  Ibid., 78. [51] .
27La démarche critique consiste donc à dénoncer l’état des choses afin d’en faire émerger certaines en meilleur état. Dans ce contexte, la citation des personnes permet d’étayer la thèse sociologique défendue, en l’occurrence, la dénonciation de l’enfoncement du monde de la science dans l’enfer de la marchandise. C’est ainsi que David Pontille cite une biologiste : « Le gros problème de la publication, c’est que c’est devenu comme de l’argent. Ça nous fait vivre. Et c’est dommage car je pense que la publication en premier lieu est faite pour faire passer de l’information. Alors je suis peut-être très utopique, mais, normalement, elle est là pour donner des connaissances aux autres. (…) De façon tendancielle, le comptage « objectif » de ses contributions contraint tout chercheur subjectif à devenir un calculateur » [52]  Citée in ibid. [52] . La citation d’une pareille phrase est effectuée non pas pour illustrer le fait que les acteurs sont dotés d’une capacité à opérer des critiques mettant en cause la pertinence descriptive des indicateurs, mais pour étayer la thèse du sociologue, à savoir qu’il y aurait un usage abusif du SCI. La parole de l’acteur n’est plus l’une des voix qui s’expriment lors d’une controverse, mais le contrefort de la thèse critique défendue par le sociologue. Tout se passe comme si les sociologues pouvaient, seuls, utiliser « pour le meilleur » ces outils, tandis que les acteurs ne pouvaient, eux, qu’en faire un usage dévoyé – « pour le pire » : « Les critères de jugement de la qualité des travaux scientifiques se sont progressivement déplacés. Le système d’évaluation collective instauré au sein des revues qui concourt à la certification des connaissances en publiant des contributions semble ne plus suffire. La qualité des travaux se juge désormais en aval de cette première évaluation par le taux de citations que reçoit l’article après sa publication. Ce déplacement de l’évaluation concentre l’attention sur le « facteur d’impact » et participe à sa consécration » [53]  Ibid., 74. [53] . Le scepticisme des sociologues critiques face aux usages qu’ils qualifieraient volontiers de « cyniques » de ces outils par les scientifiques eux-mêmes donne une saveur un peu particulière à la critique adressée à Merton et aux mertoniens, selon laquelle ceux-ci ne seraient que les défenseurs d’une « vision enchantée » de la science.
De l’anthropologie constructiviste à la sociologie compréhensive
28Plus récemment, l’anthropologie constructiviste s’est intéressée de très près aux paroles des acteurs en étudiant en détail les controverses scientifiques. Parallèlement, elle a fait dépendre l’existence des faits scientifiques, jusque dans leur autonomie la plus grande, de la qualité du travail scientifique. Ce faisant, elle a contribué à fortement valoriser l’activité des scientifiques. C’est ainsi que Bruno Latour (né en 1947, Professeur à l’École des Mines de Paris, CSI) pouvait écrire dans un de ses textes sur Pasteur : « L’ouvrage voudrait faire comprendre pourquoi l’on peut consacrer un beau livre à un savant au même titre qu’à un peintre ou à un architecte » [54]  Latour, 1994, 9. [54] . Par ailleurs, il fait de la reconnaissance un passage obligé du cycle d’accumulation du « crédit ». Les scientifiques, affirme-t-il, sont engagés dans un processus qui vise la maximisation d’un volume de capital le plus grand possible. La reconnaissance fait partie de ce cycle d’accumulation : « L’un des avantages principaux de la notion de cycle, est qu’elle nous libère de la nécessité de spécifier la motivation psychologique ultime qui se trouve derrière l’activité sociale qui est observée. Plus précisément, on peut suggérer que c’est la formation d’un cycle sans fin qui est responsable de l’extraordinaire succès de la science » [55]  Latour, 1993, 209-210. Cf. également Latour, 1995 ;… [55] . La question des fins dernières est évacuée et la morale de l’action des personnes est peu prise au sérieux : « Peu importe ici comment le chercheur exprime ses intérêts, ou plutôt quelle partie du cycle il choisit de désigner comme fin et comme but de son action. Selon ses goûts, sa culture ou sa situation, il pourra dire qu’il travaille pour soigner des gens, pour jouer, pour manipuler des animaux, pour convaincre, pour savoir, pour gagner de la reconnaissance, pour gagner sa vie, pour l’amour de la patrie. Quelle que soit la section du cycle qu’il choisit de désigner, il faudra bien néanmoins qu’il en parcoure l’ensemble. Ceux qui veulent savoir pour savoir, savoir pour gagner de l’argent, savoir pour sauver l’humanité, tous se retrouvent également tenus par les lois d’airain du cycle de crédibilité » [56]  Latour, 1996, 112. [56] .
29Cette exigence de mise à l’écoute des personnes et des controverses est orchestrée d’une autre façon par la sociologie compréhensive, qui tient à se distinguer tant de l’anthropologie constructiviste que de la sociologie critique. De cette dernière, qui met en relation, d’un côté, des positions, des variables sociodémographiques (sexe, âge, origine sociale…) et, de l’autre, des prises de position, en tentant de répondre à la question : « qui fait quoi ? », elle veut se différencier car elle ambitionne non pas de qualifier les choses, mais de rendre compte de la manière dont les acteurs eux-mêmes s’y prennent pour le faire, en respectant le principe weberien de neutralité axiologique [57]  Cf. Heinich, 1998. [57] . Il ne s’agit plus de mesurer la grandeur des choses mais, pourrait-on dire, de prendre pour objet les choses de la mesure. Dans cette optique, il ne s’agit plus de dire, par exemple, si le SCI est efficace pour dire la grandeur des scientifiques, mais de voir comment les acteurs eux-mêmes se servent du SCI, lui accordent plus ou moins confiance [58]  Cf. Heinich, Verdrager, 2002 ; 2005. [58] . Car les acteurs du monde scientifique sont constamment amenés à mesurer la grandeur des choses : ce scientifique mérite-t-il un prix ? La quantité de publications est-elle la mesure de la qualité ? Le nombre de prix reçus est-il signifiant ? Chaque scientifique a une idée sur ces questions, et la sociologie compréhensive se donne pour fin de mettre au jour le sens critique dont sont capables les scientifiques dès lors qu’ils ont affaire à des questions d’évaluation de la grandeur. Le déplacement est d’importance, car il implique que bon nombre d’instruments de description deviennent des objets de la description. Et dès lors qu’il ne revient plus au sociologue de statuer sur la fiabilité des indicateurs de reconnaissance, mais de voir comment les acteurs eux-mêmes traitent ceux-ci, le sociologue ne peut plus s’autoriser lui-même, dans le programme compréhensif, à faire des diagnostics de grandeur.
30Par ailleurs, dès que la sociologie compréhensive se met à l’écoute des personnes afin de voir comment elles réagissent aux questions de reconnaissance, elle glisse bien souvent de la sociologie à la psychosociologie. Elle ne panique pas devant ces objets et, les trouvant tout à fait dignes d’intérêt, les examine avec attention. Lorsque la sociologie compréhensive pose la question : « Qu’est-ce que ça vous a fait de recevoir un prix ? », elle ne se trouve pas dépaysée devant ce que d’autres sociologues traiteraient avec dédain en affirmant : « Cela ne relève pas de notre discipline, nous n’en voulons pas ». La sociologie compréhensive ne se dérobe pas devant ces questions, et ne rechigne pas à faire un pas de côté vers la psychosociologie : puisque ce qui se passe dans l’intériorité des sujets dépend très étroitement des interactions avec les autres sujets, pourquoi ne pourrait-on les prendre en considération ? À partir du moment où les questions de reconnaissance laissent des traces profondes dans l’activité et l’identité des chercheurs, on ne voit pas pourquoi et au nom de quoi il faudrait les éluder.
31L’ambition de la sociologie compréhensive vise à comprendre comment les acteurs du monde de la science résolvent eux-mêmes leurs questions : l’invention scientifique est-elle collective ou individuelle ? Les scientifiques sont-ils totalement substituables ou non ? Comment vivent-ils leur (manque de) reconnaissance ? Est-il légitime de rechercher la reconnaissance ? C’est aux scientifiques que la sociologie compréhensive compte s’en remettre pour démêler ces problèmes, qui ont pour eux un intérêt primordial, et lorsque ces problèmes sont controversés, il lui revient de décrire et d’expliciter les arguments des uns et des autres. Pour reprendre l’exemple du SCI, il ne s’agit plus, dans ce nouveau contexte méthodologique, de défendre ou d’attaquer cet « indicateur » afin de mesurer la petitesse ou la grandeur de la reconnaissance de tel scientifique – auquel cas le SCI fonctionnerait comme un instrument de connaissance. Il s’agit de voir comment le SCI fonctionne aux yeux des acteurs, autrement dit de voir ce que les scientifiques en pensent et, le cas échéant, en font. L’enquête montre constamment que ces acteurs – tout particulièrement d’ailleurs lorsqu’il s’agit de scientifiques, population particulièrement rodée à se méfier de la fiabilité des instruments de mesure – ont des conceptions généralement si subtiles qu’elles interdisent au sociologue de les traiter avec dédain en les qualifiant de simple « sociologie spontanée » [59]  Cf. Heinich, Verdrager, 2002. [59] .
32Lorsque le sociologue interroge les scientifiques sur cet indicateur, il se rend compte que ceux-ci réagissent très différemment par rapport à la capacité de cet « indicateur », précisément, à « indiquer » quelque chose, voire à indiquer quoi que ce soit. Personne n’est d’accord sur le référent de la mesure : pour certains, l’indice de citations d’un papier dans le SCI mesure bien, fût-ce avec quelques réserves, la qualité d’un papier ; mais pour d’autres, il ne la mesure pas du tout : un indice de citation élevé peut être la mesure du fait que le thème du papier en question est à la mode. Pour d’autres encore, cet indice ne fait que mesurer l’augmentation de la gestion bureaucratique de la science, et ils regrettent un abus de son usage dans les commissions d’expertise. On voit donc que l’identification de ce à quoi renvoie l’« indicateur » est une activité particulièrement sujette à controverse : pour les uns, il est un instrument de comptage mécanique et inauthentique qui ne saurait en rien remplacer la finesse de l’évaluation que procure la familiarité d’un univers ; pour les autres, il est un instrument de justice qui permet, enfin, d’en finir avec le subjectivisme impressionniste qui distribue de façon arbitraire le mérite des uns et des autres. Pour la sociologie explicative qui, soit prend l’existence du SCI pour argent comptant, soit en critique le fonctionnement, la présence de controverses visant à statuer sur le pouvoir descriptif de cet indicateur est nécessairement un point aveugle. Or le projet de la sociologie compréhensive met cette dimension au premier plan, car il permet de rendre aux acteurs ce que la sociologie critique leur avait ôté : le sens critique et la capacité au soupçon [60]  Pour une analyse compréhensive des dispositifs critiques… [60] . Et c’est pourquoi on accorde dans ce projet autant d’importance aux paroles des personnes. C’est là, en effet, que se déploie l’ensemble des raisons sur lesquelles elles prennent appui pour fonder leur jugement, et c’est donc à ce niveau que le sociologue peut, d’une manière particulièrement fructueuse, travailler [61]  Pour autant, il ne faudrait pas s’imaginer que le sociologue… [61] .
33Ainsi, lorsque l’anthropologie constructiviste sort son revolver face au mot « découverte » – en tant qu’il renverrait à une « vision naïvement réaliste » [62]  Cf. Stengers, 1993, 111 : « Du point de vue de l’épistémologie… [62] –, elle se prive de la possibilité de comprendre pourquoi certains scientifiques, y compris les meilleurs, n’y voient nul inconvénient et l’emploient allègrement en toute occasion. Le sociologue compréhensif, en refusant de choisir son camp, en abandonnant toute posture philosophique [63]  Là encore, les sociologues compréhensifs s’éloignent… [63] , et en écoutant attentivement les acteurs, se contente, à titre d’exemple, de mettre à l’épreuve l’hypothèse, encore très provisoire, que la conception réaliste est solidaire du collectivisme, alors que la conception constructiviste s’accommode bien de l’individualisme. En ne défendant aucune conception particulière de la réalité, il se donne les moyens de voir comment les acteurs peuvent articuler une épistémologie de la réalité (réaliste ou constructiviste), une sociologie pragmatique de la production scientifique (collectiviste ou individualiste) et un rapport spécifique à la reconnaissance [64]  Une telle posture peut même s’offrir le luxe de transformer… [64] .
34Le fait que les sociologues, tout particulièrement en France, se soient, pendant de si nombreuses années, délectés de « coupures épistémologiques » et de « ruptures avec le sens commun », n’a pas peu contribué à retarder l’apparition d’une sociologie qui se refuse tant à disqualifier, au nom de la supériorité de la science, les paroles des acteurs, qu’à y adhérer au nom d’une vision passablement populiste. Les sociologues, toujours très nombreux, qui tiennent aux prérogatives héritées de la tradition critique et au prestige du magistère intellectuel et moral, ne voient pas avec sympathie les initiatives de ceux qui, désirant comprendre (et non pas, comme on le croit parfois, approuver ou justifier) ce que les personnes ont à dire, veulent en finir avec une sociologie sourde aux compétences des personnes. Mais la gamme de problématiques et d’objets nouveaux que la posture compréhensive fait apparaître devrait pouvoir convaincre les plus sceptiques qu’il est possible et utile de remiser tant le surplomb observationnel que l’aplomb énonciatif, lesquels brouillent la vision et empêchent l’accès à des informations de première importance. Les sociologues compréhensifs désirent prendre acte du fait que l’augmentation constante du niveau d’instruction, qui a fait exploser les compétences analytiques, critiques et sociologiques de tant d’acteurs du monde social, a rendu nécessaire une métamorphose de l’activité sociologique elle-même. C’est cette métamorphose que les sociologues compréhensifs veulent opérer, parce qu’elle est plus que jamais nécessaire à la fois pour l’ensemble du monde social et pour le monde scientifique, l’un et l’autre saturés de compétences critiques.

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Notes
[1] Je remercie vivement Nathalie Heinich pour sa relecture attentive de ce texte.
[2] Cf. notamment Honneth, 1992 ; Todorov, 1995, chap. iii.
[3] Cet ouvrage est une compilation d’articles dont la publication s’est échelonnée de 1935 au début des années 1970.
[4] Cf. Bourdieu, 2001.
[5] Sur le processus de disparition du nom d’auteur, cf. Latour, 1993, 81.
[6] Cf. Austin, 1962.
[7] Cela ne veut pas dire que Merton n’avait pas repéré des effets pervers de la recherche de reconnaissance, comme le recours au plagiat ou bien encore la publication prématurée. Cf. Merton, 1973, 323. Cf. également sur ce sujet Hagstrom, 1965, 52.
[8] Merton, 1973, 422. Pour un examen des « conditions de félicité » de l’attribution de reconnaissance, cf. également Hagstrom, 1965, 33-35.
[9] Merton, 1973, 303.
[10] On a examiné, dans le domaine littéraire, comment cette double contrainte caractérisait fortement la relation qui lie une œuvre à son critique (cf. Verdrager, 2001).
[11] Merton, 1973, 435.
[12] Ibid., 443.
[13] Ibid., 457.
[14] Ibid.
[15] Sur la « self-fulfilling prophecy », cf. Merton, 1973, 456.
[16] On comprend pourquoi la question de la signature scientifique devient un enjeu fondamental. Cf., à ce sujet, Biagioli, 1999, 12-30.
[17] Cf. Heinich, 1998.
[18] Merton, 1973, 332.
[19] Ibid.
[20] Ibid., 453.
[21] Miscellaneous Works of Lord Macaulayan, Lady Trevelyan (ed.), New York, Harper, cité in Merton, 1973, 353.
[22] Ibid., 366.
[23] Price, 1963, 69.
[24] Merton, 1973, 457.
[25] Cole, Cole, 1973, 15.
[26] Hagstrom (1965, 73) constatait d’ailleurs que la course à la reconnaissance connaissait là un effet pervers, celui de l’excès de publications.
[27] Merton a joué un rôle important dans le développement du SCI. Cf. Garfield, 1980, 61.
[28] Cole, Cole, 1973, 25. Cf. Latour, 1989, 269 : « Dans leur grande majorité, les énoncés, les articles, les chercheurs sont tout simplement invisibles. Il n’y a personne pour les reprendre, personne même pour exprimer son désaccord. Il semble que la plupart du temps le début même du processus ne s’enclenche pas. Les articles ne sont tout simplement pas lus ».
[29] Cole, Cole, 1973, 34.
[30] Heinich (1999) vient de fournir une recherche équivalente dans le domaine littéraire.
[31] Cf. Elias, 1991.
[32] Zuckerman, 1977, 210.
[33] Ibid.
[34] Ibid., 231.
[35] Ibid.
[36] Ibid., 233.
[37] Ibid., 231.
[38] Ibid., 224.
[39] Ibid., 225.
[40] Heinich, 1999.
[41] Zuckerman, 1977, 227.
[42] Ibid.
[43] Ibid., 229.
[44] Ibid., 230.
[45] Ces deux articles sont deux versions légèrement différentes du même texte. Dans l’approche bourdieusienne de Merton, nous ne retiendrons ici que ce qui fait problème par rapport à la reconnaissance.
[46] Cole, Cole, 1967.
[47] Merton, 1957, 635-659.
[48] Bourdieu, 2001, 28.
[49] Ibid., 30.
[50] Pontille, 2002, 77. C’est nous qui soulignons. On retrouve le même type de soupçon exprimé par Heilbron, 2002, 78-79.
[51] Ibid., 78.
[52] Citée in ibid.
[53] Ibid., 74.
[54] Latour, 1994, 9.
[55] Latour, 1993, 209-210. Cf. également Latour, 1995 ; 1996, 100-129.
[56] Latour, 1996, 112.
[57] Cf. Heinich, 1998.
[58] Cf. Heinich, Verdrager, 2002 ; 2005.
[59] Cf. Heinich, Verdrager, 2002.
[60] Pour une analyse compréhensive des dispositifs critiques fonctionnant non plus dans le monde scientifique mais dans le monde littéraire, cf. Verdrager, 2001.
[61] Pour autant, il ne faudrait pas s’imaginer que le sociologue renonce, de façon ascétique, à tout jugement. Il lui revient de faire clairement la distinction entre deux régimes énonciatifs distincts, à savoir le régime énonciatif de la description sociologique, d’une part, et le régime énonciatif de l’expertise technique, d’autre part, correspondant à deux moments épistémologiques qu’il convient absolument de distinguer. Cf. Heinich, 1998.
[62] Cf. Stengers, 1993, 111 : « Du point de vue de l’épistémologie constructiviste, la notion de découverte est haïssable. Elle implique en effet que ce à quoi les scientifiques se réfèrent préexistait comme tel à la construction de cette référence ».
[63] Là encore, les sociologues compréhensifs s’éloignent des anthropologues constructivistes – et notamment de Bruno Latour, pourtant réputé proche du terrain – car ces derniers se définissent souvent avant tout comme des philosophes (cf. le site Internet personnel de Bruno Latour – http:// www. ensmp. fr/ latour/ – où celui-ci s’en explique). Les sociologues compréhensifs, eux, ont décidé de ne pas encombrer les controverses de leurs propres conceptions de la réalité.
[64] Une telle posture peut même s’offrir le luxe de transformer l’« affaire Sokal » – controverse où il est préférable de se rendre muni d’un gilet pare-balle – en un terrain permettant une anthropologie comparée – qui reste à faire – de l’exigence de pertinence descriptive.

Voir encore:

Les propriétés incitatives de l’effet Saint Matthieu dans la compétition académique
Nicolas Carayol [*]
Revue économique
2006/5 (Vol. 57)
Introduction
1La production scientifique est distribuée très inégalement sur la population des chercheurs, c’est-à-dire que quelques chercheurs publient un très grand nombre d’articles alors qu’un très grand nombre de chercheurs publient peu. Depuis la contribution séminale de Lotka [1926], nous savons que cette distribution très étroite peut en général être bien approximée par une loi puissance inverse (power law) [1]  Cette loi est donnée par la fonction suivante : f(n)… [1] . De nombreuses vérifications empiriques ont été réalisées dans divers champs disciplinaires donnant lieu à des paramétrisations différentes mais confirmant toujours la forme générale de la distribution : e.g. Murphy [1973] pour les Sciences humaines, Radhakrishnan et Kernizan [1979] en Informatique, Chung et Cox [1990] en Finance, Cox et Chung [1991] en Économie, Newman [2000] en Physique et en Médecine, Barabasi et al. [2001] en Mathématiques et en Neuro-sciences, etc.
2Comment ces différences radicales de productivité des chercheurs peuvent-elles s’expliquer ? Deux explications peuvent être envisagées. Selon la première, les caractéristiques des individus (données, par exemple, par les paramètres du talent ou de la désutilité de l’effort) seraient à la base de ces divergences. Selon une deuxième explication, les chercheurs sont traités de manière dynamiquement différenciée par le système de la science : les chercheurs les plus réputés bénéficient de conditions de recherche (disponibilité des fonds de recherche, opportunités de collaboration, disponibilité d’instrumentation, etc.) et de valorisation de leurs recherches (facilités de publication, meilleure diffusion dans la communauté, etc.) plus avantageuses. Ces différences génèrent un processus cumulatif qui va affecter la compétition entre scientifiques (David [1994]), au sens où les chercheurs qui ont été les plus productifs vont pouvoir bénéficier de conditions favorisant une plus grande productivité. D’un point de vue économétrique, il est particulièrement difficile de faire la part des deux effets. Des études sur données longitudinales qui permettent de suivre dans le temps les trajectoires idiosyncratiques de production des chercheurs et leurs déterminants semblent néanmoins supporter l’existence d’avantages cumulatifs. Allison et Stewart [1974] concluent avoir trouvé « a clear substantial rise in inequality for both [the number of research publications in the preceding five years and the number of citations to previously published work] from the younger to the older strata, strongly supporting the accumulative advantage hypotheses ».
3Le fondateur de la sociologie des sciences, R.K. Merton, a le premier décrit des processus d’avantage cumulatif en science [2]  La première mise en évidence des avantages cumulatifs… [2] , [3]  Sa définition est la suivante : [3] qu’il rassemble sous la dénomination commune d’effet Saint Matthieu (St Matthew effect). Merton fait ainsi référence à saint Matthieu en raison d’un passage de son Évangile où est énoncé : « Celui qui a, on lui donnera et il aura un surplus, mais celui qui n’a pas, même ce qu’il a lui sera enlevé. » Dans le présent article, nous présentons une première tentative de modélisation de cet effet Saint Matthieu. Pour cela nous utilisons une structure de modélisation voisine de celle des modèles de tournois biaisés (biased contests) initialement développés pour représenter des phénomènes d’enchères séquentielles (Laffont et Tirole [1988]), de défaut de mesure des performances des agents au sein des firmes (Milgrom et Roberts [1988] ; Prendergast et Topel [1996]), de carrières dynamiquement nivelées dans l’entreprise (late-beginner effect pour Chiappori et al. [1999]) ou à l’inverse de promotions dynamiquement corrélées (fast track, Meyer [1991, 1992]). Cette dernière contribution présente plusieurs points communs avec notre modèle.
4Dans notre modèle, des employeurs (universités ou organismes de recherche) prennent des décisions de recrutement sur la base d’une comparaison entre les profils de production scientifique des candidats. Les employeurs ne disposent pas de l’information sur les efforts préalables des agents. En outre, si les employeurs se contentent d’une mesure ordinale et ne se réfèrent pas à l’information cardinale sur la production scientifique, c’est soit que celle-ci est difficilement appréciable, soit que la nature même du mode de recrutement les empêche de moduler leurs offres en fonction de cette variable. Les employeurs disposent d’un emploi donné avec des attributs fixes qu’ils se contentent de pourvoir du mieux possible. Ces attributs (les niveaux de rémunération et de productivité associés) sont hétérogènes. Plus précisément, des agents sont en compétition pour des postes de chercheurs « juniors » puis de chercheurs « seniors » qui se caractérisent par des niveaux de salaire et de productivité associée différents. L’agent qui a été le plus productif à la première étape est sélectionné par l’université qui propose l’emploi auquel est associée la plus grande utilité espérée [4]  L’étude de Zivney et Bertin [1992] supporte l’hypothèse… [4] . Or cette dernière augmente les chances de l’agent d’obtenir à nouveau un poste qui offre un meilleur salaire. Dans ce cadre, un biais dynamique avantage, lors de la deuxième compétition, les chercheurs qui ont été les plus productifs à la première : on parle alors d’avantage cumulatif ou effet Saint Matthieu.
5La principale question traitée dans notre article a trait aux effets incitatifs de cette structure de compétition dynamiquement biaisée. Elle a été abordée, pour la première fois, dans des travaux de sociologie des sciences (Zuckerman et Merton [1972] ; Allison et Stewart [1974]). Zuckerman et Merton [1972] ont, les premiers, montré que les avantages cumulatifs modifient les efforts fournis par les agents en influant sur la structure d’incitation. Les observations empiriques de Allison et Stewart [1974] montrent que les chercheurs vont perdurer dans leurs efforts lorsqu’ils se trouvent en meilleure position, alors qu’ils auront tendance à les relâcher lorsqu’ils ont moins de chances de les voir récompensés. Cette observation concerne les comportements des chercheurs à un stade avancé de leur carrière. Une question symétrique concernant les comportements des chercheurs au début de leur carrière peut alors être soulevée. Quels sont les efforts déployés par les chercheurs dans les premières années de leur activité sachant qu’ils vont être traités différemment dans le reste de leur carrière conditionnellement à leurs succès initiaux ? Il est clair que les chercheurs vont augmenter leurs efforts dans les premières années de manière à être mis en position favorable dans les compétitions futures.
6Dès lors, le problème essentiel a trait au solde des effets incitatifs en présence d’une compétition dynamiquement biaisée. Pour le dire autrement, est-ce que le surcroît d’incitation dans les premières années imputable à l’introduction d’un biais dynamique, domine ou est dominé par l’effet désincitatif du biais dans les dernières périodes ? À notre connaissance, les conséquences de l’effet Saint Matthieu sur les efforts de recherche n’ont pas encore été formellement étudiées (même s’il est généralement considéré que cet effet est globalement désincitatif). S’il est clair que les incitations seront renforcées dans les premières années d’exercice, elles seront aussi amoindries dans les dernières années. La question du solde des effets incitatifs reste donc encore ouverte. Notre modèle nous permet de répondre à cette question et de montrer qu’il existe un biais dynamique optimal. Sous certaines spécifications usuelles, nous calculons ce niveau optimal d’effet Saint Matthieu et nous établissons qu’il croît linéairement avec le caractère risqué de la recherche. Ces conclusions peuvent apporter un éclairage particulier, privilégiant la question des incitations offertes aux chercheurs, aux débats de politique scientifique qui animent les décideurs publics et les communautés de chercheurs relativement à la distribution plus ou moins inégales des moyens entres les différents unités des systèmes nationaux de recherche.
7L’article est organisé de la manière suivante. Dans la prochaine section, nous présentons une série de résultats empiriques suggérant que la combinaison de l’environnement immédiat de travail et du mode de recrutement/mobilité pourraient constituer une source importante d’avantage cumulatif. Nous décrivons ensuite la structure de la compétition et les principaux traits du modèle. La quatrième section analyse la manière dont les efforts d’équilibre des agents sont affectés par l’introduction de biais statiques (indépendants des résultats intermédiaires). La cinquième section décrit les comportements des agents lorsqu’un biais dynamique est introduit, favorisant à la seconde période l’agent qui a obtenu le poste de recherche convoité à la première étape. Dans la sixième section, nous étudions les effets des avantages cumulatifs sur les efforts fournis aux deux périodes, puis dérivons le biais optimal. La conclusion résume les résultats obtenus, propose des enseignements relatifs au management de la science et discute les limites du modèle.
Promotion, mobilité et hétérogénéité des « positions » académiques
8Parmi les facteurs qui affectent la productivité des chercheurs, certains peuvent être associés aux caractéristiques de l’environnement immédiat de travail. Il faut en effet constater que les universités, tout comme les emplois qu’elles proposent, sont hétérogènes. Les universités prestigieuses disposent le plus souvent de moyens en termes d’instrumentation qui ne sont pas accessibles aux institutions moins réputées (Stephan [1996]). De plus, la réputation de l’institution de rattachement joue généralement comme un signal des capacités des chercheurs, leur permettant de disposer d’un avantage dans la collecte des fonds de recherche et dans la diffusion de leurs résultats dans la communauté (Cole [1970]) [5]  Cole [1970] a montré, qu’à qualité donnée de la recherche… [5] . À cet égard, Hansen et al. [1978] ont montré que la qualité de l’université est la variable discriminante essentielle dans la production des chercheurs. L’étude détaillée de Cole et Cole [1973], portant sur un échantillon de 120 physiciens, indique aussi l’importance de la qualité du département universitaire. De plus, la nature de l’emploi occupé joue aussi sur ces différents effets. Ainsi, Waldman [1990] a avancé l’idée selon laquelle l’octroi de la « tenure » aux États-Unis agissait comme un signal des capacités des chercheurs. En France, même si aucune étude empirique systématique n’est venue confirmer cette hypothèse, le fait d’occuper un poste de directeur de recherches (vs. chargé de recherches) ou de professeur (vs. maître de conférences) pourrait faciliter l’accès aux ressources (financières, humaines) [6]  Même si ces postes peuvent aussi souvent s’accompagner… [6] .
9Or, l’attribution de ces postes, soit sous la forme de promotions internes, soit sous la forme d’embauches (Garner [1979]), est réalisée principalement sur la base de la production scientifique. Les chercheurs pouvant faire état de la plus forte production passée sont ceux qui pourront bénéficier des emplois auxquels est associée une plus forte productivité. Aussi, la compétition est-elle dynamiquement biaisée par un avantage cumulatif au sens de Merton [1968, 1988], puisque les premiers succès entraînent une hausse de productivité facilitant les succès ultérieurs. Dans ce cadre, c’est dans la nature même de la relation salariale que se trouve une des sources de l’effet Saint Matthieu. En effet, si les employeurs sont conduits à se fier aux niveaux de production passée des agents pour procéder à leurs décisions de promotion ou d’embauche, c’est que les informations nécessaires ayant trait aux efforts et aux capacités des agents leur sont indisponibles. Or, dans le cas d’une promotion interne, si les efforts et les capacités propres des individus pouvaient être observables et contractualisables, l’attribution des promotions se ferait sur la base de ces informations, ce qui aurait pour conséquence d’annuler l’effet cumulatif. Parallèlement, lorsqu’il s’agit d’une embauche, les universités, qui ne peuvent observer les capacités propres des agents, fondent leurs décisions sur la base de la production passée de ces derniers.
10Les résultats de l’étude de Ault, Rutman et Stevenson [1978, 1982] portant sur la mobilité des chercheurs académiques semblent congruents avec cette analyse. En effet, ayant analysé les parcours de carrière de plus de 3 800 économistes ayant soutenu leur thèse aux États-Unis, ces derniers ont montré que le principal facteur déterminant la qualité de l’institution du premier poste académique est la qualité de l’institution universitaire où ont été réalisées les études universitaires (aux niveaux undergraduate et graduate) et la qualité de celle où la thèse a été soutenue. En outre, ils montrent qu’un différentiel positif de qualité entre l’institution d’arrivée et l’institution de départ (qu’ils nomment upward mobility) est expliqué principalement par les publications même si l’effet reste limité. Dans les deux cas, les agents qui ont le plus haut niveau de production passée vont bénéficier des postes de recherche qui offrent le plus haut niveau de productivité associée. À cet égard, Zivney et Bertin [1992] montrent aussi que les chercheurs qui sont tenured dans les vingt-cinq départements de Finance les plus réputés des universités américaines, ont préalablement sensiblement plus publié que la moyenne des chercheurs bénéficiant de la même promotion.
Structure de la compétition académique : le modèle
11La structure de la compétition est la suivante : deux chercheurs {i, j} vivent trois périodes au cours desquelles ils produisent un output de recherche. Au terme de la première période, les agents candidatent à des postes de chercheurs « juniors » proposés par les deux universités (ou les deux laboratoires) en présence {h, l}. L’attribution de ces postes se fait sur la base du classement des chercheurs selon leur production scientifique réalisée à la période précédente. Ces postes sont hétérogènes en cela qu’ils se distinguent à la fois par des niveaux de productivité et de rémunération différents. Le chercheur qui a été le plus productif lors de la première période va pouvoir disposer du poste le mieux rémunéré qui est aussi celui auquel est associé le plus fort niveau de productivité (proposé par l’université h). Au terme de la seconde période, les mêmes agents candidatent sur des postes de chercheurs « seniors » qui présentent aussi des niveaux de rémunération différents. Les chercheurs qui ont été les plus productifs à la période précédente bénéficieront des postes les mieux rémunérés. L’université h qui propose à chaque étape le salaire le plus élevé sélectionne le candidat qui s’est révélé le plus productif, l’autre étant embauché par l’université l qui propose le salaire le plus bas.
12La compétition est biaisée de deux manières différentes : i) les agents peuvent être dotés d’avantages relatifs aux deux périodes qui sont donnés et connus dès la première période du jeu ; ii) un biais dynamique favorise le gagnant du premier jeu à la seconde étape, dans une ampleur donnée et connue au début du jeu. Les salaires pour chaque poste de recherche aux deux périodes sont donnés et connus ex ante : ils ne sont pas négociés de gré à gré mais sont associés aux postes de recherche quelles que soient les productions effectives des agents (les universités ne disposant pas de l’information cardinale sur les productions des agents).
13Formellement, deux chercheurs sont en compétition (k = i, j). Ils sont en activité durant trois périodes, mais nous ne nous intéressons qu’aux deux premières périodes d’activité t = 1, 2. La production est supposée additivement séparable en effort fournis sur chacune de ces deux périodes. À la période t, elle est donnée par
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15où il apparaît que ce produit est fonction de etk l’effort fourni par l’agent k à la période t, en faisant l’hypothèse que la fonction ft(.) est croissante et concave en effort : ft′ > 0, ft″ ≤ 0. Notons que les agents sont supposés avoir la même productivité de l’effort. Le terme εtkijkijij est le choc aléatoire spécifique subi par l’agent k à la période t qui rend compte du caractère fortement incertain de l’activité de recherche. Soit Δεt, la différence entre les chocs individuels à la période t : Δεt ≡ εtijkijij – εtjkijij. Ces chocs aléatoires sont supposés indépendants d’un agent à l’autre et d’une période sur l’autre. On dénote respectivement par Gt(.) et par gt(.) la fonction de distribution cumulée et la fonction de densité de Δεt. La densité est continûment différenciable, strictement positive sur [– ∞, ∞] et symétrique autour de son unique mode en 0. On définit par αtkijij ≥ 0, la part de la production scientifique qui, tout en étant indépendante des efforts fournis par les agents, permet d’introduire des capacités hétérogènes selon les agents : αtijij ≷ αtjij. On définit par : Δαt ≡ αtij – αtj, la différence de production à la date t entre l’agent i et l’agent j uniquement due à leur différence de capacité.
16Le terme βtkkhljikuhlkhlhl donne la part de la production qui est uniquement imputable au contexte de travail dans lequel l’agent évolue. Sans perte de généralité, nous posons : βtkhljikuhlkhlhl ∈ {βthljikuhlkhlhl, βtljikuhlkhlhl}, k = i, j, avec βtjikuhlkhlhl ≠ βtikuhlkhlhl. Ainsi, l’agent k va voir sa production en t augmentée de βtkuhlkhlhl = βtuhlkhlhl lorsqu’il travaille à l’université u ∈ {h, l}. On pose Δβt ≡ βthlkhlhl – βtlkhlhl, ∀t = 1, 2, les différences de production aux deux périodes entre les agents uniquement dues à l’environnement immédiat de travail. À la première période, c’est-à-dire lorsque l’agent est en thèse et avant qu’il n’ait obtenu son premier poste, β1khlhl est relatif à la qualité de l’encadrement, à la qualité des interactions avec les chercheurs confirmés et avec les autres étudiants en thèse, ou encore à la qualité de la formation doctorale. L’allocation des agents sur les deux lieux de recherche {h, l} à la première période est résumée par l’allocation initiale des additifs de production {β1hlhl, β1lhl} aux deux agents, sachant que l’on a par hypothèse β1hl ≥ β1l. Cette allocation résume les conditions initiales du modèle.
17Hypothèse 1. Les différentiels de production Δα1, Δα2, et Δβ1 ne sont pas attribués sur la base des résultats intermédiaires de la compétition. Pour cette raison, ils sont qualifiées de biais statiques.
18Un tournoi est organisé par l’université h qui propose le salaire le plus élevé pour des postes de recherche aux niveaux « junior » et « senior ». Le chercheur qui aura réalisé la plus forte production au cours de la période précédente obtiendra le poste le mieux rémunéré, alors que l’autre sera embauché par l’université qui propose le salaire le moins élevé. Les revenus du perdant stl et du gagnant sth à chaque étape sont définis de la manière suivante : sth = wt + θt et stl = wt + θt. De telle sorte que wt est la moyenne des rémunérations à chaque étape, et 2 θt est le différentiel de salaire entre les deux universités aux deux étapes (θt > 0). Ainsi, le total des coûts supportés par le système universitaire est donné par stw + stl = 2wt, qui est ainsi indépendant de la part variable des rémunérations.
19À la deuxième période, comme l’attribution des postes est uniquement fonction des résultats de la première compétition, on dit que l’allocation des {β2hl, β2l} aux agents ne dépend que de l’histoire du jeu. Formellement la règle d’attribution s’écrit de la manière suivante :
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21avec β2hl ≥ β2l. L’attribution des postes (et donc du différentiel de production Δβ2) est ainsi le vecteur par lequel l’avantage cumulatif peut intervenir dans le modèle.
22Hypothèse 2. L’agent qui bénéficiera du différentiel de production de deuxième période dû aux différences de qualité de l’environnement de travail (noté Δβ2) est choisi en fonction du classement de la compétition de première période (comme résumé par la règle donnée en (2)). Ce différentiel de production et sa règle d’attribution introduisent un avantage cumulatif affectant la compétition académique nommé effet Saint Matthieu. Il s’agit d’un biais dynamique dont l’ampleur est donnée par Δβ2 > 0.
23Les fonctions d’utilité des agents, qui sont averses au risque, sont additivement séparables entre les périodes de leur vie et au sein de chaque période, ainsi qu’en effort et en revenu. On suppose en outre que les agents n’ont pas accès aux marchés financiers, ne pouvant ni épargner ni emprunter, de sorte qu’ils consomment leurs revenus de chaque période à la période considérée. Ainsi, l’utilité totale de chaque agent, actualisée à la première période, est donnée par l’expression suivante :
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25pour k = i, j, avec U(.) la fonction instantanée d’utilité [7]  Afin de simplifier notre modèle, nous faisons l’hypothèse… [7] , V(.) la désutilité de l’effort, et δa le facteur d’actualisation des agents. Formellement, δaU(s1kkakk) est l’utilité de la période 2 retirée du salaire junior s1kakk, actualisée à la période 1. Le terme δaU(s2kk) représente l’utilité de la troisième période retirée du salaire senior s2k, actualisée à la deuxième période. La fonction d’utilité des agents U(.) : (0, ∞) → (– ∞, ∞), respecte les propriétés standard suivantes : U′ > 0, U″ ≤ 0 et . La fonction de désutilité de l’effort V(.) : (0, ∞) → (0, ∞) est, elle aussi, supposée respecter les propriétés classiques : V(0) = 0, V′(0) = 0 ; V′ > 0 et V″ > 0 sur ℛ+ *, et . Les agents disposent d’une utilité de réserve exogène finie donnée par Ū.
26Il nous faut enfin préciser que les employeurs ne peuvent fonder leurs décisions d’embauche sur la base des avantages relatifs dont ont bénéficié les agents (qu’ils sont supposés ignorer ou négliger). Les chercheurs connaissent, quant à eux, l’ampleur des différents biais. Ainsi, ils vont être conduits à prendre en considération, dès la première période, les conséquences du classement à la première étape du jeu sur la compétition de seconde étape. En outre, il faut observer que ce modèle n’introduit pas d’apprentissage progressif (par les universités) des capacités des agents. Ainsi, les questions relatives à la révélation de l’information privée sur les capacités hétérogènes des agents ne seront volontairement pas traitées ici. Nous nous concentrons sur les effets incitatifs des avantages cumulatifs.
Les effets incitatifs des biais statiques
27Dans cette section, nous nous concentrons sur les effets incitatifs des biais statiques, c’est-à-dire que nous n’introduisons pas à ce stade de corrélation entre les réussites aux différentes étapes (Δβ2 = 0) qui sera prise en compte dans la section suivante. En outre, afin de simplifier les notations, nous considérerons que Δβ1 = 0 [8]  Cette distinction est purement une question de notation… [8] . Ainsi, nous n’étudions ici que les effets incitatifs des différences de capacités des individus données avec les Δαt. Nous présentons dans un premier temps l’équilibre de Nash à la seconde période puis l’équilibre de Nash à la première [9]  Il s’agit d’un équilibre de Nash simple (et non d’un… [9] .
28À l’équilibre de Nash de seconde période, l’agent i choisit son niveau d’effort de deuxième période e2ij, sachant celui de j, e2j de manière à maximiser son espérance d’utilité de deuxième période. Son programme est donc :
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30L’espérance de gain de l’agent i actualisée à la période 1, conditionnellement à ses efforts et aux efforts de l’autre agent, est égale à la probabilité de gagner le second tournoi multipliée par l’utilité reçue s’il gagne le tournoi, plus la probabilité de perdre ce tournoi multipliée par l’utilité qu’il reçoit en perdant ce tournoi, nette de la désutilité de ses efforts. Un programme identique peut être posé pour j. La résolution simultanée de ces deux programmes (exposée en détail dans l’appendice technique), nous conduit à conclure que, si un équilibre de Nash existe, il est nécessairement symétrique et est donné par
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32avec ẽ2, l’effort d’équilibre de Nash symétrique et avec la fonction Θ2(.), telle que Θ2(x) ≡ V′(x)/f2′(x). Comme g2(.), la fonction de densité distribuant les écarts de chocs aléatoires de deuxième période (Δε2) est supposée unimodale et symétrique, centrée autour de 0, ainsi g2(– Δα2) est maximal pour Δα2 = 0 et décroît quand |Δα2| augmente. Sachant que Θ– 12 (comme Θ2) est croissante, le niveau d’effort d’équilibre de Nash fournit par les agents à la deuxième période est maximal pour un biais nul et décroît avec le biais introduit à cette période ∂ẽ2/∂|Δα2| < 0. C’est-à-dire que les efforts d’équilibre à la deuxième période diminuent avec l’ampleur du biais statique de deuxième période. Plus les différences entre les agents sont fortes à la seconde période, plus faibles sont les efforts fournis par les agents, qu’ils soient favorisés ou défavorisés par le biais.
33Nous nous tournons maintenant vers les comportements des agents de première période, afin de constater les effets d’un biais statique de première période sur les efforts d’équilibre de Nash de première période. Comme l’issue de la première compétition n’affecte pas la deuxième, les résultats sont structurellement identiques à ceux obtenus à la deuxième période. Notons E[Wi|y1jjjjijijiji > y1jjjijijiji] et E[Wj|y1jijijiji > y1ijijiji], les espérances d’utilité totale nettes de l’agent i puis de l’agent j sachant qu’ils ont gagné le tournoi de la première période (prenant en compte l’utilité retirée du traitement perçu aux deux périodes et le biais dans la seconde étape). De même, nous notons E[Wj|y1ijiji > y1jiji] et E[Wi|y1ji > y1i], leur espérance d’utilité respective lorsqu’ils ont perdu le premier tournoi. En utilisant ces notations, l’espérance d’utilité de l’agent i, conventionnellement bénéficiaire du biais Δα1 à la première étape est donnée par
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35Pour l’agent i, il s’agit de fixer son niveau d’effort de première période de manière à maximiser cette espérance de gain net :
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37Le programme de maximisation de l’utilité espérée exposé ci-dessus est équivalent à celui formulé pour la deuxième période (cf. Appendice technique) en remplaçant les différences d’utilité ΔU2 par ΔW, la différence entre l’utilité espérée conditionnellement au gain de la première étape et l’utilité espérée conditionnellement à sa perte. On peut aisément montrer que ce terme est indépendant de l’identité du joueur :
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39Ainsi, tout se passe comme à la deuxième période et l’équilibre de Nash de première période est symétrique et sont donnés par ẽ1 = Θ– 11(ΔWg1(Δα1)) [10]  La fonction Θ1(.) est définie de manière similaire… [10] et qu’ils sont maximum lorsque Δα1 = 0, et décroissants avec |Δα1|. En outre, comme la différence d’espérance d’utilité conditionnelle ΔW est strictement positive, l’effort de première période sera croissant avec ΔW. Les efforts consentis par les agents à la première période diminuent avec l’ampleur de leur différence de capacité telle qu’elle est donnée par Δα1.
40La Proposition 1 résume les résultats obtenus dans cette section relatifs aux effets des biais statiques.
41Proposition 1. Les niveaux d’effort d’équilibre fournis par les agents à chaque période sont symétriques et décroissent avec les biais statiques introduits aux périodes du jeu considérées.
Les effets incitatifs de l’avantage cumulatif
42Rappelons que, comme indiqué dans l’Hypothèse 2, l’effet Saint Matthieu intervient dans la compétition académique à travers Δβ2 > 0, lorsqu’un biais de deuxième période avantage l’agent qui a gagné le premier tournoi. Nous n’étudions pas spécifiquement les comportements des agents de deuxième période puisqu’ils sont obtenus de manière identique à la section précédente. En revanche, les calculs de première période doivent désormais prendre en compte la modification de la compétition de deuxième période consécutive au classement de la première compétition. Nous utilisons donc la notion d’équilibre de Nash parfait en sous-jeux. Afin de nous concentrer sur les effets du biais dynamique sur les efforts d’équilibre aux deux périodes, nous supposons que Δαt = 0. L’éventualité qu’un biais statique affecte le jeu à la première période à travers Δβ1 est en revanche conservée.
43L’équilibre de Nash à la seconde période, et l’équilibre de Nash parfait en sous-jeux à la première période sont donnés par
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45L’appendice technique détaille comment ces efforts d’équilibre sont obtenus. Ils sont fonction de l’ampleur des biais Δβ1 et Δβ2. L’appendice montre aussi que le biais de seconde période offert au gagnant de la première période a un effet désincitatif à la deuxième période alors qu’il incite les agents à accentuer leurs efforts à la première période (∂ẽ2/∂Δβ2 ≤ 0, ∂ẽ1/∂Δβ2 > 0). Ces résultats, résumés dans la Proposition 2 ci-dessous, confirment l’intuition initiale de l’article suggérant qu’un biais dynamique stimule les efforts en début de carrière alors qu’il les diminue en fin de carrière. Cependant, la question du solde des effets reste entière. La section suivante est consacrée à l’étude de ce solde qui permet de dériver le biais dynamique optimal.
46Proposition 2. Un biais dynamique, introduit en deuxième période du jeu favorisant le gagnant de la première période, entraîne une augmentation des efforts d’équilibre à la première période et tend à diminuer les efforts de seconde période.
L’effet Saint Matthieu optimal
47Dans cette section, nous nous proposons d’étudier le solde des effets incitatifs du biais dynamique Δβ2. Pour cela, il est nécessaire d’introduire une fonction de valeur sociale de la production scientifique. Nous supposons qu’elle s’obtient simplement par la somme, actualisée à la période initiale, des productions des individus aux différentes périodes multipliées par un paramètre fixe ψ > 0 qui indique la valeur sociale unitaire des connaissances produites supposées homogènes (ou normalisées). Nous avons :
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49avec δ, le facteur d’actualisation social. Le bénéfice social par agent espéré et actualisé à la première période est donné par
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51où (ω1 + δω2) désigne les coût salariaux associés aux productions (y1ijij, y1jij, y2ij, y2j) actualisés à la première période au moyen du facteur d’escompte social δ [11]  Ces coûts totaux par tête sont indépendants des parts… [11] . Le bénéfice social est espéré à la première période, en ignorant la réalisation des variables aléatoires et avant que l’identité du bénéficiaire du biais ne soit déterminée. Nous avons donc :
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53sachant que E[ε1] = E[ε2] = 0, en posant , avec et , les valeurs moyennes des additifs de production dus respectivement aux capacités des agents et aux postes de travail : et .
54À l’équilibre, les niveaux d’effort s’obtiennent eux-mêmes en fonction du biais dynamique introduit. Ainsi la valeur sociale nette espérée (par agent) à l’équilibre de première période peut s’écrire comme une fonction du biais dynamique : . Le biais dynamique socialement optimal est celui qui maximise le bénéfice social espéré. Il est donné par la réalisation du programme :
55
56Conformément à leurs propriétés énoncées dans la deuxième section, la fonction de désutilité de l’effort sera désormais supposée quadratique : et les fonctions de production des connaissances sont supposées linéaires en effort, avec : f2(e) = μf1(e) = μae. Le paramètre μ donne le rapport de productivité des agents entre les périodes (ou rapport de productivité senior/junior) : μ = f2(e)/f1(e). Si μ > 1, alors les agents voient la productivité de leur effort augmenter entre la première et la seconde période. Sous ces conditions, et comme il est précisément montré dans l’appendice technique, le biais optimal est uniquement fonction de la distribution des écarts des aléas affectant la production de connaissances, du facteur d’escompte des agents, du facteur d’escompte social, du biais initial et du rapport de productivité senior/junior. On constate notamment que le biais optimal devient indépendant de la structure de rémunération et notamment de l’écart de rémunération entre les deux postes aux deux étapes. Pour étudier plus précisément ce biais optimal et afin de mettre en évidence les conséquences du respect de la condition de second ordre, on admet que les écarts des aléas aux deux périodes sont régis par une distribution unique : gt(.) = g(.), ∀t = 1, 2 ; et sont normalement distribués autour de 0 : Δεt ∼ N(0, σ). En utilisant les expressions de g et g′, le biais optimal est donné par
57
58Ainsi, le biais dynamique optimal croît avec le facteur d’actualisation des agents (i.e. décroît avec leur préférence pour le présent) et décroît avec le facteur d’actualisation social. Le biais dynamique tendant à stimuler les efforts de première période, il est conforme à l’intuition que le biais optimal augmente avec la préférence sociale pour le présent. De plus, il croît avec l’écart-type de la distribution des écarts de chocs aléatoires affectant la production des individus. Ce point indique que plus la nature de la recherche est incertaine, plus le biais socialement optimal est grand. En outre, le biais optimal décroît avec le rapport de productivité des agents. Ce résultat peut s’expliquer de la manière suivante. Le biais tendant à augmenter les efforts de première période et à diminuer les efforts de deuxième période, plus la productivité des jeunes est forte (faible) relativement à celle des chercheurs seniors, plus le bais optimal est élevé (faible). Enfin, on constate que le biais dynamique doit aussi diminuer avec l’ampleur du biais de première période. En effet, la fonction de densité régulant la distribution des erreurs ayant un unique pic en 0, lorsque le biais initial augmente (quel que soit le sens de ce biais) g(Δβ1) diminue. Ainsi, plus les inégalités de productivité provenant des conditions initiales du modèle (l’allocation initiale des agents sur des postes de travail auxquels sont associées des productivités différentes) sont importantes, moins le biais correspondant à l’effet Saint Matthieu doit être fort. Il est maximal lorsque Δβ1 = 0.
59La proposition 3 ci-dessous résume les différents résultats obtenus dans cette section.
60Proposition 3. L’introduction d’un avantage cumulatif (ou biais dynamique au sens de l’Hypothèse 2) affectant la compétition permet d’augmenter globalement la production académique. Sous certaines spécifications, le biais dynamique optimal (Δβ2)* croît avec l’écart-type de la distribution des écarts de chocs affectant l’activité de recherche et avec le facteur d’actualisation des agents. Il décroît avec le facteur d’actualisation social, avec l’augmentation de la productivité des agents au cours de leur carrière ainsi qu’avec les inégalités initiales.
Conclusion
61Dans cet article, nous avons introduit une première formalisation permettant de traiter de l’effet Saint Matthieu, c’est-à-dire des avantages cumulatifs qui affectent la compétition académique. Nous avons avancé qu’une des sources de cet effet résidait dans la relation salariale dans la mesure où l’attribution des postes de recherche auxquels sont associés les niveaux de productivité les plus élevés est le plus souvent réalisée sur la base de la production scientifique passée. Ainsi, la compétition entre chercheurs académiques est dynamiquement biaisée. Le modèle proposé permet d’analyser les conséquences des avantages cumulatifs sur les incitations offertes aux agents au cours de leur carrière. Après avoir étudié les effets incitatifs des biais statiques (indépendants des résultats intermédiaires de la compétition), nous nous sommes concentré sur l’analyse des effets d’un biais dynamique avantageant, à la deuxième étape du jeu, le chercheur qui a le plus produit lors de la première étape puis sur la détermination du biais dynamique optimal. Les principaux résultats du modèle sont présentés dans les Propositions 1 à 3. Nous les rappelons successivement et discutons certaines de leurs implications éventuelles.
62Nous avons tout d’abord montré qu’il est toujours strictement sous-optimal qu’un biais statique affecte la compétition que ce soit en début ou en cours de carrière. En effet, de tels biais tendent à diminuer les efforts consentis par les agents qu’ils en soient bénéficiaires ou non. Ces biais peuvent notamment intervenir en raison d’une différence entre les capacités intrinsèques des agents (Δαt). Il est alors socialement efficace de mettre en œuvre des politiques qui pourraient compenser les biais initiaux intervenant dans la compétition entre chercheurs. Par exemple, des politiques visant à développer les formations doctorales et post-doctorales ouvertes aux jeunes chercheurs défavorisés par le biais initial semblent ainsi pertinentes d’un strict point de vue incitatif puisqu’elles pourraient stimuler leurs efforts (ainsi que ceux des jeunes chercheurs avantagés par le biais initial).
63En revanche, il est socialement opportun qu’une corrélation existe entre les premiers et les derniers succès. Bien que le traitement asymétrique des agents dans le second tournoi entraîne une diminution des incitations à l’effort dans le second tournoi, cet effet désincitatif est plus que compensé par un accroissement des incitations dans le premier tournoi, celui-ci résultant de l’accroissement de l’espérance de récompenses ultérieures induites par un succès dans la première étape. Ce résultat suggère que, contrairement à l’idée généralement admise, un certain niveau d’effet Saint Matthieu est socialement efficient : l’effet incitatif dû à l’anticipation de l’avantage cumulatif en début de carrière est supérieur à l’effet désincitatif en fin de carrière. Toutefois, lorsque ce biais devient trop important, l’effet désincitatif tend à l’emporter sur l’effet incitatif.
64Sous certaines spécifications standards de la fonction de production (linéaire) et de la fonction de désutilité de l’effort (quadratique), le biais optimal est indépendant de la structure de rémunération en vigueur. Ainsi, les écarts de rémunération entre les différents postes aux deux périodes n’influent pas sur le biais dynamique qu’il est socialement optimal d’offrir au premier gagnant. Sous l’hypothèse que les écarts des chocs aléatoires affectant la production sont normalement distribués autour de zéro, nous avons déterminé une expression du biais dynamique optimal. Le biais optimal est une fonction croissante du facteur d’actualisation des agents alors qu’il est une fonction décroissante du facteur d’actualisation social. Pour des raisons très voisines, le biais optimal s’accroît avec le rapport de productivité des agents au cours de leur carrière (senior/junior). En outre, le biais optimal est une fonction croissante de l’écart-type de la distribution des écarts des aléas affectant la production scientifique. Ainsi, plus l’activité de recherche est incertaine, plus le biais socialement désirable sera élevé augmentant encore les différences initiales. Enfin, nous avons montré que ce biais dynamique décroît avec l’ampleur des inégalités initiales (biais statique de première période). Lorsque les inégalités initiales (dues par exemple à la qualité de l’encadrement en thèse) sont élevées, il est pertinent de limiter les avantages cumulatifs affectant la productivité scientifique.
65Pour conclure, il nous faut souligner que la prise en compte des comportements stratégiques des universités pourrait enrichir l’analyse et offrir une première explication formalisée de l’effet Saint Matthieu qui reste ici considéré de manière exogène.

Annexe
Calcul des efforts d’équilibre de deuxième période
66Les calculs présentés ici sont réalisés en présence de biais statiques de deuxième période Δα2. Des calculs identiques pourraient être conduits pour les biais dynamiques Δβ2, puisqu’ils ont stictement le même effet sur les efforts de deuxième période.
67La condition de premier ordre du programme donné en (3) est donnée par
68
69La probabilité qu’a i de gagner le deuxième tournoi est donnée par :
70
71en rappelant que G2 est la fonction de distribution des écarts de chocs aléatoires à la deuxième période. Dérivée par l’effort fourni par l’agent i, cette probabilité devient
72
73Si on note : ΔU2 ≡ U(w2 + θ2) – U(w2 – θ2) et V′(e2iii) = ∂V(e2ii)/∂e2i et si on remplace ces expressions dans la condition de premier ordre du programme (3), on obtient :
74
75En posant le programme symétrique de l’agent j, et après avoir réalisé des combinaisons proches de celles réalisées pour i, nous obtenons une condition de premier ordre identique à celle obtenue pour i :
76
77Définissons la fonction Θ2(.), telle que Θ2(x) = V′(x)/f2′(x). Cette fonction est une application de ℛ+ dans ℛ+. Puisque V′(0) = 0, cette fonction s’annule en 0(Θ(0) = 0). De plus, comme V′ > 0, V″ > 0 sur ℛ+* et comme f2′ > 0 et f2″ ≤ 0 on peut aisément montrer que cette fonction est strictement croissante : Θ′2 > 0. Étant croissante, sa fonction inverse Θ– 12(.) l’est aussi. Nous pouvons réécrire les conditions de premier ordre au moyen de cette nouvelle notation :
78
79Étant donné les hypothèses formulées précedemment relatives aux différentes fonctions en présence, ces deux équations sont de la forme e2ijjiij = h(e2jjiij), et e2jiij = h(e2iij) avec h une fonction continue sur ℛ+. Dès lors, si un équilibre existe, il est nécessairement symétrique avec e2ij = e2j = e2 tels que e2 = h(h(e2)). Cet équilibre satisfait alors l’expression unique suivante :
80
81Sachant que Θ2(0) = 0, que Θ2(.) est strictement continue, positive et croissante, et que (puisque par hypothèse ), alors cette expression admet une unique solution. En outre, dès lors que g2 > 0, ΔU2 > 0 et f2′ > 0, cette solution est strictement positive [12]  Les conditions de second ordre sont respectées dès… [12] . Nous pouvons réécrire la condition de premier ordre symétrique en faisant apparaître plus directement ẽ2, l’effort d’équilibre de Nash symétrique de deuxième période :
82
Calcul des efforts d’équilibre de première période en présence de biais dynamique
83Désignons par pi la probabilité que, si i est vainqueur de la première étape, il soit aussi le vainqueur de la seconde compétition. Puisque le deuxième tournoi est désormais affecté par les résultats du premier, pi est bien une probabilité conditionnelle qui s’écrit formellement : pi ≡ P(y2ijijij > y2jijij|y1ijij > y1jij). Une fois la première étape du jeu terminée, le classement est établi et le bénéficiaire du biais dynamique est connu. Dès lors, celui-ci s’apparente à un biais statique. Ainsi, à l’équilibre de seconde période, tout se passe formellement comme dans le cas d’un biais statique. Notamment, les efforts des agents de deuxième période sont identiques (on a e2 = e2ij = e2j) et on peut réécrire la probabilité de gain de la seconde période conditionnelle au gain de la première sans faire référence à l’identité des participants (p = pi = pj) de la manière suivante : p = [1 – G2(– Δβ2)]. De plus, en utilisant l’hypothèse selon laquelle g(.) est symétrique autour de 0, on peut écrire : p = G2(Δβ2) et on a p ≥ 1/2 avec Δβ2 ≥ 0. Naturellement, la probabilité que le perdant de la première étape gagne la seconde est égale à : 1 – p.
84En utilisant ces notations et définitions, nous pouvons désormais préciser plus avant la détermination de ΔW :
85
86avec k = i, j. Après quelques simplifications, et en notant ΔU1 = U(w1 + θ1) – U(w1 – θ1) à l’instar de la définition de Δ2, nous obtenons :
87
88La condition de premier ordre du programme de l’agent i à la première période (6) est donnée par
89
90En introduisant l’expression de ΔW dans cette condition, et appliquant quelques calculs similaires à ceux réalisés pour la seconde période, il vient [13]  Il faut observer ici que la symétrie de la fonction… [13]  :
91
92Une expression symétrique peut être posée résultant des calculs de l’agent j. Ces deux expressions sont structurellement identiques à celles posées pour la seconde période. Ainsi, et de la même manière qu’à la seconde période, nous savons qu’il existe un unique équilibre symétrique à la première période : ẽ1 = ẽ1ij = ẽ1j. Il vient :
93
94L’équilibre est simplement obtenu à partir de l’expression ci dessus et est donné dans l’équation (8). □
Statique comparative en présence d’un biais dynamique
95Sachant que l’équation décrivant la maximisation de l’utilité intervenant à la seconde période donnée en (4) reste inchangée (en remplaçant Δα2 par Δβ2), l’équilibre de Nash à la seconde période est donné en (7). L’équilibre de Nash parfait en sous-jeux à la première période est donnée en (8). Ces niveau d’effort d’équilibre de Nash aux deux étapes du jeu sont fonction de l’ampleur des biais Δβ1 et Δβ2 (les niveaux de rémunération étant donnés).
96Afin de caractériser les effets du biais dynamique Δβ2 sur les efforts à l’équilibre de Nash, nous réalisons les opérations suivantes :
97
98Nous savons que Θ– 11 est une fonction croissante. De plus, sachant que Δβ2 > 0 et que g2(.) a son unique extremum en 0, alors g2′(Δβ2) est strictement négatif. La symétrie et l’unimodalité de G nous permettent en outre de savoir que G2(Δβ2) ≥ 1/2 et donc de conclure que 2G2(Δβ2) – 1 ≥ 0. Ainsi, nous pouvons conclure que ∂ẽ2/∂Δβ2 ≤ 0 et que ∂ẽ1/∂Δβ2 > 0. □
Le biais dynamique optimal
99En utilisant les expressions des efforts d’équilibre (équations 7 et 8) et en les introduisant dans l’expression du surplus social espéré ci-dessus, il vient
100
101La fonction de désutilité de l’effort est supposée quadratique : et les fonctions de production des connaissances sont supposées linéaires en effort, avec : f2(e) = μf1(e) = μae. Sous ces conditions : et . De plus nous obtenons : et . En utilisant ces spécifications, l’expression des profits espéré par chercheur devient :
102
103Le biais dynamique socialement optimal est celui qui maximise le bénéfice social espéré. Il est donné par la réalisation du programme :
104
105En dérivant le terme droit de l’expression du surplus social et en l’égalisant à zéro, nous obtenons la condition de premier ordre correspondant au programme du régulateur social :
106
107Ainsi, lorsque Θ1(.) et Θ2(.) sont linéaires, le biais optimal est indépendant de l’écart de rémunération entre les deux postes aux deux étapes. La condition de second ordre est donnée par :
108
109Pour étudier plus précisément ce biais optimal et afin de mettre en évidence les conséquences du respect de la condition de second ordre, on admet que les écarts des aléas aux deux périodes sont normalement distribués : ∀t = 1, 2 ; Δεt ∼ N(0, σ). En utilisant les expressions de g et g′, la condition de premier ordre nous donne directement le biais optimal :
110
111Après quelques calculs, la condition de second ordre (20) devient :
112
113On peut aisément montrer que le biais optimal (Δβ2)* respecte toujours la condition de second ordre. Il est donc bien un optimum global. □

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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Notes
[*] Adis, Faculté Jean Monnet, Université Paris Sud, 54 boulevard Desgranges, F-92331 Sceaux, et beta, cnrs, Université Louis Pasteur, 61 avenue de la Forêt Noire, F-67085 Strasbourg.

Cet article a bénéficié des commentaires de Paul A. David, de Patrick Llerena, de Jean-Michel Plassard, de deux référés anonymes et des participants à la session « Recherche scientifique et connaissances » des 19e Journées de microéconomie appliquée qui se sont tenues à Rennes et à Saint-Malo, les 6 et 7 juin 2002. Toute erreur ou omission qui pourraient subsister restent de notre seule responsabilité.
[1] Cette loi est donnée par la fonction suivante : f(n) = an– k avec f(n) le nombre (ou la proportion) d’auteurs ayant écrit n articles, a et k étant les paramètres de la loi. Lorsque k = 2, cette expression est identique à la distribution proposée initialement par Lotka.
[2] La première mise en évidence des avantages cumulatifs dans le domaine académique a été introduite dans la thèse de H. Zuckerman soutenue en 1965 sous la direction de R.K. Merton et consacrée à l’étude des carrières des lauréats du prix Nobel.
[3] Sa définition est la suivante :

« The concept [of cumulative advantage], applied to the domain of science, refers to the social processes through which various kinds of opportunities for scientific inquiry as well as the subsequent symbolic and material rewards for the results of that inquiry, tend to accumulate for individual practitioners of science, as they do for organizations engaged in scientific work. The concept of cumulative advantage directs our attention to the ways in which initial comparative advantage of trained capacity, structural location, and available resources make for successive increments of advantage such that the gaps between the have and the have-not in science widen until hampered by countervailing processes. » (Merton [1968].)
[4] L’étude de Zivney et Bertin [1992] supporte l’hypothèse d’une corrélation positive entre productivité et salaire au cours de la carrière. Ils montrent que les chercheurs tenured dans les vingt-cinq départements de Finance les plus réputés des universités américaines sont aussi les mieux rémunérés sur l’ensemble de leur carrière. L’idée selon laquelle la production scientifique de début de carrière est déterminante pour le salaire reçu sur toute la carrière est confortée par l’étude de Siow [1991]. En effet, celui-ci rapporte que le rendement additionnel d’un article, publié un an après la soutenance de thèse, est de 1 % sur le salaire de fin de carrière, alors qu’il est de 0,2 % pour un article publié vingt ans après l’obtention du doctorat. De plus, il montre que le rendement additionnel des citations décroît avec l’âge auquel les citations ont été reçues.
[5] Cole [1970] a montré, qu’à qualité donnée de la recherche (mesurée par le nombre total de citations), le niveau initial de réputation d’un scientifique, ainsi que celui de l’institution à laquelle il est affilié, tendent à augmenter la vitesse initiale de diffusion de la recherche (observé sur les courbes temporelles d’arrivée des citations sur les articles publiés).
[6] Même si ces postes peuvent aussi souvent s’accompagner par un plus grand nombre de charges administratives se traduisant, de facto, par un temps plus réduit consacré à la recherche. Nous remercions un référé anonyme pour nous avoir suggéré ce point.
[7] Afin de simplifier notre modèle, nous faisons l’hypothèse que les chercheurs ne valorisent que les salaires. Bien que cette hypothèse soit communément admise dans la formalisation des préférences des salariés, il peut apparaître que d’autres satisfactions non monétaires pourraient aussi être considérées.
[8] Cette distinction est purement une question de notation en cela que « techniquement » rien ne distingue Δβ1 de Δα1 qui sont tous deux des biais statiques (au sens de la Définition 2) de première période.
[9] Il s’agit d’un équilibre de Nash simple (et non d’un équilibre de Nash parfait en sous-jeux comme dans la section suivante) puisque, lorsque le biais dynamique de deuxième période est nul, la compétition de deuxième période est indépendante du déroulement du jeu de première période.
[10] La fonction Θ1(.) est définie de manière similaire à Θ2(.), c’est-à-dire telle que Θ1(.) ≡ V′(x)/f1′(x).
[11] Ces coûts totaux par tête sont indépendants des parts variables des rémunérations θ1 et θ2, puisque, étant retranchées au salaire le plus bas et ajoutées au salaire le plus élevé, celles-ci n’affectent pas le salaire total.
[12] Les conditions de second ordre sont respectées dès lors que la distribution de Δε2 est suffisamment dispersée.
[13] Il faut observer ici que la symétrie de la fonction de densité autour de 0 nous permet de conserver la symétrie de l’équilibre, en utilisant la propriété suivante : gt(Δβt) = gt(– Δβt), ∀t = 1, 2.

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3 Responses to Effet Matthieu: Attention, une inégalité peut en cacher une autre ! (Inequality and happiness: are Europeans and Americans different?)

  1. […] s’étonner, avec l’étude d’une équipe d’économistes de Princeton il y a dix ans, de cette étrange inégalité de réaction d’une classe ouvrière américaine […]

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  2. […] l’heure où, pour faire avaler sa pilule socialiste,  le Handicapeur en chef menace désormais de gouverner par décret […]

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  3. jcdurbant dit :

    Tout à fait d’accord mais si c’est pour nous vendre Juppé, non merci !

    Produits monstrueux de la modernité et de l’archaïsme, et promoteurs d’une revalorisation très contemporaine de la violence «révolutionnaire», ces phénomènes divers convergent en quelque sorte dans un populisme polymorphe dont le trait dominant demeure l’expression d’une parole de vérité, d’une orthodoxie dont la légitimité de l’imposition résiderait dans un peuple hypostasié ou en dieu. Des intellectuels fraternisent avec les nouveaux «damnés de la terre» que seraient les «exclus», des déclassés de toutes catégories ou craignant de l’être s’indignent contre les puissants, un antisémitisme se développe au non de l’antisionisme, des femmes travaillent à leur propre oppression en s’affirmant féministes, et une foule de «victimes» revendiquent réparation. Car comme le disait Tocqueville, «nulle part le despotisme ne doit produire des effets plus pernicieux que dans ces sociétés-là», à savoir les sociétés démocratiques, les sociétés «modernes» qui connaissent, même si elles ne les pratiquent pas voire même si elles s’y opposent, les principes démocratiques fondamentaux de l’égalité dans l’exercice de la liberté individuelle et de la légitimation par le libre choix des populations. Le phénomène islamiste, totalitarisme du troisième type, est alors devenu comme le révélateur le plus monstrueux de ces dérives, focalisateur paradoxal, attracteur étrange de forces opposées, point aveugle des sociétés démocratiques parmi les plus difficiles mais aussi les plus impérieusement nécessaires à éclairer et à affronter. Face aux nouveaux autoritaires et au nouveau totalitarisme islamiste, les libéraux de droite et de gauche, optimistes comme pessimistes, progressistes ou conservateurs, se retrouvent face à tous ceux qui attaquent et combattent les libertés individuelles et notamment la libre pensée, la liberté des mœurs et la liberté d’expression. Les libéraux commencent timidement et avec retard à se solidariser contre le justicialisme punitif qui condamne, conspue et moleste au nom d’un égalitarisme revanchard, contre l’islamisme qui impose sa parole de vérité à tous et condamne à mort les blasphémateurs, les apostats, les athées, les mécréants, les femmes non soumises, les homosexuels et tous ceux qui ne se rangent pas à leur interprétation de l’islam, contre l’autoritarisme de régimes théocratiques ou séculiers qui travaillent au «democracy containment» (empêchement de mesures démocratiques au niveau national et international). Certes, le clivage droite/gauche a historiquement recouvert différentes oppositions: monarchistes/républicains, cléricaux/anticléricaux, inégalités naturelles/égalité de droit, conservateurs/progressistes, libre-échangisme/régulateurs, et il n’est pas épuisé aujourd’hui. Mais le sens du clivage droite/gauche actuel est sans doute davantage à chercher dans la combinaison des héritages historiques auxquels on se réfère de chaque côté. Les définitions de la droite et de la gauche sont alors de plus en plus composites, comme celle proposée par Kolakowski et adoptée par Finkielkraut qui s’affirme toujours de gauche mais «conservateur, libéral et socialiste» ou comme pouvait déjà le faire Léon Blum en 1936: «révolutionnaire, républicain et réformiste».Les autoritaires quant à eux, peuvent aussi être de droite et de gauche, comme les libéraux, mais ils avancent masqués, subvertissant le sens des mots, prenant le réel à revers, luttant à fronts renversés. L’autoritarisme contemporain combine ainsi trois idéaux-types: le justicier qui venge les «victimes» et brutalise les élites prétendument corrompues, perverses et licencieuses, le censeur moralisant qui fait taire les anticonformistes et les libres penseurs, et soutient la servitude volontaire, l’autocrate promoteur d’un régime de type démocrature (c’est-à-dire des dictatures déguisées en démocratie par la tenue d’élection non libres) qui prétend défendre la «vraie» démocratie et rassure par sa manière forte. Les tenants d’une certaine gauche dite «radicale», de fait autoritaire, par leurs références et leurs modes d’action, se sont approprié le progressisme, les islamo-gauchistes ont transformé la laïcité en défense du multiculturalisme et en tolérance d’une religion mortifère au motif qu’elle serait celle des faibles, des exclus, des «stigmatisés», les néo-bolcheviques projettent une révolution qui ne dit pas sont nom. La gauche libérale, laïque, démocratique et sociale est alors davantage politico-compatible avec une droite républicaine et régulatrice qu’avec cette «gauche» autoritaire, potentiellement violente, et idiots utiles de l’islamisme. Le clivage droite/gauche n’est donc pas impertinent mais est passé au second plan derrière l’affrontement libéraux/autoritaires.

    Renée Fregosi

    http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2016/04/29/31003-20160429ARTFIG00328-le-clivage-determinant-liberaux-autoritaires.php?redirect_premium

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