Exécution de Marie-Antoinette/220e: Tous les traits caractéristiques des grandes crises qui favorisent les persécutions collectives (Marie-Antoinette’s execution confirms Tarpeian rock close to the Capitol)

https://i1.wp.com/www.carnavalet.paris.fr/sites/default/files/styles/oeuvre_zoom/public/33748-8bd.jpghttps://jcdurbant.files.wordpress.com/2013/11/80825-marie_antoinette_execution.jpgLa punition d’un tyran, obtenue après tant de débats odieux, sera-t-elle donc le seul hommage que nous ayons rendu à la liberté et à l’égalité ? Souffrirons-nous qu’un être non moins coupable, non moins accusé par la Nation, et qu’on a ménagé jusqu’ici, comme par un reste de superstition pour la royauté; souffrirons-nous qu’il attende tranquillement ici le fruit de ses crimes ? Une grande République, outragée avec tant d’insolence, trahie avec tant d’audace, attend de vous l’impulsion qui doit ranimer dans tous les cœurs une sainte antipathie pour la royauté, et donner une nouvelle force à l’esprit public. Robespierre (27 mars 1793)
Mon Dieu, si nous avons commis des fautes, nous les avons certainement expiées aussi ! Marie-Antoinette (16 octobre 1793)
Si je n’ai pas répondu, c’est que la nature refuse de répondre à une pareille inculpation faite à une mère. J’en appelle à toutes celles qui peuvent se trouver ici. Marie-Antoinette
La reine appartient à plusieurs catégories victimaires préférentielles; elle n’est pas seulement reine mais étrangère. Son origine autrichienne revient sans cesse dans les accusations populaires. Le tribunal qui la condamne est très fortement influencé par la foule parisienne. Notre premier stéréotype est également présent: on retrouve dans la révolution tous les traits carcatéristiques des grandes crises qui favorisent les persécutions collectives. (…) Je ne prétends pas que cette façon de penser doive se substituer partout à nos idées sur la Révolution française. Elle n’en éclaire pas moins d’un jour intéressant une accusation souvent passée sous silence mais qui figure explicitement au procès de la reine, celui d’avoir commis un inceste avec son fils. René Girard

Suite à notre dernier billet sur le phénomène bouc émissaire

Retour, à l’occasion d’une récente visite de la Conciergerie, sur le guillotinage de la reine Marie-Antoinette

Dont non content de sa double tare de reine et d’étrangère …

On en vint, pour la mettre à mort, à accuser d’inceste avec son fils de huit ans …

Et qui, comme quatre ans plus tôt le tristement fameux dépeçage d’une de ses amies promenée sous ses fenêtres, la princesse de Lamballe

Révèle le statut de victime en sursis des monarques …

03 septembre 1792: princesse de Lamballe est massacrée à la prison de la Forçe

Marie Thérèse Louise de Savoie-Carignan

(en italien, « Maria-Teresa di Savoia-Carignano »)

princesse de Lamballe

est massacrée à la prison de la Forçe

née à Turin le 8 septembre 1749

le même jour et la même année que Yolande de Polastron, duchesse de Polignac

morte lynchée à Paris le 3 septembre 1792

Elle est issue d’une branche cadette de la famille royale de Piémont et devient membre d’une branche légitimée de la famille royale de France par son mariage en 1767 avec le fils du duc de Penthièvre (lui-même fils du comte de Toulouse fils légitimé de Louis XIV et de Madame de Montespan)

À Paris, pendant les massacres des prisons de Paris, décès de S.A.S. Madame la princesse de Lamballe, née Marie-Thérèse Louise de Savoie-Carignan, princesse de Carignan (Turin, royaume de Sardaigne, le 8 septembre 1749)

Elle était la fille de Louis-Victor de Savoie, prince de Carignan (branche cadette de la maison de Savoie, qui deviendra ainée au XIXe siècle) et de Christine-Henriette de Hesse-Rheinfels-Rothenbourg (soeur de la duchesse de Bourbon et la reine de Sardaigne)

La princesse passa son enfance à Turin et grandit dans la sagesse et la piété, vertus qui firent que le duc de Penthièvre (petit-fils de Louis XIV, issu de la ligne légitimée) la choisît pour épouse de son fils Louis Alexandre de Bourbon, prince de Lamballe, un libertin et dévergondé, qui la maria en 1767.

Le ménage fut malheureux mais dura peu car le prince mourut en 1768, des suites d’une maladie vénérienne.

La veuve restera attachée à son beau-père, qui la aimiat comme à sa propre fille.

À partir de 1770 elle fréquenta la Cour et se lia d’amitié à la Dauphine, qui, devenue reine en 1774, la nomme

« surintendante de la Maison de la reine »

Marie-Antoinette partage son coeur entre ses amies la Lamballe et Yolande de Polignac.

Même si cette dernière lui prend sa place dans la faveur royale, la princesse sera toujours una amie dévouée de la Reine.

Elle entra dans la Maçonnerie en 1781 par instigation de son beau-frère le duc d’Orléans (marié a la fille du duc de Penthièvre), mais sans sa malice et pour pure frivolité.

Éclatée la Révolution et lorsque presque tous les amis et proches du couple royal s’enfuirent, Madame de Lamballe revint à côté de la Reine et y resta, reprenant ses fonctions de surintendante aux Tuileries.

Lors de l’assaut du palais, elle alla avec la famille royal se réfugier à l’Assemblée.

C’est alors que fut prononcée la déchéance du roi et décidée son incarcération au Temple.

La princesse fit partie du convoi, mais dix jours plus tard, on vint chercher tous ceux qui n’appartenaient pas à la famille royale « stricto sensu». Les deux amies durent se dire adieu.

La princesse fut conduite à la prison de la Force, d’où ne sortit pas en vie, ayant été la victime de la fureur meurtrière des révolutionnaires.

A la Force, le matin du 3, vers dix heures, la princesse de Lamballe est tirée de son cachot.

Couchée, malade, elle était épouvantée des bruits qu’elle entendait.

Levez-vous, madame, il faut aller à l’Abbaye, lui disent les deux gardes nationaux envoyés pour la chercher.

La malheureuse répond par ses mots ingénus

– Prison pour prison, j’aime autant celle-ci.

On la presse.

Tremblante, la tête perdue, elle s’habille et suit les gardes.

Qui êtes-vous ? lui demande Hébert, accoudé à sa table.

– Marie-Louise de Savoie-Carignan, princesse de Lamballe, murmure-t-elle et s’évanouit.

On l’assied, on lui fait reprendre ses sens et l’interrogatoire continue.

Il y a dans les juges, il y a dans la foule qui l’entoure des hommes qui, payés par le duc de Penthièvre, son beau-père, voudraient la sauver.

On lui demande ce qu’elle connaît des complots de la cour.

Elle balbutie

– Je n’ai connu aucun complot.

– Faites serment d’aimer la liberté et l’égalité, jurez haine au roi, à la reine, à la royauté.

La menue, timide créature qui, abritée en Angleterre, n’est revenue en France que pour partager les dangers de la reine, sa maîtresse et son amie, se redresse dans sa robe froissée.

Un doux héroïsme la soulève

– Je ferai facilement le premier serment, je ne puis faire le second, qui n’est pas dans mon cœur.

– Jurez donc, lui souffle quelqu’un, ou vous êtes morte

Elle ne répond pas, se détourne et cache son visage dans ses mains.

Hébert alors, levant sa tête sèche et dure, prononce le mot fatal.

– Elargissez madame.

Deux hommes la prennent par les bras et l’entraînent dans la rue.

Devant l’amas des cadavres dont la plupart sont déjà dépouillés, elle soupire

– Fi ! l’horreur

Un sabre s’abat sur son cou.

Elle est percée de plusieurs coups de piques.

On la dévêt entièrement.

Elle reste ainsi deux heures, étalée nue au coin d’une borne, à la risée lubrique de la foule.

Un peu plus tard, on lui coupe la tête, on lui arrache le cœur.

La princesse de Lamballe – par Danloux – B. N. Estampes

Tandis que sa tête était promenée au bout d’une pique jusqu’à la tour du Temple, son corps fut transporté sur des kilomètres, profané, mutilé et dépecé, jusqu’au comité civil de la section des Quinze-Vingts.

Enfin, la tête fut portée à son tour au comité, à sept heures du soir, après avoir été repoudrée, afin d’être « inhumée auprès du corps » dans une tombe du cimetière des Enfants-Trouvés.

Sa mort donna lieu à une profusion de témoignages, très largement diffusés à l’époque et jusqu’à aujourd’hui, tant parmi les révolutionnaires que dans les milieux royalistes et contre-révolutionnaires, qui sont souvent sujets à caution, traduisant moins la réalité des faits qu’une vision fantasmatique. Ces textes, qui décrivent avec force détails macabres, la mise à mort, la mutilation, le dépeçage, la fragmentation et l’exposition du corps abandonné dans un chantier de construction, vers le Châtelet, jusqu’au petit matin, « expriment les craintes et les luttes qui animent alors les différents protagonistes de la Révolution »

Côté révolutionnaire, on a présenté les « cadavres réparateurs » des victimes des massacres de septembre, laissés sur le pavé, comme une réponse au complot fomenté dans les prisons et à la menace extérieure. Pour Antoine de Baecque, la description morbide de la mise à mort et des outrages visait à « exprimer l’anéantissement du complot aristocratique ». De même, il considère qu’ils servaient à « punir la femme de cour, ainsi que le supposé complot féminin et lesbien – menaçant la prééminence masculine – de « la Sapho de Trianon », vilipendée par les chroniqueurs et les gazetiers sous l’Ancien Régime ». Les royalistes ont repris à leur compte ces récits, « en retournant leur sens pour montrer la régression du révolutionnaire à l’état de barbare et la monstruosité de la Révolution, opposée à la délicatesse du corps de la victime ».

Parmi ces récits, on peut noter La Famille royale préservée au Temple. Extrait du récit de ce qui s’est passé au Temple dans les journées des 2 et 3 septembre 1792, dont le manuscrit a été cité par Georges Bertin en 1888, le récit des événements dans la Révolution de Paris, qui présente la princesse de Lamballe comme une comploteuse, La Vérité tout entière sur les vrais acteurs de la journée du 3 septembre 1792, le Bulletin du comte de Fersen au prince régent de Suède sur ce qui s’est passé en France ou Idée des horreurs commises à Paris dans les journées à jamais exécrables des 10 août, 2, 3, 4 et 5 septembre 1792 ou Nouveau Martyrologe de la Révolution française.

Après les événements, plusieurs auteurs ont repris ces descriptions des événements dans leurs ouvrages, qu’il s’agisse de l’abbé Barruel, Antoine Serieys, Mme de Créquy ou Mme Guénard. Plus récemment, des biographes comme Stefan Zweig ont repris ces descriptions dans leur récit des derniers instants de la princesse de Lamballe.

Quelques heures plus tard, le duc de Penthièvre dépêcha son fidèle valet Fortaire de retrouver sa dépouille, en vain.

La princesse de Lamballe est l’exemple le plus achevé du dévouement de l’amitié jusqu’au sacrifice.

Les massacres de septembre

Joseph-Alexis WALSH

Il y a un peu plus d’un an, mes enfants 1, que je commençais pour vous le long récit d’une révolution qui a ébranlé tous les trônes. Je vous redisais alors l’ouverture des états généraux ; je vous montrais Louis XVI, le plus honnête homme de son royaume, y apportant sa loyauté, ses bonnes intentions et ses espérances ; je vous répétais les promesses des réformateurs ; et tout en en doutant je déroulais sous vos yeux leurs utopies de prospérité, de gloire et de liberté ; et aujourd’hui que je suis arrivé au 10 août et aux journées de septembre, vous êtes à même de juger ce que vaut la parole des révolutionnaires.

Ils avaient déclaré que la personne du souverain est inviolable, et le roi est prisonnier dans la tour du Temple ! ils avaient promis la prospérité, et la misère pèse sur le peuple ! ils avaient crié liberté, et la France n’a plus assez de prisons ! ils avaient annoncé une paix glorieuse, et la guerre vient d’entamer le territoire, avançant avec tous ses fléaux.

Les visites domiciliaires, demandées par Danton et accordées avec tant d’empressement par la commune, venaient de commencer, et dès ce moment un parti tout entier fut livré à la dénonciation d’un autre et dévoué à être tout en masse jeté dans les prisons.

Le samedi 1er septembre, les quarante-huit heures fixées pour la fermeture des barrières et l’exécution des visites domiciliaires étant écoulées, les communications furent rétablies, et beaucoup d’habitants de Paris commençaient à profiter de cet éclair de liberté pour sortir de la capitale, que plusieurs d’entre eux voyaient déjà. au pouvoir des étrangers… La prise de Lougwy leur avait donné cette frayeur ; la nouvelle que Verdun était également tombé en leur pouvoir mit le comble à leur délire… Danton fait aussitôt décréter par la commune que le lendemain 2 septembre on battra la générale, on sonnera le tocsin, on tirera le canon d’alarme, et que tous les citoyens disponibles se rendront en armes au Champ de Mars, y camperont pendant la journée, et partiront le lendemain pour se rendre sous les murs de Verdun.

Pareil ordre répandit une grande agitation dans Paris ; chaque famille fut tout à coup saisie d’effroi. Il y en avait peu qui n’eussent quelques-uns de leurs membres, quelques-uns de leurs amis parmi les détenus, et d’affreux bruits circulaient déjà sur le sort réservé aux prisonniers ; on racontait que Sergent et Panis avaient dit à Mme de Lafosse-Landry, qui s’obstinait à vouloir partager la captivité de son oncle, l’abbé de Rastignac : Vous faites une imprudence, madame ; les prisons ne sont pas sûres. On ajoutait encore que Manuel, le procureur-syndic, venait de mettre en liberté deux femmes de l’illustre famille de La Trémouille en disant : Elles ne méritaient que la prison.

Mais ce qui devait surtout effrayer et les détenus et leurs parents, c’était le terrible discours que Tallien vint prononcer le 31 août à l’Assemblée, épouvantée de toutes les arrestations qui avaient été faites depuis quarante-huit heures.

« Législateurs, cria-t-il d’une voix presque menaçante, les représentants provisoires de la commune ont été calomniés ; ils ont été jugés sans avoir été entendus ; ils viennent vous demander justice. Appelés par le peuple dans la nuit du 9 au 10 août pour sauver la patrie, ils ont dû faire ce qu’ils ont fait ; le peuple n’a pas limité leur pouvoir ; il leur a dit : Allez ; agissez en mon nom, et j’approuverai tout ce que vous aurez fait.

« Nous vous le demandons, messieurs, le corps législatif n’a-t-il pas été longtemps environné des respects des citoyens de Paris ? son enceinte n’a été souillée que par la présence du digne descendant de Louis XI et de l’émule de Médicis… Ces tyrans vivent encore ! n’est-ce pas au respect du peuple pour l’Assemblée nationale qu’ils en sont redevables ? Vous avez vous-mêmes applaudi à toutes nos mesures.

« Vous êtes remontés par nous à la hauteur des représentants d’un peuple libre ; c’est vous-mêmes qui nous avez donné le titre honorable de représentants de la commune, et vous avez voulu communiquer directement avec nous.

« Tout ce que nous avons fait, le peuple l’a sanctionné : ce ne sont pas quelques factieux, comme on voudrait le faire croire, c’est un million de citoyens. Interrogez-les sur nous ; il vous répondront : Ils ont salivé la patrie. Si quelques-uns d’entre nous ont pu prévariquer, nous demandons au nom de la commune leur punition.

« Nous étions chargés de sauver la patrie ; nous l’avons juré, et nous avons cassé des juges de paix indignes de ce beau titre, nous avons cassé une municipalité feuillantine.

« Nous n’avons donné aucun ordre contre la liberté des bons citoyens ; mais nous nous faisons gloire d’avoir séquestré les biens des émigrés : nous avons arrêté des conspirateurs, et nous les avons mis entre les mains des tribunaux.

« Nous avons chassé les moines et les religieuses pour mettre en vente les maisons qu’ils occupaient.

« Nous avons proscrit les journaux incendiaires : ils corrompaient l’opinion publique.

« Nous avons fait des visites domiciliaires ; qui nous les avait ordonnées ? Vous ! Les armes trouvées chez les gens suspects, nous vous les apportons pour les remettre entre les mains des défenseurs de la patrie.

« Nous avons fait arrêter les prêtres perturbateurs : ils sont enfermés dans une maison particulière, et sous peu de jours le sol de la liberté sera purgé de leur présence !

« On nous accuse d’avoir désorganisé l’administration, et notamment celle des subsistances ; mais à qui la faute ? Les administrateurs eux-mêmes, où étaient-ils dans les jours de danger ? La plupart n’ont pas encore reparu à la commune.

« La section des Lombards est venue réclamer contre nous dans votre sein ; mais le vœu d’une seule section n’anéantira pas celui d’une majorité des autres sections de Paris.

« Hier les citoyens dans nos tribunes nous ont reconnus pour leurs représentants ; ils nous ont juré qu’ils nous conservaient leur confiance.

« Si vous nous frappez, frappez donc aussi le peuple qui a fait la révolution du 14 juillet, qui l’a consolidée le 10 août et qui la maintiendra. Il est maintenant en assemblées primaires ; il exerce sa souveraineté : consultez-le ; qu’il prononce sur notre sort.

« Vous nous avez entendus, nous sommes là ; prononcez. Les hommes du 10 août ne veulent que la justice et qu’obéir à la volonté du peuple. »

Tous les membres de l’Assemblée pâlirent à ce discours : ils gardaient encore le silence de la stupeur quand les cris des tribunes éclatèrent… Parmi ces vociférations, qui ne cessent une seconde que pour recommencer plus fortes et plus menaçantes, on distingue ces mots :

– Vive la commune ! c’est elle qui nous a sauvés.

– Vivent nos bons commissaires !

– Vivent les vrais amis du peuple !

– On les menace ; nous les défendrons tous.

– Mort aux ennemis de la commune !

La foule qui entourait depuis longtemps la salle de l’Assemblée pénètre alors dans son enceinte, et un des meneurs s’arrête devant la barre et dit :

« Peuple des tribunes, Assemblée nationale et vous, citoyen président, nous venons au nom du peuple qui attend à la porte demander à défiler dans la salle pour voir les représentants de la commune qui sont ici ; nous mourrons s’il le faut avec eux. »

Le président embarrassé répond à l’orateur populaire que le temps de l’Assemblée était précieux, et qu’il prie le peuple d’envoyer vingt hommes pris dans la foule, qui défileront dans la salle, et qui y verront les représentants de la commune sans interrompre longtemps les travaux des députés… Le peuple prenait assez mal cette proposition ; des cris recommençaient dans les tribunes quand Manuel arriva, et tira l’Assemblée de ses angoisses en blâmant les pétitionnaires qui avaient forcé les portes de la salle et qui avaient fait entendre des menaces.

Pendant que ceci se passait aux Feuillants, les listes de proscription se dressaient dans l’hôtel du ministre de la justice, et le surlendemain, le 2 septembre, jour de dimanche, des attroupements nombreux et bruyants se montraient dans tous les différents quartiers de Paris, et de tous les groupes arrêtés dans les rues on entendait sortir ces mots : Dans trois jours l’ennemi peut être à Paris !

Vergniaud, pour changer la frayeur publique en enthousiasme, arrive à l’Assemblée et dit :

« Il paraît, d’après les rapports qui arrivent de nos armées, que le plan de l’ennemi est de marcher droit sur la capitale en laissant les places fortes derrière lui. Eh bien ! ce projet fera notre salut et sa perte : nos armées, trop faibles pour lui résister, seront assez fortes pour le harceler sur ses derrières, et tandis qu’il arrivera poursuivi par nos bataillons, il trouvera en sa présence l’armée parisienne rangée en bataille sous les murs de la capitale ; et, enveloppé là de toutes parts il sera dévoré par cette terre qu’il aura profanée. Mais au milieu de ces espérances flatteuses, il est un danger qu’il ne faut pas dissimuler : c’est celui des terreurs paniques ; nos ennemis y comptent et sèment l’or pour les produire ; et, vous le savez, il est des hommes pétris d’un limon si fangeux qu’ils se décomposent à l’idée du moindre danger. Je voudrais qu’on pût signaler cette espèce sans âme et à figure humaine, en réunir tous les individus dans une même ville, à Longwy par exemple, qu’on appellerait la ville des lâches, et là couverts d’opprobre ils ne sèmeraient plus l’épouvante chez leurs concitoyens ; ils ne leur feraient plus prendre des nains pour des géants et la poussière qui vole devant une compagnie de uhlans pour des bataillons armés.

« Parisiens, c’est aujourd’hui qu’il faut déployer une grande énergie ! Pourquoi les retranchements du camp ne sont-ils pas plus avancés ? où sont les bêches, les pioches qui ont élevé l’autel de la fédération et nivelé le Champ de Mars ? Vous avez manifesté une grande ardeur pour les fêtes ; sans doute, vous avez chanté, célébré la liberté ; il faut maintenant la défendre ! Nous n’avons plus à renverser des rois de bronze, mais des rois vivants et armés de leur puissance. Je demande donc que l’Assemblée nationale donne le premier exemple, et envoie douze commissaires, non pour faire des exhortations, mais pour travailler eux-mêmes et piocher de leurs mains à la face du peuple.

– Oui, au camp ! au camp ! crièrent plusieurs membres de l’Assemblée ; mais Danton avant de les laisser sortir de la salle avait aussi à leur adresser la parole… parole de sang qui serait comprise.

– Une partie du peuple, dit l’ami de Marat, va se porter aux frontières, une autre va creuser des retranchements, et la troisième avec des piques défendra l’intérieur de nos villes… Mais ce n’est pas assez ; il faut envoyer partout des commissaires et des courriers pour engager la France entière à imiter Paris ; il faut rendre un décret par lequel tout citoyen soit obligé, sous peine de mort, de servir de sa personne ou de remettre ses armes. Le canon que vous allez entendre n’est point le canon d’alarme, c’est le pas de charge sur les ennemis de la patrie ; pour les vaincre, pour les atterrer que faut-il ? DE L’AUDACE, ENCORE DE L’AUDACE ET TOUJOURS DE L’AUDACE.

Danton venait de se faire comprendre ; sa motion fut adoptée, et il sortit de l’Assemblée fier et triomphant, car il sentait que ses paroles allaient tout à l’heure porter des fruits sanglants.

Le 2 septembre, toutes les autorités, tous les corps, l’Assemblée, la commune, les sections étaient en séance, et sur les pensées de tous ces hommes réunis il y avait quelque chose d’inconnu qui pesait ; je ne sais quelle attente les inquiétait ou les préoccupait tous. Les ministres, réunis à l’hôtel de la marine, attendaient leur collègue Danton, dont le premier soin avait été de se rendre au comité de surveillance. Paris ne faisait plus autant de bruit, les rues étaient presque désertes, et dans les maisons on faisait silence dans la crainte d’attirer l’attention… Au Temple, malgré la hauteur et l’épaisseur des murs du donjon, la famille royale, que chaque mouvement devait menacer plus que tous les autres prisonniers, demandait avec anxiété la cause des allées et des venues des conciliabules et des chuchotements des municipaux préposés à sa garde. Dans les diverses prisons il était tout à coup survenu une tristesse plus sombre, plus inquiète que de coutume ; les geôliers, les guichetiers n’étaient plus si impassibles, et plusieurs d’entre eux avaient renvoyé leurs femmes et leurs enfants. Le dîner avait été servi aux prisonniers deux heures avant l’instant accoutumé ; tous les couteaux avaient été retirés de leurs serviettes. « Pourquoi donc, demandèrent-ils à leurs gardiens, pourquoi ce changement ? pourquoi nous prenez-vous nos couteaux ? »

Les geôliers hochaient la tête et ne répondaient rien.

Enfin à deux heures la générale commença à battre.

« Il se passe quelque chose d’extraordinaire », disaient les prisonniers ; et, approchés des portes, ils écoutaient… Le tocsin suivit de près la générale, puis le canon d’alarme. « Oh ! s’écriaient les détenus, c’est peut-être notre dernier jour ! » Et les amis se réunissaient ensemble, et les enfants venaient près de leurs pères, et les pères leur montraient le ciel et disaient : Mettons notre espoir en Dieu.

Si l’inquiétude était dans toutes les prisons, au dehors l’agitation était extrême : de nombreux rassemblements se rendaient au Champ de Mars ; d’autres groupes, précédés de drapeaux noirs, couraient vers la salle de l’Assemblée. Devant l’Hôtel-de-Ville la multitude ne cessait de crier : L’ennemi approche ; mort aux traîtres ! ils nous livreront.

Pendant que ces vociférations retentissaient autour de l’Hôtel-de-Ville, on vit sortir de la cour six voitures de place ; elles contenaient vingt-quatre prêtres. Billaud-Varennes venait de donner l’ordre de les conduire à l’Abbaye. Leur faire traverser les flots de cette foule altérée de sang, c’était les envoyer à la mort ; cette pensée entrait dans le programme de la journée ; aussi les voitures remplies de victimes partirent… Elles ne pouvaient aller qu’au pas, tant la multitude se pressait autour d’elles pour voir les prêtres et les outrager. Arrivées dans la rue Dauphine, au carrefour Bussy, les voitures sont quelques instants arrêtées, les portières en sont ouvertes : « Voilà, s’écrient les Marseillais et les Jacobins, voilà les conspirateurs qui devaient égorger nos femmes et nos enfants tandis que nous serions à la frontière. » Un des prisonniers repousse alors un brigand à bonnet rouge, et veut fermer la portière ; celui-ci furieux d’avoir été frappé, tire son sabre, monte sur le marchepied, et le plonge à trois reprises dans la poitrine du jeune homme qui a eu l’audace de contrarier la volonté du peuple, qui voulait voir de près les victimes qu’il allait immoler.

Quand le fédéré montra son sabre tout dégouttant de sang et qu’il le brandit au-dessus de sa tête, la populace battit des mains, et cria : Bien ! Bien ! il faut les tuer tous ; ce sont des scélérats, des aristocrates !

À l’instant les deux portières de la voiture qui roulait toujours sont ouvertes, et je ne sais combien de bras se pressent, s’enfoncent dans le fiacre, et les trois compagnons de celui qui venait d’être massacré sont égorgés. Parmi les premières victimes il y avait un jeune laïque d’une figure intéressante, mais pâle et éteinte : il était en robe de chambre ; on l’avait arraché malade de son lit ; moins résigné que les prêtres qui étaient avec lui, il avait demandé grâce…

Cette voiture était la dernière, et, comme je viens de vous le dire, n’avait point été arrêtée pendant le carnage. Quand elle arriva à l’Abbaye, les égorgeurs demandèrent à ceux qu’elle renfermait de descendre ; mais aucune voix ne répondait à leur ordre. Ils ouvrirent, et trouvèrent quatre cadavres dont le sang ruisselait encore. Les bourreaux virent avec regret qu’on leur avait enlevé de leur travail.

Les seize prisonniers vivants qui étaient dans les autres fiacres descendirent, et en se rendant au comité civil purent voir les corps de leurs compagnons que les femmes dépouillaient déjà. L’abbé Sicard, instituteur des sourds et muets, était un de ces seize prêtres. Un horloger dont je me hâte de vous dire le nom, M. MONNOT, eut la gloire de détourner de la poitrine du digne successeur de l’abbé de l’Épée le fer qui avait déjà effleuré ses vêtements. Maillard, le sanguinaire Maillard, se tenait debout à la porte de la chambre où cinq bourreaux s’étaient fait juges, et en moins de quelques minutes, de tous les prêtres que les voitures avaient amenés à l’Abbaye, il n’en restait plus qu’un seul vivant, celui que je viens de vous nommer.

Avant d’aller plus loin dans le sang répandu pendant les premières journées de septembre, il faut, mes enfants, que je vous montre comment les meurtres avaient été organisés par le parti révolutionnaire ; meurtres que les partisans de la révolution de 1789 veulent taire retomber sur quelques scélérats subalternes, mais qui dérivent bien réellement du philosophisme moderne, dont les principes avaient été mis en action par l’Assemblée constituante et les autres Assemblées qui lui ont succédé.

À toutes les prisons, par une profanation sacrilège de ce que l’ordre social a de plus grave et de plus sacré, mais aussi par une application non moins juste qu’horrible de la souveraineté du peuple, des assassins accrédités par des forfaits s’étaient dès le 2 septembre transformés en juges et jurés. Ces tribunaux, dressés entre les guichets et ni plus ni moins révolutionnaires que ne le fut plus tard celui de Fouquier-Tinville, étaient d’après la volonté du peuple composés de douze citoyens patriotes. Rien ne manquait à cette hideuse et sanglante saturnale de la justice : on lisait l’écrou au prisonnier, on lui faisait des questions ; après l’interrogatoire, les juges, qui venaient de tuer avec un calme infernal, imposaient leurs mains mal essuyées et encore tachées de sang sur la tête de l’accusé, et se demandaient par l’organe du président : Croyez-vous que dans notre conscience nous puissions élargir monsieur ?

Ce mot élargir était son arrêt de mort. À peine le fatal oui était-il prononcé que le malheureux, qui se croyait absous, était précipité sur les piques et les sabres des égorgeurs, et tout palpitant d’espérance périssait dans d’horribles tourments.

Un autre le suivait de près, et avait le même sort. Ce mode d’exécution était si expéditif que les bourreaux, parmi lesquels il y avait plusieurs garçons bouchers, fatigués d’abattre quarante ou cinquante prisonniers par heure, demandaient de temps en temps quelques instants de repos.

Malgré la rapidité du carnage, les ordonnateurs des massacres dans les prisons de l’Abbaye commandèrent que les Suisses seraient exécutés en masse ; on les fait avancer.

Les officiers marchent les premiers et la tête haute comme un jour de bataille.

– C’est vous, leur dit Maillard, qui avez assassiné le peuple au 10 août ?

– Nous étions attaqués ; nous avons repoussé la force par la force, répondent ces fidèles gardes.

– Au reste, reprend froidement Maillard, il ne s’agit que de vous conduire à la Force.

Mais les malheureux qui avaient entrevu les sabres et les piques de l’autre côté du guichet ne peuvent s’abuser : il faut sortir ; ils reculent, se rejettent en arrière, ils sont sans armes… Un d’eux demande aux brigands qui les escortent par où il faut passer.

– Par cette porte, répond un geôlier.

– Eh bien ! ouvrez…

Et dès que la porte est ouverte il se précipite tête baissée au milieu des piques ; les autres s’élancent après lui, et subissent le même sort. Il fut moins horrible que si l’exécution se fût faite un à un. Mourant ainsi, ces vaillants soldats purent se croire au milieu de la mêlée.

Après eux le fils cadet du duc de Rohan-Chabot et le vicomte de Maillé furent froidement massacrés.

Mme de La Trémouille, princesse de Tarente, femme d’un noble caractère et d’un grand courage, était au nombre des prisonnières de la Force. Quand son tour de comparaître devant l’horrible tribunal qui s’était établi à la porte de chaque prison fût venu, elle se leva du banc où elle était assise ; elle fit le signe de la croix, et marcha avec calme vers le guichet. Ceux qui étaient assis comme juges, sachant qu’elle était dame du palais de la reine, avaient entrepris de lui faire signer une déclaration qui aurait inculpé cette auguste princesse.

– Vous avez connaissance des intrigues de la ci-devant reine avec les étrangers et les émigrés, révélez-nous ce que vous savez.

– Je ne sais que les hautes vertus, que la bonté, que le grand caractère de la reine, que vous aimeriez si vous la connaissiez comme je la collais. Oui, vous ne l’insultez, vous ne la maudissez que parce que vous ne l’avez pas vue de près.

– Répondez à nos questions : avez-vous eu connaissance du complot du 10 août ?

– Il n’y a point eu de complot le 10 août au château ; on n’a fait que se défendre.

– La reine a ordonné aux Suisses de tromper le peuple et de tirer sur lui.

– C’est calomnier la reine que dire qu’elle a commandé de tirer sur le peuple ; le peuple, elle l’aime et ne le trahit pas. Si vous l’aviez vue comme moi occupée sans cesse de soulager les misères des pauvres familles, si vous l’aviez vue travailler de ses mains pour vêtir ceux qui étaient nus, si vous l’aviez vue vider sa cassette pour donner du pain et du bois à ceux qui en manquaient, vous ne l’accuseriez pas d’être ennemie du peuple.

– En la louant ainsi vous vous déclarez ennemie de la nation.

– En disant ce que vous venez d’entendre je ne fais que lui rendre justice ; on vous a trompés sur son compte.

– Que cette femme se taise et s’en aille, dit un des juges du guichet.

– Oui, tais-toi et retourne chez toi, répétèrent d’autres jurés.

Le courage, la noble franchise de Mme de Tarente, cette puissance que Dieu accorde souvent aux paroles qui partent du cœur pour confesser la vérité, l’air inspiré de la femme qui ne tremblait pas en défendant une reine devant des ennemis de la royauté, toutes ces choses avaient ému et désarmé les bourreaux. À peine Mme la princesse de Tarente avait-elle fait un pas hors de la prison qu’elle tomba à genoux pour remercier Dieu qui venait de la délivrer. Quand elle se releva, elle s’aperçut que sa robe était rougie de sang jusqu’aux genoux tant il y en avait dans la rue.

Un poète qui n’a jamais chanté que l’honneur et la fidélité a célébré le courage de la princesse de Tarente ; Delille s’est écrié :

Tarente, que te veut cet assassin farouche ?

À trahir ton amie il veut forcer ta bouche.

En vain s’offre à tes yeux le sanglant échafaud ;

La reine dans les fers te parle encor plus haut.

Amené devant le sanguinaire Maillard, M. de Montmorin déclare que soumis à un tribunal régulier il n’en peut reconnaître d’autre.

– Soit, lui répondit Maillard ; vous irez donc à la Force attendre un nouveau jugement.

Alors l’ancien ministre demanda une voiture.

Vous en trouverez une à la porte.

Il s’avance vers cette porte, et il reçoit la mort. Après lui se présente Thierry, premier valet de chambre de Louis XVI.

– Tel maître tel valet, dit encore Maillard ; et ces mots furent la sentence de condamnation du fidèle serviteur !

Buob et Bocquillon, accusés d’avoir fait partie du comité secret des Tuileries, sont aussi égorgés.

Comme vous le voyez, les égorgeurs avaient peu de repos, et le carnage avait déjà fait ruisseler le sang dans les cours quand un commissaire 2 se présenta le livre des écrous à la main, et, montant sur un tabouret, il dit aux furieux qui remplissaient la salle :

« Mes camarades, mes amis, vous êtes de bons patriotes, votre ressentiment est juste, et vos plaintes sont fondées : guerre ouverte aux ennemis du bien public ! ni trêve ni ménagement ; c’est un combat à mort. Je sens comme vous qu’il faut qu’ils périssent ; mais si vous êtes de bons citoyens vous devez aimer la justice : il n’est pas un de vous qui ne frémisse de l’idée affreuse de tremper ses mains dans le sang innocent.

– Oui, oui, répondirent plusieurs voix ; nous n’en voulons qu’aux coupables.

– Eh bien, je vous le demande, reprit l’homme monté sur le tabouret, quand vous voulez, sans rien entendre, sans rien examiner, vous jeter comme des tigres en fureur sur des hommes qui sont vos frères, ne vous exposez-vous pas au regret tardif et désespérant d’avoir frappé l’innocent au milieu des coupables ?

Ici le commissaire orateur fut interrompu par un assistant qui, armé d’un sabre ensanglanté, les yeux étincelants de rage, fendit la presse, et le réfuta en ces termes :

« Dites donc, citoyen, parlez donc ; est-ce que vous voulez aussi nous endormir ? Si les gueux de Prussiens et d’Autrichiens étaient à Paris, chercheraient-ils aussi les coupables ? ne frapperaient-ils pas à tort et à travers comme les Suisses du 10 août ? Eh bien ! non, je ne suis pas orateur ; je n’endors personne. Je vous dis que je suis père de famille ; que j’ai une femme et cinq enfants que je veux bien laisser ici à la garde de ma section pour aller combattre l’ennemi ; mais je n’entends pas que pendant ce temps les scélérats qui sont dans cette prison, à qui d’autres scélérats viendront ouvrir les postes, aillent égorger mes enfants et ma femme.

– Il a raison, répète un cri général ; point de grâce, il faut entrer.

Et alors il se fait un mouvement qui annonce que de nouveaux massacres vont commencer sous les auspices du tribunal populaire.

Là étaient assis deux officiers municipaux en écharpe et trois hommes ayant sous les yeux les registres d’écrous ouverts et faisant l’appel nominal ; d’autres faisaient les fonctions de jurés et de juges. Une trentaine de bourreaux les bras nus et déjà couverts de sang, les uns avec des sabres et des coutelas dégouttants de carnage, les autres avec des massues et des hallebardes, exécutaient les jugements.

Il y a dans ces horribles scènes de septembre un tel délire de cruautés que pour les redire on recourt aux citations ; car on craint en racontant les faits exacts d’être accusé d’exagération et d’invention de crimes.

« Il est impossible, dit un des prisonniers de l’Abbaye sauvé de cette horrible boucherie, d’exprimer ce que nous ressentions dans les salles où nous étions renfermés en attendant que l’on appelât notre nom : de là nous entendions le cri des mourants. Comment exprimer l’horreur du profond silence qui régnait pendant les exécutions ! il n’était interrompu que par la voix de ceux que l’on immolait et par les coups de sabre qu’on leur donnait sur la tête. Aussitôt qu’ils étaient terrassés, il s’élevait un murmure renforcé par des cris de VIVE LA NATION ! mille fois plus effrayants pour nous que l’horreur du silence.

« Dans l’intervalle d’un massacre à l’autre, intervalle bien court, nous entendions dire sous nos fenêtres : Il ne faut pas qu’il en échappe un seul ; il faut les tuer tous et surtout ceux qui sont dans la chapelle : il n’y a là que des conspirateurs. »

Saint-Médard, de qui j’emprunte ces détails, était du nombre des prisonniers ; apprenez de lui quelle était l’occupation de ceux qui entendaient mourir tout près d’eux.

« Notre occupation la plus importante, dit-il, était de savoir quelle serait la position que nous devions prendre pour recevoir la mort le moins douloureusement quand nous entrerions dans le lieu du massacre. Nous envoyions de temps en temps quelques-uns de nos camarades à la fenêtre de la tourelle pour nous instruire de la position que prenaient les malheureux que l’on massacrait, et pour calculer d’après leur rapport celle que nous ferions bien de prendre quand notre tour de mourir serait venu. Ils nous rapportaient que ceux qui étendaient leurs mains souffraient beaucoup plus longtemps, parce que les coups de sabre étaient amortis avant de porter sur la tête, qu’il y en avait même dont les mains et les bras tombaient à terre avant le corps… et que ceux qui les plaçaient derrière le dos devaient souffrir beaucoup moins. »

Quelle étude que celle-là, et quelles étaient déchirantes les recommandations que les amis faisaient à leurs amis quand ils étaient appelés pour aller mourir !

Je vous ai montré toute l’atrocité des bourreaux. Il faut pour diminuer, s’il se peut, l’horreur que je vous ai inspirée pour leurs cruautés que je vous redise, mes enfants, ce que fit un des membres du comité sanguinaire. Un religieux l’avait intéressé ; il va droit à lui et lui dit :

– Finis-en avec tes prières, et suis-moi !

– Où ? demanda le prêtre.

– Au comité, répondit l’homme au bonnet rouge.

Le religieux se leva et le suivit ; arrisé dans le bureau où siégeaient les jugeurs, il lui fit signe de s’asseoir à la table où l’on dressait procès-verbal des exécutions qui venaient d’avoir lieu, et lui dit : Écrivez.

Le prêtre le comprit, et fit semblant d’écrire pendant que les brigands qui circulaient autour de lui s’applaudissaient de tous les services qu’ils venaient de rendre à la république en abattant tant de ses ennemis, et se plaignaient qu’un prêtre leur eût échappé.

Le commissaire, choisissant le moment où il était le moins épié, s’approcha de l’homme qu’il avait résolu de sauver, eut l’air de regarder ce qu’il avait écrit, et, lui faisant prendre ses papiers sous le bras, l’emmena chez lui comme son secrétaire.

On apportait sur la table du comité 3 les montres, les portefeuilles les mouchoirs dégouttants de sang, trouvés dans les poches des prêtres massacrés. Jourdan, président du comité, ayant témoigné l’horreur que ces objets lui inspiraient, un des commissaires lui dit :

– Le sang des ennemis est pour les yeux des patriotes l’objet qui leur plaît le plus !

Au même instant un des bourreaux entra tout rougi du carnage.

– Je viens, cria-t-il, vous demander les souliers que ces aristocrates ont à leurs pieds : nos braves frères sont nu-pieds, et ils partent demain pour la frontière.

– Rien de plus juste, répondit le comité.

Un autre travailleur succéda à l’homme qui venait de réclamer les souliers des aristocrates ; celui-ci demanda du vin pour lui et ses compagnons.

– Qu’on donne aux citoyens un bon pour vingt-quatre pots de vin.

À cet ordre du président du comité l’on dresse une table dans la cour ; et là, les pieds dans le sang, entourés des monceaux de morts qu’ils ont abattus, les meurtriers se versent du vin, en emplissent leurs verres, trinquent et boivent À LA NATION !

Vers cinq heures du soir (le massacre avait commencé à deux), Billaud-Varennes, substitut du procureur de la commune, vint revêtu de son écharpe tricolore à la cour de l’Abbaye ; avec un regard d’hyène il contempla l’ouvrage qu’avaient déjà fait ses travailleurs, puis avança vers les hommes qui buvaient, et s’écria : PEUPLE, TU IMMOLES TES ENNEMIS, TU FAIS TON DEVOIR !

Excités par ses paroles, les égorgeurs se remirent bientôt à l’œuvre avec un redoublement de fureur : gorgés de vin, ils voulaient se gorger de sang !

– La mut va bientôt venir, dit l’un deux : il nous faudra des torches, car nous ne devons pas nous arrêter.

Et, comme l’avait demandé cet homme, quand l’obscurité s’étendit sur la prison, des flambeaux furent allumés, et les massacres se continuèrent à leur clarté.

Avant de frapper les prêtres, on leur demandait s’ils avaient fait le serment civique. Ils auraient pu échapper à la mort par un mensonge, et pas un seul ne voulut mentir !

Les bourreaux allaient avoir un repos forcé, car le fer avait tout moissonné. Il ne restait plus de prisonniers à égorger quand à trois heures du matin M. Hurtrel et un autre prêtre, qui venaient d’être découverts dans leur maison, furent arrêtés : de féroces cris de joie retentirent alors ; mais soit que les égorgeurs attendissent d’autres victimes, soit qu’un instant de pitié leur fût venu, ils accordèrent aux deux nouveaux arrivants quelques heures pour se préparer à la mort. L’abbé Sicard, témoin de cette scène, la raconte, et je le laisse parler.

« Les assassins employèrent cet intervalle de temps à ordonner qu’on amenât des charrettes pour enlever les cadavres, et se mirent à laver et à balayer la cour toute ruisselante de sang, ce qui leur donna beaucoup de peine. Pour en être dispensés à l’avenir, malgré les massacres qu’ils se disposaient à y faire encore, ils consultèrent entre eux divers expédients, et adoptèrent celui de faire apporter de la paille, d’en former une espèce d’estrade, que l’on exhausserait encore avec les habits des victimes déjà immolées et sur laquelle on ferait monter celle qu’on égorgerait dorénavant ; au moyen de quoi le sang absorbé par ce lit de mort n’irait plus inonder la cour. Un des sicaires se plaignant alors de ce que chacun d’eux n’avait pas le plaisir de frapper chaque victime, ils décidèrent que l’on commencerait par la faire courir entre deux haies formées par tous, mais qu’alors on ne frapperait qu’avec le dos des sabres, et lorsqu’elle serait montée sur le tas de paille et de vêtements, frapperait qui pourrait avec la pointe. Ils résolurent en outre qu’autour de cette estrade il y aurait des bancs pour les hommes et pour les femmes qui voudraient voir de près l’exécution, et qu’ils appelaient les messieurs et les dames.

« Tout ceci je l’ai vu et entendu ; j’ai vu ces dames du quartier de l’Abbaye se rassembler autour du lit préparé pour les victimes, y prendre place comme elles auraient pu faire à un spectacle amusant. Enfin vers les dix heures du matin les deux prêtres furent amenés, et périrent suivant le mode récemment convenu entre les assassins. »

De si exécrables cruautés furent encouragées par Billaud-Varennes, qui revint une seconde fois à l’Abbaye dans ces journées de meurtre : on le voyait arriver partout, jamais son activité n’avait été si grande, jamais il n’avait autant prodigué à la populace de remerciements et de sourires. Au moment où pour la seconde fois il entrait dans la cour des exécutions, il entendit de grands éclats de rires ; ce qui les excitait, c’était un prisonnier, Rulhières-Radel ; déjà percé de plusieurs coups de piques, il courait nu dans l’espace ensanglanté, tombant, se relevant et fuyant encore ; enfin un jeune bourreau l’atteignit, et d’un coup de sabre qui lui fendit le crâne lui donna la mort.

Alors Billaud-Varennes prit la parole, et dit :

« Citoyens, vous venez d’immoler des scélérats, vous avez sauvé la patrie ; la France entière vous doit une reconnaissance éternelle : la municipalité ne sait comment s’acquitter envers vous. Sans doute le butin et la dépouille de ces scélérats appartiennent à ceux qui nous en ont délivrés ; mais, sans croire pour cela vous récompenser, je suis chargé de vous offrir à chacun vingt-quatre livres qui vous seront payées sur-le-champ. Respectables citoyens, continuez votre ouvrage, et la patrie vous devra de nouveaux remerciements 4. »

Oh ! après ces paroles du substitut de la commune, quel horrible spectacle ! Voyez tous les égorgeurs, les bras nus et ensanglantés, se presser, se ruer dans la salle du comité. Pour obtenir leur salaire, plusieurs de ces monstres montrent ce qu’ils ont fait : celui-ci présente une tête coupée qu’il tient par les cheveux, celui-là un cœur d’homme au bout d’un sabre ; cet autre… Je m’arrête ; si je disais tout, je blesserais un autre sentiment que celui de la pitié.

À droite et à gauche de l’espèce d’allée que formaient les deux haies de bourreaux et de curieux, et que suivaient les prêtres pour aller tout blessés, tout transpercés de piques, mourir sur le tas de paille, on remarqua deux Anglais placés vis-à-vis l’un de l’autre, tenant des bouteilles et des verres et offrant à boire aux massacreurs !!!… Ils payaient ainsi les émotions qu’ils venaient d’avoir en voyant tuer des prêtres français.

Parmi ceux qui moururent comme prédestinés, il faut nommer l’abbé Lenfant, prédicateur du roi, homme d’une piété aimable et douce, et l’abbé Chapt de Rastignac, vicaire général d’Arles et membre de l’Assemblée constituante. En marchant au supplice, ces deux vieillards vinrent à passer dans la tribune de la chapelle où étaient entassés un grand nombre de prisonniers ; du haut de la galerie ils leur dirent :

– Nous allons mourir, et votre tour viendra bientôt. Ainsi nous vous demandons au nom de Dieu et de votre salut de vous réconcilier avec vos ennemis, de leur pardonner et de prier le Seigneur des miséricordes.

– Vous qui allez mourir, bénissez-nous, crièrent quelques vox dans le bas de la chapelle.

Et alors les deux confesseurs de la foi qui marchaient au martyre, se penchant sur la foule agenouillée, lui donnèrent l’absolution qu’on accorde aux mourants.

Autrefois sous les voûtes de l’Abbaye, des saints avaient prié et médité ; mais la piété de ces solitaires n’avait pu donner aux murailles qui les habitaient une illustration aussi grande que celle que leur ont attachée depuis deux jeunes filles, Mlle de Sombreuil et Mlle Cazotte, héroïnes de la piété filiale.

Lorsque le vénérable gouverneur des Invalides, M. de Sombreuil, avait été enlevé de l’hôtel pour être conduit en prison, sa fille avait obtenu de l’humanité des puissants du jour d’accompagner son père dans son cachot. Dans le malheur de ces horribles temps, elle se trouvait heureuse de la faveur qui lui était laissée de soigner son vieux père ; plusieurs fois les gardiens lui avaient dit :

– Vous qui n’êtes pas écrouée, allez-vous-en ; nous prendrons soin du général, que nous estimons tous.

– Personne ne le soignera comme sa fille, avait-elle répondu : je veux rester.

– Mais vous savez ce qui se passe…

– Raison de plus pour que je demeure auprès de mon père.

La vertu a son obstination ; Mlle de Sombreuil resta.

Le 3 septembre les assassins arrivent, et le nom de Sombreuil est appelé… Le général a entendu et se lève ; sa fille se lève aussi, elle veut le suivre ; il lui ordonne de rester ; mais elle n’a plus d’obéissance, elle sait que ce sont les bourreaux qui ont appelé son père, et cette certitude la détermine : elle le sauvera ou mourra avec lui… Elle s’attache aux habits du général. Les gardiens veulent lui faire lâcher prise ; mais son amour, son désespoir l’ont rendue forte, et elle arrive en tenant le bras de son père au redoutable guichet en face des bourreaux, qui se sont déjà réjouis de la victime qu’on leur amène. Ils ont interrogé Sombreuil ; il ne s’est point défendu. Les massacreurs sont prêts, impatients ; ils lèvent déjà leurs sabres et leurs piques. La noble jeune fille se jette au devant de tout ce fer à genoux ; elle étend les bras, elle pleure, elle prie, elle conjure… Les assassins se sentent émus, et l’un deux lui présentant un verre rempli de sang lui dit :

– Bois ce sang d’aristocrate, et nous ne tuerons pas ton père.

Mlle de Sombreuil prit le verre, et but… 5 À ce prix son père fut sauvé… sauvé pour quelque temps, car plus tard, quand il n’aura plus son ange auprès de lui, il périra comme tout ce qui était honorable et vertueux.

Lorsque Cazotte, homme d’esprit, de cœur et de talent, avait été conduit à la prison de l’Abbaye, sa fille Élisabeth était comme Mlle de Sombreuil parvenue à ne pas être séparée de son père ; au moment des massacres on la sépara de lui, et malgré ses pleurs et ses cris elle fut placée dans le logement du concierge avec la nièce de l’abbé Chapt de Rastignac et la noble fille du gouverneur des Invalides, réunion digne du regard des anges… car ces colombes sont devenues comme des aigles par leur courage, et affrontent tout pour sauver ceux qu’elles ont suivis.

Lorsque Élisabeth entendit son père descendre l’escalier, entraîné par les massacreurs, aucune force ne put la retenir :

– Laissez-moi passer, laissez-moi passer, criait-elle ! et dans sa voix Dieu avait mis je ne sais quelle autorité qui faisait se ranger devant elle. Parvenue dans les bras de son père, elle intercéda pour lui avec tant de chaleur, avec tant d’amour ! En suppliant les bourreaux elle était si éloquente et si belle qu’ils suspendirent leurs coups et lui dirent :

– Eh bien, emmenez-le.

Alors elle saisit son père, l’entraîna hors de la prison, et personne dans la foule n’osa l’arrêter. Il y avait en ce moment comme un rayon du ciel au-dessus de la courageuse fille, et de droite et de gauche on se rangeait pour la laisser passer, avec son père qu’elle venait d’arracher à la mort.

Hélas, ce triomphe ne fut pas de longue durée ! dix jours plus tard Cazotte monta sur l’échafaud.

Quand Maillard, le grand exterminateur, eut vu que ses travailleurs étaient au fait de leur besogne et qu’ils avaient pris goût au carnage, il pensa qu’ils se passeraient de sa surveillance, et à la tête d’une autre bande il sortit de l’Abbaye ; Aux Carmes ! aux Carmes ! c’est là que la patrie a besoin de nos bras ! avait-il crié de sa voix de stentor ; et tout aussitôt la bande de tigres s’était mise à le suivre en hurlant d’atroces refrains.

Ô mes enfants ! le cœur est prêt à me défaillir ; car si la scène va changer de lieu elle ne changera pas de nature ; ce sera du sang, toujours du sang que je vais avoir à vous montrer !

Dès le lendemain du 10 août, M. Dulau, archevêque d’Arles, avait été amené devant la section du Luxembourg avec soixante-deux autres prêtres.

– Jurez obéissance et fidélité à la constitution, leur avait dit le chef du comité du district.

Et tous avaient répondu comme le vénérable archevêque.

– Notre conscience nous défend de prêter le serment que vous nous demandez.

– Vous savez ce que la loi prononce contre les prêtres qui refusent le serment ?

– Oui, mais nous ne pouvons le prêter, et nous sommes résolus à mourir plutôt que de renier le nom de Jésus-Christ.

– On ne vous demande pas de renier votre Dieu.

– Ce serait le renier que de promettre obéissance à des lois en opposition avec la foi de l’Église.

– Vous persistez ?

– Oui ; et avec la grâce de Dieu nous espérons persister jusqu’à notre dernier soupir.

Forcés d’admirer le calme et la fermeté de ces confesseurs de la foi, les hommes du district ordonnèrent que l’archevêque et les soixante-deux prêtres fussent renfermés dans l’église des Carmes de la rue de Vaugirard. Avant de les y conduire, on les fouilla pour leur enlever tous les instruments qui auraient pu leur servir ou pour se défendre ou pour mettre fin à leurs jours trop pleins de persécutions et de malheur.

L’église des Carmes existe encore aujourd’hui, et je vous conseille, mes enfants, d’aller la visiter : il est bon de méditer et de prier sur les lieux illustrés ; l’âme s’y élève mieux qu’ailleurs ; moi, avant de me mettre à raconter la mort des martyrs des 2 et 3 septembre 1792, je suis allé le 13 octobre 1889 m’inspirer à l’endroit où leur sang se voit encore. Une petite fille de douze à quatorze ans, l’enfant du portier de l’ancien clos des Carmes, a conduit moi et un de mes amis, le comte Albert de Ruays, dans la petite chapelle où les religieux pendant les jours de paix et de piété allaient chanter des hymnes et des cantiques à la reine des anges. Cet oratoire, placé à un coin du jardin et au bout d’une longue allée de tilleuls, est un vrai reliquaire ; le sang des prêtres s’y voit partout, une natte de paille le recouvre ; et quand les pèlerins viennent pour l’honorer, le portier et sa fille lèvent cette espèce de tapis, et vous font voir les dalles devenues rousses de grisâtres qu’elles étaient jadis. C’est surtout au pied de l’autel qu’il y a le plus de traces de sang, et l’on conçoit pourquoi. Quand les égorgeurs vinrent à la grille fermée de la chapelle, tous les prêtres coururent vers le sanctuaire, voulant se rapprocher de Dieu pour mieux mourir.

Un de ceux renfermés aux Carmes et qui a échappé aux septembriseurs, l’abbé Berthelet, raconte ainsi l’horrible scène qu’il a vue de si près :

« Une fois enfermés à l’église des Carmes, il nous fut détendu de nous parler ; une garde fut mise à côté de nous, et l’on nous apporta pour toute nourriture du pain et de l’eau. C’est ainsi que nous passâmes la première nuit, et jusqu’au cinquième ou sixième jour nous couchâmes sur le pavé de l’église : il fut ensuite permis à ceux qui en avaient les moyens de se procurer des lits de sangle et des paillasses. Le lendemain du jour où nous avions été enfermés était un dimanche, nous demandâmes la permission de dire ou d’entendre la messe, et cette consolation nous fut refusée non seulement ce jour-là, mais encore pendant tout le temps de notre détention.

« Nous évitâmes avec soin tout sujet de plaintes contre nous, et même nous rejetâmes la proposition qui nous fût faite à différentes reprises par un jeune homme nommé Vigouroux, qui portait l’habit ecclésiastique sans être attaché à cet état, de profiter des occasions qu’on semblait nous offrir de prendre la fuite ; car on laissa plusieurs fois les portes ouvertes et même des armes à notre disposition. Sans examiner si c’était ou non une perfidie, n’écoutant que notre conscience, nous craignîmes de nous rendre coupables ou de compromettre quelqu’un par notre fuite, et nous continuâmes à rester soumis aux ordres que nous avions reçus. Cependant notre prison se peuplait tous les jours davantage, et, comme c’était la nuit principalement qu’arrivaient d’autres prisonniers, nous étions fréquemment réveillés par les propos outrageants contre les prêtres et par le cliquetis des armes des hommes qui les amenaient.

« Sur la fin du mois d’août un commissaire vint faire aux Carmes un appel général des prisonniers, et l’on demanda à chacun de nous en particulier s’il était prêtre ou dans les ordres sacrés. On écrivait nos réponses, et on élargit deux prisonniers qui déclarèrent n’être pas liés par les ordres : on retint cependant parmi nous deux laïques, M. du Plain de Saint-Albine et M. de Valfons, ancien officier du régiment de Champagne, qui déclara être catholique romain et ne pas connaître d’autres motifs à sa détention. Quelques jours après cette visite, un autre commissaire de la section, qui nous parla en particulier, nous demanda nos couteaux, nos ciseaux et nos canifs après nous avoir dit quelques mots de consolation. Nous voyions aussi très souvent M. Manuel, procureur de la commune : il nous dit un jour que l’on avait examiné nos papiers, que l’on n’avait rien trouvé qui pût nous faire paraître coupables, et que nous serions bientôt rendus à la liberté.

« Il nous revit le 30 août, et nous dit que les Prussiens étaient en Champagne, que le peuple de Paris se levait en masse, et envoyait toute la jeunesse les combattre ; que l’on ne voulait pas laisser d’ennemis derrière soi, et que nous devions pour notre propre sûreté et pour obéir au décret de déportation nous disposer à sortir de France. Sur les observations de l’un de nous, il répondit que l’on nous accorderait quelques heures pour prendre dans nos maisons les choses dont nous avions besoin pour le voyage ; et le soir même un commissaire, accompagné de gendarmes, nous lut le décret sur la déportation, et le laissa affiché dans le sanctuaire. Dès le lendemain nous nous hâtâmes de recueillir le plus d’argent qu’il nous fût possible pour des voyages dont nous ne connaissions ni le terme ni la durée : nous étions alors environ cent soixante prisonniers. »

Quand Manuel annonçait aux captifs qu’ils allaient bientôt être hors de France, quand il leur disait : « Disposez-vous à aller dans une terre étrangère jouir du repos que vous ne pouvez plus trouver ici », le monstre savait que la terre vers laquelle ils allaient être conduits serait celle de la tombe, et que leur repos serait celui du cercueil. Quand on réfléchit à la cruauté de ce mensonge, on la trouve atroce : le tigre dévore et ne trompe pas.

Le surlendemain des promesses de Manuel, les confesseurs de la foi, renfermés dans l’église des Carmes, s’encourageaient à supporter chrétiennement les rigueurs de cette déportation qui allait les frapper quand le son du tocsin, quand le bruit de la générale, quand les terribles rumeurs de la foule parvinrent jusqu’à eux.

Je laisse de nouveau parler l’abbé Berthelet ; car lui peut dire : « J’ai vu, j’ai entendu, j’ai souffert, et j’ai pardonné. »

« Les mouvements précipités des gardes qui veillaient sur nous, les vociférations qui des rues voisines parvenaient jusqu’à nos oreilles, le canon d’alarme que nous entendions tirer, tout était fait pour donner de l’inquiétude ; mais notre confiance en Dieu était parfaite. Le commissaire du comité de la section vint faire précipitamment un appel individuel de toutes nos personnes, et nous envoya dans le jardin, où nous descendîmes par un escalier à une seule rampe qui touchait presque à la chapelle de la sainte Vierge comprise dans l’église où nous étions prisonniers. Nous arrivâmes dans le jardin au travers de gardes nouveaux, qui étaient sans uniformes, armés de piques et coiffés de bonnets rouges ; le commandant seul avait un habit de garde national. À peine fûmes-nous dans ce lieu de promenade, sur lequel donnaient les fenêtres des cellules du cloître, que des gens placés à ces fenêtres nous outragèrent par les propos les plus infâmes et les plus sanguinaires. Nous nous retirâmes au fond du jardin, entre une palissade de charmille et le mur qui le sépare de celui des dames religieuses du Cherche-Midi. Plusieurs d’entre nous se firent un refuge d’un petit oratoire placé dans un angle du jardin, et s’y étaient mis dire les vêpres des morts lorsque tout à coup la porte du jardin fut ouverte avec fracas. Nous vîmes alors entrer en furieux sept à huit jeunes hommes, dont chacun avait une ceinture garnie de pistolets, indépendamment de celui qu’ils tenaient de la main gauche, en même temps que de la droite ils brandissaient un sabre.

« Le premier ecclésiastique qu’ils rencontrèrent fut M. de Salins qui, profondément occupé d’une lecture, ne s’était aperçu de rien. Ils le massacrèrent à coup de sabres.

« Les meurtriers, après avoir crié vive la nation sur ce nouveau cadavre, demandèrent où était l’archevêque d’Arles. Le prêtre qu’ils interrogeaient ainsi, l’abbé de Panonie, pensant que par sa mort il sauverait peut-être les jours de son vénérable évêque, se contenta de baisser les yeux sans répondre ; cependant il ne put tromper les bourreaux.

« À ce moment même le saint prélat que les égorgeurs demandaient à grands cris exhortait ceux qui allaient être les compagnons de son martyre. « Mes frères, leur disait-il, remercions Dieu qui nous appelle à sceller de notre sang la foi que nous professons ; implorons la grâce que nous ne pouvons obtenir par notre propre mérite ; demandons au Seigneur la persévérance finale. »

« M. Hébert, allant au-devant des assassins, leur dit :

– Nous sommes citoyens français ; nous demandons à être juges.

« Vous le serez, répondirent les brigands ; et ils avançaient vers l’oratoire en brandissant leurs sabres et leurs piques et en répétant toujours : L’archevêque d’Arles ! l’archevêque d’Arles !

« Il était alors à prier au pied de l’autel ; s’entendant nommer, il se leva pour aller s’offrir aux meurtriers ; mais une foule de prêtres dévoués l’entourèrent, et cherchèrent à le cacher aux brigands.

« Ce fut en vain ; le digne ministre se fit jour jusqu’aux furieux qui l’appelaient toujours, et croisant les mains sur la poitrine, il leur dit avec un calme céleste :

« – Je suis celui que vous cherchez.

« – Ah ! c’est toi, vieux cafard, qui as fait verser le sang des patriotes d’Arles !

« – Je n’ai jamais fait verser de sang… je n’ai jamais fait de mal à personne…

« – Eh bien, moi je t’en ferai, s’écrie un homme à bonnet rouge. Et à l’instant il lui assène un coup de sabre sur le front ; le saint vieillard ne tombe pas : un autre massacreur le frappe sur le haut du crâne ; le sang jaillit à grands flots ; mais l’archevêque comme la colonne d’un vieux temple reste encore debout ; un troisième assassin lui perce la poitrine du fer de sa pique ; alors le martyr succombe, et étendu à terre le brigand lui met le pied sur la poitrine, et crie : Vive la nation !

Pendant quelque temps les meurtres continuèrent dans le jardin, et pour les travailleurs de Billaud-Varennes, c’était une joie féroce que cette chasse aux prêtres. Quelques-uns des plus jeunes lévites, pour se soustraire à la mort, étaient montés dans les tilleuls de la longue allée, et là on les fusillait, et quand leurs corps criblés de balles de branche en branche tombaient sur l’herbe, les cris des cannibales redoublaient. Dans cette horrible chasse près de quarante prêtres périrent !

« Deux frères, deux saints, MM. de Larochefoucauld, l’un évêque de Beauvais, et l’autre évêque de Saintes, avaient été renfermés aux Carmes, et le matin même du jour de leur mort ils se disaient : Nous sommes heureux de souffrir pour Jésus-Christ et de souffrir ensemble. Ces deux hommes, que l’amour fraternel avait étroitement unis en ce monde, devaient être réunis par le martyre dans le ciel. Tous les deux étaient avec trente prêtres dans le petit oratoire, et une grille les séparait des assassins ; ceux-ci firent plusieurs décharges de leurs fusils presque à bout portant, et ils en tuèrent la majeure partie. L’évêque de Beauvais ne fut pas atteint ; mais son frère, l’évêque de Saintes, eut la jambe cassée par un coup de feu.

« Pendant que l’on massacrait ainsi dans la chapelle, quelques prêtres qui s’étaient cachés dans le jardin parvinrent à se sauver par-dessus le mur qui longe la rue Cassette. Les travailleurs du comité des massacres s’aperçurent que quelques victimes allaient leur échapper. L’éparpillement dans le jardin favorisait les évasions ; aussi le directeur des vengeances du peuple donna ordre de faire rentrer tous les prisonniers dans l’église. Ceux qui avaient été blessés étaient relevés de terre à coups de plat de sabre. M. l’évêque de Saintes était de ce nombre ; la jambe cassée, il gisait dans une mare de sang ; deux des égorgeurs le prirent sous les bras, et le reconduisirent à l’église.

« En se retrouvant sous ces voûtes sacrées et dans ce sanctuaire, qui leur avait servi de prison pendant quinze jours, les confesseurs de la foi purent croire que les bourreaux étaient lassés de carnage et que les massacres étaient finis… mais il n’en était rien : les travailleurs que la nation avait choisis étaient de rudes ouvriers, et qui ne se lassaient pas si vite. Bientôt un appel commença deux par deux ; les prêtres étaient obligés d’y répondre ; quand leurs noms étaient prononcés par le héraut du terrible comité, ils se levaient de devant l’autel sur les marches duquel tous étaient agenouillés, priant et se confessant les uns aux autres : avant de sortir un des évêques ou un autre vieux pasteur leur donnait l’absolution, et ils disparaissaient par une petite porte qui donnait sur l’escalier du jardin.

« Au bas de cet escalier un commissaire, nommé Violette, était assis à une table sur laquelle étaient ouverts les registres de la prison ; quand les deux prêtres arrivaient devant lui, il les faisait arrêter et leur demandait

« – Voulez-vous à l’instant prêter le serment d’obéissance et de fidélité à la constitution ?

« Et quand ils avaient répondu :

« – Ce serment est contraire à notre foi ; nous ne le prêterons pas.

« L’exécuteur des vengeances nationales faisait un signe, et les bourreaux debout derrière lui s’emparaient des deux victimes, les entraînaient dans un corridor, où elles étaient tout de suite immolées.

« Ce double appel se renouvela soixante fois. Avant que l’exécution fût commencée, dès le matin du jour du massacre, les gardiens des captifs avaient enlevé de l’église tout ce qui aurait pu servir de moyens de défense. Ainsi un grand crucifix de cuivre doré, des flambeaux de même métal furent emportés des autels ; une croix de bronze qui se trouvait à droite du sanctuaire, ne pouvant être arrachée du tabernacle qu’elle surmontait, fut brisée par les révolutionnaires avec d’horribles blasphèmes, et pendant que ces sacrilèges se commettaient les prêtres agenouillés répétaient : Parce, Domine, parce populo tuo !

« Quand le moment des exécutions fût venu, un jaune vicaire de campagne trouva dans la sacristie une croix de bois, et l’apporta sur l’autel dépouillé. – C’est une croix de bois qui a sauve le monde ! Et ce fut avec un frémissement de sainte joie que tous les chrétiens qui allaient mourir se levèrent pour voir replacer sur l’autel ce signe de rédemption au milieu d’eux. Ne pouvaient-ils pas dire en l’adorant : Morituri te salutant.

« Il y avait déjà plusieurs prêtres rentrés dans l’église, lorsque deux brigands y apportèrent avec une sorte de compassion et de respect monseigneur l’évêque de Beauvais, blessé et tout couvert de sang ; ils le déposèrent sur un matelas, et bientôt son frère, l’évêque de Saintes, accourut près de lui, et le prenant dans ses bras il lui répétait : Ah ! mon ami, j’avais peur de mourir séparé de vous ! C’était une consolation pour les deux frères d’être ensemble ; un des geôliers vint les séparer.

« Cependant le terrible appel continuait toujours, et dans le sanctuaire on voyait des places vides autour de l’autel ; ceux qui y avaient prié, il y a quelques instants, chantaient maintenant dans le ciel le cantique de la délivrance, et la palme du martyre rayonnait déjà dans leurs mains !

« L’homme dont la voix sinistre appelait ceux qui devaient sortir de l’église prononça le nom de Pierre-Louis de Larochefoucauld.

« – Me voici, répondit l’évêque de Saintes ; et il sortit en regardant du côté où était gisant son frère. Bientôt après, la même voix appela François-Joseph de Larochefoucauld, évêque de Beauvais.

« – Me voici, dit aussi le prélat, dont un coup de fusil avait cassé la jambe ; mais je ne puis marcher, et je vous prie d’avoir la charité de vouloir bien m’aider vous-même à aller où vous m’appelez.

« Alors deux bandits se hâtèrent près de lui, avec une sorte d’humanité, de respect même, le soulevèrent de dessus son matelas, et le conduisirent aux exécuteurs !…

« L’évêque de Beauvais fut presque la dernière victime immolée, et quand son corps tomba, ce fut dans une grande mare de sang et tout à côté d’une montagne de cadavres. »

On porte à cent cinquante le nombre des prêtres massacrés dans l’enclos des Carmes, et l’abbé Barruel croit que de ceux qui y avaient été renfermés, trente-six ou trente-huit parvinrent à s’échapper. L’abbé de Panonie, MM. de Lépine, Bardet, du Tillet, Chariot, Forestier et Berthelet durent leur salut à des hommes qui avaient eu le saint courage de se mêler à la bande d’assassins avec la résolution de sauver de leurs coups toutes les victimes qu’ils pourraient.

Au commencement du massacre une vingtaine de prêtres avaient escaladé le mur du bas du jardin ; mais tout à coup plusieurs d’entre eux se dirent : Notre évasion va irriter les porteurs de piques et de bonnets rouges ; ils seront plus inexorables pour nos doyens : il faut retourner près de nos pères dans la foi et partager leur sort : ce n’est pas aux plus jeunes athlètes à craindre le combat. Et, obéissant à cette généreuse pensée, quinze ou seize prêtres revinrent dans l’enclos d’où ils étaient parvenus à sortir 6.

Quand les massacreurs crurent que tout leur ouvrage était fini, quand la nuit fut venue, quand sous les ombrages du jardin on ne vit plus aller et venir les horribles chasseurs d’hommes, quand on n’entendit plus les coups de sabres frappant sur les crânes et les victimes, les travailleurs de Billaud-Varennes commencèrent une orgie dans l’église maintenant vide de tous ses prisonniers ; sur les autels furent apportés des cruches de vin, du pain et des plats de viande, et pendant que l’on dressait ainsi le souper des ouvriers, eux dansaient la Carmagnole sous la rotonde du centre, et quelques chandelles placées de distance en distance éclairaient ces horribles joies. Tout à coup les bourreaux entendent du bruit sortant d’une espèce de niche ou d’armoire ménagée dans les murs de l’église, et ils voient apparaître un homme couvert de sang et dont les habits déchirés pendent en lambeaux. Cet homme a posé le pied sur le haut d’une échelle qui vient aboutir à l’armoire, et descend lentement. À son aspect les égorgeurs cessent leurs danses :

– C’est encore un de ces scélérats de prêtres ; s’il nous a échappé ce n’aura pas été pour longtemps.

– Messieurs, crie du haut de l’échelle l’homme blessé et qui ressemblait à un spectre, vous me tuerez si vous le voulez ; mais par pitié donnez-moi un verre d’eau… Une soif ardente me dévore ; mes blessures m’ont donné la fièvre… c’est la soif qui m’a fait sortir de ma cache !… Par pitié, par pitié, un verre d’eau, et puis vous ferez de moi ce que vous voudrez !…

Les bourreaux semblaient s’adoucir à ses paroles, quand une voix s’écrie :

– En voici encore un !

Effectivement, c’était M. Dubray, prêtre de Saint-Sulpice, caché et étouffant entre deux matelas ; en faisant un mouvement pour respirer il fut découvert par un des travailleurs qui était venu s’asseoir sur un lit voisin… Cet homme qui avait déposé son sabre près de lui pour manger le reprend aussitôt, se saisit du prêtre, l’entraîne jusqu’aux marches de l’autel et là lui fend le crâne… et les piques l’achèvent.

Du haut de l’échelle l’abbé de Lostande (c’était lui qui s’était caché dans l’armoire du mur) fut témoin de cette rapide exécution ; mais ni cette vue ni la crainte d’une fin semblable ne pouvant le retenir, il descend, et vient au milieu des brigands qui essuyaient leurs piques, leur demande un verre d’eau. En répétant : De l’eau ! par pitié quelques gouttes d’eau ! il tombe évanoui… Pendant que l’autre sang fume vont-ils y mêler le sien ? Non, un mouvement de pitié les prit ; il le firent revenir de son évanouissement, lui donnèrent de l’eau fraîche, le portèrent à la section et de là à l’hôpital.

Souvent des fidèles et pieux catholiques vont bien loin et font de périlleux pèlerinages pour aller honorer des lieux consacrés par de saints trépas ; moi, mes enfants, je conseille à ceux qui ne redoutent pas les fortes impressions d’aller s’agenouiller dans la chapelle de l’ancien jardin des Carmes : là il y a de quoi remuer fortement les âmes les plus endormies dans la vie plate de tous les jours… Sur un banc on m’a montré comme un grand anneau sanglant ; c’est une tête coupée qui avait été placée là, et le rond du coup a laissé sa trace sur le bois.

Pendant que l’on massacrait à l’Abbaye et aux Carmes, on égorgeait aussi à la maison Saint-Firmin, où quatre-vingt-douze prêtres avaient été renfermés depuis plusieurs jours. Tandis que les assassins faisaient leurs sanglantes besognes dans l’intérieur du séminaire, une foule nombreuse se tenait en dehors et criait aux travailleurs : Jetez-nous de ces scélérats par les fenêtres, et nous les achèverons ; et lorsqu’un prêtre tombait d’une des croisées, des furies, des femmes avinées, armées de ces massues qui servent à écraser le plâtre, couraient sur lui en hurlant, et l’assommaient. Ainsi périt l’abbé Copeine ; du lit où il était mourant les bourreaux ne firent que le prendre et le précipiter dans la rue, et sa tête fut écrasée par les massues des femmes. M. Gros, curé de la paroisse où ces horribles meurtres étaient commis, eut la même fin que l’abbé Copeine. D’abord M. Gros avait prêté le serment ; mais bien vite il s’était noblement rétracté : des hommes que sa charité avait nourris se ruèrent sur son cadavre, coupèrent sa tête, la portèrent au bout d’une pique dans toute sa paroisse.

Un autre homme avait proposé la veille à M. Gros de le faire s’évader, et il avait répondu : « Le peuple sait que j’ai été conduit ici ; malgré tout ce que j’ai fait pour lui, je suis le principal objet de sa fureur : s’il ne me trouve pas il bouleversera toute la maison ; ceux qui pourront s’être cachés seront découverts, je les ferai ainsi tomber aux mains de leurs ennemis : il vaut mieux que je sois sacrifié. » Il le fut en effet comme il l’avait prévu ; son corps, mutilé, souillé de boue, était encore gisant dans la rue en face du séminaire, quand on ouvrit son testament par lequel il laissait tous ses biens aux pauvres de la paroisse. Quelques-uns de ses meurtriers auront peut-être aussi eu part dans ses aumônes.

Pendant que le sang de prêtres coulait à l’Abbaye, aux Carmes et à Saint-Firmin, on massacrait également à la Conciergerie du palais, au grand Châtelet et à la Force, à la Salpêtrière et à Bicêtre : jamais la mort n’avait eu tant d’aides ! Les victimes avaient été en général désignées aux assassins par leur rang, leurs noms et leurs vertus ; cependant dans ces journées de septembre il y en a eu de moins pures d’immolées. Le cloître des Bernardins était devenu le dépôt où l’on avait transféré les forçats destinés aux galères : ils étaient au nombre de soixante-treize renfermés dans la tour de Saint-Bernard ; ils y périrent tous. Là ce n’était pas des agneaux qui tendaient le cou et qui mouraient avec douceur ; c’était une horrible lutte entre gens de la même espèce, un combat acharné entre des voleurs déterminés et des égorgeurs qui voulaient gagner leur paie.

À la prison de la Force il y avait encore des prêtres, car les visites domiciliaires et les dénonciations en faisaient découvrir journellement, et des campagnes on en voyait arriver harassés de lassitude et tout meurtris des coups de leurs conducteurs qui avaient hâte de les amener à l’horrible boucherie qui durait depuis deux jours ; mais dans le peuple on répétait : La Force, c’est la prison des ci-devant seigneurs ; et en effet la princesse de Lamballe, Mme de Tourzel, gouvernante des enfants de France, Mme de Saint-Brice, attachée au service de la reine, M. de Chamilly, valet de chambre du roi, M. de Mailly, maréchal de camp ; M. Journiac de Saint-Médard, un des rédacteurs du Journal de la cour et de la ville, y étaient renfermés ; aussi les brigands disaient en s’y rendant : À nous tes honneurs de la journée ! c’est nous qui allons travailler la cour.

La marquise de Tourzel et sa fille Pauline, qui avaient suivi la famille royale au Temple, et qui avaient eu l’espoir de partager toute la captivité des augustes prisonniers, leur furent arrachées dans la même nuit que Mme la princesse de Lamballe et conduites avec elle à la prison de la Force. Là, la fille fut séparée de la mère, et pendant de bien longs jours, Mlle de Tourzel crut qu’on ne l’avait éloignée de sa mère que pour qu’elle ne fût pas témoin de l’exécution de la gouvernante des enfants de France. De son côté la malheureuse mère avait eu de cruelles inquiétudes malgré sa confiance en Dieu ; elle commençait à ne plus espérer quand un homme vint lui dire dans son cachot : Soyez tranquille sur le sort de votre fille. Ce peu de mots lui rendit tout son courage : et quand après Mme de Tarente elle fut appelée devant les bourreaux jugeurs, elle montra un grand caractère et une grande présence d’esprit.

– Pourquoi, lui demandèrent les égorgeurs, pourquoi avez-vous suivi le roi à Varennes ?

– Avant de vous répondre, leur dit-elle, je vous prie de me dire s’il faut tenir ses serments ?

– Oui, sans doute, répliquèrent les hommes de la république.

– Eh bien, j’avais fait le serment de ne jamais quitter M. le dauphin et sa sœur, et c’est pour tenir ce serment que j’ai suivi le roi et la reine.

Écoutez comme elle raconte elle-même sa mise en liberté.

« Je savais, dit-elle dans une lettre écrite à sa fille aînée la comtesse de Sainte-Aldégonde, je savais que les prisonniers étaient menés tour à tour au peuple qui était attroupé aux portes de la prison, et qu’après avoir subi une espèce de jugement on était absous ou massacré. Malgré cela j’avais le pressentiment qu’il ne m’arriverait rien, et ma confiance fut bien augmentée, lorsque je vis à la tête des gens qui venaient me chercher le même homme qui m’avait donné des nouvelles de ma fille… Je me présentai donc tranquillement devant le tribunal ; je fus interrogée environ dix minutes, au bout desquelles des hommes à figures atroces s’emparèrent de ma personne : ils me firent passer le guichet de la prison, et je ne puis vous exprimer le trouble que j’éprouvais de l’horrible spectacle qui s’offrit à moi.

« Une espèce de montagne s’élevait contre la muraille ; elle était formée par les membres épars et les vêtements sanglants de tous ceux qui avaient été massacrés à cette place, et une multitude d’assassins entouraient ce monceau de cadavres. Deux hommes étaient montés dessus ; ils étaient armés de sabres et couverts de sang ; c’étaient eux qui exécutaient les malheureux prisonniers qu’on amenait l’un après l’autre : on les y faisait monter sous prétexte de prêter le serment de fidélité à la nation ; mais dès qu’ils étaient en haut leur tête était coupée et livrée au peuple, et leur corps en tombant sur ceux qui y étaient déjà servait à élever cette horrible montagne. On voulut aussi m’y faire monter ; mais M. Hardy, qui me donnait le bras, et huit ou dix hommes qui m’entouraient me défendirent ; ils assuraient que j’avais déjà prêté le serment à la nation, et autant par force que par adresse ils m’arrachèrent des mains de ces furieux et m’entraînèrent hors de leur portée… Un fiacre nous attendait… Dès que je fus en état de parler, ma première parole fut pour m’informer de Pauline ; M. Hardy me dit qu’elle était en sûreté, et que j’allais la revoir ! »

La douce et fidèle amie de Marie-Antoinette, la belle et gracieuse princesse de Lamballe, avait vu Mme et Mlle de Tourzel, Mme de Saint Brice sauvées par Manuel, et, elle, elle n’avait eu aucune puissante main pour la tirer de son cachot… Autrefois l’amitié d’une reine pouvait sauver de la mort ; mais, hélas ! ce temps était bien loin, et maintenant elle vous mettait bien avant sur le chemin de l’échafaud. La princesse de Lamballe le savait bien, et dans sa prison elle répétait : Ils me tueront… Oh ! s’ils ne tuaient que moi ! s’ils n’allaient pas au Temple !…

Quand elle entrevoyait ainsi sa prochaine fin, elle avait raison, car la haine que le parti d’Orléans avait soufflée au peuple contre Marie-Antoinette s’était étendue jusque sur son amie. Sa mort avait été résolue au Palais-Royal : le prince qui y demeurait avait depuis deux ans perdu beaucoup de son influence sur les affaires publiques ; mais il en avait conservé une grande dans les massacres, et si les ministres de l’Assemblée ne l’écoutaient plus, Maillard et ses hommes lui avaient gardé une grande déférence.

Quand on voit la plupart des nobles prisonnières trouver grâce aux yeux de leurs bourreaux dans les sanglantes journées de septembre, on s’étonne que la plus belle, la plus touchante, la plus faite pour désarmer les bourreaux n’ait pas été sauvée ; elle l’eut été sans la haine du duc d’Orléans : ce prince gagnait deux cent mille francs de rente à sa mort.

Pendant les deux jours que Mme la princesse de Lamballe avait passés aux Feuillants, elle avait dit plusieurs fois à la reine : S’ils ne me séparent pas de Votre Majesté, je leur pardonnerai bien des larmes qu’ils m’ont fait répandre. Et le soir, quand elle s’était trouvée au Temple avec la famille royale, elle était tombée à genoux, et avait remercié Dieu de l’avoir laissée auprès de sa royale amie ; elle éprouvait toute une consolation à répéter : Nous sommes ensemble !

Vous savez, mes enfants, que ce bonheur ne fut pas de longue durée. Arrachée du donjon du Temple malgré ses prières et les larmes de Marie-Antoinette, elle avait été amenée à la Force, où tous les outrages lui étaient prodigués : les insultes, elle les pardonnait ! mais ce qui lui brisait le cœur c’étaient les horribles propos, les menaces qu’elle entendait proférer tant que le jour durait contre la reine. Par un barbare raffinement de cruauté, des guichetiers et des valets de prison venaient s’asseoir sur un banc au-dessous de la fenêtre de son cachot, et là déversaient toute leur haine contre la famille royale, et s’amusaient à inventer d’alarmantes nouvelles pour donner la torture de la pensée à la pauvre captive.

À la Force, comme aux Carmes, comme à la Conciergerie, comme partout, la sanglante moquerie d’un tribunal avait été établie ; Hébert et Luillier, ceints de leur écharpe tricolore, faisaient partie du jury de la Force ; Chépy remplissait l’office de greffier.

C’était devant de tels hommes, devant le rebut et l’écume de Paris que la jeune et belle femme qui avait fait l’ornement de la cour de Versailles, que la princesse qui était toujours restée simple, bonne et aimante malgré sa haute faveur ; que celle que le souffle de la calomnie n’avait pas essayé de flétrir, que celle qui, menacée de la proscription, n’avait pas voulu s’y soustraire pour demeurer dans les jours de péril auprès de sa royale amie, que Louise de Savoie, princesse de Lamballe, comparaissait le 3 septembre 1792.

À huit heures du matin des guichetiers à bonnet rouge entrèrent dans sa chambre ; depuis longtemps elle les attendait, car pendant toute la nuit les insultes, les menaces et les chansons de mort n’avaient cessé de retentir tout près de sa cellule. Le sommeil qui vient parfois aux malheureux aurait pu fermer ses yeux rougis de larmes et les hommes qui avaient hâte de se faire ses meurtriers n’avaient pas voulu lui laisser ce repos… Oh ! pour faire souffrir leurs victimes, les révolutionnaires ont autre chose que leurs piques et leurs sabres !

Quand, amenée par deux brigands, elle parut devant le hideux tribunal, elle fut prête à défaillir.

– Qui êtes-vous ? lui demandèrent les bourreaux en écharpe.

– Marie-Louise de Savoie, princesse de Lamballe.

– Vous étiez au château des Tuileries pendant la nuit du 10 août.

– Oui, c’était ma place comme surintendante de la maison de la reine.

– Vous êtes accusée d’avoir été complice des crimes de la reine contre la nation.

– Je ne connais point de crime de la reine contre la nation.

– Vous étiez instruite de la conspiration du 10 août contre le peuple.

– Je proteste ignorer encore cette conspiration contre le peuple.

– Vous avez eu des correspondances avec les émigrés, et vous avez reçu du prince de Condé la lettre que vous avez sous les yeux.

– Recevoir des lettres d’un parent n’est pas un crime. Celle que vous me présentez ne contient rien contre la nation.

– Faites serment d’aimer la liberté et l’égalité ; faites serment de haïr le roi et la reine.

– Le premier serment je le ferai ; le second je ne le ferai pas : il n’est pas dans mon cœur.

– Jurez donc, dit à la princesse un des assistants qui voulait la sauver, jurez donc, et vous serez sauvée.

– Jurer haine au roi, à la reine ! Jamais ! jamais !

– Qu’on élargisse madame, dit le chef du guichet.

Et tout aussitôt les deux massacreurs qui l’avaient amenée l’entraînèrent vers la fatale porte… Quand cette porte s’ouvrit, quand, échevelée, vêtue de sa robe blanche, la victime du haut d’un petit perron fut montrée aux cannibales qui l’attendaient depuis longtemps, ils se mirent à rugir de joie. La proie qu’on allait leur livrer était si jeune, si noble et si belle ! Tout à l’heure devant le jury des bourreaux, elle avait pu garder la tête haute, et répondre à leur interrogatoire ; mais à présent ses jambes défaillantes lui refusent secours ; elles fléchissent dessous elle. Elle vient d’apercevoir des têtes coupées, des bras, des jambes jetés çà et là dans la cour ; elle vient de voir qu’au bas des marches il va lui falloir marcher sur des cadavres entassés. Une horrible vapeur de carnage l’entoure ; elle ne peut plus faire un pas et serait tombée sur les marches du perron si les deux guichetiers ne la soutenaient sous les bras.

– Avancez ! avancez ! lui crient-ils ; il faut passer là-dessus.

– Fi ! quelle horreur !…

À cet instant, au mouvement qu’elle fait pour obéir, un des meurtriers qui la suit de près lui assène un coup de sabre sur le derrière de la tête et fait jaillir son sang. Mortellement blessée, les infâmes guichetiers la forcent toujours à marcher… à marcher sur des cadavres dont plusieurs ne sont pas encore refroidis !

– À genoux ! à genoux ! crient les égorgeurs ; qu’elle demande pardon à la nation !

– Je n’ai de pardon à demander à personne.

Alors un second coup de sabre lui est porté par le même bourreau, et la délivre de la vie… de la vie, mais non des outrages ; car à peine est-elle tombée sur cette montagne de corps morts où ses guichetiers l’avaient entraînée que des monstres à face humaine se ruèrent sur elle pour la dépouiller de ses vêtements, pour exposer aux regards, outrager, déchirer et mutiler son beau corps. Alors sur ses restes une exécrable lutte s’engage entre les assassins ; chacun veut avoir quelque morceau de son cadavre pour le porter au bout de sa pique et le promener dans les rues de Paris. Mais un assassin à haute taille, plus fort que les autres, peut-être un des chefs du massacre, est parvenu à faire reculer cette bande de cannibales, et quand il est resté maître du corps de la noble victime il se penche sur elle et lui coupe la tête !… C’est à lui qu’elle doit appartenir, c’est lui qui la portera sous les fenêtres du Temple pour la faire baiser à la reine !… Ô mes enfants, y aura-t-il dans le récit de ces affreuses journées quelque chose de plus atroce que cette pensée ? Les monstres pourront-ils aller plus loin ?… Oui, ils vont se surpasser eux-mêmes. Quand cette tête, que les fleurs et les diamants avaient si souvent couronnée dans les fêtes de Versailles, fut séparée du corps, un coiffeur fut forcé de venir boucler et poudrer ses cheveux blonds, qu’elle avait eus les plus beaux du monde, et puis, comme la pâleur était venue à ses joues, ils lui firent du rouge avec du sang, et après cette toilette impie ils placèrent la tête sur la plus haute de toutes leurs piques, et se mirent en marche en chantant Ça ira.

Auprès du porteur de tête, un autre assassin montrait à la pointe de son sabre le cœur de la princesse, que lui-même avait arraché de sa poitrine ! Pendant que la horde sanguinaire s’en allait vers le Temple avec le cœur et la tête de l’amie de Marie-Antoinette, des femmes et des filles d’égorgeurs, assises sur la montagne de cadavres qui s’élevait devant la porte de la Force, gardaient le corps de la Lamballe 7, et le montraient à la foule avec d’horribles plaisanteries, prenant soin de laver le sang qui souillait le cadavre pour en faire voir la blancheur.

Du Palais-Royal l’abominable cortège prit la route du Temple. Je laisse parler Cléry ; il va redire l’arrivée des bourreaux sous les fenêtres du roi et de la reine.

« À une heure, le 3 septembre, le roi et sa famille témoignèrent le désir de se promener dans le jardin ; on s’y refusa. Pendant le dîner on entendit le bruit des tambours et bientôt les cris de la populace ; la famille royale sortit de table avec inquiétude, et se réunit dans la chambre de la reine. Je descendis pour dîner avec Tison et sa femme.

« Nous étions à peine assis qu’une tête au bout d’une pique fut présentée à la croisée ; la femme de Tison jeta un grand cri. Les assassins crurent avoir reconnu la voix de la reine, et nous entendîmes le rire effréné de ces barbares. Dans l’idée que Sa Majesté était encore à table ils avaient placé la victime de manière qu’elle ne pût échapper à ses regards. C’était la tête de Mme la princesse de Lamballe ; quoique sanglante, elle n’était point défigurée ; ses cheveux blonds bouclés flottaient autour de la pique.

« Je courus aussitôt vers le roi. La terreur avait tellement altéré mon visage que la reine s’en aperçut ; il était important de lui en cacher la cause : je voulais seulement avertir le roi ou Mme Élisabeth ; mais les deux municipaux étaient présents.

« – Pourquoi n’allez-vous pas dîner ? me dit la reine.

« – Madame, lui répondis-je, je suis indisposé.

« Dans ce moment un municipal entra dans la tour, et vint parler avec mystère à ses collègues ; le roi leur demanda si sa famille était en sûreté.

« – On fait courir le bruit, répondirent-ils, que vous et votre famille n’êtes plus dans la tour. On demande que vous paraissiez à la croisée ; mais nous ne le souffrirons point ; le peuple doit montrer plus de confiance en ses magistrats.

« Cependant les cris du dehors augmentaient : on entendit très distinctement des injures adressées à la reine. Un autre municipal survint, suivi de quatre hommes pour s’assurer si la famille royale était dans la tour. L’un d’eux, en habit de garde national, portant deux épaulettes et armé d’un grand sabre, insista pour que les prisonniers se montrassent à la fenêtre : les municipaux s’y opposèrent.

« Cet homme dit alors à la reine du ton le plus grossier :

« – On veut vous cacher la tête de la Lamballe que l’on vous apportait, pour vous montrer comment le peuple se venge de ses tyrans. Je vous conseille de paraître si vous ne voulez pas que le peuple monte ici.

« À ces paroles la reine tomba évanouie.

« Je volai à son secours ; Mme Élisabeth m’aida à la placer sur un fauteuil : ses enfants fondaient en larmes et cherchaient par leurs caresses à la ranimer.

« Cet homme regardait et ne s’en allait pas.

« Le roi alla à lui, et lui dit avec fermeté :

« – Monsieur, nous nous attendons à tout ; mais vous auriez pu vous dispenser d’apprendre à la reine ce malheur affreux.

« Cet homme sortit alors avec ses camarades ; leur but était atteint.

« La reine, revenue à elle, mêla ses larmes à celle de ses enfants, et passa avec la famille royale dans la chambre de Mme Élisabeth, d’où l’on entendait moins les clameurs du peuple. Je restai quelques instants dans la chambre de la reine, et, regardant par la fenêtre à travers les stores, je vis une seconde fois la tête de Mme la princesse de Lamballe ; celui qui la portait était monté sur les décombres des maisons que l’on abattait pour isoler la tour. Un autre à côté de lui tenait au bout d’un sabre le cœur tout sanglant de l’infortunée princesse. Ils voulurent forcer la porte de la tour ; un municipal nommé Daujon les harangua et j’entendis très distinctement qu’il leur disait :

« – La tête d’Antoinette ne vous appartient pas ; les départements y ont des droits. La France a confié les grands coupables à la ville de Paris : c’est à vous de nous aider à les garder jusqu’à ce que la justice nationale venge le peuple.

« Ce ne fut qu’après une heure de résistance qu’il parvint à les éloigner.

« Le soir de la même journée un des commissaires me dit que la populace avait tenté de pénétrer avec la députation et de porter dans la tour le corps nu et sanglant de Mme la princesse de Lamballe, qui avait été traîné depuis la prison de la Force jusqu’au Temple ; que des municipaux après avoir lutté contre cette populace lui avaient opposé pour barrière un ruban tricolore attaché en travers de la porte d’entrée ; qu’ils avaient inutilement réclamé du secours de la commune de Paris, du général Santerre et de l’Assemblée nationale pour arrêter les projets qu’on ne dissimulait plus, et que pendant six heures il avait été incertain si la famille royale ne serait pas massacrée. En effet la faction n’était pas encore toute-puissante ; les chefs quoique d’accord sur le régicide ne l’étaient pas sur le moyen de l’exécuter, et l’Assemblée désirait peut-être que d’autres mains que les siennes fussent l’instrument des conspirateurs. Une circonstance assez remarquable, c’est qu’après son récit le municipal me fit payer quarante-cinq sous qu’avait coûtés le ruban aux trois couleurs.

« À huit heures du soir tout était calme aux environs de la tour ; mais la même tranquillité était loin de régner dans Paris, où les massacres continuaient. J’eus occasion en déshabillant le roi de lui faire part des mouvements que j’avais vus et des détails que j’avais appris. Il me demanda quels étaient ceux qui avaient montré le plus de fermeté pour défendre les jours de sa famille. Je lui citai Daujon, qui avait arrêté l’impétuosité du peuple quoiqu’il ne fût rien moins que porté pour Sa Majesté : ce municipal ne revint à la tour que quatre mois après ; le roi n’avait pas oublié sa conduite et l’en remercia. »

Maintenant à l’Abbaye, aux Carmes, au séminaire de Saint-Firmin, à la Conciergerie, à la Force, il n’y avait plus de victimes à immoler. Les cadavres même n’y étaient plus ; une réquisition de chariots avait été faite pour les emporter hors de Paris ; et puis, entassés, souillés de poussière et de sang, sans un drap jeté sur eux, ils avaient traversé Paris, et Paris était resté muet à les regarder, et pas un être à cœur d’homme et de chrétien ne s’était trouvé dans les rues, sur le passage de ces tombeaux chargés de chair humaine, pour en arracher les furies, les femmes avinées qui s’étaient assises sur les corps des massacrés, et qui y chantaient d’obscènes et d’atroces refrains.

Cependant il fallait encore de l’ouvrage aux travailleurs : ils n’étaient pas lassés de carnage. On les conduisit à Bicêtre ; là il y avait quelques milliers de prisonniers enfermés pour toute espèce de vices et de crimes : impur ou pur, il fallait encore du sang aux hommes de Danton ; on leur donna à répandre celui des malfaiteurs : ils avaient commencé par celui des saints.

À Bicêtre le massacre dura trois jours entiers. Cette maison servait alors comme aujourd’hui de prison et d’hôpital ; là étaient réunis et gardés ensemble le crime, la misère et la folie. Tuer les riches pour battre monnaie sur leurs échafauds, se défaire d’adversaires politiques pour obéir à des rancunes et à des haines de parti, c’est de tous les temps et de toutes les révolutions ; mais aller arracher le pauvre de sa paille, le malade de son grabat, le fou de sa loge ; aller prendre le vice au bagne et la vertu au pied des autels pour en faire un même sacrifice ; faire main basse en même temps sur des sœurs de la charité et sur des prostituées ; déclarer la guerre aux hôpitaux, refuges de la souffrance et de la pauvreté, le même jour qu’aux palais, demeures de la puissance et de la grandeur, sont les traits distincts de la révolution faite par le philosophisme, qui n’ayant aucune croyance n’a aucune pitié.

Les massacreurs de la commune se doutèrent que les hommes destinés aux galères auraient moins de résignation que les prêtres, et que si la pitié, comme un agneau sans tache, avait tendu le cou au fer des bourreaux, le vice et le crime défendraient en désespérés leur vie entachée et souillée ; aussi, en outre de leurs armes ordinaires, les travailleurs traînèrent de l’artillerie contre Bicêtre.

Le concierge voulut résister ; à leur approche il avait fait braquer contre eux deux pièces. Au moment d’y mettre le feu il reçut une balle au front qui le fit tomber mort tenant encore la mèche allumée. Les prisonniers, les malades, les fous, les hommes que le fer du bourreau avait marqués et flétris et ceux que les galères attendaient, défendirent l’entrée de leurs cachots comme des hommes d’honneur défendraient la maison où sont leurs femmes, leurs mères, leurs sœurs et leurs filles. On vit alors plusieurs insensés recouvrer subitement la raison : plusieurs traînaient encore dans la mêlée les fers rivés à leurs pieds et que l’on n’avait pas eu le temps de détacher. Aux Carmes, à Saint-Firmin, à l’Abbaye, les massacreurs avaient entendu les martyrs glorifier Dieu sous leurs glaives ; ici se sont des jurements, des malédictions qui répondent à leurs ordres. Rien de plus horrible que cette lutte qui dura longtemps. Pour résister à leurs agresseurs, les Bicêtriens démolissaient leurs loges de galériens ou de fous, et s’armaient de pierres et de barres de fer. Les assaillants auraient été vaincus sans le secours de leur artillerie : ils pointèrent leurs canons sur une cour où les prisonniers avaient établi leur principale défense, et tirèrent à mitraille, et quand ils virent comme leurs décharges avaient porté dans la foule compacte et serrée entre les bâtiments, ils se hasardèrent dans la maison, poursuivant les fuyards à coups de fusil, et achevant les blessés avec leurs sabres et leurs piques.

Ceux qui purent échapper à cette horrible boucherie se réfugièrent dans les cachots souterrains dont l’obscurité pouvait les soustraire aux yeux des assassins ; mais on imagina d’inonder avec des pompes ce dernier asile, et l’eau montant dans les caves força les misérables à en sortir et à venir sous le fer des meurtriers.

Pétion, qui depuis les quatre jours sanglants n’avait pas arrêté un seul massacre, n’arriva dans les cours de Bicêtre que lorsqu’on n’y pouvait plus marcher que dans le sang et parmi les cadavres des mitraillés : il voulut empêcher de poursuivre les prisonniers qui avaient cherché un refuge dans l’intérieur de la maison ; son autorité fut complètement méconnue.

« Il a été impossible, dit Dulaure, de compter les morts de Bicêtre ; quelques rapports en ont portés le nombre à six mille : cette évaluation est sans doute exagérée, mais ce qui est certain c’est que les assassins n’épargnèrent personne, prisonniers, malades, gardiens, excepté deux cents qui n’avaient point été flétris et qui furent renfermés dans l’église. »

« Il fallut, ajoute le même historien révolutionnaire, inhumer les corps de ceux qu’on avait tués depuis cinq jours ; leur nombre s’élevait, dit-on, à environ douze mille huit cents ; mais ce résultat parut fort exagéré 8. Tous les cimetières et charniers de Paris et des environs, ceux de Clamart, de Montrouge, de Vaugirard, les carrières de la Tombe-Issoire à Montsouris, s’enrichirent de ces cadavres, qui furent couverts d’une couche de chaux afin de hâter leur dissolution. »

Pendant ce vertige de sang qui avait pris aux hommes, il y a eu de telles horreurs commises qu’on voudrait jeter sur elles un voile bien épais pour qu’on n’en sût jamais rien ; mais les partisans des révolutions répètent si souvent qu’elles régénèrent les hommes qu’il est devenu indispensable de montrer quelle est la régénération qu’elles amènent. Écoutez ce que deux ouvrages sur la révolution de 1789 racontent. « Sur la place Dauphine le peuple avait allumé un grand feu, où à la manière des sauvages et des cannibales on amenait les prisonniers, les prêtres, les nobles et les aristocrates : là, devant la foule, les hommes et les femmes tombés aux mains des septembriseurs étaient dépouillés de tout, et dans un état de nudité complète rapprochés tellement du foyer ardent que leur chair y rôtissait… Pendant que les victimes fumantes et à moitié brûlées jetaient des cris perçants… d’infernales rondes tourbillonnaient autour de l’immense brasier en hurlant. Ça ira, ça ira !

« La comtesse de Pérignon 9 y fut traînée avec ses filles ; toutes trois furent dépouillées, frottées d’huile par tout le corps. L’aînée des jeunes personnes, qui n’avait pas encore quinze ans, suppliait en grâce qu’on lui arrachât la vie ; pour la délivrer de cet horrible supplice un jeune homme cruellement humain courut à elle et lui tira un coup de pistolet dans le cœur… La populace en fut si irritée qu’elle se saisit du jeune homme et le jeta dans le feu : Il l’a délivrée ; eh bien, qu’il souffre à sa place.

« Quand la chair des victimes fut prête pour leur horrible festin, les cannibales en prirent chacun une part, et quelques-uns en présentèrent à des prêtres en leur ordonnant d’en manger. Ceux-ci fermèrent les yeux et ne répondirent rien : alors le plus âgé des ecclésiastiques fut déshabillé et poussé dans les flammes ; puis au bout de quelque temps son corps fut retiré du brasier, coupé en morceaux, et les monstres qui présidaient à ces scènes d’enfer dirent aux jeunes prêtres : Mangez de celui-ci, vous aimerez la chair d’un des vôtres. Menacés d’être mis à mort s’ils n’obéissaient pas aux cannibales, les cinq prêtres s’embrassèrent, et se précipitèrent ensemble dans les flammes. Les barbares s’efforcèrent de les en retirer afin de prolonger leurs tourments ; mais leur cruauté fut trompée, la fumée avait étouffé les cinq victimes, et ils ne purent plus les faire souffrir. »

La Salpêtrière eut aussi son massacre ; quarante-cinq malheureuses femmes y furent assommées à coup de massue.

Prudhomme, après avoir passé en revue toutes les prisons par où la justice du peuple avait passé, en désignant le Temple s’écrie : Il reste encore une prison à vider ; le peuple fut tenté un moment de couronner ses expéditions par celle-là, puisque sous le règne de l’égalité le crime reste impuni parce qu’il a porté sur une tête couronnée ; mais le peuple en appelle et en réfère à la Convention !

Joseph-Alexis WALSH,

Les journées mémorables de la Révolution française,

1839-1840.

Recueilli dans Les grands écrivains de toutes les littératures,

6e série, tome 4e.

1. Les journées mémorables de la Révolution française (5 vol. in-18), d’ou nous avons tiré le récit des massacres de septembre, étaient dédiés par l’auteur à ses petits-enfants.

2. L’abbé Papon.

3. Histoire du clergé de France, par M. R…

4. Histoire du clergé de France, par M. R…

5. Mademoiselle de Sombreuil, devenue Mme de… est restée toute sa vie d’une pâleur extrême.

6. Un des égorgeurs fut remarqué dans le jardin ; il cherchait l’abbé Lenfant parmi les cadavres amoncelés ; pour le reconnaître il avait pris de l’eau ; il lavait les visages tout couverts de sang et de poussière pour s’assurer que le prédicateur du roi n’avait pas échappé aux justices du peuple. Il ne put le retrouver parmi les victimes immolées aux Carmes ; il avait été massacré à l’Abbaye.

7. Prudhomme ne l’appelle jamais autrement.

8. D’après toutes nos recherches nous le croyons exact.

9. Faits avérés pour servir à l’histoire de ce siècle, sous ce titre : Idée des horreurs commises à Paris, citation de l’abbé Barruel, tome Ier, page 158.

Voir aussi:

Procès de Marie-Antoinette le 15 octobre 1793

Pierre Bouillon

(1776-1831)

Musée Carnavalet – Histoire de Paris

1793

Pierre noire

Hauteur: 0,39 cm Longueur: 0,53 cm

Devant l’accusation d’inceste avancée par Hébert, le substitut du procureur de la Commune, et relancée par un juré qu’on voudra voir dans la figure satanique, c’est la fameuse parole : « Si je n’ai pas répondu, c’est que la nature refuse de répondre à une pareille inculpation faite à une mère. J’en appelle à toutes celles qui peuvent se trouver ici ».

Marie-Antoinette se leva-t-elle réellement de son fauteuil, où elle a longtemps promené les doigts « comme si elle jouait du piano-forte ? » Un des avocats, Chauveau-Lagarde, raconte qu’elle s’aperçut de l’impression produite et qu’ayant entendu dans l’assistance « vois-tu comme elle est fière », elle lui demanda à voix basse « N’ai-je pas mis trop de dignité dans ma réponse ? ». Le souci, qu’a observé son défenseur, de n’être ni au-dessous d’elle-même ni au-dessus, le rédacteur des Révolutions de Paris le lui reconnaît, bien qu’il y voie l’habitude des Grands de demander pardon de petits riens. Sûrement, l’émotion fut vive : le Moniteur même la rapporte. Apprécions encore la retenue avec laquelle, à travers Thermidor, Bouillon s’en fait l’écho : nul aboyeur, nul adorateur. Entre la légitimité des sentiments individuels et la marche de l’Histoire nationale, la foule fut vraisemblablement un temps partagée. Celle-ci, avec l’interruption de séance d’une heure qui suivit de peu l’incident, allait se clairsemer.

Le dessin est de 1794 si l’on en croit les mots de la gravure qu’en exécuta Cazenave (déposée en 1802). Bouillon lui prévoyait-il pour pendant la Séparation de Marie-Antoinette dessinée en 1795 et connue par une gravure de Vérité ? Le rythme vertical des baies le rapproche davantage de notre Dévouement de Madame Élisabeth.

L’éclairage volontairement morne du dessin, et le voile du temps, achèvent de faire imaginer au-delà de cet instant les vingt heures presque consécutives du procès, et la torpeur venant avec la nuit et ce relatif « silence que gardaient les anxieux veilleurs de l’agonie royale » devant le défilé des témoins. La clef de l’estampe de Cazenave permet d’identifier les veilleurs. Entre Hébert sur le devant et Chauveau-Lagarde vers la droite, ils ont noms : debout à l’estrade, Herman, et à sa gauche, Collier puis Cofinal, en contre-bas, Fouquier-Tinville l’accusateur public – celui qui allait accuser tant de Girondins et Montagnards avant d’être à son tour accusé – en face Foucaud, la tête dans la main, et Pâris dit Fabricius écrivant.

Pascal de la Vaissière

Exécution de Marie-Antoinette

Le procès du roi et sa condamnation à mort pouvaient se justifier par la volonté des républicains d’en finir avec le principe monarchique qu’il incarnait et de briser le lien affectif qui rattachait la masse des Français à la dynastie.

Le procès expéditif de la reine (38 ans) n’est quant à lui justifié par aucune raison politique mais il est provoqué par une intensification de la Terreur, sous l’effet d’attaques tant extérieures qu’intérieures contre le pouvoir parisien.

Une reine mal-aimée

Le 1er août, Bertrand Barère, député à la Convention et porte-parole du Comité de Salut public, fait voter un décret qui met en jugement la reine déchue en même temps qu’il programme la destruction de tous les symboles de la royauté.

La reine Marie-Antoinette est le quinzième et avant-dernier enfant de l’impératrice d’Allemagne, Marie-Thérèse de Habsbourg, et de son mari, François de Lorraine. Elle a été mariée au Dauphin Louis à 14 ans, en 1770, le roi Louis XV ayant souhaité rapprocher les deux grandes puissances rivales du continent européen, l’Autriche et la France.

Mais le mariage a été d’emblée critiqué par l’opinion publique. Celle-ci, sous la monarchie comme, plus tard, sous la République, a toujours rejeté la perspective d’une alliance avec Vienne, lui préférant l’amitié du roi de Prusse.

Pendant toute la durée de son règne, Marie-Antoinette est surnommée avec dédain l’«Autrichienne» (rien à voir avec Anne d’Autriche, épouse de Louis XIII). Elle doit faire face à l’impopularité et aux ragots. Sa réputation est atteinte par des affaires auxquelles elle n’a aucune part comme le vol d’un collier de diamants auquel Alexandre Dumas a consacré un roman célèbre : Le collier de la Reine.

Mal aimée de son mari, Marie-Antoinette éveille la passion d’un beau Suédois, Axel de Fersen. Celui-ci, au début de la Révolution, fait son possible pour aider le couple royal à quitter la France. Mais la fuite échoue piteusement au relais de poste de Varennes, dans l’Argonne, le 20 juin 1791.

Infâmes accusations

Marie-Antoinette à son procès, croquis d’audience Après la chute de la monarchie, le 10 août 1792, Marie-Antoinette est jetée en prison avec son mari, sa belle-soeur, Madame Élisabeth, et ses deux enfants, le Dauphin Louis et sa jeune soeur Marie-Thérèse, surnommée «Charlotte» et plus tard «Madame Royale».

La famille royale est enfermée dans l’enclos du Temple, une ancienne demeure des Templiers située à l’emplacement de l’actuelle mairie du 3e arrondissement de Paris.

Peu après l’exécution du roi, le 21 janvier 1793, Marie-Antoinette a la douleur d’être séparée de son fils, le petit Louis XVII (8 ans), qui est confié à un cordonnier, le citoyen Simon, pour être élevé en domestique et en sans-culotte (il mourra deux ans après dans des conditions sordides).

Prodigue et légère du temps de sa splendeur, Marie-Antoinette témoigne de courage et de fermeté devant le Tribunal révolutionnaire de Billaud-Varenne. Elle fait face avec dignité à d’infâmes accusations d’inceste sur la personne de son fils, présentées par le substitut du procureur général, le polémiste et jacobin Jacques Hébert.

Robespierre lui-même déplore la tournure du procès qui affecte l’image de la Révolution…

Extrait de l’audience du 15 octobre 1793

Après la déposition d’Hébert, le président Hermann interpelle l’accusée : «Qu’avez-vous à répondre à la déposition du témoin ?» D’une voix tremblante, elle répond : «Je n’ai aucune connaissance des faits dont parle Hébert».

Hébert reprend la parole et accuse la reine et Madame Elisabeth d’avoir traité l’enfant en roi en lui donnant en toutes occasions la préséance. Marie-Antoinette se tourne vers Hébert et demande : «L’avez-vous vu ?»

Hébert : «Je ne l’ai point vu, mais la Municipalité le certifiera», puis il coupe court à l’aparté et, changeant de sujet, il se lance sur une autre affaire.

Un juré dont on n’a pas le nom se lève et demande : «Citoyen-Président, je vous invite à vouloir bien faire observer à l’accusée qu’elle n’a pas répondu sur le fait dont a parlé le citoyen Hébert à l’égard de ce qui s’est passé entre elle et son fils». Le président répète la question et la reine se lève – «vivement émue» affirme le procès verbal – : «Si je n’ai pas répondu, c’est que la nature se refuse à une pareille inculpation faite à une mère». Elle se tourne vers la foule : «J’en appelle à toutes celles qui peuvent se trouver ici».

Marie-Antoinette lors de son procès(plaque de lanterne magique,collection de Michelle Lorin, association Marie-Antoinette)

Deux témoins, les frères Humbert, rapportent qu’un courant passe dans la foule, même les tricoteuses se sentent remuées. L’audience est suspendue quelques minutes et la reine, se penchant vers son avocat Chauveau-Lagarde, lui demande à voix basse : «N’ai-je pas mis trop de dignité dans ma réponse ?»

– Madame, soyez vous-même et vous serez toujours bien ; mais pourquoi cette question ?

– C’est que j’ai entendu une femme du peuple dire à sa voisine : vois-tu comme elle est fière !

La belle-soeur de la reine, Madame Élisabeth (29 ans), est à son tour guillotinée le 10 mai 1794. Marie-Thérèse («Charlotte») a plus de chance. Elle fait l’objet d’un échange contre des prisonniers français et quitte la France pour l’Autriche le 19 décembre 1795, le jour de ses 17 ans. Elle mourra en 1851 dans son pays d’adoption.

Le 21 janvier 1815, les restes de la reine Marie-Antoinette seront transférés avec ceux de Louis XVI dans la basilique Saint-Denis, traditionnelle nécropole des rois de France.

Fabienne Manière

Sexe et pouvoir

Vie publique, vie privée

Octobre 2011 : pour la première fois depuis les débuts de la République française, un nouveau-né sera enregistré au palais de l’Élysée, résidence officielle du Président.

Ce choc entre vie familiale et vie publique n’est pas chose nouvelle. Sous l’Ancien Régime et plus loin encore au Moyen Âge, le chef de l’État est en permanence en représentation. La confusion entre la vie privée et la vie publique du monarque atteint son paroxysme avec Louis XIV.

Étiquette et prestige de la monarchie

Soucieux du prestige de sa dynastie et de son royaume, le roi impose une «étiquette» très contraignante pour lui-même.

L’étiquette participe au prestige de la monarchie capétienne, sanctifiée par le sacre de Reims et une légitimité qui repose sur la règle de primogéniture masculine (la couronne va à l’héritier masculin le plus âgé).

D’Hugues Capet à Charles X, cette règle n’a connu qu’une anicroche à la succession de Charles IV le Bel, dernier Capétien direct.

Tous les faits et gestes du monarque sont observés par les courtisans et enregistrés par les chroniqueurs. Ceux-ci, toutefois, y mettent les formes, de même que les peintres et sculpteurs chargés de diffuser son image. Le roi apparaît toujours en digne père de ses sujets.

L’intimité du monarque est à peu près nulle. C’est ainsi qu’en 1685, Louis XIV se fit opérer en public d’une très douloureuse fistule anale.

Chaque jour, à son lever, les courtisans étaient tenus informés de son devoir conjugal. S’il s’en était acquitté, Louis XIV les en avisait d’un claquement des deux mains. Cela dit, on ne lui en demandait pas autant concernant ses maîtresses !

Naissance du duc de Bordeaux le 29 septembre 1820 (gravure d’époque)La reine elle-même se devait d’accoucher en public, devant familiers et courtisans. Ce rituel a au moins une raison pratique : couper court à toute rumeur sur une éventuelle substitution de l’enfant.

On s’en acquitta très consciencieusement le 29 septembre 1820 en faisant entrer des anonymes et des gardes dans la chambre où Marie-Caroline de Bourbon-Sicile, veuve du duc de Berry, héritier de la couronne, donna le jour au futur duc de Bordeaux.

Faiblesse et fragilité

Avec les derniers rois de l’Ancien Régime, Louis XV et Louis XVI, l’étiquette demeure mais perd de son sens. Elle ne met plus en relief la majesté du souverain mais souligne au contraire son autoritarisme velléitaire.

L’opinion publique éprouve un sentiment d’insécurité devant un roi doté d’attributs quasi-divins mais qui se laisse balloter par les coteries de la cour et change de ministre au gré de celles-ci. Le pouvoir conféré à un seul homme convient tant que cet homme se montre à la hauteur de ses responsabilités.

Lorsque le monarque défaille, on ne se satisfait plus de l’image hiératique dessinée par les chroniqueurs et les peintres officiels ; on monte en épingle ses écarts de conduite et ses faiblesses réelles ou présumées. Ainsi des frasques sexuelles du vieux Louis XV – Berlusconi avant l’heure -, comme de l’impuissance du jeune Louis XVI et de la frivolité de la reine.

Aussi Louis XV fut-il dans la deuxième partie de son règne moqué dans les chansons de rues et honni du peuple, de même que son successeur et l’épouse de celui-ci, Marie-Antoinette.

N’est pas monarque républicain qui veut

Le général de Gaulle, monarchiste de cœur, républicain de raison, songeait à Louis XIV quand il a formulé la Constitution de la Ve République, avec un Président arbitre et au-dessus des partis. Lui-même s’est moulé sans difficulté dans ce rôle taillé sur mesure. Et tout en protégeant son intimité, il a veillé à ce que rien d’inconvenant ne vienne altérer son image de premier serviteur de l’État.

Son successeur présomptif, Georges Pompidou, eut moins de chance. Dans l’ombre du Président, pendant six ans, il assuma sa fonction de Premier ministre avec l’austérité qui convient à ce rôle, en dissimulant avec soin sa vie privée.

Mais à partir de 1968, lorsque l’imminence de la succession se fit jour, c’est sur cette vie privée que se concentrèrent les attaques de ses concurrents potentiels de la majorité. Georges Pompidou découvrit alors des rumeurs immondes sur son épouse à laquelle il était très attaché, mais qui avait la faiblesse de fréquenter les défilés de mode et les cercles branchés de Saint-Tropez et de la capitale.

Ces rumeurs contribuèrent à la dégradation de sa santé mais ne l’empêchèrent pas d’être élu à la présidence ni de conserver l’estime de ses concitoyens car il sut, tout ce temps-là, gouverner avec la majesté requise par la fonction.

Son successeur Valéry Giscard d’Estaing, élu à seulement 48 ans, lors de la première crise pétrolière, crut habile de descendre du piédestal présidentiel. Ainsi, le jour de son investiture, descendit-il à pied et en complet veston une partie des Champs-Élysées. Puis il s’invita à dîner chez des Français ordinaires et se montra à l’accordéon. Il lui prit même la fantaisie d’inviter des éboueurs à partager son petit-déjeuner à l’Élysée.

Ces gestes furent mal ressentis par l’opinion car, d’une part, ils s’accordaient mal avec le personnage, riche bourgeois et faux aristocrate, coureur de jupons et amateur de chasse au grand gibier, d’autre part, ils rompaient avec le rôle dévolu au Président, celui d’un arbitre qui se tient au-dessus de la mêlée et se doit donc d’éviter toute familiarité. Ils lui coûtèrent en grande partie sa réélection.

Ses successeurs se le tinrent pour dit. Tout socialiste qu’il fût, François Mitterrand enfila d’emblée la livrée de Louis XIV et de Gaulle et c’est en grande pompe qu’il se recueillit au Panthéon le jour de son investiture. Il veilla à séparer sa vie privée de sa vie publique et ce n’est qu’à la fin de son deuxième mandat qu’il consentit à laisser filtrer des informations sur sa fille adultérine, dans l’intérêt de cette dernière.

Bien davantage que ses écarts conjugaux, l’opinion lui tint rigueur de sa relation désinvolte avec l’argent public et de ses amitiés coupables avec d’anciens collaborateurs des nazis, au premier rang desquels René Bousquet.

Jacques Chirac, si différent qu’il fût du précédent, eut le même souci de la majesté présidentielle. D’un naturel cordial et empathique, il ne donna jamais prise aux rumeurs sur sa vie sexuelle agitée. Il conserva jusqu’à la fin l’estime de ses homologues étrangers et s’il s’attira de virulentes critiques, ce fut exclusivement sur sa politique et, comme son prédécesseur, sur sa relation avec l’argent public.

Le président Nicolas Sarkozy a renoué avec la rupture façon Giscard. Il est descendu du piédestal gaullien et a donné libre cours à ses pulsions et ses sentiments. Chacun a pu être témoin de ses dépits amoureux comme de ses émois à la rencontre de sa future troisième épouse. La naissance d’un troisième enfant, joie intime survenant au cœur de la crise européenne, est-elle de nature à la rassurer ?

Les limites du modèle américain

Nicolas Sarkozy, nourri par la télévision des années 1960, a confié dès avant son élection qu’il serait un président à la façon Kennedy, et sa femme (Cécilia) une nouvelle Jackie (Kennedy).

Il a souhaité s’émanciper du cadre gaullien de la Ve République et américaniser les mœurs politiques de la France. Ainsi a-t-il inscrit dans la Constitution un Discours devant le Congrès calqué sur l’équivalent américain. Mais quand il a voulu changer l’image du Président, les choses se sont révélées beaucoup plus difficiles… à moins qu’il n’ait été trompé par un contre-modèle américain pas si éloigné que cela du modèle français.

Nourris de la Bible et de la rigueur protestante, les présidents américains s’affichent depuis George Washington en bons époux et bons pères de famille. Ils se doivent de présenter leur famille au moment de leur entrée en fonction afin de rassurer chacun sur leurs bonnes mœurs.

La règle ne souffre pas d’exception, même si elle cache une réalité parfois très différente. À côté de maris exemplaires comme Lincoln et McKinley, les historiens recensent quelques autres ménages plus agités comme ceux de Jefferson et Franklin Roosevelt.

Le cas Kennedy est particulier. Élu d’extrême justesse grâce au soutien de son clan, le jeune président (43 ans) met en avant sa jeune épouse (31 ans), enceinte d’un troisième enfant au moment de l’élection, en novembre 1960.

Comme les autres présidents américains, Kennedy veille à son image officielle. Il se garde de toute familiarité. Mais il use aussi des médias et de la télévision pour offrir à l’opinion l’image d’une famille idéale et moderne. Ce conte de fées est d’autant mieux accepté par l’opinion publique que l’Amérique est alors prospère et au summum de son prestige et de sa puissance.

Dans la réalité, le couple va on ne peut plus mal. John a, comme son père Joe, une sexualité débridée et compulsive. Il enchaîne goulûment les aventures, aventures brèves et le plus souvent tarifées, avec des courtisanes de luxe. Celles-ci sont parfois introduites à la Maison Blanche au mépris de toutes les règles de sécurité. Parmi les «conquêtes» présidentielles figure l’actrice la plus troublante de l’heure, Marylin Monroe.

On peut sans exagération rapprocher le comportement sexuel de John Kennedy de celui de Dominique Strauss-Kahn, avec cette différence que le premier a été assez bien maintenu à l’abri des indiscrétions par l’entourage présidentiel.

Le jeune frère du président, Robert Kennedy, au ministère de la Justice, fait de son mieux pour étouffer les rumeurs médisantes. En dépit d’une presse beaucoup plus pudique que de nos jours et de l’absence de la «Toile», on peut se demander si le secret aurait pu être longtemps conservé si l’assassinat de Dallas n’était pas venu offrir à John Kennedy la palme du martyre…

Ses successeurs, jusqu’à Barack Obama, s’inscrivent dans la tradition américaine : ils se présentent en bons époux et bons pères, dignes donc d’accéder à la fonction suprême. La seule véritable exception est Bill Clinton, élu en novembre 1992 à 46 ans.

Celui-là ne se contente pas de présenter son épouse Hillary ; il en fait sa plus proche collaboratrice. Et dans le même temps, se laisse piéger dans quelques liaisons adultérines. À l’aube de l’internet, ce genre d’écart est devenu impossible à dissimuler. Les médias et l’opposition en font leurs choux gras, de sorte que Bill Clinton finit son deuxième mandat en charpie.

Laxisme royal

Nous avons évoqué jusqu’ici des régimes monarchiques ou présidentiels, dans lesquels le chef de l’État est aussi le chef de l’exécutif. D’une part, il représente la Nation ; d’autre part, il dirige les affaires courantes. Il se doit d’être à la fois respectable et assidu à la tâche.

Tout autres sont les monarchies constitutionnelles, qu’il s’agisse de la monarchie française sous Louis-Philippe 1er (1830-1848) ou des monarchies actuelles, en premier lieu l’anglaise.

À la différence de leurs cousins français, les rois anglais, bousculés par leurs barons et plusieurs fois détrônés, voire assassinés, décapités ou tués au combat, ont très tôt perdu leur aura. Bien que chefs de l’Église anglicane depuis Henri VIII, ils n’ont jamais bénéficié du prestige religieux attaché au sacre.

Sous la dynastie des Hanovre-Windsor, depuis le XVIIIe siècle, la réalité du pouvoir appartient au Premier ministre proposé par le Parlement. Les citoyens, échaudés par les velléités absolutistes des souverains Stuart et Tudor, ne demandent rien d’autre à leur monarque que de tenir sagement son rôle de représentation.

Le roi George III, apprécié pour sa bonhomie, monte sur le trône en 1760 mais sombre progressivement dans la folie. Cela n’influe en rien le cours des affaires. En 1811, seulement, on se résigne à confier la régence à son fils. Celui-ci, roi en 1820 sous le nom de George IV, est un parfait débauché, bigame et adultérin. Son frère, qui lui succède en 1830 sous le nom de Guillaume IV, ne vaut pas mieux. Il a dix enfants illégitimes… et aucun légitime.

Ces désordres ne troublent pas outre-mesure leurs sujets qui, pendant cette période, s’imposent comme les vainqueurs de Napoléon et les maîtres des mers. Ils vont être récompensés de leur patience avec l’intronisation de la jeune nièce de Guillaume IV, qui règnera sous le nom de Victoria de 1837 à 1901.

Victoria et Albert en famille en 1846, par Winterhalter (château d’Osborne) ; de gauche à droite : Alfred, Edouard, Victoria, Albert, Alice, Helena et Vicky

Modèle du monarque constitutionnel, elle se montre épouse aimante, veuve digne et mère attentionnée. Autant de qualités qui n’impressionnent guère la haute aristocratie et son propre fils, le Prince de Galles, futur Édouard VII, amateur de bonne chère et de jolies femmes. Ses sujets ne lui en tiennent pas rigueur, bien au contraire, tout comme ils apprécient la séduction de son petit-fils, le futur Édouard VIII, avant qu’il ne soit contraint d’abdiquer en raison de son amour déplacé pour Wallis Simpson.

De Victoria à Elizabeth II en passant par George V et George VI, les souverains anglais connaissent des mariages d’amour. Il n’y a guère que l’actuel Prince de Galles, Charles, qui ait accepté un mariage de raison avec Diana. L’affaire a mal tourné comme l’on sait…

Serviteur de l’État

En matière de vie privée, les Anglais se montrent beaucoup plus exigeants vis-à-vis de leur Premier ministre.

À la fin du XVIIIe siècle, William Pitt le Jeune, Premier ministre à 24 ans, en 1783, meurt à la tâche 23 ans plus tard, après avoir engagé le combat contre les armées de la Révolution française et Napoléon. Il meurt célibataire, ruiné et ravagé par l’abus de porto, avec une seule obsession : son pays !

Les Premiers ministres qui lui succèdent se montrent tout aussi discrets. On ne sait rien ou presque de leur vie privée. Les portraits officiels les montrent solitaires, dans des poses convenues et sévères, hiératiques, en costume sombre, tels des moines au service de l’État.

François Guizot (par Paul Delaroche)Cette règle s’applique aussi aux Présidents du Conseil qui, tel François Guizot, dirigent la France sous la houlette de Louis-Philippe 1er. Tandis que les gazettes se nourrissent de tous les faits et gestes de la famille royale, de la reine Marie-Amélie et des princes, elles ne disent mot des ministres, dont on n’attend que du travail et des résultats.

Cette tradition se poursuit sous la IIIe République. La vie privée des Présidents du Conseil n’intéresse pas davantage les journalistes que leurs lecteurs. Quant aux Présidents de la République, qui n’ont qu’un rôle de représentation, on leur pardonne assez volontiers leurs frasques. À l’exception de Félix Faure, le « Président-Soleil », la plupart, il est vrai, sont des personnalités chenues, en fin de carrière, qui n’ont guère l’envie d’aller faire les cent coups.

Clemenceau, Président du Conseil à la fin de la Grande Guerre, apparaît exclusivement comme chef de guerre, dans les tranchées et au côté des combattants. Même chose pour Churchill, Premier ministre pendant la Seconde Guerre mondiale.

Il faut attendre l’arrivée au 10, Downing Street de Tony Blair (43 ans), en 1997, pour que les tabloïds s’intéressent à la famille du Premier ministre. Comme le président Clinton, Blair met en avant son épouse, une avocate de choc, Cherie. Celle-ci donne aussi le jour à un quatrième enfant, Leo, pendant le gouvernement de son mari…

C’était avant la crise des «subprimes», quand Londres affichait une insolente prospérité. C’était aussi à un moment où le pavillon de la monarchie était en berne, après le divorce de Charles et Diana et la mort tragique de celle-ci.

Notons que 3 mois après son arrivée au pouvoir en 2010, l’épouse de l’actuel Premier ministre anglais David Cameron (44 ans) a donné le jour à son quatrième enfant. Nicolas Sarkozy a donc des devanciers à Londres…

Les difficultés qui se profilent nous permettront de juger si les chefs de l’exécutif sont devenus des hommes et des femmes comme les autres, s’il leur est permis d’afficher leurs émois et de confondre vie publique et vie privée.

André Larané

Sexe et pouvoir

Galanterie et puritanisme

Au XVIIe siècle, dans des sociétés profondément inégalitaires, la plupart des souverains et des membres de la haute noblesse pratiquent à leur aise la galanterie, comme dans les siècles précédents, avec parfois des raffinements de violence.

Mais un revirement s’amorce peu à peu dans les mœurs et les idées, sous l’influence de la bourgeoisie montante. Il va s’exprimer pleinement dans le puritanisme du XIXe siècle…

André Larané

Frivolité des moeurs

Suite aux guerres de religion et à l’émergence d’une philosophie agnostique, on voit apparaître dans les campagnes comme dans l’aristocratie des formes d’indifférence religieuse.

Elles coïncident avec un relâchement des mœurs dans les cours européennes, chez les Bourbons bien sûr mais aussi chez les Habsbourg de Madrid et les Stuart de Londres. Même la luthérienne Suède fait parler d’elle avec les frasques de la reine Christine.

En Angleterre, le roi Charles 1er paie de sa tête les écarts de conduite de ses favoris et en particulier du duc de Buckingham.

À Versailles, le vieux roi Louis XIV s’émeut des frasques et, parlons clair, des crimes des jeunes libertins de la cour : «tortures sadiques infligées à des prostituées, assassinat d’un jeune marchand de gaufres qui résistait à l’odieuse bande d’aristocrates pédérastes en chaleur. Tous sont au-dessus des lois : fils du roi, fils de Colbert, neveu de Condé, duc de La Ferté, marquis de Biran, et quelques autres…» (Georges Minois, Bossuet). À quoi s’ajoutent messes noires et sorcellerie, illustrées par l’affaire des Poisons.

Au «Siècle des Lumières» (le XVIIIe), les paysans voient en Europe occidentale leurs conditions de vie s’améliorer. Dans les villes s’affirme une bourgeoisie prospère, tant dans le commerce et l’industrie que dans l’administration. Mais dans les cercles aristocratiques, qui accumulent privilèges et richesses, le libertinage et la galanterie ne rencontrent plus guère d’obstacle.

Cela se vérifie en France comme en Angleterre et dans la plupart des autres pays européens. Montesquieu écrit en 1729 : «Point de religion en Angleterre. Un homme ayant dit, à la Chambre des Communes :  »Je crois cela comme article de foi », tout le monde se mit à rire» (cité par André Maurois, Histoire de l’Angleterre).

Les Anglais se souviennent de cette époque avec nostalgie sous le nom de «Merry England». C’est l’Angleterre joyeuse, rurale, décomplexée et débridée, qu’évoque le cinéaste Stanley Kubrick dans le film Barry Lyndon (1975).

En France, le roi Louis XV, las de son épouse polonaise, se jette dans les plaisirs avec une démesure inconnue de son aïeul Louis XIV. La marquise de Pompadour aménage l’hôtel du Parc-aux-Cerfs, à Versailles, pour les rencontres clandestines du vieux roi avec de très jeunes filles (façon Silvio Berlusconi).

Louis XVI, petit-fils et successeur du précédent, est un jeune homme timide et sans appétit sexuel. Il n’est pas plus populaire pour autant et les médisances pleuvent sur son épouse, Marie-Antoinette, «l’Autrichienne». Pierre Choderlos de Laclos illustre dans Les liaisons dangereuses (1782) les mœurs délétères de l’aristocratie.

Les jeunes États-Unis eux-mêmes n’y échappent pas. La nouvelle République est dirigée par de riches planteurs virginiens qui vivent selon les mœurs de la vieille Europe. Parmi eux, le futur président Thomas Jefferson suscite des commérages lors de son ambassade en Europe du fait d’une liaison avec une esclave noire dont il aura des enfants.

À Saint-Pétersbourg, Catherine II fait assassiner son mari par l’un de ses amants puis gouverne la Russie avec une poigne de fer tout en distribuant ses faveurs aux jeunes hommes de son entourage.

Chez les Bourbons d’Espagne, le scandale n’est pas moindre. À Madrid, en 1788, Godoy, un parvenu de petite noblesse, devient l’amant de la reine Marie-Louise et le conseiller du roi Charles IV.

À Londres, le roi George III affiche une conduite décente jusqu’à ce qu’il soit frappé par une douce folie en 1810. Son fils, qui devient Régent puis roi sous le nom de George IV, en 1820, se montre quant à lui plus débauché que quiconque. Cela lui vaut le surnom de «Prinny» (scandaleux).

Marié secrètement à une catholique, il est contraint de se marier une deuxième fois avec une princesse plus présentable. Bigame de fait, il multiplie par ailleurs les liaisons adultérines. Il a de nombreux bâtards mais aucun enfant légitime pour lui succéder quand il meurt en 1830, victime de l’obésité, de la goutte et de l’alcool.

Son frère Guillaume IV lui succède brièvement avant de laisser le trône à une jeune nièce Victoria, une pure jeune fille de 18 ans. Il n’était que temps car, en Angleterre comme sur le Continent, les frasques de la royauté et de la haute aristocratie commençaient à lasser l’opinion.

Amours romantiques, ménages puritains

Dès avant la Révolution française, une nouvelle sensibilité s’est fait jour dans la bourgeoisie montante, en France et en Europe. Elle est illustrée par l’œuvre de Jean-Jacques Rousseau (même si l’auteur de L’Émile a lui-même une conduite qui laisse à désirer). On encense l’amour conjugal, grande nouveauté, et aussi l’amour maternel. Les enfants ne sont plus seulement des faire-valoir et des bâtons de vieillesse. Ils deviennent des objets d’affection.

La Révolution amène au pouvoir des notables de province qui, pour la plupart, vivent sagement, voire de façon monastique comme Robespierre. L’exception la plus notable est Mirabeau, député issu de la noblesse provençale.

La fin de la Terreur entraîne une brève période d’euphorie sous le Directoire. Les gouvernants et les grands bourgeois étalent avec vulgarité leur fortune mal acquise (on pense ici à l’oligarchie russe du temps de Boris Eltsine). Malgré les toilettes vaporeuses des élégantes, cela ne vaut pas toutefois l’Ancien Régime. «Qui n’a pas vécu dans les années voisines de 1789 n’a pas connu le plaisir de vivre», confiera Talleyrand – fin connaisseur – à Guizot.

Le maître de l’Europe, Napoléon 1er, aurait bien aimé restaurer ce plaisir de vivre mais l’humeur n’y est plus. Lui-même est plus à l’aise dans les bivouacs que dans les alcôves. Ce n’est pas un grand séducteur mais plutôt un amant à la hussarde, comme le montrent les récits que font ses maîtresses de leurs relations.

Ses successeurs Louis XVIII et Charles X ne modifient pas la donne, non plus le «roi-bourgeois» Louis-Philippe 1er, époux modèle de Marie-Amélie. C’est que l’Europe fait sa révolution industrielle et les bourgeois mettent toute leur énergie dans cette entreprise. «S’enrichir par le travail et l’épargne», selon l’exhortation de Guizot, est incompatible avec la prodigalité de l’ancienne aristocratie.

Adolphe Thiers, bourgeois typiquement balzacien, épouse à 35 ans Élise Dosne (15 ans), la fille de sa maîtresse Sophie Dosne, épouse du receveur général de Brest. Il encaisse pour l’occasion une copieuse dot de 300.000 francs. Le mariage demeurera stérile et la mariée très distante à l’égard du grand homme, dont l’intérêt continue à se porter plutôt sur sa mère.

Les changements de mœurs sont pleinement illustrés par le mariage d’amour de la reine Victoria avec son cousin allemand, le prince Albert de Saxe-Cobourg-Gotha. Celui-ci a souffert dans son enfance d’une famille éclatée. Par réaction, il impose à sa jeune épouse et à la cour anglaise une extrême rigueur de comportement que l’on qualifiera plus tard de «victorienne» («albertienne» eut mieux convenu).

On stigmatise les relations hors mariage et le plaisir solitaire cependant que l’on encense l’amour chaste et son exutoire naturel, le mariage. La bourgeoisie accueille avec transport cette nouvelle éthique. Victor Hugo, qui n’est pas lui-même un parangon de vertu conjugale, fait pleurer ses lecteurs avec le pur amour de Cosette et Marius dans Les Misérables (1862).

Les Églises chrétiennes s’y rallient également. Rien de surprenant en ce qui concerne les luthériens et les calvinistes, de tous temps alignés sur les valeurs bourgeoises et démocratiques. Plus inattendu est le revirement de l’Église catholique qui, sous l’Ancien Régime, par la voix des jésuites, savait se montrer compréhensive à l’égard des pécheurs. Que l’on se souvienne des dialogues savoureux mis en scène par Pascal dans Les Provinciales…

La discrétion est la règle

Dans la pudibonderie ambiante, Louis-Napoléon Bonaparte fait tache. Il accède au pouvoir grâce au soutien financier d’une riche maîtresse anglaise, Miss Howard. Devenu empereur des Français sous le nom de Napoléon III, il se montre plus attiré par le beau sexe que son oncle et fait de son règne une fête perpétuelle.

Les bourgeois prônent la fidélité conjugale mais celle-ci s’arrête à la porte des maisons closes. On peut se dire bon mari et bon père tout en fréquentant les luxueux établissements de plaisir qui font le charme de la «Belle Époque».

Pour ne pas compliquer les choses, une loi interdit les recherches en paternité. Il ne faudrait pas que des soubrettes réclament une aide au bourgeois qui leur a fait un enfant et salissent son honneur.

En pratique, il n’y a que les épouses qui soient menacées par le délit d’adultère. Georges Clemenceau, comme tous les hommes de son rang, prend du bon temps au bordel et s’offre quelques liaisons clandestines. Mais quand il découvre que sa femme, une Américaine qui lui a donné trois enfants, a eu une faiblesse pour un ami de passage, il la met illico sur un paquebot et la renvoie chez elle.

Flagrant délit d’adultère

Le 1er mai 1891, dans la campagne bretonne, un jeune avocat de 29 ans est surpris en aimable posture avec l’épouse d’un banquier local. Le flagrant délit lui vaut d’être condamné à six mois de prison mais sa peine est heureusement cassée en raison d’un vice de procédure… et de la bienveillance de ses collègues du barreau. Son nom ? Aristide Briand. Plusieurs fois Président du Conseil, il obtiendra à la fin de sa vie le prix Nobel de la Paix sans jamais renoncer aux fréquentations féminines. Parmi ses conquêtes : Marie Bonaparte, traductrice de Sigmund Freud.

Les femmes se rapprochent du pouvoir

Les mœurs s’adoucissent au tournant du XXe siècle. L’hypocrisie n’est plus de mise. Français et Anglais se régalent des frasques du Prince de Galles, fils indigne d’Albert, qui succède à Victoria en 1901 sous le nom d’Édouard VII. Ce bon vivant ne se cache pas d’aimer les plaisirs, tout comme d’ailleurs feu le président Félix Faure, mort d’avoir trop aimé une demi-mondaine.

Plus sérieusement, les femmes supportent de moins en moins leur vocation de potiche et revendiquent même le droit de vote. Après la tragédie de la Grande Guerre, elles sont appelées à remplacer les défunts dans les usines, les bureaux et les champs. Il n’est plus permis de les mépriser. Le roman La Garçonne, de Victor Margueritte (1922), montre comment une jeune femme se venge d’avoir été trompée par son fiancé.

Parallèlement, la deuxième révolution industrielle (production à la chaîne et grande série) conduit à un resserrement des revenus, à l’émergence d’une classe moyenne majoritaire ainsi qu’au renforcement des institutions représentatives et à l’apparition d’une presse populaire à grand tirage. Même dans les régimes dictatoriaux de l’entre-deux-guerres, l’oligarchie ne peut plus comme par le passé assouvir ses pulsions en toute impunité.

– Les hommes ne se refont pas

L’un des plus illustres séducteurs de l’époque est le général Philippe Pétain. Les femmes sont folles de lui et le poursuivent jusque sur le front, pendant la Grande Guerre. Jusqu’à un âge très avancé, il continuera de leur rendre hommage. Cela permet de mieux comprendre l’idolâtrie dont a bénéficié le Maréchal pendant le deuxième conflit mondial.

Autre grand séducteur, Benito Mussolini. De riches maîtresses se sont ruinées pour l’aider à accéder au pouvoir, sans qu’il leur en ai gardé beaucoup de reconnaissance (voir le film Vincere de Marco Bellocchio, 2009, sur le triste sort d’Ida Dalser). Le Duce sera exécuté et pendu à la fin de la partie avec l’une de ses dernières maîtresses, Clara Petacci.

Tout cela n’a rien à voir avec les autres «monstres» de l’époque : Hitler est populaire auprès des femmes mais a une relation pathologique avec le sexe. Sa nièce Geli se suicide dans des conditions mystérieuses dans leur appartement de Munich en 1931. Et on ne connaît au Führer aucune maîtresse certaine, hormis Eva Braun avec qui il cultive une relation tout sauf romantique jusqu’à leur suicide apocalyptique. Lénine, entre sa femme et sa maîtresse, fait figure de bourgeois rassis. Quant à Staline, homme à femmes, il conduit assez normalement celles-ci dans la folie ou la mort.

Plus rafraîchissant est le cas de Franklin Delanoo Roosevelt. Il a épousé une nièce de Théodore Roosevelt, un lointain cousin qui fut aussi président des États-Unis. Eleanor lui a donné cinq enfants et prend à cœur son rôle de «First Lady» en s’investissant dans des actions caritatives et des associations féminines.

Mais, révulsée par les infidélités de son mari, elle se console avec Lesbos. L’amitié et le soutien de la journaliste et romancière Lorena Hickok lui valent d’acquérir une grande popularité.

Les médias idéalisent le couple Roosevelt, occultant au passage la maladie du président qui l’empêche de marcher (films et photos le montrent toujours assis ou soutenu par deux colosses).

Les journalistes font mine de rien quand ils interviewent le président tandis que sa secrétaire «Missy» (Marguerite LeHand) se prélasse sur un sofa. Il ne s’agit pas de troubler l’image du président qui a la charge écrasante de guider les Américains à travers la Grande Dépression et la Seconde Guerre mondiale.

L’autre héros de l’heure, Winston Churchill, a une vie sentimentale des plus tranquilles. Son énergie phénoménale est toute entière dissipée dans l’action, sur les champs de bataille, dans les salles de rédaction, sur les bancs des Communes et bien sûr à son bureau de Premier ministre. Son épouse Clementine lui a donné cinq enfants. On ne lui connaît aucune infidélité mais il a pardonné à sa femme une fugue avec un amant occasionnel.

Côté français, Charles de Gaulle a connu, avant la Grande Guerre, une vie de garnison «agitée». Il était à bonne école sous les ordres du colonel Philippe Pétain ! Mais il s’est ensuite rangé en épousant la très sage Yvonne Vendroux et n’a jamais offert la moindre prise aux rumeurs, tout occupé qu’il était de la seule maîtresse qui lui importait, la France.

Il n’empêche que son retour au pouvoir, en 1958-1959, coïncide avec l’un des plus étonnants scandales sexuels qui soient.

Ce scandale des «ballets roses de la République» met en cause 23 notables parmi lesquels le président de la précédente Assemblée nationale, André Le Troquer, un ancien poilu de 76 ans.

On leur reproche leur participation à des parties fines avec des mineurs des deux sexes. Ils s’en tirent avec des peines légères.

– «American lovers»

Le monde politique anglo-saxon connaît sa première grande affaire de mœurs en 1963 avec la mise hors course en 1963 de John Profumo. Ce dirigeant anglais talentueux et honnête est contraint à la démission pour avoir noué une relation avec une prostituée de luxe liée aux services secrets soviétiques.

La même année, l’assassinat de John Kennedy libère la parole des journalistes. Ceux-ci révèlent par petites touches l’extraordinaire appétit sexuel du président américain et par exemple ses liens avec Marilyn Monroe. L’actrice partageait ses faveurs entre le président et son frère Bob.

Du vivant du président, les médias avaient eu soin d’entretenir l’image d’un couple présidentiel idyllique. Cette image rassérénait les classes moyennes qui, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, s’étaient ralliées à un modèle familial inédit : papa, maman, trois enfants et un bon salaire. De ce modèle, nous conservons la nostalgie en oubliant qu’il n’a jamais existé en aucune autre époque de l’Histoire…

Lyndon Baines Johnson, qui succède à Kennedy, s’irrite de la réputation de celui-ci. Plus âgé et moins photogénique, il n’en est pas moins un redoutable séducteur. «Kennedy courait après les femmes ; moi, je les tombe sans même m’en rendre compte», confiait-il à qui voulait l’entendre. Johnson va accélérer l’engagement américain au Vietnam mais il va aussi poursuivre et amplifier les grandes réformes sociales engagées par son prédécesseur.

Sexe et réforme

Lesquels, des séducteurs ou des puritains, sont les plus qualifiés pour diriger un grand pays ? L’Histoire n’offre heureusement pas de réponse catégorique mais quelques précieuses indications.

Parmi les grands hommes du passé à la sexualité sage ou modeste, nous relevons : Robespierre, Lincoln, Thiers, Gladstone, Lénine, Hitler, Churchill, de Gaulle et dans une certaine mesure Napoléon 1er… À part Gladstone, tous ont attaché leur nom à une entreprise guerrière, voire criminelle (la Terreur avec Robespierre, la Commune avec Thiers…).

Rappelons maintenant quelques personnalités à la sexualité débordante : Napoléon III, Mussolini, Atatürk, Pétain, Roosevelt, Kennedy, Johnson… Plus près de nous, évoquons Giscard d’Estaing, Mitterrand, Clinton ou encore Chirac. Plusieurs ont laissé avant tout le souvenir de grandes réformes sociales, tout en attachant là aussi leur nom à une entreprise guerrière.

Bien entendu, ces listes n’ont rien d’exhaustif ni d’objectif. Elles constituent une base modeste pour notre réflexion.

Les féministes et le sexe

L’élection en 1980 d’un ancien acteur d’Hollywood, Ronald Reagan, divorcé et remarié, atteste de l’ouverture d’esprit des Américains. Comme les Français, ils se montrent indifférents à la vie sentimentale de leur président pourvu que celui-ci fasse son «job» et ne transgresse pas la loi.

Les choses changent subrepticement dans la décennie suivante. Le président Bill Clinton est mis sur la sellette et échappe de peu à la démission pour avoir eu une relation consentante avec une stagiaire à la Maison Blanche.

C’est qu’entre temps, le courant féministe a progressé dans les mentalités, en stigmatisant les comportements machistes de la classe dominante et les relations sexuelles obtenues par abus de pouvoir. Le harcèlement sexuel de la part d’un supérieur hiérarchique ne fait plus sourire personne.

Ce courant féministe est limité pour l’heure à l’Europe et au Nouveau Monde européen (Amériques et Australasie). Il commence à imprégner les mentalités orientales (Afrique du nord et Moyen-Orient), plus sensibles qu’on ne le croit à la modernité occidentale.

André Larané

Un commentaire pour Exécution de Marie-Antoinette/220e: Tous les traits caractéristiques des grandes crises qui favorisent les persécutions collectives (Marie-Antoinette’s execution confirms Tarpeian rock close to the Capitol)

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