Carthage: Cachez ce sacrifice que je ne saurai voir ! (Child sacrifice in Carthage: New study uncovers overwhelming evidence of their colleagues’ whitewashing)

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Tu ne différeras point de m’offrir les prémices de ta moisson et de ta vendange. Tu me donneras le premier-né de tes fils. Tu me donneras aussi le premier-né de ta vache et de ta brebis; il restera sept jours avec sa mère; le huitième jour, tu me le donneras. Exode 22: 29-30
Qu’on ne trouve chez toi personne qui fasse passer son fils ou sa fille par le feu. Deutéronome 18: 10
Tu diras à Pharaon: Ainsi parle l’Éternel: Israël est mon fils, mon premier-né. Je te dis: Laisse aller mon fils, pour qu’il me serve; si tu refuses de le laisser aller, voici, je ferai périr ton fils, ton premier-né. Pendant le voyage, en un lieu où Moïse passa la nuit, l’Éternel l’attaqua et voulut le faire mourir. Séphora prit une pierre aiguë, coupa le prépuce de son fils, et le jeta aux pieds de Moïse, en disant: Tu es pour moi un époux de sang! Et l’Éternel le laissa. C’est alors qu’elle dit: Époux de sang! à cause de la circoncision. Exode 4: 22-26
Alors l’ange de l’Éternel l’appela des cieux, et dit: Abraham! Abraham! … N’avance pas ta main sur l’enfant, et ne lui fais rien. … et Abraham alla prendre le bélier, et l’offrit en holocauste à la place de son fils. …  Abraham étant retourné vers ses serviteurs, ils se levèrent et s’en allèrent ensemble à Beer Schéba; car Abraham demeurait à Beer Schéba. Genèse 22: 12-19
Achaz, fils de Jotham, roi de Juda … ne fit point ce qui est droit aux yeux de l’Éternel, son Dieu, comme avait fait David, son père. Il marcha dans la voie des rois d’Israël; et même il fit passer son fils par le feu, suivant les abominations des nations que l’Éternel avait chassées devant les enfants d’Israël. II Rois 16: 1-3
Les enfants d’Israël péchèrent contre l’Éternel, leur Dieu, qui les avait fait monter du pays d’Égypte, de dessous la main de Pharaon, roi d’Égypte, et parce qu’ils craignirent d’autres dieux … ils firent passer par le feu leurs fils et leurs filles, ils se livrèrent à la divination et aux enchantements, et ils se vendirent pour faire ce qui est mal aux yeux de l’Éternel, afin de l’irriter. II Rois 17: 7-17
Jephthé fit un voeu à l’Éternel, et dit: Si tu livres entre mes mains les fils d’Ammon, quiconque sortira des portes de ma maison au-devant de moi, à mon heureux retour de chez les fils d’Ammon, sera consacré à l’Éternel, et je l’offrirai en holocauste. Jephthé marcha contre les fils d’Ammon, et l’Éternel les livra entre ses mains. (…) Jephthé retourna dans sa maison à Mitspa. Et voici, sa fille sortit au-devant de lui avec des tambourins et des danses (…) et il accomplit sur elle le voeu qu’il avait fait. Juges 11: 30-39
De son temps, Hiel de Béthel bâtit Jéricho; il en jeta les fondements au prix d’Abiram, son premier-né, et il en posa les portes aux prix de Segub, son plus jeune fils, selon la parole que l’Éternel avait dite par Josué, fils de Nun. I Rois 16: 34
Je leur donnai aussi des préceptes qui n’étaient pas bons, et des ordonnances par lesquelles ils ne pouvaient vivre. Je les souillai par leurs offrandes, quand ils faisaient passer par le feu tous leurs premiers-nés; je voulus ainsi les punir, et leur faire connaître que je suis l’Éternel. Ezéchiel 20: 25-26
Ils ont rempli ce lieu de sang innocent; Ils ont bâti des hauts lieux à Baal, Pour brûler leurs enfants au feu en holocaustes à Baal: Ce que je n’avais ni ordonné ni prescrit, Ce qui ne m’était point venu à la pensée. C’est pourquoi voici, les jours viennent, dit l’Éternel, Où ce lieu ne sera plus appelé Topheth et vallée de Ben Hinnom, Mais où on l’appellera vallée du carnage. Jérémie 19: 4-6
Le roi de Moab, voyant qu’il avait le dessous dans le combat, prit avec lui sept cents hommes tirant l’épée pour se frayer un passage jusqu’au roi d’Édom; mais ils ne purent pas. Il prit alors son fils premier-né, qui devait régner à sa place, et il l’offrit en holocauste sur la muraille. Et une grande indignation s’empara d’Israël, qui s’éloigna du roi de Moab et retourna dans son pays. 2 Rois 3: 26-27
Devrai-je sacrifier mon enfant premier-né pour payer pour mon crime, le fils, chair de ma chair, pour expier ma faute? On te l’a enseigné, ô homme, ce qui est bien et ce que l’Eternel attend de toi: c’est que tu te conduises avec droiture, que tu prennes plaisir à témoigner de la bonté et qu’avec vigilance tu vives pour ton Dieu. Michée 6: 7-8
Les bras d’airain allaient plus vite. Ils ne s’arrêtaient plus. Chaque fois que l’on y posait un enfant, les prêtres de Moloch étendaient la main sur lui, pour le charger des crimes du peuple, en vociférant : « Ce ne sont pas des hommes, mais des boeufs ! » et la multitude à l’entour répétait : « Des boeufs ! des boeufs ! » Les dévots criaient : « Seigneur ! mange ! ». Gustave Flaubert (Salammbô)
Pour les sacrifices d’enfants, il est si peu impossible qu’au siècle d’Hamilcar on les brûlât vifs, qu’on en brûlait encore au temps de Jules César et de Tibère, s’il faut s’en rapporter à Cicéron (Pro Balbo) et à Strabon (liv. III). Flaubert (Réponse à des critiques, 1863)
Aujourd’hui on repère les boucs émissaires dans l’Angleterre victorienne et on ne les repère plus dans les sociétés archaïques. C’est défendu. René Girard
Le passage du sacrifice humain au sacrifice animal (…) représente un progrès immense (…) que le judaïsme est le seul à interpréter dans le sacrifice d’Isaac. Le seul à le symboliser dans une grande scène qui est une des premières scènes de l’Ancien Testament. Il ne faut pas oublier ce dont ce texte tient compte et dont la tradition n’a pas assez tenu compte : tout l’Ancien Testament  se situe dans le contexte du sacrifice du premier né. Rattacher le christianisme au sacrifice du premier né est absurde, mais derrière le judaïsme se trouve ce qu’il y a dans toutes les civilisations moyen-orientales, en particulier chez les Phéniciens : le sacrifice des enfants. Lorsque Flaubert le représente dans  Salambo, Sainte-Beuve avait bien tort de se moquer de lui parce que ce dont parle Flaubert est très réel. Les chercheurs ont découvert dans les cimetières de Carthage des tombes qui étaient des mélanges d’animaux à demi-brulés et d’enfants à la naissance à demi-brulés. Il a beaucoup été reproché à Flaubert la scène du dieu Moloch où les parents carthaginois jettent leurs enfants dans la fournaise. Or, les dernières recherches lui donnent raison contre Sainte-Beuve. En définitive, c’est le romancier qui a raison : cette scène est l’un des éléments les plus terrifiants et magnifiques de  Salambo. La mode intellectuelle de ces dernières années selon laquelle la violence a été inventée par le monde occidental à l’époque du colonialisme est une véritable absurdité et les archéologues n’en ont pas tenu compte. Aux Etats-Unis, des programmes de recherche se mettent en place notamment sur les Mayas. Ces derniers ont souvent été considérés comme des « anti-Aztèques » : ils n’auraient pas pratiqué de sacrifices humains. Pourtant, dès que l’on fait la moindre fouille, on découvre des choses extraordinaires : chez les Mayas, il y a des kilomètres carrés de villes enfouies. C’est une population formidable avec de nombreux temples et les traces du sacrifice humain y sont partout : des crânes de petits-enfants mêlés à des crânes d’animaux. René Girard

R.G : C’est une très bonne observation. Les scènes d’Adam et Eve renvoient précisément au désir mimétique : Eve reçoit le désir du serpent et Adam le reçoit d’Eve et lorsque Dieu pose la question par la suite, on refait la même chaîne à l’envers. Adam dit « c’est elle » et Eve dit « C’est le serpent ». D’ailleurs, le serpent est vraiment le premier responsable puisqu’il est plus puni par Dieu que n’importe qui. Mais la première conséquence de cet acte c’est Caïn et Abel. Et le fait que l’un soit la cause de l’autre n’est pas très développé. Adam et Eve, c’est la rivalité mimétique, c’est le désir mimétique qui se communique de l’un à l’autre et par la suite, la guerre des frères ennemis et la fondation de la communauté. Ce qu’il y a de plus frappant dans l’histoire de Caïn et Abel c’est que le texte nous dit : la première société fut fondée par Caïn mais il n’est pas dit comment. En réalité, l’acte fondateur c’est le meurtre d’Abel. Est-ce clair pour les exégètes ? Je ne le crois pas.
C : Vous montrez en effet que c’est le meurtre qui fonde l’interdiction du meurtre…

R.G : Bien sûr. Il y a d’ailleurs un article de Josep Fornari qui porte sur ce que l’on appelait au XIX° siècle, le caïnisme. Des écrivains comme Nerval, de tradition ésotérique, se sont beaucoup intéressés à ce sujet dans lequel ils voyaient souvent un « diabolisme littéraire » mais en même temps quelque chose de très fécond. On ne sait jamais ce que c’est précisément parce que les critiques littéraires qui en parlent n’approfondissent jamais. Il y a des textes de Nerval qui font allusion au caïnisme, c’est-à-dire aux aspects ésotériques et noirs du romantisme dans le religieux. Des écrivains comme Joseph de Maistre y ont été sensibles. Ils ont influencé ensuite des penseurs comme René Guénon. Je n’appartiens pas, bien sûr, à ce courant, mais le terme de « caïnisme » m’intéresse parce que c’est l’idée d’insister sur le caractère meurtrier de l’homme. Nerval adorait l’ésotérisme, mais en même temps il ne menait pas trop loin ses recherches. Le caïnisme était chez lui plus poétique qu’érudit. Mais je m’interroge pour savoir à quoi cela correspond vraiment sur le plan de la pensée : quelle définition claire donner du caïnisme ?
C : L’exégèse classique, dans la lecture d’Adam et Eve, insiste sur le péché d’orgueil et vous déplacez cette lecture sur le plan du désir mimétique…

R.G : Il est facile de trouver les textes évangéliques sur le fait que Satan est meurtrier depuis le commencement : « Vous êtes du diable, votre père. Il était homicide dès le commencement » (St Jean, 8, 44).   Dans ce chapitre 8 de Saint Jean qui donne à voir le début de la culture, il est donc dit : « Vous vous croyez les fils de Dieu, mais vous êtes très évidemment les fils de Satan puisque vous ne savez même pas de quoi il retourne. Vous vous croyez fils de Dieu dans une suite naturelle sans vous douter que vous restez dans le sacrifice. » Mais ces textes ne sont jamais vraiment lus. Que reproche saint Jean aux Juifs ? En quoi se distingue-t-il du judaïsme orthodoxe dans ce reproche… ? Voilà de vraies questions…
C : Il reproche aux Juifs de valoriser leur filiation établie…

R.G : Oui, sans voir leur propre violence, sans voir le péché originel d’une certaine façon. « Notre père, c’est Abraham. » Jésus leur dit : « Si vous étiez enfants d’Abraham, vous feriez les œuvres d’Abraham ». (St Jean, 8, 39). Or, c’est la vérité qui rend libre. Cela amène à montrer comment le péché originel, même s’il n’est pas question de le définir, est lié à la violence et au religieux tel qu’il est dans les religions archaïques ou dans le christianisme déformé par l’archaïsme dont il ne parvient pas à triompher totalement dans l’Histoire. Je me garderais bien de définir le péché originel.
C : Mais ce qui paraît très étonnant c’est le fait que dans la Bible on ne connaisse pas la raison pour laquelle Abel est préféré à Caïn…

R.G : Il y a peut-être, paradoxalement, une raison qui est visible dans l’islam. Abel est celui qui sacrifie des animaux et nous sommes au stade : Abel n’a pas envie de tuer son frère peut-être parce qu’il sacrifie des animaux et Caïn, c’est l’agriculteur. Et là, il n’y a pas de sacrifices d’animaux. Caïn n’a pas d’autre moyen d’expulser la violence que de tuer son frère. Il y a des textes tout à fait extraordinaires dans le Coran qui disent que l’animal envoyé par Dieu à Abraham pour épargner Isaac est le même animal qui est tué par Abel pour l’empêcher de tuer son frère. Cela est fascinant et montre que le Coran n’est pas insignifiant sur le plan biblique. C’est très métaphorique mais d’une puissance incomparable. Cela me frappe profondément. Vous avez des scènes très comparables dans l’Odyssée, ce qui est extraordinaire. Celles du Cyclope. Comment échappe-t-on au Cyclope ? En se mettant sous la bête. Et de la même manière qu’Isaac tâte la peau de son fils pour reconnaître, croit-il, Jacob alors qu’il y a une peau d’animal, le Cyclope tâte l’animal et voit qu’il n’y a pas l’homme qu’il cherche et qu’il voudrait tuer. Il apparaît donc que dans l’Odyssée l’animal sauve l’homme. D’une certaine manière, le troupeau de bêtes du Cyclope est ce qui sauve. On retrouve la même chose dans les Mille et une nuits, beaucoup plus tard, dans le monde de l’islam et cette partie de l’histoire du Cyclope disparaît, elle n’est plus nécessaire, elle ne joue plus un rôle. Mais dans l’Odyssée il y a une intuition sacrificielle tout-à-fait remarquable.
C : Vous avez dit que cet aspect dénonciateur du meurtre fondateur dans le discours de Jésus avait été assez mal compris – on y voit souvent de l’antisémitisme. Pour quelle raison l’avènement du christianisme, s’il a été si mal compris, n’a-t-il pas provoqué un déchaînement de la rivalité mimétique ?

R.G : On peut dire que cela aboutit à des déchaînements de rivalité mimétique, d’opposition de frères ennemis. La principale opposition de frères ennemis dans l’Histoire, c’est bien les juifs et les chrétiens. Mais le premier christianisme est dominé par l’Epître aux Romains qui dit : la faute des juifs est très réelle, mais elle est votre salut. N’allez surtout pas vous vanter vous chrétiens. Vous avez été greffés grâce à la faute des juifs. On voit l’idée que les chrétiens pourraient se révéler tout aussi indignes de la Révélation chrétienne que les juifs se sont révélés indignes de leur révélation. Je crois profondément que c’est là qu’il faut chercher le fondement de la théologie contemporaine. Le livre de Mgr Lustiger, La Promesse, est admirable notamment ce qu’il dit sur le massacre des Innocents et la Shoah. Il faut reconnaître  que le christianisme n’a pas à se vanter. Les chrétiens héritent de Saint Paul et des Evangiles de la même façon que les Juifs héritaient de la Genèse et du Lévitique et de toute la Loi. Mais ils n’ont pas compris cela puisqu’ils ont continué à se battre et à mépriser les Juifs.
C : Ils ont continué  à être dans l’ordre sacrificiel. Mais la Chrétienté n’est-elle pas alors une contradiction dans les termes ? Une société chrétienne est-elle possible ? Les chrétiens ne sont-ils pas toujours  des contestataires de l’ordre et de Satan et donc des marginaux ?

R.G : Oui, ils ont recréé de l’ordre sacrificiel. Ce qui est historiquement fatal et je dirais même nécessaire. Un passage trop brusque aurait été impossible et impensable. Nous avons eu deux mille ans d’histoire et cela est fondamental. Mon travail a un rapport avec la théologie, mais il a aussi un rapport avec la science moderne en ceci qu’il historicise tout. Il montre que la religion doit être historicisée : elle fait des hommes des êtres qui restent toujours violents mais qui deviennent plus subtils, moins spectaculaires, moins proches de la bête et des formes sacrificielles comme le sacrifice humain. Il se pourrait qu’il y ait un christianisme historique qui soit une nécessité historique. Après deux mille ans de christianisme historique, il semble que nous soyons aujourd’hui à une période charnière – soit qui ouvre sur l’Apocalypse directement, soit qui nous prépare une période de compréhension plus grande et de trahison plus subtile du christianisme. Nous ne pouvons pas fermer l’histoire et nous n’en avons pas le droit.
C :  L’Apocalypse pour vous, c’est la fin de l’histoire…

R.G : Oui, pour moi l’Apocalypse c’est la fin de l’histoire. J’ai une vision aussi traditionnelle que possible. L’Apocalypse, c’est l’arrivée du royaume de Dieu. Mais on peut penser qu’il y a des « petites ou des demi-apocalypses » ou des crises c’est-à-dire des périodes intermédiaires…
C : Et vous ne croyez pas à la post-histoire de Philippe Murray ?

R.G : Je l’apprécie beaucoup. Mais je suis sans doute un chrétien plus classique malgré mon historicisme. Il faut prendre très au sérieux les textes apocalyptiques. Nous ne savons pas si nous sommes à la fin du monde, mais nous sommes dans une période-charnière. Je pense que toutes les grandes expériences chrétiennes des époques-charnières sont inévitablement apocalyptiques dans la mesure où elles rencontrent l’incompréhension des hommes et le fait que cette incompréhension d’une certaine manière est toujours fatale. Je dis qu’elle est toujours fatale, mais en même temps elle ne l’est jamais parce que Dieu reprend toujours les choses et toujours pardonne.
C : Comment envisagez-vous la mondialisation du point de vue de votre système ? La mondialisation ne serait-elle pas une répétition de l’Apocalypse ou de la post-histoire ? La mondialisation n’est-ce pas d’abord Babel puisque l’on revient au début de la Genèse et puis l’Apocalypse du fait de la disparition des nations ?

R.G : Oui, il n’y a plus que des forces contraires qui transcendent toute distinction tribale, nationale…
C : Avec une sorte de mondialisation de l’ordre sans possibilité de nouveau recours à la béquille sacrificielle…

R.G : Le principe apocalyptique définit ce que vous avez dit. Dès qu’il y a non possibilité de recours ou même moindre recours, celui qui vit le christianisme d’une façon intense sent ceci. Donc, même s’il se trompe, il considère toujours la fin toute proche et l’expérience devient apocalyptique.
C : Et en même temps nous sommes dans une situation historique inédite où d’une part la béquille sacrificielle serait tombée,  et d’autre part, on a supprimé toutes les barrières à la rivalité mimétique…

R.G : Je suis entièrement d’accord avec vous. Je me souviens d’un journal dans lequel il y avait deux articles juxtaposés. Le premier se moquait de l’Apocalypse d’une certaine façon ; le second était aussi apocalyptique que possible. Le contact de ces deux textes qui se faisaient face et qui dans le même temps se donnaient comme n’ayant aucun rapport l’un avec l’autre avait quelque chose de fascinant.
C : Dans votre essai  Celui par qui le scandale arrive, on a l’impression que vous envisagez l’idée d’une société non sacrificielle qui pourrait être la plus violente possible dans une sorte d’égalitarisme qui produit le conflit plutôt qu’il ne l’alimente.

R.G : Nous sommes encore proches de cette période des grandes expositions internationales qui regardait de façon utopique la mondialisation comme l’Exposition de Londres – la « Fameuse » dont parle Dostoievski, les expositions de Paris… Plus on s’approche de la vraie mondialisation plus on s’aperçoit que la non-différence ce n’est pas du tout la paix parmi les hommes mais ce peut être la rivalité mimétique la plus extravagante. On était encore dans cette idée selon laquelle on vivait dans le même monde :on n’est plus séparé par rien de ce qui séparait les hommes auparavant donc c’est forcément le paradis. Ce que voulait la Révolution française. Après la nuit du 4 août, plus de problème ! (rires).
C : Cela est vrai sur le plan mondial comme sur le plan interne des sociétés puisqu’il y  existe pour les deux de l’égalitarisme qui masque les différences nécessaires.

R.G : L’Amérique connaît bien cela. Il est évident que la non-différence de classe ne tarit pas les rivalités mais les excite à mort avec tout ce qu’il y a de bon et de mortel dans ce phénomène.
« Mahomet s’est établi en tuant ; JÉSUS-CHRIST en faisant tuer les siens. Mahomet en défendant de lire ; JÉSUS-CHRIST en ordonnant de lire. Enfin cela est si contraire, que si Mahomet a pis la voie de réussir humainement, JÉSUS-CHRIST a pris celle de périr humainement. Et au lieu de conclure, que puisque Mahomet a réussi, JÉSUS-CHRIST a bien pu réussir ; il faut dire, que puisque Mahomet a réussi, le Christianisme devait périr, s’il n’eût été soutenu par une force toute divine » Pascal Pensées

C : On remarque un facteur inédit qui est celui de la confrontation de notre société avec une religion qui, elle, n’éprouve aucune répulsion pour la violence. Cette religion, c’est l’islam. Vous réfléchissez en outre beaucoup sur les Veda pour marquer ainsi le caractère universel de votre pensée et l’islam finalement y reste encore un peu  marginal…

R.G : Ce sont là des circonstances tout à fait accidentelles. J’ai essayé de lire certaines traductions du Coran, mais elles sont assez rébarbatives. Le livre d’André Chouraqui,  Le Coran, m’est un peu tombé des mains ! (rires). Sans le contact avec la langue arabe, la tache est difficile. Il y a deux importantes traductions du Coran : celle de Denise Masson et une plus ancienne rééditée récemment chez Payot : celle d’Edouard Montet. Les différences entre ces traductions sont énormes et l’on n’a pas les moyens d’arbitrer.
C : Les traductions de différentes sourates que donne Anne-Marie Delcambre dans son ouvrage  L’islam des interdits  montrent clairement comment il y a une légitimité de la violence dans l’Islam principalement dans l’affrontement avec les « Infidèles ». Il se pose ici un défi dont on ne voit pas très bien comment l’Occident peut y répondre…Mais on peut penser à l’idée d’une réforme de l’Islam, idée soutenue par des penseurs comme René Guénon et aujourd’hui par de nombreux musulmans comme Dalil Boubakeur …

R.G : L’Occident peut-il encore y répondre sur le plan spirituel ? Il y a une interprétation  de ce qui se passe actuellement selon laquelle nous vivons les avatars de la modernisation de l’Islam. Cette thèse est peut-être vraie, mais quand est-ce que se réalisera cette réforme ? Combien d’années faudra-t-il attendre ?
C : Le problème est que cet Islam se détacherait probablement de ses sources idéologiques. Or le Coran semble difficilement transposable dans une autre perspective.

R.G : C’est toute la difficulté de l’interprétation. La question de la vocalisation est ici essentielle. L’arabe est une langue consonantique comme l’hébreu et si l’on vocalise en araméen, on trouve des traductions différentes. Je ne sais pas comment les spécialistes réagissent à cela. Mais il y a quelque chose d’intéressant dans le fait que la critique historique devienne d’un coup une espèce d’arme. Elle s’en ait pris au christianisme. Il y a donc un bon usage de la critique historique.
Le sens du sacrifice chrétien

C : Pouvez-vous développer les raisons profondes qui ont fait qu’après avoir récusé au terme de « sacrifice » tout usage chrétien, vous disiez dans votre dernier livre ne pas pouvoir vous en passer ? Il est donc important de conserver le terme « sacrifice » dans son usage chrétien en ayant conscience que c’est le contraire du sacrifice archaïque.

R.G : Il y a une histoire à ceci. C’est un théologien allemand, le Père Schweiger, qui m’a conduit à accepter le terme de sacrifice dans son sens chrétien. Je lui ai rendu service pour la rivalité mimétique mais l’utilisation chrétienne de cette notion et de l’idée d’une violence fondatrice nous sont venues ensembles et son ouvrage est paru au même moment que le mien. Donc sur certains points, il devrait être considéré comme le fondateur de la théorie au même titre que moi. Il a essayé pendant plusieurs années de convaincre les théologiens allemands. Les théologiens allemands sont fondamentalement divisés en deux groupes : l’un protestant, l’autre plus bavarois et catholique. Il a réussi à les intéresser à cette thèse et je me suis rendu à leur rassemblement cet été. C’est la première fois que ce groupe de théologiens m’invite à parler de mes thèses. Mais ils ne sont plus ce qu’ils étaient.
C : Vous voulez dire qu’ils n’ont plus la même puissance de travail ?

R.G : Les théologiens allemands dominaient la réflexion dans ce domaine. Et maintenant ce sont les théologiens américains qui dominent. Ils ont de grandes personnalités mais aussi des « farceurs » dont certains alimentent Prieur et Mordillat. Ce que je pense,  – dans Des choses cachées depuis la fondation du monde j’essaye de créer une plage non sacrificielle –  c’est qu’il y a deux types de sacrifice. Si l’on se fonde, par exemple, sur le jugement de Salomon, on distingue : le sacrifice de soi et le sacrifice de l’autre. Eprouver le désir de parler sans « sacrifice » c’est dire qu’il y a un lieu où l’on peut se situer qui est purement scientifique et qui est étranger à toutes les formes de sacrifice. Donc il y a une objectivité scientifique au sens traditionnel. Nier cette objectivité, c’est dire : « non pas du tout, on est toujours dans une forme de religieux ou dans une autre : il faut se sacrifier soi-même ». D’ailleurs, c’est le Père Schweiger qui énonce cette thèse selon laquelle il faut une conversion personnelle pour comprendre le désir mimétique. Une conversion qui n’est pas nécessairement chrétienne… En tout cas, il faut être capable de se reconnaître coupable de désir mimétique. Et cela, je crois, est essentiel.
C : Vous voulez dire que le sacrifice c’est la conversion, quelle qu’elle soit, chrétienne ou non…

R.G : Le passage du sacrifice de l’autre au sacrifice de soi, c’est la conversion. La preuve, dans les Evangiles, c’est le rapport extrêmement proche qui n’est pas souvent perçu entre la première conversion chrétienne qui est la reconversion de Pierre après son reniement et puis la conversion de Paul, marquée par la parole de Jésus « Pourquoi me persécutes-tu ? ». Quel que soit celui que l’on persécute c’est toujours Jésus que l’on persécute. L’absence de lieu non sacrificiel où l’on pourrait s’installer pour rédiger une science du religieux, qui n’aurait aucun rapport avec lui, est une utopie rationaliste. Autrement dit il n’y a que le religieux chrétien qui lise vraiment de façon scientifique le religieux non chrétien.
C : En défendant le sacrifice chrétien vous défendez le religieux chrétien contre l’idée d’un christianisme qui serait pure foi, sans religion ?

R.G : Oui, d’un christianisme sans religion, ce christianisme irréligieux que l’on voit très bien apparaître dans les attaques  contre Mel Gibson qui sont en réalité des attaques contre la Passion elle-même. Des journalistes étaient présents à la sortie des premières séances du film à New-York. Et certains spectateurs disaient : « Mais nous avons changé tout cela, la Passion n’a plus la même importance qu’avant… ». C’était un révélateur prodigieux d’un certain courant dans le christianisme aujourd’hui. Il me semble que le débat sur Mel Gibson – en mettant entre parenthèses les mérites ou les démérites du film – était un débat sur l’importance de la Passion, sur la centralité de la Passion ou non.
C : Et en même temps ce film montrait bien ( par les reproches qui lui étaient faits d’être trop violent) à quel point vous avez raison en disant que le discours dénonciateur de la violence du Christ n’a pas été compris. Depuis le moment où vous avez commencé à écrire  Des choses cachées depuis la fondation du monde, n’étiez-vous pas gênés par la crainte d’apparaître comme un apologiste de la religion chrétienne ?

R.G : Les personnes qui reprochent à Gibson cette violence sont celles qui d’habitude ne s’inquiètent absolument pas de la violence au cinéma ou bien en font quelque chose de bon : une victoire pour la liberté, pour la modernité. Le livre accepte un peu d’apparaître comme une apologie de la religion chrétienne. Il cherche ce lieu sacrificiel dont je n’avais pas conscience à l’époque. Cela c’est le Père Schweiger qui me l’a montré. Il y a des erreurs grossières comme l’attaque contre l’Epître aux Hébreux qui est ridicule. Il y a des éléments sur la Passion notamment dans l’Epître aux Hébreux qui me paraissent absolument essentiels par exemple l’usage qui est fait du psaume 40 : « Tu n’as voulu ni sacrifice ni oblation…Donc j’ai dit : Voici, je viens ». Que signifie ce « donc » ?  Il veut dire : « Tu n’a voulu ni sacrifice ni oblation » donc il n’y a plus de sacrifice et donc les hommes sont exposés à la violence et il n’y a plus que deux choix : soit on préfère subir la violence soit on cherche à l’infliger à autrui. Le Christ veut nous dire entre autres choses : il vaut mieux subir la violence (c’est le sacrifice de soi) que de l’infliger à autrui. Si Dieu refuse le sacrifice, il est évident qu’il nous demande la non-violence qui empêchera l’Apocalypse.
C : Le Christ nous demande alors un sacrifice intérieur…

R.G : Oui, un sacrifice intérieur ou sacrifice de soi : « Voici que Je viens pour faire sa volonté ». Il faut faire référence à la bonne prostituée, dans le Jugement de Salomon que j’évoquais trop rapidement tout à l’heure : elle préfère lâcher l’enfant, elle donc est la vraie mère.
C : Vous allez jusqu’au bout d’une défense d’un christianisme augustinien finalement… L’amour don contre l’amour passion…

R.G : Augustin voit vraiment le christianisme et la mort du Christ comme l’essentiel de toute la culture. D’une certaine façon il associe Caïn et Abel et tous ces meurtres à la Passion ; il voit qu’il y a un rapport. A la fin de la  Cité de Dieu, il y a des textes extraordinaires sur ce thème, mais qui me paraissent pourtant incomplets. Il y a à la fois le penseur chrétien très puissant et aussi un homme qui considère la civilisation antique de façon très inhabituelle aujourd’hui.
C :  Dans  Quand ces choses commenceront, livre d’entretien mené par Michel Tréguer, vous allez très loin et vous parlez de Saint Augustin en affirmant : « Tout ce que j’ai dit est dans Saint Augustin… ».

R.G : C’était une boutade de ma part mais j’y crois d’une certaine façon. On découvre dans son œuvre des éléments extraordinaires pour la définition du désir mimétique. Il y a cette formule – que je cite dans ce livre – des deux nourrissons lesquels sont déjà en pleine rivalité parce qu’ils rivalisent pour le sein de la nourrice. Cela est un peu mythique : ces deux nourrissons ne sont pas capables de comprendre que le sein de la nourrice peut s’épuiser. Mais il s’agit d’une image formidable du désir de toute l’humanité et du fait que la rivalité est présente dès l’origine. C’est ce que découvre aujourd’hui la science expérimentale : elle découvre qu’il y a imitation dès l’origine de l’humanité, dans son existence et son organisation. L’imitation est fondamentale dans les premiers mouvements réflexes de l’être humain.
C : A partir du moment où vous placez la violence au cœur de l’homme, vous n’êtes pas dans un univers irénique et hellénique.

R.G : On peut dire que cet univers irénique n’est là que partiellement chez Platon. Il a une inquiétude, une angoisse devant le mimétique. Derrida dit très justement que l’on ne peut pas systématiser le mimétique chez Platon. Il y a chez lui des contradictions qui sont insolubles. Il a ses inquiétudes devant le mimétique ou devant le fait que les hommes doivent l’éviter comme la peste. Ce qui est passionnant et absolument incompréhensible. Mais si vous regardez les interdits primitifs, les interdits mimétiques, ils sont là. Je crois que Platon est encore en contact avec des éléments du passé, qui sont présents chez les présocratiques mais qui ne le sont plus chez Aristote. Aristote est imitateur de Platon mais on a totalement changé de monde sur le plan culturel : l’alexandrin est ce qui est moderne par rapport à l’univers de la démocratie athénienne.
C : Par delà  la violence des rapports humains et la rivalité mimétique n’y-a-t’il pas  un désir naturel chez l’homme de vivre en société, paisiblement, en pantouflard ? Cela ne vous semble-t-il pas contradictoire avec votre thèse ?

R.G : Absolument pas. La théorie mimétique ne veut pas se présenter comme une philosophie qui ferait le tour de l’homme. Elle tend simplement à dire qu’il y a toujours assez de rivalité mimétique dans une société pour tout troubler et pour obliger à procéder à un sacrifice. Mais cela ne veut pas dire que tout le monde est coupable au même titre. Il est bien évident que dans notre société les gens sont très forts pour éviter la rivalité mimétique non seulement instinctivement mais très délibérément : il y a tout un art d’éviter la rivalité mimétique qui au fond est l’art de vivre ensemble. Et cela est absolument indispensable.
C : Dans votre dernier livre Les origines de la culture  vous insistez beaucoup sur le darwinisme et volontairement vous proposez un épigraphe darwinien à chaque chapitre. Vous semblez en tirer l’idée d’un progrès fatal de l’homme…

R.G : C’est Pierpaolo Antonello qui a fait cela. Personnellement je voulais les enlever. Quant à la question du progrès, ce dernier n’est pas forcément fatal parce que les hommes y contribuent eux-mêmes.  Je reconnais qu’il peut y avoir une régression. On peut penser que l’Islam est soutenu par le Coran mais quant aux islamistes « frénétiques » il est bien évident que le Coran n’a guère été interprété dans cette voie si ce n’est peut-être par la fameuse secte des assassins. Oui, il peut y avoir une régression.
C : Ce qui est très frappant, notamment dans  Quand ces choses commenceront,  au sein même de cette ambiance augustinienne pessimiste c’est votre optimisme foncier, votre idée qu’il y aura toujours un chemin vers le mieux. C’est sans doute la rivalité mimétique qui a pu égarer Augustin  dans ses polémiques…

R.G : Mais c’est vrai aussi chez Augustin… Henri Marrou disait qu’il faudrait toujours renoncer à choisir le moment le plus polémique d’Augustin pour le définir en entier. Et si l’on regarde les textes sur la grâce qui ne sont pas dans la querelle avec Pélage, on peut se constituer un Augustin beaucoup plus modéré. La rivalité mimétique est une chose sans quoi il serait très difficile d’écrire. C’est elle qui soutient l’écrivain dans ses efforts. (rires)
La violence est au cœur de l’homme

C : Le christianisme continue à imprégner à contrecœur la société moderne. Vous êtes finalement proche de Chesterton qui parlait de « l’idée chrétienne devenue folle ». Vous affirmez que le message victimaire du christianisme imprègne la vie contemporaine et en même temps on a l’impression d’une perte complète de toute conscience de la violence. C’est très paradoxal.

R.G : Je crois qu’il y a un double mouvement. Il ne faut pas oublier qu’il y a aussi une société de la peur. Beaucoup de gens considèrent que la violence augmente dans notre univers. Les deux mouvements se chevauchent. Le catholicisme en France ou le « para-catholicisme » anglais de la première moitié du XX°siècle connaissent une espèce d’explosions de talents dans la période de l’entre-deux-guerres, que l’on ne retrouve plus aujourd’hui. Je sais que vous n’êtes pas tendres avec Maritain. Il y a des choses un peu plates dans son œuvre, mais il y a aussi des éléments absolument admirables. Des ouvrages comme Le songe de Descartes ou Les trois réformateurs sont marqués par une veine polémique qui disparaît par la suite parce qu’il est devenu presque trop officiel.
C : On constate un phénomène d’inconscience contemporaine vis-à-vis de la violence. Nos contemporains ont certes peur de la violence, mais ils en ont conscience comme une force extérieure notamment sous la forme du terrorisme. Il semble que nos contemporains aient totalement perdu le message chrétien qui enseigne que la violence est au cœur de l’homme, une violence qui nous menace et que l’on ne peut pas  expulser de nous-mêmes.

R.G : Oui, on se sent toujours victime d’une violence autre. Il faudrait étudier le mimétisme sur le plan le plus fondamental qui est la réciprocité entre les hommes. Entre les animaux, il n’y a pas de réciprocité : même lorsqu’ils se battent, ils ne se regardent pas. Dans la première histoire du Livre de la jungle, les animaux ne peuvent pas soutenir le regard de Mowgli, l’enfant-loup. L’animal ne voit rien dans ses yeux qui ne retienne son regard. Ce n’est pas du tout le triomphe de l’homme sur l’animal malgré ce qu’en fait Kipling, conformément à une vision dix-neuvièmiste de l’humanisme triomphant. Dans ce livre toutes les histoires se terminent par des meurtres collectifs, derrière lesquels se cachent des mythes indiens très anciens. Ce qui m’interroge c’est cette réciprocité qui subsiste chez l’homme. Si vous avez un bon rapport avec quelqu’un, vous êtes dans la réciprocité, mais très vite la violence peut s’élever entre vous. Lorsque je vous tends la main et que vous ne la prenez pas, s’il n’y a pas réciprocité, immédiatement la main qui s’est offerte se retirera. C’est-à-dire qu’elle imitera la violence de l’autre. Le rapport de violence est un rapport de réciprocité tout comme le rapport donnant-donnant. Mais c’est un rapport de réciprocité très difficile à modifier dans le sens du retour à une bonne réciprocité. En revanche, rien n’est plus facile de passer de la bonne à la mauvaise réciprocité. Dès que les hommes ne se traitent pas bien mutuellement, ils ont l’impression que la violence vient de l’autre et, dans leur idée, eux ne font jamais que rendre à l’autre la même chose. C’est dire à l’autre : j’ai compris ce que tu veux me dire et je me conduis avec toi de semblable manière. Et pour être bien sûr que l’autre comprendra on surenchérit. L’autre va donc interpréter cela comme une agression. On peut très bien montrer ici qu’au niveau le plus élémentaire il y a toujours incompréhension de l’un par l’autre. L’escalade peut grimper sans que personne n’est jamais conscience d’y contribuer lui-même.
C : Cependant on a vécu pendant cinquante ans sous une doctrine stratégique nucléaire qui prévoyait justement une escalade de violence…

R.G : Certainement. Mais dans ce cas précis il y a eu des gestes de prudence extraordinaires, puisque Kroutchev n’a pas maintenu à Cuba les bombes atomiques. Il y a, dans ce geste, quelque chose de décisif. Ce fut le seul moment effrayant pour les hommes d’Etat eux-mêmes. Aujourd’hui nous savons qu’il y a des pays qui essaient par tous les moyens de se procurer ces armes et nous savons aussi qu’ils sont bien décidés à les utiliser. On a donc encore franchi un pallier.
C : Une autre traduction de cette perversion des idées chrétiennes c’est le concept de victime. Dans notre société les victimes sont partout et cette surenchère victimaire est finalement devenue le moyen d’agresser l’autre. On se sert de ce que l’on sait de la personne pour dire : « je suis ta victime donc tu es un bourreau ».

R.G : Oui mais il faut aussi reconnaître que derrière cet abus du victimaire il y a un usage légitime. Nous sommes la seule société qui s’intéresse aux victimes en tranquillité. Et ça c’est une supériorité extraordinaire.
C : Vous le développiez bien dans  Quand ces choses commenceront  : la victimisation comme arme, comme violence…

R.G : Je crois que le moment décisif en Occident est l’invention de l’hôpital. Les primitifs s’occupent de leurs propres morts. Ce qu’il y a de caractéristique dans l’hôpital c’est bien le fait de s’occuper de tout le monde. C’est l’hôtel-Dieu donc c’est la charité. Et c’est visiblement une invention du Moyen-Age. Tout ce qu’il y a de bon dans notre société peut faire l’objet d’abus. Lorsque Voltaire a écrit Candide, il cherchait un contre-exemple, une société supérieure à l’Occident, mais il ne l’a pas trouvée. C’est la raison pour laquelle il s’est tourné vers cet Eldorado qui, en fait, n’existe pas. Il avait lui-même écrit des poèmes comme  le Mondain  – « Ah quel bon temps que ce siècle de fers ! ». Son idée principale est que la société moderne était la meilleure de toutes. C’était pour embêter les dames de son salon qui parlaient de Leibniz au lieu de parler de lui comme elles auraient dû le faire…(rires) Voltaire a une conscience de la rivalité mimétique tout à fait extraordinaire. Dans Candide, il y a ce personnage, Pococuranté, qui possède tout. Noble vénitien, il reçoit Candide et son serviteur Martin et méprise toutes ses richesses (chap. 25). Il a de nombreux tableaux, mais il ne les regarde plus.  Par ailleurs, il affirme que les sots admirent tout dans l’œuvre d’un grand auteur ; lui, il n’aime que ce qui est à son usage. Lorsqu’ils prennent congé de ce Vénitien, Candide dit à son serviteur Martin : « voilà le plus heureux des hommes car il est au-dessus de tout ce qu’il possède ». Il veut paraître supérieur à toutes ses possessions et, au fond, il cultive une forme de désir.
C : Il y a un dernier thème  que vous abordez, celui de la vérité, de la vérificabilité. Derrière ce thème de la vérité se cache celui de la figuralité : tout est figure du vrai…. Dans  La voix méconnue du réel, vous proposez l’idée d’une vérité à laquelle on n’échappe pas, celle de la théorie mimétique, qui d’une certaine façon est au-dessus des preuves que l’on peut donner pour ou contre…

R.G :  Le vrai problème est celui de la vérité scientifique. Popper m’oppose toujours la « vérifiabilité ». Il m’assure que ma thèse n’est pas vérifiable. Je lui réponds que la thèse de l’évolution ne l’est pas non plus indubitablement. D’autre part, il y a toutes sortes de choses dont nous sommes certains. C’est la direction que je prends maintenant. C’est ce que l’on nomme en anglais le « common knowledge », le savoir commun. Aujourd’hui vous n’avez pas besoin d’expliquer que les sorcières ne sont pas coupables, malgré la chasse aux sorcières du 15ème siècle. Il s’agit là de « common knowledge » dans la mesure où personne ne vous réfutera car cela va de soi, cela est évident. La question est de savoir si ce « common knowledge » fait partie de la science. Je réponds : oui mais c’est une science tellement certaine qu’elle n’a pas à se démontrer, une science qui a trop de vérifications qui sont là possibles pour qu’il soit nécessaire d’en épuiser la liste.
C : Notre revue s’appelle Certitudes : c’est un clin d’œil au penseur italien Vico, qui développe la théorie du « certum ». Le certum n’est pas le « verum ». Vico est d’une certaine manière, un anthropologue, il est passionné par la latinité dans toutes ses manifestations historiques. Votre éloquence fait penser à Vico. Le propos de Vico n’est pas philosophique. Sa théorie de la « science nouvelle » décrit une science qui est en opposition à celle de Descartes et en cela elle est nouvelle. Descartes, lui, prétendait  au« verum » donc à une science de l’objet. Et vous dites : « Nous sommes toujours inclus dans la science fondamentale que nous développons donc ce n’est pas une vérité objective mais une vérité totale qui nous enveloppe… ».

R.G : L’idée selon laquelle on ne peut arriver au « certum » à partir des textes est une idée constamment démentie par l’existence du système judiciaire, du système de la preuve. La question est de savoir à partir de quel moment on est vraiment dans le « certum ». Dans l’anthropologie il n’y a pas de vérification immédiate puisque tout est indirect. Tout est lié à la multiplication des indices donc c’est bien une attitude scientifique. Le travail de l’ethnologue nécessite cette multiplication d’indices indirects.
C : Vous avez osé intituler l’un de vos livres : la voix méconnue du réel. Comment ce texte sur le réel et sur la vérité a-t-il été reçu ?

R.G : La voix méconnue du réel c’est le titre choisi par la traductrice. Je trouve cette traduction très bonne, mais certains la contestent. C’est tout le problème des traductions de l’anglais au français. C’est sur le mot « réel » que l’on conteste la traduction. La traduction devient impossible à cause des ressemblances entre les deux langues. C’est la question des « faux-amis ». Des termes traduits en apparence parfaitement n’ont pas de sens dans une langue, mais sont très compréhensibles dans l’autre.
C : Le fait d’avoir enseigné et publié aux Etats-Unis vous a-t-il donné une liberté de recherche et de pensée supplémentaire par rapport à ce qui se serait passé si vous étiez restés en France ? Le préjugé antireligieux était-il moins fort là-bas ?

R.G : C’est ma seule expérience anthropologique ! ( rires ).  Non, le préjugé est exactement le même. Mais les proportions en chiffres sont différentes. Par exemple, l’Eglise « modernisée » a réussi à « décatholiciser » nombre de gens. Les catholiques rassemblent soixante-dix millions de personnes aux Etats-Unis. J’y suis arrivé avant le Concile et il y avait alors 75 % de pratiquants. Cela représentait beaucoup plus que toute l’Europe. Aujourd’hui on compte 30 % de pratiquants ce qui reste encore très supérieur à l’Europe. Les fondamentalistes ne sont pas les fous-furieux tels que les médias les montrent ici. Les traiter de « fondamentalistes » est d’ailleurs excessif. Ils sont attachés à l’éducation des enfants. Ils se méfient des cours de « sex education » qui ont lieu dans certaines écoles, ce qui est parfaitement légitime. Certes, les milieux les plus nationalistes récupèrent leurs votes, mais d’une certaine manière tous les partis ont une part de responsabilité. Les églises protestantes sont d’ailleurs dans un état de décomposition plus grand que l’Eglise catholique.
C : Justement, quelle est la situation des églises protestantes, des baptistes par exemple ?

R.G : Ce problème est assez complexe. Les baptistes ont toujours été un peu fondamentalistes. Il y a de nombreux pratiquants dans cette branche du protestantisme. Il y a ce qu’on appelle les « grandes dénominations » qui comprennent les épiscopaliens ( anglicans version internationale), les presbytériens d’origine écossaise et les méthodistes ainsi que les quakers. Beaucoup de ces Eglises notamment presbytériennes, souvent très rigoureuses ont connu une certaine évolution vers un relâchement de la Foi. Ainsi parler de Dieu aujourd’hui dans ces Eglises cela paraît un peu impoli…! ( rires ) Elles sont devenues des sortes de clubs humanitaires.
C : Vous dites avec une force extraordinaire que la religion est mère de tout…

R.G : Je pense qu’elle l’est. Ce qui fait la force du catholicisme américain ce sont les protestants qui se convertissent au catholicisme. Si vous leur dites que le catholicisme est en train lui aussi de se décomposer, ils vous répondent : « Oui, mais le catholicisme est la seule Eglise qui a une chance de survivre et de vivre. »
« Le débat sur le film de Mel Gibson est en réalité un débat sur la Passion elle-même »

C : Ils doivent être d’autant plus désolés de l’affadissement du catholicisme…Quelle a été, par exemple, la réaction de la hiérarchie catholique devant la Passion du Christ ?

R.G : De nombreux protestants ont affirmé sur plusieurs chaînes de télévision : « ce film montre à quel point nous avons supprimé toute imagerie ». Il y a donc eu parfois de très heureuses réactions de la part de protestants. Pour ce qui est de la hiérarchie catholique, une déclaration des évêques disait : « Nous n’avons pas d’avis ». Ils ont affirmé qu’ils ne jugeaient pas Mel Gibson, que son engagement était plutôt bon en soi mais que le film pouvait être très mal compris, comme un film justifiant la violence. Cela est vraiment faux. Le film ne justifie pas la violence. Aux Etats-Unis, nous avons une chaîne de télévision catholique qui s’appelle « The Eternal World Television Network » (EWTN) : le réseau de télévision de la Parole éternelle. C’est magnifique ! (rires). C’est Mother Angelica qui en est la directrice.  Ils disent la Messe, ils récitent le chapelet plusieurs fois par jour et les émissions culturelles sont souvent de qualité et ne sont pas la répétition interminable de celles diffusées par les autres médias.

Nous avons constaté que le sport était la religion moderne du monde occidental. Nous savions que les publics anglais et américain assis devant leur poste de télévision ne regarderaient pas un programme exposant le sort des Palestiniens s’il y avait une manifestation sportive sur une autre chaîne. Nous avons donc décidé de nous servir des Jeux olympiques, cérémonie la plus sacrée de cette religion, pour obliger le monde à faire attention à nous. Nous avons offert des sacrifices humains à vos dieux du sport et de la télévision et ils ont répondu à nos prières. Terroriste palestinien (Jeux olympiques de Munich, 1972)
Les Israéliens ne savent pas que le peuple palestinien a progressé dans ses recherches sur la mort. Il a développé une industrie de la mort qu’affectionnent toutes nos femmes, tous nos enfants, tous nos vieillards et tous nos combattants. Ainsi, nous avons formé un bouclier humain grâce aux femmes et aux enfants pour dire à l’ennemi sioniste que nous tenons à la mort autant qu’il tient à la vie. Fathi Hammad (responsable du Hamas, mars 2008)
J’espère offrir mon fils unique en martyr, comme son père. Dalal Mouazzi (jeune veuve d’un commandant du Hezbollah mort en 2006 pendant la guerre du Liban, à propos de son gamin de 10 ans)
Nous n’aurons la paix avec les Arabes que lorsqu’ils aimeront leurs enfants plus qu’ils ne nous détestent. Golda Meir
Si l’on accepte que les sacrifices d’enfants étaient pratiqués à relativement grande échelle, on commence à comprendre ce qui était peut-être la raison d’être de la fondation de cette colonie. Peut-être que la raison pour laquelle les fondateurs de Carthage et des cités voisines ont quitté leur terre natale de Phénicie – le Liban moderne – était justement cette pratique religieuse inhabituelle qui leur était reprochée. Peut-être que les futurs Carthaginois étaient comme les Pères pèlerins qui fuyèrent Plymouth – tellement fervents dans leur dévotion à leurs dieux qu’ils n’étaient plus bienvenus chez eux. Rejeter l’idée du sacrifice d’enfant nous prive tout simplement d’une vue d’ensemble. Dr Josephine Quinn

C’est Flaubert qui avait raison !

A l’heure où l’on vient de reconnaitre l’innocence d’un juif  accusé faussement d’un crime rituel d’enfant et brûlé au bûcher en Lorraine il y a presque trois siècles et demi …

Mais où l’on attend toujours la vérité sur la fausse accusation d’assassinat d’enfant portée par France 2 et son indéboulonnable correspondant Charles Enderlin contre l’Armée israélienne il y aura bientôt 14 ans …

Face justement à des gens qui, profitant de leur actuel statut de « damnés de la terre » de l’Occident,  revendiquent à leur tour et explicitement le sacrifice de leurs propres enfants …

Comment ne pas s’étonner, devant l’évidence qui s’accumule (jusqu’à même en faire la raison d’être de cette colonie phénicienne ?), de ce refus continué de nombre d’historiens actuels de reconnaitre la prévalence du sacrifice humain et notamment d’enfants dans la fameuse Carthage mais aussi jusqu’en Sicile et dans la péninsule italienne ?

Ancient Greek stories of ritual child sacrifice in Carthage are TRUE, study claims

Bodies of children were buried in special cemeteries called tophets

Researchers from Oxford University said there that the archaeological, literary, and documentary evidence for child sacrifice is ‘overwhelming’

Historians think practice could hold the key to why Carthage was founded

Ancient Carthage was a Phoenician colony located in what is now Tunisia

Sarah Griffiths

23 January 2014

The Daily Mail

After decades of historians denying that the Carthaginians sacrificed their children as described in Greek accounts, a new study claims to have found ‘overwhelming’ evidence that the ancient civilisation really did carry out bloodthirsty practice.

Carthaginian parents ritually sacrificed young children as an offering to the gods and laid them to rest in special infant burial grounds, according to a team of international researchers.

They said that the archaeological, literary and documentary evidence for child sacrifice is ‘overwhelming’.

Carthaginian parents ritually sacrificed young children as an offering to the gods and laid them to rest in special infant burial grounds called tophets, according to a team of international researchers. A tophet outside Carthage is pictured

Carthaginian parents ritually sacrificed young children as an offering to the gods and laid them to rest in special infant burial grounds called tophets, according to a team of international researchers. A tophet outside Carthage is pictured

CHILD SACRIFICE IN ANCIENT CARTHAGE

Carthaginian parents ritually sacrificed young children as an offering to the gods and laid them to rest in special infant burial grounds called tophets.

The practice could hold the key to why Ancient Carthage was founded in the first place.

Babies of just a few weeks old were sacrificed.

Dedications from the children’s parents to the gods are inscribed on slabs of stone above their cremated remains, ending with the explanation that the god or gods concerned had ‘heard my voice and blessed me’.

An Oxford University professor said that people might have sacrificed their children out of profound religious piety, or a sense that the good the sacrifice could bring the family or community as a whole outweighed the life of the child.

We think of human sacrifice as a terrible practice because we view it in modern terms, but people looked at it differently 2,500 years ago.

The backlash against the notion of Carthaginian child sacrifice began in the second half of the 20th century and was led by scholars from Tunisia and Italy – the very countries in which tophets have also been found.

It was first documented by Greek and Roman writers who seemed more interested than critical of the unusual practice.

A collaborative paper by academics from institutions across the globe, including Oxford University reveals that previous well-meaning attempts to interpret these ancient burial grounds, called tophets, simply as child cemeteries, are misguided.

Instead, the researchers think the practice of child sacrifice could even hold the key to why the civilisation was founded in the first place.

The research pulls together literary, epigraphical, archaeological and historical evidence and confirms the Greek and Roman account of events that held sway until the 1970s, when scholars began to argue that the theory was simply anti-Carthaginian propaganda.

‘It’s becoming increasingly clear that the stories about Carthaginian child sacrifice are true. This is something the Romans and Greeks said the Carthaginians did and it was part of the popular history of Carthage in the 18th and 19th centuries,’ said Dr Josephine Quinn, of the university’s Faculty of Classics, who an author of the paper, published in the journal Antiquity.

‘But in the 20th century, people increasingly took the view that this was racist propaganda on the part of the Greeks and Romans against their political enemy and that Carthage should be saved from this terrible slander,’ she said.

‘What we are saying now is that the archaeological, literary, and documentary evidence for child sacrifice is overwhelming and that instead of dismissing it out of hand, we should try to understand it.’

The city-state of ancient Carthage was a Phoenician colony located in what is now Tunisia. It operated from around 800BC until 146BC, when it was destroyed by the Romans.

Babies of just a few weeks old were sacrificed by the Carthaginians at locations known as tophets.

Dedications from the children’s parents to the gods are inscribed on slabs of stone above their cremated remains, ending with the explanation that the god or gods concerned had ‘heard my voice and blessed me’.

Dr Quinn said: ‘People have tried to argue that these archaeological sites are cemeteries for children who were stillborn or died young, but quite apart from the fact that a weak, sick or dead child would be a pretty poor offering to a god and that animal remains are found in the same sites treated in exactly the same way, it’s hard to imagine how the death of a child could count as the answer to a prayer.

‘It’s very difficult for us to recapture people’s motivations for carrying out this practice or why parents would agree to it, but it’s worth trying.

‘Perhaps it was out of profound religious piety, or a sense that the good the sacrifice could bring the family or community as a whole outweighed the life of the child.

‘We have to remember the high level of mortality among children – it would have been sensible for parents not to get too attached to a child that might well not make its first birthday.’

Dr Quinn said that we think of human sacrifice as a terrible practice because we view it in modern terms, but people looked at it differently 2,500 years ago.

‘Indeed, contemporary Greek and Roman writers tended to describe the practice as more of an eccentricity or historical oddity – they’re not actually very critical,’ she said.

‘We should not imagine that ancient people thought like us and were horrified by the same things.’

The backlash against the notion of Carthaginian child sacrifice began in the second half of the 20th century and was led by scholars from Tunisia and Italy – the very countries in which tophets have also been found.

Dr Quinn said: ‘Carthage was far bigger than Athens and for many centuries much more important than Rome, but it is something of a forgotten city today.

Babies were sacrificed by the Carthaginians at tophets. Dedications from the children’s parents to the gods are inscribed on slabs of stone above their cremated remains, ending with the explanation that the god or gods concerned had ‘heard my voice and blessed me’ A tophet in Marsala, Sicily is pictured

Babies were sacrificed by the Carthaginians at tophets. Dedications from the children’s parents to the gods are inscribed on slabs of stone above their cremated remains, ending with the explanation that the god or gods concerned had ‘heard my voice and blessed me’ A tophet in Marsala, Sicily is pictured

‘If we accept that child sacrifice happened on some scale, it begins to explain why the colony was founded in the first place.

‘Perhaps the reason the people who established Carthage and its neighbours left their original home of Phoenicia – modern-day Lebanon – was because others there disapproved of their unusual religious practice.

She explained that child abandonment was common in the ancient world and human sacrifice is found in many historical societies, but child sacrifice is relatively uncommon.

‘Perhaps the future Carthaginians were like the Pilgrim Fathers leaving from Plymouth – they were so fervent in their devotion to the gods that they weren’t welcome at home any more, Dr Quinn said.

‘Dismissing the idea of child sacrifice stops us seeing the bigger picture.’

Les fouilles dans Zama révèlent que les Carthaginois ne sacrifient pas les enfants

Piero Bartoloni, chef du Département de l’archéologie phénicienne-punique à Universita ‘di Sassari et élève préféré de la célèbre archéologue Sabatino Moscati.

Les fouilles dans Ashkelon prouvent que les Romains noyaient et jetaient leurs bébés de sexe masculin

Les fœtus mort-nés dans des urnes perpétuent le mensonge de Diodore de Sicile

Traduit de l’italien avec l’aimable autorisation de Pasquale Mereu, Karalis, Sardaigne, Italie De IGN Italie mondial Nation (mai 2007)

Les fouilles dans Zama, Tunis, révèlent que la pratique de sacrifices d’enfants par les Phéniciens est un mythe. Le mythe est né à l’âge gréco-romain avec Diodore de Sicile. Il a fait une demande que 310 avant JC, les Carthaginois se souvenaient qu’ils ne respectent pas leurs Chronos dieu avec le sacrifice annuel des enfants de familles nobles. A cause de cela, dans quelques jours, ils ont massacré deux cents enfants. Des découvertes archéologiques récentes ont désavoué cette tradition religieuse macabre, ce qui démontre que les Phéniciens il n’ya aucune trace de sacrifices humains. Il apparaît dans une interview, dans le nouveau numéro de la revue italienne: « Archeologia Viva, » avec le professeur Piero Bartoloni, chef du Département de l’archéologie phénicienne-punique à Universita ‘di Sassari , Italie, et un élève préféré de la célèbre archéologue Sabatino Moscati. Il a entrepris une vaste campagne de fouilles à Zama, la Tunisie, qui est lié à la chute de Carthage après la bataille de Zama en 202 avant JC La bataille s’est terminée la deuxième guerre punique. Il déclare que, « Dans les temps anciens, pour dix enfants qui sont nés, sept sont morts dans la première année et sur ​​les trois restée, un seul est devenu un adulte maintenant je demande:. est-il raisonnable que, avec un tel niveau de la mortalité infantile, ces gens ont tué leurs propres enfants « ? Dix nécropoles sont les lieux de repos des enfants fait, il a été découvert -. Bartoloni révèle – que la plus grande partie d’environ 6000 enfants urnes trouvé à Carthage, contenir des os de fœtus, donc des bébés morts-nés. Les petits enfants plus âgés demeurent un problème. Ils probablement décédés avant leur initiation, une cérémonie qui correspond au baptême catholique. Flames en quelque sorte ont été impliqués, parce que la même initiation comprenait le « passage du feu » de l’enfant, accompagné de son parrain. Ils ont sauté sur des charbons ardents, comme écrit dans la Bible, le Livre des Rois.

Curriculum Vitae et studiorum di Piero Bartoloni (en italien)

Piero Bartoloni si è laureato dans Lettere presso l `insegnamento di Filologia Semitica, Relatore Sabatino Moscati, con una tesi sull` insediamento di Monte Sirai (Carbonia-Cagliari), conseguendo la votazione di 110 e lode.

Piero Bartoloni è stato di Ricerca Dirigente del Consiglio Nazionale delle Ricerche presso l `Istituto per la Civiltà fenicia e punica, del quale è stato Direttore dal 1997 al 2002. Professore Straordinario di Archeologia Fenicio-punica presso la l de Attualmente `Università di Sassari. Inoltre, dal 1990 al 1994 è stato di Archeologia del Professore Vicino Oriente e dal 1994 al 2000 di Archeologia Fenicio-punica nell `Università di Urbino.

Piero Bartoloni dal 1962 ha effettuato missioni archeologiche, prospezioni terrestri e subacquee e Viaggi di studio en Italie, en Europe, en Afrique e nel Nord-Amérique. Attualmente, par conto del Dipartimento di Storia dell `Università di Sassari, dell` Istituto di Studi sulle Civiltà del Mediterraneo italiche e antico del Consiglio Nazionale delle Ricerche, dirige gli scavi archeologici un Zama Regia (Siliana-Tunisie) e, dans collaborazione con la Soprintendenza Archeologica par le Province di Cagliari e Oristano, un ch Sulcis Monte Sirai (Cagliari).

Piero Bartoloni de Coordinatore dell `XI Dottorato« Il Mediterraneo dans età classica. Storia e culture « , è del Comitato Nazionale Membro par gli Studi e Ricerche sulla le Civiltà fenicia e punica del Ministro per i Beni Culturali e Ambientali e Membro dell` Istituto Italiano par l `Afrique el` Oriente. Direttore del Museo Archeologico Comunale « Ferruccio Barreca » di Sant `Antioco Piero Bartoloni (Cagliari)

Autore di circa Duecento (deux cents) de Piero BARTOLONI Pubblicazioni un carattere scientifico, tra le quali dieci libri.

Arguments pour et contre l’affirmation selon laquelle la phénicienne / punique pratiqué des sacrifices d’enfants par M’hamed Hassine Fantar et Lawrence E. Stager et Jospeh Un Greene, ainsi que d’une lettre à l’appui de l’avis de M’hamed Fantar.

Non, les Phéniciens / puniques ne pratiquaient les sacrifices d’enfants

Le Tophet était le lieu du dernier repos de la mort-né et pour les enfants qui sont morts en bas âge. (voir lettre ci-dessous à l’appui de ce point de vue)

M’hamed Hassine Fantar

Si ce n’était pas pour quelques comptes classiques, les chercheurs ne serait probablement pas attribuer les sépultures dans le Tophet de Carthage à des sacrifices d’enfants. Certaines des histoires plus sensationnels, tels que ceux liés par l’historien de la Colombie-Britannique du premier siècle Diodore de Sicile, ont été repris dans les temps modernes et passer pour la vérité tout entière. Au 19e siècle, par exemple, Gustave Flaubert décrit sacrifices d’enfants puniques dans son roman Salammbô, il n’avait aucune preuve du tout, sauf pour les sources classiques.

Que faire si, toutefois, les sources classiques ne sont pas fiables? En effet, si tous les éléments de preuve concernant les sépultures <soit à partir de sources littéraires ou des fouilles archéologiques <n’est pas fiable ou incertaine?

Voici le récit de Diodore de la façon dont les Carthaginois sacrifiaient leurs enfants: «Il y avait dans leur ville une statue en bronze de Cronos, étendant ses mains, paumes vers le haut et incliné vers le sol, de sorte que chacun des enfants lorsqu’il est placé sur celui-ci baissée et est tombé dans une sorte de béant fosse remplie de feu »(Bibliothèque de l’Histoire de 20,6 à 7).

C’est la substance du mythe, pas l’histoire. Diodore, qui était de la Sicile, a été probablement mêle des histoires sur Carthage mythes antiques siciliennes <spécifiquement le mythe du grand taureau de bronze, construit pour le tyran sicilien Phalaris, dans lequel les ennemis du roi ont été brûlés vifs.

Maintenant, quand nous arrivons à des sources plus crédibles, comme l’historien romain Polybe (c. 200-118 BC), il n’est pas fait mention de Carthage sacrifices d’enfants. Polybe, on le sait, avec le général romain Scipion Emilien quand il détruit Carthage punique en 146 avant JC Polybe avait pas d’amour de Carthage, il a lutté contre la ville. Son témoignage aurait été décisif. Mais il ne fait pas la moindre allusion à des sacrifices d’enfants à Carthage.

L’historien romain Tite-Live (c. 64 BC-12 AD), une plus fiable contemporain de Diodore fait ni. Tite-Live a été relativement bien informé sur Carthage, mais il n’était pas si affectueux envers la ville comme pour dissimuler ce qui aurait été à ses yeux la pire des infamies: le massacre délibéré des enfants.

* Pour plus d’informations sur le sens du mot «Moloch», voir Lawrence E. Stager et Samuel R. Wolff, «Sacrifice d’enfants à Carthage <rite religieux ou contrôle de la population? Biblical Archaeology Review, Janvier / Février 1984. (Cette question est épuisé. Pour commander une photocopie de cet article, appelez-nous au 1-800-221-4644.) Donc, il n’est pas clair du tout à partir des sources classiques que les Carthaginois sacrifiaient leurs enfants aux dieux. Qu’en est-il des versets bibliques souvent considéré comme une preuve de sacrifices d’enfants parmi les Cananéens <particulier les Phéniciens, qui a établi Carthage Le mot «Tophet» n’est connue de la Bible hébraïque;? il se produit plusieurs fois dans Jérémie, une fois dans Isaïe et une fois à Kings, toujours dans le même contexte: «Il [la fin du septième siècle avant J.-C. judaïte roi Josias] souillé Tophet, qui est dans la vallée de Ben-Hinnom, afin que personne ne ferait un fils ou une fille par le feu comme une offrande à Moloch » (2 Rois 23:10). * une connexion si forte a été présumé entre ces passages bibliques et les sanctuaires puniques que ces lieux sacrés à Carthage et ailleurs sont maintenant appelés Tophets. Le fait est, cependant, que les passages bibliques ne mentionnent pas sacrifient. Ils ne concernent que les enfants en passant par le feu.

Ni les sources classiques, ni les passages bibliques fournissent des preuves concluantes concernant les événements qui ont eu lieu dans le Tophet de Carthage. Qu’en est-il des faits physiques?

Le Tophet était un espace sacré où reposent les ossements incinérés d’enfants ont été enterrés. Ces restes, d’ailleurs, ont été sans doute enterrés rituellement, en accord avec les lois religieuses ou sectaires puniques. Marquage des urnes sont stèles portant des inscriptions phéniciennes, avec des symboles (comme le symbole triangulaire de la déesse Tanit) et des images figuratives. Les restes incinérés sont ceux de très jeunes enfants, même les fœtus; dans certaines urnes, des ossements d’animaux ont été découverts. Dans certains cas, les urnes contiennent les restes des enfants et des animaux mélangés. Comment expliquer ces faits?

Certains historiens, comme le savant français Hélène Benichou-Safar, ont proposé que le Tophet de Carthage était tout simplement le cimetière des enfants dont l’incinération est la méthode de sépulture. Cette interprétation, toutefois, est confrontée à un obstacle de taille: la plupart des milliers d’inscriptions gravées sur les stèles funéraires sont votive. Les inscriptions font des offrandes et des serments aux dieux, et ils plaident pour la bénédiction des dieux. Pas un seul de ces inscriptions, cependant, mentionne la mort.

Le Tophet de Carthage, comme les autres Tophets en Sicile et en Sardaigne, n’était pas une nécropole. Il était un sanctuaire du dieu Baal Hammon punique.

Les textes des inscriptions dans le Tophet de Carthage suggèrent que le sanctuaire était ouvert à tous, sans distinction de nationalité ou de statut social. Nous savons que les gens de langue grecque fait usage du sanctuaire, par exemple, depuis quelques inscriptions ont les noms des dieux transcrits en caractères grecs. Les étrangers qui ont visité le Tophet clairement n’offraient pas Ba’al Hammon leur progéniture. Il n’est pas probable que les visiteurs d’autres colonies puniques ont visité le Tophet de Carthage à enterrer ou de sacrifier leurs enfants. Une inscription, par exemple, mentionne une femme du nom de « Arishat fille de Ozmik. » L’inscription nous apprend que Arishat était un « Baalat Eryx, » ou noble femme d’Eryx, une communauté punique en Sicile. Il semble raisonnable de supposer que Arishat, tout en visitant la magnifique ville de Carthage, tout simplement ressenti le besoin de rendre hommage aux dieux puniques <ou de prononcer un vœu ou faire une demande.

Le Tophet de Carthage était un sanctuaire sacré où les gens venaient pour faire des vœux et demandes d’adresse à Ba’al Hammon et Tanit son consort, selon la formule do ut des («Je donne pour que tu donnes »). Chaque vœu a été accompagnée par une offrande.

Certains des stèles suggèrent que les animaux ont été sacrifiés et offerts aux dieux. Par exemple, certains ours de stèles gravées des représentations d’autels et les têtes des victimes animales.

La présence des os incinérés de très jeunes enfants, les nourrissons et même les foetus est déroutant. Si le Tophet était pas un cimetière (comme la présence d’os d’animaux suggère), pourquoi trouvons-nous les nourrissons et les fœtus enterrés dans un sanctuaire?

Il est très commun, partout dans le monde, pour constater que les enfants qui meurent jeunes, et en particulier les fœtus, sont un statut spécial. De nombreuses cultures croient que ce sont tout simplement pas morts ordinaires. L’archéologue italien Sabatino Moscati a souligné que dans certaines nécropoles grecques enfants ont été incinérés et leurs tombes se trouvaient dans un secteur distinct, bien distinct du lieu de sépulture utilisé pour les adultes. C’est également le cas dans certaines nécropoles islamiques, où les sections sont exclusivement réservées aux tombes de nourrissons. Même aujourd’hui, les enfants japonais qui meurent jeunes, appelé Gizu, sont placés dans des zones spéciales d’un temple, et ils sont représentés par des figurines sculptées qui suggèrent leur statut sacré.

De même, les enfants puniques qui sont morts jeunes possédaient un statut spécial. Ils ont donc été incinérés et enterrés dans une enceinte réservée au culte de Ba’al Hammon seigneur et dame Tanit. Ces enfants ne sont pas «morts» dans le sens habituel du terme, mais plutôt, ils ont été rétrocédées. Pour des raisons mystérieuses, Ba’al Hammon a décidé de les rappeler à lui-même. Soumettre à la volonté divine, les parents sont retournés à l’enfant, en lui redonnant au dieu selon un rituel qui implique, entre autres choses, l’incinération et l’enfouissement. En retour, les parents espéraient que Ba’al Hammon et Tanit seraient fournir un remplacement pour l’enfant rétrocédées <et cette demande a été inscrit sur une stèle funéraire.

Ainsi, les sépultures Tophet n’étaient pas de vrais offres d’enfants aux dieux. Au contraire, ils étaient restitutions d’enfants ou de foetus prises prématurément, par la mort naturelle.

Carthaginois ne pas sacrifier leurs enfants à Baal Hammon dans le Tophet. Ce site en plein air, accessible à tous ceux qui se souciait de visiter l’endroit, était un sanctuaire sacré présidée par Ba’al Hammon et Tanit son consort. Les restes humains trouvés dans les urnes enterrées dans le Tophet étaient des enfants rappelé à la présence des dieux, c’est pourquoi ils ont été enterrés dans le sanctuaire. Pour ce sanctuaire est venu parents en deuil, qui ont donné leurs enfants à Baal Hammon et Tanit. Parfois, les parents d’offrir des sacrifices d’animaux aux dieux pour solliciter leur faveur. Puis ils avaient stèles funéraires en bois sculpté et inscrit des vœux, avec la demande poignant que le couple divin de leur accorder plus d’enfants.

Oui, les Phénicien / puniques pratiquaient des sacrifices d’enfants

Les milliers de sépultures individuelles, plusieurs fosses communes et les sépultures des animaux démontrent tous que ce sont des offrandes sacrifiées aux dieux.

Lawrence E. Stager et Joseph A. Greene

La preuve que les Phéniciens ont sacrifié rituellement leurs enfants provient de quatre sources. Les auteurs classiques et des prophètes bibliques accusent les Phéniciens de la pratique. Des stèles associées à des urnes funéraires trouvées à Carthage portent des décorations qui font allusion au sacrifice et des inscriptions exprimant des vœux aux divinités phéniciennes. Les urnes enfouis sous ces stèles contiennent des restes d’enfants (et parfois des animaux) qui ont été incinérés comme décrit dans les sources ou implicites dans les inscriptions.

Pourtant, certains chercheurs comme le Dr Fantar nient que les Phéniciens ont sacrifié leurs enfants. Ils rejettent les textes que tendancieux ou mal informés, et ils ignorent les implications sacrificielles des stèles gravées. Les preuves archéologiques, cependant, en particulier les os trouvés dans les urnes funéraires, ne peuvent pas être aussi facilement justifiées.

Les preuve des auteurs classiques. Les auteurs anciens, les historiens gréco-romains comme Kleitarchos, Diodore et Plutarque et les pères de l’Eglise, comme Tertullien, condamnent les Carthaginois pour la pratique du sacrifice d’enfant. Certains ajoutent de sinistres mais  invérifiables détails <témoignages oculaires de mères en détresse, victimes grimaçantes consommées par les flammes, petites victimes offertes aux bras tendus d’une statue d’airain. Sur un point, ces sources sont totalement en accord: les Carthaginois sacrifiaient leurs enfants à leurs divinités suprêmes.

Certes, certains historiens qui ont écrit sur Carthage, comme Polybe, ne font aucune mention de cette pratique. Pourquoi Polybe a-t-il omis de mentionner les sacrifice d’enfants carthaginois est un mystère. Il a été membre du personnel de Scipion en 146 avant JC, et il doit avoir bien connu la ville. Les révisionnistes s’emparent de ces omissions comme une excuse pour rejeter tous les rapports sur les sacrifices  d’enfants phéniciens comme de pures inventions découlant de préjugés anti-phéniciens. Mais c’est un non sequitur. Le fait que Polybe ne mentionne pas les sacrifices  d’enfants phéniciens ne signifie pas que les autres témoignages sont faux; cela signifie simplement qu’il n’a rien à dire sur ce point.

les preuves de la Bible hébraïque. Le  prophète du sixième siècle avant JC Jérémie accuse les Judahites syncrétistes de la mise en place d’un « haut lieu de Tophet » dans la vallée de Ben-Hinnom, en dehors de Jérusalem (Jérémie 7:30-32), où ils « brûlent (sharaf) leurs fils et leurs filles dans le feu (b’esh).  » Ce n’est clairement pas une description des fils et des filles »en passant par« le feu dans une sorte de rite de passage d’où ils sortent roussi mais ne sont pas incinérés. Ces enfants, à la fois mâles et femelles, « brûlent … dans le feu, » c’est-à-dire ils sont incinérés, selon Jérémie. Ce témoignage n’est pas celui d’un étranger qui accuse les Judéens de mauvaises voies, il provient d’un des leurs. Tout habitant de Jérusalem qui pensait que le prophète avait inventé ces accusations de sacrifices d’enfants pouvait facielement se rendre dans la vallée de Ben-Hinnom, et devenir, comme Jérémie, témoin oculaire des sacrifices humains qui s’y déroulaient.

Le mot «Tophet» peut être traduit par «lieu d’incinération» ou «grill. » Le texte hébreu ne précise pas que les victimes judaïtes étaient enterrées , seulement brûlées, bien que le «lieu d’incinération » était probablement à côté du lieu d’inhumation. En effet, le sol dans le Tophet de Carthage s’est révélé plein de charbon de bois d’olivier, sans aucun doute des bûchers sacrificiels. Nous n’avons aucune idée de la façon dont les Phéniciens eux-mêmes évoquaient les lieux d’incinération ou d’enfouissement ou la pratique elle-même, car aucun ensemble important d’inscriptions phéniciennes – pas de « Bible » phénicienne, en quelque sorte – n’est parvenu jusqu’à nous.

La preuve des inscriptions phéniciennes. Ce qui est parvenu jusqu’à nous est constitué de milliers d’inscriptions phéniciennes, la grande majorité d’entre elles provenant du Tophet de Carthage. Ces inscriptions, cependant, sont très stéréotypées et terriblement laconiques. Aucune ne fait explicitement référence à des sacrifices d’enfants, seulement à des vœux faits à Tanit et Ba’al Hammon. Par exemple, une inscription sur une stèle de la période Tanit II (du sixième au troisième siècle avant JC) est ainsi libellé: «A notre dame, à Tanit … et à notre seigneur, à Ba’al Hammon, ce qui a été promis. » Le placement de ces stèles immédiatement au-dessus de bocaux contenant des reste d’incinération suggère fortement que ces voeux avaient quelque chose à voir avec les individus incinérés, humains ou animaux, à l’intérieur des bocaux.

* Pour plus d’informations sur le sens du mot «Moloch», voir Lawrence E. Stager et Samuel R. Wolff, «Sacrifice d’enfants à Carthage <rite religieux ou contrôle de la population? Biblical Archaeology Review, Janvier / Février 1984. (Cette question est épuisé. Pour commander une photocopie de cet article, appelez-nous au 1-800-221-4644.) un peu inattendue, stèles inscrites dans le Tophet de Carthage marquer de temps en temps des pots contenant des restes d’animaux, incinérés et enterrés dans le même mode prudent car la . victimes humaines à cet égard, un AD néo-punique stèle de deuxième ou troisième siècle de Cirta (Constantine), en Algérie, est pertinente La stèle est inscrit en latin:. vita pro vita, sanguis pro sanguine, agnum pro vikario ( . vie pour vie, sang pour sang, un agneau d’un substitut) Cet acte de substitution n’est pas sans rappeler la Akedah biblique, dans laquelle le sacrifice d’Abraham de son fils Isaac a été devancé par la disposition miraculeuse d’un bélier comme un substitut (Genèse 22: 13). *

Les preuves de l’archéologie. Les os brûlés trouvés à l’intérieur des pots du Tophet de Carthage fournissent des preuves concluantes pour les sacrifices d’enfants phéniciens. Des restes d’animaux, principalement des moutons et des chèvres, trouvés à l’intérieur d’urnes Tophet suggèrent fortement que ce n’était pas un lieu de sépulture pour des enfants morts prématurément. Les animaux étaient sacrifiés aux dieux, sans doute à la place de l’enfant. Il est très probable que les enfants ayant eu la malchance de ne pas avoir de substitution ont également été sacrifiés et enterrés dans le Tophet.

En outre, les preuves ostéologiques révèlent que la plupart des victimes étaient des enfants âgés de deux à trois mois, même si certains pouvaient atteindre cinq ans. Jusqu’à présent, aucun squelette n’a montré des signes de conditions pathologiques qui pourraient avoir causé la mort. Ce sont des enfants sains délibérément tués comme des sacrifices de la manière décrite dans les textes classiques et bibliques.

Le sexe de la victime n’est pas clair. Nous ne savons pas avec certitude si elles étaient exclusivement des hommes, comme certains l’ont affirmé, ou les deux masculins et féminins. Certains textes bibliques indiquent que les premiers-nés mâles étaient choisis comme ultime sacrifice à la divinité. Par exemple, au cours d’un engagement militaire entre les Moabites et les Israélites, le roi de Moab  » prit son fils aîné qui devait lui succéder, et l’offrit en holocauste. » Qui est témoin de ce sacrifice, les Israélites se retirèrent et « renvoyés dans leur propre pays» (2 Rois 3:27). Le prophète Michée indique le sacrifice du premier-né comme la plus haute forme d’offrande humaine à un dieu <même mieux que les «veaux d’un an», béliers ou «fleuves d’huile d’olive» (Michée 6:6-7) . D’autres textes précisent cependant que les deux «fils et filles» étaient sacrifiés dans le Tophet (Jérémie 07:31 et 2 Rois 23:10).

les squelettes infantiles ne sont pas suffisamment développés pour permettre la détermination de leur sexe sur la base de la seule morphologie osseuse. Les analyses d’ADN en cours des os des pots, devraient cependant résoudre la question de savoir si les victimes étaient toutes des hommes ou un mélange d’hommes et de femmes.

Les textes classiques et bibliques, ainsi que l’archéologie, indiquent tous que les enfants de modes de vie sains étaient sacrifiés aux dieux dans le Tophet. Notre but dans cette affaire n’est pas de calomnier les Phéniciens, mais de les comprendre.

Les fouilles à Ashkelon prouvent que les Romains noyaient et jetaient leurs bébés de sexe masculin

Analyse de l’ADN lève le voile sur la plus ancienne profession à Ashkelon

par Lawrence E. Stager et Patricia Smith

De Biblical Archaeology Review BAR 23h04, juillet / août 1997

Les dernières techniques scientifiques à l’aide de l’analyse de l’ADN nous ont permis de conclure que la quatrième à la sixième siècle AD bâtiment à Ashkelon nous confiance identifié comme un établissement de bains a également été un bordel.

Son identité comme un établissement de bains de l’époque romaine tardive n’a jamais été mise en doute. Son architecture comprenait une hypocausta et une baignoire. La vraie question est, at-il servir aussi comme un bordel? Pendant cette période, il est amplement prouvé textuelle pour indiquer que « la baignade mixte» a conduit à plus que juste la propreté. Un auteur, écrit à l’époque de Néron, décrit un père qui est allé aux bains, laissant un enfant à la maison, pour revenir de bains que le futur père de deux autres. Le poète Martial a écrit que le « bathman vous permet au milieu des putains de tombes hante seulement après avoir éteint sa lanterne. »

Nos soupçons que l’établissement de bains Ashkelon pourrait aussi avoir été un bordel ont été suscitées par l’archéologue israélien et épigraphiste Vasilios Tsaferis, qui a lu une inscription terriblement incomplète grec griffonné sur le côté de la baignoire comme « Entrez, profiter et …» Mais l’épigraphe était trop courte pour être décisif.

Le système d’égout nous avons trouvé sous le pavillon de bain était plus suggestive. L’égout était assez élevé pour un adulte de se tenir debout à l’intérieur. L’ensemble du système a été bouché et était sorti de l’utilisation par le VIe siècle après J.-C. L’égout était rempli de détritus de toutes sortes, y compris des tessons de poterie, des pièces et des os d’animaux.

En outre, la gouttière peu profonde qui a couru ci-dessous et le long de la ligne de l’égout a été rempli avec les squelettes d’environ une centaine de bébés. L’analyse de ces vestiges d’anthropologues physiques Patricia Smith et Gila Kahila indiqué que les enfants étaient des nouveau-nés, mis au rebut dans un jour de naissance. Analyse des dents qui n’avaient pas encore éclaté a révélé des traces de sang, ce qui indique que les nourrissons ont été soit étranglés ou noyés. Parce que les enfants restes ont été trouvés dans le caniveau de l’égout, il semble probable qu’ils ont été volontairement noyés.

Pendant des siècles, l’infanticide était une pratique acceptée pour l’élimination des bébés-et, moins souvent, les bébés mâles femelles non désirées. Cela est particulièrement vrai dans l’ancienne société romaine. Dans une lettre (datée du 17 Juin de l’année 1 avant J.-C. par notre calendrier), un certain Hilarion écrit à sa femme Alis: «Je demande et vous prie de prendre bien soin de notre bébé fils … Si vous êtes livré de l’enfant [avant Je rentre à la maison,] si c’est un garçon garder, si une fille, jetez-le. « 

Sachant que l’établissement de bains Ashkelon était une institution peu probable soit pour les juifs ou les chrétiens de la ville, qui ont tous deux été massivement «pro-thème, » nous avons supposé l’établissement de bains / bordel fait sens dans un contexte romain. Il devrait, selon la sagesse et les calculs classiques, plus de femmes que d’hommes bébés jetés dans les égouts de Ashkelon. Cette détermination ne peut être faite par l’analyse habituellement utilisé par les anthropologues physiques. Il est impossible de déterminer le sexe de l’homme prépubères à partir des observations du squelette seul: Ces fonctions de diagnostic comme le bassin n’ont pas encore atteint un stade de développement significatif.

Notre seul espoir de déterminer le sexe des enfants romains de Ashkelon a été l’analyse de l’ADN. Si l’ADN ancien pertinente pourrait être isolé et extrait avec succès, les chromosomes X et Y peuvent être distingués.

Drs. Ariella Oppenheim et Marina Faerman, de l’hématologie et départements d’anatomie à l’Université hébraïque, a déterminé que l’échantillon d’égout contenait deux sexes. Ils limitent les anciens échantillons d’ADN à gauche fémurs de sorte qu’ils ne seraient pas reproduire les os du même enfant. Ils ont testé 43 exemplaires trouvés dans le caniveau. Les fémurs ont été examinés à l’aide de trois tests différents, d’où ils pouvaient avoir confiance dans la détermination du sexe de 19 personnes, sur la base des analyses d’ADN. Parmi ceux-ci, 14 étaient des hommes et 5 femmes.

La forte proportion des hommes soutient la possibilité intrigante que les enfants rejetés à l’égout ont été les portées non désirées des courtisanes de bains publics. Les prostituées de l’établissement peuvent ont préféré conserver une plus grande proportion de la progéniture femelle illégitime pour répondre aux besoins futurs de l’institution largement hétérosexuelle.

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Réponse à l’appui de M’hamed Hassine Fantar publié tel quel.

Objet: lettre à l’éditeur: sur les sacrifices d’enfants à Carthage Date: Tuesday, 3 Février, 2004 14:50 De: Salvatore Conte < sal.conte @ tiscali.it > Pour: Salim Khalaf

Monsieur le rédacteur,

J’ai lu l’article intéressant que vous avez publié sur les sacrifices d’enfants à Carthage (avec thèses par M’hamed Hassine Fantar d’un côté, et par Lawrence E. Stager et Joseph A. Greene de l’autre).

Je suis un chercheur indépendant italien et je me concentre sur mes études des problèmes historiques produites par « Romancentrism »: un point de vue de l’histoire ancienne de la Méditerranée totalitaire, sur la base de faux témoins et sur l’absence (du «procès») des bibliothèques de Carthage brûlé par le plus grand vandalisme (et pénale) des temps anciens: Publius Cornelius Scipion Emilien Africain mineur.

Je partage la thèse du professeur Fantar.

Sa pensée est claire et obtient mon humble admiration.

Non seulement M. Moscati, mais trois éminents chercheurs (Michel Gras, Pierre Rouillard, Javier Teixidor: « L’univers phénicien », Arthaud, 1989) sont d’accord avec lui aussi.

Donc, je pense que c’est la vérité:

Enfants puniques qui sont morts jeunes possédaient un statut spécial. Ils ont donc été incinérés et enterrés dans une enceinte réservée au culte de Ba’al Hammon seigneur et dame Tanit. Ces enfants ne sont pas «morts» dans le sens habituel du terme, mais plutôt, ils ont été rétrocédées. Pour des raisons mystérieuses, Ba’al Hammon a décidé de les rappeler à lui-même. Soumettre à la volonté divine, les parents sont retournés à l’enfant, en lui redonnant au dieu selon un rituel qui implique, entre autres choses, l’incinération et l’enfouissement. En retour, les parents espéraient que Ba’al Hammon et Tanit seraient fournir un remplacement pour les enfants rétrocédées et cette demande a été inscrit sur une stèle funéraire (M’hamed Hassine Fantar).

Mais je tiens hausse ici une autre question: les « sources classiques» (les mots de Fantar) qui parlent de sacrifices d’enfants à Carthage sont presque les mêmes qui parlent de suicide (dans le feu) de Carthage fondatrice, Elissa de Tyr (Dido) .

Je pense que ces deux sujets ne sont qu’un.

Nous savons Tanit est la déesse la plus importante à Carthage, et elle est protagoniste dans le Tophet trop.

Nous savons aussi que Astarté et Tanit ne sont pas la même.

Nous savons qu’aucun signe de Tanit est daté de plus que IX-VIII siècle avant JC (Elissa fois).

Et nous savons Elissa a été déifié, mais nous ne savons pas son nom divin.

En outre, nous savons Tanit culte survivra à Carthage très long, jusqu’à la fin de «l’âge classique» (CE 5e siècle), avec une forte identification avec la ville, même si pas plus punique.

Je pense donc que Tanit est le nom divin de Elissa, et depuis elle a été consacrée à Astarté, elle a probablement été considéré comme «l’incarnation» ou «révélation» d’Astarté.

L’, pacifique, fondement ingénieux «miraculeuse» et le développement rapide de Carthage, les bonnes relations avec les peuples de Libye, un gouvernement longue et stable, l’agriculture et les améliorations urbaines, un spécial – féminin – soins de l’enfance pour favoriser la croissance de la nouvelle ville ( comme professeur Fantar explique par ses meilleurs mots), et enfin un passage doux à la forme République, probablement conduit à sa déification.

Mais aussi à la rancune par des dirigeants étrangers hostiles et leurs «voix» classiques.

En tout cas, tant de preuves semblent exclure les fantaisistes, contradictoires inventions sur son suicide faites par certains « sources classiques» («la voix de l’ennemi», comme l’écrit Gerhard Herm).

Je publie sur mon site (www.queendido.org <http://www.queendido.org&gt;) des références complètes (mais surtout sur la langue italienne).

Mais je voudrais proposer ici une confirmation par un excellent Auteur: Virgil.

J’étudie son Enéide d’un autre, pas commun, le point de vue: système de « double écriture » par le professeur français Jean-Yves Maleuvre.

Selon cette théorie, Virgile était un farouche adversaire de l’empereur Auguste.

Par cette raison, il a déçu les attentes concernant Augustus Aeneas héroïsme, et il construit en secret son poème autour du personnage de Dido (ce que j’appelle «Didocentrism » dans le travail de Virgile).

C’est ce qui explique très bien la célèbre anachronisme historique entre Enée et Didon (trois / quatre siècles loin): Virgile était complètement désintéressé par Énée.

Son attention est historique pour l’époque de Dido. Nous avons plusieurs exemples: par exemple, il savait parfaitement quand les Phéniciens ont colonisé Chypre (IX siècle avant JC, selon Gras / Rouillard / Teixidor, voir Enéide, I, 621-622).

Après cette ligne, nous découvrons plusieurs choses importantes.

L’une d’elles est que Virgile savait probablement phénicienne / punique « philosophie religieuse de l’enfant », de cette façon, écrit-il dans l’Enéide, livre 6, 426-429 (traduction TC Williams):

Maintenant entend il sanglote, et pitoyable, zézaiement cris

des âmes de babes sur le seuil plaining;

Qui, avant qu’ils aient pris leur partie de la vie douce,

sombre destin de poitrines de soins infirmiers a déchiré, et plongé

dans l’amertume de la mort.

À travers les yeux d’Énée, Virgile décrit une zone spéciale de Underworld où les âmes des enfants morts bientôt restent, séparé des autres âmes (cet aspect est différent de Underworld d’Homère). Donc probablement Virgile savait cette convention punique et il l’a accepté, en introduisant dans son travail.

Il est possible que Virgile avis n’explique pas les enfants morts par les activités humaines.

Mais, depuis narrateur Virgile est souvent «interne» (je veux dire « pas omniscient »), et depuis Aeneas « Voyage » dans Underworld est en effet un rêve du cheval de Troie, la chose est encore plus intéressant: Énée vient de Carthage long séjour, à la cour de Didon, de cette façon, il a « absorbé » vision phénicienne / punique de Underworld, où très petits enfants ne peuvent pas être jugés par « Minos, le juge » de Underworld, parce que (comme Fantar le dit si bien) « ces enfants étaient pas mort dans le sens habituel du terme, mais plutôt, ils ont été rétrocédées « .

Je substain également que le suicide de Didon dans l’Enéide n’est qu’apparente, mais c’est une autre histoire …

Assez complexe et exigeant Ovide connaissances.

Je peux inviter ici à réfléchir sur le fait que «comites aspiciunt » (lire « chevaux de Troie de l’espoir pour»), de IV, 664, introduit une vision subjective (narration interne): le feu de bûcher « trompe » Énée et ses compagnons. Ils souhaitent voir la mort de Didon, et ils le voient, par leur esprit, de la manière qu’ils préfèrent: laid et sanglant (consultez narratifs / échos subjectifs parmi IV, 665, et les chevaux de Troie »au départ de Carthage, IV, 581-583). C’est le sens exact des mots de Didon dans IV, 661/662, je crois.

Virgile, Ovide (Fastes), et Silius Italicus (le disciple de Virgile), démolir « sources classiques » dans le nom d’une vision commune de l’histoire méditerranéenne: un, peuple unique – une, grande civilisation unique – une histoire seule, sans ostility et pas de haine envers les autres parties de ces mêmes peuples de la Méditerranée.

L’introduction à Rome de Tanit culte avec un temple proche de celui de Juno (je me souviens Dido est «fille» et Première Prêtresse de Junon dans le poème de Virgile), est la summa de ce concept.

Merci pour votre travail, cher éditeur.

Dr Salvatore Conte

Read more: Child Sacrifice: Children of Phoenician Punic Carthage Where Not Sacrificed to the Gods http://phoenicia.org/childsacrifice.html#ixzz2rNxteJCK

Voir encore:

Entretien avec René Girard
Laurent Linneuil – Abbé de Tanoüarn
Nouvelle revue CERTITUDES – n°16
On ne présente plus René Girard aux lecteurs de Certitudes. Cet anthropologue français vivant aux Etats-unis propose une extraordinaire grille de lecture des mythes archaïques, dont, selon lui, nous dépendons encore aujourd’hui et dont seul l’Evangile nous délivre efficacement. D’après lui, toute la culture humaine provient d’un meurtre primitif, dont il attribue le processus au diable. Nous avons eu la chance, Laurent Linneuil et moi, de pouvoir discuter à bâtons rompus durant deux heures, avec ce penseur original et profond… dont l’apport risque de révolutionner non seulement les sciences humaines mais la philosophie et même, vous le verrez, la théologie. Il s’est plié, avec une extraordinaire bonne grâce au feu roulant de nos questions… (GT)
Certitudes : René Girard, le fait d’avoir intitulé votre livre  Les origines de la culture  était-ce un souhait de réorienter le commentaire de votre œuvre vers un aspect méconnu, l’aspect fondateur de la violence ?

René Girard : Oui, l’aspect fondateur de la violence est mal compris, mal perçu. En anglais, on parle de titre programmatique c’est-à-dire un titre qui sert le public. Mais auparavant, j’ai toujours eu des titres plutôt « sensationnels »,   mais cela ne marche plus du tout…
C : Et donc pour ce livre, vous avez pris un titre moins scandaleux et plus classique qui symbolise l’ensemble de votre recherche. N’est-ce pas aussi une façon de répondre à l’une des accusations qui est souvent faite à votre pensée d’être exagérément pessimiste ?

R.G : Il s’agit ici d’un titre programmatique qui d’une certaine manière apparaît plus explicatif que les autres. Pour le fait qu’il symbolise l’ensemble de mon œuvre, on a déjà dit cela de mon dernier livre  Je vois Satan tomber comme l’éclair …  Mais « Je vois Satan tomber comme l’éclair » est une parole très ambiguë parce qu’où tombe-t-il ? Sur la terre…Et c’est le moment où justement il fait le plus de mal en tombant sur la terre. Il devient libre de faire ce qu’il veut ; c’est donc une parole souvent interprétée dans un sens apocalyptique. C’est l’annonce de la fin de Satan bien sûr mais non pas sa fin immédiate dans la mesure où il est libéré. Il y a aussi le symbolisme de la ligature – si j’ose dire –  de Satan et de sa libération.
« Il cria : Mort ! – les poings tendus vers l’ombre vide. Ce mot plus tard fut homme et s’appela Caïn. Il tombait. » ( Victor Hugo) La Fin de Satan

C : Alors Satan est libéré quand il est dans les liens de la culture…

R.G : En effet. Est-ce que cela signifie que Satan n’est plus tenu ? Souvenez-vous du texte où il est dit que « c’est par Belzébuth que tu expulses le démon » et Jésus répond : « Si ce n’est pas par Belzébuth mais par Dieu que j’expulse le démon, etc. ». L’idée que « c’est par Belzébuth que tu expulses le démon » est très profonde : bien des interlocuteurs de Jésus affirment qu’il y a une expulsion du démon qui se fait par Satan. Il s’agit ici de l’expulsion de la culture. Mais dans le judaïsme de l’époque il se pratique des sacrifices ; comment celui-ci interprète-il ces sacrifices ? Je suis sûr qu’il y a des prophètes, très soupçonneux à l’égard de ces sacrifices, qui demandent à ce qu’ils cessent et disent que Dieu est contre tout cela. Et je pense que cet aspect a été minimisé.
C : Et c’est la raison pour laquelle vous dites dans Quand ces choses commenceront  que Satan c’est l’ordre…

R.G : Satan, jusqu’à un certain point, c’est l’ordre culturel dans ce qu’il a de violent. Mais il faut se méfier : cela ne signifie pas que l’on peut condamner cet ordre parce que de toute façon le mouvement sacrificiel va vers toujours moins de violence. Et il est bien évident, s’il est vrai comme je le dis que la violence est en quelque sorte fatale dans l’humanité qui ne pourrait pas s’organiser s’il n’y avait pas de sacrifice, que les sacrifices sont nécessaires et acceptés par Dieu. On peut se référer à des paroles évangéliques telles que : «  Si Dieu vous a permis de répudier votre femme… ». Dieu a fait des concessions dans le judaïsme classique qui ne sont plus là dans le christianisme dans la mesure où le principe sacrificiel est révélé.
C : A partir du moment où le meurtre fondateur débouche sur le sacrifice et que l’on s’éloigne du meurtre original le sacrifice tend à se transformer en rite, en institution de moins en moins violente ?

R.G : Le sacrifice s’institutionnalise par le changement de la victime – j’admire ce que dit Kierkegaard du sacrifice d’Abraham. Le sens principal est donc historique : c’est le passage du sacrifice humain au sacrifice animal qui représente un progrès immense et que le judaïsme est le seul à interpréter dans le sacrifice d’Isaac. Le seul à le symboliser dans une grande scène qui est une des premières scènes de l’Ancien Testament. Il ne faut pas oublier ce dont ce texte tient compte et dont la tradition n’a pas assez tenu compte : tout l’Ancien Testament  se situe dans le contexte du sacrifice du premier né. Rattacher le christianisme au sacrifice du premier né est absurde, mais derrière le judaïsme se trouve ce qu’il y a dans toutes les civilisations moyen-orientales, en particulier chez les Phéniciens : le sacrifice des enfants. Lorsque Flaubert le représente dans  Salambo, Sainte-Beuve avait bien tort de se moquer de lui parce que ce dont parle Flaubert est très réel. Les chercheurs ont découvert dans les cimetières de Carthage des tombes qui étaient des mélanges d’animaux à demi-brulés et d’enfants à la naissance à demi-brulés. Il a beaucoup été reproché à Flaubert la scène du dieu Moloch où les parents carthaginois jettent leurs enfants dans la fournaise. Or, les dernières recherches lui donnent raison contre Sainte-Beuve. En définitive, c’est le romancier qui a raison : cette scène est l’un des éléments les plus terrifiants et magnifiques de  Salambo. La mode intellectuelle de ces dernières années selon laquelle la violence a été inventée par le monde occidental à l’époque du colonialisme est une véritable absurdité et les archéologues n’en ont pas tenu compte. Aux Etats-Unis, des programmes de recherche se mettent en place notamment sur les Mayas. Ces derniers ont souvent été considérés comme des « anti-Aztèques » : ils n’auraient pas pratiqué de sacrifices humains. Pourtant, dès que l’on fait la moindre fouille, on découvre des choses extraordinaires : chez les Mayas, il y a des kilomètres carrés de villes enfouies. C’est une population formidable avec de nombreux temples et les traces du sacrifice humain y sont partout : des crânes de petits-enfants mêlés à des crânes d’animaux.
C : Ce qui est assez surprenant dans votre relecture de la Bible c’est qu’en plaçant la violence au cœur des rapports humains comme vous le faites, on vous sent presque tentés de déplacer le péché originel d’Adam et Eve à Caïn et Abel…

R.G : C’est une très bonne observation. Les scènes d’Adam et Eve renvoient précisément au désir mimétique : Eve reçoit le désir du serpent et Adam le reçoit d’Eve et lorsque Dieu pose la question par la suite, on refait la même chaîne à l’envers. Adam dit « c’est elle » et Eve dit « C’est le serpent ». D’ailleurs, le serpent est vraiment le premier responsable puisqu’il est plus puni par Dieu que n’importe qui. Mais la première conséquence de cet acte c’est Caïn et Abel. Et le fait que l’un soit la cause de l’autre n’est pas très développé. Adam et Eve, c’est la rivalité mimétique, c’est le désir mimétique qui se communique de l’un à l’autre et par la suite, la guerre des frères ennemis et la fondation de la communauté. Ce qu’il y a de plus frappant dans l’histoire de Caïn et Abel c’est que le texte nous dit : la première société fut fondée par Caïn mais il n’est pas dit comment. En réalité, l’acte fondateur c’est le meurtre d’Abel. Est-ce clair pour les exégètes ? Je ne le crois pas.
C : Vous montrez en effet que c’est le meurtre qui fonde l’interdiction du meurtre…

R.G : Bien sûr. Il y a d’ailleurs un article de Josep Fornari qui porte sur ce que l’on appelait au XIX° siècle, le caïnisme. Des écrivains comme Nerval, de tradition ésotérique, se sont beaucoup intéressés à ce sujet dans lequel ils voyaient souvent un « diabolisme littéraire » mais en même temps quelque chose de très fécond. On ne sait jamais ce que c’est précisément parce que les critiques littéraires qui en parlent n’approfondissent jamais. Il y a des textes de Nerval qui font allusion au caïnisme, c’est-à-dire aux aspects ésotériques et noirs du romantisme dans le religieux. Des écrivains comme Joseph de Maistre y ont été sensibles. Ils ont influencé ensuite des penseurs comme René Guénon. Je n’appartiens pas, bien sûr, à ce courant, mais le terme de « caïnisme » m’intéresse parce que c’est l’idée d’insister sur le caractère meurtrier de l’homme. Nerval adorait l’ésotérisme, mais en même temps il ne menait pas trop loin ses recherches. Le caïnisme était chez lui plus poétique qu’érudit. Mais je m’interroge pour savoir à quoi cela correspond vraiment sur le plan de la pensée : quelle définition claire donner du caïnisme ?
C : L’exégèse classique, dans la lecture d’Adam et Eve, insiste sur le péché d’orgueil et vous déplacez cette lecture sur le plan du désir mimétique…

R.G : Il est facile de trouver les textes évangéliques sur le fait que Satan est meurtrier depuis le commencement : « Vous êtes du diable, votre père. Il était homicide dès le commencement » (St Jean, 8, 44).   Dans ce chapitre 8 de Saint Jean qui donne à voir le début de la culture, il est donc dit : « Vous vous croyez les fils de Dieu, mais vous êtes très évidemment les fils de Satan puisque vous ne savez même pas de quoi il retourne. Vous vous croyez fils de Dieu dans une suite naturelle sans vous douter que vous restez dans le sacrifice. » Mais ces textes ne sont jamais vraiment lus. Que reproche saint Jean aux Juifs ? En quoi se distingue-t-il du judaïsme orthodoxe dans ce reproche… ? Voilà de vraies questions…
C : Il reproche aux Juifs de valoriser leur filiation établie…

R.G : Oui, sans voir leur propre violence, sans voir le péché originel d’une certaine façon. « Notre père, c’est Abraham. » Jésus leur dit : « Si vous étiez enfants d’Abraham, vous feriez les œuvres d’Abraham ». (St Jean, 8, 39). Or, c’est la vérité qui rend libre. Cela amène à montrer comment le péché originel, même s’il n’est pas question de le définir, est lié à la violence et au religieux tel qu’il est dans les religions archaïques ou dans le christianisme déformé par l’archaïsme dont il ne parvient pas à triompher totalement dans l’Histoire. Je me garderais bien de définir le péché originel.
C : Mais ce qui paraît très étonnant c’est le fait que dans la Bible on ne connaisse pas la raison pour laquelle Abel est préféré à Caïn…

R.G : Il y a peut-être, paradoxalement, une raison qui est visible dans l’islam. Abel est celui qui sacrifie des animaux et nous sommes au stade : Abel n’a pas envie de tuer son frère peut-être parce qu’il sacrifie des animaux et Caïn, c’est l’agriculteur. Et là, il n’y a pas de sacrifices d’animaux. Caïn n’a pas d’autre moyen d’expulser la violence que de tuer son frère. Il y a des textes tout à fait extraordinaires dans le Coran qui disent que l’animal envoyé par Dieu à Abraham pour épargner Isaac est le même animal qui est tué par Abel pour l’empêcher de tuer son frère. Cela est fascinant et montre que le Coran n’est pas insignifiant sur le plan biblique. C’est très métaphorique mais d’une puissance incomparable. Cela me frappe profondément. Vous avez des scènes très comparables dans l’Odyssée, ce qui est extraordinaire. Celles du Cyclope. Comment échappe-t-on au Cyclope ? En se mettant sous la bête. Et de la même manière qu’Isaac tâte la peau de son fils pour reconnaître, croit-il, Jacob alors qu’il y a une peau d’animal, le Cyclope tâte l’animal et voit qu’il n’y a pas l’homme qu’il cherche et qu’il voudrait tuer. Il apparaît donc que dans l’Odyssée l’animal sauve l’homme. D’une certaine manière, le troupeau de bêtes du Cyclope est ce qui sauve. On retrouve la même chose dans les Mille et une nuits, beaucoup plus tard, dans le monde de l’islam et cette partie de l’histoire du Cyclope disparaît, elle n’est plus nécessaire, elle ne joue plus un rôle. Mais dans l’Odyssée il y a une intuition sacrificielle tout-à-fait remarquable.
C : Vous avez dit que cet aspect dénonciateur du meurtre fondateur dans le discours de Jésus avait été assez mal compris – on y voit souvent de l’antisémitisme. Pour quelle raison l’avènement du christianisme, s’il a été si mal compris, n’a-t-il pas provoqué un déchaînement de la rivalité mimétique ?

R.G : On peut dire que cela aboutit à des déchaînements de rivalité mimétique, d’opposition de frères ennemis. La principale opposition de frères ennemis dans l’Histoire, c’est bien les juifs et les chrétiens. Mais le premier christianisme est dominé par l’Epître aux Romains qui dit : la faute des juifs est très réelle, mais elle est votre salut. N’allez surtout pas vous vanter vous chrétiens. Vous avez été greffés grâce à la faute des juifs. On voit l’idée que les chrétiens pourraient se révéler tout aussi indignes de la Révélation chrétienne que les juifs se sont révélés indignes de leur révélation. Je crois profondément que c’est là qu’il faut chercher le fondement de la théologie contemporaine. Le livre de Mgr Lustiger, La Promesse, est admirable notamment ce qu’il dit sur le massacre des Innocents et la Shoah. Il faut reconnaître  que le christianisme n’a pas à se vanter. Les chrétiens héritent de Saint Paul et des Evangiles de la même façon que les Juifs héritaient de la Genèse et du Lévitique et de toute la Loi. Mais ils n’ont pas compris cela puisqu’ils ont continué à se battre et à mépriser les Juifs.
C : Ils ont continué  à être dans l’ordre sacrificiel. Mais la Chrétienté n’est-elle pas alors une contradiction dans les termes ? Une société chrétienne est-elle possible ? Les chrétiens ne sont-ils pas toujours  des contestataires de l’ordre et de Satan et donc des marginaux ?

R.G : Oui, ils ont recréé de l’ordre sacrificiel. Ce qui est historiquement fatal et je dirais même nécessaire. Un passage trop brusque aurait été impossible et impensable. Nous avons eu deux mille ans d’histoire et cela est fondamental. Mon travail a un rapport avec la théologie, mais il a aussi un rapport avec la science moderne en ceci qu’il historicise tout. Il montre que la religion doit être historicisée : elle fait des hommes des êtres qui restent toujours violents mais qui deviennent plus subtils, moins spectaculaires, moins proches de la bête et des formes sacrificielles comme le sacrifice humain. Il se pourrait qu’il y ait un christianisme historique qui soit une nécessité historique. Après deux mille ans de christianisme historique, il semble que nous soyons aujourd’hui à une période charnière – soit qui ouvre sur l’Apocalypse directement, soit qui nous prépare une période de compréhension plus grande et de trahison plus subtile du christianisme. Nous ne pouvons pas fermer l’histoire et nous n’en avons pas le droit.
C :  L’Apocalypse pour vous, c’est la fin de l’histoire…

R.G : Oui, pour moi l’Apocalypse c’est la fin de l’histoire. J’ai une vision aussi traditionnelle que possible. L’Apocalypse, c’est l’arrivée du royaume de Dieu. Mais on peut penser qu’il y a des « petites ou des demi-apocalypses » ou des crises c’est-à-dire des périodes intermédiaires…
C : Et vous ne croyez pas à la post-histoire de Philippe Murray ?

R.G : Je l’apprécie beaucoup. Mais je suis sans doute un chrétien plus classique malgré mon historicisme. Il faut prendre très au sérieux les textes apocalyptiques. Nous ne savons pas si nous sommes à la fin du monde, mais nous sommes dans une période-charnière. Je pense que toutes les grandes expériences chrétiennes des époques-charnières sont inévitablement apocalyptiques dans la mesure où elles rencontrent l’incompréhension des hommes et le fait que cette incompréhension d’une certaine manière est toujours fatale. Je dis qu’elle est toujours fatale, mais en même temps elle ne l’est jamais parce que Dieu reprend toujours les choses et toujours pardonne.
C : Comment envisagez-vous la mondialisation du point de vue de votre système ? La mondialisation ne serait-elle pas une répétition de l’Apocalypse ou de la post-histoire ? La mondialisation n’est-ce pas d’abord Babel puisque l’on revient au début de la Genèse et puis l’Apocalypse du fait de la disparition des nations ?

R.G : Oui, il n’y a plus que des forces contraires qui transcendent toute distinction tribale, nationale…
C : Avec une sorte de mondialisation de l’ordre sans possibilité de nouveau recours à la béquille sacrificielle…

R.G : Le principe apocalyptique définit ce que vous avez dit. Dès qu’il y a non possibilité de recours ou même moindre recours, celui qui vit le christianisme d’une façon intense sent ceci. Donc, même s’il se trompe, il considère toujours la fin toute proche et l’expérience devient apocalyptique.
C : Et en même temps nous sommes dans une situation historique inédite où d’une part la béquille sacrificielle serait tombée,  et d’autre part, on a supprimé toutes les barrières à la rivalité mimétique…

R.G : Je suis entièrement d’accord avec vous. Je me souviens d’un journal dans lequel il y avait deux articles juxtaposés. Le premier se moquait de l’Apocalypse d’une certaine façon ; le second était aussi apocalyptique que possible. Le contact de ces deux textes qui se faisaient face et qui dans le même temps se donnaient comme n’ayant aucun rapport l’un avec l’autre avait quelque chose de fascinant.
C : Dans votre essai  Celui par qui le scandale arrive, on a l’impression que vous envisagez l’idée d’une société non sacrificielle qui pourrait être la plus violente possible dans une sorte d’égalitarisme qui produit le conflit plutôt qu’il ne l’alimente.

R.G : Nous sommes encore proches de cette période des grandes expositions internationales qui regardait de façon utopique la mondialisation comme l’Exposition de Londres – la « Fameuse » dont parle Dostoievski, les expositions de Paris… Plus on s’approche de la vraie mondialisation plus on s’aperçoit que la non-différence ce n’est pas du tout la paix parmi les hommes mais ce peut être la rivalité mimétique la plus extravagante. On était encore dans cette idée selon laquelle on vivait dans le même monde :on n’est plus séparé par rien de ce qui séparait les hommes auparavant donc c’est forcément le paradis. Ce que voulait la Révolution française. Après la nuit du 4 août, plus de problème ! (rires).
C : Cela est vrai sur le plan mondial comme sur le plan interne des sociétés puisqu’il y  existe pour les deux de l’égalitarisme qui masque les différences nécessaires.

R.G : L’Amérique connaît bien cela. Il est évident que la non-différence de classe ne tarit pas les rivalités mais les excite à mort avec tout ce qu’il y a de bon et de mortel dans ce phénomène.
« Mahomet s’est établi en tuant ; JÉSUS-CHRIST en faisant tuer les siens. Mahomet en défendant de lire ; JÉSUS-CHRIST en ordonnant de lire. Enfin cela est si contraire, que si Mahomet a pis la voie de réussir humainement, JÉSUS-CHRIST a pris celle de périr humainement. Et au lieu de conclure, que puisque Mahomet a réussi, JÉSUS-CHRIST a bien pu réussir ; il faut dire, que puisque Mahomet a réussi, le Christianisme devait périr, s’il n’eût été soutenu par une force toute divine » Pascal Pensées

C : On remarque un facteur inédit qui est celui de la confrontation de notre société avec une religion qui, elle, n’éprouve aucune répulsion pour la violence. Cette religion, c’est l’islam. Vous réfléchissez en outre beaucoup sur les Veda pour marquer ainsi le caractère universel de votre pensée et l’islam finalement y reste encore un peu  marginal…

R.G : Ce sont là des circonstances tout à fait accidentelles. J’ai essayé de lire certaines traductions du Coran, mais elles sont assez rébarbatives. Le livre d’André Chouraqui,  Le Coran, m’est un peu tombé des mains ! (rires). Sans le contact avec la langue arabe, la tache est difficile. Il y a deux importantes traductions du Coran : celle de Denise Masson et une plus ancienne rééditée récemment chez Payot : celle d’Edouard Montet. Les différences entre ces traductions sont énormes et l’on n’a pas les moyens d’arbitrer.
C : Les traductions de différentes sourates que donne Anne-Marie Delcambre dans son ouvrage  L’islam des interdits  montrent clairement comment il y a une légitimité de la violence dans l’Islam principalement dans l’affrontement avec les « Infidèles ». Il se pose ici un défi dont on ne voit pas très bien comment l’Occident peut y répondre…Mais on peut penser à l’idée d’une réforme de l’Islam, idée soutenue par des penseurs comme René Guénon et aujourd’hui par de nombreux musulmans comme Dalil Boubakeur …

R.G : L’Occident peut-il encore y répondre sur le plan spirituel ? Il y a une interprétation  de ce qui se passe actuellement selon laquelle nous vivons les avatars de la modernisation de l’Islam. Cette thèse est peut-être vraie, mais quand est-ce que se réalisera cette réforme ? Combien d’années faudra-t-il attendre ?
C : Le problème est que cet Islam se détacherait probablement de ses sources idéologiques. Or le Coran semble difficilement transposable dans une autre perspective.

R.G : C’est toute la difficulté de l’interprétation. La question de la vocalisation est ici essentielle. L’arabe est une langue consonantique comme l’hébreu et si l’on vocalise en araméen, on trouve des traductions différentes. Je ne sais pas comment les spécialistes réagissent à cela. Mais il y a quelque chose d’intéressant dans le fait que la critique historique devienne d’un coup une espèce d’arme. Elle s’en ait pris au christianisme. Il y a donc un bon usage de la critique historique.
Le sens du sacrifice chrétien

C : Pouvez-vous développer les raisons profondes qui ont fait qu’après avoir récusé au terme de « sacrifice » tout usage chrétien, vous disiez dans votre dernier livre ne pas pouvoir vous en passer ? Il est donc important de conserver le terme « sacrifice » dans son usage chrétien en ayant conscience que c’est le contraire du sacrifice archaïque.

R.G : Il y a une histoire à ceci. C’est un théologien allemand, le Père Schweiger, qui m’a conduit à accepter le terme de sacrifice dans son sens chrétien. Je lui ai rendu service pour la rivalité mimétique mais l’utilisation chrétienne de cette notion et de l’idée d’une violence fondatrice nous sont venues ensembles et son ouvrage est paru au même moment que le mien. Donc sur certains points, il devrait être considéré comme le fondateur de la théorie au même titre que moi. Il a essayé pendant plusieurs années de convaincre les théologiens allemands. Les théologiens allemands sont fondamentalement divisés en deux groupes : l’un protestant, l’autre plus bavarois et catholique. Il a réussi à les intéresser à cette thèse et je me suis rendu à leur rassemblement cet été. C’est la première fois que ce groupe de théologiens m’invite à parler de mes thèses. Mais ils ne sont plus ce qu’ils étaient.
C : Vous voulez dire qu’ils n’ont plus la même puissance de travail ?

R.G : Les théologiens allemands dominaient la réflexion dans ce domaine. Et maintenant ce sont les théologiens américains qui dominent. Ils ont de grandes personnalités mais aussi des « farceurs » dont certains alimentent Prieur et Mordillat. Ce que je pense,  – dans Des choses cachées depuis la fondation du monde j’essaye de créer une plage non sacrificielle –  c’est qu’il y a deux types de sacrifice. Si l’on se fonde, par exemple, sur le jugement de Salomon, on distingue : le sacrifice de soi et le sacrifice de l’autre. Eprouver le désir de parler sans « sacrifice » c’est dire qu’il y a un lieu où l’on peut se situer qui est purement scientifique et qui est étranger à toutes les formes de sacrifice. Donc il y a une objectivité scientifique au sens traditionnel. Nier cette objectivité, c’est dire : « non pas du tout, on est toujours dans une forme de religieux ou dans une autre : il faut se sacrifier soi-même ». D’ailleurs, c’est le Père Schweiger qui énonce cette thèse selon laquelle il faut une conversion personnelle pour comprendre le désir mimétique. Une conversion qui n’est pas nécessairement chrétienne… En tout cas, il faut être capable de se reconnaître coupable de désir mimétique. Et cela, je crois, est essentiel.
C : Vous voulez dire que le sacrifice c’est la conversion, quelle qu’elle soit, chrétienne ou non…

R.G : Le passage du sacrifice de l’autre au sacrifice de soi, c’est la conversion. La preuve, dans les Evangiles, c’est le rapport extrêmement proche qui n’est pas souvent perçu entre la première conversion chrétienne qui est la reconversion de Pierre après son reniement et puis la conversion de Paul, marquée par la parole de Jésus « Pourquoi me persécutes-tu ? ». Quel que soit celui que l’on persécute c’est toujours Jésus que l’on persécute. L’absence de lieu non sacrificiel où l’on pourrait s’installer pour rédiger une science du religieux, qui n’aurait aucun rapport avec lui, est une utopie rationaliste. Autrement dit il n’y a que le religieux chrétien qui lise vraiment de façon scientifique le religieux non chrétien.
C : En défendant le sacrifice chrétien vous défendez le religieux chrétien contre l’idée d’un christianisme qui serait pure foi, sans religion ?

R.G : Oui, d’un christianisme sans religion, ce christianisme irréligieux que l’on voit très bien apparaître dans les attaques  contre Mel Gibson qui sont en réalité des attaques contre la Passion elle-même. Des journalistes étaient présents à la sortie des premières séances du film à New-York. Et certains spectateurs disaient : « Mais nous avons changé tout cela, la Passion n’a plus la même importance qu’avant… ». C’était un révélateur prodigieux d’un certain courant dans le christianisme aujourd’hui. Il me semble que le débat sur Mel Gibson – en mettant entre parenthèses les mérites ou les démérites du film – était un débat sur l’importance de la Passion, sur la centralité de la Passion ou non.
C : Et en même temps ce film montrait bien ( par les reproches qui lui étaient faits d’être trop violent) à quel point vous avez raison en disant que le discours dénonciateur de la violence du Christ n’a pas été compris. Depuis le moment où vous avez commencé à écrire  Des choses cachées depuis la fondation du monde, n’étiez-vous pas gênés par la crainte d’apparaître comme un apologiste de la religion chrétienne ?

R.G : Les personnes qui reprochent à Gibson cette violence sont celles qui d’habitude ne s’inquiètent absolument pas de la violence au cinéma ou bien en font quelque chose de bon : une victoire pour la liberté, pour la modernité. Le livre accepte un peu d’apparaître comme une apologie de la religion chrétienne. Il cherche ce lieu sacrificiel dont je n’avais pas conscience à l’époque. Cela c’est le Père Schweiger qui me l’a montré. Il y a des erreurs grossières comme l’attaque contre l’Epître aux Hébreux qui est ridicule. Il y a des éléments sur la Passion notamment dans l’Epître aux Hébreux qui me paraissent absolument essentiels par exemple l’usage qui est fait du psaume 40 : « Tu n’as voulu ni sacrifice ni oblation…Donc j’ai dit : Voici, je viens ». Que signifie ce « donc » ?  Il veut dire : « Tu n’a voulu ni sacrifice ni oblation » donc il n’y a plus de sacrifice et donc les hommes sont exposés à la violence et il n’y a plus que deux choix : soit on préfère subir la violence soit on cherche à l’infliger à autrui. Le Christ veut nous dire entre autres choses : il vaut mieux subir la violence (c’est le sacrifice de soi) que de l’infliger à autrui. Si Dieu refuse le sacrifice, il est évident qu’il nous demande la non-violence qui empêchera l’Apocalypse.
C : Le Christ nous demande alors un sacrifice intérieur…

R.G : Oui, un sacrifice intérieur ou sacrifice de soi : « Voici que Je viens pour faire sa volonté ». Il faut faire référence à la bonne prostituée, dans le Jugement de Salomon que j’évoquais trop rapidement tout à l’heure : elle préfère lâcher l’enfant, elle donc est la vraie mère.
C : Vous allez jusqu’au bout d’une défense d’un christianisme augustinien finalement… L’amour don contre l’amour passion…

R.G : Augustin voit vraiment le christianisme et la mort du Christ comme l’essentiel de toute la culture. D’une certaine façon il associe Caïn et Abel et tous ces meurtres à la Passion ; il voit qu’il y a un rapport. A la fin de la  Cité de Dieu, il y a des textes extraordinaires sur ce thème, mais qui me paraissent pourtant incomplets. Il y a à la fois le penseur chrétien très puissant et aussi un homme qui considère la civilisation antique de façon très inhabituelle aujourd’hui.
C :  Dans  Quand ces choses commenceront, livre d’entretien mené par Michel Tréguer, vous allez très loin et vous parlez de Saint Augustin en affirmant : « Tout ce que j’ai dit est dans Saint Augustin… ».

R.G : C’était une boutade de ma part mais j’y crois d’une certaine façon. On découvre dans son œuvre des éléments extraordinaires pour la définition du désir mimétique. Il y a cette formule – que je cite dans ce livre – des deux nourrissons lesquels sont déjà en pleine rivalité parce qu’ils rivalisent pour le sein de la nourrice. Cela est un peu mythique : ces deux nourrissons ne sont pas capables de comprendre que le sein de la nourrice peut s’épuiser. Mais il s’agit d’une image formidable du désir de toute l’humanité et du fait que la rivalité est présente dès l’origine. C’est ce que découvre aujourd’hui la science expérimentale : elle découvre qu’il y a imitation dès l’origine de l’humanité, dans son existence et son organisation. L’imitation est fondamentale dans les premiers mouvements réflexes de l’être humain.
C : A partir du moment où vous placez la violence au cœur de l’homme, vous n’êtes pas dans un univers irénique et hellénique.

R.G : On peut dire que cet univers irénique n’est là que partiellement chez Platon. Il a une inquiétude, une angoisse devant le mimétique. Derrida dit très justement que l’on ne peut pas systématiser le mimétique chez Platon. Il y a chez lui des contradictions qui sont insolubles. Il a ses inquiétudes devant le mimétique ou devant le fait que les hommes doivent l’éviter comme la peste. Ce qui est passionnant et absolument incompréhensible. Mais si vous regardez les interdits primitifs, les interdits mimétiques, ils sont là. Je crois que Platon est encore en contact avec des éléments du passé, qui sont présents chez les présocratiques mais qui ne le sont plus chez Aristote. Aristote est imitateur de Platon mais on a totalement changé de monde sur le plan culturel : l’alexandrin est ce qui est moderne par rapport à l’univers de la démocratie athénienne.
C : Par delà  la violence des rapports humains et la rivalité mimétique n’y-a-t’il pas  un désir naturel chez l’homme de vivre en société, paisiblement, en pantouflard ? Cela ne vous semble-t-il pas contradictoire avec votre thèse ?

R.G : Absolument pas. La théorie mimétique ne veut pas se présenter comme une philosophie qui ferait le tour de l’homme. Elle tend simplement à dire qu’il y a toujours assez de rivalité mimétique dans une société pour tout troubler et pour obliger à procéder à un sacrifice. Mais cela ne veut pas dire que tout le monde est coupable au même titre. Il est bien évident que dans notre société les gens sont très forts pour éviter la rivalité mimétique non seulement instinctivement mais très délibérément : il y a tout un art d’éviter la rivalité mimétique qui au fond est l’art de vivre ensemble. Et cela est absolument indispensable.
C : Dans votre dernier livre Les origines de la culture  vous insistez beaucoup sur le darwinisme et volontairement vous proposez un épigraphe darwinien à chaque chapitre. Vous semblez en tirer l’idée d’un progrès fatal de l’homme…

R.G : C’est Pierpaolo Antonello qui a fait cela. Personnellement je voulais les enlever. Quant à la question du progrès, ce dernier n’est pas forcément fatal parce que les hommes y contribuent eux-mêmes.  Je reconnais qu’il peut y avoir une régression. On peut penser que l’Islam est soutenu par le Coran mais quant aux islamistes « frénétiques » il est bien évident que le Coran n’a guère été interprété dans cette voie si ce n’est peut-être par la fameuse secte des assassins. Oui, il peut y avoir une régression.
C : Ce qui est très frappant, notamment dans  Quand ces choses commenceront,  au sein même de cette ambiance augustinienne pessimiste c’est votre optimisme foncier, votre idée qu’il y aura toujours un chemin vers le mieux. C’est sans doute la rivalité mimétique qui a pu égarer Augustin  dans ses polémiques…

R.G : Mais c’est vrai aussi chez Augustin… Henri Marrou disait qu’il faudrait toujours renoncer à choisir le moment le plus polémique d’Augustin pour le définir en entier. Et si l’on regarde les textes sur la grâce qui ne sont pas dans la querelle avec Pélage, on peut se constituer un Augustin beaucoup plus modéré. La rivalité mimétique est une chose sans quoi il serait très difficile d’écrire. C’est elle qui soutient l’écrivain dans ses efforts. (rires)
La violence est au cœur de l’homme

C : Le christianisme continue à imprégner à contrecœur la société moderne. Vous êtes finalement proche de Chesterton qui parlait de « l’idée chrétienne devenue folle ». Vous affirmez que le message victimaire du christianisme imprègne la vie contemporaine et en même temps on a l’impression d’une perte complète de toute conscience de la violence. C’est très paradoxal.

R.G : Je crois qu’il y a un double mouvement. Il ne faut pas oublier qu’il y a aussi une société de la peur. Beaucoup de gens considèrent que la violence augmente dans notre univers. Les deux mouvements se chevauchent. Le catholicisme en France ou le « para-catholicisme » anglais de la première moitié du XX°siècle connaissent une espèce d’explosions de talents dans la période de l’entre-deux-guerres, que l’on ne retrouve plus aujourd’hui. Je sais que vous n’êtes pas tendres avec Maritain. Il y a des choses un peu plates dans son œuvre, mais il y a aussi des éléments absolument admirables. Des ouvrages comme Le songe de Descartes ou Les trois réformateurs sont marqués par une veine polémique qui disparaît par la suite parce qu’il est devenu presque trop officiel.
C : On constate un phénomène d’inconscience contemporaine vis-à-vis de la violence. Nos contemporains ont certes peur de la violence, mais ils en ont conscience comme une force extérieure notamment sous la forme du terrorisme. Il semble que nos contemporains aient totalement perdu le message chrétien qui enseigne que la violence est au cœur de l’homme, une violence qui nous menace et que l’on ne peut pas  expulser de nous-mêmes.

R.G : Oui, on se sent toujours victime d’une violence autre. Il faudrait étudier le mimétisme sur le plan le plus fondamental qui est la réciprocité entre les hommes. Entre les animaux, il n’y a pas de réciprocité : même lorsqu’ils se battent, ils ne se regardent pas. Dans la première histoire du Livre de la jungle, les animaux ne peuvent pas soutenir le regard de Mowgli, l’enfant-loup. L’animal ne voit rien dans ses yeux qui ne retienne son regard. Ce n’est pas du tout le triomphe de l’homme sur l’animal malgré ce qu’en fait Kipling, conformément à une vision dix-neuvièmiste de l’humanisme triomphant. Dans ce livre toutes les histoires se terminent par des meurtres collectifs, derrière lesquels se cachent des mythes indiens très anciens. Ce qui m’interroge c’est cette réciprocité qui subsiste chez l’homme. Si vous avez un bon rapport avec quelqu’un, vous êtes dans la réciprocité, mais très vite la violence peut s’élever entre vous. Lorsque je vous tends la main et que vous ne la prenez pas, s’il n’y a pas réciprocité, immédiatement la main qui s’est offerte se retirera. C’est-à-dire qu’elle imitera la violence de l’autre. Le rapport de violence est un rapport de réciprocité tout comme le rapport donnant-donnant. Mais c’est un rapport de réciprocité très difficile à modifier dans le sens du retour à une bonne réciprocité. En revanche, rien n’est plus facile de passer de la bonne à la mauvaise réciprocité. Dès que les hommes ne se traitent pas bien mutuellement, ils ont l’impression que la violence vient de l’autre et, dans leur idée, eux ne font jamais que rendre à l’autre la même chose. C’est dire à l’autre : j’ai compris ce que tu veux me dire et je me conduis avec toi de semblable manière. Et pour être bien sûr que l’autre comprendra on surenchérit. L’autre va donc interpréter cela comme une agression. On peut très bien montrer ici qu’au niveau le plus élémentaire il y a toujours incompréhension de l’un par l’autre. L’escalade peut grimper sans que personne n’est jamais conscience d’y contribuer lui-même.
C : Cependant on a vécu pendant cinquante ans sous une doctrine stratégique nucléaire qui prévoyait justement une escalade de violence…

R.G : Certainement. Mais dans ce cas précis il y a eu des gestes de prudence extraordinaires, puisque Kroutchev n’a pas maintenu à Cuba les bombes atomiques. Il y a, dans ce geste, quelque chose de décisif. Ce fut le seul moment effrayant pour les hommes d’Etat eux-mêmes. Aujourd’hui nous savons qu’il y a des pays qui essaient par tous les moyens de se procurer ces armes et nous savons aussi qu’ils sont bien décidés à les utiliser. On a donc encore franchi un pallier.
C : Une autre traduction de cette perversion des idées chrétiennes c’est le concept de victime. Dans notre société les victimes sont partout et cette surenchère victimaire est finalement devenue le moyen d’agresser l’autre. On se sert de ce que l’on sait de la personne pour dire : « je suis ta victime donc tu es un bourreau ».

R.G : Oui mais il faut aussi reconnaître que derrière cet abus du victimaire il y a un usage légitime. Nous sommes la seule société qui s’intéresse aux victimes en tranquillité. Et ça c’est une supériorité extraordinaire.
C : Vous le développiez bien dans  Quand ces choses commenceront  : la victimisation comme arme, comme violence…

R.G : Je crois que le moment décisif en Occident est l’invention de l’hôpital. Les primitifs s’occupent de leurs propres morts. Ce qu’il y a de caractéristique dans l’hôpital c’est bien le fait de s’occuper de tout le monde. C’est l’hôtel-Dieu donc c’est la charité. Et c’est visiblement une invention du Moyen-Age. Tout ce qu’il y a de bon dans notre société peut faire l’objet d’abus. Lorsque Voltaire a écrit Candide, il cherchait un contre-exemple, une société supérieure à l’Occident, mais il ne l’a pas trouvée. C’est la raison pour laquelle il s’est tourné vers cet Eldorado qui, en fait, n’existe pas. Il avait lui-même écrit des poèmes comme  le Mondain  – « Ah quel bon temps que ce siècle de fers ! ». Son idée principale est que la société moderne était la meilleure de toutes. C’était pour embêter les dames de son salon qui parlaient de Leibniz au lieu de parler de lui comme elles auraient dû le faire…(rires) Voltaire a une conscience de la rivalité mimétique tout à fait extraordinaire. Dans Candide, il y a ce personnage, Pococuranté, qui possède tout. Noble vénitien, il reçoit Candide et son serviteur Martin et méprise toutes ses richesses (chap. 25). Il a de nombreux tableaux, mais il ne les regarde plus.  Par ailleurs, il affirme que les sots admirent tout dans l’œuvre d’un grand auteur ; lui, il n’aime que ce qui est à son usage. Lorsqu’ils prennent congé de ce Vénitien, Candide dit à son serviteur Martin : « voilà le plus heureux des hommes car il est au-dessus de tout ce qu’il possède ». Il veut paraître supérieur à toutes ses possessions et, au fond, il cultive une forme de désir.
C : Il y a un dernier thème  que vous abordez, celui de la vérité, de la vérificabilité. Derrière ce thème de la vérité se cache celui de la figuralité : tout est figure du vrai…. Dans  La voix méconnue du réel, vous proposez l’idée d’une vérité à laquelle on n’échappe pas, celle de la théorie mimétique, qui d’une certaine façon est au-dessus des preuves que l’on peut donner pour ou contre…

R.G :  Le vrai problème est celui de la vérité scientifique. Popper m’oppose toujours la « vérifiabilité ». Il m’assure que ma thèse n’est pas vérifiable. Je lui réponds que la thèse de l’évolution ne l’est pas non plus indubitablement. D’autre part, il y a toutes sortes de choses dont nous sommes certains. C’est la direction que je prends maintenant. C’est ce que l’on nomme en anglais le « common knowledge », le savoir commun. Aujourd’hui vous n’avez pas besoin d’expliquer que les sorcières ne sont pas coupables, malgré la chasse aux sorcières du 15ème siècle. Il s’agit là de « common knowledge » dans la mesure où personne ne vous réfutera car cela va de soi, cela est évident. La question est de savoir si ce « common knowledge » fait partie de la science. Je réponds : oui mais c’est une science tellement certaine qu’elle n’a pas à se démontrer, une science qui a trop de vérifications qui sont là possibles pour qu’il soit nécessaire d’en épuiser la liste.
C : Notre revue s’appelle Certitudes : c’est un clin d’œil au penseur italien Vico, qui développe la théorie du « certum ». Le certum n’est pas le « verum ». Vico est d’une certaine manière, un anthropologue, il est passionné par la latinité dans toutes ses manifestations historiques. Votre éloquence fait penser à Vico. Le propos de Vico n’est pas philosophique. Sa théorie de la « science nouvelle » décrit une science qui est en opposition à celle de Descartes et en cela elle est nouvelle. Descartes, lui, prétendait  au« verum » donc à une science de l’objet. Et vous dites : « Nous sommes toujours inclus dans la science fondamentale que nous développons donc ce n’est pas une vérité objective mais une vérité totale qui nous enveloppe… ».

R.G : L’idée selon laquelle on ne peut arriver au « certum » à partir des textes est une idée constamment démentie par l’existence du système judiciaire, du système de la preuve. La question est de savoir à partir de quel moment on est vraiment dans le « certum ». Dans l’anthropologie il n’y a pas de vérification immédiate puisque tout est indirect. Tout est lié à la multiplication des indices donc c’est bien une attitude scientifique. Le travail de l’ethnologue nécessite cette multiplication d’indices indirects.
C : Vous avez osé intituler l’un de vos livres : la voix méconnue du réel. Comment ce texte sur le réel et sur la vérité a-t-il été reçu ?

R.G : La voix méconnue du réel c’est le titre choisi par la traductrice. Je trouve cette traduction très bonne, mais certains la contestent. C’est tout le problème des traductions de l’anglais au français. C’est sur le mot « réel » que l’on conteste la traduction. La traduction devient impossible à cause des ressemblances entre les deux langues. C’est la question des « faux-amis ». Des termes traduits en apparence parfaitement n’ont pas de sens dans une langue, mais sont très compréhensibles dans l’autre.
C : Le fait d’avoir enseigné et publié aux Etats-Unis vous a-t-il donné une liberté de recherche et de pensée supplémentaire par rapport à ce qui se serait passé si vous étiez restés en France ? Le préjugé antireligieux était-il moins fort là-bas ?

R.G : C’est ma seule expérience anthropologique ! ( rires ).  Non, le préjugé est exactement le même. Mais les proportions en chiffres sont différentes. Par exemple, l’Eglise « modernisée » a réussi à « décatholiciser » nombre de gens. Les catholiques rassemblent soixante-dix millions de personnes aux Etats-Unis. J’y suis arrivé avant le Concile et il y avait alors 75 % de pratiquants. Cela représentait beaucoup plus que toute l’Europe. Aujourd’hui on compte 30 % de pratiquants ce qui reste encore très supérieur à l’Europe. Les fondamentalistes ne sont pas les fous-furieux tels que les médias les montrent ici. Les traiter de « fondamentalistes » est d’ailleurs excessif. Ils sont attachés à l’éducation des enfants. Ils se méfient des cours de « sex education » qui ont lieu dans certaines écoles, ce qui est parfaitement légitime. Certes, les milieux les plus nationalistes récupèrent leurs votes, mais d’une certaine manière tous les partis ont une part de responsabilité. Les églises protestantes sont d’ailleurs dans un état de décomposition plus grand que l’Eglise catholique.
C : Justement, quelle est la situation des églises protestantes, des baptistes par exemple ?

R.G : Ce problème est assez complexe. Les baptistes ont toujours été un peu fondamentalistes. Il y a de nombreux pratiquants dans cette branche du protestantisme. Il y a ce qu’on appelle les « grandes dénominations » qui comprennent les épiscopaliens ( anglicans version internationale), les presbytériens d’origine écossaise et les méthodistes ainsi que les quakers. Beaucoup de ces Eglises notamment presbytériennes, souvent très rigoureuses ont connu une certaine évolution vers un relâchement de la Foi. Ainsi parler de Dieu aujourd’hui dans ces Eglises cela paraît un peu impoli…! ( rires ) Elles sont devenues des sortes de clubs humanitaires.
C : Vous dites avec une force extraordinaire que la religion est mère de tout…

R.G : Je pense qu’elle l’est. Ce qui fait la force du catholicisme américain ce sont les protestants qui se convertissent au catholicisme. Si vous leur dites que le catholicisme est en train lui aussi de se décomposer, ils vous répondent : « Oui, mais le catholicisme est la seule Eglise qui a une chance de survivre et de vivre. »
« Le débat sur le film de Mel Gibson est en réalité un débat sur la Passion elle-même »

C : Ils doivent être d’autant plus désolés de l’affadissement du catholicisme…Quelle a été, par exemple, la réaction de la hiérarchie catholique devant la Passion du Christ ?

R.G : De nombreux protestants ont affirmé sur plusieurs chaînes de télévision : « ce film montre à quel point nous avons supprimé toute imagerie ». Il y a donc eu parfois de très heureuses réactions de la part de protestants. Pour ce qui est de la hiérarchie catholique, une déclaration des évêques disait : « Nous n’avons pas d’avis ». Ils ont affirmé qu’ils ne jugeaient pas Mel Gibson, que son engagement était plutôt bon en soi mais que le film pouvait être très mal compris, comme un film justifiant la violence. Cela est vraiment faux. Le film ne justifie pas la violence. Aux Etats-Unis, nous avons une chaîne de télévision catholique qui s’appelle « The Eternal World Television Network » (EWTN) : le réseau de télévision de la Parole éternelle. C’est magnifique ! (rires). C’est Mother Angelica qui en est la directrice.  Ils disent la Messe, ils récitent le chapelet plusieurs fois par jour et les émissions culturelles sont souvent de qualité et ne sont pas la répétition interminable de celles diffusées par les autres médias.
C : En France, il y a la chaîne KTO lancée depuis trois ans. Elle s’apprêtait à défendre le film, mais, très liée à l’épiscopat, ce dernier lui a demandé de mettre un bémol dans ses analyses…

R.G : Une journaliste de KTO m’a interrogé. Je revenais à ce moment-là des Etats-Unis et j’étais donc un peu fatigué. J’ai compris tout de suite qu’elle souhaitait me lancer contre le film de Mel Gibson. Alors cela m’a réveillé ! (rires).

Voir enfin:

Salammbô de Gustave Flaubert (1862)

Chapitre 13 – Moloch

Les Barbares n’avaient pas besoin d’une circonvallation du côté de l’Afrique ; elle leur appartenait. Mais pour rendre plus facile l’approche des murailles, on abattit le retranchement qui bordait le fossé. Ensuite, Mâtho divisa l’armée par grands demi-cercles, de façon à envelopper mieux Carthage. Les hoplites des Mercenaires furent placés au premier rang, derrière eux les frondeurs et les cavaliers ; tout au fond, les bagages, les chariots, les chevaux ; en deçà de cette multitude, à trois cents pas des tours, se hérissaient les machines.

Sous la variété infinie de leurs appellations (qui changèrent plusieurs fois dans le cours des siècles), elles pouvaient se réduire à deux systèmes : les unes agissant comme des frondes et les autres comme des arcs.

Les premières, les catapultes, se composaient d’un châssis carré, avec deux montants verticaux et une barre horizontale. A sa partie antérieure un cylindre, muni de cables, retenait un gros timon portant une cuillère pour recevoir les projectiles ; la base en était prise dans un écheveau de fils tordus, et quand on lâchait les cordes, il se relevait et venait frapper contre la barre, ce qui, l’arrêtant par une secousse, multipliait sa vigueur.

Les secondes offraient un mécanisme plus compliqué : sur une petite colonne, une traverse était fixée par son milieu où aboutissait à angle droit une espèce de canal ; aux extrémités de la traverse s’élevaient deux chapiteaux qui contenaient un entortillage de crins ; deux poutrelles s’y trouvaient prises pour maintenir les bouts d’une corde que l’on amenait jusqu’au bas du canal, sur une tablette de bronze. Par un ressort, cette plaque de métal se détachait, et, glissant sur des rainures, poussait les flèches.

Les catapultes s’appelaient également des onagres, comme les ânes sauvages qui lancent des cailloux avec leurs pieds, et les balistes des scorpions, à cause d’un crochet dressé sur la tablette, et qui, s’abaissant d’un coup de poing, faisait partir le ressort.

Leur construction exigeait de savants calculs ; leurs bois devaient être choisis dans les essences les plus dures, leurs engrenages, tous d’airain ; elles se bandaient avec des leviers, des moufles, des cabestans ou des tympans ; de forts pivots variaient la direction de leur tir, des cylindres les faisaient s’avancer, et les plus considérables, que l’on apportait pièce à pièce, étaient remontées en face de l’ennemi.

Spendius disposa les trois grandes catapultes vers les trois angles principaux ; devant chaque porte il plaça un bélier, devant chaque tour une baliste, et des carrobalistes circuleraient par derrière. Mais il fallait les garantir contre les feux des assiégés et combler d’abord le fossé qui les séparait des murailles.

On avança des galeries en claies de joncs verts et des cintres en chêne, pareils à d’énormes boucliers glissait sur trois roues ; de petites cabanes couvertes de peaux fraîches et rembourrées de varech abritaient les travailleurs ; les catapultes et les balistes furent défendues par des rideaux de cordages que l’on avait trempés dans du vinaigre pour les rendre incombustibles. Les femmes et les enfants allaient prendre des cailloux sur la grève, ramassaient de la terre avec leurs mains et l’apportaient aux soldats.

Les Carthaginois se préparaient aussi.

Hamilcar les avait bien vite rassurés en déclarant qu’il restait de l’eau dans les citernes pour cent vingt-trois jours. Cette affirmation, sa présence au milieu d’eux, et celle du zaïmph surtout, leur donnèrent bon espoir, Carthage se releva de son accablement ; ceux qui n’étaient pas d’origine chananéenne furent emportés dans la passion des autres.

On arma les esclaves, on vida les arsenaux ; les citoyens eurent chacun leur poste et leur emploi. Douze cents hommes survivaient des transfuges, le Suffète les fit tous capitaines ; et les charpentiers, les armuriers, les forgerons et les orfèvres furent préposés aux machines. Les Carthaginois en avaient gardé quelques-unes, malgré les conditions de la paix romaine. On les répara. Ils s’entendaient à ces ouvrages. Les deux côtés septentrional et oriental, défendus par la mer et par le golfe, restaient inaccessibles. Sur la muraille faisant face aux Barbares, on monta des troncs d’arbre, des meules de moulin, des vases pleins de soufre, des cuves pleines d’huile, et l’on bâtit des fourneaux. On entassa des pierres sur la plate-forme des tours, et les maisons qui touchaient, immédiatement au rempart furent bourrées avec du sable pour l’affermir et augmenter son épaisseur.

Devant ces dispositions, les Barbares s’irritèrent. Ils voulurent combattre tout de suite. Les poids qu’ils mirent dans les catapultes étaient d’une pesanteur si exorbitante, que les timons se rompirent ; l’attaque fut retardée.

Enfin le treizième jour du mois de Schabar, – au soleil levant, – on entendit contre la porte de Khamon un grand coup.

Soixante-quinze soldats tiraient des cordes, disposées à la base d’une poutre gigantesque, horizontalement suspendue par des chaînes descendant d’une potence, et une tête de bélier, toute en airain, la terminait. On l’avait emmaillotée de peaux de boeuf ; des bracelets de fer la cerclaient de place en place ; elle était trois fois grosse comme le corps d’un homme, longue de cent vingt coudées, et, sous la foule des bras nus la poussant et la ramenant, elle avançait et reculait avec une oscillation régulière.

Les autres béliers devant les autres portes commencèrent à se mouvoir. Dans les roues creuses des tympans, on aperçut des hommes qui montaient d’échelon en échelon. Les poulies, les chapiteaux grincèrent, les rideaux de cordages s’abattirent, et des volées de pierres et des volées de flèches s’élancèrent à la fois ; tous les frondeurs éparpillés couraient. Quelques-uns s’approchaient du rempart, en cachant sous leurs boucliers des pots de résine ; puis ils les lançaient à tour de bras. Cette grêle de balles, de dards et de feux passait par-dessus les premiers rangs et faisait une courbe qui retombait derrière les murs. Mais, à leur sommet, de longues grues à mâter les vaisseaux se dressèrent ; et il en descendit de ces pinces énormes qui se terminaient par deux demi-cercles dentelés à l’intérieur. Elles mordirent les béliers. Les soldats, se cramponnant à la poutre, tiraient en arrière. Les Carthaginois balaient pour la faire monter ; et l’engagement se prolongea jusqu’au soir.

Quand les Mercenaires, le lendemain, reprirent leur besogne, le haut des murailles se trouvait entièrement tapissé par des balles de coton, des toiles, des coussins ; les créneaux étaient bouchés avec des nattes ; et, sur le rempart, entre les grues, on distinguait un alignement de fourches et de tranchoirs emmanchés à des bâtons. Aussitôt, une résistance furieuse commença.

Des troncs d’arbres, tenus par des câbles, tombaient et remontaient alternativement en battant les béliers ; des crampons, lancés par des balistes, arrachaient le toit des cabanes ; et, de la plate-forme des tours, des ruisseaux de silex et de galets se déversaient.

Enfin les béliers rompirent la porte de Khamon et la porte de Tagaste. Mais les Carthaginois avaient entassé à l’intérieur une telle abondance de matériaux que leurs battants ne s’ouvrirent pas. Ils restèrent debout.

Alors on poussa contre les murailles des tarières, qui, s’appliquant aux joints des blocs, les descelleraient. Les machines furent mieux gouvernées, leurs servants répartis par escouades ; du matin au soir, elles fonctionnaient, sans s’interrompre, avec la monotone précision d’un métier de tisserand.

Spendius ne se fatiguait pas de les conduire. C’était lui-même qui bandait les écheveaux des balistes. Pour qu’il y eût, dans leurs tensions jumelles, une parité complète, on serrait leurs cordes en frappant tour à tour de droite et de gauche, jusqu’au moment où les deux côtés rendaient un son égal. Spendius montait sur leur membrure. Avec le bout de son pied, il les battait tout doucement, – et il tendait l’oreille comme un musicien qui accorde une lyre. Puis, quand le timon de la catapulte se relevait, quand la colonne de la baliste tremblait à la secousse du ressort, que les pierres s’élançaient en rayons et que les dards couraient en ruisseau, il se penchait le corps tout entier et jetait ses bras dans l’air, comme pour les suivre.

Les soldats, admirant son adresse, exécutaient ses ordres. Dans la gaieté de leur travail, ils débitaient des plaisanteries sur les noms des machines. Ainsi, les tenailles à prendre les béliers s’appelant des loups, et les galeries couvertes des treilles ; on était des agneaux, on allait faire la vendange ; et, en armant leurs pièces, ils disaient aux onagres : «Allons, rue bien !» et aux scorpions : «Traverse-les jusqu’au coeur !» Ces facéties, toujours les mêmes, soutenaient leur courage.

Cependant les machines ne démolissaient point le rempart. Il était formé par deux murailles et tout rempli de terre ; elles abattaient leurs parties supérieures. Mais les assiégés, chaque fois, les relevaient. Mâtho ordonna de construire des tours en bois qui devaient être aussi hautes que les tours de pierre. On jeta, dans le fossé, du gazon, des pieux, des galets et des chariots avec leurs roues afin de l’emplir plus vite ; avant qu’il fût comblé, l’immense foule des Barbares ondula sur la plaine d’un seul mouvement, et vint battre le pied des murs, comme une mer débordée.

On avança les échelles de corde, les échelles droites et les sambuques, c’est-à-dire deux mâts d’où s’abaissaient, par des palans, une série de bambous que terminait un pont mobile. Elles formaient de nombreuses lignes droites appuyées contre le mur, et les Mercenaires, à la file les uns des autres, montaient en tenant leurs armes à la main. Pas un Carthaginois ne se montrait ; déjà ils touchaient aux deux tiers du rempart. Les créneaux s’ouvrirent, en vomissant, comme des gueules de dragon, des feux et de la fumée ; le sable s’éparpillait, entrait par le joint des armures ; le pétrole s’attachait aux vêtements ; le plomb liquide sautillait sur les casques, faisait des trous dans les chairs ; une pluie d’étincelles s’éclaboussait contre les visages, – et des orbites sans yeux semblaient pleurer des larmes grosses comme des amandes. Des hommes, tout jaunes d’huile, brûlaient par la chevelure. Ils se mettaient à courir, enflammaient les autres. On les étouffait en leur jetant, de loin, sur la face, des manteaux trempés de sang. Quelques-uns qui n’avaient pas de blessure restaient immobiles, plus raides que des pieux, la bouche ouverte et les deux bras écartés.

L’assaut, pendant plusieurs jours de suite, recommença, – les Mercenaires espérant triompher par un excès de force et d’audace.

Quelquefois un homme sur les épaules d’un autre enfonçait une fiche entre les pierres, puis s’en servait comme d’un échelon pour atteindre au delà, en plaçait une seconde, une troisième ; et, protégés par le bord des crénaux dépassant la muraille, peu à peu, ils s’élevaient ainsi ; mais, toujours à une certaine hauteur, ils retombaient. Le grand fossé trop plein débordait ; sous les pas des vivants, les blessés pêle-mêle s’entassaient avec les cadavres et les moribonds. Au milieu des entrailles ouvertes, des cervelles épandues et des flaques de sang, les troncs calcinés faisaient des taches noires ; et des bras et des jambes à moitié sortis d’un monceau se tenaient tout debout, comme des échalas dans un vignoble incendié.

Les échelles se trouvant insuffisantes, on employa les tollénones, – instruments composés d’une longue poutre établie transversalement sur une autre, et portante son extrémité une corbeille quadrangulaire où trente fantassins pouvaient se tenir avec leurs armes.

Mâtho voulut monter dans la première qui fut prête. Spendius l’arrêta.

Des hommes se courbèrent sur un moulinet ; la grande poutre se leva, devint horizontale, se dressa presque verticalement, et, trop chargée par le bout, elle pliait comme un immense roseau. Les soldats cachés jusqu’au menton se tassaient ; on n’apercevait que les plumes des casques. Enfin, quand elle fut à cinquante coudées dans l’air, elle tourna de droite et de gauche plusieurs fois, puis s’abaissa ; et, comme un bras de géant qui tiendrait sur sa main une cohorte de pygmées, elle déposa au bord du mur la corbeille pleine d’hommes. Ils sautèrent dans la foule et jamais ils ne revinrent.

Tous les autres tollénones furent bien vite disposés. Mais il en aurait fallu cent fois davantage pour prendre la ville. On les utilisa d’une façon meurtrière ; des archers éthiopiens se plaçaient dans les corbeilles ; puis, les câbles étant assujettis, ils restaient suspendus et tiraient des flèches empoisonnées. Les cinquante tollénones, dominant les créneaux, entouraient ainsi Carthage comme de monstrueux vautours ; et les Nègres riaient de voir les gardes sur le rempart mourir dans des convulsions atroces.

Hamilcar y envoya des hoplites ; il leur faisait boire chaque matin le jus de certaines herbes qui les gardait du poison.

Un soir, par un temps obscur, il embarqua les meilleurs de ses soldats sur des gabares, des planches, et, tournant à la droite du port, il vint débarquer à la Taenia. Puis ils s’avancèrent jusqu’aux premières lignes des Barbares, et, les prenant par le flanc, ils en firent ua grand carnage. Des hommes suspendus à des cordes descendaient la nuit du haut des murs avec des torches à la main, brûlaient les ouvrages des Mercenaires, et remontaient.

Mâtho était acharné ; chaque obstacle renforçait sa colère ; il en arrivait à des choses terribles et extravagantes. Il convoqua Salammbô, mentalement, à un rendez-vous ; puis il l’attendit. Elle ne vint pas ; cela lui parut une trahison nouvelle, – et, désormais, il l’exécra. S’il avait vu son cadavre, il se serait peut-être en allé. Il doubla les avant-postes, il planta des fourches au bas du rempart, il enfouit des chausse-trapes dans la terre, et il commanda aux Libyens de lui apporter toute une forêt pour y mettre le feu et brûler Carthage, comme une tanière de renards.

Spendius s’obstinait au siège. Il cherchait à inventer des machines épouvantables et comme jamais on n’en avait construit.

Les autres Barbares, campés au loin sur l’isthme, s’ébahissaient de ces lenteurs ; ils murmuraient ; on les lâcha.

Alors ils se précipitèrent avec leurs coutelas et leurs javelots, dont ils battaient les portes. Mais la nudité de leurs corps facilitant les blessures, les Carthaginois les massacraient abondamment ; et les Mercenaires s’en réjouirent, sans doute par jalousie du pillage. Il en résulta des querelles, des combats entre eux. Puis, la campagne étant ravagée, bientôt on s’arracha les vivres. Ils se décourageaient. Des hordes nombreuses s’en allèrent. La foule était si grande qu’il n’y parut pas.

Les meilleurs tentèrent de creuser des mines ; le terrain mal soutenu s’éboula. Ils les recommencèrent en d’autres places ; Hamilcar devinait toujours leur direction en appliquant son oreille contre un bouclier de bronze. Il perça des contre-mines sous le chemin que devaient parcourir les tours de bois ; quand on voulut les pousser, elles s’enfoncèrent dans des trous.

Enfin, tous reconnurent que la ville était imprenable, tant que l’on n’aurait pas élevé jusqu’à la hauteur des murailles une longue terrasse qui permettrait de combattre sur le même niveau ; on en paverait le sommet pour faire rouler dessus les machines. Alors il serait bien impossible à Carthage de résister.

Elle commençait à souffrir de la soif. L’eau, qui valait au début du siège deux késitah le bath, se vendait maintenant un shekel d’argent ; les provisions de viande et de blé s’épuisaient aussi ; on avait peur de la faim ; quelques-uns même parlaient des bouches inutiles, ce qui effrayait tout le monde. Depuis la place de Khamon jusqu’au temple de Melkarth des cadavres encombraient les rues ; et, comme on était à la fin de l’été, de grosses mouches noires harcelaient les combattants. Des vieillards transportaient les blessés, et les gens dévots continuaient les funérailles fictives de leurs proches et de leurs amis, défunts au loin pendant la guerre. Des statues de cire avec des cheveux et des vêtements s’étalaient en travers des portes. Elles se fondaient à la chaleur des cierges brûlant près d’elles ; la peinture coulait sur leurs épaules, et des pleurs ruisselaient sur la face des vivants, qui psalmodiaient à côté des chansons lugubres. La foule, pendant ce temps-là, courait ; des bandes armées passaient ; les capitaines criaient des ordres, et l’on entendait toujours le heurt des béliers qui battaient le rempart.

La température devint si lourde que les corps, se gonflant, ne pouvaient plus entrer dans les cercueils. On les brûlait au milieu des cours. Mais les feux, trop à l’étroit, incendiaient les murailles voisines, et de longues flammes, tout à coup s’échappaient des maisons comme du sang qui jaillit d’une artère. Ainsi Moloch possédait Carthage ; il étreignait les remparts, il se roulait dans les rues, il dévorait jusqu’aux cadavres.

Des hommes qui portaient, en signe de désespoir, des manteaux faits de haillons ramassés, s’établirent au coin des carrefours. Ils déclamaient contre les Anciens, contre Hamilcar, prédisaient au peuple une ruine entière et l’engageaient à tout détruire et à tout se permettre. Les plus dangereux étaient les buveurs de jusquiame ; dans leurs crises ils se croyaient des bêtes féroces et sautaient sur les passants, qu’ils déchiraient. Des attroupements se faisaient autour d’eux ; on en oubliait la défense de Carthage. Le Suffète imagina d’en payer d’autres pour soutenir sa politique.

Afin de retenir dans la ville le génie des Dieux, on avait couvert de chaînes leurs simulacres. On posa des voiles noirs sur les Pataeques et des cilices autour des autels ; on tâchait d’exciter l’orgueil et la jalousie des Baals en leur chantant à l’oreille : «Tu vas te laisser vaincre ! les autres sont plus forts, peut-être ? Montre-toi ! aide-nous ! afin que les peuples ne disent pas : Où sont maintenant leurs Dieux ?»

Une anxiété permanente agitait les collèges des pontifes. Ceux de la Rabetna surtout avaient peur, – le rétablissement du zaïmph n’ayant pas servi. Ils se tenaient enfermés dans la troisième enceinte, inexpugnable comme un forteresse. Un seul d’entre eux se hasardait à sortir, le grand prêtre Schahabarim.

Il venait chez Salammbô. Mais il restait tout silencieux, la contemplant les prunelles fixes, ou bien il prodiguait les paroles, et les reproches qu’il lui faisait étaient plus durs que jamais.

Par une contradiction inconcevable, il ne pardonnait pas à la jeune fille d’avoir suivi ses ordres ; – Schahabarim avait tout deviné, – et l’obsession de cette idée avivait les jalousies de son impuissance. Il l’accusait d’êlre la cause de la guerre. Mâtho, à l’en croire, assié-geait Carthage pour reprendre le zaïmph ; et il déversait des imprécations et des ironies sur ce Barbare, qui pré-tendait posséder des choses saintes. Ce n’était pas cela pourtant que le prêtre voulait dire.

Mais, à présent, Salammbô n’éprouvait pour lui aucune terreur. Les angoisses dont elle souffrait autrefois l’avaient abandonnée. Une tranquillité singulière l’occupait. Ses regards, moins errants, brillaient d’une flamme limpide.

Cependant le Python était redevenu malade ; et, comme Salammbô paraissait au contraire se guérir, la vieille Taanach s’en réjouissait, convaincue qu’il prenait par ce dépérissement la langueur de sa maîtresse.

Un matin, elle le trouva derrière le lit de peaux de boeuf, tout enroulé sur lui-même, plus froid qu’un marbre, et la tête disparaissant sous un amas de vers. A ses cris, Salammbô survint. Elle le retourna quelque temps avec le bout de sa sandale, et l’esclave fut ébahie de son insensibilité.

La fille d’Hamilcar ne prolongeait plus ses jeûnes avec tant de ferveur. Elle passait des journées au haut de sa terrasse, les deux coudes contre la balustrade, s’amusant à regarder devant elle. Le sommet des murailles au bout de la ville découpait sur le ciel des zigzags inégaux, et les lances des sentinelles y faisaient tout le long comme une bordure d’épis. Elle apercevait au delà, entre les tours, les manoeuvres des Barbares ; les jours que le siège était interrompu, elle pouvait même distinguer leurs occupations, ils raccommodaient leurs armes, se graissaient la chevelure, ou bien lavaient dans la mer leurs bras sanglants ; les tentes étaient closes ; les bêtes de somme mangeaient ; et au loin, les faux des chars, tous rangés en demi-cercle, semblaient un cimeterre d’argent étendu à la base des monts. Les discours de Schaliabarim revenaient à sa mémoire. Elle attendait son fiancé Narr’Havas. Elle aurait voulu, malgré sa haine, revoir Mâtho. De tous les Carthaginois, elle était la seule personne, peut-être, qui lui eût parlé sans peur.

Souvent son père arrivait dans sa chambre. Il s’asseyait en haletant sur les coussins et il la considérait d’un air presque attendri, comme s’il eût trouvé dans ce spectacle un délassement à ses fatigues. Il l’interrogeait quelquefois sur son voyage au camp des Mercenaires. Il lui demanda même si personne, par hasard, ne l’y avait poussée ; et, d’un signe de tête, elle répondit que non, tant Salammbô était fière d’avoir sauvé le zaïmph.

Mais le Suffète revenait toujours à Mâtho, sous prétexte de renseignements militaires. Il ne comprenait rien à l’emploi des heures qu’elle avait passées dans la tente. En effet, Salammbô ne parlait pas de Giscon ; car, les mots ayant par eux-mêmes un pouvoir effectif, les malédictions que l’on rapportait à quelqu’un pouvaient se tourner contre lui ; et elle taisait son envie d’assassinat, de peur d’être blâmée de n’y avoir point cédé. Elle disait que le schalischim paraissait furieux, qu’il avait crié beaucoup, puis qu’il s’était endormi. Salammbô n’en racontait pas davantage, par honte peut-être, ou bien par un excès de candeur faisant qu’elle n’attachait guère d’importance aux baisers du soldat. Tout cela, du reste, flottait dans sa tête mélancolique et brumeux comme le souvenir d’un rêve accablant ; et elle n’aurait su de quelle manière, par quels discours l’exprimer.

Un soir qu’ils se trouvaient ainsi l’un en face de l’autre, Taanach tout effarée survint. Un vieillard avec un enfant était là, dans les cours, et voulait voir le Suffète.

Hamilcar pâlit, puis répliqua vivement :

«Qu’il monte !»

Iddibal entra, sans se prosterner. Il tenait par la main un jeune garçon couvert d’un manteau en poil de bouc ; et aussitôt relevant le capuchon qui abritait sa figure :

«Le voilà, Maître ! Prends-le !»

Le Suffète et l’esclave s’enfoncèrent dans un coin de la chambre.

L’enfant était resté au milieu, tout debout ; et, d’un regard plus attentif qu’étonné, il parcourait le plafond, les meubles, les colliers de perles traînant sur les draperies de pourpre, et cette majestueuse jeune femme inclinée vers lui.

Il avait dix ans peut-être, et n’était pas plus haut qu’un glaive romain. Ses cheveux crépus ombrageaient son front bombé. On aurait dit que ses prunelles cherchaient des espaces. Les narines de son nez mince palpitaient largement ; sur toute sa personne s’étalait l’indéfinissable splendeur de ceux qui sont destinés aux grandes entreprises. Quand il eut rejeté son manteau trop lourd, il resta revêtu d’une peau de lynx attachée autour de sa taille, et il appuyait résolument sur les dalles ses petits pieds nus tout blancs de poussière. Mais, sans doute, il devina que l’on agitait des choses importantes, car il se tenait immobile, – une main derrière le dos et le menton baissé, avec un doigt dans la bouche.

Enfin Hamilcar, d’un signe, attira Salammbô et il lui dit à voix basse :

«Tu le garderas chez toi, entends-tu ? Il faut que personne, même de la maison, ne connaisse son existence !»

Puis, derrière la porte, il demanda encore une fois à Iddibal s’il était bien sûr qu’on ne les eût pas remarqués.

«Non ! dit l’esclave ; les rues étaient vides.»

La guerre emplissait toutes les provinces, il avait eu peur pour le fils de son maître. Alors ne sachant où le cacher, il était venu le long des côtes, sur une chaloupe ; et, depuis trois jours Iddibal louvoyait dans le golfe, en observant les remparts. Enfin ce soir-là, comme les alentours de Khamon semblaient déserts, il avait franchi la passe lestement et débarqué près de l’arsenal, l’entrée du port étant libre.

Mais bientôt les Barbares établirent, en face, un immense radeau pour empêcher les Carthaginois d’en sortir. Ils relevaient les tours de bois, et, en même temps, la terrasse montait.

Les communications avec le dehors étant interceptées, une famine intolérable commença.

On tua tous les chiens, tous les mulets, tous les ânes, puis les quinze éléphants que le Suffète avait ramenés. Les lions du temple de Moloch étaient devenus furieux et les hiérodoules n’osaient plus s’en approcher. On les nourrit d’abord avec les blessés des Barbares ; ensuite on leur jeta des cadavres encore tièdes ; ils les refusèrent, et tous moururent. Au crépuscule, des gens erraient le long des vieilles enceintes, et cueillaient entre les pierres des herbes et des fleurs qu’ils faisaient bouillir dans du vin ; – le vin coûtait moins cher que l’eau. D’autres se glissaient jusqu’aux avant-postes de l’ennemi et venaiant sous les tentes voler de la nourriture ; les Barbares, pris de stupéfaction, quelquefois les laissaient s’en retourner. Enfin un jour arriva où les Anciens résolurent d’égorger, entre eux, les chevaux d’Eschmoûn. C’étaient des bêtes saintes, dont les pontifes tressaient les crinières avec des rubans d’or, et qui signifiaient par leur existence le mouvement du soleil, l’idée du feu sous la forme la plus haute. Leurs chairs, coupées en portions égales, furent enfouies derrière l’autel. Puis, tous les soirs, alléguant quelque dévotion, les Anciens montaient vers le temple, se régalaient en cachette ; et ils remportaient sous leur tunique un morceau pour leurs enfants. Dans les quartiers déserts, loin des murs, les habitants moins misérables, par peur des autres, s’étaient barricadés.

Les pierres des catapultes et les démolitions ordonnées pour la défense avaient accumulé des tas de ruines au milieu des rues. Aux heures les plus tranquilles, tout à coup des masses de peuple se précipitaient en criant ; et, du haut de l’Acropole, les incendies faisaient comme des haillons de pourpre dispersés sur les terrasses, et que le vent tordait.

Les trois grandes catapultes, malgré tous ces travaux, ne s’arrêtaient pas. Leur ravages étaient extraordinaires ; ainsi, la tête d’un homme alla rebondir sur le fronton des Syssites ; dans la rue de Kinisdo, une femme qui accouchait fut écrasée par un bloc de marbre, et son enfant avec le lit emporté jusqu’au carrefour de Cinasyn où l’on retrouva la couverture.

Ce qu’il y avait de plus irritant, c’était les balles des frondeurs. Elles tombaient sur les toits, dans les jardins et au milieu des cours, tandis que l’on mangeait attablé devant un maigre repas et le coeur gros de soupirs. Ces atroces projectiles portaient des lettres gravées qui s’imprimaient dans les chairs ; – et, sur les cadavres, on lisait des injures, telles que pourceau, chacal, vermine, et parfois des plaisanteries : attrape ! ou : je l’ai bien mérité.

La partie du rempart qui s’étendait depuis l’angle des ports jusqu’à la hauteur des citernes fut enfoncée. Alors les gens de Malqua se trouvèrent pris entre la vieille enceinte de Byrsa par derrière et les Barbares par devant. Mais on avait assez que d’épaissir la muraille et de la rendre le plus haut possible sans s’occuper d’eux ; on les abandonna ; tous périrent ; et bien qu’ils fussent haïs généralement, on en conçut pour Hamilcar une grande horreur.

Le lendemain, il ouvrit les fosses où il gardait du blé ; ses intendants le donnèrent au peuple. Pendant trois jours on se gorgea.

La soif n’en devint que plus intolérable ; et toujours ils voyaient devant eux la longue cascade que faisait en tombant l’eau claire de l’aqueduc sous les rayons du soleil, une vapeur fine remontait de sa base, avec un arc-en-ciel à côté, et un petit ruisseau, formant des courbes sur la plaine, se déversait dans le golfe.

Hamilcar ne faiblissait pas. Il comptait sut un événement, sur quelque chose, de décisif, d’extraordinaire.

Ses propres esclaves arrachèrent les lames d’argent du temple de Melkarth ; on tira du port quatre longs bateaux, avec des cabestans on les amena jusqu’au bas des Mappales, le mur qui donnait sur le rivage fut troué ; et ils partirent pour les Gaules afin d’y acheter, n’importe à quel prix, des Mercenaires. Cependant Hamilcar se désolait de ne pouvoir communiquer avec le roi des Numides, car il le savait derrière les Barbares et prêt à tomber sur eux. Mais Narr’Havas, trop faible, n’allait pas se risquer seul ; et le Suffète fit rehausser le rempart de douze palmes, entasser dans l’Acropole tout le matériel des arsenaux et encore une fois réparer les machines.

On se servait, pour les entortillages des catapultes, de tendons pris au cou des taureaux ou bien aux jarrets des cerfs. Cependant, il n’existait dans Carthage ni cerfs ni taureaux. Hamilcar demanda aux Anciens les cheveux de leurs femmes ; toutes les sacrifièrent ; la quantité ne fut pas suffisante. On avait, dans les bâtiments des Syssites, douze cents esclaves nubiles, de celles que l’on destinait aux prostitutions de la Grèce et de l’Italie, et leurs cheveux, rendus élastiques par l’usage des onguents, se trouvaient merveilleux pour les machines de guerre. Mais la perte plus tard serait trop considérable. Donc il fut décidé que l’on choisirait, parmi les épouses des plébéiens, les plus belles chevelures. Sans aucun souci des besoins de la patrie, elles crièrent en désespérées quand les serviteurs des Cent vinrent, avec des ciseaux, mettre la main sur elles.

Un redoublement de fureur animait les Barbares. On les voyait au loin prendre la graisse des morts pour huiler leurs machines, et d’autres en arrachaient les ongles qu’ils cousaient bout à bout afin de se faire des cuirasses. Ils imaginèrent de mettre dans les catapultes des vases pleins de serpents apportés par les Nègres ; les pots d’argile se cassaient sur les dalles, les serpents couraient, semblaient pulluler, et tant ils étaient nombreux, sortir des murs naturellement. Puis les Barbares, mécontents de leur invention, la perfectionnèrent ; ils lançaient toutes sortes d’immondices, des excréments humains, des morceaux de charogne, des cadavres. La peste reparut. Les dents des Carthaginois leur tombaient de la bouche, et ils avaient les gencives décolorées comme celles des chameaux après un voyage trop long.

Les machines furent dressées sur la terrasse, bien qu’elle n’atteignît pas encore partout à la hauteur du rempart. Devant les vingt-trois tours des fortifications se dressaient vingt-trois autres tours de bois. Tous les tollènones étaient remontés, et au milieu, un peu plus en arrière, apparaissait la formidable hélèpole de Démétrius Poliorcète, que Spendius, enfin, avait reconstruite. Pyramidale comme le phare d’Alexandrie, elle était haute de cent trente coudées et large de vingt-trois, avec neuf étages allant tous en diminuant vers le sommet et qui étaient défendus par des écailles d’airain, percés de portes nombreuses, remplis de soldats ; sur la plate-forme supérieure se dressait une catapulte flanquée de deux balistes.

Alors Hamilcar fit planter des croix pour ceux qui parleraient de se rendre ; les femmes mêmes furent embrigadées. Ils couchaient dans les rues et l’on attendait plein d’angoisses.

Puis un matin, un peu avant le lever du soleil (c’était le septième jour du mois de Nyssan), ils entendirent un grand cri poussé par tous les Barbares à la fois ; les trompettes à tube de plomb ronflaient, les grandes cornes paphlagoniennes mugissaient comme des taureaux. Tous se levèrent et coururent au rempart.

Une forêt de lances, des piques et d’épées se hérissait à sa base. Elle sauta contre les murailles, les échelles s’y accrochèrent ; et, dans la baie des créneaux, des têtes de Barbares parurent.

Des poutres soutenues par de longues files d’hommes battaient les portes ; et, aux endroits où la terrasse manquait, les Mercenaires, pour démolir le mur, arrivaient en cohortes serrées, la première ligne se tenant accroupie, la seconda pliant le jarret, et les autres successivement se dressaient jusqu’aux derniers qui restaient tout droits ; -tandis qu’ailleurs, pour monter dessus, les plus hauts s’avançaient en tête, les plus bas à la queue, et tous, du bras gauche, appuyaient sur leurs casques leurs boucliers en les réunissant par le bord si étroitement, qu’on aurait dit un assemblage de grandes tortues. Les projectiles glissaient sur ces masses obliques.

Les Carthaginois jetaient des meules de moulin, des pilons, des cuves, des tonneaux, des lits, tout ce qui pouvait faire un poids et assommer. Quelques-uns guettaient dans les embrasures avec un filet de pêcheur, et quand arrivait le Barbare, il se trouvait pris sous les mailles et se débattait comme un poisson. Ils démolissaient eux-mômes leurs créneaux ; des pans de mur s’écroulaient en soulevant une grande poussière ; et, les catapultes de la terrasse tirant les unes contre les autres, leurs pierres se heurtaient, et éclataient en mille morceaux qui faisaient sur les combattants une large pluie.

Bientôt les deux foules ne formèrent plus qu’une grosse chaîne de corps humains ; elle débordait dans les intervalles de la terrasse, et, un peu plus lâche aux deux bouts, se roulait sans avancer perpétuellement. Ils s’étreignaient couchés à plat ventre comme des lutteurs. On s’écrasait. Les femmes penchées sur les créneaux hurlaient. On les tirait par leurs voiles, et la blancheur de leurs flancs, tout à coup découverts, brillait entre les bras des Nègres y enfonçant des poignards. Des cadavres, trop pressés dans la foule, ne tombaient pas ; soutenus par les épaules de leurs compagnons, ils allaient quelques minutes tout debout et les jeux fixes. Quelques-uns, les deux tempes traversées par une javeline, balançaient leur tête comme des ours. Des bouches ouvertes pour crier restaient béantes ; des mains s’envolaient coupées. Il y eut là de grands coups, et dont parlèrent pendant longtemps ceux qui survécurent.

Cependant, des flèches jaillissaient du sommet des tours de bois et des tours de pierre. Les tollènones faisaient aller rapidement leurs longues antennes ; et comme les Barbares avaient saccagé sous les Catacombes le vieux cimetière des autochthones, ils lançaient sur les Carthaginois des dalles de tombeaux sous le poids des corbeilles trop lourdes, quelquefois les câbles se rompaient, et des masses d’hommes, tous levant les bras, tombaient du haut des airs.

Jusqu’au milieu du jour, les vétérans des hoplites s’étaient acharnés contre la Taenia pour pénétrer dans le port et détruire la flotte. Hamilcar fit allumer sur la toiture de Khamon un feu de paille humide ; et la fumée les aveuglant, ils se rabattirent à gauche et vinrent augmenter l’horrible cohue qui se poussait dans Malqua. Des syntagmes, composés d’hommes robustes, choisis tout exprès, avaient enfoncé trois portes. De hauts barrages, faits avec des planches garnies de clous, les arrêtèrent ; une quatrième céda facilement ; ils s’élancèrent par-dessus en courant, et roulèrent dans une fosse où l’on avait caché des pièges. A l’angle sud-est, Autharite et ses hommes abattirent le rempart, dont la fissure était bouchée avec des briques. Le terrain par derrière montait ; ils le gravirent lestement. Mais ils trouvèrent en haut une seconde muraille, composée de pierres et de longues poutres étendues tout à plat et qui alternaient comme les pièces d’un échiquier. C’était, une mode gauloise adaptée par le Suffète au besoin de la situation ; les Gaulois se crurent devant une ville de leur pays. Ils attaquèrent avec mollesse et furent repoussés.

Depuis la rue de Khamon jusqu’au Marché-aux-herbes, tout le chemin de ronde appartenait maintenant aux Barbares, et les Samnites achevaient à coups d’épieux les moribonds ; ou bien, un pied sur le mur, ils contemplaient en bas, sous eux, les ruines fumantes, et au loin la bataille qui recommençait.

Les frondeurs, distribués par derrière, tiraient toujours. Mais, à force d’avoir servi, le ressort des frondes acarnaniennes était brisé, et plusieurs, comme des pâtres, envoyaient des cailloux avec la main ; les autres lançaient des boules de plomb avec le manche d’un fouet. Zarxas, les épaules couvertes de ses longs cheveux noirs, se portait partout en bondissant et entraînait les Baléares. Deux pannetières étaient suspendues à ses hanches ; il y plongeait continuellement la main gauche, et son bras droit tournoyait, comme la roue d’un char.

Mâtho s’élait d’abord retenu de combattre, pour mieux commander tous les Barbares à la fois. On l’avait vu le long du golfe avec les Mercenaires, près de la lagune avec les Numides, sur les bords du lac entre les Nègres ; et du fond de la plaine il poussait les masses de soldats qui arrivaient incessamment contre la ligne des fortifications. Peu à peu il s’était rapproché ; l’odeur du sang, le spectacle du carnage et le vacarme des clairons avaient fini par lui faire bondir le coeur. Alors il élait rentré dans sa tente, et, jetant sa cuirasse, avait pris sa peau de lion, plus commode pour la bataille. Le mufle s’adaptait sur la tête en bordant le visage d’un cercle de crocs ; les deux pattes antérieures se croisaient sur la poitrine, et celles de derrière avançaient leurs ongles jusqu’au bas de ses genoux.

Il avait gardé son fort ceinturon, où luisait une hache à double tranchant, et avec sa grande épée dans les deux mains il s’était précipité par la brèche, impétueusement. Comme un émondeur qui coupe des branches de saule, et qui tâche d’en abattre le plus possible afin de gagner plus d’argent, il marchait en fauchant autour de lui les Carthaginois. Ceux qui tentaient de le saisir par les flancs, il les renversait à coups de pommeau ; quand ils l’attaquaient en face, il les perçait ; s’ils fuyaient, il les fendait. Deux hommes à la fois sautèrent sur son dos ; il recula d’un bond contre une porta et les écrasa. Son épée s’abaissait, se relevait. Elle éclata sur l’angle d’un mur. Alors il prit sa lourde hache ; et par devant, par derrière, il éventrait les Carthaginois comme un troupeau de brebis. Ils s’écartaient de plus en plus, et il arriva tout seul devant la seconde enceinte, au bas de l’Acropole. Les matériaux lancés du sommet encombraient les marches et débordaient par-dessus la muraille.

Mâtho, au milieu des ruines, se retourna pour appeler ses compagnons.

Il aperçut leurs aigrettes disséminées sur la multitude ; elles s’enfonçaient, ils allaient périr ; il s’élança vers eux ; alors, la vaste couronne de plumes rouges se resserrant, bientôt ils le rejoignirent et l’entourèrent. Mais des rues latérales une foule énorme se dégorgeait. Il fut pris aux hanches, soulevé, et entraîné jusqu’en dehors du rempart, dans un endroit où la terrasse était haute.

Mâtho cria un commandement : tous les boucliers se rabattirent sur les casques ; il sauta dessus, pour s’accrocher quelque part afin de rentrer dans Carthage ; et, tout en brandissant la terrible hache, il courait sur les boucliers, pareils à des vagues de bronze, comme un dieu marin sur des flots, et qui secoue son trident.

Cependant un homme en robe blanche se promenait au bord du rempart, impassible et indifférent à la mort qui l’entourait. Parfois il étendait sa main droite contre ses yeux pour découvrir quelqu’un. Mâtho vint à passer sous lui. Tout à coup ses prunelles flamboyèrent, sa face livide se crispa ; et en levant ses deux bras maigres il lui criait des injures.

Mâtho ne les entendit pas ; mais il sentit entrer dans son coeur un regard si cruel et furieux qu’il en poussa un rugissement. Il lança vers lui la longue hache ; des gens se jetèrent sur Schahabarim ; et Mâtho, ne le voyant plus, tomba à la renverse, épuisé.

Un craquement épouvantable se rapprochait, mêlé au rhythme de voix rauques qui chantaient en cadence. C’était la grande hélépole, entourée par une foule de soldats. Ils la tiraient à deux mains, halaient avec des cordes et poussaient de l’épaule, – car le talus, montant de la plaine sur la terrasse, bien qu’il fût extrêmement doux, se trouvait impraticable pour des machines d’un poids si prodigieux. Elle avait cependant huit roues cerclées de fer, et depuis le matin elle avançait ainsi, lentement, pareille à une montagne qui se fût élevée sur une autre. Puis il sortit de sa base un immense bélier ; le long des trois faces regardant la ville les portes s’abattirent, et dans l’intérieur apparurent, comme des colonnes de fer, des soldais cuirassés. On en voyait qui grimpaient et descendaient les deux escaliers traversant ses étages. Quelques-uns attendaient pour s’élancer que les crampons des portes touchassent le mur ; au milieu de la plate-forme supérieure, les écheveaux dos batistes tournaient, et le grand timon de la catapulte s’abaissait.

Hamilcar était, à ce moment-là, tout debout sur le toit de Melkarth. Il avait jugé qu’elle devait venir directement vers lui, contre l’endroit de la muraille le plus invulnérable, et à cause de cela même, dégarni de sentinelles. Depuis longtemps déjà ses esclaves apportaient des outres sur le chemin de ronde, où ils avaient élevé, avec de l’argile, deux cloisons transversales formant une sorte de bassin. L’eau coulait insensiblement sur la terrasse, et Hamilcar, chose extraordinaire, ne semblait point s’en inquiéter.

Mais, quand l’hélépole fut à trente pas environ, il commanda d’établir des planches par-dessus les rues, entre les maisons, depuis les citernes jusqu’au rempart ; et des gens à la file se passaient, de main en main, des casques et des amphores qu’ils vidaient continuellement. Les Carthaginois cependant s’indignaient de cette eau perdue. Le bélier démolissait la muraille ; tout à coup, une fontaine s’échappa des pierres disjointes. Alors la haute masse d’airain, à neuf étages et qui contenait et occupait plus de trois mille soldats, commença doucement à osciller comme un navire.

En effet, l’eau pénétrant la terrasse, avait devant elle effondré le chemin ; ses roues s’embourbèrent ; au premier étage, entre des rideaux de cuir, la tête de Spendius apparut soufflant à pleines joues dans un cornet d’ivoire. La grande machine, comme soulevée convulsivement, avança de dix pas peut-être ; mais le terrain de plus en plus s’amollissait, la fange gagnait les essieux, et l’hélépole s’arrêta en penchant effroyablement d’un seul côté. La catapulte roula jusqu’au bord de la plate-forme ; et, emportée par la charge de son timon, elle tomba, fracassant sous elle les étages inférieurs. Les soldats, debout sur les portes, glissèrent dans l’abîme, ou bien ils se retenaient à l’extrémité des longues poutres, et augmentaient, par leur poids, l’inclinaison de l’hélépole qui se démembrait en craquant dans toutes ses jointures.

Les autres Barbares s’élancèrent pour les secourir. Ils se tassaient en foule compacte. Les Carthaginois descendirent le rempart, et, les assaillant par derrière, ils les tuèrent tout à leur aise. Mais les chars garnis de faux accoururent. Ils galopaient sur le contour de cette multitude ; elle remonta la muraille ; la nuit survint ; peu à peu les Barbares se retirèrent.

On ne voyait plus, sur la plaine, qu’une sorte de fourmillement tout noir, depuis le golfe bleuâtre jusqu’à la lagune toute blanche ; et le lac, où du sang avait coulé, s’étalait, plus loin, comme une grande mare de pourpre.

La terrasse était maintenant si chargée de cadavres qu’on l’aurait crue construite avec des corps humains. Au milieu se dressait l’hélépole couverte d’armures ; et, de temps à autre, des fragments énormes s’en detachaient comme les pierres d’une pyramide qui s’écroule. On distinguait sur les murailles de larges traînées faites par les ruisseaux de plomb. Une tour de bois abattue, çà et là, brûlait ; et les maisons apparaissaient vaguement, comme les gradins d’un amphithéâtre en ruines.

De lourdes fumées montaient, en roulant des étincelles qui se perdaient dans le ciel noir.

Cependant, les Carthaginois, que la soif dévorait, s’étaient précipités vers les citernes. Ils en rompirent les portes. Une flaque bourbeuse s’étalait au fond.

Que devenir à présent ? D’ailleurs les Barbares étaient innombrables, et, leur fatigue passée, ils recommenceraient.

Le peuple, toute la nuit, délibéra par sections, au coin des rues. Les uns disaient qu’il fallait renvoyer les femmes, les malades et les vieillards ; d’autres proposèrent d’abandonner la ville pour s’établir au loin dans une colonie. Mais les vaisseaux manquaient, et le soleil parut qu’on n’avait rien décidé.

On ne se battit point ce jour-là, tous étant trop accablés. Les gens qui dormaient avaient l’air de cadavres.

Alors les Carthaginois, en réfléchissant sur la cause de leurs désastres, se rappelèrent qu’ils n’avaient point expédié en Phénicie l’offrande annuelle due à Melkarth-Tyrien ; et une immense terreur les prit. Les Dieux indignés contre la République, allaient sans doute poursuivre leur vengeance.

On les considérait comme des maîtres cruels, que l’on apaisait avec des supplications et qui se laissaient corrompre à force de présents. Tous étaient faibles près de Moloch-le-dévorateur. L’existence, la chair même des hommes lui appartenait ; – aussi, pour la sauver, les Carthaginois avaient coutume de lui en offrir une portion qui calmait sa fureur. On brûlait les enfants au front ou à la nuque avec des mèches de laine ; et cette façon de satisfaire le Baal rapportant aux prêtres beaucoup d’argent, ils ne manquaient pas de la recommander comme plus facile et plus douce.

Mais cette fois il s’agissait de la République elle-même. Or, tout profit devant être acheté par une perte quelconque, toute transaction se réglant d’après le besoin du plus faible et l’exigence du plus fort, il n’y avait pas de douleur trop considérable pour le Dieu, puisqu’il se délectait dans les plus horribles et que l’on était maintenant à sa discrétion. Il fallait donc l’assouvir complètement. Les exemples prouvaient que ce moyen-là contraignait le fléau à disparaître. D’ailleurs, ils croyaient qu’une immolation par le feu purifierait Carthage. La férocité du peuple en était d’avance alléchée. Puis, le choix devait exclusivement tomber sur les grandes familles.

Les Anciens s’assemblèrent. La séance fut longue. Hannon y était venu. Comme il ne pouvait plus s’asseoir, il resta couché près de la porte, à demi perdu dans les franges de la haute tapisserie ; et quand le pontife de Moloch leur demanda s’ils consentiraient à livrer leurs enfants, sa voix, tout à coup, éclata dans l’ombre comme le rugissement d’un Génie au fond d’une caverne. Il regrettait, disait-il de n’avoir pas à en donner de son propre sang ; et il contemplait Hamilcar, en face de lui à l’autre bout de la salle. Le Suffète fut tellement troublé par ce regard qu’il en baissa les yeux. Tous approuvèrent en opinant de la tête, successivement ; et, d’après les rites, il dut répondre au grand-prêtre : «Oui, que cela soit.» Alors les Anciens décrétèrent le sacrifice par une périphrase traditionnelle, – parce qu’il y a des choses plus gênantes à dire qu’à exécuter.

La décision, presque immédiatement, fut connue dans Carthage ; des lamentations retentirent. Partout on entendait les femmes crier ; leurs époux les consolaient ou les invectivaient en leur faisant des remontrances.

Mais trois heures après, une nouvelle plus extraordinaire se répandit : le Suffète avait trouvé des sources au bas de la falaise. On y courut. Des trous creusés dans le sable laissaient voir de l’eau ; et déjà quelques-uns étendus à plat ventre y buvaient.

Hamilcar ne savait pas lui-même si c’était par un conseil des Dieux ou le vague souvenir d’une révélation que son père autrefois lui aurait faite ; mais en quittant les Anciens, il était descendu sur la plage, et, avec ses esclaves, il s’était mis à fouir le gravier.

Il donna des vêtements, des chaussures et du vin. Il donna tout le reste du blé qu’il gardait chez lui. Il fit même entrer la foule dans son palais, et il ouvrit les cuisines, les magasins et toutes les chambres, – celle de Salammbô exceptée. Il annonça que six mille Mercenaires gaulois allaient venir, et que le roi de Macédoine envoyait des soldats.

Mais, dès le second jour, les sources diminuèrent ; le soir du troisième, elles étaient complètement taries. Alors le décret des Anciens circula de nouveau sur toutes les lèvres, et les prêtres de Moloch commencèrent leur besogne.

Des hommes en robes noires se présentèrent dans les maisons. Beaucoup d’avance les désertaient sous le prétexte d’une affaire ou d’une friandise qu’ils allaient acheter ; les serviteurs de Moloch survenaient et prenaient les enfants. D’autres les livraient eux-mêmes, stupidement. Puis on les emmenait dans le temple de Tanit, où les prêtresses étaient chargées jusqu’au jour solennel de les amuser et de les nourrir.

Ils arrivèrent chez Hamilcar tout à coup, et le trouvant dans ses jardins :

«Barca ! nous venons pour la chose que tu sais… ton fils !» Ils ajoutèrent que des gens l’avaient rencontré un soir de l’autre lune, au milieu des Mappales, conduit par un vieillard.

Il fut d’abord comme suffoqué. Mais bien vite comprenant que toute dénégation serait vaine, Hamilcar s’inclina ; et il les introduisit dans la maison-de-commerce. Des esclaves accourus d’un signe en surveillaient les alentours.

Il entra dans la chambre de Salammbô tout éperdu. Il saisit d’une main Hannibal, arracha de l’autre la ganse d’un vêtement qui traînait, attacha ses pieds, ses mains, en passa l’extrémité dans sa bouche pour lui faire un bâillon et il le cacha sous le lit de peaux de boeuf, en laissant retomber jusqu’à terre une large draperie.

Ensuite il se promena de droite et de gauche ; il levait les bras, il tournait sur lui-même, il se mordait les lèvres. Puis il resta les prunelles fixes et haletant comme s’il allait mourir.

Mais il frappa trois fois dans ses mains. Giddenem parut.

«Ecoute ! dit-il, tu vas prendre parmi les esclaves un enfant mâle de huit à neuf ans avec les cheveux noirs et le front bombé ! Amène-le ! hâte-toi !»

Bientôt Giddenem l’entra, en présentant un jeune garçon.

C’était un pauvre enfant, à la fois maigre et bouffi ; sa peau semblait grisâtre comme l’infect haillon suspendu à ses flancs ; il baissait la tête dans ses épaules, et du revers de sa main frottait ses yeux, tout remplis de mouches.

Comment pourrait-on jamais le confondre avec Hannibal ! et le temps manquait pour en choisir un autre ! Hamilcar regardait Giddenem ; il avait envie de l’étrangler.

«Va-t’en !» cria-t-il ; le maître-des-esclaves s’enfuit.

Donc le malheur qu’il redoutait depuis si longtemps était venu, et il cherchait avec des efforts démesurés s’il n’y avait pas une manière, un moyen d’y échapper.

Abdalonim, tout à coup, parla derrière la porte. On demandait le Suffète. Les serviteurs de Moloch s’impatientaient.

Hamilcar retint un cri, comme à la brûlure d’un fer rouge ; et il recommença de nouveau à parcourir la chambre, tel qu’un insensé. Puis il s’affaissa au bord de la balustrade, et les coudes sur ses genoux, il serrait son front dans ses deux poings fermés.

La vasque de porphyre contenait encore un peu d’eau claire pour les ablutions de Salammbô. Malgré sa répugnance et tout son orgueil, le Suffète y plongea l’enfant, et, comme un marchand d’esclaves, il se mit à le laver et à le frotter avec les strigiles et la terre rouge. Il prit ensuite dans les casiers autour de la muraille deux carrés de pourpre, lui en posa un sur la poitrine, l’autre sur le dos, et il les réunit contre ses clavicules par deux agrafes de diamants. Il versa un parfum sur sa tête ; il passa autour de son cou un collier d’électrum, et il le chaussa des sandales à talons de perles, – les propres sandales de sa fille ! Mais il trépignait de honte et d’irritation ; Salammbô, qui s’empressait à le servir, était aussi pâle que lui. L’enfant souriait, ébloui par ces splendeurs, et même s’enhardissant, il commençait à battre des mains et à sauter quand Hamilcar l’entraîna.

Il le tenait par le bras, fortement, comme s’il avait eu peur de le perdre ; et l’enfant, auquel il faisait mal, pleurait un peu tout en courant près de lui.

A la hauteur de l’ergastule, sous un palmier, une voix s’éleva, une voix lamentable et suppliante. Elle murmurait : «Maître ! oh ! Maître !»

Hamilcar se retourna, et il aperçut à ses côtés un homme d’apparence abjecte, un de ces misérables vivant au hasard dans la maison.

«Que veux-tu ?» dit le Suffète.

L’esclave, qui tremblait horriblement, balbutia :

«Je suis son père !»

Hamilcar marchait toujours ; l’autre le suivait, les reins courbés, les jarrets fléchis, la tête en avant.

Son visage était convulsé par une angoisse indicible, et les sanglots qu’il retenait l’étouffaient, tant il avait envie tout à la fois de le questionner et de lui crier : «Grâce !»

Enfin il osa le toucher d’un doigt, sur le coude, légèrement.

«Est-ce que tu vas le …» Il n’eut pas la force d’achever, et Hamîlcar s’arrêta, tout ébahi de cette douleur.

Il n’avait jamais pensé, – tant l’abîme les séparant l’un de l’autre se trouvait immense,- qu’il pût y avoir entre eux rien de commun. Cela même lui parut une sorte d’outrage et comme un empiétement sur ses privilèges. Il répondit par un regard plus froid et plus lourd que la hache d’un bourreau ; l’esclave s’évanouissant tomba dans la poussière, à ses pieds. Hamilcar enjamba par-dessus.

Les trois hommes en robes noires l’attendaient dans la grande salle, debout contre le disque de pierre. Tout de suite il déchira ses vêtements et il se roulait sur les dalles en poussant des cris aigus :

«Ah ! pauvre petit Hannibal ! oh ! mon fils ! ma consolation ! mon espoir ! ma vie ! Tuez-moi aussi ! emportez-moi ! Malheur ! malheur !» Il se labourait la face avec ses ongles, s’arrachait les cheveux et hurlait comme les pleureuses des funérailles. «Emmenez-le-donc ! je souffre trop ! allez-vous-en ! tuez-moi comme lui.» Les serviteurs de Moloch s’étonnaient que le grand Hamilcar eût le coeur si faible. Ils en étaient presque attendris.

On entendit un bruit de pieds nus avec un râle saccadé, pareil à la respiration d’une bête féroce qui accourt ; et sur le seuil de la troisième galerie, entre les montants d’ivoire, un homme apparut, blême, terrible, les bras écartés ; il s’écria :

«Mon enfant !»

Hamilcar, d’un bond, s’était jeté sur l’esclave ; et en lui couvrant la bouche de sa main, il criait encore plus haut :

«C’est le vieillard qui l’a élevé ! il l’appelle mon enfant ! il en deviendra fou ! assez ! assez !» Et, chassant par les épaules les trois prêtres et leur victime, il sortit avec eux, et d’un grand coup de pied referma la porte derrière lui.

Hamilcar tendit l’oreille pendant quelques minutes, craignant toujours de les voir revenir. Il songea ensuite à se défaire de l’esclave pour être bien sûr qu’il ne parlerait pas ; mais le péril n’était point complètement disparu, et cette mort, si les Dieux s’en irritaient, pouvait se retourner contre son fils. Alors, changeant d’idée, il lui envova par Taanach les meilleures choses des cuisines : un quartier de bouc, des fèves et des conserves de grenades. L’esclave, qui n’avait pas mangé depuis longtemps, se rua dessus ; ses larmes tombaient dans les plats.

Hamilcar, revenu enfin près de Salammbô, dénoua les cordes d’Hannibal. L’enfant, exaspéré, le mordit à la main jusqu’au sang. Il le repoussa d’une caresse.

Pour le faire se tenir paisible, Salammbô voulut l’effrayer avec Lamia, une ogresse de Cyrène.

«Où donc est-elle ?» demanda-t-il.

On lui conta que des brigands allaient venir pour le mettre en prison. Il reprit : – «Qu’ils viennent, et je les tue !»

Hamilcar lui dit alors l’épouvantable vérité. Mais il s’emporta contre son père, prétendant qu’il pouvait bien anéantir tout le peuple, puisqu’il était le maître de Carthage.

Enfin, épuisé d’efforts et de colère, il s’endormit, d’un sommeil farouche. Il parlait en rêvant, le dos appuyé contre un coussin d’écarlate ; sa tête retombait un peu en arrière, et son petit bras, écarté de son corps, restait tout droit, dans une attitude impérative.

Quand la nuit fut noire, Hamilcar l’enleva doucement et descendit sans flambeau l’escalier des galères. En passant par la maison-de-commerce, il prit une couffe de raisins avec une buire d’eau pure ; l’enfant se réveilla devant la statue d’Alètes, dans le caveau des pierreries ; et il souriait, – comme l’autre, – sur le bras de son père, à la lueur des clartés qui l’environnaient.

Hamilcar était bien sûr qu’on ne pouvait lui prendre son fils. C’était un endroit impénétrable, communiquant avec le rivage par un souterrain que lui seul connaissait, et en jetant les yeux à l’entour il aspira une large bouffée d’air. Puis il le déposa ôur un escabeau, près des boucliers d’or.

Personne, à présent, ne le voyait ; il n’avait plus rien à observer ; alors il se soulagea. Comme une mère qui retrouve son premier-né perdu, il se jeta sur son fils ; il l’étreignait contre sa poitrine, il riait et pleurait à la fois, l’appelait des noms les plus doux, le couvrait de baisers ; le petit Hannibal, effrayé par cette tendresse terrible, se taisait maintenant.

Hamilcar s’en revint à pas muets, en tâtant les murs autour de lui ; et il arriva dans la grande salle, où la lumière de la lune entrait par une des fentes du dôme ; au milieu, l’esclave, repu, dormait, couché tout de son long sur les pavés de marbre. Il le regarda, et une sorte de pitié l’émut. Du bout de son cothurne, il lui avança un tapis sous la tête. Puis il releva les yeux et considéra Tanit, dont le mince croissant brillait dans le ciel, et il se sentit plus fort que les Baals et plein de mépris pour eux. Les dispositions du sacrifice étaient déjà commencées.

On abattit dans le temple de Moloch un pan de mur pour en tirer le dieu d’airain, sans toucher aux cendres, de l’autel. Puis, dès que le soleil se montra, les hiérodoules le poussèrent vers la place de Khamon.

Il allait à reculons, en glissant sur des cylindres ; ses épaules dépassaient la hauteur des murailles ; du plus loin qu’ils l’apercevaient, les Carthaginois s’enfuyaient bien vite, car on ne pouvait contempler impunément le Baal que dans l’exercice de sa colère.

Une senteur d’aromates se répandit par les rues. Tous les temples à la fois venaient de s’ouvrir ; il en sortit des tabernacles montés sur des chariots ou sur des litières que des pontifes portaient. De gros panaches de plumes se balançaient à leurs angles, et des rayons s’échappaient de leurs, faîtes aigus, terminés par des boules de cristal, d’or, d’argent ou de cuivre.

C’étaient les Baalim chananéens, dédoublements du Baal suprême, qui retournaient vers leur principe, pour s’humilier devant sa force et s’anéantir dans sa splendeur.

Le pavillon de Melkarth, en pourpre fine, abritait une flamme de pétrole ; sur celui de Khamon, couleur d’hyacinthe, se dressait un phallus d’ivoire, bordé d’un cercle de pierreries ; entre les rideaux d’Eschmoûn, bleus comme l’éther, un python endormi faisait un cercle avec sa queue ; et les Dieux-Pataeques, tenus,dans les bras de leurs prêtres, semblaient de grands enfants emmaillottés, dont les talons frôlaient la terre.

Ensuite venaient toutes les formes inférieures de la divinité ; Baal-Samin, dieu des espaces célestes ; Baal-Peor, dieu des monts sacrés ; Baal-Zeboub, dieu de la corruption, et ceux des pays voisins et des races congénères : l’Iarbal de la Libye, l’Adrammelech de la Chaldée, le Kijun des Syriens ; Derceto, à figure de vierge, rampait sur ses nageoires, et le cadavre de Tammouz était traîné au milieu d’un catafalque, entre des flambeaux et des chevelures. Pour asservir les rois du firmament au Soleil et empêcher que leurs influences particulières ne gênassent la sienne, on brandissait au bout de longues perches des étoiles en métal diversement coloriées ; et tous s’y trouvaient, depuis le noir Nebo, génie de Mercure, jusqu’au hideux Rahab, qui est la constellation du Crocodile. Les Abaddirs, pierres tombées de la lune, tournaient dans des frondes en fils d’argent ; de petits pains, reproduisant le sexe d’une femme, étaient portés sur des corbeilles par les prêtres de Cérès ; d’autres amenaient leurs fétiches, leurs amulettes ; des idoles oubliées reparurent ; et même on avait pris aux vaisseaux leurs symboles mystiques, comme si Carthage eût voulu se recueillir tout entière dans une pensée de mort et de désolation.

Devant chacun des tabernacles, un homme tenait en équilibre, sur sa tête, un large vase où fumait de l’encens. Des nuages çà et là planaient, et l’on distinguait, dans ces grosses vapeurs, les tentures, les pendeloques et les broderies des pavillons sacrés. Ils avançaient lentement, à cause de leur poids énorme. L’essieu des chars quelquefois s’accrochait dans les rues ; alors les dévôts profitaient de l’occasion pour toucher les Baalim avec leurs vêtements, qu’ils gardaient ensuite comme des choses saintes.

La statue d’airain continuait à s’avancer vers la place de Khamon. Les Riches, portant des sceptres à pomme d’émeraude, partirent du fond de Mégara ; les Anciens, coiffés de diadèmes, s’étaient assemblés dans Kinisdo ; et les maîtres des finances, les gouverneurs des provinces, les marchands, les soldats, les matelots et la horde nombreuse employée aux funérailles, tous, avec les insignes de leur magistrature ou les instruments de leur métier, se dirigeaient vers les tabernacles qui, descendaient de l’Acropole, entre les collèges des pontifes.

Par déférence pour Moloch, ils s’étaient ornés de leurs joyaux les plus splendides. Des diamants étincelaient sur les vêtements noirs ; mais les anneaux trop larges tombaient des mains amaigries, – et rien n’était lugubre comme cette foule silencieuse où les pendants d’oreilles battaient contre des faces pâles, où les tiares d’or serraient des fronts crispés par un désespoir atroce.

Enfin le Baal arriva juste au milieu de la place. Ses pontifes, avec des treillages, disposèrent une enceinte pour écarter la multitude, et ils restèrent à ses pieds, autour de lui.

Les prêtres de Khamon, en robes de laine fauve, s’alignèrent devant leur temple, sous les colonnes du portique ; ceux d’Eschmoûn, en manteaux de lin, avec des colliers à têtes de coucoupha et des tiares pointues, s’établirent sur les marches de l’Acropole ; les prêtres de Melkarth, en tuniques violettes, prirent pour eux le côté de l’occident ; les prêtres des Abaddirs, serrés dans des bandes d’étoffes phrygiennes, se placèrent à l’orient ; et l’on rangea sur le côté du midi, avec les nécromanciens tout couverts de tatouages, les hurleurs en manteaux rapiécés, les desservants des Pataeques et les Yidonim qui, pour connaître l’avenir, se mettaient dans la bouche un os de mort. Les prêtres de Cérès, habillés de robes bleues, s’étaient arrêtés, prudemment, dans la rue de Satheb, et psalmodiaient à voix basse un thesmophorion en dialecte mégarien.

De temps en temps, il arrivait des files d’hommes complètement nus, les bras écartés et tous se tenant par les épaules. Ils tiraient, des profondeurs de leur poitrine, une intonation rauque et caverneuse ; leurs prunelles, tendues vers le colosse, brillaient dans la poussière, et ils se balançaient le corps à intervalles égaux, tous à la fois, comme ébranlés par un seul mouvement. Ils étaient si furieux que, pour établir l’ordre, les hiérodoules, à coups de bâton, les firent se coucher sur le ventre, la face posée contre les treillages d’airain.

Ce fut alors que, du fond de la Place, un homme en robe blanche s’avança. Il perça lentement la foule et l’on reconnut un prêtre de Tanit, – le grand-prêtre Schahabarim. Des huées s’élevèrent, car la tyrannie du principe mâle prévalait ce jour-là dans toutes les consciences, et la Déesse était même tellement oubliée, que l’on n’avait pas remarqué l’absence de ses pontifes. Mais l’ébahissement redoubla quand on l’aperçut ouvrant dans les treillages une des portes destinées à ceux qui entreraient pour offrir les victimes. C’était, croyaient les prêtres de Moloch, un outrage qu’il venait faire à leur dieu ; avec de grands gestes, ils essayaient de le repousser. Nourris par les viandes des holocaustes, vêtus de pourpre comme des rois et portant des couronnes à triple étage, ils conspuaient ce pâle eunuque exténué de macérations, et des rires de colère secouaient sur leur poitrine leur barbe noire étalée en soleil.

Schahabarim, sans répondre, continuait à marcher ; et, traversant pas à pas toute l’enceinte, il arriva sous les jambes du colosse, puis il le toucha des deux côtés en écartant les deux bras, ce qui était une formule solennelle d’adoration. Depuis trop longtemps la Rabbet le torturait ; et par désespoir, ou peut-être à défaut d’un dieu satisfaisant complètement sa pensée, il se déterminait enfin pour celui-là.

La foule, épouvantée par cette apostasie, poussa un long murmure. On sentait se rompre le dernier lien qui attachait les âmes à une divinité clémente.

Mais Schahabarim, à cause de sa mutilation, ne pouvait participer au culte du Baal. Les hommes en manteaux rouges l’exclurent de l’enceinte ; puis, quand il fut dehors, il tourna autour de tous les collèges, successivement, et le prêtre, désormais sans dieu, disparut dans la foule. Elle s’écartait à son approche.

Cependant un feu d’aloès, de cèdre et de laurier brûlait entre les jambes du colosse. Ses longues ailes enfonçaient leur pointe dans la flamme ; les onguents dont il était frotté coulaient comme de la sueur sur ses membres d’airain. Autour de la dalle ronde où il s’appuyait ses pieds, les enfants, enveloppés de voiles noirs, formaient un cercle immobile ; et ses bras démesurément longs abaissaient leurs paumes jusqu’à eux, comme pour saisir cette couronne et l’emporter dans le ciel.

Les Riches, les Anciens, les femmes, toute la multitude se tassait derrière les prêtres et sur les terrasses des maisons. Les grandes étoiles peintes ne tournaient plus ; les tabernacles étaient posés par terre ; et les fumées des encensoirs montaient perpendiculairement, telles que des arbres gigantesques étalant au milieu de l’azur leurs rameaux bleuâtres.

Plusieurs s’évanouirent ; d’autres devenaient inertes et pétrifiés dans leur extase. Une angoisse infinie pesait sur les poitrines. Les dernières rumeurs une à une s’éteignaient, – et le peuple de Carthage haletait, absorbé dans le désir de sa terreur.

Enfin le grand prêtre de Moloch passa la main gauche sous les voiles des enfants, et il leur arracha du front une mèche de cheveux qu’il jeta sur les flammes. Alors les hommes en manteaux rouges entonnèrent l’hymne sacré.

«Hommage à toi, Soleil ! roi des deux zones, crétateur qui s’engendre, Père et Mère, Père et Fils, Dieu et Déesse, Déesse et Dieu !» Et leur voix se perdit dans l’explosion des instruments sonnant tous à la fois, pour étoffer les cris des victimes. Les scheminith à huit cordes, les kinnor, qui en avaient dix, et les nebal, qui en avaient douze, grinçaient, sifflaient, tonnaient. Des outres énormes hérissées de tuyaux faisaient un clapotement aigu ; les tambourins, battus à tour de bras, retentissaient, de coups sourds et rapides ; et, malgré la fureur des clairons, les salsalim claquaient, comme des ailes de sauterelle.

Les hiérodoules, avec un long crochet, ouvrirent les sept compartiments étagés sur le corps du Baal. Dans le plus haut, on introduisit de la farine ; dans le second, deux tourterelles ; dans le troisième, un singe ; dans le quatrième, un bélier ; dans le cinquième, une brebis ; et, comme on n’avait pas de boeuf pour le sixième, on y jeta une peau tannée prise au sanctuaire. La septième case restait béante.

Avant de rien entreprendre, il était bon d’essayer les bras du Dieu. De minces chaînettes partant de ses doigts gagnaient ses épaules et redescendaient par derrière, où des hommes, tirant dessus, faisaient monter, jusqu’à la hauteur de ses coudes, ses deux mains ouvertes qui, en se rapprochant, arrivaient contre son ventre ; elles remuèrent plusieurs fois de suite, à petits coups saccadés. Puis les instruments se turent. Le feu ronflait.

Les pontifes de Moloch se promenaient sur la grande dalle, en examinant la multitude.

Il fallait un sacrifice individuel, une oblation toute volontaire et qui était considérée comme entraînant les autres. Mais personne, jusqu’à présent, ne se montrait, et les sept allées conduisant des barrières au colosse étaient complètement vides. Alors, pour encourager le peuple, les prêtres tirèrent de leurs ceintures des poinçons et ils se balafraient le visage. On fit entrer dans l’enceinte les Dévoués, étendus sur terre, en dehors. On leur jeta un paquet d’horribles ferrailles et chacun choisit sa torture. Ils se passaient des broches entre les seins ; ils se fendaient les joues ; ils se mirent des couronnes d’épines sur la tête ; puis ils s’enlacèrent par les bras, et, entourant les enfants, ils formaient un autre grand cercle qui se contractait et s’élargissait. Ils arrivaient contre la balustrade, se rejetaient en arrière et recommençaient toujours, attirant à eux la foule par le vertige de ce mouvement tout plein de sang et de cris.

Peu à peu, des gens entrèrent jusqu’au fond des allées ; ils lançaient dans la flamme des perles, des vases d’or, des coupes, des flambeaux, toutes leurs richesses ; les offrandes, de plus en plus, devenaient splendides et multipliées. Enfin un homme qui chancelait, un homme pâle et hideux de terreur, poussa un enfant ; puis on aperçut entre les mains du colosse une petite masse noire ; elle s’enfonça dans l’ouverture ténébreuse. Les prêtres se penchèrent au bord de la grande dalle, – et un chant nouveau éclata, célébrant les joies de la mort et les renaissances de l’éternité.

Ils montaient lentement, et, comme la fumée en s’envolant, faisait de hauts tourbillons, ils semblaient de loin diparaître dans un nuage. Pas un ne bougeait. Ils étaient liés aux poignets et aux chevilles, et la sombre draperie les empêchait de rien voir et d’être reconnus.

Hamilcar, en manteau rouge comme les prêtres de Moloch, se tenait auprès du Baal, debout devant l’orteil de son pied droit. Quand on amena le quatorzième enfant, tout le monde put s’apercevoir qu’il eut un grand geste d’horreur. Mais bientôt, reprenant son attitude, il croisa ses bras et il regardait par terre. De l’autre côté de la statue, le Grand-Pontife restait immobile comme lui. Baissant sa tête chargée d’une mitre assyrienne, il observait sur sa poitrine la plaque d’or couverte de pierres fatidiques, et où la flamme se mirant faisait des lueurs irisées. Il pâlissait, éperdu. Hamilcar inclinait son front ; et ils étaient tous les deux si près du bûcher que le bas de leurs manteaux, se soulevant, de temps à autre l’effleurait.

Les bras d’airain allaient plus vite. Ils ne s’arrêtaient plus. Chaque fois que l’on y posait un enfant, les prêtres de Moloch étendaient la main sur lui, pour le charger des crimes du peuple, en vociférant : «Ce ne sont pas des hommes, mais des boeufs !» et la multitude à l’entour répétait : «Des boeufs ! des boeufs !» Les dévots criaient : «Seigneur ! mange !» et les prêtres de Proserpine, se conformant par la terreur au besoin de Carthage, marmottaient la formule éleusiaque : «Verse la pluie ! enfante !»

Les victimes à peine au bord de l’ouverture disparaissaient comme une goutte d’eau sur une plaque rougie, et une fumée blanche montait dans la grande couleur écarlate.

Cependant l’appétit du Dieu ne s’apaisait pas. Il en voulait toujours. Afin de lui en fournir davantage, on les empila sur ses mains avec une grosse chaîne par-dessus, qui les retenait. Des dévots au commencement avaient voulu les compter, pour voir si leur nombre correspondait aux jours de l’année solaire ; mais on en mit d’autres, et il était impossible de les distinguer dans le mouvement vertigineux des horribles bras. Cela dura longtemps, indéfiniment, jusqu’au soir. Puis les parois intérieures prirent un éclat plus sombre. Alors on aperçut des chairs qui brûlaient. Quelques-uns même croyaient reconnaître des cheveux, des membres, des corps entiers.

Le jour tomba ; des nuages s’amoncelèrent au-dessus du Baal. Le bûcher, sans flammes à présent, faisait une pyramide de charbons jusqu’à ses genoux ; complètement rouge comme un géant tout couvert de sang, il semblait, avec sa tête qui se renversait, chanceler sous le poids de son ivresse.

A mesure que les prêtres se hâtaient, la frénésie du peuple augmentait ; le nombre des victimes diminuant, les uns criaient de les épargner, les autres qu’il en fallait encore. On aurait dit que les murs chargés de monde s’écroulaient sous les hurlements d’épouvanté et de volupté mystique. Puis des fidèles arrivèrent dans les allées, traînant leurs enfants qui s’accrochaient à eux ; et ils les battaient pour leur faire lâcher prise et les remettre aux hommes rouges. Les joueurs d’instruments quelquefois s’arrêtaient épuisés ; alors on entendait les cris des mères et le grésillement de la graisse qui tombait sur les charbons. Les buveurs de jusquiame, marchant à quatre pattes, tournaient autour du colosse et rugissaient comme des tigres ; les Yidonim vaticinaient, les Dévoués chantaient avec leurs lèvres fendues ; on avait rompu les grillages, tous voulaient leur part du sacrifice ; – et les pères dont les enfants étaient morts autrefois, jetaient dans le feu leurs effigies, leurs jouets, leurs ossements conservés. Quelques-uns qui avaient des couteaux se précipitèrent sur les autres. On s’entr’égorgea. Avec des vans de bronze, les hiérodoules prirent au bord de la dalle les cendres tombées ; et ils les lançaient dans l’air, afin que le sacrifice s’éparpillât sur la ville et jusqu’à la région des étoiles.

Ce grand bruit et cette grande lumière avaient attiré les Barbares au pied des murs ; se cramponnant pour mieux voir sur les débris de l’hélépole, ils regardaient béants d’horreur.

3 commentaires pour Carthage: Cachez ce sacrifice que je ne saurai voir ! (Child sacrifice in Carthage: New study uncovers overwhelming evidence of their colleagues’ whitewashing)

  1. […] s’accumule (jusqu’à même en faire la raison d’être de cette colonie phénicienne ?), de ce refus continué de nombre d’historiens actuels de reconnaitre la prévalence du sacrifice humain et […]

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