Elites: L’avant-garde du prolétariat dont Lénine a toujours parlé (France: the tiniest and most incestuous elite of any large country)

https://i0.wp.com/extremecentre.org/wp-content/uploads/2013/05/Terroriste-Londres1.jpgIllustration by Luis Grañena depicting the French eliteNous devons les combattre comme ils nous combattent. Oeil pour oeil, dent pour dent. Dépeçeur nigériano-britannique (?)
Nous jurons par Allah le tout puissant que nous n’arrêterons jamais de vous combattre. Dépeçeur nigériano-britannique (?)
En France, un haut responsable sorti d’une grande école n’est jamais informé par la base. Il est seul. (…) Ces gens-là apprécieraient d’être informés, ils aimeraient travailler en équipe. Ils ne veulent pas être seuls, mais le système les propulse au pouvoir, si bien que nous pouvons reprocher nos difficultés à nos élites. Monique Pinçon-Charlot
C’est la plus petite élite à gouverner un grand pays. Elle vit dans quelques arrondissements chics de Paris. Ses enfants vont tous dans les mêmes écoles, dès l’âge de trois ans. Quand ils atteignent le début de l’âge adulte, les futurs responsables de la France se connaissent tous. Anciens camarades de classe, ils deviennent des « camarades de caste », expliquent les sociologues Monique Pinçon-Charlot et son époux Michel Pinçon. Aux Etats-Unis, jamais un PDG et un romancier ne se rencontreront. En France, les élites politiques, entrepreneuriales et culturelles ont pour ainsi dire fusionné. Ils se retrouvent au petit déjeuner, au vernissage d’une exposition, pour dîner. Ils nouent des liens d’amitié, voire se marient. Ils se donnent des tuyaux pour le travail, couvrent les transgressions les uns des autres, se confondent en critiques dithyrambiques pour le dernier ouvrage de l’autre. (Comparez l’euphorie que suscite la publication d’un livre de Bernard-Henri Lévy en France à l’accueil qu’on lui réserve à l’étranger !) Les élites sont la seule classe française à faire preuve de solidarité interne, poursuit Pinçon-Charlot. Elles sont liées par des secrets communs. Par exemple, beaucoup de leurs membres étaient au courant des curieuses pratiques de Dominique Strauss-Kahn dans la chambre à coucher, mais les mêmes étaient prêts à le laisser se présenter à la présidence plutôt que d’en informer la valetaille au-delà du périf. Pour paraphraser l’auteur anglais E.M. Forster, ces gens trahiraient leur pays plutôt que leurs amis. Simon Kuper
L’Ena recrute sur trois concours depuis 1982 (seuls les deux premiers existaient auparavant, le troisième a disparu en 1986 puis a été réinstitué sous une forme renouvelée en 1988). Le premier s’adresse aux jeunes diplômés, le deuxième aux fonctionnaires en poste depuis cinq ans au moins et le troisième aux élus syndicaux, politiques ou associatifs ainsi qu’aux salariés du privé avec de l’expérience. La numérotation des concours n’est pas neutre : elle dénote un classement dans le prestige et le nombre des élèves qui le réussissent. Au concours de sortie, les rangs obtenus suivent d’ailleurs ce prestige. Partant, les postes les plus intéressants et comportant le plus de responsabilités (immédiatement ou à terme, via une « carrière » dont le déroulé est pratiquement fixé d’avance) échoient… à des petits jeunes sans expérience mais très imbus d’eux-mêmes. Précisons que, si on excepte le grand oral du concours d’entrée, l’expérience ou les compétences personnelles et professionnelles de chaque énarque n’ont pratiquement aucune importance dans son affectation. (…) Le triple concours lui-même est, dans sa forme, une absurdité. Concours de recrutement, il vise normalement à vérifier que les reçus sont les plus aptes à remplir les futures fonctions d’un énarque. Or, pour réussir le concours, il faut être le maître de la synthèse documentaire et des codes sociaux bourgeois désuets. Après, on s’étonnera d’avoir des préfets qui hésitent à agir, des membres de la Cour des comptes ou de l’Inspection des finances qui ignorent tout du fonctionnement des entreprises (même publiques), des directeurs d’administration qui ne sont capables que de bureaucratie… Ne réussissent le premier concours que des élèves de Sciences Po Paris ayant suivi toute leur scolarité dans quelques quartiers, à quelques exceptions près. Le deuxième et le troisième concours ne sélectionnent que des personnes au profil le plus proche possible des lauréats du premier concours, ce qui donne finalement une haute fonction publique des plus conformiste et autoreproductrice du monde.technocrates carriéristes et d’être une antiichambre de la politique. (…) La première réforme à mener est sur le recrutement : le concours externe doit disparaître. Ne doivent entrer à l’Ena que des personnes expérimentées, soit dans le privé, soit dans le public, et aux profils initiaux les plus divers possible, tant sur le plan de la formation que de l’origine sociale et géographique. Le contenu du concours doit également changer pour que l’Ena recrute des décideurs modernes et pas des bureaucrates conformistes.(…) La deuxième réforme concerne la sortie. François Bayrou ne parle pas d’un point à mes yeux essentiel : l’affectation des énarques doit tenir compte des compétences de chacun (et accessoirement de ses choix de carrière) et pas de son seul rang de sortie. Mais il mentionne la nécessité d’obliger effectivement les énarques à travailler dans l’administration et pas à aller très rapidement « pantoufler » dans le secteur privé. L’Etat investit dans la formation. Le minimum est qu’il dispose d’un retour sur investissement. Surtout, la consanguinité des élites administratives et des directions générales d’entreprises privées est très gênante. On l’a vu à plusieurs reprises, le pire étant le scandale du Crédit Lyonnais. Sans oublier que des gens sélectionnés et formés pour diriger des administrations ne sont peut-être pas les meilleurs dirigeants d’entreprises possibles… Bertrand Lemaire

Alors qu’à Londres après les bombes aux clous de Boston nos barbares (pardon: nos « nouveaux damnés de la terre ») découpent aux cris d’Allah Akbar comme à Damas un soldat au couteau de boucher …

Pendant qu’au même Levant  se préparent nos futurs cavaliers de l’Apocalypse et que les attaques-suicide se multiplient ailleurs …

Et qu’après Paris la semaine dernière, Stockholm goûte à son tour aux joies de l’émeute pour tous …

Voilà que le Financial Times s’en prend à une autre face de l’exception française …

A savoir au mondialement célèbre mode de recrutement de nos élites, la célèbre école de cadres et commissaires du Grosplan connue sous le nom d’ENA

Qui, étrange hybride entre l’Ecole vichyiste des Cadres d’Uriage, du Conseil de la Résistance et du front populaire, devait assurer au sortir de la guerre et sous l’égide gaullo-communiste Debré-Thorez, efficacité, adaptabilité, brassage social, renouvellement des élites, impartialité à la haute administration française …

Mais qui, entre le sacro-saint rang de sortie et le mépris de toute expérience professionnelle ou politique, nous a donné, sur la base de l’art de la belle dissertation, la plus consanguine des castes technocratiques (l’énarchie et ses énarques) …

Dont notamment trois présidents de la République (Giscard, Chirac et Hollande), sept Premiers ministres (Chirac, Fabius, Rocard, Balladur, Alain Juppé, Jospin, Villepin), de nombreux ministres (dont actuellement Fabius, Moscovici, Sapin, Pellerin) et la plupart des préfets comme des fonctionnaires internationaux (Lamy, Trichet, Lemierre, Camdessus, Larosière), la plupart des préfets et tant de parlementaires (Bianco, Bourlanges, Carrez, Charette, Courson, Coûteaux, Copé, Dupont-Aignan, Fabius, Gaymard, Guigou, Jouanno, Lamassoure, Longuet, Mancel, Moscovici, Perben, Sapin, Soisson, Tasca, Toubon, Villiers, Chevènement) ou « intellectuels » (Attali, Baverez, Deniau, Minc) …

Sans compter, via le fameux « pantouflage », la direction des grandes entreprises (Airbus, Accor, AXA, EADS, BNP Paribas, RATP, Capgemini, le Nouvel Observateur, Gaz de France, Lafarge, Peugeot, Société générale, FNAC, SNCF, Suez, Saint-Gobain, Vinci, Shopi, France Telecom) …

FRANCE • Hors de Paris, point de salut pour l’élite

Jusque dans les années 1990, l’élite, tout droit sortie des grandes écoles, faisait ce que l’on attendait d’elle. Depuis, quelque chose a monstrueusement mal tourné pour cette petite caste qui n’a d’autre horizon que le centre de Paris, écrit un journaliste britannique.

Simon Kuper

Financial Times

14 mai 2013

Maurice Thorez, le staliniste français, passa la Seconde Guerre mondiale à Moscou, où il se faisait appeler « Ivanov ». A la Libération, il rentra en France et devint membre du gouvernement. Après la démission de Charles de Gaulle en 1946, Thorez reprit à son compte un des projets fétiches du général : la création d’un établissement chargé de former les hauts fonctionnaires de la nouvelle république, l’Ecole nationale d’administration (ENA). Thorez devait se dire que cette caste constituerait « l’avant-garde du prolétariat » dont Lénine avait tant parlé. Depuis, l’ENA a produit pléthore de membres de l’élite politique et financière du pays, dont le président François Hollande.

La France n’a jamais ménagé ses élites, un passe-temps qui remonte à la Révolution, mais les énarques et leurs camarades ont rarement été aussi impopulaires. En l’espace d’un an d’exercice, les gouvernements tant de droite que de gauche sont devenus des objets de mépris. Le chômage a atteint un niveau record. Les scandales liés à l’élite se multiplient (un des derniers en date concerne le ministre du Budget Jérôme Cahuzac et ses comptes en Suisse et ailleurs). Quelque chose a monstrueusement mal tourné pour la caste de Thorez.

Une caste incestueuse

Les élites françaises se définissent par leur intelligence. Elles sont principalement recrutées dans deux écoles au processus de sélection rigide : l’ENA et l’Ecole polytechnique (que l’on appelle communément « l’X »). « Nulle part ailleurs dans le monde, les carrières professionnelles – et le destin de toute une nation – ne sont à ce point tributaires des écoles que l’on fait », écrit Peter Gumbel [ancien grand reporter au Time Magazine et enseignant à l’IEP de Paris]dans son dernier livre : France’s Got Talent (Elite Academy- Enquête sur la France malade de ses Grandes Ecoles, éd. Denöel, mai2013). C’est pourquoi, même âgés, certains membres de l’élite se présentent en tant qu' »ancien élève de l’X ».

Ils ne sont que 80 étudiants à sortir chaque année diplômés de l’ENA, et 400 de Polytechnique. Ils se voient alors confier des postes très élevés. « Ils travaillent dur. Ce n’est pas une élite qui est juste là pour s’amuser, » soutient Pierre Forthomme, spécialiste du conseil en management.

Pendant des années, ils ont fait ce que l’on attendait d’eux. De 1946 à 1973, la France a vécu ses Trente Glorieuses*, (presque) trente ans de réussite économique. En 1990, ils avaient encore de quoi se vanter. Ils avaient créé le premier proto-Internet, le Minitel, mis en place les trains les plus rapides d’Europe, cocréé l’avion de ligne le plus rapide du monde – le Concorde –, contraint l’Allemagne à accoucher de l’euro (qui, aux yeux des élites françaises, était censé annoncer le début de l’unité européenne, plutôt que sa fin), affirmé l’indépendance militaire du pays – que beaucoup prenaient encore au sérieux – et continuaient de croire qu’ils parlaient une langue internationale. Les intellectuels au pouvoir, c’était apparemment une solution qui fonctionnait.

Depuis, tout est allé de travers. Dans les années 1960, le sociologue Pierre Bourdieu dénonçait déjà les défauts de l’élite : la classe dirigeante prétendait être une méritocratie ouverte aux gens brillants quelle que soit leur origine, mais, en réalité, elle s’était muée en caste incestueuse.

Ces gens trahiraient leur pays plutôt que leurs amis

C’est la plus petite élite à gouverner un grand pays. Elle vit dans quelques arrondissements chics de Paris. Ses enfants vont tous dans les mêmes écoles, dès l’âge de trois ans. Quand ils atteignent le début de l’âge adulte, les futurs responsables de la France se connaissent tous. Anciens camarades de classe, ils deviennent des « camarades de caste », expliquent les sociologues Monique Pinçon-Charlot et son époux Michel Pinçon.

Aux Etats-Unis, jamais un PDG et un romancier ne se rencontreront. En France, les élites politiques, entrepreneuriales et culturelles ont pour ainsi dire fusionné. Ils se retrouvent au petit déjeuner, au vernissage d’une exposition, pour dîner. Ils nouent des liens d’amitié, voire se marient. Ils se donnent des tuyaux pour le travail, couvrent les transgressions les uns des autres, se confondent en critiques dithyrambiques pour le dernier ouvrage de l’autre. (Comparez l’euphorie que suscite la publication d’un livre de Bernard-Henri Lévy en France à l’accueil qu’on lui réserve à l’étranger !)

Les élites sont la seule classe française à faire preuve de solidarité interne, poursuit Pinçon-Charlot. Elles sont liées par des secrets communs. Par exemple, beaucoup de leurs membres étaient au courant des curieuses pratiques de Dominique Strauss-Kahn dans la chambre à coucher, mais les mêmes étaient prêts à le laisser se présenter à la présidence plutôt que d’en informer la valetaille au-delà du périf. Pour paraphraser l’auteur anglais E.M. Forster, ces gens trahiraient leur pays plutôt que leurs amis. Ils justifient les faveurs qu’ils s’accordent au nom de l’amitié. En fait (comme l’ont souligné le journaliste Serge Halimi et d’autres), c’est de la corruption.

Les élites françaises n’ont pas été formées pour réussir dans le monde

Une caste aussi réduite, issue des mêmes écoles, souffre immanquablement d’un autre travers, tout aussi dangereux : la pensée de groupe. Et il est rare que ses membres croisent des sous-fifres qui oseront avancer des avis divergents. « En France, un haut responsable sorti d’une grande école n’est jamais informé par la base. Il est seul. » « Ces gens-là apprécieraient d’être informés, ils aimeraient travailler en équipe », ajoute Pinçon-Charlot. « Ils ne veulent pas être seuls, mais le système les propulse au pouvoir, si bien que nous pouvons reprocher nos difficultés à nos élites. »

La mondialisation aussi a eu un impact. Les élites françaises n’ont pas été formées pour réussir dans le monde, mais dans le centre de Paris. François Hollande, qui a fait trois grandes écoles, découvre aujourd’hui la planète en tant que président. Il s’est rendu pour la première fois en Chine lors de sa visite officielle en avril. Ces temps-ci, beaucoup de Français réussissent à Londres, New York ou dans la Silicon Valley, mais, en règle générale, ils n’ont pas de contact avec l’élite du pays.

Cette dernière ne va pas disparaître d’elle-même. Du reste, une menace bien pire se profile : l’élection, en 2017, de la première présidente authentiquement antiélite, Marine Le Pen (Front national).

* En français dans le texte.

Voir aussi:

En France, «les énarques et leurs petits camarades sont au plus bas»

Slate.fr

11/05/2013

«Les énarques et leurs petits camarades sont au plus bas»

«C’est l’élite la plus minuscule des grands pays»

«Pour paraphraser l’écrivain anglais E.M. Forster, ce sont des gens qui préféreront trahir leur pays que trahir un ami»

«L’élite française n’a pas été formée pour réussir dans le monde, mais pour réussir dans le centre de Paris»

De qui sont ces jugements au vitriol sur les classes dirigeantes françaises? Du Financial Times, la bible de la City, sous la plume de son chroniqueur Simon Kuper. Dans la foulée de l’affaire Cahuzac et du non-joyeux anniversaire de l’élection de François Hollande, le papier, qui accumule les références aux penseurs et analystes critiques de la société française (Pierre Bourdieu, les Pinçon-Charlot, Serge Halimi…), n’a pas de mal à trouver de quoi raconter «ce qui a déraillé».

Mais on pourra s’interroger sur un ou deux arguments politiques qui semblent davantage destiné à frapper l’imagination du lecteur anglo-saxon qu’à faire avancer l’argumentation. Par exemple, l’anecdote qui ouvre le papier sur la création de l’Ena par le communiste Maurice Thorez («Il a dû penser que cette caste était l’avant-garde du prolétariat dont Lénine a toujours parlé»), alors que le nom de Michel Debré, à l’origine de l’école, n’est pas cité. Ou encore le constat ouvertement catastrophiste, et peut-être prématuré, qui clôt l’article:

«L’élite n’est pas prête de s’autodissoudre. Néanmoins, une issue bien pire commence à poindre: l’élection en 2017 du premier président véritablement anti-élites, la dirigeante d’extrême-droite Marine Le Pen.»

Voir encore:

ENA : pour une réforme plus qu’une suppression

Bertrand Lemaire

Agora vox

2012

Dans la foulée de la proposition de François Bayrou, une prise de position pour une réforme importante du recrutement de la haute fonction publique.

Même si je ne crois pas à la pertinence politique du positionnement de François Bayrou et si je soutiens fermement Ségolène Royal, je me dois d’admettre que la prise de position de François Bayrou sur l’Ena est probablement la plus intelligente et la plus complète jamais proférée par un homme politique au sujet de cette école. Bien sûr, il n’est pas le premier à vouloir supprimer l’Ena mais son originalité est dans la complétude de sa réponse aux problèmes posés. J’ai déjà fait un billet sur le sujet mais qui n’était pas très détaillé. Et je dois avouer que c’est à la demande d’une bayrouiste que j’écris celui-ci.

Tout d’abord, il faut préciser de quoi l’on parle.

L’Ecole nationale d’administration a été créée sur une idée de Michel Debré, compagnon du Général de Gaulle, pour résoudre le problème du recrutement des hauts fonctionnaires qui, sous la Troisième République, se succédaient en étant forgés dans un même moule par corps. Pratiquement, seuls les amis et enfants des membres de certains corps y entraient ensuite. Cette uniformité des élites a été jugée coupable de la compromission avec l’occupant pour de simples raisons de défense des privilèges acquis. On verra que l’idéal initial a vite cédé devant les vieux réflexes et que la situation actuelle n’a rien à envier à celle de jadis. Cependant, et c’est là un point essentiel, il est indispensable de former les élites de l’administration tout comme il est indispensable d’en recruter. Le problème n’est pas tant de supprimer l’Ena que de la réformer. Une réforme complète doit, logiquement, être accompagnée d’un changement de nom.

L’Ena recrute sur trois concours depuis 1982 (seuls les deux premiers existaient auparavant, le troisième a disparu en 1986 puis a été réinstitué sous une forme renouvelée en 1988). Le premier s’adresse aux jeunes diplômés, le deuxième aux fonctionnaires en poste depuis cinq ans au moins et le troisième aux élus syndicaux, politiques ou associatifs ainsi qu’aux salariés du privé avec de l’expérience. La numérotation des concours n’est pas neutre : elle dénote un classement dans le prestige et le nombre des élèves qui le réussissent. Au concours de sortie, les rangs obtenus suivent d’ailleurs ce prestige. Partant, les postes les plus intéressants et comportant le plus de responsabilités (immédiatement ou à terme, via une « carrière » dont le déroulé est pratiquement fixé d’avance) échoient… à des petits jeunes sans expérience mais très imbus d’eux-mêmes. Précisons que, si on excepte le grand oral du concours d’entrée, l’expérience ou les compétences personnelles et professionnelles de chaque énarque n’ont pratiquement aucune importance dans son affectation. On mesure l’absurdité de la chose si on n’a ne serait-ce que deux sous de compétence en gestion des ressources humaines (GRH).

Le triple concours lui-même est, dans sa forme, une absurdité. Concours de recrutement, il vise normalement à vérifier que les reçus sont les plus aptes à remplir les futures fonctions d’un énarque. Or, pour réussir le concours, il faut être le maître de la synthèse documentaire et des codes sociaux bourgeois désuets. Après, on s’étonnera d’avoir des préfets qui hésitent à agir, des membres de la Cour des comptes ou de l’Inspection des finances qui ignorent tout du fonctionnement des entreprises (même publiques), des directeurs d’administration qui ne sont capables que de bureaucratie… Ne réussissent le premier concours que des élèves de Sciences Po Paris ayant suivi toute leur scolarité dans quelques quartiers, à quelques exceptions près. Le deuxième et le troisième concours ne sélectionnent que des personnes au profil le plus proche possible des lauréats du premier concours, ce qui donne finalement une haute fonction publique des plus conformiste et autoreproductrice du monde.

François Bayrou rejoint globalement mon analyse et mes propositions pour changer ce recrutement aberrant.

La première réforme à mener est sur le recrutement : le concours externe doit disparaître. Ne doivent entrer à l’Ena que des personnes expérimentées, soit dans le privé, soit dans le public, et aux profils initiaux les plus divers possible, tant sur le plan de la formation que de l’origine sociale et géographique. Le contenu du concours doit également changer pour que l’Ena recrute des décideurs modernes et pas des bureaucrates conformistes.

La deuxième réforme concerne la sortie. François Bayrou ne parle pas d’un point à mes yeux essentiel : l’affectation des énarques doit tenir compte des compétences de chacun (et accessoirement de ses choix de carrière) et pas de son seul rang de sortie. Mais il mentionne la nécessité d’obliger effectivement les énarques à travailler dans l’administration et pas à aller très rapidement « pantoufler » dans le secteur privé. L’Etat investit dans la formation. Le minimum est qu’il dispose d’un retour sur investissement. Surtout, la consanguinité des élites administratives et des directions générales d’entreprises privées est très gênante. On l’a vu à plusieurs reprises, le pire étant le scandale du Crédit Lyonnais. Sans oublier que des gens sélectionnés et formés pour diriger des administrations ne sont peut-être pas les meilleurs dirigeants d’entreprises possibles…

Voir enfin:

The French elite: where it went wrong

Simon Kuper

Financial Times

May 10, 2013

France’s “énarques” weren’t trained to succeed in the world but in central Paris

The French Stalinist Maurice Thorez spent the second world war in Moscow, where he called himself “Ivanov”. When France was liberated, he came home and entered government. After Charles de Gaulle stepped down as French leader in 1946, Thorez picked up one of the general’s pet projects: the creation of a school, the Ecole Nationale d’Administration, to train the new republic’s top bureaucrats. This caste, Thorez must have thought, was the “vanguard of the proletariat” that Lenin had always talked about. ENA has since produced countless members of the French political and financial elite, culminating in President François Hollande.

Elite-bashing in France dates back to the guillotine but the “énarques” and their buddies are currently at an all-time low. Within a single year, governments of both right and left have become despised. France has record unemployment. Elite scandals keep coming (most recently, around the budget minister, Jérôme Cahuzac, with his secret Swiss bank account). Something has gone horribly wrong for Thorez’s caste.

The French elite is defined by its brains. It’s largely recruited from just two rigidly selective schools: ENA and the Ecole Polytechnique (known to alumni simply as “X”). “Nowhere else in the world does the question of where you go to school so utterly determine your professional career – and the destiny of an entire nation,” writes Peter Gumbel in his new book France’s Got Talent. That’s why some elite members introduce themselves into old age as, for instance, “former pupil of the Polytechnique”.

Only 80 students a year graduate from ENA, and another 400 from the Polytechnique. They then get very demanding jobs. “They work hard. It’s not an elite that is just about relaxing,” emphasises Pierre Forthomme, an executive coach who deals with many elite members.

For decades, the elite delivered. From 1946 through 1973, France experienced its trente glorieuses, (nearly) 30 years of economic success. Even in 1990, the elite could still make great claims. It had built the first proto-internet, Minitel; installed Europe’s fastest trains; co-created the world’s fastest passenger plane, Concorde; pushed Germany into creating the euro (which the French elite then thought was the start of European unity, not the end of it); established its own independent military option that many people still took seriously; and continued to imagine it spoke an international language. Rule by brain-workers seemed to work.

Since then, things have gone horribly wrong. The sociologist Pierre Bourdieu in the 1960s began pointing out the elite’s flaw: the ruling class claimed to be a meritocracy open to bright people from anywhere but had, in fact, become a self-reproducing caste.

This is the tiniest elite of any large country. It lives in a few select arrondissements in Paris. Its children attend the same local schools, starting at age three. By their early twenties, France’s future leaders know each other. They progress from “classmates” to “caste mates”, explain the sociologists Monique Pinçon-Charlot and her husband Michel Pinçon.

Whereas an American CEO and novelist will never meet, the French political, business and cultural elites have practically fused. They meet at breakfasts, exhibition openings and dinner parties. They become friends or spouses. They give each other jobs, cover up each other’s transgressions, write rave reviews of each other’s books. (Contrast the euphoria that greets Bernard-Henri Lévy’s books in France with his reception abroad.)

The elite is the only French class that displays class solidarity, says Pinçon-Charlot. It’s tied together by shared secrets: for instance, many elite members knew about Dominique Strauss-Kahn’s peculiar bedroom practices, but they were willing to let him run for president rather than inform the peasants beyond the Parisian ring road. To paraphrase the English writer E.M. Forster, these people would rather betray their country than betray a friend. Elite members justify these mutual favours in the name of friendship. In fact (as noted by the journalist Serge Halimi and others), it’s corruption.

. . .

Equally dangerously, such a tiny caste – drawn from the same few schools – inevitably suffers from groupthink. Nor do elite members encounter many underlings who dare offer alternative views. Forthomme explains: “If you are a senior executive coming from a top school in France, you don’t get feedback. They are alone.” He adds: “These people would welcome feedback and teamwork. They don’t want to be alone, but the system puts them in this place of power, so that we can bash the elite for our problems.”

Globalisation has hurt, too. The French elite wasn’t trained to succeed in the world; it was trained to succeed in central Paris. Hollande, who attended three elite schools, is now discovering the world as president. His state visit to China last month was the first time he’d ever set foot there. Nowadays many French do succeed in London, New York or Silicon Valley, but they tend to be lost to the French elite.

The elite isn’t about to dissolve itself. However, an even worse outcome looms: the election in 2017 of the first truly anti-elitist president, the far right’s Marine Le Pen.

One Response to Elites: L’avant-garde du prolétariat dont Lénine a toujours parlé (France: the tiniest and most incestuous elite of any large country)

  1. […] professionnelle ou politique, nous a donné, sur la base de l’art de la belle dissertation, la plus incestueuse des castes technocratiques (l’énarchie et ses énarques) dont notamment trois présidents de la République […]

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